Nouveaux Cahiers du socialisme
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Décoloniser l’école ?

« Comment saisir le moment postcolonial dans l’éducation ? » (p.9) est la question directrice de l’ouvrage de Marie Salaün qui traite de la question scolaire en contexte « postcolonial » et autochtone. La recherche de Marie Salaün a été réalisée à partir d’un terrain en Nouvelle-Calédonie renforcé avec le cas d’Hawaï’i des États-Unis. Elle considère la notion de postcolonial comme trompeuse en ce sens qu’elle indique une temporalité en rupture entre deux époques, car selon elle, « […] il n’est pas possible d’isoler des séquences complètement différentes de celles qui les précédaient directement. » (p.9) En effet, elle estime que l’histoire coloniale n’est pas linéaire et n’arrête pas avec l’indépendance juridico-politique d’un territoire ou l’accession au statut de citoyenneté d’individus en ayant été précédemment dépourvue. Ainsi, elle conçoit cette problématique à partir de ce qu’elle appelle la décolonisation inachevée des populations autochtones en considérant la prise en charge de leurs langues et de leurs cultures par l’institution scolaire d’aujourd’hui. Elle affirme que la prise en compte des langues et cultures autochtones est un aspect important pour questionner le moment postcolonial, car l’école est le lieu idéal pour comprendre l’hétérogénéité des référents contemporains qui influencent les modèles éducatifs.
Pour développer son argumentation, l’auteure analyse d’abord le conflit entre les principes d’égalité des citoyens dans les démocraties modernes et la reconnaissance de droits collectifs spécifiques, les droits des peuples autochtones. Elle se demande : « En quoi les droits des peuples autochtones remettent-ils en question le modèle de l’État-nation démocratique ? » (p.21) L’auteure argumente que la catégorie autochtone questionne la prépondérance des droits individuels que maintiennent les États modernes sur les droits collectifs, endossés par les peuples autochtones. Cette question de droits collectifs renvoie directement à la souveraineté. L’autodéfinissions qui est un critère important s’oppose souvent aux catégories, issues de la colonisation, élaborée par l’État. Le principe d’autodétermination est donc en conflit avec les modèles constitutionnels des États modernes. Malgré l’adoption de la France de la Déclaration sur les Droits des Peuples autochtones, elle a limité sa portée nationale en réduisant son applicabilité aux autochtones d’outre-mer. Les États-Unis ainsi que le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande n’avaient pas voté cette déclaration, ils s’opposaient au droit à l’autodétermination surtout les droits fonciers et l’accès aux ressources naturelles qui doivent relever de la prérogative l’État selon eux.
La tension entre l’égalité citoyenne dans les États modernes et l’affirmation des peuples autochtones se décompose en trois enjeux. Face aux gouvernements réfractaires à la cause autochtone prétextant qu’elle ne les concerne pas et l’absence d’une définition de la catégorie de Peuples autochtones, ces derniers réclament leur autodéfinissions. Ainsi, l’auto-identification est consacrée dans la conclusion du rapport Cobo et la convention 169 de l’Organisation internationale du Travail. Le second enjeu concerne la reconnaissance des droits collectifs, les États avancent qu’ils ne peuvent pas reconnaitre sur le plan national des droits collectifs. L’autodétermination est le troisième point d’achoppement entre les peuples autochtones et les États qui refusent d’accepter le statut de personnalité juridique internationale accordée aux groupes autochtones par la notion de « peuple ».
L’ouvrage aborde ensuite la complexité de la décolonisation de l’école en contexte autochtone. L’auteure se distancie d’une perspective qui conçoit une continuité historique entre « le colonial et le contemporain ». Ainsi, elle avance que « Littéralement dé-coloniser reviendrait à dé-faire le système scolaire que la colonisation a mis en place. » (p.57) Elle critique le fait que cette perspective de continuité laisse entendre que l’introduction des langues et cultures autochtones suffit pour décoloniser l’école.
Elle considère la façon dont les revendications autochtones remettent en question la mission de l’école qui est de produire l’identité nationale par la diffusion des valeurs démocratiques, faciliter l’harmonie sociale et appuyer l’émergence d’une identité commune. L’émergence de la question autochtone fait partie d’un processus global d’indigénisation. L’auteure établit une relation entre citoyenneté et éducation dans la mesure où l’école a pour vocation de former les membres de la communauté nationale. Elle constate pourtant qu’il y a une structure d’opportunités qui favorise une rupture avec la mission fondatrice de l’école moderne qui apparait en France et aux États-Unis au XIXe siècle.
Marie Salaün questionne les objectifs attribués à l’enseignement des langues et des cultures autochtones. Elle montre l’impossibilité de les hiérarchiser et met en évidence ce qu’elle appelle le dissensus dans le consensus. L’idée défendue est que le cumul des justifications s’abstient à interroger leur adéquation et laisse comprendre qu’il existe un accord là où il y a en revanche de grands désaccords. Les documents officiels distinguent trois niveaux de justification. Une justification pédagogique qui consiste à « […] favoriser le développement personnel et la réussite scolaire de l’enfant de langues maternelles ou d’origine, minoritaire (bilinguisme équilibré) » (p.108). Une justification patrimoniale qui implique de « […] participer, au côté des familles, à la sauvegarde d’un patrimoine linguistique et culturel souvent en danger (conservation linguistique). » (p.108) Et une justification politique qui correspond à « favoriser la compréhension entre les groupes, en reconnaissant des droits spécifiques aux minorités autochtones, séculairement marginalisés par le processus colonial (réparation des préjudices de la période coloniale). » (p.108) L’auteure ajoute l’aspect éthique de la promotion de la diversité culturelle correspondant au respect des droits linguistiques. Dans la réalité, la reconnaissance de l’égalité dans le milieu scolaire est difficile puisque la mission de l’école n’avait pas incorporé le principe de la diversité. En plus, selon l’auteure, les trois justifications sont légitimes, le problème se pose cependant lorsque l’on essaie de les faire tenir ensemble dans le cadre des réformes.
L’ouvrage approche également la tension entre les modèles théoriques, les expériences pratiques d’éducation pour les autochtones et les contraintes par rapport à l’acquisition d’une culture commune. Elle accorde une priorité à « […] l’évaluation des programmes adaptés aux réalités autochtones, vue ici, de par les controverses qu’elle soulève, comme révélatrice d’une situation contemporaine marquée par la disjonction entre l’idéologie linguistique et la structure institutionnelle. » (p.145) En étudiant l’expérience de l’introduction des langues et culture kanak à l’école primaire en Nouvelle-Calédonie (2002-2005), l’auteure parvient à un paradoxe qu’elle résume ainsi : « […] la justification pose que pour améliorer les résultats scolaires des élèves kanak, il faut introduire des langues maternelles kanak à l’école primaire… mais pour poursuivre l’introduction des langues maternelles kanak à l’école primaire, il faut améliorer les résultats des élèves et étudiants kanak en français et en mathématiques, qui sont les deux épreuves qu’ils ont le plus de mal à affronter au concours PE… » (p.157)
Marie Salaün discute finalement du conflit entre savoirs autochtones et savoirs scolaires. Elle pose la question de la commensurabilité et de la compatibilité de ces deux types de savoir au regard de la forme scolaire et du sens de la culture enseignée. Les savoirs autochtones comme savoirs sociaux ont une particularité qui, passés dans le système scolaire, vont être décontextualisés. Ainsi, il y a une relation problématique avec la culture vécue ainsi qu’avec les savoirs scolaires parce que les savoirs autochtones se construisent en refus de l’école telle qu’elle est et les connaissances qu’elle transmet.
L’auteure souligne qu’il existe une tendance à définir les savoirs autochtones en fonction des savoirs occidentaux, mais non pas pour ce qu’ils sont. En plus, la vision du monde autochtone qui place l’humain au centre de la nature, non au-dessus d’elle, est contradictoire à celle de la société occidentale contemporaine. Cette contradiction se manifeste aussi dans le champ de l’éducation où les principes d’une éducation autochtone sont souvent considérés comme contraires à l’éducation occidentale. Ainsi, l’auteure nous dit que, « […] la dimension “oppositionnelle” de l’éducation autochtone est donc un élément clef de la compréhension des arguments de ceux qui la défendent. » (p.227) Toutefois, pour l’auteure, une telle argumentation binaire et caricaturale n’est pas mobilisée par les autochtones, particulièrement les chercheurs.
En somme, les droits acquis par les peuples autochtones en tant que minorité nationale spécifique représentent un sérieux défi pour les démocraties modernes. En effet, affirme l’auteure : « […] le cas autochtone offre un terrain exceptionnel pour tester les limites du désir de concilier l’universalisme du droit des citoyens, la nécessité d’engager un processus de réparation des torts de la colonisation et la reconnaissance de la diversité culturelle en contexte scolaire. » (p.274) Ainsi, les questions scolaires posent donc le problème de la redéfinition des missions de l’école. La pertinence de cet ouvrage permet de questionner au-delà du contexte autochtone la vocation attribuée à l’école, voire à l’éducation en général compte tenu de la problématique des minorités et de la diversité culturelle dans les sociétés modernes contemporaines qui est de plus en plus en vogue en termes de revendication de droits spécifiques. L’auteure aide ainsi à réfléchir à la redéfinition de la mission attribuée à l’école voire à l’enseignement en général. Toutefois, l’auteure reste sceptique quant à la continuité historique des relations coloniales dans la société contemporaine et estime que c’est une « illusion d’optique » qu’il faut s’en débarrasser. Comment peut-on donc penser la décolonisation de l’école dans le contexte autochtone et contemporain en refusant de reconnaître la continuité historique des relations coloniales?
Salaün, Marie. 2013. Décoloniser l’école ? Hawai’i, Nouvelle-Calédonie. Expériences contemporaines. Rennes: Presses universitaires de Rennes.

Crise du logement : quelle part pour les villes ?

Les villes et les villages sont aux premières loges des crises du logement, notamment parce qu’ils ont la responsabilité d’accompagner les locataires sans logis. Depuis deux ans, ils ont vu exploser le nombre de demandes d’aide de ménages en difficulté à la veille du 1er juillet. À Montréal, Laval, Longueuil, Châteauguay, Drummondville, Trois-Rivières, Sherbrooke, Rimouski et aux Îles-de-la-Madeleine, au moins 500 ménages se sont retrouvés dans cette situation le 2 juillet et leur nombre a augmenté durant les semaines qui ont suivi. Voyant le désespoir grandir et l’itinérance augmenter, plusieurs municipalités ont interpellé plus ouvertement les gouvernements supérieurs sur la crise du logement et sur les investissements nécessaires au développement du logement social, notamment au cours des campagnes électorales fédérales et municipales de l’automne 2021.
Les causes de la pénurie de logements locatifs et son ampleur varient d’une région à l’autre. En Abitibi-Témiscamingue, sur la Côte-Nord et dans certains secteurs de la Gaspésie, le développement économique et l’ouverture de nouvelles entreprises ont eu une influence immédiate sur la disponibilité des logements et la hausse des loyers. Les propriétaires préfèrent louer à plus gros prix à des travailleurs qui arrivent plutôt qu’à des locataires à faible ou modeste revenu. De son côté, le tourisme exerce une pression supplémentaire sur le marché locatif; c’est notamment le cas dans le Bas-Saint-Laurent, en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine. Les logements sont réservés aux touristes plutôt qu’offerts aux locataires de la région. Dans certaines villes, la population étudiante et l’immigration influent sur la demande de logements. Enfin, la pandémie a aussi contribué à aggraver ce phénomène, comme dans les Laurentides. L’attractivité nouvelle de certaines régions, due au recours au télétravail, a contribué à augmenter la spéculation immobilière, par exemple en Mauricie et dans le Bas-Saint-Laurent.
Les taux d’inoccupation de 3 % sont beaucoup plus bas que le seuil dit d’équilibre du marché dans la majorité des villes du Québec. La rareté accentue une crise, que plusieurs vivaient déjà, caractérisée par le manque de logements locatifs bon marché, les hausses abusives, les évictions frauduleuses et l’insalubrité des logements. Près de 244 500 ménages locataires de la province vivent dans la précarité : ils ont des besoins impérieux de logement, vivent dans un logement trop cher, surpeuplé ou en mauvais état. Alors qu’ils représentent une solution pérenne contre le mal-logement, les différents logements sociaux, HLM, coopératives et organismes sans but lucratif, sont en nombre insuffisant et ne peuvent répondre aux nombreux besoins. Se trouver un logement décent est devenu une quête impossible.
À Montréal, la situation est inusitée et complexe. Dans les quartiers centraux, où l’on retrouve habituellement la population estudiantine des établissements d’éducation supérieure, les ménages issus de l’immigration récente et les touristes, on a constaté l’an dernier une augmentation significative du nombre de logements inoccupés à la suite des mesures de confinement, et donc à une diminution tout aussi significative de la demande. Pourtant, le prix des loyers n’a cessé de grimper bien au-delà du taux général d’inflation. Le prix des logements disponibles est tellement élevé que des dizaines de ménages se sont retrouvés sans logis à l’été 2021 et le sont demeurés pendant plusieurs semaines. Cependant, dans les secteurs ceinturant l’île, comme Ahuntsic-Cartierville, Montréal-Nord, Pointe-aux-Trembles et Montréal-Est, le taux d’inoccupation a chuté; ces quartiers sont devenus des refuges pour les personnes incapables de trouver un logement financièrement accessible au cœur de la métropole. Si rien n’est fait rapidement, Montréal semble destinée à vivre le même sort que Vancouver et Toronto.
Des engagements insuffisants pour répondre à la crise du logement
Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que le logement ait été, dans plusieurs villes, un des enjeux centraux de la dernière campagne électorale municipale. Contrairement au gouvernement du Québec qui continue de nier l’existence de cette crise, plusieurs partis en lice en ont parlé ouvertement. Ils ont aussi dit vouloir contribuer à la mise en place de solutions à la non-abordabilité du logement. À Montréal, Québec, Sherbrooke, Longueuil et Gatineau, plusieurs partis se sont fixé des objectifs clairs de développement de logements sociaux. C’est une avancée, si on considère que lors de la dernière campagne, seul Projet Montréal l’avait proposé dans sa Stratégie 12 000 logements sociaux et abordables. Cependant, au bout du compte, dans la plupart des municipalités, les candidates et les candidats élus n’ont émis qu’une vague promesse de faire du logement une priorité et laissé de côté les mesures concrètes de soutien au logement social qui répondent aux besoins des ménages à modeste et à faible revenus pour qui l’accession à la propriété privée est impensable.
Les engagements pris ne seront pas suffisants pour répondre aux besoins urgents. Malgré leur manque d’ambition, ils constituent tout de même un pas dans la bonne direction et augmentent la pression sur les gouvernements supérieurs, Québec en particulier.
Les villes peuvent-elles faire une différence ?
Les villes et les villages disposent de plusieurs leviers pour faciliter le développement de logements sociaux, par exemple la cession de terrains pour des projets portés par les offices d’habitation, les coopératives ou les organismes sans but lucratif. Ils peuvent également augmenter les montants qu’ils versent au fonds pour le développement du logement social, comme l’ont récemment fait Rimouski et Trois-Rivières, par exemple.
Les municipalités peuvent aussi acheter des sites et les réserver à de futurs projets, adopter un règlement rendant obligatoire l’inclusion d’un pourcentage de logements sociaux dans les nouveaux ensembles résidentiels privés. Montréal peut utiliser son droit de préemption à des fins de logement social. Certaines municipalités demandent à Québec ce même pouvoir.
Malgré tout, pour faire aboutir la construction de nouveaux logements sociaux sur leur territoire et pour acheter des logements locatifs encore abordables, les rénover et les socialiser, les municipalités ont absolument besoin du soutien financier des gouvernements fédéral et québécois. C’est là où le bât blesse. Si la province ne prévoit pas le lancement de nouveaux projets au programme AccèsLogis, le seul actuellement consacré au développement du logement social, et un financement suffisant, les villes ne pourront pas atteindre leurs objectifs.
Depuis l’élection de la Coalition avenir Québec (CAQ) en 2018, moins de 4000 logements sociaux ont été construits et on a annoncé seulement 500 nouvelles unités pour tout le Québec dans trois budgets successifs. Malgré la promesse de François Legault, plus de 10 000 logements sociaux déjà programmés et promis en 2018 ne sont toujours pas construits parce que Québec tarde à y consacrer les sommes suffisantes.
Les villes peuvent aussi se doter, comme l’a fait Montréal dans le passé, de leur propre programme de projets de logements sociaux alors que les gouvernements supérieurs se désengagent de toute obligation à cet égard. Montréal et Drummondville l’ont fait récemment : elles ont prévu les sommes nécessaires à l’acquisition de logements locatifs de façon à en préserver l’abordabilité. Dans un contexte d’effritement rapide du parc de logements encore abordables à coups d’évictions frauduleuses et de hausses abusives, c’est une voie à ne pas négliger.
Contrer la financiarisation : protéger les logements locatifs encore abordables
Depuis quelques années, la financiarisation du logement[2] accélère la réduction du parc de logements locatifs privés encore abordables. Des fonds d’investissement, à la recherche de taux de rendement élevés, proposent leurs capitaux aux promoteurs immobiliers. Les uns et les autres envisagent le logement en fonction du profit réalisable. Cette logique contribue à l’explosion du coût des loyers, à l’appauvrissement des ménages locataires qui doivent y consacrer une part de plus en plus importante de leur revenu et à l’embourgeoisement des quartiers.
De grandes compagnies se prêtent à ces opérations lucratives et exercent ainsi des pressions indues sur le parc de logements. Par exemple, on a récemment vu des multinationales comme Akelius, bien connue pour avoir contribué à la flambée des loyers dans des villes européennes, dont Berlin, investir dans l’achat d’immeubles à logements montréalais. Elles ciblent notamment les immeubles modestes, habités depuis longtemps par les mêmes locataires et dont les loyers sont relativement bas. Elles utilisent différents stratagèmes, parfois illégaux, et chassent les locataires pour transformer leurs logements en habitations beaucoup plus rentables. Il arrive souvent que les travaux annoncés ne soient pas exécutés. Les comités logement constatent d’ailleurs, depuis deux ans, une hausse constante d’appels de locataires qui ont reçu des avis d’éviction[3]. Cela a de lourdes conséquences, non seulement sur les personnes concernées, mais sur toute l’offre de logements accessibles dans les environs.
Les locataires ainsi chassés sont nombreux à faire partie de la cohorte de ceux qui ne parviennent pas à se reloger aux alentours de la période des déménagements. À Montréal, 40 % des ménages locataires qui ont demandé une aide au relogement au Service de référence de la ville avaient perdu leur logement à la suite d’une éviction pour des travaux ou d’une reprise de possession.
En attendant que Québec agisse pour mieux protéger les locataires et le parc locatif, les municipalités doivent passer à l’action. Tout en se dotant de programmes d’acquisition, elles peuvent interdire l’utilisation des logements à des fins d’hébergement touristique et mieux protéger les maisons de chambres en adoptant des règlements dissuasifs. Elles peuvent également exercer un meilleur contrôle de leurs permis de construction pour contrer les opérations de « rénovictions ».
Les municipalités pourraient également contribuer à limiter les hausses abusives de loyer en instaurant sur leur territoire un registre public et universel des loyers. Ce serait un message fort sur l’urgence d’agir en la matière. La mairesse de Montréal, Valérie Plante, s’est engagée durant la campagne électorale à mettre en place un tel registre. Malheureusement, s’il ne s’applique qu’aux immeubles de plus de huit logements comme elle l’a promis, cela affaiblira grandement sa portée. Toutefois, pour que l’ensemble des locataires du Québec soit protégé, il faut un registre provincial assorti d’un contrôle obligatoire des loyers.
Du logement social « abordable » : un virage à empêcher
Lors des récentes campagnes électorales, tant fédérales que municipales, on a vu la crise du logement être assimilée à la difficile accession de la classe moyenne à la propriété privée, ce qui occulte les besoins urgents des ménages locataires à modeste et à faible revenus mal logés. Il faut s’en inquiéter. De plus, on a assisté à un virage plus que sémantique vers le logement dit « abordable », notion beaucoup plus floue que logement social, hors marché privé et sans profit.
Imposé d’abord par Ottawa, le logement abordable désigne autant les logements sociaux que les logements privés. La notion est assez élastique[4]. Lorsque les gouvernements financent des promoteurs privés pour faire construire ces logements, l’abordabilité est généralement définie non pas en fonction de la capacité de payer des locataires, mais des loyers médians du marché. À Montréal, une enquête journalistique a récemment démontré que certains de ces logements subventionnés par le fédéral et construits par le privé se louent en moyenne 2 225 dollars par mois[5]. Évidemment, ces logements dits « abordables » ne répondent pas aux besoins des personnes mal logées.
Les dernières annonces budgétaires de Québec s’inscrivent directement dans cette lignée. La mise à jour économique et financière du 25 novembre 2021 annonçait des investissements dans un nouveau programme de logements « abordables » axé sur le financement du privé qui remplacerait AccèsLogis. Pas un sou supplémentaire n’a été prévu pour financer le logement social. Il s’agit d’une véritable privatisation de l’aide au logement.
Alors que le logement social est sous-financé depuis des années, il est inacceptable que le gouvernement partage ces maigres investissements avec le privé. De nombreux projets de logements sociaux sont laissés en plan, dont ceux qui pourraient se réaliser sur des terrains récemment acquis par les villes de Québec et de Montréal. Le désengagement du gouvernement Legault face aux demandes de ces villes est méprisant; le statu quo est aussi désespérant pour les locataires, les comités logement et les organismes communautaires qui se battent pour développer des projets à l’abri de la spéculation qui répondent aux besoins de leur communauté.
Pour des villes qui prennent parti
Les municipalités sont largement dépendantes des orientations imposées par Québec et Ottawa, mais elles peuvent choisir les projets qu’elles soutiennent. Elles ont le pouvoir de ne pas attendre et d’agir.
Les ménages les plus vulnérables, c’est-à-dire les locataires à modeste et à faible revenus mal logés, doivent être au centre des préoccupations des municipalités. Pour eux, elles doivent prioriser le développement du logement social, autant sous forme de logements publics que de coopératives et d’organismes sans but lucratif. Elles doivent faire pression sur les gouvernements supérieurs et exiger un réinvestissement dans le logement social, car pour sortir de la crise du logement, il faut beaucoup plus que 10 % de logements sociaux au Québec. Elles doivent également continuer de réclamer une révision de la fiscalité municipale, afin que les taxes foncières ne soient plus leur principale source de revenus et qu’elles soient affranchies des promoteurs privés.
Véronique Laflamme est organisatrice communautaire et porte-parole du FRAPRU[1]
- FRAPRU : Front d’action populaire en réaménagement urbain. ↑
- Louis Gaudreau a publié chez Lux un excellent ouvrage sur le sujet : Le promoteur, la banque et le rentier. Fondements et évolution du logement capitaliste, 2020. ↑
- À ce sujet, on peut consulter le communiqué « Le phénomène des évictions de locataires sévit partout au Québec » émis par le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ) le 14 décembre 2021. ↑
- Le Réseau québécois des OSBL d’habitation a fait un excellent résumé dans le texte « Il y a abordable… et abordable », publié dans son bulletin n° 62 de l’automne 2021, disponible en ligne, <https://rqoh.com/il-y-a-abordable-et-abordable/>. ↑
- Maxime Bergeron, « 2225 $, un loyer “abordable” à Montréal, selon Ottawa », La Presse, 12 octobre 2021. ↑

Bilan des élections à Sherbrooke

Les élections municipales du 7 novembre 2021 sont, à n’en pas douter, historiques. Evelyne Beaudin, une économiste de 33 ans, est devenue la première mairesse de l’histoire de Sherbrooke. Le conseil municipal s’est résolument rajeuni et est pour la première fois composé d’une majorité de femmes : 10 conseillères sur 14. Ont aussi été élues pour la première fois une personne noire, le maire suppléant, une personne d’origine brésilienne et une personne d’origine chinoise. Seules cinq personnes ont été réélues. Des neuf nouveaux visages, six proviennent d’un même parti, Sherbrooke Citoyen. Le renversement est saisissant : le dernier conseil se composait de 13 personnes « indépendantes » et d’une seule, Evelyne Beaudin, élue sous la bannière de ce parti qui en était alors à ses premières élections.
L’entrée de Sherbrooke au XXIe siècle : émergence d’un parti municipal fort
Durant la campagne de l’automne 2021, le journal local rencontre deux candidats au poste de conseiller municipal d’un district de Sherbrooke[2]. L’un est indépendant, l’autre de Sherbrooke Citoyen. « Pourquoi être candidat indépendant ? », demande-t-on au premier candidat. « Très bonne question, répond-il. Je trouve que le plus grand avantage d’être un candidat indépendant, c’est qu’on peut vraiment écouter ses citoyens et prendre nos décisions sans avoir à suivre une ligne de parti. On peut vraiment choisir ses priorités, quelles actions on va entreprendre sans avoir à suivre les consignes d’une autre personne. Donc, c’est une [sic] raison pour laquelle je suis très fier d’être un candidat indépendant. » À Sherbrooke, les candidats indépendants semblent ignorer la nature d’un parti politique. La preuve en est qu’ils affirment, de façon dogmatique et sans l’ombre d’un doute, que leur statut d’indépendant leur confère un immense avantage en matière d’écoute de la population et de liberté d’action. L’homme de lettres Boileau (XVIIe siècle) n’avait sans doute pas tort d’écrire que « l’ignorance toujours est prête à s’admirer ».
Sherbrooke est l’une des rares villes d’importance au Québec où les partis municipaux peinent à s’implanter de manière durable et où on disqualifie les indépendants. On ne peut aborder cette particularité sans rappeler quelques éléments historiques. Un vent de démocratisation souffle au XIXe siècle sur les sociétés occidentales alors que le droit de vote se généralise – du moins pour les hommes. Mais plusieurs perdent vite leurs illusions : rien n’a vraiment changé, il n’y a aucune règle, les pots-de-vin abondent, le droit de vote n’avantage que les notables. Ces derniers, une fois élus, gèrent le bien public au gré de leurs intérêts : ils disent n’avoir de comptes à rendre à personne… Parce que la « démocratie », c’est le « pouvoir du peuple » et non celui de quelques-uns, des groupes s’organisent, mettent en commun leurs ressources et cherchent, en équipe, à se faire élire de manière à conquérir le pouvoir. Bien que réprimés à plusieurs endroits par les élites qui voient le pouvoir leur échapper, ces groupes – ils vont porter le nom de « partis » – correspondent bien à la volonté de démocratie des populations de sorte que, partout en Occident, ils sont aujourd’hui au cœur du fonctionnement des États et ont à peu près fait disparaître les indépendants. Les partis ont comblé les attentes de la population par un programme, des valeurs et des promesses, la population en retour les a élus et reconnus comme ses représentants. « Il ne peut pas plus y avoir de démocratie sans partis, que de pensée sans langage », résume Georges Vedel, un des grands juristes français du XXe siècle. En tout cas, on est loin de l’image caricaturale d’un parti politique dont s’inspire, pour se mettre en valeur, le candidat indépendant de Sherbrooke cité plus haut.
Des partis politiques municipaux apparaissent au Québec au cours des années 1960, notamment à Montréal et à Québec. À la fin des années 1970, le gouvernement du Parti québécois décide d’en favoriser la multiplication et de les assujettir aux mêmes règles qui régissent les partis provinciaux. Comme c’est la tendance un peu partout dans le monde, il cherche en effet à décentraliser vers les villes une partie de ses propres pouvoirs et ressources et souhaite, par les fusions municipales, faire naître de véritables gouvernements de proximité. Si on pratique la démocratie au Québec, on doit aussi la pratiquer dans les villes qui hériteront d’un nombre de plus en plus élevé de pouvoirs [3]. Tous les gouvernements qui se succèdent depuis lors maintiennent le cap dans la même direction. Signe d’un succès indéniable, on retrouve aujourd’hui au Québec des partis dans pratiquement les deux tiers des villes de plus de 10 000 habitants et des partis dans toutes les grandes villes : on en dénombre 182 dans 85 villes différentes.
La ville de Sherbrooke a cependant été longtemps étrangère à cet engouement. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a jamais eu de parti municipal avant Sherbrooke Citoyen. On retrace dans les années 1970 l’Action civique de Sherbrooke et le Parti sherbrookois, dans les années 1990 le Regroupement des citoyens et citoyennes de Sherbrooke, dans les années 2010 le Renouveau sherbrookois, mais ces partis ont été éphémères. Aucun ne semble avoir été suffisamment organisé et fort pour résister à une défaite.
Plusieurs raisons permettent néanmoins de croire que Sherbrooke Citoyen, dont la cheffe a été élue mairesse le 7 novembre dernier, a un bien meilleur avenir devant lui. La multiplication et la complexification des fonctions municipales dévolues au fil des deux dernières décennies par Québec constituent des conditions favorables. Elles rendent en effet plus évidente la nécessité d’un meilleur encadrement par la population des élu·e·s municipaux au moyen d’un programme et d’une action commune, ce qui constitue l’essence d’un parti. Tant que les villes s’occupaient essentiellement d’aqueduc et d’égouts, un parti ne pouvait sans doute pas paraître nécessaire. Par ailleurs, si les conditions dans lesquelles se retrouve Sherbrooke Citoyen le favorisent, son organisation interne est exceptionnelle et augure bien de sa pérennité. On est devant un parti structuré, adéquatement doté de ressources, soutenu par des centaines de donateurs et de bénévoles, et qui a évité l’erreur de s’organiser autour d’une seule personne. Lors de la dernière élection, il a mis sur pied une organisation autonome dans chacun des districts de la ville, partageant des services et reliée par des moyens de communication particulièrement efficaces. Une opération de porte à porte a permis de ratisser les districts, des candidats ont même visité certaines rues à plusieurs reprises. Le 31 octobre et le 7 novembre, le parti aurait réussi, selon diverses sources, à mobiliser un millier de bénévoles ! Aucun parti sherbrookois n’a accompli une telle prouesse. Sherbrooke Citoyen dispose d’un programme et d’idées claires qui correspondent à divers consensus au sein de la population : respect de l’environnement, transparence, mobilité efficace, participation des citoyennes et des citoyens, qualité de vie, contrôle du développement… Fondé il y a quelques années, le parti a rapidement cherché à se diversifier, à s’ouvrir aux communautés culturelles, à attirer les jeunes, mais aussi les plus vieux, à recruter des gens de toutes les allégeances politiques, à se développer dans tous les arrondissements.
Graphique I
Si on a longtemps pu à Sherbrooke être sceptique quant aux chances de succès des partis politiques sur la scène municipale, on peut penser que cette page est tournée pour de bon. Il faut souligner à ce propos le comportement des électrices et des électeurs lors du scrutin du 7 novembre 2021. Un parti municipal doit convaincre son électorat de le favoriser autant dans le district qu’à la mairie. Or, si on observe les résultats des élections de 2021, ce défi semble avoir été en bonne partie relevé. C’est du moins ce qu’on peut lire dans le graphique I. On remarque d’abord un rapport ou une proportion remarquablement stable entre le vote pour Sherbrooke Citoyen à l’échelle du district et celui à la mairie : pour l’ensemble des 654 sections de vote étudiées, soit l’essentiel des sections non atypiques, on note 22 171 votes en faveur de la mairesse et 21 901 en faveur du candidat de district de Sherbrooke Citoyen, un écart de l’ordre de 1 %. Ensuite, on remarque que le lien entre les deux variables[4] est très fort : un coefficient de corrélation de 0,802. Enfin, la pente de la droite de régression est de 0,827, voisine donc de la diagonale : cela signifie que, dans chaque bureau de scrutin, dès que 10 électeurs se présentent pour voter pour le candidat de Sherbrooke Citoyen, il y a en moyenne un peu plus de 8 électeurs qui votent aussi en faveur de la candidate de Sherbrooke Citoyen à la mairie. Bref, tout laisse alors à penser qu’un « esprit de parti » est déjà à l’œuvre à Sherbrooke. Il sera bien difficile d’en faire fi lors de la prochaine élection.
Faits de campagne
La campagne électorale a été relativement « propre » : la candidate et les deux candidats à la mairie ont évité les attaques personnelles et ont discuté des dossiers et des enjeux réels de cette élection. Ainsi, contrairement à ce qui est arrivé à Denis Coderre à Montréal, Luc Fortin, ancien ministre libéral sous Philippe Couillard et candidat à la mairie, n’a pas eu à répondre de possibles conflits d’intérêts. Depuis sa défaite électorale aux mains de Christine Labrie en 2018, il a en effet travaillé pour TACT, une entreprise de conseils stratégiques qui propose aux entreprises « des solutions complètes et intégrées en relations publiques, relations gouvernementales et affaires publiques » de manière à « mieux faire entendre et maximiser [leur] influence[5] ». En contrepartie, même si le slogan du nouveau venu en politique municipale sherbrookoise (« Rassemblons Sherbrooke ») visait certainement à mettre Évelyne Beaudin et le maire sortant Steve Lussier sur la défensive en amplifiant la perception selon laquelle ils s’étaient livrés à des « chicanes » stériles et couteuses au conseil municipal au cours de leur dernier mandat, Fortin a eu l’intelligence de ne pas élever cette pique au rang d’un thème de campagne.
Fort d’un programme politique travaillé depuis quatre ans et adopté démocratiquement un an avant les élections, Sherbrooke Citoyen s’est positionné de manière claire et cohérente sur une large gamme d’enjeux : mobilité durable, patrimoine bâti, développement des quartiers, services aux ainé·e·s, participation politique, protection des boisés, culture, gestion de l’eau, logement, gouvernance. Outre ce programme, le jeune parti a aussi bénéficié d’atouts qu’il n’avait pas lors de sa première campagne électorale en 2017. Mentionnons d’abord l’expérience de quatre années au conseil municipal de sa candidate à la mairie. Les performances d’Évelyne Beaudin lors des débats et les communiqués de presse publiés au fil de la campagne par le parti se sont distingués par leur qualité réflexive, leurs justifications factuelles, leur maturité politique et leur efficacité en termes de communication. À cette compétence et cette crédibilité politique, on doit ajouter les capacités organisationnelles et financières du parti, les talents qu’il a su rassembler pour diriger sa campagne et former les candidates et les candidats ainsi que leurs équipes de bénévoles aux opérations de porte-à-porte et de sortie de vote. Enfin, si Sherbrooke Citoyen a fait autant de gains le soir des élections, c’est aussi parce qu’il a été le seul parti à faire campagne. Pendant cinq semaines, souvent plus, dans tous les districts de la ville, 14 candidates et candidats ont frappé aux portes pour défendre simultanément leur candidature dans le district et celle de leur cheffe à la mairie.
La course à la mairie, qui a commencé à trois, s’est terminée en quelque sorte à deux. L’équipe de campagne expérimentée qui avait soutenu Steve Lussier en 2017 s’est en partie tournée vers Luc Fortin en 2021. À la mi-campagne, ce dernier était donné favori par les sondages. Arrivé tardivement en campagne, c’est un bon communicateur qui a projeté l’image d’un père de famille rassembleur. Il a su intervenir sur les principaux enjeux de l’élection, mais ses propositions n’avaient ni la précision ni la cohérence de celles de Sherbrooke Citoyen qui travaillait les siennes depuis des années. Le saut de Fortin en politique municipale a d’ailleurs été surprenant dans la mesure où, quelques mois plus tôt, il avait déclaré aux médias que ce palier ne l’intéressait pas vraiment. Cela n’a pas empêché deux anciens maires, Bernard Sévigny et Jean Perrault, de lui donner leur appui.
Bien qu’aucun enjeu politique ne se soit finalement imposé comme étant « la question de l’urne », l’accès au logement a été révélateur des orientations politiques des trois adversaires à la mairie. Le 1er juillet 2021, ce sont 70 ménages sherbrookois qui se sont retrouvés à la rue, un nombre en hausse depuis quelques années[6]. Luc Fortin a proposé de financer la construction de 110 logements abordables par année à partir des profits tirés de la vente de l’électricité d’Hydro-Sherbrooke à l’entreprise de cryptomonnaie Bitfarms, installée à Sherbrooke depuis 2018. Évelyne Beaudin, économiste de formation, a critiqué cette proposition qui lie le droit au logement à un marché spéculatif imprévisible. Elle proposait plutôt la construction de 1000 logements sociaux et abordables en cinq ans, des coopératives et des logements abordables intégrés à de grands projets immobiliers grâce à des incitatifs fiscaux. Quant au maire sortant Steve Lussier, dont le bilan en ce domaine n’a rien d’impressionnant, il a dit vouloir ajouter 125 logements abordables par année en offrant des incitatifs fiscaux aux propriétaires d’immeubles locatifs.
L’environnement a constitué un autre enjeu important. Sherbrooke Citoyen veut par exemple que la ville sépare ses eaux pluviales de ses eaux usées à moyen terme et mette fin aux rejets d’eaux usées dans les rivières de la ville. Le parti veut aussi faire passer l’objectif de la Ville de protéger ses milieux naturels de 12 % à 17 %, notamment en créant un grand parc régional dans le boisé entre Lennoxville et Ascot. Enfin, dans une ville encore très dépendante de la voiture, le parti propose un ensemble de mesures pour développer des quartiers mixtes et complets (résidences, services, commerces de proximité, diversité de la population…), améliorer le réseau cyclable utilitaire, mieux desservir les quartiers émergents en transport en commun. Luc Fortin a proposé un programme semblable quoique moins ambitieux en matière de protection du territoire : il se contentait d’exiger une juste compensation pour la coupe d’arbres liée aux nouveaux projets immobiliers. Quant aux ambitions environnementales de Steve Lussier, elles se sont exprimées de manière « paradigmatique » dans sa proposition de synchroniser les feux pour rendre la circulation plus fluide…
Premier chantier
À peine élus, le nouveau conseil municipal et la nouvelle mairesse s’attaquent à une réforme de la gouvernance. Beaudin veut rendre la prise de décision plus efficace, plus transparente et plus équitable[7]. Si son parti et elle parviennent à leurs fins, 25 comités politiques municipaux seront fusionnés en 6 grandes commissions : aménagement et territoire, culture et loisirs, économie, environnement et mobilité, sécurité et développement social, finances et administration. Ces commissions recevront des mandats d’analyse et un pouvoir de recommandation au conseil municipal. La rémunération des membres du conseil sera aussi revue en faveur d’une distribution plus équitable suivant les dossiers travaillés par les différentes personnes élues. Parallèlement, cinq grandes instances consultatives citoyennes seront créées et placées sous la responsabilité d’un nouveau secrétariat à la participation citoyenne. Ces conseils citoyens seront autonomes et dotés de pouvoirs de recommandation en ce qui concerne la diversité culturelle, les femmes, les jeunes, les personnes ainées et les personnes handicapées.
En somme, le nouveau paysage politique à Sherbrooke annonce, entre autres choses, un renforcement important de la démocratie municipale.
Philippe Langlois, Paul Lavoie sont respectivement professeur de philosophie et cadre retraité du Cégep de Sherbrooke[1]
- Les auteurs résident tous deux à Sherbrooke. En 2021, ils se sont impliqués activement dans la campagne électorale du parti Sherbrooke Citoyen. ↑
- Jasmine Rondeau, « La Tribune cuisine vos candidats du district de l’Hôtel-Dieu », La Tribune, 27 octobre 2021. ↑
- Guy Tardif, Journal des débats de l’Assemblée nationale : le 12 juin 1980, vol. 21, n° 112, 1980. ↑
- Pour les personnes moins familières avec les graphiques, les deux variables sont : le nombre d’électeurs favorables au candidat de Sherbrooke citoyen (axe des x) et le nombre d’électeurs favorables à la chefferie de Sherbrooke citoyen (axe des y). ↑
- TACT, « Une exécution performante », 2021, <www.tactconseil.ca/services>. ↑
- Jasmin Dumas, « Crise du logement : les candidats aux municipales à Sherbrooke présentent leur plan », TVA Nouvelles, 27 septembre 2021. ↑
- Evelyne Beaudin, Gouverner efficacement. Sept propositions pour moderniser la gouvernance de la Ville de Sherbrooke en misant sur la transparence et la participation citoyenne, Sherbrooke, 2021, <https://sherbrookecitoyen.org/gouverner-efficacement/>. ↑

PIERRE BEAUDET, MILITANT, stratège, intellectuel, ami et camarade

En plus de la perte d’un ami et camarade depuis 35 ans, il représente une perte énorme pour les mouvements progressistes et révolutionnaires à travers le monde. Pierre était un ami du magazine Amandla ! et un défenseur de ses politiques. Je célèbre ici sa vie et son travail politique, qui étaient pratiquement inséparables, principalement dans ses mots et dans les mots de ses amis et camarades qui ont écrit des hommages provenant du monde entier.
Ukraine
Mais pour commencer par la fin – son dernier texte , sur l’Ukraine le 2 mars dernier:
Maintenant que la Russie a attaqué, il n’y a pas de retour en arrière possible. Soit Poutine réussit son pari de soumettre l’Ukraine, ce qui lui permettrait lui permettre de “confier” à un nouveau gouvernement la tâche de de “rétablir l’ordre”. Ou bien la situation s’enlise dans une confrontation sans fin…Dans les deux cas, les conditions auront été créées pour relancer une sorte de nouvelle guerre froide, qui sera alimentée par de violentes attaques contre l’économie russe, la surmilitarisation de l’Europe centrale autour des alliés stratégiques que sont les pays baltes et la Pologne, le soutien à la résistance ukrainienne résistance ukrainienne, etc.
Cette nouvelle guerre froide 2.0 va représenter un énorme réalignement des priorités et des stratégies. L’OTAN, dont la pertinence était moindre il y a il y a quelques années, va revenir en force. Les États membres seront tenus d’augmenter substantiellement leurs dépenses militaires et de s’impliquer directement dans la stratégie de contre-attaque et d’affaiblissement de la Russie : sanctions économiques, soutien militaire et politique aux États et mouvements qui affrontent la Russie, une grande ” bataille d’idées ” pour réinventer le monstre qui a tant effrayé l’opinion occidentale pendant plus de 30 ans, etc.
Près de quatre semaines plus tard, c’est à peu près exactement là où nous nous trouvons. L’Allemagne est à la tête du réarmement de l’Europe. l’Europe. Et les sanctions sont imposées sévèrement pour infliger un maximum de dommages à l’économie russe.
Québec Solidaire
Une grande partie de la politique de Pierre peut être vue dans le plus récent article qu’il a écrit pour Amandla ! sur Québec Solidaire (QS), un tout nouveau parti de la “coalition arc-en-ciel” qui s’est formé au Québec à partir de mouvements de masse.
Il m’avait parlé d’un défi central défi pour ce parti, paradoxalement de son gain de 10 sièges à l’Assemblée nationale du Québec. l’Assemblée nationale du Québec. Il avait compris les périls de la bureaucratisation bien avant qu’ils ne soient qu’ils ne soient une tache à l’horizon, et la dégénérescence politique qui les accompagne :
Il y a une tendance au sein de QS, comme avec d’autres “nouveaux” partis, à devenir “réalistes” – à se déplacer vers le centre, avec des revendications limitées mais plus largement soutenues revendications. Ces revendications sont beaucoup de ces revendications et elles sont suffisamment urgentes : sur l’éducation la santé, le logement, l’environnement, etc. Ce sont les “questions ordinaires” qui attirent les gens. QS peut gagner des voix en proposant une “nouvelle gouvernance”, plus ou moins dans la lignée politiques keynésiennes (un plus grand et meilleur État-providence).
Les objectifs à long terme, vers une société post-capitaliste et un État républicain et indépendant, sont laissés dans les couloirs. C’est ce qui a tendance à arriver aux partis qui progressent sur le plan électoral. Les élus sont maintenant dans les médias. Ils disposent d’une importante “machine”, comprenant beaucoup de personnel et de ressources financières publliques.
A QS, l’idée originale était de combiner la lutte “dans la rue et dans les urnes”. Mais il y a une nette tendance à accepter les termes définis par l’État antidémocratique et son vaste arsenal de lois et de règlements.
C’est exactement ce que certains mouvements populaires envisageaient lorsqu’ils se sont présentés aux élections locales sud-africaines de l’année dernière. Élire des représentants du Botshabelo Unemployed Movement ou du Mouvement des chômeurs plutôt que des partis politiques qui n’existent que pour les élections.
Internationalisme
Pierre a toujours été un internationaliste. Gustave Massiah, l’un des fondateurs du mouvement français Attac, décrit Alternatives, l’ONG que Pierre a participé à la création d’Alternatives au milieu des années 1990 :
D’abord, en soutenant les mouvements des peuples des pays du Sud. Ensuite, dans l’émergence du mouvement altermondialiste avec les luttes contre la dette et les programmes d’ajustement structurel, contre les politiques des institutions internationales, le FMI, la Banque Mondiale, puis l’OMC. Nous avons beaucoup appris de Alternatives. De la longue lutte contre la Zone de libre-échange des Amériques qui a commencé en 1994, jusqu’aux les grandes mobilisations de 2001.
Monique Simard, une féministe québécoise bien connue a dit à Judy Rebick (une amie et amie et militante canadienne) :
Sa vision de la solidarité internationale était inégalée. Il avait une vision globale de la politique. Pierre savait tout sur tout, pas seulement sur la situation dans son ensemble, mais il pouvait vous parler des détails dans chaque pays. Le spectre de ses connaissances était si large. Il était incroyable.
Et Pierre lui-même, décrivait le contraste de traitement des réfugiés ukrainiens avec d’autres en termes graphiques :
En ce moment, au moins 10 millions Syriens, Irakiens, Afghans (pour n’en citer que quelques-uns) croupissent dans des camps de détention publics payés par les pays membres de l’OTAN. La grande majorité de ces damnés de la terre savent déjà qu’ils ne seront jamais acceptés comme réfugiés.
Son internationalisme l’a conduit à jouer un rôle dans l’établissement du Forum social mondial.
Citons encore Gustave Massiah :
A partir de 2001, l’altermondialisme a ouvert une nouvelle période de rencontres et de rencontres et de visibilité internationaliste. C’est le début des Forums sociaux de Porto Alegre en 2001. Au même moment, le mouvement québécois a joué un rôle majeur dans les mobilisations qui ont eu raison de la Zone de libre-échange des Amériques. Pierre et Alternatives Montréal ont joué un rôle de premier plan dans la succession de forums sociaux, à Porto Alegre (2001, 2002, 2003, 2005), Mumbaï (2004), Bamako (2006), Caracas (2006), Karachi (2006), Nairobi (2007), Belem (2009), Dakar (2011), Tunis (2013, 2015), Montréal (2013, 2015). (2013, 2015), Montréal (2016), Salvador de Bahia (2018).
Et cette vision du Forum social mondial de Pierre témoigne de sa politique, encore citée par Judy Rebick dans son hommage :
Le processus du FSM était original car il s’agissait d’un espace ouvert où les participants eux-mêmes devaient définir l’agenda à travers activités politiques et culturelles activités politiques et culturelles. Une grande partie du travail consistait à rédiger un programme économique alternatif… En même temps il y avait beaucoup de discussions sur la façon de “démocratiser la démocratie”, pour une participation significative des citoyens dans le cadre de la démocratie libérale.
Ces immenses séances de remue-méninges ont été menées par de nombreux mouvements sociaux qui ont également profité du FSM pour créer de nouveaux mouvements internationaux et orientés vers l’action, tels que Via Campesina et la Marche mondiale des femmes.
Et il avait déjà exprimé son internationalisme en s’installant en Afrique du Sud. L’écrivain sud-africain Hein Marais décrit son travail :
Entre le milieu et la fin des années 80, son travail sur l’Afrique du Sud était axé notamment sur le soutien au syndicat indépendant et le mouvement civique. Il y voyait un grand potentiel de démocratisation et la localisation de projets et d’interventions potentiellement radicaux qui qui pourraient rester indépendants du contrôle/voie de l’ANC mais évidemment soutien à la lutte de libération.
Ceci était fondé sur une importante et saine compréhension critique des limites de transformation des projets de libération nationale, reflétant peut-être reflétant les leçons qu’il avait tirées des luttes de libération québécoise des années 1970.
La question nationale
Et bien sûr, son activité politique la plus ancienne, qui l’a laissé pour la vie avec des éclats d’obus dans son dos, et à laquelle il est revenu ces dernières années, concernait la libération du Québec. Comme il l’a écrit en 2017 :
L’État canadien, depuis sa création jusqu’à aujourd’hui, n’est pas et ne peut pas être le terrain de l’émancipation. Cet État est illégitime. Ses fondations sont pourries, puisqu’il a été érigé sur l’oppression de classe et l’oppression nationale, alors que les Premières Nations d’un côté, et les Québécois de l’autre côté, ont été dépossédés. Pour dire les choses crûment, cet état doit être brisé et éventuellement réinventé. Parler de réformer le Canada à gauche n’a pas de sens à moins que, dès le départ, il y ait un engagement clair et engagement clair et explicite à travailler avec les Premières Nations et les Québécois en reconnaissant leur droit à l’autodétermination et leur statut de nation.
Et enfin, sur une note plus personnelle, André Frappier, ancien militant syndical du Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes, se souvient d’un côté de Pierre que ceux d’entre nous qui l’ont connu reconnaissent immédiatement:
Pierre était un être passionné et une école politique vivante. Il y a deux ans, j’ai travaillé pendant deux semaines à construire une nouvelle clôture dans son arrière-cour. La menuiserie n’était pas sa force, mais pendant qu’il tenait les planches dont j’avais besoin, il me parlait de sa compréhension des écrits de Lénine et l’histoire du communisme, comme s’il avait un livre à la main.
Et puis il y avait le côté un peu décalé, le côté pensée latérale de Pierre. Ceci, pour moi, d’un e-mail :
Edgar Morin, l’un de mes préférés, dit que ce qui nous distingue vraiment des grands singes est la folie de notre esprit, qui nous conduit à imaginer, être heureux, optimiste, déprimé, violent, aimant, avec des hauts et des bas tout le temps que nous contrôlons de manière très erratique.
Et enfin ceci, juste avant qu’il ne commence le traitement contre le cancer auquel il n’a pas survécu :
“Si vous vous battez, vous ne pouvez pas être sûr de gagner. Si vous ne le faites pas, vous êtes sûr de perdre.”
Amandla ! Numéro 81 mars 2022
Roger Etkind est membre du Collectif Amandla.
Traduction NCS

Palestine, discours et pratique complices ou actions cohérentes

L’Union européenne maintient qu’elle soutient la paix en Palestine, la constitution d’un État palestinien aux frontières de 1967, avant sa conquête par Israël, et rejette donc le déplacement de la population israélienne vers le territoire palestinien occupé et les colonies. Il rejette également les entreprises qui profitent de l’occupation et les appelle à respecter les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises multinationales.
Cela dit, face à la destruction continue de biens palestiniens, aux expulsions et aux expropriations perpétrées par les autorités israéliennes, l’Union européenne, depuis des décennies dans l’exercice d’une marmotte permanente, publie une déclaration de quelques lignes, « condamne de tels plans et exhorte Israël à cesser les démolitions et les expulsions conformément à ses obligations en vertu du droit international humanitaire et du droit international des droits de l’homme. “. Ils ajoutent, dans leurs réponses, que ces incidents de l’occupation font partie du dialogue avec Israël et, … Rien d’autre.
Désolé, l’UE est toujours avec un accord de libre-échange préférentiel avec Israël, même si elle serait obligée de le suspendre si de graves violations des droits de l’homme et du droit international sont commises; augmente les programmes de collaboration; et se trompe lui-même, établissant que tous ces accords sont limités au « territoire israélien », mais laisse des ressources aux entités israéliennes qui participent à la colonisation dans les territoires palestiniens et syriens occupés et ne vérifie pas de facto si le commerce ou l’investissement est fait avec les territoires envahis, conquis et avec les entreprises qui profitent de l’occupation.
Enfin, elle renvoie les États membres à surveiller le comportement de leurs entreprises dans le domaine de la responsabilité sociale des entreprises, mais sans imposer de sanctions, ni même les empêcher de soumissionner dans le cadre d’appels d’offres publics, même s’il existe une loi sur les marchés publics qui le permettrait.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a encore révélé le deux poids deux mesures de l’Union européenne.
Les sanctions contre la Russie ont été déployées rapidement, par l’UE et les États membres.
Et Israël ? Les raisons seraient les mêmes, l’invasion et l’occupation. Plus encore, le déplacement de la population israélienne vers le territoire occupé ou l’impossibilité pour les réfugiés palestiniens de rentrer chez eux, parce qu’Israël, contrairement aux résolutions des Nations Unies, l’empêche ou les lois d’apartheid qu’Israël a.
Les Nations Unies ont jusqu’à présent identifié 112 entreprises, de diverses nationalités, profitant de l’occupation. 31 organisations de défense des droits de l’homme et de solidarité ont demandé que la société espagnole CAF soit incluse pour la construction et la gestion de lignes de tramway et la vente de bus entre Jérusalem et les colonies illégales voisines, facilitant la mobilité de la population israélienne vers les territoires occupés, tandis que la ville est en cours de judaïsation, expulsant les Palestiniens dans divers quartiers et villages annexés.
Gracias a que Palestina consiguió el estatuto de Estado observador de las Naciones Unidas y frente a obstáculos puestos por diversos Estados, como Alemania, consiguió plantear una demanda de crímenes de guerra y lesa humanidad a Israel en la Corte Penal Internacional. Eso sí, Estados Unidos prohibió la entrada de la fiscal de la Corte en territorio estadounidense y ha puesto otras zancadillas. Pero, para actuar en otros organismos internacionales y mejorar su capacidad de negociación ante la potencia ocupante israelí, es necesario su reconocimiento como Estado.
Por poner un ejemplo, en la Organización Mundial de Turismo, con sede en Madrid, se ha suspendido a Rusia como socio. Mientras, Israel y diversas empresas que explotan y se benefician con la ocupación como Airbnb, Expedia, TripAdvisor, The Israel Association of Travel Agencies & Consultants, ORTRA, Israel Hotel Association por operar en los asentamientos ilegales israelíes, no han tenido ninguna sanción o reproche.
Es preciso, pues, que se reconozca a Palestina, como Estado. Esa categoría facilitará la posición y equilibrio para alcanzar una paz justa en la Palestina histórica, con un Israel que abandone la ocupación y sus leyes de apartheid. El Congreso de los diputados aprobó el reconocimiento del Estado Palestino. Lo hizo en 2014 y contaba para ello que se hiciera conjuntamente por el resto de países europeos (ya lo han reconocido varios, el último Suecia) y que Israel participase en una dinámica de paz. Esto último, como se comprueba por la política de ocupación de los diferentes gobiernos israelíes, no está en sus planteamientos. Israel está dibujando unas reservas, bantustanes, donde se encierra a la población palestina y sigue con sus leyes de apartheid. Es hora, pues, de que España, sin más dilación, reconozca el Estado de Palestina.
Et, dans le même temps, diverses associations exigent la réglementation de l’interdiction du commerce entre l’UE et les entreprises qui participent à l’occupation. Étant donné que la Commission européenne manque de cohérence et pratique le deux poids, deux mesures, ces partenariats promeuvent une initiative citoyenne européenne, stopsettlements.org, pour atteindre cet objectif. Ce serait recueillir dans les pays européens un million de signatures parmi leurs citoyens pour interdire cet épuisement des ressources et le profit de ces entreprises coloniales.
Étant une demande qui est soulevée pour tout territoire occupé, il serait également valable d’empêcher les entreprises marocaines ou espagnoles ou d’une autre nationalité de voler les ressources sahraouies.
Ces deux initiatives complémentaires, la reconnaissance de l’Etat palestinien et l’interdiction du vol d’entreprises coloniales, constituent un support pratique et cohérent, pour passer des discours aux actes.
Santiago González Vallejo, Comité de solidarité avec la cause arabe
http://causaarabeblog.blogspot.com/2022/05/palestina-discurso-y-practica-complices.html

L’entrée de la gauche à l’hôtel de ville de Québec

Dans son analyse du contexte politique de la ville de Québec en septembre dernier, Antoine Casgrain concluait en disant que « le résultat [des élections] s’annonce déjà décevant pour la gauche, et les mouvements sociaux urbains ne pourront se satisfaire des timides avancées de l’ère Labeaume. La capitale écologique et égalitaire demeure tout entière à construire[2] ». Je suis fier de constater que Transition Québec l’a fait mentir et a posé la première brique de la construction d’une capitale écologique et égalitaire, en faisant élire sa cheffe Jackie Smith comme conseillère municipale de Limoilou. Le présent texte se propose d’analyser ce qui a permis cette victoire historique et ce qu’elle signifie pour la Ville de Québec.
L’héritage de Labeaume
Régis Labeaume était loin d’être un maire radical. Néanmoins, profitant entre autres de sa très grande popularité et du fait qu’il ne cherchait pas à se faire réélire, il a pris ces dernières années des positions marquantes qui auront eu un impact significatif sur l’avenir de la capitale nationale : développement du projet de tramway et du laissez-passer universitaire à l’Université Laval, reconnaissance du racisme systémique, critiques cinglantes envers les radios-poubelles et, à la toute fin de son mandat, opposition au troisième lien.
Élément intéressant à noter, c’est Transition Québec – et non pas l’équipe du maire sortant, l’Équipe Marie-Josée Savard (EMJS) – qui a su se positionner en héritier de ces positions, car il est, notamment, le seul parti à garder une ligne dure contre les radios poubelles, à poursuivre la dénonciation du racisme systémique en s’attaquant au profilage racial et à s’opposer au troisième lien. Ainsi, même si la présence du maire Labeaume, qui a régné de façon presque incontestée sur la ville pendant 14 ans, se faisait évidemment sentir tout au long de la campagne, cela n’a pas du tout empêché TQ de faire bonne figure. Forte de ses positions que le maire sortant a grandement aidé à normaliser, TQ a su se tailler une place non négligeable en tant que parti de gauche dans l’écosystème politique d’une ville pourtant connue pour son amour des voitures et ses radios-poubelles.
Une ville de plus en plus à gauche
Ce virage à gauche de Québec n’est pas nouveau et s’inscrit dans un contexte sociopolitique plus large que la seule campagne électorale municipale. Citons à titre d’exemple, les victoires de Sol Zanetti et de Catherine Dorion de Québec solidaire à l’élection provinciale de 2018 qui, elles aussi, ont porté un coup à la réputation conservatrice de la capitale nationale. Ironiquement, l’évolution du parti municipal de droite Québec 21 (Qc21) illustre particulièrement bien ce changement de dynamique politique. Créé en 2017, ce parti dont la plateforme se résumait principalement à prôner le troisième lien, a fait du métro léger VALSE[3] son enjeu principal de l’élection de 2021. À l’exception de Transition Québec, Qc21 est le seul parti à avoir posé des affiches indiquant le contenu de sa plateforme, et celle-ci ne portait que sur le VALSE. En quatre ans, le parti des radios-poubelles, du tout à l’auto et du troisième lien s’est mis à faire campagne sur un projet de transport en commun structurant !
Est-ce là l’indication d’une prise de conscience de la part de Jean-François Gosselin, chef de Québec 21 ? Bien sûr que non. Le VALSE a été conçu en partie par un candidat climatosceptique[4] et n’a jamais eu la moindre crédibilité. L’objectif de cette proposition alternative au tramway était simplement de s’opposer au tramway : si Qc21 avait été élu, ce métro n’aurait sans doute jamais vu le jour. Néanmoins, il y a quelque chose de remarquable au fait que ce parti de droite qui s’est fait connaître pour sa vision radicalement banlieusarde et pro-automobile se soit senti obligé de justifier son opposition au tramway par un autre projet de transport en commun structurant. Ce calcul électoraliste, aussi insincère soit-il, montre l’évolution de l’état d’esprit de la ville de Québec qui est clairement de plus en plus favorable à la mobilité durable.
Cette dynamique n’est pas sans impact négatif, cependant. Autant l’utilisation d’une rhétorique environnementaliste par un parti de droite illustre un changement de culture positif, autant la droite adopte-t-elle cette rhétorique parce qu’elle porte ses fruits. En effet, de nombreux citoyens et citoyennes qui se soucient de l’environnement ont pu être séduits par l’idée d’un métro qui ne couperait pas d’arbres sur son parcours[5], nonobstant le fait que TQ a proposé un plan de révision du trajet et des aménagements autour du tramway qui auraient évité la grande majorité de ces coupes.
La bataille des centristes
La conjoncture électorale a aussi été marquée par une compétition multipartite féroce : cinq partis aspiraient sérieusement à gagner des sièges à l’hôtel de ville, contre trois en 2017 et deux en 2013. Cette compétition s’illustre notamment par l’émergence de Québec forte et fière (QFF), un parti politique dont l’idéologie ne se différencie pratiquement pas de l’EMJS. Le nom du parti reprend même le slogan de Labeaume en 2013, « Pour une ville fière et forte »[6] ! Si quelques positions pouvaient les distinguer ici et là, les grandes lignes demeurent les mêmes : deux partis très libéraux, pro-tramway, qui n’osent pas se prononcer sur le troisième lien, ne veulent pas augmenter les taxes et prônent la vertu (sécurité routière, verdissement des quartiers, inclusion et la diversité, promotion de la culture…) de la façon la plus inoffensive possible afin de ne pas inquiéter les adeptes du statu quo. Très rapidement, la course à la mairie s’est avérée être une lutte entre ces deux partis qui courtisaient le même électorat.
Cette dynamique a eu plusieurs effets sur la campagne électorale. D’abord, cette compétition a évidemment mené à une division du vote du centre. Si les calculs électoraux de ce genre sont toujours réducteurs et simplistes, il n’en reste pas moins intéressant de noter que l’addition des votes de QFF et d’EMJS aurait suffi pour remporter l’entièreté des districts. Cette division est sans doute aussi ce qui a permis à Qc21 d’augmenter son nombre de sièges malgré une diminution du nombre de votes, et elle a certainement rendu possible l’entrée de Jackie Smith au conseil municipal pour le district de Limoilou.
Au-delà de cette division du vote, la lutte serrée que se sont menée ces deux partis a capté l’attention des médias, bien plus que ce à quoi on aurait pu s’attendre si Régis Labeaume s’était représenté, par exemple. En effet, devant un duel acharné entre deux figures peu connues, les électrices et les électeurs devaient porter une plus grande attention aux débats et sorties publics de ces deux partis. Cela a eu comme effet secondaire d’augmenter aussi l’intérêt pour les autres partis, dont TQ qui a su tirer son épingle du jeu. La brillante performance de Jackie au débat organisé par Radio-Canada a notamment marqué un tournant dans la campagne du parti de gauche. Cependant, c’est l’ensemble des débats, articles et entrevues qui ont permis à TQ de se tailler une bonne part de l’attention médiatique, et de passer du statut de formation politique obscure à celui d’un acteur incontournable de la politique municipale à Québec. D’ailleurs, cette notoriété sert encore le parti aujourd’hui, car les médias reprennent systématiquement les critiques et les demandes de Jackie Smith envers le maire élu, Bruno Marchand de QFF.
Dans le contexte d’une ville qui tend de plus en plus à gauche, on a également assisté à une course électorale où deux partis centristes tentaient tant bien que mal de se dépasser par la gauche tout en restant assez près du statu quo pour ne pas faire peur à la portion plus conservatrice de l’électorat. TQ ne s’est pas gêné pour tirer avantage de cette dynamique. C’est ainsi que Madeleine Cloutier, colistière de Jackie Smith dans Limoilou, déclarait lors du bilan de campagne du parti :
C’est clair qu’on a fait changer la conversation, on a prouvé notre pertinence ! On a mis les enjeux du troisième lien, de la transition écologique, de la crise du logement et de la lutte aux discriminations sur la table et on en a fait des incontournables de la campagne. Grâce à nous, la protection des arbres le long du tramway est maintenant une considération pour tous les partis. En proposant la gratuité des transports en commun pour tout le monde, on a amené une conversation sur toute la question de la tarification[7].
Tout ceci n’est pas une victoire en soi cependant. Cette popularité des idées de gauche et l’empressement des partis centristes de se les approprier en apparence signifient que ces idées sont grandement à risque d’être empruntées de façon électoraliste pour ensuite être abandonnées ou diluées au point d’être méconnaissables. L’écoblanchiment du budget « vert » de Bruno Marchand en est un excellent exemple[8]. Cela dit, ces différents éléments indiquent clairement que la vision d’une ville plus juste, plus verte et plus démocratique rejoint la vaste majorité des électrices et électeurs, au point où même les partis de droite essaient de se déguiser pour paraître correspondre à cette vision. Le rôle de la gauche n’est alors plus de convaincre que ses objectifs sont les bons, mais bien de convaincre que seule une gauche assumée peut les atteindre.
Quelle gauche pour Québec ?
Quiconque lit le programme de TQ[9] y constatera une vision radicale au sens premier du terme : le parti va à la racine des choses et propose des actions conséquentes. Crise du logement, gestion des déchets, transport collectif et actif, économie sociale, interventions policières, démocratie municipale… tout y est et tout y est abordé de façon holiste et idéologiquement cohérente, sans compromis électoralistes.
Cela contraste fortement avec l’ancienne opposition de gauche de Démocratie Québec (DQ), qui adoptait des positions beaucoup moins radicales, en particulier sous la direction de Jean Rousseau. Que TQ ait supplanté DQ aux dernières élections tient selon moi en grande partie au fait d’avoir un programme cohérent qui va au fond des choses. L’enthousiasme que le parti a su soulever en particulier auprès des jeunes, des milieux militants et des groupes communautaires était beau à voir sur le terrain; il s’agit là d’un enthousiasme qu’un programme électoraliste qui n’assume pas pleinement sa position idéologique ne saurait susciter.
Et maintenant…
Malgré cette victoire, la gauche municipale à Québec a encore du pain sur la planche. On peut certainement espérer que la présence de Jackie Smith à l’hôtel de ville aura un impact positif durant les quatre prochaines années, en particulier si l’on tient compte de la composition éclectique du conseil municipal – 9 élu·e·s de l’EMJS, 6 de QFF, 3 de Qc21, 1 de TQ et 2 indépendants – qui ouvre la porte à de nombreuses alliances et négociations. Néanmoins, un seul siège au conseil municipal ne permet pas la mise en place des plus importantes et conséquentes propositions de TQ, alors que la crise climatique en particulier rend la transition environnementale et sociale souhaitée par le parti d’autant plus urgente.
Transition Québec n’en est pas moins en bonne position. Après avoir obtenu une victoire claire dans Limoilou, s’être bâti une notoriété et une popularité importante dans l’espace public et s’être imposé comme étant la seule véritable incarnation de la gauche à la Ville de Québec, le parti a les cartes en main pour pouvoir développer une vision progressiste de la politique municipale. D’ici les prochaines élections, c’est à nous, citoyennes et citoyens de Québec, de renforcer ce virage à gauche de notre ville en faisant la promotion et en appliquant nos valeurs de solidarité, de justice sociale, de protection de l’environnement et de démocratie dans nos milieux.
Charles-Émile Fecteau est étudiant au doctorat en chimie et au certificat en philosophie à l’Université Laval
- L’auteur est militant pour Transition Québec. ↑
- Antoine Casgrain, « Les luttes urbaines à Québec après l’ère Labeaume », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 26, automne 2021. ↑
- VALSE : véhicule automatique léger souterrain électrique. ↑
- Taïeb Moalla, « Métro léger de Québec 21 : l’étude d’opportunité cosignée par le candidat au discours climatosceptique », Le Journal de Québec, 5 novembre 2021. ↑
- Dominique Lelièvre, « Coup d’éclat pour sauver des arbres menacés par le tramway », Journal de Québec, 31 juillet 2021. ↑
- Louise Boisvert, « Québec forte et fière : nouveau parti ou vieux slogan », ICI Québec, 6 octobre 2021. ↑
- Sarah-Jane Vincent, Transition Québec dresse son bilan de campagne, communiqué, 5 novembre 2021, <https://transitionqc.org/2021/11/transition-quebec-dresse-son-bilan-de-campagne/>. ↑
- Judith Desmeules, « Budget 2022 : “pas si vert que ça”, dit Jackie Smith », Le Soleil, 7 décembre 2021. ↑
- Transition Québec, Programme de Transition Québec 2021, <https://transitionqc.org/wp-content/uploads/2021/05/programme-2021-TQ-VF.pdf>. ↑

Le rôle des réseaux sociaux dans la victoire de la gauche au Chili

Il y a quelques mois encore, il était impensable que Gabriel Boric prendrait effectivement ses fonctions de nouveau président du Chili le 11 mars 2022. Le candidat du Frente Amplio n’était pas favori lors des élections internes du Frente Apruebo Dignidad. Après la révolte sociale de 2019, dirigé contre le président sortant Piñera et un modèle économique exemplaire aux yeux des néolibéraux, l’affirmation d’un candidat néo-pinochettiste [en référence à l’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet] comme Jose Antonio Kast n’était pas non plus concevable. Les élections de 2021 ont été historiques pour de nombreuses raisons, mais nous nous concentrerons ici sur l’utilisation particulière que ces deux candidats ont faite de l’écoute et de l’analyse des réseaux sociaux.
L’idée que les BigData ou la micro-segmentation sont capables de tout résoudre apparaît caricaturale à juste titre, et surtout inexacte. Néanmoins, dans le cas chilien, la campagne digitale a été d’une importance certaine, dans la mesure où son résultat a été à l’avantage des forces politiques qui ont le mieux su comprendre comment s’y mouvoir. Nous nous sommes entretenus avec Eduardo Arriagada, ancien doyen de la faculté de communication de l’Université catholique et créateur dans la même université du Social Listening LAB (SoL), un organisme composé de différents spécialistes – de l’anthropologue au physicien – dont l’objectif est d’ « écouter », c’est-à-dire de télécharger et de traiter les données des conversations en ligne sur les réseaux sociaux. Boric et Kast ont tous deux travaillé avec SoL au cours de différentes séquences de la campagne électorale. L’expérience du laboratoire nous permet de juger dans quelle mesure une intervention stratégique sur les réseaux peut libérer des énergies politiques capables de déséquilibrer la dynamique électorale.
Les faits
Pour M. Arriagada, toute personne impliquée dans le journalisme devrait avoir des connaissances de base en programmation. Il recommande ainsi vivement la lecture de Program or be programmed, de Douglas Rushkoff. On lui devine un profil d’utilisateur curieux et systématique, ainsi qu’une certaine « obsession » pour Twitter. De là est né Tsunami Digital, un livre existant uniquement sous forme digitale. L’universitaire se consacre désormais à un nouveau texte, dans lequel il analyse la communication à l’ère des algorithmes.
Le caractère avant-gardiste du Social Listening Lab vient de loin. Alors qu’ils exploraient les possibilités offertes par les logiciels de suivi des flux de réseaux (TW), ils bénéficièrent des conseils de l’Allemand Martin Hilbert – l’un des premiers à dénoncer le scandale Cambridge Analytica. Le travail fondateur date de 2016 et consiste en une analyse des mobilisations sociales environnementales au Chili à travers Twitter. Ils intègrent ensuite l’actuel codirecteur du projet, Cristian Huepe, un physicien spécialisé dans les systèmes complexes, qui s’est notamment fait connaître en 2012 en étudiant le fonctionnement des bulles communicationnelles autoréférentielles imperméables, élément clé pour comprendre l’apparition ultérieure de candidats tels que Trump et autres stars de la post-vérité.
L’essence de l’activité de SoL consiste à délimiter un sujet de conversation, puis à en isoler qualitativement l’élément important. Il précise :
« Nous ne sommes pas tellement intéressés par les données quantitatives, consistant à déduire des pourcentages ; nous les abordons comme s’il s’agissait d’un focus group, permettant de saisir des insights de ce qu’il s’agit de comprendre : quels sont les mots utilisés, quelles sont les choses dont il est question ».
A l’actif du laboratoire, deux grandes réalisations : l’indicateur d’impact numérique (indicador de impacto digital, IID) et l’indicateur de diversité de portée (indicador de diversidad de alcance, IDA), qui permettent d’évaluer la position des candidats dans le réseau. L’IID mesure l’influence de chaque candidat parmi les utilisateurs bien connectés. L’IDA mesure la diversité des communautés qu’il atteint. Pendant la campagne de 2021, Kast devançait Boric selon ces deux indices jusqu’à la mi-novembre, avant que ce dernier ne parvienne à inverser la tendance.
« Les méthodes classiques d’enregistrement de l’opinion publique restent efficaces. Le problème est que l’objet se déplace à un rythme toujours plus rapide, de sorte que l’enquête d’il y a quinze jours risque d’avoir peu de choses à dire sur aujourd’hui. C’est comme tenter d’enregistrer une course de Formule 1 avec un appareil photo »,
explique Claudio Villegas, un anthropologue social également membre de SoL, qui a coordonné l’équipe d’analyse d’audience de Gabriel Boric.
« Aujourd’hui, nous changeons nos opinions et nos comportements beaucoup plus rapidement qu’auparavant. La société est réactive à des impulsions infinitésimales ».
Claudio Villegas poursuit :
« Le conflit se propage par le contact physique, le téléphone, Whatsapp et au moins deux réseaux sociaux publics, qu’il s’agisse de combinaisons comme Instagram et Twitter, ou Instagram et Tiktok, ou Facebook et Instagram, etc. Au Chili, nous dédions en moyenne six heures de notre journée à ces médias digitaux, et cela amplifie tout ».
C’est pourquoi les analyses du Social Listening LAB, qui ont été réalisées tous les 15 jours pendant les élections, s’offrent comme un complément aux sondages, sans s’y substituer.
« Par exemple, nous avons détecté qu’un candidat qui perçait selon nos indicateurs a ensuite commencé à réaliser de bons scores dans les sondages quinze jours plus tard »,
dit Arriagada, le sourire aux lèvres. Si en effet, comme l’analyse Byung Chul Han dans Psicopolítica, « l’homme nouveau tape sur son clavier plutôt qu’il n’agit », l’espace public s’en voit nécessairement transformé. Pour disposer d’un thermomètre social et guider une campagne, il faut se déporter sur le lieu des « faits ».
Le joker des médias
Parmi les diverses intrigues de la série Succession figure la lutte entre évolution ou stagnation des médias. La série offre la confrontation entre le magnat Logan Roy, qui se positionne en faveur de la préservation des logiques traditionnelles au sein de son conglomérat, tandis que Kendall Roy (fils assoiffé de pouvoir) insiste sur l’acquisition d’un média numérique de pointe, indiquant une compréhension approfondie des publics de natifs numériques et ouvre des perspectives de croissance pour le groupe de médias qu’ils contrôlent. L’argument de Logan est bref et précis : « J’ai toujours gagné ma vie en profitant de ce que les gens veulent vraiment. Je ferais faillite en une semaine si je l’ignorais ». Dans les médias chiliens, selon Arriagada, les conservateurs comme Logan Roy l’ont emporté, mais au prix d’une incapacité à exploiter pleinement ces nouveaux publics.
La digitalisation des médias à l’échelle mondiale constitue « une opportunité » pour les médias de consolider les structures numériques. Sous-estimer le pouvoir de ces nouveaux publics, c’est prendre le risque de voir cette évolution se transformer en une « menace » pour l’écosystème des médias traditionnels. En ce sens, l’auteur de Tsunami digital souligne qu’au Chili,
« les médias se sont toujours rebellés contre les réseaux, car ils ont compris que le public y serait moins coulant et plus critique à leur égard ».
Une reconfiguration de ce que les médias traditionnels comprennent et traduisent comme « lecteurs/utilisateurs » est en cours. L’essence de ce changement de paradigme réside dans l’interaction. Tandis que les médias fonctionnent sur une conception du public comme « le Homer Simpson typique, ou El Chavo, qui consomme tout ce qu’on lui lance », les réseaux sociaux sont régis par une dynamique où « le gars se joint à eux avec son téléphone portable à la main, continue à regarder la télévision, mais commence à commenter les choses avec ses pairs ». Face à cela, M. Arriagada estime qu’il existe « une opportunité unique » pour l’avenir des médias eux-mêmes, car « on ne parlera jamais autant d’eux que dans cet espace ».
Comment la carte des médias et sa structure sont-elles façonnées au Chili ?
Aujourd’hui, nos médias sont généralement numériques, mais ils se disputent tous le même public. Je pense que cet espace est sous-utilisé. Par exemple, ici, nous avons des journaux comme El Mercurio, sur le contenu duquel il est impossible de tweeter parce qu’il est placé derrière un paywall. Un paywall d’ailleurs fort peu pertinent, car il n’y a personne à l’intérieur (on y propose très peu de choses, et de très mauvaise qualité). Les médias se retrouvent affaiblis dans les réseaux. Ce n’est pas comme le New York Times dont la communauté s’élève à un million de personnes. Ici, on atteint difficilement les dix mille personnes.
Quel a été l’impact de la révolte sociale sur eux ?
Au phénomène d’affaiblissement du modèle économique en cours, entamée de longue date, s’est ajoutée l’explosion sociale en 2019. Et puis est arrivée 2020, la pandémie, et son lot de dégâts. En d’autres termes, aujourd’hui, les médias en général sont financièrement affaiblis. Et 2019 a été le théâtre une crise de confiance dans le contexte d’une autre crise, plus économique. Les médias ont fait face à cette explosion sociale avec très peu de moyens. Et il y avait un conflit idéologique car les médias avaient du mal à comprendre que cette épidémie n’était pas un tremblement de terre, que ce n’était pas une force de la nature, que c’était une question politique. Au début, ils l’ont traité un peu comme si c’était une tragédie, mais c’était une protestation. Mais le problème le plus grave était que les personnes qui faisaient du journalisme avaient très peu d’expérience. Il y avait des enfants qui posaient des questions et qui se retrouvaient confrontés à la violence physique dans la rue.
Dans la république de l’algorithme
Dans une séquence où prévaut la dissociation entre la conversation réelle de la société et l’interprétation de ceux qui tentent de la reproduire en reproduisant une logique de bulle, ceux qui parviennent à utiliser ces réseaux de manière vertueuse s’en sortent très bien. Comme le souligne Arriagada :
« Adriana Amado dit que le tournant du siècle s’est en fait produit en 2016, avec la victoire d’un président qui a affronté toute la presse, c’est-à-dire non pas un journal mais toute la presse. Tous les médias ont dit que ce n’était pas le président qui devait gagner, et il a gagné. Il y a là un thème très fort. Les gens contournent l’intermédiation professionnelle des journalistes, et se jettent dans les bras de l’intermédiation algorithmique, apparemment dans l’illusion qu’il n’y a pas d’intermédiation, ce qui me semble faux ».
S’agit-il d’un autre type d’intermédiation ?
Il s’agit d’un autre type d’intermédiation. Mais aussi grossière et brutale que l’autre, et suivant des intérêts aussi clairs que l’autre. Cette intermédiation a des auteurs, l’algorithme est écrit… Cathy O’Neil affirme que l’algorithme est une mathématique insérée dans de l’opinion. L’algorithme a un point de vue. Nous passons d’un monde de médias à un monde où, en plus des médias, des réseaux fonctionnent. Et ces réseaux sont organisés autour d’un algorithme. Le défi n’est pas de quitter les réseaux mais de rendre ces algorithmes transparents, c’est-à-dire d’exiger qu’ils soient explicités. Que nous pouvons définir les algorithmes que nous voulons pour nos espaces et nos expériences. Au moins, je pense que nous devons comprendre ce qu’est un algorithme, comment il nous conditionne.
La compétition numérique entre Kast et Boric s’est déroulée en quatre étapes distinctes sur Twitter, comme le montre le rapport de l’équipe d’analyse de l’audience de Boric, composée de Tito Bofill, Ignacio González et de l’anthropologue Claudio Villegas, déjà mentionné, qui a fait le lien avec le Social Listening LAB de l’Université catholique.
La première a eu lieu entre le 10 et le 21 novembre et s’est caractérisée par la fragmentation de la gauche, avec la prédominance de micro-communautés opposées. Alors que le candidat de la droite a réussi à proposer un cadre pour le second tour (« Retrouver le chemin du succès ») qui a pénétré les sphères de l’opinion, soutenu par une communauté à forte cohésion, qui a été capable de coloniser les espaces de conversation des autres candidats. Ainsi, le 19 novembre, Kast l’emporte avec 27,91% (1 961 122 voix) contre Boric qui obtient 25,83% (1 814 809 voix).
La deuxième étape a commencé le 22 novembre et a duré jusqu’au 30 novembre. Elle est marquée par la réaction de la gauche, qui commence à se rallier à Boric et à ajouter le soutien organique de nouveaux secteurs de la population autour d’un mot clé : l’espoir. L’échiquier s’équilibre et le voyage de Kast aux États-Unis laisse ses bulles sans contenu.
Entre le 1er et le 9 décembre, se déroule la troisième étape, au cours de laquelle la montée des fake news promues par l’entourage de Kast a un impact sur l’opinion publique et génère du désordre au sein des bulles pro-Boric. Mais la conversation sur le candidat déborde du monde politique et s’étend à l’univers ludique-culturel, à l’instar des K-popers (#kpopersporboric).
La dernière phase, entre le 10 et le 19 décembre, a été caractérisée par la prédominance des récits positifs de la campagne de Boric, avec des messages adaptés à la créativité décentralisée. L’auto-organisation de ses partisans a bloqué l’impact des fake news de Kast, qui n’ont plus la même portée qu’avant. La figure d’Izkia Siches, chef de l’équipe de la campagne, gagne en importance dans l’opinion publique et Kast ne parvient pas à positionner des lignes de défense.
« Nous avons les données sur les choses qui ont été aimées, ce qui a accroché, ce qui n’a pas accroché, et nous pouvons montrer cela avec les mots exacts que les gens apprécient. Par exemple, dans le cas du deuxième tour, nos résultats ont clairement montré que celui qui se positionnait mieux au centre se développait »,
explique M. Arriagada. Et évidemment, les deux candidats ont poursuivi cet objectif :
« Kast a été le plus efficace pendant tout le premier semestre et presque tout le second, et il s’est effondré au second tour, parce qu’au fond de lui, il savait que s’il libérait son propre groupe, le message serait trop extrême ».
En d’autres termes, alors que Boric pouvait citer, partager et commenter des documents créés par lui-même, Kast devait les cacher « comme Alf dans la série éponyme[1] ». Ainsi, « José Antonio a atténué le caractère émotionnel de sa campagne et a opté pour les médias traditionnels, tout en se montrant avec les référents « du centre ». Il a également investi trois fois plus dans la publicité sur Facebook que Boric, et a même été un pionnier dans la consolidation d’une communauté sur TikTok, avec un développement qui a largement précédé la campagne électorale.
Apruebo Dignidad était également composé de profils idéologiquement définis, mais le candidat qui avait érigé l’arbre en symbole a décidé de s’en détacher afin de faire « une campagne très légère, ludique, ce qui a irrité la gauche dure, qui s’est ensuite tue. Cela a profité à Boric, car les personnes moins politisées ont adopté les réseaux ». Il y a eu un phénomène de participation électorale et d’attention politique plus grande, conséquence de la révolte de 2019, mais Apruebo Dignidad y a été attentif et a su l’utiliser.
La campagne numérique s’est déplacée dans les rues (le déploiement territorial de Boric mérite un article à part, qui a été essentiel à l’approche du scrutin, notamment dans le nord du pays). D’un seul coup, les bulles d’opinion de Boric ont égalé celles de Kast en termes de construction. Si l’aphorisme traditionnel dit que le médium est le message, ce que l’événement électoral chilien a montré, c’est que désormais le médium est l’utilisateur.
*
Traduit par Paul Haupterl.
Notes
[1] Cette série diffusée entre 1986 et 1990 met en scène Gordon Shumway, extraterrestre venant de la planète Melmac détruite par un holocauste nucléaire et hébergé par les Tanner qui vont devoir cacher Alf aux yeux de tous, pour éviter que ce petit être poilu ne devienne un animal de laboratoire. De la même façon, quand Boric pouvait s’appuyer sur les contenus produits par ses soutiens, qu’ils s’agissent de memes, de vidéos, de chansons, Kast devait dissimuler les « créations » de ses propres sympathisants. Impossible en effet de mettre sans médiation en avant des memes qui faisaient l’apologie sans filtre de la dictature pinochetiste, ou sur lesquels figuraient des slogans outranciers tels que « muerte a los comunistas » ou « muerte a los judíos ».

L’écoquartier Louvain Est : un projet citoyen en marche

Le projet de développement du site Louvain Est est un projet de revitalisation urbaine intégrée dont la planification se fait conjointement par Solidarité Ahuntsic, la Table de quartier, la Ville de Montréal et l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville. Le projet vise le développement du site Louvain Est, une ancienne fourrière municipale de 7,7 hectares dans l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville. L’aménagement de ce quartier solidaire et exemplaire s’inscrit en réponse aux défis identifiés comme prioritaires par la communauté locale : l’abordabilité du logement, la sécurité alimentaire et les changements climatiques.
Louvain Est, là où besoins, opportunité et engagement citoyen sont la bougie d’allumage. Là où savoir-faire, expertises et apprentissages se conjuguent en une même démarche. Et là où une proposition innovante, de sa conception à sa planification, à la définition de son mode de gouvernance, conduit à une phase de déconstruction, de développement et de postdéveloppement où abordabilité de l’habitation rime avec développement écologique pérenne d’un écoquartier.
Objectifs de l’écoquartier
Le but du projet est de créer un milieu de vie attractif et résistant face aux défis sociaux, économiques et environnementaux qui touchent la communauté locale d’Ahuntsic. Pour y parvenir, il nous faut dans un premier temps lutter contre la pauvreté et l’exclusion. Pour ce faire, une offre de logements 100 % abordables et pérennes est au cœur de la démarche de cet écoquartier. De plus, des installations publiques et communautaires sont intégrées au projet.
Du même souffle, il s’agit de créer un milieu de vie qui accroit la résilience de la communauté face aux changements climatiques. Ainsi, nous recherchons une haute performance énergétique des bâtiments, une gestion durable des eaux de ruissellement, une stratégie de mobilité active durable et la préservation de deux bâtiments sur le site.
Le secteur étant considéré comme un désert alimentaire, il est nécessaire de mettre en place un réseau alimentaire de proximité reposant sur un modèle de production et de consommation en circuit court, supporté par des actions locales d’agriculture urbaine.
La contribution au développement d’une citoyenneté active qui a cours depuis l’amorce de la planification du projet constitue l’élément moteur indispensable à la réussite de ce projet.
Composantes et caractéristiques
Le site Louvain se veut un milieu de vie complet comportant une diversité de fonctions et de services qui répondent aux besoins du secteur. Le programme du site, issu d’un processus de consultation dans le quartier, se déploie ainsi :
- 800 à 1000 logements 100 % abordables;
- des infrastructures sociocommunautaires : une école primaire, un centre de la petite-enfance (CPE), une bibliothèque tiers lieu et un centre communautaire ;
- plus de 20 % du site consacré à des places et à des parcs ;
- un pôle alimentaire pour favoriser l’accès à des aliments de qualité à prix abordable et la création d’emplois et des possibilités d’insertion professionnelle sur le site ;
- une offre commerciale de proximité, principalement par des entreprises d’économie sociale, au rez-de-chaussée de certains immeubles.
La bougie d’allumage
La mobilisation citoyenne prend forme dès 2007 dans le quartier Saint-Sulpice alors que s’amorce un travail collectif visant à poursuivre le travail coopératif qui a cours dans ce quartier depuis 1950[2]. S’appuyant sur cet héritage, une trajectoire nouvelle complémentaire pour la reconversion du site Louvain se dessine. Une charrette[3] citoyenne se tient en 2012,[4] mais ne réussit pas à convaincre les élus locaux de donner suite à la proposition d’agir sur la friche urbaine peu utilisée de la cour de voirie.
Le Chantier Habitation de Solidarité Ahuntsic prend alors le relais. De 2009 à 2017, ses travaux contribuent à préciser et à documenter les besoins croissants de logements communautaires dans le quartier[5]. Il faudra toutefois attendre un changement d’élu·e·s au conseil municipal de la Ville de Montréal pour que le projet Louvain Est prenne son envol. C’est ce que permet l’équipe de Projet Montréal aux commandes de la ville depuis 2017.
Solidarité Ahuntsic met sur pied le comité de pilotage pour le réaménagement du site Louvain Est dès 2018. Composé majoritairement de bénévoles du quartier, le comité constitue le promoteur de la mise à jour de la vision et de la programmation de la proposition citoyenne initiale. Il devient aussi le relais des citoyens et des organismes communautaires du quartier auprès des représentantes et représentants de l’arrondissement et de la ville centre.
Cette équipe composée de huit membres et d’une coordonnatrice[6] se distingue par le processus d’autoformation continue qu’elle met en place conjointement avec l’équipe du Service de l’urbanisme et de la mobilité de la Ville de Montréal dédiée au projet. Des ressources externes sollicitées par le comité (analyste-conseil en habitation, en agriculture urbaine, en écologie urbaine, juriste, conseillers financiers) ont contribué à parfaire leurs connaissances. Les apprentissages réalisés permettent que la créativité et les propositions soumises soient étoffées et que l’équipe participe pleinement aux délibérations et aux travaux de planification du projet.
En témoignent les travaux des groupes de travail citoyens[7], les consultations publiques en assemblée sur un projet de plan d’ensemble préliminaire[8], les rencontres thématiques du Bureau de projet partagé, les travaux d’une dizaine de stagiaires chercheuses et chercheurs de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal (2019-2021)[9], la consultation de l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM)[10] pour valider le projet d’écoquartier et les modifications règlementaires nécessaires à la réalisation du projet.
Source : Redéveloppement du site Louvain Est. Soirée publique d’information, 19 juin 2019, p. 4.
Gouvernance du projet
La planification du projet est pilotée par un Bureau de projet partagé (BPP) réunissant des représentantes et représentants de la Ville de Montréal, de l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville et de Solidarité Ahuntsic. Plutôt que d’être simplement consultés, les citoyens et les citoyennes ont un rôle actif à jouer dans la planification du projet afin d’assurer une vision commune qui guidera le développement du secteur. Cette gouvernance partagée constitue un projet-pilote qui a le potentiel de devenir un modèle en matière de démocratie participative dans les projets urbains.
Les partenaires du projet travaillent également au développement d’une structure innovante de gouvernance permanente du site afin de protéger et de soutenir à long terme la mission sociale et environnementale du projet. Le comité de pilotage propose en ce sens de créer une fiducie foncière d’utilité sociale (FUS) dont la mission sera de mettre en valeur le site et d’assurer la pérennité de la mission de l’écoquartier.
Une fiducie d’utilité sociale, une proposition citoyenne à valider
Construire un quartier complet à échelle humaine qui garantit l’abordabilité des logements de manière pérenne n’est pas une manière de faire de l’administration municipale. Bien que certaines expériences existent tels les Ateliers Rosemont, la Ville favorise l’instauration de certaines composantes sociocommunautaires, mais un écoquartier comme celui de Louvain Est constitue une première en la matière.
La fiducie foncière d’utilité sociale (FUS)[11], privilégiée par l’équipe de Solidarité Ahuntsic, permettra de garantir la pérennité de cette zone « hors spéculation immobilière ». Ainsi, la fiducie est propriétaire du tréfonds à perpétuité, ce qui empêche la spéculation immobilière et la vente du terrain à des promoteurs privés. Les promoteurs disposent d’un droit superficiaire[12] et doivent payer une rente à la FUS pour l’usage du terrain. L’abordabilité du terrain permet que les coûts pour les promoteurs soient moindres que s’ils étaient détenteurs à la fois du terrain et du bâtiment.
La FUS n’est pas un objectif en soi, mais elle est l’outil juridique le mieux adapté pour faire vivre la vision et les valeurs de l’écoquartier que l’on veut créer. Elle est au service de cette vision et de son intérêt collectif. En ce sens, elle est l’instrument juridique et organisationnel qui lie les divers projets et qui soutient le vivre ensemble, la mutualisation et l’animation de l’écoquartier.
Cette entreprise immobilière d’économie sociale se donne à moyen et très long terme les capacités organisationnelles et financières pour garantir la conservation de son parc de logements abordables et son autodéveloppement. Un conseil des fiduciaires, administrateur de la FUS, est dédié à la préservation de la mission de la fiducie et doit rendre compte aux bénéficiaires.
« La charte de l’écoquartier en élaboration sera l’ossature qui soutiendra le déploiement de la vie, du développement et du vivre ensemble à Louvain Est. Telle une feuille de route vers un avenir teinté aux valeurs de la collectivité, la charte stimulera l’engagement, le maintien et le legs d’un mode de vie basé sur le respect des piliers du développement durable – social, environnemental et économique[13] ».
Un plan d’affaires justifiant la viabilité financière de cette proposition innovante est en voie d’être complété, tout comme l’acte juridique qui l’accompagne. Ils permettront de sceller l’entente à convenir entre la Ville et la FUS.
Principales réussites du projet Louvain Est
Solidarité Ahuntsic, par la voie de son comité de pilotage Louvain Est, a réussi un exploit, soit le passage du statut de quémandeur (2012-2017) à celui de partenaire au sein du Bureau de projet partagé (2019). Plutôt que d’être la composante qui valide l’acceptabilité sociale du projet, nous avons obtenu que la démarche citoyenne initiale soit intégrée au sein de l’équipe tripartite du Bureau de projet partagé et que nous y participions activement.
Le BPP a pu convenir d’une vision et d’un programme qui prolonge la démarche à laquelle des groupes citoyens ont travaillé en amont. Les divers financements obtenus[14] depuis 2018 en soutien aux travaux du comité de pilotage ont rendu possible l’embauche d’une coordonnatrice et de consultants, ce qui a ainsi permis aux membres du comité de participer, bien outillés, aux tables de travail du BPP.
Un plan d’ensemble et des modifications règlementaires soumis à l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) en avril 2021 ont été validés par la communauté. Plus de 2300 personnes, issues majoritairement du quartier, ont participé à cette consultation publique. Les conclusions élogieuses des commissaires de l’OCPM en témoignent :
Le plan d’ensemble produit par le Bureau de projet partagé et la documentation abondante qui l’accompagne reflètent la volonté des parties prenantes de créer un écoquartier modèle. La commission salue le travail exceptionnel des personnes et organismes qui, depuis dix ans, travaillent à l’élaboration du projet d’occupation du site Louvain Est. Il s’agit d’un travail colossal de conception, de concertation, d’éducation citoyenne et de résolution de problèmes. Il faut les remercier et les reconnaitre en tant qu’idéateurs de l’écoquartier Louvain Est[15].
En septembre 2021, le Conseil municipal de Montréal a adopté la modification de zonage. Le financement pour réaliser la déconstruction et la décontamination du site sera attribué prochainement.
L’option d’une fiducie d’utilité sociale est en discussion au sein du BPP et une décision favorable, souhaitons-le, sera prise à l’automne 2022 afin que la construction puisse démarrer dès 2024. Le comité de pilotage Louvain Est de Solidarité Ahuntsic pourra alors passer le flambeau aux fiduciaires de la FUS et à l’équipe qui procédera à la première phase de développement du projet (2024-2027). L’écoquartier Louvain Est doit être complété d’ici 2033.
Ce projet exemplaire présente de nombreuses innovations qui feront l’objet d’activités de transfert des connaissances au bénéfice des collectivités tant dans la région métropolitaine qu’au Québec et au-delà.
Le financement des logements sociaux communautaires, un obstacle de taille
Depuis l’arrivée au pouvoir de la Coalition avenir Québec en 2018, le gouvernement ne permet pas un financement récurrent pour la construction de logements sociaux communautaires. Les logements déjà acceptés tardent à sortir de terre, en raison d’un financement insuffisant en cette période de flambée des prix des matériaux de construction. Le programme provincial AccèsLogis est en panne et malgré les milliards de dollars consentis au logement abordable par le gouvernement fédéral, il n’y a que 500 logements sociaux communautaires par an qui sont prévus par le gouvernement provincial d’ici 2028[16]. La construction de logements communautaires abordables pour les ménages à revenus faibles ou modestes est un enjeu incontournable pour la réalisation de l’écoquartier Louvain Est. Nous devrons nous y impliquer, car les promoteurs de projets en habitation communautaires qu’ils soient coopératifs, à but non lucratif ou public auront besoin des efforts concertés de toutes et tous pour qu’adviennent leurs projets d’habitation.
Les défis
En cette dernière étape de planification, les défis à relever par le comité de pilotage de Solidarité Ahuntsic sont nombreux. Ses travaux, bien que peu visibles sur la place publique, demandent un travail important, patient et engagé des membres, qui doivent monter des dossiers, se préparer entre eux et proposer des avenues pour préserver et faire avancer le projet d’écoquartier tel que souhaité au sein du Bureau de projet partagé.
Somme toute, c’est faire équipe entre nous, avec la communauté et nos partenaires de l’arrondissement et de la ville centre pour que cet ambitieux projet d’écoquartier Louvain Est se concrétise.
- Ghislaine Raymond est une retraitée de l’enseignement résidente du quartier Ahuntsic à Montréal. ↑
- Société d’histoire Ahuntsic-Cartierville, Les Cahiers du Domaine Saint-Sulpice, <www.lashac.com/les-cahiers-du-domaine.html>. ↑
- NDLR. La charrette est un mécanisme de participation publique, un exercice de remue-méninges auquel participent plusieurs équipes d’horizons divers et représentant différents intérêts (citoyens, gens d’affaires, urbanistes, architectes, chercheurs, etc.) et qui mise sur la synergie entre les équipes pour parvenir à une solution intégrée. Voir : <www.mamh.gouv.qc.ca/municipalite-durable/entreprendre-une-demarche/participation-publique/dispositifs-de-participation/implication-et-collaboration/>. ↑
- Douglas Alford et groupe CDH, Le site Louvain en devenir. Rapport de planification participative d’un milieu de vie solidaire et durable, septembre 2012. ↑
- Solidarité Ahuntsic, Chantier Habitation, Recommandation 2016 et mise à jour de la recommandation 2019, <https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P112/3-13-2_recommandation_sitelouvain_sa_2016.pdf> et <https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P112/3-13-2-1_recommandation_sitelouvain_sa_2019.pdf>. ↑
- La coordonnatrice est en partie rémunérée (20 heures par semaine). ↑
- Comité de pilotage, Site Louvain Est : une démarche citoyenne. Rapport synthèse des travaux des groupes de citoyens. Hiver et printemps 2019, juin 2019. ↑
- Redéveloppement du site Louvain Est. Soirée publique d’information, 19 juin 2019, <https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P112/3-13-4_soiree_publique_dinformation_sitelouvain_bpp_juin2019.pdf> et Redéveloppement du site Louvain Est. Assemblée publique – Plan d’ensemble préliminaire, 17 octobre 2019, <https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P112/3-13-5_presentation_assemblee_publique_bpp_octobre2019.pdf>. ↑
- OCPM, Liste de documentation du site Louvain Est, <https://ocpm.qc.ca/fr/louvain-est/documentation#5>. ↑
- Bureau de projet partagé Louvain Est, Document d’information. Écoquartier Louvain Est, février 2021, <https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P112/3-1-1_louvaindocumentinfo_20210329_pourimpression.pdf>. ↑
- Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS), Les fiducies d’utilité sociale, 2021, <https://bit.ly/Fiche_FUS>. ↑
- Le bâtiment appartient au promoteur. Tréfoncier et superficiaire sont liés de façon permanente par un acte notarié. ↑
- Infolettre de décembre 2021 du comité de pilotage, <www.solidariteahuntsic.org/images/Louvain/Infolettre_Louvain_Decembre_2021.pdf>. ↑
- Solidarité Ahuntsic, « Des appuis de taille pour Solidarité Ahuntsic et le développement du site Louvain Est », communiqué, Journal des voisins, 8 décembre 2021. ↑
- OCPM, Rapport de consultation publique Site Louvain Est, 28 juillet 2021, <https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P112/rapport_final_louvain_est.pdf>. ↑
- Société d’habitation du Québec, Investissements majeurs dans le logement social et abordable au Québec, communiqué, 22 novembre 2021, <www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/investissements-majeurs-dans-le-logement-social-et-abordable-au-quebec-36367>. ↑

Olymel Vallée-Jonction : un long conflit marquant

La dernière négociation du Syndicat des travailleurs d’Olymel Vallée-Jonction–CSN (STOVJ), en 2021, n’a pas été de tout repos. Conscient de la réalité à l’intérieur de l’usine où l’on abat environ 7000 porcs chaque jour dans des conditions difficiles et pénibles, le syndicat a d’abord consulté ses membres par le biais d’un sondage auquel ceux-ci ont répondu en grand nombre. S’appuyant sur ces résultats concrets, le comité de négociation a préparé un cahier de demandes cohérentes avec les préoccupations des salarié·e·s.
La négociation a donc débuté avec l’employeur, Olymel[1]. Les membres savaient très bien qu’elle serait difficile, qu’un conflit était vraisemblablement inévitable, mais que plusieurs facteurs, dont la rareté de la main-d’œuvre, jouaient en leur faveur. Les travailleuses et les travailleurs ont mené cette lutte unis – une grève de plus de quatre mois – et toutes et tous sont fiers de l’avoir menée debout, jusqu’au bout.
L’expérience de négociation de 2021 démontre clairement qu’avec un employeur comme Olymel, si le syndicat ne se prépare pas rigoureusement, que les membres ne se mobilisent pas et qu’il n’y a pas de liens de solidarité durables avec les autres syndicats présents chez Olymel, il est très difficile d’atteindre les objectifs de négociation initiaux.
En plus de la pression exercée par la pandémie, Olymel a de nouveau utilisé l’argument du bien-être animal sur la place publique afin de tenter de faire porter aux grévistes l’odieux d’une euthanasie éventuelle des porcs en attente d’abattage. Cette ligne de communication commune de la part des entreprises dans le secteur des abattoirs place la vie des animaux voués à l’abattage devant les conditions de travail pénibles vécues par les travailleurs dans ces usines.
Finalement, le syndicat aura réussi à faire passer publiquement deux messages :
- que l’approvisionnement des abattoirs d’Olymel n’est pas de leur responsabilité;
- que les travailleuses et les travailleurs qui abattent ces porcs méritent des conditions de travail justes et adéquates, et que la pénibilité physique et mentale de leur travail dans le froid et l’humidité exige un salaire à la hauteur des efforts demandés.
Un bref retour sur le passé
À chaque négociation, le même scénario se répète : l’employeur affiche à tous coups un mépris envers ses salarié·e·s en déposant des demandes de reculs totalement déraisonnables, ce qui mène presque toujours à un conflit.
Selon cette stratégie, en 2007, les salarié·e·s de Vallée-Jonction se sont fait imposer une baisse totale de près de 40 % de leurs revenus sous la menace de la fermeture totale de l’usine. Ainsi, les plus bas salarié·e·s de cet abattoir touchaient seulement 1,13 dollar l’heure de plus qu’en 2007 – une augmentation moyenne de 0,08 $ l’heure en 14 ans –, ce qui les a fortement appauvris. Il n’est donc pas surprenant que l’employeur connaisse un grave problème d’attraction et de rétention de sa main-d’œuvre : ainsi, depuis 2015, il a dû engager plus de 1800 personnes tandis que près de 1700 salarié·e·s ont quitté l’usine.
Alors que la négociation de 2007 avait laissé un goût très amer aux membres du syndicat, un scénario similaire s’est joué en 2015. Cette fois, le syndicat a tenté de récupérer les gains perdus huit ans plus tôt. Fidèle à ses habitudes, l’employeur a de nouveau eu recours à des tactiques pour faire fléchir les travailleurs : menaces de fermeture, mises à pied signifiées par huissier, etc.
En 2021, les menaces ne suffisent plus
Même si Olymel ne le dira jamais sur la place publique, la multinationale a été forcée en 2021 de reconnaître son grave problème de rareté de main-d’œuvre en concédant une amélioration considérable des conditions de travail à des travailleuses et des travailleurs qui auraient tout simplement quitté leur emploi dans le cas contraire.
Malgré une satisfaction claire exprimée par les membres syndicat, le retour au travail après le dernier conflit ne fut pas de tout repos pour l’employeur. En ce début du mois de décembre 2021, sur les 1050 salarié·e·s syndiqués de l’usine, environ 250 travailleuses et travailleurs ont définitivement quitté l’entreprise pour un autre employeur.
L’histoire de la lutte de 2021
La chronologie de la dernière négociation nourrira assurément les autres à venir, particulièrement dans le secteur porcin.
28 février 2021
L’assemblée générale du syndicat adopte les clauses à incidences non financières dites normatives proposées par le comité de négociation.
9 mars 2021
Journée de négociation où le comité de négociation syndical dépose les demandes sans incidences financières. Pour sa part, le dépôt de l’employeur ne tient que sur deux pages qui ne contiennent que de grands principes, sans plus.
1er avril 2021
Date symbolique pour la négociation car la convention collective est arrivée à échéance le 31 mars. À partir du 1er avril, le syndicat obtient le droit de grève et l’employeur le droit de lockout.
18 avril 2021
L’assemblée générale adopte les clauses à incidences financières.
19 avril 2021
Le syndicat dépose à la table de négociation les demandes à incidences financières. Le message à l’employeur est clair : les membres veulent et méritent un enrichissement pour toutes et tous.
23 avril 2021
Malgré l’engagement de l’employeur de répondre au dépôt syndical du 19 avril, celui-ci demande la conciliation et annule les dates de rencontre de négociation déjà convenues.
28 avril 2021
Le syndicat répond par le déclenchement de la grève générale illimitée.
5 mai 2021
Le syndicat dénonce Olymel qui diffuse des informations trompeuses sur la place publique et refuse de négocier lors des rencontres avec le syndicat.
18 mai 2021
L’employeur dépose un nouveau document qui contient une nouvelle série de reculs à la table de négociation.
24 mai 2021
Manifestation à Vallée-Jonction et visite à la résidence d’un dirigeant d’Olymel.
2 juin 2021
Manifestation dans les rues de Québec qui se termine devant l’Assemblée nationale, où les centrales syndicales tiennent une vigie contre le projet de loi 59 qui propose une réforme très problématique de la loi sur la santé-sécurité au travail. Par la suite, une autre manifestation a lieu à Saint-Anselme en solidarité avec les grévistes de l’abattoir de poulets d’Exceldor.
7 juillet 2021
Manifestation à Québec afin de faire pression sur le conciliateur pour qu’il convoque les parties pour négocier. Le syndicat n’accepte pas l’attitude de l’employeur de retarder indûment les négociations et demande au service de conciliation du Tribunal administratif du travail d’utiliser son influence pour convoquer les parties. Le syndicat sera entendu et les négociations reprennent les 12 et 13 juillet 2021.
15 juillet 2021
Les grévistes se rendent à Princeville pour manifester devant un autre abattoir d’Olymel et ainsi porter un message clair : fini le niaisage. Il est plus que temps que l’employeur entende ses salarié·e·s et retourne à la table de négociation.
3 août 2021
Toutes les tentatives de l’employeur de briser l’unité du syndicat sont un échec. Réunis en assemblée, les membres donnent un mandat fort au comité de négociation. Plus que jamais, elles et ils sont conscients qu’ils méritent mieux, qu’elles méritent plus.
9 août 2021
L’assemblée générale rejette la proposition d’Olymel d’horaires de dix heures sur quatre jours. Les membres indiquent au comité de négociation que les innovations de l’employeur pour trouver des solutions à la rareté de main-d’œuvre sont une « fausse bonne idée ». La solution passe par l’amélioration des conditions de travail et non par l’imposition d’un horaire de quatre jours pour le quart de travail de soir.
13 août 2021
Une première entente de principe est conclue.
17 août 2021
L’assemblée générale rejette cette entente de principe à 57 %. Le message est clair : les membres en veulent plus et l’employeur a la capacité de payer.
18 août 2021
Nomination d’un médiateur spécial, Jean Poirier.
24 août 2021
Olymel menace, de façon paradoxale, d’abolir 500 postes du quart de soir à la suite du rejet de la première entente de principe, alors que des milliers de porcs sont en attente d’abattage et qu’on est en situation de rareté de main-d’œuvre. Olymel donne un ultimatum jusqu’au dimanche 29 août à minuit pour que le syndicat revienne sur le rejet de l’entente du 13 août.
26 août 2021
Rencontre avec le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, qui invite les parties à accepter l’arbitrage. Sans surprise, Olymel accepte immédiatement devant le ministre. À la fin de la journée, le syndicat refuse, privilégiant la négociation à l’arbitrage, et demande un blitz de négociation qu’il obtiendra finalement.
29 août 2021
Les travailleuses et les travailleurs gagnent leur pari : après le blitz de négociation, une seconde entente de principe est conclue.
31 août 2021
En assemblée générale, le syndicat accepte à 78 % cette seconde entente de principe.
2 septembre 2021
Une nouvelle convention collective est signée. Elle améliore substantiellement les salaires et les conditions de travail, avec notamment la mise en place d’un régime de retraite simplifié et des augmentations de salaire de 26,4 % sur six ans, soit 4,4 % d’augmentation annuelle moyenne. Une augmentation de 10 % est prévue dès la première année. Également, la contribution de l’employeur aux assurances collectives est rehaussée de 50 % pour la couverture familiale.
Les porcs en attente d’abattage
Les chiffres suivants permettent de rectifier les informations sur les porcs en attente d’abattage, car les éleveurs de porcs ont alimenté les médias d’images de porcs entassés à la ferme, mais ils ont usé de différentes stratégies pour éviter l’euthanasie des animaux. Les chiffres démontrent que le nombre de porcs en attente d’abattage n’augmentait pas de façon démesurée pendant la grève. Rappelons qu’avant le conflit, environ 7000 porcs par jour étaient abattus à l’usine. Date Porcs en attente d’abattage
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Martin Maurice est président du Syndicat des travailleurs d’Olymel Vallée-Jonction–CSN
- Olymel est une entreprise d’origine québécoise, spécialisée dans la transformation de la viande. L’entreprise compte quelque 15 000 employé·e·s œuvrant dans 35 usines et centres de distribution en majorité au Québec. L’abattoir de Valley-Jonction est situé dans la municipalité régionale de comté de La Nouvelle-Beauce dans la région de Chaudière-Appalaches. ↑

C’est risqué d’être artiste pour la paix

Dans l’édition du journal Le Devoir du 10 mai, monsieur Stéphane Baillargeon présente l’intervention de Bono à Kiev en discutant de l’engagement des artistes dans les situations de guerre. Question fort à propos. Comme il le souligne, en invitant officiellement cet artiste très populaire, le gouvernement ukrainien a fait preuve d’une maîtrise assumée de la propagande de guerre. Bono est allé appuyer la stratégie guerrière de l’infortunée Ukraine fortement engoncée dans une guerre soutenue par les pays de l’OTAN contre l’invasion russe; en d’autres termes, il n’est pas apparu dans le panorama pour faire la promotion de la paix, il s’est simplement glissé dans le défilé des personnalités politiques comme Joe Biden, Justin Trudeau et d’autres personnalités en vue invitées à réaffirmer l’appui à la guerre. Faire parader des personnalités pour justifier une cause est un truc usé de la publicité. L’heure est à l’appui à la lutte des Ukrainiens et, par le fait même, à la guerre. Pas facile à saisir.
Une telle position s’inscrit dans le courant des discours dominants orientés vers l’alimentation du conflit sur tous les plans (idéologiques, politiques, économiques, sociaux et culturels) par la propagande et une stratégie d’information massive en continu. Évidemment, dans notre contexte, on nie l’utilisation de la propagande, on préfère utiliser des euphémismes pour la maquiller (reportages crédibles, témoignages, etc.). L’adhésion de l’opinion publique aux stratégies guerrières et à l’augmentation significative des forces de frappe (les industries de l’armement tournent à plein régime et les gouvernements délient les bourses sans compter pour les payer) repose sur le socle de l’information de masse; Bono en première page s’avère ainsi un coup de maître pour la promotion de la lutte du peuple ukrainien soumis aux affres d’une guerre atroce, comme toutes les guerres d’ailleurs.
Cela dit, monsieur Baillargeon fait appel à l’éclairage de la professeure en histoire de l’art de l’UQAM, madame Ève Lamoureux, pour rappeler qu’à travers le temps, dans les situations de conflits majeurs, de nombreux artistes ont accepté de se compromettre parfois pour appuyer une guerre: « Quand une guerre mobilise l’opinion publique, des artistes s’en mêlent souvent. La guerre représente la grande cause, justifie la grande mobilisation internationale. Les artistes se sentent alors souvent moralement obligés d’intervenir »; par ailleurs, elle ajoute : « prendre position contre la guerre dans nos sociétés occidentales, ce n’est pas très risqué moralement ou politiquement », répond Ève Lamoureux en soulignant le consensus contre cette monstruosité destructrice des êtres et des choses. » C’est juste.
Dans notre système démocratique qui fait justement appel au consensus, se prononcer contre la guerre n’implique pas nécessairement des représailles physiques ni une condamnation médiatique ou populaire, cependant l’histoire des guerres et des conflits civils nous enseigne que de nombreux artistes et militant.e.s pour la paix et le respect des droits et des libertés ont souvent payé un lourd tribut par la répression ou la mort pour avoir pris la parole contre les discours dominant; pensons à l’Espagnol Federico Garcia-Lorca, au Turc Nâzim Hikmet, à l’Américain Martin Luther King, au Chilien Victor Jara, à l’Algérienne Lila Amara et combien d’autres. La Russie aussi compte sa phalange d’artistes soumis à la répression de Staline à Poutine; en 1930, quand le poète russe Ossip Mandelstam a publié son poème « L’Épigramme de Staline », Boris Pasternak a qualifié le geste de suicidaire. Par la suite, il fut arrêté et emprisonné pendant 5 ans.
Mais que signifie donc être artiste pour la paix dans notre contexte?
Être artiste pour la paix implique de prendre la parole et de promouvoir la paix, pour ce seul motif, ne pas endosser la pensée unique des discours belliqueux et les stratégies guerrières comporte des risques. Dans le contexte actuel, et bien avant l’invasion de l’Ukraine, on ne pensait plus utiliser les négociations ou pourparlers de paix, mais uniquement de préparatifs de guerre. À cet égard, bien avant l’invasion de l’Ukraine, le Mouvement pacifiste ukrainien, lequel regroupe plusieurs artistes, a publié une déclaration demandant le respect de l’accord de Minsk de 2015, le retrait de toutes les troupes, la suspension de tous les approvisionnements en armes et équipements militaires, la suspension de la mobilisation totale de la population pour la guerre, la propagande de guerre et l’hostilité des civilisations dans les médias et les réseaux sociaux et, bien sûr, l’instauration de démarches diplomatiques pour la paix. Évidemment, de telles demandes furent qualifiées d’idéalistes, de non pertinentes et de soutien à l’ennemi. C’est là, comme le mentionne Anne Morelli dans son ouvrage fort pertinent en ce temps de guerre (Principes élémentaires de propagande de guerre – 2010), une façon de réduire au silence les porte-parole des discours de paix sans coup férir. Les voix discordantes tassées, tous les acteurs principaux pouvaient ouvrir la porte à la guerre et depuis l’invasion, autant en Russie que dans les pays de l’OTAN, la propagande de guerre est utilisée à grande échelle. On connaît la suite, la guerre à finir et le mot paix a disparu du vocabulaire.
Au Québec, depuis 1983, l’organisme les « Artistes pour la paix » met de l’avant des propositions de paix, mais la plupart du temps, le risque auquel nous faisons face n’est pas la répression ouverte ni la prison, mais la condamnation au silence ou à l’ignorance des messages de paix. Parler de paix ne fait pas la première page des médias à côté de Bono, loin de là. Quand il s’agit de la paix, une sorte de pensée unique favorable à la guerre et à l’augmentation des armements gagne toujours la bataille de l’opinion publique. C’est tellement plus facile de s’identifier au pouvoir des armes et aux porteurs d’une solidarité superficielle; ce phénomène de masse ressemble aux fanatiques de sports professionnels qui cherchent à s’identifier aux gagnants éventuels d’un trophée quelconque. Dans un tel contexte, les propositions d’artistes pour la paix comme les Ukrainiens contre la guerre ont été ignorées bien avant l’invasion russe. On aime mieux les artistes pour la paix figurants silencieux dans l’ombre, ce de depuis fort longtemps; le tempo peu musical des bombardements et des déclarations prometteuses de victoires mobilise davantage et offre gracieusement une sorte d’identification et de satisfaction par association au pouvoir des armes.
À cette étape-ci du conflit en Ukraine, nul ne peut présumer d’un épilogue à court terme. Pendant ce temps, les artistes pour la paix risquent de rester ignorés, car le mot paix semble réduit à un mot subversif en « p »?
Je continuerai à croire, même si tout le monde perd espoir.
Je continuerai à aimer, même si les autres distillent la haine.
Je continuerai à construire, même si les autres détruisent.
Je continuerai à parler de paix, même au milieu d’une guerre.
André Jacob, artiste pour la paix, Professeur retraité de l’UQAM