Nouveaux Cahiers du socialisme
Faire de la politique autrement, ici et maintenant...

Il y a un demi-siècle

Les années 1970 ont été décrites dans toute l’Europe comme une “décennie très turbulente”, tant sur le plan social que politique. En Espagne également : cela a commencé avec le procès de Burgos, lorsque Franco voulait éliminer 16 militants basques et a fini par générer des mobilisations sociales jamais vues auparavant, tant dans tout le Pays basque que dans toute l’Espagne et l’Europe, parvenant à empêcher la tentative d’assassinat de six d’entre eux…
De ces mobilisations est née une grande impulsion des luttes populaires et ouvrières contre le franquisme – qui avaient déjà été annoncées depuis le milieu de la décennie précédente… – de nombreux mouvements d’opposition organisés sont nés et les forces répressives franquistes ont commencé à agir: en 1972, ils ont assassiné à El Ferrol les travailleurs Amador Rey et Daniel Niebla; en 1973, les ouvriers de la construction Antonio Huertas Remigio, Cristóbal Ibáñez Encinas et Manuel Sánchez … Luis Carrero Blanco s’envole entre les mains de l’ETA… En 1974, le militant Salvador Puig Antich a été exécuté à Barcelone … A Hondarribia (Gipuzkoa) les militants José Luis Mondragón Elorza et Xabier Mendez Villaba sont tués… En 1975, malgré les fortes mobilisations contre les conseils de guerre qu’ils ont subis, cinq militants anti-franquistes ont été assassinés à Madrid : Txiki Paredes Manot, Angel Otaegi, José Humberto Baena, José Luis Sanchez Bravo, et Ramón García Sanz… La même année, Iñaki Etxabe Orobengoa est assassiné à Kanpazar (Arrasate) et Germán Agirre Irasuegi, chauffeur de taxi, à Legutio (Biscaye). Aussi à Gernika à Jesús Maria Markiegi Aiastui et Iñaki Garai et Blanca Saralegi… En novembre, Franco meurt, mais le franquisme intronise rapidement son successeur, l’actuel « émérite »…
En 1976, Fraga Iribarne et Cia. ont massacré les travailleurs à Gasteiz le 3 mars, assassinant Pedro María Martínez, Francisco Aznar, Romualdo Barroso, José Castillo et Bienvenido Pereda, et en blessant des centaines; Juan Gabriel Rodrigo à Tarragone et Vicente Antón à Basauri sont assassinés respectivement les 6 et 8 mars, lors de manifestations de solidarité avec Gasteiz… Le 29 avril, des prisonniers politiques s’évadèrent de la prison de Ségovie, mais seuls quatre d’entre eux atteignent leur objectif, les autres étant capturés par la garde civile dans les montagnes navarraises, tuant Oriol Solé Sugranyes… Toujours en mai, des « forces incontrôlées » ont tué deux militants carlistes, Ricardo García Pellejero et Aniano Jiménez Santos, à Montejurra…
Ils ne sont tous qu’une partie des 28 manifestants et militants morts cette année-là aux mains de la répression franquiste dans tout l’État : Madrid, l’Andalousie, la Catalogne, Valence, les îles Canaries et Euskal Herria ont contribué au reste.
Et 1977 est arrivé. Si déjà les années précédentes de cette septième décennie du XXe siècle marquaient le début d’une reconfiguration du régime franquiste et de la négociation d’une transition « pacifique », le franquisme a été autorisé à continuer d’agir, et 1977 a continué avec cette empreinte, l’augmentant de manière brutale, avec 31 meurtres dans tout l’État :
En janvier, Arturo Ruiz a été assassiné à Madrid lors d’une manifestation, et ce jour-là, Mari Luz Najera Julián est morte dans les manifestations contre la mort d’Arturo. José Vicente Carabany meurt également à Valence dans une autre manifestation anti-répressive. Et à Sestao (Biscaye), Juan Manuel Iglesias Sánchez, 15 ans, meurt en tentant de fuir la police lors d’une manifestation pro-amnistie. Le 24 janvier, cinq avocats du travail ont été assassinés dans leur bureau de Madrid : Enrique Valdelvira Ibáñez, Luis Javier Benavides Orgaz, Francisco Javier Sauquillo, Serafín Holgado et Ángel Rodríguez Leal.
- En février, Pancho Egea a été assassiné à Carthagène (Murcie) par balles lors d’une manifestation syndicale.
- En mars, Angel Valentín Perez meurt à Barcelone, assassiné par des extrémistes de droite lors d’une manifestation. Les militants Sebastián Goikoetxea et Nicolás Mendizabal meurent à Gipuzkoa à un barrage routier. Quelques jours plus tard, José Luís Aristizabal Lasa est mort lors d’une manifestation anti-répressive à Donostia. À la fin du mois, Isidro Susperregi Aldako est également mort à Donostia lors d’une autre manifestation.
- La Semaine pro-amnistie qui s’est tenue à Euskal Herria du 12 au 17 mai a été brutale : Rafael Gómez Jauregi, Clemente del Caño et Gregorio Maritxalar Aiestaran ont été assassinés à Rentería ; José Luis Cano Pérez et Luis Santamaría Mikelena à Iruña; Manuel Fuentes Mesa à Ortuella; Francisco Javier Núñez Fernández à Bilbao. Sept morts par la répression franquiste en cinq jours.
- En juin, après avoir libéré tous les prisonniers politiques au cours des deux mois précédents, les premières élections démocratiques ont eu lieu, mais l’année 77 s’est poursuivie avec une série d’assassinats de la police et de la garde civile: Francisco Rodríguez Ledesma en juillet, à El Cerro del Águila (Séville); Carlos Gustavo Frecher Solana et Juan Peñalver Sandoval en septembre, à Barcelone; en octobre, Miquel Grau à Alicante, David Salvador à Andoain (Gipuzkoa) et Gonzalo Pequeño à Lutxana (Biscaye); en novembre Fermín María Gómez Mata, à Bilbao; en décembre Manuel José García Caparrós à Malaga et Jesús Fernández Trujillo à Tenerife…
Et la décennie s’est terminée par 26 autres meurtres de manifestants et de militants anti-franquistes en 1978 et 1979: Agustín Rueda et Andrés Fraguas, à Madrid; Francisco Rodríguez Ledesma et Manuel Medina, à Séville; Gustavo Adolfo Muñoz à Barcelone; Elvira Parcelo Rodríguez à Vigo; José Luis Escribano à Soria; Germán Rodríguez à Iruña; Joseba Barandiaran à Donostia; Efren Torres Abrisketa à Arrigorriaga; Martin Merkelanz à Irun; José Emilio Fernández Pérez à Elorrio (Biscaye); Jokin Pérez de Viñaspre et Xefe Sarasola Arregi à Iruña, David Alvarez Peña à Basurto (Biscaye); Alberto García et Jesús Mari Arrazola à Gernika, Felipe Carro à Sestao; Fermín Arratibel Bikuña à Ataun (Gipuzkoa); Agurtzane Arregi à Donibane-Lohitzune (Lapurdi); Ricardo Gomez Goikoetxea à Bilbao; José Maria Iturrioz Garmendia, Roberto Aranburu Uribarren et Emilia Larrea Sáez de Adacia à Arrasate; et José Miguel Ordeñana à Angelu (Baiona).
Tous ces crimes du franquisme dans les années 70 ont marqué les fortes convulsions sociales et politiques qui ont conduit au régime politique actuel. Au-delà des considérations que l’on peut faire sur les responsabilités politiques de certains des partis qui ont été légalisés au milieu de cette décennie, le fait est que le franquisme, bien que fortement remis en cause socialement et internationalement est parvenu à consolider ses pouvoirs par le biais d’une Transition qui lui a permis d’établir son impunité pour tout ce qui s’était passé depuis le soulèvement de 1936, par le biais de la Loi du Point final (Ley de Punto Final, appelée à tort Loi d’Amnistie) d’octobre 1977.
Et pour cela, Rodolfo Martín Villa a joué un rôle fondamental en tant que « matraque de la Transition ». Au cours de son mandat, de 1976 à 1979, 89 meurtres ont été commis par les forces répressives (en uniforme et également camouflées sous divers noms…) dans tout l’État espagnol. Parmi ceux-ci, 59 à Euskal Herria. Et parmi ceux-ci, sept en seulement cinq jours, pendant la semaine pro-amnistie de mai 1977, comme nous l’avons détaillé ci-dessus.
Nous venons de définir la réalité des crimes de Franco qui se sont produits dans ces années-là. Nous sommes déjà à un demi-siècle de cette décennie. Cela fait 45 ans depuis ce mois de mai sanglant, et aujourd’hui, en mai 2022, nous voulons nous souvenir des sept personnes qui sont tombées au cours de ces cinq jours. La justice, avec des majuscules, est en retard, très tard… bien que les crimes systémiques, contre l’humanité tels que ceux du régime franquiste, soient imprescriptibles, comme l’ont confirmé à maintes reprises les Rapporteurs spéciaux pour l’Espagne de la Commission des droits de l’homme des Nations Unies.
Pour cette raison, Martín Villa continue d’être inculpé par le juge Servini pour certains de ces crimes. Bien que les puissants médias qui soutiennent le système actuel d’impunité aient déformé l’information, en annonçant que la Chambre argentine a obligé Servini à annuler son acte d’accusation, la vérité est que la Chambre a seulement demandé au juge plus d’informations sur les crimes reprochés. Son acte d’accusation est, pour l’instant, gelé ; mais Martin Villa continue d’être accusé de douze crimes et fait l’objet d’une enquête pour cinq autres, tandis que le juge a ouvert d’autres procédures d’enquête dans différents bureaux de procureurs territoriaux espagnols afin de recueillir davantage d’informations et de détails.
Lorsque la Vérité émerge avec autant de force qu’elle le fait dans tous les cas détaillés ci-dessus, on ne peut qu’exiger de la Justice, si elle appartient à un État de droit pleinement démocratique, qu’elle agisse très fermement. Parce que le fait même de devoir continuer à dénoncer ces crimes et à réclamer justice et dignité pour toutes les victimes du franquisme est, en soi, une démonstration palpable d’une démocratie très faible et lâche.
Cette demande de justice est le meilleur hommage que nous puissions rendre à tous ceux et celles qui se sont battuEs pour les pleines libertés d’Euskal Herria et du reste des peuples de l’État espagnol.
Traduction NCS

Luttes contemporaines pour la décolonisation/libération

Cet article se propose de discuter de la nécessité de poursuivre les luttes de décolonisation/libération des pays du Sud. Après l’indépendance juridico-politique des peuples réduits en esclavage, la fin du colonialisme classique au XXe siècle, il n’est pas toujours évident de prendre en compte la continuité historique des relations coloniales de pouvoir. La rationalité capitaliste moderne demeure le récit dominant. On est à l’ère de la démocratie moderne et des droits humains, dit-on. Or, si l’on observe bien la réalité du monde, les relations entre pays du Nord et pays du Sud, les rapports de domination, d’exploitation et de discrimination existant à l’intérieur des sociétés dites postcoloniales, l’extrême fossé en matière d’inégalités de toutes sortes, on comprendra que l’on est loin d’un monde dépourvu de relations coloniales. En d’autres termes, contrairement aux discours qui créent des illusions démocratiques, le monde, notamment les pays du Sud, connait encore des situations coloniales. Dans le contexte actuel, la poursuite des luttes de décolonisation/libération est une nécessité. C’est pourquoi la modernité capitaliste est interrogée et radicalement critiquée par certains penseurs. Car « la compréhension du monde dépasse de loin la compréhension occidentale du monde[2] ». Comme l’a bien souligné Achille Mbembe, « la déconstruction véritable du monde de notre temps commence par la pleine reconnaissance du statut forcément provincial de nos discours et du caractère nécessairement régional de nos concepts – et donc par une critique de toute forme d’universalisme abstrait[3] ». Mes propos sont donc inscrits dans une telle perspective, car comme universitaire militant, je me préoccupe sans cesse de la contribution de mes réflexions, productions et actions dans les luttes anticapitalistes pour la construction d’autres voies. Ainsi, je vais mettre en évidence le colonialisme classique comme fondement de la construction du capitalisme. Puis, j’aborde la colonialité en tant que face obscure de la modernité. Je m’attache enfin à discuter de la construction d’autres mondes à travers le processus de libération/décolonisation des pays du Sud.
Le colonialisme classique : moteur de la construction du capitalisme
L’envahissement des Caraïbes par Christophe Colomb, en 1492, marque un tournant décisif dans le processus de définition/classification/hiérarchisation du monde. Cet évènement, ainsi que la mainmise des Anglais sur la Dominique en 1763, caractérisent respectivement le début et la fin de la destruction d’une région que les aborigènes construisaient[4] selon leur propre vision du monde et de la nature. C’est le début du colonialisme. Le système colonial esclavagiste imposé par l’Europe n’a épargné presque aucun coin du monde : l’Afrique, les Amériques et l’Asie. La traite négrière est une composante importante de cet ordre colonial, elle constitue la pierre angulaire de la construction de ce système. En ce sens, Walter Mignolo écrit : « L’émergence du commerce transatlantique triangulaire a constitué en même temps la modernité, le capitalisme et la colonialité[5] ». Dès le début, ce système colonial esclavagiste, moteur de la construction du capitalisme, a entrainé des conséquences irréversibles dans le monde. Dans les Amériques, la main-d’œuvre servile d’origine africaine, exploitée à des fins de rentabilité dans un régime de plantation, a provoqué la destruction des forêts et des arbres, et a installé la monoculture de la canne à sucre dans les espaces détruits. En plus d’être un dispositif économique, la plantation était la scène d’un autre commencement où la vie était régie par un principe de racialisation – race comme marqueur de classification sociale et de hiérarchisation[6]. Noam Chomsky explique que « la conquête du Nouveau Monde déclencha deux énormes cataclysmes démographiques, sans précédent dans l’Histoire : la quasi-destruction de la population indigène de l’hémisphère occidental et la dévastation de l’Afrique où la traite des Noirs se développa rapidement pour répondre aux besoins des conquérants, le continent lui-même était assujetti. Une grande partie d’Asie subit également “des malheurs épouvantables”[7] ». Toutefois, non seulement les personnes mises en esclavage n’acceptaient pas leur sort, elles résistaient et luttaient contre ce système inhumain.
Dans les Caraïbes, les Africaines et les Africains kidnappés et mis en esclavage à Saint-Domingue ont lancé le cri de la libération et de la décolonisation. En 1791 se déclencha un mouvement qui aboutit à la plus grande révolution de l’histoire de la modernité coloniale. Caractérisant la révolution haïtienne comme antiraciste, anticolonialiste et anti-esclavagiste, le sociologue Laënnec Hurbon explique que « la révolution haïtienne va bousculer toutes ces idées de type raciste et ouvrira pour la première fois une nouvelle époque de l’histoire pour l’ensemble des peuples non occidentaux, dont ceux qui ont été placés en esclavage, ou sous domination coloniale[8] ». Cette révolution constitue donc une source pertinente pour le processus de la décolonisation et le renforcement des utopies alternatives au capitalisme. Les puissances coloniales européennes la considéraient d’ailleurs comme une grande menace, puisque le système colonial esclavagiste était encore dominant. Elles craignaient que cet exemple annonce la libération dans toutes les autres colonies. C’est ainsi que Laënnec Hurbon affirme que « ce fut une véritable révolution, mais elle n’a pas été perçue comme telle dans l’historiographie française et européenne. Bien plus, elle a été systématiquement banalisée[9] ». Il y a eu aussi l’indépendance étatsunienne de 1776, mais celle-ci n’a pas mis fin à l’esclavage. Ainsi, Achille Mbembe parle des États-Unis comme d’une démocratie à esclavage : « La démocratie à esclaves se caractérise donc par sa bifurcation. En son sein coexistent deux ordres – une communauté des semblables régie, du moins théoriquement, par la loi de l’égalité et une catégorie de non-semblables, ou encore de sans-parts elle aussi instituée par la loi. A priori, les sans-parts n’ont aucun droit à avoir des droits. Ils sont régis par la loi de l’inégalité. Cette inégalité et la loi qui l’institue et en est le socle sont fondées sur le préjugé de race[10] ». Si d’autres pays de la région se sont plus tard libérés du joug colonial esclavagiste, en Afrique, le colonialisme a survécu jusqu’à la première moitié du XXe siècle.
Le continent africain a été la source de production et de reproduction du système esclavagiste pendant longtemps (XVe-XIXe siècle). Les puissances colonialistes en ont fait un espace de production de force de travail pour alimenter l’esclavagisme dans les Caraïbes. Il était pourvoyeur de main-d’œuvre à travers la traite transatlantique, le commerce triangulaire qui constituait, selon Nicolas Sersiron, un triple extractivisme : « la déportation de dizaines de millions d’Africains arrachés à leur famille et à leur pays, vendus et transportés en Amérique par les Européens dans des conditions inhumaines […], l’exploitation du travail forcé des esclaves […] et l’exportation vers l’Europe de ces produits, sans payer la moindre compensation aux pays et aux peuples colonisés ni en assumer les dégâts environnementaux[11] ». L’Afrique a été également un territoire colonial divisé entre les puissances colonialistes esclavagistes, dont le Portugal, le Royaume-Uni, la France et l’Espagne. La torture a été un des instruments de déshumanisation des personnes mises en esclavage. Ainsi, « dans cette horrible histoire, la torture sadique a joué un rôle crucial. Elle explique comment il se fait que la productivité augmentât plus vite dans les champs de coton [du sud des États-Unis] que dans les usines[12] ». La déshumanisation a été justifiée par une logique raciale et raciste. Selon Achille Mbembe[13], la race était le principal critère de classification sociale et de hiérarchisation.
En fait, le système colonial n’a pas seulement constitué un dispositif d’exploitation et de pillage, il a également causé des génocides, des ethnocides et des épistémicides[14]. En d’autres termes, les envahissements européens, euro-nord-américains dirait-on aujourd’hui, ont commis des crimes de sang et détruit des civilisations entières. Comme le souligne Jean Casimir, c’est par cette voie que l’exploitation et l’asservissement des territoires du Sud ont été possibles : « Elles [les métropoles] bloquent, dans la mesure du possible, toute expression de culture originale. Elles essayent d’éliminer ou de banaliser toute connaissance et toutes valeurs reçues des ancêtres ainsi que celle que la population élabore en toute autonomie[15] ». Le système colonial est donc juridico-politique, économique, culturel et épistémique.
Du glissement à la colonialité
Le terme colonialité signifie que, malgré la décolonisation juridico-politique des pays anciennement colonisés, il existe encore aujourd’hui une continuité historique des relations coloniales de pouvoir qui s’expriment d’une part sur le plan interne dans les rapports entre classes sociales et entre l’État et le peuple ; d’autre part dans les rapports des pays du Sud avec les puissances capitalistes impérialistes. Le sociologue décolonial Ramón Grosfoguel la définit comme « la continuité des formes de domination et d’exploitation après la disparition des administrations coloniales produites par les structures et les cultures hégémoniques du système-monde capitaliste/patriarcal/moderne/colonial[16] ». Après la Seconde « Guerre mondiale » et durant la vague de décolonisation amorcée en Afrique dans la première moitié du XXe siècle, le discours colonial s’est transformé en un discours « développementiste ». Autrement dit, le « développementisme » devient le nouveau discours colonial. Il s’agit aussi d’un concept élaboré dans le contexte de la montée de l’État-providence dans le Nord comme dans le Sud avec chacun leur spécificité. D’où les politiques et les programmes de développement des institutions internationales dans les pays du Sud anciennement colonisés et les politiques publiques des États afin de garantir à leur population un accès minimal à des services sociaux de base. Le sociologue Quijano nous dit que « le développement était […] le terme clé d’un discours politique associé à un projet vague de déconcentration et de redistribution relatives au contrôle du capital industriel, dans la nouvelle géographie qui prenait forme dans le capitalisme mondial colonial-moderne, à la fin de la Seconde Guerre mondiale[17] ». Dans un entretien accordé à l’agence de presse espagnole EFE en 2019, le philosophe sénégalais Felwine Sarr affirme que cette idée de développement veut dire « faire comme les sociétés occidentales » et qu’elle signifie toujours piller les ressources, produire et avoir des répercussions négatives sur le climat et l’écologie. Il renchérit en disant : « L’Afrique donne plus au monde qu’il ne reçoit. […] Lorsqu’on observe les flux financiers, les milliards de dollars qui sortent de l’Afrique sont plus importants que ceux qui entrent[18] ». On constate donc que ces programmes de développement ne réduisent pas vraiment les inégalités sociales dans les sociétés appauvries et dépendantes. Par ailleurs, l’hégémonie capitaliste dans un « monde unipolaire » et l’imposition des politiques néolibérales ont mené à l’abandon de la stratégie de l’État-providence qui créait une certaine illusion d’accès aux biens et services. Par ce processus de démantèlement de l’État-providence, le néolibéralisme a entrainé une radicalisation idéologique du capital, notamment dans le Sud. Le Chili a été un des premiers pays à l’expérimenter après le coup d’État sanglant et meurtrier du 11 septembre 1973 contre le gouvernement socialiste de Salvador Allende. L’imposition des politiques néolibérales dans les périphéries a constitué une matérialisation idéologique parmi les plus puissantes du développementisme. Ce dernier s’appuie souvent sur des mégaprojets extractivistes (miniers, agricoles, touristiques, industriels…) qui ne produisent qu’accaparement des terres paysannes et autochtones, dépossession, déplacement, appauvrissement des sociétés concernées et destruction écologique au profit des oligarchies transnationales et nationales. Dans ce cadre, la dette devient le nouvel outil des puissances capitalistes impérialistes pour assurer leur domination coloniale sur les pays du Sud. Haïti en a été victime depuis 1825 à cause de la rançon de 150 millions de francs-or imposée par la France. Comme je l’ai déjà expliqué en citant Jean Ziegler, « l’époque de la domination par la dette fait suite, sans transition, à l’époque coloniale. La violence subtile de la dette s’est substituée à la brutalité visible du pouvoir métropolitain[19] ».
Les puissances capitalistes impérialistes ont contraint les États du Sud à respecter ce que Naomi Klein appelle la trinité néolibérale : privatisation, dérèglementation et réduction draconienne des dépenses publiques dans les services sociaux. Les réalités sociales et économiques des pays victimes de ces politiques témoignent de leurs impacts dévastateurs sur les populations. La dictature de Pinochet qui appliquait fidèlement les diktats néolibéraux de l’École de Chicago a fait s’effondrer le système socioéconomique du Chili. En 1974, l’inflation grimpa jusqu’à 375 %, le taux le plus élevé au monde ; en 10 ans (1973-1983), le secteur industriel a perdu 177 000 emplois ; l’économie chilienne a régressé de 15 % et le taux de chômage qui n’était que 3 % sous Allende est passé à 20 % ; 74 % des revenus d’une famille chilienne étaient destinés à l’achat du pain alors que sous Allende le lait, le pain et les tickets de transport en commun représentaient seulement 17 % du salaire d’un employé du secteur public[20].
On peut citer deux autres cas qui illustrent la face sombre de la modernité capitaliste néolibérale en Afrique. Au Niger, l’uranium de la ville d’Arlit, et bientôt d’Imouraren, « fait tourner 40 % des centrales nucléaires françaises depuis plus de 30 ans et fournit l’électricité la moins chère du monde. […] Le PIB du Niger, ce pays du Sahel de 17 millions d’habitants, n’est que de 5,5 milliards de dollars, à peine supérieur au bénéfice d’EDF [Électricité de France] en 2013. Son indice de développement humain par habitant le classe à la dernière place des 186 pays à égalité avec la République démocratique du Congo. Les famines y sont fréquentes. […] L’Éthiopie, pays de la corne de l’Afrique dans lequel sévit la famine, a déjà cédé plusieurs centaines de milliers d’hectares pour alimenter des voitures et du bétail étranger ou fournir des fleurs aux amoureux des pays industrialisés[21] ».
Le cas d’Haïti est aussi emblématique. L’application des politiques néolibérales dans les années 1980 et 1990 y a amené la privatisation des principales entreprises publiques et a renforcé le chômage. Les dépenses publiques en matière de services sociaux diminuent alors que le service de la dette augmente. Ainsi, selon le ministère de l’Économie et des Finances d’Haïti, le portefeuille alloué à la santé est passé de 7,37 % du budget en 2001-2002 à 4,84 % en 2008-2009 tandis que l’intérêt de la dette est passé de 2,27 % à 13,61 %. Cette tendance se poursuit encore aujourd’hui. Dans le budget de 2019-2020, « la dette publique équivaut à trois fois le budget du ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNRDR). Elle est passée, en deux ans, de 14 milliards à un peu plus de 20 milliards de gourdes (près de 152 millions d’euros)[22] ». En outre, la réduction des droits de douane a eu un impact catastrophique sur la production locale. Ce processus a débouché sur « la décapitalisation des petits paysans, ce qui a transformé le pays autosuffisant jusque dans les années 1980, en importateur de riz. En 2008, Haïti importe 82 % de sa consommation de riz[23] ».
Cet exposé des conséquences de la colonialité dans les pays du Sud principalement démontre la nécessité d’une position radicale en faveur de la décolonisation/libération, car « les vieilles hiérarchies coloniales globales entre Européens/euro-nord-américains et non-Européens sont toujours en vigueur et sont articulées à la division internationale du travail et à l’incessante accumulation de capital à l’échelle mondiale (Quijano, 2000, Grosfoguel, 2002)[24] ».
La décolonisation/libération des pays du Sud
La modernité capitaliste néolibérale cause non seulement des injustices et des inégalités sociales et économiques ainsi que la destruction des mondes autres, elle produit également des injustices cognitives : « Les injustices cognitives d’ordre épistémologique sont nombreuses, à commencer par l’invisibilité normative des savoirs locaux en milieu universitaire (sauf dans quelques projets originaux en sciences sociales, bien sûr), alors qu’ils sont pourtant socialement et culturellement les plus pertinents[25] ». « La colonialité du pouvoir inclut la colonialité du savoir comme l’un de ses versants : toutes les connaissances produites par les Noirs et les indigènes furent considérées comme non ou pré-rationnelles, à savoir comme des mythes, de la magie si ce n’est comme de la sorcellerie[26]. » La colonialité imprègne donc toutes les composantes de la vie. La décolonisation ne saurait être limitée dans la mesure où « aucun projet radical ne peut réussir à long terme sans démanteler ces hiérarchies coloniales/raciales au niveau social et épistémique[27] ».
En ce sens, l’analyse critique de la situation des pays du Sud et de la modernité capitaliste coloniale ne doit pas se restreindre à une simple opération intellectuelle de constat et de problématisation. Elle doit aussi procéder à une sociologie des absences et des émergences, en mettant en évidence les expériences sociales et les autres solutions anticapitalistes des peuples invisibilisés par l’hégémonie de la modernité capitaliste[28]. La décolonisation et la libération du monde dépassent donc le seul domaine juridico-politique. Elles sont en effet à la fois économiques et politiques, mais aussi culturelles et épistémiques. Cela signifie une relance de l’autodétermination et de la souveraineté des peuples, c’est-à-dire une revalorisation des cultures, des savoirs et des sensibilités comme la solidarité, l’équité et la justice sociale et une éthique du vivre ensemble. Ce vivre ensemble révolutionnaire constitue une alternative au capitalisme néolibéral. « Ce projet révolutionnaire s’édifiera autour de la mobilisation des secteurs majoritaires [des populations] qui revendiquent le travail, l’éducation, la santé, la dignité, l’autonomie de pensée et de pouvoir, etc.[29] » Et cela exige « la subversion épistémique/théorique/historique/esthétique/éthique/politique de la matrice coloniale du pouvoir en crise[30] ».
Dans cette optique, « parler de “libération” nous renvoie à deux types de projets différents qui sont toutefois reliés : la décolonisation politique ou économique et la décolonisation épistémologique[31] ». D’un point de vue politique, il s’agit de créer un mode de vie collectif et individuel où la dignité humaine fait sens dans les communautés et les sociétés. Autrement dit, la signification politique de la décolonisation réside dans la volonté active de la communauté, qui n’est autre que de se tenir debout par soi-même et constituer un héritage[32].
La décolonisation la plus difficile est celle des catégories où évolue la pensée[33]. Il faut remettre en question les termes mêmes par lesquels les résistances/luttes de libération ont été conçues et perçues. Les valeurs, savoirs et cultures produits par les acteurs sociaux, les classes subalternes (la paysannerie, les Autochtones…) et les ancêtres doivent être reconsidérés. Il faut donc un acte de désobéissance épistémique pour refuser, d’une part, les voies déjà tracées et imposées comme les seules valides et valables par la modernité coloniale occidentale, et d’autre part, de rendre visibles des expériences et des savoirs infériorisés. En effet, cela implique une critique radicale de la rationalité coloniale moderne. Car :
La rationalité coloniale moderne a cherché à imposer dès ses origines l’idée de l’existence d’un seul monde fragmenté et cette idée va tenter de s’imposer dans toutes les sphères de la vie sociale. Ce monde unique tentera de s’imposer aux autres mondes et cherchera à les éliminer dans la mesure où ils sont « irrationnels », « sauvages », « barbares » ainsi que « sous-développés », « pré-modernes », « arriérés », « non contemporains », « vestiges » de l’« Ancien » Monde[34].
La décolonisation doit également attaquer cette logique dualiste et dichotomique. Il s’agit d’adopter une distanciation critique par rapport à la matrice coloniale. Le but est « d’ouvrir des espaces analytiques pour les réalités qui sont “surprenantes”, parce que nouvelles, ignorées ou rendues invisibles, c’est-à-dire présentées comme non existantes par la tradition critique eurocentriste[35] ».
La décolonisation/libération exige donc d’agir sur tous les terrains envahis par la modernité coloniale. Tous les savoirs autres et les expériences de luttes alternatives peuvent servir à alimenter ce processus. La révolution haïtienne peut être une source d’inspiration, autant que les luttes des peuples autochtones, des paysans et paysannes, des travailleurs et travailleuses de l’Afrique, de l’Amérique latine. « Les épistémologies et ontologies indigènes sont d’autres manières de comprendre et de créer des mondes. Ces autres mondes sont construits à partir d’autres ontologies qui reconnaissent la multirelationnalité entre tout ce qui existe[36]. » Dans ce processus de décolonisation et de libération des pays de la périphérie, les universitaires, en fonction de leur position critique, épistémologique et politique, peuvent jouer un rôle important. Voilà une lourde et longue tâche à laquelle toutes et tous les universitaires du Sud qui choisissent de se mettre aux côtés des classes populaires dans leur lutte pour la vie et soucieux de la construction de mondes alternatifs sont tenus de réfléchir et de contribuer.
Walner Osna[1] est doctorant en sociologie à l’Université d’Ottawa
- Ce texte est une version révisée d’une conférence présentée au Centre de recherche ouest africain (WARC-CROA) à Dakar, Sénégal, le 16 juillet 2021. ↑
- Boaventura de Sousa Santos, Épistémologies du Sud. Mouvements citoyens et polémique sur la science, Paris, Desclée de Brouwer, 2016, p. 241. ↑
- Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, Paris, La Découverte, 2018, p. 19. ↑
- Jean Casimir, La Caraïbe : une et divisible, Port-au-Prince, Éditions Henri Deschamps, 1991. ↑
- Walter Mignolo, « Géopolitique de la connaissance, colonialité du pouvoir et différence coloniale », Multitudes, vol. 3, n° 6, 2001, p. 67. ↑
- Mbembe, op. cit. ; Aníbal Quijano, « “Race” et colonialité du pouvoir », Mouvements, vol. 3, n° 51, 2007, p. 111-118. ↑
- Noam Chomsky, L’An 501. La conquête continue, Montréal, Écosociété, 2016, p. 21. ↑
- Laënnec Hurbon, « La révolution haïtienne : une avancée postcoloniale », Rue Descartes, vol. 4, n° 58, 2007, p. 58. ↑
- Ibid., p. 56. ↑
- Mbembe, op. cit., p. 32. ↑
- Nicolas Sersiron, Dette et extractivisme. La résistible ascension d’un duo destructeur, Paris, Utopia, 2014, p. 61. ↑
- Chomsky, op. cit., p. 13. ↑
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- Trujillo, op. cit., p. 40. ↑

Haïti : enjeux et défis des luttes ouvrières dans l’industrie textile

Commencée fin janvier dans la région du Nord-Est, l’agitation s’est étendue à la capitale, Port-au-Prince, avant d’atteindre son point d’orgue fin février 2022. Plusieurs milliers des travailleurs – dans leur majorité, des travailleuses – sont descendu·es dans les rues pour exiger un salaire minimum de 1.500 gourdes (approximativement 13 euros) par jour. Elles rejetaient de la sorte l’augmentation fixée par le gouvernement de 500 à 685 gourdes. Cette lutte jette une lumière crue non seulement sur le sort des ouvriers et ouvrières de ce secteur, mais aussi, plus globalement, sur le modèle de dépendance dans lequel se trouve piégé Haïti.
Mobilisations pour un salaire minimum
Si les manifestations n’ont pas repris, la situation demeure tendue aujourd’hui. La mobilisation, explique Télémaque Pierre, dirigeant du syndicat 1er Mai-Batay « Ouvriye », est « repassée de la rue à l’usine »[1]. Et des (tentatives de) négociations sont en cours avec le gouvernement. Mais la frustration et la colère continuent à dominer auprès des travailleurs et travailleuses en butte à un salaire de misère, une situation sécuritaire intenable et au mépris de l’État.
À la gifle que constitue la fixation du salaire minimum à 685 gourdes, est venue s’ajouter la répression qui, lors de la journée du 23 février, s’est focalisée sur les journalistes présents, faisant un mort et deux blessés[2]. La police, que la communauté internationale entend renforcer, largement absente lorsqu’il s’agit de se confronter aux bandes armées sévissant dans le pays, semble autrement plus active et « efficace » pour réprimer la contestation sociale.
Comment comprendre la revendication de tripler le salaire minimum et le rejet d’une augmentation de près de 40% (de 500 à 685 gourdes) ? Qu’est-ce qui explique une telle disproportion apparente ? En réalité, la loi haïtienne exige une révision annuelle du salaire minimum, en fonction de l’inflation et du coût de la vie. Or, le salaire de 500 gourdes avait été fixé en novembre 2019, alors que la population fait face depuis lors à une inflation de 20% et à une dépréciation de la monnaie locale.
Dans un pays dépendant des importations – y compris pour les biens de première nécessité –, les calculs en dollars font davantage sens. En octobre 2018, le salaire minimum de 420 gourdes équivalait à un peu plus de six dollars. Un an plus tard, les 500 gourdes équivalaient à cinq dollars. Et, aujourd’hui, les 685 gourdes représentent autour de 6,5 dollars. En réalité, donc, ces augmentations ne couvrent pas l’accroissement du coût de la vie. Une enquête menée, fin 2020, auprès de 3 300 ouvriers et ouvrières dans une trentaine d’usines, révélait qu’au cours des deux derniers mois, un tiers d’entre elles avaient emprunté de l’argent pour couvrir leurs frais de subsistance et que 91% ont dû réduire le nombre de repas[3].
Les ouvriers et ouvrières ont d’autant plus perdu une partie de leurs moyens de subsistance que, fin de l’année 2021, sous la pression du Fonds monétaire international (FMI)[4], le gouvernement haïtien a procédé à une augmentation du prix des produits pétroliers, qui s’est directement répercutée dans le doublement des prix des transports et du panier alimentaire[5]. La Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA) a calculé que le coût du panier alimentaire avait doublé en un an, et qu’il revenait pour une personne à un peu plus de trois mille gourdes par mois, et à près de seize mille gourdes pour une famille haïtienne typique, de cinq personnes ; soit l’équivalent du salaire mensuel minimum[6]. Or, 61% des travailleurs de la sous-traitance textile sont des femmes, dont une majorité vivent seules avec leurs enfants[7].
La guerre des salaires
La guerre des salaires est inscrite dans l’ADN des usines textiles de sous-traitance. En 2013, 2017 et 2019 – pour ne prendre que ces dernières années –, le secteur a été secoué par des mobilisations importantes autour de revendications d’augmentation salariale. Les « salaires de misère » dont se plaignent les ouvrières et ouvriers sont, aux yeux des bailleurs et des décideurs, l’un des principaux – avec la proximité des États-Unis – « avantages comparatifs » d’Haïti.
De la Banque mondiale à l’agence de coopération nord-américaine, USAID, en passant par la pléthore d’expert·es pour Washington, et le patronat haïtien, tous n’ont eu de cesse de mettre en avant les « faibles coûts de production » en Haïti. La déficience des voies de communication et le prix élevé de l’électricité, en raison du manque d’infrastructures et de politique énergétique cohérente, l’instabilité chronique et la corruption sont en effet largement compensés par le coût dérisoire de la main-d’œuvre locale.
Ainsi, une étude « technique » de 2009, financée par la Banque mondiale, notait : « bien qu’ils ne soient pas les plus bas au monde, ces coûts de main-d’œuvre sont compétitifs par rapport aux références régionales et mondiales. Tout aussi important, les travailleurs de l’habillement haïtiens sont avides d’emplois stables et sont fiables »[8]. De fait, les salaires en Haïti étaient alors deux fois moins élevés qu’au Nicaragua, trois fois moins qu’au Guatemala, Honduras et en République dominicaine. Et, depuis lors, ils sont restés compétitifs ; les plus bas de la région.
Si le langage est plus policé et que les documents signalent que les travailleuses et travailleurs, grâce aux extras, gagnent généralement plus que le salaire minimum[9], ces textes ne sont pas sans évoquer les rapports des commissions parlementaires britanniques du milieu du XIXe siècle sur le travail ouvrier, dont Marx cite de larges extraits dans Le Capital. La pauvreté, le chômage, ainsi que l’absence d’autres options formelles – l’agriculture et le secteur informel emploient 86% de la force de travail –, à l’origine de la constitution d’un pool d’une main-d’œuvre disponible et corvéable à merci, sont valorisés comme un aspect positif.
La contrepartie de cette lecture est de faire de toute augmentation salariale un désavantage, un coût négatif, voire une menace. Ainsi l’étude de référence, réalisée en 2015, pour USAID et le ministre du commerce nord-américain, évoque, côté positif, « le niveau des salaires relativement compétitif pour la région et les lois du travail ne sont pas démesurément restrictives. La force de travail est relativement jeune et illettrée ». Mais, c’est pour avertir tout de suite après que « les augmentations du salaire minimum sont une préoccupation majeure pour les entreprises de l’industrie du vêtement, car elles opèrent dans un environnement international hautement compétitif, et les marques et les détaillants évaluent constamment de nouvelles sources de main-d’œuvre à bas salaire »[10].
En conséquence, le coût de la main-d’œuvre et la faible régulation des conditions de travail en Haïti (par ailleurs peu et mal mis en œuvre et contrôlée) sont considérés comme des forces, tandis que l’augmentation de salaires, ainsi qu’un changement du leadership des syndicats – risquant de mettre à mal la relative harmonie avec les entrepreneurs – constituent une menace. De manière similaire, en 2009, dans le cadre d’une augmentation du salaire minimum de 70 à 200 gourdes par jour, un rapport, inquiet des « répercussions potentiellement négatives » sur l’emploi d’un tel « saut salarial dramatique », concluait dans le même sens qu’une étude commanditée par l’Association des industries d’Haïti (ADIH) : une telle augmentation réduirait le profit des entreprises à pratiquement zéro[11].
Ironiquement, comme l’a révélé Wikileaks, le département d’État de Washington appuya la campagne des multinationales nord-américaines – Fruit of the Loom, Hanes et Levi’s – pour lesquelles les usines en Haïti travaillaient, afin d’empêcher la loi votée au parlement faisant passer le salaire minimum à 200 gourdes. Sous la double pression des acteurs privés états-uniens et haïtiens, le président d’alors, René Préval, adopta une augmentation par paliers, de telle sorte que ce ne sera qu’au 1er octobre 2012, que le salaire minimum devait atteindre 200 gourdes[12].
Une configuration économique particulière
Mais, aussi bas soient-ils, les salaires ne justifient pas à eux seuls le développement des industries textiles en Haïti. Le principal levier à l’origine de celles-ci est constitué d’une série d’accords bilatéraux avec Washington, qui accordent à certains produits haïtiens un accès préférentiel (hors taxes) au marché de son géant voisin. Il s’agit de Hope I et II, signés respectivement en 2006 et 2009, et de leur prolongement, Help, mis en place après le séisme de 2010, et qui arrivera à échéance en 2025.
Ces programmes dessinent et s’inscrivent eux-mêmes dans un cadre plus général de libéralisation de l’économie et de division internationale du travail. Ainsi, l’Amérique latine et les Caraïbes sont devenues, après le Sud-Est asiatique, la deuxième région au monde en nombre de zones franches d’exportations (ZFE) et d’emplois au sein de ceux-ci. Or, l’industrie textile s’est convertie en l’un des principaux utilisateurs de ces ZFE, et on estime que, depuis la fin des années 1990, près de 80% de ces dernières en Amérique centrale sont liées à la chaîne de valeur textile, dont les produits sont très majoritairement exportés vers les États-Unis, en raison d’accords économiques et de tarifs préférentiels[13].
Les ZFE furent l’un des principaux instruments de libéralisation du commerce à l’échelle mondiale, et contribuèrent à consacrer le modèle dominant actuel de division internationale du travail, où les pays se spécialisent dans certaines étapes de production – plutôt que dans des produits finis – et sont intégrés verticalement à la chaîne de valeurs, à l’autre bout desquelles se trouvent les multinationales. Les ZFE participèrent également à un double processus de reconfiguration des relations de travail, qui s’est manifestée par des violations systématiques des droits des travailleurs et travailleuses et par une féminisation de la main-d’œuvre.
Les ZFE constituent des enclaves de production principalement destinée à l’exportation, qui jouissent de conditions particulières – en général, l’exemption de taxes (souvent pendant un temps limité) – afin d’attirer les investissements (majoritairement étrangers)[14]. Faute de contrôle et d’application des lois, mais plus encore du fait de leur statut « spécial », que les États entendent justement promouvoir et non freiner, les heures supplémentaires, les conditions de travail précaires, le non-respect de la liberté syndicale et du droit à la négociation collective y sont quasi systématiques.
Mais ces ZFE ont également donné lieu à ce que Sheba Tejani qualifie de « processus distinctement genré », créant et reproduisant les hiérarchies sociales au sein de l’usine. Le stéréotype des femmes plus dociles et adroites, assignées à un travail intensif, peu qualifié et faiblement payé, répondait à la demande des multinationales d’une main-d’œuvre flexible et bon marché, sur laquelle retomberait la nécessité d’absorber les risques[15].
L’asymétrie de ce système productif se décline à tous les niveaux : au niveau des pays du Sud, coincés dans la position de producteurs de commodités à faible valeur ajoutée, et sans contrôle sur le marché ni moyen de diversifier leur économie ; au niveau des travailleurs, dont les salaires et les entraves à la syndicalisation sont valorisés et entretenus ; au niveau des femmes, enfin, qui constituent la majorité de la main-d’œuvre dans les ZFE, et qui, outre la surexploitation, sont confrontées à des pressions supplémentaires.
Au sein de l’usine, elles doivent régulièrement faire face à un harcèlement sexuel des surveillants et cadres, très majoritairement masculins. Si, comme les autres travailleurs, l’intensité et la répétition des mêmes gestes (jusqu’à 6.000 par jour) entraînent des lésions corporelles, elles sont de plus, en raison de leur rôle dans la santé reproductive, davantage exposées aux problèmes d’hygiène et de respiration[16].
Par ailleurs, en dehors de l’usine, continue à peser sur elles la charge de nourrir et de prendre soin de la famille ; charge qu’elles sont souvent seules à assumer. Dès lors,
« ce système d’exploitation traite les femmes comme des corps sans histoire ni avenir, et se lie intimement au patriarcat pour les maintenir dans ces emplois en profitant du mandat de sacrifice maternel pour assurer la survie et l’éducation des enfants »[17].
À tout cela, vient encore s’ajouter, dans le cas spécifique d’Haïti, l’insécurité. Dans la capitale haïtienne, les usines sont situées dans le centre, et les ouvrières vivent dans les quartiers populaires, soit les espaces majoritairement contrôlés par les bandes armées, rendant les déplacements particulièrement dangereux. En outre, les exactions des gangs ont une dimension spécifiquement genrée, en s’accompagnant quasi systématiquement de viols[18].
En fin de compte, les États-Unis jouent un rôle clé dans le développement de ce modèle productif. De manière générale, en abritant la majorité des multinationales dans le monde, par le poids qu’ils occupent dans l’économie globale, et du fait de leur stratégie de libéralisation au profit de l’America first. Mais aussi de manière plus ciblée, en multipliant les accords préférentiels bilatéraux, centrés sur son marché de consommation nationale. Par leur proximité et leur positionnement périphérique, les pays d’Amérique centrale et des Caraïbes sont particulièrement affectés par la politique de Washington.
Le cas haïtien est emblématique. Il constitue la démonstration que la prétendue main invisible du marché est en réalité articulée par un bras mécanique, directement lié à des politiques, programmes et lois qui déterminent en grande partie le sens de l’action économique, et le cadre dans laquelle elle opère. La stratégie états-unienne, appuyée et relayée par les instances financières internationales, a voulu faire de l’industrie textile le principal pilier de développement d’Haïti. Et la reconstruction suite au séisme de 2010 a servi de catalyseur. Ainsi, le plus important programme de la coopération nord-américaine réside dans la construction du Parc industriel de Caracol (PIC), qui est aujourd’hui la zone franche occupant le plus grand nombre d’ouvriers et ouvrières – autour de 15.000 –, au service de Sae-A, une multinationale sud-coréenne[19].
Si, en quinze ans, des premières lois préférentielles votées par Washington en 2006 à aujourd’hui, le nombre d’entreprises opérant en Haïti dans le secteur de la sous-traitance n’a guère évolué – autour d’une vingtaine – la valeur des exportations de ces industries vers les États-Unis a, elle, plus que doublé, et le nombre de travailleurs et travailleuses a pratiquement été multiplié par quatre : de 15.000 à 59.000. Le pari du développement d’Haïti, par le biais de ce levier, aurait-il été gagné ?
Un modèle de dépendance
En réalité, ce pari a échoué. En guise de développement, ce sont l’exploitation, les inégalités, l’insécurité alimentaire et la dépendance qui se sont étendues. Et les Haïtiens et Haïtiennes paient le prix fort du mythe de la sous-traitance internationale. Les programmes, évaluations et rapports misaient sur la création de plusieurs centaines de milliers d’emplois. Les quarante et quelque mille personnes qui ont depuis trouvé un emploi dans ce secteur ne sont pas sorties de la pauvreté, mais ont seulement changé de catégorie sociale, en devenant des travailleurs et travailleuses pauvres[20]. Qui plus est, le sort (précaire) de 90% de ces travailleurs et travailleuses dépend très largement de la reconduction de l’accord Help après 2025.
Sans compter que les millions investis dans les zones franches l’ont été au détriment de l’agriculture locale. Non seulement, cette stratégie repose sur la condamnation de la paysannerie haïtienne – en entraînant dans les cas des parcs industriels de Ouanaminthe et de Caracol l’expropriation de familles d’agriculteurs·trices –, mais elle participe de plain-pied d’une libéralisation de l’économie haïtienne et d’une subordination accrue envers les États-Unis.
L’élite haïtienne, Washington et les institutions financières internationales convergent dans le mépris de la paysannerie, la vision néolibérale et l’adhésion au mythe de la sous-traitance. Haïti doit tirer parti de ses avantages comparatifs. Les Haïtiens et Haïtiennes sont fermement invité·es à abandonner une agriculture obsolète et sans avenir, pour venir travailler dans les usines et, grâce à leurs salaires, acheter leur nourriture importée à bas prix (grâce à la réduction des tarifs douaniers) plutôt que produite localement. Il s’agit d’un schéma auto-réalisateur : on commence par diagnostiquer les obstacles et faiblesses du milieu rural que l’on va davantage affaiblir et miner par le biais de cette stratégie.
Aujourd’hui, les importations (en provenance essentiellement des États-Unis) fournissent plus de 50% de l’alimentation disponible, et l’insécurité alimentaire touche près de 40% de la population. Le point de jonction entre un secteur exportateur concentré sur la sous-traitance et une dynamique importatrice, stimulée par de très faibles taxes, réside dans une économie extravertie, tournée vers le marché international en général, et états-unien en particulier, et désireuse d’attirer les investissements étrangers.
En Haïti comme ailleurs, les ZFE n’ont pas constitué un levier de développement, car elles demeurent prisonnières d’une production spécialisée à faible valeur ajoutée, placée au dernier maillon d’une chaîne économique, sur laquelle elles n’exercent aucun contrôle. Loin de représenter une première étape vers une diversification de son économie, Haïti se voit piégée dans une spécialisation dont seules l’oligarchie locale et les multinationales tirent profit.
En 2019, plus de 84% de tout ce qu’Haïti a exporté était constitué de produits textiles. Au cours des vingt dernières années, la part de ces produits à destination des États-Unis dans les exportations totales est demeurée la même : autour de 75%. Mais leur valeur a plus que doublé. Plus globalement se manifeste un échange doublement inégal. Alors qu’Haïti pèse très peu dans le commerce avec son voisin nord-américain, celui-ci représente près d’un-tiers de ses importations et plus de quatre-cinquième de ses exportations.
Surtout, l’économie haïtienne en ressort doublement perdante : elle exporte des produits à faible valeur ajoutée et importe une grande partie de ses besoins de consommation dont des produits industrialisés ; et l’écart entre ses importations et exportations ne cesse de se creuser. En 2019, Haïti a importé pour une valeur pratiquement trois fois plus élevée que ce qu’elle a exporté. Entre 2009 et 2019, le déficit de sa balance commerciale a doublé pour atteindre la somme faramineuse de plus de 3, 4 milliards de dollars[21].
Mais cette stratégie n’a pas renforcé seulement un modèle économique, qui place Haïti dans une position de dépendance sur le marché international, mais aussi les rapports sociaux entre acteurs au sein de ce modèle. Se sont ainsi raffermies les quelques grandes familles – dont la famille Apaid, qui s’est vue octroyer en 2019, par feu le président Jovenel Moïse, une importante concession de terres pour créer une zone franche agricole[22] –, qui contrôlent l’essentiel du marché haïtien (dont les usines de la sous-traitance), et, avec elles, les inégalités dans l’un des pays les plus inégalitaires au monde.
Convergence des luttes ?
Les luttes ouvrières dans les usines de sous-traitance participent du cycle de mobilisations plus générales contre la corruption, la vie chère et la politique de la classe dirigeante, qui secouent Haïti depuis 2018[23]. Pour autant, elles ne convergent pas encore. Interrogé à ce sujet, Télémaque me répondait que les syndicats se centraient d’abord sur les conditions de travail :
« nous demandons à l’État de prendre en compte les revendications des travailleurs, mais, malheureusement, ils n’en font pas cas, et il y a une violation systématique de nos droits de la part des patrons, qui sont soutenus par l’État. Et pas beaucoup d’hommes politiques se prononcent par rapport à nos revendications et à la brutalité de la police »[24].
Mais il me disait également que la situation sécuritaire était pire qu’auparavant, que les quartiers où vivent nombre de travailleurs et travailleuses – Martissant, Cité soleil, Croix des bouquets, etc. – sont aux mains des bandes armées, et que la colère visait tout autant les patrons d’usines que ce gouvernement qui ne faisait rien pour eux. De plus, les centrales syndicales participent de la convergence des acteurs et actrices de la société civile au sein de l’Accord de Montana qui plaide pour une « transition de rupture »[25]. Enfin, les Petrochallengers[26], les organisations féministes et de droits humains ont d’emblée manifesté leur solidarité envers les luttes des travailleurs et travailleuses des zones franches.
La distance entre les manifestations ouvrières, d’un côté, et les mobilisations citoyennes, de l’autre, est le fruit d’une composition sociale différente, de positionnements distincts, d’un reste de défiance du côté syndical envers la société civile et tout ce qui risque de s’apparenter à des manœuvres politiques, et peut-être, également, au fait que l’Accord de Montana soit davantage centré sur des questions de gouvernement, de droits humains et de lutte contre la corruption et l’impunité, que sur des enjeux sociaux.
Reste que ces deux contestations sont liées. La souveraineté des Haïtiens et Haïtiennes a été confisquée par l’alliage formé par la classe gouvernante, l’oligarchie locale et Washington (sur laquelle est alignée la communauté internationale). L’exploitation dans les usines est l’une des dimensions de l’absence de politiques publiques et de la privatisation généralisée. Le délitement des institutions publiques est le prolongement de la dépendance, de l’accaparement et de la concentration de l’économie aux mains de quelques acteurs. De même que le mépris de la « populace » trouve son substrat dans les inégalités sociales et le pouvoir de l’élite haïtienne.
Les luttes des ouvrières et ouvriers des zones franches soulèvent la question du salaire, des conditions de travail, de l’emploi et, plus globalement, du modèle économique dans lequel est engagé Haïti. Or, ce modèle est intimement lié à une vision, à des rapports sociaux, à des politiques qui condamnent, année après année, le pays à la reproduction du même en pire. Changer un gouvernement incapable et corrompu pour une gouvernance transparente et professionnelle, préservant le statu quo économique et social, équivaudrait certes à un mieux. Mais pas à une solution aux problèmes structurels du pays. Encore moins à une alternative.
La chance d’un changement en Haïti dépend en partie au moins de la connexion des luttes ouvrières[27] et des mobilisations citoyennes. La transition suppose de renverser la dynamique de dépossession qui fait de tout le pays – et pas seulement des industries textiles – une zone franche, simple annexe des États-Unis, et des Haïtiens et Haïtiennes, une force de travail avantageusement exploitable, sans avenir ni perspective, à qui dicter ses conditions et impératifs.
Frédéric Thomas est docteur en sciences politiques, chargé d’étude au CETRI – Centre tricontinental (www.cetri.be).
Notes
[1] Entretien réalisé par téléphone le 8 mars 2022.
[2] « Le photojournaliste du média en ligne ‘Roi des infos’, Maxihen Lazzare, a été tué par balle et les journalistes Sony Laurore et Yves Moïse figurent parmi les personnes blessées par balles tirées par la Police nationale d’Haïti (Pnh) », Daphnine Joseph, « Genre : syndicalistes et ouvrières déplorent les conditions de vulnérabilité des femmes dans les usines de sous-traitance en Haïti », AlterPresse, 25 février 2022, https://www.alterpresse.org/spip.php?article28040.
[3] Better Work Haiti, 2ème rapport de synthèse de Better Work dans le cadre de la Législation HOPE II, Organisation internationale du travail, juillet 2021, page 18. Un an auparavant, l‘enquête du Solidarity Center estimait que le coût (de base) de la vie pour un travailleur du secteur textile à Port-au-Prince était de 550 gourdes par mois, et qu’en conséquence, il devrait gagner au moins 1.750 gourdes par jour pour subvenir à ses besoins et ceux de sa famille. Solidarity Center, Le coût élevé des bas salaires en Haïti. Une estimation du salaire vital pour les travailleurs du secteur textile à Port-au-Prince, avril 2019, https://www.solidaritycenter.org/publication/the-high-cost-of-low-wages-in-haiti-new-report/.
[4] Le FMI avait cependant conseillé que cette décision s’accompagne de mesures sociales. Le gouvernement s’est montré davantage libéral encore que son maître.
[5] Renel Exentus, « Haïti-Salaire minimum: extorsion des ouvrières et ouvriers de la sous-traitance », Le national, 16 février 2022, https://www.lenational.org/post_article.php?tri=365.
[6] « Augmentation des prix des produits alimentaires et aggravation de l’insécurité alimentaire », Le Nouvelliste, 18 mars 2022, https://lenouvelliste.com/article/234582/augmentation-des-prix-des-produits-alimentaires-et-aggravation-de-linsecurite-alimentaire.
[7] International Labour Office, International Finance Corporation, Better Work Haiti: apparel industry 20th biannual synthesis report under the HOPE II legislation, Genève, ILO, 2020, page 8.
[8] Nathan Associates Inc., Bringing HOPE to Haiti’s Apparel Industry. Improving Competitiveness through Factory-level Value-chain Analysis, septembre 2009, page XII.
[9] Mais, dans le même temps, nombre d’employeurs rusent avec les heures de travail et le salaire aux pièces pour ne pas payer le salaire minimum…
[10] Joop De Voest, « Profile of Haiti’s Export Industry March 2015 » (préparé pour le Center for Investment Facilitation par RTI International and J.E). Austin Associates, Inc., mars 2015.
[11] Nathan Associates Inc., Ibidem, pages 43-45.
[12] Fran Quigley, « Haitian Sweatshops: Made in the U.S.A. », Haiti support group, 21 mars 2013, https://haitisupportgroup.org/haitian-sweatshops-made-in-the-usa/.
[13] Voir Oxfam Intermon, Derechos que penden de un hilo. Zonas francas textiles frente a cooperativas de comercio justo, avril 2015; et OIT, Zonas francas de exportación en Centroamérica, Panamá y República Dominicana. Retos para el trabajo decente, 2017. L’analyse qui suit s’appuie grandement sur ces deux rapports.
[14] En Haïti, la loi du 2 août 2002 institutionnalise les zones franches économiques : ce sont « des aires géographiques dans lesquelles s’applique un régime spécial », et dont au moins 70% de la production doit être destinée à l’exportation. Ce régime spécial prévoit entre autres quinze ans d’exonération d’impôt sur le revenu et l’exonération de la franchise douanière sur l’achat des matériels d’équipement. Lire Papda, Étude sur la révision du cadre tarifaire haïtien, 2013, et Frédéric Thomas, Haïti, un modèle de développement anti-paysan, Cetri, 2014, https://www.cetri.be/Haiti-un-modele-de-developpement.
[15] Sheba Tejani, « The Gender Dimension of Special Economic Zones », Special Economic Zones Progress, Emerging Challenges, and Future Directions, 2011, The International Bank for Reconstruction and Development/The World Bank, pages 251 et suivantes.
[16] Oxfam Intermon, Ibidem, page 12. Voir également Nathan Associates Inc., Ibidem, pages 34 et suivantes. Joop De Voest estimait cependant trop onéreuse l’obligation pour les entreprises haïtiennes d’avoir une infirmière présente dans les usines…
[17] Movimiento de Mujeres Trabajadoras y Desempleadas “María Elena Cuadra”, Sobrevivir a la maquila. Impacto del trabajo en los cuerpos de mujeres nicaragüenses, Managua, Nicaragua, 2021.
[18] Daphnine Joseph, Ibidem.
[19] Frédéric Thomas, « De séismes en ouragans. Haïti, l’imposture humanitaire », Cetri, 3 novembre 2016, https://www.cetri.be/Haiti-l-imposture-humanitaire.
[20] Mais Lundahl et Söderlund nous préviennent que nous ne pouvons attendre cela de ces industries ; ce que nous devons en attendre est qu’elles sortent des milliers de personnes de « la misère vers la pauvreté ». Et attendre des Haïtiens et Haïtiennes qu’ils et elles acceptent cette prétendue sagesse économique et realpolitik au nom de la misère actuelle. Mats Lundahl et Bengt Söderlund, A ‘Low-Road’ Approach to the Haitian Apparel Sector, Working Paper 2021:3, Lund University, Department of Economics. School of Economics and Management, février 2021, page 37.
[21] https://oec.world/en/profile/country/hti.
[22] « Haïti-Politique/Économie : L’octroi d’une zone franche à la société Stevia agro industrie S.A. soulève des inquiétudes », AlterPresse, 11 février 2021, https://www.alterpresse.org/spip.php?article26689.
[23] Frédéric Thomas, « Les deux racines de la colère haïtienne », Cetri, 30 janvier 2020, https://www.cetri.be/Les-deux-racines-de-la-colere.
[24] Entretien réalisé par téléphone le 8 mars 2022.
[25] Frédéric Thomas, « Haïti : la honte de l’international », Cetri, 14 février 2022, https://www.cetri.be/Haiti-la-honte-de-l-international.
[26] Organisations (de jeunes dans leur majorité) qui furent le fer de lance dans les mobilisations de 2018-2019 pour exiger des comptes au sujet du méga-scandale de corruption de la gestion du fonds PetroCaribe.
[27] Ainsi que des luttes paysannes.

Le tournant décolonial et l’épistémologie des frontières à partir du sujet migrant

Cet article décrit deux catégories analytiques importantes qui sont utilisées dans le débat modernité-colonialité : la pensée frontalière (border thinking) et la transmodernité. Ces deux contributions de la théorie dite décoloniale peuvent nous aider à repenser le sujet migrant. Ainsi, la migration ne possède pas seulement une composante économique ou politique, mais aussi une dimension épistémologique qui devrait être abordée dans les débats critiques relatifs à ce domaine. Notre intention est d’attribuer une valeur épistémique à l’expérience du migrant et de tenter d’observer à partir de son propre point de vue cette réalité située entre le pays d’origine et le pays d’accueil dans lequel il transite.
Une aventure intellectuelle latino-américaine
Le tournant décolonial constitue un paradigme dans les sciences sociales fondé sur le travail de plusieurs intellectuel·le·s latino-américains. Ceux-ci, depuis plus de trois décennies, formulent des critiques à l’encontre des modèles théoriques des sciences sociales européennes et nord-américaines. Ce travail a donné lieu à un ensemble de catégories analytiques qui ont été incorporées au langage et à la pratique des sciences sociales dans la région[1]. La critique décoloniale est l’héritière directe des quatre grandes théories sociales développées en Amérique latine pendant les décennies 1960 et 1980 : la théologie de la libération, la pédagogie des opprimés, la théorie de la dépendance et la recherche-action participative. Ces quatre théories avaient en commun un engagement politique en faveur des démuni·e·s et des perspectives critiques convergentes dans l’analyse des conditions structurelles du sous-développement en Amérique latine et de son rapport avec les centres de développement capitaliste.
La théologie de la libération proposait un exercice du christianisme fondé sur l’option pour les pauvres comme cœur de l’action sociale et politique et qui privilégiait la constitution de communautés ecclésiales de base, en contradiction avec le conservatisme catholique. Pour sa part, la pédagogie des opprimés proposée par Paulo Freire reposait sur la construction d’une pédagogie politique laïque fondée sur la libération tant des opprimés que des oppresseurs dans un processus de dialogue et de découverte constante de l’autre à travers l’éducation populaire. Ces deux théories sont issues des pratiques éducatives dans un contexte d’émergence et de développement de mouvements sociaux et des demandes croissantes de démocratisation revendiquées par ces mouvements contre le puissant autoritarisme imposé durant cette période dans le contexte de la guerre froide.
La recherche-action participative et la théorie de la dépendance ont pour leur part des origines davantage universitaires. La recherche-action participative se constitue comme un paradigme de recherche sociale engagée et militante. Elle cherche à transformer la réalité par l’application d’une méthode de participation active dans laquelle la chercheuse ou le chercheur devient tout à la fois participant, chercheur et acteur de son propre développement[2]. La théorie de la dépendance, liée au développement de la Commission économique pour l’Amérique latine (CEPAL), propose enfin une explication macro-économique de l’inégalité de développement entre les pays et de sa relation structurelle avec la dynamique centre-périphérie au sein de la structure du capitalisme mondial qui détermine et reproduit les relations de dépendance entre les pays[3]. Cette critique du concept de développement libéral a entraîné des changements politiques dans la manière dont les pays d’Amérique latine envisagent leur propre développement et une critique des modèles de développement imposés par les centres capitalistes.
Le tournant décolonial
Dans ce contexte, le tournant décolonial va plus loin en rendant visible l’eurocentrisme endémique des sciences sociales en Amérique latine comme produit du processus colonial dont il propose de repenser les catégories d’analyse. Pour ses partisanes et ses partisans, l’approche décoloniale remet en question la connaissance et les sciences qui en relèvent, en insistant sur la structuration des relations de pouvoir et sur ses effets sur les savoirs. C’est ce qu’on appelle la colonialité du pouvoir.
On pourrait situer l’origine de ce programme dans le travail conjoint effectué par le sociologue péruvien Anibal Quijano et Emmanuel Wallerstein. Ceux-ci, en 1996, ont tenté de relier la théorie du système-monde de Wallerstein à la théorie de la dépendance afin de comprendre les relations de subordination entre le monde global en développement et les centres de pouvoir coloniaux[4]. En 1998, à la suite d’une rencontre organisée par Edgardo Lander Caracas, des chercheurs tels Arturo Escobar, Walter Mignolo, Santiago Castro-Gómez, Boaventura de Souza Santos, Rita Segato et Enrique Dussel produisaient un texte fondateur, La colonialité du savoir, l’eurocentrisme et les sciences sociales. Perspectives latino-américaines[5]. Celui-ci explique la relation étroite entre la modernité européenne et la colonialité, l’une ne pouvant être comprise sans l’autre. La construction de la modernité et des sciences sociales serait ainsi un produit historique des processus coloniaux, déterminé par le contenu colonial des relations sur lesquelles cette modernité a été construite. La critique du tournant décolonial est une critique historique car elle établit une généalogie de l’histoire de la pensée occidentale. Elle relie le développement philosophique et scientifique aux conditions historiques de l’émergence de la modernité et de sa relation structurelle avec le colonialisme, le racisme et le patriarcat. Cela implique également de construire une nouvelle approche de la pratique politique en posant la nécessité d’émanciper la modernité de son substrat colonial et de lui donner un nouveau contenu transcendant les relations coloniales et la modernité, vers ce que l’on appelle la « transmodernité[6] ».
Quelle modernité et pour qui ?
C’est du contact colonial, de l’expérience de la rencontre entre des cultures déterminées par la dynamique centre-périphérie que naît la modernité. Or cette modernité s’inscrit dans le cadre de processus coloniaux qui ignorent la capacité épistémique des peuples qu’elle soumet. La rencontre entre les cultures provoquée par les processus de colonisation crée d’autres espaces, dits espaces-frontières. Selon Castro-Gomez (2021), « De la main de ce substrat baroque de la modernité, surgit la notion de pensée de la frontière, qui me semble être l’un des concepts les plus importants développés par la pensée décoloniale. Sur un plan philosophique, je dirais que la puissance de la notion de pensée frontalière réside dans le fait qu’elle permet de penser la manière dont les idéaux émancipateurs de la modernité sont assimilés et transformés par les cultures subalternisées par l’Europe, opérant ainsi une décolonisation de leurs contenus normatifs[7] ».
Comprendre le processus de migration
La notion de pensée frontalière est fondamentale pour comprendre les processus de migration dans un contexte décolonial. La notion d’épistémologie de la frontière dans la théorie décoloniale fait référence à une critique de la modernité par des sujets qui s’approprient la modernité depuis la frontière, sur la base de valeurs et de cultures subalternisées par le colonialisme et le capitalisme.
Le concept de pensée frontalière se nourrit précisément de l’expérience des immigré·e·s, des sans-papiers, des réfugié·e·s et de leur expérience migratoire aux États-Unis. En ce sens, l’une des contributions les plus importantes au développement du concept est précisément la riche expérience migratoire des femmes latinas aux États-Unis. Ce phénomène est très bien expliqué par les féministes chicanas. telles Gloria Anzaldúa[8] et María Lugones[9]. Leur réflexion porte sur les processus de migration et sur la multiplicité des oppressions que ces processus impliquent pour les femmes et les minorités sexuelles. Leurs recherches rendent compte de l’expérience des migrantes et des migrants et de la construction d’un mode de pensée et de résistance subalterne fondé sur l’expérience de vie. « Au lieu de considérer le système capitaliste colonial mondial comme une réussite dans tous les sens du terme, écrit Maria Lugones, je veux penser le processus comme quelque chose auquel on résiste et auquel on continue de résister aujourd’hui et, de cette façon, je veux penser les colonisés comme des êtres qui commencent à habiter un lieu fracturé, doublement constitué, doublement perçu, doublement relié, où les côtés du locus sont en tension[10].»
L’immigré·e vit à la frontière de ces deux réalités et passe sans cesse d’un côté de la frontière épistémologique créée par la matrice coloniale à l’autre. Le fait d’habiter un monde fracturé offre cependant la possibilité de devenir une subjectivité résistante, qui doit s’unir à d’autres personnes vivant une oppression similaire. Selon Lugones, à partir de là, elles forment un tissu, une communauté de subalternes qui apprennent les uns des autres, reconfigurant un monde différent de celui du système-monde capitaliste et colonial.
Pour aller plus loin
La proposition décoloniale ne peut être comprise comme une théorie unique ou comme un bloc monolithique. Au contraire, elle se nourrit de visions et de concepts différents et souvent contradictoires, provenant d’un dialogue entre différentes tendances parmi ses protagonistes.
Au cours des quinze dernières années, nous avons assisté à une radicalisation politique qui conduit à des points de rupture entre celles et ceux qui considèrent qu’une réinvention de la modernité est nécessaire pour lui donner un nouveau contenu émancipateur, et d’autres qui considèrent que la seule voie possible est la résistance à la modernité à travers une focalisation basée sur l’identité. Selon Santiago Castro Gomez,
le projet politique n’envisage pas une lutte qui cherche à occuper les appareils hégémoniques et à attaquer, de l’intérieur, les logiques qui organisent la société de manière non égalitaire, mais seulement la création de tranchées communautaires cherchant à résister à ces logiques. […] Une politique décoloniale ne peut pas être une politique qui se bat pour libérer les opprimés du pouvoir colonial exclusivement, mais pour émanciper l’ensemble de la société, y compris les blancs, les hétérosexuels, les hommes, les chrétiens. Libérer l’ensemble de la société des inégalités introduites par le colonialisme et le capitalisme implique de s’approprier les ressources culturelles politiques et scientifiques de l’autre côté de la frontière et de les transmoderniser de manière créative[11].
En conclusion
Habiter dans la frontière (être métis selon les mots d’Anzaldúa) implique de se trouver à la fois à l’extérieur, en marge de la culture dominante, et de pouvoir y rentrer et sortir. C’est accepter que plusieurs voix puissent être entendues simultanément. La pensée frontalière est une pensée de résistance, mais cette résistance n’implique pas seulement d’être en marge, mais aussi de pouvoir s’approprier les contenus des deux côtés de la frontière pour les émanciper. En ce sens, la recherche sur l’immigration devrait étudier la théorie décoloniale et s’en inspirer; ce dossier sur la migration dans les Nouveaux Cahiers du socialisme constitue un pas dans cette direction.
Le contexte changeant du capitalisme actuel implique de repenser les marges et de les réinterpréter. L’intensification des flux migratoires associée à la mondialisation a transformé les anciens centres coloniaux en villes mondiales multiculturelles. C’est précisément dans ces villes de migrantes et de migrants, comme Montréal, que devraient émerger de nouvelles citoyennetés capables de transmoderniser les contenus de la modernité, en dépassant son contenu colonial, patriarcal et raciste et en lui attribuant de nouveaux contenus émancipateurs.
Salvador David Hernandez est chargé de projet à Alternatives et chargé de cours au Département de géographie de l’UQAM
- Santiago Castro-Gómez, Introducción al curso el giro decolonial, vidéo, 26 janvier 2021, <https://www.youtube.com/watch?v=ZelZVPd6IDE&list=PLdAIcTi5JNBGDEYVxv5JrvUKKhD8b6Lod>. ↑
- Orlando Fals Borda et Camelio Borrero García, Acción y conocimiento. Cómo romper el monopolio con investigación-acción participativa, Santa Fe de Bogotá, CINEP, 1991. ↑
- Fernando Henrique Cardoso et Enzo Faletto, Dependencia y desarrollo en América Latina. Ensayo de interpretación sociológica, Mexico, Siglo Veintiuno, 2007. ↑
- Anibal Quijano et Immanuel Wallerstein, « Americanity as a concept, or the Americas in the modern world », International Social Science Journal, vol. 44, n° 4, 1992, p. 549-557. ↑
- Edgardo Lander et Santiago Castro-Gómez, La colonialidad del saber : eurocentrismo y ciencias sociales. Perspectivas latinoamericanas, Buenos Aires, Fundación Centro de Integración, Communicación, Cultura y Sociedad (CICCUS), Consejo Latinoamericano de Ciencias Sociales (CLASCO), 2011. ↑
- Castro-Gomez, 2021, op. cit. ↑
- Castro-Gomez, 2021, op. cit. Notre traduction. ↑
- Gloria Anzaldúa, Borderlands/La Frontera. The New Mestiza, San Francisco, Aunt lute, 1987. ↑
- Maria Lugones, « Toward a decolonial feminism », Hypatia, vol. 25, n° 4, 2010, p. 742-759. ↑
- Lugones, ibid., p. 748. ↑
- Castro-Gomez, 2021, op. cit. ↑

Quelques notes sur la situation au Canada anglais et dans l’État canadien

Depuis trop longtemps l’essentiel de nos discussions sur le Canada anglais porte sur la situation interne. Et ceci d’un point de vue assez fractionnel ! En partie, la faiblesse de ces discussions est attribuable à notre propre faiblesse numérique – et en cadres – combinée avec notre dispersion géographique. En plus de l’écran de fumée que la question nationale peut trop souvent représenter, la décentralisation et le caractère “provincial” de la vie politique au Canada anglais sont autant d’obstacles à une compréhension homogène et raffinée de la situation politique dans l’ensemble de l’État canadien.
Pourtant la crise rampante de l’État ne s’est en rien résorbée. En fait à cette crise autour de la question nationale québécoise (compliquée davantage par la question des peuples aborigènes) et du moyen d’assurer la survie comme bourgeoisie autonome du Capital canadien se sont ajoutées une série d’autres toutes liées les unes aux autres : Ia crise de l’alternative bourgeoise avec la quasi-disparition des Conservateurs au niveau fédéral ; le problème aigue de que faire avec le Reform Party – tenter de I ‘absorber en en faisant la version II des Conservateurs (comme cela a été fait avec le Crédit social en Alberta et en Colombie-Britannique) ou le combattre en faisant renaitre les Conservateurs traditionnels la crise profonde de perspectives sociales, économiques, politiques et, à moyen terme, organisationnelle des directions syndicales au Canada anglais et au Québec. II s’agit de questions que nous n’avons que peu discutées depuis le congrès de fondation et qu’il faut remettre au centre de nos-préoccupations dans la prochaine période.
Le but de ce texte est donc de jeter sur papier pêlemêle une série d’observations et de spéculations concernant certaines de ces questions. Rien n’y est affirmé avec certitude. Tout est à discuter.
Secteur public – Secteur privé
Historiquement, le mouvement ouvrier partout clans le monde capitaliste a été dominé par les syndicats de l’industrie privée. Les syndicats du secteur public (nous y comprenons le secteur parapublic et le secteur péripublic) sont tous très récents et sont très souvent sans traditions de lutte militante. Dans bien des pays, le secteur public ne fait pas partie des grandes centrales ouvrières. Dans la quasi totalité des pays capitalistes dits avances, le poids social et politique des syndicats du secteur public dans la vie du mouvement ouvrier et dans la vie socio-politique est de loin inferieur a son poids numérique et social objectif.
Le secteur public comme locomotive au Québec
Le secteur public québécois constitue l’exception a cette règle quasi générale depuis le début des années 70. Jusqu’à récemment, ce secteur a été perçu plutôt comme étant la locomotive du mouvement ouvrier québécois et beaucoup de militant-e-s au Canada anglais y voyaient un exemple à suivre. Nous avons analysé ailleurs les raisons pour cette anomalie et nous allons uniquement les résumer ici.
Entre l’élection du gouvernement libéral de Jean Lesage en 1960 et celle du gouverne ment Bourassa en 1970, l’État croupion québécois a connu une modernisation et une expansion prodigieuses sans égales ailleurs au monde. Dans l’espace d’une décennie, cet État très partiel dans ses attributs est passe d’un État compradore et confessionnel ultra corrompu à un État ultramoderne et très interventionniste, digne des meilleurs théoriciens européens de l’État néocapitaliste. II était impossible de doter ces structures étatiques et paraétatiques de personnel par les méthodes traditionnelles de patronage politique. II a fallu donc recruter ce personnel relativement qualifie parmi la jeunesse nouvellement scolarisée et surtout très influencée par l’ébullition politique autour du nouveau mouvement indépendantiste de gauche. Les premières injonctions judiciaires utilisées contre des grévistes au Québec ont vise non pas des syndicats du prive mais des enseignants (la grève du SPEQ en 1966) et des employés des transports publics (la grève de la Commission du transport de Montréal aussi en 1966).
Entre-temps, le lent déclin de la grande industrie, amorce tout de suite après la guerre, a continue et seule l’intervention de l’État québécois avec de grands projets de construction a pu résorber partiellement le chômage mais au prix d’une étatisation indirecte du secteur du bâtiment.
Depuis le début, ce nouveau secteur public s’est affilie aux centrales ouvrières historiques à l’exception des enseignants du primaire et du secondaire qui ont converti leur corporation en centrale syndicale de l’enseignement pendant la même période.
En même temps, des couches importantes de l’intelligentsia et des mandarins d’État ont commencé à proposer l’utilisation de ce nouvel “État québécois” comme mécanisme d’accumulation du capital pour une future bourgeoisie québécoise. Ce projet exigeait un élargissement des pouvoirs de l’État croupion et surtout sa centralisation extrême. La logique de ce projet (présent au sein du Parti libéral et même de l’Union nationale) devait aboutir au projet souverainiste du Parti québécois.
Ainsi, lorsqu’en 1970, le Syndicat des fonctionnaires provinciaux du Québec (CSN) a pro pose la création d’un Front commun de tous les syndicats du secteur public et parapublic (CSN, FI’Q et CEQ) pour négocier en bloc leur conventions collectives, la réponse a été un ‘oui’ foudroyant et enthousiaste parmi les syndique-e-s et un ‘oui’ technocratique de la part de l’État Peu de temps auparavant, l’État avait décrété la syndicalisation obligatoire de l’ensemble de la construction et la centralisation sous son égide des négociations dans ce secteur. Ainsi, à partir de ce moment, la majorité des syndique-e-s au Québec négociaient directement avec l’État québécois.
Et ce qui devait arriver est arrivé: des accrochages titanesques entre l’État et le Front commun en 1972 et a un moindre degré en 76, le Front commun des grévistes du prive en 73-74 avec ses exigences du droit de grève en tout temps, la guerre de la Baie James en 73, etc. De tels affrontements avec l’État exigeaient une réponse politique de la part des organisations de la classe ouvrière, mais après avoir rédigé et fait adopter des manifestes très radicaux – ce qui a provoqué des scissions en leurs rangs non sans importance- toutes les directions syndicales ont mis leur poids derrière le projet nationaliste populiste du PQ.
Après des négociations en douceur en 1979 ou le PQ cherchait a s’assurer le soutien des centrales lors du référendum de 1980, la lune de miel a vite tourne au vinaigre. Con scient de son affaiblissement après la défaite du referendum et de la démoralisation du mouvement ouvrier provoquée par cette défaite et par la crise économique-de 1981-82 qui a vu le démantèlement de ce qui restait de l’industrie privée à Montréal et le déclin désastreux du secteur minier, le PQ s’est enligné sur les forces relativement rachitiques du Québec Inc. et a eu l’honneur d’être le premier gouvernement provincial à appliquer avec une vengeance les politiques néo-conservatrices maintenant à Ia mode en coupant les salaires du secteur public par 20 % en 1983.
Le gouvernement péquiste a aussi été le premier a sciemment chercher a diviser le secteur privé et le secteur public en faisant des concessions au secteur privé (loi anti-scabs, CSST, etc.) et en jouant sur les vieux préjuges anti-fonctionnaires (grassement payes a rien faire, sécurité d’emploi à vie même s’ils ne font rien, etc.). Les autres gouvernements provinciaux ne font qu’émuler cette politique aujourd’hui.
Depuis 1983, le secteur public québécois n’a connu que défaite après défaite. Depuis le retour au pouvoir des Libéraux de Bourassa, l’État croupion québécois est encore davantage à l’avant-garde de l’application des politiques néo-conservatrices et les directions syndicales québécoises encore moins capables d’y riposter. Depuis 1983, il faut ajouter à la division intercentrale, la division intra-centrale surtout a la CSN. Face à leur incapacité de gagner quoique se soit de réel ou de durable par la tactique de l’affrontement tant et aussi longtemps qu’elles refusaient l’affrontement ultime sur le terrain politique, ces di rections ont adopté une politique collaborationniste à outrance.
Pourtant, la capacite de mobilisation des syndicats reste considérable – voire les manifs unitaires de 40 000 contre les changements à l’assurance-chômage en février dernier et de 100 000 du secteur public le 29 mai dernier. Dans le premier cas, il s’agissait presqu’entièrement d’une mobilisation du secteur prive ou le bâtiment a joué le rôle de moteur et, dans le deuxième cas, il n’y a eu aucune tentative de mobiliser le secteur privé (même pas le bâtiment) malgré le fait évident que si le secteur public devait subir une de faite majeure dans le contexte actuel, le secteur prive serait encore plus vulnérable.
La décision des directions syndicales de jouer le jeux de la collaboration plus que loyale avec Québec Inc. et ses représentants politiques, le PQ et le BQ, a fait en sorte que la manif de février devait uniquement exercer des pressions sur le caucus conservateur a Ottawa où on espérait provoquer encore d’autres défections vers le BQ, et que la manif de mai n’était qu’une soupape de sureté pour la colère des membres, les directions ayant déjà décide – 2 jours avant la manif ! – de céder sur le gel des salaires.
Depuis lors, Ia situation va de pire en pire surtout avec la décision récente de la CEQ et de la FTQ de tout mettre sur la table de négociation au nom de la réorganisation du travail. Ainsi, l’État québécois a gagné son pari du début des années 70: les directions syndicales, en refusant de faire le saut sur le terrain politique, ont vendu la force de frappe du secteur public pour un plat de lentilles empoisonne. L’État a les mains parfaitement libres de faire ce qu’il veut ce qui fait autant l’affaire du PQ et du BQ que du Parti libéral.
Le mouvement syndical québécois, dans l’espace de 20 ans, est passe du mouvement ouvrier le plus radical en Amérique du Nord non seulement dans ses manifestes mais aussi dans ses luttes concrètes du secteur public et du secteur prive à un mouvement qui rivalise avec la direction de l’AFL-CIO en termes de sa volonté de collaboration avec la bourgeoisie nationale. Ses divisions, loin d’avoir été surmontées, se sont approfondies. Et le pire dans tout ceci est le fait que les cadres organisateurs surgis des luttes à la fin des années 60 et au début des années 70 et qui bénéficient toujours d’un prestige et d’une loyauté auprès des membres a cause de ce passé sont intégrés presque sans faille au projet socio-politique des directions. II n’existe pas d’opposition sérieuse au sein de quelque centrale que ce soit.
La marginalité du secteur public ailleurs dans l’État canadien
Ailleurs dans l‘État canadien l’évolution du mouvement syndical a été très différente bien que cela ait abouti à une crise de perspectives et à un degré de collaboration avec la bourgeoisie assez semblable.
Le secteur public fédéral a lui aussi connu une expansion très importante au cours des années 60 et 70 mais cette expansion était per e de l’intérieur et de l’extérieur comme étant une évolution et non pas une révolution (cf. la soi-disant ‘Révolution tranquille’ au Québec). Certes, les fonctionnaires directs ont converti pendant cette période leur vieille association en syndicat (Alliance de la fonction publique du Canada) affilie au CTC mais sans l’unification et les affrontements qu’a connus le Québec. La majorité des corporations de la couronne étaient déjà syndiquées et ceci chez des syndicats assez conservateurs de l’ancienne AFL (les 19 syndicats de cheminots au CN, les Machinistes à Air Canada, les 23 syndicats à Radio-Canada-CBC, etc.).
Pastes Canada a été l’exception à cette règle. Historiquement, le Bureau de poste était un véritable nid de patronage ou les députés distribuaient les emplois comme des bon bons. Le développement du Syndicat des postiers du Canada (affaibli pendant longtemps par la division avec l’Union des facteurs) à la fin des années 60 ressemble plus à celui des syndicats québécois qu’au reste du secteur public fédéral. Le fait que les locaux québécois aient joué un rôle majeur dans ce syndicat n’est pas étranger à son caractère plus explosif, mains respectueux de la loi et plus ouvert aux mouvements sociaux.
Mais si ce syndicat a joué un rôle exemplaire souvent lors de ses grèves et de ses batailles avec la direction conservatrice du CTC au cours des années 70 et 80, il est néanmoins reste relativement marginal- au niveau de l’action, entendons nous – par rapport à l’ensemble du mouvement syndical. II n’y a jamais eu de coordination de lutte avec les autres syndicats du secteur public fédéral et son accréditation fédérale l’a isolé des autres syndicats du secteur public à accréditation provinciale. Le fait qu’il ne se soit jamais affilié au NPD – partiellement attribuable au poids de ses composantes et dirigeants québécois – a aussi limité son poids politique. Comme on verra plus tard, sa défense de la valeur et de la nécessite des coalitions sociales et politiques sur des points précis, qui étaient un de ses points les plus progressistes, peut, dans le contexte d’un retrait possible de l’action politique, renforcer les fortes tendances du CTC et de certains affilies à revenir au lobbying et à y limiter le rôle de telles coalitions.
Ainsi, lors de la première grève de l’ensemble des membres de l’Alliance de la fonction publique et des grèves rotatives du SPC en 1991, il n’a jamais été question d’un front commun entre eux ce qui a terriblement affaibli les deux luttes qui se sont soldées par des compromis suffisamment sévères pour nous permettre de parler de défaites partielles mais non catastrophiques.
Ailleurs qu’au Québec, les structures provinciales du CTC, tout comme le CTC lui-même, sont en fait assez faibles. Le maraudage intercentrale et les négociations centralisées du secteur public et de la construction ont donné à la CSN et à la FTQ un poids socio-politique qu’aucune autre fédération provinciale, ni même le CTC ne possèdent Ce sont les grands syndicats qui sont les joueurs directes et tous les services passent par le syndical. Ainsi, en dehors du secteur public fédéral, six syndicats tendent a dominer: les affilies du National Union of Provincial Government Employees (NUPGE), le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP – CUPE), les Métallurgistes unis d’Amérique (Métallos – USWA), les Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC- UFCW), le Syndicat des travailleur-euse-s des communications, de l’énergie et du papier (SCEP- CEPW) et les Travailleurs canadiens de l’automobile (TCA- CAW). Le poids relatif de chaque syndicat varie selon la province d’autant plus que le NUPGE est un parapluie sans pouvoir tandis que certains de ses affilies sont très puissants tels OPSEU – SEFPO en Ontario et le BCGEU en Colombie-Britannique. D’ailleurs, les International Woodworkers of America (IWA) jouent un rôle très important en Colombie- britannique mais uniquement la tandis que les TCA et les Métallos étaient jusqu’à tout récemment absents a toute fin pratique a l’ouest du Manitoba.
La seule exception à cette règle de la faiblesse du rôle politique et mobilisateur des structures provinciales a été le rôle ponctuel joue par la BC Fed au début des années 80 lors des mobilisations de Solidarity.
Nulle part ailleurs qu’au Québec n’y a-t-il des négociations centralisées dans le bâtiment ce qui fait que les syndicats de ce secteur sont éparpilles et ne jouent plus de rôle important Les syndicats d’enseignants du primaire et du secondaire ne sont généralement que peu regroupes et ne sont pas affilies a une centrale ouvrière.
Malgré le fait que la quasi majorité des syndique-e-s au Canada anglais soient, en fait, maintenant du secteur public, ce secteur n’a aucunement le poids politique correspondant au sein du mouvement syndical dans son ensemble. Le seul syndicat du secteur public à avoir une présence sérieuse “coast-to-coast” est le SCFP. Jusqu’à l’offensive étatique récente contre le “déficit”, le rôle distinct joue par le palier provincial de l’État au Canada anglais compare à l’État croupion québécois a fait en sorte qu’aucun gouvernement provincial n’a voulu prendre le risque de négociations centralisées avec ses employé-e-s direct-e-s et indirect-e-s. L’exemple des affrontements très durs du Front commun québécois au cours des années 70 a plutôt effraye que stimule les directions syndicales du secteur public et para-public au Canada anglais. D’ailleurs en 1972, la direction du CTC s’est offerte comme “médiateur” entre le gouvernement québécois et les centrales en grève illégale (dont près de 100 000 affilié-e-s du CTC).
Cependant, de façon parallèle au Québec, le secteur public a représenté au cours des 20 dernières années la plus grande source d’emploi pour des jeunes, des femmes et des gens des minorités ethniques. Ainsi la radicalisation de ces couches s’est trouvée davantage reflétée dans les syndicats du secteur public que ceux du prive. Les militants et surtout les militantes ont assuré une forte présence des idées féministes, anti-racistes et anti-impérialistes au sein de leur propre syndicat aussi bien qu’au sein des Conseils du Travail et des fédérations provinciales. De même, il existe une certaine gauche (parfois venant du PC ou des groupes ML et trotskystes) dans le secteur public qui est proportionnellement plus important que dans le secteur prive où les directions sont plus fortement ancrées et beaucoup plus répressives à l’égard de tout ce qui échappe à leur contrôle. Seul l’ex-PC avait une certaine présence au sein de quelques syndicats du prive (automobile, électricité, pêcheurs). II serait d’ailleurs utile que des camarades au Canada anglais écrivent quelque chose sur le rôle de l’Action Caucus animé par le PC et le Syndicat des postiers.
Une partie de cette gauche est intégrée à l’appareil syndical même: par exemple, il y a des anciens trotskistes dans l’appareil d’OPSEU-SEFPO, de la FTO, du SCEP, de Ia Fraternité des cheminots en Ontario sans parler des anciens du PC dans à peu près tout ce qui bouge mais surtout dans l’automobile. Le degré de cette intégration varie mais dans certains cas ces ancien-ne-s sont une source très utile de renseignements même si leur position dans l’appareil les empêche de jouer un rôle révolutionnaire ou même indépendant.
D’autres occupent des pastes élus soit au niveau du syndicat local soit au niveau du conseil du travail ou des structures provinciales. Leur prestige est réel et ils et elles peuvent avoir un impact non négligeable lors de congres ou d’actions unitaires avec d’autres mouvements sociaux. Mais le gros problème pour cette gauche est celui de son intégration à la routine syndicale – les batailles de résolutions lors de congres, la tactique électorale pour des postes syndicaux, etc. – et de son vieillissement dans une situation où l’absence de mobilisations massives et/ ou unitaires ne lui permet pas de développer une pratique syndicale distincte de celui des directions.
Ici il ne faut pas minimiser l’importance des batailles de résolutions lors de congres ou des coalitions, mais il faut aussi reconnaitre les limites de ces actions. La base syndicale est très loin des congres et n’en entend parler d’habitude que par le filtre défigurant des mass-médias. C’est cet éloignement de la masse des syndique-e-s des structures qui explique la capacite des directions de joyeusement passer outre des résolutions radicales adoptées lors de congres. C’est ce qui arrive avec une régularité désolante avec des résolutions en faveur de grèves générales ou autres moyens d’action massifs.
Cette gauche tend donc à se différencier des directions par sa rhétorique plus dure et par ses analyses plus politiques plutôt que par sa capacite de mobilisation. Et la mobilisation tend à être perçue sur un mode “formulaire” à savoir des propositions de congres en faveur de grèves générales à caractère politique plutôt que des propositions concrètes de mécanismes en escalade de mobilisation qui permettraient d’aboutir à une telle grève.
Une telle pratique implique inévitablement un travail avec l’aile des directions en place qui se présente comme étant de gauche, dans une conjoncture donnée. L’exemple de la lutte contre le soi-disant contrat social en Ontario au cours du printemps et de l’été 1993 est frappant à cet égard. D’abord, les syndicats du secteur public n’étaient pas du tout préparés pour une telle lutte et ceci malgré la multiplicité d’avertissements et de rumeurs a l’effet que le gouvernement Rae allait s’attaquer de front au secteur public. Le gouvernement NPD connaissait le mouvement syndical beaucoup mieux que quel qu’autre gouvernement que ce soit. Après tout ii avait plein de ministres et de sous-ministres venant des syndicats du secteur public – ne mentionnons que Frances Lankin d’OPSEU-SEFPO et Jeff Rose du SCFP – sans parler de ses liens historiques et quotidiens avec les gros syndicats du prive et avec la FTO-OFL. Son calcul était simple :
I) les différents syndicats du secteur public et parapublic ne réussiraient jamais à s’entendre sur des perspectives unitaires ;
2) les différentes directions du secteur public voudraient toutes négocier à tout prix et accepteraient le cadre fondamental de la lutte contre le déficit et la nécessité de sauver les meubles au niveau de l’emploi;
3) l’attaque provoquerait de la colère et de la déception chez les directions et chez les militant-e-s cadres intermédiaires mais de la peur pure et simple parmi la grande masse des syndiqué-e-s s dans le contexte de la crise économique;
4) il n’existait aucune force oppositionnelle au sein du secteur public capable de proposer des mécanismes concrets de mobilisation pour surmonter cette peur bleue de la base syndicale et
5) le gouvernement avait offert suffisamment de reformes au secteur privé pour que le mouvement syndical se divise pour et contre le gouvernement et que la solidarité soit ainsi très limitée.
Pourtant, l’attaque a provoqué la première tentative de mettre sur pied un front commun de l’ensemble du secteur public et parapublic, y compris les syndicats d’enseignants dont le plus gros est dirigé par une ancienne trotskiste – et d’autres qui ne sont pas affilies au CTC ou à la FTO. Le rôle des directions en brisant ce front commun et en négociant en ordre disperse reste à analyser en détail. La gauche n’avait que de faibles possibilités d’influer directement sur le comportement des directions du SCFP, d’OPSEU SEFPO et des gros syndicats d’enseignants, directions qui portent l’essentiel de la responsabilité de la défaite éparpillée sans lutte réelle de la lutte contre le contrat social. Le gouvernement Rae avait bien calculé à court terme.
Là où la gauche a montré sa faiblesse a été dans l’absence de propositions concrètes de mobilisations sur les lieux du travail. La plupart des syndicats ont tenu soit des congres soit des assemblées provinciales dès le début du printemps. Lors de ces rencontres, la gauche a essentiellement rivalisé avec la direction au niveau de la dénonciation du contrat social et du gouvernement et au niveau des appels a la mobilisation jusqu’à la grève générale illégale et politique pour faire tomber le gouvernement et/ ou changer sa politique. Mais aucun plan concret de mobilisation sur les lieux du travail n’a été proposé.
Les directions comptaient mobiliser par voie de communiques et de conférences de presse pour exercer des pressions sur le gouvernement La gauche comptait mobiliser par voie de manifestations et d1organisation de coalitions de soutien au secteur public et parapublic. Mais dans un contexte où le secteur n’a aucune tradition de grève – le droit de grève est nié aux fonctionnaires et au secteur hospitalier en Ontario – et surtout aucune tradition de lutte unitaire, il aurait fallu proposer un plan de mobilisation partant de petits gestes sur les lieux du travail – le port simultané au travail par tou-te-s les delegue-e- s de T-shirts rouges avec des slogans ou d’autres tactiques peu mena tes au début pour les membres – jusqu’à des journées d’études intersectorielles et éventuellement, une fois la solidarité concrète vécue parmi les membres, une grève générale. Ce n’est qu’ainsi, en proposant aux membres une escalade constante et concrète des moyens de pression, qu’il aurait ete possible de surmonter la peur et le sentiment d’isolement et de faiblesse et de forcer les directions a appliquer les résolutions de congres.
Certes, rien ne garantissait qu’un tel plan de mobilisation serait adopte ni, une fois adopté, qu’il aurait réussi, mais toute l’expérience internationale et même l’expérience québécoise, positives et négatives, indiquent que c’est la seule façon de procéder. De plus, le gouvernement de l’Ontario n’a pas l’expérience qu’a le gouvernement du Québec dans ce genre d’affrontement. Ce qui ne marche plus au Québec aurait pu marcher en Ontario ou ailleurs. La longue expérience de lutte oppositionnelle de la gauche syndicale en Ontario – expérience qui manque tragiquement au Québec – mais dans un contexte de faible mobilisation du secteur public et parapublic ne lui a pas préparé à jouer un rôle concret de mobilisation de la base malgré les directions. II faut dire qu’en 1972 les directions syndicales québécoise ont été débordées et dépassées par la volonté de lutte de la base, volonté organisée et canalisée par des réseaux assez informels de “poteaux”, des militants et militantes qui n’occupaient souvent que de postes de délégués d’atelier.
Le secteur public et parapublic en Ontario a connu une défaite rampante, une lente désintégration de son unité et une capitulation en ordre disperse de ses directions. Et les hurlements actuels de ces directions contre le NPD ne peuvent pas cacher leur responsabilité.
En fait, cela fait depuis longtemps que nous n’avons pas analyse le caractère et le projet socio-politique de la direction syndicale au Canada anglais. Au Québec, le projet de collaboration avec Québec Inc. est assez clair même si notre contre-projet manque encore beaucoup de développement pour devenir crédible. Par contre, la dernière fois que nous avons discuté de la direction au Canada anglais était au CC précédant le dernier congrès du CTC ou une nouvelle direction a été élue.
La “nouvelle” direction du CTC
Historiquement, les membres de la direction du CTC ne sont pas venu-e-s des grands affilies puissants ou n’étaient pas des joueurs importants dans ces syndicats. La seule exception notoire à cette règle était Dennis McDermott, venu des Travailleurs unis de l’automobile, mais celui-ci a très rapidement perdu sa base dans son syndicat au profit de la di rection plus dure et plus nationaliste “canadian” de Bob White.
La décision de White d’évincer Shirley Carr de la présidence du CTC et de se présenter lui-même semblait marquer une rupture avec la tradition de directions faibles et symboliques au CTC. La décision de Jean-Claude Parrot, dirigeant militant du Syndicat des postiers, de se présenter également au CTC a soulevé beaucoup d’enthousiasme parmi les militant-e-s au Canada anglais même si cela a failli provoquer une scission avec la FTQ.
White était généralement per u par les militant-e-s comme un dirigeant plus ferme qui refusait de faire des concessions aux compagnies d’automobile lorsqu’il négociait et qui a fait faire la rupture des syndicats canadiens de l’automobile avec leur syndicat international. Au sein du nouveau syndicat, les TCA, ii a fait alliance avec les militant-e-s du PC en voie de rupture avec leur structure partitaire. De plus, au sein du NPD, White jouait un rôle ouvertement interventionniste – au dernier congrès au leadership il avait publiquement bloqué le soutien du CTC à Dave Barrett, per u par lui et d’autres comme étant trop vulgairement anti-Québec.
Parrot, lui, était carrément perçu comme étant un candidat de gauche politiquement et très militant sur le plan de la lutte syndicale et de la nécessité de constituer des coalitions avec les autres mouvements sociaux. Le candidat de la FTQ était correctement perçu comme étant un droitier et le fait que Parrot soit un francophone, originaire du Québec lui a permis de prétendre pouvoir représenter le mouvement ouvrier québécois au sein du CTC. Néanmoins le CC avait raison de refuser d’appuyer Parrot parce que la question de la concrétisation du droit du Québec à l’autodétermination devait primer sur un choix abstrait entre droite et gauche dans le contexte. De plus, il était inquiétant que Parrot décide de se présenter sans liste alternative et surtout sans programme explicite – contrairement aux traditions récentes du Syndicat des postiers. Le fait que la plupart de nos camarades canadiens-anglais présents au congrès n’ait pas pu ou su résister à la vague d’appui à Parrot est une indication de la faiblesse de nos analyses et de l’absence d’une intériorisation profonde de notre cadre stratégique.
La plupart des delegue-e-s s’attendaient, alors, à voir un CTC beaucoup plus présent politiquement et beaucoup plus militant. Tout le monde, y compris nous-mêmes, croyait que White avait un projet politique quelconque derrière sa décision de prendre un poste jusqu’alors assez symbolique.
La déception est arrivée assez rapidement Au moment de l’élection du nouvel exécutif du CTC, l’Etoile du NPD montait: il avait gagné les gouvernements provinciaux en Ontario, en Colombie-Britannique et en Saskatchewan et montait rapidement dans les sondages au niveau de l’intention de vote au fédéral. Le point faible et finalement fatal était, comme toujours, le Québec. Non seulement sa faiblesse organisationnelle et électorale au Québec même mais surtout sa compréhension de la question nationale.
Le premier geste politique important du nouvel exécutif du CTC a été d’appuyer, de concert avec le NPD, les partis bourgeois et le patronat, le projet constitutionnel de Charlottetown. Non seulement Bob White a-t-il été un des grands porte-parole du ‘oui’ au Canada anglais mais J-C. Parrot a été l1unique syndicaliste québécois à faire campagne pour le ‘oui’ au Québec. Ceci n’a fait que confirmer l’isolement et la marginalité de Parrot tout autant que le reste de la direction du CTC au sein du mouvement ouvrier québécois. Mais le soutien inconditionnel de la social-démocratie et des directions syndicales canadiennes-anglaises a la vision bourgeoise traditionnelle de l’État canadien a non seulement confirme leur non pertinence au Québec mais a profondément contribue à la montée du Reform Party au sein de la classe ouvrière tout au moins dans les anciens châteaux forts du NPD en Colombie-Britannique.
Le prochain geste de la nouvelle direction du CTC était l’organisation de la manifestation monstre à Ottawa, le 15 mai dernier. Le bilan détaillé de cette manifestation reste à faire mais il est clair qu’il s’agissait fondamentalement d’une opération strictement électoraliste. Elle est arrivée trop tard pour jouer un rôle sur l’assurance-chômage et la masse des membres du CTC croyaient que la lutte contre l’ALENA était déjà perdue. L’unique perspective offerte par les discours après la manif était celle de travailler pour le NPD et ceci malgré le fait que Rae avait déjà propose son contrat social et que les gouvernements de la Colombie-Britannique et de la Saskatchewan attaquaient déjà le secteur public et le mouvement écologiste. Le fait que le CTC ait exclu la CSN et que la FTQ n’a pu ou n’a SU mobiliser qu’a peu près 5 000 participant-e-s a renforcé le caractère purement électoraliste pro-NPD de la manif.
D’ailleurs la rumeur veut que la manif ait couté 3$ millions au CTC seul sans compter l’argent des grands syndicats affiliés ce qui en fait le “one-shot” le plus cher de l’histoire du mouvement ouvrier dans l’État canadien. Par comparaison, les manifs de 40 000 en février et de 100 000 le 29 mai n’ont couté qu’a peu près 60 000$ aux centrales québécoises.
La “nouvelle” direction du CTC a été incapable de rompre avec les traditions sociales-démocrates de ces prédécesseurs. L’effondrement du NPD fédéral et le caractère violemment anti-secteur public des gouvernements provinciaux NPD qui risquent aussi de s’effondrer lors des prochaines élections provinciales au mains en Ontario et en Colombie-Britannique fondent une crise stratégique pour la direction du mouvement syndical au Canada anglais.
Mais il faut le dire honnêtement et ouvertement que nous aussi, nous avons taus sous-es time et gravement le poids de la tradition social-démocrate au sein du mouvement ouvrier canadien-anglais. Nous aussi, nous sommes mal armes pour pouvoir répondre ne serait ce que sur le plan propagandiste à la crise patente de perspectives politiques au Canada anglais.
La social-démocratie et la question nationale au Canada anglais
Bien que les organisations de la IV dans l’État canadien aient toujours compris le caractère ouvrier bourgeois du NPD et de son prédécesseur le CCF et que nous ayons toujours appelé à un vote de classe en sa faveur lors des élections au Canada anglais, notre analyse du caractère précis du réformisme canadien-anglais et de la profondeur de sa pénétration au sein des organisations ouvrières, syndicales et politiques, est restée relativement floue. Jusqu’au milieu des années 60, toutes les organisations trotskistes tendaient même à partager la perception majoritaire canadienne-anglaise de l’État canadien. Ceux et celles qui ont fondé le GMR ont développé d’abord l’analyse du point de vue québécois et quelques années plus tard le RMG a commencé une analyse originale du point de vue canadien-anglais. La fusion qui a créé la LOR/RWL a cependant ralenti et éventuellement bloque cette compréhension grandissante du caractère spécifique du réformisme ouvrier au Canada anglais surtout par rapport à l’État canadien. Et bien que GS/SC se soit appuyée sur les acquis du GMR-RMG au niveau de notre compréhension du cadre stratégique dans l’État canadien, ce cadre n’a été que peu concrétise au Canada-anglais.
Le nationalisme “canadian” traditionnel
L’ensemble des forces politiques-bourgeoises et de l’intelligentsia canadiennes-anglaises s’entendent sur une conception de l’État canadien qui doit nécessairement comprendre le Québec pour exister. La forme fédérale de cet État était une concession nécessaire non seulement aux francophones du Bas-Canada mais aussi aux tendances “régionalistes” surtout en Nouvelle-Ecosse au dernier siècle et à Terre-Neuve lors de son intégration au Canada en 1948. Ce sont de telles forces “régionalistes” essentiellement réactionnaires qui empêchent la création d’un fort État central
Cette perception reste au centre de toutes les analyses canadiennes-anglaises de l’État canadien depuis Harold Innes. Ainsi, la question nationale québécoise n’existe pas et le nationalisme québécois n’est qu’un autre régionalisme semblable a ceux de l’Ouest ou de Terre-Neuve. Dans beaucoup d’analyses universitaires et/ ou journalistiques et, ce qui est encore pire, dans la conscience populaire dans l’Ouest et dans les Maritimes, il existe un monstre qui s’appelle “Central Canada” compose du Québec et de l’Ontario. Le revers de la médaille de cette analyse dominante au Canada anglais implique que celui-ci n’existe pas non plus. La seule chose qui existe est le Canada défini comme devant nécessairement comprendre le Québec. Comme on a déjà dit auparavant, la nation canadienne-an glaise est l’unique nation dominante au monde sans définition positive d’elle-même, c’està-dire, qui ne peut concevoir sa propre existence qu’en fonction du maintien au sein de l’État commun de la nation dominée. Ainsi, s’il existe un chauvinisme et même un racisme anti-québécois et anti-francophones au Canada anglais, ii n’existe pas de nationalisme canadien-anglais proprement dit, seulement un nationalisme “Canadian”.
A cet aspect fondamental de L’idéologie bourgeoise proprement canadienne, il faut en ajouter deux autres:
- La mystification que l’État démocratique bourgeois au Canada est d’origine évolutionnaire, rationnelle et pacifique. Ce mythe fondateur de l’État canadien, qui est fier de ne pas avoir fait de révolution comparable à celles de la France, des Etats-Unis ou même l’Angleterre, nie le fait que cet État est fondé sur la conquête et !’oppression des peuples aborigènes, d’abord, et des nations francophones, acadienne et québécoise, ensuite. Le suppose pacifisme fondamental de l’État canadien fait fi de la suppression armée des Rebellions de 1837-38 au Bas et au Haut-Canada et des Métis de 1870 et 1885, sans parler de l’emploi de l’armée et de la police dans le cadre de la Loi des mesures de guerre a plusieurs reprises au cours de ce siècle.
- Et la perception de l’État fédéral comme défenseur des droits et libertés contre des gouvernements provinciaux réactionnaires, plus particulièrement les gouvernements ultramontains et duplessismes au Québec mais aussi les gouvernements du Crédit social en Alberta et en Colombie-Britannique. Ce dernier élément est particulièrement fort chez les Libéraux a la Trudeau et chez les sociaux-démocrates de l’Ouest.
La définition classique de la social-démocratie veut que les forces bureaucratiques réformistes de chaque nation capitulent à leur propre bourgeoisie nationale, ce qui les distingue des staliniens ou stalinises qui, eux, défendent les intérêts d’une bureaucratie d’État ouvrier dégénéré OU déformé. II est donc tout à fait logique que la social-démocratie canadienne-anglaise ait fait sienne et profondément intériorisé l’idéologie propre de la bourgeoisie canadienne. Au Québec, comme dans la quasi-totalité des nations dominées, cette capitulation de la direction réformiste du mouvement ouvrier prend la forme d’une subordination aux intérêts de Ia bourgeoisie qui se veut nationale.
Certes, et le NPD et le CTC, sans parler de ces principaux affilies, ont adopté en congres, et ceci a plusieurs reprises, des résolutions plus ou moins claires sur le droit du Québec à l’autodétermination. Ces résolutions sont vidées presque aussitôt de tout contenu réel par des gestes anti-québécois concrets. Nous l’avons dit a plusieurs reprises depuis un certain temps déjà mais nous ne l’avons pas réellement saisi ni concrétisé: la destruction de la prison des peuples qu’est l’État canadien est non seulement dans l’intérêt de la classe ouvrière québécoise mais elle est un préalable a toute libération de Ia classe ouvrière canadienne-anglaise.
Les répercussions de cette capitulation a la bourgeoisie canadienne et à la forme libérale de son idéologie vont assez loin au Canada anglais. D’abord cela a empêché la social-démocratie – et secondairement les staliniens du PC qui ont adopté des perspectives assez semblables concernant l’État canadien – de s’implanter au Québec ce qui lui a enlevé toute crédibilité comme futur parti gouvernemental au niveau de l’État fédéral.
Deuxièmement, cela lui a enlevé toute capacite de lutte unitaire au niveau central. Finalement, cela a fait des mouvements provinciaux NPD les pires adversaires de toutes les revendications démocratiques, bourgeoises ou ouvrières du Québec. En 1982, c’était Romanow, l’actuel premier ministre NPD de la Saskatchewan, alors ministre des affaires intergouvernementales, qui a poignarde les négociateurs péquistes dans le dos malgré le “beau risque” de Rene Levesque. En 92, les négociateurs libéraux du Québec, lors de Charlottetown, ont identifié comme étant leurs pires adversaires les néo-démocrates tes, Moe Sihota de la Colombie-Britannique et Jeff Rose de l’Ontario (ancien président fédéral du SCFP par ailleurs).
Une exception honorable : La tentative de NAC (Judy Rebick) de définir le Canada anglais
II faut dire qu’il y a eu une exception honorable a cette capitulation éhontée des forces progressistes canadien-anglais face à la perspective bourgeoise sur la question nationale et la constitution. Lorsque nous avons adopte en CC, de fa on unanime, la position de ‘non’ dans le referendum pan-canadien sur les accords de Charlottetown, nous craignions de nous trouver totalement isoles parmi les forces progressistes au Canada anglais. Nous craignions nous faire identifier au Reform Party.
Mais non seulement est-ce que le NAC, sous la direction de notre ancienne membre, Judy Rebick, ait adopte une position principielle contre l’entente pourrie, elles avaient commencé à développer des positions innovatrices quanta l’autodéfinition du Canada anglais. Leur position a été ridiculisée par toutes les forces bourgeoises (surtout dans les mass médias) comme étant celle d’un fédéralisme “asymétrique” et n’a jamais re la moindre écoute de la part des sociaux-démocrates ou des directions syndicales canadiennes-anglai ses ou québécoises. Grosso modo, on peut la résumer ainsi : La nation québécoise a le droit à l’autodétermination et c’est à elle, et à elle seule, à définir les rapports qu’elle veut entretenir avec l’État canadien. Par contre, le Canada anglais peut et doit déterminer lui même le genre de constitution qu’il veut y compris une constitution plus centralisée.
Il est tout simplement faux qu’il faille accorder à toutes les provinces les mêmes pouvoirs que le Québec voudrait si celui-ci de rester à l’intérieur d’un État commun.
La position parait simple mais, en réalité, elle rompt totalement avec l’idéologie traditionnelle de la bourgeoisie canadienne, y compris avec sa variante sociale-démocrate, car elle ne définit plus l’État canadien comme devant nécessairement comprendre le Québec.
Malheureusement, cette position a été noyée pendant le débat référendaire où les féministes bourgeoises et social-démocrate ont accule le NAC à la défensive en remettant en cause sa «représentativité » et en prétextant la nécessité de défendre les acquis des peuples aborigènes malgré le fait les organisations de femmes aborigènes, tout comme beaucoup de militants-autochtones, s’opposaient à l’accord constitutionnel. Suite à la défaite non seulement au Québec mais au Canada anglais et parmi la minorité des autochtones à voter, personne n’a repris cette position même pas nous. Une autre preuve, s’il en faut, du rôle clé joue par des individus dans l’histoire, dans ce cas-ci le rôle de Rebick mais aussi de la faiblesse de ces individus si leur travail ne s’appuie pas sur une organisation sociale solide et structurée.
Pourtant c’est ce genre de position qui pourrait nous permettre de jouer un rôle dans le débat complexe et de longue haleine que l’effondrement du NPD, au fédéral aujourd’hui et, en toute probabilité, au provincial demain, va provoquer au sein du mouvement ouvrier canadien-anglais.
Pour ce faire, il faut cependant dépasser dialectiquement le cadre de Ia compréhension. principielle et stratégique pour commencer à comprendre les rapports complexes entre les différents joueurs, bureaucratiques et autres, qui vont fixer le cadre du débat.
Historique des rapports syndicat-NPD
Assez paradoxalement, les grands syndicats industriels qui sont perçus aujourd’hui assez correctement comme constituant l’aile droite du mouvement syndical – au Québec autant qu’au Canada anglais – étaient, jusqu’au début des années 70, l’aile gauche politisée tandis que le secteur public, maintenant l’aile gauche, était généralement assez conservateur sur le plan politique.
L’action politique ouvrière dans l’État canadien remonte assez loin; En 1867, la Grande Union des Travailleurs de Montréal a présenté son dirigeant, Médéric Lanctot, contre Sir George Etienne Cartier sur la base d’une plate-forme qui disait que la Confédération était à la fois anti-canadienne-française et anti-ouvrière. Lanctot n’a perdu que par quelques votes dû largement au fait que les partisans de Cartier aient physiquement empêché des électeurs ouvriers de Verdun d’arriver au bureau de scrutin à Pointe St-Charles. Pendant tout le reste du 19eme siècle et le début du 20eme, ii y a eu des tentatives au Québec, en Ontario et en Colombie-Britannique de constituer des partis ouvriers. Dans la plupart des cas ces candidatures ouvrières étaient absorbées par le Parti liber.al, parfois, surtout au Québec, par le Parti conservateur. Mais tout ceci ne constitue que de la préhistoire.
L’histoire moderne de l’action politique ouvrière de masse commence avec la fondation du Coopérative Commonwealth Fédération (CCF) en 1933 – la distinction ‘de masse’ est décisive étant donne la fondation, non sans importance, du Parti communiste en 1923.
Le CCF était le produit de la rencontre du populisme agraire de gauche des Prairies, de l’intelligentsia réformiste de gauche, souvent chrétienne (protestante dans ce cas-ci), et des militant-e-s ouvrier-ère-s venu-e-s de divers “partis ouvriers” provinciaux (labour parties) et de divers syndicats.
Mais ce n’est qu’a partir de la pénétration au Canada des grands syndicats industriels du CIO que le CCF ait acquis une base ouvrière affiliée de masse. Ce sont les Métallos, les TUA, les syndicats de la salaison (Packinghouse Workers, une des composantes des TUAC), du papier (une des composantes du SCEP) et du bois (IWA, maintenant avant tout en Colombie-Britannique mais présent alors au Québec et en Ontario) qui constituaient a la fois l’aile gauche du mouvement syndical et un terrain de lutte entre les sociaux-démocrates et le PC. Les militant-e-s qui ont organisé ces grands syndicats étaient presque toujours des militants-e-s politiques. L’équipe initiale lors de la syndicalisation de General Motors a Oshawa était composée d’un militant du PC, d’un social-démocrate et d’un trotskiste qui faisait alors de l’entrisme au sein du CCF. La lutte entre les courants politiques au sein du mouvement ouvrier au Canada anglais était particulièrement âpre et la social-démocratie canadienne est devenue singulièrement anticommuniste.
Après la deuxième guerre mondiale, les sociaux-démocrates sont devenus hégémoniques au sein de l’appareil de ces grands syndicats et, dans bien des cas, en ont exclu non seulement les militants staliniens mais aussi les trotskistes. Le PC a réussi à maintenir sa présence au sein des TUA et du syndicat de la salaison où il a joué pendant des décennies le rôle d’opposition assez loyale s’appuyant davantage sur son nationalisme “canadian” anti-américain que sur un plus grand militantisme tandis que les trotskistes qui avaient eu une présence réelle dans l’automobile et l’électricité en Ontario et dans le bois en Colombie-Britannique et au Québec se sont effondres au début des années 50.
Cette victoire définitive des sociaux-démocrates voulait dire cependant que l’action politique était désormais strictement limitée à l’action électorale. Le militantisme qui caractérisait la base ouvrière du CCF pendant les années 30 et 40 devait être canalisé entièrement vers la négociation, convention collective par convention collective, d’une part, et vers l’élection de députés CCF et NPD.
L’affiliation social-démocrate électoraliste et anticommuniste est donc un des éléments constitutifs même de la bureaucratie syndicale du secteur prive au Canada anglais. Suite à la fusion des syndicats AFL et CIO au Canada qui fondent le CTC en 1957, celui-ci de vient le moteur le plus essentiel a la transformation du CCF en NPD en 1961.
Par contre, un des éléments fondateurs de la syndicalisation du secteur public était la lutte contre le patronage politique au niveau de l’emploi et de la promotion. Cette lutte contre l’ingérence politique fonde donc un certain “apolitisme” de principe qui constitue un obstacle à l’action politique tout au moins dans la forme de l’affiliation au NPD. Au début du NPD au cours des années 60, plusieurs syndicats du secteur public ont dénoncé la politisation du mouvement syndical et certains ont se sont même désaffiliés du CTC sur cette base. Par contre comme on l’a déjà vu, les militant-e-s du secteur public tendaient à avoir une plus grande implication dans les mouvements sociaux ce qui les a mis devant la nécessité de composer avec le NPD. Ce n’est donc qu’assez récemment que le SCFP joue un rôle relativement important par rapport au NPD mais sans la loyauté qui caractérise les syndicats industriels du privé.
II faut dire que cette situation tendait à se refléter de façon déformée au Québec. Au début des années 60, ce sont les syndicats industriels de la FTQ qui sont partisans de l’action politique. La scission autour de la question nationale au sein du NPD au Québec, qui devait produire le Parti socialiste du Québec, était dirigé, pour l’essentiel, par des permanents des Métallos (Gerin-Lajoie, Émile Boudreau, Theo Gagné), de l’Energie (Fernand Daoust) et du Bois (Jean-Marie Bedard, un ancien trotskiste). Ces permanents constituent en 1965 le Caucus national (pour l’indépendance et pour l’action politique autonome) qui présente Daoust contre Laberge à la présidence de la FTQ et ne perd que par une vingtaine de voies. La direction de la CSN, à l’époque, était totalement identifié au Parti libéral, fédéral et provincial. En fait, la percée de la CSN dans le secteur public commence avec le don par Rene Levesque à Jean Marchand du nouveau Syndicat des fonctionnaires en échange de la rupture par la CSN du front commun inter-centrale contre le nouveau Code du travail. Le mécanisme utilisé pour verser les fonctionnaires à la CSN était la disposition dans la loi permettant la syndicalisation des fonctionnaires qui interdisait au nouveau syndicat toute affiliation politique et toute affiliation à une centrale qui, elle, serait affiliée à un parti politique. À l’époque la FTQ était affiliée au NPD fédéral même si la direction Laberge, tout comme le NPD fédéral d’ ailleurs, appuyait alors le Parti libéral provincial.
Mais à la différence du Canada anglais, les appareils syndicaux au Québec, y compris Ia gauche de la FTQ et la petite aile de la CSN autour de Michel Chartrand, Johnny Piche et Hildege Dupuis, n’avaient aucune loyauté profonde envers cette social-démocratie qui rejetait la spécificité du Québec.
L’appareil propre du NPD
Comme on peut voir la social-démocratie a une très longue histoire au Canada anglais et plonge ses racines profondément dans l’appareil des grands syndicats du secteur prive. II existe une symbiose très vive entre l’appareil syndical et l’appareil du NPD avec un va-et vient presque constant de personnel entre les deux. Lors de campagnes électorales une grande partie de l’appareil syndical et même des militant-e-s élu-e-s sont libéré-e-s pour travailler à temps plein pour le parti en plus du financement venant des affilies syndicaux, du CTC directement et des fédérations provinciales.
Comme toute organisation avec une certaine histoire, cependant, le NPD a développé son propre appareil relativement autonome par rapport à l’appareil syndical. Puisqu’il n’a été au pouvoir que pendant de courtes périodes, sauf en Saskatchewan, son intégration à l’appareil d’État est relativement faible et sa dépendance à l’égard de l1appareil politique du haut fonctionnariat est considérable sans pour autant qu’il ne bénéficie de racines solides dans ce haut fonctionnariat comme c’est le cas pour la social-démocratie européenne et britannique. Son appareil et sa pensée politique propres tendent donc à être tributaires de ses quelques élus de longue date -de moins en moins nombreux – et d’un certain nombre de dynasties. La famille Lewis en est le meilleur exemple. Le père, David, était secrétaire fédéral du CCF et du NPD pendant 25 ans avant de devenir député à Ottawa et leader du Parti fédéral. Un premier fils, Stephen, était député ontarien et leader du parti provincial avant de devenir haut fonctionnaire canadien à l’ONU et maintenant éminence grise par excellence du NPD.
Un autre fils, Michael, est un des fondes de pouvoir du NPD Ontario et au moins une fille, Janet, joue aussi un rôle important au sein du parti. Comme parti réformiste, le NPD exerce une force d’attraction considérable sur l’intelligentsia et la petite bourgeoise radicalisées qui fournissent le gros de son personnel, élu ou non.
Cet appareil propre du NPD subit deux influences majeures : celle du Parti travailliste de la Grande Bretagne et celle du Parti démocrate aux Etats-Unis. Sa direction a toujours flotte entre l’émulation du Parti travailliste avec sa puissante base syndicale et la volonté de constituer une coalition interclassiste, comme le Parti démocrate américain se veut, qui bénéficierait du soutien de l’appareil syndical sans pourtant lui être redevable. Le nom même du parti reflète cette tension et tentation permanentes.
Les gouvernements provinciaux
Dans le contexte actuel, il n’est donc pas étonnant que les gouvernements provinciaux soient tentés de s’autonomiser par rapport au mouvement syndical et de se présenter comme étant les meilleurs gestionnaires modernes de l’État En ce faisant, ils ne font que suivre l’exemple de leurs grands frères européens qui eux aussi veulent “dépasser” leur base ouvrière traditionnelle.
Mais le NPD ne bénéficie pas en dehors de la Colombie-Britannique du fait d’être l’unique parti de l’alternance gouvernementale et même en CB cette situation est menacée par une remontée potentielle du Parti libéral. Ailleurs dans les provinces anglophones de l’État canadien et au niveau fédéral, le jeu politique se fait à au moins 3 sinon à 4 depuis la montée du Reform. Le grand rêve que le NPD remplacerait le Parti libéral comme cela s’est produit en Grande-Bretagne s’est avéré une chimère.
II faut donc que les gouvernements provinciaux divisent le mouvement syndical sans pour autant perdre le soutien de !’ensemble des syndicats. Et ils l’ont fait assez habilement. En Ontario, le gouvernement Rae a fait une série de concessions aux syndicats du secteur prive : les dispositions anti-scabs, une procédure d’accréditation syndicale qui facilite l’accréditation multi patronale, des améliorations à la sante-sécurité au travail et à l’équité salariale, le sauvetage d’Algoma. Au niveau du secteur public, il s’apprête à accorder le droit de grève aux fonctionnaires, ce qui ne représente aucun danger immédiat étant donne la loi 48 sur le contrat social mais qu’il espère va calmer un peu l’OPSEU-SEFPO.
En Colombie-Britannique, le jeu du gouvernement Harcourt est beaucoup plus dangereux. En accréditant la thèse que la seule façon de créer de l’emploi est de détruire l’environnement, Harcourt a renforcé le caractère bêtement réactionnaire de la direction du 1WA et a approfondi le racisme anti-autochtone au sein de la classe ouvrière.
Bizarrement, c’est la social-démocratie en CB qui accepte et propage la thèse réactionnaire venue des USA que la lutte sur l’environnement est une lutte de classe entre les travailleurs allies à l’industrie et les écolos petits-bourgeois qui se foutent du problème de l’emploi. Le soutien inconditionnel du IWA et de la plupart des syndicats du papier per met au gouvernement de s’attaquer assez impunément aux syndicats d’enseignants et du secteur de la santé.
Le Jeu des Travailleurs canadiens de l’automobile
Cette division assez fondamentale entre le secteur public et le secteur prive est obscurcie par le jeu de la direction des Travailleurs canadiens de l’automobile. Historiquement, ii s’agit du syndicat le plus démocratique et le plus a gauche du courant CIO. Le PC y a toujours eu une grande présence et son secteur de l’aéronautique qui avait une grande importance auparavant était dominé par des travailleurs très qualifiés d’origine britannique fortement influences par la gauche travailliste.
A partir du passage de Dennis McDermott au CTC et ensuite a l’oubli, la direction White Hargrove a habilement manœuvré pour rétablir cette réputation. La façon dont cette di rection a intégré dans son appareil l’ex-opposition autour du PC est assez époustouflante. Cette direction a surtout compris que sa base traditionnelle dans l’automobile et dans l’aéronautique va inévitablement fondre et que Ia seule fa on de se sauver dans ce con texte est d’entreprendre une expansion rapide dans d’autres secteurs même aux dépens d’autres syndicats affiliés au CTC.
Lors des récentes négociations dans l’automobile, Ia direction Hargrove a carrément abandonné toute velléité de lutte contre la sous-traitance dans le secteur de I ‘automobile ce qui, dans le contexte de l’ALENA, veut dire accepter de se faire lentement trainer devant le bourreau de la compétitivité internationale.
La réponse des autres directions du secteur prive consiste essentiellement a opérer une série de fusions bureaucratiques même si cela éloigne encore davantage les membres de la base de leur syndical Ce sont ces multiples fusions qui ont produit les Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC) et le Syndicat des travailleurs des communications, de l’énergie et du papier entre autres (SCEP). Seuls les Métallos ont adopté une stratégie assez agressive de syndicalisation tout azimut même dans certains cas de garderies ou d’employ-e-s d’associations étudiantes.
Quant aux TCA, ils ont déjà absorbé le syndicat indépendant de la métallurgie dans l’Ouest, CAIMAW, et sont en pourparlers avec le Syndicat des pécheurs de la Côte-Ouest, historiquement domine par le PC, et avec le syndicat indépendant dans le papier, le CPPW, qui est assez important en Colombie-Britannique et qui a eu des rapports fraternels avec la CSN dans le passe. L’agressivité a cet égard des TCA les a déjà fait accrocher avec les TUAC lors du maraudage du Syndicat des pécheurs de la côte atlantique et avec les Métallos dans la tentative du syndicat des mineurs a Falconbridge de s’affilier aux TCA plutôt qu’aux Métallos. Les TUAC et les Métallos ont déjà déclaré la guerre aux TCA et le SCEP s’apprête a le faire a cause du CPPW. Les TCA se trouvent ainsi presque totalement isoles au niveau des grands joueurs du secteur prive. Dans ce contexte, la direction des TCA, vraisemblablement appuyée en ceci par son ancien dirigeant Bob White, a choisi de s’éloigner du NPD-Ontario et d’appuyer le secteur public dans son accrochage avec le gouvernement Rae.
La révolte du secteur public contre le NPD en Ontario
La révolte du secteur public ontarien n’a pas commencé au dernier congrès de la Fédération des travailleur-euse-s de l’Ontario (FI’O-OFL). A l’avant-dernier congres de l’OFL, la délégation du SEFPO-OPSEU a boycotte le discours de Bob Rae.
Les représentants du secteur public ont quitté depuis assez longtemps les différentes commissions de consultation établies par le NPD. Au congrès d’avril 93 du SEFPO-OPSEU, il y a eu une résolution pour couper tout lien entre le syndicat et le NPD. Cette résolution a été battue largement à cause d’une intervention d’un de nos camarades. La Coalition des services publics – totalement dominée par les grands syndicats du secteur public – a adopte un projet alternatif pour redresser la situation financière de la province comprenant non seulement des mesures de reformes de l’administration publique mais aussi une reforme fis cale visant les grandes sociétés et les riches et l’élimination de la sous-traitance des services publics qui s’avère être extraordinairement couteuse. En aout, Buzz Hargrove des TCA a, lui aussi, démissionnée des organismes de consultation du NPD avec l’approbation du Conseil du syndical.
Néanmoins tout ceci ne s’est pas traduit par une campagne politique sérieuse sur ces thèmes ni auprès des membres des syndicats ni auprès du public. En même temps que les TCA ont réduit leur soutien financier au NPD-Ontario, ils ont augmenté leurs contributions à la campagne électorale du NPD fédéral. Aucun syndicat important, et encore moins le CTC, n’est intervenu pour appuyer la révolte effroyablement isolée de Stephen Langdon contre les politiques de Rae et Cie ni pour essayer d’influer sur la politique d’autruche de l’ineffable Audrey MacLaughlin. Tous les œufs du mouvement ouvrier canadien-anglais reposaient encore dans le panier troue du NPD fédéral.
Mais après la défaite cuisante du NPD dans les élections du 25 octobre, la révolte a explosé. Début novembre, au congrès pan-canadien du SCFP-congres dit “national” dans la partance du syndicat, au moins au Canada anglais – la délégation de l’Ontario a exigé la coupure de tous les liens entre le syndicat et le NPD. Finalement, on a abouti à un compromis où l’aile ontarienne coupait ses liens tandis que les autres provinces et les syndicats locaux restaient libres de déterminer leur rapport avec le NPD. La délégation québécoise s’est abstenue sur ces votes disant que cela ne les concernait pas et que ça serait antidémocratique pour eux de prendre position. Soit dit en passant que le SCFP est dirigé par Judy Darcy qui pendant les années 70 et 80 était la grande dirigeante de l’intervention syndicale au Canada anglais du Parti communiste ouvrier marxiste-léniniste (PCO-WCP).
Mais la grosse bataille, comme il se devait, s’est passée en Ontario lors du congrès à la mi novembre de l’OFL. Après tout c’est en Ontario que le NPD s’est le plus mérité historiquement son vocable de “partiouvrier”(labour party).
Il est frappant que la contestation de tout appui au NPD-Ontario n’est venue qu’après la débandade de la Coalition des services publics au cours de l’été et n’a pris du vent dans les voiles qu’après la catastrophe du 25 octobre. Certes, Syd Ryan, président du SCFP Ontario, avait rue dans

Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes se rend en Ukraine avec un convoi d’aide aux travailleurs et distribue des dons

Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes a participé au convoi d’aide des travailleurs à la résistance ukrainienne qui est arrivé dans le pays, précisément à Lviv, le vendredi 29 avril dernier.
Cette initiative émane des membres du Réseau syndical international de solidarité et de luttes. Depuis leur arrivée, se sont rencontrés des syndicalistes et des militants de plusieurs pays comme le Brésil (CSP Conlutas), la France (Solidaires), l’Italie (ADL Cobas), la Lituanie (G1PS), la Pologne (IP – Inicyatywa Pracownicza) et l’Autriche (RCIT), ainsi que des résistants d’Ukraine.
Le 29 avril, environ 800 kg de dons destinés à la population de cette région ont été remis directement au président du syndicat indépendant des métallurgistes et des mineurs de la ville de Kryvyi Rih, le militant Yuri Petrovich. L’initiative, soutenue logistiquement par l’organisation Sotsyalnyi Rukh [Mouvement social], a été considérée comme un succès.
Le convoi a suivi les conseils de l’organisation de résistance des travailleurs de Kryvyi Rih et a donné la priorité à l’envoi de produits d’urgence tels que des médicaments, des trousses de premiers secours, des aliments secs, des aliments pour bébés prêts à l’emploi, ainsi que des batteries et des générateurs, ressources nécessaires dans une situation de pénurie critique de l’approvisionnement en nourriture et en médicaments, ainsi qu’en électricité et en chauffage.
Kryvyi Rih est le centre industriel du pays et comptait environ 615 000 habitants. Actuellement, la ville se trouve à 60 km des troupes russes. Selon Yuri Petrovich, plus de 3000 membres du syndicat se sont enrôlés dans les forces de résistance.
Maintenir et renforcer l’internationalisme
Comme nous l’avions déjà signalé dans de précédents rapports sur le convoi, « de nombreuses femmes sont restées dans le pays parce qu’elles ont décidé de ne pas abandonner leur conjoint ou de s’occuper des personnes âgées ou des enfants restés au pays. Ce sont des mères, des sœurs ou des filles, qui survivent difficilement dans des conditions de pénurie dans la distribution de nourriture, de médicaments, d’eau, d’énergie et de gaz ».
Et ce soutien doit être non seulement maintenu, mais aussi de plus en plus renforcé.
Le Service national des gardes-frontières de l’Ukraine a indiqué que le nombre de civils qui rentrent aujourd’hui dans le pays s’élève à environ 30 000 par jour. En raison de la contrainte militaire, presque tous ceux qui franchissent la frontière sont des femmes et des enfants. Ils représentent 90 % des réfugiés du pays.
En raison de ce mouvement de retour, nous devons renforcer, toujours plus, la nécessaire coopération de classe au-delà des expressions publiques et des motions de soutien.
Avec le convoi, nous affirmons une solidarité internationaliste pratique et concrète et nous continuerons à faire campagne pour la défense de ces travailleurs, qui avec peu de ressources ont opposé une ferme résistance aux envahisseurs russes.
Un 1er mai internationaliste
Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes a marqué le 1er mai aux côtés de la délégation internationale qui composait le convoi.
En raison de la loi martiale en vigueur dans le pays, la manifestation de la Journée internationale de lutte de la classe ouvrière s’est déroulée à huis clos. L’événement a eu lieu au Hhat Khotkevych Lviv, le palais municipal de la culture de Lviv.
Plus de 50 personnes ont participé à l’évènement. Parmi elles, 19 étrangers ont participé à l’initiative de solidarité internationale. Ils venaient d’Autriche (RCIT), du Brésil (CSP-Conlutas), de France (Solidaires), d’Italie (ADL Cobas), de Lituanie (G1PS) et de Pologne (IP – Inicyatywa Pracownicza.
Plusieurs questions ont été abordées, telles que la réforme du travail, l’impact de la guerre sur les personnes et les problèmes mentaux, le stress et la dépression, la situation des femmes, ainsi que la situation des travailleurs.
Lors de la rencontre, les travailleurs des mines de la ville de Kryvyi Rih ont participé par vidéoconférence aux débats et ont pu dialoguer et remercier cette expression de la solidarité internationale de classe.
Nous avons célébré le 1er mai à Lviv et nous nous sommes réjouis de la réussite de ce convoi en soutien à la résistance ouvrière ukrainienne.
Vive la lutte internationaliste !
A propos de la région de Kryvyi Rih
La ville où s’est rendu le convoi est considérée comme stratégique et est dans le collimateur de l’armée du Kremlin depuis un certain temps.
Non seulement parce qu’il s’agit d’un important centre industriel minier et sidérurgique, proche de territoires pris par l’armée de Vladimir Poutine, comme la région de Kherson, mais aussi en raison du symbole et de la victoire politique que constitue la conservation de la ville. Kryvyi Rih est la ville natale de Zelensky et permet l’accès à la région d’Odessa tant désirée par le Kremlin.
Le chef de l’administration militaire de Kryvyi Rih, Oleksandr Vilkul, a déclaré le 24 avril que l’ennemi « prépare une attaque offensive dans notre direction. Dans les jours à venir, nous nous attendons à une éventuelle action offensive ».
Au cours des trois derniers jours, Kyvy Rih a évacué plus de 5000 résidents venant de la région de Kherson vers différents endroits.
Au total, plus de 100 000 migrants sont passés par Kryvyi Rih et 50 000 sont restés dans la ville, selon les autorités locales.
Jusqu’à présent, l’invasion russe a forcé 5,4 millions d’Ukrainiens à quitter leur pays et plus de 7,7 millions ont fui et sont déplacés à l’intérieur du pays, selon les chiffres officiels des Nations Unies. (3 mai 2022)

Capitalisme et racisme

Les approches idéalistes du racisme présentent celui-ci comme une réalité éternelle ayant caractérisé l’humanité dès son apparition sur terre à aujourd’hui. L’intérêt d’une telle approche pour les classes dominantes est d’invisibiliser le moment historique d’apparition de cette idéologie de légitimation de la domination et, ce faisant, d’occulter ses liens avec le capitalisme comme mode de production. L’approche matérialiste souligne au contraire l’historicité du racisme et le lien de celle- ci avec l’historicité du capitalisme.
L’enfance du capitalisme
La présentation du racisme comme réalité ahistorique se base sur la confusion entre des formes de rejet ayant caractérisé les sociétés d’avant le capitalisme (ethnocentrisme, xénophobie, etc.) et le racisme proprement dit, c’est-à-dire une idéologie qui hiérarchise l’humanité en « races » inégales à des fins de justification d’une domination. Il ne pouvait apparaître qu’avec l’émergence d’un mode de production ne pouvant fonctionner qu’en s’étendant. Le capitalisme basé sur la concurrence entre capitaux à la recherche du profit maximum ne pouvait que donner naissance à la mondialisation. Dès la naissance du capitalisme, la tendance à la mondialisation qui le caractérise appelle une idéologie de justification de l’asservissement des peuples à qui il impose par la force militaire son fonctionnement. Depuis que Christophe Colomb a fait débarquer ses soldats, l’histoire mondiale est devenue une histoire unique, globale, reliée, mondialisée.
L’invisibilisation des interactions nécessite une mobilisation de l’instance idéologique afin de formaliser des grilles explicatives hiérarchisantes. Ces grilles constituent le « racisme » à la fois dans ses constantes et dans ses mutations. Il y a invariance car tous les visages du racisme, du biologisme à l’islamophobie, ont une communauté de résultat : la hiérarchisation de l’humanité. Il y a également mutation car chaque visage du racisme correspond à un état du système économique de prédation et à un état du rapport des forces politiques. Au capitalisme prémonopoliste correspondra l’esclavage et la colonisation comme formes de domination politique et le biologisme comme forme du racisme. Le pillage et la destruction des civilisations amérindiennes ainsi que l’esclavage ont été les conditions pour que le mode de production capitaliste puisse devenir dominant dans les sociétés européennes. Il n’y a pas eu naissance du capitalisme et ensuite extension, mais un pillage et une violence totale réunissant les conditions matérielles et financières pour que s’installe le capitalisme. Le racisme biologique accompagne et justifie ce pillage et cette violence. La colonisation n’est ensuite que le processus de généralisation des rapports capitalistes au reste du monde. Elle est la forme de la domination politique enfin trouvée pour l’exportation et l’imposition de ces rapports sociaux au reste de la planète.
Pour ce faire, il fallait bien entendu détruire les rapports sociaux indigènes et les formes d’organisation sociale et culturelle qu’ils avaient engendrées. C’est pour légitimer cette violence et ces destructions qu’apparaît le racisme biologique. Le racisme, souligne Frantz Fanon, « entre dans un ensemble caractérisé : celui de l’exploitation éhontée d’un groupe d’homme par un autre. […] C’est pourquoi l’oppression militaire et économique précède la plupart du temps, rend possible, légitime le racisme. L’habitude de considérer le racisme comme une disposition de l’esprit, comme une tare psychologique doit être abandonnée[1] ». Le racisme ne peut pas en conséquence être réduit à une tare individuelle, à une méconnaissance de l’autre ou à une caractéristique ahistorique de l’humanité. Il est dès sa naissance doté d’une base matérielle et d’une fonction idéologique : justifier la hiérarchisation nécessaire à l’extension brutale du capitalisme.
Monopoles, néocolonialisme et culturalisme
La transformation de la structure du capitalisme avec l’apparition des monopoles appelle à son tour une mutation des formes de la domination et de ses idéologies de justification. Les liens entre l’évolution de la structure économique du capitalisme et les formes de la domination ont depuis longtemps déjà été mis en évidence par Mehdi Ben Barka dans son analyse de l’apparition du néocolonialisme comme successeur du colonialisme direct. Analysant les « indépendances octroyées », il les met en lien avec les mutations de la structure économique des pays dominants :
Cette orientation [néocoloniale] n’est pas un simple choix dans le domaine de la politique extérieure ; elle est l’expression d’un changement profond dans les structures du capitalisme occidental. Du moment qu’après la Seconde Guerre mondiale l’Europe occidentale, par l’aide Marshall et une interpénétration de plus en plus grande avec l’économie américaine, s’est éloignée de la structure du XIXe siècle pour s’adapter au capitalisme américain, il était normal qu’elle adopte également les relations des États-Unis avec le monde ; en un mot qu’elle ait aussi son « Amérique latine »[2].
Pour le leader révolutionnaire marocain, c’est bien la monopolisation du capitalisme qui suscite le passage du colonialisme au néocolonialisme. De même, la précocité de la monopolisation aux États-Unis est une des causalités de la précocité du néocolonialisme comme forme de domination de l’Amérique latine. Les liens entre la forme de la domination et les évolutions des formes du racisme ont pour leur part été mis en évidence par Frantz Fanon. Les résistances que suscite une forme de domination (le colonialisme par exemple) contraint cette dernière à muter. Cette mutation nécessite cependant le maintien de la hiérarchisation de l’humanité et, en conséquence, appelle un nouvel âge de l’idéologie raciste. « Ce racisme, précise Fanon, qui se veut rationnel, individuel, déterminé, génotypique et phénotypique se transforme en racisme culturel ». Quant aux facteurs qui poussent à la mutation du racisme, Frantz Fanon mentionne la résistance des colonisés, l’expérience du nazisme, c’est-à-dire « l’institution d’un régime colonial en pleine terre d’Europe », et « l’évolution des techniques[3] » c’est-à-dire les transformations de la structure du capitalisme, comme le relevait Ben Barka. Au capitalisme monopoliste correspond donc le néocolonialisme comme forme de domination et le culturalisme comme forme du racisme.
Capitalisme sénile, balkanisation et islamophobie
Ce qui est appelé aujourd’hui « mondialisation » correspond à un « nouvel âge » du capitalisme que l’économiste Samir Amin qualifie de « capitalisme sénile » et que le sociologue Immanuel Wallerstein résume comme suit :
Nous sommes entrés depuis trente ans dans la phase terminale du système capitaliste. Ce qui différencie fondamentalement cette phase de la succession ininterrompue des cycles conjoncturels antérieurs, c’est que le capitalisme ne parvient plus à « faire système », au sens où l’entend le physicien et chimiste Ilya Prigogine (1917-2003) : quand un système, biologique, chimique ou social, dévie trop et trop souvent de sa situation de stabilité, il ne parvient plus à retrouver l’équilibre, et l’on assiste alors à une bifurcation. La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu’alors[4].
Dans cette concurrence exacerbée en situation d’instabilité permanente, le contrôle des sources de matières premières est un enjeu encore plus important que par le passé. Il ne s’agit plus seulement d’avoir pour soi-même un accès à ces matières premières mais aussi de bloquer l’accès à ces ressources pour les concurrents (et en particulier des économies émergentes : Chine, Inde, Brésil, etc.). Les États-Unis, menacés dans leur hégémonie, répondent par la militarisation et les autres puissances les suivent afin de préserver également l’intérêt de leurs entreprises. « Depuis 2001, fait remarquer l’économiste Philip S. Golub, les États-Unis sont engagés dans une phase de militarisation et d’expansion impériale qui a fondamentalement bouleversé la grammaire de la politique mondiale[5]. » De l’Asie centrale au golfe Persique, de l’Afghanistan à la Syrie en passant par l’Irak, de la Somalie au Mali, les guerres suivent la route des sites stratégiques du pétrole, du gaz, des minéraux stratégiques. Il ne s’agit plus de dissuader les concurrents et/ou adversaires mais de mener des « guerres préventives ».
Cette mutation du capitalisme appelle à son tour une mutation de la forme de la domination. L’objectif n’est plus principalement d’installer des gouvernements fantoches qui ne peuvent plus résister durablement aux colères populaires. Il est de balkaniser ces pays par la guerre afin de les rendre ingouvernables. De l’Afghanistan à la Somalie, de l’Irak au Soudan, le résultat des guerres est partout le même : la destruction des bases mêmes des nations, l’effondrement de toutes les infrastructures permettant une gouvernabilité, l’installation du chaos. Il s’agit désormais de balkaniser les nations.
Une telle domination a besoin d’une nouvelle légitimation formulée dans la théorie du choc des civilisations. Cette dernière a vocation de susciter des comportements de panique et de peur dans le but de susciter une demande de protection et une approbation des guerres. Du discours sur le terrorisme nécessitant des guerres préventives à la théorie du grand remplacement, en passant par les campagnes sur l’islamisation des pays occidentaux et sur les réfugié·e·s vecteurs de terrorisme, le résultat attendu est sans cesse le même : peur, panique, demande sécuritaire, légitimation des guerres, construction du musulman – et de la musulmane – comme nouvel ennemi historique. L’islamophobie est bien un troisième âge du racisme correspondant aux mutations d’un capitalisme devenu sénile.
Saïd Bouamama est sociologue, écrivain et militant associatif
- Frantz Fanon, Pour la révolution africaine. Écrits politiques, Paris, La Découverte, 2001, p. 45. ↑
- Mehdi Ben Barka, Option révolutionnaire au Maroc. Écrits politiques 1957-1965, Paris, Syllepse, 1999, p. 229-230. ↑
- Fanon, op. cit. ↑
- Immanuel Wallerstein, « Le capitalisme touche à sa fin », Le Monde, 11 octobre 2008. ↑
- Philip S. Golub, « De la mondialisation au militarisme : la crise de l’hégémonie américaine », a contrario, vol. 2, n° 2, 2004, p. 9. ↑

Chili. La Centrale unitaire des travailleurs (CUT) défile, l’inflation file…

(Santiago) Après deux ans, en raison des restrictions liées à la pandémie, la Central Unitaria de Trabajadores (CUT) a défilé le long de l’Alameda, dans le centre de Santiago, lors d’une nouvelle journée de commémoration de la Journée internationale des travailleurs. C’est aussi la première marche avec un nouveau président, le militant de gauche progressiste Gabriel Boric, et aussi un nouveau dirigeant de la plus grande inter-syndicale du pays, le militant socialiste David Acuña Millahueique.
Ce dernier, après le court mandat de Silvia Silva (juin 2021-mars 2022) est le successeur de Bárbara Figueroa (Parti communiste) qui a été en poste de 2012 à 2021 et qui a été nommée par Gabriel Boric comme ambassadrice du Chili en Argentine. Le dirigeant a déjà franchi un cap cette semaine: l’augmentation du salaire minimum de 14,3%, le réajustement le plus important depuis 25 ans, passant de 380 000 pesos à 400 000 à partir du premier août 2022 et à 410 000 à partir de janvier prochain. C’est-à-dire, de 445 dollars à 480.
Le coût élevé de la vie
Une mesure qui, bien que saluée par le gouvernement, n’a pas été particulièrement fêtée dans la rue, compte tenu d’un taux d’inflation qui dépasse presque les 10%, sans précédent dans le pays et qui se traduit par le coût élevé des denrées alimentaires de base et du carburant, une situation comparable seulement à 1993. Quoi qu’il en soit, David Acuña Millahueique a déclaré cette semaine: «Aujourd’hui, nous avons effectué une grande avancée dans la protection des droits, nous avons commencé à construire un véritable dialogue, aujourd’hui nous avons la possibilité de dialoguer et nous voulons construire.» Son idée, a-t-il dit, est de se concentrer également sur les questions urgentes telles que la réforme des impôts, les retraites et le renforcement de l’assurance chômage.
Le modèle économique «performant»
Au Chili, à première vue, cette crise semble se déguiser en crise de la consommation, puisqu’à la fin du mois les supermarchés, les centres commerciaux et les magasins de tout le pays sont bondés. Littéralement, un flot de personnes qui rend difficile la circulation dans les rues, le métro et les magasins eux-mêmes. Il y a aussi des voitures remplies de marchandises. Pourtant, il y a ici une explication simple: la facilité d’accès au crédit et aux versements échelonnés qui permettent, grâce à l’endettement, d’aller de l’avant. Le fameux modèle économique «à succès» que les Chiliens ont intégré comme «naturel» depuis le retour à la démocratie.
«Nous comprenons que nous nous affrontons, dans tous les cas, à un scénario national où aucun des accords ne sera suffisant pour faire face au coût élevé de la vie et, par conséquent, nous exigeons la fin des augmentations ou des mécanismes complémentaires pour contrôler les augmentations du panier de base», a reconnu vendredi le sous-secrétaire général de la CUT, Eric Campos.
Le président Gaabriel Boric, lors d’une réunion hier 1er mai avec la CUT, a indiqué son soutien inconditionnel: «Je me souviens qu’ici, à la CUT, nous avons eu des réunions importantes il y a plus de 10 ans, convergeant avec différentes luttes sociales qui, aujourd’hui, donnent également un sens à notre gouvernement […]. Nous ne pouvons pas oublier d’où nous venons. Nous le devons aux travailleurs et travailleuses du Chili.»
La ministre du Travail [PC], Jeanette Jara, a ajouté: «Sans aucun doute, [les dirigeants syndicaux] sont et ont été le moteur historique des changements dans notre pays, surtout en cette période de transformations si importantes qui nous attendent.»
La marche
Cette marche du 1er mai, qui a débuté sur la place Baquedano (rebaptisée De la Dignidad) et a ensuite progressé le long de l’Alameda – l’avenue principale du centre-ville de Santiago – après 10 heures, où se détachaient le drapeau mapuche et les drapeaux de divers groupes de travailleurs, s’est déroulée dans un contexte particulièrement significatif pour les Chiliens: le débat constitutionnel. La Convention constituante (CC) est à contretemps, prolongeant ses jours de travail jusqu’au samedi, faisant face à une forte désapprobation dans les sondages et aux critiques sur sa façon de communiquer. De plus, des attaques sous forme de fake news sont lancées par des groupes de droite, profitant du fait qu’une grande partie de la population est informée de ce processus constituant par les réseaux sociaux.
Le 5 juin, le texte constitutionnel devrait être prêt et disponible pour la lecture et le 4 septembre, il sera soumis à un plébiscite avec un vote obligatoire à deux options: «J’approuve» ou «Je rejette», de manière significative le même jour que Salvador Allende a accédé à la présidence en 1971. La complexité réside dans le fait que les derniers sondages tels que celui de l’institut Cadem indiquent que le rejet l’emporterait de neuf points, tandis que celui Tu Influyes indique une égalité technique entre les deux options. Un scénario difficile à imaginer en 2020 alors que l’option «J’approuve» (pour changer la Constitution de 1980 établie sous la dictature) a obtenu un retentissant 78,28%.
Nouvelle Constitution et impôt sur les riches
La marche, qui s’est terminée sur l’Avenida Santa Rosa, précisément dans un ancien quartier populaire de la capitale, a été marquée par le soutien à la nouvelle constitution et aussi à la réforme de l’imposition qui vise, face à la résistance de l’élite économique transandine, à introduire un impôt sur les super-riches, un élément très présent dans le programme du président Gabriel Boric.
Comme le veut la tradition, les magasins et les boutiques étaient fermés car il s’agissait d’un jour férié complet, ce qui a donné à Santiago – et aux villes du pays – un aspect de calme qu’il est difficile de trouver même le dimanche. (Article publié par le quotidien argentin Pagina 12, le 2 mai 2022; traduction rédaction A l’Encontre)

Mexico : Ouverture du 15ème Forum Social Mondial

Un contexte mexicain marqué par la déception des mouvements sociaux face à la politique du président populiste de gauche Andrés Manuel López Obrador

Forte mobilisation syndicale à Mexico pour le 1er mai 2022 même si divisée sur la conduite à tenir face au gouvernement – Place Zocalo – Photo GB
En 2018, si l’élection du président Obrador avait suscité un espoir, il a fini par décevoir en se comportant d’une façon arrogante et méprisante vis à vis de la société civile. Le début de sa présidence a été lancé sur le principe “bille en tête” qu’il ne devait pas y avoir d’intermédiaires entre lui et le peuple. Pire encore, son discours social n’a pas longtemps tenu la route en se faisant aujourd’hui le champion des atteintes aux droits des migrants et en réussissant le tour de force d’expulser plus d’étrangers que les Etats-Unis même sous l’administration de Donald Trump. Il n’a pas plus réussi à juguler la corruption tout comme les cartels de la drogue qui sont toujours très actifs et puissants. Les peuples autochtones se sentent plus que jamais méprisés et menacés avec la mise en place de grands projets considérés comme dévastateurs sur le plan écologique comme la création de l’immense nouvel aéroport de Mexico ou la création d’un chemin de fer devant faire le tour de la presqu’île du Yucatán dont la justification se trouve avec la volonté de développer le tourisme. Globalement le respect des droits de l’homme est aussi en régression et un grand nombre d’acteurs de la société civile subissent la répression policière et/ou l’impunité des groupes criminels.
Unir le monde vers l’expression des mouvements sociaux

Rituel amérindien de la cérémonie d’ouverture du FSM – Place San Domingo – 1er mai 2022 – Photo GB
Tel est le slogan que les organisateurs ont choisi comme mot d’ordre mais celui-ci est loin de représenter l’ensemble des enjeux qui se posent :
La crise pandémique, la recrudescence des actions de répression des mouvements sociaux ou le contexte de guerre en Afrique et en Ukraine rendent encore plus difficile la réalité du monde d’aujourd’hui. Celui-ci se caractérise toujours par la domination du système néo-libérale dans lequel les dictatures se renforcent et deviennent de plus en plus féroces envers leurs populations. Tandis que les pays soi-disant démocratiques subissent un affaiblissement du respect des droits humains et la baisse de confiance des populations vis-à-vis de leur gouvernement. Il se pose ici l’enjeu d’une société civile qui peine encore à exister à l’échelle mondiale pour résister à l’attaque des droits humains et de la démocratie.
Parmi les autres questions importantes, il y a celle des migrations où les démocraties se rabaissent et s’affaiblissent en rognant toujours plus sur le droit à la dignité des migrants et pour aller flatter les idées d’extrême droite. Ces dernières peuvent d’ailleurs finir par l’emporter comme en Inde ou au Brésil.
Il y a aussi les défis que pose la crise climatique et environnementale qui sera d’autant portée qu’elle recoupe en grande partie celle des peuples autochtones au Mexique : le principe du “bien vivre” et du respect de la mer Terre.
Il y a l’urgence de redéfinir ce que doit devenir le Forum Social Mondial, qui peine de plus en plus à rassembler les mouvements sociaux et ne cesse au fil des années de voir réduite sa portée. Face à tous ces enjeux, du temps sera aussi consacré pour redéfinir ce que doit être l’internationalisme et comment mieux faire le lien entre les nouvelles formes de luttes.
Pour en savoir plus sur le programme du FSM dont certains évènements peuvent être suivis en distanciel.

La délégation du CRID à Mexico, la MDH et le REZAS (Burkina Faso) représentés Zocalo – 1er mai 2022 – Photo Chris.

Néolibéralisme et capitalisme : le programme du Parti libéral du Québec1

Pendant que le projet péquiste s’effiloche et que le mouvement populaire s’avère incapable de proposer un nouveau cours, les classes dominantes se réorganisent au Québec. Malgré les nombreux appels de Jacques Parizeau dirigés vers cette bourgeoisie provinciale dont l’importance économique et l’influence politique s’accroissent, les patrons restent en grande majorité hostiles au PQ qu’ils voient comme incohérent et risqué. Ils pensent qu’il faut confronter le mouvement populaire avec les mêmes méthodes autoritaires qu’on observe dans les pays capitalistes, y compris aux États-Unis où une violente offensive antipopulaire et antisyndicale est en cours. Au début des années 1980, le PQ s’accroche au pouvoir péniblement. Il est désincarné (la politique dite du « beau risque » implique un flirt avec l’approche « décentralisatrice » préconisée par le Parti Conservateur) et confronté à la crise économique. Peu à peu, le PQ tourne à droite, ce qui n’empêche pas le PLQ, son grand rival, de progresser et de finalement regagner le pouvoir en 1985.
Dans l’analyse décapante qui suit, le sociologue Dorval Brunelle décortique ce projet du PLQ qui annonce les immenses régressions qui seront mises en œuvre par les gouvernements successifs dans les années 1990 et 2000. (Introduction de Pierre Beaudet)
Un programme de parti politique est un document de conjoncture ; il vise essentiellement à établir une plate-forme et à sceller des compromis. Compromis entre les instances du parti, c’est-à-dire entre les têtes dirigeantes et les militants, le programme représente l’équilibre interne entre les niveaux de pouvoir du parti, tandis qu’en tant que compromis social, le programme reflète les rapports entre le parti et ses clientèles actuelles ou potentielles. À ce dernier niveau, le programme apparaît soit comme la légitimation du projet politique d’une classe, soit comme l’établissement d’un compromis politique entre fractions ou entre classes sociales.
À l’encontre du manifeste toutefois, le programme peut être assez elliptique concernant le contexte social global dans lequel il s’insère pour privilégier les modalités d’une intervention immédiate dictée par le seul souci stratégique de la conquête et de la prise du pouvoir. À ce niveau d’ailleurs, la lecture d’un programme peut s’avérer assez décevante surtout lorsque l’on peut soupçonner que la nature et les modalités des lignes proposées ne constituent tout au plus qu’une vaste opération de « marketing » électoral dictée par la nécessité de renverser un adversaire politique.
Le programme, à ce niveau, constitue davantage un des éléments vraisemblablement mineurs d’un ensemble beaucoup plus large qu’est devenu le processus électoral dans nos sociétés libérales. Dans ces conditions, le programme participe davantage de la symbolique électorale qu’il ne constitue une véritable plate-forme faisant état des principales mesures qui seront implantées une fois la conquête du pouvoir acquise. Il n’existe en effet, entre les politiques proposées dans un programme et l’exercice du pouvoir au lendemain d’une victoire électorale, aucune garantie de continuité, contrairement à ce qu’énonce à cet égard un des crédo de l’idéologie libérale, ni l’État ni le parti n’ont de volonté en propre qui saurait valider et garantir que les engagements pris sur les « hustings » dans le feu de l’action seront bel et bien tenus par ceux qui auront en mains les rênes du gouvernement le lendemain.
Il existe bien sûr une distance considérable entre les compromis tissés entre le parti et des factions à l’occasion de l’élaboration du programme et les tractations qui s’engagent par la suite entre un gouvernement et des classes. Si même les articles d’un programme devaient effectivement prendre force de lois, rien ne garantit ensuite que ces prescriptions seront suivies par la machine bureaucratique, ou même respectées par ceux qui sont sensés s’y conformer. En d’autres mots, les conditions mêmes de la réalisation d’un programme électoral sont très aléatoires et c’est faire une sérieuse entorse à l’histoire non seulement, comme nous venons de le voir, parce que les conditions historiques, c’est-à-dire les rapports de forces et de classes n’opèrent pas de la même façon selon qu’il s’agisse d’un parti ou d’un gouvernement, mais surtout parce que la légitimation du parti ne participe pas du même ordre de réalité que les nécessités du maintien et de la régulation de l’État par un gouvernement. C’est ainsi que le parti peut se contenter d’étendre le cercle de sa clientèle, de plaire, de séduire ou de porter des coups en vue de vaincre un autre parti ; pour un gouvernement, la légitimité est différente quand cela ne serait, entre autres choses, que parce qu’il se trouve maintenant à être l’employeur de plusieurs centaines de milliers de travailleurs, qu’il gère des budgets considérables et qu’à cet égard et à ce niveau, il participe objectivement au raffermissement d’une croissance économique capitaliste.
C’est pourquoi vouloir lire dans un programme des engagements politiques précis relève davantage de l’acte de foi que de l’analyse. Il existe bien sûr plusieurs façons de contourner ce problème ; ainsi, dans la mesure où il n’y a pas de séparation radicale et définitive entre la clientèle du parti et celle du gouvernement, le programme peut s’avérer un révélateur précieux, en dehors de ses déclarations d’intentions, des intérêts économiques qu’il entend favoriser.
Il devient dans ces conditions pratiquement aussi significatif de relever, en même temps que ce qu’un programme énonce, ce qu’il ne prévoit pas, tout comme il devient significatif de repérer, en même temps que ceux à qui il s’intéresse, ceux dont il ne parle pas. En d’autres termes, si les recommandations d’un programme doivent toujours être mises en perspective et être jaugées aussi bien par rapport aux instances du parti qui les a adoptées, que par rapport à l’éventuel gouvernement que ce parti constituerait, l’absence de recommandations sur tel ou tel enjeu est tout aussi capitale pour cerner le sens et la portée des politiques de ce parti que le sont les recommandations retenues.
Procéder autrement, par exemple en jugeant un parti sur une manière de taux de réalisation d’un programme, revient à escamoter tous les jeux de pouvoir, toutes les magouilles, tous les tripotages plus ou moins catholiques qui tissent précisément des luttes intestines du parti, du gouvernement, entre le parti et le gouvernement, entre le parti, le gouvernement et les fractions ou factions de classes, tous phénomènes dont les heurts et malheurs constituent précisément la toile de fond sur laquelle se joue l’exercice du pouvoir politique dans une société libérale. La société libérale est par excellence une société gérée secrètement, clandestinement même, par pouvoir économique interposé de sorte que la valorisation du programme politique, dans un tel contexte, ne constitue pas qu’une basse entreprise de « marketing » électoral, mais constitue aussi une légitimation idéologique d’une autre envergure : l’apparente objectivité du programme cautionne celle du parti et garantit en quelque sorte celle du gouvernement qui en sortira. Sous cet angle, moins un programme politique sera critique et plus il validera l’idéologie libérale en vertu de laquelle il importe peu qui fait quoi dans quelles circonstances et dans quelles conditions du moment que les apparences et les principes sont saufs.
Le programme libéral
Ce sera dès lors une des caractéristiques fondamentales du programme du Parti libéral du Québec version 1981 que de ravaler la critique sociale au niveau de la critique partisane et d’éviter toute préoccupation historique ou toute référence à la conjoncture économique et sociale dans laquelle se débat le Québec contemporain. La tactique électorale est ainsi érigée en absolu et ne sert qu’à pourfendre l’ennemi de l’heure.
À un autre niveau, le programme développe le credo néolibéral qui, par certains aspects, semble renouer avec les approches les plus conservatrices propres au capitalisme de l’entredeux-guerres : accentuation de la croissance du secteur privé, contrôle de l’extension du secteur public, valorisation de la liberté de l’individu en tant que client ou bénéficiaire des services publics.
Mais s’agit-il là d’un simple retour en arrière, d’une remontée du néoconservatisme dans les sociétés capitalistes avancées : et, si tel est le cas, à quoi correspond ce réalignement ? Or, avant de répondre trop rapidement à ces deux questions, il convient d’établir quelques précisions. Si, en effet, les pays capitalistes avancés semblent tentés, dans la foulée des difficultés croissantes rencontrées par le processus d’accumulation de capital, de remettre en cause les politiques sociales implantées à la suite des nombreux conflits sociaux qui ont secoué ces sociétés tout au long des années soixante, les classes au pouvoir dans ces pays ne peuvent revenir purement et simplement en arrière. Sous des apparences de conservatisme politique donc, l’idéologie néolibérale n’est certainement pas prête à troquer les politiques sociales consenties hier pour un retour aux conflits sociaux de jadis et c’est bien dans cette foulée que se situe le programme du P.L.Q. C’est bien à la suite des luttes urbaines engagées durant les années soixante en particulier qu’ont été adoptées des mesures sociales visant à éteindre des foyers de contestation qui se multipliaient de tout côté ; à cet égard, on pourrait d’ailleurs vraisemblablement dénoncer l’interprétation de l’évolution ou de la « modernisation » de l’État québécois dans les années soixante et, au lieu d’établir la connexion entre un programme et des législations précises, faire plutôt appel à des conflits précis pour expliquer l’adoption des lois. Le cas est évidemment patent en matière de législation du travail où non seulement les lois d’exception sont adoptées à l’occasion de grèves, mais même autour de lois comme un Code du travail où pas moins de trois versions différentes sont successivement déposées, puis retirées à la suite des interventions des syndicats dans les années 1964-1965 2. Toutefois, cela se vérifie également pour d’autres lois qu’il s’agisse du bill 63 qui établissait l’« égalité » des deux langues officielles au Québec après les événements violents survenus à St-Léonard, du bill 88 instituant l’Université du Québec à la suite de la manifestation McGill – français en 1968. Il s’est ainsi développé, à côté d’un ensemble d’interventions étatiques proprement économiques, un autre ensemble d’interventions étatiques plus spécifiquement sociales de telle sorte qu’à la fonction de régulation économique propre au capitalisme de guerre et d’après-guerre, est venue s’adjoindre une fonction de régulation sociale surtout à la suite des contestations des Noirs, des étudiants, des défavorisés, des travailleurs et des travailleuses qui se sont échelonnées tout au long des années 60 en Amérique du Nord et qui ont culminé avec les événements d’octobre 1970 au Québec.
Dans ces circonstances, pourvu que l’on prenne en compte l’évolution de l’histoire sociale récente, il ne peut plus être question de revenir purement et simplement en arrière. En d’autres mots, il ne peut plus être question de geler les dépenses sociales sans du même coup susciter automatiquement la contestation sociale. Jamais en effet les avantages économiques et sociaux de la croissance capitaliste n’auront été si proches et si éloignés : jamais société plus riche n’aura produit plus de besoins qu’elle n’en pourra jamais satisfaire, jamais société plus idéalisée n’aura suscité autant de vénalités et de veuleries, jamais théorie et pratique n’auront été si déconnectées l’une de l’autre de manière à produire plus de problèmes que de solutions aux problèmes engendrés. Jamais la connaissance objective n’aura été aussi bafouée, par l’exercice de la « liberté » d’entreprise: l’aiguillon du profit justifie toutes les politiques, toutes les stratégies ou toutes les tactiques. L’entrepreneur peut fermer ses usines, déménager ses pénates, empoisonner ses ouvriers, exploiter et harasser ses travailleuses, l’État, bon prince, s’il ne l’aide pas directement, mettra sur pied laboratoires et centres de recherches pour alléger son fardeau social et lui permettre de produire en relative tranquillité les produits qui nous empoisonneront demain. Entre temps, techniquement et scientifiquement, nous possédons les moyens théoriques de produire mieux, sans contrainte biologique insoutenable – sans trop de bruit, sans amiantose –, sans défoncer l’écologie, sans hypothéquer nos possibilités de développement futur, mais c’est pratiquement impossible, pour la simple et bonne raison qu’une fois l’entrepreneur sacré roi et maître, tous les autres paient pour ce règne avec leur argent, avec leur santé, avec leurs loisirs.
Dans ces circonstances, compte tenu des acquis des luttes, des acquis théoriques et pratiques, de l’ampleur de la désillusion face aux avatars de la croissance capitaliste, il ne peut être question de revenir en arrière, sinon de deviser (réviser, deviner ?) des stratégies nouvelles de croissance qui soient doublées de techniques nouvelles de régulation sociale. C’est d’ailleurs précisément sous cet angle que le néolibéralisme des années 80 se démarque du conservatisme ou du néoconservatisme : désormais, les stratégies de soutien au secteur privé s’accompagneront d’une valorisation des formes individuelles de dissidence propres à semer la pagaille auprès d’institutions vouées à la défense des intérêts collectifs. L’on soutiendra ainsi les poursuites civiles contre les syndicats ou les groupes de citoyens au nom de la défense des « libertés » individuelles, tout en jugulant l’utilisation du recours collectif de syndiqués ou de citoyens contre des firmes qui les empoisonnent ou qui les mutilent.
Les objectifs économiques
Une première différence d’avec le conservatisme réside ainsi dans la valorisation de l’individu et dans la défense des « libertés » individuelles contre l’exercice des droits sociaux, alors que le conservateur visera plutôt la valorisation de l’entrepreneur aux dépens de toute forme d’exercice de la « liberté » individuelle dans la société civile. L’autre différence, plus connue et mieux documentée, réside dans l’utilisation du recours à l’État pour subvenir aux carences de la croissance du secteur privé chez le néolibéral, alors que le conservateur, plus zélé, préférera sabrer l’appareil d’État ; si le premier peut se permettre de subventionner, voire de nationaliser à prix fort, le second dénationalise.
Or, il ne s’agit pas ici de simples subtilités politiques il s’agit plus profondément d’une « vision du monde » qui légitime ensuite toute une stratégie de développement et qui, de ce fait, aide au moins à prévoir ce qui risque d’arriver advenant la prise du pouvoir par l’une ou l’autre fraction de bourgeoisie et aide surtout à comprendre pourquoi cela se passe ainsi.
La lecture du document de travail produit par la Commission politique du P.L.Q. et qui sera soumis au conseil général du Parti libéral du Québec vraisemblablement en mars 1981 est édifiante à plus d’un titre3. Ce « programme de gouvernement » se présente sous la forme d’un fort dossier subdivisé en six thèmes : administration gouvernementale, affaires sociales, affaires culturelles, économie, éducation et justice. Chaque thème – sauf un – est précédé d’un court exposé général qui circonscrit les « grandes orientations » qu’entend prendre le Parti.
Toutefois, si l’on doit juger de l’importance des thèmes, non plus par l’ordre dans lequel ils apparaissent, mais dans l’importance du texte de présentation et dans le poids de la section par rapport aux autres, il ne fait pas de doute que c’est la quatrième section « économie » qui préoccupe le plus les auteurs du document – 17 recommandations – alors qu’« éducation » a droit à 10 recommandations, « affaires sociales » et « administration gouvernementale » à 8 chacune, « affaires culturelles » à 7 et « justice » à une seule.
Les grands objectifs économiques du P.L.Q. sont à cet égard en pleine continuité avec les politiques implantées sous Bourassa entre 1970 et 1976 : il n’y a à cet égard aucune rupture entre le chapitre consacré au « développement économique » dans Bourassa Québec4et la teneur des objectifs mis de l’avant par la commission politique du P.L.Q. Et, de même que le gouvernement Bourassa avait orienté les stratégies de régulation économique de l’État vers le soutien indirect au secteur privé, soit par l’octroi de subventions aux entreprises soit grâce à la mise sur pied de projets conjoints entre secteur privé et public – la baie James –, le document de travail énonce :
Pour un gouvernement libéral, c’est le secteur privé dans son ensemble – petites et moyennes entreprises, coopératives de toute sorte, grandes sociétés à dimension pancanadienne et internationale – qui demeure le cadre privilégié de la croissance économique5.
S’il y a rupture d’ailleurs dans la stratégie et l’idéologie libérales au strict niveau économique, elle ne se situe dès lors pas entre 1970 et 1981, mais bien entre 1966 et 1970. C’est bien en effet entre la fin de la Révolution tranquille avec tout son train de mesures favorisant l’intervention directe de l’État dans l’économie grâce au recours privilégié à la nationalisation durant les années 60 – nationalisation des hôpitaux, des écoles, de l’électricité et des rentes en particulier – et la reprise du pouvoir par les Libéraux à Québec en 1970 que se situe ce réalignement fondamental dans la stratégie économique du parti. L’explication de cette rupture qui se produit pendant le séjour dans l’opposition à Québec – alors que l’Union Nationale est au gouvernement – se trouve du côté d’Ottawa : c’est le Parti libéral du Canada, qui, avec l’arrivée des trois colombes – Trudeau, Marchand et Pelletier – à sa tête en 1968, contraint alors le P.L.Q. à abandonner sa stratégie économique étatiste et nationaliste des années 60, pour se rallier à un « fédéralisme rentable ».
Du libéralisme au néolibéralisme
En 1981, le P.L.Q. ne changera pas les termes de cette sujétion face à l’intervention du pouvoir central dans l’économie du Québec qui avait fait de Bourassa le défenseur de la dépendance économique. La notion de « fédéralisme rentable » recouvre cette stratégie de développement en vertu de laquelle la croissance économique du Québec est de nouveau mise à la remorque de la croissance économique au Canada ; c’est l’époque où, à l’intervention directe de Québec tentée entre 1960 et 1966, se substitue l’intervention directe d’Ottawa forçant ainsi le parti au pouvoir à privilégier l’intervention indirecte de l’État provincial dans l’économie. Ce sont alors les projets « conjoints » entre secteurs public et privé – la baie James, les Jeux olympiques – qui sont mis de l’avant ou la pratique systématique de la subvention aux monopoles étrangers, par exemple I.T.T. qui est favorisée.
Dans ces circonstances, nous nous croyons fondés d’avancer que ce qui change avec le programme de 1981, ce n’est pas la stratégie libérale de régulation économique, mais bien la stratégie libérale de régulation sociale et c’est pour cela que l’on peut parler aujourd’hui de néolibéralisme. C’est ce qui nous vaut en 1981 une problématique et un ton nouveaux qui démarquent ce néolibéralisme du libéralisme :
La primauté de l’entreprise privée au plan économique est un corollaire normal de la primauté que le Parti libéral entend accorder aux libertés individuelles dans les divers secteurs de la vie collective 6.
C’est cet aspect du programme que nous allons maintenant étudier.
Néolibéralisme et capitalisme avancé: l’État disciplinaire.
En définitive, pourquoi employer le terme « néolibéralisme » ? Quelle peut-être l’utilité de chercher à préciser ainsi la nature du projet de société capitaliste proposé par le P.L.Q. ? La réponse à ces questions est assez évidente : dans la mesure où l’on parvient à établir un diagnostic un tant soit peu valable à partir d’un projet de programme, nous aurons là un élément précieux d’analyse et de prévision. Il importe donc à ce sujet de distinguer entre différentes formes de l’État, comme certains théoriciens l’avaient fait par le passé, en particulier Horkheimer quand il s’était attaché à étudier l’« État autoritaire » au tout début des années 40.
Si la notion d’« État autoritaire » qu’il appliquait à l’État nazi ne devait pas être utilisée pour circonscrire l’État dans nos sociétés actuelles ; par contre, il faut indiquer que le concept d’« État disciplinaire » repris par Carol Levasseur peut vraisemblablement convenir7. Voyons pourquoi. Bien sûr, l’encadrement législatif et juridique qui, depuis le début des années 70, pèse sur la pratique du syndicalisme et le processus des négociations collectives de travail, par exemple, constitue bel et bien l’imposition d’une discipline. Mais là ne réside pas la caractéristique fondamentale du projet de société libérale imposé à ce moment-là et ce n’est pas non plus celle qui ressort du document de travail du P.L.Q., surtout si l’on rappelle que la section « justice » du programme compte à peine six pages et qu’il y est plutôt question de broutilles plus ou moins importantes que d’engagements spectaculaires. À témoin, l’engagement suivant à l’effet de :
Refondre la Loi sur les commissions d’enquête afin d’en restreindre leur (sic !) usage à des cas vraiment exceptionnels, bien définis et limités quant à leur objet et à leur durée, afin d’assurer la protection des droits des témoins et d’empêcher les atteintes abusives à leur réputation et la condamnation dans l’opinion publique alors qu’il n’existe pas de preuve suffisante pour traduire devant les tribunaux civil et pénal et afin d’assurer que toute personne intéressée dans l’objet d’une enquête ait le droit d’y participer activement8.
Un tel engagement est fort ambigu : des membres influents du P.L.Q. lui-même ont eu leur quota d’éclaboussures lors d’audiences tenues devant certaines commissions d’enquête. Il n’est pas ici question d’accroître la répression, mais bien d’asseoir la protection d’activités plus ou moins licites et de protéger leurs auteurs. À cette fin, le projet de programme peut même proposer de « refondre la Loi de police, la Loi sur les coroners et la Loi concernant les enquêtes sur les incendies » ; or, la question de fond n’est pas de restreindre l’usage de ces lois ou commissions, mais bien d’accroître les droits des inculpés et des témoins et de restreindre ceux des juges et des coroners.
Il n’est pas question ici de cerner ces enjeux secondaires, mais bien de relever une approche qui s’intègre à merveille dans le dessein de l’instauration d’une politique néolibérale : cette politique sera moins « autoritaire » ou répressive qu’occulte, secrète ; elle préférera de beaucoup les jeux de coulisses, les coups bas, l’esquive ou la discrimination, au recours à une répression d’envergure qui risquerait d’effriter sa légitimité. Que l’on songe un instant au Bourassa apeuré se faisant entourer d’une cohorte de flics et disposant de son Centre d’analyse et de documentation (le C.A.D. où sont fichés 30 000 individus et 7 000 groupes après octobre 1970) et l’on comprendra dans quelle lignée se situe le P.L.Q. version 1981.
Ce qui distingue toutefois le néo-libéralisme du P.L.Q. dans ce projet de programme des politiques implantées sous Bourassa, c’est essentiellement le retrait opéré du côté de l’investissement dans des politiques sociales : le souci de rentabiliser les politiques sociales et de les aboucher plus intimement à la croissance économique pousse ainsi à privilégier l’approche par la régulation individuelle, c’est-à-dire l’approche disciplinaire. Citons ces deux autres extraits du document :
Au début des années 70, s’annonçait au Québec une réforme en profondeur du secteur des affaires sociales. Le Québec acceptait de mettre en place des ressources considérables visant à doter sa population d’un réseau d’institutions de services sociaux et de santé devant répondre au triple critère d’universalité, d’accessibilité et de gratuité. Bien que dans une large mesure les objectifs aient été atteints, on observe toujours un manque de ressources suffisantes dans plusieurs secteurs du réseau ; centres d’accueil, C.L.S.C., services de soutien aux personnes handicapées, aux enfants, aux familles, aux personnes âgées, etc.
Avant de songer à implanter d’autres mesures sociales à caractère universel et gratuit, un gouvernement du P.L.Q. s’attaquera d’abord et le plus vigoureusement possible à une intégration plus satisfaisante de ces groupes (c.-à-d., les personnes âgées, handicapées, les malades chroniques et les bénéficiaires de l’aide sociale), et il le fera en particulier par une politique dynamique de soutien du revenu et par une très importante réforme, celle des régimes de pension privés9.
Le lien avec l’économie est établi au moyen d’une « politique dynamique de soutien au revenu » qui devrait, on l’imagine, permettre le retour sur le marché du travail de certains prestataires. Or, ce souci – théorique ou pas, peu importe pour le moment – de rentabiliser les programmes sociaux de manière à « assurer à tout individu dans le besoin des moyens de subsistance »10 implique une nouvelle forme d’intervention de l’État dans la société civile, celle de l’État enquêteur. Il n’est donc pas question de restreindre la croissance du secteur public, sinon de bureaucratiser encore davantage les services et la prestation de services afin de cerner éventuellement le « vrai » chômeur, le « vrai » vieux pauvre, le « véritable » handicapé et de le distinguer des autres, les faux. Une telle approche, on peut bien le deviner, ne coûte pas moins cher que l’autre ; elle est tout simplement plus pointilleuse, discriminatoire et, éventuellement, beaucoup plus arbitraire que tout système universel ne pourra jamais l’être.
La société redéfinie par le capitalisme
Toutefois, en dehors de ces caractéristiques assez évidentes, l’approche d’ensemble qui centre toute l’analyse sur l’individu en revêt une autre, plus fondamentale, à savoir que ce genre de démarche occulte progressivement la dimension sociale et collective des politiques économiques dans l’État capitaliste. Il n’y a plus de chômage, il n’y a plus de maladie et de crise, bref d’enjeux sociaux dans un tel système, sinon des individus dont certains – très peu au demeurant aux yeux d’un « bon » libéral – sont de « vrais » chômeurs, de « grands » malades, etc. En d’autres termes, ce genre d’approche recouvre une extraordinaire apologie du système capitaliste en refoulant et en déplaçant tout le poids des contradictions les plus profondes de ce régime sur les épaules d’individus complètement isolés nageant dans un océan d’indifférence face aux capitalistes et à l’État.
Dans un tel projet de société, il n’y a ni solidarité ni lutte de classes, il n’y a que des « libertés » individuelles, libertés d’autant plus étendues d’ailleurs pour ceux qui peuvent les exercer que leur exercice est cautionné par l’État quand ils agissent contre les collectivités de travailleurs, par exemple.
S’il s’agissait de la « liberté » de tous, n’y aurait-il pas là une manière de progrès ? Qu’on se rassure : la liberté dont il est question, c’est toujours celle du « secteur privé » et le « droit fondamental » que l’on invoque et que l’on ramène, c’est bel et bien le « droit de propriété ».
La boucle est bouclée donc : l’État néolibéral correspond à cette phase du développement du capitalisme – dont on dit qu’il constitue un « capitalisme avancé » – où les problèmes d’accumulation du capital forcent la bourgeoisie au pouvoir à intensifier la personnalisation des politiques de régulation sociale de manière à accroître l’efficacité de mesures de régulation économique.
Malgré l’extension et l’intensification des stratégies d’intervention de l’État dans l’économie, malgré le contrôle des taux de change, de la masse monétaire, des investissements étrangers, etc., les rythmes d’accumulation de capital dans le secteur privé sont soumis à toutes sortes d’aléas ; faute de pouvoir deviser ? de nouvelles méthodes ou de nouvelles techniques d’intervention dans l’économie, l’État n’a plus que deux recours : ou bien il restreint les coûts inhérents à la régulation sociale, ou bien il les rentabilise. Dans le contexte québécois des années 80, le projet du P.L.Q. est clair, l’État provincial, cette machine économique virtuellement impuissante dans les contextes fédéral et nordaméricain actuels, l’État provincial sera donc néolibéral par défaut et incapable d’assumer les coûts de l’universalisation des services sociaux ; cet État sera disciplinaire par vocation.
1 Cahiers du socialisme, no 7, hiver/printemps 1981
2 Sur toute cette période, voir l’excellente contribution de Carol Levasseur, « De l’État-Providence à l’ÉtatDisciplinaire » dans : Gérard Bergeron et Réjean Pelletier, L’État du Québec en devenir, Boréal Express, 1980, pp. 285-330, à qui nous empruntons d’ailleurs certains éléments de l’interprétation avancée ici.
3 P.L.Q., La société libérale de demain. Document de travail, janvier 1981.
4 Bourassa Québec ! Les Éditions de l’Homme, 1970, pp. 58 sq.
5 P.L.Q., op. cit., p. E.C.I./3
6 Idem, p. E.C.I./2
7 Levasseur, op. cit., pp. 315 sq.
8 P.L.Q., op. cit., p. J-I/4
9 Idem, p. A.S.-O/ 1 et 2.
10 Id., p. A.S.-III/ 2.












