Nouveaux Cahiers du socialisme
Faire de la politique autrement, ici et maintenant...

Le syndicalisme québécois face aux défis de l’immigration

Le Québec bénéficie du plus haut taux de syndicalisation de l’Amérique du Nord. C’est un avantage certain pour les couches moyennes et populaires qui ont su arracher au fil des années des conditions qui suscitent l’envie un peu partout sur le continent, même si la droite dit souvent – notamment un certain François Legault – que l’Ontario et même les États-Unis sont plus « riches » que le Québec. Il s’agit là d’une fumisterie car, en réalité, cette richesse est concentrée chez le 1 % de la population. Ainsi, le syndicalisme a été et demeure encore un pilier des mouvements populaires qui luttent pour l’émancipation.
Certes, il faut éviter de généraliser car il y a encore des organisations syndicales qui sont d’abord et avant tout corporatistes, et qui défendent « leurs » membres comme si le reste de la société ne les concernait pas. Cette tradition, qu’on appelle le syndicalisme d’affaires, omniprésente jusque dans les années 1970, se retrouve encore, notamment dans des syndicats qui sont des branches des centrales syndicales étatsuniennes et canadiennes, ainsi qu’au sein de catégories d’emplois qualifiés où on a tendance à penser qu’on peut mieux s’en tirer que les autres.
En dépit de ces courants contradictoires, les centrales et les grandes fédérations syndicales québécoises restent aux côtés des luttes populaires, même si leurs membres ne sont pas directement concernés. On l’a vu et on le voit encore sur les questions d’égalité hommes-femmes, de santé, d’éducation, d’aide sociale, de garderies, etc. On l’observe également sur des questions internationales importantes où les syndicats se sont opposés aux guerres impérialistes. Enfin, on le constate aussi sur des questions politiques plus controversées, comme le droit à l’autodétermination du peuple québécois.
Dans la dernière période, les syndicats ont franchi un pas de plus en se solidarisant avec les peuples autochtones et avec les immigrantes et les immigrants – entre autres contre la loi 21, la Loi sur la laïcité de l’État – et contre le racisme systémique. Dans plusieurs unités syndicales, des luttes sont engagées contre les discriminations multiples, notamment lors de l’embauche, d’un classement arbitraire, d’un confinement dans les fonctions dites « 3-D » (dirty, dangerous, degrading).
Il faut rappeler qu’à l’origine les grands syndicats industriels qui ont pris forme au Québec comptaient beaucoup d’immigrantes et d’immigrants, en majorité d’origine européenne, qui ont su défier les patrons et l’État-matraque de Maurice Duplessis un peu partout.
Depuis, il y a des hauts et des bas, il y a des paroles et de l’action, mais pas toujours. C’est donc un enjeu syndical, par et pour les syndicalistes. À travers de multiples débats, la question se pose : dans quelle mesure le mouvement syndical aujourd’hui peut-il être une composante active dans la lutte des immigrantes et des immigrants ?
Marc-Édouard Joubert
Membre du militant Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP), Marc-Édouard Joubert est président depuis 2016 du Conseil régional FTQ Montréal métropolitain qui regroupe sur une base volontaire les syndicats FTQ de différents secteurs d’activités de la région montréalaise. La Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) compte plus de 600 000 membres à l’échelle de tout le Québec.

P. B. – Qu’est-ce que le Conseil régional constate ces jours-ci sur la condition immigrante ?
M.-É. J. – De manière générale, on connaît des obstacles qui s’additionnent. Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) ne cesse de resserrer les conditions et les délais contre à peu près toutes les catégories de la population immigrante. Ça frôle le grotesque dans certains cas, comme le refus d’accorder la résidence permanente aux milliers de personnes qui ont fait leurs études ici, qui travaillent ici, qui ont des enfants dans les écoles; elles sont 51 000 à attendre leur régularisation. Pour nous, le projet de loi 96 sur la langue officielle et commune du Québec, le français, est inadmissible. Les exigences sont énormes, exagérées, comme si on reportait sur la personne immigrante tout ce qu’il faut faire pour être « bien intégré », dont la langue. Une réelle modification positive tant du point de vue de l’immigration que du point de vue de la protection de la langue française serait d’offrir, dans les milieux de travail même, des cours de français financés par l’État et les employeurs.
P. B. – Un enjeu particulier concerne les travailleurs étrangers dits temporaires, à forfait…
M.-É. J. – Ils sont plusieurs milliers à vivre la précarité, les mauvaises conditions et la peur constante d’être expulsés, à travailler dans les champs et les abattoirs. Cela a été bien documenté entre autres par les camarades du Centre des travailleurs et des travailleuses immigrants, également par le syndicat des Travailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et du commerce (TUAC), qui essaie de les syndiquer dans des conditions très difficiles. À cause de leur statut, ces gens vivent constamment dans la peur[1]. Dans les abattoirs, la situation est particulièrement grave : des salaires très bas, des quarts de travail de 12 heures, des accidents de travail à tout bout de champ. Lors de la récente grève des camarades d’Olymel, affiliés à la CSN[2], les médias nous ont fait pleurer sur le sort des cochons qui attendaient d’être tués. Il y a aussi les travailleuses domestiques, dont plusieurs proviennent des Philippines, qui ne peuvent même pas se syndiquer et qui sont soumises au bon (ou au mauvais) gré des employeurs.
P. B. – La discrimination n’existe pas seulement dans ces secteurs…
M.-É. J. – Dans la fonction publique fédérale, les personnes racisées occupent 14 % des postes alors qu’ils représentent 22 % de la population canadienne. La sociologue Myrlande Pierre qui a examiné cette situation conclut qu’il s’agit d’une discrimination systémique définie comme « comme étant un ensemble de comportements qui font partie des structures sociales et administratives du milieu de travail, qui créent ou perpétuent une situation désavantageuse pour certains et une situation privilégiée pour d’autres groupes ou pour des individus en raison de leur identité au sein du groupe[3] ».
P. B. – Et à la Ville de Montréal …
M.-É. J. – Plus près de nous, selon une enquête récente, sur les 153 membres du Syndicat des cols bleus regroupés de Montréal, section locale 301 du Syndicat canadien de la fonction publique, à Montréal-Nord, 67 % sont issus de l’immigration[4]. Certes, la situation a évolué, on n’a plus le racisme grossier et ouvert comme avant, mais le chercheur Angelo Soares conclut qu’il a noté une « inclusion excluante » de la diversité. Selon lui, les femmes et les noirs sont plus présents dans les organisations, mais en même temps, ils vivent une exclusion du pouvoir et se heurtent à différents murs invisibles qui les maintiennent à leur « place » assignée par les divisions raciale et sexuelle du travail. On parle de « plafond de verre » ou encore de « plancher gluant » qui rend très difficile l’ascension de l’échelle occupationnelle. Le harcèlement psychologique, plus que des barrières institutionnelles, se traduit par la constitution de groupes plus ou moins fermés, les « noirs » et les « non-noirs ». Le chercheur note également que les populations immigrantes et racisées sont majoritaires dans les bas échelons, mais que quatre des cinq directeurs proviennent de la population blanche dite « de souche ». Les conséquences de cette situation sont concrètes sur les salaires, le fonds de pension, la promotion, et même sur l’organisation du travail alors que certains groupes sont privilégiés en étant soustraits du travail de soir ou de fin de semaine, etc.
P. B. – Les tensions ne viennent pas seulement des rapports employés-patrons…
M.-É. J. – Dans le rapport sur les cols bleus, il ressort que plusieurs personnes issues de l’immigration n’ont pas confiance en leurs structures syndicales sur les questions de discrimination. Sur les pages Facebook des employé·e·s, on retrouve des messages désagréables. En clair, les structures syndicales locales, régionales et nationales peinent à intégrer des immigrantes et des immigrants. En laissant les choses aller, on ne va pas loin. Il faudrait, comme sur la question de la parité hommes-femmes, avoir des règles plus claires concernant la diversité. Il y a un malaise. Certains collègues sont hypersensibles à la critique, y voient un mauvais message comme quoi tout le monde au Québec est raciste ! On n’aime pas parler de certains sujets.
P. B. – Ces hésitations se reflètent-elles en haut de la pyramide syndicale ?
M.-É. J. – Il y a des tabous, mais au moins, la FTQ reconnaît explicitement la nécessité de lutter contre le racisme systémique. Le Conseil régional de Montréal s’est clairement prononcé contre la loi 21. Il y a des relents d’islamophobie, dans le sillon des politiques de la CAQ et de l’atmosphère empoisonnée de l’après-11 septembre 2001. Le soi-disant débat sur le projet de charte des valeurs du Québec nous a fait reculer. Mais on continue de travailler fort. Cependant, cela doit se faire avec un certain tact. Traiter tout le monde de racistes, c’est comme brandir une machette, cela ne donne pas de résultats.
| La FTQ refuse le nouveau programme du gouvernement du Québec
sur l’expérience québécoise (PEQ) Selon nous, ces modifications vont à l’encontre tant des intérêts des Québécoises et Québécois que des intérêts des candidates et candidats à l’immigration. Les revendications suivantes sont particulièrement mises de l’avant par ces groupes.
|
Ramatoulaye Diallo
Membre du Syndicat des travailleuses et des travailleurs du CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, Ramatoulaye Diallo est responsable du Comité immigration et relations interculturelles et trésorière du Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN). Cet organisme regroupe les quelque 400 syndicats CSN de Montréal, Laval et du Grand Nord du Québec, soit un peu plus de 100 000 membres de différents secteurs. La Confédération des syndicats nationaux (CSN), quant à elle, représente autour de 320 000 syndiqué·e·s.

J’ai commencé à militer syndicalement au Québec il y a plus de 25 ans, d’abord dans un centre de réadaptation pour personnes handicapées. Après la réforme Barette qui a créé les hyperstructures que sont les CISSS et les CIUSSS[6], j’ai été élue à la vice-présidence à l’information et à la mobilisation du Syndicat des travailleuses et des travailleurs du CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Je me suis ainsi retrouvée vice-présidente d’un très grand syndicat, plus de 8000 membres. Actuellement, mon implication syndicale est au Conseil central.
P. B. – Le Conseil central œuvre depuis longtemps sur les questions de l’immigration…
R. D. – C’est dans le mandat du Conseil central d’agir sur le plan social[7], notamment contre le racisme et la discrimination. Dans la santé, on compte un très grand nombre de travailleuses et de travailleurs issus de l’immigration, notamment dans les hôpitaux et les CHSLD[8]. Il y a aussi, en moins grand nombre, des Autochtones.
P. B. – Immigrants et racisés restent cependant peu présents dans les instances syndicales ?
R. D. – Au conseil syndical de mon syndicat, il y a 6 personnes immigrantes sur 27. Mais il n’y en a aucune au comité exécutif de la CSN et aucune à la direction de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS) qui comprend 110 000 membres.
Au Conseil central, lors du congrès de 2019, pour la première fois, on a adopté une résolution pour que « les syndicats affiliés prennent les moyens d’accueillir et d’intégrer les personnes issues de groupes racisés, de l’immigration et les Autochtones dans leurs pratiques, leurs structures et leurs instances ». Par la suite en janvier 2020, en assemblée générale, le Conseil central s’est donné des objectifs concrets et des moyens pour que cela débouche sur des actions, et que ce ne soit pas seulement des déclarations.
| Plan d’action du Conseil central du Montréal métropolitain-CSN
contre le racisme systémique – Extraits Le CCMM-CSN et ses syndicats affiliés veulent éradiquer le racisme systémique. À cet effet, nous mettrons en œuvre un plan d’action pour que les syndicats affiliés prennent les moyens d’accueillir et d’intégrer les personnes issues de groupes racisés, de l’immigration ainsi que les Autochtones dans leurs pratiques, leurs structures et leurs instances. Actions
|
P. B. – Le travail progresse…
R. D. – On n’a jamais eu autant d’activités et autant de demandes concernant la lutte contre le racisme. On dirait que le scandale autour de la mort de Joyce Echaquan a réveillé beaucoup de monde. D’autre part, la pandémie a sensibilisé la population au sujet des « anges gardiens » dans les CHSLD, majoritairement d’origine haïtienne et centraméricaine. On a travaillé très fort, notamment en créant un comité de travail composé de membres de la société civile, d’organismes communautaires, de députés de l’opposition au Québec et au fédéral, de la CSN et du Conseil central pour soutenir ces personnes aidantes, régulariser leur statut et alerter l’opinion publique sur leur importance pour la santé publique. Mon syndicat au CIUSSS a pris la résolution de remplacer sur le conseil syndical les personnes qui prennent leur retraite par des personnes venant de l’immigration. On sent que les choses changent.
P. B. – Les obstacles à la participation immigrante dans les syndicats demeurent encore cependant…
R. D. – Je pense qu’on ne réalise pas assez le sentiment de précarité, voire de peur, qui domine chez des personnes qui arrivent ici. Beaucoup d’Haïtiens et Haïtiennes, d’Africains et Africaines proviennent de pays où les syndicats sont de connivence avec l’État et bien enfoncés dans la corruption. Souvent, ils ne sont même pas des employés puisqu’ils sont engagés par des agences de placement. Ils ne savent pas ce qu’est un syndicat, ils ne connaissent pas bien les lois québécoises, ils se méfient. Vivant la précarité et les bas salaires, beaucoup d’entre eux ont deux et même parfois trois emplois. Comment peuvent-ils trouver le temps ?
P. B. – Que faire pour affronter ce contexte négatif ?
R. D. – Il faut travailler avec le secteur communautaire qui a un ancrage dans la communauté par ses programmes de solidarité. C’est ce qui explique qu’au Conseil central, on travaille en partenariat avec des groupes comme Hoodstock, Paroles d’excluEs, etc. Il faut se battre sur plusieurs fronts : l’accès au logement, la protection contre le profilage racial de la police, l’obtention des équivalences des diplômes, l’égalité entre les femmes et les hommes, etc. Sur le plan politique, il faut faire pression et avoir le courage d’intervenir dans les grands débats, comme celui autour de la loi 21. La CSN et le Conseil central se sont prononcés contre. Par ailleurs, la CSN incite ses syndicats à affirmer et à afficher que le syndicat ne tolère pas le racisme, dans ses rangs, au travail et ailleurs.
P. B. – La formation occupe un rôle très important…
R. D. – Il faut informer les membres de leurs droits, mais aussi du rôle des syndicats dans les luttes qui ont été menées au Québec et qui ont permis des avancées sociales (santé et sécurité au travail, CPE, etc.). Il faut aussi faciliter la participation des membres à la vie syndicale et promouvoir une plus grande représentation des personnes racisées, issues de l’immigration et Autochtones dans les instances syndicales. Il y a du rattrapage à faire de ce côté, mais également en ce qui concerne nos membres en général, dont la grande majorité n’est pas raciste même s’ils sont parfois mal informés.
Les bonnes pratiques syndicales
Source : Marie-Hélène Bonin, L’inclusion, l’entraide, la solidarité, fiche n° 2, Intégration des nouveaux arrivants et arrivantes, trousse d’information sur les relations interculturelles, Pour un syndicalisme inclusif, CSN, 2021. |

- Voir le dossier des TUAC sur la situation dans les fermes et les champignonnières : TUAC Canada : le syndicat des travailleurs agricoles, <www.tuac.ca/index.php?option=com_content&view=article&id=2009&Itemid=198&lang=fr>. ↑
- Voir dans ce numéro : Martin Maurice, « Olymel Vallée-Jonction : un long conflit marquant ». ↑
- Myrlande Pierre (responsable), sous-groupe de travail sur l’axe 1, L’inclusion et l’égalité des chances et des opportunités à l’emploi selon le principe de non-discrimination, rapport à Valérie Plante, Montréal, Table sur la diversité, l’inclusion et la lutte contre les discriminations, 1er avril 2019, p. 2. ↑
- Angelo Soares, Le racisme à l’encontre des membres cols-bleus dans l’arrondissement de Montréal-Nord, rapport d’enquête, Montréal, UQAM, avril 2021. ↑
- FTQ, La FTQ refuse le nouveau programme du gouvernement du Québec sur l’expérience québécoise (PEQ), communiqué, 25 juin 2020; Trente-deux organisations unissent leur voix contre la nouvelle mouture du Programme de l’expérience québécoise, communiqué, 12 juin 2021, <https://www.csn.qc.ca/actualites/trente-deux-organisations-unissent-leur-voix-contre-la-nouvelle-mouture-du-programme-de-lexperience-quebecoise/>. ↑
- CISSS : centres intégrés de santé et de services sociaux; CIUSSS : centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux. ↑
- C’est ce qu’on appelle le deuxième front, alors que les fédérations s’occupent de la négociation, le premier front. ↑
- CHSLD : centres d’hébergement et de soins de longue durée. ↑

Petite bourgeoisie envahissante et bourgeoisie ténébreuse1

Quelques mois avant le référendum de 1980, tout indique que le projet de souveraineté-association ne peut passer la rampe. Sondage après sondage, le même portrait revient, ce qui laisse peu d’espoir aux partisans du « oui ». La campagne elle-même est menée sans grand enthousiasme, d’autant plus que de sérieuses erreurs sont commises ici et là dans le camp du « oui », ce qui permet aux partisans du « non » d’en profiter tout en jouant les bonnes vieilles cartes de la démagogie et de la peur. On promet de « grandes réformes » d’un coin de la bouche (Trudeau proclame qu’il changera la constitution) tout en menaçant le Québec d’une crise sans précédent si jamais la population « ose » voter pour la souveraineté, même édulcorée comme elle l’est devenue sous l’égide du PQ. Pour la gauche, cette évolution est un défi politique et théorique. Au plan politique, l’argument des groupes « ML » tombe en morceaux : il est clair que le PQ n’est ni l’instrument ni le parti privilégié par la bourgeoisie, toutes tendances confondues. Tous les États, toutes les associations patronales, tous les partis de droite sont ligués contre le PQ. Le discours simpliste et arrogant des « ML » ne tient plus la route. Peu de temps après, les « ML » amorcent un déclin irrésistible Les secteurs de la gauche indépendante sont cependant eux-mêmes désarçonnés. Depuis des mois, ils mènent campagne pour le « oui critique » : on va voter oui, mais pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le projet péquiste ! Cependant, en réalité, l’impact de ce positionnement pèse peu entre le « oui» tout court et le « non » tout court. La polarisation entre les deux camps laisse peu d’espace aux voies alternatives et à vrai dire, la gauche dont l’influence dans les luttes populaires est considérable est politiquement impuissante. L’autre problème de la gauche est de nature théorique. Comment expliquer cet enchevêtrement social et national qui prend forme autour de projets peu définis, de classes sociales en émergence ? Le chaos politique est également conceptuel. Au Québec se produit une construction sociale hétérodoxe, avec une bourgeoisie « provincialisée », incapable de surmonter son rôle subalterne par rapport à la bourgeoisie canadienne, mais disposant d’importants leviers économiques. La petite bourgeoisie, si présente dans le PQ, est également très asymétrique, déchirée entre des secteurs populaires et technocratiques. De tout cela ressort un PQ atrophié, totalement incapable de mener le Québec à l’indépendance politique2 . Ce parti « pluriclassiste sous hégémonie bourgeoise »3 est dans une impasse.
La gauche n’a alors pas le choix de marquer la rupture, non seulement avec le PQ, mais également avec le nationalisme de gauche, où « la revendication de l’indépendance politique est mise sur le même pied que le projet socialiste »4 . C’est une erreur, poursuivent Bourque et Dostaler, comme celle des « ML » qui sous-estiment « l’enjeu de la question nationale, la division qu’elle peut opérer au sein des classes dominantes actuellement au Canada et, par conséquent, l’affaiblissement de ces dernières au profit du renforcement des masses populaires »5 . Pour renouveler la gauche, il faut reconstituer des lieux de réflexion et penser la rupture. « Dans la conjoncture se présentant en 1980, expliquent Bourque et Dostaler, le PQ ne réalisera ni le socialisme, ni l’indépendance. (Introduction de Pierre Beaudet)
***
L’accession au gouvernement du Parti Québécois a ranimé les débats sur les rapports liant la structure de classes, les partis politiques et la question nationale. En mettant l’accent sur l’une ou l’autre de ces réalités, de nombreuses contributions récentes cherchent à cerner la complexité des dynamiques sociale et nationale. Les préoccupations sont centrées sur deux réalités particulières : la nature de classe du PQ et la permanence de la question nationale québécoise dans son rapport à l’État canadien. Ces deux questions sont au cœur des préoccupations actuelles du mouvement ouvrier, puisqu’elles touchent aussi bien la forme des organisations que l’efficacité du discours nationaliste au sein des masses populaires. Bien qu’il soit impossible de traiter de façon absolument séparée des deux problèmes, j’essaierai, dans cet article, d’apporter quelques éléments de réflexions concernant l’analyse du Parti Québécois6 .
Le parti de qui ?
Dans des textes parus dans les Cahiers du socialisme, Jorge Niosi remet en question la thèse selon laquelle le Parti Québécois serait un « parti bourgeois »7 . Il construit sa critique à partir des positions que j’ai avancées dans la revue française Politique Aujourd’hui et de celles qui ont été défendues par Pierre Fournier dans un texte publié dans le recueil La chance au coureur8 . Après avoir soutenu que la bourgeoisie francophone privée du Québec a des intérêts pancanadiens, il affirme que le Parti Québécois est un parti de la petite bourgeoisie. Niant de plus le fait que les hauteurs de l’État (hauts fonctionnaires, ministres, directeurs d’entreprises et d’institutions) et les cadres dirigeants des mouvements coopératifs (Mouvement Desjardins, Coopérative Fédérée, Caisses d’entraide…) appartiennent à la bourgeoisie, il préfère retenir les premières thèses affirmant le caractère exclusivement petit-bourgeois du PQ.
Le grand mérite du texte de Niosi est de démontrer que l’on ne peut, en effet, identifier de façon univoque et unilatérale le Parti Québécois à la bourgeoisie (thèse que je n’ai d’ailleurs jamais défendue). Si le slogan « Parti Québécois – parti bourgeois » peut faire image, il ne saurait tenir lieu d’analyse d’une réalité sociale beaucoup plus complexe. Identifier unilatéralement le Parti Québécois comme le simple objet d’une bourgeoisie francophone privée est une simplification outrancière. Je ne peux cependant suivre Niosi sur le même terrain quand il déduit de cette constatation le caractère exclusivement petitbourgeois du Parti Québécois. Au-delà de désaccords théoriques spécifiques sur lesquels je reviendrai plus bas, il me semble de plus en plus urgent de repenser la problématique implicite de la plupart des analyses proposées jusqu’ici.
On risque, en effet, l’enfermement dans le réductionnisme à s’épuiser ainsi dans des démonstrations reliant de façon aussi unilatérale le PQ aux intérêts restreints et à court terme d’une seule classe sociale. Un parti politique pose la question du pouvoir au cœur du procès d’ensemble de la lutte des classes. Il vise la maîtrise (au moins relative) d’un procès continu de désorganisation-réorganisation des rapports sociaux. Il ne saurait, par définition, s’affirmer comme l’instrument univoque et unilatéral d’une seule classe ou d’une seule fraction de classe. La lutte des partis, dans les démocraties libérales, n’est pas le résultat d’une série de joutes sportives opposant autant d’équipes qu’il y aurait de classes et de fractions de classe !
D’abord lieu interne d’imposition de l’hégémonie d’une classe (ou d’une fraction) sur d’autres classes (ou fractions), le parti constitue, en deuxième analyse, un appareil permettant l’exercice de pressions maximales sur le processus des rapports sociaux dans le sens des intérêts spécifiques qu’il défend. Il se présente donc comme un des lieux privilégiés d’intériorisation des rapports de forces au sein d’une formation sociale. On ne devrait donc pas confondre le repérage de la fraction ou de la classe hégémonique au sein d’un parti avec l’identification de cette dernière comme la seule force sociale qui constituerait cette formation dans sa spécificité.
Il importe ainsi de placer l’analyse d’un parti politique comme le Parti Québécois dans son rapport à l’ensemble du processus de transformation de la lutte des classes. Comme on le verra, il est alors permis de sortir de certains des cercles vicieux dans lesquels s’enferment les débats actuels au sein desquels chaque sociologue et chaque politicologue finissent par relier le PQ à une fraction de classe toujours originale.
Le procès de transformation de la lutte des classes
De nombreuses contributions actuelles traitent implicitement un parti politique comme une organisation corporative. Un parti n’est pourtant ni une organisation syndicale, ni une organisation patronale et encore moins un ordre professionnel. Il implique au premier chef le passage de la défense des intérêts corporatifs à la promotion d’un projet spécifique de société. Il doit être posé dans son rapport direct à la question du pouvoir.
Le parti touche à la question de l’espace social dans sa totalité. Il assume non seulement la promotion d’intérêts spécifiques déjà multiples et hétérogènes, mais aussi la reproduction de l’ensemble de la formation sociale. Voilà ouvert le champ de l’hégémonie, de l’alliance et du compromis. Il vise l’imposition des conditions politico-idéologiques les plus favorables à la promotion des intérêts économiques qu’il défend, sans que ces derniers soient d’ailleurs nécessairement dominants au sein de la formation sociale. Si le parti n’a pas, par rapport à sa classe hégémonique et même par rapport aux fractions et classes subalternes en son sein, le degré d’autonomie qu’a l’État envers l’ensemble des classes, il n’est pas soumis aussi directement que ne l’est une organisation corporative aux intérêts économiques à court terme de ses membres. On ne peut donc identifier de façon univoque le programme d’un parti (et encore moins les politiques d’un gouvernement) aux seuls intérêts spécifiques de sa classe hégémonique. L’addition sur une courte période de la législation d’un gouvernement peut ainsi servir d’indice des intérêts de classe défendus par un parti au pouvoir. Les résultats de la somme n’étalent toutefois pas l’évidence des forces sociales qui le produisent.
À l’inverse, il faut le souligner, le parti n’est pas le seul lieu possible de l’intervention politique d’une classe. Les politicologues ont montré depuis longtemps comment une classe, une fraction de classe, une catégorie ou une couche sociale peuvent assujettir certaines branches de l’appareil gouvernemental ou encore certains appareils idéologiques. Les organisations corporatives elles-mêmes peuvent être utilisées pour intervenir politiquement. Les multiples mémoires des Chambres de commerce en font foi. Cette remarque est utile, car on a souvent tendance à prendre au pied de la lettre certaines prises de position d’organismes corporatifs pour en déduire les rapports entre une classe et un parti. Ainsi pourra-t-on affirmer avoir trouvé la preuve que les hauts cadres du mouvement coopératif ne sont pas péquistes du fait qu’ils ne se déclarent pas ouvertement indépendantistes. Cette sociologie spontanée peut être aussi trompeuse que la simple addition de projets de loi, car, encore une fois, elle repose sur un rapport univoque à l’analyse du politique. Il n’est pas impensable, par exemple, que soient faites des déclarations mitigées ou conditionnelles sur la politique d’un parti, alors même que ce dernier défend des intérêts de classe assimilables à l’organisation qui les énonce. Le parti politique étant un lieu interne de rapports de forces, les organisations corporatives, certains appareils ou encore certaines branches de l’État peuvent constituer des garde-fous pour une classe dans ses rapports avec son propre parti.
Il importe donc, pour conclure, de considérer un parti politique comme l’un des lieux d’intériorisation de la complexité même des rapports de classes. Ainsi s’explique d’ailleurs qu’un parti au pouvoir puisse être identifié à une classe qui n’est pas hégémonique au sein de la formation sociale. Par exemple, l’Union Nationale maîtrisait, avant les années 60, le procès régional de transformation de la lutte des classes, au sens où la reproduction du capital monopoliste (et de l’État canadien) passait nécessairement par l’État des notables québécois. Toutefois, cette maîtrise n’assurait certes pas la place dominante ni à la bourgeoisie régionale ni à la petite bourgeoisie traditionnelle. Elle leur dégageait cependant, au Québec, le plus d’espace possible dans le procès de reproduction élargie du capitalisme monopoliste et de dissolution des rapports de production précapitalistes : rarement seul dans le parti, jamais seul dans la formation sociale. Voilà pourquoi les multiples indicateurs utilisables dans l’étude d’un parti n’acquièrent leur pertinence qu’à travers l’éclairage de la place d’un parti dans le procès de transformation qu’il cherche à infléchir.
Il s’agit donc de prendre en considération, au premier chef et autrement que dans des formules creuses, de l’historicité constitutive de ce procès. Le parti intervient dans le but d’infléchir un processus dans le sens de transformations spécifiques. Si ce processus se détermine fondamentalement dans la lutte des classes, il implique une désorganisationréorganisation de l’ensemble des rapports sociaux. À ce dernier titre, il touche non seulement aux classes elles-mêmes, mais aussi aux catégories et aux couches sociales (bureaucratie, clergé, aristocratie ouvrière…). Tentons de voir si cette problématique ajoute quelque chose aux débats actuels.
J’aborderai d’abord l’histoire de la formation du PQ en soulignant les principaux indicateurs qui ont été utilisés pour rendre compte du caractère de classes des partis (RIN et RN) et du mouvement (MSA) qui sont à l’origine de sa formation.
La préhistoire du PQ
Le Parti Québécois s’est formé dans un espace régional d’alliance de classes matérialisé dans la spécificité de certains appareils politiques au cours d’un double procès de désorganisationréorganisation des rapports de classes : 1) le passage québécois au capitalisme monopoliste et à l’État keynésien, 2) la crise économique mondiale. Le mouvement nationaliste se forme et devient revendicateur dans le passage de l’État non interventionniste à l’État keynésien. Dans un article du Devoir9 , j’ai récemment essayé de montrer comment le duplessisme, dans et à la suite de la crise des années trente, s’était imposé à la faveur de la constitution d’un bloc social rural. En s’appuyant sur la paysannerie, les notables québécois (bourgeois aux intérêts centrés sur le marché local et petits bourgeois traditionnels) ont imposé le maintien au Québec d’un État prékeynésien, alors même que l’État fédéral se transformait en État interventionniste. Les contradictions fédérales-provinciales sous Duplessis renvoyaient donc à la question de l’articulation des modes de production et au rythme différentiel (et inégal) du développement du capitalisme.
L’histoire du Parti Québécois ressemble étrangement, sous certains aspects, à celle de l’Union Nationale. Comme l’ALN avait amorcé le mouvement qui a conduit à la création de l’UN, le mouvement nationaliste des années soixante s’organise d’abord autour du RIN et du RN, partis identifiables à la petite bourgeoisie (nouvelle et traditionnelle). Durant les années soixante comme durant les années trente, les transformations du tissu social atteignent durement la petite bourgeoisie. Remise en question aussi bien au niveau de ses intérêts étroitement économiques que dans sa place (à redéfinir) dans la reproduction des rapports sociaux, elle sonne la première la charge.
Pourquoi a-t-on qualifié ces formations de partis petits-bourgeois ? En se fondant principalement sur la conjugaison de deux indices: la place de classe des agents du parti et le discours politique (propagande et programme). Le RIN est ainsi qualifié de petit-bourgeois parce que son personnel politique, identifiable à la nouvelle petite bourgeoisie, pratique un discours correspondant aux intérêts de cette dernière. Subissant une discrimination nationale dans le secteur privé et appelée à jouer, à partir de l’État keynésien, un rôle nouveau dans la reproduction des rapports sociaux, elle est amenée à redéfinir le nationalisme clérical. De même, le RN est qualifié de petit-bourgeois parce que les éléments qu’il regroupait, identifiables à la petite bourgeoisie traditionnelle, soutenaient un discours néo-créditiste typique de ces couches sociales en danger de prolétarisation.
Certaines analyses cherchent aussi à mettre en relation la place des agents, le discours du parti et le sens présumé du procès de transformation des rapports sociaux. On dira, en ce sens, que le parti est petit-bourgeois, car l’intervention proposée « détonne » dans le procès : soit par l’élaboration d’un réformisme hybride (les rêves rinistes à la fois étatistes, néo-socialistes et néo-capitalistes) ou inopérant (la machine à piastres créditiste).
Dans l’analyse du RN, du RIN et de l’ALN, l’identification du parti comme parti petitbourgeois semble aller de soi, puisque tous les indicateurs concordent. Entre l’appartenance de classe de la plupart des militants, le discours et le procès de transformation de la lutte des classes, il existe une concordance presque évidente. La chose n’est pourtant pas toujours aussi simple. Comment, par exemple, compte tenu de notre peu de connaissances sur cette question, caractériser le Bloc populaire ? On sait qu’il est formé de petitsbourgeois (André Laurendeau), mais que quelques bourgeois francophones bien connus (dont Maxime Raymond) ont été étroitement liés à la formation de ce parti. Le programme du Bloc populaire présente, quant à lui, certains accents nettement petits-bourgeois. Que dire de plus, en l’absence d’une prospection plus élaborée, sinon que la seule prise en considération des acteurs sociaux et du discours ne peut nous renseigner fondamentalement sur le caractère des intérêts de classe que défend un parti politique. L’exemple du Parti Québécois le démontre de façon encore plus frappante.
Les évidences soulignées plus haut, à propos du RN et du RIN, résultent d’une concordance allant presque de soi entre la place de classes des agents, le discours politique et le sens du procès de transformation des rapports sociaux. Dans l’étude du Parti Québécois cependant, alors même que les deux premiers critères sont largement employés et donnent même lieu à des débats vigoureux (!), le troisième semble avoir été oublié en chemin. Serait-ce que dans les cas du RN et du RIN, l’analyse marchait toute seule, sans que les auteurs s’en rendent vraiment compte ?
Le Parti de la souveraineté-association
Reprenons le fil de l’histoire du mouvement nationaliste des années 60 et 70. Après la formation du MSA et sa fusion avec le RN, on assiste à la création du Parti Québécois auquel adhèrent la plupart des rinistes à la suite de la dissolution de leur parti. En se servant de façon plus ou moins systématique des deux indicateurs dont nous avons parlé plus haut (agents et discours), un très grand nombre d’analyses ont tenté de montrer qu’il y avait bien une différence sociale entre les anciens membres du RIN et du RN et ceux du MSA qui ont hégémonisé le mouvement nationaliste dans le Parti Québécois.
Différentes thèses ont présenté les ex-libéraux du MSA comme les représentants d’une fraction technocratique de la petite bourgeoisie (issue des hauteurs de l’État et, par extension, du mouvement coopératif) ou, plus récemment, comme les défenseurs-promoteurs d’une bourgeoisie d’État. La formation du MSA manifeste en effet, au moins au niveau des acteurs, l’apparition d’un ensemble d’individus dont l’itinéraire est identifiable à celui de bourgeois de l’État québécois. Leur présence, si voyante dans le parti, pose donc la question des places du capital dans l’État bourgeois. À ce niveau, je demeure en désaccord total avec Jorge Niosi lorsqu’il réduit ces places aux seuls directeurs des sociétés d’État. Il existe dans l’État, en dehors des individus qui y font carrière et du caractère juridique de la propriété, un ensemble de places dont la caractéristique est de participer à la possession (contrôle) des moyens de production et par extension à l’exploitation de la force de travail et à l’accumulation du capital : direction d’entreprises économiques (sociétés d’État), direction des institutions (hôpitaux), hauteurs de l’État (ministres et hauts fonctionnaires) qui interviennent dans la gestion et la reproduction du capital social. Pour la même raison d’ailleurs, les hauts cadres du mouvement coopératif peuvent être considérés comme des individus occupant objectivement des places du capital. Si ces individus n’accumulent pas comme des bourgeois privés, la carrière des grands commis de l’État, fort confortable et le plus souvent en symbiose avec le « capital privé », est tout aussi, sinon plus, sûre que celle de certains de nos capitalistes locaux de la petite entreprise. Mais, au-delà des histoires de vie, soulignons que nous parlons ici principalement des places du capital et de la reproduction de ces places (« privées » ou publiques) relativement à un parti politique.
On constate donc que le PQ apporte des éléments sociaux nouveaux au mouvement nationaliste. La seule prise en considération des agents ne peut cependant nous renseigner de façon satisfaisante sur le rapport de ce parti avec l’ensemble de la bourgeoisie. En dehors d’une discussion en partie théorique sur la place de classes des agents du capital dans l’État et dans le mouvement coopératif, l’analyse risque de tourner court. Après ce procès sommaire, certains se croient autorisés à affirmer de façon péremptoire le caractère petit-bourgeois du Parti Québécois. D’autres, retenant leur jugement, tentent d’aller plus loin en scrutant le discours politique de ces nationalistes de la deuxième heure.
On n’a ici que l’embarras du choix et je n’entends pas répéter l’analyse du programme du Parti et du discours économique des principaux ténors de l’Assemblée nationale. Rappelons seulement que le projet économique péquiste vise le développement du capitalisme québécois par la coordination des interventions et des entreprises d’État, du mouvement coopératif et des entreprises privées régionales. Comme le souligne René Lévesque : « C’est à nous (les Québécois) de décider si une entreprise sera privée, publique ou mixte. Mais elle devra être québécoise »10.
Le PQ serait-il alors un parti petit-bourgeois appelant le développement du capitalisme ou un parti carrément bourgeois ? On peut constater, à ce stade de l’analyse, que les affirmations « un parti, une classe » commencent déjà à poser problème. Elles ne permettent pas d’aborder la question des rapports de forces à l’intérieur même du parti, en dehors de réflexions oiseuses sur la qualité des acteurs en présence. Il existe pourtant un ensemble de glissements discursifs et de pratiques différentielles dont il faut rendre compte.
On peut évoquer, à partir des deux indicateurs que nous avons utilisés jusqu’ici (discours et appartenance de classe des agents.), deux séries d’événements majeurs dans l’histoire du Parti Québécois. D’abord, l’évincement de l’ancienne direction du RIN et du RN (Bourgault, Ferretti, Grégoire). Même si quelques rares individus comme Pierre Renaud maintiennent une certaine influence dans l’arrière-scène que constitue maintenant le parti, les premières forces du mouvement nationaliste ont été organisationnellement démantelées. En matière de lutte politique, on a donc assisté à un processus d’hégémonisation du mouvement nationaliste au profit des anciens du MSA.
Cette pratique se vérifie au niveau du discours qui rompt avec toutes les velléités socialistes de la propagande riniste, de même qu’avec toutes les parentés créditistes de l’ancien Ralliement national. L’évocation lointaine du socialisme, version riniste, est remplacée par celle, presque aussi lointaine, de la social-démocratie. L’indépendance quant à elle est remplacée par la souveraineté-association. Il y a ici un glissement très net.
Le projet de souveraineté-association constitue un rétrécissement majeur de la thèse indépendantiste. Le champ de l’indépendance est explicitement limité à l’exercice du pouvoir juridique : « Le Québec sera souverain quand son Assemblée nationale sera le seul parlement qui puisse légiférer sur son territoire, et que les Québécois n’auront d’autres taxes à payer que celles qu’ils auront eux-mêmes décidé de s’imposer »11. Voilà un indépendantisme fort amaigri. Comme si l’on risquait de s’y tromper malgré tout, on a senti le besoin d’ajouter le mot association : politiquement souverains, mais économiquement associés. Ici, les choses se corsent ! Comment, en effet, concilier cette volonté de souveraineté formelle avec celle de l’association économique, puisque cette dernière, à l’heure de l’État keynésien, exige une gestion centralisée de nombreux mécanismes d’intervention dans l’économie ? Sans délégation de pouvoirs auprès d’une instance commune aux deux États associés, pas d’association, mais avec cette délégation pas de souveraineté, même formelle. Dans son dernier livre, et c’est la solution qui semble devoir être avancée par le PQ, René Lévesque évoque « une sorte de parlement délégué »12. L’honneur souverainiste est sauf. Le formalisme juridique du souverainisme péquiste conduit au renforcement du caractère antidémocratique de l’État bourgeois !
L’État capitaliste, au stade monopoliste, est caractérisé par le renforcement de l’exécutif aux dépens du législatif. Le projet du PQ implique en fait l’accentuation de cette tendance. Dans l’État péquiste, les grandes décisions économiques seraient prises par un corps spécialisé élu au suffrage indirect. Ces super-ministres et ces super-technocrates centralisant forcément l’information, pourraient, est-ce alarmiste de le penser, faire voter à peu près n’importe quoi au commun des députés des États associés.
Le PQ semble nous préparer un projet de souveraineté partagée dans une instance associative petitement démocratique. C’est là sacrifier beaucoup au formalisme du nationalisme bien-pensant. Politiquement souverain (ou autonome), économiquement associé et internationalement assujetti (Norad…), voilà ce qui reste du projet « décolonisateur » des années soixante.
L’entrée du MSA dans le mouvement nationaliste a provoqué des distorsions discursives appuyant un procès d’hégémonisation du parti identifiable à des individus occupant des places du capital dans l’État québécois. Ce premier coup de sonde demeure cependant insuffisant, car il ne pose pas le Parti dans son rapport au procès d’ensemble de la lutte des classes dans ce pays.
Un double procès
Nous avons évoqué plus haut la nécessité de tenir compte d’un double processus : 1) celui de la crise économique mondiale et 2) celui du passage à l’État keynésien. Cette crise, comme toutes les autres, implique une désorganisation-réorganisation des rapports de forces entre les classes. Au plan le plus superficiel, on peut le constater dans les mouvements de bourse actuels (de La Baie au Crédit foncier, en passant par Nordair et MacMillan Bloedel). L’analyse de ces jeux boursiers renvoie, bien sûr, à des mouvements beaucoup plus larges liés à la restructuration des rapports de forces à l’échelle mondiale13. Retenons seulement ici que ces luttes se répercutent et se jouent aussi à l’échelle canadienne. Comme l’on ne saurait analyser le régime Duplessis sans prendre en considération la crise des années trente, on ne saurait négliger la crise actuelle pour traiter du PQ. Le Parti Québécois s’inscrit et tente de maîtriser (au moins partiellement) un procès de réorganisation des rapports de forces entre les classes dominantes et entre les classes dominantes et les classes dominées. Retenons pour l’instant cette seule affirmation qui touche aux rapports entre la bourgeoisie canadienne et les bourgeoisies régionales au Canada.
L’État canadien
Le Parti Québécois pose la question du Canada, au moins apparemment. Il ne prend donc ses véritables dimensions qu’en fonction de l’histoire de la formation sociale canadienne.
L’État canadien a dû composer, depuis sa constitution, avec la réalité encombrante des régionalismes et des questions nationales. La structure fédérale-provinciale résulte d’un compromis. Coincée entre l’impérialisme anglais et le formidable développement du capitalisme américain, la bourgeoisie coloniale canadienne, à dominante commerciale et bancaire, est poussée à la création d’un État national. Elle doit se donner un marché national, mesure impliquant non seulement le développement des échanges au sein de l’espace national, mais aussi la domestication et la reproduction sur place d’une force de travail très attirée par les usines américaines. En une vingtaine d’années, l’État canadien est créé à partir des différentes colonies de l’Amérique du Nord britannique. Sans vouloir exagérer les disparités, l’unité politique a dû être réalisée à une telle allure que le capitalisme canadien ne put s’appuyer sur des forces centralistes véritablement structurées. Ceci a des conséquences aussi bien économiques que politiques et idéologiques. Sur le plan économique, la bourgeoisie canadienne n’a jamais pu réaliser de façon pleinement satisfaisante l’intégration du capital bancaire et du capital industriel et, à ce titre, elle n’a pu constituer le pôle d’attraction centraliste d’une bourgeoisie véritablement nationale. S’il ne fait aucun doute que de nombreuses tentatives d’intégration ont été réalisées (durant les trente premières années du 20e siècle, à partir de l’industrie forestière, par exemple), s’il ne fait aucun doute qu’une bourgeoisie industrielle canadienne a réussi à se développer, cette dernière n’a jamais pu résister à la domination impérialiste. Ainsi s’explique en grande partie la spécificité de la structure politique canadienne. Au-delà des longues discussions sur les volontés divergentes des Pères de la Confédération, constatons que cette structure politique a créé et a reproduit une division des appareils politiques favorisant la balkanisation. Sur le plan économique, les États provinciaux purent appuyer les intérêts capitalistes régionaux bien au-delà de ce qui se produit dans la plupart des États capitalistes dominants. Sur le plan politico-idéologique, la structure politique canadienne éparpille le dispositif hégémonique de légitimation, ce qui freine la production et la diffusion d’une idéologie véritablement nationale « partagée » par l’ensemble des Canadiens.
Le provincialisme politique ne peut donc que renforcer le poids historique des alliances de classes et des mouvements sociaux régionaux. Le régionalisme tient un rôle beaucoup plus important au Canada que dans la plupart des États dominants14. Autour des États provinciaux s’articulent des mouvements sociaux réunissant 1) des intérêts bourgeois centrés sur le marché régional et 2) des fractions importantes de la petite bourgeoisie entretenant des rapports privilégiés avec un État provincial ayant « pleine » juridiction sur l’école, la culture et le bien-être social.
La tendance à la balkanisation propre à la Confédération canadienne ne se réduit donc pas à des questions techniques de partage des pouvoirs, mais bien à l’ensemble des conditions historiques favorisant la reproduction de mouvements régionaux et nationaux relativement forts à partir et autour des États provinciaux.
Le passage à l’État keynésien
La crise économique actuelle n’est donc pas, faut-il le souligner, une cause absolue qui viendrait s’imposer de l’extérieur. Elle ne produit ses effets qu’à travers les luttes politiques spécifiques et la tendance balkanisatrice que nous venons d’évoquer. Ainsi, les transformations générées par la crise, qui s’enclencheraient selon certains économistes aussi loin qu’en 1965, s’inscrivent dans un procès de transition achevant de dépouiller la société québécoise de ses derniers traits de société marchande (agricole) précapitaliste. Cette transition provoquait la désorganisation du bloc social à dominante rurale, caractéristique du duplessisme et de l’État provincial prékeynésien, en même temps que la réorganisation d’un bloc social à dominante urbaine, poussant à la structuration d’un État québécois de type keynésien (interventionniste).
Ces bouleversements, à l’heure du capitalisme monopoliste, avaient commencé à provoquer des contradictions importantes. La première touche à la nature de l’État canadien dans son rapport à l’État keynésien. Nous avons vu plus haut que l’existence des États provinciaux permettait de renforcer le capital régional aux dépens de la bourgeoisie canadienne. Le propre de l’État interventionniste étant de faire apparaître une multiplicité de places du capital dans l’État, on peut déjà soupçonner les possibilités d’un renforcement de ce capital des régions à partir des États interventionnistes provinciaux. Ces remarques doivent toutefois s’inscrire dans un cadre plus englobant.
Une base d’accumulation
Lorsque l’on traite de l’État ou d’un État en particulier on vise, entre autres réalités fondamentales, la constitution d’un lieu ou d’une base d’accumulation spécifique, à travers le procès d’une lutte de classes non moins spécifique. La cité esclavagiste, la seigneurie féodale et l’État national indiquent des espaces d’exploitation permettant l’extorsion (et la potentialité de l’accumulation) des fruits du surtravail. Ces remarques fort générales sont loin d’être inutiles dans le cas qui nous préoccupe.
On oublie trop facilement, en effet, que l’État canadien est divisé, c’est-à-dire qu’il permet le renforcement d’une multiplicité de bases régionales d’accumulation (les provinces) qui ralentissent l’approfondissement et l’élargissement d’une accumulation capitaliste pancanadienne15. Quand, pour ne prendre qu’un seul exemple, l’État de Colombie-Britannique empêche MacMillan Bloedel d’être avalé par le Canadien Pacifique, sous prétexte qu’il s’agit d’un capital étranger (tiens, tiens), il pose en fait la question de la base d’accumulation. La Colombie-Britannique versus le Canada : la lutte a pour enjeu la reproduction d’un capital régional et l’affaiblissement objectif du grand capital canadien. Alors que la bourgeoisie canadienne doit se fusionner encore davantage pour demeurer concurrentielle à l’échelle mondiale, elle est ralentie dans ses mouvements de concentration par l’État keynésien lui-même (pourtant développé en fonction de la nécessité de la monopolisation) à cause de la particularité des structures politiques de ce pays.
L’État québécois reproduit donc une base d’accumulation capitaliste spécifique non négligeable, même si elle demeure marginale. Évitons toutefois de traiter cette réalité dans une problématique étroitement économiciste. Cette base d’accumulation ne se constitue qu’à travers et dans le processus historique de la lutte et des alliances de classes. Elle déborde donc largement les seules réalités étroitement économiques pour englober l’ensemble des rapports sociaux. Elle implique la production, la reproduction et parfois le renforcement d’un ensemble d’appareils (économiques, politiques et idéologiques) permettant la constitution, le maintien et la possibilité de réorganisation de ces alliances et de reproduction de ces luttes.
En ce sens, l’État québécois n’est pas le simple relais fonctionnel de l’État canadien où quelques petits-bourgeois (ou quelques éléments d’une classe dominante aussi évanescente que mal définie) s’occuperaient de résoudre les problèmes régionaux-nationaux de la reproduction du grand tout canadien. Il est le produit historique, en même temps qu’il en permet la reproduction et parfois même l’élargissement, d’un lieu spécifique d’accumulation capitaliste.
Une base d’accumulation constitue un lieu déterminé au sein duquel se crée un capital spécifique à travers le maintien et la reproduction d’un dispositif hégémonique spécialisé (de la Chambre de commerce à l’État québécois en passant par le club de hockey les Canadiens)16
L’espace économique ouvert par la constitution d’une base d’accumulation n’est évidemment pas étanche. Ainsi, l’espace régional québécois et l’espace canadien sont à la fois complémentaires et antagoniques. L’espace régional québécois étant occupé par une bourgeoisie principalement non monopoliste et par un capital peu centralisé et concentré, il est régulièrement « traversé » par le capital canadien. Le capital régional voudra souvent jouer sur deux tableaux : en profitant des contrats de l’État québécois tout en acceptant, par exemple, les subventions du fédéral.
Un lieu géographique peut donc contenir et délimiter l’entrechoquement de plusieurs espaces: ainsi, les multiples symbioses, interactions et contradictions du capital impérialiste américain, du capital canadien et du capital québécois. La réalité différentielle de ces trois espaces n’est nullement niée si plusieurs capitaux individuels tentent de jouer sur plusieurs tableaux. Soulignons aussi, puisque la méprise est bien ancrée, qu’il n’y a pas d’adéquation absolue entre ces espaces et le caractère national du capital. Si le capital impérialiste parle surtout américain, il parle aussi quelquefois allemand; si le capital canadien parle surtout anglais, il parle aussi parfois français; si le capital québécois parle surtout français, il parle aussi souvent anglais. Il ne faut pas confondre le concept et la réalité de la bourgeoisie régionale québécoise avec ceux de la bourgeoisie francophone : il y a des bourgeois francophones canadiens et des bourgeois québécois anglophones !
Il ne faut pas non plus confondre l’espace économique ouvert par une base d’accumulation et l’expansion du capital. La notion d’espace employée ici ne renvoie pas à un univers circonscrit. Tout capital tend à conquérir de nouveaux marchés. Le capital non monopoliste québécois est ainsi encouragé par l’État à exporter à la périphérie et à « conquérir » le marché nord-américain. La base d’accumulation crée un espace à développer et à élargir. Elle n’enferme pas le capital en un lieu clos. Si la notion de base d’accumulation vise, par définition, un lieu historique, plus ou moins bien délimité, celle d’espace économique permet de rendre compte de l’extension possible (interne et externe) du capital opérant à partir de cette base.
La bourgeoisie québécoise
Une base d’accumulation fonde, bien sûr, l’existence d’une bourgeoisie spécifique, même si elle n’enferme pas cette dernière dans un seul espace économique. Comme le souligne Pierre Fournier, elle implique l’existence d’un réseau économique plus ou moins bien structuré17. J’essaierai de caractériser sommairement la bourgeoisie dont on parle.
J’ai qualifié ailleurs cette bourgeoisie de timorée et d’éclatée18. Je voulais indiquer par là que cette bourgeoisie ne présente pas le degré de cohérence économique caractéristique d’une véritable bourgeoisie nationale capable de soutenir une politique autonome se démarquant au moins minimalement de l’impérialisme. À dominante non monopoliste, divisé entre le secteur public, le secteur coopératif et le secteur privé, le capital régional québécois occupe les interstices du grand capital, quand il ne s’intègre pas purement et simplement à son développement. Entre l’Hydro-Québec, les Caisses d’entraide économique et l’entreprise du domaine de la construction, le capital québécois s’installe le plus souvent « en amont ou en aval » du grand capital monopoliste canadien et américain. Cette situation rend difficiles l’établissement et l’affirmation d’une politique économique autocentrée permettant sa transformation en bourgeoisie nationale pleinement articulée.
Les bourgeoisies régionales canadiennes constituent une réalité originale dans les États capitalistes dominants. Grâce aux États provinciaux, beaucoup plus fortes que le capital régional dans la plupart de ces derniers pays, elles n’en demeurent pas moins très vulnérables devant les forces de l’impérialisme et de la bourgeoisie canadienne et ne se permettent le plus souvent que de jouer l’un contre l’autre. Le cas québécois demeure cependant une exception dans l’exception. Le paradoxe à expliquer me semble être-celui-ci : comment une bourgeoisie aussi faible peut-elle soutenir un projet de réforme constitutionnelle aussi radical ? L’historiographie et la sociographie butent sur ce paradoxe et résolvent le plus souvent la difficulté en niant l’existence d’une bourgeoisie régionale québécoise aux intérêts relativement spécifiques.
On a beaucoup parlé du développement au Québec d’une bourgeoisie d’État, le PQ étant représenté comme le soutien politique de la constitution d’un capitalisme étatique à vocation hégémonique. Cette thèse s’appuie sur une vision unilatérale de l’histoire récente, mais elle n’en indique pas moins le lieu d’un problème qui touche aux effets du développement de l’État keynésien dans le processus de la lutte des classes au Québec. Le passage de l’État des notables à celui des technocrates a, en effet, provoqué 1) la multiplication d’un ensemble d’agents du capital dans l’État (les nombreuses sociétés d’État) et 2) l’étatisation de certaines places objectives du capital exercées auparavant dans le secteur privé (direction des hôpitaux, par exemple). Ce dernier point a une importance capitale, même s’il est le plus souvent sousestimé19, L’étatisation de l’éducation et du bien-être social a chapeauté sous l’État québécois un ensemble de places auparavant divisées entre le privé (clergé) et le public.
Cette opération a pour effet de renforcer la bourgeoisie dans l’État québécois en élargissant sa base et en lui assurant une cohésion plus forte que jamais auparavant dans l’histoire du Québec, le clergé ayant été mis au pas (relativement, bien sûr). Dans un même processus, on assiste donc au développement de la bourgeoisie dans l’État québécois et à l’affirmation de la catégorie sociale que constitue la bureaucratie régionale québécoise, aux dépens de celle que constitue le clergé.
Cette dernière remarque a une importance capitale, car elle explique en partie la radicalisation de l’idéologie autonomiste qu’avaient soutenue le clergé et la bourgeoisie régionale avant 1960. Cette question réfère en fait à celles des alliances de classes et des forces sociales qui peuvent être développées à partir de ces alliances. Retenons d’abord ici que cette étatisation de certaines places objectives du capital et cette bureaucratisation de l’État québécois ne peuvent que provoquer l’aggravation des luttes constitutionnelles, ce capital et cette bureaucratie tendant à promouvoir l’État du Québec aux dépens de l’État fédéral.
Peut-on pour autant parler d’une bourgeoisie d’État ou même d’une fraction bourgeoise d’État au sein de la bourgeoisie québécoise ? C’est, il me semble, surestimer la cohérence de la pratique de ces agents et lui attribuer un rôle initiateur qu’elle n’a jamais tenu. La bourgeoisie de l’État québécois est traversée par les contradictions entre les différentes fractions de la bourgeoisie20. Les places du capital dans l’État québécois sont soumises à l’ensemble des contradictions du triple espace dont nous avons parlé plus haut. Aussi, de même que tous les agents de ce capital ne sont pas par définition péquistes, même les appareils économiques qui favorisent le plus la bourgeoisie québécoise (de la Caisse de dépôt à la SGF) ne sont pas des barricades étanches échappant à l’intériorisation des contradictions entre les différentes fractions de la bourgeoisie.
Il faut cependant expliquer pourquoi les agents du capital dans l’État québécois sont menés à exercer un leadership réel dans la promotion des intérêts de la bourgeoisie régionale. J’ai indiqué ailleurs21 qu’il fallait en chercher l’explication du côté de la question nationale, de la spécificité de l’État keynésien dans la division politique canadienne, ainsi que dans la particularité non monopoliste du capital régional. Le rôle habituel que jouent les agents du capital dans l’État keynésien à titre d’initiateurs de la mise en rapport des capitaux bancaires et industriels non monopolistes se transforment, dans un Canada politiquement divisé et dans une région marquée par la permanence des contradictions nationales, en un véritable leadership politique d’un ensemble d’agents placés au point nodal, l’État provincial, de la réorganisation du capital régional non monopoliste (et de la transformation potentielle ou souhaitée d’une partie de ce dernier en capital monopoliste). Si, conjoncturellement, les bourgeois de l’État exercent une certaine direction économicopolitique au sein de la bourgeoisie québécoise, puisque le renforcement de cette dernière passe par l’intensification au moins provisoire de l’intervention de l’État, je ne vois pas où se profilerait une bourgeoisie d’État à vocation exclusiviste. Il ne faut pas confondre le moment d’un processus avec ses déterminations fondamentales.
La bourgeoisie de l’État est, en effet, loin d’être seule dans la bourgeoisie régionale québécoise. Les hauteurs du mouvement coopératif, de la Coopérative fédérée à la Caisse d’entraide économique en passant par le Mouvement Desjardins, délimitent aussi un ensemble de places du capital contribuant à l’élargissement de la base d’accumulation québécoise. Personne ne nie d’ailleurs l’importance économique du mouvement coopératif. Seule une problématique différente pousse beaucoup d’auteurs à considérer ses cadres dirigeants comme des petits-bourgeois. Soulignons seulement ici qu’idéologiquement, la bourgeoisie du mouvement coopératif paraît la mieux préparée à collaborer avec le capital d’État étant donné l’illusion collectiviste que véhiculent ces deux formes d’accumulation.
Et le capital privé québécois : celui, majoritairement francophone et principalement non monopoliste qui est centré sur le milieu régional; celui qui a de plus en plus besoin de l’État pour résister à l’assaut monopoliste quant à son financement, à ses débouchés et à son accès à l’innovation technologique; le capital régional privé donc, forcé de se recycler pour tenir sa place sous le capital monopoliste. Il existe, même s’il n’est pas toujours coté en bourse. Depuis la publication du livre de Dorval Brunelle, La désillusion tranquille22, on sait que cette bourgeoisie régionale est capable de soutenir une politique économique spécifique. Brunelle a précisément montré que ce capital a appelé lui-même, durant les années cinquante, l’intervention de l’État et la création du COEQ. La création des sociétés d’État vouées au renforcement du capital québécois émanant de ce même organisme, on peut constater que la défense de la spécificité du capital régional québécois n’est pas une invention de technocrates. Oui, le capital régional québécois privé existe et il le sait ! Il cherche même à défendre sa marge de manœuvre. S’il demeure timide, étant donné sa faiblesse due à son caractère non monopoliste, il a démontré qu’il peut soutenir un projet politique « modéré » lui permettant de développer sa base d’accumulation tout en ne se fermant pas totalement l’espace canadien.
On ne doit cependant pas s’attendre à ce que nos capitalistes locaux fassent des déclarations explosives : leur faiblesse relative les en empêche. Pour ne citer qu’un seul exemple, quand Pierre Péladeau fait nommer Jacques Gagnon de la Caisse d’Entraide économique à son conseil d’administration et que Jean-Guy Cardinal assiste aux séances de ce conseil, on ne peut dire qu’il néglige son espace québécois23. Si le capital privé régional, surtout divisé entre l’appui à l’UN et au PQ, ne se fait pas ouvertement le champion de l’indépendance totale, il n’est certainement ni opposé ni absolument étranger au projet d’élargissement de l’espace économique québécois. Si la plus petite entreprise localiste est restée attachée à l’Union Nationale, le capital d’envergure moyenne, celui précisément qui est le plus soumis aux transformations générées par un capital monopoliste tendant à l’avaler à mesure qu’il croît, celui-là paraît plus ouvert à l’intervention de l’État et à l’élargissement des pouvoirs de la province. Mais quelle est donc la thèse du Parti Québécois ? À suivre..
Formes et contradictions au sein du capital québécois
Le capital québécois s’accumule donc sous trois formes différentes: étatique, coopérative et privée. Il se représente sous trois idéologies correspondantes: technocratique, collectiviste (ou populiste) et libérale.
Aux contradictions spécifiques générées par ces formes différentes d’accumulation s’ajoutent celles typiques du capital non monopoliste, existant entre le capital bancaire et le capital industriel. Le capital québécois n’est pas encore traversé par une division dominante entre le capital monopoliste et non monopoliste. Si le projet péquiste profile l’enclenchement éventuel d’un processus d’affirmation d’un capital monopoliste québécois à partir de quelques entreprises en voie de monopolisation ou déjà monopolistes (Hydro-Québec, Sidbec, Provigo…), les contradictions entre le capital monopoliste et non monopoliste opposent encore principalement le capital canadien au capital québécois. Il faut plutôt chercher les contradictions au sein de ce dernier, quant à l’envergure de l’accumulation, entre le petit capital local et familialiste et l’entreprise de moyenne importance en train de se recycler à l’aide de l’intervention de l’État.
Le PQ n’est donc pas le véhicule univoque d’une bourgeoisie d’État en voie de constitution. On l’a souligné plus haut, à la suite de Dorval Brunelle, la bourgeoisie régionale privée québécoise a elle-même fait appel à l’État. Dans le processus de la réorganisation du capital non monopoliste, la bourgeoisie de l’État québécois a exercé une autorité politique évidente. Ayant une base économique relativement plus sûre que les petits et les moyens capitaux privés, idéologiquement mieux placés pour faire appel à la nation, les éléments étatiques de la bourgeoisie régionale ont eu, dès le milieu des années soixante, une véritable vocation d’autorité. Cependant, ni le procès d’ensemble du développement du capitalisme, ni même la pratique gouvernementale péquiste n’indiquent une tendance à l’écrasement du capital régional privé. Comme partout ailleurs, la bourgeoisie de l’État s’est renforcée dans le développement du keynésianisme; comme partout ailleurs, des contradictions se sont développées entre les formes d’accumulation privée et étatique ; comme dans les autres régions du Canada, les bourgeois de l’État provincial keynésien ont tenu une place importante dans la promotion du capital régional. Dans la phase actuelle de la lutte des classes, malgré la double réalité de la crise et de l’interventionnisme d’État, rien n’indique que le capital d’État tende à avaler ou même à dominer le capital québécois.
René Lévesque déclare, par exemple : « nous tenons à ce que notre principale entreprise sidérurgique demeure propriété québécoise collective, jusqu’au jour où nous pourrons peut-être la rendre mixte, quand elle aura les reins suffisamment solides »24. L’État libéral subventionne directement le capital privé (« l’aventure » des chemins de fer canadiens) ; l’État keynésien achète, consolide, puis « fusionne » avec le capital privé …
La réorganisation et la reproduction élargie du capital régional passent par le renforcement (au moins provisoire) des places du capital dans l’État. Ce dernier phénomène n’indique pas le développement d’une bourgeoisie d’État, mais bien l’élargissement de la base d’accumulation québécoise au profit d’un capital demeurant largement en dehors des appareils économiques de l’État québécois.
L’alliance péquiste
Nous avons jusqu’ici touché aux forces à l’intérieur du PQ comme à des réalités plus ou moins figées. Il nous faut maintenant entrer plus résolument dans les alliances et les appuis qui rendent possible une tentative objective de maîtrise (relative) du procès de transformation de la lutte des classes.
Nous avons jusqu’ici lié le PQ à la bourgeoisie régionale, à la nouvelle petite bourgeoisie ainsi qu’à certaines franges de la petite bourgeoisie traditionnelle. Nous avons aussi fait allusion à la catégorie sociale que constitue la bureaucratie québécoise. Le processus de développement du capital monopoliste et de l’État keynésien pousse ces éléments à se conjuguer pour approfondir la base d’accumulation québécoise, c’est-à-dire pour élargir les places du capital et des fonctions directement ou indirectement déléguées du capital, dans les domaines public, parapublic, coopératif et privé québécois.
L’État provincial keynésien et sa bureaucratie seront pour la nouvelle petite bourgeoisie ce que le clergé a été pour la petite bourgeoisie traditionnelle au Québec : un lieu privilégié de reproduction, de promotion et d’idéologisation. Dans le passage de l’État des notables à l’État interventionniste, la plus grande part de l’exercice des places de la nouvelle petite bourgeoisie est liée au renforcement de l’État québécois et de la spécificité de son caractère national. Accès aux postes, défense de la langue et extension des pouvoirs de l’État québécois sont ici trois éléments intimement liés.
Les limites de l’alliance
La nature même de l’alliance inscrit cette dernière dans des limites bien circonscrites. Ce qui est représenté dans le discours officiel comme un simple réalisme ou encore, dans le discours indépendantiste radical, comme de la simple tactique, touche en fait là la nature même de l’alliance de classes ayant produit le Parti Québécois. Ici les agents, le discours et le processus d’ensemble de la lutte des classes se conjuguent pour inscrire le projet péquiste dans les limites maximales de la souveraineté-association.
En fait, en voulant s’y inscrire, le projet souverainiste touche à l’ensemble des rapports de forces à l’échelle nord-américaine et, ultimement, à la géopolitique mondiale dominée par l’impérialisme américain. Le projet péquiste vise objectivement la reproduction de l’ensemble du complexe des rapports des forces capitalistes au Québec. Il implique la maîtrise (relative) d’un procès de reproduction du capital américain et du capital canadien au sein duquel le capital québécois aurait le plus d’espace possible : approfondir la base d’accumulation québécoise sans remettre en question l’impérialisme et sans déstructurer l’espace canadien. La question nationale sert ici la reproduction de l’État canadien.
Les fondements de l’alliance
Ce n’est pourtant qu’à travers le rapport des classes dominantes aux classes populaires qu’il est possible de rendre compte de façon pleinement satisfaisante de la particularité de la lutte des classes au Québec. Ici convergent la division constitutionnelle canadienne, la question nationale et la question des alliances de classes.
Les luttes duplessistes ont été menées sur la base d’une alliance avec la paysannerie à travers la constitution d’un bloc social rural. Alors même que l’État interventionniste commençait à s’organiser à l’échelle fédérale, la particularité de la composition sociale du Québec (explicable en partie par l’inégalité du développement) : 1) empêchait les forces fédéralistes de trouver les alliés nécessaires à l’établissement des politiques keynésiennes au niveau québécois et 2) favorisait (sans la prédéterminer absolument) la constitution d’un bloc rural de type duplessiste. Ceci veut dire, en d’autres termes, que l’État duplessiste des notables (bourgeois locaux et régionaux – petite bourgeoisie traditionnelle) ne se constitue que sur la base d’une paysannerie encore politiquement significative25. Il s’agit d’une double contradiction par laquelle l’État capitaliste canadien est freiné dans ses réformes par des résistances qui sont en partie l’effet du développement inégal qu’il a lui-même reproduit, ainsi que par la division politique des masses populaires qu’il a lui-même approfondie à travers le maintien de onze États séparés.
Ceci ne veut pas dire que le développement d’une base ouvrière large et organisée allait résoudre tous les problèmes. L’importation du réformisme keynésien dans l’État québécois posa au contraire sous une nouvelle forme, encore plus explosive, la question du rapport aux masses populaires. Des travaux récents26 ont montré que l’État keynésien se caractérise par une tentative d’intégration politico-idéologique de la classe ouvrière. Des analyses québécoises ont insisté sur le fait que certaines réformes de la Révolution tranquille furent réalisées grâce à l’appui de la classe ouvrière (éducation, santé, bien-être social, travail)27. Cet appui a permis de déloger les anciens clercs et plus généralement de déstructurer les appareils de l’État des notables, mais on a presque oublié d’élargir la perspective en plaçant cette réalité dans les contradictions de l’État canadien.
Le keynésianisme a pourtant renforcé la nationalisation (ou la contre-nationalisation) des masses populaires québécoises. En posant la question de l’intégration de la classe ouvrière, le développement au Canada de l’interventionnisme propre à l’État monopoliste a posé de façon aiguë le problème de la division politique. L’application des réformes keynésiennes se réalisant sur la base d’un appui de la classe ouvrière (au moins de ses couches les plus « favorisées »), le provincialisme politique canadien ne pouvait que provoquer une tendance à l’affirmation d’alliances de classes soutenant des mouvements sociaux régionaux relativement forts.
Ceci nécessiterait des développements beaucoup plus élaborés touchant aux rapports entre la question nationale, les alliances de classes et les formes de l’État capitaliste. Ne retenons, aux fins de l’analyse, que la profondeur potentielle des alliances de classes au Québec dans leurs relations à la question de la base d’accumulation régionale. Nous avons souligné plus haut que la notion de base d’accumulation ne renvoie pas à la réalité unilatérale d’un espace étroitement économique, mais bien à celle beaucoup plus large de l’ensemble des rapports sociaux. La constitution d’une base d’accumulation spécifique, quelle que soit son importance, repose en fait sur les potentialités des alliances de classes.
Les luttes entre la bourgeoisie canadienne et la bourgeoisie régionale québécoise s’éclairent mieux dans ce contexte. À l’heure de l’État keynésien et à cause de la question nationale, la capacité de la bourgeoisie régionale québécoise de se constituer un champ d’alliances et d’appuis se multiplie. C’est même à travers la profondeur potentielle de ces alliances et de ces appuis que la bourgeoisie régionale québécoise peut élargir de façon sensible sa base d’accumulation aux dépens de la bourgeoisie canadienne. Après l’unanimisme et la convivialité de la Révolution tranquille qui a objectivement accentué la québécisation du mouvement ouvrier (développement de la CSN et de la CEQ, autonomisation de la FTQ face au CTC), le Parti libéral, placé sous l’hégémonie de la bourgeoisie canadienne, a cessé son flirt avec la classe ouvrière en mettant l’accent sur l’autoritarisme de l’État. Au contraire, c’est à travers son préjugé favorable envers la classe ouvrière que le Parti Québécois a voulu continuer la Révolution tranquille en tentant d’annexer les bénéfices de l’intégration de la classe ouvrière, au profit de l’élargissement de la base d’accumulation québécoise. Entre les lois ouvrières de la Révolution tranquille (droit de grève dans le secteur public, par exemple) la pratique des sommets économiques et le projet de souveraineté, il n’y a qu’un pas : celui du développement des contradictions propres à l’État canadien à l’heure keynésienne, aux coordonnées principales des luttes entre les bourgeoisies canadiennes et québécoises et de l’intégration de la classe ouvrière.
Les quatre pôles de l’horizon péquiste
Notre démarche nous a donc conduits des agents et du discours du Parti Québécois au procès de transformation de la lutte des classes. On peut caractériser le Parti Québécois comme la formation politique ayant permis l’hégémonisation du mouvement nationaliste initié principalement par la nouvelle petite bourgeoisie (et secondairement par la petite bourgeoisie traditionnelle) au profit de la bourgeoisie régionale québécoise. C’est donc au sens fort qu’il faut considérer le Parti Québécois comme un parti polyclassiste puisqu’il résulte d’une alliance entre des partis et un mouvement identifiable socialement (RIN-RNMSA), dans le cadre d’un mouvement national(iste).
Cette problématique permet d’entrevoir la possibilité d’une lecture dégagée des pièges étapistes que l’objet d’analyse pose lui-même. La plupart des discussions autour du projet péquiste portent, en effet, sur les potentialités de réalisation d’un objectif (l’indépendance) qu’il ne pose pourtant pas lui-même, se contentant de l’évoquer. Il s’agit, à proprement parler, d’une lecture indépendantiste-riniste qui s’inscrit à l’un des points de la quadrature péquiste. Mais comment ce discours s’organise-t-il ?
Au centre, la souveraineté : projet mouvant s’il en est un qui ne prendra son envol que dans son rapport tout aussi mouvant à quatre coordonnées identifiables socialement. Premier point de convergence : l’indépendance qui pose la souveraineté comme une étape vers l’indépendance du possible; le couple souveraineté-indép

France. « Effondrement à droite, menace de l’extrême droite, espoir pour une alternative à gauche »

Comme en 2017, le second tour de l’élection présidentielle de 2022 opposera Marine Le Pen à Emmanuel Macron. Il aura obtenu presque 27,85%, Le Pen 23,15% et Mélenchon 21,95% (pourcentages sur les voix exprimées) [1].
Mais la victoire de Macron au deuxième tour apparaît moins automatique qu’en 2017 (où il avait obtenu 66% des voix au 2e tour) et ce nouveau duel identique ne doit pas masquer les différences profondes de la situation électorale à l’issue du premier tour.
D’abord, l’abstention fait un bon de progression de plus de 4% avec 26,3% des inscrits. On assiste depuis 2007 à une augmentation régulière des abstentions, pour l’élection présidentielle comme pour les élections législatives qui suivent (plus de 50% en 2017). Les jeunes (de 18 à 35 ans) se sont abstenus à plus de 40% (29% il y a cinq ans) et les ouvriers à plus de 33% (29% il y a cinq ans). L’abstention représente grosso modo un quart des inscrits.
A côté de cela, ces élections marquent un nouvel effondrement des deux partis traditionnels de la Ve République, le PS et le parti gaulliste Les Républicains (LR). A eux deux, ils ne regroupent que 6,5% des voix exprimées. En 2017, à l’issue du quinquennat de François Hollande, le PS avait perdu presque les 4/5 de ses voix. Là, en 2022, la candidate LR (Valérie Pécresse), avec 4,78% aura perdu les 3/4 des voix obtenues en 2017.
En dix ans et deux élections présidentielles, ces deux partis socles se sont effondrés. Le système présidentiel vient de dévorer ceux qui l’ont engendré. L’électorat de Macron avait déjà bénéficié en 2017 de l’apport d’une majeure partie de l’électorat traditionnel du PS. En 2022, la majeure partie de celui-ci a voté Mélenchon ou Macron et l’électorat gaulliste s’est réparti majoritairement vers Macron mais aussi vers Eric Zemmour (Reconquête).
***
Deux exemples illustrent ces glissements.
Celui de Paris, ville majoritairement PS depuis 20 ans, Hollande y recueillait presque 35% en 2012. Là, la candidate du PS, Anne Hidalgo, elle-même maire de Paris, recueille 2,17% des voix quand Macron rassemble 35% et Mélenchon 30%.
Autre exemple, Neuilly sur Seine, banlieue chic de la capitale, bastion historique du parti gaulliste et de la droite traditionnelle depuis la Libération, dont Nicolas Sarkozy fut maire pendant vingt ans. En 2017, François Fillon, le candidat gaulliste, recueillait 64,92% des voix et Macron 23%. En 2022, Macron double ses voix, frôlant la majorité absolue, Zemmour recueille presque 19% et Valérie Pécresse seulement 15% des voix.
Ces deux exemples illustrent la triple polarisation inédite apparue dans cette élection, asséchant les autres candidatures avec, de part et d’autre de Macron, l’extrême droite et Jean-Luc Mélenchon, un candidat déclaré de la gauche radicale. Tant Macron que Le Pen et Mélenchon seront apparus comme «le vote utile» pour une catégorie de l’électorat, marginalisant sous les 10% ou même les 5% les neuf autres candidatures.
Macron s’est nettement consolidé comme le candidat du bloc bourgeois. Le MEDEF, l’organisation du patronat, a comme en 2017 affirmé en 2022 son soutien à Macron qui suit en tous points les orientations néolibérales et dont les nouveaux points de programme apparus satisfont les groupes capitalistes, que ce soient sur les baisses de prélèvements, les aides à l’entreprise, ou la poursuite des offensives libérales visant la santé et l’Education nationale.
Macron s’est consolidé vis-à-vis de l’électorat réactionnaire depuis 2017, en se montrant capable de s’opposer aux mobilisations des gilets jaunes et à celles des jeunes des quartiers populaires contre les violences policières, à celle des populations des Antilles, de la Kanaky et de la Corse, s’affirmant comme défenseur des forces de répression. Aussi, face à la crise sans fin du PS comme des LR, sa candidature à ce poste est apparue la plus fiable. Il en a résulté un clair renforcement de son électorat par un apport de voix venant des LR, tout en gardant l’essentiel des voix venant de la social-démocratie parmi les classes supérieures du salariat et les retraités aisés, apparaissant comme un gage de stabilité et même comme un rempart vis-à-vis de l’extrême droite. Dès lors, y compris dans des électorats votant traditionnellement pour la droite ou la social-démocratie dans d’autres consultations (municipales ou régionales), Macron est apparu, dans le cadre du système hyper-présidentiel français, comme un garant de sécurité, au-delà des classes possédantes, pour les couches sociales épargnées, pour l’essentiel, par la précarité et les difficultés du quotidien. Ce besoin de stabilité a été évidemment renforcé par la pandémie et la guerre en Ukraine. La spécificité du système électoral français, où la gestion du système gouvernemental est le fait exclusif d’un individu et non d’une représentation proportionnelle dans une assemblée, aura entraîné l’écroulement des partis qui ont construit ce système ces soixante dernières années.
***
L’extrême droite a été spectaculairement renforcée dans cette campagne électorale avec la consolidation du Rassemblement national (RN) et l’irruption de la candidature d’Eric Zemmour. Macron et les principaux médias ont largement cultivé les thèmes identitaires et sécuritaires dans les mois précédant l’élection présidentielle. Tout comme François Mitterrand qui avait fait de Jean-Marie Le Pen son «meilleur ennemi» dans les années 1980, Macron a cultivé l’idée d’un nouveau duel inévitable avec Marine Le Pen, se présentant comme rempart vis-à-vis de l’extrême droite, et pensant bénéficier une nouvelle fois du fiasco qu’avait connu la candidate du RN lors du second tour de 2017. Aussi, depuis longtemps, des personnalités d’extrême-droite cherchaient à sortir de ce piège en avançant le projet d’une recomposition de la droite de la droite, en construisant une alliance de l’aile la plus réactionnaire des LR avec des courants de l’extrême droite, visant à prolonger l’union réalisée lors des manifestations anti LGBTI+ de La Manif pour tous contre le mariage homosexuel et la PMA (procréation médicalement assistée), alliance notamment avec les proches de François Fillon. Construire donc une alternative, cultivant l’homophobie et l’islamophobie ainsi qu’un culte décomplexé des valeurs traditionnalistes françaises, et accueillant sans problème les courants néonazis que Le Pen tient à l’écart par souci de respectabilité.
De cet alliage, avec le soutien du groupe de médias de Vincent Bolloré et celui de Marion Maréchal, nièce de Marine Le Pen, est sortie la campagne d’un journaliste polémiste de la presse de droite venant de la droite gaulliste, Eric Zemmour, diffusant sans complexe depuis des années les idées les plus réactionnaires, condamné plusieurs fois pour ses propos racistes et islamophobes, débordant donc Le Pen sur sa droite, mais tendant la main aux courants les plus fascisants des LR pour une recomposition politique. Il aura eu son heure de gloire par une omniprésence médiatique à l’automne 2021, avançant l’idée qu’une troisième candidature de Marine Le Pen conduirait à un nouvel échec. Finalement, c’est le retour en boomerang de cet argument qui a marginalisé Zemmour, le vote Le Pen apparaissant au contraire, pour l’électorat lepéniste traditionnel, comme le seul moyen de faire chuter Macron. C’est cet argument du «vote utile» qui aura limité à 7% l’impact électoral de Zemmour et aussi celui du troisième candidat d’extrême droite, Nicolas Dupont-Aignan.
Ce projet se solde donc pour l’instant par un échec. Mais, malheureusement, ce premier tour aura confirmé le vote Le Pen comme le premier vote exprimé parmi les employés et les ouvriers et sa forte présence dans les milieux populaires, notamment dans le Nord, l’Est et le pourtour méditerranéen. D’ailleurs, pour essayer de renforcer son poids électoral dans l’électorat populaire, elle aura mis l’accent sur son image de «seule candidate pouvant battre Macron» en développant un discours insistant moins sur les questions sécuritaires ou d’immigration que sur la question de l’augmentation du pouvoir d’achat par une baisse de la fiscalité et des cotisations sociales sur les bas salaires. Tout en cultivant cette image populaire, elle aura tout fait pour apparaître crédible vis-à-vis du MEDEF et totalement compatible avec les cadres de l’Union européenne.
***
La nouveauté de ce premier tour aura été également le double mouvement de l’effacement quasi total du PS du panorama présidentiel et la consolidation électorale de Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise, Union populaire pour la campagne électorale). Là aussi, ce troisième «vote utile» aura siphonné les autres candidatures à gauche, non seulement celle d’Anne Hidalgo, candidate du PS ramenée à 1,75%, mais aussi celles d’EELV (Europe Ecologie Les Verts), du Parti communiste français (PCF), du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et de Lutte ouvrière (LO). Dans des villes et des quartiers populaires ou aux Antilles, beaucoup se seront emparés du vote Mélenchon pour faire barrage à l’extrême droite dès le 1er tour et éviter de devoir une nouvelle fois voter Macron pour éliminer la menace de Le Pen. Mais le vote Mélenchon a aussi été celui de la jeunesse des quartiers confrontée au racisme, aux discriminations et aux violences policières. Ainsi, en région parisienne, il aura conquis une première place dans l’ancienne ceinture rouge, perdue par le PCF depuis les années 2000, dépassant les 50% à Montreuil, La Courneuve, Aubervilliers, et totalisant près de 50% dans le département populaire de Seine Saint-Denis. De même, l’évolution de son discours sur le nucléaire et la place du combat pour le climat aura permis que son vote apparaisse aussi comme un vote pour l’action contre les changements climatiques et premier vote chez les jeunes de 18 à 35 ans. Tout cela aura dominé, effaçant pour beaucoup sa sympathie affichée pour Poutine, notamment lors des massacres en Syrie, et sa position ambiguë sur l’agression russe en Ukraine. Ainsi, les semaines précédant le scrutin, une polarisation croissante s’est opérée à gauche pour renforcer le vote Mélenchon et rendre possible son accession au second tour.
Mais, en prenant les habits présidentiels, Mélenchon aura usé abusivement de la personnalisation de cette élection et de sa fonction, personnalisation correspondant au caractère «gazeux» de son mouvement, La France Insoumise (LFI), réseau d’action sans aucune structuration démocratique. Mélenchon aura lui-même, pour cette campagne, construit une coexistence ambivalente entre cette personnalisation et la mise sur pied autour de lui d’un large collectif, le «Parlement de l’Union populaire», visant à jouer le rôle de passerelle entre le candidat et les mouvements sociaux. En cela, il réitérait l’attitude du PCF à la fin des années 1990, cherchant à s’affirmer comme le porte-parole du mouvement social dans les institutions en intégrant sur ses listes des porte-parole du mouvement syndical et altermondialiste. De même, la France insoumise a voulu, depuis le début de la campagne, imposer le vote Mélenchon comme le seul vote utile à gauche, en ciblant explicitement les autres candidatures de gauche, alors que lui-même aura annoncé sa propre candidature depuis novembre 2020 sans jamais chercher à mener le moindre débat avec les autres forces de gauche et d’extrême gauche. Dès lors, l’échec de Mélenchon à quelques encablures du deuxième tour est aussi celui d’une politique hégémoniste et n’est pas en premier lieu de la responsabilité des autres mouvements de gauche présents dans cette élection.
Néanmoins, son échec et la division des forces de gauche qui pourtant rassemblent, additionnées, un nombre de voix comparable à celui de l’extrême droite (31,94% face aux 32,28% de l’’extrême droite) posent désormais sur la place publique un problème politique. Des forces sociales, des courants militants, cherchent à surpasser les échecs et les trahisons de la gauche social-démocrate et sa soumission au libéralisme capitaliste. Le débat sur cet échec et sur les axes d’une nécessaire mobilisation politique et sociale face aux dégâts du capitalisme n’a pas eu lieu. Le refus de se résigner à cette situation était un des messages essentiels de Philippe Poutou et de la campagne du NPA face à l’urgence anticapitaliste. Aussi, le succès de Mélenchon prouve la réalité et la vigueur de ces forces, mais ses limites viennent aussi de l’absence de volonté de convergences et d’actions communes. Malheureusement, pour l’instant, au-delà du second tour de l’élection présidentielle, il semble évident pour la France insoumise que le seul avenir politique à gauche doit se faire sous la bannière de l’Union populaire, à commencer par les élections législatives de juin prochain pour lesquelles l’essentiel de leurs candidat·e·s ont d’ores et déjà été désignés afin de maintenir et d’augmenter leur groupe parlementaire à l’Assemblée nationale.
***
Quoi qu’il en soit, la prochaine étape est le second tour de l’élection présidentielle. Même si les premiers sondages donnent Macron vainqueur, les écarts sont bien plus étroits qu’en 2017.
Dans l’électorat populaire, certains iront rejoindre l’abstention, mais beaucoup vont mettre dans l’urne un bulletin Macron, pour faire barrage à Le Pen, comme cela a été le cas en 2017. Ce choix se fera à contrecœur même si, après avoir mené cinq ans d’attaques violentes contre les classes populaires, après avoir été le fidèle défenseur des intérêts capitalistes, Macron cherche entre les deux tours à se parer d’un langage social et d’un vernis antifasciste pour se gagner des voix à gauche, amendant même partiellement son projet de nouvelles attaques contre les retraites. Cet apport de voix venant de la gauche est, avec les abstentionnistes du premier tour, la seule réserve électorale qui lui reste pour gagner le second tour, ayant déjà gagné l’essentiel des voix venant de la droite traditionnelle. Mais beaucoup, dans les classes populaires, ne pourront pas oublier les attaques orchestrées contre les gilets jaunes, les jeunes des banlieues, les violences policières impunies, la réforme de l’assurance chômage et la promesse de nouvelles attaques contre les retraites, les cadeaux incessants aux groupes capitalistes, le mépris colonial envers les populations des Antilles, de Kanaky et de Corse.
Mais une éventuelle élection de Marine Le Pen ne serait pas anodine, malgré la façade de respectabilité dont elle a voulu se parer les dernières semaines dans le pays, se servant même de Zemmour comme faire-valoir pour manifester sa modération. Elle est l’héritière et la dépositaire de tous les courants les plus réactionnaires de l’extrême droite française, et comporte dans ses rangs les idéologues et les défenseurs des thèses racistes, xénophobes, héritière aussi des courants les plus hostiles au mouvement ouvrier, aux luttes d’émancipation des peuples. Elle représente la béquille du grand patronat français pour lui apporter son soutien lorsque les classes populaires se lèvent, descendent dans la rue, pour défendre ses droits et que l’ordre est menacé. Elle prend alors fait et cause pour les forces de répression, contre les manifestants, comme elle l’a fait lors des manifestations des gilets jaunes en novembre 2019.
Donc, en aucun cas, un bulletin Le Pen ne pourrait être une arme pour se défendre face aux attaques menées ou à venir de Macron. Au contraire, l’élection de la candidate du RN serait synonyme d’une aggravation qualitative de la situation des classes laborieuses, de divisions approfondies du camp des exploité·e·s et des opprimé·e·s, faites d’une exacerbation des discriminations et des attaques contre les classes populaires racisées, synonyme aussi de nouvelles attaques contre les droits collectifs des salarié·e·s et de leurs organisations, contre les libertés démocratiques. De même, un score élevé en sa faveur, loin d’être un avertissement pour sanctionner la politique réactionnaire de Macron, serait un encouragement supplémentaire pour celui-ci sur les chemins de sa politique ultralibérale et sécuritaire.
Dans tous les cas, même si la combativité sociale s’est largement manifestée ces dernières années en métropole et dans les Outre-mer, dans les quartiers et les entreprises, la construction politique de notre camp social pour agir et défendre un projet d’émancipation est un chantier sur les décombres de la social-démocratie. Le succès électoral de Mélenchon peut être un point d’appui s’il n’est pas synonyme d’arrogance et de volonté hégémonique et d’absence de débat. Dans tous les cas, la force affirmée de l’extrême droite et les annonces de nouvelles attaques de Macron contre les retraites et le système public de santé, la surdité et la passivité gouvernementale devant l’urgence climatique, la détérioration galopante du pouvoir d’achat montrent l’urgence de la construction, sans attendre, d’un front d’action politique commun autour des urgences de l’heure, du combat contre le capitalisme. Cette question se posera dès les prochaines semaines quel que soit le résultat du deuxième tour. (Article reçu ce 13 avril 2022)
[1] Si on rapporte les résultats du 1er tour de l’élection présidentielle au nombre d’inscrits, on obtient les pourcentages suivants: abstention: 26,3%, E. Macron: 20,1%, M. Le Pen: 16,7%, J.-L. Mélenchon: 15,8%, E. Zemmour: 5,1%. (Réd.)

La lutte contre l’islamophobie à Québec

Un peu de contexte
Bien qu’observée au Québec dès le XIXe siècle, c’est à la fin du XXe siècle que la province compte une plus grande présence de personnes de confession musulmane, quoiqu’elle n’atteigne pas 1 % de la population dans la région de la Capitale-Nationale. Les politiques d’immigration ont en effet favorisé la venue de populations immigrantes francophones hautement scolarisées, africaines et notamment maghrébines, résidant surtout dans la métropole.
Sur le plan sociopolitique, les personnes d’origine arabe ou de confession musulmane ont cependant participé en grand nombre aux mobilisations massives organisées à Québec en solidarité avec la Palestine et en opposition à la guerre en Irak. D’autres mobilisations, particulièrement pour la défense des droits humains ou lors du « printemps arabe », ont aussi permis une certaine jonction avec la gauche et les mouvements sociaux de la région.
À la montée du sentiment islamophobe en Occident, exacerbé par le 11 septembre 2001 et la présidence de Trump, s’est ajoutée la croissance d’un nationalisme ethnique québécois alimenté par l’Action démocratique du Québec (ADQ) avec la crise des accommodements raisonnables, le Parti québécois (PQ) avec la « charte des valeurs » et enfin la Coalition avenir Québec (CAQ) avec les « valeurs québécoises » et la loi 21[2], sans oublier le rôle joué par l’empire médiatique Québecor. Plus spécifiquement, dans la région de Québec, la présence importante de la radio-poubelle contribue à l’essor du racisme et de l’islamophobie[3]. Enfin, la présence de groupes nationalistes anti-immigration et d’une extrême droite organisée, visible et active dans des groupes comme La Meute et Atalante, ajoute de l’huile sur le feu.
L’attentat du 29 janvier 2017
C’est l’attentat au Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) qui a conduit à une prise de conscience massive de la présence et des dangers de l’islamophobie dans la région. Rappelons que l’assassin a, de façon préméditée, abattu six personnes, blessé plusieurs autres et marqué à vie une quarantaine de personnes présentes sur place. L’assassin a été considéré comme apte à subir son procès[4] et a été reconnu coupable de six meurtres au premier degré et de six autres tentatives de meurtre. Le procès a aussi mis en relief son intérêt marqué pour des sites Web d’extrême droite américains et des vidéos d’autres attentats.
Ce fut l’évènement québécois le plus médiatisé de l’année 2017 au niveau international. Sur les ondes de TVA Nouvelles, Pierre Bruneau a présenté cet attentat islamophobe comme du « terrorisme inversé », le discours médiatique préexistant ayant clairement postulé que le terrorisme devait venir de la part des communautés musulmanes[5] !
Les suites
Quelques heures après l’attentat, les premiers rassemblements se sont tenus, dont une vigile organisée par quelques militantes et militants de la région, qui a réuni le lendemain de l’attentat entre 10 000 et 15 000 personnes sous un froid glacial.
Par la suite, les initiatives se sont multipliées. Le CCIQ a organisé une marche et des personnes à l’origine de la vigile ont rassemblé des centaines de lettres de solidarité rédigées par des citoyennes et des citoyens et adressées aux familles des victimes. Dans les semaines suivantes, une coordination des actions contre le racisme a pu réunir une vingtaine de groupes issus des communautés culturelles et des mouvements sociaux, dont le Regroupement d’éducation populaire en action communautaire (REPAC) et la Ligue des droits et libertés, ce qui a permis, entre autres, l’organisation d’une manifestation contre l’islamophobie le 18 février.
La Coordination des actions contre le racisme à Québec est restée par la suite un lieu de concertation pour organiser des conférences, des marches et autres activités antiracistes. C’est aussi devenu, via les médias sociaux, un outil de diffusion des idées et des actions contre le racisme dans la région. Un comité pour l’organisation de commémorations du 29 janvier y a été créé. Depuis, le Comité citoyen 29 janvier je me souviens a exercé un leadership important en organisant les commémorations annuelles de l’attentat.
Les commémorations
Les commémorations organisées à Québec tous les 29 janvier par le Comité citoyen, en collaboration avec le CCIQ et avec le soutien de la Ville de Québec, sont des évènements majeurs dans la lutte contre l’islamophobie, et ont un rayonnement pancanadien important. La première commémoration, un an après l’attentat, a réuni près de 5000 personnes par grand froid, en présence des premiers ministres, de la mairesse de Montréal et du maire de Québec. En janvier 2019, le rassemblement a eu lieu à l’Université Laval, en 2020, à l’Église Notre-Dame-de-Foy et en 2021, pandémie oblige, à l’extérieur du Centre culturel islamique avec diffusion en direct.
D’initiative citoyenne et militante, ces évènements ont eu droit à une visibilité médiatique importante où l’expression de la solidarité envers les proches des victimes s’est conjuguée avec des prises de position claire contre le racisme et l’islamophobie par le comité organisateur et ses alliés. On cherchait à atteindre autant les communautés musulmanes que l’ensemble de la population, et des liens ont été établis avec les victimes du féminicide de la Polytechnique ainsi qu’avec les victimes québécoises d’un attentat commis à Ouagadougou en 2016. Les commémorations ont aussi permis des prises de position, entre autres contre le refus de François Legault de reconnaitre qu’il y a du racisme systémique au Québec.
La lutte continue
La lutte contre l’islamophobie a pris d’autres formes dans la région. On peut penser aux batailles menées contre les radios-poubelles et contre l’extrême droite, entre autres par la campagne Liberté d’oppression et le travail de vigie du groupe Sortons les poubelles. Des mobilisations contre la loi 21 de la CAQ ont eu lieu à Québec, sous le leadership de jeunes femmes musulmanes. Ces dernières se sont d’ailleurs impliquées par solidarité dans les mobilisations de Black Lives Matter, de même qu’en appui aux Autochtones et à la cause palestinienne.
Notons que d’autres enjeux et d’autres solidarités ont émergé, comme l’implication du CCIQ par son porte-parole, Boufeldja Benabdallah, ainsi que des survivants de l’attentat dans la campagne pour le contrôle des armes à feu menée par Poly se souvient. Des liens ont aussi été créés au niveau international, notamment avec le groupe One World Strong fondé à la suite de l’attentat de Boston.
Bilan et perspective
Les importantes mobilisations contre l’islamophobie ont permis de tisser une toile de solidarité antiraciste à Québec. Un front large incluant la Mairie de Québec, les mosquées, des militantes et militants antiracistes, des député·e·s et plusieurs organisations religieuses et sociales de la ville a permis, non seulement, une unité de parole autour de l’attentat du 29 janvier 2017 et de ses suites, mais aussi en réaction à des évènements comme l’attentat antisémite de Pittsburgh en 2018 et celui, islamophobe, de Christchurch en 2020. Par ailleurs, une solidarité interconfessionnelle unique s’est tissée dans la région. Sur le plan politique, les élections municipales ont favorisé l’émergence de plusieurs candidatures importantes issues de la diversité, dont des personnes impliquées dans la lutte contre l’islamophobie.
La lutte pour la construction d’un Québec inclusif implique de maintenir et de développer cette solidarité. Mettre fin au racisme et à l’islamophobie est un travail de longue haleine qui exige de consolider la jonction politique entre la gauche et les membres des différentes communautés, permettant de construire un mouvement indépendantiste québécois antiraciste et de démanteler les éléments de racisme systémique dans l’État.
Sébastien Bouchard[1] Militant social, syndical et politique
- Texte écrit en collaboration avec Maryam Bessiri et Iris Hermon. ↑
- Loi sur la laïcité de l’État, communément désignée par loi 21. ↑
- Sébastien Bouchard, « La radio-poubelle : le populisme de droite en action », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 11, 2014. Une version plus longue de ce texte a été publiée sur le site des NCS en 2015, <cahiersdusocialisme.org/la-radio-poubelle-le-populisme-de-droite-en-action1/>. Voir aussi : Dominique Payette, Les brutes et la punaise, Montréal, Lux, 2019. ↑
- Les nombreux examens effectués en prévision de son procès n’ont pas décelé de maladie mentale, mais des traits narcissiques et une volonté de mentir pour fausser son évaluation psychiatrique. Isabelle Mathieu, « Bissonnette a feint avoir des hallucinations », Le Soleil, 24 avril 2018. ↑
- « Un acte qui se fait contre une communauté musulmane chez nous, c’est quelque chose qu’on n’avait pas vu venir. On aurait pu imaginer le contraire : qu’une communauté musulmane ou qu’un groupe extrémiste musulman commette un geste, mais que nous…que quelqu’un de la communauté, d’une autre communauté, attaque les musulmans, c’est un terrorisme à l’envers, si vous me permettez l’expression », a déclaré M. Bruneau le 29 janvier 2017, <https://conseildepresse.qc.ca/decisions/d2017-01-011/>. ↑

Etats-Unis. Le spectre fascisant de Trump dans la perspective des « midterms » et de 2024

Donald Trump reste le collecteur de fonds le plus important du GOP (Parti républicain), et les experts disent que les courriels de collecte de fonds qui alimentent ses ambitions politiques font de plus en plus écho aux théories du complot et emploient une rhétorique fasciste qui fait appel aux pires instincts de la droite.
Les courriels de collecte de fonds de Trump ont contribué à réunir 378 millions de dollars faits de petits dons durant la campagne 2020. Il y a 110 millions de dollars dans le trésor de guerre de l’ancien président en février 2022. C’est plus que le total déclaré par le Comité national républicain et le Comité national démocrate réunis. Ce succès dans la collecte de fonds suggère que le message de Trump entre en écho avec une partie substantielle de la base républicaine, alors que d’autres politiciens d’extrême droite lancent des attaques fracassantes avant les élections de mi-mandat [le 8 novembre 2022] contre le droit à l’avortement, contre l’histoire des Noirs [esclavage, oppression, discrimination…], contre les écoles publiques et les personnes LGBTQ.
Les courriels trompeurs [1] de Trump pour la collecte de fonds ne sont pas seulement une odieuse arnaque. Si vous êtes un partisan inscrit sur la liste d’e-mails convoitée [dans le sens où ces listes de mails sont vendues, New York Times, 13 octobre 2018] de Trump, on vous dit que des «forces sinistres» sont en train de détruire une nation qui appartient de droit à des «patriotes loyaux comme vous». Seul Trump peut «sauver l’Amérique» de cette humiliation, disent les courriels, faisant un clin d’œil à la rhétorique fasciste du XXe siècle, selon les experts.
Certains appels semblent fonctionner comme une loterie, offrant aux donateurs une chance de rencontrer Trump en personne ou d’assister à un rassemblement «top secret». Un courriel datant de février 2022 et signé par «Donald J. Trump» invite les partisans à rejoindre le «cercle d’amis restreint» du célèbre président, où «quelques privilégiés» auront droit à «des informations confidentielles – des informations qui, j’en suis sûr, ne seront partagées avec personne d’autre».
Les promesses d’informations secrètes et de proximité avec Trump semblent renvoyer à l’approche de QAnon, la théorie de la conspiration raciste et antisémite d’extrême droite selon laquelle Trump lutterait contre une cabale «élitaire» de «pédophiles». QAnon continue de recevoir des clins d’œil de la part de Trump et d’élus alliés tels que la représentante Marjorie Taylor Greene (républicaine, Géorgie).
***
Les experts débattent depuis des années de la question de savoir si Trump et son mouvement sont fascistes, mais les mensonges de Trump sur une élection volée et l’attaque du 6 janvier contre le Capitole ont franchi une ligne rouge pour des historiens comme l’expert en fascisme Robert Paxton [auteur, entre autres, de La France de Vichy, 1940-1944]. Certains journalistes qualifient désormais ouvertement le mouvement de Trump de «fasciste» ou de «néofasciste». En effet, les experts affirment que des éléments de la pensée fasciste se retrouvent régulièrement dans les discours de Trump ainsi que dans ses courriels de collecte de fonds, qui sont payés par le Save America Joint Fundraising Committee et soutenus par deux super PAC [sans plafond de dons] pro-Trump.
Dans une explication pratique publiée sur The Conversation, Joe Broich, professeur associé à la Case Western Reserve University, donne une définition large du «fascisme» tel que le conçoivent les historiens. Les partis fascistes sont apparus en Italie après la Première Guerre mondiale et se sont répandus en Europe et dans le monde, notamment aux Etats-Unis, en Amérique du Sud et en Inde. Le fascisme est «l’extrême logique du nationalisme», l’idée que les Etats-nations doivent être «construits autour de races ou de peuples historiques». Les fascistes sont obsédés par la race, écrit Joe Broich, ainsi que par l’idée que les vrais «patriotes» et les «bonnes personnes» sont «humiliés» tandis que les «mauvaises personnes» en profitent.
«Le fascisme [dit] que notre droite actuelle n’est pas assez dure; par exemple, ils aiment encore la démocratie ou le pluralisme relatif, alors démolissons tout et reconstruisons autour du peuple, “le peuple” – et c’est l’une des principales cases du jeu de bingo que Trump coche», a déclaré Joe Broich dans un entretien.
Joe Broich rappelle que Trump avait déclaré à un public majoritairement blanc dans le Minnesota qu’il avait de «bons gènes», avant de les avertir que le président Joe Biden allait inonder leur communauté de réfugiés de Somalie, une déclaration qui, selon les critiques, évoquait l’eugénisme et la supériorité raciale.
***
Le 5 avril, un courriel de collecte de fonds signé par Trump, dont l’objet est «C’est très, très triste», déplore que «notre pays» soit «détruit par Joe Biden et les démocrates». «Nous ne sommes plus respectés», lit-on dans l’e-mail, «c’est très triste de voir ce qui est arrivé à nos grands Etats-Unis.»
«Dire “nous ne sommes plus respectés”, c’est classique, c’est comme une caricature des fascismes à l’ancienne», a déclaré Joe Broich. «Nous avons été humiliés, nous allons retrouver notre fierté – c’est comme une triste farce, sortie tout droit de Mein Kampf.»
L’idée directrice de la collecte de fonds est largement dépourvue de contenu politique réel, en dehors de la mention rapide d’un «désastre» à la frontière des Etats-Unis et d’un engagement à «SAUVER L’AMÉRIQUE».
Bien sûr, il y a un véritable désastre humanitaire à la frontière sud des Etats-Unis. Les groupes de défense des droits des migrant·e·s accusent les politiques racistes mises en place sous Trump et poursuivies jusqu’à récemment sous Biden. Trump et des républicains comme le gouverneur du Texas Greg Abbott exploitent depuis longtemps les peurs xénophobes face aux immigrant·e· s de couleur pour rallier leur base nationaliste. Trump a construit sa présidence autour de son mur frontalier. Greg Abbott est actuellement en train de militariser davantage la frontière avec toutes les ressources qu’il peut rassembler en réponse à la décision de Biden de supprimer le Titre 42 [possibilité pour le gouvernement des Etats-Unis de renvoyer des personnes venant d’un pays touché par une maladie contagieuse], la politique dite de «rester au Mexique».
Joe Broich a déclaré que le fascisme est un «droitisme révolutionnaire» qui est à la fois anti-establishment et rageusement anti-social. Le fascisme est «révolutionnaire» dans le sens où le système politique actuel doit être saisi ou renversé afin de protéger «le peuple» (ou le «folk», également appelé «volk» en allemand) de l’«Autre» désigné par les fascistes, quel qu’il soit. (Dans le cas de l’Allemagne nazie, les cibles comprenaient le communisme, le libéralisme, le socialisme, les immigrants, les Juifs, les Tsiganes et les Slaves.)
***
Dans le même courriel de collecte de fonds datant du 8 avril, Trump déclare que le «système est totalement brisé». Il écrit que le pays «va vers le socialisme et le communisme» – en même temps, apparemment – et que le leadership de Joe Biden et Kamala Harris est à blâmer. Trump qualifie, à tort, tous les démocrates de «socialistes» et de «communistes». (Bien sûr, au grand dam de nombreux progressistes, le parti démocrate dominant n’est décidément pas socialiste!). Pourtant, si les trumpistes croient que le système est brisé et que le communisme est en quelque sorte en plein progrès, dès lors ils pourraient aussi croire que la violence est nécessaire pour «sauver l’Amérique», disent les experts en fascisme.
Ce sentiment était clairement présent lorsque des milices armées, des bandes fascistes et des partisans de Trump en colère ont cherché des élus à attaquer le 6 janvier 2021. Plus d’un an après, la rhétorique de Trump continue d’encourager la violence. Lors d’un récent discours en Caroline du Sud (16 mars 2022 ), Trump a exhorté ses partisans à «donner leur vie» pour défendre un pays supposé être attaqué par des forces progressistes. Inspirés en partie par Trump, les républicains des Etats-Unis ont répondu aux appels massifs à la justice raciale en faisant pression pour interdire les livres et les discussions en classe sur la «théorie critique de la race», leur terme fourre-tout inexact pour les programmes d’équité et l’éducation antiraciste:
«Faire disparaître la théorie critique de la race de nos écoles n’est pas seulement une question de valeurs, c’est aussi une question de survie nationale. Nous n’avons pas le choix… Le sort de toute nation dépend en fin de compte de la volonté de ses citoyens de sacrifier – et ils doivent le faire – leur vie pour défendre leur pays… Si nous laissons les marxistes, les communistes et les socialistes apprendre à nos enfants à haïr l’Amérique, il n’y aura plus personne pour défendre notre drapeau ou protéger notre grand pays ou sa liberté.»
Outre l’appel aux armes, en quoi cela diffère-t-il du «red-baiting» [chasse aux sorcières communistes de la période du maccarthysme] qui a dominé la rhétorique du GOP pendant des décennies? En bref, il n’y a pas de différence. Le socialisme est un épouvantail bien connu des républicains. Cependant, pour Joe Broich et d’autres experts, l’écart fasciste de Trump par rapport à l’orthodoxie républicaine s’est cristallisé avec la tentative violente de renverser l’élection le 6 janvier 2021. Selon Joe Broich, les fascistes ont recours aux paramilitaires ou au moins à la violence de rue pour imposer leur politique. L’encouragement de Trump à des groupes violents tels que les Proud Boys correspond à cette description.
«Les deux partis ont voulu déjouer l’autre dans les urnes, mais maintenant, je pense qu’avec le Trumpisme, il n’y a aucun problème à abandonner la démocratie», a déclaré Joe Broich. «Je pense que c’est le grand changement».
Le fascisme de Trump se répercute sur le Parti républicain, en particulier au niveau des Etats, où les élus extrémistes exigent une médiatisation des attaques aux enseignants des écoles publiques, aux étudiants et aux familles LGBTQ, aux droits de vote et à toute discussion réaliste sur l’histoire raciale de la nation. Les programmes scolaires antiracistes et les soins de santé conformes au genre pour les adolescents transgenres, par exemple, sont présentés comme des affronts aux patriotes et aux chrétiens. Ou, comme le dit Joe Broich, comme des «agressions contre l’intégrité du volk».
«Pour le trumpisme, nous pourrions dire que c’est une “agression contre les vrais Américains”, il faut qu’ils soient attaqués pour que vous puissiez vous rassembler autour du drapeau de Trump en guise de contre-attaque», a déclaré Joe Broich.
Les réactionnaires et les autoritaires ne sont pas tous des fascistes. L’ancien président George W. Bush n’est généralement pas considéré comme fasciste parce qu’il est membre de l’establishment politique plutôt qu’un révolutionnaire de droite. George W. Bush était belliciste et est critiqué pour avoir sapé la Constitution, mais il représente toujours le système actuel et le courant dominant du GOP. Trump, en revanche, s’est opposé à Jeb Bush [gouverneur de Floride de janvier 1999 à janvier 2007, il participe aux primaires de 2016 et se retire, il est très attaqué par Trump; allié au Tea Party, il se profilera comme un néoconservateur] et à l’establishment républicain en tant qu’outsider populiste de droite en 2016. Depuis lors, Trump a ignoré une longue liste de normes démocratiques, culminant dans son refus de concéder la victoire lors de la dernière élection.
«Le fascisme est toujours une option de droite révolutionnaire, donc le fascisme doit attaquer une droite établie, plus ancienne… C’était impossible pour Jeb Bush, mais c’est explicitement ce que Trump a fait», a déclaré Joe Broich.
Joe Broich affirme que le fascisme existe sur un éventail comme toute autre idéologie politique, mais il existe des caractéristiques définissant les fascismes historiquement. Cochez suffisamment de cases sur la carte du jeu de bingo fasciste – violence anti-gauche, racisme et xénophobie, capitalisme de copinage, nationalisme extrême, paramilitaires et violence de rue, un leader central fort – et vous êtes en territoire fasciste. Bien sûr, Trump n’est pas identique aux fascistes du passé. Mais un examen attentif de la façon dont il rallie ses partisans – et capte leur argent – offre un aperçu de ce à quoi un avenir fasciste pourrait ressembler. Même si Trump n’est plus à la Maison Blanche, ses e-mails de collecte de fonds montrent que nous ne pouvons pas ignorer la possibilité présente d’un tel avenir à l’horizon. (Article publié sur le site Truthout, le 9 avril 2022; traduction rédaction A l’Encontre)
[1] Dans le sens où l’on fait croire à des personnes favorables à Trump qu’elles ne sont plus sur les listes d’e-mails du président et qu’elles doivent immédiatement répondre pour continuer à être inscrites en bonne place sur ce listing de donateurs que Trump va examiner. Ce qui suscite des réponses et des dons, petits. (Réd.)

La crise migratoire haïtienne – Entrevue avec James Darbouze[1]

R. E. – Plus d’un million d’Haïtiennes et d’Haïtiens ont fui le pays au cours de la décennie 2010. Cette poussée migratoire a eu lieu paradoxalement dans un contexte où le département de l’Ouest était en principe en reconstruction après le séisme du 12 janvier 2010. Comment expliquez-vous ce déplacement massif des jeunes haïtiens à un moment où il devrait y avoir beaucoup de possibilités économiques dans le pays ?
J. D. – Effectivement, vu sous cet angle, cela a l’air d’être une contradiction. Cette manière de poser la question nous porte à interroger le fonctionnement de l’aide internationale post-séisme dans un pays comme Haïti, c’est-à-dire un pays sous tutelle internationale depuis 2004, à la suite de l’initiative d’Ottawa pour Haïti (2003). Autant dire qu’il y a un double aspect à considérer dans la réponse : le caractère massif de la poussée migratoire et les raisons d’un tel mouvement. Sur le premier aspect : le caractère massif de ce mouvement migratoire au cours de la décennie 2010 nous fait comprendre qu’il n’y a pas lieu de se focaliser sur les facteurs individuels qui interviennent sur la probabilité de départ. Tous ces jeunes gens qui migrent, qui partent, sont en quête de débouchés et d’opportunités. Ils et elles aspirent à une vie digne et veulent gagner leur pain quotidien à la sueur de leur front. C’est un rêve d’une simplicité déconcertante, c’est ce que veulent les gens : sortir du chômage chronique, gagner leur croûte dignement, satisfaire leurs besoins et ceux de leur famille.
Parce que cela leur est impossible dans le contexte haïtien, ils se sentent contraints à la migration par tous les moyens imaginables. En principe, le contexte post-séisme a introduit une nouvelle donne, les grands travaux qu’implique la période de reconstruction auraient dû les retenir. Cependant, quand on prend le temps de bien observer et d’analyser l’environnement haïtien post-séisme, on trouve une certaine cohérence. En effet, si la reconstruction avait eu lieu, elle aurait pu mobiliser la force laborieuse et l’énergie de ces jeunes gens. Elle aurait pu les retenir dans le pays, tout en leur offrant des opportunités économiques et une possibilité – même minime – d’ascension sociale. Mais la réalité est que la reconstruction n’a pas eu lieu. Très peu a été fait. Onze années après le tremblement de terre, la situation de la capitale et de toute la région métropolitaine de Port-au-Prince est pire qu’au lendemain du séisme. De nombreuses études, recherches et ouvrages ont montré que les fonds de la reconstruction ont été détournés, dilapidés. À mon avis, c’est un des points susceptibles d’expliquer ce déplacement massif. Un autre élément est le désir d’Occident. Cette notion fait référence au devenir hégémonique du mode de vie occidental – son triomphe – dans le contexte de domination impériale de la culture occidentale. Ce devenir hégémonique me semble favorisé par le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et par la pénétration dans le pays des images de bonheur, de réussite et de bien-être à l’occidentale. Mais cet élément n’est pas lié spécifiquement au moment de la reconstruction.
R. E. – Dans un contexte où la dépendance d’Haïti par rapport aux grandes ambassades occidentales en général et des États-Unis en particulier s’accroit de plus en plus, quelle est votre lecture du déplacement de la population haïtienne dans les pays de l’Amérique latine au cours des dernières années ?
J. D. – À mon avis, il y a plusieurs facteurs qu’il faudrait mettre en perspective pour bien situer ce déplacement de la population haïtienne. Le premier facteur est la mise sous tutelle d’Haïti depuis 2004. En effet, depuis l’année de la commémoration du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti (2004), à l’initiative du Canada, un consortium de pays occidentaux – à la tête duquel on trouve notamment la France, le Canada, les États-Unis – a décidé de départir le peuple d’Haïti de sa souveraineté. Toutes les grandes décisions touchant à la vie sociale, politique et économique du pays ainsi qu’à l’avenir de la population sont prises par ce consortium. Ces décisions déterminent si la population va rester dans le pays ou partir vers d’autres cieux, considérés plus cléments. C’est dans ce cadre qu’il faut situer un premier élément du rapport de déplacement vers les pays de l’Amérique latine. Jusque dans les années 2010, les États-Unis, le Canada, la République dominicaine, la France et les Petites Antilles (Bahamas, les îles Turks et Caicos) étaient les principales destinations des mouvements migratoires haïtiens. De 2004 à 2017, sous le couvert d’une mission de stabilisation des Nations unies en Haïti, de nombreux contingents militaires d’Amérique latine (Brésil, Argentine, Uruguay, Chili, etc.), d’Afrique et d’Asie se sont retrouvés sur le sol haïtien. L’Amérique latine est devenue plus proche.
Le deuxième facteur est le positionnement au niveau de l’appareil d’État en 2011, environ une année après le tremblement de terre, d’une organisation criminelle mafieuse dirigée par des néoduvaliéristes. Cette opération a pu se réaliser, comme cela a été largement documenté, avec le soutien de la communauté internationale, des gouvernements membres du Core group[2] et principalement des États-Unis. Pour rappel, le séisme de 2010 a fait plus de 250 000 morts et détruit la région métropolitaine à plus de 80 %. Au moment où se posait l’urgence d’une planification de la reconstruction par un personnel politique constitué de patriotes qualifiés, le pays a été livré à des mercenaires. Cette bande de mercenaires soutenue par la communauté internationale a tôt fait de désespérer la population haïtienne par sa gestion calamiteuse des ressources, la dilapidation et le détournement des biens du pays. Haïti a connu alors une détérioration exacerbée de l’environnement social, politique et économique. D’autant qu’il a été, par ailleurs, constamment soumis à un certain nombre de risques environnementaux et climatiques résultant de son exposition géographique aux événements météorologiques extrêmes (cyclones, ouragans, etc.).
Il y aurait beaucoup d’autres considérations à prendre en compte sur ce point, par exemple le fait qu’aucune politique préventive n’a été mise en œuvre pour adapter les infrastructures aux intempéries, cyclones, ouragans et séismes, malgré la présence sur le terrain du consortium international de tutelle. Les conditions de vie de la population se sont complètement dégradées pendant que le pays connaissait une croissance économique décevante. Dans ces conditions, à tort ou à raison, la migration se présente comme un réflexe de sécurité et de mobilité sociale et économique pour les catégories les plus vulnérables.
Bien entendu, nous ne mettons pas en relief ici le fait que depuis le XIXe siècle, Haïti a toujours entretenu des relations fraternelles et solidaires avec le Venezuela. Ou bien des rapports de coopération et de bon voisinage avec Cuba en raison du faible taux d’industrialisation. Par ailleurs, comme mentionné plus haut, Haïti a toujours été parmi les pays exportateurs de travailleurs et travailleuses du monde. À chaque nouvelle crise, ce rôle de pays pourvoyeur de main-d’œuvre est renouvelé.
R. E. – Haïti fait partie des territoires les plus attractifs pour le monde humanitaire alors que le pays semble répulsif pour la majorité de sa population. Comment expliquez-vous ce contraste ?
J. D. – En fait, on est devant un cas typique de ce qu’il convient d’appeler la logique des mondes. On sait que l’attractivité autant que le caractère répulsif des territoires sont des constructions sociales, politiques et institutionnelles. L’exemple haïtien fournit une illustration parfaite de la manière dont ces politiques sont mises en œuvre. Généralement, lorsqu’il s’agit d’expliquer les mouvements migratoires internationaux, une distinction ordinaire consiste à inventorier les facteurs de repoussement (les troubles civils, un système corrompu, le manque d’État de droit, l’insécurité galopante…) et les facteurs d’attirance (politique d’immigration facile, conditions socio-économiques meilleures, réseaux d’accueil…). Dans le contexte haïtien, on se retrouve avec un assemblage de ces deux facteurs adaptés en fonction du groupe : le repoussement pour les Haïtiens et l’attraction pour les étrangers.
En effet, il y a de multiples facteurs de repoussement qui s’exercent sur des franges de la population haïtienne, notamment les jeunes. On pourrait citer l’insécurité, le chômage ainsi que toutes les menaces quelconques auxquelles ils sont exposés et contre lesquelles ils sont sans recours. Le jeune – ou la jeune – qui compare sa situation en Haïti, le pays où il est né, à ce qu’elle pourrait devenir s’il changeait de pays, estime qu’il ne pourrait que « mieux vivre » ailleurs. D’où un triomphe certain du désir d’ailleurs comme on a pu le voir récemment. Des Haïtiennes et des Haïtiens investissent tout ce qu’ils ont pour fuir le pays à tout prix parce qu’ils y sont forcés par les politiques appliquées dans ce pays. Ces politiques ne les « voient » pas vivre en Haïti ni n’entendent aménager le territoire de sorte qu’il constitue un cadre de vie pour eux.
De la même manière, il y a de multiples facteurs qui attirent et font d’Haïti une terre de possibilités pour le monde humanitaire. Par exemple, le fait que le pays soit – par la démission des pouvoirs publics – vulnérable et abonné aux catastrophes. Et dans une certaine mesure, on peut même soutenir que ces mêmes facteurs qui attirent le monde humanitaire participent des éléments de repoussement pour la population native.
R. E. – Les autorités étatsuniennes ont violé le droit à l’asile de plusieurs milliers de migrantes et migrants, en majorité haïtiens, massés sous le pont Del Rio au Texas au cours des mois de septembre et d’octobre 2021. Cette violation témoigne-t-elle d’une nouvelle ère du capital où le verbiage des droits de la personne (droit à la protection des réfugiés en particulier) n’est plus utile pour voiler sa barbarie ?
J. D. – Cette question est vraiment très intéressante. Elle me fait penser à ce mot d’Hannah Arendt nous rappelant que le siècle dernier a créé des étrangers face auxquels s’est posé le problème de l’accueil. « Des groupes qui n’ont été accueillis nulle part, qui n’ont pu s’assimiler nulle part. Une fois qu’ils ont eu quitté leur pays natal, ils se sont retrouvés sans patrie; une fois qu’ils ont abandonné leur État, ils ont été considérés comme des hors-la-loi; une fois qu’ils ont été privés de leurs droits, ils se sont retrouvés des parias, la lie de la terre» et « ainsi se dévoilent aux yeux de tous les souffrances d’un nombre croissant de groupes humains à qui les règles du monde environnant cessent souvent de s’appliquer.»
J’ai été amené en diverses occasions à me préoccuper de droits humains vus sous l’angle du droit des étrangers. Aujourd’hui, notamment dans le contexte de pandémie globale, comme l’indique Jacques Derrida, il y a une question de l’étranger. Une question tranchante qui ne manque pas de déchaîner les passions. Dans sa spécificité actuelle, cette question est celle du droit et de la démocratie. L’étranger est celui par qui la question scandaleuse, tapageuse, arrive dans les « États de droit ». Alors que dans le discours courant – celui des médias et de la rhétorique officielle des institutions internationales – le fondamentalisme des droits de l’homme fait rage. En contrepartie, dans les politiques officielles, se fait le constat d’un durcissement des polices intérieures et des mesures de contrôle de l’immigration visant à restreindre la libre circulation des individus. Par cette question est lancée une interpellation sur le caractère démocratique des sociétés contemporaines. Il y a là, il me semble, une fracture ontothéologique qui est en train de changer le rapport occidental au monde. C’est en ce sens que ce qui s’est passé sous le pont Del Rio, au Texas, au cours des mois de septembre et d’octobre 2021, peut avoir quelque chose à nous apprendre sur notre temps, sur les temps à venir et sur le fonctionnement des sociétés contemporaines.
Aux États-Unis, il y a deux conceptions du monde qui s’affrontent et s’entrechoquent depuis le XIXe siècle. Une conception antique d’un monde foncièrement clos, fortement hiérarchisé, qui prend sa source dans la nature elle-même. Cette conception du monde crée la hiérarchie des communautés et la hiérarchie des individus à l’intérieur des communautés, sur la base de la couleur de la peau. Les hommes à cravache qui pourchassaient, à cheval, au Texas, les immigrantes et les immigrants haïtiens sont l’expression de cette conception dépassée du monde clos. Et, il y a en face, une conception plus ouverte, moderne, qui fonde la communauté sur l’accueil. Comme j’ai essayé de le montrer ailleurs, la guerre de Sécession a facilité un modus vivendi, mais elle n’a pas suffi à faire triompher la conception plus ouverte dans les mentalités.
Ces deux conceptions ayant toujours eu à s’affronter en un combat douteux, je ne dirai pas que le verbiage du droit à la protection des réfugiés n’est plus utile pour voiler la barbarie de cette nouvelle ère du capital. Il est évident que quelque chose est en train de changer, est en train de mettre à mal les fondements de cette société américaine. Il n’est pas étonnant que cela arrive par des migrantes et migrants haïtiens puisque les divers gouvernements ont, pendant plusieurs décennies – voire des siècles –, constamment saboté l’effort haïtien de construction d’une société juste, démocratique, libre et équitable.
R. E. – Quel est le sens du slogan « changer système » qu’on entend dans les mouvements sociaux en Haïti au cours des dernières années ? Dans quelle mesure un tel objectif a-t-il un rapport avec les mouvements migratoires des Haïtiennes et Haïtiens ?
J. D. – En Haïti, peut-être plus qu’ailleurs, il est évident que le système actuel est arrivé à terme. Il n’est plus possible de faire semblant. Sur le plan social, politique, économique, culturel et institutionnel, il se révèle incapable de répondre aux besoins fondamentaux de la population. C’est le sens du recours à la violence extrême. La population se trouve dans un état de dénuement extrême. Tous les indicateurs sont au rouge.
Changer système ou « chavire chodyè » est une manière d’exiger une refonte fondamentale du régime actuel d’apartheid instauré par la vision ultralibérale des intégristes du marché depuis la fin des années 1970. Les réformes ultralibérales, imposées à la faveur d’un choc sociétal violent comme le coup d’État de 1991, ont substitué aux valeurs démocratiques la seule loi du marché et la barbarie de la spéculation dans un des pays les plus inégalitaires de la planète, où plus de 50 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté (2012). Selon les chiffres de la Banque mondiale elle-même (2018), environ 6,3 millions d’Haïtiens ne sont pas en mesure de satisfaire leurs besoins essentiels.
Le rapport avec les mouvements migratoires est simple. De la même manière qu’il convient de chercher l’anatomie de la société civile dans l’économie politique, c’est toujours dans le dispositif impérial des relations internationales de domination et de dépendance qu’il faut chercher les causes des mouvements migratoires. Comme nous l’avons vu en ce qui concerne le consortium du Core group, dans le rapport d’Haïti avec la communauté internationale, tout ce qui se passe a un rapport avec le néocolonialisme et la division capitaliste de la population selon un mode ségrégé.
Depuis 1994, les Clinton (Bill et Hilary) jouent un rôle majeur en Haïti. Après le renversement d’Aristide en février 2004, Bill Clinton a travaillé avec l’ancien employé de la Banque mondiale, Paul Collier, avec des sociétés multinationales et avec l’élite haïtienne pour imposer un plan de libre marché à Haïti. En 2009, ils ont effectué une tournée dans le pays pour promouvoir les ateliers de misère (sweatshops), le tourisme ainsi qu’une agriculture orientée vers l’exportation. Les vagues de mouvements migratoires des jeunes haïtiennes et haïtiens sont connectées au dispositif de ce système qui n’offre aucune perspective à la population. Changer de système, c’est fondamentalement mettre fin à cela. C’est construire un pays capable d’offrir une qualité de vie optimale, un minimum vital à chacun, chacune, des perspectives claires et de l’espoir à sa jeunesse. C’est revenir à l’idéal de liberté, de bien-être, d’égalité et de solidarité, tel qu’il avait été formulé par les ancêtres pour Haïti et pour le Monde.
Le système actuel ayant conduit le pays et la majeure partie de sa population dans un cul-de-sac, le slogan « changer système » signifie : soit on change de paradigme pour permettre à la population de vivre sa vie dignement, soit les mouvements migratoires des Haïtiennes et Haïtiens à travers le monde vont continuer jusqu’à épuisement. Au fond, nous parlons d’Haïti, mais si nous jetons un coup d’œil ailleurs, nous nous rendons compte qu’il est question ici de la logique des mondes.
Renel Exentus est doctorant en études urbaines à l’Institut national de la recherche scientifique
- James Darbouze est professeur à l’Université d’État d’Haïti et militant social et politique. ↑
- NDLR. Le Core Group est composé des ambassadeurs d’Allemagne, du Brésil, du Canada, d’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de France, de l’Union européenne, du représentant spécial de l’Organisation des États américains et de la représentante spéciale du Secrétaire général des Nations unies. Communiqué du Core Group, 8 avril 2021, <https://ht.usembassy.gov/fr/communique-du-core-group/>. ↑

Il y a 40 ans : comment les peuples autochtones du Canada se sont mobilisés pour la reconnaissance constitutionnelle

Cela fait maintenant 40 ans que le gouvernement Trudeau père a « rapatrié » la constitution du Canada, mettant fin au contrôle résiduel de la Grande-Bretagne sur les modifications apportées au document fondateur du pays, l’ Acte de l’Amérique du Nord britannique .
Une grande partie de l’analyse critique à l’époque portait sur la façon dont la Loi constitutionnelle de 1982 marginalisait le statut du Québec au sein de la fédération par des limitations explicites des droits de la langue française au Québec, le refus de la reconnaissance du Québec en tant que nation distincte et une formule d’amendement qui omettait le veto du Québec. , etc. Surtout par l’adoption d’une « Charte des droits » qui reconnaîtrait les droits individuels mais ne reconnaîtrait pas les droits collectifs qui reconnaîtraient la réalité plurinationale du pays. Une critique précieuse de ce qu’impliquait le processus de « rapatriement » et de ses résultats est contenue dans le livre de feu Michael Mandel, La Charte des droits et la légalisation de la politique au Canada .
Également marginalisés dans la nouvelle constitution, les peuples autochtones, malgré une mobilisation massive de leurs communautés, au Canada et à l’étranger, pour la reconnaissance de leurs droits souverains en tant que Premières Nations. Tout ce qu’ils ont obtenu, en fin de compte, c’est une section de la constitution qui reconnaît officiellement leurs « droits ancestraux et issus de traités existants » – il appartient aux tribunaux de définir ce que cela signifie – et une promesse de pourparlers constitutionnels ultérieurs dans lesquels Ottawa et le les provinces détermineraient « l’identification et la définition des droits de ces peuples ». Trois de ces conférences au cours des années suivantes se sont soldées par un échec, et il n’y a toujours pas de reconnaissance constitutionnelle du statut souverain et des droits des peuples autochtones du Canada.
Une étude novatrice sur comment et pourquoi les peuples autochtones se sont mobilisés au début des années 1980 a été publiée dans le dernier numéro de BC Studies, le British Columbia Quarterly . Édité par Emma Feltes et Glen Coulthard, il s’agit d’un compte rendu rétrospectif du Constitution Express, l’effort massif déployé par les dirigeants autochtones des provinces de l’Ouest pour lutter contre la tentative de Trudeau d’exclure de la nouvelle constitution toute mention de leurs droits, des traités ou de l’obligation de la Couronne pour eux.
Emma Feltes est une anthropologue juridique et politique, écrivaine et organisatrice, maintenant à l’Université de Columbia. Glen Coulthard est professeur agrégé à l’Institute for Critical Indigenous Studies de l’Université de la Colombie-Britannique; parmi ses œuvres figure une importante étude marxiste Red Skin, White Masks: Rejecting the Colonial Politics of Recognition .
Vous trouverez ci-dessous de nombreux extraits de l’essai d’introduction des éditeurs de ce volume. (Le texte intégral est en ligne.) Les lecteurs sont fortement invités à acheter leurs propres exemplaires de ce numéro de BC Studies .
* * *
Introduction , La Constitution Express revisitée (extraits)
Par Emma Feltes et Glen Coulthard
« Aujourd’hui, enfin, le Canada acquiert une pleine et entière souveraineté nationale », a lancé le premier ministre Pierre Elliott Trudeau lors de la pluvieuse cérémonie marquant la fin du rapatriement le 17 avril 1982, il y a exactement quarante ans ce printemps. Il a continué:
« Nous sommes devenus un pays indépendant à toutes fins utiles en 1931, avec l’adoption du Statut de Westminster. Mais par notre propre choix, en raison de notre incapacité à nous mettre d’accord sur une formule d’amendement à ce moment-là, nous avons dit au Parlement britannique que nous n’étions pas prêts à rompre ce dernier lien colonial.
Ce jour-là, avec la reine Elizabeth II et le ministre de la Justice Jean Chrétien, il s’est assis à un bureau installé sur la Colline du Parlement pour signer la proclamation qui donnerait effet à la Loi constitutionnelle de 1982 , transférant officiellement la Constitution de la Royaume-Uni au Canada. […]
Pour Trudeau, une ambition personnelle s’était réalisée. La Constitution appartenait maintenant au Canada.
Chez les peuples autochtones, cependant, l’ambiance était un peu différente. Le National Indian Brotherhood a déclaré le 17 avril jour de deuil. En Colombie-Britannique, le Vancouver Sun a cité le président de l’Union of BC Indian Chiefs (UBCIC), Robert (Bobby) Manuel, disant que quiconque participerait à la célébration du rapatriement commettrait un « acte de trahison contre les nations indiennes et leurs citoyens ». Pendant tout ce temps, les peuples autochtones de toute la province se sont battus pour empêcher le rapatriement de se produire sans le consentement des Autochtones. Comme Herman Thomas l’a écrit dans un éditorial du journal de l’UBCIC, Indian World :
“Le combat a été long et fastidieux et ne s’arrêtera pas là, le peuple indien planifie actuellement comment continuer le combat non seulement au niveau national mais international. Les Indiens n’ont trouvé aucune raison de célébrer le rapatriement ; en fait, les autochtones manifestent partout au Canada pour dire que la Constitution est inconstitutionnelle. Si la version canadienne de la démocratie signifie dépouiller les autochtones de leur fierté, de leur dignité et les priver de l’autodétermination et de l’autonomie gouvernementale, alors je ne te soutiendrai pas, Ô Canada, mais je continuerai à lutter pour la démocratie et la liberté telles que nous les voyons.
La « lutte » à laquelle il faisait référence avait commencé sérieusement environ dix-huit mois plus tôt (bien que les graines aient été semées bien avant), lorsque l’UBCIC a déclaré que les plans du Canada pour rapatrier la Constitution étaient un « état d’urgence » pour les peuples autochtones. Dans les cinq semaines suivant cette déclaration, l’UBCIC affréterait deux trains de passagers complets de Vancouver à Ottawa, déterminé à faire dérailler le rapatriement jusqu’à ce qu’il obtienne le consentement des Autochtones. Ainsi se lança un mouvement qui allait être connu sous le nom de Constitution Express.
Lorsque Trudeau a commencé à faire pression pour le rapatriement à la fin des années 1970, il l’a présenté comme une décision décoloniale – une décision qui promettait de débarrasser le Canada de tout «colonialisme résiduel». Pourtant, en même temps, sa proposition de 1978, « A Time for Action », excluait toute mention des droits des peuples autochtones, des traités ou des obligations de la Couronne envers eux. Pendant ce temps, son processus de rapatriement était tout aussi exclusif, reléguant les peuples autochtones au statut d’observateur. Le « rapatriement », un mot inventé, a parfaitement capturé cette appropriation révisionniste du sentiment décolonial – un retour à la maison de quelque chose qui n’avait jamais été ici en premier lieu, tout en dégageant le Canada de toute responsabilité envers les peuples dont il avait dépossédé les terres et l’autorité. De plus, Trudeau a promis d’ajouter une nouvelle Charte des droits et libertésau paquet – dont les dispositions libérales sur l’égalité, dont beaucoup s’inquiétaient, auraient une sorte d’effet de nivellement, atteignant les objectifs du Livre blanc de 1969 en effaçant effectivement les droits et le statut collectifs des peuples autochtones. C’était une tactique que le Canada avait déployée à plusieurs reprises dans la période d’après-guerre, militarisant «l’égalité» contre le statut de nation autochtone.
Ainsi, les peuples autochtones de tout le pays se sont mobilisés pour empêcher que cela ne se produise. Le Constitution Express, un mouvement dirigé principalement (mais pas exclusivement) par des Autochtones de la Colombie-Britannique, a été une expression populaire massive de cette mobilisation.
Le trajet en train lui-même, d’où le mouvement tire son nom, était une opération gigantesque. Bien qu’initié par le grand chef George Manuel, alors président de l’UBCIC, et coordonné par l’UBCIC, il était alimenté par la communauté. Par exemple, l’historienne Tk’emlúpsemc Sarah A. Nickel écrit dans ce numéro sur les incroyables exploits de collecte de fonds – menés principalement par des femmes – qui ont été réalisés pour y parvenir, car chaque communauté de la province a été invitée à soutenir au moins un représentant pour partir en voyage (certains cependant en ont envoyé des dizaines). Au moment du départ des trains de la gare centrale de Vancouver Pacific le 24 novembre 1980, leurs passagers comprenaient des aînés, des dirigeants communautaires, des femmes et des enfants (beaucoup d’entre eux, car ils voyageaient gratuitement). De plus, l’avantage d’avoir deux itinéraires de train signifiait qu’il serait plus facile pour les passagers du nord, et pas seulement les communautés du sud à se joindre à la balade. Lorsque le train du Nord s’est arrêté à des endroits comme Clearwater, Vavenby, Avola et Jasper, il a rassemblé des voyageurs d’aussi loin que Williams Lake, Bella Coola et Kitimat avant de continuer à travers Edmonton et Saskatoon. Pendant ce temps, le train du sud s’est arrêté à Salmon Arm, Sicamous, Revelstoke, Golden, Banff, Calgary et Regina. Au cours de leurs déplacements, les porte-parole du mouvement et le personnel de l’UBCIC ont tenu des ateliers itinérants dans chaque wagon, discutant et affinant leurs objectifs. Lors de ces réunions, les aînés ont commencé à présenter l’histoire orale, approfondissant la discussion sur leur identité nationale et leur droit. Les trains se sont rejoints à Winnipeg, où, après une nuit bruyante de ralliement organisé par la Confédération des quatre nations du Manitoba, ils ont continué vers la capitale. A leur arrivée,
Le message du Constitution Express était clair : le rapatriement ne pouvait avoir lieu qu’avec le consentement des Autochtones. Pour obtenir le consentement, le mouvement a proposé une conférence trilatérale supervisée au niveau international, au cours de laquelle les peuples autochtones, le Canada et le Royaume-Uni se réuniraient pour définir leurs domaines d’autorité respectifs, « définir les termes de l’existence politique » entre eux, et créer les « conditions nécessaires pour permettre aux Nations indiennes du Canada de parvenir à l’autodétermination au sein de la Fédération canadienne ». C’était une proposition qui bouleverserait fondamentalement le processus de rapatriement, tout en remodelant la Constitution même en cours de rapatriement. Si le Canada refusait de participer, il promettait de chercher d’autres recours :
« En dernier recours, nous proposons de prendre toutes les autres mesures nécessaires pour séparer définitivement les nations indiennes de la juridiction et du contrôle du gouvernement du Canada, si ses intentions demeurent hostiles à nos peuples, tout en insistant sur le respect des obligations qui nous sont dues par Sa Majesté la Reine.
Comme on pouvait s’y attendre, le Canada a décliné l’invitation.
Au cours des dix-huit mois suivants, ce qui a commencé comme un voyage en train s’est transformé en un vaste mouvement politique avec des inflexions à la fois locales et internationales. En fait, comme ce numéro de BC Studiesle démontre, ces facettes étaient entièrement imbriquées. Des affaires judiciaires ont été lancées devant les tribunaux canadiens et britanniques. Une petite délégation est allée d’Ottawa à New York, où les propositions du mouvement ont été présentées aux Nations Unies. Une soumission a été présentée devant le quatrième tribunal Russell sur les droits des Indiens des Amériques, tenu à Rotterdam, aux Pays-Bas. Une série d’au moins huit « Constitution Express Potlaches » a eu lieu dans des collectivités de la Colombie-Britannique. Et un deuxième voyage, surnommé le «Constitution Express II», a été effectué à travers l’Europe occidentale, où il a lancé une campagne massive d’éducation populaire sur l’autodétermination autochtone au cœur des anciens empires. Finalement, le mouvement s’est retrouvé à Londres, rejoignant un important lobby politique et juridique autochtone déjà en cours.
Au moment où le projet de loi sur le Canada a été présenté au Parlement britannique, les préoccupations des peuples autochtones dominaient le débat, avec de nouvelles clauses proposées par les députés britanniques qui reflétaient le type de consentement et d’autonomie gouvernementale pour lesquels ils avaient fait pression. Mais finalement, lorsque le projet de loi a finalement été adopté, ce qu’ils ont obtenu, c’est l’article 35, une concession du gouvernement canadien qui « reconnaissait et affirmait » les « droits ancestraux et issus de traités existants des peuples autochtones du Canada ». Ce que cette section signifiait et ce qu’elle ferait pour les peuples autochtones était entourée de mystère, encore à définir.
Au cours des quatre décennies qui ont suivi, le mystère de l’article 35 a pris une sorte de vie propre, évoluant progressivement dans le droit et la politique au Canada (une évolution que Kent McNeil expose magnifiquement dans sa contribution à ce numéro). Pourtant, les mouvements qui l’ont provoqué – et qui visaient beaucoup plus – semblent s’être éloignés de la vue, du moins dans le domaine de la recherche, où ils ont reçu étonnamment peu d’attention académique.
L’idée derrière ce numéro spécial sur le Constitution Express était de créer une sorte de rétrospective du mouvement, et qui examinerait deux choses simultanément : ce que le mouvement a fait alors et sa signification aujourd’hui, quarante ans plus tard. Pour y parvenir, nous avons entrepris de réunir des universitaires et des organisateurs communautaires autochtones directement impliqués dans le mouvement avec d’autres universitaires éminents et émergents qui pourraient y apporter une perspective unique. En fin de compte, grâce à une combinaison de cinq articles académiques et de deux pièces de réflexion personnelles, qui mettent en avant les voix de ceux qui étaient là, nous sommes repartis avec une collection puissante – une qui se déplace à travers les objectifs variés du mouvement, les méthodes et les théories il s’est déployé pour les atteindre, et son effet de résonance aujourd’hui, y compris son action politique, juridique, intellectuelle, et l’héritage intergénérationnel. […]
L’internationalisme autochtone et la question foncière de la Colombie-Britannique
L’une des choses les plus intéressantes à propos de Constitution Express – et quelque chose que ce numéro essaie explicitement de représenter – était son interaction entre l’action nationale et internationale. C’était un mouvement fondé sur la résurgence de l’autorité juridique et politique autochtone sur les terres autochtones. C’était un mouvement engagé à maintenir les types de relations internationales, en particulier les relations juridictionnelles, que les peuples autochtones avaient historiquement cherché à établir avec les régimes coloniaux par le biais de traités et d’autres arrangements politiques. Et c’était aussi un mouvement informé par la pensée anticoloniale échangée entre le «tiers» monde postcolonial et le «quatrième» monde autochtone sur ce à quoi la décolonisation – et l’élaboration d’une constitution – pourraient ressembler. Dans ce, il s’appuyait sur un internationalisme autochtone renaissant qui s’était accéléré tout au long des années 1960 et 1970, dans lequel le chef Secwépemc George Manuel était au premier plan. Mais les nations autochtones de ce qui est maintenant connu sous le nom de Colombie-Britannique ont une riche histoire d’activisme international et de diplomatie qui remonte à bien plus longtemps que cela. Bien qu’il soit au-delà de la portée de cette introduction de plonger dans cette histoire de l’internationalisme autochtone en détail, nous avons pensé qu’il pourrait être utile d’aborder quelques-uns de ses points de contact, en ancrant le mouvement dans ce qui l’a précédé comme un moyen de fournir un contexte pour et continuité intellectuelle avec les articles à venir. Mais les nations autochtones de ce qui est maintenant connu sous le nom de Colombie-Britannique ont une riche histoire d’activisme international et de diplomatie qui remonte à bien plus longtemps que cela. Bien qu’il soit au-delà de la portée de cette introduction de plonger dans cette histoire de l’internationalisme autochtone en détail, nous avons pensé qu’il pourrait être utile d’aborder quelques-uns de ses points de contact, en ancrant le mouvement dans ce qui l’a précédé comme un moyen de fournir un contexte pour et continuité intellectuelle avec les articles à venir. Mais les nations autochtones de ce qui est maintenant connu sous le nom de Colombie-Britannique ont une riche histoire d’activisme international et de diplomatie qui remonte à bien plus longtemps que cela. Bien qu’il soit au-delà de la portée de cette introduction de plonger dans cette histoire de l’internationalisme autochtone en détail, nous avons pensé qu’il pourrait être utile d’aborder quelques-uns de ses points de contact, en ancrant le mouvement dans ce qui l’a précédé comme un moyen de fournir un contexte pour et continuité intellectuelle avec les articles à venir.
Il est important de noter que l’un des principaux déterminants de cet activisme a toujours été le refus du gouvernement de la Colombie-Britannique de résoudre de manière satisfaisante la « question des terres indiennes » dans la province. Contrairement à de nombreuses autres régions du Canada, très peu de traités historiques ont été signés entre les peuples autochtones et la Couronne en Colombie-Britannique (à l’exception des traités Douglas sur l’île de Vancouver et du Traité 8 dans le coin nord-est de la province). Du point de vue du gouvernement fédéral, le but de la signature de traités historiques avec les nations autochtones était de garantir la souveraineté de l’État sur ce qui était auparavant les territoires autonomes des nations autochtones par le biais d’un processus appelé « extinction » – considéré comme le moyen le plus rapide d’éliminer le titre foncier autochtone à deux fins de l’établissement colonial et du développement capitaliste sur les terres autochtones. Dans la majeure partie de la Colombie-Britannique et dans de nombreux endroits du nord du Canada, ces mécanismes de vol de terres légalisé n’ont pas été mis en œuvre historiquement, laissant ainsi un trou noir d’incertitude juridique et économique sur les territoires non cédés en question. À qui appartient la terre dans de telles circonstances ? Quelles sont les règles qui guident l’implantation et le développement économique de ces lieux ? Les développeurs ont tendance à aimer les réponses à ces questions avant d’investir trop lourdement dans des projets d’infrastructure et d’extraction, en particulier dans les démocraties libérales comme le Canada, de sorte que les communautés autochtones n’ont aucun recours légal lorsqu’elles perturbent les marges bénéficiaires en bloquant les flux de capitaux provenant de leurs territoires traditionnels. .
Les traités, bien sûr, ont une signification radicalement différente pour les peuples autochtones – même pour les communautés qui n’ont jamais entamé de négociations à leur sujet, comme bon nombre de celles impliquées dans le Constitution Express. De manière générale, la plupart des traités historiques signés entre les peuples autochtones et la Couronne décrivent des échanges par lesquels les peuples autochtones acceptent de partager certaines de leurs terres en échange de paiements et de promesses faites par des fonctionnaires représentant la Couronne. Ils sont souvent compris comme des engagements sacrés pour maintenir une relation de réciprocité qui respecte le mode de vie et l’autonomie relative de chaque partenaire dans le temps, tout en partageant certaines obligations l’un envers l’autre et envers la terre. En tant que tels, les traités sont des accords qui affirment les droits et les titres autochtones, et non les éteignent. Vu sous cet angle, les traités fournissent un cadre international pour assurer des relations « de nation à nation » avec le Canada, et les peuples autochtones les ont défendus comme tels. Il semble que ce soit cette compréhension que le mouvement a déployée, par exemple, lorsqu’il a appelé à un traité, pour « respecter les pactes et les engagements pris ».
Sans un mécanisme acceptable en place pour garantir leurs droits et titres, la position par défaut des peuples autochtones dans la province et dans tout le Canada est que la terre leur appartient et, à ce titre, relève toujours de leur compétence souveraine. Au cours du dernier siècle et demi, les peuples autochtones de la Colombie-Britannique ont défendu cette position, légalement et politiquement, par de nombreux moyens, y compris l’envoi de pétitions officielles et/ou de délégations à Victoria, Ottawa et Londres pour défendre leur cause. […]
Bien que dans chaque cas, ils aient été refoulés – la Couronne britannique insistant sur le fait que leurs préoccupations concernant les titres fonciers étaient une affaire strictement nationale – ces délégations démontrent la persistance de l’organisation politique autochtone au cours du siècle dernier et font également allusion au caractère international de ces efforts. Cependant, le gouvernement fédéral veillerait bientôt à ce que ces types de réclamations contre l’État ne se produisent pas sans conséquence punitive. À cette fin, en 1927, le gouvernement l’a rendue illégale, via des modifications à sa Loi sur les Indiens déjà raciste et sexiste, 1876, de s’organiser officiellement à des fins politiques ou de solliciter une représentation juridique (ou de collecter des fonds pour ce faire) afin de poursuivre des réclamations contre l’État, sapant ainsi dans une large mesure les fondements de l’organisation autochtone au cours de cette période.
Alors que l’amendement de 1927 à la Loi sur les Indiens interdisant le militantisme juridique et politique des autochtones a eu pour conséquence attendue de réduire considérablement ce travail. – il a effectivement détruit les tribus alliées de la Colombie-Britannique, par exemple – il ne l’a pas complètement éradiqué. Les peuples autochtones ont continué à faire valoir leurs préoccupations tout au long des années 1930, 1940 et 1950, bien que souvent de manière dissimulée ou sous des formes différentes, par l’intermédiaire d’organisations telles que la Native Brotherhood of British Columbia (une organisation de pêche des Premières Nations créée en 1931), le Nisga’a Land Committee (qui a réussi à poursuivre son travail de manière tronquée) et une variété de « Homemaker Clubs » de femmes autochtones de la Colombie-Britannique (qui finiront par fusionner pour former la British Columbia Indian Homemakers Society et la BC Native Women’s Society en 1968) . En ce qui concerne ces dernières organisations, Les femmes autochtones ont pu utiliser efficacement les hypothèses ouvertement patriarcales de l’époque concernant la nature domestique et apolitique du travail des femmes à la maison pour discuter, formuler et poursuivre leurs intérêts politiques individuels et collectifs sous le radar d’un appareil de surveillance de plus en plus répressif de l’État colonial. . Ce dernier point est magnifiquement développé dans la contribution de Sarah Nickel à ce numéro spécial.
Pour des raisons similaires, la politique d’organisation des travailleurs et travailleuses autochtones en Colombie-Britannique au début du XXe siècle mérite également d’être brièvement mentionnée ici. Comme le démontre le travail de l’historien du travail Andy Parnaby, cette histoire a une longue lignée de radicalisme autochtone, en particulier sur les rives de Burrard Inlet à North Vancouver, où les débardeurs Squamish dominaient non seulement le travail lié au bois sur les quais, mais étaient aussi des « pionniers » du syndicalisme industriel. Essentiellement, le travail salarié saisonnier offert par le « travail du bois » sur le front de mer servait de tampon temporaire pour les Squamish alors que deux modes de production distincts et asymétriques commençaient à entrer en conflit violent : le capitalisme industriel, d’une part , et l’économie de subsistance des Squamish/Salish de la côte, d’autre part. « Les hommes et les femmes squamish étaient importants, si inégaux, acteurs de ce nouveau contexte industriel », écrit Parnaby. « Le fait que toutes les activités professionnelles entreprises par les travailleurs autochtones étaient saisonnières est important », poursuit-il, car cela « fait allusion à la manière dont les rythmes temporels et spatiaux d’un mode de vie coutumier, ordonné par la parenté, s’articulent avec la logique d’un marché du travail capitaliste en plein essor. À une époque où il devenait de plus en plus difficile de s’organiser en tant qu’Autochtones, le faire en tant que travailleurs permettait aux hommes et aux femmes squamish de déployer sélectivement leur force de travail par le biais du salaire saisonnier pour protéger ce qui était le plus important pour eux : l’accès à une vie sur le des terres et des eaux déterminées par le droit coutumier et la tradition, et non à une vie dictée uniquement par les exigences du capital colonial.
Protéger la fragile articulation de ces modes de production en défendant le travail salarié saisonnier est devenu le centre des premières activités syndicales autochtones sur la côte. Selon notre estimation, le syndicat le plus fascinant à le faire à l’époque était la section locale 526 des Industrial Workers of the World (IWW), établie en 1906 par principalement des manutentionnaires Squamish et Tsleil-Watuth. Le local, formé un an après la formation des Wobblies à Chicago en 1905, est devenu affectueusement connu par ses quelque cinquante à soixante membres autochtones sous le nom de chapitre « Bows and Arrows ». En ce qui concerne la défense du type de personnes et de travail en question, les IWW étaient un choix naturel, compte tenu de sa politique raciale progressiste pour l’époque ainsi que de sa réputation de servir «des travailleurs qui ne s’intégraient pas bien dans les structures syndicales de métier établies: le non qualifiés, les migrants et les marginaux. Alors que la section locale n’a duré que deux ans, de nombreux travailleurs squamish impliqués dans les arcs et les flèches ont continué à former la section locale 38-57 – encore une fois, en grande partie autochtone – de l’International Longshoremen’s Association (ILA). ILA 38-57, il s’est avéré, allait devenir une rampe de lancement pour la prochaine génération de défenseurs des droits autochtones dans la province, dont le plus éminent était le chef squamish Andrew (Andy) Paull.
Paull a émergé de ses jours d’union en tant qu’activiste infatigable des droits des autochtones, luttant pour l’amélioration des peuples, des terres et des communautés autochtones en Colombie-Britannique, au Canada et aux États-Unis par le biais d’organisations telles que les tribus alliées de la Colombie-Britannique mentionnées précédemment (il était un membre fondateur) puis, après la disparition de ce dernier, la North American Indian Brotherhood (NIAB), qu’il a cofondée en 1944. Au cours de son mandat de président de la NIAB, Paull servira d’ami et de mentor à George Manuel, une autre force politique autochtone émergente dans la province. Manuel prendrait la présidence de la NAIB après la mort de son mentor en 1959 et servirait à ce titre jusqu’en 1963, après quoi il est passé à servir dans de nombreuses autres organisations politiques provinciales, nationales et internationales d’une importance cruciale,
Le livre fondateur de Manuel de 1974, The Fourth World: An Indian Reality (coécrit avec Michael Posluns), détaille sa vie d’activisme et de leadership autochtones pendant cette période. Réédité en 2019 pour la première fois depuis 1974, Le Quart Mondeest incontestablement l’un des textes centraux de la vague de littérature autochtone qui a émergé de la politique tumultueuse des années 1960 et 1970. Le texte expose les fondements politiques et culturels de la résistance autochtone à la domination coloniale au cours des quatre derniers siècles. Il soutient que la colonisation a déclenché une lutte manichéenne entre le colonisateur et les peuples autochtones, propulsée par deux « conceptions de la terre » fondamentalement incommensurables : la terre comme une marchandise – comme quelque chose qui peut être « spéculé, acheté, vendu, hypothéqué, revendiqué par un État, cédé ou revendiqué par un autre» – et la terre en tant que relation, « La terre en tant que notre Terre Mère ». La lutte des peuples autochtones pour défendre ces derniers contre la mondialisation violente des premiers est au cœur de la lutte de ce que Manuel appelle le « quart monde ». […]
Les voyages internationaux de Manuel finiront par culminer avec la fondation historique en octobre 1975 du Conseil mondial des peuples autochtones à Port Alberni, en Colombie-Britannique, qui accueille des participants autochtones de dix-neuf pays différents sur quatre continents. Le WCIP continuerait à défendre les droits des peuples autochtones à travers la planète, son travail de plaidoyer étant déterminant pour le développement éventuel du Groupe de travail des Nations Unies sur les populations autochtones en 1982 et la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.en 2007. Pendant ce temps, pendant la même période, les nations autochtones de la Colombie-Britannique se battaient pour leur titre et leur autodétermination aux niveaux local et régional. Bien qu’en 1951, le gouvernement fédéral ait abrogé bon nombre des dispositions législatives les plus répressives de la Loi sur les Indiens, décriminalisant la défense juridique et le travail politique des peuples autochtones, en 1969, il lancerait une autre offensive d’assimilation majeure sous la forme du Livre blanc. Mais au lieu de servir de mécanisme d’assimilation accélérée et de vol de terres, comme prévu, l’échec du Livre blanc de 1969 a contribué à engendrer une unité nationale renouvelée parmi les peuples autochtones d’un océan à l’autre. […]
Alors que les années 1970 ont été un foyer d’action politique, influencée, bien sûr, par le Red Power et l’American Indian Movement (AIM), la résurgence de la juridiction au niveau communautaire en Colombie-Britannique est une partie moins connue de l’histoire. Par exemple, il y a eu une série de barrages routiers à l’été 1975, y compris le blocus de six semaines des St’uxwtews à Cache Creek, armés et soutenus par l’AIM. La pêche est alors devenue un «paratonnerre », suscitant d’autres blocages ainsi qu’une séquence de victoires judiciaires stupéfiante alors que l’avocate de l’UBCIC, Louise Mandell, a remporté soixante-quatre affaires de droits de pêche en 1977 seulement. Mais, comme le remarquait George Manuel, « les vrais signes de la renaissance » pouvaient aussi se voir « dans la résurgence de nos langues, dans la croissance des institutions politiques anciennes et nouvelles… dans le nombre croissant de jeunes qui recherchent la sagesse des grands-pères et trouvent des moyens de l’appliquer dans leur propre vie. Dans ce contexte, Trudeau a lancé le processus de rapatriement, commençant ainsi son « offensive constitutionnelle » contre les peuples autochtones.
Tout cela pour dire qu’au moment de la Constitution Express, les peuples autochtones de la Colombie-Britannique s’étaient déjà imposés comme des organisateurs qualifiés, ayant défendu leur terre et leur souveraineté dans les forums nationaux et internationaux pendant des décennies. Comme Louise Mandell l’écrira plus tard pour Socialist Studies, au moment où le mouvement a atterri à Londres et a soumis une référence au Conseil privé, il «a poursuivi un processus pour les chefs de la Colombie-Britannique qui avait commencé en 1906», se référant, bien sûr, à ces premières délégations. En effet, c’est cette longue histoire d’activisme pan-autochtone expansif en Colombie-Britannique et au-delà qui a finalement contribué au pouvoir et à l’élan du mouvement, fortement ressentis dans l’ensemble des articles et réflexions contenus ici. Ce que cette collection montre, c’est que, plus qu’un simple mouvement de reconnaissance constitutionnelle nationale, c’était aussi un mouvement d’autodétermination et de décolonisation du Quart Monde. De même, on pourrait dire que la création de l’article 35 n’a pas entièrement réussi à domestiquer ses objectifs.
Présentation du numéro spécial
Après toutes ces remarques préliminaires, nous proposons maintenant une ventilation de la structure et des contributions à ce numéro spécial. Nous rassemblons ici cinq articles académiques avec deux réflexions de première main, qui présentent toutes deux les voix de ceux qui sont directement impliqués dans le mouvement. Les articles et réflexions sont plus thématiques que chronologiques, abordant l’histoire du mouvement sous différents angles et perspectives : sa dynamique genrée, son internationalisme, ses arguments et implications juridiques, etc. Certains regardent une facette du mouvement. Par exemple, l’article d’Emma Feltes et Sharon Venne revient sur ses observations au quatrième tribunal Russell sur les droits des Indiens des Amériques, tandis que d’autres, comme ceux de Kent McNeil et Louise Mandell, jettent un regard plus rétrospectif sur les développements dans la politique, la loi, et l’organisation politique. Pendant ce temps, les réflexions personnelles les relient, fournissant des vignettes petites mais puissantes invitant les lecteurs à imaginer ce que c’était que d’être là et d’être au cœur de l’action.
Nous commençons par une puissante réflexion de Mildred Poplar, une aînée des Vuntut Gwitchin et protagoniste centrale du Constitution Express. Racontant son expérience de l’Express en tant que l’un de ses principaux organisateurs, elle ramène non seulement le sentiment profond d’accomplissement – s’organiser, comme ils l’ont fait, à une vitesse vertigineuse – mais aussi les enjeux impliqués : c’était une lutte pour la nation et l’autodétermination , pas pour l’inclusion d’un ensemble tronqué de droits dans une constitution imposée par la colonisation. L’histoire que raconte Poplar jette également un éclairage important sur le caractère du travail qui a contribué à la vie matérielle et intellectuelle du mouvement, notamment celui des femmes autochtones.
La question de savoir quel travail était central, mais trop souvent enterré ou négligé, est reprise explicitement dans la contribution de l’historienne Tk’emlúpsemc Sarah A. Nickel. Bien que les femmes autochtones aient été profondément engagées dans la lutte représentée par le Constitution Express, leur travail s’est également éloigné de ses efforts par la création du groupe dissident des Concerned Aboriginal Women (ou CAW). Selon Nickel, le « CAW a utilisé sonpropre concept d’activisme populaire basé sur la communauté parentale pour critiquer non seulement le barrage incessant de violence coloniale auquel les peuples autochtones sont confrontés quotidiennement, mais aussi, parfois, les fondements et les pratiques patriarcales des dirigeants autochtones et de l’État colonisateur.” L’article de Nickel est essentiel pour comprendre la dynamique sexospécifique de la violence coloniale et de la dépossession, qui place les femmes autochtones dans une lutte nécessairement double : celle contre la structure de la domination coloniale créée de l’extérieur et celle contre les façons infâmes dont le caractère de cette structure peut influencer et a influencé les communautés autochtones.
Les deux articles suivants et une réflexion sortent du cadre du Canada pour aller vers les divers lieux internationaux, où le mouvement a poursuivi sa lutte contre le rapatriement. Tout d’abord, un article co-écrit par l’anthropologue juridique Emma Feltes et l’experte juridique crie Sharon Venne (masko nohcikwesiw manitokan) se penche sur la soumission de l’UBCIC au quatrième Tribunal Russell sur les droits des Indiens des Amériques. Venne, un jeune stagiaire en droit à l’époque du Constitution Express, a présenté ce mémoire au tribunal, après avoir produit la nouvelle analyse juridique sur laquelle il s’appuyait. Recontextualiser l’obligation juridique historique de la Couronne britannique d’obtenir et de faire respecter le consentement autochtone dans le cadre du droit international et autochtone, Venne a fait valoir devant le tribunal que les peuples autochtones devraient avoir accès aux mécanismes de décolonisation des Nations Unies – mécanismes normalement réservés aux seules colonies d’outre-mer ou du «tiers monde». Mettant en vedette la voix de Venne dans une analyse dynamique et stratifiée entre les deux auteurs, l’article revient sur les aspirations profondément décoloniales du Constitution Express et, en particulier, sur l’influence de l’anticolonialisme du tiers monde sur le mouvement.
L’article de Rudolph Rÿser fait un excellent travail de déballage de l’arc historique plus long dans lequel le Constitution Express s’est formé, du point de vue d’un stratège clé du mouvement. Ici, nous voyons le processus de rapatriement comme une simple tentative parmi trois siècles de tentatives de dépossession et de génocide autochtones. Il suit ensuite de près la stratégie politique à plusieurs volets du mouvement dirigée simultanément contre le gouvernement du Canada, le gouverneur général et la reine, avant de reprendre là où Feltes et Venne se sont arrêtés : aux Nations Unies. Ici, l’article détaille les actions diplomatiques du mouvement à l’ONU, attirant le sous-secrétaire général aux affaires politiques, à la tutelle et à la décolonisation ; le sous-secrétaire général aux droits de l’homme ; et douze missions d’États membres de l’ONU “dans la confrontation politique”. Finalement,
La réflexion à suivre, de Lorna Wanosts’a7 Williams, parle aussi de politique locale et internationale. Mais cela parle intimement, comme l’histoire de « l’établissement de la protestation et de l’affirmation des droits autochtones dans une communauté » : Mount Currie de la nation Lil’wat/St’at’yem’c. Ayant envoyé un grand nombre de personnes à la fois sur le Constitution Express original à Ottawa et sur le deuxième Constitution Express en Europe, Mount Currie était une plaque tournante de l’action, et Williams tisse magnifiquement entre ces contextes internationaux et communautaires alors qu’elle se souvient du mouvement avec l’aide d’autres membres de la famille et de la communauté. Avec un sentiment d’être presque transporté en 1981, des souvenirs sur l’importance de la cérémonie et du chant, sur l’enseignement et l’apprentissage qui ont eu lieu, et sur les relations nouées avec les médias et d’autres alliés en Europe se déroulent.
Les deux articles suivants déplacent la question de ses points de vue plus historiques et rétrospectifs jusqu’au moment présent. Tout d’abord, l’article de Kent McNeil conduit le lecteur à travers quatre décennies de jurisprudence, posant la question sans détour, d’un point de vue juridique : « La constitutionnalisation des droits ancestraux et issus de traités a-t-elle fait une différence ? » Avec sa clarté caractéristique et dans une prose succincte, McNeil compare le traitement des peuples autochtones avant l’article 35 aux yeux de la loi aux développements postérieurs à 1982 et aux « gains » présumés depuis. McNeil jette un œil attentif sur presque tout l’ensemble du droit autochtone au Canada, réfléchissant à ce qu’il fait et ne fait pas pour les droits, les titres et les traités autochtones. Le résultat est l’un des récits les plus lucides et méthodiques de cet ensemble de lois que nous ayons vus à ce jour,
Enfin, le numéro se termine par un article de Louise Mandell, avocate interne de l’Union des chefs indiens de la Colombie-Britannique à l’époque du Constitution Express, et l’une des principales stratèges juridiques du mouvement. Cette pièce s’appuie sur un chapitre précédent, écrit par Mandell aux côtés de la partenaire juridique de longue date de Mandell, Leslie Pinder, une autre de l’équipe juridique originale du mouvement, qui est malheureusement décédée ce printemps. Dans sa contribution mise à jour ici, Mandell plonge profondément dans ses souvenirs du mouvement – de la navigation dans le système juridique et politique britannique pour la première fois, et les subtilités de l’histoire juridique impériale, à son introduction simultanée au droit autochtone au cours du développement du mouvement . Mais cet article fait plus que détailler ces intersections du droit : c’est aussi une histoire profondément personnelle, et celui qui va et vient jusqu’à nos jours. Mandell trouve des fils d’espoir dans et parmi ses nombreuses expériences sur le terrain depuis – quelque chose qui parle à la fois subtilement et directement des réalisations du mouvement et de sa pertinence continue.
Posté dans Life on the Left par Richard Fidler
Traduction NCS avec l’utilisation de Deepl

Les travailleurs agricoles mexicains au Québec : un « intrant jetable »

Le Mexique est entré dans le Programme des travailleurs agricoles saisonniers (PTAS)[1] en 1974 avec la signature d’un accord bilatéral établissant un protocole d’entente entre les gouvernements du Canada et du Mexique. Il visait à fournir des travailleurs pour les travaux agricoles de neuf provinces canadiennes[2]. D’année en année, le nombre de travailleurs saisonniers mexicains au Canada a augmenté pour atteindre 18 499 en 2013, soit un total de 261 301 travailleurs entre 1974 et 2013.
Un programme fait sur mesure
En 1987, le PTAS a été privatisé et le programme a dès lors été géré par des entités privées comme la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME). Par l’intermédiaire de ces organisations, les entrepreneurs agricoles canadiens soumettent des demandes pour répondre à leurs besoins en main-d’œuvre. Au Mexique, par contre, la gestion du programme est confiée au ministère du Travail et de la Protection sociale, qui assure la diffusion du programme de mobilité de la main-d’œuvre, le recrutement du personnel et la répartition subséquente des travailleurs dans les fermes canadiennes, de même que les procédures : demande de passeport, vérification des examens médicaux, demande de visa, procédure de billetterie et enregistrement des demandes d’emploi auprès des associations d’employeurs.
En retour, les employeurs canadiens s’engagent à fournir aux travailleurs des logements qui répondent aux exigences minimales d’habitation et à équiper la maison d’appareils électroménagers, ainsi qu’à fournir de la nourriture. Cependant, le coût du logement et de la nourriture est facturé aux migrants. Le contrat couvre les frais de transport aérien, de sécurité sociale et d’assurance-vie pendant la durée du contrat. Ceux qui adhèrent au programme restent de six semaines à huit mois au Canada sans possibilité de prolonger leur séjour. Ils n’ont pas le droit de demander un changement de formulaire d’immigration en vue de la permanence ni le droit au regroupement familial. Les travailleurs ne peuvent demander l’asile politique ni le statut de réfugié.
Qui en profite ?
Cinquante ans après la mise en place du modèle PTAS, les asymétries dans le programme sont évidentes. Le Canada est devenu l’un des pays agro-exportateurs les plus importants au monde grâce à l’exploitation de la main-d’œuvre mexicaine. Sans cadre juridique pour la protection des travailleurs, les migrantes et les migrants se retrouvent dans une situation vulnérable. Cette situation exprime le rapport inégal entre les besoins de la main-d’œuvre du Sud par rapport aux besoins de l’économie du Nord[3].
Les pays du Sud restent des pourvoyeurs de main-d’œuvre, dont dépend une partie très importante du PIB de ces pays, sans qu’ils puissent négocier des contrats réglementés qui seraient appropriés entre deux États souverains, pour la protection juridique des travailleurs migrants. Reflet des inégalités inhérentes à la division internationale du travail et à l’hégémonie des pays du Nord, les travailleuses et les travailleurs sont à la merci d’embauches irrégulières, de salaires précaires, d’horaires de travail pénibles; ils sont sans aucune sécurité sociale et exposés à des mesures disciplinaires dictées par des règles qui les attirent, les repoussent ou les expulsent selon la convenance des employeurs. Pour le reste, il est clair que ces dynamiques migratoires et les conditions de travail des travailleurs, loin d’être des conditions d’indépendance ou d’autonomie pour les pays d’origine comme pour les travailleurs, renforcent les relations de dépendance nationale et régionale déterminées par le contexte d’attraction pour des emplois et par l’hégémonie des pays du Nord.
La gestion des flux
La conditionnalité du retour constitue la caractéristique principale de la migration circulaire[4]. Elle vise à gérer les flux, à faciliter l’exploitation de la main-d’œuvre et à sauvegarder la compétitivité de l’employeur. Ainsi, la migration circulaire empêche l’installation du travailleur et assure son retour à son pays d’origine car, comme on l’a indiqué, la résidence, la nationalité, l’asile politique et le regroupement familial sont interdits. En même temps, en raison de la nature temporaire du séjour pour des emplois spécifiques, le travailleur, qui n’est sur le territoire canadien que pour des saisons limitées et principalement à l’intérieur des fermes, vit des conditions et un isolement qui empêchent tout type d’intégration à la société d’accueil. Ce processus ne vient pas du ciel. L’augmentation des flux de migrantes et de migrants est la conséquence de la libéralisation des marchés, de l’intégration des économies nationales aux marchés internationaux, des processus de privatisation de l’économie ainsi que de la dislocation des appareils politiques mandatés pour la protection sociale[5]. La dérégulation de l’économie fait de l’emploi un bien rare et exacerbe les différences et les inégalités entre les pays, les marchés et les individus. Elle génère une offre excédentaire de travailleuses et de travailleurs du Sud.
La migration circulaire comme « modèle »
La migration circulaire devient, dans ce contexte, un modèle de mobilité idéal dans la mesure où elle permet l’entrée légale des travailleuses et des travailleurs, mais avec des restrictions à la libre circulation et pendant des périodes strictement déterminées. En même temps, elle remplit l’objectif de fournir de la main-d’œuvre internationale aux entreprises et de favoriser leur compétitivité et leur rentabilité.
Ce qui distingue la circularité au XXIe siècle, c’est la tendance à la répétition de la formule partir et revenir[6]. Dans ce type d’accord, la force de travail constitue un intrant de production, sans autre droit que celui de la reproduction de la force de travail elle-même. Dans cette mobilité, il y a un contrôle strict du temps et de la mobilité du travailleur ou de la travailleuse, ce qui l’empêche de s’enraciner ou d’être librement employé. Pour cette raison, le nouvel ordre social ne se soucie pas de l’intégration de l’immigré. Ainsi, la travailleuse ou le travailleur international mobile devient un intrant jetable.
Les termes qui changent au détriment des travailleurs
Cette absence de statut dans les législations s’accompagne d’une sorte de « vulnérabilité garantie ». Le travailleur est inclus dans un processus de production, mais reste sans droits, tant sur le plan migratoire que sur le plan du travail. Cette situation favorise la violation des droits sociaux des migrantes et migrants circulaires. Ces derniers demeurent en dehors des paramètres légaux, leurs droits sont strictement ciblés et partiels, contrairement aux personnes natives et à celles immigrées permanentes.
Une enquête réalisée auprès des travailleurs originaires de la communauté de Rovirosa[7] démontre que les conditions du PTAS se sont détériorées :
- À l’origine, le programme accordait aux travailleurs sélectionnés selon une nouvelle modalité une aide de 3 000 dollars pour couvrir les frais d’examens dans les cliniques officielles du secteur de la santé à Mexico, afin de garantir l’état de santé des candidats. Récemment, cet avantage a été abrogé.
- Actuellement, les travailleurs couvrent les coûts des procédures, telles que le passeport et le permis de travail pour lesquels le gouvernement mexicain accorde une réduction.
- Le travailleur paie le loyer, la nourriture, ce qui représente en moyenne 30 dollars par semaine. En Ontario, où la majorité des travailleurs mexicains se trouvent, le salaire minimum est de 14,25 dollars canadiens l’heure.
- Les horaires sont variables selon les cycles de la production, ce qui fait de très longues heures au moment des récoltes.
Conclusion
Contrairement à un certain discours lénifiant qui célèbre la migration comme un moyen de réduire la pauvreté, la migration en général, et la migration circulaire en particulier, surexploitent la main-d’œuvre et représentent une perte de capital humain pour les communautés locales tout en assurant une armée de réserve disponible pour la production dans des pays du Nord comme le Canada.
Eliana Cárdenas Méndez est professeure-chercheuse au Département des sciences humaines et des langues de l’Université de Quintana Roo au Mexique
- NDLR. En espagnol, le nom du programme est : Programa de Trabajadores Agrícolas Temporales (PTAT). Ce programme est aujourd’hui un sous-programme du Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET). ↑
- Secrétariat des affaires étrangères, Programa de Trabajadores Agrícolas Temporales, Consulat général du Mexique à Toronto, 2017, <https://consulmex.sre.gob.mx/toronto/index.php/es/ptat> ; Genoveva Roldán Dávila, «Globalization between walls and borders. The scenario of the international migration », Revista Universitaria Digital de Ciencias Sociales, vol. 10, n° 19, 2019, <http://virtual.cuautitlan.unam.mx/rudics/wp-content/uploads/2019/08/RUDICSv10n19p19_40.pdf> ; Jorge Durand, Programas de trabajadores temporales : evaluación y análisis del caso mexicano, Mexico, Consejo Nacional de Población, (CONAPO, Conseil national de la population), 2006, <http://conapo.gob.mx/en/CONAPO/Programas_de_trabajadores_temporales>.↑
- Durand, ibid. ↑
- Ici, la migration circulaire désigne la migration Mexique-Canada-Mexique. ↑
- Saskia Sassen, Contrageografías de la Globalización. Género y ciudadanía en los circuitos transfronterizos, Madrid, Traficantes de Sueños, 2003, <file:///C:/Users/F%C3%A9licit%C3%A9/Downloads/Contrageografias.pdf>. ↑
- Ricard Zapata-Barrero, Rocio Faúndez García et Elena Sánchez-Montijano, « Circular temporary labour migration : reassessing established public policies », International Journal of Population Research, 2012. ↑
- Cette communauté est localisée dans le sud du Mexique où prévaut la culture industrielle de la canne à sucre, et où les paysans font face à l’épuisement des sols et à l’absence de programme d’aide gouvernementale. ↑

Guerre contre l’Ukraine : un désastre pour l’Afrique aussi

L’invasion de l’Ukraine par l’armée de Poutine va avoir des conséquences sur l’Afrique. Le risque le plus évident est celui d’une crise économique et alimentaire qui risque de frapper de plein fouet le Continent. Cette invasion met aussi en lumière les ruptures politiques, notamment dans le pré carré africain de la France, qui illustrent son affaiblissement en Afrique.
Comme le souligne le site du journal Madagascar Tribune1, un défilé incessant de diplomates russes et occidentaux a eu lieu au palais présidentiel d’Anosy. Le but ? tenter d’influencer Madagascar lors du vote à l’Assemblée générale des Nations unies le 2 mars concernant la condamnation de l’invasion de l’Ukraine. En fin de compte, la Grande Ile s’est jointe aux 17 pays africains qui se sont abstenus. Si on s’attendait à ce que le Mali et la Centrafrique refusent de condamner la Russie qui est désormais leur partenaire militaire de premier plan, plus surprenant a été le vote dans le même sens du Sénégal, du Togo, du Cameroun, et de la République du Congo, ou la non-participation au scrutin du Burkina Faso ou de la Guinée. Traditionnellement ces pays étaient en symbiose avec la France, l’ancienne puissance coloniale. Quant à l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) considérée comme le bras armé de la diplomatie française, elle s’est refusée à prendre position. Cela illustre la crise spécifique de l’impérialisme tricolore en Afrique.
Un ras-le-bol de l’Occident
Le fait que la moitié des pays du Continent refuse de condamner la Russie révèle un certain ressentiment vis-à-vis de l’Occident. Certains parlent même de revanche contre l’OTAN qui avait attaqué la Libye pour mettre à bas le régime de Kadhafi, lequel bénéficiait d’une popularité usurpée certes, mais bien réelle. Un agacement de voir une mobilisation importante pour l’Ukraine qui n’a jamais été de mise pour des guerres aussi meurtrières comme celles du Soudan, de l’Éthiopie ou du Cameroun. Pour certains, c’est une sorte de satisfaction de voir un homme capable de s’opposer à la puissance de l’Union européenne et des USA. De plus le comportement scandaleux du traitement des réfugiéEs africains ou asiatiques d’Ukraine et l’accueil différencié entre les UkrainienEs et les autres réfugiéEs ont mis à nu le racisme en Europe. C’est ainsi qu’une partie des dirigeants africains ont collé aux sentiments de leur population, d’autant que maints pays entretiennent désormais des relations commerciales et militaires avec à la fois la Russie et les pays occidentaux ou s’apprêtent à le faire.
Un risque économique majeur
Une prudence de bon aloi car la crise économique risque de frapper fortement le continent. Déjà, les économies africaines sortent difficilement de la crise sanitaire liée au Covid-19. La baisse de la demande mondiale entraînant une demande moindre des matières premières, le quasi-arrêt du tourisme, la fragilisation des chaînes de valeur mondiale, et la réduction de près de 40 % des IDE (investissements directs à l’étranger) ont affaibli la santé économique des pays africains.
La guerre provoquée par Poutine va avoir des conséquences pour l’ensemble des pays africains même si elles seront différenciées. Les pays producteurs de pétrole et de gaz comme le Nigeria, l’Angola ou l’Algérie vont bénéficier de la hausse des prix, mais ils risquent d’être vite rattrapés par la pénurie de produits agricoles car ils sont de gros importateurs de denrées alimentaires. Les autres pays africains tournés vers l’agriculture seront touchés par les augmentations extrêmement importantes du prix de l’énergie. Dans tous les cas, au vu de la faiblesse des trésoreries des pays du continent, les chocs risquent d’être violents pour les populations.
Déjà l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) souligne que plus d’une trentaine de pays africains sont déjà en situation de tension alimentaire. Les causes sont multiples. Il peut s’agir de conflits comme en Centrafrique, au Niger, au Tchad, dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), en Éthiopie, au Sud Soudan. Les dérèglements climatiques entraînent des sécheresses, c’est le cas au Kenya, en Somalie, dans le sud de Madagascar ou des pluies diluviennes comme au Burundi, à Djibouti, au Congo ou encore des cyclones qu’ont connus le Mozambique ou la région Est de Madagascar.
Le Programme alimentaire mondial (PAM) a tiré la sonnette d’alarme sur la situation de stress alimentaire en avril pour nombre de pays. Le risque aujourd’hui avec la guerre initiée par Poutine est une famine de grande ampleur en Afrique.

Les banquiers mentent sur le financement des combustibles fossiles

Malgré leurs promesses de réduction, les plus grandes banques du monde injectent des milliers de milliards dans le pétrole, le gaz et le charbon.
Le 13e rapport annuel Banking on Climate Chaos met en évidence la disparité flagrante entre les engagements publics pris par les plus grandes banques du monde en faveur du climat et la réalité du financement de l’industrie des combustibles fossiles. Pour être franc, lorsque les grandes banques ont promis de réduire le financement du pétrole, du gaz et du charbon, elles ont menti.
Au cours des six années qui ont suivi l’adoption de l’Accord de Paris (2015-2016), les 60 plus grandes banques privées du monde ont financé les combustibles fossiles à hauteur de 4600 milliards de dollars, dont 742 milliards pour la seule année 2021. Les chiffres du financement des combustibles fossiles en 2021 sont restés au-dessus des niveaux de 2016, lorsque l’Accord de Paris a été signé. Est particulièrement importante la révélation selon laquelle les 60 banques dont le profil figure dans le rapport ont canalisé 185,5 milliards de dollars rien que l’année dernière dans les 100 entreprises qui font le plus pour développer le secteur des combustibles fossiles.
L’analyse mondiale la plus complète à ce jour sur le financement des combustibles fossiles a été rédigée par Rainforest Action Network, BankTrack, Indigenous Environmental Network, Oil Change International, Reclaim Finance, Sierra Club et Urgewald. Elle est approuvée par plus de 500 organisations de plus de 50 pays du monde entier.
Le financement des combustibles fossiles reste dominé par quatre banques étatsuniennes, JPMorgan Chase, Citi, Wells Fargo et Bank of America représentant ensemble un quart de tous les financements de combustibles fossiles identifiés au cours des six dernières années. JPMorgan Chase reste le pire financeur du chaos climatique au monde, tandis que JPMorgan Chase, Wells Fargo, Mizuho, MUFG (Mitsubishi UFJ Financial Group) et cinq banques canadiennes ont augmenté leurs financements fossiles de 2020 à 2021.
Alors que les marchés mondiaux du pétrole et du gaz sont secoués par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les données révèlent que JPMorgan Chase est le plus grand banquier examiné dans ce rapport pour ses relations avec le géant énergétique étatique russe Gazprom, tant en termes de totaux 2016-2021 que lorsqu’on ne regarde que l’année dernière. JPMorgan Chase a fourni à Gazprom 1,1 milliard de dollars en financement de combustibles fossiles en 2021.
Le rapport comprend une chronologie qui montre comment les banques qui ont rejoint la Net-Zero Banking Alliance (NZBA, qui fait partie de la Glasgow Financial Alliance for Net Zero) l’année dernière ont simultanément financé certaines des entreprises pétrolières et gazières dont l’expansion est des plus flagrante, contribuant potentiellement à enfermer la planète dans des décennies d’émissions réchauffant le climat.
Immédiatement après le lancement de la NZBA, en avril 2021, de nombreuses banques signataires ou en passe de l’être se sont engagées dans d’énormes transactions allant totalement contre l’objectif «net zéro». On peut noter: mai 2021: 10 milliards de dollars à Saudi Aramco (Citi, JPMorgan Chase), 1,5 milliard de dollars à Abu Dhabi National Oil Co. (Citi); juin 2021: 12,5 milliards de dollars à QatarEnergy (Citi, JPMorgan Chase, Bank of America, Goldman Sachs); août 2021: 10 milliards de dollars à ExxonMobil (Citi, JPMorgan Chase, Bank of America, Morgan Stanley). Sur les 44 banques de ce rapport qui se sont actuellement engagées à financer des émissions «nettes nulles» d’ici 2050, 27 n’ont toujours pas de politique significative de non-expansion pour toutes les parties de l’industrie des combustibles fossiles.
Les plus grands climatologues du monde ont conclu que les réserves existantes de combustibles fossiles contiennent plus qu’assez de pollution par le carbone pour rompre notre «budget carbone» restant et faire passer le monde au-delà de 2 degrés Celsius de réchauffement – sans mentionner l’objectif de 1,5 degré fixé par l’Accord de Paris – et de la catastrophe climatique que cela implique.
La nouvelle Global Oil and Gas Exit List montre que l’expansion pétrolière et gazière en amont est remarquablement concentrée: les 20 premières entreprises sont responsables de plus de la moitié du développement et de l’exploration des combustibles fossiles. Banking on Climate Chaos montre que le soutien des banques à ces entreprises est également remarquablement concentré: les dix principaux banquiers de ces vingt premières entreprises sont responsables de 63% du financement des grandes banques de ces entreprises depuis Paris. Chacun de ces dix premiers banquiers s’est dit engagé à atteindre un taux net zéro d’ici 2050: JPMorgan Chase, Citi, Bank of America, BNP Paribas, HSBC, Barclays, Morgan Stanley, Goldman Sachs, Crédit Agricole, Société Générale.
Tendances sectorielles
Pétrole des sables bitumineux: De façon alarmante, les sables bitumineux ont connu une augmentation de 51% de leur financement entre 2020 et 2021, pour atteindre 23,3 milliards de dollars, le plus grand saut provenant des banques canadiennes RBC (Banque royale du Canada) et TD (Banque Toronto-Dominion).
Pétrole et gaz de l’Arctique: JPMorgan Chase, SMBC Group (Sumitomo Mitsui Financial Group) et Intesa Sanpaolo ont été les principaux banquiers du pétrole et du gaz de l’Arctique l’année dernière. Le secteur a bénéficié de 8,2 milliards de dollars de financement en 2021, soulignant que les politiques restreignant le financement direct des projets ne vont pas assez loin.
Pétrole et gaz offshore: Les grandes banques ont canalisé 52,9 milliards de dollars dans le pétrole et le gaz offshore l’année dernière, les banques américaines Citi et JPMorgan Chase fournissant le plus de financement en 2021. BNP Paribas a été le plus grand banquier du pétrole et du gaz offshore sur la période de six ans depuis l’Accord de Paris.
Pétrole et gaz par fracturation: Le fracking a vu 62,1 milliards de dollars de financement l’année dernière, dominé par les banques nord-américaines avec Wells Fargo en tête, finançant des producteurs comme Diamondback Energy et des sociétés de pipelines comme Kinder Morgan.
Gaz naturel liquéfié (GNL): Morgan Stanley, RBC et Goldman Sachs ont été les pires banquiers de 2021 pour le GNL, un secteur qui compte sur les banques pour l’aider à faire passer une série d’énormes projets d’infrastructure.
Mines de charbon: Le financement des mines de charbon est mené par les banques chinoises, China Everbright Bank et China CITIC Bank étant les pires financiers en 2021. Les grandes banques ont globalement fourni 17,4 milliards de dollars au secteur l’année dernière.
Energie charbonnière (centrale au charbon): Le financement de l’énergie du charbon est resté pratiquement inchangé au cours des trois dernières années, à environ 44 milliards de dollars – ce qui est alarmant étant donné que l’énergie du charbon doit être rapidement éliminée au cours de cette décennie et de la suivante. China Merchants Bank et Ping An Group ont mené le financement du secteur l’année dernière.
(Adapté de documents fournis par Banking on Climate Chaos par Climate & Capitalism, publié le 31 mars 2022; traduction rédaction A l’Encontre)












