Nouveaux Cahiers du socialisme

Faire de la politique autrement, ici et maintenant...

La coordination négociée, un modèle écosocialiste

22 décembre 2022, par Rédaction

La nécessité de définir les contours d’une société juste fondée sur les valeurs démocratiques[1], la liberté, l’égalité et le respect des limites écologiques à l’échelle locale et mondiale, n’a jamais été aussi urgente qu’aujourd’hui. Pour celles et ceux d’entre nous qui prétendent que le système capitaliste – même s’il est réformé – continuera à rendre impossible une bonne vie en harmonie avec l’environnement, il est crucial de donner forme à cette vision de la société à venir. Notre contribution a été de développer un modèle économique écosocialiste dans lequel les considérations sociales et écologiques sont intégrées aux décisions économiques; l’avenir de la vie économique est planifié pour être démocratique, les activités économiques interdépendantes sont coordonnées entre elles et les citoyennes et citoyens sont habilités à s’engager activement dans la prise de décision à différents niveaux du système économique.

Exposé du modèle de la coodination négociée

En 1988, Pat Devine a publié Democracy and Economic Planning[2] qui jette les bases du modèle de la « coordination négociée », modifié et étendu par la suite avec la coopération de Fikret Adaman. Dans ce modèle, les propriétaires sociaux des moyens de production s’engagent dans une procédure délibérative pour parvenir collectivement à un plan qui établit et réalise ce qui est économiquement juste pour toute la société.

Devine soutient que les moyens de production devraient être la propriété sociale des parties prenantes, personnes ou groupes, directement affectées par leur utilisation. Les propriétaires sociaux d’une entreprise seraient donc constitués des travailleuses et travailleurs de cette entreprise, mais aussi de celles et ceux d’autres entreprises de la même industrie, de membres de la communauté où est située l’entreprise, de fournisseurs, de clients, de représentants des commissions de planification et d’autres groupes de la société civile ayant un intérêt direct dans le résultat du travail effectué par cette entreprise. Le modèle est décentralisé et suppose une dynamique transformatrice : les parties prenantes sont amenées à négocier – d’où le terme de coordination négociée  – les objectifs économiques de leur propre entreprise, en son sein et dans des espaces qui réunissent plusieurs entreprises, sur la base des informations quantitatives et qualitatives pertinentes. Le processus délibératif proposé place le débat public au cœur de la prise de décision économique. Les parties prenantes s’engagent dans un processus d’apprentissage collectif par lequel elles cherchent à parvenir à des décisions concertées sur la planification de l’économie.

Le modèle établit une distinction entre « l’échange marchand », qui implique la vente et l’achat de la production à partir des capacités productives déjà existantes, et les « forces du marché », qui concernent des décisions d’investissement prises par les entreprises sur la base de leur seul intérêt. La coordination négociée conserve l’échange marchand mais élimine les forces du marché. Les décisions relatives aux changements de capacité productive d’une entreprise, par le biais d’investissements ou de désinvestissements, affectent un ensemble plus large de groupes que les décisions qui ne touchent que l’utilisation de ses capacités existantes. C’est donc cet ensemble plus large qui constitue le conseil d’administration des entreprises et qui forme les conseils industriels où elles se rassemblent pour négocier les investissements du secteur. Les entreprises ne sont pas en concurrence les unes avec les autres ; les propriétaires sociaux prennent collectivement les décisions d’investissement et de désinvestissement au sein du conseil industriel. Ce conseil comprend toutes les entreprises de l’industrie, des représentants et représentantes des communautés où elles sont situées, les conseils industriels des industries qui achètent la production de l’industrie et qui fournissent ses intrants, les groupes de la société civile pertinents et les commissions de planification des régions concernées. Au sein du conseil industriel, les propriétaires sociaux négocient un plan coordonné d’investissement et de désinvestissement pour chaque entreprise de l’industrie dans son ensemble. C’est ce processus de coordination négociée qui remplace les forces du marché dans un système de planification sociale.

Les conseils industriels peuvent se situer à diverses échelles géographiques et sont guidés par le principe de subsidiarité selon lequel les décisions doivent être prises au niveau le plus local, en veillant à ce que tous les groupes concernés par une décision participent à cette décision. Le niveau pertinent de prise de décision sera déterminé par l’importance des économies d’échelle dans la production, la nécessité de minimiser les coûts de transport, l’intérêt d’avoir des économies équilibrées dans la mesure du possible, les caractéristiques écologiques et la topographie des différents lieux et activités, etc. Les propriétaires sociaux à chaque niveau disposent de trois types d’informations à partir desquelles négocier : les données générées par les échanges marchands qui révèlent la performance de chaque entreprise, les connaissances explicites et tacites fournies par les représentants des différents propriétaires sociaux sur leurs expériences et besoins particuliers et les informations générales sur la société fournies par les représentants des conseils de planification concernés. Le processus de coordination négociée est un processus délibératif qui permet à ceux et celles qui y participent d’apprendre à prendre les meilleures décisions collectives possibles. Au cours de ce processus, les propriétaires sociaux sont informés des intérêts et des préoccupations des autres parties prenantes; ainsi ils sont mieux en mesure d’établir des objectifs sociaux larges qui dépassent leurs intérêts spécifiques. Il ne s’agit pas d’un processus d’agrégation de préférences préexistantes, mais d’un processus par lequel les personnes apprennent et font évoluer leurs préférences.

Comparaison avec le modèle de l’économie participaliste de Robin Hahnel et Michael Albert

La coordination négociée n’est pas le seul modèle qui tente de proposer le dépassement du capitalisme par la mise en place de la planification démocratique de l’économie. L’économiste Robin Hahnel a publié en 2021 Democratic Economic Planning[3], un livre dans lequel il met à jour le modèle nommé « économie participaliste » qu’il a développé avec Michael Albert. Ce modèle repose sur un processus d’itération walrasien[4] entre les offres de conseils de travailleurs et travailleuses et les demandes de conseils de consommateurs et consommatrices qui convergent vers un état d’équilibre. Son point de départ est un conseil central qui émet un ensemble de prix pour chaque produit, sur la base duquel les conseils des travailleurs et des communautés décident de ce qu’ils proposent de produire (l’offre) ou demandent d’utiliser (la demande). Ces offres et demandes sont communiquées à un ordinateur, qui compare le total des offres et des demandes pour chaque produit et ajuste l’ensemble des prix théoriques jusqu’à ce que les offres et les demandes pour chaque produit soient égales. Il y a des discussions entre les personnes du conseil des travailleurs et de la communauté, mais aucune discussion entre les personnes en tant que travailleuses et membres de la communauté. Les offres et les demandes reflètent les préférences préexistantes des personnes impliquées. On planifie la production de chaque produit ou catégorie de produits, y compris l’investissement ou le désinvestissement. L’allocation « optimale » des ressources est enclenchée lorsque le processus itératif a atteint le point d’équilibre.

Bien que les approches de Hahnel et de Devine partagent toutes deux le principe fondamental selon lequel la participation généralisée doit être la caractéristique centrale de toute future société socialiste, et qu’elles rejettent ce qu’on appelait alors le style soviétique de planification centralisée, il existe des différences entre les deux : a) le modèle de Hahnel sépare les intérêts des personnes en tant que travailleurs et consommateurs, alors que le modèle de Devine les relie à travers le concept de propriété sociale ; b) le premier part de préférences préexistantes, alors que le second est un processus d’apprentissage délibératif de négociation au cours duquel les personnes prennent en compte les intérêts des autres et modifient leurs préférences en conséquence ; c) le modèle de Hahnel recueille des micro-informations détaillées sur la production et l’investissement planifiés actuels en se basant sur la seule mesure monétaire du coût d’opportunité, tandis que le modèle de Devine utilise des critères quantitatifs et qualitatifs, ces derniers s’appuyant sur les connaissances tacites des propriétaires sociaux.

La proposition de Hahnel découle d’un cadre théorique et d’une position politique différents de la nôtre : l’idéologie néoclassique par opposition à l’économie politique marxiste et l’individualisme anarchiste par opposition au collectivisme socialiste. Il s’agit d’un exercice de mathématiques appliquées et d’électronique informatique apolitique qui n’a donc aucune incidence sur le processus politique de la coordination négociée issue de l’expérience historique des personnes dans les luttes de préfiguration. Ainsi, toute approche qui n’offre pas un moyen d’égaliser les coûts marginaux et les avantages sociaux est considérée par Hahnel comme un échec. À l’inverse, le modèle de Devine, qui s’oppose à l’approche néoclassique, s’appuie sur la connaissance sous différentes formes et formats, articulée non seulement sur le plan individuel mais aussi sur les plans institutionnel et sociétal. La différence paradigmatique et le choc inévitable entre les deux approches sont clairs.

En outre, Hahnel accorde également beaucoup trop de poids à l’hypothèse de l’Homo economicus et sous-estime ainsi la possibilité d’une expérience et d’un apprentissage sociaux transformateurs. Bien que différentes parties prenantes puissent avoir des positions différentes sur diverses questions, et donc avoir des intérêts contradictoires concernant le cours général de l’économie ou une voie spécifique à suivre, le modèle de Devine incorpore une dynamique transformatrice où les intérêts particuliers sont considérés les uns par rapport aux autres et sont donc intégrés dans l’intérêt général socialement construit – ce qui permet ainsi aux parties prenantes de défendre leurs positions tout en reconnaissant les conséquences sociales de leurs demandes, plutôt que de poursuivre leurs intérêts personnels étroitement définis. Le caractère central de l’apprentissage et de la transformation nous fait penser que la coordination négociée que nous défendons est un modèle économique écosocialiste.

La coordination négociée et l’écosocialisme

L’une des principales raisons pour lesquelles la croissance économique et le consumérisme sont si idéologiquement dominants est que le capitalisme dépend de la croissance et que le consumérisme constitue une forme de compensation pour le manque important de contrôle sur leur vie que la plupart des personnes connaissent. L’anarchie de la production capitaliste, l’allocation des ressources par le fonctionnement impersonnel des forces du marché à la recherche du profit, créent un sentiment d’impuissance car les gens n’ont aucun contrôle sur ce qui se passe dans leur milieu de travail et dans leur communauté. Ce sentiment est renforcé par le fait que les politiques gouvernementales sont conçues par une élite politique branchée sur le monde des affaires qui, de toute façon, est relativement impuissante face à un monde de plus en plus mondialisé et dominé par les sociétés transnationales. Il n’est pas surprenant qu’une mentalité antisystème du type « nous et eux » se soit développée et donne lieu à des réponses de droite mortifères, mais également à des innovations politiques créatives à gauche du spectre politique.

Une société écosocialiste doit être autonome et fondée sur une structure ascendante de démocratie participative. Ses organes de base sont les associations volontaires de la société civile dans laquelle les personnes apprennent à prendre des décisions et à participer à leur mise en œuvre. Cette structure serait façonnée par le principe de subsidiarité : les décisions devraient être prises et mises en œuvre au niveau le plus local, en veillant à ce que celles et ceux qui seront affectés par une décision puissent participer, directement ou indirectement, à son élaboration. Une telle structure de prise de décision à plusieurs niveaux, du local au mondial, implique à la fois des éléments de démocratie directe et de démocratie représentative. Pour réaliser ce projet, il faut abolir la division sociale du travail et la stratification de la société en classes. Les gens passent la plus grande partie de leur vie dans des milieux de travail hiérarchisés qui façonnent ce qu’ils et elles sont, et créent des êtres unidimensionnels, non des personnes complètes et épanouies. Or, dans une société écosocialiste, les personnes doivent pouvoir développer tout leur potentiel, devenir des êtres humains complets capables de participer efficacement à tous les niveaux de la société.

Ajoutons que les modes de vie écologiquement durables n’ont pas besoin d’être des ascétismes sévères. Kate Soper a développé le concept d’« hédonisme alternatif[5] », qui met l’accent sur les sources qualitatives du plaisir et de la bonne vie, par opposition aux faux moyens quantitatifs du consumérisme. Une hausse de la productivité peut être utilisée pour accroître le temps disponible pour le développement créatif et émancipateur de soi plutôt que pour la production et la consommation de plus de « babioles ».

Le capitalisme produit une « rupture métabolique » entre les humains et la nature qui les entoure. Se faisant, il sape les écosystèmes dont le capitalisme dépend pour sa reproduction en dégradant la nature non humaine[6] par le biais des émissions de gaz à effet de serre qui provoquent le changement climatique et menacent la biodiversité. Pour dépasser cette situation de rupture, il est nécessaire d’envisager une nouvelle relation entre la nature humaine et la nature non humaine. Une nouvelle relation entre les personnes impliquera inévitablement des modifications majeures du mode de vie et de l’utilisation du territoire. Pour inverser le déclin catastrophique de la biodiversité depuis les années 1950, contenir l’ampleur du changement climatique et restaurer l’intégrité de la biosphère, il faudra que les communautés locales gèrent soigneusement leur habitat.

La planification participative par le biais d’une coordination négociée dans tous les aspects de la vie sociale permettrait de réaliser les deux principes qui guident l’écosocialisme : surmonter la rupture métabolique et éliminer la division sociale du travail. Elle permettrait de créer, de gérer et d’améliorer une société propice à la vie bonne, à l’épanouissement de la nature humaine et non humaine. La société civile contrôlerait la politique et l’économie. La production et le travail, l’éducation et le cycle de vie, l’utilisation du territoire et les conditions de vie seraient façonnés pour répondre aux besoins humains, au plein développement du potentiel humain, à la vie spirituelle et à l’émancipation[7].

Fikret Adaman et Pat Devine, respectivement chercheur principal au Centre de politique d’Istanbul et professeur d’économie à l’Université de Boğaziçi (Istanbul), chercheur honoraire à l’Université de Manchester.

 


  1. Ce texte est une traduction réalisée par Simon Tremblay-Pepin, professeur à l’Université Saint-Paul, et inspirée de deux textes publiés par les auteurs : Pat Devine, «Ecosocialism for a new era», dans Richard Westra, Robert Albritton et Seongjin Jeong (dir.), Varieties of Alternative Economic Systems. Practical Utopias for an Age of Global Crisis and Austerity, Oxon, Routledge, 2017, et Pat Devine et Fikret Adaman, Clarifications on Democracy and Economic Planning. An Engagement with Robin Hahnel, à paraître en 2022. Le texte a été relu et approuvé par ses auteurs.
  2. Pat Devine, Democracy and Economic Planning, Toronto, Wiley, 1988.
  3. Robin Hahnel, Democratic Economic Planning, Londres, Routledge, 2021.
  4. NDLR. Léon Walras (1834-1910) est un économiste français.
  5. Kate Soper, Post-Growth Living. For an Alternative Hedonism, Londres, Verso, 2020.
  6. NDLR. Les termes nature non humaine et nature humaine se retrouvent chez certains auteurs.
  7. « L’écosocialisme serait non seulement un nouveau mode de production dans lequel la prise de décision économique est pleinement intégrée à la prise de décision sociale, mais aussi un nouveau mode de vie, une nouvelle civilisation écosocialiste, fondée sur une conception écologiquement durable de la “bonne vie”.» Pat Devine, « Ecosocialist economics », p. 278, dans Leigh Brownhill, Salvatore Engel-Di Mauro, Terran Giacomini, Ana Isla, Michael Löwy, Terisa E. Turner (dir.), Routledge Handbook of Ecosocialism, Londres, Routledge, 2021.

 

Sur l’écologie de Marx et le retour de la nature

19 décembre 2022, par Rédaction
Entrevue de John Bellamy Foster[1] par Alejandro Pedregal, chercheur et cinéaste espagnol. Professeur de sociologie à l’Université de l’Oregon et rédacteur en chef de la (…)

Entrevue de John Bellamy Foster[1]
par Alejandro Pedregal, chercheur et cinéaste espagnol.

Professeur de sociologie à l’Université de l’Oregon et rédacteur en chef de la prestigieuse revue théorique américaine Monthly Review, John Bellamy Foster a révolutionné l’écosocialisme, il y a vingt ans, grâce à un livre fondamental, Marx’s Ecology[2]. Ce livre a lancé une deuxième série de recherches écosocialistes qui a réfuté toutes sortes de préjugés sur l’œuvre de Karl Marx, et il est en passe de fournir de solides fondements théoriques à un socialisme écologique pour notre époque.

Ce grand développement de la pensée écologique marxiste, amorcée principalement par Foster et d’autres intellectuels liés à la Monthly Review (Paul Burkett, Fred Magdoff, Brett Clark), a démontré que Marx, bien qu’il ait écrit au XIXe siècle, est essentiel si on veut réfléchir à la crise écologique contemporaine.

L’école marxiste de la « rupture métabolique »

Le courant de la pensée écologique marxiste s’est fait connaître sous le nom d’école de la « rupture métabolique » en raison de la place centrale de cette notion que Foster a extraite des chapitres sur la rente foncière dans les volumes 1 et 3 du Capital de Marx. Ce courant a stimulé de nombreuses pistes de recherche écologiques tant en sciences sociales qu’en sciences naturelles – allant de l’impérialisme et l’étude de l’exploitation des océans à la ségrégation sociale et à l’épidémiologie.

Dans son dernier livre qu’il a mis 20 ans à écrire, The Return of Nature[3], une monumentale généalogie de grands penseurs écosocialistes, Foster nous parle du chemin parcouru entre la mort de Marx en 1883 et l’émergence de l’environnementalisme dans les années 1960 et 1970.

L’œuvre de Foster est très peu disponible en français. Tant son premier grand livre, Marx’s Ecology, que son dernier, The Return of Nature, sont introuvables pour le moment dans la langue de Molière. Afin de commencer à pallier cette lacune, les Nouveaux Cahiers du socialisme vous présentent ce texte inédit en français de John Bellamy Foster.

Ce sont des extraits d’une longue entrevue publiée il y a plus d’un an dans la Monthly Review. Dans cette entrevue remarquable, conduite par Alejandro Pedregal, chercheur et cinéaste espagnol, Foster résume très bien ses principales contributions théoriques à l’écologie marxiste, sa redécouverte d’Engels ainsi que quelques principes stratégiques fondamentaux de l’écosocialisme du XXIe siècle.

Roger Rashi, traducteur de l’entrevue

Alejandro Pedregal – Dans votre livre Marx’s Ecology, vous avez réfuté certaines hypothèses généralement admises sur la relation entre Marx et l’écologie, à savoir que la pensée écologique dans l’œuvre de Marx est marginale, que ses quelques idées écologiques se trouvent principalement (sinon uniquement) dans ses premiers travaux… qu’il voit dans la technologie et le développement des forces productives la solution aux contradictions de la société avec la nature… Pensez-vous que ces idées persistent dans les débats actuels ?

  • La critique écologique de Marx est centrale dans sa critique du capitalisme

John Bellamy Foster – Au sein des cercles socialistes et écologistes des pays anglophones, et, en fait, dans la plupart des pays du monde, ces premières critiques de Marx en ce qui concerne l’écologie sont maintenant réfutées. Non seulement elles n’ont aucun fondement dans les faits, mais elles sont entièrement contredites par la solide conception écologique de Marx, laquelle a été fondamentale dans le développement de l’écosocialisme et, de plus en plus, par des analyses socioscientifiques des ruptures écologiques produites par le capitalisme.

Cela est particulièrement évident en ce qui concerne l’influence généralisée et croissante de la théorie de Marx sur la rupture métabolique, dont la compréhension s’accroît et qui, maintenant, est appliquée à presque tous nos problèmes écologiques. En dehors du monde anglophone, on rencontre encore occasionnellement certaines fausses idées du passé, sans doute parce que les travaux les plus importants ont été, jusqu’à présent, réalisés en anglais et qu’une grande partie n’a pas encore été traduite. Néanmoins, je pense que nous pouvons considérer que ces critiques sont désormais presque universellement comprises comme non valides, non seulement en raison de mon travail, mais aussi de celui de Paul Burkett dans Marx and Nature[4], de Kohei Saito dans Karl Marx’s Ecosocialism[5], et de bien d’autres.

Aujourd’hui, pratiquement personne à gauche n’est simpliste au point de juger Marx comme un penseur prométhéen qui fait la promotion de l’industrialisation par-dessus tout. On comprend maintenant, de façon générale, comment la science et la conception matérialiste de la nature ont pénétré sa pensée, une perception renforcée par la publication de certains de ses carnets et notes de lecture scientifiques et écologiques dans le projet MEGA (Marx-Engels Gesamtausgabe, la publication des œuvres complètes de Marx et Engels). Ainsi, je ne pense pas que le point de vue selon lequel l’analyse écologique de Marx est en quelque sorte marginale dans sa pensée soit très crédible parmi les socialistes du monde anglophone aujourd’hui, et ce point de vue perd du terrain rapidement partout ailleurs.

Le marxisme écologique est un sujet très important en Europe, en Amérique latine, en Chine, en Afrique du Sud, au Moyen-Orient – presque partout, en fait. La seule façon de considérer l’analyse écologique de Marx comme marginale est d’adopter une définition extrêmement étroite et autodestructrice de l’écologie. De plus, en science, ce sont souvent les intuitions les plus « marginales » d’un penseur qui s’avèrent les plus révolutionnaires et les plus avant-gardistes.

Pourquoi tant de personnes étaient-elles convaincues que Marx avait négligé l’écologie ? Je pense que la réponse la plus simple est que la plupart des socialistes ont simplement ignoré l’analyse écologique présente chez Marx. Tout le monde lisait les mêmes choses de Marx, de la manière prescrite, en passant sous silence ce qui était alors désigné comme secondaire et de peu d’importance. Je me souviens avoir conversé avec quelqu’un il y a quelques années qui disait qu’il n’y avait pas de discussions écologiques chez Marx. Je lui ai demandé s’il avait déjà lu les chapitres sur l’agriculture et sur la rente dans le volume 3 du Capital. Il s’est avéré que non. J’ai demandé : « Si vous n’avez pas lu les parties du Capital où Marx examine l’agriculture et le sol, comment pouvez-vous être si sûr que Marx n’a pas traité des questions écologiques ? » Il n’avait pas de réponse. D’autres problèmes sont dus à la traduction. Dans la traduction anglaise originale du Capital, le terme « Stoffwechsel », métabolisme, d’abord employé par Marx, a été traduit par « échange de matériel » (material exchange), ce qui a nui plutôt qu’aidé à la compréhension. Mais il y a aussi des raisons plus profondes, comme la tendance à négliger ce que Marx entendait par matérialisme, ce qui englobait non seulement la conception matérialiste de l’histoire, mais aussi, plus fondamentalement, la conception matérialiste de la nature.

La critique écologique de Marx est importante parce qu’elle est unifiée avec sa critique politico-économique du capitalisme. En effet, on peut affirmer qu’aucune des deux n’a de sens sans l’autre. La critique que fait Marx de la valeur d’échange sous le capitalisme n’a aucune signification en dehors de sa critique de la valeur d’usage, qui est liée aux conditions naturelles-matérielles. La conception matérialiste de l’histoire n’a de sens que si elle est mise en relation avec une conception matérialiste de la nature. L’aliénation du travail ne peut être considérée indépendamment de l’aliénation de la nature. L’exploitation de la nature est basée sur l’appropriation par le capital des « dons gratuits de la nature ».

Comme l’explique István Mészáros dans La théorie de l’aliénation chez Marx (1970), la définition même de Marx des êtres humains comme automédiateurs de la nature repose sur une conception du processus de travail comme métabolisme entre les êtres humains et la nature[6]. La science comme moyen de renforcer l’exploitation du travail ne peut être séparée de la science conçue comme domination de la nature. La notion de métabolisme social chez Marx ne peut être séparée de la question de la rupture métabolique. Et ainsi de suite.

Ces éléments n’étaient pas réellement dissociés chez Marx, mais ils ont été isolés plus tard les uns des autres par des penseurs de gauche, qui ont généralement ignoré les questions écologiques, ou qui ont employé des perspectives idéalistes, mécanistes ou dualistes et qui ont ainsi privé la critique de l’économie politique de sa véritable base matérielle.

AP – Vingt ans après Marx’s Ecology, les travaux approfondis de l’école de la rupture métabolique ont transformé les débats sur le marxisme et l’écologie. Quels sont les continuités et les changements entre le passé et le contexte actuel ?

  • Le concept de la rupture métabolique est crucial pour construire un mouvement écosocialiste révolutionnaire

JBF – Il y a plusieurs pistes de discussion et de débat. L’une, la plus importante selon moi, est que le grand nombre de recherches sur la rupture métabolique constitue un moyen pour comprendre la crise écologique planétaire actuelle et pour construire un mouvement écosocialiste révolutionnaire en réponse à cette crise.

Fondamentalement, ce qui a changé les choses, c’est l’essor spectaculaire de l’écologie marxienne elle-même, qui apporte un éclairage sur tant de domaines différents, non seulement en sciences sociales, mais aussi en sciences naturelles. Par exemple, Mauricio Betancourt a récemment écrit une merveilleuse étude pour Global Environmental Change sur l’effet de l’agroécologie cubaine dans l’atténuation de la fracture métabolique[7]. Stefano Longo, Rebecca Clausen et Brett Clark ont appliqué la méthode de Marx à l’analyse de la rupture métabolique dans les océans dans The Tragedy of the Commodity (2015). Hannah Holleman l’a utilisée pour explorer les sécheresses passées et présentes dans Dust Bowls of Empire (2018). Un nombre considérable d’ouvrages ont utilisé le concept de rupture métabolique pour comprendre le problème du changement climatique, notamment Brett Clark, Richard York et moi-même dans notre livre The Ecological Rift (2011) et Ian Angus dans Face à l’anthropocène (Écosociété, 2018). Ces travaux, ainsi que les contributions d’autres personnes, comme Andreas Malm, Eamonn Slater, Del Weston, Michael Friedman, Brian Napoletano, et un nombre croissant d’universitaires et de militants trop nombreux pour être cités, peuvent tous et toutes être considérés essentiellement sous cet angle. Citons une organisation importante, le Réseau écosocialiste mondial, dans lequel John Molyneux joue un rôle de premier plan, de même que System Change Not Climate Change, un réseau écosocialiste et anticapitaliste aux États-Unis. Le travail de Naomi Klein s’est appuyé sur le concept de rupture métabolique. Ce concept a joué un rôle dans le Mouvement des sans-terre (MST) au Brésil et dans les discussions sur la question de la civilisation écologique en Chine.

Une autre question concerne les relations entre l’écologie marxienne et la théorie marxiste féministe de la reproduction sociale, ainsi que les nouvelles analyses du capitalisme racial. Ces trois perspectives se sont appuyées ces dernières années sur le concept d’expropriation de Marx comme partie intégrante de sa critique globale, au-delà de l’exploitation. Ce sont ces liens qui ont motivé Brett Clark et moi-même à écrire notre récent livre, The Robbery of Nature[8], sur la relation entre le vol et la rupture, c’est-à-dire comment l’expropriation des terres, des valeurs d’usage et des corps humains est lié à la rupture métabolique. Un domaine important est celui de l’impérialisme écologique et des échanges écologiques inégaux, sur lequel j’ai travaillé avec Brett Clark et Hannah Holleman.

Aujourd’hui, de nouvelles critiques adressées à Marx visent la théorie de la rupture métabolique elle-même et soutiennent qu’elle est dualiste plutôt que dialectique. Mais il s’agit bien sûr d’une idée fausse, puisque pour Marx, le métabolisme social entre l’humanité et la nature (humains non compris) par le biais du travail et du processus de production constitue par définition la médiation entre la nature et la société. Dans le cas du capitalisme, cela se manifeste comme une médiation aliénée sous la forme de rupture métabolique. Une telle approche, centrée sur le travail/métabolisme en tant que médiation dialectique de la totalité, ne pourrait pas être plus opposée au dualisme.

D’autres ont dit que si le marxisme classique avait abordé les questions écologiques, celles-ci seraient apparues dans les analyses socialistes postérieures à Marx, mais ce ne fut pas le cas. Cette position est également erronée. En fait, c’est la question que j’aborde dans The Return of Nature, un livre qui vise expressément à explorer la dynamique de la continuité et du changement dans l’écologie socialiste et matérialiste au cours du siècle qui a suivi la mort de Charles Darwin et de Marx, respectivement en 1882 et 1883.

AP – Pendant longtemps, au sein de certains courants marxistes, Engels a été accusé d’avoir vulgarisé la pensée de Marx, mais vous soulignez la pertinence et la complexité du matérialisme dialectique d’Engels dans l’élaboration d’une critique sociale et écologique du capitalisme. Comment contester ces positions du point de vue de la pensée écologique marxiste ?

  • Le matérialisme dialectique d’Engels est essentiel à l’écologie marxienne

JBF – Je me souviens d’avoir entendu David McClellan discuter, en décembre 1974, peu de temps après qu’il ait écrit sa biographie de Marx. J’ai été complètement décontenancé par une tirade incroyable contre Engels, qui constituait le cœur de son discours. C’était mon premier véritable contact avec les attaques contre Engels qui, à bien des égards, ont défini la tradition marxiste occidentale à l’époque de la guerre froide et qui se sont poursuivies dans la période de l’après-guerre froide. Tout cela concernait clairement moins Engels en tant que penseur que les « deux marxismes », comme disait Alvin Gouldner. Le marxisme occidental et, dans une large mesure le monde universitaire, ont revendiqué Marx comme un des leurs, un penseur raffiné, mais ont pour la plupart rejeté Engels comme trop « grossier » selon eux, le plaçant dans le rôle du trouble-fête, comme celui qui aurait créé un « marxisme » qui n’avait rien à voir avec Marx, et donc responsable de l’économisme, du déterminisme, du scientisme, des conceptions philosophiques et politiques médiocres de la Deuxième Internationale et au-delà, jusqu’à Staline.

Bien que nous puissions trouver des centaines, voire des milliers, de livres et d’articles qui mentionnent la Dialectique de la nature d’Engels, il ne faudrait pas s’étonner qu’il n’y ait pratiquement rien à en tirer. Soit parce qu’ils traitent les conceptions d’Engels de manière doctrinaire à l’instar du vieux marxisme officiel, soit que, dans le cas de la tradition philosophique du marxisme occidental, ces écrits se limitent à citer simplement quelques lignes de la Dialectique de la nature, ou parfois de l’Anti-Dühring, mais uniquement dans le but d’établir qu’Engels aurait vulgarisé le marxisme.

En matière d’écologie marxienne, Engels est essentiel. Car aussi brillante que soit l’analyse de Marx à cet égard, nous ne pouvons pas nous permettre d’ignorer les immenses contributions d’Engels à l’épidémiologie de classe (le sujet principal de son livre La Condition de la classe laborieuse en Angleterre, 1844), à la dialectique de la nature et de l’émergence, à la critique de la conquête de la nature ou à la compréhension du processus évolutif humain. L’appropriation critique de Darwin par Engels dans l’Anti-Dühring a été fondamentale pour le développement de l’écologie évolutionniste. Le matérialisme émergentiste développé dans la Dialectique de la nature est central pour une vision scientifique critique du monde.

AP – Malheureusement, et dans une certaine mesure en raison des limites du marxisme occidental, le lien entre écologie et impérialisme a souvent été sous-estimé par des courants marxistes et écologiques. Certains ont même considéré l’impérialisme comme une catégorie dépassée pour comprendre le capitalisme mondial. Comment se fait-il que cette séparation entre géopolitique et écologie reste si forte dans certains secteurs de la gauche ?

  • Il ne peut y avoir de révolution écologique qui ne soit anti-impérialiste

JBF – De ma génération, aux États-Unis, affectée par la guerre du Vietnam et le coup d’État au Chili, la plupart de celles et ceux qui ont été attirés par le marxisme y sont venus par opposition à l’impérialisme. C’est en partie pour cette raison que j’ai été attiré très tôt par la Monthly Review qui, pratiquement depuis sa naissance en 1949, a constitué une source majeure de critique de l’impérialisme, y compris de la théorie de la dépendance et de l’analyse du système-monde. Les écrits d’Harry Magdoff sur l’impérialisme, L’âge de l’impérialisme (1970) et Imperialism. From the Colonial Age to the Present (1978), sont essentiels pour nous, ainsi que les travaux sur l’impérialisme de Paul Baran, Paul Sweezy, Oliver Cromwell Cox, Che Guevara, Andre Gunder Frank, Walter Rodney, Samir Amin, Immanuel Wallerstein, et une foule d’autres.

Le fait que la perspective la plus révolutionnaire aux États-Unis soit historiquement issue du mouvement noir, qui a toujours été plus internationaliste et anti-impérialiste, a été crucial pour définir la gauche radicale américaine. Pourtant, malgré tout cela, il y a toujours eu des figures sociales-démocrates majeures aux États-Unis, comme Michael Harrington, qui ont fait la paix avec l’impérialisme américain. Aujourd’hui, certains des représentants du nouveau mouvement pour le « socialisme démocratique » ferment régulièrement les yeux sur les interventions impitoyables de Washington à l’étranger.

Bien sûr, rien de tout cela n’est nouveau. On peut observer des variantes du désaccord sur la question de l’impérialisme au sein de la gauche dès les débuts du mouvement socialiste en Angleterre. H. M. Hyndman, le fondateur de la Fédération sociale-démocrate, et George Bernard Shaw, l’un des principaux fabiens[9], soutenaient tous deux l’Empire britannique et le « social-impérialisme ». De l’autre côté, on trouve des personnalités associées à la Socialist League, comme Morris, Eleanor Marx et Engels, qui sont tous anti-impérialistes. C’est la question de l’impérialisme qui a divisé de la manière la plus décisive le mouvement socialiste européen au moment de la Première Guerre mondiale, comme le raconte Lénine dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1917).

À partir des années 1960, l’impérialisme constituait une source de divergence majeure au sein de la Nouvelle Gauche en Grande-Bretagne. Ceux qui s’identifiaient à la première Nouvelle Gauche, comme Thompson, Ralph Miliband et Raymond Williams, étaient fortement anti-impérialistes, tandis que la deuxième Nouvelle Gauche, associée en particulier à la New Left Review, voyait l’impérialisme comme une force progressiste dans l’histoire, c’est le cas de Bill Warren, ou avait tendance à minimiser son importance. Il en est résulté, en particulier avec la montée de l’idéologie de la mondialisation au cours de ce siècle, un déclin spectaculaire des études sur l’impérialisme, bien qu’accompagné de l’augmentation des études culturelles sur le colonialisme et le postcolonialisme, tant en Grande-Bretagne qu’aux États-Unis. Comme résultante logique de cette situation, une personnalité aussi influente que David Havey dans les cercles universitaires de gauche a récemment déclaré que l’impérialisme a été « inversé », l’Occident étant désormais du côté des perdants.

Tout cela nous amène à la question de la très faible performance de la gauche en général dans le développement d’une théorie de l’impérialisme écologique, ou de l’échange écologique inégal. La gauche a échoué de façon systématique à étudier l’impitoyable « expropriation » des ressources par le capitalisme ainsi que l’écologie de la majeure partie du monde. Il s’agit de la valeur d’usage, pas seulement de la valeur d’échange. Ainsi, les famines vécues en Inde sous le régime colonial britannique étaient liées à la manière dont les Britanniques ont modifié de force le régime alimentaire en Inde, en changeant les valeurs d’usage, les relations métaboliques et l’infrastructure hydrologique essentielles à la survie humaine, tout en drainant les surplus du pays. Bien que ce processus d’expropriation écologique ait été compris depuis longtemps par la gauche en Inde, et dans une grande partie du reste du Sud, il n’est toujours pas pleinement saisi par les marxistes du Nord. Une exception est l’excellent Late Victorian Holocausts (2002) de Mike Davis.

De même, l’accaparement massif du guano du Pérou pour fertiliser le sol européen, qui avait été privé de ses nutriments (une manifestation de la rupture métabolique), devait avoir toutes sortes d’effets négatifs à long terme sur le développement du Pérou, y compris l’importation de travailleurs chinois dans des conditions souvent qualifiées de « pires que l’esclavage » pour récolter le guano. Tout cela était lié à ce qu’Eduardo Galeano a décrit dans Les veines ouvertes de l’Amérique latine (1971).

Cela nous montre que les questions d’écologie et d’impérialisme ont toujours été intimement liées et qu’elles le sont de plus en plus. Le rapport Ecological Threat Register 2020 de l’Institute of Economics and Peace indique que pas moins de 1,2 milliard de personnes pourraient être déplacées de leur foyer et devenir ainsi des réfugié·e·s climatiques d’ici 2050. Dans ces conditions, l’impérialisme ne peut plus être analysé indépendamment de la destruction écologique planétaire qu’il a produite et la crise écologique planétaire ne peut être traitée indépendamment de l’impérialisme dans lequel elle se joue aujourd’hui. C’est le message que Brett Clark et moi-même avons cherché à transmettre dans The Robbery of Nature, et que nous nous sommes efforcés d’expliquer tous les deux, avec Hannah Holleman, dans notre article « Imperialism in the Anthropocene », publié dans le numéro de juillet-août 2019 de Monthly Review. Dans cet article, nous concluons : « Il ne peut y avoir de révolution écologique face à la crise existentielle actuelle que si elle est anti-impérialiste, tirant sa puissance de la grande masse de l’humanité souffrante. Les pauvres hériteront de la Terre ou il n’y aura plus de Terre à hériter ».

AP – Pourquoi est-il important pour la pensée écologique actuelle de revenir aux idées de Marx ? Et quels sont les défis pour la pensée écologique marxiste aujourd’hui ?

  • Le mouvement environnemental doit être écosocialiste

JBF – L’écologie de Marx constitue un point de départ et un ensemble de fondements, non un point d’arrivée. C’est avant tout dans la pensée de Marx que l’on trouve les bases de la critique de l’économie politique, laquelle était aussi une critique des dévastations écologiques du capitalisme. Ce n’est pas un hasard, puisque Marx présente de façon dialectique le processus de travail comme étant le métabolisme social (la médiation) de la nature et de la société. Pour Marx, le capitalisme, en aliénant le processus de travail, a également aliéné le métabolisme entre l’humanité et la nature, produisant ainsi une rupture métabolique. Marx a poussé ce raisonnement jusqu’à ses conclusions logiques, en affirmant que personne ne possède la terre, pas même tous les habitants de tous les pays du monde, mais que ceux-ci ont simplement la responsabilité d’en prendre soin et, si possible, de l’améliorer pour la chaîne des futures générations, en bons chefs de famille. Il définit le socialisme comme la régulation rationnelle du métabolisme (l’échange) de l’humanité et de la nature, de manière à économiser l’énergie autant que possible et à favoriser le plein épanouissement de l’être humain.

Il n’y a rien dans les théories vertes courantes ou de gauche – même si elles remettent en question en partie le capitalisme – qui puisse présenter cette unité entre critique écologique et économique ou une synthèse historique aussi complète. Par conséquent, dans notre situation d’urgence planétaire, l’écosocialisme finit par s’appuyer inévitablement sur la conception fondamentale élaborée par Marx. Le mouvement écologiste, s’il doit avoir une quelconque importance, doit être écosocialiste.

Mais, bien sûr, je n’aurais pas écrit The Return of Nature, qui se concentre sur le siècle qui a suivi la mort de Marx et de Darwin, si l’écologie socialiste avait simplement commencé, puis s’était terminée avec Marx. Il est crucial de comprendre comment les perspectives dialectiques, matérialistes et écologiques socialistes se sont développées de la fin du XIXe siècle jusqu’à la fin du XXe siècle afin de saisir la théorie et la pratique historiques qui alimentent les luttes d’aujourd’hui.

Notre tâche maintenant n’est pas simplement de nous attarder sur le passé, mais d’assembler tout cela pour relever les défis et les contraintes de notre époque historique. Marx se révèle utile pour démontrer l’unité essentielle des contradictions politiques, économiques et écologiques que nous subissons ainsi que leurs racines dans l’ordre social et écologique aliéné actuel. Cela nous aide à démasquer les contradictions du présent. Mais pour réaliser le changement nécessaire, nous devons procéder en tenant compte de la manière dont le passé éclaire le présent et nous permet d’envisager l’action révolutionnaire nécessaire.

Le but de la pensée écologique marxienne n’est pas simplement de comprendre nos contradictions sociales et écologiques actuelles, mais de les transcender. Étant donné que l’humanité fait face à des dangers plus grands que jamais auparavant et que le train capitaliste s’emballe et se dirige vers le précipice, cela doit être notre principale préoccupation. Faire face à l’urgence écologique planétaire signifie que nous devons être plus révolutionnaires que jamais, et ne pas avoir peur de poser la question de la transformation de la société, comme le disait Marx, « de haut en bas », en partant de là où nous sommes. L’approche fragmentaire et réformiste de la plupart des écologistes qui font confiance au marché et à la technologie tout en faisant la paix en grande partie avec le système dominant, malgré sa destruction écologique incessante et totalisante, ne fonctionnera pas, même à court terme.

Nous avons accumulé plus d’un siècle de critique socialiste des contradictions écologiques du capitalisme. Cela constitue un ensemble théorique considérable qui nous ouvre le chemin vers une philosophie différente de la praxis. Tout en reconnaissant qu’il n’y a pas d’autre choix que d’abandonner la maison en feu du capitalisme, nous avons besoin d’une compréhension théorique plus approfondie du potentiel humain, social et écologique, de la liberté comme nécessité, que nous offre le marxisme écologique.


  1. Extraits d’une entrevue publiée dans Monthly Review, vol. 72, n° 7, décembre 2020, <https://monthlyreview.org/category/2020/volume-72-issue-07-december/>. La traduction est de Roger Rashi.
  2. John Bellamy Foster, Marx’s Ecology. Materialism and Nature, New York, Monthly Review Press, 2000.
  3. John Bellany Foster, The Return of Nature. Socialism and Ecology, New York, Monthly Review Press, 2020.
  4. Paul Burkett, Marx and Nature. A red and Green Perspective, Chicago, Haymarket Books, 2014.
  5. Kohei Saito, Karl Marx’s Ecosocialism. Capital, Nature, and the Unfinished Critique of Political Economy, New York, Monthly Review Press, 2017.
  6. NDLR. Le terme de métabolisme chez Marx réfère à l’échange de matière et d’énergie entre les êtres humains et la nature. Il désigne « tant les échanges matériels internes à la société (le métabolisme social) et les échanges matériels internes à la nature (le métabolisme naturel) que les échanges matériels entre hommes et nature (Kohei Saïto, La nature contre le capital, Paris, Syllepse, 2021, p.  80-85, dans Alain Bihr, « L’écologie (méconnue) de Marx », Contretemps, 10 décembre 2021). Notons que le concept de métabolisme est utilisé en biologie pour désigner l’ensemble des processus de transformation biochimiques chez un organisme vivant ou, si l’on veut, les mécanismes d’échange de matière et de flux d’énergie à l’intérieur d’un organisme. Le concept est ici élargi pour l’appliquer aux relations complexes entre l’organisme humain et son environnement.
  7. Mauricio Betancourt, « The effect of Cuban agroecology in mitigating the metabolic rift. A quantitative approach to Latin American food production », Global Environmental Change, vol. 63, juillet 2020.
  8. John Bellamy Foster et Brett Clark, The Robbery of Nature. Capitalism and the Ecological Rift, New York, Monthly Review Press, 2020.
  9. NDLR. La Fabian Society ou Société fabienne est à la fois un cercle de réflexion et un club politique anglais de centre gauche créé en 1884. De mouvance socialiste et réformatrice, elle a été partie prenante de la création du Parti travailliste en 1900 et la refonte de celui-ci dans les années 1990 avec le New Labour. Wikipedia.

Pour un écosocialisme trans-environnemental

5 décembre 2022, par Rédaction
Pour une nouvelle écopolitique[1] Jusqu’à présent, j’ai fourni des arguments structurels et des réflexions historiques à l’appui de deux propositions : premièrement, que le (…)

Pour une nouvelle écopolitique[1]

Jusqu’à présent, j’ai fourni des arguments structurels et des réflexions historiques à l’appui de deux propositions : premièrement, que le capitalisme comporte une contradiction écologique profondément ancrée qui le prédispose intrinsèquement à des crises environnementales; deuxièmement, que ces dynamiques[2] sont inextricablement liées à d’autres propensions aux crises « non environnementales » et ne peuvent pas être résolues indépendamment de ces dernières. Dans la pratique, les répercussions politiques, aussi difficiles soient-elles, en sont conceptuellement simples : pour sauver la planète, toute écopolitique doit être anticapitaliste et trans-environnementale[3].

Les réflexions historiques exposées ici approfondissent ces propositions. Ce que j’ai d’abord présenté comme une logique abstraite de type 4D[4] selon laquelle le capital est programmé pour perturber les conditions naturelles dont il dépend apparaît désormais comme un processus concret qui se déploie dans l’espace et dans le temps. La trajectoire de ce processus ressemble à peu près à ceci : une impasse socioécologique issue du centre[5] déclenche un cycle de pillage dans la périphérie (y compris la périphérie au sein du centre) et vise les richesses naturelles de populations privées de moyens politiques de légitime défense. Dans chaque cas, la « solution » suppose une conspiration et une appropriation inédite, où ce qui était vu comme un déchet se transforme soudainement en or, en bien indispensable sur le marché mondial, considéré opportunément comme n’appartenant à personne et pouvant donc être pillé. Ce qui s’ensuit finalement, ce sont des effets incontrôlés qui déclenchent de nouvelles impasses socioécologiques et de nouvelles itérations du cycle. Répété sous chaque régime[6], ce processus se déploie de façon extensive à l’échelle mondiale. Brassant du sucre et de l’argent, du charbon et du guano, du pétrole raffiné et des engrais chimiques, du coltan et des semences transgéniques, ce processus suit une série d’étapes, de la conquête à la colonisation, du néoimpérialisme à la financiarisation. Il en résulte une géographie centre-périphérie instable, où la frontière entre ces deux espaces conjointement constitués se déplace périodiquement, comme se déplace la frontière entre économie et nature. Le processus à l’origine de ces changements est responsable de la spatialité distinctive du développement capitaliste.

Ce processus façonne également la temporalité du capitalisme. Chacune des impasses naît du choc de nos trois Natures[7] qui évoluent selon des échelles de temps différentes. Au cours de chacune de ces phases, le capital, sous l’emprise de son fantasme d’une Nature II éternellement généreuse, capable de s’autoconstituer sans fin, réinvente la Nature III selon ses propres spécifications, ce qui suppose des dépenses minimales en reproduction écologique et une accélération maximale du temps de renouvellement. La Nature I, quant à elle, évolue selon une échelle de temps « qui lui est propre », enregistre les effets d’un point de vue biophysique et « riposte ». Avec le temps, les dommages écologiques qui s’ensuivent se conjuguent à d’autres dommages dits « non environnementaux », enracinés dans les contradictions « non environnementales » de la société capitaliste. À ce moment-là, le régime en question plonge dans une crise de développement, ce qui conduit à faire des efforts pour lui trouver un successeur. Une fois installé, ce dernier réorganise le lien nature-économie de façon à dénouer le blocage en jeu tout en respectant la loi de la valeur qui commande une expansion maximale du capital à une vitesse maximale. Loin d’être surmontée, la contradiction écologique du capital est alors sans cesse déplacée, dans l’espace et dans le temps. Les coûts sont répercutés non seulement sur les populations qui « ne comptent pas », mais également sur les générations à venir, dont les vies sont ainsi dépréciées pour que le capital puisse se développer sans entrave et sans fin.

Cette dernière formulation suggère que la temporalité de la contradiction écologique du capitalisme peut ne pas être « simplement » liée au développement de ce dernier. Derrière la tendance du système à déclencher une série interminable de crises spécifiques à un régime d’accumulation se cache quelque chose de plus profond et de plus inquiétant : la perspective d’une crise historique, enracinée dans des siècles d’émissions croissantes de gaz à effet de serre, dont le volume excède désormais les capacités de séquestration de la Terre. La progression du réchauffement climatique laisse présager une crise d’un autre ordre. Progressant implacablement dans toute la succession des régimes et des natures historiques, les changements climatiques présentent le caractère pervers d’une bombe à retardement qui pourrait précipiter la phase capitaliste de l’histoire humaine, voire l’histoire humaine tout court, vers une fin ignoble.

Un projet trans-environnemental

Parler de crise historique ne signifie pas pour autant que l’effondrement est imminent. Cela n’exclut pas non plus l’avènement d’un nouveau régime d’accumulation qui pourrait gérer provisoirement la crise actuelle ou la retarder temporairement. En vérité, nous ne pouvons pas savoir avec certitude si le capitalisme cache d’autres tours dans son sac et pourrait repousser le réchauffement climatique ni, le cas échéant, pour combien de temps. Nous ne savons pas non plus si les partisans du système sont capables de concevoir, de vendre et de mettre en œuvre de telles astuces assez rapidement, puisqu’ils sont, comme nous, engagés dans une course contre la montre avec la Nature I. Mais ce qui est clair, c’est qu’à moins de nous en tenir à un palliatif, il faudra recourir à une réorganisation en profondeur du lien entre économie et nature, limiter sérieusement les prérogatives du capital, voire les abolir totalement.

Cette conclusion confirme ma thèse principale : toute écopolitique visant à prévenir les catastrophes doit être anticapitaliste et trans-environnementale. Si le premier de ces objectifs se justifie sans peine, le second se fonde sur le lien étroit entre la destruction de l’environnement et d’autres formes de dysfonctionnement ou de domination inhérentes à la société capitaliste.

Considérons tout d’abord les liens internes étroits entre la spoliation de la nature et l’expropriation raciale et impériale. Contrairement à la doctrine de la Terra nullius, ou territoire sans maître, les parties de la nature que le capital s’approprie déterminent pratiquement toujours les conditions de vie d’un groupe humain, c’est-à-dire son habitat et le lieu de ses interactions sociales significatives, ses moyens de subsistance et la base matérielle de sa reproduction sociale. De plus, les groupes humains en question ont presque toujours été incapables de se défendre et souvent relégués du mauvais côté de la frontière mondiale des critères raciaux. La preuve en a été faite à maintes reprises tout au long de la succession des régimes. Cela démontre que les questions écologiques ne peuvent pas être séparées des questions de pouvoir politique, d’une part, ni, d’autre part, des questions d’oppression raciale, de domination impériale, de dépossession des indigènes et de génocide.

Cette thèse vaut également en ce qui concerne la reproduction sociale, étroitement liée à la reproduction naturelle. La plupart du temps, les dommages écosystémiques ajoutent de lourdes pressions sur les épaules de ceux et celles qui assument les soins, la protection sociale et la prise en charge des corps et des psychismes, ce qui use parfois les liens sociaux jusqu’au point de rupture. Les femmes sont les plus durement touchées, car elles sont les premières responsables du bien-être des familles et des collectivités. Certaines exceptions, cependant, confirment la règle. Elles surviennent lorsque des pouvoirs asymétriques permettent à certains groupes de se délester des « externalités » sur d’autres, comme à l’époque du capitalisme géré par l’État, quand les riches États-providence du Nord ont financé chez eux des programmes sociaux plus ou moins généreux et intensifié l’exploitation extractiviste en dehors de leurs frontières. Cette dynamique politique qui conjugue démocratie sociale interne et domination étrangère ouvre la voie à un compromis entre reproduction sociale et dégradation écologique dont les femmes et les personnes racisées sont les victimes – un compromis que les partisans du capital vont bientôt rejeter pour adopter un nouveau régime financier capable de gagner sur les deux tableaux.

Rien d’étonnant alors à ce que les luttes pour la nature et les luttes pour le travail, la protection sociale et le pouvoir politique aient été profondément enchevêtrées dans chacune des phases du développement capitaliste. Ni à ce que l’environnementalisme comme enjeu unique soit un fait historiquement exceptionnel et problématique sur le plan politique. Rappelons les formes et les définitions changeantes que revêt la lutte pour l’environnement dans la succession des régimes socioécologiques. À l’époque marchande, l’exploitation minière extractiviste a empoisonné les terres et les fleuves du Pérou, pendant qu’en Angleterre l’« enclosure » des terres détruisait les forêts, ce qui, dans les deux cas, a constitué un recul considérable. Dans ces luttes, cependant, les militantes et militants n’ont pas séparé la protection de la nature ou de l’habitat de la défense des moyens d’existence, de l’autonomie politique ou de la reproduction sociale de leur communauté. Ils et elles se sont plutôt battus pour tous ces enjeux à la fois, et pour toutes les formes de vie partagées. À l’époque libérale et coloniale, la « défense de la nature » est effectivement apparue comme une cause en soi parmi ceux dont les moyens de subsistance, la communauté et les droits politiques n’étaient pas menacés. Libéré de ces autres préoccupations, leur environnementalisme autonome était, nécessairement, un environnementalisme de riches[8].

À ce titre, l’environnementalisme des riches contrastait fortement avec ses contemporains, l’environnementalisme social du centre et l’environnementalisme anticolonial de la périphérie, qui se sont tous deux attaqués aux dommages causés à la fois à la nature et aux êtres humains, ce qui annonçait les luttes actuelles en faveur de l’écosocialisme et de la justice environnementale. Ces mouvements ont cependant été rayés de l’histoire officielle de l’environnementalisme, dont les canons ont plutôt célébré la vision étroite de la lutte pour l’environnement. Cette vision s’est quelque peu élargie par la suite sous le capitalisme géré par l’État, alors que ceux et celles qui luttaient pour qu’on fasse appel au pouvoir d’État contre les grands pollueurs ont joint leurs efforts à ceux des écologistes qui œuvraient à la protection de la nature sauvage. Si ce régime a remporté des succès sur le plan écologique, c’est parce qu’il a eu recours à ce pouvoir, alors que ses échecs découlent de son refus de prendre en compte sérieusement l’imbrication des questions trans-environnementales et des autres enjeux, soit le caractère essentiellement sans frontières des émissions, la force du racisme environnemental local (qui fait retomber les dégâts environnementaux sur les lieux habités par les populations racisées), le pouvoir du capital de se soustraire à la réglementation en recourant au lobbying et aux échappatoires, les limites intrinsèques d’un mouvement axé sur les désastres écologiques plutôt que sur le fonctionnement actuel d’une économie consumériste nourrie aux énergies fossiles. Toutes ces dérobades sont bien réelles et elles continuent leurs ravages à l’époque du capitalisme financier. Le postulat selon lequel « l’environnement » peut être protégé de manière adéquate sans perturber le cadre institutionnel et la dynamique structurelle de la société capitaliste a été et demeure, encore aujourd’hui, particulièrement problématique.

La voie à suivre

Ces échecs se répéteront-ils ? La possibilité de sauver la planète sera-t-elle gâchée par notre incapacité à élaborer une écopolitique trans-environnementale et anticapitaliste ? Nous connaissons déjà sous une forme ou une autre de nombreuses composantes essentielles de cette politique. Les mouvements de justice environnementale sont déjà en principe trans-environnementaux, puisqu’ils ciblent les liens étroits entre les dommages écologiques et l’un ou plusieurs des grands axes de la domination, en particulier le genre, la race, l’ethnicité et la nationalité, et certains d’entre eux sont explicitement anticapitalistes. De même, les mouvements ouvriers, les adeptes d’un New Deal vert et certains écologistes populistes prennent en compte certaines exigences de classe pour combattre le réchauffement climatique, en particulier la nécessité de lier la transition vers des énergies renouvelables à des politiques favorables à la classe ouvrière en matière de revenu et d’emploi, de même que le besoin de renforcer le pouvoir des États face aux grandes entreprises. Enfin, les mouvements décoloniaux et des peuples autochtones prennent la mesure de l’enchevêtrement entre extractivisme et impérialisme. Avec les courants de la décroissance, ils militent pour une révision profonde de notre relation à la nature et de nos modes de vie. Chacune de ces perspectives politicoécologiques recèle des idées très pertinentes.

Néanmoins, la situation actuelle de ces mouvements, considérés isolément ou dans leur ensemble, n’est pas (encore) à la hauteur de la tâche qui les attend. Dans la mesure où les mouvements de justice environnementale restent axés essentiellement sur les effets disproportionnés des menaces environnementales sur les populations vulnérables, ils sont incapables d’accorder une attention suffisante à la dynamique structurelle sous-jacente à un système social qui produit non seulement des disparités de résultats, mais une crise généralisée qui menace le bien-être de tous et toutes, voire de la planète elle-même. Ainsi, leur anticapitalisme n’est pas encore assez important et leur trans-environnementalisme pas encore assez intense.

Il en va de même des mouvements centrés sur l’État, en particulier les mouvements écologistes populistes (réactionnaires), mais aussi les partisans (progressistes) d’un New Deal vert et les syndicats. Dans la mesure où ces acteurs privilégient le cadre de l’État national et territorial ainsi que la création d’emplois au moyen de projets d’infrastructures vertes, ils expriment une vision étroite et peu diversifiée de la « classe ouvrière ». Par classe ouvrière, on entend non seulement les travailleurs et travailleuses de la construction, mais aussi ceux et celles qui œuvrent dans les services ; non seulement les salarié·e·s, mais aussi ceux et celles dont le travail n’est pas rémunéré ; non seulement ceux et celles qui travaillent au pays, mais aussi les expatrié·e·s ; non seulement ceux et celles qui sont exploité·e·s, mais aussi ceux et celles qui sont exproprié·e·s. Les courants centrés sur l’État ne tiennent pas suffisamment compte non plus de la position et du pouvoir des forces qui font face à cette classe, dans la mesure où ils se fondent toujours sur la prémisse sociale-démocrate classique selon laquelle l’État peut servir deux maîtres, à savoir la planète qu’il veut sauver et le capitalisme qu’il ne veut pas abolir. Ils sont donc, eux aussi, trop peu anticapitalistes et trans-environnementalistes, du moins pour le moment.

Enfin, les militantes et militants de la décroissance tendent à brouiller les cartes politiques en confondant ce qui doit croître sous le capitalisme, c’est-à-dire, la valeur, avec ce qui devrait croître mais ne peut le faire dans ce système, à savoir les biens, les relations et les activités pouvant satisfaire la vaste étendue des besoins humains fondamentaux partout dans le monde. Toute véritable écopolitique anticapitaliste doit, d’une part, rompre avec l’impératif profondément ancré de la croissance de la valeur et considérer, d’autre part, la question d’une croissance durable comme un enjeu politique soumis à la délibération démocratique et à la planification sociale. De même, les orientations associées à la décroissance, comme l’adoption d’un style de vie écologiste ou les expériences alternatives tournées vers le commun, tendent à éviter la nécessité d’affronter le pouvoir capitaliste.

Considérés dans leur ensemble, d’ailleurs, les apports réels de ces mouvements n’ont pas encore abouti, en pratique, à une nouvelle approche politicoécologique. Ils ne convergent pas non plus vers un projet contre-hégémonique de transformation écosociétale pouvant, au moins en principe, sauver la planète. Ils contiennent assurément des éléments trans-environnementaux essentiels : droit du travail, féminisme, antiracisme, anti-impérialisme, conscience de classe, promotion de la démocratie, anticonsumérisme, anti-extractivisme. Ces éléments ne sont toutefois pas encore intégrés dans un diagnostic solide des racines structurelles et historiques de la crise actuelle. Ce qui manque à ce jour, c’est une perspective claire et probante qui relie tous nos malheurs, écologiques ou autres, à un seul et même système social, et, de ce fait, les relie les uns aux autres.

J’ai insisté ici sur le fait que ce système a un nom : la société capitaliste, conçue au sens large de façon à comprendre toutes les conditions nécessaires à une économie capitaliste – un monde naturel et un pouvoir public, des populations qu’on peut exproprier et une reproduction sociale. Toutes ces conditions sont délibérément cannibalisées par le capital et maintenant fragilisées par le saccage en cours. Nommer ce système et en avoir une conception large permet d’ajouter une pièce au puzzle contre-hégémonique que nous devons constituer. Cette pièce peut nous aider à aligner les autres, à révéler leurs tensions probables et leurs synergies potentielles, à clarifier d’où elles proviennent et où elles pourraient aller ensemble. L’anticapitalisme donne son orientation politique et sa force critique au trans-environnementalisme. Si ce dernier ouvre l’écopolitique au monde, le premier ramène l’attention sur l’ennemi principal.

L’anticapitalisme est donc ce qui permet d’établir la distinction entre « nous » et « eux », distinction essentielle à tout bloc historique. En démasquant l’escroquerie que constitue le marché du carbone, il pousse toute forme potentiellement émancipatrice d’écopolitique à se dissocier publiquement du « capitalisme vert ». Il pousse chaque courant, également, à porter attention à son propre talon d’Achille, sa propension à ne pas affronter le capital, que ce soit en recherchant une déconnexion (illusoire), un compromis de classe (asymétrique) ou une parité (désastreuse) dans la vulnérabilité extrême. De plus, en insistant sur l’ennemi commun, la pièce anticapitaliste du puzzle ouvre une voie que les adeptes de la décroissance, de la justice environnementale et du New Deal vert peuvent emprunter ensemble, même s’ils ne peuvent pas encore en entrevoir, et encore moins en approuver, la destination précise.

Reste à voir, bien sûr, si l’on atteindra une destination quelconque ou si la Terre continuera de se réchauffer jusqu’au point d’ébullition. Le meilleur espoir pour éviter cette fin reste la construction d’un bloc contre-hégémonique qui soit trans-environnemental et anticapitaliste. On ne sait pas où exactement nous conduira ce bloc, en admettant qu’il réussisse, mais si je devais donner un nom au but, j’opterais pour l’« écosocialisme »[9].


  1. Partie 3 de l’article intitulé « Climates of Capital. For a trans-environmental eco-socialism », publié dans New Left Review, no 127, janvier-février 2021. La traduction est de Colette St-Hilaire.
  2. NDLR. Dans sa recherche du profit maximum, le capitalisme a besoin de la nature, mais en même temps, il l’épuise, de telle sorte qu’il a tendance à détruire les conditions de sa propre survie. « Le capitalisme est un cannibale qui dévore ses propres organes vitaux ». Nancy Fraser, « Climates of Capital. For a trans-environmental eco-socialism », ibid., p. 101.
  3. NDLR. Trans-environnementale (ou multidimensionnelle) dans le sens de dépasser un écologisme étroit (single-issue ecologism) en faveur d’une conception qui intègre l’environnement à toutes les facettes de la lutte anticapitaliste tout en tenant compte des contradictions sociales qui influent en retour sur l’environnement. « L’écopolitique doit aujourd’hui transcender le “simple environnement” en devenant antisystémique à tous les niveaux ». Nancy Fraser, « Les climats du Capital », 21 avril 2021, <www.cahiersdusocialisme.org/les-climats-du-capital/>.
  4. NDLR. « La contradiction écologique logée au cœur de la société capitaliste […] se résume en quatre mots débutant par un d : dépendance, division, désaveu et déstabilisation. ». Fraser, ibid.
  5. NDLR. Nancy Fraser se réfère ici à la dynamique « centre-périphérie », que l’on traduit en anglais par « core-periphery ». Cette conception est au cœur de la critique de l’impérialisme développée par des auteurs marxistes tels que Samir Amin et Immanuel Wallerstein, entre autres.
  6. NDLR. « La contradiction écologique du capitalisme s’étend sur quatre régimes d’accumulation : la phase capitaliste mercantile du XVIe au XVIIIe siècle ; le régime libéral-colonial du XIXe et du début du XXsiècle ; la phase étatique du deuxième tiers du XXe siècle et le régime actuel du capitalisme financiarisé. », Fraser, ibid.
  7. NDLR. La Nature I est celle qu’étudie la science. La Nature II est la nature telle que la conçoit le capital : reproduisible à l’infini, susceptible d’être accaparée pour créer de la valeur. La Nature III est telle que conçue par le matérialisme historique de Marx : en mouvement perpétuel et marquée par le métabolisme (échange de matière et d’énergie) entre ses composantes humaine et non humaine. Nancy Fraser, « Climates of Capital. For a trans-environmental eco-socialism », p. 107-108.
  8. Cette observation rejoint celle que les féministes noires et socialistes ont formulée à maintes reprises à propos du féminisme autonome (single-issue feminism) qui prétend isoler les « véritables » questions de genre des préoccupations qui leur sont « extérieures », et qui finit par un féminisme bourgeois et institutionnel taillé sur mesure pour les professionnelles et les cadres qui sont les seules à vivre ces préoccupations comme extérieures.
  9. Le contenu d’un écosocialisme viable, adapté au XXIe siècle, reste à inventer. Pour quelques réflexions préliminaires, voir Nancy Fraser, « What should socialism mean in the twenty-first century? », Socialist Register, vol. 56, n2020, p. 282-294.

 

Le Red Deal : une action autochtone pour sauver la Terre

30 novembre 2022, par Rédaction
Le livre The Red Deal : Indigenous Action to Save our Earth est un manifeste et un mouvement issu de la résistance autochtone et de la lutte décoloniale pour libérer tous les (…)

Le livre The Red Deal : Indigenous Action to Save our Earth est un manifeste et un mouvement issu de la résistance autochtone et de la lutte décoloniale pour libérer tous les peuples et sauver notre planète. Écrit par le collectif autochtone The Red Nation et lancé en 2019, Le Red Deal : une action autochtone pour sauver la Terre est un programme politique pour la libération et la justice climatique qui émerge de la plus ancienne lutte de classe des Amériques, la lutte des peuples autochtones pour gagner leur souveraineté, leur autonomie et leur dignité.

Le texte suivant est une version condensée de l’introduction du livre[2]. Elle a paru en français sur le site de Progressive International[3] au mois d’avril 2021.

Le colonialisme a privé les peuples autochtones, et toutes celles et ceux qui en sont affectés, des moyens de se développer selon leurs besoins, leurs principes et leurs valeurs. Cela commence par la terre. Nous sommes devenus des « Indiennes et des Indiens » uniquement parce que nous possédons le bien le plus précieux pour les colons : la terre. Le justicier, le policier et le soldat se dressent souvent contre nous, contre nos liens avec la terre et contre la justice. La « restitution de la terre » fait peur aux colons. Mais comme nous le montrons ici, il s’agit de la politique environnementale la plus saine pour une planète qui est au bord de l’effondrement écologique total. La voie à suivre est simple : c’est la décolonisation ou l’extinction. Et cela commence par la restitution des terres.

En 2019, le mouvement environnemental dominant, largement entre les mains des libéraux des classes moyennes et supérieures du Nord global, a adopté comme leader symbolique une adolescente suédoise qui a traversé l’Atlantique en bateau pour rejoindre les Amériques. Mais nous avons nos propres héroïnes et héros. Les protectrices et les protecteurs de l’eau à Standing Rock ont inauguré une nouvelle ère de défense militante de la terre. Ces femmes et ces hommes sont les porte-drapeaux de notre génération. L’année des protecteurs de l’eau, 2016, a également été l’année la plus chaude jamais enregistrée, et elle a enclenché un autre type de mouvement pour la justice climatique. Alexandria Ocasio-Cortez, elle-même protectrice de l’eau, a lancé sa candidature au Congrès – et elle a gagné – alors qu’elle se trouvait dans les camps de prière de Standing Rock. En 2019, avec le sénateur démocrate Ed Markey, elle a proposé un Green New Deal. Il faut dire que Standing Rock faisait partie d’une constellation de soulèvements menés par des Autochtones à travers l’Amérique du Nord et le Pacifique occupé par les États-Unis : Dooda Desert Rock (2006), Unist’ot’en Camp (2010), Keystone XL (2011), Idle No More (2012), Trans Mountain (2013), Enbridge Line 3 (2014), Protect Mauna Kea (2014), Save Oak Flat (2015), Nihígaal Bee Iiná (2015), Bayou Bridge (2017), O’odham Anti-Border Collective (2019), Kumeyaay Defense Against the Wall (2020) et 1492 Land Back Lane (2020), parmi beaucoup d’autres.

Chaque mouvement s’élève contre des projets coloniaux et financiers d’extraction. Mais ce qui est souvent minimisé, c’est la puissance révolutionnaire que représente la résistance autochtone : se poser en gardiens et créer des relations justes entre les mondes humain et non humain sur une planète complètement dévastée par le capitalisme. L’image des protecteurs de l’eau et le slogan « Water is Life! » (L’eau, c’est la vie!) constituent les catalyseurs du mouvement pour la justice climatique de cette génération. Ce sont deux positions politiques fondées sur la décolonisation, un projet qui ne concerne pas exclusivement les Autochtones. Quiconque a franchi les portes des camps de prière de Standing Rock, qu’elle ou il soit autochtone ou non, est devenu une ou un protecteur de l’eau. Chacune et chacun ont ramené les braises de ce potentiel révolutionnaire dans leur communauté d’origine. Les protecteurs de l’eau étaient en première ligne pour distribuer une aide aux communautés dans le besoin tout au long de la pandémie. Les femmes et les hommes protecteurs de l’eau étaient dans les rues de Seattle, de Portland, de Minneapolis, d’Albuquerque et de nombreuses autres villes au cours de l’été 2020, alors que les postes de police brûlaient et que les monuments au génocide s’effondraient. L’État répond aux protecteurs de l’eau, celles et ceux qui protègent et défendent la vie, par un barrage continuel de matraques, de crimes, d’entraves et d’armes chimiques. Si ce n’était pas le cas auparavant, nos yeux sont maintenant ouverts : la police et l’armée, poussées par la rage des colons et de l’impérialisme, freinent le mouvement pour la justice climatique.

Le Red Deal

Le Green New Deal (GND, New Deal vert), qui ressemble en tous points à l’écosocialisme, offre une réelle chance de galvaniser le soutien populaire aux deux causes. Bien qu’il soit anticapitaliste dans l’esprit et qu’il fasse référence pour la forme à la décolonisation, il doit aller plus loin, tout comme les mouvements qui le soutiennent.

C’est pourquoi The Red Nation a lancé le Red Deal en 2019, lequel se concentre sur les droits autochtones issus des traités, la restitution des terres, la souveraineté, l’autodétermination, la décolonisation et la libération. Nous n’envisageons pas le Red Deal comme un contre-programme du Green New Deal, mais plutôt comme un dépassement de celui-ci. Il est « rouge » parce qu’il donne la priorité à la libération autochtone et à une position de gauche révolutionnaire. Comme nous le montrons dans les pages suivantes, cette plateforme n’est pas seulement destinée aux peuples autochtones.

Le Green New Deal a le potentiel de relier chaque lutte pour la justice sociale – accès au logement, soins de santé gratuits, éducation gratuite, emplois verts – au changement climatique. De même, le Red Deal place l’anticapitalisme et la décolonisation au centre de chaque lutte pour la justice sociale, aussi bien que contre le changement climatique. La nécessité d’un tel programme est ancrée à la fois dans l’histoire et l’avenir de cette Terre; elle implique la transformation radicale de toutes les relations sociales entre les humains et la Terre.

Un plan d’action collectif

Ce qui suit est un plan d’action collectif pour le climat fondé sur quatre principes que nous avons élaborés après de nombreux dialogues, discussions et commentaires de la part des membres des communautés autochtones et non autochtones, de nos camarades, de nos proches et de nos compagnes et compagnons de voyage.

1. Ce qui crée la crise ne peut la résoudre

Le désinvestissement était une stratégie populaire lors du soulèvement en opposition à l’oléoduc Dakota Access (#NoDAPL) en 2016[4]. Les protecteurs de l’eau ont alors appelé les masses à désinvestir les institutions financières qui subventionnaient l’oléoduc. Le Red Deal poursuit cet appel au désinvestissement des industries des combustibles fossiles, mais nous allons un peu plus loin. Nous nous inspirons des traditions abolitionnistes noires pour appeler au désinvestissement des institutions du domaine carcéral comme la police, les prisons, l’armée et l’impérialisme frontalier, en plus du désinvestissement des combustibles fossiles.

2. Le changement par le bas et à gauche

Il est important de rappeler que le Green New Deal n’a été possible que parce que sa principale partisane, Alexandria Ocasio-Cortez, a été conscientisée et politisée par le soulèvement contre Dakota Access. Les peuples autochtones sont, et ont toujours été, à l’avant-garde de la lutte pour la justice climatique. Nous ne reculerons pas sur les demandes du GND pour une vie digne ni sur la nécessité de mettre le leadership des peuples autochtones au centre de ce combat. En fait, nous devons aller plus loin. Nous devons mettre tout le poids du pouvoir populaire derrière ces revendications pour une vie digne. Le pouvoir du peuple, c’est la force organisée des masses, un mouvement pour reconquérir notre humanité et nos relations légitimes avec la Terre. Le pouvoir populaire ne renversera pas seulement l’empire, mais il construira un nouveau monde à partir de ses cendres, un monde où plusieurs mondes auront leur place.

3. Les politiciennes et les politiciens ne peuvent pas faire ce que seuls les mouvements de masse peuvent faire

Les États protègent le capital et ses gardiens : la classe dirigeante. Ils ne protègent pas le peuple. Les réformistes qui font appel à l’État pour le changement compromettent notre avenir en s’alignant sur les intérêts de la classe dirigeante. Nous refusons tout compromis. Mais nous croyons en une réforme d’un type différent, une réforme non réformiste qui ne se limite pas à ce que le statu quo offre, mais qui défie fondamentalement la structure de pouvoir existante en priorisant, en organisant et en élevant les besoins et les demandes des masses.

Nous ne voulons pas améliorer le système en appliquant des politiques venant d’en haut; nous voulons le détruire, que ce soit à petit feu ou dans un brasier majeur, dans le but de le remplacer. Notre philosophie de la réforme consiste donc à réattribuer la richesse sociale à celles et ceux qui la produisent réellement : les travailleuses et les travailleurs, les pauvres, les peuples autochtones, les femmes, les personnes migrantes, les gardiennes de la Terre et la Terre elle-même. Cette restitution de la richesse sociale implique l’autonomisation de celles et ceux qui ont été dépossédés. Elle peut se faire en construisant un mouvement de masse qui a le pouvoir et l’influence nécessaires pour récupérer les ressources de la classe dominante et les redistribuer aux personnes dépossédées.

4. De la théorie à l’action

De la Maison-Blanche aux PDG des multinationales, les patrons dirigent le monde et le pillent sans limites. Étant donné l’effarante destruction et mortalité que quelques individus infligent à des milliards de personnes, il est étrange qu’aucune gauche unifiée n’ait émergé dans le Nord global pour constituer une réelle menace pour les patrons. Au cours des dernières années, nous avons assisté à des rébellions populaires massives contre l’industrie des combustibles fossiles, contre la violence policière, contre les politiques d’immigration racistes et contre l’exploitation des travailleuses et travailleurs, mais rien n’a été fait pour créer un mouvement de masse uni. Nous pensons que la lutte pour des réformes non réformistes visant à restaurer la santé de nos corps et de la Terre sera le véhicule le plus puissant pour construire rapidement un mouvement de masse capable de s’attaquer aux patrons. Mais nous ne pouvons pas simplement être contre quelque chose, nous devons être pour quelque chose.

Nous construirons nos propres politiques à partir de l’action de la base qui cherche à se prendre en charge et à se soutenir mutuellement. En nous organisant autour de réformes non réformistes pour le logement, la sécurité et la souveraineté alimentaires, la justice en matière de violence domestique et de genre, la prévention du suicide, la restitution des terres, et plus encore, nous pouvons et nous allons construire des infrastructures de libération. Comme le Black Panther Party l’a décidé à un certain moment de son histoire, The Red Nation réalise que nous devons entreprendre dès maintenant des actions réalistes et fondées sur des principes qui contribueront à renforcer de façon cumulative notre capacité de révolution dans le futur. Nous ne devons pas ignorer la vérité : nous n’avons pas encore la capacité de révolution, sinon nous aurions vu un mouvement de masse unifié naître de la remarquable énergie révolutionnaire de la dernière décennie. Et pourtant, il nous reste très peu de temps pour y parvenir. C’est la contradiction et le devoir de notre génération : la décolonisation ou l’extinction.

La libération n’est pas une abstraction, elle est une nécessité et un droit qui appartient aux humbles peuples de la Terre. Comment allons-nous la concrétiser ? Nous ne rejetterons pas les occasions de nous organiser, de faire de l’agitation politique et de construire le pouvoir du peuple dans les espaces de surveillance de l’État comme les prisons, les services à l’enfance, les hôpitaux et les salles de classe qui sont conçus pour déshumaniser et déresponsabiliser les personnes. L’État prend pour cibles les pauvres et les travailleurs parce que ces femmes et ces hommes représentent la plus grande menace pour son existence. Nous ne laisserons plus l’État nous voler nos proches ou nous vider de notre pouvoir. Nous devons « submerger » l’État, de l’intérieur et de l’extérieur, en multipliant les menaces jusqu’à ce qu’il s’effondre.

Nos réformes non réformistes utiliseront de nouvelles approches. Elles prendront la forme de réseaux de banques de semences autochtones où des milliers de personnes agricultrices vouées à une agriculture durable partagent, échangent et nourrissent leurs communautés. Elles ressembleront à des victoires aux élections municipales où les candidates et candidats de gauche mettent en œuvre une plateforme populaire pour le climat et la justice sociale aux échelles municipale et régionale. Elles ressembleront à des camps d’exploration ou à des résolutions de conseils tribaux qui rejettent les accords coloniaux sur l’eau en s’associant à d’autres nations autochtones pour bloquer tous les efforts du gouvernement et des entreprises visant à transformer l’eau en marchandise. Quelle que soit l’approche empruntée, nous devons simplement nous mettre au travail.

The Red Nation[1]


  1. The Red Nation, La Nation rouge, est une coalition anticapitaliste et anticoloniale de militantes et militants éducateurs, étudiants et organisateurs communautaires autochtones et non autochtones qui prônent la libération des Autochtones. Elle s’est formée aux États-Unis pour lutter contre la marginalisation et l’invisibilité des luttes autochtones au sein des structures dominantes de justice sociale, et pour mettre au premier plan la destruction et la violence envers la vie et les terres autochtones. Voir : <www.therednation.org>.
  2. Le livre The Red Deal : Indigenous Action to Save our Earth peut être acheté en ligne à : <www.commonnotions.org/the-red-deal>.
  3. <https://progressive.international/wire/2021-04-19-the-red-deal-indigenous-action-to-save-our-earth/fr>. La traduction a été revue par Colette St-Hilaire et les NCS.
  4. On pourra lire dans le n° 18, des Nouveaux Cahiers du socialisme, 2017 : « La lutte de Standing Rock. I – La leçon de Standing Rock » par Julian Brave NoiseCat et « II – Les prochaines étapes. Entrevue avec Kandi Mossett » par Sarah Jaffe.

 

Les contradictions de Québec solidaire dans la lutte aux changements climatiques

29 novembre 2022, par Rédaction
PrésentationI. Une démarche politique qui refuse une véritable radicalitéDu plan de transition économique de la campagne électorale de 2018… à son abandonUne étonnante (…)

Présentation

Québec solidaire (QS) aime se décrire comme étant le meilleur parti sur les questions climatiques à l’Assemblée nationale. Il l’est effectivement, et de loin. C’est le seul parti qui non seulement appuie les mobilisations écologiques mais aussi qui y participe activement. Le seul parti qui propose sans ambiguïté l’arrêt de l’exploration et de la production des énergies fossiles. Le seul parti parlementaire à affirmer dans son programme que sortir du capitalisme est le seul moyen de régler la crise environnementale[1].

Mais pourquoi donc QS est-il si timide sur les questions environnementales à l’orée de la campagne électorale de l’automne 2022 ?

Simplement dit, la direction de l’aile parlementaire craint que la popularité actuelle du premier ministre Legault et sa très grande force dans les sondages la Coalition Avenir Québec (CAQ) caracole à 42 % à la veille du déclenchement des élections[2] ne lui occasionnent des pertes de sièges. Alors que la Commission politique du parti proposait en 2020[3] de faire preuve d’audace face à la crise sanitaire et environnementale en adoptant une stratégie de remise en question du système, la direction, inquiète de la stagnation du parti à 15 % dans les sondages, a fini par se ranger à une vision électoraliste prudente axée sur l’ultra-médiatisation de Gabriel Nadeau-Dubois, devenu le principal porte-parole du parti et de l’aile parlementaire.

Cette transformation de QS ne s’est pas faite sans une forte résistance à l’interne. En effet, depuis le printemps 2018, une sourde lutte oppose, sur les grandes questions de politique environnementale, la direction du parti à un réseau de militantes et militants écologistes de gauche très actifs dans ses structures de base.

Dans les deux articles suivants, nous explorons les contradictions de QS. Bernard Rioux expose les péripéties qui ont amené la direction à subordonner le plan de transition aux calculs électoraux à court terme pour finalement le mettre au rencart, alors que Roger Rashi analyse la lutte interne qu’a menée le Réseau militant écologiste de QS pour affirmer une vision écologique anticapitaliste dans cette formation de gauche.

Loin de s’estomper dans la période postélectorale, les contradictions de QS sur la lutte climatique risquent de continuer d’animer sa vie interne. Les positions environnementales catastrophiques de la CAQ s’ajoutant à l’aggravation de la crise climatique et à la radicalisation continue du mouvement écologiste garantissent que ce débat restera central dans un parti qui se présente comme un mouvement de transformation sociale à l’écoute de la jeunesse et des luttes populaires.

Roger Rashi

I. Une démarche politique qui refuse une véritable radicalité

Bernard Rioux
Rédacteur à Presse-toi-à-gauche !, militant écosocialiste et à Québec solidaire

En novembre 2021, Québec solidaire (QS) adoptait sa plateforme électorale pour les élections québécoises d’octobre 2022. Concernant la lutte aux changements climatiques, cette plateforme se limite à certaines revendications et écarte la perspective de présenter un plan de transition économique et écologique. Une résolution d’urgence en réponse à l’aggravation de la situation présentée dans les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et aux pressions des mouvements écologistes a rehaussé la cible de réduction des gaz à effet de serre (GES) de 45 à 55 %. Mais la plateforme n’esquisse aucun plan global sur les moyens d’y parvenir. Nous allons présenter ici les différentes étapes qui ont mené à cette situation, afin de sortir des impasses dans lesquelles Québec solidaire s’est engagé.

Du plan de transition économique de la campagne électorale de 2018

Au printemps 2018, alors que les élections approchaient, le Comité de coordination de Québec solidaire demandait à l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) de préparer une étude[4] qui permette l’élaboration d’un plan de transition qui sera publié sous le titre de Maintenant ou jamais[5].

Il était de la première importance que QS défende un tel plan. Le parti manifesterait ainsi la volonté d’une vision globale pour faire face à la crise climatique. Lors de la présentation du Plan, le 14 septembre 2018, Manon Massé a affirmé : « Ce que nous proposons, c’est un véritable projet de société pour répondre au grand défi de la crise écologique. Ce n’est rien de moins qu’une révolution écologique que nous proposons. Notre Plan de transition économique est nécessaire pour le Québec et la planète[6] ». Ce plan ne se réduisait donc pas à un programme pour le prochain mandat d’un éventuel gouvernement de QS. Il fixait des objectifs à atteindre entre 2018 et 2030. Il avançait des revendications essentielles sur plusieurs plans : cibles de réduction des gaz à effet de serre, mobilité des personnes et des marchandises, aménagement du territoire et agriculture, valorisation des matières résiduelles et économie circulaire, rénovation des bâtiments pour les rendre plus durables et plus résilients, politique industrielle pour accélérer la transition énergétique, indépendance énergétique, transition solidaire et démocratique, financement de la transition.

Mais ce plan, qui constituait une contribution programmatique essentielle, ne sera jamais soumis à un processus délibératif dans l’ensemble du parti. Seul le Comité de coordination nationale (CCN) s’est penché, à des fins de délibérations et d’amendements, sur cet important document qui a été diffusé durant la campagne électorale.

Ce plan a fourni un appui aux militantes et militants écologistes du parti qui voulaient donner la priorité aux changements climatiques lors du Conseil national de mai 2018. De grands axes du plan ont été révélés tout au cours de la campagne électorale, ce qui a fait de Québec solidaire le seul parti à placer au centre de sa campagne la lutte aux changements climatiques, alors que la Coalition avenir Québec (CAQ) n’avait pratiquement rien à dire sur le sujet et que ce thème restait marginal tant pour le Parti québécois que pour le Parti libéral. Ce positionnement allait assurer des gains à Québec solidaire lors de ces élections.

… à son abandon

Après la campagne électorale, des militantes et militants écologistes du parti, qui avaient depuis quelques mois formé le Réseau militant écologiste (RME)[7], espéraient que ce plan soit distribué largement. Ils voulaient le mettre en discussion afin de le peaufiner et d’en faire un guide d’action du parti, d’autant plus qu’il revenait sur certaines positions programmatiques et multipliait les nouvelles propositions. Ainsi, ce plan ramenait la cible de réduction des GES à 48 % d’ici 2030 alors que le programme adopté parlait d’une réduction de 67 %. Il proposait aussi de soutenir la bourse du carbone pendant un temps[8] tandis que le programme du parti rejetait tout soutien à une telle bourse.

L’augmentation du nombre de député·e·s de QS à l’Assemblée nationale laissait espérer qu’il serait possible de faire connaître le Plan le plus largement possible à la population afin de montrer que Québec solidaire était capable de proposer une réponse globale aux problèmes majeurs auxquels doit faire face la population du Québec.

Pourtant, le Plan de transition économique a été à peine diffusé. Il n’a pas servi d’instrument de formation de la base militante. Mais surtout, il n’a pas été soumis à la discussion de façon à permettre l’appropriation de son contenu et l’amélioration de ses analyses et de ses propositions.

Comment expliquer l’abandon de cette démarche d’un Plan de transition économique dépassant les simples échéances électorales ? Pourquoi ce document a-t-il été écarté des débats alors qu’il avait été présenté comme un véritable projet de société ? Est-ce parce qu’il restait trop lacunaire et qu’il n’était pas suffisamment concret ou précis ? Est-ce parce qu’il risquait d’amener une polarisation et des questions trop clivantes sur le type société que Québec solidaire proposait à la population ?

En effet, ce plan de transition économique aurait pu ouvrir largement la discussion sur le type de société sur laquelle QS envisageait de déboucher. Si le document Maintenant ou jamais fait une description détaillée des différentes facettes de la crise écologique et avance des propositions permettant d’ouvrir de nouvelles perspectives, il évite de faire l’analyse des fondements systémiques de la crise climatique en régime capitaliste. Il s’abstient ainsi de préciser les obstacles à surmonter et les solutions à appliquer pour être à la hauteur d’une transition véritable. Il n’explique pas pourquoi le capital fossile et les secteurs qui lui sont liés refusent tout abandon des énergies fossiles. Il n’explique pas pourquoi la classe politique, malgré des discours sur le verdissement du capitalisme, refuse de donner la priorité à la lutte aux changements climatiques et à ses conséquences désastreuses et bloque toute véritable sortie de la logique de la croissance sans limite. Le document évite également de définir les conditions de la démocratie économique qui permettrait à la majorité populaire de faire les choix essentiels sur les produits nécessaires à une transition véritable (types, quantités et techniques de production, formes de consommation).

La relance d’une telle discussion était d’autant plus à l’ordre du jour que les débats se multipliaient dans l’ensemble de la société québécoise. Diverses propositions ont été mises au jeu : la Déclaration d’urgence climatique (la DUC), le Pacte pour la transition de Dominic Champage et Laure Waridel, le Front commun pour la transition énergétique qui préparait une Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité, le Projet Québec ZéN (zéro émission nette). Des centrales syndicales se sont également penchées sur la question. Québec solidaire s’est abstenu de s’engager dans ces débats cruciaux sur la lutte aux changements climatiques et pour la transition écologique et n’a pas proposé une stratégie qui prenne en compte les fondements capitalistes de cette crise ainsi que le rôle des classes dominantes comme force de verrouillage de la situation.

Une étonnante bifurcation

À la suite du refus, non dit mais réel, de sa direction d’ouvrir un débat de fond et de produire un véritable plan de transition économique et écologique, Québec solidaire allait redéfinir son action politique au printemps 2019 : exercer des pressions sur le gouvernement Legault et dénoncer sa position climatopassive. Cette passivité se reflétait particulièrement dans le premier budget Legault, qui donnait la priorité aux investissements autoroutiers et laissait stagner le budget du transport collectif.

QS lança l’Opération Ultimatum 2020[9]. Celle-ci devait durer 18 mois et voulait amener le gouvernement Legault à faire de la question climatique le centre du débat public au Québec. Plus spécifiquement, l’opération Utimatum 2020 avançait trois exigences très simples : l’élaboration par le gouvernement d’un plan de transition d’ici le premier octobre 2020, qui permettrait d’atteindre les cibles fixées par le GIEC ; l’évaluation de ce plan de transition par des experts indépendants du gouvernement ; l’interdiction de nouveaux projets d’exploration et d’exploitation pétrolière et gazière.

Si le gouvernement Legault ne se rendait pas à cet ultimatum avant octobre 2020, la députation de Québec solidaire allait organiser un véritable barrage politique et ferait obstruction à la marche régulière des institutions parlementaires. Pour appuyer l’action parlementaire, on proposait de mettre en place un blocage populaire : collaboration avec les mouvements sociaux, pétitions, visites des bureaux des député·e·s de la CAQ et manifestations diverses.

L’abandon de l’élaboration d’un véritable plan de transition économique et écologique ainsi que le lancement de la campagne Ultimatum 2020 ont transformé Québec solidaire en un groupe de pression. Cela a constitué une véritable régression et semé l’illusion qu’un gouvernement néolibéral pourrait, sous les pressions politiques et sociales, répondre positivement à la demande d’élaboration d’un tel plan.

La suite des événements allait démontrer le caractère illusoire d’une telle opération. Le gouvernement Legault présente à l’automne de 2020 son Plan pour une économie verte (PEV)[10], mais il ne répond nullement aux demandes de Québec solidaire. Le PEV est construit sur mesure pour servir l’accumulation capitaliste : pas d’engagement envers une véritable sortie d’une économie des hydrocarbures ; importance du gaz naturel présenté comme une énergie de transition ; cible insuffisante de réduction des GES (37,5 %), sans donner les moyens de les atteindre ; appui à l’auto solo électrique sans faire du transport public le centre d’un plan de transition ; transport des marchandises sans développer le ferroutage ; rejet de toute mesure qui contraigne les entreprises ; soutien à une agro-industrie d’exportation polluante sans le développement d’une agriculture de proximité et de la souveraineté alimentaire ; financement de la transition par le commerce des droits de polluer[11].

En fait, cette campagne Ultimatum 2020 se ramène à une diversion qui n’a débouché sur rien. À la mi-mars 2020, Québec solidaire suspend cette campagne[12] au moment où la pandémie frappe durement le Québec. En septembre 2020, le Conseil national abandonne la campagne Ultimatum 2020 et demande, à l’instigation du Réseau militant écologiste et d’autres opposants de gauche, l’élaboration d’un plan pour une relance « juste et verte » face à la crise[13].

L’ouverture à l’écologie de marché

Le rejet du Plan de transition et le refus des débats ont ouvert la voie à un glissement programmatique. Des propositions sur une fiscalité écologique avaient été préparées pour le congrès de novembre 2019, où l’on a proposé de revenir sur des positions programmatiques traditionnelles de Québec solidaire. Le Programme vise « à s’opposer aux bourses du carbone qui sont des outils d’enrichissement des multinationales qui risquent de devenir un nouvel instrument spéculatif » et il s’oppose « aux taxes sur le carbone qui frappent surtout les plus pauvres[14] ». La bourse du carbone, le Système de plafonnement des droits d’émission (SPEDE), s’était avérée inefficace dans la lutte pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Pourtant, le congrès a adopté la proposition de mise en place d’« un système d’écofiscalité efficace […] qui servirait à changer les comportements de production et de consommation et à financer la transition réduisant les émissions des gaz à effet de serre du Québec, les stratégies d’adaptation aux changements climatiques et la recherche[15] ».

Dans le Programme de Québec solidaire, la cible de réduction des gaz à effet de serre est de 65 % pour 2030. Là aussi, on a argué du réalisme électoral pour ramener la cible à 45 % d’ici 2030. La suite des choses montre que ce réalisme n’a pas résisté longtemps à l’évolution de la prise de conscience de l’urgence de la situation. Il ne faut pas se fier au signal-prix[16] pour modifier les procédés de production et les formes de consommation. Car, la nécessité de transformer les structures de production, les modes de consommation et l’occupation des territoires dans un horizon rapproché nécessite une planification stratégique, ce à quoi les mécanismes du marché ne peuvent nullement répondre.

Ce tournant signifie que QS tend à se fier, du moins en partie, au signal-prix pour amener les entreprises privées à modifier leurs procédés de production et la population à changer les formes de sa consommation. Il s’agit d’aplanir les éléments du Programme de Québec solidaire qui semblent trop radicaux. Il faut éviter les mesures contraignantes envers les entreprises et utiliser le marché des droits de polluer pour financer la transition, position déjà suggérée par le Plan de transition économique, mais sur une base temporaire. On n’a pas hésité à insister sur la nécessité d’une hausse considérable de la taxe carbone, taxe régressive s’il en est, pour qu’elle ait un effet véritable sur la baisse des émissions de gaz à effet de serre.

La direction et les porte-parole du parti sont intervenus pour soutenir ces modifications substantielles au Programme et ont réussi à imposer leur perspective modérée. Il faudra les différents rapports du GIEC sur l’urgence d’agir et les mobilisations du mouvement écologiste pour amener la direction à revenir, deux ans plus tard, sur ce recul, qui n’avait qu’une motivation électoraliste.

La triple crise sanitaire, économique et climatique

La crise sanitaire a fortement frappé la société québécoise. Elle a provoqué une crise économique majeure et bloqué des secteurs entiers de l’économie, comme les transports aériens, la restauration, l’hôtellerie. Les services publics, particulièrement le secteur de la santé et des services sociaux, fragilisés par la gestion néolibérale depuis des décennies déjà, n’avaient pas les moyens de faire face à une crise sanitaire de l’ampleur de celle provoquée par la COVID-19.

Les préoccupations relatives à la crise climatique ont semblé passer au deuxième rang. On s’est demandé s’il fallait garder prioritaire la lutte contre la crise climatique. La défense des services publics, la lutte contre les inégalités et pour la justice sociale ainsi que la lutte contre les changements climatiques semblent maintenant les nouveaux axes prioritaires sur lesquels concentrer les efforts.

Se relever ensemble. Plan solidaire pour un Québec d’après est lancé en février 2021. Il est issu de la résolution du Conseil national de septembre 2020 sur la nécessité d’un plan de sortie de la triple crise sanitaire, économique et écologique. Il se déploie suivant quatre axes : la transition écologique, plus urgente que jamais ; une nouvelle ère pour nos services publics ; une société forte et juste ; un bouclier anti-austérité pour aller chercher des revenus[17]. Le Réseau militant écologiste, la Commission politique ainsi que la Commission thématique environnement jouèrent un rôle important dans l’adoption d’amendements radicaux et combatifs à ce plan.

Ce plan s’inscrivait dans une logique de plateforme. En ce qui concerne la transition écologique, il proposait le renforcement de la souveraineté alimentaire, une avancée vers la gratuité du transport en commun, la définition du transport interurbain comme un service public, la volonté de faire rimer transition avec région et une fiscalité qui vise la justice environnementale. En matière de souveraineté alimentaire, Se relever ensemble écrivait que « la souveraineté alimentaire ne se fera pas sans souveraineté politique[18] ». Concernant le transport, il affirmait la volonté de Québec solidaire de « viser une décroissance de l’usage des véhicules individuels[19]» et « la gratuité du transport en commun, en débutant dès maintenant avec la réduction de moitié des tarifs actuels[20] ». Ce plan défendait une fiscalité redistributive par une « taxation incombant aux plus riches de la société » et l’augmentation du prix du carbone « visait les grands émetteurs industriels du Québec[21]». Pour faire rimer transition et régions, on reprenait l’idée de structure de concertation pour planifier et structurer la relance et le développement économique, sans préciser de quelle économie on parle réellement, sans tenir compte de la réalité des structures économiques des régions, et donc du poids des multinationales sur toute une série de territoires.

Ce plan est un plan de sortie de crise. Il ne s’inscrit pas dans une véritable logique de transition. Il ne pose pas la question des conditions de la planification écologique véritable. Ce plan est, à bien des égards, mobilisateur, mais il reste en deçà des changements réels que nécessite l’urgence climatique. Il s’inscrit dans la continuation de la mise au rancart de la définition d’une révolution écologique qu’avait évoquée Manon Massé.

Reprise des débats sur la lutte aux changements climatiques à la suite de ceux sur la plateforme électorale

Le cadre des débats préparatoires au congrès de novembre 2021 a écarté d’emblée la perspective d’élaborer un plan de transition. Le Cahier des propositions comporte 20 axes et chaque axe comprend généralement cinq propositions. Ce sont donc environ 100 propositions qui ont été soumises au débat précongrès[22]. Le thème Lutter contre la crise climatique et respecter les limites écologiques du territoire se décline en six propositions qui reprennent la cible de réduction des GES à 45 %, la transformation en profondeur des transports, l’accélération de la fin de l’utilisation des sources énergétiques non renouvelables, la fin de l’obsolescence planifiée, la protection de la biodiversité et la protection de l’eau potable.

Contrairement à une tradition bien établie à Québec solidaire, aucune analyse de la conjoncture sur les fondements de la crise climatique et de l’effondrement de la biodiversité n’a été soumise au débat. Les propositions mises en jeu n’étaient nullement à la hauteur de l’urgence de la situation et de la nécessaire radicalité des réponses qu’elle exige.

Le retour de ce refoulé rejaillit dans le débat sur la cible de réduction des GES. Les États-Unis, l’Europe et même le Canada se sont fixé des cibles de réduction des GES qui dépassent celle avancée par Québec solidaire. Les groupes écologistes pressaient les gouvernements Trudeau et Legault de relever leurs cibles. Le Cahier de propositions en est resté encore à une cible de 45 %. Ce n’est qu’au congrès que la direction propose une motion spéciale pour rehausser la cible de réduction à 55 % par rapport à 1990.

La Commission environnement, consultée sur ces revendications, a bien tenté d’expliquer la nécessité d’un plan intégré de transition, mais cette orientation a encore une fois été repoussée. Elle ne s’inscrivait pas dans le cadre du débat proposé.

Lors du débat précongrès dans les différentes associations régionales et de circonscription, la gauche écologiste et socialiste a introduit toute une série d’amendements afin de se donner un pouvoir sur les choix économiques stratégiques : la transition vers les énergies vertes, le contrôle de l’exploitation des ressources minières et forestières, le démantèlement des entreprises liées aux énergies fossiles. C’est ainsi que des amendements ont proposé la nationalisation des industries polluantes dans la perspective de leur fermeture, la nationalisation des industries minières et forestières, la nationalisation des entreprises productrices d’énergies renouvelables. Seule cette dernière nationalisation a été retenue par le congrès. Durant le débat, les député·es sont montés au créneau pour s’opposer à l’adoption des amendements concernant ces différentes nationalisations. Ces propositions ont tout de même obtenu environ 30 % des votes des délégué·es.

Si l’on s’en tient aux différentes propositions adoptées en matière d’environnement, QS ne s’est pas donné les moyens d’une transformation radicale du système productif; il n’a également pas pris une position claire sur la diminution du nombre d’autos solos y compris les autos électriques. Les propositions sur l’agriculture n’interdisent pas l’usage des pesticides et ne s’attaquent pas à la production carnée destinée à l’exportation comme cadre essentiel de l’agriculture pratiquée au Québec.

La perspective d’une planification écologique de l’économie a été écartée alors que le Congrès laissait aux grandes entreprises multinationales le contrôle sur tous les choix stratégiques en matière d’économie et d’environnement. S’opposer à la crise climatique implique de s’attaquer aux puissances économiques et politiques et de jeter les bases d’une société moins consommatrice d’énergie et moins gaspilleuse. Prendre au sérieux la gravité de la situation signifie remettre en cause un mode de production, un mode de consommation, bref un mode de vie construit sur un rapport de prédation avec la nature. C’est du capitalisme dont il est question. On ne peut, au nom de la crédibilité électorale, masquer les tâches politiques que cela implique. Dans une situation de crise majeure, le réalisme électoraliste désarme. Il empêche que soit défini un plan de transformation radicale de la société qui permet d’atteindre nos buts.

Au-delà des bonnes intentions

Les préoccupations des militantes et des militants de Québec solidaire en ce qui concerne l’environnement continuent à inspirer leurs actions. Dans la région de Québec, QS s’est impliqué dans la lutte contre le troisième lien sous-fluvial, projet coûteux qui favorise l’étalement urbain. Il mobilisera de concert avec les organismes du milieu contre la hausse de la norme de nickel prévue pour répondre aux besoins des entreprises qui investissent dans la production de piles au lithium destinées à un éventuel marché des voitures électriques. En appui au mouvement écologiste, le parti s’investira également dans la lutte contre le projet GNL et pour la sortie du Québec de toute exploration et exploitation pétrolière. Le parti dénoncera le dernier budget, qui, encore une fois, fera la part belle aux investissements autoroutiers, secondarisera l’investissement dans les moyens de transport public. Québec solidaire dénoncera le refus de la CAQ de bloquer les publicités sur les moyens de transport polluants comme les véhicules utilitaires sport (VUS) et de leur imposer une taxe à l’achat. Le nombre de VUS a augmenté de 306 % depuis 2014 au Québec[23]. À l’Assemblée nationale, QS est le seul parti à intervenir de façon constante contre l’inaction criminelle du gouvernement en matière environnementale. Mais les bonnes intentions et les transformations à la marge ne suffisent pas. Il faut un programme d’actions radicales à proposer immédiatement dans les luttes sociales.

Pour conclure

En somme, il faut en finir avec le refus total de faire une analyse des fondements capitalistes de cette crise climatique et de l’effondrement de la biodiversité. Il est urgent de se donner un plan de transition largement discuté et adopté pour enclencher une véritable révolution des modes de production et des modes de consommation. Ces transformations ne seront pas le résultat de l’utilisation des mécanismes du marché qui sont à la source de la crise actuelle dans ses différentes dimensions. Une véritable démocratie économique, où la majorité populaire peut faire les choix économiques et écologiques nécessaires à la satisfaction des besoins et à la protection de la nature, passe par une rupture radicale avec le pouvoir d’une minorité de possédants.

Seules ces conditions économiques et démocratiques permettront :

  • l’accélération de la fin de l’utilisation des énergies non renouvelables ;
  • la primauté et la généralisation des énergies renouvelables sous contrôle public ;
  • la diminution de l’utilisation de l’auto solo comme moyen de transport privilégié et le transport collectif gratuit comme moyen principal de mobilité ;
  • la multiplication des initiatives liées à l’économie d’énergie dans le domaine bâti, dans les secteurs industriel, commercial, institutionnel et résidentiel ;
  • la transformation d’une agriculture industrielle exportatrice en une agriculture écologique de proximité ;
  • la fin de l’obsolescence planifiée et l’obligation de la durabilité et de la réparabilité des produits industriels ;
  • le développement de l’économie des circuits courts et le rapatriement d’urgence des productions essentielles (médicaments, vaccins, alimentation…) ;
  • la sobriété dans l’utilisation des ressources par l’élimination des productions inutiles, la rupture avec la surconsommation et une publicité qui cherche essentiellement à entretenir cette dernière.

Bref, cette bifurcation est incompatible avec le maintien de la logique du marché et des profits. Seule une rupture avec la domination de la classe capitaliste permettra de construire la mobilisation nécessaire et de déboucher sur l’établissement d’une nouvelle société, socialiste et écologique.

II. Le réseau écologiste militant de QS

Pour une écologie anticapitaliste dans le parti

Roger Rashi
Militant écosocialiste et cofondateur du Réseau militant écologiste

Le Réseau militant écologiste de QS (RMÉ) est né au printemps 2018 et sa première manifestation publique fut à l’occasion du Conseil national préélectoral du mois de mai de la même année. Lors du débat sur la plateforme électorale pour les élections de 2018, le RMÉ insista pour faire de l’environnement l’élément central de la campagne à venir. La direction politique du parti préférait à l‘époque que la campagne soit centrée sur trois grandes revendications concrètes (gratuité scolaire, assurance dentaire, réduction de 50 % des frais de transport en commun) estimant que le climat, bien qu’important, ne pouvait constituer « la question de l’urne ».

Les bons coups du Réseau militant écologiste

Le RMÉ eut gain de cause et le Conseil national adopta une proposition sur la centralité de la question environnementale. Le programme de transition écologique et économique, Maintenant ou jamais, publié lors de cette campagne[24] s’avèrera l’un des atouts majeurs du succès remporté par QS aux élections du 1er octobre 2018, soit une récolte inédite de 10 sièges et de 16.1 % du vote.

Fort de cette avancée, le RMÉ engagea une lutte interne sur trois grands axes. Le premier étant l’adoption d’une politique d’appui actif au mouvement écologiste se manifesta, entre autres, par la mobilisation massive du parti, tant au parlement que dans la rue, pour appuyer la contestation du projet GNL Québec[25]. Le deuxième axe était la participation à divers efforts pour démocratiser les prises de décisions stratégiques dans QS. La troisième priorité du RMÉ alla à l’adoption par le parti d’un plan de transition écologique clairement anticapitaliste reflétant ainsi le programme fondamental de QS. Pour ce faire, le RMÉ multiplia les discussions critiques à l’interne sur le document Maintenant ou jamais; il remporta un succès notable aux conseils nationaux de septembre et novembre 2020 en y faisant adopter, malgré l’opposition, exprimée verbalement, des porte-parole parlementaires, une proposition de lancer une campagne politique pour « un plan de relance juste, vert et solidaire » ayant un fort contenu anti- systémique et prônant l’appui aux luttes populaires.

Malheureusement, cette campagne, pourtant dûment endossée par deux conseils nationaux successifs, resta lettre morte au niveau du grand public. L’aile parlementaire fit de son mieux pour l’ignorer et réussit finalement à la mettre au rencart lors du congrès de mai 2021, alors que furent adoptés les grands axes de la plateforme et de la stratégie électorale actuelles.

Il est important de préciser la nouveauté, ainsi que les limites, de cette structure interne de QS qu’est un réseau militant. Adoptés en 2014 comme des structures de mobilisation des membres du parti actifs dans les mouvements sociaux, les réseaux militants resteront lettre morte jusqu’à la formation en 2018 du RMÉ qui a regroupé jusqu’à une centaine de membres répartis à travers le Québec. Tout en étant influent dans plus d’une dizaine d’associations locales, ainsi que dans deux ou trois associations régionales, ce réseau n’a cependant aucun moyen de s’exprimer dans les instances décisionnelles nationales autre que de faire adopter des résolutions dans les structures de base territoriales (circonscriptions, régions, campus) pour qu’elles soient acheminées aux conseils ou aux congrès nationaux. En butte à une hostilité ouverte de la part de la direction du parti pendant ses 18 premiers mois d’existence, le RMÉ a fini par gagner une certaine reconnaissance tacite à partir du milieu de 2020. Un canal de discussion quasi permanent fut établi avec le responsable national à la mobilisation et ayant comme résultat qu’un accord semble se dégager pour que les réseaux militants, ainsi que leurs modalités de représentation aux instances nationales, fassent l’objet d’amendements statutaires lors du congrès de 2023.

La progression de ce nouveau type de structures internes, proche des mouvements sociaux et de leurs luttes, pourrait donner une base organisationnelle à la volonté des militantes et militants de la base de faire de QS un vrai parti « des urnes et de la rue ».

La vision de la transition du Réseau militant écologiste

Malgré les limites que vivent les réseaux militants, le RMÉ a réussi pendant trois ans à influencer les orientations politiques de QS. Un facteur déterminant fut l’organisation de conférences de formation sur les scénarios de la transition écologique ayant comme objectif de préciser celui qui devrait prévaloir dans un parti de gauche comme QS.

La vision du RMÉ s’est cristallisée lors d’une importante conférence tenue au mois de mai 2020 alors que fut mis en discussion un document produit par deux chercheurs de l’IRIS[26]. Une attention particulière fut portée à la deuxième section du document, intitulée « Différentes approches de la transition », dans laquelle les auteurs identifient quatre grandes tendances parmi les organisations qui avancent le concept de transition juste.

L’approche du statu quo (ou vision néolibérale) est avancée par ceux qui ne voient dans la transition qu’une occasion d’affaires et qui par conséquent donnent la priorité aux mécanismes du marché et à l’aide aux grandes entreprises pour inciter celles-ci à adopter des technologies vertes. C’est le scénario d’écoblanchiment favorisé par les chefs des principaux gouvernements capitalistes (Biden, Trudeau, Macron, Xi Jinping, etc.) qui n’ont aucune gêne à parler de transition verte tout en subventionnant les grandes pétrolières et leurs projets de production d’énergies fossiles. C’est l’approche catastrophique qui prédomine actuellement à l’échelle mondiale.

L’approche par réformes managériales (ou vision sociale-démocrate) mise sur un interventionnisme de l’État et le dialogue social pour organiser la transition écologique sans toutefois remettre en cause le système économique et ceux qui en profitent le plus. Ce capitalisme vert est la vision la plus populaire au sein des grandes centrales syndicales et des organisations écologiques dominantes. Elle se manifeste par la primauté des projets de tarification du carbone et la recherche de consensus avec les décideurs sur des moyens dits « raisonnables » de décarboniser l’économie. Ce « gradualisme » laisse intact le mode de production capitaliste qui engendre inégalités et destruction environnementale.

L’approche par réformes structurelles (ou vision anti-néolibérale) se distingue par une volonté de changer les règles du jeu économique pour jeter les bases d’une économie faible en carbone, plus égalitaire et plus démocratique. Le processus consiste à introduire des réformes qui portent sur le pouvoir économique et politique afin de changer le cadre institutionnel et favoriser les classes populaires et les populations opprimées. Les moyens proposés vont du contrôle public des grands secteurs stratégiques de l’économie aux investissements publics massifs dans les énergies renouvelables afin de casser la dépendance aux énergies fossiles. Ce scénario est proposé par certains syndicats à travers le monde, notamment ceux regroupés par la plateforme internationale Trade Unions for Energy Democracy (TUED)[27] où se retrouvent quelques syndicats importants tels que la Confédération générale du travail (CGT) française, le Trades Union Congress (TUC) du Royaume-Uni, ainsi que des syndicats du Brésil, de l’Argentine et de l’Afrique du Sud. L’on peut aussi inclure dans cette approche le Green New Deal proposé par Bernie Sanders et les socialistes américains de Democratic Socialists of America (DSA). Cette vision rompt franchement avec le néolibéralisme et ouvre la porte à une transformation radicale de la société.

L’approche transformative (ou vision anticapitaliste) part du principe que le capitalisme fondé sur la propriété privée des moyens de production, l’exploitation de la nature et la croissance infinie des profits est incompatible avec la justice sociale et la préservation des écosystèmes planétaires. Les rapports sociaux doivent être changés de fond en comble pour favoriser la démocratisation de l’économie, le démantèlement des systèmes d’oppression tels que le racisme, le patriarcat et le colonialisme. Il s’agit de compter tant sur l’action gouvernementale que sur celle de la société civile pour mettre sur pied de nouvelles institutions (planification démocratique, autogestion, coopératives) afin d’opérer la transition écologique et l’instauration de nouveaux rapports respectueux de la nature. Cette approche, qui inclut l’écosocialisme, malheureusement non mentionné dans le texte de l’IRIS, est encore à ses balbutiements, mais elle commence à s’implanter dans divers endroits du globe. Pensons aux initiatives des petits paysans membres du Mouvement des sans-terre au Brésil (MST), de la communauté coopérative du sud des États-Unis, Cooperation Jackson, ou des propositions des militantes et militants autochtones du Red Deal[28]. Quant aux propositions écosocialistes, nous en mentionnons plusieurs dans l’avant-propos à ce dossier.

Partant de ces quatre scénarios, les intervenantes et intervenants du RMÉ ont tiré quelques constatations. La première est qu’une ligne de démarcation politique traverse ces approches, entre d’une part, celles qui restent enfoncées dans une vision capitaliste, les approches néolibérale et sociale-démocrate, et d’autre part, celles qui ouvrent la porte à une sortie du système. Il y a une affinité réelle entre l’approche des réformes structurelles anti-néolibérales et celle des transformations anticapitalistes. Elles font partie d’un front uni des forces et classes sociales qui visent à transformer le système actuel.

Cela dit, le RMÉ estime qu’une vision inspirée de ces deux scénarios anti-systémiques serait la plus appropriée pour un parti de gauche comme Québec solidaire, car la transition écologique est une question d’action stratégique à long terme et ne peut être réduite à un enjeu électoral ponctuel ou à un seul mandat gouvernemental.


  1. Voir le Programme de Québec solidaire, mis à jour au Congrès de 2019, section 1.1, p.  6, section 2.1, p. 17 et section 2.2.1, p. 18, <https://api-wp.quebecsolidaire.net/wp-content/uploads/2021/09/programmeqs2019-1.pdf>.
  2. Marc-André Gagnon, « Voici les intentions de vote au lancement de la campagne électorale au Québec », Journal de Québec, 27 août 2022.
  3. Voir le document Le Québec a besoin d’un changement de cap adopté lors du Conseil national de Québec solidaire, novembre 2020, Cahier des propositions, p. 9-12, <https://api-wp.quebecsolidaire.net/wp-content/uploads/2020/10/cn-2020-01-d01-cahier-propositions.pdf>.
  4. Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC), Plan de transition énergétique du Québec, 2019-2030, Document préparé pour Québec solidaire, mars 2018.
  5. Québec solidaire, Maintenant ou jamais. Plan de transition économique. 300 000 emplois verts pour le Québec, 2018, <https://api-wp.quebecsolidaire.net/wp-content/uploads/2018/09/maintenant_ou_jamais.pdf>.
  6. Québec solidaire dévoile son Plan de transition économique : « Une révolution écologique est nécessaire. C’est maintenant ou jamais », Manon Massé, communiqué, 14 septembre 2018.
  7. Bernard Rioux, « Lancement du Réseau militant écologiste de Québec solidaire (RMÉ-QS) », Presse-toi à gauche!, 13 février 2018.
  8. « Les systèmes de tarification du carbone, comme le Système de plafonnement et d’échange de droits d’émission (SPEDE) en place au Québec depuis 2015, sont critiqués pour leur impact limité sur la réduction des GES et leur effet régressif sur les ménages. Dans l’immédiat, le SPEDE sera néanmoins maintenu, puisqu’il constitue un apport de fonds important pour financer la transition. », Maintenant ou jamais, op. cit., p. 75.
  9. La Presse canadienne, « Québec solidaire lance un ultimatum climatique au gouvernement Legault », Radio-Canada, 26 mars 2019.
  10. Gouvernement du Québec, Plan pour une économie verte 2030. Politique-cadre d’électrification et de lutte contre les changements climatiques, Québec, 2020.
  11. Bernard Rioux et Roger Rashi, « Un plan vert écosocialiste et démocratique du 21e siècle », Presse-toi à gauche!, 18 novembre 2020.
  12. Québec solidaire, Québec solidaire suspend sa campagne Ultimatum 2020, communiqué, 18 mars 2020.
  13. Mylène Crête, « Québec solidaire change de stratégie », Le Devoir, 13 septembre 2020.
  14. Québec solidaire, Programme politique, Article 1.2.2, points a) et c), 12 mai 2018.
  15. Québec solidaire, Cahier synthèse des propositions, congrès du 15, 16 et 17 novembre 2019.
  16. Dans ce contexte, le signal-prix est le signal donné par le prix imposé (suite à une taxe carbone par exemple) sur l’usage de procédés polluants qui amènerait les entreprises à réorienter leurs investissements vers des procédés de production moins polluants et les consommateurs et consommatrices à changer leurs habitudes pour diminuer leur empreinte carbone.
  17. Québec solidaire, Relance économique : QS demande au gouvernement Legault de faire preuve d’ambition, communiqué, 23 février 2021.
  18. .Québec solidaire, Se relever ensemble. Plan solidaire pour un Québec d’après, 2021, p. 9.
  19. Ibid., p. 10.
  20. Ibid.
  21. Ibid., p. 17
  22. Québec solidaire, Cahier de propositions, 15e congrès, 19-21 novembre 2021, 10 septembre 2021.
  23. Élisabeth Ménard, « Augmentation de 306 % du nombre de camions légers sur les routes du Québec », 24 heures, 20 octobre 2021.
  24. Québec solidaire, Maintenant ou jamais. Plan de transition économique. 300 000 emplois verts pour le Québec, 2018, <https://api-wp.quebecsolidaire.net/wp-content/uploads/2018/09/maintenant_ou_jamais.pdf>.
  25. GNL Québec était un projet de construction d’un gazoduc dans le nord du Québec afin de transporter du gaz naturel produit par fracturation hydraulique en Alberta vers une éventuelle usine de liquéfaction au Saguenay. Ce projet de 14 milliards de dollars, appuyé par la CAQ et les milieux d’affaires, a été officiellement abandonné en juillet 2021, à la suite d’une farouche opposition du mouvement environnemental et des communautés autochtones affectées par ce projet.
  26. Julia Posca et Bertrand Schepper, Qu’est-ce que la transition juste, IRIS, 2020. <https://iris-recherche.qc.ca/publications/qu-est-ce-que-la-transition-juste/
  27. Voir: <https://unionsforenergydemocracy.org>.
  28. Voir dans ce numéro des NCS l’article de Red Nation intitulé « Le Red Deal : une action autochtone pour sauver la Terre ».

 

Sommet citoyen de Montréal

25 novembre 2022, par Rédaction
Créons ensemble le contrepouvoir pour une ville juste et verte à Montréal! Qui décide réellement à Montréal? Les quelques personnes au pouvoir, promoteur-rices privés et (…)

Créons ensemble le contrepouvoir pour une ville juste et verte à Montréal!
Qui décide réellement à Montréal? Les quelques personnes au pouvoir, promoteur-rices privés et ceux et celles disposant des capitaux, ou les milliers de personnes qui vivent dans cette ville?
À Montréal, il existe une véritable culture de résistance, forte tradition de défiance alimentant une grande capacité d’action collective. Des centaines de groupes et d’organismes, soit des milliers de personnes, militent dans le but de concrétiser leurs aspirations pour une ville socialement juste, menée par et pour les résident-es, fortement ancrée dans la transition écologique.
Prenons la Ville vous invite au 6E SOMMET CITOYEN DE MONTRÉAL
  • vendredi 25 novembre, 17h-21h
  • samedi 26 novembre, 8h30-17h

Centre d’Éducation aux Adultes (CEDA)

Tissons des liens toujours plus forts entre nous et nos luttes et formons ensemble un véritable contre-pouvoir!
Venez participer aux discussions et aux ateliers visant à mettre en commun nos luttes et partager nos analyses pour agir ensemble auprès des différentes instances du pouvoir municipal.
Les thèmes suivants seront abordés:
  • Justice économique et sociale
  • Démocratie directe et horizontale
  • Logement social et milieu de vie
  • Changement climatique et environnement
  • Transport en commun
Voir cette vidéo de Prenons la Ville sur le contre-pouvoir à créer à Montréal: https://youtu.be/IP9ta05pUQA
Quelques groupes ayant déjà confirmés leur présence:
– Coalition Climate Montréal
– Mobilisation 6600
– Coalition pour le définancement de la police
– Comité citoyen et communautaire Bellechasse
– Groupe d’action citoyenne de Villeray et Petite-Patrie
– Opération Bridge-Bonaventure
Et vous?

Ensemble pour la planète !

25 novembre 2022, par Rédaction
Journées d’étude et de formation sur les enjeux de la biodiversité et de la justice sociale et climatique, en préparation de la COP15. Où et quand Date et heure ven., 25 (…)

Journées d’étude et de formation sur les enjeux de la biodiversité et de la justice sociale et climatique, en préparation de la COP15.

Où et quand

Date et heure

Endroit

Cégep du Vieux Montréal 255 Rue Ontario Est Montréal, QC H2X 1X6

À propos de cet événement

  • 1 jour 23 heures
  • Billet électronique sur appareil mobile

Partout sur la planète, les populations sont frappées par les effets du dérèglement climatique dont les conséquences dépassent le seul aspect de la hausse des températures. L’espace occupé par les forêts se réduit et affecte les écosystèmes. La dégradation des sols et la pollution des eaux heurtent les conditions de vie de milliards de personnes sur la planète. Un million d’espèces de la flore et de la faune sont en voie de disparition. Notre maison brûle, il faut agir!

Montréal sera l’hôte du 7 au 19 décembre 2022 de la Conférence de l’ONU sur la biodiversité (COP15). Cette nouvelle rencontre internationale est importante, car elle met au défi les gouvernements de la planète de conclure une entente sérieuse pour faire face au déclin de la biodiversité. Stopper aujourd’hui cette dégradation est vital pour notre avenir sur Terre et exige du courage politique pour enclencher la transition sociale et écologique de plus en plus urgente.

Objectifs de l’événement :

Suivant une formule d’éducation populaire pour la transformation sociale, les activités viseront à :

  • Ouvrir un espace de débat et d’échange au bénéfice des activistes et des mouvements sociaux dans la perspective de la COP15 sur la biodiversité;
  • Accroître la compréhension des enjeux et l’identification de solutions en faisant écho aux analyses et propositions antisystémiques en matière de biodiversité et de justice sociale et climatique, notamment en donnant la parole aux populations qui ont moins la chance d’être entendues (notamment les populations marginalisées, qui sont particulièrement touchées par la perte de biodiversité, notamment les populations autochtones d’ici et d’ailleurs);
  • Soutenir la préparation des actions de mobilisation qui se tiendront à l’occasion de la rencontre officielle du mois de décembre à Montréal.

Pour prendre connaissance de la programmation complète – cliquez ici

Pour en savoir plus

L’écosocialisme, une stratégie pour notre temps

23 novembre 2022, par Rédaction
L’écosocialisme, une question de lutte pratiqueLa nécesssité d’un écosocialisme mobilisateur et fédérateurEn guise de conclusion Il y a 11 ans, les Nouveaux Cahiers du (…)

Il y a 11 ans, les Nouveaux Cahiers du socialisme publiaient un numéro intitulé Écosocialisme ou barbarie ![1] Pourquoi, donc, sortir un autre numéro sur l’écosocialisme à l’automne 2022 ?

L’aggravation de la crise globale du capitalisme, avec en prime une situation climatique qui frise la catastrophe, rend la proposition écosocialiste plus urgente que jamais. En 2011, la crise financière était à peine vieille de trois ans et les politiques d’austérité commençaient à s’imposer partout sur la planète. Aujourd’hui, de multiples crises économique, sociale, sanitaire, climatique s’imbriquent et s’aggravent mutuellement au point où les économistes nous préviennent qu’une période de stagflation (stagnation économique et inflation) nous pend au nez et les virologues que d’autres pandémies sont tapies dans l’ombre.

Il y a 11 ans, des analystes marxistes aussi avertis que Sam Gindin et le regretté Leo Panitch nous disaient que l’économie chinoise s’apprêtait à intégrer le capitalisme global dominé par les États-Unis et, qu’en conséquence, les crises du système proviendraient dorénavant des contradictions économiques et sociales au sein des États et non plus des contradictions entre États[2]. Aujourd’hui, nous voyons le retour des tensions géopolitiques entre grands blocs rivaux, les États-Unis et leurs alliés d’un côté, l’axe Chine-Russie de l’autre, la récurrence des guerres par procuration, l’Ukraine en ce moment, et le danger accru de conflit nucléaire.

En 2011, plusieurs analystes de gauche se plaignaient du peu de résistance populaire au néolibéralisme en crise depuis 2008. Nous assistons à un changement important depuis une décennie alors que nous avons vécu au moins deux grandes vagues de révoltes populaires mondiales : dès 2010, le Printemps arabe et les grandes révoltes contre l’austérité en Europe de l’Ouest, en Amérique du Nord, dont notre Printemps érable, en Amérique latine. À partir de 2019, une deuxième grande vague se manifeste : par la mobilisation mondiale de la jeunesse contre les changements climatiques, les luttes populaires contre la droite en Amérique du Sud, au Chili, en Argentine, en Bolivie, en Colombie, et l’important mouvement antiraciste et anti-Trump de Black Lives Matter aux États-Unis.

De nos jours, la discussion publique à gauche ne porte plus sur l’absence de résistance populaire au néolibéralisme, mais plutôt sur les moyens stratégiques et tactiques pour que ces multiples révoltes puissent aboutir à de réelles transformations systémiques.

L’écosocialisme, une question de lutte pratique

La situation actuelle nous amène à centrer ce numéro sur la question de la stratégie, c’est-à-dire sur la lutte politique pour un socialisme écologique et libérateur. Non pas que l’exploration théorique et programmatique de cette société nouvelle soit terminée. Non pas que les questions politiques soient toutes clarifiées. Non pas que l’hypothèque attachée au terme de « socialisme » après les échecs du XXe siècle soit levée. Non, il y a encore fort à faire sur toutes ces questions.

Cependant, le débat théorique ne se pose plus comme en 2011. Aujourd’hui, c’est devenu une question pratique, une question de luttes sur le terrain, car, depuis 2011, les initiatives écosocialistes politiques et sociales se multiplient.

En 2012, Jean-Luc Mélenchon, alors candidat du Front de gauche aux élections présidentielles françaises, proposait de lier luttes écologiques et luttes sociales dans une vision de rupture avec le capitalisme et le productivisme afin de promouvoir une planification écologique démocratique radicale. Il a appelé « écosocialisme » cette nouvelle synthèse du socialisme et de l’écologie et l’a intégrée dans son programme électoral[3]. Avant l’élection présidentielle suivante, en 2017, Mélenchon a récidivé. Alors qu’il était au moment le plus fort de sa période « populiste de gauche », il a néanmoins conclu sa brochure, L’ère du peuple, par un appel éloquent et puissant : « Nous proposons un nouvel énoncé de la stratégie émancipatrice pour le futur de l’humanité. Cette nouvelle conscience et son programme d’action sont l’écosocialisme[4] ». En 2022, Mélenchon remportait 22 % des votes aux élections présidentielles et un remarquable 26 % aux élections législatives, à la tête d’une alliance de gauche, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES), configurée et menée par son parti La France insoumise. En place de choix au programme de cette alliance, devenue la principale opposition en France : la planification écologique et démocratique, héritée des programmes écosocialistes des années précédentes.

En 2019, Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, l’égérie de Democratic Socialists of America (DSA), lancent le Green New Deal (GND) qui devient rapidement la revendication phare de la nouvelle gauche socialiste étatsunienne[5]. Bien que lancée au Congrès des États-Unis, et donc relativement limitée au départ, cette revendication antinéolibérale peut relier les luttes sociales et climatiques et préfigurer l’écosocialisme, comme le font remarquer les Autochtones radicaux du collectif Red Nation[6]. L’intellectuelle et militante bien connue, Naomi Klein, ne s’y trompera pas : elle affirme dans son livre On Fire. The Burning Case for a Green New Deal que le GND proposé par les jeunes socialistes américains exprime l’aspiration à une vision écosocialiste et démocratique, aux antipodes du vieux socialisme industriel et autocratique de l’Union soviétique[7].

Les mouvements sociaux ne sont pas en reste. Alors qu’en 2011, les plus à gauche affirmaient qu’il fallait « changer le système, pas le climat », l’idée se précise aujourd’hui d’un anticapitalisme assumé souvent suivi d’un appel à l’écosocialisme.

Ainsi la Cooperation Jackson, un mouvement de coopératives d’habitation et de production, dans la ville à majorité afro-américaine de Jackson au Mississippi, s’affiche-t-elle ouvertement non seulement comme antiraciste, anticoloniale et antipatriarcale, mais aussi comme socialiste et écologique[8]. Il en est de même du collectif autochtone Red Nation qui n’hésite pas dans son manifeste Red Deal[9] à se réclamer de la lutte de libération des Autochtones et de l’écosocialisme. Il prône l’appui au Green New Deal, mais aussi son dépassement vers un Red Deal qui non seulement donne la priorité à la libération des Autochtones, mais aussi à une position de gauche révolutionnaire susceptible de créer des alliances populaires contre les classes dominantes.

Le mouvement des grèves étudiantes et de la jeunesse lancé avec éclat par la jeune militante suédoise Greta Thunberg connaît un développement similaire. Les grèves de l’automne 2019 ont mobilisé six millions de participantes et participants dans le monde, dont une manifestation monstre de 500 000 personnes à Montréal. Depuis, Greta et son mouvement Fridays for Future (FFF) ont constamment radicalisé leurs positions. Les dénonciations du capitalisme, du colonialisme et du racisme sont maintenant explicites dans les appels à reprendre les grèves à l’automne 2022[10]. Plusieurs militantes et militants de FFF membres de différentes sections nationales européennes se sont joints à des initiatives telles que les Rencontres écosocialistes de Lisbonne. Ces dernières ont donné lieu au lancement d’une revue écosocialiste en ligne, Fight the Fire, à laquelle participe le militant et théoricien écosocialiste Andreas Malm[11].Cette nouvelle publication veut diffuser les idées écosocialistes dans le mouvement international pour la justice climatique.

Parallèlement, les idées écosocialistes ont souvent un ancrage solide et ancien dans les luttes populaires, ouvrières et paysannes du Sud global. En 2009, lors du Forum social mondial à Belém au Brésil, s’est tenue une rencontre internationale d’écosocialistes où fut adoptée le Déclaration écosocialiste de Belém[12] avec un fort contenu anti-impérialiste et décolonial, et ce, en présence de nombreux militants et militantes du Brésil et de l’Amérique latine. Au Brésil, l’influence écosocialiste se fait sentir dans des mouvements sociaux aussi influents que le Mouvement des sans-terre, les mouvements pour les droits territoriaux des peuples autochtones et contre l’extractivisme, ainsi qu’au sein des partis politiques comme le PSOL (Partido Socialismo e Liberdade, le Parti socialisme et liberté).

En Afrique du Sud, les idées écosocialistes se développent depuis 2011 dans les syndicats militants et les organisations populaires. Depuis deux ans, un mouvement de convergence de 260 organisations a permis la mise sur pied d’un vaste projet critique du capitalisme vert et de l’écoblanchiment gouvernemental, Climate Justice Charter (CJC)[13]. Le CJC appelle à une transition démocratique populaire. Des militants écosocialistes participent à la direction du mouvement. Ce ne sont que quelques exemples d’un courant qui prend sans cesse de l’ampleur dans maints pays en développement.

La nécesssité d’un écosocialisme mobilisateur et fédérateur

La nécessité d’une alternative globale et radicale au capitalisme crève les yeux. Les Nations unies, par la voix de leur secrétaire général, s’épuisent à dénoncer la dérive climatique et les catastrophes pour l’humanité qui en résultent. Les scientifiques du GIEC[14] tirent la sonnette d’alarme et préviennent que des transformations sont urgentes et nécessaires si l’on veut éviter l’irréparable. Des écologistes connus tel le biologiste David Suzuki martèlent qu’une action radicale s’impose. La question de la transition est sur toutes les lèvres : transition énergétique, écologique, technologique, verte, c’est la question de l’heure.

Loin de faire la fine bouche face à la question de la transition, que certains considèrent comme une compromission avec les tenants du système, nous y voyons au contraire l’occasion de réaffirmer la nécessité d’une transition antisystémique et de transformer cette perspective en revendication agissante et mobilisatrice sur le terrain des luttes de classes et populaires.

Pour ce faire, nous tenterons de clarifier dans ce dossier certains des grands éléments de la stratégie écosocialiste. Nous l’avons divisé en trois grandes sections : Théorie, Débats stratégiques, Luttes et résistances.

La section Théorie explore les principes qui guident notre action à l’aide de quelques textes de penseurs socialistes étatsuniens inédits en français. Si les lectrices et lecteurs francophones connaissent bien Michael Löwy et Daniel Tanuro, ils n’ont peut-être pas lu d’auteurs écosocialistes étatsuniens. Nous saisissons l’occasion pour présenter Nancy Fraser, autrice marxiste féministe de grande valeur, qui expose une vision intersectionnelle de l’écosocialisme et démontre la capacité fédératrice de ce projet. Une entrevue avec John Bellamy Foster, un théoricien remarquable du socialisme écologique marxiste, nous donne un aperçu des contributions de l’école dite de « la rupture métabolique » à une conception révolutionnaire et anti-impérialiste de l’écosocialisme. Ce socialisme du XXIe siècle a relancé les recherches sur la planification démocratique et la mise sur pied d’une nouvelle structure technologique respectueuse de la nature, autrement dit sur la transformation révolutionnaire des rapports sociaux et des forces productives.

Simon Tremblay-Pepin nous présente deux articles (de Fikret Adaman et Pat Devine ainsi que d’un groupe d’universitaires québécois) touchant les débats sur les modèles de planification démocratique de l’économie et l’importance d’y intégrer la question environnementale. En dernier lieu, Jonathan Durand Folco nous rappelle que l’attention accordée aux questions stratégiques ne peut se faire au détriment de l’éthique et des valeurs, comme la bienveillance, l’honnêteté, la coopération, la transparence, utiles à la construction des mouvements sociaux et à l’élaboration d’un projet socialiste, inclusif, démocratique et émancipateur.

Une entrevue de David Camfield, menée par Donald Cuccioletta, ouvre la section Débats stratégiques. L’intellectuel manitobain réaffirme le premier grand principe de la stratégie écosocialiste : la transformation profonde de la société exige un mouvement de masse et une stratégie de transition antisystémique. Dans l’article « Pour résoudre le dilemme de Greta », Louis Desmeules et Jean-Luc Filion expliquent que le mouvement des grèves climatiques de la jeunesse est arrivé à la même conclusion : il faut rompre avec le capitalisme si l’on veut sauver la planète. Une fois cela dit, de quel mouvement avons-nous besoin ? René Charest parcourt les trois derniers livres du penseur radical Andreas Malm qui, à l’aide de formules-choc telles que le besoin d’un léninisme écologique, remet en question le pacifisme réformiste de l’écologisme dominant et affirme que le mouvement doit adopter une stratégie d’actions de masse radicales, seules susceptibles de fédérer les classes populaires dans leur affrontement avec les classes dominantes.

Qu’en est-il de l’outil politique de la lutte pour l’écosocialisme ? La forme « parti » est-elle toujours adéquate ? Dans un mini-dossier intitulé « Les contradictions de Québec solidaire dans la lutte aux changements climatiques », deux membres de Québec solidaire, parti comparable aux formations de « nouvelle gauche » apparues ces quinze dernières années en Occident, relatent les détails des luttes internes pour que Québec solidaire adopte une vision de la transition écologique qui est anticapitaliste et ouverte sur l’écosocialisme. Jennie-Laure Sully nous rappelle ensuite que l’écosocialisme est de par sa nature une lutte anti-impérialiste et internationale. Elle met en garde contre toute forme d’occidentalocentrisme et invite à se reporter aux écrits et aux luttes émanant des peuples qui vivent en périphérie des États impérialistes.

Luttes et résistances, la dernière section de ce dossier, dresse le bilan de luttes menées sur le terrain et en tire des leçons. Cela va du mouvement international pour la justice climatique après la COP26 au récit critique de trois mobilisations écologiques ici même au Québec et à une réflexion d’une éducation populaire anticapitaliste et écosocialiste. Suit une version française condensée de l’introduction du livre manifeste « Le Red Deal : une action autochtone pour sauver la Terre » produit par le collectif autochtone radical The Red Nation. Ce document a malheureusement très peu circulé au Québec et il nous apparaît pertinent de remédier à cette lacune.

En guise de conclusion

Nous soumettons ce dossier sur l’écosocialisme à la réflexion et à la critique des militantes et militants du Québec. Nous espérons avoir l’occasion d’en discuter plus profondément dans un avenir rapproché selon des modalités à établir. Nous sommes très conscients du fait que ce dossier reste incomplet. Des questions aussi cruciales que la décroissance, l’écoféminisme, l’action écologique dans le mouvement syndical, la question nationale québécoise et l’environnement sont peu ou pas abordées. Ce dossier n’est qu’un début. Nous nous engageons à continuer le combat pour élaborer une stratégie écosocialiste pour notre temps.


NOTES

  1. Nouveaux Cahiers du socialisme n° 6, automne 2011.
  2. Leo Panitch et Sam Gindin, The Making of Global Capitalism. The Political Economy of American Empire, New York, Verso, 2012, p. 19-21.
  3. Jean-Luc Mélenchon, La règle verte. Pour l’éco-socialisme, Paris, Bruno Leprince/Café république, 2013.
  4. Jean-Luc Mélenchon, L’ère du peuple, Paris, Fayard, 2016, p. 118.
  5. Voir Donald Cuccioletta et Roger Rashi, « Un Green New Deal radical : la revendication-phare de la gauche socialiste américaine », Presse-toi à gauche, 1er septembre 2020.
  6. Voir dans ce numéro des NCS l’article « Le Red Deal : une action autochtone pour sauver la Terre » par The Red Nation.
  7. Naomi Klein, On Fire. The Burning Case for a Green New Deal, Toronto, Knopf Canada, 2019, p. 258-260.
  8. Voir Cooperation Jackson, <https://cooperationjackson.org>.
  9. Voir « Le Red Deal », op. cit.
  10. Fridays For Future, On September 23rd, we will strike for climate reparations and justice, <https://fridaysforfuture.org/september23/>.
  11. Fight The Fire, Ecosocialist Magazine, <https://www.fighthefire.net>.
  12. Voir: <https://www.contretemps.eu/declaration-ecosocialiste-belem/>.
  13. Climate Justice Charter Movement, <https://cjcm.org.za/media/posts/3d0345f5-ec23-464c-8861-9e9ff2489cb9>.
  14. GIEC : Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

 

Un autre monde à construire

13 novembre 2022, par Rédaction
ÉDITORIAL du numéro 28 des NCS. Ce 22 juin 2022 est le 119e jour de la guerre destructrice menée par la Russie de Poutine contre l’Ukraine. Médecins sans frontières s’alarme (…)

ÉDITORIAL du numéro 28 des NCS.

Ce 22 juin 2022 est le 119e jour de la guerre destructrice menée par la Russie de Poutine contre l’Ukraine. Médecins sans frontières s’alarme du taux « choquant » de « violence indiscriminée », c’est-à-dire affectant aussi les civil·e·s et pas seulement les soldats. Depuis ses débuts, cette guerre a toutes les caractéristiques d’une guerre impérialiste pour le contrôle de l’Ukraine devant les menaces réelles ou supposées d’une prise de contrôle par l’OTAN. Dans tous les cas, cette guerre est animée par une volonté d’expansion du Capital qui alimente la compétition politique et économique entre les pays. Pour se référer à la vision en termes de système-monde capitaliste de Wallerstein et d’Arrighi, on assiste ainsi à une période typique de chaos qui suit la perte de contrôle du pays jusqu’alors hégémonique, les États-Unis en l’occurrence, qui ne parviennent plus à dominer l’échiquier mondial face à la Chine, notamment. Ce chaos se traduit par la multiplication des conflits, celui en Ukraine montrant l’ampleur des crimes commis, car documentés à un niveau jamais atteint dans d’autres conflits en raison de l’existence des téléphones cellulaires et de l’Internet. Les destructions gratuites de bâtiments, qui rasent le passé d’un peuple, sont un autre témoignage de l’entreprise destructrice de domination.

Pour les Ukrainiennes et les Ukrainiens qui se sont mobilisés massivement et ont, à ce jour, toujours une véritable probabilité, si ce n’est de gagner, car les décombres et les morts ne se relèveront pas, du moins de résister contre cette tentative d’inféodation, plus rien ne sera jamais comme avant. Pour le reste du monde non plus. Il en était déjà ainsi après l’invasion américaine de l’Irak – ce que le monde occidental a voulu ignorer, mais ce qu’il sera difficile de nier en raison des conséquences déjà plus que palpables de la guerre en Ukraine.

D’abord, les réactions à cette guerre révèlent clairement qu’il y a bien une ligne de fracture entre le Nord et le Sud global, au détriment du Sud : elle s’incarne dans le « deux poids, deux mesures » dans l’accueil des réfugié·e·s. D’un côté, des femmes et des hommes africains, arabes, afghans, qui fuient les guerres chez eux et qu’on laisse s’échouer en Méditerranée, avec leurs enfants, ou qu’on abandonne dans leur pays alors qu’ils ont accepté de servir de traducteurs ou de travailler à l’ambassade canadienne, au péril de leur vie, comme l’ont fait nombre d’Afghanes et d’Afghans pour le Canada ou pour les États-Unis. De l’autre côté, des Ukrainiennes et des Ukrainiens qui « nous ressemblent », qui sont « comme nous », et pour lesquels on trouve normal d’élargir les quotas d’entrée.

Quelques commentatrices et commentateurs ont eu la grande élégance de ne pas se sentir amers face à cet aveu raciste[1] pour simplement préférer souhaiter que ce bel élan de solidarité envers les Ukrainiens se répète dorénavant pour les autres réfugié·e·s. Pour qu’on garde intacte cette émotion, cette empathie qui habite les êtres humains devant la détresse des leurs, alors qu’elle est fortement émoussée par la vision réductrice qui sous-tend le libéralisme, qui assimile les êtres humains à des Homo oeconomicus poursuivant leur intérêt personnel.

Autre enseignement de la crise ukrainienne, l’interdépendance énergétique des grandes puissances, la Russie étant le deuxième producteur de pétrole après l’Arabie saoudite et le premier producteur de gaz naturel, ce qui affecte particulièrement l’Europe, en particulier l’Allemagne. La communauté internationale et l’Union européenne ont beau redoubler leurs sanctions à l’égard de la Russie, elles ne dépendent pas moins d’elle. Pour compenser le désengagement officiel, la France n’aura ainsi jamais passé autant de commandes par contrat ponctuel (« one shot contract ») avec la Russie qu’en ce printemps 2022.

Cette situation d’interdépendance est complètement contradictoire avec l’idée de politiques menées au sein d’États-nations. Or, elle n’est pas nouvelle ; l’historien Braudel, qui est l’inspirateur des analyses en termes de système-monde capitaliste, avait déjà fait la démonstration de cette interdépendance depuis au moins le XVIe siècle avec la publication, dans les années 1970, de son ouvrage sur l’économie-monde[2]. C’est d’ailleurs au nom de cette interdépendance assumée qu’est venue l’idée de construire une Union européenne à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et de ses atrocités. Mais l’Union s’est arrêtée aux frontières de l’Europe occidentale; les classes dirigeantes ont continué à considérer les autres pays (hors Amérique du Nord) comme des pions dominés sur l’échiquier et non comme des alter ego avec lesquels il fallait aussi chercher un modus vivendi. Les Occidentaux n’ont pas retenu les leçons de la Shoah et n’ont pas voulu répondre à cette question lancinante de « comment on avait pu exterminer[3] » six millions de Juifs et un nombre non négligeable de personnes handicapées, homosexuelles et roms. Comment ? Parce que le récit occidental de référence hiérarchise les êtres humains, et d’ailleurs pas seulement les êtres humains, mais l’ensemble des vivants de la planète. L’effet délétère de cette hiérarchisation nous revient tel un boomerang sur une terre en proie aux changements climatiques. Avec les derniers rapports alarmants du GIEC[4] sur la nécessité d’opérer un changement draconien de nos modes de vie pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, on peut bien déplorer notre dépendance aux énergies fossiles, et d’autant plus aujourd’hui qu’elle nous rend aussi dépendants de la Russie, mais ce qu’il faudrait aussi dénoncer, c’est l’incapacité ou plutôt l’absence de volonté politique des classes dirigeantes pour concevoir et façonner un monde d’égaux, lequel couperait de surcroît la route aux dictateurs et à leurs valets.

Reste qu’il n’est pas possible actuellement de vivre en autarcie, même en développant des circuits courts de production, à moins de continuer à nier les rapports inégaux inscrits dans la mondialisation capitaliste. Nous ne sommes pas égaux face aux conséquences de la guerre en Ukraine comme nous n’étions pas égaux face à la pandémie de COVID-19 et aux mesures de confinement. Les pays du Sud, qui sont déjà plus affectés par les changements climatiques, sont de ce fait actuellement menacés par une famine que l’ONU qualifie à juste titre de planétaire. La Russie bloque les ports ukrainiens; or, les céréales ukrainiennes, comme les céréales russes, subissent l’embargo des sanctions économiques, essentielles à plusieurs pays d’Afrique et d’Asie (45 pays selon l’ONU, dont certains parmi les plus peuplés de la planète). La famine risque de s’intensifier si la Chine augmente ses importations de céréales pour compenser les mauvaises récoltes qui s’annoncent, en raison de sa sévère politique de confinement.

Les conséquences au Nord ne sont pas aussi mortifères, mais ne sont pas pour autant négligeables : elles se traduisent notamment par des taux d’inflation inégalés depuis quarante ans. Car la guerre en Ukraine, qui survient après deux ans de pandémie, aggrave les difficultés rencontrées dans la gestion des chaînes d’approvisionnement. Ajoutées à la crise énergétique, ces ruptures dans la circulation des marchandises contribuent à l’inflation.

Il ne s’agit donc pas principalement d’une surchauffe de l’économie qui motiverait, comme le prétendent les économistes orthodoxes, d’augmenter les taux directeurs des banques centrales, ainsi que le font la FED aux États-Unis et la Banque du Canada. Or, cette augmentation des taux d’intérêt de base, qui est amplifiée par les banques servant monsieur et madame Tout-le-Monde, a des répercussions inégales pour la population : autant elle favorise la protection des rentes et du patrimoine pour les ménages aisés, autant elle accentue la baisse du pouvoir d’achat inscrite dans l’inflation qui touche sévèrement les produits alimentaires.

Il y aurait pourtant d’autres façons de lutter contre l’inflation, ou d’accompagner la hausse des taux directeurs[5], qui permettraient de contrecarrer les effets inégaux des conséquences de la pandémie et de la guerre en Ukraine. Par exemple au Québec, il s’agirait d’encadrer le prix des denrées de base ainsi que celui des services publics, comme les tarifs d’électricité, ou le prix des loyers, dont l’augmentation faramineuse résulte d’une spéculation immobilière effrénée depuis la pandémie. Mais ce n’est pas la voie choisie par les actuels gouvernements fédéral et provincial. Comme s’ils voulaient continuer à alimenter le mythe de l’impuissance des gouvernements devant les « lois économiques », un mythe qui sert à merveille le capitalisme, mais un mythe fortement ébranlé par les mesures de confinement prises par les États, qui ont alors trouvé le bouton pour arrêter net l’activité économique et qui ont ensuite multiplié les dépenses pour soutenir entreprises et ménages.

À la veille de la crise économique de 1929 et de la victoire du parti nazi au Parlement allemand, Freud écrivait Malaise dans la civilisation. Il observait les contradictions dans lesquelles sont plongés les êtres humains étant donné la façon dont la société occidentale se développe : elle prône la recherche du bonheur, mais accumule les obstacles à sa réalisation, en raison notamment, soulignait Freud à l’époque, de ses rapports sociaux et de son utilisation de la technique permettant dorénavant « aux hommes de s’exterminer jusqu’au dernier[6] ». Un siècle plus tard, et quelques guerres et génocides de plus, c’est une image cruelle de l’état de notre civilisation que renvoient la crise ukrainienne et ses réfugié·e·s qui tentent de survivre et se heurtent, malgré l’immense réseau de solidarité en Europe, aux tentatives d’exploiter leur détresse et d’asservir les femmes ukrainiennes qui fuient.

Carole Yerochewski
Pour le Comité de rédaction de NCS


NOTES

  1. Voir en particulier la remarquable chronique d’Émilie Nicolas à ce sujet, dans Le Devoir du 3 mars 2022, « Le choix des mots ».
  2. Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 1967.
  3. Les responsables directs sont les nazis, mais les puissances occidentales étaient au courant depuis 1942 grâce à la résistance polonaise (voir le film Shoah du Français Claude Lanzmann, 1985) et ont laissé l’horreur continuer pour des raisons géopolitiques qui annonçaient la guerre froide. Il y a eu suffisamment de crimes coloniaux, de génocides et d’exterminations avant et après pour qu’on ne puisse ignorer que ce n’est pas une question de folie, de génétique ou de tradition du peuple allemand, mais bien le produit d’un système de domination. On peut d’ailleurs regarder avec cette perspective historique la série documentaire et fiction en quatre parties réalisée par le cinéaste haïtien Raoul Peck, Exterminez toutes ces brutes, produite par HBO et ARTE, 2021.
  4. GIEC : Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
  5. Voir dans ce numéro des NCS, l’entrevue de Bertrand Shepper, «  Augmenter les taux d’intérêt, pas la réponse à l’inflation » par Carole Yerochewski.
  6. Jean-Michel Quinodoz, « Malaise dans la civilisation, S. Freud (1930). Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse », dans J.-M. Quinodoz, Lire Freud. Découverte chronologique de l’œuvre de Freud, Paris, Presses universitaires de France, 2004, p. 263-269.
Hommage à Lorraine Guay

Hommage à Lorraine Guay

6 novembre 2022, par Rédaction
Comme plusieurs l’ont déjà souligné sur différentes tribunes, Lorraine Guay, décédée le 17 juin dernier a accompli des tâches immenses dans les différents milieux militants et (…)

Hommage à Lorraine Guay

Comme plusieurs l’ont déjà souligné sur différentes tribunes, Lorraine Guay, décédée le 17 juin dernier a accompli des tâches immenses dans les différents milieux militants et professionnels dans lesquels elle a été impliquée : Jeunesse étudiante catholique (JEC), Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles, Regroupement des ressources alternatives en santé mentale, Marche Du Pain et des Roses, Marche mondiale des femmes, Réseau de Vigilance, D’abord solidaires, OUI Québec, implication en solidarité internationale en Amérique latine et jusqu’à tout récemment au sein de Palestiniens et Juifs unis (PAJU)[1]. Au-delà de ce qu’elle a réalisé, dont nous sommes tous et toutes les bénéficiaires au Québec, j’aimerais rendre hommage à ce qu’elle nous laisse, comme personne, comme femme, comme militante. Cet héritage est précieux et mérite d’être partagé afin « qu’une certaine manière d’être au monde », comme elle le dirait, se poursuive et se transmette.

Lors d’une intervention publique à propos du livre Qui sommes-nous pour être découragées ?[2], Lorraine précise que si la militante traverse des moments de découragement, parce que les actions posées ne semblent pas avoir des effets suffisants et qu’on peut avoir le sentiment de devoir toujours recommencer, c’est la « posture » militante qui nous permet de remettre sans relâche l’ouvrage sur le métier, de percevoir que les luttes ne sont pas individuelles mais collectives, et donc plus grandes que nous. Les luttes ne nous appartiennent pas, nous avons le devoir de les faire vivre lors de notre passage sur terre, tout en sachant que ce sont les générations suivantes et à venir qui les poursuivront.

C’est également cette posture qui vient avec des qualités dont Lorraine débordait : la générosité, le soin aux autres, l’amour de la vie, mais aussi la capacité de douter, de se mettre en déséquilibre pour comprendre et apprendre, tout en gardant toujours la ligne rouge de la lutte pour la justice sociale comme horizon de court et de long terme. Elle savait être tenace dans sa quête. Lorraine était une femme fascinante. Je souhaite sincèrement que son parcours, ses écrits, ses actions nous inspirent pour l’éternité.

Pascale Dufour
Professeure au département de science politique de l’Université de Montréal.


  1. On trouvera une grande entrevue avec Lorraine Guay sur son parcours militant dans le n° 14 des Nouveaux Cahiers du socialisme, 2015.
  2. Pascale Dufour, Lorraine Guay, Qui sommes-nous pour être découragées ? Conversation militante avec Lorraine Guay, Montréal, Écosociété, 2019.

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