Nouveaux Cahiers du socialisme

Faire de la politique autrement, ici et maintenant...

Féminismes contemporains en Amérique latine

4 avril 2022, par CAP-NCS
Cet article s’appuie sur le livre 21st Century Feminismos: The Women’s movements across Latin America and the Caribbean qui comprend dix études de cas provenant de huit pays (…)

Cet article s’appuie sur le livre 21st Century Feminismos: The Women’s movements across Latin America and the Caribbean qui comprend dix études de cas provenant de huit pays différents d’Amérique latine (Brésil, Argentine, Uruguay, Chili, Colombie, El Salvador, Mexique) et des Caraïbes (Haïti) et qui analysent la manière dont les mouvements de femmes et féministes ont réagi à des processus de changement sociétal, ont été façonnés par eux et se les sont appropriés.

Pourquoi est-il important d’étudier le mouvement féministe en 2022?

« Être une femme et survivre au Mexique est un acte de résistance. »

Il est d’abord important de comprendre le rôle des femmes dans le contexte historique colonial, chrétien, patriarcal, capitaliste et esclavagiste de l’Amérique latine. Ça veut dire le sexisme et le racisme structurels et des inégalités socio-économiques qui façonnent les rôles genrés historiquement construits. L’idéal type de la femme latino-américaine est une femme soumise et passive envers tous ceux qui l’entourent, en particulier les hommes. La version mythique de la droite conservatrice est une femme qui ignore le monde extérieur car son seul devoir dans la vie est d’être une bonne fille, épouse et mère à la maison. La violence est souvent réservée pour celles considérées « insoumises ». Mais il ne faut pas sous-estimer l’importance de race et classe dans les relations sociales et « l’harmonie sociale » du statu quo que la droite conservatrice cherche à préserver à tout prix.

D’où l’importance des luttes féministes pour l’autonomie, l’indépendance, la liberté et la prise du contrôle du corps féminin. Cela signifie avant tout de reconnaître les besoins et les intérêts particuliers des femmes. Cela est particulièrement vrai pour les questions relatives aux droits reproductifs et à la violence à l’égard des femmes, mais aussi les politiques publiques et le milieu de travail et politique. L’Amérique latine a l’un des taux les plus élevés de violence de genre au monde. On parle de la violence fait d’un partenaire intime ou d’un ancien partenaire et aussi du manque de sécurité publique (Juarez, Haiti). Une tendance importante, visible dans les pays de la région est l’avancement du cadre réglementaire qui reconnaît la violence à l’égard des femmes comme un crime et qui étend les droits et les services publics dans ce domaine, comme l’accès aux ordonnances restrictives ou aux conseils juridiques et psychologiques pour les femmes en situation de violence. Dans plusieurs pays, la définition du féminicide, qui est le meurtre d’une femme en raison de son sexe, a été reconnu dans le code pénal.

Au niveau de l’histoire contemporaine, il est important d’identifier les facteurs structurants des mouvements féministes : l’autoritarisme (passé et présent comme dans les cas d’El Salvador, de la Colombie, d’Haïti), les conflits sociaux (guerres), la capacité de l’État à faire respecter l’État de droit, systèmes politiques qui demandent des coalitions pour arriver au pouvoir et donc des alliances entre la gauche et les forces conservatrices, le pouvoir croissant des institutions religieuses dans la politique, l’usage des médias (sociaux) par les groupes conservateurs, le décalage de la culture (relations sociales) par rapport aux changements sociétaux, le modèle macro-économique qui rend le poids de la survie plus lourd pour les femmes et des politiques qui ne sont pas toujours adapté à la diversité des femmes.

Les disparités dans des politiques genrées découlent souvent de différentes combinaisons de plusieurs facteurs, tels que les particularités du cadre institutionnel de chaque pays, la force législative de la coalition au pouvoir, le pouvoir des femmes organisées dans chaque domaine politique (exécutif, législatif et judicaire) et la nature de ce dernier (qu’il soit très consensuel, comme les mesures visant à réduire la violence à l’égard des femmes, ou très controversé, comme les droits génésiques).

Pour faire avancer les revendications féministes, il faut être présente dans les rues, dans le pouvoir, dans les cours de justice, dans les médias (sociaux) et dans la production des connaissances. Ces efforts sont entrelacés et inséparables. L’horizontalité, diversité et la décentralisation du mouvement sont devenues sa puissance. Cela veut dire différents types de féministes : institutionnels, populaires, autonomes et aussi de différentes femmes (racialisées, de différentes classes sociales, sexualités). En plus, la diversité des mouvements fait sa force et contribue aux alliances avec d’autres mouvements. L’idée de base est qu’on a tout à gagner ou perdre ensemble. « S’ils en touchent une, ils nous touchent toutes. »

Un exemple du féminisme digital et dans la rue est le cyberféminisme a été utilisé non seulement pour diffuser des contenus (et sensibiliser le public), mais aussi pour organiser des manifestations ad hoc de type “flash-mob”, des rassemblements de masse, de longues marches et des sit-in prolongés, notamment devant ou à proximité de congrès ou d’autres édifices politiquement importants.

La présence au gouvernement central des partis progressistes a également contribué à une amélioration substantielle de la capacité des femmes organisées à faire passer leurs revendications sexospécifiques à travers les institutions politiques, y compris le système judiciaire. Les femmes organisées de ces pays ont développé un certain degré de collaboration avec leurs agences gouvernementales de politique féminine (fémocrates), ce qui a été important pour l’approbation de certaines politiques. Concernant les rapports entre les mouvements féministes et les gouvernements progressistes, ça ouvre la porte à une plus grande influence, mais dans certains cas, ça entraine aussi des immobilisations et même une relation néo-corporatiste. Dans certains cas, comme l’El Salvador et le Nicaragua, il n’a pas de différence avec des gouvernements de droite.

Les gains obtenus en Amérique latine sont le résultat de décennies d’organisation, de mobilisation, de travail pour faire évoluer la conversation sur l’avortement et, surtout, de travail en commun pour apporter le changement. Par exemple, cette année en Colombie, plus de 90 organisations et plus de 130 activistes ont intenté un procès pour demander à la Cour constitutionnelle de Colombie de dépénaliser l’avortement. Le travail collectif n’est qu’une des stratégies qui ont soutenu la lutte pour nos droits fondamentaux, les féministes de la région adaptant leur approche aux défis locaux.

Un autre trait du mouvement au niveau régional est la solidarité entre différents mouvements nationaux (bandanas vert, Chili) qui partagent des symboles, des stratégies et s’inspirent entre eux. Autre exemple est le slam féministe du Chili « Un violeur sur ton chemin » en 2019 qui a fait le tour du monde.

Finalement, il y a eu plusieurs avancés, mais il y a encore des défis majeurs. Il faut discerner les avancés dans le long terme et non pas de façon linéaire. Chose certaine : ces mouvements ont radicalement modifié le cours de la société au fil du temps. Sans les mouvements féministes, égalité hommes-femmes n’avancera pas. Néanmoins, l’avancement du féminisme fait réagir les forces conservatrices surtout dans la politique et les institutions religieuses. Jusqu’à présente, le contre « backlash » féministe se passe de façon stratégique en politique et dans la société.

 

Les travailleurs d’Amazon à Staten Island remportent une victoire historique

4 avril 2022, par CAP-NCS
C’est la magie des films Disney. Mais hier, l’improbable est devenu le plus probable lorsque le groupe de travailleurs décousus qui composent l’Amazon Labour Union a pris la

C’est la magie des films Disney. Mais hier, l’improbable est devenu le plus probable lorsque le groupe de travailleurs décousus qui composent l’Amazon Labour Union a pris la tête d’une élection syndicale dans un entrepôt de Staten Island, New York, mettant à portée de main une victoire syndicale historique chez le géant de l’entreprise. .

Avant le décompte des voix, la plupart des journalistes avaient rejeté les chances du syndicat indépendant, traitant au mieux l’organisation comme une curiosité. “Je pense que nous avons été négligés”, a déclaré la trésorière de l’ALU, Madeline Wesley, jeudi soir. “Et je pense que cela se termine demain lorsque nous serons victorieux.”

L’ALU a remporté une victoire décisive aujourd’hui, gagnant par une large marge pour créer le premier lieu de travail syndiqué dans le vaste réseau de centres de traitement, de livraison et de tri d’Amazon à travers les États-Unis. Les installations de l’entreprise sont concentrées dans des zones métropolitaines comme New York, Chicago et Los Angeles. Angeles, ouvrant la voie à plus d’organisation.

Le vote à l’entrepôt de Staten Island était de 2 654 en faveur de la formation d’un syndicat contre 2 131 contre. Il y a eu 67 bulletins contestés et 17 annulés; 8 325 travailleurs avaient le droit de voter.

“Nous tenons à remercier Jeff Bezos d’être allé dans l’espace, car pendant qu’il était là-haut, nous organisions un syndicat”, a déclaré le président de l’ALU, Chris Smalls, après l’annonce des résultats officiels.

Un autre entrepôt du même complexe à Staten Island, LDJ5, entamera un vote pour se syndiquer avec l’ALU le 25 avril.

CARTOGRAPHIE DES LEADERS

Jeudi soir à Brooklyn, après le dépouillement des six premières des 10 urnes, les travailleurs étaient étourdis d’excitation et d’incrédulité, dansant sur du hip-hop et riant.

“Cela semblait être un long coup”, a déclaré le vice-président de l’ALU Derrick Palmer à l’extérieur du bâtiment de Bushwick, pondérant chaque mot pour l’accent. “Mais nous sommes juste allés là-bas et l’avons fait – les travailleurs, en syndiquant le deuxième employeur privé du pays.”

Plus Palmer parlait de ce qu’ils avaient fait exactement pour accomplir cet exploit impressionnant, plus il devenait clair que ni la magie ni la chance n’avaient rien à voir avec la victoire du syndicat ; c’est l’organisation laborieuse entre travailleurs qui a obtenu la marchandise.

Palmer a travaillé comme emballeur dans le vaste complexe d’entrepôts d’Amazon pendant trois ans. Il estime que sur 100 personnes dans son département, 70% étaient de solides votants pour le oui.

“J’ai pratiquement renversé tout mon département”, a-t-il déclaré. « Ce que je vais faire, c’est étudier un groupe d’amis et aller voir le chef de la meute. Quoi que dise le chef, le reste du groupe le fera.

Michael Aguilar, un autre organisateur de l’ALU, a approuvé l’approche. Par exemple, “Cassio [Mendoza] parle à tous les travailleurs latinos du bâtiment”, a-t-il déclaré.

“Je savais que nous gagnerions grâce à Maddie [Wesley]”, a ajouté Aguilar. “Elle est tellement empathique qu’elle peut se connecter avec beaucoup de gens dans le bâtiment. Elle était l’une des principales dirigeantes. »

Le syndicat indépendant a obtenu le soutien de bénévoles de divers syndicats et groupes communautaires pour gérer une opération bancaire par téléphone. Wesley a compté le soutien du syndicat au téléphone et en se présentant à l’extérieur de l’établissement; c’est au cours d’un de ces dépôts qu’elle a recruté Aguilar pour l’effort d’organisation.

“Nos données avaient un soutien d’environ 65%, ce qui a évidemment une certaine marge d’erreur car les personnes les plus susceptibles de nous parler sont les plus susceptibles d’être des supporters”, a déclaré Wesley.

La plupart des travailleurs à qui j’ai parlé n’utilisaient pas le jargon de l’organisation, mais ils avaient clairement cartographié l’entrepôt. “Nous savons dans quels départements et sur quels quarts de travail nous bénéficions d’un solide soutien en raison de l’endroit où se trouvent nos organisateurs”, a déclaré Wesley.

Justine Medina, membre de l’ALU, a crédité les méthodes d’organisation de l’organisateur communiste William Z. Foster dans l’industrie sidérurgique pour le sens aigu de l’organisation et l’approche d’organisation ascendante du groupe. Elle et d’autres membres du comité d’organisation l’ont lu et en ont discuté, le donnant aux travailleurs pour qu’ils le lisent. (Voir l’encadré.)

UN TRAVAIL À L’INTÉRIEUR

Le caractère dirigé par les travailleurs de la campagne de syndicalisation lui a donné de la crédibilité. Lorsqu’Amazon tentait de présenter le syndicat comme un «tiers» extérieur, les arguments de ses consultants hautement rémunérés tombaient à plat, car les travailleurs posaient leurs questions à leurs collègues de l’ALU.

Les réunions dans la salle de pause ont été décisives, a déclaré Palmer : “Je m’organisais dans la salle de pause pendant mes jours de congé, environ 10 heures par jour, distribuant de la nourriture, parlant aux travailleurs et donnant des informations.”

Smalls a déclaré qu’il avait exhorté ses collègues: «Venez discuter avec moi. Ne vous contentez pas de vous fier à ce que vous entendez d’Amazon et aux rumeurs.

Mais les actions collectives étaient également cruciales. “Nous leur avons montré que nous n’avions peur de rien”, a déclaré Smalls. « Nous avons fait des rassemblements devant le bâtiment. Nous leur avons montré , mieux que nous ne pouvons en parler.

Smalls a mené une grève en mars 2020 pour protester contre l’incapacité de l’entreprise à protéger les travailleurs de la pandémie. Amazon l’a licencié par la suite, soi-disant pour avoir enfreint les protocoles Covid. Vice a rapporté que l’avocat général de la société avait insulté Smalls lors d’une réunion avec des hauts gradés, le qualifiant de “ni intelligent ni articulé”.

Ces remarques ont élevé les Smalls charismatiques au rang de visage de la campagne syndicale. Mais interrogé sur l’attention médiatique, il pointe du doigt la lutte collective et souligne que l’ALU fonctionne selon des principes démocratiques, toutes les décisions étant votées. “Je ne suis que le président par intérim”, a-t-il déclaré. « Je suis temporaire. Ce n’est pas mon syndicat; c’est l’union du peuple.

BEAUCOUP PLUS D’ENTREPÔTS

Debout dehors sous une bruine de pluie jeudi soir, il a levé la main et a pointé du doigt l’appartement de Brooklyn qu’ils ont transformé en leur base d’attache : « C’est tout ce que j’avais, c’était 20 membres du comité central et un comité de travailleurs de plus de 100 personnes. Nous avons commencé avec environ quatre.

Lorsqu’on lui a demandé si ALU envisagerait de s’affilier à un autre syndicat, il a répondu: «Je dois être avec les gens qui étaient avec moi depuis le premier jour. Nous voulons rester indépendants, et c’est mieux ainsi. C’est ainsi que nous sommes arrivés ici.

Mais, ajoute-t-il, « peu importe ce que quelqu’un fait contre Amazon, merde, ils ont mon soutien ! Il y a beaucoup de bâtiments [Amazon]. Choisissez-en un !”

Il a comparé la culture d’ALU à Money Heist , la série espagnole Netflix où un cerveau criminel connu sous le nom de “The Professor” rassemble une bande de criminels pour s’attaquer à l’État et voler des milliards d’euros à la Monnaie royale. “Appelez-moi le professeur”, plaisante-t-il.

Smalls est passé d’espoir hip-hop à leader syndical. “La vie est folle”, a-t-il dit. “C’est tout ce que je peux dire. Qui aurait pensé?”

1er avril 2022

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Luis Feliz Leon est rédacteur et organisateur chez Labor Notes.luis@labornotes.org

***

Comment nous l’avons fait

par Justine Médine

Mon analyse rapide et grossière des succès de l’Amazon Labour Union jusqu’à présent est assez simple. Nous venons de faire ce que vous êtes censé faire : nous avons eu un mouvement dirigé par les travailleurs.

Nous avons étudié l’histoire de la construction des premiers grands syndicats. Nous avons appris des travailleurs industriels du monde, et encore plus de la construction du Congrès des organisations industrielles. Nous avons lu les méthodes d’organisation de William Z. Foster dans l’industrie sidérurgique (une lecture incontournable, sérieusement).

Mais voici la chose de base : vous avez un véritable projet dirigé par des travailleurs – une équipe d’organisation dirigée par des Noirs et des Bruns, multiraciale, multinationale, multigenre et multi-capacité. Vous obtenez des sels avec une certaine expérience d’organisation, mais assurez-vous qu’ils sont prêts à travailler et à suivre l’exemple des travailleurs qui sont dans l’atelier depuis plus longtemps. Vous faites participer les communistes, vous faites participer des socialistes et des anarcho-syndicalistes, vous rassemblez une large coalition progressiste. Vous faites venir des camarades sympathisants d’autres syndicats, dans un rôle de soutien.

Vraiment, vous suivez simplement le livre de jeu classique. N’ayez pas peur de vous battre , de vous salir autant que les patrons le feront, d’égaler ou de battre l’énergie qu’ils apportent. N’ayez pas peur d’agiter et de contrarier les patrons, comme le devrait un syndicat. Utilisez tous les outils de votre boîte à outils ; déposez ces accusations de pratiques déloyales de travail, chaque fois que vous en avez l’occasion. Protestez et faites une action collective. Continuez à construire.

C’est le travail acharné, tous les jours : des ouvriers qui parlent à des ouvriers. Pas seulement des jeux médiatiques, mais de la solidarité, des analyses quotidiennes et des ajustements au besoin. C’est travailler en tant que collectif, apprendre ensemble et s’enseigner les uns les autres. Reprenez votre forme de combat. C’est comme ça qu’on a gagné.

Ce que je décris n’était pas mon plan, mais les efforts des travailleurs d’Amazon qui en ont eu assez de leurs mauvais traitements. J’ai eu la chance d’être recruté dans cet effort en tant que sel par le comité d’organisation en raison de mon expérience d’organisation avec la Ligue des jeunes communistes. J’ai été accueilli à bras ouverts et cela a complètement changé le cours de ma vie, mais j’ai toujours compris que mon rôle était de suivre l’exemple des travailleurs qui étaient là avant moi.

Il s’agissait d’un véritable effort collectif, dirigé par de brillants travailleurs d’Amazon poussés à s’organiser par la pandémie et les conditions de leur vie ; Chris Smalls et Derrick Palmer en particulier ont été d’excellents leaders. Je pense que ce syndicat montre la véritable possibilité de ce qui est devant nous, en tant que mouvement ouvrier, si nous nous rappelons juste comment le faire.

Justine Medina est membre du comité d’organisation d’ALU et emballeuse à l’entrepôt Amazon JFK8.

 

Large appui de la Société civile envers la Première Nation de Long Point face à Sayona Mining et lancement d’une pétition de soutien internationale

1er avril 2022, par CAP-NCS
Le Conseil de LPFN demande au gouvernement du Québec les ressources pour mener sa propre étude d’impact des activités minières de Sayona Mining sur son territoire ancestral non (…)

Le Conseil de LPFN demande au gouvernement du Québec les ressources pour mener sa propre étude d’impact des activités minières de Sayona Mining sur son territoire ancestral non cédé.

Neuf regroupements et comités citoyens, groupes environnementaux, syndicat et organisme communautaire de l’Abitibi-Témiscamingue joignent leurs voix pour soutenir la Première Nation de Long Point (LPFN) dans ses demandes adressées le 21 mars 2022 au gouvernement du Québec concernant les activités de Sayona Mining en Abitibi-Témiscamingue. Ils invitent par la même occasion l’ensemble de la population de la région à signer leur pétition de soutien internationale envers la Première Nation de Long Point. La pétition est déjà disponible en français et en anglais et elle le sera sous peu en espagnol.

Le Conseil de LPFN demande au gouvernement du Québec les ressources pour mener sa propre étude d’impact des activités minières de Sayona Mining sur son territoire ancestral non cédé. Il demande également que l’ensemble des activités minières de Sayona Mining sur le territoire Anicinape Aki, en Abitibi-Témiscamingue, soit assujetti à une seule et même étude d’impact cumulative, plutôt que de se limiter uniquement à l’évaluation du gisement Authier Lithium situé à La Motte.

Les organismes à appuyer la démarche, en date d’aujourd’hui et classés en ordre alphabétique :

  • Action boréale
  • Centre Entre-Femmes
  • Collectif des Pas du lieu
  • Coalition anti-pipeline Rouyn-Noranda
  • Comité citoyen de protection de l’esker
  • Conseil central de l’Abitibi-Témiscamingue–Nord-du-Québec (CCATNQ–CSN)
  • Mères au front – Rouyn-Noranda
  • Mères au front – Val-d’Or
  • Regroupement vigilance mines de l’Abitibi et du Témiscamingue (Revimat)

Citations :
« Les membres de la Première Nation de Long Point sont les mieux placés pour analyser et prendre position sur les impacts des projets miniers qui les affectent », Élise Blais-Dowdy, co-porte-parole du Comité citoyen de protection de l’esker.

« Sans nier l’utilité du lithium pour lutter contre la crise climatique, cette lutte ne doit pas servir de prétexte, encore une fois, pour détruire les territoires des peuples autochtones sans leur accorder la place qui leur revient dans le processus décisionnel », Geneviève Béland de Mères au front – Val-d’Or.

« Nous entendons et nous partageons les préoccupations des femmes et des familles Anicinapek de Winneway, notamment en ce qui concerne les impacts sur l’eau du projet global de Sayona Mining », Julie Côté, du Centre Entre-Femmes de Rouyn-Noranda.

« N’oublions pas qu’il s’agit de la même compagnie minière qui a tenté par tous les moyens d’éviter le BAPE pour le projet Authier durant trois ans. Son grand projet a considérablement changé depuis son assujettissement de force en 2019 : les études complètes doivent être revues pour tenir compte de ces changements et des impacts des trois gisements », Marc Nantel, porte-parole du Revimat.

« Tous les projets de Sayona sont interreliés. Il faut donc évaluer en amont les impacts environnementaux de l’ensemble des activités de Sayona Mining pour permettre au public de se prononcer sur les réels enjeux environnementaux, sociaux et économiques », Félix-Antoine Lafleur, président du CCATNQ–CSN.

« Pour éviter de répéter son erreur dans le dossier Gazoduq/GNL, le gouvernement doit fermer la porte au saucissonnage des projets interreliés par un même promoteur en exigeant une seule et même évaluation environnementale », François Gagné, co-porte-parole de la Coalition anti-pipeline Rouyn-Noranda.

« Miner pour la « transition énergétique » ne changera rien à la racine du problème si nous répétons les mêmes structures du colonialisme et de dépossession des richesses naturelles que l’industrie minière reproduit partout dans le monde », Johanne Alarie, de Mères au front – Rouyn-Noranda.

« Refuser de soutenir concrètement les demandes de la Première Nation de Long Point qui vise la mise en oeuvre de leur droit à l’autodétermination nous maintiendrait dans un régime colonial pilleur de ressources naturelles », Henri Jacob, président de l’Action boréale.

« Les claims que promet de dynamiter Sayona Mining à perpétuité sont des lieux vivants, habités, occupés, aimés et partagés par les Peuples d’ici, contrairement aux actionnaires de la compagnie qui continuent cinq ans plus tard d’essayer d’éviter les évaluations environnementales les plus rigoureuses et complètes », Marie-Hélène Massy-Émond, artiste instigatrice du Collectif des Pas du lieu.

 

Le Québec, de terre d’accueil à club privé ?

31 mars 2022, par CAP-NCS
L’immigration temporaire[1] est en plein essor au Canada depuis une quinzaine d’années. Mis à part le secteur agricole, elle est apparue plus tardivement au Québec, mais elle (…)

L’immigration temporaire[1] est en plein essor au Canada depuis une quinzaine d’années. Mis à part le secteur agricole, elle est apparue plus tardivement au Québec, mais elle est devenue très intense dans plusieurs secteurs depuis l’arrivée au pouvoir de la Coalition avenir Québec (CAQ)[2]. Ce récent bond coïncide avec de nombreuses réformes pour réduire l’immigration permanente. Pour justifier ce virage, on invoque la pénurie de main-d’œuvre[3] et les délais d’admission à la résidence permanente.

La pénurie de main-d’œuvre actuelle peut-elle être qualifiée de ponctuelle ? Justifie-t-elle que des milliers d’emplois permanents soient maintenant offerts à des migrantes et migrants temporaires ? En examinant les emplois en question, on constate que les principales raisons pour faire appel à l’immigration temporaire ne sont ni passagères ni imprévisibles : trop souvent, elles sont liées aux conditions salariales, de travail et de vie peu attrayantes pour les travailleuses et travailleurs du Québec, dans un contexte compétitif relié au déclin démographique. Par ailleurs, lorsque la fermeture des frontières a réduit l’accès au travail migrant durant la pandémie de COVID-19, les salaires ont été rehaussés et ces postes ont trouvé preneurs localement[4], ce qui a redressé le taux d’emploi. Cela prouve qu’en améliorant ces conditions, la concurrence entre les secteurs et entre les régions rurales et urbaines pourrait être considérablement atténuée. Pourquoi donc ne pas emprunter cette voie ?

La logique caquiste en immigration

Pour nombre d’analystes, la politique migratoire québécoise représente un mystère dont les contradictions apparentes trouvent leur origine dans la responsabilité partagée entre Québec et Ottawa. Or, rien n’est plus réducteur et simpliste. En fait, les multiples réformes introduites en immigration par le gouvernement de François Legault expliquent une grande partie des retards d’Ottawa[5] et répondent toutes très logiquement aux mêmes impératifs politiques et économiques.

Sur le plan politique, rappelons le slogan électoral de la CAQ au sujet des personnes immigrantes : « En prendre moins mais en prendre soin ». Or, ce qu’il fallait entendre plus exactement est : « Moins d’immigration permanente mais plus d’immigration temporaire ». Aux personnes immigrantes permanentes, désormais accueillies en moindre nombre, on ouvrira grand les portes de la francisation, des programmes « d’intégration » et des incitatifs à l’installation hors des grands centres. Par contre, à la masse croissante des travailleuses et travailleurs temporaires et de leurs familles, on interdit de faire des plans, on refuse l’accès aux services publics, on réduit les obligations des employeurs et on transfère aux migrantes et migrants les responsabilités de la société d’accueil – notamment en matière d’installation, de francisation, d’intégration socioprofessionnelle et de formation[6].

Depuis l’arrivée au pouvoir de François Legault, tout a été mis en œuvre pour réduire le nombre de personnes admissibles à l’immigration permanente, ce qui répond ainsi à l’impératif politique d’une stratégie populiste :

  • réforme en profondeur de la Loi sur l’immigration par le projet de loi 9;
  • baisse des seuils annuels de l’immigration;
  • refus de traiter 18 000 dossiers en attente depuis longtemps;
  • fin de l’accès « rapide » à la résidence permanente de nombreuses et nombreux étudiants internationaux et migrants temporaires redevenus précaires par la modification du Programme de l’expérience québécoise (PEQ);
  • blocage puis dilution du programme fédéral de régularisation des personnes demandeuses d’asile;
  • resserrement des critères québécois de sélection des candidatures au programme régulier de l’immigration (le Programme régulier des travailleurs qualifiés du Québec, PRTQ);
  • création d’obstacles administratifs au Programme de parrainage privé des réfugiés;
  • difficultés multiples à la réunification familiale, etc.

Bref, la porte se referme pour des milliers de personnes migrantes qui ont trouvé du travail et qui ont prouvé qu’elles pouvaient s’intégrer.

Sur le plan économique, le gouvernement a tout de même dû faire face aux demandes du patronat qui réclame sans cesse un accès plus facile et plus rapide aux travailleuses et travailleurs migrants temporaires. Cette réponse à la raréfaction de la main-d’œuvre comporte toutefois des coûts économiques et sociaux pour certains segments du marché du travail québécois que l’immigration permanente n’entraîne pas. Des experts ont établi qu’un accès facile à une force de travail migrante, temporaire et captive, « peut inciter des employeurs à préférer les travailleurs migrants aux travailleurs nationaux, et faciliter ainsi le dumping social et le nivellement par le bas[7] ». D’autres stratégies ont maintes fois été proposées aux gouvernements par le monde du travail, mais elles incluent l’attribution d’un statut permanent aux migrants, ce que la CAQ a choisi de limiter fortement, ou ces stratégies exigeraient plus d’efforts des entreprises[8] et ne sont donc pas privilégiées par les employeurs.

Ces derniers effectuent donc de plus en plus de recrutement à l’étranger, avec l’aide financière du gouvernement du Québec, à travers le Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET), mais ils recrutent aussi au Québec des migrants temporaires grâce au Programme de mobilité internationale (PMI) qui permet l’obtention de permis de travail ouverts et n’exige pas d’obligations particulières de la part des employeurs[9].

De plus, une « démarche simplifiée » pour le PTET, mise en place en 2012, exempte les employeurs d’avoir à fournir la preuve de leurs efforts de recrutement au pays, pour plus d’une centaine de professions à haut salaire. Cette liste est mise à jour, et s’allonge, annuellement. Le gouvernement Legault a entrepris, dès son arrivée au pouvoir en 2018, de négocier avec le fédéral une « flexibilisation » encore plus grande des normes et balises entourant le travail migrant et censées protéger le marché de l’emploi canadien. Petit à petit, les professions admissibles à la démarche simplifiée du PTET et les exemptions aux normes deviennent toujours plus nombreuses. Tant les mesures prévues pour protéger les travailleurs d’ici que celles visant la protection des travailleurs migrants sont de moins en moins utiles, car elles sont suspendues ou inappliquées sous prétexte qu’elles alourdissent et ralentissent le processus de recrutement des migrants.

Perversion du système de l’immigration temporaire

À la veille des récentes élections fédérales de septembre 2021, le milieu des affaires québécois a été entendu : une nouvelle entente entre Québec et Ottawa qui permettrait des « assouplissements » additionnels a été annoncée le 6 août 2021[10]. Depuis lors, le ministre du Travail, qui est aussi devenu le ministre de l’Immigration[11], Jean Boulet, a précisé comment l’entente devrait se traduire pour le gouvernement fédéral. On sait que l’entente permettra de hausser le plafond du pourcentage de travailleurs étrangers temporaires (TET) admissibles pour plusieurs postes à bas salaires de divers secteurs[12]. Actuellement établi à un maximum de 10 % de la main-d’œuvre employée, par établissement, ce plafond passera à 20 % pour 16 titres d’emploi de 9 secteurs et serait même aboli dans près de 40 titres d’emploi.

En effet, à l’instar des postes exigeant des diplômes supérieurs[13], l’entente inclut désormais des postes exigeant des compétences de niveau secondaire[14] au nombre de ceux déjà admissibles au processus « simplifié ». Cette voie libère les employeurs de plusieurs exigences normalement imposées pour empêcher le PTET de tirer les salaires vers le bas et pour protéger les migrantes et migrants. La démarche simplifiée prévoit notamment : l’absence complète de limites dans l’embauche de TET par lieu de travail, la suspension des exigences d’affichage des postes et de démonstration des efforts de recrutement effectués au Québec[15], et l’extension de la durée des permis de travail de deux à maintenant trois ans.

L’entente prévoyait aussi l’élimination des responsabilités de l’employeur en matière de frais de transport, d’accès au logement et de couverture d’assurance pendant la période de carence de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ), lors de l’embauche de TET dans ces postes à bas salaire comme c’est déjà le cas pour les postes à haut salaire. Heureusement, les pressions des centrales syndicales sont parvenues à faire reculer les employeurs et le gouvernement sur les obligations concernant le transport, le logement et la santé des TET. D’autres éléments de l’entente restent encore à clarifier.

Les « assouplissements » réclamés par le patronat auront malgré tout de graves effets sur le marché de l’emploi, même s’ils n’étaient introduits que temporairement dans le cadre d’un « projet-pilote » – ce dont il est permis de douter vu les précédents, lesquels ont tendance à se pérenniser. Il s’agit de mesures visant des secteurs qui souffrent de pénuries structurelles, pour des emplois dont les conditions salariales, de travail et de santé-sécurité requièrent des réformes substantielles. Il y a fort à parier qu’un apport massif de migrantes et migrants permettra le maintien de ces piètres conditions, aggravera la situation pour les travailleuses et travailleurs d’ici et entretiendra la tendance à la hausse des départs, du roulement, du chômage et de la dévitalisation de plusieurs régions, particulièrement là où la main-d’œuvre n’est pas syndiquée.

Quelle vision pour le Québec ?

Bien qu’apparemment coincé entre son électorat, qui voudrait moins d’immigration, et le milieu des affaires dont il provient et qui en veut toujours plus, le gouvernement Legault a su habilement satisfaire ces demandes contradictoires. La stratégie gagnante de la CAQ repose sur moins d’immigration permanente pour les uns (celle sur laquelle les données sont facilement accessibles) et plus d’immigration temporaire pour les autres (celle dont la gestion est opaque et dont on peut difficilement rendre compte numériquement). Les vrais perdants de la politique migratoire du Québec sont les travailleuses et les travailleurs, d’ici et d’ailleurs.

D’une part, la précarité de leur statut au pays rend les migrantes et migrants (et leurs familles) vulnérables face aux employeurs et aux agences qui les recrutent ou les placent, malgré les normes fédérales et provinciales existantes, faute d’application, de contrôles adéquats et de pénalités. D’autre part, qu’ils soient nés ici ou immigrants permanents, les collègues des migrants temporaires sont priés de les franciser « sur la job », de les former sur le tas, de leur faire comprendre les risques de lésions professionnelles et d’accepter de recommencer avec les prochains lots de travailleurs temporaires, qui arriveront sans cesse, tout en tentant de les intégrer au milieu de travail et aux structures syndicales – lorsque celles-ci existent. Le tout, sans rouspéter, même si leur présence a pour effet d’amenuiser le rapport de force face au patronat.

S’il s’avère parfois nécessaire, le recours à l’immigration temporaire ne devrait pas être illimité ni applicable à des emplois permanents, et devrait toujours être réservé aux employeurs qui auront, avant de faire appel au travail migrant, fait la preuve que le salaire offert est conforme au taux de salaire en vigueur dans la profession; démontré que l’embauche d’une personne venue de l’étranger ne nuira pas au règlement d’un conflit de travail en cours – ni ne nuira à l’emploi des personnes touchées par ce conflit –; affiché suffisamment longtemps les postes disponibles et démontré les efforts de recrutement qui ont été déployés au Québec.

La pénurie de main-d’œuvre ne peut justifier le recours croissant à des travailleuses et travailleurs migrants temporaires dans des postes permanents de l’hôtellerie et de la restauration, de la transformation alimentaire, du commerce de détail, du soin aux personnes, de l’informatique, etc. Le salaire minimum et les conditions de travail doivent être significativement rehaussés. Quant au déclin démographique, on doit s’y attaquer en rendant attrayantes les régions hors des grands centres, tant pour les jeunes qui y sont nés que pour les personnes immigrantes. On doit aussi financer la francisation des travailleurs temporaires, redonner accès à la résidence permanente à toutes les catégories de migrants dont a besoin le Québec, sans discrimination fondée sur le niveau de formation et de salaire, et retrouver nos traditions d’accueil envers les personnes réfugiées.

Le Québec accueillant des années 1950 et 1960 a su intégrer des centaines de milliers de personnes immigrantes permanentes peu qualifiées dans les rangs de la classe ouvrière, contribuant ainsi à la naissance de la classe moyenne d’aujourd’hui. Si l’on n’exige pas du gouvernement Legault un retour à cette ouverture, la résidence permanente sera désormais réservée à un petit club de privilégié·e·s aptes à faire la preuve qu’ils contribueront immédiatement et généreusement à l’assiette fiscale. Ceci a pour effet de créer une division du marché du travail, une partie étant réservée aux travailleuses et travailleurs qui disposent de tous les droits arrachés par le mouvement ouvrier, l’autre enfermant les migrantes et migrants dans un régime semblable aux maquiladoras des pays du Sud[16].

Est-ce qu’on souhaite ce genre d’apartheid du travail au Québec ? L’unique alternative est de revendiquer le renforcement des normes entourant le travail migrant, l’égalité des droits pour toutes les travailleuses et travailleurs migrants et les membres de leur famille, ainsi que l’accès dans un délai humainement raisonnable à un statut migratoire permanent qui garantit durablement les droits à la résidence, à l’emploi, à la syndicalisation et aux services publics.

Marie-Hélène Bonin est Sociologue du travail


  1. Rappelons que les programmes d’immigration temporaire visent à pallier les pénuries ponctuelles de main-d’œuvre, plutôt que les pénuries structurelles. Pour sa part, l’immigration permanente a pour but de contrer le déclin démographique, de contribuer à l’économie et à la société québécoise, et de pérenniser le fait français.
  2. Au Québec, le nombre des titulaires d’au moins un permis signé en 2019 était de 23 300 dans le Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET), soit une augmentation de près de 75 % comparativement à la moyenne (13 384) des années 2014 à 2018. Ce nombre s’élevait à 39 715 dans le Programme de mobilité internationale (PMI), soit un nombre supérieur à la moyenne des cinq années précédentes (31 868). Voir Service de la recherche, de la statistique et de la veille, L’immigration temporaire au Québec, 2014-2019, Ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Québec, novembre 2020.
  3. Les lobbys d’affaires québécois insistent sur la croissance du taux d’emplois vacants, mais en fait le nombre de ces derniers augmente par rapport au nombre d’emplois disponibles, lequel a diminué fortement avec la pandémie. Au Québec, le taux d’emplois vacants était certes de 5,4 % au 2e trimestre de 2021, mais le taux de chômage était encore de 6,3 % en juin dernier (Statistique Canada, Indicateurs du marché du travail, mis à jour du 21 septembre 2021). De plus, le nombre de postes vacants de longue durée (90 jours ou plus) est plus adéquat pour mesurer une pénurie de main-d’œuvre. Celui-ci était de 51 935, pour un taux de postes vacants de longue durée de 1,5 %. (Emploi Québec, Bulletin sur le marché du travail au Québec, juin 2021).
  4. Selon Emploi Québec, « le salaire offert a augmenté plus rapidement que la moyenne (+ 8,0 %) entre les premiers trimestres de 2019 (avant la pandémie) et ceux de 2021 pour les postes qui n’exigent aucun diplôme (+ 12,0 %) et pour ceux qui exigent au plus un diplôme d’études secondaires (+ 11,0 %), qui représentent ensemble plus de la moitié (52,3 %) de tous les postes vacants » (Emploi Québec, Bulletin des postes vacants au Québec, Direction de l’analyse et de l’information sur le marché du travail, premier trimestre 2021).
  5. Anne Michèle Meggs. « Pénurie de main-d’œuvre ? Ne comptez pas sur le système d’immigration au Québec », L’Aut’ Journal, 27 octobre 2021.
  6. « Si le Québec veut mieux profiter du potentiel des travailleurs temporaires et des immigrants non sélectionnés [réfugiés et membres de la famille] et les inciter à rester sur le territoire afin de contribuer à résorber les difficultés de recrutement du Québec, il doit renforcer les interventions à destination de ces groupes, en rendant effective l’ouverture de l’ensemble des services à ces catégories et en formant les agents aux besoins de cette clientèle particulière. », OCDE, Intégrer les immigrants pour stimuler l’innovation au Québec, Canada, Éditions OCDE, 10 juin 2020.
  7. Bureau international du travail, Migrations de main-d’œuvre. Nouvelle donne et enjeux de gouvernance, Genève, Conférence internationale du travail, 2017.
  8. Outre la bonification des conditions salariales et de travail, pensons par exemple à la reconnaissance des diplômes et de l’expérience, à la formation continue et à l’automatisation.
  9. Par exemple, contrairement au PTET, le PMI n’exige pas d’évaluation d’impact sur le marché du travail (EIMT), une vérification requise par Emploi et Développement social Canada (EDSC) pour veiller à ce que l’embauche d’un travailleur étranger n’ait pas de répercussions négatives sur le marché du travail canadien.
  10. Ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, « Ententes entre Québec et Ottawa pour favoriser la venue et l’embauche de travailleurs étrangers temporaires », communiqué, Québec, 6 août 2021.
  11. « Jean Boulet assure que les ministères du Travail et de l’Immigration sont complémentaires. “Pour moi, ça fait partie d’un coffre à outils et ça me permet d’en disposer et de répondre de façon plus globale, plus compréhensive, aux besoins du marché du travail du Québec”, a-t-il expliqué », Patrick Bellerose, « Jean Boulet hérite officiellement de l’Immigration », Journal de Québec, 24 novembre 2021.
  12. Les postes à bas salaires sont tous ceux dont le salaire est moindre que le salaire horaire médian de toutes les professions, lequel est actuellement de 23,08 dollars l’heure.
  13. Aux fins de différenciation des postes auxquels s’appliquent ou non les exigences du gouvernement fédéral en matière d’immigration temporaire, Ottawa et Québec se basent sur le système de Classification nationale des professions (CNP) selon les compétences requises : A, formation universitaire; B, formation technique, collégiale ou postsecondaire; C, formation de niveau secondaire ou formation spécifique à la profession; D, aucune formation préalable. Les cadres sont groupés sous 0, peu importe la formation.
  14. Les postes de niveau C incluent, par exemple : auxiliaires dentaires, enseignants, infirmiers, bouchers industriels, commis de banque et d’assurance, conducteurs d’autobus, de métro et de camions, magasiniers et commis aux pièces, manutentionnaires, opérateurs de machinerie, opérateurs et ouvriers en foresterie, en minéralurgie et métallurgie, en transformation alimentaire, ouvriers et artisans du meuble, préposés aux bénéficiaires, vendeurs en gros et au détail… Jusqu’à présent, seuls les emplois de niveaux A et B étaient exemptés des mesures protégeant l’embauche locale (l’exemption concernait 118 titres d’emploi de niveaux A et B et en ajoutera désormais 34 de plus, sans compter les 37 de niveau C exemptés par l’entente).
  15. Les changements prévus dans l’entente permettront aussi aux employeurs de ne plus avoir à afficher les postes pour 16 titres d’emploi de niveau D dans 9 secteurs qui incluent, par exemple : aides en cuisine et serveurs au comptoir, caissiers, commis de magasin, concierges d’immeubles, manœuvres en foresterie, en métallurgie, en pâtes et papiers, en transformation alimentaire, en transformation de caoutchouc et plastique, préposés à l’entretien ménager et au nettoyage…
  16. Il est d’ailleurs curieux que le Canada et le Québec n’aient toujours pas signé la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1990.

 

La vie révolutionnaire d’Alexandra Kollontai

31 mars 2022, par CAP-NCS
Alexandra Mikhailovna Kollontai, l’une des socialistes et révolutionnaires les plus en vue de Russie, est née le 31 mars 1872. Kollantai était une ardente défenseure des droits (…)

Alexandra Mikhailovna Kollontai, l’une des socialistes et révolutionnaires les plus en vue de Russie, est née le 31 mars 1872. Kollantai était une ardente défenseure des droits des femmes de la classe ouvrière, la première femme membre d’un gouvernement et la première femme diplomate. Indépendante, tant dans sa vie personnelle que dans ses opinions politiques, elle croyait que la libération des femmes faisait partie intégrante du succès du socialisme.

Jeunesse

Kollontai est née dans une riche famille aristocratique. Une éducation confortable l’a préparée au mariage avec un riche aristocrate et à une vie de loisirs, mais elle a choisi de rompre avec son milieu privilégié et de tracer sa propre voie. En commençant par son insistance à se marier par amour plutôt que par position sociale, Kollontai a défié les normes sociales dès son plus jeune âge.

Pourtant, elle a trouvé qu’être l’épouse de Vladimir Kollontai et la mère de leur fils était loin d’être satisfaisante. Selon sa légende personnelle, une visite d’un logement ouvrier dans une usine textile en 1896 l’a exposée aux conditions déplorables dans lesquelles vivait la majeure partie de la classe ouvrière russe et lui a ouvert les yeux sur la nécessité d’un changement systémique. Elle s’est ensuite impliquée dans le mouvement marxiste clandestin et aspirait à devenir une écrivaine socialiste, mais a réalisé qu’elle avait besoin d’en savoir plus. Malgré la difficulté de quitter son mari et son fils de cinq ans, Kollontai s’est rendue à l’Université de Zurich pour étudier.

Contre le féminisme 

Son séjour à Zurich a façonné le cours de sa vie personnelle et politique. De retour en Russie, elle a quitté son mari et s’est consacrée à l’amélioration du sort des femmes. Au fur et à mesure qu’elle approfondissait son étude du marxisme et solidifiait ses vues, il devint clair que son principal ennemi était le féminisme bourgeois.

Au début de la Révolution de 1905, Kollontai affronte l’Union pour l’égalité des femmes et appelle publiquement les femmes prolétaires à se dissocier des féministes bourgeoises. Elle croyait que les femmes ne pouvaient être libérées que par «l’abolition de la propriété privée, la fin du mariage traditionnel et le dépérissement de la famille».

À l’époque, « la question de la femme », une discussion sur les droits juridiques et les rôles politiques, économiques et sociaux des femmes, était devenue de plus en plus urgente à travers l’Europe. En Russie, la question était au cœur du mouvement socialiste depuis les années 1860 . En 1909, Kolontai a écrit The Social Basis of the Woman Question , qui soutenait que les femmes devraient travailler au sein du mouvement socialiste pour promouvoir leurs propres objectifs collectifs. De plus, elle pensait que le gouvernement exclusivement masculin ne créerait pas de réformes significatives pour les femmes, écrivant que “seule une participation directe au gouvernement du pays promet d’aider à améliorer la situation économique des femmes”.

De l’avis de Kollontai, les féministes bourgeoises étaient peu susceptibles de promouvoir les intérêts des femmes de la classe ouvrière. Avec Clara Zetkin, elle a insisté sur le fait que «la question de la femme» n’était pas séparée des objectifs généraux du socialisme. Au contraire, les droits des femmes étaient essentiels au succès du mouvement socialiste.

Kollontai croyait que l’oppression des femmes était inévitable sous le capitalisme et que les femmes de la classe ouvrière devaient s’organiser pour se battre pour elles-mêmes et pour leur classe. Elle écrit que “pour la majorité des femmes du prolétariat, l’égalité des droits avec les hommes signifierait seulement une part égale dans l’inégalité”. Elle croyait que la lutte des classes et la lutte pour les droits des femmes sont irrévocablement liées et que l’une ne peut pas avancer sans l’autre.

Organisation et exil

Kollontai est restée largement isolée dans ses opinions, car de nombreux socialistes russes pensaient que la révolution résoudrait à elle seule l’inégalité des femmes. Manquant de soutien et inspirée par le leadership de Clara Zetkin au sein du parti social-démocrate allemand, Kollontai s’est lancée dans l’organisation. Alors qu’elle était encore en Russie, elle a fondé un Club des femmes ouvrières, qui offrait des conférences et un accès à la bibliothèque à 200 à 300 femmes à un moment donné, et a tenté d’amener une délégation ouvrière au Congrès panrusse des femmes en 1908.

Après qu’un mandat d’arrêt l’ait forcée à l’étranger, elle organise des grèves en France et en Belgique. Elle a également participé à la Deuxième Internationale, a fait campagne pour le suffrage des femmes avec Clara Zetkin à Londres et a pris la parole au Danemark, en Suède et à Bologne. Elle a été arrêtée en Allemagne et en Suède, mais relâchée rapidement à chaque fois. Pendant son séjour à l’étranger, elle a commencé à correspondre avec Lénine et a finalement rejoint le parti bolchevique.

Après la révolution 

Au retour de Kollontai en Russie juste après la révolution de 1917, Lénine la nomma commissaire au bien-être public. Bien qu’il s’agisse d’un poste secondaire, la nomination lui a permis de devenir la première femme du conseil et la première femme nommée à un gouvernement moderne.

Dans son nouveau poste, Kollontai a cherché à élargir l’accès des femmes aux services et a créé un « Palais des soins prénatals », qui a fourni des soins et un enseignement aux femmes enceintes. Malheureusement, elle s’est heurtée à une forte opposition et l’installation a été incendiée peu de temps après son ouverture. Sans se laisser décourager, elle a continué à fonder un bureau central pour la maternité et le bien-être des nourissons, mais n’avait pas assez de fonds pour effectuer des changements matériels significatifs. Plus tard, elle est devenue directrice du Zhenotdel, la section féminine du Comité central.

Kollontai est souvent connue pour ses idées sur la famille et la libération sexuelle. Elle développe ces valeurs dans l’Autobiographie d’une femme communiste sexuellement émancipée . Elle croyait que les enfants devaient être élevés et soignés dans des maisons communales loin de leurs parents, mais était consciente que cette idée ne serait pas bien accueillie par les paysannes ainsi que par les autres communistes.

Opposition ouvrière, stalinisme et diplomatie 

Kollontai a vu comment les efforts des travailleurs pour établir des services publics, comme des salles à manger communes, des garderies et des approvisionnements en bois, échouaient souvent en raison d’une bureaucratie inutile. Cherchant à impliquer les travailleurs ordinaires dans le gouvernement et à contrer le pouvoir de l’État centralisé, Kollontai est devenu une cheffe de file de l’opposition ouvrière. Elle est l’auteure d’une brochure sur la question qui a suscité la colère de Lénine et a abouti à son renvoi du Zhenotdel .

Alors que Lénine soutenait Kollontai et d’autres femmes communistes dans la campagne pour les droits des femmes, le pouvoir croissant de la bureaucratie soviétique du milieu à la fin des années 1920 a finalement annulé leurs efforts et annulé un certain nombre de réformes importantes pour les femmes. La montée du stalinisme à la fin des années 1920 signifiait l’éradication de la dissidence au sein de l’URSS et la purge et le meurtre de nombreux vieux bolcheviks.

Kollontai a eu de la chance d’avoir survécu, mais cela a eu un prix. Malgré son engagement antérieur envers le pacifisme, elle a été forcée de s’adapter au stalinisme ou de fuir. Beatrice Farnsworth écrit qu’à partir de 1937, elle “a commencé… à se détruire politiquement”.

Craignant pour sa propre vie et celle de son ancien mari, Pavel Dybenko, elle a compromis ses valeurs et s’est assimilée au régime stalinien. Elle a voyagé à l’étranger pour représenter l’Union soviétique en tant que diplomate, bien que sa carrière diplomatique soit moins connue en raison du secret entourant l’affaire. Alors qu’elle se tourna vers l’écriture pour exprimer ses opinions, elle resta extérieurement dévouée au régime et reçut diverses récompenses pour ses services avant sa mort en 1952.

Un héritage révolutionnaire

Kollontai était une socialiste et révolutionnaire engagée, faisant de nombreux sacrifices personnels tout au long de sa vie. Elle était une organisatrice et une penseuse socialiste de premier plan et a joué un rôle important dans la promotion des intérêts des femmes de la classe ouvrière à l’intérieur et à l’extérieur de la Russie. Son accommodement au stalinisme et l’incapacité du gouvernement soviétique à s’appuyer sur sa vision et celle d’autres femmes socialistes pour la libération des femmes ne devraient pas diminuer ses réalisations.

Les nombreux écrits de Kollontai laissent derrière eux une vision d’une société dans laquelle l’avancement des femmes et la libération des travailleurs vont de pair. Bien que cette vision ne se soit pas réalisée de son vivant, son idéalisme et son dévouement demeurent une source d’inspiration.

Traduction NCS avec l’utilisation de Deepl

 

 

Le gouvernement du PQ, deux ans après

30 mars 2022, par CAP-NCS
Lors de l’élection du PQ en novembre 1976, les couches populaires et les secteurs dynamiques du mouvement populaire sont en général contents. Il y a un soupir de satisfaction (…)

Lors de l’élection du PQ en novembre 1976, les couches populaires et les secteurs dynamiques du mouvement populaire sont en général contents. Il y a un soupir de satisfaction devant le fait de la défaite d’une droite dure qui mène le Québec par la répression, la corruption et la subordination. En effet, le Parti libéral du Québec (PLQ) n’a plus rien à voir avec ceux qui ont entrepris la Révolution tranquille. Le PQ pour sa part affirme un « préjugé favorable » à l’endroit des travailleurs. Il met de l’avant des personnalités qui ont joué un rôle dans les grandes luttes sociales du Québec des années 1970, tels les syndicalistes Robert Burns et Guy Bisaillon, la féministe Lise Payette, les sociaux-démocrates Jacques-Yvan Morin et Camille Laurin. D’emblée, tout en promettant le référendum, le gouvernement du PQ lance plusieurs réformes. Rapidement cependant, le discours est dégonflé devant une gestion globalement traditionnelle. Dans le domaine des politiques sociales par exemple (un des rares dossiers de compétence totalement provinciale, des analyses critiques constatent que les améliorations ont été mineures, plus encore, que les politiques ont été de « régulariser les tensions sociales par un savant dosage de mesures intégrationnistes qui, en dernière analyse, contribuent à renforcer la mainmise de l’État sur l’orientation des revendications populaires »2. (Introduction de Pierre Beaudet)

***

Sur le plan économique, le PQ essaie de ne pas effaroucher une bourgeoisie « provinciale » qui veut bien parler d’autonomie dans le contexte canadien, mais qui ne veut rien savoir de politiques qui mettraient en péril le dispositif capitaliste. En clair, le PQ pratique une politique d’austérité qui est celle qui domine dans l’ensemble canadien et que décrit Jorge Niosi (alors prof de sociologie à l’UQAM) dans le texte qui suit. En fin de compte, selon Niosi, le PQ est un parti petit-bourgeois, le « cul assis entre deux chaises », qui parle des deux coins de la bouche et qui ce faisant, ne parvient pas à s’associer à la bourgeoisie sans être non plus capable de mobiliser le peuple. C’est une explication qui est validée par les défaites subséquentes du PQ.

Le PQ est au pouvoir depuis bientôt deux ans. Pourtant, les analyses d’ensemble de la gestion du gouvernement péquiste sont plutôt rares et, qui plus est, elles sont discordantes à l’extrême. Pour certains, le PQ représente la social-démocratie au pouvoir, alors que pour d’autres, il s’agit d’un gouvernement petit-bourgeois technocratique. Certains vont même jusqu’à prétendre que l’administration péquiste est au service d’une bourgeoisie francophone. Une telle diversité de perspectives s’explique par plusieurs facteurs. D’une part, les tenants de l’interprétation sociale-démocrate se fondent surtout sur le programme électoral du PQ, alors que les seconds font plutôt référence aux origines sociales de la direction et des cadres du PQ et que les troisièmes veulent fustiger la modération des politiques économiques et sociales de l’administration péquiste.

Cet article fera un bilan des deux premières années de l’administration du PQ sur la base des politiques mises de l’avant et des rapports entretenus par le PQ avec le patronat et les syndicats. Nous ne nous attarderons nullement à juger le gouvernement péquiste à partir de son programme électoral. À plusieurs reprises, le premier ministre du Québec a déclaré qu’il se sentait lié à ce programme « par son esprit et non par sa lettre »3. Par ailleurs, il semble clair que sur une majorité de questions, le programme électoral du PQ a été ajourné sine die par le gouvernement péquiste. Il est encore trop tôt pour dire si cet ajournement est un abandon pur et simple, comme celui de Maurice Duplessis vis-à-vis sa plate-forme électorale de 1936. Pour l’instant, nous nous bornerons à étudier et juger l’administration péquiste par ses actes, c’est-à-dire par les effets réels ou attendus des lois adoptées au cours des deux ans passés, ainsi que par les rapports que cette administration a eus avec le patronat et les syndicats ouvriers. Cependant, avant de procéder à un tel bilan, il faut passer rapidement en revue les diverses interprétations du PQ comme parti politique et comme gouvernement.

Trois interprétations du Parti Québécois

Toute analyse de la politique économique et sociale du PQ au pouvoir qui se veuille autre chose qu’une simple description de la législation et de ses retombées doit partir de la suivante : quelle classe représente l’administration péquiste? À cette question, trois grandes réponses ont été données : les travailleurs (interprétation « sociale-démocrate »); la petite bourgeoisie (interprétation « technocratique ») et la bourgeoisie francophone. Examinons-les une à une.

Le PQ, parti social-démocrate

Le programme du parti, ses porte-paroles officiels, ses dirigeants et les intellectuels qui lui sont proches véhiculent l’image du PQ comme un parti social-démocrate et l’on fait souvent allusion à la social-démocratie suédoise ou norvégienne. Par exemple, René Lévesque s’est décrit lui-même comme un « socialiste modéré » dans une interview accordée en décembre 1976 à Business Week et annonça que son gouvernement chercherait le contrôle d’industries comme les banques, l’amiante et celles liées à la culture; il fit référence à la Suède comme un modèle que son administration chercherait à imiter. Dans le même sens, Daniel Latouche, politologue proche du PQ, décrit ce parti comme cherchant à instaurer une « démocratie sociale à la scandinave »4.

Nous pouvons mettre en doute la validité de cette interprétation. Comme Jean-Marc Piotte l’a fait remarquer, le PQ n’a aucun lien organique avec les syndicats ouvriers, et ce, contrairement aux partis sociaux-démocrates5. Ces derniers en effet se caractérisent par finalement en tout ou en partie en provenance des caisses syndicales; les syndicats mêmes sont souvent membres des partis sociaux-démocrates et les dirigeants et conseillers syndicaux sont fréquemment à la tête de ces partis. Or, le PQ n’admet pas la cotisation de personnes morales (comme les syndicats), pas plus qu’il n’admet l’affiliation de syndicats. Enfin, des syndicalistes (comme Guy Bisaillon) et quelques conseillers juridiques de syndicats (comme Robert Bruns et Guy Chevrette) sont parmi les dirigeants du Parti Québécois. L’action du gouvernement péquiste est plus modérée que celle des administrations sociales-démocrates; de surcroît, comme nous tenterons de le démontrer, elle est qualitativement différente des politiques économiques et sociales du travaillisme et de la social-démocratie.

Le PQ, parti bourgeois

L’interprétation du PQ comme parti de la bourgeoisie francophone vient d’une partie de la gauche québécoise. Gilles Bourque, par exemple, essaye de rendre compte de la nature de classe du PQ dans ces termes :

Le PQ n’est pas un parti monolithique, avons-nous souligné. Les analyses dont nous faisons état plus haut présentant le PQ comme un parti de la petite bourgeoisie ne sont pas fausses, elles sont incomplètes. Il est évident, cela crève les yeux, que ce parti recrute dans la nouvelle petite bourgeoisie une partie importante de son personnel politique militant et de sa clientèle de prédilection (…). Cependant, outre le fait que les têtes politiques dirigeantes de ce parti appartiennent à la bourgeoisie de l’État québécois, il ne faut jamais confondre les intérêts qu’un parti défend en dernière analyse et la situation de la classe de ses cadres politiques moyens (…); on pourrait ainsi définir le parti québécois comme un parti à composition principalement petite bourgeoisie servant en dernière analyse les intérêts de la bourgeoisie québécoise6.

Il faut tout de suite ajouter que quand Bourque parle d’une bourgeoisie québécoise, il ne fait nullement référence aux capitalistes des entreprises privées par actions (les Desmarais, Simard, Campeau, Allard, etc.) qui, eux, proclament tout haut leur foi dans la fédération canadienne. Bourque désigne par « bourgeoisie québécoise » les administrateurs des sociétés d’État et des coopératives.

Une version plus grossière de cette thèse du PQ – parti bourgeois » se retrouve dans les écrits de Pierre Fournier. Pour lui :

Le gouvernement québécois cherche avant tout à développer un capitalisme québécois francophone à forte saveur étatique. L’intervention de l’État dans ce processus ne découle d’ailleurs nullement d’un souci quelconque de justice sociale, mais bien d’un désir de renforcer la bourgeoisie locale (…). Ce programme de développement de la bourgeoisie locale comprend de multiples facettes : l’aide aux coopératives, la création et l’expansion de sociétés d’État, des programmes d’assistance financière et technique aux PME et, bien sûr, des subventions aux monopoles7.

Cette bourgeoisie québécoise de Pierre Fournier est donc beaucoup plus large puisque, à côté des coopératives et des sociétés d’État, on trouve aussi les PME et les grandes sociétés canadiennes-françaises. La thèse se complète avec celle du « nationalisme populiste ». La bourgeoisie québécoise représentée par le PQ est faible et elle s’appuie alors sur le mouvement ouvrier (populisme) véhiculant une idéologie (nationaliste) dirigée contre le colonisateur. On retrouve cette conception dans le texte de Piotte déjà cité et dans celui de R. Laliberté8.

Passons maintenant à la critique de cette thèse. Disons tout d’abord que si le PQ est un parti bourgeois, il l’est d’un type très spécial. Au Canada comme ailleurs, les partis bourgeois sont notamment financés par des associations patronales (Japon), par des compagnies et par de riches individus (États-Unis, Canada) ou par un système mixte (France)9. Or, le PQ n’accepte pas le financement par les personnes morales, y compris les associations patronales et les compagnies. Il a en outre adopté la loi no 2 sur le financement des partis, qui rend aussi ces normes obligatoires pour les autres partis, et qui fixe un maximum de 3 000 $ pour les cotisations individuelles. Quant à sa direction, à la différence des partis

libéral et conservateur, où les hommes d’affaires et leurs avocats foisonnent, il n’y a qu’une ou deux têtes d’affiche venant de la bourgeoisie francophone. Nous avons en outre tenté de démontrer dans un texte antérieur que la bourgeoisie canadienne-française du secteur privé n’est nullement indépendantiste par ses intérêts économiques et politiquement, elle est fédéraliste et libérale10. Nous allons en outre montrer que cette bourgeoisie francophone du secteur privé est à la tête du combat contre l’option souverainiste. Rappelons déjà la lettre de 326 hommes d’affaires francophones contre la loi 101, envoyée à René Lévesque et Camille Laurin le 2 juin 1977 et où l’on pouvait lire les noms de Charles Allard (de Allarco développements), Laurent Beaudoin (de Bombardier), Marcel Bélanger (de la Banque provinciale contrôlée par le Mouvement Desjardins), Paul et Louis Desmarais (de Power Corporation), Claude Castonguay (de la Laurentienne), Thérèse Forget-Casgrain (sénatrice libérale, fille de sir Rodolphe Forget, millionnaire et sénateur québécois), Lucien G. Rolland, Arthur Simard (de Sorel Industries), Antoine Turmel (de Provigo), etc.11. Rappelons aussi que la Commission Pépin-Robarts est dirigée par deux ex-membres du conseil d’administration de Power Corporation et que Claude Castonguay (de la Laurentienne) dirigea jusqu’à tout récemment le comité pour l’unité canadienne. Nous allons aussi montrer qu’au sujet de la loi 101 sur la langue, la loi 45 sur la réforme du Code de travail de la loi no 2 sur le financement des partis, etc. Les milieux patronaux (les francophones comme les non-francophones) ont bâillonné le gouvernement péquiste pour éviter qu’il adopte ces lois, pour en ajourner la discussion ou encore pour les faire modifier radicalement.

Si nous admettons que la grande bourgeoisie francophone n’est nullement péquiste, il nous reste encore à démontrer que la PME, la « bourgeoisie d’État » et les coopératives ne le sont pas non plus. Quant à la PME, ceci est clair à notre avis. D’abord, la grande majorité des petites et moyennes entreprises au Québec ne sont pas sous le contrôle de francophones. Là-dessus, les données d’André Raynault et celles d’Arnaud Sales sont concluantes : au plus un tiers des PME est sous contrôle canadien-français, les autres étant la propriété de Canadiens juifs et anglais12. Or, affirmer que le PQ est le parti de la bourgeoisie juive et anglo-saxonne relève de la pure fantaisie. En outre, le PQ n’a presque rien fait pour la PME, si ce n’est l’adoption de la loi 48 (conçue déjà par les libéraux) et qui accorde seulement quelque 40 millions $ en exemptions d’impôts aux PME pendant les deux ou trois prochaines années. Rappelons que le budget du Québec était en 1978 de 11 milliards $ et que, par comparaison, le chiffre accordé aux PME est infime. On pourrait rétorquer que la querelle de la taxe de vente s’est livrée en faveur de la bourgeoisie québécoise. Sous répondrons que dans les secteurs du vêtement, de la bonneterie et du meuble, principaux bénéficiaires de 1’exemption de la taxe, la propriété francophone n’était en 1961 que de 8,2%, 13,82 et 32,2% des établissements si l’on se fie aux seules données disponibles, celles d’A. Raynault13. La mesure du gouvernement péquiste semble plutôt avoir pour buts le redressement de l’emploi et la création d’un certain consensus des milieux d’affaires locaux (non particulièrement francophones) derrière une politique provinciale. Ajoutons que les liens entre la PME et l’administration péquiste n’ont pas été particulièrement cordiaux lors de l’augmentation du salaire minimum et lors de la discussion du Code du travail. Nous y reviendrons.

Il reste encore une analyse des liens entre la bourgeoisie d’État, les coopératives et le PQ. Disons tout de suite que le terme « bourgeoisie d’État » employé par Bourque semble s’appliquer non seulement aux administrateurs des sociétés publiques (comme Sidbec, Hydro-Québec ou la S.G.F.), mais aussi aux fonctionnaires les plus hauts placés du pouvoir exécutif (ministres, sous-ministres) et peut-être aussi à l’ensemble des membres de l’Assemblée nationale et à la haute administration de la justice. Si c’est le cas, nous nous opposons à un tel élargissement du contenu sémantique du concept. En effet, à l’exception des administrateurs des sociétés d’État, aucun autre fonctionnaire n’a de rapports de contrôle vis-à-vis des moyens de production et distribution. Si ce n’est pas la relation à ces moyens (quelle que soit la formule juridique par ailleurs) qui détermine les classes sociales, on se demande quelle est la définition de « bourgeoisie » que Bourque emploie. Dans ce qui suit, nous utiliserons le terme « bourgeoisie d’État » pour nous référer aux administrateurs de carrière dans les sociétés d’État. Quand on emploie cette définition, on s’aperçoit que le gouvernement péquiste n’a pas oeuvré en faveur de ce groupe. En effet, aucune nouvelle société d’État importante n’a été créée, et la Société nationale de l’amiante n’est encore qu’un projet. Aucune injection importante de fonds n’a été consentie aux sociétés d’État existantes et aucun remaniement d’importance n’a eu lieu au niveau de la haute administration de ces sociétés. On se demande alors en quoi le gouvernement péquiste a pu favoriser la bourgeoisie francophone d’État qui, elle, a des liens très solides avec le Parti libéral du Québec qui l’a mise sur pied.

Quant aux coopératives, nous croyons que le gouvernement péquiste a de bons rapports avec elles sans qu’il y ait pour autant de liens organiques entre le PQ et le mouvement coopératif. D’une part, le gouvernement a créé la Société de développement coopératif (SODEC) avec un budget de l.4 million $; il a aussi accordé aux caisses Desjardins une partie de l’intermédiation dans la perception des primes d’assurance automobile et il a accordé la construction du Centre des Congrès ã une société à laquelle participe le mouvement coopératif. En retour, les Caisses Desjardins ont appuyé la réforme de l’assurance automobile14. Sur la réforme de la loi (fédérale) des banques, les points de vue de Québec et du Mouvement Desjardins sont identiques : l’un et l’autre s’opposaient au dépôt obligatoire de réserves par les Caisses auprès de la Banque du Canada, et ils ont eu gain de cause15. Toutefois, on peut se demander jusqu’à quel point il ne s’agit là que d’un rapprochement conjoncturel. En effet, le Mouvement Desjardins se sentait menacé par la révision de la loi des banques qui risquait de mettre les Caisses sous la surveillance et la juridiction de la Banque du Canada. Dans cette bataille inégale, elles n’avaient d’autre choix que d’appuyer le gouvernement du Québec et elles l’ont fait, tant sous l’administration péquiste que sous le régime libéral précédent. Il reste toutefois que le mouvement coopératif dans son ensemble est la composante du secteur privé la plus proche du gouvernement péquiste. Nous croyons cependant que ce mouvement ne constitue qu’une superstructure organisationnelle pour le regroupement de la petite bourgeoisie québécoise et qu’elle est radicalement distincte des entreprises grandes et moyennes des secteurs privé et public. Son personnel dirigeant vient de la petite bourgeoisie et il n’a presque aucun contact avec la bourgeoisie francophone. De plus, ce personnel ne peut disposer des avoirs du mouvement coopératif comme s’il lui appartenait. Par ailleurs, soulignons que le PQ a suivi la ligne du régime libéral face au mouvement coopératif et que la SODEC a eu un budget presque symbolique.

Si l’administration péquiste veut développer la coopération au Québec, elle ne semble pas prête à en défrayer les coûts. La position des Caisses Desjardins a été d’ailleurs bien définie par son président, Alfred Rouleau, au début janvier 1978; critiquant de façon assez directe le gouvernement péquiste, il affirma :

Nous sommes menacés dans notre identité culturelle par les conséquences de notre urbanisation et de notre industrialisation qui nous exposent de façon plus intense aux influences nord-américaines diffusées à partir des moyens puissants que sont les mass-médias ». De telles conditions ambiantes ne sont pas liées au statut politique du Québec qui ne changera pas d’un centimètre sa situation géographique. En revanche, elles justifient d’autant plus nos revendications de moyens et de leviers adéquats de décisions pour le gouvernement du Québec, quel que soit le parti politique qu’il incarne. (…) Cependant, pour importantes que soient la question de la survivance des Québécois francophones comme peuple, et la dimension politique et constitutionnelle qui s’y greffe, nous aurions tort d’en faire un absolu pour oublier le reste. Cette tendance à polariser toute la conjoncture québécoise autour de la question constitutionnelle est évidemment encore plus aigüe depuis l’élection du Parti Québécois, le 15 novembre 1976. /…/Traditionnellement, le mouvement coopératif, particulièrement le Mouvement des caisses Desjardins, s’est toujours efforcé d’observer une neutralité politique16.

Le PQ est-il un parti populiste?

Si c’est le cas, il ne ressemble en rien au populisme latino-américain qui est une coalition de PME nationales et de syndicats ouvriers pour la défense, en dernière instance, des intérêts des industriels locaux. Les partis populistes ont des liens organiques avec des associations patronales et syndicales. Une fois au pouvoir, ils ont promu très activement l’entreprise privée nationale avec l’aide de l’État, et ils ont étatisé de nombreuses entreprises étrangères. Qu’on se souvienne des nationalisations massives du péronisme en Argentine, du nassérisme en Égypte et du cardénisme au Mexique17. Le gouvernement péquiste ne semble nullement intéressé à nationaliser quelque entreprise que ce soit, et son nationalisme en est un qui s’arrête au niveau purement culturel. En outre, il n’a aucun lien organique avec des associations patronales ou avec des syndicats ouvriers. De plus, sauf exception, il n’agit nullement en faveur de l’entreprise québécoise; l’exemple du contrat accordé à General Motors contre Bombardier en décembre 1977 est le plus retentissant des camouflets qu’il a servis à l’entreprise nationale québécoise qu’il est censé aider.

Le PQ parti petit-bourgeois

Pour nombre d’auteurs, le PQ est un parti petit-bourgeois « technocratique ». Cette expression vient vraisemblablement d’un article célèbre écrit en 1970 par Gilles Bourque et Nicole Frenette18 et cité maintes fois depuis. Même si Bourque a abandonné cette conception du PQ, elle a été reprise par plusieurs analystes de la société québécoise. En voici quelques exemples. Pour Denis Monière :

Un second courant de pensée qui s’oppose ã l’idéo1ogie de la classe dominante, mais y participe en même temps à sa façon, est véhiculé par la fraction technocratique de la petite bourgeoisie représentée politiquement par le Parti Québécois. Cette appellation ne signifie pas que le Parti Québécois soit composé essentiellement de technocrates, mais indique que les éléments ouvriers et progressistes qui forment la base de ce parti subissent la direction politique et idéologique de cette couche, qui aimerait bien que la distribution du pouvoir soit fonction de la propriété du savoir19.

Dans le même sens, pour Vera Murray :

Au niveau de presque toutes les instances, il est clair que le PQ est dirigé et contrôlé par les éléments de la nouvelle classe moyenne, constituée notamment des fonctionnaires de l’État et de ses divers appareils: administrateurs, économistes, professeurs, enseignants, journalistes20.

Pour Henri Milner, « ils sont en réalité des petits bourgeois, mais d’une variété spécifique, celle de la classe moyenne étatique »21. Alors que la plupart des auteurs mettent l’accent sur les tendances « étatisantes » ou technocratiques de cette petite bourgeoisie, Marcel Fournier souligne plutôt sa liaison professionnelle à la culture, Le PQ est essentiellement le parti des enseignants, journalistes, fonctionnaires, avocats, notaires, etc. :

La consolidation et l’élargissement d’un marché national ou linguistique sont la condition même de leur « survivance », c’est-à-dire du maintien et de l’amélioration de leur condition sociale22.

Nous partageons dans l’ensemble le point de vue de ceux qui voient dans le PQ un parti petit-bourgeois. Cette conception rend compte non seulement de la composition du parti (où les ouvriers et les capitalistes sont rares), mais aussi de son mode et de ses sources de financement (de petites cotisations individuelles) et surtout de son action administrative que nous allons analyser tout de suite, et qui consiste à mettre de l’avant les revendications culturelles, pacifier la société et servir d’arbitre entre les deux grandes classes antagonistes.

Il faut immédiatement introduire quelques nuances dans cette analyse. Tout d’abord, les auteurs qui ont étudié le PQ reconnaissent deux grandes tendances en sein de ce parti, l’une « participationniste » formée surtout par des dirigeants et conseillers syndicaux (comme R. Burns, G. Bisaillon ou G. Chevrette) et l’autre « technocratique » composée d’anciens libéraux, de hauts fonctionnaires et de quelques membres de la bourgeoisie francophone (comme R. Lévesque, C. Morin, J. Parizeau, G. Joron et J.-Y. Morin). Il nous semble que le premier groupe, qui est nettement minoritaire et moins influent que le second, remplit simplement la fonction d’articuler dans le PQ les intérêts de la classe-appui, la classe ouvrière francophone. C’est le groupe « technocratique » qui est dominant tant au niveau du parti que du cabinet ministériel.

Une deuxième nuance concerne les projets subjectifs de plusieurs membres du groupe « technocratique ». Il se peut que quelques dirigeants du PQ considèrent qu’ils représentent véritablement les intérêts d’ensemble de la nation québécoise, y compris de sa bourgeoisie. Toutefois, comme disait Marx, on ne juge ni les hommes ni les sociétés par les idées qu’ils se font d’eux-mêmes. Quel que soit le type de conciliation que l’administration péquiste veuille développer entre les différentes classes de la société québécoise, il n’en reste pas loin que ses politiques économiques, sociales et culturelles en font le représentant de la petite bourgeoisie technocratique. Nous essaierons de le démontrer dans les pages qui suivent.

Les politiques de l’administration péquiste

Pour illustrer notre thèse et analyser l’administration péquiste, nous allons prendre trois aspects centraux de son activité : la politique budgétaire et l’intervention économique; la politique de relations de travail et enfin, la politique culturelle et éducative. On peut passer plus rapidement sur d’autres aspects tels que le développement des sociétés d’État (il n’y a eu à date aucune nationalisation ni aucun développement important dans les sociétés existantes), la politique sociale ou les affaires intergouvernementales. Nous ferons rapidement mention de quelques autres lois. Dans le domaine de l’énergie (la réforme de la charte de l’Hydro-Québec p. ex.) et politique (la loi sur le financement des partis) au sein des trois grands chapitres que nous avons retenus.

Les budgets

Le 26 novembre 1976, le gouvernement annonçait la composition de son cabinet ministériel et, bien que les vieux militants indépendantistes de la gauche du PQ y occupassent des positions marginales, « le nouveau cabinet a plongé le patronat dans l’inconnu »23. Les milieux d’affaires ne connaissaient que de noms certains des nouveaux ministres. Toutefois, ces milieux d’affaires auraient pu être rassurés par la présence de MM. Parizeau et Joron à deux ministères-clés à vocation économique : les Finances et l’Énergie. Ils auraient pu se calmer encore davantage avec la nomination de Maurice Paradis, ancien conseiller spécial de Robert Bourassa, à la présidence du Conseil général de l’industrie, cet organisme parapolitique créé par Daniel Johnson en 1968 pour institutionnaliser les liens entre l’État et la classe dominante. Michel Vastel du Devoir voyait dans cette nomination « un signe de bonne volonté de M. René Lévesque à l’endroit des milieux financiers et industriels »24.

Élu au milieu de l’année budgétaire, le gouvernement péquiste a tout de même convoqué une mini-session parlementaire en décembre 1976. Cette mini-session a eu peu de résultats sur le plan économique. Elle a toutefois réussi à démontrer que le gouvernement allait appliquer une politique de restrictions budgétaires. Ainsi, la loi 82 força la Ville de Montréal à assumer sa part du déficit olympique, débarrassant la province de ce fardeau fiscal. Par ailleurs, le salaire minimum fut porté à 3,00 $, le plus élevé en Amérique du Nord. La hausse du salaire minimum déchaîna les premiers critiques des milieux patronaux, qui ont vu leurs craintes se matérialiser25. Enfin, on y annonça la politique « d’achat chez nous » qui fut appliquée à partir de janvier 1977 et qui reprit les lignes du projet libéral, lequel calquait déjà la même politique adoptée dans les autres provinces26.

Le 8 mars 1977, Lévesque ouvrait la nouvelle session. En quelques jours, Québec avait aboli la loi des mesures anti-inflationnistes ainsi que la Régie québécoise chargée de son application. Fin mars, Parizeau dépose à l’Assemblée nationale le budget pour l’année financière commençant le 1er avril et, le 12 avril, il prononce le discours du budget. Le premier budget Parizeau était nettement conservateur. On y constatait une baisse importante des emprunts gouvernementaux, le plafonnement des dépenses publiques et la non-indexation des paliers d’impôts. Seulement l75 millions $ étaient dégagés pour matérialiser les priorités du programme électoral du PQ, dont les soins dentaires gratuits pour les adolescents et les médicaments pour les personnes âgées. La décomposition par ministère montre peu de changements par rapport à l’exercice financier précédent. Toutefois, certaines données nous permettent de remettre en question tant le « préjugé favorable aux travailleurs » que l’intérêt de l’administration péquiste pour la bourgeoisie francophone. En effet, parmi les ministères qui ont perdu des plumes, on retrouve celui du Travail et de la Main-d’oeuvre (-8,9%) et des Affaires sociales (-7,0%). De l’autre côté, le budget du ministère de l’Industrie et du Commerce a été augmenté de 19,62 %, mais sa base de départ était minime : avec 112,9 millions $, il ne reçoit que 1% des crédits de l’exercice 1977-78. Le ministère qui a connu la plus forte augmentation est celui des Affaires culturelles (+29,7%); avec une hausse de 10,1%, le ministère de l’Éducation conserve sa part du gâteau fiscal27. Les réponses au budget ne se firent pas attendre. Satisfaits du plafonnement des dépenses publiques, les milieux d’affaires ont sévèrement critiqué l’absence de mesures de relance économique28. Les travailleurs y ont vu une augmentation du chômage pour l’hiver. Une fois le budget déposé, le projet de réforme de l’assurance-automobile fut porté par la ministre Payette à l’Assemblée nationale. Contrairement aux promesses préélectorales, il n’y avait pas de nationalisation complète du secteur et seuls les dommages aux personnes impliquées dans des accidents étaient repris en main par l’État. À la une, tous les milieux d’affaires concernés sont entrepris la critique du projet : les compagnies d’assurances anglophones et francophones, le Bureau d’assurance du Canada (leur association patronale), la Fédération des courtiers d’assurance du Québec et les associations patronales « at large ». Ceci se comprend parce qu’« Avec l’application du projet de réforme de l’assurance-automobile, les compagnies perdraient environ 35% des 800 millions $ de primes touchées en 1976. Ceci représente la part de l’assurance pour les blessures corporelles dont l’indemnisation serait assurée par l’État »29.

Parmi les principaux perdants de la réforme Payette adoptée finalement en décembre 1977, il y a d’abord les compagnies d’assurance francophones (dont le Groupe Commerce de St-Hyacinthe, la Laurentienne de Québec et celles du Groupe Desjardins) et anglophones (les Prévoyants du Canada, Royal Insurance, etc.) qui laissent quelque 300 millions $ de revenus nets, les courtiers qui perdent de 30 à 40% de leurs revenus nets, et les avocats à cause de l’indemnisation sans égard à la faute. Le seul gagnant est l’État30. Il n’est pas alors étonnant que le ton soit monté entre Lise Payette et les milieux d’affaires et que la ministre ait employé certains vocables colorés à l’égard des compagnies31. Si, comme l’affirment Bourque et Fournier, l’administration péquiste voulait représenter la bourgeoisie francophone, elle a raté encore une fois l’occasion de le faire.

Au cours de la session, quelques événements mineurs sont à souligner : d’abord, l’adoption d’une loi créant la Société de développement coopératif, avec un budget symbolique de 1,4 million $ par année. Il y eut aussi la loi 48 d’aide aux PME qui leur consacre quelque 540 millions $ en crédits d’impôt au cours des trois années suivantes. Ensuite, rappelons les violentes sorties de l’Union des producteurs agricoles contre le ministère de l’Agriculture qu’elle accuse d’immobilisme et de favoritisme envers l’agrobusiness multinational contre l’entreprise québécoise32 et enfin, l’annonce d’achat d’Asbestos Corporation en octobre 1977, achat qui n’est pas encore matérialisé au moment où ces lignes sont écrites (août 1978).

En mars 1978, Parizeau présente son second budget, qui ressemble au premier dans le plafonnement des dépenses publiques (+8,42) et dans le conservatisme des transferts interministériels; seulement l50 millions $ furent consacrés à des priorités nouvelles. Le grand perdant fut l’Éducation dont les crédits n’augmentèrent que de 3,82; la hausse budgétaire la plus importante est allée à l’Environnement avec +40,52. La grande nouveauté du budget était l’indexation de l’impôt sur le revenu, mais seulement pour ceux dont les revenus étaient inférieurs à 30 000 $, soit les petits et moyens salariés33.

La réponse au budget ne se fit pas attendre. Le patronat reçut avec satisfaction la limitation des dépenses, mais exprima durement son mécontentement devant la hausse de l’impôt pour les particuliers les mieux nantis. La FTQ accepta le budget, mais s’inquiéta de l’absence de mesures pour relancer l’industrie de la construction. La CSN se réjouit des allégements fiscaux pour les revenus petits et moyens, mais exprima sa préoccupation devant l’intention du gouvernement de limiter les effectifs de la fonction publique. La C.E.Q. réagit vivement contre le discours inaugural qui présageait des coupes budgétaires dans l’éducation et répétait ça avec le budget34.

Avec le budget vint l’abolition de la taxe de vente sur les vêtements, les chaussures, les textiles et l’hôtellerie. En réponse à la demande des associations patronales canadiennes, le gouvernement fédéral proposait aux provinces de réduire de 2% leur taxe de vente. Québec a préféré abolir la totalité de sa taxe, mais seulement sur quelques produits. La mesure favorise le consommateur à moindres revenus du Québec, mais aussi les cinq industries concernées, tout en contribuant à réduire le chômage dans la province. Ce n’est pas étonnant alors de constater l’approbation quasi générale qu’elle reçut de tous les milieux du Québec. Soulignons que la propriété francophone de ces cinq industries n’est pas très élevée (8,22%, 49,4%, 2,l%, 32,2% et 50% respectivement en 1961 selon les seules données disponibles)35 et que par conséquent, la mesure ne favorise pas spécifiquement la bourgeoisie francophone.

La querelle du salaire minimum montra encore un gouvernement en train de jouer à l’arbitre des antagonistes. En juin 1977, le conseil des ministres avait adopté un règlement prévoyant un rajustement du salaire minimum tous les six mois en fonction de la hausse du coût de la vie. Nous avons vu qu’il avait été augmenté à 3,00 $ en décembre 1976; il passa à 3,15 $ le 1er juillet 1977 et à 3,27 $ le 1er janvier 1978. Il aurait dû être augmenté en juillet 1978, mais les protestations des milieux d’affaires, notamment des PME, firent que le gouvernement décréta un gel du salaire minimum à 3,27 $ le 5 juillet l978. Le patronat reçut avec satisfaction la nouvelle, soulignant qu’à ce niveau, le salaire minimum restait le plus élevé en Amérique du Nord. Néanmoins, la pression syndicale fit reculer le gouvernement et quelques jours plus tard, il annonçait la hausse du salaire minimum ã 3,37 $ en octobre 1978 et à 3,47 $ en avril 1979. La mesure favorisait 7,5% des travailleurs québécois.

Sans analyser les politiques forestières et agricoles, où les projets l’emportent sur les réalisations, on peut faire un bref bilan de l’intervention économique du gouvernement péquiste. Les travailleurs ont bénéficié de l’abo1ition de la taxe de vente, de la hausse du salaire minimum et de l’abrogation des mesures anti-inflationnistes. Par contre, ils ont subi le plafonnement des dépenses qui a contribué à hausser le taux de chômage. Les milieux d’affaires (francophones et anglophones) ont bénéficié de la politique « d’achat chez nous », de l’abolition de la taxe de vente sur certains secteurs « mous » et de la politique d’aide à la PME. Par contre, ils payent des salaires minimum plus élevés, des impôts plus lourds sur les hauts revenus, et ils se sont vus arracher plus d’un tiers de l’assurance automobile (secteur où les courtiers et les compagnies d’assurance francophones sont bien implantés). Les coopératives ont reçu des bénéfices pour la distribution des plaques d’immatriculation, obtenu une Société de développement coopératif, un avis favorable ã leur projet de mise sur pied d’un centre de congrès et un appui dans leur lutte contre la loi sur les banques à Ottawa. En retour, elles ont perdu des dizaines de millions de dollars en contrats d’assurance automobile. Le secteur d’État s’est enrichi de la Société nationale de l’amiante, de la Société de l’assurance automobile et de quelques budgets accrus pour la Société de développement industriel, la Société générale de financement et Sidbec. En réponse à ces développements, les milieux syndicaux, sauf la FTQ, restent plutôt hostiles au nouveau gouvernement, les milieux d’affaires l’attaquent violemment; les coopératives quant ã elles connaissent des réactions partagées sans abandonner leur neutralité politique.

Les relations de travail

« En face de la bourgeoisie coalisée s’était constituée une coalition entre petits bourgeois et ouvriers, le prétendu Parti social-démocrate. (…) Le caractère propre de la social-démocratie se résumait en ce qu’elle réclamait des institutions républicaines démocratiques comme moyen, .non pas de supprimer les deux extrêmes, le capital et le salariat, mais d’atténuer leur antagonisme et de le transformer en harmonie ».

K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte

Ce qui caractérise la politique des relations de travail du gouvernement péquiste est la tentative d’humaniser ces rapports, d’atténuer les conflits, d’amener les classes opposées à se comprendre. La première de ces tentatives est indiscutablement le sommet économique de La Malbaie, fin mai 1977. Ce « sommet » n’a laissé aucun résultat positif (ou négatif) et il n’a servi qu’à mettre en évidence les illusions d’harmonie sociale du gouvernement. Ces illusions sont revenues en force lors des grands débats entourant la réforme du Code du travail (projet de loi 45). Le 29 juillet 1977, le nouveau ministre du Travail, Pierre-Marc Johnson, déposait les réformes au Code du travail; elles étaient essentiellement les suivantes :

• Le déclenchement de la grève, l’acceptation ou le rejet d’un projet de convention collective et le retour au travail ne peuvent être décidés par un syndicat qu’à la suite d’un vote pris par scrutin secret.

• La formule Rand est généralisée.

• Les délais pour la déclaration de grève et de lock-out au cours d’une négociation sont stipulés (art. 34 à 36).

• Les employeurs doivent renvoyer les salariés qui auraient participé à des activités (non décrites) contre leur syndicat (art. 38).

• L’emploi de briseurs de grève est interdit entre l’avis de grève et la fin de la grève ou du lock-out (art. 51).

• Le rappel est prioritaire pour les anciens employés (art. 52).

La réaction du Conseil du patronat fut très vive : « Aucune des grandes préoccupations patronales des dernières années n’a été retenue au projet de Loi 5 »36.

La réaction des chambres de commerce du Québec fut plus intelligente. Elle demanda la tenue d’une commission parlementaire pour ã la fois gagner du temps et permettre aux milieux d’affaires ä travers leurs mass-médias de battre le projet37. Par contre, les syndicats appuyèrent la réforme proposée et s’opposèrent à la mise sur pied d’une commission parlementaire38. La stratégie des chambres de commerce fit boule de neige dans les milieux d’affaires et parmi les politiciens et intellectuels proches des compagnies. Tour à tour, le Conseil du patronat, le « Board of Trade », le Centre des dirigeants d’entreprise, tous les partis d’opposition, le Bâtonnier du Québec, la Fédération des écoles catholiques du Québec, un professeur d’université (Gérard Dion de l’Université Laval) et même un curé (Jacques Cousineau, Jésuite) dénoncèrent les dangers du Bill 45 et réclamèrent une commission parlementaire39. Devant l’avalanche de protestations de la bourgeoisie coalisée, Lévesque promettait une « mini-commission » fin août 1977, et ce, contre l’opposition du leader parlementaire Robert Burns.

L’artillerie lourde des milieux d’affaires fit reculer le gouvernement qui déposait fin novembre une série d’amendements restreignant notamment la portée des articles « anti-scabs ». En effet, selon ces nouveaux amendements, les employeurs pourraient embaucher pendant la durée de la grève pour conserver les services essentiels et garantir les investissements. Ces amendements ont fait se retourner la CSN et la C.E.Q. contre le projet de loi; la C.S.D. déclara qu’il serait désormais une « réforme mineure » et la FTQ maintint son approbation. En décembre 1977, sous la pression conjointe des syndicats et du Conseil national du PQ, le gouvernement précisa que sous prétexte d’assurer les services essentiels, les employeurs ne pourraient pas continuer la production. Les derniers amendements n’ont satisfait ni la CSN ni les autres centrales, pas plus que le C.P.Q. et les milieux d’affaires40. La loi adoptée en décembre 1977 entra en vigueur en février 1978. Pour la combattre, le Conseil du patronat invitait alors ses membres ã ne pas embaucher de grévistes. La troisième tentative pour « civiliser » les relations de travail au Québec a eu lieu autour de l’encadrement des négociations dans le secteur public et parapublic. Les Fronts communs de 1972 et 1975 ont convaincu le gouvernement péquiste qu’il fallait agir avec tact dans le secteur public. En effet, ce fut en mettant le frein à la Révolution tranquille, donc à l’expansion du secteur d’État, que la bourgeoisie canadienne-française avait perdu sous Bourassa l’appui de la vaste masse des fonctionnaires et travailleurs de l’État. En même temps, l’arrêt de l’expansion du secteur public avait créé une plus grande autonomie politique des classes subalternes et une plus grande combativité syndicale. En sapant le secteur d’État, le PQ risque à son tour de détruire ses propres bases sociales; c’est pourquoi il s’avance très prudemment sur ces sables mouvants. Le premier pas fut la constitution de la commission Martin-Bouchard qui déposa son rapport en février 1978. Cette commission recommandait au gouvernement de soumettre à la négociation sa politique salariale dans le secteur public et de maintenir le droit de grève des employés de l’État, mais d’en limiter l’exercice dans les services essentiels, notamment dans les hôpitaux. Craignant de nouveaux projets comme le Bill 45, le patronat demanda en avril 1978 l’étude du rapport Martin-Bouchard en commission parlementaire, mais le gouvernement s’y refusa. En échange, il déposa début juin trois projets de loi. Le Bill 50 porte sur les fonctionnaires du gouvernement provincial et il constitue une refonte de la Loi de la fonction publique. Il détermine les matières qui ne sont pas négociables, notamment la classification des emplois. Le Bill 55 laisse aux parties la possibilité de se regrouper pour négocier; ce bill fut peu controversé parce qu’il ne faisait qu’entériner la pratique antérieure. Le Bill 59 visait les syndicats dans le secteur hospitalier. Il déterminait le calendrier des négociations : pour avoir droit de grève, chaque syndicat local devra rendre publics les services essentiels qu’il entend assurer; en cas de désaccord avec la partie patronale sur les services essentiels, la liste syndicale prévaudra. Cependant, le non-respect par la partie syndicale de certains délais quant au dépôt des listes de services essentiels et de certaines restrictions pourrait leur valoir l’ajournement par l’État de leur droit de grève. Ici encore, les centrales syndicales ont vu une manoeuvre pour interdire le droit de grève dans le secteur public. Quant au patronat, il refuse d’accorder aux syndicats la définition des services essentiels. Les uns et les autres pressèrent le gouvernement de revoir le Bill 59.

Le 22 juin 1978, les lois 50 et 59 ont été sanctionnées, mais elles ne le furent pas sans créer plusieurs escarmouches entre patronat, syndicats et gouvernement. En effet, opposés à une refonte de la Loi sur la fonction publique qui leur enlève le droit de négocier la classification des emplois, les fonctionnaires ont débrayé à Québec et à Montréal les 15 et 16 juin. Le gouvernement leur fit savoir que les manifestations n’allaient pas empêcher l’adoption du bill. Quant au projet 59, le Conseil du patronat s’opposait à la définition syndicale des services essentiels et suggérait à cette fin la création d’une Régie permanente des services essentiels où les syndicats seraient minoritaires. Les syndicats se butaient sur la clause destinée ã assurer le « libre accès du public aux hôpitaux ». Comme dans le cas du projet de loi 50, les propositions patronales et syndicales furent rejetées et la Loi adoptée presque dans sa forme originale.

Au moment d’assumer l’administration provinciale, le PQ se retrouvait avec des relations de travail parmi les plus tendues au monde: le Québec était seulement comparable à l’Italie quant aux journées perdues en grève. Pour « discipliner » ces relations-là le PQ abandonne la manière forte, celle des injonctions, des briseurs de grève et de la police, et proposa des « institutions comme moyen, non pas de supprimer les deux extrêmes, le capital et le salariat, mais d’atténuer leur antagonisme et de le transformer en harmonie » (Marx, 18 Brumaire). Ce type d’institutions sur le plan industriel se compare à celles instaurées par la Loi 2 sur le financement des partis politiques, adoptée en 1977 et combattue par le patronat, les syndicats et l’opposition41. Quelle est l’essence de cette loi? Elle interdit aux personnes morales (associations patronales, compagnies, syndicats ouvriers, organisations populaires) de financer les partis politiques. Elle fixe aussi un maximum de 3 000 $ par personne comme contribution. « C’est la transformation de la société par la voie démocratique, mais c’est une transformation dans le cadre petit-bourgeois » (Marx, le 18 Brumaire). Désormais, tous les partis devront se financer comme les partis petits-bourgeois.

La politique linguistique et culturelle

Trois événements majeurs linguistiques et culturels du Livre vert sur l’éducation et du Livre blanc sur la culture ont marqué la politique du P.Q : la Loi 101, le (il manque des mots) Jacques-Yvan Morin et le Livre blanc de M. Laurin.

Le dépôt et l’adoption de la Loi 101 sont des exemples remarquables des contradictions insurmontables qui guettent la petite bourgeoisie lorsqu’elle veut s’attaquer toute seule au grand capital sans en appeler aux travailleurs, autrement dit lorsqu’elle conçoit les rapports de force politiques comme des questions purement techniques à être réglées par des experts diplômés. Début avril 1977, Camille Laurin dépose son Livre blanc sur la langue, suivi quelques semaines plus tard du projet de loi no 1. Les réactions ne se firent pas attendre. Les avocats des compagnies, par l’entremise du Barreau du Québec critiquèrent l’unilinguisme français : « Le Barreau du Québec (…) proteste contre les recommandations du Livre blanc relatives à la langue des jugements et des plaidoiries des corporations »42.

Le Conseil du patronat et le Centre des dirigeants d’entreprises ont rapidement rejoint leurs avocats : « Aussi bien le C.P.Q. que le Centre des dirigeants d’entreprises (C.D.E.) devaient faire connaître des réactions très dures ã l’endroit du projet de M. Laurin »43. Les syndicats ouvriers et les avocats indépendants se sont par contre déclarés satisfaits du projet Laurin44. Ils ont immédiatement dénoncé l’attitude du C.P.Q. et du C.D.E. en les traitant de « rois nègres à la solde de leurs patrons anglophones »45. La Chambre de commerce du Québec a contre-attaqué, affirmant que l’économie était plus urgente que le Livre blanc et les débats linguistiques46. De leur côté, les grandes sociétés ont commencé à répandre des rumeurs de déménagement vers des zones linguistiques plus sûres47. Début juin, la bourgeoisie canadienne-française, avocats et conseillers financiers y compris, adressait à MM. Lévesque et Laurin une lettre d’opposition au projet de loi no 1 signée par plusieurs personnes dont les PDG de grandes entreprises48.

La réponse de M. Laurin fut cinglante (et sociologiquement vraie) : « il s’agit d’une déclaration d’hommes souvent identifiés aux fédéraux et au Parti libéral du Québec »49.

Pour sa part, un groupe de 160 professeurs, journalistes, écrivains, etc. (parmi lesquels il n’y avait aucun homme d’affaires) fit connaître le 6 juin une déclaration d’appui à la loi no 1, déclaration qui est parue dans les journaux. Le conflit s’annonçait donc entre les milieux d’affaires d’une part et le gouvernement appuyé par les syndicats et la petite bourgeoisie francophone d’autre part.

Début juillet toutefois, la pression du patronat fit reculer le gouvernement une première fois. Ce dernier retira le projet de loi no 1 et le remplaça par le projet de loi 101 qui, plus généreux pour l’entreprise, ne concédait rien au chapitre de la langue d’enseignement. En août, de nouveaux amendements sur la francisation des sièges sociaux ont réduit l’impact de la loi 101 sur les compagnies. À son adoption le 26 août 1977, la charte avait perdu presque tout son mordant sur le monde économique. La loi se borne à acheminer une partie des immigrants au secteur scolaire francophone. De là la réaction très vive des associations anglophones du monde de l’éducation, dont le P.A.C.T. (Provincial Association of Catholic teachers) dans le sens de désobéir à la loi dès le début du mois de septembre. La seule réaction importante des entreprises fut l’annonce, en janvier 1978, du déménagement de la Sun Life à Toronto. Il faudrait encore voir jusqu’à quel point il ne s’agit là que d’une décision arrêtée depuis longtemps et qui a trouvé une excuse dans la loi 101 et ses prétendus méfaits. Enfin, en juillet 1978, une nouvelle règlementation de la Loi 101 permet à certains sièges sociaux (ceux des compagnies qui font plus de 50 % de leurs affaires hors du Québec, soit toutes les sociétés importantes canadiennes ou étrangères) de continuer d’employer l’anglais dans leur siège. Tout compte fait, ceci signifie l’abolition de la loi pour les compagnies.

Une bonne partie de la première année de gouvernement a été occupée par la bataille linguistique. L’administration péquiste a alors senti le besoin d’arrêter les mesures dans ce secteur-là et de se consacrer davantage aux politiques économiques et sociales. Toutefois, l’activité gouvernementale dans le domaine de l’éducation et de la culture ne s’est pas stoppée complètement. Elle a plutôt pris la forme de Livres consultatifs. Le premier dans ce sens a été le Livre vert sur l’enseignement primaire et secondaire de Jacques-Yvan Morin, publié en octobre 1977. Ce livre contient des propositions en vue d’une vaste consultation d’un an, qui devrait se terminer par une réforme de l’enseignement. Ceux qui s’attendaient à une réforme en profondeur du système scolaire, suivant le programme électoral du PQ, auront été vite déçus. Le Livre vert ne remet en question ni l’enseignement privé ni l’école confessionnelle. Il n’examine ni l’abandon scolaire ni l’échec du professionnel court. Il propose en somme quelques réformes superficielles. Ici se révèle nettement le caractère caricatural de ce que le ministre de l’Éducation avait appelé le « second souffle de la Révolution tranquille » en novembre 1976. Alors que la bourgeoisie francophone avait réussi de 1960 à 1966 à arracher à l’Église le contrôle des universités et des collèges, la petite bourgeoisie qui veut l’imiter s’accommode aisément du statu quo, contre l’avis des militants du Regroupement scolaire progressiste, du PQ Montréal-Centre, etc. qui plaidaient en faveur de la déconfessionnalisation : « Le ministre (Morin) a pour sa part rappelé que l’école confessionnelle correspondait, selon les témoignages qu’il avait recueillis, à une réalité sociale, et ce, pour de nombreux parents »50.

L’explication de l’opportunisme du ministre vient du raz-de-marée confessionnel qui a balayé les élections de commissaires à la Commission des écoles catholiques de Montréal, en juin 1977. Au cours de ces élections, le Mouvement scolaire confessionnel a raflé presque tous les postes et relégué le Rassemblement scolaire progressiste à une délégation presque symbolique. Le ministre tire alors ses conclusions : le Québec est catholique, il faut donc s’en accommoder. Ce qui est contradictoire à l’extrême, c’est l’obligation pour des dizaines de milliers d’immigrants de religion protestante, juive, orthodoxe, bouddhiste ou musulmane (sans compter les athées et agénésiques) d’envoyer leurs enfants à une école catholique suivant la loi 101. Quant au maintien de l’école privée, rappelons que bon nombre des ministres du PQ y envoient leurs enfants, après être eux-mêmes passés par le système privé51.

Le Livre blanc de M. Laurin sur la culture, publié en juin l978, manifeste le même goût du statu quo. Après avoir analysé lucidement la concentration de la presse au Québec, par exemple, il conclut qu’il ne faut pas y toucher : « Il est certain que la multiplication des lois et des règlements de la part de l’État ne serait ni efficace ni légitime. (…) L’État contribuerait lui-même à étouffer la liberté d’expression »52. Il propose alors des mesures superficielles comme l’aide aux médias communautaires, les subventions à la presse régionale et locale, ou la création d’une agence de presse québécoise. Quant au contrôle des « majors » multinationales sur la distribution des films au Québec, le rapport est clair : « Quels films faut-il montrer au Québec? Les décisions sont prises à Los Angeles, à New York et à Toronto »53.

Pourtant, le Livre blanc ne propose aucune solution. Les multinationales du cinéma, tout comme les monopoles locaux de la presse, peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Les propositions concrètes se résument à une coopérative pour la distribution des livres québécois et une autre pour lancer une collection de livres de poche, la création de quelques musées et bibliothèques et d’une société de développement culturel qui pourrait prendre des participations au capital-actions d’entreprises du secteur qu’elle aura créé ou contribué à créer (lequel secteur ne grandira pas du fait qu’on aura créé une société d’État). Il n’y est nullement question de prendre le contrôle des sociétés déjà existantes. La deuxième Révolution tranquille manque de souffle sur le plan culturel aussi.

Ceux qui considèrent le PQ comme un parti social-démocrate pourront difficilement concilier l’inaction de l’administration péquiste avec les nombreuses demandes syndicales pour l’abolition de l’école privée ou pour la déconfessionnalisation de l’école. Ceux qui considèrent le PQ comme un parti de la bourgeoisie francophone s’étonneront que le gouvernement n’intervienne pas pour bousculer les relations de propriété en faveur de cette dernière. En fait, tout ce que le gouvernement a fait sur le plan éducatif, c’est augmenter la clientèle du secteur scolaire francophone de quelques milliers d’élèves. Les enseignants de ce secteur seront sans doute reconnaissants envers leur gouvernement.

Conclusion

Au cours de ses deux premières années, le gouvernement péquiste a abandonné son programme électoral, mais son administration a suivi un chemin qui l’éloigne et des revendications des travailleurs syndiqués et des désirs du patronat. En fait, lors du dépôt de chaque projet de loi, le gouvernement s’est trouvé sous le feu croisé des milieux d’affaires et des unions ouvrières. Le résultat de ces batailles rangées (notamment celles de la réforme de l’assurance automobile, du projet de loi 101 et de la loi 45) a été passablement équidistant des positions des uns et des autres, et assez proche cependant du point de vue de la classe moyenne aisée qui anime et dirige le PQ.

Le Québec sous cette administration sera français (sauf les compagnies) et catholique. Il n’y aura aucun changement important dans les rapports entre les classes. Aucune compagnie étrangère (sauf peut-être Asbestos Corporation) ne sera nationalisée. La dépendance technologique, commerciale, financière et culturelle du Québec ne sera pas changée pour ne pas trop déranger la digestion du capital. Ceci, incidemment, a fait que certains confondent le PQ avec le Parti libéral du Québec, la classe moyenne avec la bourgeoisie.

Néanmoins, on peut s’attendre à ce que la classe capitaliste canadienne, anglophone et francophone, attaque ce gouvernement et cherche à le défaire aux prochaines élections. Le ministre délégué à l’Environnement du Québec, Marcel Léger l’a lui-même reconnu :

Le ministre délégué à l’Environnement n’est guère plus confiant face au monde des affaires et des milieux financiers, aussi bien anglophones que francophones. Cette minorité possédante, dit-il, banques, compagnies de finance, compagnies d’assurance, conseils du patronat, chambres de commerce, compagnies importantes ainsi que les francophones du monde des affaires qui gravitent autour des centres de décision s’opposent en général à un transfert de pouvoir du fédéral au Québec, car ils craignent leur perte de pouvoir actuel54.

La raison de cette mésentente fondamentale entre le PQ et les milieux d’affaires francophones est l’indépendance financière et sociale de ce parti vis-à-vis le patronat. Ce n’est pas par un manque de conscience de classe que les milieux financiers sont contre le PQ et qu’ils se font traiter en retour de « rois nègres », « vendus », « inféodés » (Laurin) ou « maîtres chanteurs » (Payette). C’est parce qu’ils appartiennent à une autre classe que celle représentée par le PQ parce que les intérêts des uns et des autres ne sont pas les mêmes et parce que la classe dominante aime – lorsque c’est possible – gouverner sans intermédiaire. Les travailleurs auraient tort de considérer le PQ comme leur parti. Les quelques syndicalistes et conseillers juridiques des centrales qui y participent ne jouent dans le gouvernement péquiste qu’un rôle secondaire. De toute l’aile gauche du PQ, seul Robert Burns a dirigé un ministère, mais un ayant comme but de moraliser la vie politique du Québec, pas de défendre les intérêts des travailleurs comme tels. La véritable fonction des syndicalistes dans le PQ est d’articuler, dans une structure inégale de représentation et d’une façon subordonnée, les intérêts des travailleurs dans la coalition petite bourgeoise/ classe ouvrière. Les travailleurs n’ont que peu à gagner dans cette intégration subordonnée au pouvoir. En fait, jusqu’ici, leurs revendications spécifiques ont été presque complètement laissées de côté : 10 % des travailleurs sont présentement en chômage et un tiers de la population du Québec se trouve en dessous du seuil officiel de pauvreté. La profonde dépendance du Québec vis-à-vis les États-Unis est passée sous silence (le premier ministre provincial va périodiquement y faire des « rapports d’étape »); l’emprise des multinationales sur la province n’est pas diminuée d’un iota. « Une chose à la fois », nous crient les porte-paroles du gouvernement. « Faisons d’abord l’indépendance et ensuite, nous reprendrons notre programme électoral ». Mais qui nous dit que l’indépendance (qui glisse vers la « souveraineté-association », puis la « véritable confédération ») ne sera pas, elle aussi, ajournée sine die? Et quelle forme prendra-t-elle lorsqu’enfin nous aurons le loisir de connaître les projets gouvernementaux ? Seule classe sans organisation politique propre, et par conséquent sans autonomie politique, la classe ouvrière québécoise est aujourd’hui désarmée dans les luttes pour le pouvoir. Elle aurait tort de voir dans l’étiquette « sociale-démocrate » du PQ autre chose qu’un leurre électoral.


1 Cahier du socialisme, no 2, automne 1978

2 François Cyr et Francine Sénécal, « Les politiques sociales du PQ : un bilan critique », dans (Sous la direction de) Pierre Fournier, Capitalisme et politique au Québec, Montréal, Éditions coopératives Albert Saint-Martin, page 158.

3 « Le gouvernement et le programme du P.Q. Lévesque se dit lié par l’esprit et non la lettre », dans Le Devoir, le 22 mars 1977, p. 1. « Contrarié par les décisions du Congrès, Lévesque affirmé : « Le gouvernement n’est pas lié par le P.Q. »», dans Le Devoir, le 30 mai 1977, p.1.

4 R. Lévesque dans Business Week, le 20 décembre 1976, New York, pp. 38-39.D. Latouche: « Le P.Q. à la recherche du pouvoir », dans R. Pelletier (compilateur), Partis Politiques au Québec, Hurtuhise HMH, Montréal, 1976, p. 119.

5 Jean-Marc Piotte : « Un avenir incertain », dans J.-F.Léonard (compilateur), La chance au coureur, Nouvelle Optique, Montréal, 1978, pp. 230-243.

6 Gilles Bourque: « Le Parti Québécois dans les rapports de classes », dans Politique Aujourd’hui, No 7-8, 1978, p. 90.

7 Pierre Fournier: « Projet national et affrontement des bourgeoisies québécoise et canadienne » , dans J.-F. Léonard (compilateur), La chance au coureur, op. cit., p. 49.

8 C.-R. Laliberté: « Critique du nationalisme populiste », dans J.-F. Leonard (compilateur), La chance au coureur, op.cit., pp. 82-92.

9 Sur le financement des partis bourgeois, voir notamment Ch. Yanaga: Big Business in Japanese Politics, Yale, New Haven, 1968. G.W. Domhoff: Who Rules America, Prentice Hall, New Jersey, 1967.K. Paltiel : Political Parties Financing in Canada, McGraw-Hill, Toronto, 1970.

10 J. Niosi : « La nouvelle bourgeoisie canadienne-français »e, dans Cahier du socialisme no 1, Montréal, 1978, pp. 5 -50

11 Le Devoir, 4 juin 1977, p. 5.

12 A Raynault : La propriété des entreprises au Québec, P.U.M., Montréal, 1974. Sales : « la différenciation nationale et ethnique de la bourgeoisie industrielle au Québec », dans P. Lamy et D. Juteau (éditeurs

Madeleine Albright était une tueuse

30 mars 2022, par CAP-NCS
Madeleine Albright, décédée mercredi à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, a été la première femme secrétaire d’État américaine. Mais les innombrables gros titres vantant ce fait (…)

Madeleine Albright, décédée mercredi à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, a été la première femme secrétaire d’État américaine. Mais les innombrables gros titres vantant ce fait risquent de réduire ses réalisations au sexe. Ce n’est pas juste : elle était bien plus qu’une pionnière.

Albright était une goule impériale, aussi impitoyable dans sa poursuite de la domination mondiale américaine que n’importe quel homme. Elle a joué un rôle central dans l’élaboration d’une politique post-guerre froide qui a semé la dévastation sur plusieurs continents. Sa biographie était poignante : sa famille a fui la persécution nazie lorsqu’elle était enfant, et vingt-six de ses proches, dont trois grands-parents, ont été assassinés pendant l’Holocauste. C’est une histoire traumatisante, mais rassurez-vous : elle a présidé à beaucoup de traumatismes et de mort pour les autres en retour.

De 1993 à 1997, Albright a été ambassadeur des Nations Unies. À ce titre, elle a présidé les sanctions brutales contre l’Irak après la guerre du Golfe, dans le but de maximiser la misère des Irakiens afin d’encourager le renversement de Saddam Hussein. Dans une interview de 1996 avec Lesley Stahl de 60 Minutes , Albright semblait suggérer que la mort des enfants des autres n’était qu’un coût de l’empire. « Nous avons entendu dire qu’un demi-million d’enfants sont morts. Je veux dire, c’est plus d’enfants que de morts à Hiroshima », a déclaré Stahl. “Et vous savez, est-ce que le prix en vaut la peine?” Albright a répondu: “Je pense que c’est un choix très difficile, mais le prix, nous pensons, le prix en vaut la peine.”

Bien que les estimations de mortalité auxquelles Stahl faisait référence aient par la suite été remises en question par des chercheurs, Albright a clairement indiqué qu’elle était tout à fait prête à infliger la mort à cette échelle. Il est difficile d’imaginer la mort de plus d’un demi-million d’enfants et la misère réfractaire, pour tant de familles, contenues dans cette seule statistique. Pourtant, c’était un « prix » qu’Albright était prêt à imposer aux citoyens ordinaires de ce pays pauvre, où les sanctions privaient les Irakiens de médicaments, d’eau potable et d’infrastructures essentielles.

La doctrine Powell – c’est-à-dire la vision de la politique étrangère de l’après-guerre froide avancée par le président des chefs d’état-major interarmées de Clinton, Colin Powell (également récemment loué ici et non gentiment) – était que les États-Unis devraient limiter leurs interventions militaires à des situations dans où ses propres intérêts nationaux sont menacés. Albright n’était pas d’accord et ils se sont affrontés sur ce que devrait être le rôle des États-Unis dans des crises comme la Bosnie. Powell a écrit dans ses mémoires qu’il « a failli avoir un anévrisme » lorsqu’elle lui a demandé : « Quel est l’intérêt d’avoir cette superbe armée dont nous parlons toujours si nous ne pouvons pas l’utiliser ?

En tant qu’ambassadrice de l’ONU, Albright a chassé le secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, du pouvoir après une campagne acharnée, un triste épisode qui éclaire sa vision de l’ordre mondial fin de siècle. Boutros-Ghali, dont le mandat était soutenu par tous les pays autres que les États-Unis, a par la suite attribué son éviction à la publication d’un rapport des Nations unies soutenant qu’une attaque israélienne contre un camp de réfugiés au Liban, qui a tué cent personnes, était délibérée et non une erreur, contrairement aux affirmations du gouvernement israélien. Les responsables américains ont démenti que c’était la raison, citant à la place des différends sur le Rwanda, la Croatie et la Bosnie. Il a froissé quelques plumes de la classe dirigeante occidentale en qualifiant la Bosnie de « guerre des riches ». De même, Boutros-Ghali, un architecte des accords de Camp David, considérait la campagne d’Albright contre lui comme une complaisance raciste ou xénophobe envers les républicains anti-ONU (Bob Dole, par exemple, s’était mis à se moquer du nom du secrétaire général égyptien : « Booootros Booootros » ou « Boo Boo »), qui ont été particulièrement animés après la mort de quinze soldats américains dans un raid bâclé de maintien de la paix de l’ONU en Somalie. Entre autres moyens de chasser le secrétaire général du pouvoir, Albright a faussement accusé Boutros-Ghali de corruption. Écrivant dans Le Monde Diplomatique à l’époque, Eric Rouleau a suggéré que, Eric Rouleau a suggéré la vraie raison de la vendetta d’Albright contre son collègue populaire :

La chute du mur de Berlin avait permis aux États-Unis de mener la guerre du Golfe presque à leur guise et cela suggérait un modèle pour l’avenir : l’ONU propose, à l’initiative de Washington et les États-Unis disposent. Mais M. Boutros-Ghali ne partageait pas cette vision de la fin de la guerre froide.

De 1997 à 2001, Albright a été secrétaire d’État, sous le président Bill Clinton. Dans ce rôle révolutionnaire très célèbre, elle a continué d’infliger des souffrances inimaginables aux Irakiens. Le sous-secrétaire général de l’ONU, Denis Halliday, a démissionné de son poste en 1999 afin de dénoncer les sanctions ; les États-Unis “tuaient sciemment des milliers d’Irakiens chaque mois”, avait- il déclaré à l’époque, une politique qu’il qualifiait de “génocide”. Bien que de nombreux Américains aient été choqués lorsque l’administration George W. Bush a envahi l’Irak, la réalité est que lorsque Bush est arrivé au pouvoir, les États-Unis bombardaient déjà l’Irak, en moyenne, environ trois fois par semaine. C’est notre fille ! Aussi belliciste qu’un homme.

Albright a également encouragé l’expansion de l’OTAN dans les anciens pays soviétiques d’Europe de l’Est, une trajectoire imprudente dont de nombreux diplomates de haut rang ont averti au fil des ans qu’elle contrarierait inévitablement la Russie. Cette politique a contribué de manière significative au terrifiant conflit nucléaire auquel nous sommes actuellement confrontés, ainsi qu’au terrible massacre de civils ukrainiens ( au moins 977 pour certains, en date d’hier, et le haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme estime que le nombre réel est beaucoup plus élevé).

Albright n’a jamais pris sa retraite, une distinction que ses fans verront sans aucun doute comme un rejet de l’âgisme. Mais cela aurait été bien mieux pour tout le monde si elle avait pris un peu de temps pour profiter de ses considérables réalisations. Sa société de conseil a aidé Pfizer à éviter de partager sa propriété internationale, même si cela sauverait des vies dans le monde entier pendant la pandémie actuelle de COVID-19. Les brevets sur les vaccins restent une cause majeure d’apartheid vaccinal mondial et de mortalité massive. Mais il est peu probable que cela l’ait troublée sur son lit de mort : la mort de pauvres gens de couleur qui ne sont pas américains a toujours « valu le prix » pour Albright.

Lors de la primaire présidentielle de 2016, elle a dit des femmes (comme cette écrivaine) qui n’ont pas soutenu la candidature d’Hillary Clinton : « Il y a une place spéciale en enfer pour les femmes qui ne s’entraident pas. Plus tard, elle s’est excusée pour le commentaire dans une colonne d’opinion du New York Times, donc je ne veux pas être mesquin à ce sujet. Après tout, le peuple irakien n’a jamais obtenu d’excuses de sa part. Mais en examinant les preuves ci-dessus, il était imprudent de la part d’Albright d’envoyer d’autres femmes dans ce fameux enfer.

Presque certainement, il y a déjà une réservation à son nom dans ce lieu chaud et branché. Peut-être qu’elle y obtiendra enfin la reconnaissance qu’elle mérite, en tant que vedette parmi les bellicistes impériaux meurtriers de tout sexe.

Traduction NCS via Deepl

Rapports de genre et dynamiques migratoires : des femmes parlent

29 mars 2022, par CAP-NCS
Les chaussures égarées Accessoires vains Pieds nus Têtes en feu Vos souffles secouent les murmures nocturnes de la forêt Haletante Yeux hagards Intrépides (…)

Les chaussures égarées

Accessoires vains

Pieds nus

Têtes en feu

Vos souffles secouent les murmures nocturnes de la forêt

Haletante

Yeux hagards

Intrépides l’espoir seul boussole

Pas une étoile au service de votre destinée

Plus rien ne peut vous ralentir

Ni les cris de l’aigle

Ni le grondement de la rivière

Ni le cadavre de ton compagnon

La force de ton regard

Ouvre les frontières

Casse les barrières

Chantal Ismé

Le concept de « genre » a mis du temps à intégrer les études sur la migration internationale des femmes qui par ailleurs regorge d’études[2]. Pourtant, au niveau international, les femmes constituent plus de la moitié des personnes migrantes[3]. Au Québec, selon Statistique Canada, en 2016, elles représentent 50,3 % et dans la région métropolitaine de Montréal, 23,7 %. Il importe alors de cerner les articulations entre migration et rapports sociaux de sexe. Une approche théorique de ce thème aurait permis de comprendre l’impact du genre sur les causes et les conséquences de la migration. Mais l’option de donner voix à des groupes travaillant directement avec des femmes immigrantes a été privilégiée. Ces femmes d’horizons divers et ayant des expériences et des lectures variées, par leur témoignage respectif, amènent une richesse à la compréhension de la réalité concrète des femmes immigrantes ; d’une certaine façon, cela leur donne la parole. Pour ce faire, on a organisé une table ronde afin de faciliter les échanges. Cet article présente une discussion qui veut mettre en lumière les dynamiques migratoires spécifiques des femmes, les enjeux et les défis de leur intégration en lien avec les rapports sociaux de classe et de race.

Les groupes participants à la table ronde

Quatre groupes ont pris part à cet échange. Ils travaillent depuis plus de 40 ans, sauf FDO, avec des femmes immigrantes, mais également racisées.

  • Le Centre communautaire de femmes sud-asiatiques (SAWCC) représenté par Juvaria Yasser. Le centre aide les femmes d’origine sud-asiatique et leur famille à lutter contre la discrimination fondée sur les capacités physiques et mentales, la religion, la couleur, la nationalité, l’âge, l’orientation sexuelle et l’identité, la caste et la classe sociale. Une vaste gamme de services sur les différents programmes est offerte mais également des activités de guérison collective.
  • Femmes de diverses origines (FDO) représenté par Gladys Calvopina. FDO est un collectif multigénérationnel constitué de femmes d’origine ethnique, de religion, d’orientation sexuelle diverses, mais c’est aussi une alliance d’organisations populaires de femmes représentant la diversité des communautés culturelles de Montréal. FDO réunit des femmes plurielles mais unies dans les luttes contre le patriarcat, le racisme, le capitalisme, le colonialisme et l’impérialisme. FDO organise chaque année, depuis 2002, une manifestation lors de la Journée internationale des femmes à Montréal.
  • Le Mouvement contre le viol et l’inceste représenté par Rita Acosta. Ce mouvement émerge d’une conscience féministe de femmes d’origines variées qui reconnaissent les différentes formes d’oppression envers les femmes. Afin de répondre aux besoins et aux priorités de celles-ci, il offre divers services et activités qui couvrent chacun des volets suivants : aide et accompagnement, prévention, visibilité et sensibilisation, défense des droits.
  • La Maison d’Haïti représentée par l’équipe Femmes dont Guerda Amazan, Peggy Larose, Eméraude Michel, Pascale Romain et Samia Salomon. La Maison d’Haïti est une organisation communautaire et culturelle fondée en 1972. Sa mission comprend l’accueil, l’éducation, l’intégration et l’amélioration des conditions de vie des personnes d’origine haïtienne, afrodescendantes et immigrantes. Dédiées à la défense de leurs droits et à la promotion de leur participation au développement de la société d’accueil, ses interventions sont axées sur l’approche citoyenne qui permet de prendre la parole et de participer activement à la vie de la société. La Maison d’Haïti déploie ses actions à travers six coordinations : Éducation, Famille, Femmes, Intégration, Jeunesse, Centre des arts.

La grille de discussion comprenait quatre volets. Le premier portait sur les inégalités inhérentes au fait d’être femme tout le long du processus migratoire. Le deuxième abordait le croisement des enjeux reliés à la réalité des femmes racisées. Le troisième explorait la violence genrée et ses formes particulières dans la dynamique migratoire. Enfin le dernier tentait de dégager des perspectives en lien avec les différents constats. Par souci de cohérence et pour la fluidité du texte, les échanges de cette table ronde sont présentés sous forme synthétique et regroupent les perceptions et expériences sous les quatre grandes catégories.

Un chemin parsemé d’inégalités

Les théories les plus courantes sur la question migratoire se sont longtemps focalisées sur les problématiques essentiellement économiques avant que les recherches féministes aient introduit des questions plus larges d’ordre social et culturel.

Pourquoi les femmes décident-elles de quitter leur pays ? Quel est leur processus décisionnel ? Les raisons qui poussent les femmes à émigrer sont multiples et à géométrie variable. Elles sont fonction du statut social, des conditions de vie et du pays d’origine. Les normes et les croyances intersubjectives modulent également les décisions et les comportements migratoires. Chaque contexte social comporte sa culture migratoire[4]. Il s’agit d’un tout imbriqué. Ces facteurs vont déterminer sous quel programme d’immigration les femmes sont admises. La plupart des immigrantes aidées par les organismes participant à la table ronde fuient la violence ou rejoignent la famille déjà établie au Québec. Divers scénarios peuvent se présenter dont les quatre situations ci-dessous.

  • Dans le premier cas, la motivation est une question de vie ou de mort, ce sont de vraies guerrières qui arrivent à s’enfuir. L’inégalité des sexes qui s’exprime dans des facteurs structurels comme l’absence de protection contre la violence sexiste ou le déni de justice mènent à la décision d’immigrer. Cette fuite peut prendre la forme d’une longue et tragique odyssée (par exemple d’Haïti au Brésil jusqu’au chemin Roxham au Québec) pavée elle-même de violences masculines auxquelles elles voulaient échapper.
  • Dans le deuxième scénario, ces femmes sont parrainées par un conjoint ou des membres de la famille dont elles dépendent dans un premier temps. Il arrive souvent que cette dépendance donne lieu à plein d’abus de toutes sortes.
  • Dans le troisième scénario, les femmes arrivent par la voie du Programme des travailleurs qualifiés auquel elles ou les conjoints ont appliqué. La plupart du temps, au pays d’origine, le mari était officiellement le plus qualifié et détenait le contrôle économique du foyer. Arrivé·e·s ici, la situation s’inverse, du fait qu’en général, les femmes acceptent plus rapidement et plus facilement d’abandonner leur champ d’expertise pour des emplois pour lesquels elles sont surqualifiées. Le mari sans emploi dépend d’elle et la femme refuse certaines situations qu’elle acceptait auparavant.
  • Un quatrième schéma très fréquent est celui de la femme parrainée par son conjoint. Plusieurs cas de figure existent dans ces circonstances, le plus inégal demeure celui où la femme se retrouve sous la menace d’un arrêt de parrainage, sans parler des nombreux chantages qu’elle subit de la part des membres de la famille. La peur de les trahir ou de les déshonorer l’habite en permanence surtout si elle a laissé des enfants au pays. Elle fera et acceptera tout pour la réunification familiale ; le niveau de souffrance est grand et la lourdeur administrative qui laisse s’écouler deux ou trois ans avant l’arrivée des enfants ajoute une douleur supplémentaire.

Toutes les femmes qui ont pris part à la discussion font état d’un problème général et manifeste soit le traitement genré et inégal du processus d’immigration. Les politiques favorisent les couples et les familles, ce qui rend le processus décisionnel complètement inéquitable, et qui altère au passage l’image des femmes immigrantes racisées. Elles sont vues ou dépeintes, selon une vision raciste, comme faibles, inférieures, sous scolarisées et sans voix, ce qui apporte une inégalité additionnelle dans le processus. Cette image objectivée est encore plus claire lorsque les femmes occupent des emplois dans les services essentiels mais non valorisés, emplois qui peuvent s’avérer dangereux comme on le voit dans la pandémie de COVID-19. La politique migratoire pousse les femmes à chercher des stratégies pour ne pas retourner dans leur pays, même au prix de s’engager dans une relation non désirée ou dans une situation professionnelle difficile et précaire.

Femmes immigrantes racisées : un croisement d’enjeux spécifiques

Il importe de démystifier le terme racisé et ses multiples usages, de saisir que l’emploi du mot race dans ce cas n’a pas de réalité biologique. Ce mot se construit à travers l’organisation du pouvoir. La racialisation est un processus de production de catégories et de classifications d’un groupe humain selon des caractéristiques biologiques de manière à définir et à construire des collectivités sociales différenciées et minorisées[5]. La signification et la représentation constituent deux éléments clés pour comprendre comment la différence est conceptualisée, expliquée, comprise et perpétuée.

L’une des facettes de l’idéologie raciste concerne la façon dont une personne est perçue comme différente, d’où la construction mentale de l’autre et une marginalisation qui la pousse au-dehors, la rendant invisible, inexistante. La représentation idéologique de la différence de l’autre est une des dimensions les plus importantes du racisme postcolonial. C’est un système qui fonctionne pour maintenir des privilèges, il est important d’en comprendre le mécanisme et surtout son mécanisme d’exclusion, de marginalisation.

Les multiples rapports sociaux interagissent entre eux et produisent des situations complexes. Le concept de l’intersectionnalité[6], né des combats des femmes noires et du Sud global, constitue un outil souple pour effectuer l’analyse des réalités des femmes racisées.

Ainsi, parler des conditions des femmes immigrantes racisées, c’est aussi attester que la pauvreté a un sexe et une couleur. L’accès au marché du travail leur est particulièrement difficile à cause de la division sexuelle et ethnique du travail; elles font face à de la violence et à des discriminations socioéconomiques fondées sur leur genre, leur statut d’immigration et leur origine. L’absence de reconnaissance des qualifications professionnelles des femmes issues des classes moyennes génère un certain déclassement social, qui induit parfois une situation nouvelle de dépendance économique vis-à-vis leur conjoint. De plus, elles se retrouvent avec une surcharge de travail de reproduction due à l’absence de soutien du réseau familial, et avec une détresse émotionnelle à cause de l’éloignement et de la séparation des enfants.

Pourtant, ces dernières années, malgré une hausse importante du niveau de scolarité de ces femmes, une exigence du processus migratoire, leurs conditions de travail précaires ne s’améliorent pas. Elles font aussi face à de multiples discriminations et formes d’exclusion : non-reconnaissance de leurs qualifications, difficultés à se loger décemment, monoparentalité stigmatisante, statut migratoire précaire. Elles sont plus nombreuses à être cheffes de famille. Elles gagnent toujours moins que les hommes et les autres groupes de femmes. Elles assument seules, même très jeunes, la responsabilité des enfants et de la famille. Elles subissent des agressions au travail et ne portent pas plainte par peur de représailles, par peur de ne pas être crues. Elles mènent continuellement des luttes contre le racisme et l’exclusion, dans le but de libérer le marché du travail des préjugés racistes et des ghettos d’emplois. Ces situations stressantes les affectent, mentalement, socialement et financièrement. Les femmes immigrantes racisées ont des ambitions, elles ont des compétences; malheureusement les débouchés offerts par la société ne sont pas à la hauteur de leurs espérances.

Les différentes formes de violence : du départ jusqu’à l’arrivée

Le viol, les conflits armés, l’absence de protection, le déni de justice, la violence conjugale peuvent inciter à quitter son pays. Dans cette quête de meilleures conditions de vie, les femmes vont faire face à d’autres formes de violence dont celle des politiques et règles d’immigration. En effet, ces dernières poussent les femmes à rechercher des stratégies pour rester au Québec et ne pas retourner dans leur pays, souvent au prix d’un engagement dans une relation non désirée ou abusive. Les critères du regroupement familial, tel un revenu suffisant, favorisent un modèle masculin de pourvoyeur et discriminent indirectement les femmes. Celles qui arrivent seules sont parfois obligées de se tourner vers une forme ou une autre d’exploitation sexuelle.

Les demandeuses d’asile sont sévèrement désavantagées ; elles ont vécu divers types de violence au pays et durant le pénible trajet les menant au Québec. Elles se voient obligées de vivre dans l’incertitude quant à leur avenir au pays d’accueil et dans la crainte d’être renvoyées. Dans l’attente d’une décision quant à leur sort, leur champ du possible est très restreint, elles ne peuvent poursuivre leurs rêves, elles n’ont pas accès à l’éducation postsecondaire et à la formation professionnelle.

La route de l’espoir : des perspectives

La route des femmes immigrantes et racisées les amène-t-elle à espérer vivre dans une société démocratique, juste et égalitaire, sans racisme ni violence ?

Historiquement, nous le savons, les femmes ont été marginalisées par des pratiques basées sur une conception patriarcale de la société et du pouvoir qui utilise l’exclusion et la violence comme manière de contrôle. Les femmes immigrantes et racisées se situent à l’intersection de diverses discriminations qu’elles subissent simultanément et qui prennent plusieurs formes : hiérarchisation, domination, sexisme, racisme, exclusion sociale, d’où le concept d’intersectionnalité qui désigne la simultanéité de toutes ces discriminations. Aucune nature inhérente à une « race » ou à un sexe ne justifie ces situations de soumission; au contraire, celles-ci résultent d’un rapport social qui est un rapport de domination, et la domination de genre n’est pas isolée des autres rapports de pouvoir.

Pendant longtemps, le mouvement féministe a laissé de côté beaucoup de femmes, d’où l’adhésion des femmes immigrantes ou racisées à une pensée féministe qui prend en compte les multiples catégories et identités qui peuvent stigmatiser, marginaliser et exclure ; bref, un féminisme radicalement tourné vers la diversité.

Pour y arriver, il faudrait accorder une meilleure écoute et une véritable place aux organisations qui travaillent directement auprès des femmes immigrantes ou racisées, exiger que les commissaires qui décident du sort de ces dernières soient sensibilisés à la réalité qu’elles vivent et qu’elles ont vécue. En ce sens, il faudrait des directives administratives claires exigeant un traitement différencié pour les demandeuses d’asile qui ont subi de la violence et des agressions sexuelles. À cet égard, la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES), lors des consultations sur la question de la violence conjugale, avait apporté la proposition, entre autres, de l’urgente nécessité d’une formation pour les juges et les commissaires d’immigration. Cela serait un bon départ, mais il faudrait aller plus loin.

Il faut des mécanismes pour mieux appréhender les enjeux de violence vécue par les femmes de la diversité, y compris les femmes sans statut et demandeuses d’asile. Il faudrait aussi une véritable inclusion, fondée sur des mécanismes concrets, des féministes migrantes dans les instances décisionnelles. À titre illustratif, on peut citer leur présence au comité d’experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale[7]. Il y a également le Comité Voie (comité de révision des dossiers en matière d’agression sexuelle) du Service de police de la Ville de Montréal, récemment créé, qui reprend la formule de la Sureté du Québec, mais sans inclure des groupes de femmes migrantes autour de la table. De même, une demande du Mouvement contre le viol et l’inceste d’intégrer cet espace à titre d’organisme travaillant essentiellement avec les femmes immigrantes a reçu une réponse négative.

Un autre pas important serait la création d’un poste d’« ombudsman » spécialement dédié aux plaintes des femmes immigrantes victimes de traitements ou de jugements inéquitables. Le nécessaire appui des féministes et des progressistes constitue un autre élément essentiel.

Le rôle des médias et de la violence cautionnée par les gouvernements dans le maintien du statu quo, le mépris envers les problématiques de race, de classe et de genre, tous ces facteurs rendent difficile la solidarité. Pourtant les luttes féministes ont porté leurs fruits chaque fois qu’elles ont été solidaires. La réponse se trouve donc dans l’articulation des luttes antiracistes et des luttes féministes, ce sont elles qui ouvrent la voie.

Pour cela, le mouvement féministe doit rendre visibles et légitimes les actions des femmes racisées et des communautés ethniques minoritaires. Les mouvements progressistes doivent s’éloigner du récit victimaire et considérer les migrantes comme des actrices de changement, valoriser leur juste contribution à la société en supportant leur combat pour des politiques migratoires et d’intégration genrées.

Les femmes racisées veulent faire partie de la société et être actrices de leur propre vie. Elles aspirent à une société juste, égalitaire, qui tienne compte de leur existence, de leur diversité et de leurs spécificités. Ce sont là des préoccupations universelles qui nous ouvrent au monde et que l’on doit insérer au cœur de nos luttes.

La convergence des luttes est la seule issue ! Unissons-nous !

Chantal Ismé, Marjorie Villefranche, Militantes féministes[1]


  1. Chantal Ismé est présidente de la Collective du Mouvement contre le viol et l’inceste, membre de Femmes de diverses origines et vice-présidente du conseil d’administration de la Maison d’Haïti. Marjorie Villefranche est directrice générale de la Maison d’Haïti et commissaire des droits de la personne, entre autres.
  2. Katie Willis et Brenda Yeoh (dir.), Gender and Migration, Northampton (MA), Edward Elgar Publishing, 2000; Eleonore Kofman, « Female “Birds of Passage” a decade later : gender and immigration in the European Union », The International Migration Review, vol. 33, n° 2, 1999, p. 269-299; Donna Gabaccia, From the Other Side : Women, Gender, and Immigrant Life in the U.S., 1820-1990, Bloomington (IN), Indiana University Press, 1995.
  3. ONU, International Migration Report 2017, New York, ONU, 2017.
  4. Choon Yen Khoo, Maria Platt et Brenda S. A. Yeoh, « Who migrates ? Tracking gendered access to migration within households “in flux” across time », Journal of Immigrant and Refugee Studies, vol. 15, n° 3, 2017, p. 326-343.
  5. Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris, Côté femme, 1992 ; Colette Guillaumin, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Paris, Gallimard, 2002; bell hooks (Gloria Jean Watkins), Ain’t I a Woman ? Black Women and Feminism, Boston, South End Press, 1981.
  6. Pour plus d’informations voir : Angela Davis, Femmes, race et classe, Paris, Éditions des femmes, 1983.
  7. Comité d’experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale, Rebâtir la confiance. Synthèse, Rapport du comité d’experts, Québec, Secrétariat à la condition féminine, décembre 2020.

 

Parallèles entre l’occupation de l’Ukraine et celle de la Palestine

29 mars 2022, par CAP-NCS
Lettre ouverte au président Zelensky de Palestine Asad Ghanem Cher Président ukrainien Volodymyr Zelensky, Son récent discours devant la Knesset (Parlement israélien, 20 (…)

Lettre ouverte au président Zelensky de Palestine

Asad Ghanem

Cher Président ukrainien Volodymyr Zelensky,

Son récent discours devant la Knesset (Parlement israélien, 20 mars) a été une honte pour les luttes mondiales pour la liberté et la libération, en particulier celle du peuple palestinien. Il a inversé les rôles d’occupant et d’occupé. Il a perdu l’occasion de démontrer la validité de sa cause et celle de la liberté en général.

Vous avez dit : « Nous sommes dans des pays différents et dans des conditions totalement différentes. Mais la menace est la même : pour nous comme pour vous : la destruction totale du peuple, de l’État, de la culture. Et même des noms : l’Ukraine, Israël. ”

Je suis fâché et triste que la Russie ait l’intention d’occuper votre pays et d’anéantir les droits du peuple ukrainien à l’autodétermination et à la liberté ; et je crois que les hommes et les femmes ukrainiens qui résistent à cette agression barbare doivent recevoir tout le soutien possible. En même temps, je rejette les politiques des États-Unis et de leurs alliés de l’OTAN dans le monde.

Tout en admirant le fait qu’une grande coalition internationale ait été créée pour soutenir leur lutte contre l’agression russe, je voudrais que les Palestiniens convainquent le monde de se mobiliser au même niveau et obligent Israël à se conformer aux résolutions internationales.

Je suis également préoccupé par le double standard qu’il semble appliquer à la lutte palestinienne légitime contre l’occupation, l’oppression, le meurtre, la discrimination raciale et le déplacement ; crimes qu’Israël commet depuis plus de 70 ans contre mon peuple.

Parmi les crimes d’Israël contre le peuple palestinien figure le déplacement forcé de centaines de milliers de Palestiniens pendant la Nakba de 1948. Des centaines de villes et de villages ont été ethniquement nettoyés et rasés, avec la plupart de leurs traits effacés de la surface de la terre, empêchant le retour de son peuple. Certains Palestiniens ont été déplacés à l’intérieur du nouvel État d’Israël, tandis que d’autres ont cherché refuge dans les pays arabes voisins.

Occupation et siège

Les Palestiniens devenus citoyens israéliens ont souffert d’une discrimination endémique, tout en vivant en Cisjordanie sous une occupation brutale et à Gaza sous un siège écrasant. Israël a interdit la lutte palestinienne pour la liberté et la libération, interdit toute direction palestinienne légitime, a confisqué des biens et des ressources palestiniens et a détenu des militants palestiniens.

Des lois racistes, telles que la loi sur l’État-nation de 2018 et la loi révisée sur la citoyenneté, ont codifié l’opposition d’Israël à l’autodétermination palestinienne et à une patrie palestinienne.

Cependant, vous vous êtes publiquement positionné en faveur de l’occupation israélienne. En 2020, vous avez décidé de quitter le Comité de l’ONU pour l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien, l’organe chargé de soutenir les droits des Palestiniens. Et il a même soutenu le droit d’Israël à l’ autodéfense alors qu’il pratiquait les formes d’agression les plus extrêmes contre notre peuple.

Depuis le début de l’offensive russe contre votre pays, vous avez continué à pratiquer deux poids deux mesures. Bien qu’Israël ait été réticent à accepter des réfugiés ukrainiens non juifs fuyant les bombardements russes – une politique motivée par l’inhumanité et la suprématie ethnique, choses que le peuple palestinien ne connaît que trop bien -, il continue de se tourner vers le Premier ministre israélien, la droite -aile nationaliste Naftali Bennett, pour servir de médiateur.

Je sais que la majorité de la population palestinienne est attentive à la lutte acharnée du peuple ukrainien et lui souhaite la victoire sur la brutale agression russe. Je sais aussi qu’une victoire russe pourrait être un énorme cadeau à la position agressive d’Israël : une victoire pour son concept de mur de fer , réglementant ses relations avec nous jusqu’à notre défaite totale.

D’autre part, la lutte et la victoire de votre peuple, malgré la destruction d’une grande partie de son pays et le déplacement de millions d’hommes et de femmes ukrainiens, donneraient de l’espoir à d’autres peuples qui luttent contre l’oppression et la disparition, ravivant nos espoirs de retour et libération. À cette fin, je vous demande de cesser de soutenir nos oppresseurs.

Asad Ghanem est un auteur et militant palestinien, professeur de sciences politiques à l’Université de Haïfa.

23/03/2022

MIDDLE EAST EYE

 

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Guerre en Ukraine : les Israéliens refusent de voir des parallèles entre leur occupation et celle de Poutine

Gédéon Lévy

La Russie et Israël justifient leurs invasions en invoquant la “légitime défense”, une idée erronée dans les deux cas.

L’onde de choc de la guerre russo-ukrainienne est arrivée rapidement en Israël et a révélé des vérités embarrassantes, tout en défiant les Israéliens de voir leur pays tel qu’il est, loin de ce qu’ils aiment imaginer. .

Tout a commencé avec la déclaration du ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, peu après le début de la guerre, selon laquelle l’invasion russe était « une grave violation de l’ordre international ». Dans d’autres circonstances, ces mots auraient presque pu vous faire sourire et souligner l’incapacité de longue date d’Israël à voir ses propres caractéristiques moins attrayantes, comme un chameau qui ne voit pas sa propre bosse.

La Russie bafoue gravement l’ordre international. Mais qu’en est-il d’Israël ? Quel autre pays a transgressé l’ordre international de manière aussi flagrante et arrogante pendant tant d’années ? Y a-t-il une seule décision des principales institutions internationales concernant ses affaires qu’Israël n’ait pas ignorée ou violée de manière flagrante ?

En quoi l’invasion israélienne du Liban en 1982 ou l’occupation militaire qui a suivi est-elle différente de l’invasion russe de l’Ukraine ? En quoi les fréquentes incursions d’Israël à Gaza, qui sèment la mort et la destruction, diffèrent-elles de l’invasion russe de la Crimée ? Et au-delà de sa durée, en quoi les cinq décennies d’occupation israélienne de la Cisjordanie, dont la fin n’est pas encore à l’horizon, sont-elles différentes de la récente occupation russe de l’Ukraine ?

Si cette ressemblance est incroyable, il est encore plus surprenant de voir de très nombreux Israéliens la nier et la rejeter. La Russie et Israël justifient leurs invasions en invoquant la “légitime défense”, un concept erroné dans les deux cas.

Tous deux considèrent le territoire occupé comme la terre de leurs ancêtres, comme faisant partie de leur patrimoine qui leur appartient de plein droit. L’Ukraine est le berceau de la Russie, la Cisjordanie est le berceau du judaïsme (bien sûr, cela n’a rien à voir avec des droits souverains). Tous deux tentent également de nier l’existence des autres peuples présents, Ukrainiens et Palestiniens.

Violations similaires des droits fondamentaux

De même, les modes d’action sont terriblement similaires : une invasion armée violente comme solution à des problèmes réels ou imaginaires. Les Russes affirment avoir envahi l’Ukraine pour mettre fin à un “génocide”, “dénazifier” le régime et démilitariser le pays. Les Israéliens ont proclamé des objectifs effroyablement similaires avant d’envahir Gaza et le Liban : légitime défense, remplacement d’un régime « terroriste » et démilitarisation.

La Russie et Israël pensent que leur avantage militaire leur permet de se comporter de cette façon. Les deux promettent de n’attaquer que des cibles militaires, et pourtant tous deux tuent des civils innocents, parfois sans reconnaître la distinction. Leurs armées sont presque aussi violentes les unes que les autres, même si, ces derniers jours, l’armée russe semble aller encore plus loin que l’armée israélienne dans sa cruauté et dans la commission de crimes de guerre présumés contre une population civile innocente, ce qui n’est pas une consolation.

Israël a commis ses crimes de guerre et ignoré le droit international pendant longtemps, sans fin en vue à l’horizon. Pas un jour ne se passe sans violation flagrante du droit international par Israël, qu’il s’agisse de l’entreprise de colonisation, du transfert de prisonniers vers le territoire de l’occupant, du détournement des ressources naturelles dans les territoires occupés ou de l’imposition de châtiments collectifs.

Les violations criminelles sont devenues une routine quotidienne sous l’occupation israélienne, qu’il s’agisse de détentions sans procès, du meurtre de civils innocents, de l’incapacité à traduire en justice les auteurs israéliens d’actes criminels ou du déni des droits humains fondamentaux des Palestiniens.

Alors, quelle est la difference? Elle réside uniquement dans le jugement du reste du monde, révélant un principe de deux poids, deux mesures et un climat d’hypocrisie.

Quelques jours après l’occupation de la Crimée en 2014, l’Europe annonçait déjà des sanctions contre la Russie. Une semaine après l’actuelle invasion de l’Ukraine, le monde à l’unisson a appliqué des sanctions d’une sévérité sans précédent contre Moscou.

Pendant ce temps, une occupation vieille de plus d’un demi-siècle s’est heurtée à l’indifférence et à l’inaction du monde. Chéri de l’Europe et des États-Unis, Israël est autorisé à faire ce que la Russie n’a pas le droit de faire.

Personne n’ose punir Israël. Si la Cour pénale internationale repousse depuis des années une éventuelle enquête sur les crimes de guerre commis par Israël, elle a déjà commencé à enquêter sur l’invasion russe de l’Ukraine. Qu’est-ce que cela sinon une éthique internationale à deux vitesses ?

silence international

Le monde sait tout cela et reste silencieux. Mais ce qui est aussi étonnant que le silence mondial, c’est que de nombreux Israéliens ne voient pas la réalité sous cet angle. Les mécanismes de lavage de cerveau et d’endoctrinement établis depuis des décennies, ainsi que les dynamiques de répression, ont conduit à un état de déni total dans la société israélienne.

Lorsqu’un adolescent ukrainien lance un cocktail Molotov sur un char russe, les Israéliens y voient un acte héroïque digne d’applaudissements. Quand il s’agit d’adolescents palestiniens motivés par les mêmes motivations et justifications qui font la même chose, les soldats israéliens les tuent et le public israélien les considère comme des terroristes. Peu d’Israéliens reconnaissent la similitude écrasante entre ces deux actes de résistance tout aussi légitimes contre une occupation.

L’Ukrainien est un héros, le Palestinien un terroriste. La Russie est un envahisseur et un occupant cruel, tandis qu’Israël libère des territoires et reprend la terre de ses ancêtres, sans autre contexte.

Cependant, il y a peut-être un espoir caché ici. Peut-être que lorsque cette maudite guerre russe en Ukraine prendra fin, le monde reconnaîtra qu’il n’y a pas de différence entre une occupation et une autre et osera en tirer les conclusions qui s’imposent.

En supposant que les sanctions que le monde a courageusement imposées à la Russie s’avèrent efficaces et obligent Moscou à renoncer à ses rêves expansionnistes, alors peut-être que le monde comprendra que c’est ainsi qu’il faut résister à toute occupation, d’autant plus en cas d’occupation que nous avons déjà il a duré plus d’un demi-siècle et menace la paix mondiale.

Peut-être que le monde comprendra enfin que le seul moyen de mettre fin à l’occupation israélienne passe par SWIFT, le réseau bancaire international, sans lequel aucun pays ne peut continuer à agir à sa guise et ignorer la réaction de la communauté internationale.

21/03/2022

MIDDLE EAST EYE

 

 

La stratégie révolutionnaire et l’état canadien

28 mars 2022, par CAP-NCS
La conception marxiste de la stratégie révolutionnaire “La stratégie révolutionnaire comprend un système combiné d’actions qui par leur association, leur con séquence et leur (…)

La conception marxiste de la stratégie révolutionnaire

“La stratégie révolutionnaire comprend un système combiné d’actions qui par leur association, leur con séquence et leur transcroissance doit amener le prolétariat à la conquête du pouvoir”.

(Trotsky, “La stratégie et la tactique à l’époque impérialiste”, in La troisième Internationale après Lénine).

Contrairement à la mythologie bourgeoise qui veut réduire le marxisme au déterminisme économique, la conception marxiste de la révolution prolétarienne a un caractère suprêmement politique. Le moment décisif dans la transition du capitalisme au socialisme est le moment de la lutte consciente et directe du prolétariat pour le pouvoir politique. La théorie marxiste définit très précisément la nature de cette lutte pour le pouvoir, ce qui constitue le point central de divergence entre le marxisme et les variétés diverses de réformisme. La conquête du pouvoir d’État par le prolétariat signifie rien de moins que la destruction des institutions étatiques de la bourgeoisie par la mobilisation de masse révolutionnaires du prolétariat et le transfert de toutes les fonctions étatiques aux conseils ouvriers armés, démocratiquement élus.

Tandis que la révolution prolétarienne est, dans un sens historique, le produit des contradictions économiques et sociales du mode de production capitaliste, et que sa tâche historique est la construction d’un mode de production socialiste, l’objet de la pratique révolutionnaire du prolétariat est l’État. D’un côté, le prolétariat se heurte à l’appareil d’État bourgeois comme principal instrument de défense des relations capitalistes de propriété à l’époque de l’agonie impérialiste. De l’autre côté, la destruction de cet appareil par les organes unitaires du prolétariat et la transformation de ces organes en un nouvel appareil d’État est le préalable de la réalisation des buts économiques et sociaux de la révolu tion. Ce nouvel appareil d’État prolétarien, c.a.d. le prolétariat lui-même organisé collectivement comme classe dominante pour l’exercice’ direct du pouvoir, est l’instrument nécessaire à l’assaut révolutionnaire des relations de propriété capitalistes.

La mobilisation du prolétariat pour la conquête du pouyoir d’État est le point culminant du processus politique révolutionnaire, processus qui se développe dans le cadre de la société capitaliste et de l’État bourgeois. Aucune stratégie pour la prise du pouvoir ne peut se limiter au moment final de ce processus. Une véritable stratégie révolutionnaire comprend toute la période de préparation de la révolution. Cette stratégie doit préciser la manière par laquelle les préoccupations politiques, sociales et économiques des masses prolétariennes, dans la période non révolutionnaire, peuvent se transformer en une conscience de classe politique pleinement développée, c’est-à-dire, la conscience nécessaire au renversement de l’État bourgeois et à l’établissement du pou voir ouvrier.

Voilà la signification du programme de transition de la Quatrième Internationale qui n’est pas un gadget propagandiste visant la «radicalisation » du prolétariat, mais une codification programmatique de la nécessité pour l’avant-garde révolutionnaire de jeter un pont entre les objectifs limités, partiels du prolétariat en réponse à ses problèmes immédiats, et le but stratégique de la prise du pouvoir.

 

Ainsi, on ne peut pas réduire le développement d’une stratégie révolutionnaire concrète à une tentative objectiviste de pré voir” le caractère d’une victoire révolutionnaire future. La formulation d’une stratégie révolutionnaire comprend toujours un élément de choix conscient de la part de l’avant-garde révolutionnaire. Ce choix exprime des choix réels auxquels se confronte le prolétariat dans son ensemble, que la majorité de notre classe en soit consciente ou non.

Il peut y avoir plusieurs scénarios de la victoire de la révolution socialiste dans un pays donné. Mais ceci ne justifie aucune ment une approche “agnostique” de la part de l’avant-garde révolutionnaire. Le “scénario” qui se réalise dépend largement de la réponse du prolétariat à des occasions historiques spécifiques si le prolétariat s’avère incapable de de faire son propre choix politique indépendant dans une période de crise capitaliste, ceci peut fort bien impliquer non seulement un «délai » de la révolution mais aussi un changement déterminant dans les conditions objectives qui déterminent le développement du processus révolutionnaire.

Il est évident qu’un tel changement peut bien dicter un changement fondamental dans la stratégie révolutionnaire. Et il est aussi évident pour la même raison, que l’avant-garde révolutionnaire ne peut pas déterminer sa stratégie et son programme sur la base de la “possibilité théorique” d’une « variante » ou d’une autre de la révolution. L’exigence la plus fondamentale de la stratégie est la détermination de la voie la plus favorable au prolétariat dans une période historique donnée.

II en découle qu’il n’y a pas de stratégie révolutionnaire universelle” qu’on ne fait qu’appliquer à des endroits différents et à des moments différents. Certes, il y a des éléments universels de la stratégie révolutionnaire.Ceux-ci découlent des aspects universels du mode de production capitaliste et de la fonction commune des différents États bourgeois dans la défense de ce mode de production. Toute stratégie révolutionnaire reconnaît le besoin de la mobilisation unitaire et indépendante du prolétariat et de ses al- liés autour de leurs revendications de classe, de l’auto-organisation des masses dans des structures démocratiques qui leur permettent d’affronter et de renverser l’État bourgeois, l’inévitabilité d’une confrontation année entre les organes du pouvoir ouvrier et l’appareil répressif de la bourgeoisie, et la construction d’un parti révolutionnaire des travailleurs qui lutte pour la direction politique du mouvement de masse sur la base du programme marxiste-révolutionnaire.

Cependant la concrétisation de ces éléments sous la forme d’une stratégie révolutionnaire spécifique n’est pas simplement une tâche “idéologique”. Une véritable stratégie révolutionnaire est une stratégie d’intervention dans une Situation historique donnée au sein d’une formation sociale donnée, intervention qui vise à exploiter au maximum le potentiel révolutionnaire de cette situation.

“Il n’est pas vrai que l’économie mondiale ne représente que la simple somme de fractions nationales similaires. Il n’est pas vrai que les traits spécifiques ne soient qu’un “supplément aux traits généraux”, une sorte de verrue sur la figure. En réalité les particularités nationales forment l’originalité des traits fonda mentaux de l’évolution mondiale. Cette originalité peut déterminer la stratégie révolutionnaire pour de longues années”.

(Trotsky, préface à l’édition française de la Révolution permanente. Souligné par nous).

Confrontée par la crise grandissante du régime et de l’économie capitaliste, l’avant-garde révolutionnaire ne peut pas se contenter de répéter des formules politiques universelles qui découlent de l’expérience collective du prolétariat international. Ces formules ne deviennent valables que dans la mesure ou on les fusionne avec une analyse des particularités fondamentales d’un pays donné : la nature dé l’insertion de pays dans le système mondial capitaliste, sa structure économique, le poids et le caractère des différentes classes sociales, et la forme de ses institutions étatiques, de son système de gouvernement. Et il faut ajouter à ces caractéristiques “objectives” les divers facteurs “subjectifs” qui deviennent objectifs du point de vue de l’avant-garde révolutionnaire : le caractère et l’évolution historique des organisations de masse, les idéologies qui façonnent leur conscience, et le rapport de forces entre les différentes classes sociales. Et bien sûr, ceci comprend aussi la manifestation spécifique de la question nationale dans ce pays.

Les marxistes-révolutionnaires considèrent toute question politique, sociale ou économique du point de vue de leur orientation stratégique à l’égard de la question du pouvoir d’État. La nécessité d’une position stratégique juste sur la question nationale acquiert une importance particulière de ce point de vue, car la question nationale pose dans presque tous les cas des questions liées à la structure, l’administration, à la composition nationale et aux frontières territoriales des institutions d’État, avant tout lorsque la question nationale a une dimension territoriale bien définie.

Lorsqu’on la pose de cette manière, il n’y a pas de “question nationale” distincte de, et subordonnée à une “question de classe” à moins qu’on ne définisse la notion d’intérêt de classe de la manière la plus étroitement économiste ou réformiste. Comme la question femmes, la question nationale est primordialement une question de classe.

“Notre attitude face à la question nationale, les me sures que nous avons prises pour la résoudre, constituent une partie intégrante de notre position de classe et pas quelque chose d’accessoire ou contradictoire. Vous dites que le critère de classe est suprême pour nous. Ceci est parfaitement juste. Mais seule ment dans la mesure où il s’agit véritablement d’un critère de classe, c-à-d., dans la mesure qu’il comprend des réponses à toutes les questions fondamentales du développement historique, y compris la question nationale. Un critère de classe moins la question nationale n’est pas un critère de classe mais seulement le croupion d’un tel critère, qui s’approche inévitable ment d’une vision étroitement syndicale ou trade unioniste”.

(Trotsky, “On the national question”, in International socialist review, été 58, p. 99-100. Notre traduction).

L’oppression nationale est la forme spécifique de la domination de classe, et ainsi la lutte contre l’oppression nationale est une forme spécifique de la lutte des classes. Le lien entre la lutte national e et les autres formes de la lutte des classes – lutte syndicale, lutte électorale, lutte pour les droits démocratiques, lutte des femmes, lutte agraire, etc. – peut largement varier d’un pays à l’autre et dépend du poids et des relations entre eux de plusieurs facteurs objectifs et subjectifs.

L’impérialisme canadien et son État

Pendant la plus grande partie de la période de l’après-guerre, le Canada a bénéficié d’un degré exceptionnellement élevé de stabilité sociale et politique comparé aux autres pays impérialistes. Mais en 1975-76, s’est ouverte une nouvelle période de crise pro fonde. Cette période se caractérise par une crise économique pro fonde d’où découle le développement de tensions sociales significatives, qui étaient auparavant essentiellement limitées au Québec, partout dans l’État canadien, et par la déstabilisation de l’État fédéral à la suite de la victoire électorale du Parti québécois en 76. Cette crise pose les plus grandes possibilités révolutionnaires qui ont existé dans ce pays depuis des décennies.

Les éléments de cette crise sont universels aux pays capitalistes avancés. La crise économique et sociale de l’État canadien est une expression directe de la crise générale de l’économie capitaliste mondiale et de la dégénérescence des relations sociales bourgeoises partout dans le secteur impérialiste. La montée des luttes des nationalités et des minorités nationales opprimées au sein des pays impérialistes est aussi un phénomène généralisé, caractéristique de la période actuelle de la lutte des classes mondiale.

Mais, tandis que ces éléments sont communs aux pays impérialistes, leur combinaison spécifique et leurs liens entre eux au sein de l’État canadien ne le sont pas. Le Canada est, aujourd’hui, le seul pays impérialiste où la lutte pour l’indépendance d’une nation opprimée est l’élément déterminant de la situation politique globale, dans la mesure où elle surdétermine la forme de la réponse politique des forces de classes différentes aux autres aspects de la crise de l’impérialisme.

La crise de la Confédération impérialiste établie en 1867, crise qui se développe autour de l’axe de la lutte pour la libération nationale du Québec, pose fondamentalement la question de la survie même de l’État canadien impérialiste. Il n’y a aucune possibilité immédiate d’une solution fondamentale de cet aspect de la crise de l’impérialisme canadien, soit une solution qui corresponde aux intérêts de la bourgeoisie impérialiste, soit une solution qui donne lieu à une véritable émancipation nationale de la nation opprimée. Les résultats des prochaines élections fédérales, du référendum québécois et des prochaines élections provinciales au Québec modifieront certainement l’évolution de cette crise, mais, ce qui est tout aussi certain, ne l’élimineront pas.

Ainsi nous faisons face à une période prolongée où la crise de la Confédération impérialiste, aggravée et imbriquée dans la crise de l’économie capitaliste, surdéterminera les options politiques de différentes classes des deux nations principales. Toute tentative par l’avant-garde révolutionnaire de développer des positions politiques cohérentes sur d’autres questions politiques centrales – surtout celles reliées à la question du gouvernement et à l’indépendance politique du prolétariat dans chaque nation – sans une claire compréhension de la dynamique de la crise de la Confédération est vouée à l’impertinence.

La bourgeoisie canadienne et son État sont complètement impérialistes

Le capitalisme canadien est, et a toujours été caractérisé depuis la fin du 19ème siècle, par la fusion entre le capital bancaire et le capital industriel, ce que les marxistes appellent le capital financier. De plus, le degré de cette intégration est beaucoup plus grand que dans plusieurs pays impérialistes plus importants – surtout les États-Unis – ce qui donne lieu à un taux exceptionnelle ment élevé de concentration et de monopolisation du capital. La bourgeoisie canadienne est une classe capitaliste monopolistique par excellence. Ses entreprises dans un certain nombre de secteurs économiques -chemins de fer, machinerie agricole, mines, produits forestiers, salaison et surtout banques et assurances – sont des géants selon les standards mondiaux. Ces caractéristiques monopolistiques ont permis à la bourgeoisie de commencer à investir outre-frontière d’une manière classiquement impérialiste très tôt dans son existence.

Du point de vue de sa structure sociale, le Canada partage les caractéristiques du capitalisme impérialiste. II n’y a aucun vestige pré-capitaliste que ce soit dans la société canadienne. Il y a un niveau d’industrialisation comparable, en termes quantitatifs, à la plupart des autres petites et moyennes puissances impérialistes, bien que cette industrialisation ait un caractère particulier. Le

Canada est un pays complètement urbanisé et prolétarisé. Étant donné son niveau de vie qui arrive au troisième rang à l’échelle mondiale, il serait absurde de parler en termes marxistes de quelque élément que ce soit de surexploitation.

Enfin, l’État canadien est pleinement indépendant. II ne constitue en aucun sens un État “client” malgré son alliance de longue date avec l’impérialisme US mais plutôt le principal instrument de défense des intérêts nationaux autonomes de l’impérialisme canadien au sein de son propre territoire et par rapport aux autres États, y compris les USA .

Le mouvement trotskyste pan -canadien a toujours pris la défense de la position résumée ci-haut contre la mythologie du “semi-colonialisme canadien” propagée par les nationaliste de gauche et, sous une forme plus diluée, par le Parti communiste et certains groupes maoïstes .

Il ne s’agissait pas d’un débat universitaire. L’enjeu de cette bataille politique était réel et ses implications considérables : la primauté de la lutte de classe contre la bourgeoisie canadienne et son État et le refus de quitter ce terrain au nom d’une lutte mythologique pour une “libération nationale de l’emprise de l’impérialisme US ; la communauté d’intérêts des travailleurs canadiens et américains dans la lutte pour une Amérique du nord socialiste ; la reconnaissance du statut du Canada-anglais comme nation opprimante par rapport au Québec et aux autres peuples opprimés au sein de l’État canadien, et la nécessité de la solidarité sans compromis avec leurs luttes de libération nationale ; et les tâches internationalistes du prolétariat canadien vis-à-vis des victimes de sa “propre” bourgeoisie impérialiste dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, surtout dans les Antilles.

La situation actuelle, où plusieurs courants de gauche influencés par le nationalisme e canadien se retrouvent dans un bloc politique avec ce grand ennemi de l’impérialisme US, Pierre Elliot Trudeau , contre les aspirations nationales des masses opprimées québécoises, justifie pleinement la longue bataille que nous avons mené contre le nationalisme canadien.

L’origine de l’État canadien

La consolidation entre 1840 et 1885 des possessions territoriales et des colonies de peuplement nord-américains de l’impérialisme britannique dans un État bourgeois unitaire était une opération complètement artificielle, du point de vue économique. Elle n’était nullement le reflet politique d’un développement interne “spontané” des forces productives vers un marché “national” de type européen, ou même américain. En réalité, le but premier de la Confédération de 1867 était d’arrêter l’évolution naturelle de l’économie nord-américaine vers la formation d’un marché continental unifié sous l’hégémonie économique, et ainsi potentiellement la domination politique, de la bourgeoisie américaine. La fondation de l’État canadien reposait fondamentale ment sur les intérêts économiques et politiques conjoncturels partagés par l’impérialisme britannique et la bourgeoisie anglo-canadienne naissante, provenant de la région canadienne centrale, plutôt que sur des fondements économiques plus durables.

Chaque pas dans l’établissement de la souveraineté territoriale, d’abord britannique et ensuite canadienne, et du peuple ment anglophone, a été précédé par la conquête et l’annexion des populations déjà établis sur ces territoires. Ce processus de conquête impliquait non seulement des peuples aborigènes et semi aborigènes (Amérindiens et Métis) comme aux E .U, Australie et en Nouvelle-Zélande, mais également de colonies de peuplement pré-existantes d’origine européenne dans lesquelles un processus de formation nationale avait déjà commencé : le Québec et à un moindre degré l’Acadie.

Ainsi, les diverses manifestations de la question nationale ne sont pas des “vestiges anachroniques” d’origine pré-capitaliste. Elles ne découlent ni du caractère féodal d’un État absolutiste multinational comme les empires tsaristes ou austro-hongrois (qui ont constitué le cadre de la plupart des débats sur la question nationale dans la tradition marxiste classique), ni de l’inachèvement de la formation d’une nation bourgeoise unifiée, comme en Espagne. Le Canada, contrairement aux États multinationaux européens, est un État bourgeois d’un type très pur, et l’a été depuis ses débuts. C’est précisément l’absence de tout obstacle pré-capitaliste significatif (sauf la tenure seigneuriale de la terre au Québec par rapport à une bourgeoisie québécoise) qui explique le rapidité du développement capitaliste après 1867).

D’autre part , la conquête et l’oppression des divers peuples non anglo-saxons n’était pas une séquelle du développement d’un État national bourgeois unifié, comme c’était le cas lors de l’annexion du Sud-ouest américain (qui a suivi deux cent ans de développement “organique” de la nation américaine) et de la conquête des colonies par les puissances impérialistes européennes. La conquête· et l’oppression des divers peuples était la précondition géopolitique à la fondation d’un État bourgeois unitaire au Canada. La poursuite de cette oppression reste une nécessité absolue à la survie de cet État.

Cependant, malgré la brutalité de ce processus, le capitalisme anglo-saxon en expansion n’a réalisé ni l’assimilation de ces peuples ni le peuplement d’une grande partie des terres qu’il a annexées. Dans le cas de l’Acadie, bien que les cultivateurs francophones aient été expulsés d’une grande partie de la région atlantique, ils ont gardé un territoire national acadien distinct dans le nord et au centre du Nouveau-Brunswick. De la même manière, les peuples indigènes restent majoritaires à travers la majeure partie du Nord du Canada, y compris la totalité des territoires du Nord-Ouest.

Mais les limitations de cette conquête sont les plus visibles au Québec, où les effets de la conquête furent précisément de stimuler et d’accélérer le développement d’une nation séparée, qui possède non seulement un territoire et une lange distincts, mais aussi bien que complètement dominée) une économie nationale distincte avec sa propre structure, insérée dans le cadre plus large de l’économie pan-canadienne.

Le rôle des États provinciaux

Le caractère spécifique de l’État canadien est le produit de ces divers facteurs économiques et nationaux.

On ne peut pas correctement parler, dans l’abstrait, d’un État canadien. Il serait plus précis de caractériser l’appareil politique bourgeois comme un système étatique canadien, avec plusieurs composantes distinctes :

a) l’État central reste, en dernière analyse, l’institution décisive de la domination bourgeoise. Contrôlé complètement par la bourgeoisie impérialiste canadienne, il retient les fonctions les plus fondamentales d’un État bourgeois “souverain”: le contrôle militaire, le contrôle de la politique monétaire, le monopole de la représentation du capitalisme canadien vis-à-vis les autres États, le contrôle du code criminel, et le contrôle sur une série de fonctions juridiques et régulatrices touchant l’économie. Il est absolument clair que l’État central est l’ultime instrument de défense des rapports de production capitalistes contre toute menace fondamentale.

b) Néanmoins, les États provinciaux ne sont nullement des éléments marginaux dans l’appareil global de la domination bourgeoise. Ils ne sont ni des vestiges des origines locales du développement capitaliste (comme par exemple peuvent l’être les États des USA, qui sont complètement subordonnés à l’État central depuis la guerre civile), ni des unités administratives locales subordonnées, pas plus que des appendices de l’autorité étatique centrale, comme c’est le cas pour les structures provinciales de plusieurs États bourgeois centralistes. Les États provinciaux sont précisément cela, des États et pas simplement des gouvernements locaux. Ils constituent des appareils institutionnels avec un poids considérable et un degré assez élevé d’autonomie par rapport à l’État central. Ils expriment, surtout dans l’Ouest, les intérêts de classe des couches bourgeoises régionales qui sont assez distincts de ceux de la bourgeoisie impérialiste canadienne centrale. Ils sont des instruments essentiels pour la représentation de ces intérêts distincts vis-à-vis autant la bourgeoisie impérialiste canadienne dominante que face à l’impérialisme US.

Ces institutions locales possèdent un poids réel, particulièrement au niveau économique. Ils contrôlent le gros du secteur des services sociaux, de l’industrie nationalisée et l’appareil juridique régulateur de l’économie capitaliste. Ils ont aussi été le principal instrument institutionnel bourgeois de répression contre le mouvement syndical depuis la Confédération.

En fait, ces appareils locaux contrôlent plusieurs des fonctions clés qui, dans la plupart des pays impérialistes, relèvent de la juridiction de l’État central.

c) Dans ce cadre, l’État “provincial” du Québec joue un rôle particulièrement important. Car cet État n’est pas, bien sûr, simplement un État “provincial” : c’est une institution de la nation québécoise, un État national tronqué et opprimé. Certes, il ne s’agit pas d’un véritable État national, car son statut subordonné au sein de la Confédération impérialiste lui interdit toute possibilité de devenir un véritable État national souverain.

Mais dans le cadre de cette Confédération, l’État québécois a atteint un haut degré d’autonomie. Son Code civil ne se fonde pas sur le modèle britannique mais sur un modèle français de l’époque de la révolution française. Contrairement aux autres provinces il exerce un pouvoir direct d’imposition sur les particuliers et les corporations, sa Caisse de dépôt, qui gère tous les plans de pension au Québec, est une des principales institutions financières du Canada. Il contrôle entièrement la plus grande corporation au Québec, l’Hydro-Québec. Il entretient des relations internationales assez autonomes (négociations avec l’Arabie saoudite pour l’achat de pétrole concurrentiel à celui de l’Alberta, etc.). Il possède un appareil policier imposant et centralisé sous le contrôle de la Sûreté du Québec et ainsi de suite.

Les exigences politico-idéologiques inévitables de la Confédération ont exclu toute reconnaissance constitutionnelle du caractère national distinct du Québec. Mais le rapport de forces entre l’impérialisme canadien et la nation opprimée, a imposé toute une série de concessions allant dans le sens d’une autonomie de la “province” de Québec, qui ont dû être présentées comme des droits provinciaux universels dévolus à toutes les provinces.

Cette interrelation entre le nationalisme québécois et le régionalisme canadien-anglais, force motrice des dynamiques centrifuges qui menacent la cohésion et l’intégrité de l’appareil d’État central, s’est considérablement renforcée depuis la deuxième guerre mondiale.

Le rôle de l’État fédéral

Les fonctions et les caractéristiques spécifiques de l’État central fédéral reflètent la totalité de ces pressions et contra dictions, autant économiques-régionales que nationales. Comme tout État bourgeois, son ultime fonction historique est, bien entendu, la sauvegarde des rapports de production capitalistes, sur son propre territoire et, avec les autres États impérialistes, à une échelle mondiale. Mais la défense des intérêts nationaux spécifiques de la bourgeoisie impérialiste canadienne possède trois aspects distincts, qui découlent des problèmes objectifs suivants :

a) résister aux puissantes tendances objectives vers le démembrement et l’absorption de l’économie pan-canadienne par l’impérialisme US, et préserver dans la plus grande mesure possible l’artificielle infrastructure économique est-ouest établie au XIXe siècle, qui constitue la base économique de l’existence de la bourgeoisie canadienne comme une classe dominante nationale distincte et d’un État canadien séparé.

b) résister aux tendances centrifuges internes inhérentes au processus d’intégration économique continentale, qui s’expriment primairement dans la tendance vers de plus en plus d’autonomie pour les différents États provinciaux.

c) maintenir la domination politique sur les différentes nations et minorités nationales opprimées par les institutions de l’appareil d’État central de l’impérialisme canadien. En premier lieu, ceci s’applique au Québec, mais aussi à l’Acadie et aux territoires aborigènes.

Ainsi, les bases économiques et politiques objectives de la domination de la bourgeoisie impérialiste canadienne sur son propre territoire ne sont pas du tout très fortes. Au contraire, cette domination repose sur un équilibre très fragile. La stabilité sociale et politique relative dont a bénéficié la bourgeoisie impérialiste depuis 1867 ne prouvent en rien son vaste poids et sa puissance socio-économique, ou la cohésion de ses institutions politiques. Cette stabilité historique s’explique plutôt par deux facteurs principaux :

a) Au niveau économique, le Canada a partagé la prospérité générale du capitalisme nord-américain, fondamentalement pour les mêmes raisons que les États-Unis. La jeunesse du capitalisme nord-américain, l’absence de guerres importantes sur le continent depuis un siècle et les effets expansionnistes des deux guerres mondiales ont isolé les deux États impérialistes nord-américains des pires effets de la crise structurelle permanente de l’impérialisme mondial depuis la première guerre mondiale. On ne commence à atteindre les limites de cet avantage historique du capitalisme nord-américain qu’avec la crise actuelle de l’économie nord-américaine, qui est aussi – sinon plus – profonde que celle des autres pays impérialistes.

b) La même combinaison de facteurs qui contribue à la fragilité structurelle de l’hégémonie économique et des institutions éta tiques de la bourgeoisie impérialiste canadienne agissent comme obstacle à l’unification des luttes des masses, qui restent fragmentées nationalement et (au Canada-anglais) régionalement. Au fur et à mesure que la base économique de la stabilité du capitalisme nord-américain s’effrite, le rapport politique des classes ouvrières québécoise et canadienne-anglaise entre elles et à l’État canadien deviennent de plus en plus les questions centrales de notre stratégie.

La formation sociale québécoise et la question nationale

Dans le cadre hétérogène, dispersé et décentralisé du capitalisme pancanadien et de son État, le Québec est plus que le lieu territorial d’une nationalité distincte (définie dans le sens “ethnique”, linguistique et culturel). Le Québec est en fait une formation socio-économique distincte. Il constitue une zone économique nationale distincte du système capitaliste nord-américain, avec sa propre structure de classes et ses propres institutions culturelles, civiles, juridiques et politique.

Certes, le Québec n’est pas une formation sociale séparée. La précondition à ceci serait l’existence d’une véritable bourgeoisie nationale avec son État indépendant. La formation sociale québécoise est intégrée et subordonnée à l’économie pan-canadienne et à l’État fédéral. Son oppression réside précisément dans la nature de cette intégration et de cette subordination, tout comme le caractère explosif de la revendication de l’indépendance politique, même dans sa forme la plus bourgeoise et la plus diluée, i.e. le projet péquiste de “souveraineté -association”.

Toutefois, le caractère distinct de la formation sociale québécoise est essentiel à toute compréhension de la lutte des classes. Il est particulièrement essentiel à une analyse des formes de la domination politique bourgeoise qui, historiquement, ont empêché le mouvement ouvrier québécois d’arriver à une expression politique autonome et des raisons pour lesquelles la radicalisation des masses québécoises depuis le milieu des années 60 s’est exprimée par l’indépendantisme. La lutte des classes québécoise n’est pas simplement une composante d’une “lutte des classes pan-canadienne” à laquelle la question nationale ajoute un “rythme différent “. Le Québec constitue un champ politique national distinct au sein duquel les diverses forces politiques de classe sont fondamentalement définies par leur attitude envers la question nationale et plus précisément par rapport à l’État national tronqué.

Au niveau économique, la formation sociale québécoise est d’un type hybride, que combinent certaines caractéristiques des économies capitalistes avancées avec des caractéristiques propres à une nation coloniale ou semi-coloniale.

Le Québec est une nation hautement prolétarisée et urbanisée. Les éléments précapitalistes sont abolis depuis longtemps. L’économie agricole de subsistance a été détruite depuis les an nées 30. Mais le développement capitaliste a historiquement pris la forme de la pénétration de l’économie nationale par des capitaux impérialistes étrangers, canadiens et américains. Ceci a eu deux conséquences importantes.

D’abord, et ceci à un degré supérieur à plusieurs pays semi coloniaux, aucune bourgeoisie nationale viable ne s’est jamais développée. Ce qui pourrait être appelé une classe capitaliste québécoise se divise en deux parties. D’une part, il y a un petit nombre d’individus complètement intégrés aux corporations transnationales canadiennes. Ils ne sont que des membres francophones de la bourgeoisie impérialiste canadienne (Desmarais, Lévesque, Bombardier). L’autre groupe est constitué des PME québécoises cantonnées dans l’industrie légère des biens de consommation (vêtement, tabac, etc.). En dépit de l’attention que le PQ porte à ce secteur, son poids social est insignifiant.

La deuxième conséquence de la domination impérialiste concerne la structure de l’économie nationale. Malgré la destruction totale de l’économie rurale et la prolétarisation de la majorité de la population, aucun secteur manufacturier lourd, stable, ne s’est développé. Bien qu’il y ait eu au Québec une expansion industrielle massive pendant la seconde guerre mondiale (période où fut achevée la liquidation de l’économie rurale, cette expansion n’a eu qu’un caractère temporaire. Après la guerre, on a presque totalement démantelé cet appareil productif, créant ainsi une cri se structurelle permanente de l’économie qui perdure depuis le début des années cinquante. En l’absence d’un secteur industriel secondaire important, le rôle clé dans l’économie est joué par le secteur d’extraction (mines, pâtes et papier, hydro-électricité) et par l’énorme secteur de la construction qui dépend du développement des ressources naturelles et du secteur public gonflé, pro duit de la Révolution tranquille.

Ainsi, bien que le Québec ne soit nullement une formation sociale coloniale ou semi-coloniale de type “classique”, il partage plusieurs des caractéristiques structurelles de ces pays. En fait, le niveau de contrôle étranger est beaucoup plus élevé que dans bien des pays semi-coloniaux.

La classe ouvrière québécoise a des origines complètement différentes de la classe ouvrière canadienne-anglaise. Tandis que cette dernière est le produit d’une immigration relativement récente, venant de la Grande-Bretagne et de l’Europe, la classe ouvrière québécoise se constitue par la prolétarisation récente d’une paysannerie catholique qui existait auparavant depuis 300 ans. Les caractéristiques propres de ce prolétariat national découlent de ces origines, de la forme du développement capitaliste (pénétration par des capitaux étrangers) et par l’existence d’un marché de main-d’oeuvre national séparé (dû à la fois à des facteurs linguistiques et économiques).

Le nationalisme québécois

Le nationalisme québécois n’est pas nouveau. En fait, le nationalisme a été le facteur dominant de la vie politique du Québec depuis la Conquête. Mais pendant toute la période entre la défaite de la révolution nationale-démocratique de 1837 et les années soixante, la forme et le contenu de ce nation alisme ont eu pour effet, à quelques exceptions près, d’obscurcir le développement de la lutte des classes. Le caractère conservateur de ce nationalisme était intimement lié à l’insertion spécifique de la nation et de son État croupion dans le cadre politique pan-canadien.

ll s’agissait d’une nation défaite, sur qui les conséquences de 1759 et 1837-38 pesaient lourdement. Et bien que l’incorporation du Québec dans les structures politiques canadiennes depuis 1840 a pris des formes institutionnelles démocratiques-bourgeoises, le gant de soie démocratique bourgeois a toujours caché la main de fer de la répression militaire britannique et ensuite canadienne. En plus des actions directes de répression massive qui ont eu lieu pendant toute l’histoire du Québec, la suppression des droits linguistiques des minorités francophones en Ontario et au Manitoba après 1867 et la répression brutale des Métis francophones des Prairies ont amplement clarifiés les termes réels de “l’association” fédérale. Ainsi. le contenu du nationalisme est devenu fondamentalement défensif, défini en termes de “survie”.

Cependant, les structures démocratiques -bourgeoises de l’impérialisme canadien ont fourni des instruments à cette défense. Les divers facteurs qui ont imposé une structure étatique fédérale à la bourgeoisie canadienne ont laissé une série de leviers entre les mains de l’État québécois. Bien que ceux-ci étaient insignifiants du point de vue d’une modification des conséquences économiques de la domination impérialiste, ils étaient importants du point de vue linguistique et culturel. La capacité de la nation de résister à l’assimilation ne découle pas d’une mystérieuse “ténacité raciale”. Elle a des sources institutionnelles précises. D’autre part, le Québec est un facteur électoral significatif au niveau fédéral. Ceci découle autant de la réalité de l’arithmétique parlementaire pure (dû au poids numérique de la nation opprimée), que de la nécessité plus fondamentale de maintenir une façade de “consentement mutuel” à “l’association” que représente supposément la Confédération impérialiste dans la mystique de l’idéologie fédéraliste, afin d’éviter des polarisations sous une forme trop ouverte ment nationale au niveau de la Confédération elle-même.

La défense des pouvoirs autonomes de l’État québécois a pris alors une double expression : le contrôle de l’appareil gouvernemental provincial par des formations conservatrices mais nationalistes et un appui massif des Québécois pour le parti bourgeois fédéral qui, au niveau d’Ottawa, semblait être le plus “flexible” vis à-vis la préservation de l’autonomie locale du Québec. Pendant plusieurs décennies, ce parti a été le parti libéral fédéral. Paradoxalement, en conséquence, la force historique de la conscience nationale québécoise a été une source primordiale de l’hégémonie de longue date du principal parti gouvernemental de l’impérialisme canadien .

Ce nationalisme conservateur n’était aucunement comparable à l’autonomisme bourgeois du genre catalan, qui reflétait les aspirations d’une véritable bourgeoisie nationale. Le contenu économique du nationalisme conservateur québécois, qui, en l’absence d’une bourgeoisie nationale était avant tout lié aux intérêts de la hiérarchie catholique, avait un caractère totalement camprador. La rhétorique anti-moderniste, ruraliste et catholique du clergé et des notables locaux se dirigeait fondamentalement contre les organisations ouvrières liées au mouvement ouvrier américain et canadien-anglais.

Mais, bien que la fonction historique de ce nationalisme était profondément réactionnaire, il a néanmoins eu une conséquence politique importante. Les aspirations nationales du Québec se sont définies par rapport à l’élargissement de l’autorité obtenue par son État croupion. Les attitudes politiques à l’égard de l’État fédéral se déterminaient presque complètement par le rapport d’Ottawa non seulement avec la nation, mais plus précisément avec la principale institution politique de la nation.

La fonction compradore de la forme la plus avancée de ce nationalisme conservateur, le bonapartisme duplessiste , contenait les germes de sa propre destruction . Les forces de prolétarisation et d’urbanisation, libérées par l’industrialisation impérialiste, ont miné les fondations sociales et politiques du vieux nationalisme : le catholicisme ultramontain et la mentalité paysanne. En même temps, la profonde crise structurelle, produit de la forme et des li mites de cette industrialisation, posaient à de larges secteurs des masses, le lien entre la question nationale et les problèmes économiques et sociaux du Québec moderne.

Ainsi la préoccupation politique traditionnelle des masses avec l’autorité de l’État québécois s’est transformée. De plus en plus elles voyaient dans cet État l’instrument de solutions économiques et sociales aux effets négatifs de la domination économique impérialiste, plutôt qu’un simple instrument de défense linguistique et culturelle.

La révolution tranquille était le premier reflet de ce nouveau nationalisme. Elle a tenté de restructurer et de moderniser le capitalisme québécois, en crise endémique, dans un cadre libéral et autonomiste par la création d’un infrastructure économique moderne, la déconfessionnalisation, la transformation et l’expansion des secteurs scolaires et sanitaires et l’établissement d’industries étatisées (Hydro-Québec, Sidbec) comme base d’une accumulation nationale du capital. La révolution tranquille a fait faillite par rapport à ses buts économiques – faillite qui était d’ailleurs inévitable, compte tenu du poids économique de la domination impérialiste. En même temps, elle a poussé au maximum les pouvoirs a autonomes de l’État québécois, jusqu’à la limite accessible sans rupture avec la Confédération impérialiste.

La Montée de l’indépendantisme

La montée de l’indépendantisme moderne trouve ses origines dans cette faillite. Cet indépendantisme reflète une large conscience de masse du lien entre la crise structurelle endémique de l’économie et de la société, qui est enracinée dans la domination impérialiste central. Cependant dans ce cadre existent des intérêts de classe contradictoires qui se sont accentués depuis la victoire électorale du PQ.

Pour la nouvelle petite-bourgeoisie, et surtout pour les technocrates et les administrateurs de la bureaucratie étatique québécoise (que le PQ représente), le projet indépendantiste vise la transformation de l’État québécois en un instrument efficace d ‘accumulation du capital afin de permettre leur propre transformation en une véritable bourgeoisie nationale. Ce projet veut ainsi utiliser un éventuel État indépendant pour renégocier les termes de l’intégration du Québec au marché nord-américain.

Mais pour le prolétariat et les masses populaires, l’indépendantisme constitue, pour utiliser l’expression classique de Trotsky , “la coquille de leur indignation sociale“. La montée de l’indépendantisme dans la classe ouvrière n’est que l’expression politique d’une radicalisation sociale profonde, produite par les effets de la domination impérialiste. Ainsi, l’indépendantisme de la classe ouvrière prend un caractère essentiellement anti-impérialiste.

En raison de l’absence de traditions politiques indépendantes de la classe ouvrière, du caractère nationaliste-populiste de la radicalisation sociale des masses, et de la capitulation criminelle de la bureaucratie syndicale au PQ, cet indépendantisme n’a pas encore donné lieu à la formation d’une expression politique autonome du mouvement ouvrier québécois.

Néanmoins, il est crucial de comprendre que la signification progressiste énorme de l’indépendantisme réside dans le fait qu’il représente une énorme rupture avec les obstacles historiques à l’indépendance politique de la classe ouvrière :la symbiose réactionnaire de l’autonomisme national conservateur et du fédéralisme défensif décrite plus haut. Et ce n’est pas un hasard. Dans une société où toute la vie politique a été dominée depuis des siècles par la question nationale, il est inévitable que la classe ouvrière atteindra son indépendance politique autour de l’axe de sa propre solution prolétarienne à la question nationale.

L’achèvement de ce processus est une des préconditions à la création d’une alliance entre les prolétariats québécois et canadien-anglais. Car une telle alliance présuppose l’acquisition de l’indépendance de classe pour les travailleurs québécois. Ainsi, le but immédiat de l’indépendance nationale du Québec définit les termes politiques autour desquels une telle alliance sera bâtie.

L’hégémonie politique du PQ est à la fois l’expression déformée du développement de l’indépendantisme radical au sein du prolétariat et le principal obstacle au développement d’une définition consciemment prolétarienne de cet indépendantisme.

Précisément parce qu’il ne représente pas une bourgeoisie nationale, historiquement formée, le Parti Québécois ne représente pas le principal ennemi de classe que le prolétariat doit affronter et détruire. Cet ennemi est “Ottawa”, c-à-d., la bourgeoisie impérialiste canadienne et son État fédéral. Le rôle réactionnaire du PQ, c’est de constituer l’obstacle politique principal à ce processus.

L’étendue de son hégémonie politique ne dépend pas du poids social des intérêts de classe qu’il reflète, qui sont en fait plutôt marginaux. Cette hégémonie est l’expression des limites de la conscience anti-impérialiste du prolétariat telle qu’elle a évolué jusqu’ici.

Précisément parce que le Québec n’est pas une colonie classique, extérieure à l’économie et à l’État territoriaux de la puissance impérialiste, la contradiction entre les intérêts reflétés par le PQ et les intérêts du prolétariat nationalement opprimé n’est pas limité aux conséquences économiques et sociales de l’indépendance politique future. Cette contradiction est aussi exprimée autour de la bataille pour l’indépendance politique elle-même, ba taille devant laquelle le PQ recule de plus en plus face à la pression impérialiste.

Alors, la lutte pour l’indépendance de classe du prolétariat québécois est essentiellement une lutte pour la direction prolétarienne de la lutte de libération nationale. Le prolétariat ne peut gagner cette direction qu’en avançant une orientation politique qui garantit la victoire du combat pour établir un État indépendant – la mobilisation révolutionnaire des masses québécoises contre l’impérialisme plutôt qu’une stratégie de négociations- et un programme socialiste qui garantit que l’État indépendant pour ra réellement résoudre les profondes distorsions socio-économiques que l’impérialisme a imposé à la nation opprimée.

Le fédéralisme et la classe ouvrière canadienne-anglaise

La formule bien connue de Marx “qu’une nation qui en op prime une autre ne saura jamais elle-même être libre” a une signification très précise : la classe ouvrière de la nation oppresseuse paie toujours un prix très élevé pour sa complicité dans l’oppression de la nation dominée. Ceci peut prendre plusieurs formes selon le caractère de l’État oppresseur et les rapports des diverses nationalités à cet État et entre elles.

L’indifférence· historique du prolétariat canadien-anglais à l’oppression nationale du Québec n’a pas simplement agi comme obstacle à l’alliance avec le prolétariat québécois. L’absence d’unité prolétarienne binationale a aussi eu des conséquences profondément négatives sur· le développement du mouvement ouvrier au Canada-anglais même. En plus de la décentralisation et la fragmentation de l’économie et du système étatique canadien, l’absence d’unité binationale a contribué à la fragmentation du mouvement ouvrier canadien-anglais lui-même.

Bien que le prolétariat canadien-anglais soit le seul secteur du prolétariat nord-américain doté d’une longue tradition d’organisation politique de masse, indépendante des partis bourgeois, il n’a jamais réussi une réelle unification et centralisation de ses organisations syndicales et politiques au niveau national. Le mouve ment ouvrier canadien-anglais a donc toujours été marginalisé politiquement au niveau national, c’est-à-dire étant donné le cadre de l’État canadien, au niveau fédéral. Ceci est directement lié à l’incapacité de toutes les organisations majeures du mouvement ouvrier canadien-anglais de définir une politique démocratique et prolétarienne sur la question nationale.

Il y a toujours eu, bien sûr, des obstacles très réels et matériels à l’unification nationale du prolétariat canadien-anglais. Ceux-ci découlent des caractéristiques structurelles du capitalisme canadien. Il n’y a que peu de secteurs de l’économie qui ont un caractère pancanadien, hormis l’infrastructure des transports et des communications. Au niveau du syndicalisme élémentaire, il n’y a ·que peu d’unité de négociations pancanadiennes. La structure économique distincte des différentes régions et le caractère inégal et séparé du développement capitaliste dans ces régions sont exprimés par la structure, la composition et les origines variées des différents prolétariats régionaux. La simple grandeur géographique du pays et l’isolement physique des différentes régions contribuent à cette fragmentation régionale de la classe ouvrière.

Mais ces facteurs ne suffisent pas en eux-mêmes pour expliquer pourquoi l’unification et la centralisation du mouvement ouvrier canadien-anglais restent si peu développées. Ils expliquent seulement pourquoi cette unification ne s’est pas développée “spontanément”, sur la base des formes les plus élémentaires de la lutte syndicale. L’unification nationale syndicale et politique du mouvement ouvrier était et reste à la fois nécessaire et possible. Mais cette unification ne peut se développer qu’autour d’un axe politique clair : une perspective de lutte contre les partis et gouvernements de la bourgeoisie.

Dans le cadre des traditions réformistes-parlementaires du mouvement ouvrier social-démocrate du Canada-anglais, il existe bien un tel axe de lutte : la lutte pour le pouvoir gouvernemental dans le cadre de la démocratie bourgeoise. C’est précisément à ce niveau que le problème du fédéralisme a été posé de la manière la plus directe. Contrairement au Québec, la nation dominante ne possède pas ses propres institutions politiques nationales. Le mouvement ouvrier réformiste canadien-anglais n’a pu définir ses perspectives politiques “nationales” qu’au niveau de l’État fédéral, c’est-à-dire un État binational : un État où l’autre prolétariat national ne partageait ni les aspirations gouvernementales des travailleurs canadiens-anglais, ni leur acceptation de la légitimité de la Confédération impérialiste. Ceci a bloqué et continue à bloquer toute possibilité réelle de réalisation de ces aspirations gouvernementales dans le cadre de l’État fédéral actuel. Ainsi, au tant les structures politiques du fédéralisme que l’acceptation de ces structures par la classe ouvrière canadienne-anglaise sont les facteurs centraux de toute explication de l’impasse politique de cette classe.

Le mouvement ouvrier canadien anglais et la question nationale

Cette impasse n’était pas inévitable historiquement. Il est concevable qu’elle aurait pu être résolue d’une façon « binationale » plus tôt dans l’histoire du Canada. Par exemple, si, pendant les années trente et quarante, le mouvement ouvrier canadien anglais et particulièrement ses partis politiques avaient clairement reconnu que le Québec est une nation opprimée, s’il s’était fait le champion de ses droits nationaux et linguistiques (y compris la légitimité de toutes les revendications pour l’autonomie de ses institution s locales et le droit à l’autodétermination politique), s’il avait déclaré son intention d’accorder des pleins droits démocratiques aux francophones hors-Québec et avait explicitement reconnu le besoin pour la classe ouvrière québécoise de développer des structures nationales autonomes pour son propre mouvement ouvrier, l’évolution de la lutte des classes aurait été très différente. Le mouvement ouvrier canadien-anglais aurait pu devenir un véritable pôle d’attraction pour le prolétariat québécois naissant, l’aidant dans sa propre rupture politique avec les partis bourgeois, spécialement avec le conservatisme clérico-nationaliste. Une alliance politique véritablement binationale de la classe ouvrière autour de l’axe d’une perspective gouvernementale commune au niveau fédéral aurait pu être une réelle possibilité.

Mais c’est exactement le contraire qui est arrivé. Ceci a eu d’énormes conséquences pour l’évolution subséquente du mouvement ouvrier canadien-anglais, compte tenu que les années trente et quarante étaient la période de formation de ses principales expressions : les syndicats industriels et le CCF, plus tard réorganisé pour créer le NPD. Les traits politiques et organisationnels fondamentaux ont été tracés pendant ces années-là et n’ont pas été altérés qualitativement depuis lors.

Le mouvement ouvrier canadien-anglais, politiquement dominé par le réformisme social-démocrate et stalinien, a adopté une orientation qui a renforcé la domination du prolétariat québécois par des formations bourgeoises et a approfondi sa méfiance et son isolement de la classe ouvrière canadienne-anglaise. Les sociaux-démocrates du CCF, complètement soumis aux traditions du parlementarisme anglo-saxon, sont devenus les avocats les plus bruyant s du renforcement de l’autorité de l’État central. Ceci était la conséquence inévitable d’un programme qui voyait dans cet État l’instrument principal d’une “solution” économique néo-fabienne à la crise du capitalisme. Bien que les staliniens ont formellement reconnu le caractère national du Québec et son droit à l’autodétermination, leur rôle grotesque pendant la crise de la conscription a complètement nié cette reconnaissance en pratique.

En effet, la crise des années de guerre est à la fois une illustration graphique de la dynamique contradictoire des différentes lut tes de classe nationales et le test décisif qui a conditionné leur évolution future. Les années de guerre furent, d’une part, une période de syndicalisation massive et de grande montée politique pour la classe ouvrière canadienne-anglaise, période pendant laquelle la social-démocratie a acquis un poids politique national qu’elle n’a jamais vraiment retrouvé depuis . D’autre part, la guerre a aussi provoqué une des plus grandes montées nationalistes dans l’histoire du Québec, stimulée par l’opposition à la participation canadienne dans la guerre impérialiste autour de l’axe de la résistance à la conscription. L’opposition spontanée des masses canadiennes-anglaises aux aspects les plus odieusement bourgeois de l’effort de guerre furent canalisés dans une critique réformiste des profits excessifs. En même temps, le mouvement ouvrier canadien-anglais soutenait les mesures de conscription du gouvernement impérialiste, qui ont été à la base de l’occupation militai re du Québec par l’armée canadienne.

Le résultat? La montée simultanée de la conscience de classe au Canada-anglais et du sentiment anti-impérialiste national-démocratique au Québec, qui ensemble contenaient la semence d’une des plus grande crise potentielle dans l’histoire de l’État bourgeois canadien, a plutôt aidé à élargir les divisions entre les masses des deux nations, et a renforcé la domination politique de l’impérialisme.

L’impasse de la social-démocratie

Le mouvement ouvrier canadien-anglais ne s’est jamais complètement relevé de ce fiasco, en termes de force politique. En réorganisation de la social-démocratie par le CCF et les directions syndicales qui a conduit à la création du NPD en 1961, a évité une destruction complète de la social-démocratie comme force nationale, danger très réel dans le calme de la période d’après guerre. Mais, mise à part la brève période d’euphorie qui a entouré le “Nouveau Parti” au début des années 60 aucun secteur significatif de la classe ouvrière canadienne-anglaise n’a vu dans le CCF NPD une alternative gouvernementale fédérale concrète depuis la montée des années quarante.

La stabilité de la base électorale fédérale du NPD parmi une minorité significative de la classe ouvrière canadienne-anglaise témoigne plus du poids de certaines traditions social-démocrates et de l’hostilité permanente des secteurs les plu s conscients du prolétariat aux partis de l’ennemi de classe , que d’une conviction étendue de la possibilité réelle d’une solution réformiste gouverne mentale fédérale.

À la place, depuis le début des années soixante, les secteurs les plus conscients du prolétariat ont de plus en plus redéfini leurs aspirations à un changement politique en termes provinciaux . Car, pendant que le NPD reste marginal comme force fédérale, le rapport de forces est très différent dans les provinces (Ontario, Manitoba , Saskatchewan et Colombie britannique) où est concentrée sa base de masse. Le poids local du NPD dans ces régions lui permet d’être une alternative gouvernementale provinciale très crédible. L’étendue des pouvoirs autonomes des provinces permet au prolétariat de voir le pouvoir gouvernemental provincial comme une réelle solution à toute une série de problèmes qui le préoccupe : les libertés syndicales, les réformes sociales et une série de problèmes reliés au développement et à l’expansion industrielle.

Ce localisme provincial renforce la faiblesse nationale du mouvement ouvrier de deux façons. D’une part, le provincialisme politique du prolétariat dans les régions où le NPD a une base de masse aide à obscurcir et à minimiser le problème central de la faiblesse nationale d’ensemble du mouvement ouvrier dans la conscience des couches les plus avancées des travailleurs. D’autre part, ce provincialisme renforce la domination complète de la classe ouvrière par les partis bourgeois dans les régions où le NPD n’a pas du tout de base de masse : l’Alberta et les provinces atlantiques. Dans une large mesure, la position minoritaire du NPD au niveau fédéral correspond à son absence totale de ces régions où la classe ouvrière manque complètement de traditions politiques autonomes.

Cette analyse nous permet d’établir le lien entre l’acceptation a-critique du fédéralisme par le prolétariat canadien-anglais, ce qui bloque son alliance avec les travailleurs québécois, et sa propre faiblesse et fragmentation politique .

Le sous-développement de l’indépendance politique de classe du prolétariat canadien-anglais est basé sur une combinaison de trois éléments : son nationalisme, fondamentalement défini par son identification à l’État fédéral existant, vu comme la seule for me “imaginable” de la “nation canadienne”; son acceptation fataliste du rôle dominant des partis bourgeois au niveau national , donc fédéral ; et son localisme, qui joue un rôle de succédané en ce qui concerne les aspirations politiques des secteurs régionaux les plus avancés du prolétariat, et renforce leur isolement des travailleurs des régions arriérées.

L’enjeu de la crise pour la classe ouvrière canadienne-anglaise

Les implications de la crise de la Confédération impérialiste pour le prolétariat canadien-anglais ne peuvent être comprises que dans ce contexte. La crise de l’État fédéral qu’a provoqué la question national e place le mouvement ouvrier canadien-anglais face au choix le plus profond de son histoire. Dans l’affronte ment présent contre l’impérialisme canadien et le prolétariat québécois nationalement opprimé, avec qui s’alliera le prolétariat canadien-anglais?

Les dangers inhérents à une telle situation sont évidents. Si la bourgeoisie impérialiste, en collaboration avec les directions pro-fédéralistes des syndicats et du NPD, peuvent convaincre les masses laborieuses canadiennes-anglaises de subordonner leurs revendications de classe à la défense de la Confédération impérialiste, le résultat n’en sera pas seulement une grande défaite historique pour la lutte de libération nationale des Québécois. Le succès d’une telle opération constituerait aussi un recul désastreux pour le prolétariat canadien-anglais même. Ce n’est pas simple ment le danger de détruire la capacité de lutte du plus grand al lié potentiel des travailleurs canadiens-anglais. Une telle défaite au Québec va altérer les rapports de force entre les classes au Canada-anglais en faveur du grand capital.

Mais, au moment même où la crise de la Confédération crée une ouverture historique au prolétariat québécois, elle contient des possibilités tout aussi positives pour le prolétariat canadien anglais. Car la crise de la Confédération offre les conditions objectives qui peuvent permettre au prolétariat canadien-anglais de briser l’impasse politique historique qui lui a été créé par le fédéralisme impérialiste. Cette crise fournit un axe politique immédiat et concret pour l’unification nationale indépendante des travail leurs canadiens-anglais : à travers une réponse prolétarienne à la crise de la Confédération, qui est totalement contraposée à celle de la bourgeoisie impérialiste canadienne.

En dépit de sa fragmentation et de son éparpillement socio-économique, le prolétariat canadien-anglais a un intérêt collectif dans l’aboutissement de cette crise qui est commune à toutes ses composantes régionales. Il est évident qu’il doit répondre à cette crise en tant que prolétariat d’une des nation d’un État multinational en train d’être déchiré par les contradictions nationales. Il est impossible pour les différents secteurs régionaux du prolétariat canadien -anglais de répondre à cette crise en termes régionaux, étant donné la nature même de la crise – son caractère “fédéral” avant tout. En même temps, il est tout aussi impossible pour le prolétariat de répondre en termes fédéralistes , sans se réduire ainsi à une simple force auxiliaire de sa propre bourgeoisie. La seule politique indépendante ouverte au prolétariat canadien anglais est de s’unifier lui-même en divisant sa propre nation selon les frontières de classe. Il ne peut y arriver qu’à travers une lutte qui combine l’aide aux québécois et aux autres peuples opprimés dans leur lutte pour d

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