Nouveaux Cahiers du socialisme
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La lutte contre l’islamophobie à Québec

Un peu de contexte
Bien qu’observée au Québec dès le XIXe siècle, c’est à la fin du XXe siècle que la province compte une plus grande présence de personnes de confession musulmane, quoiqu’elle n’atteigne pas 1 % de la population dans la région de la Capitale-Nationale. Les politiques d’immigration ont en effet favorisé la venue de populations immigrantes francophones hautement scolarisées, africaines et notamment maghrébines, résidant surtout dans la métropole.
Sur le plan sociopolitique, les personnes d’origine arabe ou de confession musulmane ont cependant participé en grand nombre aux mobilisations massives organisées à Québec en solidarité avec la Palestine et en opposition à la guerre en Irak. D’autres mobilisations, particulièrement pour la défense des droits humains ou lors du « printemps arabe », ont aussi permis une certaine jonction avec la gauche et les mouvements sociaux de la région.
À la montée du sentiment islamophobe en Occident, exacerbé par le 11 septembre 2001 et la présidence de Trump, s’est ajoutée la croissance d’un nationalisme ethnique québécois alimenté par l’Action démocratique du Québec (ADQ) avec la crise des accommodements raisonnables, le Parti québécois (PQ) avec la « charte des valeurs » et enfin la Coalition avenir Québec (CAQ) avec les « valeurs québécoises » et la loi 21[2], sans oublier le rôle joué par l’empire médiatique Québecor. Plus spécifiquement, dans la région de Québec, la présence importante de la radio-poubelle contribue à l’essor du racisme et de l’islamophobie[3]. Enfin, la présence de groupes nationalistes anti-immigration et d’une extrême droite organisée, visible et active dans des groupes comme La Meute et Atalante, ajoute de l’huile sur le feu.
L’attentat du 29 janvier 2017
C’est l’attentat au Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) qui a conduit à une prise de conscience massive de la présence et des dangers de l’islamophobie dans la région. Rappelons que l’assassin a, de façon préméditée, abattu six personnes, blessé plusieurs autres et marqué à vie une quarantaine de personnes présentes sur place. L’assassin a été considéré comme apte à subir son procès[4] et a été reconnu coupable de six meurtres au premier degré et de six autres tentatives de meurtre. Le procès a aussi mis en relief son intérêt marqué pour des sites Web d’extrême droite américains et des vidéos d’autres attentats.
Ce fut l’évènement québécois le plus médiatisé de l’année 2017 au niveau international. Sur les ondes de TVA Nouvelles, Pierre Bruneau a présenté cet attentat islamophobe comme du « terrorisme inversé », le discours médiatique préexistant ayant clairement postulé que le terrorisme devait venir de la part des communautés musulmanes[5] !
Les suites
Quelques heures après l’attentat, les premiers rassemblements se sont tenus, dont une vigile organisée par quelques militantes et militants de la région, qui a réuni le lendemain de l’attentat entre 10 000 et 15 000 personnes sous un froid glacial.
Par la suite, les initiatives se sont multipliées. Le CCIQ a organisé une marche et des personnes à l’origine de la vigile ont rassemblé des centaines de lettres de solidarité rédigées par des citoyennes et des citoyens et adressées aux familles des victimes. Dans les semaines suivantes, une coordination des actions contre le racisme a pu réunir une vingtaine de groupes issus des communautés culturelles et des mouvements sociaux, dont le Regroupement d’éducation populaire en action communautaire (REPAC) et la Ligue des droits et libertés, ce qui a permis, entre autres, l’organisation d’une manifestation contre l’islamophobie le 18 février.
La Coordination des actions contre le racisme à Québec est restée par la suite un lieu de concertation pour organiser des conférences, des marches et autres activités antiracistes. C’est aussi devenu, via les médias sociaux, un outil de diffusion des idées et des actions contre le racisme dans la région. Un comité pour l’organisation de commémorations du 29 janvier y a été créé. Depuis, le Comité citoyen 29 janvier je me souviens a exercé un leadership important en organisant les commémorations annuelles de l’attentat.
Les commémorations
Les commémorations organisées à Québec tous les 29 janvier par le Comité citoyen, en collaboration avec le CCIQ et avec le soutien de la Ville de Québec, sont des évènements majeurs dans la lutte contre l’islamophobie, et ont un rayonnement pancanadien important. La première commémoration, un an après l’attentat, a réuni près de 5000 personnes par grand froid, en présence des premiers ministres, de la mairesse de Montréal et du maire de Québec. En janvier 2019, le rassemblement a eu lieu à l’Université Laval, en 2020, à l’Église Notre-Dame-de-Foy et en 2021, pandémie oblige, à l’extérieur du Centre culturel islamique avec diffusion en direct.
D’initiative citoyenne et militante, ces évènements ont eu droit à une visibilité médiatique importante où l’expression de la solidarité envers les proches des victimes s’est conjuguée avec des prises de position claire contre le racisme et l’islamophobie par le comité organisateur et ses alliés. On cherchait à atteindre autant les communautés musulmanes que l’ensemble de la population, et des liens ont été établis avec les victimes du féminicide de la Polytechnique ainsi qu’avec les victimes québécoises d’un attentat commis à Ouagadougou en 2016. Les commémorations ont aussi permis des prises de position, entre autres contre le refus de François Legault de reconnaitre qu’il y a du racisme systémique au Québec.
La lutte continue
La lutte contre l’islamophobie a pris d’autres formes dans la région. On peut penser aux batailles menées contre les radios-poubelles et contre l’extrême droite, entre autres par la campagne Liberté d’oppression et le travail de vigie du groupe Sortons les poubelles. Des mobilisations contre la loi 21 de la CAQ ont eu lieu à Québec, sous le leadership de jeunes femmes musulmanes. Ces dernières se sont d’ailleurs impliquées par solidarité dans les mobilisations de Black Lives Matter, de même qu’en appui aux Autochtones et à la cause palestinienne.
Notons que d’autres enjeux et d’autres solidarités ont émergé, comme l’implication du CCIQ par son porte-parole, Boufeldja Benabdallah, ainsi que des survivants de l’attentat dans la campagne pour le contrôle des armes à feu menée par Poly se souvient. Des liens ont aussi été créés au niveau international, notamment avec le groupe One World Strong fondé à la suite de l’attentat de Boston.
Bilan et perspective
Les importantes mobilisations contre l’islamophobie ont permis de tisser une toile de solidarité antiraciste à Québec. Un front large incluant la Mairie de Québec, les mosquées, des militantes et militants antiracistes, des député·e·s et plusieurs organisations religieuses et sociales de la ville a permis, non seulement, une unité de parole autour de l’attentat du 29 janvier 2017 et de ses suites, mais aussi en réaction à des évènements comme l’attentat antisémite de Pittsburgh en 2018 et celui, islamophobe, de Christchurch en 2020. Par ailleurs, une solidarité interconfessionnelle unique s’est tissée dans la région. Sur le plan politique, les élections municipales ont favorisé l’émergence de plusieurs candidatures importantes issues de la diversité, dont des personnes impliquées dans la lutte contre l’islamophobie.
La lutte pour la construction d’un Québec inclusif implique de maintenir et de développer cette solidarité. Mettre fin au racisme et à l’islamophobie est un travail de longue haleine qui exige de consolider la jonction politique entre la gauche et les membres des différentes communautés, permettant de construire un mouvement indépendantiste québécois antiraciste et de démanteler les éléments de racisme systémique dans l’État.
Sébastien Bouchard[1] Militant social, syndical et politique
- Texte écrit en collaboration avec Maryam Bessiri et Iris Hermon. ↑
- Loi sur la laïcité de l’État, communément désignée par loi 21. ↑
- Sébastien Bouchard, « La radio-poubelle : le populisme de droite en action », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 11, 2014. Une version plus longue de ce texte a été publiée sur le site des NCS en 2015, <cahiersdusocialisme.org/la-radio-poubelle-le-populisme-de-droite-en-action1/>. Voir aussi : Dominique Payette, Les brutes et la punaise, Montréal, Lux, 2019. ↑
- Les nombreux examens effectués en prévision de son procès n’ont pas décelé de maladie mentale, mais des traits narcissiques et une volonté de mentir pour fausser son évaluation psychiatrique. Isabelle Mathieu, « Bissonnette a feint avoir des hallucinations », Le Soleil, 24 avril 2018. ↑
- « Un acte qui se fait contre une communauté musulmane chez nous, c’est quelque chose qu’on n’avait pas vu venir. On aurait pu imaginer le contraire : qu’une communauté musulmane ou qu’un groupe extrémiste musulman commette un geste, mais que nous…que quelqu’un de la communauté, d’une autre communauté, attaque les musulmans, c’est un terrorisme à l’envers, si vous me permettez l’expression », a déclaré M. Bruneau le 29 janvier 2017, <https://conseildepresse.qc.ca/decisions/d2017-01-011/>. ↑

Etats-Unis. Le spectre fascisant de Trump dans la perspective des « midterms » et de 2024

Donald Trump reste le collecteur de fonds le plus important du GOP (Parti républicain), et les experts disent que les courriels de collecte de fonds qui alimentent ses ambitions politiques font de plus en plus écho aux théories du complot et emploient une rhétorique fasciste qui fait appel aux pires instincts de la droite.
Les courriels de collecte de fonds de Trump ont contribué à réunir 378 millions de dollars faits de petits dons durant la campagne 2020. Il y a 110 millions de dollars dans le trésor de guerre de l’ancien président en février 2022. C’est plus que le total déclaré par le Comité national républicain et le Comité national démocrate réunis. Ce succès dans la collecte de fonds suggère que le message de Trump entre en écho avec une partie substantielle de la base républicaine, alors que d’autres politiciens d’extrême droite lancent des attaques fracassantes avant les élections de mi-mandat [le 8 novembre 2022] contre le droit à l’avortement, contre l’histoire des Noirs [esclavage, oppression, discrimination…], contre les écoles publiques et les personnes LGBTQ.
Les courriels trompeurs [1] de Trump pour la collecte de fonds ne sont pas seulement une odieuse arnaque. Si vous êtes un partisan inscrit sur la liste d’e-mails convoitée [dans le sens où ces listes de mails sont vendues, New York Times, 13 octobre 2018] de Trump, on vous dit que des «forces sinistres» sont en train de détruire une nation qui appartient de droit à des «patriotes loyaux comme vous». Seul Trump peut «sauver l’Amérique» de cette humiliation, disent les courriels, faisant un clin d’œil à la rhétorique fasciste du XXe siècle, selon les experts.
Certains appels semblent fonctionner comme une loterie, offrant aux donateurs une chance de rencontrer Trump en personne ou d’assister à un rassemblement «top secret». Un courriel datant de février 2022 et signé par «Donald J. Trump» invite les partisans à rejoindre le «cercle d’amis restreint» du célèbre président, où «quelques privilégiés» auront droit à «des informations confidentielles – des informations qui, j’en suis sûr, ne seront partagées avec personne d’autre».
Les promesses d’informations secrètes et de proximité avec Trump semblent renvoyer à l’approche de QAnon, la théorie de la conspiration raciste et antisémite d’extrême droite selon laquelle Trump lutterait contre une cabale «élitaire» de «pédophiles». QAnon continue de recevoir des clins d’œil de la part de Trump et d’élus alliés tels que la représentante Marjorie Taylor Greene (républicaine, Géorgie).
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Les experts débattent depuis des années de la question de savoir si Trump et son mouvement sont fascistes, mais les mensonges de Trump sur une élection volée et l’attaque du 6 janvier contre le Capitole ont franchi une ligne rouge pour des historiens comme l’expert en fascisme Robert Paxton [auteur, entre autres, de La France de Vichy, 1940-1944]. Certains journalistes qualifient désormais ouvertement le mouvement de Trump de «fasciste» ou de «néofasciste». En effet, les experts affirment que des éléments de la pensée fasciste se retrouvent régulièrement dans les discours de Trump ainsi que dans ses courriels de collecte de fonds, qui sont payés par le Save America Joint Fundraising Committee et soutenus par deux super PAC [sans plafond de dons] pro-Trump.
Dans une explication pratique publiée sur The Conversation, Joe Broich, professeur associé à la Case Western Reserve University, donne une définition large du «fascisme» tel que le conçoivent les historiens. Les partis fascistes sont apparus en Italie après la Première Guerre mondiale et se sont répandus en Europe et dans le monde, notamment aux Etats-Unis, en Amérique du Sud et en Inde. Le fascisme est «l’extrême logique du nationalisme», l’idée que les Etats-nations doivent être «construits autour de races ou de peuples historiques». Les fascistes sont obsédés par la race, écrit Joe Broich, ainsi que par l’idée que les vrais «patriotes» et les «bonnes personnes» sont «humiliés» tandis que les «mauvaises personnes» en profitent.
«Le fascisme [dit] que notre droite actuelle n’est pas assez dure; par exemple, ils aiment encore la démocratie ou le pluralisme relatif, alors démolissons tout et reconstruisons autour du peuple, “le peuple” – et c’est l’une des principales cases du jeu de bingo que Trump coche», a déclaré Joe Broich dans un entretien.
Joe Broich rappelle que Trump avait déclaré à un public majoritairement blanc dans le Minnesota qu’il avait de «bons gènes», avant de les avertir que le président Joe Biden allait inonder leur communauté de réfugiés de Somalie, une déclaration qui, selon les critiques, évoquait l’eugénisme et la supériorité raciale.
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Le 5 avril, un courriel de collecte de fonds signé par Trump, dont l’objet est «C’est très, très triste», déplore que «notre pays» soit «détruit par Joe Biden et les démocrates». «Nous ne sommes plus respectés», lit-on dans l’e-mail, «c’est très triste de voir ce qui est arrivé à nos grands Etats-Unis.»
«Dire “nous ne sommes plus respectés”, c’est classique, c’est comme une caricature des fascismes à l’ancienne», a déclaré Joe Broich. «Nous avons été humiliés, nous allons retrouver notre fierté – c’est comme une triste farce, sortie tout droit de Mein Kampf.»
L’idée directrice de la collecte de fonds est largement dépourvue de contenu politique réel, en dehors de la mention rapide d’un «désastre» à la frontière des Etats-Unis et d’un engagement à «SAUVER L’AMÉRIQUE».
Bien sûr, il y a un véritable désastre humanitaire à la frontière sud des Etats-Unis. Les groupes de défense des droits des migrant·e·s accusent les politiques racistes mises en place sous Trump et poursuivies jusqu’à récemment sous Biden. Trump et des républicains comme le gouverneur du Texas Greg Abbott exploitent depuis longtemps les peurs xénophobes face aux immigrant·e· s de couleur pour rallier leur base nationaliste. Trump a construit sa présidence autour de son mur frontalier. Greg Abbott est actuellement en train de militariser davantage la frontière avec toutes les ressources qu’il peut rassembler en réponse à la décision de Biden de supprimer le Titre 42 [possibilité pour le gouvernement des Etats-Unis de renvoyer des personnes venant d’un pays touché par une maladie contagieuse], la politique dite de «rester au Mexique».
Joe Broich a déclaré que le fascisme est un «droitisme révolutionnaire» qui est à la fois anti-establishment et rageusement anti-social. Le fascisme est «révolutionnaire» dans le sens où le système politique actuel doit être saisi ou renversé afin de protéger «le peuple» (ou le «folk», également appelé «volk» en allemand) de l’«Autre» désigné par les fascistes, quel qu’il soit. (Dans le cas de l’Allemagne nazie, les cibles comprenaient le communisme, le libéralisme, le socialisme, les immigrants, les Juifs, les Tsiganes et les Slaves.)
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Dans le même courriel de collecte de fonds datant du 8 avril, Trump déclare que le «système est totalement brisé». Il écrit que le pays «va vers le socialisme et le communisme» – en même temps, apparemment – et que le leadership de Joe Biden et Kamala Harris est à blâmer. Trump qualifie, à tort, tous les démocrates de «socialistes» et de «communistes». (Bien sûr, au grand dam de nombreux progressistes, le parti démocrate dominant n’est décidément pas socialiste!). Pourtant, si les trumpistes croient que le système est brisé et que le communisme est en quelque sorte en plein progrès, dès lors ils pourraient aussi croire que la violence est nécessaire pour «sauver l’Amérique», disent les experts en fascisme.
Ce sentiment était clairement présent lorsque des milices armées, des bandes fascistes et des partisans de Trump en colère ont cherché des élus à attaquer le 6 janvier 2021. Plus d’un an après, la rhétorique de Trump continue d’encourager la violence. Lors d’un récent discours en Caroline du Sud (16 mars 2022 ), Trump a exhorté ses partisans à «donner leur vie» pour défendre un pays supposé être attaqué par des forces progressistes. Inspirés en partie par Trump, les républicains des Etats-Unis ont répondu aux appels massifs à la justice raciale en faisant pression pour interdire les livres et les discussions en classe sur la «théorie critique de la race», leur terme fourre-tout inexact pour les programmes d’équité et l’éducation antiraciste:
«Faire disparaître la théorie critique de la race de nos écoles n’est pas seulement une question de valeurs, c’est aussi une question de survie nationale. Nous n’avons pas le choix… Le sort de toute nation dépend en fin de compte de la volonté de ses citoyens de sacrifier – et ils doivent le faire – leur vie pour défendre leur pays… Si nous laissons les marxistes, les communistes et les socialistes apprendre à nos enfants à haïr l’Amérique, il n’y aura plus personne pour défendre notre drapeau ou protéger notre grand pays ou sa liberté.»
Outre l’appel aux armes, en quoi cela diffère-t-il du «red-baiting» [chasse aux sorcières communistes de la période du maccarthysme] qui a dominé la rhétorique du GOP pendant des décennies? En bref, il n’y a pas de différence. Le socialisme est un épouvantail bien connu des républicains. Cependant, pour Joe Broich et d’autres experts, l’écart fasciste de Trump par rapport à l’orthodoxie républicaine s’est cristallisé avec la tentative violente de renverser l’élection le 6 janvier 2021. Selon Joe Broich, les fascistes ont recours aux paramilitaires ou au moins à la violence de rue pour imposer leur politique. L’encouragement de Trump à des groupes violents tels que les Proud Boys correspond à cette description.
«Les deux partis ont voulu déjouer l’autre dans les urnes, mais maintenant, je pense qu’avec le Trumpisme, il n’y a aucun problème à abandonner la démocratie», a déclaré Joe Broich. «Je pense que c’est le grand changement».
Le fascisme de Trump se répercute sur le Parti républicain, en particulier au niveau des Etats, où les élus extrémistes exigent une médiatisation des attaques aux enseignants des écoles publiques, aux étudiants et aux familles LGBTQ, aux droits de vote et à toute discussion réaliste sur l’histoire raciale de la nation. Les programmes scolaires antiracistes et les soins de santé conformes au genre pour les adolescents transgenres, par exemple, sont présentés comme des affronts aux patriotes et aux chrétiens. Ou, comme le dit Joe Broich, comme des «agressions contre l’intégrité du volk».
«Pour le trumpisme, nous pourrions dire que c’est une “agression contre les vrais Américains”, il faut qu’ils soient attaqués pour que vous puissiez vous rassembler autour du drapeau de Trump en guise de contre-attaque», a déclaré Joe Broich.
Les réactionnaires et les autoritaires ne sont pas tous des fascistes. L’ancien président George W. Bush n’est généralement pas considéré comme fasciste parce qu’il est membre de l’establishment politique plutôt qu’un révolutionnaire de droite. George W. Bush était belliciste et est critiqué pour avoir sapé la Constitution, mais il représente toujours le système actuel et le courant dominant du GOP. Trump, en revanche, s’est opposé à Jeb Bush [gouverneur de Floride de janvier 1999 à janvier 2007, il participe aux primaires de 2016 et se retire, il est très attaqué par Trump; allié au Tea Party, il se profilera comme un néoconservateur] et à l’establishment républicain en tant qu’outsider populiste de droite en 2016. Depuis lors, Trump a ignoré une longue liste de normes démocratiques, culminant dans son refus de concéder la victoire lors de la dernière élection.
«Le fascisme est toujours une option de droite révolutionnaire, donc le fascisme doit attaquer une droite établie, plus ancienne… C’était impossible pour Jeb Bush, mais c’est explicitement ce que Trump a fait», a déclaré Joe Broich.
Joe Broich affirme que le fascisme existe sur un éventail comme toute autre idéologie politique, mais il existe des caractéristiques définissant les fascismes historiquement. Cochez suffisamment de cases sur la carte du jeu de bingo fasciste – violence anti-gauche, racisme et xénophobie, capitalisme de copinage, nationalisme extrême, paramilitaires et violence de rue, un leader central fort – et vous êtes en territoire fasciste. Bien sûr, Trump n’est pas identique aux fascistes du passé. Mais un examen attentif de la façon dont il rallie ses partisans – et capte leur argent – offre un aperçu de ce à quoi un avenir fasciste pourrait ressembler. Même si Trump n’est plus à la Maison Blanche, ses e-mails de collecte de fonds montrent que nous ne pouvons pas ignorer la possibilité présente d’un tel avenir à l’horizon. (Article publié sur le site Truthout, le 9 avril 2022; traduction rédaction A l’Encontre)
[1] Dans le sens où l’on fait croire à des personnes favorables à Trump qu’elles ne sont plus sur les listes d’e-mails du président et qu’elles doivent immédiatement répondre pour continuer à être inscrites en bonne place sur ce listing de donateurs que Trump va examiner. Ce qui suscite des réponses et des dons, petits. (Réd.)

La crise migratoire haïtienne – Entrevue avec James Darbouze[1]

R. E. – Plus d’un million d’Haïtiennes et d’Haïtiens ont fui le pays au cours de la décennie 2010. Cette poussée migratoire a eu lieu paradoxalement dans un contexte où le département de l’Ouest était en principe en reconstruction après le séisme du 12 janvier 2010. Comment expliquez-vous ce déplacement massif des jeunes haïtiens à un moment où il devrait y avoir beaucoup de possibilités économiques dans le pays ?
J. D. – Effectivement, vu sous cet angle, cela a l’air d’être une contradiction. Cette manière de poser la question nous porte à interroger le fonctionnement de l’aide internationale post-séisme dans un pays comme Haïti, c’est-à-dire un pays sous tutelle internationale depuis 2004, à la suite de l’initiative d’Ottawa pour Haïti (2003). Autant dire qu’il y a un double aspect à considérer dans la réponse : le caractère massif de la poussée migratoire et les raisons d’un tel mouvement. Sur le premier aspect : le caractère massif de ce mouvement migratoire au cours de la décennie 2010 nous fait comprendre qu’il n’y a pas lieu de se focaliser sur les facteurs individuels qui interviennent sur la probabilité de départ. Tous ces jeunes gens qui migrent, qui partent, sont en quête de débouchés et d’opportunités. Ils et elles aspirent à une vie digne et veulent gagner leur pain quotidien à la sueur de leur front. C’est un rêve d’une simplicité déconcertante, c’est ce que veulent les gens : sortir du chômage chronique, gagner leur croûte dignement, satisfaire leurs besoins et ceux de leur famille.
Parce que cela leur est impossible dans le contexte haïtien, ils se sentent contraints à la migration par tous les moyens imaginables. En principe, le contexte post-séisme a introduit une nouvelle donne, les grands travaux qu’implique la période de reconstruction auraient dû les retenir. Cependant, quand on prend le temps de bien observer et d’analyser l’environnement haïtien post-séisme, on trouve une certaine cohérence. En effet, si la reconstruction avait eu lieu, elle aurait pu mobiliser la force laborieuse et l’énergie de ces jeunes gens. Elle aurait pu les retenir dans le pays, tout en leur offrant des opportunités économiques et une possibilité – même minime – d’ascension sociale. Mais la réalité est que la reconstruction n’a pas eu lieu. Très peu a été fait. Onze années après le tremblement de terre, la situation de la capitale et de toute la région métropolitaine de Port-au-Prince est pire qu’au lendemain du séisme. De nombreuses études, recherches et ouvrages ont montré que les fonds de la reconstruction ont été détournés, dilapidés. À mon avis, c’est un des points susceptibles d’expliquer ce déplacement massif. Un autre élément est le désir d’Occident. Cette notion fait référence au devenir hégémonique du mode de vie occidental – son triomphe – dans le contexte de domination impériale de la culture occidentale. Ce devenir hégémonique me semble favorisé par le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et par la pénétration dans le pays des images de bonheur, de réussite et de bien-être à l’occidentale. Mais cet élément n’est pas lié spécifiquement au moment de la reconstruction.
R. E. – Dans un contexte où la dépendance d’Haïti par rapport aux grandes ambassades occidentales en général et des États-Unis en particulier s’accroit de plus en plus, quelle est votre lecture du déplacement de la population haïtienne dans les pays de l’Amérique latine au cours des dernières années ?
J. D. – À mon avis, il y a plusieurs facteurs qu’il faudrait mettre en perspective pour bien situer ce déplacement de la population haïtienne. Le premier facteur est la mise sous tutelle d’Haïti depuis 2004. En effet, depuis l’année de la commémoration du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti (2004), à l’initiative du Canada, un consortium de pays occidentaux – à la tête duquel on trouve notamment la France, le Canada, les États-Unis – a décidé de départir le peuple d’Haïti de sa souveraineté. Toutes les grandes décisions touchant à la vie sociale, politique et économique du pays ainsi qu’à l’avenir de la population sont prises par ce consortium. Ces décisions déterminent si la population va rester dans le pays ou partir vers d’autres cieux, considérés plus cléments. C’est dans ce cadre qu’il faut situer un premier élément du rapport de déplacement vers les pays de l’Amérique latine. Jusque dans les années 2010, les États-Unis, le Canada, la République dominicaine, la France et les Petites Antilles (Bahamas, les îles Turks et Caicos) étaient les principales destinations des mouvements migratoires haïtiens. De 2004 à 2017, sous le couvert d’une mission de stabilisation des Nations unies en Haïti, de nombreux contingents militaires d’Amérique latine (Brésil, Argentine, Uruguay, Chili, etc.), d’Afrique et d’Asie se sont retrouvés sur le sol haïtien. L’Amérique latine est devenue plus proche.
Le deuxième facteur est le positionnement au niveau de l’appareil d’État en 2011, environ une année après le tremblement de terre, d’une organisation criminelle mafieuse dirigée par des néoduvaliéristes. Cette opération a pu se réaliser, comme cela a été largement documenté, avec le soutien de la communauté internationale, des gouvernements membres du Core group[2] et principalement des États-Unis. Pour rappel, le séisme de 2010 a fait plus de 250 000 morts et détruit la région métropolitaine à plus de 80 %. Au moment où se posait l’urgence d’une planification de la reconstruction par un personnel politique constitué de patriotes qualifiés, le pays a été livré à des mercenaires. Cette bande de mercenaires soutenue par la communauté internationale a tôt fait de désespérer la population haïtienne par sa gestion calamiteuse des ressources, la dilapidation et le détournement des biens du pays. Haïti a connu alors une détérioration exacerbée de l’environnement social, politique et économique. D’autant qu’il a été, par ailleurs, constamment soumis à un certain nombre de risques environnementaux et climatiques résultant de son exposition géographique aux événements météorologiques extrêmes (cyclones, ouragans, etc.).
Il y aurait beaucoup d’autres considérations à prendre en compte sur ce point, par exemple le fait qu’aucune politique préventive n’a été mise en œuvre pour adapter les infrastructures aux intempéries, cyclones, ouragans et séismes, malgré la présence sur le terrain du consortium international de tutelle. Les conditions de vie de la population se sont complètement dégradées pendant que le pays connaissait une croissance économique décevante. Dans ces conditions, à tort ou à raison, la migration se présente comme un réflexe de sécurité et de mobilité sociale et économique pour les catégories les plus vulnérables.
Bien entendu, nous ne mettons pas en relief ici le fait que depuis le XIXe siècle, Haïti a toujours entretenu des relations fraternelles et solidaires avec le Venezuela. Ou bien des rapports de coopération et de bon voisinage avec Cuba en raison du faible taux d’industrialisation. Par ailleurs, comme mentionné plus haut, Haïti a toujours été parmi les pays exportateurs de travailleurs et travailleuses du monde. À chaque nouvelle crise, ce rôle de pays pourvoyeur de main-d’œuvre est renouvelé.
R. E. – Haïti fait partie des territoires les plus attractifs pour le monde humanitaire alors que le pays semble répulsif pour la majorité de sa population. Comment expliquez-vous ce contraste ?
J. D. – En fait, on est devant un cas typique de ce qu’il convient d’appeler la logique des mondes. On sait que l’attractivité autant que le caractère répulsif des territoires sont des constructions sociales, politiques et institutionnelles. L’exemple haïtien fournit une illustration parfaite de la manière dont ces politiques sont mises en œuvre. Généralement, lorsqu’il s’agit d’expliquer les mouvements migratoires internationaux, une distinction ordinaire consiste à inventorier les facteurs de repoussement (les troubles civils, un système corrompu, le manque d’État de droit, l’insécurité galopante…) et les facteurs d’attirance (politique d’immigration facile, conditions socio-économiques meilleures, réseaux d’accueil…). Dans le contexte haïtien, on se retrouve avec un assemblage de ces deux facteurs adaptés en fonction du groupe : le repoussement pour les Haïtiens et l’attraction pour les étrangers.
En effet, il y a de multiples facteurs de repoussement qui s’exercent sur des franges de la population haïtienne, notamment les jeunes. On pourrait citer l’insécurité, le chômage ainsi que toutes les menaces quelconques auxquelles ils sont exposés et contre lesquelles ils sont sans recours. Le jeune – ou la jeune – qui compare sa situation en Haïti, le pays où il est né, à ce qu’elle pourrait devenir s’il changeait de pays, estime qu’il ne pourrait que « mieux vivre » ailleurs. D’où un triomphe certain du désir d’ailleurs comme on a pu le voir récemment. Des Haïtiennes et des Haïtiens investissent tout ce qu’ils ont pour fuir le pays à tout prix parce qu’ils y sont forcés par les politiques appliquées dans ce pays. Ces politiques ne les « voient » pas vivre en Haïti ni n’entendent aménager le territoire de sorte qu’il constitue un cadre de vie pour eux.
De la même manière, il y a de multiples facteurs qui attirent et font d’Haïti une terre de possibilités pour le monde humanitaire. Par exemple, le fait que le pays soit – par la démission des pouvoirs publics – vulnérable et abonné aux catastrophes. Et dans une certaine mesure, on peut même soutenir que ces mêmes facteurs qui attirent le monde humanitaire participent des éléments de repoussement pour la population native.
R. E. – Les autorités étatsuniennes ont violé le droit à l’asile de plusieurs milliers de migrantes et migrants, en majorité haïtiens, massés sous le pont Del Rio au Texas au cours des mois de septembre et d’octobre 2021. Cette violation témoigne-t-elle d’une nouvelle ère du capital où le verbiage des droits de la personne (droit à la protection des réfugiés en particulier) n’est plus utile pour voiler sa barbarie ?
J. D. – Cette question est vraiment très intéressante. Elle me fait penser à ce mot d’Hannah Arendt nous rappelant que le siècle dernier a créé des étrangers face auxquels s’est posé le problème de l’accueil. « Des groupes qui n’ont été accueillis nulle part, qui n’ont pu s’assimiler nulle part. Une fois qu’ils ont eu quitté leur pays natal, ils se sont retrouvés sans patrie; une fois qu’ils ont abandonné leur État, ils ont été considérés comme des hors-la-loi; une fois qu’ils ont été privés de leurs droits, ils se sont retrouvés des parias, la lie de la terre» et « ainsi se dévoilent aux yeux de tous les souffrances d’un nombre croissant de groupes humains à qui les règles du monde environnant cessent souvent de s’appliquer.»
J’ai été amené en diverses occasions à me préoccuper de droits humains vus sous l’angle du droit des étrangers. Aujourd’hui, notamment dans le contexte de pandémie globale, comme l’indique Jacques Derrida, il y a une question de l’étranger. Une question tranchante qui ne manque pas de déchaîner les passions. Dans sa spécificité actuelle, cette question est celle du droit et de la démocratie. L’étranger est celui par qui la question scandaleuse, tapageuse, arrive dans les « États de droit ». Alors que dans le discours courant – celui des médias et de la rhétorique officielle des institutions internationales – le fondamentalisme des droits de l’homme fait rage. En contrepartie, dans les politiques officielles, se fait le constat d’un durcissement des polices intérieures et des mesures de contrôle de l’immigration visant à restreindre la libre circulation des individus. Par cette question est lancée une interpellation sur le caractère démocratique des sociétés contemporaines. Il y a là, il me semble, une fracture ontothéologique qui est en train de changer le rapport occidental au monde. C’est en ce sens que ce qui s’est passé sous le pont Del Rio, au Texas, au cours des mois de septembre et d’octobre 2021, peut avoir quelque chose à nous apprendre sur notre temps, sur les temps à venir et sur le fonctionnement des sociétés contemporaines.
Aux États-Unis, il y a deux conceptions du monde qui s’affrontent et s’entrechoquent depuis le XIXe siècle. Une conception antique d’un monde foncièrement clos, fortement hiérarchisé, qui prend sa source dans la nature elle-même. Cette conception du monde crée la hiérarchie des communautés et la hiérarchie des individus à l’intérieur des communautés, sur la base de la couleur de la peau. Les hommes à cravache qui pourchassaient, à cheval, au Texas, les immigrantes et les immigrants haïtiens sont l’expression de cette conception dépassée du monde clos. Et, il y a en face, une conception plus ouverte, moderne, qui fonde la communauté sur l’accueil. Comme j’ai essayé de le montrer ailleurs, la guerre de Sécession a facilité un modus vivendi, mais elle n’a pas suffi à faire triompher la conception plus ouverte dans les mentalités.
Ces deux conceptions ayant toujours eu à s’affronter en un combat douteux, je ne dirai pas que le verbiage du droit à la protection des réfugiés n’est plus utile pour voiler la barbarie de cette nouvelle ère du capital. Il est évident que quelque chose est en train de changer, est en train de mettre à mal les fondements de cette société américaine. Il n’est pas étonnant que cela arrive par des migrantes et migrants haïtiens puisque les divers gouvernements ont, pendant plusieurs décennies – voire des siècles –, constamment saboté l’effort haïtien de construction d’une société juste, démocratique, libre et équitable.
R. E. – Quel est le sens du slogan « changer système » qu’on entend dans les mouvements sociaux en Haïti au cours des dernières années ? Dans quelle mesure un tel objectif a-t-il un rapport avec les mouvements migratoires des Haïtiennes et Haïtiens ?
J. D. – En Haïti, peut-être plus qu’ailleurs, il est évident que le système actuel est arrivé à terme. Il n’est plus possible de faire semblant. Sur le plan social, politique, économique, culturel et institutionnel, il se révèle incapable de répondre aux besoins fondamentaux de la population. C’est le sens du recours à la violence extrême. La population se trouve dans un état de dénuement extrême. Tous les indicateurs sont au rouge.
Changer système ou « chavire chodyè » est une manière d’exiger une refonte fondamentale du régime actuel d’apartheid instauré par la vision ultralibérale des intégristes du marché depuis la fin des années 1970. Les réformes ultralibérales, imposées à la faveur d’un choc sociétal violent comme le coup d’État de 1991, ont substitué aux valeurs démocratiques la seule loi du marché et la barbarie de la spéculation dans un des pays les plus inégalitaires de la planète, où plus de 50 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté (2012). Selon les chiffres de la Banque mondiale elle-même (2018), environ 6,3 millions d’Haïtiens ne sont pas en mesure de satisfaire leurs besoins essentiels.
Le rapport avec les mouvements migratoires est simple. De la même manière qu’il convient de chercher l’anatomie de la société civile dans l’économie politique, c’est toujours dans le dispositif impérial des relations internationales de domination et de dépendance qu’il faut chercher les causes des mouvements migratoires. Comme nous l’avons vu en ce qui concerne le consortium du Core group, dans le rapport d’Haïti avec la communauté internationale, tout ce qui se passe a un rapport avec le néocolonialisme et la division capitaliste de la population selon un mode ségrégé.
Depuis 1994, les Clinton (Bill et Hilary) jouent un rôle majeur en Haïti. Après le renversement d’Aristide en février 2004, Bill Clinton a travaillé avec l’ancien employé de la Banque mondiale, Paul Collier, avec des sociétés multinationales et avec l’élite haïtienne pour imposer un plan de libre marché à Haïti. En 2009, ils ont effectué une tournée dans le pays pour promouvoir les ateliers de misère (sweatshops), le tourisme ainsi qu’une agriculture orientée vers l’exportation. Les vagues de mouvements migratoires des jeunes haïtiennes et haïtiens sont connectées au dispositif de ce système qui n’offre aucune perspective à la population. Changer de système, c’est fondamentalement mettre fin à cela. C’est construire un pays capable d’offrir une qualité de vie optimale, un minimum vital à chacun, chacune, des perspectives claires et de l’espoir à sa jeunesse. C’est revenir à l’idéal de liberté, de bien-être, d’égalité et de solidarité, tel qu’il avait été formulé par les ancêtres pour Haïti et pour le Monde.
Le système actuel ayant conduit le pays et la majeure partie de sa population dans un cul-de-sac, le slogan « changer système » signifie : soit on change de paradigme pour permettre à la population de vivre sa vie dignement, soit les mouvements migratoires des Haïtiennes et Haïtiens à travers le monde vont continuer jusqu’à épuisement. Au fond, nous parlons d’Haïti, mais si nous jetons un coup d’œil ailleurs, nous nous rendons compte qu’il est question ici de la logique des mondes.
Renel Exentus est doctorant en études urbaines à l’Institut national de la recherche scientifique
- James Darbouze est professeur à l’Université d’État d’Haïti et militant social et politique. ↑
- NDLR. Le Core Group est composé des ambassadeurs d’Allemagne, du Brésil, du Canada, d’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de France, de l’Union européenne, du représentant spécial de l’Organisation des États américains et de la représentante spéciale du Secrétaire général des Nations unies. Communiqué du Core Group, 8 avril 2021, <https://ht.usembassy.gov/fr/communique-du-core-group/>. ↑

Il y a 40 ans : comment les peuples autochtones du Canada se sont mobilisés pour la reconnaissance constitutionnelle

Cela fait maintenant 40 ans que le gouvernement Trudeau père a « rapatrié » la constitution du Canada, mettant fin au contrôle résiduel de la Grande-Bretagne sur les modifications apportées au document fondateur du pays, l’ Acte de l’Amérique du Nord britannique .
Une grande partie de l’analyse critique à l’époque portait sur la façon dont la Loi constitutionnelle de 1982 marginalisait le statut du Québec au sein de la fédération par des limitations explicites des droits de la langue française au Québec, le refus de la reconnaissance du Québec en tant que nation distincte et une formule d’amendement qui omettait le veto du Québec. , etc. Surtout par l’adoption d’une « Charte des droits » qui reconnaîtrait les droits individuels mais ne reconnaîtrait pas les droits collectifs qui reconnaîtraient la réalité plurinationale du pays. Une critique précieuse de ce qu’impliquait le processus de « rapatriement » et de ses résultats est contenue dans le livre de feu Michael Mandel, La Charte des droits et la légalisation de la politique au Canada .
Également marginalisés dans la nouvelle constitution, les peuples autochtones, malgré une mobilisation massive de leurs communautés, au Canada et à l’étranger, pour la reconnaissance de leurs droits souverains en tant que Premières Nations. Tout ce qu’ils ont obtenu, en fin de compte, c’est une section de la constitution qui reconnaît officiellement leurs « droits ancestraux et issus de traités existants » – il appartient aux tribunaux de définir ce que cela signifie – et une promesse de pourparlers constitutionnels ultérieurs dans lesquels Ottawa et le les provinces détermineraient « l’identification et la définition des droits de ces peuples ». Trois de ces conférences au cours des années suivantes se sont soldées par un échec, et il n’y a toujours pas de reconnaissance constitutionnelle du statut souverain et des droits des peuples autochtones du Canada.
Une étude novatrice sur comment et pourquoi les peuples autochtones se sont mobilisés au début des années 1980 a été publiée dans le dernier numéro de BC Studies, le British Columbia Quarterly . Édité par Emma Feltes et Glen Coulthard, il s’agit d’un compte rendu rétrospectif du Constitution Express, l’effort massif déployé par les dirigeants autochtones des provinces de l’Ouest pour lutter contre la tentative de Trudeau d’exclure de la nouvelle constitution toute mention de leurs droits, des traités ou de l’obligation de la Couronne pour eux.
Emma Feltes est une anthropologue juridique et politique, écrivaine et organisatrice, maintenant à l’Université de Columbia. Glen Coulthard est professeur agrégé à l’Institute for Critical Indigenous Studies de l’Université de la Colombie-Britannique; parmi ses œuvres figure une importante étude marxiste Red Skin, White Masks: Rejecting the Colonial Politics of Recognition .
Vous trouverez ci-dessous de nombreux extraits de l’essai d’introduction des éditeurs de ce volume. (Le texte intégral est en ligne.) Les lecteurs sont fortement invités à acheter leurs propres exemplaires de ce numéro de BC Studies .
* * *
Introduction , La Constitution Express revisitée (extraits)
Par Emma Feltes et Glen Coulthard
« Aujourd’hui, enfin, le Canada acquiert une pleine et entière souveraineté nationale », a lancé le premier ministre Pierre Elliott Trudeau lors de la pluvieuse cérémonie marquant la fin du rapatriement le 17 avril 1982, il y a exactement quarante ans ce printemps. Il a continué:
« Nous sommes devenus un pays indépendant à toutes fins utiles en 1931, avec l’adoption du Statut de Westminster. Mais par notre propre choix, en raison de notre incapacité à nous mettre d’accord sur une formule d’amendement à ce moment-là, nous avons dit au Parlement britannique que nous n’étions pas prêts à rompre ce dernier lien colonial.
Ce jour-là, avec la reine Elizabeth II et le ministre de la Justice Jean Chrétien, il s’est assis à un bureau installé sur la Colline du Parlement pour signer la proclamation qui donnerait effet à la Loi constitutionnelle de 1982 , transférant officiellement la Constitution de la Royaume-Uni au Canada. […]
Pour Trudeau, une ambition personnelle s’était réalisée. La Constitution appartenait maintenant au Canada.
Chez les peuples autochtones, cependant, l’ambiance était un peu différente. Le National Indian Brotherhood a déclaré le 17 avril jour de deuil. En Colombie-Britannique, le Vancouver Sun a cité le président de l’Union of BC Indian Chiefs (UBCIC), Robert (Bobby) Manuel, disant que quiconque participerait à la célébration du rapatriement commettrait un « acte de trahison contre les nations indiennes et leurs citoyens ». Pendant tout ce temps, les peuples autochtones de toute la province se sont battus pour empêcher le rapatriement de se produire sans le consentement des Autochtones. Comme Herman Thomas l’a écrit dans un éditorial du journal de l’UBCIC, Indian World :
“Le combat a été long et fastidieux et ne s’arrêtera pas là, le peuple indien planifie actuellement comment continuer le combat non seulement au niveau national mais international. Les Indiens n’ont trouvé aucune raison de célébrer le rapatriement ; en fait, les autochtones manifestent partout au Canada pour dire que la Constitution est inconstitutionnelle. Si la version canadienne de la démocratie signifie dépouiller les autochtones de leur fierté, de leur dignité et les priver de l’autodétermination et de l’autonomie gouvernementale, alors je ne te soutiendrai pas, Ô Canada, mais je continuerai à lutter pour la démocratie et la liberté telles que nous les voyons.
La « lutte » à laquelle il faisait référence avait commencé sérieusement environ dix-huit mois plus tôt (bien que les graines aient été semées bien avant), lorsque l’UBCIC a déclaré que les plans du Canada pour rapatrier la Constitution étaient un « état d’urgence » pour les peuples autochtones. Dans les cinq semaines suivant cette déclaration, l’UBCIC affréterait deux trains de passagers complets de Vancouver à Ottawa, déterminé à faire dérailler le rapatriement jusqu’à ce qu’il obtienne le consentement des Autochtones. Ainsi se lança un mouvement qui allait être connu sous le nom de Constitution Express.
Lorsque Trudeau a commencé à faire pression pour le rapatriement à la fin des années 1970, il l’a présenté comme une décision décoloniale – une décision qui promettait de débarrasser le Canada de tout «colonialisme résiduel». Pourtant, en même temps, sa proposition de 1978, « A Time for Action », excluait toute mention des droits des peuples autochtones, des traités ou des obligations de la Couronne envers eux. Pendant ce temps, son processus de rapatriement était tout aussi exclusif, reléguant les peuples autochtones au statut d’observateur. Le « rapatriement », un mot inventé, a parfaitement capturé cette appropriation révisionniste du sentiment décolonial – un retour à la maison de quelque chose qui n’avait jamais été ici en premier lieu, tout en dégageant le Canada de toute responsabilité envers les peuples dont il avait dépossédé les terres et l’autorité. De plus, Trudeau a promis d’ajouter une nouvelle Charte des droits et libertésau paquet – dont les dispositions libérales sur l’égalité, dont beaucoup s’inquiétaient, auraient une sorte d’effet de nivellement, atteignant les objectifs du Livre blanc de 1969 en effaçant effectivement les droits et le statut collectifs des peuples autochtones. C’était une tactique que le Canada avait déployée à plusieurs reprises dans la période d’après-guerre, militarisant «l’égalité» contre le statut de nation autochtone.
Ainsi, les peuples autochtones de tout le pays se sont mobilisés pour empêcher que cela ne se produise. Le Constitution Express, un mouvement dirigé principalement (mais pas exclusivement) par des Autochtones de la Colombie-Britannique, a été une expression populaire massive de cette mobilisation.
Le trajet en train lui-même, d’où le mouvement tire son nom, était une opération gigantesque. Bien qu’initié par le grand chef George Manuel, alors président de l’UBCIC, et coordonné par l’UBCIC, il était alimenté par la communauté. Par exemple, l’historienne Tk’emlúpsemc Sarah A. Nickel écrit dans ce numéro sur les incroyables exploits de collecte de fonds – menés principalement par des femmes – qui ont été réalisés pour y parvenir, car chaque communauté de la province a été invitée à soutenir au moins un représentant pour partir en voyage (certains cependant en ont envoyé des dizaines). Au moment du départ des trains de la gare centrale de Vancouver Pacific le 24 novembre 1980, leurs passagers comprenaient des aînés, des dirigeants communautaires, des femmes et des enfants (beaucoup d’entre eux, car ils voyageaient gratuitement). De plus, l’avantage d’avoir deux itinéraires de train signifiait qu’il serait plus facile pour les passagers du nord, et pas seulement les communautés du sud à se joindre à la balade. Lorsque le train du Nord s’est arrêté à des endroits comme Clearwater, Vavenby, Avola et Jasper, il a rassemblé des voyageurs d’aussi loin que Williams Lake, Bella Coola et Kitimat avant de continuer à travers Edmonton et Saskatoon. Pendant ce temps, le train du sud s’est arrêté à Salmon Arm, Sicamous, Revelstoke, Golden, Banff, Calgary et Regina. Au cours de leurs déplacements, les porte-parole du mouvement et le personnel de l’UBCIC ont tenu des ateliers itinérants dans chaque wagon, discutant et affinant leurs objectifs. Lors de ces réunions, les aînés ont commencé à présenter l’histoire orale, approfondissant la discussion sur leur identité nationale et leur droit. Les trains se sont rejoints à Winnipeg, où, après une nuit bruyante de ralliement organisé par la Confédération des quatre nations du Manitoba, ils ont continué vers la capitale. A leur arrivée,
Le message du Constitution Express était clair : le rapatriement ne pouvait avoir lieu qu’avec le consentement des Autochtones. Pour obtenir le consentement, le mouvement a proposé une conférence trilatérale supervisée au niveau international, au cours de laquelle les peuples autochtones, le Canada et le Royaume-Uni se réuniraient pour définir leurs domaines d’autorité respectifs, « définir les termes de l’existence politique » entre eux, et créer les « conditions nécessaires pour permettre aux Nations indiennes du Canada de parvenir à l’autodétermination au sein de la Fédération canadienne ». C’était une proposition qui bouleverserait fondamentalement le processus de rapatriement, tout en remodelant la Constitution même en cours de rapatriement. Si le Canada refusait de participer, il promettait de chercher d’autres recours :
« En dernier recours, nous proposons de prendre toutes les autres mesures nécessaires pour séparer définitivement les nations indiennes de la juridiction et du contrôle du gouvernement du Canada, si ses intentions demeurent hostiles à nos peuples, tout en insistant sur le respect des obligations qui nous sont dues par Sa Majesté la Reine.
Comme on pouvait s’y attendre, le Canada a décliné l’invitation.
Au cours des dix-huit mois suivants, ce qui a commencé comme un voyage en train s’est transformé en un vaste mouvement politique avec des inflexions à la fois locales et internationales. En fait, comme ce numéro de BC Studiesle démontre, ces facettes étaient entièrement imbriquées. Des affaires judiciaires ont été lancées devant les tribunaux canadiens et britanniques. Une petite délégation est allée d’Ottawa à New York, où les propositions du mouvement ont été présentées aux Nations Unies. Une soumission a été présentée devant le quatrième tribunal Russell sur les droits des Indiens des Amériques, tenu à Rotterdam, aux Pays-Bas. Une série d’au moins huit « Constitution Express Potlaches » a eu lieu dans des collectivités de la Colombie-Britannique. Et un deuxième voyage, surnommé le «Constitution Express II», a été effectué à travers l’Europe occidentale, où il a lancé une campagne massive d’éducation populaire sur l’autodétermination autochtone au cœur des anciens empires. Finalement, le mouvement s’est retrouvé à Londres, rejoignant un important lobby politique et juridique autochtone déjà en cours.
Au moment où le projet de loi sur le Canada a été présenté au Parlement britannique, les préoccupations des peuples autochtones dominaient le débat, avec de nouvelles clauses proposées par les députés britanniques qui reflétaient le type de consentement et d’autonomie gouvernementale pour lesquels ils avaient fait pression. Mais finalement, lorsque le projet de loi a finalement été adopté, ce qu’ils ont obtenu, c’est l’article 35, une concession du gouvernement canadien qui « reconnaissait et affirmait » les « droits ancestraux et issus de traités existants des peuples autochtones du Canada ». Ce que cette section signifiait et ce qu’elle ferait pour les peuples autochtones était entourée de mystère, encore à définir.
Au cours des quatre décennies qui ont suivi, le mystère de l’article 35 a pris une sorte de vie propre, évoluant progressivement dans le droit et la politique au Canada (une évolution que Kent McNeil expose magnifiquement dans sa contribution à ce numéro). Pourtant, les mouvements qui l’ont provoqué – et qui visaient beaucoup plus – semblent s’être éloignés de la vue, du moins dans le domaine de la recherche, où ils ont reçu étonnamment peu d’attention académique.
L’idée derrière ce numéro spécial sur le Constitution Express était de créer une sorte de rétrospective du mouvement, et qui examinerait deux choses simultanément : ce que le mouvement a fait alors et sa signification aujourd’hui, quarante ans plus tard. Pour y parvenir, nous avons entrepris de réunir des universitaires et des organisateurs communautaires autochtones directement impliqués dans le mouvement avec d’autres universitaires éminents et émergents qui pourraient y apporter une perspective unique. En fin de compte, grâce à une combinaison de cinq articles académiques et de deux pièces de réflexion personnelles, qui mettent en avant les voix de ceux qui étaient là, nous sommes repartis avec une collection puissante – une qui se déplace à travers les objectifs variés du mouvement, les méthodes et les théories il s’est déployé pour les atteindre, et son effet de résonance aujourd’hui, y compris son action politique, juridique, intellectuelle, et l’héritage intergénérationnel. […]
L’internationalisme autochtone et la question foncière de la Colombie-Britannique
L’une des choses les plus intéressantes à propos de Constitution Express – et quelque chose que ce numéro essaie explicitement de représenter – était son interaction entre l’action nationale et internationale. C’était un mouvement fondé sur la résurgence de l’autorité juridique et politique autochtone sur les terres autochtones. C’était un mouvement engagé à maintenir les types de relations internationales, en particulier les relations juridictionnelles, que les peuples autochtones avaient historiquement cherché à établir avec les régimes coloniaux par le biais de traités et d’autres arrangements politiques. Et c’était aussi un mouvement informé par la pensée anticoloniale échangée entre le «tiers» monde postcolonial et le «quatrième» monde autochtone sur ce à quoi la décolonisation – et l’élaboration d’une constitution – pourraient ressembler. Dans ce, il s’appuyait sur un internationalisme autochtone renaissant qui s’était accéléré tout au long des années 1960 et 1970, dans lequel le chef Secwépemc George Manuel était au premier plan. Mais les nations autochtones de ce qui est maintenant connu sous le nom de Colombie-Britannique ont une riche histoire d’activisme international et de diplomatie qui remonte à bien plus longtemps que cela. Bien qu’il soit au-delà de la portée de cette introduction de plonger dans cette histoire de l’internationalisme autochtone en détail, nous avons pensé qu’il pourrait être utile d’aborder quelques-uns de ses points de contact, en ancrant le mouvement dans ce qui l’a précédé comme un moyen de fournir un contexte pour et continuité intellectuelle avec les articles à venir. Mais les nations autochtones de ce qui est maintenant connu sous le nom de Colombie-Britannique ont une riche histoire d’activisme international et de diplomatie qui remonte à bien plus longtemps que cela. Bien qu’il soit au-delà de la portée de cette introduction de plonger dans cette histoire de l’internationalisme autochtone en détail, nous avons pensé qu’il pourrait être utile d’aborder quelques-uns de ses points de contact, en ancrant le mouvement dans ce qui l’a précédé comme un moyen de fournir un contexte pour et continuité intellectuelle avec les articles à venir. Mais les nations autochtones de ce qui est maintenant connu sous le nom de Colombie-Britannique ont une riche histoire d’activisme international et de diplomatie qui remonte à bien plus longtemps que cela. Bien qu’il soit au-delà de la portée de cette introduction de plonger dans cette histoire de l’internationalisme autochtone en détail, nous avons pensé qu’il pourrait être utile d’aborder quelques-uns de ses points de contact, en ancrant le mouvement dans ce qui l’a précédé comme un moyen de fournir un contexte pour et continuité intellectuelle avec les articles à venir.
Il est important de noter que l’un des principaux déterminants de cet activisme a toujours été le refus du gouvernement de la Colombie-Britannique de résoudre de manière satisfaisante la « question des terres indiennes » dans la province. Contrairement à de nombreuses autres régions du Canada, très peu de traités historiques ont été signés entre les peuples autochtones et la Couronne en Colombie-Britannique (à l’exception des traités Douglas sur l’île de Vancouver et du Traité 8 dans le coin nord-est de la province). Du point de vue du gouvernement fédéral, le but de la signature de traités historiques avec les nations autochtones était de garantir la souveraineté de l’État sur ce qui était auparavant les territoires autonomes des nations autochtones par le biais d’un processus appelé « extinction » – considéré comme le moyen le plus rapide d’éliminer le titre foncier autochtone à deux fins de l’établissement colonial et du développement capitaliste sur les terres autochtones. Dans la majeure partie de la Colombie-Britannique et dans de nombreux endroits du nord du Canada, ces mécanismes de vol de terres légalisé n’ont pas été mis en œuvre historiquement, laissant ainsi un trou noir d’incertitude juridique et économique sur les territoires non cédés en question. À qui appartient la terre dans de telles circonstances ? Quelles sont les règles qui guident l’implantation et le développement économique de ces lieux ? Les développeurs ont tendance à aimer les réponses à ces questions avant d’investir trop lourdement dans des projets d’infrastructure et d’extraction, en particulier dans les démocraties libérales comme le Canada, de sorte que les communautés autochtones n’ont aucun recours légal lorsqu’elles perturbent les marges bénéficiaires en bloquant les flux de capitaux provenant de leurs territoires traditionnels. .
Les traités, bien sûr, ont une signification radicalement différente pour les peuples autochtones – même pour les communautés qui n’ont jamais entamé de négociations à leur sujet, comme bon nombre de celles impliquées dans le Constitution Express. De manière générale, la plupart des traités historiques signés entre les peuples autochtones et la Couronne décrivent des échanges par lesquels les peuples autochtones acceptent de partager certaines de leurs terres en échange de paiements et de promesses faites par des fonctionnaires représentant la Couronne. Ils sont souvent compris comme des engagements sacrés pour maintenir une relation de réciprocité qui respecte le mode de vie et l’autonomie relative de chaque partenaire dans le temps, tout en partageant certaines obligations l’un envers l’autre et envers la terre. En tant que tels, les traités sont des accords qui affirment les droits et les titres autochtones, et non les éteignent. Vu sous cet angle, les traités fournissent un cadre international pour assurer des relations « de nation à nation » avec le Canada, et les peuples autochtones les ont défendus comme tels. Il semble que ce soit cette compréhension que le mouvement a déployée, par exemple, lorsqu’il a appelé à un traité, pour « respecter les pactes et les engagements pris ».
Sans un mécanisme acceptable en place pour garantir leurs droits et titres, la position par défaut des peuples autochtones dans la province et dans tout le Canada est que la terre leur appartient et, à ce titre, relève toujours de leur compétence souveraine. Au cours du dernier siècle et demi, les peuples autochtones de la Colombie-Britannique ont défendu cette position, légalement et politiquement, par de nombreux moyens, y compris l’envoi de pétitions officielles et/ou de délégations à Victoria, Ottawa et Londres pour défendre leur cause. […]
Bien que dans chaque cas, ils aient été refoulés – la Couronne britannique insistant sur le fait que leurs préoccupations concernant les titres fonciers étaient une affaire strictement nationale – ces délégations démontrent la persistance de l’organisation politique autochtone au cours du siècle dernier et font également allusion au caractère international de ces efforts. Cependant, le gouvernement fédéral veillerait bientôt à ce que ces types de réclamations contre l’État ne se produisent pas sans conséquence punitive. À cette fin, en 1927, le gouvernement l’a rendue illégale, via des modifications à sa Loi sur les Indiens déjà raciste et sexiste, 1876, de s’organiser officiellement à des fins politiques ou de solliciter une représentation juridique (ou de collecter des fonds pour ce faire) afin de poursuivre des réclamations contre l’État, sapant ainsi dans une large mesure les fondements de l’organisation autochtone au cours de cette période.
Alors que l’amendement de 1927 à la Loi sur les Indiens interdisant le militantisme juridique et politique des autochtones a eu pour conséquence attendue de réduire considérablement ce travail. – il a effectivement détruit les tribus alliées de la Colombie-Britannique, par exemple – il ne l’a pas complètement éradiqué. Les peuples autochtones ont continué à faire valoir leurs préoccupations tout au long des années 1930, 1940 et 1950, bien que souvent de manière dissimulée ou sous des formes différentes, par l’intermédiaire d’organisations telles que la Native Brotherhood of British Columbia (une organisation de pêche des Premières Nations créée en 1931), le Nisga’a Land Committee (qui a réussi à poursuivre son travail de manière tronquée) et une variété de « Homemaker Clubs » de femmes autochtones de la Colombie-Britannique (qui finiront par fusionner pour former la British Columbia Indian Homemakers Society et la BC Native Women’s Society en 1968) . En ce qui concerne ces dernières organisations, Les femmes autochtones ont pu utiliser efficacement les hypothèses ouvertement patriarcales de l’époque concernant la nature domestique et apolitique du travail des femmes à la maison pour discuter, formuler et poursuivre leurs intérêts politiques individuels et collectifs sous le radar d’un appareil de surveillance de plus en plus répressif de l’État colonial. . Ce dernier point est magnifiquement développé dans la contribution de Sarah Nickel à ce numéro spécial.
Pour des raisons similaires, la politique d’organisation des travailleurs et travailleuses autochtones en Colombie-Britannique au début du XXe siècle mérite également d’être brièvement mentionnée ici. Comme le démontre le travail de l’historien du travail Andy Parnaby, cette histoire a une longue lignée de radicalisme autochtone, en particulier sur les rives de Burrard Inlet à North Vancouver, où les débardeurs Squamish dominaient non seulement le travail lié au bois sur les quais, mais étaient aussi des « pionniers » du syndicalisme industriel. Essentiellement, le travail salarié saisonnier offert par le « travail du bois » sur le front de mer servait de tampon temporaire pour les Squamish alors que deux modes de production distincts et asymétriques commençaient à entrer en conflit violent : le capitalisme industriel, d’une part , et l’économie de subsistance des Squamish/Salish de la côte, d’autre part. « Les hommes et les femmes squamish étaient importants, si inégaux, acteurs de ce nouveau contexte industriel », écrit Parnaby. « Le fait que toutes les activités professionnelles entreprises par les travailleurs autochtones étaient saisonnières est important », poursuit-il, car cela « fait allusion à la manière dont les rythmes temporels et spatiaux d’un mode de vie coutumier, ordonné par la parenté, s’articulent avec la logique d’un marché du travail capitaliste en plein essor. À une époque où il devenait de plus en plus difficile de s’organiser en tant qu’Autochtones, le faire en tant que travailleurs permettait aux hommes et aux femmes squamish de déployer sélectivement leur force de travail par le biais du salaire saisonnier pour protéger ce qui était le plus important pour eux : l’accès à une vie sur le des terres et des eaux déterminées par le droit coutumier et la tradition, et non à une vie dictée uniquement par les exigences du capital colonial.
Protéger la fragile articulation de ces modes de production en défendant le travail salarié saisonnier est devenu le centre des premières activités syndicales autochtones sur la côte. Selon notre estimation, le syndicat le plus fascinant à le faire à l’époque était la section locale 526 des Industrial Workers of the World (IWW), établie en 1906 par principalement des manutentionnaires Squamish et Tsleil-Watuth. Le local, formé un an après la formation des Wobblies à Chicago en 1905, est devenu affectueusement connu par ses quelque cinquante à soixante membres autochtones sous le nom de chapitre « Bows and Arrows ». En ce qui concerne la défense du type de personnes et de travail en question, les IWW étaient un choix naturel, compte tenu de sa politique raciale progressiste pour l’époque ainsi que de sa réputation de servir «des travailleurs qui ne s’intégraient pas bien dans les structures syndicales de métier établies: le non qualifiés, les migrants et les marginaux. Alors que la section locale n’a duré que deux ans, de nombreux travailleurs squamish impliqués dans les arcs et les flèches ont continué à former la section locale 38-57 – encore une fois, en grande partie autochtone – de l’International Longshoremen’s Association (ILA). ILA 38-57, il s’est avéré, allait devenir une rampe de lancement pour la prochaine génération de défenseurs des droits autochtones dans la province, dont le plus éminent était le chef squamish Andrew (Andy) Paull.
Paull a émergé de ses jours d’union en tant qu’activiste infatigable des droits des autochtones, luttant pour l’amélioration des peuples, des terres et des communautés autochtones en Colombie-Britannique, au Canada et aux États-Unis par le biais d’organisations telles que les tribus alliées de la Colombie-Britannique mentionnées précédemment (il était un membre fondateur) puis, après la disparition de ce dernier, la North American Indian Brotherhood (NIAB), qu’il a cofondée en 1944. Au cours de son mandat de président de la NIAB, Paull servira d’ami et de mentor à George Manuel, une autre force politique autochtone émergente dans la province. Manuel prendrait la présidence de la NAIB après la mort de son mentor en 1959 et servirait à ce titre jusqu’en 1963, après quoi il est passé à servir dans de nombreuses autres organisations politiques provinciales, nationales et internationales d’une importance cruciale,
Le livre fondateur de Manuel de 1974, The Fourth World: An Indian Reality (coécrit avec Michael Posluns), détaille sa vie d’activisme et de leadership autochtones pendant cette période. Réédité en 2019 pour la première fois depuis 1974, Le Quart Mondeest incontestablement l’un des textes centraux de la vague de littérature autochtone qui a émergé de la politique tumultueuse des années 1960 et 1970. Le texte expose les fondements politiques et culturels de la résistance autochtone à la domination coloniale au cours des quatre derniers siècles. Il soutient que la colonisation a déclenché une lutte manichéenne entre le colonisateur et les peuples autochtones, propulsée par deux « conceptions de la terre » fondamentalement incommensurables : la terre comme une marchandise – comme quelque chose qui peut être « spéculé, acheté, vendu, hypothéqué, revendiqué par un État, cédé ou revendiqué par un autre» – et la terre en tant que relation, « La terre en tant que notre Terre Mère ». La lutte des peuples autochtones pour défendre ces derniers contre la mondialisation violente des premiers est au cœur de la lutte de ce que Manuel appelle le « quart monde ». […]
Les voyages internationaux de Manuel finiront par culminer avec la fondation historique en octobre 1975 du Conseil mondial des peuples autochtones à Port Alberni, en Colombie-Britannique, qui accueille des participants autochtones de dix-neuf pays différents sur quatre continents. Le WCIP continuerait à défendre les droits des peuples autochtones à travers la planète, son travail de plaidoyer étant déterminant pour le développement éventuel du Groupe de travail des Nations Unies sur les populations autochtones en 1982 et la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.en 2007. Pendant ce temps, pendant la même période, les nations autochtones de la Colombie-Britannique se battaient pour leur titre et leur autodétermination aux niveaux local et régional. Bien qu’en 1951, le gouvernement fédéral ait abrogé bon nombre des dispositions législatives les plus répressives de la Loi sur les Indiens, décriminalisant la défense juridique et le travail politique des peuples autochtones, en 1969, il lancerait une autre offensive d’assimilation majeure sous la forme du Livre blanc. Mais au lieu de servir de mécanisme d’assimilation accélérée et de vol de terres, comme prévu, l’échec du Livre blanc de 1969 a contribué à engendrer une unité nationale renouvelée parmi les peuples autochtones d’un océan à l’autre. […]
Alors que les années 1970 ont été un foyer d’action politique, influencée, bien sûr, par le Red Power et l’American Indian Movement (AIM), la résurgence de la juridiction au niveau communautaire en Colombie-Britannique est une partie moins connue de l’histoire. Par exemple, il y a eu une série de barrages routiers à l’été 1975, y compris le blocus de six semaines des St’uxwtews à Cache Creek, armés et soutenus par l’AIM. La pêche est alors devenue un «paratonnerre », suscitant d’autres blocages ainsi qu’une séquence de victoires judiciaires stupéfiante alors que l’avocate de l’UBCIC, Louise Mandell, a remporté soixante-quatre affaires de droits de pêche en 1977 seulement. Mais, comme le remarquait George Manuel, « les vrais signes de la renaissance » pouvaient aussi se voir « dans la résurgence de nos langues, dans la croissance des institutions politiques anciennes et nouvelles… dans le nombre croissant de jeunes qui recherchent la sagesse des grands-pères et trouvent des moyens de l’appliquer dans leur propre vie. Dans ce contexte, Trudeau a lancé le processus de rapatriement, commençant ainsi son « offensive constitutionnelle » contre les peuples autochtones.
Tout cela pour dire qu’au moment de la Constitution Express, les peuples autochtones de la Colombie-Britannique s’étaient déjà imposés comme des organisateurs qualifiés, ayant défendu leur terre et leur souveraineté dans les forums nationaux et internationaux pendant des décennies. Comme Louise Mandell l’écrira plus tard pour Socialist Studies, au moment où le mouvement a atterri à Londres et a soumis une référence au Conseil privé, il «a poursuivi un processus pour les chefs de la Colombie-Britannique qui avait commencé en 1906», se référant, bien sûr, à ces premières délégations. En effet, c’est cette longue histoire d’activisme pan-autochtone expansif en Colombie-Britannique et au-delà qui a finalement contribué au pouvoir et à l’élan du mouvement, fortement ressentis dans l’ensemble des articles et réflexions contenus ici. Ce que cette collection montre, c’est que, plus qu’un simple mouvement de reconnaissance constitutionnelle nationale, c’était aussi un mouvement d’autodétermination et de décolonisation du Quart Monde. De même, on pourrait dire que la création de l’article 35 n’a pas entièrement réussi à domestiquer ses objectifs.
Présentation du numéro spécial
Après toutes ces remarques préliminaires, nous proposons maintenant une ventilation de la structure et des contributions à ce numéro spécial. Nous rassemblons ici cinq articles académiques avec deux réflexions de première main, qui présentent toutes deux les voix de ceux qui sont directement impliqués dans le mouvement. Les articles et réflexions sont plus thématiques que chronologiques, abordant l’histoire du mouvement sous différents angles et perspectives : sa dynamique genrée, son internationalisme, ses arguments et implications juridiques, etc. Certains regardent une facette du mouvement. Par exemple, l’article d’Emma Feltes et Sharon Venne revient sur ses observations au quatrième tribunal Russell sur les droits des Indiens des Amériques, tandis que d’autres, comme ceux de Kent McNeil et Louise Mandell, jettent un regard plus rétrospectif sur les développements dans la politique, la loi, et l’organisation politique. Pendant ce temps, les réflexions personnelles les relient, fournissant des vignettes petites mais puissantes invitant les lecteurs à imaginer ce que c’était que d’être là et d’être au cœur de l’action.
Nous commençons par une puissante réflexion de Mildred Poplar, une aînée des Vuntut Gwitchin et protagoniste centrale du Constitution Express. Racontant son expérience de l’Express en tant que l’un de ses principaux organisateurs, elle ramène non seulement le sentiment profond d’accomplissement – s’organiser, comme ils l’ont fait, à une vitesse vertigineuse – mais aussi les enjeux impliqués : c’était une lutte pour la nation et l’autodétermination , pas pour l’inclusion d’un ensemble tronqué de droits dans une constitution imposée par la colonisation. L’histoire que raconte Poplar jette également un éclairage important sur le caractère du travail qui a contribué à la vie matérielle et intellectuelle du mouvement, notamment celui des femmes autochtones.
La question de savoir quel travail était central, mais trop souvent enterré ou négligé, est reprise explicitement dans la contribution de l’historienne Tk’emlúpsemc Sarah A. Nickel. Bien que les femmes autochtones aient été profondément engagées dans la lutte représentée par le Constitution Express, leur travail s’est également éloigné de ses efforts par la création du groupe dissident des Concerned Aboriginal Women (ou CAW). Selon Nickel, le « CAW a utilisé sonpropre concept d’activisme populaire basé sur la communauté parentale pour critiquer non seulement le barrage incessant de violence coloniale auquel les peuples autochtones sont confrontés quotidiennement, mais aussi, parfois, les fondements et les pratiques patriarcales des dirigeants autochtones et de l’État colonisateur.” L’article de Nickel est essentiel pour comprendre la dynamique sexospécifique de la violence coloniale et de la dépossession, qui place les femmes autochtones dans une lutte nécessairement double : celle contre la structure de la domination coloniale créée de l’extérieur et celle contre les façons infâmes dont le caractère de cette structure peut influencer et a influencé les communautés autochtones.
Les deux articles suivants et une réflexion sortent du cadre du Canada pour aller vers les divers lieux internationaux, où le mouvement a poursuivi sa lutte contre le rapatriement. Tout d’abord, un article co-écrit par l’anthropologue juridique Emma Feltes et l’experte juridique crie Sharon Venne (masko nohcikwesiw manitokan) se penche sur la soumission de l’UBCIC au quatrième Tribunal Russell sur les droits des Indiens des Amériques. Venne, un jeune stagiaire en droit à l’époque du Constitution Express, a présenté ce mémoire au tribunal, après avoir produit la nouvelle analyse juridique sur laquelle il s’appuyait. Recontextualiser l’obligation juridique historique de la Couronne britannique d’obtenir et de faire respecter le consentement autochtone dans le cadre du droit international et autochtone, Venne a fait valoir devant le tribunal que les peuples autochtones devraient avoir accès aux mécanismes de décolonisation des Nations Unies – mécanismes normalement réservés aux seules colonies d’outre-mer ou du «tiers monde». Mettant en vedette la voix de Venne dans une analyse dynamique et stratifiée entre les deux auteurs, l’article revient sur les aspirations profondément décoloniales du Constitution Express et, en particulier, sur l’influence de l’anticolonialisme du tiers monde sur le mouvement.
L’article de Rudolph Rÿser fait un excellent travail de déballage de l’arc historique plus long dans lequel le Constitution Express s’est formé, du point de vue d’un stratège clé du mouvement. Ici, nous voyons le processus de rapatriement comme une simple tentative parmi trois siècles de tentatives de dépossession et de génocide autochtones. Il suit ensuite de près la stratégie politique à plusieurs volets du mouvement dirigée simultanément contre le gouvernement du Canada, le gouverneur général et la reine, avant de reprendre là où Feltes et Venne se sont arrêtés : aux Nations Unies. Ici, l’article détaille les actions diplomatiques du mouvement à l’ONU, attirant le sous-secrétaire général aux affaires politiques, à la tutelle et à la décolonisation ; le sous-secrétaire général aux droits de l’homme ; et douze missions d’États membres de l’ONU “dans la confrontation politique”. Finalement,
La réflexion à suivre, de Lorna Wanosts’a7 Williams, parle aussi de politique locale et internationale. Mais cela parle intimement, comme l’histoire de « l’établissement de la protestation et de l’affirmation des droits autochtones dans une communauté » : Mount Currie de la nation Lil’wat/St’at’yem’c. Ayant envoyé un grand nombre de personnes à la fois sur le Constitution Express original à Ottawa et sur le deuxième Constitution Express en Europe, Mount Currie était une plaque tournante de l’action, et Williams tisse magnifiquement entre ces contextes internationaux et communautaires alors qu’elle se souvient du mouvement avec l’aide d’autres membres de la famille et de la communauté. Avec un sentiment d’être presque transporté en 1981, des souvenirs sur l’importance de la cérémonie et du chant, sur l’enseignement et l’apprentissage qui ont eu lieu, et sur les relations nouées avec les médias et d’autres alliés en Europe se déroulent.
Les deux articles suivants déplacent la question de ses points de vue plus historiques et rétrospectifs jusqu’au moment présent. Tout d’abord, l’article de Kent McNeil conduit le lecteur à travers quatre décennies de jurisprudence, posant la question sans détour, d’un point de vue juridique : « La constitutionnalisation des droits ancestraux et issus de traités a-t-elle fait une différence ? » Avec sa clarté caractéristique et dans une prose succincte, McNeil compare le traitement des peuples autochtones avant l’article 35 aux yeux de la loi aux développements postérieurs à 1982 et aux « gains » présumés depuis. McNeil jette un œil attentif sur presque tout l’ensemble du droit autochtone au Canada, réfléchissant à ce qu’il fait et ne fait pas pour les droits, les titres et les traités autochtones. Le résultat est l’un des récits les plus lucides et méthodiques de cet ensemble de lois que nous ayons vus à ce jour,
Enfin, le numéro se termine par un article de Louise Mandell, avocate interne de l’Union des chefs indiens de la Colombie-Britannique à l’époque du Constitution Express, et l’une des principales stratèges juridiques du mouvement. Cette pièce s’appuie sur un chapitre précédent, écrit par Mandell aux côtés de la partenaire juridique de longue date de Mandell, Leslie Pinder, une autre de l’équipe juridique originale du mouvement, qui est malheureusement décédée ce printemps. Dans sa contribution mise à jour ici, Mandell plonge profondément dans ses souvenirs du mouvement – de la navigation dans le système juridique et politique britannique pour la première fois, et les subtilités de l’histoire juridique impériale, à son introduction simultanée au droit autochtone au cours du développement du mouvement . Mais cet article fait plus que détailler ces intersections du droit : c’est aussi une histoire profondément personnelle, et celui qui va et vient jusqu’à nos jours. Mandell trouve des fils d’espoir dans et parmi ses nombreuses expériences sur le terrain depuis – quelque chose qui parle à la fois subtilement et directement des réalisations du mouvement et de sa pertinence continue.
Posté dans Life on the Left par Richard Fidler
Traduction NCS avec l’utilisation de Deepl

Les travailleurs agricoles mexicains au Québec : un « intrant jetable »

Le Mexique est entré dans le Programme des travailleurs agricoles saisonniers (PTAS)[1] en 1974 avec la signature d’un accord bilatéral établissant un protocole d’entente entre les gouvernements du Canada et du Mexique. Il visait à fournir des travailleurs pour les travaux agricoles de neuf provinces canadiennes[2]. D’année en année, le nombre de travailleurs saisonniers mexicains au Canada a augmenté pour atteindre 18 499 en 2013, soit un total de 261 301 travailleurs entre 1974 et 2013.
Un programme fait sur mesure
En 1987, le PTAS a été privatisé et le programme a dès lors été géré par des entités privées comme la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME). Par l’intermédiaire de ces organisations, les entrepreneurs agricoles canadiens soumettent des demandes pour répondre à leurs besoins en main-d’œuvre. Au Mexique, par contre, la gestion du programme est confiée au ministère du Travail et de la Protection sociale, qui assure la diffusion du programme de mobilité de la main-d’œuvre, le recrutement du personnel et la répartition subséquente des travailleurs dans les fermes canadiennes, de même que les procédures : demande de passeport, vérification des examens médicaux, demande de visa, procédure de billetterie et enregistrement des demandes d’emploi auprès des associations d’employeurs.
En retour, les employeurs canadiens s’engagent à fournir aux travailleurs des logements qui répondent aux exigences minimales d’habitation et à équiper la maison d’appareils électroménagers, ainsi qu’à fournir de la nourriture. Cependant, le coût du logement et de la nourriture est facturé aux migrants. Le contrat couvre les frais de transport aérien, de sécurité sociale et d’assurance-vie pendant la durée du contrat. Ceux qui adhèrent au programme restent de six semaines à huit mois au Canada sans possibilité de prolonger leur séjour. Ils n’ont pas le droit de demander un changement de formulaire d’immigration en vue de la permanence ni le droit au regroupement familial. Les travailleurs ne peuvent demander l’asile politique ni le statut de réfugié.
Qui en profite ?
Cinquante ans après la mise en place du modèle PTAS, les asymétries dans le programme sont évidentes. Le Canada est devenu l’un des pays agro-exportateurs les plus importants au monde grâce à l’exploitation de la main-d’œuvre mexicaine. Sans cadre juridique pour la protection des travailleurs, les migrantes et les migrants se retrouvent dans une situation vulnérable. Cette situation exprime le rapport inégal entre les besoins de la main-d’œuvre du Sud par rapport aux besoins de l’économie du Nord[3].
Les pays du Sud restent des pourvoyeurs de main-d’œuvre, dont dépend une partie très importante du PIB de ces pays, sans qu’ils puissent négocier des contrats réglementés qui seraient appropriés entre deux États souverains, pour la protection juridique des travailleurs migrants. Reflet des inégalités inhérentes à la division internationale du travail et à l’hégémonie des pays du Nord, les travailleuses et les travailleurs sont à la merci d’embauches irrégulières, de salaires précaires, d’horaires de travail pénibles; ils sont sans aucune sécurité sociale et exposés à des mesures disciplinaires dictées par des règles qui les attirent, les repoussent ou les expulsent selon la convenance des employeurs. Pour le reste, il est clair que ces dynamiques migratoires et les conditions de travail des travailleurs, loin d’être des conditions d’indépendance ou d’autonomie pour les pays d’origine comme pour les travailleurs, renforcent les relations de dépendance nationale et régionale déterminées par le contexte d’attraction pour des emplois et par l’hégémonie des pays du Nord.
La gestion des flux
La conditionnalité du retour constitue la caractéristique principale de la migration circulaire[4]. Elle vise à gérer les flux, à faciliter l’exploitation de la main-d’œuvre et à sauvegarder la compétitivité de l’employeur. Ainsi, la migration circulaire empêche l’installation du travailleur et assure son retour à son pays d’origine car, comme on l’a indiqué, la résidence, la nationalité, l’asile politique et le regroupement familial sont interdits. En même temps, en raison de la nature temporaire du séjour pour des emplois spécifiques, le travailleur, qui n’est sur le territoire canadien que pour des saisons limitées et principalement à l’intérieur des fermes, vit des conditions et un isolement qui empêchent tout type d’intégration à la société d’accueil. Ce processus ne vient pas du ciel. L’augmentation des flux de migrantes et de migrants est la conséquence de la libéralisation des marchés, de l’intégration des économies nationales aux marchés internationaux, des processus de privatisation de l’économie ainsi que de la dislocation des appareils politiques mandatés pour la protection sociale[5]. La dérégulation de l’économie fait de l’emploi un bien rare et exacerbe les différences et les inégalités entre les pays, les marchés et les individus. Elle génère une offre excédentaire de travailleuses et de travailleurs du Sud.
La migration circulaire comme « modèle »
La migration circulaire devient, dans ce contexte, un modèle de mobilité idéal dans la mesure où elle permet l’entrée légale des travailleuses et des travailleurs, mais avec des restrictions à la libre circulation et pendant des périodes strictement déterminées. En même temps, elle remplit l’objectif de fournir de la main-d’œuvre internationale aux entreprises et de favoriser leur compétitivité et leur rentabilité.
Ce qui distingue la circularité au XXIe siècle, c’est la tendance à la répétition de la formule partir et revenir[6]. Dans ce type d’accord, la force de travail constitue un intrant de production, sans autre droit que celui de la reproduction de la force de travail elle-même. Dans cette mobilité, il y a un contrôle strict du temps et de la mobilité du travailleur ou de la travailleuse, ce qui l’empêche de s’enraciner ou d’être librement employé. Pour cette raison, le nouvel ordre social ne se soucie pas de l’intégration de l’immigré. Ainsi, la travailleuse ou le travailleur international mobile devient un intrant jetable.
Les termes qui changent au détriment des travailleurs
Cette absence de statut dans les législations s’accompagne d’une sorte de « vulnérabilité garantie ». Le travailleur est inclus dans un processus de production, mais reste sans droits, tant sur le plan migratoire que sur le plan du travail. Cette situation favorise la violation des droits sociaux des migrantes et migrants circulaires. Ces derniers demeurent en dehors des paramètres légaux, leurs droits sont strictement ciblés et partiels, contrairement aux personnes natives et à celles immigrées permanentes.
Une enquête réalisée auprès des travailleurs originaires de la communauté de Rovirosa[7] démontre que les conditions du PTAS se sont détériorées :
- À l’origine, le programme accordait aux travailleurs sélectionnés selon une nouvelle modalité une aide de 3 000 dollars pour couvrir les frais d’examens dans les cliniques officielles du secteur de la santé à Mexico, afin de garantir l’état de santé des candidats. Récemment, cet avantage a été abrogé.
- Actuellement, les travailleurs couvrent les coûts des procédures, telles que le passeport et le permis de travail pour lesquels le gouvernement mexicain accorde une réduction.
- Le travailleur paie le loyer, la nourriture, ce qui représente en moyenne 30 dollars par semaine. En Ontario, où la majorité des travailleurs mexicains se trouvent, le salaire minimum est de 14,25 dollars canadiens l’heure.
- Les horaires sont variables selon les cycles de la production, ce qui fait de très longues heures au moment des récoltes.
Conclusion
Contrairement à un certain discours lénifiant qui célèbre la migration comme un moyen de réduire la pauvreté, la migration en général, et la migration circulaire en particulier, surexploitent la main-d’œuvre et représentent une perte de capital humain pour les communautés locales tout en assurant une armée de réserve disponible pour la production dans des pays du Nord comme le Canada.
Eliana Cárdenas Méndez est professeure-chercheuse au Département des sciences humaines et des langues de l’Université de Quintana Roo au Mexique
- NDLR. En espagnol, le nom du programme est : Programa de Trabajadores Agrícolas Temporales (PTAT). Ce programme est aujourd’hui un sous-programme du Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET). ↑
- Secrétariat des affaires étrangères, Programa de Trabajadores Agrícolas Temporales, Consulat général du Mexique à Toronto, 2017, <https://consulmex.sre.gob.mx/toronto/index.php/es/ptat> ; Genoveva Roldán Dávila, «Globalization between walls and borders. The scenario of the international migration », Revista Universitaria Digital de Ciencias Sociales, vol. 10, n° 19, 2019, <http://virtual.cuautitlan.unam.mx/rudics/wp-content/uploads/2019/08/RUDICSv10n19p19_40.pdf> ; Jorge Durand, Programas de trabajadores temporales : evaluación y análisis del caso mexicano, Mexico, Consejo Nacional de Población, (CONAPO, Conseil national de la population), 2006, <http://conapo.gob.mx/en/CONAPO/Programas_de_trabajadores_temporales>.↑
- Durand, ibid. ↑
- Ici, la migration circulaire désigne la migration Mexique-Canada-Mexique. ↑
- Saskia Sassen, Contrageografías de la Globalización. Género y ciudadanía en los circuitos transfronterizos, Madrid, Traficantes de Sueños, 2003, <file:///C:/Users/F%C3%A9licit%C3%A9/Downloads/Contrageografias.pdf>. ↑
- Ricard Zapata-Barrero, Rocio Faúndez García et Elena Sánchez-Montijano, « Circular temporary labour migration : reassessing established public policies », International Journal of Population Research, 2012. ↑
- Cette communauté est localisée dans le sud du Mexique où prévaut la culture industrielle de la canne à sucre, et où les paysans font face à l’épuisement des sols et à l’absence de programme d’aide gouvernementale. ↑

Guerre contre l’Ukraine : un désastre pour l’Afrique aussi

L’invasion de l’Ukraine par l’armée de Poutine va avoir des conséquences sur l’Afrique. Le risque le plus évident est celui d’une crise économique et alimentaire qui risque de frapper de plein fouet le Continent. Cette invasion met aussi en lumière les ruptures politiques, notamment dans le pré carré africain de la France, qui illustrent son affaiblissement en Afrique.
Comme le souligne le site du journal Madagascar Tribune1, un défilé incessant de diplomates russes et occidentaux a eu lieu au palais présidentiel d’Anosy. Le but ? tenter d’influencer Madagascar lors du vote à l’Assemblée générale des Nations unies le 2 mars concernant la condamnation de l’invasion de l’Ukraine. En fin de compte, la Grande Ile s’est jointe aux 17 pays africains qui se sont abstenus. Si on s’attendait à ce que le Mali et la Centrafrique refusent de condamner la Russie qui est désormais leur partenaire militaire de premier plan, plus surprenant a été le vote dans le même sens du Sénégal, du Togo, du Cameroun, et de la République du Congo, ou la non-participation au scrutin du Burkina Faso ou de la Guinée. Traditionnellement ces pays étaient en symbiose avec la France, l’ancienne puissance coloniale. Quant à l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) considérée comme le bras armé de la diplomatie française, elle s’est refusée à prendre position. Cela illustre la crise spécifique de l’impérialisme tricolore en Afrique.
Un ras-le-bol de l’Occident
Le fait que la moitié des pays du Continent refuse de condamner la Russie révèle un certain ressentiment vis-à-vis de l’Occident. Certains parlent même de revanche contre l’OTAN qui avait attaqué la Libye pour mettre à bas le régime de Kadhafi, lequel bénéficiait d’une popularité usurpée certes, mais bien réelle. Un agacement de voir une mobilisation importante pour l’Ukraine qui n’a jamais été de mise pour des guerres aussi meurtrières comme celles du Soudan, de l’Éthiopie ou du Cameroun. Pour certains, c’est une sorte de satisfaction de voir un homme capable de s’opposer à la puissance de l’Union européenne et des USA. De plus le comportement scandaleux du traitement des réfugiéEs africains ou asiatiques d’Ukraine et l’accueil différencié entre les UkrainienEs et les autres réfugiéEs ont mis à nu le racisme en Europe. C’est ainsi qu’une partie des dirigeants africains ont collé aux sentiments de leur population, d’autant que maints pays entretiennent désormais des relations commerciales et militaires avec à la fois la Russie et les pays occidentaux ou s’apprêtent à le faire.
Un risque économique majeur
Une prudence de bon aloi car la crise économique risque de frapper fortement le continent. Déjà, les économies africaines sortent difficilement de la crise sanitaire liée au Covid-19. La baisse de la demande mondiale entraînant une demande moindre des matières premières, le quasi-arrêt du tourisme, la fragilisation des chaînes de valeur mondiale, et la réduction de près de 40 % des IDE (investissements directs à l’étranger) ont affaibli la santé économique des pays africains.
La guerre provoquée par Poutine va avoir des conséquences pour l’ensemble des pays africains même si elles seront différenciées. Les pays producteurs de pétrole et de gaz comme le Nigeria, l’Angola ou l’Algérie vont bénéficier de la hausse des prix, mais ils risquent d’être vite rattrapés par la pénurie de produits agricoles car ils sont de gros importateurs de denrées alimentaires. Les autres pays africains tournés vers l’agriculture seront touchés par les augmentations extrêmement importantes du prix de l’énergie. Dans tous les cas, au vu de la faiblesse des trésoreries des pays du continent, les chocs risquent d’être violents pour les populations.
Déjà l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) souligne que plus d’une trentaine de pays africains sont déjà en situation de tension alimentaire. Les causes sont multiples. Il peut s’agir de conflits comme en Centrafrique, au Niger, au Tchad, dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), en Éthiopie, au Sud Soudan. Les dérèglements climatiques entraînent des sécheresses, c’est le cas au Kenya, en Somalie, dans le sud de Madagascar ou des pluies diluviennes comme au Burundi, à Djibouti, au Congo ou encore des cyclones qu’ont connus le Mozambique ou la région Est de Madagascar.
Le Programme alimentaire mondial (PAM) a tiré la sonnette d’alarme sur la situation de stress alimentaire en avril pour nombre de pays. Le risque aujourd’hui avec la guerre initiée par Poutine est une famine de grande ampleur en Afrique.

Les banquiers mentent sur le financement des combustibles fossiles

Malgré leurs promesses de réduction, les plus grandes banques du monde injectent des milliers de milliards dans le pétrole, le gaz et le charbon.
Le 13e rapport annuel Banking on Climate Chaos met en évidence la disparité flagrante entre les engagements publics pris par les plus grandes banques du monde en faveur du climat et la réalité du financement de l’industrie des combustibles fossiles. Pour être franc, lorsque les grandes banques ont promis de réduire le financement du pétrole, du gaz et du charbon, elles ont menti.
Au cours des six années qui ont suivi l’adoption de l’Accord de Paris (2015-2016), les 60 plus grandes banques privées du monde ont financé les combustibles fossiles à hauteur de 4600 milliards de dollars, dont 742 milliards pour la seule année 2021. Les chiffres du financement des combustibles fossiles en 2021 sont restés au-dessus des niveaux de 2016, lorsque l’Accord de Paris a été signé. Est particulièrement importante la révélation selon laquelle les 60 banques dont le profil figure dans le rapport ont canalisé 185,5 milliards de dollars rien que l’année dernière dans les 100 entreprises qui font le plus pour développer le secteur des combustibles fossiles.
L’analyse mondiale la plus complète à ce jour sur le financement des combustibles fossiles a été rédigée par Rainforest Action Network, BankTrack, Indigenous Environmental Network, Oil Change International, Reclaim Finance, Sierra Club et Urgewald. Elle est approuvée par plus de 500 organisations de plus de 50 pays du monde entier.
Le financement des combustibles fossiles reste dominé par quatre banques étatsuniennes, JPMorgan Chase, Citi, Wells Fargo et Bank of America représentant ensemble un quart de tous les financements de combustibles fossiles identifiés au cours des six dernières années. JPMorgan Chase reste le pire financeur du chaos climatique au monde, tandis que JPMorgan Chase, Wells Fargo, Mizuho, MUFG (Mitsubishi UFJ Financial Group) et cinq banques canadiennes ont augmenté leurs financements fossiles de 2020 à 2021.
Alors que les marchés mondiaux du pétrole et du gaz sont secoués par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les données révèlent que JPMorgan Chase est le plus grand banquier examiné dans ce rapport pour ses relations avec le géant énergétique étatique russe Gazprom, tant en termes de totaux 2016-2021 que lorsqu’on ne regarde que l’année dernière. JPMorgan Chase a fourni à Gazprom 1,1 milliard de dollars en financement de combustibles fossiles en 2021.
Le rapport comprend une chronologie qui montre comment les banques qui ont rejoint la Net-Zero Banking Alliance (NZBA, qui fait partie de la Glasgow Financial Alliance for Net Zero) l’année dernière ont simultanément financé certaines des entreprises pétrolières et gazières dont l’expansion est des plus flagrante, contribuant potentiellement à enfermer la planète dans des décennies d’émissions réchauffant le climat.
Immédiatement après le lancement de la NZBA, en avril 2021, de nombreuses banques signataires ou en passe de l’être se sont engagées dans d’énormes transactions allant totalement contre l’objectif «net zéro». On peut noter: mai 2021: 10 milliards de dollars à Saudi Aramco (Citi, JPMorgan Chase), 1,5 milliard de dollars à Abu Dhabi National Oil Co. (Citi); juin 2021: 12,5 milliards de dollars à QatarEnergy (Citi, JPMorgan Chase, Bank of America, Goldman Sachs); août 2021: 10 milliards de dollars à ExxonMobil (Citi, JPMorgan Chase, Bank of America, Morgan Stanley). Sur les 44 banques de ce rapport qui se sont actuellement engagées à financer des émissions «nettes nulles» d’ici 2050, 27 n’ont toujours pas de politique significative de non-expansion pour toutes les parties de l’industrie des combustibles fossiles.
Les plus grands climatologues du monde ont conclu que les réserves existantes de combustibles fossiles contiennent plus qu’assez de pollution par le carbone pour rompre notre «budget carbone» restant et faire passer le monde au-delà de 2 degrés Celsius de réchauffement – sans mentionner l’objectif de 1,5 degré fixé par l’Accord de Paris – et de la catastrophe climatique que cela implique.
La nouvelle Global Oil and Gas Exit List montre que l’expansion pétrolière et gazière en amont est remarquablement concentrée: les 20 premières entreprises sont responsables de plus de la moitié du développement et de l’exploration des combustibles fossiles. Banking on Climate Chaos montre que le soutien des banques à ces entreprises est également remarquablement concentré: les dix principaux banquiers de ces vingt premières entreprises sont responsables de 63% du financement des grandes banques de ces entreprises depuis Paris. Chacun de ces dix premiers banquiers s’est dit engagé à atteindre un taux net zéro d’ici 2050: JPMorgan Chase, Citi, Bank of America, BNP Paribas, HSBC, Barclays, Morgan Stanley, Goldman Sachs, Crédit Agricole, Société Générale.
Tendances sectorielles
Pétrole des sables bitumineux: De façon alarmante, les sables bitumineux ont connu une augmentation de 51% de leur financement entre 2020 et 2021, pour atteindre 23,3 milliards de dollars, le plus grand saut provenant des banques canadiennes RBC (Banque royale du Canada) et TD (Banque Toronto-Dominion).
Pétrole et gaz de l’Arctique: JPMorgan Chase, SMBC Group (Sumitomo Mitsui Financial Group) et Intesa Sanpaolo ont été les principaux banquiers du pétrole et du gaz de l’Arctique l’année dernière. Le secteur a bénéficié de 8,2 milliards de dollars de financement en 2021, soulignant que les politiques restreignant le financement direct des projets ne vont pas assez loin.
Pétrole et gaz offshore: Les grandes banques ont canalisé 52,9 milliards de dollars dans le pétrole et le gaz offshore l’année dernière, les banques américaines Citi et JPMorgan Chase fournissant le plus de financement en 2021. BNP Paribas a été le plus grand banquier du pétrole et du gaz offshore sur la période de six ans depuis l’Accord de Paris.
Pétrole et gaz par fracturation: Le fracking a vu 62,1 milliards de dollars de financement l’année dernière, dominé par les banques nord-américaines avec Wells Fargo en tête, finançant des producteurs comme Diamondback Energy et des sociétés de pipelines comme Kinder Morgan.
Gaz naturel liquéfié (GNL): Morgan Stanley, RBC et Goldman Sachs ont été les pires banquiers de 2021 pour le GNL, un secteur qui compte sur les banques pour l’aider à faire passer une série d’énormes projets d’infrastructure.
Mines de charbon: Le financement des mines de charbon est mené par les banques chinoises, China Everbright Bank et China CITIC Bank étant les pires financiers en 2021. Les grandes banques ont globalement fourni 17,4 milliards de dollars au secteur l’année dernière.
Energie charbonnière (centrale au charbon): Le financement de l’énergie du charbon est resté pratiquement inchangé au cours des trois dernières années, à environ 44 milliards de dollars – ce qui est alarmant étant donné que l’énergie du charbon doit être rapidement éliminée au cours de cette décennie et de la suivante. China Merchants Bank et Ping An Group ont mené le financement du secteur l’année dernière.
(Adapté de documents fournis par Banking on Climate Chaos par Climate & Capitalism, publié le 31 mars 2022; traduction rédaction A l’Encontre)

Le gouvernement Lévesque après 24 mois

Assez rapidement après son avènement au pouvoir provincial, le PQ trébuche et tergiverse. Le bloc social que ce parti tente d’ériger est secoué par ses propres contradictions. Les secteurs populaires, et pas seulement la gauche, sont interpellés par ce qui apparaît comme des « stop-and-go » perpétuels entre la volonté de changement et la peur de confronter les élites. Il y a aussi le contexte d’une crise économique que les experts appellent une « récession », qui marque la transition, tout au long des années 1970 et même 1980, entre la gestion keynésienne (celle de l’après-guerre) à la gestion néolibérale du capitalisme, « inaugurée » si on peut dire, par Pinochet au Chili, Thatcher en Angleterre et Reagan aux États-Unis. Le PQ qui après tout gère une administration provinciale, et qui ne dispose pas véritablement du pouvoir de l’État, est un petit joueur dans cette architecture du pouvoir. Mais au lieu de préparer l’affrontement inévitable, ce parti dominé par une nébuleuse petite et moyenne bourgeoise cherche à convaincre la population qu’il faut s’ajuster, pour ne pas dire, capituler devant ce nouvel « ordre » capitaliste. Pour Piotte, cette évolution dès 1978 permet d’observer la tentative péquiste de réaménager le statu quo, ce qui explique la démoralisation de la base militante, et laisse entrevoir, affirme Piotte « une lente hémorragie qui videra le P.Q. de ses forces vives et en effacera peu à peu ses marques distinctives ». (Introduction de Pierre Beaudet) 1
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La victoire du 15 novembre 1976 avait engendré beaucoup d’espoirs dans la population. Un nouveau parti, guidé par des leaders prestigieux et muni d’un programme profondément réformiste, avouait un préjugé favorable aux travailleurs et promettait d’oeuvrer à la souveraineté du Québec. Mais le Parti québécois, sous la direction de René Lévesque et avec l’aide de ses deux acolytes (Jacques Parizeau pour l’économie et Claude Morin pour les relations politiques) entreprit une série de révisions malaisées, difficiles et déchirantes, qualificatifs qui font maintenant partie de la rhétorique usuelle du Parti québécois et qui sous-tendent le raisonnement suivant : nos problèmes de conscience, signes de notre probité politique, démontrent bien que nous sommes obligés et contraints par la réalité d’adopter des mesures qui contredisent les espoirs de changements que nous véhiculions lorsque nous étions dans l’opposition.
Mais quelle est cette réalité qui détermine la politique du Parti québécois ? Jacques Parizeau, dans sa récente déclaration, l’identifie à une « situation économique profondément détériorée », causée dans le monde occidental par la « crise de pétrole » et aggravée, au Canada, par une croissance des salaires plus rapide qu’aux États-Unis. Mais les propos du politicien Parizeau souffrent de nombreuses omissions : la crise est celle du système capitaliste, et la croissance du prix du pétrole, qui en est un de ses aspects, a profité non seulement aux pays producteurs, mais aussi aux grands monopoles pétroliers, d’origine surtout américaine, qui ont vu leurs profits augmenter de façon vertigineuse. De plus, l’aggravation de la crise ici ne peut être attribuée aux victoires des syndiqués canadiens car, indépendamment de la croissance relative des salaires au Canada et aux U.S.A., le Canada a toujours subi plus durement que celui-ci les crises du système capitaliste, et les régions de l’est (Québec et les provinces de l’Atlantique) en furent plus profondément affectées que les autres régions du pays. La réalité qui détermine la politique du P.Q. est donc celle d’une économie québécoise, tissée par le système capitaliste actuellement en crise et dominée par le capital américain et canadien. Ces crises, qui scandent les réorganisations du système capitaliste, entraînent la liquidation de petites et moyennes entreprises, la détérioration des conditions de vie des travailleurs et la croissance des monopoles.
La croissance des salaires
Que les salaires aient augmenté plus rapidement au Canada qu’aux États-Unis n’est qu’un indice d’une plus grande combativité syndicale au Canada, d’un mouvement syndical moins intégré au système capitaliste ici qu’aux États-Unis. Dans cette lutte pour ne pas supporter le fardeau de la crise d’un système qu’ils ne dominent ni ne contrôlent, les syndiqués canadiens durent affronter les politiques des gouvernements fédéral et provinciaux qui, quelles que soient leurs allégeances politiques, cherchèrent solidairement à aligner la croissance des salaires des travailleurs canadiens sur celle des U.S.A. Le gel des salaires est introduit par le gouvernement Trudeau en octobre 1975, peu après de nettes victoires syndicales. En 1973, les syndiqués avaient vu leur niveau de vie baisser (l’indice des prix à la consommation grimpe de 9.1% et les augmentations de salaire se stabilisent autour de 7.5%) tandis que les profits des compagnies augmentaient de façon inflationniste depuis 1970. À la fin de 1973 et au début de 1975, les syndiqués du secteur public, surtout sous l’impulsion du Syndicat canadien de la Fonction publique, obtiennent des gains salariaux importants lors de négociations avec les divers niveaux de gouvernement. Les syndiqués du secteur privé, comme ceux du Syndicat canadien des papetiers, entrent dans la lutte pour arracher les mêmes augmentations salariales que celles obtenues par leurs confrères du secteur publie. (Au Québec, le Front commun de 1972 reçoit une formule d’indexation qui semblait alors négligeable mais qui s’avéra par la suite fort importante compte tenu de la spirale inflationniste qui s’empara de l’économie nord-américaine, et les syndiqués du secteur privé, notamment à la C.S.N., menèrent des luttes, la plupart victorieuses, pour gagner, sur la base de ce précédent, des formules d’indexation qui protégeaient leur niveau de vie). Même les dirigeants des succursales canadiennes des syndicats américains doivent emboîter le pas et, bon gré mal gré, suivre leurs membres dans une politique qui contredit celle soutenue par les maisons-mères américaines. La politique de contrôle des salaires vise à briser cette combativité ouvrière en restreignant les droits de négociation2.
Certains affirmaient jadis que la grève dans le secteur public perdait l’efficacité qu’elle avait dans le secteur privé : ici, elle s’attaquait aux profits des patrons tandis que là elle permettait à l’État d’économiser les salaires normalement versés. Cette affirmation est erronée, non pas parce que les considérations sur lesquelles elles s’appuient sont fausses, mais parce qu’elle ne tient pas compte de l’ensemble des variables qui structurent le rapport de forces entre syndiqués et patronat. L’économie canadienne est dominée par des monopoles dont la stratégie est planétaire alors que les syndicats arrivent à peine à faire front commun, même au niveau provincial ou encore dans une de ses régions : la grève, dans telle ou telle usine, n’a alors qu’une portée limitée sur la croissance de tel ou tel monopole. Dans une période de crise, la marge de manoeuvre des syndiqués est encore plus réduite : les dangers de fermetures d’usines et de mises à pied s’accumulent tandis que le marché du travail, où abondent les chômeurs, fait pression à la baisse sur les salaires. Les syndiqués du secteur public n’ont pas ces entraves : la partie patronale est clairement identifiée, elle ne peut fermer ses institutions pour en ouvrir d’autres ailleurs dans le monde et, si elle peut couper des postes, elle ne peut s’attaquer radicalement à la sécurité d’emploi de ses syndiqués. De plus, la grève dans le secteur publie suscite de tels conflits sociaux et crée de tels remous dans l’opinion publique que les gouvernements, malgré les économies que cette grève leur assure, doivent intervenir rapidement pour remettre en marche les institutions affectées par l’arrêt de travail. Depuis l’obtention du droit de grève, les négociations dans le secteur public constituent la locomotive des négociations dans le secteur privé : voilà pourquoi les représentants patronaux et leur spécialistes en relation de travail réclament l’abrogation de ce droit et, ainsi, tout reviendrait comme avant : les syndiqués du secteur public chercheraient à rattraper les avantages obtenus par les syndiqués du secteur privé mais, sans moyen de pression, tandis que ceux-ci lutteraient, seuls et faibles, contre les monopoles économiques. Les gouvernements ne se sont pas jusqu’ici sentis les reins assez solides pour enlever le droit de grève à leurs employés : ils se sont battus contre son utilisation par la propagande politique et ont cherché à le limiter par diverses entraves juridiques : lois spéciales, injonctions, services essentiels, etc.
Le gouvernement Bourassa, on le sait, emboîte le pas au gouvernement Trudeau et adopte la loi 64 qui est, pour les employés du secteur public, le décalque de la loi C-73. Mais le front commun du secteur public et parapublic gagne en 1976 des augmentations salariales supérieures à celles prévues par ces législations. On ne sait, s’il avait été réélu, ce qu’aurait respecté le gouvernement Bourassa : sa propre loi 64 ou les ententes négociées. Quoi qu’il en soit, le nouveau gouvernement du 15 novembre 1976 doit choisir : assumer son préjugé favorable aux travailleurs et son désir de -souveraineté ou s’aligner sur la politique fédérale et dénoncer les clauses salariales des conventions négociées. Il opte pour le retrait de la loi 64, seule porte de sortie pour ne pas s’aliéner, au point de départ, les syndicats. Des syndiqués du secteur privé, notamment de la Fédération des Pâtes et Papiers de la C.S.N., cherchent alors, en s’appuyant sur ce précédent, à défoncer la loi C-73, mais en vain.
Lorsque le gouvernement Trudeau décide de retirer la loi C-73, il n’a pas renoncé à aligner la croissance des salaires canadiens sur celle des U.S.A. Les ministres des Finances des onze gouvernements se réunissent alors en conférence et s’entendent sur une politique salariale qui vise à freiner cette fringante locomotive que constituent les syndiqués du secteur public. La politique patronale présentée par M. Jacques Parizeau est conforme aux décisions de cette conférence et respecte la politique adoptée par le Conseil Économique du Canada (organisme fédéral de consultation, constitué de porte-parole patronaux et de leurs intellectuels universitaires, et dont se sont retirés le représentant du C.T.C. et celui des Métallurgistes unis d’Amérique au Canada) ; « Nous recommandons que le gouvernement fédéral adopte très graduellement un système permettant de rapprocher davantage les salaires de ses fonctionnaires dans chaque province à ceux des travailleurs de même rang dans le secteur privé »3. Le gouvernement péquiste défend donc la même politique que le tant honni gouvernement Bourassa, mais il espère que ses bonnes intentions et son image progressiste lui permettront de réussir ce que le gouvernement Bourassa n’a pas obtenu avec sa rhétorique agressive et ses lois spéciales : la réduction de la croissance des salaires. La politique de Parizeau est donc conforme à l’esprit de l’association économique : le Québec adoptera et administrera souverainement des politiques de négociation dictées par ceux qui contrôlent le marché canadien. Le René Lévesque de l’opposition nous promettait de civiliser le capital : le gouvernement péquiste cherche à discipliner la force de travail et à la soumettre aux aléas de la crise économique du capitalisme.
Expliquer les compromissions de l’actuel gouvernement par la seule crise économique peut empêcher de reconnaître l’essentiel : sa subordination au système capitaliste dont il subit les transformations conjoncturelles. Évidemment, dans une phase d’expansion économique, le P.Q. aurait pu maintenir son image progressiste et défendre, par exemple, au niveau salarial, une politique qui reconnaît que le gouvernement doit être le meilleur employeur, politique qui était prônée en 1968, lorsqu’elle était au pouvoir, par nul autre que la conservatrice Union nationale4.
La classe moyenne
Certains intellectuels, que je suppose politiquement proches du P.Q., soutiennent une telle politique de restriction des salaires au nom des moins bien nantis, qui auraient vu croître leur écart des salaires avec ceux de la classe moyenne dont feraient partie les syndiqués. Nous devons examiner cette assertion de plus près.
La notion de classe moyenne renvoie à une trilogie : classe supérieure (upper class), classe moyenne (middle class) et classe inférieure (lower class). Dans cette conception, la société industrialisée est posée comme un ensemble structuré par trois étages ou niveaux. Mais les critères qui permettent de distribuer les individus dans ces trois casiers varient selon les auteurs, ce qui rend difficile de savoir de qui on parle exactement lorsqu’un polémiste utilise la notion de classe moyenne sans autres spécifications. Mais cette notion ayant été utilisée dans un débat sur les politiques salariales, retenons, pour fin d’analyse, le critère par lequel on distribuerait les individus sur une échelle salariale à trois paliers. Cependant, il faudrait aussi nous dire quel est le seuil de passage d’un palier à l’autre, car si on place tous les syndiqués dans la classe moyenne, y compris ceux qui travaillent dans les manufactures à faible technologie et à haut degré d’exploitation de la main-d’oeuvre comme dans le vêtement, se retrouvent dans la classe inférieure seuls ceux qui sont couverts par le salaire minimum et l’assistance sociale. Et s’il est exact d’affirmer la croissance de l’écart de salaires entre classe inférieure et classe moyenne, il faut aussi reconnaître une telle croissance entre celle-ci et la classe supérieure ou, en d’autres mots, admettre la tendance inhérente au système capitaliste à accroître les écarts de revenus entre les moins bien nantis et les mieux nantis.
De très nombreuses et généreuses mesures étaient prévues dans le programme du P.Q. en vue de contrecarrer cette tendance, dont celle de l’indexation du salaire minimum. Le gouvernement a adopté cette dernière mesure, puis l’a amendée suite au rapport de l’économiste Fortin, rapport qui donne une caution scientifique et québécoise à une politique déjà concoctée dans les officines d’Ottawa, comme en fait foi la recommandation suivante du Conseil économique du Canada : « Nous recommandons que, dans le cadre d’une stratégie visant à réaliser le plein d’emploi, les ministres du travail des provinces où le chômage est élevé s’efforcent d’en arriver graduellement à une situation où le salaire minimum dans ces provinces ne serait pas plus élevé que dans les provinces où le taux de chômage est inférieur à la moyenne »5. Je ne discuterai pas du modèle, des variables et des données utilisées par le professeur Fortin dans son étude ; je n’en retiendrai que l’implacable logique : au nom des impératifs du marché capitaliste nord-américain, la politique salariale du gouvernement, non seulement sur le salaire minimum mais aussi dans le secteur public et privé, doit s’aligner sur celle prévalente au Canada qui doit, elle-même, être ramenée au niveau américain6.
Ce sont surtout des femmes qui sont couvertes par la loi du salaire minimum. Et les regroupements de femmes qui, tant au sein du P.Q. qu’à l’extérieur, avaient lutté pour que le gouvernement donne suite aux promesses de son programme, reçurent comme un soufflet le recul gouvernemental sur l’indexation qui s’ajouta aux rebuffades accumulées sur trois demandes essentielles : garderies, congés maternité et droit à l’avortement libre et gratuit pour celles qui veulent y recourir. René Lévesque peut bien manifester son plaisir lors du dépôt de l’étude menée sous l’égide du Conseil du statut de la femme, mais on peut prévoir dès maintenant les suites qui lui seront données : le Conseil des Ministres, dont la conscience sera tourmentée, n’adoptera aucune recommandation qui heurterait un secteur important de l’opinion publique, qui aurait des incidences financières tangibles ou qui irait à l’encontre des lois du marché capitaliste canadien et américain.
Une autre mesure, promise par le programme du P.Q., aurait assuré aux travailleurs non syndiqués une meilleure protection et de meilleurs revenus : la sectorialisation des négociations. Et cette promesse a été le principal argument de Jean Gérin-Lajoie, directeur du district 5 des Métallurgistes unis d’Amérique, pour convaincre ses troupes d’appuyer le P.Q. et pour entraîner la F.T.Q. à collaborer avec le nouveau gouvernement. Mais cette mesure ne sera jamais concrétisée, pour les mêmes raisons que celles invoquées contre l’indexation du salaire minimum, à moins évidemment qu’une telle politique soit adoptée au Canada et aux États-Unis ! Cela, Monsieur Gérin-Lajoie le sait fort bien, même s’il continue d’afficher la même adhésion quasi inconditionnelle au P.Q.
Le message est donc clair : Québec comme Ottawa veut réaligner les salaires des syndiqués du secteur public sur ceux qui prévalent dans l’entreprise privée et contraindre les travailleurs de ce secteur de se subordonner à la politique salariale américaine qui, elle aussi, Carter vient de le réaffirmer, vise à limiter la croissance des salaires. Mais un autre motif est souvent invoqué par Ottawa et Québec pour donner une allure progressiste à leur politique salariale : les argents ainsi économisés pourraient servir à l’établissement d’un régime de revenu familial (ou minimum) garanti. Mais un tel régime permettrait-il réellement d’accroître les revenus de la classe inférieure et reposerait-il sur un système d’impôt et de taxation réellement progressiste où l’upper class serait plus pénalisée que la middle class et celle-ci, plus que la lower class ? Monsieur Fortin, qui propose lui aussi ce régime dans son rapport, devrait reprendre ses savantes analyses pour nous démontrer qu’il serait compatible, non seulement avec la tendance inhérente du système capitaliste à l’agrandissement des écarts de revenus, mais aussi avec le mode de fonctionnement du marché capitaliste canadien et américain.7 En l’absence, et pour cause, d’une telle démonstration, les syndiqués du secteur public et parapublic n’accepteront pas facilement de renoncer à leurs gains et de se serrer la ceinture au nom d’une vague et trompeuse promesse de revenu familial garanti.
L’association souveraine
Certains intellectuels demandent aux syndiqués du secteur public d’abandonner leurs revendications au nom de l’intérêt national : le peuple du Québec a élu pour la première fois dans son histoire un gouvernement souverainiste et l’étape cruciale du référendum approche à grands pas : il ne faudrait pas que les syndiqués, pour des objectifs bassement salariaux, entreprennent des luttes qui entraveraient la marche du Québec vers l’accession à la souveraineté. Mais on sait que la souveraineté défendue dans le programme du P.Q. a été fortement diluée par le tandem Lévesque-Morin : la souveraineté est couplée à l’association économique (libre circulation des marchandises, des capitaux et des travailleurs au sein des frontières canadiennes ; barrières tarifaires communes ; monnaie commune) et au pacte militaire dominé par le Pentagone (OTAN et NORAD). La souveraineté est donc limitée : la participation des Québécois à une éventuelle guerre de l’OTAN et du NORAD serait décidée ailleurs qu’ici ; des politiques aussi circonscrites que celles du salaire minimum dépendraient de cet autre gouvernement souverain qui loge à Ottawa. Mais il y a plus : le mandat qu’obtiendrait le gouvernement péquiste serait celui de négocier la souveraineté-association. Or qui dit négociations dit compromis : la demande initiale n’est toujours que le point de départ d’un processus d’échanges entre les parties pour en arriver à définir un terrain d’entente commun. Souveraineté-association d’une part et fédéralisme peu renouvelé d’autre part : l’issue négociée se retrouverait donc dans un statut particulier, plus ou moins large ou restreint selon le rapport de forces entre les parties. Les dirigeants péquistes pourront toujours menacer la partie adverse, si elle n’accepte pas la proposition de souveraineté-association, de retourner vers le peuple et de lui demander un mandat plus exigeant (réaliser la souveraineté pleine et entière ou, selon l’hypothèse de Rodrigue Tremblay, la souveraineté-association avec les U.S.A.), mais cette menace fera sourire plus d’un et ne sera guère prise au sérieux par la partie adverse.
Certains, comparant la lutte entre péquistes et fédéralistes à une partie d’échecs, affirment Que le gouvernement a eu raison de tenir compte des sondages d’opinion qui accordaient la victoire aux adversaires du souverainisme. Mais cet argument a peu de poids pour ceux Qui, de quelques centaines au début des années ‘60, sont devenus des centaines de milliers aujourd’hui et qui, par leur travail inlassable, ont porté le P.Q. au pouvoir : ils savent, par la pratique, que l’opinion publique peut être transformée, et l’élection de leur parti avait comme objectif premier de permettre l’utilisation de cette nouvelle plate-forme, le pouvoir gouvernemental, pour réaliser cette transformation. De plus, obtenir un mandat de 50% plus un des voix pour « négocier la souveraineté-association » n’a guère plus de poids auprès de l’autre partie que recueillir 40% de votes en faveur de la souveraineté-association. L’un ou l’autre mandat se compare dans le rapport de forces avec Ottawa. La victoire au référendum déterminera en grande partie le vainqueur aux élections qui suivront : une majorité de non aurait signifié la victoire du Parti libéral de Ryan, prélude à la défaite électorale du Parti de Lévesque : cela, Robert Bourassa, qui savait faire preuve de roublardise, l’a bien perçu.
Le P.Q. a le goût du pouvoir ? Mais ce n’est pas lui qui est au pouvoir ; ce sont les élus, en fait le Conseil des Ministres, sur lesquels les militants, qui ont oeuvré à leur élection, n’exercent aucun contrôle. Depuis le 15 novembre, la lutte, qui opposait les partisans des valeurs technocratiques et partisans des valeurs participationistes8 a trouvé son issue : le programme du P.Q. n’est pas, dit Lévesque, un programme de gouvernement. Le gouvernement, c’est le Conseil des Ministres dont chacun a été nommé à son poste par le P.M. lui-même. On peut toujours rétorquer que le Conseil des Ministres est sous la dépendance de l’assemblée législative, mais chacun sait que l’Assemblée Nationale est devenue beaucoup plus une salle de spectacles politiques qu’une instance législative. Le Conseil des Ministres décide : les porte-parole de l’opposition critiquent : les députés se placent devant la caméra de télévision. Il y a donc là plus de critiques qu’au sein du P.Q. – où les militants n’osent à peine exprimer ouvertement leurs désaccords de crainte de nuire au Parti et à ses déjà vieux idéaux – mais l’opposition n’y exerce pas un poids déterminant sur les décisions du Conseil des Ministres.
La réelle opposition vient de ceux qui détiennent le pouvoir économique, même lorsqu’ils ne sont pas directement représentés au Conseil des Ministres. Après la victoire du P.Q., il y eut une débauche de réunions patronales devant lesquelles les ministres paradaient, cherchant à convaincre les tenants du pouvoir économique que les réformes et la souveraineté-association prônées par le P.Q. ne contredisaient pas leurs intérêts. Les bourgeois, qui ont appris les bonnes manières, écoutaient poliment et applaudissaient froidement. Certains ministres se sont alors révoltés de ces réceptions glaciales, accusant le patronat du Québec de lâcheté nationale, mais ils durent, eux aussi, apprendre à se comporter de façon plus civilisée. Les hommes d’affaires, réalistes, préfèrent les actes aux paroles bien intentionnées, et ils les ont obtenus : les budgets de Parizeau, les plus conservateurs depuis Duplessis ; une politique salariale, dans le secteur public comme sur le salaire minimum, conforme aux demandes patronales ; la dilution progressive de l’option souverainiste. Car le capital américain et canadien, qui domine non seulement le Canada mais aussi le Québec, n’a jamais acquiescé à l’idée de souveraineté. La fraction québécoise de ce capital, celle « dont la base d’accumulation est d’abord québécoise et qui s’appuie principalement sur l’État provincial pour défendre ses intérêts »,9 fraction qui est donc constituée d’origines ethniques diverses, défend des intérêts similaires à ceux, par exemple, de son vis-à-vis albertain : non pas la souveraineté, mais la décentralisation de pouvoirs d’Ottawa aux provinces.
Évidemment, au Québec, cette fraction, pouvant s’appuyer sur le mouvement de libération d’une nation dominée, possède la force nécessaire pour être plus revendicatrice et, même, aspirer à un statut particulier. Le réseau francophone de la bourgeoisie canadian, du moins sa frange grande-bourgeoisie, ne semble manifester que refus de tout projet souverainiste10. Et on peut bien mettre ensemble des dirigeants francophones de fragiles P.M.E11. leur ajouter les dirigeants des grandes institutions coopératives et crémer le tout par les managers des appareils économiques d’État, mais on doit reconnaître que ce réseau est si dépendant du capital canadian et américain qu’il ne peut assumer un projet pleinement souverainiste. À l’exception d’individus, les bourgeois et managers oeuvrant au Québec partagent des options constitutionnelles qui varient d’un fédéralisme plus ou moins renouvelé à un statut particulier plus ou moins large. D’ailleurs, ils ne s’en cachent pas : ils le proclament, soit directement soit par l’intermédiaire de leurs divers porte-parole. C’est devant ce pouvoir économique que le gouvernement péquiste a courbé l’échine et s’est agenouillé.
Mais on ne peut obéir à deux maîtres à la fois et le gouvernement péquiste, par sa politique salariale et par son recul sur la question nationale, s’attaque aux intérêts économiques et politiques du courant social qui l’a porté au pouvoir. Plusieurs observations et enquêtes révèlent la forte présence francophone de ce que Céline St-Pierre nomme la nouvelle petite-bourgeoise12 dans le mouvement souverainiste québécois, du lointain R.I.N. au P.Q. actuel. Deux explications, qui se complètent, rendent compte de cette prédominance.
La base sociale du mouvement souverainiste
Le mouvement indépendantiste origine et se développe dans les pores de la Révolution tranquille qui, nous devons le reconnaître, participe d’une tendance qui déborde les frontières du Québec : l’extension et la réorganisation du système scolaire ; politiques de santé et de sécurités sociales dominées par Ottawa et dont les grandes lignes sont les mêmes dans les dix provinces ; gouvernements provinciaux qui, comme celui de Lougheed en Alberta, se donnent des instruments économiques pour développer l’industrie sur leurs territoires. Le contenu des réformes est donc semblable dans les dix provinces, même si elles engendrent deux effets spécifiques au Québec. Le clergé, comme élite intellectuelle dominante, se voit remplacé, lors de la réorganisation des appareils scolaires, de santé et de sécurités sociales, par une élite laïque. Or le nationalisme du premier était surtout culturel – protéger la « race canadienne-française et catholique d’un océan à l’autre» – et acceptait le lien fédéral, le pacte confédératif, même s’il en interprétait la constitution dans un sens largement autonomiste. Le nationalisme de la nouvelle petite-bourgeoise vise la souveraineté, c’est-à-dire l’extension des appareils d’État qui lui assurent la majorité de ses emplois : le mini-État du Québec13. Ce nationalisme est fortifié par les entraves mises à l’accession de la nouvelle petite-bourgeoise au secteur privé. Pourtant, les universités francophones fournissent une foule de postulants aux postes de la nouvelle petite-bourgeoise, mais ils se retrouvent sur un marché sursaturé de chômeurs. L’État québécois ne peut, faute de moyens financiers, élargir ses appareils et créer de nouveaux emplois ; le secteur privé, comme le démontraient les études de la Commission B. &B., privilégie nettement les titres scolaires des Québécois, d’origines autres que francophone, qui se sont identifiés puis assimilés à la minorité anglophone. La loi 101 prend un sens, même si elle ne s’y réduit pas, à la lumière des intérêts économiques de cette classe : réduction de l’appareil scolaire anglophone au profit de l’appareil scolaire francophone ; déclin de la minorité anglophone, qui non seulement ne pourra plus intégrer les autres minorités ethniques, mais qui se voit coupée – la perspective de Laurin ayant prévalu sur celle de Lévesque – de tout apport anglophone14. Évidemment, la loi 101 est moins contraignante que la politique que défendait le R.I.N., mais le compromis fut imposé au mouvement indépendantiste dès la fondation du P.Q. : le congrès, sommé de choisir entre l’unilinguisme et Lévesque, opta avec une faible majorité pour celui-ci. Et le bill 1, en devenant la loi 101, dut faire certains sacrifices sur l’autel du pouvoir économique : les entreprises ne sont pas contraintes de franciser leurs cadres et administrateurs : elles sont incitées à recruter et à promouvoir des Québécois, formule plus faible que l’incitation à la promotion des francophones de la loi 22 des Libéraux.
Le souverainisme est fortement marqué de valeurs culturelles, car la langue et la culture constituent, pour une large proportion de la nouvelle petite-bourgeoise, leurs principaux instruments de travail : « Plus que tout autre groupe ou couche sociale, les intellectuels, en particulier les professeurs et les fonctionnaires, ont nettement intérêt à maintenir et à consolider l’identité nationale puisque leur principal capital est culturel (maîtrise de la langue, connaissance de l’histoire politique, sociale et littéraire, etc.) et que celui-ci ne peut être mis en valeur que sur le marché national. Pour ceux-ci, la défense d’une langue et d’une culture est indissociable de la défense d’un métier et d’un marché : ce qui leur confère une qualification, c’est en fait la connaissance de la langue et aussi la nationalité »15.
Le gouvernement péquiste contredit donc l’espoir souverainiste du mouvement social qui l’a porté au pouvoir et, par sa politique salariale, s’attaque, non seulement aux intérêts économiques de l’ensemble des travailleurs, mais aussi à ceux de cette importante portion de la nouvelle petite-bourgeoise qui est syndiquée dans le secteur public et parapublic. Il n’y aura sans doute pas de scissions profondes au sein du P.Q. : le pouvoir est un fort coagulant et il est difficilement supportable pour un militant de reconnaître que son parti est devenu le miroir de ses illusions. Car comment accepter que le choix se situe entre statut particulier large, au nom de la souveraineté-association, et fédéralisme décentralisé, au nom du statut particulier (dernière déclaration de Claude Ryan) ? Entre un gouvernement québécois qui doit adopter certaines réformes pour soutenir son image progressiste et un parti libéral qui y serait contraint par les luttes populaires et syndicales qu’il ne saurait aussi bien canaliser ? Entre un parti québécois qui affirme sa «sympathie pour les travailleurs» et le parti libéral dirigé par ce Ryan qui, comme son prédécesseur Robert Bourassa, affirmait dans les éditoriaux du Devoir sa sympathie pour la social-démocratie ? Après tant d’efforts, le militant indépendantiste se voit confronté à une alternative étroite et sans risques : le réaménagement plus ou moins grand du statu quo social et national. Il est compréhensible que, après de si nombreuses années d’espoir et de militantisme, cette démoralisante alternative ne s’impose que lentement et douloureusement à la conscience des militants de la souveraineté. Aussi, plus qu’une scission, il faut prévoir une lente hémorragie qui videra le P.Q. de ses forces vives et en effacera peu à peu ses marques distinctives.
1 Ce texte de Jean-Marc Piotte a été publié dans le Devoir des 13,14 et 15 novembre 1978. Piotte a été rédacteur de Parti Pris dans les années 1960, puis fondateur-rédacteur de Chroniques, une revue partageant en gros les objectifs des Cahiers du socialisme et donc participant au grand débat sur la question nationale auquel les Cahiers ont consacré tant d’énergie.
2 Laxer, James et Robert, Le Canada des Libéraux. Éd. Québec/Amérique, 1978, p. 135 et ss.
3 Recommandation n˚ 16, Vivre ensemble (une étude des disparités régionales). Conseil économique du Canada, 1977, p. 247.
4 Piotte, Jean-Marc, Le syndicalisme de combat. Éd. coop. Albert St-Martin, 1977, p. 110. [Voir Les Classiques des sciences sociales – JMT.]
5 Recommandation n˚ 15, Vivre ensemble (une étude des disparités régionales). Conseil économique du Canada, 1977, p. 247.
6 Notamment, pp. 91 et 92 du Rapport.
7 Michel Pelletier, « La nouvelle politique sociale du gouvernement fédéral », Le Devoir, 25 et 26 octobre 1978.
8 Murray, Vera, Le Parti québécois, HMH, 1976, 242 p.
9 Bourque, Gilles, « Le Parti québécois dans les rapports de classe », Politique aujourd’hui, nos 7-8 (1978), p. 87, et, avec Anne Legaré, Québec, une question nationale au centre impérialiste, Maspero, 1979. [Voir Les Classiques des sciences sociales – JMT]
10 Niosi, Jorge, « La nouvelle bourgeoisie canadienne française », Les cahiers du Socialisme, n˚ 1 (printemps 1978) : 5-50.
11 Raynauld, André, La propriété des entreprises au Québec (les années ‘60). P.U.M., 1974, 160 p.
12 St-Pierre, Céline, « De l’analyse marxiste des classes sociales dans le mode de production capitaliste » Socialisme québécois, n˚ 24 (1974) : 9-33. Au niveau économique, la nouvelle petite-bourgeoisie est constituée des travailleurs salariés employés à l’organisation et à l’encadrement du travail : contremaîtres et superviseurs ; assistants-gérants et cadres administratifs des secteurs privé et nationalisé. Aux niveaux politique et idéologique, elle est constituée de ceux qui assurent l’entretien de la force de travail et son assujettissement idéologique : enseignants, journalistes, écrivains, cinéastes… La nouvelle petite-bourgeoisie n’est pas homogène, la plus grande division étant celle qui sépare, d’une part, administrateurs et cadres, et, d’autre part, administrés, pour la plupart, syndiqués. Ce fractionnement est sans doute la base sociale de la lutte, décrite par Véra Murray, entre porteurs de valeurs technocratiques et porteurs de valeurs participationistes. [Voir Les Classiques des sciences sociales – JMT.]
13 Sur toute cette question, lire la remarquable étude de Hubert Guindon, « La modernisation du Québec et la légitimité de l’État canadien », Recherches sociographiques, vol. 18, n˚ 3 (1977). 337-366.
14 Caldwell, Gary, « L’histoire des « possédants » anglophones au Québec », Anthropologies et Sociétés, vol. 2, n˚ 1, (1978) : 167-182.
15 Fournier, Marcel, « La question nationale : enjeux et impasses » dans La chance au coureur (Jean-François Léonard éd.). Éd. Nouvelle Optique, 1978, p. 179. [Voir Les Classiques des sciences sociales – JMT.]

Bonnet blanc, blanc bonnet ? Les programmes de Zemmour et Le Pen décryptés

Avec des partis caméléons comme le Rassemblement national (ex-Front national), il est nécessaire de ne pas se borner à la lecture ponctuelle d’un programme électoral pour saisir leur projet. D’ailleurs, dans aucun pays où elle est parvenue au pouvoir, l’extrême droite n’a jamais annoncé explicitement ce qu’elle ferait de ce pouvoir.
Pour autant, la course à laquelle se livrent Eric Zemmour et Marine Le Pen peut être, en partie, éclairée par la lecture de leur programme présidentiel respectif. Cette lecture permet en particulier de montrer que, contrairement à ce que suggère l’idée d’un recentrage de Marine Le Pen par rapport à un Zemmour qui serait plus « radical », il n’y a pas de divergence idéologique fondamentale entre les deux candidat-es mais essentiellement des différences de tactique électorale, liées à un ancrage social et des objectifs distincts.
***
Leur première divergence réside dans la forme. Reconquête, le nouveau parti d’Éric Zemmour, publie, par petits paquets à partir de janvier 2022, un ensemble de vignettes thématiques listant des mesures, d’abord sur la justice, l’immigration et l’économie. Son programme complet est dévoilé mi-mars, avec 73 pages détaillant des champs de reconquête : l’identité et la souveraineté, l’excellence et la prospérité, l’art de vivre et la fraternité. Du côté de Marine Le Pen, ses « 22 mesures pour 2022 » sont sorties début février à l’occasion du meeting de Reims. Le programme est plus sobre que les 174 mesures de 2017. Pour détailler certaines thématiques (immigration, famille, défense, outre-mer, défense des animaux, tourisme etc.), des cahiers sont publiés, souvent à l’occasion d’un déplacement de la candidate.
Avec son discours outrancier, raciste et sexiste à souhait, Éric Zemmour enthousiasme les décomplexés de la droite extrême et des extrêmes-droites. Selon ses partisans, Marine Le Pen aurait abandonné les « fondamentaux ». De quoi sont faits ces supposés renoncements ? Jean-Yves Le Gallou n’a de cesse de critiquer la « pasteurisation » du RN : conformisme par peur d’être « diabolisé », refus de soutenir les militants plus radicaux, comme les Identitaires, non engagement sur les sujets dits sociétaux, refus de remettre en cause frontalement le « pouvoir des juges », de reconnaître le « Grand remplacement », de prôner la « remigration » et d’affirmer la non-compatibilité de l’Islam avec la France (voire l’Europe).
Au centre de leur programme : xénophobie et islamophobie
En matière d’immigration, d’ « islamisme » et de sécurité, fondamentaux des fondamentaux, les propositions d’Éric Zemmour n’ont pourtant rien d’originales. Le triptyque est maintenu chez Marine Le Pen et forme même les trois premières mesures de son programme.
Peine plancher, « perpétuité réelle », abaissement de la majorité pénale à 16 ans, suppression des allocations familiales et sociales pour les parents de mineurs délinquants, expulsion des étrangers délinquants, places de prison supplémentaires, présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre… Éric Zemmour et Marine Le Pen ne se distinguent pas. Suppression du droit du sol, fin du regroupement familial, limitations du droit d’asile et de la régularisation des étrangers en situation irrégulière, sélection des étudiants étrangers, durcissement des conditions de naturalisation, suppression des prestations de solidarité pour les étrangers, expulsion systématique des clandestins… Zemmour comme Le Pen cherchent à aggraver les attaques contre les immigrés.
Le programme d’Éric Zemmour détaille comment il faut « renouer avec l’assimilation pour refaire des français » : internats d’excellence pour les meilleurs élèves du secondaire, blouse à l’école, loi sur les prénoms, service militaire et interdiction du voile islamique dans l’espace public. Marine Le Pen ne le rejoint que sur le port de l’uniforme au primaire et au secondaire, dans sa volonté de « rétablir l’excellence éducative à la française » (cahier thématique du RN sur l’école). Leurs analyses se confondent. Il est difficile de distinguer les introductions suivantes, issue l’une du programme d’Éric Zemmour (« arrêter l’immigration pour préserver notre identité »), l’autre du cahier thématique de Marine Le Pen sur le contrôle de l’immigration :
« Dans les années 1970, des choix politiques aux conséquences dramatiques ont été faits par les gouvernements successifs en matière d’immigration. Ils ont troqué une immigration de travail pour une immigration de peuplement, ils ont remplacé l’idée fondatrice de l’assimilation par le concept flou d’intégration et ils ont ouvert les vannes de l’immigration sans jamais demander son avis au peuple, et ce alors que cela ne correspondait ni aux besoins ni aux désirs du pays » (Eric Zemmour).
« L’absence de maîtrise de l’immigration depuis des décennies a conduit à ce que l’assimilation des étrangers présents sur le sol national devienne impossible. Elle a conduit au communautarisme, au séparatisme. De plus en plus de personnes vivant en France ne veulent pas vivre selon les mœurs françaises, ne reconnaissent pas la loi française et parfois veulent imposer leurs modes de vie à leurs voisins, à l’école, au travail, dans les services publics, dans l’espace public » (Marine Le Pen).
Marine Le Pen l’affirme même depuis longtemps : sa toute première mesure présidentielle sera un référendum pour modifier la Constitution. Elle veut y intégrer des dispositions sur le statut des étrangers et sur la nationalité, afin de faire prévaloir son projet de futur droit national sur le droit international. En modifiant la « hiérarchie des normes de droit » et en introduisant des mesures de discrimination dans la Constitution, Marine Le Pen prétend ne plus avoir besoin de s’attaquer frontalement à la Cour européenne des droits de l’Homme. Eric Zemmour propose de « mettre fin au gouvernement des juges »… en modifiant la Constitution et en favorisant l’usage du référendum. L’équipe de Marine Le Pen a déjà rédigé le projet de loi référendaire.
Le projet de réforme de la Constitution de Marine Le Pen prévoit aussi de « limiter l’accès à la nationalité à la seule naturalisation sur des critères de mérite et d’assimilation ». Sa nouvelle constitution empêchera l’interdiction de « la célébration de Noël en installant des crèches ou des sapins dans les lieux publics » mais aussi que « des sites soient défigurés par des installations telles que des éoliennes ». Elle « mettra un terme à l’enseignement de la langue et de la culture d’origine qui freine ou empêche l’assimilation, garantira que les 44 000 monuments historiques et les lieux de culte appartenant aux communes ou à l’État seront correctement entretenus ».
Arriver à caser, au sujet du statut des étrangers et de la nationalité : le refus des éoliennes, l’obsession des crèches et des sapins de Noël, les langues étrangères et la protection du patrimoine architectural… le tour de force est proprement zémmourien. Mais le projet est bel et bien lepéniste.
À lire son programme, on peine à trouver où Marine Le Pen renoncerait aux « fondamentaux ». Mais Jean-Yves Le Gallou a l’explication : ce serait grâce à Eric Zemmour. « Il a remis les thèmes immigration et insécurité dans le débat : il a réveillé Marine Le Pen qui a été plutôt efficace ces derniers moins » (Monde & Vie n° 1006, janvier 2022). Au RN de Marine Le Pen, on estime ne plus avoir besoin de « parler fort, parler dur, parler sans nuance pour pouvoir se faire entendre (…). Désormais, le constat est acquis, il faut convaincre de la méthode » [Marine Le Pen, dépêche AFP, octobre 2021]. Eric Zemmour et ses troupes sont restés à l’époque du « Front national, il y a trente ans ». Pour eux, Marine Le Pen « a peur des mots, aujourd’hui » (Remigration, Grand Remplacement). Ils ne la croient pas capable d’avoir « le courage d’agir demain » (Jean-Yves Le Gallou, cité par Breizh info, le 24 mars). Eric Zemmour et ses troupes font de l’agitation. Marine Le Pen évite les débordements trop outranciers pour rassurer sur le sérieux de son projet politique.
Marine Le Pen le reconnaît : « Sur les mesures à mettre en œuvre, sur l’immigration, contre l’insécurité… il [Eric Zemmour] n’apporte pas une grosse plus-value, parce qu’énormément de ses propositions sont similaires aux nôtres, sauf celles qui sont inutilement blessantes, inutilement violentes à l’égard des personnes, comme par exemple sa proposition sur les prénoms » (Marine Le Pen sur Brut mars 2022). Pour faire tomber les réticences à voter Rassemblement national, Marine Le Pen est prête à donner l’apparence d’un discours apaisé. Quoi de mieux qu’Eric Zemmour et ses cohortes de fachos bon teint, pour apparaître, sans trop d’effort, raisonnable et modérée ?
Sur la question de l’islam, elle manœuvre ainsi plus habillement. Dès 2010, dans le quotidien Présent, Marine Le Pen indiquait faire le choix de la « laïcité », plutôt que de la « croisade », pour « lutter contre l’islamisation ». En 2016 sur TF1, elle affirmait que l’Islam pouvait être compatible avec la République. En 2022, elle a le sentiment « qu’il [Eric Zemmour] est dans une forme de guerre des religions contre l’islam » (entretien sur Brut). Ce faisant, elle rejoint aussi bien le très catholique Sébastien Trejo (un ancien de l’Action française, proche d’Alain Soral et partisan d’une forme de sécession communautaire) – qui se demandait dans un entretien pour l’Academia christiana, « est-ce que nous voulons une guerre civile, comme le propose Eric Zemmour ? Qui va la faire ? » ; que Patrick Buisson, relativement proche de Zemmour – qui précisait son « différend avec Éric Zemmour » sur TV Liberté en mai 2021 :
« L’objectif, contrairement à certains, c’est la conquête du pouvoir. Vous n’arriverez pas à la conquête du pouvoir si vous laisser prospérer l’idée que l’arrivée du camp national au pouvoir entraînera une guerre civile avec les musulmans, parce qu’une bonne partie des français ne voteront pas pour vous par peur du chaos ».
Avec sa troisième mesure, Marine Le Pen se contente simplement – si l’on peut dire – de vouloir « éradiquer les idéologies islamistes et l’ensemble de leurs réseaux du territoire national ». De son côté, Éric Zemmour détaille, dans son chapitre sur l’assimilation, comment mettre un terme à « l’islamisation du pays » : interdiction du foulard dans l’espace public, interdiction de mosquées (« imposantes » précise-t-il) et « fermeture définitive des lieux de promotion du djihad ».
Sur la base ce mot-épouvantail par excellence, le flou de la mesure reviendrait à interdire le « zèle religieux » et fermer toute mosquée… de toute façon généralement non construite. Éric Zemmour avance des mesures discriminatoires pour stigmatiser les musulman-es. Ses louanges de l’assimilation, pour justifier qu’il accepterait tous les français sans distinction « d’origine, de religion ou de couleur de peau », témoignent d’une conception réductrice de « L’Identité » française. Sa vision nationaliste étriquée pousse en dernier ressort à la xénophobie, où la figure du musulman prend la forme parfaite de l’étranger honni.
Marine Le Pen est-elle si éloignée que cela ? Certes, dans le cadre de sa campagne présidentielle, elle pose pour un selfie, souriante, au côté d’une jeune fille voilée. Mais quand on martèle que les musulmans sont victimes d’un « racisme imaginaire et de persécutions supposées » (citation de Pascal Bruckner dans le Cahier d’action du RN, « Face au séparatisme islamique », 2020), l’extension du concept d’ « islamiste », un autre mot-épouvantail, pourrait être bien utile pour « éradiquer » celles et ceux qui dérangent. Gérald Darmanin nous en a déjà donné un petit aperçu démocratique avec la dissolution du CCIF.
Politique réactionnaire à tous les étages
Autre thème supposé de renoncement chez Marine Le Pen : les sujets considérés comme « sociétaux ». Éric Zemmour mentionne spécifiquement le refus de « la PMA sans père », l’interdiction des « transitions sexuelles pratiquées sur les mineurs », le refus du « genre » pour ne « reconnaître que la notion de sexe », dans son chapitre sur le soutien aux familles, « socle de la transmission et de la solidarité ». C’est avec cet esprit réactionnaire que Zemmour s’attaque à la « marchandisation du corps et de la reproduction » en refusant les « expérimentations transhumanistes » et en revendiquant l’interdiction « réelle » de la GPA (pratique déjà interdite en France et dont les débats ne concernent que le droit des enfants nés à l’étranger par GPA).
Ces thématiques sont arrivées tardivement dans son programme. Le thème rassembleur des droites serait « par excellence » l’immigration (échanges entre Paul-Marie Coûteaux et Éric Zemmour dans le Nouveau conservateur en juin 2021). Mais au-delà de la centralité de « l’immigration et de l’identité », la candidature d’Éric Zemmour est l’expression politique de la Manif pour tous, neuf ans après. Il a, en effet, été rejoint par un courant catho-souverainiste conservateur, allant du Mouvement conservateur (ancien Sens Commun) et Via (ancien Parti chrétien démocrate), aux proches de Marion Maréchal issus du RN.
Consciente que ces thématiques divisent, Marine Le Pen, en lien avec sa mesure 11 sur la mise en place du référendum d’initiative citoyenne, propose un « moratoire de trois ans sur les sujets sociétaux ». Elle précise qu’il « n’empêchera pas la stricte application de la loi », concernant la GPA. Marine Le Pen refuse de « reconnaître la filiation des enfants nés à l’étranger par GPA » (cahier thématique sur la famille). Si Marine Le Pen rappelle que la PMA sans père est un « mensonge d’État » (Brut, mars 2022), son projet vise, dans l’immédiat, à ne pas cliver outre-mesure. Les débats sont remis à plus tard.
Jordan Bardella, son jeune et fidèle lieutenant, juge que les questions « sociétales » ne sont pas des « préoccupations quotidiennes pour les français ». Il les considère cependant comme « essentielles pour la définition de notre civilisation » (L’Incorrect n° 50, janvier 2022). « Personnellement opposé » au mariage pour tous, le vice-président du RN conçoit la difficulté de revenir sur cet actuel acquis. Mais son discours est similaire à celui de La manif pour tous : la PMA pour toutes ouvre la porte à la GPA. Bardella conclut enfin sur la résistance au transhumanisme, « défi principal (…) à surmonter – mis à part l’immigration ». L’entretien avait alors fort plu au Salon beige, site internet de référence pour la cathosphère pro-zemmour.
Sur la question de l’IVG, ni Eric Zemmour, ni Marine Le Pen ne montrent de réelles accointances avec le mouvement « pro-vie », tout en s’opposant à l’allongement du délai d’intervention. Pour rassurer les plus intransigeants, le Salon Beige avait listé un ensemble de propos de Zemmour venant « tempérer » sa position. Dans ses précédents programmes, Marine Le Pen prévoyait le déremboursement des avortements multiples pour s’opposer à « l’avortement de confort ». Depuis dit-elle :
« J’ai bien vu que ça avait beaucoup choqué quand j’avais évoqué à l’époque ce terme (…) d’avortement de confort. (…) Mais je pense qu’à partir du moment où ça crée, en fait, une ambiguïté sur l’accès à l’IVG… j’ai souhaité retirer ça de mon projet » (Brut, mars 2022). Avec des mesures spécifiques pour les familles monoparentales (doubler le soutien aux mères isolées élevant des enfants tout en renforçant les contrôles pour éviter les fraudes), Marine Le Pen est plus ancrée dans le réel qu’Éric Zemmour.
Cette question recoupe des clivages à l’œuvre chez les nationalistes depuis plusieurs décennies. Au début des années 2000, Christian Bouchet, fine-fleur des nationalistes-révolutionnaires, aujourd’hui soutien affirmé de Marine Le Pen, se demandait si elle n’était pas « l’avenir du mouvement national ». Chose amusante, il citait à l’époque Éric Zemmour dans le Figaro, pour justifier la position de Générations Le Pen, le courant organisé par Marine Le Pen : « laisser le FN dans les mains d’un Gollnisch ou d’un Antony, c’est permettre au Système de se pérenniser ». Au contraire, Marine Le Pen et ses soutiens (Louis Aliot, Jean-Lin Lacapelle, Bruno Bilde…) voulaient « »dédiaboliser », moderniser, affirmer la crédibilité du FN et renforcer ses relais dans la société civile (…) La guérilla des anciens contre les modernes a déjà commencé, et Romain Marie et ses zouaves pontificaux sont déjà montés au créneau » (Résistance, novembre 2022).
Aujourd’hui Bernard Antony, soutien d’Éric Zemmour mais prêt à voter Marine Le Pen au second, reprend ses accents de Romain Marie, son pseudonyme, pour s’indigner de la « vigilance laïcarde » de Marine Le Pen (Communiqué du président de Chrétienté-Solidarité et directeur de la revue Reconquête, février 2022). Celle-ci avait eu le malheur de voir derrière Éric Zemmour « toute une série de chapelles qui, dans l’histoire du FN, sont venues puis reparties, remplies de personnages sulfureux. Il y a les catholiques traditionalistes, les païens et quelques nazis » [Marine Le Pen dans Le Figaro, février 2022]. Mettre sur un même plan, païens et catholiques traditionnalistes, c’est insupportable pour Romain Marie.
En matière de famille, le programme en 22 mesures de Marine Le Pen présente des mesures natalistes qui portent essentiellement sur le soutien économique aux « familles françaises », éléments que reprend aussi Éric Zemmour. La politique en matière de natalité et de famille du RN, inspirée du modèle hongrois, est depuis longtemps mis en relation avec la question de l’immigration et des retraites. « Il nous faut (…) soutenir et encourager la natalité française pour »concevoir » nous-mêmes les travailleurs de l’industrie, ingénieurs et entrepreneurs de demain », martelait Jordan Bardella dans un communiqué de novembre 2021. Marine Le Pen posait ainsi le débat : « mon choix est fait : c’est pas d’immigration, et de la natalité » (La Tribune, novembre 2021). Le cahier spécifique du RN sur la famille le précise : « les deux urgences d’aujourd’hui (…) pour les familles françaises sont la sécurité et le pouvoir d’achat ».
Deux candidatures pro-patronales
Avec son slogan de campagne, « rendre aux Français leur pays et leur argent », Marine Le Pen a très tôt mis l’accent sur le « pouvoir d’achat ». Du côté du RN, on ne se prive pas de dénoncer Eric Zemmour comme un « candidat de l’élite » qui fait « un bras d’honneur aux classes populaires » [Sébastien Chenu, dans L’Opinion, novembre 2021]. Au sujet des défections médiatisées de quelques cadres du RN, Marine Le Pen indique qu’ils « considèrent, à la différence de moi, le pouvoir d’achat comme un sujet tertiaire » [Le Figaro, février 2022]
Du côté d’Éric Zemmour, les préoccupations des classes populaires se limitent aux frais de carburants, au permis à points et à la limitation de vitesse à 80km/h. Supprimer les « contraintes excessives qui pèsent sur les automobilistes » est le deuxième point du chapitre « Baisser les impôts pour rendre du pouvoir d’achat à tous les français » dans le programme d’Éric Zemmour. Mais Marine Le Pen n’est pas en reste avec la démagogie automobile : « dites-vous qu’avec Marine Le Pen Présidente de la République, votre plein vous coûterait 8 euros de moins » lançait-elle en octobre 2021 sur BFM TV.
La position de Marine Le Pen sur les retraites est l’axe central de son discours en direction des salarié-e-s. Elle lui permet, en outre, de se démarquer d’Éric Zemmour, « sur le plan social (…) plutôt plus proche de Macron (…). Il est pour la retraite à 65 ans » (sur Brut en mars 2022). Sa revendication de retraite à 60 ans s’est transformée en maintien de la situation actuelle. Le départ à 60 ans, avec 40 annuités, est limité à celles et ceux ayant commencé à travailler avant 20 ans. Son argumentaire rappelle que les candidats comme Macron, Zemmour et Pécresse « ont oubliés que le but de la retraite, c’est d’offrir des années de bonheur en famille après une vie de travail pour la France ». En se présentant comme « la seule à proposer une solution qui améliore la vie des gens tout en étant plus juste et raisonnable », Marine Le Pen cherche à asseoir sa légitimité comme porte-parole des catégories populaires.
Jean-Yves Le Gallou pensait déjà en 2015, qu’« on ne vote pas Front en pensant à sa retraite » mais pour défendre « son identité » (Monde & Vie, avril 2015). Ce marqueur social de campagne n’a rien de bien radical mais révèle une divergence d’orientation stratégique : contre l’union des droites d’Éric Zemmour et Marion Maréchal, Marine Le Pen a imposé, non sans difficulté au FN puis au RN, le « ni droite, ni gauche ». Se prétendant représentante d’un soi-disant « bloc populaire », Marine Le Pen vise prioritairement l’électorat populaire, des abstentionnistes et des Gilets jaunes. Éric Zemmour a choisi siphonner la droite des Républicains.
Mais mis à part ce point spécifique des retraites, les propositions de Marine Le Pen en matière de pouvoir d’achat diffèrent peu de celles d’Éric Zemmour. Parler de pouvoir d’achat est un moyen d’éviter de parler de salaires socialisés. Le concept est évidemment inconnu à l’extrême-droite. Les deux partagent l’idée que « le niveau des cotisations sociales est un frein à l’augmentation des salaires » et prétendent que la lutte contre la fraude et contre l’immigration seront des sources principales d’économies bénéficiant aux classes populaires. Marine Le Pen se veut la championne du « pouvoir d’achat », mais surtout, pas de la hausse du SMIC : « Je ne veux mettre en place aucune mesure qui serait en réalité une contrainte pour les entreprises » (devant le think-tank patronal Ethic, janvier 2022). Leur projet économique se dévoile vraiment lorsqu’ils parlent aux patrons :
« Je suis venue vous parler de libertés : liberté de créer, liberté d’entreprendre, liberté d’innover, liberté d’investir, liberté de produire et liberté d’exporter. (…) Mon projet, c’est de défendre les entreprises françaises, qui sont le socle de la puissance française (…) C’est pourquoi je crois au rôle de l’État. Non que je sois un tant soit peu gauchiste comme on a voulu le dire ou le croire… mais parce que dans une société organisée chacun doit jouer son rôle : à vous de conquérir le monde, à l’État de vous donner les moyens de cette liberté et de cette conquête (…)
Je souhaite lancer une réflexion (…) pour mettre en place (…) une mesure qui pourrait faire taire les critiques sur les dividendes et réconcilier le travail et le capital. Vous le voyez, j’ai à cœur de protéger l’entreprise dans son entier : les investisseurs, les producteurs qu’ils soient dirigeants d’entreprises ou salariés et vos sous-traitants ou fournisseurs ».
Ainsi s’exprime Marine Le Pen devant le MEDEF en février 2022. Éric Zemmour, quant à lui, leur assure qu’« il n’y a pas de lutte des classes entre les salariés et les patrons ». Chacun fait de la baisse ou de la suppression des impôts de production est un élément essentiel de la réindustrialisation. « Je veux relancer une politique d’enracinement, y compris économique et je sais que cela fonctionne dans certaines régions, je pense par exemple, à la Vendée ». Ce n’est pas Éric Zemmour qui parle de Philippe de Villiers, son soutien à la présidentielle, mais bien Marine Le Pen devant le MEDEF.
Non détaillé dans le programme, son projet de démétropolisation est abordé devant les patrons d’Ethic puis ceux du MEDEF. Le premier outil envisagé est celui « de l’incitation fiscale », pour favoriser la localisation d’entreprises dans des villes moyennes. Éric Zemmour propose de « refaire de notre pays, une terre d’industrie » en baissant la fiscalité sur les entreprises, notamment par des « zones franches » pour « revitaliser les régions durement frappées par la désindustrialisation ». Mais Éric Zemmour le clame lors de son discours du Trocadero : « Marine Le Pen est une socialiste en économie » (mars 2022).
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Les différences entre Marine Le Pen et Éric Zemmour ne sont pas d’ordre idéologique. Leur projet se confond encore en matière de promotion aveugle du nucléaire et de place accordée à la Défense et aux armées. Éric Zemmour avec son discours radical a enclenché une dynamique entraînant celles et ceux qui « pensent obtenir auprès [de lui] ce qu’ils n’ont pas obtenu auprès de » Marine Le Pen [Marine Le Pen, Le Figaro, février 2022]. Les déçus récents du RN, les dissidents anciens du FN et les derniers rétifs à la ligne du « clan Marine Le Pen » sont allés retrouver, au sein de Reconquête, les nostalgiques de Fillon et des années Sarkozy. En portant leur projet d’union des droites derrière Éric Zemmour en 2022, ils préparent la recomposition d’un bloc nationaliste, alliant droites extrêmes et extrêmes-droites.
Si le projet de Jordan Bardella échoue – « faire en sorte de sauver la France dans trois semaines » avec Marine Le Pen, la candidate « non pas la mieux placée pour se qualifier au second tour, mais pour battre Emmanuel Macron » (au « Grand débat des Valeurs », mars 2022) – alors cette recomposition cherchera à imposer son hégémonie sur l’opposition aux prochains gouvernements. Certaines fractures subsisteront, empêchant toute réconciliation politique. De nouvelles dissensions apparaîtront, surtout quand il s’agira de maintenir des responsables locaux et investir des candidats aux élections. Mais la dynamique militante derrière Eric Zemmour et l’éventuel soutien populaire de Marine Le Pen pourraient trouver l’espace pour se combiner. Une nouvelle page de l’extrême-droite française se tourne, non moins préoccupante que celle du Front national.

Migrations au Chili : xénophobie et transition politique

Le Chili a été le théâtre d’un important phénomène migratoire qui s’est accentué au cours de la dernière décennie. Il s’agit d’un processus interrégional facilité par les technologies de la communication, la baisse des coûts de transport et les conditions politiques dans la région[1]. Selon l’Institut national de la statistique, 1 462 103 migrantes et migrants vivent actuellement au Chili, ce qui représente 7 % de la population totale du pays[2]. Au cours des cinq dernières années, on a assisté à une transformation des mouvements migratoires habituels au Chili. Alors qu’auparavant la majorité de la population migrante provenait surtout des pays limitrophes, elle est aujourd’hui originaire de différents pays d’Amérique latine et des Caraïbes tels que le Venezuela, le Pérou, Haïti, la Colombie et la Bolivie[3].
Affrontements
Cette augmentation explosive de la population migrante a eu des conséquences importantes sur la politique intérieure du Chili. Les étrangers entrés au pays depuis 2018 sous le deuxième gouvernement de droite de Sebastián Piñera ont souffert de la politique dite « Ordenar la casa » (« mettre de l’ordre dans la maison »). Cette politique s’est principalement caractérisée par d’importantes barrières à l’entrée du pays, mettant notamment l’accent sur les obstacles à la frontière et sur un discours d’exclusion des migrants[4]. Cela a donné lieu à de nombreuses expulsions sans mandat judiciaire et à de nouvelles exigences de visas consulaires pour des personnes qui en étaient auparavant exemptées – en particulier les citoyennes et citoyens d’Haïti et du Venezuela. En réaction, on assiste à une mobilisation croissante des collectifs de migrants et migrantes dans le pays, que regroupent notamment la Coordination nationale des immigrants du Chili, le Mouvement d’action des migrants, le Collectif sans frontières. Ces organisations se sont largement impliquées dans l’élaboration de mécanismes d’inclusion sociale des personnes migrantes et dans l’effort de revendication de leurs droits[5]. Elles ont également participé activement au processus de modification de la constitution généré par l’« estallido social[6] » chilien d’octobre 2019. Cependant, l’afflux de migrantes et migrants et leur organisation sociale ont été à l’origine d’une nouvelle vague de xénophobie, encouragée politiquement par de nouvelles forces de droite tel le Parti républicain, fondé par le pinochetiste José Antonio Kast, lequel propose le durcissement des politiques d’immigration du gouvernement Piñera. Des groupes d’extrême droite sont également apparus, cherchant à « occuper la rue » et à faire de l’intimidation alors que les personnes appartenant à des minorités visibles sont de plus en plus nombreuses au Chili.
Sans papiers et sans droits
Dans un contexte où évoluent parallèlement les personnes migrantes et leurs allié·e·s d’une part, et les partis et groupes opposés à l’immigration « incontrôlée » d’autre part, il s’est produit, depuis l’arrivée du gouvernement de Sebastian Pinera, un changement important relié à l’augmentation significative du nombre de personnes s’introduisant au Chili par des corridors non autorisés, principalement au nord du pays. Depuis l’imposition de nouvelles barrières à l’entrée du pays en 2018, la hausse est spectaculaire : 2 905 en 2017, 6 310 en 2018, 8 048 en 2019, 16 848 en 2020 et 23 673 jusqu’en juillet 2021[7]. Par exemple, près de 18 000 Vénézuéliens sont entrés par ces points de passage en 2021 alors qu’il n’y en avait eu que neuf en 2017. Les personnes ainsi entrées au pays sont dans l’impossibilité de régulariser leur situation d’immigrant. En conséquence, n’ayant pas d’alternative, plusieurs personnes se trouvent à vivre de ou dans la rue, notamment dans la ville d’Iquique au nord du Chili. Le refus du gouvernement Piñera d’apporter un quelconque soutien à ces gens, non plus qu’aux autorités municipales et régionales, a nourri un terreau propice à une dynamique de confrontation entre les habitants de la ville et les migrants dans les rues, qui a été exploitée par l’extrême droite.
Cette tension s’est honteusement exprimée lors des manifestations du 26 septembre 2021 à Iquique alors que les images de groupes de manifestants brûlant les maigres biens des migrantes et migrants vivant dans la rue ont fait le tour du monde. Ce n’est là qu’un exemple du conflit social engendré, au niveau régional, par des mouvements migratoires dans la foulée des crises politiques, sociales et économiques dans d’autres pays d’Amérique latine, comme le Venezuela et Haïti. Mais le plus souvent, l’exclusion sociale des personnes migrantes est invisible. Ce n’est pas pour rien que la presse internationale se demande pourquoi les Haïtiennes et les Haïtiens quittent le Chili pour migrer vers les États-Unis[8], s’exposant ainsi à des politiques migratoires encore plus restrictives. C’est pour échapper au racisme social et institutionnel existant au Chili.
Une volonté de la droite de criminaliser la situation des migrantes et des migrants
Des phénomènes aussi complexes que la migration exigent des réponses tout aussi complexes et multidimensionnelles qui s’inscrivent dans le cadre d’une approche fondée sur les droits de la personne. Il est vain de penser qu’en appliquant des politiques restrictives, en fermant les frontières et en les militarisant, le pays accueillera moins d’immigrants. Le Chili possède non seulement l’une des plus longues frontières du monde, mais aussi l’une des plus poreuses, malgré ses importantes barrières naturelles. Il serait insensé, par exemple, d’envisager, comme l’ont fait les États-Unis, d’ériger un mur d’une telle étendue pour empêcher l’entrée au pays.
La solution pour favoriser une migration « ordonnée », contrairement à l’approche de l’actuel gouvernement Piñera, et plus largement de la droite, repose sur une politique qui d’une part s’attaque aux causes du phénomène et d’autre part n’exacerbe pas les conflits sociaux. En ce sens, le leadership du président de la République est essentiel pour établir non seulement les lignes directrices d’une nouvelle politique migratoire respectueuse des droits humains, mais aussi pour développer le multilatéralisme et la coopération entre les autres pays d’Amérique latine et des Caraïbes pour faire face à la crise. Les leaders de la droite et de l’extrême droite, comme Sebastián Sichel et José Antonio Kast, mettent de l’avant des mesures qui incluent l’octroi de pouvoirs accrus aux forces armées afin de freiner l’immigration « illégale ». Ils proposent de poursuivre et de sanctionner les organisations non gouvernementales et celles de la société civile qui apportent une aide aux sans-papiers. Ou encore ils envisagent de construire un fossé frontalier et d’établir un enclos transitoire aux frontières afin de préparer leur expulsion immédiate du pays. Cette vision, outre qu’elle criminalise la migration, peut constituer une violation des droits de la personne qui entre au pays.
D’autres voies possibles
Comprendre la réalité de la migration sous l’angle des droits humains devrait être un impératif pour la gauche au XXIe siècle. Cela est d’autant plus nécessaire que ceux qui souffrent de cette crise humanitaire appartiennent toujours aux groupes les plus vulnérables de la société et ayant un risque élevé d’être exclus et discriminés. Un premier pas dans cette direction consisterait, par exemple, à adhérer au Pacte de Marrakech ou au Pacte mondial sur les migrations et à ratifier la Convention 097 de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les travailleurs migrants, dans le but de garantir les droits humains des migrantes et migrants sans papiers et des réfugié·e·s. Un deuxième pas serait que le prochain président du Chili fasse la promotion de politiques qui intègrent légalement, y compris sur le marché du travail, celles et ceux qui sont entrés au pays, en tenant compte de leur contribution comme travailleurs à la construction du pays. D’autre part, le processus constituant qui dotera le Chili d’une nouvelle constitution en 2022 offre une occasion propice pour y inclure différentes dimensions du phénomène migratoire en mettant de l’avant un discours d’inclusion, d’égalité, d’interculturalité et de non-discrimination. En ce sens, la Commission des droits fondamentaux sera essentielle pour aborder constitutionnellement les droits humains, politiques et sociaux des migrantes et migrants, en rendant leur présence visible dans la nouvelle « Magna Carta ». La Commission des principes constitutionnels, de la démocratie, de la nationalité et de la citoyenneté aura également pour tâche principale de discuter et d’actualiser ce que nous entendons par citoyenneté au Chili, sachant que cela a et aura un impact direct sur la qualité de vie des migrantes et des migrants résidant au Chili.
Carolina Palma, Sebastián Vielmas,
Politicologues respectivement à Santiago du Chili et au Québec
- Oficina Regional de la OIM para América del Sur, Tendencias y datos relevantes, 2019, <https://robuenosaires.iom.int/tendencias-y-datos-relevantes>. ↑
- Instituto Nacional de Estadísticas, Población extranjera residente en Chile llegó a 1 462 103 personas en 2020, un 0,8 % más que en 2019, 2021, <https://www.ine.cl/prensa/2021/07/29/poblaci%C3%B3n-extranjera-residente-en-chile-lleg%C3%B3-a-1.462.103-personas-en-2020-un-0-8-m%C3%A1s-que-en-2019>. ↑
- Lorena Oyarzún Serrano, Gilberto Aranda et Nicolás Gissi, « Migración internacional y política migratoria en Chile: tensiones entre la soberanía estatal y las ciudadanías emergentes », Colombia Internacional, n° 106, 2021, p. 89-114. ↑
- José Luque et Moisés Rojas, « Los refugiados peruanos en Chile : de la democracia tutelada a la lucha por una nueva constitución política (1990-2020) », Revista Andina de Estudios Políticos, vol. 10, n° 1, 2020, p. 8-32. ↑
- Regina Díaz Tolosa, « Una nueva institucionalidad para la protección de los derechos de las personas migrantes en Chile », Revista Justicia & Derecho, vol. 3, n° 1, 2020, p. 67-97. ↑
- NDLR. Terme qui désigne l’« explosion de colère sociale » marquée par des manifestations monstres qui ont débuté à la suite de la hausse du prix du ticket de métro la semaine du 14 octobre 2019. ↑
- Servicio Jesuita a Migrantes (SJM-Chile), « Ingreso por paso no habilitado en 2021 llega a su máximo histórico », 6 septembre 2021, <https://sjmchile.org/2021/09/06/ingreso-por-paso-no-habilitado-en-2021-llega-a-su-maximo-historico/>.↑
- Pascale Bonnefoy, « Why Haitians in Chile keep heading north to the U.S. », York Times, 28 septembre 2021.↑