Nouveaux Cahiers du socialisme
Faire de la politique autrement, ici et maintenant...

Une déclaration de souveraineté entre passé, présent et futur – Entretien avec Constant Awashish[1]

J.P. – Constant Awashish, vous êtes grand chef élu du Conseil de la Nation Atikamekw Nehirowisiw depuis 2014. Quels sont les rôles et responsabilités d’un grand chef ? Comment se distinguent-ils de ceux d’un conseil de bande ?
C.A. – Les raisons pour lesquelles chacun se présente comme grand chef sont très subjectives à la base. Mais ce que les membres de la Nation Atikamekw ont voulu en créant cette institution au début des années 2000, c’est se doter d’un représentant politique. En ce sens, mon rôle consiste d’abord à défendre les droits ancestraux, le titre ancestral et l’intégrité territoriale de la nation auprès des gouvernements provincial et fédéral, et même à l’international. C’est d’abord un rôle d’influence. Contrairement aux conseils de bande, qui sont une création de la Loi sur les Indiens, une loi fédérale, le grand chef de la Nation Atikamekw est élu au suffrage universel par l’ensemble des membres de la nation. Il y a donc une dualité entre ces deux instances de gouvernance. Comme grand chef, je suis aussi de facto président du Conseil de la Nation Atikamekw (CNA), sur lequel siègent aussi les chefs des trois conseils de bande de Manawan, de Wemotaci et d’Opitciwan. Le CNA est une assemblée des élu·e·s atikamekw, mais c’est aussi une corporation formée par l’ensemble des membres de la nation, un peu à la manière d’actionnaires. Sous l’influence des aîné·e·s, à une certaine époque, les gens des trois communautés ont cru bon de travailler ensemble pour créer une organisation qui allait nous permettre de regrouper nos forces, pour être mieux représentés, plus cohérents dans nos messages et capables de défendre des intérêts communs. Ils ont formé le CNA, une corporation de services qui est responsable aujourd’hui du développement économique, des services sociaux, des services techniques et administratifs, des services de soutien dans les communautés, de l’éducation, de la culture, etc. Le CNA conserve aussi les archives de la nation, composées de différents documents historiques, dont la cartographie du territoire et des enregistrements d’aîné·e·s. Par cette position de président du CNA, une partie de mon rôle de grand chef est aussi de concilier les communautés; ce n’est pas toujours facile. Puis c’est de travailler à l’autonomie et à l’autodétermination de la Nation Atikamekw.
J.P. – Certains font une distinction entre les concepts d’autonomie et d’autodétermination. Comment les distinguez-vous vous-même ?
C.A. – Pour moi, l’autonomie gouvernementale est une délégation de pouvoir. C’est un transfert de pouvoir vers des organismes qui existent déjà, les conseils de bande, que celui-ci vienne du fédéral ou du provincial. En contraste, l’autodétermination est une démarche qui vient de la Nation Atikamekw elle-même, donc de ses membres. C’est une démarche qui vient raviver nos façons de faire, nos systèmes juridiques, nos systèmes de règlement de conflits, nos modes de gouvernance. Je ne dis pas que l’autonomie gouvernementale est une mauvaise chose. Elle est utile, elle peut aider la communauté, mais l’autonomie affaiblit au bout du compte l’autodétermination d’un peuple. L’autonomie gouvernementale nous donne l’illusion qu’on a une grande importance, mais c’est souvent au prix d’une certaine corruption intellectuelle. Quand un conseil de bande se voit octroyer un pouvoir supplémentaire, les élu·e·s ont l’impression d’aller chercher beaucoup. Mais à long terme, c’est comme accepter que, oui, tu vas avoir plus d’autonomie, mais tu vas être municipalisé, tu vas être pris dans ton enclave. C’est l’illusion d’une terre de réserve, alors que tout le territoire appartient à la Nation Atikamekw. Les Atikamekw possèdent un droit collectif sur l’ensemble du territoire ancestral; c’est ce que je réclame en tant que grand chef. Comme je le disais plus tôt, la vision de ce rôle est très subjective. Pour moi, il s’agit de décoloniser la Nation Atikamekw, d’aspirer à quelque chose de plus grand, à une autodétermination par-delà l’autonomie gouvernementale. Pour y arriver, il faut comprendre qui nous étions avant, qui nous voulons être demain, ce que nous voulons comme société.
J.P. – Je comprends donc que le CNA et son grand chef sont des instances de gouvernance créées par et pour la Nation Atikamekw de façon indépendante des instances étatiques. Quel genre d’écoute recevez-vous des gouvernements ?
C.A. – À mon avis, le pouvoir vient d’abord de l’élection. C’est vrai pour le conseil de bande, les gouvernements, le grand chef, etc. Le pouvoir vient du fait d’être élu par la majorité d’un peuple ou d’un regroupement de citoyens et de citoyennes. Maintenant, la question est surtout ce qu’on en fait. Pour moi, le rôle de grand chef est directement lié au territoire. Il s’agit de défendre les intérêts de la Nation Atikamekw, de faire de la représentation aux niveaux provincial et fédéral pour défendre la culture, la langue, le territoire, le titre et les droits ancestraux. En quelque sorte, l’écoute est aussi propre à chaque individu. Certains savent mieux écouter que d’autres. Mais l’écoute dépend également des comportements de chacun. Quand tu suis tes principes, tes valeurs, je pense que les gens sont portés à écouter. En même temps, les gouvernements aussi ont leurs stratégies. On a une écoute, mais pas toujours l’ouverture, l’innovation qu’on souhaiterait pour faire avancer les choses, investir dans les communautés et pas seulement dans les centres urbains, par exemple, favoriser une véritable autodétermination, fondée sur les systèmes juridiques et de gouvernance propres à chaque nation.
J.P. – Quand vous êtes entré en fonction en 2014, on vous a demandé d’être la voix et le porte-étendard de la Déclaration de souveraineté[3] sur le territoire ancestral qui a eu un certain écho dans la population et auprès des gouvernements. Pouvez-vous nous parler un peu de cette déclaration, de ses objectifs et de ce qu’elle contenait ?
C.A. – Pour nous, il y avait trois aspects importants dans la déclaration. L’aspect politique, d’abord, puis l’aspect social et éducationnel. Sur le plan politique, il s’agissait d’envoyer un message aux gouvernements. C’était un rappel, en même temps qu’un appel à trouver des solutions novatrices pour sortir des zones grises, faciliter la conciliation entre le droit des Atikamekw et le droit étatique afin de sortir des impasses habituelles, sur la question du territoire notamment.
Nous sommes en négociation depuis 40 ans sur des ententes de revendications territoriales globales, sans arriver à une solution. Pourquoi ? De notre côté, on ne peut pas simplement souscrire à un contrat d’adhésion où tout est décidé d’avance, sauf les décorations. Les gouvernements ont leur cadre édicté par le règlement fédéral et, souvent, ils ne vont pas au-delà. Pour avoir une meilleure négociation, il faudrait une plus grande flexibilité de la part des politiciens; pour cela, il faut les sensibiliser, les éduquer. En ce sens-là, la Déclaration avait aussi pour but de mettre une certaine pression sur les gouvernements. Souvent, on a l’impression qu’ils ne bougent pas parce qu’ils n’ont pas d’intérêt à le faire, contrairement aux négociations avec les Cris dans les années 1970, par exemple. Ils ont moins de motivation à s’entendre avec nous parce qu’ils sont déjà présents sur le territoire et qu’ils l’exploitaient bien avant que l’on commence à négocier.
J.P. – Pouvez-vous développer un peu sur la question de la « zone grise » que vous venez d’évoquer ?
C.A. – La zone grise, c’est autant la différence entre les systèmes de droit que la difficulté à les concilier et les conflits qui en découlent. C’est la différence entre les modes de fonctionnement propres aux Atikamekw et ceux de l’État, le droit des Atikamekw d’un côté, et le droit qu’on dit autochtone de l’autre, qui est en fait un droit concédé par l’État et la Cour suprême[4]. Personnellement, je crois à un certain pluralisme juridique, que ce soit dans une formule intra ou extra-étatique, avec ou sans le Canada. Il faut trouver des façons de cohabiter qui tiennent compte des peuples autochtones, qui respectent qui ils étaient et ce qu’ils veulent être, pour devenir ensemble quelque chose de plus solide, de meilleur pour le futur et pour nos enfants. C’est toujours de cette façon qu’on réfléchit. Les Atikamekw ont besoin d’une province forte, d’un pays fort et, réciproquement, les provinces et le Canada ont besoin de Premières Nations fortes. Malheureusement, les politiciens manquent souvent de flexibilité et de sens de l’innovation. Ils sont encore imprégnés de peurs et de stéréotypes qui les empêchent de voir plus loin, dans 20 ans, dans 50 ans, dans 100 ans, de comprendre comment ils peuvent eux-mêmes utiliser les droits autochtones pour protéger ce que l’on a en commun. Les peuples autochtones doivent être vus comme la plus-value qu’ils sont, tant sur le plan économique que social, culturel, ou même sécuritaire. Nous devons apprendre à vivre ensemble de façon harmonieuse, parce qu’on ne va jamais concéder le territoire. Moi, j’ai toujours appartenu au territoire et je vais toujours appartenir au territoire, et c’est la même chose pour toutes les Premières Nations. Nous sommes attachés à notre territoire et nous y serons toujours attachés, nous serons toujours là pour le défendre, peu importe qu’il s’appelle Canada ou non.
J.P. – Restons un peu sur la question du pluralisme juridique. Vous distinguez les traditions juridiques autochtones du « droit autochtone » défini par l’État et la Cour suprême, ce dernier renvoyant notamment aux droits ancestraux et à la Constitution canadienne. Comment définiriez-vous, en contraste, ce que vous appelez le droit des Autochtones, ou le droit des Atikamekw ?
C.A. – Ce que j’appelle le droit des Autochtones, le droit qui est le leur, renvoie à des systèmes juridiques différents. Nous travaillons à faire renaitre ces systèmes, à faire renaitre nos systèmes de gouvernance, de résolution de conflits, nos façons de concevoir et de développer le territoire, nos façons d’éduquer nos enfants aussi. Pour cela, il faut comprendre qui nous étions avant, qui étaient les Européens, et où on veut aller aujourd’hui. Le traité du Two Row Wampum (traité des voies parallèles[5]) nous rappelle qu’à une certaine époque, avant la Confédération et la Loi sur les Indiens, nos peuples vivaient en parallèle sur le territoire; ils collaboraient sans interférer dans le système de l’autre, dans le respect des langues, des cultures, des façons de faire de l’autre. C’est ce genre d’alliance que l’on souhaite retrouver aujourd’hui. Nous sommes bien conscients qu’il ne s’agit pas de revenir 500 ans, 1000 ans derrière; ce n’est pas possible. Les systèmes de gouvernance auxquels on peut penser aujourd’hui prennent davantage la forme du système d’intervention d’autorité atikamekw (SIAA)[6], par exemple, un système qui reprend le cadre structurel de la DPJ, mais dont le contenu, l’approche, les interventions, les protocoles sont tous à saveur atikamekw.
En comparaison, l’approche de la Cour suprême mène à un cul-de-sac. Elle n’est pas dépourvue d’intérêt. Depuis l’arrêt Calder, les revendications devant les tribunaux ont permis à plusieurs peuples autochtones de faire reconnaitre leurs droits ancestraux sur le territoire. Mais la Cour peut difficilement aller plus loin que son propre langage. Elle ne peut pas aller à l’encontre de son créateur, la Constitution canadienne. Quand la Cour suprême reconnait des droits territoriaux aux Autochtones, qu’est-ce qu’elle reconnait ? Elle n’est pas capable de les associer à un droit de propriété à l’européenne, parce que le territoire est pour nous un droit collectif. Alors elle en fait un droit sui generis, un droit à part, mais c’est une façon de se protéger, en renvoyant la balle aux gouvernements pour qu’ils négocient les questions territoriales. Le véritable enjeu aujourd’hui est de savoir comment concilier les deux approches, comment concilier le droit développé par la Cour suprême avec les systèmes de droit propres aux Autochtones. Il est là le nœud du problème.
J.P. : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la question du territoire, ce qu’il représente pour les Atikamekw ou les peuples autochtones en général ?
C.A. – Pour nous, le territoire est un être vivant, ce n’est pas une chose à accaparer ou à posséder. On chérit notre territoire, on l’aime et on le protège parce qu’il est vivant. Il faut donner de l’amour à la terre pour qu’elle puisse nous redonner de l’abondance et nous protéger en retour; c’est presque spirituel. Pour nous, les animaux ont un rôle à jouer, ils nous parlent, les arbres aussi nous parlent, nous transmettent leurs messages. Au fil du temps, c’est vrai, beaucoup d’Autochtones en sont venus à accepter la notion de propriété. C’est quelque chose qui se fait de façon inconsciente, sans trop se rendre compte, mais à la base, c’était ça être Autochtone, c’est ça notre souveraineté. Notre souveraineté, c’est notre pays, c’est de ne pas être dépendants, de protéger le territoire qui nous fait vivre, qui fait vivre notre culture, notre langue, notre identité, qui nous sommes. C’est le territoire qui nous permet de survivre aux changements d’empires, aux changements de gouvernements, de survivre dans le temps.
J.P. – Si on revient un peu à la Déclaration, vous aviez mentionné trois volets, pouvez-vous nous parler des deux autres ?
C.A. – Comme je le disais, il y a aussi les volets social et éducationnel. Le volet social s’adresse d’abord à l’interne de la communauté, mais c’est souvent un mélange d’interne et d’externe. Oui, on veut faire connaitre les Atikamekw, sensibiliser la population à la réalité atikamekw, mais souvent on oublie qui on est à l’interne, et cet oubli alimente le mal de vivre. Oui, on parle atikamekw, on vit dans nos trois communautés, on se souvient de nos grands-parents qui nous amenaient sur le territoire. Ils étaient de bons chasseurs, de bons trappeurs, ils connaissaient tout sur le territoire et ne se perdaient jamais. C’est ce dont on se souvient. Mais il y a tellement de maux sociaux dans nos communautés aujourd’hui. On est comme déchiré par le dilemme entre la société actuelle et la société ancienne. Quand je dis ancienne, ce n’est pas en termes péjoratifs. Mais quand on met ensemble la dépossession du territoire, la recherche d’identité, tous les préjugés et les stéréotypes à notre égard, la richesse étalée à l’extérieur de nos communautés et à laquelle on ne participe jamais, il faut s’attendre à ce qu’il ait un impact; les gens dans nos communautés sont affectés par ces réalités. Alors le message qu’on voulait envoyer était aussi celui-ci : « Eille! tu es Atikamekw. Souviens-toi que tu es Atikamekw ». Les territoires sur lesquels on vit sont les nôtres. On ne les a jamais cédés ou vendus, on n’a jamais échangé notre territoire ou statué à son endroit. Souvenez-vous que vous êtes un peuple fort et soyez fiers de qui vous êtes. Nos grands-parents ont su préserver notre langue, notre culture, nos histoires, nos légendes. Encore aujourd’hui, vous êtes un peuple fort, soyez fiers de qui vous êtes, Atikamekw!
Et puis, on le voit, les gens s’impliquent un peu plus partout. Ils sont moins gênés d’aller chercher de l’emploi, ils s’affirment plus fortement sur les réseaux sociaux. La présence atikamekw a explosé partout sur le territoire. On voit des Atikamekw dans les commerces, dans les grandes villes, là où on ne les voyait pas avant. Donc tout cela, renforcer une certaine fierté de la nation atikamekw, c’est le volet social.
Et puis, il y a le volet éducationnel. Éduquer la population en général sur les droits autochtones, les réalités autochtones, le territoire. On est les Atikamekw, on est là depuis longtemps, on a une langue, une culture particulière, et on veut participer à la société. On n’est pas si différents au fond, on marche sur deux jambes, on a deux bras, dix doigts, dix orteils. Et on veut participer.
J.P. – Vous semblez parler d’une vision à long terme, j’imagine que la Déclaration avait un peu ce but ?
C.A. – Ah oui! Souvent, on focalise tellement sur nos problèmes sociaux, sur ce qui se passe autour de nous, qu’on oublie de regarder plus loin. Mais cette vision ne vient pas de moi. L’idée de la déclaration se discutait dans les coulisses longtemps avant que j’arrive en poste, par les aîné·e·s notamment. J’aurais pu dire non, mais j’y croyais, je savais que c’était possible.
J.P. – Est-ce qu’il faudrait d’autres déclarations du genre ?
C.A. – Je pense que oui. La déclaration a eu d’importants échos auprès des autres nations autochtones; les gens en parlaient partout à travers le pays et même aux États-Unis. On ne le dit pas haut et fort, parce qu’on a tellement peur des conséquences négatives, mais ce n’est pas vrai que les Autochtones sont des « amalgames de réserves ». Nous sommes des nations, sur des territoires. Il y a plus de 50 nations au Canada; il faudrait que chacune redevienne ce qu’elle était. Moi, ce que je voudrais, mon objectif à long terme, c’est que dans 100 ans, dans 200 ans, on parle encore notre langue, on connaisse nos histoires, nos légendes, qu’on sache d’où on vient et qu’on soit encore ici, sur le territoire. Pour cela, il faut se donner des outils pour renforcer notre langue, notre culture, nos savoir-faire, mais il faut aussi pouvoir participer à la société plus large. Il y a donc deux éducations à faire. Autant, il faut comprendre qui nous sommes en tant qu’Atikamekw, autant il faut s’éduquer dans la tradition occidentale. C’est essentiel si on veut pouvoir développer des entreprises, participer au développement économique, exploiter les ressources naturelles selon nos valeurs. Il faut s’installer dans toutes les sphères de la société. Quand on y pense, c’est ce qui se fait partout à travers le monde. À Hawaï et en Nouvelle-Zélande, par exemple, les peuples autochtones ont réussi à se faire une place à l’intérieur des institutions, puis à défendre leur culture, leur identité et leur langue en utilisant le système du colonisateur. En comparaison, nous sommes encore loin de cela ici, avec la Loi sur les Indiens et sa politique de réserves.
J.P. – Vous parlez souvent de l’importance de la jeunesse, de redonner une fierté aux jeunes. Quel est le rôle de ces jeunes dans cette vision de l’autodétermination ?
C.A. – Pour moi, c’est primordial que les membres soient fiers de qui ils sont, qu’ils arrêtent de transporter une certaine honte d’eux-mêmes, qui leur vient des préjugés et des stéréotypes. Je veux qu’ils s’acceptent, qu’ils soient fiers d’être Atikamekw. C’est tout ce qui me préoccupe au fond. Beaucoup de membres de ma famille, beaucoup d’ami·e·s dans les communautés se sont suicidés quand j’étais jeune; cela a toujours été près de moi. À neuf ans, j’ai déjà identifié un corps à la morgue; depuis ce temps, je connais la sensation d’un corps mort, j’en connais l’odeur, et c’était à cause d’un suicide. Je me suis toujours dit que j’allais travailler pour enrayer le suicide, pas de manière frontale, mais par en arrière. Tout est en rapport avec ton état d’âme, ta façon de penser, de te voir toi-même, de t’aimer. Mais pour s’aimer soi-même, il faut d’abord s’aimer en tant qu’Atikamekw. C’est vrai pour tous les âges, mais pour les jeunes, cela a une importance particulière parce que ce sont eux qui vont porter notre culture en avant, ce sont eux qui vont porter notre langue en avant, transporter notre message également. Je veux que les jeunes soient fiers de qui ils sont. L’âge médian chez les Atikamekw est de 19 ans, donc la moitié des Atikamekw ont 19 et moins, et 70 % de la population a 40 ans et moins. Pour y arriver, c’est important que les jeunes prennent conscience de l’utilité de l’enseignement et de l’éducation; c’est ça qui va faire la différence, je pense.
J.P. – Comment distinguez-vous enseignement et éducation ?
C.A. – L’éducation, c’est nous, c’est qui nous sommes. L’enseignement, c’est ce qu’on apprend à l’école.
J.P. – Et les deux sont importants à vos yeux ?
C.A. – Assurément. C’est quelque chose que les aîné·e·s nous ont transmis. Quand je parle aux jeunes, je leur dis souvent : « C’est important de connaitre qui tu es ». Tu dois t’éduquer sur ta culture, sur nos histoires, nos savoir-faire, notre langue, c’est important. Il faut que tu ailles chercher ton enseignement également. Comment réfléchir, comment aborder des sujets dans le contexte occidental, comment défendre des points de vue. Il faut comprendre la science, la biologie, la physique, comprendre les mathématiques, le français, l’anglais, l’histoire aussi, surtout l’histoire, la nature, la géographie… Comprendre tout! Les Atikamekw doivent être bons en électricité, en électronique, et c’est particulièrement vrai aujourd’hui, avec les nouvelles technologies. C’est en utilisant les outils modernes que les Atikamekw pourront se transporter vers l’avant. Donc, pour moi, c’est important l’éducation. Mais avant l’éducation, il faut la fierté. Parce que si tu n’es pas fier de toi, tu ne voudras pas t’éduquer, tu ne voudras pas aller chercher de l’enseignement. Tu vas rester dans un état d’âme non productif. Moi, je veux que ces jeunes-là puissent avoir tout le soutien nécessaire, toute la motivation et l’encouragement qu’il faut pour être fiers de qui ils sont et persévérer dans leurs études et leur éducation.
J.P. – Est-ce que le CNA a mis en place des mesures pour contribuer à cette mission ?
C.A. – Dès les premiers jours de mon mandat, j’ai travaillé à créer ce qu’on appelle aujourd’hui les « sommets jeunesse ». Après deux ans, j’ai réussi à trouver le financement nécessaire et à convaincre les autres chefs de se joindre au projet. Nous avons tenu quatre sommets jeunesse depuis que je suis en poste, avec un ralentissement dans les dernières années dû à la pandémie. Chaque fois, c’est un succès. Les jeunes s’impliquent, participent et sont créatifs. On leur parle de politique, de négociation, on discute avec eux des thèmes qui les intéressent, comme l’environnement. Ils ont leurs propres idées aussi. La troisième année, ils sont arrivés avec une charte jeunesse. Nous, on ne fait que les aider, leur donner un cadre, on crée des ateliers, on les laisse parler, on les laisse réfléchir. Ils le font, ils travaillent, ils réfléchissent, et ils arrivent avec une charte jeunesse, un document complet avec différentes clauses sur les thèmes qui les intéressent. On a envoyé cette charte aux deux paliers de gouvernements et aux conseils de bande. Je suis vraiment fier d’eux. Mon but premier en organisant ces sommets jeunesse, c’était de démystifier la politique, de leur montrer que ce n’est pas si compliqué, qu’il suffit de comprendre les sujets qui sont à l’ordre du jour, les positions de base, de connaitre ce qui se passe. C’est simple, développe ta réflexion, fais-toi une tête. C’est ce que je leur dis tout le temps, c’est simple, mais c’est à vous à décider ce que vous voulez et à participer, parce que c’est vous qui allez prendre les décisions plus tard, qui allez vivre avec les décisions d’aujourd’hui.
J.P. – Merci pour cet entretien M. Awashish. Si vous aviez un seul message à lancer aux Québécois et Québécoises en terminant, ce serait quoi ?
C.A. – Ah, je le lance souvent! Ce serait de mettre de côté leurs peurs. D’arrêter d’écouter leurs politiciens qui transpirent eux-mêmes la peur et qui brandissent l’épouvantail devant nos demandes. Ce serait aussi de s’informer, de se sensibiliser à nos réalités. De comprendre qu’au fond, on partage essentiellement les mêmes valeurs. Je les inviterais à innover sur le plan intellectuel, notamment dans leur approche des droits autochtones. Le problème vient aussi du manque d’éducation des élus non autochtones. Il faut passer par-dessus cette limite, commencer à penser autrement. Il faut que les Québécois et Québécoises, les Canadiens et Canadiennes, comprennent ce que l’on a en commun, et comment nos droits ancestraux et le titre ancestral que l’on possède peuvent nous aider à protéger le territoire tout entier.
Julie Perreault[2]est professeure à temps partiel à l’Institut d’études féministes et de genre de l’Université d’Ottawa
- Constant Awashish est grand chef du Conseil de la Nation Atikamekw Nehirowisiw. ↑
- Julie Perreault est aussi docteure en science politique et étudiante au baccalauréat en droit à l’Université du Québec à Montréal. ↑
- Voir la Déclaration à : <www.cerp.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers_clients/Documents_deposes_a_la_Commission/P-034.pdf>. ↑
- La littérature juridique tend plutôt à qualifier de « droit des Autochtones » le droit étatique élaboré par la Cour suprême. Nous avons souhaité respecter la cohérence des propos rapportés, au risque d’une certaine confusion. ↑
- NDLR. Voir : <https://mern.gouv.qc.ca/documents/ministere/etudes-voies.pdf>. ↑
- NDLR. En mars 2000, une entente intérimaire a été conclue entre le CNA, le Centre jeunesse Mauricie et Centre-du-Québec, le Centre jeunesse Lanaudière et leurs directions de la Protection de la jeunesse (DPJ), dont le but est de permettre l’application du système d’intervention d’autorité atikamekw (SIAA) de façon indépendante du directeur de la protection de la jeunesse (DPJ). Voir : <www.atikamekwsipi.com/fr/services/service-sociaux-atikamekw-onikam/services/systeme-dintervention-dautorite-atikamekw-siaa>. ↑

Vaincre la dynamique anti-migratoire

L’Histoire ne fait rien. Elle ne possède pas de richesses énormes, elle ne livre pas de combats. C’est au contraire l’homme réel et vivant qui fait tout cela, possède tout cela et livre tous ces combats ; ce n’est pas, soyez-en certains, « l’histoire » qui se sert de l’homme comme moyen pour réaliser – comme si elle était une personne à part – ses fins à elle. Elle n’est que l’activité de l’homme qui poursuit ses fins à lui.
Karl Marx et Friedrich Engels[1]
Aujourd’hui, la gauche ainsi que les mouvements populaires sont confrontés, partout dans le monde, à de puissants courants de droite et d’extrême droite qui développent un discours convergent ciblant les populations les plus vulnérables, en particulier les quelque 400 millions de personnes qui quittent ou qui cherchent à quitter leur pays. Parmi eux, un très grand nombre de migrants « économiques », incluant une multitude de travailleuses et de travailleurs prêts à accepter les emplois que les « natifs » refusent. Ce sont, selon l’expression consacrée, les emplois « 3-D » (dangerous, dirty, difficult), caractérisés par leur précarité, de bas salaires et de mauvaises conditions de travail. De leur côté, les ouvriers dits temporaires, que l’on retrouve dans l’agriculture notamment, travaillent également dans des conditions exécrables. L’essentiel de ce dossier des Nouveaux Cahiers du socialisme porte sur l’analyse des mécanismes d’oppression et d’exclusion de ces migrantes et migrants.
Il faut cependant saisir la « logique » derrière ce système. Pour l’essentiel, l’État gère l’économie selon les exigences du capitalisme. Cela signifie simplement qu’il voit à ce qu’il y ait sur le « marché du travail » une main-d’œuvre nombreuse et disciplinée. Cette logique est à l’œuvre depuis l’avènement du capitalisme alors que les migrations sont devenues massives, organisées et contrôlées, notamment à l’époque de l’esclavage et du travail forcé[2]. Certes, les conditions ont changé aujourd’hui, mais ce même processus perdure. Des populations sont littéralement « disciplinées » par la violence, l’insécurité, la pauvreté et la famine. Elles sont par conséquent contraintes de se déplacer et se trouvent souvent condamnées à vivre avec un statut de non-citoyen.
Alors que faire ?
Depuis longtemps, face à cette situation, les mouvements et partis de gauche s’interrogent et essaient de trouver des solutions concrètes et politiques. À la fin du XIXe siècle et durant une bonne partie du XXe siècle, une conception naïve et implicitement coloniale dominait suivant laquelle la classe ouvrière des pays capitalistes serait celle qui allait sauver le monde, y compris les peuples « indigènes » victimes du colonialisme. Marx fut un des premiers à déconstruire ce mythe en indiquant que c’étaient plutôt les « barbares » qui devaient jouer le premier rôle dans leur lutte d’émancipation. Il concluait en effet que les mouvements ouvriers anglais, les plus avancés à l’époque, étaient incapables de mener la lutte dans un contexte où les affamés irlandais, chassés de leurs terres et arrivant par milliers dans les usines de l’Angleterre, étaient surexploités. Et, pour aggraver la situation, la classe ouvrière anglaise elle-même avait largement intériorisé le racisme envers les Irlandais, idéologie prônée par la bourgeoisie pour diviser les travailleurs. Cette fracture de la classe ouvrière bloquait tout processus de transformation. Plus tard, les mouvements radicalisés qui allaient constituer la Troisième Internationale ont repris à leur compte l’idée selon laquelle la révolution socialiste était impensable et impossible sans la lutte des peuples dominés appartenant à ce qu’on appelait alors l’« Orient ». De plus, l’Internationale affirmait vouloir lutter sans merci contre la discrimination et le racisme en Europe à l’endroit des migrantes et des migrants qui affluaient de l’Europe et de l’Afrique. Le ton était radical et également autocritique :
Le socialiste qui, directement ou indirectement, défend la situation privilégiée de certaines nations au détriment des autres, qui s’accommode de l’esclavage colonial, qui admet des droits différents entre les hommes de race et de couleur différentes; qui aide la bourgeoisie de la métropole à maintenir sa domination sur les colonies au lieu de favoriser l’insurrection armée de ces colonies, le socialiste anglais qui ne soutient pas de tout son pouvoir l’insurrection de l’Irlande, de l’Égypte et de l’Inde contre la ploutocratie londonienne, ce « socialiste », loin de pouvoir prétendre au mandat et à la confiance du prolétariat, mérite sinon des balles, au moins la marque de l’opprobre[3].
Face aux enjeux actuels, le défi est tout aussi grand. Toutefois, il y a dans ce contexte inquiétant quelques bonnes nouvelles. La première découle évidemment de cette révolte multiforme, provenant en grande partie du sud, qui génère une nouvelle conscience des problèmes sociaux à l’échelle mondiale. Les vagues roses, les printemps africains et arabes, les luttes paysannes d’une intensité inédite en Inde sont autant d’indicateurs que le monde est en train de « changer de base », comme le dit le chant l’Internationale. L’impérialisme et le colonialisme sont pris à partie, tant sous leurs formes plus traditionnelles de domination à la fois économique, politique et culturelle, qu’à travers les dimensions plus agressives d’une « guerre des civilisations[4] » exportée depuis les États-Unis vers le reste du monde. Ces confrontations mettent à mal l’impérialisme encore dominant mais déclinant des États-Unis et laissent entrevoir une nouvelle solidarité Nord-Sud.
La deuxième bonne nouvelle relève du fait que le racisme et la discrimination sont de plus en plus contestés parmi les populations racisées, autochtones et migrantes du Nord. Les pseudo-réformes mises de l’avant par les États et les partis de droite et de centre deviennent de moins en moins crédibles. L’heure est à l’action, comme l’ont illustré les militantes et les militants du mouvement Black Lives Matter. On tolère de moins en moins la passivité ou la nonchalance dont font preuve les mouvements populaires ou les partis de gauche, surtout quand ils ferment les yeux devant les nombreuses formes de discrimination tant les nouvelles que les anciennes. Il n’est plus permis de reléguer au second plan ou de reporter à plus tard la résistance et les luttes aux oppressions racistes et sexistes, de même qu’aux mécanismes d’expansion du capitalisme qui mettent en danger non seulement les peuples mais aussi les écosystèmes.
Il faut également porter une attention particulière aux causes structurelles de ces fractures pensées et articulées par les dominants. La réponse moralisatrice qu’on nous sert devant la montée des ces luttes – pensons notamment aux revendications autochtones – n’est pas acceptable. L’agressivité qui s’exprime dans l’espace public ne relève pas simplement d’un comportement ou d’une attitude individuelle, mais d’un système qui génère racisme, colonialisme et discrimination. Glen Coulthard, un intellectuel de la Première Nation dénée, affirme que, « pour que vivent nos nations, le capitalisme doit mourir[5] » Les incantations larmoyantes, les excuses gênées, les gestes symboliques pour déboulonner des statues de John A. Macdonald[6], au mieux sont dérisoires, au pire occultent les vrais problèmes et empêchent toute critique effective du système.
Il y a un véritable chantier devant nous. Soulignons quelques éléments importants qui relèvent du court terme :
- Les mouvements populaires et de gauche doivent ouvertement et sans complaisance dénoncer la discrimination sous toutes ses formes, y compris – et surtout – lorsque cette dernière se réclame d’une « version occidentale » des droits et d’une laïcité factice, comme on a pu le constater lors des récents débats au Québec autour d’une loi qui vise plus particulièrement les femmes musulmanes, la loi 21 ou Loi sur la laïcité de l’État.
- Les enjeux socio-économiques sont de première importance (emploi, logement, éducation, etc.). En ce sens, la lutte contre les mesures néolibérales, notamment la privatisation, qui détruisent les systèmes publics de santé, d’éducation, de logement, doit être structurée et mieux organisée. Soulignons que les personnes immigrantes sont les premières à pâtir des politiques néolibérales.
- Les divers mouvements et organisations doivent mettre au premier plan de leur programme la lutte contre le racisme et la discrimination. Les syndicats en particulier ont un rôle important à jouer en ce sens. Des ateliers doivent être organisés afin de mieux faire comprendre aux membres le rôle du racisme et de la discrimination dans le recul des luttes et revendications syndicales. Ainsi il importe de pratiquer une vigoureuse politique d’inclusion dans les structures syndicales.
- La lutte pour les droits des populations migrantes est inséparable des luttes anti-impérialistes et anticoloniales dans les régions qui sont soumises aux agressions et à la dislocation, entre autres dans l’« arc des crises » qui traverse l’Asie et l’Afrique en passant par le Moyen-Orient. Il est nécessaire qu’il y ait, dans une perspective altermondialiste et internationaliste, une intervention rigoureuse et soutenue, associée à des revendications immédiates et appuyées. En contexte de capitalisme globalisé, toutes les luttes sont « glocales », c’est-à-dire à la fois transversales, internationales et locales.
Alain Saint-Victor est historien et militant communautaire et rédacteur aux Nouveaux Cahiers du socialisme dont le regretté Pierre Beaudet était un des principaux fondateurs.
- Karl Marx et Friedrich Engels, La Sainte Famille, 1845, <https://www.marxists.org/francais/marx/works/1844/09/kmfe18440900r.htm#:~:text=C’est%20au%20contraire%20l,activit%C3%A9%20de%20l’homme%20qui>. ↑
- Dès l’expansion du capitalisme au XVIIIe siècle, les migrations ont pris un caractère particulier. Il y avait bien sûr, auparavant, des flux de populations déplacées, notamment lors de guerres ou de catastrophes naturelles. Mais ce que le capitalisme a changé, c’est la place de l’immigration comme rouage essentiel d’un mode de production dont le socle est l’accumulation du capital et la dépossession des couches populaires. ↑
- Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales, IIe Congrès de l’Internationale communiste, juillet-août 1920, <www.marxists.org/francais/inter_com/1920/ic2_19200700f.htm>. ↑
- Le politicologue conservateur étatsunien Samuel Huntingdon avait proposé dans des travaux très diffusés que le monde postguerre froide devenait le territoire des affrontements entre des « civilisations » incompatibles (la Chine, la Russie, le monde arabe, l’Occident, etc.). La civilisation occidentale identifiée aux États-Unis par Huntingdon devait combattre sans relâche les autres civilisations. ↑
- Glen Coulthard, « Pour que vivent nos nations, le capitalisme doit mourir », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 18, 2017; Glen Coulthard, Peau rouge, masques blancs. Contre la politique coloniale de la reconnaissance, Montréal, Lux, 2018. ↑
- Ce premier premier ministre canadien affichait une posture ouvertement raciste envers les Autochtones et les « canadiens-français ». ↑

Le schisme identitaire de Étienne-Alexandre Beauregard, ou Le nouveau bric-à-brac idéologique de la droite radicale du Québec

Signe des temps : la question nationale québécoise qui, depuis la révolution tranquille, avait permis à nombre d’intellectuels du courant indépendantiste et souverainiste de développer une vision progressiste et largement partagée de la nation, voilà qu’elle devient l’objet, en ces années 2020, d’une récupération manifeste par des penseurs de droite ou d’extrême droite qui cherchent dorénavant à nous la présenter sans vergogne sous les habits d’un conservatisme sans rivages.
C’est ce qu’on ne peut que réaliser en lisant attentivement l’essai récemment paru d’Étienne-Alexandre Beauregard, Le schisme identitaire. Un ouvrage par ailleurs abondamment loué par Mathieu Bock Côté ; ce qui n’est pas étonnant, mais l’est beaucoup plus quand on le voit recensé, sans nuances et avec force d’éloges, tant à Radio Canada qu’au Devoir. Louis Cornelier ne terminait-il pas sa recension à son propos en affirmant qu’un « essayiste d’élite était né » (sic !) ? [1]
Dans ce essai, l’auteur cherche à revamper, en l’actualisant et lui donnant une forme théorique, un discours sur la nation et l’identité du Québec qu’on avait cru jeté depuis longtemps aux poubelles de l’histoire : celui d’un nationalisme étroitement identitaire ressemblant comme 2 gouttes d’eau à celui des élites conservatrices et autonomistes canadiennes françaises de la fin du 19ième et début du 20ième siècle.
Pour s’en rendre compte il n’est que de regarder plus attentivement, son chapitre 6, La guerre culturelle au Québec, car on y retrouve résumés pêle-mêle, bien des ingrédients de cette nouvelle potion conservatrice à laquelle Beauregard tente d’apporter —à travers un bien étrange bric-à-brac conceptuel— une sorte de vernis universitaire et scientifique.
Et le jeu en vaut largement la chandelle, car on se trouve avec cet essai, devant l’étrange tentative de redonner formes et couleurs à une vieille conception élitiste de la nation canadienne française, mais à travers un nouveau vocabulaire, de nouveaux habits théoriques qui ressortent d’un véritable melting-pot, comme si on était allé —sans rigueur méthodologique aucune— en puiser les éléments à tous les râteliers théoriques disponibles.
Beauregard fait usage en effet dans ce chapitre du concept de « guerre culturelle » qui serait censé, selon lui, caractériser en propre la joute politique du Québec contemporain (p. 137), en le divisant désormais sans appel entre 2 camps : celui d’une part des « nationalistes (…) assujettis à une logique de loyauté » comme on les retrouverait à la CAQ et au PQ ; et d’autre part celui des « multiculturalistes (…) assujettis quant à eux à une logique de l’altérité » comme on les retrouverait au Parti libéral et à Québec solidaire (p. 139) . [2]
Mais si on voit bien ainsi apparaître la figure connue de la guerre culturelle chère à cet universitaire états-unien très campé à droite qu’est James Davison Hunter, on ne peut qu’être interloqué de voir en même temps Beauregard appeler à la rescousse Gramsci lui même, ne se gênant pour reprendre sans l’ombre d’une précaution deux de ses concepts clefs, mais en en broyant littéralement le sens initial : l’hégémonie et la contre-hégémonie.
Il est vrai qu’on pourrait imaginer, et pourquoi pas, qu’il s’agit là d’emprunts théoriques qui à termes pourraient s’avérer éclairants et féconds ! Il reste qu’ici —parce que ces emprunts sont effectués sur le mode du collage détourné et impressionniste— ils ne conduisent qu’à brouiller toute intelligence de la réalité québécoise contemporaine ainsi qu’à accoucher d’une vision de la conflictualité sociale extrêmement réductrice, ramenée à sa seule dimension morale et idéologique.
Gramsci malmené !
Car si Gramsci pouvait bien parler de “guerre culturelle” (et par conséquent de l’importance du consentement social permettant aux classes possédantes d’assurer leur domination sociale, politique et culturelle), il n’oubliait jamais de rappeler que cet indéniable combat culturel qui se donnait au coeur d’une société ne pouvait se comprendre qu’à la condition de le combiner étroitement à un autre combat qui touchait cette fois-ci au partage, entre classes possédantes et classes travailleuses, des richesses socialement produites.
Or c’est justement ce soubassement socio-économique et dont la prise en compte fait toute la richesse et la profondeur de l’approche de Gramsci, qui est non seulement complètement absent de la nouvelle vision du Québec proposée par Beauregard, mais aussi qui permet à ce dernier d’hypostasier de manière grotesque —c’est-à-dire en leur donnant une importance inconsidérée et non justifiée— certains différents ou conflits d’ordre moral et culturel pouvant effectivement exister depuis quelques années au Québec, entre par exemple la droite néo-libérale et la droite conservatrice et morale.
Résultats : la fameuse distinction que Gramsci installe entre la culture de l’hégémonie et celle de la contre-hégémonie, et qui pour lui renvoyait à cette lutte collective que l’ensemble des classes subalternes menait pour tenter de résister à la domination écrasante des classes possédantes, voilà que dans les fantasmagories de Beauregard, elle se transmue au Québec du 21ième siècle dans une bataille que le courant nationaliste conservateur, taxé sans vergogne de « contre-hégémonique », mènerait contre le multiculturalisme « hégémonique » dont non seulement le Parti libéral mais encore Québec solidaire seraient les porte-étendards par excellence ! Le monde à l’envers en somme : Mathieu Bock Côté, Étienne-Alexandre Beauregard et consorts, transformés en de vaillants résistants opprimés, mais qui n’auraient de cesse pourtant de se dresser contre la toute puissance du multiculturalisme, incarnée par nulle autre que… QS. On croirait rêver !
Laclau et Mouffe récupérés
Et ce que Beauregard a pu faire en malmenant sans égard Gramsci, il va le refaire d’une certaine manière avec Laclau et Mouffe, mais cette fois-ci en s’engouffrant dans certaines limites de leur approche et en récupérant sur la droite leur concept de « populisme ». Car Laclau et Mouffe –au-delà de toutes les failles que peuvent recéler leurs propres théories – appartiennent au camp de la gauche et s’emploient justement à trouver ce qui pourrait unifier les forces de gauche autour de la notion centrale « d’égalité », de manière à mieux faire face à la droite (et particulièrement à la droite conservatrice) ainsi qu’ à capter à son encontre ce qu’ils appelleraient les sentiments anti-oligarchiques ou anti-impérialiste des classes dominées.
Certes Laclau et Mouffe ne sont plus marxistes, mais comme ces derniers définissent le populisme comme une forme, plus qu’un contenu, et plus précisément comme « un mode d’articulation des demandes sociales au sein desquelles les logiques d’équivalence prévalent sur les logiques de la différence [3] », ils ouvrent la porte à une définition –bien sûr anti-néolibérale— mais néanmoins extrêmement large et élastique du populisme, permettant ainsi à Beauregard de la récupérer à peu de frais, ou plus exactement d’en transformer insidieusement le sens profond. Alors que le fond de la démarche de Laclau et Mouffe consistait à mettre en évidence ce qui pouvait unir les différentes composantes du peuple (les fameuses logiques d’équivalences), Beauregard lui va mettre plutôt l’accent sur ce qui les sépare, insistant sur ce qu’il appelle « la capacité à envisager une division infranchissable entre 2 segments de l’électorat » (p. 147), y voyant là non seulement l’irruption au Québec d’un nouveau discours contre-hégémonique nationaliste osant faire face à l’hégémonie multiculturaliste, mais aussi la justification d’une stratégie populiste de droite « du gros bon sens » (p. 149).
Détournement de sens
Et là, Beauregard ne se gênera pas pour endosser, en ce qui concerne la réalité socio-politique du Québec d’étonnantes simplifications, ou plutôt d’importants détournements de sens qui auraient sans doute fait se retourner Jean-Marc Piotte dans sa tombe, auteur de gauche qu’il cite à ce propos et qui est un des grands spécialistes québécois de Gramsci des années 70-80. Car Beauregard n’y va pas avec le dos de la cuillère et prétend établir une sorte de lien d’équivalence apparemment savant entre ce que Gramsci appelle, à propos du prolétariat italien des années 30, « un noyau de bon sens » (dont il est question dans l’ouvrage de Piotte, La pensée politique de Gramsci. [4]) et « le gros bon sens » des électeurs caquistes des années 2020 au Québec.
En fait, ce que Gramsci voulait expliquer à travers cette expression de « noyau de bon sens », c’est le mécanisme par lequel le prolétariat — malgré la présence de l’hégémonie culturelle bourgeoise— parvient, en se confrontant aux contradictions de la réalité elle-même, à faire entendre une autre voix et construire un discours contre-hégémonique lui permettant d’atteindre, à l’encontre de la vision des classes dominantes, une conscience plus claire de ses propres intérêts collectifs. Or ce que Beauregard entend lui par « gros bon sens » est très précisément le contraire : non pas ce qui –comme point de départ— ouvre la possibilité d’une conscience collective plus fine de soi, mais ce qui –comme point d’arrivée— permettrait de « communier avec le sens commun québécois » (p. 149) ; en somme avec tout ce sur quoi la CAQ a bâti sa fortune électorale : une vision étroitement nationaliste du Québec, déliée de tout projet indépendantiste et tendant à utiliser les sentiments contemporains de désarroi et de replis des Québécois pour mettre de l’avant une vision purement identitaire de la nation [5] .
On se trouve donc là une fois encore face à une autre époustouflante pirouette théorique qui montre bien de quel bois est faite la démarche de Beauregard : sous le clinquant de l’abondance des sources et des références d’auteur, on ne trouve rien que des approximations bancales ou détournées de leur sens premier, jamais cependant justifiées jusqu’au bout, cherchant tout au plus à donner le change de la rigueur, dans le seul but de légitimer coûte que coûte un nationalisme étroit et ringard.
QS au pilori
Il n’est que de penser d’ailleurs à la façon dont, dans cet essai, est présenté QS pour s’en convaincre un peu plus. Car si QS peut avoir bien des défauts en ce qui concerne son projet indépendantiste, ou encore sa conception de la laïcité ou même ses pratiques de démocratie internes. Si comme je l’ai indiqué ailleurs, sa direction actuelle ne parvient pas à mesurer toute l’importance qu’il y aurait à développer des politiques indépendantistes plus assumées et assurées, plus en phase avec d’autres secteurs de la société québécoise, il faut vraiment être de mauvaise foi pour affirmer qu’il appartient irrémédiablement au camp des multiculturalistes, s’étant comme le prétend Beauregard, positionné radicalement (sic) « en faveur du discours post-national et multiculturaliste » (p. 157)
Il y a quand même des limites à tout, et le moindre souci de rigueur aurait dû obliger l’auteur a pour le moins concéder que QS est un parti au programme indépendantiste très clair (reconnaissant donc sans ambiguïté aucune la spécificité de la nation québécoise), un parti par ailleurs aux prises avec une histoire en devenir, un parti processus, non homogène, agité de multiples tensions et dont les différentes directions collectives n’ont pas toujours été les mêmes. À preuve les débats qui continuent à le parcourir et le secouer et qui ne permettent pas de conclure à ce jour à une orientation à tout jamais définie hors des grands paramètres de gauche qui ont présidé à sa naissance en 2006 !
Il aurait dû par ailleurs ne pas se servir –comme il l’a fait— d’extraits de textes (p. 157) que j’ai pu écrire à ce propos [6] , pour —en les tronquant— déformer ma propre pensée et passer à côté de ce qui en était pourtant essentiel : l’idée qu’il était encore possible à gauche et par conséquent à QS, de ne plus opposer sans appel le Québec des Canadiens français avec le Québec plus inclusif comprenant les communautés culturelles. Et de le faire en transcendant ces différences appréhendées dans un projet politique rassembleur et novateur.
Il est vrai que prendre en compte cette « petite nuance » risquait de faire chanceler tout de son propre raisonnement quant à l’existence d’une guerre culturelle qui déchirerait le Québec en ses tréfonds. Cela en dit long cependant sur la pseudo-rigueur du discours qu’il prétend tenir, tout comme sur l’esbroufe et les faux-semblants qui en cachent la vacuité en termes de contenus.
Plus encore, et en étant cette fois vraiment fidèle à Gramsci —non à partir de la forme, mais à partir du fond— on pourrait ajouter que ce collage de théories disjointes et impressionnistes qui font la matière du chapitre 6 de Beauregard —et dont bon nombre proviennent d’auteurs de gauche dont la pensée a été en grande partie détournée, pourrait bien être l’indice révélateur de ce que Gramsci appelait, lui, « une culture hégémonique » : une culture si dominante qu’elle est capable d’absorber et réduire à néant le discours de ses adversaires, sans que par ailleurs on s’en indigne de trop alentour.
N’est-ce pas –lorsqu’on pense aux rapports qui existent aujourd’hui entre la gauche et la droite— ce qui devrait nous donner à penser ?
Pierre Mouterde
Sociologue, essayiste
[1] Le devoir : https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/687678/chronique-naissance-d-un-essayiste
[2] Les nuances ici sont importante : il ne s’agit pas de nier qu’il puisse y avoir ce genre de confrontations idéologiques dans la société québécoise contemporaine, ni non plus que ces thématiques ne soient pas présentes dans l’espace public (j’ai justement cherché à montrer dans Les impasses de la rectitude politique, comment la gauche ne devrait pas les ignorer). Par contre ce contre quoi, il s’agit de se porter en faux –on le verra plus loin— c’est le caractère fondateur que Beauregard, à l’instar d’ailleurs de Bock-Côté, veut à tout prix leur donner ainsi que la pseudo grille d’interprétation sociologique qui en découle.
[3] Ernesto Laclau, Deriva populista y centroizquierda latinoamericana, Nueva sociedad, n 205, septembre-octobre 2006.
[4] (P. 114), et contrairement à ce qui est indiqué de manière erronée dans son essai, qui lui fait référence à des pages inexistantes : p. 201-202. Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci.
[5] Il est en ce sens pas étonnant du tout qu’il s’en prenne (page 114) vertement aux thèses de Gérard Bouchard qui dans Génèse des nations et cultures du nouveau monde cherche à repenser la nation québécoise à travers la notion de diversité.
[6] Voir Les impasses de la rectitude politique, Montréal, Varia, 2019, p. 143 et 144 ainsi que p. 107.

Une arme de guerre ? Quelques réflexions sur la violence sexuelle pendant la guerre russe en Ukraine

Nous nous sommes rencontrés pour la première fois lors de la conférence de 2015 « Contre notre volonté – Quarante ans après : explorer le champ de la violence sexuelle dans les conflits armés » à Hambourg, en Allemagne[1], et nous sommes restés en contact depuis. Nous travaillons tous les deux sur la violence sexuelle pendant la Seconde Guerre mondiale et nous collaborons avec d’autres chercheurs et professionnels d’ONG au sein du « Groupe international de recherche ‘Violence sexuelle dans les conflits armés’ ». Peu après le début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine le 24 février 2022, Marta a décidé de protéger son fils et de fuir le pays. Lorsqu’elle est arrivée à Hambourg le 12 mars, nous avons immédiatement commencé à parler de violences sexuelles : contre les réfugiés ukrainiens dans les régions frontalières et dans les pays où ils ont trouvé un abri temporaire, mais aussi dans la zone de guerre en Ukraine. À l’époque, il n’y avait que peu d’indications indiquant cette forme de violence en Ukraine. Mais au cours des dernières semaines, le sujet est devenu de plus en plus visible. Nous croyons qu’il est important et nécessaire que la violence sexuelle reçoive cette attention. Dans le même temps, cependant, nous sommes inquiets de la façon dont cette violence est représentée. Qui en parle et qui reste silencieux ? Quels aspects sont mis en avant et que reste-t-il dans l’obscurité ? Afin de partager certaines de nos observations et préoccupations, nous avons décidé de documenter certaines de nos conversations sous forme écrite. Le résultat est un instantané momentané dans un développement en cours. Néanmoins, nous espérons contribuer à une meilleure compréhension. L’échange suivant a eu lieu le 20 avril 2022.
Regina Mühlhäuser: Au cours des dernières semaines, de plus en plus de témoignages et de rapports sur les violences sexuelles dans la zone de guerre ont été publiés – via les médias sociaux, dans les journaux et les rapports. Les femmes qui ont fui l’est de l’Ukraine, de Kiev, de Marioupol et d’autres endroits, vers l’ouest de l’Ukraine, la Pologne et d’autres pays, ont rapporté ce qu’elles ont entendu et vécu. Vous suivez de près ces histoires. Quelle est votre évaluation de ce qui se passe?
Marta Havryshko: Je pense que nous pouvons observer quelque chose en ce moment que nous avons vu dans de nombreuses guerres à travers l’histoire: partout dans le monde, les soldats commettent des violences sexuelles ainsi que d’autres types de crimes et d’atrocités tels que le pillage, les passages à tabac, la torture et le meurtre. Et les soldats russes ont un long passé de crimes sexuels – pendant la Seconde Guerre mondiale, en Afghanistan, pendant les guerres de Tchétchénie et pendant l’invasion du Donbass en 2014. Maintenant, dans les territoires ukrainiens occupés, ils commettent également des viols et d’autres formes de violence sexuelle. La majorité des victimes sont des femmes, mais les filles, les garçons et les hommes souffrent également de cette forme de violence. Dans la plupart des cas, la violence sexuelle est dirigée contre des civils, mais il y a aussi des rapports selon lesquels des femmes soldats sont victimes de torture sexuelle.
La plupart des viols que nous voyons dans cette guerre jusqu’à aujourd’hui sont des « viols publics ». Qu’est-ce que je veux dire par là? Que les membres de la famille ou d’autres personnes qui s’abritent à un endroit – par exemple dans des maisons, des sous-sols ou des écoles – sont forcés d’être témoins de l’humiliation des victimes. Pour les auteurs, il semble très important de démontrer aux autres ce qu’ils peuvent faire. Par conséquent, l’un des objectifs de ces viols « publics » semble être d’intimider la population ukrainienne, de répandre la peur et la terreur – non seulement à ceux qui vivent réellement ces horreurs, mais aussi aux personnes qui en sont témoins et en entendent parler. Ils envoient un message à toute la communauté : « Nous sommes puissants, nous pouvons et nous vous punirons pour votre résistance contre nous, pour ne pas nous avoir célébrés comme des ‘libérateurs’. » En outre, ces viols communiquent aux hommes ukrainiens qu’ils ne peuvent pas protéger les femmes et les enfants, qu’ils ne peuvent pas protéger leurs femmes, leurs filles, leurs sœurs, leurs mères.
Qui plus est, ce genre de viols en dit long sur les auteurs eux-mêmes : ils expriment leur sentiment de mépris pour l’Ukraine, pour le peuple ukrainien. En fait, ils semblent être un moyen pour les soldats russes de justifier leurs actions. J’ai entendu parler de cas où des soldats russes sont entrés dans des maisons privées, ont attaché les femmes qui étaient là aux meubles et les ont forcées à regarder leurs enfants se faire violer. Dans un cas, la sœur aînée d’une fille s’est approchée des soldats russes et leur a demandé : « S’il vous plaît, prenez-moi à sa place. Je suis plus âgé. Mais les soldats ont répondu : « Non. Tu devrais regarder ce que nous faisons à ta sœur. Parce que nous ferons la même chose à toutes les putes nazies. » Cette histoire révèle l’impact de la propagande russe. Cette propagande dit qu’il y a un génocide par les néo-nazis ukrainiens contre les russophones en Ukraine, et que les Russes sont venus protéger et sauver tous les russophones. Cette identification ridicule des Ukrainiens avec les nazis a un impact sur le comportement des soldats russes et leur cruauté envers les civils ukrainiens. Ils utilisent ce langage propagandiste lorsqu’ils justifient leurs actions. Pour elles, les femmes ukrainiennes sont des femmes fascistes, ce sont des épouses, des filles, des sœurs d’hommes fascistes. À travers les viols, ils affirment et renforcent cette idée. Par les viols, les femmes ukrainiennes deviennent l’ennemie « Autre ».
Et le commandement de l’armée russe tolère leur comportement. Les soldats pillent, ils prennent beaucoup de choses, des bijoux et des téléviseurs à écran plat, ainsi que des vêtements, même des chiffons sans valeur. C’est un signe que leur moral est très bas. Et dans le même esprit, ils violent aussi les femmes. Et leurs commandants leur permettent de piller et de violer. La violence sexuelle est une récompense pour les soldats, pour améliorer leur humeur.
Bref, je crois que dans ce domaine, la violence sexuelle dans la guerre est une arme. Pourquoi? Parce que tout d’abord, nous avons beaucoup de témoignages de viols dans tous les territoires occupés par la Russie. Ce ne sont pas seulement des actions individuelles. Deuxièmement, la plupart de ces cas de viols sont des viols publics. Les soldats veulent répandre la terreur, ils veulent répandre la peur. Troisièmement, il est évident que ces soldats ne croient pas qu’ils seront punis. Le commandement de l’armée tolère leurs actions. Même si la Russie nie officiellement tout.
Regina Mühlhäuser: Ce que vous décrivez montre que le viol n’est pas un « sous-produit » de cette guerre, mais une partie intrinsèque de l’action belligérante. Cependant, je pense qu’il est nécessaire de souligner qu’il y a des risques à utiliser le terme « viol comme arme de guerre » de nos jours. Parce que différentes personnes – selon le contexte et les intérêts – signifient des choses très différentes par là.
Par exemple, dans le magazine Time, la députée britannique Alicia Kearns (qui plaide pour un organisme indépendant chargé d’enquêter sur les violences sexuelles en Ukraine et dans d’autres guerres) a fait valoir que « les commandants de rang inférieur et intermédiaire […] ordonner à leurs hommes de commettre des viols. » D’où tire-t-elle cela? Quelles sont ses preuves à l’appui de cette hypothèse? La recherche sur d’autres guerres indique que la violence sexuelle n’est généralement pas explicitement ordonnée. En ce qui concerne la guerre en Bosnie-Herzégovine, de 1992 à 1995, par exemple, il y avait et il y a toujours la perception répandue que les commandants serbes ont explicitement ordonné à leurs hommes de violer. À ce jour, cependant, il n’y a aucune preuve de cela. Les sources suggèrent plutôt que la façon dont les commandants militaires traitent ce type de violence – comment et pourquoi elle est tolérée, acceptée, facilitée et encouragée, et comment elle fait partie des calculs militaires – est beaucoup plus compliquée. Il est donc très difficile de demander des comptes aux commandants. [2]
Ce que je veux souligner, c’est que l’utilisation du terme « viol comme arme de guerre » risque de simplifier et donc de mystifier pourquoi les soldats commettent des violences sexuelles. La violence sexuelle ne semble être condamnée que dans la mesure où elle fait partie d’un plan militaire plus vaste. Le fait que de nombreux soldats puissent simplement profiter de l’occasion ne se reflète pas dans le récit de « l’arme de guerre ». Toute la complexité du phénomène – comment les dynamiques genrées, les réalités corporelles et psychologiques individuelles, les conditions sociétales et culturelles, les structures politiques et économiques génèrent, favorisent et façonnent la perpétration et l’expérience de la violence sexuelle – devient invisible.
Marta Havryshko: Je comprends votre préoccupation. Et, en effet, je n’ai vu aucune preuve qui indique que le commandement de l’armée russe ordonne explicitement à leurs hommes de violer. Mais je crois qu’ils ferment les yeux. Par exemple, nous connaissons un cas à Bucha où 25 femmes et filles âgées de 14 à 24 ans ont été détenues en esclavage sexuel dans le sous-sol d’un immeuble pendant plusieurs jours. Nous devons supposer que les soldats n’auraient pas pu réduire sexuellement ces femmes en esclavage sans que leurs commandants le sachent. Ils en étaient sûrement conscients et ils l’ont toléré.
Cela peut également être observé en ce qui concerne d’autres crimes. Par exemple, lorsque l’armée russe bombarde des maternités, des jardins d’enfants et des écoles. Il y a beaucoup d’histoires de personnes qui ont été victimisées lorsqu’elles ont tenté de s’enfuir. Il y a un cas où des soldats russes ont ouvert le feu sur un véhicule civil près de Nova Kakhovka. La famille à l’intérieur était composée de cinq personnes, dont une fille de 6 ans et un garçon de 1,5 mois. Tous ont été tués. Et nous connaissons des cas similaires dans d’autres régions. Ce type de crime ne pourrait pas être aussi répandu si les commandants russes ne le toléraient pas. Et la violence sexuelle s’inscrit dans le droit fil de toutes ces autres brutalités.
Au début, les Russes ont tout nié. Ils ont même nié que ces crimes aient été commis par leur armée. « C’est un mensonge », a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, aux journalistes fin mars. Mais nous avons beaucoup de preuves. Et cette preuve révèle la brutalité de la guerre russe. Les fosses communes de Bucha où des centaines de civils ont été tués ne sont qu’un exemple parmi tant d’autres. À ce jour, au moment où nous parlons, l’armée russe a tué environ 200 enfants en Ukraine et des centaines ont été blessés. En outre, des corps d’enfants ont été découverts, neuf ans, dix ans, à moitié nus ou complètement nus, les mains liées, les organes génitaux mutilés.
Qui plus est, la violence sexuelle ne vise pas seulement les civils. Le 2 avril, quinze femmes soldats ukrainiennes ont été libérées de la captivité russe. Et ils ont raconté comment ils ont survécu à la torture sexualisée en détention : leurs têtes ont été rasées et elles ont été forcées de se déshabiller et de faire des squats devant leurs homologues masculins.
Et quand je vois tous ces différents cas, je pense que cela révèle que la violence sexuelle est l’une des stratégies officieuses de l’armée russe pour répandre la terreur et la peur, pour faire abandonner les Ukrainiens, pour forcer les autorités ukrainiennes à accepter toute condition russe de reddition afin de mettre un terme à ces horreurs indicibles. L’armée russe utilise cette cruauté et cette brutalité pour effrayer, terroriser et, en fin de compte, pacifier le peuple ukrainien et briser notre volonté collective de résistance. En ce sens, je parle de la violence sexuelle comme d’une arme de guerre.
Regina Mühlhäuser: Quand je vous écoute, la vieille question me vient à l’esprit : pourquoi la violence sexuelle est-elle un moyen si efficace de terroriser une population, surtout par rapport à d’autres formes de violence ? Les chercheurs ont fait valoir que cela est lié au fait que cette violence perturbe la famille et la société, qu’elle sème la méfiance et conduit à une aliénation des partenaires, des familles et des groupes sociaux.
À ce jour, l’idée que les femmes qui ont été violées sont « déshonorées » et « souillées » est très courante. Comme Gaby Zipfel l’a noté, les victimes de viol sont souvent accusées d’être complices de leur propre victimisation. Par exemple, il est suggéré qu’« elle l’a demandé » ou qu’« elle ne l’admettrait jamais, mais secrètement elle l’a apprécié ». En conséquence, la victime se voit refuser la sympathie et une classification claire de cette forme de violence comme un crime.
Ce n’est que lorsque la perpétration de violences sexuelles est extrêmement brutale et s’accompagne d’autres formes de violence qu’elle est établie sans ambiguïté comme une expérience négative non désirée et comme un crime de guerre. Implicitement, nous devons donc nous demander si la plupart des histoires de violence sexuelle qui sont racontées publiquement en ce moment sont si horribles précisément parce qu’il ne fait aucun doute qu’elles seront clairement comprises comme des crimes. Et puis nous devons nous demander s’il n’y a pas des cas de viol moins « spectaculaires » qui se produisent en ce moment – c’est-à-dire des cas qui ne sont pas accompagnés de cette horrible violence excessive – que les victimes ne peuvent pas signaler parce qu’elles doivent craindre d’être soupçonnées de complicité.
Marta Havryshko: Je suis sûr qu’il se passe beaucoup de choses en ce moment que nous ne savons pas, qui ne seront révélées que plus tard, après la fin de cette guerre, ou peut-être jamais.
Mais permettez-moi d’insister sur votre première question : pourquoi cette violence est-elle si particulièrement efficace ? Je pense que nous pouvons déjà voir que cette violence provoque la méfiance dans la société ukrainienne. Et cela a aussi quelque chose à voir avec la période d’avant-guerre. La culture du viol était et est toujours très présente dans la société ukrainienne, comme dans de nombreuses autres sociétés à travers le monde. Avant la guerre, nous n’étions pas très ouverts à parler de violence sexuelle dans la sphère publique. Par exemple, lorsque le mouvement #MeToo a commencé, de nombreuses personnalités publiques en Ukraine, telles que des écrivains célèbres, ont commencé à se moquer des femmes qui ont pris la parole. Et quand nous avons eu notre propre flash mob #IamNotAfraidToSpeak, nous, féministes, avons été étonnées par les réactions de nombreux hommes qui se moquaient des femmes qui choisissaient de révéler leurs histoires d’abus et de traumatismes. En effet, nous manquons d’une discussion substantielle et ouverte sur la violence sexuelle dans différentes sphères de la vie – dans le milieu universitaire, dans les écoles, à l’église, dans les forces armées, etc. Il n’est donc pas surprenant que nous observions actuellement dans les médias sociaux que chaque message sur un cas de violence sexuelle dans les territoires occupés par la Russie comporte des dizaines de commentaires de personnes ordinaires qui se livrent à un blâme de la victime: « À quoi vous attendiez-vous? Vous n’avez pas quitté le territoire … » « À quoi vous attendiez-vous? Tu n’as pas caché tes filles… » « À quoi vous attendiez-vous? Vous les laissez entrer dans votre maison et leur apportez du thé … » Malheureusement, il y a beaucoup de blâmes de victimes qui circulent en ce moment.
Il y a une histoire récente publiée par une journaliste féministe, Victoria Kobyliatska, qui a parlé à une femme qui a été violée. Cette femme vit dans un petit village à la campagne et elle a dit à Kobyliatska qu’elle n’irait pas à la police ou ne demanderait pas de soutien psychologique. Sa principale inquiétude est qu’elle est enceinte à la suite du viol et qu’elle veut mettre fin à sa grossesse. Elle se reproche de ne pas résister à l’agresseur, même si les experts disent que c’est une réaction normale dans une situation violente et, en fait, une stratégie de survie, parce que la victime ne peut jamais savoir ce que le délinquant va faire à elle et à ses proches en opposant une quelconque résistance. Il est donc encore plus difficile de voir que cette femme soupçonne que les gens de sa communauté locale pourraient ne pas la soutenir, mais pourraient même remettre en question son comportement.
Certaines femmes rapportent également que d’autres femmes leur disent comment se comporter afin d’éviter le viol par des soldats russes : « Vous devriez vous cacher, vous devriez porter des chiffons, vous devriez vous enduire le visage et le corps d’excréments, vous devriez prétendre que vous êtes folle ou vous devriez prétendre que vous êtes malade. » Cela me rappelle en fait les femmes de la Seconde Guerre mondiale. Pour mon projet sur le genre et la violence pendant l’Holocauste en Ukraine, j’ai mené de nombreux entretiens avec des témoins oculaires. Un de mes répondants m’a dit : « Quand les Allemands ont commencé à violer des femmes, certaines femmes âgées ont refusé d’aller dans les refuges souterrains. Ils ont mis de très vieux vêtements sales et ils ont crié ‘krank, krank’ [malade, malade]. » Et de nos jours, certaines femmes font des déclarations orales, parfois même des notes écrites, sur la façon de se comporter dans des situations de violence sexuelle liées à la guerre qui semblent assez similaires. En fait, cela crée également une atmosphère dans laquelle le blâme de la victime est justifié et même encouragé. « Si vous suivez quelques règles de base », semble dire la logique, « vous ne serez pas violée. Mais si vous êtes violée, vous devriez remettre en question votre comportement. » Ces femmes sont traumatisées, mais elles ne peuvent pas en parler ouvertement, car elles doivent supposer que même leurs parents et leurs amis les blâmeront, au moins partiellement.
Regina Mühlhäuser: Je n’y ai jamais pensé de cette façon. Lorsque j’ai étudié ce genre d’histoires pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai toujours pensé à de telles mesures comme une méthode permettant aux femmes et aux filles de se protéger et, en ce sens, comme des actions d’autonomisation. Mais vous avez raison : en même temps, cela insinue aussi qu’il est de la responsabilité des victimes de prévenir le viol.
Marta Havryshko: Les féministes en Ukraine essaient de faire face à ce problème de blâme des victimes. Par exemple, certaines journalistes féministes ont récemment écrit un article sur la question de savoir comment enquêter et représenter la violence sexuelle dans les médias, comment approcher les victimes-survivantes, comment mener la conversation avec elles et comment éviter d’utiliser ces prétendument « sujets chauds », qui ne sont de toute façon destinés qu’à illustrer leurs propres points de vue et intérêts. Ils demandent à tous les journalistes de penser aux victimes comme ils le feraient pour leurs proches.
En outre, certaines organisations de défense des droits de l’homme ont élaboré des dépliants à l’intention des victimes de violences sexuelles : Que pouvez-vous faire si vous êtes enceinte ? Quel médicament pouvez-vous prendre si vous avez contracté une maladie sexuellement transmissible? Leurs recommandations sont très pratiques, élaborées et présentées de manière sensible. En outre, ces brochures fournissent également des numéros de téléphone pour les organisations spécialisées dans l’assistance aux victimes de violences sexuelles, pour les organisations de défense des droits des femmes et pour les unités spéciales chargées de l’application des lois. J’ai entendu dire que la plupart des survivantes essaient de demander de l’aide à des organisations de défense des droits des femmes établies, car ces organisations travaillent sur la violence sexuelle depuis très longtemps et leurs membres sont bien formés et savent comment parler aux femmes sans leur infliger de blâme, de honte ou de peur supplémentaires.
En effet, tous les mécanismes de soutien aux victimes de violences sexuelles ne sont pas aussi professionnels. Après que les premiers rapports de viol ont commencé à émerger en mars, un service d’assistance psychologique pour les victimes de violences sexuelles a été créé le 1er avril, avec l’appui de l’UNICEF. Cependant, les victimes de violences sexuelles en Ukraine, dans l’ensemble, n’ont pas été disposées à parler à ces psychologues. Et en effet, certains de ces psychologues se sont comportés de manière très peu professionnelle, par exemple en révélant des informations sur les histoires de leurs clients au grand public. Par conséquent, les victimes de viol ont peur d’être identifiées par leurs proches ou amis.
Comme de nombreuses victimes de violences sexuelles ont dû quitter leur foyer dans l’est de l’Ukraine et ont fui vers l’ouest de l’Ukraine, il y a une demande croissante de soutien dans cette dernière région en ce moment. À Lviv, par exemple, l’organisation de défense des droits des femmes « Women’s Perspectives » organise des ateliers pour former des psychologues sur la façon de parler avec les victimes de violences sexuelles.
Mais nous observons également des problèmes supplémentaires. Certaines victimes ukrainiennes de viol ont fui le pays et se trouvent maintenant en Pologne. Mais en Pologne, vous ne pouvez pas facilement obtenir la « pilule du lendemain » dans la pharmacie. De plus, l’avortement est devenu largement illégal après un arrêt de la Cour constitutionnelle polonaise en janvier 2021. Depuis lors, vous pouvez interrompre votre grossesse lorsque vous êtes violée, mais seulement si vous avez déposé une plainte à la police. La plupart des réfugiés de guerre ukrainiens, cependant, ne rapportent pas ce qui leur est arrivé. Enfin et surtout, ils n’ont pas assez de force pour faire face à toutes les questions juridiques. Il existe également des initiatives féministes qui aident à organiser des avortements, mais il n’est pas toujours facile pour les survivantes ukrainiennes d’y avoir accès. Cela peut être une situation horrible pour de nombreuses victimes. D’une part, il y a des femmes qui ont peur de la discrimination qui les attend lorsqu’elles ramènent à la maison un enfant « illégitime ». Elles ont peur que leurs maris, leurs familles et leurs communautés apprennent qu’elles ont été violées, qu’elles aient honte et dirigent leur colère contre elles, et non contre les auteurs. En outre, certaines femmes peuvent également craindre de ne pas pouvoir ressentir de l’amour pour cet enfant, de ne pas pouvoir se comporter comme une mère attentionnée. En effet, lorsqu’une femme porte un enfant conçu après un viol, elle est confrontée à de nombreuses émotions et souvenirs négatifs.
Regina Mühlhäuser: Les situations dans lesquelles se trouvent les victimes de violences sexuelles sont terribles et difficiles en soi, dans des circonstances « normales », mais encore plus dans un conflit militaire en cours. Quelles sont les conditions dans lesquelles les personnes touchées peuvent se rapporter et discuter de leurs expériences en ce moment? Les femmes partagent-elles leurs histoires avec leurs amies, dans les cercles féministes, via les médias sociaux? Est-ce qu’ils rapportent ce qui leur est arrivé?
Marta Havryshko: Certaines femmes partagent des histoires sur leurs propres expériences ainsi que les expériences d’autres personnes avec des personnes en qui elles ont confiance, en particulier avec d’autres femmes: membres de la famille, amis, femmes qui les accueillent chez elles ou les soutiennent et les aident, et parfois même avec des étrangers. Par exemple, ma mère, qui vit près de Lviv, rencontre beaucoup de personnes déplacées à l’intérieur du pays. Parmi elles se trouvent des femmes qui parlent ouvertement de violences sexuelles dans les territoires contrôlés par la Russie. D’autres femmes préfèrent utiliser un discours indirect, en disant, par exemple: « J’ai dû quitter Bucha parce que j’ai deux filles », transmettant ainsi qu’elles voulaient les sauver du viol.
Certaines femmes victimes de violences sexuelles se présentent également à des organismes officiels comme la police ukrainienne. Et la plupart des informations rendues publiques proviennent d’organismes officiels ukrainiens – la Commissaire aux droits de l’homme du Parlement ukrainien, Lyudmyla Denisova, la Procureure générale, Iryna Venediktova, et les autorités locales. Certains cas sont décrits par des médias ukrainiens et étrangers. Et en outre, des preuves sont collectées et révélées par des ONG, telles que Human Rights Watch. Néanmoins, nous devons supposer que de nombreuses victimes préfèrent garder le silence et que cette violence est encore sous-déclarée.
Regina Mühlhäuser: Si nous supposons que beaucoup de ceux qui sont victimes de violences sexuelles perpétrées par des soldats russes ne sont pas autorisés à parler, qu’ils pourraient penser qu’il est plus sûr pour eux de garder le silence, alors nous devons également supposer que la situation est encore plus précaire pour les femmes qui ont subi des violences sexuelles dans d’autres constellations. c’est-à-dire lorsque les auteurs n’étaient pas des soldats russes. Nous le savons par d’autres guerres, par exemple en ex-Yougoslavie ou au Rwanda. Gorana Mlinarević a raconté qu’une femme « croate » qui a été violée par un homme « serbe » et une femme « serbe » qui a été violée par un homme « croate » peuvent se sentir solidaires et solidaires l’une de l’autre. Mais si une femme a été violée par un homme de son propre groupe, elle peut difficilement compter sur la solidarité au sein de son groupe. Ce genre de cas est activement réduit au silence. [3] Voyez-vous des problèmes similaires en Ukraine ?
Marta Havryshko: Oui, et je pense qu’il est nécessaire de surveiller toutes les différentes constellations de violences sexuelles afin de comprendre ce qui se passe. Par exemple, lorsque la guerre a commencé, certains cas ont été rendus publics où des hommes civils avaient agressé sexuellement des femmes dans des abris anti-bombes. Mais personne ne veut entendre ces histoires, aucun média ne fournira d’espace pour y réfléchir. Les gens qui essaient de les publier de manière indépendante seront accusés de travailler pour l’ennemi, de nous faire baisser les esprits… Je crois que ce sera une autre conséquence de cette guerre, que certaines femmes seront réduites au silence, parce que leurs histoires ne rentrent pas dans le récit hégémonique, c’est-à-dire que le violeur est toujours le soldat ennemi.
En fait, nous connaissons également des cas de violence sexuelle commis par des soldats ukrainiens. Dans le conflit dans le Donbass, depuis 2014, certains cas où des soldats ukrainiens ont agressé sexuellement et violé des femmes locales ont été rendus publics. Par exemple, certains membres de la tristement célèbre « Unité Tornado » ont été accusés de viol et d’autres crimes en 2016. Mais les avocats et les militants des droits de l’homme ont noté que l’Ukraine ne réussit pas très bien à juger et à condamner ses propres miliciens, bien qu’il y ait beaucoup d’occasions de le faire. Il semble que certains organes judiciaires considèrent le fait que les accusés ont rempli leur devoir militaire dans le Donbass comme une circonstance atténuante. Ce fut, par exemple, le cas lorsqu’un ancien combattant accusé du viol d’une adolescente à Kiev n’a été condamné qu’à deux ans d’emprisonnement avec sursis et à une petite amende (3 000 hryvnias, environ 100 euros).
En outre, à l’instar d’autres armées à travers le monde, nous pouvons également voir dans l’armée ukrainienne que les femmes soldats souffrent de harcèlement sexuel et de violence de la part de leurs camarades masculins, et font face à d’énormes difficultés lorsqu’elles cherchent à obtenir justice.
Mais toutes ces constellations ne reçoivent aucune attention – elles sont réduites au silence, et je crains que les groupes et les agences qui commencent maintenant à documenter la violence sexuelle dans cette guerre ne recherchent que les cas de violence sexuelle perpétrés par des soldats russes.
Regina Mühlhäuser: Qu’est-ce qui est parlant et qu’est-ce qui est réduit au silence, quand et pourquoi ? Au cours des dernières années, nous avons souvent parlé des « règles communicatives de la violence sexuelle » en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale. Les actes de violence sexuelle pendant la Seconde Guerre mondiale ont englobé une variété de constellations, en Europe comme en Asie. Pour commencer, les auteurs étaient des soldats allemands et japonais ou leurs alliés respectifs. Mais, deuxièmement, ils étaient aussi membres des armées alliées – soldats soviétiques, américains, britanniques et Français – ainsi que membres de groupes de partisans et de résistance. Et nous savons que, troisièmement, des hommes civils, y compris des hommes appartenant aux groupes persécutés par les Allemands et les Japonais, ont également commis des crimes sexuels. Beaucoup de ces actes de violence sexuelle étaient dirigés contre les ennemis respectifs, mais les membres de leur propre collectif pouvaient également devenir des victimes. Quand ces constellations deviennent-elles un sujet de discussion publique ? Qui en parle ? Qui reste silencieux ? Et pourquoi ? Les réponses à ces questions dépendent toujours des conditions et des intérêts politiques à un moment donné.
Marta Havryshko: Oui, et je crois que nous pouvons actuellement observer un changement en Ukraine. Vous souvenez-vous quand vous m’avez dit que vous aviez donné une conférence sur la violence sexuelle par des membres de la Wehrmacht et des SS lors de la conférence de 2013 « Les femmes d’Europe centrale et orientale et la Seconde Guerre mondiale » à Kiev ? À cette époque, tout le monde pensait que c’était un grand sujet, alors que, d’un autre côté, il y avait des désaccords sur la question de savoir s’il fallait, ainsi que sur la façon de traiter, la violence sexuelle par les soldats de l’armée soviétique. Aujourd’hui, cependant, tout le monde veut établir des parallèles entre les soldats de l’Armée rouge de la Seconde Guerre mondiale et les soldats russes d’aujourd’hui. Mais plus personne ne veut parler de la Wehrmacht, des SS et de leurs collaborateurs locaux dans l’Holocauste, c’est-à-dire des policiers ukrainiens. Pourquoi? Parce que beaucoup de gens voient maintenant l’Allemagne comme un allié. Donc, ils ne veulent pas apporter cela à la table. Par exemple, les médias ukrainiens m’ont récemment demandé de donner une interview sur la violence sexuelle en Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale. Quand ils m’ont envoyé leurs questions, j’ai vu qu’il n’y avait pas une seule question sur l’armée allemande ou la persécution des Juifs. Toutes les questions portaient sur les soldats de l’Armée rouge.
Regina Mühlhäuser: Intéressant, j’ai vécu quelque chose de similaire, mais dans un contexte complètement différent. On m’a demandé dans une interview pour l’agence de presse allemande RND si je pensais que ce qui se passe actuellement en Ukraine était comparable à la Seconde Guerre mondiale. Et j’ai dit que je ne pense pas que de telles comparaisons soient particulièrement significatives. Si je devais faire une comparaison, cependant, je voudrais comparer le comportement de l’armée russe aujourd’hui avec le comportement de l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Les deux armées ont fait une attaque surprise, envahissant un pays voisin souverain en violation du droit international, les deux armées ont enrôlé de très jeunes hommes et ainsi de suite. Après la publication de ce document, j’ai reçu plusieurs courriels d’hommes allemands, même d’un professeur d’université, m’accusant de vouloir être politiquement correct, mais en fait simplement naïf. Parce que l’armée russe aujourd’hui, ainsi va leur argument, se comporterait de la même manière et tout aussi « non civilisée » que l’Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale. Ici, les ressentiments anti-russes allemands historiquement profondément enracinés viennent au premier plan, pour lesquels la guerre actuelle apparaît simplement comme une confirmation – et en particulier la perpétration de violences sexuelles qui sont considérées comme la preuve d’un type particulier de non-civilisation.
Ce que cela illustre, c’est que la violence sexuelle est une question politiquement contestée et un élément crucial de la politique de la mémoire. Et ce qui disparaît dans ces processus, encore et encore, ce sont les voix des victimes elles-mêmes. Il ne s’agit pas d’eux. On ne leur demande pas; ils ne sont pas écoutés. Leurs histoires disparaissent dans les méta-récits nationalistes respectifs.
Marta Havryshko: En effet, tout le débat sur la violence sexuelle dans la guerre en Ukraine en ce moment devrait être plus centré sur la victime / survivante. Ce que nous voyons maintenant, ce sont des efforts pour recueillir des preuves en vue de futurs procès afin de persécuter les auteurs. C’est, bien sûr, très important. Mais qu’en est-il du bien-être des survivants ? Cela devrait également être une préoccupation majeure. De l’argent et des ressources devraient être offerts pour améliorer leur situation.
J’ai assisté à la session du Conseil de sécurité de l’ONU sur l’obligation de rendre des comptes pour les violences sexuelles liées aux conflits, qui s’est tenue le 11 avril 2022. Presque tous les orateurs de tous les pays, le représentant de l’UNICEF et ainsi de suite ont mentionné la violence sexuelle en Ukraine. D’une part, il est très bon que ces souffrances genrées soient notées, et qu’elles soient même discutées en termes de crimes contre l’humanité et ainsi de suite. L’ambassadrice britannique en Ukraine, Melinda Simmons, par exemple, avait déjà déclaré le 3 avril que des soldats russes comme « arme de guerre ». En fait, une initiative menée par le Royaume-Uni veut créer une sorte d’organisme spécial et indépendant pour enquêter sur cette violence en Ukraine. Cette question est donc sur la table à différents niveaux politiques, ce qui est une bonne chose.
Dans le même temps, cependant, le soutien aux victimes n’est vraiment pas bien établi. Il y a un manque de spécialistes formés pour leur fournir un soutien psychologique, un manque de spécialistes formés pour recueillir des preuves sans retraumatiser les survivantes, un manque de refuges gérés par l’État pour les victimes de viol et leurs enfants, et ainsi de suite. Je pense que nous devons vraiment travailler plus fort pour mettre en place des systèmes et des procédures permettant d’approcher les victimes, de les soutenir, de leur fournir un soutien psychologique et médical. Et cela a aussi à voir avec la mise en place de types spéciaux de soutien pour les enfants. Vous avez peut-être entendu parler du cas d’un garçon de six ans qui a dû assister au viol collectif de sa mère. Il a cessé de parler. Les enfants comme lui ont également besoin de soutien et d’aide, car ils sont des victimes secondaires de violence sexuelle. Ce que nous devons faire, c’est réfléchir davantage à fournir de l’aide aux victimes-survivants et à leurs proches.
Regina Mühlhäuser: Je pense qu’une approche comme celle de Medica Mondiale – une ONG féministe qui coopère avec des organisations partenaires dans les zones de conflit afin de soutenir et d’autonomiser les femmes locales et les structures de soutien – est particulièrement instructive.
En ce qui concerne les efforts d’enquête, nous devons garder à l’esprit qu’il sera extrêmement difficile de documenter et de poursuivre ce type de violence, encore plus au milieu d’une guerre en cours. La poursuite des auteurs de violences sexuelles devant les tribunaux internationaux et internationalisés au cours des 20 dernières années a montré à quel point il est difficile de mener de telles procédures d’une manière qui conduise à une condamnation des auteurs et, en même temps, à protéger les victimes-témoins. Comme le soutiennent Gabi Mischkowski et Gorana Milinarević, les raisons en sont multiples. La première qui me vient à l’esprit est qu’il est difficile de prouver la violence sexuelle sans aucun doute. Cette violence a souvent lieu en privé, sans témoins tiers. Maintenant, on pourrait vouloir objecter que de nombreux viols en Ukraine sont des « viols publics ». Mais nous avons vu quelque chose de similaire en Bosnie-Herzégovine. Ici aussi, les « viols publics » ont été considérés comme des preuves de leur fonction stratégique. En fait, cependant, pas un seul témoin oculaire n’a été trouvé qui témoignerait devant le TPIY.
De plus, il n’y a généralement aucune preuve que cette violence ait été ordonnée (ce qui, comme je l’ai déjà mentionné ci-dessus, ne l’est généralement pas). Au contraire, la responsabilité des commandants militaires est juridiquement difficile à établir.
Un autre problème est de savoir comment les témoignages des victimes sont générés. Les enquêteurs sont souvent obsédés par la question de la violence sexuelle. Mais les femmes qui témoignent en tant que victimes-témoins ont vécu beaucoup de choses, la violence sexuelle n’étant qu’un exemple de violence liée à la guerre. Cette fixation sur la violence sexuelle, et la façon dont les entretiens se déroulent, peut donc conduire à un nouveau traumatisme. En général, de nombreuses personnes qui prennent des déclarations n’ont pas été formées sur la façon de traiter les victimes de violence sexuelle, de les protéger et de mener les entrevues de manière à ce que les déclarations tiennent devant les tribunaux. L’Initiative britannique pour une commission d’enquête indépendante a annoncé son intention de se conformer au nouveau Code Murad, qui vise à créer des normes juridiques pour interroger et protéger les victimes. Toutefois, cette approche demeure impartiale et problématique. Au cours du processus de rédaction, il y a eu des critiques féministes selon lesquelles le code se concentre uniquement sur la situation individuelle d’une survivante et « n’aborde pas la réforme institutionnelle, gouvernementale et professionnelle nécessaire pour protéger les survivantes des conséquences potentiellement négatives de la documentation ».
Il arrive aussi souvent que des organisations très différentes recueillent des déclarations de témoins au cours d’enquêtes – ONG locales, police, enquêteurs internationaux de différents pays, etc. Comme la mémoire n’est pas fixe, il arrive régulièrement que des déclarations se contredisent, par exemple en ce qui concerne l’époque du crime ou la couleur d’une maison voisine, etc. Pour nous, ces facteurs peuvent ne pas sembler pertinents, mais les contradictions dans ces détails rendent de telles déclarations inutiles devant un tribunal.
Afin de faire face à ces problèmes et à bien d’autres, des chercheurs comme Kirsten Campbell soutiennent que nous devons reconceptualiser la justice pénale internationale « afin qu’elle transforme, plutôt que de reproduire, les injustices sexistes ».
Marta Havryshko: Je partage votre préoccupation. Je pense que les victimes sont susceptibles d’être exploitées dans le cadre de telles enquêtes. Notamment parce qu’elles sont traumatisées non seulement par la violence sexuelle, mais aussi par la perte de leur maison, la perte de leurs proches, etc. C’est pourquoi nous devons observer de près ces documents et ces efforts en matière de poursuites. Il devrait y avoir différents groupes féministes, et en particulier des groupes féministes locaux, en Ukraine qui sont impliqués dans ces enquêtes. Et il doit y avoir un mécanisme qui permette à ces groupes de faire pression sur les enquêteurs et les procureurs. Ce n’est qu’alors qu’il sera possible d’obtenir un résultat positif et de protéger les victimes de violence sexuelle.
Notes
[1] Certaines des discussions et des résultats de la conférence sont publiés dans Gaby Zipfel, Regina Mühlhäuser, Kirsten Campbell (éds.), In Plain Sight: Sexual Violence in Armed Conflict (New Delhi: Zubaan, 2019).
[2] Barbara Goy, Michelle Jarvis, Giulia Pinzauti, « Contextualizing Sexual Violence and Linking it to Senior Officials. Modes of Liability », dans Serge Brammertz, Michelle Jarvis (éds.), Prosecuting Conflict-Related Sexual Violence at the ICTY (Oxford : Oxford University Press, 2016).
[3] Gorana Mlinarevic, « Nationalism and the patriarchal order », dans Zipfel, Mühlhäuser, Campbell (éds.), In Plain Sight, p. 341-34.

Enjeux du féminisme transfrontalier et décolonial

Karine Rosso en conversation avec Salvador David Hernandez[1]
Karine Rosso vient de publier un livre, Nous sommes un continent. Correspondance mestiza (Montréal, Éditions Triptyque, 2021), un dialogue avec Nicholas Dawson autour de l’œuvre de Gloria Anzaldúa, cette grande figure du féminisme décolonial chicano.
S.D.H. – Parle-nous de ce livre et de la manière dont la découverte d’Anzaldúa et le féminisme décolonial a influencé ta réflexion et le regard sur toi-même, ton écriture et le féminisme.
K.R. – Commençons par expliquer ma rencontre avec Anzaldúa ! Avec le recul, je me rends compte que cette rencontre-là a été fulgurante ! Fulgurante parce que la connexion s’est opérée très vite, comme si les concepts qu’elle utilise ou qu’elle a développés (new mestiza, nepantla, borderlands) avaient à la fois jeté un nouvel éclairage sur mes recherches et révélé ce qui sommeillait depuis toujours en moi. La conciencia de la mestiza[2], par exemple, est un concept auquel je m’identifie totalement, car il permet de décrire mon expérience métissée (ni noire, ni blanche, ni seulement Québécoise ni pleinement Latina) et me permet aussi de décrire mon travail de création qui investit les frontières entre privé et public, le savoir académique et non académique, la réalité et la fiction. Comme plusieurs féministes des années 1970, j’ai besoin d’avoir recours à une écriture hybride pour fusionner les discours narratifs et les discours théoriques de façon à produire un savoir autre, un savoir situé (pour reprendre l’expression théorisée par Nancy Hartsock ou Dorothy Smith[3]) qui ne prétend pas faussement à l’universalité.
Anzaldùa m’a aussi fait prendre conscience que le féminisme dans lequel j’évoluais à l’université est encore teinté de colonialisme, puisque j’ai vite constaté que ses apports aux théories queer, par exemple, ont été en grande partie effacés de l’historiographie de la pensée queer francophone. J’avais déjà observé que les milieux féministes francophones étaient majoritairement blancs et que le concept d’intersectionnalité était souvent vidé de sa dimension raciale, mais les travaux d’Anzaldúa m’ont permis d’étayer les modalités de cet effacement. Il faut savoir que les féministes chicanas ont elles aussi, dès leurs débuts, parlé des croisements de leurs différentes oppressions, notamment dans The Chicana Féminist (1977) où Martha Cortera pose les bases de ce qui deviendra plus tard « the label chicana », lequel se définit par ce que Aída Hurtado nomme une restitution de « l’identité construite dans les interstices entre deux pays, deux cultures nationales, deux réalités géographiques, deux langues et deux systèmes d’oppressions patriarcales[4] ». La grande majorité des personnes racisées en contexte minoritaire connaissent intrinsèquement ce que signifie « l’imbrication des oppressions », car leur situation minoritaire est souvent traversée par des enjeux de genre, de classe ou d’orientation sexuelle, quand elle n’est pas aussi accentuée par la méconnaissance de la langue, les traumas liés à l’exil, le capacitisme[5], etc. Anzaldúa a été une des premières à comprendre la façon dont les discriminations s’interpénétraient les unes les autres, à l’intérieur des marges et dans la nepantla, cette « terre du milieu » ainsi nommée par la cosmogonie Nahualt, présente au Mexique bien avant l’arrivée des Espagnols.
S.D.H. – J’aimerais parler davantage avec toi du potentiel émancipateur du féminisme décolonial particulièrement pour les femmes immigrées dans le contexte québécois d’aujourd’hui.
S.D.H. – Lugones déclare dans son livre Vers un féminisme décolonial : « La tâche de la féministe décoloniale commence par voir la différence coloniale, en résistant énergiquement à sa propre habitude épistémologique de l’effacer. En le voyant, elle voit le monde avec des yeux nouveaux et doit alors abandonner son enchantement avec la femme universelle et commencer à apprendre des autres qui résistent aussi à la différence coloniale[6] ». Le point de départ de Lugones est de comprendre que l’oppression subie par les femmes pauvres et racisées, qui sont généralement celles qui travaillent comme domestiques dans les maisons des Blancs, surtout si elles sont immigrées, est quelque chose qu’elles partagent avec d’autres personnes dans la même situation. Il faut donc être conscient que cette frontière dans laquelle elles vivent peut être une occasion d’autonomisation, puisqu’elle leur donne la possibilité d’observer et d’écouter attentivement la manière dont le pouvoir colonial fonctionne et opère.
S.D.H. – Penses-tu que cette capacité de traduction culturelle qui nous donne la possibilité de vivre et de penser dans deux mondes, dans notre cas le monde latin et le monde québécois, a une influence lorsqu’il s’agit d’écrire et d’enseigner ? Comment cette catégorie contribue-t-elle ou peut-elle contribuer à la réflexion sur le féminisme au Québec ?
S.D.H. – En fait, la notion d’intersectionnalité permet d’articuler la scission qui survient parfois entre les femmes blanches et les femmes racisées (qui se retrouvent souvent à être leurs subalternes), mais elle permet aussi de formuler la fracture entre les femmes immigrantes et les autres migrants qui vivent des situations similaires, tout en ne subissant pas de la même façon le poids du patriarcat. Une femme migrante qui travaille comme domestique, par exemple, partagera certaines conditions d’exploitation avec ses frères migrants, mais devra probablement effectuer, si elle vit dans un foyer hétérosexuel, la majorité des tâches ménagères, parentales, affectives, etc. Il est donc encore difficile, pour une femme hétérosexuelle, de mettre son identité de genre « entre parenthèses ». Cela dit, il est vrai que cette double appartenance (genrée et raciale) n’est pas qu’une tare, elle est aussi une opportunité de se solidariser, comme le suggère Lugones, avec différentes communautés. Le terme borderlands, élaboré par Anzaldúa, permet également de penser ces échanges transfrontaliers à travers l’interconnexion et l’interdépendance des êtres, quels qu’ils soient.
Christina Holmes a aussi développé le concept de translocalité (2016) pour réfléchir sur les différentes coalitions possibles à l’intérieur d’un même territoire, car nous avons tous et toutes plusieurs appartenances mouvantes selon les situations. Nos identités ne sont pas fixes ni monolithiques et il est possible, je crois, de tisser des liens avec les différentes communautés qui nous traversent. Personnellement, je n’ai jamais eu à traverser de frontières pour mettre à l’abri ma famille, mais je suis traversée par des frontières (culturelles, linguistiques, affectives) qui me placent dans des positions différentes face au capitalisme et au féminisme hégémoniques. Ces différences me permettent d’éviter les visions binaires pour construire, à l’instar d’Anzaldua, « un amasamiento, un amas, une créature qui met en cause les définitions de la lumière et de l’obscurité, et qui donnent de nouveaux sens[7] ». Bref, selon moi, pour lutter contre le racisme systémique, il faut notamment se reconnecter avec la violence épistémologique qui tend à effacer les savoirs non hégémoniques, mais il faut aussi former des coalitions entre les différentes minorités qui forment la mosaïque transfrontalière de l’in-between, de l’entre-deux, en écoutant les gens qui appartiennent à différentes communautés à la fois…
S.D.H. – J’aimerais que tu nous parles, de ton point de vue, de la façon dont la migration et le féminisme viennent alimenter la littérature québécoise, en particulier la littérature réalisée par des femmes.
S.D.H. – Plus les expériences représentées dans la littérature sont riches et diversifiées, plus la littérature est socialement utile selon moi. Non pas que je pense que la littérature doit être au service du politique, mais elle peut avoir une portée sociale et politique extrêmement puissante ! Comme le rappelle Pierre Bourdieu, le champ littéraire a longtemps été composé d’une grande majorité d’hommes provenant d’une certaine classe sociale et, malheureusement, la situation n’est pas complètement différente aujourd’hui. Au Québec, la venue massive des femmes à l’écriture dans les années 1960-1970 a provoqué un changement notable, mais un rapport publié par l’UNEQ disait encore tout récemment que « il y aurait corrélation entre le sexe d’une personne et sa disposition à publier, lire, commenter, des textes écrits par des femmes[8] ». Or, les femmes sont à l’origine d’une multitude de recherches formelles inédites en littérature, au Québec comme ailleurs. Si on regarde de plus près le cas du Québec, on se rend compte que, de Louky Bersianik à Olivia Tapiero, en passant par le Théâtre de cuisines et les littératures numériques, les femmes investissent depuis longtemps les créations collectives et les genres hybrides. Cette hybridité, qui nous ramène encore à la question de frontière, est intéressante quand on pense à ce que France Théoret, Nicole Brossard et Suzanne Lamy ont fait dans les années 1970 avec la fiction théorique, par exemple. Quant à l’écriture dite « migrante », il s’agit d’une appellation plus datée et problématique. Plusieurs autrices et auteurs d’origine migrante ont été systématiquement placés dans cette catégorie sans qu’on sache s’iels étaient totalement d’accord avec cette étiquette.
S.D.H. – Et que faire lorsque, comme Régine Robin, on est à la fois une femme et une personne issue de l’immigration ?
S.D.H. – Le roman La Québécoite[9], écrit par cette dernière, a longtemps été lu et étudié à travers le prisme de la « littérature migrante », mais sa portée est évidemment beaucoup plus vaste, notamment quand on l’analyse dans une perspective féministe. Les migrantes et migrants de première ou de deuxième génération portent une multitude de récits issus des différentes expériences et diasporas, et la littérature québécoise a certainement à gagner en choisissant de les intégrer pleinement. Pour cela, il faut repenser les espaces dans lesquels les migrantes et les migrants sont maintenus à l’intérieur et à l’extérieur du champ littéraire. C’est ce que Nicholas Dawson et moi avons tenté de faire avec notre essai récent qui traite des questions de discrimination et de parcours migratoires, mais le chemin est – et sera – sans doute long avant que nos subjectivités résistantes, pour utiliser les mots de Lugones, soient à la hauteur des communautés qui nous portent…
- Karine Rosso est autrice (Mon ennemie Nelly, Septentrion, 2019 ; Histoires sans Dieu, de La Grenouillère, 2011), chercheuse, chroniqueuse, syndicaliste, anciennement libraire à la librairie féministe l’Euguélionne de Montréal et nouvellement professeure au Département d’études littéraires de l’UQAM. Salvador David Hernandez est chargé de projet à l’ONG Alternatives et chargé de cours au Département de géographie de l’UQAM. ↑
- NDLR. Mestiza (mot espagnol signifiant métisse) désigne une classification ethnoraciale utilisée historiquement en Amérique espagnole et aux Philippines, qui désignait à l’origine une personne d’origine européenne et autochtone d’Amérique combinée, quel que soit son lieu de naissance. Wikipedia. ↑
- Nancy Hartsock parle de « feminist stand point ». Dorothy Smith utilise les termes « women’s stand point ». Les deux appellations renvoient à la question du savoir situé. Voir María Puig de la Bellacasa, Politiques féministes et construction des savoirs. « Penser nous devons » !, Paris, L’Harmattan, 2013; María Puig de la Bellacasa, Les savoirs situés de Sandra Harding et Donna Haraway. Science et épistémologies féministes, Paris, L’Harmattan, 2014. ↑
- Ma traduction de : « a self that is constructed in the interstices of two countries, two national cultures, two geographical areas, two languages and two systems of patriarchal (or male-dominated) oppression ». Aída Hurtado, Intersectional Chicana Feminisms, Tucson, University of Arizona Press, 2020, p. 10. ↑
- Le capacitisme fait référence à des attitudes sociétales qui dévalorisent et limitent le potentiel des personnes handicapées. ↑
- Maria Lugones, « Vers un féminisme décolonial ». Hypatia, vol. 25, n° 4, 2010, p. 742-759. ↑
- Gloria E. Anzaldúa, Borderlands/La Frontera. The New Mestiza [1987], 4e éd., San Francisco, Aunt Lute Books, 2012. ↑
- Charlotte Comtois et Isabelle Boisclair, Quelle place pour les femmes dans le champ littéraire et dans le monde du livre au Québec ?, Montréal, Comité Égalité hommes-femmes de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ), 2019. Pour voir le rapport complet : <www.uneq.qc.ca/wp-content/uploads/2019/11/Rapport_Egalite%CC%81-hommes-femmes_novembre2019.pdf>. ↑
- Régine Robin, La Québécoite, Montréal, France/Amérique, 1983. ↑

Irlande du Nord : derrière la victoire historique du Sinn Féin, la déception des « non-alignés »

Belfast (Irlande du Nord).– Les résultats des élections législatives nord-irlandaises, organisées jeudi 5 mai, ne sont pas encore tout à fait tombés que déjà les deux dirigeantes du Sinn Féin font une entrée triomphale, vendredi, dans le centre de dépouillement de Belfast. Les premiers chiffres confirment ce que les sondages annonçaient depuis des semaines : le parti nationaliste, ancienne branche politique de l’IRA et favorable à une réunification de l’île d’Irlande, devient la première formation d’Irlande du Nord. Sa candidate phare, Michelle O’Neill, pourra prétendre au poste de première ministre au sein d’un gouvernement de coalition qui oblige les deux communautés à siéger ensemble.
« Pourtant, quand on regarde le nombre de votes, les choses sont moins spectaculaires qu’elles n’en ont l’air, tempère Colin Coulter, professeur de sociologie à Maynooth University et auteur du livre Northern Ireland a Generation After Good Friday (Manchester University Press, 2021). Le parti a récolté à peine 20 000 voix de plus qu’en 2017. Ce qu’on essaie de nous vendre comme un changement drastique n’en est pas vraiment un. »
Les nationalistes ont principalement profité du fait que, de l’autre côté du spectre politique, les unionistes (pro-Royaume-Uni et majoritairement protestants) ont vu leur vote s’éparpiller entre plusieurs partis. Le DUP, au pouvoir depuis 2007, a perdu une partie de ses électeurs au profit des partisans de la ligne dure regroupés dans le TUV. « En ajoutant leurs voix, on retrouve là aussi les mêmes chiffres que par le passé », reprend Colin Coulter.
À l’annonce des résultats définitifs, les sièges se répartissaient ainsi : 27 pour le Sinn Féin et 25 pour le DUP, sur les 90 de l’Assemblée. Pour Colin Coulter, malgré les gros titres qui parlent de « séisme politique » et de « victoire historique », ces élections « ne représentent pas grand-chose pour une large partie des citoyens ». « Les 18-29 ans ne votent pas ou peu aux législatives. Ils se sont déplacés pour voter lors du référendum sur le Brexit en 2016, motivés par la polarisation des opinions, mais ils ne s’intéressent pas au choix des membres de l’Assemblée. » Cette réticence s’explique par un découragement généralisé : « Ils sont déçus de la culture politique nord-irlandaise. »
Une campagne hors sol
Le désintérêt s’explique d’abord par les grands thèmes qui animent les partis, dans lesquels les plus jeunes ne se retrouvent pas. D’un côté, le Sinn Féin motivé par la réunification de l’Irlande, qui ne voit pas d’avenir pour l’Irlande du Nord. De l’autre, le DUP qui n’a eu de cesse de dénoncer le Protocole, cette disposition du Brexit qui impose des contrôles dans la mer d’Irlande. Et chacun joue sur la peur de voir l’autre élu.
Mais ces thèmes ont finalement peu à voir avec les préoccupations des électeurs et électrices. Par exemple, une étude de l’Université Queen’s de Belfast parue le 24 février pointe que seuls 13 % des unionistes sont préoccupés par le Protocole, contre 34 % par l’état du système de santé.
Ruairi McDonnell, mai 2022. © Photo Juliette Démas
L’idée d’un référendum sur la réunification de l’Irlande ne remporte pas davantage l’adhésion. Ruairi McDonnell, 21 ans, est rentré de Dublin où il étudie l’histoire irlandaise pour distribuer des tracts à Belfast devant le bureau de vote. Il milite pour le parti nationaliste modéré SDLP. « Cela fait quinze ans qu’on a le Sinn Féin et le DUP au pouvoir ; les autres partis sont mis de côté. Mais si les accords de paix de 1998 ont mis fin à la violence, la situation ne s’est pas améliorée. On manque d’emplois et de logements et il y a des gens qui n’ont pas assez d’argent pour nourrir leurs familles. Alors, même si j’aimerais voir une Irlande réunifiée, ce n’est pas en agitant des drapeaux qu’on arrivera à nourrir tout le monde ! Il y a des gens en situation de grande pauvreté ici, qu’est-ce qu’une Irlande réunifiée pourra faire pour eux ? »
Conor Johnston, blogueur nord-irlandais, s’agace lui aussi du décalage entre vie politique et société civile. « Les gens d’ici ont vingt ans d’avance sur le système ! » Il se classe parmi « les autres », celles et ceux qui ne se définissent pas selon les lignes de division ancestrales. Une troisième voie en pleine ascension. « Je suis frustré de voir que les structures politiques ne nous représentent pas. Les élus et les médias ont une tendance au court-termisme et au symbolisme qui ne correspond pas à la réalité : il y a en Irlande du Nord un libéralisme social qui ne se reflète pas dans l’Assemblée. Et pour cause : si un parti lie son opinion sur la frontière nord-irlandaise à sa position socialement conservatrice, les gens n’ont pas d’autre choix que de voter pour l’ensemble. »
Cela a longtemps été la stratégie du DUP, avec ses élus créationnistes ou évangéliques, anti-avortement et contre le mariage pour tous, et qui a pourtant réussi à se maintenir au pouvoir en agitant le spectre du nationalisme. « Pendant des années, ils ont misé sur le sentiment anti-Sinn Féin et pro-Royaume-Uni. Mais leurs électeurs sont-ils vraiment si conservateurs sur les questions sociales ? Je n’en suis pas certain. Il y a dix ans, les gens avaient peur de gâcher leur vote. Désormais, ils voient que les petits partis ont aussi une chance. »
Je ne voterai jamais pour quelqu’un qui est pro-vie, anti-femmes ou anti-gays.
C’est notamment le cas d’Alliance, formation fondée en 1970, qui voit sa place s’accroître depuis une dizaine d’années. Ses élu·es tirent leur épingle du jeu dans cette élection : le groupe passe de cinquième parti de la province à troisième force politique établie (avec 17 sièges, en hausse de 9). Sa particularité : ne pas avoir de position forte sur les questions constitutionnelles et vouloir proposer une alternative au vote motivé par le sectarisme.
Ce discours a convaincu Sara, une Anglaise installée à Belfast. Elle s’est pressée pour aller voter après sa journée de travail dans un café du centre-ville. « J’ai misé sur Alliance car dans ma circonscription, c’est le seul moyen de garder le DUP hors du jeu », explique-t-elle. Elle aurait aussi été tentée par le Green Party, mais le découpage des circonscriptions n’avantage pas les petits candidats. East Belfast, où elle habite, est un bastion unioniste qui regorge d’Union Jacks (le drapeau du Royaume-Uni) et de fresques à la gloire des groupes paramilitaires. Pour la jeune femme aux cheveux rose, queer et bisexuelle, le choix est simple : « Je ne voterai jamais pour quelqu’un qui est pro-vie, anti-femmes ou anti-gays. »
Malgré la montée encourageante de cette troisième voie, Lesley Veronica qui candidatait au sein du Green Party dans la circonscription South Antrim, s’attendait à mieux. Entre deux allers-retours au centre de dépouillement, elle fait part de sa déception : « On voit que les Verts ont fait de bons scores aux élections en Grande-Bretagne, mais pas ici car les gens votent stratégiquement. » Le climat politique la préoccupe. « Quand on voit le nombre d’hommes blancs d’âge moyen qui dominent encore la politique ici, c’est assez déprimant. Trois femmes ont dû faire face à des menaces pendant la campagne, ça montre bien qu’une certaine culture patriarcale et machiste est encore présente. Plutôt que de comprendre que la politique est une affaire de dialogue et de compromis, les décideurs préfèrent adopter des postures. Et les électeurs ont appris à récompenser ce genre de comportement. »
Mais ce qui l’inquiète vraiment, c’est l’incertitude qui pèse sur l’avenir des institutions. Le DUP a prévenu qu’il refuserait de former un gouvernement tant que la question du Protocole nord-irlandais ne serait pas résolue. Un dossier sur lequel Londres et Bruxelles ont la main. Autre frein : le parti qui a toujours critiqué le Sinn Féin aura de la peine à occuper la position de vice-premier ministre aux côtés de cet adversaire de toujours. « Qu’est-ce que cela va signifier pour nous ? À chaque fois que le gouvernement cesse de fonctionner, cela a un impact sur la vie des gens et sur leurs emplois, notamment dans le secteur tertiaire. »
Le DUP a fait tomber l’exécutif en février dernier et ses opposants lui reprochent depuis d’avoir empêché 300 millions de livres de dépenses nécessaires.
Professeure de politique, Lesley Veronica observe elle aussi l’émergence « d’électeurs qui n’ont pas d’avis particulièrement tranché sur les questions constitutionnelles ». Ayant grandi au sein de la communauté unioniste et protestante avant de déménager dans les quartiers républicains du nord de Belfast, les questions identitaires lui semblent « finalement pas importantes ».
« L’antagonisme politique fait qu’on a davantage de respect pour les extrêmes que pour ceux qui ne savent pas comment ils voteraient si un référendum sur la réunification venait à se présenter. Mais ces derniers sont de plus en plus nombreux. Je le vois parmi mes élèves : il y a quinze ans, très peu d’entre eux votaient. Maintenant, ils donnent leurs voix aux Verts et à Alliance. » Elle reste donc optimiste : « Les choses changent, mais ça prend très, très longtemps. »

Les démocrates utilisent le droit à l’avortement pour collecter des fonds – mais ne se battent pas pour protéger ces droits

Le projet de décision de la Cour suprême infirmant l’arrêt Roe c. Wade est une atteinte à l’autonomie corporelle de la moitié de la population. C’est aussi une attaque contre la démocratie. Les Américains soutiennent le maintien de Roe par une marge de deux contre un. Moins de 8% veulent que l’avortement soit illégal en toutes circonstances – ce qu’il deviendra rapidement dans plusieurs États dès que Roe sera parti. Quelles que soient les intentions de l’auteur anonyme de la fuite, quiconque met en lumière ce que font des acteurs puissants dans les coulisses rend un service public.
Maintenant que nous savons ce que la cour prévoit, la prochaine question est de savoir ce que les démocrates vont faire de cette information. Jusqu’à présent, tout ce qui semble être en préparation est un vote symbolique destiné à mettre tout le monde d’accord et à préparer le terrain pour faire du droit à l’avortement un enjeu des élections de mi-mandat.
C’est pathétique. Les démocrates veulent se poser en défenseurs de la démocratie et de l’égalité des sexes. Mais tant qu’ils continueront à choyer les réactionnaires anti-choix au sein de leur parti, cette rhétorique est une mauvaise blague. Un parti qui se soucie réellement de ces choses mènerait une guerre totale pour mettre fin au flibuster et codifier Roe dans la loi..
La question de la démocratie
De nombreux commentateurs ont suggéré qu’il n’est pas logique de dire que l’annulation de Roe par la Cour suprême est un symptôme d’un manque de démocratie. Après tout, la décision initiale de la Cour a invalidé les lois anti-avortement adoptées par les législatures des États, et comme le dit le juge Samuel Alito dans le projet qui a été divulgué, cette nouvelle décision renvoie simplement la question « aux représentants du peuple ».
Bien que cet argument soit superficiellement plausible, il s’effondre lorsque nous prenons en compte le contexte plus large de la décision de la Cour suprême. La grande majorité des Américains veulent que l’avortement soit légal au moins dans la plupart des circonstances. Le principal obstacle à la législation fédérale pour garantir ce résultat est un deuxième aspect profondément antidémocratique des arrangements actuels de l’Amérique : l’obstruction.
Dans des endroits comme mon État d’origine, le Michigan, qui a voté pour des candidats pro-choix dans sept des huit dernières élections présidentielles (Bill Clinton deux fois, Al Gore, John Kerry, Barack Obama deux fois et Joe Biden) et qui a actuellement un gouverneur pro-choix (Gretchen Whitmer), l’effet automatique du renversement de Roe sera le rétablissement d’une loi anti-avortement draconienne adoptée en 1931. À moins que la loi ne soit invalidée par la Cour suprême de l’État, l’avortement sera illégal même en cas de viol et d’inceste.
Je suis tout à fait d’accord pour dire que la Cour suprême a beaucoup trop de pouvoir dans le système américain. Le « contrôle judiciaire de forme forte », en vertu duquel les hautes cours peuvent simplement annuler des lois, n’existe pas dans la plupart des démocraties parlementaires. Beaucoup ont une certaine forme de « contrôle judiciaire faible », en vertu de laquelle les hautes cours peuvent émettre des recommandations sur la constitutionnalité des lois. Dans certains cas, les parlements doivent ensuite tenir un deuxième vote pour annuler la décision de la Cour.
Cela n’a pas empêché les droits fondamentaux d’être protégés dans de telles démocraties. En Irlande, par exemple, l’avortement a été légalisé par un référendum populaire en 2018. Dans ce qui a longtemps été une nation profondément conservatrice sur le plan culturel, les deux tiers du public ont voté pour annuler l’interdiction de l’avortement dans le pays.
Malheureusement, dans le système américain, nous ne pouvons pas simplement organiser un référendum national pour garantir de tels droits. Et dans ce contexte, un panel de juges non élus avec un mandat à vie renversant une garantie extrêmement populaire des droits humains fondamentaux est une gigantesque perte nette pour la démocratie.
Les démocrates ont échappé le ballon
Le droit de contrôler ce qui se passe à l’intérieur de son propre corps est essentiel à la dignité humaine. C’est pourquoi nous n’imposons pas légalement les dons d’organes. Bien sûr, comme nous, socialistes démocrates, le soulignons toujours, si quelque chose est un droit, il ne peut pas aussi être une marchandise.
Nous voulons promulguer une véritable liberté en ce qui concerne la reproduction non seulement en maintenant l’avortement légal, mais en éliminant toutes les pressions financières qui limitent les décisions des femmes dans un sens ou dans l’autre. Cela pourrait être fait avec une combinaison de rendre l’avortement gratuit sur demande dans le cadre de Medicare for All, de fournir des garderies universelles et de reconstruire le mouvement syndical afin que les parents puissent gagner suffisamment d’argent pour soutenir leurs familles s’ils choisissent d’en avoir.
Personne ne s’attend à ce que les démocrates traditionnels soutiennent cette vision. De même, il n’est pas surprenant de voir Biden faire des gestes d’éclat en soutien au mouvement syndical en même temps qu’il rompt sa promesse électorale de refuser des contrats gouvernementaux à des organismes antisyndicaux. C’est exactement le genre de chose que font les démocrates.
Mais leur incapacité à agir de manière significative pour empêcher la criminalisation pure et simple de l’avortement dans les vastes régions des États-Unis porte leur hypocrisie à un autre niveau. C’est le genre de choses dont ils sont censés se soucier.
Les démocrates ont beaucoup d’excuses pour ne pas faire un effort sérieux pour codifier Roe dans la loi. Leur majorité au Sénat est mince avec cinquante démocrates, cinquante républicains et la vice-présidente Kamala Harris comme bris d’égalité. Et seulement quarante-huit des cinquante démocrates sont même nominalement pro-choix. Joe Machin est carrément anti-avortement, et Bob Casey semble tenir une version légèrement plus ambiguë de la même position. Kyrsten Sinema, de l’Arizona, est pro-choix, mais trop pro-filibuster pour que cela compte.
Mais voici quelques points à garder à l’esprit avant de leur donner un laissez-passer pour leur incapacité à protéger les droits fondamentaux:
Premièrement, la majorité démocrate au Sénat a fluctué entre cinquante-huit et soixante au cours des deux premières années de la présidence de Barack Obama. À aucun moment de cette période, les démocrates n’ont même essayé de codifier Roe dans la loi.
Ignoraient-ils que la Cour suprême pourrait éventuellement rendre le genre de décision qui vient d’être dévoilée ? À peine. Ils ont crié à tue-tête à propos de ce danger pendant tous les cycles électoraux présidentiels de ma vie. C’est un excellent moyen d’amener la base démocrate à venir voter.
Deuxièmement, l’effort actuel est à peine qualifié de « tiède ». Deux républicaines pro-choix, Lisa Murkowski et Susan Collins, ne soutiendront pas le projet de loi actuel, mais soutiendraient une version plus faible qui ajoute quelques exceptions (codifiant principalement les restrictions à l’avortement déjà en place). Pourquoi la direction démocrate ne présente-t-elle pas cette version ?
Ils peuvent prétendre que la raison en est qu’ils sont trop attachés à des principes pour accepter quelque compromis que ce soit sur une question aussi importante, mais cela ne passe pas le test du ridicule. Ce sont les démocrates dont nous parlons. Ils sont capables de faire des compromis trois fois avant le petit-déjeuner. La simple vérité est qu’ils ne veulent pas brouiller les cartes avec un projet de loi bipartite plus faible parce qu’ils ne pensent même pas en termes de stratégie pour faire pression sur les démocrates pro-filibuster et faire adopter quelque chose. Le but de l’exercice est de faire en sorte que tout le monde ait enregistré leur position afin qu’ils puissent se présenter sur le sujet lors des élections de mi-mandat.
Peut-être que rien de ce qu’ils pourraient faire pour exercer des pressions ne fonctionnerait de toute façon. Joe Manchin a éliminé son dernier challenger à la primaire sans transpirer, et Kyrsten Sinema envisage peut-être déjà sa probable carrière post-sénatoriale en tant que lobbyiste. Pour autant que nous sachions, il pourrait y avoir une douzaine d’autres démocrates au Sénat aussi déterminés à maintenir l’horrible obstruction antidémocratique, et ils sont tous heureux de garder la tête baissée et de laisser Manchin et Sinema supporter la pression.
Mais la raison pour laquelle nous ne savons pas si tout cela est vrai, c’est que les démocrates n’ont même pas fait semblant de jouer dur avec ces gens. Joe Biden sillonne-t-il le pays pour faire campagne pour des challengers aux primaires afin de déloger les démocrates anti-choix ou pro-filibuster ? Des leviers de pression politique visibles publiquement ont-ils été utilisés contre ces récalcitrants ?
Bien sûr que non.
En fait, deux jours après la fuite du projet d’avis, le whip de la majorité à la Chambre, Jim Clyburn, « a organisé un rassemblement pour obtenir le vote pour le dernier membre restant du parti à s’opposer au droit à l’avortement, le représentant Henry Cuellar, D-Texas ». Nancy Pelosi a également soutenu Cuellar et a refusé d’annuler cette approbation même après qu’elle et le chef de la majorité au Sénat, Chuck Schumer, aient publié une déclaration commune qualifiant le projet d’avis renversant Roe d’« abomination ».
Les élections générales au Texas n’ont pas encore commencé. Pelosi et Clyburn soutiennent Cuellar non pas contre un républicain tout aussi anti-choix, mais contre une challenger primaire soutenue par Bernie Sanders, Jessica Cisneros, qui est bien sûr pro-choix.
Si les dirigeants démocrates partaient en guerre contre les réactionnaires qui s’opposent à la codification législative de la volonté du public sur le droit à l’avortement, cela pourrait mal se terminer. Peut-être qu’ils perdraient leur majorité. Peut-être que Joe Manchin, par exemple, changerait de parti et serait réélu républicain.
Mais si vous appelez quelque chose une « abomination » et que vous le pensez, vous devriez être prêt à prendre de vrais risques politiques pour l’arrêter. Nous ne parlons pas d’un projet de loi visant à ajuster le taux marginal d’imposition supérieur d’un point de pourcentage ou deux. Nous parlons d’États à travers le pays qui forcent légalement les femmes enceintes à rester enceintes et mettent des personnes en prison pour avoir pris les « mauvaises » décisions médicales personnelles.
C’est l’heure de passer à l’action ou de se taire. Si vous vous considérez suffisamment cette question pour collecter des fonds et émettre des déclarations percutantes et l’utiliser pour gagner le vote aux élections de mi-mandat, mais pas suffisamment pour prendre les positions nécessaires pour la défaire, il ne faudra pas blâmer ceux qui se demanderont si vous vous en fichez.
Traduction NCS

Il y a un demi-siècle

Les années 1970 ont été décrites dans toute l’Europe comme une “décennie très turbulente”, tant sur le plan social que politique. En Espagne également : cela a commencé avec le procès de Burgos, lorsque Franco voulait éliminer 16 militants basques et a fini par générer des mobilisations sociales jamais vues auparavant, tant dans tout le Pays basque que dans toute l’Espagne et l’Europe, parvenant à empêcher la tentative d’assassinat de six d’entre eux…
De ces mobilisations est née une grande impulsion des luttes populaires et ouvrières contre le franquisme – qui avaient déjà été annoncées depuis le milieu de la décennie précédente… – de nombreux mouvements d’opposition organisés sont nés et les forces répressives franquistes ont commencé à agir: en 1972, ils ont assassiné à El Ferrol les travailleurs Amador Rey et Daniel Niebla; en 1973, les ouvriers de la construction Antonio Huertas Remigio, Cristóbal Ibáñez Encinas et Manuel Sánchez … Luis Carrero Blanco s’envole entre les mains de l’ETA… En 1974, le militant Salvador Puig Antich a été exécuté à Barcelone … A Hondarribia (Gipuzkoa) les militants José Luis Mondragón Elorza et Xabier Mendez Villaba sont tués… En 1975, malgré les fortes mobilisations contre les conseils de guerre qu’ils ont subis, cinq militants anti-franquistes ont été assassinés à Madrid : Txiki Paredes Manot, Angel Otaegi, José Humberto Baena, José Luis Sanchez Bravo, et Ramón García Sanz… La même année, Iñaki Etxabe Orobengoa est assassiné à Kanpazar (Arrasate) et Germán Agirre Irasuegi, chauffeur de taxi, à Legutio (Biscaye). Aussi à Gernika à Jesús Maria Markiegi Aiastui et Iñaki Garai et Blanca Saralegi… En novembre, Franco meurt, mais le franquisme intronise rapidement son successeur, l’actuel « émérite »…
En 1976, Fraga Iribarne et Cia. ont massacré les travailleurs à Gasteiz le 3 mars, assassinant Pedro María Martínez, Francisco Aznar, Romualdo Barroso, José Castillo et Bienvenido Pereda, et en blessant des centaines; Juan Gabriel Rodrigo à Tarragone et Vicente Antón à Basauri sont assassinés respectivement les 6 et 8 mars, lors de manifestations de solidarité avec Gasteiz… Le 29 avril, des prisonniers politiques s’évadèrent de la prison de Ségovie, mais seuls quatre d’entre eux atteignent leur objectif, les autres étant capturés par la garde civile dans les montagnes navarraises, tuant Oriol Solé Sugranyes… Toujours en mai, des « forces incontrôlées » ont tué deux militants carlistes, Ricardo García Pellejero et Aniano Jiménez Santos, à Montejurra…
Ils ne sont tous qu’une partie des 28 manifestants et militants morts cette année-là aux mains de la répression franquiste dans tout l’État : Madrid, l’Andalousie, la Catalogne, Valence, les îles Canaries et Euskal Herria ont contribué au reste.
Et 1977 est arrivé. Si déjà les années précédentes de cette septième décennie du XXe siècle marquaient le début d’une reconfiguration du régime franquiste et de la négociation d’une transition « pacifique », le franquisme a été autorisé à continuer d’agir, et 1977 a continué avec cette empreinte, l’augmentant de manière brutale, avec 31 meurtres dans tout l’État :
En janvier, Arturo Ruiz a été assassiné à Madrid lors d’une manifestation, et ce jour-là, Mari Luz Najera Julián est morte dans les manifestations contre la mort d’Arturo. José Vicente Carabany meurt également à Valence dans une autre manifestation anti-répressive. Et à Sestao (Biscaye), Juan Manuel Iglesias Sánchez, 15 ans, meurt en tentant de fuir la police lors d’une manifestation pro-amnistie. Le 24 janvier, cinq avocats du travail ont été assassinés dans leur bureau de Madrid : Enrique Valdelvira Ibáñez, Luis Javier Benavides Orgaz, Francisco Javier Sauquillo, Serafín Holgado et Ángel Rodríguez Leal.
- En février, Pancho Egea a été assassiné à Carthagène (Murcie) par balles lors d’une manifestation syndicale.
- En mars, Angel Valentín Perez meurt à Barcelone, assassiné par des extrémistes de droite lors d’une manifestation. Les militants Sebastián Goikoetxea et Nicolás Mendizabal meurent à Gipuzkoa à un barrage routier. Quelques jours plus tard, José Luís Aristizabal Lasa est mort lors d’une manifestation anti-répressive à Donostia. À la fin du mois, Isidro Susperregi Aldako est également mort à Donostia lors d’une autre manifestation.
- La Semaine pro-amnistie qui s’est tenue à Euskal Herria du 12 au 17 mai a été brutale : Rafael Gómez Jauregi, Clemente del Caño et Gregorio Maritxalar Aiestaran ont été assassinés à Rentería ; José Luis Cano Pérez et Luis Santamaría Mikelena à Iruña; Manuel Fuentes Mesa à Ortuella; Francisco Javier Núñez Fernández à Bilbao. Sept morts par la répression franquiste en cinq jours.
- En juin, après avoir libéré tous les prisonniers politiques au cours des deux mois précédents, les premières élections démocratiques ont eu lieu, mais l’année 77 s’est poursuivie avec une série d’assassinats de la police et de la garde civile: Francisco Rodríguez Ledesma en juillet, à El Cerro del Águila (Séville); Carlos Gustavo Frecher Solana et Juan Peñalver Sandoval en septembre, à Barcelone; en octobre, Miquel Grau à Alicante, David Salvador à Andoain (Gipuzkoa) et Gonzalo Pequeño à Lutxana (Biscaye); en novembre Fermín María Gómez Mata, à Bilbao; en décembre Manuel José García Caparrós à Malaga et Jesús Fernández Trujillo à Tenerife…
Et la décennie s’est terminée par 26 autres meurtres de manifestants et de militants anti-franquistes en 1978 et 1979: Agustín Rueda et Andrés Fraguas, à Madrid; Francisco Rodríguez Ledesma et Manuel Medina, à Séville; Gustavo Adolfo Muñoz à Barcelone; Elvira Parcelo Rodríguez à Vigo; José Luis Escribano à Soria; Germán Rodríguez à Iruña; Joseba Barandiaran à Donostia; Efren Torres Abrisketa à Arrigorriaga; Martin Merkelanz à Irun; José Emilio Fernández Pérez à Elorrio (Biscaye); Jokin Pérez de Viñaspre et Xefe Sarasola Arregi à Iruña, David Alvarez Peña à Basurto (Biscaye); Alberto García et Jesús Mari Arrazola à Gernika, Felipe Carro à Sestao; Fermín Arratibel Bikuña à Ataun (Gipuzkoa); Agurtzane Arregi à Donibane-Lohitzune (Lapurdi); Ricardo Gomez Goikoetxea à Bilbao; José Maria Iturrioz Garmendia, Roberto Aranburu Uribarren et Emilia Larrea Sáez de Adacia à Arrasate; et José Miguel Ordeñana à Angelu (Baiona).
Tous ces crimes du franquisme dans les années 70 ont marqué les fortes convulsions sociales et politiques qui ont conduit au régime politique actuel. Au-delà des considérations que l’on peut faire sur les responsabilités politiques de certains des partis qui ont été légalisés au milieu de cette décennie, le fait est que le franquisme, bien que fortement remis en cause socialement et internationalement est parvenu à consolider ses pouvoirs par le biais d’une Transition qui lui a permis d’établir son impunité pour tout ce qui s’était passé depuis le soulèvement de 1936, par le biais de la Loi du Point final (Ley de Punto Final, appelée à tort Loi d’Amnistie) d’octobre 1977.
Et pour cela, Rodolfo Martín Villa a joué un rôle fondamental en tant que « matraque de la Transition ». Au cours de son mandat, de 1976 à 1979, 89 meurtres ont été commis par les forces répressives (en uniforme et également camouflées sous divers noms…) dans tout l’État espagnol. Parmi ceux-ci, 59 à Euskal Herria. Et parmi ceux-ci, sept en seulement cinq jours, pendant la semaine pro-amnistie de mai 1977, comme nous l’avons détaillé ci-dessus.
Nous venons de définir la réalité des crimes de Franco qui se sont produits dans ces années-là. Nous sommes déjà à un demi-siècle de cette décennie. Cela fait 45 ans depuis ce mois de mai sanglant, et aujourd’hui, en mai 2022, nous voulons nous souvenir des sept personnes qui sont tombées au cours de ces cinq jours. La justice, avec des majuscules, est en retard, très tard… bien que les crimes systémiques, contre l’humanité tels que ceux du régime franquiste, soient imprescriptibles, comme l’ont confirmé à maintes reprises les Rapporteurs spéciaux pour l’Espagne de la Commission des droits de l’homme des Nations Unies.
Pour cette raison, Martín Villa continue d’être inculpé par le juge Servini pour certains de ces crimes. Bien que les puissants médias qui soutiennent le système actuel d’impunité aient déformé l’information, en annonçant que la Chambre argentine a obligé Servini à annuler son acte d’accusation, la vérité est que la Chambre a seulement demandé au juge plus d’informations sur les crimes reprochés. Son acte d’accusation est, pour l’instant, gelé ; mais Martin Villa continue d’être accusé de douze crimes et fait l’objet d’une enquête pour cinq autres, tandis que le juge a ouvert d’autres procédures d’enquête dans différents bureaux de procureurs territoriaux espagnols afin de recueillir davantage d’informations et de détails.
Lorsque la Vérité émerge avec autant de force qu’elle le fait dans tous les cas détaillés ci-dessus, on ne peut qu’exiger de la Justice, si elle appartient à un État de droit pleinement démocratique, qu’elle agisse très fermement. Parce que le fait même de devoir continuer à dénoncer ces crimes et à réclamer justice et dignité pour toutes les victimes du franquisme est, en soi, une démonstration palpable d’une démocratie très faible et lâche.
Cette demande de justice est le meilleur hommage que nous puissions rendre à tous ceux et celles qui se sont battuEs pour les pleines libertés d’Euskal Herria et du reste des peuples de l’État espagnol.
Traduction NCS

Luttes contemporaines pour la décolonisation/libération

Cet article se propose de discuter de la nécessité de poursuivre les luttes de décolonisation/libération des pays du Sud. Après l’indépendance juridico-politique des peuples réduits en esclavage, la fin du colonialisme classique au XXe siècle, il n’est pas toujours évident de prendre en compte la continuité historique des relations coloniales de pouvoir. La rationalité capitaliste moderne demeure le récit dominant. On est à l’ère de la démocratie moderne et des droits humains, dit-on. Or, si l’on observe bien la réalité du monde, les relations entre pays du Nord et pays du Sud, les rapports de domination, d’exploitation et de discrimination existant à l’intérieur des sociétés dites postcoloniales, l’extrême fossé en matière d’inégalités de toutes sortes, on comprendra que l’on est loin d’un monde dépourvu de relations coloniales. En d’autres termes, contrairement aux discours qui créent des illusions démocratiques, le monde, notamment les pays du Sud, connait encore des situations coloniales. Dans le contexte actuel, la poursuite des luttes de décolonisation/libération est une nécessité. C’est pourquoi la modernité capitaliste est interrogée et radicalement critiquée par certains penseurs. Car « la compréhension du monde dépasse de loin la compréhension occidentale du monde[2] ». Comme l’a bien souligné Achille Mbembe, « la déconstruction véritable du monde de notre temps commence par la pleine reconnaissance du statut forcément provincial de nos discours et du caractère nécessairement régional de nos concepts – et donc par une critique de toute forme d’universalisme abstrait[3] ». Mes propos sont donc inscrits dans une telle perspective, car comme universitaire militant, je me préoccupe sans cesse de la contribution de mes réflexions, productions et actions dans les luttes anticapitalistes pour la construction d’autres voies. Ainsi, je vais mettre en évidence le colonialisme classique comme fondement de la construction du capitalisme. Puis, j’aborde la colonialité en tant que face obscure de la modernité. Je m’attache enfin à discuter de la construction d’autres mondes à travers le processus de libération/décolonisation des pays du Sud.
Le colonialisme classique : moteur de la construction du capitalisme
L’envahissement des Caraïbes par Christophe Colomb, en 1492, marque un tournant décisif dans le processus de définition/classification/hiérarchisation du monde. Cet évènement, ainsi que la mainmise des Anglais sur la Dominique en 1763, caractérisent respectivement le début et la fin de la destruction d’une région que les aborigènes construisaient[4] selon leur propre vision du monde et de la nature. C’est le début du colonialisme. Le système colonial esclavagiste imposé par l’Europe n’a épargné presque aucun coin du monde : l’Afrique, les Amériques et l’Asie. La traite négrière est une composante importante de cet ordre colonial, elle constitue la pierre angulaire de la construction de ce système. En ce sens, Walter Mignolo écrit : « L’émergence du commerce transatlantique triangulaire a constitué en même temps la modernité, le capitalisme et la colonialité[5] ». Dès le début, ce système colonial esclavagiste, moteur de la construction du capitalisme, a entrainé des conséquences irréversibles dans le monde. Dans les Amériques, la main-d’œuvre servile d’origine africaine, exploitée à des fins de rentabilité dans un régime de plantation, a provoqué la destruction des forêts et des arbres, et a installé la monoculture de la canne à sucre dans les espaces détruits. En plus d’être un dispositif économique, la plantation était la scène d’un autre commencement où la vie était régie par un principe de racialisation – race comme marqueur de classification sociale et de hiérarchisation[6]. Noam Chomsky explique que « la conquête du Nouveau Monde déclencha deux énormes cataclysmes démographiques, sans précédent dans l’Histoire : la quasi-destruction de la population indigène de l’hémisphère occidental et la dévastation de l’Afrique où la traite des Noirs se développa rapidement pour répondre aux besoins des conquérants, le continent lui-même était assujetti. Une grande partie d’Asie subit également “des malheurs épouvantables”[7] ». Toutefois, non seulement les personnes mises en esclavage n’acceptaient pas leur sort, elles résistaient et luttaient contre ce système inhumain.
Dans les Caraïbes, les Africaines et les Africains kidnappés et mis en esclavage à Saint-Domingue ont lancé le cri de la libération et de la décolonisation. En 1791 se déclencha un mouvement qui aboutit à la plus grande révolution de l’histoire de la modernité coloniale. Caractérisant la révolution haïtienne comme antiraciste, anticolonialiste et anti-esclavagiste, le sociologue Laënnec Hurbon explique que « la révolution haïtienne va bousculer toutes ces idées de type raciste et ouvrira pour la première fois une nouvelle époque de l’histoire pour l’ensemble des peuples non occidentaux, dont ceux qui ont été placés en esclavage, ou sous domination coloniale[8] ». Cette révolution constitue donc une source pertinente pour le processus de la décolonisation et le renforcement des utopies alternatives au capitalisme. Les puissances coloniales européennes la considéraient d’ailleurs comme une grande menace, puisque le système colonial esclavagiste était encore dominant. Elles craignaient que cet exemple annonce la libération dans toutes les autres colonies. C’est ainsi que Laënnec Hurbon affirme que « ce fut une véritable révolution, mais elle n’a pas été perçue comme telle dans l’historiographie française et européenne. Bien plus, elle a été systématiquement banalisée[9] ». Il y a eu aussi l’indépendance étatsunienne de 1776, mais celle-ci n’a pas mis fin à l’esclavage. Ainsi, Achille Mbembe parle des États-Unis comme d’une démocratie à esclavage : « La démocratie à esclaves se caractérise donc par sa bifurcation. En son sein coexistent deux ordres – une communauté des semblables régie, du moins théoriquement, par la loi de l’égalité et une catégorie de non-semblables, ou encore de sans-parts elle aussi instituée par la loi. A priori, les sans-parts n’ont aucun droit à avoir des droits. Ils sont régis par la loi de l’inégalité. Cette inégalité et la loi qui l’institue et en est le socle sont fondées sur le préjugé de race[10] ». Si d’autres pays de la région se sont plus tard libérés du joug colonial esclavagiste, en Afrique, le colonialisme a survécu jusqu’à la première moitié du XXe siècle.
Le continent africain a été la source de production et de reproduction du système esclavagiste pendant longtemps (XVe-XIXe siècle). Les puissances colonialistes en ont fait un espace de production de force de travail pour alimenter l’esclavagisme dans les Caraïbes. Il était pourvoyeur de main-d’œuvre à travers la traite transatlantique, le commerce triangulaire qui constituait, selon Nicolas Sersiron, un triple extractivisme : « la déportation de dizaines de millions d’Africains arrachés à leur famille et à leur pays, vendus et transportés en Amérique par les Européens dans des conditions inhumaines […], l’exploitation du travail forcé des esclaves […] et l’exportation vers l’Europe de ces produits, sans payer la moindre compensation aux pays et aux peuples colonisés ni en assumer les dégâts environnementaux[11] ». L’Afrique a été également un territoire colonial divisé entre les puissances colonialistes esclavagistes, dont le Portugal, le Royaume-Uni, la France et l’Espagne. La torture a été un des instruments de déshumanisation des personnes mises en esclavage. Ainsi, « dans cette horrible histoire, la torture sadique a joué un rôle crucial. Elle explique comment il se fait que la productivité augmentât plus vite dans les champs de coton [du sud des États-Unis] que dans les usines[12] ». La déshumanisation a été justifiée par une logique raciale et raciste. Selon Achille Mbembe[13], la race était le principal critère de classification sociale et de hiérarchisation.
En fait, le système colonial n’a pas seulement constitué un dispositif d’exploitation et de pillage, il a également causé des génocides, des ethnocides et des épistémicides[14]. En d’autres termes, les envahissements européens, euro-nord-américains dirait-on aujourd’hui, ont commis des crimes de sang et détruit des civilisations entières. Comme le souligne Jean Casimir, c’est par cette voie que l’exploitation et l’asservissement des territoires du Sud ont été possibles : « Elles [les métropoles] bloquent, dans la mesure du possible, toute expression de culture originale. Elles essayent d’éliminer ou de banaliser toute connaissance et toutes valeurs reçues des ancêtres ainsi que celle que la population élabore en toute autonomie[15] ». Le système colonial est donc juridico-politique, économique, culturel et épistémique.
Du glissement à la colonialité
Le terme colonialité signifie que, malgré la décolonisation juridico-politique des pays anciennement colonisés, il existe encore aujourd’hui une continuité historique des relations coloniales de pouvoir qui s’expriment d’une part sur le plan interne dans les rapports entre classes sociales et entre l’État et le peuple ; d’autre part dans les rapports des pays du Sud avec les puissances capitalistes impérialistes. Le sociologue décolonial Ramón Grosfoguel la définit comme « la continuité des formes de domination et d’exploitation après la disparition des administrations coloniales produites par les structures et les cultures hégémoniques du système-monde capitaliste/patriarcal/moderne/colonial[16] ». Après la Seconde « Guerre mondiale » et durant la vague de décolonisation amorcée en Afrique dans la première moitié du XXe siècle, le discours colonial s’est transformé en un discours « développementiste ». Autrement dit, le « développementisme » devient le nouveau discours colonial. Il s’agit aussi d’un concept élaboré dans le contexte de la montée de l’État-providence dans le Nord comme dans le Sud avec chacun leur spécificité. D’où les politiques et les programmes de développement des institutions internationales dans les pays du Sud anciennement colonisés et les politiques publiques des États afin de garantir à leur population un accès minimal à des services sociaux de base. Le sociologue Quijano nous dit que « le développement était […] le terme clé d’un discours politique associé à un projet vague de déconcentration et de redistribution relatives au contrôle du capital industriel, dans la nouvelle géographie qui prenait forme dans le capitalisme mondial colonial-moderne, à la fin de la Seconde Guerre mondiale[17] ». Dans un entretien accordé à l’agence de presse espagnole EFE en 2019, le philosophe sénégalais Felwine Sarr affirme que cette idée de développement veut dire « faire comme les sociétés occidentales » et qu’elle signifie toujours piller les ressources, produire et avoir des répercussions négatives sur le climat et l’écologie. Il renchérit en disant : « L’Afrique donne plus au monde qu’il ne reçoit. […] Lorsqu’on observe les flux financiers, les milliards de dollars qui sortent de l’Afrique sont plus importants que ceux qui entrent[18] ». On constate donc que ces programmes de développement ne réduisent pas vraiment les inégalités sociales dans les sociétés appauvries et dépendantes. Par ailleurs, l’hégémonie capitaliste dans un « monde unipolaire » et l’imposition des politiques néolibérales ont mené à l’abandon de la stratégie de l’État-providence qui créait une certaine illusion d’accès aux biens et services. Par ce processus de démantèlement de l’État-providence, le néolibéralisme a entrainé une radicalisation idéologique du capital, notamment dans le Sud. Le Chili a été un des premiers pays à l’expérimenter après le coup d’État sanglant et meurtrier du 11 septembre 1973 contre le gouvernement socialiste de Salvador Allende. L’imposition des politiques néolibérales dans les périphéries a constitué une matérialisation idéologique parmi les plus puissantes du développementisme. Ce dernier s’appuie souvent sur des mégaprojets extractivistes (miniers, agricoles, touristiques, industriels…) qui ne produisent qu’accaparement des terres paysannes et autochtones, dépossession, déplacement, appauvrissement des sociétés concernées et destruction écologique au profit des oligarchies transnationales et nationales. Dans ce cadre, la dette devient le nouvel outil des puissances capitalistes impérialistes pour assurer leur domination coloniale sur les pays du Sud. Haïti en a été victime depuis 1825 à cause de la rançon de 150 millions de francs-or imposée par la France. Comme je l’ai déjà expliqué en citant Jean Ziegler, « l’époque de la domination par la dette fait suite, sans transition, à l’époque coloniale. La violence subtile de la dette s’est substituée à la brutalité visible du pouvoir métropolitain[19] ».
Les puissances capitalistes impérialistes ont contraint les États du Sud à respecter ce que Naomi Klein appelle la trinité néolibérale : privatisation, dérèglementation et réduction draconienne des dépenses publiques dans les services sociaux. Les réalités sociales et économiques des pays victimes de ces politiques témoignent de leurs impacts dévastateurs sur les populations. La dictature de Pinochet qui appliquait fidèlement les diktats néolibéraux de l’École de Chicago a fait s’effondrer le système socioéconomique du Chili. En 1974, l’inflation grimpa jusqu’à 375 %, le taux le plus élevé au monde ; en 10 ans (1973-1983), le secteur industriel a perdu 177 000 emplois ; l’économie chilienne a régressé de 15 % et le taux de chômage qui n’était que 3 % sous Allende est passé à 20 % ; 74 % des revenus d’une famille chilienne étaient destinés à l’achat du pain alors que sous Allende le lait, le pain et les tickets de transport en commun représentaient seulement 17 % du salaire d’un employé du secteur public[20].
On peut citer deux autres cas qui illustrent la face sombre de la modernité capitaliste néolibérale en Afrique. Au Niger, l’uranium de la ville d’Arlit, et bientôt d’Imouraren, « fait tourner 40 % des centrales nucléaires françaises depuis plus de 30 ans et fournit l’électricité la moins chère du monde. […] Le PIB du Niger, ce pays du Sahel de 17 millions d’habitants, n’est que de 5,5 milliards de dollars, à peine supérieur au bénéfice d’EDF [Électricité de France] en 2013. Son indice de développement humain par habitant le classe à la dernière place des 186 pays à égalité avec la République démocratique du Congo. Les famines y sont fréquentes. […] L’Éthiopie, pays de la corne de l’Afrique dans lequel sévit la famine, a déjà cédé plusieurs centaines de milliers d’hectares pour alimenter des voitures et du bétail étranger ou fournir des fleurs aux amoureux des pays industrialisés[21] ».
Le cas d’Haïti est aussi emblématique. L’application des politiques néolibérales dans les années 1980 et 1990 y a amené la privatisation des principales entreprises publiques et a renforcé le chômage. Les dépenses publiques en matière de services sociaux diminuent alors que le service de la dette augmente. Ainsi, selon le ministère de l’Économie et des Finances d’Haïti, le portefeuille alloué à la santé est passé de 7,37 % du budget en 2001-2002 à 4,84 % en 2008-2009 tandis que l’intérêt de la dette est passé de 2,27 % à 13,61 %. Cette tendance se poursuit encore aujourd’hui. Dans le budget de 2019-2020, « la dette publique équivaut à trois fois le budget du ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNRDR). Elle est passée, en deux ans, de 14 milliards à un peu plus de 20 milliards de gourdes (près de 152 millions d’euros)[22] ». En outre, la réduction des droits de douane a eu un impact catastrophique sur la production locale. Ce processus a débouché sur « la décapitalisation des petits paysans, ce qui a transformé le pays autosuffisant jusque dans les années 1980, en importateur de riz. En 2008, Haïti importe 82 % de sa consommation de riz[23] ».
Cet exposé des conséquences de la colonialité dans les pays du Sud principalement démontre la nécessité d’une position radicale en faveur de la décolonisation/libération, car « les vieilles hiérarchies coloniales globales entre Européens/euro-nord-américains et non-Européens sont toujours en vigueur et sont articulées à la division internationale du travail et à l’incessante accumulation de capital à l’échelle mondiale (Quijano, 2000, Grosfoguel, 2002)[24] ».
La décolonisation/libération des pays du Sud
La modernité capitaliste néolibérale cause non seulement des injustices et des inégalités sociales et économiques ainsi que la destruction des mondes autres, elle produit également des injustices cognitives : « Les injustices cognitives d’ordre épistémologique sont nombreuses, à commencer par l’invisibilité normative des savoirs locaux en milieu universitaire (sauf dans quelques projets originaux en sciences sociales, bien sûr), alors qu’ils sont pourtant socialement et culturellement les plus pertinents[25] ». « La colonialité du pouvoir inclut la colonialité du savoir comme l’un de ses versants : toutes les connaissances produites par les Noirs et les indigènes furent considérées comme non ou pré-rationnelles, à savoir comme des mythes, de la magie si ce n’est comme de la sorcellerie[26]. » La colonialité imprègne donc toutes les composantes de la vie. La décolonisation ne saurait être limitée dans la mesure où « aucun projet radical ne peut réussir à long terme sans démanteler ces hiérarchies coloniales/raciales au niveau social et épistémique[27] ».
En ce sens, l’analyse critique de la situation des pays du Sud et de la modernité capitaliste coloniale ne doit pas se restreindre à une simple opération intellectuelle de constat et de problématisation. Elle doit aussi procéder à une sociologie des absences et des émergences, en mettant en évidence les expériences sociales et les autres solutions anticapitalistes des peuples invisibilisés par l’hégémonie de la modernité capitaliste[28]. La décolonisation et la libération du monde dépassent donc le seul domaine juridico-politique. Elles sont en effet à la fois économiques et politiques, mais aussi culturelles et épistémiques. Cela signifie une relance de l’autodétermination et de la souveraineté des peuples, c’est-à-dire une revalorisation des cultures, des savoirs et des sensibilités comme la solidarité, l’équité et la justice sociale et une éthique du vivre ensemble. Ce vivre ensemble révolutionnaire constitue une alternative au capitalisme néolibéral. « Ce projet révolutionnaire s’édifiera autour de la mobilisation des secteurs majoritaires [des populations] qui revendiquent le travail, l’éducation, la santé, la dignité, l’autonomie de pensée et de pouvoir, etc.[29] » Et cela exige « la subversion épistémique/théorique/historique/esthétique/éthique/politique de la matrice coloniale du pouvoir en crise[30] ».
Dans cette optique, « parler de “libération” nous renvoie à deux types de projets différents qui sont toutefois reliés : la décolonisation politique ou économique et la décolonisation épistémologique[31] ». D’un point de vue politique, il s’agit de créer un mode de vie collectif et individuel où la dignité humaine fait sens dans les communautés et les sociétés. Autrement dit, la signification politique de la décolonisation réside dans la volonté active de la communauté, qui n’est autre que de se tenir debout par soi-même et constituer un héritage[32].
La décolonisation la plus difficile est celle des catégories où évolue la pensée[33]. Il faut remettre en question les termes mêmes par lesquels les résistances/luttes de libération ont été conçues et perçues. Les valeurs, savoirs et cultures produits par les acteurs sociaux, les classes subalternes (la paysannerie, les Autochtones…) et les ancêtres doivent être reconsidérés. Il faut donc un acte de désobéissance épistémique pour refuser, d’une part, les voies déjà tracées et imposées comme les seules valides et valables par la modernité coloniale occidentale, et d’autre part, de rendre visibles des expériences et des savoirs infériorisés. En effet, cela implique une critique radicale de la rationalité coloniale moderne. Car :
La rationalité coloniale moderne a cherché à imposer dès ses origines l’idée de l’existence d’un seul monde fragmenté et cette idée va tenter de s’imposer dans toutes les sphères de la vie sociale. Ce monde unique tentera de s’imposer aux autres mondes et cherchera à les éliminer dans la mesure où ils sont « irrationnels », « sauvages », « barbares » ainsi que « sous-développés », « pré-modernes », « arriérés », « non contemporains », « vestiges » de l’« Ancien » Monde[34].
La décolonisation doit également attaquer cette logique dualiste et dichotomique. Il s’agit d’adopter une distanciation critique par rapport à la matrice coloniale. Le but est « d’ouvrir des espaces analytiques pour les réalités qui sont “surprenantes”, parce que nouvelles, ignorées ou rendues invisibles, c’est-à-dire présentées comme non existantes par la tradition critique eurocentriste[35] ».
La décolonisation/libération exige donc d’agir sur tous les terrains envahis par la modernité coloniale. Tous les savoirs autres et les expériences de luttes alternatives peuvent servir à alimenter ce processus. La révolution haïtienne peut être une source d’inspiration, autant que les luttes des peuples autochtones, des paysans et paysannes, des travailleurs et travailleuses de l’Afrique, de l’Amérique latine. « Les épistémologies et ontologies indigènes sont d’autres manières de comprendre et de créer des mondes. Ces autres mondes sont construits à partir d’autres ontologies qui reconnaissent la multirelationnalité entre tout ce qui existe[36]. » Dans ce processus de décolonisation et de libération des pays de la périphérie, les universitaires, en fonction de leur position critique, épistémologique et politique, peuvent jouer un rôle important. Voilà une lourde et longue tâche à laquelle toutes et tous les universitaires du Sud qui choisissent de se mettre aux côtés des classes populaires dans leur lutte pour la vie et soucieux de la construction de mondes alternatifs sont tenus de réfléchir et de contribuer.
Walner Osna[1] est doctorant en sociologie à l’Université d’Ottawa
- Ce texte est une version révisée d’une conférence présentée au Centre de recherche ouest africain (WARC-CROA) à Dakar, Sénégal, le 16 juillet 2021. ↑
- Boaventura de Sousa Santos, Épistémologies du Sud. Mouvements citoyens et polémique sur la science, Paris, Desclée de Brouwer, 2016, p. 241. ↑
- Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, Paris, La Découverte, 2018, p. 19. ↑
- Jean Casimir, La Caraïbe : une et divisible, Port-au-Prince, Éditions Henri Deschamps, 1991. ↑
- Walter Mignolo, « Géopolitique de la connaissance, colonialité du pouvoir et différence coloniale », Multitudes, vol. 3, n° 6, 2001, p. 67. ↑
- Mbembe, op. cit. ; Aníbal Quijano, « “Race” et colonialité du pouvoir », Mouvements, vol. 3, n° 51, 2007, p. 111-118. ↑
- Noam Chomsky, L’An 501. La conquête continue, Montréal, Écosociété, 2016, p. 21. ↑
- Laënnec Hurbon, « La révolution haïtienne : une avancée postcoloniale », Rue Descartes, vol. 4, n° 58, 2007, p. 58. ↑
- Ibid., p. 56. ↑
- Mbembe, op. cit., p. 32. ↑
- Nicolas Sersiron, Dette et extractivisme. La résistible ascension d’un duo destructeur, Paris, Utopia, 2014, p. 61. ↑
- Chomsky, op. cit., p. 13. ↑
- Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, Paris, La Découverte, 2013, p. 87. ↑
- NDLR. Terme employé par Boaventura de Sousa Santos pour définir la façon dont la connaissance occidentale a assujetti la connaissance et les savoirs d’autres cultures et d’autres peuples. ↑
- Jean Casimir, Haïti et ses élites : l’interminable dialogue de sourds, Port-au-Prince, Éditions de l’Université d’Haïti, 2009, p. 97. ↑
- Ramón Grosfoguel, « Les implications des altérités épistémiques dans la redéfinition du capitalisme global », Multitudes, vol. 3, n° 26, 2006, p. 61. ↑
- Aníbal Quijano, « “Bien vivir” : entre el “desarrollo” y la des/colonialidad del poder », dans Cuestiones y horizontes. De la dependencia histórico-estructural a la colonialidad/descolonialidad del poder, Buenos Aires, CLACSO, 2014, p. 848. ↑
- EFE, « El filósofo senegalés Felwine Sarr : “África da más al mundo de lo que recibe” », 19 décembre 2019, <https://www.efe.com/efe/espana/gente/el-filosofo-senegales-felwine-sarr-africa-da-mas-al-mundo-de-lo-que-recibe/10007-4135826>. ↑
- Jean Ziegler, L’empire de la honte, Paris, Fayard, 2005, p. 94, cité par W. Osna, dans « État et colonialité en Ayiti. Traduction de la colonialité dans les actions politiques de Jean-Pierre Boyer (1818-1843) », Revue d’Études Décoloniales, n° 4, 2019. ↑
- Naomi Klein, La Stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Toronto, Leméac/Actes Sud, 2008. ↑
- Sersiron, op. cit., p. 35-41. ↑
- Frédéric Thomas, « Haïti. Ombres et reflets du budget 2019-2020 », AlterPresse, 5 août 2020, <https://www.alterpresse.org/spip.php?article25976>. ↑
- Sophie Perchellet, Haïti. Entre colonisation, dette et domination. Deux siècles de luttes pour la liberté, Liège/Port-au-Prince, CADTM/PAPDA, 2010, p. 61. ↑
- Grosfoguel, op. cit., p. 61. ↑
- Florence Piron, « Méditation haïtienne. Répondre à la violence séparatrice de l’épistémologie positiviste par l’épistémologie du lien », Sociologie et sociétés, vol. 49, n° 1, 2017, p. 38. ↑
-
- Damian Pachon Soto, « Modernité et colonialité du savoir, du pouvoir et de l’être », Cahiers des Amériques latines, n° 62, 2009, p. 51.
- Grosfoguel, op. cit., p. 68. ↑
- Albert Memmi, Portrait du colonisé arabo-musulman et de quelques autres, Paris, Gallimard, 2004, p. 208. ↑
- Anil Louis Juste, « Le vivre ensemble comme pratique de citoyenneté pleine », AlterPresse, 12 février 2004, <https://www.alterpresse.org/spip.php?article1149>. ↑
- Quijano, op. cit., p. 858. ↑
- Walter Mignolo, La désobéissance épistémique. Rhétorique de la modernité, logique de la colonialité et grammaire de la décolonialité, Bruxelles, P.I.E.-Peter Lang, 2015, p. 43. ↑
- Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, 2013. p. 10. ↑
- Yann Moulier-Boutang et Jérôme Vidal, « A De la colonialité du pouvoir à l’Empire et vice versa », Multitudes, vol. 3, n° 26, 2006, p. 20. ↑
- Carmen Carino Trujillo, « Colonialidad del poder y colonialidad del género. Sentipensar las luchas de mujeres indígenas en Abya Yala desde los mundos en relación », Revista de Sociología, n° 28, 2019, p. 39. ↑
- Boaventura de Sousa Santos, « Épistémologies du Sud », Études rurales, 187, 2011, p. 32. ↑
- Trujillo, op. cit., p. 40. ↑

Haïti : enjeux et défis des luttes ouvrières dans l’industrie textile

Commencée fin janvier dans la région du Nord-Est, l’agitation s’est étendue à la capitale, Port-au-Prince, avant d’atteindre son point d’orgue fin février 2022. Plusieurs milliers des travailleurs – dans leur majorité, des travailleuses – sont descendu·es dans les rues pour exiger un salaire minimum de 1.500 gourdes (approximativement 13 euros) par jour. Elles rejetaient de la sorte l’augmentation fixée par le gouvernement de 500 à 685 gourdes. Cette lutte jette une lumière crue non seulement sur le sort des ouvriers et ouvrières de ce secteur, mais aussi, plus globalement, sur le modèle de dépendance dans lequel se trouve piégé Haïti.
Mobilisations pour un salaire minimum
Si les manifestations n’ont pas repris, la situation demeure tendue aujourd’hui. La mobilisation, explique Télémaque Pierre, dirigeant du syndicat 1er Mai-Batay « Ouvriye », est « repassée de la rue à l’usine »[1]. Et des (tentatives de) négociations sont en cours avec le gouvernement. Mais la frustration et la colère continuent à dominer auprès des travailleurs et travailleuses en butte à un salaire de misère, une situation sécuritaire intenable et au mépris de l’État.
À la gifle que constitue la fixation du salaire minimum à 685 gourdes, est venue s’ajouter la répression qui, lors de la journée du 23 février, s’est focalisée sur les journalistes présents, faisant un mort et deux blessés[2]. La police, que la communauté internationale entend renforcer, largement absente lorsqu’il s’agit de se confronter aux bandes armées sévissant dans le pays, semble autrement plus active et « efficace » pour réprimer la contestation sociale.
Comment comprendre la revendication de tripler le salaire minimum et le rejet d’une augmentation de près de 40% (de 500 à 685 gourdes) ? Qu’est-ce qui explique une telle disproportion apparente ? En réalité, la loi haïtienne exige une révision annuelle du salaire minimum, en fonction de l’inflation et du coût de la vie. Or, le salaire de 500 gourdes avait été fixé en novembre 2019, alors que la population fait face depuis lors à une inflation de 20% et à une dépréciation de la monnaie locale.
Dans un pays dépendant des importations – y compris pour les biens de première nécessité –, les calculs en dollars font davantage sens. En octobre 2018, le salaire minimum de 420 gourdes équivalait à un peu plus de six dollars. Un an plus tard, les 500 gourdes équivalaient à cinq dollars. Et, aujourd’hui, les 685 gourdes représentent autour de 6,5 dollars. En réalité, donc, ces augmentations ne couvrent pas l’accroissement du coût de la vie. Une enquête menée, fin 2020, auprès de 3 300 ouvriers et ouvrières dans une trentaine d’usines, révélait qu’au cours des deux derniers mois, un tiers d’entre elles avaient emprunté de l’argent pour couvrir leurs frais de subsistance et que 91% ont dû réduire le nombre de repas[3].
Les ouvriers et ouvrières ont d’autant plus perdu une partie de leurs moyens de subsistance que, fin de l’année 2021, sous la pression du Fonds monétaire international (FMI)[4], le gouvernement haïtien a procédé à une augmentation du prix des produits pétroliers, qui s’est directement répercutée dans le doublement des prix des transports et du panier alimentaire[5]. La Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA) a calculé que le coût du panier alimentaire avait doublé en un an, et qu’il revenait pour une personne à un peu plus de trois mille gourdes par mois, et à près de seize mille gourdes pour une famille haïtienne typique, de cinq personnes ; soit l’équivalent du salaire mensuel minimum[6]. Or, 61% des travailleurs de la sous-traitance textile sont des femmes, dont une majorité vivent seules avec leurs enfants[7].
La guerre des salaires
La guerre des salaires est inscrite dans l’ADN des usines textiles de sous-traitance. En 2013, 2017 et 2019 – pour ne prendre que ces dernières années –, le secteur a été secoué par des mobilisations importantes autour de revendications d’augmentation salariale. Les « salaires de misère » dont se plaignent les ouvrières et ouvriers sont, aux yeux des bailleurs et des décideurs, l’un des principaux – avec la proximité des États-Unis – « avantages comparatifs » d’Haïti.
De la Banque mondiale à l’agence de coopération nord-américaine, USAID, en passant par la pléthore d’expert·es pour Washington, et le patronat haïtien, tous n’ont eu de cesse de mettre en avant les « faibles coûts de production » en Haïti. La déficience des voies de communication et le prix élevé de l’électricité, en raison du manque d’infrastructures et de politique énergétique cohérente, l’instabilité chronique et la corruption sont en effet largement compensés par le coût dérisoire de la main-d’œuvre locale.
Ainsi, une étude « technique » de 2009, financée par la Banque mondiale, notait : « bien qu’ils ne soient pas les plus bas au monde, ces coûts de main-d’œuvre sont compétitifs par rapport aux références régionales et mondiales. Tout aussi important, les travailleurs de l’habillement haïtiens sont avides d’emplois stables et sont fiables »[8]. De fait, les salaires en Haïti étaient alors deux fois moins élevés qu’au Nicaragua, trois fois moins qu’au Guatemala, Honduras et en République dominicaine. Et, depuis lors, ils sont restés compétitifs ; les plus bas de la région.
Si le langage est plus policé et que les documents signalent que les travailleuses et travailleurs, grâce aux extras, gagnent généralement plus que le salaire minimum[9], ces textes ne sont pas sans évoquer les rapports des commissions parlementaires britanniques du milieu du XIXe siècle sur le travail ouvrier, dont Marx cite de larges extraits dans Le Capital. La pauvreté, le chômage, ainsi que l’absence d’autres options formelles – l’agriculture et le secteur informel emploient 86% de la force de travail –, à l’origine de la constitution d’un pool d’une main-d’œuvre disponible et corvéable à merci, sont valorisés comme un aspect positif.
La contrepartie de cette lecture est de faire de toute augmentation salariale un désavantage, un coût négatif, voire une menace. Ainsi l’étude de référence, réalisée en 2015, pour USAID et le ministre du commerce nord-américain, évoque, côté positif, « le niveau des salaires relativement compétitif pour la région et les lois du travail ne sont pas démesurément restrictives. La force de travail est relativement jeune et illettrée ». Mais, c’est pour avertir tout de suite après que « les augmentations du salaire minimum sont une préoccupation majeure pour les entreprises de l’industrie du vêtement, car elles opèrent dans un environnement international hautement compétitif, et les marques et les détaillants évaluent constamment de nouvelles sources de main-d’œuvre à bas salaire »[10].
En conséquence, le coût de la main-d’œuvre et la faible régulation des conditions de travail en Haïti (par ailleurs peu et mal mis en œuvre et contrôlée) sont considérés comme des forces, tandis que l’augmentation de salaires, ainsi qu’un changement du leadership des syndicats – risquant de mettre à mal la relative harmonie avec les entrepreneurs – constituent une menace. De manière similaire, en 2009, dans le cadre d’une augmentation du salaire minimum de 70 à 200 gourdes par jour, un rapport, inquiet des « répercussions potentiellement négatives » sur l’emploi d’un tel « saut salarial dramatique », concluait dans le même sens qu’une étude commanditée par l’Association des industries d’Haïti (ADIH) : une telle augmentation réduirait le profit des entreprises à pratiquement zéro[11].
Ironiquement, comme l’a révélé Wikileaks, le département d’État de Washington appuya la campagne des multinationales nord-américaines – Fruit of the Loom, Hanes et Levi’s – pour lesquelles les usines en Haïti travaillaient, afin d’empêcher la loi votée au parlement faisant passer le salaire minimum à 200 gourdes. Sous la double pression des acteurs privés états-uniens et haïtiens, le président d’alors, René Préval, adopta une augmentation par paliers, de telle sorte que ce ne sera qu’au 1er octobre 2012, que le salaire minimum devait atteindre 200 gourdes[12].
Une configuration économique particulière
Mais, aussi bas soient-ils, les salaires ne justifient pas à eux seuls le développement des industries textiles en Haïti. Le principal levier à l’origine de celles-ci est constitué d’une série d’accords bilatéraux avec Washington, qui accordent à certains produits haïtiens un accès préférentiel (hors taxes) au marché de son géant voisin. Il s’agit de Hope I et II, signés respectivement en 2006 et 2009, et de leur prolongement, Help, mis en place après le séisme de 2010, et qui arrivera à échéance en 2025.
Ces programmes dessinent et s’inscrivent eux-mêmes dans un cadre plus général de libéralisation de l’économie et de division internationale du travail. Ainsi, l’Amérique latine et les Caraïbes sont devenues, après le Sud-Est asiatique, la deuxième région au monde en nombre de zones franches d’exportations (ZFE) et d’emplois au sein de ceux-ci. Or, l’industrie textile s’est convertie en l’un des principaux utilisateurs de ces ZFE, et on estime que, depuis la fin des années 1990, près de 80% de ces dernières en Amérique centrale sont liées à la chaîne de valeur textile, dont les produits sont très majoritairement exportés vers les États-Unis, en raison d’accords économiques et de tarifs préférentiels[13].
Les ZFE furent l’un des principaux instruments de libéralisation du commerce à l’échelle mondiale, et contribuèrent à consacrer le modèle dominant actuel de division internationale du travail, où les pays se spécialisent dans certaines étapes de production – plutôt que dans des produits finis – et sont intégrés verticalement à la chaîne de valeurs, à l’autre bout desquelles se trouvent les multinationales. Les ZFE participèrent également à un double processus de reconfiguration des relations de travail, qui s’est manifestée par des violations systématiques des droits des travailleurs et travailleuses et par une féminisation de la main-d’œuvre.
Les ZFE constituent des enclaves de production principalement destinée à l’exportation, qui jouissent de conditions particulières – en général, l’exemption de taxes (souvent pendant un temps limité) – afin d’attirer les investissements (majoritairement étrangers)[14]. Faute de contrôle et d’application des lois, mais plus encore du fait de leur statut « spécial », que les États entendent justement promouvoir et non freiner, les heures supplémentaires, les conditions de travail précaires, le non-respect de la liberté syndicale et du droit à la négociation collective y sont quasi systématiques.
Mais ces ZFE ont également donné lieu à ce que Sheba Tejani qualifie de « processus distinctement genré », créant et reproduisant les hiérarchies sociales au sein de l’usine. Le stéréotype des femmes plus dociles et adroites, assignées à un travail intensif, peu qualifié et faiblement payé, répondait à la demande des multinationales d’une main-d’œuvre flexible et bon marché, sur laquelle retomberait la nécessité d’absorber les risques[15].
L’asymétrie de ce système productif se décline à tous les niveaux : au niveau des pays du Sud, coincés dans la position de producteurs de commodités à faible valeur ajoutée, et sans contrôle sur le marché ni moyen de diversifier leur économie ; au niveau des travailleurs, dont les salaires et les entraves à la syndicalisation sont valorisés et entretenus ; au niveau des femmes, enfin, qui constituent la majorité de la main-d’œuvre dans les ZFE, et qui, outre la surexploitation, sont confrontées à des pressions supplémentaires.
Au sein de l’usine, elles doivent régulièrement faire face à un harcèlement sexuel des surveillants et cadres, très majoritairement masculins. Si, comme les autres travailleurs, l’intensité et la répétition des mêmes gestes (jusqu’à 6.000 par jour) entraînent des lésions corporelles, elles sont de plus, en raison de leur rôle dans la santé reproductive, davantage exposées aux problèmes d’hygiène et de respiration[16].
Par ailleurs, en dehors de l’usine, continue à peser sur elles la charge de nourrir et de prendre soin de la famille ; charge qu’elles sont souvent seules à assumer. Dès lors,
« ce système d’exploitation traite les femmes comme des corps sans histoire ni avenir, et se lie intimement au patriarcat pour les maintenir dans ces emplois en profitant du mandat de sacrifice maternel pour assurer la survie et l’éducation des enfants »[17].
À tout cela, vient encore s’ajouter, dans le cas spécifique d’Haïti, l’insécurité. Dans la capitale haïtienne, les usines sont situées dans le centre, et les ouvrières vivent dans les quartiers populaires, soit les espaces majoritairement contrôlés par les bandes armées, rendant les déplacements particulièrement dangereux. En outre, les exactions des gangs ont une dimension spécifiquement genrée, en s’accompagnant quasi systématiquement de viols[18].
En fin de compte, les États-Unis jouent un rôle clé dans le développement de ce modèle productif. De manière générale, en abritant la majorité des multinationales dans le monde, par le poids qu’ils occupent dans l’économie globale, et du fait de leur stratégie de libéralisation au profit de l’America first. Mais aussi de manière plus ciblée, en multipliant les accords préférentiels bilatéraux, centrés sur son marché de consommation nationale. Par leur proximité et leur positionnement périphérique, les pays d’Amérique centrale et des Caraïbes sont particulièrement affectés par la politique de Washington.
Le cas haïtien est emblématique. Il constitue la démonstration que la prétendue main invisible du marché est en réalité articulée par un bras mécanique, directement lié à des politiques, programmes et lois qui déterminent en grande partie le sens de l’action économique, et le cadre dans laquelle elle opère. La stratégie états-unienne, appuyée et relayée par les instances financières internationales, a voulu faire de l’industrie textile le principal pilier de développement d’Haïti. Et la reconstruction suite au séisme de 2010 a servi de catalyseur. Ainsi, le plus important programme de la coopération nord-américaine réside dans la construction du Parc industriel de Caracol (PIC), qui est aujourd’hui la zone franche occupant le plus grand nombre d’ouvriers et ouvrières – autour de 15.000 –, au service de Sae-A, une multinationale sud-coréenne[19].
Si, en quinze ans, des premières lois préférentielles votées par Washington en 2006 à aujourd’hui, le nombre d’entreprises opérant en Haïti dans le secteur de la sous-traitance n’a guère évolué – autour d’une vingtaine – la valeur des exportations de ces industries vers les États-Unis a, elle, plus que doublé, et le nombre de travailleurs et travailleuses a pratiquement été multiplié par quatre : de 15.000 à 59.000. Le pari du développement d’Haïti, par le biais de ce levier, aurait-il été gagné ?
Un modèle de dépendance
En réalité, ce pari a échoué. En guise de développement, ce sont l’exploitation, les inégalités, l’insécurité alimentaire et la dépendance qui se sont étendues. Et les Haïtiens et Haïtiennes paient le prix fort du mythe de la sous-traitance internationale. Les programmes, évaluations et rapports misaient sur la création de plusieurs centaines de milliers d’emplois. Les quarante et quelque mille personnes qui ont depuis trouvé un emploi dans ce secteur ne sont pas sorties de la pauvreté, mais ont seulement changé de catégorie sociale, en devenant des travailleurs et travailleuses pauvres[20]. Qui plus est, le sort (précaire) de 90% de ces travailleurs et travailleuses dépend très largement de la reconduction de l’accord Help après 2025.
Sans compter que les millions investis dans les zones franches l’ont été au détriment de l’agriculture locale. Non seulement, cette stratégie repose sur la condamnation de la paysannerie haïtienne – en entraînant dans les cas des parcs industriels de Ouanaminthe et de Caracol l’expropriation de familles d’agriculteurs·trices –, mais elle participe de plain-pied d’une libéralisation de l’économie haïtienne et d’une subordination accrue envers les États-Unis.
L’élite haïtienne, Washington et les institutions financières internationales convergent dans le mépris de la paysannerie, la vision néolibérale et l’adhésion au mythe de la sous-traitance. Haïti doit tirer parti de ses avantages comparatifs. Les Haïtiens et Haïtiennes sont fermement invité·es à abandonner une agriculture obsolète et sans avenir, pour venir travailler dans les usines et, grâce à leurs salaires, acheter leur nourriture importée à bas prix (grâce à la réduction des tarifs douaniers) plutôt que produite localement. Il s’agit d’un schéma auto-réalisateur : on commence par diagnostiquer les obstacles et faiblesses du milieu rural que l’on va davantage affaiblir et miner par le biais de cette stratégie.
Aujourd’hui, les importations (en provenance essentiellement des États-Unis) fournissent plus de 50% de l’alimentation disponible, et l’insécurité alimentaire touche près de 40% de la population. Le point de jonction entre un secteur exportateur concentré sur la sous-traitance et une dynamique importatrice, stimulée par de très faibles taxes, réside dans une économie extravertie, tournée vers le marché international en général, et états-unien en particulier, et désireuse d’attirer les investissements étrangers.
En Haïti comme ailleurs, les ZFE n’ont pas constitué un levier de développement, car elles demeurent prisonnières d’une production spécialisée à faible valeur ajoutée, placée au dernier maillon d’une chaîne économique, sur laquelle elles n’exercent aucun contrôle. Loin de représenter une première étape vers une diversification de son économie, Haïti se voit piégée dans une spécialisation dont seules l’oligarchie locale et les multinationales tirent profit.
En 2019, plus de 84% de tout ce qu’Haïti a exporté était constitué de produits textiles. Au cours des vingt dernières années, la part de ces produits à destination des États-Unis dans les exportations totales est demeurée la même : autour de 75%. Mais leur valeur a plus que doublé. Plus globalement se manifeste un échange doublement inégal. Alors qu’Haïti pèse très peu dans le commerce avec son voisin nord-américain, celui-ci représente près d’un-tiers de ses importations et plus de quatre-cinquième de ses exportations.
Surtout, l’économie haïtienne en ressort doublement perdante : elle exporte des produits à faible valeur ajoutée et importe une grande partie de ses besoins de consommation dont des produits industrialisés ; et l’écart entre ses importations et exportations ne cesse de se creuser. En 2019, Haïti a importé pour une valeur pratiquement trois fois plus élevée que ce qu’elle a exporté. Entre 2009 et 2019, le déficit de sa balance commerciale a doublé pour atteindre la somme faramineuse de plus de 3, 4 milliards de dollars[21].
Mais cette stratégie n’a pas renforcé seulement un modèle économique, qui place Haïti dans une position de dépendance sur le marché international, mais aussi les rapports sociaux entre acteurs au sein de ce modèle. Se sont ainsi raffermies les quelques grandes familles – dont la famille Apaid, qui s’est vue octroyer en 2019, par feu le président Jovenel Moïse, une importante concession de terres pour créer une zone franche agricole[22] –, qui contrôlent l’essentiel du marché haïtien (dont les usines de la sous-traitance), et, avec elles, les inégalités dans l’un des pays les plus inégalitaires au monde.
Convergence des luttes ?
Les luttes ouvrières dans les usines de sous-traitance participent du cycle de mobilisations plus générales contre la corruption, la vie chère et la politique de la classe dirigeante, qui secouent Haïti depuis 2018[23]. Pour autant, elles ne convergent pas encore. Interrogé à ce sujet, Télémaque me répondait que les syndicats se centraient d’abord sur les conditions de travail :
« nous demandons à l’État de prendre en compte les revendications des travailleurs, mais, malheureusement, ils n’en font pas cas, et il y a une violation systématique de nos droits de la part des patrons, qui sont soutenus par l’État. Et pas beaucoup d’hommes politiques se prononcent par rapport à nos revendications et à la brutalité de la police »[24].
Mais il me disait également que la situation sécuritaire était pire qu’auparavant, que les quartiers où vivent nombre de travailleurs et travailleuses – Martissant, Cité soleil, Croix des bouquets, etc. – sont aux mains des bandes armées, et que la colère visait tout autant les patrons d’usines que ce gouvernement qui ne faisait rien pour eux. De plus, les centrales syndicales participent de la convergence des acteurs et actrices de la société civile au sein de l’Accord de Montana qui plaide pour une « transition de rupture »[25]. Enfin, les Petrochallengers[26], les organisations féministes et de droits humains ont d’emblée manifesté leur solidarité envers les luttes des travailleurs et travailleuses des zones franches.
La distance entre les manifestations ouvrières, d’un côté, et les mobilisations citoyennes, de l’autre, est le fruit d’une composition sociale différente, de positionnements distincts, d’un reste de défiance du côté syndical envers la société civile et tout ce qui risque de s’apparenter à des manœuvres politiques, et peut-être, également, au fait que l’Accord de Montana soit davantage centré sur des questions de gouvernement, de droits humains et de lutte contre la corruption et l’impunité, que sur des enjeux sociaux.
Reste que ces deux contestations sont liées. La souveraineté des Haïtiens et Haïtiennes a été confisquée par l’alliage formé par la classe gouvernante, l’oligarchie locale et Washington (sur laquelle est alignée la communauté internationale). L’exploitation dans les usines est l’une des dimensions de l’absence de politiques publiques et de la privatisation généralisée. Le délitement des institutions publiques est le prolongement de la dépendance, de l’accaparement et de la concentration de l’économie aux mains de quelques acteurs. De même que le mépris de la « populace » trouve son substrat dans les inégalités sociales et le pouvoir de l’élite haïtienne.
Les luttes des ouvrières et ouvriers des zones franches soulèvent la question du salaire, des conditions de travail, de l’emploi et, plus globalement, du modèle économique dans lequel est engagé Haïti. Or, ce modèle est intimement lié à une vision, à des rapports sociaux, à des politiques qui condamnent, année après année, le pays à la reproduction du même en pire. Changer un gouvernement incapable et corrompu pour une gouvernance transparente et professionnelle, préservant le statu quo économique et social, équivaudrait certes à un mieux. Mais pas à une solution aux problèmes structurels du pays. Encore moins à une alternative.
La chance d’un changement en Haïti dépend en partie au moins de la connexion des luttes ouvrières[27] et des mobilisations citoyennes. La transition suppose de renverser la dynamique de dépossession qui fait de tout le pays – et pas seulement des industries textiles – une zone franche, simple annexe des États-Unis, et des Haïtiens et Haïtiennes, une force de travail avantageusement exploitable, sans avenir ni perspective, à qui dicter ses conditions et impératifs.
Frédéric Thomas est docteur en sciences politiques, chargé d’étude au CETRI – Centre tricontinental (www.cetri.be).
Notes
[1] Entretien réalisé par téléphone le 8 mars 2022.
[2] « Le photojournaliste du média en ligne ‘Roi des infos’, Maxihen Lazzare, a été tué par balle et les journalistes Sony Laurore et Yves Moïse figurent parmi les personnes blessées par balles tirées par la Police nationale d’Haïti (Pnh) », Daphnine Joseph, « Genre : syndicalistes et ouvrières déplorent les conditions de vulnérabilité des femmes dans les usines de sous-traitance en Haïti », AlterPresse, 25 février 2022, https://www.alterpresse.org/spip.php?article28040.
[3] Better Work Haiti, 2ème rapport de synthèse de Better Work dans le cadre de la Législation HOPE II, Organisation internationale du travail, juillet 2021, page 18. Un an auparavant, l‘enquête du Solidarity Center estimait que le coût (de base) de la vie pour un travailleur du secteur textile à Port-au-Prince était de 550 gourdes par mois, et qu’en conséquence, il devrait gagner au moins 1.750 gourdes par jour pour subvenir à ses besoins et ceux de sa famille. Solidarity Center, Le coût élevé des bas salaires en Haïti. Une estimation du salaire vital pour les travailleurs du secteur textile à Port-au-Prince, avril 2019, https://www.solidaritycenter.org/publication/the-high-cost-of-low-wages-in-haiti-new-report/.
[4] Le FMI avait cependant conseillé que cette décision s’accompagne de mesures sociales. Le gouvernement s’est montré davantage libéral encore que son maître.
[5] Renel Exentus, « Haïti-Salaire minimum: extorsion des ouvrières et ouvriers de la sous-traitance », Le national, 16 février 2022, https://www.lenational.org/post_article.php?tri=365.
[6] « Augmentation des prix des produits alimentaires et aggravation de l’insécurité alimentaire », Le Nouvelliste, 18 mars 2022, https://lenouvelliste.com/article/234582/augmentation-des-prix-des-produits-alimentaires-et-aggravation-de-linsecurite-alimentaire.
[7] International Labour Office, International Finance Corporation, Better Work Haiti: apparel industry 20th biannual synthesis report under the HOPE II legislation, Genève, ILO, 2020, page 8.
[8] Nathan Associates Inc., Bringing HOPE to Haiti’s Apparel Industry. Improving Competitiveness through Factory-level Value-chain Analysis, septembre 2009, page XII.
[9] Mais, dans le même temps, nombre d’employeurs rusent avec les heures de travail et le salaire aux pièces pour ne pas payer le salaire minimum…
[10] Joop De Voest, « Profile of Haiti’s Export Industry March 2015 » (préparé pour le Center for Investment Facilitation par RTI International and J.E). Austin Associates, Inc., mars 2015.
[11] Nathan Associates Inc., Ibidem, pages 43-45.
[12] Fran Quigley, « Haitian Sweatshops: Made in the U.S.A. », Haiti support group, 21 mars 2013, https://haitisupportgroup.org/haitian-sweatshops-made-in-the-usa/.
[13] Voir Oxfam Intermon, Derechos que penden de un hilo. Zonas francas textiles frente a cooperativas de comercio justo, avril 2015; et OIT, Zonas francas de exportación en Centroamérica, Panamá y República Dominicana. Retos para el trabajo decente, 2017. L’analyse qui suit s’appuie grandement sur ces deux rapports.
[14] En Haïti, la loi du 2 août 2002 institutionnalise les zones franches économiques : ce sont « des aires géographiques dans lesquelles s’applique un régime spécial », et dont au moins 70% de la production doit être destinée à l’exportation. Ce régime spécial prévoit entre autres quinze ans d’exonération d’impôt sur le revenu et l’exonération de la franchise douanière sur l’achat des matériels d’équipement. Lire Papda, Étude sur la révision du cadre tarifaire haïtien, 2013, et Frédéric Thomas, Haïti, un modèle de développement anti-paysan, Cetri, 2014, https://www.cetri.be/Haiti-un-modele-de-developpement.
[15] Sheba Tejani, « The Gender Dimension of Special Economic Zones », Special Economic Zones Progress, Emerging Challenges, and Future Directions, 2011, The International Bank for Reconstruction and Development/The World Bank, pages 251 et suivantes.
[16] Oxfam Intermon, Ibidem, page 12. Voir également Nathan Associates Inc., Ibidem, pages 34 et suivantes. Joop De Voest estimait cependant trop onéreuse l’obligation pour les entreprises haïtiennes d’avoir une infirmière présente dans les usines…
[17] Movimiento de Mujeres Trabajadoras y Desempleadas “María Elena Cuadra”, Sobrevivir a la maquila. Impacto del trabajo en los cuerpos de mujeres nicaragüenses, Managua, Nicaragua, 2021.
[18] Daphnine Joseph, Ibidem.
[19] Frédéric Thomas, « De séismes en ouragans. Haïti, l’imposture humanitaire », Cetri, 3 novembre 2016, https://www.cetri.be/Haiti-l-imposture-humanitaire.
[20] Mais Lundahl et Söderlund nous préviennent que nous ne pouvons attendre cela de ces industries ; ce que nous devons en attendre est qu’elles sortent des milliers de personnes de « la misère vers la pauvreté ». Et attendre des Haïtiens et Haïtiennes qu’ils et elles acceptent cette prétendue sagesse économique et realpolitik au nom de la misère actuelle. Mats Lundahl et Bengt Söderlund, A ‘Low-Road’ Approach to the Haitian Apparel Sector, Working Paper 2021:3, Lund University, Department of Economics. School of Economics and Management, février 2021, page 37.
[21] https://oec.world/en/profile/country/hti.
[22] « Haïti-Politique/Économie : L’octroi d’une zone franche à la société Stevia agro industrie S.A. soulève des inquiétudes », AlterPresse, 11 février 2021, https://www.alterpresse.org/spip.php?article26689.
[23] Frédéric Thomas, « Les deux racines de la colère haïtienne », Cetri, 30 janvier 2020, https://www.cetri.be/Les-deux-racines-de-la-colere.
[24] Entretien réalisé par téléphone le 8 mars 2022.
[25] Frédéric Thomas, « Haïti : la honte de l’international », Cetri, 14 février 2022, https://www.cetri.be/Haiti-la-honte-de-l-international.
[26] Organisations (de jeunes dans leur majorité) qui furent le fer de lance dans les mobilisations de 2018-2019 pour exiger des comptes au sujet du méga-scandale de corruption de la gestion du fonds PetroCaribe.
[27] Ainsi que des luttes paysannes.