Nouveaux Cahiers du socialisme

Faire de la politique autrement, ici et maintenant...

Palestine, discours et pratique complices ou actions cohérentes

19 mai 2022, par CAP-NCS
L’Union européenne maintient qu’elle soutient la paix en Palestine, la constitution d’un État palestinien aux frontières de 1967, avant sa conquête par Israël, et rejette donc (…)

L’Union européenne maintient qu’elle soutient la paix en Palestine, la constitution d’un État palestinien aux frontières de 1967, avant sa conquête par Israël, et rejette donc le déplacement de la population israélienne vers le territoire palestinien occupé et les colonies. Il rejette également les entreprises qui profitent de l’occupation et les appelle à respecter les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises multinationales.

Cela dit, face à la destruction continue de biens palestiniens, aux expulsions et aux expropriations perpétrées par les autorités israéliennes, l’Union européenne, depuis des décennies dans l’exercice d’une marmotte permanente, publie une déclaration de quelques lignes, « condamne de tels plans et exhorte Israël à cesser les démolitions et les expulsions conformément à ses obligations en vertu du droit international humanitaire et du droit international des droits de l’homme. “. Ils ajoutent, dans leurs réponses, que ces incidents de l’occupation font partie du dialogue avec Israël et, … Rien d’autre.

Désolé, l’UE est toujours avec un accord de libre-échange préférentiel avec Israël, même si elle serait obligée de le suspendre si de graves violations des droits de l’homme et du droit international sont commises; augmente les programmes de collaboration; et se trompe lui-même, établissant que tous ces accords sont limités au « territoire israélien », mais laisse des ressources aux entités israéliennes qui participent à la colonisation dans les territoires palestiniens et syriens occupés et ne vérifie pas de facto si le commerce ou l’investissement est fait avec les territoires envahis, conquis et avec les entreprises qui profitent de l’occupation.

Enfin, elle renvoie les États membres à surveiller le comportement de leurs entreprises dans le domaine de la responsabilité sociale des entreprises, mais sans imposer de sanctions, ni même les empêcher de soumissionner dans le cadre d’appels d’offres publics, même s’il existe une loi sur les marchés publics qui le permettrait.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a encore révélé le deux poids deux mesures de l’Union européenne.

Les sanctions contre la Russie ont été déployées rapidement, par l’UE et les États membres.

Et Israël ? Les raisons seraient les mêmes, l’invasion et l’occupation. Plus encore, le déplacement de la population israélienne vers le territoire occupé ou l’impossibilité pour les réfugiés palestiniens de rentrer chez eux, parce qu’Israël, contrairement aux résolutions des Nations Unies, l’empêche ou les lois d’apartheid qu’Israël a.

Les Nations Unies ont jusqu’à présent identifié 112 entreprises, de diverses nationalités, profitant de l’occupation. 31 organisations de défense des droits de l’homme et de solidarité ont demandé que la société espagnole CAF soit incluse pour la construction et la gestion de lignes de tramway et la vente de bus entre Jérusalem et les colonies illégales voisines, facilitant la mobilité de la population israélienne vers les territoires occupés, tandis que la ville est en cours de judaïsation, expulsant les Palestiniens dans divers quartiers et villages annexés.

Gracias a que Palestina consiguió el estatuto de Estado observador de las Naciones Unidas y frente a obstáculos puestos por diversos Estados, como Alemania, consiguió plantear una demanda de crímenes de guerra y lesa humanidad a Israel en la Corte Penal Internacional. Eso sí, Estados Unidos prohibió la entrada de la fiscal de la Corte en territorio estadounidense y ha puesto otras zancadillas. Pero, para actuar en otros organismos internacionales y mejorar su capacidad de negociación ante la potencia ocupante israelí, es necesario su reconocimiento como Estado.

Por poner un ejemplo, en la Organización Mundial de Turismo, con sede en Madrid, se ha suspendido a Rusia como socio. Mientras, Israel y diversas empresas que explotan y se benefician con la ocupación como Airbnb, Expedia, TripAdvisor, The Israel Association of Travel Agencies & Consultants, ORTRA, Israel Hotel Association por operar en los asentamientos ilegales israelíes, no han tenido ninguna sanción o reproche.

Es preciso, pues, que se reconozca a Palestina, como Estado. Esa categoría facilitará la posición y equilibrio para alcanzar una paz justa en la Palestina histórica, con un Israel que abandone la ocupación y sus leyes de apartheid. El Congreso de los diputados aprobó el reconocimiento del Estado Palestino. Lo hizo en 2014 y contaba para ello que se hiciera conjuntamente por el resto de países europeos (ya lo han reconocido varios, el último Suecia) y que Israel participase en una dinámica de paz. Esto último, como se comprueba por la política de ocupación de los diferentes gobiernos israelíes, no está en sus planteamientos. Israel está dibujando unas reservas, bantustanes, donde se encierra a la población palestina y sigue con sus leyes de apartheid. Es hora, pues, de que España, sin más dilación, reconozca el Estado de Palestina.

Et, dans le même temps, diverses associations exigent la réglementation de l’interdiction du commerce entre l’UE et les entreprises qui participent à l’occupation. Étant donné que la Commission européenne manque de cohérence et pratique le deux poids, deux mesures, ces partenariats promeuvent une initiative citoyenne européenne, stopsettlements.org, pour atteindre cet objectif. Ce serait recueillir dans les pays européens un million de signatures parmi leurs citoyens pour interdire cet épuisement des ressources et le profit de ces entreprises coloniales.

Étant une demande qui est soulevée pour tout territoire occupé, il serait également valable d’empêcher les entreprises marocaines ou espagnoles ou d’une autre nationalité de voler les ressources sahraouies.

Ces deux initiatives complémentaires, la reconnaissance de l’Etat palestinien et l’interdiction du vol d’entreprises coloniales, constituent un support pratique et cohérent, pour passer des discours aux actes.

Santiago González Vallejo, Comité de solidarité avec la cause arabe

http://causaarabeblog.blogspot.com/2022/05/palestina-discurso-y-practica-complices.html

 

L’entrée de la gauche à l’hôtel de ville de Québec

19 mai 2022, par CAP-NCS
Dans son analyse du contexte politique de la ville de Québec en septembre dernier, Antoine Casgrain concluait en disant que « le résultat [des élections] s’annonce déjà (…)

Dans son analyse du contexte politique de la ville de Québec en septembre dernier, Antoine Casgrain concluait en disant que « le résultat [des élections] s’annonce déjà décevant pour la gauche, et les mouvements sociaux urbains ne pourront se satisfaire des timides avancées de l’ère Labeaume. La capitale écologique et égalitaire demeure tout entière à construire[2] ». Je suis fier de constater que Transition Québec l’a fait mentir et a posé la première brique de la construction d’une capitale écologique et égalitaire, en faisant élire sa cheffe Jackie Smith comme conseillère municipale de Limoilou. Le présent texte se propose d’analyser ce qui a permis cette victoire historique et ce qu’elle signifie pour la Ville de Québec.

L’héritage de Labeaume

Régis Labeaume était loin d’être un maire radical. Néanmoins, profitant entre autres de sa très grande popularité et du fait qu’il ne cherchait pas à se faire réélire, il a pris ces dernières années des positions marquantes qui auront eu un impact significatif sur l’avenir de la capitale nationale : développement du projet de tramway et du laissez-passer universitaire à l’Université Laval, reconnaissance du racisme systémique, critiques cinglantes envers les radios-poubelles et, à la toute fin de son mandat, opposition au troisième lien.

Élément intéressant à noter, c’est Transition Québec – et non pas l’équipe du maire sortant, l’Équipe Marie-Josée Savard (EMJS) – qui a su se positionner en héritier de ces positions, car il est, notamment, le seul parti à garder une ligne dure contre les radios poubelles, à poursuivre la dénonciation du racisme systémique en s’attaquant au profilage racial et à s’opposer au troisième lien. Ainsi, même si la présence du maire Labeaume, qui a régné de façon presque incontestée sur la ville pendant 14 ans, se faisait évidemment sentir tout au long de la campagne, cela n’a pas du tout empêché TQ de faire bonne figure. Forte de ses positions que le maire sortant a grandement aidé à normaliser, TQ a su se tailler une place non négligeable en tant que parti de gauche dans l’écosystème politique d’une ville pourtant connue pour son amour des voitures et ses radios-poubelles.

Une ville de plus en plus à gauche

Ce virage à gauche de Québec n’est pas nouveau et s’inscrit dans un contexte sociopolitique plus large que la seule campagne électorale municipale. Citons à titre d’exemple, les victoires de Sol Zanetti et de Catherine Dorion de Québec solidaire à l’élection provinciale de 2018 qui, elles aussi, ont porté un coup à la réputation conservatrice de la capitale nationale. Ironiquement, l’évolution du parti municipal de droite Québec 21 (Qc21) illustre particulièrement bien ce changement de dynamique politique. Créé en 2017, ce parti dont la plateforme se résumait principalement à prôner le troisième lien, a fait du métro léger VALSE[3] son enjeu principal de l’élection de 2021. À l’exception de Transition Québec, Qc21 est le seul parti à avoir posé des affiches indiquant le contenu de sa plateforme, et celle-ci ne portait que sur le VALSE. En quatre ans, le parti des radios-poubelles, du tout à l’auto et du troisième lien s’est mis à faire campagne sur un projet de transport en commun structurant !

Est-ce là l’indication d’une prise de conscience de la part de Jean-François Gosselin, chef de Québec 21 ? Bien sûr que non. Le VALSE a été conçu en partie par un candidat climatosceptique[4] et n’a jamais eu la moindre crédibilité. L’objectif de cette proposition alternative au tramway était simplement de s’opposer au tramway : si Qc21 avait été élu, ce métro n’aurait sans doute jamais vu le jour. Néanmoins, il y a quelque chose de remarquable au fait que ce parti de droite qui s’est fait connaître pour sa vision radicalement banlieusarde et pro-automobile se soit senti obligé de justifier son opposition au tramway par un autre projet de transport en commun structurant. Ce calcul électoraliste, aussi insincère soit-il, montre l’évolution de l’état d’esprit de la ville de Québec qui est clairement de plus en plus favorable à la mobilité durable.

Cette dynamique n’est pas sans impact négatif, cependant. Autant l’utilisation d’une rhétorique environnementaliste par un parti de droite illustre un changement de culture positif, autant la droite adopte-t-elle cette rhétorique parce qu’elle porte ses fruits. En effet, de nombreux citoyens et citoyennes qui se soucient de l’environnement ont pu être séduits par l’idée d’un métro qui ne couperait pas d’arbres sur son parcours[5], nonobstant le fait que TQ a proposé un plan de révision du trajet et des aménagements autour du tramway qui auraient évité la grande majorité de ces coupes.

La bataille des centristes

La conjoncture électorale a aussi été marquée par une compétition multipartite féroce : cinq partis aspiraient sérieusement à gagner des sièges à l’hôtel de ville, contre trois en 2017 et deux en 2013. Cette compétition s’illustre notamment par l’émergence de Québec forte et fière (QFF), un parti politique dont l’idéologie ne se différencie pratiquement pas de l’EMJS. Le nom du parti reprend même le slogan de Labeaume en 2013, « Pour une ville fière et forte »[6] ! Si quelques positions pouvaient les distinguer ici et là, les grandes lignes demeurent les mêmes : deux partis très libéraux, pro-tramway, qui n’osent pas se prononcer sur le troisième lien, ne veulent pas augmenter les taxes et prônent la vertu (sécurité routière, verdissement des quartiers, inclusion et la diversité, promotion de la culture…) de la façon la plus inoffensive possible afin de ne pas inquiéter les adeptes du statu quo. Très rapidement, la course à la mairie s’est avérée être une lutte entre ces deux partis qui courtisaient le même électorat.

Cette dynamique a eu plusieurs effets sur la campagne électorale. D’abord, cette compétition a évidemment mené à une division du vote du centre. Si les calculs électoraux de ce genre sont toujours réducteurs et simplistes, il n’en reste pas moins intéressant de noter que l’addition des votes de QFF et d’EMJS aurait suffi pour remporter l’entièreté des districts. Cette division est sans doute aussi ce qui a permis à Qc21 d’augmenter son nombre de sièges malgré une diminution du nombre de votes, et elle a certainement rendu possible l’entrée de Jackie Smith au conseil municipal pour le district de Limoilou.

Au-delà de cette division du vote, la lutte serrée que se sont menée ces deux partis a capté l’attention des médias, bien plus que ce à quoi on aurait pu s’attendre si Régis Labeaume s’était représenté, par exemple. En effet, devant un duel acharné entre deux figures peu connues, les électrices et les électeurs devaient porter une plus grande attention aux débats et sorties publics de ces deux partis. Cela a eu comme effet secondaire d’augmenter aussi l’intérêt pour les autres partis, dont TQ qui a su tirer son épingle du jeu. La brillante performance de Jackie au débat organisé par Radio-Canada a notamment marqué un tournant dans la campagne du parti de gauche. Cependant, c’est l’ensemble des débats, articles et entrevues qui ont permis à TQ de se tailler une bonne part de l’attention médiatique, et de passer du statut de formation politique obscure à celui d’un acteur incontournable de la politique municipale à Québec. D’ailleurs, cette notoriété sert encore le parti aujourd’hui, car les médias reprennent systématiquement les critiques et les demandes de Jackie Smith envers le maire élu, Bruno Marchand de QFF.

Dans le contexte d’une ville qui tend de plus en plus à gauche, on a également assisté à une course électorale où deux partis centristes tentaient tant bien que mal de se dépasser par la gauche tout en restant assez près du statu quo pour ne pas faire peur à la portion plus conservatrice de l’électorat. TQ ne s’est pas gêné pour tirer avantage de cette dynamique. C’est ainsi que Madeleine Cloutier, colistière de Jackie Smith dans Limoilou, déclarait lors du bilan de campagne du parti :

C’est clair qu’on a fait changer la conversation, on a prouvé notre pertinence ! On a mis les enjeux du troisième lien, de la transition écologique, de la crise du logement et de la lutte aux discriminations sur la table et on en a fait des incontournables de la campagne. Grâce à nous, la protection des arbres le long du tramway est maintenant une considération pour tous les partis. En proposant la gratuité des transports en commun pour tout le monde, on a amené une conversation sur toute la question de la tarification[7].

Tout ceci n’est pas une victoire en soi cependant. Cette popularité des idées de gauche et l’empressement des partis centristes de se les approprier en apparence signifient que ces idées sont grandement à risque d’être empruntées de façon électoraliste pour ensuite être abandonnées ou diluées au point d’être méconnaissables. L’écoblanchiment du budget « vert » de Bruno Marchand en est un excellent exemple[8]. Cela dit, ces différents éléments indiquent clairement que la vision d’une ville plus juste, plus verte et plus démocratique rejoint la vaste majorité des électrices et électeurs, au point où même les partis de droite essaient de se déguiser pour paraître correspondre à cette vision. Le rôle de la gauche n’est alors plus de convaincre que ses objectifs sont les bons, mais bien de convaincre que seule une gauche assumée peut les atteindre.

Quelle gauche pour Québec ?

Quiconque lit le programme de TQ[9] y constatera une vision radicale au sens premier du terme : le parti va à la racine des choses et propose des actions conséquentes. Crise du logement, gestion des déchets, transport collectif et actif, économie sociale, interventions policières, démocratie municipale… tout y est et tout y est abordé de façon holiste et idéologiquement cohérente, sans compromis électoralistes.

Cela contraste fortement avec l’ancienne opposition de gauche de Démocratie Québec (DQ), qui adoptait des positions beaucoup moins radicales, en particulier sous la direction de Jean Rousseau. Que TQ ait supplanté DQ aux dernières élections tient selon moi en grande partie au fait d’avoir un programme cohérent qui va au fond des choses. L’enthousiasme que le parti a su soulever en particulier auprès des jeunes, des milieux militants et des groupes communautaires était beau à voir sur le terrain; il s’agit là d’un enthousiasme qu’un programme électoraliste qui n’assume pas pleinement sa position idéologique ne saurait susciter.

Et maintenant…

Malgré cette victoire, la gauche municipale à Québec a encore du pain sur la planche. On peut certainement espérer que la présence de Jackie Smith à l’hôtel de ville aura un impact positif durant les quatre prochaines années, en particulier si l’on tient compte de la composition éclectique du conseil municipal – 9 élu·e·s de l’EMJS, 6 de QFF, 3 de Qc21, 1 de TQ et 2 indépendants – qui ouvre la porte à de nombreuses alliances et négociations. Néanmoins, un seul siège au conseil municipal ne permet pas la mise en place des plus importantes et conséquentes propositions de TQ, alors que la crise climatique en particulier rend la transition environnementale et sociale souhaitée par le parti d’autant plus urgente.

Transition Québec n’en est pas moins en bonne position. Après avoir obtenu une victoire claire dans Limoilou, s’être bâti une notoriété et une popularité importante dans l’espace public et s’être imposé comme étant la seule véritable incarnation de la gauche à la Ville de Québec, le parti a les cartes en main pour pouvoir développer une vision progressiste de la politique municipale. D’ici les prochaines élections, c’est à nous, citoyennes et citoyens de Québec, de renforcer ce virage à gauche de notre ville en faisant la promotion et en appliquant nos valeurs de solidarité, de justice sociale, de protection de l’environnement et de démocratie dans nos milieux.

Charles-Émile Fecteau est étudiant au doctorat en chimie et au certificat en philosophie à l’Université Laval


  1. L’auteur est militant pour Transition Québec.
  2. Antoine Casgrain, « Les luttes urbaines à Québec après l’ère Labeaume », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 26, automne 2021.
  3. VALSE : véhicule automatique léger souterrain électrique.
  4. Taïeb Moalla, « Métro léger de Québec 21 : l’étude d’opportunité cosignée par le candidat au discours climatosceptique », Le Journal de Québec, 5 novembre 2021.
  5. Dominique Lelièvre, « Coup d’éclat pour sauver des arbres menacés par le tramway », Journal de Québec, 31 juillet 2021.
  6. Louise Boisvert, « Québec forte et fière : nouveau parti ou vieux slogan », ICI Québec, 6 octobre 2021.
  7. Sarah-Jane Vincent, Transition Québec dresse son bilan de campagne, communiqué, 5 novembre 2021, <https://transitionqc.org/2021/11/transition-quebec-dresse-son-bilan-de-campagne/>.
  8. Judith Desmeules, « Budget 2022 : “pas si vert que ça”, dit Jackie Smith », Le Soleil, 7 décembre 2021.
  9. Transition Québec, Programme de Transition Québec 2021, <https://transitionqc.org/wp-content/uploads/2021/05/programme-2021-TQ-VF.pdf>.

 

Le rôle des réseaux sociaux dans la victoire de la gauche au Chili

18 mai 2022, par CAP-NCS
Il y a quelques mois encore, il était impensable que Gabriel Boric prendrait effectivement ses fonctions de nouveau président du Chili le 11 mars 2022. Le candidat du Frente (…)

Il y a quelques mois encore, il était impensable que Gabriel Boric prendrait effectivement ses fonctions de nouveau président du Chili le 11 mars 2022. Le candidat du Frente Amplio n’était pas favori lors des élections internes du Frente Apruebo Dignidad. Après la révolte sociale de 2019, dirigé contre le président sortant Piñera et un modèle économique exemplaire aux yeux des néolibéraux, l’affirmation d’un candidat néo-pinochettiste [en référence à l’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet] comme Jose Antonio Kast n’était pas non plus concevable. Les élections de 2021 ont été historiques pour de nombreuses raisons, mais nous nous concentrerons ici sur l’utilisation particulière que ces deux candidats ont faite de l’écoute et de l’analyse des réseaux sociaux.

L’idée que les BigData ou la micro-segmentation sont capables de tout résoudre apparaît caricaturale à juste titre, et surtout inexacte. Néanmoins, dans le cas chilien, la campagne digitale a été d’une importance certaine, dans la mesure où son résultat a été à l’avantage des forces politiques qui ont le mieux su comprendre comment s’y mouvoir. Nous nous sommes entretenus avec Eduardo Arriagada, ancien doyen de la faculté de communication de l’Université catholique et créateur dans la même université du Social Listening LAB (SoL), un organisme composé de différents spécialistes – de l’anthropologue au physicien – dont l’objectif est d’ « écouter », c’est-à-dire de télécharger et de traiter les données des conversations en ligne sur les réseaux sociaux. Boric et Kast ont tous deux travaillé avec SoL au cours de différentes séquences de la campagne électorale. L’expérience du laboratoire nous permet de juger dans quelle mesure une intervention stratégique sur les réseaux peut libérer des énergies politiques capables de déséquilibrer la dynamique électorale.

 

Les faits

Pour M. Arriagada, toute personne impliquée dans le journalisme devrait avoir des connaissances de base en programmation. Il recommande ainsi vivement la lecture de Program or be programmed, de Douglas Rushkoff. On lui devine un profil d’utilisateur curieux et systématique, ainsi qu’une certaine « obsession » pour Twitter. De là est né Tsunami Digital, un livre existant uniquement sous forme digitale. L’universitaire se consacre désormais à un nouveau texte, dans lequel il analyse la communication à l’ère des algorithmes.

Le caractère avant-gardiste du Social Listening Lab vient de loin. Alors qu’ils exploraient les possibilités offertes par les logiciels de suivi des flux de réseaux (TW), ils bénéficièrent des conseils de l’Allemand Martin Hilbert – l’un des premiers à dénoncer le scandale Cambridge Analytica. Le travail fondateur date de 2016 et consiste en une analyse des mobilisations sociales environnementales au Chili à travers Twitter. Ils intègrent ensuite l’actuel codirecteur du projet, Cristian Huepe, un physicien spécialisé dans les systèmes complexes, qui s’est notamment fait connaître en 2012 en étudiant le fonctionnement des bulles communicationnelles autoréférentielles imperméables, élément clé pour comprendre l’apparition ultérieure de candidats tels que Trump et autres stars de la post-vérité.

L’essence de l’activité de SoL consiste à délimiter un sujet de conversation, puis à en isoler qualitativement l’élément important. Il précise :

« Nous ne sommes pas tellement intéressés par les données quantitatives, consistant à déduire des pourcentages ; nous les abordons comme s’il s’agissait d’un focus group, permettant de saisir des insights de ce qu’il s’agit de comprendre : quels sont les mots utilisés, quelles sont les choses dont il est question ».

A l’actif du laboratoire, deux grandes réalisations : l’indicateur d’impact numérique (indicador de impacto digital, IID) et l’indicateur de diversité de portée (indicador de diversidad de alcance, IDA), qui permettent d’évaluer la position des candidats dans le réseau. L’IID mesure l’influence de chaque candidat parmi les utilisateurs bien connectés. L’IDA mesure la diversité des communautés qu’il atteint. Pendant la campagne de 2021, Kast devançait Boric selon ces deux indices jusqu’à la mi-novembre, avant que ce dernier ne parvienne à inverser la tendance.

« Les méthodes classiques d’enregistrement de l’opinion publique restent efficaces. Le problème est que l’objet se déplace à un rythme toujours plus rapide, de sorte que l’enquête d’il y a quinze jours risque d’avoir peu de choses à dire sur aujourd’hui. C’est comme tenter d’enregistrer une course de Formule 1 avec un appareil photo »,

explique Claudio Villegas, un anthropologue social également membre de SoL, qui a coordonné l’équipe d’analyse d’audience de Gabriel Boric.

« Aujourd’hui, nous changeons nos opinions et nos comportements beaucoup plus rapidement qu’auparavant. La société est réactive à des impulsions infinitésimales ».

Claudio Villegas poursuit :

« Le conflit se propage par le contact physique, le téléphone, Whatsapp et au moins deux réseaux sociaux publics, qu’il s’agisse de combinaisons comme Instagram et Twitter, ou Instagram et Tiktok, ou Facebook et Instagram, etc. Au Chili, nous dédions en moyenne six heures de notre journée à ces médias digitaux, et cela amplifie tout ».

C’est pourquoi les analyses du Social Listening LAB, qui ont été réalisées tous les 15 jours pendant les élections, s’offrent comme un complément aux sondages, sans s’y substituer.

« Par exemple, nous avons détecté qu’un candidat qui perçait selon nos indicateurs a ensuite commencé à réaliser de bons scores dans les sondages quinze jours plus tard »,

dit Arriagada, le sourire aux lèvres. Si en effet, comme l’analyse Byung Chul Han dans Psicopolítica, « l’homme nouveau tape sur son clavier plutôt qu’il n’agit », l’espace public s’en voit nécessairement transformé. Pour disposer d’un thermomètre social et guider une campagne, il faut se déporter sur le lieu des « faits ».

 

Le joker des médias

Parmi les diverses intrigues de la série Succession figure la lutte entre évolution ou stagnation des médias. La série offre la confrontation entre le magnat Logan Roy, qui se positionne en faveur de la préservation des logiques traditionnelles au sein de son conglomérat, tandis que Kendall Roy (fils assoiffé de pouvoir) insiste sur l’acquisition d’un média numérique de pointe, indiquant une compréhension approfondie des publics de natifs numériques et ouvre des perspectives de croissance pour le groupe de médias qu’ils contrôlent. L’argument de Logan est bref et précis : « J’ai toujours gagné ma vie en profitant de ce que les gens veulent vraiment. Je ferais faillite en une semaine si je l’ignorais ». Dans les médias chiliens, selon Arriagada, les conservateurs comme Logan Roy l’ont emporté, mais au prix d’une incapacité à exploiter pleinement ces nouveaux publics.

La digitalisation des médias à l’échelle mondiale constitue « une opportunité » pour les médias de consolider les structures numériques. Sous-estimer le pouvoir de ces nouveaux publics, c’est prendre le risque de voir cette évolution se transformer en une « menace » pour l’écosystème des médias traditionnels. En ce sens, l’auteur de Tsunami digital souligne qu’au Chili,

« les médias se sont toujours rebellés contre les réseaux, car ils ont compris que le public y serait moins coulant et plus critique à leur égard ».

Une reconfiguration de ce que les médias traditionnels comprennent et traduisent comme « lecteurs/utilisateurs » est en cours. L’essence de ce changement de paradigme réside dans l’interaction. Tandis que les médias fonctionnent sur une conception du public comme « le Homer Simpson typique, ou El Chavo, qui consomme tout ce qu’on lui lance », les réseaux sociaux sont régis par une dynamique où « le gars se joint à eux avec son téléphone portable à la main, continue à regarder la télévision, mais commence à commenter les choses avec ses pairs ». Face à cela, M. Arriagada estime qu’il existe « une opportunité unique » pour l’avenir des médias eux-mêmes, car « on ne parlera jamais autant d’eux que dans cet espace ».

 

Comment la carte des médias et sa structure sont-elles façonnées au Chili ?

Aujourd’hui, nos médias sont généralement numériques, mais ils se disputent tous le même public. Je pense que cet espace est sous-utilisé. Par exemple, ici, nous avons des journaux comme El Mercurio, sur le contenu duquel il est impossible de tweeter parce qu’il est placé derrière un paywall. Un paywall d’ailleurs fort peu pertinent, car il n’y a personne à l’intérieur (on y propose très peu de choses, et de très mauvaise qualité). Les médias se retrouvent affaiblis dans les réseaux. Ce n’est pas comme le New York Times dont la communauté s’élève à un million de personnes. Ici, on atteint difficilement les dix mille personnes.

 

Quel a été l’impact de la révolte sociale sur eux ?

Au phénomène d’affaiblissement du modèle économique en cours, entamée de longue date, s’est ajoutée l’explosion sociale en 2019. Et puis est arrivée 2020, la pandémie, et son lot de dégâts. En d’autres termes, aujourd’hui, les médias en général sont financièrement affaiblis. Et 2019 a été le théâtre une crise de confiance dans le contexte d’une autre crise, plus économique. Les médias ont fait face à cette explosion sociale avec très peu de moyens. Et il y avait un conflit idéologique car les médias avaient du mal à comprendre que cette épidémie n’était pas un tremblement de terre, que ce n’était pas une force de la nature, que c’était une question politique. Au début, ils l’ont traité un peu comme si c’était une tragédie, mais c’était une protestation. Mais le problème le plus grave était que les personnes qui faisaient du journalisme avaient très peu d’expérience. Il y avait des enfants qui posaient des questions et qui se retrouvaient confrontés à la violence physique dans la rue.

 

Dans la république de l’algorithme

Dans une séquence où prévaut la dissociation entre la conversation réelle de la société et l’interprétation de ceux qui tentent de la reproduire en reproduisant une logique de bulle, ceux qui parviennent à utiliser ces réseaux de manière vertueuse s’en sortent très bien. Comme le souligne Arriagada :

« Adriana Amado dit que le tournant du siècle s’est en fait produit en 2016, avec la victoire d’un président qui a affronté toute la presse, c’est-à-dire non pas un journal mais toute la presse. Tous les médias ont dit que ce n’était pas le président qui devait gagner, et il a gagné. Il y a là un thème très fort. Les gens contournent l’intermédiation professionnelle des journalistes, et se jettent dans les bras de l’intermédiation algorithmique, apparemment dans l’illusion qu’il n’y a pas d’intermédiation, ce qui me semble faux ».

 

 S’agit-il d’un autre type d’intermédiation ?

Il s’agit d’un autre type d’intermédiation. Mais aussi grossière et brutale que l’autre, et suivant des intérêts aussi clairs que l’autre. Cette intermédiation a des auteurs, l’algorithme est écrit… Cathy O’Neil affirme que l’algorithme est une mathématique insérée dans de l’opinion. L’algorithme a un point de vue. Nous passons d’un monde de médias à un monde où, en plus des médias, des réseaux fonctionnent. Et ces réseaux sont organisés autour d’un algorithme. Le défi n’est pas de quitter les réseaux mais de rendre ces algorithmes transparents, c’est-à-dire d’exiger qu’ils soient explicités. Que nous pouvons définir les algorithmes que nous voulons pour nos espaces et nos expériences. Au moins, je pense que nous devons comprendre ce qu’est un algorithme, comment il nous conditionne.

La compétition numérique entre Kast et Boric s’est déroulée en quatre étapes distinctes sur Twitter, comme le montre le rapport de l’équipe d’analyse de l’audience de Boric, composée de Tito Bofill, Ignacio González et de l’anthropologue Claudio Villegas, déjà mentionné, qui a fait le lien avec le Social Listening LAB de l’Université catholique.

La première a eu lieu entre le 10 et le 21 novembre et s’est caractérisée par la fragmentation de la gauche, avec la prédominance de micro-communautés opposées. Alors que le candidat de la droite a réussi à proposer un cadre pour le second tour (« Retrouver le chemin du succès ») qui a pénétré les sphères de l’opinion, soutenu par une communauté à forte cohésion, qui a été capable de coloniser les espaces de conversation des autres candidats. Ainsi, le 19 novembre, Kast l’emporte avec 27,91% (1 961 122 voix) contre Boric qui obtient 25,83% (1 814 809 voix).

La deuxième étape a commencé le 22 novembre et a duré jusqu’au 30 novembre. Elle est marquée par la réaction de la gauche, qui commence à se rallier à Boric et à ajouter le soutien organique de nouveaux secteurs de la population autour d’un mot clé : l’espoir. L’échiquier s’équilibre et le voyage de Kast aux États-Unis laisse ses bulles sans contenu.

Entre le 1er et le 9 décembre, se déroule la troisième étape, au cours de laquelle la montée des fake news promues par l’entourage de Kast a un impact sur l’opinion publique et génère du désordre au sein des bulles pro-Boric. Mais la conversation sur le candidat déborde du monde politique et s’étend à l’univers ludique-culturel, à l’instar des K-popers (#kpopersporboric).

La dernière phase, entre le 10 et le 19 décembre, a été caractérisée par la prédominance des récits positifs de la campagne de Boric, avec des messages adaptés à la créativité décentralisée. L’auto-organisation de ses partisans a bloqué l’impact des fake news de Kast, qui n’ont plus la même portée qu’avant. La figure d’Izkia Siches, chef de l’équipe de la campagne, gagne en importance dans l’opinion publique et Kast ne parvient pas à positionner des lignes de défense.

« Nous avons les données sur les choses qui ont été aimées, ce qui a accroché, ce qui n’a pas accroché, et nous pouvons montrer cela avec les mots exacts que les gens apprécient. Par exemple, dans le cas du deuxième tour, nos résultats ont clairement montré que celui qui se positionnait mieux au centre se développait »,

explique M. Arriagada. Et évidemment, les deux candidats ont poursuivi cet objectif :

« Kast a été le plus efficace pendant tout le premier semestre et presque tout le second, et il s’est effondré au second tour, parce qu’au fond de lui, il savait que s’il libérait son propre groupe, le message serait trop extrême ».

En d’autres termes, alors que Boric pouvait citer, partager et commenter des documents créés par lui-même, Kast devait les cacher « comme Alf dans la série éponyme[1] ». Ainsi, « José Antonio a atténué le caractère émotionnel de sa campagne et a opté pour les médias traditionnels, tout en se montrant avec les référents « du centre ». Il a également investi trois fois plus dans la publicité sur Facebook que Boric, et a même été un pionnier dans la consolidation d’une communauté sur TikTok, avec un développement qui a largement précédé la campagne électorale.

Apruebo Dignidad était également composé de profils idéologiquement définis, mais le candidat qui avait érigé l’arbre en symbole a décidé de s’en détacher afin de faire « une campagne très légère, ludique, ce qui a irrité la gauche dure, qui s’est ensuite tue. Cela a profité à Boric, car les personnes moins politisées ont adopté les réseaux ». Il y a eu un phénomène de participation électorale et d’attention politique plus grande, conséquence de la révolte de 2019, mais Apruebo Dignidad y a été attentif et a su l’utiliser.

La campagne numérique s’est déplacée dans les rues (le déploiement territorial de Boric mérite un article à part, qui a été essentiel à l’approche du scrutin, notamment dans le nord du pays). D’un seul coup, les bulles d’opinion de Boric ont égalé celles de Kast en termes de construction. Si l’aphorisme traditionnel dit que le médium est le message, ce que l’événement électoral chilien a montré, c’est que désormais le médium est l’utilisateur.

*

Traduit par Paul Haupterl.


Notes

 

[1] Cette série diffusée entre 1986 et 1990 met en scène Gordon Shumway, extraterrestre venant de la planète Melmac détruite par un holocauste nucléaire et hébergé par les Tanner qui vont devoir cacher Alf aux yeux de tous, pour éviter que ce petit être poilu ne devienne un animal de laboratoire. De la même façon, quand Boric pouvait s’appuyer sur les contenus produits par ses soutiens, qu’ils s’agissent de memes, de vidéos, de chansons, Kast devait dissimuler les « créations » de ses propres sympathisants. Impossible en effet de mettre sans médiation en avant des memes qui faisaient l’apologie sans filtre de la dictature pinochetiste, ou sur lesquels figuraient des slogans outranciers tels que « muerte a los comunistas » ou « muerte a los judíos ».

 

L’écoquartier Louvain Est : un projet citoyen en marche

18 mai 2022, par CAP-NCS
Le projet de développement du site Louvain Est est un projet de revitalisation urbaine intégrée dont la planification se fait conjointement par Solidarité Ahuntsic, la Table de (…)

Le projet de développement du site Louvain Est est un projet de revitalisation urbaine intégrée dont la planification se fait conjointement par Solidarité Ahuntsic, la Table de quartier, la Ville de Montréal et l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville. Le projet vise le développement du site Louvain Est, une ancienne fourrière municipale de 7,7 hectares dans l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville. L’aménagement de ce quartier solidaire et exemplaire s’inscrit en réponse aux défis identifiés comme prioritaires par la communauté locale : l’abordabilité du logement, la sécurité alimentaire et les changements climatiques.

Louvain Est, là où besoins, opportunité et engagement citoyen sont la bougie d’allumage. Là où savoir-faire, expertises et apprentissages se conjuguent en une même démarche. Et là où une proposition innovante, de sa conception à sa planification, à la définition de son mode de gouvernance, conduit à une phase de déconstruction, de développement et de postdéveloppement où abordabilité de l’habitation rime avec développement écologique pérenne d’un écoquartier.

Objectifs de l’écoquartier

Le but du projet est de créer un milieu de vie attractif et résistant face aux défis sociaux, économiques et environnementaux qui touchent la communauté locale d’Ahuntsic. Pour y parvenir, il nous faut dans un premier temps lutter contre la pauvreté et l’exclusion. Pour ce faire, une offre de logements 100 % abordables et pérennes est au cœur de la démarche de cet écoquartier. De plus, des installations publiques et communautaires sont intégrées au projet.

Du même souffle, il s’agit de créer un milieu de vie qui accroit la résilience de la communauté face aux changements climatiques. Ainsi, nous recherchons une haute performance énergétique des bâtiments, une gestion durable des eaux de ruissellement, une stratégie de mobilité active durable et la préservation de deux bâtiments sur le site.

Le secteur étant considéré comme un désert alimentaire, il est nécessaire de mettre en place un réseau alimentaire de proximité reposant sur un modèle de production et de consommation en circuit court, supporté par des actions locales d’agriculture urbaine.

La contribution au développement d’une citoyenneté active qui a cours depuis l’amorce de la planification du projet constitue l’élément moteur indispensable à la réussite de ce projet.

Composantes et caractéristiques

Le site Louvain se veut un milieu de vie complet comportant une diversité de fonctions et de services qui répondent aux besoins du secteur. Le programme du site, issu d’un processus de consultation dans le quartier, se déploie ainsi :

  • 800 à 1000 logements 100 % abordables;
  • des infrastructures sociocommunautaires : une école primaire, un centre de la petite-enfance (CPE), une bibliothèque tiers lieu et un centre communautaire ;
  • plus de 20 % du site consacré à des places et à des parcs ;
  • un pôle alimentaire pour favoriser l’accès à des aliments de qualité à prix abordable et la création d’emplois et des possibilités d’insertion professionnelle sur le site ;
  • une offre commerciale de proximité, principalement par des entreprises d’économie sociale, au rez-de-chaussée de certains immeubles.

La bougie d’allumage

La mobilisation citoyenne prend forme dès 2007 dans le quartier Saint-Sulpice alors que s’amorce un travail collectif visant à poursuivre le travail coopératif qui a cours dans ce quartier depuis 1950[2]. S’appuyant sur cet héritage, une trajectoire nouvelle complémentaire pour la reconversion du site Louvain se dessine. Une charrette[3] citoyenne se tient en 2012,[4] mais ne réussit pas à convaincre les élus locaux de donner suite à la proposition d’agir sur la friche urbaine peu utilisée de la cour de voirie.

Le Chantier Habitation de Solidarité Ahuntsic prend alors le relais. De 2009 à 2017, ses travaux contribuent à préciser et à documenter les besoins croissants de logements communautaires dans le quartier[5]. Il faudra toutefois attendre un changement d’élu·e·s au conseil municipal de la Ville de Montréal pour que le projet Louvain Est prenne son envol. C’est ce que permet l’équipe de Projet Montréal aux commandes de la ville depuis 2017.

Solidarité Ahuntsic met sur pied le comité de pilotage pour le réaménagement du site Louvain Est dès 2018. Composé majoritairement de bénévoles du quartier, le comité constitue le promoteur de la mise à jour de la vision et de la programmation de la proposition citoyenne initiale. Il devient aussi le relais des citoyens et des organismes communautaires du quartier auprès des représentantes et représentants de l’arrondissement et de la ville centre.

Cette équipe composée de huit membres et d’une coordonnatrice[6] se distingue par le processus d’autoformation continue qu’elle met en place conjointement avec l’équipe du Service de l’urbanisme et de la mobilité de la Ville de Montréal dédiée au projet. Des ressources externes sollicitées par le comité (analyste-conseil en habitation, en agriculture urbaine, en écologie urbaine, juriste, conseillers financiers) ont contribué à parfaire leurs connaissances. Les apprentissages réalisés permettent que la créativité et les propositions soumises soient étoffées et que l’équipe participe pleinement aux délibérations et aux travaux de planification du projet.

En témoignent les travaux des groupes de travail citoyens[7], les consultations publiques en assemblée sur un projet de plan d’ensemble préliminaire[8], les rencontres thématiques du Bureau de projet partagé, les travaux d’une dizaine de stagiaires chercheuses et chercheurs de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal (2019-2021)[9], la consultation de l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM)[10] pour valider le projet d’écoquartier et les modifications règlementaires nécessaires à la réalisation du projet.

Historique 2007-2018.jpg

Source : Redéveloppement du site Louvain Est. Soirée publique d’information, 19 juin 2019, p. 4.

Gouvernance du projet

La planification du projet est pilotée par un Bureau de projet partagé (BPP) réunissant des représentantes et représentants de la Ville de Montréal, de l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville et de Solidarité Ahuntsic. Plutôt que d’être simplement consultés, les citoyens et les citoyennes ont un rôle actif à jouer dans la planification du projet afin d’assurer une vision commune qui guidera le développement du secteur. Cette gouvernance partagée constitue un projet-pilote qui a le potentiel de devenir un modèle en matière de démocratie participative dans les projets urbains.

Les partenaires du projet travaillent également au développement d’une structure innovante de gouvernance permanente du site afin de protéger et de soutenir à long terme la mission sociale et environnementale du projet. Le comité de pilotage propose en ce sens de créer une fiducie foncière d’utilité sociale (FUS) dont la mission sera de mettre en valeur le site et d’assurer la pérennité de la mission de l’écoquartier.

Une fiducie d’utilité sociale, une proposition citoyenne à valider

Construire un quartier complet à échelle humaine qui garantit l’abordabilité des logements de manière pérenne n’est pas une manière de faire de l’administration municipale. Bien que certaines expériences existent tels les Ateliers Rosemont, la Ville favorise l’instauration de certaines composantes sociocommunautaires, mais un écoquartier comme celui de Louvain Est constitue une première en la matière.

La fiducie foncière d’utilité sociale (FUS)[11], privilégiée par l’équipe de Solidarité Ahuntsic, permettra de garantir la pérennité de cette zone « hors spéculation immobilière ». Ainsi, la fiducie est propriétaire du tréfonds à perpétuité, ce qui empêche la spéculation immobilière et la vente du terrain à des promoteurs privés. Les promoteurs disposent d’un droit superficiaire[12] et doivent payer une rente à la FUS pour l’usage du terrain. L’abordabilité du terrain permet que les coûts pour les promoteurs soient moindres que s’ils étaient détenteurs à la fois du terrain et du bâtiment.

La FUS n’est pas un objectif en soi, mais elle est l’outil juridique le mieux adapté pour faire vivre la vision et les valeurs de l’écoquartier que l’on veut créer. Elle est au service de cette vision et de son intérêt collectif. En ce sens, elle est l’instrument juridique et organisationnel qui lie les divers projets et qui soutient le vivre ensemble, la mutualisation et l’animation de l’écoquartier.

Cette entreprise immobilière d’économie sociale se donne à moyen et très long terme les capacités organisationnelles et financières pour garantir la conservation de son parc de logements abordables et son autodéveloppement. Un conseil des fiduciaires, administrateur de la FUS, est dédié à la préservation de la mission de la fiducie et doit rendre compte aux bénéficiaires.

« La charte de l’écoquartier en élaboration sera l’ossature qui soutiendra le déploiement de la vie, du développement et du vivre ensemble à Louvain Est. Telle une feuille de route vers un avenir teinté aux valeurs de la collectivité, la charte stimulera l’engagement, le maintien et le legs d’un mode de vie basé sur le respect des piliers du développement durable – social, environnemental et économique[13] ».

Un plan d’affaires justifiant la viabilité financière de cette proposition innovante est en voie d’être complété, tout comme l’acte juridique qui l’accompagne. Ils permettront de sceller l’entente à convenir entre la Ville et la FUS.

Principales réussites du projet Louvain Est

Solidarité Ahuntsic, par la voie de son comité de pilotage Louvain Est, a réussi un exploit, soit le passage du statut de quémandeur (2012-2017) à celui de partenaire au sein du Bureau de projet partagé (2019). Plutôt que d’être la composante qui valide l’acceptabilité sociale du projet, nous avons obtenu que la démarche citoyenne initiale soit intégrée au sein de l’équipe tripartite du Bureau de projet partagé et que nous y participions activement.

Le BPP a pu convenir d’une vision et d’un programme qui prolonge la démarche à laquelle des groupes citoyens ont travaillé en amont. Les divers financements obtenus[14] depuis 2018 en soutien aux travaux du comité de pilotage ont rendu possible l’embauche d’une coordonnatrice et de consultants, ce qui a ainsi permis aux membres du comité de participer, bien outillés, aux tables de travail du BPP.

Un plan d’ensemble et des modifications règlementaires soumis à l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) en avril 2021 ont été validés par la communauté. Plus de 2300 personnes, issues majoritairement du quartier, ont participé à cette consultation publique. Les conclusions élogieuses des commissaires de l’OCPM en témoignent :

Le plan d’ensemble produit par le Bureau de projet partagé et la documentation abondante qui l’accompagne reflètent la volonté des parties prenantes de créer un écoquartier modèle. La commission salue le travail exceptionnel des personnes et organismes qui, depuis dix ans, travaillent à l’élaboration du projet d’occupation du site Louvain Est. Il s’agit d’un travail colossal de conception, de concertation, d’éducation citoyenne et de résolution de problèmes. Il faut les remercier et les reconnaitre en tant qu’idéateurs de l’écoquartier Louvain Est[15].

En septembre 2021, le Conseil municipal de Montréal a adopté la modification de zonage. Le financement pour réaliser la déconstruction et la décontamination du site sera attribué prochainement.

L’option d’une fiducie d’utilité sociale est en discussion au sein du BPP et une décision favorable, souhaitons-le, sera prise à l’automne 2022 afin que la construction puisse démarrer dès 2024. Le comité de pilotage Louvain Est de Solidarité Ahuntsic pourra alors passer le flambeau aux fiduciaires de la FUS et à l’équipe qui procédera à la première phase de développement du projet (2024-2027). L’écoquartier Louvain Est doit être complété d’ici 2033.

Ce projet exemplaire présente de nombreuses innovations qui feront l’objet d’activités de transfert des connaissances au bénéfice des collectivités tant dans la région métropolitaine qu’au Québec et au-delà.

Le financement des logements sociaux communautaires, un obstacle de taille

Depuis l’arrivée au pouvoir de la Coalition avenir Québec en 2018, le gouvernement ne permet pas un financement récurrent pour la construction de logements sociaux communautaires. Les logements déjà acceptés tardent à sortir de terre, en raison d’un financement insuffisant en cette période de flambée des prix des matériaux de construction. Le programme provincial AccèsLogis est en panne et malgré les milliards de dollars consentis au logement abordable par le gouvernement fédéral, il n’y a que 500 logements sociaux communautaires par an qui sont prévus par le gouvernement provincial d’ici 2028[16]. La construction de logements communautaires abordables pour les ménages à revenus faibles ou modestes est un enjeu incontournable pour la réalisation de l’écoquartier Louvain Est. Nous devrons nous y impliquer, car les promoteurs de projets en habitation communautaires qu’ils soient coopératifs, à but non lucratif ou public auront besoin des efforts concertés de toutes et tous pour qu’adviennent leurs projets d’habitation.

Les défis

En cette dernière étape de planification, les défis à relever par le comité de pilotage de Solidarité Ahuntsic sont nombreux. Ses travaux, bien que peu visibles sur la place publique, demandent un travail important, patient et engagé des membres, qui doivent monter des dossiers, se préparer entre eux et proposer des avenues pour préserver et faire avancer le projet d’écoquartier tel que souhaité au sein du Bureau de projet partagé.

Somme toute, c’est faire équipe entre nous, avec la communauté et nos partenaires de l’arrondissement et de la ville centre pour que cet ambitieux projet d’écoquartier Louvain Est se concrétise.


  1. Ghislaine Raymond est une retraitée de l’enseignement résidente du quartier Ahuntsic à Montréal.
  2. Société d’histoire Ahuntsic-Cartierville, Les Cahiers du Domaine Saint-Sulpice, <www.lashac.com/les-cahiers-du-domaine.html>.
  3. NDLR. La charrette est un mécanisme de participation publique, un exercice de remue-méninges auquel participent plusieurs équipes d’horizons divers et représentant différents intérêts (citoyens, gens d’affaires, urbanistes, architectes, chercheurs, etc.) et qui mise sur la synergie entre les équipes pour parvenir à une solution intégrée. Voir : <www.mamh.gouv.qc.ca/municipalite-durable/entreprendre-une-demarche/participation-publique/dispositifs-de-participation/implication-et-collaboration/>.
  4. Douglas Alford et groupe CDH, Le site Louvain en devenir. Rapport de planification participative d’un milieu de vie solidaire et durable, septembre 2012.
  5. Solidarité Ahuntsic, Chantier Habitation, Recommandation 2016 et mise à jour de la recommandation 2019, <https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P112/3-13-2_recommandation_sitelouvain_sa_2016.pdf> et <https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P112/3-13-2-1_recommandation_sitelouvain_sa_2019.pdf>.
  6. La coordonnatrice est en partie rémunérée (20 heures par semaine).
  7. Comité de pilotage, Site Louvain Est : une démarche citoyenne. Rapport synthèse des travaux des groupes de citoyens. Hiver et printemps 2019, juin 2019.
  8. Redéveloppement du site Louvain Est. Soirée publique d’information, 19 juin 2019, <https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P112/3-13-4_soiree_publique_dinformation_sitelouvain_bpp_juin2019.pdf> et Redéveloppement du site Louvain Est. Assemblée publique – Plan d’ensemble préliminaire, 17 octobre 2019, <https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P112/3-13-5_presentation_assemblee_publique_bpp_octobre2019.pdf>.
  9. OCPM, Liste de documentation du site Louvain Est, <https://ocpm.qc.ca/fr/louvain-est/documentation#5>.
  10. Bureau de projet partagé Louvain Est, Document d’information. Écoquartier Louvain Est, février 2021, <https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P112/3-1-1_louvaindocumentinfo_20210329_pourimpression.pdf>.
  11. Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS), Les fiducies d’utilité sociale, 2021, <https://bit.ly/Fiche_FUS>.
  12. Le bâtiment appartient au promoteur. Tréfoncier et superficiaire sont liés de façon permanente par un acte notarié.
  13. Infolettre de décembre 2021 du comité de pilotage, <www.solidariteahuntsic.org/images/Louvain/Infolettre_Louvain_Decembre_2021.pdf>.
  14. Solidarité Ahuntsic, « Des appuis de taille pour Solidarité Ahuntsic et le développement du site Louvain Est », communiqué, Journal des voisins, 8 décembre 2021.
  15. OCPM, Rapport de consultation publique Site Louvain Est, 28 juillet 2021, <https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P112/rapport_final_louvain_est.pdf>.
  16. Société d’habitation du Québec, Investissements majeurs dans le logement social et abordable au Québec, communiqué, 22 novembre 2021, <www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/investissements-majeurs-dans-le-logement-social-et-abordable-au-quebec-36367>.

 

Olymel Vallée-Jonction : un long conflit marquant

17 mai 2022, par CAP-NCS
La dernière négociation du Syndicat des travailleurs d’Olymel Vallée-Jonction–CSN (STOVJ), en 2021, n’a pas été de tout repos. Conscient de la réalité à l’intérieur de l’usine (…)

La dernière négociation du Syndicat des travailleurs d’Olymel Vallée-Jonction–CSN (STOVJ), en 2021, n’a pas été de tout repos. Conscient de la réalité à l’intérieur de l’usine où l’on abat environ 7000 porcs chaque jour dans des conditions difficiles et pénibles, le syndicat a d’abord consulté ses membres par le biais d’un sondage auquel ceux-ci ont répondu en grand nombre. S’appuyant sur ces résultats concrets, le comité de négociation a préparé un cahier de demandes cohérentes avec les préoccupations des salarié·e·s.

La négociation a donc débuté avec l’employeur, Olymel[1]. Les membres savaient très bien qu’elle serait difficile, qu’un conflit était vraisemblablement inévitable, mais que plusieurs facteurs, dont la rareté de la main-d’œuvre, jouaient en leur faveur. Les travailleuses et les travailleurs ont mené cette lutte unis – une grève de plus de quatre mois – et toutes et tous sont fiers de l’avoir menée debout, jusqu’au bout.

L’expérience de négociation de 2021 démontre clairement qu’avec un employeur comme Olymel, si le syndicat ne se prépare pas rigoureusement, que les membres ne se mobilisent pas et qu’il n’y a pas de liens de solidarité durables avec les autres syndicats présents chez Olymel, il est très difficile d’atteindre les objectifs de négociation initiaux.

En plus de la pression exercée par la pandémie, Olymel a de nouveau utilisé l’argument du bien-être animal sur la place publique afin de tenter de faire porter aux grévistes l’odieux d’une euthanasie éventuelle des porcs en attente d’abattage. Cette ligne de communication commune de la part des entreprises dans le secteur des abattoirs place la vie des animaux voués à l’abattage devant les conditions de travail pénibles vécues par les travailleurs dans ces usines.

Finalement, le syndicat aura réussi à faire passer publiquement deux messages :

  • que l’approvisionnement des abattoirs d’Olymel n’est pas de leur responsabilité;
  • que les travailleuses et les travailleurs qui abattent ces porcs méritent des conditions de travail justes et adéquates, et que la pénibilité physique et mentale de leur travail dans le froid et l’humidité exige un salaire à la hauteur des efforts demandés.

Un bref retour sur le passé

À chaque négociation, le même scénario se répète : l’employeur affiche à tous coups un mépris envers ses salarié·e·s en déposant des demandes de reculs totalement déraisonnables, ce qui mène presque toujours à un conflit.

Selon cette stratégie, en 2007, les salarié·e·s de Vallée-Jonction se sont fait imposer une baisse totale de près de 40 % de leurs revenus sous la menace de la fermeture totale de l’usine. Ainsi, les plus bas salarié·e·s de cet abattoir touchaient seulement 1,13 dollar l’heure de plus qu’en 2007 – une augmentation moyenne de 0,08 $ l’heure en 14 ans –, ce qui les a fortement appauvris. Il n’est donc pas surprenant que l’employeur connaisse un grave problème d’attraction et de rétention de sa main-d’œuvre : ainsi, depuis 2015, il a dû engager plus de 1800 personnes tandis que près de 1700 salarié·e·s ont quitté l’usine.

Alors que la négociation de 2007 avait laissé un goût très amer aux membres du syndicat, un scénario similaire s’est joué en 2015. Cette fois, le syndicat a tenté de récupérer les gains perdus huit ans plus tôt. Fidèle à ses habitudes, l’employeur a de nouveau eu recours à des tactiques pour faire fléchir les travailleurs : menaces de fermeture, mises à pied signifiées par huissier, etc.

En 2021, les menaces ne suffisent plus

Même si Olymel ne le dira jamais sur la place publique, la multinationale a été forcée en 2021 de reconnaître son grave problème de rareté de main-d’œuvre en concédant une amélioration considérable des conditions de travail à des travailleuses et des travailleurs qui auraient tout simplement quitté leur emploi dans le cas contraire.

Malgré une satisfaction claire exprimée par les membres syndicat, le retour au travail après le dernier conflit ne fut pas de tout repos pour l’employeur. En ce début du mois de décembre 2021, sur les 1050 salarié·e·s syndiqués de l’usine, environ 250 travailleuses et travailleurs ont définitivement quitté l’entreprise pour un autre employeur.

L’histoire de la lutte de 2021

La chronologie de la dernière négociation nourrira assurément les autres à venir, particulièrement dans le secteur porcin.

28 février 2021

L’assemblée générale du syndicat adopte les clauses à incidences non financières dites normatives proposées par le comité de négociation.

9 mars 2021

Journée de négociation où le comité de négociation syndical dépose les demandes sans incidences financières. Pour sa part, le dépôt de l’employeur ne tient que sur deux pages qui ne contiennent que de grands principes, sans plus.

1er avril 2021

Date symbolique pour la négociation car la convention collective est arrivée à échéance le 31 mars. À partir du 1er avril, le syndicat obtient le droit de grève et l’employeur le droit de lockout.

18 avril 2021

L’assemblée générale adopte les clauses à incidences financières.

19 avril 2021

Le syndicat dépose à la table de négociation les demandes à incidences financières. Le message à l’employeur est clair : les membres veulent et méritent un enrichissement pour toutes et tous.

23 avril 2021

Malgré l’engagement de l’employeur de répondre au dépôt syndical du 19 avril, celui-ci demande la conciliation et annule les dates de rencontre de négociation déjà convenues.

28 avril 2021

Le syndicat répond par le déclenchement de la grève générale illimitée.

5 mai 2021

Le syndicat dénonce Olymel qui diffuse des informations trompeuses sur la place publique et refuse de négocier lors des rencontres avec le syndicat.

18 mai 2021

L’employeur dépose un nouveau document qui contient une nouvelle série de reculs à la table de négociation.

24 mai 2021

Manifestation à Vallée-Jonction et visite à la résidence d’un dirigeant d’Olymel.

2 juin 2021

Manifestation dans les rues de Québec qui se termine devant l’Assemblée nationale, où les centrales syndicales tiennent une vigie contre le projet de loi 59 qui propose une réforme très problématique de la loi sur la santé-sécurité au travail. Par la suite, une autre manifestation a lieu à Saint-Anselme en solidarité avec les grévistes de l’abattoir de poulets d’Exceldor.

7 juillet 2021

Manifestation à Québec afin de faire pression sur le conciliateur pour qu’il convoque les parties pour négocier. Le syndicat n’accepte pas l’attitude de l’employeur de retarder indûment les négociations et demande au service de conciliation du Tribunal administratif du travail d’utiliser son influence pour convoquer les parties. Le syndicat sera entendu et les négociations reprennent les 12 et 13 juillet 2021.

15 juillet 2021

Les grévistes se rendent à Princeville pour manifester devant un autre abattoir d’Olymel et ainsi porter un message clair : fini le niaisage. Il est plus que temps que l’employeur entende ses salarié·e·s et retourne à la table de négociation.

3 août 2021

Toutes les tentatives de l’employeur de briser l’unité du syndicat sont un échec. Réunis en assemblée, les membres donnent un mandat fort au comité de négociation. Plus que jamais, elles et ils sont conscients qu’ils méritent mieux, qu’elles méritent plus.

9 août 2021

L’assemblée générale rejette la proposition d’Olymel d’horaires de dix heures sur quatre jours. Les membres indiquent au comité de négociation que les innovations de l’employeur pour trouver des solutions à la rareté de main-d’œuvre sont une « fausse bonne idée ». La solution passe par l’amélioration des conditions de travail et non par l’imposition d’un horaire de quatre jours pour le quart de travail de soir.

13 août 2021

Une première entente de principe est conclue.

17 août 2021

L’assemblée générale rejette cette entente de principe à 57 %. Le message est clair : les membres en veulent plus et l’employeur a la capacité de payer.

18 août 2021

Nomination d’un médiateur spécial, Jean Poirier.

24 août 2021

Olymel menace, de façon paradoxale, d’abolir 500 postes du quart de soir à la suite du rejet de la première entente de principe, alors que des milliers de porcs sont en attente d’abattage et qu’on est en situation de rareté de main-d’œuvre. Olymel donne un ultimatum jusqu’au dimanche 29 août à minuit pour que le syndicat revienne sur le rejet de l’entente du 13 août.

26 août 2021

Rencontre avec le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, qui invite les parties à accepter l’arbitrage. Sans surprise, Olymel accepte immédiatement devant le ministre. À la fin de la journée, le syndicat refuse, privilégiant la négociation à l’arbitrage, et demande un blitz de négociation qu’il obtiendra finalement.

29 août 2021

Les travailleuses et les travailleurs gagnent leur pari : après le blitz de négociation, une seconde entente de principe est conclue.

31 août 2021

En assemblée générale, le syndicat accepte à 78 % cette seconde entente de principe.

2 septembre 2021

Une nouvelle convention collective est signée. Elle améliore substantiellement les salaires et les conditions de travail, avec notamment la mise en place d’un régime de retraite simplifié et des augmentations de salaire de 26,4 % sur six ans, soit 4,4 % d’augmentation annuelle moyenne. Une augmentation de 10 % est prévue dès la première année. Également, la contribution de l’employeur aux assurances collectives est rehaussée de 50 % pour la couverture familiale.

Les porcs en attente d’abattage

Les chiffres suivants permettent de rectifier les informations sur les porcs en attente d’abattage, car les éleveurs de porcs ont alimenté les médias d’images de porcs entassés à la ferme, mais ils ont usé de différentes stratégies pour éviter l’euthanasie des animaux. Les chiffres démontrent que le nombre de porcs en attente d’abattage n’augmentait pas de façon démesurée pendant la grève. Rappelons qu’avant le conflit, environ 7000 porcs par jour étaient abattus à l’usine.

Date Porcs en attente d’abattage

26 avril 2021 17 759
28 avril

3 mai

Début de la grève

26 092

10 mai 62 780
17 mai 73 680
24 mai 73 776
6 juillet 106 602
13 juillet 117 000
20 juillet 127 596
27 juillet 131 942
3 août 129 096
10 août 136 508
16 août 149 224
23 août 166 080
31 août 180 746 Fin de la grève

 

Martin Maurice est président du Syndicat des travailleurs d’Olymel Vallée-Jonction–CSN


  1. Olymel est une entreprise d’origine québécoise, spécialisée dans la transformation de la viande. L’entreprise compte quelque 15 000 employé·e·s œuvrant dans 35 usines et centres de distribution en majorité au Québec. L’abattoir de Valley-Jonction est situé dans la municipalité régionale de comté de La Nouvelle-Beauce dans la région de Chaudière-Appalaches.

 

C’est risqué d’être artiste pour la paix

16 mai 2022, par CAP-NCS
Dans l’édition du journal Le Devoir du 10 mai, monsieur Stéphane Baillargeon présente l’intervention de Bono à Kiev en discutant de l’engagement des artistes dans les (…)

Dans l’édition du journal Le Devoir du 10 mai, monsieur Stéphane Baillargeon présente l’intervention de Bono à Kiev en discutant de l’engagement des artistes dans les situations de guerre. Question fort à propos. Comme il le souligne, en invitant officiellement cet artiste très populaire, le gouvernement ukrainien a fait preuve d’une maîtrise assumée de la propagande de guerre. Bono est allé appuyer la stratégie guerrière de l’infortunée Ukraine fortement engoncée dans une guerre soutenue par les pays de l’OTAN contre l’invasion russe; en d’autres termes, il n’est pas apparu dans le panorama pour faire la promotion de la paix, il s’est simplement glissé dans le défilé des personnalités politiques comme Joe Biden, Justin Trudeau et d’autres personnalités en vue invitées à réaffirmer l’appui à la guerre. Faire parader des personnalités pour justifier une cause est un truc usé de la publicité. L’heure est à l’appui à la lutte des Ukrainiens et, par le fait même, à la guerre. Pas facile à saisir.

Une telle position s’inscrit dans le courant des discours dominants orientés vers l’alimentation du conflit sur tous les plans (idéologiques, politiques, économiques, sociaux et culturels) par la propagande et une stratégie d’information massive en continu. Évidemment, dans notre contexte, on nie l’utilisation de la propagande, on préfère utiliser des euphémismes pour la maquiller (reportages crédibles, témoignages, etc.). L’adhésion de l’opinion publique aux stratégies guerrières et à l’augmentation significative des forces de frappe (les industries de l’armement tournent à plein régime et les gouvernements délient les bourses sans compter pour les payer) repose sur le socle de l’information de masse; Bono en première page s’avère ainsi un coup de maître pour la promotion de la lutte du peuple ukrainien soumis aux affres d’une guerre atroce, comme toutes les guerres d’ailleurs.

Cela dit, monsieur Baillargeon fait appel à l’éclairage de la professeure en histoire de l’art de l’UQAM, madame Ève Lamoureux, pour rappeler qu’à travers le temps, dans les situations de conflits majeurs, de nombreux artistes ont accepté de se compromettre parfois pour appuyer une guerre: « Quand une guerre mobilise l’opinion publique, des artistes s’en mêlent souvent. La guerre représente la grande cause, justifie la grande mobilisation internationale. Les artistes se sentent alors souvent moralement obligés d’intervenir »; par ailleurs, elle ajoute : « prendre position contre la guerre dans nos sociétés occidentales, ce n’est pas très risqué moralement ou politiquement », répond Ève Lamoureux en soulignant le consensus contre cette monstruosité destructrice des êtres et des choses. » C’est juste.

Dans notre système démocratique qui fait justement appel au consensus, se prononcer contre la guerre n’implique pas nécessairement des représailles physiques ni une condamnation médiatique ou populaire, cependant l’histoire des guerres et des conflits civils nous enseigne que de nombreux artistes et militant.e.s pour la paix et le respect des droits et des libertés ont souvent payé un lourd tribut par la répression ou la mort pour avoir pris la parole contre les discours dominant; pensons à l’Espagnol Federico Garcia-Lorca, au Turc Nâzim Hikmet, à l’Américain Martin Luther King, au Chilien Victor Jara, à l’Algérienne Lila Amara et combien d’autres. La Russie aussi compte sa phalange d’artistes soumis à la répression de Staline à Poutine; en 1930, quand le poète russe Ossip Mandelstam a publié son poème « L’Épigramme de Staline », Boris Pasternak a qualifié le geste de suicidaire. Par la suite, il fut arrêté et emprisonné pendant 5 ans.

Mais que signifie donc être artiste pour la paix dans notre contexte?

Être artiste pour la paix implique de prendre la parole et de promouvoir la paix, pour ce seul motif, ne pas endosser la pensée unique des discours belliqueux et les stratégies guerrières comporte des risques. Dans le contexte actuel, et bien avant l’invasion de l’Ukraine, on ne pensait plus utiliser les négociations ou pourparlers de paix, mais uniquement de préparatifs de guerre. À cet égard, bien avant l’invasion de l’Ukraine, le Mouvement pacifiste ukrainien, lequel regroupe plusieurs artistes, a publié une déclaration demandant le respect de l’accord de Minsk de 2015, le retrait de toutes les troupes, la suspension de tous les approvisionnements en armes et équipements militaires, la suspension de la mobilisation totale de la population pour la guerre, la propagande de guerre et l’hostilité des civilisations dans les médias et les réseaux sociaux et, bien sûr, l’instauration de démarches diplomatiques pour la paix. Évidemment, de telles demandes furent qualifiées d’idéalistes, de non pertinentes et de soutien à l’ennemi. C’est là, comme le mentionne Anne Morelli dans son ouvrage fort pertinent en ce temps de guerre (Principes élémentaires de propagande de guerre – 2010), une façon de réduire au silence les porte-parole des discours de paix sans coup férir. Les voix discordantes tassées, tous les acteurs principaux pouvaient ouvrir la porte à la guerre et depuis l’invasion, autant en Russie que dans les pays de l’OTAN, la propagande de guerre est utilisée à grande échelle. On connaît la suite, la guerre à finir et le mot paix a disparu du vocabulaire.

Au Québec, depuis 1983, l’organisme les « Artistes pour la paix » met de l’avant des propositions de paix, mais la plupart du temps, le risque auquel nous faisons face n’est pas la répression ouverte ni la prison, mais la condamnation au silence ou à l’ignorance des messages de paix. Parler de paix ne fait pas la première page des médias à côté de Bono, loin de là. Quand il s’agit de la paix, une sorte de pensée unique favorable à la guerre et à l’augmentation des armements gagne toujours la bataille de l’opinion publique. C’est tellement plus facile de s’identifier au pouvoir des armes et aux porteurs d’une solidarité superficielle; ce phénomène de masse ressemble aux fanatiques de sports professionnels qui cherchent à s’identifier aux gagnants éventuels d’un trophée quelconque. Dans un tel contexte, les propositions d’artistes pour la paix comme les Ukrainiens contre la guerre ont été ignorées bien avant l’invasion russe. On aime mieux les artistes pour la paix figurants silencieux dans l’ombre, ce de depuis fort longtemps; le tempo peu musical des bombardements et des déclarations prometteuses de victoires mobilise davantage et offre gracieusement une sorte d’identification et de satisfaction par association au pouvoir des armes.

À cette étape-ci du conflit en Ukraine, nul ne peut présumer d’un épilogue à court terme. Pendant ce temps, les artistes pour la paix risquent de rester ignorés, car le mot paix semble réduit à un mot subversif en « p »?

Je continuerai à croire, même si tout le monde perd espoir.

Je continuerai à aimer, même si les autres distillent la haine.

Je continuerai à construire, même si les autres détruisent.

Je continuerai à parler de paix, même au milieu d’une guerre.

 

André Jacob, artiste pour la paix, Professeur retraité de l’UQAM

 

Une déclaration de souveraineté entre passé, présent et futur – Entretien avec Constant Awashish[1]

16 mai 2022, par CAP-NCS
J.P. – Constant Awashish, vous êtes grand chef élu du Conseil de la Nation Atikamekw Nehirowisiw depuis 2014. Quels sont les rôles et responsabilités d’un grand chef ? Comment (…)

J.P. – Constant Awashish, vous êtes grand chef élu du Conseil de la Nation Atikamekw Nehirowisiw depuis 2014. Quels sont les rôles et responsabilités d’un grand chef ? Comment se distinguent-ils de ceux d’un conseil de bande ?

C.A. – Les raisons pour lesquelles chacun se présente comme grand chef sont très subjectives à la base. Mais ce que les membres de la Nation Atikamekw ont voulu en créant cette institution au début des années 2000, c’est se doter d’un représentant politique. En ce sens, mon rôle consiste d’abord à défendre les droits ancestraux, le titre ancestral et l’intégrité territoriale de la nation auprès des gouvernements provincial et fédéral, et même à l’international. C’est d’abord un rôle d’influence. Contrairement aux conseils de bande, qui sont une création de la Loi sur les Indiens, une loi fédérale, le grand chef de la Nation Atikamekw est élu au suffrage universel par l’ensemble des membres de la nation. Il y a donc une dualité entre ces deux instances de gouvernance. Comme grand chef, je suis aussi de facto président du Conseil de la Nation Atikamekw (CNA), sur lequel siègent aussi les chefs des trois conseils de bande de Manawan, de Wemotaci et d’Opitciwan. Le CNA est une assemblée des élu·e·s atikamekw, mais c’est aussi une corporation formée par l’ensemble des membres de la nation, un peu à la manière d’actionnaires. Sous l’influence des aîné·e·s, à une certaine époque, les gens des trois communautés ont cru bon de travailler ensemble pour créer une organisation qui allait nous permettre de regrouper nos forces, pour être mieux représentés, plus cohérents dans nos messages et capables de défendre des intérêts communs. Ils ont formé le CNA, une corporation de services qui est responsable aujourd’hui du développement économique, des services sociaux, des services techniques et administratifs, des services de soutien dans les communautés, de l’éducation, de la culture, etc. Le CNA conserve aussi les archives de la nation, composées de différents documents historiques, dont la cartographie du territoire et des enregistrements d’aîné·e·s. Par cette position de président du CNA, une partie de mon rôle de grand chef est aussi de concilier les communautés; ce n’est pas toujours facile. Puis c’est de travailler à l’autonomie et à l’autodétermination de la Nation Atikamekw.

J.P. – Certains font une distinction entre les concepts d’autonomie et d’autodétermination. Comment les distinguez-vous vous-même ?

C.A. – Pour moi, l’autonomie gouvernementale est une délégation de pouvoir. C’est un transfert de pouvoir vers des organismes qui existent déjà, les conseils de bande, que celui-ci vienne du fédéral ou du provincial. En contraste, l’autodétermination est une démarche qui vient de la Nation Atikamekw elle-même, donc de ses membres. C’est une démarche qui vient raviver nos façons de faire, nos systèmes juridiques, nos systèmes de règlement de conflits, nos modes de gouvernance. Je ne dis pas que l’autonomie gouvernementale est une mauvaise chose. Elle est utile, elle peut aider la communauté, mais l’autonomie affaiblit au bout du compte l’autodétermination d’un peuple. L’autonomie gouvernementale nous donne l’illusion qu’on a une grande importance, mais c’est souvent au prix d’une certaine corruption intellectuelle. Quand un conseil de bande se voit octroyer un pouvoir supplémentaire, les élu·e·s ont l’impression d’aller chercher beaucoup. Mais à long terme, c’est comme accepter que, oui, tu vas avoir plus d’autonomie, mais tu vas être municipalisé, tu vas être pris dans ton enclave. C’est l’illusion d’une terre de réserve, alors que tout le territoire appartient à la Nation Atikamekw. Les Atikamekw possèdent un droit collectif sur l’ensemble du territoire ancestral; c’est ce que je réclame en tant que grand chef. Comme je le disais plus tôt, la vision de ce rôle est très subjective. Pour moi, il s’agit de décoloniser la Nation Atikamekw, d’aspirer à quelque chose de plus grand, à une autodétermination par-delà l’autonomie gouvernementale. Pour y arriver, il faut comprendre qui nous étions avant, qui nous voulons être demain, ce que nous voulons comme société.

J.P. – Je comprends donc que le CNA et son grand chef sont des instances de gouvernance créées par et pour la Nation Atikamekw de façon indépendante des instances étatiques. Quel genre d’écoute recevez-vous des gouvernements ?

C.A. – À mon avis, le pouvoir vient d’abord de l’élection. C’est vrai pour le conseil de bande, les gouvernements, le grand chef, etc. Le pouvoir vient du fait d’être élu par la majorité d’un peuple ou d’un regroupement de citoyens et de citoyennes. Maintenant, la question est surtout ce qu’on en fait. Pour moi, le rôle de grand chef est directement lié au territoire. Il s’agit de défendre les intérêts de la Nation Atikamekw, de faire de la représentation aux niveaux provincial et fédéral pour défendre la culture, la langue, le territoire, le titre et les droits ancestraux. En quelque sorte, l’écoute est aussi propre à chaque individu. Certains savent mieux écouter que d’autres. Mais l’écoute dépend également des comportements de chacun. Quand tu suis tes principes, tes valeurs, je pense que les gens sont portés à écouter. En même temps, les gouvernements aussi ont leurs stratégies. On a une écoute, mais pas toujours l’ouverture, l’innovation qu’on souhaiterait pour faire avancer les choses, investir dans les communautés et pas seulement dans les centres urbains, par exemple, favoriser une véritable autodétermination, fondée sur les systèmes juridiques et de gouvernance propres à chaque nation.

J.P. – Quand vous êtes entré en fonction en 2014, on vous a demandé d’être la voix et le porte-étendard de la Déclaration de souveraineté[3] sur le territoire ancestral qui a eu un certain écho dans la population et auprès des gouvernements. Pouvez-vous nous parler un peu de cette déclaration, de ses objectifs et de ce qu’elle contenait ?

C.A. – Pour nous, il y avait trois aspects importants dans la déclaration. L’aspect politique, d’abord, puis l’aspect social et éducationnel. Sur le plan politique, il s’agissait d’envoyer un message aux gouvernements. C’était un rappel, en même temps qu’un appel à trouver des solutions novatrices pour sortir des zones grises, faciliter la conciliation entre le droit des Atikamekw et le droit étatique afin de sortir des impasses habituelles, sur la question du territoire notamment.

Nous sommes en négociation depuis 40 ans sur des ententes de revendications territoriales globales, sans arriver à une solution. Pourquoi ? De notre côté, on ne peut pas simplement souscrire à un contrat d’adhésion où tout est décidé d’avance, sauf les décorations. Les gouvernements ont leur cadre édicté par le règlement fédéral et, souvent, ils ne vont pas au-delà. Pour avoir une meilleure négociation, il faudrait une plus grande flexibilité de la part des politiciens; pour cela, il faut les sensibiliser, les éduquer. En ce sens-là, la Déclaration avait aussi pour but de mettre une certaine pression sur les gouvernements. Souvent, on a l’impression qu’ils ne bougent pas parce qu’ils n’ont pas d’intérêt à le faire, contrairement aux négociations avec les Cris dans les années 1970, par exemple. Ils ont moins de motivation à s’entendre avec nous parce qu’ils sont déjà présents sur le territoire et qu’ils l’exploitaient bien avant que l’on commence à négocier.

J.P. – Pouvez-vous développer un peu sur la question de la « zone grise » que vous venez d’évoquer ?

C.A. – La zone grise, c’est autant la différence entre les systèmes de droit que la difficulté à les concilier et les conflits qui en découlent. C’est la différence entre les modes de fonctionnement propres aux Atikamekw et ceux de l’État, le droit des Atikamekw d’un côté, et le droit qu’on dit autochtone de l’autre, qui est en fait un droit concédé par l’État et la Cour suprême[4]. Personnellement, je crois à un certain pluralisme juridique, que ce soit dans une formule intra ou extra-étatique, avec ou sans le Canada. Il faut trouver des façons de cohabiter qui tiennent compte des peuples autochtones, qui respectent qui ils étaient et ce qu’ils veulent être, pour devenir ensemble quelque chose de plus solide, de meilleur pour le futur et pour nos enfants. C’est toujours de cette façon qu’on réfléchit. Les Atikamekw ont besoin d’une province forte, d’un pays fort et, réciproquement, les provinces et le Canada ont besoin de Premières Nations fortes. Malheureusement, les politiciens manquent souvent de flexibilité et de sens de l’innovation. Ils sont encore imprégnés de peurs et de stéréotypes qui les empêchent de voir plus loin, dans 20 ans, dans 50 ans, dans 100 ans, de comprendre comment ils peuvent eux-mêmes utiliser les droits autochtones pour protéger ce que l’on a en commun. Les peuples autochtones doivent être vus comme la plus-value qu’ils sont, tant sur le plan économique que social, culturel, ou même sécuritaire. Nous devons apprendre à vivre ensemble de façon harmonieuse, parce qu’on ne va jamais concéder le territoire. Moi, j’ai toujours appartenu au territoire et je vais toujours appartenir au territoire, et c’est la même chose pour toutes les Premières Nations. Nous sommes attachés à notre territoire et nous y serons toujours attachés, nous serons toujours là pour le défendre, peu importe qu’il s’appelle Canada ou non.

J.P. – Restons un peu sur la question du pluralisme juridique. Vous distinguez les traditions juridiques autochtones du « droit autochtone » défini par l’État et la Cour suprême, ce dernier renvoyant notamment aux droits ancestraux et à la Constitution canadienne. Comment définiriez-vous, en contraste, ce que vous appelez le droit des Autochtones, ou le droit des Atikamekw ?

C.A. – Ce que j’appelle le droit des Autochtones, le droit qui est le leur, renvoie à des systèmes juridiques différents. Nous travaillons à faire renaitre ces systèmes, à faire renaitre nos systèmes de gouvernance, de résolution de conflits, nos façons de concevoir et de développer le territoire, nos façons d’éduquer nos enfants aussi. Pour cela, il faut comprendre qui nous étions avant, qui étaient les Européens, et où on veut aller aujourd’hui. Le traité du Two Row Wampum (traité des voies parallèles[5]) nous rappelle qu’à une certaine époque, avant la Confédération et la Loi sur les Indiens, nos peuples vivaient en parallèle sur le territoire; ils collaboraient sans interférer dans le système de l’autre, dans le respect des langues, des cultures, des façons de faire de l’autre. C’est ce genre d’alliance que l’on souhaite retrouver aujourd’hui. Nous sommes bien conscients qu’il ne s’agit pas de revenir 500 ans, 1000 ans derrière; ce n’est pas possible. Les systèmes de gouvernance auxquels on peut penser aujourd’hui prennent davantage la forme du système d’intervention d’autorité atikamekw (SIAA)[6], par exemple, un système qui reprend le cadre structurel de la DPJ, mais dont le contenu, l’approche, les interventions, les protocoles sont tous à saveur atikamekw.

En comparaison, l’approche de la Cour suprême mène à un cul-de-sac. Elle n’est pas dépourvue d’intérêt. Depuis l’arrêt Calder, les revendications devant les tribunaux ont permis à plusieurs peuples autochtones de faire reconnaitre leurs droits ancestraux sur le territoire. Mais la Cour peut difficilement aller plus loin que son propre langage. Elle ne peut pas aller à l’encontre de son créateur, la Constitution canadienne. Quand la Cour suprême reconnait des droits territoriaux aux Autochtones, qu’est-ce qu’elle reconnait ? Elle n’est pas capable de les associer à un droit de propriété à l’européenne, parce que le territoire est pour nous un droit collectif. Alors elle en fait un droit sui generis, un droit à part, mais c’est une façon de se protéger, en renvoyant la balle aux gouvernements pour qu’ils négocient les questions territoriales. Le véritable enjeu aujourd’hui est de savoir comment concilier les deux approches, comment concilier le droit développé par la Cour suprême avec les systèmes de droit propres aux Autochtones. Il est là le nœud du problème.

J.P. : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la question du territoire, ce qu’il représente pour les Atikamekw ou les peuples autochtones en général ?

C.A. – Pour nous, le territoire est un être vivant, ce n’est pas une chose à accaparer ou à posséder. On chérit notre territoire, on l’aime et on le protège parce qu’il est vivant. Il faut donner de l’amour à la terre pour qu’elle puisse nous redonner de l’abondance et nous protéger en retour; c’est presque spirituel. Pour nous, les animaux ont un rôle à jouer, ils nous parlent, les arbres aussi nous parlent, nous transmettent leurs messages. Au fil du temps, c’est vrai, beaucoup d’Autochtones en sont venus à accepter la notion de propriété. C’est quelque chose qui se fait de façon inconsciente, sans trop se rendre compte, mais à la base, c’était ça être Autochtone, c’est ça notre souveraineté. Notre souveraineté, c’est notre pays, c’est de ne pas être dépendants, de protéger le territoire qui nous fait vivre, qui fait vivre notre culture, notre langue, notre identité, qui nous sommes. C’est le territoire qui nous permet de survivre aux changements d’empires, aux changements de gouvernements, de survivre dans le temps.

J.P. – Si on revient un peu à la Déclaration, vous aviez mentionné trois volets, pouvez-vous nous parler des deux autres ?

C.A. – Comme je le disais, il y a aussi les volets social et éducationnel. Le volet social s’adresse d’abord à l’interne de la communauté, mais c’est souvent un mélange d’interne et d’externe. Oui, on veut faire connaitre les Atikamekw, sensibiliser la population à la réalité atikamekw, mais souvent on oublie qui on est à l’interne, et cet oubli alimente le mal de vivre. Oui, on parle atikamekw, on vit dans nos trois communautés, on se souvient de nos grands-parents qui nous amenaient sur le territoire. Ils étaient de bons chasseurs, de bons trappeurs, ils connaissaient tout sur le territoire et ne se perdaient jamais. C’est ce dont on se souvient. Mais il y a tellement de maux sociaux dans nos communautés aujourd’hui. On est comme déchiré par le dilemme entre la société actuelle et la société ancienne. Quand je dis ancienne, ce n’est pas en termes péjoratifs. Mais quand on met ensemble la dépossession du territoire, la recherche d’identité, tous les préjugés et les stéréotypes à notre égard, la richesse étalée à l’extérieur de nos communautés et à laquelle on ne participe jamais, il faut s’attendre à ce qu’il ait un impact; les gens dans nos communautés sont affectés par ces réalités. Alors le message qu’on voulait envoyer était aussi celui-ci : « Eille! tu es Atikamekw. Souviens-toi que tu es Atikamekw ». Les territoires sur lesquels on vit sont les nôtres. On ne les a jamais cédés ou vendus, on n’a jamais échangé notre territoire ou statué à son endroit. Souvenez-vous que vous êtes un peuple fort et soyez fiers de qui vous êtes. Nos grands-parents ont su préserver notre langue, notre culture, nos histoires, nos légendes. Encore aujourd’hui, vous êtes un peuple fort, soyez fiers de qui vous êtes, Atikamekw!

Et puis, on le voit, les gens s’impliquent un peu plus partout. Ils sont moins gênés d’aller chercher de l’emploi, ils s’affirment plus fortement sur les réseaux sociaux. La présence atikamekw a explosé partout sur le territoire. On voit des Atikamekw dans les commerces, dans les grandes villes, là où on ne les voyait pas avant. Donc tout cela, renforcer une certaine fierté de la nation atikamekw, c’est le volet social.

Et puis, il y a le volet éducationnel. Éduquer la population en général sur les droits autochtones, les réalités autochtones, le territoire. On est les Atikamekw, on est là depuis longtemps, on a une langue, une culture particulière, et on veut participer à la société. On n’est pas si différents au fond, on marche sur deux jambes, on a deux bras, dix doigts, dix orteils. Et on veut participer.

J.P. – Vous semblez parler d’une vision à long terme, j’imagine que la Déclaration avait un peu ce but ?

C.A. – Ah oui! Souvent, on focalise tellement sur nos problèmes sociaux, sur ce qui se passe autour de nous, qu’on oublie de regarder plus loin. Mais cette vision ne vient pas de moi. L’idée de la déclaration se discutait dans les coulisses longtemps avant que j’arrive en poste, par les aîné·e·s notamment. J’aurais pu dire non, mais j’y croyais, je savais que c’était possible.

J.P. – Est-ce qu’il faudrait d’autres déclarations du genre ?

C.A. – Je pense que oui. La déclaration a eu d’importants échos auprès des autres nations autochtones; les gens en parlaient partout à travers le pays et même aux États-Unis. On ne le dit pas haut et fort, parce qu’on a tellement peur des conséquences négatives, mais ce n’est pas vrai que les Autochtones sont des « amalgames de réserves ». Nous sommes des nations, sur des territoires. Il y a plus de 50 nations au Canada; il faudrait que chacune redevienne ce qu’elle était. Moi, ce que je voudrais, mon objectif à long terme, c’est que dans 100 ans, dans 200 ans, on parle encore notre langue, on connaisse nos histoires, nos légendes, qu’on sache d’où on vient et qu’on soit encore ici, sur le territoire. Pour cela, il faut se donner des outils pour renforcer notre langue, notre culture, nos savoir-faire, mais il faut aussi pouvoir participer à la société plus large. Il y a donc deux éducations à faire. Autant, il faut comprendre qui nous sommes en tant qu’Atikamekw, autant il faut s’éduquer dans la tradition occidentale. C’est essentiel si on veut pouvoir développer des entreprises, participer au développement économique, exploiter les ressources naturelles selon nos valeurs. Il faut s’installer dans toutes les sphères de la société. Quand on y pense, c’est ce qui se fait partout à travers le monde. À Hawaï et en Nouvelle-Zélande, par exemple, les peuples autochtones ont réussi à se faire une place à l’intérieur des institutions, puis à défendre leur culture, leur identité et leur langue en utilisant le système du colonisateur. En comparaison, nous sommes encore loin de cela ici, avec la Loi sur les Indiens et sa politique de réserves.

J.P. – Vous parlez souvent de l’importance de la jeunesse, de redonner une fierté aux jeunes. Quel est le rôle de ces jeunes dans cette vision de l’autodétermination ?

C.A. – Pour moi, c’est primordial que les membres soient fiers de qui ils sont, qu’ils arrêtent de transporter une certaine honte d’eux-mêmes, qui leur vient des préjugés et des stéréotypes. Je veux qu’ils s’acceptent, qu’ils soient fiers d’être Atikamekw. C’est tout ce qui me préoccupe au fond. Beaucoup de membres de ma famille, beaucoup d’ami·e·s dans les communautés se sont suicidés quand j’étais jeune; cela a toujours été près de moi. À neuf ans, j’ai déjà identifié un corps à la morgue; depuis ce temps, je connais la sensation d’un corps mort, j’en connais l’odeur, et c’était à cause d’un suicide. Je me suis toujours dit que j’allais travailler pour enrayer le suicide, pas de manière frontale, mais par en arrière. Tout est en rapport avec ton état d’âme, ta façon de penser, de te voir toi-même, de t’aimer. Mais pour s’aimer soi-même, il faut d’abord s’aimer en tant qu’Atikamekw. C’est vrai pour tous les âges, mais pour les jeunes, cela a une importance particulière parce que ce sont eux qui vont porter notre culture en avant, ce sont eux qui vont porter notre langue en avant, transporter notre message également. Je veux que les jeunes soient fiers de qui ils sont. L’âge médian chez les Atikamekw est de 19 ans, donc la moitié des Atikamekw ont 19 et moins, et 70 % de la population a 40 ans et moins. Pour y arriver, c’est important que les jeunes prennent conscience de l’utilité de l’enseignement et de l’éducation; c’est ça qui va faire la différence, je pense.

J.P. – Comment distinguez-vous enseignement et éducation ?

C.A. – L’éducation, c’est nous, c’est qui nous sommes. L’enseignement, c’est ce qu’on apprend à l’école.

J.P. – Et les deux sont importants à vos yeux ?

C.A. – Assurément. C’est quelque chose que les aîné·e·s nous ont transmis. Quand je parle aux jeunes, je leur dis souvent : « C’est important de connaitre qui tu es ». Tu dois t’éduquer sur ta culture, sur nos histoires, nos savoir-faire, notre langue, c’est important. Il faut que tu ailles chercher ton enseignement également. Comment réfléchir, comment aborder des sujets dans le contexte occidental, comment défendre des points de vue. Il faut comprendre la science, la biologie, la physique, comprendre les mathématiques, le français, l’anglais, l’histoire aussi, surtout l’histoire, la nature, la géographie… Comprendre tout! Les Atikamekw doivent être bons en électricité, en électronique, et c’est particulièrement vrai aujourd’hui, avec les nouvelles technologies. C’est en utilisant les outils modernes que les Atikamekw pourront se transporter vers l’avant. Donc, pour moi, c’est important l’éducation. Mais avant l’éducation, il faut la fierté. Parce que si tu n’es pas fier de toi, tu ne voudras pas t’éduquer, tu ne voudras pas aller chercher de l’enseignement. Tu vas rester dans un état d’âme non productif. Moi, je veux que ces jeunes-là puissent avoir tout le soutien nécessaire, toute la motivation et l’encouragement qu’il faut pour être fiers de qui ils sont et persévérer dans leurs études et leur éducation.

J.P. – Est-ce que le CNA a mis en place des mesures pour contribuer à cette mission ?

C.A. – Dès les premiers jours de mon mandat, j’ai travaillé à créer ce qu’on appelle aujourd’hui les « sommets jeunesse ». Après deux ans, j’ai réussi à trouver le financement nécessaire et à convaincre les autres chefs de se joindre au projet. Nous avons tenu quatre sommets jeunesse depuis que je suis en poste, avec un ralentissement dans les dernières années dû à la pandémie. Chaque fois, c’est un succès. Les jeunes s’impliquent, participent et sont créatifs. On leur parle de politique, de négociation, on discute avec eux des thèmes qui les intéressent, comme l’environnement. Ils ont leurs propres idées aussi. La troisième année, ils sont arrivés avec une charte jeunesse. Nous, on ne fait que les aider, leur donner un cadre, on crée des ateliers, on les laisse parler, on les laisse réfléchir. Ils le font, ils travaillent, ils réfléchissent, et ils arrivent avec une charte jeunesse, un document complet avec différentes clauses sur les thèmes qui les intéressent. On a envoyé cette charte aux deux paliers de gouvernements et aux conseils de bande. Je suis vraiment fier d’eux. Mon but premier en organisant ces sommets jeunesse, c’était de démystifier la politique, de leur montrer que ce n’est pas si compliqué, qu’il suffit de comprendre les sujets qui sont à l’ordre du jour, les positions de base, de connaitre ce qui se passe. C’est simple, développe ta réflexion, fais-toi une tête. C’est ce que je leur dis tout le temps, c’est simple, mais c’est à vous à décider ce que vous voulez et à participer, parce que c’est vous qui allez prendre les décisions plus tard, qui allez vivre avec les décisions d’aujourd’hui.

J.P. – Merci pour cet entretien M. Awashish. Si vous aviez un seul message à lancer aux Québécois et Québécoises en terminant, ce serait quoi ?

C.A. – Ah, je le lance souvent! Ce serait de mettre de côté leurs peurs. D’arrêter d’écouter leurs politiciens qui transpirent eux-mêmes la peur et qui brandissent l’épouvantail devant nos demandes. Ce serait aussi de s’informer, de se sensibiliser à nos réalités. De comprendre qu’au fond, on partage essentiellement les mêmes valeurs. Je les inviterais à innover sur le plan intellectuel, notamment dans leur approche des droits autochtones. Le problème vient aussi du manque d’éducation des élus non autochtones. Il faut passer par-dessus cette limite, commencer à penser autrement. Il faut que les Québécois et Québécoises, les Canadiens et Canadiennes, comprennent ce que l’on a en commun, et comment nos droits ancestraux et le titre ancestral que l’on possède peuvent nous aider à protéger le territoire tout entier.

Julie Perreault[2]est professeure à temps partiel à l’Institut d’études féministes et de genre de l’Université d’Ottawa


  1. Constant Awashish est grand chef du Conseil de la Nation Atikamekw Nehirowisiw.
  2. Julie Perreault est aussi docteure en science politique et étudiante au baccalauréat en droit à l’Université du Québec à Montréal.
  3. Voir la Déclaration à : <www.cerp.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers_clients/Documents_deposes_a_la_Commission/P-034.pdf>.
  4. La littérature juridique tend plutôt à qualifier de « droit des Autochtones » le droit étatique élaboré par la Cour suprême. Nous avons souhaité respecter la cohérence des propos rapportés, au risque d’une certaine confusion.
  5. NDLR. Voir : <https://mern.gouv.qc.ca/documents/ministere/etudes-voies.pdf>.
  6. NDLR. En mars 2000, une entente intérimaire a été conclue entre le CNA, le Centre jeunesse Mauricie et Centre-du-Québec, le Centre jeunesse Lanaudière et leurs directions de la Protection de la jeunesse (DPJ), dont le but est de permettre l’application du système d’intervention d’autorité atikamekw (SIAA) de façon indépendante du directeur de la protection de la jeunesse (DPJ). Voir : <www.atikamekwsipi.com/fr/services/service-sociaux-atikamekw-onikam/services/systeme-dintervention-dautorite-atikamekw-siaa>.

 

Vaincre la dynamique anti-migratoire

13 mai 2022, par CAP-NCS
L’Histoire ne fait rien. Elle ne possède pas de richesses énormes, elle ne livre pas de combats. C’est au contraire l’homme réel et vivant qui fait tout cela, possède tout cela (…)

L’Histoire ne fait rien. Elle ne possède pas de richesses énormes, elle ne livre pas de combats. C’est au contraire l’homme réel et vivant qui fait tout cela, possède tout cela et livre tous ces combats ; ce n’est pas, soyez-en certains, « l’histoire » qui se sert de l’homme comme moyen pour réaliser – comme si elle était une personne à part – ses fins à elle. Elle n’est que l’activité de l’homme qui poursuit ses fins à lui.

Karl Marx et Friedrich Engels[1]

Aujourd’hui, la gauche ainsi que les mouvements populaires sont confrontés, partout dans le monde, à de puissants courants de droite et d’extrême droite qui développent un discours convergent ciblant les populations les plus vulnérables, en particulier les quelque 400 millions de personnes qui quittent ou qui cherchent à quitter leur pays. Parmi eux, un très grand nombre de migrants « économiques », incluant une multitude de travailleuses et de travailleurs prêts à accepter les emplois que les « natifs » refusent. Ce sont, selon l’expression consacrée, les emplois « 3-D » (dangerous, dirty, difficult), caractérisés par leur précarité, de bas salaires et de mauvaises conditions de travail. De leur côté, les ouvriers dits temporaires, que l’on retrouve dans l’agriculture notamment, travaillent également dans des conditions exécrables. L’essentiel de ce dossier des Nouveaux Cahiers du socialisme porte sur l’analyse des mécanismes d’oppression et d’exclusion de ces migrantes et migrants.

Il faut cependant saisir la « logique » derrière ce système. Pour l’essentiel, l’État gère l’économie selon les exigences du capitalisme. Cela signifie simplement qu’il voit à ce qu’il y ait sur le « marché du travail » une main-d’œuvre nombreuse et disciplinée. Cette logique est à l’œuvre depuis l’avènement du capitalisme alors que les migrations sont devenues massives, organisées et contrôlées, notamment à l’époque de l’esclavage et du travail forcé[2]. Certes, les conditions ont changé aujourd’hui, mais ce même processus perdure. Des populations sont littéralement « disciplinées » par la violence, l’insécurité, la pauvreté et la famine. Elles sont par conséquent contraintes de se déplacer et se trouvent souvent condamnées à vivre avec un statut de non-citoyen.

Alors que faire ?

Depuis longtemps, face à cette situation, les mouvements et partis de gauche s’interrogent et essaient de trouver des solutions concrètes et politiques. À la fin du XIXe siècle et durant une bonne partie du XXe siècle, une conception naïve et implicitement coloniale dominait suivant laquelle la classe ouvrière des pays capitalistes serait celle qui allait sauver le monde, y compris les peuples « indigènes » victimes du colonialisme. Marx fut un des premiers à déconstruire ce mythe en indiquant que c’étaient plutôt les « barbares » qui devaient jouer le premier rôle dans leur lutte d’émancipation. Il concluait en effet que les mouvements ouvriers anglais, les plus avancés à l’époque, étaient incapables de mener la lutte dans un contexte où les affamés irlandais, chassés de leurs terres et arrivant par milliers dans les usines de l’Angleterre, étaient surexploités. Et, pour aggraver la situation, la classe ouvrière anglaise elle-même avait largement intériorisé le racisme envers les Irlandais, idéologie prônée par la bourgeoisie pour diviser les travailleurs. Cette fracture de la classe ouvrière bloquait tout processus de transformation. Plus tard, les mouvements radicalisés qui allaient constituer la Troisième Internationale ont repris à leur compte l’idée selon laquelle la révolution socialiste était impensable et impossible sans la lutte des peuples dominés appartenant à ce qu’on appelait alors l’« Orient ». De plus, l’Internationale affirmait vouloir lutter sans merci contre la discrimination et le racisme en Europe à l’endroit des migrantes et des migrants qui affluaient de l’Europe et de l’Afrique. Le ton était radical et également autocritique :

Le socialiste qui, directement ou indirectement, défend la situation privilégiée de certaines nations au détriment des autres, qui s’accommode de l’esclavage colonial, qui admet des droits différents entre les hommes de race et de couleur différentes; qui aide la bourgeoisie de la métropole à maintenir sa domination sur les colonies au lieu de favoriser l’insurrection armée de ces colonies, le socialiste anglais qui ne soutient pas de tout son pouvoir l’insurrection de l’Irlande, de l’Égypte et de l’Inde contre la ploutocratie londonienne, ce « socialiste », loin de pouvoir prétendre au mandat et à la confiance du prolétariat, mérite sinon des balles, au moins la marque de l’opprobre[3].

Face aux enjeux actuels, le défi est tout aussi grand. Toutefois, il y a dans ce contexte inquiétant quelques bonnes nouvelles. La première découle évidemment de cette révolte multiforme, provenant en grande partie du sud, qui génère une nouvelle conscience des problèmes sociaux à l’échelle mondiale. Les vagues roses, les printemps africains et arabes, les luttes paysannes d’une intensité inédite en Inde sont autant d’indicateurs que le monde est en train de « changer de base », comme le dit le chant l’Internationale. L’impérialisme et le colonialisme sont pris à partie, tant sous leurs formes plus traditionnelles de domination à la fois économique, politique et culturelle, qu’à travers les dimensions plus agressives d’une « guerre des civilisations[4] » exportée depuis les États-Unis vers le reste du monde. Ces confrontations mettent à mal l’impérialisme encore dominant mais déclinant des États-Unis et laissent entrevoir une nouvelle solidarité Nord-Sud.

La deuxième bonne nouvelle relève du fait que le racisme et la discrimination sont de plus en plus contestés parmi les populations racisées, autochtones et migrantes du Nord. Les pseudo-réformes mises de l’avant par les États et les partis de droite et de centre deviennent de moins en moins crédibles. L’heure est à l’action, comme l’ont illustré les militantes et les militants du mouvement Black Lives Matter. On tolère de moins en moins la passivité ou la nonchalance dont font preuve les mouvements populaires ou les partis de gauche, surtout quand ils ferment les yeux devant les nombreuses formes de discrimination tant les nouvelles que les anciennes. Il n’est plus permis de reléguer au second plan ou de reporter à plus tard la résistance et les luttes aux oppressions racistes et sexistes, de même qu’aux mécanismes d’expansion du capitalisme qui mettent en danger non seulement les peuples mais aussi les écosystèmes.

Il faut également porter une attention particulière aux causes structurelles de ces fractures pensées et articulées par les dominants. La réponse moralisatrice qu’on nous sert devant la montée des ces luttes – pensons notamment aux revendications autochtones – n’est pas acceptable. L’agressivité qui s’exprime dans l’espace public ne relève pas simplement d’un comportement ou d’une attitude individuelle, mais d’un système qui génère racisme, colonialisme et discrimination. Glen Coulthard, un intellectuel de la Première Nation dénée, affirme que, « pour que vivent nos nations, le capitalisme doit mourir[5] » Les incantations larmoyantes, les excuses gênées, les gestes symboliques pour déboulonner des statues de John A. Macdonald[6], au mieux sont dérisoires, au pire occultent les vrais problèmes et empêchent toute critique effective du système.

Il y a un véritable chantier devant nous. Soulignons quelques éléments importants qui relèvent du court terme :

  • Les mouvements populaires et de gauche doivent ouvertement et sans complaisance dénoncer la discrimination sous toutes ses formes, y compris – et surtout – lorsque cette dernière se réclame d’une « version occidentale » des droits et d’une laïcité factice, comme on a pu le constater lors des récents débats au Québec autour d’une loi qui vise plus particulièrement les femmes musulmanes, la loi 21 ou Loi sur la laïcité de l’État.
  • Les enjeux socio-économiques sont de première importance (emploi, logement, éducation, etc.). En ce sens, la lutte contre les mesures néolibérales, notamment la privatisation, qui détruisent les systèmes publics de santé, d’éducation, de logement, doit être structurée et mieux organisée. Soulignons que les personnes immigrantes sont les premières à pâtir des politiques néolibérales.
  • Les divers mouvements et organisations doivent mettre au premier plan de leur programme la lutte contre le racisme et la discrimination. Les syndicats en particulier ont un rôle important à jouer en ce sens. Des ateliers doivent être organisés afin de mieux faire comprendre aux membres le rôle du racisme et de la discrimination dans le recul des luttes et revendications syndicales. Ainsi il importe de pratiquer une vigoureuse politique d’inclusion dans les structures syndicales.
  • La lutte pour les droits des populations migrantes est inséparable des luttes anti-impérialistes et anticoloniales dans les régions qui sont soumises aux agressions et à la dislocation, entre autres dans l’« arc des crises » qui traverse l’Asie et l’Afrique en passant par le Moyen-Orient. Il est nécessaire qu’il y ait, dans une perspective altermondialiste et internationaliste, une intervention rigoureuse et soutenue, associée à des revendications immédiates et appuyées. En contexte de capitalisme globalisé, toutes les luttes sont « glocales », c’est-à-dire à la fois transversales, internationales et locales.

Alain Saint-Victor est historien et militant communautaire et rédacteur aux Nouveaux Cahiers du socialisme dont le regretté Pierre Beaudet était un des principaux fondateurs. 


  1. Karl Marx et Friedrich Engels, La Sainte Famille, 1845, <https://www.marxists.org/francais/marx/works/1844/09/kmfe18440900r.htm#:~:text=C’est%20au%20contraire%20l,activit%C3%A9%20de%20l’homme%20qui>.
  2. Dès l’expansion du capitalisme au XVIIIsiècle, les migrations ont pris un caractère particulier. Il y avait bien sûr, auparavant, des flux de populations déplacées, notamment lors de guerres ou de catastrophes naturelles. Mais ce que le capitalisme a changé, c’est la place de l’immigration comme rouage essentiel d’un mode de production dont le socle est l’accumulation du capital et la dépossession des couches populaires.
  3. Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales, IIe Congrès de l’Internationale communiste, juillet-août 1920, <www.marxists.org/francais/inter_com/1920/ic2_19200700f.htm>.
  4. Le politicologue conservateur étatsunien Samuel Huntingdon avait proposé dans des travaux très diffusés que le monde postguerre froide devenait le territoire des affrontements entre des « civilisations » incompatibles (la Chine, la Russie, le monde arabe, l’Occident, etc.). La civilisation occidentale identifiée aux États-Unis par Huntingdon devait combattre sans relâche les autres civilisations.
  5. Glen Coulthard, « Pour que vivent nos nations, le capitalisme doit mourir », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 18, 2017; Glen Coulthard, Peau rouge, masques blancs. Contre la politique coloniale de la reconnaissance, Montréal, Lux, 2018.
  6. Ce premier premier ministre canadien affichait une posture ouvertement raciste envers les Autochtones et les « canadiens-français ».

 

Le schisme identitaire de Étienne-Alexandre Beauregard, ou Le nouveau bric-à-brac idéologique de la droite radicale du Québec

12 mai 2022, par CAP-NCS
Signe des temps : la question nationale québécoise qui, depuis la révolution tranquille, avait permis à nombre d’intellectuels du courant indépendantiste et souverainiste de (…)

Signe des temps : la question nationale québécoise qui, depuis la révolution tranquille, avait permis à nombre d’intellectuels du courant indépendantiste et souverainiste de développer une vision progressiste et largement partagée de la nation, voilà qu’elle devient l’objet, en ces années 2020, d’une récupération manifeste par des penseurs de droite ou d’extrême droite qui cherchent dorénavant à nous la présenter sans vergogne sous les habits d’un conservatisme sans rivages.

C’est ce qu’on ne peut que réaliser en lisant attentivement l’essai récemment paru d’Étienne-Alexandre Beauregard, Le schisme identitaire. Un ouvrage par ailleurs abondamment loué par Mathieu Bock Côté ; ce qui n’est pas étonnant, mais l’est beaucoup plus quand on le voit recensé, sans nuances et avec force d’éloges, tant à Radio Canada qu’au Devoir. Louis Cornelier ne terminait-il pas sa recension à son propos en affirmant qu’un « essayiste d’élite était né » (sic !) ? [1]

Dans ce essai, l’auteur cherche à revamper, en l’actualisant et lui donnant une forme théorique, un discours sur la nation et l’identité du Québec qu’on avait cru jeté depuis longtemps aux poubelles de l’histoire : celui d’un nationalisme étroitement identitaire ressemblant comme 2 gouttes d’eau à celui des élites conservatrices et autonomistes canadiennes françaises de la fin du 19ième et début du 20ième siècle.

Pour s’en rendre compte il n’est que de regarder plus attentivement, son chapitre 6, La guerre culturelle au Québec, car on y retrouve résumés pêle-mêle, bien des ingrédients de cette nouvelle potion conservatrice à laquelle Beauregard tente d’apporter —à travers un bien étrange bric-à-brac conceptuel— une sorte de vernis universitaire et scientifique.

Et le jeu en vaut largement la chandelle, car on se trouve avec cet essai, devant l’étrange tentative de redonner formes et couleurs à une vieille conception élitiste de la nation canadienne française, mais à travers un nouveau vocabulaire, de nouveaux habits théoriques qui ressortent d’un véritable melting-pot, comme si on était allé —sans rigueur méthodologique aucune— en puiser les éléments à tous les râteliers théoriques disponibles.

Beauregard fait usage en effet dans ce chapitre du concept de « guerre culturelle » qui serait censé, selon lui, caractériser en propre la joute politique du Québec contemporain (p. 137), en le divisant désormais sans appel entre 2 camps : celui d’une part des « nationalistes (…) assujettis à une logique de loyauté » comme on les retrouverait à la CAQ et au PQ ; et d’autre part celui des « multiculturalistes (…) assujettis quant à eux à une logique de l’altérité » comme on les retrouverait au Parti libéral et à Québec solidaire (p. 139) . [2]

Mais si on voit bien ainsi apparaître la figure connue de la guerre culturelle chère à cet universitaire états-unien très campé à droite qu’est James Davison Hunter, on ne peut qu’être interloqué de voir en même temps Beauregard appeler à la rescousse Gramsci lui même, ne se gênant pour reprendre sans l’ombre d’une précaution deux de ses concepts clefs, mais en en broyant littéralement le sens initial : l’hégémonie et la contre-hégémonie.

Il est vrai qu’on pourrait imaginer, et pourquoi pas, qu’il s’agit là d’emprunts théoriques qui à termes pourraient s’avérer éclairants et féconds ! Il reste qu’ici —parce que ces emprunts sont effectués sur le mode du collage détourné et impressionniste— ils ne conduisent qu’à brouiller toute intelligence de la réalité québécoise contemporaine ainsi qu’à accoucher d’une vision de la conflictualité sociale extrêmement réductrice, ramenée à sa seule dimension morale et idéologique.

Gramsci malmené !

Car si Gramsci pouvait bien parler de “guerre culturelle” (et par conséquent de l’importance du consentement social permettant aux classes possédantes d’assurer leur domination sociale, politique et culturelle), il n’oubliait jamais de rappeler que cet indéniable combat culturel qui se donnait au coeur d’une société ne pouvait se comprendre qu’à la condition de le combiner étroitement à un autre combat qui touchait cette fois-ci au partage, entre classes possédantes et classes travailleuses, des richesses socialement produites.

Or c’est justement ce soubassement socio-économique et dont la prise en compte fait toute la richesse et la profondeur de l’approche de Gramsci, qui est non seulement complètement absent de la nouvelle vision du Québec proposée par Beauregard, mais aussi qui permet à ce dernier d’hypostasier de manière grotesque —c’est-à-dire en leur donnant une importance inconsidérée et non justifiée— certains différents ou conflits d’ordre moral et culturel pouvant effectivement exister depuis quelques années au Québec, entre par exemple la droite néo-libérale et la droite conservatrice et morale.

Résultats : la fameuse distinction que Gramsci installe entre la culture de l’hégémonie et celle de la contre-hégémonie, et qui pour lui renvoyait à cette lutte collective que l’ensemble des classes subalternes menait pour tenter de résister à la domination écrasante des classes possédantes, voilà que dans les fantasmagories de Beauregard, elle se transmue au Québec du 21ième siècle dans une bataille que le courant nationaliste conservateur, taxé sans vergogne de « contre-hégémonique », mènerait contre le multiculturalisme « hégémonique » dont non seulement le Parti libéral mais encore Québec solidaire seraient les porte-étendards par excellence ! Le monde à l’envers en somme : Mathieu Bock Côté, Étienne-Alexandre Beauregard et consorts, transformés en de vaillants résistants opprimés, mais qui n’auraient de cesse pourtant de se dresser contre la toute puissance du multiculturalisme, incarnée par nulle autre que… QS. On croirait rêver !

Laclau et Mouffe récupérés

Et ce que Beauregard a pu faire en malmenant sans égard Gramsci, il va le refaire d’une certaine manière avec Laclau et Mouffe, mais cette fois-ci en s’engouffrant dans certaines limites de leur approche et en récupérant sur la droite leur concept de « populisme ». Car Laclau et Mouffe –au-delà de toutes les failles que peuvent recéler leurs propres théories – appartiennent au camp de la gauche et s’emploient justement à trouver ce qui pourrait unifier les forces de gauche autour de la notion centrale « d’égalité », de manière à mieux faire face à la droite (et particulièrement à la droite conservatrice) ainsi qu’ à capter à son encontre ce qu’ils appelleraient les sentiments anti-oligarchiques ou anti-impérialiste des classes dominées.

Certes Laclau et Mouffe ne sont plus marxistes, mais comme ces derniers définissent le populisme comme une forme, plus qu’un contenu, et plus précisément comme « un mode d’articulation des demandes sociales au sein desquelles les logiques d’équivalence prévalent sur les logiques de la différence [3] », ils ouvrent la porte à une définition –bien sûr anti-néolibérale— mais néanmoins extrêmement large et élastique du populisme, permettant ainsi à Beauregard de la récupérer à peu de frais, ou plus exactement d’en transformer insidieusement le sens profond. Alors que le fond de la démarche de Laclau et Mouffe consistait à mettre en évidence ce qui pouvait unir les différentes composantes du peuple (les fameuses logiques d’équivalences), Beauregard lui va mettre plutôt l’accent sur ce qui les sépare, insistant sur ce qu’il appelle « la capacité à envisager une division infranchissable entre 2 segments de l’électorat » (p. 147), y voyant là non seulement l’irruption au Québec d’un nouveau discours contre-hégémonique nationaliste osant faire face à l’hégémonie multiculturaliste, mais aussi la justification d’une stratégie populiste de droite « du gros bon sens » (p. 149).

Détournement de sens

Et là, Beauregard ne se gênera pas pour endosser, en ce qui concerne la réalité socio-politique du Québec d’étonnantes simplifications, ou plutôt d’importants détournements de sens qui auraient sans doute fait se retourner Jean-Marc Piotte dans sa tombe, auteur de gauche qu’il cite à ce propos et qui est un des grands spécialistes québécois de Gramsci des années 70-80. Car Beauregard n’y va pas avec le dos de la cuillère et prétend établir une sorte de lien d’équivalence apparemment savant entre ce que Gramsci appelle, à propos du prolétariat italien des années 30, « un noyau de bon sens » (dont il est question dans l’ouvrage de Piotte, La pensée politique de Gramsci. [4]) et « le gros bon sens » des électeurs caquistes des années 2020 au Québec.

En fait, ce que Gramsci voulait expliquer à travers cette expression de « noyau de bon sens », c’est le mécanisme par lequel le prolétariat — malgré la présence de l’hégémonie culturelle bourgeoise— parvient, en se confrontant aux contradictions de la réalité elle-même, à faire entendre une autre voix et construire un discours contre-hégémonique lui permettant d’atteindre, à l’encontre de la vision des classes dominantes, une conscience plus claire de ses propres intérêts collectifs. Or ce que Beauregard entend lui par « gros bon sens » est très précisément le contraire : non pas ce qui –comme point de départ— ouvre la possibilité d’une conscience collective plus fine de soi, mais ce qui –comme point d’arrivée— permettrait de « communier avec le sens commun québécois » (p. 149) ; en somme avec tout ce sur quoi la CAQ a bâti sa fortune électorale : une vision étroitement nationaliste du Québec, déliée de tout projet indépendantiste et tendant à utiliser les sentiments contemporains de désarroi et de replis des Québécois pour mettre de l’avant une vision purement identitaire de la nation [5] .

On se trouve donc là une fois encore face à une autre époustouflante pirouette théorique qui montre bien de quel bois est faite la démarche de Beauregard : sous le clinquant de l’abondance des sources et des références d’auteur, on ne trouve rien que des approximations bancales ou détournées de leur sens premier, jamais cependant justifiées jusqu’au bout, cherchant tout au plus à donner le change de la rigueur, dans le seul but de légitimer coûte que coûte un nationalisme étroit et ringard.

QS au pilori

Il n’est que de penser d’ailleurs à la façon dont, dans cet essai, est présenté QS pour s’en convaincre un peu plus. Car si QS peut avoir bien des défauts en ce qui concerne son projet indépendantiste, ou encore sa conception de la laïcité ou même ses pratiques de démocratie internes. Si comme je l’ai indiqué ailleurs, sa direction actuelle ne parvient pas à mesurer toute l’importance qu’il y aurait à développer des politiques indépendantistes plus assumées et assurées, plus en phase avec d’autres secteurs de la société québécoise, il faut vraiment être de mauvaise foi pour affirmer qu’il appartient irrémédiablement au camp des multiculturalistes, s’étant comme le prétend Beauregard, positionné radicalement (sic) « en faveur du discours post-national et multiculturaliste » (p. 157)

Il y a quand même des limites à tout, et le moindre souci de rigueur aurait dû obliger l’auteur a pour le moins concéder que QS est un parti au programme indépendantiste très clair (reconnaissant donc sans ambiguïté aucune la spécificité de la nation québécoise), un parti par ailleurs aux prises avec une histoire en devenir, un parti processus, non homogène, agité de multiples tensions et dont les différentes directions collectives n’ont pas toujours été les mêmes. À preuve les débats qui continuent à le parcourir et le secouer et qui ne permettent pas de conclure à ce jour à une orientation à tout jamais définie hors des grands paramètres de gauche qui ont présidé à sa naissance en 2006 !

Il aurait dû par ailleurs ne pas se servir –comme il l’a fait— d’extraits de textes (p. 157) que j’ai pu écrire à ce propos [6] , pour —en les tronquant— déformer ma propre pensée et passer à côté de ce qui en était pourtant essentiel : l’idée qu’il était encore possible à gauche et par conséquent à QS, de ne plus opposer sans appel le Québec des Canadiens français avec le Québec plus inclusif comprenant les communautés culturelles. Et de le faire en transcendant ces différences appréhendées dans un projet politique rassembleur et novateur.

Il est vrai que prendre en compte cette « petite nuance » risquait de faire chanceler tout de son propre raisonnement quant à l’existence d’une guerre culturelle qui déchirerait le Québec en ses tréfonds. Cela en dit long cependant sur la pseudo-rigueur du discours qu’il prétend tenir, tout comme sur l’esbroufe et les faux-semblants qui en cachent la vacuité en termes de contenus.

Plus encore, et en étant cette fois vraiment fidèle à Gramsci —non à partir de la forme, mais à partir du fond— on pourrait ajouter que ce collage de théories disjointes et impressionnistes qui font la matière du chapitre 6 de Beauregard —et dont bon nombre proviennent d’auteurs de gauche dont la pensée a été en grande partie détournée, pourrait bien être l’indice révélateur de ce que Gramsci appelait, lui, « une culture hégémonique » : une culture si dominante qu’elle est capable d’absorber et réduire à néant le discours de ses adversaires, sans que par ailleurs on s’en indigne de trop alentour.

N’est-ce pas –lorsqu’on pense aux rapports qui existent aujourd’hui entre la gauche et la droite— ce qui devrait nous donner à penser ?

Pierre Mouterde
Sociologue, essayiste


[1] Le devoir : https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/687678/chronique-naissance-d-un-essayiste

[2] Les nuances ici sont importante : il ne s’agit pas de nier qu’il puisse y avoir ce genre de confrontations idéologiques dans la société québécoise contemporaine, ni non plus que ces thématiques ne soient pas présentes dans l’espace public (j’ai justement cherché à montrer dans Les impasses de la rectitude politique, comment la gauche ne devrait pas les ignorer). Par contre ce contre quoi, il s’agit de se porter en faux –on le verra plus loin— c’est le caractère fondateur que Beauregard, à l’instar d’ailleurs de Bock-Côté, veut à tout prix leur donner ainsi que la pseudo grille d’interprétation sociologique qui en découle.

[3] Ernesto Laclau, Deriva populista y centroizquierda latinoamericana, Nueva sociedad, n 205, septembre-octobre 2006.

[4] (P. 114), et contrairement à ce qui est indiqué de manière erronée dans son essai, qui lui fait référence à des pages inexistantes : p. 201-202. Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci.

[5] Il est en ce sens pas étonnant du tout qu’il s’en prenne (page 114) vertement aux thèses de Gérard Bouchard qui dans Génèse des nations et cultures du nouveau monde cherche à repenser la nation québécoise à travers la notion de diversité.

[6] Voir Les impasses de la rectitude politique, Montréal, Varia, 2019, p. 143 et 144 ainsi que p. 107.

 

Une arme de guerre ? Quelques réflexions sur la violence sexuelle pendant la guerre russe en Ukraine

11 mai 2022, par CAP-NCS
Nous nous sommes rencontrés pour la première fois lors de la conférence de 2015 « Contre notre volonté – Quarante ans après : explorer le champ de la violence sexuelle dans les (…)

Nous nous sommes rencontrés pour la première fois lors de la conférence de 2015 « Contre notre volonté – Quarante ans après : explorer le champ de la violence sexuelle dans les conflits armés » à Hambourg, en Allemagne[1], et nous sommes restés en contact depuis. Nous travaillons tous les deux sur la violence sexuelle pendant la Seconde Guerre mondiale et nous collaborons avec d’autres chercheurs et professionnels d’ONG au sein du « Groupe international de recherche ‘Violence sexuelle dans les conflits armés’ ». Peu après le début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine le 24 février 2022, Marta a décidé de protéger son fils et de fuir le pays. Lorsqu’elle est arrivée à Hambourg le 12 mars, nous avons immédiatement commencé à parler de violences sexuelles : contre les réfugiés ukrainiens dans les régions frontalières et dans les pays où ils ont trouvé un abri temporaire, mais aussi dans la zone de guerre en Ukraine. À l’époque, il n’y avait que peu d’indications indiquant cette forme de violence en Ukraine. Mais au cours des dernières semaines, le sujet est devenu de plus en plus visible. Nous croyons qu’il est important et nécessaire que la violence sexuelle reçoive cette attention. Dans le même temps, cependant, nous sommes inquiets de la façon dont cette violence est représentée. Qui en parle et qui reste silencieux ? Quels aspects sont mis en avant et que reste-t-il dans l’obscurité ? Afin de partager certaines de nos observations et préoccupations, nous avons décidé de documenter certaines de nos conversations sous forme écrite. Le résultat est un instantané momentané dans un développement en cours. Néanmoins, nous espérons contribuer à une meilleure compréhension. L’échange suivant a eu lieu le 20 avril 2022.

Regina Mühlhäuser: Au cours des dernières semaines, de plus en plus de témoignages et de rapports sur les violences sexuelles dans la zone de guerre ont été publiés – via les médias sociaux, dans les journaux et les rapports. Les femmes qui ont fui l’est de l’Ukraine, de Kiev, de Marioupol et d’autres endroits, vers l’ouest de l’Ukraine, la Pologne et d’autres pays, ont rapporté ce qu’elles ont entendu et vécu. Vous suivez de près ces histoires. Quelle est votre évaluation de ce qui se passe?

Marta Havryshko: Je pense que nous pouvons observer quelque chose en ce moment que nous avons vu dans de nombreuses guerres à travers l’histoire: partout dans le monde, les soldats commettent des violences sexuelles ainsi que d’autres types de crimes et d’atrocités tels que le pillage, les passages à tabac, la torture et le meurtre. Et les soldats russes ont un long passé de crimes sexuels – pendant la Seconde Guerre mondiale, en Afghanistan, pendant les guerres de Tchétchénie et pendant l’invasion du Donbass en 2014. Maintenant, dans les territoires ukrainiens occupés, ils commettent également des viols et d’autres formes de violence sexuelle. La majorité des victimes sont des femmes, mais les filles, les garçons et les hommes souffrent également de cette forme de violence. Dans la plupart des cas, la violence sexuelle est dirigée contre des civils, mais il y a aussi des rapports selon lesquels des femmes soldats sont victimes de torture sexuelle.

La plupart des viols que nous voyons dans cette guerre jusqu’à aujourd’hui sont des « viols publics ». Qu’est-ce que je veux dire par là? Que les membres de la famille ou d’autres personnes qui s’abritent à un endroit – par exemple dans des maisons, des sous-sols ou des écoles – sont forcés d’être témoins de l’humiliation des victimes. Pour les auteurs, il semble très important de démontrer aux autres ce qu’ils peuvent faire. Par conséquent, l’un des objectifs de ces viols « publics » semble être d’intimider la population ukrainienne, de répandre la peur et la terreur – non seulement à ceux qui vivent réellement ces horreurs, mais aussi aux personnes qui en sont témoins et en entendent parler. Ils envoient un message à toute la communauté : « Nous sommes puissants, nous pouvons et nous vous punirons pour votre résistance contre nous, pour ne pas nous avoir célébrés comme des ‘libérateurs’. » En outre, ces viols communiquent aux hommes ukrainiens qu’ils ne peuvent pas protéger les femmes et les enfants, qu’ils ne peuvent pas protéger leurs femmes, leurs filles, leurs sœurs, leurs mères.

Qui plus est, ce genre de viols en dit long sur les auteurs eux-mêmes : ils expriment leur sentiment de mépris pour l’Ukraine, pour le peuple ukrainien. En fait, ils semblent être un moyen pour les soldats russes de justifier leurs actions. J’ai entendu parler de cas où des soldats russes sont entrés dans des maisons privées, ont attaché les femmes qui étaient là aux meubles et les ont forcées à regarder leurs enfants se faire violer. Dans un cas, la sœur aînée d’une fille s’est approchée des soldats russes et leur a demandé : « S’il vous plaît, prenez-moi à sa place. Je suis plus âgé. Mais les soldats ont répondu : « Non. Tu devrais regarder ce que nous faisons à ta sœur. Parce que nous ferons la même chose à toutes les putes nazies. » Cette histoire révèle l’impact de la propagande russe. Cette propagande dit qu’il y a un génocide par les néo-nazis ukrainiens contre les russophones en Ukraine, et que les Russes sont venus protéger et sauver tous les russophones. Cette identification ridicule des Ukrainiens avec les nazis a un impact sur le comportement des soldats russes et leur cruauté envers les civils ukrainiens. Ils utilisent ce langage propagandiste lorsqu’ils justifient leurs actions. Pour elles, les femmes ukrainiennes sont des femmes fascistes, ce sont des épouses, des filles, des sœurs d’hommes fascistes. À travers les viols, ils affirment et renforcent cette idée. Par les viols, les femmes ukrainiennes deviennent l’ennemie « Autre ».

Et le commandement de l’armée russe tolère leur comportement. Les soldats pillent, ils prennent beaucoup de choses, des bijoux et des téléviseurs à écran plat, ainsi que des vêtements, même des chiffons sans valeur. C’est un signe que leur moral est très bas. Et dans le même esprit, ils violent aussi les femmes. Et leurs commandants leur permettent de piller et de violer. La violence sexuelle est une récompense pour les soldats, pour améliorer leur humeur.

Bref, je crois que dans ce domaine, la violence sexuelle dans la guerre est une arme. Pourquoi? Parce que tout d’abord, nous avons beaucoup de témoignages de viols dans tous les territoires occupés par la Russie. Ce ne sont pas seulement des actions individuelles. Deuxièmement, la plupart de ces cas de viols sont des viols publics. Les soldats veulent répandre la terreur, ils veulent répandre la peur. Troisièmement, il est évident que ces soldats ne croient pas qu’ils seront punis. Le commandement de l’armée tolère leurs actions. Même si la Russie nie officiellement tout.

Regina Mühlhäuser: Ce que vous décrivez montre que le viol n’est pas un « sous-produit » de cette guerre, mais une partie intrinsèque de l’action belligérante. Cependant, je pense qu’il est nécessaire de souligner qu’il y a des risques à utiliser le terme « viol comme arme de guerre » de nos jours. Parce que différentes personnes – selon le contexte et les intérêts – signifient des choses très différentes par là.

Par exemple, dans le magazine Time, la députée britannique Alicia Kearns (qui plaide pour un organisme indépendant chargé d’enquêter sur les violences sexuelles en Ukraine et dans d’autres guerres) a fait valoir que « les commandants de rang inférieur et intermédiaire […] ordonner à leurs hommes de commettre des viols. » D’où tire-t-elle cela? Quelles sont ses preuves à l’appui de cette hypothèse? La recherche sur d’autres guerres indique que la violence sexuelle n’est généralement pas explicitement ordonnée. En ce qui concerne la guerre en Bosnie-Herzégovine, de 1992 à 1995, par exemple, il y avait et il y a toujours la perception répandue que les commandants serbes ont explicitement ordonné à leurs hommes de violer. À ce jour, cependant, il n’y a aucune preuve de cela. Les sources suggèrent plutôt que la façon dont les commandants militaires traitent ce type de violence – comment et pourquoi elle est tolérée, acceptée, facilitée et encouragée, et comment elle fait partie des calculs militaires – est beaucoup plus compliquée. Il est donc très difficile de demander des comptes aux commandants. [2]

Ce que je veux souligner, c’est que l’utilisation du terme « viol comme arme de guerre » risque de simplifier et donc de mystifier pourquoi les soldats commettent des violences sexuelles. La violence sexuelle ne semble être condamnée que dans la mesure où elle fait partie d’un plan militaire plus vaste. Le fait que de nombreux soldats puissent simplement profiter de l’occasion ne se reflète pas dans le récit de « l’arme de guerre ». Toute la complexité du phénomène – comment les dynamiques genrées, les réalités corporelles et psychologiques individuelles, les conditions sociétales et culturelles, les structures politiques et économiques génèrent, favorisent et façonnent la perpétration et l’expérience de la violence sexuelle – devient invisible.

Marta Havryshko: Je comprends votre préoccupation. Et, en effet, je n’ai vu aucune preuve qui indique que le commandement de l’armée russe ordonne explicitement à leurs hommes de violer. Mais je crois qu’ils ferment les yeux. Par exemple, nous connaissons un cas à Bucha où 25 femmes et filles âgées de 14 à 24 ans ont été détenues en esclavage sexuel dans le sous-sol d’un immeuble pendant plusieurs jours. Nous devons supposer que les soldats n’auraient pas pu réduire sexuellement ces femmes en esclavage sans que leurs commandants le sachent. Ils en étaient sûrement conscients et ils l’ont toléré.

Cela peut également être observé en ce qui concerne d’autres crimes. Par exemple, lorsque l’armée russe bombarde des maternités, des jardins d’enfants et des écoles. Il y a beaucoup d’histoires de personnes qui ont été victimisées lorsqu’elles ont tenté de s’enfuir. Il y a un cas où des soldats russes ont ouvert le feu sur un véhicule civil près de Nova Kakhovka. La famille à l’intérieur était composée de cinq personnes, dont une fille de 6 ans et un garçon de 1,5 mois. Tous ont été tués. Et nous connaissons des cas similaires dans d’autres régions. Ce type de crime ne pourrait pas être aussi répandu si les commandants russes ne le toléraient pas. Et la violence sexuelle s’inscrit dans le droit fil de toutes ces autres brutalités.

Au début, les Russes ont tout nié. Ils ont même nié que ces crimes aient été commis par leur armée. « C’est un mensonge », a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, aux journalistes fin mars. Mais nous avons beaucoup de preuves. Et cette preuve révèle la brutalité de la guerre russe. Les fosses communes de Bucha où des centaines de civils ont été tués ne sont qu’un exemple parmi tant d’autres. À ce jour, au moment où nous parlons, l’armée russe a tué environ 200 enfants en Ukraine et des centaines ont été blessés. En outre, des corps d’enfants ont été découverts, neuf ans, dix ans, à moitié nus ou complètement nus, les mains liées, les organes génitaux mutilés.

Qui plus est, la violence sexuelle ne vise pas seulement les civils. Le 2 avril, quinze femmes soldats ukrainiennes ont été libérées de la captivité russe. Et ils ont raconté comment ils ont survécu à la torture sexualisée en détention : leurs têtes ont été rasées et elles ont été forcées de se déshabiller et de faire des squats devant leurs homologues masculins.

Et quand je vois tous ces différents cas, je pense que cela révèle que la violence sexuelle est l’une des stratégies officieuses de l’armée russe pour répandre la terreur et la peur, pour faire abandonner les Ukrainiens, pour forcer les autorités ukrainiennes à accepter toute condition russe de reddition afin de mettre un terme à ces horreurs indicibles. L’armée russe utilise cette cruauté et cette brutalité pour effrayer, terroriser et, en fin de compte, pacifier le peuple ukrainien et briser notre volonté collective de résistance. En ce sens, je parle de la violence sexuelle comme d’une arme de guerre.

Regina Mühlhäuser: Quand je vous écoute, la vieille question me vient à l’esprit : pourquoi la violence sexuelle est-elle un moyen si efficace de terroriser une population, surtout par rapport à d’autres formes de violence ? Les chercheurs ont fait valoir que cela est lié au fait que cette violence perturbe la famille et la société, qu’elle sème la méfiance et conduit à une aliénation des partenaires, des familles et des groupes sociaux.

À ce jour, l’idée que les femmes qui ont été violées sont « déshonorées » et « souillées » est très courante. Comme Gaby Zipfel l’a noté, les victimes de viol sont souvent accusées d’être complices de leur propre victimisation. Par exemple, il est suggéré qu’« elle l’a demandé » ou qu’« elle ne l’admettrait jamais, mais secrètement elle l’a apprécié ». En conséquence, la victime se voit refuser la sympathie et une classification claire de cette forme de violence comme un crime.

Ce n’est que lorsque la perpétration de violences sexuelles est extrêmement brutale et s’accompagne d’autres formes de violence qu’elle est établie sans ambiguïté comme une expérience négative non désirée et comme un crime de guerre. Implicitement, nous devons donc nous demander si la plupart des histoires de violence sexuelle qui sont racontées publiquement en ce moment sont si horribles précisément parce qu’il ne fait aucun doute qu’elles seront clairement comprises comme des crimes. Et puis nous devons nous demander s’il n’y a pas des cas de viol moins « spectaculaires » qui se produisent en ce moment – c’est-à-dire des cas qui ne sont pas accompagnés de cette horrible violence excessive – que les victimes ne peuvent pas signaler parce qu’elles doivent craindre d’être soupçonnées de complicité.

Marta Havryshko: Je suis sûr qu’il se passe beaucoup de choses en ce moment que nous ne savons pas, qui ne seront révélées que plus tard, après la fin de cette guerre, ou peut-être jamais.

Mais permettez-moi d’insister sur votre première question : pourquoi cette violence est-elle si particulièrement efficace ? Je pense que nous pouvons déjà voir que cette violence provoque la méfiance dans la société ukrainienne. Et cela a aussi quelque chose à voir avec la période d’avant-guerre. La culture du viol était et est toujours très présente dans la société ukrainienne, comme dans de nombreuses autres sociétés à travers le monde. Avant la guerre, nous n’étions pas très ouverts à parler de violence sexuelle dans la sphère publique. Par exemple, lorsque le mouvement #MeToo a commencé, de nombreuses personnalités publiques en Ukraine, telles que des écrivains célèbres, ont commencé à se moquer des femmes qui ont pris la parole. Et quand nous avons eu notre propre flash mob #IamNotAfraidToSpeak, nous, féministes, avons été étonnées par les réactions de nombreux hommes qui se moquaient des femmes qui choisissaient de révéler leurs histoires d’abus et de traumatismes. En effet, nous manquons d’une discussion substantielle et ouverte sur la violence sexuelle dans différentes sphères de la vie – dans le milieu universitaire, dans les écoles, à l’église, dans les forces armées, etc. Il n’est donc pas surprenant que nous observions actuellement dans les médias sociaux que chaque message sur un cas de violence sexuelle dans les territoires occupés par la Russie comporte des dizaines de commentaires de personnes ordinaires qui se livrent à un blâme de la victime: « À quoi vous attendiez-vous? Vous n’avez pas quitté le territoire … » « À quoi vous attendiez-vous? Tu n’as pas caché tes filles… » « À quoi vous attendiez-vous? Vous les laissez entrer dans votre maison et leur apportez du thé … » Malheureusement, il y a beaucoup de blâmes de victimes qui circulent en ce moment.

Il y a une histoire récente publiée par une journaliste féministe, Victoria Kobyliatska, qui a parlé à une femme qui a été violée. Cette femme vit dans un petit village à la campagne et elle a dit à Kobyliatska qu’elle n’irait pas à la police ou ne demanderait pas de soutien psychologique. Sa principale inquiétude est qu’elle est enceinte à la suite du viol et qu’elle veut mettre fin à sa grossesse. Elle se reproche de ne pas résister à l’agresseur, même si les experts disent que c’est une réaction normale dans une situation violente et, en fait, une stratégie de survie, parce que la victime ne peut jamais savoir ce que le délinquant va faire à elle et à ses proches en opposant une quelconque résistance. Il est donc encore plus difficile de voir que cette femme soupçonne que les gens de sa communauté locale pourraient ne pas la soutenir, mais pourraient même remettre en question son comportement.

Certaines femmes rapportent également que d’autres femmes leur disent comment se comporter afin d’éviter le viol par des soldats russes : « Vous devriez vous cacher, vous devriez porter des chiffons, vous devriez vous enduire le visage et le corps d’excréments, vous devriez prétendre que vous êtes folle ou vous devriez prétendre que vous êtes malade. » Cela me rappelle en fait les femmes de la Seconde Guerre mondiale. Pour mon projet sur le genre et la violence pendant l’Holocauste en Ukraine, j’ai mené de nombreux entretiens avec des témoins oculaires. Un de mes répondants m’a dit : « Quand les Allemands ont commencé à violer des femmes, certaines femmes âgées ont refusé d’aller dans les refuges souterrains. Ils ont mis de très vieux vêtements sales et ils ont crié ‘krank, krank’ [malade, malade]. » Et de nos jours, certaines femmes font des déclarations orales, parfois même des notes écrites, sur la façon de se comporter dans des situations de violence sexuelle liées à la guerre qui semblent assez similaires. En fait, cela crée également une atmosphère dans laquelle le blâme de la victime est justifié et même encouragé. « Si vous suivez quelques règles de base », semble dire la logique, « vous ne serez pas violée. Mais si vous êtes violée, vous devriez remettre en question votre comportement. » Ces femmes sont traumatisées, mais elles ne peuvent pas en parler ouvertement, car elles doivent supposer que même leurs parents et leurs amis les blâmeront, au moins partiellement.

Regina Mühlhäuser: Je n’y ai jamais pensé de cette façon. Lorsque j’ai étudié ce genre d’histoires pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai toujours pensé à de telles mesures comme une méthode permettant aux femmes et aux filles de se protéger et, en ce sens, comme des actions d’autonomisation. Mais vous avez raison : en même temps, cela insinue aussi qu’il est de la responsabilité des victimes de prévenir le viol.

Marta Havryshko: Les féministes en Ukraine essaient de faire face à ce problème de blâme des victimes. Par exemple, certaines journalistes féministes ont récemment écrit un article sur la question de savoir comment enquêter et représenter la violence sexuelle dans les médias, comment approcher les victimes-survivantes, comment mener la conversation avec elles et comment éviter d’utiliser ces prétendument « sujets chauds », qui ne sont de toute façon destinés qu’à illustrer leurs propres points de vue et intérêts. Ils demandent à tous les journalistes de penser aux victimes comme ils le feraient pour leurs proches.

En outre, certaines organisations de défense des droits de l’homme ont élaboré des dépliants à l’intention des victimes de violences sexuelles : Que pouvez-vous faire si vous êtes enceinte ? Quel médicament pouvez-vous prendre si vous avez contracté une maladie sexuellement transmissible? Leurs recommandations sont très pratiques, élaborées et présentées de manière sensible. En outre, ces brochures fournissent également des numéros de téléphone pour les organisations spécialisées dans l’assistance aux victimes de violences sexuelles, pour les organisations de défense des droits des femmes et pour les unités spéciales chargées de l’application des lois. J’ai entendu dire que la plupart des survivantes essaient de demander de l’aide à des organisations de défense des droits des femmes établies, car ces organisations travaillent sur la violence sexuelle depuis très longtemps et leurs membres sont bien formés et savent comment parler aux femmes sans leur infliger de blâme, de honte ou de peur supplémentaires.

En effet, tous les mécanismes de soutien aux victimes de violences sexuelles ne sont pas aussi professionnels. Après que les premiers rapports de viol ont commencé à émerger en mars, un service d’assistance psychologique pour les victimes de violences sexuelles a été créé le 1er avril, avec l’appui de l’UNICEF. Cependant, les victimes de violences sexuelles en Ukraine, dans l’ensemble, n’ont pas été disposées à parler à ces psychologues. Et en effet, certains de ces psychologues se sont comportés de manière très peu professionnelle, par exemple en révélant des informations sur les histoires de leurs clients au grand public. Par conséquent, les victimes de viol ont peur d’être identifiées par leurs proches ou amis.

Comme de nombreuses victimes de violences sexuelles ont dû quitter leur foyer dans l’est de l’Ukraine et ont fui vers l’ouest de l’Ukraine, il y a une demande croissante de soutien dans cette dernière région en ce moment. À Lviv, par exemple, l’organisation de défense des droits des femmes « Women’s Perspectives » organise des ateliers pour former des psychologues sur la façon de parler avec les victimes de violences sexuelles.

Mais nous observons également des problèmes supplémentaires. Certaines victimes ukrainiennes de viol ont fui le pays et se trouvent maintenant en Pologne. Mais en Pologne, vous ne pouvez pas facilement obtenir la « pilule du lendemain » dans la pharmacie. De plus, l’avortement est devenu largement illégal après un arrêt de la Cour constitutionnelle polonaise en janvier 2021. Depuis lors, vous pouvez interrompre votre grossesse lorsque vous êtes violée, mais seulement si vous avez déposé une plainte à la police. La plupart des réfugiés de guerre ukrainiens, cependant, ne rapportent pas ce qui leur est arrivé. Enfin et surtout, ils n’ont pas assez de force pour faire face à toutes les questions juridiques. Il existe également des initiatives féministes qui aident à organiser des avortements, mais il n’est pas toujours facile pour les survivantes ukrainiennes d’y avoir accès. Cela peut être une situation horrible pour de nombreuses victimes. D’une part, il y a des femmes qui ont peur de la discrimination qui les attend lorsqu’elles ramènent à la maison un enfant « illégitime ». Elles ont peur que leurs maris, leurs familles et leurs communautés apprennent qu’elles ont été violées, qu’elles aient honte et dirigent leur colère contre elles, et non contre les auteurs. En outre, certaines femmes peuvent également craindre de ne pas pouvoir ressentir de l’amour pour cet enfant, de ne pas pouvoir se comporter comme une mère attentionnée. En effet, lorsqu’une femme porte un enfant conçu après un viol, elle est confrontée à de nombreuses émotions et souvenirs négatifs.

Regina Mühlhäuser: Les situations dans lesquelles se trouvent les victimes de violences sexuelles sont terribles et difficiles en soi, dans des circonstances « normales », mais encore plus dans un conflit militaire en cours. Quelles sont les conditions dans lesquelles les personnes touchées peuvent se rapporter et discuter de leurs expériences en ce moment? Les femmes partagent-elles leurs histoires avec leurs amies, dans les cercles féministes, via les médias sociaux? Est-ce qu’ils rapportent ce qui leur est arrivé?

Marta Havryshko: Certaines femmes partagent des histoires sur leurs propres expériences ainsi que les expériences d’autres personnes avec des personnes en qui elles ont confiance, en particulier avec d’autres femmes: membres de la famille, amis, femmes qui les accueillent chez elles ou les soutiennent et les aident, et parfois même avec des étrangers. Par exemple, ma mère, qui vit près de Lviv, rencontre beaucoup de personnes déplacées à l’intérieur du pays. Parmi elles se trouvent des femmes qui parlent ouvertement de violences sexuelles dans les territoires contrôlés par la Russie. D’autres femmes préfèrent utiliser un discours indirect, en disant, par exemple: « J’ai dû quitter Bucha parce que j’ai deux filles », transmettant ainsi qu’elles voulaient les sauver du viol.

Certaines femmes victimes de violences sexuelles se présentent également à des organismes officiels comme la police ukrainienne. Et la plupart des informations rendues publiques proviennent d’organismes officiels ukrainiens – la Commissaire aux droits de l’homme du Parlement ukrainien, Lyudmyla Denisova, la Procureure générale, Iryna Venediktova, et les autorités locales. Certains cas sont décrits par des médias ukrainiens et étrangers. Et en outre, des preuves sont collectées et révélées par des ONG, telles que Human Rights Watch. Néanmoins, nous devons supposer que de nombreuses victimes préfèrent garder le silence et que cette violence est encore sous-déclarée.

Regina Mühlhäuser: Si nous supposons que beaucoup de ceux qui sont victimes de violences sexuelles perpétrées par des soldats russes ne sont pas autorisés à parler, qu’ils pourraient penser qu’il est plus sûr pour eux de garder le silence, alors nous devons également supposer que la situation est encore plus précaire pour les femmes qui ont subi des violences sexuelles dans d’autres constellations. c’est-à-dire lorsque les auteurs n’étaient pas des soldats russes. Nous le savons par d’autres guerres, par exemple en ex-Yougoslavie ou au Rwanda. Gorana Mlinarević a raconté qu’une femme « croate » qui a été violée par un homme « serbe » et une femme « serbe » qui a été violée par un homme « croate » peuvent se sentir solidaires et solidaires l’une de l’autre. Mais si une femme a été violée par un homme de son propre groupe, elle peut difficilement compter sur la solidarité au sein de son groupe. Ce genre de cas est activement réduit au silence. [3] Voyez-vous des problèmes similaires en Ukraine ?

Marta Havryshko: Oui, et je pense qu’il est nécessaire de surveiller toutes les différentes constellations de violences sexuelles afin de comprendre ce qui se passe. Par exemple, lorsque la guerre a commencé, certains cas ont été rendus publics où des hommes civils avaient agressé sexuellement des femmes dans des abris anti-bombes. Mais personne ne veut entendre ces histoires, aucun média ne fournira d’espace pour y réfléchir. Les gens qui essaient de les publier de manière indépendante seront accusés de travailler pour l’ennemi, de nous faire baisser les esprits… Je crois que ce sera une autre conséquence de cette guerre, que certaines femmes seront réduites au silence, parce que leurs histoires ne rentrent pas dans le récit hégémonique, c’est-à-dire que le violeur est toujours le soldat ennemi.

En fait, nous connaissons également des cas de violence sexuelle commis par des soldats ukrainiens. Dans le conflit dans le Donbass, depuis 2014, certains cas où des soldats ukrainiens ont agressé sexuellement et violé des femmes locales ont été rendus publics. Par exemple, certains membres de la tristement célèbre « Unité Tornado » ont été accusés de viol et d’autres crimes en 2016. Mais les avocats et les militants des droits de l’homme ont noté que l’Ukraine ne réussit pas très bien à juger et à condamner ses propres miliciens, bien qu’il y ait beaucoup d’occasions de le faire. Il semble que certains organes judiciaires considèrent le fait que les accusés ont rempli leur devoir militaire dans le Donbass comme une circonstance atténuante. Ce fut, par exemple, le cas lorsqu’un ancien combattant accusé du viol d’une adolescente à Kiev n’a été condamné qu’à deux ans d’emprisonnement avec sursis et à une petite amende (3 000 hryvnias, environ 100 euros).

En outre, à l’instar d’autres armées à travers le monde, nous pouvons également voir dans l’armée ukrainienne que les femmes soldats souffrent de harcèlement sexuel et de violence de la part de leurs camarades masculins, et font face à d’énormes difficultés lorsqu’elles cherchent à obtenir justice.

Mais toutes ces constellations ne reçoivent aucune attention – elles sont réduites au silence, et je crains que les groupes et les agences qui commencent maintenant à documenter la violence sexuelle dans cette guerre ne recherchent que les cas de violence sexuelle perpétrés par des soldats russes.

Regina Mühlhäuser: Qu’est-ce qui est parlant et qu’est-ce qui est réduit au silence, quand et pourquoi ? Au cours des dernières années, nous avons souvent parlé des « règles communicatives de la violence sexuelle » en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale. Les actes de violence sexuelle pendant la Seconde Guerre mondiale ont englobé une variété de constellations, en Europe comme en Asie. Pour commencer, les auteurs étaient des soldats allemands et japonais ou leurs alliés respectifs. Mais, deuxièmement, ils étaient aussi membres des armées alliées – soldats soviétiques, américains, britanniques et Français – ainsi que membres de groupes de partisans et de résistance. Et nous savons que, troisièmement, des hommes civils, y compris des hommes appartenant aux groupes persécutés par les Allemands et les Japonais, ont également commis des crimes sexuels. Beaucoup de ces actes de violence sexuelle étaient dirigés contre les ennemis respectifs, mais les membres de leur propre collectif pouvaient également devenir des victimes. Quand ces constellations deviennent-elles un sujet de discussion publique ? Qui en parle ? Qui reste silencieux ? Et pourquoi ? Les réponses à ces questions dépendent toujours des conditions et des intérêts politiques à un moment donné.

Marta Havryshko: Oui, et je crois que nous pouvons actuellement observer un changement en Ukraine. Vous souvenez-vous quand vous m’avez dit que vous aviez donné une conférence sur la violence sexuelle par des membres de la Wehrmacht et des SS lors de la conférence de 2013 « Les femmes d’Europe centrale et orientale et la Seconde Guerre mondiale » à Kiev ? À cette époque, tout le monde pensait que c’était un grand sujet, alors que, d’un autre côté, il y avait des désaccords sur la question de savoir s’il fallait, ainsi que sur la façon de traiter, la violence sexuelle par les soldats de l’armée soviétique. Aujourd’hui, cependant, tout le monde veut établir des parallèles entre les soldats de l’Armée rouge de la Seconde Guerre mondiale et les soldats russes d’aujourd’hui. Mais plus personne ne veut parler de la Wehrmacht, des SS et de leurs collaborateurs locaux dans l’Holocauste, c’est-à-dire des policiers ukrainiens. Pourquoi? Parce que beaucoup de gens voient maintenant l’Allemagne comme un allié. Donc, ils ne veulent pas apporter cela à la table. Par exemple, les médias ukrainiens m’ont récemment demandé de donner une interview sur la violence sexuelle en Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale. Quand ils m’ont envoyé leurs questions, j’ai vu qu’il n’y avait pas une seule question sur l’armée allemande ou la persécution des Juifs. Toutes les questions portaient sur les soldats de l’Armée rouge.

Regina Mühlhäuser: Intéressant, j’ai vécu quelque chose de similaire, mais dans un contexte complètement différent. On m’a demandé dans une interview pour l’agence de presse allemande RND si je pensais que ce qui se passe actuellement en Ukraine était comparable à la Seconde Guerre mondiale. Et j’ai dit que je ne pense pas que de telles comparaisons soient particulièrement significatives. Si je devais faire une comparaison, cependant, je voudrais comparer le comportement de l’armée russe aujourd’hui avec le comportement de l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Les deux armées ont fait une attaque surprise, envahissant un pays voisin souverain en violation du droit international, les deux armées ont enrôlé de très jeunes hommes et ainsi de suite. Après la publication de ce document, j’ai reçu plusieurs courriels d’hommes allemands, même d’un professeur d’université, m’accusant de vouloir être politiquement correct, mais en fait simplement naïf. Parce que l’armée russe aujourd’hui, ainsi va leur argument, se comporterait de la même manière et tout aussi « non civilisée » que l’Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale. Ici, les ressentiments anti-russes allemands historiquement profondément enracinés viennent au premier plan, pour lesquels la guerre actuelle apparaît simplement comme une confirmation – et en particulier la perpétration de violences sexuelles qui sont considérées comme la preuve d’un type particulier de non-civilisation.

Ce que cela illustre, c’est que la violence sexuelle est une question politiquement contestée et un élément crucial de la politique de la mémoire. Et ce qui disparaît dans ces processus, encore et encore, ce sont les voix des victimes elles-mêmes. Il ne s’agit pas d’eux. On ne leur demande pas; ils ne sont pas écoutés. Leurs histoires disparaissent dans les méta-récits nationalistes respectifs.

Marta Havryshko: En effet, tout le débat sur la violence sexuelle dans la guerre en Ukraine en ce moment devrait être plus centré sur la victime / survivante. Ce que nous voyons maintenant, ce sont des efforts pour recueillir des preuves en vue de futurs procès afin de persécuter les auteurs. C’est, bien sûr, très important. Mais qu’en est-il du bien-être des survivants ? Cela devrait également être une préoccupation majeure. De l’argent et des ressources devraient être offerts pour améliorer leur situation.

J’ai assisté à la session du Conseil de sécurité de l’ONU sur l’obligation de rendre des comptes pour les violences sexuelles liées aux conflits, qui s’est tenue le 11 avril 2022. Presque tous les orateurs de tous les pays, le représentant de l’UNICEF et ainsi de suite ont mentionné la violence sexuelle en Ukraine. D’une part, il est très bon que ces souffrances genrées soient notées, et qu’elles soient même discutées en termes de crimes contre l’humanité et ainsi de suite. L’ambassadrice britannique en Ukraine, Melinda Simmons, par exemple, avait déjà déclaré le 3 avril que des soldats russes comme « arme de guerre ». En fait, une initiative menée par le Royaume-Uni veut créer une sorte d’organisme spécial et indépendant pour enquêter sur cette violence en Ukraine. Cette question est donc sur la table à différents niveaux politiques, ce qui est une bonne chose.

Dans le même temps, cependant, le soutien aux victimes n’est vraiment pas bien établi. Il y a un manque de spécialistes formés pour leur fournir un soutien psychologique, un manque de spécialistes formés pour recueillir des preuves sans retraumatiser les survivantes, un manque de refuges gérés par l’État pour les victimes de viol et leurs enfants, et ainsi de suite. Je pense que nous devons vraiment travailler plus fort pour mettre en place des systèmes et des procédures permettant d’approcher les victimes, de les soutenir, de leur fournir un soutien psychologique et médical. Et cela a aussi à voir avec la mise en place de types spéciaux de soutien pour les enfants. Vous avez peut-être entendu parler du cas d’un garçon de six ans qui a dû assister au viol collectif de sa mère. Il a cessé de parler. Les enfants comme lui ont également besoin de soutien et d’aide, car ils sont des victimes secondaires de violence sexuelle. Ce que nous devons faire, c’est réfléchir davantage à fournir de l’aide aux victimes-survivants et à leurs proches.

Regina Mühlhäuser: Je pense qu’une approche comme celle de Medica Mondiale – une ONG féministe qui coopère avec des organisations partenaires dans les zones de conflit afin de soutenir et d’autonomiser les femmes locales et les structures de soutien – est particulièrement instructive.

En ce qui concerne les efforts d’enquête, nous devons garder à l’esprit qu’il sera extrêmement difficile de documenter et de poursuivre ce type de violence, encore plus au milieu d’une guerre en cours. La poursuite des auteurs de violences sexuelles devant les tribunaux internationaux et internationalisés au cours des 20 dernières années a montré à quel point il est difficile de mener de telles procédures d’une manière qui conduise à une condamnation des auteurs et, en même temps, à protéger les victimes-témoins. Comme le soutiennent Gabi Mischkowski et Gorana Milinarević, les raisons en sont multiples. La première qui me vient à l’esprit est qu’il est difficile de prouver la violence sexuelle sans aucun doute. Cette violence a souvent lieu en privé, sans témoins tiers. Maintenant, on pourrait vouloir objecter que de nombreux viols en Ukraine sont des « viols publics ». Mais nous avons vu quelque chose de similaire en Bosnie-Herzégovine. Ici aussi, les « viols publics » ont été considérés comme des preuves de leur fonction stratégique. En fait, cependant, pas un seul témoin oculaire n’a été trouvé qui témoignerait devant le TPIY.

De plus, il n’y a généralement aucune preuve que cette violence ait été ordonnée (ce qui, comme je l’ai déjà mentionné ci-dessus, ne l’est généralement pas). Au contraire, la responsabilité des commandants militaires est juridiquement difficile à établir.

Un autre problème est de savoir comment les témoignages des victimes sont générés. Les enquêteurs sont souvent obsédés par la question de la violence sexuelle. Mais les femmes qui témoignent en tant que victimes-témoins ont vécu beaucoup de choses, la violence sexuelle n’étant qu’un exemple de violence liée à la guerre. Cette fixation sur la violence sexuelle, et la façon dont les entretiens se déroulent, peut donc conduire à un nouveau traumatisme. En général, de nombreuses personnes qui prennent des déclarations n’ont pas été formées sur la façon de traiter les victimes de violence sexuelle, de les protéger et de mener les entrevues de manière à ce que les déclarations tiennent devant les tribunaux. L’Initiative britannique pour une commission d’enquête indépendante a annoncé son intention de se conformer au nouveau Code Murad, qui vise à créer des normes juridiques pour interroger et protéger les victimes. Toutefois, cette approche demeure impartiale et problématique. Au cours du processus de rédaction, il y a eu des critiques féministes selon lesquelles le code se concentre uniquement sur la situation individuelle d’une survivante et « n’aborde pas la réforme institutionnelle, gouvernementale et professionnelle nécessaire pour protéger les survivantes des conséquences potentiellement négatives de la documentation ».

Il arrive aussi souvent que des organisations très différentes recueillent des déclarations de témoins au cours d’enquêtes – ONG locales, police, enquêteurs internationaux de différents pays, etc. Comme la mémoire n’est pas fixe, il arrive régulièrement que des déclarations se contredisent, par exemple en ce qui concerne l’époque du crime ou la couleur d’une maison voisine, etc. Pour nous, ces facteurs peuvent ne pas sembler pertinents, mais les contradictions dans ces détails rendent de telles déclarations inutiles devant un tribunal.

Afin de faire face à ces problèmes et à bien d’autres, des chercheurs comme Kirsten Campbell soutiennent que nous devons reconceptualiser la justice pénale internationale « afin qu’elle transforme, plutôt que de reproduire, les injustices sexistes ».

Marta Havryshko: Je partage votre préoccupation. Je pense que les victimes sont susceptibles d’être exploitées dans le cadre de telles enquêtes. Notamment parce qu’elles sont traumatisées non seulement par la violence sexuelle, mais aussi par la perte de leur maison, la perte de leurs proches, etc. C’est pourquoi nous devons observer de près ces documents et ces efforts en matière de poursuites. Il devrait y avoir différents groupes féministes, et en particulier des groupes féministes locaux, en Ukraine qui sont impliqués dans ces enquêtes. Et il doit y avoir un mécanisme qui permette à ces groupes de faire pression sur les enquêteurs et les procureurs. Ce n’est qu’alors qu’il sera possible d’obtenir un résultat positif et de protéger les victimes de violence sexuelle.


 

Notes

[1] Certaines des discussions et des résultats de la conférence sont publiés dans Gaby Zipfel, Regina Mühlhäuser, Kirsten Campbell (éds.), In Plain Sight: Sexual Violence in Armed Conflict (New Delhi: Zubaan, 2019).

[2] Barbara Goy, Michelle Jarvis, Giulia Pinzauti, « Contextualizing Sexual Violence and Linking it to Senior Officials. Modes of Liability », dans Serge Brammertz, Michelle Jarvis (éds.), Prosecuting Conflict-Related Sexual Violence at the ICTY (Oxford : Oxford University Press, 2016).

[3] Gorana Mlinarevic, « Nationalism and the patriarchal order », dans Zipfel, Mühlhäuser, Campbell (éds.), In Plain Sight, p. 341-34.

 

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