Nouveaux Cahiers du socialisme

Faire de la politique autrement, ici et maintenant...

Le parcours du combattant du Centre des travailleurs et des travailleuses immigrants

19 avril 2022, par CAP-NCS
À cœur ouvert avec Mostafa Henaway, Éric Shragge, Noémie Beauvais, Viviana Medina et Cheoki Yoon du CRI et Pierre Beaudet des Nouveaux Cahiers du socialisme Le Centre des (…)

À cœur ouvert avec Mostafa Henaway, Éric Shragge, Noémie Beauvais, Viviana Medina et Cheoki Yoon du CRI et Pierre Beaudet des Nouveaux Cahiers du socialisme

Le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI) est devenu avec les années une organisation structurée et structurante au Québec, sur la « ligne de front » de la lutte des travailleurs et travailleuses immigrants. Il a joué un rôle considérable dans des campagnes nationales comme celle sur le salaire minimum notamment[1]. Il agit sur plusieurs dossiers simultanément : travail communautaire, aide aux personnes en difficulté, campagnes de syndicalisation, plaidoyers auprès des gouvernements, éducation populaire. Dans leur local sur la rue Van Horne à Montréal, l’activité est intense autour d’une très petite équipe de personnes permanentes, et aussi avec l’apport précieux de nombreux militants et militantes bénévoles. La rencontre a eu lieu le 31 août 2021.

NCS – Comment le CTI a-t-il commencé ?

L’idée a germé dans les années 1990 à partir des luttes dans les usines de vêtements, les « sweatshops » comme on dit, où on retrouve de bas salaires, des conditions de travail éprouvantes et une concentration de travailleuses et travailleurs immigrants. Plusieurs travailleurs d’origine philippine voulaient amener leur syndicat (UNITE HERE) à être plus revendicateur, plus militant. Le personnel de ce syndicat était davantage intéressé à vendre des cartes d’adhésion, à signer une convention collective, sans donner un soutien régulier à l’organisation locale. Avec l’aide de Malcolm Guy et de Roger Rashi, on a entrepris des discussions dans le but de créer un espace pour des travailleurs immigrants où ils pourraient se parler et développer des stratégies en sécurité. Et c’est ainsi que le CTI a été mis sur pied en 2001.

NCS – Malgré les difficultés, le rapport avec les syndicats a continué…

Le syndicat des Travailleurs canadiens de l’automobile (aujourd’hui UNIFOR) nous a offert une aide financière généreuse, ce qui a nous a permis d’avoir une petite infrastructure. Pour les organisations syndicales, il est objectivement difficile de s’investir auprès de petits regroupements d’ouvriers, peu payés, très précaires. Ce travail d’organisation, toujours à recommencer, implique des coûts qui dépassent souvent la capacité des syndicats. Il était donc, et il est encore à leur avantage de passer le relais à des groupes indépendants comme le CTI qu’ils appuient dans la mesure du possible. Dans un sens, notre travail et celui des syndicats sont complémentaires. En organisant les travailleurs immigrants, en défendant leurs droits, en poussant le système, on met en place les conditions qui éventuellement vont faciliter leur syndicalisation.

NCS – Le CTI agit un peu comme un groupe communautaire…

Eric Shragge, un vétéran du mouvement communautaire au Québec, nous a aidés en nous initiant à l’approche de l’action communautaire. L’équipe du centre a développé des interactions entre l’approche centrée sur l’individu et l’approche collective. Par exemple, il faut s’occuper des personnes, les aider, presque cas par cas. Les immigrants qui arrivent dans nos bureaux sont démunis, intimidés par les appareils bureaucratiques. Souvent, ils ne connaissent pas les règles et les lois. Ils gardent constamment une crainte au fond d’eux-mêmes, jusqu’à ce que leur statut soit établi une fois pour toutes, ce qui peut prendre des années. Alors le CTI les aide un par un, une par une, du mieux qu’il peut, toujours avec la préoccupation de faire les liens avec les campagnes et l’action collective.

NCS – Cela s’est fait en collaboration avec des groupes d’entraide immigrants déjà établis…

Les Philippins, bien présents dans les usines de vêtements et dans le secteur de l’aide domestique, avaient mis en place des structures, comme le groupe PINAY, un organisme à but non lucratif pour les femmes philippines immigrantes, qui effectue un travail admirable, et dont la mission est d’autonomiser les femmes, en particulier les travailleuses domestiques, et de les amener à se battre pour faire valoir leurs droits et leur bien-être.

NCS – Votre travail auprès des travailleurs et travailleuses des « sweatshops » vous a fait connaître, mais aujourd’hui, les conditions ont changé…

D’abord, il y a eu une importante délocalisation dans le secteur du vêtement notamment, comme Gildan qui a déménagé ses usines au Honduras. Autrement, les embauches dans les usines se font maintenant par des agences qui agissent comme intermédiaires entre les travailleurs et les entreprises. De cette manière, celles-ci ne sont plus « responsables », les agences leur permettent de se déresponsabiliser.

NCS – Cette présence des agences est maintenant fortement répandue…

Cela fait tellement l’affaire des employeurs, même si, dans plusieurs cas, le recours à l’agence coûte plus cher que si les travailleurs étaient directement à leur emploi. Les employeurs préfèrent ce système parce qu’il maintient la main-d’œuvre dans un état de constante précarité. Les agences se retrouvent maintenant partout, dans tous les secteurs, la santé et les soins pour les personnes en perte d’autonomie, comme on l’a constaté durant la pandémie dans les CHSLD. Elles sont présentes également dans des secteurs technologiques, comme dans les emplois de monteurs de ligne (chez Vidéotron et Bell, pour ne pas les nommer), où les travailleurs, souvent originaires du Maghreb, détenteurs de diplômes de technicien ou même d’ingénieur mais non reconnus au Québec, sont forcés de travailler dans des conditions médiocres, une situation qui découle souvent du statut de travailleur étranger temporaire. Les agences sont omniprésentes dans l’agriculture, l’entretien, les entrepôts, l’aménagement extérieur, l’alimentation; dans les métiers industriels spécialisés également tels les soudeurs, les machinistes, etc., où on retrouve beaucoup d’immigrants.

NCS – La présence de ces agences doit compliquer l’organisation des travailleuses et travailleurs immigrants ?

La précarité et la mobilité qui caractérisent le travail pour les agences rendent effectivement la tâche difficile. De plus, dans ces agences, les travailleuses et les travailleurs migrants possèdent des statuts variés. Certains ont le statut de résident, d’autres sont en attente, beaucoup sont sans-papiers. Les plus précaires sont les réfugié·e·s. Les agences, de connivence avec les entreprises, trouvent des moyens pour les embaucher en dehors des règlements en vigueur. C’est pour cela que le CTI a créé une clinique légale, où des juristes compétents ont pour tâche de démêler les dossiers compliqués que la bureaucratie de l’immigration transforme parfois en cauchemars pour les personnes concernées.

NCS – Les femmes sont souvent encore plus pénalisées que les hommes…

C’est un peu partout pareil, mais en ce qui concerne les travailleuses immigrées, la précarité, les bas salaires et les mauvaises conditions frappent plus fort. On n’a qu’à penser aux travailleuses domestiques dont plusieurs arrivent ici avec le statut de travailleuse temporaire, lié à un seul employeur, et sans recours si un conflit survient entre celui-ci et la travailleuse. On a quand même gagné quelques batailles en poursuivant des employeurs et en faisant appel à la Commission des droits de la personne. Des femmes très courageuses, constamment menacées de déportation, ont mené ces batailles gagnantes.

NCS – Récemment, le CTI a mené une grosse campagne sur les conditions dans les entrepôts.

On compte pas moins de 15 000 travailleurs et travailleuses dans les entrepôts de la région métropolitaine de Montréal en 2011[2], dont plus de 4200 sont à forfait pour des agences de placement. C’est devenu énorme, dans le sillon de la mondialisation qui délocalise la production et érige de puissants systèmes de transport dont le bout de la ligne est constitué d’entrepôts construits dans de grands centres de tri proches des installations portuaires ou ferroviaires. Dans les 366 établissements de ce secteur, l’emploi a augmenté de 39 % depuis 2001. C’est là où on trouve un très grand nombre de travailleuses et de travailleurs immigrants dont les salaires et les conditions de travail se situent au bas de l’échelle.

NCS – Tout cela est encouragé par les autorités étatiques…

Dans la logique des accords de libre-échange, les trois paliers de gouvernement ont décidé de joindre leurs efforts pour faire de Montréal une grande plaque tournante logistique capable de concurrencer Toronto, Chicago, Los Angeles. Montréal International, mandaté par les gouvernements provincial et fédéral ainsi que par la municipalité, grossit les projets d’installations afin de rendre accessibles le plus d’espaces possible, comme on en voit de plus en plus autour de Dorval et jusqu’à Vaudreuil-Soulanges à l’ouest[3]. Selon le chercheur Xavier Leloup de l’Institut national de recherche scientifique, « la situation économique de Montréal repose au moins en partie sur la disponibilité d’une main-d’œuvre flexible, prête à travailler pour des revenus inférieurs[4] ». Ainsi, la transition vers un modèle industriel fordiste a engendré des changements du marché du travail se caractérisant par l’affaiblissement du taux de syndicalisation, la croissance de l’emploi temporaire par l’entremise d’agences de placement et la performance à outrance. Les études démontrent que, malgré la constance du nombre de salarié·e·s à Montréal, le taux de pauvreté a augmenté de 30 % entre 2001 et 2012. Pour Leloup, ces conditions sont au cœur de la croissance de la logistique et du transport à Montréal sous l’égide de la revitalisation économique.

NCS – L’entreprise Dollarama occupe une place importante dans cet écosystème…

Elle gère de très gros entrepôts où plus de 90 % de la main-d’œuvre est immigrante. Alors que Dollarama rapporte qu’elle n’emploie que 200 personnes dans ses entrepôts et centres de distribution, le nombre réel de personnes indirectement embauchées pour travailler dans ces lieux se compte en milliers. À l’origine une entreprise familiale à Montréal autour de l’entrepreneur Larry Rossy, Dollorama est devenue aujourd’hui une firme multinationale ayant plus de 1000 filiales partout en Amérique du Nord[5] et des actifs déclarés de près de quatre milliards de dollars[6]. Quelques faits saillants sont ressortis de notre enquête réalisée auprès des travailleurs et travailleuses de Dollarama[7] :

  • La majorité des employé·e·s sont des hommes venus d’Haïti et du Nigéria.
  • La majorité des travailleurs est employée par les agences.
  • Le salaire minimum n’est pas toujours respecté et en général les salaires oscillent entre 12 et 15 dollars l’heure. 60 % des travailleurs employés par les agences sont moins payés que les employés réguliers. 40 % des travailleurs ne bénéficient pas de congés payés ni de congés pour cause de maladie.
  • Le travail en général est lourd et pénible. Il faut soulever et transporter des marchandises. Les patrons ont mis en place des systèmes informatiques pour surveiller chaque geste et intensifier les cadences.
  • Les horaires sont variables, les travailleurs sont requis d’être disponibles en tout temps.
  • 40 % des employés affirment n’avoir reçu aucune formation en matière de santé et de sécurité au travail. 25 % ont été victimes d’accidents de travail.

Quand la pandémie a éclaté, Dollarama ne fournissait aucun équipement de protection, même pas de masques. L’Association des travailleurs et travailleuses d’agences de placement (ATTAP) a dénoncé cette situation sur la place publique et, finalement, la compagnie a cédé. Nos amis de plusieurs syndicats sont intervenus à l’assemblée annuelle des actionnaires de Dollarama en juin dernier[8].

NCS – L’exemple de Dollarama laisse penser qu’on peut remporter des victoires, même dans des conditions aussi difficiles…

Il importe de dire que des campagnes très vigoureuses pour améliorer les conditions des travailleuses et des travailleurs dans les entrepôts sont en cours dans le monde. Les géants comme Amazon (876 000 personnes dans le monde) et Walmart sont bien connus pour surexploiter une main-d’œuvre majoritairement féminine et immigrante, mais les gens s’organisent aux États-Unis, en France, en Pologne. On voit donc que le vent change, au moins lentement…

NCS – Et au Québec ?

Ainsi, l’ATTAP (une association organisée par le CTI) a joué un rôle de premier plan dans le processus d’adoption en 2018 du projet de loi 176 du gouvernement Couillard qui, pour la première fois en droit du travail québécois, encadre certains des problèmes émergeant avec les agences de placement. Parmi les réformes qui améliorent les conditions de travail liées aux agences, on compte l’équité salariale pour les journalières et les journaliers de sorte qu’elles et ils ne puissent plus être embauchés comme « main-d’œuvre à rabais » ; une coresponsabilité de l’agence et de l’entreprise cliente en matière de rémunération, afin d’assurer que les salaires impayés soient effectivement remboursés ; l’obligation pour les agences de s’inscrire auprès de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST). Une plainte formelle auprès de cet organisme gouvernemental peut entraîner pour l’agence la perte de sa licence commerciale. Certes, ces réformes ne sont qu’un premier pas.

NCS – Bref, des avancées partielles sont envisageables, mais le problème structurel demeure…

La croissance phénoménale des entrepôts, du précariat, des agences de placement, n’est pas un hasard. Elle s’inscrit en plein dans le capitalisme d’aujourd’hui. On serait naïf de penser que c’est un épiphénomène ou une situation qui va se résorber. Avec cette économie mondialisée, le rapport de forces est nettement passé du côté des employeurs. Malgré cela, la lutte, comme on le dit souvent, paie. Une dimension intéressante de cette lutte a été et demeure celle d’amener cette situation intolérable dans la rue, sur la place publique. Avec nos amis du monde communautaire et des syndicats, on a réussi à faire sortir le chat du sac. Car dans la shop, si on peut dire, l’organisation progresse difficilement, vu le précariat, le roulement de personnel, les craintes des gens qui y travaillent, etc.

NCS – Il faudra des changements politiques…

Le capitalisme « sauvage » qui s’exprime par les conditions de travail évoquées dans cette discussion doit être affronté, il n’y pas vraiment d’autres possibilités. Pour le CTI, le problème est systémique et la solution est systémique. Outre l’amélioration des conditions de travail, nos stratégies visent à renforcer le pouvoir des travailleurs et des travailleuses par l’organisation collective. Ce n’est évidemment pas seuls que nous allons régler le problème ! Notre travail a donc pour but de participer à une tâche longue et complexe d’éducation populaire. Les personnes immigrantes qui nous fréquentent comprennent davantage les enjeux en réalisant que leurs problèmes ne sont pas individuels. Tout cela se fait en réseau, avec des alliances, où le CIT, par son travail acharné, trouve sa place. C’est encore plus vrai qu’auparavant, d’autant plus que le CTI a maintenant des affiliés dans la région de Québec, au Saguenay, dans le Bas-du-Fleuve. Le message passe !


  1. Voir à ce sujet, Cheolki Yoon et Jorge Frozzini « La bataille des 15 dollars de l’heure. L’expérience du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 20, automne 2018.
  2. Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI) et Association des travailleurs et travailleuses d’agences de placement (ATTAP), Commission sur le travail dans les entrepôts de Montréal, 2019.
  3. En 2015, le gouvernement Couillard a alloué 400 millions de dollars à ce secteur avec une autre tranche de 100 millions pour l’amélioration des infrastructures (ports, aéroports, routes, etc.). Les entreprises par ailleurs bénéficient d’une fiscalité très avantageuse, ainsi que de subventions à l’emploi. Récemment, un mégaprojet de construction d’infrastructures pour stocker et déplacer des marchandises, Ray-Mont Logistiques, a été proposé dans l’Est de Montréal sur des terres qui appartenaient au CN. La Chambre de commerce pousse évidemment très fort pour que cela survienne. Il y a aussi une forte opposition populaire.
  4. Xavier Leloup, Florence Desrochers et Damaris Rose, Les travailleurs pauvres dans la RMR de Montréal. Profil statistique et distribution spatiale, Montréal, INRS-Centre Urbanisation Culture Société et Centraide du Grand Montréal, 2016.
  5. Depuis 2004, la famille Rossy a vendu la majorité des actions de l’entreprise à Bain Capital LLC, une firme de Boston spécialisée en capital-investissement, capital de risque, crédit et gestion alternative (hedge fund).
  6. Chiffres partiels pour 2021.
  7. Le CTI en collaboration avec l’ATTAP a mené une enquête sur les conditions de travail dans les entrepôts : Commission sur le travail dans les entrepôts de Montréal, 2019, op. cit., <https://iwc-cti.ca/wp-content/uploads/2021/01/Rapport_CTI_final_FR.pdf>.
  8. CTI, Résolution revendiquant la protection des droits de la personne à Dollarama déposée à l’assemblée générale annuelle des actionnaires de Dollarama, communiqué, 8 juin 2021.

 

La crise du gouvernement du Parti Québécois1

18 avril 2022, par CAP-NCS
Pendant que le débat politique reste enlisé entre un « oui » hésitant et ambigu et un « non » qui dit n’importe quoi y compris des menaces, le Québec et le Canada, comme tous (…)

Pendant que le débat politique reste enlisé entre un « oui » hésitant et ambigu et un « non » qui dit n’importe quoi y compris des menaces, le Québec et le Canada, comme tous les pays capitalistes, sont dans une tempête. Le capitalisme mondial mis à mal par les luttes populaires et la résistance à l’impérialisme américain dans les années 1970 repart à l’offensive, d’où l’élaboration des politiques dites néolibérales, qui sont un véritable assaut contre les acquis arrachés par les couches populaires durant les « trente glorieuses ». La gauche pour sa part tente avec de grandes difficultés d’expliquer que la crise politique québécoise et canadienne s’inscrit dans une crise beaucoup plus large, qui est celle de l’accumulation du capital à l’échelle mondiale. Les piteuses tentatives du gouvernement du PQ de « gérer la crise » par des politiques d’austérité copiées sur celles de l’administration Reagan aux États-Unis non seulement ne réussissent pas à restabiliser l’économie québécoise, mais elles se font au détriment des mêmes populations qui sont censées participer à la victoire du projet de souveraineté-association. Cherchez l’erreur !

Dans ce texte, Gilles Dostaler, qui enseigne alors au département d’économie de l’UQAM, livre une brillante analyse de cette crise structurelle qui explique clairement pourquoi le gouvernement du PQ « mène exactement la même politique d’agression contre les travailleurs que le gouvernement canadien et que tous les gouvernements des pays capitalistes ». Il conclut que «la seule indépendance possible et réalisable au Québec implique une rupture avec le marché capitaliste nord-américain, non pas une plus grande intégration de ce marché. Elle ne pourra donc être réalisée que par un mouvement politique dont l’objectif est d’abord l’instauration du socialisme ». (Introduction de Pierre Beaudet)

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Il n’y a pas de conjoncture économique ou, plus exactement, il n’y a pas de conjoncture qu’économique, au sens que prend aujourd’hui le mot économie, car ce mot renvoie, dans le discours dominant, à un mécanisme naturel dont les lois s’imposeraient aux hommes, contraignant leurs choix. Il fut un temps où Dieu exerçait cette contrainte et où les prêtres en étaient les interprètes et modelaient l’idéologie dominante. Ce rôle est aujourd’hui tenu par les économistes, théoriciens des contraintes que la rareté impose aux choix des hommes.

La conjoncture renvoie à l’ensemble des rapports de force en jeu dans une société, à un moment donné. Elle ne peut être comprise qu’au sujet de l’ensemble des dimensions sociales. L’évolution des « variables économiques », salaires, prix, profits, taux d’intérêt et taux de chômage renvoie aux luttes sociales, plus précisément aux luttes entre classes sociales, et non pas à une quelconque « loi naturelle ». La conjoncture est caractérisée par une tendance « dépressive » de la plupart de ces indices. Cette tendance renvoie à des phénomènes plus profonds, à d’importants bouleversements dans les pays capitalistes, à des luttes sociales qui ont imprimé une marque particulière aux années qui ont suivi la croissance économique d’après-guerre, quasi ininterrompue jusqu’en 1965.

C’est à quoi renvoie, de manière synthétique, le mot « crise », encore que ce mot tienne souvent lieu d’explication. Autant les économistes, hommes d’affaires et politiciens évitent-ils l’utilisation de ce terme suspect en lui préférant les expressions plus neutres de difficultés économiques, marasme, morosité, dépression ou – au pire – récession, autant le mot « crise » est-il galvaudé et tient-il lieu d’explication dans une certaine logomachie.

Il y a la crise et ce qu’on appelle les « mesures de crise de la bourgeoisie ». Au mieux, on relie cette réalité à une version mécaniste et simpliste de l’analyse marxiste du mouvement du taux de profit. De réalité complexe dont l’analyse constitue une urgence, la crise est devenue dans ce cas un slogan politique.

Dans la première partie de ce texte, nous caractériserons les indices et les symptômes de la crise actuelle des économies capitalistes, crise qui s’étend d’ailleurs désormais au monde dit socialiste. Nous ferons ensuite état des diverses analyses qui sont proposées des crises du capitalisme. Compte tenu des contraintes qu’impose le cadre d’un article, cette présentation sera laconique, se voulant surtout le point de départ de réflexions et de discussion2.

Nous examinerons enfin l’attitude du gouvernement actuel du Québec dans cette conjoncture, tel qu’il agit – ou tente d’agir – sur elle. Cette conjoncture sert de révélateur.

Il apparaîtra que le gouvernement du Québec, dans les limites de ses pouvoirs, gère cette situation comme tout gouvernement qui défend les intérêts des classes dominantes. Ce n’est pas, contrairement à ce qu’on essaie de nous faire croire, parce qu’« on n’a pas le choix ». Ce n’est pas non plus par machiavélisme, ou par suite de la trahison d’un idéal « social-démocrate ». Cela découle de la nature même des rapports entre les classes sociales au Québec actuellement, et de la place du parti québécois dans cette configuration3. Nous indiquerons, en conclusion, dans quelle direction une autre issue à la crise pourrait être cherchée.

De la récession de 1974 à celle de 1979

Le monde capitaliste est en proie à des difficultés qui s’aggravent de semaine en semaine. L’état d’inquiétude que cette situation suscite se manifeste en particulier par la hausse phénoménale du prix de l’once d’or, passé de 230 $ au début de l’année à 442 $ le 2 octobre, sur le marché de Londres. Plus généralement, on assiste depuis l’été à une flambée spéculative des prix des métaux et d’autres matières premières. Il s’agit là des manifestations superficielles de phénomènes plus profonds. Dans son rapport annuel publié le 16 septembre, le Fonds monétaire international, après plusieurs autres organismes, prévoit pour les mois à venir un ralentissement de la croissance, une hausse des taux de chômage et une accélération de l’inflation dans tous les pays capitalistes, « développés » ou non. L’organisme, qui regroupe cent trente-six pays, dit douter des capacités des pays industrialisés à compenser par des politiques expansionnistes les effets de la récession qui se développe aux États-Unis.

Cette récession a commencé à se développer au deuxième trimestre, alors que le produit national brut en prix constants a baissé au taux annuel de 2.3% aux États-Unis. La hausse de 2.4 % enregistrée au troisième trimestre ne constitue manifestement qu’une accalmie. L’indice des prix à la consommation grimpe actuellement au rythme de 13 à 14 %. Le taux d’escompte de la Réserve fédérale, la banque centrale américaine, a atteint le sommet historique de 12 % le 6 octobre, ce qui entraîne une hausse cumulative sans précédent de la structure des taux d’intérêt dont l’effet récessionniste se fera sans doute sentir brutalement. Signe des temps, la bourse de New York a connu le 9 octobre un « mardi noir », alors que les cours des actions ont baissé de 3 %. On commence à évoquer le spectre du krach boursier intervenu un fameux « jeudi noir », il y a maintenant un demi-siècle, en 1929.

Les effets de cette situation sur l’économie canadienne, dont plus de 70 % des exportations sont absorbées par les États-Unis, sont brutaux et immédiats. Le produit national brut en dollars constants a baissé au taux annuel de 2.7% au second trimestre 1979, après avoir connu une hausse de 6.4.% au premier trimestre. Ceci n’empêche pas l’accélération de l’inflation, l’indice des prix à la consommation ayant augmenté de 9.6 % entre septembre 1978 et septembre 1979. Comme d’habitude, le Canada se situe en haut de l’échelle des pays industrialisés en ce qui concerne les taux de chômage. Alors qu’il est de 5.8 % aux États-Unis en septembre, il est de 7.1% au Canada et de 9.1% au Québec. À la hausse des taux d’intérêt aux États-Unis, la Banque du Canada a réagi en portant le taux d’escompte au niveau record de 13 % le 9 octobre. La bourse de Toronto a réagi le même jour en connaissant la plus considérable chute des cours des actions de son histoire. Alors que cette mesure était destinée à protéger la valeur du dollar canadien, celui-ci est tombé une semaine plus tard sous la barre des 85 cents américains, pour la première fois depuis le mois de juin 1979. Nous assistons donc à une réédition des événements de 1974 et 1975. Rappelons que pour la première fois depuis la guerre, l’année 1974 avait vu se développer une véritable récession à l’échelle de l’ensemble des économies capitalistes. À une période de forte croissance, de spéculations intenses sur tous les marchés et d’accélération de l’inflation dans tous les pays avait succédé, à partir du premier semestre de 1974, une baisse de la production atteignant près de 15 % dans l’ensemble des pays de l’OCDE jusqu’au milieu de 1975 et provoquant partout une hausse de chômage sans précédent depuis les années trente. Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, le commerce international se contractait de 10 %. Accumulation de stocks invendus, réduction massive des programmes d’investissements, baisse des revenus réels distribués, crises de liquidité, tous les symptômes de la grande crise de 1930 se trouvaient réunis, à des degrés divers selon les pays. Contrairement toutefois à ce qui s’était passé à partir du déclenchement de la baisse de production au deuxième trimestre de 1930, mouvement qui s’est poursuivi jusqu’au milieu de 1932, dès le milieu de 1975, la récession était interrompue et la croissance semblait vouloir reprendre dans la plupart des pays capitalistes. Cette reprise apparaît toutefois maintenant artificielle. Elle s’est manifestée par une augmentation des dépenses de consommation et des dépenses gouvernementales, mais une stagnation des investissements productifs . Elle est alimentée par un accroissement phénoménal de la dette des particuliers et de la dette publique, qui rend extrêmement fragile la structure financière de l’économie américaine devenue une véritable « économie de la dette ». Elle est liée d’autre part à la dévalorisation du dollar américain qui a contribué, en particulier, à ramener en 1978 le prix réel du pétrole à son niveau d’avant l’automne 1973. En réalité, dans la plupart des pays de l’OCDE, la croissance s’essouffle dès le milieu de 1976 ; au Canada, les taux de chômage ne cessent d’augmenter, passant de 6.9 % en 1975 à 8.4 % en 1978. Le sommet de Bonn, en juillet 1978, n’a été suivi d’aucun résultat concret5 . C’est ainsi que se sont accumulés, au milieu de l’année 1979, tous les signes avant-coureurs qui se trouvaient rassemblés à l’automne 1973 dont, en particulier, l’accélération – à des degrés divers selon les pays – des rythmes d’inflation6 .

Une crise qui s’approfondit depuis dix ans

En réalité, c’est depuis au moins dix ans que s’accumulent les symptômes d’un « dérèglement » du fonctionnement des économies capitalistes, qui ont connu, à partir de la fin de la guerre, une période d’une vingtaine d’années de croissance rapide, quoique marquée de « fluctuations cycliques » dont les creux sont désignés par le terme évocateur de « dépressions ».

C’est d’abord par une détérioration des relations économiques internationales, plus exactement des relations financières internationales, que les problèmes de fonctionnement du capitalisme se sont manifestés. Un système monétaire international avait été mis en place à Bretton Woods en 1944, système consacrant sur le plan monétaire la suprématie des États-Unis à qui il était permis de financer leurs investissements extérieurs comme leurs aventures militaires – les secondes servant à protéger les premiers – par une émission de dollars et donc par un déficit permanent de leur balance des paiements.

En 1967, deux événements indiquaient que ce système était grippé : la dévaluation de 14.3 % de la livre sterling et le retrait de la France du « pool de l’or » destiné à garantir le prix de l’or, fixé à trente-cinq dollars l’once par les accords de Bretton Woods. La mise en place d’un double marché de l’or en 1968 ouvrait la crise de ce système, qui s’est écroulé le 15 août 1971, au moment où le président Nixon décrétait la fin de la convertibilité en or du dollar américain. Un accord signé à Washington en décembre 1971 décidait une dévaluation de 8.5 % du dollar américain. Une nouvelle dévaluation de 10 %, annoncée le 12 février 1973, ne réglait aucunement le problème posé par la tendance à la baisse du dollar – arme d’ailleurs efficace pour contrer la croissance des économies allemande et japonaise. La dissolution du marché double de l’or le 15 novembre 1973 consacrait la fin de tout fonctionnement ordonné du système monétaire international et le début du flottement généralisé des monnaies. Ce n’est toutefois qu’au sommet de la Jamaïque, au début de 1976, qu’on s’est entendu sur l’abolition du prix de l’or et la légalisation du flottement des monnaies, mesures que le Fonds monétaire international n’officialise toutefois qu’en avril 1978. Toutefois, l’or, juridiquement « démonétisé », n’en demeure pas moins une importante réserve monétaire officieuse. La hausse continuelle de son prix en dollars illustre l’état de crise, permanent depuis 1973, du système monétaire international.

Dès le départ, c’est donc à l’échelle mondiale qu’on peut diagnostiquer une crise du fonctionnement du capitalisme, la crise financière étant elle-même la surface de mouvements plus profonds. Manipulations des taux de change, mesures diverses de protectionnisme et luttes féroces pour les marchés – dont le dernier épisode est la course à l’immense « marché chinois » – consacrent un état de guerre économique généralisée entre les pays, les sommets périodiques de chefs d’État, comme les récents accords du GATT signés à Genève le 11 juillet 19797constituant des armistices sans conséquence. Cette guerre est elle-même effectivement liée à des problèmes auxquels fait face chacune des économies capitalistes. Les mesures annoncées par Nixon en août 1971 étaient ainsi destinées à faire porter par les autres pays capitalistes le poids des difficultés économiques internes aux États-Unis. Le 9 septembre 1971, Nixon déclarait devant le Congrès : « Nous resterons une nation bonne et généreuse, mais le moment est venu de prêter également attention aux propres intérêts de l’Amérique »8. Nixon décidait ainsi un gel des prix et des salaires et des allègements fiscaux pour stimuler les investissements. Cela indiquait la présence de problèmes internes plus importants, caractérisée par le double symptôme suivant : la montée simultanée de l’inflation et du chômage. Dès 1965, les États-Unis ont commencé à connaître une accélération des taux annuels d’augmentation de l’indice des prix à la consommation. Or, ce mouvement ne s’est pas interrompu durant la dépression de 1970-71, qui a vu, à la fois, le taux de chômage passer de 3.5 à 5.5 % et le taux de hausse annuelle de l’indice des prix à la consommation atteindre 5 %. Pour rendre compte de ce phénomène qui contredit les enseignements de la théorie économique traditionnelle, les économies ont forgé le mot de stagflation (stagnation + inflation). Ce problème ne se pose pas qu’aux États-Unis. À des moments différents, entre la fin des années soixante et le début des années soixante-dix, tous les pays capitalistes développés ont commencé à connaître, d’une part, un ralentissement du rythme de croissance économique et, d’autre part, une accélération de l’inflation. Alors que la moyenne annuelle de hausse de l’indice des prix à la consommation pour les pays membres de l’OCDE se situait à 3.4 % pour la période 1961-1970, elle est passée à 8.7 % entre 1971 et 1979. La récession de 1974-75 est particulièrement significative à cet égard. On a déjà noté sa brièveté par rapport à celle de 1930. La deuxième grande originalité par rapport à la situation prévalant en 1930 est le maintien de la hausse des prix en dépit de la chute de la production. En 1931, l’indice des prix à la consommation a baissé de quelques points de pourcentage dans la plupart des pays capitalistes. En 1975, la hausse de cet indice s’est maintenue en moyenne à 10.5 % dans les pays de l’OCDE, après avoir atteint 13.2 % en 1974. Tel est le symptôme principal du caractère spécifique de la crise économique actuelle.

La crise

Il n’y a pas une seule cause de la crise, qu’il s’agisse de la récurrence des taches solaires ou des mauvaises récoltes, d’une émission excessive de monnaie, d’obstacles au fonctionnement des marchés, d’insuffisance de la demande effective, de déséquilibre entre les secteurs de la production ou de baisse tendancielle du taux de profit. En ce domaine comme ailleurs, la recherche obstinée de la pierre philosophale peut mener à bien des déboires et des déceptions.

Aussi, rendre compte de la crise, c’est simultanément rendre compte de la « non-crise », de sorte qu’on puisse même mettre en question l’utilisation du mot « cause » ou « origine » de la crise. Puisque la crise et l’absence de crise, la crise et la croissance, sont des modalités de fonctionnement des économies capitalistes, c’est-à-dire de l’accumulation du capital. Le capitalisme sans crise n’est pas le capitalisme. Cela fut mis en lumière, en particulier par Marx.

L’histoire du développement du capitalisme est donc celle d’une succession de phases d’expansion et de crise9. Dès le début du dix-neuvième siècle, on constatait la récurrence de cycles d’une périodicité d’environ dix ans. Parfois, les phases de « convulsions » – comme on les appelait – étaient particulièrement graves. Il en fut ainsi durant les années qui ont précédé les bouleversements révolutionnaires de 1848 en Europe. Entre 1873 et 1896, les pays capitalistes traversent une longue période de dépression qui précède l’extension de l’impérialisme et des monopoles, la montée de l’économie américaine et le déclin de l’économie britannique. La Première Guerre mondiale est suivie d’une crise en 1921, puis de quelques années de croissance euphorique brutalement interrompue en 1929. Le capitalisme traverse alors une longue période de crise qui s’achève avec la Deuxième Guerre mondiale. De chacune de ces longues périodes de stagnation, les économies capitalistes sortent profondément transformées et mûries. Le rapport salarial qui en constitue le fondement s’est étendu. Le règne de la marchandise, parallèlement, s’est élargi. Toujours plus de choses « s’achètent et se vendent ». La centralisation et la concentration du capital se sont approfondies. Le marché mondial a pris de plus en plus d’importance. Les travailleurs, réprimés durant la crise, voient leur niveau de vie s’améliorer. Les conditions de travail se modifient profondément.

Les analyses traditionnelles

On croyait donc que la phase d’expansion inaugurée pendant la Seconde Guerre mondiale allait se poursuivre indéfiniment. Keynes avait découvert la cause des récessions cycliques, l’insuffisance de la demande effective, et proposé des moyens de la contrer : l’intervention de l’État dans l’économie, les politiques fiscales et monétaires10. Les gouvernements en arrivaient même à utiliser ces instruments, à gérer la conjoncture à des fins électorales, au point où Kalecki – qui avait fait, avant Keynes, les mêmes découvertes que ce dernier, en s’inspirant par ailleurs de Marx – avait parlé de la transformation des cycles d’affaire en « cycles politiques »11.

Et voilà que tout recommence, ce qui provoque une résurgence de réflexions sur les crises. Trois grands courants d’explication peuvent être distingués. Il y a d’abord la remise en cause, par un courant conservateur, de la théorie keynésienne. Comme en 1930, on explique la crise par les obstacles au libre jeu du marché, et en particulier le marché du travail. Les pratiques restrictives des syndicats, monopoles sur le marché du travail, la générosité des programmes d’assurance-chômage et de sécurité sociale, la fixation légale d’un salaire minimum à un niveau trop élevé, empêcheraient le « prix du travail » de s’établir à un niveau qui garantisse le plein emploi. Non seulement Keynes a-t-il définitivement démontré en 1936 la faiblesse théorique de cette analyse, mais de plus, le déroulement concret de la crise de 1930 a démontré que les remèdes qui en découlent ne peuvent qu’aggraver le mal. Le rétablissement des profits ne fut pas provoqué par la baisse des salaires, mais par la relance amenée par les remèdes keynésiens. Malgré son démenti à la fois au niveau des faits et de la théorie, ce courant de pensée domine de plus en plus aujourd’hui. C’est celui qui fait la manchette des journaux et alimente les discours des hommes politiques. À ce courant se rattache l’opinion selon laquelle les salaires sont responsables de l’inflation.

Un deuxième type d’explication est avancé aussi bien par les néolibéraux que les keynésiens. Il s’agit d’expliquer la crise – la « rupture de l’équilibre » – par des erreurs de politique économique. Pour les néolibéraux, inspirés par Friedman, il s’agit de l’émission excessive de monnaie et des politiques de déficit budgétaire de l’État, qui contribuent d’autre part à perturber le fonctionnement des marchés – en ce sens cette analyse complète plutôt qu’elle contredit la première. Pour les keynésiens, il s’agit d’une mauvaise utilisation par l’État des instruments de gestion de la conjoncture : erreurs de prévision, mauvais choix des instruments, poursuite d’objectifs contradictoires. C’est ainsi qu’on a récemment rendu compte du maintien de taux élevés de chômage au Canada malgré la reprise amorcée aux États-Unis après 197512.

Les deux courants d’explication précédents renvoient à une vision fonctionnaliste de l’économie et ils ne sont fondamentalement pas contradictoires. La crise serait provoquée par un choc exogène qu’une politique économique correcte – cette politique ne soit-elle que le rétablissement autoritaire de la libre concurrence sur tous les marchés – permettrait de corriger. Un troisième courant d’explications relie au contraire la crise aux modalités de fonctionnement du capitalisme, et plus particulièrement à l’accumulation du capital.

À ce courant se rattache un certain nombre de théoriciens inspirés par Keynes, mais surtout l’ensemble des analyses inspirées par Marx. Les crises économiques étant généralement accompagnées de crises de la « science économique », aujourd’hui comme dans les années trente, les analyses de Marx reviennent à l’ordre du jour.

Les analyses marxistes

Or, ces analyses ne sont pas simples. On trouve chez Marx une étude du fonctionnement et des lois d’évolution du capitalisme. On n’y trouve pas d’analyse systématique et unifiée des crises. Au tournant du siècle, au sortir de la longue dépression de 1873-1896, un large débat sur cette question s’est développé entre les théoriciens marxistes13, débat qu’il est d’ailleurs fort utile de réexaminer aujourd’hui. De la même manière, les événements qui se succèdent depuis une dizaine d’années ont suscité une série d’études qui renouvellent l’analyse marxiste traditionnelle des crises14. Par analyse traditionnelle, nous entendons cette présentation qui relie mécaniquement les crises à une interprétation mécaniste, technologique – au demeurant ricardienne – de la « loi de la baisse tendancielle du taux de profit ». Nous ne sommes pas loin, dans ce cas, des thèses à caractère fonctionnaliste postulant un fonctionnement naturel de l’économie, et c’est d’ailleurs chez des auteurs inspirés par Walras qu’on trouve les formalisations les plus sophistiquées de la « loi de la baisse tendancielle du taux de profit ».

À l’intérieur même du courant marxiste, plusieurs explications de la crise se heurtent donc, aujourd’hui comme au tournant du siècle. Un courant qu’on pourrait qualifier de tiers-mondiste – et qu’on peut associer en particulier aux noms de Samir Amin et d’André Gunder Frank15 – met l’accent sur les modifications des rapports de force à l’échelle internationale, et en particulier sur la lutte entre le capital des centres impérialistes et les peuples exploités de la périphérie, se satisfaisant par ailleurs d’analyses sommaires des mécanismes à l’œuvre à l’intérieur des économies capitalistes. Des thèses développées en particulier par Baran et Sweezy16 mettent l’accent sur la saturation de la demande et la disparition des occasions d’investir déclenchant la tendance inhérente à la stagnation – qui serait artificiellement interrompue dans les phases de croissance, en particulier par le gaspillage et les dépenses militaires. De leur côté, les théoriciens du capitalisme monopoliste d’État17 soulignent les modalités et l’évolution du soutien de l’État au grand capital pour contrecarrer la tendance à la baisse du profit et à la « suraccumulation ». D’autres mettent l’accent sur le développement disproportionné entre les secteurs, sur le développement inégal de la consommation et de l’investissement. Ces thèses, souvent, se recoupent et se renvoient l’une à l’autre. Certaines s’appuient sur la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, diversement interprétée. Gérard Dumenil a récemment montré que dans le texte même de Marx, cette loi renvoie à au moins trois processus distincts18.

Cela n’est pas le signe d’une impuissance du cadre marxiste à analyser la crise, bien au contraire. Tous ces auteurs mettent en relief l’un ou l’autre aspect qui se manifeste au moment où se bloque le processus d’accumulation du capital. Ils errent lorsqu’ils cherchent à identifier une « cause ultime » et mécanique de la crise, et qu’ils en oublient de ce fait le fondement du fonctionnement du capitalisme : le rapport salarial, et donc la lutte des classes. Ce n’est que par référence à cette réalité, et non pas à un mouvement – au demeurant impossible à mesurer – de la « composition organique du capital » que la loi de mouvement du taux de profit, de la surproduction et de la dévalorisation du capital prend sens.

À cet effet, il est utile de substituer – ou de compléter – l’analyse en termes de lois par une étude en termes de régulation, comme cela est suggéré dans une série de travaux récents19 qui s’appuient sur une réinterprétation des concepts fondamentaux de l’analyse marxiste, en particulier de ceux de marchandise et de valeur20. Dans l’analyse marxiste, la « loi économique » désigne une tendance à long terme, par opposition à « l’équilibre » instantané à l’analyse fonctionnelle duquel se limite la théorie économique dominante.

La régulation désigne l’ensemble des modalités de reproduction du rapport fondamental du capitalisme : le rapport salarial. Le rapport salarial se manifeste, entre autres, par la répartition du revenu entre la masse des profits et celle des salaires, mais il s’agit là des manifestations superficielles de rapports noués au niveau de la production. Ainsi le rapport salarial, qui se traduit par la partition du champ de la valeur entre la plus-value et la valeur revenant – sous forme de salaires – aux travailleurs, est inscrit au cœur même des processus de travail et de production. Telle est une des différences fondamentales entre l’approche marxiste qui fonde les rapports de classe dans la production et l’approche de l’économie politique qui distingue des lois naturelles de la production des « règles humaines de la distribution ». Les analyses qui lient la crise à une vision mécaniste de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit rejoignent ainsi la dernière plutôt que la première de ces approches.

La régulation renvoie à l’articulation de l’accumulation du capital et du rapport salarial, le premier processus étant à la fois fondé sur et limité par le second. Ces limites peuvent se transformer en obstacles qui finissent par bloquer l’accumulation du capital. Il faut alors que se transforment les modalités de la régulation pour que reprenne, sur des bases nouvelles, l’accumulation du capital. Tel est le rôle de la crise. Elle le réalise à travers ce qu’on appelle les « réorganisations industrielles », la transformation des processus de travail, celle des modes de discipline à l’usine, la modification des conditions de vie des travailleurs. Chaque crise se termine d’ailleurs par une extension du rapport salarial.

C’est ainsi que la crise des années trente a trouvé son issue dans une extension et une modification du rapport salarial que certains auteurs caractérisent en parlant du passage du taylorisme au fordisme. Au taylorisme était associée la parcellisation du procès (processus ?) de travail qui permet d’enlever aux ouvriers la maîtrise de leur travail et d’intensifier l’exploitation. Au fordisme sont associées la production et la consommation de masse. À la transformation du processus de travail et à sa mécanisation toujours plus poussée sont associés, cette fois, une transformation des conditions de négociation salariale (extension de la convention collective), un bouleversement dans le type de consommation et le mode de vie des travailleurs, une extension de plus en plus généralisée du règne de la marchandise.

C’est manifestement dans une nouvelle phase de rupture de la régulation que les économies capitalistes sont entrées depuis une dizaine d’années. L’accumulation du capital ne peut se poursuivre sur les bases dégagées après la crise des années trente. En témoigne, en particulier, le retournement aux États-Unis, à partir de 1965, de l’évolution de la productivité. À un taux annuel moyen d’augmentation de la productivité de 3.5 % entre 1947 et 1966 succède une augmentation moyenne de 1.7 % entre 1966 et 197421. Le même renversement s’observe dans la plupart des pays capitalistes. Aux efforts des entrepreneurs pour contrer l’effet de ce mouvement sur l’évolution des profits, les travailleurs répondent par des luttes importantes dans les dernières années de la décennie précédente.

Les nouvelles modalités de la régulation rendent compte des caractéristiques de la crise actuelle, en particulier la persistance de l’inflation pendant la récession. Les économies contemporaines sont ainsi caractérisées, d’une part, par un degré élevé de «monopolisation », d’autre part, par des mécanismes de négociations salariales et d’organisation qui n’avaient pas cours, du moins à un degré aussi avancé, avant 1930. Ces mécanismes de négociation – en premier lieu la convention collective – comme la puissance, toute relative du reste, des syndicats permettent aux travailleurs de résister plus adéquatement qu’avant aux tentatives de restructuration brutale et de réorganisation de l’économie qui se traduisaient, en 1930, par des mises à pied massives et des compressions salariales. Cette résistance varie d’ailleurs en fonction du degré d’intégration de la classe ouvrière. Ainsi est-elle plus faible en Amérique du Nord, où les taux de chômage, comme la mobilité de la maind’œuvre, sont plus élevés qu’en Europe. Ce qui précède ne signifie pas pour autant qu’une moindre résistance des travailleurs aux pressions des bourgeoisies permettrait une « sortie » plus rapide de la crise ; bien au contraire, elle se traduirait sans doute par une dépression cumulative accentuée par la baisse de la demande, processus qui a eu cours dans les années trente et dont Keynes a donné la description.

Le degré de monopolisation de l’économie, quant à lui, mesure la capacité de résistance des entreprises aux baisses de prix face à la diminution des débouchés qui caractérise la crise, et donc la possibilité de maintien de taux de profit. L’inflation constitue, de ce fait, un moyen, pour les entreprises en position de force, de reporter sur l’ensemble de l’économie les pertes de valeur accentuées pendant la crise. Il est évident d’autre part que les mécanismes de l’émission monétaire, en particulier le processus d’accroissement de la dette, permettent que se concrétise ce mouvement. Ils constituent de ce fait une « condition permissive » de l’inflation, mais n’en sont pas pour autant une cause comme le croient les monétaristes22.

Ce qui précède caractérise la situation à l’intérieur des pays. Il ne faut pas négliger, d’autre part, les modalités de fonctionnement à l’échelle mondiale, c’est-à-dire les modalités de relations entre les économies nationales. Les caractéristiques concrètes de ces relations expliquent aussi certains caractères de la crise actuelle. La crise est un moment de réorganisation du rapport salarial. Elle est, parallèlement, un moment de réorganisation des « relations économiques internationales ». En 1950, les États-Unis comptaient pour 70 % de la production occidentale. En 1970, cette part était réduite à 49 %. Ce simple fait illustre une importante modification des rapports de force qui donne à la crise actuelle certains de ses traits particuliers. Il s’agit d’une part de la montée des capitalismes européens – allemand en particulier – et japonais, et de la concurrence de plus en plus exacerbée entre ces deux pâles et les États-Unis, que concrétise la crise du système monétaire international. Il s’agit d’autre part de ce qu’on appelle la montée du « Tiers Monde » dont le pillage a constitué un élément essentiel de la prospérité occidentale d’après-guerre. La « crise du pétrole » est l’illustration la plus claire de ce dernier phénomène. C’est ainsi que la crise actuelle est, comme les précédentes du reste, simultanément une crise de l’accumulation du capital et du rapport salarial à intérieur des économies capitalistes, et une crise des relations économiques internationales, les deux mouvements se renforçant mutuellement.

La crise structurelle au Québec

La crise n’épargne pas le Québec, bien au contraire. Le Québec est une région d’un pays capitaliste développé, dont l’économie est d’ailleurs fortement intégrée à celle des ÉtatsUnis. Le parti actuellement au pouvoir à Québec ne semble pas avoir le projet de modifier sensiblement cette donnée essentielle de la situation présente. Au Québec, n’en déplaise à plusieurs, on retrouve les mêmes classes sociales que dans les autres pays capitalistes.

La crise économique que traversent les économies capitalistes frappe le Québec plus brutalement que, par exemple, l’Ontario, pour des raisons qui sont aujourd’hui bien connues. Comme les autres provinces du Canada, l’économie québécoise est largement « ouverte », c’est-à-dire que plus de 30 % de la production sont exportés. Comme dans les autres provinces, les hauteurs dominantes de l’économie sont la propriété d’intérêts étrangers, plus particulièrement américains. Il y a cependant plus au Québec, soit une structure industrielle archaïque et désarticulée. Pour reprendre les termes d’une étude du Ministère de l’Industrie et du Commerce : « l’armature de l’économie québécoise est beaucoup trop faible pour assurer un développement suffisant et harmonisé »23 : faiblesse au niveau du développement de l’industrie lourde, forte dépendance à l’égard des « secteurs mous », à faible développement de la productivité. Le Québec est un exportateur de matières premières et un importateur de produits finis. Un chiffre, en particulier, illustre cette réalité. En 1977, la productivité exprimée en termes de valeur ajoutée par travailleur était au Québec de 24 650 $ et en Ontario de 28 780 $, soit une différence de 16.8 %. En même temps, le salaire était de 12 710 $ au Québec et de 14 200 $ en Ontario. En 1978, selon des chiffres publiés récemment par Statistique Canada, le revenu personnel par habitant était au Québec de 7 628 $ et en Ontario de 8 735 $, soit un écart de 14.5 %.

Il ne nous appartient pas, ici, de décrire les causes de cette faiblesse structurelle de l’économie québécoise. Ce travail a été accompli à plusieurs reprises24. Il renvoie, d’une part, au phénomène de l’inégal développement régional qui caractérise le capitalisme, d’autre part, à la nature des rapports entre les deux principaux groupes ethniques au Canada et à la nature des alliances de classes. Retenons une conséquence majeure dans la conjoncture présente : les taux de chômage sont toujours systématiquement plus élevés au Québec qu’en moyenne au Canada et plus particulièrement en Ontario. Voici la hiérarchie pour l’année 1978 : États-Unis, 6.1 % ; Ontario, 7.2 % ; Canada, 8.4 % ; Québec, 10.9 %.

Tel est le principal « problème économique » auquel sont généralement confrontés les gouvernements québécois.

Il convient d’autre part de mentionner un facteur important tenant compte de certains caractères spécifiques de la situation socio-économique au Québec : le niveau de combativité lus élevé de la classe ouvrière, le « radicalisme » du mouvement syndical par rapport au mouvement syndical dans le reste du Canada et, surtout, aux États-Unis. Le syndicalisme pratiqué au Québec se rapproche évidemment plus du syndicalisme d’affaires que de certaines formes de syndicalisme révolutionnaire qu’on retrouve par exemple en Europe. Il n’en reste pas moins que depuis une dizaine d’années, on a assisté – en fait, les racines de ce mouvement sont beaucoup plus anciennes – à une radicalisation graduelle du discours des centrales syndicales, à une mise en question de plus en plus ouverte et articulée du fonctionnement capitaliste de l’économie, ainsi qu’à une radicalisation des formes de luttes. Les fronts communs des secteurs public et parapublic ont constitué, en 1972 et 1976, des événements politiques importants25. Le dénouement du second a contribué à préparer la défaite de Bourassa et la victoire du Parti Québécois, le 15 novembre 1976.

La conjoncture politique

La prise de pouvoir par le Parti Québécois en novembre 1976 constitue un événement politique d’une portée considérable pour le Québec, et contribue à donner un caractère très particulier aux affrontements sociaux liés à -la crise économique. À cette conjoncture économique s’ajoute en effet une activation de ce qu’on appelle la question nationale. Le Parti Québécois prétend vouloir régler cette question en négociant, avec le reste du Canada, à la suite d’un référendum, les modalités d’une souveraineté-association, permettant au Québec de rapatrier un certain nombre de pouvoirs actuellement centralisés à Ottawa. Remarquons dès maintenant qu’en ne proposant pas de créer une monnaie « québécoise », le Parti Québécois ne tient donc pas à doter le futur Québec des pouvoirs liés à la politique monétaire. Cela est remarquable, compte tenu du fait que la gestion économique d’Ottawa est présentée par plusieurs – y compris par le Parti Québécois – comme l’une des causes principales de l’aggravation de la situation économique canadienne.

D’autre part, ce parti, qui affirme avoir un « préjugé favorable envers les travailleurs », se prétend « social-démocrate ». Il est clair qu’il n’en a aucun des attributs concrets, en particulier en ce qui concerne les liens organiques avec les syndicats. Par ailleurs, comme on le verra plus loin, il mène, face à la crise économique, la même politique que tout parti essentiellement voué aux intérêts des classes dominantes – ce qui est toutefois le cas, il faut le dire, de tous les gouvernements sociaux-démocrates lorsqu’ils sont confrontés à une telle conjoncture. En ce qui concerne le « préjugé favorable », il en est un réel qui est le préjugé favorable des travailleurs envers le PQ. Nonobstant la tiédeur de l’appui du PQ aux luttes syndicales alors qu’il était dans l’opposition, il est clair que ce parti a joué pour le mouvement syndical, en 1976 en particulier, le rôle de « relais politique ». Élire le PQ, c’était poursuivre sous une autre forme la lutte engagée par le front commun intersyndical contre le gouvernement Bourassa. C’est pourquoi ce mouvement syndical s’est trouvé déchiré et désorienté à la suite de la victoire du Parti Québécois. On a vu, en particulier, de nombreux syndicalistes passer au service du nouveau gouvernement.

Ce ne sont pas les syndicalistes, toutefois, qui ont la main haute sur le gouvernement. On a pu le constater dès la formation du cabinet de René Lévesque, en novembre 1976, où des hommes reconnus pour leur conservatisme se retrouvent aux postes-clés. Ce gouvernement a d’ailleurs toutes les caractéristiques des gouvernements forts qui sont mis en place un peu partout dans le monde capitaliste. On y assiste, en particulier, à une forte concentration des pouvoirs en peu de mains, et en particulier entre celles du premier ministre et du ministre des Finances, et président du Conseil du Trésor, Jacques Parizeau, ainsi que de quelques autres « super-ministres ». Voyons maintenant comment ce gouvernement analyse la situation économique présente au Québec.

L’analyse du gouvernement du Parti Québécois

À un premier niveau, celui de la structure économique, il convient de souligner que le Parti Québécois, par la voix de ses porte-paroles autorisés, si l’on fait abstraction de certains écarts de langage, n’a jamais mis en cause le caractère capitaliste du fonctionnement de l’économie québécoise26. Il s’agit, comme pour tout bon gouvernement, de lutter contre les excès parfois engendrés. Ainsi, la ministre Marois a-t-elle décidé d’engager une lutte mortelle à la pauvreté, avec sa politique de supplément au revenu de travail. Nous y reviendrons. Quelle que soit l’analyse qu’on peut faire par ailleurs du projet du PQ et des forces sociales qui le sous-tendent, il est clair que ce projet ne consiste pas en l’instauration du socialisme au Québec. Les sociétés d’État sont certes puissantes, mais, comme l’indiquait Jacques Parizeau au début de la décennie, parce que le Québec manque de grosses entreprises.

C’est à l’analyse qu’il fait de la crise économique que les choses s’éclaircissent le plus. Cette analyse – si on peut parler d’analyse – est en tout point conforme au discours conservateur de tous les gouvernements des pays capitalistes, appuyés sur les thèses des « nouveaux économistes » dont le Québec a d’ailleurs plus que sa part. On en trouve une version particulièrement éclairante dans la déclaration du 11 octobre 1978 du ministre des Finances sur le cadre économique et financier des négociations salariales dans les secteurs public et parapublic27. Deux causes principales de la crise économique sont mises de l’avant. La première est un transfert de substances économiques du Québec vers l’extérieur, en particulier vers les Arabes ; la seconde est liée à l’appétit trop grand de certains groupes dans la société, en particulier les travailleurs des secteurs public et parapublic avec lesquels le ministre Parizeau s’apprête à négocier. Les deux causes sont évidemment reliées, et découlent de l’incompréhension par les travailleurs de cette « réalité économique » : salariés syndiqués, en particulier dans l’enseignement. Le chanoine Grand-Maison est le principal représentant de ces chantres de l’idéologie péquiste, dont les incantations complètent les froides analyses des économistes. Il s’agit, cette fois, de se serrer la ceinture pour sauver la Nation, Nation composée de pauvres et d’une classe moyenne infiniment gourmande, dont les appétits égoïstes sont le principal obstacle à l’édification sur le sol québécois d’une société normale. Jamais le ministre des Finances ne s’est laissé aller à un tel délire nationaliste, mais ce type de discours fait son chemin et le met en position de force dans les négociations.

La politique du gouvernement du Parti Québécois

On ne peut distribuer plus que ce qu’on produit. Il n’y a là rien de différent par rapport au discours de Trudeau pour qui l’inflation découle du fait que les travailleurs cherchent à vivre au-dessus de leurs moyens.

Il s’agit donc des Arabes et des salariés du secteur public. En ce qui concerne ce dernier aspect, M. Parizeau peut s’appuyer sur un certain nombre de travaux scientifiques qui imputent à des « variables » de cette nature les taux plus élevés de chômage que connaît le Québec. « Chocs salariaux » importants, « pratiques restrictives » des syndicats, niveau trop élevé du salaire minimum, systèmes trop généreux d’assurance-chômage sont alternativement ou simultanément proposés par la plupart des économistes comme explication du niveau élevé de chômage que connaît le Québec. La solution coule de source, comme on peut le lire sous la plume d’un des plus brillants de ces économistes : La fermeté de l’emploi pourrait aussi être encouragée par le ralentissement temporaire du salaire minimum et par une certaine modération dans la négociation des contrats salariaux du secteur public et du secteur de la construction28.

Telle est l’issue proposée par le gouvernement actuel. On peut la lire dans le dernier discours inaugurai du premier ministre comme dans le dernier discours du budget, qui s’est d’ailleurs déroulé comme un spectacle à grand déploiement. D’entrée de jeu, M. Parizeau – comme il attribuait au « bon sens » des citoyens leur perception des écarts de salaire entre les secteurs public et privé – attribue de nouveau aux « citoyens » le désir de voir diminuer les dépenses publiques. Il est question en effet d’« une méfiance graduellement plus forte des citoyens à l’égard des gouvernements et de l’efficacité de leurs politiques, et l’impact psychologique universel de la proposition 13 en Californie »29. Comme il l’a fait à maintes reprises, M. Parizeau fustige plus loin le laxisme de l’administration Bourassa face aux employés du secteur public, en comparant à un « grand feu d’artifice nocturne » l’intégration aux échelles salariales le dernier jour de leur contrat d’un montant couvrant partiellement les pertes dues à l’inflation. Soulignons enfin l’argumentation fallacieuse, reprise par le premier ministre et continuellement galvaudée par les médias, selon laquelle les quatre cinquièmes des travailleurs doivent se cotiser pour payer les salaires du cinquième employé par le gouvernement.

C’est donc un appel à l’austérité et aux restrictions volontaires par les travailleurs qui est lancé par le Parti Québécois comme issue à la crise, crise expliquée par le transfert de substances économiques vers les Arabes et, parfois, par les erreurs de gestion du gouvernement fédéral. Aucune allusion n’est par ailleurs faite dans ce discours au « projet péquiste » sur la question nationale, à l’exception de l’avertissement lancé par René Lévesque, au début du dernier congrès du PQ, aux travailleurs du secteur public de ne pas « monnayer » leur appui au référendum30.

D’autres personnes se chargent d’introduire cet aspect par ailleurs profondément intégré par plusieurs. Le discours sert à justifier les actes, dont il nous reste à esquisser la trame31. Elle est limpide. Le Québec, on le sait, ne dispose pas des instruments de gestion de la conjoncture, telles la politique monétaire et la politique tarifaire. Il est du reste remarquable de constater que le gouvernement du Parti Québécois n’a pas l’intention de rapatrier ces pouvoirs. L’inclusion de cette non-intention dans le programme du Parti Québécois constitue la plus récente pilule que les indépendantistes ont dû avaler, au dernier congrès du Parti Québécois.

Ce que l’on constate, c’est que dans la limite des pouvoirs dont il dispose, le gouvernement du Parti Québécois présente exactement la même politique d’agression contre les travailleurs que le gouvernement canadien et tous les gouvernements des pays capitalistes32. La mise en œuvre de ces politiques constitue d’ailleurs le seul point sur lequel les chefs d’État parviennent à s’entendre à l’occasion de leurs rencontres périodiques au sommet, ainsi que les premiers ministres de toutes les provinces canadiennes. On peut lire par exemple ce qui suit dans le communiqué final du dernier sommet des pays industrialisés qui a pris fin à Tokyo, le 29 juin 1979 :

Nous sommes d’accord pour poursuivre l’application des politiques économiques convenues à Bonn, en les adaptant aux circonstances actuelles. Les pénuries d’énergie et les prix élevés du pétrole ont provoqué un réel transfert de revenus. Nous nous efforcerons, au moyen de nos politiques économiques intérieures, de réduire au minimum les dommages subis par nos économies. Mais nos options sont limitées. Toute tentative de compenser ces dommages par une augmentation correspondante des revenus n’aboutirait qu’à une inflation accrue33.

La compression des dépenses publiques

L’un des engagements pris à Bonn durant l’été 1978 est réitéré dans le communiqué du sommet de Tokyo, soit la « diminution de la croissance des dépenses courantes dans certains secteurs publics ». En ce domaine, le ministre Parizeau n’avait pas besoin des ordres de Bonn et de Tokyo, puisqu’il s’était mis au travail dès la présentation de son premier budget en avril 1977, budget prévoyant un plafonnement des dépenses publiques et, entre autres, une réduction des crédits du ministère des Affaires sociales. Il récidivait en mars 1978, en diminuant cette fois fortement l’augmentation des crédits du ministère de l’Éducation, pour ensuite déclarer, le 23 septembre 1978, devant le Conseil national du PQ : « Il reste beaucoup de choses à dégraisser dans les programmes du gouvernement ». M. Parizeau continuait donc son travail avec son troisième budget, présenté en mars 1979 :augmentation de 2.6 % des crédits du ministère des Affaires sociales et de 2.7 % de ceux du ministère de l’Éducation, alors que le taux d’inflation s’approche de 10 %. Par ailleurs, le ministre des Finances donne à tous les ministères ou organismes dont le budget relève du Conseil du Trésor jusqu’au 1er avril 1980 pour réduire leurs effectifs de 2.5 %. Voilà qui a sans doute inspiré à Joe Clark l’une des promesses électorales qu’il s’apprête à mettre vraiment en œuvre !

Parallèlement se poursuit un travail de « rationalisation » des dépenses dans la santé et l’éducation dont il peut être utile d’examiner le détail. Il s’agit là aussi d’un processus à l’œuvre dans toutes les économies capitalistes, particulièrement là où la réduction des dépenses publiques provoque de fortes contractions de personnel. En découlent la parcellisation, la spécialisation et la déqualification du travail que l’on constate partout. On remarque en particulier, un peu partout, une offensive pour prolonger le temps d’enseignement.

La politique salariale

La politique salariale constitue un deuxième domaine majeur par lequel le gouvernement du Québec fait pression sur les travailleurs. René Lévesque avait en d’autres temps parlé de la « locomotive » que constituent les salariés du secteur public, dont effectivement les négociations, en ‘72 et en ‘76, ont permis une hausse – toute relative – des plus bas salaires et une atténuation des discriminations salariales, fondées en particulier sur le sexe. Une première conférence des premiers ministres, réunis en février 1978, a mis l’accent sur la nécessité de la réduction des salaires dans le secteur public. Lors de la dernière conférence des premiers ministres provinciaux à Pointe-au-Pic à la mi-août 1979, c’est le seul point sur lequel une entente facile a pu être dégagée. Le gouvernement du Parti Québécois a minutieusement préparé l’actuelle ronde de négociations dans le secteur public. Dans un premier temps, on a mis sur pied un comité d’enquête sur les modalités de ces négociations. Le rapport Martin-Bouchard, fruit du travail de ce comité, a inspiré au gouvernement les lois 55 et 59. Avec la dernière en particulier, le gouvernement se donne le moyen d’attaquer le droit à la libre négociation, par sa réglementation au niveau du calendrier, de l’exercice du droit de grève, de la définition des services essentiels, de l’information au public. Puis c’était le coup d’envoi avec la déclaration de Parizeau le 11 octobre 1978 : « Je ne cacherai pas que la tentation du gel de tous les salaires dans les secteurs public et parapublic, pendant un an, soit apparue », y déclare le ministre des Finances, faisant état d’un écart considérable des salaires entre les secteurs public et privé. Cet écart allait ensuite être chiffré à 16.3 % par les techniciens du Conseil du Trésor. On a démontré, depuis, le caractère biaisé de cette étude34. Retenons-en simplement ceci. Il existe effectivement un écart entre les deux secteurs, à l’avantage du secteur public, pour une catégorie d’emploi regroupant essentiellement des femmes travaillant dans les bureaux. Il s’agit dans ce cas de travailleuses qui, dans le secteur privé, ne sont généralement pas syndiquées et sont payées au salaire minimum. Bref, l’alignement du secteur public sur le secteur privé sur lequel le gouvernement appuie sa politique salariale semble être un alignement sur la discrimination salariale basée sur je sexe que suscite l’économie de marché, et plus généralement l’alignement sur les secteurs dans lesquels les travailleurs ne sont pas protégés par le syndicalisme. Tout cela s’est concrétisé au mois de mars avec le dépôt aux différentes tables sectorielles des offres salariales du Conseil du Trésor. Ces offres ont été reçues par les centrales syndicales comme une véritable provocation. Ce n’est pas de gel, mais bien de baisse du salaire réel – compte tenu du taux d’inflation prévisible – dont il est question pour les années à venir. Le ministre Parizeau avait déjà fait part de son aversion pour les formules d’indexation du salaire, et le premier ministre avait indiqué dans son discours inaugurai que la conjoncture économique ne permettait plus de protéger intégralement le pouvoir d’achat des salariés.

Salaire minimum et revenu minimum

Un autre domaine est de juridiction provinciale : celui du salaire minimum. On sait que l’indexation du salaire minimum, prévue par le programme du Parti Québécois, a été oubliée par le gouvernement en juillet 1978, à la suite de la pression des milieux d’affaires, bien huilée par le désormais célèbre rapport Fortin. Le gouvernement a d’abord décrété le gel du salaire minimum à 3,27 $ le 5 juillet 1978 pour ensuite revenir sur sa décision à la suite de pressions syndicales. Le salaire minimum a été porté à 3,37 $ le 1er octobre 1978, puis à 3,47 $ en avril 1979. Il s’agit donc d’une baisse du salaire minimum en termes réels. À cette mesure peut se raccrocher la suspension de l’indexation des prestations de bien-être social, le 20 décembre 1978.

Il s’agit là de mesures bien déchirantes pour un gouvernement social-démocrate. C’est sans doute ce qui a amené la ministre Marois à concocter son plan de campagne contre la pauvreté, annoncé à grand renfort de publicité au printemps 1979. Il s’agit du supplément au revenu du travail, ébauche d’un programme de revenu minimum garanti. Il est frappant de constater qu’en ce domaine, le gouvernement du Parti Québécois se trouve à l’avantgarde du conservatisme.

Il est d’ailleurs remarquable d’entendre la ministre Marois avouer candidement ce que dissimulent généralement les proposeurs de ce type de mesure, à savoir qu’il s’agit de préserver l’incitation au travail. Il n’est peut-être pas inutile d’indiquer ici que le premier proposeur de ces mesures est Milton Friedman, principal théoricien du néo-libéralisme, qui se fait l’apôtre depuis vingt ans du retour au « mécanisme naturel » de tous les marchés, dont celui du travail, le chômage s’expliquant par les « rigidités à la baisse » des salaires. Dès le début des années soixante, il proposait donc le remplacement de toutes les « entorses au libre jeu de marché » que constituent les mesures multiples d’assurance-chômage et d’assistance sociale par un régime unique de « revenu minimum garanti » visant à préserver « l’incitation au travail », quel que soit le niveau de salaire offert. Bref, il s’agit de permettre l’exploitation tranquille à n’importe quel prix. Le ministre Parizeau, d’abord réticent face aux projets de son collègue, l’a ensuite présenté dans son discours du budget comme « la plus spectaculaire des mesures sociales qui sera introduite cette année ». Sans doute avaitil saisi l’utilisation qu’il pourrait faire de cette mesure pour contrer la demande du Front commun de l’établissement d’un salaire minimum hebdomadaire de 265 $35.

La concertation

On pourrait continuer encore longtemps l’énumération des mesures économiques répressives instaurées par le gouvernement du Parti Québécois, accompagnées de multiples (multiples quoi?) qui risquent toujours de faire perdre beaucoup de plumes sociales-démocrates au Parti Québécois, d’où le dernier volet de l’offensive, dont nous devons brièvement traiter. Il s’agit de convaincre les travailleurs du bien-fondé de cette politique, en les associant à des processus de discussions tri ou quadripartites. De toutes les politiques instaurées par le Parti Québécois, c’est sans doute celle qui a le plus déchiré les centrales syndicales. Dès son premier discours inaugural, au début de 1977, le premier ministre invitait les « partenaires sociaux » – centrales syndicales et organisations patronales – à un sommet économique qui s’est tenu à La Malbaie durant l’été. Le gouvernement s’inspirait là de modalités de gestion économique mises en œuvre, en particulier, par les gouvernements sociaux-démocrates.

Après le sommet de La Malbaie, au terme duquel le premier ministre a arraché un certain nombre de « consensus », un deuxième sommet fut convoqué à Montebello en mars 1979. Le moment était particulièrement bien choisi, puisqu’il correspondait à la préparation des négociations dans le secteur public. Cette fois, l’une des centrales syndicales, la C.E.Q., au prix d’importants déchirements internes, a décidé de ne point participer au sommet. La C.S.N. s’y est rendue malgré une certaine opposition interne, la F.T.Q. se ralliant la première comme d’habitude.

Il est clair que de tels exercices contribuent à « couronner » l’ensemble des mesures que nous avons décrites, et complètent l’opération de propagande idéologique dont se chargent les intellectuels au service du pouvoir installé à Québec aujourd’hui. Leur résultat net est d’affaiblir la capacité de résistance des organisations des travailleurs face à l’offensive généralisée des patrons et des gouvernements. En affaiblissant ainsi le mouvement syndical, le ministre Landry – grand manitou des sommets – ne fait pas que servir les intérêts de son collègue Parizeau. Il répond aussi aux attentes du gouvernement canadien ainsi qu’à celle des divers patronats auxquels sont confrontés les travailleurs québécois. En ce sens, le gouvernement du Parti Québécois est effectivement un bon gouvernement.

Conclusion

Né au moment du déclenchement des premiers symptômes de la crise économique, le PQ prend le pouvoir après la récession de 1974-75, au moment où, malgré une reprise apparente, la crise s’approfondit. Ces événements ne sont pas sans liens. La crise provoque un durcissement patronal qu’illustre l’attitude du gouvernement Bourassa, en particulier en 1972 et en 1976. Le Parti Québécois, né d’une scission du Parti libéral du Québec en 1967, après avoir absorbé le R.I.N. et le R.N. en 1968, apparaît comme un relais politique pour les travailleurs. Sa prise du pouvoir en 1976 est la traduction politique de la résistance des travailleurs québécois à la gestion de la crise par le gouvernement libéral. Cette crise se poursuivant et s’approfondissant, le Parti Québécois se trouve pour ainsi dire contraint de révéler plus rapidement ses véritables orientations. La gestion de la crise qu’il met de l’avant ne diffère en aucun point de celle proposée par les autres partis. Il est clair qu’une période de croissance économique aurait permis au gouvernement du Parti Québécois de maintenir certaines illusions, dont d’ailleurs une fraction importante des travailleurs ne parvient pas à se libérer.

Compte tenu de sa position dans l’échiquier politique et social au Québec, le Parti québécois ne peut proposer une autre solution à la crise. Il en existe toutefois une autre, qui doit être mise de l’avant par les organisations des travailleurs. Elle implique du courage et de la lucidité. La lucidité s’impose dans l’analyse de la crise. Sur ce point, la pauvreté du discours des organisations des travailleurs au Québec n’est pas un phénomène exceptionnel.

Les forces de gauche en Europe, organisations politiques et syndicales, sont déchirées entre autres en ce lieu. La croissance soutenue d’après-guerre a fait que s’est imposé le discours dominant, postulant la progression ininterrompue des forces productives. Il en fut de même ainsi au début du siècle, après la longue dépression de 1873-1896. Les déchirements du mouvement ouvrier à cette époque furent liés à des analyses divergentes du sens de la croissance et de la crise du capitalisme. Comme nous l’avons indiqué dans la deuxième partie, la crise actuelle provoque un renouvellement et un approfondissement de l’analyse du fonctionnement du capitalisme, et cela est heureux. Il est essentiel que se poursuive cet effort, sans lequel l’analyse de la crise présentée par les classes dominantes s’impose : lois naturelles transgressées par un appétit trop considérable des Arabes et des travailleurs autochtones. Il existe, dans le mouvement ouvrier au Québec, une méfiance face aux « analyses » laissant le champ libre au discours conservateur. Elle se traduit par une tendance au repliement corporatiste qui, dans la conjoncture au Québec, risque de paver la voie à d’importants reculs pour les travailleurs. Il ne suffit donc pas de s’asseoir sur les acquis, il faut analyser la crise pour savoir où l’on va.

Courage ensuite.

Débat. « Quelques réflexions à propos de l’Ukraine »

15 avril 2022, par CAP-NCS
Il est paradoxal que certains groupes «à gauche» («gauche» latino-américaine, Podemos, LO, etc.) reprennent de manière biaisée quasiment l’argumentaire néo-stalinien de (…)

Il est paradoxal que certains groupes «à gauche» («gauche» latino-américaine, Podemos, LO, etc.) reprennent de manière biaisée quasiment l’argumentaire néo-stalinien de Poutine: on renvoie dos à dos Poutine et l’OTAN, dans une interprétation mensongère datant d’avant la chute du mur de Berlin, dans une nostalgique grille de lecture à la Thorez, à la Carrillo ou à la Marchais. Pire, il faudrait «privilégier la diplomatie et le dialogue», il ne faudrait surtout pas livrer d’armes aux Ukrainiens! (entendu d’une élue de Podemos).

Certains nous rejouent à contre-pied la comédie sinistre de la Non-intervention pendant la Guerre d’Espagne! On a l’impression de revivre chez certains le soutien de Georges Marchais depuis Moscou à l’invasion de l’Afghanistan! Et ce, derrière de nouveaux despotes corrompus «de gauche» comme Daniel Ortega au Nicaragua, Nicolás Maduro au Venezuela ou Miguel Díaz Canel à Cuba. Au nom d’un anti-impérialisme de pacotille. De fait au nom d’une imposture

Lors de l’entrée de l’Armée Rouge en Pologne, le 17 septembre 1939 (peu après l’entrée des troupes nazies, conformément à la signature du Pacte Hitler-Staline), Dolores Ibárruri (la «Pasionaria») signait un texte mémorable [1] dans lequel elle justifiait la «disparition» de la Pologne au nom… de la défense des minorités ukrainiennes persécutées par «une nation polonaise inexistante.»(!) Fallait-il soutenir l’agression de la Finlande par Staline, lors de la «Guerre d’hiver» (30 novembre 1939)? Le peuple finlandais n’avait-il pas le droit de se défendre? (Ce qu’il fit d’ailleurs, héroïquement).

En mai 1937, à Barcelone, les anarchistes, le POUM et les trotskystes étaient calomniés, persécutés, traités de «fascistes», assassinés. Un mois avant, en avril de la même année, le PSUC (instrument du Komintern stalinisé et du GPU) préparait sa provocation (voir les mémoires du dirigeant communiste Del Caso): il fallait laisser courir le bruit que les «incontrôlés» préparaient un putsch, qu’ils allaient déplacer du front d’Aragon des unités armées… De fait, ils accuseraient leurs ennemis de ce que, eux-mêmes, étaient en train de faire et allaient faire. Vieille méthode. Comme le disait Pavel Soudoplatov (grand ordonnateur  avec Léonid Eitingon  des assassinats décidés par Staline et Béria): «L’Espagne fut en quelque sorte le «jardin d’enfants» où ont pris forme toutes les opérations d’espionnage futures. Les initiatives que nous avons prises par la suite dans le domaine des renseignements ont toutes eu pour origine les contacts que nous avions établis en Espagne. Et les leçons que nous avons tirées de la guerre civile espagnole. La révolution espagnole a échoué, mais les hommes et les femmes engagés par Staline dans la bataille ont gagné.»

La méthode du bourreau accusant la victime de ses propres crimes est connue. Pour le bombardement de Guernica, le Vatican et les franquistes, ont désigné immédiatement les «coupables»: c’étaient les «rouges» et les «gudaris» basques qui avaient incendié la ville, malgré le témoignage d’un prêtre Alberto Onaindia auprès du Saint-Siège. Lors du Procès de Nuremberg tout le monde a fait semblant de gober le massacre de Katyn imputé aux nazis, etc., etc.

***

Vladimir Poutine qui a été biberonné au KGB, poursuit simplement ce qu’il a toujours appris en tirant à présent les ficelles du FSB: calomnier, mentir, assassiner.

Que l’OTAN ait cherché depuis des années à pénétrer à l’est, dans la zone anciennement dépendante de l’URSS, évidemment. Que la NSA et la CIA jouent leur rôle au compte de la politique des Etats-Unis, c’est indiscutable  le FSB, à ce jeu-là n’est d’ailleurs pas en reste. Mais cela ne peut nullement servir d’alibi à l’agression armée de Poutine. Nous assistons, une fois de plus, à la vieille recette chauvine qui consiste à essayer de réaliser l’union sacrée derrière un caudillo en s’engageant dans une aventure militaire extérieure. A n’en pas douter le peuple russe se bat lui aussi contre cette guerre ignoble. Malgré la répression de plus en plus violente au sein de la Fédération de Russie (emprisonnements, tortures, liquidations d’opposants, interdiction d’associations mémorielles dénonçant les goulags staliniens, persécution des homosexuels, poids de plus en plus pesant de l’Eglise orthodoxe, etc.), nombre de citoyens et citoyennes résistent malgré les matraques et les geôles. Les sacs plastiques qui rapatrient les cadavres des appelés russes vont d’autant plus peser dans la balance que nombre de familles russes ont des amis, des conjoints, des parents ukrainiens. Les précédents du Vietnam et de l’Afghanistan ne présagent rien de bon pour Monsieur Poutine.

***

La question que doit se poser tout militant c’est pourquoi, non pas des milliers, mais bien des millions d’Ukrainiens et d’Ukrainiennes fuient l’arrivée des troupes russes? Pourquoi ces troupes russes ne sont-elles pas reçues en libératrices? Pourquoi la masse de la population est attirée par le mode de vie de l’ouest de l’Europe (certainement idéalisée). Pourquoi l’ensemble du peuple fait-il corps derrière son président?

Et si l’on en revient à des exemples passés. Le régime du Négus Aïlé Sélassié en 1935 était certainement despotique et médiéval. Fallait-il pour autant soutenir l’agression de l’Ethiopie par l’Italie fasciste de Mussolini en 1935 (accompagnée de massacres, de viols, de bombardements à l’ypérite, etc.)?

Le régime du Dalaï Lama était certainement fort éloigné d’une «démocratie», fallait-il pour autant que l’Armée chinoise envahisse le Tibet et écrase son peuple? L’écrasement des ouvriers de Berlin en juin 1953 était-il justifié? Celui des ouvriers de Budapest en 1956? Celui de Prague en 1968? Toujours au nom, évidemment, du combat contre le fascisme, l’impérialisme yankee et contre l’OTAN….

Alors que viennent faire ces amalgames avec les nazis, les fascistes, l’Armée Vlassov, ou les bandes de Stepan Bandera (même s’il n’existe pas de nationalismes «purs» ni  «démocratiques»). Que vient faire l’utilisation du croquemitaine de l’OTAN?

On a été surpris (moi en tout cas, comme d’autres) par cette agression de l’armée de Poutine. Mais si l’on suit les analyses que faisait déjà Zbigniew Brzezinski en 1997 – assurément un politicien particulièrement réactionnaire, mais il avait déjà anticipé l’entrée dans l’OTAN [préalable absolu à l’intégration à l’UE] des anciens satellites de l’URSS: Pays baltes, Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie, etc. –, on devine que l’opération de Poutine est certainement une sorte de fuite en avant pour restaurer une forme d’empire qui lui échappe. Il paraît que Poutine aurait dit: «Celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de cœur, mais celui qui souhaite sa restauration n’a pas de tête.»

***

Ce qui s’est certainement passé. Plusieurs évènements ont rythmé la dernière période: l’avancée de l’OTAN dans le pourtour de l’ex-URSS (Pays baltes, Tchéquie, Pologne, etc.); la création du Kosovo, la guerre dans l’ex-Yougoslavie, ont été «réglées» par les Etats-Unis. Le mandat de l’ONU a été dépassé lors de l’intervention en Libye, effectuée par les Français et les Britanniques. En Syrie, dans le cadre des concurrences inter-impérialistes, la Russie a réussi à soutenir à bout de bras le régime assassin de Bachar el-Assad. Après la deuxième guerre de Tchétchénie et la guerre en Géorgie (déclenchée stupidement par les nationalistes géorgiens), Poutine a réussi à s’entourer dans nombre de républiques anciennement dépendantes de l’URSS de despotes sanguinaires (Biélorussie, Tchétchénie, Kazakhstan, etc.).

On comprend que la masse du peuple ukrainien ne veuille absolument pas de ces modèles-là ou du régime imposé depuis 22 ans par Poutine en Russie. Un véritable repoussoir pour tout individu sensé. 

Il est probable que la diplomatie russe ait pensé que le jeune président ukrainien Volodymyr Zelenski allait s’enfuir à l’étranger. Cela ne s’est absolument pas passé ainsi. Ce qui signifie qu’il sent qu’il a l’appui de sa population et «tient» avec courage face à la violence et aux mensonges. L’autre élément qui n’était certainement pas prévu, c’est que depuis le début de la guerre des séparatistes dans le Donbass, depuis 2015, l’armée ukrainienne s’est réorganisée et a certainement été réarmée et pourvue de conseillers militaires de l’OTAN. Comme le disait Talleyrand, «ne prenez jamais vos adversaires pour plus stupides qu’ils ne sont». Or l’état-major russe le savait. Comme une réunion de l’OTAN était prévue en juin à Madrid (qui risquait peut-être d’entériner le processus l’entrée dans l’OTAN et dans l’UE de l’Ukraine), Poutine a probablement pris les devants dans la dernière «fenêtre» qui s’ouvrait à lui dans ses ambitions (ou ses illusions?) de renaissance impérialiste.

L’autre élément qui a certainement surpris, c’est une sorte de «cristallisation» d’un nationalisme ukrainien qui semblait jusqu’ici improbable. Paradoxalement, il semble que c’est l’agression russe qui l’a soudainement «réveillé», tout comme l’invasion napoléonienne de 1808 en Espagne avait provoqué la révolte populaire contre l’envahisseur.

Enfin, l’autre paradoxe c’est le renforcement de l’OTAN. Il ne faut pas oublier en outre, que depuis 1945 les frontières ont «glissé» de 300 à 500 kilomètres vers l’Ouest: comment se sont faits les transferts de populations? Pourquoi Khroutchev a-t-il cédé la Crimée, alors qu’il avait une politique plutôt «grand russe» même s’il était ukrainien? A l’est, une partie de l’Ukraine est passée à la Russie; à l’ouest une fraction de l’ancienne Pologne a été dévolue à l’actuelle Ukraine – région de Lviv/ Lwow/Lemberg. On nous parle de la langue… peut-être. Mais comme le remarquaient Miroslav Hroch (Social preconditions of national revival in Europe, Cambridge University Press, 1985) ou Benedict Anderson (L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, éd. française La Découverte, 1996), nous n’avons souvent considéré la naissance des nationalismes et du mythe national que dans leur vision «romantique» du XIXe siècle. Or, dès la fin du XVIIIe siècle et à l’aube du XIX les colonies d’Amérique du nord et d’Amérique du sud se scindaient de la métropole et se constituaient en Etats-nations, alors qu’elles partageaient la même langue  anglais ou espagnol et portugais  la même religion (protestantisme ou catholicisme) et la même culture… La renaissance du nationalisme ukrainien mériterait sans doute une analyse plus approfondie…

En conclusion, l’armée de Poutine doit partir! Dehors les troupes russes d’Ukraine! Inconditionnellement, indépendance de l’Ukraine! Pour la liberté des peuples d’Ukraine, de Russie et de Biélorussie! (Article reçu le 12 avril 2022)


[1] Francisco Pallarés Aran a traduit deux articles de la «Pasionaria», Dolores Ibárruri, publiés à Mexico dans un hebdomadaire du Parti communiste espagnol. Il précise à ce propos: «L’article de la Pasionaria, dans son style d’un lyrisme amphigourique et irremplaçable, s’en prend très, très longuement (à juste titre d’ailleurs) à la politique de «non-intervention» et à Léon Blum… mais pour mieux «justifier» la canaillerie de l’écrasement de la Pologne (tout en éludant le Pacte germano-soviétique…). Curieusement sa réécriture de l’histoire de la Révolution espagnole reprend la version d’une «République populaire» de nouveau type, d’une «guerre d’indépendance» et des «collectivisations volontaires», contrôlées par un Etat «garant tout de même de la propriété privée». A l’époque il s’agissait d’affirmer que la Pologne était un Etat créé artificiellement (opprimant des milliers d’Ukrainiens, de Biélorusses et de Juifs) à la suite du Traité de Versailles.

Ce qui est frappant c’est que Poutine reprend texto, à l’heure actuelle, le même «argumentaire» pour l’Ukraine; les opprimés étant cette fois les Russes du Donbass… Son passage au KGB lui a visiblement laissé une empreinte indélébile.

L’éditorial non signé est visiblement inspiré par la diplomatie de Staline: l’URSS n’a pas agressé la Finlande pendant «la guerre d’hiver», elle «a seulement mené une opération préventive» – sic. On y retrouve l’écho d’une recherche précédente d’alliances auprès de la France et de la Grande-Bretagne dans la crainte d’une attaque de l’URSS (parenthèse, Léon Trostky serait assassiné un mois après). Nous sommes encore pendant la «drôle de guerre» et nul ne peut prévoir l’effondrement de l’armée française.

A l’heure où paradoxalement la guerre de Poutine semble avoir pour conséquence… d’inciter la Finlande et la Suède à se rapprocher de l’OTAN (!), les guerres passées sont à méditer. Il est à souhaiter que le train ne déraille pas comme en 1914 ou 1939…» Les lectrices et lecteurs peuvent prendre connaissance de la traduction de ces textes publiés à Mexico en cliquant sur le PDF ici.

 

Le syndicalisme québécois face aux défis de l’immigration

15 avril 2022, par CAP-NCS
Le Québec bénéficie du plus haut taux de syndicalisation de l’Amérique du Nord. C’est un avantage certain pour les couches moyennes et populaires qui ont su arracher au fil des (…)

Le Québec bénéficie du plus haut taux de syndicalisation de l’Amérique du Nord. C’est un avantage certain pour les couches moyennes et populaires qui ont su arracher au fil des années des conditions qui suscitent l’envie un peu partout sur le continent, même si la droite dit souvent – notamment un certain François Legault – que l’Ontario et même les États-Unis sont plus « riches » que le Québec. Il s’agit là d’une fumisterie car, en réalité, cette richesse est concentrée chez le 1 % de la population. Ainsi, le syndicalisme a été et demeure encore un pilier des mouvements populaires qui luttent pour l’émancipation.

Certes, il faut éviter de généraliser car il y a encore des organisations syndicales qui sont d’abord et avant tout corporatistes, et qui défendent « leurs » membres comme si le reste de la société ne les concernait pas. Cette tradition, qu’on appelle le syndicalisme d’affaires, omniprésente jusque dans les années 1970, se retrouve encore, notamment dans des syndicats qui sont des branches des centrales syndicales étatsuniennes et canadiennes, ainsi qu’au sein de catégories d’emplois qualifiés où on a tendance à penser qu’on peut mieux s’en tirer que les autres.

En dépit de ces courants contradictoires, les centrales et les grandes fédérations syndicales québécoises restent aux côtés des luttes populaires, même si leurs membres ne sont pas directement concernés. On l’a vu et on le voit encore sur les questions d’égalité hommes-femmes, de santé, d’éducation, d’aide sociale, de garderies, etc. On l’observe également sur des questions internationales importantes où les syndicats se sont opposés aux guerres impérialistes. Enfin, on le constate aussi sur des questions politiques plus controversées, comme le droit à l’autodétermination du peuple québécois.

Dans la dernière période, les syndicats ont franchi un pas de plus en se solidarisant avec les peuples autochtones et avec les immigrantes et les immigrants – entre autres contre la loi 21, la Loi sur la laïcité de l’État – et contre le racisme systémique. Dans plusieurs unités syndicales, des luttes sont engagées contre les discriminations multiples, notamment lors de l’embauche, d’un classement arbitraire, d’un confinement dans les fonctions dites « 3-D » (dirty, dangerous, degrading).

Il faut rappeler qu’à l’origine les grands syndicats industriels qui ont pris forme au Québec comptaient beaucoup d’immigrantes et d’immigrants, en majorité d’origine européenne, qui ont su défier les patrons et l’État-matraque de Maurice Duplessis un peu partout.

Depuis, il y a des hauts et des bas, il y a des paroles et de l’action, mais pas toujours. C’est donc un enjeu syndical, par et pour les syndicalistes. À travers de multiples débats, la question se pose : dans quelle mesure le mouvement syndical aujourd’hui peut-il être une composante active dans la lutte des immigrantes et des immigrants ?

Marc-Édouard Joubert

Membre du militant Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP), Marc-Édouard Joubert est président depuis 2016 du Conseil régional FTQ Montréal métropolitain qui regroupe sur une base volontaire les syndicats FTQ de différents secteurs d’activités de la région montréalaise. La Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) compte plus de 600 000 membres à l’échelle de tout le Québec.

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P. B. – Qu’est-ce que le Conseil régional constate ces jours-ci sur la condition immigrante ?

M.-É. J. – De manière générale, on connaît des obstacles qui s’additionnent. Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) ne cesse de resserrer les conditions et les délais contre à peu près toutes les catégories de la population immigrante. Ça frôle le grotesque dans certains cas, comme le refus d’accorder la résidence permanente aux milliers de personnes qui ont fait leurs études ici, qui travaillent ici, qui ont des enfants dans les écoles; elles sont 51 000 à attendre leur régularisation. Pour nous, le projet de loi 96 sur la langue officielle et commune du Québec, le français, est inadmissible. Les exigences sont énormes, exagérées, comme si on reportait sur la personne immigrante tout ce qu’il faut faire pour être « bien intégré », dont la langue. Une réelle modification positive tant du point de vue de l’immigration que du point de vue de la protection de la langue française serait d’offrir, dans les milieux de travail même, des cours de français financés par l’État et les employeurs.

P. B. – Un enjeu particulier concerne les travailleurs étrangers dits temporaires, à forfait…

M.-É. J. – Ils sont plusieurs milliers à vivre la précarité, les mauvaises conditions et la peur constante d’être expulsés, à travailler dans les champs et les abattoirs. Cela a été bien documenté entre autres par les camarades du Centre des travailleurs et des travailleuses immigrants, également par le syndicat des Travailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et du commerce (TUAC), qui essaie de les syndiquer dans des conditions très difficiles. À cause de leur statut, ces gens vivent constamment dans la peur[1]. Dans les abattoirs, la situation est particulièrement grave : des salaires très bas, des quarts de travail de 12 heures, des accidents de travail à tout bout de champ. Lors de la récente grève des camarades d’Olymel, affiliés à la CSN[2], les médias nous ont fait pleurer sur le sort des cochons qui attendaient d’être tués. Il y a aussi les travailleuses domestiques, dont plusieurs proviennent des Philippines, qui ne peuvent même pas se syndiquer et qui sont soumises au bon (ou au mauvais) gré des employeurs.

P. B. – La discrimination n’existe pas seulement dans ces secteurs…

M.-É. J. – Dans la fonction publique fédérale, les personnes racisées occupent 14 % des postes alors qu’ils représentent 22 % de la population canadienne. La sociologue Myrlande Pierre qui a examiné cette situation conclut qu’il s’agit d’une discrimination systémique définie comme « comme étant un ensemble de comportements qui font partie des structures sociales et administratives du milieu de travail, qui créent ou perpétuent une situation désavantageuse pour certains et une situation privilégiée pour d’autres groupes ou pour des individus en raison de leur identité au sein du groupe[3] ».

P. B. – Et à la Ville de Montréal …

M.-É. J. – Plus près de nous, selon une enquête récente, sur les 153 membres du Syndicat des cols bleus regroupés de Montréal, section locale 301 du Syndicat canadien de la fonction publique, à Montréal-Nord, 67 % sont issus de l’immigration[4]. Certes, la situation a évolué, on n’a plus le racisme grossier et ouvert comme avant, mais le chercheur Angelo Soares conclut qu’il a noté une « inclusion excluante » de la diversité. Selon lui, les femmes et les noirs sont plus présents dans les organisations, mais en même temps, ils vivent une exclusion du pouvoir et se heurtent à différents murs invisibles qui les maintiennent à leur « place » assignée par les divisions raciale et sexuelle du travail. On parle de « plafond de verre » ou encore de « plancher gluant » qui rend très difficile l’ascension de l’échelle occupationnelle. Le harcèlement psychologique, plus que des barrières institutionnelles, se traduit par la constitution de groupes plus ou moins fermés, les « noirs » et les « non-noirs ». Le chercheur note également que les populations immigrantes et racisées sont majoritaires dans les bas échelons, mais que quatre des cinq directeurs proviennent de la population blanche dite « de souche ». Les conséquences de cette situation sont concrètes sur les salaires, le fonds de pension, la promotion, et même sur l’organisation du travail alors que certains groupes sont privilégiés en étant soustraits du travail de soir ou de fin de semaine, etc.

P. B. – Les tensions ne viennent pas seulement des rapports employés-patrons…

M.-É. J. – Dans le rapport sur les cols bleus, il ressort que plusieurs personnes issues de l’immigration n’ont pas confiance en leurs structures syndicales sur les questions de discrimination. Sur les pages Facebook des employé·e·s, on retrouve des messages désagréables. En clair, les structures syndicales locales, régionales et nationales peinent à intégrer des immigrantes et des immigrants. En laissant les choses aller, on ne va pas loin. Il faudrait, comme sur la question de la parité hommes-femmes, avoir des règles plus claires concernant la diversité. Il y a un malaise. Certains collègues sont hypersensibles à la critique, y voient un mauvais message comme quoi tout le monde au Québec est raciste ! On n’aime pas parler de certains sujets.

P. B. – Ces hésitations se reflètent-elles en haut de la pyramide syndicale ?

M.-É. J. – Il y a des tabous, mais au moins, la FTQ reconnaît explicitement la nécessité de lutter contre le racisme systémique. Le Conseil régional de Montréal s’est clairement prononcé contre la loi 21. Il y a des relents d’islamophobie, dans le sillon des politiques de la CAQ et de l’atmosphère empoisonnée de l’après-11 septembre 2001. Le soi-disant débat sur le projet de charte des valeurs du Québec nous a fait reculer. Mais on continue de travailler fort. Cependant, cela doit se faire avec un certain tact. Traiter tout le monde de racistes, c’est comme brandir une machette, cela ne donne pas de résultats.

La FTQ refuse le nouveau programme du gouvernement du Québec

sur l’expérience québécoise (PEQ)

Selon nous, ces modifications vont à l’encontre tant des intérêts des Québécoises et Québécois que des intérêts des candidates et candidats à l’immigration. Les revendications suivantes sont particulièrement mises de l’avant par ces groupes.

  • Annuler le prolongement des années d’expérience de travail requises pour que les candidates et candidats, étudiantes et étudiants ou travailleuses et travailleurs, puissent être admis dans le PEQ : Ce prolongement enfermera plus longtemps un grand nombre de personnes dans un état précaire et vulnérable.
  • Annuler l’exclusion des travailleuses et travailleurs occupant des emplois peu ou non qualifiés (catégories C et D selon la classification nationale des professions) : Le PEQ devrait être ouvert à toutes les personnes ayant accumulé de l’expérience au Québec, sans discrimination fondée sur le niveau de qualification professionnelle.
  • Annuler l’allongement du délai de traitement de la demande : Le PEQ devrait demeurer une voie rapide pour les personnes qui se trouvent déjà au Québec.
  • Annuler l’introduction d’exigences linguistiques pour les conjointes et conjoints de la demandeuse principale ou du demandeur principal : Assurer que des conditions favorables (conditions de travail convenables et accès égal aux services sociaux) permettant d’améliorer efficacement la compétence linguistique soient mises en place par le gouvernement du Québec, notamment dans les milieux de travail, et que chaque demandeuse ou demandeur, ainsi que sa conjointe ou son conjoint, reçoivent une formation de francisation de qualité leur permettant d’atteindre une compétence fonctionnelle dans un délai raisonnable.
  • Rehausser le seuil d’immigration en accélérant le traitement des demandes, particulièrement pour les demandes faites au Québec : Considérant la présence des personnes migrantes et en demande d’asile au Québec, la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs et le déclin démographique du Québec, il faut rehausser le seuil d’immigration et accélérer le processus en tenant compte des effets de la crise sanitaire.
  • Consulter les organisations syndicales, étudiantes et communautaires au service des personnes immigrantes sur tout projet pilote, en incluant celui visant 550 postes par année réservés aux préposé-es aux bénéficiaires et 550 postes par année réservés à l’industrie de l’intelligence artificielle et des technologies de l’information[5].

Ramatoulaye Diallo

Membre du Syndicat des travailleuses et des travailleurs du CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, Ramatoulaye Diallo est responsable du Comité immigration et relations interculturelles et trésorière du Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN). Cet organisme regroupe les quelque 400 syndicats CSN de Montréal, Laval et du Grand Nord du Québec, soit un peu plus de 100 000 membres de différents secteurs. La Confédération des syndicats nationaux (CSN), quant à elle, représente autour de 320 000 syndiqué·e·s.

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J’ai commencé à militer syndicalement au Québec il y a plus de 25 ans, d’abord dans un centre de réadaptation pour personnes handicapées. Après la réforme Barette qui a créé les hyperstructures que sont les CISSS et les CIUSSS[6], j’ai été élue à la vice-présidence à l’information et à la mobilisation du Syndicat des travailleuses et des travailleurs du CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Je me suis ainsi retrouvée vice-présidente d’un très grand syndicat, plus de 8000 membres. Actuellement, mon implication syndicale est au Conseil central.

P. B. – Le Conseil central œuvre depuis longtemps sur les questions de l’immigration…

R. D. – C’est dans le mandat du Conseil central d’agir sur le plan social[7], notamment contre le racisme et la discrimination. Dans la santé, on compte un très grand nombre de travailleuses et de travailleurs issus de l’immigration, notamment dans les hôpitaux et les CHSLD[8]. Il y a aussi, en moins grand nombre, des Autochtones.

P. B. – Immigrants et racisés restent cependant peu présents dans les instances syndicales ?

R. D. – Au conseil syndical de mon syndicat, il y a 6 personnes immigrantes sur 27. Mais il n’y en a aucune au comité exécutif de la CSN et aucune à la direction de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS) qui comprend 110 000 membres.

Au Conseil central, lors du congrès de 2019, pour la première fois, on a adopté une résolution pour que « les syndicats affiliés prennent les moyens d’accueillir et d’intégrer les personnes issues de groupes racisés, de l’immigration et les Autochtones dans leurs pratiques, leurs structures et leurs instances ». Par la suite en janvier 2020, en assemblée générale, le Conseil central s’est donné des objectifs concrets et des moyens pour que cela débouche sur des actions, et que ce ne soit pas seulement des déclarations.

Plan d’action du Conseil central du Montréal métropolitain-CSN

contre le racisme systémique – Extraits

Le CCMM-CSN et ses syndicats affiliés veulent éradiquer le racisme systémique. À cet effet, nous mettrons en œuvre un plan d’action pour que les syndicats affiliés prennent les moyens d’accueillir et d’intégrer les personnes issues de groupes racisés, de l’immigration ainsi que les Autochtones dans leurs pratiques, leurs structures et leurs instances.

Actions

  • Assurer la représentation des personnes issues de groupes racisés, de l’immigration et des Autochtones dans les structures et instances des syndicats à égale proportion de leur présence sur le marché du travail.
  • Encourager, par la formation de comités syndicaux et diverses actions d’information et de formation, les personnes racisées à présenter leur candidature pour les postes de responsabilités dans les syndicats.
  • Adapter le fonctionnement de nos instances pour permettre aux personnes issues de groupes sociaux racisés de participer à la vie syndicale et d’être en mesure de solliciter des mandats électifs.
  • Favoriser la participation de toutes et tous à la vie démocratique des syndicats en organisant des activités pour favoriser des rapports interculturels harmonieux.
  • Soutenir les comités chargés de l’accueil et du suivi de l’inclusion des nouveaux membres dans les syndicats locaux.
  • Sources : Résolution du congrès du CCMM-CSN de juin 2019 sur l’union dans la diversité, et la résolution de l’Assemblée générale de juin 2020 sur la lutte contre le racisme systémique. Le plan d’action a été adopté à l’Assemblée générale du 27 janvier 2021.

P. B. – Le travail progresse…

R. D. – On n’a jamais eu autant d’activités et autant de demandes concernant la lutte contre le racisme. On dirait que le scandale autour de la mort de Joyce Echaquan a réveillé beaucoup de monde. D’autre part, la pandémie a sensibilisé la population au sujet des « anges gardiens » dans les CHSLD, majoritairement d’origine haïtienne et centraméricaine. On a travaillé très fort, notamment en créant un comité de travail composé de membres de la société civile, d’organismes communautaires, de députés de l’opposition au Québec et au fédéral, de la CSN et du Conseil central pour soutenir ces personnes aidantes, régulariser leur statut et alerter l’opinion publique sur leur importance pour la santé publique. Mon syndicat au CIUSSS a pris la résolution de remplacer sur le conseil syndical les personnes qui prennent leur retraite par des personnes venant de l’immigration. On sent que les choses changent.

P. B. – Les obstacles à la participation immigrante dans les syndicats demeurent encore cependant…

R. D. – Je pense qu’on ne réalise pas assez le sentiment de précarité, voire de peur, qui domine chez des personnes qui arrivent ici. Beaucoup d’Haïtiens et Haïtiennes, d’Africains et Africaines proviennent de pays où les syndicats sont de connivence avec l’État et bien enfoncés dans la corruption. Souvent, ils ne sont même pas des employés puisqu’ils sont engagés par des agences de placement. Ils ne savent pas ce qu’est un syndicat, ils ne connaissent pas bien les lois québécoises, ils se méfient. Vivant la précarité et les bas salaires, beaucoup d’entre eux ont deux et même parfois trois emplois. Comment peuvent-ils trouver le temps ?

P. B. – Que faire pour affronter ce contexte négatif ?

R. D. – Il faut travailler avec le secteur communautaire qui a un ancrage dans la communauté par ses programmes de solidarité. C’est ce qui explique qu’au Conseil central, on travaille en partenariat avec des groupes comme Hoodstock, Paroles d’excluEs, etc. Il faut se battre sur plusieurs fronts : l’accès au logement, la protection contre le profilage racial de la police, l’obtention des équivalences des diplômes, l’égalité entre les femmes et les hommes, etc. Sur le plan politique, il faut faire pression et avoir le courage d’intervenir dans les grands débats, comme celui autour de la loi 21. La CSN et le Conseil central se sont prononcés contre. Par ailleurs, la CSN incite ses syndicats à affirmer et à afficher que le syndicat ne tolère pas le racisme, dans ses rangs, au travail et ailleurs.

P. B. – La formation occupe un rôle très important…

R. D. – Il faut informer les membres de leurs droits, mais aussi du rôle des syndicats dans les luttes qui ont été menées au Québec et qui ont permis des avancées sociales (santé et sécurité au travail, CPE, etc.). Il faut aussi faciliter la participation des membres à la vie syndicale et promouvoir une plus grande représentation des personnes racisées, issues de l’immigration et Autochtones dans les instances syndicales. Il y a du rattrapage à faire de ce côté, mais également en ce qui concerne nos membres en général, dont la grande majorité n’est pas raciste même s’ils sont parfois mal informés.

Les bonnes pratiques syndicales
  • Faire le suivi syndical du processus d’accueil, d’installation et d’accompagnement qui est offert par l’employeur et intervenir au besoin.
  • Acquérir des compétences interculturelles auprès d’organismes qui offrent de la formation, surtout si des difficultés surgissent.
  • Créer des espaces de dialogue constructif pour aider à se comprendre et prévenir les conflits interpersonnels ou ceux reliés aux relations de travail (forum syndical).
  • Encourager le mentorat professionnel des nouveaux arrivants, facilité par l’employeur (compagnonnage).
  • Entreprendre du jumelage interculturel (individuel ou familial), facilité par le syndicat ou un organisme communautaire régional.
  • Proposer des activités sociales favorisant le rapprochement culturel (parties de soccer, pique-niques, randonnées, parties de sucre, etc.).
  • Faire appel au conseil central ou au réseau d’entraide lorsque possible pour aider votre syndicat à agir en prévention et pour faciliter l’intégration.

Source : Marie-Hélène Bonin, L’inclusion, l’entraide, la solidarité, fiche n° 2, Intégration des nouveaux arrivants et arrivantes, trousse d’information sur les relations interculturelles, Pour un syndicalisme inclusif, CSN, 2021.

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  1. Voir le dossier des TUAC sur la situation dans les fermes et les champignonnières : TUAC Canada : le syndicat des travailleurs agricoles, <www.tuac.ca/index.php?option=com_content&view=article&id=2009&Itemid=198&lang=fr>.
  2. Voir dans ce numéro : Martin Maurice, « Olymel Vallée-Jonction : un long conflit marquant ».
  3. Myrlande Pierre (responsable), sous-groupe de travail sur l’axe 1, L’inclusion et l’égalité des chances et des opportunités à l’emploi selon le principe de non-discrimination, rapport à Valérie Plante, Montréal, Table sur la diversité, l’inclusion et la lutte contre les discriminations, 1er avril 2019, p. 2.
  4. Angelo Soares, Le racisme à l’encontre des membres cols-bleus dans l’arrondissement de Montréal-Nord, rapport d’enquête, Montréal, UQAM, avril 2021.
  5. FTQ, La FTQ refuse le nouveau programme du gouvernement du Québec sur l’expérience québécoise (PEQ), communiqué, 25 juin 2020; Trente-deux organisations unissent leur voix contre la nouvelle mouture du Programme de l’expérience québécoise, communiqué, 12 juin 2021, <https://www.csn.qc.ca/actualites/trente-deux-organisations-unissent-leur-voix-contre-la-nouvelle-mouture-du-programme-de-lexperience-quebecoise/>.
  6. CISSS : centres intégrés de santé et de services sociaux; CIUSSS : centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux.
  7. C’est ce qu’on appelle le deuxième front, alors que les fédérations s’occupent de la négociation, le premier front.
  8. CHSLD : centres d’hébergement et de soins de longue durée.

 

Petite bourgeoisie envahissante et bourgeoisie ténébreuse1

14 avril 2022, par CAP-NCS
Quelques mois avant le référendum de 1980, tout indique que le projet de souveraineté-association ne peut passer la rampe. Sondage après sondage, le même portrait revient, ce (…)

Quelques mois avant le référendum de 1980, tout indique que le projet de souveraineté-association ne peut passer la rampe. Sondage après sondage, le même portrait revient, ce qui laisse peu d’espoir aux partisans du « oui ». La campagne elle-même est menée sans grand enthousiasme, d’autant plus que de sérieuses erreurs sont commises ici et là dans le camp du « oui », ce qui permet aux partisans du « non » d’en profiter tout en jouant les bonnes vieilles cartes de la démagogie et de la peur. On promet de « grandes réformes » d’un coin de la bouche (Trudeau proclame qu’il changera la constitution) tout en menaçant le Québec d’une crise sans précédent si jamais la population « ose » voter pour la souveraineté, même édulcorée comme elle l’est devenue sous l’égide du PQ. Pour la gauche, cette évolution est un défi politique et théorique. Au plan politique, l’argument des groupes « ML » tombe en morceaux : il est clair que le PQ n’est ni l’instrument ni le parti privilégié par la bourgeoisie, toutes tendances confondues. Tous les États, toutes les associations patronales, tous les partis de droite sont ligués contre le PQ. Le discours simpliste et arrogant des « ML » ne tient plus la route. Peu de temps après, les « ML » amorcent un déclin irrésistible Les secteurs de la gauche indépendante sont cependant eux-mêmes désarçonnés. Depuis des mois, ils mènent campagne pour le « oui critique » : on va voter oui, mais pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le projet péquiste ! Cependant, en réalité, l’impact de ce positionnement pèse peu entre le « oui» tout court et le « non » tout court. La polarisation entre les deux camps laisse peu d’espace aux voies alternatives et à vrai dire, la gauche dont l’influence dans les luttes populaires est considérable est politiquement impuissante. L’autre problème de la gauche est de nature théorique. Comment expliquer cet enchevêtrement social et national qui prend forme autour de projets peu définis, de classes sociales en émergence ? Le chaos politique est également conceptuel. Au Québec se produit une construction sociale hétérodoxe, avec une bourgeoisie « provincialisée », incapable de surmonter son rôle subalterne par rapport à la bourgeoisie canadienne, mais disposant d’importants leviers économiques. La petite bourgeoisie, si présente dans le PQ, est également très asymétrique, déchirée entre des secteurs populaires et technocratiques. De tout cela ressort un PQ atrophié, totalement incapable de mener le Québec à l’indépendance politique2 . Ce parti « pluriclassiste sous hégémonie bourgeoise »3 est dans une impasse.

La gauche n’a alors pas le choix de marquer la rupture, non seulement avec le PQ, mais également avec le nationalisme de gauche, où « la revendication de l’indépendance politique est mise sur le même pied que le projet socialiste »4 . C’est une erreur, poursuivent Bourque et Dostaler, comme celle des « ML » qui sous-estiment « l’enjeu de la question nationale, la division qu’elle peut opérer au sein des classes dominantes actuellement au Canada et, par conséquent, l’affaiblissement de ces dernières au profit du renforcement des masses populaires »5 . Pour renouveler la gauche, il faut reconstituer des lieux de réflexion et penser la rupture. « Dans la conjoncture se présentant en 1980, expliquent Bourque et Dostaler, le PQ ne réalisera ni le socialisme, ni l’indépendance.         (Introduction de Pierre Beaudet)

***

L’accession au gouvernement du Parti Québécois a ranimé les débats sur les rapports liant la structure de classes, les partis politiques et la question nationale. En mettant l’accent sur l’une ou l’autre de ces réalités, de nombreuses contributions récentes cherchent à cerner la complexité des dynamiques sociale et nationale. Les préoccupations sont centrées sur deux réalités particulières : la nature de classe du PQ et la permanence de la question nationale québécoise dans son rapport à l’État canadien. Ces deux questions sont au cœur des préoccupations actuelles du mouvement ouvrier, puisqu’elles touchent aussi bien la forme des organisations que l’efficacité du discours nationaliste au sein des masses populaires. Bien qu’il soit impossible de traiter de façon absolument séparée des deux problèmes, j’essaierai, dans cet article, d’apporter quelques éléments de réflexions concernant l’analyse du Parti Québécois6 .

Le parti de qui ?

Dans des textes parus dans les Cahiers du socialisme, Jorge Niosi remet en question la thèse selon laquelle le Parti Québécois serait un « parti bourgeois »7 . Il construit sa critique à partir des positions que j’ai avancées dans la revue française Politique Aujourd’hui et de celles qui ont été défendues par Pierre Fournier dans un texte publié dans le recueil La chance au coureur8 . Après avoir soutenu que la bourgeoisie francophone privée du Québec a des intérêts pancanadiens, il affirme que le Parti Québécois est un parti de la petite bourgeoisie. Niant de plus le fait que les hauteurs de l’État (hauts fonctionnaires, ministres, directeurs d’entreprises et d’institutions) et les cadres dirigeants des mouvements coopératifs (Mouvement Desjardins, Coopérative Fédérée, Caisses d’entraide…) appartiennent à la bourgeoisie, il préfère retenir les premières thèses affirmant le caractère exclusivement petit-bourgeois du PQ.

Le grand mérite du texte de Niosi est de démontrer que l’on ne peut, en effet, identifier de façon univoque et unilatérale le Parti Québécois à la bourgeoisie (thèse que je n’ai d’ailleurs jamais défendue). Si le slogan « Parti Québécois – parti bourgeois » peut faire image, il ne saurait tenir lieu d’analyse d’une réalité sociale beaucoup plus complexe. Identifier unilatéralement le Parti Québécois comme le simple objet d’une bourgeoisie francophone privée est une simplification outrancière. Je ne peux cependant suivre Niosi sur le même terrain quand il déduit de cette constatation le caractère exclusivement petitbourgeois du Parti Québécois. Au-delà de désaccords théoriques spécifiques sur lesquels je reviendrai plus bas, il me semble de plus en plus urgent de repenser la problématique implicite de la plupart des analyses proposées jusqu’ici.

On risque, en effet, l’enfermement dans le réductionnisme à s’épuiser ainsi dans des démonstrations reliant de façon aussi unilatérale le PQ aux intérêts restreints et à court terme d’une seule classe sociale. Un parti politique pose la question du pouvoir au cœur du procès d’ensemble de la lutte des classes. Il vise la maîtrise (au moins relative) d’un procès continu de désorganisation-réorganisation des rapports sociaux. Il ne saurait, par définition, s’affirmer comme l’instrument univoque et unilatéral d’une seule classe ou d’une seule fraction de classe. La lutte des partis, dans les démocraties libérales, n’est pas le résultat d’une série de joutes sportives opposant autant d’équipes qu’il y aurait de classes et de fractions de classe !

D’abord lieu interne d’imposition de l’hégémonie d’une classe (ou d’une fraction) sur d’autres classes (ou fractions), le parti constitue, en deuxième analyse, un appareil permettant l’exercice de pressions maximales sur le processus des rapports sociaux dans le sens des intérêts spécifiques qu’il défend. Il se présente donc comme un des lieux privilégiés d’intériorisation des rapports de forces au sein d’une formation sociale. On ne devrait donc pas confondre le repérage de la fraction ou de la classe hégémonique au sein d’un parti avec l’identification de cette dernière comme la seule force sociale qui constituerait cette formation dans sa spécificité.

Il importe ainsi de placer l’analyse d’un parti politique comme le Parti Québécois dans son rapport à l’ensemble du processus de transformation de la lutte des classes. Comme on le verra, il est alors permis de sortir de certains des cercles vicieux dans lesquels s’enferment les débats actuels au sein desquels chaque sociologue et chaque politicologue finissent par relier le PQ à une fraction de classe toujours originale.

Le procès de transformation de la lutte des classes

De nombreuses contributions actuelles traitent implicitement un parti politique comme une organisation corporative. Un parti n’est pourtant ni une organisation syndicale, ni une organisation patronale et encore moins un ordre professionnel. Il implique au premier chef le passage de la défense des intérêts corporatifs à la promotion d’un projet spécifique de société. Il doit être posé dans son rapport direct à la question du pouvoir.

Le parti touche à la question de l’espace social dans sa totalité. Il assume non seulement la promotion d’intérêts spécifiques déjà multiples et hétérogènes, mais aussi la reproduction de l’ensemble de la formation sociale. Voilà ouvert le champ de l’hégémonie, de l’alliance et du compromis. Il vise l’imposition des conditions politico-idéologiques les plus favorables à la promotion des intérêts économiques qu’il défend, sans que ces derniers soient d’ailleurs nécessairement dominants au sein de la formation sociale. Si le parti n’a pas, par rapport à sa classe hégémonique et même par rapport aux fractions et classes subalternes en son sein, le degré d’autonomie qu’a l’État envers l’ensemble des classes, il n’est pas soumis aussi directement que ne l’est une organisation corporative aux intérêts économiques à court terme de ses membres. On ne peut donc identifier de façon univoque le programme d’un parti (et encore moins les politiques d’un gouvernement) aux seuls intérêts spécifiques de sa classe hégémonique. L’addition sur une courte période de la législation d’un gouvernement peut ainsi servir d’indice des intérêts de classe défendus par un parti au pouvoir. Les résultats de la somme n’étalent toutefois pas l’évidence des forces sociales qui le produisent.

À l’inverse, il faut le souligner, le parti n’est pas le seul lieu possible de l’intervention politique d’une classe. Les politicologues ont montré depuis longtemps comment une classe, une fraction de classe, une catégorie ou une couche sociale peuvent assujettir certaines branches de l’appareil gouvernemental ou encore certains appareils idéologiques. Les organisations corporatives elles-mêmes peuvent être utilisées pour intervenir politiquement. Les multiples mémoires des Chambres de commerce en font foi. Cette remarque est utile, car on a souvent tendance à prendre au pied de la lettre certaines prises de position d’organismes corporatifs pour en déduire les rapports entre une classe et un parti. Ainsi pourra-t-on affirmer avoir trouvé la preuve que les hauts cadres du mouvement coopératif ne sont pas péquistes du fait qu’ils ne se déclarent pas ouvertement indépendantistes. Cette sociologie spontanée peut être aussi trompeuse que la simple addition de projets de loi, car, encore une fois, elle repose sur un rapport univoque à l’analyse du politique. Il n’est pas impensable, par exemple, que soient faites des déclarations mitigées ou conditionnelles sur la politique d’un parti, alors même que ce dernier défend des intérêts de classe assimilables à l’organisation qui les énonce. Le parti politique étant un lieu interne de rapports de forces, les organisations corporatives, certains appareils ou encore certaines branches de l’État peuvent constituer des garde-fous pour une classe dans ses rapports avec son propre parti.

Il importe donc, pour conclure, de considérer un parti politique comme l’un des lieux d’intériorisation de la complexité même des rapports de classes. Ainsi s’explique d’ailleurs qu’un parti au pouvoir puisse être identifié à une classe qui n’est pas hégémonique au sein de la formation sociale. Par exemple, l’Union Nationale maîtrisait, avant les années 60, le procès régional de transformation de la lutte des classes, au sens où la reproduction du capital monopoliste (et de l’État canadien) passait nécessairement par l’État des notables québécois. Toutefois, cette maîtrise n’assurait certes pas la place dominante ni à la bourgeoisie régionale ni à la petite bourgeoisie traditionnelle. Elle leur dégageait cependant, au Québec, le plus d’espace possible dans le procès de reproduction élargie du capitalisme monopoliste et de dissolution des rapports de production précapitalistes : rarement seul dans le parti, jamais seul dans la formation sociale. Voilà pourquoi les multiples indicateurs utilisables dans l’étude d’un parti n’acquièrent leur pertinence qu’à travers l’éclairage de la place d’un parti dans le procès de transformation qu’il cherche à infléchir.

Il s’agit donc de prendre en considération, au premier chef et autrement que dans des formules creuses, de l’historicité constitutive de ce procès. Le parti intervient dans le but d’infléchir un processus dans le sens de transformations spécifiques. Si ce processus se détermine fondamentalement dans la lutte des classes, il implique une désorganisationréorganisation de l’ensemble des rapports sociaux. À ce dernier titre, il touche non seulement aux classes elles-mêmes, mais aussi aux catégories et aux couches sociales (bureaucratie, clergé, aristocratie ouvrière…). Tentons de voir si cette problématique ajoute quelque chose aux débats actuels.

J’aborderai d’abord l’histoire de la formation du PQ en soulignant les principaux indicateurs qui ont été utilisés pour rendre compte du caractère de classes des partis (RIN et RN) et du mouvement (MSA) qui sont à l’origine de sa formation.

La préhistoire du PQ

Le Parti Québécois s’est formé dans un espace régional d’alliance de classes matérialisé dans la spécificité de certains appareils politiques au cours d’un double procès de désorganisationréorganisation des rapports de classes : 1) le passage québécois au capitalisme monopoliste et à l’État keynésien, 2) la crise économique mondiale. Le mouvement nationaliste se forme et devient revendicateur dans le passage de l’État non interventionniste à l’État keynésien. Dans un article du Devoir9 , j’ai récemment essayé de montrer comment le duplessisme, dans et à la suite de la crise des années trente, s’était imposé à la faveur de la constitution d’un bloc social rural. En s’appuyant sur la paysannerie, les notables québécois (bourgeois aux intérêts centrés sur le marché local et petits bourgeois traditionnels) ont imposé le maintien au Québec d’un État prékeynésien, alors même que l’État fédéral se transformait en État interventionniste. Les contradictions fédérales-provinciales sous Duplessis renvoyaient donc à la question de l’articulation des modes de production et au rythme différentiel (et inégal) du développement du capitalisme.

L’histoire du Parti Québécois ressemble étrangement, sous certains aspects, à celle de l’Union Nationale. Comme l’ALN avait amorcé le mouvement qui a conduit à la création de l’UN, le mouvement nationaliste des années soixante s’organise d’abord autour du RIN et du RN, partis identifiables à la petite bourgeoisie (nouvelle et traditionnelle). Durant les années soixante comme durant les années trente, les transformations du tissu social atteignent durement la petite bourgeoisie. Remise en question aussi bien au niveau de ses intérêts étroitement économiques que dans sa place (à redéfinir) dans la reproduction des rapports sociaux, elle sonne la première la charge.

Pourquoi a-t-on qualifié ces formations de partis petits-bourgeois ? En se fondant principalement sur la conjugaison de deux indices: la place de classe des agents du parti et le discours politique (propagande et programme). Le RIN est ainsi qualifié de petit-bourgeois parce que son personnel politique, identifiable à la nouvelle petite bourgeoisie, pratique un discours correspondant aux intérêts de cette dernière. Subissant une discrimination nationale dans le secteur privé et appelée à jouer, à partir de l’État keynésien, un rôle nouveau dans la reproduction des rapports sociaux, elle est amenée à redéfinir le nationalisme clérical. De même, le RN est qualifié de petit-bourgeois parce que les éléments qu’il regroupait, identifiables à la petite bourgeoisie traditionnelle, soutenaient un discours néo-créditiste typique de ces couches sociales en danger de prolétarisation.

Certaines analyses cherchent aussi à mettre en relation la place des agents, le discours du parti et le sens présumé du procès de transformation des rapports sociaux. On dira, en ce sens, que le parti est petit-bourgeois, car l’intervention proposée « détonne » dans le procès : soit par l’élaboration d’un réformisme hybride (les rêves rinistes à la fois étatistes, néo-socialistes et néo-capitalistes) ou inopérant (la machine à piastres créditiste).

Dans l’analyse du RN, du RIN et de l’ALN, l’identification du parti comme parti petitbourgeois semble aller de soi, puisque tous les indicateurs concordent. Entre l’appartenance de classe de la plupart des militants, le discours et le procès de transformation de la lutte des classes, il existe une concordance presque évidente. La chose n’est pourtant pas toujours aussi simple. Comment, par exemple, compte tenu de notre peu de connaissances sur cette question, caractériser le Bloc populaire ? On sait qu’il est formé de petitsbourgeois (André Laurendeau), mais que quelques bourgeois francophones bien connus (dont Maxime Raymond) ont été étroitement liés à la formation de ce parti. Le programme du Bloc populaire présente, quant à lui, certains accents nettement petits-bourgeois. Que dire de plus, en l’absence d’une prospection plus élaborée, sinon que la seule prise en considération des acteurs sociaux et du discours ne peut nous renseigner fondamentalement sur le caractère des intérêts de classe que défend un parti politique. L’exemple du Parti Québécois le démontre de façon encore plus frappante.

Les évidences soulignées plus haut, à propos du RN et du RIN, résultent d’une concordance allant presque de soi entre la place de classes des agents, le discours politique et le sens du procès de transformation des rapports sociaux. Dans l’étude du Parti Québécois cependant, alors même que les deux premiers critères sont largement employés et donnent même lieu à des débats vigoureux (!), le troisième semble avoir été oublié en chemin. Serait-ce que dans les cas du RN et du RIN, l’analyse marchait toute seule, sans que les auteurs s’en rendent vraiment compte ?

Le Parti de la souveraineté-association

Reprenons le fil de l’histoire du mouvement nationaliste des années 60 et 70. Après la formation du MSA et sa fusion avec le RN, on assiste à la création du Parti Québécois auquel adhèrent la plupart des rinistes à la suite de la dissolution de leur parti. En se servant de façon plus ou moins systématique des deux indicateurs dont nous avons parlé plus haut (agents et discours), un très grand nombre d’analyses ont tenté de montrer qu’il y avait bien une différence sociale entre les anciens membres du RIN et du RN et ceux du MSA qui ont hégémonisé le mouvement nationaliste dans le Parti Québécois.

Différentes thèses ont présenté les ex-libéraux du MSA comme les représentants d’une fraction technocratique de la petite bourgeoisie (issue des hauteurs de l’État et, par extension, du mouvement coopératif) ou, plus récemment, comme les défenseurs-promoteurs d’une bourgeoisie d’État. La formation du MSA manifeste en effet, au moins au niveau des acteurs, l’apparition d’un ensemble d’individus dont l’itinéraire est identifiable à celui de bourgeois de l’État québécois. Leur présence, si voyante dans le parti, pose donc la question des places du capital dans l’État bourgeois. À ce niveau, je demeure en désaccord total avec Jorge Niosi lorsqu’il réduit ces places aux seuls directeurs des sociétés d’État. Il existe dans l’État, en dehors des individus qui y font carrière et du caractère juridique de la propriété, un ensemble de places dont la caractéristique est de participer à la possession (contrôle) des moyens de production et par extension à l’exploitation de la force de travail et à l’accumulation du capital : direction d’entreprises économiques (sociétés d’État), direction des institutions (hôpitaux), hauteurs de l’État (ministres et hauts fonctionnaires) qui interviennent dans la gestion et la reproduction du capital social. Pour la même raison d’ailleurs, les hauts cadres du mouvement coopératif peuvent être considérés comme des individus occupant objectivement des places du capital. Si ces individus n’accumulent pas comme des bourgeois privés, la carrière des grands commis de l’État, fort confortable et le plus souvent en symbiose avec le « capital privé », est tout aussi, sinon plus, sûre que celle de certains de nos capitalistes locaux de la petite entreprise. Mais, au-delà des histoires de vie, soulignons que nous parlons ici principalement des places du capital et de la reproduction de ces places (« privées » ou publiques) relativement à un parti politique.

On constate donc que le PQ apporte des éléments sociaux nouveaux au mouvement nationaliste. La seule prise en considération des agents ne peut cependant nous renseigner de façon satisfaisante sur le rapport de ce parti avec l’ensemble de la bourgeoisie. En dehors d’une discussion en partie théorique sur la place de classes des agents du capital dans l’État et dans le mouvement coopératif, l’analyse risque de tourner court. Après ce procès sommaire, certains se croient autorisés à affirmer de façon péremptoire le caractère petit-bourgeois du Parti Québécois. D’autres, retenant leur jugement, tentent d’aller plus loin en scrutant le discours politique de ces nationalistes de la deuxième heure.

On n’a ici que l’embarras du choix et je n’entends pas répéter l’analyse du programme du Parti et du discours économique des principaux ténors de l’Assemblée nationale. Rappelons seulement que le projet économique péquiste vise le développement du capitalisme québécois par la coordination des interventions et des entreprises d’État, du mouvement coopératif et des entreprises privées régionales. Comme le souligne René Lévesque : « C’est à nous (les Québécois) de décider si une entreprise sera privée, publique ou mixte. Mais elle devra être québécoise »10.

Le PQ serait-il alors un parti petit-bourgeois appelant le développement du capitalisme ou un parti carrément bourgeois ? On peut constater, à ce stade de l’analyse, que les affirmations « un parti, une classe » commencent déjà à poser problème. Elles ne permettent pas d’aborder la question des rapports de forces à l’intérieur même du parti, en dehors de réflexions oiseuses sur la qualité des acteurs en présence. Il existe pourtant un ensemble de glissements discursifs et de pratiques différentielles dont il faut rendre compte.

On peut évoquer, à partir des deux indicateurs que nous avons utilisés jusqu’ici (discours et appartenance de classe des agents.), deux séries d’événements majeurs dans l’histoire du Parti Québécois. D’abord, l’évincement de l’ancienne direction du RIN et du RN (Bourgault, Ferretti, Grégoire). Même si quelques rares individus comme Pierre Renaud maintiennent une certaine influence dans l’arrière-scène que constitue maintenant le parti, les premières forces du mouvement nationaliste ont été organisationnellement démantelées. En matière de lutte politique, on a donc assisté à un processus d’hégémonisation du mouvement nationaliste au profit des anciens du MSA.

Cette pratique se vérifie au niveau du discours qui rompt avec toutes les velléités socialistes de la propagande riniste, de même qu’avec toutes les parentés créditistes de l’ancien Ralliement national. L’évocation lointaine du socialisme, version riniste, est remplacée par celle, presque aussi lointaine, de la social-démocratie. L’indépendance quant à elle est remplacée par la souveraineté-association. Il y a ici un glissement très net.

Le projet de souveraineté-association constitue un rétrécissement majeur de la thèse indépendantiste. Le champ de l’indépendance est explicitement limité à l’exercice du pouvoir juridique : « Le Québec sera souverain quand son Assemblée nationale sera le seul parlement qui puisse légiférer sur son territoire, et que les Québécois n’auront d’autres taxes à payer que celles qu’ils auront eux-mêmes décidé de s’imposer »11. Voilà un indépendantisme fort amaigri. Comme si l’on risquait de s’y tromper malgré tout, on a senti le besoin d’ajouter le mot association : politiquement souverains, mais économiquement associés. Ici, les choses se corsent ! Comment, en effet, concilier cette volonté de souveraineté formelle avec celle de l’association économique, puisque cette dernière, à l’heure de l’État keynésien, exige une gestion centralisée de nombreux mécanismes d’intervention dans l’économie ? Sans délégation de pouvoirs auprès d’une instance commune aux deux États associés, pas d’association, mais avec cette délégation pas de souveraineté, même formelle. Dans son dernier livre, et c’est la solution qui semble devoir être avancée par le PQ, René Lévesque évoque « une sorte de parlement délégué »12. L’honneur souverainiste est sauf. Le formalisme juridique du souverainisme péquiste conduit au renforcement du caractère antidémocratique de l’État bourgeois !

L’État capitaliste, au stade monopoliste, est caractérisé par le renforcement de l’exécutif aux dépens du législatif. Le projet du PQ implique en fait l’accentuation de cette tendance. Dans l’État péquiste, les grandes décisions économiques seraient prises par un corps spécialisé élu au suffrage indirect. Ces super-ministres et ces super-technocrates centralisant forcément l’information, pourraient, est-ce alarmiste de le penser, faire voter à peu près n’importe quoi au commun des députés des États associés.

Le PQ semble nous préparer un projet de souveraineté partagée dans une instance associative petitement démocratique. C’est là sacrifier beaucoup au formalisme du nationalisme bien-pensant. Politiquement souverain (ou autonome), économiquement associé et internationalement assujetti (Norad…), voilà ce qui reste du projet « décolonisateur » des années soixante.

L’entrée du MSA dans le mouvement nationaliste a provoqué des distorsions discursives appuyant un procès d’hégémonisation du parti identifiable à des individus occupant des places du capital dans l’État québécois. Ce premier coup de sonde demeure cependant insuffisant, car il ne pose pas le Parti dans son rapport au procès d’ensemble de la lutte des classes dans ce pays.

Un double procès

Nous avons évoqué plus haut la nécessité de tenir compte d’un double processus : 1) celui de la crise économique mondiale et 2) celui du passage à l’État keynésien. Cette crise, comme toutes les autres, implique une désorganisation-réorganisation des rapports de forces entre les classes. Au plan le plus superficiel, on peut le constater dans les mouvements de bourse actuels (de La Baie au Crédit foncier, en passant par Nordair et MacMillan Bloedel). L’analyse de ces jeux boursiers renvoie, bien sûr, à des mouvements beaucoup plus larges liés à la restructuration des rapports de forces à l’échelle mondiale13. Retenons seulement ici que ces luttes se répercutent et se jouent aussi à l’échelle canadienne. Comme l’on ne saurait analyser le régime Duplessis sans prendre en considération la crise des années trente, on ne saurait négliger la crise actuelle pour traiter du PQ. Le Parti Québécois s’inscrit et tente de maîtriser (au moins partiellement) un procès de réorganisation des rapports de forces entre les classes dominantes et entre les classes dominantes et les classes dominées. Retenons pour l’instant cette seule affirmation qui touche aux rapports entre la bourgeoisie canadienne et les bourgeoisies régionales au Canada.

L’État canadien

Le Parti Québécois pose la question du Canada, au moins apparemment. Il ne prend donc ses véritables dimensions qu’en fonction de l’histoire de la formation sociale canadienne.

L’État canadien a dû composer, depuis sa constitution, avec la réalité encombrante des régionalismes et des questions nationales. La structure fédérale-provinciale résulte d’un compromis. Coincée entre l’impérialisme anglais et le formidable développement du capitalisme américain, la bourgeoisie coloniale canadienne, à dominante commerciale et bancaire, est poussée à la création d’un État national. Elle doit se donner un marché national, mesure impliquant non seulement le développement des échanges au sein de l’espace national, mais aussi la domestication et la reproduction sur place d’une force de travail très attirée par les usines américaines. En une vingtaine d’années, l’État canadien est créé à partir des différentes colonies de l’Amérique du Nord britannique. Sans vouloir exagérer les disparités, l’unité politique a dû être réalisée à une telle allure que le capitalisme canadien ne put s’appuyer sur des forces centralistes véritablement structurées. Ceci a des conséquences aussi bien économiques que politiques et idéologiques. Sur le plan économique, la bourgeoisie canadienne n’a jamais pu réaliser de façon pleinement satisfaisante l’intégration du capital bancaire et du capital industriel et, à ce titre, elle n’a pu constituer le pôle d’attraction centraliste d’une bourgeoisie véritablement nationale. S’il ne fait aucun doute que de nombreuses tentatives d’intégration ont été réalisées (durant les trente premières années du 20e siècle, à partir de l’industrie forestière, par exemple), s’il ne fait aucun doute qu’une bourgeoisie industrielle canadienne a réussi à se développer, cette dernière n’a jamais pu résister à la domination impérialiste. Ainsi s’explique en grande partie la spécificité de la structure politique canadienne. Au-delà des longues discussions sur les volontés divergentes des Pères de la Confédération, constatons que cette structure politique a créé et a reproduit une division des appareils politiques favorisant la balkanisation. Sur le plan économique, les États provinciaux purent appuyer les intérêts capitalistes régionaux bien au-delà de ce qui se produit dans la plupart des États capitalistes dominants. Sur le plan politico-idéologique, la structure politique canadienne éparpille le dispositif hégémonique de légitimation, ce qui freine la production et la diffusion d’une idéologie véritablement nationale « partagée » par l’ensemble des Canadiens.

Le provincialisme politique ne peut donc que renforcer le poids historique des alliances de classes et des mouvements sociaux régionaux. Le régionalisme tient un rôle beaucoup plus important au Canada que dans la plupart des États dominants14. Autour des États provinciaux s’articulent des mouvements sociaux réunissant 1) des intérêts bourgeois centrés sur le marché régional et 2) des fractions importantes de la petite bourgeoisie entretenant des rapports privilégiés avec un État provincial ayant « pleine » juridiction sur l’école, la culture et le bien-être social.

La tendance à la balkanisation propre à la Confédération canadienne ne se réduit donc pas à des questions techniques de partage des pouvoirs, mais bien à l’ensemble des conditions historiques favorisant la reproduction de mouvements régionaux et nationaux relativement forts à partir et autour des États provinciaux.

Le passage à l’État keynésien

La crise économique actuelle n’est donc pas, faut-il le souligner, une cause absolue qui viendrait s’imposer de l’extérieur. Elle ne produit ses effets qu’à travers les luttes politiques spécifiques et la tendance balkanisatrice que nous venons d’évoquer. Ainsi, les transformations générées par la crise, qui s’enclencheraient selon certains économistes aussi loin qu’en 1965, s’inscrivent dans un procès de transition achevant de dépouiller la société québécoise de ses derniers traits de société marchande (agricole) précapitaliste. Cette transition provoquait la désorganisation du bloc social à dominante rurale, caractéristique du duplessisme et de l’État provincial prékeynésien, en même temps que la réorganisation d’un bloc social à dominante urbaine, poussant à la structuration d’un État québécois de type keynésien (interventionniste).

Ces bouleversements, à l’heure du capitalisme monopoliste, avaient commencé à provoquer des contradictions importantes. La première touche à la nature de l’État canadien dans son rapport à l’État keynésien. Nous avons vu plus haut que l’existence des États provinciaux permettait de renforcer le capital régional aux dépens de la bourgeoisie canadienne. Le propre de l’État interventionniste étant de faire apparaître une multiplicité de places du capital dans l’État, on peut déjà soupçonner les possibilités d’un renforcement de ce capital des régions à partir des États interventionnistes provinciaux. Ces remarques doivent toutefois s’inscrire dans un cadre plus englobant.

Une base d’accumulation

Lorsque l’on traite de l’État ou d’un État en particulier on vise, entre autres réalités fondamentales, la constitution d’un lieu ou d’une base d’accumulation spécifique, à travers le procès d’une lutte de classes non moins spécifique. La cité esclavagiste, la seigneurie féodale et l’État national indiquent des espaces d’exploitation permettant l’extorsion (et la potentialité de l’accumulation) des fruits du surtravail. Ces remarques fort générales sont loin d’être inutiles dans le cas qui nous préoccupe.

On oublie trop facilement, en effet, que l’État canadien est divisé, c’est-à-dire qu’il permet le renforcement d’une multiplicité de bases régionales d’accumulation (les provinces) qui ralentissent l’approfondissement et l’élargissement d’une accumulation capitaliste pancanadienne15. Quand, pour ne prendre qu’un seul exemple, l’État de Colombie-Britannique empêche MacMillan Bloedel d’être avalé par le Canadien Pacifique, sous prétexte qu’il s’agit d’un capital étranger (tiens, tiens), il pose en fait la question de la base d’accumulation. La Colombie-Britannique versus le Canada : la lutte a pour enjeu la reproduction d’un capital régional et l’affaiblissement objectif du grand capital canadien. Alors que la bourgeoisie canadienne doit se fusionner encore davantage pour demeurer concurrentielle à l’échelle mondiale, elle est ralentie dans ses mouvements de concentration par l’État keynésien lui-même (pourtant développé en fonction de la nécessité de la monopolisation) à cause de la particularité des structures politiques de ce pays.

L’État québécois reproduit donc une base d’accumulation capitaliste spécifique non négligeable, même si elle demeure marginale. Évitons toutefois de traiter cette réalité dans une problématique étroitement économiciste. Cette base d’accumulation ne se constitue qu’à travers et dans le processus historique de la lutte et des alliances de classes. Elle déborde donc largement les seules réalités étroitement économiques pour englober l’ensemble des rapports sociaux. Elle implique la production, la reproduction et parfois le renforcement d’un ensemble d’appareils (économiques, politiques et idéologiques) permettant la constitution, le maintien et la possibilité de réorganisation de ces alliances et de reproduction de ces luttes.

En ce sens, l’État québécois n’est pas le simple relais fonctionnel de l’État canadien où quelques petits-bourgeois (ou quelques éléments d’une classe dominante aussi évanescente que mal définie) s’occuperaient de résoudre les problèmes régionaux-nationaux de la reproduction du grand tout canadien. Il est le produit historique, en même temps qu’il en permet la reproduction et parfois même l’élargissement, d’un lieu spécifique d’accumulation capitaliste.

Une base d’accumulation constitue un lieu déterminé au sein duquel se crée un capital spécifique à travers le maintien et la reproduction d’un dispositif hégémonique spécialisé (de la Chambre de commerce à l’État québécois en passant par le club de hockey les Canadiens)16

L’espace économique ouvert par la constitution d’une base d’accumulation n’est évidemment pas étanche. Ainsi, l’espace régional québécois et l’espace canadien sont à la fois complémentaires et antagoniques. L’espace régional québécois étant occupé par une bourgeoisie principalement non monopoliste et par un capital peu centralisé et concentré, il est régulièrement « traversé » par le capital canadien. Le capital régional voudra souvent jouer sur deux tableaux : en profitant des contrats de l’État québécois tout en acceptant, par exemple, les subventions du fédéral.

Un lieu géographique peut donc contenir et délimiter l’entrechoquement de plusieurs espaces: ainsi, les multiples symbioses, interactions et contradictions du capital impérialiste américain, du capital canadien et du capital québécois. La réalité différentielle de ces trois espaces n’est nullement niée si plusieurs capitaux individuels tentent de jouer sur plusieurs tableaux. Soulignons aussi, puisque la méprise est bien ancrée, qu’il n’y a pas d’adéquation absolue entre ces espaces et le caractère national du capital. Si le capital impérialiste parle surtout américain, il parle aussi quelquefois allemand; si le capital canadien parle surtout anglais, il parle aussi parfois français; si le capital québécois parle surtout français, il parle aussi souvent anglais. Il ne faut pas confondre le concept et la réalité de la bourgeoisie régionale québécoise avec ceux de la bourgeoisie francophone : il y a des bourgeois francophones canadiens et des bourgeois québécois anglophones !

Il ne faut pas non plus confondre l’espace économique ouvert par une base d’accumulation et l’expansion du capital. La notion d’espace employée ici ne renvoie pas à un univers circonscrit. Tout capital tend à conquérir de nouveaux marchés. Le capital non monopoliste québécois est ainsi encouragé par l’État à exporter à la périphérie et à « conquérir » le marché nord-américain. La base d’accumulation crée un espace à développer et à élargir. Elle n’enferme pas le capital en un lieu clos. Si la notion de base d’accumulation vise, par définition, un lieu historique, plus ou moins bien délimité, celle d’espace économique permet de rendre compte de l’extension possible (interne et externe) du capital opérant à partir de cette base.

La bourgeoisie québécoise

Une base d’accumulation fonde, bien sûr, l’existence d’une bourgeoisie spécifique, même si elle n’enferme pas cette dernière dans un seul espace économique. Comme le souligne Pierre Fournier, elle implique l’existence d’un réseau économique plus ou moins bien structuré17. J’essaierai de caractériser sommairement la bourgeoisie dont on parle.

J’ai qualifié ailleurs cette bourgeoisie de timorée et d’éclatée18. Je voulais indiquer par là que cette bourgeoisie ne présente pas le degré de cohérence économique caractéristique d’une véritable bourgeoisie nationale capable de soutenir une politique autonome se démarquant au moins minimalement de l’impérialisme. À dominante non monopoliste, divisé entre le secteur public, le secteur coopératif et le secteur privé, le capital régional québécois occupe les interstices du grand capital, quand il ne s’intègre pas purement et simplement à son développement. Entre l’Hydro-Québec, les Caisses d’entraide économique et l’entreprise du domaine de la construction, le capital québécois s’installe le plus souvent « en amont ou en aval » du grand capital monopoliste canadien et américain. Cette situation rend difficiles l’établissement et l’affirmation d’une politique économique autocentrée permettant sa transformation en bourgeoisie nationale pleinement articulée.

Les bourgeoisies régionales canadiennes constituent une réalité originale dans les États capitalistes dominants. Grâce aux États provinciaux, beaucoup plus fortes que le capital régional dans la plupart de ces derniers pays, elles n’en demeurent pas moins très vulnérables devant les forces de l’impérialisme et de la bourgeoisie canadienne et ne se permettent le plus souvent que de jouer l’un contre l’autre. Le cas québécois demeure cependant une exception dans l’exception. Le paradoxe à expliquer me semble être-celui-ci : comment une bourgeoisie aussi faible peut-elle soutenir un projet de réforme constitutionnelle aussi radical ? L’historiographie et la sociographie butent sur ce paradoxe et résolvent le plus souvent la difficulté en niant l’existence d’une bourgeoisie régionale québécoise aux intérêts relativement spécifiques.

On a beaucoup parlé du développement au Québec d’une bourgeoisie d’État, le PQ étant représenté comme le soutien politique de la constitution d’un capitalisme étatique à vocation hégémonique. Cette thèse s’appuie sur une vision unilatérale de l’histoire récente, mais elle n’en indique pas moins le lieu d’un problème qui touche aux effets du développement de l’État keynésien dans le processus de la lutte des classes au Québec. Le passage de l’État des notables à celui des technocrates a, en effet, provoqué 1) la multiplication d’un ensemble d’agents du capital dans l’État (les nombreuses sociétés d’État) et 2) l’étatisation de certaines places objectives du capital exercées auparavant dans le secteur privé (direction des hôpitaux, par exemple). Ce dernier point a une importance capitale, même s’il est le plus souvent sousestimé19, L’étatisation de l’éducation et du bien-être social a chapeauté sous l’État québécois un ensemble de places auparavant divisées entre le privé (clergé) et le public.

Cette opération a pour effet de renforcer la bourgeoisie dans l’État québécois en élargissant sa base et en lui assurant une cohésion plus forte que jamais auparavant dans l’histoire du Québec, le clergé ayant été mis au pas (relativement, bien sûr). Dans un même processus, on assiste donc au développement de la bourgeoisie dans l’État québécois et à l’affirmation de la catégorie sociale que constitue la bureaucratie régionale québécoise, aux dépens de celle que constitue le clergé.

Cette dernière remarque a une importance capitale, car elle explique en partie la radicalisation de l’idéologie autonomiste qu’avaient soutenue le clergé et la bourgeoisie régionale avant 1960. Cette question réfère en fait à celles des alliances de classes et des forces sociales qui peuvent être développées à partir de ces alliances. Retenons d’abord ici que cette étatisation de certaines places objectives du capital et cette bureaucratisation de l’État québécois ne peuvent que provoquer l’aggravation des luttes constitutionnelles, ce capital et cette bureaucratie tendant à promouvoir l’État du Québec aux dépens de l’État fédéral.

Peut-on pour autant parler d’une bourgeoisie d’État ou même d’une fraction bourgeoise d’État au sein de la bourgeoisie québécoise ? C’est, il me semble, surestimer la cohérence de la pratique de ces agents et lui attribuer un rôle initiateur qu’elle n’a jamais tenu. La bourgeoisie de l’État québécois est traversée par les contradictions entre les différentes fractions de la bourgeoisie20. Les places du capital dans l’État québécois sont soumises à l’ensemble des contradictions du triple espace dont nous avons parlé plus haut. Aussi, de même que tous les agents de ce capital ne sont pas par définition péquistes, même les appareils économiques qui favorisent le plus la bourgeoisie québécoise (de la Caisse de dépôt à la SGF) ne sont pas des barricades étanches échappant à l’intériorisation des contradictions entre les différentes fractions de la bourgeoisie.

Il faut cependant expliquer pourquoi les agents du capital dans l’État québécois sont menés à exercer un leadership réel dans la promotion des intérêts de la bourgeoisie régionale. J’ai indiqué ailleurs21 qu’il fallait en chercher l’explication du côté de la question nationale, de la spécificité de l’État keynésien dans la division politique canadienne, ainsi que dans la particularité non monopoliste du capital régional. Le rôle habituel que jouent les agents du capital dans l’État keynésien à titre d’initiateurs de la mise en rapport des capitaux bancaires et industriels non monopolistes se transforment, dans un Canada politiquement divisé et dans une région marquée par la permanence des contradictions nationales, en un véritable leadership politique d’un ensemble d’agents placés au point nodal, l’État provincial, de la réorganisation du capital régional non monopoliste (et de la transformation potentielle ou souhaitée d’une partie de ce dernier en capital monopoliste). Si, conjoncturellement, les bourgeois de l’État exercent une certaine direction économicopolitique au sein de la bourgeoisie québécoise, puisque le renforcement de cette dernière passe par l’intensification au moins provisoire de l’intervention de l’État, je ne vois pas où se profilerait une bourgeoisie d’État à vocation exclusiviste. Il ne faut pas confondre le moment d’un processus avec ses déterminations fondamentales.

La bourgeoisie de l’État est, en effet, loin d’être seule dans la bourgeoisie régionale québécoise. Les hauteurs du mouvement coopératif, de la Coopérative fédérée à la Caisse d’entraide économique en passant par le Mouvement Desjardins, délimitent aussi un ensemble de places du capital contribuant à l’élargissement de la base d’accumulation québécoise. Personne ne nie d’ailleurs l’importance économique du mouvement coopératif. Seule une problématique différente pousse beaucoup d’auteurs à considérer ses cadres dirigeants comme des petits-bourgeois. Soulignons seulement ici qu’idéologiquement, la bourgeoisie du mouvement coopératif paraît la mieux préparée à collaborer avec le capital d’État étant donné l’illusion collectiviste que véhiculent ces deux formes d’accumulation.

Et le capital privé québécois : celui, majoritairement francophone et principalement non monopoliste qui est centré sur le milieu régional; celui qui a de plus en plus besoin de l’État pour résister à l’assaut monopoliste quant à son financement, à ses débouchés et à son accès à l’innovation technologique; le capital régional privé donc, forcé de se recycler pour tenir sa place sous le capital monopoliste. Il existe, même s’il n’est pas toujours coté en bourse. Depuis la publication du livre de Dorval Brunelle, La désillusion tranquille22, on sait que cette bourgeoisie régionale est capable de soutenir une politique économique spécifique. Brunelle a précisément montré que ce capital a appelé lui-même, durant les années cinquante, l’intervention de l’État et la création du COEQ. La création des sociétés d’État vouées au renforcement du capital québécois émanant de ce même organisme, on peut constater que la défense de la spécificité du capital régional québécois n’est pas une invention de technocrates. Oui, le capital régional québécois privé existe et il le sait ! Il cherche même à défendre sa marge de manœuvre. S’il demeure timide, étant donné sa faiblesse due à son caractère non monopoliste, il a démontré qu’il peut soutenir un projet politique « modéré » lui permettant de développer sa base d’accumulation tout en ne se fermant pas totalement l’espace canadien.

On ne doit cependant pas s’attendre à ce que nos capitalistes locaux fassent des déclarations explosives : leur faiblesse relative les en empêche. Pour ne citer qu’un seul exemple, quand Pierre Péladeau fait nommer Jacques Gagnon de la Caisse d’Entraide économique à son conseil d’administration et que Jean-Guy Cardinal assiste aux séances de ce conseil, on ne peut dire qu’il néglige son espace québécois23. Si le capital privé régional, surtout divisé entre l’appui à l’UN et au PQ, ne se fait pas ouvertement le champion de l’indépendance totale, il n’est certainement ni opposé ni absolument étranger au projet d’élargissement de l’espace économique québécois. Si la plus petite entreprise localiste est restée attachée à l’Union Nationale, le capital d’envergure moyenne, celui précisément qui est le plus soumis aux transformations générées par un capital monopoliste tendant à l’avaler à mesure qu’il croît, celui-là paraît plus ouvert à l’intervention de l’État et à l’élargissement des pouvoirs de la province. Mais quelle est donc la thèse du Parti Québécois ? À suivre..

Formes et contradictions au sein du capital québécois

Le capital québécois s’accumule donc sous trois formes différentes: étatique, coopérative et privée. Il se représente sous trois idéologies correspondantes: technocratique, collectiviste (ou populiste) et libérale.

Aux contradictions spécifiques générées par ces formes différentes d’accumulation s’ajoutent celles typiques du capital non monopoliste, existant entre le capital bancaire et le capital industriel. Le capital québécois n’est pas encore traversé par une division dominante entre le capital monopoliste et non monopoliste. Si le projet péquiste profile l’enclenchement éventuel d’un processus d’affirmation d’un capital monopoliste québécois à partir de quelques entreprises en voie de monopolisation ou déjà monopolistes (Hydro-Québec, Sidbec, Provigo…), les contradictions entre le capital monopoliste et non monopoliste opposent encore principalement le capital canadien au capital québécois. Il faut plutôt chercher les contradictions au sein de ce dernier, quant à l’envergure de l’accumulation, entre le petit capital local et familialiste et l’entreprise de moyenne importance en train de se recycler à l’aide de l’intervention de l’État.

Le PQ n’est donc pas le véhicule univoque d’une bourgeoisie d’État en voie de constitution. On l’a souligné plus haut, à la suite de Dorval Brunelle, la bourgeoisie régionale privée québécoise a elle-même fait appel à l’État. Dans le processus de la réorganisation du capital non monopoliste, la bourgeoisie de l’État québécois a exercé une autorité politique évidente. Ayant une base économique relativement plus sûre que les petits et les moyens capitaux privés, idéologiquement mieux placés pour faire appel à la nation, les éléments étatiques de la bourgeoisie régionale ont eu, dès le milieu des années soixante, une véritable vocation d’autorité. Cependant, ni le procès d’ensemble du développement du capitalisme, ni même la pratique gouvernementale péquiste n’indiquent une tendance à l’écrasement du capital régional privé. Comme partout ailleurs, la bourgeoisie de l’État s’est renforcée dans le développement du keynésianisme; comme partout ailleurs, des contradictions se sont développées entre les formes d’accumulation privée et étatique ; comme dans les autres régions du Canada, les bourgeois de l’État provincial keynésien ont tenu une place importante dans la promotion du capital régional. Dans la phase actuelle de la lutte des classes, malgré la double réalité de la crise et de l’interventionnisme d’État, rien n’indique que le capital d’État tende à avaler ou même à dominer le capital québécois.

René Lévesque déclare, par exemple : « nous tenons à ce que notre principale entreprise sidérurgique demeure propriété québécoise collective, jusqu’au jour où nous pourrons peut-être la rendre mixte, quand elle aura les reins suffisamment solides »24. L’État libéral subventionne directement le capital privé (« l’aventure » des chemins de fer canadiens) ; l’État keynésien achète, consolide, puis « fusionne » avec le capital privé …

La réorganisation et la reproduction élargie du capital régional passent par le renforcement (au moins provisoire) des places du capital dans l’État. Ce dernier phénomène n’indique pas le développement d’une bourgeoisie d’État, mais bien l’élargissement de la base d’accumulation québécoise au profit d’un capital demeurant largement en dehors des appareils économiques de l’État québécois.

L’alliance péquiste

Nous avons jusqu’ici touché aux forces à l’intérieur du PQ comme à des réalités plus ou moins figées. Il nous faut maintenant entrer plus résolument dans les alliances et les appuis qui rendent possible une tentative objective de maîtrise (relative) du procès de transformation de la lutte des classes.

Nous avons jusqu’ici lié le PQ à la bourgeoisie régionale, à la nouvelle petite bourgeoisie ainsi qu’à certaines franges de la petite bourgeoisie traditionnelle. Nous avons aussi fait allusion à la catégorie sociale que constitue la bureaucratie québécoise. Le processus de développement du capital monopoliste et de l’État keynésien pousse ces éléments à se conjuguer pour approfondir la base d’accumulation québécoise, c’est-à-dire pour élargir les places du capital et des fonctions directement ou indirectement déléguées du capital, dans les domaines public, parapublic, coopératif et privé québécois.

L’État provincial keynésien et sa bureaucratie seront pour la nouvelle petite bourgeoisie ce que le clergé a été pour la petite bourgeoisie traditionnelle au Québec : un lieu privilégié de reproduction, de promotion et d’idéologisation. Dans le passage de l’État des notables à l’État interventionniste, la plus grande part de l’exercice des places de la nouvelle petite bourgeoisie est liée au renforcement de l’État québécois et de la spécificité de son caractère national. Accès aux postes, défense de la langue et extension des pouvoirs de l’État québécois sont ici trois éléments intimement liés.

Les limites de l’alliance

La nature même de l’alliance inscrit cette dernière dans des limites bien circonscrites. Ce qui est représenté dans le discours officiel comme un simple réalisme ou encore, dans le discours indépendantiste radical, comme de la simple tactique, touche en fait là la nature même de l’alliance de classes ayant produit le Parti Québécois. Ici les agents, le discours et le processus d’ensemble de la lutte des classes se conjuguent pour inscrire le projet péquiste dans les limites maximales de la souveraineté-association.

En fait, en voulant s’y inscrire, le projet souverainiste touche à l’ensemble des rapports de forces à l’échelle nord-américaine et, ultimement, à la géopolitique mondiale dominée par l’impérialisme américain. Le projet péquiste vise objectivement la reproduction de l’ensemble du complexe des rapports des forces capitalistes au Québec. Il implique la maîtrise (relative) d’un procès de reproduction du capital américain et du capital canadien au sein duquel le capital québécois aurait le plus d’espace possible : approfondir la base d’accumulation québécoise sans remettre en question l’impérialisme et sans déstructurer l’espace canadien. La question nationale sert ici la reproduction de l’État canadien.

Les fondements de l’alliance

Ce n’est pourtant qu’à travers le rapport des classes dominantes aux classes populaires qu’il est possible de rendre compte de façon pleinement satisfaisante de la particularité de la lutte des classes au Québec. Ici convergent la division constitutionnelle canadienne, la question nationale et la question des alliances de classes.

Les luttes duplessistes ont été menées sur la base d’une alliance avec la paysannerie à travers la constitution d’un bloc social rural. Alors même que l’État interventionniste commençait à s’organiser à l’échelle fédérale, la particularité de la composition sociale du Québec (explicable en partie par l’inégalité du développement) : 1) empêchait les forces fédéralistes de trouver les alliés nécessaires à l’établissement des politiques keynésiennes au niveau québécois et 2) favorisait (sans la prédéterminer absolument) la constitution d’un bloc rural de type duplessiste. Ceci veut dire, en d’autres termes, que l’État duplessiste des notables (bourgeois locaux et régionaux – petite bourgeoisie traditionnelle) ne se constitue que sur la base d’une paysannerie encore politiquement significative25. Il s’agit d’une double contradiction par laquelle l’État capitaliste canadien est freiné dans ses réformes par des résistances qui sont en partie l’effet du développement inégal qu’il a lui-même reproduit, ainsi que par la division politique des masses populaires qu’il a lui-même approfondie à travers le maintien de onze États séparés.

Ceci ne veut pas dire que le développement d’une base ouvrière large et organisée allait résoudre tous les problèmes. L’importation du réformisme keynésien dans l’État québécois posa au contraire sous une nouvelle forme, encore plus explosive, la question du rapport aux masses populaires. Des travaux récents26 ont montré que l’État keynésien se caractérise par une tentative d’intégration politico-idéologique de la classe ouvrière. Des analyses québécoises ont insisté sur le fait que certaines réformes de la Révolution tranquille furent réalisées grâce à l’appui de la classe ouvrière (éducation, santé, bien-être social, travail)27. Cet appui a permis de déloger les anciens clercs et plus généralement de déstructurer les appareils de l’État des notables, mais on a presque oublié d’élargir la perspective en plaçant cette réalité dans les contradictions de l’État canadien.

Le keynésianisme a pourtant renforcé la nationalisation (ou la contre-nationalisation) des masses populaires québécoises. En posant la question de l’intégration de la classe ouvrière, le développement au Canada de l’interventionnisme propre à l’État monopoliste a posé de façon aiguë le problème de la division politique. L’application des réformes keynésiennes se réalisant sur la base d’un appui de la classe ouvrière (au moins de ses couches les plus « favorisées »), le provincialisme politique canadien ne pouvait que provoquer une tendance à l’affirmation d’alliances de classes soutenant des mouvements sociaux régionaux relativement forts.

Ceci nécessiterait des développements beaucoup plus élaborés touchant aux rapports entre la question nationale, les alliances de classes et les formes de l’État capitaliste. Ne retenons, aux fins de l’analyse, que la profondeur potentielle des alliances de classes au Québec dans leurs relations à la question de la base d’accumulation régionale. Nous avons souligné plus haut que la notion de base d’accumulation ne renvoie pas à la réalité unilatérale d’un espace étroitement économique, mais bien à celle beaucoup plus large de l’ensemble des rapports sociaux. La constitution d’une base d’accumulation spécifique, quelle que soit son importance, repose en fait sur les potentialités des alliances de classes.

Les luttes entre la bourgeoisie canadienne et la bourgeoisie régionale québécoise s’éclairent mieux dans ce contexte. À l’heure de l’État keynésien et à cause de la question nationale, la capacité de la bourgeoisie régionale québécoise de se constituer un champ d’alliances et d’appuis se multiplie. C’est même à travers la profondeur potentielle de ces alliances et de ces appuis que la bourgeoisie régionale québécoise peut élargir de façon sensible sa base d’accumulation aux dépens de la bourgeoisie canadienne. Après l’unanimisme et la convivialité de la Révolution tranquille qui a objectivement accentué la québécisation du mouvement ouvrier (développement de la CSN et de la CEQ, autonomisation de la FTQ face au CTC), le Parti libéral, placé sous l’hégémonie de la bourgeoisie canadienne, a cessé son flirt avec la classe ouvrière en mettant l’accent sur l’autoritarisme de l’État. Au contraire, c’est à travers son préjugé favorable envers la classe ouvrière que le Parti Québécois a voulu continuer la Révolution tranquille en tentant d’annexer les bénéfices de l’intégration de la classe ouvrière, au profit de l’élargissement de la base d’accumulation québécoise. Entre les lois ouvrières de la Révolution tranquille (droit de grève dans le secteur public, par exemple) la pratique des sommets économiques et le projet de souveraineté, il n’y a qu’un pas : celui du développement des contradictions propres à l’État canadien à l’heure keynésienne, aux coordonnées principales des luttes entre les bourgeoisies canadiennes et québécoises et de l’intégration de la classe ouvrière.

Les quatre pôles de l’horizon péquiste

Notre démarche nous a donc conduits des agents et du discours du Parti Québécois au procès de transformation de la lutte des classes. On peut caractériser le Parti Québécois comme la formation politique ayant permis l’hégémonisation du mouvement nationaliste initié principalement par la nouvelle petite bourgeoisie (et secondairement par la petite bourgeoisie traditionnelle) au profit de la bourgeoisie régionale québécoise. C’est donc au sens fort qu’il faut considérer le Parti Québécois comme un parti polyclassiste puisqu’il résulte d’une alliance entre des partis et un mouvement identifiable socialement (RIN-RNMSA), dans le cadre d’un mouvement national(iste).

Cette problématique permet d’entrevoir la possibilité d’une lecture dégagée des pièges étapistes que l’objet d’analyse pose lui-même. La plupart des discussions autour du projet péquiste portent, en effet, sur les potentialités de réalisation d’un objectif (l’indépendance) qu’il ne pose pourtant pas lui-même, se contentant de l’évoquer. Il s’agit, à proprement parler, d’une lecture indépendantiste-riniste qui s’inscrit à l’un des points de la quadrature péquiste. Mais comment ce discours s’organise-t-il ?

Au centre, la souveraineté : projet mouvant s’il en est un qui ne prendra son envol que dans son rapport tout aussi mouvant à quatre coordonnées identifiables socialement. Premier point de convergence : l’indépendance qui pose la souveraineté comme une étape vers l’indépendance du possible; le couple souveraineté-indép

France. « Effondrement à droite, menace de l’extrême droite, espoir pour une alternative à gauche »

13 avril 2022, par CAP-NCS
Comme en 2017, le second tour de l’élection présidentielle de 2022 opposera Marine Le Pen à Emmanuel Macron. Il aura obtenu presque 27,85%, Le Pen 23,15% et Mélenchon 21,95% (…)

Comme en 2017, le second tour de l’élection présidentielle de 2022 opposera Marine Le Pen à Emmanuel Macron. Il aura obtenu presque 27,85%, Le Pen 23,15% et Mélenchon 21,95% (pourcentages sur les voix exprimées) [1].

Mais la victoire de Macron au deuxième tour apparaît moins automatique qu’en 2017 (où il avait obtenu 66% des voix au 2e tour) et ce nouveau duel identique ne doit pas masquer les différences profondes de la situation électorale à l’issue du premier tour.

D’abord, l’abstention fait un bon de progression de plus de 4% avec 26,3% des inscrits. On assiste depuis 2007 à une augmentation régulière des abstentions, pour l’élection présidentielle comme pour les élections législatives qui suivent (plus de 50% en 2017). Les jeunes (de 18 à 35 ans) se sont abstenus à plus de 40% (29% il y a cinq ans) et les ouvriers à plus de 33% (29% il y a cinq ans). L’abstention représente grosso modo un quart des inscrits.

A côté de cela, ces élections marquent un nouvel effondrement des deux partis traditionnels de la Ve République, le PS et le parti gaulliste Les Républicains (LR). A eux deux, ils ne regroupent que 6,5% des voix exprimées. En 2017, à l’issue du quinquennat de François Hollande, le PS avait perdu presque les 4/5 de ses voix. Là, en 2022, la candidate LR (Valérie Pécresse), avec 4,78% aura perdu les 3/4 des voix obtenues en 2017.

En dix ans et deux élections présidentielles, ces deux partis socles se sont effondrés. Le système présidentiel vient de dévorer ceux qui l’ont engendré. L’électorat de Macron avait déjà bénéficié en 2017 de l’apport d’une majeure partie de l’électorat traditionnel du PS. En 2022, la majeure partie de celui-ci a voté Mélenchon ou Macron et l’électorat gaulliste s’est réparti majoritairement vers Macron mais aussi vers Eric Zemmour (Reconquête).

***

Deux exemples illustrent ces glissements.

Celui de Paris, ville majoritairement PS depuis 20 ans, Hollande y recueillait presque 35% en 2012. Là, la candidate du PS, Anne Hidalgo, elle-même maire de Paris, recueille 2,17% des voix quand Macron rassemble 35% et Mélenchon 30%.

Autre exemple, Neuilly sur Seine, banlieue chic de la capitale, bastion historique du parti gaulliste et de la droite traditionnelle depuis la Libération, dont Nicolas Sarkozy fut maire pendant vingt ans. En 2017, François Fillon, le candidat gaulliste, recueillait 64,92% des voix et Macron 23%. En 2022, Macron double ses voix, frôlant la majorité absolue, Zemmour recueille presque 19% et Valérie Pécresse seulement 15% des voix.

Ces deux exemples illustrent la triple polarisation inédite apparue dans cette élection, asséchant les autres candidatures avec, de part et d’autre de Macron, l’extrême droite et Jean-Luc Mélenchon, un candidat déclaré de la gauche radicale. Tant Macron que Le Pen et Mélenchon seront apparus comme «le vote utile» pour une catégorie de l’électorat, marginalisant sous les 10% ou même les 5% les neuf autres candidatures.

Macron s’est nettement consolidé comme le candidat du bloc bourgeois. Le MEDEF, l’organisation du patronat, a comme en 2017 affirmé en 2022 son soutien à Macron qui suit en tous points les orientations néolibérales et dont les nouveaux points de programme apparus satisfont les groupes capitalistes, que ce soient sur les baisses de prélèvements, les aides à l’entreprise, ou la poursuite des offensives libérales visant la santé et l’Education nationale.

Macron s’est consolidé vis-à-vis de l’électorat réactionnaire depuis 2017, en se montrant capable de s’opposer aux mobilisations des gilets jaunes et à celles des jeunes des quartiers populaires contre les violences policières, à celle des populations des Antilles, de la Kanaky et de la Corse, s’affirmant comme défenseur des forces de répression. Aussi, face à la crise sans fin du PS comme des LR, sa candidature à ce poste est apparue la plus fiable. Il en a résulté un clair renforcement de son électorat par un apport de voix venant des LR, tout en gardant l’essentiel des voix venant de la social-démocratie parmi les classes supérieures du salariat et les retraités aisés, apparaissant comme un gage de stabilité et même comme un rempart vis-à-vis de l’extrême droite. Dès lors, y compris dans des électorats votant traditionnellement pour la droite ou la social-démocratie dans d’autres consultations (municipales ou régionales), Macron est apparu, dans le cadre du système hyper-présidentiel français, comme un garant de sécurité, au-delà des classes possédantes, pour les couches sociales épargnées, pour l’essentiel, par la précarité et les difficultés du quotidien. Ce besoin de stabilité a été évidemment renforcé par la pandémie et la guerre en Ukraine. La spécificité du système électoral français, où la gestion du système gouvernemental est le fait exclusif d’un individu et non d’une représentation proportionnelle dans une assemblée, aura entraîné l’écroulement des partis qui ont construit ce système ces soixante dernières années.

***

L’extrême droite a été spectaculairement renforcée dans cette campagne électorale avec la consolidation du Rassemblement national (RN) et l’irruption de la candidature d’Eric Zemmour. Macron et les principaux médias ont largement cultivé les thèmes identitaires et sécuritaires dans les mois précédant l’élection présidentielle. Tout comme François Mitterrand qui avait fait de Jean-Marie Le Pen son «meilleur ennemi» dans les années 1980, Macron a cultivé l’idée d’un nouveau duel inévitable avec Marine Le Pen, se présentant comme rempart vis-à-vis de l’extrême droite, et pensant bénéficier une nouvelle fois du fiasco qu’avait connu la candidate du RN lors du second tour de 2017. Aussi, depuis longtemps, des personnalités d’extrême-droite cherchaient à sortir de ce piège en avançant le projet d’une recomposition de la droite de la droite, en construisant une alliance de l’aile la plus réactionnaire des LR avec des courants de l’extrême droite, visant à prolonger l’union réalisée lors des manifestations anti LGBTI+ de La Manif pour tous contre le mariage homosexuel et la PMA (procréation médicalement assistée), alliance notamment avec les proches de François Fillon. Construire donc une alternative, cultivant l’homophobie et l’islamophobie ainsi qu’un culte décomplexé des valeurs traditionnalistes françaises, et accueillant sans problème les courants néonazis que Le Pen tient à l’écart par souci de respectabilité.

De cet alliage, avec le soutien du groupe de médias de Vincent Bolloré et celui de Marion Maréchal, nièce de Marine Le Pen, est sortie la campagne d’un journaliste polémiste de la presse de droite venant de la droite gaulliste, Eric Zemmour, diffusant sans complexe depuis des années les idées les plus réactionnaires, condamné plusieurs fois pour ses propos racistes et islamophobes, débordant donc Le Pen sur sa droite, mais tendant la main aux courants les plus fascisants des LR pour une recomposition politique. Il aura eu son heure de gloire par une omniprésence médiatique à l’automne 2021, avançant l’idée qu’une troisième candidature de Marine Le Pen conduirait à un nouvel échec. Finalement, c’est le retour en boomerang de cet argument qui a marginalisé Zemmour, le vote Le Pen apparaissant au contraire, pour l’électorat lepéniste traditionnel, comme le seul moyen de faire chuter Macron. C’est cet argument du «vote utile» qui aura limité à 7% l’impact électoral de Zemmour et aussi celui du troisième candidat d’extrême droite, Nicolas Dupont-Aignan.

Ce projet se solde donc pour l’instant par un échec. Mais, malheureusement, ce premier tour aura confirmé le vote Le Pen comme le premier vote exprimé parmi les employés et les ouvriers et sa forte présence dans les milieux populaires, notamment dans le Nord, l’Est et le pourtour méditerranéen. D’ailleurs, pour essayer de renforcer son poids électoral dans l’électorat populaire, elle aura mis l’accent sur son image de «seule candidate pouvant battre Macron» en développant un discours insistant moins sur les questions sécuritaires ou d’immigration que sur la question de l’augmentation du pouvoir d’achat par une baisse de la fiscalité et des cotisations sociales sur les bas salaires. Tout en cultivant cette image populaire, elle aura tout fait pour apparaître crédible vis-à-vis du MEDEF et totalement compatible avec les cadres de l’Union européenne.

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La nouveauté de ce premier tour aura été également le double mouvement de l’effacement quasi total du PS du panorama présidentiel et la consolidation électorale de Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise, Union populaire pour la campagne électorale). Là aussi, ce troisième «vote utile» aura siphonné les autres candidatures à gauche, non seulement celle d’Anne Hidalgo, candidate du PS ramenée à 1,75%, mais aussi celles d’EELV (Europe Ecologie Les Verts), du Parti communiste français (PCF), du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et de Lutte ouvrière (LO). Dans des villes et des quartiers populaires ou aux Antilles, beaucoup se seront emparés du vote Mélenchon pour faire barrage à l’extrême droite dès le 1er tour et éviter de devoir une nouvelle fois voter Macron pour éliminer la menace de Le Pen. Mais le vote Mélenchon a aussi été celui de la jeunesse des quartiers confrontée au racisme, aux discriminations et aux violences policières. Ainsi, en région parisienne, il aura conquis une première place dans l’ancienne ceinture rouge, perdue par le PCF depuis les années 2000, dépassant les 50% à Montreuil, La Courneuve, Aubervilliers, et totalisant près de 50% dans le département populaire de Seine Saint-Denis. De même, l’évolution de son discours sur le nucléaire et la place du combat pour le climat aura permis que son vote apparaisse aussi comme un vote pour l’action contre les changements climatiques et premier vote chez les jeunes de 18 à 35 ans. Tout cela aura dominé, effaçant pour beaucoup sa sympathie affichée pour Poutine, notamment lors des massacres en Syrie, et sa position ambiguë sur l’agression russe en Ukraine. Ainsi, les semaines précédant le scrutin, une polarisation croissante s’est opérée à gauche pour renforcer le vote Mélenchon et rendre possible son accession au second tour.

Mais, en prenant les habits présidentiels, Mélenchon aura usé abusivement de la personnalisation de cette élection et de sa fonction, personnalisation correspondant au caractère «gazeux» de son mouvement, La France Insoumise (LFI), réseau d’action sans aucune structuration démocratique. Mélenchon aura lui-même, pour cette campagne, construit une coexistence ambivalente entre cette personnalisation et la mise sur pied autour de lui d’un large collectif, le «Parlement de l’Union populaire», visant à jouer le rôle de passerelle entre le candidat et les mouvements sociaux. En cela, il réitérait l’attitude du PCF à la fin des années 1990, cherchant à s’affirmer comme le porte-parole du mouvement social dans les institutions en intégrant sur ses listes des porte-parole du mouvement syndical et altermondialiste. De même, la France insoumise a voulu, depuis le début de la campagne, imposer le vote Mélenchon comme le seul vote utile à gauche, en ciblant explicitement les autres candidatures de gauche, alors que lui-même aura annoncé sa propre candidature depuis novembre 2020 sans jamais chercher à mener le moindre débat avec les autres forces de gauche et d’extrême gauche. Dès lors, l’échec de Mélenchon à quelques encablures du deuxième tour est aussi celui d’une politique hégémoniste et n’est pas en premier lieu de la responsabilité des autres mouvements de gauche présents dans cette élection.

Néanmoins, son échec et la division des forces de gauche qui pourtant rassemblent, additionnées, un nombre de voix comparable à celui de l’extrême droite (31,94% face aux 32,28% de l’’extrême droite) posent désormais sur la place publique un problème politique. Des forces sociales, des courants militants, cherchent à surpasser les échecs et les trahisons de la gauche social-démocrate et sa soumission au libéralisme capitaliste. Le débat sur cet échec et sur les axes d’une nécessaire mobilisation politique et sociale face aux dégâts du capitalisme n’a pas eu lieu. Le refus de se résigner à cette situation était un des messages essentiels de Philippe Poutou et de la campagne du NPA face à l’urgence anticapitaliste. Aussi, le succès de Mélenchon prouve la réalité et la vigueur de ces forces, mais ses limites viennent aussi de l’absence de volonté de convergences et d’actions communes. Malheureusement, pour l’instant, au-delà du second tour de l’élection présidentielle, il semble évident pour la France insoumise que le seul avenir politique à gauche doit se faire sous la bannière de l’Union populaire, à commencer par les élections législatives de juin prochain pour lesquelles l’essentiel de leurs candidat·e·s ont d’ores et déjà été désignés afin de maintenir et d’augmenter leur groupe parlementaire à l’Assemblée nationale.

***

Quoi qu’il en soit, la prochaine étape est le second tour de l’élection présidentielle. Même si les premiers sondages donnent Macron vainqueur, les écarts sont bien plus étroits qu’en 2017.

Dans l’électorat populaire, certains iront rejoindre l’abstention, mais beaucoup vont mettre dans l’urne un bulletin Macron, pour faire barrage à Le Pen, comme cela a été le cas en 2017. Ce choix se fera à contrecœur même si, après avoir mené cinq ans d’attaques violentes contre les classes populaires, après avoir été le fidèle défenseur des intérêts capitalistes, Macron cherche entre les deux tours à se parer d’un langage social et d’un vernis antifasciste pour se gagner des voix à gauche, amendant même partiellement son projet de nouvelles attaques contre les retraites. Cet apport de voix venant de la gauche est, avec les abstentionnistes du premier tour, la seule réserve électorale qui lui reste pour gagner le second tour, ayant déjà gagné l’essentiel des voix venant de la droite traditionnelle. Mais beaucoup, dans les classes populaires, ne pourront pas oublier les attaques orchestrées contre les gilets jaunes, les jeunes des banlieues, les violences policières impunies, la réforme de l’assurance chômage et la promesse de nouvelles attaques contre les retraites, les cadeaux incessants aux groupes capitalistes, le mépris colonial envers les populations des Antilles, de Kanaky et de Corse.

Mais une éventuelle élection de Marine Le Pen ne serait pas anodine, malgré la façade de respectabilité dont elle a voulu se parer les dernières semaines dans le pays, se servant même de Zemmour comme faire-valoir pour manifester sa modération. Elle est l’héritière et la dépositaire de tous les courants les plus réactionnaires de l’extrême droite française, et comporte dans ses rangs les idéologues et les défenseurs des thèses racistes, xénophobes, héritière aussi des courants les plus hostiles au mouvement ouvrier, aux luttes d’émancipation des peuples. Elle représente la béquille du grand patronat français pour lui apporter son soutien lorsque les classes populaires se lèvent, descendent dans la rue, pour défendre ses droits et que l’ordre est menacé. Elle prend alors fait et cause pour les forces de répression, contre les manifestants, comme elle l’a fait lors des manifestations des gilets jaunes en novembre 2019.

Donc, en aucun cas, un bulletin Le Pen ne pourrait être une arme pour se défendre face aux attaques menées ou à venir de Macron. Au contraire, l’élection de la candidate du RN serait synonyme d’une aggravation qualitative de la situation des classes laborieuses, de divisions approfondies du camp des exploité·e·s et des opprimé·e·s, faites d’une exacerbation des discriminations et des attaques contre les classes populaires racisées, synonyme aussi de nouvelles attaques contre les droits collectifs des salarié·e·s et de leurs organisations, contre les libertés démocratiques. De même, un score élevé en sa faveur, loin d’être un avertissement pour sanctionner la politique réactionnaire de Macron, serait un encouragement supplémentaire pour celui-ci sur les chemins de sa politique ultralibérale et sécuritaire.

Dans tous les cas, même si la combativité sociale s’est largement manifestée ces dernières années en métropole et dans les Outre-mer, dans les quartiers et les entreprises, la construction politique de notre camp social pour agir et défendre un projet d’émancipation est un chantier sur les décombres de la social-démocratie. Le succès électoral de Mélenchon peut être un point d’appui s’il n’est pas synonyme d’arrogance et de volonté hégémonique et d’absence de débat. Dans tous les cas, la force affirmée de l’extrême droite et les annonces de nouvelles attaques de Macron contre les retraites et le système public de santé, la surdité et la passivité gouvernementale devant l’urgence climatique, la détérioration galopante du pouvoir d’achat montrent l’urgence de la construction, sans attendre, d’un front d’action politique commun autour des urgences de l’heure, du combat contre le capitalisme. Cette question se posera dès les prochaines semaines quel que soit le résultat du deuxième tour. (Article reçu ce 13 avril 2022)


[1] Si on rapporte les résultats du 1er tour de l’élection présidentielle au nombre d’inscrits, on obtient les pourcentages suivants: abstention: 26,3%, E. Macron: 20,1%, M. Le Pen: 16,7%, J.-L. Mélenchon: 15,8%, E. Zemmour: 5,1%. (Réd.)

 

La lutte contre l’islamophobie à Québec

13 avril 2022, par CAP-NCS
Un peu de contexte Bien qu’observée au Québec dès le XIXe siècle, c’est à la fin du XXe siècle que la province compte une plus grande présence de personnes de confession (…)

Un peu de contexte

Bien qu’observée au Québec dès le XIXe siècle, c’est à la fin du XXe siècle que la province compte une plus grande présence de personnes de confession musulmane, quoiqu’elle n’atteigne pas 1 % de la population dans la région de la Capitale-Nationale. Les politiques d’immigration ont en effet favorisé la venue de populations immigrantes francophones hautement scolarisées, africaines et notamment maghrébines, résidant surtout dans la métropole.

Sur le plan sociopolitique, les personnes d’origine arabe ou de confession musulmane ont cependant participé en grand nombre aux mobilisations massives organisées à Québec en solidarité avec la Palestine et en opposition à la guerre en Irak. D’autres mobilisations, particulièrement pour la défense des droits humains ou lors du « printemps arabe », ont aussi permis une certaine jonction avec la gauche et les mouvements sociaux de la région.

À la montée du sentiment islamophobe en Occident, exacerbé par le 11 septembre 2001 et la présidence de Trump, s’est ajoutée la croissance d’un nationalisme ethnique québécois alimenté par l’Action démocratique du Québec (ADQ) avec la crise des accommodements raisonnables, le Parti québécois (PQ) avec la « charte des valeurs » et enfin la Coalition avenir Québec (CAQ) avec les « valeurs québécoises » et la loi 21[2], sans oublier le rôle joué par l’empire médiatique Québecor. Plus spécifiquement, dans la région de Québec, la présence importante de la radio-poubelle contribue à l’essor du racisme et de l’islamophobie[3]. Enfin, la présence de groupes nationalistes anti-immigration et d’une extrême droite organisée, visible et active dans des groupes comme La Meute et Atalante, ajoute de l’huile sur le feu.

L’attentat du 29 janvier 2017

C’est l’attentat au Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) qui a conduit à une prise de conscience massive de la présence et des dangers de l’islamophobie dans la région. Rappelons que l’assassin a, de façon préméditée, abattu six personnes, blessé plusieurs autres et marqué à vie une quarantaine de personnes présentes sur place. L’assassin a été considéré comme apte à subir son procès[4] et a été reconnu coupable de six meurtres au premier degré et de six autres tentatives de meurtre. Le procès a aussi mis en relief son intérêt marqué pour des sites Web d’extrême droite américains et des vidéos d’autres attentats.

Ce fut l’évènement québécois le plus médiatisé de l’année 2017 au niveau international. Sur les ondes de TVA Nouvelles, Pierre Bruneau a présenté cet attentat islamophobe comme du « terrorisme inversé », le discours médiatique préexistant ayant clairement postulé que le terrorisme devait venir de la part des communautés musulmanes[5] !

Les suites

Quelques heures après l’attentat, les premiers rassemblements se sont tenus, dont une vigile organisée par quelques militantes et militants de la région, qui a réuni le lendemain de l’attentat entre 10 000 et 15 000 personnes sous un froid glacial.

Par la suite, les initiatives se sont multipliées. Le CCIQ a organisé une marche et des personnes à l’origine de la vigile ont rassemblé des centaines de lettres de solidarité rédigées par des citoyennes et des citoyens et adressées aux familles des victimes. Dans les semaines suivantes, une coordination des actions contre le racisme a pu réunir une vingtaine de groupes issus des communautés culturelles et des mouvements sociaux, dont le Regroupement d’éducation populaire en action communautaire (REPAC) et la Ligue des droits et libertés, ce qui a permis, entre autres, l’organisation d’une manifestation contre l’islamophobie le 18 février.

La Coordination des actions contre le racisme à Québec est restée par la suite un lieu de concertation pour organiser des conférences, des marches et autres activités antiracistes. C’est aussi devenu, via les médias sociaux, un outil de diffusion des idées et des actions contre le racisme dans la région. Un comité pour l’organisation de commémorations du 29 janvier y a été créé. Depuis, le Comité citoyen 29 janvier je me souviens a exercé un leadership important en organisant les commémorations annuelles de l’attentat.

Les commémorations

Les commémorations organisées à Québec tous les 29 janvier par le Comité citoyen, en collaboration avec le CCIQ et avec le soutien de la Ville de Québec, sont des évènements majeurs dans la lutte contre l’islamophobie, et ont un rayonnement pancanadien important. La première commémoration, un an après l’attentat, a réuni près de 5000 personnes par grand froid, en présence des premiers ministres, de la mairesse de Montréal et du maire de Québec. En janvier 2019, le rassemblement a eu lieu à l’Université Laval, en 2020, à l’Église Notre-Dame-de-Foy et en 2021, pandémie oblige, à l’extérieur du Centre culturel islamique avec diffusion en direct.

D’initiative citoyenne et militante, ces évènements ont eu droit à une visibilité médiatique importante où l’expression de la solidarité envers les proches des victimes s’est conjuguée avec des prises de position claire contre le racisme et l’islamophobie par le comité organisateur et ses alliés. On cherchait à atteindre autant les communautés musulmanes que l’ensemble de la population, et des liens ont été établis avec les victimes du féminicide de la Polytechnique ainsi qu’avec les victimes québécoises d’un attentat commis à Ouagadougou en 2016. Les commémorations ont aussi permis des prises de position, entre autres contre le refus de François Legault de reconnaitre qu’il y a du racisme systémique au Québec.

La lutte continue

La lutte contre l’islamophobie a pris d’autres formes dans la région. On peut penser aux batailles menées contre les radios-poubelles et contre l’extrême droite, entre autres par la campagne Liberté d’oppression et le travail de vigie du groupe Sortons les poubelles. Des mobilisations contre la loi 21 de la CAQ ont eu lieu à Québec, sous le leadership de jeunes femmes musulmanes. Ces dernières se sont d’ailleurs impliquées par solidarité dans les mobilisations de Black Lives Matter, de même qu’en appui aux Autochtones et à la cause palestinienne.

Notons que d’autres enjeux et d’autres solidarités ont émergé, comme l’implication du CCIQ par son porte-parole, Boufeldja Benabdallah, ainsi que des survivants de l’attentat dans la campagne pour le contrôle des armes à feu menée par Poly se souvient. Des liens ont aussi été créés au niveau international, notamment avec le groupe One World Strong fondé à la suite de l’attentat de Boston.

Bilan et perspective

Les importantes mobilisations contre l’islamophobie ont permis de tisser une toile de solidarité antiraciste à Québec. Un front large incluant la Mairie de Québec, les mosquées, des militantes et militants antiracistes, des député·e·s et plusieurs organisations religieuses et sociales de la ville a permis, non seulement, une unité de parole autour de l’attentat du 29 janvier 2017 et de ses suites, mais aussi en réaction à des évènements comme l’attentat antisémite de Pittsburgh en 2018 et celui, islamophobe, de Christchurch en 2020. Par ailleurs, une solidarité interconfessionnelle unique s’est tissée dans la région. Sur le plan politique, les élections municipales ont favorisé l’émergence de plusieurs candidatures importantes issues de la diversité, dont des personnes impliquées dans la lutte contre l’islamophobie.

La lutte pour la construction d’un Québec inclusif implique de maintenir et de développer cette solidarité. Mettre fin au racisme et à l’islamophobie est un travail de longue haleine qui exige de consolider la jonction politique entre la gauche et les membres des différentes communautés, permettant de construire un mouvement indépendantiste québécois antiraciste et de démanteler les éléments de racisme systémique dans l’État.

Sébastien Bouchard[1] Militant social, syndical et politique


  1. Texte écrit en collaboration avec Maryam Bessiri et Iris Hermon.
  2. Loi sur la laïcité de l’État, communément désignée par loi 21.
  3. Sébastien Bouchard, « La radio-poubelle : le populisme de droite en action », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 11, 2014. Une version plus longue de ce texte a été publiée sur le site des NCS en 2015, <cahiersdusocialisme.org/la-radio-poubelle-le-populisme-de-droite-en-action1/>. Voir aussi : Dominique Payette, Les brutes et la punaise, Montréal, Lux, 2019.
  4. Les nombreux examens effectués en prévision de son procès n’ont pas décelé de maladie mentale, mais des traits narcissiques et une volonté de mentir pour fausser son évaluation psychiatrique. Isabelle Mathieu, « Bissonnette a feint avoir des hallucinations », Le Soleil, 24 avril 2018.
  5. « Un acte qui se fait contre une communauté musulmane chez nous, c’est quelque chose qu’on n’avait pas vu venir. On aurait pu imaginer le contraire : qu’une communauté musulmane ou qu’un groupe extrémiste musulman commette un geste, mais que nous…que quelqu’un de la communauté, d’une autre communauté, attaque les musulmans, c’est un terrorisme à l’envers, si vous me permettez l’expression », a déclaré M. Bruneau le 29 janvier 2017, <https://conseildepresse.qc.ca/decisions/d2017-01-011/>.

 

Etats-Unis. Le spectre fascisant de Trump dans la perspective des « midterms » et de 2024

12 avril 2022, par CAP-NCS
Donald Trump reste le collecteur de fonds le plus important du GOP (Parti républicain), et les experts disent que les courriels de collecte de fonds qui alimentent ses (…)

Donald Trump reste le collecteur de fonds le plus important du GOP (Parti républicain), et les experts disent que les courriels de collecte de fonds qui alimentent ses ambitions politiques font de plus en plus écho aux théories du complot et emploient une rhétorique fasciste qui fait appel aux pires instincts de la droite.

Les courriels de collecte de fonds de Trump ont contribué à réunir 378 millions de dollars faits de petits dons durant la campagne 2020. Il y a 110 millions de dollars dans le trésor de guerre de l’ancien président en février 2022. C’est plus que le total déclaré par le Comité national républicain et le Comité national démocrate réunis. Ce succès dans la collecte de fonds suggère que le message de Trump entre en écho avec une partie substantielle de la base républicaine, alors que d’autres politiciens d’extrême droite lancent des attaques fracassantes avant les élections de mi-mandat [le 8 novembre 2022] contre le droit à l’avortement, contre l’histoire des Noirs [esclavage, oppression, discrimination…], contre les écoles publiques et les personnes LGBTQ.

Les courriels trompeurs [1] de Trump pour la collecte de fonds ne sont pas seulement une odieuse arnaque. Si vous êtes un partisan inscrit sur la liste d’e-mails convoitée [dans le sens où ces listes de mails sont vendues, New York Times, 13 octobre 2018] de Trump, on vous dit que des «forces sinistres» sont en train de détruire une nation qui appartient de droit à des «patriotes loyaux comme vous». Seul Trump peut «sauver l’Amérique» de cette humiliation, disent les courriels, faisant un clin d’œil à la rhétorique fasciste du XXe siècle, selon les experts.

Certains appels semblent fonctionner comme une loterie, offrant aux donateurs une chance de rencontrer Trump en personne ou d’assister à un rassemblement «top secret». Un courriel datant de février 2022 et signé par «Donald J. Trump» invite les partisans à rejoindre le «cercle d’amis restreint» du célèbre président, où «quelques privilégiés» auront droit à «des informations confidentielles – des informations qui, j’en suis sûr, ne seront partagées avec personne d’autre».

Les promesses d’informations secrètes et de proximité avec Trump semblent renvoyer à l’approche de QAnon, la théorie de la conspiration raciste et antisémite d’extrême droite selon laquelle Trump lutterait contre une cabale «élitaire» de «pédophiles». QAnon continue de recevoir des clins d’œil de la part de Trump et d’élus alliés tels que la représentante Marjorie Taylor Greene (républicaine, Géorgie).

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Les experts débattent depuis des années de la question de savoir si Trump et son mouvement sont fascistes, mais les mensonges de Trump sur une élection volée et l’attaque du 6 janvier contre le Capitole ont franchi une ligne rouge pour des historiens comme l’expert en fascisme Robert Paxton [auteur, entre autres, de La France de Vichy, 1940-1944]. Certains journalistes qualifient désormais ouvertement le mouvement de Trump de «fasciste» ou de «néofasciste». En effet, les experts affirment que des éléments de la pensée fasciste se retrouvent régulièrement dans les discours de Trump ainsi que dans ses courriels de collecte de fonds, qui sont payés par le Save America Joint Fundraising Committee et soutenus par deux super PAC [sans plafond de dons] pro-Trump.

Dans une explication pratique publiée sur The Conversation, Joe Broich, professeur associé à la Case Western Reserve University, donne une définition large du «fascisme» tel que le conçoivent les historiens. Les partis fascistes sont apparus en Italie après la Première Guerre mondiale et se sont répandus en Europe et dans le monde, notamment aux Etats-Unis, en Amérique du Sud et en Inde. Le fascisme est «l’extrême logique du nationalisme», l’idée que les Etats-nations doivent être «construits autour de races ou de peuples historiques». Les fascistes sont obsédés par la race, écrit Joe Broich, ainsi que par l’idée que les vrais «patriotes» et les «bonnes personnes» sont «humiliés» tandis que les «mauvaises personnes» en profitent.

«Le fascisme [dit] que notre droite actuelle n’est pas assez dure; par exemple, ils aiment encore la démocratie ou le pluralisme relatif, alors démolissons tout et reconstruisons autour du peuple, “le peuple” – et c’est l’une des principales cases du jeu de bingo que Trump coche», a déclaré Joe Broich dans un entretien.

Joe Broich rappelle que Trump avait déclaré à un public majoritairement blanc dans le Minnesota qu’il avait de «bons gènes», avant de les avertir que le président Joe Biden allait inonder leur communauté de réfugiés de Somalie, une déclaration qui, selon les critiques, évoquait l’eugénisme et la supériorité raciale.

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Le 5 avril, un courriel de collecte de fonds signé par Trump, dont l’objet est «C’est très, très triste», déplore que «notre pays» soit «détruit par Joe Biden et les démocrates». «Nous ne sommes plus respectés», lit-on dans l’e-mail, «c’est très triste de voir ce qui est arrivé à nos grands Etats-Unis.»

«Dire “nous ne sommes plus respectés”, c’est classique, c’est comme une caricature des fascismes à l’ancienne», a déclaré Joe Broich. «Nous avons été humiliés, nous allons retrouver notre fierté – c’est comme une triste farce, sortie tout droit de Mein Kampf

L’idée directrice de la collecte de fonds est largement dépourvue de contenu politique réel, en dehors de la mention rapide d’un «désastre» à la frontière des Etats-Unis et d’un engagement à «SAUVER L’AMÉRIQUE».

Bien sûr, il y a un véritable désastre humanitaire à la frontière sud des Etats-Unis. Les groupes de défense des droits des migrant·e·s accusent les politiques racistes mises en place sous Trump et poursuivies jusqu’à récemment sous Biden. Trump et des républicains comme le gouverneur du Texas Greg Abbott exploitent depuis longtemps les peurs xénophobes face aux immigrant·e· s de couleur pour rallier leur base nationaliste. Trump a construit sa présidence autour de son mur frontalier. Greg Abbott est actuellement en train de militariser davantage la frontière avec toutes les ressources qu’il peut rassembler en réponse à la décision de Biden de supprimer le Titre 42 [possibilité pour le gouvernement des Etats-Unis de renvoyer des personnes venant d’un pays touché par une maladie contagieuse], la politique dite de «rester au Mexique».

Joe Broich a déclaré que le fascisme est un «droitisme révolutionnaire» qui est à la fois anti-establishment et rageusement anti-social. Le fascisme est «révolutionnaire» dans le sens où le système politique actuel doit être saisi ou renversé afin de protéger «le peuple» (ou le «folk», également appelé «volk» en allemand) de l’«Autre» désigné par les fascistes, quel qu’il soit. (Dans le cas de l’Allemagne nazie, les cibles comprenaient le communisme, le libéralisme, le socialisme, les immigrants, les Juifs, les Tsiganes et les Slaves.)

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Dans le même courriel de collecte de fonds datant du 8 avril, Trump déclare que le «système est totalement brisé». Il écrit que le pays «va vers le socialisme et le communisme» – en même temps, apparemment – et que le leadership de Joe Biden et Kamala Harris est à blâmer. Trump qualifie, à tort, tous les démocrates de «socialistes» et de «communistes». (Bien sûr, au grand dam de nombreux progressistes, le parti démocrate dominant n’est décidément pas socialiste!). Pourtant, si les trumpistes croient que le système est brisé et que le communisme est en quelque sorte en plein progrès, dès lors ils pourraient aussi croire que la violence est nécessaire pour «sauver l’Amérique», disent les experts en fascisme.

Ce sentiment était clairement présent lorsque des milices armées, des bandes fascistes et des partisans de Trump en colère ont cherché des élus à attaquer le 6 janvier 2021. Plus d’un an après, la rhétorique de Trump continue d’encourager la violence. Lors d’un récent discours en Caroline du Sud (16 mars 2022 ), Trump a exhorté ses partisans à «donner leur vie» pour défendre un pays supposé être attaqué par des forces progressistes. Inspirés en partie par Trump, les républicains des Etats-Unis ont répondu aux appels massifs à la justice raciale en faisant pression pour interdire les livres et les discussions en classe sur la «théorie critique de la race», leur terme fourre-tout inexact pour les programmes d’équité et l’éducation antiraciste:

«Faire disparaître la théorie critique de la race de nos écoles n’est pas seulement une question de valeurs, c’est aussi une question de survie nationale. Nous n’avons pas le choix… Le sort de toute nation dépend en fin de compte de la volonté de ses citoyens de sacrifier – et ils doivent le faire – leur vie pour défendre leur pays… Si nous laissons les marxistes, les communistes et les socialistes apprendre à nos enfants à haïr l’Amérique, il n’y aura plus personne pour défendre notre drapeau ou protéger notre grand pays ou sa liberté.»

Outre l’appel aux armes, en quoi cela diffère-t-il du «red-baiting» [chasse aux sorcières communistes de la période du maccarthysme] qui a dominé la rhétorique du GOP pendant des décennies? En bref, il n’y a pas de différence. Le socialisme est un épouvantail bien connu des républicains. Cependant, pour Joe Broich et d’autres experts, l’écart fasciste de Trump par rapport à l’orthodoxie républicaine s’est cristallisé avec la tentative violente de renverser l’élection le 6 janvier 2021. Selon Joe Broich, les fascistes ont recours aux paramilitaires ou au moins à la violence de rue pour imposer leur politique. L’encouragement de Trump à des groupes violents tels que les Proud Boys correspond à cette description.

«Les deux partis ont voulu déjouer l’autre dans les urnes, mais maintenant, je pense qu’avec le Trumpisme, il n’y a aucun problème à abandonner la démocratie», a déclaré Joe Broich. «Je pense que c’est le grand changement».

Le fascisme de Trump se répercute sur le Parti républicain, en particulier au niveau des Etats, où les élus extrémistes exigent une médiatisation des attaques aux enseignants des écoles publiques, aux étudiants et aux familles LGBTQ, aux droits de vote et à toute discussion réaliste sur l’histoire raciale de la nation. Les programmes scolaires antiracistes et les soins de santé conformes au genre pour les adolescents transgenres, par exemple, sont présentés comme des affronts aux patriotes et aux chrétiens. Ou, comme le dit Joe Broich, comme des «agressions contre l’intégrité du volk».

«Pour le trumpisme, nous pourrions dire que c’est une “agression contre les vrais Américains”, il faut qu’ils soient attaqués pour que vous puissiez vous rassembler autour du drapeau de Trump en guise de contre-attaque», a déclaré Joe Broich.

Les réactionnaires et les autoritaires ne sont pas tous des fascistes. L’ancien président George W. Bush n’est généralement pas considéré comme fasciste parce qu’il est membre de l’establishment politique plutôt qu’un révolutionnaire de droite. George W. Bush était belliciste et est critiqué pour avoir sapé la Constitution, mais il représente toujours le système actuel et le courant dominant du GOP. Trump, en revanche, s’est opposé à Jeb Bush [gouverneur de Floride de janvier 1999 à janvier 2007, il participe aux primaires de 2016 et se retire, il est très attaqué par Trump; allié au Tea Party, il se profilera comme un néoconservateur] et à l’establishment républicain en tant qu’outsider populiste de droite en 2016. Depuis lors, Trump a ignoré une longue liste de normes démocratiques, culminant dans son refus de concéder la victoire lors de la dernière élection.

«Le fascisme est toujours une option de droite révolutionnaire, donc le fascisme doit attaquer une droite établie, plus ancienne… C’était impossible pour Jeb Bush, mais c’est explicitement ce que Trump a fait», a déclaré Joe Broich.

Joe Broich affirme que le fascisme existe sur un éventail comme toute autre idéologie politique, mais il existe des caractéristiques définissant les fascismes historiquement. Cochez suffisamment de cases sur la carte du jeu de bingo fasciste – violence anti-gauche, racisme et xénophobie, capitalisme de copinage, nationalisme extrême, paramilitaires et violence de rue, un leader central fort – et vous êtes en territoire fasciste. Bien sûr, Trump n’est pas identique aux fascistes du passé. Mais un examen attentif de la façon dont il rallie ses partisans – et capte leur argent – offre un aperçu de ce à quoi un avenir fasciste pourrait ressembler. Même si Trump n’est plus à la Maison Blanche, ses e-mails de collecte de fonds montrent que nous ne pouvons pas ignorer la possibilité présente d’un tel avenir à l’horizon. (Article publié sur le site Truthout, le 9 avril 2022; traduction rédaction A l’Encontre)


[1] Dans le sens où l’on fait croire à des personnes favorables à Trump qu’elles ne sont plus sur les listes d’e-mails du président et qu’elles doivent immédiatement répondre pour continuer à être inscrites en bonne place sur ce listing de donateurs que Trump va examiner. Ce qui suscite des réponses et des dons, petits. (Réd.)

 

La crise migratoire haïtienne – Entrevue avec James Darbouze[1]

11 avril 2022, par CAP-NCS
R. E. – Plus d’un million d’Haïtiennes et d’Haïtiens ont fui le pays au cours de la décennie 2010. Cette poussée migratoire a eu lieu paradoxalement dans un contexte où le (…)

R. E. – Plus d’un million d’Haïtiennes et d’Haïtiens ont fui le pays au cours de la décennie 2010. Cette poussée migratoire a eu lieu paradoxalement dans un contexte où le département de l’Ouest était en principe en reconstruction après le séisme du 12 janvier 2010. Comment expliquez-vous ce déplacement massif des jeunes haïtiens à un moment où il devrait y avoir beaucoup de possibilités économiques dans le pays ?

J. D. – Effectivement, vu sous cet angle, cela a l’air d’être une contradiction. Cette manière de poser la question nous porte à interroger le fonctionnement de l’aide internationale post-séisme dans un pays comme Haïti, c’est-à-dire un pays sous tutelle internationale depuis 2004, à la suite de l’initiative d’Ottawa pour Haïti (2003). Autant dire qu’il y a un double aspect à considérer dans la réponse : le caractère massif de la poussée migratoire et les raisons d’un tel mouvement. Sur le premier aspect : le caractère massif de ce mouvement migratoire au cours de la décennie 2010 nous fait comprendre qu’il n’y a pas lieu de se focaliser sur les facteurs individuels qui interviennent sur la probabilité de départ. Tous ces jeunes gens qui migrent, qui partent, sont en quête de débouchés et d’opportunités. Ils et elles aspirent à une vie digne et veulent gagner leur pain quotidien à la sueur de leur front. C’est un rêve d’une simplicité déconcertante, c’est ce que veulent les gens : sortir du chômage chronique, gagner leur croûte dignement, satisfaire leurs besoins et ceux de leur famille.

Parce que cela leur est impossible dans le contexte haïtien, ils se sentent contraints à la migration par tous les moyens imaginables. En principe, le contexte post-séisme a introduit une nouvelle donne, les grands travaux qu’implique la période de reconstruction auraient dû les retenir. Cependant, quand on prend le temps de bien observer et d’analyser l’environnement haïtien post-séisme, on trouve une certaine cohérence. En effet, si la reconstruction avait eu lieu, elle aurait pu mobiliser la force laborieuse et l’énergie de ces jeunes gens. Elle aurait pu les retenir dans le pays, tout en leur offrant des opportunités économiques et une possibilité – même minime – d’ascension sociale. Mais la réalité est que la reconstruction n’a pas eu lieu. Très peu a été fait. Onze années après le tremblement de terre, la situation de la capitale et de toute la région métropolitaine de Port-au-Prince est pire qu’au lendemain du séisme. De nombreuses études, recherches et ouvrages ont montré que les fonds de la reconstruction ont été détournés, dilapidés. À mon avis, c’est un des points susceptibles d’expliquer ce déplacement massif. Un autre élément est le désir d’Occident. Cette notion fait référence au devenir hégémonique du mode de vie occidental – son triomphe – dans le contexte de domination impériale de la culture occidentale. Ce devenir hégémonique me semble favorisé par le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et par la pénétration dans le pays des images de bonheur, de réussite et de bien-être à l’occidentale. Mais cet élément n’est pas lié spécifiquement au moment de la reconstruction.

R. E. – Dans un contexte où la dépendance d’Haïti par rapport aux grandes ambassades occidentales en général et des États-Unis en particulier s’accroit de plus en plus, quelle est votre lecture du déplacement de la population haïtienne dans les pays de l’Amérique latine au cours des dernières années ?

J. D. – À mon avis, il y a plusieurs facteurs qu’il faudrait mettre en perspective pour bien situer ce déplacement de la population haïtienne. Le premier facteur est la mise sous tutelle d’Haïti depuis 2004. En effet, depuis l’année de la commémoration du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti (2004), à l’initiative du Canada, un consortium de pays occidentaux – à la tête duquel on trouve notamment la France, le Canada, les États-Unis – a décidé de départir le peuple d’Haïti de sa souveraineté. Toutes les grandes décisions touchant à la vie sociale, politique et économique du pays ainsi qu’à l’avenir de la population sont prises par ce consortium. Ces décisions déterminent si la population va rester dans le pays ou partir vers d’autres cieux, considérés plus cléments. C’est dans ce cadre qu’il faut situer un premier élément du rapport de déplacement vers les pays de l’Amérique latine. Jusque dans les années 2010, les États-Unis, le Canada, la République dominicaine, la France et les Petites Antilles (Bahamas, les îles Turks et Caicos) étaient les principales destinations des mouvements migratoires haïtiens. De 2004 à 2017, sous le couvert d’une mission de stabilisation des Nations unies en Haïti, de nombreux contingents militaires d’Amérique latine (Brésil, Argentine, Uruguay, Chili, etc.), d’Afrique et d’Asie se sont retrouvés sur le sol haïtien. L’Amérique latine est devenue plus proche.

Le deuxième facteur est le positionnement au niveau de l’appareil d’État en 2011, environ une année après le tremblement de terre, d’une organisation criminelle mafieuse dirigée par des néoduvaliéristes. Cette opération a pu se réaliser, comme cela a été largement documenté, avec le soutien de la communauté internationale, des gouvernements membres du Core group[2] et principalement des États-Unis. Pour rappel, le séisme de 2010 a fait plus de 250 000 morts et détruit la région métropolitaine à plus de 80 %. Au moment où se posait l’urgence d’une planification de la reconstruction par un personnel politique constitué de patriotes qualifiés, le pays a été livré à des mercenaires. Cette bande de mercenaires soutenue par la communauté internationale a tôt fait de désespérer la population haïtienne par sa gestion calamiteuse des ressources, la dilapidation et le détournement des biens du pays. Haïti a connu alors une détérioration exacerbée de l’environnement social, politique et économique. D’autant qu’il a été, par ailleurs, constamment soumis à un certain nombre de risques environnementaux et climatiques résultant de son exposition géographique aux événements météorologiques extrêmes (cyclones, ouragans, etc.).

Il y aurait beaucoup d’autres considérations à prendre en compte sur ce point, par exemple le fait qu’aucune politique préventive n’a été mise en œuvre pour adapter les infrastructures aux intempéries, cyclones, ouragans et séismes, malgré la présence sur le terrain du consortium international de tutelle. Les conditions de vie de la population se sont complètement dégradées pendant que le pays connaissait une croissance économique décevante. Dans ces conditions, à tort ou à raison, la migration se présente comme un réflexe de sécurité et de mobilité sociale et économique pour les catégories les plus vulnérables.

Bien entendu, nous ne mettons pas en relief ici le fait que depuis le XIXe siècle, Haïti a toujours entretenu des relations fraternelles et solidaires avec le Venezuela. Ou bien des rapports de coopération et de bon voisinage avec Cuba en raison du faible taux d’industrialisation. Par ailleurs, comme mentionné plus haut, Haïti a toujours été parmi les pays exportateurs de travailleurs et travailleuses du monde. À chaque nouvelle crise, ce rôle de pays pourvoyeur de main-d’œuvre est renouvelé.

R. E. – Haïti fait partie des territoires les plus attractifs pour le monde humanitaire alors que le pays semble répulsif pour la majorité de sa population. Comment expliquez-vous ce contraste ?

J. D. – En fait, on est devant un cas typique de ce qu’il convient d’appeler la logique des mondes. On sait que l’attractivité autant que le caractère répulsif des territoires sont des constructions sociales, politiques et institutionnelles. L’exemple haïtien fournit une illustration parfaite de la manière dont ces politiques sont mises en œuvre. Généralement, lorsqu’il s’agit d’expliquer les mouvements migratoires internationaux, une distinction ordinaire consiste à inventorier les facteurs de repoussement (les troubles civils, un système corrompu, le manque d’État de droit, l’insécurité galopante…) et les facteurs d’attirance (politique d’immigration facile, conditions socio-économiques meilleures, réseaux d’accueil…). Dans le contexte haïtien, on se retrouve avec un assemblage de ces deux facteurs adaptés en fonction du groupe : le repoussement pour les Haïtiens et l’attraction pour les étrangers.

En effet, il y a de multiples facteurs de repoussement qui s’exercent sur des franges de la population haïtienne, notamment les jeunes. On pourrait citer l’insécurité, le chômage ainsi que toutes les menaces quelconques auxquelles ils sont exposés et contre lesquelles ils sont sans recours. Le jeune – ou la jeune – qui compare sa situation en Haïti, le pays où il est né, à ce qu’elle pourrait devenir s’il changeait de pays, estime qu’il ne pourrait que « mieux vivre » ailleurs. D’où un triomphe certain du désir d’ailleurs comme on a pu le voir récemment. Des Haïtiennes et des Haïtiens investissent tout ce qu’ils ont pour fuir le pays à tout prix parce qu’ils y sont forcés par les politiques appliquées dans ce pays. Ces politiques ne les « voient » pas vivre en Haïti ni n’entendent aménager le territoire de sorte qu’il constitue un cadre de vie pour eux.

De la même manière, il y a de multiples facteurs qui attirent et font d’Haïti une terre de possibilités pour le monde humanitaire. Par exemple, le fait que le pays soit – par la démission des pouvoirs publics – vulnérable et abonné aux catastrophes. Et dans une certaine mesure, on peut même soutenir que ces mêmes facteurs qui attirent le monde humanitaire participent des éléments de repoussement pour la population native.

R. E. – Les autorités étatsuniennes ont violé le droit à l’asile de plusieurs milliers de migrantes et migrants, en majorité haïtiens, massés sous le pont Del Rio au Texas au cours des mois de septembre et d’octobre 2021. Cette violation témoigne-t-elle d’une nouvelle ère du capital où le verbiage des droits de la personne (droit à la protection des réfugiés en particulier) n’est plus utile pour voiler sa barbarie ?

J. D. – Cette question est vraiment très intéressante. Elle me fait penser à ce mot d’Hannah Arendt nous rappelant que le siècle dernier a créé des étrangers face auxquels s’est posé le problème de l’accueil. « Des groupes qui n’ont été accueillis nulle part, qui n’ont pu s’assimiler nulle part. Une fois qu’ils ont eu quitté leur pays natal, ils se sont retrouvés sans patrie; une fois qu’ils ont abandonné leur État, ils ont été considérés comme des hors-la-loi; une fois qu’ils ont été privés de leurs droits, ils se sont retrouvés des parias, la lie de la terre» et « ainsi se dévoilent aux yeux de tous les souffrances d’un nombre croissant de groupes humains à qui les règles du monde environnant cessent souvent de s’appliquer.»

J’ai été amené en diverses occasions à me préoccuper de droits humains vus sous l’angle du droit des étrangers. Aujourd’hui, notamment dans le contexte de pandémie globale, comme l’indique Jacques Derrida, il y a une question de l’étranger. Une question tranchante qui ne manque pas de déchaîner les passions. Dans sa spécificité actuelle, cette question est celle du droit et de la démocratie. L’étranger est celui par qui la question scandaleuse, tapageuse, arrive dans les « États de droit ». Alors que dans le discours courant – celui des médias et de la rhétorique officielle des institutions internationales – le fondamentalisme des droits de l’homme fait rage. En contrepartie, dans les politiques officielles, se fait le constat d’un durcissement des polices intérieures et des mesures de contrôle de l’immigration visant à restreindre la libre circulation des individus. Par cette question est lancée une interpellation sur le caractère démocratique des sociétés contemporaines. Il y a là, il me semble, une fracture ontothéologique qui est en train de changer le rapport occidental au monde. C’est en ce sens que ce qui s’est passé sous le pont Del Rio, au Texas, au cours des mois de septembre et d’octobre 2021, peut avoir quelque chose à nous apprendre sur notre temps, sur les temps à venir et sur le fonctionnement des sociétés contemporaines.

Aux États-Unis, il y a deux conceptions du monde qui s’affrontent et s’entrechoquent depuis le XIXe siècle. Une conception antique d’un monde foncièrement clos, fortement hiérarchisé, qui prend sa source dans la nature elle-même. Cette conception du monde crée la hiérarchie des communautés et la hiérarchie des individus à l’intérieur des communautés, sur la base de la couleur de la peau. Les hommes à cravache qui pourchassaient, à cheval, au Texas, les immigrantes et les immigrants haïtiens sont l’expression de cette conception dépassée du monde clos. Et, il y a en face, une conception plus ouverte, moderne, qui fonde la communauté sur l’accueil. Comme j’ai essayé de le montrer ailleurs, la guerre de Sécession a facilité un modus vivendi, mais elle n’a pas suffi à faire triompher la conception plus ouverte dans les mentalités.

Ces deux conceptions ayant toujours eu à s’affronter en un combat douteux, je ne dirai pas que le verbiage du droit à la protection des réfugiés n’est plus utile pour voiler la barbarie de cette nouvelle ère du capital. Il est évident que quelque chose est en train de changer, est en train de mettre à mal les fondements de cette société américaine. Il n’est pas étonnant que cela arrive par des migrantes et migrants haïtiens puisque les divers gouvernements ont, pendant plusieurs décennies – voire des siècles –, constamment saboté l’effort haïtien de construction d’une société juste, démocratique, libre et équitable.

R. E. – Quel est le sens du slogan « changer système » qu’on entend dans les mouvements sociaux en Haïti au cours des dernières années ? Dans quelle mesure un tel objectif a-t-il un rapport avec les mouvements migratoires des Haïtiennes et Haïtiens ?

J. D. – En Haïti, peut-être plus qu’ailleurs, il est évident que le système actuel est arrivé à terme. Il n’est plus possible de faire semblant. Sur le plan social, politique, économique, culturel et institutionnel, il se révèle incapable de répondre aux besoins fondamentaux de la population. C’est le sens du recours à la violence extrême. La population se trouve dans un état de dénuement extrême. Tous les indicateurs sont au rouge.

Changer système ou « chavire chodyè » est une manière d’exiger une refonte fondamentale du régime actuel d’apartheid instauré par la vision ultralibérale des intégristes du marché depuis la fin des années 1970. Les réformes ultralibérales, imposées à la faveur d’un choc sociétal violent comme le coup d’État de 1991, ont substitué aux valeurs démocratiques la seule loi du marché et la barbarie de la spéculation dans un des pays les plus inégalitaires de la planète, où plus de 50 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté (2012). Selon les chiffres de la Banque mondiale elle-même (2018), environ 6,3 millions d’Haïtiens ne sont pas en mesure de satisfaire leurs besoins essentiels.

Le rapport avec les mouvements migratoires est simple. De la même manière qu’il convient de chercher l’anatomie de la société civile dans l’économie politique, c’est toujours dans le dispositif impérial des relations internationales de domination et de dépendance qu’il faut chercher les causes des mouvements migratoires. Comme nous l’avons vu en ce qui concerne le consortium du Core group, dans le rapport d’Haïti avec la communauté internationale, tout ce qui se passe a un rapport avec le néocolonialisme et la division capitaliste de la population selon un mode ségrégé.

Depuis 1994, les Clinton (Bill et Hilary) jouent un rôle majeur en Haïti. Après le renversement d’Aristide en février 2004, Bill Clinton a travaillé avec l’ancien employé de la Banque mondiale, Paul Collier, avec des sociétés multinationales et avec l’élite haïtienne pour imposer un plan de libre marché à Haïti. En 2009, ils ont effectué une tournée dans le pays pour promouvoir les ateliers de misère (sweatshops), le tourisme ainsi qu’une agriculture orientée vers l’exportation. Les vagues de mouvements migratoires des jeunes haïtiennes et haïtiens sont connectées au dispositif de ce système qui n’offre aucune perspective à la population. Changer de système, c’est fondamentalement mettre fin à cela. C’est construire un pays capable d’offrir une qualité de vie optimale, un minimum vital à chacun, chacune, des perspectives claires et de l’espoir à sa jeunesse. C’est revenir à l’idéal de liberté, de bien-être, d’égalité et de solidarité, tel qu’il avait été formulé par les ancêtres pour Haïti et pour le Monde.

Le système actuel ayant conduit le pays et la majeure partie de sa population dans un cul-de-sac, le slogan « changer système » signifie : soit on change de paradigme pour permettre à la population de vivre sa vie dignement, soit les mouvements migratoires des Haïtiennes et Haïtiens à travers le monde vont continuer jusqu’à épuisement. Au fond, nous parlons d’Haïti, mais si nous jetons un coup d’œil ailleurs, nous nous rendons compte qu’il est question ici de la logique des mondes.

Renel Exentus est doctorant en études urbaines à l’Institut national de la recherche scientifique


  1. James Darbouze est professeur à l’Université d’État d’Haïti et militant social et politique.
  2. NDLR. Le Core Group est composé des ambassadeurs d’Allemagne, du Brésil, du Canada, d’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de France, de l’Union européenne, du représentant spécial de l’Organisation des États américains et de la représentante spéciale du Secrétaire général des Nations unies. Communiqué du Core Group, 8 avril 2021, <https://ht.usembassy.gov/fr/communique-du-core-group/>.

 

Il y a 40 ans : comment les peuples autochtones du Canada se sont mobilisés pour la reconnaissance constitutionnelle

8 avril 2022, par CAP-NCS
Cela fait maintenant 40 ans que le gouvernement Trudeau père a « rapatrié » la constitution du Canada, mettant fin au contrôle résiduel de la Grande-Bretagne sur les (…)

Cela fait maintenant 40 ans que le gouvernement Trudeau père a « rapatrié » la constitution du Canada, mettant fin au contrôle résiduel de la Grande-Bretagne sur les modifications apportées au document fondateur du pays, l’ Acte de l’Amérique du Nord britannique .

Une grande partie de l’analyse critique à l’époque portait sur la façon dont la Loi constitutionnelle de 1982 marginalisait le statut du Québec au sein de la fédération par des limitations explicites des droits de la langue française au Québec, le refus de la reconnaissance du Québec en tant que nation distincte et une formule d’amendement qui omettait le veto du Québec. , etc. Surtout par l’adoption d’une « Charte des droits » qui reconnaîtrait les droits individuels mais ne reconnaîtrait pas les droits collectifs qui reconnaîtraient la réalité plurinationale du pays. Une critique précieuse de ce qu’impliquait le processus de « rapatriement » et de ses résultats est contenue dans le livre de feu Michael Mandel, La Charte des droits et la légalisation de la politique au Canada .

Également marginalisés dans la nouvelle constitution, les peuples autochtones, malgré une mobilisation massive de leurs communautés, au Canada et à l’étranger, pour la reconnaissance de leurs droits souverains en tant que Premières Nations. Tout ce qu’ils ont obtenu, en fin de compte, c’est une section de la constitution qui reconnaît officiellement leurs « droits ancestraux et issus de traités existants » – il appartient aux tribunaux de définir ce que cela signifie – et une promesse de pourparlers constitutionnels ultérieurs dans lesquels Ottawa et le les provinces détermineraient « l’identification et la définition des droits de ces peuples ». Trois de ces conférences au cours des années suivantes se sont soldées par un échec, et il n’y a toujours pas de reconnaissance constitutionnelle du statut souverain et des droits des peuples autochtones du Canada.

Une étude novatrice sur comment et pourquoi les peuples autochtones se sont mobilisés au début des années 1980 a été publiée dans le dernier numéro de BC Studies, le British Columbia Quarterly . Édité par Emma Feltes et Glen Coulthard, il s’agit d’un compte rendu rétrospectif du Constitution Express, l’effort massif déployé par les dirigeants autochtones des provinces de l’Ouest pour lutter contre la tentative de Trudeau d’exclure de la nouvelle constitution toute mention de leurs droits, des traités ou de l’obligation de la Couronne pour eux.

Emma Feltes est une anthropologue juridique et politique, écrivaine et organisatrice, maintenant à l’Université de Columbia. Glen Coulthard est professeur agrégé à l’Institute for Critical Indigenous Studies de l’Université de la Colombie-Britannique; parmi ses œuvres figure une importante étude marxiste Red Skin, White Masks: Rejecting the Colonial Politics of Recognition .

Vous trouverez ci-dessous de nombreux extraits de l’essai d’introduction des éditeurs de ce volume. (Le texte intégral est en ligne.) Les lecteurs sont fortement invités à acheter leurs propres exemplaires de ce numéro de BC Studies .

* * *

Introduction , La Constitution Express revisitée (extraits)

Par Emma Feltes et Glen Coulthard

« Aujourd’hui, enfin, le Canada acquiert une pleine et entière souveraineté nationale », a lancé le premier ministre Pierre Elliott Trudeau lors de la pluvieuse cérémonie marquant la fin du rapatriement le 17 avril 1982, il y a exactement quarante ans ce printemps. Il a continué:

« Nous sommes devenus un pays indépendant à toutes fins utiles en 1931, avec l’adoption du Statut de Westminster. Mais par notre propre choix, en raison de notre incapacité à nous mettre d’accord sur une formule d’amendement à ce moment-là, nous avons dit au Parlement britannique que nous n’étions pas prêts à rompre ce dernier lien colonial.

Ce jour-là, avec la reine Elizabeth II et le ministre de la Justice Jean Chrétien, il s’est assis à un bureau installé sur la Colline du Parlement pour signer la proclamation qui donnerait effet à la Loi constitutionnelle de 1982 , transférant officiellement la Constitution de la Royaume-Uni au Canada. […]

Pour Trudeau, une ambition personnelle s’était réalisée. La Constitution appartenait maintenant au Canada.

Chez les peuples autochtones, cependant, l’ambiance était un peu différente. Le National Indian Brotherhood a déclaré le 17 avril jour de deuil. En Colombie-Britannique, le Vancouver Sun a cité le président de l’Union of BC Indian Chiefs (UBCIC), Robert (Bobby) Manuel, disant que quiconque participerait à la célébration du rapatriement commettrait un « acte de trahison contre les nations indiennes et leurs citoyens ». Pendant tout ce temps, les peuples autochtones de toute la province se sont battus pour empêcher le rapatriement de se produire sans le consentement des Autochtones. Comme Herman Thomas l’a écrit dans un éditorial du journal de l’UBCIC, Indian World :

“Le combat a été long et fastidieux et ne s’arrêtera pas là, le peuple indien planifie actuellement comment continuer le combat non seulement au niveau national mais international. Les Indiens n’ont trouvé aucune raison de célébrer le rapatriement ; en fait, les autochtones manifestent partout au Canada pour dire que la Constitution est inconstitutionnelle. Si la version canadienne de la démocratie signifie dépouiller les autochtones de leur fierté, de leur dignité et les priver de l’autodétermination et de l’autonomie gouvernementale, alors je ne te soutiendrai pas, Ô Canada, mais je continuerai à lutter pour la démocratie et la liberté telles que nous les voyons.

La « lutte » à laquelle il faisait référence avait commencé sérieusement environ dix-huit mois plus tôt (bien que les graines aient été semées bien avant), lorsque l’UBCIC a déclaré que les plans du Canada pour rapatrier la Constitution étaient un « état d’urgence » pour les peuples autochtones. Dans les cinq semaines suivant cette déclaration, l’UBCIC affréterait deux trains de passagers complets de Vancouver à Ottawa, déterminé à faire dérailler le rapatriement jusqu’à ce qu’il obtienne le consentement des Autochtones. Ainsi se lança un mouvement qui allait être connu sous le nom de Constitution Express.

Lorsque Trudeau a commencé à faire pression pour le rapatriement à la fin des années 1970, il l’a présenté comme une décision décoloniale – une décision qui promettait de débarrasser le Canada de tout «colonialisme résiduel». Pourtant, en même temps, sa proposition de 1978, « A Time for Action », excluait toute mention des droits des peuples autochtones, des traités ou des obligations de la Couronne envers eux. Pendant ce temps, son processus de rapatriement était tout aussi exclusif, reléguant les peuples autochtones au statut d’observateur. Le « rapatriement », un mot inventé, a parfaitement capturé cette appropriation révisionniste du sentiment décolonial – un retour à la maison de quelque chose qui n’avait jamais été ici en premier lieu, tout en dégageant le Canada de toute responsabilité envers les peuples dont il avait dépossédé les terres et l’autorité.  De plus, Trudeau a promis d’ajouter une nouvelle Charte des droits et libertésau paquet – dont les dispositions libérales sur l’égalité, dont beaucoup s’inquiétaient, auraient une sorte d’effet de nivellement, atteignant les objectifs du Livre blanc de 1969 en effaçant effectivement les droits et le statut collectifs des peuples autochtones. C’était une tactique que le Canada avait déployée à plusieurs reprises dans la période d’après-guerre, militarisant «l’égalité» contre le statut de nation autochtone.

Ainsi, les peuples autochtones de tout le pays se sont mobilisés pour empêcher que cela ne se produise. Le Constitution Express, un mouvement dirigé principalement (mais pas exclusivement) par des Autochtones de la Colombie-Britannique, a été une expression populaire massive de cette mobilisation.

Le trajet en train lui-même, d’où le mouvement tire son nom, était une opération gigantesque. Bien qu’initié par le grand chef George Manuel, alors président de l’UBCIC, et coordonné par l’UBCIC, il était alimenté par la communauté. Par exemple, l’historienne Tk’emlúpsemc Sarah A. Nickel écrit dans ce numéro sur les incroyables exploits de collecte de fonds – menés principalement par des femmes – qui ont été réalisés pour y parvenir, car chaque communauté de la province a été invitée à soutenir au moins un représentant pour partir en voyage (certains cependant en ont envoyé des dizaines). Au moment du départ des trains de la gare centrale de Vancouver Pacific le 24 novembre 1980, leurs passagers comprenaient des aînés, des dirigeants communautaires, des femmes et des enfants (beaucoup d’entre eux, car ils voyageaient gratuitement). De plus, l’avantage d’avoir deux itinéraires de train signifiait qu’il serait plus facile pour les passagers du nord, et pas seulement les communautés du sud à se joindre à la balade. Lorsque le train du Nord s’est arrêté à des endroits comme Clearwater, Vavenby, Avola et Jasper, il a rassemblé des voyageurs d’aussi loin que Williams Lake, Bella Coola et Kitimat avant de continuer à travers Edmonton et Saskatoon. Pendant ce temps, le train du sud s’est arrêté à Salmon Arm, Sicamous, Revelstoke, Golden, Banff, Calgary et Regina. Au cours de leurs déplacements, les porte-parole du mouvement et le personnel de l’UBCIC ont tenu des ateliers itinérants dans chaque wagon, discutant et affinant leurs objectifs. Lors de ces réunions, les aînés ont commencé à présenter l’histoire orale, approfondissant la discussion sur leur identité nationale et leur droit. Les trains se sont rejoints à Winnipeg, où, après une nuit bruyante de ralliement organisé par la Confédération des quatre nations du Manitoba, ils ont continué vers la capitale. A leur arrivée,

Le message du Constitution Express était clair : le rapatriement ne pouvait avoir lieu qu’avec le consentement des Autochtones. Pour obtenir le consentement, le mouvement a proposé une conférence trilatérale supervisée au niveau international, au cours de laquelle les peuples autochtones, le Canada et le Royaume-Uni se réuniraient pour définir leurs domaines d’autorité respectifs, « définir les termes de l’existence politique » entre eux, et créer les « conditions nécessaires pour permettre aux Nations indiennes du Canada de parvenir à l’autodétermination au sein de la Fédération canadienne ». C’était une proposition qui bouleverserait fondamentalement le processus de rapatriement, tout en remodelant la Constitution même en cours de rapatriement. Si le Canada refusait de participer, il promettait de chercher d’autres recours :

« En dernier recours, nous proposons de prendre toutes les autres mesures nécessaires pour séparer définitivement les nations indiennes de la juridiction et du contrôle du gouvernement du Canada, si ses intentions demeurent hostiles à nos peuples, tout en insistant sur le respect des obligations qui nous sont dues par Sa Majesté la Reine.

Comme on pouvait s’y attendre, le Canada a décliné l’invitation.

Au cours des dix-huit mois suivants, ce qui a commencé comme un voyage en train s’est transformé en un vaste mouvement politique avec des inflexions à la fois locales et internationales. En fait, comme ce numéro de BC Studiesle démontre, ces facettes étaient entièrement imbriquées. Des affaires judiciaires ont été lancées devant les tribunaux canadiens et britanniques. Une petite délégation est allée d’Ottawa à New York, où les propositions du mouvement ont été présentées aux Nations Unies. Une soumission a été présentée devant le quatrième tribunal Russell sur les droits des Indiens des Amériques, tenu à Rotterdam, aux Pays-Bas. Une série d’au moins huit « Constitution Express Potlaches » a eu lieu dans des collectivités de la Colombie-Britannique. Et un deuxième voyage, surnommé le «Constitution Express II», a été effectué à travers l’Europe occidentale, où il a lancé une campagne massive d’éducation populaire sur l’autodétermination autochtone au cœur des anciens empires. Finalement, le mouvement s’est retrouvé à Londres, rejoignant un important lobby politique et juridique autochtone déjà en cours.

Au moment où le projet de loi sur le Canada a été présenté au Parlement britannique, les préoccupations des peuples autochtones dominaient le débat, avec de nouvelles clauses proposées par les députés britanniques qui reflétaient le type de consentement et d’autonomie gouvernementale pour lesquels ils avaient fait pression. Mais finalement, lorsque le projet de loi a finalement été adopté, ce qu’ils ont obtenu, c’est l’article 35, une concession du gouvernement canadien qui « reconnaissait et affirmait » les « droits ancestraux et issus de traités existants des peuples autochtones du Canada ». Ce que cette section signifiait et ce qu’elle ferait pour les peuples autochtones était entourée de mystère, encore à définir.

Au cours des quatre décennies qui ont suivi, le mystère de l’article 35 a pris une sorte de vie propre, évoluant progressivement dans le droit et la politique au Canada (une évolution que Kent McNeil expose magnifiquement dans sa contribution à ce numéro). Pourtant, les mouvements qui l’ont provoqué – et qui visaient beaucoup plus – semblent s’être éloignés de la vue, du moins dans le domaine de la recherche, où ils ont reçu étonnamment peu d’attention académique.

L’idée derrière ce numéro spécial sur le Constitution Express était de créer une sorte de rétrospective du mouvement, et qui examinerait deux choses simultanément : ce que le mouvement a fait alors et sa signification aujourd’hui, quarante ans plus tard. Pour y parvenir, nous avons entrepris de réunir des universitaires et des organisateurs communautaires autochtones directement impliqués dans le mouvement avec d’autres universitaires éminents et émergents qui pourraient y apporter une perspective unique. En fin de compte, grâce à une combinaison de cinq articles académiques et de deux pièces de réflexion personnelles, qui mettent en avant les voix de ceux qui étaient là, nous sommes repartis avec une collection puissante – une qui se déplace à travers les objectifs variés du mouvement, les méthodes et les théories il s’est déployé pour les atteindre, et son effet de résonance aujourd’hui, y compris son action politique, juridique, intellectuelle, et l’héritage intergénérationnel. […]

L’internationalisme autochtone et la question foncière de la Colombie-Britannique

L’une des choses les plus intéressantes à propos de Constitution Express – et quelque chose que ce numéro essaie explicitement de représenter – était son interaction entre l’action nationale et internationale. C’était un mouvement fondé sur la résurgence de l’autorité juridique et politique autochtone sur les terres autochtones. C’était un mouvement engagé à maintenir les types de relations internationales, en particulier les relations juridictionnelles, que les peuples autochtones avaient historiquement cherché à établir avec les régimes coloniaux par le biais de traités et d’autres arrangements politiques. Et c’était aussi un mouvement informé par la pensée anticoloniale échangée entre le «tiers» monde postcolonial et le «quatrième» monde autochtone sur ce à quoi la décolonisation – et l’élaboration d’une constitution – pourraient ressembler. Dans ce, il s’appuyait sur un internationalisme autochtone renaissant qui s’était accéléré tout au long des années 1960 et 1970, dans lequel le chef Secwépemc George Manuel était au premier plan. Mais les nations autochtones de ce qui est maintenant connu sous le nom de Colombie-Britannique ont une riche histoire d’activisme international et de diplomatie qui remonte à bien plus longtemps que cela. Bien qu’il soit au-delà de la portée de cette introduction de plonger dans cette histoire de l’internationalisme autochtone en détail, nous avons pensé qu’il pourrait être utile d’aborder quelques-uns de ses points de contact, en ancrant le mouvement dans ce qui l’a précédé comme un moyen de fournir un contexte pour et continuité intellectuelle avec les articles à venir. Mais les nations autochtones de ce qui est maintenant connu sous le nom de Colombie-Britannique ont une riche histoire d’activisme international et de diplomatie qui remonte à bien plus longtemps que cela. Bien qu’il soit au-delà de la portée de cette introduction de plonger dans cette histoire de l’internationalisme autochtone en détail, nous avons pensé qu’il pourrait être utile d’aborder quelques-uns de ses points de contact, en ancrant le mouvement dans ce qui l’a précédé comme un moyen de fournir un contexte pour et continuité intellectuelle avec les articles à venir. Mais les nations autochtones de ce qui est maintenant connu sous le nom de Colombie-Britannique ont une riche histoire d’activisme international et de diplomatie qui remonte à bien plus longtemps que cela. Bien qu’il soit au-delà de la portée de cette introduction de plonger dans cette histoire de l’internationalisme autochtone en détail, nous avons pensé qu’il pourrait être utile d’aborder quelques-uns de ses points de contact, en ancrant le mouvement dans ce qui l’a précédé comme un moyen de fournir un contexte pour et continuité intellectuelle avec les articles à venir.

Il est important de noter que l’un des principaux déterminants de cet activisme a toujours été le refus du gouvernement de la Colombie-Britannique de résoudre de manière satisfaisante la « question des terres indiennes » dans la province. Contrairement à de nombreuses autres régions du Canada, très peu de traités historiques ont été signés entre les peuples autochtones et la Couronne en Colombie-Britannique (à l’exception des traités Douglas sur l’île de Vancouver et du Traité 8 dans le coin nord-est de la province). Du point de vue du gouvernement fédéral, le but de la signature de traités historiques avec les nations autochtones était de garantir la souveraineté de l’État sur ce qui était auparavant les territoires autonomes des nations autochtones par le biais d’un processus appelé « extinction » – considéré comme le moyen le plus rapide d’éliminer le titre foncier autochtone à deux fins de l’établissement colonial et du développement capitaliste sur les terres autochtones. Dans la majeure partie de la Colombie-Britannique et dans de nombreux endroits du nord du Canada, ces mécanismes de vol de terres légalisé n’ont pas été mis en œuvre historiquement, laissant ainsi un trou noir d’incertitude juridique et économique sur les territoires non cédés en question. À qui appartient la terre dans de telles circonstances ? Quelles sont les règles qui guident l’implantation et le développement économique de ces lieux ? Les développeurs ont tendance à aimer les réponses à ces questions avant d’investir trop lourdement dans des projets d’infrastructure et d’extraction, en particulier dans les démocraties libérales comme le Canada, de sorte que les communautés autochtones n’ont aucun recours légal lorsqu’elles perturbent les marges bénéficiaires en bloquant les flux de capitaux provenant de leurs territoires traditionnels. .

Les traités, bien sûr, ont une signification radicalement différente pour les peuples autochtones – même pour les communautés qui n’ont jamais entamé de négociations à leur sujet, comme bon nombre de celles impliquées dans le Constitution Express. De manière générale, la plupart des traités historiques signés entre les peuples autochtones et la Couronne décrivent des échanges par lesquels les peuples autochtones acceptent de partager certaines de leurs terres en échange de paiements et de promesses faites par des fonctionnaires représentant la Couronne. Ils sont souvent compris comme des engagements sacrés pour maintenir une relation de réciprocité qui respecte le mode de vie et l’autonomie relative de chaque partenaire dans le temps, tout en partageant certaines obligations l’un envers l’autre et envers la terre. En tant que tels, les traités sont des accords qui affirment les droits et les titres autochtones, et non les éteignent. Vu sous cet angle, les traités fournissent un cadre international pour assurer des relations « de nation à nation » avec le Canada, et les peuples autochtones les ont défendus comme tels. Il semble que ce soit cette compréhension que le mouvement a déployée, par exemple, lorsqu’il a appelé à un traité, pour « respecter les pactes et les engagements pris ».

Sans un mécanisme acceptable en place pour garantir leurs droits et titres, la position par défaut des peuples autochtones dans la province et dans tout le Canada est que la terre leur appartient et, à ce titre, relève toujours de leur compétence souveraine. Au cours du dernier siècle et demi, les peuples autochtones de la Colombie-Britannique ont défendu cette position, légalement et politiquement, par de nombreux moyens, y compris l’envoi de pétitions officielles et/ou de délégations à Victoria, Ottawa et Londres pour défendre leur cause. […]

Bien que dans chaque cas, ils aient été refoulés – la Couronne britannique insistant sur le fait que leurs préoccupations concernant les titres fonciers étaient une affaire strictement nationale – ces délégations démontrent la persistance de l’organisation politique autochtone au cours du siècle dernier et font également allusion au caractère international de ces efforts. Cependant, le gouvernement fédéral veillerait bientôt à ce que ces types de réclamations contre l’État ne se produisent pas sans conséquence punitive. À cette fin, en 1927, le gouvernement l’a rendue illégale, via des modifications à sa Loi sur les Indiens déjà raciste et sexiste, 1876, de s’organiser officiellement à des fins politiques ou de solliciter une représentation juridique (ou de collecter des fonds pour ce faire) afin de poursuivre des réclamations contre l’État, sapant ainsi dans une large mesure les fondements de l’organisation autochtone au cours de cette période.

Alors que l’amendement de 1927 à la Loi sur les Indiens interdisant le militantisme juridique et politique des autochtones a eu pour conséquence attendue de réduire considérablement ce travail. – il a effectivement détruit les tribus alliées de la Colombie-Britannique, par exemple – il ne l’a pas complètement éradiqué. Les peuples autochtones ont continué à faire valoir leurs préoccupations tout au long des années 1930, 1940 et 1950, bien que souvent de manière dissimulée ou sous des formes différentes, par l’intermédiaire d’organisations telles que la Native Brotherhood of British Columbia (une organisation de pêche des Premières Nations créée en 1931), le Nisga’a Land Committee (qui a réussi à poursuivre son travail de manière tronquée) et une variété de « Homemaker Clubs » de femmes autochtones de la Colombie-Britannique (qui finiront par fusionner pour former la British Columbia Indian Homemakers Society et la BC Native Women’s Society en 1968) . En ce qui concerne ces dernières organisations, Les femmes autochtones ont pu utiliser efficacement les hypothèses ouvertement patriarcales de l’époque concernant la nature domestique et apolitique du travail des femmes à la maison pour discuter, formuler et poursuivre leurs intérêts politiques individuels et collectifs sous le radar d’un appareil de surveillance de plus en plus répressif de l’État colonial. . Ce dernier point est magnifiquement développé dans la contribution de Sarah Nickel à ce numéro spécial.

Pour des raisons similaires, la politique d’organisation des travailleurs et travailleuses autochtones en Colombie-Britannique au début du XXe siècle mérite également d’être brièvement mentionnée ici. Comme le démontre le travail de l’historien du travail Andy Parnaby, cette histoire a une longue lignée de radicalisme autochtone, en particulier sur les rives de Burrard Inlet à North Vancouver, où les débardeurs Squamish dominaient non seulement le travail lié au bois sur les quais, mais étaient aussi des « pionniers » du syndicalisme industriel. Essentiellement, le travail salarié saisonnier offert par le « travail du bois » sur le front de mer servait de tampon temporaire pour les Squamish alors que deux modes de production distincts et asymétriques commençaient à entrer en conflit violent : le capitalisme industriel, d’une part , et l’économie de subsistance des Squamish/Salish de la côte, d’autre part. « Les hommes et les femmes squamish étaient importants, si inégaux, acteurs de ce nouveau contexte industriel », écrit Parnaby. « Le fait que toutes les activités professionnelles entreprises par les travailleurs autochtones étaient saisonnières est important », poursuit-il, car cela « fait allusion à la manière dont les rythmes temporels et spatiaux d’un mode de vie coutumier, ordonné par la parenté, s’articulent avec la logique d’un marché du travail capitaliste en plein essor. À une époque où il devenait de plus en plus difficile de s’organiser en tant qu’Autochtones, le faire en tant que travailleurs permettait aux hommes et aux femmes squamish de déployer sélectivement leur force de travail par le biais du salaire saisonnier pour protéger ce qui était le plus important pour eux : l’accès à une vie sur le des terres et des eaux déterminées par le droit coutumier et la tradition, et non à une vie dictée uniquement par les exigences du capital colonial.

Protéger la fragile articulation de ces modes de production en défendant le travail salarié saisonnier est devenu le centre des premières activités syndicales autochtones sur la côte. Selon notre estimation, le syndicat le plus fascinant à le faire à l’époque était la section locale 526 des Industrial Workers of the World (IWW), établie en 1906 par principalement des manutentionnaires Squamish et Tsleil-Watuth. Le local, formé un an après la formation des Wobblies à Chicago en 1905, est devenu affectueusement connu par ses quelque cinquante à soixante membres autochtones sous le nom de chapitre « Bows and Arrows ». En ce qui concerne la défense du type de personnes et de travail en question, les IWW étaient un choix naturel, compte tenu de sa politique raciale progressiste pour l’époque ainsi que de sa réputation de servir «des travailleurs qui ne s’intégraient pas bien dans les structures syndicales de métier établies: le non qualifiés, les migrants et les marginaux. Alors que la section locale n’a duré que deux ans, de nombreux travailleurs squamish impliqués dans les arcs et les flèches ont continué à former la section locale 38-57 – encore une fois, en grande partie autochtone – de l’International Longshoremen’s Association (ILA). ILA 38-57, il s’est avéré, allait devenir une rampe de lancement pour la prochaine génération de défenseurs des droits autochtones dans la province, dont le plus éminent était le chef squamish Andrew (Andy) Paull.

Paull a émergé de ses jours d’union en tant qu’activiste infatigable des droits des autochtones, luttant pour l’amélioration des peuples, des terres et des communautés autochtones en Colombie-Britannique, au Canada et aux États-Unis par le biais d’organisations telles que les tribus alliées de la Colombie-Britannique mentionnées précédemment (il était un membre fondateur) puis, après la disparition de ce dernier, la North American Indian Brotherhood (NIAB), qu’il a cofondée en 1944. Au cours de son mandat de président de la NIAB, Paull servira d’ami et de mentor à George Manuel, une autre force politique autochtone émergente dans la province. Manuel prendrait la présidence de la NAIB après la mort de son mentor en 1959 et servirait à ce titre jusqu’en 1963, après quoi il est passé à servir dans de nombreuses autres organisations politiques provinciales, nationales et internationales d’une importance cruciale,

Le livre fondateur de Manuel de 1974, The Fourth World: An Indian Reality (coécrit avec Michael Posluns), détaille sa vie d’activisme et de leadership autochtones pendant cette période. Réédité en 2019 pour la première fois depuis 1974, Le Quart Mondeest incontestablement l’un des textes centraux de la vague de littérature autochtone qui a émergé de la politique tumultueuse des années 1960 et 1970. Le texte expose les fondements politiques et culturels de la résistance autochtone à la domination coloniale au cours des quatre derniers siècles. Il soutient que la colonisation a déclenché une lutte manichéenne entre le colonisateur et les peuples autochtones, propulsée par deux « conceptions de la terre » fondamentalement incommensurables : la terre comme une marchandise – comme quelque chose qui peut être « spéculé, acheté, vendu, hypothéqué, revendiqué par un État, cédé ou revendiqué par un autre» – et la terre en tant que relation, « La terre en tant que notre Terre Mère ». La lutte des peuples autochtones pour défendre ces derniers contre la mondialisation violente des premiers est au cœur de la lutte de ce que Manuel appelle le « quart monde ». […]

Les voyages internationaux de Manuel finiront par culminer avec la fondation historique en octobre 1975 du Conseil mondial des peuples autochtones à Port Alberni, en Colombie-Britannique, qui accueille des participants autochtones de dix-neuf pays différents sur quatre continents. Le WCIP continuerait à défendre les droits des peuples autochtones à travers la planète, son travail de plaidoyer étant déterminant pour le développement éventuel du Groupe de travail des Nations Unies sur les populations autochtones en 1982 et la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.en 2007. Pendant ce temps, pendant la même période, les nations autochtones de la Colombie-Britannique se battaient pour leur titre et leur autodétermination aux niveaux local et régional. Bien qu’en 1951, le gouvernement fédéral ait abrogé bon nombre des dispositions législatives les plus répressives de la Loi sur les Indiens, décriminalisant la défense juridique et le travail politique des peuples autochtones, en 1969, il lancerait une autre offensive d’assimilation majeure sous la forme du Livre blanc. Mais au lieu de servir de mécanisme d’assimilation accélérée et de vol de terres, comme prévu, l’échec du Livre blanc de 1969 a contribué à engendrer une unité nationale renouvelée parmi les peuples autochtones d’un océan à l’autre. […]

Alors que les années 1970 ont été un foyer d’action politique, influencée, bien sûr, par le Red Power et l’American Indian Movement (AIM), la résurgence de la juridiction au niveau communautaire en Colombie-Britannique est une partie moins connue de l’histoire. Par exemple, il y a eu une série de barrages routiers à l’été 1975, y compris le blocus de six semaines des St’uxwtews à Cache Creek, armés et soutenus par l’AIM. La pêche est alors devenue un «paratonnerre », suscitant d’autres blocages ainsi qu’une séquence de victoires judiciaires stupéfiante alors que l’avocate de l’UBCIC, Louise Mandell, a remporté soixante-quatre affaires de droits de pêche en 1977 seulement. Mais, comme le remarquait George Manuel, « les vrais signes de la renaissance » pouvaient aussi se voir « dans la résurgence de nos langues, dans la croissance des institutions politiques anciennes et nouvelles… dans le nombre croissant de jeunes qui recherchent la sagesse des grands-pères et trouvent des moyens de l’appliquer dans leur propre vie. Dans ce contexte, Trudeau a lancé le processus de rapatriement, commençant ainsi son « offensive constitutionnelle » contre les peuples autochtones.

Tout cela pour dire qu’au moment de la Constitution Express, les peuples autochtones de la Colombie-Britannique s’étaient déjà imposés comme des organisateurs qualifiés, ayant défendu leur terre et leur souveraineté dans les forums nationaux et internationaux pendant des décennies. Comme Louise Mandell l’écrira plus tard pour Socialist Studies, au moment où le mouvement a atterri à Londres et a soumis une référence au Conseil privé, il «a poursuivi un processus pour les chefs de la Colombie-Britannique qui avait commencé en 1906», se référant, bien sûr, à ces premières délégations. En effet, c’est cette longue histoire d’activisme pan-autochtone expansif en Colombie-Britannique et au-delà qui a finalement contribué au pouvoir et à l’élan du mouvement, fortement ressentis dans l’ensemble des articles et réflexions contenus ici. Ce que cette collection montre, c’est que, plus qu’un simple mouvement de reconnaissance constitutionnelle nationale, c’était aussi un mouvement d’autodétermination et de décolonisation du Quart Monde. De même, on pourrait dire que la création de l’article 35 n’a pas entièrement réussi à domestiquer ses objectifs.

Présentation du numéro spécial

Après toutes ces remarques préliminaires, nous proposons maintenant une ventilation de la structure et des contributions à ce numéro spécial. Nous rassemblons ici cinq articles académiques avec deux réflexions de première main, qui présentent toutes deux les voix de ceux qui sont directement impliqués dans le mouvement. Les articles et réflexions sont plus thématiques que chronologiques, abordant l’histoire du mouvement sous différents angles et perspectives : sa dynamique genrée, son internationalisme, ses arguments et implications juridiques, etc. Certains regardent une facette du mouvement. Par exemple, l’article d’Emma Feltes et Sharon Venne revient sur ses observations au quatrième tribunal Russell sur les droits des Indiens des Amériques, tandis que d’autres, comme ceux de Kent McNeil et Louise Mandell, jettent un regard plus rétrospectif sur les développements dans la politique, la loi, et l’organisation politique. Pendant ce temps, les réflexions personnelles les relient, fournissant des vignettes petites mais puissantes invitant les lecteurs à imaginer ce que c’était que d’être là et d’être au cœur de l’action.

Nous commençons par une puissante réflexion de Mildred Poplar, une aînée des Vuntut Gwitchin et protagoniste centrale du Constitution Express. Racontant son expérience de l’Express en tant que l’un de ses principaux organisateurs, elle ramène non seulement le sentiment profond d’accomplissement – ​​s’organiser, comme ils l’ont fait, à une vitesse vertigineuse – mais aussi les enjeux impliqués : c’était une lutte pour la nation et l’autodétermination , pas pour l’inclusion d’un ensemble tronqué de droits dans une constitution imposée par la colonisation. L’histoire que raconte Poplar jette également un éclairage important sur le caractère du travail qui a contribué à la vie matérielle et intellectuelle du mouvement, notamment celui des femmes autochtones.

La question de savoir quel travail était central, mais trop souvent enterré ou négligé, est reprise explicitement dans la contribution de l’historienne Tk’emlúpsemc Sarah A. Nickel. Bien que les femmes autochtones aient été profondément engagées dans la lutte représentée par le Constitution Express, leur travail s’est également éloigné de ses efforts par la création du groupe dissident des Concerned Aboriginal Women (ou CAW). Selon Nickel, le « CAW a utilisé sonpropre concept d’activisme populaire basé sur la communauté parentale pour critiquer non seulement le barrage incessant de violence coloniale auquel les peuples autochtones sont confrontés quotidiennement, mais aussi, parfois, les fondements et les pratiques patriarcales des dirigeants autochtones et de l’État colonisateur.” L’article de Nickel est essentiel pour comprendre la dynamique sexospécifique de la violence coloniale et de la dépossession, qui place les femmes autochtones dans une lutte nécessairement double : celle contre la structure de la domination coloniale créée de l’extérieur et celle contre les façons infâmes dont le caractère de cette structure peut influencer et a influencé les communautés autochtones.

Les deux articles suivants et une réflexion sortent du cadre du Canada pour aller vers les divers lieux internationaux, où le mouvement a poursuivi sa lutte contre le rapatriement. Tout d’abord, un article co-écrit par l’anthropologue juridique Emma Feltes et l’experte juridique crie Sharon Venne (masko nohcikwesiw manitokan) se penche sur la soumission de l’UBCIC au quatrième Tribunal Russell sur les droits des Indiens des Amériques. Venne, un jeune stagiaire en droit à l’époque du Constitution Express, a présenté ce mémoire au tribunal, après avoir produit la nouvelle analyse juridique sur laquelle il s’appuyait. Recontextualiser l’obligation juridique historique de la Couronne britannique d’obtenir et de faire respecter le consentement autochtone dans le cadre du droit international et autochtone, Venne a fait valoir devant le tribunal que les peuples autochtones devraient avoir accès aux mécanismes de décolonisation des Nations Unies – mécanismes normalement réservés aux seules colonies d’outre-mer ou du «tiers monde». Mettant en vedette la voix de Venne dans une analyse dynamique et stratifiée entre les deux auteurs, l’article revient sur les aspirations profondément décoloniales du Constitution Express et, en particulier, sur l’influence de l’anticolonialisme du tiers monde sur le mouvement.

L’article de Rudolph Rÿser fait un excellent travail de déballage de l’arc historique plus long dans lequel le Constitution Express s’est formé, du point de vue d’un stratège clé du mouvement. Ici, nous voyons le processus de rapatriement comme une simple tentative parmi trois siècles de tentatives de dépossession et de génocide autochtones. Il suit ensuite de près la stratégie politique à plusieurs volets du mouvement dirigée simultanément contre le gouvernement du Canada, le gouverneur général et la reine, avant de reprendre là où Feltes et Venne se sont arrêtés : aux Nations Unies. Ici, l’article détaille les actions diplomatiques du mouvement à l’ONU, attirant le sous-secrétaire général aux affaires politiques, à la tutelle et à la décolonisation ; le sous-secrétaire général aux droits de l’homme ; et douze missions d’États membres de l’ONU “dans la confrontation politique”. Finalement,

La réflexion à suivre, de Lorna Wanosts’a7 Williams, parle aussi de politique locale et internationale. Mais cela parle intimement, comme l’histoire de « l’établissement de la protestation et de l’affirmation des droits autochtones dans une communauté » : Mount Currie de la nation Lil’wat/St’at’yem’c. Ayant envoyé un grand nombre de personnes à la fois sur le Constitution Express original à Ottawa et sur le deuxième Constitution Express en Europe, Mount Currie était une plaque tournante de l’action, et Williams tisse magnifiquement entre ces contextes internationaux et communautaires alors qu’elle se souvient du mouvement avec l’aide d’autres membres de la famille et de la communauté. Avec un sentiment d’être presque transporté en 1981, des souvenirs sur l’importance de la cérémonie et du chant, sur l’enseignement et l’apprentissage qui ont eu lieu, et sur les relations nouées avec les médias et d’autres alliés en Europe se déroulent.

Les deux articles suivants déplacent la question de ses points de vue plus historiques et rétrospectifs jusqu’au moment présent. Tout d’abord, l’article de Kent McNeil conduit le lecteur à travers quatre décennies de jurisprudence, posant la question sans détour, d’un point de vue juridique : « La constitutionnalisation des droits ancestraux et issus de traités a-t-elle fait une différence ? » Avec sa clarté caractéristique et dans une prose succincte, McNeil compare le traitement des peuples autochtones avant l’article 35 aux yeux de la loi aux développements postérieurs à 1982 et aux « gains » présumés depuis. McNeil jette un œil attentif sur presque tout l’ensemble du droit autochtone au Canada, réfléchissant à ce qu’il fait et ne fait pas pour les droits, les titres et les traités autochtones. Le résultat est l’un des récits les plus lucides et méthodiques de cet ensemble de lois que nous ayons vus à ce jour,

Enfin, le numéro se termine par un article de Louise Mandell, avocate interne de l’Union des chefs indiens de la Colombie-Britannique à l’époque du Constitution Express, et l’une des principales stratèges juridiques du mouvement. Cette pièce s’appuie sur un chapitre précédent, écrit par Mandell aux côtés de la partenaire juridique de longue date de Mandell, Leslie Pinder, une autre de l’équipe juridique originale du mouvement, qui est malheureusement décédée ce printemps. Dans sa contribution mise à jour ici, Mandell plonge profondément dans ses souvenirs du mouvement – de la navigation dans le système juridique et politique britannique pour la première fois, et les subtilités de l’histoire juridique impériale, à son introduction simultanée au droit autochtone au cours du développement du mouvement . Mais cet article fait plus que détailler ces intersections du droit : c’est aussi une histoire profondément personnelle, et celui qui va et vient jusqu’à nos jours. Mandell trouve des fils d’espoir dans et parmi ses nombreuses expériences sur le terrain depuis – quelque chose qui parle à la fois subtilement et directement des réalisations du mouvement et de sa pertinence continue.

Posté dans Life on the Left par Richard Fidler 

Traduction NCS avec l’utilisation de Deepl

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