Nouveaux Cahiers du socialisme

Faire de la politique autrement, ici et maintenant...

Chili. La Centrale unitaire des travailleurs (CUT) défile, l’inflation file…

3 mai 2022, par CAP-NCS
(Santiago) Après deux ans, en raison des restrictions liées à la pandémie, la Central Unitaria de Trabajadores (CUT) a défilé le long de l’Alameda, dans le centre de Santiago, (…)

(Santiago) Après deux ans, en raison des restrictions liées à la pandémie, la Central Unitaria de Trabajadores (CUT) a défilé le long de l’Alameda, dans le centre de Santiago, lors d’une nouvelle journée de commémoration de la Journée internationale des travailleurs. C’est aussi la première marche avec un nouveau président, le militant de gauche progressiste Gabriel Boric, et aussi un nouveau dirigeant de la plus grande inter-syndicale du pays, le militant socialiste David Acuña Millahueique.

Ce dernier, après le court mandat de Silvia Silva (juin 2021-mars 2022) est le successeur de Bárbara Figueroa (Parti communiste) qui a été en poste de 2012 à 2021 et qui a été nommée par Gabriel Boric comme ambassadrice du Chili en Argentine. Le dirigeant a déjà franchi un cap cette semaine: l’augmentation du salaire minimum de 14,3%, le réajustement le plus important depuis 25 ans, passant de 380 000 pesos à 400 000 à partir du premier août 2022 et à 410 000 à partir de janvier prochain. C’est-à-dire, de 445 dollars à 480.

Le coût élevé de la vie

Une mesure qui, bien que saluée par le gouvernement, n’a pas été particulièrement fêtée dans la rue, compte tenu d’un taux d’inflation qui dépasse presque les 10%, sans précédent dans le pays et qui se traduit par le coût élevé des denrées alimentaires de base et du carburant, une situation comparable seulement à 1993. Quoi qu’il en soit, David Acuña Millahueique a déclaré cette semaine: «Aujourd’hui, nous avons effectué une grande avancée dans la protection des droits, nous avons commencé à construire un véritable dialogue, aujourd’hui nous avons la possibilité de dialoguer et nous voulons construire.» Son idée, a-t-il dit, est de se concentrer également sur les questions urgentes telles que la réforme des impôts, les retraites et le renforcement de l’assurance chômage.

Le modèle économique «performant»

Au Chili, à première vue, cette crise semble se déguiser en crise de la consommation, puisqu’à la fin du mois les supermarchés, les centres commerciaux et les magasins de tout le pays sont bondés. Littéralement, un flot de personnes qui rend difficile la circulation dans les rues, le métro et les magasins eux-mêmes. Il y a aussi des voitures remplies de marchandises. Pourtant, il y a ici une explication simple: la facilité d’accès au crédit et aux versements échelonnés qui permettent, grâce à l’endettement, d’aller de l’avant. Le fameux modèle économique «à succès» que les Chiliens ont intégré comme «naturel» depuis le retour à la démocratie.

«Nous comprenons que nous nous affrontons, dans tous les cas, à un scénario national où aucun des accords ne sera suffisant pour faire face au coût élevé de la vie et, par conséquent, nous exigeons la fin des augmentations ou des mécanismes complémentaires pour contrôler les augmentations du panier de base», a reconnu vendredi le sous-secrétaire général de la CUT, Eric Campos.

Le président Gaabriel Boric, lors d’une réunion hier 1er mai avec la CUT, a indiqué son soutien inconditionnel: «Je me souviens qu’ici, à la CUT, nous avons eu des réunions importantes il y a plus de 10 ans, convergeant avec différentes luttes sociales qui, aujourd’hui, donnent également un sens à notre gouvernement […]. Nous ne pouvons pas oublier d’où nous venons. Nous le devons aux travailleurs et travailleuses du Chili.»

La ministre du Travail [PC], Jeanette Jara, a ajouté: «Sans aucun doute, [les dirigeants syndicaux] sont et ont été le moteur historique des changements dans notre pays, surtout en cette période de transformations si importantes qui nous attendent.»

La marche

Cette marche du 1er mai, qui a débuté sur la place Baquedano (rebaptisée De la Dignidad) et a ensuite progressé le long de l’Alameda – l’avenue principale du centre-ville de Santiago – après 10 heures, où se détachaient le drapeau mapuche et les drapeaux de divers groupes de travailleurs, s’est déroulée dans un contexte particulièrement significatif pour les Chiliens: le débat constitutionnel. La Convention constituante (CC) est à contretemps, prolongeant ses jours de travail jusqu’au samedi, faisant face à une forte désapprobation dans les sondages et aux critiques sur sa façon de communiquer. De plus, des attaques sous forme de fake news sont lancées par des groupes de droite, profitant du fait qu’une grande partie de la population est informée de ce processus constituant par les réseaux sociaux.

Le 5 juin, le texte constitutionnel devrait être prêt et disponible pour la lecture et le 4 septembre, il sera soumis à un plébiscite avec un vote obligatoire à deux options: «J’approuve» ou «Je rejette», de manière significative le même jour que Salvador Allende a accédé à la présidence en 1971. La complexité réside dans le fait que les derniers sondages tels que celui de l’institut Cadem indiquent que le rejet l’emporterait de neuf points, tandis que celui Tu Influyes indique une égalité technique entre les deux options. Un scénario difficile à imaginer en 2020 alors que l’option «J’approuve» (pour changer la Constitution de 1980 établie sous la dictature) a obtenu un retentissant 78,28%.

Nouvelle Constitution et impôt sur les riches

La marche, qui s’est terminée sur l’Avenida Santa Rosa, précisément dans un ancien quartier populaire de la capitale, a été marquée par le soutien à la nouvelle constitution et aussi à la réforme de l’imposition qui vise, face à la résistance de l’élite économique transandine, à introduire un impôt sur les super-riches, un élément très présent dans le programme du président Gabriel Boric.

Comme le veut la tradition, les magasins et les boutiques étaient fermés car il s’agissait d’un jour férié complet, ce qui a donné à Santiago – et aux villes du pays – un aspect de calme qu’il est difficile de trouver même le dimanche. (Article publié par le quotidien argentin Pagina 12, le 2 mai 2022; traduction rédaction A l’Encontre)

 

Mexico : Ouverture du 15ème Forum Social Mondial

3 mai 2022, par CAP-NCS
Un contexte mexicain marqué par la déception des mouvements sociaux face à la politique du président populiste de gauche Andrés Manuel López Obrador

Un contexte mexicain marqué par la déception des mouvements sociaux face à la politique du président populiste de gauche Andrés Manuel López Obrador

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Forte mobilisation syndicale à Mexico pour le 1er mai 2022 même si divisée sur la conduite à tenir face au gouvernement – Place Zocalo – Photo GB

En 2018, si l’élection du président Obrador avait suscité un espoir, il a fini par décevoir en se comportant d’une façon arrogante et méprisante vis à vis de la société civile. Le début de sa présidence a été lancé sur le principe “bille en tête” qu’il ne devait pas y avoir d’intermédiaires entre lui et le peuple. Pire encore, son discours social n’a pas longtemps tenu la route en se faisant aujourd’hui le champion des atteintes aux droits des migrants et en réussissant le tour de force d’expulser plus d’étrangers que les Etats-Unis même sous l’administration de Donald Trump. Il n’a pas plus réussi à juguler la corruption tout comme les cartels de la drogue qui sont toujours très actifs et puissants. Les peuples autochtones se sentent plus que jamais méprisés et menacés avec la mise en place de grands projets considérés comme dévastateurs sur le plan écologique comme la création de l’immense nouvel aéroport de Mexico ou la création d’un chemin de fer devant faire le tour de la presqu’île du Yucatán dont la justification se trouve avec la volonté de développer le tourisme. Globalement le respect des droits de l’homme est aussi en régression et un grand nombre d’acteurs de la société civile subissent la répression policière et/ou l’impunité des groupes criminels.

Unir le monde vers l’expression des mouvements sociaux

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Rituel amérindien de la cérémonie d’ouverture du FSM – Place San Domingo – 1er mai 2022 – Photo GB

Tel est le slogan que les organisateurs ont choisi comme mot d’ordre mais celui-ci est loin de représenter l’ensemble des enjeux qui se posent :

La crise pandémique, la recrudescence des actions de répression des mouvements sociaux ou le contexte de guerre en Afrique et en Ukraine rendent encore plus difficile la réalité du monde d’aujourd’hui. Celui-ci se caractérise toujours par la domination du système néo-libérale dans lequel les dictatures se renforcent et deviennent de plus en plus féroces envers leurs populations. Tandis que les pays soi-disant démocratiques subissent un affaiblissement du respect des droits humains et la baisse de confiance des populations vis-à-vis de leur gouvernement. Il se pose ici l’enjeu d’une société civile qui peine encore à exister à l’échelle mondiale pour résister à l’attaque des droits humains et de la démocratie.

Parmi les autres questions importantes, il y a celle des migrations où les démocraties se rabaissent et s’affaiblissent en rognant toujours plus sur le droit à la dignité des migrants et pour aller flatter les idées d’extrême droite. Ces dernières peuvent d’ailleurs finir par l’emporter comme en Inde ou au Brésil.

Il y a aussi les défis que pose la crise climatique et environnementale qui sera d’autant portée qu’elle recoupe en grande partie celle des peuples autochtones au Mexique : le principe du “bien vivre” et du respect de la mer Terre.

Il y a l’urgence de redéfinir ce que doit devenir le Forum Social Mondial, qui peine de plus en plus à rassembler les mouvements sociaux et ne cesse au fil des années de voir réduite sa portée. Face à tous ces enjeux, du temps sera aussi consacré pour redéfinir ce que doit être l’internationalisme et comment mieux faire le lien entre les nouvelles formes de luttes.

Pour en savoir plus sur le programme du FSM dont certains évènements peuvent être suivis en distanciel.

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La délégation du CRID à Mexico, la MDH et le REZAS (Burkina Faso) représentés Zocalo – 1er mai 2022 – Photo Chris.

 

 

Néolibéralisme et capitalisme : le programme du Parti libéral du Québec1

29 avril 2022, par CAP-NCS
Pendant que le projet péquiste s’effiloche et que le mouvement populaire s’avère incapable de proposer un nouveau cours, les classes dominantes se réorganisent au Québec. (…)

Pendant que le projet péquiste s’effiloche et que le mouvement populaire s’avère incapable de proposer un nouveau cours, les classes dominantes se réorganisent au Québec. Malgré les nombreux appels de Jacques Parizeau dirigés vers cette bourgeoisie provinciale dont l’importance économique et l’influence politique s’accroissent, les patrons restent en grande majorité hostiles au PQ qu’ils voient comme incohérent et risqué. Ils pensent qu’il faut confronter le mouvement populaire avec les mêmes méthodes autoritaires qu’on observe dans les pays capitalistes, y compris aux États-Unis où une violente offensive antipopulaire et antisyndicale est en cours. Au début des années 1980, le PQ s’accroche au pouvoir péniblement. Il est désincarné (la politique dite du « beau risque » implique un flirt avec l’approche « décentralisatrice » préconisée par le Parti Conservateur) et confronté à la crise économique. Peu à peu, le PQ tourne à droite, ce qui n’empêche pas le PLQ, son grand rival, de progresser et de finalement regagner le pouvoir en 1985.

Dans l’analyse décapante qui suit, le sociologue Dorval Brunelle décortique ce projet du PLQ qui annonce les immenses régressions qui seront mises en œuvre par les gouvernements successifs dans les années 1990 et 2000. (Introduction de Pierre Beaudet)

 

Un programme de parti politique est un document de conjoncture ; il vise essentiellement à établir une plate-forme et à sceller des compromis. Compromis entre les instances du parti, c’est-à-dire entre les têtes dirigeantes et les militants, le programme représente l’équilibre interne entre les niveaux de pouvoir du parti, tandis qu’en tant que compromis social, le programme reflète les rapports entre le parti et ses clientèles actuelles ou potentielles. À ce dernier niveau, le programme apparaît soit comme la légitimation du projet politique d’une classe, soit comme l’établissement d’un compromis politique entre fractions ou entre classes sociales.

À l’encontre du manifeste toutefois, le programme peut être assez elliptique concernant le contexte social global dans lequel il s’insère pour privilégier les modalités d’une intervention immédiate dictée par le seul souci stratégique de la conquête et de la prise du pouvoir. À ce niveau d’ailleurs, la lecture d’un programme peut s’avérer assez décevante surtout lorsque l’on peut soupçonner que la nature et les modalités des lignes proposées ne constituent tout au plus qu’une vaste opération de « marketing » électoral dictée par la nécessité de renverser un adversaire politique.

Le programme, à ce niveau, constitue davantage un des éléments vraisemblablement mineurs d’un ensemble beaucoup plus large qu’est devenu le processus électoral dans nos sociétés libérales. Dans ces conditions, le programme participe davantage de la symbolique électorale qu’il ne constitue une véritable plate-forme faisant état des principales mesures qui seront implantées une fois la conquête du pouvoir acquise. Il n’existe en effet, entre les politiques proposées dans un programme et l’exercice du pouvoir au lendemain d’une victoire électorale, aucune garantie de continuité, contrairement à ce qu’énonce à cet égard un des crédo de l’idéologie libérale, ni l’État ni le parti n’ont de volonté en propre qui saurait valider et garantir que les engagements pris sur les « hustings » dans le feu de l’action seront bel et bien tenus par ceux qui auront en mains les rênes du gouvernement le lendemain.

Il existe bien sûr une distance considérable entre les compromis tissés entre le parti et des factions à l’occasion de l’élaboration du programme et les tractations qui s’engagent par la suite entre un gouvernement et des classes. Si même les articles d’un programme devaient effectivement prendre force de lois, rien ne garantit ensuite que ces prescriptions seront suivies par la machine bureaucratique, ou même respectées par ceux qui sont sensés s’y conformer. En d’autres mots, les conditions mêmes de la réalisation d’un programme électoral sont très aléatoires et c’est faire une sérieuse entorse à l’histoire non seulement, comme nous venons de le voir, parce que les conditions historiques, c’est-à-dire les rapports de forces et de classes n’opèrent pas de la même façon selon qu’il s’agisse d’un parti ou d’un gouvernement, mais surtout parce que la légitimation du parti ne participe pas du même ordre de réalité que les nécessités du maintien et de la régulation de l’État par un gouvernement. C’est ainsi que le parti peut se contenter d’étendre le cercle de sa clientèle, de plaire, de séduire ou de porter des coups en vue de vaincre un autre parti ; pour un gouvernement, la légitimité est différente quand cela ne serait, entre autres choses, que parce qu’il se trouve maintenant à être l’employeur de plusieurs centaines de milliers de travailleurs, qu’il gère des budgets considérables et qu’à cet égard et à ce niveau, il participe objectivement au raffermissement d’une croissance économique capitaliste.

C’est pourquoi vouloir lire dans un programme des engagements politiques précis relève davantage de l’acte de foi que de l’analyse. Il existe bien sûr plusieurs façons de contourner ce problème ; ainsi, dans la mesure où il n’y a pas de séparation radicale et définitive entre la clientèle du parti et celle du gouvernement, le programme peut s’avérer un révélateur précieux, en dehors de ses déclarations d’intentions, des intérêts économiques qu’il entend favoriser.

Il devient dans ces conditions pratiquement aussi significatif de relever, en même temps que ce qu’un programme énonce, ce qu’il ne prévoit pas, tout comme il devient significatif de repérer, en même temps que ceux à qui il s’intéresse, ceux dont il ne parle pas. En d’autres termes, si les recommandations d’un programme doivent toujours être mises en perspective et être jaugées aussi bien par rapport aux instances du parti qui les a adoptées, que par rapport à l’éventuel gouvernement que ce parti constituerait, l’absence de recommandations sur tel ou tel enjeu est tout aussi capitale pour cerner le sens et la portée des politiques de ce parti que le sont les recommandations retenues.

Procéder autrement, par exemple en jugeant un parti sur une manière de taux de réalisation d’un programme, revient à escamoter tous les jeux de pouvoir, toutes les magouilles, tous les tripotages plus ou moins catholiques qui tissent précisément des luttes intestines du parti, du gouvernement, entre le parti et le gouvernement, entre le parti, le gouvernement et les fractions ou factions de classes, tous phénomènes dont les heurts et malheurs constituent précisément la toile de fond sur laquelle se joue l’exercice du pouvoir politique dans une société libérale. La société libérale est par excellence une société gérée secrètement, clandestinement même, par pouvoir économique interposé de sorte que la valorisation du programme politique, dans un tel contexte, ne constitue pas qu’une basse entreprise de « marketing » électoral, mais constitue aussi une légitimation idéologique d’une autre envergure : l’apparente objectivité du programme cautionne celle du parti et garantit en quelque sorte celle du gouvernement qui en sortira. Sous cet angle, moins un programme politique sera critique et plus il validera l’idéologie libérale en vertu de laquelle il importe peu qui fait quoi dans quelles circonstances et dans quelles conditions du moment que les apparences et les principes sont saufs.

Le programme libéral

Ce sera dès lors une des caractéristiques fondamentales du programme du Parti libéral du Québec version 1981 que de ravaler la critique sociale au niveau de la critique partisane et d’éviter toute préoccupation historique ou toute référence à la conjoncture économique et sociale dans laquelle se débat le Québec contemporain. La tactique électorale est ainsi érigée en absolu et ne sert qu’à pourfendre l’ennemi de l’heure.

À un autre niveau, le programme développe le credo néolibéral qui, par certains aspects, semble renouer avec les approches les plus conservatrices propres au capitalisme de l’entredeux-guerres : accentuation de la croissance du secteur privé, contrôle de l’extension du secteur public, valorisation de la liberté de l’individu en tant que client ou bénéficiaire des services publics.

Mais s’agit-il là d’un simple retour en arrière, d’une remontée du néoconservatisme dans les sociétés capitalistes avancées : et, si tel est le cas, à quoi correspond ce réalignement ? Or, avant de répondre trop rapidement à ces deux questions, il convient d’établir quelques précisions. Si, en effet, les pays capitalistes avancés semblent tentés, dans la foulée des difficultés croissantes rencontrées par le processus d’accumulation de capital, de remettre en cause les politiques sociales implantées à la suite des nombreux conflits sociaux qui ont secoué ces sociétés tout au long des années soixante, les classes au pouvoir dans ces pays ne peuvent revenir purement et simplement en arrière. Sous des apparences de conservatisme politique donc, l’idéologie néolibérale n’est certainement pas prête à troquer les politiques sociales consenties hier pour un retour aux conflits sociaux de jadis et c’est bien dans cette foulée que se situe le programme du P.L.Q. C’est bien à la suite des luttes urbaines engagées durant les années soixante en particulier qu’ont été adoptées des mesures sociales visant à éteindre des foyers de contestation qui se multipliaient de tout côté ; à cet égard, on pourrait d’ailleurs vraisemblablement dénoncer l’interprétation de l’évolution ou de la « modernisation » de l’État québécois dans les années soixante et, au lieu d’établir la connexion entre un programme et des législations précises, faire plutôt appel à des conflits précis pour expliquer l’adoption des lois. Le cas est évidemment patent en matière de législation du travail où non seulement les lois d’exception sont adoptées à l’occasion de grèves, mais même autour de lois comme un Code du travail où pas moins de trois versions différentes sont successivement déposées, puis retirées à la suite des interventions des syndicats dans les années 1964-1965 2. Toutefois, cela se vérifie également pour d’autres lois qu’il s’agisse du bill 63 qui établissait l’« égalité » des deux langues officielles au Québec après les événements violents survenus à St-Léonard, du bill 88 instituant l’Université du Québec à la suite de la manifestation McGill – français en 1968. Il s’est ainsi développé, à côté d’un ensemble d’interventions étatiques proprement économiques, un autre ensemble d’interventions étatiques plus spécifiquement sociales de telle sorte qu’à la fonction de régulation économique propre au capitalisme de guerre et d’après-guerre, est venue s’adjoindre une fonction de régulation sociale surtout à la suite des contestations des Noirs, des étudiants, des défavorisés, des travailleurs et des travailleuses qui se sont échelonnées tout au long des années 60 en Amérique du Nord et qui ont culminé avec les événements d’octobre 1970 au Québec.

Dans ces circonstances, pourvu que l’on prenne en compte l’évolution de l’histoire sociale récente, il ne peut plus être question de revenir purement et simplement en arrière. En d’autres mots, il ne peut plus être question de geler les dépenses sociales sans du même coup susciter automatiquement la contestation sociale. Jamais en effet les avantages économiques et sociaux de la croissance capitaliste n’auront été si proches et si éloignés : jamais société plus riche n’aura produit plus de besoins qu’elle n’en pourra jamais satisfaire, jamais société plus idéalisée n’aura suscité autant de vénalités et de veuleries, jamais théorie et pratique n’auront été si déconnectées l’une de l’autre de manière à produire plus de problèmes que de solutions aux problèmes engendrés. Jamais la connaissance objective n’aura été aussi bafouée, par l’exercice de la « liberté » d’entreprise:  l’aiguillon du profit justifie toutes les politiques, toutes les stratégies ou toutes les tactiques. L’entrepreneur peut fermer ses usines, déménager ses pénates, empoisonner ses ouvriers, exploiter et harasser ses travailleuses, l’État, bon prince, s’il ne l’aide pas directement, mettra sur pied laboratoires et centres de recherches pour alléger son fardeau social et lui permettre de produire en relative tranquillité les produits qui nous empoisonneront demain. Entre temps, techniquement et scientifiquement, nous possédons les moyens théoriques de produire mieux, sans contrainte biologique insoutenable – sans trop de bruit, sans amiantose –, sans défoncer l’écologie, sans hypothéquer nos possibilités de développement futur, mais c’est pratiquement impossible, pour la simple et bonne raison qu’une fois l’entrepreneur sacré roi et maître, tous les autres paient pour ce règne avec leur argent, avec leur santé, avec leurs loisirs.

Dans ces circonstances, compte tenu des acquis des luttes, des acquis théoriques et pratiques, de l’ampleur de la désillusion face aux avatars de la croissance capitaliste, il ne peut être question de revenir en arrière, sinon de deviser (réviser, deviner ?) des stratégies nouvelles de croissance qui soient doublées de techniques nouvelles de régulation sociale. C’est d’ailleurs précisément sous cet angle que le néolibéralisme des années 80 se démarque du conservatisme ou du néoconservatisme : désormais, les stratégies de soutien au secteur privé s’accompagneront d’une valorisation des formes individuelles de dissidence propres à semer la pagaille auprès d’institutions vouées à la défense des intérêts collectifs. L’on soutiendra ainsi les poursuites civiles contre les syndicats ou les groupes de citoyens au nom de la défense des « libertés » individuelles, tout en jugulant l’utilisation du recours collectif de syndiqués ou de citoyens contre des firmes qui les empoisonnent ou qui les mutilent.

Les objectifs économiques

Une première différence d’avec le conservatisme réside ainsi dans la valorisation de l’individu et dans la défense des « libertés » individuelles contre l’exercice des droits sociaux, alors que le conservateur visera plutôt la valorisation de l’entrepreneur aux dépens de toute forme d’exercice de la « liberté » individuelle dans la société civile. L’autre différence, plus connue et mieux documentée, réside dans l’utilisation du recours à l’État pour subvenir aux carences de la croissance du secteur privé chez le néolibéral, alors que le conservateur, plus zélé, préférera sabrer l’appareil d’État ; si le premier peut se permettre de subventionner, voire de nationaliser à prix fort, le second dénationalise.

Or, il ne s’agit pas ici de simples subtilités politiques il s’agit plus profondément d’une « vision du monde » qui légitime ensuite toute une stratégie de développement et qui, de ce fait, aide au moins à prévoir ce qui risque d’arriver advenant la prise du pouvoir par l’une ou l’autre fraction de bourgeoisie et aide surtout à comprendre pourquoi cela se passe ainsi.

La lecture du document de travail produit par la Commission politique du P.L.Q. et qui sera soumis au conseil général du Parti libéral du Québec vraisemblablement en mars 1981 est édifiante à plus d’un titre3. Ce « programme de gouvernement » se présente sous la forme d’un fort dossier subdivisé en six thèmes : administration gouvernementale, affaires sociales, affaires culturelles, économie, éducation et justice. Chaque thème – sauf un – est précédé d’un court exposé général qui circonscrit les « grandes orientations » qu’entend prendre le Parti.

Toutefois, si l’on doit juger de l’importance des thèmes, non plus par l’ordre dans lequel ils apparaissent, mais dans l’importance du texte de présentation et dans le poids de la section par rapport aux autres, il ne fait pas de doute que c’est la quatrième section « économie » qui préoccupe le plus les auteurs du document – 17 recommandations – alors qu’« éducation » a droit à 10 recommandations, « affaires sociales » et « administration gouvernementale » à 8 chacune, « affaires culturelles » à 7 et « justice » à une seule.

Les grands objectifs économiques du P.L.Q. sont à cet égard en pleine continuité avec les politiques implantées sous Bourassa entre 1970 et 1976 : il n’y a à cet égard aucune rupture entre le chapitre consacré au « développement économique » dans Bourassa Québec4et la teneur des objectifs mis de l’avant par la commission politique du P.L.Q. Et, de même que le gouvernement Bourassa avait orienté les stratégies de régulation économique de l’État vers le soutien indirect au secteur privé, soit par l’octroi de subventions aux entreprises soit grâce à la mise sur pied de projets conjoints entre secteur privé et public – la baie James –, le document de travail énonce :

Pour un gouvernement libéral, c’est le secteur privé dans son ensemble – petites et moyennes entreprises, coopératives de toute sorte, grandes sociétés à dimension pancanadienne et internationale – qui demeure le cadre privilégié de la croissance économique5.

S’il y a rupture d’ailleurs dans la stratégie et l’idéologie libérales au strict niveau économique, elle ne se situe dès lors pas entre 1970 et 1981, mais bien entre 1966 et 1970. C’est bien en effet entre la fin de la Révolution tranquille avec tout son train de mesures favorisant l’intervention directe de l’État dans l’économie grâce au recours privilégié à la nationalisation durant les années 60 – nationalisation des hôpitaux, des écoles, de l’électricité et des rentes en particulier – et la reprise du pouvoir par les Libéraux à Québec en 1970 que se situe ce réalignement fondamental dans la stratégie économique du parti. L’explication de cette rupture qui se produit pendant le séjour dans l’opposition à Québec – alors que l’Union Nationale est au gouvernement – se trouve du côté d’Ottawa : c’est le Parti libéral du Canada, qui, avec l’arrivée des trois colombes – Trudeau, Marchand et Pelletier – à sa tête en 1968, contraint alors le P.L.Q. à abandonner sa stratégie économique étatiste et nationaliste des années 60, pour se rallier à un « fédéralisme rentable ».

Du libéralisme au néolibéralisme

En 1981, le P.L.Q. ne changera pas les termes de cette sujétion face à l’intervention du pouvoir central dans l’économie du Québec qui avait fait de Bourassa le défenseur de la dépendance économique. La notion de « fédéralisme rentable » recouvre cette stratégie de développement en vertu de laquelle la croissance économique du Québec est de nouveau mise à la remorque de la croissance économique au Canada ; c’est l’époque où, à l’intervention directe de Québec tentée entre 1960 et 1966, se substitue l’intervention directe d’Ottawa forçant ainsi le parti au pouvoir à privilégier l’intervention indirecte de l’État provincial dans l’économie. Ce sont alors les projets « conjoints » entre secteurs public et privé – la baie James, les Jeux olympiques – qui sont mis de l’avant ou la pratique systématique de la subvention aux monopoles étrangers, par exemple I.T.T. qui est favorisée.

Dans ces circonstances, nous nous croyons fondés d’avancer que ce qui change avec le programme de 1981, ce n’est pas la stratégie libérale de régulation économique, mais bien la stratégie libérale de régulation sociale et c’est pour cela que l’on peut parler aujourd’hui de néolibéralisme. C’est ce qui nous vaut en 1981 une problématique et un ton nouveaux qui démarquent ce néolibéralisme du libéralisme :

La primauté de l’entreprise privée au plan économique est un corollaire normal de la primauté que le Parti libéral entend accorder aux libertés individuelles dans les divers secteurs de la vie collective 6.

C’est cet aspect du programme que nous allons maintenant étudier.

Néolibéralisme et capitalisme avancé: l’État disciplinaire.

En définitive, pourquoi employer le terme « néolibéralisme » ? Quelle peut-être l’utilité de chercher à préciser ainsi la nature du projet de société capitaliste proposé par le P.L.Q. ? La réponse à ces questions est assez évidente : dans la mesure où l’on parvient à établir un diagnostic un tant soit peu valable à partir d’un projet de programme, nous aurons là un élément précieux d’analyse et de prévision. Il importe donc à ce sujet de distinguer entre différentes formes de l’État, comme certains théoriciens l’avaient fait par le passé, en particulier Horkheimer quand il s’était attaché à étudier l’« État autoritaire » au tout début des années 40.

Si la notion d’« État autoritaire » qu’il appliquait à l’État nazi ne devait pas être utilisée pour circonscrire l’État dans nos sociétés actuelles ; par contre, il faut indiquer que le concept d’« État disciplinaire » repris par Carol Levasseur peut vraisemblablement convenir7. Voyons pourquoi. Bien sûr, l’encadrement législatif et juridique qui, depuis le début des années 70, pèse sur la pratique du syndicalisme et le processus des négociations collectives de travail, par exemple, constitue bel et bien l’imposition d’une discipline. Mais là ne réside pas la caractéristique fondamentale du projet de société libérale imposé à ce moment-là et ce n’est pas non plus celle qui ressort du document de travail du P.L.Q., surtout si l’on rappelle que la section « justice » du programme compte à peine six pages et qu’il y est plutôt question de broutilles plus ou moins importantes que d’engagements spectaculaires. À témoin, l’engagement suivant à l’effet de :

Refondre la Loi sur les commissions d’enquête afin d’en restreindre leur (sic !) usage à des cas vraiment exceptionnels, bien définis et limités quant à leur objet et à leur durée, afin d’assurer la protection des droits des témoins et d’empêcher les atteintes abusives à leur réputation et la condamnation dans l’opinion publique alors qu’il n’existe pas de preuve suffisante pour traduire devant les tribunaux civil et pénal et afin d’assurer que toute personne intéressée dans l’objet d’une enquête ait le droit d’y participer activement8.

Un tel engagement est fort ambigu : des membres influents du P.L.Q. lui-même ont eu leur quota d’éclaboussures lors d’audiences tenues devant certaines commissions d’enquête. Il n’est pas ici question d’accroître la répression, mais bien d’asseoir la protection d’activités plus ou moins licites et de protéger leurs auteurs. À cette fin, le projet de programme peut même proposer de « refondre la Loi de police, la Loi sur les coroners et la Loi concernant les enquêtes sur les incendies » ; or, la question de fond n’est pas de restreindre l’usage de ces lois ou commissions, mais bien d’accroître les droits des inculpés et des témoins et de restreindre ceux des juges et des coroners.

Il n’est pas question ici de cerner ces enjeux secondaires, mais bien de relever une approche qui s’intègre à merveille dans le dessein de l’instauration d’une politique néolibérale : cette politique sera moins « autoritaire » ou répressive qu’occulte, secrète ; elle préférera de beaucoup les jeux de coulisses, les coups bas, l’esquive ou la discrimination, au recours à une répression d’envergure qui risquerait d’effriter sa légitimité. Que l’on songe un instant au Bourassa apeuré se faisant entourer d’une cohorte de flics et disposant de son Centre d’analyse et de documentation (le C.A.D. où sont fichés 30 000 individus et 7 000 groupes après octobre 1970) et l’on comprendra dans quelle lignée se situe le P.L.Q. version 1981.

Ce qui distingue toutefois le néo-libéralisme du P.L.Q. dans ce projet de programme des politiques implantées sous Bourassa, c’est essentiellement le retrait opéré du côté de l’investissement dans des politiques sociales : le souci de rentabiliser les politiques sociales et de les aboucher plus intimement à la croissance économique pousse ainsi à privilégier l’approche par la régulation individuelle, c’est-à-dire l’approche disciplinaire. Citons ces deux autres extraits du document :

Au début des années 70, s’annonçait au Québec une réforme en profondeur du secteur des affaires sociales. Le Québec acceptait de mettre en place des ressources considérables visant à doter sa population d’un réseau d’institutions de services sociaux et de santé devant répondre au triple critère d’universalité, d’accessibilité et de gratuité. Bien que dans une large mesure les objectifs aient été atteints, on observe toujours un manque de ressources suffisantes dans plusieurs secteurs du réseau ; centres d’accueil, C.L.S.C., services de soutien aux personnes handicapées, aux enfants, aux familles, aux personnes âgées, etc.

Avant de songer à implanter d’autres mesures sociales à caractère universel et gratuit, un gouvernement du P.L.Q. s’attaquera d’abord et le plus vigoureusement possible à une intégration plus satisfaisante de ces groupes (c.-à-d., les personnes âgées, handicapées, les malades chroniques et les bénéficiaires de l’aide sociale), et il le fera en particulier par une politique dynamique de soutien du revenu et par une très importante réforme, celle des régimes de pension privés9.

Le lien avec l’économie est établi au moyen d’une « politique dynamique de soutien au revenu » qui devrait, on l’imagine, permettre le retour sur le marché du travail de certains prestataires. Or, ce souci – théorique ou pas, peu importe pour le moment – de rentabiliser les programmes sociaux de manière à « assurer à tout individu dans le besoin des moyens de subsistance »10 implique une nouvelle forme d’intervention de l’État dans la société civile, celle de l’État enquêteur. Il n’est donc pas question de restreindre la croissance du secteur public, sinon de bureaucratiser encore davantage les services et la prestation de services afin de cerner éventuellement le « vrai » chômeur, le « vrai » vieux pauvre, le « véritable » handicapé et de le distinguer des autres, les faux. Une telle approche, on peut bien le deviner, ne coûte pas moins cher que l’autre ; elle est tout simplement plus pointilleuse, discriminatoire et, éventuellement, beaucoup plus arbitraire que tout système universel ne pourra jamais l’être.

La société redéfinie par le capitalisme

Toutefois, en dehors de ces caractéristiques assez évidentes, l’approche d’ensemble qui centre toute l’analyse sur l’individu en revêt une autre, plus fondamentale, à savoir que ce genre de démarche occulte progressivement la dimension sociale et collective des politiques économiques dans l’État capitaliste. Il n’y a plus de chômage, il n’y a plus de maladie et de crise, bref d’enjeux sociaux dans un tel système, sinon des individus dont certains – très peu au demeurant aux yeux d’un « bon » libéral – sont de « vrais » chômeurs, de « grands » malades, etc. En d’autres termes, ce genre d’approche recouvre une extraordinaire apologie du système capitaliste en refoulant et en déplaçant tout le poids des contradictions les plus profondes de ce régime sur les épaules d’individus complètement isolés nageant dans un océan d’indifférence face aux capitalistes et à l’État.

Dans un tel projet de société, il n’y a ni solidarité ni lutte de classes, il n’y a que des « libertés » individuelles, libertés d’autant plus étendues d’ailleurs pour ceux qui peuvent les exercer que leur exercice est cautionné par l’État quand ils agissent contre les collectivités de travailleurs, par exemple.

S’il s’agissait de la « liberté » de tous, n’y aurait-il pas là une manière de progrès ? Qu’on se rassure : la liberté dont il est question, c’est toujours celle du « secteur privé » et le « droit fondamental » que l’on invoque et que l’on ramène, c’est bel et bien le « droit de propriété ».

La boucle est bouclée donc : l’État néolibéral correspond à cette phase du développement du capitalisme – dont on dit qu’il constitue un « capitalisme avancé » – où les problèmes d’accumulation du capital forcent la bourgeoisie au pouvoir à intensifier la personnalisation des politiques de régulation sociale de manière à accroître l’efficacité de mesures de régulation économique.

Malgré l’extension et l’intensification des stratégies d’intervention de l’État dans l’économie, malgré le contrôle des taux de change, de la masse monétaire, des investissements étrangers, etc., les rythmes d’accumulation de capital dans le secteur privé sont soumis à toutes sortes d’aléas ; faute de pouvoir deviser ? de nouvelles méthodes ou de nouvelles techniques d’intervention dans l’économie, l’État n’a plus que deux recours : ou bien il restreint les coûts inhérents à la régulation sociale, ou bien il les rentabilise. Dans le contexte québécois des années 80, le projet du P.L.Q. est clair, l’État provincial, cette machine économique virtuellement impuissante dans les contextes fédéral et nordaméricain actuels, l’État provincial sera donc néolibéral par défaut et incapable d’assumer les coûts de l’universalisation des services sociaux ; cet État sera disciplinaire par vocation.


1 Cahiers du socialisme, no 7, hiver/printemps 1981

2 Sur toute cette période, voir l’excellente contribution de Carol Levasseur, « De l’État-Providence à l’ÉtatDisciplinaire » dans : Gérard Bergeron et Réjean Pelletier, L’État du Québec en devenir, Boréal Express, 1980, pp. 285-330, à qui nous empruntons d’ailleurs certains éléments de l’interprétation avancée ici.

3 P.L.Q., La société libérale de demain. Document de travail, janvier 1981.

4 Bourassa Québec ! Les Éditions de l’Homme, 1970, pp. 58 sq.

5 P.L.Q., op. cit., p. E.C.I./3

6 Idem, p. E.C.I./2

7 Levasseur, op. cit., pp. 315 sq.

8 P.L.Q., op. cit., p. J-I/4

9 Idem, p. A.S.-O/ 1 et 2.

10 Id., p. A.S.-III/ 2.

 

Capitalisme, formation des classes et migrations

29 avril 2022, par CAP-NCS
Les migrations : « choix rationnel » ou conséquence des inégalités Les sciences sociales conçoivent traditionnellement la société comme composée d’individus rationnels (…)

Les migrations : « choix rationnel » ou conséquence des inégalités

Les sciences sociales conçoivent traditionnellement la société comme composée d’individus rationnels motivés par le désir de maximiser leur intérêt personnel. Lorsqu’ils doivent faire face à une détérioration de leurs conditions de revenu et d’emploi, ces individus choisissent de partir à la recherche de meilleurs salaires sous d’autres cieux. Ce processus est souvent décrit comme relevant des facteurs « push-pull » : les migrants s’exilent (push) parce qu’ils sont attirés (pull) par la possibilité de meilleures conditions de vie ailleurs. Selon cette conception, le défi consiste à « gérer » la migration de façon à produire un résultat à somme positive, c’est-à-dire à faire correspondre les surplus de main-d’œuvre et la demande de main-d’œuvre et à canaliser les envois de fonds des migrants de manière qu’ils puissent contribuer à une sorte d’« aide au développement[2] ». Ainsi, le « marché mondial » est-il perçu comme une simple agglomération de territoires nationaux dont les trajectoires de développement sont liées les unes aux autres. Les raisons du déplacement sont vues comme des facteurs purement contingents, dont les causes se trouvent simplement au point d’origine, sans rapport avec les politiques que les pays plus riches peuvent poursuivre ou les modèles systémiques d’inégalités que le capitalisme engendre sans cesse.

Migration et accumulation du capital

En revanche, si nous insistons sur le fait que les formes de pouvoir et d’accumulation au sein du capitalisme mondial agissent pour produire et exacerber les conditions sociales qui poussent les gens à migrer et ainsi contribuer à la richesse des zones du « centre » telles l’Amérique du Nord et l’Union européenne, il est illogique de penser la migration en termes de choix individuel. Les conditions sous-jacentes à la migration découlent de la nature de l’accumulation du capital et de facteurs comme la guerre impérialiste, les crises économiques et écologiques ainsi que la profonde restructuration néolibérale des dernières décennies.

Les débats publics sur la migration ignorent ces facteurs qui impliquent directement les États occidentaux et les institutions financières internationales dans le déplacement des populations et leur dépossession. En ce sens, comme David Bacon l’a présenté de manière convaincante à propos de la migration mexicaine vers les États-Unis, c’est la violation par le capitalisme du « droit de rester au pays » qui fait de l’exercice du « droit de migrer » une aventure périlleuse[3]. Bien sûr, le lien entre capitalisme et travail migrant n’est pas nouveau. Ainsi que le rappelle Cedric Robinson : « [Il] n’y a jamais eu de moment où la main-d’œuvre migratoire ou immigrée n’a pas constitué un aspect important des économies européennes. Les origines du système mondial moderne reposent sur le transfert forcé de millions de personnes asservies du continent africain – et de tels déplacements de population se sont poursuivis aux XIXe et XXe siècles[4] ».

La construction politique des frontières

Les frontières jouent un rôle essentiel dans le triage et la catégorisation des populations : elles établissent « des discours sur la race et les hiérarchies racialisées [et agissent] comme des mécanismes de contrôle social, politique et économique[5] ». Dans le cas des travailleuses migrantes en particulier, les circuits transnationaux dans des secteurs tels que les soins et le travail domestique ont eu de profondes répercussions sur la structure des ménages dans le monde. Les femmes migrantes ont également joué un rôle majeur – et, dans certains cas, prédominant – comme main-d’œuvre industrielle et agricole dans une grande partie du Sud, notamment en Chine, en Thaïlande et au Mexique, où le dispositif du pouvoir comprend des formes de violence et d’exploitation sexospécifiques qui accentuent la « nature » corvéable des femmes[6]. Ainsi, aborder la migration comme une caractéristique fondamentale de la formation des classes implique-t-il d’aller au-delà de la dichotomie entre migration « forcée » et « migration économique ». Cette typologie néglige la contrainte systémique liée à la vente de sa force de travail, au cœur de l’accumulation capitaliste et lot de tous les migrants, y compris de celles et ceux déplacés par la guerre, les conflits ou d’autres catastrophes.

Force de travail et « excédents » de population

Enfin, une telle perspective sur les classes et la migration s’étend non seulement aux personnes déplacées, mais aussi aux bassins potentiels de main-d’œuvre migrante qui sont inclus dans le calcul de la valeur du travail et sur lesquels le capital peut s’appuyer au besoin. Pour Marx, l’armée de réserve du travail fait partie de la classe ouvrière, car même si les ouvriers se trouvent en dehors du pays où ils peuvent chercher du travail, ils ne sont pas moins essentiels à la constitution de la classe ouvrière. Le cas des États arabes du Golfe, la zone la plus importante de migration Sud-Sud où plusieurs millions de personnes d’Asie du Sud, du Moyen-Orient et de l’Afrique constituent une armée de réserve, illustre ce fait. La présence de ces populations excédentaires – soumises à des contrôles aux frontières et à des droits de citoyenneté différenciés – signifie que la valeur de la force de travail n’est pas simplement déterminée à l’intérieur des frontières des États du Golfe mais dépend en grande partie du coût de reproduction de la force de travail dans cette région.

Des frontières pour gérer la surexploitation

Au bout du compte, les frontières sont créées dans le cadre de la nécessaire territorialisation des rapports de classe au sein d’un marché mondial divisé entre centres concurrents. Par définition, les frontières permettent à certaines personnes d’entrer et à d’autres non. Celles qui entrent sans papiers se retrouvent dans les positions les plus précaires – incapables d’accéder aux avantages normaux de la citoyenneté et objets de menaces constantes de la part du pays hôte. Cette illégalité n’est pas un sous-produit accidentel des frontières, elle est ancrée dans leur nature même. C’est un élément essentiel de la formation du marché du travail dans certains secteurs.

Par exemple, la mondialisation capitaliste de la production alimentaire signifie que, face à une concurrence internationale accrue et à la pression à la baisse des coûts de production, les secteurs agricoles en Europe du Sud ou aux États-Unis dépendent de cette main-d’œuvre sans papiers. Par ailleurs, de nombreux secteurs qui ne peuvent s’internationaliser en raison de leur enracinement spatial (la construction, les services, le travail domestique et les soins) sont tributaires de la main-d’œuvre sans papiers ou d’autres types de migrants pour réduire les coûts. En ce sens, le principal effet des contrôles aux frontières n’est pas l’exclusion des travailleurs sans-papiers, mais plutôt la transformation effective de l’illégalité en un outil utile à l’accumulation du capital.

Sécurisation de la migration

Ainsi les frontières fonctionnent-elles comme des filtres plutôt que comme des barrières impénétrables. De ce point de vue, les habituels reportages sur les politiques frontalières actuelles peuvent être trompeurs, car ils négligent la manière dont les frontières agissent en tant que productrices et marqueuses de différences et d’inégalités, et non en tant que blocages absolus à la mobilité. Tout cela est étroitement lié aux processus de restructuration néolibérale et à la nature changeante du pouvoir étatique. On a là une illustration supplémentaire de la façon dont la gestion des flux migratoires est associée aux formes contemporaines d’accumulation du capital.

La « sécurisation de la migration[7] » est une tendance des plus importantes. Elle fait référence à la manière dont les migrants, les demandeurs d’asile et les réfugiés sont de plus en plus présentés comme une menace à la sécurité. Ce discours est présent dans la sphère publique par l’intermédiaire des politiciens et des médias et il ouvre la voie à une nouvelle gamme de pratiques bureaucratiques aux frontières. Ces techniques comprennent une surveillance accrue des frontières et des populations de migrants, l’érection de barrières physiques telles que des murs et des clôtures électriques, l’utilisation généralisée de technologies de suivi liées aux données biométriques, l’utilisation de patrouilles armées et de drones, le profilage des populations, la prévention et l’évaluation des risques, l’utilisation généralisée à l’échelle internationale de bases de données complexes qui trient et classent les personnes en diverses catégories. Plus important encore, ces nouvelles technologies de contrôle contribuent à entrainer un remaniement du pouvoir bureaucratique au sein des États, ce qui place les forces militaires et de sécurité au centre de régimes frontaliers et migratoires opaques et non imputables.

Replacer le lien organique entre migration et capitalisme

Placer la migration au centre des logiques plus larges du capitalisme et de ses crises nous permet de voir le mouvement des personnes à travers les frontières comme un processus de formation de classe. Ce processus s’effectue dans un marché mondial profondément intégré où les principaux pays de destination des migrants participent directement à la production des modèles de dépossession et d’inégalité qui chassent les gens de leur pays. Ainsi le flux de personnes à travers les frontières est-il un élément constitutif des formes du capitalisme. Les frontières jouent un rôle fondamental : elles déterminent la valeur de la force de travail et différencient les populations selon les catégories de race, de statut et d’accès aux droits.

La gauche des pays occidentaux doit absolument rejeter la politique libérale qui prend la défense des migrants et de la migration au nom de la « valeur » économique, de la « contribution » sociale ou du statut juridique. De telles approches proviennent du refus d’admettre la complicité des États occidentaux dans le maintien et l’exacerbation des conditions qui provoquent la dépossession à travers le monde. Les luttes contre l’impérialisme et l’offensive néolibérale mondiale sont essentielles à la défense des droits des travailleurs et travailleuses. Une telle approche permet de contrer le chauvinisme et de retrouver le sens de la solidarité internationale en tant que composante organique et nécessaire d’une politique de gauche qualitativement différente de la simple charité ou de la bienveillance.

Nouvelles luttes, nouvelles résistances

Bien sûr, une politique de gauche peut prendre des formes particulières qui diffèrent d’un pays à l’autre. Dans plusieurs cas, les travailleurs migrants s’organisent eux-mêmes. Les centres de travailleurs migrants qui combinent une approche communautaire, une orientation explicite de militantisme ouvrier et une politique de classe constituent un modèle important. Ailleurs, des syndicats ont réussi à ouvrir un espace au militantisme des migrants eux-mêmes, sur le terrain. Comme les travailleurs migrants se retrouvent généralement en première ligne de la déréglementation et de la flexibilisation du marché du travail à cause, entre autres, du recours accru aux programmes de travail temporaire et à la prolifération des agences de sous-traitance, ils organisent la résistance contre ces mesures avant que celles-ci ne s’appliquent à toute la classe ouvrière.

Les exemples réussis d’organisation des travailleurs migrants confirment l’importance de rompre avec les modèles étroitement économistes qui se limitent au lieu de travail immédiat. Les conditions politiques et sociales que connaissent les migrants dans leur communauté et leur ménage au sens large, les questions de racisme, de sexisme, de statut d’immigration, de menaces d’expulsion, de criminalisation, etc., sont des éléments essentiels de leur vie. C’est ce qui fonde l’importance des luttes contre la violence aux frontières, les expulsions et les centres de détention, des luttes pour garantir l’accès à des services (soins de santé, éducation, garde d’enfants, formation linguistique), des luttes pour la régularisation du statut de ceux qui peuvent être temporaires, sans papiers ou jugés « illégaux ».

Capitalisme, lutte de classe et migration aux États-Unis

Le 15 février 2019, le président Donald Trump déclarait l’état d’urgence nationale, s’octroyant ainsi des pouvoirs exceptionnels pour engager des millions de dollars et mobiliser les forces armées afin de construire un mur le long de la frontière avec le Mexique. Les immigrants, disait-il, étaient des voleurs, des violeurs, des tricheurs qui voulaient « envahir » les États-Unis, où plus d’une quarantaine de millions de personnes viennent du sud du Rio Grande, majoritairement du Mexique et d’Amérique centrale. Au moins 10 millions de sans-papiers travaillent aux États-Unis, la plupart depuis de longues années. Par la suite, Trump a promis de supprimer le Deferred Action for Childhood Arrivals, un dispositif mis en place par Obama en 2012 pour mettre à l’abri de l’expulsion plus de 800 000 immigrants clandestins arrivés aux États-Unis alors qu’ils étaient enfants (les dreamers). Des dizaines de milliers de personnes, y compris de nombreux enfants, se sont retrouvées dans des camps de détention aux conditions de vie sordides. Par son discours haineux, Trump a ravivé le noyau dur de sa base électorale (plus ou moins 30 % de la population) en l’avertissant que la population latina des États-Unis serait majoritaire en 2045. Cependant, si le récit trumpien a frappé les esprits, la situation sur le terrain n’a pas tellement changé. Le nombre d’immigrants qui ont reçu la fameuse carte verte (green card) est passé, sous Trump, de 7 136 600 en 2016 à 7 169 639 en 2019.

Quel virage avec Biden ?

Dès son intronisation, le président Biden a abrogé l’interdiction faite aux musulmans d’immigrer, suspendu les travaux du mur à la frontière avec le Mexique et émis un moratoire de cent jours sur les expulsions. Il a également proposé un vaste projet de loi sur la réforme de l’immigration qui permettrait de reconnaître des droits aux immigrants « illégaux », mais il risque de se heurter au blocage des républicains au Congrès. Selon le discours officiel, la politique de l’immigration doit revenir aux principes de la compassion « traditionnelle » des États-Unis. En réalité, cette politique a toujours eu comme objectif de calibrer les flux migratoires en fonction des intérêts du capitalisme étatsunien[8]. Des dizaines de millions d’« illégaux » occupent une grande partie des emplois sous-payés dans l’agriculture, la construction, les services domestiques, le tourisme. Sans moyens de défense, ces personnes sont corvéables à volonté. En même temps, elles sont « tolérées » puisqu’une grande partie d’entre elles sont « visibles » et disponibles, notamment dans les grandes villes. À l’autre bout du spectre, les États-Unis ont besoin de millions de personnes qualifiées dans des domaines stratégiques comme l’informatique, le spatial, le domaine militaire. Le capitalisme étatsunien se permet d’accueillir ou de « voler » les millions de cerveaux qui fuient des situations à risque, souvent causées par les interventions militaires américaines ! Ainsi cette « gestion des flux » permetelle de segmenter les couches populaires et ouvrières entre blancs et non-blancs, entre « légaux » et « illégaux ». Encore aujourd’hui, la bataille contre cette sorte d’apartheid est menée par quelques organisations bien intentionnées mais peu nombreuses, sans beaucoup d’appui des grands syndicats et du Parti démocrate qui se contentent d’adopter une approche humanitaire, plutôt que de s’attaquer aux racines du mal.

 

Adam Hanieh est professeur adjoint à la School of Oriental and African Studies (SOAS), Université de Londres.


  1. Version traduite et résumée par Pierre Beaudet du texte « The contradictions of global capitalism », Socialist Register, vol. 55, 2019, <https://socialistregister.com/index.php/srv/article/view/30927>.
  2. Organisation internationale pour les migrations (OIM), État de la migration dans le monde 2018, Genève, OIM, 2018.
  3. David Bacon, The Right to Stay Home. How US Policy Drives Mexican Migration, Boston, Beacon Press, 2013.
  4. Cedric J. Robinson, Black Marxism. The Making of the Black Radical Tradition, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2000.
  5. Aziz Choudry et Mostafa Henaway, « Agents of misfortune : contextualizing migrant and immigrant workers’ struggles against temporary labour recruitment agencies », Labour, Capital and Society, vol. 45, n° 1, 2012.
  6. Susan Ferguson et David McNally, « Precarious migrants : gender, race and the social reproduction of a global working class », dans Leo Panitch et Greg Albo (dir.), Socialist Register 2015, Transforming Classes, vol. 51, 2014.
  7. Georgios Karyotis, « European migration policy in the aftermath of september 11. The security-migration nexus », Innovation. The European Journal of Social Science Research, vol. 20, n° 1, 2007.
  8. Voir Suzy Lee, « Immigration strategy in the Biden era », Catalyst, vol. 4, n° 4, hiver 2021.

 

Manifeste internationaliste contre la guerre en Ukraine

28 avril 2022, par CAP-NCS
La guerre criminelle lancée par l’impérialisme russe contre l’Ukraine est la menace la plus grave pour la paix mondiale depuis la fin de la guerre froide. Elle rapproche le (…)

La guerre criminelle lancée par l’impérialisme russe contre l’Ukraine est la menace la plus grave pour la paix mondiale depuis la fin de la guerre froide. Elle rapproche le monde d’une conflagration mondiale comme jamais depuis les initiatives de paix de Mikhaïl Gorbatchev.

Le principal coupable de cette évolution dangereuse est l’impérialisme américain, qui a profité de la chute de l’Union soviétique pour consolider son réseau militaire mondial, étendre sa présence dans diverses parties du monde et lancer des guerres d’invasion en Afghanistan et en Irak. Washington a favorisé en Russie et en Europe de l’Est l’adoption d’un programme néolibéral brutal qui a créé les conditions d’une dérive d’extrême droite dans la plupart de ces pays, en particulier en Russie où il a soutenu le coup d’État antidémocratique de Boris Eltsine en 1993.

Souligner cette responsabilité historique du vainqueur de la guerre froide n’exonère en rien le gouvernement d’extrême droite de Vladimir Poutine de ses ambitions expansionnistes grand-russes, de sa propre volonté militariste et de son interventionnisme réactionnaire mondial accru et, surtout, de son invasion meurtrière de l’Ukraine, l’invasion la plus brutale d’un pays par un autre depuis l’invasion américaine de l’Irak.

En plus de la terrible dévastation et de la mort qu’elle a apportées à l’Ukraine, l’invasion russe a stimulé la poussée militariste mondiale et revigoré l’OTAN après des années d’obsolescence. Il est saisi comme une opportunité pour une forte augmentation des dépenses militaires au profit des complexes militaro-industriels. Cela arrive à un moment où les gouvernements de l’OTAN eux-mêmes ne cessent de souligner que la force de la Russie a été très surestimée, comme le prouve la résistance héroïque ukrainienne, et où les dépenses militaires américaines représentent à elles seules près de 40% du total mondial, trois fois celles de la Chine et plus de douze fois celles de la Russie.

En tant que forces anticapitalistes, nous sommes autant solidaires de la résistance du peuple ukrainien que radicalement opposés à cette poussée militariste mondiale. Nous défendons donc de manière indivisible les exigences suivantes :

· Retrait immédiat et inconditionnel des troupes russes d’Ukraine

· Soutien à la résistance ukrainienne et à son droit d’obtenir les armes dont elle a besoin pour sa défense, quelle que soit la source disponible

· Soutien au mouvement anti-guerre russe

· La Russie devrait être forcée de payer des réparations pour ce qu’elle a infligé à l’Ukraine

· Non à toute augmentation des dépenses militaires – nous nous engageons à lancer, dès la fin de cette guerre, une nouvelle campagne pour le désarmement mondial, la dissolution de toutes les alliances militaires impérialistes et une architecture alternative de sécurité internationale fondée sur l’état de droit.

· Ouvrir des portes dans tous les pays à tous les réfugiés fuyant les guerres dans n’importe quelle partie du monde

Signataires (avant le 11 avril 2022) :

Social Movement (Sotsialny Rukh) – Ukraine

Black Flag – Ukraine

Russian Socialist Movement (RSD) – Russia

Liberation Road – USA

Solidarity – USA

The Tempest Collective – USA

International Marxist-Humanist Organization – USA

Green Party of Onondaga County (New York) – USA

SAP – Antikapitalisten / Gauche anticapitaliste – Belgium

Midnight Sun – Canadian State

Anti-Capitalist Resistance – England & Wales

Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) – France

Fondation Frantz Fanon – France, Martinique

Elaliberta – Greece

Rproject-anticapitalista – Italy

SAP – Grenzeloos – Netherlands

International Marxist-Humanist Organization – UK


Posté par Richard Fidler 

Traduction NCS via Google

Dossier : il faut lire (ou relire) Gramsci

28 avril 2022, par CAP-NCS
La liste des héritiers revendiqués de Gramsci ne cesse de s’allonger – et leur diversité ne cesse de nous surprendre. Aurore Bergé, Jean-Michel Blanquer, Gerald Darmanin, (…)

La liste des héritiers revendiqués de Gramsci ne cesse de s’allonger – et leur diversité ne cesse de nous surprendre. Aurore Bergé, Jean-Michel Blanquer, Gerald Darmanin, Benoît Hamon, Marion Maréchal Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Sarkozy, Christiane Taubira, Eric Zemmour : tous l’ont cité. Comment un penseur marxiste, dirigeant du parti communiste italien, qui a écrit ses textes les plus célèbres dans les prisons du fascisme où il était en train de mourir, peut-il être approprié par des personnages politiques de tous bords, pour la plupart opposés à ses idéaux ? Quelles dénaturations sa pensée a-t-elle subie, qui ont rendu possible de telles instrumentalisations ?

L’une de ces distorsions consiste à réduire la pensée de Gramsci à « l’hégémonie culturelle », et à ne comprendre celle-ci que comme « bataille des idées ». On trahit ainsi l’approche dialectique de Gramsci, pour qui ni la culture ni « les idées » ne sauraient être séparées de la politique et de l’économie : à ses yeux, l’hégémonie est non seulement culturelle mais aussi politique et, en un sens, économique. C’est une fois restituée l’unité complexe entre ces différentes dimensions que l’on peut saisir tout l’intérêt de ses réflexions sur la culture, qui constituent bien l’un de ses apports fondamentaux au marxisme. Plusieurs articles de notre dossier se penchent selon cette optique sur les analyses gramsciennes de la religion, de l’éducation et de la domination culturelle.

La pensée gramscienne est également sujette, d’une manière assez fréquente, à un autre type de méconnaissance : on a pu faire de lui, notamment au prétexte qu’il a théorisé la stratégie de « guerre de position », un théoricien réformiste, et plus récemment un précurseur du populisme de gauche. Or, on l’a dit, Gramsci reste marxiste, communiste et révolutionnaire. Bien entendu, sa pensée de la politique présente une profonde originalité, et il développe le marxisme d’une manière créative et singulière. Pour autant, il continue à se revendiquer de la Révolution russe, il participe activement aux travaux de l’Internationale communiste – en particulier pour analyser et lutter contre le fascisme –, et il reste fidèle à de nombreux égards à la pensée comme à la pratique de Lénine (bien plus d’ailleurs que de Luxemburg ou de Trotski).

C’est bien dans cette perspective qu’il approfondit la conception marxiste de l’État, qu’il redéfinit la notion de société civile et qu’il se confronte au problème du parti (celui-ci, Prince moderne au service des subalternes, devant être à la fois une organisation centralisée et un outil d’émancipation pour remplir sa tâche révolutionnaire). C’est également en tant que militant et dirigeant de la lutte pour l’émancipation des subalternes qu’il produit une analyse de la crise organique ou crise d’hégémonie, qui conserve une actualité troublante. En définitive, il s’avère que c’est toute sa conception de l’histoire et de la modernité qui ne prend sens que sous l’horizon de la révolution et du communisme.

Les textes que nous rassemblons ici reviennent sur ces différentes questions, et constituent autant de portes d’entrée pour lire véritablement Gramsci – et non le réduire à un ensemble de formules aussi célèbres qu’inoffensives.

 

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Textes sur Gramsci

« Phénomènes morbides » : qu’a voulu dire Gramsci et quel rapport avec notre époque ?, par Gilbert Achcar

Gramsci et la Révolution russe, par Alvaro Bianchi et Daniela Mussi

À l’Ouest, questions de stratégie, par Daniel Bensaïd et Antoine Artous

Post-marxisme ? Crise, recomposition ou liquidation du marxisme dans l’œuvre d’Ernesto Laclau, par Attilio Boron

Compte-rendu : « La pensée politique de Gramsci », de Jean-Marc Piotte, par Pierre Bronstein

La domination culturelle : quand Gramsci rencontre Bourdieu, par Michael Burawoy

Gramsci et le problème du parti, par Yohann Douet

Le marxisme en pratique : pour un dialogue entre Luxemburg et Gramsci, par Yohann Douet

Gramsci : un marxisme singulier, une nouvelle conception du monde, par Yohann Douet

Gramsci, l’histoire et le paradoxe de la postmodernité, par Yohann Douet

La force et la ruse : l’État, le consentement et la coercition, à partir de Gramsci et Poulantzas, par Pierre Jean

Gramsci, notre contemporain, par Razmig Keucheyan

« Gramsci l’intempestif », À propos de : Peter D. Thomas, The Gramscian Moment, par Razmig Keucheyan

Le nouveau monde ou rien. Penser la crise actuelle avec Antonio Gramsci et Walter Benjamin, par Galatée Larminat

Gramsci, penseur de l’hégémonie [Podcast]

L’éducation démocratique, la culture technique et l’apport de Gramsci, par Christian Laval et Francis Vergne

Marxisme et religion chez Antonio Gramsci, par Michael Löwy

Gramsci et le politique, par Peter Thomas

 

Articles de Gramsci

« Je hais le Nouvel an » (1er janvier 1916), Antonio Gramsci

« Je hais les indifférents » (février 1917), Antonio Gramsci

« Les deux fascismes » (août 1921), Antonio Gramsci

« La marche sur Rome » (novembre 1922), article inédit d’Antonio Gramsci, avec une introduction de Guido Liguori et Natalya Terekhova

Extraits des Cahiers de prison

« Guerre de position et guerre de mouvement – Contre Rosa Luxemburg », Antonio Gramsci

« Le parti communiste, Prince moderne », Antonio Gramsci

« L’organisation de l’école et de la culture », Antonio Gramsci

« La crise d’hégémonie », Antonio Gramsci

 

Israël-Palestine. « Les cicatrices du mois de mai 2021 ne sont toujours pas guéries »

27 avril 2022, par CAP-NCS
Des titres des journaux aux fils des médias sociaux, l’intensification de la violence en Israël-Palestine ces dernières semaines a été largement comparée aux scènes qui ont (…)

Des titres des journaux aux fils des médias sociaux, l’intensification de la violence en Israël-Palestine ces dernières semaines a été largement comparée aux scènes qui ont conduit aux événements de mai 2021, lorsqu’un soulèvement palestinien massif, une campagne de répression israélienne et une guerre vicieuse ont dévoré la terre entre le fleuve et la mer.

Les comparaisons sont tentantes, et les questions fondamentales qui sous-tendent cette période restent certainement inchangées. Mais interpréter les développements actuels à travers le prisme de mai dernier n’est pas seulement prématuré – cela obscurcit notre compréhension de ce qui se passe sur le terrain aujourd’hui, et même peut nous rendre aveugles à ce dont les Palestiniens ont besoin en ce moment.

L’«Intifada de l’unité» était à bien des égards le résultat d’une tempête parfaite, créant une synchronisation rare de la répression israélienne et de la résistance palestinienne qui n’avait pas été vue à une telle échelle depuis la deuxième Intifada [2000-2004/2005]. Malgré des éclairs d’activités similaires ces dernières semaines, cette synchronisation à grande échelle ne s’est toujours pas reproduite. Il y a de nombreuses explications à cela, et les développements en cours – notamment à la lumière de la brutalité de la police israélienne et des provocations des extrémistes juifs à Jérusalem [qui défilent sur le «Mont du Temple» sous protection militaire] – pourraient encore prendre une tournure plus grave. Mais il y a un facteur important qui ne recueille pas l’attention qu’il mérite: les Palestiniens ne se sont pas encore remis de ce qui s’est passé en mai dernier.

Malgré le défi et l’indignation populaire exprimés dans les rues et sur les médias sociaux, une grande partie de la société palestinienne ne s’est pas encore remise de la violence d’Etat et collective qu’elle a subie l’année dernière. Ce sentiment est particulièrement aigu dans la bande de Gaza, où deux millions de personnes ont été soumises à de lourds bombardements israéliens pendant 11 jours, et qui restent privées de la possibilité de se reconstruire et de se réhabiliter, sous un siège étouffant qui dure depuis 15 ans.

Cet épuisement est également ressenti, à un degré très différent, parmi les citoyens palestiniens d’Israël, qui ont été la cible d’une campagne policière agressive dans les mois qui ont suivi le soulèvement, et qui sont encore sous le choc de l’horreur de bandes juives armées attaquant les quartiers et les résidents arabes. En Cisjordanie également, les efforts visant à canaliser l’énergie de l’Intifada contre l’Autorité palestinienne (AP), largement considérée comme l’exécuteur local de l’occupation, ont été violemment réprimés par les forces de sécurité de l’AP et les voyous loyalistes.

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La principale raison de cette absence de reprise du type de mobilisation de mai 2021 est très simple: la brutalité israélienne n’a jamais cessé. Depuis le mois de mai, les communautés palestiniennes ont dû faire face à des incursions militaires, des agressions de colons, des démolitions de maisons, des refus d’autorisations médicales, des tirs de l’armée, des arrestations massives, des saisies de terres, une surveillance intrusive, et bien plus encore. Tous ces événements se sont certainement intensifiés ces dernières semaines, mais leur gravité a fluctué tout au long de l’année, sous couvert de la doctrine orwellienne du gouvernement consistant à «réduire le conflit».

En effet, si les médias grand public se sont empressés de couvrir les récents actes de violence sporadique commis par des Palestiniens – y compris les attaques meurtrières dans trois villes israéliennes, les jets de pierres sur les bus, et maintenant des roquettes tirées depuis Gaza – ils ont largement fait l’impasse sur la violence constante et structurelle infligée aux Palestiniens au nom de la préservation de la «tranquillité» des Juifs israéliens. Il est révélateur que les médias n’aient commencé à remarquer que la violence était en train de «monter en flèche» que lorsqu’elle a soudainement touché les Israéliens. Sinon, la violence a été rendue invisible: un simple détail discret dans le paysage.

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Cela ne signifie pas que les Palestiniens ont abandonné leur cause. Au contraire, la résistance persiste sous de multiples formes, et le souvenir de l’Intifada de l’unité continue d’alimenter un sentiment de conscience nationale renouvelée. Mais de nombreux Palestiniens admettront également que, même s’ils étaient capables de se mobiliser comme l’année dernière, ils ne sont pas certaines de ce qu’ils pourraient obtenir en ce moment. Toujours affaiblis par des leaderships fracturés et autoritaires, et sans vision politique claire pour les guider, de nombreux Palestiniens ont dû se replier sur leurs batailles fragmentées et localisées pour repousser les politiques implacables d’Israël. Aussi inspirant qu’ait été le soulèvement de mai 2021, il est difficile de dire dans quelle mesure il a modifié la capacité des Palestiniens à démanteler leur oppression.

Cette vulnérabilité peut souvent être masquée par les vivats par l’«unité» et pour la «fermeté» entendus lors des manifestations et montrées en ligne. Ces exclamations aplatissent malencontreusement les expériences et les débats complexes au sein de la communauté qui nous rappellent que, malgré toute leur extraordinaire résilience en tant que peuple, les Palestiniens restent humains. Nous ne nous sentons pas toujours forts, héroïques ou résolus. Nous sommes une société marquée par des cicatrices, des traumatismes et des craintes pour l’avenir. Nous ne sommes pas des machines automatisées qui oscillent entre une victimisation sans défense et une rage ardente. Notre énergie fluctue et nous avons besoin, nous aussi, de temps pour guérir, réfléchir et reconstruire.

Avec l’orgueil grandissant d’Israël et les blessures palestiniennes qui s’enveniment, une autre guerre ou un autre soulèvement pourrait bien se profiler à l’horizon. Mais un mouvement sans ressources est voué à s’étioler, et une lutte sans leadership est vouée à être perdue. Nous savons que les slogans ne suffisent pas: seul un sérieux rééquilibrage du pouvoir – par le biais de l’organisation de la base, de l’action gouvernementale, de l’indépendance économique, de la pression médiatique, et plus encore – peut renverser la vapeur contre notre condition coloniale. L’Intifada de l’unité a été un élément essentiel de cet effort. Mais nous avons encore un long chemin à parcourir.

Amjad Iraqi est rédacteur du magazine israélien +972. Il est un citoyen palestinien d’Israël, basé à Haïfa.

 

Les propositions altermondialistes sur les migrations

27 avril 2022, par CAP-NCS
Les migrations s’inscrivent aujourd’hui dans la phase néolibérale de la mondialisation. Elles sont fortement déterminées par les politiques néolibérales, par la (…)

Les migrations s’inscrivent aujourd’hui dans la phase néolibérale de la mondialisation. Elles sont fortement déterminées par les politiques néolibérales, par la financiarisation et la domination du capitalisme financier. Ces politiques donnent la primauté à la croissance et subordonnent la croissance au marché mondial des capitaux. La transformation sociale est conçue comme l’ajustement structurel de chaque société au marché mondial passant par le champ libre laissé aux entreprises mondiales considérées comme les seules porteuses de modernité. Elle se traduit par la libéralisation des économies livrées à la rationalité du marché mondial des capitaux, par les privatisations et l’abandon de la notion de service public entendu au sens du droit égal d’accès pour tous et toutes. Ces politiques ont des effets dramatiques pour chacune des sociétés et pour le monde. Cette logique conduit à la prédominance du droit des affaires et de la concurrence dans le droit international et dans le droit de chaque pays. Les migrations, comme le climat et l’écologie, démontrent que plusieurs des problèmes de la période ne sont compréhensibles et ne peuvent être envisagés qu’à l’échelle mondiale. On retrouve plusieurs propositions émanant du mouvement altermondialiste pour affronter cette situation.

L’égalité des droits et l’accès égal aux droits pour toutes et tous

La question des migrations étant par définition mondiale, la réglementation et la régulation des migrations devraient relever du droit international. Une première tentative a été tentée avec la Convention internationale pour le respect des droits des migrants et de leurs familles. Nous en demandons la mise en œuvre. Il est scandaleux que cette convention adoptée par les Nations unies ne soit toujours ratifiée, plusieurs années après, par aucun pays d’émigration, et notamment par la France, et par aucun pays européen. Même s’il faut préciser que cette convention est très insatisfaisante sur plusieurs aspects de la défense des droits des migrants et migrantes, et que, même si elle va dans le bon sens et renforce le droit international, elle ne constitue pour le mouvement altermondialiste qu’une première étape.

Le débat international s’est à nouveau saisi de la question avec la création, dans le cadre des Nations unies, en 2007, d’un Forum mondial sur la migration et le développement (FMMD). C’est un processus informel, non contraignant, ouvert aux États membres et observateurs des Nations unies ainsi qu’à des organisations ayant un statut d’observateur. Un processus de la société civile accompagne le FMMD. Il mélange des ONG, des sociétés privées et des associations de migrants. Le onzième FMMD, à Marrakech, en décembre 2018, a adopté des propositions « pour une immigration sûre, légale et reconnue ». Ce pacte est non contraignant et son application dépend de la bonne volonté des États. Il préconise, pour les États, de développer des voies légales de migrations, sous forme de visas, de couloirs humanitaires, de levée des exigences de visas dans les situations de vulnérabilité. Malgré quelques propositions intéressantes, ce pacte comprend aussi des aspects dangereux pour les droits de la personne (encouragement au fichage, non-remise en cause de la criminalisation des migrants ou des politiques d’externalisation des frontières).

La lutte contre les discriminations

La phase actuelle de la mondialisation capitaliste, le néolibéralisme, a fait exploser les inégalités. Les inégalités s’appuient sur les discriminations et les renforcent. Le racisme fait accepter les discriminations ; il fait aussi accepter la précarité, la pauvreté et l’exploitation. L’enjeu est double pour les dominants. Il s’agit d’abord, pour limiter les résistances au capitalisme, de diviser les couches populaires et de rallier les couches moyennes. Il s’agit aussi de fermer les voies alternatives en remettant en cause la valeur de l’égalité.

On retrouve ainsi les explications de Gramsci sur l’importance de l’hégémonie culturelle qui permet à un système de domination de s’imposer et d’être accepté par les couches sociales dominées. Dans cette bataille culturelle, la définition d’un projet porteur d’une alternative d’émancipation est essentielle. Le mouvement altermondialiste affirme que l’antiracisme est une valeur positive fondamentale. Pour qu’il puisse jouer son rôle, il faut accepter de regarder à quel point le racisme et les discriminations ont marqué nos sociétés ; et continuent de les caractériser. On les retrouve sous des formes diverses à travers les différentes déclinaisons du racisme – anti-arabe, antimaghrébin, islamophobe, antinoir, antisémite – ; du sexisme ; de la colonisation et de la désaliénation des colonisateurs ; du refus d’accepter la vivacité de la mémoire de l’esclavage et de la traite négrière ; de la colonialité qui marque la nature de l’État ; de la racialisation des politiques ; du traitement des migrants et migrantes et des Roms comme boucs émissaires… Il ne s’agit pas de miasmes du passé qui n’ont que peu d’importance. Il ne s’agit pas non plus de contradictions secondaires qui disparaîtront d’elles-mêmes après la libération économique et sociale. Il s’agit des contreforts et des arcs-boutants qui font tenir le système dominant et qui le reproduisent.

La liberté de circulation et d’établissement

Parmi les droits reconnus par la Déclaration universelle des droits de l’homme, figure en bonne place le droit de circuler librement. L’article 13 de la Déclaration stipule que « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays ». Le fait que cet énoncé apparaisse à tant de gens hors de portée, voire stupéfiant, en dit long sur la régression des idéaux de liberté et de la défense des droits dans le monde.

Les nécessités de défense de l’ordre public, mises en avant, se révèlent le plus souvent comme des prétextes par rapport au contrôle des mouvements et des populations, y compris des populations des pays d’arrivée. Dans tous les cas, des mesures de régulation, en principe provisoires, ne peuvent fonder un régime permanent qui repose sur la négation des droits et des libertés. Les murs que l’on élève en pensant se protéger accroissent le plus souvent les peurs et l’insécurité. Ils se révèlent inefficaces par rapport à des politiques de compréhension, d’hospitalité et de bon voisinage.

Les murs finissent par envahir les têtes et les polluer. Les politiques de visas, destinées à décourager les déplacements, sont fondées sur l’humiliation et le confinement (containment) des pauvres ; elles dérivent vers la corruption dans les services de délivrance. Les ligues des droits humains en Europe ont demandé la suppression des visas de court séjour (moins de trois mois), ce qui était la situation la plus courante, en Europe, il y a quarante ans. La liberté de circulation fait toujours l’objet de débats passionnés et contradictoires qui mêlent plusieurs questions et conduisent à des positions divergentes. Les positions de ceux qui nourrissent la crainte atavique des étrangers et la méfiance des sédentaires par rapport aux nomades affleurent vite dans les discussions publiques et sont attisées par les politiques sécuritaires. Elles sont en général absentes dans le courant altermondialiste. Cette divergence reflète deux visions du monde !

La liberté d’établissement est souvent considérée comme un danger pour les droits sociaux conquis à l’échelle nationale. La représentation qui domine est celle des migrations provoquées par les classes dominantes pour jouer la concurrence entre les travailleurs et travailleuses, peser sur les salaires et les conditions de travail. Il s’agit d’une délocalisation sur place, un des volets d’une offensive générale contre les salarié·e·s. Cette analyse est très largement exacte quant à la volonté du patronat mais pas quant à ses conséquences. Il n’est d’ailleurs pas démontré que les migrations et la liberté de circulation exercent une pression à la baisse sur les salaires dans les pays d’accueil. De plus, la justesse partielle du diagnostic ne fournit pas automatiquement la réponse. Il s’agit de trouver une riposte qui permette d’éviter de tomber dans le piège de la division entre travailleurs dans chaque pays et les migrants, et entre les travailleurs des différents pays. Il n’y a pas de recette magique, il faut construire une démarche. Ce qui est sûr c’est qu’accepter une union sacrée contre les immigré·e·s conduit tout droit à une catastrophe pour tous et toutes. D’autant que les faits démentent ce diagnostic. Les travailleuses et les travailleurs immigrés contribuent à l’équilibre des déficits sociaux et leurs contributions sont excédentaires par rapport à leurs dépenses. C’est le chômage et non l’immigration qui met en danger la protection sociale. Les réponses sont aussi à rechercher dans un des chantiers majeurs du droit international, celui de la protection sociale universelle.

Ces principes de base définissent les positions du mouvement altermondialiste sur les questions des migrations. Leur approfondissement permet de rejoindre la cohérence des positions générales du mouvement et contribue à construire une cohérence. Ils se réfèrent à la solidarité internationale comme une des principales valeurs de référence par rapport au cours dominant de la mondialisation.

Gustave Massiah est économiste, écrivain et militant altermondialiste

Etats-Unis-Russie. « Le dollar US pourrait-il être la prochaine victime de la guerre en Ukraine ? »

26 avril 2022, par CAP-NCS
Quelque deux mois plus tard, il ne fait guère de doute que l’invasion de l’Ukraine par le président russe Vladimir Poutine a été une bévue stratégique colossale. L’OTAN est (…)

Quelque deux mois plus tard, il ne fait guère de doute que l’invasion de l’Ukraine par le président russe Vladimir Poutine a été une bévue stratégique colossale. L’OTAN est unifiée, dynamisée et prête à s’étendre à deux pays historiquement neutres, l’armée russe apparaît aux yeux du monde comme un «tigre de papier» et l’invasion a entraîné la suppression définitive du gazoduc russe Nord Stream 2, important sur le plan économique et stratégique.

Pourtant, la réponse des Etats-Unis à l’invasion, qui s’est traduite par des sanctions économiques sans précédent destinées à isoler la Russie et à briser son économie, pourrait s’avérer être une véritable bévue stratégique.

Le mois dernier, la première directrice générale adjointe du Fonds monétaire international (FMI), Gita Gopinath, a averti que les sanctions occidentales pourraient compromettre la domination mondiale du dollar des Etats-Unis. Bien que le statut de monnaie de réserve mondiale du dollar, un élément important de la primauté mondiale des Etats-Unis, sera maintenu à moyen terme, a-t-elle déclaré au Financial Times, «une fragmentation à un plus petit niveau est certainement tout à fait possible», ce qui se traduira par «des tendances à la baisse face à d’autres monnaies jouant un rôle plus important» comme actifs de réserve. Gita Gopinath avait précédemment occupé le poste d’économiste en chef du FMI pendant trois ans.

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Une brève explication s’impose ici. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le dollar américain est la monnaie de réserve mondiale, c’est-à-dire la monnaie principalement utilisée par les autres pays pour leurs transactions à l’étranger et pour ancrer leur propre monnaie. Aujourd’hui, le dollar américain est utilisé partout pour le commerce et les investissements internationaux, l’émission de dettes, les opérations de change, etc. Cela confère notamment aux Etats-Unis ce que l’on a appelé un «privilège exorbitant»: ils peuvent accumuler des déficits commerciaux chroniques en important plus qu’ils n’exportent, sans craindre de voir leur taux de change s’effondrer ou leurs taux d’intérêt exploser. Et maintenant, certains observateurs avertis pensent que ce privilège pourrait être menacé.

Gita Gopinath est loin d’être la seule à penser de la sorte. La même semaine, Goldman Sachs a averti dans une note de recherche que le dollar était confronté à des défis similaires à ceux qui ont vu la livre sterling perdre son statut au milieu du siècle dernier. La note soulignait les déficits commerciaux importants et constants des Etats-Unis, mais un analyste de Goldman avertissait également que «l’incertitude géopolitique actuelle» rendait plus probables «les efforts officiels de dédollarisation» visant à «réduire l’exposition aux réseaux de paiement centrés sur le dollar», ce qui représente un risque à long terme pour le statut du dollar.

L’Institute for the Analysis of Global Security (IAGS) – un groupe de réflexion fondé par un ancien directeur de la CIA et conseiller de Ronald Reagan, et qui compte dans ses rangs des personnalités de l’establishment comme l’ancien directeur de la NSA Keith Alexander et l’ancien commandant de l’OTAN Wesley Clark – a lancé un avertissement similaire. Le codirecteur Gal Luft a déclaré à CNBC que les sanctions de Washington à l’égard de la Russie – Washington qui a la «gâchette extrêmement facile» – signifient que «les banques centrales commencent à se poser des questions» et à se demander si elles ne mettent pas «tous leurs œufs dans le même panier» en dépendant si fortement du dollar.

Un certain nombre d’experts et de commentateurs l’ont déjà fait remarquer, même s’ils restent minoritaires. Une enquête menée en mars 2022 auprès d’économistes par l’Initiative on Global Markets a révélé que 37 % d’entre eux ne pensaient pas que les sanctions des Etats-Unis visant la Russie entraîneraient une «réorientation significative» du dollar, tandis que 24 % le pensaient; la plus grande partie, 40 %, était incertaine. Mais les avertissements de Gita Gopinath, Goldman Sachs et IAGS sont le signe le plus clair que cette inquiétude ne se limite pas aux sceptiques et aux critiques provocateurs, mais qu’elle est de plus en plus ressentie au sein de l’establishment.

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Ces experts estiment que les mesures extrêmes prises par Washington pour punir la Russie de son agression contre l’Ukraine ont renforcé l’urgence pour les Etats de se sevrer de leur dépendance à l’égard du dollar, ainsi que du système financier qu’il sous-tend. Après tout, si Washington peut persuader la quasi-totalité du monde occidental d’exclure la Russie, même si c’est à juste titre, des réseaux commerciaux, de geler ses réserves de change et de la retirer des réseaux bancaires internationaux qui facilitent la majeure partie du commerce mondial, qui peut dire que cela ne pourrait pas leur arriver, un jour, à eux aussi?

Cela peut sembler paranoïaque aux oreilles occidentales, mais la Russie n’est que le dernier cas en date où les décideurs étatsuniens utilisent le système financier mondial dominé par les Etats-Unis comme une arme contre un adversaire, arme utilisée auparavant contre des pays beaucoup plus faibles, avec beaucoup moins d’agressivité. Au cours de la dernière décennie, Washington a utilisé ce type de sanctions contre Cuba, l’Iran, le Venezuela et, plus récemment, l’Afghanistan.

Ces deux derniers cas ont été particulièrement scandaleux, Washington ne se contentant pas de geler, mais saisissant – volant, en d’autres termes – les avoirs vénézuéliens et afghans détenus à l’étranger. C’est en partie pour cette raison que Moscou, après des années de sanctions étatsuniennes pour divers méfaits, a réduit la part des dollars dans ses réserves et a diversifié ses avoirs.

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Pour de nombreux Etats, la conclusion à tirer de tout cela est que les banques résidant en Occident ne constituent plus un site sûr pour leurs avoirs étrangers. Et que la dépendance à l’égard du dollar en tant qu’actif de réserve, ou de l’infrastructure financière dominée par les Etats-Unis pour effectuer des transactions commerciales et autres, les rend vulnérables si changent les vents géopolitiques.

Il est bon de rappeler que la plupart des pays pauvres et en développement ont une vision de l’ordre mondial très différente de celle de l’Occident. Ce sont eux qui se retrouvent, par exemple, sur le banc des accusés de la Cour pénale internationale, un rappel constant pour les petits Etats de la façon dont les institutions multilatérales censées être neutres et universelles se concentrent souvent exclusivement sur des Etats relativement faibles sur la scène mondiale. Et si beaucoup ont condamné l’invasion russe, ils n’ont pas adhéré au programme de sanctions des Etats-Unis, en grande partie parce qu’ils les considèrent, à juste titre, comme l’expression de l’hypocrisie de l’Occident dans cette crise. A la lumière de tout cela, les puissances «émergentes» comme la Chine et l’Inde sont, sans surprise, désireuses de se protéger des représailles économiques d’un Occident souvent inconstant.

Nous avons déjà assisté à quelques tentatives de dé-dollarisation. L’Arabie saoudite est actuellement en pourparlers avec la Chine pour vendre une partie de son pétrole en yuan chinois plutôt qu’en dollar, après un mécontentement marqué de l’Arabie saoudite face à ce qu’elle considère comme des affronts de la part de l’establishment étatsunien, et le soutien peu enthousiaste (mais toujours en cours) de Joe Biden à sa guerre au Yémen. Il s’agirait d’une rupture importante, bien que loin d’être fatidique, avec le schéma qui prévaut depuis les années 1970, dans lequel les producteurs de pétrole vendent du pétrole contre des dollars, qu’ils recyclent ensuite en achetant des titres du Trésor américain (c’est-à-dire de la dette américaine) – soutenant ainsi à la fois les déficits commerciaux américains et le statut de monnaie de réserve du dollar.

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Poutine n’a pas mis à exécution sa menace de couper les exportations de gaz vers les pays «inamicaux» s’ils ne les payaient pas en roubles, mais cet ultimatum reste sur la table. Le 6 avril, la Hongrie, membre de l’UE et de l’OTAN, s’est dite prête à payer le gaz russe en roubles, ce qui constituerait une rupture significative avec l’Occident. Moscou est également en pourparlers avec l’Inde, qui achète actuellement du pétrole russe à prix réduit, pour mettre en place un système de paiement des exportations russes en roubles [la part des importations de l’Inde en pétrole russe se situait en 2021 à hauteur de 2,13 milliards par rapport à 22,14 pour l’Irak ou 16,40 pour l’Arabie saoudite – réd.]. Dans le même temps, la Russie s’est tournée vers le système de paiement interbancaire transfrontalier de la Chine après avoir été exclue du système Swift dominé par l’Occident, mais c’est peut-être davantage par manque d’autre choix.

Cette situation a été favorisée par les politiques internes mises en place par Vladimir Poutine en réponse aux sanctions occidentales, notamment l’obligation pour toute entreprise russe faisant des affaires à l’étranger de convertir en roubles 80% des bénéfices, ce qui soutient la monnaie. Cela a permis de soutenir fortement le rouble, qui avait menacé de s’effondrer au début de l’invasion, alors même que l’économie russe continue de se débattre face aux effets des sanctions [le rouble face au dollar se retrouve en avril au niveau de mi-février – réd.].

Tout mouvement significatif d’éloignement du dollar ne se fera pas du jour au lendemain, mais il y a eu un mouvement dans cette direction avant même le début de la guerre. Le mois dernier (le 24 mars), le FMI a publié un document de travail notant que les vingt dernières années ont vu un «mouvement progressif d’éloignement du dollar» parmi les banques centrales du monde, la part de leurs réserves en dollars passant de 71% en 1999 à 59% en 2021, et se déplaçant vers des «monnaies de réserve non traditionnelles»:  plus précisément, un quart vers le yuan chinois, et trois quarts vers les monnaies d’un panier de plus petites économies, y compris les dollars australien et canadien, et le won coréen. Entre-temps, la Chine et la Russie s’efforcent depuis longtemps de «dé-dollariser» leurs économies et de s’isoler de la puissance des Etats-Unis, avec un succès limité et hésitant.

Pendant de nombreuses années, saper la domination du dollar a été le rêve de gouvernements qui ont vu d’un mauvais œil la primauté mondiale des Etats-Unis et ont formé des coalitions comme les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) pour y parvenir, sans grand succès dans l’ensemble. Ce serait l’ironie des ironies si le plus grand coup porté à ce système était auto-infligé. (Article publié sur le site Jacobin, le 20 avril 2022; traduction rédaction A l’Encontre)

Branko Marcetic est un rédacteur de Jacobin et l’auteur de Yesterday’s Man: The Case Against Joe Biden (Verso, janvier 2020).

 

Les analyses de classes au Québec (1960-1980)1

26 avril 2022, par CAP-NCS
Alors que l’effervescence référendaire commence à s’estomper, l’heure est au bilan pour les intellectuels de gauche. Le ton est plutôt sombre, mais réaliste en même temps. (…)

Alors que l’effervescence référendaire commence à s’estomper, l’heure est au bilan pour les intellectuels de gauche. Le ton est plutôt sombre, mais réaliste en même temps. Malgré bien des efforts et bien des explorations, les intellectuels de gauche au Québec n’ont pas encore réussi à produire une analyse compréhensive des classes et des luttes de classes. Ils sont surtout en mode réactif face aux assauts des dominants, que ce soit lors des grandes batailles politiques (comme le référendum) ou dans le champ des luttes de masse quotidiennes. Sur le plan des idées, les socialistes et les marxistes sont souvent dénigrés par les acteurs politiques, les médias, même l’université, où dominent les paradigmes réactionnaires aussi bien dans le domaine de l’économie que de la science politique et de la philosophie. Cependant, cet ostracisme n’explique pas tout. Le socialisme et le marxisme sont trop souvent « sacralisés » par la gauche, au lieu de servir de base pour produire des analyses et des enquêtes. Il faut donc, estiment Bourque et Dostaler, revenir à un marxisme créatif pour qui le « fondement de la lutte des classes trouve son point d’ancrage dans les rapports sociaux de production »2. Dans le texte qui suit, Anne Légaré, alors professeure de sciences politiques à l’UQAM, se propose de parcourir l’évolution de la pensée de gauche depuis les années 1960 au Québec. Le panorama dont elle décrit les grandes étapes permet de mieux comprendre les grands débats et les grands alignements théoriques et politiques de l’époque. (Introduction de Pierre Beaudet)

L’heure est aux bilans. En effet, la conjoncture nous presse de réfléchir et les quelques mois qui viendront, quelle qu’en sera leur issue, pèseront lourd d’expérience dans la lente démarche du mouvement socialiste au Québec. J’aimerais joindre à ce cheminement une réflexion rétrospective sur l’évolution depuis quinze ans de la contribution des intellectuels de gauche sur les classes sociales québécoises depuis quinze ans.

Le bilan que je me propose de faire comprendra deux grandes parties. La première tentera de situer dans leur contexte les textes partant de la Révolution tranquille à la victoire péquiste de 76 et rappellera à travers leur chronologie, le cheminement parcouru par ces analyses. La deuxième partie fera la synthèse du débat sur la bourgeoisie qui a dominé la période du règne péquiste jusqu’à maintenant en s’efforçant de dégager sommairement les propositions idéologico-politiques qui lui sont reliées.

Le questionnement sur les classes depuis le début de la Révolution tranquille a été, à mon avis, scandé par quatre grandes questions, chacune d’elles révélant les préoccupations majeures des intellectuels à partir de leur lien aux diverses phases organisationnelles du mouvement ouvrier.

La première question fut celle posée par Dofny et Rioux en 1962 : qu’est-ce qui sépare et qu’est-ce qui unit les classes sociales au Québec ?3 À cela, ils répondaient qu’il y avait au Québec une seule classe unie par l’ethnicité. Ensuite, Bourque et Frenette ouvrirent en 1970 deux questions: la première fut celle de la composition sociale de la petite bourgeoisie québécoise et la seconde, en creux, fut celle de l’existence d’une bourgeoisie québécoise, question qui sera en fait, dans l’histoire récente, reprise à partir de 1976-19774. Enfin, en 1974, Céline St-Pierre avait posé celle du lieu de division sociale entre la classe ouvrière et la petite bourgeoisie5. Trois éléments conjugués ont à mon avis, présidé à ce découpage :

• Le rapport de ces questions à la conjoncture du moment (soit : a) d’abord la scission du NPD et la formation du PSQ ; b) la création du M.S.A. puis celle du PQ ; c) la période précédant l’élection du PQ, caractérisée par l’électoralisme et par le développement de l’extrême gauche ; d) le règne du Parti Québécois ;

• La spécificité des thèmes évoqués touchant chacun des aspects théorico-politiques de l’analyse des rapports sociaux ;

• Enfin, la pertinence de ces textes et leur répercussion sur la mémoire politique des dernières années.

Le contexte historique général

Tant les thèmes que les approches ont grandement évolué depuis 15 ans. La question nationale fut cependant au cœur de toutes ces analyses. Parfois considérée comme étant le seul aspect important de la division sociale, parfois au contraire greffée aux classes comme aspect second, plus récemment enfin, l’oppression nationale fut étudiée en tant qu’élément constitutif de la structure de classes elle-même ou de la division sociale du travail. Ces trois temps dans l’évolution du rapport entre classes et nation indique un remarquable progrès dans la pensée socialiste et marxiste au Québec, progrès commandé par l’évolution des rapports de classes eux-mêmes.

Cette évolution dans les rapports de classes fut consolidée par la démonstration de plus en plus irréfutable effectuée par le PQ lui-même de son conservatisme sociopolitique fondamental. Autour de cette lente et progressive mise à jour, poursuivie à travers l’exercice du pouvoir jusqu’à maintenant, les intérêts des classes et fractions se sont progressivement précisés et continuent de le faire.

Cependant, la démarche intellectuelle fut tributaire des transformations dans les rapports de classes d’un double point de vue. En effet, les chercheurs qui s’appliquèrent à faire progresser les analyses de classes eurent d’abord comme souci majeur, et avec raison, de lier leur démarche à ce qu’ils percevaient comme questions stratégiques pour l’organisation du mouvement ouvrier québécois. Parfois, leurs résultats furent pertinents, parfois leurs observations s’avérèrent mal orientées. De plus, ces textes furent souvent dépassés par les aléas du mouvement lui-même, car on ne peut encore parler jusqu’à ce jour de prise de ces travaux à son compte par le mouvement. Ceci ne peut être imputé ni aux chercheurs ni aux organisations. Les intellectuels sont ni à côté ni au-dessus de l’histoire, ils sont dedans et en tant que tels, ils en subissent les conditions. Les quinze dernières années ont été éprouvantes pour les travailleurs québécois. La question nationale, sacralisée par le PQ, a brouillé les cartes. Le mouvement ouvrier a été freiné dans son organisation et les travaux des intellectuels de gauche ont été mêlés à cette difficile naissance.

La démarche intellectuelle fut donc tributaire des rapports de classes dans la mesure où, comme on le verra plus loin, les études sur les classes sociales se sont nouées à la conjoncture organisationnelle du moment ouvrier en tentant à travers leur diversité de répondre finalement à une seule question : comment, et par quel parti, seront satisfaits, à tel ou tel mouvement, les intérêts des classes dominées, question à laquelle le mouvement ouvrier lui-même n’apportait pas de réponse claire.

Ensuite, on peut dire que cette démarche de recherche et de réflexion fut tributaire des étapes suivies par le mouvement ouvrier dans la mesure où ces travaux demeurèrent isolés et ne furent pas inscrits d’une manière directe dans sa démarche. Ce n’est que depuis peu de temps que les conditions se précisent pour une collaboration organique entre les intellectuels et les organisations ouvrières au Québec.

Les rapports de classes ont donc été dominés pendant cette période par un gigantesque effort de clarification des intérêts de chaque parti, clarification effectuée d’abord en rapport avec la scène politique par l’expérience négative du pouvoir sous le gouvernement péquiste. Mêlés à ce cheminement historique, les travaux des intellectuels québécois ont tenté de fournir une connaissance étayée des différentes étapes que traversait le mouvement nationaliste.

C’est ainsi que témoignait de ces préoccupations idéologiques l’article de Rioux et Dofny. Cet article, repris à son propre compte par J. Marc Piotte en 19666pour être ensuite critiqué surtout par Michel Van Schendel en 19697et par Gilles Bourque et Nicole Frenette en 19708 témoignait des interrogations qui dominaient à ce moment-là en avançant des propositions d’analyse fortement teintées de nationalisme.

Qu’il suffise de se rappeler les nombreux événements qui accompagnèrent cette phase. On connut du côté des mouvements sociaux la fondation du RIN en 1960 et sa transformation en parti en 1963, la formation de la CSN (1960), la fondation du NPD (1961), le Rapport Parent, l’émergence du FLQ, la scission au NPD–Québec et la formation du PSQ, puis le lancement de la revue Parti Pris en 1963 ; ensuite, ce fut la création du ministère de l’Éducation, l’acquisition du droit de grève dans les services publics et parapublics et la création de l’UGEQ en 1964, puis les nombreuses grèves de 1965-66 et enfin, la fondation du MSA en 1967.

L’année de lancement de la revue Parti Pris montra en effet un effort particulier pour reconnaître les différences sociales et politiques qui s’affrontaient à travers la question nationale et pour dégager des intérêts correspondants, que ce soit dans le RN, le RIN, le MSA, puis dans le PQ.

En 1968, à la suite de la fondation du MSA, les positions de ces intellectuels se divisèrent autour de l’analyse du rapport MSA/classes sociales. D’un côté, Jean-Marc Piotte encouragea un appui au MSA, pour qui « une large fraction des masses les plus politisées et les plus conscientes suivent Lévesque… Se situer hors du MSA, c’est se condamner à demeurer extérieur à la fraction la plus progressiste des masses populaires » disait-il9. Piotte reviendra sur cette position en 1975 lorsqu’il fera la critique de l’allégeance du PQ avec l’impérialisme en disant « actuellement, face au PQ et compte tenu de la faiblesse et de la division des organisations socialistes, il faut se démarquer clairement du projet indépendantiste et défendre la véritable solution aux problèmes fondamentaux des travailleurs : le socialisme ».

D’un autre côté, à l’instar de Piotte et au même moment, soit à l’été 68, Gilles Bourque, Luc Racine et Gilles Dostaler fondent le Comité Indépendance-Socialisme (C.I.S.) et formulent une critique sévère des intérêts de Lévesque qu’ils disent représentant d’une « classe antagoniste à celle des travailleurs »10. Déjà, l’interrogation la plus angoissante et la plus décisive était au cœur des débats : en appuyant le MSA, ou plus tard le PQ, les travailleurs allaient-ils marcher à leur défaite comme classe ? Cette question n’a cessé de hanter les recherches faites par la suite.

Des analyses historiques

Avant de présenter les textes dont l’objet principal était de relier ponctuellement la scène politique aux classes en lutte, je fournirai une vue d’ensemble d’une série de travaux de portée historique plus large. Ces travaux doivent être mentionnés, car ils forment un cadre général indispensable à la compréhension de l’étude des articles suivants. Ils permettent de voir également que cet aspect plus général de la recherche a subi des transformations et s’est acheminé aussi sur des terrains éminemment politiques. J’ai tenté, à travers toute cette étude, de respecter scrupuleusement la progression chronologique et de présenter tous les principaux travaux. S’il en est qui ont échappé à ma vigilance, je prie les auteurs de m’en excuser.

En 1967, un article d’Alfred Dubuc présentait le processus de formation de l’État canadien comme un moyen permettant la centralisation financière nécessaire au développement de la bourgeoisie11. Selon cette thèse, l’État canadien n’a pas été le produit de rapports entre les classes, mais plutôt l’instrument de la bourgeoisie commerciale et bancaire. En 1970 parut ensuite le premier ouvrage de Gilles Bourque intitulé Classes sociales et question nationale au Québec12. Cet ouvrage contient la thèse de la double structure de classes, se superposant et renvoyant à chacune des deux nations. Bourque fera la critique de cette thèse dans le numéro 1 des Cahiers du Socialisme disant, pour l’essentiel : « On ne peut produire une définition « classiste » de la nation sans tomber dans le réductionnisme et, curieusement, dans le nationalisme lui-même. On risque en effet dans ce dernier cas de produire des analyses affirmant l’existence de structures de classes nationalement hétérogènes ». Dans le même champ de préoccupations, une version refondue, corrigée et augmentée d’Unequal Union de Stanley Ryerson, parue en anglais en 1968, sera traduite en 197213. Une des thèses centrales de cet ouvrage est que le mouvement national des patriotes de 1837 avait un « caractère démocratique et anti-impérialiste ». Ryerson y fait ressortir l’émergence « des manufactures nationales, d’une industrie locale et autochtone » et la formation d’une « classe coloniale ».

En 1975, un article d’Hélène David14 compare la scène politique et le mouvement ouvrier, et rompt avec la périodisation conventionnellement liée à la Révolution tranquille en dégageant les conditions de « cinq moments conjoncturels » différents qui caractérisent cette période. En 1978, Dorval Brunelle fournit, dans La désillusion tranquille15 des éléments nouveaux et originaux pour aborder l’analyse des relations des provinces entre elles, ainsi que par rapport au gouvernement fédéral : la thèse qui s’en dégage tend à faire ressortir que « le Canada est surtout une somme de gouvernements » (provinciaux) caractérisée par « l’absence totale d’intégration au niveau des rapports économiques ». De plus, l’étude expose à travers l’histoire politique récente et en particulier celle du Conseil d’orientation économique, comment évoluèrent les conditions politiques de développement de la bourgeoisie québécoise au cours des années 60.

En 1978, Nicole Laurin-Frenette développe un nouveau cadre conceptuel pour l’analyse de la nation et défend comme thèse que le procès de production de l’État assigne sa place à la nation, ainsi qu’aux appareils qui la reproduisent et à leurs agents. Le rôle du nationalisme est de « garantir la reproduction de la place de l’État (national) ». L’auteure applique son postulat théorique à l’analyse de six conjonctures depuis le Régime français, et s’inscrit en même temps en rupture avec la thèse qu’elle soutenait avec Gilles Bourque en 1970 sur le rapport de la petite bourgeoisie technocratique avec le projet de souveraineté-association.

Mai 1979 vit d’abord la parution d’un ouvrage de Roch Denis16 qui met l’accent sur les rapports entre le mouvement ouvrier et la question nationale et conclut sur les difficultés de formation d’un parti sans son intégration transitoire aux organisations syndicales. L’ouvrage aboutit à cette conclusion après une longue analyse des différentes phases traversées par le mouvement ouvrier, ses organisations et par le rôle des intellectuels depuis 1948.

Enfin, Gilles Bourque et moi-même17 avons tenté dans Le Québec – la question nationale, de lier les événements politiques survenus depuis la Conquête aux rapports de classes et aux transformations des modes et formes de production. Les principales thèses développées portent sur la résistance paysanne au développement du M.P.C., sur la formation de l’État canadien caractérisé par une tendance structurelle à l’éclatement sur le rapport privilégié de l’U.N. et de Duplessis avec la bourgeoisie locale, du P.L.Q. et de la Révolution tranquille avec la bourgeoisie canadienne, du projet de souveraineté-association et du gouvernement péquiste avec la bourgeoisie non monopoliste québécoise et enfin, sur l’issue de l’actuel enjeu référendaire.

De la Révolution tranquille jusqu’à la formation du P.Q. en 1968 : l’éveil du nationalisme de gauche

Pour aborder les textes portant plus spécifiquement sur le rapport classes/scène politique, cette première tranche de la périodisation s’imposait, car les écrits de cette première période portaient en germe les questions qu’allait soulever plus tard la formation du Parti québécois.

C’est pourquoi sans doute l’article de Dofny et Rioux18 eut tant d’échos comme s’il réveillait, en quelque sorte, le subconscient de la pensée en gestation. La thèse principale qu’il contenait consistait à poser que les Québécois forment ensemble une classe dite « ethnique », unifiée par l’originalité de sa stratification sociale face au groupe anglais dominant.

Un an après, Mario Dumais, comme Jacques Dofny et Marcel Rioux, veut « ouvrir la voie à une action politique cohérente » dans un article qui comporte d’abord une assez longue élaboration théorique sur le fait qu’existent des classes, puis sur une méthode qui se veut rigoureusement marxiste pour les analyser19. Ce texte ne fait pas de différence entre la bourgeoisie et la petite-bourgeoise traditionnelle ; la classe des travailleurs y est composée de « ruraux, de manuels et de non-manuels », comprenant aussi des « employés de bureau, des techniciens et des intellectuels » ; les couches marquent une distinction entre hommes et femmes. Le texte représente alors la première recherche concrète de la période sur la division sociale du travail au Québec. Cependant, la faiblesse de son cadre conceptuel ne permit pas d’en faire une utilisation très large.

Piotte, lui, reprend ensuite à son compte les principales affirmations de Dofny, Rioux (1962) et de Dumais (1963) en tentant de les recouper20. Il retient les « valeurs, les institutions, les comportements des Québécois » (comme le font Dofny et Rioux) pour démontrer d’abord comment ils sont souvent « nord-américains avant d’être canadiens ou canadiens-français »; ensuite, il fait sienne la thèse du Québec : classe ethnique à l’intérieur d’une société globale, le Canada. Ceci amènera Piotte à affirmer que « le RIN a un rôle historique essentiel quoique transitoire en tant qu’avant-garde du processus de libération dirigé par « les collets blancs ». On voit dans ce texte que pour Piotte comme pour beaucoup d’autres, le concept de petite bourgeoisie ne recouvrait à ce moment-là que les P.M.E., les professionnels et les artisans. Les collets blancs représentent une couche de la très large « classe des travailleurs ».

Réfléchissant sur l’esprit qu’avait animé l’équipe de Parti Pris durant les années 60, JeanMarc Piotte écrivait récemment à propos de cette période : « Vivant la rupture comme une libération intellectuelle, nous n’étions guère pressés de nous trouver des racines historiques.

Nous nous prenions pour l’avant-garde intellectuelle de la révolution… Me relisant, je fus littéralement étonné : je me croyais marxiste, alors que ma catégorie fondamentale d’analyse demeurait – si on excepte Notes sur le milieu rural, d’ailleurs seule enquête menée sur le terrain – bel et bien la nation »

dira : « mon étude du Québec n’est pas centrée sur la lutte de classes à laquelle j’articulerais les mouvements de libération nationale, mais sur la nation que je cherche à éclairer à la lumière des classes sociales »22. Les six textes de la période de 1968-1976 qui suivent marqueront un progrès notoire par rapport à cette dernière tendance.

Le premier texte de cette période, signé par Bourque, Racine et Dostaler23 contient d’abord une critique radicale du MSA, inspirée d’un texte de Bourque publié dans Parti Pris quelques mois plus tôt24. À cette époque, Bourque préparait déjà son ouvrage Classes sociales et question nationale au Québec – 1760-1840. Par cet article, les trois auteurs posent comme élément central la persistance et la dominance des intérêts bourgeois dans la formation du MSA à travers la présence de Lévesque et de ses associés. Les auteurs y reconnaissent la présence dans le mouvement d’éléments de gauche « non organisés », mais ils soutiennent que ceux-ci seront utilisés pour masquer l’aspect conservateur véritable du mouvement.

Paraît ensuite en 1962, signée par Michel Van Schendel25, la première critique de la thèse publiée par Dofny et Rioux. Michel Van Schendel tente de cerner ce qui définit « structurellement » la classe ouvrière québécoise. Ce texte contient en outre une critique serrée des notions de classe et de conscience ethnique utilisées par Dofny et Rioux et fondamentalement opposées au matérialisme historique. Michel Van Schendel joue alors un rôle important dans l’équipe de la revue Socialisme.

Un an plus tard, en 1970, paraît l’article de Luc Racine et Roch Denis26 qui (avec l’éditorial de ce numéro qui avait été préparé par Michel Van Schendel et Emilio de Ipola) est le premier de cette période à reconnaître l’existence d’une « moyenne bourgeoisie canadiennefrançaise. » Plus que par une simple allusion métaphorique, ce texte, quoique prudemment, précise que cette bourgeoisie est sous-traitante, et que le PQ est le représentant de sa fraction nationaliste. Ce texte fait aussi des distinctions très pertinentes entre bourgeoisie et petite bourgeoisie. Cependant, si cette dernière indique une « prolétarisation graduelle », la classe ouvrière, elle, y recouvre indistinctement tous les travailleurs manuels et intellectuels, les ouvriers et les employés. Le PQ y est clairement vu comme un recul par rapport au MSA pourvu qu’il soit plus clairement pro-impérialiste que le RIN.

Après le texte de Jacques Dofny et de Marcel Rioux publié en 1962, celui de BourqueFrenette27, quoique se voulant marxiste, représente la deuxième forte percée du nationalisme de gauche dans l’analyse sociologique québécoise. Même si ce texte se fixe comme objectif « de dégager au moins les éléments de base d’une théorie marxiste de la nation, du nationalisme et des rapports entre classes sociales, nations et idéologies nationalistes » et « s’inspire de la pratique du mouvement révolutionnaire au Québec au cours des dix dernières années », il contient quelques extrapolations dont l’utilisation sert aujourd’hui encore d’arguments aux thèses nationalistes. De son côté, Gilles Bourque a largement fait la critique des positions contenues dans ce texte en ce qui concerne le PQ comme parti de la petite bourgeoisie en affirmant pour l’essentiel : « Je ne peux suivre Niosi quand il déduit… le caractère exclusivement petit-bourgeois du Parti Québécois. Au-delà de désaccords théoriques spécifiques…, il me semble de plus en plus urgent de repenser la problématique implicite de la plupart des analyses proposées jusqu’ici ».

Nicole Frenette a, elle, également pris ses distances (1978) en disant : « Nous recherchions lesdites bases objectives de la nation et, comme bien d’autres, nous trouvions de tous côtés des mirages parmi lesquels nous tentions de distinguer l’objet, la nation, de son reflet dans le miroir du nationalisme »28. Pourtant, encore aujourd’hui, avertis de l’autocritique des auteurs, des auteurs (changer un auteurs pour écrivains, ou alors écrire Sales, Niosi et Monière tout simplement ?) comme Sales, Niosi et Monière continuent d’appuyer leurs propositions sur ce texte. En même temps que Roch Denis et Luc Racine et un an à peine après la première parution du texte de Bourque-Frenette, Michel Van Schendel relève la confusion contenue dans le texte de Bourque-Frenette au sujet de la bourgeoisie29. Il affirme en effet qu’une bourgeoisie québécoise accumule et tend, à travers ses porte-paroles péquistes qui eux, sont d’origine petite-bourgeoise, à « prendre l’aspect d’une bourgeoisie d’État-Patron ». Michel Van Schendel souligne que cette « conséquence désarmante » de l’analyse de Bourque-Frenette était « décidément, dit-il, opposée à leurs prémisses théoriques ». Enfin, Van Schendel y définit la classe ouvrière québécoise comme « typique du capitalisme du centre dominant ». À partir de ce texte, un débat est lancé et deux problèmes majeurs s’imposent donc pour les recherches futures : l’existence de la bourgeoisie québécoise et la composition de la classe ouvrière.

À l’automne 1971 avait été formé au CFP un groupe de recherches sur les classes, groupe dans lequel on trouvait trois militants d’organisations populaires, Jean Roy du C.R.I.Q., Charles Gagnon du Conseil central de la C.S.N. à Montréal et Bernard Normand du CFP ainsi que trois intellectuels, Céline St-Pierre, Gilles Bourque et moi-même. C’est au cours de réunions qui s’échelonnèrent pendant huit mois que les critères de la division sociale du travail furent approfondis. Ainsi, le groupe avait dégagé la distinction entre travaux directement et indirectement productifs qui devint la clé de voûte de l’élaboration théorique que formula par la suite Céline St-Pierre30. Quelques-uns des aspects de la position à laquelle arrivait Céline St-Pierre ne faisant pas consensus, elle finalisa seule la démarche jusque-là collective. Ce texte fut important à plusieurs titres.

D’abord, il répondait à des besoins très aigus des milieux militants et étudiants face à la théorie des classes. Ensuite, il contenait un certain nombre de notions nouvelles qui permettaient à ceux engagés dans l’action d’établir une hiérarchie « théorico-stratégique » entre les couches de travailleurs auprès desquels ils œuvraient. Il permet aussi de constater, à partir de sa large diffusion, que ces questions étaient à l’ordre du jour. La formation de ce groupe de recherche au CFP en témoigne d’ailleurs.

Dans ce texte, Céline St-Pierre prétend que la classe ouvrière comprend les travailleurs directement productifs et la classe laborieuse, ceux qui le sont indirectement ainsi que tous les travailleurs manuels improductifs. Le prolétariat est donc l’ensemble de toutes ces places, soit la classe ouvrière et la classe laborieuse. La nouvelle petite bourgeoisie, elle, comprend les travailleurs intellectuels affectés à la reproduction de la force de travail. La fonction politique de cette approche est donc d’étendre la classe ouvrière au plus grand nombre de salariés possibles. Cette élaboration eut et a encore une grande influence auprès des intellectuels québécois. Jean-Marc Piotte y ajoutait en 1978 quelques précisions. « Je me sépare donc de Céline St-Pierre sur les points suivants. L’utilisation gramscienne de la distinction travailleurs intellectuels/travailleurs manuels me permet de démarquer plus nettement la nouvelle petite bourgeoisie des travailleurs improductifs, membres de la classe laborieuse qui œuvrent eux aussi, à la reproduction des rapports sociaux nécessaires à la production de la plus-value… Je nomme classe laborieuse ce que Céline St-Pierre appelle « les classes laborieuses autres que la classe ouvrière »31.

Le texte de Céline St-Pierre avait, malgré les points de vue divers qu’il a pu entraîner, une qualité sans contredit : sa méthode claire permit aux chercheurs de trier avec adresse et cohérence parmi les couches de la division du travail celles qui correspondaient à leurs préoccupations idéologiques, ce qui permit à plusieurs de se démêler dans l’écheveau complexe des classes sociales en les sensibilisant à l’hétérogénéité du corps social.

À l’automne 1977 paraissait mon ouvrage Les classes sociales au Québec32. J’aimerais ici dégager ce qui constituait, à mes yeux, son apport principal, en faire une brève critique et dégager ce qui m’apparaît une priorité pour les analyses futures.Ce travail se caractérise principalement par le fait que les classes et fractions qui y sont constituées condensent à la fois des distinctions économiques ainsi que des critères de domination/subordination, de sexes, de salaires, d’autorité/d’exécution, etc. La petite bourgeoisie y est une classe déchirée. La contribution idéologique de ce texte consiste, selon moi, dans le fait d’avoir établi, tout au long de l’étude de la division sociale au

Québec, un recoupement avec la place des femmes. Distinguer entre femmes et hommes de la classe ouvrière, entre ménagères et travailleurs productifs, entre la couche féminine du travail manuel improductif et la couche masculine est aussi important et litigieux que la démarcation entre petite bourgeoisie et classe ouvrière. Non pas que les femmes forment une classe, mais leur présence dans les classes reproduit doublement et d’une manière spécifique à chaque fois, pour elles et pour les classes, les rapports de pouvoir puisqu’elles sont les soutiens de la domination/subordination. Mon étude mettait l’accent sur cette question. Dans la représentation concrète que je donnais de la structure de classes, la répartition de l’ensemble tenait compte des ménagères, ce qui bouleversait les distributions statistiques conventionnelles. De plus, je conservais dans la couche prolétarisée de la petite bourgeoisie les salariés manuels improductifs, ce qui correspondait à 7 % de la population et a semblé troubler la conscience prolétarienne de nombreux intellectuels.

Je ne crois pas, par ailleurs, avoir atteint l’objectif qui aurait consisté à fournir des représentations suffisamment empiriques de la structure sociale. Par « empiriques », je veux dire repérables spatialement et décrites localement. L’étude, en fait, n’a accompli que les deux premières étapes de son parcours, c.-à-d. d’abord, la démarche abstraite et théorique conduisant à la seconde, structurelle. La dernière étape non franchie aurait été de remonter au plus concret et d’opérer l’analyse de la fusion entre la structure et la conjoncture. Il est bien évident qu’on ne dispose pas des données historiques complètes permettant de finaliser cette phase de la recherche pour chaque classe sociale.

Enfin, une dernière réflexion s’impose à moi à propos des futures analyses de classes. Il me semble de plus en plus essentiel de tenir compte des modes concrets dans lesquels les ensembles sociaux vivent leur rapport à la société comme la question de l’identification à chaque sexe (dans la théorie, la classe ouvrière n’a pas de sexe). D’autre part, gommer l’existence des classes comme sujets m’apparaît aussi être une erreur politique et théorique : la dimension historiciste doit être présente aussi dans les analyses.

L’alliance large que les défenseurs du concept large de prolétariat ou de classe ouvrière étendu à tous les opprimés salariés recherchent devra témoigner de multiples différences sociales. Dans le concret n’existe pas de classe ouvrière monolithique, classe sans sexe, sans âge, sans ethnie, sans espace physique propre. Seule existe la conjugaison de multiples déterminations et formes sociales singulières.

Confrontés à l’action politique et au changement, les partis de gauche traditionnels se heurtent à ces différences. C’est pourquoi, au sortir de la phase actuelle, nos recherches devront devenir de plus en plus spécifiques et reconnaître la pluralité du corps social.

Pendant le règne du Parti Québécois jusqu’au référendum : des différences théorico-politiques

Contrastant avec les périodes précédentes, les quatre dernières années viennent de nous valoir une abondance exceptionnelle de textes. La période sera marquée par un questionnement qui porte sans contredit sur la composition de classes et sur l’hégémonie de l’alliance consacrée par le gouvernement péquiste. La réflexion sur la nature de classe de cette alliance présuppose évidemment une connaissance appropriée des ensembles sociopolitiques composant la structure sociale, qui entrent en interaction dans les luttes politiques concrètes. Sur ce dernier point, les diverses étapes traversées par ce débat ont révélé des différences théoriques assez fondamentales.

La partie suivante du présent texte se développera donc à partir d’événements internes du cheminement de la gauche intellectuelle. En effet, contrairement aux deux périodes précédentes pour lesquelles les textes faisaient suite à l’actualité et étaient l’aboutissement surtout de collectifs fermés (Parti Pris, Socialisme, groupe de recherche du CFP), les travaux diffusés depuis novembre 1976 témoignent de préoccupations de plus en plus complexes, d’une écoute plus large et partant d’ailleurs de rencontres publiques. Deux colloques ont été à l’origine de la formulation des deux tendances qui allaient principalement s’opposer quant à l’analyse du PQ. Depuis les deux colloques qui eurent lieu en novembre 1977, ces tendances ont donné suite à de nombreux textes sur la bourgeoisie québécoise et sur la question nationale. Pour illustrer ce phénomène, voici, à titre d’exemple, quelques-uns des titres des articles étudiés plus loin : « La nouvelle bourgeoisie canadienne-française » (Niosi), « Les nouveaux paramètres de la bourgeoisie québécoise » (Fournier), « Petite bourgeoisie envahissante et bourgeoisie ténébreuse » (Bourque).

Je ferai donc une étude plus systématique des principaux articles directement liés à ces colloques, considérant que leur aspect polémique et l’évolution qui les a en même temps marqués leur confèrent, en raison de ce caractère dynamique, une importance idéologique majeure.

Les 10 et 11 novembre 1977, la Société canadienne de science politique et l’Association canadienne des sociologues et des anthropologues de langue française organisèrent (par l’entremise de Jean-François Léonard) un colloque proposant comme thème un « bilan du gouvernement du Parti Québécois » intitulé « Un an après ». Au cours de ce colloque, dans l’ensemble des interventions qui portèrent sur le PQ, les communications de Pierre Fournier, d’Arnaud Sales et de Gilles Bourque traitèrent plus exclusivement du PQ dans son rapport aux classes sociales. Ces trois communications furent publiées dans La chance au coureur33 et marquèrent le point de départ d’une longue course à la recherche d’un consensus. Une semaine plus tard avait lieu à Toronto, les 18 et 19 novembre 1977, le colloque « The American Empire and dependent States : Canada and the Third World ».

Une session particulière, consacrée au Québec, avait pour thème : « The Parti Québécois government, social classes and the state ». Jorge Niosi et moi-même y présentions des communications dont les commentateurs furent Pierre Fournier et Jean-Guy Vaillancourt. Plusieurs chercheurs québécois assistant à ce colloque participèrent ensuite aux discussions, dont Arnaud Sales, Carol Levasseur, Paul Bélanger et Gilles Bourque. La contribution de Jorge Niosi correspondait dans ses grandes lignes à l’article qu’il publia six mois plus tard dans le premier numéro des Cahiers du Socialisme34. En ce qui me concerne, le texte de ma communication fut repris par la Revue canadienne de sociologie et d’anthropologie dans son numéro de mai 197835.

Par la suite, ces prolégomènes à l’étude du Parti Québécois furent analysés, critiqués et nuancés dans les trois premiers numéros des Cahiers du Socialisme (1978-1979), dans un numéro spécial de la revue française Politique aujourd’hui paru au printemps 1978, ainsi que dans un ouvrage collectif publié sous la direction de Pierre Fournier en décembre suivant. Les incidences idéologico-politiques exprimées dans ces colloques et contenues dans ces articles ayant des implications politiques pour l’étape dans laquelle nous entrons, elles méritent notre plus grande attention.

Avant cependant d’en amorcer l’analyse, je ne voudrais pas négliger de faire mention de quelques autres travaux non moins utiles à notre démarche. Je pense en particulier à des ouvrages comme celui de Dorval Brunelle, La désillusion tranquille36, qui a été le premier à démontrer avec précision la capacité de la bourgeoisie québécoise de mettre en place des mesures concrètes assurant le développement de ses ressources économiques propres.

Je pense aussi aux ouvrages de Jorge Niosi sur le capitalisme canadien et d’Arnaud Sales sur la bourgeoisie industrielle canadienne-anglaise et canadienne-française au Québec37, ainsi qu’à l’essai de Jacques Mascotto et Pierre-Yves Soucy intitulé Sociologie politique de la question nationale38. Enfin, je voudrais souligner, parmi d’autres, l’excellent article de Carol Levasseur et Jean-Guy Lacroix, « Rapports de classes et obstacles économiques à l’association » paru à l’automne 1978 dans le deuxième numéro des Cahiers du Socialisme39.

Quoique je ne partage pas tous les points de vue exprimés dans l’ensemble de ces travaux, j’aurais souhaité pouvoir leur consacrer une étude approfondie à la lumière des récents débats sur la bourgeoisie québécoise. On comprendra que dans les limites du présent texte il me soit impossible de le faire.

Une problématique

Je ne saurais le cacher, il est clair que l’analyse concrète des classes sociales au Québec et la conception et l’affermissement des prémisses conceptuelles qui la servent représentent pour moi un centre d’intérêt de toute première importance. Avec d’autres, j’ai consacré la majeure partie de ces dernières années à travailler ces questions ; en ce qui concerne ma recherche personnelle sur la structure de classes au Québec, c’est en 1970 que je l’ai commencée.

C’est pourquoi je me permettrai de rappeler pour commencer les principaux éléments d’analyse de la bourgeoisie et du Parti Québécois que j’avais élaborés dans mon ouvrage

Les classes sociales au Québec40 paru en novembre 1977 au moment même où se tenaient les deux colloques mentionnés plus haut, dans la mesure aussi où ils furent largement repris au cours de la réflexion qui allait s’ensuivre.

Cinq éléments définissaient alors pour l’essentiel mon analyse : 1) « Le PQ est le représentant des intérêts de la bourgeoisie non monopoliste au Québec » (p. 191) ; 2) « les aspects super-structuraux de détermination de la place de la bourgeoisie non monopoliste québécoise ont un effet de domination sur sa constitution. Sous sa seule détermination économique (malgré sa faiblesse structurelle, elle, surdéterminée), détermination s’accrochant inlassablement à des velléités autonomistes de couleurs multiples, la bourgeoisie québécoise n’aurait pas fait long feu » (p. 191); 3) « de son existence structurelle en intérêts et pratiques économiques, juridico-politiques et idéologiques distinctifs, ce capital devient une force sociale organisée, produisant ses effets sur toutes les classes et sur tous les partis au Québec et même au Canada tout entier… c’est la constitution de la bourgeoisie non monopoliste québécoise en fractions autonomes de classe par cette formation en parti » (p. 192); 4) « les éléments canadiens-français qui participent aux rapports monopolistes s’amalgament à ceux-ci de telle sorte que leur caractère « ethnique » ne supporte encore aucun fractionnement » (p. 189); 5) « On voit bien que les politiques d’un parti ne s’analysent pas seulement quant aux caractères des agents qui le composent, mais surtout par son rapport aux places de classes de la structure qu’il comble ou vise à combler. Ainsi, les analyses expliquant le PQ par sa composition dite « technocratique » conduisent à toutes sortes de méprises simplificatrices et évacuent le problème des luttes au sein de l’État, et, indirectement, du fédéralisme canadien… (Le PQ est une) organisation de la bourgeoisie non monopoliste à clientèle ouvrière et petite-bourgeoise » (pp. 193-194).Isoler ces éléments permet de saisir la trajectoire que suivit par la suite le débat sur les classes. On le verra plus loin, les oppositions et les consensus s’inscrivirent successivement face à ces éléments.

Pour commencer chronologiquement par la fin, je citerai, à titre d’illustration, la dernière pièce d’œuvre à date de cette réflexion, parue quand Denis Monière écrivit, il y a aussi peu longtemps qu’en octobre dernier : « Est-il possible alors de parler d’une bourgeoisie « québécoise » au sens plein du terme, quand celle-ci est à ce point liée qu’elle est absolument incapable d’influencer de façon autonome le développement économique du Québec ? Cette bourgeoisie liée et dépendante ne peut être qualifiée de Québécoise par le simple fait qu’elle réside sur un territoire géographiquement situé, le Québec. Cette bourgeoisie résidant au Québec peut-elle réellement s’identifier à un projet national qui risquerait de compromettre sa position actuelle auprès et vis-à-vis du capital et de la bourgeoisie canadienne, dont elle ne représente qu’une fraction ethnique dépendante ? Il faut répondre par la négative »41 et, conséquence de cette première position, « la souveraineté-association… implique qu’une plus grande part de pouvoir politique sera contrôlée par la nouvelle petite bourgeoisie qui pourra ainsi accéder à l’élite du pouvoir économique ».

Si les voies politiques opposant les positions citées sont claires, leurs prémisses théoriques, elles, sont plus complexes ; ici, je ne pourrai malheureusement qu’en faire rapidement mention. Les fondements des différences méthodologiques et théoriques sont, bien entendu, idéologiques. Cependant, ces différences peuvent parfois témoigner de l’influence prévalente d’une approche sur une autre dans un contexte culturel scientifique à un moment donné et ne signifient pas nécessairement que ces positions n’évolueront pas ni que leurs auteurs en assument pleinement et définitivement à chaque fois toutes les conséquences. C’est pourquoi je m’efforcerai de traiter avec précaution de ces divergences, sans présumer de leur avenir. Cependant, avant d’en dégager l’évolution, il serait utile, me semble-t-il, de dégager à grands traits ce qui sous-tend ces interprétations de la conjoncture récente.

Des différences théoriques

Certes, l’unanimité sur la structure des rapports sociaux au Québec aurait entraîné une plus grande unité au niveau de l’analyse du Parti Québécois et, en conséquence, de la stratégie et des tactiques à mettre en œuvre dans la gauche québécoise.

Or, il n’en fut pas ainsi. Ceux que j’appelle ici « les chercheurs universitaires de gauche » (sans connotation d’exclusivité, bien entendu, par rapport aux auteurs chercheurs marxistes dont les travaux ne sont pas étudiés ici) pour la commodité sociologique de l’expression, ces intellectuels d’appartenance large au matérialisme sont partagés quant à la définition de la division sociale du travail caractérisant le Québec, c.-à-d. quant à l’existence, à la composition interne et à l’importance des unes et des autres classes sociales.

Les désaccords quant à la bourgeoisie fondent sans doute les principaux débats. Pour les uns, il n’y a pas de bourgeoisie proprement québécoise, pour d’autres, la distinction entre la bourgeoisie canadienne-française d’un côté et québécoise de l’autre fait l’objet d’un litige ; pour d’autres encore, la reconnaissance d’une bourgeoisie nationale ou d’une bourgeoisie compradore est acquise, pour d’autres elle, ne l’est pas ; enfin, quelques-uns trouvent essentielles les distinctions entre capital monopoliste et capital non monopoliste, entre petite bourgeoisie et PME, que d’autres considèrent comme superflues. L’inclusion ou l’exclusion de l’un ou de l’autre de ces critères affecte la vision du PQ et les positions politiques conséquentes.

Un corollaire des divergences précédentes à propos de la bourgeoisie surgira d’ailleurs à propos de la petite bourgeoisie. En effet, à cause de sa position intermédiaire entre la bourgeoisie et la classe ouvrière, les critères qui délimitent cette classe, autant vers le haut que vers le bas, feront l’objet de désaccords. Les définitions des frontières entre la bourgeoisie et la petite bourgeoisie seront diverses. Certains y incluront par exemple tous les professionnels, y compris ceux qui capitalisent et concentrent leurs ressources en complexifiant l’organisation du travail entre plusieurs niveaux et services ; dans ces cas, les chercheurs qui les rangent (malgré la concentration de leurs revenus) dans la petite bourgeoisie privilégient le critère de la « nature » abstraite de leur travail de professionnels, indépendamment de la transformation du rapport social. Les mêmes travaux seront portés à nier l’existence d’une bourgeoisie québécoise, puisque la petite bourgeoisie nationaliste y tient lieu de classe dominante québécoise opposée à la bourgeoisie canadienne. Figureront donc dans la petite bourgeoisie les gestionnaires du capital-actions, des sommets de l’État et souvent les PME. Pour ce courant, la petite bourgeoisie est une classe comportant une forte polarisation vers le haut. Pour ce courant également, plusieurs couches de travailleurs intellectuels salariés (cols blancs), et tous les employés forment avec les travailleurs de la production la classe ouvrière. Ce schéma aboutit le plus souvent à deux classes proprement québécoises, une petite bourgeoisie d’artisan, de gestionnaires, de professionnels, de hauts fonctionnaires d’État et d’intellectuels de la reproduction et une classe ouvrière couvrant le reste des salariés. Au niveau de l’analyse conjoncturelle, ce cadre conceptuel soutiendra l’analyse du PQ comme parti de la petite bourgeoisie avec alliance populiste de la classe ouvrière, c’est-à-dire le reste de la population québécoise. Les mêmes recherches nieront donc d’un côté l’existence d’une bourgeoisie québécoise et présenteront de l’autre le PQ comme parti à tendance sociale-démocrate sous la gouverne d’intérêts petits-bourgeois.

Dans un sens tout à fait différent, d’autres travaux reconnaissent l’existence d’une bourgeoisie québécoise ayant une place politique propre et une petite bourgeoisie qui est moins la condensation des intérêts économiques d’une élite qu’une classe profondément contradictoire, comprenant un vaste ensemble de salariés socialement démarqués de la classe ouvrière, polarisés à la fois vers elle et vers la bourgeoisie. En conséquence, le Parti Québécois présente pour ce 2e courant une configuration plus complexe, dans laquelle son rapport propre à la bourgeoisie québécoise sera un facteur central dominant, une alliance plus contradictoire avec les couches sociales dominées, à la fois celles de la petite bourgeoisie et celles de la classe ouvrière. Ce dernier courant ne voit pas le PQ comme parti socialdémocrate, puisque le rapport politico-idéologique de ce parti avec les classes dominées est la légitimation des intérêts sous-jacents de la bourgeoisie nationaliste québécoise qui oriente ses visées.

Enfin, la classe ouvrière est la grande perdante des analyses de cette période. Perçue comme clientèle électorale et appui des grands partis, elle sert pour le courant nationaliste à valoriser un soutien au Parti Québécois, et pour la tendance critique à démontrer que parce qu’elle est desservie par le PQ, le travail politique des intellectuels doit privilégier le développement d’un mouvement socialiste véritablement indépendantiste et ses formations conséquentes.

Du point de vue des différentes approches théoriques, la classe ouvrière n’a donc pas encore fait l’objet privilégié des analyses. Par exemple, on pourrait imaginer que l’histoire politique récente d’un syndicat ou d’une fédération quant à la question nationale soit à l’ordre du jour. La cohérence qui s’établit entre la scène politique, les phases organisationnelles du mouvement ouvrier québécois et la démarche des intellectuels indique, selon toute évidence, que cette étape coïncidera avec la formation d’une ou de plusieurs autres organisations de gauche au Québec et que cette étape est imminente.

À la recherche d’un consensus

La méthode que j’emploierai pour faire ressortir les étapes successives franchies depuis quatre ans dans la réflexion sur la bourgeoisie québécoise consistera à glaner ces acquis au fur et à mesure d’une lecture chronologique des textes dont l’évolution a bénéficié en grande partie de la polémique. Ces acquis ne représentent pas une somme d’attributs qui se déposeraient comme autant de strates superposées sur le néant de notre connaissance antérieure ! Ils se révèlent plutôt comme une lente maturation et prirent, il me semble, la forme d’une rupture, au niveau en tout cas des textes étudiés. En effet, la forte coloration méthodologique des oppositions a conduit incontestablement à l’approfondissement d’une approche de plus en plus politique au détriment d’un économisme trop réductionniste. Ce tournant qualitatif dans la pensée s’est en effet développé, mais surtout affermi sous la pression de l’argumentation contraire.

Le texte de Gilles Bourque paru dans les Cahiers du Socialisme est révélateur à cet égard, puisqu’il fait à la fois la synthèse des postulats qui sous-tendaient tous les textes depuis l’automne 1977 et enrichit le débat d’un outillage conceptuel beaucoup plus nuancé et correspondant davantage à la complexité du réel42.

La question de la bourgeoisie québécoise a toujours posé problème dans la littérature de gauche. Il n’est pas nécessaire, je crois, d’y revenir puisque d’autres auteurs en ont abondamment parlé. Qu’on se rappelle simplement pour l’essentiel les textes de Roch Deniset Luc Racine, de Michel Van Schendel ainsi que l’éditorial de Socialisme dans les nos 20-21 en 1970, puis les travaux de Dorval Brunelle et le texte d’Alfred Dubuc dans Politique aujourd’hui : tous reconnaissent l’existence d’une bourgeoisie québécoise, qu’elle soit appelée moyenne, compradore ou autre. Le seul document important qui nie l’existence d’une bourgeoisie est le fameux texte de Bourque-Frenette dont j’ai parlé plus haut sur lequel les auteurs sont eux-mêmes amplement revenus. C’est pourtant sans scrupule que certaines analyses tentent un tour de passe-passe nationaliste au marxisme en l’utilisant comme pièce à conviction à verser au dossier du PQ – parti – petit-bourgeois-social-démocrate.

C’est lors d’un colloque du congrès des études socialistes tenu sous les auspices de l’ACFAS à l’Université Laval en juin 1976 que Pierre Fournier soulevait à nouveau la question tant répétée depuis vingt ans « Vers une grande bourgeoisie canadienne-française ? ». Reprise en novembre suivant à l’occasion du bilan « Un an après », il tentait d’y répondre plus formellement en avançant que « le projet souveraineté-association est le prolongement logique des ambitions économiques et politiques de la bourgeoisie locale »parlait encore à ce moment-là de « capital francophone, de bourgeoisie locale ». Il ajoutait aussi qu’« il n’y aurait pas grand-chose à attendre des PME au Québec ». De son côté, au même colloque, Arnaud Sales tenait à souligner fortement la « faible représentation des canadiens-français dans la propriété du capital »44 : en conséquence, l’espace théorique pour la distinction entre « bourgeoisie québécoise, bourgeoisie canadienne-française et bourgeoisie canadienne » n’ayant pas encore été élaboré, le projet du PQ était celui, selon Sales, d’une « techno-bureaucratie d’État ». Lors de ce même colloque, Gilles Bourque rejoint les thèmes que j’avais avancés dans mon texte Les classes sociales au Québec et affirme :

1) que « les politiques du PQ favorisent, en dernière analyse, l’affirmation d’une bourgeoisie québécoise dont les éléments principaux sont actuellement non monopolistes » ;

2) « que la spécificité donnée au Québec par la double réalité de la question nationale et de l’existence du pouvoir politique régional permet de constituer la bourgeoisie québécoise en force sociale capable de provoquer le démembrement de l’État canadien » : et enfin, que « lorsque l’on parle du PQ », il faut distinguer « entre les intérêts qui prévalent en dernière analyse et l’origine sociale de ses cadres politiques, de ses députés et de sa clientèle de prédilection ».

Les deux positions que Jorge Niosi et moi-même confrontions pour la première fois une semaine plus tard au colloque de Toronto faisaient ressortir encore davantage les différences d’approches. Niosi y développait surtout le point de vue qu’il existe « une nouvelle bourgeoisie canadienne-française qui a vu le jour dans l’après-guerre »45, mais « qui n’est rien d’autre que la section canadienne-française de la classe capitaliste canadienne… nullement intéressée à la séparation du Québec » et « dont Bourque et Frenette auraient minimisé l’importance et les possibilités de croissance ». Ceci, en conséquence, faisait aussi dire à Niosi (thèse proche de celle d’Arnaud Sales) que « le PQ représente une partie de la petite bourgeoisie traditionnelle, des professions libérales ainsi qu’une majorité des enseignants et fonctionnaires » et que, de plus, « la petite bourgeoisie regroupée dans le mouvement coopératif (Niosi entend ici les gestionnaires et les usages des Caisses), par contre, peut trouver dans le programme et la pratique du gouvernement péquiste de quoi nourrir ses rêves d’autodéfense face à l’agression du grand capital ». Les critères utilisés par Niosi dans son argumentation en ce qui concerne la négation de l’existence d’une bourgeoisie portaient sur le fait que le « marché, les investissements et les visées » de ce capital sont pancanadiens. D’autre part, pour Niosi, les gestionnaires du Mouvement Desjardins ne peuvent pas faire partie de la bourgeoisie parce qu’ils « proviennent de la petite bourgeoisie…. qu’ils ne sont pas les propriétaires privés du Mouvement et qu’ils ne peuvent bénéficier des actifs de ces institutions pour leur bénéfice personnel ni pour financer le parti politique de leur choix » (p. 30).

Tout ceci permettait à Niosi de conclure que « si la classe ouvrière veut un jour devenir la classe hégémonique de la société québécoise ou canadienne elle devra – dans une stratégie d’alliance de classe – reprendre à son compte une partie au moins des revendications de la petite bourgeoisie nationaliste au Québec ».

Au même colloque, j’affirmais de mon côté « que de faible qu’il est économiquement, le capital non monopoliste québécois trouve dans la superstructure, question nationale et forme éclatée du pouvoir d’État canadien, les éléments qui le constituent en fraction autonome de classe… c’est-à-dire fonctionnant comme force sociale, produisant des effets propres, dans la lutte politique, sur les autres fractions et classes… Le capital non monopoliste québécois représente une fraction autonome de la bourgeoisie, c’est-à-dire qu’il fonctionne avec une unité propre et c’est, à mon avis, ce que le PQ vient démontrer ». J’indiquais, dans le même texte, ce qui m’apparaissait fonder le rapport d’un parti aux classes et, à titre d’exemple,

décrivait les plus récentes modifications dans la structure sociale québécoise ayant amené « la transformation interne du capital non monopoliste québécois, en adoptant un visage diversifié, une composition sociale nouvelle ». Je réitérais que « l’appartenance de classe du PQ ne se définit ni par sa clientèle ni par l’origine sociale de ses membres ».

Les deux colloques de novembre 1977 recouvraient encore quelques ambiguïtés : a) bourgeoisie québécoise et canadienne-française n’étaient pas encore distinctes ; b) les assises économiques de la bourgeoisie québécoise n’étaient pas suffisamment dégagées ; c) le poids des facteurs politiques dans sa constitution ne faisait pas consensus ; d) le secteur de la PME était soit sous-estimé, soit réduit à la petite bourgeoisie.

Le numéro du printemps de la revue Politique aujourd’hui allait donner à Bourque et à Fournier l’occasion de préciser davantage certains énoncés antérieurs. Bourque reprenait les éléments que nous avions réciproquement avancés antérieurement et y ajoutait quelques distinctions qui s’avérèrent précieuses. Il définissait ainsi la bourgeoisie québécoise : « une classe dont la base d’accumulation est d’abord québécoise et qui s’appuie principalement sur l’État provincial pour défendre ses intérêts »46. « Ainsi, une bourgeoisie régionale comme la bourgeoisie québécoise qui, dans une situation « normale », ne devrait jouer qu’un rôle politique marginal peut, grâce à la conjugaison du double phénomène des pouvoirs régionaux et de la question nationale, mettre en danger l’existence même de l’État canadien ».

Retournant au cœur du débat, Bourque reparle de la « non-cohérence, de la dispersion et de l’extrême faiblesse économique » de cette bourgeoisie qui, dit-il « grâce au développement de l’État peut se développer en force sociale autonome ». Enfin, Bourque reprend (reprend à nouveau est un pléonasme) la différence entre « les intérêts qu’un parti défend en dernière analyse et la situation de classe de ses cadres politiques moyens, de ses députés et de sa clientèle de prédilection ». Il insiste enfin sur le fait que le PQ n’est pas un « parti socialement monolithique ».

Quant à lui, Pierre Fournier annonce également ce qui fera bientôt les principaux acquis de sa contribution : il désigne « les trois paliers de la bourgeoisie francophone soit le secteur privé, l’État et le mouvement coopératif » ; de plus, il distingue des fractions dans la bourgeoisie qu’il nomme alors « québécoise » : « une fraction fédéraliste… et une fraction nationaliste ».

Six mois plus tard, Jorge Niosi cristallise les axes du débat « Fournier-Bourque-Niosi ». Se rattachant à nouveau à la thèse du PQ parti de la petite bourgeoisie (technocratique), il recueille dans sa foulée les travaux de Denis Monière, de Vera Murray, d’Henry Milner et de Marcel Fournier. Son argumentation ayant été critiquée par Bourque dans le numéro suivant des Cahiers du Socialisme, j’éviterai de la reprendre ici. Pour l’essentiel, je soulignerai qu’outre la sévère critique qu’il fait du PQ quant à son aspect social-démocrate qu’il considère comme « un leurre » et au fait que peut-être « quelques dirigeants du PQ considèrent qu’ils représentent véritablement les intérêts de la nation québécoise, y compris de sa bourgeoisie », Niosi affirme à nouveau qu’il s’agit là du « représentant de la petite bourgeoisie technocratique ». Dur à l’endroit des thèses de Fournier et de Bourque, il met en lumière les critères juridico-économiques qu’il favorise. Si, et il n’y a pas de raison d’en douter, les positions de Niosi ne se réduisent pas aux énoncés de cette analyse, il demeure que les termes du débat que ces textes condensent contribuent, malgré leurs nuances, à affermir des pôles idéologiques distincts. C’est pourquoi j’ai parlé plus haut de rupture et de « tournant qualitatif » : les deux textes suivants marqueront, en réponse à la position du PQ – parti petit-bourgeois, une phase importante.

Pierre Fournier produira en janvier 1979 un dernier texte dans la lignée de cette polémique. Nourri des confrontations antérieures, Fournier dégagera les acquis suivants : a) rejet du concept de « bourgeoisie canadienne-française » et affirmation d’une distinction entre bourgeoisie québécoise et canadienne dans laquelle on trouve des éléments québécois ; b) reconnaissance de « l’important facteur super-structurel pour tenter de repérer les fractions de classe » ; reconnaissance que « la bourgeoisie québécoise a ses propres bases d’accumulation » ; reconnaissance « du poids économique et du potentiel des PME »47.

Par ailleurs, Fournier exprime des réserves sur la pertinence de la distinction entre capital monopoliste et non monopoliste, émettant l’hypothèse que la bourgeoisie québécoise est monopoliste.

Le texte de Gilles Bourque paru au printemps dernier démêlait à nouveau dans une forme encore plus nuancée les thèses essentielles. Encore une fois, il rappelle les facteurs superstructurels dans la constitution de la bourgeoisie régionale québécoise : « la question nationale,la spécificité de l’État keynésien dans la division politique canadienne, la particularité non monopoliste du capital régional »48 qui ne lui donne pas « le degré de cohérence économique caractéristique d’une véritable bourgeoisie nationale capable de soutenir une politique autonome se démarquant au moins minimalement de l’impérialisme ». De plus, Bourque ajoute que « si le projet péquiste profile l’enclenchement éventuel d’affirmation d’un capital monopoliste québécois à partir de quelques entreprises en voie de monopolisation (HydroSidbec-Provigo…), les contradictions entre le capital monopoliste et non monopoliste opposent encore principalement le capital canadien au capital québécois ». J’avais d’ailleurspour ma part tenté de démontrer cet énoncé auparavant (16) ? en disant que : « L’analyse desbases concrètes de la division sociale du travail au Québec permet de voir que la question nationale est intimement liée aux conditions québécoises de la lutte entre capital monopoliste et non monopoliste ». La distinction qui sépare pour l’instant Fournier d’un côté, Bourque et moi de l’autre sur l’importance de cette démarcation n’est pas encore disparue.

Cependant, l’ampleur de ces débats qui ne se résument pas, bien entendu, aux textes sur lesquels j’ai centré ma réflexion, a favorisé l’assouplissement des outils d’analyse. Bourque a été amené ainsi à insister, dans le n° 3 des Cahiers, sur le danger de réduire « le PQ aux intérêts restreints et à court terme d’une seule classe ». C’est pourquoi le concept de « fraction hégémonique du parti » devient-il pertinent pour désigner la force sociale dominante en dernière analyse. Ainsi, le PQ en ressort comme « formation politique ayant permis l’hégémonisation du mouvement nationaliste initié principalement par la nouvelle petite bourgeoisie (et secondairement par la petite bourgeoisie traditionnelle) au profit de la bourgeoisie régionale québécoise ».

Le débat n’était pas clos. En novembre 1979, Monière, que j’ai cité plus haut, reprenait la thèse de la petite bourgeoisie technocratique et celle de la non-existence d’une bourgeoisie québécoise pour, dans ce qui aura été jusqu’à ce jour le dernier sursaut du nationalisme de gauche, « présenter les informations indispensables pour une prise de décision éclairée »49.

Conclusion

En ce qui me concerne, au lieu de vouloir indiquer les bonnes raisons de prendre, face aux événements politiques à venir, telle ou telle position, je crois plus approprié de tirer des étapes passées de notre réflexion quelques enseignements.

Le premier, et, il me semble le

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