Nouveaux Cahiers du socialisme
Faire de la politique autrement, ici et maintenant...

Israël-Palestine. « Les cicatrices du mois de mai 2021 ne sont toujours pas guéries »

Des titres des journaux aux fils des médias sociaux, l’intensification de la violence en Israël-Palestine ces dernières semaines a été largement comparée aux scènes qui ont conduit aux événements de mai 2021, lorsqu’un soulèvement palestinien massif, une campagne de répression israélienne et une guerre vicieuse ont dévoré la terre entre le fleuve et la mer.
Les comparaisons sont tentantes, et les questions fondamentales qui sous-tendent cette période restent certainement inchangées. Mais interpréter les développements actuels à travers le prisme de mai dernier n’est pas seulement prématuré – cela obscurcit notre compréhension de ce qui se passe sur le terrain aujourd’hui, et même peut nous rendre aveugles à ce dont les Palestiniens ont besoin en ce moment.
L’«Intifada de l’unité» était à bien des égards le résultat d’une tempête parfaite, créant une synchronisation rare de la répression israélienne et de la résistance palestinienne qui n’avait pas été vue à une telle échelle depuis la deuxième Intifada [2000-2004/2005]. Malgré des éclairs d’activités similaires ces dernières semaines, cette synchronisation à grande échelle ne s’est toujours pas reproduite. Il y a de nombreuses explications à cela, et les développements en cours – notamment à la lumière de la brutalité de la police israélienne et des provocations des extrémistes juifs à Jérusalem [qui défilent sur le «Mont du Temple» sous protection militaire] – pourraient encore prendre une tournure plus grave. Mais il y a un facteur important qui ne recueille pas l’attention qu’il mérite: les Palestiniens ne se sont pas encore remis de ce qui s’est passé en mai dernier.
Malgré le défi et l’indignation populaire exprimés dans les rues et sur les médias sociaux, une grande partie de la société palestinienne ne s’est pas encore remise de la violence d’Etat et collective qu’elle a subie l’année dernière. Ce sentiment est particulièrement aigu dans la bande de Gaza, où deux millions de personnes ont été soumises à de lourds bombardements israéliens pendant 11 jours, et qui restent privées de la possibilité de se reconstruire et de se réhabiliter, sous un siège étouffant qui dure depuis 15 ans.
Cet épuisement est également ressenti, à un degré très différent, parmi les citoyens palestiniens d’Israël, qui ont été la cible d’une campagne policière agressive dans les mois qui ont suivi le soulèvement, et qui sont encore sous le choc de l’horreur de bandes juives armées attaquant les quartiers et les résidents arabes. En Cisjordanie également, les efforts visant à canaliser l’énergie de l’Intifada contre l’Autorité palestinienne (AP), largement considérée comme l’exécuteur local de l’occupation, ont été violemment réprimés par les forces de sécurité de l’AP et les voyous loyalistes.
***
La principale raison de cette absence de reprise du type de mobilisation de mai 2021 est très simple: la brutalité israélienne n’a jamais cessé. Depuis le mois de mai, les communautés palestiniennes ont dû faire face à des incursions militaires, des agressions de colons, des démolitions de maisons, des refus d’autorisations médicales, des tirs de l’armée, des arrestations massives, des saisies de terres, une surveillance intrusive, et bien plus encore. Tous ces événements se sont certainement intensifiés ces dernières semaines, mais leur gravité a fluctué tout au long de l’année, sous couvert de la doctrine orwellienne du gouvernement consistant à «réduire le conflit».
En effet, si les médias grand public se sont empressés de couvrir les récents actes de violence sporadique commis par des Palestiniens – y compris les attaques meurtrières dans trois villes israéliennes, les jets de pierres sur les bus, et maintenant des roquettes tirées depuis Gaza – ils ont largement fait l’impasse sur la violence constante et structurelle infligée aux Palestiniens au nom de la préservation de la «tranquillité» des Juifs israéliens. Il est révélateur que les médias n’aient commencé à remarquer que la violence était en train de «monter en flèche» que lorsqu’elle a soudainement touché les Israéliens. Sinon, la violence a été rendue invisible: un simple détail discret dans le paysage.
***
Cela ne signifie pas que les Palestiniens ont abandonné leur cause. Au contraire, la résistance persiste sous de multiples formes, et le souvenir de l’Intifada de l’unité continue d’alimenter un sentiment de conscience nationale renouvelée. Mais de nombreux Palestiniens admettront également que, même s’ils étaient capables de se mobiliser comme l’année dernière, ils ne sont pas certaines de ce qu’ils pourraient obtenir en ce moment. Toujours affaiblis par des leaderships fracturés et autoritaires, et sans vision politique claire pour les guider, de nombreux Palestiniens ont dû se replier sur leurs batailles fragmentées et localisées pour repousser les politiques implacables d’Israël. Aussi inspirant qu’ait été le soulèvement de mai 2021, il est difficile de dire dans quelle mesure il a modifié la capacité des Palestiniens à démanteler leur oppression.
Cette vulnérabilité peut souvent être masquée par les vivats par l’«unité» et pour la «fermeté» entendus lors des manifestations et montrées en ligne. Ces exclamations aplatissent malencontreusement les expériences et les débats complexes au sein de la communauté qui nous rappellent que, malgré toute leur extraordinaire résilience en tant que peuple, les Palestiniens restent humains. Nous ne nous sentons pas toujours forts, héroïques ou résolus. Nous sommes une société marquée par des cicatrices, des traumatismes et des craintes pour l’avenir. Nous ne sommes pas des machines automatisées qui oscillent entre une victimisation sans défense et une rage ardente. Notre énergie fluctue et nous avons besoin, nous aussi, de temps pour guérir, réfléchir et reconstruire.
Avec l’orgueil grandissant d’Israël et les blessures palestiniennes qui s’enveniment, une autre guerre ou un autre soulèvement pourrait bien se profiler à l’horizon. Mais un mouvement sans ressources est voué à s’étioler, et une lutte sans leadership est vouée à être perdue. Nous savons que les slogans ne suffisent pas: seul un sérieux rééquilibrage du pouvoir – par le biais de l’organisation de la base, de l’action gouvernementale, de l’indépendance économique, de la pression médiatique, et plus encore – peut renverser la vapeur contre notre condition coloniale. L’Intifada de l’unité a été un élément essentiel de cet effort. Mais nous avons encore un long chemin à parcourir.
Amjad Iraqi est rédacteur du magazine israélien +972. Il est un citoyen palestinien d’Israël, basé à Haïfa.

Les propositions altermondialistes sur les migrations

Les migrations s’inscrivent aujourd’hui dans la phase néolibérale de la mondialisation. Elles sont fortement déterminées par les politiques néolibérales, par la financiarisation et la domination du capitalisme financier. Ces politiques donnent la primauté à la croissance et subordonnent la croissance au marché mondial des capitaux. La transformation sociale est conçue comme l’ajustement structurel de chaque société au marché mondial passant par le champ libre laissé aux entreprises mondiales considérées comme les seules porteuses de modernité. Elle se traduit par la libéralisation des économies livrées à la rationalité du marché mondial des capitaux, par les privatisations et l’abandon de la notion de service public entendu au sens du droit égal d’accès pour tous et toutes. Ces politiques ont des effets dramatiques pour chacune des sociétés et pour le monde. Cette logique conduit à la prédominance du droit des affaires et de la concurrence dans le droit international et dans le droit de chaque pays. Les migrations, comme le climat et l’écologie, démontrent que plusieurs des problèmes de la période ne sont compréhensibles et ne peuvent être envisagés qu’à l’échelle mondiale. On retrouve plusieurs propositions émanant du mouvement altermondialiste pour affronter cette situation.
L’égalité des droits et l’accès égal aux droits pour toutes et tous
La question des migrations étant par définition mondiale, la réglementation et la régulation des migrations devraient relever du droit international. Une première tentative a été tentée avec la Convention internationale pour le respect des droits des migrants et de leurs familles. Nous en demandons la mise en œuvre. Il est scandaleux que cette convention adoptée par les Nations unies ne soit toujours ratifiée, plusieurs années après, par aucun pays d’émigration, et notamment par la France, et par aucun pays européen. Même s’il faut préciser que cette convention est très insatisfaisante sur plusieurs aspects de la défense des droits des migrants et migrantes, et que, même si elle va dans le bon sens et renforce le droit international, elle ne constitue pour le mouvement altermondialiste qu’une première étape.
Le débat international s’est à nouveau saisi de la question avec la création, dans le cadre des Nations unies, en 2007, d’un Forum mondial sur la migration et le développement (FMMD). C’est un processus informel, non contraignant, ouvert aux États membres et observateurs des Nations unies ainsi qu’à des organisations ayant un statut d’observateur. Un processus de la société civile accompagne le FMMD. Il mélange des ONG, des sociétés privées et des associations de migrants. Le onzième FMMD, à Marrakech, en décembre 2018, a adopté des propositions « pour une immigration sûre, légale et reconnue ». Ce pacte est non contraignant et son application dépend de la bonne volonté des États. Il préconise, pour les États, de développer des voies légales de migrations, sous forme de visas, de couloirs humanitaires, de levée des exigences de visas dans les situations de vulnérabilité. Malgré quelques propositions intéressantes, ce pacte comprend aussi des aspects dangereux pour les droits de la personne (encouragement au fichage, non-remise en cause de la criminalisation des migrants ou des politiques d’externalisation des frontières).
La lutte contre les discriminations
La phase actuelle de la mondialisation capitaliste, le néolibéralisme, a fait exploser les inégalités. Les inégalités s’appuient sur les discriminations et les renforcent. Le racisme fait accepter les discriminations ; il fait aussi accepter la précarité, la pauvreté et l’exploitation. L’enjeu est double pour les dominants. Il s’agit d’abord, pour limiter les résistances au capitalisme, de diviser les couches populaires et de rallier les couches moyennes. Il s’agit aussi de fermer les voies alternatives en remettant en cause la valeur de l’égalité.
On retrouve ainsi les explications de Gramsci sur l’importance de l’hégémonie culturelle qui permet à un système de domination de s’imposer et d’être accepté par les couches sociales dominées. Dans cette bataille culturelle, la définition d’un projet porteur d’une alternative d’émancipation est essentielle. Le mouvement altermondialiste affirme que l’antiracisme est une valeur positive fondamentale. Pour qu’il puisse jouer son rôle, il faut accepter de regarder à quel point le racisme et les discriminations ont marqué nos sociétés ; et continuent de les caractériser. On les retrouve sous des formes diverses à travers les différentes déclinaisons du racisme – anti-arabe, antimaghrébin, islamophobe, antinoir, antisémite – ; du sexisme ; de la colonisation et de la désaliénation des colonisateurs ; du refus d’accepter la vivacité de la mémoire de l’esclavage et de la traite négrière ; de la colonialité qui marque la nature de l’État ; de la racialisation des politiques ; du traitement des migrants et migrantes et des Roms comme boucs émissaires… Il ne s’agit pas de miasmes du passé qui n’ont que peu d’importance. Il ne s’agit pas non plus de contradictions secondaires qui disparaîtront d’elles-mêmes après la libération économique et sociale. Il s’agit des contreforts et des arcs-boutants qui font tenir le système dominant et qui le reproduisent.
La liberté de circulation et d’établissement
Parmi les droits reconnus par la Déclaration universelle des droits de l’homme, figure en bonne place le droit de circuler librement. L’article 13 de la Déclaration stipule que « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays ». Le fait que cet énoncé apparaisse à tant de gens hors de portée, voire stupéfiant, en dit long sur la régression des idéaux de liberté et de la défense des droits dans le monde.
Les nécessités de défense de l’ordre public, mises en avant, se révèlent le plus souvent comme des prétextes par rapport au contrôle des mouvements et des populations, y compris des populations des pays d’arrivée. Dans tous les cas, des mesures de régulation, en principe provisoires, ne peuvent fonder un régime permanent qui repose sur la négation des droits et des libertés. Les murs que l’on élève en pensant se protéger accroissent le plus souvent les peurs et l’insécurité. Ils se révèlent inefficaces par rapport à des politiques de compréhension, d’hospitalité et de bon voisinage.
Les murs finissent par envahir les têtes et les polluer. Les politiques de visas, destinées à décourager les déplacements, sont fondées sur l’humiliation et le confinement (containment) des pauvres ; elles dérivent vers la corruption dans les services de délivrance. Les ligues des droits humains en Europe ont demandé la suppression des visas de court séjour (moins de trois mois), ce qui était la situation la plus courante, en Europe, il y a quarante ans. La liberté de circulation fait toujours l’objet de débats passionnés et contradictoires qui mêlent plusieurs questions et conduisent à des positions divergentes. Les positions de ceux qui nourrissent la crainte atavique des étrangers et la méfiance des sédentaires par rapport aux nomades affleurent vite dans les discussions publiques et sont attisées par les politiques sécuritaires. Elles sont en général absentes dans le courant altermondialiste. Cette divergence reflète deux visions du monde !
La liberté d’établissement est souvent considérée comme un danger pour les droits sociaux conquis à l’échelle nationale. La représentation qui domine est celle des migrations provoquées par les classes dominantes pour jouer la concurrence entre les travailleurs et travailleuses, peser sur les salaires et les conditions de travail. Il s’agit d’une délocalisation sur place, un des volets d’une offensive générale contre les salarié·e·s. Cette analyse est très largement exacte quant à la volonté du patronat mais pas quant à ses conséquences. Il n’est d’ailleurs pas démontré que les migrations et la liberté de circulation exercent une pression à la baisse sur les salaires dans les pays d’accueil. De plus, la justesse partielle du diagnostic ne fournit pas automatiquement la réponse. Il s’agit de trouver une riposte qui permette d’éviter de tomber dans le piège de la division entre travailleurs dans chaque pays et les migrants, et entre les travailleurs des différents pays. Il n’y a pas de recette magique, il faut construire une démarche. Ce qui est sûr c’est qu’accepter une union sacrée contre les immigré·e·s conduit tout droit à une catastrophe pour tous et toutes. D’autant que les faits démentent ce diagnostic. Les travailleuses et les travailleurs immigrés contribuent à l’équilibre des déficits sociaux et leurs contributions sont excédentaires par rapport à leurs dépenses. C’est le chômage et non l’immigration qui met en danger la protection sociale. Les réponses sont aussi à rechercher dans un des chantiers majeurs du droit international, celui de la protection sociale universelle.
Ces principes de base définissent les positions du mouvement altermondialiste sur les questions des migrations. Leur approfondissement permet de rejoindre la cohérence des positions générales du mouvement et contribue à construire une cohérence. Ils se réfèrent à la solidarité internationale comme une des principales valeurs de référence par rapport au cours dominant de la mondialisation.
Gustave Massiah est économiste, écrivain et militant altermondialiste

Etats-Unis-Russie. « Le dollar US pourrait-il être la prochaine victime de la guerre en Ukraine ? »

Quelque deux mois plus tard, il ne fait guère de doute que l’invasion de l’Ukraine par le président russe Vladimir Poutine a été une bévue stratégique colossale. L’OTAN est unifiée, dynamisée et prête à s’étendre à deux pays historiquement neutres, l’armée russe apparaît aux yeux du monde comme un «tigre de papier» et l’invasion a entraîné la suppression définitive du gazoduc russe Nord Stream 2, important sur le plan économique et stratégique.
Pourtant, la réponse des Etats-Unis à l’invasion, qui s’est traduite par des sanctions économiques sans précédent destinées à isoler la Russie et à briser son économie, pourrait s’avérer être une véritable bévue stratégique.
Le mois dernier, la première directrice générale adjointe du Fonds monétaire international (FMI), Gita Gopinath, a averti que les sanctions occidentales pourraient compromettre la domination mondiale du dollar des Etats-Unis. Bien que le statut de monnaie de réserve mondiale du dollar, un élément important de la primauté mondiale des Etats-Unis, sera maintenu à moyen terme, a-t-elle déclaré au Financial Times, «une fragmentation à un plus petit niveau est certainement tout à fait possible», ce qui se traduira par «des tendances à la baisse face à d’autres monnaies jouant un rôle plus important» comme actifs de réserve. Gita Gopinath avait précédemment occupé le poste d’économiste en chef du FMI pendant trois ans.
***
Une brève explication s’impose ici. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le dollar américain est la monnaie de réserve mondiale, c’est-à-dire la monnaie principalement utilisée par les autres pays pour leurs transactions à l’étranger et pour ancrer leur propre monnaie. Aujourd’hui, le dollar américain est utilisé partout pour le commerce et les investissements internationaux, l’émission de dettes, les opérations de change, etc. Cela confère notamment aux Etats-Unis ce que l’on a appelé un «privilège exorbitant»: ils peuvent accumuler des déficits commerciaux chroniques en important plus qu’ils n’exportent, sans craindre de voir leur taux de change s’effondrer ou leurs taux d’intérêt exploser. Et maintenant, certains observateurs avertis pensent que ce privilège pourrait être menacé.
Gita Gopinath est loin d’être la seule à penser de la sorte. La même semaine, Goldman Sachs a averti dans une note de recherche que le dollar était confronté à des défis similaires à ceux qui ont vu la livre sterling perdre son statut au milieu du siècle dernier. La note soulignait les déficits commerciaux importants et constants des Etats-Unis, mais un analyste de Goldman avertissait également que «l’incertitude géopolitique actuelle» rendait plus probables «les efforts officiels de dédollarisation» visant à «réduire l’exposition aux réseaux de paiement centrés sur le dollar», ce qui représente un risque à long terme pour le statut du dollar.
L’Institute for the Analysis of Global Security (IAGS) – un groupe de réflexion fondé par un ancien directeur de la CIA et conseiller de Ronald Reagan, et qui compte dans ses rangs des personnalités de l’establishment comme l’ancien directeur de la NSA Keith Alexander et l’ancien commandant de l’OTAN Wesley Clark – a lancé un avertissement similaire. Le codirecteur Gal Luft a déclaré à CNBC que les sanctions de Washington à l’égard de la Russie – Washington qui a la «gâchette extrêmement facile» – signifient que «les banques centrales commencent à se poser des questions» et à se demander si elles ne mettent pas «tous leurs œufs dans le même panier» en dépendant si fortement du dollar.
Un certain nombre d’experts et de commentateurs l’ont déjà fait remarquer, même s’ils restent minoritaires. Une enquête menée en mars 2022 auprès d’économistes par l’Initiative on Global Markets a révélé que 37 % d’entre eux ne pensaient pas que les sanctions des Etats-Unis visant la Russie entraîneraient une «réorientation significative» du dollar, tandis que 24 % le pensaient; la plus grande partie, 40 %, était incertaine. Mais les avertissements de Gita Gopinath, Goldman Sachs et IAGS sont le signe le plus clair que cette inquiétude ne se limite pas aux sceptiques et aux critiques provocateurs, mais qu’elle est de plus en plus ressentie au sein de l’establishment.
***
Ces experts estiment que les mesures extrêmes prises par Washington pour punir la Russie de son agression contre l’Ukraine ont renforcé l’urgence pour les Etats de se sevrer de leur dépendance à l’égard du dollar, ainsi que du système financier qu’il sous-tend. Après tout, si Washington peut persuader la quasi-totalité du monde occidental d’exclure la Russie, même si c’est à juste titre, des réseaux commerciaux, de geler ses réserves de change et de la retirer des réseaux bancaires internationaux qui facilitent la majeure partie du commerce mondial, qui peut dire que cela ne pourrait pas leur arriver, un jour, à eux aussi?
Cela peut sembler paranoïaque aux oreilles occidentales, mais la Russie n’est que le dernier cas en date où les décideurs étatsuniens utilisent le système financier mondial dominé par les Etats-Unis comme une arme contre un adversaire, arme utilisée auparavant contre des pays beaucoup plus faibles, avec beaucoup moins d’agressivité. Au cours de la dernière décennie, Washington a utilisé ce type de sanctions contre Cuba, l’Iran, le Venezuela et, plus récemment, l’Afghanistan.
Ces deux derniers cas ont été particulièrement scandaleux, Washington ne se contentant pas de geler, mais saisissant – volant, en d’autres termes – les avoirs vénézuéliens et afghans détenus à l’étranger. C’est en partie pour cette raison que Moscou, après des années de sanctions étatsuniennes pour divers méfaits, a réduit la part des dollars dans ses réserves et a diversifié ses avoirs.
***
Pour de nombreux Etats, la conclusion à tirer de tout cela est que les banques résidant en Occident ne constituent plus un site sûr pour leurs avoirs étrangers. Et que la dépendance à l’égard du dollar en tant qu’actif de réserve, ou de l’infrastructure financière dominée par les Etats-Unis pour effectuer des transactions commerciales et autres, les rend vulnérables si changent les vents géopolitiques.
Il est bon de rappeler que la plupart des pays pauvres et en développement ont une vision de l’ordre mondial très différente de celle de l’Occident. Ce sont eux qui se retrouvent, par exemple, sur le banc des accusés de la Cour pénale internationale, un rappel constant pour les petits Etats de la façon dont les institutions multilatérales censées être neutres et universelles se concentrent souvent exclusivement sur des Etats relativement faibles sur la scène mondiale. Et si beaucoup ont condamné l’invasion russe, ils n’ont pas adhéré au programme de sanctions des Etats-Unis, en grande partie parce qu’ils les considèrent, à juste titre, comme l’expression de l’hypocrisie de l’Occident dans cette crise. A la lumière de tout cela, les puissances «émergentes» comme la Chine et l’Inde sont, sans surprise, désireuses de se protéger des représailles économiques d’un Occident souvent inconstant.
Nous avons déjà assisté à quelques tentatives de dé-dollarisation. L’Arabie saoudite est actuellement en pourparlers avec la Chine pour vendre une partie de son pétrole en yuan chinois plutôt qu’en dollar, après un mécontentement marqué de l’Arabie saoudite face à ce qu’elle considère comme des affronts de la part de l’establishment étatsunien, et le soutien peu enthousiaste (mais toujours en cours) de Joe Biden à sa guerre au Yémen. Il s’agirait d’une rupture importante, bien que loin d’être fatidique, avec le schéma qui prévaut depuis les années 1970, dans lequel les producteurs de pétrole vendent du pétrole contre des dollars, qu’ils recyclent ensuite en achetant des titres du Trésor américain (c’est-à-dire de la dette américaine) – soutenant ainsi à la fois les déficits commerciaux américains et le statut de monnaie de réserve du dollar.
***
Poutine n’a pas mis à exécution sa menace de couper les exportations de gaz vers les pays «inamicaux» s’ils ne les payaient pas en roubles, mais cet ultimatum reste sur la table. Le 6 avril, la Hongrie, membre de l’UE et de l’OTAN, s’est dite prête à payer le gaz russe en roubles, ce qui constituerait une rupture significative avec l’Occident. Moscou est également en pourparlers avec l’Inde, qui achète actuellement du pétrole russe à prix réduit, pour mettre en place un système de paiement des exportations russes en roubles [la part des importations de l’Inde en pétrole russe se situait en 2021 à hauteur de 2,13 milliards par rapport à 22,14 pour l’Irak ou 16,40 pour l’Arabie saoudite – réd.]. Dans le même temps, la Russie s’est tournée vers le système de paiement interbancaire transfrontalier de la Chine après avoir été exclue du système Swift dominé par l’Occident, mais c’est peut-être davantage par manque d’autre choix.
Cette situation a été favorisée par les politiques internes mises en place par Vladimir Poutine en réponse aux sanctions occidentales, notamment l’obligation pour toute entreprise russe faisant des affaires à l’étranger de convertir en roubles 80% des bénéfices, ce qui soutient la monnaie. Cela a permis de soutenir fortement le rouble, qui avait menacé de s’effondrer au début de l’invasion, alors même que l’économie russe continue de se débattre face aux effets des sanctions [le rouble face au dollar se retrouve en avril au niveau de mi-février – réd.].
Tout mouvement significatif d’éloignement du dollar ne se fera pas du jour au lendemain, mais il y a eu un mouvement dans cette direction avant même le début de la guerre. Le mois dernier (le 24 mars), le FMI a publié un document de travail notant que les vingt dernières années ont vu un «mouvement progressif d’éloignement du dollar» parmi les banques centrales du monde, la part de leurs réserves en dollars passant de 71% en 1999 à 59% en 2021, et se déplaçant vers des «monnaies de réserve non traditionnelles»: plus précisément, un quart vers le yuan chinois, et trois quarts vers les monnaies d’un panier de plus petites économies, y compris les dollars australien et canadien, et le won coréen. Entre-temps, la Chine et la Russie s’efforcent depuis longtemps de «dé-dollariser» leurs économies et de s’isoler de la puissance des Etats-Unis, avec un succès limité et hésitant.
Pendant de nombreuses années, saper la domination du dollar a été le rêve de gouvernements qui ont vu d’un mauvais œil la primauté mondiale des Etats-Unis et ont formé des coalitions comme les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) pour y parvenir, sans grand succès dans l’ensemble. Ce serait l’ironie des ironies si le plus grand coup porté à ce système était auto-infligé. (Article publié sur le site Jacobin, le 20 avril 2022; traduction rédaction A l’Encontre)
Branko Marcetic est un rédacteur de Jacobin et l’auteur de Yesterday’s Man: The Case Against Joe Biden (Verso, janvier 2020).

Les analyses de classes au Québec (1960-1980)1

Alors que l’effervescence référendaire commence à s’estomper, l’heure est au bilan pour les intellectuels de gauche. Le ton est plutôt sombre, mais réaliste en même temps. Malgré bien des efforts et bien des explorations, les intellectuels de gauche au Québec n’ont pas encore réussi à produire une analyse compréhensive des classes et des luttes de classes. Ils sont surtout en mode réactif face aux assauts des dominants, que ce soit lors des grandes batailles politiques (comme le référendum) ou dans le champ des luttes de masse quotidiennes. Sur le plan des idées, les socialistes et les marxistes sont souvent dénigrés par les acteurs politiques, les médias, même l’université, où dominent les paradigmes réactionnaires aussi bien dans le domaine de l’économie que de la science politique et de la philosophie. Cependant, cet ostracisme n’explique pas tout. Le socialisme et le marxisme sont trop souvent « sacralisés » par la gauche, au lieu de servir de base pour produire des analyses et des enquêtes. Il faut donc, estiment Bourque et Dostaler, revenir à un marxisme créatif pour qui le « fondement de la lutte des classes trouve son point d’ancrage dans les rapports sociaux de production »2. Dans le texte qui suit, Anne Légaré, alors professeure de sciences politiques à l’UQAM, se propose de parcourir l’évolution de la pensée de gauche depuis les années 1960 au Québec. Le panorama dont elle décrit les grandes étapes permet de mieux comprendre les grands débats et les grands alignements théoriques et politiques de l’époque. (Introduction de Pierre Beaudet)
L’heure est aux bilans. En effet, la conjoncture nous presse de réfléchir et les quelques mois qui viendront, quelle qu’en sera leur issue, pèseront lourd d’expérience dans la lente démarche du mouvement socialiste au Québec. J’aimerais joindre à ce cheminement une réflexion rétrospective sur l’évolution depuis quinze ans de la contribution des intellectuels de gauche sur les classes sociales québécoises depuis quinze ans.
Le bilan que je me propose de faire comprendra deux grandes parties. La première tentera de situer dans leur contexte les textes partant de la Révolution tranquille à la victoire péquiste de 76 et rappellera à travers leur chronologie, le cheminement parcouru par ces analyses. La deuxième partie fera la synthèse du débat sur la bourgeoisie qui a dominé la période du règne péquiste jusqu’à maintenant en s’efforçant de dégager sommairement les propositions idéologico-politiques qui lui sont reliées.
Le questionnement sur les classes depuis le début de la Révolution tranquille a été, à mon avis, scandé par quatre grandes questions, chacune d’elles révélant les préoccupations majeures des intellectuels à partir de leur lien aux diverses phases organisationnelles du mouvement ouvrier.
La première question fut celle posée par Dofny et Rioux en 1962 : qu’est-ce qui sépare et qu’est-ce qui unit les classes sociales au Québec ?3 À cela, ils répondaient qu’il y avait au Québec une seule classe unie par l’ethnicité. Ensuite, Bourque et Frenette ouvrirent en 1970 deux questions: la première fut celle de la composition sociale de la petite bourgeoisie québécoise et la seconde, en creux, fut celle de l’existence d’une bourgeoisie québécoise, question qui sera en fait, dans l’histoire récente, reprise à partir de 1976-19774. Enfin, en 1974, Céline St-Pierre avait posé celle du lieu de division sociale entre la classe ouvrière et la petite bourgeoisie5. Trois éléments conjugués ont à mon avis, présidé à ce découpage :
• Le rapport de ces questions à la conjoncture du moment (soit : a) d’abord la scission du NPD et la formation du PSQ ; b) la création du M.S.A. puis celle du PQ ; c) la période précédant l’élection du PQ, caractérisée par l’électoralisme et par le développement de l’extrême gauche ; d) le règne du Parti Québécois ;
• La spécificité des thèmes évoqués touchant chacun des aspects théorico-politiques de l’analyse des rapports sociaux ;
• Enfin, la pertinence de ces textes et leur répercussion sur la mémoire politique des dernières années.
Le contexte historique général
Tant les thèmes que les approches ont grandement évolué depuis 15 ans. La question nationale fut cependant au cœur de toutes ces analyses. Parfois considérée comme étant le seul aspect important de la division sociale, parfois au contraire greffée aux classes comme aspect second, plus récemment enfin, l’oppression nationale fut étudiée en tant qu’élément constitutif de la structure de classes elle-même ou de la division sociale du travail. Ces trois temps dans l’évolution du rapport entre classes et nation indique un remarquable progrès dans la pensée socialiste et marxiste au Québec, progrès commandé par l’évolution des rapports de classes eux-mêmes.
Cette évolution dans les rapports de classes fut consolidée par la démonstration de plus en plus irréfutable effectuée par le PQ lui-même de son conservatisme sociopolitique fondamental. Autour de cette lente et progressive mise à jour, poursuivie à travers l’exercice du pouvoir jusqu’à maintenant, les intérêts des classes et fractions se sont progressivement précisés et continuent de le faire.
Cependant, la démarche intellectuelle fut tributaire des transformations dans les rapports de classes d’un double point de vue. En effet, les chercheurs qui s’appliquèrent à faire progresser les analyses de classes eurent d’abord comme souci majeur, et avec raison, de lier leur démarche à ce qu’ils percevaient comme questions stratégiques pour l’organisation du mouvement ouvrier québécois. Parfois, leurs résultats furent pertinents, parfois leurs observations s’avérèrent mal orientées. De plus, ces textes furent souvent dépassés par les aléas du mouvement lui-même, car on ne peut encore parler jusqu’à ce jour de prise de ces travaux à son compte par le mouvement. Ceci ne peut être imputé ni aux chercheurs ni aux organisations. Les intellectuels sont ni à côté ni au-dessus de l’histoire, ils sont dedans et en tant que tels, ils en subissent les conditions. Les quinze dernières années ont été éprouvantes pour les travailleurs québécois. La question nationale, sacralisée par le PQ, a brouillé les cartes. Le mouvement ouvrier a été freiné dans son organisation et les travaux des intellectuels de gauche ont été mêlés à cette difficile naissance.
La démarche intellectuelle fut donc tributaire des rapports de classes dans la mesure où, comme on le verra plus loin, les études sur les classes sociales se sont nouées à la conjoncture organisationnelle du moment ouvrier en tentant à travers leur diversité de répondre finalement à une seule question : comment, et par quel parti, seront satisfaits, à tel ou tel mouvement, les intérêts des classes dominées, question à laquelle le mouvement ouvrier lui-même n’apportait pas de réponse claire.
Ensuite, on peut dire que cette démarche de recherche et de réflexion fut tributaire des étapes suivies par le mouvement ouvrier dans la mesure où ces travaux demeurèrent isolés et ne furent pas inscrits d’une manière directe dans sa démarche. Ce n’est que depuis peu de temps que les conditions se précisent pour une collaboration organique entre les intellectuels et les organisations ouvrières au Québec.
Les rapports de classes ont donc été dominés pendant cette période par un gigantesque effort de clarification des intérêts de chaque parti, clarification effectuée d’abord en rapport avec la scène politique par l’expérience négative du pouvoir sous le gouvernement péquiste. Mêlés à ce cheminement historique, les travaux des intellectuels québécois ont tenté de fournir une connaissance étayée des différentes étapes que traversait le mouvement nationaliste.
C’est ainsi que témoignait de ces préoccupations idéologiques l’article de Rioux et Dofny. Cet article, repris à son propre compte par J. Marc Piotte en 19666pour être ensuite critiqué surtout par Michel Van Schendel en 19697et par Gilles Bourque et Nicole Frenette en 19708 témoignait des interrogations qui dominaient à ce moment-là en avançant des propositions d’analyse fortement teintées de nationalisme.
Qu’il suffise de se rappeler les nombreux événements qui accompagnèrent cette phase. On connut du côté des mouvements sociaux la fondation du RIN en 1960 et sa transformation en parti en 1963, la formation de la CSN (1960), la fondation du NPD (1961), le Rapport Parent, l’émergence du FLQ, la scission au NPD–Québec et la formation du PSQ, puis le lancement de la revue Parti Pris en 1963 ; ensuite, ce fut la création du ministère de l’Éducation, l’acquisition du droit de grève dans les services publics et parapublics et la création de l’UGEQ en 1964, puis les nombreuses grèves de 1965-66 et enfin, la fondation du MSA en 1967.
L’année de lancement de la revue Parti Pris montra en effet un effort particulier pour reconnaître les différences sociales et politiques qui s’affrontaient à travers la question nationale et pour dégager des intérêts correspondants, que ce soit dans le RN, le RIN, le MSA, puis dans le PQ.
En 1968, à la suite de la fondation du MSA, les positions de ces intellectuels se divisèrent autour de l’analyse du rapport MSA/classes sociales. D’un côté, Jean-Marc Piotte encouragea un appui au MSA, pour qui « une large fraction des masses les plus politisées et les plus conscientes suivent Lévesque… Se situer hors du MSA, c’est se condamner à demeurer extérieur à la fraction la plus progressiste des masses populaires » disait-il9. Piotte reviendra sur cette position en 1975 lorsqu’il fera la critique de l’allégeance du PQ avec l’impérialisme en disant « actuellement, face au PQ et compte tenu de la faiblesse et de la division des organisations socialistes, il faut se démarquer clairement du projet indépendantiste et défendre la véritable solution aux problèmes fondamentaux des travailleurs : le socialisme ».
D’un autre côté, à l’instar de Piotte et au même moment, soit à l’été 68, Gilles Bourque, Luc Racine et Gilles Dostaler fondent le Comité Indépendance-Socialisme (C.I.S.) et formulent une critique sévère des intérêts de Lévesque qu’ils disent représentant d’une « classe antagoniste à celle des travailleurs »10. Déjà, l’interrogation la plus angoissante et la plus décisive était au cœur des débats : en appuyant le MSA, ou plus tard le PQ, les travailleurs allaient-ils marcher à leur défaite comme classe ? Cette question n’a cessé de hanter les recherches faites par la suite.
Des analyses historiques
Avant de présenter les textes dont l’objet principal était de relier ponctuellement la scène politique aux classes en lutte, je fournirai une vue d’ensemble d’une série de travaux de portée historique plus large. Ces travaux doivent être mentionnés, car ils forment un cadre général indispensable à la compréhension de l’étude des articles suivants. Ils permettent de voir également que cet aspect plus général de la recherche a subi des transformations et s’est acheminé aussi sur des terrains éminemment politiques. J’ai tenté, à travers toute cette étude, de respecter scrupuleusement la progression chronologique et de présenter tous les principaux travaux. S’il en est qui ont échappé à ma vigilance, je prie les auteurs de m’en excuser.
En 1967, un article d’Alfred Dubuc présentait le processus de formation de l’État canadien comme un moyen permettant la centralisation financière nécessaire au développement de la bourgeoisie11. Selon cette thèse, l’État canadien n’a pas été le produit de rapports entre les classes, mais plutôt l’instrument de la bourgeoisie commerciale et bancaire. En 1970 parut ensuite le premier ouvrage de Gilles Bourque intitulé Classes sociales et question nationale au Québec12. Cet ouvrage contient la thèse de la double structure de classes, se superposant et renvoyant à chacune des deux nations. Bourque fera la critique de cette thèse dans le numéro 1 des Cahiers du Socialisme disant, pour l’essentiel : « On ne peut produire une définition « classiste » de la nation sans tomber dans le réductionnisme et, curieusement, dans le nationalisme lui-même. On risque en effet dans ce dernier cas de produire des analyses affirmant l’existence de structures de classes nationalement hétérogènes ». Dans le même champ de préoccupations, une version refondue, corrigée et augmentée d’Unequal Union de Stanley Ryerson, parue en anglais en 1968, sera traduite en 197213. Une des thèses centrales de cet ouvrage est que le mouvement national des patriotes de 1837 avait un « caractère démocratique et anti-impérialiste ». Ryerson y fait ressortir l’émergence « des manufactures nationales, d’une industrie locale et autochtone » et la formation d’une « classe coloniale ».
En 1975, un article d’Hélène David14 compare la scène politique et le mouvement ouvrier, et rompt avec la périodisation conventionnellement liée à la Révolution tranquille en dégageant les conditions de « cinq moments conjoncturels » différents qui caractérisent cette période. En 1978, Dorval Brunelle fournit, dans La désillusion tranquille15 des éléments nouveaux et originaux pour aborder l’analyse des relations des provinces entre elles, ainsi que par rapport au gouvernement fédéral : la thèse qui s’en dégage tend à faire ressortir que « le Canada est surtout une somme de gouvernements » (provinciaux) caractérisée par « l’absence totale d’intégration au niveau des rapports économiques ». De plus, l’étude expose à travers l’histoire politique récente et en particulier celle du Conseil d’orientation économique, comment évoluèrent les conditions politiques de développement de la bourgeoisie québécoise au cours des années 60.
En 1978, Nicole Laurin-Frenette développe un nouveau cadre conceptuel pour l’analyse de la nation et défend comme thèse que le procès de production de l’État assigne sa place à la nation, ainsi qu’aux appareils qui la reproduisent et à leurs agents. Le rôle du nationalisme est de « garantir la reproduction de la place de l’État (national) ». L’auteure applique son postulat théorique à l’analyse de six conjonctures depuis le Régime français, et s’inscrit en même temps en rupture avec la thèse qu’elle soutenait avec Gilles Bourque en 1970 sur le rapport de la petite bourgeoisie technocratique avec le projet de souveraineté-association.
Mai 1979 vit d’abord la parution d’un ouvrage de Roch Denis16 qui met l’accent sur les rapports entre le mouvement ouvrier et la question nationale et conclut sur les difficultés de formation d’un parti sans son intégration transitoire aux organisations syndicales. L’ouvrage aboutit à cette conclusion après une longue analyse des différentes phases traversées par le mouvement ouvrier, ses organisations et par le rôle des intellectuels depuis 1948.
Enfin, Gilles Bourque et moi-même17 avons tenté dans Le Québec – la question nationale, de lier les événements politiques survenus depuis la Conquête aux rapports de classes et aux transformations des modes et formes de production. Les principales thèses développées portent sur la résistance paysanne au développement du M.P.C., sur la formation de l’État canadien caractérisé par une tendance structurelle à l’éclatement sur le rapport privilégié de l’U.N. et de Duplessis avec la bourgeoisie locale, du P.L.Q. et de la Révolution tranquille avec la bourgeoisie canadienne, du projet de souveraineté-association et du gouvernement péquiste avec la bourgeoisie non monopoliste québécoise et enfin, sur l’issue de l’actuel enjeu référendaire.
De la Révolution tranquille jusqu’à la formation du P.Q. en 1968 : l’éveil du nationalisme de gauche
Pour aborder les textes portant plus spécifiquement sur le rapport classes/scène politique, cette première tranche de la périodisation s’imposait, car les écrits de cette première période portaient en germe les questions qu’allait soulever plus tard la formation du Parti québécois.
C’est pourquoi sans doute l’article de Dofny et Rioux18 eut tant d’échos comme s’il réveillait, en quelque sorte, le subconscient de la pensée en gestation. La thèse principale qu’il contenait consistait à poser que les Québécois forment ensemble une classe dite « ethnique », unifiée par l’originalité de sa stratification sociale face au groupe anglais dominant.
Un an après, Mario Dumais, comme Jacques Dofny et Marcel Rioux, veut « ouvrir la voie à une action politique cohérente » dans un article qui comporte d’abord une assez longue élaboration théorique sur le fait qu’existent des classes, puis sur une méthode qui se veut rigoureusement marxiste pour les analyser19. Ce texte ne fait pas de différence entre la bourgeoisie et la petite-bourgeoise traditionnelle ; la classe des travailleurs y est composée de « ruraux, de manuels et de non-manuels », comprenant aussi des « employés de bureau, des techniciens et des intellectuels » ; les couches marquent une distinction entre hommes et femmes. Le texte représente alors la première recherche concrète de la période sur la division sociale du travail au Québec. Cependant, la faiblesse de son cadre conceptuel ne permit pas d’en faire une utilisation très large.
Piotte, lui, reprend ensuite à son compte les principales affirmations de Dofny, Rioux (1962) et de Dumais (1963) en tentant de les recouper20. Il retient les « valeurs, les institutions, les comportements des Québécois » (comme le font Dofny et Rioux) pour démontrer d’abord comment ils sont souvent « nord-américains avant d’être canadiens ou canadiens-français »; ensuite, il fait sienne la thèse du Québec : classe ethnique à l’intérieur d’une société globale, le Canada. Ceci amènera Piotte à affirmer que « le RIN a un rôle historique essentiel quoique transitoire en tant qu’avant-garde du processus de libération dirigé par « les collets blancs ». On voit dans ce texte que pour Piotte comme pour beaucoup d’autres, le concept de petite bourgeoisie ne recouvrait à ce moment-là que les P.M.E., les professionnels et les artisans. Les collets blancs représentent une couche de la très large « classe des travailleurs ».
Réfléchissant sur l’esprit qu’avait animé l’équipe de Parti Pris durant les années 60, JeanMarc Piotte écrivait récemment à propos de cette période : « Vivant la rupture comme une libération intellectuelle, nous n’étions guère pressés de nous trouver des racines historiques.
Nous nous prenions pour l’avant-garde intellectuelle de la révolution… Me relisant, je fus littéralement étonné : je me croyais marxiste, alors que ma catégorie fondamentale d’analyse demeurait – si on excepte Notes sur le milieu rural, d’ailleurs seule enquête menée sur le terrain – bel et bien la nation »
dira : « mon étude du Québec n’est pas centrée sur la lutte de classes à laquelle j’articulerais les mouvements de libération nationale, mais sur la nation que je cherche à éclairer à la lumière des classes sociales »22. Les six textes de la période de 1968-1976 qui suivent marqueront un progrès notoire par rapport à cette dernière tendance.
Le premier texte de cette période, signé par Bourque, Racine et Dostaler23 contient d’abord une critique radicale du MSA, inspirée d’un texte de Bourque publié dans Parti Pris quelques mois plus tôt24. À cette époque, Bourque préparait déjà son ouvrage Classes sociales et question nationale au Québec – 1760-1840. Par cet article, les trois auteurs posent comme élément central la persistance et la dominance des intérêts bourgeois dans la formation du MSA à travers la présence de Lévesque et de ses associés. Les auteurs y reconnaissent la présence dans le mouvement d’éléments de gauche « non organisés », mais ils soutiennent que ceux-ci seront utilisés pour masquer l’aspect conservateur véritable du mouvement.
Paraît ensuite en 1962, signée par Michel Van Schendel25, la première critique de la thèse publiée par Dofny et Rioux. Michel Van Schendel tente de cerner ce qui définit « structurellement » la classe ouvrière québécoise. Ce texte contient en outre une critique serrée des notions de classe et de conscience ethnique utilisées par Dofny et Rioux et fondamentalement opposées au matérialisme historique. Michel Van Schendel joue alors un rôle important dans l’équipe de la revue Socialisme.
Un an plus tard, en 1970, paraît l’article de Luc Racine et Roch Denis26 qui (avec l’éditorial de ce numéro qui avait été préparé par Michel Van Schendel et Emilio de Ipola) est le premier de cette période à reconnaître l’existence d’une « moyenne bourgeoisie canadiennefrançaise. » Plus que par une simple allusion métaphorique, ce texte, quoique prudemment, précise que cette bourgeoisie est sous-traitante, et que le PQ est le représentant de sa fraction nationaliste. Ce texte fait aussi des distinctions très pertinentes entre bourgeoisie et petite bourgeoisie. Cependant, si cette dernière indique une « prolétarisation graduelle », la classe ouvrière, elle, y recouvre indistinctement tous les travailleurs manuels et intellectuels, les ouvriers et les employés. Le PQ y est clairement vu comme un recul par rapport au MSA pourvu qu’il soit plus clairement pro-impérialiste que le RIN.
Après le texte de Jacques Dofny et de Marcel Rioux publié en 1962, celui de BourqueFrenette27, quoique se voulant marxiste, représente la deuxième forte percée du nationalisme de gauche dans l’analyse sociologique québécoise. Même si ce texte se fixe comme objectif « de dégager au moins les éléments de base d’une théorie marxiste de la nation, du nationalisme et des rapports entre classes sociales, nations et idéologies nationalistes » et « s’inspire de la pratique du mouvement révolutionnaire au Québec au cours des dix dernières années », il contient quelques extrapolations dont l’utilisation sert aujourd’hui encore d’arguments aux thèses nationalistes. De son côté, Gilles Bourque a largement fait la critique des positions contenues dans ce texte en ce qui concerne le PQ comme parti de la petite bourgeoisie en affirmant pour l’essentiel : « Je ne peux suivre Niosi quand il déduit… le caractère exclusivement petit-bourgeois du Parti Québécois. Au-delà de désaccords théoriques spécifiques…, il me semble de plus en plus urgent de repenser la problématique implicite de la plupart des analyses proposées jusqu’ici ».
Nicole Frenette a, elle, également pris ses distances (1978) en disant : « Nous recherchions lesdites bases objectives de la nation et, comme bien d’autres, nous trouvions de tous côtés des mirages parmi lesquels nous tentions de distinguer l’objet, la nation, de son reflet dans le miroir du nationalisme »28. Pourtant, encore aujourd’hui, avertis de l’autocritique des auteurs, des auteurs (changer un auteurs pour écrivains, ou alors écrire Sales, Niosi et Monière tout simplement ?) comme Sales, Niosi et Monière continuent d’appuyer leurs propositions sur ce texte. En même temps que Roch Denis et Luc Racine et un an à peine après la première parution du texte de Bourque-Frenette, Michel Van Schendel relève la confusion contenue dans le texte de Bourque-Frenette au sujet de la bourgeoisie29. Il affirme en effet qu’une bourgeoisie québécoise accumule et tend, à travers ses porte-paroles péquistes qui eux, sont d’origine petite-bourgeoise, à « prendre l’aspect d’une bourgeoisie d’État-Patron ». Michel Van Schendel souligne que cette « conséquence désarmante » de l’analyse de Bourque-Frenette était « décidément, dit-il, opposée à leurs prémisses théoriques ». Enfin, Van Schendel y définit la classe ouvrière québécoise comme « typique du capitalisme du centre dominant ». À partir de ce texte, un débat est lancé et deux problèmes majeurs s’imposent donc pour les recherches futures : l’existence de la bourgeoisie québécoise et la composition de la classe ouvrière.
À l’automne 1971 avait été formé au CFP un groupe de recherches sur les classes, groupe dans lequel on trouvait trois militants d’organisations populaires, Jean Roy du C.R.I.Q., Charles Gagnon du Conseil central de la C.S.N. à Montréal et Bernard Normand du CFP ainsi que trois intellectuels, Céline St-Pierre, Gilles Bourque et moi-même. C’est au cours de réunions qui s’échelonnèrent pendant huit mois que les critères de la division sociale du travail furent approfondis. Ainsi, le groupe avait dégagé la distinction entre travaux directement et indirectement productifs qui devint la clé de voûte de l’élaboration théorique que formula par la suite Céline St-Pierre30. Quelques-uns des aspects de la position à laquelle arrivait Céline St-Pierre ne faisant pas consensus, elle finalisa seule la démarche jusque-là collective. Ce texte fut important à plusieurs titres.
D’abord, il répondait à des besoins très aigus des milieux militants et étudiants face à la théorie des classes. Ensuite, il contenait un certain nombre de notions nouvelles qui permettaient à ceux engagés dans l’action d’établir une hiérarchie « théorico-stratégique » entre les couches de travailleurs auprès desquels ils œuvraient. Il permet aussi de constater, à partir de sa large diffusion, que ces questions étaient à l’ordre du jour. La formation de ce groupe de recherche au CFP en témoigne d’ailleurs.
Dans ce texte, Céline St-Pierre prétend que la classe ouvrière comprend les travailleurs directement productifs et la classe laborieuse, ceux qui le sont indirectement ainsi que tous les travailleurs manuels improductifs. Le prolétariat est donc l’ensemble de toutes ces places, soit la classe ouvrière et la classe laborieuse. La nouvelle petite bourgeoisie, elle, comprend les travailleurs intellectuels affectés à la reproduction de la force de travail. La fonction politique de cette approche est donc d’étendre la classe ouvrière au plus grand nombre de salariés possibles. Cette élaboration eut et a encore une grande influence auprès des intellectuels québécois. Jean-Marc Piotte y ajoutait en 1978 quelques précisions. « Je me sépare donc de Céline St-Pierre sur les points suivants. L’utilisation gramscienne de la distinction travailleurs intellectuels/travailleurs manuels me permet de démarquer plus nettement la nouvelle petite bourgeoisie des travailleurs improductifs, membres de la classe laborieuse qui œuvrent eux aussi, à la reproduction des rapports sociaux nécessaires à la production de la plus-value… Je nomme classe laborieuse ce que Céline St-Pierre appelle « les classes laborieuses autres que la classe ouvrière »31.
Le texte de Céline St-Pierre avait, malgré les points de vue divers qu’il a pu entraîner, une qualité sans contredit : sa méthode claire permit aux chercheurs de trier avec adresse et cohérence parmi les couches de la division du travail celles qui correspondaient à leurs préoccupations idéologiques, ce qui permit à plusieurs de se démêler dans l’écheveau complexe des classes sociales en les sensibilisant à l’hétérogénéité du corps social.
À l’automne 1977 paraissait mon ouvrage Les classes sociales au Québec32. J’aimerais ici dégager ce qui constituait, à mes yeux, son apport principal, en faire une brève critique et dégager ce qui m’apparaît une priorité pour les analyses futures.Ce travail se caractérise principalement par le fait que les classes et fractions qui y sont constituées condensent à la fois des distinctions économiques ainsi que des critères de domination/subordination, de sexes, de salaires, d’autorité/d’exécution, etc. La petite bourgeoisie y est une classe déchirée. La contribution idéologique de ce texte consiste, selon moi, dans le fait d’avoir établi, tout au long de l’étude de la division sociale au
Québec, un recoupement avec la place des femmes. Distinguer entre femmes et hommes de la classe ouvrière, entre ménagères et travailleurs productifs, entre la couche féminine du travail manuel improductif et la couche masculine est aussi important et litigieux que la démarcation entre petite bourgeoisie et classe ouvrière. Non pas que les femmes forment une classe, mais leur présence dans les classes reproduit doublement et d’une manière spécifique à chaque fois, pour elles et pour les classes, les rapports de pouvoir puisqu’elles sont les soutiens de la domination/subordination. Mon étude mettait l’accent sur cette question. Dans la représentation concrète que je donnais de la structure de classes, la répartition de l’ensemble tenait compte des ménagères, ce qui bouleversait les distributions statistiques conventionnelles. De plus, je conservais dans la couche prolétarisée de la petite bourgeoisie les salariés manuels improductifs, ce qui correspondait à 7 % de la population et a semblé troubler la conscience prolétarienne de nombreux intellectuels.
Je ne crois pas, par ailleurs, avoir atteint l’objectif qui aurait consisté à fournir des représentations suffisamment empiriques de la structure sociale. Par « empiriques », je veux dire repérables spatialement et décrites localement. L’étude, en fait, n’a accompli que les deux premières étapes de son parcours, c.-à-d. d’abord, la démarche abstraite et théorique conduisant à la seconde, structurelle. La dernière étape non franchie aurait été de remonter au plus concret et d’opérer l’analyse de la fusion entre la structure et la conjoncture. Il est bien évident qu’on ne dispose pas des données historiques complètes permettant de finaliser cette phase de la recherche pour chaque classe sociale.
Enfin, une dernière réflexion s’impose à moi à propos des futures analyses de classes. Il me semble de plus en plus essentiel de tenir compte des modes concrets dans lesquels les ensembles sociaux vivent leur rapport à la société comme la question de l’identification à chaque sexe (dans la théorie, la classe ouvrière n’a pas de sexe). D’autre part, gommer l’existence des classes comme sujets m’apparaît aussi être une erreur politique et théorique : la dimension historiciste doit être présente aussi dans les analyses.
L’alliance large que les défenseurs du concept large de prolétariat ou de classe ouvrière étendu à tous les opprimés salariés recherchent devra témoigner de multiples différences sociales. Dans le concret n’existe pas de classe ouvrière monolithique, classe sans sexe, sans âge, sans ethnie, sans espace physique propre. Seule existe la conjugaison de multiples déterminations et formes sociales singulières.
Confrontés à l’action politique et au changement, les partis de gauche traditionnels se heurtent à ces différences. C’est pourquoi, au sortir de la phase actuelle, nos recherches devront devenir de plus en plus spécifiques et reconnaître la pluralité du corps social.
Pendant le règne du Parti Québécois jusqu’au référendum : des différences théorico-politiques
Contrastant avec les périodes précédentes, les quatre dernières années viennent de nous valoir une abondance exceptionnelle de textes. La période sera marquée par un questionnement qui porte sans contredit sur la composition de classes et sur l’hégémonie de l’alliance consacrée par le gouvernement péquiste. La réflexion sur la nature de classe de cette alliance présuppose évidemment une connaissance appropriée des ensembles sociopolitiques composant la structure sociale, qui entrent en interaction dans les luttes politiques concrètes. Sur ce dernier point, les diverses étapes traversées par ce débat ont révélé des différences théoriques assez fondamentales.
La partie suivante du présent texte se développera donc à partir d’événements internes du cheminement de la gauche intellectuelle. En effet, contrairement aux deux périodes précédentes pour lesquelles les textes faisaient suite à l’actualité et étaient l’aboutissement surtout de collectifs fermés (Parti Pris, Socialisme, groupe de recherche du CFP), les travaux diffusés depuis novembre 1976 témoignent de préoccupations de plus en plus complexes, d’une écoute plus large et partant d’ailleurs de rencontres publiques. Deux colloques ont été à l’origine de la formulation des deux tendances qui allaient principalement s’opposer quant à l’analyse du PQ. Depuis les deux colloques qui eurent lieu en novembre 1977, ces tendances ont donné suite à de nombreux textes sur la bourgeoisie québécoise et sur la question nationale. Pour illustrer ce phénomène, voici, à titre d’exemple, quelques-uns des titres des articles étudiés plus loin : « La nouvelle bourgeoisie canadienne-française » (Niosi), « Les nouveaux paramètres de la bourgeoisie québécoise » (Fournier), « Petite bourgeoisie envahissante et bourgeoisie ténébreuse » (Bourque).
Je ferai donc une étude plus systématique des principaux articles directement liés à ces colloques, considérant que leur aspect polémique et l’évolution qui les a en même temps marqués leur confèrent, en raison de ce caractère dynamique, une importance idéologique majeure.
Les 10 et 11 novembre 1977, la Société canadienne de science politique et l’Association canadienne des sociologues et des anthropologues de langue française organisèrent (par l’entremise de Jean-François Léonard) un colloque proposant comme thème un « bilan du gouvernement du Parti Québécois » intitulé « Un an après ». Au cours de ce colloque, dans l’ensemble des interventions qui portèrent sur le PQ, les communications de Pierre Fournier, d’Arnaud Sales et de Gilles Bourque traitèrent plus exclusivement du PQ dans son rapport aux classes sociales. Ces trois communications furent publiées dans La chance au coureur33 et marquèrent le point de départ d’une longue course à la recherche d’un consensus. Une semaine plus tard avait lieu à Toronto, les 18 et 19 novembre 1977, le colloque « The American Empire and dependent States : Canada and the Third World ».
Une session particulière, consacrée au Québec, avait pour thème : « The Parti Québécois government, social classes and the state ». Jorge Niosi et moi-même y présentions des communications dont les commentateurs furent Pierre Fournier et Jean-Guy Vaillancourt. Plusieurs chercheurs québécois assistant à ce colloque participèrent ensuite aux discussions, dont Arnaud Sales, Carol Levasseur, Paul Bélanger et Gilles Bourque. La contribution de Jorge Niosi correspondait dans ses grandes lignes à l’article qu’il publia six mois plus tard dans le premier numéro des Cahiers du Socialisme34. En ce qui me concerne, le texte de ma communication fut repris par la Revue canadienne de sociologie et d’anthropologie dans son numéro de mai 197835.
Par la suite, ces prolégomènes à l’étude du Parti Québécois furent analysés, critiqués et nuancés dans les trois premiers numéros des Cahiers du Socialisme (1978-1979), dans un numéro spécial de la revue française Politique aujourd’hui paru au printemps 1978, ainsi que dans un ouvrage collectif publié sous la direction de Pierre Fournier en décembre suivant. Les incidences idéologico-politiques exprimées dans ces colloques et contenues dans ces articles ayant des implications politiques pour l’étape dans laquelle nous entrons, elles méritent notre plus grande attention.
Avant cependant d’en amorcer l’analyse, je ne voudrais pas négliger de faire mention de quelques autres travaux non moins utiles à notre démarche. Je pense en particulier à des ouvrages comme celui de Dorval Brunelle, La désillusion tranquille36, qui a été le premier à démontrer avec précision la capacité de la bourgeoisie québécoise de mettre en place des mesures concrètes assurant le développement de ses ressources économiques propres.
Je pense aussi aux ouvrages de Jorge Niosi sur le capitalisme canadien et d’Arnaud Sales sur la bourgeoisie industrielle canadienne-anglaise et canadienne-française au Québec37, ainsi qu’à l’essai de Jacques Mascotto et Pierre-Yves Soucy intitulé Sociologie politique de la question nationale38. Enfin, je voudrais souligner, parmi d’autres, l’excellent article de Carol Levasseur et Jean-Guy Lacroix, « Rapports de classes et obstacles économiques à l’association » paru à l’automne 1978 dans le deuxième numéro des Cahiers du Socialisme39.
Quoique je ne partage pas tous les points de vue exprimés dans l’ensemble de ces travaux, j’aurais souhaité pouvoir leur consacrer une étude approfondie à la lumière des récents débats sur la bourgeoisie québécoise. On comprendra que dans les limites du présent texte il me soit impossible de le faire.
Une problématique
Je ne saurais le cacher, il est clair que l’analyse concrète des classes sociales au Québec et la conception et l’affermissement des prémisses conceptuelles qui la servent représentent pour moi un centre d’intérêt de toute première importance. Avec d’autres, j’ai consacré la majeure partie de ces dernières années à travailler ces questions ; en ce qui concerne ma recherche personnelle sur la structure de classes au Québec, c’est en 1970 que je l’ai commencée.
C’est pourquoi je me permettrai de rappeler pour commencer les principaux éléments d’analyse de la bourgeoisie et du Parti Québécois que j’avais élaborés dans mon ouvrage
Les classes sociales au Québec40 paru en novembre 1977 au moment même où se tenaient les deux colloques mentionnés plus haut, dans la mesure aussi où ils furent largement repris au cours de la réflexion qui allait s’ensuivre.
Cinq éléments définissaient alors pour l’essentiel mon analyse : 1) « Le PQ est le représentant des intérêts de la bourgeoisie non monopoliste au Québec » (p. 191) ; 2) « les aspects super-structuraux de détermination de la place de la bourgeoisie non monopoliste québécoise ont un effet de domination sur sa constitution. Sous sa seule détermination économique (malgré sa faiblesse structurelle, elle, surdéterminée), détermination s’accrochant inlassablement à des velléités autonomistes de couleurs multiples, la bourgeoisie québécoise n’aurait pas fait long feu » (p. 191); 3) « de son existence structurelle en intérêts et pratiques économiques, juridico-politiques et idéologiques distinctifs, ce capital devient une force sociale organisée, produisant ses effets sur toutes les classes et sur tous les partis au Québec et même au Canada tout entier… c’est la constitution de la bourgeoisie non monopoliste québécoise en fractions autonomes de classe par cette formation en parti » (p. 192); 4) « les éléments canadiens-français qui participent aux rapports monopolistes s’amalgament à ceux-ci de telle sorte que leur caractère « ethnique » ne supporte encore aucun fractionnement » (p. 189); 5) « On voit bien que les politiques d’un parti ne s’analysent pas seulement quant aux caractères des agents qui le composent, mais surtout par son rapport aux places de classes de la structure qu’il comble ou vise à combler. Ainsi, les analyses expliquant le PQ par sa composition dite « technocratique » conduisent à toutes sortes de méprises simplificatrices et évacuent le problème des luttes au sein de l’État, et, indirectement, du fédéralisme canadien… (Le PQ est une) organisation de la bourgeoisie non monopoliste à clientèle ouvrière et petite-bourgeoise » (pp. 193-194).Isoler ces éléments permet de saisir la trajectoire que suivit par la suite le débat sur les classes. On le verra plus loin, les oppositions et les consensus s’inscrivirent successivement face à ces éléments.
Pour commencer chronologiquement par la fin, je citerai, à titre d’illustration, la dernière pièce d’œuvre à date de cette réflexion, parue quand Denis Monière écrivit, il y a aussi peu longtemps qu’en octobre dernier : « Est-il possible alors de parler d’une bourgeoisie « québécoise » au sens plein du terme, quand celle-ci est à ce point liée qu’elle est absolument incapable d’influencer de façon autonome le développement économique du Québec ? Cette bourgeoisie liée et dépendante ne peut être qualifiée de Québécoise par le simple fait qu’elle réside sur un territoire géographiquement situé, le Québec. Cette bourgeoisie résidant au Québec peut-elle réellement s’identifier à un projet national qui risquerait de compromettre sa position actuelle auprès et vis-à-vis du capital et de la bourgeoisie canadienne, dont elle ne représente qu’une fraction ethnique dépendante ? Il faut répondre par la négative »41 et, conséquence de cette première position, « la souveraineté-association… implique qu’une plus grande part de pouvoir politique sera contrôlée par la nouvelle petite bourgeoisie qui pourra ainsi accéder à l’élite du pouvoir économique ».
Si les voies politiques opposant les positions citées sont claires, leurs prémisses théoriques, elles, sont plus complexes ; ici, je ne pourrai malheureusement qu’en faire rapidement mention. Les fondements des différences méthodologiques et théoriques sont, bien entendu, idéologiques. Cependant, ces différences peuvent parfois témoigner de l’influence prévalente d’une approche sur une autre dans un contexte culturel scientifique à un moment donné et ne signifient pas nécessairement que ces positions n’évolueront pas ni que leurs auteurs en assument pleinement et définitivement à chaque fois toutes les conséquences. C’est pourquoi je m’efforcerai de traiter avec précaution de ces divergences, sans présumer de leur avenir. Cependant, avant d’en dégager l’évolution, il serait utile, me semble-t-il, de dégager à grands traits ce qui sous-tend ces interprétations de la conjoncture récente.
Des différences théoriques
Certes, l’unanimité sur la structure des rapports sociaux au Québec aurait entraîné une plus grande unité au niveau de l’analyse du Parti Québécois et, en conséquence, de la stratégie et des tactiques à mettre en œuvre dans la gauche québécoise.
Or, il n’en fut pas ainsi. Ceux que j’appelle ici « les chercheurs universitaires de gauche » (sans connotation d’exclusivité, bien entendu, par rapport aux auteurs chercheurs marxistes dont les travaux ne sont pas étudiés ici) pour la commodité sociologique de l’expression, ces intellectuels d’appartenance large au matérialisme sont partagés quant à la définition de la division sociale du travail caractérisant le Québec, c.-à-d. quant à l’existence, à la composition interne et à l’importance des unes et des autres classes sociales.
Les désaccords quant à la bourgeoisie fondent sans doute les principaux débats. Pour les uns, il n’y a pas de bourgeoisie proprement québécoise, pour d’autres, la distinction entre la bourgeoisie canadienne-française d’un côté et québécoise de l’autre fait l’objet d’un litige ; pour d’autres encore, la reconnaissance d’une bourgeoisie nationale ou d’une bourgeoisie compradore est acquise, pour d’autres elle, ne l’est pas ; enfin, quelques-uns trouvent essentielles les distinctions entre capital monopoliste et capital non monopoliste, entre petite bourgeoisie et PME, que d’autres considèrent comme superflues. L’inclusion ou l’exclusion de l’un ou de l’autre de ces critères affecte la vision du PQ et les positions politiques conséquentes.
Un corollaire des divergences précédentes à propos de la bourgeoisie surgira d’ailleurs à propos de la petite bourgeoisie. En effet, à cause de sa position intermédiaire entre la bourgeoisie et la classe ouvrière, les critères qui délimitent cette classe, autant vers le haut que vers le bas, feront l’objet de désaccords. Les définitions des frontières entre la bourgeoisie et la petite bourgeoisie seront diverses. Certains y incluront par exemple tous les professionnels, y compris ceux qui capitalisent et concentrent leurs ressources en complexifiant l’organisation du travail entre plusieurs niveaux et services ; dans ces cas, les chercheurs qui les rangent (malgré la concentration de leurs revenus) dans la petite bourgeoisie privilégient le critère de la « nature » abstraite de leur travail de professionnels, indépendamment de la transformation du rapport social. Les mêmes travaux seront portés à nier l’existence d’une bourgeoisie québécoise, puisque la petite bourgeoisie nationaliste y tient lieu de classe dominante québécoise opposée à la bourgeoisie canadienne. Figureront donc dans la petite bourgeoisie les gestionnaires du capital-actions, des sommets de l’État et souvent les PME. Pour ce courant, la petite bourgeoisie est une classe comportant une forte polarisation vers le haut. Pour ce courant également, plusieurs couches de travailleurs intellectuels salariés (cols blancs), et tous les employés forment avec les travailleurs de la production la classe ouvrière. Ce schéma aboutit le plus souvent à deux classes proprement québécoises, une petite bourgeoisie d’artisan, de gestionnaires, de professionnels, de hauts fonctionnaires d’État et d’intellectuels de la reproduction et une classe ouvrière couvrant le reste des salariés. Au niveau de l’analyse conjoncturelle, ce cadre conceptuel soutiendra l’analyse du PQ comme parti de la petite bourgeoisie avec alliance populiste de la classe ouvrière, c’est-à-dire le reste de la population québécoise. Les mêmes recherches nieront donc d’un côté l’existence d’une bourgeoisie québécoise et présenteront de l’autre le PQ comme parti à tendance sociale-démocrate sous la gouverne d’intérêts petits-bourgeois.
Dans un sens tout à fait différent, d’autres travaux reconnaissent l’existence d’une bourgeoisie québécoise ayant une place politique propre et une petite bourgeoisie qui est moins la condensation des intérêts économiques d’une élite qu’une classe profondément contradictoire, comprenant un vaste ensemble de salariés socialement démarqués de la classe ouvrière, polarisés à la fois vers elle et vers la bourgeoisie. En conséquence, le Parti Québécois présente pour ce 2e courant une configuration plus complexe, dans laquelle son rapport propre à la bourgeoisie québécoise sera un facteur central dominant, une alliance plus contradictoire avec les couches sociales dominées, à la fois celles de la petite bourgeoisie et celles de la classe ouvrière. Ce dernier courant ne voit pas le PQ comme parti socialdémocrate, puisque le rapport politico-idéologique de ce parti avec les classes dominées est la légitimation des intérêts sous-jacents de la bourgeoisie nationaliste québécoise qui oriente ses visées.
Enfin, la classe ouvrière est la grande perdante des analyses de cette période. Perçue comme clientèle électorale et appui des grands partis, elle sert pour le courant nationaliste à valoriser un soutien au Parti Québécois, et pour la tendance critique à démontrer que parce qu’elle est desservie par le PQ, le travail politique des intellectuels doit privilégier le développement d’un mouvement socialiste véritablement indépendantiste et ses formations conséquentes.
Du point de vue des différentes approches théoriques, la classe ouvrière n’a donc pas encore fait l’objet privilégié des analyses. Par exemple, on pourrait imaginer que l’histoire politique récente d’un syndicat ou d’une fédération quant à la question nationale soit à l’ordre du jour. La cohérence qui s’établit entre la scène politique, les phases organisationnelles du mouvement ouvrier québécois et la démarche des intellectuels indique, selon toute évidence, que cette étape coïncidera avec la formation d’une ou de plusieurs autres organisations de gauche au Québec et que cette étape est imminente.
À la recherche d’un consensus
La méthode que j’emploierai pour faire ressortir les étapes successives franchies depuis quatre ans dans la réflexion sur la bourgeoisie québécoise consistera à glaner ces acquis au fur et à mesure d’une lecture chronologique des textes dont l’évolution a bénéficié en grande partie de la polémique. Ces acquis ne représentent pas une somme d’attributs qui se déposeraient comme autant de strates superposées sur le néant de notre connaissance antérieure ! Ils se révèlent plutôt comme une lente maturation et prirent, il me semble, la forme d’une rupture, au niveau en tout cas des textes étudiés. En effet, la forte coloration méthodologique des oppositions a conduit incontestablement à l’approfondissement d’une approche de plus en plus politique au détriment d’un économisme trop réductionniste. Ce tournant qualitatif dans la pensée s’est en effet développé, mais surtout affermi sous la pression de l’argumentation contraire.
Le texte de Gilles Bourque paru dans les Cahiers du Socialisme est révélateur à cet égard, puisqu’il fait à la fois la synthèse des postulats qui sous-tendaient tous les textes depuis l’automne 1977 et enrichit le débat d’un outillage conceptuel beaucoup plus nuancé et correspondant davantage à la complexité du réel42.
La question de la bourgeoisie québécoise a toujours posé problème dans la littérature de gauche. Il n’est pas nécessaire, je crois, d’y revenir puisque d’autres auteurs en ont abondamment parlé. Qu’on se rappelle simplement pour l’essentiel les textes de Roch Deniset Luc Racine, de Michel Van Schendel ainsi que l’éditorial de Socialisme dans les nos 20-21 en 1970, puis les travaux de Dorval Brunelle et le texte d’Alfred Dubuc dans Politique aujourd’hui : tous reconnaissent l’existence d’une bourgeoisie québécoise, qu’elle soit appelée moyenne, compradore ou autre. Le seul document important qui nie l’existence d’une bourgeoisie est le fameux texte de Bourque-Frenette dont j’ai parlé plus haut sur lequel les auteurs sont eux-mêmes amplement revenus. C’est pourtant sans scrupule que certaines analyses tentent un tour de passe-passe nationaliste au marxisme en l’utilisant comme pièce à conviction à verser au dossier du PQ – parti – petit-bourgeois-social-démocrate.
C’est lors d’un colloque du congrès des études socialistes tenu sous les auspices de l’ACFAS à l’Université Laval en juin 1976 que Pierre Fournier soulevait à nouveau la question tant répétée depuis vingt ans « Vers une grande bourgeoisie canadienne-française ? ». Reprise en novembre suivant à l’occasion du bilan « Un an après », il tentait d’y répondre plus formellement en avançant que « le projet souveraineté-association est le prolongement logique des ambitions économiques et politiques de la bourgeoisie locale »parlait encore à ce moment-là de « capital francophone, de bourgeoisie locale ». Il ajoutait aussi qu’« il n’y aurait pas grand-chose à attendre des PME au Québec ». De son côté, au même colloque, Arnaud Sales tenait à souligner fortement la « faible représentation des canadiens-français dans la propriété du capital »44 : en conséquence, l’espace théorique pour la distinction entre « bourgeoisie québécoise, bourgeoisie canadienne-française et bourgeoisie canadienne » n’ayant pas encore été élaboré, le projet du PQ était celui, selon Sales, d’une « techno-bureaucratie d’État ». Lors de ce même colloque, Gilles Bourque rejoint les thèmes que j’avais avancés dans mon texte Les classes sociales au Québec et affirme :
1) que « les politiques du PQ favorisent, en dernière analyse, l’affirmation d’une bourgeoisie québécoise dont les éléments principaux sont actuellement non monopolistes » ;
2) « que la spécificité donnée au Québec par la double réalité de la question nationale et de l’existence du pouvoir politique régional permet de constituer la bourgeoisie québécoise en force sociale capable de provoquer le démembrement de l’État canadien » : et enfin, que « lorsque l’on parle du PQ », il faut distinguer « entre les intérêts qui prévalent en dernière analyse et l’origine sociale de ses cadres politiques, de ses députés et de sa clientèle de prédilection ».
Les deux positions que Jorge Niosi et moi-même confrontions pour la première fois une semaine plus tard au colloque de Toronto faisaient ressortir encore davantage les différences d’approches. Niosi y développait surtout le point de vue qu’il existe « une nouvelle bourgeoisie canadienne-française qui a vu le jour dans l’après-guerre »45, mais « qui n’est rien d’autre que la section canadienne-française de la classe capitaliste canadienne… nullement intéressée à la séparation du Québec » et « dont Bourque et Frenette auraient minimisé l’importance et les possibilités de croissance ». Ceci, en conséquence, faisait aussi dire à Niosi (thèse proche de celle d’Arnaud Sales) que « le PQ représente une partie de la petite bourgeoisie traditionnelle, des professions libérales ainsi qu’une majorité des enseignants et fonctionnaires » et que, de plus, « la petite bourgeoisie regroupée dans le mouvement coopératif (Niosi entend ici les gestionnaires et les usages des Caisses), par contre, peut trouver dans le programme et la pratique du gouvernement péquiste de quoi nourrir ses rêves d’autodéfense face à l’agression du grand capital ». Les critères utilisés par Niosi dans son argumentation en ce qui concerne la négation de l’existence d’une bourgeoisie portaient sur le fait que le « marché, les investissements et les visées » de ce capital sont pancanadiens. D’autre part, pour Niosi, les gestionnaires du Mouvement Desjardins ne peuvent pas faire partie de la bourgeoisie parce qu’ils « proviennent de la petite bourgeoisie…. qu’ils ne sont pas les propriétaires privés du Mouvement et qu’ils ne peuvent bénéficier des actifs de ces institutions pour leur bénéfice personnel ni pour financer le parti politique de leur choix » (p. 30).
Tout ceci permettait à Niosi de conclure que « si la classe ouvrière veut un jour devenir la classe hégémonique de la société québécoise ou canadienne elle devra – dans une stratégie d’alliance de classe – reprendre à son compte une partie au moins des revendications de la petite bourgeoisie nationaliste au Québec ».
Au même colloque, j’affirmais de mon côté « que de faible qu’il est économiquement, le capital non monopoliste québécois trouve dans la superstructure, question nationale et forme éclatée du pouvoir d’État canadien, les éléments qui le constituent en fraction autonome de classe… c’est-à-dire fonctionnant comme force sociale, produisant des effets propres, dans la lutte politique, sur les autres fractions et classes… Le capital non monopoliste québécois représente une fraction autonome de la bourgeoisie, c’est-à-dire qu’il fonctionne avec une unité propre et c’est, à mon avis, ce que le PQ vient démontrer ». J’indiquais, dans le même texte, ce qui m’apparaissait fonder le rapport d’un parti aux classes et, à titre d’exemple,
décrivait les plus récentes modifications dans la structure sociale québécoise ayant amené « la transformation interne du capital non monopoliste québécois, en adoptant un visage diversifié, une composition sociale nouvelle ». Je réitérais que « l’appartenance de classe du PQ ne se définit ni par sa clientèle ni par l’origine sociale de ses membres ».
Les deux colloques de novembre 1977 recouvraient encore quelques ambiguïtés : a) bourgeoisie québécoise et canadienne-française n’étaient pas encore distinctes ; b) les assises économiques de la bourgeoisie québécoise n’étaient pas suffisamment dégagées ; c) le poids des facteurs politiques dans sa constitution ne faisait pas consensus ; d) le secteur de la PME était soit sous-estimé, soit réduit à la petite bourgeoisie.
Le numéro du printemps de la revue Politique aujourd’hui allait donner à Bourque et à Fournier l’occasion de préciser davantage certains énoncés antérieurs. Bourque reprenait les éléments que nous avions réciproquement avancés antérieurement et y ajoutait quelques distinctions qui s’avérèrent précieuses. Il définissait ainsi la bourgeoisie québécoise : « une classe dont la base d’accumulation est d’abord québécoise et qui s’appuie principalement sur l’État provincial pour défendre ses intérêts »46. « Ainsi, une bourgeoisie régionale comme la bourgeoisie québécoise qui, dans une situation « normale », ne devrait jouer qu’un rôle politique marginal peut, grâce à la conjugaison du double phénomène des pouvoirs régionaux et de la question nationale, mettre en danger l’existence même de l’État canadien ».
Retournant au cœur du débat, Bourque reparle de la « non-cohérence, de la dispersion et de l’extrême faiblesse économique » de cette bourgeoisie qui, dit-il « grâce au développement de l’État peut se développer en force sociale autonome ». Enfin, Bourque reprend (reprend à nouveau est un pléonasme) la différence entre « les intérêts qu’un parti défend en dernière analyse et la situation de classe de ses cadres politiques moyens, de ses députés et de sa clientèle de prédilection ». Il insiste enfin sur le fait que le PQ n’est pas un « parti socialement monolithique ».
Quant à lui, Pierre Fournier annonce également ce qui fera bientôt les principaux acquis de sa contribution : il désigne « les trois paliers de la bourgeoisie francophone soit le secteur privé, l’État et le mouvement coopératif » ; de plus, il distingue des fractions dans la bourgeoisie qu’il nomme alors « québécoise » : « une fraction fédéraliste… et une fraction nationaliste ».
Six mois plus tard, Jorge Niosi cristallise les axes du débat « Fournier-Bourque-Niosi ». Se rattachant à nouveau à la thèse du PQ parti de la petite bourgeoisie (technocratique), il recueille dans sa foulée les travaux de Denis Monière, de Vera Murray, d’Henry Milner et de Marcel Fournier. Son argumentation ayant été critiquée par Bourque dans le numéro suivant des Cahiers du Socialisme, j’éviterai de la reprendre ici. Pour l’essentiel, je soulignerai qu’outre la sévère critique qu’il fait du PQ quant à son aspect social-démocrate qu’il considère comme « un leurre » et au fait que peut-être « quelques dirigeants du PQ considèrent qu’ils représentent véritablement les intérêts de la nation québécoise, y compris de sa bourgeoisie », Niosi affirme à nouveau qu’il s’agit là du « représentant de la petite bourgeoisie technocratique ». Dur à l’endroit des thèses de Fournier et de Bourque, il met en lumière les critères juridico-économiques qu’il favorise. Si, et il n’y a pas de raison d’en douter, les positions de Niosi ne se réduisent pas aux énoncés de cette analyse, il demeure que les termes du débat que ces textes condensent contribuent, malgré leurs nuances, à affermir des pôles idéologiques distincts. C’est pourquoi j’ai parlé plus haut de rupture et de « tournant qualitatif » : les deux textes suivants marqueront, en réponse à la position du PQ – parti petit-bourgeois, une phase importante.
Pierre Fournier produira en janvier 1979 un dernier texte dans la lignée de cette polémique. Nourri des confrontations antérieures, Fournier dégagera les acquis suivants : a) rejet du concept de « bourgeoisie canadienne-française » et affirmation d’une distinction entre bourgeoisie québécoise et canadienne dans laquelle on trouve des éléments québécois ; b) reconnaissance de « l’important facteur super-structurel pour tenter de repérer les fractions de classe » ; reconnaissance que « la bourgeoisie québécoise a ses propres bases d’accumulation » ; reconnaissance « du poids économique et du potentiel des PME »47.
Par ailleurs, Fournier exprime des réserves sur la pertinence de la distinction entre capital monopoliste et non monopoliste, émettant l’hypothèse que la bourgeoisie québécoise est monopoliste.
Le texte de Gilles Bourque paru au printemps dernier démêlait à nouveau dans une forme encore plus nuancée les thèses essentielles. Encore une fois, il rappelle les facteurs superstructurels dans la constitution de la bourgeoisie régionale québécoise : « la question nationale,la spécificité de l’État keynésien dans la division politique canadienne, la particularité non monopoliste du capital régional »48 qui ne lui donne pas « le degré de cohérence économique caractéristique d’une véritable bourgeoisie nationale capable de soutenir une politique autonome se démarquant au moins minimalement de l’impérialisme ». De plus, Bourque ajoute que « si le projet péquiste profile l’enclenchement éventuel d’affirmation d’un capital monopoliste québécois à partir de quelques entreprises en voie de monopolisation (HydroSidbec-Provigo…), les contradictions entre le capital monopoliste et non monopoliste opposent encore principalement le capital canadien au capital québécois ». J’avais d’ailleurspour ma part tenté de démontrer cet énoncé auparavant (16) ? en disant que : « L’analyse desbases concrètes de la division sociale du travail au Québec permet de voir que la question nationale est intimement liée aux conditions québécoises de la lutte entre capital monopoliste et non monopoliste ». La distinction qui sépare pour l’instant Fournier d’un côté, Bourque et moi de l’autre sur l’importance de cette démarcation n’est pas encore disparue.
Cependant, l’ampleur de ces débats qui ne se résument pas, bien entendu, aux textes sur lesquels j’ai centré ma réflexion, a favorisé l’assouplissement des outils d’analyse. Bourque a été amené ainsi à insister, dans le n° 3 des Cahiers, sur le danger de réduire « le PQ aux intérêts restreints et à court terme d’une seule classe ». C’est pourquoi le concept de « fraction hégémonique du parti » devient-il pertinent pour désigner la force sociale dominante en dernière analyse. Ainsi, le PQ en ressort comme « formation politique ayant permis l’hégémonisation du mouvement nationaliste initié principalement par la nouvelle petite bourgeoisie (et secondairement par la petite bourgeoisie traditionnelle) au profit de la bourgeoisie régionale québécoise ».
Le débat n’était pas clos. En novembre 1979, Monière, que j’ai cité plus haut, reprenait la thèse de la petite bourgeoisie technocratique et celle de la non-existence d’une bourgeoisie québécoise pour, dans ce qui aura été jusqu’à ce jour le dernier sursaut du nationalisme de gauche, « présenter les informations indispensables pour une prise de décision éclairée »49.
Conclusion
En ce qui me concerne, au lieu de vouloir indiquer les bonnes raisons de prendre, face aux événements politiques à venir, telle ou telle position, je crois plus approprié de tirer des étapes passées de notre réflexion quelques enseignements.
Le premier, et, il me semble le

France : Macron remporte la présidence mais la gauche peut riposter au « troisième tour » aux élections et dans la rue

Macron a remporté une victoire confortable au second tour des élections présidentielles Français avec une avance de 17 points de pourcentage, soit au moins 5 points de mieux que n’importe lequel des sondages finaux. Le dernier président à obtenir un second mandat fut Chirac en 2002. Mais sa victoire est au moins 8 points pire qu’en 2017, Marine Le Pen augmentant son vote du même montant. Macron a perdu plusieurs millions de voix, l’abstention a augmenté de plus de deux points et le score du vote nul ou blanc est resté élevé à 9% (une baisse de près de 3%). Se rendre au bureau de vote et gâcher son bulletin de vote n’est pas la même chose que de rester à la maison; elle exprime une désaffection politique plus active à l’égard des choix qui s’offrent à lui.
Résultats Ministère de l’intérieur
Nom | Votes | % d’électeurs inscrits | % des suffrages exprimés |
Emmanuel MACRON | 18 779 641 | 38,52 | 58,54 |
Marine LE PEN | 13 297 760 | 27,28 | 41,46 |
Nombre | % d’électeurs inscrits | % des suffrages exprimés | |
Électeurs inscrits | 48 752 500 | ||
Abstentions | 13 656 109 | 28,01 | |
Électeurs | 35 096 391 | 71,99 | |
Bulletins blancs | 2 228 044 | 4,57 | 6,35 |
Bulletins nuls | 790 946 | 1,62 | 2,25 |
Exprimé | 32 077 401 | 65,80 | 91,40 |
Les pourcentages peuvent ne pas totaliser jusqu’à 100 % en raison de l’arrondissement à deux décimales.
Même la dernière fois, Macron a bénéficié de ceux qui ont voté pour lui uniquement pour empêcher le parti d’extrême droite de Le Pen d’accéder à la présidence. Mais en 2022, il a perdu une part importante du soutien enthousiaste à ce qui était censé être le plus jeune président de tous les temps qui était un nouveau visage avec un mouvement de modernisation en dehors des partis traditionnels. Des manifestations contre Macron ont déjà eu lieu à Paris, Lyon, Rennes, Nantes et Marseille. Dans certains endroits, la police est intervenue avec des bombes lacrymogènes et des matraques. L’ampleur du rassemblement victorieux devant la Tour Eiffel ne semblait guère transmettre une vague massive d’enthousiasme pour Macron. D’autre part, l’extrême centre néolibéral qui dirige la majeure partie de l’Europe a été bruyant dans son « soulagement » et son soutien à Macron.
Fascisme rampant
Une statistique que nous devons garder à l’esprit est de 12 millions contre 5 millions. Marine Le Pen représente un signe clair de ce que notre courant a défini comme un fascisme rampant. Le Pen et Zemmour ont contribué à pousser le centre de gravité de la politique Français vers la droite. Macron lui-même a fait toutes sortes d’ouvertures à l’extrême droite au cours de son mandat de cinq ans:
• Il a donné une interview à Valeurs actuelles, un magazine très à droite.
• Il a fait l’éloge de Pétain, le leader de la collaboration en temps de guerre, comme un grand soldat.
• Gerald Darmain, son ministre de l’Intérieur, a été encouragé à dire que Le Pen était un peu laxiste en matière d’immigration.
• Il a appelé Éric Zemmour pour compatir après que le fasciste ait été crié dans la rue.
• Il a dénoncé ce qu’il a appelé « l’islamo-gauchisme » (gauchisme islamique) dans les universités.
• Il a cultivé des amitiés avec le royaliste Philippe de Villiers et le réactionnaire Christian Estrosi qui dénonce les « cinquièmes colonnes fascistes islamiques » en France.
• Marion Maréchal, du clan Le Pen et soutien de Zemmour, a été invitée à déjeuner à l’Elysée.
En plus de cette démonisation de l’extrême droite, il avait adopté une loi sur le séparatisme qui stigmatisait la communauté islamique et organisait certaines des opérations policières les plus répressives contre les Gilets jaunes, les réfugiés à Calais et d’autres manifestations. L’incapacité à mettre en œuvre les mesures promises pour aider les travailleurs et les pauvres a poussé beaucoup dans les bras de Le Pen qui a développé toute une démagogie autour des mesures sociales. Par exemple, son projet d’augmenter l’âge de la retraite a été contesté par Le Pen.
Malgré une troisième défaite d’affilée pour sa candidature, Le Pen est surtout le plus proche de remporter un gouvernement d’Europe occidentale pour l’extrême droite. Certains commentateurs, même à gauche, croyaient que la candidate non-conformiste et ouvertement fasciste, Zemmour, détruirait fatalement son mouvement. En fait, Le Pen l’a vu partir assez efficacement et a bénéficié de son arrivée d’électeurs qui n’auraient peut-être pas été là pour elle au second tour. Elle est toujours en position de force pour mener toute recomposition politique à droite – les Républicains (LR), le parti dominant de la droite, sont dans un désarroi total après leur score historiquement bas au premier tour. Son gros problème pour les élections législatives est qu’à moins qu’il n’y ait un accord improbable avec la LR ou d’autres courants de droite, il est très difficile de gagner des sièges. Le RN n’a remporté aucun siège en 2017.
Entre les deux tours, il y a eu un effort de la gauche et du mouvement ouvrier pour organiser des manifestations de masse contre Le Pen afin que tout ne se réduise pas à bloquer Le Pen dans les urnes. Certains élèves de Paris ont exprimé leur colère face au manque de choix proposés en fermant leurs écoles. Vingt mille personnes environ ont défilé à Paris avec des manifestations plus petites dans de nombreuses autres villes. Cependant, nous devons nous rappeler qu’en 2002, un million de personnes ont défilé le 1er mai à Paris contre Jean Marie Le Pen.
Un débat à gauche a eu lieu sur la question de savoir s’il fallait simplement se tenir le nez et voter pour Macron ou utiliser la formule adoptée par Jean Luc Mélenchon et le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) de « pas un seul vote » pour Le Pen. Les premières indications suggèrent que même si certains électeurs de Mélenchon ont peut-être voté pour Le Pen aujourd’hui, il s’agissait d’une minorité – l’écrasante majorité a voté Macron, a gâché leur bulletin de vote ou s’est abstenue. Si les sondages avaient été beaucoup plus serrés, la question aurait été posée différemment. Comme il s’avère qu’en ne sautant pas dans un « front républicain » simpliste pour soutenir Macron, la large gauche radicale a mis l’accent sur la poursuite de l’opposition aux politiques du gouvernement Macron. La gauche doit affaiblir son courant autant que possible lors des prochaines élections législatives qui donnent traditionnellement au vainqueur de la présidentielle une bonne majorité de travail.
Arrêter Macron aux élections législatives de juin
Mélenchon a rappelé à tout le monde ce soir que le troisième tour commence maintenant. Ne tardant jamais à se manifester, son projet est que la gauche se rassemble et gagne suffisamment de sièges pour qu’il devienne Premier ministre et soit ainsi en mesure de bloquer les mesures anti-ouvrières de Macron. Bien qu’il ait obtenu environ 20% en 2017, son mouvement n’a fait élire que 17 députés. Son avance cette fois-ci et le score de deux pour cent pour le Parti socialiste (PS) font de lui encore plus le leader naturel de la gauche. La campagne plus à gauche, écologique et antiraciste qu’il a menée cette fois-ci – abandonnant le drapeau tricolore et certaines de ses pires rhétoriques identitaires nationales – l’a placé dans une meilleure position pour obtenir une alliance avec le Parti communiste (PCF), les Verts (EELV) et le NPA.
Pour le moment, leurs porte-parole ont exclu de tendre la main au « PS néolibéral ». Cependant, la direction du PS a voté mardi pour tenter de parvenir à un accord avec le LFI malgré l’hostilité de certains dirigeants, dont Hidalgo, le candidat à la présidence. La coalition pourrait inclure le PS ou des sections de celui-ci. Il ne fait aucun doute que le PC serait favorable à l’inclusion du PS. Il renforce son argument sur la défense des députés qui ont déjà des sièges.
L’un des points de négociation les plus délicats est de savoir si les députés de gauche existants doivent être protégés. Cela touche particulièrement le PCF car Mélenchon a obtenu de très bons résultats, voire plus de 50%, dans certains de ces anciens bastions du PCF. Roussel, le chef du PCF, a fait valoir que le parti avait toujours une base, des conseillers locaux et un réseau de militants. Il affirme également que le vote tactique au premier tour ne reflète pas totalement le soutien du parti sur le terrain. Pour les écologistes, c’est un argument similaire. Ils ont fait beaucoup mieux aux élections locales et régionales. Il est important que France Insoumis (LFI) et Mélenchon travaillent avec souplesse pour développer une véritable liste unie dotée de comités de soutien locaux dynamiques.
Réponse des anticapitalistes à la liste de gauche unie
Le NPA a répondu positivement aux ouvertures de la LFI et est prêt à travailler de manière unie pour construire cette coalition électorale de gauche. Il tient à ce que toutes les forces qui rejoignent l’ardoise aient une voix dans sa direction et que chaque courant, tout en soutenant les points clés du programme LFI, ait le droit de défendre ses idées. Le NPA accepte la nécessité pour tous les courants d’adhérer au même profil de campagne et au même manifeste. Chaque courant pourrait prendre sa place au « parlement » de l’Union Populaire (la campagne électorale de LFI). Il a également déclaré que dans le cas où Mélenchon pourrait former un gouvernement, il ne souhaiterait pas siéger à l’intérieur de celui-ci, mais serait favorable à ce qu’un tel gouvernement exécute le programme de la liste. Comme l’explique la déclaration, cela reflète les différences entre la LFI et la NPA sur le rôle des institutions politiques dans la lutte vers une rupture avec la domination capitaliste.
Sa déclaration souligne également que l’objectif d’une campagne unie ne devrait pas être uniquement autour du slogan « Mélenchon pour Premier ministre », mais plutôt ancré dans les luttes sur le terrain contre la politique de Macron. Idéalement, les comités de soutien locaux de toute la gauche devraient être soutenus dans des luttes unies sur le terrain au-delà des élections. La montée continue de l’extrême droite exige la construction systématique d’un mouvement antifasciste plus fort.
La triple polarisation que nous avons vue au premier tour avec l’extrême droite, le centre-droit néolibéral et la gauche radicale large semble continuer à dominer le système politique Français à moins que la droite et la gauche traditionnelles des partis du centre ne renaissent comme un phénix de leurs cendres. Pour la gauche, l’espoir est qu’une campagne unie réussie aux élections législatives de juin élira suffisamment de députés capables de soutenir la résistance de masse au programme néolibéral de Macron. Gagner de manière réaliste une majorité de travail pour Mélenchon serait un long coup, mais toute gauche radicale digne de ce nom doit se présenter pour gouverner. Le courant de Macron a montré lors des élections précédentes qu’il a des pieds d’argile et n’a pas de structure vraiment ancrée dans les localités. La difficulté de Le Pen à forger des alliances peut également aider la gauche. Un gros problème est de mobiliser les électeurs, l’abstention est encore plus élevée aux élections législatives après la présidentielle.
« Le troisième tour commence ce soir. Le bloc populaire qui s’est construit autour de ma candidature est déjà aujourd’hui le troisième domaine qui peut tout changer s’il rassemble les gens et grandit. »
JEAN LUC MÉLENCHON, DÉCLARATION DU 24 AVRIL
Dave Kellaway est membre du comité de rédaction de Anti*Capitalist Resistance, membre de Socialist Resistance, et de Hackney and Stoke Newington Labour Party, contributeur à International Viewpoint et Europe Solidaire Sans Frontieres.

Le Comité d’action de Parc-Extension : en lutte pour le droit au logement

Les Nouveaux Cahiers du socialisme ont rencontré l’équipe[1] du Comité d’action de Parc-Extension (CAPE), un comité logement qui œuvre dans le quartier de Parc-Extension à Montréal[2] depuis 1986. Plusieurs aspects des luttes menées dans ce quartier sont abordés, dont celles concernant le logement, les conditions de travail, le racisme systémique et la gentrification. Des stratégies et des pistes de solution sont aussi proposées pour contrer la crise du logement et soutenir les locataires du quartier aux prises avec différents défis.
Pouvez-vous nous présenter brièvement le Comité d’action de Parc-Extension (CAPE), son histoire et ses objectifs ?
André Trépanier : Le CAPE a été formé en novembre 1986 par des résidentes et des résidents de Parc-Extension pour faciliter la coordination de projets liés à l’aménagement du quartier et à la salubrité publique. À partir de 1991, le CAPE a concentré ses activités sur l’amélioration des conditions de logement, en offrant aux locataires de l’accompagnement individualisé pour leur dossier au Tribunal administratif du logement (TAL) et en organisant des campagnes de mobilisation pour le droit au logement. Notre travail comme comité logement vise à répondre aux besoins des locataires, tout en prenant en compte les réalités du quartier, qui est caractérisé par un taux élevé de pauvreté et une population issue en grande partie de l’immigration de première ou de deuxième génération.
Pendant plusieurs années, le principal enjeu était l’insalubrité de plusieurs logements. Une partie importante de notre travail consistait à envoyer des demandes d’inspection à l’administration de l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension et des mises en demeure aux propriétaires pour réclamer des réparations, à dénoncer publiquement les propriétaires récalcitrants et à revendiquer une action plus ferme contre les taudis de la part de la Ville de Montréal. Par des opérations de porte-à-porte, des réunions de locataires et grâce au soutien d’avocates et d’avocats alliés, le CAPE a lancé plusieurs offensives contre les Di Giambattista, Collura, Canaj, RAAMCO International Properties et autres propriétaires de logements insalubres dans le quartier. Depuis 2018, notre équipe a constaté que les demandes d’aide des locataires concernent de plus en plus les évictions. Ce phénomène est lié principalement à la gentrification – l’embourgeoisement – de Parc-Extension, qui s’est beaucoup intensifiée au cours des cinq dernières années.
Vous menez de nombreuses mobilisations contre la gentrification de Parc-Extension. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce phénomène, quelles en sont les causes et les conséquences pour les locataires du quartier ?
Amy Darwish : Comme bien d’autres quartiers centraux montréalais, Parc-Extension s’embourgeoise rapidement, ce qui affecte durement les locataires les plus marginalisés, notamment les immigrants et les immigrantes, les personnes racisées et les familles à faible revenu. L’augmentation importante des loyers et des évictions que nous observons depuis quelques années est liée entre autres à l’arrivée de résidentes et de résidents plus aisés financièrement ainsi qu’à l’ouverture du Campus MIL de l’Université de Montréal à l’automne 2019. Il faut aussi ajouter l’établissement de l’Institut québécois d’intelligence artificielle et d’un bureau de la compagnie Microsoft à proximité du quartier.
La gentrification de Parc-Extension entraine de nombreuses conséquences dommageables pour ses résidentes et résidents à faible revenu. La hausse du coût des loyers contraint plusieurs locataires à quitter le quartier ou à couper dans des dépenses essentielles, comme la nourriture ou les médicaments, ou à emménager dans des appartements trop petits pour le nombre de personnes qui les occupent. La gentrification limite aussi la capacité des locataires de demander à leur propriétaire les réparations nécessaires pour leur logement, car ils ou elles craignent qu’une telle demande ne mène à une éviction ou à une hausse majeure de leur loyer. Ces défis sont encore plus grands pour les locataires racisé·e·s, qui subissent de la discrimination dans leur recherche de logement, ce qui complique leurs tentatives de relogement après une éviction. Nous notons aussi que la gentrification fragilise les réseaux d’entraide de Parc-Extension, car elle conduit à des expulsions d’organismes communautaires. Ainsi, en 2017, nous avons vu l’éviction des groupes locataires de la Plaza Hutchison par BSR Groupe, un groupe immobilier qui venait tout juste d’acquérir l’immeuble pour y développer des condos[3].
Une grande proportion de la population de Parc-Extension est issue de l’immigration, une réalité importante à prendre en compte. Comment les expériences de logement des résidentes et des résidents du quartier sont-elles influencées par leur situation migratoire ?
Celia Dehouche : L’expérience de l’immigration entraine pour plusieurs locataires une grande vulnérabilité face aux propriétaires qui profitent des difficultés associées à leur situation pour leur imposer des conditions de logement inacceptables. Les personnes locataires issues de l’immigration sont souvent obligées de se loger dans des immeubles qui présentent de graves problèmes d’insalubrité – des moisissures qui affectent la santé respiratoire des enfants, la présence de punaises de lit, de coquerelles, de souris, etc. Les propriétaires se permettent une telle négligence dans l’entretien de leurs immeubles parce que leurs locataires, à cause d’un statut précaire ou de barrières linguistiques, craignent de faire valoir leurs droits.
Les inégalités en matière de justice et les difficultés d’accès à un logement décent et abordable s’ajoutent à de nombreuses expériences difficiles dans d’autres sphères de leur vie, et donnent l’impression aux personnes issues de l’immigration d’être traitées comme des citoyens et des citoyennes de seconde zone. Les difficultés se révèlent encore plus graves pour les personnes migrantes qui ne disposent pas de la citoyenneté ou de la résidence permanente. Nous avons déjà rencontré des locataires que leur propriétaire menaçait de dénoncer à l’Agence des services frontaliers du Canada, ce qui signifie un risque de déportation s’ils ou elles contestaient leurs conditions de logement. Il faut aussi mentionner que les femmes locataires, tant à Parc-Extension que dans d’autres quartiers, affrontent des défis particuliers, comme du harcèlement sexuel de la part de leur propriétaire et de la violence conjugale. L’isolement social et les difficultés d’accès aux services sociaux qui caractérisent souvent une immigration récente aggravent le risque que les femmes immigrantes soient exposées à du harcèlement et à de la violence.
Niel La Dode : Comme l’a indiqué Celia, les difficultés associées au processus d’immigration ne se limitent pas au logement. Il est important d’analyser ce processus comme une expérience plus large, à la croisée de nombreuses formes d’inégalité. Il faut d’abord noter que les trajectoires des personnes migrantes sont très diversifiées : il peut s’agir d’une réunification familiale, d’un programme d’étude, d’un visa de travail, de l’obtention du statut de réfugié ou d’une demande d’asile, parmi bien d’autres situations. Plusieurs résidents et résidentes de Parc-Extension appartiennent à des catégories d’immigrants qui sont plus précaires, ce qui a des répercussions tant sur leurs conditions de travail que sur leurs conditions de logement.
Nous collaborons régulièrement avec des locataires qui sont embauchés par des agences de placement pour travailler dans des milieux agricoles ou dans des usines de transformation de la viande. Leurs salaires sont très bas et leurs journées de travail longues et exténuantes. Ces locataires sont tellement épuisé·e·s par leur emploi qu’ils et elles n’ont souvent plus d’énergie pour défendre leurs droits. Cette situation est particulièrement préoccupante, car les très faibles revenus de leur emploi obligent ces personnes à habiter dans des logements ayant de graves problèmes d’insalubrité. Ces locataires font ainsi face, tant sur le marché du travail qu’en matière de logement, à de l’exploitation et à une protection inadéquate de leurs droits. Il faut aussi souligner que leurs conditions de vie, influencées à la fois par la répartition profondément inégale des ressources sous le capitalisme et par le racisme systémique, se sont gravement détériorées dans la situation de pandémie de COVID-19. En effet, les domaines d’emploi qu’ils et elles occupent, par exemple les soins à domicile, l’alimentation et le transport, les rendent plus à risque de contracter le virus, pendant que les difficultés d’accès aux services de santé augmentent leur risque de développer des complications ou de succomber à la maladie.
Face à ces défis, notre première tâche est d’aider les locataires aux prises avec des difficultés de logement à faire valoir leurs droits. Nous comprenons que leur situation limite le temps et l’énergie dont ils disposent pour déposer un dossier au Tribunal administratif du logement ou pour participer à des campagnes de mobilisation. Nous les mettons aussi en contact avec des services et des organismes partenaires, par exemple le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants, Afrique au Féminin et la Clinique juridique de Parc-Extension, qui peuvent les soutenir et les aider à résoudre différents problèmes qui, tout en étant influencés par leur trajectoire d’immigration, ne sont pas liés directement au logement.
Nous voulons finalement signaler que le CAPE appuie les revendications qui contribueraient à améliorer les conditions de vie des locataires, par exemple l’augmentation du salaire minimum à quinze dollars l’heure, une lutte dans laquelle les travailleuses et travailleurs immigrants jouent un rôle central[4].
Sohnia Karamat Ali : Depuis que j’ai commencé à travailler au CAPE en 2015, j’ai observé plusieurs changements à Parc-Extension. Au début de ma pratique comme chargée d’accueil et agente de mobilisation, les locataires qui demandaient notre soutien étaient majoritairement des résidents et des résidentes de longue date du quartier et qui détenaient la citoyenneté canadienne. Au cours des trois dernières années, j’ai constaté une augmentation importante de personnes demandeuses d’asile, de réfugié·e·s et de personnes sans statut parmi les locataires qui entrent en contact avec le CAPE. Ces locataires sont arrivé·e·s récemment au Canada et les défis qu’ils et elles doivent affronter sont particulièrement complexes. Comme l’a souligné Niel, ces locataires occupent des emplois mal rémunérés, très exigeants physiquement et qui comportent des risques considérables pour leur santé. L’épuisement qui accompagne de telles conditions de travail limite leur capacité à entreprendre des démarches pour défendre leurs droits. Pour des raisons tout à fait compréhensibles, leur priorité est d’obtenir la résidence permanente ou un statut d’immigration plus stable, plutôt que leurs conditions de logement.
Quelques éléments supplémentaires méritent d’être abordés ici. Il me semble d’abord important de rappeler à nouveau la grande variété des trajectoires d’immigration. Par exemple, les immigrants et les immigrantes économiques sont généralement moins précaires que les réfugié·e·s ou les demandeurs et demandeuses d’asile. Nous avons mené des campagnes de mobilisation dans des immeubles où les propriétaires traitent avec beaucoup plus de respect les locataires détenant la résidence permanente que les locataires ayant un statut d’immigration précaire. Le degré d’établissement dans le pays d’accueil des communautés auxquelles appartiennent les personnes migrantes a une incidence majeure sur les obstacles qu’elles doivent surmonter, en plus des barrières linguistiques et du racisme systémique déjà mentionnés. Ces difficultés affectent notamment les résidentes et les résidents issus de l’Asie du Sud, qui constituent une part de plus en plus importante des locataires qui demandent du soutien au CAPE. Un autre élément à considérer est que les institutions publiques ainsi que plusieurs organismes communautaires font face à des problèmes de représentation et d’inclusion, ce qui nuit à leur capacité à bien prendre en compte les réalités et les expériences vécues par les locataires les plus marginalisé·e·s dans le quartier. Il vaut aussi la peine de mentionner que la pandémie de COVID-19 a non seulement empiré les conditions de travail des locataires les plus précaires du quartier, mais elle a également mis en lumière le problème du surpeuplement des logements, ce qui augmente le risque de transmission du virus; cela explique en grande partie pourquoi Parc-Extension figure, depuis le début de la pandémie, comme un quartier montréalais ayant un nombre de cas confirmés de COVID-19 parmi les plus élevés. J’aimerais finalement souligner que les femmes jouent un rôle de premier plan dans les mobilisations pour le droit à un logement décent et abordable à Parc-Extension. Leur contribution à nos luttes est inestimable, et nous devrions mener des discussions afin de reconnaître et de contrecarrer la répartition inégale du travail de défense des droits, qui tend à être assumé majoritairement par des femmes, tant à Parc-Extension que dans d’autres quartiers.
Nous venons de voir que les locataires de Parc-Extension font face à de nombreux défis, dont la gentrification du quartier, le racisme systémique et les difficultés associées au processus d’immigration. Quelles sont les stratégies que vous utilisez pour atteindre vos objectifs, à la lumière de ces défis ? Quelles sont vos revendications pour le quartier, et vos aspirations plus larges pour la défense du droit au logement ?
Rizwan Khan : Devant ces différents défis, les stratégies employées par le CAPE se déclinent en deux principaux volets, soit l’accueil et la mobilisation. L’accueil constitue généralement le premier contact que nous établissons avec les locataires du quartier. Ils et elles viennent nous visiter après avoir entendu parler de nos services par une campagne d’affichage, un kiosque, des dépliants que nous envoyons chaque année par la poste, etc. Nous les écoutons parler de leurs problèmes de logement, nous partageons des informations sur leurs droits et nous leur proposons différentes approches pour résoudre leurs problèmes : la rédaction d’une mise en demeure, d’une demande d’inspection de leur logement ou d’un avis de refus d’augmentation du loyer, le dépôt d’une demande de logement subventionné à l’Office municipal d’habitation de Montréal (OMHM), l’ouverture d’un dossier au TAL, et ainsi de suite.
Ce volet de notre travail est essentiel pour plusieurs raisons. Il permet d’abord aux locataires d’améliorer leurs conditions de logement, en obtenant les réparations nécessaires dans leur appartement, en empêchant une éviction ou une hausse de loyer abusive. L’accueil permet aussi aux locataires de mieux connaitre leurs droits, ce qui les aide à les défendre ; souvent, cela les amène à encourager d’autres locataires à visiter le CAPE, à entreprendre des démarches juridiques ou à participer à des mobilisations pour le droit au logement. Ce travail d’éducation et d’assistance juridique est crucial, puisque la précarité socioéconomique et les barrières linguistiques constituent des entraves majeures à l’accès à la justice pour les locataires. En effet, les propriétaires ont souvent des moyens financiers importants, tandis que les locataires que nous soutenons au CAPE sont à faible revenu, ce qui les prive d’un accès aux services juridiques, dont les frais s’élèvent au minimum à 170 dollars l’heure. Bien que des services fournis par l’Aide juridique soient disponibles gratuitement pour les locataires les plus vulnérables, le mandat de celle-ci est restreint et ne couvre pas toutes les causes. Il faut être très démuni pour bénéficier de l’Aide juridique : pour plusieurs personnes à faible revenu, elle n’est pas accessible. Paradoxalement, ces difficultés d’accès à la justice sont normalisées, voire banalisées dans une société qui se dit fondée sur un État de droit.
Nous pouvons également souligner que le travail d’accueil constitue l’une des meilleures stratégies pour bien connaitre les besoins du quartier et pour adapter nos services en conséquence, par exemple en produisant du matériel d’information multilingue, en offrant des ateliers sur la défense des droits des locataires issu·e·s de l’immigration ou en réclamant une révision des critères d’attribution de l’OMHM, afin que les personnes migrantes sans statut aient accès à des logements subventionnés. L’attention que nous prêtons aux défis des locataires de Parc-Extension et l’élaboration de projets et de revendications qui répondent à ces défis figurent parmi les principales forces du CAPE.
Emanuel Guay : Concernant la mobilisation, le CAPE organise régulièrement des manifestations, des occupations, des blocages et d’autres actions liées à la défense collective des droits des locataires. Ces actions sont cruciales, car elles permettent de faire pression sur les autorités et de réclamer des mesures pour améliorer les conditions de logement des locataires, tant à Parc-Extension que dans d’autres quartiers. Le CAPE soutient par exemple la construction de 50 000 logements sociaux sur cinq ans revendiquée par le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU). Ces logements aideraient à répondre au besoin criant d’un plus grand nombre de logements non soumis à des pressions spéculatives. Le CAPE milite aussi pour le contrôle obligatoire des loyers et pour l’établissement d’un registre des baux tel que revendiqué par le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), ce qui permettrait de mieux protéger les locataires sur le marché locatif privé. Ces revendications visent plus largement à défendre le droit au logement comme un droit qui doit être garanti pour tous et toutes, plutôt qu’une marchandise ou une stratégie d’investissement parmi d’autres.
Les campagnes de mobilisation sont particulièrement importantes, puisqu’elles encouragent le développement de solidarités entre les locataires qui y participent, tout en favorisant la création de liens entre différentes luttes. Ainsi les membres du CAPE participent à des actions organisées par Solidarité sans frontières pour la régularisation des personnes migrantes sans statut. L’adoption d’une telle mesure pourrait contrer, du moins en partie, la précarité et les discriminations vécues par plusieurs locataires, tout en facilitant la défense de leurs droits. L’action collective permet aussi de bloquer des projets qui contribueraient à la gentrification du quartier. Une mobilisation particulièrement inspirante fut celle menée à l’automne 2020 par les locataires de Parc-Extension pour s’opposer à un projet d’appartements de luxe au 700 rue Jarry Ouest. Cette mobilisation a mené l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension à refuser, en février 2021, l’octroi d’un permis de démolition au promoteur immobilier, ce qui a mis fin au projet.
Mohammad-Afaaq Mansoor : J’aimerais conclure cet entretien en présentant des initiatives prometteuses menées par les locataires de Parc-Extension, avec le soutien du CAPE. Une stratégie de plus en plus courante dans le quartier est la mobilisation ou l’organisation par immeuble, qui permet de rassembler les locataires autour d’objectifs communs et de renforcer leur capacité d’action collective face à leur propriétaire. Si des locataires visitent le CAPE pour des problèmes d’insalubrité ou pour un avis d’éviction, il est très probable que leurs voisins et voisines connaissent des situations similaires. L’organisation par immeuble permet d’envoyer de nombreuses demandes d’inspection simultanément à l’Arrondissement, ce qui tend à écourter le délai de traitement. Elle permet aussi de lutter plus efficacement contre des augmentations de loyer abusives ou des tentatives d’éviction ; elle facilite la tenue d’actions publiques et l’ouverture d’un dossier collectif au TAL, afin de représenter l’ensemble des locataires d’un même immeuble. Cette stratégie se situe ainsi à la croisée de l’accueil et de la mobilisation, et elle a été utilisée avec un certain succès par les locataires du 7904 avenue Querbes, du 8580 avenue de l’Épée et du 1040 avenue Ball, parmi d’autres exemples.
Le CAPE est aussi de plus en plus impliqué dans des projets qui visent à offrir des logements sociaux et communautaires dans le quartier. Nous avons contribué à la relance de la Coopérative Un Monde Uni en 2020. Celle-ci avait été fondée en 2013 et avait notamment pour objectif de développer des logements sociaux et des espaces communautaires au 700 rue Jarry Ouest. Après avoir participé au blocage du projet d’appartements de luxe sur ce terrain, les membres de la coopérative se mobilisent actuellement pour que la Ville de Montréal achète le 700 rue Jarry Ouest, pour y mener un projet qui répondrait aux besoins du quartier. Nous pouvons aussi noter que le CAPE intègre de plus en plus les arts visuels à son répertoire d’actions, comme en témoigne l’action de projection tenue en décembre 2020 à la mairie d’arrondissement pour l’acquisition du 7965 boulevard de l’Acadie, ainsi que la campagne de photos menée cette année par nos membres et la vidéo produite par notre collègue Celia pour l’acquisition du 700 rue Jarry Ouest par la Ville de Montréal.
Les défis sont nombreux à Parc-Extension, mais le contact étroit avec les locataires du quartier et l’adaptation constante de nos stratégies nous aident à mieux les soutenir et à renforcer leur capacité d’action collective face à la gentrification et au racisme systémique. Nous espérons que notre travail peut non seulement contrecarrer les injustices que les locataires doivent affronter, mais aussi nous faire avancer vers l’atteinte de nos buts, soit l’accès à un logement abordable et de qualité, la régularisation des personnes migrantes sans statut, la fin des discriminations et des violences qui accompagnent trop souvent le processus d’immigration, ainsi que des conditions de vie décentes et dignes pour tous et toutes.
Renel Exentus est Doctorant en études urbaines à l’INRS
- Voici la répartition des responsabilités entre les membres de l’équipe du CAPE selon l’ordre de l’entrevue : André Trépanier, responsable des droits des locataires; Amy Darwish, coordonnatrice; Celia Dehouche, organisatrice communautaire; Niel La Dode, chargé d’accueil; Sohnia Karamat Ali, chargée d’accueil et agente de mobilisation; Rizwan Khan, chargé d’accueil; Emanuel Guay, chercheur associé; et Mohammad-Afaaq Mansoor, organisateur communautaire. ↑
- Le quartier Parc-Extension est situé dans l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension. ↑
- Projet de cartographie anti-éviction de Parc-Extension, MIL façons de se faire évincer. L’Université de Montréal et la gentrification à Parc-Extension, Montréal, 2020, p. 21. ↑
- Voir Cheolki Yoon et Jorge Frozzini, « La bataille des 15 dollars de l’heure. L’expérience du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 20, 2018. Dernièrement, un nouveau mouvement, la Coalition Minimum 18 $, à laquelle participent des groupes communautaires et des organisations syndicales, revendique une augmentation majeure du salaire minimum, soit 18 $ l’heure. ↑

Mettre fin à la dépendance aux combustibles fossiles pour soutenir la résistance ukrainienne

L’invasion impitoyable de l’Ukraine par Poutine – qui constitue sa prochaine étape dans la restauration de l’empire russe – a été bloquée par la remarquable résistance populaire qui s’est dressée contre elle. La ville portuaire de Mariupol, au sud du pays, a été aplatie par l’artillerie russe et fait face à une catastrophe humanitaire, mais elle a refusé de se rendre. D’autre part, les envahisseurs ont été repoussés sur plusieurs fronts.
La résistance ukrainienne s’est largement appuyée sur les sanctions économiques occidentales et sur l’aide militaire occidentale, notamment les missiles antichars et sol-air lancés à la main, sans lesquels la guerre éclair de Poutine aurait pu être impossible à arrêter. Les sanctions économiques n’ont pas seulement mis Poutine sous pression dans son pays, elles ont aussi donné à la population la confiance nécessaire pour résister à une force aussi écrasante.
Comme les Russes ont rencontré une résistance beaucoup plus forte que prévu, ils ont eu recours à des bombardements de plus en plus aveugles de la population civile, avec des missiles à longue portée lancés depuis des navires en mer Noire et depuis la Russie elle-même. Le résultat a été une escalade rapide du nombre de victimes civiles. Poutine dispose de milliers d’avions et de missiles, bien sûr, et pourrait rayer l’Ukraine de la carte. Mais la question de savoir si cela serait politiquement viable (ou s’il pourrait y survivre en Russie) est une autre question.
La Russie est désormais une kleptocratie brutale, avec Poutine comme nouveau Staline. Les manifestants anti-guerre risquent jusqu’à 16 ans de prison et les politiciens de l’opposition qui s’opposent à la guerre sont poussés à l’exil. Dix millions de personnes, soit un quart de la population, sont déplacées à l’intérieur du pays et près de cinq millions sont déjà réfugiées à l’étranger. Plusieurs milliers de personnes, principalement des civils, sont morts. Les pays de l’UE, et c’est tout à leur honneur, ont ouvert leurs frontières, suspendu leurs exigences en matière de visa et accueilli des millions de personnes. Le contraste est saisissant avec le misérable gouvernement « Little Englander » de Boris Johnson, qui tourne en rond dans une tentative (très réussie) de donner refuge au plus petit nombre de personnes possible.
Une faille béante
Aussi importantes qu’elles aient été, les sanctions comportaient toutefois une faille béante. Il s’agit de l’absence d’interdiction des exportations russes de pétrole et de gaz, qui représentent 60 % du total des exportations russes. En conséquence, la hausse rapide des prix du pétrole et du gaz (et donc des bénéfices) a vu l’argent affluer dans les coffres de Poutine à un rythme sans cesse croissant et donc directement dans sa machine de guerre – qui est devenue l’épine dorsale de toute son opération.
L’année dernière, la Russie a exporté pour 173 milliards de dollars de pétrole et de gaz. Depuis l’invasion, la valeur de ces combustibles a fortement augmenté, le pétrole atteignant actuellement 110 dollars le baril. La Russie est le troisième producteur mondial de pétrole, derrière les États-Unis et l’Arabie saoudite, et le premier exportateur mondial de pétrole brut. Elle possède également, et de loin, les plus grandes réserves de gaz naturel au monde. Elle fournit actuellement 40 % des besoins de l’Europe en gaz naturel et 41 % des besoins mondiaux.
Cette faille est toutefois en passe d’être comblée. Après les appels du président ukrainien Volodymyr Zelensky, et le refus des dockers d’Ellesmere Port, du Kent au Royaume-Uni et des Pays-Bas, de décharger du pétrole russe, M. Biden a annoncé que les sanctions américaines couvriraient désormais toutes les importations de pétrole, de gaz et de charbon russes – après une période d’ajustement de 45 jours – et il a exhorté les pays européens, en particulier, à faire de même. Il s’agit d’un durcissement crucial des sanctions, qui frappe Poutine à son point le plus vulnérable, et qui doit être fortement soutenu.
Le soutien des gouvernements européens à l’initiative de M. Biden est toutefois moins enthousiaste. L’Union européenne a accepté de réduire de deux tiers sa dépendance à l’égard du pétrole et du gaz russes d’ici la fin de l’année et de la supprimer d’ici 2030. L’Allemagne, qui est le plus gros consommateur de pétrole et de gaz russes, a déclaré qu’elle allait accélérer ses projets visant à trouver des sources d’énergie alternatives, notamment des énergies renouvelables. Boris Johnson a tenu des propos similaires, bien que leur signification soit différente…
Un tel resserrement reste important et pourrait être crucial. Une zone d’exclusion aérienne étant exclue, le boycott économique, incluant ainsi le pétrole et le gaz, ainsi que la fourniture d’armes, pourrait bien être le facteur décisif de l’issue de la guerre.
Appel des défenseurs ukrainiens du climat
L’importance du boycott des exportations de pétrole et de gaz russes est exprimée haut et fort dans la récente (et remarquable) déclaration sur la guerre de 12 campagnes ukrainiennes pour le climat, intitulée « End fossil fuel addiction that feeds Putin’s war machine ». Il s’agit d’un appel direct à tous les utilisateurs de pétrole et de gaz russes pour qu’ils cessent de financer la machine de guerre de Poutine :
« Le régime de Vladimir Poutine est clairement et uniquement l’agresseur dans cette guerre illégale et porte l’entière responsabilité des atrocités commises par sa machine de guerre. Il est tout aussi clair que cette machine de guerre a été financée, nourrie et alimentée par les industries du charbon, du pétrole et du gaz qui sont à l’origine de l’invasion qui menace l’Ukraine et de la crise climatique qui menace l’avenir de l’humanité. Et la dépendance du monde aux combustibles fossiles finance à son tour le bellicisme de Poutine, mettant en danger non seulement l’Ukraine, mais aussi l’Europe elle-même. Poutine a délibérément utilisé le gaz fossile comme arme pour accroître sa domination énergétique sur l’Union européenne et menacer les nations européennes qui viendraient en aide à l’Ukraine. Cela doit cesser …
Nous demandons également aux gouvernements des pays non européens de rejeter et d’interdire toute importation de combustibles fossiles en provenance de Russie et d’éliminer rapidement tous les combustibles fossiles… Les sources de revenus de Poutine doivent être asséchées dès que possible – cela implique également de s’attaquer aux investissements directs et indirects dans les infrastructures de combustibles fossiles en Russie. »
Également à la croisée des chemins : la vie humaine sur Terre
La guerre de Poutine intervient à un moment charnière d’une autre crise (parallèle) – qui est l’urgence climatique. Celle-ci menace également de pousser la vie humaine sur la planète dans ses derniers retranchements via le réchauffement et le changement climatique.
C’est ce qui ressort très clairement du sixième rapport d’évaluation du GIEC sur le changement climatique, publié en janvier de cette année. En d’autres termes, l’invasion russe en Ukraine et la nécessité de sauver la planète d’un changement climatique catastrophique sont désormais indissociables. Ils sont unis par la militarisation de l’industrie des hydrocarbures par Poutine, qui en fait la base matérielle de sa campagne de guerre.
Cette guerre menace non seulement de faire dérailler les fragiles progrès réalisés en matière de réduction des émissions de carbone lors des COP de Paris et de Glasgow, mais aussi de perturber la COP27 qui se tiendra à Sharm el-Sheikh, en Égypte, en novembre de cette année, avant même qu’elle ne commence – avec des conséquences potentiellement désastreuses pour la planète.
Un méga-carrefour
Nous nous trouvons donc – ainsi que notre espèce – à un méga carrefour quant à l’avenir de la vie sur la planète, et au début de ce qui est déjà la décennie cruciale si nous voulons éviter le chaos climatique et la destruction écologique. Deux options s’opposent.
La première – dont la droite s’est emparée avec délectation – consiste à ignorer la crise climatique, à renoncer aux objectifs de réduction des émissions de carbone fixés à Paris et à Glasgow, et à se rendre tête baissée devant l’OPEP et l’Arabie saoudite pour les supplier d’augmenter leur production. Boris Johnson, qui s’est présenté comme un écologiste à Glasgow, est déjà passé par là, rampant devant le prince héritier Mohammed Bin Salman d’Arabie saoudite – qui vient de battre un record en exécutant publiquement 81 personnes en une seule journée.
En fait, les députés conservateurs de la droite dure ont lancé une attaque féroce contre les énergies renouvelables et en faveur d’une ruée grotesque vers des sources de combustibles fossiles toujours plus sanguinaires. Ils veulent que le charbon et l’énergie nucléaire ne soient plus stigmatisés. Ils veulent multiplier les nouvelles centrales nucléaires à côté de nouveaux gisements de pétrole, de gaz et de charbon. Ils veulent des investissements nouveaux et croissants dans les énergies extrêmes telles que la fracturation hydraulique et l’extraction de sable bitumineux. Nigel Farage a organisé des rassemblements dans le monde entier pour promouvoir cette « solution ». Il est difficile d’imaginer une proposition plus grotesque.
Selon le Guardian du 26 février, l’American Petroleum Institute, qui représente les géants du pétrole et du gaz, dont Exxon, Chevron et Shell, a demandé à Biden d’autoriser une expansion majeure des forages pour ces carburants et d’abolir les réglementations qui empêchent la construction de nouveaux gazoducs et oléoducs afin de réduire le coût des carburants pour les Américains et de soutenir les pays européens qui ont vu le coût du gaz monter en flèche en raison des inquiétudes concernant l’approvisionnement en provenance de Russie, qui fournit à l’Europe environ un tiers de son gaz. En fait, Shell Oil a déjà annoncé qu’elle revoyait sa décision, prise au lendemain de la COP26, de se retirer du projet de nouveau champ pétrolifère de Cambo, à l’ouest des Shetlands.
Un tel retour aux combustibles fossiles pourrait faire reculer de 10 ans la lutte contre le changement climatique. 10 ans que nous n’avons pas.
Un changement massif et rapide
L’autre alternative – dont nous devrions nous saisir avec bien plus d’enthousiasme – est une rupture rapide et globale avec les combustibles fossiles, parallèlement à l’introduction rapide des énergies renouvelables à l’échelle mondiale. C’est ce que réclament les Nations unies, le mouvement pour le climat et la gauche. Elle permettrait non seulement de lutter contre le changement climatique, mais aussi de briser l’emprise des gangsters et des cartels qui contrôlent l’industrie et de réduire les risques de guerres et de conflits que l’industrie des combustibles fossiles génère.
Aujourd’hui, 50 % des réserves pétrolières sont entre les mains de régimes de droite réactionnaires et instables, capables de rançonner le monde comme le fait actuellement Poutine : Arabie saoudite, Iran, Irak, Koweït, Émirats arabes unis, Libye et, bien sûr, la Russie.
Les exportations russes de pétrole et de gaz vers l’Europe sont acheminées par l’un des plus grands réseaux d’oléoducs et de gazoducs du monde. Il s’agit notamment du gazoduc Yamal-Europe, qui traverse le Belarus et la Pologne pour arriver en Allemagne, et du gazoduc Nord Stream 1, qui va directement en Allemagne via l’Ukraine. Le gazoduc Nord Stream 2, en cours de construction, que l’Allemagne a actuellement suspendu, doublerait la capacité totale du système Nord Stream, qui passerait de 55 milliards de mètres cubes à 110 milliards de mètres cubes par an. Il appartient à la société énergétique publique russe Gazprom.
Le pays qui s’est enlisé de la manière la plus désastreuse dans ce cauchemar est l’Allemagne, sous l’héritage d’Angela Merkel. Elle a amené l’Allemagne à un niveau de dépendance vis-à-vis du pétrole et du gaz russes, qui s’est maintenant effondré.
Les organisations ukrainiennes de défense du climat citées plus haut s’expriment en ces termes :
« Il est impératif que le monde ne se contente pas de remplacer les combustibles fossiles produits en Russie (en particulier le gaz fossile) par des combustibles fossiles provenant d’autres pays (en particulier le gaz naturel liquéfié). Avec une priorité émergente de boycott du pétrole et du gaz russes, l’expansion des combustibles fossiles doit être immédiatement stoppée, et les nations du monde entier doivent s’engager dans une transition rapide et juste vers l’abandon de tous les combustibles fossiles. La dépendance à l’égard du charbon, du pétrole et du gaz est l’acceptation intentionnelle de la mort, de la misère et de l’effondrement à l’échelle mondiale. Il est de notre devoir d’être enfin réaliste à ce sujet si nous voulons avoir un avenir vivable ! »
Oui, cela nécessiterait en effet un changement massif et rapide, d’autant plus qu’il ne nous reste plus que huit ans pour empêcher les températures mondiales de dépasser 1,5°C. Mais c’est possible, à condition d’avoir la détermination, l’état d’esprit et la volonté politique nécessaires pour y parvenir. Un bon exemple est la façon dont les économies britannique et américaine sont passées du temps de paix au temps de guerre au début de la Seconde Guerre mondiale. Des industries entières ont été transformées en l’espace de quelques mois.
Lorsque les États-Unis se sont mobilisés pour la Deuxième Guerre mondiale, 17 millions de nouveaux emplois ont été créés et la production industrielle a augmenté de 96 %. Pendant les quatre années de guerre, les États-Unis ont construit 150 porte-avions, 8 cuirassés, des dizaines de croiseurs, des centaines de destroyers, des centaines de sous-marins, des milliers de péniches de débarquement et plus de 4 000 cargos. Pensez-y.
Il s’agissait d’une réponse à une menace existentielle – ce qui est exactement le genre de menace à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui avec le changement climatique. Il est de loin préférable de le faire maintenant plutôt qu’après une diversion de 10 ans où nous nous retrouvons au même endroit avec un problème encore plus grand devant nous.
Les Tories dénoncent cela comme impossible. L’énergie renouvelable, disent-ils, serait incapable de fournir l’énergie nécessaire à la vitesse à laquelle elle serait requise, et ils prétendent que le pétrole, le gaz et le charbon, soutenus par une grande expansion du nucléaire – toujours après les expériences en Ukraine avec des centrales nucléaires prises dans des actions militaires – sont indispensables. C’est de la foutaise et cela doit être rejeté.
Comme l’a très bien expliqué Caroline Lucas, c’est le contraire qui est vrai. Non seulement les énergies renouvelables offrent une solution à long terme, mais elles sont bien moins chères et bien plus rapides à installer que les centrales nucléaires ou l’exploitation de nouveaux gisements de pétrole ou de gaz. Il faut, selon elle, environ dix ans pour exploiter un nouveau gisement de pétrole ou de gaz ou construire une centrale nucléaire, et ces deux solutions seraient beaucoup plus coûteuses à construire et infiniment plus destructrices pour l’environnement. Cela signifie des changements massifs.
Utiliser l’énergie plus efficacement
Toute transition vers les énergies renouvelables doit bien sûr s’accompagner d’une réduction importante de la consommation d’énergie, tant par les gouvernements que par les particuliers. Notre impact collectif sur la planète est insoutenable. Il faut donc mettre fin à la société du jetable et aux économies fondées sur la croissance. Aujourd’hui, de grandes quantités de marchandises sont produites, sous l’impulsion de l’industrie publicitaire, et passent de l’usine à la décharge en très peu de temps. L’industrie de la mode, par exemple, est la deuxième industrie la plus polluante de la planète. Elle produit 150 milliards de vêtements par an, soit suffisamment pour fournir vingt nouveaux articles à chaque personne sur la planète. Quatre-vingt pour cent de tous les vêtements sont jetés très rapidement dans des décharges.
Nous devons également assumer la responsabilité personnelle de nos propres empreintes carbone et écologique, c’est-à-dire faire davantage attention à ce que nous mangeons, en particulier la viande, aux moyens de transport que nous choisissons, à la quantité d’énergie que nous gaspillons et à la quantité de déchets que nous produisons. C’est ce que préconise le rapport du GIEC, qui reconnaît que si la responsabilité principale de ce changement est institutionnelle et gouvernementale, la responsabilité personnelle est également importante, en particulier dans les pays riches.
La production et la distribution alimentaires devront également être transformées. L’agriculture industrialisée devra disparaître et l’on consommera beaucoup moins de viande. En Grande-Bretagne, les kilomètres alimentaires ont un impact énorme sur l’environnement. 95 % de nos fruits viennent de l’étranger, et la moitié de nos légumes sont également importés. Alors que seulement 1 % des denrées alimentaires sont transportées par avion, ce mode de transport représente 11 % des émissions de carbone. Depuis 1992, la quantité de nourriture transportée par avion a augmenté de 140 %. Chaque jour, plus de 200 000 acres de forêt tropicale sont détruits pour faire place à la production de viande bovine et de cuir destinée à l’exportation.
L’agriculture contribue aussi massivement aux émissions de gaz à effet de serre, notamment le méthane produit par le bétail, l’oxyde nitreux produit par le sol, les gaz à effet de serre produits par le carburant des machines, la production de grandes quantités d’engrais artificiels et le transport des aliments jusqu’aux lieux de vente. Elle est également responsable d’un ruissellement massif dû à l’utilisation d’engrais minéraux pour produire des cultures arables, tant pour la consommation humaine que pour l’alimentation animale, ce qui accroît les dommages causés à l’environnement au sens large.
Les énergies renouvelables deviennent rapidement moins chères
Cependant, nous ne sommes pas confrontés à cette transition à partir de rien. Selon la Rapid Transition Alliance, les énergies renouvelables deviennent moins chères, tandis que les combustibles fossiles sont de plus en plus chers. Selon elle, l’année dernière a été une nouvelle année record pour les énergies renouvelables, même face à la pandémie mondiale de Covid.
Le rédacteur en chef du Guardian chargé de l’environnement, Damian Carrington, soulève un point similaire dans un article paru le 31 octobre. L’urgence climatique, affirme-t-il à juste titre, est la plus grande menace à laquelle la civilisation ait jamais été confrontée. Mais il y a une bonne nouvelle : « nous disposons déjà de tous les outils nécessaires pour la combattre ». Le défi, dit-il, n’est pas d’identifier les solutions, mais de les déployer à grande vitesse.
Selon lui, certains secteurs clés sont déjà en avance, comme les voitures électriques. Elles sont déjà moins chères à l’achat et à l’utilisation dans de nombreux endroits – et lorsque les prix d’achat seront égaux à ceux des véhicules à carburant fossile dans les prochaines années, un point de basculement sera atteint. Selon lui, l’électricité produite à partir de sources renouvelables est désormais la forme d’énergie la moins chère dans la plupart des endroits, parfois même moins chère que de continuer à faire fonctionner les centrales au charbon existantes. L’effondrement du coût des batteries et des autres technologies de stockage est également de bon augure.
En attendant, nous devons combiner la solidarité avec la lutte ukrainienne avec la lutte contre le changement climatique – ce qui signifie, entre autres choses, se mobiliser pour la COP27 à la fin de l’année afin de s’assurer qu’elle survive à l’assaut de la droite.
Publié initialement sur https://redgreenlabour.org/2022/03/24/end-the-addiction-to-fossil-fuel-support-the-ukrainian-resistance/
Traduction Contretemps

Le référendum : un enjeu politique pour le mouvement ouvrier1

Au tournant des années 1970, l’intellectualité de gauche prolifère, et pas seulement à l’université bien que plusieurs professeurs participent aux travaux des mouvements populaires. Des « intellectuels » populaires surgissent un peu partout, grâce au réseau d’éducation alternatif qui essaime partout, au sein des mouvements et à l’extérieur des mouvements. Ces « intellectuels populaires » ne sont pas des chercheurs universitaires, mais ils développent des analyses très poussées du capitalisme et des luttes anticapitalistes au Québec. Parmi les institutions qui soutiennent ces travaux est le Centre de formation populaire, le CFP. Créé dans les années 1960 par des animateurs sociaux proches des milieux chrétiens progressistes, le CFP prend son envol dans les années 1970, relativement à la radicalisation des mouvements, notamment des syndicats. Il ouvre plusieurs chantiers sur les enjeux qui confrontent le mouvement populaire, dont la place des syndicats, la social-démocratie, les médias, la construction du socialisme et évidemment la question nationale. C’est ainsi qu’apparaît en 1978 un groupe de travail très productif qui alimente les débats sur la question nationale au sein des mouvements populaires, interpellés d’une part par le discours péquiste, et d’autre part par l’approche simpliste des « ML ».
D’emblée, le projet est non partisan, car on trouve des contributions de socialistes, de marxistes, de keynésiens, d’humanistes. Jusqu’en 1980 et même au-delà, le CFP sera l’inspirateur de la gauche dans les mouvements populaires et syndicaux qui cherchent à se doter d’une posture autonome dans le débat sur la souveraineté.
L’enjeu est complexe. Depuis que le PQ est au pouvoir, il a été démontré que le « préjugé favorable aux travailleurs » était un slogan vide de sens. À part quelques réformes secondaires, les politiques d’austérité du PQ sont alignées sur celles des gouvernements au Canada et aux États-Unis. On blâme les syndicats, notamment dans la fonction publique, plutôt que le terrible système financier qui appauvrit nos économies et nos sociétés. Bien qu’édulcorée par les manœuvres du PQ, la question de la souveraineté reste sur le programme politique. Le CFP et ses alliés syndicaux et populaires de même que quelques groupes de gauche comme le RPS, le GST et le GMR restent convaincus que l’indépendance est un chemin pour changer le rapport de forces entre les dominants et les dominés.
C’est de là qu’émerge l’idée du « oui critique » qui doit faciliter une mobilisation populaire pour le « oui », mais d’une manière qui marque les distances avec le projet du PQ. C’est un exercice intellectuel de haute voltige, et on ne peut pas dire que cette idée s’enracine à la base et dans le débat public, bien qu’elle devienne un point de ralliement pour une gauche pluraliste et indépendante.
L’argument du CFP tente de faire ressortir le caractère irrationnel de la stratégie du PQ, car son projet « ferait subsister la possibilité, l’éventualité de l’indépendance du Québec, avec un caractère anti- impérialiste et anticapitaliste. La stratégie de la bourgeoisie canadienne et américaine vise donc de toute évidence à battre le PQ sur la base de son projet de souveraineté-association et cette position fait l’unanimité dans la bourgeoisie nord-américaine (le secteur souverainiste mis à part) ». À l’inverse, « l’indépendance serait le moment d’un nouveau rapport de forces, d’une brèche dans le système de domination capitaliste en Amérique du Nord ». (Introduction de Pierre Beaudet)
***
Dans ce court texte, nous nous proposons d’examiner la question du référendum sur la souveraineté-association que le Parti Québécois se prépare à soumettre à la population québécoise. Cette question sera nécessairement au centre de l’actualité politique au Québec et, de ce fait, sera extrêmement lourde d’implications pour l’évolution de la société québécoise et l’avenir des classes populaires. Le mouvement syndical et populaire ne peut se permettre de rester silencieux au moment où se livre un important combat entre différentes classes sociales/au sujet de l’avenir des caisses sociales/du cadre politique constitutionnel canadien et québécois. Ce texte représente en quelque sorte l’aboutissement des différentes analyses sectorielles du comité sur la question nationale du CFP. Si son argumentation renvoie aux conclusions des études déjà publiées par le CFP, sa richesse réside dans le fait qu’il analyse un processus, soit la dynamique même de l’affrontement des caisses dans la lutte référendaire (qui dépasse l’échéance du référendum lui-même). Il aboutira à une conclusion politique, à savoir la nécessité d’une intervention politique du mouvement ouvrier québécois dans la conjoncture. Cette conclusion est certes contestable et contestée ; nous espérons cependant qu’elle stimule de nouveaux débats et prises de position.
Souveraineté-association et indépendance du Québec
Le PQ a canalisé en grande partie le mouvement social3 qui, à partir des années 60, s’était regroupé autour de l’objectif de l’indépendance politique du Québec. Ce faisant, il a réussi à rebâtir l’unité des diverses couches sociales liées par cet objectif autour d’un projet mettant sur le même pied la souveraineté politique et une association économique avec le Canada.
Ce changement progressif (par ailleurs analysé dans un autre texte du CFP (La position constitutionnelle du MSA/PQ de 1967 à 1979) est un reflet dans les transformations de l’alliance de classes qui a porté le PQ jusqu’à son accession au pouvoir en 1976.
Alors que l’indépendance politique signifie une rupture importante dans le système institutionnel politique canadien et implique une modification fondamentale des rapports de classes au Canada et au Québec, le projet de souveraineté-association vise un aménagement des rapports dans le cadre d’une continuité du système institutionnel. L’indépendance politique nécessitait la constitution d’une alliance de classes portant sur le projet d’établir au Québec l’ensemble des conditions pour un développement économique, social et politique, autocentré indépendant, bref un bloc social à caractère anti-impérialiste, dans le contexte nord-américain. Dans cette alliance de classes, les forces principales ne peuvent être que celles qui composent la majorité du peuple du Québec, soit la classe ouvrière, les agriculteurs et la petite bourgeoisie urbaine salariée.
Au contraire, le projet de souveraineté-association implique une renégociation des rapports entre les diverses fractions de la bourgeoisie au Canada et au Québec. Les protagonistes principaux du projet, que représentent le PQ et plus particulièrement sa direction, sont constitués par une alliance entre diverses fractions bourgeoises et petites-bourgeoises (de la bourgeoisie québécoise) animées principalement par la fraction de la bourgeoisie au contrôle de l’État et des appareils d’État au Québec. Par les modifications structurelles qu’elles proposent, ces fractions de caisses désirent aménager de façon différente leur présence au sein du capitalisme nord-américain en agrandissant l’espace politique et économique qui leur est actuellement dévolu tout en permettant une harmonisation des intérêts de la bourgeoisie nord-américaine (américaine, canadienne et québécoise) dans le cadre d’un système politique stabilisé. Dans ce sens, les nombreux appels de la direction du PQ au capital nord-américain et canadien en particulier ne sont pas une tromperie4(qui cacherait un véritable projet d’indépendance nationale), mais représentent bien les véritables intérêts des diverses fractions de la bourgeoisie québécoise ne désirant pas briser leur appartenance à l’espace capitaliste nord-américain.
Le Parti Québécois et la construction d’un bloc social
Pour établir ce projet, le PQ et les forces sociales qui le composent doivent modifier le système institutionnel actuel au Canada. Cette bataille politique qu’ils ont entreprise depuis dix ans constitue une guerre de longue durée, un affrontement marqué d’avancées et de reculs, avec diverses stratégies pour affaiblir et diviser l’adversaire5. Pour s’établir au pouvoir dans le sens de son projet, le PQ doit construire un bloc social, c’est-à-dire une alliance entre diverses forces sociales capables de supporter et d’instituer son projet fondamental. De la même manière, la bourgeoisie canadienne tente de consolider et de renforcer son propre bloc social autour du système institutionnel qui défend le mieux ses intérêts, c’est-à-dire le fédéralisme. En ce sens, la lutte entre le PQ et le bloc fédéraliste ne peut être réduite au cadre étroit de la lutte entre deux bourgeoisies, mais doit plutôt être analysée comme la lutte entre deux blocs sociaux, entre deux types d’alliances de classes que tentent de construire les bourgeoisies au Canada et au Québec. Pour sa part, le secteur souverainiste de la bourgeoisie québécoise a entrepris de construire ce bloc sur plusieurs fronts.
• Sur le premier front, le PQ, son outil politique privilégié, a tenté d’établir une plus grande cohésion dans ses propres rangs, c’est-à-dire d’élaborer des points d’unité, de cohérence entre les diverses fractions de la bourgeoisie québécoise : cette bourgeoisie encore très faible possède des points communs, mais se trouve divisée entre plusieurs secteurs aux intérêts parfois contradictoires : secteur étatique et sociétés parapubliques, capital financier et mouvement coopératif, grandes et moyennes entreprises industrielles. Au Québec particulièrement, la bourgeoisie du secteur privé est faible et constamment attirée, sinon avalée, par la bourgeoisie canadienne et américaine; son intérêt pour un projet d’autonomisation politique est réel, mais implique une audace qu’on ne lui a pas connue dans l’histoire6.
À l’inverse, la bourgeoisie du secteur étatique (dirigeants de l’État et des appareils d’État) est plus portée dans ce sens, puisque sa seule base de développement est l’État provincial. La constitution d’un véritable État national lui donnerait des moyens encore plus puissants. L’unité de la bourgeoisie au Québec est donc un projet, une lutte que le PQ mène par ses diverses politiques de « rationalisation » économique, par son soutien aux efforts de concentration et d’expansion du capital québécois, par le resserrement budgétaire visant à moderniser la gestion de l’État et à dégager des surplus plus importants pour le renforcement des entreprises québécoises (publiques et privées), par le rétablissement de la « paix sociale » au sortir de grands affrontements sociaux de 1968 à 1976. Le PQ propose aux fractions de la bourgeoisie un capitalisme « civilisé », modernisé, pour consolider les assises d’un capitalisme québécois à « part entière ». Comme le secteur étatique de la bourgeoisie est relativement plus acquis aux objectifs du PQ, c’est surtout en direction des secteurs privés que le gouvernement a dirigé ses efforts en faisant ainsi de nombreux compromis relativement au programme et à l’esprit qui dominèrent au sein du PQ alors qu’il était dans l’opposition7.
• Sur le deuxième front, la construction du bloc social souverainiste implique une alliance avec certains éléments de la petite bourgeoisie traditionnelle8 du secteur désigné généralement par les PME. Le PQ leur offre des moyens pour se « rentabiliser », c’est-à-dire s’intégrer au processus de monopolisation et de concentration sans trop heurter les intérêts sous-régionaux (régions urbaines versus zones rurales, Montréal versus restant du Québec) tout en permettant aux secteurs plus rentables de récupérer en douce les « secteurs mous » par exemple le secteur agroalimentaire et la croissance de la Coopérative fédérée. Ainsi, l’augmentation du salaire minimum, qui répond aux besoins de la stabilisation de la main-d’œuvre dans les grands centres urbains (et aux aspirations populaires) a été « relativisée » (à la baisse) par le PQ, cela pour favoriser les PME qui bénéficient, surtout dans les zones périphériques, d’une main-d’œuvre à bon marché. Cet avantage leur permet de concurrencer la grande entreprise multinationale ou publique. Ces couches sociales, bien qu’en déclin depuis les années 60 et que représente généralement l’Union Nationale, conservent encore une assise sociale importante dans plusieurs régions et constituent pour le PQ une cible privilégiée.
• Sur le troisième front, le PQ a voulu construire son alliance en y intégrant de larges secteurs de la classe ouvrière, des agriculteurs et de la petite bourgeoisie salariée, qui constituent la grande majorité de la population québécoise et sont les principaux responsables de la victoire du PQ en 1976. Ces derniers avaient élu le PQ en tant que porteur d’une partie importante de leurs revendications des dernières années. Pour le PQ, l’intégration des classes populaires se développe par la marginalisation de leurs organisations respectives (spécialement des syndicats) que le gouvernement péquiste voudrait voir réduites et délégitimées. Pour cela, le PQ bénéficie de ses propres bases dans les classes populaires (spécialement dans les quartiers populaires) ainsi que de la collaboration d’une certaine partie des appareils syndicaux prêts à participer ã la politique du PQ de « bonne gestion » du capitalisme au Québec (cf. les sommets économiques), en échange de transformations sociales de type social-démocrate (lois de travail plus contraignantes, négociation sectorielle). Ces mesures sociales récupératrices viseraient à intégrer les caisses populaires, à rationaliser le capitalisme et à leur enlever encore davantage l’autonomie de leurs organisations et de leurs revendications. Pour vaincre la bourgeoisie canadienne, le PQ doit s’assurer de l’appui de la majorité du peuple, mais sans permettre à celui-ci d’enclencher une autre dynamique sociale autonome et subversive.
Stratégies et tendances au sein du PQ
Certains n’ont vu dans les revirements, les hésitations du gouvernement et du parti que les manifestations d’une « trahison » par rapport aux objectifs initiaux; d’autres, à la droite de l’échiquier politique, voient ces fluctuations comme un sombre complot du PQ destiné à faire avaler l’indépendance derrière un visage tranquille (ce que rejoignent d’ailleurs les analyses des groupes ML).
Pour notre part, nous préférons concevoir ces changements, voire ces contradictions au sein du PQ, comme des manifestations des contradictions de classes que son projet vise à unifier. Plusieurs classes ont été hégémonisées par le PQ depuis dix ans, et, au moment où des échéances décisives se rapprochent, la cohérence de cette unité devient de plus en plus difficile à maintenir.
Il y a maintenant plus d’un an (CFP : La question nationale, un enjeu pour le mouvement ouvrier), nous tentions de définir les tendances principales au sein du PQ. Aujourd’hui, cette analyse demeure valable quoiqu’elle demeure à clarifier à la lumière des événements depuis ce temps. Dans l’alliance de fractions de classes de la bourgeoisie que recouvre le PQ, deux stratégies sont sous-jacentes. Une première stratégie, qualifiée de néolibérale9, qui a largement prévalu jusqu’à ce jour, vise à élargir le bloc social du côté de la petite bourgeoisie traditionnelle et des petits capitalistes locaux tout en préservant au capital canadien et américain l’image d’une force politique « responsable », dans la logique du capitalisme nord-américain. Il s’agit dans cette optique d’aller chercher les bases sociales que représente traditionnellement l’Union Nationale et d’isoler au maximum le bloc fédéraliste autour de la bourgeoisie canadienne (de sa fraction québécoise), des anglophones, des immigrants. Dans ce scénario, la direction du PQ tient quasiment pour acquis que le vote populaire, c’est-à-dire de la classe ouvrière, des agriculteurs, de la petite bourgeoisie salariée, est un vote dans une bonne mesure lié (il n’y a pas vraiment d’alternative).
Par ailleurs, cette tendance vise à diluer encore davantage l’option souverainiste en lui enlevant progressivement les éléments les plus litigieux, de façon à mettre la bourgeoisie canadienne dans une position défensive. Ainsi, le bon accueil fait au rapport de la Commission Pépin-Robarts par le PQ, préconisant un fédéralisme renouvelé, en est une illustration. Plus récemment, la décision du Congrès de juin du PQ ä l’effet de reporter la déclaration de la souveraineté à une autre « consultation » populaire, si jamais les négociations avec le Canada pour un arrangement à l’amiable et une association économique ne fonctionnaient pas, s’inscrit aussi dans ce sens. Le message est relativement clair: le PQ ne veut pas détruire le Canada, il ne veut pas déclarer l’indépendance, mais négocier un nouvel arrangement fédéral qui reléguerait à un niveau fédéral, binational des questions aussi stratégiques que la politique monétaire, la libre circulation des biens et capitaux, la défense nationale. De la souveraineté-association, on passe peu à peu à l’association-souveraineté et ainsi de suite.
Une deuxième tendance, existant au sein du PQ et des fractions de la bourgeoisie québécoise, penche plutôt vers le renforcement du bloc social en direction des couches populaires. Conséquemment, elle préconise une gestion plus sociale-démocrate du capitalisme nord-américain, impliquant des transferts importants vers les couches populaires et une récupération d’une partie des organisations syndicales et populaires. La réforme de certaines législations sociales (santé-sécurité au travail, assurance automobile) et la nationalisation de l’Asbestos Corporation s’inscrivent dans ce sens. Les implications d’une telle politique nécessitent une négociation plus serrée de l’accord avec la bourgeoisie canadienne. Aussi, l’aile sociale-démocrate du PQ est réticente à diluer encore plus l’option souverainiste.
Cependant, depuis 1976, cette stratégie recule de plus en plus au sein du parti et du gouvernement : les rapports de force lui sont défavorables. Au moment de la réorganisation du capitalisme nord-américain et international en général, les lignes de force s’éloignent d’une gestion sociale-démocrate de la crise pour pencher plutôt vers des restrictions supplémentaires imposées aux classes populaires ainsi qu’un renforcement des tendances à la concentration et à l’internationalisation10. L’orientation du capital vise à internationaliser davantage la production capitaliste, ce qui signifie un rétrécissement certain du marché intérieur nord-américain et plus particulièrement canadien. De plus, cette tendance socialedémocrate ne bénéficie plus aussi fortement qu’avant d’un appui d’une partie du mouvement syndical et populaire éloigné du parti par la gestion impopulaire du PQ depuis 1976. Malgré diverses mesures visant à intégrer les forces populaires par la division des forces (isolement des courants progressistes, campagne de dénigrement), le mouvement ouvrier et populaire s’est éloigné du parti et contribue de ce fait à affaiblir considérablement les tenants d’une stratégie plus populaire, plus sociale-démocrate au sein du PQ.
Entre ces deux grandes tendances du PQ, l’une néolibérale et l’autre sociale-démocrate, il n’y a pas une frontière nette et tranchée, ni en termes sociologiques ni en termes politiques.
La bourgeoisie québécoise est une classe en devenir : ses paramètres restent encore très flous. Il est cependant possible de noter que la fraction sociale-démocrate représentée au sein du gouvernement a plus d’intérêt à concilier ses intérêts avec ceux des classes populaires, alors que l’autre fraction a plutôt intérêt à comprimer le marché intérieur pour conquérir les marchés internationaux plus lucratifs. Cette opposition entre une bourgeoisie plus tournée vers le marché interne et une autre orientée vers l’extérieur a aussi des implications sur le contenu éventuel d’une souveraineté-association.
L’enjeu du référendum et la crise politique
L’objectif de la souveraineté-association a réussi à cimenter les forces très hétérogènes que recouvre le PQ. En ce sens, le dernier congrès du parti a assuré une fois de plus la persistance de ce ciment. La tendance néolibérale réussit une fois de plus à marquer des points, malgré les récents déboires de sa stratégie : défaites aux élections dans les comtés d’Argenteuil et de Jean-Talon, défaite humiliante dans l‘appui accordé au Crédit social, un parti carrément à droite identifié aux derniers réseaux d’influence de la petite bourgeoisie traditionnelle au Québec, démission de Robert Burns et progression des attitudes défaitistes dans le parti, plus particulièrement dans ses bases populaires. Malgré ces échecs, la direction du parti réussit encore une fois à faire avaler la couleuvre et à dissimuler les contradictions derrière l’unité du combat sur le référendum.
D’autre part, l’arrivée au pouvoir du Parti conservateur ouvre des perspectives un peu plus réjouissantes pour les têtes dirigeantes du PQ. En plus de consacrer la division du Canada en deux, l’élection du P.C. peut être l’amorce d’une attitude plus négociatrice de la part de certaines fractions de la bourgeoisie canadienne. La bourgeoisie de l’Ouest canadien par exemple, noyau principal du P.C. actuel, a plus d’intérêt à négocier un arrangement avec la bourgeoisie québécoise que la bourgeoisie traditionnelle de l’Ontario pour qui le marché québécois (qu’elle dominait dans une large part) représente un morceau clé de ses bases d’accumulation. Dans le contexte d’une nouvelle division internationale du travail où le Canada a d’abord un rôle de fournisseur de ressources énergétiques (pétrole, gaz, uranium, hydro-électricité) et de produits agroalimentaires, l’Ouest canadien et le Québec seront avantagés au détriment des bases industrielles du Sud-Ouest ontarien (automobiles, produits manufacturés de consommation). Le fédéralisme « décentralisé » serait alors une forme politique plus adaptable aux besoins d’un capital plus tourné sur l’extérieur, alors que le renforcement du marché intérieur nécessite un État fédéral plus centralisé et capable de s’imposer sur les intérêts régionaux.
Ainsi, l’attitude intransigeante de Joe Clark sur le droit de l’autodétermination pourrait être médiatisée par ces facteurs stratégiques. Il n’en demeure pas moins que la bourgeoisie canadienne dans son ensemble, avec l’appui sans équivoque de la bourgeoisie américaine, va tout faire pour battre le PQ au référendum et même porter le Parti libéral de Claude Ryan au pouvoir. En effet, la bourgeoisie canadienne et américaine ne juge pas les bonnes intentions du PQ, mais les implications politiques et le potentiel de crise que pourrait déclencher une victoire du « oui » au référendum. Pour l’impérialisme américain et la bourgeoisie canadienne, l’indépendance du Québec n’est sûrement pas négociable, tant d’un point de vue économique que d’un point de vue politique et militaire. Toutefois, le projet de souveraineté-association, parce qu’il comporte des intérêts contradictoires qui sont la base même du Parti Québécois, n’est pas acceptable non plus. Ce n’est pas parce que les arrangements proposés par le PQ sont impossibles à réaliser dans le cadre du capitalisme nord-américain, mais parce que ce projet ferait subsister la possibilité, l’éventualité de l’indépendance du Québec, avec un caractère anti- impérialiste et anticapitaliste. La stratégie de la bourgeoisie canadienne et américaine vise donc de toute évidence à battre le PQ sur la base de son projet de souveraineté-association et cette position fait l’unanimité dans la bourgeoisie nord-américaine (le secteur souverainiste mis à part).
D’autres facteurs dérangent la bourgeoisie canadienne et américaine : taux de taxation pour le haut revenu, politique linguistique, nationalisation de l’Asbestos Corporation.
Encore là, ce ne sont pas ces mesures comme telles qui font peur (elles s’inscrivent dans la logique keynésienne classique), mais leurs éventuelles implications politiques, leur utilisation dans un sens anti-impérialiste. Le PQ mise alors sur une victoire qui forcerait la bourgeoisie canadienne à négocier un réarrangement sérieux, sous la menace d’une radicalisation, d’un tournant vers un indépendantisme plus authentique. On voit que dans la bataille de la souveraineté-association, ce ne sont pas tant les idées des protagonistes en lutte, mais les intérêts réels et les implications politiques des projets qui comptent le plus.
Pour Brascan, Power Corporation ou General Dynamics, ce ne sont pas les bonnes intentions ni la bonne gestion capitaliste du PQ qui comptent, mais les implications politiques d’un projet qui risque de déstabiliser encore davantage le système institutionnel de domination de la bourgeoisie au Canada.
Divers scénarios
Ce qui est en jeu lors du référendum, c’est la forme du système de domination de la bourgeoisie en Amérique du Nord tant au Canada qu’au Québec. L’élection du PQ en 1976 constitue le moment important d’une crise politique qui couve depuis les années 50 et au-delà, dans la constitution de l’État canadien11. Ce système institutionnel avait assuré la domination politique sur le peuple québécois (avec ses effets de surexploitation et de discrimination) et avait permis l’hégémonisation d’un bloc social au Canada anglais. Il s’écroule maintenant à la suite des luttes populaires depuis les années 60, à mesure que s’approfondit la crise de restructuration du capitalisme au Canada. Cette conjugaison – crise économique et crise politique – a considérablement affaibli la capacité de la bourgeoisie canadienne d’étendre son exploitation et sa domination, d’où l’approfondissement de ses divisions internes et de ses hésitations dans la conjoncture présente et ce que démontre l’élection d’un gouvernement minoritaire complètement coupé du Québec et bénéficiant de moins de votes que le Parti libéral.
Le défi de la bourgeoisie québécoise est d’approfondir cette crise pour réaménager son espace dans le capitalisme nord-américain, et ensuite stabiliser de nouveau le système institutionnel canadien autour d’un partage « d’égal à égal » avec la bourgeoisie canadienne.
Le PQ espère trouver un partenaire prêt à élaborer un fédéralisme renouvelé tout en lui donnant plus de pouvoirs. Cette proposition se heurte toutefois aux intérêts bien actuels de fractions importantes de la bourgeoisie canadienne (qui ne désirent pas favoriser une décentralisation même relative des pouvoirs, donc de la capacité de gérer économiquement le capital au Canada), mais se heurte surtout à l’opposition de l’ensemble de la bourgeoisie nord-américaine, pour qui la souveraineté-association, même édulcorée, représente une brèche dangereuse, un potentiel subversif, à cause même du bloc social que recouvre le PQ. Ce sera « in extremis » et après avoir épuisé les autres alternatives que la bourgeoisie nord-américaine négociera avec le PQ, en prenant tous les moyens nécessaires pour le faire reculer encore plus.
Dans ce contexte, la défaite du PQ au référendum représente pour la bourgeoisie canadienne et américaine l’objectif central à l’heure actuelle. Cette défaite pourrait avoir deux effets : le PQ abandonne l’idée même de la souveraineté pour revenir au « statut particulier » ou ã d’autres formules, ou mieux encore, perd le pouvoir aux mains du P.L.Q., avec qui il serait alors possible de réorganiser la fédération, sans cette menace intolérable de l’indépendance.
Une victoire du PQ au référendum aboutit à d’autres scénarios. Si cette victoire est convaincante, et si par ailleurs le PQ hégémonise encore plus ses diverses composantes, tout en continuant d’assurer sa « bonne gestion » capitaliste des affaires de l’État (ce qui veut dire entre autres choses faire avaler au Front commun12 du secteur public et parapublic l’abandon de plusieurs acquis et un recul certain au chapitre des salaires), les fractions de la bourgeoisie québécoise auront alors un réel pouvoir de négociation en face de la bourgeoisie canadienne.
Si, par ailleurs, la victoire est moins convaincante, ou si le mouvement ouvrier et populaire démontre, par ses mobilisations et ses prises de position, qu’il est capable de défendre ses propres intérêts et qu’il pèse dans une certaine mesure sur les rapports de force au sein du bloc social, la crise politique qui couve au Canada et au Québec depuis quelques années se poursuivra et s’approfondira.
Dès lors, une victoire des forces fédéralistes lors du référendum signifie sans aucun doute une victoire pour la bourgeoisie canadienne et nord-américaine en général et la possibilité pour elles de stabiliser de nouveau le système de domination au Québec. Par ailleurs, cette opération de nouvelle stabilisation se heurtera au même mouvement social qui s’est battu pour des transformations en profondeur et dans certains cas, pour un projet anticapitaliste et anti-impérialiste dont un des axes demeure la revendication d’une véritable indépendance du Québec. Autrement dit, la victoire du fédéralisme ne fera pas disparaitre la lutte pour l’indépendance anti-impérialiste et pour le socialisme au Québec, même si le rapport de forces aura évolué en faveur de la bourgeoisie canadienne et nord-américaine.
De la même manière, dans l’hypothèse d’une défaite du référendum, si le mouvement ouvrier affirme ses positions autonomes, il sera en bonne posture pour reconquérir une partie de l’espace politique occupé par le PQ (en liant ses luttes pour le socialisme avec l’objectif stratégique de l’indépendance et en forçant la démarcation entre l’indépendance et la souveraineté-association). Si cependant le mouvement ouvrier est affaibli, il pourrait, dans le contexte d’une victoire fédéraliste, subir une plus grande répression ainsi qu’un climat de démobilisation.
À l’opposé, une victoire du projet péquiste ouvre deux perspectives. Dans un cas, c’est l’occasion pour les diverses fractions de la bourgeoisie québécoise de reconstruire le système institutionnel canadien, sur le dos des intérêts de la grande majorité de la population québécoise. Dans un autre cas, la crise politique que soulève et approfondit une victoire du PQ continue de déstabiliser le système de domination capitaliste et permet au mouvement ouvrier et populaire de renforcer son camp par une présence plus importante en tant que protagoniste important des enjeux nationaux. La bourgeoisie québécoise serait plus facile à isoler par un camp populaire renforcé. Elle ne profiterait plus de l’unanimité nationaliste que lui confère sa direction sur le mouvement national. La défaite de la bourgeoisie nordaméricaine ouvre davantage la brèche dans le système politique capitaliste au Canada et au Québec.
Pour une intervention politique du mouvement ouvrier
Depuis 1976, le mouvement ouvrier au Québec a subi de nombreux échecs. Une vague de démobilisation et de confusion traverse plusieurs organisations syndicales et populaires. Le courant principal va dans le sens de se tenir à l’écart de la lutte politique.
Plusieurs facteurs sont à l’origine de cette situation, mais il est certain que l’élection du PQ en a été un des principaux. Élu par la classe ouvrière, les agriculteurs et la petite bourgeoisie salariée, le nouveau gouvernement et son « préjugé favorable » ont joui de la confiance d’une partie importante du mouvement ouvrier et populaire. Malgré les nombreux déboires, les attaques contre le mouvement syndical (Loi 45, attitudes anti-ouvrières à Robin Hood, Commonwealth Plywood), et la « cerise sur le gâteau » qu’a été la présentation d’offres tout à fait provocantes au Front commun, le PQ bénéficie encore d’un appui significatif auprès de couches populaires importantes. La tendance sociale-démocrate et populiste du PQ sait très bien utiliser ces contradictions en faisant remarquer au mouvement syndical qu’il n’a pas vraiment d’autres choix et que la question de l’indépendance du Québec doit transcender les intérêts étroits (il ne faut pas « barginner » sur l’indépendance, dixit Gérald Godin, député péquiste de Mercier). Cette présence politique du PQ est encore plus forte dans le mouvement syndical et converge vers certaines tendances au sein des syndicats pour demeurer à l’écart sur la question nationale, de façon à laisser au PQ le monopole de la bataille politique.
Par ailleurs, la démobilisation actuelle est aussi le résultat des contradictions au sein même du mouvement ouvrier, de son immaturité politique et de son incapacité à synthétiser ses revendications dans une éventualité politique globale. Ces faiblesses dans le mouvement ouvrier québécois, qui ne datent pas d’hier, sont assez importantes pour que le PQ réussisse généralement à les utiliser pour diviser les forces ouvrières et populaires et les évacuer de la scène politique.
Comme l’ensemble du mouvement ouvrier, les secteurs de gauche au sein des organisations syndicales et populaires ont traversé une période de transformation très rapide. En quelques années, le mouvement ouvrier s’est politisé, souvent superficiellement et sur des positions très générales de principes. Dans ce sens, le recul perceptible de ces dernières années était et demeure normal, et correct dans un sens (pour permettre d’approfondir les positions et de les rendre présentes parmi la masse des travailleurs souvent assez loin des débats se leurs propres organisations). Toutefois, le danger persiste si cette tendance s’institutionnalise.
Aujourd’hui, le contexte est difficile. À la division traditionnelle entre les secteurs plus conservateurs et les secteurs plus combatifs et progressistes (qui menace constamment le fragile équilibre au sein des centrales syndicales entre ceux qui veulent avancer « trop vite » et ceux qui trainent de la patte), s’ajoute une division au sein des secteurs de gauche entre divers pôles au sujet de l’indépendance (la majorité étant constituée par ceux qui évaluent que la conjoncture en général n’est actuellement pas favorable à une intervention directe et politique du mouvement ouvrier sur la question de l’indépendance du Québec ; une minorité d’inspiration ML justifie cette hésitation par le renvoi de l’action politique à un « grand soir » prolétarien à travers le Canada ; enfin, une autre minorité préconise une intervention du mouvement dans le sens de l’indépendance). De plus, toute la conjoncture en général est défavorable au mouvement ouvrier dans le sens d’une domination presque totale de la direction du PQ sur l’échéance concrète du référendum, sur le type même, d’enjeu (la fameuse question).
Dans la perspective du Front commun du secteur public et parapublic, une intervention politique nécessite de bien éclairer les enjeux, de bien démarquer la stratégie du mouvement ouvrier de celle du PQ et de la bourgeoisie canadienne; la position du mouvement sur la question de l’indépendance ne doit pas entraver la lutte concrète. En retour, la lutte contre l’oppression nationale doit aussi se déployer sur le terrain politique. Le renforcement du mouvement ouvrier passe certainement par son affirmation en tant que force politique (ce qui ne veut pas dire que les organisations de masse doivent abandonner les combats quotidiens. Ces dernières doivent assumer les luttes dans leur sens politique). Cela implique une vigoureuse intervention sur la scène politique réelle et actuelle. Cette intervention politique de la classe ouvrière et des couches populaires vise à les placer en tant que protagonistes principaux des luttes politiques. Pour cela, elles doivent d’abord prendre leur essor sur un champ politique où elles ne sont pas ces protagonistes principales, mais plutôt une force secondaire, sur un champ de bataille où les forces principales sont constituées d’autres classes sociales, d’autres blocs sociaux. La classe ouvrière et les couches populaires doivent s’imposer politiquement, par une stratégie qui vise à constituer autour d’elles un « contre-bloc » social, une possibilité d’ensemble effective, qui implique nécessairement des alliances, des tactiques, des compromis aussi. L’intervention politique des forces populaires est un processus, une bataille de longue haleine, qui visent à unir toutes les couches d’exploités et à disloquer les camps ennemis. Dans cette dynamique doit naitre et croître l’organisation politique des travailleurs, en tant que composante, force de synthèse et d’organisation du mouvement ouvrier et populaire. L’organisation politique à bâtir ne peut être l’unique véhicule des aspirations des travailleurs à une autre société, même si elle doit aider à centraliser ces aspirations et à les traduire en une stratégie cohérente, en symbiose avec les organisations syndicales et populaires.
Aussi, l’objectif de l’indépendance constitue une stratégie qu’on peut concrétiser, où les Caisses populaires pourraient former un bloc social, anti-impérialiste et anticapitaliste dans une progression où notre camp se renforcerait et se consoliderait. Le mouvement ouvrier a donc tout intérêt à intervenir dans cette conjoncture où sont posés plusieurs enjeux fondamentaux quant à l’avenir politique immédiat du Québec et du Canada. Cette intervention, il nous semble, devrait être axée sur trois grandes dimensions.
• Premièrement, il est nécessaire et urgent pour le mouvement ouvrier de clarifier et d’approfondir ses objectifs fondamentaux. Dans sa définition du socialisme, le mouvement est en mesure de soumettre une série de principes programmatiques qui servent à sortir cette question des schémas mythiques où elle se trouve, particulièrement par les groupes ML. Le socialisme à bâtir au Québec doit prendre appui sur les luttes concrètes et les aspirations définies par les travailleurs dans leurs milieux de travail et dans leurs quartiers. Le socialisme implique un projet de société. Pour construire ce projet, les plateformes de revendications constituent une base qu’il faut inscrire dans une stratégie d’ensemble, un projet de société. C’est à cela que devrait et pourrait réfléchir le mouvement ouvrier, en parallèle avec la question d’une stratégie politique et des moyens pour y parvenir (la question du parti des travailleurs).
• Deuxièmement, cette stratégie politique à bâtir par le mouvement ouvrier connait un objectif constitutif, l’indépendance du Québec. L’indépendance serait le moment d’un nouveau rapport de forces, d’une brèche dans le système de domination capitaliste en Amérique du Nord, d’où l’opposition irréductible qu’elle suscite dans la bourgeoisie à l’échelle internationale. L’indépendance préconisée par le mouvement ouvrier québécois implique l’élaboration d’une stratégie anti-impérialiste et anticapitaliste à l’échelle continentale, et la coordination des forces ouvrières et populaires du Québec, du Canada et des États-Unis contre un même système de domination. La lutte pour l’indépendance est par ailleurs une lutte prolongée et complexe, un rapport de forces multiples.
• Troisièmement, quant au projet de souveraineté-association du PQ, le mouvement doit et peut intervenir dans le sens de l’approfondissement de la crise politique qui en découle. Ceci veut dire concrètement ne pas négocier la lutte pour les revendications ouvrières et populaires ni le droit de défendre nos propres positions, mais poursuivre et approfondir nos mobilisations dans le sens de battre la bourgeoisie nord-américaine sans se subordonner au projet des diverses fractions de la bourgeoisie québécoise. Comment le mouvement ouvrier interviendra-t-il dans la campagne pour le référendum ? En revenant sur son objectif fondamental, et en adoptant une position tactique selon le rapport de forces. Le mouvement peut intervenir face au projet du PQ, en l’interprétant à sa manière et en jaugeant les effets politiques d’une victoire éventuelle :
– approfondissement de la crise politique inter-bourgeoise
– manifestation d’une aspiration populaire ã l’indépendance dans un sens antiimpérialiste et anticapitaliste.
Si par ailleurs, la direction du PQ pousse dans ses dernières conséquences l’ouverture à droite par la poursuite de son offensive contre le mouvement ouvrier et par des compromis encore plus flagrants sur l’option souverainiste, le mouvement ouvrier devrait se laisser la possibilité d’une attitude abstentionniste.
De tels scénarios sont assez généraux au moment où s’esquisse la phase ultime dans la bataille de référendum. Quoi qu’il en soit, le mouvement ouvrier ne pourra se permettre l’économie d’une intervention sans risquer d’en payer les coûts politiques et organisationnels. Cette voix populaire sera stratégique autant dans l’hypothèse d’une victoire péquiste qui consacrerait dans le silence du mouvement ouvrier sa totale hégémonie dans la bataille nationale que dans l’hypothèse d’une défaite avec l’inévitable réaction de droite qui s’ensuivra et avec les effets de démobilisation. D’autre part, cette intervention politique devra dépasser les positions des principes pour s’inscrire dans la dynamique politique telle qu’elle s’opère aujourd’hui. Pour ce faire, il faudra que la position adoptée soit le résultat d’une intense et massive discussion à la base dans les organisations syndicales et populaires. Il est certain par ailleurs que cette intervention ouvrière dans le combat référendaire comporte des risques qu’il faut sérieusement évaluer dans le cadre conjoncturel défavorable. La meilleure stratégie pour le mouvement ouvrier consisterait évidemment à affirmer son autonomie politique dans la bataille actuelle, précisant ses objectifs fondamentaux (le socialisme), sa stratégie politique (l’indépendance) et affirmant son appui tactique au « oui » souverainiste dans le sens de perpétuer la crise politique canadienne et d’exercer une pression croissante sur le bloc social recouvert par le PQ.
Cependant, il est opportun de bien évaluer les forces au sein du mouvement ouvrier ainsi que d’adapter l’intervention à l’évolution politique conjoncturelle. De la même manière, l’hypothèse d’un mot d’ordre abstentionniste devra être fondée sur ses effets dans le sens du renforcement politique du mouvement ouvrier.
1 Cahiers du Socialisme, no 4, automne 1979
2 Le Centre de formation populaire a été également dans les années 1970-80 un « think-tank » de gauche pour les mouvements populaires. Le comité sur la question nationale était composé de (par ordre alphabétique) : Pierre Beaulne, Pierre Beaudet, Yves Bélanger, Gilles Bourque, Suzanne Chartrand, François Cyr et Louis Favreau.
3 Par mouvement social, nous entendons l’ensemble des composantes sociales, organisées, mises en action lors de conflits sociaux. Le PQ représente l’une des composantes politiquement organisées de ce mouvement qu’il a su engager en bonne partie sous sa direction.
4 Malgré ce que peuvent en dire Claude Ryan et les groupes marxistes-léninistes.
5 A nouveau sur ce sujet, La politique constitutionnelle du M.S.A,/PQ de 1968 à 1979, Yves Vaillancourt, C.F.P. 1979.
6 Idem.
7 Cette timidité de la bourgeoisie est d’ailleurs commune ä toutes les bourgeoisies des formations sociales dominées…
8 Encore là, il ne faut pas voir ces compromis comme une « trahison », mais comme la logique d’un projet de construction d’un bloc social. Le PQ qui veut moderniser le capitalisme tente de concilier les intérêts à long terme de la bourgeoisie (restructuration, paix sociale) avec ses intérêts à court terme (augmentation de l’exploitation, spéculation). Par exemple, les petits et moyens entrepreneurs, les commerçants, les élites « professionnelles » classiques (médecins, avocats, ingénieurs).
9 Par néolibérale, on entend l’orientation réformiste qui existait au début des années 60 au sein du Parti libéral du Québec, fondamentalement précapitaliste, mais portée à confier à l’État un rôle de coordination et de gestion de l’économie capitaliste.
10 Voir à ce sujet, Pierre Beaulne Le capital québécois dans la crise politique canadienne, CEQ, CG-60, 1979, 78 p
11 Voir à ce sujet La question nationale; un enjeu pour le mouvement ouvrier, CFP, 1078.
12 Le report du référendum au printemps 1980 est justement une manœuvre pour régler le cas du Front commun du secteur public en faisant jouer la carte de « l’intérêt national ».

Débat. « La Western Mass Labor Federation AFL-CIO a adopté une résolution contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie »

Le 12 avril, la Western Massachusetts Area Labor Federation AFL-CIO s’est jointe à un nombre croissant d’organisations syndicales pour adopter une résolution demandant le retrait de toutes les forces russes d’Ukraine et la résolution du conflit par des négociations diplomatiques intensives qui respectent la souveraineté ukrainienne. La diplomatie, et non la guerre et la puissance militaire, est le seul moyen de promouvoir la sécurité et la prospérité des travailleurs en Ukraine, en Russie, aux Etats-Unis et dans le monde entier.
Nous demandons au Président Biden et au Congrès de renoncer à notre longue histoire destructrice de politique étrangère militarisée et de s’engager plutôt dans une diplomatie robuste et des efforts de désescalade.
***
«Considérant que la Western Massachusetts Area Labor Federation AFL-CIO s’est engagée à faire entendre la voix anti-guerre des travailleurs et travailleuses dans le débat national actuel; et
- Attendu que l’invasion russe de l’Ukraine constitue une violation flagrante de la Charte des Nations unies; et
- Attendu que cet acte d’agression inflige une douleur, une souffrance et une mort horribles à la population civile de l’Ukraine, tout en forçant plus de 4 millions de personnes à fuir le pays en tant que réfugiés, et en créant le risque d’un conflit plus large qui pourrait dégénérer en une guerre nucléaire de laquelle ne sortirait aucun vainqueur; et
- Attendu que les Etats-Unis et l’OTAN ont joué un rôle provocateur dans la précipitation de cette crise en élargissant les rangs de l’OTAN et en déployant des forces militaires stratégiques aux frontières de la Russie; et
- Attendu que les Etats-Unis ont un passé destructeur en matière de politique étrangère militarisée qui est motivée par les intérêts des entreprises, y compris, mais sans s’y limiter, les secteurs du pétrole et de l’armement, une politique qui détourne les ressources des programmes qui répondent aux besoins du public; et
- Attendu que la véritable sécurité nationale est fondée sur le bien-être général de la population – soins de santé, éducation, emplois à salaire décent, durabilité environnementale, droit de vote et engagement civique démocratique, et justice sociale – et non sur des budgets militaires plus importants et des armes toujours plus meurtrières; et
- Considérant que les atrocités actuelles soulignent la nécessité de rechercher une solution diplomatique à cette crise, de parvenir au retrait total des forces militaires russes d’Ukraine et à la construction d’une nouvelle architecture de sécurité européenne et de désarmement nucléaire; et
- Attendu que les travailleurs et travailleuses des Etats-Unis, ainsi que ceux de Russie et d’Ukraine, ont un intérêt commun à limiter la puissance de leurs armées et à rediriger les vastes ressources destinées à la guerre vers des programmes qui améliorent leur vie et répondent à l’urgence climatique;
- Il est donc décidé que la Western Mass Area Labor Federation recommande à l’AFL-CIO d’exprimer sa solidarité avec les travailleurs et travailleuses d’Ukraine et de Russie, y compris ceux qui ont courageusement manifesté leur opposition à l’agression de la Russie, et de condamner l’invasion russe de l’Ukraine, tout comme l’AFL-CIO a précédemment condamné l’invasion et l’occupation des Etats-Unis de l’Irak.
- Il est en outre décidé que nous recommandons à l’AFL-CIO d’exiger une solution diplomatique immédiate qui garantisse le retrait de toutes les forces militaires et paramilitaires russes et étrangères d’Ukraine et respecte la souveraineté ukrainienne; et
- Il est en outre décidé que nous recommandons à l’AFL-CIO de dénoncer le traitement discriminatoire des réfugié·e·s fondé sur la race, la religion, l’origine nationale ou le fait que leur gouvernement soit allié aux Etats-Unis, ce qui conduit les Etats-Unis et leurs alliés européens à accueillir les Ukrainiens blancs tout en rejetant les réfugiés de couleur et les réfugiés qui ont été lésés par les opérations militaires soutenues par les Etats-Unis; et
- Il est en outre décidé que nous recommandons à l’AFL-CIO de dénoncer l’indignation morale sélective qui est évidente dans le silence quasi universel dont nous sommes témoins en Occident concernant les crimes de guerre perpétrés par les Etats-Unis et leurs alliés en Afghanistan, au Yémen, en Palestine, en Iran, au Venezuela et ailleurs, et nous exigeons par la présente que les gouvernements occidentaux accueillent tous les réfugié·e·s et poursuivent des politiques de paix et de justice qui leur permettent de rester dans leur pays d’origine; et
- Il est également résolu que la Western Mass Area Labor Federation est profondément préoccupée par la façon dont la guerre en Russie met en évidence les dangers de la dépendance aux combustibles fossiles. Nous rejetons les politiques économiques qui aggravent la crise climatique et exigeons que notre gouvernement rejette les appels à forer davantage de pétrole et de gaz ici aux Etats-Unis. Au contraire, ce moment exige que nous rompions complètement notre dépendance aux combustibles fossiles en investissant dans les énergies renouvelables; et
- Il est en outre résolu que la Western Mass Area Labor Federation recommande à l’AFL-CIO de demander au gouvernement des Etats-Unis de soutenir le statut de l’Ukraine en tant qu’Etat neutre ne faisant partie d’aucune alliance militaire, et d’apporter son soutien aux négociations en vue d’une nouvelle architecture de sécurité européenne commune à tous les Etats, qui conduise au retrait et à l’élimination de toutes les armes nucléaires.
- Il est également résolu que la Western Mass Area Labor Federation appelle les bureaux nationaux et de l’Etat du Massachusetts de l’AFL-CIO, tous les syndicats affiliés et toutes les autres organisations syndicales des Etats-Unis à réaffirmer que la diplomatie, et non la guerre et la puissance militaire, est le seul moyen de promouvoir la sécurité et la prospérité des travailleurs et travailleuses en Ukraine, en Russie, aux Etats-Unis et dans le monde entier.
- Il est enfin décidé que la Western Mass Area Labor Federation se tient aux côtés des travailleurs et travailleuses du monde entier au nom de la paix et de la justice.
Cette résolution a été publiée pour la première fois en date du 13 avril 2022 sur le site WMALF.org. https://wmalf.org/news/western-mass-labor-federation-afl-cio-announces-anti-war-resolution
La Western Massachusetts Area Labor Federation est une coalition de plus de 60 syndicats locaux de l’ouest du Massachusetts qui se consacre à la construction du pouvoir et d’un monde meilleur pour tous les travailleurs. Suivez-les sur @WWmalf.

La grande bataille de l’immigration

Entrevue d’Andrés Fontecilla, député de QS[1]
S. V. – Durant la dernière campagne électorale, on a dit de la Coalition avenir Québec (CAQ) et du Parti libéral du Québec (PLQ) qu’ils étaient les deux faces d’une même pièce. Selon toi, quelles sont les différences entre ces deux partis ?
A. F. – De façon générale, je pourrais dire que la CAQ et le Parti libéral se rejoignent sur une même philosophie de l’économie et des inégalités sociales. Les deux partis expriment le point de vue de l’élite économique. Mais au-delà de ça, il y a d’importantes différences. Pour moi, la CAQ est un parti nationaliste conservateur. Son conservatisme est assez bleu ou bleu pâle, car il a un discours sur la défense des intérêts du Québec, sans jamais remettre en cause les fondements du fédéralisme canadien. Ce nationalisme mou s’exprime par une approche qui prétend défendre la place du Québec dans le Canada, mais sans faire trop de grabuge, en rouspétant de temps en temps. Sur le plan économique, la CAQ, surtout durant la période de la pandémie de COVID-19, a hésité à aller vers des politiques d’austérité. C’est possible qu’elle aille dans ce sens-là dans la prochaine période, on verra, mais pour l’instant, elle n’a pas vraiment montré de signaux que c’était là son horizon politique. Contrairement au Parti libéral qui est beaucoup plus néolibéral.
S. V. – Comment le conservatisme de la CAQ se traduit-il sur les questions reliées à l’immigration ?
A. F. – C’est sur le terrain des relations avec les minorités issues de l’immigration qu’il se manifeste. Tout d’abord, il y a un conservatisme évident dans la loi 21, la Loi sur la laïcité de l’État, dont la visée officielle est d’assurer « la laïcité grandement en danger au Québec », mais qui s’en prend plutôt à une minorité, soit les femmes musulmanes qui portent le voile. C’est clair, c’est moins une loi sur la laïcité qu’un message envoyé à l’électorat francophone, surtout celui des régions, pour lui dire que la CAQ agit en interdisant aux femmes portant le voile d’occuper un poste d’enseignante, tout en leur permettant de travailler dans les services de garde des écoles. C’est un puissant symbole lancé par le gouvernement de la CAQ : il va défendre l’« identité » du peuple québécois. Ce qui plaît à des secteurs assez larges de la société québécoise un peu conservateurs, et même à des secteurs de la gauche, qui ont embrassé l’idée que les femmes voilées constituent une menace à la laïcité au Québec et dans le monde occidental.
S. V. – C’est un détournement de sens ?
A. F. – En réalité, l’identité québécoise se joue sur d’autres terrains, par exemple sur la question de la langue française et sur l’explosion de la popularité des systèmes scolaires postsecondaires anglophones. On constate également l’exode des familles francophones de Montréal vers les banlieues, ce qui concentre à Montréal de nombreuses familles issues de l’immigration, permettant ainsi une dynamique d’anglicisation de Montréal. Sur le fond, ce qui en ressort, c’est que la CAQ considère l’immigration d’un point strictement utilitariste. Loin de moi l’idée de ne pas envisager l’immigration comme un fait objectivement économique, mais l’immigration n’est pas seulement cela. Elle comporte des aspects démographiques, des aspects socioculturels, etc. Il faut examiner l’immigration comme un phénomène global, non pas strictement du point de vue économique, pour satisfaire les besoins économiques du Québec et des patrons.
S. V. – On observe que l’élite économique est critique face au discours de la CAQ sur l’immigration…
A. F. – Pour moi, il y a une différence politique entre les intérêts du patronat et ceux de la CAQ. La priorité pour ce parti est de se faire réélire. D’où son double discours. D’une part, il traite l’immigration d’un point de vue strictement économique et veut en maximiser les retombées. D’autre part, il veut envoyer un message à sa base électorale disant que la CAQ va contrôler et diminuer l’immigration. Ainsi, au début de son mandat, le gouvernement de la CAQ a réduit les seuils d’immigration, au grand dam du Conseil du patronat, dont les intérêts exigent une main-d’œuvre abondante et docile, et prête à travailler pour de faibles salaires. On a aussi entendu le premier ministre François Legault, il y a quelques mois, privilégier des immigrantes et immigrants qui gagnent un salaire annuel de 50 000 dollars. En pratique, cette politique est complètement déconnectée de la réalité. L’immigration n’est pas seulement destinée à pourvoir des postes dans les secteurs de pointe comme l’intelligence artificielle ou des postes d’ingénieurs chez Bombardier par l’immigration de diplômé·e·s. Du point de vue patronal, il faut recourir à l’immigration pour occuper les postes les moins bien rémunérés de la société.
S. V. – Souvenons-nous du slogan de la CAQ, « Il faut en accueillir moins, mais mieux »…
A. F. – Concrètement, la CAQ a maintenu à peu près la même politique que le Parti libéral, dont le fondement est d’imposer un système qui agit comme une agence de placement à l’international. On veut dénicher les bons profils d’immigrants au Mozambique ou au Togo, en Colombie, en Turquie, pour les coupler avec des emplois dans une entreprise à Montréal, à Saint-Hyacinthe ou ailleurs – l’ex-ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, voulait prioriser le placement des immigrants en région. Or, ce système est illusoire car il n’y a qu’un petit volume d’immigrants qu’on peut traiter en fonctionnant comme une agence de recrutement, en arrimant le profil particulier d’un individu avec un emploi aux tâches bien définies. C’est la limite de ce modèle technocratique où la technologie est censée tout régler. Il s’agit juste d’implanter les bons systèmes, suffisamment sophistiqués, avec les outils informatiques et les logiciels appropriés. Dans les faits, le système ne fonctionne pas bien, car on vit une pénurie de main-d’œuvre. Lorsque des milieux patronaux disent qu’il faut ouvrir les portes de l’immigration, c’est pour faire rentrer beaucoup d’immigrants et d’immigrantes afin de pourvoir les postes où il y a pénurie.
S. V. – Que dire de plus sur cette idée de « régionaliser » l’immigration ?
A. F. – Il est vrai que les immigrants et les immigrantes résident en grande majorité à Montréal. Simon Jolin-Barrette s’était donné la mission d’envoyer des immigrants s’installer dans différentes régions du Québec. Cela peut être une bonne chose, mais tout dépend de la manière. Le gouvernement voulait utiliser et la carotte et le bâton, mais surtout le bâton. Il a même avancé l’hypothèse d’accorder un permis de résidence permanente au Québec à des personnes immigrantes, à la condition d’occuper un emploi pendant un certain nombre d’années en région, en espérant qu’après cette période, elles vont demeurer sur place.
Cependant, il y a des blocages. Ainsi, le système fédéral garantit la liberté de mouvement. On ne peut obliger une personne à demeurer dans un lieu ou une autre. On peut le faire par exemple pour les réfugié·e·s, mais pas pour les immigrants en général. Le gouvernement a donc dû abandonner ses prétentions pour des raisons légales. Il ne lui reste alors que des moyens incitatifs. Il faudra voir si les moyens mis en place pour encourager les nouveaux arrivants à s’installer en région sont efficaces. Il est vrai que la CAQ a investi beaucoup d’argent dans l’accueil et l’intégration des nouveaux arrivants et arrivantes et à Montréal et en région. Mais encore une fois, l’argent est-il investi de la bonne façon ?
S. V. – Comment envisages-tu la prochaine campagne électorale et le débat autour des enjeux d’immigration qui auront été gérés pendant quatre ans par le gouvernement de la CAQ, et ce, dans le contexte pandémique ?
A. F. – Le point central du débat sur l’immigration, ce sont les seuils d’immigration qui ont diminué durant les deux premières années de gouvernement de la CAQ. En principe, le gouvernement entend procéder à une consultation sur les seuils d’immigration qui vont prévaloir pendant les trois prochaines années. Or, cette consultation est prévue pour l’automne 2022, on sera à ce moment-là en pleine période électorale. Il est donc possible que ça devienne un enjeu de la campagne. Certains disent que cette discussion ne devrait pas être politisée, comme l’ancien chef du Parti québécois pour qui les seuils d’immigration devraient être définis par un processus soi-disant objectif par la vérificatrice générale du Québec. Mais on sait qu’on ne peut pas s’en tenir qu’à l’aspect quantitatif, c’est aussi une question politique. Un afflux important de personnes qui viennent de l’étranger est toujours politique, parce qu’il y a le questionnement sur comment ces personnes vont coexister et s’intégrer à la majorité. Ce n’est pas par de savants calculs qu’on peut réussir ça. C’est une question politique.
S. V. – Malgré tout cela, on va en revenir aux débats sur les chiffres…
A. F. – La question des seuils d’immigration détermine toute une série de politiques, comme le Programme de l’expérience québécoise, le PEQ. Le problème du PEQ était qu’il était tellement populaire qu’il dépassait largement les quotas d’immigration établis. Donc, pour la CAQ, il faut fermer ou restreindre ce type de programme. Les quotas détermineront l’ampleur des admissions aux différents programmes. La question des seuils va donc être cruciale. J’ose espérer que la CAQ n’entreprenne pas une consultation juste avant les élections. Que la question soit extrêmement politisée, c’est normal, mais il ne faut pas qu’elle devienne une arme électorale, ce qui peut être catastrophique pour les minorités. Et je suis convaincu qu’on ne pourra jamais sortir la partisanerie du débat sur l’immigration. Mais si on peut la découpler du processus électoral, ce serait une bonne chose pour établir un sain débat.
S. V. – Un autre aspect qui fait peu l’objet de débat mais qui prend de plus en plus de place dans l’ensemble des pays, riches et pauvres, c’est l’immigration temporaire…
A. F. – On constate une croissance de plus en plus marquée des secteurs d’immigration temporaire. Les personnes immigrantes temporaires constituent une population au statut migratoire précaire qui n’a pas facilement accès à la résidence permanente. Encore une fois, il s’agit d’une vision utilitariste du gouvernement de la CAQ qui n’hésite pas à profiter des gens. On exige de ces migrantes et migrants de payer des frais de scolarité pour obtenir leur diplôme ou encore de travailler très fort dans les champs à faire les récoltes. Mais ensuite, on leur dit de partir. C’est la même approche de la part du gouvernement fédéral qui accueille beaucoup d’immigrants temporaires. Cela amène toutes sortes de problèmes et d’abus sur le plan de la citoyenneté, des droits, plein de situations précaires.
S. V. – Est-ce que cela divise la société ?
A. F. – L’immigration temporaire fait fonctionner l’agriculture. Sans tous les travailleurs temporaires du Mexique et de l’Amérique centrale, il n’y aurait pas d’agriculture au Québec. Le problème, c’est que leur permis de travail n’est attaché qu’à un seul employeur. Il n’y a donc pas de liberté de mouvement pour eux et ça mène à des situations de vulnérabilité, à des possibilités d’abus. Loin de moi de dire que la plupart des patrons agricoles maltraite ses employés. Mais on connaît certaines entreprises agricoles qui, en « bonnes » entreprises capitalistes, imposent des situations inacceptables. Nous sommes en train de construire une société à deux vitesses sur le plan migratoire. Il y a un groupe de personnes très importantes pour la société qui occupent des emplois faiblement rémunérés et qui ont très peu accès à des droits. Et il y a une autre société, majoritaire, qui a accès aux droits et libertés de la société québécoise et canadienne et qui jouit de leurs bienfaits.
S. V. – Cette situation est devenue plus apparente pendant la pandémie…
A. F. – Lors de la première période de confinement imposée par la COVID-19, qui a fait fonctionner la société ? Ce sont beaucoup des gens à statut migratoire précaire travaillant dans les abattoirs, dans les CHSLD, pour prendre soin des personnes âgées, tous des emplois extrêmement mal rémunérés. Ce sont eux qui font fonctionner les services, la base fondamentale de la société. Pendant la pandémie, ils ont gagné un peu en visibilité. Nous, à Québec solidaire, étions toujours dans la lutte avec elles et avec eux, et dans ce contexte, nous avons remporté quelques gains. Par exemple, nous avons gagné l’accès aux écoles pour les enfants de parents sans papiers ou à statut précaire. Dernièrement, nous avons obtenu l’adoption du projet de loi 83, qui assure l’accès à des soins de santé pour les enfants de parents à statut précaire. Mais il y a encore des problèmes d’accessibilité à certains services. Ainsi, les femmes enceintes au statut migratoire précaire n’ont pas droit à des soins de santé et les familles n’ont pas accès à des services de garde subventionnés. C’est une lutte constante, parce que ces personnes ne sont ni des citoyens ni des résidents permanents; leur statut plus ou moins bien défini peut disparaître du jour au lendemain. Également, il y en a beaucoup qui avaient un statut et qui l’ont perdu.
S. V. – Quel est ton avis sur la question des réfugié·e·s afghans à la suite de la reprise du pouvoir par les talibans ?
A. F. – Le Québec doit recevoir une partie substantielle de ces réfugié·e·s, et il faut que ce soit fait rapidement. Également, l’accueil des réfugié·e·s afghans ne doit pas se traduire par une politique restrictive à l’endroit d’autres personnes venant d’autres pays et qui cherchent refuge. Cela veut dire qu’il faut nécessairement augmenter les seuils d’immigration afin de recevoir les réfugié·e·s afghans tout en continuant d’accueillir les personnes réfugiées déjà en attente. Le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec doit absolument redémarrer le programme de parrainage privé, car il y a beaucoup de personnes et d’organismes qui voudraient y avoir recours. Actuellement, le programme est fermé parce qu’il y aurait eu des irrégularités. Le gouvernement doit régler ces problèmes et permettre à la société québécoise de manifester sa solidarité. Accueillir ces personnes est une responsabilité politique du Québec et du Canada. Il faut se souvenir que l’implication canadienne dans cette guerre impérialiste a été largement responsable de la débâcle qui mène des millions d’Afghans et d’Afghanes à tenter de fuir leur pays.
Sebastián Vielmas est politicologue à Québec
- Andrés Fontecilla est député à l’Assemblée nationale et porte-parole de Québec solidaire (QS) en matière d’immigration, de diversité et d’inclusion. Il représente la circonscription de Laurier-Dorion située dans l’arrondissement Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension à Montréal. ↑