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Pionnières des garderies populaires – Entrevue avec Guylaine Thauvette et Francine Godin

10 février 2023, par Rédaction
Entrevue réalisé par Guillaume Tremblay-Boily, chercheur à l’IRIS. On célèbre cette année le 25e anniversaire de la mise en place du réseau des centres de la petite enfance (…)

Entrevue réalisé par Guillaume Tremblay-Boily, chercheur à l’IRIS.

On célèbre cette année le 25e anniversaire de la mise en place du réseau des centres de la petite enfance (CPE). Dans le discours médiatique, on attribue généralement la création des CPE à Pauline Marois, alors ministre de l’Éducation, mais on passe trop souvent sous silence le rôle de tous les précurseurs du mouvement des garderies, celles et ceux qui se sont battus pour créer, entretenir et étendre le réseau des garderies sans but lucratif. Dans cette entrevue, on donne donc la parole à deux pionnières des garderies populaires fondées dans les années 1970. Guylaine Thauvette a été l’une des principales responsables de la garderie Lafontaine sur le Plateau-Mont-Royal à Montréal et Francine Godin l’une des fondatrices de la Garderie Populaire Saint-Michel aussi à Montréal. Guylaine a par la suite été organisatrice communautaire dans le Centre-Sud, tandis que Francine a été enseignante en éducation à l’enfance au cégep du Vieux Montréal.[1]

Guillaume Tremblay-Boily – Pouvez-vous raconter comment vous avez commencé à vous impliquer dans les garderies populaires ?

Guylaine Thauvette – D’abord un court rappel du contexte des années 1960 et 1970. C’est la Révolution tranquille au Québec. Les grandes réformes de l’éducation ont marqué la décennie 1960. Le projet d’indépendance du Québec prend forme et nous interpelle. Le Parti québécois (PQ) de René Lévesque est fondé en 1968. En octobre 1970, le Québec subit la Loi sur les mesures de guerre. Les mouvements de contestation et de lutte pour les droits sociaux vont se multiplier au cours des années 1970. Le mouvement féministe prendra de l’ampleur et bataillera fort pour qu’on reconnaisse aux femmes le droit à l’avortement, le droit au travail, l’équité salariale, bref l’égalité hommes-femmes sur tous les plans. Des organismes de défense des droits vont se former et se développer dont l’Association de défense des droits sociaux (ADDS), les associations coopératives d’économie familiale (ACEF), le Mouvement Action-Chômage, le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), les cliniques juridiques et les cliniques communautaires de santé. Ces dernières, qui ont enfin lié le curatif au social et à la prévention, deviendront les CLSC[2]. Des tables de concertation et des comités de citoyens et citoyennes s’organiseront dans les quartiers pour revendiquer du logement social, des emplois, etc. La lutte des garderies va s’inscrire dans toute cette mouvance et mobilisera un grand nombre de femmes.

À 17 ans, je rentre à l’École des Beaux-arts. En 1969, je participe à l’occupation de l’École. On revendique alors la cogestion. La même année, je manifeste lors de l’Opération McGill français organisée par le mouvement étudiant.

À la campagne avec mon amoureux, on cultive un grand jardin, on vend à Montréal nos légumes bios, je fais des contrats de photos, la récolte des pommes, un calendrier artistique que je vends au Salon des métiers d’art. Notre fille naît en 1972. Son père nous quitte du jour au lendemain et par la suite ne pourra aucunement nous soutenir. C’est la monoparentalité totale.

Je reviens à Montréal au début de 1974. C’est là que j’inscris Chloé qui a deux ans et demi à la garderie Lafontaine. Cela me donne l’occasion avec quatre autres personnes de partir La Becquée, un restaurant coopératif végétarien où on fait de la formation sur le végétarisme. On est associé avec la coop d’aliments naturels Saint-Louis. Ça va quand même durer10 ans. On organise des mariages, des évènements…

La garderie Lafontaine lutte alors pour ne pas disparaître. Comme le fédéral a retiré ses billes dès 1973[3], plusieurs garderies ont dû fermer leurs portes. La riposte s’est organisée : six garderies populaires de Montréal se sont regroupées pour former le Comité de liaison des garderies populaires (CLGP).

À Lafontaine, deux militantes font un travail extraordinaire. Ce sont des femmes engagées, politisées, généreuses. Les réunions ont une couleur marxiste-léniniste mais j’y trouve une réflexion, une analyse des inégalités sociales, entre autres celles des familles monoparentales, une compréhension des jeux de pouvoir qui font ressortir les privilèges des uns et l’exploitation des autres. Pour que la garderie continue d’opérer, elles mobilisent les parents autour de l’enjeu de la survie des garderies. C’est ainsi que je commence à m’impliquer et que je me retrouve déléguée à SOS Garderies fondé en 1974 pour remplacer le CLGP.

Francine Godin – Donc, c’est comme parent que tu t’es impliquée à la garderie ?

G.T. – Oui, au début. Par la suite je remplace bénévolement des monitrices et des moniteurs (les « éducs ») pour l’été. En quittant La Becquée, on m’engage à temps plein. Je pourrai donc voir grandir ma fille. Les militantes du début quittent la garderie après quelque temps. Un moniteur et moi-même devenons alors responsables de la garderie.

F.G.  – Moi, je suis une petite fille de Rosemont. Mère enseignante au primaire, enfant unique. J’avais des amis qui militaient dans le quartier Saint-Michel. J’avais alors 20 ans et fait le choix d’aller faire un baccalauréat en enseignement préscolaire à l’Université de Montréal. Je me suis mise à militer durant ma deuxième année d’université. Je dois avouer que je m’y ennuyais un peu. Je trouvais que le programme n’avait pas une mission assez sociale. Je me suis mise à m’impliquer dans le quartier Saint-Michel. J’étais membre active du comptoir alimentaire et de la clinique juridique. En tant que groupe, nous nous définissions comme le Comité d’action politique de Saint-Michel, le CAP. À un moment donné, on a constaté qu’il manquait une garderie dans le quartier. Cela m’a allumé des lumières. Ce qui a parti le bal, c’est que le gouvernement fédéral a permis d’organiser des services de garderie dans le cadre de projets PIL (Programme d’initiatives locales) et Perspectives-Jeunesse, mais dans leur tête, ce n’était que pour financer du travail étudiant pendant l’été.

G.T.-B. – Donc au début, c’était temporaire ?

F.G. – Mais nous, on ne voulait pas que ça soit temporaire. On s’est donc mis à lutter pour éviter que les garderies ferment. Je suis donc allée dans la partie la plus défavorisée du quartier Saint-Michel, dans le secteur Saint-René-Goupil, un des endroits les plus pauvres au Canada. J’ai fait du porte-à-porte pour savoir si les familles avaient besoin d’un service de garderie. Je prenais les noms des éventuels parents. On a tout d’abord organisé la garderie dans le sous-sol de l’église Saint-René-Goupil, le vicaire étant de notre bord. Les six premiers mois, on nous permettait d’utiliser tout le sous-sol, mais le soir, il y avait du bingo… Je me souviens que je devais arriver à 6 h du matin et enlever les gommes à mâcher par terre avec un grattoir pour pouvoir mettre les meubles et les jouets de la garderie. Chaque soir, il fallait tout ranger. C’était évident qu’on ne pouvait pas rester là très longtemps.

Dans ma tête, je faisais ça quelques années, puis j’allais enseigner, mais je me suis fait prendre, car je me suis beaucoup investie dans ce projet : on a organisé une garderie sans but lucratif qui est devenue plus tard un centre de la petite enfance. Entre 1972 et 1983, je me suis aussi beaucoup impliquée dans le mouvement des garderies. J’aimais beaucoup le métier d’éducatrice, le travail avec les enfants.

G.T.-B. – Comment cela se passait-il dans les garderies populaires ? Comment était-ce géré ?

F.G. – C’était l’époque de la cogestion, donc on n’avait pas de directeur. J’étais responsable des finances, mais on faisait ça sur le bout de la table. C’était un peu tout croche, mais on essayait d’arriver. « Madame Une telle, a-t-elle payé cette semaine ? Non, je pense qu’elle n’a pas d’argent, mais elle paiera la semaine prochaine ». « Ils ont deux enfants, on ne peut pas leur faire payer le plein prix pour deux enfants ». On vivait tout ça. C’était un quartier très pauvre. On attirait aussi quelques familles plus petites-bourgeoises qui voulaient participer à ce projet parce que ça les emballait. On avait aussi beaucoup de familles immigrantes, de l’immigration haïtienne, entre autres. On enseignait le français aux enfants immigrants. Tellement qu’à un moment donné, on a pensé à demander des subventions au ministère de l’Immigration parce qu’on faisait un peu le travail des classes d’immersion et des COFI (Centre d’orientation et de formation des immigrants). On voulait que la langue que les enfants apprenaient à la garderie soit reconnue, qu’elle leur permettait ensuite d’intégrer une classe ordinaire à l’école. On intégrait aussi des enfants handicapés bien avant que certaines subventions spécifiques nous soient octroyées pour ces enfants.

G.T. – Et les valeurs ! On mettait de l’avant des valeurs pacifistes. Cela faisait partie des éléments pédagogiques.

F.G. – On faisait de belles choses dans les garderies populaires. Il y avait entre autres la cogestion qui s’exerçait avec les parents. Nous voulions que les décisions se prennent ensemble avec tout le monde; nous demandions ainsi du bénévolat aux parents qui avaient plusieurs autres obligations. Il y avait un petit côté un peu utopique dans ce fonctionnement. Ce n’était pas toujours fonctionnel, cela ne convenait pas à tout le monde non plus. Nous tenions à parler de pédagogie avec les parents pour être certains qu’il y avait un accord entre les valeurs du milieu de garde et celles de la famille. Nous n’avions pas de programme pédagogique à suivre puisqu’il n’y avait aucun programme préscolaire au Québec à part celui de la maternelle.

G.T. – La pédagogie touchant la petite enfance n’était pas aussi développée d’un point de vue théorique qu’elle l’est aujourd’hui. Mais on avait des réflexions intéressantes qui nous amenaient à rejeter les modèles d’éducation qui favorisaient le sexisme, la violence, la compétition, le racisme. On commençait à s’éveiller sur toutes ces questions. Un exemple : on avait pris la décision que les petits garçons n’apportaient pas de fusils ou de chars d’assaut à la garderie. Les poupées Barbie ne passaient pas la porte non plus. Et si cela arrivait, on leur disait : « Écoute, on va mettre Barbie ou le fusil dans ton casier et tu le reprendras quand papa ou maman viendra te chercher ».

Pour assurer le lien garderie-maison et mettre de la cohérence entre les interventions des parents et des éducs de la garderie, on se réunissait avec les parents de nos groupes d’enfants pour parler éducation. Il arrivait que des parents confient leurs difficultés dans ces rencontres. Il y avait de l’entraide entre les parents, des amitiés y naissaient.

F.G. – On ramassait des vêtements usagés mais en bon état et nous invitions les parents à se servir s’ils en avaient besoin. On avait vraiment de la difficulté sur le plan financier au début, donc on recrutait des bénévoles parmi des parents ou des militants provenant d’autres organismes. Ils s’engageaient, par exemple, à venir faire le dîner une fois par semaine. On avait beaucoup de réunions ! [Rires] Et tout le monde avait le même salaire.

G.T. – Je me rappelle qu’il fallait être très très malade pour ne pas rentrer au travail. On faisait appel à des personnes bénévoles, souvent des étudiantes qui venaient nous remplacer si possible. On peut dire qu’on tenait les garderies à bout de bras. À Lafontaine, il a été question de donner des salaires plus élevés aux éducs qui avaient plus d’ancienneté, entre autres celles et ceux qui faisaient de la formation auprès des nouvelles personnes embauchées. Finalement, on s’est mis d’accord pour que le seul privilège soit celui de choisir en premier les dates de vacances !

G.T.-B. – Est-ce que les parents participaient bien ?

G.T. – Certains parents énormément. Le fait de fonctionner en cogestion favorisait la mobilisation. C’était une forme de démocratie. On voulait que les parents s’impliquent, et ceux-ci ne crachaient pas là-dessus. C’était la garderie de leurs enfants. C’était un travail constant de mobiliser et d’intéresser également les éducs. On mettait sur pied plein de comités avec les parents : alimentation, pédagogie, lutte des garderies, finances, intégration-sélection, etc. À chaque assemblée, on avait un point sur la lutte et ses enjeux, pour dire où en étaient les représentations du Regroupement des garderies sans but lucratif du Montréal métropolitain (RGMM) et du Regroupement des garderies sans but lucratif au Québec (RGQ), quelles actions étaient mises de l’avant et comment les parents pouvaient contribuer à faire avancer les revendications. J’étais déléguée aux deux exécutifs, j’avais souvent du mal à transmettre toutes ces informations et à me préparer adéquatement, mais les parents comprenaient.

F.G. – Les parents construisaient des modules de motricité et aménageaient la cour avec nous. Ils venaient aussi faire du ménage. Ils nous donnaient des jouets dont ils n’avaient plus besoin.

G.T. – Mais oui, les corvées de ménage, ça contribuait à nous serrer les coudes.

G.T.-B. – Est-ce que cette idée de collaboration avec les parents est encore présente dans le réseau des CPE ?

F.G. – Cela se fait encore un peu. Depuis que ça s’est hiérarchisé sur le plan de la loi et de la réglementation, les garderies sans but lucratif doivent avoir un conseil d’administration (CA) formé majoritairement de parents. Les éducatrices et les éducateurs sont représentés par une ou un délégué du personnel. Les parents qui s’impliquent sur les CA travaillent fort. C’est là que toutes les décisions se concentrent. L’assemblée générale se tient une seule fois par année et c’est surtout pour élire leurs représentants. Ce sont des parents un peu militants qui siègent au CA. Il ne faut pas oublier que certains parents fréquenteront le CPE durant huit ans parfois s’ils ont deux ou trois enfants, et ils seront sollicités pour participer durant toute cette période.

Les conditions de travail sont maintenant négociées par les syndicats avec le ministère de la Famille ou avec l’association patronale des CPE. Les éducatrices et les éducateurs ont commencé à se syndiquer dans les années 1980. Au début, on était un peu utopistes. On croyait que chaque convention collective pourrait se régler avec les parents, afin de garder le contrôle au niveau local. Les syndicats étaient sceptiques. Ils voulaient une grande négociation provinciale, surtout pour les salaires. Il s’agissait de se tourner vers le gouvernement pour mener la lutte. Et je pense que c’était nécessaire. C’est comme ça qu’ils ont pu négocier des conditions proches de celles du secteur public. Il y a eu beaucoup de gains au cours des dernières décennies et, heureusement, car le coût de la vie n’a jamais cessé d’augmenter.

G.T.-B. – Le mouvement des garderies était-il surtout concentré à Montréal ?

F.G. – SOS Garderies représentait surtout des garderies de Montréal, mais il y en avait quelques-unes ailleurs, en Abitibi, à Sherbrooke, etc. On réclamait un réseau universel de garderies financé par l’État et contrôlé par les usagères et les usagers.

G.T. – Et les travailleuses et les travailleurs ! Un réseau universel de garderies sans but lucratif, cela voulait dire dans toutes les régions du Québec.

F.G. – En 1974, les libéraux étaient au pouvoir. Ils se sont réveillés : « Oh, mon Dieu, c’est une compétence provinciale, les garderies, il faut au moins qu’on fasse semblant que ça nous intéresse ». Donc, ils ont tout d’abord créé le plan Bacon, du nom de la ministre Lise Bacon, responsable du dossier. Ce plan consistait à accorder un peu d’aide financière aux parents au lieu de donner de l’aide directe aux garderies. Au fil des années, on s’est battu pour que cette aide aux parents augmente et aussi pour obtenir des subventions directes aux garderies. Celles-ci ne sont arrivées qu’en 1979. Un maigre deux dollars par jour qui était loin d’être suffisant pour couvrir les coûts de fonctionnement du service.

G.T. – On était en mode survie.

F.G. – Comme salaire, on s’accordait presque rien, l’équivalent du chômage.

G.T. – Il y a eu des luttes importantes, dont la grève des loyers pour certaines garderies et on les appuyait. La garderie Lafontaine, dans cette période, était logée dans une petite maison à deux étages de la rue Brébeuf, prêtée par les Frères des Écoles chrétiennes. Et ça brassait dans notre garderie. On avait des tracts à saveur socialiste, des pancartes et des bannières pour afficher nos revendications. Cela commençait à les fatiguer un peu. Ils nous ont dit qu’il fallait qu’on parte parce qu’ils voulaient démolir la maison (qui est toujours là…). De toute manière, on devait partir. Le plancher du rez-de-chaussée était très froid en hiver. La cuisinière montait les repas par l’escalier extérieur beau temps mauvais temps. Comme toutes les garderies, nous devions refuser de prendre des enfants faute de places. On a donc commencé à faire des pressions pour être relocalisé, entre autres auprès du député. On a fait du porte-à-porte dans le quartier, informé les citoyens de notre situation, fait signer des pétitions. C’était important que la population soit de notre côté. Quand on a fait l’occupation, on avait aussi des alliés dans le quartier, comme la Clinique de santé, et bien d’autres qui nous appuyaient. Par une belle journée de printemps, on est allés occuper les bureaux de Gérald Godin, qui était député du Parti québécois pour le comté de Mercier. Arrivés au local du député, sa secrétaire nous dit: « M. Godin est en rencontre à Valleyfield. Je vais lui téléphoner ». Elle me passe le téléphone : « Bonjour, M. Godin, on est ici pour vous rencontrer et faire bouger la relocalisation de notre garderie, on vous attend ». Il me répond: « Oui, mais là, je suis en réunion, prenez rendez-vous avec Suzanne ! » Il avait son franc-parler, il était très sympathique. « Monsieur Godin, nous autres, on veut pas trop vous déranger. On a apporté notre lunch pour dîner. On a les lits pour les siestes des enfants…»

G.T.-B. – Ah ! vous faisiez l’occupation avec les enfants ?

G.T. – Oui ! Et avec les parents. Les plus jeunes enfants étaient restés à la garderie. Pour terminer cette histoire, j’ajoute : « Il y a d’autres enfants qui font du tricycle dehors. On a installé nos pancartes sur votre clôture. On peut même dormir ici, et vous rencontrer demain… On a nos sacs de couchage ». Quand il est arrivé, les stores étaient baissés parce que c’était la sieste. Des parents étaient là, silencieux. C’était quelque chose. Quelques mois plus tard, on a été relocalisé. On est alors passé d’un permis de 30 à 53 enfants. On a eu des loyers gratuits pendant des années et des années à l’ancien et bel édifice des sourds-muets sur la rue Saint-Denis.

F.G. – Quand on convoquait les journalistes, ils venaient. C’était souvent les mêmes femmes journalistes, qui connaissaient le dossier; certaines appuyaient même notre cause. Je vais continuer au sujet des locaux. Nous autres, après notre sous-sol d’église, on a loué un petit local commercial où on a organisé une mini-garderie avec 15 enfants. On avait une grande cuisine familiale. Avec un petit nombre d’enfants, c’était moins difficile pour survivre. Par la suite, étant donné qu’on avait sans arrêt des demandes de parents, j’ai réussi à faire rouvrir une ancienne résidence de sœurs anciennement placardée. On voyait le potentiel de cet édifice de trois étages, adjacent à une belle cour. On a fait un arrangement avec la Commission scolaire de Montréal. Le carrefour populaire et l’ADDS sont venus s’installer au troisième étage. Le local était composé de petites chambres de religieuses et de quelques grandes salles servant de réfectoire et de chapelle. On a dû réaménager le tout pour faire des locaux de petits groupes. Une des trois installations du CPE y est toujours logée présentement.

G.T.-B. – Est-ce qu’il y a eu d’autres luttes mémorables ?

G.T. – On a organisé quelques petites manifs dans le temps des Fêtes sur des rues commerciales comme l’avenue Mont-Royal et la rue Saint-Hubert. Il y avait toujours beaucoup de monde ! Et c’était comme du théâtre. La Mère Noël enceinte promenait son gros ventre accompagnée du Père Noël qui poussait le petit dernier (une marionnette) dans la poussette. La procession s’arrêtait sur les coins de rue, les tambours roulaient… Oyez, oyez… La Mère criait dans le porte-voix : « Père Noël, on n’a pas de garderies, y’ont plus de place nulle part… On va être pris pour recourir à la garde en milieu familial ou mettre le petit en garderie privée ! Comment je ferai pour retourner travailler ? » On invectivait et dénonçait certaines politiques des ministres responsables. Et on repartait en défilé, répétant le slogan de l’heure au son de la musique de nos ami·es.

F.G. – La Mère Noël, c’était Guylaine !

G.T. – Pendant une autre manif sur Mont-Royal, les gens nous approchaient, nous questionnaient, on passait des tracts, on chantait nos tounes, dont « On veut des garderies, pas des garde-robes ! » et « Si on avait tous des garderies, toutes les mamans pourraient travailler. Partir le matin sans plus de soucis, sachant leur enfant entre bonnes mains, entre bonnes mains, entre bonnes mains ». Sur l’air de Passe-partout !

F.G. – Au fil des années, pour faire entendre nos revendications, il y a eu beaucoup de luttes, de manifs et d’occupations et quelques actions plus originales. À un moment donné, le Regroupement des garderies de la Région 6 C (Rive-Sud) a envoyé les formulaires T4 de toutes les éducatrices à l’Assemblée nationale pour montrer à quel point elles ne gagnaient peu. Une autre année, pour protester contre des augmentations ridicules des subventions, des éducatrices avaient apporté une piscine remplie de « cennes » noires à l’Assemblée nationale. On invitait les parents à porter des macarons de revendications à leur travail. Ce n’était pas toujours évident d’organiser des manifestations car les parents travaillaient et les éducatrices s’occupaient des enfants. Sur les conditions de travail, les syndicats mènent actuellement de très belles luttes, mais il y a encore du travail à faire pour compléter le réseau tout en accordant de bonnes conditions de travail aux éducatrices.

G.T. – En mai 1981, une action d’éclat fut l’occupation de l’Office des services de garde durant deux jours. Là aussi, on avait nos sacs de couchage. Et pour décrire cette mobilisation à travers toutes les garderies membres du RGQ, il faudrait un autre article…

GTB : Comment se passaient vos relations avec les gouvernements ?

G.T. – Quand le Parti québécois était au pouvoir, il y avait vraiment un plus grand développement de garderies à but non lucratif. Le PQ avait un préjugé favorable à ce type de garderie. Mais aussitôt que le gouvernement libéral reprenait le pouvoir, le développement des garderies sans but lucratif était ralenti et les garderies privées prenaient de l’expansion. C’est très clair.

F.G. – À l’Office des services de garde à l’enfance, il y avait des personnes ouvertes à notre cause et qui étaient prêtes à collaborer avec nous. Ça leur faisait un bon argument auprès du gouvernement : « Écoutez, nos bureaux ont été occupés par le monde ».

Mais il ne faut jamais oublier de toutes ces années que rien n’a été accordé aux garderies sans qu’il n’y ait eu de lutte. Quand la subvention augmentait, c’était toujours parce qu’il y avait eu des manifestations, des pétitions, des occupations, etc.

G.T.-B. – On dit que les groupes marxistes-léninistes étaient très présents dans le mouvement des garderies dans les années 1970. Quels étaient vos liens avec ces groupes ?

F.G. – À un moment donné, SOS Garderies s’est radicalisé, principalement en 1976. La lutte des garderies devait être liée à la lutte des classes. Moi, je me considérais plutôt comme une personne de gauche, j’étais proche de plusieurs membres du groupe Mobilisation, mais je trouvais que ça n’avait pas de bon sens de demander aux parents de la garderie de s’engager pour le socialisme. Pour moi, être de gauche consistait à m’engager dans un projet concret. Ce n’était pas juste de faire valoir des idées sociales. C’est là qu’on a fondé le Regroupement des garderies sans but lucratif du Montréal métropolitain parce qu’on ne s’identifiait plus à SOS Garderies qui ne comptait plus qu’une dizaine de garderies à Montréal alors qu’il avait été un mouvement d’une cinquantaine de garderies. Les militantes et militants de la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada ont joué un rôle important dans cette radicalisation. Pourtant, quand venait le temps de faire des revendications au Ministère, tout le monde menait la lutte ensemble. Dès qu’il y avait une manif de garderies, on sentait aussi le soutien des syndicats. C’est ce qui a fait que ça a marché. En 1976, le PQ est arrivé au pouvoir, pis on leur a dit: « Vous souvenez-vous que quand vous vouliez vous faire élire, vous aviez parlé d’un réseau public de garderies contrôlé par les usagers ? » Cela a sonné des cloches parce qu’à partir de ce moment, on s’est mis à recevoir des subventions liées au développement de nouveaux services.

G.T.-B. – J’aimerais vous entendre sur la dimension féministe des garderies. Est-ce que c’était central pour vous ? Avez-vous été en lien avec des groupes féministes ?

F.G. – Moi, j’ai toujours considéré que le mouvement des garderies faisait partie du mouvement féministe. On pouvait toujours compter sur des membres de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) ou des comités de condition féminine des syndicats qui venaient toujours dans nos manifs. On avait des causes communes comme le droit à l’avortement, par exemple. Des membres du Conseil central de Montréal de la CSN venaient aussi nous appuyer.

G.T. – À certains moments, le Conseil du statut de la femme a pris des positions qui ne promouvaient pas le développement du réseau des garderies.

F.G. – Mais parfois, il l’a appuyé. Ça dépendait souvent de la personne qui était à la présidence !

G.T. – Le mouvement féministe n’est pas un mouvement où on peut prendre sa carte de membre, mais toutes ces luttes sont liées au mouvement d’émancipation des femmes qui porte des valeurs de justice sociale.

F.G. – Il y avait aussi des hommes dans le mouvement des garderies, mais il fallait qu’ils soient, pour cette époque, un peu féministes pour nous suivre. Certains hommes ont d’ailleurs été de solides piliers du mouvement.

G.T. – Oui, des hommes gagnés à la cause des femmes. C’était des alliés. Plusieurs éducs étaient très engagés et des pères aussi s’impliquaient.

G.T.-B. – Quel pourcentage d’hommes environ travaillait dans les garderies populaires ?

F.G. – Peut-être autour de 30 %. Mais aujourd’hui, dans les programmes de formation, on a bien de la difficulté à recruter des hommes. On a pourtant essayé de faire des campagnes de valorisation pour que de jeunes hommes deviennent éducateurs. C’est sûr qu’il y a des hommes qui aimeraient faire ce métier et qu’ils y seraient très heureux, mais c’est encore vu comme un métier féminin. Les enfants ont tellement besoin d’avoir des éducateurs masculins. Pour les petits enfants qui n’ont pas de modèle masculin dans leur vie par exemple. Les trop peu nombreux éducateurs masculins qualifiés sont de très bons éducateurs et ils y croient. Mais mon Dieu qu’on n’a pas réussi à en convaincre beaucoup ! Quand est venu le temps du perfectionnement lors de la création des CPE, les personnes qui ont décidé de rester, d’en faire un métier et d’être officiellement reconnues comme qualifiées ont surtout été des femmes.

G.T.-B. – Auprès du public, dans les débuts, il devait y avoir des préjugés à combattre, comme l’idée que les femmes devraient rester à la maison pour s’occuper des enfants ?

G.T.– D’énormes préjugés ! Cela n’allait pas de soi dans les années 70 de revendiquer des garderies. C’était subversif. On faisait face à des préjugés tenaces contre les mères. On était des voleuses de jobs, des mauvaises mères, des irresponsables. Lutter pour le droit au travail des femmes, pour la reconnaissance des garderies, pour le droit des enfants à vivre des conditions de garde décentes et épanouissantes, accessibles à toutes les familles de toutes conditions, cela a impliqué un gros travail d’information, de sensibilisation de la population qui se traduisait par des conférences de presse, des lignes ouvertes à la radio, des articles dans les journaux, du porte à porte dans nos quartiers, des manifs.

F.G. – Il y a aussi des mères qui nous jalousaient parce qu’on pouvait garder notre enfant avec nous tout en exerçant un métier.

G.T.-B. – Dans le réseau actuel, est-ce qu’il reste quelque chose de l’esprit des garderies populaires ?

F.G. – La mobilisation est encore présente, mais elle s’est tournée vers l’amélioration des conditions de travail des éducatrices et des éducateurs, une très juste cause, j’en conviens. Je crois qu’une nouvelle mobilisation sera nécessaire pour obtenir ce réseau de garderies sans but lucratif qui est loin d’être complété pour le moment. Les places y sont convoitées par beaucoup de parents qui doivent se résoudre pour le moment à envoyer leurs jeunes enfants dans des garderies commerciales à but lucratif quand ils ne doivent pas tout simplement retarder leur retour au travail. Le réseau des centres de la petite enfance est bien structuré, le programme pédagogique est de qualité, le métier d’éducatrice s’appuie sur une formation de qualité. Cependant, même si on est passé d’une dizaine de garderies à plus de 500 CPE, c’est toujours nettement insuffisant pour répondre à la demande des parents. On devra toujours trouver une façon pour que les parents demeurent vigilants et impliqués dans la garderie de leurs jeunes enfants.

G.T. – Ce qui est resté de l’époque des garderies populaires, ce sont entre autres les programmes éducatifs qu’on a contribué à créer et qui sont enseignés dans les cégeps. Et ça paraît aujourd’hui chez les éducatrices qui ont complété leur diplôme d’études collégiales (DEC).

F.G. – C’est vrai. Le programme du Ministère est beau. Mais il faut l’appliquer, il ne peut rester juste un document.

G.T. – Comme le dit Francine, il est nécessaire de demeurer vigilants, afin de ne pas perdre ou de dénaturer ce modèle d’organisation, ses valeurs, sa mission.

  1. Guylaine Thauvette est organisatrice communautaire retraitée et Francine Godin est enseignante retraitée en Techniques d’éducation à l’enfance.
  2. CLSC : centres locaux de services communautaires.
  3. NDLR. « Au début des années 1970, le gouvernement fédéral instaure le programme Initiatives locales afin de financer des projets communautaires créateurs d’emplois. Entre 1972 et 1974, quelque 70 garderies sont ainsi mises sur pied, dont une trentaine à Montréal. Constituées pour la plupart en organismes sans but lucratif contrôlés par des parents usagers, ces garderies desservent des quartiers populaires, souvent défavorisés. Mais il est difficile d’assurer leur survie à long terme, les maigres subventions, renouvelables de six mois en six mois, ne visant qu’à payer les salaires. Comment assurer les coûts d’un loyer avec un tel mode de financement ? Outre l’insuffisance du financement, les règles d’émission des permis d’opération enferment ces garderies dans un inextricable cercle vicieux : Québec refuse d’accorder le permis sans qu’un financement à long terme ne soit assuré; Ottawa exige l’obtention du permis avant l’octroi d’une subvention. Cette situation est propice à la montée d’une grande insatisfaction. » Voir CSN, 30 ans déjà. Le mouvement syndical et le développement des services de garde au Québec. Les années 1970, <www.sttpem-csn.com/les-annees-1970-1e-partie/>.

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6 février 2023, par Rédaction
Le 21 septembre 2021 sortait notre ouvrage Pour une écologie du 99 %. 20 mythes à déboulonner sur le capitalisme[1], coécrit avec Alain Savard. On peut concevoir ce livre comme (…)

Le 21 septembre 2021 sortait notre ouvrage Pour une écologie du 99 %. 20 mythes à déboulonner sur le capitalisme[1], coécrit avec Alain Savard. On peut concevoir ce livre comme un projet d’éducation populaire aux perspectives anticapitalistes. D’abord essentiellement un objet de papier, ce livre a finalement trouvé au Québec un certain écho dans le débat public et dans le mouvement écologiste, ce qui nous a permis d’en transmettre oralement les principales idées. Dans cet article, nous préciserons quelles étaient les intentions de notre projet d’écriture et nous tenterons de réfléchir à la façon dont nos interventions ont été reçues. Nous dresserons un premier bilan de cette expérience pour mieux tracer l’avenir de la voie anticapitaliste du mouvement pour la justice climatique.

Les intentions du livre

Ce livre est le produit d’une double volonté : répondre aux besoins émergeant des débats du mouvement écologiste et intervenir pour insuffler à celui-ci une orientation anticapitaliste, en particulier dans le mouvement des grèves climatiques. Par le biais de notre implication au sein du collectif La Planète s’invite au parlement et du Front commun pour la transition énergétique, nous avons remarqué qu’une certaine confusion régnait dans le mouvement vert, en ce qui concerne des notions clés d’économie politique critique. Cette confusion a très certainement des conséquences sur les orientations politiques et stratégiques des militantes et militants pour le climat, de même que sur leurs organisations. Il nous semblait urgent de contribuer à lever ces ambiguïtés.

À notre connaissance, aucun livre n’avait réussi, ni par son argumentation ni par ses qualités de vulgarisation, à s’attaquer aux principaux mythes entourant le capitalisme et l’impossibilité de le remplacer. L’ouvrage What Every Environmentalist Needs to Know About Capitalism[2] de John Bellamy Foster et Fred Magdoff, au titre évocateur, fut l’une de nos inspirations et le point de départ de notre réflexion. Cependant, malgré sa volonté de vulgarisation, l’auteur nous paraissait reproduire les écueils des ouvrages universitaires : absence de dynamisme dans la forme et trop nombreuses citations apologétiques de Marx. À cela, il faut ajouter qu’il ne s’aventurait aucunement sur le terrain de la nécessaire planification démocratique de l’économie ni même sur les perspectives d’action politique.

L’objectif premier de notre ouvrage fut donc de rendre « digeste » et accessible au plus grand nombre une compréhension anticapitaliste de la crise écologique, de montrer qu’il était possible d’organiser notre économie autrement et de défendre les pratiques d’organisation politique les plus prometteuses en vue de dépasser le système économique actuel. Mettre de nouveau à l’avant le concept de « capitalisme » ne fut pas une mince affaire, comme en témoigne notre difficulté à faire parler de notre ouvrage plus largement dans les médias de masse, à l’exception de quelques entrevues[3].

Nous avons pensé notre projet comme un ouvrage de vulgarisation. Plutôt que de prendre notre propre univers théorique comme point de départ, nous sommes partis des termes mêmes avec lesquels notre public cible formule les problèmes. Le livre est structuré en chapitres qui traitent de différents « mythes », autant de lieux communs du débat écologiste actuel. Nous avons porté une attention particulière à la forme du livre, dans un souci d’accessibilité : production de nombreux graphiques et schémas, renvoi des notes en fin d’ouvrage, absence de références à de grandes autorités scientifiques afin de faciliter la transmission de nos idées. Nous avons également tenté de rester le plus proches possible du registre du dialogue argumentatif (argument-objection-réfutation). Nous avons cherché les occasions de démontrer la pertinence de notre perspective, en évitant le plus possible de supposer que notre lectorat était d’emblée favorable à nos idées. En fin d’ouvrage, nous avons également produit un glossaire des principaux termes techniques, une annexe sur les moyens de s’initier à l’engagement ainsi qu’une bibliographie commentée.

Sur le plan du vocabulaire, nous avons tenté de limiter les référents théoriques et les « étiquettes » du militantisme traditionnel. Trop souvent, celles-ci servent plus à renforcer le sentiment d’appartenance des convaincu·e·s qu’à élargir la masse critique nécessaire pour transformer la société. Étant donné que la gauche écologiste est dans une phase de (re)construction, nous avons cru bon sortir de l’entre-nous en privilégiant le partage du contenu plutôt que l’orthodoxie terminologique.

De surcroît, nous avons intégré une dimension artistique au projet grâce aux dessins de Clément de Gaulejac. Ceux-ci permettent de renouveler l’iconographie anticapitaliste traditionnelle en donnant à penser par un autre moyen que l’argumentation. Dans le livre, les dessins entrent en dialogue avec le texte et contrebalancent l’effet de lourdeur que pourrait ressentir le lectorat devant les forces qui constituent le capitalisme. En mettant en scène le Capital et le Capitaliste, deux personnages inséparables dignes d’une série comique, la lectrice ou le lecteur est encouragé à se moquer d’eux, parfois même avec dérision, et à les trouver ridicules, de sorte que lui-même puisse gagner en courage.

La réception et la diffusion des idées du livre

De manière générale, notre livre a connu un accueil enthousiaste à la fois dans les milieux militants de gauche et dans certains milieux institutionnels, scolaires et médiatiques. À la suite de sa publication, nous avons effectué une trentaine d’interventions publiques touchant au total plusieurs centaines de personnes sous la forme de conférences, d’entrevues dans les journaux ou à la radio, de participation à des événements dans les salons du livre ou dans les institutions scolaires, et par le biais de lettres ouvertes. La plupart de ces activités n’avaient pas été planifiées avant la publication et ont été le fruit de demandes suscitées par la lecture de notre ouvrage. D’autres interventions sont déjà prévues pour les mois à venir.

Alors que notre propos était d’abord destiné aux jeunes grévistes du climat, nous avons été agréablement surpris de la réception favorable de nos idées dans les cercles et lors d’événements destinés à un plus vaste public. Les nombreuses invitations dans les médias de masse, dans les salons du livre et dans les établissements scolaires, nous laissent croire que notre propos survient à un moment propice. Cela témoigne aussi d’une ouverture du débat politique et écologiste à des perspectives plus radicales, ouverture favorisée par les mobilisations de 2018 et 2019 en faveur de la justice climatique. Nous croyons que les écosocialistes doivent saisir cette occasion.

Notre ouvrage remet explicitement en question le capitalisme, c’est pourquoi nous avons été étonnés qu’il soit reçu de façon si positive. Dans le cadre de nos interventions, nous avons été frappés par l’absence de réactions négatives par rapport à notre posture clairement anticapitaliste. Nous avions appréhendé une certaine hostilité de la part du public, mais les questions provoquées par nos présentations ont surtout porté sur des aspects techniques : Que penser des voitures électriques ? de l’hydrogène ? du potentiel des énergies renouvelables ? ; sur des aspects stratégiques : Que faire des élections ? Faut-il envisager l’action directe ou des actions de sabotage ?; ou sur des aspects plus larges comme : Est-il trop tard pour agir ? Cependant le cadre de réflexion à l’intérieur duquel se sont déroulés les échanges fut a priori considéré comme légitime. Personne n’a formulé de défense explicite du capitalisme ni même la possibilité de le réformer. Peu de participantes et de participants se sont montrés sceptiques quant à la nécessité ou au désir de se doter d’un système économique socialement plus juste et écologiquement plus viable. Nous croyons que le cadrage « scientifique » (en référence à l’état des savoirs scientifiques) plutôt que militant de la question a facilité la transmission de certaines de nos idées.

La manière dont le livre a été reçu peut aussi être interprétée comme un indice de la crise de légitimité du capitalisme. Un récent sondage[4] vient corroborer cette crise de légitimité. Réalisé auprès de plus de 34 000 travailleuses et travailleurs répartis dans plus de 28 pays et conduit par la firme de communication Edelman, ce sondage rapporte que 56 % des répondants sont d’avis que « le capitalisme tel qu’il existe aujourd’hui fait plus de mal que de bien dans le monde ». Ces chiffres, qui montent à 69 % en France, à 75 % en Thaïlande et à 74 % en Inde, témoignent d’un désaveu clair du capitalisme. L’aggravation de la crise écologique joue probablement un rôle important dans cette nouvelle donne politique.

Notons tout de même que certains mythes ont été plus coriaces que d’autres à « déboulonner ». Nous avons rencontré des illusions bien enracinées, surtout celle que « la consommation détermine la production », mais aussi les idées néolibérales de la « souveraineté du consommateur » et de la « responsabilisation individuelle ». La persistance opiniâtre de ces idées a montré toute la force du travail idéologique dominant qui tend à individualiser les problèmes écologiques et sociaux.

En outre, lors de nos présentations, de nombreuses questions et commentaires du public témoignaient d’une forme de découragement et de désorientation politique. L’incapacité à penser aisément les voies de la résistance au capitalisme exprime bien la difficulté actuelle à penser l’action collective, conséquence probable d’une pratique sociale de plus en plus individualiste. L’absence de canaux politiques facilement accessibles pour l’implication citoyenne, notamment dans les syndicats, peut certainement en être tenue responsable.

Une éducation populaire à poursuivre dans le cadre de la lutte écosocialiste

Ce livre ne constitue pas une proposition théorique nouvelle, aucune idée originale n’y figure, à l’exception peut-être de quelques perspectives stratégiques. Il s’agissait avant tout d’une synthèse permettant aux idées écosocialistes d’étendre leurs frontières pour les diffuser dans l’espace public. Pour y arriver, nous avons opté pour un dépoussiérage de la rhétorique socialiste afin de la rendre plus attrayante dans sa forme, tout en préservant la force de ses arguments. Nous avons laissé à d’autres le travail d’exégèse qui cherche à prouver que Marx était vraiment écologiste, nous avons écarté le langage hermétique d’universitaires et l’autoréférentialité dérangeante. En parlant, par exemple, de « démocratie économique » et du « 99 % », nous avons tenté de jouer le rôle de passerelle entre le débat au sein du grand public et l’univers écosocialiste.

Nous pensons qu’il est nécessaire de renouveler et d’élargir le mouvement socialiste et de l’ancrer dans le XXIe siècle, en raison de sa faiblesse actuelle. La reconstruction d’un mouvement de masse a besoin que certaines idées pénètrent à nouveau la culture populaire. Cette pénétration ne peut se faire qu’en reprenant certains des codes culturels dominants et en les adaptant à la stratégie socialiste. Peut-être faudrait-il même considérer s’impliquer avec sérieux et professionnalisme dans la diffusion vidéo sur le Web, afin de rejoindre un plus large auditoire.

Notre stratégie peut se comprendre comme une forme de « populisme écologique ». Nous avons cherché à souligner l’antagonisme qui existe entre l’élite antitransition, le « 1 % », et le groupe du « 99 % ». D’un côté, une minorité, composée de criminels climatiques de l’industrie fossile et de leurs complices, est outrageusement responsable de la crise écologique. Elle s’acharne activement à ralentir ou à saboter les efforts populaires pour sortir de la dépendance aux hydrocarbures. De l’autre côté, le groupe du 99 %, dont l’empreinte écologique est souvent involontaire ou contrainte, n’a qu’une responsabilité négligeable dans la crise climatique. Sans être sociologiquement homogène, le groupe du 99 % est susceptible de former une large coalition politique dans son opposition à l’élite.

Ce que nous appelons le populisme écologique est avant tout une stratégie rhétorique qui consiste à adopter un ton plus frondeur et à démasquer le rôle social de nos adversaires. Elle implique de penser nos actions et nos revendications en gardant en tête la dimension irréductiblement conflictuelle dans laquelle est engagé le mouvement pour la justice climatique. Son slogan pourrait être : « La culpabilité environnementale doit changer de camp ». En visant en priorité l’industrie fossile et en soutenant la nécessité de son expropriation et de sa fermeture définitive, nous croyons élargir une brèche déjà ouverte dans le débat public, en favorisant la diffusion de la critique anticapitaliste, notamment celle de la propriété.

La rédaction de notre livre ainsi que nos interventions s’inscrivent dans notre volonté de favoriser l’organisation par la base de mobilisations de masse plutôt que le lobbyisme et la concertation. Notre livre s’est révélé être une clé pour nous ouvrir les portes de nouveaux publics. Le bon accueil de notre discours nous fait croire qu’il est nécessaire de poursuivre ce travail d’éducation populaire et de persister dans cette voie.

La mise sur pied d’un camp annuel de formation écologiste, possiblement structuré autour du Front commun pour la transition énergétique, est une avenue à explorer. Ce camp aurait plusieurs avantages. Il permettrait de former le mouvement vert aux perspectives d’économie politique critique sur l’écologie. Il pourrait aussi servir de rassemblement convivial grâce aux échanges d’idées, au partage d’expériences et à la socialisation. Il serait enfin l’occasion de tisser des liens de confiance entre les participants et les participantes et de favoriser leur sentiment d’appartenance au mouvement écologiste, ce qui pourrait contribuer à augmenter leur niveau d’implication.

Par ailleurs, il faudrait élargir les grèves climatiques au-delà des institutions scolaires. Un travail important de réseautage et d’éducation populaire doit se poursuivre dans d’autres milieux de travail. Amorcée par les Travailleurs et travailleuses pour la justice climatique (TJC), cette voie devrait être considérée comme une priorité stratégique. Malheureusement, nous n’avons pas reçu beaucoup d’invitations à engager le débat avec des travailleuses et des travailleurs, syndiqués ou pas. Il nous faudrait faire davantage d’efforts en ce sens, en particulier, tisser des liens de confiance avec des employé·e·s des industries polluantes pour construire une stratégie de grève qui frappe au cœur des grandes corporations capitalistes et de leurs infrastructures fossiles actuelles, et pas seulement de leurs nouveaux projets d’investissement, par exemple GNL-Québec. C’est un défi immense et absolument urgent.

Notre livre se veut une modeste contribution en éducation populaire. Par la voie d’interventions surtout orales, nous avons pu faire rayonner nos idées là où elles n’auraient peut-être pas circulé. Chacune de nos démarches nous a permis d’agir concrètement pour que les idées écosocialistes s’emparent des masses et se constituent un jour en une force historique. Il faudra d’autres actions concrètes pour construire notre mouvement sur ce long chemin de la lutte pour la justice climatique et écologique.

Frédéric Legault, professeur de sociologie au Collège Ahuntsic et doctorant à l’UQAM et Arnaud Theurillat-Cloutier, professeur de philosophie au Collège Brébeuf et doctorant en sociologie à l’UQAM.


NOTES

  1. Publié par Écosociété à Montréal.
  2. Publié en 2011 par Monthly Review Press à New York.
  3. Il est significatif que sur le Web, dans la présentation écrite d’une de nos entrevues réalisées à la radio de Radio-Canada, on ait effacé le terme « capitalisme » du sous-titre de l’ouvrage.
  4. Edelman, Edelman Trust Barometer 2020, Global Report, 78 p.

Récit de trois mobilisations écologistes : que retenir pour favoriser la transition juste ?

4 février 2023, par Rédaction
Alors que la crise écologique préoccupe une partie de plus en plus importante de la population et que l’idée d’une transition juste tente de se faire une place dans l’espace (…)

Alors que la crise écologique préoccupe une partie de plus en plus importante de la population et que l’idée d’une transition juste tente de se faire une place dans l’espace public, qu’en est-il des luttes concrètes, à différentes échelles, permettant de favoriser un changement ? De l’opposition au mégacentre commercial Royalmount à la mise sur pied en pleine pandémie d’un réseau qui souhaite favoriser des candidatures écologistes au municipal, en passant par la création de comités citoyens contre les projets de mégaporcherie en région, nous proposons dans cet article un bref récit de ces luttes suivi d’une réflexion visant à déterminer à la fois leurs succès et leurs difficultés. Il s’agira également, dans une perspective critique et en vue de renforcer la mobilisation climatique, de s’interroger sur la capacité de l’action climatique à revêtir une dimension plus sociale susceptible de rejoindre une plus grande partie de la population.

Contexte

Avant de procéder à notre récit, rappelons dans quel contexte se sont déroulées ces expériences de mobilisation qui ont débuté à l’automne 2019. Vingt-sept septembre 2019, le collectif La Planète s’invite au Parlement organise une manifestation historique dans les rues de Montréal avec la présence remarquée de Greta Thunberg. La mobilisation pour le climat bat son plein et s’enracine notamment dans le milieu de l’éducation avec les grèves étudiantes, particulièrement des élèves du secondaire, ainsi qu’avec la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social (CEVES) en enseignement supérieur. Outre ces nouveaux réseaux, le mouvement écologique québécois est multiple et ancré historiquement, avec pour preuves notamment les dizaines de groupes qui se sont ralliés depuis 2015 au Front commun pour la transition écologique et à sa feuille de route vers la carboneutralité, le projet Québec ZéN (zéro émission nette). Les expériences exposées ici s’inscrivent donc dans un ensemble beaucoup plus large de mobilisation.

Ces expériences se situent également dans un contexte de révolution numérique qui redéfinit les stratégies des acteurs sociaux comme le démontrent les recherches de Mireille Lalancette et collaborateurs[1]. Du Printemps érable au Printemps arabe, en passant par le mouvement des Indignados en Espagne ou du Tea Party aux États-Unis, leurs travaux permettent de mieux décrypter ce qui est constitutif de ces mouvements sociaux pour lesquels l’utilisation des réseaux sociaux a été très importante. La croissance fulgurante de la possession d’un appareil mobile couplée à l’explosion de l’utilisation des réseaux sociaux a redéfini les modes d’interaction au sein de la société civile. La révolution numérique a eu des effets directs sur la sphère médiatique ainsi que sur la vie démocratique, et il en est de même en ce qui concerne l’implication citoyenne. Les acteurs considérés comme traditionnels, tels que les partis politiques, les groupes communautaires, les syndicats et les organisations patronales, ne sont plus seuls à être capables de se faire entendre dans la sphère publique. Les nouveaux outils technologiques à la disposition de tout un chacun permettent en effet d’interpeller directement la population ainsi que les élites et de faire évoluer les préoccupations politiques. Les médias sociaux ont pu donner une voix à des groupes minoritaires comme les Premières Nations, avec Idle No More, ou favoriser le débat public sur des sujets tabous comme les agressions sexuelles avec le mouvement #MoiAussi (#MeeToo). Comme le notent Lalancette et coll., cela a permis à plusieurs mouvements sociaux d’être plus inclusifs, plus spontanés, mais également plus décentralisés que les mobilisations traditionnelles. Ce type d’organisation, qui peut encourager la démocratie directe et la participation, présente toutefois son lot de contreparties comme le fait d’être très fragmenté, de manquer de cohésion ou de frôler « l’égo-militantisme ». Cette nouvelle réalité permet aussi de favoriser des regroupements réactionnaires…

Enfin, une troisième perspective, proposée par le philosophe Bruno Latour dans son Mémo sur la nouvelle classe écologique accompagnera notre récit. Selon ce dernier :

On assiste à une véritable recomposition, avec l’émergence de nombreuses contradictions à l’intérieur des anciennes classes. Nous ne sommes plus certains de la classe à laquelle nous appartenons, sous ce nouveau régime climatique. Il y a maintenant des situations où les gens qui étaient unis par la notion de classe sociale se trouvent désormais désunis par la question écologiste[2].

Il s’agira donc, dans une perspective écosocialiste, d’utiliser cette grille de lecture proposée notamment par Latour pour tirer certaines conclusions afin de renforcer la capacité d’action des groupes sociaux qui agissent dans l’écosystème écologiste.

Royalement contre Royalmount

Annoncé depuis 2015, le projet du mégacentre commercial Royalmount, qui a fait beaucoup parler de lui dans les médias au cours des dernières années, a rencontré de l’opposition. Projetée au coin des autoroutes 15 et 40 sur le territoire de Ville de Mont-Royal, une ville défusionnée sous le gouvernement libéral mais située en plein cœur de Montréal, la construction de ce centre commercial est planifiée sur une superficie de plus de 2 millions de pieds carrés pour des investissements de plusieurs milliards de dollars. Comme le mentionnait le président d’ATTAC-Québec, Claude Vaillancourt, le 4 mars 2020 :

En suivant la piste de l’argent, on se lance dans un parcours révélateur. Carbonleo s’associe à L. Catterton Real Estate (LCRE), basé au Connecticut, « la plus grande entreprise de placements privés orientés vers les biens de consommation au monde ». L. Catterton est partie prenante de l’une des plus grandes firmes internationales du luxe, LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy), dont l’actionnaire majoritaire est celui qui serait en ce moment l’homme le plus riche du monde, Bernard Arnault[3].

Royalmount, c’est donc une histoire de gros chiffres : 170 commerces comprenant des hôtels et un parc aquatique, 5000 habitations pouvant accueillir 10 000 personnes (mais aucun logement social…), une salle de spectacle, 9000 places de stationnements (12 000 prévues au départ) pour un total de plus de 20 000 millions de visites par année ! Alors que le nombre de déplacements quotidien dans le secteur est estimé à 140 000 par un rapport de la professeure et urbaniste Florence Junca-Adenot publié au printemps 2019, le projet en amènerait près de 94 000 supplémentaires. Le caractère pharaonique du projet est donc clair, ainsi que son impact sur cet espace urbain déjà fortement congestionné.

Le promoteur Carbonleo a fait face dès le début à une opposition et tente depuis des années de donner un visage vert au projet comme on peut aisément l’observer en visitant le site Web de ce dernier : bâtiments écoénergétiques, récupération de l’eau de pluie, murs végétalisés, promenades urbaines, etc. L’indécence va même jusqu’à présenter Royalmount comme favorisant « le luxe pour tous » (sic). Il faut donc comprendre que les promoteurs sont passés à côté du livre de Hervé Kempf justement intitulé Comment les riches détruisent la planète[4]. Les images virtuelles en trois dimensions présentent des arbres venant d’être plantés, mais déjà matures alors qu’en dessous le gigantesque stationnement disparait. Une passerelle surplombant l’autoroute 15 et donnant accès au métro est programmée, mais il a fallu des années de critiques avant que le promoteur accepte de payer la facture. De plus, et c’est bien le cœur du problème, on privatise les profits générés par ce projet alors que les externalités négatives liées à la congestion, à la baisse de la qualité de l’air ou encore à la dévitalisation d’autres espaces du centre-ville seront assumées par l’argent public.

Pour bien comprendre l’histoire de l’opposition à Royalmount, il faut savoir que la ville de Montréal a tout d’abord tenté de s’y opposer officiellement en organisant une très intéressante commission menée par le conseiller municipal Richard Ryan. Ces travaux, qui ont abouti au début de l’année 2019 et dont les mémoires sont encore accessibles, ont recommandé un moratoire sur la poursuite du projet en raison de ses effets négatifs : circulation et pollution, compétition malsaine avec le centre-ville de Montréal, absence de logements sociaux, etc. Toutefois, et c’est en partie là que réside la complexité du cadre légal entourant ce projet, le terrain fait partie de Ville de Mont-Royal et non de Montréal, ce qui a fait en sorte de limiter fortement les pouvoirs de la métropole[5]. C’est ce qui nous amènera plus tard à intervenir auprès du conseil municipal de Ville de Mont-Royal, mais également auprès de la ministre Chantal Rouleau, responsable de la Métropole et ministre déléguée aux Transports, pour ce qui est des aspects des autoroutes 15 et 40.

Alors que de nombreux groupes, notamment Vivre en ville et Coalition climat Montréal, se sont mobilisés pour dénoncer ce projet, l’absence de possibilités d’intervention de la ville de Montréal a fini par en décourager plusieurs. S’inspirant de la lettre ouverte « Dans ces conditions, c’est Royalement non ! » publiée dans La Presse le 4 février 2019 par un collectif de signataires dont plusieurs groupes écologistes, le regroupement Royalement contre Royalmount a été mis sur pied à l’automne 2019.

Né d’une initiative citoyenne, et donc sans ressources, le groupe s’est tourné vers les réseaux sociaux qui, dans un premier temps, ont constitué une véritable clef de voûte. Malgré les critiques justifiées envers les GAFAM, il faut reconnaitre l’intérêt de la création d’un groupe Facebook pour amorcer une mobilisation : plus de deux adultes québécois sur trois disposent d’un compte Facebook et la programmation des algorithmes de Facebook favorise les publications de groupes aux dépens des publications de pages. Les interactions virtuelles permettent également d’entrer rapidement en contact avec les personnes responsables d’autres groupes ou pages, ce qui fut le cas avec un groupe de citoyennes et citoyens critiques de l’administration municipale de Mont-Royal. Ainsi, en publiant quotidiennement des actualités, des références, des images et des commentaires, le groupe a rassemblé plus 400 membres en quelques mois, ce qui a permis de relancer la mobilisation contre le projet.

La mobilisation a aussi été rendue possible et crédible grâce à l’importante documentation produite préalablement, mais également grâce au soutien de groupes dont l’implication est passée du virtuel au présentiel. Il y eut l’organisation de rencontres des personnes intéressées, puis la planification d’une action coup d’éclat au début de décembre. Cette dernière a ciblé le conseil municipal de Mont-Royal, un lieu décisionnel ayant encore des capacités d’action, et demanda l’arrêt du projet sous le slogan On ne veut pas se faire passer un sapin. À partir de cet événement, la couverture médiatique a permis de rendre plus visible Royalement contre Royalmount[6]. Au début de l’année 2020, la ministre Rouleau a accepté une rencontre qui avait pour objectif de la sensibiliser à nouveau sur l’impact du projet sur les infrastructures publiques sous la responsabilité du gouvernement provincial. Royalement contre Royalmount avait aussi organisé une mobilisation publique planifiée pour mars 2020… annulée pour cause de pandémie et mettant un terme à cette phase de la mobilisation. Il y eut une certaine réduction de la superficie du centre commercial après la relance postpandémique, mais, surtout, les élections municipales du 7 novembre 2021 ont fait élire une nouvelle équipe à Mont-Royal qui a fait campagne notamment contre Royalmount et qui conserve le pouvoir sur le développement résidentiel dans ce secteur.

Vague écologiste au municipal

La dernière campagne des élections municipales s’est déroulée dans le contexte très particulier de la pandémie. La mise sur pied du mouvement Vague écologiste au municipal a été tout autant particulière, car ce mouvement s’est constitué et développé entièrement en ligne. Créé à la fin de l’année 2020 et d’abord informel, il visait à encourager puis à soutenir les candidatures de personnes écologistes lors des élections du 7 novembre 2021. « Notre réseau vous fournira des outils, des formations, des espaces de réseautage et de partage pour vous soutenir dans cette aventure de démocratie locale. Formez ou rejoignez une équipe de soutien locale, ou présentez-vous comme personne candidate aux élections municipales de 2021 », voici l’objectif tel que défini sur leur site Internet[7].

Si le syndrome « pas dans ma cour » est souvent à l’origine des mobilisations citoyennes, la bougie d’allumage de la vague écologiste repose davantage sur un ralliement de personnes déjà mobilisées autour des enjeux écologiques et qui ont été regroupées une première fois par Carole Dupuis, membre du comité de coordination du Front commun pour la transition énergétique et militante de longue date. À la suite d’un article qu’elle avait publié dans la revue À bâbord! sur l’importance de mobiliser les collectivités locales pour lutter contre le changement climatique[8], nous l’avons interpellée pour savoir si un regroupement écologiste intermunicipal existait au Québec. Elle a alors mobilisé son réseau par une première rencontre virtuelle à laquelle participaient notamment des personnes ayant déjà entrepris le même type d’initiative dans la municipale régionale de comté (MRC) de Brome-Missisquoi ainsi que d’autres militants écologistes. Partant d’un constat commun concernant le potentiel des municipalités pour favoriser la transition énergétique, un groupe s’est constitué et a développé ce qui deviendra la vague écologiste au municipal : déclaration de principe, formations, sorties médiatiques, site Web, page et groupe Facebook.

Le groupe a d’abord cerné plusieurs enjeux, dont la très grande différence entre la dynamique de la politique municipale des grandes villes et celle des villages. Dans les villes de moins de 5000 habitants, les partis ne sont pas autorisés contrairement aux grandes villes. De plus, la politique municipale n’a pas bonne presse, surtout après la Commission Charbonneau; les taux de participation y sont faméliques, les femmes et les jeunes minoritaires et plus de la majorité des élu·e·s le sont par acclamation[9]. Ce palier de gouvernement détient pourtant un potentiel important : mobilité, gestion des déchets, démocratie participative, etc. Cependant, si on observe un intérêt et un certain renouvellement dans les grandes villes, notamment par la victoire de plusieurs femmes écologistes à leur tête, l’implication bénévole et la faible culture démocratique dans les plus petites villes créent encore un effet repoussoir en particulier pour les femmes et les plus jeunes.

Quoiqu’il en soit, il apparaissait indispensable aux personnes militantes d’agir à la fois pour faire face à l’urgence climatique et également au manque de vitalité de la démocratie municipale. Le défi était de taille et les moyens limités. Toutefois, s’il a d’abord fallu bien déterminer les limites imposées par l’encadrement légal dans lequel notre action politique pouvait s’exercer, ce qui a rendu possible ce projet, c’est bien l’expérience de mobilisation, de formation ou de communication des personnes impliquées dans différentes sphères de la société (mouvements sociaux, écologiques, syndicaux, communautaires ou universitaires), notamment Jonathan Durand Folco qui est devenu co-porte-parole avec Marie-Ève Bélanger-Southey. Dans un laps de temps limité et de façon bénévole, le collectif a dû à la fois développer une structure de prise de décision, effectuer le recrutement de candidates, de candidats, de bénévoles et organiser des activités de formation, tout cela à distance !

Quant à la couverture médiatique et aux résultats obtenus de la part de près d’une centaine d’élu·e·s se réclamant de la Vague[10], nous pouvons constater un certain succès de cette initiative originale. Nous devons toutefois rappeler que cette dernière s’inscrit dans une dynamique plus large du mouvement écologiste au Québec. Les outils numériques et les médias sociaux, largement utilisés, ont permis une flexibilité importante. Par contre, au regard de la très faible participation au scrutin (38 %), de l’importance du nombre d’élu·e·s sans opposition (62 %), du faible nombre de femmes (35 %) et de jeunes élu·e·s (âge médian des élu·e·s : 55 ans) sur l’ensemble des 8062 postes en élection au sein des municipalités, on ne peut que constater l’ampleur du travail qu’il reste à faire. L’importante sensibilité écologiste des mairesses de Montréal, de Longueuil et de Sherbrooke ainsi que celle du maire de Québec, tout comme les prises de position sur le climat de l’Union des municipalités du Québec[11], peuvent cependant faire naitre un certain espoir. De l’espoir, il en faut, mais il faut surtout un renforcement à la fois des compétences municipales et des espaces de consultation citoyenne, au regard de l’enjeu des mégaporcheries au Québec !

Mégaporcherie, non merci !

À l’été 2020, dans la municipalité du Canton de Valcourt en Estrie, une citoyenne lance un cri du cœur au Téléjournal. Elle vient d’apprendre par un avis de sa municipalité régionale de comté du Val-Saint-François qu’une « consultation publique » se tiendra concernant l’installation d’une mégaporcherie de 3996 (et non 4000) porcs à quelques kilomètres de son domicile. D’autres résidentes et résidents la contactent, elle organise une rencontre sur son terrain alors que la crise sanitaire est en cours. Un comité citoyen se forme et s’organise notamment par les réseaux sociaux[12]. La consultation qui devait d’abord se faire à distance se tiendra finalement en présence, non sans une tension certaine. Les médias couvrent le sujet[13], les élu·e·s locaux écoutent sagement, le producteur, ses agronomes et le ministère de l’Environnement expliquent que tout est fait selon les normes et que le projet est déjà accepté. Le rapport de consultation est rédigé, puis déposé au conseil municipal qui l’adopte et délivre le permis de construction. Pendant ce temps, l’émission de télévision de Radio-Canada, La semaine verte, produit un reportage sur nos lacs et nos rivières en danger[14]

En avril 2021, même MRC, même type de projet, même processus, mêmes frustrations… Malgré une demande d’enquête de la part du Bureau d’audience publique sur l’environnement (BAPE), car les deux projets rassemblés de 3996 porcs dépassaient le nombre de 4000 porcs permettant de réclamer une telle enquête, le ministre de l’Environnement et de la Lutte aux changements climatiques (MELCC) refuse. Recevant l’appui de l’Union paysanne, puis de l’agronome lanceur d’alerte Louis Robert, une majorité de conseillers municipaux résistent et reportent l’adoption du permis de construire. Comme résultat, ils reçoivent une mise en demeure à leur domicile de la part du promoteur qui les force à adopter le document ! Il y a une seule petite consolation : à travers la MRC, les maires demandent au gouvernement une révision du processus de consultation, mais la demande n’a pas encore trouvé écho…

Ces histoires locales sont malheureusement loin d’être uniques sur le territoire du Québec et dans le temps. Récemment, un nouveau comité citoyen s’est formé dans un autre petit village de la Mauricie[15]. L’histoire rurale québécoise a été marquée par de très nombreuses oppositions à la multiplication des porcheries, notamment à la fin des années 1990. Cette période, durant laquelle la production est passée de moins de 5 millions de porcs à plus de 7 millions, correspond en effet à celle où, sous l’impulsion du premier ministre péquiste Lucien Bouchard et la montée du libre-échange, le Québec a mis en place des politiques agricoles pour soutenir le développement de la filière porcine en vue des exportations qui représentent 70 % de la production. Les contestations se structureront particulièrement autour de la fondation de l’Union paysanne en 2001, et elles seront publicisées largement par le documentaire Bacon du cinéaste Hugo Latulippe, puis par l’ouvrage collectif Porcheries![16] en 2007. C’est finalement le ministre de l’Environnement du même parti politique, qui décrétera un moratoire de la production de 2002 à 2005 et commandera un rapport du BAPE.

Près de 20 ans plus tard, alors que la crise sanitaire a mis en avant-scène la fragilité de nos systèmes d’échanges commerciaux et de production, l’attrait pour l’autonomie alimentaire et la consommation locale s’est accentué. À l’échelle internationale, le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est à nouveau alarmant et le rapport de 2021 de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation porte un titre qui parle de lui-même : Des systèmes au bord de la rupture.

C’est dans ce contexte que la coalition Mégaporcherie, non merci! est née. Ralliant les comités citoyens mobilisés, particulièrement par les réseaux sociaux, ainsi que les organisations structurées sur les enjeux agricoles (Union paysanne, Eau secours, Fondation Rivières, Victimes des pesticides au Québec et Vigilance OGM), la coalition a publié un rapport, Une autre agriculture est possible, à la fin de l’hiver 2022 qui a été bien couvert par les médias[17] et qui a été suivi de plusieurs rencontres avec le cabinet du ministère de l’Environnement.

Pistes de réflexion et d’action pour le nouveau régime écologiste

Que ce soit pour la coalition Mégaporcherie, non merci ! ou pour toutes les initiatives militantes que l’on pourrait qualifier de « réseau informel », le principal défi consiste à rester actives dans le temps. Souvent créés en réaction et dans l’urgence, les regroupements citoyens bénévoles s’apparentent parfois à des feux de paille. Il s’avère en effet très difficile de continuer à mobiliser lorsque les obstacles s’additionnent. À l’inverse, les organisations structurées, ayant généralement des personnes permanentes à leur emploi, demeurent plus stables et développent de l’expertise dans des domaines clefs (juridiques, médiatiques ou politiques). Elles sont cependant souvent moins mobilisatrices, car plus prudentes, mais également parce qu’elles doivent utiliser une partie de leurs ressources, en temps et argent, pour faire fonctionner la vie démocratique interne plutôt que pour faire connaître publiquement les revendications. Dans les trois cas que nous avons exposés ici, seul le dernier réunit encore des militantes et des militants actifs. Dans tous ces cas cependant, il y a une collaboration entre des individus et des organisations pérennes qui poursuivent leur implication.

Ces exemples d’implication démontrent également que l’engagement à l’échelle locale constitue un espace d’action qui apparaît plus significatif pour une plus large partie de la population. Bien que les compétences des autorités municipales soient limitées, les mobilisations contre Royalmount ou contre les mégaporcheries ont toutefois provoqué des rencontres avec les responsables ministériels provinciaux notamment parce que plusieurs élu·e·s demeurent plus sensibles aux critiques et aux revendications des citoyennes et des citoyens qui les élisent. Deux mouvements se développent d’ailleurs actuellement pour favoriser les mobilisations locales, soit le Réseau Demain le Québec de la Fondations David Suziki et le Front commun pour la transition énergétique, ce qui nous amène à penser que le palier local semble porteur pour les mobilisations en faveur de la transition écologique. Même si l’échiquier politique provincial n’a pas l’air de virer au vert comme le souhaite la coalition du même nom, la mobilisation écologique au Québec demeure relativement importante, ce qu’a démontré la mobilisation de la Planète s’invite au parlement, un réseau informel qui a été partie prenante avec la Vague écologiste au municipal et qui continue d’être actif.

Comme nous l’avons mentionné en introduction, c’est notamment en s’appuyant sur les outils numériques que plusieurs mobilisations sont rendues possibles. Toutefois, si le numérique peut soutenir les actions des groupes informels, ces outils ont leurs contraintes. Ils nous permettent en effet d’intervenir uniquement dans la limite de nos bulles algorithmiques et, plus encore, ils ne réparent en rien la fracture numérique qui exclut une partie de la population de cette sphère du débat social. C’est sans doute une des raisons qui expliquent que la mobilisation citoyenne écologiste a de la difficulté à lever dans l’ensemble des classes sociales. Pourtant, dans presque tous les cas, les revendications environnementales rejoignent les préoccupations de la population en s’opposant à des entreprises privées très lucratives et peu respectueuses du bien commun, par exemple Royalmount : en plus de vouloir créer des magasins de luxe et des espaces de loisir pour les touristes, les logements prévus sont loin d’être des logements sociaux ! Dans le cas des mégaporcheries, il s’agit de combattre l’accaparement des terres et des fermes par quelques gros joueurs de l’industrie agroalimentaire. C’est la vitalité des territoires et le tissu social qui en dépendent alors que le nombre de fermes ne cesse de diminuer. Malheureusement, les alliances entre des groupes plus favorisés et militants écologistes et des groupes sociaux plus défavorisés sont difficiles. L’exemple des gilets jaunes en France, une opposition contre une taxe carbone, l’illustre bien. On peut toutefois constater que toutes ces dynamiques participent à la recomposition des alliances de classe ou à ce que Latour appelle le nouveau régime écologique. Par exemple, les résidentes et résidents privilégiés de Mont-Royal se sont retrouvés à militer à côté de personnes impliquées dans la lutte pour des logements sociaux à Montréal. Même si leurs intérêts et objectifs étaient différents, l’enjeu écologique à l’origine de la mobilisation a pu créer d’improbables rencontres. Il en est de même pour les enjeux liés à l’agriculture, car les solidarités ne sont pas aussi homogènes que ce que le monopole de l’Union des producteurs agricoles (UPA) voudrait nous faire croire. De nombreux agriculteurs, dont la ferme est de taille plutôt moyenne, comprennent bien comment les grands consortiums les prennent en étau et se montrent sensibles aux préoccupations environnementales. Récemment, ce sont les éleveurs de porcs indépendants eux-mêmes qui ont décrété un moratoire sur les nouveaux élevages, et ce, en réaction au quasi-monopole de la compagnie Olymel sur l’abattage !

Si les mobilisations écologiques ont de la difficulté à se maintenir dans le temps et demandent une implication bénévole considérable, de telles mobilisations sont indispensables pour démontrer que l’argent n’est pas tout-puissant, et aussi parce qu’une opposition citoyenne réussit souvent à limiter les effets catastrophiques de certains projets tant sur le plan écologique que social. Ces mobilisations sont également créatrices de liens sociaux et d’expertises qu’il ne faudrait surtout pas négliger et qui sauront certainement s’exprimer à l’occasion de la prochaine campagne électorale municipale.

D’ici là, une hypothèse à envisager serait l’adhésion des comités issus de luttes locales à un large regroupement tel que le Front commun pour la transition énergétique (FCTÉ). Principal regroupement des organisations écologiques, syndicales, communautaires et étudiantes sur le front de la lutte climatique, plus de 85 organisations en font déjà partie, le FCTÉ fédère aussi plusieurs comités citoyens locaux issus des luttes du début des années 2010 contre le pipeline Énergie Est ou contre l’exploration gazière à fracturation hydraulique. Ce serait le lieu idéal pour créer de larges alliances sociales et trouver les appuis politiques et techniques essentiels à la survie des luttes écologistes locales tout en leur donnant la résonance dont elles ont besoin. D’ailleurs, le réseau de la Planète s’invite au parlement s’est joint à ce front commun dès 2019 et travaille de concert avec des organismes communautaires et étudiants pour dynamiser les mobilisations climatiques tant locales que nationales.

D’ici là, une hypothèse à envisager serait l’adhésion des comités issus de luttes locales à un large regroupement tel le Réseau Demain le Québec ou le Front commun pour la transition énergétique (FCTÉ). Ce dernier est d’ailleurs le principal regroupement des organisations écologiques, syndicales, communautaires et étudiantes sur le front de la lutte climatique, plus de 85 organisations en font déjà partie. Il fédère aussi plusieurs comités citoyens locaux issus des luttes du début des années 2010 contre le pipeline Énergie Est ou contre l’exploration gazière à fracturation hydraulique. Il pourrait constituer le lieu idéal pour créer de larges alliances sociales et trouver les appuis politiques et techniques essentiels à la survie des luttes écologistes locales tout en leur donnant la résonance dont elles ont besoin. Le réseau de la Planète s’invite au parlement s’est joint à ce front commun dès 2019 et travaille de concert avec des organismes communautaires et étudiants pour dynamiser les mobilisations climatiques tant locales que nationales.

Pierre Avignon, conseiller politique et militant écologiste.


NOTES

  1. Vincent Raynauld, Mireille Lalancette et Sofia Tourigny-Koné, « Political protest 2.0 : social media and the 2012 student strike in the Province of Quebec », French Politics, vol. 14, n° 1, 2016, p. 1-29.
  2. Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique. Comment faire émerger une classe écologique consciente et fière d’elle-même, Paris, La Découverte/Empêcheurs de penser en rond, janvier 2022.
  3. Claude Vaillancourt, « Royalmount, lieu de luxe, d’écoblanchiment et d’exclusion », Le Devoir, 4 mars 2020.
  4. Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Paris, Seuil, 2007.
  5. De manière encore plus précise, alors que la partie commerciale dépend d’autorisations du conseil d’agglomération, l’aspect résidentiel appartient à la Ville de Mont-Royal.
  6. « Nouvelle action citoyenne contre le projet Royalmount lundi », Métro, 16 décembre 2019 ; « Royalmount : des opposants frustrés de se faire passer un sapin », TVA Nouvelles, 17 décembre 2019 ; « Royalmount opponents crash T.M.R.’s last city council », The Gazette, 17 décembre 2019 ; « Mégaprojet Royalmount : le troisième lien de Montréal », La Presse, 5 janvier 2020 ; « Royalmount revu et corrigé mais toujours aussi controversé », Le Devoir, 26 février 2020.
  7. <https://vagueecologistemunicipal.com/:Vague écologiste au municipal – Un réseau pour l’émergence de candidatures écologistes>.
  8. Carole Dupuis, « Collectivités territoriales. Champ de lutte pour un avenir viable », À bâbord!, n° 86, décembre 2020.
  9. Données statistiques relatives à l’élection générale municipale 2021 : <www.electionsmunicipales.gouv.qc.ca/candidatures-resultats-et-statistiques/>.
  10. « Une “Vague écologiste” s’invite aux élections municipales », La Presse, 4 avril 2021 ; « Une centaine de candidats à travers le Québec pour un mouvement écologiste municipal », Le Devoir, 10 août 2021 ; « Des écologistes prennent d’assaut les élections municipales », Le Soleil, 8 octobre  2021 ; « Des écologistes qui veulent investir les hôtels de ville  », La Voix de l’Est, 10 septembre 2021 ; « Des candidats écologistes portés au pouvoir dans les municipalités du Québec », Radio-Canada, 13 novembre 2021.
  11. UMQ, Adaptation aux changements climatiques. L’UMQ lance un guide à l’intention des municipalités, communiqué, 28 mars 2022. Voir également : <https://umq.qc.ca/dossiers/environnement/>.
  12. Pour en savoir plus sur le comité citoyen du Val-Saint-François, consulter le groupe public Facebook, Vers un Val Vert.
  13. Jean-François Desbiens, « Valcourt : un projet de mégaporcherie fait des inquiets », Journal de Montréal, 9 septembre 2010.
  14. Claude Labbé et Pier Gagné, « Lacs en danger. Activités humaines et changements climatiques menacent nos plans d’eau », Radio-Canada, 4 décembre 2021.
  15. Geneviève Beaulieu-Veilleux, « Saint-Adelphe : un imposant projet de porcherie suscite des questionnements », Le Nouvelliste, 23 décembre 2021.
  16. Denise Proulx et Lucie Sauvé (dir.), Porcheries ! La porciculture intempestive au Québec, Montréal, Écosociété, 2007.
  17. « Gérer les porcheries par bassins versants », La Presse, 22 mars 2022 ; « Si tu ne t’occupes pas de la politique, la politique va s’occuper de toi! : un rapport pour transformer l’industrie porcine », Le Nouvelliste, 22 mars 2022 ; « La coalition Mégaporcherie, non merci! publie un portrait critique de l’industrie porcine », La Tribune, 22 mars 2022.

Les mouvements pour la justice climatique après la COP26

29 janvier 2023, par Rédaction
Deux approchesLe rapport aux institutionsDe

Le réchauffement climatique ainsi que la perte de la biodiversité liée aux activités humaines dirigent la planète vers une sixième phase d’extinction massive et constituent les plus grands défis auxquels l’humanité n’ait jamais eu à faire face. Si la conscience de ces défis est aujourd’hui acquise chez une grande majorité de la population et le climatoscepticisme désormais marginal, elle n’a pour autant pas entraîné, jusqu’à tout récemment, de mobilisations à la hauteur de ces enjeux. Cela fait pourtant plus d’un siècle que des scientifiques savent, et le disent, que l’utilisation massive des combustibles fossiles conduira inéluctablement à un important réchauffement du climat. De plus, le caractère anthropique du réchauffement climatique fait consensus dans la communauté scientifique depuis les années 1970. Les atteintes à l’environnement associées au développement non contrôlé du capitalisme industriel sont dénoncées dès le XIXe siècle. Au demeurant, cette prise de conscience ne s’est jamais limitée aux seul·e·s scientifiques ou aux militantes et militants écologistes. En 1972, l’année où les Nations unies organisent le premier « Sommet de la Terre », le Club de Rome, dont les membres ne sont en rien des économistes hétérodoxes, publie un rapport[1] sur les limites de la planète et l’impossibilité d’une croissance sans fin.

Devant ces défis, des mouvements de défense de l’environnement et de la nature se créent très tôt, dès la fin du XIXe siècle dans le cas du Sierra Club aux États-Unis ou des sociétés de protection des oiseaux en Grande-Bretagne, puis tout au long du XXe siècle sur tous les continents. La parution de l’ouvrage fondateur de Rachel Carson, Printemps silencieux, en 1962, contribuera à diffuser l’idée que nous faisons face à des bouleversements catastrophiques provoqués par le mode de vie occidental. En 1970, deux sénateurs étatsuniens, un démocrate et un républicain, organisent la première journée mondiale de la Terre ; plus de 20 millions de personnes, soit 10 % de la population des États-Unis à l’époque, prendront part à ce « Earthday » et participeront à des manifestations, des sit in, etc. Mais sur la question spécifique du changement climatique, il faudra attendre ces toutes dernières décennies pour voir émerger des mouvements un tant soit peu importants.

La protection de l’environnement et de la biodiversité peut se décliner à différents niveaux et à partir de différents objets et les groupes militants peuvent gagner des victoires locales et sectorielles. À l’inverse, les seules victoires locales possibles sur la question du climat concernent des infrastructures spécifiques. Les progrès dans les pays ou régions qui ont vu leurs émissions de gaz à effet de serre reculer sont totalement invisibles, noyés dans l’évolution globale d’un changement climatique planétaire.

Deux approches

Le fait que deux approches très différentes de la construction d’un mouvement sur la crise climatique s’opposent amplifie les difficultés.

La première approche consiste à aborder le problème dans sa dimension mondiale, voire globale. Elle vise à provoquer une prise de conscience la plus large possible à partir de faits scientifiques, pour que tout le monde s’entende et agisse de concert. Le changement climatique représente un défi tellement important qu’il transcende les clivages qui traversent nos sociétés, et il faut par conséquent rallier le plus de monde à la nécessité d’adopter des mesures ambitieuses. Ce choix peut déboucher sur des orientations stratégiques différentes. Les grandes ONG actives depuis plusieurs décennies, tout comme les mouvements plus récents engagés dans des actions radicales à l’instar d’Extinction Rebellion ou encore le mouvement mondial des grèves du climat partagent l’idée qu’il est primordial « d’écouter la science » et qu’il serait possible de construire une vaste alliance pour le climat. Cette dernière pourrait, dans certains cas, comprendre de grandes entreprises et des directions politiques.

La seconde approche est privilégiée par des mouvements dont l’objectif est de s’assurer que les peuples et les communautés « en première ligne » puissent défendre leurs moyens d’existence (forêts, rivières, mangroves, océans, etc.) qui sont accaparés ou détruits par le réchauffement climatique, l’extractivisme ou encore l’agriculture industrielle. Ces mouvements se rencontrent sur tous les continents, dans les pays du sud bien sûr, mais aussi dans ceux du nord, en France par exemple, où on retrouve des luttes contre l’exploitation du gaz de schiste ou contre les projets d’infrastructures, comme le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes ou la ligne à grande vitesse (LGV) au Pays basque. Ces mouvements ne se sont pas construits à partir de la question climatique, mais à partir de revendications très concrètes. Ils se mobilisent autant contre l’industrie fossile que contre les programmes de compensation carbone (notamment le programme des Nations unies REDD+[2]), autant pour la reconnaissance d’une dette écologique que pour les droits des peuples et tribus autochtones. Leur insertion dans le mouvement pour la justice climatique s’est faite pour des raisons pragmatiques : trouver des alliés et des réseaux qui peuvent soutenir leurs revendications; et surtout, ils sont convaincus que les problèmes qu’ils soulèvent, la déforestation et l’extractivisme, sont au cœur du système économique responsable du changement climatique.

Cette tension entre deux approches, l’une ancrée dans des luttes concrètes et le plus souvent locales, l’autre portant une vision globale, mais souvent déconnectée des réalités vécues par les populations affectées, traverse différentes périodes historiques. Nous pouvons remonter à l’émergence du mouvement ouvrier dans l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle et à ses relations avec les intellectuels porteurs de la philosophie des Lumières et inspirés par la Révolution française. Nous pouvons rappeler Mai 68 où le mouvement étudiant mondial a entretenu avec le mouvement ouvrier des relations très différentes suivant les pays, mais toujours compliquées. Nous pouvons aussi mentionner le mouvement altermondialiste dont les premières manifestations, comme celle de Seattle en 1999, ont été jugées par les mouvements de base nord-américains comme « trop blanches et trop classes supérieures ». Il a fallu attendre Porto Alegre, au Brésil, pour que se retrouvent, en janvier 2001, ces mouvements et les premiers concernés, dont les paysans de la Via Campesina, les peuples autochtones, les associations de petits pêcheurs. Les mêmes défis attendent les mouvements pour la justice climatique pour qui se posent les problèmes d’alliance de mouvements d’origine, de base sociale et de vision différente, ainsi que la nécessité de penser un « nouveau modèle de développement » qui permette à la fois de prendre à bras le corps la question climatique et de permettre à toutes les populations, en commençant par les plus affectées par les crises environnementales et climatiques, de vivre dignement.

Le rapport aux institutions

Les différences entre les approches se sont largement structurées en fonction de leur position sur le processus onusien de négociation sur le climat. Le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992 a lancé le processus. Ce dernier a abouti à la création de trois conventions-cadres des Nations unies, sur les questions environnementales, sur la désertification et sur la biodiversité, ainsi qu’à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), plus connue sous son sigle anglais UNFCCC (United Nations Framework Convention on Climate Change). L’UNFCCC est une structure permanente qui tient des réunions annuelles (les COP, Conférences des Parties, c’est-à-dire des États) et des réunions intermédiaires. Mais la particularité de la Convention-cadre sur le climat réside dans la présence, à tous les niveaux, d’ONG et d’organisations de la société civile, qui, sans être décisionnels, assistent aux débats, y interviennent et y exercent une influence, en particulier auprès des petits pays qui n’ont ni l’expertise ni les moyens pour suivre des discussions très longues et très techniques. Cette participation, non prévue à la création de l’ONU, s’explique par le contexte très particulier des années 1990 : après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS s’est ouverte une courte phase de multilatéralisme où des ONG se sont de plus en plus manifestées dans les arènes internationales.

L’UNFCCC a permis l’adoption, en 1997, du protocole de Kyoto qui fixait des objectifs contraignants de réduction des émissions de gaz à effet de serre des pays industrialisés et établissait un système de compensations, c’est-à-dire un marché mondial de permis d’émissions en échange d’investissements dits « verts » dans des pays tiers. Le protocole de Kyoto a eu une portée limitée en particulier parce que les États-Unis, de même que l’Australie, à l’époque les plus importants émetteurs de gaz à effet de serre, ne l’ont pas ratifié et que le Canada s’en est retiré après l’avoir ratifié. Il a cependant donné aux COP et à l’UNFCCC un rôle central dans l’élaboration de politiques de lutte contre le changement climatique.

Les années 1990 vont voir une coalition d’ONG prendre une importance croissante, le Climate Action Network (CAN). Ce réseau est à l’origine, en 1989, une création occidentale constituée d’un noyau européen qui s’est allié à un regroupement comparable aux États-Unis, puis au Canada. Après le Sommet de Rio, en 1993, le CAN s’est doté de structures plus officielles et s’est imposé comme un interlocuteur clé dans les négociations de l’UNFCCC parce qu’il regroupait plus de 1500 organisations venant de 130 pays. Mais le poids des grandes ONG, comme le World Wildlife Fund (WWF) ou Greenpeace, et surtout le poids de leurs représentants des pays industrialisés, en particulier européens, n’ont pas permis que le CAN critique les marchés du carbone et les autres mécanismes de compensation. Ce sont ces questions d’orientation politique, mais aussi l’absence, dans le CAN, de mouvements sociaux de base, de paysans, de pêcheurs et d’autres acteurs de luttes pour les conditions de vie qui expliquent la mise sur pied d’une autre coalition.

Dès 2004, un groupe d’intellectuel·le·s, de militantes et de militants, issus principalement de pays du Sud, ont créé le Durban Group for Climate Justice qui a défendu à la fois une ligne plus radicale de critique du marché et la nécessité de s’allier aux mouvements sociaux. En 2007, à l’occasion de la COP de Bali, est créé le Climate Justice Now!, une alliance entre les Amis de la Terre, une grande ONG environnementale, des réseaux internationaux de mouvements sociaux créés dans les années 1990, la Via Campesina, des organisations de petits pêcheurs artisanaux et de très nombreux mouvements de base. Ces réseaux ont un temps porté l’espoir que pourrait émerger un leadership du Sud au sein du processus onusien, soutenu par les chantres du « néo-extractivisme », la Bolivie, l’Équateur et dans une moindre mesure le Venezuela, leadership qui pourrait construire un autre type de développement, libéré de l’extraction des combustibles fossiles.

De Copenhague à Cochabamba puis à Paris

La COP de Copenhague, en décembre 2009, constitue un moment décisif du mouvement pour la justice climatique. La force des mouvements les plus radicaux comme la coalition Climate Justice Now! et de nombreux groupes européens, qui étaient les plus nombreux dans la rue, associée à l’engagement des pays les plus progressistes en matière de climat, notamment les membres de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (l’ALBA)[3], ont abouti au rejet d’un accord qui représentait un recul par rapport au protocole de Kyoto.

La Bolivie et l’Équateur n’ont pas seulement attiré l’attention des militantes et des militants soucieux d’observer l’expérience de présidents et de gouvernements progressistes issus des mouvements populaires afin de s’en inspirer, mais ces deux pays ont également beaucoup intéressé les écologistes. Quelques semaines après le sommet de l’ONU sur le climat, le président bolivien Evo Morales a convoqué une Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique et les droits de la Terre-Mère. Tenue du 19 au 22 avril 2010 à Cochabamba, elle a réuni deux chefs d’État, Evo Morales et Hugo Chavez, des négociateurs, des délégué·e·s officiels et surtout plusieurs dizaines de milliers de militantes et militants des organisations et mouvements altermondialistes, écologistes et autochtones.

Cette « conférence » a débouché sur un « Accord des peuples » ambitieux : réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre, reconnaissance de la dette écologique des pays industrialisés envers les pays du sud et nécessité des transferts financiers et technologiques que cela implique, promotion d’une agriculture locale, rejet des mécanismes de marché. Bref, des mesures indispensables au maintien du réchauffement climatique à moins de 2 °C, voire de 1,5 °C, comme le préconise cet accord de Cochabamba. Le texte réclame en outre l’adoption d’une Déclaration universelle des droits de la Nature.

Les droits de la Nature ont d’abord été reconnus dans la nouvelle Constitution de l’Équateur, adoptée le 28 septembre 2008. Le processus constituant a été, en lui-même, inédit. L’Assemblée constituante était composée de 130 citoyennes et citoyens équatoriens ainsi que d’organisations de la société civile, équatoriennes et internationales. Des organisations françaises ont ainsi apporté leur expertise sur les questions de service public, le Comité pour l’annulation de la dette du Tiers monde (CADTM) a contribué à alimenter les discussions de la Constituante sur les questions de dette et d’architecture financière nationale et régionale. La démarche a également mis à contribution l’expérience et les analyses des militantes et militants écologistes des municipalités et comtés des États-Unis qui ont voté des ordonnances reconnaissant les droits de la Nature.

Alberto Acosta, ancien président de l’Assemblée constitutionnelle, membre fondateur du parti indigéniste et socialiste Pachacutik, est également à l’origine d’une des premières traductions concrètes des mandats constitutionnels de préservation de la Nature : l’initiative Yasuni-ITT[4]. Il s’agissait de renoncer à des forages d’exploration et d’exploitation dans une zone riche en pétrole, au sein du parc national de Yasuni, ce qui représentait 850 millions de barils, contre une contribution financière de la communauté internationale. L’Équateur entendait ainsi appliquer les obligations inscrites dans sa constitution : préserver un écosystème riche et fragile, garantir le respect du droit des Indiens d’Amazonie à vivre en situation d’isolement volontaire et ouvrir par là même une voie originale dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Ces gouvernements faisaient face à un paradoxe fondamental : leurs politiques redistributives, celles-là mêmes qui permettaient de les définir comme progressistes, étaient possibles grâce à la rente extractiviste. C’est ce que le journaliste E. Gudynas a appelé le « néo-extractivisme » : les gouvernements de gauche latino-américains, ceux de la Bolivie et de l’Équateur, mais aussi du Brésil et du Venezuela notamment, ont poursuivi l’exploitation et l’extraction des ressources naturelles destinées à l’exportation. Les revenus de ces ventes ont permis de financer leurs politiques de lutte contre la pauvreté, les services publics d’éducation ou de santé, etc. Soucieux de ne plus dépendre uniquement de l’exportation de ces ressources et d’être tributaires des cours fluctuants des marchés mondiaux, ils ont commencé à « moderniser » leurs infrastructures et à développer leurs industries de transformation pour traiter ces matières premières à l’intérieur de leurs frontières. Mais les dommages aux écosystèmes, à l’environnement et à ceux, humains et non-humains qui y vivent, se sont accélérés. En Équateur comme en Bolivie, les gouvernements ont rapidement effectué un virage politique et se sont opposés aux mouvements indigènes qui avaient contribué à les porter au pouvoir. L’expérience n’a donc malheureusement pas fait long feu et l’espoir issu de la rencontre de Cochabamba et des initiatives équatoriennes s’est dissipé rapidement. Plus encore, la rencontre de Cochabamba n’a pas eu de suites, et le mouvement pour la justice climatique n’est pas parvenu depuis à se doter d’espaces de rencontre et d’actions communes indépendamment du cycle institutionnel, au contraire des forums sociaux et de la dynamique altermondialiste.

De leur côté, les négociations onusiennes se sont enlisées, à mesure que les négociateurs ont compris qu’il était illusoire de travailler à un nouvel accord contraignant. Les négociations ont alors progressivement changé d’objectif, un glissement qui a abouti à l’adoption de l’Accord de Paris en décembre 2015. Ce dernier, salué comme une « révolution » par ses promoteurs ainsi que par certaines ONG, fait pourtant état de nets reculs. Quoiqu’il appelle à limiter le réchauffement à très près de 1,5 °C, il entérine la mise à l’écart du principe de « responsabilité commune, mais différenciée » qui fondait le Protocole de Kyoto et ses objectifs contraignants. L’Accord de Paris se base sur des contributions « volontaires », non contraignantes, décidées par chaque pays. Or, à ce jour, les engagements pris par les États annoncent un réchauffement bien supérieur à 2 °C. Malgré l’accélération des changements climatiques et l’intensification des phénomènes météorologiques graves depuis 2015, seule la moitié des signataires de l’Accord de Paris a révisé à la hausse les engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Ce changement de stratégie dans les négociations a comme conséquence de déplacer le terrain de mobilisation de l’UNFCCC et des COP vers les États, seuls responsables de définir leurs objectifs et leurs politiques. À partir de 2015, les mobilisations vont donc se détacher progressivement des COP et, dans le même temps, prendre une plus grande ampleur.

Ces glissements peuvent sembler insignifiants vus de l’extérieur, d’autant plus que les controverses qu’ils alimentent ne portent pas sur les mêmes enjeux que les débats sur les stratégies et les tactiques (voir la partie suivante). Ainsi, Extinction Rebellion critique grandement la pusillanimité des ONG, mais continue, au Royaume-Uni du moins, à organiser des mobilisations qui laissent largement au gouvernement le soin de traduire les revendications en des mesures politiques concrètes. De son côté, l’association « Citoyens pour le climat » refuse d’appeler à la désobéissance civile, mais s’oppose aux grandes ONG, jugées trop peu ambitieuses et trop bureaucratiques dans leur approche.

Surtout, ces glissements ne se font pas qu’en surface, mais s’apparentent plutôt à des évolutions tectoniques : souterrains, certes, mais d’une ampleur profonde. Les débats évoqués ci-dessus sont en effet très similaires à ceux qui ont accompagné l’émergence du mouvement altermondialiste, entre des actrices et des acteurs déterminés à agir directement, sans attendre des États qu’ils traduisent les revendications en politiques concrètes, et des organisations et réseaux soucieux de formuler un ensemble de propositions précises à soumettre aux gouvernements. Plus encore, la dynamique altermondialiste, à l’instar du mouvement pour la justice climatique, avait fait le pari de s’adosser aux espaces institutionnels transnationaux. Comme le rapport de force était trop défavorable pour espérer « changer de système » ou faire advenir « un autre monde », il est apparu pertinent d’« utiliser » les sommets d’organisations internationales (Organisation mondiale du commerce (OMC), Banque mondiale, Fonds monétaire internationale, Union européenne dans le cas de la dynamique altermondialiste, arènes onusiennes dans le cas du mouvement pour le climat). Là où les militants et militantes altermondialistes entendaient tout simplement saper la légitimité de ces institutions et les bloquer au moins temporairement, les acteurs et actrices du mouvement pour la justice climatique ont dû composer avec une situation plus complexe. Il n’est en effet pas question de remettre en cause le cadre onusien, dont les principes fondateurs sont en théorie bien plus égalitaires que ceux, par exemple, de l’OMC : chaque État dispose d’une voix, les décisions sont prises par consensus et l’UNFCCC offre aux États les plus affectés par le changement climatique un rare espace de discussion direct avec les principaux pollueurs. On défend plutôt l’idée de construire des mobilisations de masse en marge des sommets officiels : à Copenhague (COP15, 2009), ATTAC[5] et d’autres ont appelé à raviver la flamme de Seattle.

Nouvelles cibles et nouvelle approche

Après Copenhague, une partie du mouvement pour le climat décide de changer d’approche et de cibler plus directement l’industrie fossile. L’ONG 350.org, qui coordonne alors une campagne mondiale de « désinvestissement », en est l’un des fers de lance, mais le mouvement est plus vaste. En Angleterre, des militantes et des militants lassés du rythme des contre-sommets organisent le premier « camp climat » pour protester contre le projet d’agrandissement de l’aéroport d’Heathrow de Londres.

L’initiative essaime rapidement. En France, la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes trouve son second souffle à la suite des deux premiers camps climat organisés sur place, qui déboucheront sur l’occupation plus massive du site du futur aéroport. En Allemagne, les militantes et militants du mouvement Ende Gelände s’inspirent directement de l’expérience des camps climat anglais pour organiser de gigantesques blocages de mines de charbon dans le but de pousser le gouvernement d’Angela Merkel à accélérer la transition vers une combinaison de sources d’énergie renouvelable à 100 %. Ces réseaux organisent régulièrement des actions de désobéissance civile de masse, mais délaissent très largement les arènes institutionnelles : ainsi Ende Gelände n’a jamais véritablement organisé de mobilisation contre les COP, alors même que le siège de l’UNFCCC est à Bonn, qui accueillera d’ailleurs la COP23, sous présidence fidjienne.

Il faudra finalement attendre 2018 pour qu’apparaisse le début d’un mouvement de masse mondial : à la fin du mois d’août, Greta Thunberg, une adolescente suédoise, décide de faire la grève de l’école tous les vendredis, pour demander à la Suède de revoir ses ambitions climatiques à la hausse. Assez rapidement, d’autres adolescentes et adolescents l’imitent, notamment en Australie. Invitée à la COP24 à Katowice, en Pologne, à la fin de l’année, elle y lance un appel à multiplier les grèves du climat. Ces grèves essaimeront en Belgique, en Allemagne et au Royaume-Uni notamment, avant de prendre plus d’ampleur en France à la faveur de la venue de Greta Thunberg en février 2019. Les jeunes grévistes du climat organisent plusieurs journées mondiales d’action, qui réuniront chacune plusieurs millions de participantes et de participants, jusqu’à culminer en septembre 2019 : plus de 7 millions de personnes descendent dans la rue à l’appel de Fridays for Future et de nombreuses autres organisations.

En parallèle, des militantes, militants et chercheur·e·s anglais lancent un appel à se rebeller contre l’extinction[6] des espèces à l’automne 2018 et appellent à bloquer Londres quelques mois plus tard. Extinction Rebellion affiche alors l’ambition de donner naissance au mouvement de désobéissance civile « le plus vaste de l’histoire ».

D’autres groupes vont utiliser les tribunaux pour forcer les gouvernements à assumer la responsabilité de leur inaction, pour les contraindre à enfin agir. Les Pays-Bas ont ainsi été condamnés par un tribunal en 2016, verdict confirmé par la Cour suprême, pour inaction, dans un jugement qui les enjoignait à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 25 % d’ici 2020 par rapport aux émissions de 1990. En France, l’Affaire du siècle[7] obtenait une première victoire le 3 février 2021 : le Tribunal administratif de Paris reconnaissait en effet la responsabilité de l’État dans la crise climatique et jugeait illégal le non-respect de ses engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Plus récemment, le 1er juillet 2021, le Conseil d’État donnait neuf mois à la France pour « prendre toutes les mesures utiles permettant d’infléchir la courbe des émissions de gaz à effet de serre ».

Bien que ces jugements aient une portée concrète limitée, ils contribuent à entériner le déplacement de l’attention de l’arène onusienne vers un ciblage des États. De plus, ils légitiment l’idée que les gouvernements sont responsables, sinon coupables, du réchauffement climatique. En cela, ils offrent des perspectives stratégiques nouvelles au mouvement pour la justice climatique.

Ainsi, malgré le désintérêt relatif des ONG envers les instances onusiennes, certaines d’entre elles ainsi que des mouvements citoyens créés récemment cherchent à influer sur les arènes institutionnelles. La Convention citoyenne pour le climat (CCC) en est, en France, l’un des derniers exemples à ce jour. Certains collectifs et organisations ont sciemment choisi de ne pas contribuer aux travaux des 150 membres de la Convention citoyenne, choisis par tirage au sort, tandis que d’autres ont au contraire décidé d’y prendre part. Cependant, quasiment tous et toutes partagent un sentiment d’échec à l’issue de cette expérience. Le double langage d’Emmanuel Macron, qui s’était engagé à reprendre « sans filtre » l’essentiel des propositions de la CCC avant d’y opposer une fin de non-recevoir, a changé la donne : le temps et l’énergie investis dans les espaces institutionnels apparaissent ici comme largement perdus, non pas parce que la société civile ne parviendrait pas à se montrer à la hauteur des enjeux, mais parce que les dirigeantes et dirigeants politiques décident de supprimer les possibilités politiques que représentaient, jusqu’alors, les mécanismes de consultation. La CCC n’est ici qu’un exemple parmi les nombreux mécanismes de consultation locale qui devrait précéder tout projet d’aménagement du territoire.

Vers de nouvelles perspectives et de nouvelles alliances?

Le processus des COP est enlisé : la communauté internationale n’est toujours pas parvenue à s’entendre sur un véritable plan de réduction des émissions de gaz à effet de serre, sans parler de sa mise en œuvre. Pour autant, le sommet de Glasgow, qui s’est tenu en novembre 2021, marque une inflexion qui pourrait avoir des conséquences stratégiques importantes. Le texte adopté lors de cette 26e COP, le « pacte » de Glasgow, n’a pas la portée juridique d’un « accord ». Il est, sans surprise, décevant et bien en deçà de ce qui est nécessaire.

Cependant, la COP26 a permis quelques avancées notables. Pour la première fois de l’histoire des COP, la nécessité d’abandonner les combustibles fossiles est explicitement mentionnée dans un texte onusien. La première formulation, « sortir du charbon et des subventions aux énergies fossiles », a malheureusement été transformée en une version plus floue et moins ambitieuse : il ne s’agit désormais plus que de « diminuer » la part du charbon et de mettre fin aux subventions « inefficaces » aux combustibles fossiles. Malgré cela, la mention de la sortie des combustibles fossiles ouvre de nouvelles perspectives militantes : le blocage d’infrastructures charbonnières, gazières ou pétrolières pourra désormais se faire au nom d’un texte onusien et la jurisprudence pourrait rapidement évoluer et reconnaître la légitimité de ces actions.

Parallèlement à la COP, des coalitions d’États se sont par ailleurs engagées à sortir du charbon, à cesser tout investissement « à l’étranger » dans le gaz et le pétrole, à sortir du gaz et du pétrole. Le processus onusien est encore loin du compte et les engagements pris à Glasgow ne dessinent pas une feuille de route vers un réchauffement de 1,5 °C (plutôt que 2 °C) ; les blocages sont nombreux sur d’autres points essentiels : financement, compensation pour les « pertes et dommages », refus des « fausses solutions ». Mais l’inflexion est toutefois importante : s’ouvre peut-être une phase où les mouvements peuvent à nouveau espérer obtenir des victoires de l’intérieur des institutions, s’ils parviennent à exercer une pression suffisante sur les États clés et à construire de nouvelles alliances au sein de la société civile et entre les acteurs de la société civile et les États.

Les COP à venir seront à cet égard riches d’enseignements.

Christophe Aguiton, sociologue militant syndical et politique
Nicolas Haeringer, directeur des campagnes à 350.org


  1. Donella Meadows, Dennis Meadows, Jorgen Randers et William Behrens, The Limits to Growth, New York, Universe Books, 1972. Traduction française : Halte à la croissance ?, Paris, Fayard, 1972.
  2. NDLR. Le mécanisme REDD (Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation forestière) relève de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques pour inciter les grands pays forestiers tropicaux à éviter la déforestation et la dégradation des forêts. On attribue une valeur financière au carbone stocké dans les forêts, ce qui constitue une incitation économique à la diminution de la déforestation dans les pays en voie de développement. Le programme REDD+ va au-delà de la déforestation et de la dégradation des forêts et comprend la gestion durable et la conservation des forêts ainsi que le renforcement des stocks de carbone liés à la forêt.
  3. NDLR. L’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique – Traité de commerce des Peuples (ALBA – TCP) est une organisation politique, culturelle, sociale et économique pour promouvoir l’intégration des pays de l’Amérique latine et des Caraïbes. Elle assume des positions de défense des droits de la Terre-Mère (en référence à la Pachamama) et des droits de l’Homme, pour le rétablissement de la paix et pour l’autodétermination des peuples. Au 15 novembre 2019, l’Alliance compte dix membres : Cuba, le Venezuela, le Nicaragua, la Dominique Antigua-et-Barbuda, l’Équateur, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Sainte-Lucie, Saint-Christophe-et-Niévès et la Grenade (dans l’ordre d’adhésion). Wikipédia.
  4. NDLR. L’initiative concernait les champs pétroliers d’Ishpingo, de Tambococha et de Tiputini, d’où ITT.
  5. ATTAC : Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne.
  6. NDLR. Le mouvement utilise un sablier stylisé connu sous le nom de symbole d’extinction, pour avertir que le temps presse rapidement pour de nombreuses espèces.
  7. NDLR. L’Affaire du siècle est une campagne de justice climatique en France visant à poursuivre en justice l’État pour inaction en matière de lutte contre le réchauffement climatique.

 

Pour résoudre le dilemme de Greta : rompre avec le modèle économique dominant

26 janvier 2023, par Rédaction
Introduction Le film Don’t look up[1], avec Leonardo Di Caprio dans le rôle principal, présente une parodie de la situation actuelle concernant la crise climatique. Une (…)

Introduction

Le film Don’t look up[1], avec Leonardo Di Caprio dans le rôle principal, présente une parodie de la situation actuelle concernant la crise climatique. Une catastrophe est annoncée par les scientifiques, mais on refuse d’agir. Les médias se préoccupent davantage de divertissement que des avertissements de la communauté scientifique. L’appareil politique corrompu est incapable de répondre à l’urgence : cette comédie noire illustre un peu ce que nous vivons. En effet, selon le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), nous nous dirigeons tout droit vers la catastrophe. Devant cela, la jeune Greta Thunberg refuse de baisser les bras et réclame de véritables actions concrètes. Pourquoi les gens ne coopèrent-ils pas pour faire changer les choses ? Pourquoi ne faisons-nous rien malgré tous ces avertissements ?

C’est ce que Kaushik Basu, ancien économiste en chef à la Banque mondiale, tente d’expliquer par ce qu’il appelle le « dilemme » de Greta. Il s’efforce d’éclairer nos comportements face à la crise à la lumière de théories économiques qui évitent cependant toute rupture avec le modèle économique dominant. Selon Basu, « si nous avons raison de nous inquiéter que les dirigeants n’en fassent pas assez à la COP26, nous devons également être conscients qu’il y a un problème scientifique sur cette question. À propos des changements climatiques et d’autres questions, nous devons comprendre le jeu social et économique que nous jouons, et essayer de modifier ses règles afin que nos intentions morales individuelles soient mieux reflétées dans les résultats collectifs[2] ».

Et si le problème était mal posé ? S’il ne concernait pas nos actions individuelles, mais le système économique dans son ensemble ? Comme l’affirment Legault, Theurillat-Cloutier et Savard dans Pour une écologie du 99 %[3], nous avons de bonnes raisons de croire que le capitalisme est incompatible avec la préservation de la vie humaine sur terre. Il convient d’abord de montrer les limites des solutions qui passent, notamment, par un marché du carbone et insister plutôt sur l’importance d’une véritable démocratisation de l’économie. Pour ce faire, il faudra délaisser la théorie des jeux et les autres théories économiques qui ne remettent pas en cause les fondements de l’ordre destructeur du monde.

Un marché du carbone

Pour faire la transition vers une économie à faible émission de carbone, la COP26 mise sur une mobilisation du capital. En se défendant de faire la promotion du blanchiment d’argent, on croit sincèrement à la possibilité que le capital puisse permettre de faire une véritable transition écologique d’ici 2050. On espère ainsi décarboniser le marché tout en préservant les structures économiques actuelles. C’est ce que l’économiste Marianna Mazzucato, citée par Basu, défend dans ses nouvelles théories économiques. Il s’agit d’encourager certains comportements en utilisant les taxes et les impôts. L’État est vu comme outil servant à façonner le marché : la fiscalité pourrait ainsi servir, selon Mazzucato, de gouvernail pour effectuer la transition souhaitée et s’attaquer à la crise climatique. Pour l’autrice, le socialisme est dépourvu de sens pratique et le capitalisme est là pour de bon. Tout se passe comme si notre système économique ne faisait pas partie du problème, comme s’il suffisait de changer des règles en surface sans changer de modèle économique.

Ces changements de surface n’empêcheront pas les multinationales de s’en tirer à bon compte. Comme le notent Legault, Theurillat-Cloutier et Savard : « Le marché du carbone est non seulement inefficace, mais dangereux. Même s’il réussissait vraiment à réduire significativement les émissions (ce qui n’est pas le cas actuellement), il resterait difficile à comprendre pour le commun des mortels, sujet à la spéculation et à la fraude et, enfin, injuste pour la majorité, en particulier pour les habitants du Sud[4] ».

Le capitalisme, qui ne peut survivre sans exploitation, profit, accumulation et production sans fin, est incompatible avec la production d’énergie renouvelable et la décroissance. « Pour ce qui est des réserves de pétrole qui doivent être laissées sous terre, il faudrait que les multinationales acceptent de rayer près de 27 000 milliards de dollars de leurs actifs, soit près de 10 fois le PIB du Royaume-Uni. Faire cela sans planification de l’économie provoquerait une crise économique et sociale explosive. Cette planification est impossible sans rompre avec la propriété privée de ces infrastructures. Cela signifie s’attaquer à un des piliers du système capitaliste[5]

Il faut donc poser le problème autrement, à l’extérieur du cadre économique actuel, parce que c’est précisément ce cadre qui pose problème. Comme l’a noté Kovel, le capitalisme n’est pas un système rationnel neutre, composé d’acteurs libres de leurs choix. C’est un système de domination qui exploite le travail et qui est incompatible avec la protection de l’environnement[6]. Pour changer notre façon de produire, il faut donc quitter le mode de production actuel. « Cela implique que l’on travaille à constituer un mouvement politique anticapitaliste au sein de coopératives de travail, de syndicats locaux, d’associations étudiantes, de groupes écologistes et communautaires[7]

Sortir du cadre restreint de la théorie des jeux

Une véritable théorie critique doit aussi bien décrire les circonstances et les causes de notre aliénation que d’indiquer les chemins qui libèrent. Or, la plupart des économistes s’inspirant de la théorie des jeux cherchent à donner un verni scientifique, soi-disant neutre, à leur motivation profonde pour justifier le statu quo. L’explication de l’inaction en matière de justice climatique à l’échelle des relations internationales proposée par certains économistes n’échappe pas à cette logique du « après moi le déluge ». Si nous souhaitons aller dans le sens d’une critique émancipatrice, nous ne pouvons plus sérieusement prétendre nous en tenir à des modèles inspirés de la théorie des jeux.

Rappelons que cette théorie, élaborée dans le contexte de la guerre froide, fait la promotion d’une vision solipsiste du social[8]. En effet, la plupart des modèles de jeu utilisés dans diverses expérimentations, réelles ou fictives, réduisent la personne humaine à l’état de monade, calculatrice de ses intérêts, engagée dans une lutte sans merci pour la victoire. Cette vision de la personne humaine a une incidence sur les schémas appliqués aux problèmes de décisions collectives que les économistes comme Basu cherchent à interpréter. Pour formaliser les problèmes de décisions collectives, ils doivent les réduire à des configurations finies et à des causalités proximales. Or, cette double réduction bloque toute possibilité de tenir compte des valeurs, conceptions de la justice concurrentes, normes, idéologies, identités, qui structurent des systèmes de domination et d’exploitation dont la description et la dénonciation ne sont pas modélisables dans un jeu formel. L’horizon spatio-temporel et idéologique déterminant en grande partie le monde vécu par les acteurs du « jeu social » se trouve ainsi dépouillé de tout ce qui compte pour parvenir à s’entendre sur le diagnostic des circonstances qui nous asservissent et les moyens à notre disposition pour nous en libérer.

Prenons l’exemple devenu classique de la « tragédie des communs[9] » pour mieux comprendre l’aporie dans laquelle nous nous trouvons lorsque nous tentons d’utiliser la théorie des jeux pour expliquer un problème à la fois économique et écologique. Nous devons la version originale de cette expérience de pensée devenue célébrissime au biologiste Garrett Hardin. Depuis plus de 50 ans, l’influence de cette expérience de pensée formulée en 1968 ne faiblit pas. Elle a été utilisée dans l’ensemble des sciences sociales et a donné lieu à plusieurs variantes inspirées de la théorie des jeux[10].

Examinons une variante de cette « tragédie des communs[11] ». Imaginons que nous sommes tous des producteurs laitiers, partageant une parcelle de terrain. Si nous faisons tous paître nos vaches de 9 h à 17 h, cinq jours par semaine, l’herbe aura assez de temps pour récupérer, nos vaches auront assez à manger et nous pourrons continuer à utiliser cette parcelle de terre pour de nombreuses années à venir. Parce que toutes nos vaches arrivent pour manger en même temps et partent en même temps, toutes reçoivent leur juste part. Mais supposons qu’un agriculteur décide de faire paître ses vaches à 8 h plutôt qu’à 9 h. Au moment où le reste d’entre nous aura amené ses vaches au pâturage, ces dernières auront mangé plus d’herbe qu’elles ne le feraient normalement; le reste des vaches ne mangent pas autant. Ainsi, les autres agriculteurs commencent à amener leurs vaches à 8 h, puis à 7 h, puis 6 h, et ainsi de suite. Nous aurons tous des vaches plus grasses et en meilleure santé, mais bientôt, l’herbe n’aura pas le temps de récupérer, et finalement, nous aurons détruit le pâturage commun. Sans herbe, toutes les vaches mourront.

Comme cette expérience de pensée met en relief des enjeux évidents de coordination, de compétition et de coopération dans un contexte où les ressources disponibles sont limitées, il n’est pas si étonnant qu’elle ait été reprise dans une myriade de travaux portant sur les décisions collectives dans le contexte de la crise écologique. Le géographe David Harvey notait déjà il y a une dizaine d’années[12] qu’il ne comptait plus les fois qu’il avait vu l’article de Hardin cité comme un argument irréfutable de la supériorité du libre marché pour une gestion saine des ressources sur la propriété commune. Car c’est bel et bien l’une des interprétations dominantes de la « tragédie des communs » : plusieurs tenants du néolibéralisme se sont saisis de l’expérience de pensée pour illustrer les risques d’une propriété commune des ressources. La solution néolibérale à la « tragédie des communs » : la privatisation de l’herbe ! Les économistes néoclassiques ont ainsi pu formaliser le tout dans un modèle inspiré de la théorie des jeux et le tout devint « scientifique ». Or, comme le souligne à juste titre Harvey, cette façon de poser et d’interpréter le problème occulte complètement l’une des causes évidentes de la tragédie : la propriété privée des vaches.

Par ailleurs, l’utilisation d’une telle expérience de pensée par certains économistes pour expliquer l’impasse de la crise climatique vise trop souvent à déplorer les intérêts égoïstes des individus cupides ou à envisager des réformes pour verdir le capitalisme. Il s’agit bien évidemment d’un faux dilemme. Le cadre limité de la « tragédie des communs » dans le temps et dans l’espace nous empêche de voir qu’à l’échelle du globe et selon une échelle temporelle beaucoup plus étendue, les interactions sociales, politiques, économiques et écologiques ne produisent pas les mêmes effets que dans un « pâturage ». Une telle expérience de pensée a peut-être le mérite d’exhiber certains éléments d’un problème que nous n’aurions pu percevoir autrement, mais elle ne peut se substituer à une véritable mise en récit par les historiens et les sociologues du débat démocratique impliquant des valeurs, identités, normes et idéologies conflictuelles.

Conclusion

Nous ne coopérons pas parce que nous sommes prisonniers d’un ordre économique dont il nous faut impérativement nous libérer. C’est une véritable tâche collective de reconstruction et non celle d’acteurs isolés, prisonniers de leurs contradictions, dirait Marx, qui tentent de ménager la chèvre et le chou dans un jeu absurde. Pour paraphraser, Greta Thunberg : « L’espoir ce n’est pas du bla-bla-bla, l’espoir c’est dire la vérité, c’est agir et ça doit venir du peuple ». Ainsi, les solutions pensées dans le cadre étroit de l’économie néolibérale ne nous seront d’aucun secours pour faire face ensemble aux défis de la crise climatique. Il faut repenser le problème plus largement en changeant notre mode de production et l’orientation donnée à nos sociétés. Comme l’ont noté Legault, Theurillat-Cloutier et Savard :

On ne se débarrassera pas de la consommation marchande et de ses conséquences écologiques en posant un jugement de haut sur les achats de nos voisins. On le fera en remettant en question la production dirigée par les capitalistes. On le fera en donnant accès à des moyens d’autosubsistance, en démocratisant l’économie et en cherchant à nous défaire de la nécessité du travail salarié[13].

Louis Desmeules, Jean-Luc Filion, professeurs de philosophie au Cégep de Sherbrooke


  1. Don’t look up, film réalisé par Adam McKay, 138 min., 2021.
  2. Kaushik Basu, « Glasgow, Greta et les bonnes intentions », La Presse, 30 octobre 2021.
  3. Frédéric Legault, Arnaud Theurillat-Cloutier et Alain Savard, Pour une écologie du 99 %. 20 mythes à déboulonner sur le capitalisme, Montréal, Écosociété, 2021.
  4. Legault, Theurillat-Cloutier, Savard, ibid., p. 133.
  5. Ibid., p. 113.
  6. Joel Kovel, The Enemy of Nature. The End of Capitalism or the End of the World ?, Londres/New York, Zed Books, 2007.
  7. Legault, Theurillat-Cloutier, Savard., op. cit., p. 259.
  8. Fabien Locher, « Les pâturages de la Guerre froide : Garrett Hardin et la “Tragédie des communs” », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n° 60-1, 2013, p. 24.
  9. Garrett Hardin, « The tragedy of the commons », Science, vol. 162, 13 décembre 1968, p. 1243-1248.
  10. Pour l’histoire détaillée de l’influence de l’article de Hardin, voir Locher, op. cit.
  11. Nous empruntons cette formulation de la « tragédie des communs » à Clancy Martin, Moral Decision Making. How to Approach Everyday Ethics, Chantilly (Virginie), The Great Courses, 2014, p. 41-42.
  12. David Harvey, « The future of the commons », Radical History Review, n° 109, 2011, p. 101.
  13. Legault, Theurillat-Cloutier et Savard, op. cit. p. 39.

 

L’écosocialisme contre toutes les guerres de domination

17 janvier 2023, par Rédaction
L’écosocialisme peut se concrétiser en une pratique qui permet d’allier la lutte des classes à la lutte contre tous les systèmes de domination qui menacent la vie sur Terre. (…)

L’écosocialisme peut se concrétiser en une pratique qui permet d’allier la lutte des classes à la lutte contre tous les systèmes de domination qui menacent la vie sur Terre. Plusieurs chercheurs et penseurs occidentaux se sont prononcés sur les enjeux théoriques et pratiques de l’écologie politique ou de l’écosocialisme au cours des dernières décennies[1]. On aurait cependant tort d’ignorer qu’il vaut mieux s’éloigner de l’Occident et aller plutôt chercher du côté de l’Amérique latine pour se retrouver au centre d’un foisonnement de réflexions et d’expériences sur le sujet[2]. Par souci d’éviter les angles morts d’une vision occidentalocentriste de la lutte existentielle portée par l’écosocialisme, il faut se référer aux écrits émanant des peuples qui vivent en périphérie des États impérialistes. À cet égard, des éclairages d’un grand intérêt émergent de la stratégie commune et du plan d’action qui ont été élaborés par la centaine de participantes et participants qui ont répondu à la convocation de la Première Internationale écosocialiste tenue du 31 octobre au 3 novembre 2017 dans la Cumbe[3] de Veroes au Venezuela. Soulignons notamment les passages suivants :

Nous nous engageons d’abord et avant tout à tisser des liens entre nous et les diverses luttes des peuples originels des cinq continents, afin de récupérer et de démarquer leurs terres et territoires. Nous comprenons que dans leur cosmovision, la terre forme une partie indissociable de leur identité culturelle. Leurs traditions ancestrales, leurs sites sacrés et leurs souverainetés territoriales doivent être respectés. Afin de garantir cela, il est nécessaire d’expulser les entreprises transnationales, les groupes paramilitaires et les mafias qui accaparent des terres. […]

Nous acceptons notre responsabilité de récupérer, d’étudier et d’arrêter la perte des langues originelles du monde car dans ces langages se trouvent les codes que nos ancêtres nous ont laissés en héritage. Plusieurs façons de protéger la vie sont cryptées dans ces langages. Lorsque nous aurons sauvegardé ces langages en danger d’être perdus, nous pourrons aussi rescaper nos cultures d’origine. Ainsi nous construirons, avec tous nos peuples, nos propres significations afin de lutter contre l’aliénation du modèle de développement capitaliste international et contre ses effets secondaires. […]

Nous dirons et enseignerons la vérité au sujet de l’empire et du capitalisme qui détruisent la vie; nous ferons tomber leurs déguisements, nous les reconnaîtrons et les identifierons comme nos ennemis[4].

L’analyse des extraits ci-dessus nous permet notamment de constater que les entreprises transnationales sont indistinctement nommées aux côtés des paramilitaires et des mafias accapareuses de terres. Il y a là une accusation sous-entendue qui est tout à fait fondée. En effet, en 2007, la compagnie Chiquita, anciennement United Fruit Company, qui détenait le monopole de la banane en Colombie, a plaidé coupable aux accusations d’avoir payé des groupes paramilitaires qui violaient, tuaient et terrorisaient la paysannerie colombienne[5]. Pour mémoire, United Fruit Company est cette puissante mégacorporation surnommée El pulpo (la pieuvre) qui avait été impliquée au Guatemala dans le coup d’État de 1954 piloté par la CIA[6] et le gouvernement étatsunien[7]. De la United Fruit Company à Monsanto en passant par les compagnies minières canadiennes, les multinationales ont perpétué la longue tradition de pillage et de massacres instituée par les conquistadors espagnols dans les Amériques, il y a plus de 500 ans. Pour appréhender ce passé génocidaire et les violences du présent, il faut se référer à l’ouvrage phare d’Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, afin de tracer les liens entre guerres de conquête, monopole, collusion étatique et impérialisme:

Les Mayas avaient été de grands astronomes, ils savaient mesurer le temps et l’espace avec une précision étonnante et avaient découvert la valeur du zéro avant tout autre peuple dans l’histoire de l’humanité. Les canaux d’irrigation et les îles artificielles créées par les Aztèques émerveillèrent Hernan Cortès, bien qu’elles ne fussent pas en or. La Conquête sapa les bases de ces civilisations. L’implantation d’une économie minière eut des conséquences pires que le sang et le feu de la guerre. Les mines exigeaient de grands déplacements de population et démembraient les communautés agricoles; non seulement elles exterminaient quantité de vies par le travail forcé, mais indirectement elles ruinaient le système collectif des cultures. […]

Le capitalisme actuel, montre en son centre universel de pouvoir, un accord absolu entre les monopoles privés et l’appareil gouvernemental. Les multinationales utilisent directement l’État pour accumuler, multiplier et concentrer les capitaux, approfondir la révolution technologique, militariser l’économie et, à travers différents mécanismes, assurer le succès de la nord-américanisation du monde capitaliste[8].

En somme, Galeano décrit l’objectif actuel de nord-américanisation du monde capitaliste comme une continuation de la logique d’extermination des vies et des cultures enclenchée par l’invasion, et non pas la découverte, des terres des indigènes du « Nouveau Monde » par Christophe Colomb. La prise en compte de ce contexte historique permet de mieux comprendre pourquoi l’un des engagements de la Première Internationale écosocialiste consiste à construire d’autres significations propres aux peuples opprimés afin de « lutter contre l’aliénation du modèle de développement capitaliste international et contre ses effets secondaires[9] ». Mais comment envisager la construction de significations alternatives dans un monde où l’histoire a été écrite par les vainqueurs européens de façon à justifier, à normaliser et à perpétuer leur domination sur les autres[10] ? Comment se soustraire à l’aliénation lorsque l’information est manipulée par des monopoles médiatiques qui parlent d’acceptabilité sociale afin de passer sous silence la « fabrication du consentement par ceux qui disposent des ressources et du pouvoir[11]» ?

La pensée de Hanna Arendt nous fournit une réponse qui s’articule autour d’une résurgence de la pluralité humaine prenant la parole dans l’espace public et passant à l’action pour former un monde commun[12]. On retrouve des applications concrètes qui semblent inspirées d’Arendt dans la stratégie commune et le plan d’action de la Première Internationale écosocialiste. En effet, il y est indiqué qu’il faut à court terme et à moyen terme « réhabiliter les enseignants dont la sagesse et les connaissances ancestrales ne sont pas basées sur des reconnaissances institutionnelles formelles, mais sur la connaissance expérientielle et symbolique fondée sur la praxis ». Il s’agit par exemple de lancer des campagnes d’information et de créer des actions concrètes à travers le monde contre la fracturation hydraulique et la guerre nucléaire. Il s’agit aussi de parvenir à l’augmentation des échanges solidaires et des coopératives pour promouvoir la transition vers une économie écosocialiste. Et finalement, sur le temps long, autour de 500 ans, il s’agit de « prendre la responsabilité de l’utopie en tant qu’éternel périple comportant des arrêts et des retraites[13] ».

En définitive, nous constatons que plusieurs des recommandations de la Première Internationale écosocialiste visent à mettre fin à la guerre menée par un petit groupe d’individus fortunés contre le reste de l’humanité et contre la nature elle-même. Comme l’explique Geneviève Azam, cette guerre s’inscrit dans le dualisme occidental opposant la nature à la culture et la société :

Ce dualisme anthropocentrique a fait de la nature un « environnement » à l’usage des humains, dans lequel on peut à l’infini puiser des ressources et déverser des déchets. Ceci a été amplifié avec les prémisses du capitalisme industriel, qui supposaient la possibilité d’extraction infinie des matières nécessaires à l’accumulation. La rupture des liens qui unissaient les humains et la terre, l’abandon de l’idée de Terre nourricière, le passage de principes de coopération à ceux de la concurrence ont autorisé cette extraction sans bornes. Dans ce cadre, l’arrachement à la nature, la rupture des liens sont civilisateurs et émancipateurs. Par conséquent, la question sociale a été amputée de toute la dimension naturelle des sociétés et des humains[14].

Considérant que l’humanité ne peut réellement en être « arrachée », la guerre contre la nature est forcément une guerre multiforme ou plutôt hybride devant laquelle rien ni personne n’est vraiment à l’abri, pas même les dominants. Ainsi, après avoir déclaré la guerre métaphorique à un virus, les chefs d’État occidentaux ont plongé leurs populations respectives dans un psychodrame persistant ayant des ramifications et des conséquences globales qui commencent à peine à être évaluées. Pendant plus de deux ans, ils ont politisé à outrance des enjeux d’ordre médical individuel et ont dépolitisé les multiples questionnements d’ordre démocratique entourant les déterminants sociaux de la santé. Alors que leur gestion technocratique désastreuse de la crise sanitaire mondiale affectait toujours le quotidien des citoyennes et des citoyens, les politiciens occidentaux ont renoncé d’emblée à toute tentative de négociation et ont opté pour l’escalade de la véritable guerre militaire qui avait cours au Donbass depuis 2014, à la suite du sanglant coup d’État soutenu par les États-Unis en Ukraine[15]. Ce faisant, la menace de destruction nucléaire de l’humanité et de la planète n’a jamais été aussi grande. Quoi qu’il en soit, les profits des industriels atteignent des sommets dans les secteurs militaires et pharmaceutiques entre autres. La capacité de destruction liée aux nouvelles connaissances scientifiques avait été prédite par Arendt, et celle-ci considérait que la question de ce qu’il fallait faire de cette capacité ne devait pas être abandonnée aux professionnels de la science ou de la politique[16].

Pour conclure, réitérons que c’est surtout en périphérie des États impérialistes que se crée actuellement la mise en commun d’expériences et de réflexions écosocialistes plurielles. Nous parvenons à cette compréhension par la lecture des recommandations de la Première Internationale écosocialiste et à la lumière des analyses de Galeano, Arendt et Amzan notamment. En ce qui concerne plus particulièrement l’empire déclinant des États-Unis qui, par la primauté de sa force militaire, tente toujours de triompher sans partage en menant de multiples guerres de domination, gardons en tête les mots de Rosa Luxembourg : « Le triomphe de l’impérialisme aboutit à l’anéantissement de la civilisation – sporadiquement pendant la durée d’une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences[17] ».

Jennie-Laure Sully, organisatrice communautaire


  1. Sébastien Jahan et Jérôme Lamy, « Introduction : Pour une histoire de l’écosocialisme », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 130, 2016, p. 11-32.
  2. Denis Chartier et Michael Löwy, « L’Amérique latine, terre de luttes socioécologiques », Écologie et politique, n° 46, 2013, p. 13-20 ; Arlindo Rodrigues, « Luttes socio-écologiques au Brésil », EcoRev’, n° 49, 2020, p. 25-32.
  3. Cumbe est le nom donné au Venezuela aux communautés marrones fondées à partir de 1532 par les fugitifs et fugitives des plantations esclavagistes.
  4. La Première Internationale écosocialiste : stratégie et plan d’action combinés, Ecosocialist Horizons, 19 décembre 2017, <https://ecosocialisthorizons-com.translate.goog/2017/12/the-first-ecosocialist-international-combined-strategy-and-plan-of-action/?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=sc&_x_tr_sch=http>.
  5. Département de la Justice, Chiquita Brands International Pleads Guilty to Making Payments to a Designated Terrorist Organization And Agrees to Pay $25 Million Fine, communiqué, Washinton, 19 mars 2007, <www.justice.gov/archive/opa/pr/2007/March/07_nsd_161.html> ; Rachel Knaebel, « La multinationale Chiquita bientôt poursuivie pour complicité de crimes contre l’humanité ? », Basta!, 6 juin 2017.
  6. CIA : Central Intelligence Agency.
  7. Mylène Desautels, « Coup d’État de 1954 au Guatemala : une opération téléguidée par la CIA », Radio-Canada, Aujourd’hui l’histoire, 10 janvier 2018.
  8. Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Paris, Pocket, 2002, p. 64 et 314.
  9. Ecosocialists Horizons, op. cit.
  10. Sébastien Billard, «“L’Europe a construit sa domination en écrivant l’histoire des autres”. Entretien avec Serge Gruzinski », BibliOBS, 22 décembre 2017.
  11. Noam Chomsky et Robert W. McChesney, Propagande, médias et démocratie, Montréal, Écosociété, 2000, p. 37.
  12. Francesco Fistetti, « Hannah Arendt à l’âge de la mondialisation », Tumultes, vol. 1, n° 30, 2008.
  13. Ecosocialists Horizons, op. cit.
  14. Anthony Laurent, «“Abandonner le délire prométhéen d’une maîtrise infinie du monde”. Entretien avec Geneviève Azam », Sciences critiques, 15 septembre 2018.
  15. Samir Saul et Michel Seymour, « Guerre indirecte entre les États-Unis et la Russie en Ukraine », La Presse, 27 juin 2022 ; Ivan Katchanovski, « The ‘Snipers’ Massacre’ on the Maidan in Ukraine », Social Science Research Network (SSRN), 9 September 2015.
  16. Thierry Ternisien d’Ouville, Un monde menacé par l’action des hommes sur la nature, blogue Autour de Hannah Arendt, 24 février 2014, <http://www.ttoarendt.com/2014/02/un-monde-menac%C3%A9-par-l-action-des-hommes-sur-la-nature.html>.
  17. Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie. Socialisme ou barbarie ?, 1915, <www.marxists.org/francais/luxembur/junius/rljaf.html>.

Malm au Québec

12 janvier 2023, par Rédaction
Pour une conception marxiste de l’écologieLe réchauffement climatique et la COVID-19, une même sourceL’action viol

La rencontre avec Andreas Malm[1] nous laisse avec un sentiment contradictoire : la gauche radicale peut être fière et coupable à la fois. Comme si l’auteur nous envoyait un message codé, une sorte de palimpseste que nous pourrions déchiffrer ainsi : « C’est très bien ce que vous avez fait. Vous avez participé à réactualiser le marxisme dans une perspective intersectionnelle (classe, genre, race et nature). Vous avez injecté beaucoup de démocratie dans la pratique socialiste. Vous avez cessé vos conflits sectaires et créé un parti politique qui mène les débats à l’Assemblée nationale. Cependant, il y a une chose que vous n’avez pas encore faite : réunir les conditions pour lutter de toute urgence contre le réchauffement climatique, et ce, par des actions dérangeantes, voire violentes. Car la perturbation est nécessaire. Et cette action ne doit pas uniquement se penser dans les interstices de la gauche politique, syndicale et universitaire; elle doit se mener conjointement avec la classe ouvrière contemporaine qui est centrale dans la lutte écosocialiste qui doit se mener.

Les interventions du géographe Andreas Malm ont été remarquées dans les réseaux écologistes et socialistes un peu partout dans le monde. Ses références répétées au léninisme écologique ont franchement étonné et nous avons été plusieurs à nous plonger dans ses livres pour en comprendre les raisons. Dardot et Laval semblaient, en 2017, par leur livre L’ombre d’Octobre[2], avoir réglé le sort de Lénine et des bolchéviques dans la construction historique de la gauche radicale internationale. Ils parlaient même de catastrophe pour qualifier la prise du pouvoir par les bolchéviques : à la fois pour le mouvement ouvrier et pour l’histoire même de son émancipation.

Malm se réclame du léninisme sans aucune réserve. Est-ce une provocation ? Une proposition stratégique ? Un peu des deux, croyons-nous. Remettre Lénine à l’ordre du jour aura été certainement une façon de susciter l’ire des anarchistes de l’Europe du Nord confortablement installés dans leurs positions libertaires, refusant de prendre le pouvoir d’État et encore moins de le transformer. Une perspective radicale écosocialiste implique, au contraire, une confrontation directe avec l’État capitaliste afin de limiter les impacts des changements climatiques. Dans ce sens, Lénine peut encore nous aider à construire cette perspective.

Notre surprise devant un retour de la pensée de Lénine nous amène à faire une analyse stratégique des ouvrages d’Andreas Malm. Nous proposons ici une lecture de trois de ses livres[3] en les inscrivant dans la conjoncture des luttes écosocialistes actuelles au Québec et ailleurs. En ce contexte de crise économique et sanitaire, il nous apparaît pertinent d’examiner comment les enseignements de Malm pourraient nous aider à fourbir des armes sur les plans théorique et stratégique en tenant compte de la spécificité politique québécoise. Quelles sont les idées maîtresses de Malm ?

Ce sont des hypothèses politiques fortement appuyées par une quantité impressionnante de données scientifiques :

  • proposer une conception matérialiste et marxiste de l’écologie sur le plan théorique;
  • développer un lien conséquent entre les changements climatiques et la pandémie;
  • briser l’hégémonie de l’action non violente dans le champ politique écologique dans la mesure où elle n’a apporté aucun gain depuis 20 ans.

Pour une conception marxiste de l’écologie

Il faut d’abord affirmer que le problème sociopolitique le plus important auquel il faut s’attaquer de toute urgence est celui du réchauffement climatique. Nous pouvons établir un consensus sur cette question, mais nous pouvons diverger sur la ou les causes du réchauffement climatique et sur la manière d’en venir à bout.

Les débats dans les milieux écologiques peuvent parfois être complexes dans la mesure où une certaine tendance idéaliste du mouvement écologiste tend à cibler l’ensemble des êtres humains comme les responsables de la catastrophe écologique. C’est dans ce sens que Malm s’attaque d’une manière convaincante au concept d’anthropocène ou âge de l’homme, c’est-à-dire que les problèmes sur la Terre auraient commencé avec l’arrivée des humains. C’est le récit téléologique de l’anthropocène. Or, comme le dit Malm, « tous les humains qui savaient allumer un feu n’ont pas développé une économie fossile[4]. […] Il ne faut pas attribuer à l’être humain abstrait d’être imputable à la crise écologique, car les combustibles fossiles sont par définition un condensé de rapports sociaux inégalitaires, puisqu’aucun humain ne s’est jamais lancé dans leur extraction systématique pour satisfaire des besoins vitaux[5] ».

Or si l’on veut comprendre le réchauffement climatique, ce « ne sont pas les archives de l’espèce humaine » qu’il faut sonder mais commencer d’abord par celles de l’Empire britannique. On y apprend par exemple que, dans les années 1830, la machine à vapeur alimentée par le charbon constituait, aux mains des capitalistes anglais, un outil redoutable pour discipliner la force de travail, ainsi qu’une arme de guerre impérialiste ; on y suit la progression fulgurante de cette machine mise au point par James Watt qui supplante en quelques années la force hydraulique – pourtant abondante et moins chère – dans l’industrie textile anglaise[6].

Par ailleurs, Malm marque déjà la centralité de la classe ouvrière dans le processus du réchauffement climatique dans la mesure où une classe de travailleuses et de travailleurs a œuvré dans des conditions très dangereuses pour le développement de l’économie fossile. Et aujourd’hui, il fait de plus en plus chaud dans le monde du travail. Les conditions thermiques dans des millions de lieux de travail dans le monde s’aggravent un peu plus, surtout dans les régions tropicales et subtropicales. Du delta du Nil aux cercles polaires, le constat est effrayant : la Terre se réchauffe dans des proportions qui nous mènent au seuil de la catastrophe.

Dans ce contexte de catastrophe climatique imminente, le léninisme écologique est davantage une posture qu’un appel au sectarisme bien présent dans les cercles d’avant-garde un peu partout dans le monde. C’est la posture stratégique appropriée pour se battre contre le réchauffement climatique, une boussole pour mener la lutte écosocialiste vers des perspectives constructives, voire victorieuses.

Après avoir établi la centralité de la classe ouvrière, il pose aussi la nécessité de mener une lutte ouverte contre l’État néolibéral. Il faut regrouper les forces pour se battre contre l’État et non chercher à l’occulter comme le font les anarchistes ou chercher à s’en accommoder ou à s’y adapter comme le font les sociaux-libéraux. Nous ne pouvons faire l’économie de la lutte contre l’État; nous devons placer ce dernier devant ses responsabilités face au réchauffement climatique.

Malm reprend avec pertinence l’exemple de la Syrie pour illustrer son propos sur la révolution dans un monde de plus en plus chaud. Avant la révolution syrienne de 2011, il y a eu une sécheresse sévère qui a forcé le déplacement de plus de deux millions d’agriculteurs, mais Bachar el-Assad ne s’est pas préoccupé de cette catastrophe climatique. Il a plutôt opté pour une rénovation des fondements de la classe dirigeante syrienne, ce qui a permis un boom d’accumulation dans le secteur de l’immobilier, accompagné de la création de zones franches. Mais avec le temps, la pénurie d’eau s’est fait sentir dans les villes, et la Syrie a littéralement explosé. Selon Malm, on peut dire que les changements climatiques ont constitué le détonateur de la révolution syrienne.

Malgré le réchauffement climatique, les capitalistes exigent que la production soit maintenue, ce qui cause inévitablement un développement inégal. Nous avons observé la même équation lors de la Première Guerre mondiale alors qu’a eu lieu un effondrement du système alimentaire. Pour Lénine, cette catastrophe a été un vigoureux accélérateur, une occasion à saisir pour le conjurer. Selon Malm, le Parti bolchevique était le seul parti suffisamment fort et discipliné pour reconstituer un centre et régner sur les forces centrifuges. Il faut s’inspirer du communisme de guerre, profiter de la faiblesse de l’État et prôner l’action directe.

Aujourd’hui, le communisme de guerre du temps de Lénine pourrait prendre le visage de la révolution écosocialiste, « car si les rapports entravent la possibilité d’une adaptation pour les pauvres, il faut les transformer[7] ». Dans ce sens, il faut des révolutionnaires formés pour déployer des actions pour contrer les effets du changement climatique.

Dans une offensive contre le capital fossile, il faut vaincre le capital lui-même. Aucune réserve fossile ne doit sortir de la terre. Les émissions peuvent être réduites à zéro. Le leitmotiv de Malm est : rompre par la violence avec les vieilleries périmées. L’auteur s’amuse même à réécrire le manifeste du Parti communiste et à l’ancrer dans les inégalités d’aujourd’hui. Par exemple, on pourrait demander un moratoire sur le charbon, le pétrole et le gaz, fermer les centrales alimentées par ces combustibles fossiles et produire l’électricité par des précédés non fossiles à 100 %.

Qui accomplira cette révolution écosocialiste ? Peut-on penser que de nouvelles organisations pourraient surgir ou qu’il y ait conversion d’anciennes organisations ? La conscience ouvrière peut-elle se transformer dans un monde qui se réchauffe ? On peut douter de la capacité d’intervention mais non de sa nécessité ainsi que de celle de s’organiser collectivement.

Le réchauffement climatique et la COVID-19, une même source

Le livre La chauve-souris et le capital se veut une analyse à chaud de la pandémie. Il constitue une intervention très pertinente pour la gauche déchirée entre une compréhension scientifique et crédible de cette pandémie et un scepticisme tout aussi pertinent à l’égard des gouvernances néolibérales qui, soudainement, avaient le mandat de rassurer les communautés maltraitées depuis une trentaine d’années par ces mêmes gouvernances.

Mais avant tout, Malm se questionne : comment se fait-il que le néolibéralisme ait réagi aussi rapidement à la COVID-19 et qu’il ait agi en abruti devant les changements climatiques ?

Mais si le réchauffement climatique et la COVID-19 ont certes des points en commun et qu’ils résultent des mêmes sources, pourquoi se battre contre la COVID-19 et ne pas lutter contre le réchauffement climatique ? Parce que les pays riches ont été touchés en premier et qu’ils se sont retrouvés dans la position rare de devoir sacrifier le bien-être de leur économie capitaliste pour sauver les vies[8].

La réponse a été rapide mais pouvait-elle être différente ? Dans le fond, tout autant que pour le réchauffement climatique, il s’agit d’un simulacre d’action. Sauf pour la rapidité d’exécution, le néolibéralisme réagit à peu près de la même manière à la COVID et au réchauffement climatique. Il évite les pratiques de prévention et offre une solution uniquement curative et de type militaire aux communautés qui ont été attaquées de plein fouet par la COVID-19.

De quelles sources proviennent la COVID-19 et le réchauffement climatique, le premier étant l’enfièvrement du second ? Premièrement, « l’histoire des maladies infectieuses au début de l’ère moderne s’est écrite à l’encre du capital marchand dont la spécialité était d’aller chercher des produits bon marché dans des lieux reculés et de traverser le globe et les revendre à plus fort prix[9] ». Puis on peut parler de la déforestation massive comme déterminant majeur de la pandémie et du réchauffement climatique. « Lorsque les arbres tombent et que les animaux indigènes sont massacrés, les microbes volent comme de la poussière sous les bulldozers[10]. » Cette déforestation à grande échelle est entreprise un peu partout dans le monde pour contenter les classes privilégiées des pays du Nord afin qu’elles puissent consommer du bœuf, du soya et de l’huile de palme comme bon leur semble. L’ouverture des forêts aux circuits mondiaux du capital constitue en soi une cause première de toutes ces maladies[11]. On peut alors parler d’un échange économique inégal, car il existe une séparation entre la production et la consommation.

D’une manière générale, Malm se réfère au géographe marxiste David Harvey quand celui-ci disait : « Le capitalisme est accro à l’expansion géographique autant qu’au changement technologique et qu’à la croissance économique[12] ».

Malm déplore le recul important de la lutte contre le réchauffement climatique depuis le début de la pandémie. On aurait dû agir comme les antiracistes américains et prendre quand même la rue pour maintenir la résistance, d’autant plus que les deux problématiques proviennent de la même source. Mais ces deux années de pandémie constituent une épreuve collective supplémentaire pour stimuler la lutte contre le réchauffement climatique.

L’action violente contre le réchauffement climatique

Il faut maintenant poser la question stratégique fondamentale : que faire ? C’est là le propos de Comment saboter un pipeline. Après avoir situé le réchauffement climatique dans un contexte de capitalisme mondialisé, effectué les liens entre la COVID-19 et le réchauffement climatique, constaté l’irresponsabilité et la violence généralisée des États capitalistes, dénoncé l’incurie de la stratégie anarchiste et social-libérale comme réponse à la catastrophe mondiale du réchauffement climatique, nous devons ouvrir les perspectives pour nous sortir de ces impasses écologique et économique : « La victoire historique du capital et la ruine de la planète sont une seule et même chose. Pour nous en sortir, nous devons réapprendre à nous battre, à l’heure qui pourrait être la plus défavorable de toute l’histoire de la vie humaine sur la planète[13]».

Le mouvement pour le climat est devenu le mouvement social le plus dynamique dans beaucoup de pays. On peut penser à la grande notoriété de Greta Thunberg et à son interpellation des grands de ce monde : « Comment osez-vous ? » (How dare you ?). La position de Greta est sans appel : « Si les émissions carbone doivent s’arrêter, alors nous devons arrêter les émissions carbone ».

Cependant, force est de constater que cette stratégie qui passe par une reconnaissance médiatique et par de grands rassemblements comme celui du 27 septembre 2019 a besoin de certains renforts malgré son importance certaine. Sur le terrain des luttes, une mobilisation de masse mondiale devra passer par un travail d’organisation de perturbations anticapitalistes. Pour cela, il manque trois grands éléments selon Malm :

  • il faut un changement de mentalité chez la gauche;
  • il faut mener une lutte frontale contre l’État capitaliste;
  • il faut reconnaître une diversité de tactiques, dont l’action violente.

Malm reproche à la gauche de s’en tenir à un discours axé sur la vulnérabilité et les inégalités sociales et de santé à travers le monde. Il donne un exemple d’un énoncé typique de la gauche à la fin de 2020 : « Il est évident que ce n’est pas tant la létalité de la COVID-19 elle-même qui tue tous ces gens en Italie que la néolibéralisation du système de soin et les mesures d’austérité de l’Union européenne[14] ». Même si cet énoncé est exact, il ne touche pas l’enjeu principal, le réchauffement climatique.

En effet, nous avons été plusieurs à évoquer les enjeux des inégalités sociales, de la destruction du secteur public par le néolibéralisme, de la nécessité de redonner le réseau de la santé et des services sociaux aux mains de la communauté, du revenu minimum universel, d’un régime d’assurance maladie universel et gratuit, de l’abrogation immédiate des politiques d’austérité, des paradis fiscaux pour financer le développement de tous les secteurs des services publics de santé, de l’augmentation du salaire des travailleuses et travailleurs des hôpitaux et des centres pour personnes âgées, de l’ouverture des frontières, du développement des vaccins par la mise en commun des brevets accaparés par les compagnies pharmaceutiques, etc.

Mais nous devons donner raison à Malm lorsqu’il affirme que « malheureusement, toutefois, même la satisfaction de l’ensemble de ces revendications ne suffira pas tant qu’on se s’occupe pas des causes de l’épidémie, et dans l’écrasante majorité des cas, la gauche a vu en effet le virus comme une infortune qui s’abattait sur l’humanité[15] »; nous vivons une crise sociale et sanitaire. Mais la gauche vit aussi une crise stratégique majeure, Malm nous le rappelle vivement.

Conjurer la catastrophe

Pour sortir de la crise, Malm nous propose de retourner à Lénine et surtout aux moyens de conjurer la catastrophe imminente à l’aube de la révolution d’Octobre. Alors que les menchéviks et les socialistes révolutionnaires s’échangeaient des faveurs à la tête du gouvernement, la famine faisait rage et une crise économique et sanitaire s’abattait sur la Russie. L’État russe ne savait pas quoi faire, enfoncé dans la passivité complète devant la catastrophe qui s’en venait. D’une manière péremptoire, Lénine souligne les interventions majeures qui sont à la portée de l’État russe s’il veut, bien sûr, s’approcher du socialisme : la nationalisation des banques et des syndicats patronaux et la levée du secret commercial, des étapes à franchir pour avancer vers le socialisme.

Le contrôle, la surveillance, le recensement, voilà le premier mot de la lutte contre la catastrophe et la famine. Personne ne le conteste, tout le monde en convient. Mais c’est justement ce qu’on ne fait pas, de crainte d’attenter à la toute-puissance des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, aux profits démesurés, inouïs, scandaleux qu’ils réalisent sur la vie chère et les fournitures de guerre (et presque tous « travaillent » aujourd’hui, directement ou indirectement, pour la guerre), profits que tout le monde connaît, que tout le monde peut constater et au sujet desquels tout le monde pousse des « oh ! » et des « ah ! »[16].

Contraindre l’État

En affirmant que le réchauffement de la planète n’est pas causé par une tare de l’être humain, mais bien par le capital fossile, on s’éloigne d’une frange défaitiste du mouvement écologique. En affirmant qu’on ne peut faire l’économie des actions violentes pour augmenter le rapport de force dans la mesure où c’est ce type d’action qui permet de l’augmenter, un débat collectif s’ouvre pour les prochaines années. Il faut impressionner l’État capitaliste avec notre volonté de nous battre contre le réchauffement climatique. Des manifestations historiques comme celle du 29 septembre 2019 ne sont pas suffisantes pour faire bouger l’État. Pour éviter de faire peur à la population, on a évité de construire une force offensive dans le mouvement écologique. Malm nous invite, avec raison, à construire nos alliances dans cette perspective de passer à l’offensive.

La question du positionnement face à l’État est probablement l’élément le plus important qu’Andreas Malm apporte dans ses réflexions stratégiques. Nous savons que le renouvellement de la lutte écosocialiste passe par le développement d’alliances entre tous les acteurs impliqués dans la lutte contre le réchauffement climatique, et ce, au Québec comme ailleurs dans le monde. Ce qu’il faut ajouter, c’est que cette lutte multisectorielle doit se faire en opposition complète à l’État néolibéral ou populiste. En ce sens, les possibilités d’adaptation au néolibéralisme comme ont cherché à nous le faire croire les élites de l’économie sociale dans les 30 dernières années s’avèrent des échecs dramatiques. Par ailleurs, Malm souligne le dysfonctionnement stratégique du mouvement anarchiste dans son rapport à l’État. Comme nous l’avons déjà noté, pour les anarchistes, l’État est le problème, son absence est la solution.

Non seulement une lutte frontale contre l’État pour le contraindre à prendre les mesures pour combattre le réchauffement climatique est-elle nécessaire, mais elle peut nous permettre de vaincre ce réchauffement. C’est l’autre enseignement que nous pouvons retirer d’Andreas Malm : il est possible de conjurer la catastrophe imminente la crise climatique comme l’ont fait les bolchéviques en 1917.

Un autre argument pour appuyer la nécessité d’une confrontation directe avec l’État capitaliste est que, depuis longtemps, l’État s’est affaibli considérablement, en particulier depuis le début de la crise sanitaire. L’État social, le bras gauche de l’État, s’est transformé en un état autoritaire[17] qui ne parvient plus à une cohésion sociale et à une certaine stabilité économique.

Notre travail de construction d’alliances dans une perspective écosocialiste peut se poursuivre par l’élaboration d’un new deal québécois en prenant la défense prioritaire de la classe ouvrière. Comme le disait Naomi Klein :

On pourrait créer des économies conçues à la fois pour protéger et régénérer les écosystèmes et pour nourrir et respecter les personnes qui en dépendent. On répondrait également à une nécessité plus vague, quoique tout aussi importante : en cette époque où les gens sont de plus en plus isolés dans des bulles d’information herméneutiquement closes, où l’on ne s’entend pratiquement plus sur ce qui est vrai ou faux, un New Deal vert pourrait insuffler à la société un sentiment, une motivation à vivre ensemble et des objectifs concrets à l’atteinte desquels tout le monde contribuerait[18].

Les mouvements sociaux québécois sont présentement enlisés dans une logique de reproduction. Lorsque le capitalisme sévit d’une manière aussi autoritaire qu’aujourd’hui, les mouvements sociaux sont coincés entre deux options : se battre ouvertement au risque de se dissoudre ou demeurer dans une logique de reproduction. Mais une autre s’ouvre à la nouvelle classe ouvrière et propose un véritable projet politique qui transforme le marasme du néolibéralisme, qui vise à s’approprier le territoire et des solutions réelles à la crise climatique.

Lorsque le capitalisme sévit d’une manière aussi autoritaire qu’aujourd’hui, les mouvements sociaux sont coincés entre deux options : se battre ouvertement au risque de s’épuiser et de disparaître ou demeurer dans une logique de protection et de reproduction où ils sont présentement enlisés. Une autre voie peut s’ouvrir à la nouvelle classe ouvrière, celle d’un véritable projet politique qui transforme le marasme du néolibéralisme qui s’approprie le territoire et des solutions réelles à la crise climatique.

Choisir l’écosyndicalisme

Développer un camp écosocialiste au Québec implique l’entrée en scène de la classe ouvrière. Elle est redevenue plus visible depuis le début de la pandémie. On l’a entendue dénoncer ses conditions de travail dans le secteur de la vente au détail, dans la livraison à domicile, dans l’agroalimentaire. Même les directions syndicales l’admettent, il y a une remontée des luttes syndicales[19].

La classe ouvrière est la classe la plus touchée par le réchauffement climatique partout dans le monde. Au Québec, elle va continuer à se défendre sur son lieu de travail, mais elle devra aussi s’armer pour défendre le droit à la ville, des logements décents, dans des quartiers où on retrouve une qualité de l’air, sans déchets dangereux. Ainsi les questions de justice sociale, de santé, de gouvernance de la communauté relèvent toutes de l’écologie. Car l’environnement est constitué de l’espace dans lequel on travaille, on vit, on joue[20].

Une chance s’offre au mouvement syndical de renouveler sa pratique dans une perspective écologiste. Il est possible d’intégrer des revendications résolument écologiques dans les demandes syndicales et citoyennes comme la libéralisation du temps de travail, un appui au care, des demandes sur le transport, la revitalisation des communautés, le logement, le revenu. On peut exiger le retrait du capitalisme transnational du réseau de la santé et des services sociaux.

Les perspectives écosocialistes peuvent se dessiner dans les pratiques démocratiques qui sont à l’œuvre aujourd’hui dans les mouvements sociaux. Car, à l’instar de nos camarades américains qui disent que la démocratie a besoin de socialisme pour pouvoir survivre, nous disons que l’écologie a aussi besoin de socialisme pour se déployer activement.

René Charest, organisateur communautaire, chercheur et militant.


  1. Andreas Malm est maître de conférences en géographie humaine à l’Université Lund en Suède et militant pour le climat.
  2. Pierre Dardot et Christian Laval, L’ombre d’Octobre. La Révolution russe et le spectre des soviets, Montréal, Lux, 2017.
  3. Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital, Paris, La Fabrique, 2017 ; La chauve- souris et le capital. Stratégie pour l’urgence chronique, Paris, La Fabrique, 2020 ; Comment saboter un pipeline, Montréal, Rue Dorion, 2020.
  4. L’anthropocène contre l’histoire, ibid., p. 43.
  5. Ibid., p. 45.
  6. NDLR. On pourra aussi lire les étapes de cette industrialisation dans un texte de Frédéric Legault, « Les trois transitions », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 21, 2019.
  7. L’anthropocène contre l’histoire, op. cit., p. 150.
  8. La chauve- souris et le capital, op. cit., p. 38.
  9. Ibid., p. 94.
  10. Ibid., p. 51.
  11. Ibid., p. 70.
  12. Cécile Gintrac, « David Harvey : la revanche de l’espace », Cause commune n° 5, mai-juin 2018.
  13. Comment saboter un pipeline, op. cit., p. 89.
  14. Comment saboter un pipeline, op. cit.
  15. Ibid., p. 127-128.
  16. Vladimir Lénine, Œuvres, tome 25, 1917, Paris, Éd. Sociales, 1975, p. 395.
  17. Voir Nicos Poulantzas, L’État, les classes sociales, le socialisme, Paris, Prairies ordinaires, 2013.
  18. Naomi Klein, La maison brûle. Plaidoyer pour un New Deal vert, Montréal, Lux, 2019.
  19. Frédéric Lacrois-Couture, « La CSN n’a jamais vécu autant de conflits de travail qu’en 2021 », Le Devoir, 31 décembre 2021.
  20. Giovanna di Choro, « La nature comme communauté », dans Émilie Hache (dir.), Écologie politique. Communautés, cosmos, milieux, Paris, Éd. Amsterdam, 2012.

Des mouvements de masse nécessaires pour sauver l’humanité

8 janvier 2023, par Rédaction
Entrevue avec David Camfield[1] Par Donald Cuccioletta, rédacteur aux Nouveaux Cahiers du socialisme (NCS)[1] NCS – Dans le dernier paragraphe de la préface de votre livre, (…)

Entrevue avec David Camfield[1]

Par Donald Cuccioletta, rédacteur aux Nouveaux Cahiers du socialisme (NCS)[1]

NCS – Dans le dernier paragraphe de la préface de votre livre, Future on Fire[2], Dharma Noor affirme et je cite : « Future on Fire est une lecture essentielle pour ceux et celles qui cherchent une façon d’effectuer [des] changements et de bâtir un monde plus juste. Camfield éclaire le territoire non exploré qui s’étend devant nous… il donne aussi aux lecteurs et lectrices une étoile polaire : réaliser l’écosocialisme ». Je vous demande d’abord, David, de donner une brève définition de ce que vous entendez par écosocialisme.

David Camfield – Bonne question ! Il est important d’être clair sur ce qu’on entend par écosocialisme parce que, de nos jours, on emploie régulièrement le terme pour désigner des choses fort différentes. Certaines personnes l’utilisent pour désigner une société dans laquelle l’État réglemente les entreprises privées et la société dans son ensemble dans l’intérêt de la justice sociale et écologique. À mon avis, une telle société serait toujours capitaliste. D’autres comprennent l’écosocialisme comme une société où l’État contrôle l’ensemble ou la majeure partie de l’économie et la planifie de manière à satisfaire les besoins humains et les objectifs écologiques. Ce n’est pas ce que j’entends non plus.

Par écosocialisme, j’entends une société fondée sur une planification hautement démocratique qui vise à répondre aux besoins humains d’une manière écologiquement rationnelle. Déterminée à réparer les dommages écologiques, cette société entretiendrait une relation tout à fait différente de celle qui prévaut aujourd’hui entre les humains et le reste de la nature. Ce serait également une société sans divisions de classe et sans pouvoir d’État, œuvrant à l’émancipation humaine. Ce type de société ne peut résulter que d’un long processus de reconstruction socioécologique planifié de façon démocratique. Une telle société est-elle possible ? On n’en sait trop rien ! Mais je crois qu’elle l’est, et je crois qu’il faut travailler à amorcer la transition vers cette société.

Je dois mentionner que mon livre ne traite pas en profondeur de l’écosocialisme ; il se concentre sur la façon de concevoir un programme d’urgence minimal en faveur de la justice climatique.

NCS – Dans le premier chapitre, intitulé « The Path We’re On » (« Le chemin que nous avons pris »), il est très clair que vous souhaitez que vos lectrices et lecteurs se sentent interpellés et prennent conscience que le temps ne joue pas en notre faveur.

D. C. – Oui, je pense que c’est vrai. Je pense que toute personne qui comprend les éléments fondamentaux de la science actuelle du climat reconnaît l’urgence de la situation.

NCS – Dans le premier chapitre, vous faites référence à Andreas Malm à propos de « l’objectif des deux degrés » et vous poursuivez en qualifiant le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) des Nations unies d’« étalon-or » des rapports scientifiques conservateurs. Le rapport du GIEC envoie-t-il un signal d’alarme ou est-ce un rapport modéré ?

D. C. – En ce qui concerne le rapport du GIEC de 2018, la réponse est peut-être l’un et l’autre. Je ne revendique pas une grande connaissance de la science du climat, mais je pense que ce que l’économiste politique Geoff Mann a écrit récemment est important : « Les modèles les plus sophistiqués de la science climatique décrivent une gamme de conditions environnementales possibles, façonnées par un éventail d’effets de seuil et de boucles de rétroaction interreliés mais mal compris, et il ne s’agit là que de systèmes non humains. Ces modèles sont comme des radeaux de complexité mathématique flottant sur des mers d’incertitude, même pour ce qui est des mesures aussi fondamentales que la relation entre les émissions et le changement de température de la planète ». Il n’est pas question ici de minimiser la menace, pas du tout. Il s’agit simplement de reconnaître la complexité et le caractère incertain des processus étudiés par la science du climat.

NCS – Comme vous le dites, certains scientifiques concluent que nous vivons une nouvelle ère géologique, l’anthropocène, que d’autres appellent le capitalocène. Que veulent-ils dire à votre avis ?

D. C. – L’anthropocène désigne une époque de l’histoire géologique de la Terre qui succède à l’époque holocène, qui a débuté, elle, il y a environ 11 700 ans. Les scientifiques qui proposent de reconnaître l’anthropocène comme une époque s’appuient sur l’importance de l’empreinte humaine sur le système terrestre. Mais ce sont des chercheuses et des chercheurs politiquement radicaux qui ont proposé de parler plutôt de capitalocène pour mieux faire valoir que le capitalisme est responsable des changements et non l’humanité. Le sociologue Jason Moore emploie le terme capitalocène pour désigner tout autre chose, ce qui porte à confusion.

Je suis d’accord pour dire que le capitalisme est la cause de ces changements, mais je ne crois pas qu’il soit utile de proposer le concept de capitalocène. À mon avis, il vaut mieux tirer des leçons des avancées de la science des systèmes terrestres et proposer ensuite une explication matérialiste historique des causes qui font que ce mode particulier d’organisation humaine a eu un impact aussi marqué et aussi dévastateur sur la planète, un changement tel que de nombreux scientifiques militent en faveur du concept d’anthropocène.

NCS – Vous écrivez : « Why Are We On This Path ? » (« Pourquoi en sommes-nous là ? »). Peut-on se demander pourquoi les gouvernements ont failli à la tâche, alors que l’on connaît depuis des décennies l’enjeu des changements climatiques ?

D. C. – Il s’agit d’une question cruciale. Il est clair que nous nous dirigeons vers des hausses extrêmement dangereuses de la température de la planète (entre 2,7 et 3,1 degrés Celsius au-dessus des niveaux préindustriels d’ici 2100 selon le groupe Climate Action Tracker). Pourquoi ? Principalement en raison de la façon dont les combustibles fossiles sont si fondamentalement intégrés au fonctionnement de la société capitaliste. L’expression capitalisme fossile est vraiment appropriée.

Pourquoi alors les gouvernements ont-ils fait si peu pour réduire les émissions de gaz à effet de serre qui sont à l’origine des changements climatiques ? Principalement parce que les changements radicaux et rapides nécessaires pour réduire considérablement les émissions auraient un impact énorme sur les profits des grandes entreprises, qui crieraient au meurtre à la seule perspective de tels changements. Ça ne concerne pas seulement les entreprises qui extraient, raffinent, transportent et vendent des combustibles fossiles. On parle également des banques, des fonds d’investissement et d’autres entreprises qui investissent dans les énergies fossiles. Il y a aussi la question du coût de ces changements pour les États, mais je pense que le pouvoir du capital de même que les rapports entre les États et le capital expliquent pourquoi ces changements n’ont pas été entrepris.

NCS – Le Canada a généralement bonne réputation, mais qu’en est-il réellement lorsque nous parlons du Canada et de l’industrie des combustibles fossiles ?

D. C. – Il suffit de regarder l’ampleur des émissions de CO2 au Canada au cours des dernières décennies pour comprendre de quoi il retourne. Les émissions ont diminué dans de nombreux pays capitalistes avancés – nulle part de façon suffisante, mais même aux États-Unis, je crois qu’elles ont diminué de près de 8 % entre 1990 et 2020. Au Canada, les émissions ont augmenté de 20 % au cours de ces années. La déclaration de Justin Trudeau lors d’un discours prononcé il y a plusieurs années disant qu’« aucun pays ne laisserait dormir 173 milliards de barils de pétrole dans le sol » laisse planer peu de doutes. L’industrie des combustibles fossiles est très puissante au Canada. Mais il y n’a pas que le pouvoir de ces entreprises. Les personnes à la tête du gouvernement fédéral voient dans l’extraction des combustibles fossiles destinés à l’exportation une source importante de dynamisme pour l’économie canadienne, qui, à l’instar des autres économies dans le monde, a connu de faibles taux de croissance depuis 2008, au cours de ce que certains ont appelé la « Longue Dépression » (ici, je dois remercier Geoff McCormack et Todd Gordon pour leur analyse[3]).

NCS – Les sociaux-démocrates, y compris ceux du Canada, ont-ils vraiment combattu les changements climatiques ?

D. C. – Bon nombre d’adeptes des partis sociaux-démocrates ont été et sont toujours engagé·e·s dans diverses actions en faveur de la justice climatique. Cependant, ces partis, comme le Nouveau Parti démocratique, n’exigent pas le type de changements qu’il faudrait pour nous rapprocher le plus près possible de la cible de zéro émission de gaz à effet de serre – et j’entends là un véritable zéro, non pas l’objectif trompeur et dangereux du « zéro net[4] ». Ils ne se situent pas non plus dans une perspective de lutte contre les injustices sociales à l’échelle mondiale. Croire qu’il est possible d’effectuer les changements nécessaires en élisant un parti plus à gauche et plus engagé dans la lutte pour la justice climatique, c’est oublier les obstacles que dresseraient le capital et les grands fonctionnaires de l’État devant un gouvernement qui voudrait appliquer un tel programme.

NCS – Comment les peuples autochtones sont-ils perçus dans la lutte pour les changements écologiques ? Sont-ils des leaders ?

D. C. – Les peuples autochtones jouent un rôle de premier plan dans cette lutte, sans aucun doute. Les émissions seraient même pires qu’elles ne le sont présentement si ce n’avait été de l’opposition déterminée des Autochtones aux projets liés aux combustibles fossiles, aux projets miniers et aux empiètements grandissants des grandes entreprises sur les forêts. Au Canada, l’opposition des chefs héréditaires des Wet’suwet’en au projet de gazoduc de Coastal GasLink destiné à alimenter le vaste projet de gaz naturel liquéfié de Kitimat est exemplaire. Je pense que la résistance autochtone internationale a aussi incité de nombreux non-Autochtones à remettre en question certains présupposés néfastes pour l’environnement et à se mobiliser pour la justice écologique dans son ensemble.

NCS – Certaines personnes qui luttent contre les changements climatiques continuent de voir la réforme du capitalisme comme une solution. Ne s’agit-il pas alors d’écocapitalisme ?

D. C. – Oui, beaucoup de gens pensent qu’il est possible de rendre le capitalisme écologiquement soutenable. Malheureusement, je pense que c’est une chimère : l’échelle et la vitesse de l’accumulation concurrentielle rendent le capitalisme intrinsèquement destructeur pour l’environnement.

NCS – Pour gagner cette bataille, ne devrions-nous pas nous ancrer dans les mouvements de masse, à l’échelle locale et internationale ?

D. C. – Certainement ! L’épigraphe de mon livre est empruntée à Naomi Klein : « Seuls les mouvements sociaux de masse peuvent nous sauver maintenant », et l’essentiel du livre consiste à démontrer pourquoi il en est ainsi.

NCS – Quand nous appuyons un New Deal vert, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une approche tactique et que la perspective stratégique visant à détruire le capitalisme demeure le but ultime, n’est-ce pas ?

D. C. – C’est précisément l’approche que je défends dans le livre. J’ajouterais qu’il faut utiliser de façon prudente l’expression « New Deal vert » et être attentif au contenu de chaque réforme portant cette étiquette : les mots peuvent être trompeurs.

Le type de programme d’urgence pour la justice climatique que je préconise dans Future on Fire correspond à ce que certains ont appelé un « New Deal vert radical ». Il doit comporter des mesures pour affaiblir l’emprise impérialiste du capitalisme sur le Sud – les pays soumis à l’impérialisme – et permettre à la majorité des habitants de la planète de consommer davantage d’énergie tout en réduisant leurs émissions de gaz à effet de serre. Cela signifie que l’abandon des énergies fossiles passera notamment par la réduction de la demande en énergie dans les pays riches.

Obtenir des réformes d’une telle ampleur en matière de justice climatique constituerait une victoire incroyable pour l’humanité ! Je pense également que pour effectuer ces changements, il faudra mobiliser un nombre considérable de personnes ayant des attentes élevées, ce qui rendra les changements radicaux beaucoup plus probables.

NCS – Il semble que beaucoup de personnes aient perdu espoir, qu’elles croient que nous sommes intervenus trop tard et qu’il n’y a plus rien à espérer. Pourtant, dans la quatrième partie de votre livre, vous affirmez : « Even a Ravaged Planet is Worth Fighting For » (« Il vaut la peine de lutter, même pour une planète dévastée »). Donnez un peu d’espoir à ceux et celles qui n’en ont pas.

D. C. – Je vais faire de mon mieux. Commençons par réfléchir à ce qu’affirme le climatologue Michael Mann : « Aujourd’hui, le catastrophisme constitue sans doute une plus grande menace pour l’action climatique que le déni pur et simple. En effet, si le réchauffement catastrophique de la planète est vraiment inéluctable et que nous ne pouvons rien faire pour l’éviter, pourquoi devrions-nous agir ? Le catastrophisme conduit potentiellement à la même inaction que le déni pur et simple de la menace ». Ainsi, dire « Il est trop tard, il n’y a plus d’espoir » incite aisément à ne rien faire. Nous devons plutôt prendre la mesure des dangers auxquels nous devons faire face et agir collectivement pour la justice climatique.

Deuxièmement, il ne s’agit pas de choisir entre limiter le réchauffement à 2 °C ou abandonner la lutte. La différence entre, disons, 2,5 °C et 3 °C correspond à des millions de vies humaines. Nous devons viser une transition équitable qui limite le réchauffement à 1,5 °C, sans entretenir d’illusions quant à nos chances d’y arriver. Si cette limite s’avérait impossible à atteindre en raison du volume des émissions, nous devrions redoubler d’efforts dans la lutte pour une transition juste et une adaptation équitable aux effets du réchauffement de la planète.

Troisièmement, grande est l’incertitude quant à l’ampleur des changements climatiques à venir et plus encore quant à l’avenir des sociétés humaines. Les crises sociales et écologiques pourraient provoquer diverses formes de révolte dans les années à venir. Peut-être pourrions-nous dire que la porte n’est pas fermée à toute possibilité de libération. Elle est encore entrouverte, alors passons-y la main et forçons-la à s’ouvrir. Je ne crois pas qu’il soit impossible d’obtenir de vastes réformes en matière de justice climatique. Je ne crois pas que l’écosocialisme soit impossible. Nos chances sont minces, sans aucun doute, mais les enjeux sont exceptionnellement élevés. Que pouvons-nous faire alors, jouer ? C’est ce que Daniel Bensaïd appelle « le pari mélancolique ».

Enfin, je pense que Terry Eagleton l’exprime magnifiquement bien dans son livre Hope without Optimism[5] : « Il est irrationnel d’espérer l’impossible, mais pas le très improbable […] peut-être n’y a-t-il pas d’espoir; mais à moins que nous n’agissions comme s’il y en avait, cette possibilité risque fort de devenir une certitude ».


  1. David Camfield est professeur à l’Université du Manitoba où il enseigne les « Labour Studies » (Études sur le travail et le mouvement ouvrier).
  2. David Camfield, Future on Fire. Capitalism and the Politics of Climate Change, Halifax, Fernwood Publishing/PM Press, 2022.
  3. Geoff McCormack et Todd Gordon, « Flagging profitability and the oil frontier. State power, the world market, and settler-colonial capitalism in Canada », Historical Materialism, vol. 28, n° 4, 2020, p. 25-66.
  4. NDLR. Le concept de « zéro net » qui prévaut dans les conférences internationales sur le climat ainsi qu’au niveau des politiques gouvernementales est considéré par plusieurs écologistes comme étant profondément trompeur car il postule que l’on peut atteindre la neutralité carbone en développant des mécanismes compensatoires qui contrebalanceraient les émissions de gaz à effet de serre. Or l’efficacité de ces mécanismes est souvent non prouvée, ou carrément surévaluée, de telle sorte que l’effort pour réduire les émissions de GES, notamment en coupant drastiquement dans les énergies fossiles, est insuffisant pour atteindre une réelle carboneutralité. Voir Maik Marahrens, Why Net Zero and Offsets won’t solve the climate crisis, Greenpeace International, 4 juin 2021, <www.greenpeace.org/international/story/48180/why-net-zero-offsets-wont-solve-climate-crisis/>.
  5. Terry Eagleton, Hope without Optimism, New York, University of Virginia Press, 2015.

 

Redécouvrir l’éthique du socialisme : ébauche d’une théorie critique des vertus

5 janvier 2023, par Rédaction
Au-delà de la dichotomie fait/valeurDéontologisme, conséquentialisme et morale révolutionnaireLa voie oubliée de l’éthique des vertusLa nécessité d’une théorie critique des (…)

Longtemps le socialisme a oublié l’éthique, au profit d’une perspective uniquement centrée sur l’économie politique, la critique sociale et la réflexion stratégique. Cela est sans doute dû à une large influence du marxisme, ou plutôt d’une certaine forme de marxisme ou de matérialisme historique qui privilégie la prise en compte des motifs économiques, des intérêts et des conditions matérielles d’existence au détriment des considérations éthiques et morales liées au projet socialiste.

Or, plusieurs courants de la tradition socialiste ont longtemps insisté sur des principes comme la justice sociale, l’entraide, la coopération et la dignité humaine pour s’opposer à l’avarice, à l’individualisme possessif et aux autres vices associés à l’économie capitaliste. Une certaine forme de « socialisme éthique » a été élaborée par divers penseurs du socialisme utopique (Saint-Simon, Fourier), du socialisme libertaire (Proudhon, Landauer), et d’autres variantes de cette large famille : socialisme chrétien, fabianisme, socialisme de guilde, socialisme libéral, social-démocratie réformiste, etc.[1]

L’expression « socialisme éthique » fut d’ailleurs utilisée comme terme polémique par Rosa Luxemburg dans sa querelle avec le révisionnisme de Berstein, les réformistes et libéraux néo-kantiens qui cherchaient à faire reposer le socialisme sur des fondements éthiques plutôt que matérialistes[2]. On constate ici l’opposition bien connue que Marx et Engels ont établie entre le « socialisme utopique » et le « socialisme scientifique ». Ce dernier n’est pas centré sur la réflexion morale ou la construction d’une société idéale, mais sur l’analyse objective des faits historiques, sur l’économie politique et sur la lutte de classes[3]. Comme le note André Heywood : « La base théorique de la social-démocratie a été fournie plus par des croyances morales ou religieuses que par une analyse scientifique. Les sociaux-démocrates n’ont pas accepté les idées matérialistes et hautement systématiques de Marx et Engels, mais ont plutôt avancé une critique essentiellement morale du capitalisme[4] ».

Au-delà de la dichotomie fait/valeur

Le clivage classique entre réforme et révolution, socialisme éthique et socialisme scientifique, n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît à première vue. Par exemple, dans son Appel au socialisme (1911), le militant révolutionnaire Gustav Landauer montre qu’une perspective socialiste radicale peut se fonder sur autre chose que la vulgate marxiste orthodoxe. Au lieu de miser sur une vision réductionniste et mécaniciste de la société humaine, appuyée sur une philosophie téléologique de l’histoire et la croyance au progrès des forces productives, il faudrait plutôt développer un socialisme basé sur la communauté, le lien social, l’association libre et volontaire, ou ce que le Landauer nomme l’« Esprit »[5].

Par ailleurs, la redécouverte des Manuscrits de 1844 de Marx, publiés pour la première fois en 1932, a largement influencé le courant du « marxisme humaniste » sous l’impulsion d’Erich Fromm et d’autres qui ont remis de l’avant des thèmes oubliés de la pensée de Marx comme l’aliénation, l’épanouissement humain, la liberté, etc.[6] De plus, plusieurs ont souligné qu’il y avait bien une certaine conception (implicite) de la justice chez Marx, le concept d’exploitation n’étant pas seulement une notion descriptive, mais aussi normative[7].

Autrement dit, des considérations éthiques traversent l’ensemble de la famille socialiste, à différents degrés d’intensité, y compris dans les courants marxistes qui font appel à un riche vocabulaire moral lié aux injustices, aux droits, etc. Trop souvent, la pensée binaire oppose de façon rigide la science et l’éthique, les jugements de faits et les jugements de valeur. Comme le note Hilary Putnam, la dichotomie fait/valeur est souvent trompeuse, l’éthique étant un « mélange bigarré au carré », ce qui signifie que la prise en compte des faits et les évaluations normatives sont presque toujours inextricablement liées.

Une autre version de cette dichotomie se retrouve chez Max Weber dans Le savant et le politique, qui oppose une éthique de la conviction (idéaliste) et une éthique de la responsabilité (pragmatique), la première centrée sur l’adhésion fidèle à des idéaux moraux, la seconde orientée vers la prise en compte des conséquences complexes de l’action politique. Cette tension se retrouve dans la famille socialiste, où se chamaillent utopistes et réalistes, révolutionnaires et réformistes, « moralistes » et défenseurs de la « pensée stratégique ». On voit ici apparaître une querelle sur la bonne approche éthique ou politique à adopter pour réaliser le socialisme.

Dans ce texte, nous ne ferons pas une histoire des idées visant à mettre en lumière les conceptions morales de la tradition socialiste, Marx, Proudhon, Luxemburg… Cet exercice serait intéressant à effectuer, mais il nous semble plus urgent de revenir aux fondements de l’éthique et de nous situer par rapport aux trois grands paradigmes : le déontologisme, le conséquentialisme et l’éthique des vertus.

Déontologisme, conséquentialisme et morale révolutionnaire

Tout d’abord, l’approche déontologique met l’accent sur le respect de règles, le devoir moral, les droits et les obligations, lesquelles peuvent être fournies par la raison (Kant), l’intuition ou encore la tradition. Dans le champ du socialisme, les personnes qui mettent de l’avant des vérités morales, le respect rigoureux de principes d’intégrité ou de solidarité, des lois universelles (de l’Histoire) ou des droits absolus et inaliénables, s’inscrivent dans une interprétation déontologique de l’éthique. Il faudrait alors trouver la plus grande adéquation entre la fin et les moyens, des principes moraux ne pouvant être enfreints sous peine de commettre une action immorale et par le fait même condamnable.

Par contraste, l’approche conséquentialiste ne se soucie pas d’abord de l’action comme telle ou de principes universalisables, mais plutôt des conséquences des actions et de leur effet sur le bien-être. Par exemple, l’utilitarisme préconise la maximisation du bonheur du plus grand nombre, ou à l’inverse la réduction de la souffrance des êtres sensibles. Mais il y a aussi d’autres versions du conséquentialisme, comme en témoigne Trostky dans son célèbre ouvrage Leur morale et la nôtre (1938). Critiquant à la fois les « règles obligatoires de la morale » et l’utilitarisme anglo-saxon comme deux variantes de la morale bourgeoise, il adopte plutôt une posture conséquentialiste proche de celle de Lénine. Ce dernier, souvent accusé d’amoralisme, a écrit notamment : « Il faut savoir consentir à tout, à tous les sacrifices et même en cas de nécessité user de stratagèmes variés, de ruses, de procédés illégaux, du silence, de la dissimulation de la vérité pour pénétrer dans les syndicats, y demeurer, y poursuivre à tout prix l’action communiste ».

Si la devise « la fin justifie les moyens » semble dénuée de toute considération éthique à première vue, Trotsky note que cet « amoralisme » cache en fait l’adhésion à une morale supérieure : « L’“amoralisme” de Lénine, c’est-à-dire son refus d’admettre une morale supérieure aux classes, ne l’empêcha pas de demeurer toute sa vie fidèle au même idéal ; de se donner entièrement à la cause des opprimés ; de se montrer hautement scrupuleux dans la sphère des idées et intrépide dans l’action […]. Ne semble-t-il pas que l’amoralisme n’est dans ce cas que le synonyme d’une morale humaine plus élevée[8]? »

On voit que la pensée conséquentialiste est centrée sur une certaine forme de rationalité pratique orientée vers l’atteinte de résultats capables de réaliser un idéal. Je cite encore Trotsky qui exprime de façon nette cette perspective et délaisse les prétentions universalistes d’une morale impartiale au profit d’une éthique axée sur la défense vigoureuse des intérêts des classes opprimées : « Le moyen ne peut être justifié que par la fin. Mais la fin a aussi besoin de justification. Du point de vue du marxisme, qui exprime les intérêts historiques du prolétariat, la fin est justifiée si elle mène à l’accroissement du pouvoir de l’homme sur la nature et à l’abolition du pouvoir de l’homme sur l’homme[9] ».

On voit dès lors apparaître une « éthique de la responsabilité » (au sens de Weber) pour qui la prise en compte des conséquences négatives et positives de l’action doit être judicieusement pesée en fonction d’une morale supérieure, ce qui permet en retour de donner sa bénédiction à une série d’actions jugées légitimes pour atteindre ce but ultime (la révolution). Or, il s’avère que la morale révolutionnaire de Trotsky, qui justifia notamment la Terreur au nom de la sauvegarde du processus révolutionnaire face à la réaction, est ancrée dans une certaine « éthique de la conviction ». Le dogme religieux ou le caractère fétiche de la légalité bourgeoise sont remplacés par l’adhésion à une loi suprême qui semble se confondre à une loi universelle de l’Histoire, principe premier justifiant les diverses décisions stratégiques sur le terrain.

Serait-ce que pour atteindre cette fin tout est permis ? nous demandera sarcastiquement le philistin, révélant qu’il n’a rien compris. Est permis, répondrons-nous, tout ce qui mène réellement à la libération des hommes. Cette fin ne pouvant être atteinte que par les voies révolutionnaires, la morale émancipatrice du prolétariat a nécessairement un caractère révolutionnaire. De même qu’aux dogmes de la religion, elle s’oppose irréductiblement aux fétiches, quels qu’ils soient, de l’idéalisme, ces gendarmes philosophiques de la classe dominante. Elle déduit les règles de la conduite des lois du développement social, c’est-à-dire avant tout de la lutte des classes, qui est la loi des lois[10].

On voit ici l’impasse de l’éthique conséquentialiste révolutionnaire qui, pour se justifier, doit inévitablement passer par une certaine conception du bien-être humain, de la société juste ou de la vie bonne. Qu’est-ce qui permet de fonder une telle compréhension de l’objectif ultime, au-delà d’une croyance aux « lois du développement social » ? Y a-t-il d’autres balises pour orienter les pratiques militantes, au-delà du respect scrupuleux de lois morales, ou de la maximisation des intérêts du prolétariat dans une guerre sans merci contre la bourgeoisie ? Bref, quels sont les fondements de l’éthique socialiste ?

La voie oubliée de l’éthique des vertus

Outre l’approche déontologique et conséquentialiste, il y a la tradition oubliée de l’éthique des vertus centrée sur le développement de traits de caractère permettant d’accomplir de bonnes actions. Les vertus sont des dispositions à agir, penser et ressentir qui permettent à un individu ou un groupe de bien interagir avec son milieu[11]. L’honnêteté, le courage, la modération et la bienveillance sont des exemples de vertus qui permettent d’agir de façon appropriée ou « excellente » au gré des circonstances.

Dans la philosophie antique, tout comme dans la plupart des sociétés à travers le monde, l’éthique des vertus a longtemps été l’approche prédominante pour interpréter les phénomènes moraux. Les vertus, fondées sur des habitudes, des pratiques sociales et des coutumes, sont l’objet d’approbation morale de la communauté, alors que les vices sont au contraire vigoureusement condamnés, ou parfois tolérés pour diverses raisons[12]. Le mot « éthique » dérive notamment du terme grec ethos qui signifie « coutume », ce qui renvoie aux mœurs, aux habitudes et manières d’être d’un individu ou d’un groupe.

Les vertus sont en quelque sorte des habiletés, acquises par l’apprentissage, la pratique et la socialisation, qui permettent de répondre de façon efficace à différentes situations et problèmes de la vie. Par exemple, l’honnêteté permet un certain degré de confiance dans les relations interpersonnelles. La tempérance ou modération permet de réguler les plaisirs, désirs et impulsions liées au corps, sur le plan de l’alimentation et de la sexualité notamment. Dans chaque cas, la vertu n’est pas une règle précise, mais une certaine propension à agir en trouvant le bon équilibre entre deux extrêmes. Pour Aristote, la vertu est un certain dosage qui permet d’éviter à la fois le déficit et l’excès, un « juste milieu » qui correspond chaque fois à une situation concrète. Par exemple, le courage est la capacité à affronter une situation de risque ou d’adversité, en évitant le piège de la lâcheté (manque de courage) et de la témérité (excès de courage), où l’individu peut se mettre lui-même ou mettre les autres en danger.

Comment déterminer ce qui constitue la bonne dose de courage dans un contexte particulier ? L’éthique des vertus fait ici appel à l’expérience pratique. Aristote dit par exemple : « C’est en pratiquant les actions justes que nous devenons justes, en pratiquant les actions modérées que nous devenons modérés, et en pratiquant les actions courageuses que nous devenons courageux ». D’où l’importance de la vertu intellectuelle de la sagesse pratique (phronesis, aussi traduite par prudence ou sagacité), qui s’acquiert par l’expérience de la vie et permet de trouver la bonne action en fonction de circonstances singulières, complexes et changeantes.

L’éthique des vertus connaît une recrudescence depuis les années 1980, à la suite des travaux de philosophes comme Alasdair MacIntyre, Philippe Foot, Rosalind Hursthouse, Michael Slote, Julia Annas, Christine Swanton et bien d’autres. Elle répond à certaines impasses des approches dominantes en éthique, le déontologisme et l’utilitarisme, en déplaçant l’objet de l’éthique de l’évaluation des actions individuelles (comment dois-je agir ?) vers la question plus large et fondamentale de la vie bonne : comment dois-je mener ma vie ? Selon l’approche néo-aristotélicienne, les vertus trouvent ultimement leur signification dans leur contribution à l’épanouissement humain. À la question de savoir « pourquoi être vertueux ? », la réponse la plus simple est « pour bien vivre » ou « pour être heureux ». En effet, les vertus sont vues comme des dispositions pratiques permettant de bien affronter diverses situations de la vie quotidienne, de résoudre des problèmes, d’interagir avec ses semblables de manière à favoriser l’épanouissement individuel et collectif.

La nécessité d’une théorie critique des vertus

De prime abord, la pensée socialiste pourrait formuler divers doutes et préoccupations vis-à-vis de l’éthique des vertus. Par exemple, si les vertus sont ancrées dans le monde social, comment s’assurer que celles-ci ne sont pas simplement des vertus bourgeoises ancrées dans l’idéologie dominante, à l’instar de l’éthique protestante sous-jacente à l’esprit du capitalisme ? Comment distinguer les vertus de l’élite et les vertus des classes populaires, en quoi cela nous aide-t-il à comprendre le monde dans lequel nous vivons ?

Par ailleurs, l’éthique des vertus semble surtout axée sur la bonne conduite individuelle, sur le développement de bons traits de caractère permettant aux acteurs de se distinguer socialement, comme l’ont bien montré les travaux de Pierre Bourdieu pour qui l’habitus est toujours lié à des divisions de classe et de capital culturel[13]. En quoi cela aurait-il un potentiel émancipateur ?

Dans le même ordre d’idée, Aristote ne justifiait-il pas l’esclavage, l’infériorité des femmes, la défense de la propriété privée et d’autres considérations élitistes du même genre ? Sa doctrine du juste milieu n’est-elle pas une forme de philosophie « centriste » prônant la modération à tout prix, rejetant ainsi d’emblée certaines perspectives plus radicales ? Pourquoi s’appuyer sur un tel auteur pour mener la critique du capitalisme et guider la lutte de classes ?

Enfin, l’éthique des vertus ne semble pas très utile à première vue pour concevoir un modèle de société socialiste ni pour guider l’action révolutionnaire d’un point de vue pratique. Comment les simples vertus d’entraide, de coopération et de bienveillance peuvent-elles nous aider à construire des coalitions de mouvements sociaux pour renverser l’ordre établi ? Étant donné que l’éthique des vertus se base souvent sur l’heuristique de l’agent vertueux pour guider l’action morale en situation concrète, cela signifie-t-il que pour bien agir d’un point de socialiste, il faudrait se poser la question suivante : comment Lénine ou Che Guevera agirait-il dans cette situation ?

Toutes ces objections pertinentes doivent être soulevées afin de débarrasser l’éthique des vertus de ses angles morts et préjugés. Il s’agit donc de reconstruire une approche à partir d’une théorie critique sensible aux rapports de domination comme le capitalisme, le colonialisme, le patriarcat. Lisa Tessman a déjà entrepris cette tâche dans son livre Burdened Virtues. Virtue Ethics for Liberatory Struggles (‎Oxford University Press, 2005), où elle propose une révision originale de la théorie d’Aristote en la remaniant pour qu’elle devienne utile aux luttes contre différentes formes d’oppression. Il n’est pas question ici de se lancer dans de longs développements théoriques, mais de proposer quelques pistes de réflexion préalables à une éthique des vertus socialiste.

Vices capitalistes et vertus socialistes

Une première façon de mobiliser l’éthique des vertus est de proposer une nouvelle lecture critique du capitalisme. Comme le note la philosophe Rahel Jaeggi, il faut distinguer trois formes de critique. La critique fonctionnaliste consiste à repérer les problèmes et dysfonctionnements de ce système économique (tendances à la crise, contradictions, perturbations de ses conditions de possibilité) afin de montrer que le capitalisme ne fonctionne pas bien ou menace sa propre viabilité à moyen et long terme. Quant à elle, la critique morale du capitalisme met de l’avant la question des injustices et les problèmes associés : exploitation, inégalités en termes de redistribution, de reconnaissance, de participation, etc. Enfin, la critique éthique s’intéresse plutôt au capitalisme comme « forme de vie », c’est-à-dire comme ensemble de pratiques sociales, de normes, de manières d’être et de relations au monde qui peuvent produire de l’aliénation et s’avérer nuisible à l’épanouissement humain[14].

En ce sens, il est possible de critiquer le capitalisme en présentant ses « vices » sur différents plans. Sur le plan fonctionnel ou structurel, ce système est fondamentalement vicié, car il est en train de détruire les conditions biophysiques de la vie humaine sur Terre en raison de l’impératif de profit, de croissance et d’expansion au cœur de son fonctionnement. Sur le plan moral, le capitalisme contribue à l’amplification des inégalités sociales, et donc aux vices liés à l’injustice, à l’exclusion, au manque de solidarité. Sur le plan éthique, le capitalisme contribue à l’aliénation et à des relations au monde qui favorisent l’impuissance (des masses), le manque de temps (dû à l’impératif de compétition et d’accélération sociale), ou encore l’apathie, l’ennui et l’indifférence. On pourrait ajouter à cela d’autres critiques liées aux vices dans la sphère politique, sur le plan culturel, de l’idéologie, ou encore aux vices que le capitalisme favorise chez les individus en façonnant les subjectivités : avarice, consumérisme, productivisme, culture de la performance…

À l’inverse, l’éthique des vertus pourrait permettre d’identifier les vertus nécessaires à la construction d’un monde post-capitaliste : la sobriété et l’autolimitation (sorte de modération à l’échelle collective), la justice, la convivialité, le soin (le care), l’empathie, l’entraide, l’engagement politique, la bonne radicalité, et autres vertus civiques. Il n’est pas question ici de proposer une liste des vertus socialistes, bien que cela pourrait être l’objet de réflexions et de débats ultérieurs. L’important consiste ici à situer les vertus en matière de pratiques sociales, des manières d’être et d’interagir, de façon à cultiver une « nouvelle sensibilité » (comme le préconisait Marcuse[15]), ou encore une « culture socialiste » dans laquelle certaines valeurs, normes et habitudes permettraient d’ancrer le socialisme au sein de « formes de vie » capables d’incarner ce projet dans la pratique. La littérature récente sur la préfiguration, les communs, l’économie postcapitaliste, les utopies réelles, les initiatives de transition et autres projets collectifs de résilience socioécologique s’inscrit dans cette perspective[16].

Une autre avenue intéressante consiste à mobiliser la réflexion critique sur les vertus afin de dépasser certaines impasses liées aux pratiques, au dogmatisme, au sectarisme et à d’autres formes de violence et d’ostracisation au sein des milieux militants. Les récents débats sur les « wokes », la rectitude politique et la cancel culture (la culture du bannissement) ont réanimé ces enjeux, souvent en opposant une approche moraliste et particulariste (reliée à la gauche postmoderne, la pensée intersectionnelle ou décoloniale) à une approche universalise et stratégique (d’inspiration marxiste, anarchiste ou autre)[17]. Pose problème ici une opposition binaire entre une critique de l’approche déontologique (associée à une forme d’absolutisme moral) et une approche essentiellement conséquentialiste (centrée sur les nécessités stratégiques), sans véritablement penser l’articulation complexe entre les dimensions éthique et stratégique des luttes.

À l’inverse, des livres récents comme Joie militante. Le conflit n’est pas une agression ou We Will Not Cancel Us (Nous ne nous annulerons pas) proposent diverses critiques des vices du « radicalisme rigide » qui ronge les mouvements de l’intérieur. Ces ouvrages proposent aussi de cultiver diverses dispositions (comme l’écoute, l’empathie, le soin, la joie, la résilience) comme remèdes à la sclérose des pratiques et comme vecteurs de groupes militants plus forts, inclusifs et dynamiques[18]. Au-delà des vertus nécessaires à l’édification d’un monde socialiste libéré des différents systèmes d’oppression, une interrogation pratique sur les vertus et les vices au sein des milieux militants s’avère essentielle à la construction de mouvements sociaux bienveillants et combatifs, inclusifs et dotés d’une certaine efficacité.

La centralité de la sagesse pratique militante

Afin de ne pas s’enfermer dans une version performative des vertus (vertu ostentatoire ou virtue signaling), visant à « marquer des points » dans les médias sociaux ou les milieux militants en adoptant les bonnes expressions, positions ou postures, il faut être capable de développer une certaine réflexivité sur nos pratiques, normes et dispositions qui cultivent l’épanouissement des mouvements sociaux (la « joie militante » comme puissance d’agir) et permettent d’éviter certains vices : lourdeur procédurale, exclusions, manque d’efficacité, conception purement esthétique des luttes, course à la radicalité, bien-pensance, moralisme. Il s’agit là d’un réflexe essentiel à développer pour éviter que les vertus militantes ne se réduisent à un simple jeu de distinction sociale et de conduite individuelle exemplaire.

Par la suite, il est nécessaire de voir en quoi les vertus peuvent guider l’élaboration d’un projet socialiste, inclusif, démocratique et émancipateur, c’est-à-dire par la construction de nouvelles institutions politiques, économiques et sociales qui permettent de cultiver les vertus chez les individus, de nourrir la solidarité au sein de la communauté (aussi nommée « amitié civique »), et de favoriser l’épanouissement personnel et collectif. On pourrait dès lors penser aux formes de gouvernance, aux modes d’organisation du travail et de processus démocratiques nécessaires pour réaliser ces diverses dispositions, en transformant, en améliorant ou en abolissant carrément les institutions qui contribuent à reproduire la domination et les vices.

Enfin, il est essentiel de cultiver une certaine « sagesse pratique » au sein des milieux militants. Il faut entendre par là la capacité à prendre de bonnes décisions en fonction d’une prise en considération sérieuse des possibilités, contraintes et tensions liées à chaque contexte. Cette faculté cognitive et émotionnelle n’est pas un don individuel ou surnaturel, mais une disposition à raisonner de manière pratique qui s’acquiert par l’expérience, mais aussi par la transmission d’expériences et de savoirs militants. La sagesse pratique nécessaire à la culture socialiste et au plein déploiement des vertus révolutionnaires ne peut s’acquérir que par une relation active au passé, à la « tradition des vaincus » et des opprimés, aux expériences révolutionnaires où certaines figures singulières (comme Lénine, Gramsci, Luxemburg) ou encore des groupes collectifs anonymes ont fait preuve de vertus dans des contextes hautement explosifs.

Pour revenir à la « morale révolutionnaire » de Trotsky que nous avons évoquée au début de ce texte, celle-ci s’apparente finalement moins à l’approche déontologique ou conséquentialiste qu’à une éthique des vertus adaptée au contexte révolutionnaire. Pour ce grand socialiste, il n’y pas de loi morale absolue, ni un simple calcul stratégique centré sur l’atteinte d’objectifs particuliers faisant fi de toute morale; il s’agit plutôt de penser l’action en incarnant un idéal en fonction de situations singulières et complexes. Trotsky fait appel à la phronesis (sagesse pratique) qui s’acquiert par et dans la lutte contre le capitalisme, par l’accumulation et le raffinement de l’expérience pratique historique. Au lieu de savoir ce que tel révolutionnaire aurait fait dans une situation x ou y, il s’avère préférable de s’appuyer sur la transmission de savoirs militants et sur l’exercice d’un raisonnement pratique ouvert à l’expérimentation et à l’adaptation continue aux circonstances changeantes. L’éthique socialiste, en fin de compte, doit reposer sur cette expérience vivante de la lutte pour l’émancipation, comme le soulignaient Rosa Luxemburg et Trotksy à leur époque.

Le moraliste insiste encore : Serait-ce que dans la lutte des classes contre le capitalisme tous les moyens sont permis ? Le mensonge, le faux, la trahison, l’assassinat, « et cætera » ?

Nous lui répondons : Ne sont admissibles et obligatoires que les moyens qui accroissent la cohésion du prolétariat, lui insufflent dans l’âme une haine inextinguible de l’oppression, lui apprennent à mépriser la morale officielle et ses suiveurs démocrates, le pénètrent de la conscience de sa propre mission historique, augmentent son courage et son abnégation. […] Ces critériums ne disent pas, cela va de soi, ce qui est permis ou inadmissible dans une situation donnée. Il ne saurait y avoir de pareilles réponses automatiques. Les questions de morale révolutionnaire se confondent avec les questions de stratégie et de tactique révolutionnaire. L’expérience vivante du mouvement, éclairée par la théorie, leur donne la juste réponse[19].

Jonathan Durand Folco est professeur à l’Université Saint-Paul, Ottawa


  1. Noël W. Thompson, Political Economy and the Labour Party. The Economics of Democratic Socialism  1884-2005, 2e éd., Abingdon, Angleterre, Routledge, 2006.
  2. Manfred B. Steger, The Quest for Evolutionary Socialism. Eduard Bernstein and Social Democracy, Cambridge, Angleterre, Cambridge University Press, 1997, p. 115.
  3. Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, 1848, Chicoutimi, Les classiques des sciences sociales ; Friedrich Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, 1880, Chicoutimi, Les classiques des sciences sociales.
  4. André Heywood, Political Ideologies. An Introduction, 5e éd, Basingstoke, Angleterre, Palgrave Macmillan, 2012.
  5. Gustav Landauer, L’appel au socialisme, Paris, Éditions l’Échappée, 1911. Pour un bref survol de sa pensée, voir « Gustav Landauer : un appel au socialisme », revue Ballast, 13  janvier 2020, <https://www.revue-ballast.fr/gustav-landauer-un-appel-au-socialisme/>.
  6. Voir notamment Erich Fromm (dir.), Socialist Humanism. An International Symposium, Garden City, Doubleday, 1965.
  7. Donald Van de Veer, « Marx’s View of Justice », Philosophy and Phenomenological Research, vol. 33, n° 3, 1973, p. 366-386 ; Marshall Cohen (dir.), Marx, Justice and History. A Philosophy and Public Affairs Reader, Princeton, N. J., Princeton University Press, 1980.
  8. Léon Trotksy, Leur morale et la nôtre, 1938, p. 14, <https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/morale/morale14.htm>.
  9. Ibid., p. 16, <https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/morale/morale16.htm>.
  10. Ibid.
  11. Pour un aperçu clair, concis et accessible de l’éthique des vertus, voir Rosalind Hursthouse, « Virtue Ethics », Stanford Encyclopedia of Philosophy, 8 décembre 2016.
  12. John Dewey et James H. Tufts [1915], Éthique, Paris, Gallimard, 2021.
  13. Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les éditions de Minuit, 1979.
  14. Rahel Jaeggi, « What (if Anything) Is Wrong with Capitalism ? Dysfunctionality, Exploitation and Alienation : Three Approaches to the Critique of Capitalism », The Southern Journal of Philosophy, vol. 54, 2016, p. 44-65. Voir aussi Nancy Fraser et Rahel Jaeggi, Capitalism. A Conversation in Critical Theory, Cambridge, Polity Press, 2018.
  15. Herbert Marcuse, Vers la libération, Paris, Éditions de Minuit, 1970.
  16. Voir à ce titre Erik Olin Wright, Utopies réelles, Paris, La Découverte, 2017 ; Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014; J. K. Gibsom-Graham, Jenny Cameron et Stephan Healy, Take Back the Economy. An Ethical Guide for Transforming our Communities, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2013.
  17. Voir à ce titre Pierre Mouterde, Les impasses de la rectitude politique, Montréal, Varia, 2019.
  18. Voir Carla Bergman et Nick Montgomery, Joie militante. Construire des luttes en prise avec leurs mondes, Paris, Éditions du commun, 2021 ; Sarah Schulman, Le conflit n’est pas une agression. Rhétorique de la souffrance, responsabilité collective et devoir de réparation, Paris, Éditions B42, 2021; Adrienne Maree Brown, We Will Not Cancel Us. And Other Dreams of Transformative Justice, Chico, AK Press, 2020.
  19. Trotksy, Leur morale et la nôtre, op. cit., p. 16.

 

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L’environnement et la planification démocratique de l’économie

28 décembre 2022, par Rédaction
Deux modèles de planification démocratique de l’économie et leur rapport à l’environnementLa coordination négociéeL’économie participalisteLe problème : les modèles et (…)

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Parmi les propositions de structuration d’une société postcapitaliste, la planification économique démocratique est celle qui parvient le mieux à concilier une coordination des activités économiques et la préservation de l’autonomie locale. Les mécanismes de prise de décision y intègrent une variété de considérations importantes pour les communautés et les citoyens et citoyennes. Cependant, les premiers modèles développés dans les années 1990 laissent peu de place aux préoccupations environnementales et se concentrent davantage sur les processus sociaux et économiques. Avec l’aggravation de la crise environnementale au cours des dernières décennies, certains des partisans de la planification démocratique ont récemment intégré les questions environnementales à leurs modèles. Bien que ces efforts soient certainement utiles, nous pensons qu’il est possible de franchir le pas suivant de façon à ce que les modèles de planification démocratique de l’économie puissent pleinement tenir compte des bases biophysiques et écologiques des processus socioéconomiques.

Dans un premier temps, cet article présente deux modèles de planification démocratique de l’économie et leur rapport à l’environnement. Ensuite, il montre en quoi cette approche pose problème. Enfin, il propose une façon d’adapter les modèles pour les rendre acceptables du point de vue écologique.

Deux modèles de planification démocratique de l’économie et leur rapport à l’environnement

La coordination négociée

Pat Devine publie Democracy and Economic Planning en 1988. Il y présente un modèle de planification démocratique fondé sur la coordination négociée des activités économiques par les personnes que les décisions affectent. Ce modèle combine démocratie directe et démocratie représentative[2] : toutes les grandes décisions économiques sont prises de la façon la plus décentralisée possible.

Devine a continué de développer son modèle avec Fikret Adaman et ils ont écrit plusieurs textes sur la relation entre la coordination négociée et l’environnement[3]. Cependant, ils ne désignent aucune instance ou institution responsable des enjeux écologiques. Pour les auteurs, la planification collective des investissements lierait l’activité économique aux besoins humains plutôt qu’aux profits. Selon eux, le principal avantage d’une économie planifiée démocratiquement par rapport au capitalisme, c’est sur le plan écologique. Puisque les investissements majeurs seront planifiés démocratiquement, les incitations à la concurrence et à la croissance seront vraisemblablement inopérantes, ce qui atténuera considérablement la pression sur les travailleurs, les travailleuses et les écosystèmes.

En d’autres termes, il n’est pas nécessaire de concevoir des instances qui se consacreraient aux questions écologiques puisque le contrôle démocratique produirait naturellement les résultats environnementaux souhaités.

Il y a une exception à cette règle : la rente sur les ressources naturelles que propose Devine dès son ouvrage de 1988 pourrait être considérée comme un élément du modèle qui est spécifiquement environnemental même si elle n’a pas été conçue comme telle à l’époque. Cette rente refléterait le taux d’exploitation socialement souhaité, dans des limites scientifiquement établies, et permettrait aux unités de production de tenir compte de la rareté relative des ressources naturelles. Là encore, cette rente serait déterminée démocratiquement dans le cadre de la procédure de planification négociée.

Cette prise en charge des questions environnementales est tout à fait en phase avec le modèle qui est, depuis son origine, présenté comme une contribution au « mouvement vers une société autogouvernée[4] ». L’autogestion des milieux de travail se développe à mesure que l’économie se politise et que la société devient de plus en plus consciente de ce qu’elle fait. Il s’agit d’un enchâssement de l’économie dans la société et dans la nature. La coordination négociée propose donc que la question de la protection de l’environnement soit prise en compte politiquement lors de la négociation des décisions d’investissement.

L’économie participaliste

En 1991, Michael Albert et Robin Hahnel ont développé un modèle de planification économique démocratique, l’« économie participaliste[5] ». L’économie participaliste se centre sur la démocratie directe qu’appliquent deux structures de base : les conseils de travailleurs ainsi que les conseils de consommateurs. Les décisions de production sont prises là où elles affectent les gens. Les conseils de travailleurs gèrent tous les lieux de travail et sont regroupés en fédérations selon leur secteur d’activité. La rémunération des travailleurs et des travailleuses est calculée à partir de l’effort qu’exigent les tâches qu’ils et elles accomplissent. La rémunération que les gens reçoivent leur donne accès à des droits de consommation. L’organisation des conseils de consommateurs est similaire à celle des conseils de travailleurs, mais déterminée selon la localisation des milieux de vie.

L’économie participaliste se distingue de la coordination négociée par deux mécanismes conçus pour répondre aux problèmes écologiques. Le premier sert à mettre au jour les dommages causés par la pollution. Il s’agit essentiellement d’un système de pollueur-payeur selon lequel les communautés directement touchées par la pollution se regroupent pour déterminer la valeur des dommages subis. Ces communautés peuvent interdire l’utilisation de certains polluants ou fixer des droits de consommation que leurs membres recevraient à titre de compensation. Ce mécanisme attribue donc un prix à la pollution, prix dont tient compte le processus de planification participative. Ainsi, le coût de la pollution fait-il partie du coût social cumulé de la production auquel on compare[6] son bénéfice social.

Deuxième mécanisme, la procédure de planification à long terme aide les générations actuelles à déterminer quelles dépenses elles veulent engager maintenant afin que l’avenir soit meilleur. Ces plans à long terme sont le fruit d’une collaboration entre la fédération nationale des consommateurs et la fédération nationale des travailleurs. La première produit une évaluation de ce que seront les préférences en matière de consommation dans les années à venir, tandis que la seconde produit une estimation de la croissance de la productivité. Mais ces analyses sont limitées par une « contrainte d’équité entre les générations » qui balise la façon dont le niveau de consommation d’une année peut différer de celui de l’année précédente ou suivante. Cette contrainte impose à la génération actuelle une modération de la consommation afin de préserver le bien-être de la génération à venir. La planification à long terme délimite le cadre dans lequel la planification annuelle doit s’effectuer. Grâce à ce processus, les générations actuelles peuvent être amenées à mieux tenir compte de l’environnement. Hahnel répète toutefois que ce résultat n’est jamais garanti ; la démocratie a besoin que les générations actuelles soient prêtes à faire des sacrifices maintenant pour un bénéfice collectif qui viendra plus tard[7].

Ces propositions de mécanismes écologiques sont parfaitement cohérentes avec les principales caractéristiques de l’économie participaliste. L’idée que les gens doivent prendre les décisions qui les concernent est au cœur de l’économie participaliste. Il est donc logique que la pollution soit mesurée et évaluée par ceux et celles qu’elle affecte. Pourtant, la planification à long terme marque les limites de ce principe puisque les générations futures ne peuvent pas s’exprimer. Cependant, la contrainte d’équité oblige la première génération à prendre des décisions qui limitent sa consommation et ne devraient donc pas nuire aux générations à venir.

Le problème : les modèles et l’écologie

L’économie écologique, un domaine distinct au sein de l’économie hétérodoxe, s’appuie sur une perspective biophysique de l’économie. Cette approche considère que l’économie fait partie de l’écosystème global, que caractérisent des interrelations dynamiques entre les systèmes économiques et les systèmes physiques et sociaux. La question de la taille de l’économie et des limites biophysiques est alors centrale, car l’allocation ou la distribution des ressources seules ne suffisent pas à en tenir compte. L’économie écologique présente donc la taille de l’économie comme un problème en soi, dont il faut traiter spécifiquement. Cela revient à reconnaître l’encastrement de l’économie dans le système social et à souligner le rôle de l’économie politique au sens large dans la médiation des interactions entre les processus économiques et les dynamiques environnementales. Dans cette perspective, l’économie écologique rend opérationnels divers cadres, modèles et outils, et fournit des indicateurs des processus socioéconomiques différents de ceux mis de l’avant par l’économie orthodoxe[8].

L’économie écologique nous apprend que la complexité, l’incertitude et l’ignorance inhérentes aux processus écologiques signifient que les conséquences biophysiques des décisions économiques ne peuvent être connues ou prévues de façon précise. Ainsi, les prix du marché, qu’ils soient explicites ou imputés, peuvent-ils au mieux refléter une information incomplète ; ils ne reflètent pas et ne peuvent pas refléter chaque aspect, inter-temporel, des coûts et des avantages associés à un bien ou à un service environnemental spécifique. De plus, l’environnement est marqué par des interdépendances sociales et biophysiques – les actions des uns influent directement sur les possibilités des autres. Or, la prise de décision par des individus isolés et sans rapports politiques entre eux dans le contexte du marché ne peut pas rendre compte de ces interdépendances de manière adéquate. Enfin, les prix du marché ne constituent pas une mesure pertinente de la valeur, car les valeurs attribuées à l’environnement ne peuvent être ramenées et agrégées à un seul dénominateur ; c’est la notion d’« incommensurabilité des valeurs[9] ». Par conséquent, les prix formés sur les marchés peuvent au mieux saisir un sous-ensemble des dimensions de la valeur d’un bien ou d’un service environnemental.

Les économistes écologiques recommandent que les décisions environnementales soient prises au terme d’un processus social de délibération auquel participent ceux et celles que la décision affecte. Un tel processus devrait s’appuyer sur des connaissances scientifiques, par ailleurs souvent contestées, mais surtout sur les points de vue et les valeurs de ceux et celles que pourraient toucher les possibles résultats. La prise de décision collective permet également de respecter des critères moraux, de faire connaître les interdépendances et de favoriser des règles de coopération et de réciprocité grâce à un dialogue raisonné. Les économistes écologiques défendent également des méthodes d’expression et d’agrégation des valeurs autres que le prix. Il s’agit notamment de méthodes d’évaluation multicritères ainsi que du principe de précaution lorsque les impacts environnementaux sont potentiellement élevés mais difficiles à mesurer, c’est-à-dire lorsque les preuves scientifiques sont insuffisantes, non concluantes ou incertaines[10].

La coordination négociée proposée par Devine et Adaman se fonde sur des mécanismes participatifs d’allocation de la capacité de production. Bien que ce modèle soit silencieux sur la manière d’établir les limites biophysiques, il fournit un cadre dans lequel les conséquences sociales et écologiques des différentes propositions ainsi que les décisions concernant les limites de l’activité économique pourraient être débattues et pesées selon les différents points de vue des parties prenantes. En ce sens, la planification participative peut potentiellement étendre les mécanismes envisagés par l’économie écologique pour faire face à l’incertitude, à la complexité et à l’interdépendance en environnement le domaine plus large des décisions économiques. Le modèle est également silencieux sur la manière dont l’incommensurabilité des valeurs serait traitée et sur le type de critères non monétaires qui seraient utilisés lors des délibérations.

Les améliorations apportées par Hahnel à l’économie participaliste comprennent deux mécanismes distincts. Le premier repose sur les communautés directement affectées par la pollution qui décident du prix et du degré de pollution acceptable. Les limites de l’activité économique émergent ainsi de l’évaluation individuelle des dommages causés par la pollution que produisent les personnes concernées. Paradoxalement, le point de vue de Hahnel ne diffère pas beaucoup de la solution habituellement appliquée aux externalités environnementales, car il imite un processus de négociation inspiré de Ronald Coase qui reconnaît un degré de pollution dit « efficace ». Cette approche est profondément troublante du point de vue de l’économie écologique, à plusieurs titres. Tout d’abord, les processus écologiques étant marqués par la complexité, l’ignorance et les décalages temporels, il est impossible de connaître les effets et les coûts futurs de la pollution. Les impacts environnementaux imprévus et inconnus peuvent très bien être beaucoup plus coûteux que ce qui est envisagé et l’ampleur de la pollution autorisée à l’avance peut être supérieure à ce qui s’avérera réellement « efficace » à l’avenir. Deuxièmement, les impacts de la pollution sont réduits à une simple mesure quantitative, ce qui ne permet pas de saisir les multiples valeurs associées à l’environnement qui ne peuvent être tarifées. Enfin, ce mécanisme ne reconnaît pas les effets interreliés de la pollution sur l’écosystème au-delà de ce qui affecte les humains, ainsi que sur ceux qui ne sont pas directement (ou actuellement) touchés par les dommages. En ce sens, la proposition de Hahnel est insuffisante et ne peut traiter les questions de complexité, d’ignorance et d’interdépendance, des questions fondamentales quand il s’agit de durabilité écologique.

Le deuxième mécanisme, quant à lui, repose sur une procédure de planification à long terme qui imposerait certaines normes et certains objectifs pour prendre en compte, autant que cela est possible, le bien-être des générations futures. Si ce mécanisme semble prometteur, sa réduction à un processus de vote fondé sur les préférences de la génération actuelle reste problématique. La formule de Hahnel exclut une procédure délibérative plus complète qui impliquerait un débat public de qualité. Comme nous l’avons vu précédemment, une telle procédure est nécessaire non seulement parce qu’elle révèle des informations et une conscience des interdépendances, mais aussi parce que les préférences ne sont pas figées et que les valeurs peuvent changer grâce à un dialogue raisonné.

Une piste de solution

D’un point de vue biophysique, le processus économique apparaît comme un flux matériel soumis à une série de transformations métaboliques des sources (où on puise les ressources naturelles) jusqu’aux puits (où on se débarrasse des résidus de la production en les retournant à la nature), tel qu’illustré à la figure 1. Ce flux métabolique inscrit l’économie dans les systèmes écologiques et les cycles biogéochimiques qui font de la planète notre monde. Il est régi par les lois de la physique et de la chimie ainsi que par les principes de l’écologie. Au premier rang figurent les lois de la thermodynamique, celles de la dynamique du système terrestre et celles de la résilience écologique, caractérisée par des points de basculement et des effets de seuil[11]. Cela nous amène à souligner que les débats classiques sur la planification démocratique s’intéressent à la production, à la circulation et à la distribution d’un produit porteur de valeur, d’échange ou d’usage, tandis que l’économie écologique conçoit le processus métabolique comme un flux d’énergie et de matière qui traverse la société et sert ainsi à sa reproduction matérielle. Le flux de matière est toujours plus important que la production considérée comme porteuse de valeur. Il se calcule en unités biophysiques et non en unités de valeur : tonnes et joules plutôt que dollars ou heures de travail[12].

Figure 1

Le métabolisme social
FIGURE 1 – Source : Krystof Beaucaire, Clara Vivin, Marc Dionne et Éric Pineault, Le métabolisme social. Un cadre d’analyse pour vivre collectivement à l’intérieur des capacités limites de la terre, L’atelier d’Écologie Sociale du Capitalisme Avancé, UQAM, 1er mars 2022, p. 3, <https://esca.uqam.ca/wp-content/uploads/2022/03/Rapport-Metabolisme-Social-ESCA-2022-2.pdf>.

Est aussi crucial le fait qu’avant d’entamer toute production de biens et de services, ce flux d’énergie et de matière doit être extrait, et une fois son travail effectué au sens biophysique du terme et sa matérialité « utilisée » d’un point de vue social, ce qui, en termes de production, est conceptualisé comme une consommation, le débit sera englouti « dans l’environnement » sous forme de déchets et d’émissions. Enfin, à mesure que le flux traverse la société, il se maintient ou s’accumule sous forme de stocks matériels – artefacts, machines, bâtiments et infrastructures – et par les populations animales domestiquées qui sont les médiateurs de nos vies sociales et biologiques et l’expression de nos cultures. Le type et la masse des stocks matériels qu’une société accumule déterminent en grande partie la taille de l’économie nécessaire à la satisfaction des besoins de sa population. Les comptes de flux de matière à l’échelle de l’économie permettent de mesurer cette dimension.

Les sources (de matière et d’énergie) et les puits (de déchets et d’émissions) sont les points de contact entre les économies et la nature, entendue ici comme les écosystèmes et les cycles biogéochimiques. C’est le long de cette frontière que les impacts environnementaux d’une économie apparaissent non pas comme des « externalités », mais comme le réseau des relations écologiques créées par le régime métabolique d’une société. Cette intégration biophysique des économies à l’écologie peut être représentée au mieux par une « circularité écologique » : l’extraction et la dissipation sont dépendantes du « travail » des écosystèmes et des cycles biogéochimiques qui absorbent et produisent les éléments en circulation. Ils peuvent effectuer ce travail biophysique de manière durable ou être déséquilibrés et poussés vers des points de basculement où ils s’effondrent. Selon la nature et l’échelle du régime métabolique d’une société, cette rupture métabolique[13] peut être locale ou globale, et peut concerner des éléments centraux ou périphériques du flux qui traverse une société.

Bien que cet encastrement écologique des économies ait été discuté par divers écomarxismes et écosocialismes au cours des dernières décennies, ce riche courant de recherche n’a pas encore pleinement intégré les outils analytiques et les concepts développés par les écologistes sociaux et les économistes biophysiques. La plupart des écomarxismes et des écosocialismes politiques restent dans un cadre classique « centré sur la valeur », fondé sur l’interaction entre les facteurs de production et les pratiques de consommation, à laquelle s’ajoutent ensuite des considérations écologiques et environnementales. Le modèle économique de base est un processus circulaire en deux étapes : la production d’un flux d’extrants porteurs de valeur qui, une fois consommés, ce qui comprend la « consommation productive », reproduit des intrants tels que le travail créateur de valeur et le capital fixe.

Du point de vue du métabolisme social, l’économie est plutôt modélisée comme un processus linéaire en quatre moments : 1) un point d’extraction ; 2) un point de production ; 3) un point de consommation ; et 4) un point de gaspillage et de dissipation du flux de production[14]. Chacun de ces points est régulé par un ensemble spécifique de relations sociales instituées et de formations matérielles accumulées sous forme de stocks ; chacun est soumis à des lois et des déterminations biophysiques, telles que la loi de l’entropie ou les principes de résilience écologique. En chaque point, les relations sociales et les processus biophysiques influent les uns sur les autres ; ces relations de cause à effet sont complexes et non linéaires, mais s’assemblent en structures sociométaboliques relativement stables. En outre, chaque point exerce ses déterminations de façon autonome sur le passage d’un point à l’autre et doit être examiné en tant que tel ; aucun point ne peut être réduit à la logique d’un autre ni être régi par un autre. Les changements au sein d’une structure auront un impact sur les autres. Par exemple, des modifications de la capacité de se débarrasser des déchets peuvent avoir un effet sur la capacité d’extraction tandis que des modifications des normes de production et de consommation auront un effet sur les deux extrémités du processus de production.

Les sections précédentes ont montré que les mécanismes ou institutions proposés par les modèles de planification démocratique de l’économie ne sont pas suffisants et ne peuvent prendre en compte les enjeux écologiques. Les modèles de planification économique démocratiques ont été construits autour du double processus typique de l’économie classique : la production et la consommation. Ainsi les contraintes et les possibilités environnementales ont-elles été examinées dans le langage réducteur des prix et des catégories de production. Une planification écologique du processus économique devrait donc :

  1. mettre sur pied des mécanismes ou institutions de planification délibérative tout au long du flux de matière et d’énergie, c’est-à-dire en tenant compte des quatre moments du processus économique ;
  2. institutionnaliser des catégories non réductionnistes qui expriment le métabolisme social en termes biophysiques et écologiques, plutôt qu’en termes de production ;
  3. créer un cadre de travail pour gérer l’échelle biophysique du résultat et la nature des relations écologiques inhérentes au métabolisme social d’une société postcapitaliste.

Une combinaison des caractéristiques des différents modèles pourrait donner une première réponse intéressante au point 1 ; cela devrait faire l’objet de recherches futures. Les recherches sur la décroissance et l’écologie sociale peuvent aisément apporter des éléments de réponse aux points 2 et 3. Sur le plan du langage et du vocabulaire, une expression standardisée du métabolisme des sociétés a été développée et il serait possible de l’utiliser pour planifier en détail la composition et la dimension du débit d’une économie donnée. Cependant, il est impératif que ce langage biophysique soit complété par d’autres langages d’évaluation et d’autres critères diversifiés d’évaluation qui pourraient être jugés importants du point de vue d’acteurs sociaux situés différemment. En d’autres termes, les indicateurs biophysiques ne doivent pas devenir un langage réducteur de plus, censé représenter tous les enjeux de l’environnement.

Conclusion

Les modèles de planification économique démocratique développés au cours des dernières décennies constituent des efforts essentiels pour imaginer ce à quoi pourrait ressembler une société postcapitaliste. On devrait les étudier davantage et de manière critique, dans le but de les fusionner et de les modifier pour répondre de manière adéquate à l’enjeu fondamental de notre siècle : l’écologie. Les défauts pointés du doigt dans les modèles ne sont que des défauts, ils peuvent être corrigés. Mais pour cela, il faut voir l’économie à travers un prisme écologique, avec des outils appropriés. Nous avons suggéré quelques principes qu’il serait utile d’explorer. Nous espérons continuer à faire avancer ce programme de recherche en discutant avec d’autres personnes qui travaillent sur des modèles de planification économique démocratique.

Bengi Akbulut , Mathieu Dufour, Frédéric Legault, Éric Pineault, Simon Tremblay-Pepin [1]


  1. Bengi Akbulut est professeure à l’Université Concordia, Mathieu Dufour, professeur à l’Université du Québec en Outaouais, Frédéric Legault, candidat au doctorat à l’Université du Québec à Montréal et professeur au Collège Ahuntsic, Éric Pineault, professeur à l’Université du Québec à Montréal et Simon Tremblay-Pepin, professeur à l’Université Saint-Paul à Ottawa. Ces cinq professeurs constituent le groupe Planning for Entropy qui signe un article en anglais qui a été traduit, modifié, mis à jour et écourté par Simon Tremblay-Pepin. L’article est intitulé « Democratic economic planning, social metabolism and the environment » et publié dans Science & Society, vol. 86, n° 2, avril 2022.
  2. Pat Devine, Democracy and Economic Planning. The Political Economy of a Self-Governing Society, Boulder, Colorado, Westview Press, 1988, p. 60-61.
  3. Fikret Adaman, Pat Devine et Begum Ozkaynak, « Reinstituting the economic process : (re)embedding the economy in society and nature », International Review of Sociology – Revue Internationale de Sociologie, vol. 13, n° 2, 2003, p. 357-374 ; Pat Devine, « Ecosocialism for a new era », dans Richard Westra, Robert Albritton et Seongjin Jeong, Varieties of Alternative Economic Systems. Practical Utopias for an Age of Global Crisis and Austerity, New York, Routledge, 2017, p 33-51.
  4. Devine, 1988, op. cit., p. 114.
  5. Michael Albert et Robin Hahnel, The Political Economy of Participatory Economics, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1991.
  6. Robin Hahnel, Democratic Economic Planning, New York, Routledge, 2021, p. 139-149.
  7. Ibid., p. 225-226.
  8. Joan Martinez-Alier, The Environmentalism of the Poor. A Study of Ecological Conflicts and Valuation, Cheltenham, RU, Edward Elgar, 2003.
  9. Ibid.
  10. Joan Martinez-Alier, Giuseppe Munda et John O’Neill, « Weak comparability of values as a foundation for ecological economics », Ecological Economics, vol. 26, n° 3, 1998, p. 277-286.
  11. Nicholas, Georgescu-Roegen, The Entropy Law and the Economic Process, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press, 1971.
  12. Marina Fischer-Kowalski et Helmut Haberl, « Tons, joules, and money : modes of production and their sustainability problems », Society & Natural Resources, vol. 10, n° 1, 1997, p. 61-85.
  13. John Bellamy Foster et Brett Clark, The Robbery of Nature. Capitalism and the Ecological Rift, New York, Monthly Review Press, 2020.
  14. Adelheid Biesecker et Sabine Hofmeister, « Focus : (Re)productivity: Sustainable relations both between society and nature and between the genders », Ecological Economics, vol. 69, n° 8, 2010, p. 1703-1711.

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