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L’ère des impérialismes continue : la preuve par Poutine

L’invasion de l’Ukraine par la Russie témoigne de son impérialisme. Mais l’impérialisme est également une structure de l’espace mondial dominé par quelques pays qui s’appuient d’une manière qui leur est propre sur leur puissance économique et leurs capacités militaires. Dans cet espace mondial, l’interaction entre le nouveau cycle de militarisation et le durcissement de la concurrence économique devient plus intense. L’humanité est confrontée, comme dans les conjonctures antérieures de l’impérialisme, aux plus graves dangers.
L’insertion de la Russie dans l’économie mondiale: d’Eltsine à Poutine
La Russie est entrée dans une dynamique capitaliste après la disparition de l’URSS et, dès le début, l’intégration dans le marché mondial a guidé les réformes du gouvernement Eltsine. Le développement d’un ‘capitalisme des oligarques’ a été conçu par des économistes américains et russes et le soutien financier du FMI n’a jamais manqué. Les programmes mis en place à l’initiative du FMI et de la Banque mondiale ont été qualifiés de « thérapie de choc » par Jeffrey Sachs, professeur à Harvard et qui en fut un de ses promoteurs [1]. Dans les pays ex-«socialistes», ces prescriptions se sont traduites par ce que Marx nommait une « accumulation primitive du capital » qui repose sur les méthodes les plus brutales de mise en mouvement de la force de travail.
La classe dominante russe, appelée ‘oligarque’ mais qui est typiquement capitaliste, s’était formée au cours des réformes (la perestroïka) engagée en URSS par Mikhaïl Gorbatchev au cours des années 1980. Elle fut rejointe par les dirigeants des usines qui furent privatisées en application de la ‘thérapie de choc’. A la fin des années 1990, trois ou quatre groupes d’oligarques dominaient l’économie et la politique russe [2]. Ils avaient ancré l’économie russe dans la ‘mondialisation’ après l’adhésion de la Russie au FMI en 1992. Toutefois, les conséquences sociales dramatiques de l’accumulation primitive (baisse de l’espérance de vie, perte de droits sociaux, revenus en baisse, etc.) – dont témoignaient par exemple les grèves des mineurs de charbon en mai 1998, le pillage organisé des ressources naturelles, le défaut de la Russie sur sa dette publique en 1998 et la soumission du gouvernement d’Eltsine à la domination du bloc transatlantique (voir plus loin) – conduisirent à son remplacement par Poutine. La déclaration commune de Bill Clinton et de Boris Eltsine, faite en 1993, affirmant « l’unité au sein de l’aire euro-atlantique de Vancouver à Vladivostok », s’était en fin de compte traduite par un effondrement de la Russie et une expansion de l’OTAN déjà qualifiée d’« inacceptable » dans un document de sécurité nationale publié en 1997 [3].
Vladimir Poutine a procédé à une sérieuse réorganisation/épuration de l’appareil d’Etat russe. Sa politique économique a été reconstruite autour d’un Etat fort et elle a pris appui sur l’appareil militaro-industriel, la définition d’objectifs planifiés et même quelques renationalisations. Un de ses conseillers, qui quitta la Russie en 2013 en désaccord avec lui et qui devint économiste en chef de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), rappelle que l’objectif des réformes des années 2000 était une amélioration radicale du climat des affaires afin d’attirer les investissements étrangers [4]. En 2011, la Russie adhéra à l’OMC.
Vladimir Poutine a donc maintenu l’objectif d’intégration de la Russie dans la mondialisation. Il n’avait nullement l’intention de revenir à une sorte de construction du ‘capitalisme dans un seul pays’, pour paraphraser la vision de Staline. En 2008, un des plus influents groupes de réflexion (Think tanks) américains s’en félicitait et soulignait que « la Russie est intrinsèquement une composante de la communauté internationale et elle utilise son intégration économique [dans le monde, C.S.] afin de permettre à son économie d’atteindre ses objectifs ». [5] En 2019, la Banque mondiale classait encore la Russie au 31e rang dans son classement des pays selon la facilité d’y faire des affaires, soit un rang devant la France [6]… Depuis 2003, ce rapport annuel, fondé sur 41 critères et conçu par des économistes néoclassiques réputés, a servi à justifier la nécessité des mesures de déréglementation et de privatisation des infrastructures et services publics jusqu’à ce que le scandale éclate : certains classements étaient truqués sous pression de gouvernements (la Russie n’était toutefois pas incriminée). Misère ! Le FMI ne s’est pas appliqué à lui-même et à ses dirigeants les recommandations de bonne gouvernance qu’il impose aux peuples.
Les grands groupes eux-mêmes appréciaient les ambitions économiques de Poutine, ainsi que le déclare l’ancien PDG de BP (huitième groupe mondial) : « Loin d’être considéré comme un apprenti-dictateur, Poutine était vu comme le grand réformateur, celui qui donnerait un bon coup de balai dans les écuries. » [7] Et pour ne pas faire une longue litanie, on citera pour finir le PDG de BlackRock, premier fonds d’investissement mondial : « Au début des années 1990, l’insertion de la Russie dans le système financier mondial fut saluée [et ensuite] elle est devenue connectée au marché mondial des capitaux et fortement liée à l’Europe occidentale. » [8]
En somme, le gouvernement Poutine a complètement endossé l’expansion du capitalisme en Russie et son intégration dans le marché mondial, mais sous condition du maintien d’un contrôle étroit de son économie et de la population.
La politique économique a rencontré des succès pendant quelques années. Le PIB et les revenus des ménages ont augmenté, les investissements étrangers ont afflué, les recettes tirées des exportations ont progressé. Cette embellie économique a disparu à la fin des années 2000. La forte croissance du PIB (+7% par an entre 1999 et 2008) a laissé place à une quasi-stagnation : entre 2009 et 2020, le taux de croissance du PIB n’a pas dépassé 1% par an. En fait, la période de forte croissance a résulté de l’accumulation massive de la rente pétrolière et gazière : entre 1999 et 2008 la production de pétrole et de gaz a quintuplé et leur prix a plus que doublé au cours de la même période. Faute de diversification industrielle d’ampleur, l’économie et les finances publiques demeurent aujourd’hui étroitement dépendantes de la rente pétrolière et gazière. Ainsi, en 2018, la part du secteur pétrolier et gazier a été de 39% dans la production industrielle, de 63% dans les exportations, et de 36% dans les recettes budgétaires de l’Etat russe (source : OCDE). Cette addiction à la rente est d’autant plus dangereuse que les prix de ces ressources naturelles et leurs évolutions sont amplifiées sur les marchés de commodités (matières premières et denrées agricoles) largement dominés par des logiques financières.
Les investissements directs du reste du monde en Russie (IDE entrants, IDEe) et de la Russie vers le reste du monde (IDE sortants, IDEs) qui procèdent par rachat d’entreprises (les fusions-acquisitions) et par la construction de nouveaux sites de production sont soigneusement scrutés par les économistes, car ils sont emblématiques de l’internationalisation du capital. Le graphique 1 confirme les trois périodes concernant les IDEe et les IDEs de la Russie : de 1991 à 2000, leur effondrement sous le mandat d’Eltsine, leur forte croissance entre 2000 et 2008 et depuis 2008 leur tendance baissière, en dépit d’une l’embellie momentanée (2016-2018).
IDEe et les IDEs de la Russie de 1991 à 2020
Lecture : Les IDE sortants de la Russie rapportés aux IDE sortants du monde se sont élevés à 4,3% en 2013 et 4,6% en 2018.
Source : l’auteur à partir des données de la Banque mondiale
L’objectif central de Poutine était de rétablir le poids géopolitique de la Russie dans l’espace mondial. Dès le début de son mandat, il a reconstitué une industrie d’armement qui avait été ébranlée au cours des années Eltsine. Le nombre d’entreprises de défense est passé de 1800 en 1991 à 500 en 1997 et leur production (militaire et civile) a chuté de 82% [9]. Poutine a réorganisé l’industrie, mis en place des structures centralisées d’exportation et maintenu une forte croissance des dépenses militaires après la crise de 2008, augmentant ainsi mécaniquement leur part dans le PIB jusqu’en 2017 (puisque celui-ci stagnait). Les dépenses consacrées aux systèmes d’armes représentent environ 62-65% du budget militaire (qui comprend également les dépenses de personnel et de fonctionnement), une proportion bien supérieure à celle des pays développés [10]. Une idée de la ponction sur les richesses est donnée par l’indicateur dépenses militaires/PIB : la part des dépenses de défense dans le PIB a évolué entre 4,2 et 4,5% au cours de la décennie 2010, un montant légèrement supérieur à celui des Etats-Unis.
Poutine a donc affermi les deux forces motrices – les oligarques et l’appareil militaro-industriel – qui structuraient la Russie post-soviétique afin de rétablir son statut international.
A la fin des années 2000, l’accumulation des difficultés économiques est allée de pair avec des ambitions militaires croissantes. Faire la guerre coûte d’autant plus cher que l’économie stagne. Plus on fait la guerre et plus les ponctions opérées sur les secteurs productifs augmentent, qu’elles s’exercent par l’intégration d’activités civiles (automobiles, compagnies aériennes, etc.) dans les conglomérats de défense ou par l’obligation faite aux compagnies minières et d’énergie d’acheter certains de leurs produits aux entreprises de défense [11]. Il faut ajouter que des centaines d’entreprises russes de défense auxquelles l’industrie ukrainienne fournissait un certain nombre de sous-systèmes électroniques jusqu’à l’annexion de la Crimée en 2014 ont dû trouver d’autres fournisseurs. Enfin, la part des ventes d’armes russes dans le commerce mondial des armes a nettement diminué depuis 2014.
Il est tentant d’établir une relation de causalité linéaire entre, d’une part, l’intensification du militarisme russe et, d’autre part, ses difficultés économiques et la baisse continue de sa place dans l’économie mondiale, sans que le sens de la causalité soit clair. En fait, les interrelations existent et elles ont été construites au cours des décennies précédentes. La décomposition du régime soviétique au cours des années 1980 n’a pas détruit l’appareil militaro-industriel. Il n’a pas non plus été emporté par le mouvement de privatisations des entreprises décidé par les oligarques du gouvernement Eltsine. Poutine a redonné à l’appareil militaro-industriel la puissance qu’il avait momentanément perdue et l’a orienté vers l’objectif de redonner à la Russie son ‘rang dans le monde’.
L’invasion de l’Ukraine parachève un interventionnisme militaire qui a accéléré au cours des années 2000. Il s’explique par les profondes transformations internes que la Russie a connues après l’arrivée au pouvoir de Poutine. Mais le surgissement militaire de la Russie a été tout autant facilité par les bouleversements de l’ordre géopolitique et économique international qui forment ce que j’ai appelé le ‘moment 2008’ et qui a mis fin à la période de domination sans égale des Etats-Unis ouverte avec la disparition de l’URSS en 1991. Quatre évènements majeurs résument ces transformations : la crise financière de 2008 qui a affaibli les économies des pays développés et avant tout les Etats-Unis et l’UE, l’émergence de la Chine comme puissance géoéconomique, l’enlisement des armées américaines en Irak et en Afghanistan et l’explosion populaire (les ‘printemps arabes’) qui a ébranlé le Maghreb et le Moyen-Orient. Ces transformations de l’espace mondial ont d’abord été exploitées par l’impérialisme russe dans sa périphérie. La guerre en Ukraine est en effet le dernier maillon d’une chaîne d’invasions décidées par Vladimir Poutine : en Tchétchénie (1999-2000), en Géorgie pour soutenir l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie (2008), en Ukraine pour soutenir l’indépendance des régions de Louhansk and Donetsk et rattacher la Crimée à la Russie (2014) et l’envoi de troupes afin d’aider à la répression des manifestations au Kazakhstan (janvier 2022). Vladimir Poutine a également mis à profit cette nouvelle conjoncture internationale pour consolider ses positions militaires au Moyen-Orient grâce à l’intervention de l’armée russe contre le peuple syrien qui depuis 2011 réalisait lui aussi son ’printemps arabe’. L’intervention russe s’est faite au nom du mot d’ordre consensuel de ‘guerre au terrorisme’.
Un impérialisme multiséculaire ?
Le terme d’impérialisme a resurgi avec l’invasion russe en Ukraine. Il avait pratiquement disparu, à l’exception des critiques radicaux de la politique internationale des Etats-Unis dont la plupart lui préfèrent d’ailleurs le terme d’’empire’. Il avait pourtant déjà été utilisé après les attentats du 11 septembre 2001 par les nouveaux penseurs du capitalisme. Robert Cooper, conseiller diplomatique de Tony Blair puis de Javier Solana, haut représentant pour la politique de défense et de sécurité de l’UE, avait résumé l’humeur ambiante en parlant de la nécessité d’un ‘impérialisme libéral’ capable de faire la guerre à cette autre partie de l’humanité qu’il nommait les ‘barbares’. Impérialisme ‘libéral’, ‘humanitaire’, tel était le ‘fardeau de l’homme occidental’ à l’ère de la mondialisation. Les guerres en Afghanistan, en Irak, en Libye en sont les bannières ensanglantées.
Aujourd’hui, la plupart des commentateurs utilisent le terme impérialisme dans un sens totalement opposé à celui qu’ils donnaient il y a vingt ans pour justifier le comportement des Etats-Unis et de l’Occident. Désormais, l’impérialisme russe décrit une invasion qui renoue avec l’utilisation directe de la force armée pour conquérir de nouveaux territoires et, selon ces mêmes commentateurs, la guerre en Ukraine s’inscrit dans une tradition pluriséculaire russe. Un groupe de réflexion américain influent cite une déclaration de Catherine II datant de 1772 afin d’établir une « continuité directe avec les deux empires russes : le premier sous la direction des Tsars Romanov (1727-1917) et le second avec l’URSS » [12]. Un commentateur français expérimenté note que « son tsar actuel, Vladimir Poutine » poursuit les ambitions impériales de l’Empire russe et s’interroge : “Vladimir Poutine, en marche vers un nouvel impérialisme russe ? » [13]
Ces raccourcis transhistoriques sont d’une très faible portée analytique. Certes, l’histoire est indispensable pour expliquer le présent, mais elle ne suffit pas. Qui pourrait se satisfaire d’une analyse qui expliquerait le redéploiement de l’armée française au Sahel après son départ du Mali en 2022 par la promulgation par Louis XIV du Code Noir légalisant l’esclavage en 1685 ? Plus important encore, l’affirmation d’une immuabilité de l’impérialisme russe fait le silence sur la rupture certes très temporaire mais profonde opérée au début du régime soviétique [14]. Le Président russe reproche d’ailleurs violemment « à la Russie bolchevik et communiste » d’avoir soutenu le droit du peuple ukrainien (mais également celui des peuples d’Arménie, d’Azerbaïdjan, de Biélorussie, de Géorgie, etc.) à l’autodétermination. Il est vrai que dès 1914, Lénine avait déclaré : « Ce que l’Irlande était pour l’Angleterre, l’Ukraine l’est devenue pour la Russie : exploitée à l’extrême, elle ne reçoit rien en retour. Ainsi, les intérêts du prolétariat mondial en général et du prolétariat russe en particulier exigent que l’Ukraine retrouve son indépendance étatique. » [15] Lénine fut effrayé par le comportement de Staline sur la question des nationalités, et comprit ce qu’il risquait de mettre en œuvre. Un de ses derniers écrits avant sa mort mettait en garde contre lui : « Une chose est la nécessité de faire front tous ensemble contre les impérialistes d’Occident, défenseurs du monde capitaliste. […] Autre chose est de nous engager nous-mêmes, fût-ce pour les questions de détail, dans des rapports impérialistes à l’égard des nationalités opprimées, en éveillant ainsi la suspicion sur la sincérité de nos principes, sur notre justification de principe de la lutte contre l’impérialisme. » [16] Trotski reprit également contre l’extermination du people ukrainien par Staline l’exigence du « droit à l’autodétermination nationale [qui] est bien entendu un principe démocratique et pas socialiste » et il revendiqua une Ukraine indépendante contre « le pillage et le règne arbitraire de la bureaucratie » [17].
Le recours à l’histoire est certes utile, mais à la condition de ne pas être un substitut à une analyse concrète [18].
Les impérialismes contemporains
La planète ne ressemble pas au ‘grand marché’ imaginé par les théories économiques dominantes. Elle constitue un espace mondial au sein duquel les dynamiques d’accumulation du capital interagissent en permanence avec l’organisation du système international des Etats. Il faut une fois de plus rappeler que le capital est un rapport social qui est politiquement construit autour d’Etats ‘souverains’ et qui se déploie sur des territoires définis par des frontières nationales. Certes, les mesures de déréglementation ont permis au capital argent de prêt de circuler sur les marchés financiers internationaux, mais leur valorisation prédatrice dépend en fin de compte de l’accumulation productive qui demeure le fondement de la création de valeur et qui est par définition territorialisée. La tendance « du capital à créer le marché mondial » que Marx et Engels analysaient déjà au milieu du XIXe siècle n’a donc pas aboli les frontières nationales, et moins encore les rivalités économiques et politiques qui en résultent.
L’espace mondial est de ce fait hautement inégal et hiérarchisé en fonction de la puissance des pays. Le statut international d’un pays dépend des performances de son économie – ce que les économistes appellent sa compétitivité internationale – et de ses capacités militaires. En règle générale, on trouve les mêmes pays dans les hiérarchies mondiales des puissances économiques et militaires. On peut alors définir comme impérialistes les quelques pays qui orientent à leur avantage le fonctionnement du système international des Etats – au sein des institutions internationales et par le moyen d’accords bi- ou-multilatéraux – et qui capturent une partie de la valeur créée dans les autres pays. Des économistes marxistes proposent, avec différentes méthodes de calcul, une évaluation du montant des transferts de valeur au profit des pays dominants. Par exemple, Guglielmo Carchedi et Michael Roberts estiment que ces transferts sont passés de 100 milliards de dollars (constants) par an dans les années 1970 à 540 milliards de dollars (constants) aujourd’hui [19].
Le comportement des pays impérialistes n’est toutefois pas uniforme et les différences portent sur la façon dont ils combinent le mix de leurs performances économiques et de leurs capacités militaires. La Russie mobilise massivement ses capacités militaires pour défendre son statut mondial contre les Etats-Unis et l’OTAN et elle le fait d’autant plus que ses performances économiques se détériorent (voir plus haut). Ses guerres de conquête territoriale évoquent les guerres de colonisation des pays européens avant 1914. Toutefois, les effets positifs qu’elles eurent sur les pays capitalistes européens ne sont à l’évidence pas observés aujourd’hui, même si certains avancent que l’objectif de Vladimir Poutine est de permettre à la Russie de mettre la main sur les ressources naturelles (gaz, pétrole, fer, uranium, céréales, certains matériaux essentiels pour la fabrication des composants électroniques) de l’Ukraine [20] et d’élargir son accès à la mer Noire.
Cependant, l’impérialisme contemporain n’est pas plus réductible aujourd’hui à la conquête armée et à la colonisation qu’il ne l’était avant 1914. La capacité d’un pays de capturer une partie de la valeur créée dans le monde révèle également une structure de l’espace mondial dominé par les impérialismes. L’Allemagne en est une illustration flagrante et elle se situe à l’extrême opposé de l’attitude de la Russie. Elle a tout à gagner à l’expansion et l’ouverture de l’économie mondiale dont elle tire d’importants revenus, un comportement qui est résumé dans la formule souvent utilisée par le personnel politique de ce pays : ‘le changement (de régime) par le commerce’.
Les Etats-Unis représentent un cas particulier et unique sur de nombreux points. Après la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis ont mis en place avec les pays de l’Europe de l’Ouest un ‘bloc transatlantique’ dirigé contre l’URSS et la Chine et qui repose sur un solide trépied : une intégration économique croissante des capitaux financiers et industriels, une alliance militaire (l’OTAN) et une communauté de valeurs qui associe économie de marché, démocratie et paix. Les Etats-Unis ont construit des alliances en Asie-Pacifique qui reposent sur le même trépied (Japon, et l’ANZUS qui réunit l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les Etats-Unis). En sorte qu’on peut considérer que le bloc transatlantique ne désigne pas seulement l’Amérique du Nord et l’Europe, mais un espace géoéconomique qui inclut certains pays d’Asie-Pacifique.
La supériorité militaire des Etats-Unis est indéniable. Les Etats-Unis comptent pour 40% des dépenses militaires mondiales, ce qui représente un peu plus que le total cumulé des 9 pays suivants. Un chercheur américain estime qu’il existe près de 800 bases militaires réparties dans plus de 70 pays pour un coût de 85 à 100 milliards de dollars par an (en gros le double de tout le budget de défense annuel de la France) [21]. Cette suprématie militaire qui remonte à la Seconde Guerre mondiale a définitivement exclu la transformation de la concurrence économique en conflits armés au sein du bloc transatlantique. L’écart de capacités militaires entre les Etats-Unis et les autres pays va encore s’accroître à la suite de la guerre en Ukraine. L’Administration Biden annonce une augmentation jamais vue depuis des décennies du budget militaire qui atteindra 813 milliards de dollars en 2023.
La France est comme les Etats-Unis, caractérisée par un positionnement international qui mêle étroitement une présence économique et des capacités militaires, mais on a compris qu’elle ne concourt pas dans la même division que les Etats-Unis. Son statut de puissance nucléaire la maintient comme puissance mondiale, mais dans le nouvel environnement international post-2008, les interventions de son corps expéditionnaire en Afrique – dont l’enlisement devient évident – ne suffisent plus à masquer l’affaiblissement de son poids économique dans le monde.
La mondialisation armée
L’invasion russe en Ukraine a fracassé le mythe de la ‘mondialisation pacifique’ qui avait semblé être conforté par l’intégration de la Russie dans l’économie mondiale après la disparition de l’URSS. Ce mythe d’un capitalisme pacifique a été répandu par les économistes dominants qui expliquaient que la paix résulterait de l’extension de l’économie de marché, puisque le marché réalise la synthèse des volontés individuelles d’agents libres et souverains. Ils ajoutaient que la paix serait renforcée par la croissance des échanges commerciaux et financiers entre les nations car l’interdépendance économique réduit les pulsions bellicistes [22]. Les politistes dominants complétaient la nouvelle orthodoxie en ajoutant que l’extension de la démocratie consécutive à la disparition de l’URSS renforcerait la paix entre les nations. Thomas Friedman, éditorialiste renommé du New York Times, traduisait en termes populaires la nouvelle orthodoxie : « deux pays qui ont des restaurants McDonald’s ne se font pas la guerre » [23] puisqu’ils partagent une vision commune. Son ouvrage a-t-il été traduit en russe ? En tout cas, la présence en 2022 de 850 restaurants en Russie qui emploient 65 000 salariés n’auront pas suffi à convaincre Poutine [24].
« La fin de l’histoire » annoncée par Francis Fukuyama avait sonné et les économistes et politistes nous proposaient donc une économie politique de la mondialisation au format PDF (Peace-Democracy-Free markets). En réalité, la période ouverte par la destruction du mur de Berlin avait tout d’une mondialisation armée [25]. En effet, la focale mise aujourd’hui en Europe sur la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine ne doit pas cacher le tableau d’ensemble. Depuis 1991, les conflits armés prolifèrent : en 2020, l’Institut UDCP/PRIO comptait 34 conflits armés dans le monde. On estime que 90% des morts des guerres des années 1990 sont des civils. En 2000, les Nations Unies comptaient 18 millions de réfugiés et déplacés internes mais ils étaient 67 millions en 2020. La majorité d’entre elles se déroule en Afrique et puisqu’elles opposent des factions à l’intérieur des pays, elles ont été qualifiées de ‘guerres civiles’, ‘ethniques’, etc. En conséquence, les penseurs dominants, en particulier au sein de la Banque mondiale les imputaient à une mauvaise gouvernance interne à ces pays. C’est tout le contraire. Les guerres ‘locales’ ne sont pas des enclaves au sein d’un monde connecté, elles sont intégrées par de multiples canaux dans la ‘mondialisation-réellement-existante’ [26]. Le pillage des ressources qui enrichit les élites locales et les ‘seigneurs de guerre’ alimente les chaînes d’approvisionnement mondiales construites par les grands groupes industriels. Un exemple souvent cité est celui du coltan/tantale situé en République démocratique du Congo, acheté par les grands groupes de l’économie numérique. D’autres canaux relient ces guerres aux marchés des pays développés. Les élites gouvernementales, généralement soutenues par les gouvernements des pays développés qui les légitiment comme membres de la ‘communauté internationale’ (ONU), recyclent grâce aux institutions financières et aux paradis fiscaux européens leurs immenses fortunes accumulées dans ces guerres et par l’oppression de leurs peuples.
Des guerres menées au nom de l’’impérialisme libéral’ ont également eu lieu. Les Etats-Unis ont dirigé les opérations en prenant appui sur l’OTAN. Ils ont en général obtenu une autorisation du Conseil de sécurité des Nations Unies – une exception notable étant la guerre en Irak en 2003 –, bien qu’ils soient allés plus loin que le mandat ne les autorisait, comme ce fut le cas en Serbie (1999) et en Libye (2011). Enfin, des conflits d’envergure continuent dans des régions où se trouvent des pays candidats à un rôle régional (Inde, Pakistan) et au Moyen-Orient (Iran, Israël, monarchies pétrolières, Turquie).
Le monde contemporain est donc confronté à quatre types de guerres : les guerres poutiniennes, les ‘guerres pour les ressources’, les guerres de l’’impérialisme libéral’ et les conflits armés régionaux. Ensemble, elles confirment que l’espace mondial est fracturé par des rivalités économiques et politico-militaires qui concernent au premier chef les grandes puissances.
L’économie, continuation de la guerre par d’autres moyens
Les guerres ne sont pas la seule caractéristique de la période contemporaine. Depuis 2008, les interférences entre la concurrence économique et les rivalités géopolitiques sont plus intenses. Les grands pays ne mobilisent pas seulement les moyens ‘civils’, tels que les médias et le cyberespace à des fins militaires dans les guerres qualifiées ‘d’hybrides’. Ils transforment les échanges économiques en terrain d’affrontements géopolitiques, ce qui conduit à une ‘militarisation du commerce international’ (weaponization of trade) [27]. On pourrait donc inverser la formule de Clausewitz en disant que plus que jamais la ‘compétition économique est la continuation de la guerre par d’autres moyens’. Concrètement, les pays du G20 qui sont les plus puissants ont sérieusement augmenté les barrières protectionnistes et, afin de faire semblant de ne pas déroger aux règles libérales contrôlées par l’OMC, ils le font en invoquant des motifs de sécurité nationale qui demeurent en principe une affaire souveraine des nations [28]. La pandémie a amplifié cette militarisation du commerce international.
Les sanctions économiques, souvent utilisées par les pays occidentaux, notamment contre la Russie depuis l’annexion de la Crimée en 2014, mais également par les administrations Trump et Biden contre la Chine accentuent également la ‘militarisation du commerce international’. Les préoccupations militaires et de sécurité nationale sont invoquées, alors que bien souvent l’objectif des sanctions adoptées par les gouvernements des pays occidentaux est d’appuyer leurs grands groupes et de protéger leurs industries, y compris contre d’autres pays occidentaux.
Les sanctions qui sont aujourd’hui prises contre la Russie, et qui sont d’ailleurs présentées comme un substitut à une impossible intervention militaire directe de l’OTAN, constituent cependant un saut qualitatif. Elles sont d’une ampleur sans précédent puisque selon Joe Biden, elles sont « destinées à mettre à genoux la Russie pour de longues années ». Elles ont pour objectif de recentrer l’économie mondiale sur le bloc transatlantique avec des conséquences plus qu’incertaines (voir plus loin).
Les guerres et la ‘militarisation du commerce’ coexistent donc aujourd’hui avec l’interdépendance économique produite par la mondialisation. Ce n’est pas vraiment une nouveauté. La faible distance qui séparait l’économie de la géopolitique était déjà une caractéristique majeure du monde d’avant 1914 et les marxistes en faisaient un élément clé de l’impérialisme [29]. Moins connue que celle donnée par Lénine dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme [30], la définition de Rosa Luxemburg « L’impérialisme est l’expression politique du processus de l’accumulation capitaliste » [31] met l’accent sur cette interaction entre économie et politique, l’impossible dissociation entre la concurrence entre capitaux et les rivalités militaires. Les marxistes analysaient déjà l’impérialisme comme une structure mondiale de coopération et de rivalités entre capitaux et entre Etats. Une illusion rétrospective fait oublier qu’avant 1914, les économies des pays européens étaient déjà profondément intégrées, et cela était même le cas de la France et de l’Allemagne qui se préparaient pourtant à se faire la guerre [32]. Aujourd’hui, leur coopération passe par l’existence d’organisations économiques internationales telles que le FMI et la Banque mondiale qui coordonnent et soutiennent les mesures favorables au capital (les politiques ‘néolibérales’). La convergence des politiques gouvernements contre les exploité·e·s des pays impérialistes a pour fond commun le fait que « les bourgeois de tous les pays fraternisent et s’unissent contre les prolétaires de tous les pays, malgré leurs luttes mutuelles et leur concurrence sur le marché mondial » [33].
On peut même appliquer cette dialectique coopération/rivalité au domaine géopolitique. Dès le lendemain de l’adoption du Traité d’interdiction des armes nucléaires en 2017 à l’ONU par une majorité imposante de pays, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité – Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni et Russie – ont publié une déclaration commune : « Jamais nos pays ne signeront ni ne ratifieront ce traité, qui n’établit pas de nouvelles normes. » Ainsi les gouvernements de ces pays, qui exhibent par ailleurs une rivalité périlleuse pour les peuples, présentent un front uni pour maintenir leurs privilèges mortifères.
L’acte de décès des analyses marxistes de l’impérialisme en tant qu’espace mondial d’interdépendance économique et de rivalités géopolitiques a été souvent annoncé depuis 1945 en raison de la disparition de la guerre entre grandes puissances. Il est vrai que deux facteurs ont profondément modifié les relations entre l’économie et la guerre après la Seconde Guerre mondiale. D’une part, l’arme nucléaire a dissuadé les pays détenteurs, depuis son utilisation contre le peuple japonais, de transformer leurs rivalités économiques et géopolitiques en affrontement armé. Le risque d’un embrasement nucléaire a d’ailleurs été un argument utilisé par les Etats-Unis et l’UE pour refuser toute intervention directe en Ukraine. D’autre part, la suprématie économique et militaire des Etats-Unis sur les autres pays capitalistes développés d’Europe et d’Asie a interdit toute utilisation de l’’outil militaire comme règlement des différends au sein du monde ‘occidental’. Ce terme est généralement utilisé comme synonyme du ‘monde libre’, il inclut donc également des pays asiatiques.
Ces deux caractéristiques majeures font certes partie de la conjoncture historique issue de la Seconde Guerre mondiale, mais elles invitent plutôt à actualiser les apports des théories de l’impérialisme qu’à décréter leur obsolescence.
La fragmentation géopolitique du marché mondial à l’ordre du jour
La guerre en Ukraine a déjà deux conséquences majeures : la volonté des Etats-Unis de renforcer à leur profit la cohésion du bloc transatlantique et la fragmentation de l’espace mondial sous les effets combinés et potentiellement dévastateurs du protectionnisme économique et des conflits armés. Lors d’une intervention sur la guerre en Ukraine faite devant l’association des dirigeants des grands groupes américains, le Président Biden a rappelé « nous sommes tous capitalistes dans cette salle ». Il a déclaré que la guerre en Ukraine marque un « point d’inflexion dans l’économie mondiale, et même dans le monde comme il s’en produit toutes les trois ou quatre générations ». Il a ajouté que « les Etats-Unis doivent prendre la tête du nouvel ordre mondial en unissant le monde libre », autrement dit souder plus fortement le bloc transatlantique [34].
Il ne fait aucun doute que le nouvel ordre mondial est dirigé contre la Chine qui demeure pour les Etats-Unis la principale menace géopolitique et économique. L’Administration Biden suit donc pour l’essentiel la politique conduite par Donald Trump contre la Chine. Les pays européens avaient déjà exprimé leur accord avec la position des Etats-Unis dans un document publié en 2020 « Un nouvel agenda transatlantique pour une coopération mondiale fondée sur des valeurs communes, des intérêts (sic) et une influence mondiale ». Le document européen désigne la Chine comme « un rival systémique » et observe que « les Etats-Unis et l’UE, en tant que sociétés démocratiques et économies de marché, s’accordent sur le défi stratégique lancé par la Chine, même s’ils ne sont pas toujours d’accord sur le meilleur moyen d’y faire face » [35]. L’OTAN a également déclaré fin mars 2022 que la Chine pose « un défi systémique » par son refus de se conformer aux règles de droit qui fondent l’ordre international.
L’Administration Biden compte consolider la domination américaine sur le bloc transatlantique que le mandat de Trump avait plutôt affaiblie. Sur le plan militaire, cela ne fait aucun doute. Dans cette guerre qui se déroule en Europe, la démonstration est faite que les développements de la défense des pays de l’UE ne pourront avoir lieu que sous domination américaine. L’OTAN renforce pour le moment son unité, démentant la remarque d’Emmanuel Macron sur son « état de mort cérébrale ».
L’affermissement du leadership économique sur ses alliés est un objectif encore plus important de l’Administration américaine. Car la guerre ne va pas faire disparaître la concurrence économique au sein même du bloc transatlantique, elle va plutôt l’exacerber. Les sanctions économiques contre la Russie provoquent des effets négatifs moins violents aux Etats-Unis qu’en Europe, où l’Allemagne demeure le principal concurrent des Etats-Unis. Donald Trump en avait même fait une cible presque aussi importante que la Chine. Le Président Biden procède autrement mais il a obtenu de l’Allemagne ce qu’il demandait en vain depuis son élection : l’arrêt définitif du fonctionnement du gazoduc Nord Stream 2 et la fin de l’approvisionnement en gaz russe, ce qui pose un défi de court et peut-être de moyen terme à l’Allemagne.
La fragmentation de l’espace mondial est déjà bien engagée avec les mesures contre la Russie adoptées par les Etats-Unis et leurs alliés. Deux mesures majeures ont été prises : l’exclusion d’une partie des banques russes du système de paiement international SWIFT – auquel adhèrent plus de 11 000 institutions financières et dont le centre de données est situé en Virginie (Etats-Unis) – et l’interdiction d’accepter les dollars détenus par la Banque centrale de Russie. Les Etats-Unis utilisent donc une fois encore cet atout politique qu’est l’émission de la monnaie internationale utilisée dans les paiements internationaux et qui représente en 2022 environ 60% (contre 70% en 2000) des réserves détenues par l’ensemble des banques centrales.
Cette mesure est toutefois à double tranchant : elle affaiblit les capacités financières de la Russie, mais elle présente également un risque pour les Etats-Unis. D’abord, sur un plan technique, les économistes observent que la détention de dollars est fondée sur les garanties offertes par la Réserve fédérale (la banque centrale des Etats-Unis) et donc sur la confiance en une possibilité d’utilisation illimitée de la monnaie américaine comme moyen de paiement. Or, l’Administration américaine confirme par le gel des avoirs en dollars détenus par la Banque centrale de Russie que ses propres intérêts stratégiques prévalent sur le respect du bon fonctionnement de la monnaie internationale. Ensuite, sur le plan politique, cette mesure unilatérale va accélérer la recherche de solutions alternatives au dollar. La Chine a mis sur pied en 2015 un système de paiement international fondé sur le renminbi, qui est encore d’un usage limité, mais qui pourrait être utilisé pour contourner le dollar. En somme la ‘militarisation du dollar’, selon l’expression du Financial Times [36], va amplifier les affrontements géopolitiques. Car les Etats-Unis ne sont plus dans la situation hégémonique d’après-guerre qui leur permit d’imposer, y compris à leurs alliés européens, un système monétaire international – matérialisé dans les accords de Bretton Woods en 1944 – dans lequel « le dollar est aussi bon que l’or ». Le ‘moment 2008’ a révélé une tout autre configuration des rapports de puissance économique que celle d’après-guerre. La guerre en Ukraine révèle déjà les jeux géopolitiques qui sont à l’œuvre. Les efforts de l’Administration Biden pour constituer un front commun du ‘monde libre’ dressé contre les régimes autoritaires se heurtent à des difficultés puisque l’Inde, ‘la plus grande démocratie du monde’, et Israël, que les médias occidentaux qualifient de ‘seule démocratie du Moyen-Orient’ [37], maintiennent leurs relations avec la Russie.
Un analyste financier très écouté explique que « les guerres mettent souvent fin à la domination d’une monnaie et donnent naissance à un nouveau système monétaire ». En conséquence, il augure d’un nouveau système de Bretton Woods car « lorsque la crise (et la guerre) sera finie, le dollar américain devrait être plus faible et de l’autre côté, le renminbi, soutenu par un panier de devises, pourrait être plus puissant ». [38]
La guerre en Ukraine et la volonté de l’Administration Biden de consolider le bloc transatlantique vont amplifier la fragmentation de l’espace mondial, et les discours sur la ‘déglobalisation’ apparus depuis la crise de 2008 se multiplient [39]. A la suite de la crise financière de 2008, les échanges internationaux ont stagné. Ensuite, la crise sanitaire a souligné la fragilité du mode d’internationalisation du capital. Elle a provoqué une montée du protectionnisme qui a entraîné des ruptures d’approvisionnement au sein des chaînes de valeur construites par les grands groupes mondiaux ainsi que la relocalisation des activités de production fondée sur des critères géopolitiques et de sécurité d’accès aux ressources. Toutefois, le capital a plus que jamais besoin de l’espace mondial afin d’augmenter la masse de valeur produite mais surtout la part qui est appropriée par le capital – que Marx appelle la plus-value. De ce point de vue, la crise qui a commencé en 2008 n’a pas véritablement été surmontée et elle l’est d’autant moins que les ponctions opérées sur la valeur par le capital financier n’ont jamais été aussi fortes.
Les pulsions qui poussent la dynamique du capital à s’ouvrir sans cesse de nouveaux marchés sont donc bien présentes mais elles s’enchevêtrent avec les rivalités nationales, qui résultent de la concurrence entre les capitaux contrôlés par des grands groupes financiaro-industriels. Or ceux-ci demeurent, en dépit de tous les discours radicaux sur le ‘capitalisme global’ et l’émergence d’une ‘classe capitaliste transnationale’, adossés à leur territoire d’origine, dont ils continuent de tirer une large partie de leurs profits grâce aux institutions étatiques qui leur garantissent les conditions socio-politiques de l’accumulation fructueuse de leurs capitaux.
L’agression impérialiste de la Russie agit comme un précipité chimique car elle accélère des tendances déjà à l’œuvre. La compétition économique entre les capitaux des blocs et alliances de pays se transforme par un glissement continu en affrontement armé. Et d’ores et déjà, elle produit des conséquences sociales mortifères dans des dizaines de pays du Sud qui sont dépendants des grandes puissances.
Les faux-semblants
Certaines analyses critiques du capitalisme réservent encore aujourd’hui le terme d’impérialisme aux seuls Etats-Unis. Leurs auteurs ne semblent pas savoir compter au-delà du chiffre un et exonèrent la Russie de Poutine de ce qualificatif. La fixation sur le ‘mono-impérialisme’ américain ne saurait être justifiée par le fait que « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».
Observer l’existence d’une architecture internationale fondée sur les rivalités inter-impérialistes, comme cet article l’a fait, ne dispense pas d’une analyse concrète de la guerre en Ukraine, et justifie encore moins l’intervention de l’armée russe. Le droit des peuples à leur libre disposition devrait être le fil directeur de tous ceux qui se réclament de l’anti-impérialisme [40]. Le soutien au peuple ukrainien devient alors une revendication évidente, sans avoir à limiter la critique de l’invasion russe à l’aide de mots d’ordre tels que ‘non à la guerre’ ni parler de ’guerre russo-ukrainienne’, des formulations qui masquent en réalité la différence entre le pays agresseur et le pays agressé. Le peuple ukrainien est victime et la solidarité internationale s’impose [41].
Ceux qui dans les rangs de la gauche refusent de condamner l’agression russe affirment que la Russie est menacée par les armées de l’OTAN postées à ses frontières et qu’elle mène une ‘guerre défensive’. Il est indiscutable que l’OTAN a élargi son assise après la disparition de l’URSS et intégré la plupart des pays d’Europe centrale et orientale dans ce bloc économico-militaire. On doit le regretter mais cette extension a été facilitée par l’effet répulsif exercé sur les peuples des pays de l’Est par des régimes soumis à Moscou qui ont conjugué l’oppression économique et la répression des libertés. Ces peuples ont expérimenté le « socialisme des chars » que l’URSS néostalinienne et ses satellites ont mis en œuvre à Berlin-Est (1953), Budapest (1956) et Prague (1968) et en Pologne (1981).
De plus, l’argument de la menace exercée par l’OTAN est évidemment réversible : les pays proches de la Russie peuvent craindre les armes russes. L’Oblast russe de Kaliningrad (un million d’habitants, anciennement ville allemande de Königsberg), situé sur la mer Baltique et distant de plusieurs centaines de kilomètres de la Russie, possède des frontières communes avec la Pologne et la Lituanie. Cette exclave russe abrite d’importantes forces armées, équipées de missiles nucléaires tactiques, de missiles sol-mer et sol-air.
On ne peut donc s’arrêter aux menaces réciproques entre les grandes puissances, puisqu’elles ont été depuis la fin du XIXe siècle le fondement du militarisme et de leur ‘course aux armements’. Dans le contexte de leurs rivalités inter-impérialistes, certains pays étaient agresseurs et d’autres en position défensive. Les rôles étaient d’ailleurs interchangeables, ce qui expliquait que ceux qui se réclamaient de l’internationalisme refusaient de soutenir un des deux camps adverses. Cependant, la guerre en Ukraine n’est pas une guerre entre puissances impérialistes, elle est menée par un impérialisme contre un peuple souverain. Elle est la négation absolue du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, à moins bien sûr de considérer que le peuple ukrainien n’existe pas.
L’abandon d’une analyse fondée sur la souveraineté populaire conduit à une réification de l’Etat, et dans la situation présente, à considérer que Vladimir Poutine est dans son droit puisqu’il se sent menacé, voire ‘humilié’ par l’extension de l’OTAN. Cette position légitime la mise en place par la Russie d’un ‘cordon sanitaire’ qui passe par l’annexion de l’Ukraine, considérée, à la suite de Staline et de Poutine, comme une province de la grande Russie. Cette position, sous couvert d’anti-impérialisme américain, rejoint le courant qui s’appelle ‘réaliste’ des relations internationales. Celui-ci analyse le monde sous le prisme d’Etats rationnels qui défendent leurs intérêts, d’où le fait que « dans un monde idéal, ce serait merveilleux que les Ukrainiens soient libres de choisir leur propre système politique et leur politique étrangère » mais que « lorsque vous avez une grande puissance comme la Russie à votre porte, vous devez faire attention » [42]. Dans le monde de ces théories ‘réalistes’, les ‘réalités’ du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou de la solidarité internationale des classes exploitées et opprimées n’existent pas.
En attendant l’avènement du ‘monde idéal’, la tâche immédiate est de dénoncer la guerre menée par la Russie en Ukraine et les dangers extrêmes que la poursuite des rivalités inter-impérialistes fait courir à l’humanité. (Article reçu le 19 avril 2022)
Claude Serfati, économiste, chercheur auprès de l’IRES (Institut de recherches économiques et sociales). Son prochain ouvrage, L’Etat radicalisé. La France à l’ère de la mondialisation armée, sera publié par les éditions La Fabrique, début octobre 2022.
[1] https://www.jeffsachs.org/newspaper-articles/zw4rmjwsy4hb9ygw37npgs97bmn9b9
[2] Nesvetailova Anastasia (2005), « Globalization and Post-Soviet Capitalism: Internalizing Neoliberalism in Russia”, In Internalizing Globalization. Palgrave Macmillan, London, 2005. p. 238-254.
[3] Jakob Hedenskog and Gudrun Persson, “Russian security policy”, dans FOI Russian Military Capability in a Ten-Year Perspective – 2019, décembre 2019, Stockholm.
[4] Sergey Guriyev, “20 Years of Vladimir Putin: The Transformation of the Economy”, Moscow Times, 16 août 2019.
[7] Tom Wilson, “Oligarchs, power and profits: the history of BP in Russia”, Financial Times, 24 ars 2022.
[8] « To our shareholders », 24 mars 2022.
[9] Alexei G. Arbatov, “Military Reform in Russia: Dilemmas, Obstacles, and Prospects,” International Security, vol. 22, no. 4 (1998).
[10] Westerlund Fredrik Oxenstierna Susanne (Sous la direction de), “Russian Military Capability in a Ten-Year Perspective – 2019”, FOI-R–4758—SE, décembre 2019.
[11] Pavel Luzin, 1 avril, 2019, https://www.wilsoncenter.org/blog-post/the-inner-workings-rostec-russias-military-industrial-behemoth
[12] Lukasz Adamski, “Vladimir Putin’s Ukraine playbook echoes the traditional tactics of Russian imperialism”, 3 février 2022, https://www.atlanticcouncil.org/blogs/ukrainealert/vladimir-putins-ukraine-playbook-echoes-the-traditional-tactics-of-russian-imperialism/
[13] Dominique Moïsi, https://www.institutmontaigne.org/blog/vladimir-poutine-en-marche-vers-un-nouvel-imperialisme-russe?_wrapper_format=html
[14] Sur le décalage entre les objectifs fixés par Lénine et la réalité de la ‘soviétisation’ des pays non-russes, voir Zbigniew Marcin Kowalewski, « Impérialisme russe », Inprecor, N° 609-610 octobre-décembre 2014, http://www.inprecor.fr/~1750c9878d8be84a4d7fb58c~/article-Imp%C3%A9rialisme-russe?id=1686
[15] Cité par Rohini Hensman dans Les cahiers de l’antidote, « Spécial Ukraine », n°1, 1° mars 2022, Edition Syllepse.
[16] La question des nationalités ou de l’« autonomie », 31 décembre 1922, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1922/12/vil19221231.htm#note1
[17] L’indépendance de l’Ukraine et les brouillons sectaires”, 30 juillet 1939, https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1939/07/lt19390730.htm#sdfootnote8anc
[18] Sur la prise en compte de cette dimension, voir l’article de Denis Paillard, « Poutine et le nationalisme grand russe », 4 avril 2022, http://alencontre.org/laune/poutine-et-le-nationalisme-grand-russe.html
[19] https://thenextrecession.wordpress.com/2021/09/30/iippe-2021-imperialism-china-and-finance/ . Les auteurs s’intéressent aux seules dimensions économiques de l’impérialisme.
[20] Jason Kirby, “In taking Ukraine, Putin would gain a strategic commodities powerhouse” (La prise de l’Ukraine offrirait à Poutine des ressources en matières premières stratégiques », Globe And Mail, 25 février 2022.
[21] David Vine, Base Nation: How U.S. Military Bases Abroad Harm America and the World,2015, Metropolitan Books, New York.
[22] Dans son « Discours sur la question du libre-échange » (1848) , Marx raillait déjà cette thèse : « Désigner par le nom de fraternité universelle l’exploitation à son état cosmopolite, c’est une idée qui ne pouvait prendre origine que dans le sein de la bourgeoisie », https://www.marxists.org/francais/marx/works/1848/01/km18480107.htm
[23] Friedman Thomas, The Lexus and the Olive Tree, Harper Collins, Londres, 2000. Il est vrai qu’il ajoutait immédiatement après que « McDonald ne peut pas prospérer sans McDonnell Douglas » Mc Donnell Douglas était à l’époque un des principaux producteurs américains d’avions de combat.
[24] https://corporate.mcdonalds.com/corpmcd/en-us/our-stories/article/ourstories.Russia-update.html
[25] Serfati Claude, La mondialisation armée. Le déséquilibre de la terreur, Editions Textuel, Paris, 2001.
[26]Aknin Audrey, Serfati Claude, « Guerres pour les ressources, rente et mondialisation », Mondes en développement, 2008/3 (n° 143).
[27] Voir par exemple, J. Pisani-Ferry, “Europe’s economic response to the Russia-Ukraine war will redefine its priorities and future”, Peterson Institute for International Economics, 10 mars 2022.
[28] J’ai abordé l’impact de ces mesures sur l’économie mondiale dans l’article « La sécurité nationale s’invite dans les échanges économiques internationaux », Chronique Internationale de l’IRES, 2020/1-2.
[29] Claude Serfati (2018) « Un guide de lecture des théories marxistes de l’impérialisme, http://revueperiode.net/guide-de-lecture-les-theories-marxistes-de-limperialisme/
[30] « Ere de domination du capital financier monopoliste », l’impérialisme présente selon Lénine les caractéristiques suivantes: « formation de monopoles, nouveau rôle des banques, capital financier et oligarchie financière, exportations de capitaux, partage du monde entre groupes capitalistes, partage du monde entre grandes puissances ». Le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne sont pas désuètes.
[31] Luxembourg Rosa, L’accumulation du capital (1913), chapitre 31, https://www.marxists.org/francais/luxembur/works/1913/index.htm
[32] Voir par exemple dans le cas des industries métallurgiques – industries essentielles aux armements – Strikwerda, C. (1993). « The Troubled Origins of European Economic Integration: International Iron and Steel and Labor Migration in the Era of World War I ». The American Historical Review, 98(4).
[33] Marx Karl, « Discours sur le parti chartiste, l’Allemagne et la Pologne » 9 décembre 1847, https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/12/18471209.htm.
[34] Remarks by President Biden Before Business Roundtable’s CEO Quarterly Meeting, 21 mars 2022.
[35] « Joint Communication: A new EU-US agenda for global change”, 2 décembre 2020.
[36] Valentina Pop, Sam Fleming et James Politi, “Weaponization of finance: how the west unleashed ‘shock and awe’ on Russia”, Financial Times, 6 avril 2022.
[37] Sur ce thème voir, Thrall Nathan, « Israël est-il une démocratie ? Les illusions de la gauche sioniste », Orient 21, 24 février 2021, https://orientxxi.info/magazine/israel-est-il-une-democratie-les-illusions-de-la-gauche-sioniste,4551
[38] Zoltan Pozsar: “We are witnessing the birth of a new world monetary order”,21 mars 2022, https://www.credit-suisse.com/about-us-news/en/articles/news-and-expertise/we-are-witnessing-the-birth-of-a-new-world-monetary-order-202203.html
[39] Voir par exemple la déclaration aux actionnaires du Directeur général de BlackRock, le plus grand fonds d’investissement du monde, https://www.blackrock.com/corporate/investor-relations/larry-fink-chairmans-letter.
[40] Voir l’entretien de Yuliya Yurchenko avec Ashley Smith, « La lutte pour l’autodétermination de l’Ukraine », 12 et 13 avril 2022, https://alencontre.org/europe/russie/la-lutte-pour-lautodetermination-de-lukraine-i.html
[41] Rousset Pierre et Johnson Mark « En solidarité avec la résistance ukrainienne, pour un mouvement international contre la guerre », 11 avril 2022, https://www.contretemps.eu/ukraine-invasion-russe-mouvement-anti-guerre-rousset-johnson/
[42] Mersheimer, interrogé par Isaac Chotiner, « Why John Mearsheimer Blames the U.S. for the Crisis in Ukraine », The New-Yorker, 1° mars 2022.

À la mémoire de PIERRE BEAUDET

Cofondateur d’Alternatives et des Nouveaux Cahiers du socialisme (NCS), Pierre a été, tout au long de sa vie, un lanceur d’idées et d’initiatives visant à créer des espaces de débats et de rencontres de militant.e.s de mouvements sociaux et de partis politiques.
À ce titre, il a côtoyé un grand nombre de personnes ici au Québec et ailleurs dans le monde, qui se souviennent de lui à différentes époques de sa vie. Un certain nombre d’entre elles lui ont rendu hommage lors d’une cérémonie qui s’est tenue le 23 avril à l’Université du Québec à Montréal.
Cérémonie de commémoration de la vie et de l’œuvre de PIERRE BEAUDET
TÉMOIGNAGES vidéo
Lors de cette cérémonie, des membres de sa famille et des collègues, camarades et ami.e.s ont pris la parole.
De plus, d’autres personnes ont voulu lui rendre hommage par capsules vidéo pré-enregistrées.
TÉMOIGNAGES écrits
(Cliquer sur l’image pour afficher le PDF – 78 pages)

Autres témoignages
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VIDÉOS de Pierre Beaudet
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Gramsci, l’histoire et le paradoxe de la postmodernité

Introduction
Les philosophies de l’histoire en général – et le marxisme en premier premier lieu – ont été radicalement remises en cause dans leur projet même, cela pour différentes raisons, théoriques mais aussi politiques. On les a accusées de transposer un schéma religieux sur le cours des événements humain (Löwith[1]), de plaquer des lois rigides sur la réalité concrète (Popper, pour ne citer qu’un nom[2]), de promouvoir des conceptions a priori et homogénéisantes aux antipodes de la pratique réelle des historiens. Elles nieraient la diversité empirique et l’imprévisibilité essentielle à l’action humaine (Arendt[3]) – négation qui a pu être considérée comme le pendant théorique du totalitarisme, l’écrasement théorique de l’individu annonçant ou inspirant en quelque sorte son écrasement politique. Incapables d’appréhender les catastrophes et crimes de masse du XXe siècles, et dépassées par de multiples avancées intellectuelles et historiographiques, les philosophies de l’histoire s’avéreraient anachroniques, et définitivement enfermée dans le XIXe siècle (Foucault[4]). Enfin, en raison de leur caractère européocentré, les philosophies de l’histoire classiques, escamoteraient la pluralité irréductible des trajectoires historiques.
Ces critiques présentent de nombreux éléments pertinents, dans la mesure où elles visent des philosophies de l’histoire dogmatiques : visions acritiques du progrès ou de la décadence ; conceptions religieuses, téléologiques ou idéalistes du processus historique, qui serait guidé par la Providence, la Raison ou l’Esprit ; ou encore versions déterministes, mécanistes et économicistes du marxisme. Mais le marxisme bien compris, notamment tel qu’il est développé par Gramsci en tant que « philosophie de la praxis », échappe largement à de telles critiques.
Les réflexions de Gramsci, le plus souvent formulées à l’occasion de l’analyse de cas concrets et liées à des enjeux pratiques, ne sacrifient jamais la singularité irréductible des situations et des événements historiques ni la complexité des rapports entre les acteurs et forces en présence. Et il parvient pourtant à forger un cadre et des outils théoriques (méthodes, notions ou thèses) qui rendent intelligible la cohérence et les lignes de force du processus historique, et permettent de penser les différences qualitatives entre les époques constituant ce processus, en premier lieu l’époque moderne. L’ouvrage cherche à déployer cette conception de l’histoire gramscienne, qui parvient à se rendre « sensible au multiple » tout en conservant son ambition totalisante.
Or c’est en particulier autour des idées de modernité et de postmodernité que ces problèmes se nouent, et que deux écueils apparaissent apparaissent clairement : l’impossibilité de réduire l’histoire à un « grand récit » (Lyotard) qui correspondrait au développement d’un principe donné (raison, liberté, progrès, etc.), et de réduire les différentes époques à un « esprit du temps » ; mais aussi l’impossibilité de s’en tenir à une attitude purement critique envers toute totalisation historique, sous peine de se retrouver désorientés à la fois intellectuellement et pratiquement, comme l’a démontré Fredric Jameson. Les lignes qui suivent sont un extrait (p. 19-25) du chapitre introductif de L’Histoire et la question de la modernité chez Antonio Gramsci qui porte précisément sur ce point[5].
***
Le paradoxe de la modernité
[…] L’idée de postmodernité a un rapport ambivalent avec la conception du processus historique comme constitué d’époques cohérentes et qualitativement différentes entre elles. D’une part, la « condition postmoderne », telle que l’a diagnostiquée Lyotard, correspond à un abandon des « grands récits (…) comme la dialectique de l’Esprit, l’herméneutique du sens, l’émancipation du sujet raisonnable ou travailleur, le développement de la richesse[6] », au profit d’une ouverture à la pluralité de jeux de langages incommensurables. Toute appréhension totalisante du processus historique ou même d’une seule époque semble alors suspecte. D’autre part, la postmodernité semble bien être une époque nouvelle, succédant à la modernité : « Notre hypothèse de travail est que le savoir change de statut en même temps que les sociétés entrent dans l’âge dit postindustriel et les cultures dans l’âge dit postmoderne[7]. » On est donc placé face au grand récit de disparition des grands récits[8], la postmodernité se manifestant comme l’époque de la dissolution des époques : tel est son paradoxe essentiel.
Pour Jameson, l’un des « traits ou caractères semi-autonomes et relativement indépendants[9] » que présente le postmodernisme est ainsi la « surdité à l’Histoire », la « crise de l’historicité » ou la perte du « sens du passé »[10]. L’absence de toute véritable capacité à se représenter le processus historique, à penser ses ruptures fondamentales et plus encore à se projeter dans un avenir qualitativement nouveau (« l’angoisse de l’utopie »[11]), s’accompagne d’un accent mis sur la prolifération des différences particulières aux dépens des « abstractions périodisantes ou totalisante[12] », et d’une prédominance des catégories du synchronique et du spatial sur celles du diachronique et du temporel dans « notre vie quotidienne, notre expérience psychique, et nos langages culturels » contrairement à la période antérieure du « haut modernisme[13] ». Le passé est considéré comme dépendant du présent, et comme lui étant relatif : pour « une société privée de toute historicité », son « passé putatif n’est guère plus qu’un ensemble de spectacles poussiéreux[14] », de simulacres, sécrétés et reconfigurés en fonction d’éléments actuels. De ce fait, aucune représentation périodisée du processus historique, même passé donc, ne peut acquérir une véritable consistance, et encore moins représenter un fondement stable pour l’action collective[15].
Pour autant, lorsque l’on parle de postmodernité, on présuppose
une conception narrative de la temporalité qui sépare clairement un passé et un présent : auparavant nous vivions dans une société industrielle / capitaliste / moderne, maintenant nous vivons dans une société post-industrielle / désorganisée / postmoderne / postfordiste / globalisée / détraditionnalisée / individualisée / du risque / en réseaux, etc.[16]
On peut donc reformuler le paradoxe du postmodernisme ainsi : la dissolution de l’historicité se retourne dans l’affirmation d’une différence historique qualitative et même absolutisée entre présent et passé – affirmation qui est du reste analogue à la manière dont les théories de la modernité distinguent cette dernière du passé prémoderne.
Jameson s’efforce d’échapper à ce paradoxe sans abandonner l’idée de postmodernité. Pour cela, il s’interdit d’abord d’adopter une conception homogénéisante des époques historiques, et caractérise le postmodernisme par plusieurs « traits ou caractères semi-autonomes et relativement indépendants[17] » – méthode proche de celle de Gramsci comme on le verra. De plus, en concevant le postmodernisme comme la « logique culturelle » d’un nouveau stade du capitalisme (le capitalisme tardif), il fait droit à l’originalité de l’époque contemporaine sans pour autant absolutiser sa différence et la couper du processus historique :
Il faut réaffirmer encore et encore (…) l’idée d’une périodisation, à savoir que le postmodernisme n’est pas la dominante culturelle d’un ordre social entièrement nouveau (dont la rumeur, sous le nom de « société postindustrielle », courut dans les médias il y a quelques années) mais seulement le reflet et le concomitant d’une modification de plus du capitalisme lui-même[18].
Enfin, il considère le postmodernisme comme la logique culturelle « dominante » mais non exclusive de cette nouvelle période, comme sa « norme hégémonique »[19] :
Je suis très loin de penser que la production culturelle actuelle est, dans sa totalité, « postmoderne » au sens que je vais attribuer à ce terme. Le postmodernisme est pourtant le champ de forces où des élans culturels très différents (que Raymond Williams a utilement qualifiées de formes « résiduelles » ou « émergentes » de production culturelle) doivent se frayer un chemin. Si nous ne parvenons pas à acquérir un sens général de dominante culturelle, nous retombons dans une vision de l’histoire actuelle comme pure hétérogénéité, différence aléatoire, coexistence de multiples forces distinctes dont l’effectivité est indécidable[20].
Jameson pense donc l’unité de l’époque contemporaine (dans sa dimension culturelle) à partir de l’hégémonie du postmodernisme[21], contre laquelle il convient de lutter. Alors que l’« on est immergé dans l’immédiat », et que « la conception même de la périodisation historique apparaît des plus problématiques », retrouver une profondeur historique et une représentation du processus historique en sa consistance est essentiel pour espérer reconquérir une certaine « maîtrise » de l’histoire, c’est-à-dire y agir collectivement d’une manière cohérente[22].
La pensée de l’histoire de Gramsci, une réponse au postmodernisme ?
Gramsci avait conscience de l’importance décisive de parvenir à une conception adéquate du processus et des époques historiques. Ses Cahiers de prison sont émaillés de réflexions qui, comme par avance, permettent d’affronter la crise de l’historicité contemporaine, et ce que l’on pourrait appeler le refoulement postmoderne de l’histoire, tout en faisant droit à ce que les critiques des philosophies de l’histoire, et celles des périodisations classiques, ont de pertinent.
Si Gramsci peut constituer une aide précieuse pour répondre au postmodernisme, c’est d’abord parce qu’il partage avec ce dernier une certaine « sensibilité au multiple[23] ». Il est particulièrement attentif à la pluralité des éléments et acteurs historiques, et il se garde de tout essentialisme, en particulier économique. Il ne conçoit l’histoire ni à partir de structures simples ni à partir de sujets préconstitués. Pour lui, les structures et les événements historiques dépendent des rapports entre les multiples forces socio-politiques en présence, et, réciproquement, chacune de ces forces, tout en étant conditionnée économiquement, se forme au cours d’un processus historique de lutte où l’activité d’organisation politico-idéologique joue un rôle décisif. Ces raisons permettent de comprendre pourquoi Laclau et Mouffe ont pu tenter de présenter Gramsci comme un précurseur, sinon du postmodernisme, du moins de leur projet « postmarxiste[24] ». Ce projet consiste à éliminer du marxisme tout ce qui relèverait de la philosophie de l’histoire (déterministe ou téléologique), en premier lieu l’étapisme (la succession réglée a priori des modes de production et des classes fondamentales qui leur correspondent) et l’essentialisme économique (la définition de l’identité des sujets collectifs par leurs caractéristiques économiques). Cela aboutit à nier radicalement toute nécessité historique, ainsi que la possibilité de penser l’espace social comme une totalité unifiée. Laclau et Mouffe soutiennent l’irréductible pluralité des acteurs socio-politiques et l’indépassable précarité de leurs identités, dans la mesure où les identités des acteurs collectifs sont intégralement définies par leurs rapports mutuels – de différenciation, d’opposition, d’alliance ou d’hégémonie –, contingents et toujours susceptibles d’être modifiés[25]. En interprétant Gramsci comme le précurseur le plus avancé de leur théorie, Laclau et Mouffe mettent en évidence à juste titre son attention au multiple, mais ils laissent de côté son effort tout aussi marqué pour penser la consistance du processus historique. En effet, Gramsci ne voit pas l’histoire comme « une série discontinue de formations hégémoniques ou de bloc historiques[26] », c’est-à-dire comme la succession parfaitement contingente de différentes configurations de rapports entre les acteurs politiques – rapports qui redéfiniraient à chaque fois intégralement leurs identités. Au contraire, il fait droit aux régularités immanentes à la série des événements et des situations (ou configurations de rapports de forces), et pense les continuités partielles du processus historique et la cohérence relative de chacune des époques. De même, il reste marxiste – et non « postmarxiste » – dans la mesure où il n’abstrait pas les acteurs politiques de leurs conditions économiques.
Comment comprendre que les réflexions gramsciennes semblent intégrer des éléments qui seront au cœur du postmarxisme ou du postmodernisme, tout en dépassant certaines de leurs limites ? On peut évoquer deux raisons. La première est peut-être que la pensée de Gramsci s’est construite dans un rapport intime et critique avec celle du libéral Benedetto Croce, qui a pu être décrite comme l’une des premières philosophies « postmarxistes[27] ». Croce, après avoir frayé avec le marxisme durant sa jeunesse, sous l’influence d’Antonio Labriola, en était rapidement venu à défendre des positions révisionnistes (refusant la théorie de la valeur, la détermination en dernière instance par l’économie, etc.)[28], et a par la suite développé sa propre conception, l’« historicisme absolu ». Il s’agissait pour lui de libérer l’histoire de tout carcan extérieur – transcendant – qu’on pourrait lui imposer : cause première, fin dernière, logique abstraite ou schéma a priori régissant son cours. Il rejette ainsi toute philosophie de l’histoire, et affirme la singularité absolue de chaque situation historique concrète[29]. Comme Croce, Gramsci fait droit à la singularité historique, et reprend d’ailleurs à son compte l’expression d’« historicisme absolu » ; mais il cherche également à restituer ce qu’il y a de structuré dans le processus historique, l’unité relative des époques et la logique immanente à leur succession.
Si la pensée de Gramsci est pertinente face au défi postmoderne, c’est peut-être aussi car il était lui-même confronté à une crise de la modernité[30]. Il diagnostique une crise organique, ou crise de l’hégémonie bourgeoise, qui est particulièrement intense après la Première Guerre mondiale, et dont la prise du pouvoir par les fascistes est un symptôme. Cette crise s’accompagne en particulier d’un bouleversement des représentations de l’histoire comme progrès. Toutefois, certaines des tendances immanentes à l’époque moderne semblent poursuivre leur développement, l’américanisme attestant ainsi que le dynamisme technico-économique du capitalisme n’est pas épuisé. Par ailleurs, la Révolution d’Octobre et l’élan qu’elle a donné aux luttes des dominés ouvrent l’horizon de l’émancipation des subalternes dans une société à la fois égalitaire et concrètement démocratique. La crise multiforme de la modernité correspond ainsi à la possibilité, et donc à la tâche, d’en réaliser les promesses. Contre une croyance dogmatique dans le progrès, Gramsci en est venu à concevoir la situation dont il est le contemporain comme déchirée entre plusieurs alternatives historiques, et, contre une compréhension naïve de la modernité, il l’a pensée d’une manière complexe et problématique, mais sans pour autant abandonner l’espoir de faire triompher un progrès véritable[31].
Notes
[1] Karl Löwith, Histoire et salut : les présupposés théologiques de la philosophie de l’histoire [1953], Paris, Gallimard, 2002.
[2] Karl Popper, Misère de l’historicisme [1944-45], Paris, Plon, 1956.
[3] Hannah Arendt, « Le concept d’histoire : antique et moderne » [1958], in La crise de la culture [1961], Paris, Gallimard, 2015, p. 58-120.
[4] Michel Foucault, « Sur les façons d’écrire l’histoire » [1967], in Dits et écrits. 1954-1988, Paris, Gallimard, 1994, vol. 1, p. 585‑600.
[5] La table des matières de l’ouvrage est disponible par ce lien.
[6] Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, Paris, Minuit, 1979, p. 7.
[7] Ibid., p. 11.
[8] Fredric Jameson, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif [1991], Paris, Éditions de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts, 2007, p. 18.
[9] Ibid., p. 17.
[10] Ibid., p. 17, p. 63, p. 431.
[11] Ibid., p. 459.
[12] Ibid., p. 474.
[13] Ibid., p. 55.
[14] Ibid., p. 58.
[15] Ce diagnostic est proche de celui de François Hartog, qui oppose le « présentisme » contemporain au « régime d’historicité » (manière dont les catégories de présent, passé et futur sont combinées, qui constitue la conscience de soi temporelle d’une communauté) futuriste, polarisé par l’attente du nouveau, qui caractérisait l’époque moderne, bornée par les dates symboliques de 1789 et de 1989 (Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Le Seuil, 2003).
[16] Mike Savage, « Against Epochalism : An Analysis of Conceptions of Change in British Sociology », Cultural Sociology, vol. 3, no 2, juillet 2009, p. 218. Savage parle d’« épocalisme » pour désigner ce schéma, dont il analyse la prédominance dans les sciences sociales en Grande-Bretagne.
[17] Fredric Jameson, Le Postmodernisme…, op. cit., p. 17.
[18] Ibid., p. 19.
[19] Ibid., p. 39.
[20] Ibid.
[21] Cette présence chez Jameson de Gramsci (via Williams) est une exception : c’est « le penseur du marxisme occidental dont Jameson s’est le moins inspiré » (Perry Anderson, Les origines de la postmodernité [1998], Paris, Les Prairies ordinaires, 2010, p. 102-103). Pour la lecture de l’hégémonie par Williams, qui s’intéresse principalement à sa dimension culturelle, voir Raymond Williams, Marxism and Litterature, Oxford University Press, 1977, « Hegemony », p. 108‑114.
[22] Ibid., p. 550, p. 36, p. 474.
[23] Leonardo Domenici, « Unificazione politica e pluralità del reale nei Quaderni del carcere », Critica marxista, 1989, no 5 (septembre-octobre), p. 75.
[24] Voir Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale [1985], Paris, Les Solitaires intempestifs, 2009 p. 20-21.
[25] Laclau et Mouffe font référence à Saussure, chez qui la définition d’un mot dérive de ses différences aux autres, pour penser le primat des relations sur les identités.
[26] Ibid., p. 147.
[27] Eric Hobsbawm, L’ère des empires. 1875-1914 [1987], Paris, Fayard, 1989, p. 345.
[28] Benedetto Croce, Matérialisme historique et économie marxiste [1900], Paris, Giard et Brière, 1901.
[29] Benedetto Croce, Théorie et histoire de l’historiographie [1917], Genève, Droz, 1968, chap. 4 « Genèse et dissolution idéale de la “philosophie de l’Histoire” », p. 45-56.
[30] Je me permets de renvoyer à Yohann Douet, « Affronter la crise de la modernité. Hégémonie et sens de l’histoire chez Antonio Gramsci », Actuel Marx, no 68, 2020/2, p. 175-192.
[31] Pour les différentes significations que prend la notion de progrès chez Gramsci, voir infra, p. 281-282.

Notes annexes sur les élections Françaises et le NPA

Le 8 novembre 2020, Jean-Luc Mélenchon proclamait dans TF1 : « J’ai un programme, une équipe prête à gouverner. 2022 est l’heure du changement. La société est dans une impasse. (…) Nous avons les moyens d’innover, de faire les choses différemment, d’abolir la monarchie présidentielle. (…) Je suis un pôle de stabilité. » Et à partir de là, il a mis en branle toute la machine électorale de la France Insoumise (FI). La condition qu’il s’est imposée pour être candidat était d’amener 150 000 personnes à soutenir sa candidature. Un chiffre qui a été dépassé sans problème en quelques jours.
Et donc, dans un contexte de montée de la vie politique de droite, avec un gouvernement Macron récupérant des pans entiers de l’agenda de l’extrême droite, avec des mobilisations comme celles de la police en juin 2020, soutenues par toutes les forces institutionnelles – de l’extrême droite au PCF – à l’exception de la FI, et au milieu de graves difficultés pour les mouvements sociaux (aggravés par la pandémie), J. L. Mélenchon, malgré le fait que les sondages plaçaient toutes les forces de gauche à des niveaux historiquement bas (Mélenchon était autour des deux chiffres), a rejeté dans un revers toute possibilité d’une approche unitaire des élections.
Partant du fait qu’il était le candidat le mieux placé à gauche, il a choisi de jouer la carte pour se présenter comme l’alternative qui pourrait empêcher Le Pen d’atteindre le second tour. Et si au début de la campagne les sondages le plaçaient loin de relever le défi, sa campagne a été couronnée de succès : avec un programme antilibéral radical, avec des évolutions positives en termes de discrimination raciale, d’immigration ou de crise climatique, la mise en place de l’initiative parlementaire pour la campagne unité populaire[1] et avec une campagne très active, visant les quartiers populaires et les secteurs les plus touchés par les politiques discriminatoires de Macron. Les pourcentages obtenus dans les quartiers populaires, la jeunesse, ou les Antilles, etc., montrent que la France Insoumise a réussi à monopoliser la base électorale de pratiquement tous les partis de gauche et à être perçue comme un véritable rempart contre l’extrême droite. En fin de compte, les votes obtenus en font le meilleur résultat qu’une force de gauche radicale ait obtenu ces dernières années.
Quoi qu’il en soit, rester aux portes du second tour en l’absence de 420 000 voix laisse en suspens la question de savoir si le fait d’avoir soulevé une campagne plus inclusive et moins hégémonique, d’avoir œuvré pour un accord plus large n’aurait pas permis de briser ce plafond de verre.
La campagne du NPA (L’Anticapitaliste – NPA (nouveaupartianticapitaliste.org)) doit être comprise dans ce contexte : la proclamation de la candidature de Mélenchon a bloqué toute possibilité de travailler pour une proposition unitaire et forcé la présentation d’une candidature propre. Ainsi, bien qu’en son sein il y ait eu un courant qui préconisait de participer à la campagne électorale sans présenter de candidature, le NPA a décidé de se présenter aux élections. Il est vrai que faire campagne sans candidat semblait quelque peu difficile, étant donné le poids que l’existence de la candidature acquiert du point de vue politique et médiatique, sans lequel le NPA aurait été totalement absent dans cette période de campagne électorale.
Une campagne dans laquelle la candidature de Poutou lui a permis de placer dans le débat la nécessité d’organiser la résistance et la révolte à partir d’une réponse politique unitaire au-delà du résultat de ces élections et au-delà du champ électoral. Cela a également permis au NPA de développer une vaste campagne politique par le biais d’événements publics et de rassemblements, ainsi que par sa présence médiatique, ce qui n’aurait pas été possible autrement. Une campagne radicale, avec un programme anticapitaliste bien développé, où il manquait un message clair que dans le contexte actuel, l’unité de la gauche antilibérale et antifasciste n’est pas seulement nécessaire dans la rue, mais aussi dans les urnes. Parce qu’en fin de compte, le 10 avril, la bataille politique se jouait dans les urnes et le défi d’empêcher Le Pen d’atteindre le second tour n’était pas pecata minuta. Comment y parvenir sans une politique unitaire dans le domaine électoral ?
Par conséquent, lorsqu’il s’agit de faire le point, il est logique de se demander si cette bataille pour l’unité autour du vote (ce n’est pas le moment de discuter de la formule) n’aurait pas dû constituer un axe de la campagne du NPA. Pour deux raisons : premièrement, parce qu’il répondait à l’urgence politique du moment ; et deuxièmement, parce que c’était une préoccupation qui a largement submergé l’esprit du peuple de gauche et que la campagne a offert au NPA la possibilité de se connecter avec ces secteurs, au-delà de sa propre base électorale. Certes, la plus grande responsabilité de l’absence de dynamique électorale unitaire n’incombait pas au NPA, mais, en même temps, le NPA ne pouvait rester inconscient de cette préoccupation, qui est ce qui a motivé le vote utile pour Mélenchon dans cette campagne.
Au-delà de cela et en ce qui concerne le développement de la campagne, le NPA s’est bien développé, avec une campagne dynamique, avec un programme bien élaboré, répondant programmatiquement aux urgences de la période et prêt à travailler dans une perspective qui dépasse ses propres frontières pour avancer dans la construction d’un outil nécessaire pour répondre aux besoins politiques des exploités et des opprimés. Son écho médiatique a dépassé celui de 2017 et la fréquentation de ses rassemblements a été supérieure à la campagne précédente et à ce qui était attendu par le NPA lui-même: des salles débordantes et même avec des gens qui suivent le rassemblement dans la rue, avec une présence principalement de jeunes.
Cependant, la campagne a laissé entrevoir une difficulté face au résultat final : de nombreuses personnes qui pourraient être reconnues dans la proposition du NPA ont montré en même temps leur volonté de voter pour Mélenchon au premier tour pour empêcher Le Pen de passer le second. C’est ce qui explique la contradiction entre un plus grand écho de cette campagne, une plus grande audience de son message politique et la perte de votes lors du dépouillement final.
Comme en 2017, dans les derniers jours de la campagne, le débat a émergé sur la question de savoir si le NPA aurait dû appeler le candidat de la FI à voter face à l’attraction de ces derniers jours. Disons une forte attraction. Comme bouton d’échantillonnage, deux exemples: le premier, à Saine Saint-Denis où il y avait des écoles qui ont dû fermer une heure et demie plus tard que l’heure prévue en raison de l’afflux du public aux urnes; la seconde, à Montreuil, où malgré le fait que le maire Bessac (élu en 2020 avec plus de 50% au premier tour) a soutenu la candidature du PCF et a fait une campagne abondante en sa faveur, la candidature de Mélenchon a obtenu 50% des voix contre 3% du candidat soutenu par Bessac.
Sans aucun doute, et pour ne pas nous embrouiller dans le débat, un retrait du vote NPA n’aurait pas résolu la défaite de Mélenchon. En fait, Mélenchon a déjà traîné tous les votes que le NPA aurait pu lui donner sans avoir besoin de ce retrait. Mais, un geste du NPA dans ce sens lui aurait permis de s’inscrire dans la dynamique large et populaire pour empêcher Le Pen d’aller au second tour. Ce qui n’est pas un facteur négligeable. La question est donc de savoir comment le NPA n’a pas perçu ces facteurs, alors que même en son sein, certaines voix ont soulevé cette possibilité.
Le plus que l’on puisse penser, c’est que deux jours après le dépouillement, les sondages supposaient que Mélenchon ne pouvait pas dépasser les 2,5 millions de voix qui le séparaient de Le Pen et dans ces conditions (avec 1% prévu pour le NPA) il semblait logique d’opter car le 10 le pôle qui réfléchissait à la manière de répondre au lendemain des élections et au-delà du cadre électoral, sont sortis aussi renforcés que possible; parce que – et il faut éviter de ne pas l’oublier – la FI suit fondamentalement une machine électorale, sans aucune orientation pour construire une force d’action.
Le problème, c’est que les sondages n’étaient pas le reflet que ce qui était cuit dans l’électorat… Et face à l’échec des sondages, le seul antidote est de donner une intention au tissu social dans lequel s’insère l’activité du parti. Un antidote qui, visiblement, ne comptait pas pour le NPA.
En regardant vers l’avenir, et face au second tour, la situation qui s’ouvre est compliquée. La confrontation Macron-Le Pen se déroule dans des conditions beaucoup plus difficiles qu’en 2017. Il y a cinq ans, Macron et Le Pen incarnaient la confrontation entre un outsider, venu renouveler la vie politique du pays, et l’extrême droite. Les 24 suivants de la confrontation est celle d’un président qui a développé une politique très agressive contre tous les secteurs, qui a réussi à activer la révolte dans tout le pays, particulièrement détesté par de larges secteurs populaires et une extrême droite qui développe une bonne campagne pour capitaliser sur cette haine, au point que cela peut se traduire par des secteurs populaires votant au premier tour. décider de se débarrasser de Macron dans la seconde… voter pour Le Pen.
D’où une réelle difficulté à définir le slogan électoral (comme l’ont fait le PS, EELV et pcF, dans le cadre d’un terrible pacte républicain qui est un alignement presque sans critique après Macron). Dès le départ, tant les syndicats que des secteurs importants du mouvement associatif et de la FI comme le NPA, ont opté pour le « non au vote pour Le Pen », afin de ne pas entrer en conflit avec les secteurs populaires avec les veines ouvertes par la politique de Macron. Mais il n’est pas clair que ce slogan soit suffisant : le problème est que la seule façon de se débarrasser de Le Pen est que Macron obtienne une majorité le 24. A la recherche de références historiques, en 2002, la LCR – avant un second tour entre le gaulliste Chirac et le candidat fn – a choisi d’utiliser la formule : « Vaincre le FN dans la rue et dans les urnes », dans le but non seulement qu’il soit défait dans le calcul, mais que la défaite soit encombrante. Un critère qui correspond bien aux défis du moment, car s’il est vrai qu’une défaite à part entière de Marine Le Pen au second tour permet de se préparer à affronter Macron le lendemain, à l’inverse il n’en va pas de même : une victoire de l’extrême droite au second tour constituerait une défaite non seulement pour Macron, mais pour l’ensemble du mouvement ouvrier et des secteurs populaires.
Dans tous les cas, tout indique que la position de vote finale sera prise dans les jours précédents. Alors qu’il y a un énorme travail de pédagogie politique à mener au niveau de la rue pour empêcher tout vote des secteurs populaires qui ont voté à gauche d’aller à Le Pen. Un travail ardu et qui, le 16, dans lequel s’appelle une mobilisation unitaire contre le racisme et l’extrême droite, a un premier test.
A partir du 24, l’urgence principale sera de construire un front antifasciste et anti-néolibéral pour préparer dans les meilleures conditions les élections législatives de juin. La déclaration du NPA va dans ce sens, mais incontestablement la responsabilité de Mélenchon et de la FI dans cette tâche est énorme, et bien que les premières déclarations de Manuel Bompard, annonçant hier que « Nous sommes favorables à un regroupement autour du programme que Jean-Luc Mélenchon a mené aux élections présidentielles et autour des résultats du premier tour », Faisant à nouveau allusion à une position hégémonique de la FI, la lettre adressée à EELV, le 14 avril, avance une proposition plus ouverte : travailler à construire une majorité parlementaire ou une opposition unitaire, « sans aucune volonté hégémonique ». Proposition qu’ils transfèrent également « à la fois aux partis et aux groupes et aux personnalités et groupes qui le composent et qui pourraient vouloir le rejoindre ». Reste à savoir ce que cette initiative signée par Adrien Quatennens, coordinateur de France insoumise, Mathilde Panot, présidente du groupe France insoumise à l’Assemblée nationale, Aurélie Trouvé, présidente du Parlement de l’Union populaire et Manuel Bompard, président de la délégation de la France insoumise au Parlement européen.
Enfin, et en regardant vers l’avenir, l’enjeu est d’articuler les médiations nécessaires pour faire avancer la « reconstruction d’une gauche combative, une large force anticapitaliste capable de rassembler ceux qui souhaitent changer radicalement ce système, comme le dit la profession de foi pour les élections du NPA.
Traduction NCS via Google

Le parcours du combattant du Centre des travailleurs et des travailleuses immigrants

À cœur ouvert avec Mostafa Henaway, Éric Shragge, Noémie Beauvais, Viviana Medina et Cheoki Yoon du CRI et Pierre Beaudet des Nouveaux Cahiers du socialisme
Le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI) est devenu avec les années une organisation structurée et structurante au Québec, sur la « ligne de front » de la lutte des travailleurs et travailleuses immigrants. Il a joué un rôle considérable dans des campagnes nationales comme celle sur le salaire minimum notamment[1]. Il agit sur plusieurs dossiers simultanément : travail communautaire, aide aux personnes en difficulté, campagnes de syndicalisation, plaidoyers auprès des gouvernements, éducation populaire. Dans leur local sur la rue Van Horne à Montréal, l’activité est intense autour d’une très petite équipe de personnes permanentes, et aussi avec l’apport précieux de nombreux militants et militantes bénévoles. La rencontre a eu lieu le 31 août 2021.
NCS – Comment le CTI a-t-il commencé ?
L’idée a germé dans les années 1990 à partir des luttes dans les usines de vêtements, les « sweatshops » comme on dit, où on retrouve de bas salaires, des conditions de travail éprouvantes et une concentration de travailleuses et travailleurs immigrants. Plusieurs travailleurs d’origine philippine voulaient amener leur syndicat (UNITE HERE) à être plus revendicateur, plus militant. Le personnel de ce syndicat était davantage intéressé à vendre des cartes d’adhésion, à signer une convention collective, sans donner un soutien régulier à l’organisation locale. Avec l’aide de Malcolm Guy et de Roger Rashi, on a entrepris des discussions dans le but de créer un espace pour des travailleurs immigrants où ils pourraient se parler et développer des stratégies en sécurité. Et c’est ainsi que le CTI a été mis sur pied en 2001.
NCS – Malgré les difficultés, le rapport avec les syndicats a continué…
Le syndicat des Travailleurs canadiens de l’automobile (aujourd’hui UNIFOR) nous a offert une aide financière généreuse, ce qui a nous a permis d’avoir une petite infrastructure. Pour les organisations syndicales, il est objectivement difficile de s’investir auprès de petits regroupements d’ouvriers, peu payés, très précaires. Ce travail d’organisation, toujours à recommencer, implique des coûts qui dépassent souvent la capacité des syndicats. Il était donc, et il est encore à leur avantage de passer le relais à des groupes indépendants comme le CTI qu’ils appuient dans la mesure du possible. Dans un sens, notre travail et celui des syndicats sont complémentaires. En organisant les travailleurs immigrants, en défendant leurs droits, en poussant le système, on met en place les conditions qui éventuellement vont faciliter leur syndicalisation.
NCS – Le CTI agit un peu comme un groupe communautaire…
Eric Shragge, un vétéran du mouvement communautaire au Québec, nous a aidés en nous initiant à l’approche de l’action communautaire. L’équipe du centre a développé des interactions entre l’approche centrée sur l’individu et l’approche collective. Par exemple, il faut s’occuper des personnes, les aider, presque cas par cas. Les immigrants qui arrivent dans nos bureaux sont démunis, intimidés par les appareils bureaucratiques. Souvent, ils ne connaissent pas les règles et les lois. Ils gardent constamment une crainte au fond d’eux-mêmes, jusqu’à ce que leur statut soit établi une fois pour toutes, ce qui peut prendre des années. Alors le CTI les aide un par un, une par une, du mieux qu’il peut, toujours avec la préoccupation de faire les liens avec les campagnes et l’action collective.
NCS – Cela s’est fait en collaboration avec des groupes d’entraide immigrants déjà établis…
Les Philippins, bien présents dans les usines de vêtements et dans le secteur de l’aide domestique, avaient mis en place des structures, comme le groupe PINAY, un organisme à but non lucratif pour les femmes philippines immigrantes, qui effectue un travail admirable, et dont la mission est d’autonomiser les femmes, en particulier les travailleuses domestiques, et de les amener à se battre pour faire valoir leurs droits et leur bien-être.
NCS – Votre travail auprès des travailleurs et travailleuses des « sweatshops » vous a fait connaître, mais aujourd’hui, les conditions ont changé…
D’abord, il y a eu une importante délocalisation dans le secteur du vêtement notamment, comme Gildan qui a déménagé ses usines au Honduras. Autrement, les embauches dans les usines se font maintenant par des agences qui agissent comme intermédiaires entre les travailleurs et les entreprises. De cette manière, celles-ci ne sont plus « responsables », les agences leur permettent de se déresponsabiliser.
NCS – Cette présence des agences est maintenant fortement répandue…
Cela fait tellement l’affaire des employeurs, même si, dans plusieurs cas, le recours à l’agence coûte plus cher que si les travailleurs étaient directement à leur emploi. Les employeurs préfèrent ce système parce qu’il maintient la main-d’œuvre dans un état de constante précarité. Les agences se retrouvent maintenant partout, dans tous les secteurs, la santé et les soins pour les personnes en perte d’autonomie, comme on l’a constaté durant la pandémie dans les CHSLD. Elles sont présentes également dans des secteurs technologiques, comme dans les emplois de monteurs de ligne (chez Vidéotron et Bell, pour ne pas les nommer), où les travailleurs, souvent originaires du Maghreb, détenteurs de diplômes de technicien ou même d’ingénieur mais non reconnus au Québec, sont forcés de travailler dans des conditions médiocres, une situation qui découle souvent du statut de travailleur étranger temporaire. Les agences sont omniprésentes dans l’agriculture, l’entretien, les entrepôts, l’aménagement extérieur, l’alimentation; dans les métiers industriels spécialisés également tels les soudeurs, les machinistes, etc., où on retrouve beaucoup d’immigrants.
NCS – La présence de ces agences doit compliquer l’organisation des travailleuses et travailleurs immigrants ?
La précarité et la mobilité qui caractérisent le travail pour les agences rendent effectivement la tâche difficile. De plus, dans ces agences, les travailleuses et les travailleurs migrants possèdent des statuts variés. Certains ont le statut de résident, d’autres sont en attente, beaucoup sont sans-papiers. Les plus précaires sont les réfugié·e·s. Les agences, de connivence avec les entreprises, trouvent des moyens pour les embaucher en dehors des règlements en vigueur. C’est pour cela que le CTI a créé une clinique légale, où des juristes compétents ont pour tâche de démêler les dossiers compliqués que la bureaucratie de l’immigration transforme parfois en cauchemars pour les personnes concernées.
NCS – Les femmes sont souvent encore plus pénalisées que les hommes…
C’est un peu partout pareil, mais en ce qui concerne les travailleuses immigrées, la précarité, les bas salaires et les mauvaises conditions frappent plus fort. On n’a qu’à penser aux travailleuses domestiques dont plusieurs arrivent ici avec le statut de travailleuse temporaire, lié à un seul employeur, et sans recours si un conflit survient entre celui-ci et la travailleuse. On a quand même gagné quelques batailles en poursuivant des employeurs et en faisant appel à la Commission des droits de la personne. Des femmes très courageuses, constamment menacées de déportation, ont mené ces batailles gagnantes.
NCS – Récemment, le CTI a mené une grosse campagne sur les conditions dans les entrepôts.
On compte pas moins de 15 000 travailleurs et travailleuses dans les entrepôts de la région métropolitaine de Montréal en 2011[2], dont plus de 4200 sont à forfait pour des agences de placement. C’est devenu énorme, dans le sillon de la mondialisation qui délocalise la production et érige de puissants systèmes de transport dont le bout de la ligne est constitué d’entrepôts construits dans de grands centres de tri proches des installations portuaires ou ferroviaires. Dans les 366 établissements de ce secteur, l’emploi a augmenté de 39 % depuis 2001. C’est là où on trouve un très grand nombre de travailleuses et de travailleurs immigrants dont les salaires et les conditions de travail se situent au bas de l’échelle.
NCS – Tout cela est encouragé par les autorités étatiques…
Dans la logique des accords de libre-échange, les trois paliers de gouvernement ont décidé de joindre leurs efforts pour faire de Montréal une grande plaque tournante logistique capable de concurrencer Toronto, Chicago, Los Angeles. Montréal International, mandaté par les gouvernements provincial et fédéral ainsi que par la municipalité, grossit les projets d’installations afin de rendre accessibles le plus d’espaces possible, comme on en voit de plus en plus autour de Dorval et jusqu’à Vaudreuil-Soulanges à l’ouest[3]. Selon le chercheur Xavier Leloup de l’Institut national de recherche scientifique, « la situation économique de Montréal repose au moins en partie sur la disponibilité d’une main-d’œuvre flexible, prête à travailler pour des revenus inférieurs[4] ». Ainsi, la transition vers un modèle industriel fordiste a engendré des changements du marché du travail se caractérisant par l’affaiblissement du taux de syndicalisation, la croissance de l’emploi temporaire par l’entremise d’agences de placement et la performance à outrance. Les études démontrent que, malgré la constance du nombre de salarié·e·s à Montréal, le taux de pauvreté a augmenté de 30 % entre 2001 et 2012. Pour Leloup, ces conditions sont au cœur de la croissance de la logistique et du transport à Montréal sous l’égide de la revitalisation économique.
NCS – L’entreprise Dollarama occupe une place importante dans cet écosystème…
Elle gère de très gros entrepôts où plus de 90 % de la main-d’œuvre est immigrante. Alors que Dollarama rapporte qu’elle n’emploie que 200 personnes dans ses entrepôts et centres de distribution, le nombre réel de personnes indirectement embauchées pour travailler dans ces lieux se compte en milliers. À l’origine une entreprise familiale à Montréal autour de l’entrepreneur Larry Rossy, Dollorama est devenue aujourd’hui une firme multinationale ayant plus de 1000 filiales partout en Amérique du Nord[5] et des actifs déclarés de près de quatre milliards de dollars[6]. Quelques faits saillants sont ressortis de notre enquête réalisée auprès des travailleurs et travailleuses de Dollarama[7] :
- La majorité des employé·e·s sont des hommes venus d’Haïti et du Nigéria.
- La majorité des travailleurs est employée par les agences.
- Le salaire minimum n’est pas toujours respecté et en général les salaires oscillent entre 12 et 15 dollars l’heure. 60 % des travailleurs employés par les agences sont moins payés que les employés réguliers. 40 % des travailleurs ne bénéficient pas de congés payés ni de congés pour cause de maladie.
- Le travail en général est lourd et pénible. Il faut soulever et transporter des marchandises. Les patrons ont mis en place des systèmes informatiques pour surveiller chaque geste et intensifier les cadences.
- Les horaires sont variables, les travailleurs sont requis d’être disponibles en tout temps.
- 40 % des employés affirment n’avoir reçu aucune formation en matière de santé et de sécurité au travail. 25 % ont été victimes d’accidents de travail.
Quand la pandémie a éclaté, Dollarama ne fournissait aucun équipement de protection, même pas de masques. L’Association des travailleurs et travailleuses d’agences de placement (ATTAP) a dénoncé cette situation sur la place publique et, finalement, la compagnie a cédé. Nos amis de plusieurs syndicats sont intervenus à l’assemblée annuelle des actionnaires de Dollarama en juin dernier[8].
NCS – L’exemple de Dollarama laisse penser qu’on peut remporter des victoires, même dans des conditions aussi difficiles…
Il importe de dire que des campagnes très vigoureuses pour améliorer les conditions des travailleuses et des travailleurs dans les entrepôts sont en cours dans le monde. Les géants comme Amazon (876 000 personnes dans le monde) et Walmart sont bien connus pour surexploiter une main-d’œuvre majoritairement féminine et immigrante, mais les gens s’organisent aux États-Unis, en France, en Pologne. On voit donc que le vent change, au moins lentement…
NCS – Et au Québec ?
Ainsi, l’ATTAP (une association organisée par le CTI) a joué un rôle de premier plan dans le processus d’adoption en 2018 du projet de loi 176 du gouvernement Couillard qui, pour la première fois en droit du travail québécois, encadre certains des problèmes émergeant avec les agences de placement. Parmi les réformes qui améliorent les conditions de travail liées aux agences, on compte l’équité salariale pour les journalières et les journaliers de sorte qu’elles et ils ne puissent plus être embauchés comme « main-d’œuvre à rabais » ; une coresponsabilité de l’agence et de l’entreprise cliente en matière de rémunération, afin d’assurer que les salaires impayés soient effectivement remboursés ; l’obligation pour les agences de s’inscrire auprès de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST). Une plainte formelle auprès de cet organisme gouvernemental peut entraîner pour l’agence la perte de sa licence commerciale. Certes, ces réformes ne sont qu’un premier pas.
NCS – Bref, des avancées partielles sont envisageables, mais le problème structurel demeure…
La croissance phénoménale des entrepôts, du précariat, des agences de placement, n’est pas un hasard. Elle s’inscrit en plein dans le capitalisme d’aujourd’hui. On serait naïf de penser que c’est un épiphénomène ou une situation qui va se résorber. Avec cette économie mondialisée, le rapport de forces est nettement passé du côté des employeurs. Malgré cela, la lutte, comme on le dit souvent, paie. Une dimension intéressante de cette lutte a été et demeure celle d’amener cette situation intolérable dans la rue, sur la place publique. Avec nos amis du monde communautaire et des syndicats, on a réussi à faire sortir le chat du sac. Car dans la shop, si on peut dire, l’organisation progresse difficilement, vu le précariat, le roulement de personnel, les craintes des gens qui y travaillent, etc.
NCS – Il faudra des changements politiques…
Le capitalisme « sauvage » qui s’exprime par les conditions de travail évoquées dans cette discussion doit être affronté, il n’y pas vraiment d’autres possibilités. Pour le CTI, le problème est systémique et la solution est systémique. Outre l’amélioration des conditions de travail, nos stratégies visent à renforcer le pouvoir des travailleurs et des travailleuses par l’organisation collective. Ce n’est évidemment pas seuls que nous allons régler le problème ! Notre travail a donc pour but de participer à une tâche longue et complexe d’éducation populaire. Les personnes immigrantes qui nous fréquentent comprennent davantage les enjeux en réalisant que leurs problèmes ne sont pas individuels. Tout cela se fait en réseau, avec des alliances, où le CIT, par son travail acharné, trouve sa place. C’est encore plus vrai qu’auparavant, d’autant plus que le CTI a maintenant des affiliés dans la région de Québec, au Saguenay, dans le Bas-du-Fleuve. Le message passe !
- Voir à ce sujet, Cheolki Yoon et Jorge Frozzini « La bataille des 15 dollars de l’heure. L’expérience du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 20, automne 2018. ↑
- Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI) et Association des travailleurs et travailleuses d’agences de placement (ATTAP), Commission sur le travail dans les entrepôts de Montréal, 2019. ↑
- En 2015, le gouvernement Couillard a alloué 400 millions de dollars à ce secteur avec une autre tranche de 100 millions pour l’amélioration des infrastructures (ports, aéroports, routes, etc.). Les entreprises par ailleurs bénéficient d’une fiscalité très avantageuse, ainsi que de subventions à l’emploi. Récemment, un mégaprojet de construction d’infrastructures pour stocker et déplacer des marchandises, Ray-Mont Logistiques, a été proposé dans l’Est de Montréal sur des terres qui appartenaient au CN. La Chambre de commerce pousse évidemment très fort pour que cela survienne. Il y a aussi une forte opposition populaire. ↑
- Xavier Leloup, Florence Desrochers et Damaris Rose, Les travailleurs pauvres dans la RMR de Montréal. Profil statistique et distribution spatiale, Montréal, INRS-Centre Urbanisation Culture Société et Centraide du Grand Montréal, 2016. ↑
- Depuis 2004, la famille Rossy a vendu la majorité des actions de l’entreprise à Bain Capital LLC, une firme de Boston spécialisée en capital-investissement, capital de risque, crédit et gestion alternative (hedge fund). ↑
- Chiffres partiels pour 2021. ↑
- Le CTI en collaboration avec l’ATTAP a mené une enquête sur les conditions de travail dans les entrepôts : Commission sur le travail dans les entrepôts de Montréal, 2019, op. cit., <https://iwc-cti.ca/wp-content/uploads/2021/01/Rapport_CTI_final_FR.pdf>. ↑
- CTI, Résolution revendiquant la protection des droits de la personne à Dollarama déposée à l’assemblée générale annuelle des actionnaires de Dollarama, communiqué, 8 juin 2021. ↑

La crise du gouvernement du Parti Québécois1

Pendant que le débat politique reste enlisé entre un « oui » hésitant et ambigu et un « non » qui dit n’importe quoi y compris des menaces, le Québec et le Canada, comme tous les pays capitalistes, sont dans une tempête. Le capitalisme mondial mis à mal par les luttes populaires et la résistance à l’impérialisme américain dans les années 1970 repart à l’offensive, d’où l’élaboration des politiques dites néolibérales, qui sont un véritable assaut contre les acquis arrachés par les couches populaires durant les « trente glorieuses ». La gauche pour sa part tente avec de grandes difficultés d’expliquer que la crise politique québécoise et canadienne s’inscrit dans une crise beaucoup plus large, qui est celle de l’accumulation du capital à l’échelle mondiale. Les piteuses tentatives du gouvernement du PQ de « gérer la crise » par des politiques d’austérité copiées sur celles de l’administration Reagan aux États-Unis non seulement ne réussissent pas à restabiliser l’économie québécoise, mais elles se font au détriment des mêmes populations qui sont censées participer à la victoire du projet de souveraineté-association. Cherchez l’erreur !
Dans ce texte, Gilles Dostaler, qui enseigne alors au département d’économie de l’UQAM, livre une brillante analyse de cette crise structurelle qui explique clairement pourquoi le gouvernement du PQ « mène exactement la même politique d’agression contre les travailleurs que le gouvernement canadien et que tous les gouvernements des pays capitalistes ». Il conclut que «la seule indépendance possible et réalisable au Québec implique une rupture avec le marché capitaliste nord-américain, non pas une plus grande intégration de ce marché. Elle ne pourra donc être réalisée que par un mouvement politique dont l’objectif est d’abord l’instauration du socialisme ». (Introduction de Pierre Beaudet)
***
Il n’y a pas de conjoncture économique ou, plus exactement, il n’y a pas de conjoncture qu’économique, au sens que prend aujourd’hui le mot économie, car ce mot renvoie, dans le discours dominant, à un mécanisme naturel dont les lois s’imposeraient aux hommes, contraignant leurs choix. Il fut un temps où Dieu exerçait cette contrainte et où les prêtres en étaient les interprètes et modelaient l’idéologie dominante. Ce rôle est aujourd’hui tenu par les économistes, théoriciens des contraintes que la rareté impose aux choix des hommes.
La conjoncture renvoie à l’ensemble des rapports de force en jeu dans une société, à un moment donné. Elle ne peut être comprise qu’au sujet de l’ensemble des dimensions sociales. L’évolution des « variables économiques », salaires, prix, profits, taux d’intérêt et taux de chômage renvoie aux luttes sociales, plus précisément aux luttes entre classes sociales, et non pas à une quelconque « loi naturelle ». La conjoncture est caractérisée par une tendance « dépressive » de la plupart de ces indices. Cette tendance renvoie à des phénomènes plus profonds, à d’importants bouleversements dans les pays capitalistes, à des luttes sociales qui ont imprimé une marque particulière aux années qui ont suivi la croissance économique d’après-guerre, quasi ininterrompue jusqu’en 1965.
C’est à quoi renvoie, de manière synthétique, le mot « crise », encore que ce mot tienne souvent lieu d’explication. Autant les économistes, hommes d’affaires et politiciens évitent-ils l’utilisation de ce terme suspect en lui préférant les expressions plus neutres de difficultés économiques, marasme, morosité, dépression ou – au pire – récession, autant le mot « crise » est-il galvaudé et tient-il lieu d’explication dans une certaine logomachie.
Il y a la crise et ce qu’on appelle les « mesures de crise de la bourgeoisie ». Au mieux, on relie cette réalité à une version mécaniste et simpliste de l’analyse marxiste du mouvement du taux de profit. De réalité complexe dont l’analyse constitue une urgence, la crise est devenue dans ce cas un slogan politique.
Dans la première partie de ce texte, nous caractériserons les indices et les symptômes de la crise actuelle des économies capitalistes, crise qui s’étend d’ailleurs désormais au monde dit socialiste. Nous ferons ensuite état des diverses analyses qui sont proposées des crises du capitalisme. Compte tenu des contraintes qu’impose le cadre d’un article, cette présentation sera laconique, se voulant surtout le point de départ de réflexions et de discussion2.
Nous examinerons enfin l’attitude du gouvernement actuel du Québec dans cette conjoncture, tel qu’il agit – ou tente d’agir – sur elle. Cette conjoncture sert de révélateur.
Il apparaîtra que le gouvernement du Québec, dans les limites de ses pouvoirs, gère cette situation comme tout gouvernement qui défend les intérêts des classes dominantes. Ce n’est pas, contrairement à ce qu’on essaie de nous faire croire, parce qu’« on n’a pas le choix ». Ce n’est pas non plus par machiavélisme, ou par suite de la trahison d’un idéal « social-démocrate ». Cela découle de la nature même des rapports entre les classes sociales au Québec actuellement, et de la place du parti québécois dans cette configuration3. Nous indiquerons, en conclusion, dans quelle direction une autre issue à la crise pourrait être cherchée.
De la récession de 1974 à celle de 1979
Le monde capitaliste est en proie à des difficultés qui s’aggravent de semaine en semaine. L’état d’inquiétude que cette situation suscite se manifeste en particulier par la hausse phénoménale du prix de l’once d’or, passé de 230 $ au début de l’année à 442 $ le 2 octobre, sur le marché de Londres. Plus généralement, on assiste depuis l’été à une flambée spéculative des prix des métaux et d’autres matières premières. Il s’agit là des manifestations superficielles de phénomènes plus profonds. Dans son rapport annuel publié le 16 septembre, le Fonds monétaire international, après plusieurs autres organismes, prévoit pour les mois à venir un ralentissement de la croissance, une hausse des taux de chômage et une accélération de l’inflation dans tous les pays capitalistes, « développés » ou non. L’organisme, qui regroupe cent trente-six pays, dit douter des capacités des pays industrialisés à compenser par des politiques expansionnistes les effets de la récession qui se développe aux États-Unis.
Cette récession a commencé à se développer au deuxième trimestre, alors que le produit national brut en prix constants a baissé au taux annuel de 2.3% aux États-Unis. La hausse de 2.4 % enregistrée au troisième trimestre ne constitue manifestement qu’une accalmie. L’indice des prix à la consommation grimpe actuellement au rythme de 13 à 14 %. Le taux d’escompte de la Réserve fédérale, la banque centrale américaine, a atteint le sommet historique de 12 % le 6 octobre, ce qui entraîne une hausse cumulative sans précédent de la structure des taux d’intérêt dont l’effet récessionniste se fera sans doute sentir brutalement. Signe des temps, la bourse de New York a connu le 9 octobre un « mardi noir », alors que les cours des actions ont baissé de 3 %. On commence à évoquer le spectre du krach boursier intervenu un fameux « jeudi noir », il y a maintenant un demi-siècle, en 1929.
Les effets de cette situation sur l’économie canadienne, dont plus de 70 % des exportations sont absorbées par les États-Unis, sont brutaux et immédiats. Le produit national brut en dollars constants a baissé au taux annuel de 2.7% au second trimestre 1979, après avoir connu une hausse de 6.4.% au premier trimestre. Ceci n’empêche pas l’accélération de l’inflation, l’indice des prix à la consommation ayant augmenté de 9.6 % entre septembre 1978 et septembre 1979. Comme d’habitude, le Canada se situe en haut de l’échelle des pays industrialisés en ce qui concerne les taux de chômage. Alors qu’il est de 5.8 % aux États-Unis en septembre, il est de 7.1% au Canada et de 9.1% au Québec. À la hausse des taux d’intérêt aux États-Unis, la Banque du Canada a réagi en portant le taux d’escompte au niveau record de 13 % le 9 octobre. La bourse de Toronto a réagi le même jour en connaissant la plus considérable chute des cours des actions de son histoire. Alors que cette mesure était destinée à protéger la valeur du dollar canadien, celui-ci est tombé une semaine plus tard sous la barre des 85 cents américains, pour la première fois depuis le mois de juin 1979. Nous assistons donc à une réédition des événements de 1974 et 1975. Rappelons que pour la première fois depuis la guerre, l’année 1974 avait vu se développer une véritable récession à l’échelle de l’ensemble des économies capitalistes. À une période de forte croissance, de spéculations intenses sur tous les marchés et d’accélération de l’inflation dans tous les pays avait succédé, à partir du premier semestre de 1974, une baisse de la production atteignant près de 15 % dans l’ensemble des pays de l’OCDE jusqu’au milieu de 1975 et provoquant partout une hausse de chômage sans précédent depuis les années trente. Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, le commerce international se contractait de 10 %. Accumulation de stocks invendus, réduction massive des programmes d’investissements, baisse des revenus réels distribués, crises de liquidité, tous les symptômes de la grande crise de 1930 se trouvaient réunis, à des degrés divers selon les pays. Contrairement toutefois à ce qui s’était passé à partir du déclenchement de la baisse de production au deuxième trimestre de 1930, mouvement qui s’est poursuivi jusqu’au milieu de 1932, dès le milieu de 1975, la récession était interrompue et la croissance semblait vouloir reprendre dans la plupart des pays capitalistes. Cette reprise apparaît toutefois maintenant artificielle. Elle s’est manifestée par une augmentation des dépenses de consommation et des dépenses gouvernementales, mais une stagnation des investissements productifs . Elle est alimentée par un accroissement phénoménal de la dette des particuliers et de la dette publique, qui rend extrêmement fragile la structure financière de l’économie américaine devenue une véritable « économie de la dette ». Elle est liée d’autre part à la dévalorisation du dollar américain qui a contribué, en particulier, à ramener en 1978 le prix réel du pétrole à son niveau d’avant l’automne 1973. En réalité, dans la plupart des pays de l’OCDE, la croissance s’essouffle dès le milieu de 1976 ; au Canada, les taux de chômage ne cessent d’augmenter, passant de 6.9 % en 1975 à 8.4 % en 1978. Le sommet de Bonn, en juillet 1978, n’a été suivi d’aucun résultat concret5 . C’est ainsi que se sont accumulés, au milieu de l’année 1979, tous les signes avant-coureurs qui se trouvaient rassemblés à l’automne 1973 dont, en particulier, l’accélération – à des degrés divers selon les pays – des rythmes d’inflation6 .
Une crise qui s’approfondit depuis dix ans
En réalité, c’est depuis au moins dix ans que s’accumulent les symptômes d’un « dérèglement » du fonctionnement des économies capitalistes, qui ont connu, à partir de la fin de la guerre, une période d’une vingtaine d’années de croissance rapide, quoique marquée de « fluctuations cycliques » dont les creux sont désignés par le terme évocateur de « dépressions ».
C’est d’abord par une détérioration des relations économiques internationales, plus exactement des relations financières internationales, que les problèmes de fonctionnement du capitalisme se sont manifestés. Un système monétaire international avait été mis en place à Bretton Woods en 1944, système consacrant sur le plan monétaire la suprématie des États-Unis à qui il était permis de financer leurs investissements extérieurs comme leurs aventures militaires – les secondes servant à protéger les premiers – par une émission de dollars et donc par un déficit permanent de leur balance des paiements.
En 1967, deux événements indiquaient que ce système était grippé : la dévaluation de 14.3 % de la livre sterling et le retrait de la France du « pool de l’or » destiné à garantir le prix de l’or, fixé à trente-cinq dollars l’once par les accords de Bretton Woods. La mise en place d’un double marché de l’or en 1968 ouvrait la crise de ce système, qui s’est écroulé le 15 août 1971, au moment où le président Nixon décrétait la fin de la convertibilité en or du dollar américain. Un accord signé à Washington en décembre 1971 décidait une dévaluation de 8.5 % du dollar américain. Une nouvelle dévaluation de 10 %, annoncée le 12 février 1973, ne réglait aucunement le problème posé par la tendance à la baisse du dollar – arme d’ailleurs efficace pour contrer la croissance des économies allemande et japonaise. La dissolution du marché double de l’or le 15 novembre 1973 consacrait la fin de tout fonctionnement ordonné du système monétaire international et le début du flottement généralisé des monnaies. Ce n’est toutefois qu’au sommet de la Jamaïque, au début de 1976, qu’on s’est entendu sur l’abolition du prix de l’or et la légalisation du flottement des monnaies, mesures que le Fonds monétaire international n’officialise toutefois qu’en avril 1978. Toutefois, l’or, juridiquement « démonétisé », n’en demeure pas moins une importante réserve monétaire officieuse. La hausse continuelle de son prix en dollars illustre l’état de crise, permanent depuis 1973, du système monétaire international.
Dès le départ, c’est donc à l’échelle mondiale qu’on peut diagnostiquer une crise du fonctionnement du capitalisme, la crise financière étant elle-même la surface de mouvements plus profonds. Manipulations des taux de change, mesures diverses de protectionnisme et luttes féroces pour les marchés – dont le dernier épisode est la course à l’immense « marché chinois » – consacrent un état de guerre économique généralisée entre les pays, les sommets périodiques de chefs d’État, comme les récents accords du GATT signés à Genève le 11 juillet 19797constituant des armistices sans conséquence. Cette guerre est elle-même effectivement liée à des problèmes auxquels fait face chacune des économies capitalistes. Les mesures annoncées par Nixon en août 1971 étaient ainsi destinées à faire porter par les autres pays capitalistes le poids des difficultés économiques internes aux États-Unis. Le 9 septembre 1971, Nixon déclarait devant le Congrès : « Nous resterons une nation bonne et généreuse, mais le moment est venu de prêter également attention aux propres intérêts de l’Amérique »8. Nixon décidait ainsi un gel des prix et des salaires et des allègements fiscaux pour stimuler les investissements. Cela indiquait la présence de problèmes internes plus importants, caractérisée par le double symptôme suivant : la montée simultanée de l’inflation et du chômage. Dès 1965, les États-Unis ont commencé à connaître une accélération des taux annuels d’augmentation de l’indice des prix à la consommation. Or, ce mouvement ne s’est pas interrompu durant la dépression de 1970-71, qui a vu, à la fois, le taux de chômage passer de 3.5 à 5.5 % et le taux de hausse annuelle de l’indice des prix à la consommation atteindre 5 %. Pour rendre compte de ce phénomène qui contredit les enseignements de la théorie économique traditionnelle, les économies ont forgé le mot de stagflation (stagnation + inflation). Ce problème ne se pose pas qu’aux États-Unis. À des moments différents, entre la fin des années soixante et le début des années soixante-dix, tous les pays capitalistes développés ont commencé à connaître, d’une part, un ralentissement du rythme de croissance économique et, d’autre part, une accélération de l’inflation. Alors que la moyenne annuelle de hausse de l’indice des prix à la consommation pour les pays membres de l’OCDE se situait à 3.4 % pour la période 1961-1970, elle est passée à 8.7 % entre 1971 et 1979. La récession de 1974-75 est particulièrement significative à cet égard. On a déjà noté sa brièveté par rapport à celle de 1930. La deuxième grande originalité par rapport à la situation prévalant en 1930 est le maintien de la hausse des prix en dépit de la chute de la production. En 1931, l’indice des prix à la consommation a baissé de quelques points de pourcentage dans la plupart des pays capitalistes. En 1975, la hausse de cet indice s’est maintenue en moyenne à 10.5 % dans les pays de l’OCDE, après avoir atteint 13.2 % en 1974. Tel est le symptôme principal du caractère spécifique de la crise économique actuelle.
La crise
Il n’y a pas une seule cause de la crise, qu’il s’agisse de la récurrence des taches solaires ou des mauvaises récoltes, d’une émission excessive de monnaie, d’obstacles au fonctionnement des marchés, d’insuffisance de la demande effective, de déséquilibre entre les secteurs de la production ou de baisse tendancielle du taux de profit. En ce domaine comme ailleurs, la recherche obstinée de la pierre philosophale peut mener à bien des déboires et des déceptions.
Aussi, rendre compte de la crise, c’est simultanément rendre compte de la « non-crise », de sorte qu’on puisse même mettre en question l’utilisation du mot « cause » ou « origine » de la crise. Puisque la crise et l’absence de crise, la crise et la croissance, sont des modalités de fonctionnement des économies capitalistes, c’est-à-dire de l’accumulation du capital. Le capitalisme sans crise n’est pas le capitalisme. Cela fut mis en lumière, en particulier par Marx.
L’histoire du développement du capitalisme est donc celle d’une succession de phases d’expansion et de crise9. Dès le début du dix-neuvième siècle, on constatait la récurrence de cycles d’une périodicité d’environ dix ans. Parfois, les phases de « convulsions » – comme on les appelait – étaient particulièrement graves. Il en fut ainsi durant les années qui ont précédé les bouleversements révolutionnaires de 1848 en Europe. Entre 1873 et 1896, les pays capitalistes traversent une longue période de dépression qui précède l’extension de l’impérialisme et des monopoles, la montée de l’économie américaine et le déclin de l’économie britannique. La Première Guerre mondiale est suivie d’une crise en 1921, puis de quelques années de croissance euphorique brutalement interrompue en 1929. Le capitalisme traverse alors une longue période de crise qui s’achève avec la Deuxième Guerre mondiale. De chacune de ces longues périodes de stagnation, les économies capitalistes sortent profondément transformées et mûries. Le rapport salarial qui en constitue le fondement s’est étendu. Le règne de la marchandise, parallèlement, s’est élargi. Toujours plus de choses « s’achètent et se vendent ». La centralisation et la concentration du capital se sont approfondies. Le marché mondial a pris de plus en plus d’importance. Les travailleurs, réprimés durant la crise, voient leur niveau de vie s’améliorer. Les conditions de travail se modifient profondément.
Les analyses traditionnelles
On croyait donc que la phase d’expansion inaugurée pendant la Seconde Guerre mondiale allait se poursuivre indéfiniment. Keynes avait découvert la cause des récessions cycliques, l’insuffisance de la demande effective, et proposé des moyens de la contrer : l’intervention de l’État dans l’économie, les politiques fiscales et monétaires10. Les gouvernements en arrivaient même à utiliser ces instruments, à gérer la conjoncture à des fins électorales, au point où Kalecki – qui avait fait, avant Keynes, les mêmes découvertes que ce dernier, en s’inspirant par ailleurs de Marx – avait parlé de la transformation des cycles d’affaire en « cycles politiques »11.
Et voilà que tout recommence, ce qui provoque une résurgence de réflexions sur les crises. Trois grands courants d’explication peuvent être distingués. Il y a d’abord la remise en cause, par un courant conservateur, de la théorie keynésienne. Comme en 1930, on explique la crise par les obstacles au libre jeu du marché, et en particulier le marché du travail. Les pratiques restrictives des syndicats, monopoles sur le marché du travail, la générosité des programmes d’assurance-chômage et de sécurité sociale, la fixation légale d’un salaire minimum à un niveau trop élevé, empêcheraient le « prix du travail » de s’établir à un niveau qui garantisse le plein emploi. Non seulement Keynes a-t-il définitivement démontré en 1936 la faiblesse théorique de cette analyse, mais de plus, le déroulement concret de la crise de 1930 a démontré que les remèdes qui en découlent ne peuvent qu’aggraver le mal. Le rétablissement des profits ne fut pas provoqué par la baisse des salaires, mais par la relance amenée par les remèdes keynésiens. Malgré son démenti à la fois au niveau des faits et de la théorie, ce courant de pensée domine de plus en plus aujourd’hui. C’est celui qui fait la manchette des journaux et alimente les discours des hommes politiques. À ce courant se rattache l’opinion selon laquelle les salaires sont responsables de l’inflation.
Un deuxième type d’explication est avancé aussi bien par les néolibéraux que les keynésiens. Il s’agit d’expliquer la crise – la « rupture de l’équilibre » – par des erreurs de politique économique. Pour les néolibéraux, inspirés par Friedman, il s’agit de l’émission excessive de monnaie et des politiques de déficit budgétaire de l’État, qui contribuent d’autre part à perturber le fonctionnement des marchés – en ce sens cette analyse complète plutôt qu’elle contredit la première. Pour les keynésiens, il s’agit d’une mauvaise utilisation par l’État des instruments de gestion de la conjoncture : erreurs de prévision, mauvais choix des instruments, poursuite d’objectifs contradictoires. C’est ainsi qu’on a récemment rendu compte du maintien de taux élevés de chômage au Canada malgré la reprise amorcée aux États-Unis après 197512.
Les deux courants d’explication précédents renvoient à une vision fonctionnaliste de l’économie et ils ne sont fondamentalement pas contradictoires. La crise serait provoquée par un choc exogène qu’une politique économique correcte – cette politique ne soit-elle que le rétablissement autoritaire de la libre concurrence sur tous les marchés – permettrait de corriger. Un troisième courant d’explications relie au contraire la crise aux modalités de fonctionnement du capitalisme, et plus particulièrement à l’accumulation du capital.
À ce courant se rattache un certain nombre de théoriciens inspirés par Keynes, mais surtout l’ensemble des analyses inspirées par Marx. Les crises économiques étant généralement accompagnées de crises de la « science économique », aujourd’hui comme dans les années trente, les analyses de Marx reviennent à l’ordre du jour.
Les analyses marxistes
Or, ces analyses ne sont pas simples. On trouve chez Marx une étude du fonctionnement et des lois d’évolution du capitalisme. On n’y trouve pas d’analyse systématique et unifiée des crises. Au tournant du siècle, au sortir de la longue dépression de 1873-1896, un large débat sur cette question s’est développé entre les théoriciens marxistes13, débat qu’il est d’ailleurs fort utile de réexaminer aujourd’hui. De la même manière, les événements qui se succèdent depuis une dizaine d’années ont suscité une série d’études qui renouvellent l’analyse marxiste traditionnelle des crises14. Par analyse traditionnelle, nous entendons cette présentation qui relie mécaniquement les crises à une interprétation mécaniste, technologique – au demeurant ricardienne – de la « loi de la baisse tendancielle du taux de profit ». Nous ne sommes pas loin, dans ce cas, des thèses à caractère fonctionnaliste postulant un fonctionnement naturel de l’économie, et c’est d’ailleurs chez des auteurs inspirés par Walras qu’on trouve les formalisations les plus sophistiquées de la « loi de la baisse tendancielle du taux de profit ».
À l’intérieur même du courant marxiste, plusieurs explications de la crise se heurtent donc, aujourd’hui comme au tournant du siècle. Un courant qu’on pourrait qualifier de tiers-mondiste – et qu’on peut associer en particulier aux noms de Samir Amin et d’André Gunder Frank15 – met l’accent sur les modifications des rapports de force à l’échelle internationale, et en particulier sur la lutte entre le capital des centres impérialistes et les peuples exploités de la périphérie, se satisfaisant par ailleurs d’analyses sommaires des mécanismes à l’œuvre à l’intérieur des économies capitalistes. Des thèses développées en particulier par Baran et Sweezy16 mettent l’accent sur la saturation de la demande et la disparition des occasions d’investir déclenchant la tendance inhérente à la stagnation – qui serait artificiellement interrompue dans les phases de croissance, en particulier par le gaspillage et les dépenses militaires. De leur côté, les théoriciens du capitalisme monopoliste d’État17 soulignent les modalités et l’évolution du soutien de l’État au grand capital pour contrecarrer la tendance à la baisse du profit et à la « suraccumulation ». D’autres mettent l’accent sur le développement disproportionné entre les secteurs, sur le développement inégal de la consommation et de l’investissement. Ces thèses, souvent, se recoupent et se renvoient l’une à l’autre. Certaines s’appuient sur la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, diversement interprétée. Gérard Dumenil a récemment montré que dans le texte même de Marx, cette loi renvoie à au moins trois processus distincts18.
Cela n’est pas le signe d’une impuissance du cadre marxiste à analyser la crise, bien au contraire. Tous ces auteurs mettent en relief l’un ou l’autre aspect qui se manifeste au moment où se bloque le processus d’accumulation du capital. Ils errent lorsqu’ils cherchent à identifier une « cause ultime » et mécanique de la crise, et qu’ils en oublient de ce fait le fondement du fonctionnement du capitalisme : le rapport salarial, et donc la lutte des classes. Ce n’est que par référence à cette réalité, et non pas à un mouvement – au demeurant impossible à mesurer – de la « composition organique du capital » que la loi de mouvement du taux de profit, de la surproduction et de la dévalorisation du capital prend sens.
À cet effet, il est utile de substituer – ou de compléter – l’analyse en termes de lois par une étude en termes de régulation, comme cela est suggéré dans une série de travaux récents19 qui s’appuient sur une réinterprétation des concepts fondamentaux de l’analyse marxiste, en particulier de ceux de marchandise et de valeur20. Dans l’analyse marxiste, la « loi économique » désigne une tendance à long terme, par opposition à « l’équilibre » instantané à l’analyse fonctionnelle duquel se limite la théorie économique dominante.
La régulation désigne l’ensemble des modalités de reproduction du rapport fondamental du capitalisme : le rapport salarial. Le rapport salarial se manifeste, entre autres, par la répartition du revenu entre la masse des profits et celle des salaires, mais il s’agit là des manifestations superficielles de rapports noués au niveau de la production. Ainsi le rapport salarial, qui se traduit par la partition du champ de la valeur entre la plus-value et la valeur revenant – sous forme de salaires – aux travailleurs, est inscrit au cœur même des processus de travail et de production. Telle est une des différences fondamentales entre l’approche marxiste qui fonde les rapports de classe dans la production et l’approche de l’économie politique qui distingue des lois naturelles de la production des « règles humaines de la distribution ». Les analyses qui lient la crise à une vision mécaniste de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit rejoignent ainsi la dernière plutôt que la première de ces approches.
La régulation renvoie à l’articulation de l’accumulation du capital et du rapport salarial, le premier processus étant à la fois fondé sur et limité par le second. Ces limites peuvent se transformer en obstacles qui finissent par bloquer l’accumulation du capital. Il faut alors que se transforment les modalités de la régulation pour que reprenne, sur des bases nouvelles, l’accumulation du capital. Tel est le rôle de la crise. Elle le réalise à travers ce qu’on appelle les « réorganisations industrielles », la transformation des processus de travail, celle des modes de discipline à l’usine, la modification des conditions de vie des travailleurs. Chaque crise se termine d’ailleurs par une extension du rapport salarial.
C’est ainsi que la crise des années trente a trouvé son issue dans une extension et une modification du rapport salarial que certains auteurs caractérisent en parlant du passage du taylorisme au fordisme. Au taylorisme était associée la parcellisation du procès (processus ?) de travail qui permet d’enlever aux ouvriers la maîtrise de leur travail et d’intensifier l’exploitation. Au fordisme sont associées la production et la consommation de masse. À la transformation du processus de travail et à sa mécanisation toujours plus poussée sont associés, cette fois, une transformation des conditions de négociation salariale (extension de la convention collective), un bouleversement dans le type de consommation et le mode de vie des travailleurs, une extension de plus en plus généralisée du règne de la marchandise.
C’est manifestement dans une nouvelle phase de rupture de la régulation que les économies capitalistes sont entrées depuis une dizaine d’années. L’accumulation du capital ne peut se poursuivre sur les bases dégagées après la crise des années trente. En témoigne, en particulier, le retournement aux États-Unis, à partir de 1965, de l’évolution de la productivité. À un taux annuel moyen d’augmentation de la productivité de 3.5 % entre 1947 et 1966 succède une augmentation moyenne de 1.7 % entre 1966 et 197421. Le même renversement s’observe dans la plupart des pays capitalistes. Aux efforts des entrepreneurs pour contrer l’effet de ce mouvement sur l’évolution des profits, les travailleurs répondent par des luttes importantes dans les dernières années de la décennie précédente.
Les nouvelles modalités de la régulation rendent compte des caractéristiques de la crise actuelle, en particulier la persistance de l’inflation pendant la récession. Les économies contemporaines sont ainsi caractérisées, d’une part, par un degré élevé de «monopolisation », d’autre part, par des mécanismes de négociations salariales et d’organisation qui n’avaient pas cours, du moins à un degré aussi avancé, avant 1930. Ces mécanismes de négociation – en premier lieu la convention collective – comme la puissance, toute relative du reste, des syndicats permettent aux travailleurs de résister plus adéquatement qu’avant aux tentatives de restructuration brutale et de réorganisation de l’économie qui se traduisaient, en 1930, par des mises à pied massives et des compressions salariales. Cette résistance varie d’ailleurs en fonction du degré d’intégration de la classe ouvrière. Ainsi est-elle plus faible en Amérique du Nord, où les taux de chômage, comme la mobilité de la maind’œuvre, sont plus élevés qu’en Europe. Ce qui précède ne signifie pas pour autant qu’une moindre résistance des travailleurs aux pressions des bourgeoisies permettrait une « sortie » plus rapide de la crise ; bien au contraire, elle se traduirait sans doute par une dépression cumulative accentuée par la baisse de la demande, processus qui a eu cours dans les années trente et dont Keynes a donné la description.
Le degré de monopolisation de l’économie, quant à lui, mesure la capacité de résistance des entreprises aux baisses de prix face à la diminution des débouchés qui caractérise la crise, et donc la possibilité de maintien de taux de profit. L’inflation constitue, de ce fait, un moyen, pour les entreprises en position de force, de reporter sur l’ensemble de l’économie les pertes de valeur accentuées pendant la crise. Il est évident d’autre part que les mécanismes de l’émission monétaire, en particulier le processus d’accroissement de la dette, permettent que se concrétise ce mouvement. Ils constituent de ce fait une « condition permissive » de l’inflation, mais n’en sont pas pour autant une cause comme le croient les monétaristes22.
Ce qui précède caractérise la situation à l’intérieur des pays. Il ne faut pas négliger, d’autre part, les modalités de fonctionnement à l’échelle mondiale, c’est-à-dire les modalités de relations entre les économies nationales. Les caractéristiques concrètes de ces relations expliquent aussi certains caractères de la crise actuelle. La crise est un moment de réorganisation du rapport salarial. Elle est, parallèlement, un moment de réorganisation des « relations économiques internationales ». En 1950, les États-Unis comptaient pour 70 % de la production occidentale. En 1970, cette part était réduite à 49 %. Ce simple fait illustre une importante modification des rapports de force qui donne à la crise actuelle certains de ses traits particuliers. Il s’agit d’une part de la montée des capitalismes européens – allemand en particulier – et japonais, et de la concurrence de plus en plus exacerbée entre ces deux pâles et les États-Unis, que concrétise la crise du système monétaire international. Il s’agit d’autre part de ce qu’on appelle la montée du « Tiers Monde » dont le pillage a constitué un élément essentiel de la prospérité occidentale d’après-guerre. La « crise du pétrole » est l’illustration la plus claire de ce dernier phénomène. C’est ainsi que la crise actuelle est, comme les précédentes du reste, simultanément une crise de l’accumulation du capital et du rapport salarial à intérieur des économies capitalistes, et une crise des relations économiques internationales, les deux mouvements se renforçant mutuellement.
La crise structurelle au Québec
La crise n’épargne pas le Québec, bien au contraire. Le Québec est une région d’un pays capitaliste développé, dont l’économie est d’ailleurs fortement intégrée à celle des ÉtatsUnis. Le parti actuellement au pouvoir à Québec ne semble pas avoir le projet de modifier sensiblement cette donnée essentielle de la situation présente. Au Québec, n’en déplaise à plusieurs, on retrouve les mêmes classes sociales que dans les autres pays capitalistes.
La crise économique que traversent les économies capitalistes frappe le Québec plus brutalement que, par exemple, l’Ontario, pour des raisons qui sont aujourd’hui bien connues. Comme les autres provinces du Canada, l’économie québécoise est largement « ouverte », c’est-à-dire que plus de 30 % de la production sont exportés. Comme dans les autres provinces, les hauteurs dominantes de l’économie sont la propriété d’intérêts étrangers, plus particulièrement américains. Il y a cependant plus au Québec, soit une structure industrielle archaïque et désarticulée. Pour reprendre les termes d’une étude du Ministère de l’Industrie et du Commerce : « l’armature de l’économie québécoise est beaucoup trop faible pour assurer un développement suffisant et harmonisé »23 : faiblesse au niveau du développement de l’industrie lourde, forte dépendance à l’égard des « secteurs mous », à faible développement de la productivité. Le Québec est un exportateur de matières premières et un importateur de produits finis. Un chiffre, en particulier, illustre cette réalité. En 1977, la productivité exprimée en termes de valeur ajoutée par travailleur était au Québec de 24 650 $ et en Ontario de 28 780 $, soit une différence de 16.8 %. En même temps, le salaire était de 12 710 $ au Québec et de 14 200 $ en Ontario. En 1978, selon des chiffres publiés récemment par Statistique Canada, le revenu personnel par habitant était au Québec de 7 628 $ et en Ontario de 8 735 $, soit un écart de 14.5 %.
Il ne nous appartient pas, ici, de décrire les causes de cette faiblesse structurelle de l’économie québécoise. Ce travail a été accompli à plusieurs reprises24. Il renvoie, d’une part, au phénomène de l’inégal développement régional qui caractérise le capitalisme, d’autre part, à la nature des rapports entre les deux principaux groupes ethniques au Canada et à la nature des alliances de classes. Retenons une conséquence majeure dans la conjoncture présente : les taux de chômage sont toujours systématiquement plus élevés au Québec qu’en moyenne au Canada et plus particulièrement en Ontario. Voici la hiérarchie pour l’année 1978 : États-Unis, 6.1 % ; Ontario, 7.2 % ; Canada, 8.4 % ; Québec, 10.9 %.
Tel est le principal « problème économique » auquel sont généralement confrontés les gouvernements québécois.
Il convient d’autre part de mentionner un facteur important tenant compte de certains caractères spécifiques de la situation socio-économique au Québec : le niveau de combativité lus élevé de la classe ouvrière, le « radicalisme » du mouvement syndical par rapport au mouvement syndical dans le reste du Canada et, surtout, aux États-Unis. Le syndicalisme pratiqué au Québec se rapproche évidemment plus du syndicalisme d’affaires que de certaines formes de syndicalisme révolutionnaire qu’on retrouve par exemple en Europe. Il n’en reste pas moins que depuis une dizaine d’années, on a assisté – en fait, les racines de ce mouvement sont beaucoup plus anciennes – à une radicalisation graduelle du discours des centrales syndicales, à une mise en question de plus en plus ouverte et articulée du fonctionnement capitaliste de l’économie, ainsi qu’à une radicalisation des formes de luttes. Les fronts communs des secteurs public et parapublic ont constitué, en 1972 et 1976, des événements politiques importants25. Le dénouement du second a contribué à préparer la défaite de Bourassa et la victoire du Parti Québécois, le 15 novembre 1976.
La conjoncture politique
La prise de pouvoir par le Parti Québécois en novembre 1976 constitue un événement politique d’une portée considérable pour le Québec, et contribue à donner un caractère très particulier aux affrontements sociaux liés à -la crise économique. À cette conjoncture économique s’ajoute en effet une activation de ce qu’on appelle la question nationale. Le Parti Québécois prétend vouloir régler cette question en négociant, avec le reste du Canada, à la suite d’un référendum, les modalités d’une souveraineté-association, permettant au Québec de rapatrier un certain nombre de pouvoirs actuellement centralisés à Ottawa. Remarquons dès maintenant qu’en ne proposant pas de créer une monnaie « québécoise », le Parti Québécois ne tient donc pas à doter le futur Québec des pouvoirs liés à la politique monétaire. Cela est remarquable, compte tenu du fait que la gestion économique d’Ottawa est présentée par plusieurs – y compris par le Parti Québécois – comme l’une des causes principales de l’aggravation de la situation économique canadienne.
D’autre part, ce parti, qui affirme avoir un « préjugé favorable envers les travailleurs », se prétend « social-démocrate ». Il est clair qu’il n’en a aucun des attributs concrets, en particulier en ce qui concerne les liens organiques avec les syndicats. Par ailleurs, comme on le verra plus loin, il mène, face à la crise économique, la même politique que tout parti essentiellement voué aux intérêts des classes dominantes – ce qui est toutefois le cas, il faut le dire, de tous les gouvernements sociaux-démocrates lorsqu’ils sont confrontés à une telle conjoncture. En ce qui concerne le « préjugé favorable », il en est un réel qui est le préjugé favorable des travailleurs envers le PQ. Nonobstant la tiédeur de l’appui du PQ aux luttes syndicales alors qu’il était dans l’opposition, il est clair que ce parti a joué pour le mouvement syndical, en 1976 en particulier, le rôle de « relais politique ». Élire le PQ, c’était poursuivre sous une autre forme la lutte engagée par le front commun intersyndical contre le gouvernement Bourassa. C’est pourquoi ce mouvement syndical s’est trouvé déchiré et désorienté à la suite de la victoire du Parti Québécois. On a vu, en particulier, de nombreux syndicalistes passer au service du nouveau gouvernement.
Ce ne sont pas les syndicalistes, toutefois, qui ont la main haute sur le gouvernement. On a pu le constater dès la formation du cabinet de René Lévesque, en novembre 1976, où des hommes reconnus pour leur conservatisme se retrouvent aux postes-clés. Ce gouvernement a d’ailleurs toutes les caractéristiques des gouvernements forts qui sont mis en place un peu partout dans le monde capitaliste. On y assiste, en particulier, à une forte concentration des pouvoirs en peu de mains, et en particulier entre celles du premier ministre et du ministre des Finances, et président du Conseil du Trésor, Jacques Parizeau, ainsi que de quelques autres « super-ministres ». Voyons maintenant comment ce gouvernement analyse la situation économique présente au Québec.
L’analyse du gouvernement du Parti Québécois
À un premier niveau, celui de la structure économique, il convient de souligner que le Parti Québécois, par la voix de ses porte-paroles autorisés, si l’on fait abstraction de certains écarts de langage, n’a jamais mis en cause le caractère capitaliste du fonctionnement de l’économie québécoise26. Il s’agit, comme pour tout bon gouvernement, de lutter contre les excès parfois engendrés. Ainsi, la ministre Marois a-t-elle décidé d’engager une lutte mortelle à la pauvreté, avec sa politique de supplément au revenu de travail. Nous y reviendrons. Quelle que soit l’analyse qu’on peut faire par ailleurs du projet du PQ et des forces sociales qui le sous-tendent, il est clair que ce projet ne consiste pas en l’instauration du socialisme au Québec. Les sociétés d’État sont certes puissantes, mais, comme l’indiquait Jacques Parizeau au début de la décennie, parce que le Québec manque de grosses entreprises.
C’est à l’analyse qu’il fait de la crise économique que les choses s’éclaircissent le plus. Cette analyse – si on peut parler d’analyse – est en tout point conforme au discours conservateur de tous les gouvernements des pays capitalistes, appuyés sur les thèses des « nouveaux économistes » dont le Québec a d’ailleurs plus que sa part. On en trouve une version particulièrement éclairante dans la déclaration du 11 octobre 1978 du ministre des Finances sur le cadre économique et financier des négociations salariales dans les secteurs public et parapublic27. Deux causes principales de la crise économique sont mises de l’avant. La première est un transfert de substances économiques du Québec vers l’extérieur, en particulier vers les Arabes ; la seconde est liée à l’appétit trop grand de certains groupes dans la société, en particulier les travailleurs des secteurs public et parapublic avec lesquels le ministre Parizeau s’apprête à négocier. Les deux causes sont évidemment reliées, et découlent de l’incompréhension par les travailleurs de cette « réalité économique » : salariés syndiqués, en particulier dans l’enseignement. Le chanoine Grand-Maison est le principal représentant de ces chantres de l’idéologie péquiste, dont les incantations complètent les froides analyses des économistes. Il s’agit, cette fois, de se serrer la ceinture pour sauver la Nation, Nation composée de pauvres et d’une classe moyenne infiniment gourmande, dont les appétits égoïstes sont le principal obstacle à l’édification sur le sol québécois d’une société normale. Jamais le ministre des Finances ne s’est laissé aller à un tel délire nationaliste, mais ce type de discours fait son chemin et le met en position de force dans les négociations.
La politique du gouvernement du Parti Québécois
On ne peut distribuer plus que ce qu’on produit. Il n’y a là rien de différent par rapport au discours de Trudeau pour qui l’inflation découle du fait que les travailleurs cherchent à vivre au-dessus de leurs moyens.
Il s’agit donc des Arabes et des salariés du secteur public. En ce qui concerne ce dernier aspect, M. Parizeau peut s’appuyer sur un certain nombre de travaux scientifiques qui imputent à des « variables » de cette nature les taux plus élevés de chômage que connaît le Québec. « Chocs salariaux » importants, « pratiques restrictives » des syndicats, niveau trop élevé du salaire minimum, systèmes trop généreux d’assurance-chômage sont alternativement ou simultanément proposés par la plupart des économistes comme explication du niveau élevé de chômage que connaît le Québec. La solution coule de source, comme on peut le lire sous la plume d’un des plus brillants de ces économistes : La fermeté de l’emploi pourrait aussi être encouragée par le ralentissement temporaire du salaire minimum et par une certaine modération dans la négociation des contrats salariaux du secteur public et du secteur de la construction28.
Telle est l’issue proposée par le gouvernement actuel. On peut la lire dans le dernier discours inaugurai du premier ministre comme dans le dernier discours du budget, qui s’est d’ailleurs déroulé comme un spectacle à grand déploiement. D’entrée de jeu, M. Parizeau – comme il attribuait au « bon sens » des citoyens leur perception des écarts de salaire entre les secteurs public et privé – attribue de nouveau aux « citoyens » le désir de voir diminuer les dépenses publiques. Il est question en effet d’« une méfiance graduellement plus forte des citoyens à l’égard des gouvernements et de l’efficacité de leurs politiques, et l’impact psychologique universel de la proposition 13 en Californie »29. Comme il l’a fait à maintes reprises, M. Parizeau fustige plus loin le laxisme de l’administration Bourassa face aux employés du secteur public, en comparant à un « grand feu d’artifice nocturne » l’intégration aux échelles salariales le dernier jour de leur contrat d’un montant couvrant partiellement les pertes dues à l’inflation. Soulignons enfin l’argumentation fallacieuse, reprise par le premier ministre et continuellement galvaudée par les médias, selon laquelle les quatre cinquièmes des travailleurs doivent se cotiser pour payer les salaires du cinquième employé par le gouvernement.
C’est donc un appel à l’austérité et aux restrictions volontaires par les travailleurs qui est lancé par le Parti Québécois comme issue à la crise, crise expliquée par le transfert de substances économiques vers les Arabes et, parfois, par les erreurs de gestion du gouvernement fédéral. Aucune allusion n’est par ailleurs faite dans ce discours au « projet péquiste » sur la question nationale, à l’exception de l’avertissement lancé par René Lévesque, au début du dernier congrès du PQ, aux travailleurs du secteur public de ne pas « monnayer » leur appui au référendum30.
D’autres personnes se chargent d’introduire cet aspect par ailleurs profondément intégré par plusieurs. Le discours sert à justifier les actes, dont il nous reste à esquisser la trame31. Elle est limpide. Le Québec, on le sait, ne dispose pas des instruments de gestion de la conjoncture, telles la politique monétaire et la politique tarifaire. Il est du reste remarquable de constater que le gouvernement du Parti Québécois n’a pas l’intention de rapatrier ces pouvoirs. L’inclusion de cette non-intention dans le programme du Parti Québécois constitue la plus récente pilule que les indépendantistes ont dû avaler, au dernier congrès du Parti Québécois.
Ce que l’on constate, c’est que dans la limite des pouvoirs dont il dispose, le gouvernement du Parti Québécois présente exactement la même politique d’agression contre les travailleurs que le gouvernement canadien et tous les gouvernements des pays capitalistes32. La mise en œuvre de ces politiques constitue d’ailleurs le seul point sur lequel les chefs d’État parviennent à s’entendre à l’occasion de leurs rencontres périodiques au sommet, ainsi que les premiers ministres de toutes les provinces canadiennes. On peut lire par exemple ce qui suit dans le communiqué final du dernier sommet des pays industrialisés qui a pris fin à Tokyo, le 29 juin 1979 :
Nous sommes d’accord pour poursuivre l’application des politiques économiques convenues à Bonn, en les adaptant aux circonstances actuelles. Les pénuries d’énergie et les prix élevés du pétrole ont provoqué un réel transfert de revenus. Nous nous efforcerons, au moyen de nos politiques économiques intérieures, de réduire au minimum les dommages subis par nos économies. Mais nos options sont limitées. Toute tentative de compenser ces dommages par une augmentation correspondante des revenus n’aboutirait qu’à une inflation accrue33.
La compression des dépenses publiques
L’un des engagements pris à Bonn durant l’été 1978 est réitéré dans le communiqué du sommet de Tokyo, soit la « diminution de la croissance des dépenses courantes dans certains secteurs publics ». En ce domaine, le ministre Parizeau n’avait pas besoin des ordres de Bonn et de Tokyo, puisqu’il s’était mis au travail dès la présentation de son premier budget en avril 1977, budget prévoyant un plafonnement des dépenses publiques et, entre autres, une réduction des crédits du ministère des Affaires sociales. Il récidivait en mars 1978, en diminuant cette fois fortement l’augmentation des crédits du ministère de l’Éducation, pour ensuite déclarer, le 23 septembre 1978, devant le Conseil national du PQ : « Il reste beaucoup de choses à dégraisser dans les programmes du gouvernement ». M. Parizeau continuait donc son travail avec son troisième budget, présenté en mars 1979 :augmentation de 2.6 % des crédits du ministère des Affaires sociales et de 2.7 % de ceux du ministère de l’Éducation, alors que le taux d’inflation s’approche de 10 %. Par ailleurs, le ministre des Finances donne à tous les ministères ou organismes dont le budget relève du Conseil du Trésor jusqu’au 1er avril 1980 pour réduire leurs effectifs de 2.5 %. Voilà qui a sans doute inspiré à Joe Clark l’une des promesses électorales qu’il s’apprête à mettre vraiment en œuvre !
Parallèlement se poursuit un travail de « rationalisation » des dépenses dans la santé et l’éducation dont il peut être utile d’examiner le détail. Il s’agit là aussi d’un processus à l’œuvre dans toutes les économies capitalistes, particulièrement là où la réduction des dépenses publiques provoque de fortes contractions de personnel. En découlent la parcellisation, la spécialisation et la déqualification du travail que l’on constate partout. On remarque en particulier, un peu partout, une offensive pour prolonger le temps d’enseignement.
La politique salariale
La politique salariale constitue un deuxième domaine majeur par lequel le gouvernement du Québec fait pression sur les travailleurs. René Lévesque avait en d’autres temps parlé de la « locomotive » que constituent les salariés du secteur public, dont effectivement les négociations, en ‘72 et en ‘76, ont permis une hausse – toute relative – des plus bas salaires et une atténuation des discriminations salariales, fondées en particulier sur le sexe. Une première conférence des premiers ministres, réunis en février 1978, a mis l’accent sur la nécessité de la réduction des salaires dans le secteur public. Lors de la dernière conférence des premiers ministres provinciaux à Pointe-au-Pic à la mi-août 1979, c’est le seul point sur lequel une entente facile a pu être dégagée. Le gouvernement du Parti Québécois a minutieusement préparé l’actuelle ronde de négociations dans le secteur public. Dans un premier temps, on a mis sur pied un comité d’enquête sur les modalités de ces négociations. Le rapport Martin-Bouchard, fruit du travail de ce comité, a inspiré au gouvernement les lois 55 et 59. Avec la dernière en particulier, le gouvernement se donne le moyen d’attaquer le droit à la libre négociation, par sa réglementation au niveau du calendrier, de l’exercice du droit de grève, de la définition des services essentiels, de l’information au public. Puis c’était le coup d’envoi avec la déclaration de Parizeau le 11 octobre 1978 : « Je ne cacherai pas que la tentation du gel de tous les salaires dans les secteurs public et parapublic, pendant un an, soit apparue », y déclare le ministre des Finances, faisant état d’un écart considérable des salaires entre les secteurs public et privé. Cet écart allait ensuite être chiffré à 16.3 % par les techniciens du Conseil du Trésor. On a démontré, depuis, le caractère biaisé de cette étude34. Retenons-en simplement ceci. Il existe effectivement un écart entre les deux secteurs, à l’avantage du secteur public, pour une catégorie d’emploi regroupant essentiellement des femmes travaillant dans les bureaux. Il s’agit dans ce cas de travailleuses qui, dans le secteur privé, ne sont généralement pas syndiquées et sont payées au salaire minimum. Bref, l’alignement du secteur public sur le secteur privé sur lequel le gouvernement appuie sa politique salariale semble être un alignement sur la discrimination salariale basée sur je sexe que suscite l’économie de marché, et plus généralement l’alignement sur les secteurs dans lesquels les travailleurs ne sont pas protégés par le syndicalisme. Tout cela s’est concrétisé au mois de mars avec le dépôt aux différentes tables sectorielles des offres salariales du Conseil du Trésor. Ces offres ont été reçues par les centrales syndicales comme une véritable provocation. Ce n’est pas de gel, mais bien de baisse du salaire réel – compte tenu du taux d’inflation prévisible – dont il est question pour les années à venir. Le ministre Parizeau avait déjà fait part de son aversion pour les formules d’indexation du salaire, et le premier ministre avait indiqué dans son discours inaugurai que la conjoncture économique ne permettait plus de protéger intégralement le pouvoir d’achat des salariés.
Salaire minimum et revenu minimum
Un autre domaine est de juridiction provinciale : celui du salaire minimum. On sait que l’indexation du salaire minimum, prévue par le programme du Parti Québécois, a été oubliée par le gouvernement en juillet 1978, à la suite de la pression des milieux d’affaires, bien huilée par le désormais célèbre rapport Fortin. Le gouvernement a d’abord décrété le gel du salaire minimum à 3,27 $ le 5 juillet 1978 pour ensuite revenir sur sa décision à la suite de pressions syndicales. Le salaire minimum a été porté à 3,37 $ le 1er octobre 1978, puis à 3,47 $ en avril 1979. Il s’agit donc d’une baisse du salaire minimum en termes réels. À cette mesure peut se raccrocher la suspension de l’indexation des prestations de bien-être social, le 20 décembre 1978.
Il s’agit là de mesures bien déchirantes pour un gouvernement social-démocrate. C’est sans doute ce qui a amené la ministre Marois à concocter son plan de campagne contre la pauvreté, annoncé à grand renfort de publicité au printemps 1979. Il s’agit du supplément au revenu du travail, ébauche d’un programme de revenu minimum garanti. Il est frappant de constater qu’en ce domaine, le gouvernement du Parti Québécois se trouve à l’avantgarde du conservatisme.
Il est d’ailleurs remarquable d’entendre la ministre Marois avouer candidement ce que dissimulent généralement les proposeurs de ce type de mesure, à savoir qu’il s’agit de préserver l’incitation au travail. Il n’est peut-être pas inutile d’indiquer ici que le premier proposeur de ces mesures est Milton Friedman, principal théoricien du néo-libéralisme, qui se fait l’apôtre depuis vingt ans du retour au « mécanisme naturel » de tous les marchés, dont celui du travail, le chômage s’expliquant par les « rigidités à la baisse » des salaires. Dès le début des années soixante, il proposait donc le remplacement de toutes les « entorses au libre jeu de marché » que constituent les mesures multiples d’assurance-chômage et d’assistance sociale par un régime unique de « revenu minimum garanti » visant à préserver « l’incitation au travail », quel que soit le niveau de salaire offert. Bref, il s’agit de permettre l’exploitation tranquille à n’importe quel prix. Le ministre Parizeau, d’abord réticent face aux projets de son collègue, l’a ensuite présenté dans son discours du budget comme « la plus spectaculaire des mesures sociales qui sera introduite cette année ». Sans doute avaitil saisi l’utilisation qu’il pourrait faire de cette mesure pour contrer la demande du Front commun de l’établissement d’un salaire minimum hebdomadaire de 265 $35.
La concertation
On pourrait continuer encore longtemps l’énumération des mesures économiques répressives instaurées par le gouvernement du Parti Québécois, accompagnées de multiples (multiples quoi?) qui risquent toujours de faire perdre beaucoup de plumes sociales-démocrates au Parti Québécois, d’où le dernier volet de l’offensive, dont nous devons brièvement traiter. Il s’agit de convaincre les travailleurs du bien-fondé de cette politique, en les associant à des processus de discussions tri ou quadripartites. De toutes les politiques instaurées par le Parti Québécois, c’est sans doute celle qui a le plus déchiré les centrales syndicales. Dès son premier discours inaugural, au début de 1977, le premier ministre invitait les « partenaires sociaux » – centrales syndicales et organisations patronales – à un sommet économique qui s’est tenu à La Malbaie durant l’été. Le gouvernement s’inspirait là de modalités de gestion économique mises en œuvre, en particulier, par les gouvernements sociaux-démocrates.
Après le sommet de La Malbaie, au terme duquel le premier ministre a arraché un certain nombre de « consensus », un deuxième sommet fut convoqué à Montebello en mars 1979. Le moment était particulièrement bien choisi, puisqu’il correspondait à la préparation des négociations dans le secteur public. Cette fois, l’une des centrales syndicales, la C.E.Q., au prix d’importants déchirements internes, a décidé de ne point participer au sommet. La C.S.N. s’y est rendue malgré une certaine opposition interne, la F.T.Q. se ralliant la première comme d’habitude.
Il est clair que de tels exercices contribuent à « couronner » l’ensemble des mesures que nous avons décrites, et complètent l’opération de propagande idéologique dont se chargent les intellectuels au service du pouvoir installé à Québec aujourd’hui. Leur résultat net est d’affaiblir la capacité de résistance des organisations des travailleurs face à l’offensive généralisée des patrons et des gouvernements. En affaiblissant ainsi le mouvement syndical, le ministre Landry – grand manitou des sommets – ne fait pas que servir les intérêts de son collègue Parizeau. Il répond aussi aux attentes du gouvernement canadien ainsi qu’à celle des divers patronats auxquels sont confrontés les travailleurs québécois. En ce sens, le gouvernement du Parti Québécois est effectivement un bon gouvernement.
Conclusion
Né au moment du déclenchement des premiers symptômes de la crise économique, le PQ prend le pouvoir après la récession de 1974-75, au moment où, malgré une reprise apparente, la crise s’approfondit. Ces événements ne sont pas sans liens. La crise provoque un durcissement patronal qu’illustre l’attitude du gouvernement Bourassa, en particulier en 1972 et en 1976. Le Parti Québécois, né d’une scission du Parti libéral du Québec en 1967, après avoir absorbé le R.I.N. et le R.N. en 1968, apparaît comme un relais politique pour les travailleurs. Sa prise du pouvoir en 1976 est la traduction politique de la résistance des travailleurs québécois à la gestion de la crise par le gouvernement libéral. Cette crise se poursuivant et s’approfondissant, le Parti Québécois se trouve pour ainsi dire contraint de révéler plus rapidement ses véritables orientations. La gestion de la crise qu’il met de l’avant ne diffère en aucun point de celle proposée par les autres partis. Il est clair qu’une période de croissance économique aurait permis au gouvernement du Parti Québécois de maintenir certaines illusions, dont d’ailleurs une fraction importante des travailleurs ne parvient pas à se libérer.
Compte tenu de sa position dans l’échiquier politique et social au Québec, le Parti québécois ne peut proposer une autre solution à la crise. Il en existe toutefois une autre, qui doit être mise de l’avant par les organisations des travailleurs. Elle implique du courage et de la lucidité. La lucidité s’impose dans l’analyse de la crise. Sur ce point, la pauvreté du discours des organisations des travailleurs au Québec n’est pas un phénomène exceptionnel.
Les forces de gauche en Europe, organisations politiques et syndicales, sont déchirées entre autres en ce lieu. La croissance soutenue d’après-guerre a fait que s’est imposé le discours dominant, postulant la progression ininterrompue des forces productives. Il en fut de même ainsi au début du siècle, après la longue dépression de 1873-1896. Les déchirements du mouvement ouvrier à cette époque furent liés à des analyses divergentes du sens de la croissance et de la crise du capitalisme. Comme nous l’avons indiqué dans la deuxième partie, la crise actuelle provoque un renouvellement et un approfondissement de l’analyse du fonctionnement du capitalisme, et cela est heureux. Il est essentiel que se poursuive cet effort, sans lequel l’analyse de la crise présentée par les classes dominantes s’impose : lois naturelles transgressées par un appétit trop considérable des Arabes et des travailleurs autochtones. Il existe, dans le mouvement ouvrier au Québec, une méfiance face aux « analyses » laissant le champ libre au discours conservateur. Elle se traduit par une tendance au repliement corporatiste qui, dans la conjoncture au Québec, risque de paver la voie à d’importants reculs pour les travailleurs. Il ne suffit donc pas de s’asseoir sur les acquis, il faut analyser la crise pour savoir où l’on va.
Courage ensuite.

Débat. « Quelques réflexions à propos de l’Ukraine »

Il est paradoxal que certains groupes «à gauche» («gauche» latino-américaine, Podemos, LO, etc.) reprennent de manière biaisée quasiment l’argumentaire néo-stalinien de Poutine: on renvoie dos à dos Poutine et l’OTAN, dans une interprétation mensongère datant d’avant la chute du mur de Berlin, dans une nostalgique grille de lecture à la Thorez, à la Carrillo ou à la Marchais. Pire, il faudrait «privilégier la diplomatie et le dialogue», il ne faudrait surtout pas livrer d’armes aux Ukrainiens! (entendu d’une élue de Podemos).
Certains nous rejouent à contre-pied la comédie sinistre de la Non-intervention pendant la Guerre d’Espagne! On a l’impression de revivre chez certains le soutien de Georges Marchais depuis Moscou à l’invasion de l’Afghanistan! Et ce, derrière de nouveaux despotes corrompus «de gauche» comme Daniel Ortega au Nicaragua, Nicolás Maduro au Venezuela ou Miguel Díaz Canel à Cuba. Au nom d’un anti-impérialisme de pacotille. De fait au nom d’une imposture
Lors de l’entrée de l’Armée Rouge en Pologne, le 17 septembre 1939 (peu après l’entrée des troupes nazies, conformément à la signature du Pacte Hitler-Staline), Dolores Ibárruri (la «Pasionaria») signait un texte mémorable [1] dans lequel elle justifiait la «disparition» de la Pologne au nom… de la défense des minorités ukrainiennes persécutées par «une nation polonaise inexistante.»(!) Fallait-il soutenir l’agression de la Finlande par Staline, lors de la «Guerre d’hiver» (30 novembre 1939)? Le peuple finlandais n’avait-il pas le droit de se défendre? (Ce qu’il fit d’ailleurs, héroïquement).
En mai 1937, à Barcelone, les anarchistes, le POUM et les trotskystes étaient calomniés, persécutés, traités de «fascistes», assassinés. Un mois avant, en avril de la même année, le PSUC (instrument du Komintern stalinisé et du GPU) préparait sa provocation (voir les mémoires du dirigeant communiste Del Caso): il fallait laisser courir le bruit que les «incontrôlés» préparaient un putsch, qu’ils allaient déplacer du front d’Aragon des unités armées… De fait, ils accuseraient leurs ennemis de ce que, eux-mêmes, étaient en train de faire et allaient faire. Vieille méthode. Comme le disait Pavel Soudoplatov (grand ordonnateur – avec Léonid Eitingon – des assassinats décidés par Staline et Béria): «L’Espagne fut en quelque sorte le «jardin d’enfants» où ont pris forme toutes les opérations d’espionnage futures. Les initiatives que nous avons prises par la suite dans le domaine des renseignements ont toutes eu pour origine les contacts que nous avions établis en Espagne. Et les leçons que nous avons tirées de la guerre civile espagnole. La révolution espagnole a échoué, mais les hommes et les femmes engagés par Staline dans la bataille ont gagné.»
La méthode du bourreau accusant la victime de ses propres crimes est connue. Pour le bombardement de Guernica, le Vatican et les franquistes, ont désigné immédiatement les «coupables»: c’étaient les «rouges» et les «gudaris» basques qui avaient incendié la ville, malgré le témoignage d’un prêtre Alberto Onaindia auprès du Saint-Siège. Lors du Procès de Nuremberg tout le monde a fait semblant de gober le massacre de Katyn imputé aux nazis, etc., etc.
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Vladimir Poutine qui a été biberonné au KGB, poursuit simplement ce qu’il a toujours appris en tirant à présent les ficelles du FSB: calomnier, mentir, assassiner.
Que l’OTAN ait cherché depuis des années à pénétrer à l’est, dans la zone anciennement dépendante de l’URSS, évidemment. Que la NSA et la CIA jouent leur rôle au compte de la politique des Etats-Unis, c’est indiscutable – le FSB, à ce jeu-là n’est d’ailleurs pas en reste. Mais cela ne peut nullement servir d’alibi à l’agression armée de Poutine. Nous assistons, une fois de plus, à la vieille recette chauvine qui consiste à essayer de réaliser l’union sacrée derrière un caudillo en s’engageant dans une aventure militaire extérieure. A n’en pas douter le peuple russe se bat lui aussi contre cette guerre ignoble. Malgré la répression de plus en plus violente au sein de la Fédération de Russie (emprisonnements, tortures, liquidations d’opposants, interdiction d’associations mémorielles dénonçant les goulags staliniens, persécution des homosexuels, poids de plus en plus pesant de l’Eglise orthodoxe, etc.), nombre de citoyens et citoyennes résistent malgré les matraques et les geôles. Les sacs plastiques qui rapatrient les cadavres des appelés russes vont d’autant plus peser dans la balance que nombre de familles russes ont des amis, des conjoints, des parents ukrainiens. Les précédents du Vietnam et de l’Afghanistan ne présagent rien de bon pour Monsieur Poutine.
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La question que doit se poser tout militant c’est pourquoi, non pas des milliers, mais bien des millions d’Ukrainiens et d’Ukrainiennes fuient l’arrivée des troupes russes? Pourquoi ces troupes russes ne sont-elles pas reçues en libératrices? Pourquoi la masse de la population est attirée par le mode de vie de l’ouest de l’Europe (certainement idéalisée). Pourquoi l’ensemble du peuple fait-il corps derrière son président?
Et si l’on en revient à des exemples passés. Le régime du Négus Aïlé Sélassié en 1935 était certainement despotique et médiéval. Fallait-il pour autant soutenir l’agression de l’Ethiopie par l’Italie fasciste de Mussolini en 1935 (accompagnée de massacres, de viols, de bombardements à l’ypérite, etc.)?
Le régime du Dalaï Lama était certainement fort éloigné d’une «démocratie», fallait-il pour autant que l’Armée chinoise envahisse le Tibet et écrase son peuple? L’écrasement des ouvriers de Berlin en juin 1953 était-il justifié? Celui des ouvriers de Budapest en 1956? Celui de Prague en 1968? Toujours au nom, évidemment, du combat contre le fascisme, l’impérialisme yankee et contre l’OTAN….
Alors que viennent faire ces amalgames avec les nazis, les fascistes, l’Armée Vlassov, ou les bandes de Stepan Bandera (même s’il n’existe pas de nationalismes «purs» ni «démocratiques»). Que vient faire l’utilisation du croquemitaine de l’OTAN?
On a été surpris (moi en tout cas, comme d’autres) par cette agression de l’armée de Poutine. Mais si l’on suit les analyses que faisait déjà Zbigniew Brzezinski en 1997 – assurément un politicien particulièrement réactionnaire, mais il avait déjà anticipé l’entrée dans l’OTAN [préalable absolu à l’intégration à l’UE] des anciens satellites de l’URSS: Pays baltes, Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie, etc. –, on devine que l’opération de Poutine est certainement une sorte de fuite en avant pour restaurer une forme d’empire qui lui échappe. Il paraît que Poutine aurait dit: «Celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de cœur, mais celui qui souhaite sa restauration n’a pas de tête.»
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Ce qui s’est certainement passé. Plusieurs évènements ont rythmé la dernière période: l’avancée de l’OTAN dans le pourtour de l’ex-URSS (Pays baltes, Tchéquie, Pologne, etc.); la création du Kosovo, la guerre dans l’ex-Yougoslavie, ont été «réglées» par les Etats-Unis. Le mandat de l’ONU a été dépassé lors de l’intervention en Libye, effectuée par les Français et les Britanniques. En Syrie, dans le cadre des concurrences inter-impérialistes, la Russie a réussi à soutenir à bout de bras le régime assassin de Bachar el-Assad. Après la deuxième guerre de Tchétchénie et la guerre en Géorgie (déclenchée stupidement par les nationalistes géorgiens), Poutine a réussi à s’entourer dans nombre de républiques anciennement dépendantes de l’URSS de despotes sanguinaires (Biélorussie, Tchétchénie, Kazakhstan, etc.).
On comprend que la masse du peuple ukrainien ne veuille absolument pas de ces modèles-là ou du régime imposé depuis 22 ans par Poutine en Russie. Un véritable repoussoir pour tout individu sensé.
Il est probable que la diplomatie russe ait pensé que le jeune président ukrainien Volodymyr Zelenski allait s’enfuir à l’étranger. Cela ne s’est absolument pas passé ainsi. Ce qui signifie qu’il sent qu’il a l’appui de sa population et «tient» avec courage face à la violence et aux mensonges. L’autre élément qui n’était certainement pas prévu, c’est que depuis le début de la guerre des séparatistes dans le Donbass, depuis 2015, l’armée ukrainienne s’est réorganisée et a certainement été réarmée et pourvue de conseillers militaires de l’OTAN. Comme le disait Talleyrand, «ne prenez jamais vos adversaires pour plus stupides qu’ils ne sont». Or l’état-major russe le savait. Comme une réunion de l’OTAN était prévue en juin à Madrid (qui risquait peut-être d’entériner le processus l’entrée dans l’OTAN et dans l’UE de l’Ukraine), Poutine a probablement pris les devants dans la dernière «fenêtre» qui s’ouvrait à lui dans ses ambitions (ou ses illusions?) de renaissance impérialiste.
L’autre élément qui a certainement surpris, c’est une sorte de «cristallisation» d’un nationalisme ukrainien qui semblait jusqu’ici improbable. Paradoxalement, il semble que c’est l’agression russe qui l’a soudainement «réveillé», tout comme l’invasion napoléonienne de 1808 en Espagne avait provoqué la révolte populaire contre l’envahisseur.
Enfin, l’autre paradoxe c’est le renforcement de l’OTAN. Il ne faut pas oublier en outre, que depuis 1945 les frontières ont «glissé» de 300 à 500 kilomètres vers l’Ouest: comment se sont faits les transferts de populations? Pourquoi Khroutchev a-t-il cédé la Crimée, alors qu’il avait une politique plutôt «grand russe» même s’il était ukrainien? A l’est, une partie de l’Ukraine est passée à la Russie; à l’ouest une fraction de l’ancienne Pologne a été dévolue à l’actuelle Ukraine – région de Lviv/ Lwow/Lemberg. On nous parle de la langue… peut-être. Mais comme le remarquaient Miroslav Hroch (Social preconditions of national revival in Europe, Cambridge University Press, 1985) ou Benedict Anderson (L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, éd. française La Découverte, 1996), nous n’avons souvent considéré la naissance des nationalismes et du mythe national que dans leur vision «romantique» du XIXe siècle. Or, dès la fin du XVIIIe siècle et à l’aube du XIX les colonies d’Amérique du nord et d’Amérique du sud se scindaient de la métropole et se constituaient en Etats-nations, alors qu’elles partageaient la même langue – anglais ou espagnol et portugais – la même religion (protestantisme ou catholicisme) et la même culture… La renaissance du nationalisme ukrainien mériterait sans doute une analyse plus approfondie…
En conclusion, l’armée de Poutine doit partir! Dehors les troupes russes d’Ukraine! Inconditionnellement, indépendance de l’Ukraine! Pour la liberté des peuples d’Ukraine, de Russie et de Biélorussie! (Article reçu le 12 avril 2022)
[1] Francisco Pallarés Aran a traduit deux articles de la «Pasionaria», Dolores Ibárruri, publiés à Mexico dans un hebdomadaire du Parti communiste espagnol. Il précise à ce propos: «L’article de la Pasionaria, dans son style d’un lyrisme amphigourique et irremplaçable, s’en prend très, très longuement (à juste titre d’ailleurs) à la politique de «non-intervention» et à Léon Blum… mais pour mieux «justifier» la canaillerie de l’écrasement de la Pologne (tout en éludant le Pacte germano-soviétique…). Curieusement sa réécriture de l’histoire de la Révolution espagnole reprend la version d’une «République populaire» de nouveau type, d’une «guerre d’indépendance» et des «collectivisations volontaires», contrôlées par un Etat «garant tout de même de la propriété privée». A l’époque il s’agissait d’affirmer que la Pologne était un Etat créé artificiellement (opprimant des milliers d’Ukrainiens, de Biélorusses et de Juifs) à la suite du Traité de Versailles.
Ce qui est frappant c’est que Poutine reprend texto, à l’heure actuelle, le même «argumentaire» pour l’Ukraine; les opprimés étant cette fois les Russes du Donbass… Son passage au KGB lui a visiblement laissé une empreinte indélébile.
L’éditorial non signé est visiblement inspiré par la diplomatie de Staline: l’URSS n’a pas agressé la Finlande pendant «la guerre d’hiver», elle «a seulement mené une opération préventive» – sic. On y retrouve l’écho d’une recherche précédente d’alliances auprès de la France et de la Grande-Bretagne dans la crainte d’une attaque de l’URSS (parenthèse, Léon Trostky serait assassiné un mois après). Nous sommes encore pendant la «drôle de guerre» et nul ne peut prévoir l’effondrement de l’armée française.
A l’heure où paradoxalement la guerre de Poutine semble avoir pour conséquence… d’inciter la Finlande et la Suède à se rapprocher de l’OTAN (!), les guerres passées sont à méditer. Il est à souhaiter que le train ne déraille pas comme en 1914 ou 1939…» Les lectrices et lecteurs peuvent prendre connaissance de la traduction de ces textes publiés à Mexico en cliquant sur le PDF ici.

Le syndicalisme québécois face aux défis de l’immigration

Le Québec bénéficie du plus haut taux de syndicalisation de l’Amérique du Nord. C’est un avantage certain pour les couches moyennes et populaires qui ont su arracher au fil des années des conditions qui suscitent l’envie un peu partout sur le continent, même si la droite dit souvent – notamment un certain François Legault – que l’Ontario et même les États-Unis sont plus « riches » que le Québec. Il s’agit là d’une fumisterie car, en réalité, cette richesse est concentrée chez le 1 % de la population. Ainsi, le syndicalisme a été et demeure encore un pilier des mouvements populaires qui luttent pour l’émancipation.
Certes, il faut éviter de généraliser car il y a encore des organisations syndicales qui sont d’abord et avant tout corporatistes, et qui défendent « leurs » membres comme si le reste de la société ne les concernait pas. Cette tradition, qu’on appelle le syndicalisme d’affaires, omniprésente jusque dans les années 1970, se retrouve encore, notamment dans des syndicats qui sont des branches des centrales syndicales étatsuniennes et canadiennes, ainsi qu’au sein de catégories d’emplois qualifiés où on a tendance à penser qu’on peut mieux s’en tirer que les autres.
En dépit de ces courants contradictoires, les centrales et les grandes fédérations syndicales québécoises restent aux côtés des luttes populaires, même si leurs membres ne sont pas directement concernés. On l’a vu et on le voit encore sur les questions d’égalité hommes-femmes, de santé, d’éducation, d’aide sociale, de garderies, etc. On l’observe également sur des questions internationales importantes où les syndicats se sont opposés aux guerres impérialistes. Enfin, on le constate aussi sur des questions politiques plus controversées, comme le droit à l’autodétermination du peuple québécois.
Dans la dernière période, les syndicats ont franchi un pas de plus en se solidarisant avec les peuples autochtones et avec les immigrantes et les immigrants – entre autres contre la loi 21, la Loi sur la laïcité de l’État – et contre le racisme systémique. Dans plusieurs unités syndicales, des luttes sont engagées contre les discriminations multiples, notamment lors de l’embauche, d’un classement arbitraire, d’un confinement dans les fonctions dites « 3-D » (dirty, dangerous, degrading).
Il faut rappeler qu’à l’origine les grands syndicats industriels qui ont pris forme au Québec comptaient beaucoup d’immigrantes et d’immigrants, en majorité d’origine européenne, qui ont su défier les patrons et l’État-matraque de Maurice Duplessis un peu partout.
Depuis, il y a des hauts et des bas, il y a des paroles et de l’action, mais pas toujours. C’est donc un enjeu syndical, par et pour les syndicalistes. À travers de multiples débats, la question se pose : dans quelle mesure le mouvement syndical aujourd’hui peut-il être une composante active dans la lutte des immigrantes et des immigrants ?
Marc-Édouard Joubert
Membre du militant Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP), Marc-Édouard Joubert est président depuis 2016 du Conseil régional FTQ Montréal métropolitain qui regroupe sur une base volontaire les syndicats FTQ de différents secteurs d’activités de la région montréalaise. La Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) compte plus de 600 000 membres à l’échelle de tout le Québec.
P. B. – Qu’est-ce que le Conseil régional constate ces jours-ci sur la condition immigrante ?
M.-É. J. – De manière générale, on connaît des obstacles qui s’additionnent. Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) ne cesse de resserrer les conditions et les délais contre à peu près toutes les catégories de la population immigrante. Ça frôle le grotesque dans certains cas, comme le refus d’accorder la résidence permanente aux milliers de personnes qui ont fait leurs études ici, qui travaillent ici, qui ont des enfants dans les écoles; elles sont 51 000 à attendre leur régularisation. Pour nous, le projet de loi 96 sur la langue officielle et commune du Québec, le français, est inadmissible. Les exigences sont énormes, exagérées, comme si on reportait sur la personne immigrante tout ce qu’il faut faire pour être « bien intégré », dont la langue. Une réelle modification positive tant du point de vue de l’immigration que du point de vue de la protection de la langue française serait d’offrir, dans les milieux de travail même, des cours de français financés par l’État et les employeurs.
P. B. – Un enjeu particulier concerne les travailleurs étrangers dits temporaires, à forfait…
M.-É. J. – Ils sont plusieurs milliers à vivre la précarité, les mauvaises conditions et la peur constante d’être expulsés, à travailler dans les champs et les abattoirs. Cela a été bien documenté entre autres par les camarades du Centre des travailleurs et des travailleuses immigrants, également par le syndicat des Travailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et du commerce (TUAC), qui essaie de les syndiquer dans des conditions très difficiles. À cause de leur statut, ces gens vivent constamment dans la peur[1]. Dans les abattoirs, la situation est particulièrement grave : des salaires très bas, des quarts de travail de 12 heures, des accidents de travail à tout bout de champ. Lors de la récente grève des camarades d’Olymel, affiliés à la CSN[2], les médias nous ont fait pleurer sur le sort des cochons qui attendaient d’être tués. Il y a aussi les travailleuses domestiques, dont plusieurs proviennent des Philippines, qui ne peuvent même pas se syndiquer et qui sont soumises au bon (ou au mauvais) gré des employeurs.
P. B. – La discrimination n’existe pas seulement dans ces secteurs…
M.-É. J. – Dans la fonction publique fédérale, les personnes racisées occupent 14 % des postes alors qu’ils représentent 22 % de la population canadienne. La sociologue Myrlande Pierre qui a examiné cette situation conclut qu’il s’agit d’une discrimination systémique définie comme « comme étant un ensemble de comportements qui font partie des structures sociales et administratives du milieu de travail, qui créent ou perpétuent une situation désavantageuse pour certains et une situation privilégiée pour d’autres groupes ou pour des individus en raison de leur identité au sein du groupe[3] ».
P. B. – Et à la Ville de Montréal …
M.-É. J. – Plus près de nous, selon une enquête récente, sur les 153 membres du Syndicat des cols bleus regroupés de Montréal, section locale 301 du Syndicat canadien de la fonction publique, à Montréal-Nord, 67 % sont issus de l’immigration[4]. Certes, la situation a évolué, on n’a plus le racisme grossier et ouvert comme avant, mais le chercheur Angelo Soares conclut qu’il a noté une « inclusion excluante » de la diversité. Selon lui, les femmes et les noirs sont plus présents dans les organisations, mais en même temps, ils vivent une exclusion du pouvoir et se heurtent à différents murs invisibles qui les maintiennent à leur « place » assignée par les divisions raciale et sexuelle du travail. On parle de « plafond de verre » ou encore de « plancher gluant » qui rend très difficile l’ascension de l’échelle occupationnelle. Le harcèlement psychologique, plus que des barrières institutionnelles, se traduit par la constitution de groupes plus ou moins fermés, les « noirs » et les « non-noirs ». Le chercheur note également que les populations immigrantes et racisées sont majoritaires dans les bas échelons, mais que quatre des cinq directeurs proviennent de la population blanche dite « de souche ». Les conséquences de cette situation sont concrètes sur les salaires, le fonds de pension, la promotion, et même sur l’organisation du travail alors que certains groupes sont privilégiés en étant soustraits du travail de soir ou de fin de semaine, etc.
P. B. – Les tensions ne viennent pas seulement des rapports employés-patrons…
M.-É. J. – Dans le rapport sur les cols bleus, il ressort que plusieurs personnes issues de l’immigration n’ont pas confiance en leurs structures syndicales sur les questions de discrimination. Sur les pages Facebook des employé·e·s, on retrouve des messages désagréables. En clair, les structures syndicales locales, régionales et nationales peinent à intégrer des immigrantes et des immigrants. En laissant les choses aller, on ne va pas loin. Il faudrait, comme sur la question de la parité hommes-femmes, avoir des règles plus claires concernant la diversité. Il y a un malaise. Certains collègues sont hypersensibles à la critique, y voient un mauvais message comme quoi tout le monde au Québec est raciste ! On n’aime pas parler de certains sujets.
P. B. – Ces hésitations se reflètent-elles en haut de la pyramide syndicale ?
M.-É. J. – Il y a des tabous, mais au moins, la FTQ reconnaît explicitement la nécessité de lutter contre le racisme systémique. Le Conseil régional de Montréal s’est clairement prononcé contre la loi 21. Il y a des relents d’islamophobie, dans le sillon des politiques de la CAQ et de l’atmosphère empoisonnée de l’après-11 septembre 2001. Le soi-disant débat sur le projet de charte des valeurs du Québec nous a fait reculer. Mais on continue de travailler fort. Cependant, cela doit se faire avec un certain tact. Traiter tout le monde de racistes, c’est comme brandir une machette, cela ne donne pas de résultats.
La FTQ refuse le nouveau programme du gouvernement du Québec
sur l’expérience québécoise (PEQ) Selon nous, ces modifications vont à l’encontre tant des intérêts des Québécoises et Québécois que des intérêts des candidates et candidats à l’immigration. Les revendications suivantes sont particulièrement mises de l’avant par ces groupes.
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Ramatoulaye Diallo
Membre du Syndicat des travailleuses et des travailleurs du CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, Ramatoulaye Diallo est responsable du Comité immigration et relations interculturelles et trésorière du Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN). Cet organisme regroupe les quelque 400 syndicats CSN de Montréal, Laval et du Grand Nord du Québec, soit un peu plus de 100 000 membres de différents secteurs. La Confédération des syndicats nationaux (CSN), quant à elle, représente autour de 320 000 syndiqué·e·s.
J’ai commencé à militer syndicalement au Québec il y a plus de 25 ans, d’abord dans un centre de réadaptation pour personnes handicapées. Après la réforme Barette qui a créé les hyperstructures que sont les CISSS et les CIUSSS[6], j’ai été élue à la vice-présidence à l’information et à la mobilisation du Syndicat des travailleuses et des travailleurs du CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Je me suis ainsi retrouvée vice-présidente d’un très grand syndicat, plus de 8000 membres. Actuellement, mon implication syndicale est au Conseil central.
P. B. – Le Conseil central œuvre depuis longtemps sur les questions de l’immigration…
R. D. – C’est dans le mandat du Conseil central d’agir sur le plan social[7], notamment contre le racisme et la discrimination. Dans la santé, on compte un très grand nombre de travailleuses et de travailleurs issus de l’immigration, notamment dans les hôpitaux et les CHSLD[8]. Il y a aussi, en moins grand nombre, des Autochtones.
P. B. – Immigrants et racisés restent cependant peu présents dans les instances syndicales ?
R. D. – Au conseil syndical de mon syndicat, il y a 6 personnes immigrantes sur 27. Mais il n’y en a aucune au comité exécutif de la CSN et aucune à la direction de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS) qui comprend 110 000 membres.
Au Conseil central, lors du congrès de 2019, pour la première fois, on a adopté une résolution pour que « les syndicats affiliés prennent les moyens d’accueillir et d’intégrer les personnes issues de groupes racisés, de l’immigration et les Autochtones dans leurs pratiques, leurs structures et leurs instances ». Par la suite en janvier 2020, en assemblée générale, le Conseil central s’est donné des objectifs concrets et des moyens pour que cela débouche sur des actions, et que ce ne soit pas seulement des déclarations.
Plan d’action du Conseil central du Montréal métropolitain-CSN
contre le racisme systémique – Extraits Le CCMM-CSN et ses syndicats affiliés veulent éradiquer le racisme systémique. À cet effet, nous mettrons en œuvre un plan d’action pour que les syndicats affiliés prennent les moyens d’accueillir et d’intégrer les personnes issues de groupes racisés, de l’immigration ainsi que les Autochtones dans leurs pratiques, leurs structures et leurs instances. Actions
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P. B. – Le travail progresse…
R. D. – On n’a jamais eu autant d’activités et autant de demandes concernant la lutte contre le racisme. On dirait que le scandale autour de la mort de Joyce Echaquan a réveillé beaucoup de monde. D’autre part, la pandémie a sensibilisé la population au sujet des « anges gardiens » dans les CHSLD, majoritairement d’origine haïtienne et centraméricaine. On a travaillé très fort, notamment en créant un comité de travail composé de membres de la société civile, d’organismes communautaires, de députés de l’opposition au Québec et au fédéral, de la CSN et du Conseil central pour soutenir ces personnes aidantes, régulariser leur statut et alerter l’opinion publique sur leur importance pour la santé publique. Mon syndicat au CIUSSS a pris la résolution de remplacer sur le conseil syndical les personnes qui prennent leur retraite par des personnes venant de l’immigration. On sent que les choses changent.
P. B. – Les obstacles à la participation immigrante dans les syndicats demeurent encore cependant…
R. D. – Je pense qu’on ne réalise pas assez le sentiment de précarité, voire de peur, qui domine chez des personnes qui arrivent ici. Beaucoup d’Haïtiens et Haïtiennes, d’Africains et Africaines proviennent de pays où les syndicats sont de connivence avec l’État et bien enfoncés dans la corruption. Souvent, ils ne sont même pas des employés puisqu’ils sont engagés par des agences de placement. Ils ne savent pas ce qu’est un syndicat, ils ne connaissent pas bien les lois québécoises, ils se méfient. Vivant la précarité et les bas salaires, beaucoup d’entre eux ont deux et même parfois trois emplois. Comment peuvent-ils trouver le temps ?
P. B. – Que faire pour affronter ce contexte négatif ?
R. D. – Il faut travailler avec le secteur communautaire qui a un ancrage dans la communauté par ses programmes de solidarité. C’est ce qui explique qu’au Conseil central, on travaille en partenariat avec des groupes comme Hoodstock, Paroles d’excluEs, etc. Il faut se battre sur plusieurs fronts : l’accès au logement, la protection contre le profilage racial de la police, l’obtention des équivalences des diplômes, l’égalité entre les femmes et les hommes, etc. Sur le plan politique, il faut faire pression et avoir le courage d’intervenir dans les grands débats, comme celui autour de la loi 21. La CSN et le Conseil central se sont prononcés contre. Par ailleurs, la CSN incite ses syndicats à affirmer et à afficher que le syndicat ne tolère pas le racisme, dans ses rangs, au travail et ailleurs.
P. B. – La formation occupe un rôle très important…
R. D. – Il faut informer les membres de leurs droits, mais aussi du rôle des syndicats dans les luttes qui ont été menées au Québec et qui ont permis des avancées sociales (santé et sécurité au travail, CPE, etc.). Il faut aussi faciliter la participation des membres à la vie syndicale et promouvoir une plus grande représentation des personnes racisées, issues de l’immigration et Autochtones dans les instances syndicales. Il y a du rattrapage à faire de ce côté, mais également en ce qui concerne nos membres en général, dont la grande majorité n’est pas raciste même s’ils sont parfois mal informés.
Les bonnes pratiques syndicales
Source : Marie-Hélène Bonin, L’inclusion, l’entraide, la solidarité, fiche n° 2, Intégration des nouveaux arrivants et arrivantes, trousse d’information sur les relations interculturelles, Pour un syndicalisme inclusif, CSN, 2021. |
- Voir le dossier des TUAC sur la situation dans les fermes et les champignonnières : TUAC Canada : le syndicat des travailleurs agricoles, <www.tuac.ca/index.php?option=com_content&view=article&id=2009&Itemid=198&lang=fr>. ↑
- Voir dans ce numéro : Martin Maurice, « Olymel Vallée-Jonction : un long conflit marquant ». ↑
- Myrlande Pierre (responsable), sous-groupe de travail sur l’axe 1, L’inclusion et l’égalité des chances et des opportunités à l’emploi selon le principe de non-discrimination, rapport à Valérie Plante, Montréal, Table sur la diversité, l’inclusion et la lutte contre les discriminations, 1er avril 2019, p. 2. ↑
- Angelo Soares, Le racisme à l’encontre des membres cols-bleus dans l’arrondissement de Montréal-Nord, rapport d’enquête, Montréal, UQAM, avril 2021. ↑
- FTQ, La FTQ refuse le nouveau programme du gouvernement du Québec sur l’expérience québécoise (PEQ), communiqué, 25 juin 2020; Trente-deux organisations unissent leur voix contre la nouvelle mouture du Programme de l’expérience québécoise, communiqué, 12 juin 2021, <https://www.csn.qc.ca/actualites/trente-deux-organisations-unissent-leur-voix-contre-la-nouvelle-mouture-du-programme-de-lexperience-quebecoise/>. ↑
- CISSS : centres intégrés de santé et de services sociaux; CIUSSS : centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux. ↑
- C’est ce qu’on appelle le deuxième front, alors que les fédérations s’occupent de la négociation, le premier front. ↑
- CHSLD : centres d’hébergement et de soins de longue durée. ↑

Petite bourgeoisie envahissante et bourgeoisie ténébreuse1

Quelques mois avant le référendum de 1980, tout indique que le projet de souveraineté-association ne peut passer la rampe. Sondage après sondage, le même portrait revient, ce qui laisse peu d’espoir aux partisans du « oui ». La campagne elle-même est menée sans grand enthousiasme, d’autant plus que de sérieuses erreurs sont commises ici et là dans le camp du « oui », ce qui permet aux partisans du « non » d’en profiter tout en jouant les bonnes vieilles cartes de la démagogie et de la peur. On promet de « grandes réformes » d’un coin de la bouche (Trudeau proclame qu’il changera la constitution) tout en menaçant le Québec d’une crise sans précédent si jamais la population « ose » voter pour la souveraineté, même édulcorée comme elle l’est devenue sous l’égide du PQ. Pour la gauche, cette évolution est un défi politique et théorique. Au plan politique, l’argument des groupes « ML » tombe en morceaux : il est clair que le PQ n’est ni l’instrument ni le parti privilégié par la bourgeoisie, toutes tendances confondues. Tous les États, toutes les associations patronales, tous les partis de droite sont ligués contre le PQ. Le discours simpliste et arrogant des « ML » ne tient plus la route. Peu de temps après, les « ML » amorcent un déclin irrésistible Les secteurs de la gauche indépendante sont cependant eux-mêmes désarçonnés. Depuis des mois, ils mènent campagne pour le « oui critique » : on va voter oui, mais pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le projet péquiste ! Cependant, en réalité, l’impact de ce positionnement pèse peu entre le « oui» tout court et le « non » tout court. La polarisation entre les deux camps laisse peu d’espace aux voies alternatives et à vrai dire, la gauche dont l’influence dans les luttes populaires est considérable est politiquement impuissante. L’autre problème de la gauche est de nature théorique. Comment expliquer cet enchevêtrement social et national qui prend forme autour de projets peu définis, de classes sociales en émergence ? Le chaos politique est également conceptuel. Au Québec se produit une construction sociale hétérodoxe, avec une bourgeoisie « provincialisée », incapable de surmonter son rôle subalterne par rapport à la bourgeoisie canadienne, mais disposant d’importants leviers économiques. La petite bourgeoisie, si présente dans le PQ, est également très asymétrique, déchirée entre des secteurs populaires et technocratiques. De tout cela ressort un PQ atrophié, totalement incapable de mener le Québec à l’indépendance politique2 . Ce parti « pluriclassiste sous hégémonie bourgeoise »3 est dans une impasse.
La gauche n’a alors pas le choix de marquer la rupture, non seulement avec le PQ, mais également avec le nationalisme de gauche, où « la revendication de l’indépendance politique est mise sur le même pied que le projet socialiste »4 . C’est une erreur, poursuivent Bourque et Dostaler, comme celle des « ML » qui sous-estiment « l’enjeu de la question nationale, la division qu’elle peut opérer au sein des classes dominantes actuellement au Canada et, par conséquent, l’affaiblissement de ces dernières au profit du renforcement des masses populaires »5 . Pour renouveler la gauche, il faut reconstituer des lieux de réflexion et penser la rupture. « Dans la conjoncture se présentant en 1980, expliquent Bourque et Dostaler, le PQ ne réalisera ni le socialisme, ni l’indépendance. (Introduction de Pierre Beaudet)
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L’accession au gouvernement du Parti Québécois a ranimé les débats sur les rapports liant la structure de classes, les partis politiques et la question nationale. En mettant l’accent sur l’une ou l’autre de ces réalités, de nombreuses contributions récentes cherchent à cerner la complexité des dynamiques sociale et nationale. Les préoccupations sont centrées sur deux réalités particulières : la nature de classe du PQ et la permanence de la question nationale québécoise dans son rapport à l’État canadien. Ces deux questions sont au cœur des préoccupations actuelles du mouvement ouvrier, puisqu’elles touchent aussi bien la forme des organisations que l’efficacité du discours nationaliste au sein des masses populaires. Bien qu’il soit impossible de traiter de façon absolument séparée des deux problèmes, j’essaierai, dans cet article, d’apporter quelques éléments de réflexions concernant l’analyse du Parti Québécois6 .
Le parti de qui ?
Dans des textes parus dans les Cahiers du socialisme, Jorge Niosi remet en question la thèse selon laquelle le Parti Québécois serait un « parti bourgeois »7 . Il construit sa critique à partir des positions que j’ai avancées dans la revue française Politique Aujourd’hui et de celles qui ont été défendues par Pierre Fournier dans un texte publié dans le recueil La chance au coureur8 . Après avoir soutenu que la bourgeoisie francophone privée du Québec a des intérêts pancanadiens, il affirme que le Parti Québécois est un parti de la petite bourgeoisie. Niant de plus le fait que les hauteurs de l’État (hauts fonctionnaires, ministres, directeurs d’entreprises et d’institutions) et les cadres dirigeants des mouvements coopératifs (Mouvement Desjardins, Coopérative Fédérée, Caisses d’entraide…) appartiennent à la bourgeoisie, il préfère retenir les premières thèses affirmant le caractère exclusivement petit-bourgeois du PQ.
Le grand mérite du texte de Niosi est de démontrer que l’on ne peut, en effet, identifier de façon univoque et unilatérale le Parti Québécois à la bourgeoisie (thèse que je n’ai d’ailleurs jamais défendue). Si le slogan « Parti Québécois – parti bourgeois » peut faire image, il ne saurait tenir lieu d’analyse d’une réalité sociale beaucoup plus complexe. Identifier unilatéralement le Parti Québécois comme le simple objet d’une bourgeoisie francophone privée est une simplification outrancière. Je ne peux cependant suivre Niosi sur le même terrain quand il déduit de cette constatation le caractère exclusivement petitbourgeois du Parti Québécois. Au-delà de désaccords théoriques spécifiques sur lesquels je reviendrai plus bas, il me semble de plus en plus urgent de repenser la problématique implicite de la plupart des analyses proposées jusqu’ici.
On risque, en effet, l’enfermement dans le réductionnisme à s’épuiser ainsi dans des démonstrations reliant de façon aussi unilatérale le PQ aux intérêts restreints et à court terme d’une seule classe sociale. Un parti politique pose la question du pouvoir au cœur du procès d’ensemble de la lutte des classes. Il vise la maîtrise (au moins relative) d’un procès continu de désorganisation-réorganisation des rapports sociaux. Il ne saurait, par définition, s’affirmer comme l’instrument univoque et unilatéral d’une seule classe ou d’une seule fraction de classe. La lutte des partis, dans les démocraties libérales, n’est pas le résultat d’une série de joutes sportives opposant autant d’équipes qu’il y aurait de classes et de fractions de classe !
D’abord lieu interne d’imposition de l’hégémonie d’une classe (ou d’une fraction) sur d’autres classes (ou fractions), le parti constitue, en deuxième analyse, un appareil permettant l’exercice de pressions maximales sur le processus des rapports sociaux dans le sens des intérêts spécifiques qu’il défend. Il se présente donc comme un des lieux privilégiés d’intériorisation des rapports de forces au sein d’une formation sociale. On ne devrait donc pas confondre le repérage de la fraction ou de la classe hégémonique au sein d’un parti avec l’identification de cette dernière comme la seule force sociale qui constituerait cette formation dans sa spécificité.
Il importe ainsi de placer l’analyse d’un parti politique comme le Parti Québécois dans son rapport à l’ensemble du processus de transformation de la lutte des classes. Comme on le verra, il est alors permis de sortir de certains des cercles vicieux dans lesquels s’enferment les débats actuels au sein desquels chaque sociologue et chaque politicologue finissent par relier le PQ à une fraction de classe toujours originale.
Le procès de transformation de la lutte des classes
De nombreuses contributions actuelles traitent implicitement un parti politique comme une organisation corporative. Un parti n’est pourtant ni une organisation syndicale, ni une organisation patronale et encore moins un ordre professionnel. Il implique au premier chef le passage de la défense des intérêts corporatifs à la promotion d’un projet spécifique de société. Il doit être posé dans son rapport direct à la question du pouvoir.
Le parti touche à la question de l’espace social dans sa totalité. Il assume non seulement la promotion d’intérêts spécifiques déjà multiples et hétérogènes, mais aussi la reproduction de l’ensemble de la formation sociale. Voilà ouvert le champ de l’hégémonie, de l’alliance et du compromis. Il vise l’imposition des conditions politico-idéologiques les plus favorables à la promotion des intérêts économiques qu’il défend, sans que ces derniers soient d’ailleurs nécessairement dominants au sein de la formation sociale. Si le parti n’a pas, par rapport à sa classe hégémonique et même par rapport aux fractions et classes subalternes en son sein, le degré d’autonomie qu’a l’État envers l’ensemble des classes, il n’est pas soumis aussi directement que ne l’est une organisation corporative aux intérêts économiques à court terme de ses membres. On ne peut donc identifier de façon univoque le programme d’un parti (et encore moins les politiques d’un gouvernement) aux seuls intérêts spécifiques de sa classe hégémonique. L’addition sur une courte période de la législation d’un gouvernement peut ainsi servir d’indice des intérêts de classe défendus par un parti au pouvoir. Les résultats de la somme n’étalent toutefois pas l’évidence des forces sociales qui le produisent.
À l’inverse, il faut le souligner, le parti n’est pas le seul lieu possible de l’intervention politique d’une classe. Les politicologues ont montré depuis longtemps comment une classe, une fraction de classe, une catégorie ou une couche sociale peuvent assujettir certaines branches de l’appareil gouvernemental ou encore certains appareils idéologiques. Les organisations corporatives elles-mêmes peuvent être utilisées pour intervenir politiquement. Les multiples mémoires des Chambres de commerce en font foi. Cette remarque est utile, car on a souvent tendance à prendre au pied de la lettre certaines prises de position d’organismes corporatifs pour en déduire les rapports entre une classe et un parti. Ainsi pourra-t-on affirmer avoir trouvé la preuve que les hauts cadres du mouvement coopératif ne sont pas péquistes du fait qu’ils ne se déclarent pas ouvertement indépendantistes. Cette sociologie spontanée peut être aussi trompeuse que la simple addition de projets de loi, car, encore une fois, elle repose sur un rapport univoque à l’analyse du politique. Il n’est pas impensable, par exemple, que soient faites des déclarations mitigées ou conditionnelles sur la politique d’un parti, alors même que ce dernier défend des intérêts de classe assimilables à l’organisation qui les énonce. Le parti politique étant un lieu interne de rapports de forces, les organisations corporatives, certains appareils ou encore certaines branches de l’État peuvent constituer des garde-fous pour une classe dans ses rapports avec son propre parti.
Il importe donc, pour conclure, de considérer un parti politique comme l’un des lieux d’intériorisation de la complexité même des rapports de classes. Ainsi s’explique d’ailleurs qu’un parti au pouvoir puisse être identifié à une classe qui n’est pas hégémonique au sein de la formation sociale. Par exemple, l’Union Nationale maîtrisait, avant les années 60, le procès régional de transformation de la lutte des classes, au sens où la reproduction du capital monopoliste (et de l’État canadien) passait nécessairement par l’État des notables québécois. Toutefois, cette maîtrise n’assurait certes pas la place dominante ni à la bourgeoisie régionale ni à la petite bourgeoisie traditionnelle. Elle leur dégageait cependant, au Québec, le plus d’espace possible dans le procès de reproduction élargie du capitalisme monopoliste et de dissolution des rapports de production précapitalistes : rarement seul dans le parti, jamais seul dans la formation sociale. Voilà pourquoi les multiples indicateurs utilisables dans l’étude d’un parti n’acquièrent leur pertinence qu’à travers l’éclairage de la place d’un parti dans le procès de transformation qu’il cherche à infléchir.
Il s’agit donc de prendre en considération, au premier chef et autrement que dans des formules creuses, de l’historicité constitutive de ce procès. Le parti intervient dans le but d’infléchir un processus dans le sens de transformations spécifiques. Si ce processus se détermine fondamentalement dans la lutte des classes, il implique une désorganisationréorganisation de l’ensemble des rapports sociaux. À ce dernier titre, il touche non seulement aux classes elles-mêmes, mais aussi aux catégories et aux couches sociales (bureaucratie, clergé, aristocratie ouvrière…). Tentons de voir si cette problématique ajoute quelque chose aux débats actuels.
J’aborderai d’abord l’histoire de la formation du PQ en soulignant les principaux indicateurs qui ont été utilisés pour rendre compte du caractère de classes des partis (RIN et RN) et du mouvement (MSA) qui sont à l’origine de sa formation.
La préhistoire du PQ
Le Parti Québécois s’est formé dans un espace régional d’alliance de classes matérialisé dans la spécificité de certains appareils politiques au cours d’un double procès de désorganisationréorganisation des rapports de classes : 1) le passage québécois au capitalisme monopoliste et à l’État keynésien, 2) la crise économique mondiale. Le mouvement nationaliste se forme et devient revendicateur dans le passage de l’État non interventionniste à l’État keynésien. Dans un article du Devoir9 , j’ai récemment essayé de montrer comment le duplessisme, dans et à la suite de la crise des années trente, s’était imposé à la faveur de la constitution d’un bloc social rural. En s’appuyant sur la paysannerie, les notables québécois (bourgeois aux intérêts centrés sur le marché local et petits bourgeois traditionnels) ont imposé le maintien au Québec d’un État prékeynésien, alors même que l’État fédéral se transformait en État interventionniste. Les contradictions fédérales-provinciales sous Duplessis renvoyaient donc à la question de l’articulation des modes de production et au rythme différentiel (et inégal) du développement du capitalisme.
L’histoire du Parti Québécois ressemble étrangement, sous certains aspects, à celle de l’Union Nationale. Comme l’ALN avait amorcé le mouvement qui a conduit à la création de l’UN, le mouvement nationaliste des années soixante s’organise d’abord autour du RIN et du RN, partis identifiables à la petite bourgeoisie (nouvelle et traditionnelle). Durant les années soixante comme durant les années trente, les transformations du tissu social atteignent durement la petite bourgeoisie. Remise en question aussi bien au niveau de ses intérêts étroitement économiques que dans sa place (à redéfinir) dans la reproduction des rapports sociaux, elle sonne la première la charge.
Pourquoi a-t-on qualifié ces formations de partis petits-bourgeois ? En se fondant principalement sur la conjugaison de deux indices: la place de classe des agents du parti et le discours politique (propagande et programme). Le RIN est ainsi qualifié de petit-bourgeois parce que son personnel politique, identifiable à la nouvelle petite bourgeoisie, pratique un discours correspondant aux intérêts de cette dernière. Subissant une discrimination nationale dans le secteur privé et appelée à jouer, à partir de l’État keynésien, un rôle nouveau dans la reproduction des rapports sociaux, elle est amenée à redéfinir le nationalisme clérical. De même, le RN est qualifié de petit-bourgeois parce que les éléments qu’il regroupait, identifiables à la petite bourgeoisie traditionnelle, soutenaient un discours néo-créditiste typique de ces couches sociales en danger de prolétarisation.
Certaines analyses cherchent aussi à mettre en relation la place des agents, le discours du parti et le sens présumé du procès de transformation des rapports sociaux. On dira, en ce sens, que le parti est petit-bourgeois, car l’intervention proposée « détonne » dans le procès : soit par l’élaboration d’un réformisme hybride (les rêves rinistes à la fois étatistes, néo-socialistes et néo-capitalistes) ou inopérant (la machine à piastres créditiste).
Dans l’analyse du RN, du RIN et de l’ALN, l’identification du parti comme parti petitbourgeois semble aller de soi, puisque tous les indicateurs concordent. Entre l’appartenance de classe de la plupart des militants, le discours et le procès de transformation de la lutte des classes, il existe une concordance presque évidente. La chose n’est pourtant pas toujours aussi simple. Comment, par exemple, compte tenu de notre peu de connaissances sur cette question, caractériser le Bloc populaire ? On sait qu’il est formé de petitsbourgeois (André Laurendeau), mais que quelques bourgeois francophones bien connus (dont Maxime Raymond) ont été étroitement liés à la formation de ce parti. Le programme du Bloc populaire présente, quant à lui, certains accents nettement petits-bourgeois. Que dire de plus, en l’absence d’une prospection plus élaborée, sinon que la seule prise en considération des acteurs sociaux et du discours ne peut nous renseigner fondamentalement sur le caractère des intérêts de classe que défend un parti politique. L’exemple du Parti Québécois le démontre de façon encore plus frappante.
Les évidences soulignées plus haut, à propos du RN et du RIN, résultent d’une concordance allant presque de soi entre la place de classes des agents, le discours politique et le sens du procès de transformation des rapports sociaux. Dans l’étude du Parti Québécois cependant, alors même que les deux premiers critères sont largement employés et donnent même lieu à des débats vigoureux (!), le troisième semble avoir été oublié en chemin. Serait-ce que dans les cas du RN et du RIN, l’analyse marchait toute seule, sans que les auteurs s’en rendent vraiment compte ?
Le Parti de la souveraineté-association
Reprenons le fil de l’histoire du mouvement nationaliste des années 60 et 70. Après la formation du MSA et sa fusion avec le RN, on assiste à la création du Parti Québécois auquel adhèrent la plupart des rinistes à la suite de la dissolution de leur parti. En se servant de façon plus ou moins systématique des deux indicateurs dont nous avons parlé plus haut (agents et discours), un très grand nombre d’analyses ont tenté de montrer qu’il y avait bien une différence sociale entre les anciens membres du RIN et du RN et ceux du MSA qui ont hégémonisé le mouvement nationaliste dans le Parti Québécois.
Différentes thèses ont présenté les ex-libéraux du MSA comme les représentants d’une fraction technocratique de la petite bourgeoisie (issue des hauteurs de l’État et, par extension, du mouvement coopératif) ou, plus récemment, comme les défenseurs-promoteurs d’une bourgeoisie d’État. La formation du MSA manifeste en effet, au moins au niveau des acteurs, l’apparition d’un ensemble d’individus dont l’itinéraire est identifiable à celui de bourgeois de l’État québécois. Leur présence, si voyante dans le parti, pose donc la question des places du capital dans l’État bourgeois. À ce niveau, je demeure en désaccord total avec Jorge Niosi lorsqu’il réduit ces places aux seuls directeurs des sociétés d’État. Il existe dans l’État, en dehors des individus qui y font carrière et du caractère juridique de la propriété, un ensemble de places dont la caractéristique est de participer à la possession (contrôle) des moyens de production et par extension à l’exploitation de la force de travail et à l’accumulation du capital : direction d’entreprises économiques (sociétés d’État), direction des institutions (hôpitaux), hauteurs de l’État (ministres et hauts fonctionnaires) qui interviennent dans la gestion et la reproduction du capital social. Pour la même raison d’ailleurs, les hauts cadres du mouvement coopératif peuvent être considérés comme des individus occupant objectivement des places du capital. Si ces individus n’accumulent pas comme des bourgeois privés, la carrière des grands commis de l’État, fort confortable et le plus souvent en symbiose avec le « capital privé », est tout aussi, sinon plus, sûre que celle de certains de nos capitalistes locaux de la petite entreprise. Mais, au-delà des histoires de vie, soulignons que nous parlons ici principalement des places du capital et de la reproduction de ces places (« privées » ou publiques) relativement à un parti politique.
On constate donc que le PQ apporte des éléments sociaux nouveaux au mouvement nationaliste. La seule prise en considération des agents ne peut cependant nous renseigner de façon satisfaisante sur le rapport de ce parti avec l’ensemble de la bourgeoisie. En dehors d’une discussion en partie théorique sur la place de classes des agents du capital dans l’État et dans le mouvement coopératif, l’analyse risque de tourner court. Après ce procès sommaire, certains se croient autorisés à affirmer de façon péremptoire le caractère petit-bourgeois du Parti Québécois. D’autres, retenant leur jugement, tentent d’aller plus loin en scrutant le discours politique de ces nationalistes de la deuxième heure.
On n’a ici que l’embarras du choix et je n’entends pas répéter l’analyse du programme du Parti et du discours économique des principaux ténors de l’Assemblée nationale. Rappelons seulement que le projet économique péquiste vise le développement du capitalisme québécois par la coordination des interventions et des entreprises d’État, du mouvement coopératif et des entreprises privées régionales. Comme le souligne René Lévesque : « C’est à nous (les Québécois) de décider si une entreprise sera privée, publique ou mixte. Mais elle devra être québécoise »10.
Le PQ serait-il alors un parti petit-bourgeois appelant le développement du capitalisme ou un parti carrément bourgeois ? On peut constater, à ce stade de l’analyse, que les affirmations « un parti, une classe » commencent déjà à poser problème. Elles ne permettent pas d’aborder la question des rapports de forces à l’intérieur même du parti, en dehors de réflexions oiseuses sur la qualité des acteurs en présence. Il existe pourtant un ensemble de glissements discursifs et de pratiques différentielles dont il faut rendre compte.
On peut évoquer, à partir des deux indicateurs que nous avons utilisés jusqu’ici (discours et appartenance de classe des agents.), deux séries d’événements majeurs dans l’histoire du Parti Québécois. D’abord, l’évincement de l’ancienne direction du RIN et du RN (Bourgault, Ferretti, Grégoire). Même si quelques rares individus comme Pierre Renaud maintiennent une certaine influence dans l’arrière-scène que constitue maintenant le parti, les premières forces du mouvement nationaliste ont été organisationnellement démantelées. En matière de lutte politique, on a donc assisté à un processus d’hégémonisation du mouvement nationaliste au profit des anciens du MSA.
Cette pratique se vérifie au niveau du discours qui rompt avec toutes les velléités socialistes de la propagande riniste, de même qu’avec toutes les parentés créditistes de l’ancien Ralliement national. L’évocation lointaine du socialisme, version riniste, est remplacée par celle, presque aussi lointaine, de la social-démocratie. L’indépendance quant à elle est remplacée par la souveraineté-association. Il y a ici un glissement très net.
Le projet de souveraineté-association constitue un rétrécissement majeur de la thèse indépendantiste. Le champ de l’indépendance est explicitement limité à l’exercice du pouvoir juridique : « Le Québec sera souverain quand son Assemblée nationale sera le seul parlement qui puisse légiférer sur son territoire, et que les Québécois n’auront d’autres taxes à payer que celles qu’ils auront eux-mêmes décidé de s’imposer »11. Voilà un indépendantisme fort amaigri. Comme si l’on risquait de s’y tromper malgré tout, on a senti le besoin d’ajouter le mot association : politiquement souverains, mais économiquement associés. Ici, les choses se corsent ! Comment, en effet, concilier cette volonté de souveraineté formelle avec celle de l’association économique, puisque cette dernière, à l’heure de l’État keynésien, exige une gestion centralisée de nombreux mécanismes d’intervention dans l’économie ? Sans délégation de pouvoirs auprès d’une instance commune aux deux États associés, pas d’association, mais avec cette délégation pas de souveraineté, même formelle. Dans son dernier livre, et c’est la solution qui semble devoir être avancée par le PQ, René Lévesque évoque « une sorte de parlement délégué »12. L’honneur souverainiste est sauf. Le formalisme juridique du souverainisme péquiste conduit au renforcement du caractère antidémocratique de l’État bourgeois !
L’État capitaliste, au stade monopoliste, est caractérisé par le renforcement de l’exécutif aux dépens du législatif. Le projet du PQ implique en fait l’accentuation de cette tendance. Dans l’État péquiste, les grandes décisions économiques seraient prises par un corps spécialisé élu au suffrage indirect. Ces super-ministres et ces super-technocrates centralisant forcément l’information, pourraient, est-ce alarmiste de le penser, faire voter à peu près n’importe quoi au commun des députés des États associés.
Le PQ semble nous préparer un projet de souveraineté partagée dans une instance associative petitement démocratique. C’est là sacrifier beaucoup au formalisme du nationalisme bien-pensant. Politiquement souverain (ou autonome), économiquement associé et internationalement assujetti (Norad…), voilà ce qui reste du projet « décolonisateur » des années soixante.
L’entrée du MSA dans le mouvement nationaliste a provoqué des distorsions discursives appuyant un procès d’hégémonisation du parti identifiable à des individus occupant des places du capital dans l’État québécois. Ce premier coup de sonde demeure cependant insuffisant, car il ne pose pas le Parti dans son rapport au procès d’ensemble de la lutte des classes dans ce pays.
Un double procès
Nous avons évoqué plus haut la nécessité de tenir compte d’un double processus : 1) celui de la crise économique mondiale et 2) celui du passage à l’État keynésien. Cette crise, comme toutes les autres, implique une désorganisation-réorganisation des rapports de forces entre les classes. Au plan le plus superficiel, on peut le constater dans les mouvements de bourse actuels (de La Baie au Crédit foncier, en passant par Nordair et MacMillan Bloedel). L’analyse de ces jeux boursiers renvoie, bien sûr, à des mouvements beaucoup plus larges liés à la restructuration des rapports de forces à l’échelle mondiale13. Retenons seulement ici que ces luttes se répercutent et se jouent aussi à l’échelle canadienne. Comme l’on ne saurait analyser le régime Duplessis sans prendre en considération la crise des années trente, on ne saurait négliger la crise actuelle pour traiter du PQ. Le Parti Québécois s’inscrit et tente de maîtriser (au moins partiellement) un procès de réorganisation des rapports de forces entre les classes dominantes et entre les classes dominantes et les classes dominées. Retenons pour l’instant cette seule affirmation qui touche aux rapports entre la bourgeoisie canadienne et les bourgeoisies régionales au Canada.
L’État canadien
Le Parti Québécois pose la question du Canada, au moins apparemment. Il ne prend donc ses véritables dimensions qu’en fonction de l’histoire de la formation sociale canadienne.
L’État canadien a dû composer, depuis sa constitution, avec la réalité encombrante des régionalismes et des questions nationales. La structure fédérale-provinciale résulte d’un compromis. Coincée entre l’impérialisme anglais et le formidable développement du capitalisme américain, la bourgeoisie coloniale canadienne, à dominante commerciale et bancaire, est poussée à la création d’un État national. Elle doit se donner un marché national, mesure impliquant non seulement le développement des échanges au sein de l’espace national, mais aussi la domestication et la reproduction sur place d’une force de travail très attirée par les usines américaines. En une vingtaine d’années, l’État canadien est créé à partir des différentes colonies de l’Amérique du Nord britannique. Sans vouloir exagérer les disparités, l’unité politique a dû être réalisée à une telle allure que le capitalisme canadien ne put s’appuyer sur des forces centralistes véritablement structurées. Ceci a des conséquences aussi bien économiques que politiques et idéologiques. Sur le plan économique, la bourgeoisie canadienne n’a jamais pu réaliser de façon pleinement satisfaisante l’intégration du capital bancaire et du capital industriel et, à ce titre, elle n’a pu constituer le pôle d’attraction centraliste d’une bourgeoisie véritablement nationale. S’il ne fait aucun doute que de nombreuses tentatives d’intégration ont été réalisées (durant les trente premières années du 20e siècle, à partir de l’industrie forestière, par exemple), s’il ne fait aucun doute qu’une bourgeoisie industrielle canadienne a réussi à se développer, cette dernière n’a jamais pu résister à la domination impérialiste. Ainsi s’explique en grande partie la spécificité de la structure politique canadienne. Au-delà des longues discussions sur les volontés divergentes des Pères de la Confédération, constatons que cette structure politique a créé et a reproduit une division des appareils politiques favorisant la balkanisation. Sur le plan économique, les États provinciaux purent appuyer les intérêts capitalistes régionaux bien au-delà de ce qui se produit dans la plupart des États capitalistes dominants. Sur le plan politico-idéologique, la structure politique canadienne éparpille le dispositif hégémonique de légitimation, ce qui freine la production et la diffusion d’une idéologie véritablement nationale « partagée » par l’ensemble des Canadiens.
Le provincialisme politique ne peut donc que renforcer le poids historique des alliances de classes et des mouvements sociaux régionaux. Le régionalisme tient un rôle beaucoup plus important au Canada que dans la plupart des États dominants14. Autour des États provinciaux s’articulent des mouvements sociaux réunissant 1) des intérêts bourgeois centrés sur le marché régional et 2) des fractions importantes de la petite bourgeoisie entretenant des rapports privilégiés avec un État provincial ayant « pleine » juridiction sur l’école, la culture et le bien-être social.
La tendance à la balkanisation propre à la Confédération canadienne ne se réduit donc pas à des questions techniques de partage des pouvoirs, mais bien à l’ensemble des conditions historiques favorisant la reproduction de mouvements régionaux et nationaux relativement forts à partir et autour des États provinciaux.
Le passage à l’État keynésien
La crise économique actuelle n’est donc pas, faut-il le souligner, une cause absolue qui viendrait s’imposer de l’extérieur. Elle ne produit ses effets qu’à travers les luttes politiques spécifiques et la tendance balkanisatrice que nous venons d’évoquer. Ainsi, les transformations générées par la crise, qui s’enclencheraient selon certains économistes aussi loin qu’en 1965, s’inscrivent dans un procès de transition achevant de dépouiller la société québécoise de ses derniers traits de société marchande (agricole) précapitaliste. Cette transition provoquait la désorganisation du bloc social à dominante rurale, caractéristique du duplessisme et de l’État provincial prékeynésien, en même temps que la réorganisation d’un bloc social à dominante urbaine, poussant à la structuration d’un État québécois de type keynésien (interventionniste).
Ces bouleversements, à l’heure du capitalisme monopoliste, avaient commencé à provoquer des contradictions importantes. La première touche à la nature de l’État canadien dans son rapport à l’État keynésien. Nous avons vu plus haut que l’existence des États provinciaux permettait de renforcer le capital régional aux dépens de la bourgeoisie canadienne. Le propre de l’État interventionniste étant de faire apparaître une multiplicité de places du capital dans l’État, on peut déjà soupçonner les possibilités d’un renforcement de ce capital des régions à partir des États interventionnistes provinciaux. Ces remarques doivent toutefois s’inscrire dans un cadre plus englobant.
Une base d’accumulation
Lorsque l’on traite de l’État ou d’un État en particulier on vise, entre autres réalités fondamentales, la constitution d’un lieu ou d’une base d’accumulation spécifique, à travers le procès d’une lutte de classes non moins spécifique. La cité esclavagiste, la seigneurie féodale et l’État national indiquent des espaces d’exploitation permettant l’extorsion (et la potentialité de l’accumulation) des fruits du surtravail. Ces remarques fort générales sont loin d’être inutiles dans le cas qui nous préoccupe.
On oublie trop facilement, en effet, que l’État canadien est divisé, c’est-à-dire qu’il permet le renforcement d’une multiplicité de bases régionales d’accumulation (les provinces) qui ralentissent l’approfondissement et l’élargissement d’une accumulation capitaliste pancanadienne15. Quand, pour ne prendre qu’un seul exemple, l’État de Colombie-Britannique empêche MacMillan Bloedel d’être avalé par le Canadien Pacifique, sous prétexte qu’il s’agit d’un capital étranger (tiens, tiens), il pose en fait la question de la base d’accumulation. La Colombie-Britannique versus le Canada : la lutte a pour enjeu la reproduction d’un capital régional et l’affaiblissement objectif du grand capital canadien. Alors que la bourgeoisie canadienne doit se fusionner encore davantage pour demeurer concurrentielle à l’échelle mondiale, elle est ralentie dans ses mouvements de concentration par l’État keynésien lui-même (pourtant développé en fonction de la nécessité de la monopolisation) à cause de la particularité des structures politiques de ce pays.
L’État québécois reproduit donc une base d’accumulation capitaliste spécifique non négligeable, même si elle demeure marginale. Évitons toutefois de traiter cette réalité dans une problématique étroitement économiciste. Cette base d’accumulation ne se constitue qu’à travers et dans le processus historique de la lutte et des alliances de classes. Elle déborde donc largement les seules réalités étroitement économiques pour englober l’ensemble des rapports sociaux. Elle implique la production, la reproduction et parfois le renforcement d’un ensemble d’appareils (économiques, politiques et idéologiques) permettant la constitution, le maintien et la possibilité de réorganisation de ces alliances et de reproduction de ces luttes.
En ce sens, l’État québécois n’est pas le simple relais fonctionnel de l’État canadien où quelques petits-bourgeois (ou quelques éléments d’une classe dominante aussi évanescente que mal définie) s’occuperaient de résoudre les problèmes régionaux-nationaux de la reproduction du grand tout canadien. Il est le produit historique, en même temps qu’il en permet la reproduction et parfois même l’élargissement, d’un lieu spécifique d’accumulation capitaliste.
Une base d’accumulation constitue un lieu déterminé au sein duquel se crée un capital spécifique à travers le maintien et la reproduction d’un dispositif hégémonique spécialisé (de la Chambre de commerce à l’État québécois en passant par le club de hockey les Canadiens)16
L’espace économique ouvert par la constitution d’une base d’accumulation n’est évidemment pas étanche. Ainsi, l’espace régional québécois et l’espace canadien sont à la fois complémentaires et antagoniques. L’espace régional québécois étant occupé par une bourgeoisie principalement non monopoliste et par un capital peu centralisé et concentré, il est régulièrement « traversé » par le capital canadien. Le capital régional voudra souvent jouer sur deux tableaux : en profitant des contrats de l’État québécois tout en acceptant, par exemple, les subventions du fédéral.
Un lieu géographique peut donc contenir et délimiter l’entrechoquement de plusieurs espaces: ainsi, les multiples symbioses, interactions et contradictions du capital impérialiste américain, du capital canadien et du capital québécois. La réalité différentielle de ces trois espaces n’est nullement niée si plusieurs capitaux individuels tentent de jouer sur plusieurs tableaux. Soulignons aussi, puisque la méprise est bien ancrée, qu’il n’y a pas d’adéquation absolue entre ces espaces et le caractère national du capital. Si le capital impérialiste parle surtout américain, il parle aussi quelquefois allemand; si le capital canadien parle surtout anglais, il parle aussi parfois français; si le capital québécois parle surtout français, il parle aussi souvent anglais. Il ne faut pas confondre le concept et la réalité de la bourgeoisie régionale québécoise avec ceux de la bourgeoisie francophone : il y a des bourgeois francophones canadiens et des bourgeois québécois anglophones !
Il ne faut pas non plus confondre l’espace économique ouvert par une base d’accumulation et l’expansion du capital. La notion d’espace employée ici ne renvoie pas à un univers circonscrit. Tout capital tend à conquérir de nouveaux marchés. Le capital non monopoliste québécois est ainsi encouragé par l’État à exporter à la périphérie et à « conquérir » le marché nord-américain. La base d’accumulation crée un espace à développer et à élargir. Elle n’enferme pas le capital en un lieu clos. Si la notion de base d’accumulation vise, par définition, un lieu historique, plus ou moins bien délimité, celle d’espace économique permet de rendre compte de l’extension possible (interne et externe) du capital opérant à partir de cette base.
La bourgeoisie québécoise
Une base d’accumulation fonde, bien sûr, l’existence d’une bourgeoisie spécifique, même si elle n’enferme pas cette dernière dans un seul espace économique. Comme le souligne Pierre Fournier, elle implique l’existence d’un réseau économique plus ou moins bien structuré17. J’essaierai de caractériser sommairement la bourgeoisie dont on parle.
J’ai qualifié ailleurs cette bourgeoisie de timorée et d’éclatée18. Je voulais indiquer par là que cette bourgeoisie ne présente pas le degré de cohérence économique caractéristique d’une véritable bourgeoisie nationale capable de soutenir une politique autonome se démarquant au moins minimalement de l’impérialisme. À dominante non monopoliste, divisé entre le secteur public, le secteur coopératif et le secteur privé, le capital régional québécois occupe les interstices du grand capital, quand il ne s’intègre pas purement et simplement à son développement. Entre l’Hydro-Québec, les Caisses d’entraide économique et l’entreprise du domaine de la construction, le capital québécois s’installe le plus souvent « en amont ou en aval » du grand capital monopoliste canadien et américain. Cette situation rend difficiles l’établissement et l’affirmation d’une politique économique autocentrée permettant sa transformation en bourgeoisie nationale pleinement articulée.
Les bourgeoisies régionales canadiennes constituent une réalité originale dans les États capitalistes dominants. Grâce aux États provinciaux, beaucoup plus fortes que le capital régional dans la plupart de ces derniers pays, elles n’en demeurent pas moins très vulnérables devant les forces de l’impérialisme et de la bourgeoisie canadienne et ne se permettent le plus souvent que de jouer l’un contre l’autre. Le cas québécois demeure cependant une exception dans l’exception. Le paradoxe à expliquer me semble être-celui-ci : comment une bourgeoisie aussi faible peut-elle soutenir un projet de réforme constitutionnelle aussi radical ? L’historiographie et la sociographie butent sur ce paradoxe et résolvent le plus souvent la difficulté en niant l’existence d’une bourgeoisie régionale québécoise aux intérêts relativement spécifiques.
On a beaucoup parlé du développement au Québec d’une bourgeoisie d’État, le PQ étant représenté comme le soutien politique de la constitution d’un capitalisme étatique à vocation hégémonique. Cette thèse s’appuie sur une vision unilatérale de l’histoire récente, mais elle n’en indique pas moins le lieu d’un problème qui touche aux effets du développement de l’État keynésien dans le processus de la lutte des classes au Québec. Le passage de l’État des notables à celui des technocrates a, en effet, provoqué 1) la multiplication d’un ensemble d’agents du capital dans l’État (les nombreuses sociétés d’État) et 2) l’étatisation de certaines places objectives du capital exercées auparavant dans le secteur privé (direction des hôpitaux, par exemple). Ce dernier point a une importance capitale, même s’il est le plus souvent sousestimé19, L’étatisation de l’éducation et du bien-être social a chapeauté sous l’État québécois un ensemble de places auparavant divisées entre le privé (clergé) et le public.
Cette opération a pour effet de renforcer la bourgeoisie dans l’État québécois en élargissant sa base et en lui assurant une cohésion plus forte que jamais auparavant dans l’histoire du Québec, le clergé ayant été mis au pas (relativement, bien sûr). Dans un même processus, on assiste donc au développement de la bourgeoisie dans l’État québécois et à l’affirmation de la catégorie sociale que constitue la bureaucratie régionale québécoise, aux dépens de celle que constitue le clergé.
Cette dernière remarque a une importance capitale, car elle explique en partie la radicalisation de l’idéologie autonomiste qu’avaient soutenue le clergé et la bourgeoisie régionale avant 1960. Cette question réfère en fait à celles des alliances de classes et des forces sociales qui peuvent être développées à partir de ces alliances. Retenons d’abord ici que cette étatisation de certaines places objectives du capital et cette bureaucratisation de l’État québécois ne peuvent que provoquer l’aggravation des luttes constitutionnelles, ce capital et cette bureaucratie tendant à promouvoir l’État du Québec aux dépens de l’État fédéral.
Peut-on pour autant parler d’une bourgeoisie d’État ou même d’une fraction bourgeoise d’État au sein de la bourgeoisie québécoise ? C’est, il me semble, surestimer la cohérence de la pratique de ces agents et lui attribuer un rôle initiateur qu’elle n’a jamais tenu. La bourgeoisie de l’État québécois est traversée par les contradictions entre les différentes fractions de la bourgeoisie20. Les places du capital dans l’État québécois sont soumises à l’ensemble des contradictions du triple espace dont nous avons parlé plus haut. Aussi, de même que tous les agents de ce capital ne sont pas par définition péquistes, même les appareils économiques qui favorisent le plus la bourgeoisie québécoise (de la Caisse de dépôt à la SGF) ne sont pas des barricades étanches échappant à l’intériorisation des contradictions entre les différentes fractions de la bourgeoisie.
Il faut cependant expliquer pourquoi les agents du capital dans l’État québécois sont menés à exercer un leadership réel dans la promotion des intérêts de la bourgeoisie régionale. J’ai indiqué ailleurs21 qu’il fallait en chercher l’explication du côté de la question nationale, de la spécificité de l’État keynésien dans la division politique canadienne, ainsi que dans la particularité non monopoliste du capital régional. Le rôle habituel que jouent les agents du capital dans l’État keynésien à titre d’initiateurs de la mise en rapport des capitaux bancaires et industriels non monopolistes se transforment, dans un Canada politiquement divisé et dans une région marquée par la permanence des contradictions nationales, en un véritable leadership politique d’un ensemble d’agents placés au point nodal, l’État provincial, de la réorganisation du capital régional non monopoliste (et de la transformation potentielle ou souhaitée d’une partie de ce dernier en capital monopoliste). Si, conjoncturellement, les bourgeois de l’État exercent une certaine direction économicopolitique au sein de la bourgeoisie québécoise, puisque le renforcement de cette dernière passe par l’intensification au moins provisoire de l’intervention de l’État, je ne vois pas où se profilerait une bourgeoisie d’État à vocation exclusiviste. Il ne faut pas confondre le moment d’un processus avec ses déterminations fondamentales.
La bourgeoisie de l’État est, en effet, loin d’être seule dans la bourgeoisie régionale québécoise. Les hauteurs du mouvement coopératif, de la Coopérative fédérée à la Caisse d’entraide économique en passant par le Mouvement Desjardins, délimitent aussi un ensemble de places du capital contribuant à l’élargissement de la base d’accumulation québécoise. Personne ne nie d’ailleurs l’importance économique du mouvement coopératif. Seule une problématique différente pousse beaucoup d’auteurs à considérer ses cadres dirigeants comme des petits-bourgeois. Soulignons seulement ici qu’idéologiquement, la bourgeoisie du mouvement coopératif paraît la mieux préparée à collaborer avec le capital d’État étant donné l’illusion collectiviste que véhiculent ces deux formes d’accumulation.
Et le capital privé québécois : celui, majoritairement francophone et principalement non monopoliste qui est centré sur le milieu régional; celui qui a de plus en plus besoin de l’État pour résister à l’assaut monopoliste quant à son financement, à ses débouchés et à son accès à l’innovation technologique; le capital régional privé donc, forcé de se recycler pour tenir sa place sous le capital monopoliste. Il existe, même s’il n’est pas toujours coté en bourse. Depuis la publication du livre de Dorval Brunelle, La désillusion tranquille22, on sait que cette bourgeoisie régionale est capable de soutenir une politique économique spécifique. Brunelle a précisément montré que ce capital a appelé lui-même, durant les années cinquante, l’intervention de l’État et la création du COEQ. La création des sociétés d’État vouées au renforcement du capital québécois émanant de ce même organisme, on peut constater que la défense de la spécificité du capital régional québécois n’est pas une invention de technocrates. Oui, le capital régional québécois privé existe et il le sait ! Il cherche même à défendre sa marge de manœuvre. S’il demeure timide, étant donné sa faiblesse due à son caractère non monopoliste, il a démontré qu’il peut soutenir un projet politique « modéré » lui permettant de développer sa base d’accumulation tout en ne se fermant pas totalement l’espace canadien.
On ne doit cependant pas s’attendre à ce que nos capitalistes locaux fassent des déclarations explosives : leur faiblesse relative les en empêche. Pour ne citer qu’un seul exemple, quand Pierre Péladeau fait nommer Jacques Gagnon de la Caisse d’Entraide économique à son conseil d’administration et que Jean-Guy Cardinal assiste aux séances de ce conseil, on ne peut dire qu’il néglige son espace québécois23. Si le capital privé régional, surtout divisé entre l’appui à l’UN et au PQ, ne se fait pas ouvertement le champion de l’indépendance totale, il n’est certainement ni opposé ni absolument étranger au projet d’élargissement de l’espace économique québécois. Si la plus petite entreprise localiste est restée attachée à l’Union Nationale, le capital d’envergure moyenne, celui précisément qui est le plus soumis aux transformations générées par un capital monopoliste tendant à l’avaler à mesure qu’il croît, celui-là paraît plus ouvert à l’intervention de l’État et à l’élargissement des pouvoirs de la province. Mais quelle est donc la thèse du Parti Québécois ? À suivre..
Formes et contradictions au sein du capital québécois
Le capital québécois s’accumule donc sous trois formes différentes: étatique, coopérative et privée. Il se représente sous trois idéologies correspondantes: technocratique, collectiviste (ou populiste) et libérale.
Aux contradictions spécifiques générées par ces formes différentes d’accumulation s’ajoutent celles typiques du capital non monopoliste, existant entre le capital bancaire et le capital industriel. Le capital québécois n’est pas encore traversé par une division dominante entre le capital monopoliste et non monopoliste. Si le projet péquiste profile l’enclenchement éventuel d’un processus d’affirmation d’un capital monopoliste québécois à partir de quelques entreprises en voie de monopolisation ou déjà monopolistes (Hydro-Québec, Sidbec, Provigo…), les contradictions entre le capital monopoliste et non monopoliste opposent encore principalement le capital canadien au capital québécois. Il faut plutôt chercher les contradictions au sein de ce dernier, quant à l’envergure de l’accumulation, entre le petit capital local et familialiste et l’entreprise de moyenne importance en train de se recycler à l’aide de l’intervention de l’État.
Le PQ n’est donc pas le véhicule univoque d’une bourgeoisie d’État en voie de constitution. On l’a souligné plus haut, à la suite de Dorval Brunelle, la bourgeoisie régionale privée québécoise a elle-même fait appel à l’État. Dans le processus de la réorganisation du capital non monopoliste, la bourgeoisie de l’État québécois a exercé une autorité politique évidente. Ayant une base économique relativement plus sûre que les petits et les moyens capitaux privés, idéologiquement mieux placés pour faire appel à la nation, les éléments étatiques de la bourgeoisie régionale ont eu, dès le milieu des années soixante, une véritable vocation d’autorité. Cependant, ni le procès d’ensemble du développement du capitalisme, ni même la pratique gouvernementale péquiste n’indiquent une tendance à l’écrasement du capital régional privé. Comme partout ailleurs, la bourgeoisie de l’État s’est renforcée dans le développement du keynésianisme; comme partout ailleurs, des contradictions se sont développées entre les formes d’accumulation privée et étatique ; comme dans les autres régions du Canada, les bourgeois de l’État provincial keynésien ont tenu une place importante dans la promotion du capital régional. Dans la phase actuelle de la lutte des classes, malgré la double réalité de la crise et de l’interventionnisme d’État, rien n’indique que le capital d’État tende à avaler ou même à dominer le capital québécois.
René Lévesque déclare, par exemple : « nous tenons à ce que notre principale entreprise sidérurgique demeure propriété québécoise collective, jusqu’au jour où nous pourrons peut-être la rendre mixte, quand elle aura les reins suffisamment solides »24. L’État libéral subventionne directement le capital privé (« l’aventure » des chemins de fer canadiens) ; l’État keynésien achète, consolide, puis « fusionne » avec le capital privé …
La réorganisation et la reproduction élargie du capital régional passent par le renforcement (au moins provisoire) des places du capital dans l’État. Ce dernier phénomène n’indique pas le développement d’une bourgeoisie d’État, mais bien l’élargissement de la base d’accumulation québécoise au profit d’un capital demeurant largement en dehors des appareils économiques de l’État québécois.
L’alliance péquiste
Nous avons jusqu’ici touché aux forces à l’intérieur du PQ comme à des réalités plus ou moins figées. Il nous faut maintenant entrer plus résolument dans les alliances et les appuis qui rendent possible une tentative objective de maîtrise (relative) du procès de transformation de la lutte des classes.
Nous avons jusqu’ici lié le PQ à la bourgeoisie régionale, à la nouvelle petite bourgeoisie ainsi qu’à certaines franges de la petite bourgeoisie traditionnelle. Nous avons aussi fait allusion à la catégorie sociale que constitue la bureaucratie québécoise. Le processus de développement du capital monopoliste et de l’État keynésien pousse ces éléments à se conjuguer pour approfondir la base d’accumulation québécoise, c’est-à-dire pour élargir les places du capital et des fonctions directement ou indirectement déléguées du capital, dans les domaines public, parapublic, coopératif et privé québécois.
L’État provincial keynésien et sa bureaucratie seront pour la nouvelle petite bourgeoisie ce que le clergé a été pour la petite bourgeoisie traditionnelle au Québec : un lieu privilégié de reproduction, de promotion et d’idéologisation. Dans le passage de l’État des notables à l’État interventionniste, la plus grande part de l’exercice des places de la nouvelle petite bourgeoisie est liée au renforcement de l’État québécois et de la spécificité de son caractère national. Accès aux postes, défense de la langue et extension des pouvoirs de l’État québécois sont ici trois éléments intimement liés.
Les limites de l’alliance
La nature même de l’alliance inscrit cette dernière dans des limites bien circonscrites. Ce qui est représenté dans le discours officiel comme un simple réalisme ou encore, dans le discours indépendantiste radical, comme de la simple tactique, touche en fait là la nature même de l’alliance de classes ayant produit le Parti Québécois. Ici les agents, le discours et le processus d’ensemble de la lutte des classes se conjuguent pour inscrire le projet péquiste dans les limites maximales de la souveraineté-association.
En fait, en voulant s’y inscrire, le projet souverainiste touche à l’ensemble des rapports de forces à l’échelle nord-américaine et, ultimement, à la géopolitique mondiale dominée par l’impérialisme américain. Le projet péquiste vise objectivement la reproduction de l’ensemble du complexe des rapports des forces capitalistes au Québec. Il implique la maîtrise (relative) d’un procès de reproduction du capital américain et du capital canadien au sein duquel le capital québécois aurait le plus d’espace possible : approfondir la base d’accumulation québécoise sans remettre en question l’impérialisme et sans déstructurer l’espace canadien. La question nationale sert ici la reproduction de l’État canadien.
Les fondements de l’alliance
Ce n’est pourtant qu’à travers le rapport des classes dominantes aux classes populaires qu’il est possible de rendre compte de façon pleinement satisfaisante de la particularité de la lutte des classes au Québec. Ici convergent la division constitutionnelle canadienne, la question nationale et la question des alliances de classes.
Les luttes duplessistes ont été menées sur la base d’une alliance avec la paysannerie à travers la constitution d’un bloc social rural. Alors même que l’État interventionniste commençait à s’organiser à l’échelle fédérale, la particularité de la composition sociale du Québec (explicable en partie par l’inégalité du développement) : 1) empêchait les forces fédéralistes de trouver les alliés nécessaires à l’établissement des politiques keynésiennes au niveau québécois et 2) favorisait (sans la prédéterminer absolument) la constitution d’un bloc rural de type duplessiste. Ceci veut dire, en d’autres termes, que l’État duplessiste des notables (bourgeois locaux et régionaux – petite bourgeoisie traditionnelle) ne se constitue que sur la base d’une paysannerie encore politiquement significative25. Il s’agit d’une double contradiction par laquelle l’État capitaliste canadien est freiné dans ses réformes par des résistances qui sont en partie l’effet du développement inégal qu’il a lui-même reproduit, ainsi que par la division politique des masses populaires qu’il a lui-même approfondie à travers le maintien de onze États séparés.
Ceci ne veut pas dire que le développement d’une base ouvrière large et organisée allait résoudre tous les problèmes. L’importation du réformisme keynésien dans l’État québécois posa au contraire sous une nouvelle forme, encore plus explosive, la question du rapport aux masses populaires. Des travaux récents26 ont montré que l’État keynésien se caractérise par une tentative d’intégration politico-idéologique de la classe ouvrière. Des analyses québécoises ont insisté sur le fait que certaines réformes de la Révolution tranquille furent réalisées grâce à l’appui de la classe ouvrière (éducation, santé, bien-être social, travail)27. Cet appui a permis de déloger les anciens clercs et plus généralement de déstructurer les appareils de l’État des notables, mais on a presque oublié d’élargir la perspective en plaçant cette réalité dans les contradictions de l’État canadien.
Le keynésianisme a pourtant renforcé la nationalisation (ou la contre-nationalisation) des masses populaires québécoises. En posant la question de l’intégration de la classe ouvrière, le développement au Canada de l’interventionnisme propre à l’État monopoliste a posé de façon aiguë le problème de la division politique. L’application des réformes keynésiennes se réalisant sur la base d’un appui de la classe ouvrière (au moins de ses couches les plus « favorisées »), le provincialisme politique canadien ne pouvait que provoquer une tendance à l’affirmation d’alliances de classes soutenant des mouvements sociaux régionaux relativement forts.
Ceci nécessiterait des développements beaucoup plus élaborés touchant aux rapports entre la question nationale, les alliances de classes et les formes de l’État capitaliste. Ne retenons, aux fins de l’analyse, que la profondeur potentielle des alliances de classes au Québec dans leurs relations à la question de la base d’accumulation régionale. Nous avons souligné plus haut que la notion de base d’accumulation ne renvoie pas à la réalité unilatérale d’un espace étroitement économique, mais bien à celle beaucoup plus large de l’ensemble des rapports sociaux. La constitution d’une base d’accumulation spécifique, quelle que soit son importance, repose en fait sur les potentialités des alliances de classes.
Les luttes entre la bourgeoisie canadienne et la bourgeoisie régionale québécoise s’éclairent mieux dans ce contexte. À l’heure de l’État keynésien et à cause de la question nationale, la capacité de la bourgeoisie régionale québécoise de se constituer un champ d’alliances et d’appuis se multiplie. C’est même à travers la profondeur potentielle de ces alliances et de ces appuis que la bourgeoisie régionale québécoise peut élargir de façon sensible sa base d’accumulation aux dépens de la bourgeoisie canadienne. Après l’unanimisme et la convivialité de la Révolution tranquille qui a objectivement accentué la québécisation du mouvement ouvrier (développement de la CSN et de la CEQ, autonomisation de la FTQ face au CTC), le Parti libéral, placé sous l’hégémonie de la bourgeoisie canadienne, a cessé son flirt avec la classe ouvrière en mettant l’accent sur l’autoritarisme de l’État. Au contraire, c’est à travers son préjugé favorable envers la classe ouvrière que le Parti Québécois a voulu continuer la Révolution tranquille en tentant d’annexer les bénéfices de l’intégration de la classe ouvrière, au profit de l’élargissement de la base d’accumulation québécoise. Entre les lois ouvrières de la Révolution tranquille (droit de grève dans le secteur public, par exemple) la pratique des sommets économiques et le projet de souveraineté, il n’y a qu’un pas : celui du développement des contradictions propres à l’État canadien à l’heure keynésienne, aux coordonnées principales des luttes entre les bourgeoisies canadiennes et québécoises et de l’intégration de la classe ouvrière.
Les quatre pôles de l’horizon péquiste
Notre démarche nous a donc conduits des agents et du discours du Parti Québécois au procès de transformation de la lutte des classes. On peut caractériser le Parti Québécois comme la formation politique ayant permis l’hégémonisation du mouvement nationaliste initié principalement par la nouvelle petite bourgeoisie (et secondairement par la petite bourgeoisie traditionnelle) au profit de la bourgeoisie régionale québécoise. C’est donc au sens fort qu’il faut considérer le Parti Québécois comme un parti polyclassiste puisqu’il résulte d’une alliance entre des partis et un mouvement identifiable socialement (RIN-RNMSA), dans le cadre d’un mouvement national(iste).
Cette problématique permet d’entrevoir la possibilité d’une lecture dégagée des pièges étapistes que l’objet d’analyse pose lui-même. La plupart des discussions autour du projet péquiste portent, en effet, sur les potentialités de réalisation d’un objectif (l’indépendance) qu’il ne pose pourtant pas lui-même, se contentant de l’évoquer. Il s’agit, à proprement parler, d’une lecture indépendantiste-riniste qui s’inscrit à l’un des points de la quadrature péquiste. Mais comment ce discours s’organise-t-il ?
Au centre, la souveraineté : projet mouvant s’il en est un qui ne prendra son envol que dans son rapport tout aussi mouvant à quatre coordonnées identifiables socialement. Premier point de convergence : l’indépendance qui pose la souveraineté comme une étape vers l’indépendance du possible; le couple souveraineté-indép

France. « Effondrement à droite, menace de l’extrême droite, espoir pour une alternative à gauche »

Comme en 2017, le second tour de l’élection présidentielle de 2022 opposera Marine Le Pen à Emmanuel Macron. Il aura obtenu presque 27,85%, Le Pen 23,15% et Mélenchon 21,95% (pourcentages sur les voix exprimées) [1].
Mais la victoire de Macron au deuxième tour apparaît moins automatique qu’en 2017 (où il avait obtenu 66% des voix au 2e tour) et ce nouveau duel identique ne doit pas masquer les différences profondes de la situation électorale à l’issue du premier tour.
D’abord, l’abstention fait un bon de progression de plus de 4% avec 26,3% des inscrits. On assiste depuis 2007 à une augmentation régulière des abstentions, pour l’élection présidentielle comme pour les élections législatives qui suivent (plus de 50% en 2017). Les jeunes (de 18 à 35 ans) se sont abstenus à plus de 40% (29% il y a cinq ans) et les ouvriers à plus de 33% (29% il y a cinq ans). L’abstention représente grosso modo un quart des inscrits.
A côté de cela, ces élections marquent un nouvel effondrement des deux partis traditionnels de la Ve République, le PS et le parti gaulliste Les Républicains (LR). A eux deux, ils ne regroupent que 6,5% des voix exprimées. En 2017, à l’issue du quinquennat de François Hollande, le PS avait perdu presque les 4/5 de ses voix. Là, en 2022, la candidate LR (Valérie Pécresse), avec 4,78% aura perdu les 3/4 des voix obtenues en 2017.
En dix ans et deux élections présidentielles, ces deux partis socles se sont effondrés. Le système présidentiel vient de dévorer ceux qui l’ont engendré. L’électorat de Macron avait déjà bénéficié en 2017 de l’apport d’une majeure partie de l’électorat traditionnel du PS. En 2022, la majeure partie de celui-ci a voté Mélenchon ou Macron et l’électorat gaulliste s’est réparti majoritairement vers Macron mais aussi vers Eric Zemmour (Reconquête).
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Deux exemples illustrent ces glissements.
Celui de Paris, ville majoritairement PS depuis 20 ans, Hollande y recueillait presque 35% en 2012. Là, la candidate du PS, Anne Hidalgo, elle-même maire de Paris, recueille 2,17% des voix quand Macron rassemble 35% et Mélenchon 30%.
Autre exemple, Neuilly sur Seine, banlieue chic de la capitale, bastion historique du parti gaulliste et de la droite traditionnelle depuis la Libération, dont Nicolas Sarkozy fut maire pendant vingt ans. En 2017, François Fillon, le candidat gaulliste, recueillait 64,92% des voix et Macron 23%. En 2022, Macron double ses voix, frôlant la majorité absolue, Zemmour recueille presque 19% et Valérie Pécresse seulement 15% des voix.
Ces deux exemples illustrent la triple polarisation inédite apparue dans cette élection, asséchant les autres candidatures avec, de part et d’autre de Macron, l’extrême droite et Jean-Luc Mélenchon, un candidat déclaré de la gauche radicale. Tant Macron que Le Pen et Mélenchon seront apparus comme «le vote utile» pour une catégorie de l’électorat, marginalisant sous les 10% ou même les 5% les neuf autres candidatures.
Macron s’est nettement consolidé comme le candidat du bloc bourgeois. Le MEDEF, l’organisation du patronat, a comme en 2017 affirmé en 2022 son soutien à Macron qui suit en tous points les orientations néolibérales et dont les nouveaux points de programme apparus satisfont les groupes capitalistes, que ce soient sur les baisses de prélèvements, les aides à l’entreprise, ou la poursuite des offensives libérales visant la santé et l’Education nationale.
Macron s’est consolidé vis-à-vis de l’électorat réactionnaire depuis 2017, en se montrant capable de s’opposer aux mobilisations des gilets jaunes et à celles des jeunes des quartiers populaires contre les violences policières, à celle des populations des Antilles, de la Kanaky et de la Corse, s’affirmant comme défenseur des forces de répression. Aussi, face à la crise sans fin du PS comme des LR, sa candidature à ce poste est apparue la plus fiable. Il en a résulté un clair renforcement de son électorat par un apport de voix venant des LR, tout en gardant l’essentiel des voix venant de la social-démocratie parmi les classes supérieures du salariat et les retraités aisés, apparaissant comme un gage de stabilité et même comme un rempart vis-à-vis de l’extrême droite. Dès lors, y compris dans des électorats votant traditionnellement pour la droite ou la social-démocratie dans d’autres consultations (municipales ou régionales), Macron est apparu, dans le cadre du système hyper-présidentiel français, comme un garant de sécurité, au-delà des classes possédantes, pour les couches sociales épargnées, pour l’essentiel, par la précarité et les difficultés du quotidien. Ce besoin de stabilité a été évidemment renforcé par la pandémie et la guerre en Ukraine. La spécificité du système électoral français, où la gestion du système gouvernemental est le fait exclusif d’un individu et non d’une représentation proportionnelle dans une assemblée, aura entraîné l’écroulement des partis qui ont construit ce système ces soixante dernières années.
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L’extrême droite a été spectaculairement renforcée dans cette campagne électorale avec la consolidation du Rassemblement national (RN) et l’irruption de la candidature d’Eric Zemmour. Macron et les principaux médias ont largement cultivé les thèmes identitaires et sécuritaires dans les mois précédant l’élection présidentielle. Tout comme François Mitterrand qui avait fait de Jean-Marie Le Pen son «meilleur ennemi» dans les années 1980, Macron a cultivé l’idée d’un nouveau duel inévitable avec Marine Le Pen, se présentant comme rempart vis-à-vis de l’extrême droite, et pensant bénéficier une nouvelle fois du fiasco qu’avait connu la candidate du RN lors du second tour de 2017. Aussi, depuis longtemps, des personnalités d’extrême-droite cherchaient à sortir de ce piège en avançant le projet d’une recomposition de la droite de la droite, en construisant une alliance de l’aile la plus réactionnaire des LR avec des courants de l’extrême droite, visant à prolonger l’union réalisée lors des manifestations anti LGBTI+ de La Manif pour tous contre le mariage homosexuel et la PMA (procréation médicalement assistée), alliance notamment avec les proches de François Fillon. Construire donc une alternative, cultivant l’homophobie et l’islamophobie ainsi qu’un culte décomplexé des valeurs traditionnalistes françaises, et accueillant sans problème les courants néonazis que Le Pen tient à l’écart par souci de respectabilité.
De cet alliage, avec le soutien du groupe de médias de Vincent Bolloré et celui de Marion Maréchal, nièce de Marine Le Pen, est sortie la campagne d’un journaliste polémiste de la presse de droite venant de la droite gaulliste, Eric Zemmour, diffusant sans complexe depuis des années les idées les plus réactionnaires, condamné plusieurs fois pour ses propos racistes et islamophobes, débordant donc Le Pen sur sa droite, mais tendant la main aux courants les plus fascisants des LR pour une recomposition politique. Il aura eu son heure de gloire par une omniprésence médiatique à l’automne 2021, avançant l’idée qu’une troisième candidature de Marine Le Pen conduirait à un nouvel échec. Finalement, c’est le retour en boomerang de cet argument qui a marginalisé Zemmour, le vote Le Pen apparaissant au contraire, pour l’électorat lepéniste traditionnel, comme le seul moyen de faire chuter Macron. C’est cet argument du «vote utile» qui aura limité à 7% l’impact électoral de Zemmour et aussi celui du troisième candidat d’extrême droite, Nicolas Dupont-Aignan.
Ce projet se solde donc pour l’instant par un échec. Mais, malheureusement, ce premier tour aura confirmé le vote Le Pen comme le premier vote exprimé parmi les employés et les ouvriers et sa forte présence dans les milieux populaires, notamment dans le Nord, l’Est et le pourtour méditerranéen. D’ailleurs, pour essayer de renforcer son poids électoral dans l’électorat populaire, elle aura mis l’accent sur son image de «seule candidate pouvant battre Macron» en développant un discours insistant moins sur les questions sécuritaires ou d’immigration que sur la question de l’augmentation du pouvoir d’achat par une baisse de la fiscalité et des cotisations sociales sur les bas salaires. Tout en cultivant cette image populaire, elle aura tout fait pour apparaître crédible vis-à-vis du MEDEF et totalement compatible avec les cadres de l’Union européenne.
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La nouveauté de ce premier tour aura été également le double mouvement de l’effacement quasi total du PS du panorama présidentiel et la consolidation électorale de Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise, Union populaire pour la campagne électorale). Là aussi, ce troisième «vote utile» aura siphonné les autres candidatures à gauche, non seulement celle d’Anne Hidalgo, candidate du PS ramenée à 1,75%, mais aussi celles d’EELV (Europe Ecologie Les Verts), du Parti communiste français (PCF), du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et de Lutte ouvrière (LO). Dans des villes et des quartiers populaires ou aux Antilles, beaucoup se seront emparés du vote Mélenchon pour faire barrage à l’extrême droite dès le 1er tour et éviter de devoir une nouvelle fois voter Macron pour éliminer la menace de Le Pen. Mais le vote Mélenchon a aussi été celui de la jeunesse des quartiers confrontée au racisme, aux discriminations et aux violences policières. Ainsi, en région parisienne, il aura conquis une première place dans l’ancienne ceinture rouge, perdue par le PCF depuis les années 2000, dépassant les 50% à Montreuil, La Courneuve, Aubervilliers, et totalisant près de 50% dans le département populaire de Seine Saint-Denis. De même, l’évolution de son discours sur le nucléaire et la place du combat pour le climat aura permis que son vote apparaisse aussi comme un vote pour l’action contre les changements climatiques et premier vote chez les jeunes de 18 à 35 ans. Tout cela aura dominé, effaçant pour beaucoup sa sympathie affichée pour Poutine, notamment lors des massacres en Syrie, et sa position ambiguë sur l’agression russe en Ukraine. Ainsi, les semaines précédant le scrutin, une polarisation croissante s’est opérée à gauche pour renforcer le vote Mélenchon et rendre possible son accession au second tour.
Mais, en prenant les habits présidentiels, Mélenchon aura usé abusivement de la personnalisation de cette élection et de sa fonction, personnalisation correspondant au caractère «gazeux» de son mouvement, La France Insoumise (LFI), réseau d’action sans aucune structuration démocratique. Mélenchon aura lui-même, pour cette campagne, construit une coexistence ambivalente entre cette personnalisation et la mise sur pied autour de lui d’un large collectif, le «Parlement de l’Union populaire», visant à jouer le rôle de passerelle entre le candidat et les mouvements sociaux. En cela, il réitérait l’attitude du PCF à la fin des années 1990, cherchant à s’affirmer comme le porte-parole du mouvement social dans les institutions en intégrant sur ses listes des porte-parole du mouvement syndical et altermondialiste. De même, la France insoumise a voulu, depuis le début de la campagne, imposer le vote Mélenchon comme le seul vote utile à gauche, en ciblant explicitement les autres candidatures de gauche, alors que lui-même aura annoncé sa propre candidature depuis novembre 2020 sans jamais chercher à mener le moindre débat avec les autres forces de gauche et d’extrême gauche. Dès lors, l’échec de Mélenchon à quelques encablures du deuxième tour est aussi celui d’une politique hégémoniste et n’est pas en premier lieu de la responsabilité des autres mouvements de gauche présents dans cette élection.
Néanmoins, son échec et la division des forces de gauche qui pourtant rassemblent, additionnées, un nombre de voix comparable à celui de l’extrême droite (31,94% face aux 32,28% de l’’extrême droite) posent désormais sur la place publique un problème politique. Des forces sociales, des courants militants, cherchent à surpasser les échecs et les trahisons de la gauche social-démocrate et sa soumission au libéralisme capitaliste. Le débat sur cet échec et sur les axes d’une nécessaire mobilisation politique et sociale face aux dégâts du capitalisme n’a pas eu lieu. Le refus de se résigner à cette situation était un des messages essentiels de Philippe Poutou et de la campagne du NPA face à l’urgence anticapitaliste. Aussi, le succès de Mélenchon prouve la réalité et la vigueur de ces forces, mais ses limites viennent aussi de l’absence de volonté de convergences et d’actions communes. Malheureusement, pour l’instant, au-delà du second tour de l’élection présidentielle, il semble évident pour la France insoumise que le seul avenir politique à gauche doit se faire sous la bannière de l’Union populaire, à commencer par les élections législatives de juin prochain pour lesquelles l’essentiel de leurs candidat·e·s ont d’ores et déjà été désignés afin de maintenir et d’augmenter leur groupe parlementaire à l’Assemblée nationale.
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Quoi qu’il en soit, la prochaine étape est le second tour de l’élection présidentielle. Même si les premiers sondages donnent Macron vainqueur, les écarts sont bien plus étroits qu’en 2017.
Dans l’électorat populaire, certains iront rejoindre l’abstention, mais beaucoup vont mettre dans l’urne un bulletin Macron, pour faire barrage à Le Pen, comme cela a été le cas en 2017. Ce choix se fera à contrecœur même si, après avoir mené cinq ans d’attaques violentes contre les classes populaires, après avoir été le fidèle défenseur des intérêts capitalistes, Macron cherche entre les deux tours à se parer d’un langage social et d’un vernis antifasciste pour se gagner des voix à gauche, amendant même partiellement son projet de nouvelles attaques contre les retraites. Cet apport de voix venant de la gauche est, avec les abstentionnistes du premier tour, la seule réserve électorale qui lui reste pour gagner le second tour, ayant déjà gagné l’essentiel des voix venant de la droite traditionnelle. Mais beaucoup, dans les classes populaires, ne pourront pas oublier les attaques orchestrées contre les gilets jaunes, les jeunes des banlieues, les violences policières impunies, la réforme de l’assurance chômage et la promesse de nouvelles attaques contre les retraites, les cadeaux incessants aux groupes capitalistes, le mépris colonial envers les populations des Antilles, de Kanaky et de Corse.
Mais une éventuelle élection de Marine Le Pen ne serait pas anodine, malgré la façade de respectabilité dont elle a voulu se parer les dernières semaines dans le pays, se servant même de Zemmour comme faire-valoir pour manifester sa modération. Elle est l’héritière et la dépositaire de tous les courants les plus réactionnaires de l’extrême droite française, et comporte dans ses rangs les idéologues et les défenseurs des thèses racistes, xénophobes, héritière aussi des courants les plus hostiles au mouvement ouvrier, aux luttes d’émancipation des peuples. Elle représente la béquille du grand patronat français pour lui apporter son soutien lorsque les classes populaires se lèvent, descendent dans la rue, pour défendre ses droits et que l’ordre est menacé. Elle prend alors fait et cause pour les forces de répression, contre les manifestants, comme elle l’a fait lors des manifestations des gilets jaunes en novembre 2019.
Donc, en aucun cas, un bulletin Le Pen ne pourrait être une arme pour se défendre face aux attaques menées ou à venir de Macron. Au contraire, l’élection de la candidate du RN serait synonyme d’une aggravation qualitative de la situation des classes laborieuses, de divisions approfondies du camp des exploité·e·s et des opprimé·e·s, faites d’une exacerbation des discriminations et des attaques contre les classes populaires racisées, synonyme aussi de nouvelles attaques contre les droits collectifs des salarié·e·s et de leurs organisations, contre les libertés démocratiques. De même, un score élevé en sa faveur, loin d’être un avertissement pour sanctionner la politique réactionnaire de Macron, serait un encouragement supplémentaire pour celui-ci sur les chemins de sa politique ultralibérale et sécuritaire.
Dans tous les cas, même si la combativité sociale s’est largement manifestée ces dernières années en métropole et dans les Outre-mer, dans les quartiers et les entreprises, la construction politique de notre camp social pour agir et défendre un projet d’émancipation est un chantier sur les décombres de la social-démocratie. Le succès électoral de Mélenchon peut être un point d’appui s’il n’est pas synonyme d’arrogance et de volonté hégémonique et d’absence de débat. Dans tous les cas, la force affirmée de l’extrême droite et les annonces de nouvelles attaques de Macron contre les retraites et le système public de santé, la surdité et la passivité gouvernementale devant l’urgence climatique, la détérioration galopante du pouvoir d’achat montrent l’urgence de la construction, sans attendre, d’un front d’action politique commun autour des urgences de l’heure, du combat contre le capitalisme. Cette question se posera dès les prochaines semaines quel que soit le résultat du deuxième tour. (Article reçu ce 13 avril 2022)
[1] Si on rapporte les résultats du 1er tour de l’élection présidentielle au nombre d’inscrits, on obtient les pourcentages suivants: abstention: 26,3%, E. Macron: 20,1%, M. Le Pen: 16,7%, J.-L. Mélenchon: 15,8%, E. Zemmour: 5,1%. (Réd.)