Nouveaux Cahiers du socialisme

Faire de la politique autrement, ici et maintenant...

En Russie, les féministes descendent dans la rue contre la guerre de Vladimir Poutine

2 mars 2022, par CAP-NCS
Le 24 février, vers 5h30 du matin, heure de Moscou, le président russe Vladimir Poutine a annoncé une « opération spéciale » sur le territoire de l’Ukraine visant à « (…)

Le 24 février, vers 5h30 du matin, heure de Moscou, le président russe Vladimir Poutine a annoncé une « opération spéciale » sur le territoire de l’Ukraine visant à « dénazifier » et « démilitariser » cet État souverain. Cette opération était préparée depuis longtemps. Depuis plusieurs mois, les troupes russes se rapprochaient de la frontière avec l’Ukraine. Dans le même temps, les dirigeants de notre pays ont nié toute possibilité d’attaque militaire. Maintenant, nous savons qu’il s’agissait d’un mensonge.

La Russie a déclaré la guerre à son voisin. Elle n’a pas laissé à l’Ukraine le droit à l’autodétermination ni l’espoir de mener une vie en paix. Nous déclarons – et ce n’est pas la première fois – que la guerre est menée depuis huit ans à l’initiative du gouvernement russe. La guerre dans le Donbass est une conséquence de l’annexion illégale de la Crimée. Nous pensons que la Russie et son président ne sont pas et n’ont jamais été préoccupés par le sort des habitants de Louhansk et de Donetsk, et que la reconnaissance des républiques huit ans après leur proclamation n’était qu’un prétexte pour envahir l’Ukraine sous couvert de libération.

En tant que citoyennes russes et féministes, nous condamnons cette guerre. Le féminisme, en tant que force politique, ne peut être du côté d’une guerre d’agression et d’une occupation militaire. Le mouvement féministe en Russie lutte en faveur des groupes vulnérables et pour le développement d’une société juste offrant l’égalité des chances et des perspectives, et dans laquelle il ne peut y avoir de place pour la violence et les conflits militaires.

La guerre est synonyme de violence, de pauvreté, de déplacements forcés, de vies brisées, d’insécurité et d’absence d’avenir. Elle est inconciliable avec les valeurs et les objectifs essentiels du mouvement féministe. La guerre exacerbe les inégalités de genre et fait reculer de nombreuses années les acquis en matière de droits humains. La guerre apporte avec elle non seulement la violence des bombes et des balles, mais aussi la violence sexuelle : comme l’histoire le montre, pendant la guerre, le risque d’être violée est multiplié pour toutes les femmes. Pour ces raisons et bien d’autres, les féministes russes et celles qui partagent les valeurs féministes doivent prendre une position forte contre cette guerre déclenchée par les dirigeants de notre pays.

La guerre actuelle, comme le montrent les discours de V. Poutine, est également menée sous la bannière des « valeurs traditionnelles » proclamées par les idéologues du gouvernement – des valeurs que la Russie, telle un missionnaire, aurait décidé de promouvoir dans le monde entier, en utilisant la violence contre celles et ceux qui refusent de les accepter ou qui ont d’autres opinions. Toute personne dotée d’esprit critique comprend bien que ces « valeurs traditionnelles » incluent l’inégalité de genre, l’exploitation des femmes et la répression d’État contre celles et ceux dont le mode de vie, l’identité et les agissements ne sont pas conformes aux normes patriarcales étroites. L’occupation d’un État voisin est justifiée par le désir de promouvoir ces normes si faussées et de poursuivre une « libération » démagogique ; c’est une autre raison pour laquelle les féministes de toute la Russie doivent s’opposer à cette guerre de toutes leurs forces.

Aujourd’hui, les féministes sont l’une des rares forces politiques actives en Russie. Pendant longtemps, les autorités russes ne nous ont pas perçues comme un mouvement politique dangereux, et nous avons donc été temporairement moins touchées par la répression d’État que d’autres groupes politiques. Actuellement, plus de 45 organisations féministes différentes opèrent dans tout le pays, de Kaliningrad à Vladivostok, de Rostov-sur-le-Don à Oulan-Oudé et Mourmansk.

Nous appelons les féministes et les groupes féministes de Russie à rejoindre la Résistance féministe anti-guerre et à unir leurs forces pour s’opposer activement à la guerre et au gouvernement qui l’a déclenchée. Nous appelons également les féministes du monde entier à se joindre à notre résistance. Nous sommes nombreuses, et ensemble nous pouvons faire beaucoup : au cours des dix dernières années, le mouvement féministe a acquis un énorme pouvoir médiatique et culturel. Il est temps de le transformer en pouvoir politique. Nous sommes l’opposition à la guerre, au patriarcat, à l’autoritarisme et au militarisme. Nous sommes l’avenir qui prévaudra.

Nous appelons les féministes du monde entier :

– à rejoindre des manifestations pacifiques et à lancer des campagnes de terrain et en ligne contre la guerre en Ukraine et la dictature de V. Poutine, en organisant vos propres actions. N’hésitez pas à utiliser le symbole du mouvement de Résistance féministe anti-guerre dans vos documents et publications, ainsi que les hashtags #FeministAntiWarResistance et #FeministsAgainstWar.

– à propager les informations sur la guerre en Ukraine et l’agression de V. Poutine. Nous avons besoin que le monde entier soutienne l’Ukraine en ce moment et refuse d’aider le régime de Poutine de quelque manière que ce soit.

– à partager ce manifeste autour de vous. Il est nécessaire de montrer que les féministes sont contre cette guerre – et tout type de guerre. Il est également essentiel de montrer qu’il existe encore des militantes russes prêtes à s’unir pour s’opposer au régime de V. Poutine. Nous risquons toutes d’être victimes de la répression d’État désormais et nous avons besoin de votre soutien.

 

 

Le fascisme est aussi canadien que la feuille d’érable

2 mars 2022, par CAP-NCS
Des manifestants devant le consulat américain à Toronto le 3 juin 2020 dans le cadre de la réponse canadienne au soulèvement de Black Lives Matter à la suite du meurtre de (…)

Des manifestants devant le consulat américain à Toronto le 3 juin 2020 dans le cadre de la réponse canadienne au soulèvement de Black Lives Matter à la suite du meurtre de George Floyd par la police. Photo   de Michael Swan.

 

Le « Freedom Convoy » est la plus grande manifestation organisée par l’extrême droite canadienne depuis les années 1930. Il a envahi Ottawa avec une exubérance réactionnaire, agitant des drapeaux nazis, confédérés, Gadsden, Red Ensign et Maple Leaf, lançant des menaces de violence contre des opposants et rêvant de récupérer un Canada perdu mythifié. Bien que la politique de ce mouvement reste fluide, elle est reconnaissable comme la politique de l’extrême droite : un continuum qui inclut les fascistes et ceux qui occupent l’espace entre les fascistes et les conservateurs traditionnels, avec une approche plus agressivement raciste, coloniale, transphobe, anti politique syndicale et antilibérale que le courant dominant est prêt à approuver ouvertement.

La résurgence de l’extrême droite n’est pas une aberration pour le Canada, quelque chose d’inattendu, d’inexplicable ou d’incohérent avec l’histoire canadienne. Il ne peut pas non plus être réduit à la pandémie, vouée à disparaître avec les mandats de masque et de vaccin. La croissance de l’extrême droite est plutôt ce que le marxiste italien Antonio Gramsci a décrit comme un «symptôme morbide» de la crise capitaliste profonde de notre époque, qui a été aggravée par la pandémie mais a commencé avant elle. Les organisateurs d’extrême droite seront sans aucun doute enhardis par l’ampleur et l’engagement du mouvement des convois et chercheront à en tirer parti à la fois électoralement et dans les rues. Ces développements signifient également un danger croissant pour les cibles du fiel et des fantasmes autoritaires de l’extrême droite : les personnes racisées, les peuples autochtones, les personnes queer et trans, et toute personne désireuse de se battre pour un monde socialement juste. La manière dont la gauche répondra à ces développements jouera un rôle décisif dans le façonnement de cette nouvelle période. Il nous incombe donc de comprendre comment nous en sommes arrivés là.

La renaissance du fascisme dans l’État canadien

La Grande Récession de 2008 – la plus grande crise mondiale de l’accumulation capitaliste depuis les années 1930 – s’est transformée en un long ralentissement économique avec une faible rentabilité pour le capital, qui s’est traduit par une précarité accrue pour les travailleurs et la petite bourgeoisie (le terme marxiste classique désignant la « classe » entre les grands capitalistes et les travailleurs, y compris les propriétaires de petites entreprises, les cadres intermédiaires, les professionnels et les militaires). Cette crise, combinée à l’islamophobie Étatique ambiante accompagnant la guerre contre le terrorisme et la réaction de la suprématie blanche contre le mouvement Black Lives Matter, a contribué à préparer le terrain pour la résurgence de l’extrême droite en Amérique du Nord et en Europe.

On a pu voir cette résurgence s’affirmer aux États-Unis, avec les manifestations des paramilitaires fascistes, plus récemment lors des rébellions de 2020 pour la défense des Black Lives, et de l’émeute du Capitole du 6 janvier ; cette situation a été alimentée, en partie, par Donald Trump et nombre de ses partisans à l’intérieur et à l’extérieur du Parti républicain. L’extrême droite a également développé une empreinte politique significative en France, en Grèce, en Italie, en Hongrie, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Suède et en Finlande, entre autres pays européens, tirant les partis conservateurs traditionnels vers la droite. En Inde, l’extrême droite est devenue une force politique dominante sous le Premier ministre Narendra Modi et le parti Bharatiya Janata (BJP), qui est lié à des organisations paramilitaires fascistes. Jair Bolsonaro et ses partisans, quant à eux, témoignent d’une importante restauration d’extrême droite au Brésil.

La résurgence de l’extrême droite n’est pas une aberration pour le Canada, quelque chose d’inattendu, d’inexplicable ou d’incohérent avec l’histoire canadienne. Cela ne peut pas non plus être réduit à la pandémie, vouée à disparaître avec la vaccination et le port des masques.

Comparativement à ses équivalents dans de nombreuses autres régions du monde, l’extrême droite au Canada n’a pas trouvé grand-chose au départ dans les années qui ont suivi 2008. Comme Geoff McCormack et Thom Workman l’ont montré dans leur livre The Servant State: Overseeing Capital Accumulation in Canada , la gravité de la crise économique du début des années 1990 au Canada, plus importante que celle aux États-Unis et en Europe, a fait que la reprise capitaliste qui a suivi dans les années 1990 et au début des années 2000 a généré des niveaux de rentabilité suffisants pour servir de coussin en 2008. La volatilité qui a alimenté la croissance de l’extrême droite dans d’autres parties du monde n’a tout simplement pas été vécue à la même échelle au Canada. Alors que Donald Trump utilisait la plate-forme fournie par sa course électorale et sa présidence pour son fiel raciste, xénophobe et nationaliste, et les forces fascistes américaines ont commencé à gagner en visibilité publique, une brève fenêtre s’est ouverte au cours de laquelle des organisations d’extrême droite comme les Soldiers of Odin, les Proud Boys, ID Canada et La Meute ont pu commencer à se mobiliser plus visiblement dans les villes canadiennes. Une caractéristique clé qui façonnait l’extrême droite canadienne à ce stade, comme ses équivalents ailleurs, était son islamophobie extrême et complotiste – l’héritage de la participation du Canada à la guerre contre le terrorisme et les lois de sécurité post-11 septembre ciblant de facto les musulmans. Mais à l’extérieur du Québec, ces rassemblements n’ont jamais vraiment dépassé plusieurs dizaines de personnes.  En 2018, cette vague d’extrême droite avait largement reflué, à l’exception notable du Convoi United We Roll début 2019.

Mais même si le Canada a été épargné par les pires aspects de la crise capitaliste de 2008, des contradictions sous-jacentes étaient néanmoins présentes. Le taux de profit avait diminué et la masse du profit stagnait, depuis avant 2008. En conséquence, les taux d’accumulation – c’est-à-dire, par exemple, l’investissement dans les nouvelles technologies, les machines et autres équipements – étaient (et restent) faibles. Inévitablement, ces contradictions ont commencé à s’approfondir, particulièrement après l’effondrement des prix du pétrole en 2014. Le Canada a connu une période de morosité économique prolongée au cours des dernières années. Alors que certaines sections du capital ont absolument bénéficié d’une flambée des bénéfices induite par la pandémie, la tendance plus large à la faiblesse de la rentabilité persiste. Avant la pandémie, le taux d’emploi et la croissance des salaires réels étaient anémiques. La dette des entreprises et des ménages au Canada augmentait régulièrement. Ils se classent désormais parmi les plus élevés au monde.

Les stratégies de survie dont dispose la petite-bourgeoisie sont plus limitées que celles dont disposent ses homologues plus grands, et la précarité de la position de classe petite-bourgeoise peut nourrir une rage qui se dirige contre tout ce qui semble la rendre encore plus incertaine…

Les dépenses du gouvernement en cas de pandémie et le programme d’ assouplissement quantitatif de la Banque du Canada ont maintenu à flot de nombreuses entreprises et ménages qui, autrement, auraient coulé. Malgré la forte contraction économique induite par les fermetures d’entreprises (“confinements”) imposées par l’État en 2020, les insolvabilités sont de 30% inférieures aux niveaux d’avant la pandémie. Pourtant, le capitalisme canadien est confronté à une grave incertitude, d’autant plus que les effets de la pandémie pourraient durer plus longtemps que la période pandémique, et cette incertitude continuera d’être ressentie le plus durement par les travailleurs et la petite-bourgeoisie. Les grands capitalistes sont également mis à mal dans ces moments-là et certains ne survivront pas à l’épreuve du temps. Mais avec leurs économies d’échelle et leur position relativement avantageuse dans les chaînes d’approvisionnement transnationales, elles sont mieux à même que leurs homologues plus petites de maintenir l’accès aux stocks et aux approvisionnements ; acheter les technologies les plus avancées pour augmenter la productivité (c’est-à-dire accumuler du capital); rechercher des marchés étrangers pour aider à rétablir la rentabilité ; réajuster les conditions de leurs emprunts ; et grignoter la part de marché des concurrents plus faibles (souvent plus petits).

La petite-bourgeoisie a été durement touchée par la pandémie et a largement puisé dans le Compte d’urgence pour les entreprises canadiennes , qui offrait des prêts sans intérêt aux petites entreprises ; le secteur des transports, notamment, a été l’un des plus gros utilisateurs de ce fonds, empruntant à un taux double de sa contribution au PIB. Les trois quarts des petites entreprises endettées craignent de ne jamais pouvoir rembourser leurs dettes. Les stratégies de survie dont dispose la petite-bourgeoisie sont plus limitées que celles dont disposent ses homologues plus grands, et la précarité de la position de classe petite-bourgeoise peut nourrir une rage qui se dirige contre tout ce qui semble la rendre encore plus incertaine, qu’il s’agisse de travailleurs qui luttent contre les réductions de salaire ; le comportement prédateur des concurrents multinationaux des petites entreprises; le traitement spécial des grandes entreprises par le gouvernement ; réglementations et taxes lourdes; ou des restrictions pandémiques que les grandes entreprises sont mieux à même de supporter ou de bafouer.

Médiatisé par le caractère profondément colonial et raciste du Canada, qui alimente l’esprit de clocher national de la classe moyenne, cette dynamique de classe est à l’origine du combat que mène aujourd’hui l’extrême-droite renaissante contre les confinements et les vaccins obligatoires.

Une tradition canadienne de violence

Nous avons déjà vu cette dynamique au Canada. Le paysage politique canadien des années 1930 était jonché d’organisations fascistes, des Swastika Clubs de l’Ontario à l’Union canadienne des fascistes, au Parti nationaliste canadien et au Ku Klux Klan (KKK). Le grand et influent Ordre d’Orange s’est également parfois livré à la violence pour soutenir sa politique militante protestante et pro-Empire britannique. L’une des plus grandes concentrations de fascistes en Amérique du Nord se trouvait au Québec, avec une base violente en uniforme centrée sur la petite bourgeoisie et les étudiants de l’Université de Montréal. Selon une tendance qui se répète à chaque résurgence d’extrême droite au Canada, les organisations fascistes des années 1930 comptaient parmi leurs membres des militaires; Le major Joseph Maurice Scott, qui a enseigné l’entraînement physique au Collège militaire royal, a dirigé l’entraînement de l’aile paramilitaire de l’organisation d’Arcand.

Les relations fraternelles que le Parti conservateur d’aujourd’hui a noué avec l’extrême droite, dont ont été témoins le convoi United We Roll en 2019 et à nouveau lors des manifestations du « Freedom Convoy », ne sont pas non plus exceptionnelles dans l’histoire des grands partis conservateurs au Canada (sans parler de l’adulation d’Hitler par le premier ministre de l’époque, Mackenzie King, après l’avoir rencontré en 1937). Dans les années 1930, les fascistes québécois ont été financés par les conservateurs fédéraux pour renforcer activement le soutien électoral de ces derniers dans la province; Le chef fasciste et autoproclamé « Führer canadien » Adrien Arcand a même rencontré le premier ministre d’avant-guerre RB Bennett pour discuter de stratégie, tandis que l’un des ministres du cabinet de Bennett était un partisan d’Arcand. Tout au long de son existence au cours du XXe siècle, Le Parti du crédit social, qui a gouverné l’Alberta pendant trois décennies, comptait des fascistes parmi ses membres. Certains d’entre eux monteront dans la hiérarchie du parti en Ontario dans les années 1970.

Alors que le long boom de l’après-guerre débouchait sur la crise économique des années 1970, l’extrême droite du monde entier prenait de l’ampleur, y compris au Canada, puisant une fois de plus son leadership et son noyau dans la classe moyenne. À Toronto, une organisation de campus farouchement anticommuniste appelée Edmund Burke Society a été formée au milieu des années 1960. Quelques années plus tard, certains de ses membres, s’étant radicalisés plus à droite, formeront la Garde occidentale fasciste. Un certain nombre d’autres organisations ouvertement racistes et violentes, dont le KKK, se sont également développées au Canada à la fin des années 1970 et au début des années 1980. À l’époque comme aujourd’hui, l’extrême droite a utilisé les campagnes de défense de la liberté d’expression comme outil d’organisation.

Le début des années 1990 a vu la récession la plus profonde que le Canada ait connue depuis la Grande Dépression, tandis que les réformes des politiques d’immigration des deux décennies précédentes ont entraîné la croissance des communautés de couleur dans les centres urbains. C’est dans ce contexte que le mouvement skinhead s’est développé à travers le pays et que le neo-Nazi Heritage Front a recruté avec succès dans les écoles secondaires de la région du Grand Toronto et sur les campus universitaires de l’Ontario. Les dirigeants du Heritage Front avaient de bonnes relations avec les fascistes à l’étranger, en particulier aux États-Unis. Leur stratégie comprenait l’entrée dans le nouveau Parti réformiste du Canada, dont le premier chef, Preston Manning, est le fils d’un ancien chef du Parti du crédit social en Alberta. Dans sa première version, le Parti réformiste était ouvertement xénophobe, anti-autochtone et homophobe ; il a déployé un racisme codé quoique à peine dissimulé. Le Heritage Front a assuré la sécurité d’un certain nombre de réunions d’associations de circonscription du Parti réformiste à Toronto et d’un rassemblement de 1991 dirigé par Manning à Mississauga, auquel environ 6 000 personnes étaient présentes. En 1993, l’armée a été secouée par l’affaire somalienne, dans laquelle des soldats suprématistes blancs en mission de « maintien de la paix »agressé, torturé et assassiné des hommes somaliens . Une enquête ultérieure a révélé que l’armée était pleine de suprématistes blancs et de néonazis .

Une nouvelle reprise d’une vieille mauvaise chanson

La dernière résurgence d’extrême droite a commencé au début de la pandémie, avec des manifestations anti-masque et anti-confinement à travers le Canada. À l’été 2021, avec l’entrée en vigueur des mandats de vaccination, ces protestations augmentaient clairement – et devenaient de plus en plus virulentes. Les rassemblements ont attiré des milliers de personnes dans un certain nombre de villes ; dans certains cas, le personnel de la santé a été physiquement menacé. Pendant la période de la campagne électorale fédérale, les manifestants d’extrême droite ont toujours été en mesure d’organiser des manifestations lors des rassemblements de Trudeau, les perturbant dans certains cas. Notoirement, un manifestant, alors président d’une association de circonscription du Parti populaire du Canada, a bombardé Trudeau de gravier. L’élan de l’extrême droite s’est exprimé dans les résultats des élections fédérales : le Parti populaire, dont les membres sont très actifs dans les mouvements réclamant la fin des restrictions liées à la pandémie, a porté sa part du vote populaire à 5 %, contre 1,6 % en 2019.

L’extrême droite comprend bien sûr plus que la classe moyenne enragée. Il ne fait aucun doute que des personnes de la classe ouvrière sont attirées par le mouvement anti-vaccin. Mais la plupart des travailleurs au Canada sont vaccinés, et de nombreux refus de travailler et autres actions syndicales liées à la COVID-19 ont réclamé des mesures de santé et de sécurité plus fortes, et non affaiblies. Le mouvement ouvrier condamné le « Freedom Convoy ». Et la plupart des participants à ce mouvement ne sont en fait pas des camionneurs. Les camionneurs de la région de Peel en Ontario, dont beaucoup travaillent dans ce qui est essentiellement une relation employeur-employé même s’ils ne sont pas légalement classés comme travailleurs en vertu du droit du travail de l’Ontario, se sont opposés au convoi. Une main-d’œuvre considérablement racialisée, ils ont été victimes de vol de salaire et d’autres violations systématiques de leurs droits du travail. Le blocus du passage frontalier du pont Ambassador entre le Canada et les États-Unis à Windsor, en Ontario, entrepris en solidarité avec l’action du convoi à Ottawa, n’impliquait pas de façon centrale les camionneurs; ce sont des camionneurs qui ont été bloqués, empêchés de traverser la frontière et de faire leur travail. La classe ouvrière n’est pas le principal moteur de la résurgence de l’extrême droite en général ou du mouvement anti-vaccin et anti-mandat en particulier.

Les grands capitaux peuvent ne pas soutenir, voire violer, les protocoles de santé publique. Mais il ne le fait normalement pas pour les mêmes raisons que l’extrême droite ou en coordination avec elle. Notamment, de grandes organisations de l’industrie comme l’Association des manufacturiers et exportateurs du Canada, les Constructeurs mondiaux d’automobiles du Canada et Produits alimentaires, de santé et de consommation du Canada se sont empressées de s’opposer publiquement aux blocus frontaliers. (Un certain nombre d’associations de petites entreprises se sont également prononcées contre les blocages, indiquant que la politique du mouvement des convois n’est pas partagée par l’ensemble de la classe moyenne.) Alors que le grand capital n’hésite pas à mobiliser les outils dont il dispose – y compris forces fascistes – pour neutraliser violemment les menaces existentielles à son pouvoir, il a d’autres moyens de faire avancer ses intérêts dans des circonstances plus typiques. En général, le grand capital est lié aux partis libéral et conservateur et a un meilleur accès aux couloirs du pouvoir politique formel que ses homologues plus petits. Il peut également menacer ou mener une grève des capitaux (c’est-à-dire un désinvestissement) pour mettre au pas les gouvernements et les travailleurs récalcitrants.

La classe ouvrière n’est pas le principal moteur de la résurgence de l’extrême droite en général ou du mouvement anti-vaccin et anti-mandat en particulier.

Certains des critiques les plus virulents des «confinements» et des mandats de vaccination ont été des capitalistes petits-bourgeois tels que des restaurateurs, des exploitants de gymnases et des agriculteurs qui ont systématiquement violé la santé et la sécurité de leurs travailleurs migrants. Au cours de la deuxième vague de la pandémie, la tentative la plus notable ( et soutenue par les nazis ) de construire une campagne contre les restrictions commerciales dans la région de Toronto a été menée par le propriétaire du restaurant Adamson BBQ ; lors de la troisième vague, c’était un opérateur de gym . On peut y déceler un écho, tragique ou farfelu, de l’électorat du fascisme classique, observé en Allemagne et en Italie au début du XXe siècle : petits entrepreneurs, propriétaires ruraux, gestionnaires, professionnels, militaires et ex-militaires. (Comme Marxécrivait un jour : « La situation du petit-bourgeois le prédispose à la fois au socialisme et au capitalisme, c’est-à-dire qu’il est ébloui par l’expansion du pouvoir de la bourgeoisie d’un côté, mais il partage la souffrance du peuple de l’autre. Il est à la fois bourgeois et peuple. ») Compte tenu de son poids social moindre et de son accès plus limité aux hautes sphères de l’État, il y a une plus grande pression sur la petite-bourgeoisie que sur la grande bourgeoisie pour qu’elle se mobilise activement en tant que mouvement de protestation en ces temps de crise, et d’essayer d’attirer derrière elle le soutien de la classe ouvrière.

En Ontario et en Alberta, des petits-bourgeois enragés se sont engagés dans un blocus physique pour perturber les chaînes d’approvisionnement précisément parce qu’ils ont si peu de contrôle sur elles. Le caractère de classe de la résurgence de l’extrême droite est également illustré par les liens du mouvement avec le Parti populaire. Les partisans du Parti populaire sont parmi les opposants les plus véhéments aux « confinements » et aux vaccinations, et sont les plus fervents partisans des convois de protestations par affiliation politique . Alors que le Parti populaire compte des travailleurs parmi ses partisans (comme tous les partis politiques), près d’un cinquièmede ses partisans sont des gens qui travaillent « dans [leur] propre entreprise » – une proportion plus élevée que dans tout autre parti au Canada, même si le Parti populaire compte moins de partisans qui gagnent plus de 100 000 $ par année que tout autre parti, à l’exception du Nouveau Parti démocratique. Plusieurs petites entreprises figuraient sur la liste des donateurs sur la page GoFundMe du convoi avant sa fermeture, aux côtés de dizaines de dons individuels allant de 5 000 à 30 000 dollars. Il est peu probable que les partisans de la classe ouvrière contribuent à des dons de cette taille. Certains des plus grands donateurs de la page GiveSendGo du convoi, créée après la coupure de l’accès à GoFundMe, sont à nouveau de petites entreprises, notamment des fermes et un champ de tir.

Englobant les conspirationnistes, les libertaires et les fascistes, le nouveau mouvement d’extrême droite peut sembler incohérent au-delà de la rage de classe petite-bourgeoise à laquelle il donne voix. Mais sa fluidité, commune aux mouvements d’extrême droite naissants, dément la consistance idéologique cohérente qui l’unit et l’anime. Réémergeant après quatre décennies de néolibéralisme, une période définie par des coupes dans un État-providence qui avait autrefois encouragé un sens de la responsabilité sociale collective (même si c’était insuffisamment et de manière déformée), l’extrême droite d’aujourd’hui exprime une fidélité radicale aux relations de marché en tant que manière d’organiser nos vies, modifiée uniquement par l’accent mis sur l’importance de la famille nucléaire hétérosexuelle. Elle est marquée par une indifférence militante au bien-être des autres, notamment des plus vulnérables. Les droits qu’elle revendique peuvent se résumer au droit de s’engager dans des échanges marchands sans restrictions gênantes qui pourraient sauver des vies. La liberté que défendent les agriculteurs lors des manifestations du convoi est la liberté de laisser leurs travailleurs migrants tomber malades et mourir. Pour certains de ses adhérents, cette politique prend une tournure violente et autoritaire, un esprit de revanche contre ces mouvements et communautés qu’ils perçoivent comme une menace pour leurs fragiles privilèges, les valeurs « traditionnelles » et le sens de la nation qui offrent consolation face aux changements sociaux, politiques et économiques qu’ils ne peuvent rien faire pour arrêter. Cette tendance est la plus forte dans le courant fasciste d’extrême droite, dont les membres se retrouvent parmi les principaux organisateurs du mouvement des convois et au sein du Parti populaire.

Le fétichisme de l’extrême droite pour les marchés, l’indifférence à la souffrance des autres et les fantasmes autoritaires ont un caractère racial évident. Nous savons quels travailleurs et quelles communautés ont été les plus vulnérables aux épidémies mortelles de COVID-19 ; nous savons dont les meurtres sont commémorés et annoncés par des croix gammées et des drapeaux confédérés et Red Ensign. Au bien-être de ces communautés, et même à leur existence, le mouvement d’extrême droite oppose le bien-être de la nation canadienne : le drapeau canadien, lui aussi, est omniprésent dans les rassemblements du convoi très blanc. Par “peuple”, le Parti populaire entend le Canadian Volk.

¡No pasaran!

L’attraction gravitationnelle de l’extrême droite sera particulièrement forte si le capitalisme canadien s’enfonce dans une période de crise plus profonde. C’est une possibilité réelle. Le Canada a jusqu’ici échappé à une telle crise, grâce à des politiques de faibles taux d’intérêt et à des niveaux d’endettement croissants qui ont soutenu les entreprises et les ménages face à une croissance et une rentabilité faibles. Même en l’absence d’une catastrophe économique imminente, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) prévoit que le Canada aura l’économie la moins performante du monde dit capitaliste avancé entre 2020 et 2030. La crise climatique stimulera également la croissance de l’extrême droite : les efforts pour réduire les émissions de carbone ont provoqué des mobilisations de l’extrême droite dans le monde, y compris le convoi United We Roll de 2019.

Au fur et à mesure que l’extrême droite se développera, sa politique populiste dans la rue deviendra encore plus importante pour elle, tout comme la violence en tant que disposition idéologique et tactique. Cette disposition est ce qui sépare les fascistes de la droite plus généralement : pas leur racisme, leur xénophobie, leur antisémitisme, leur nationalisme, leur soif d’empire et leur antipathie envers les travailleurs et les opprimés ; pas même un désir de pouvoir étatique autoritaire, qu’ils partagent avec la tradition libérale ; mais un engagement militant à construire un mouvement de rue de masse qui opère par la violence. Les fascistes peuvent participer aux élections, mais jamais comme une fin en soi ; pour eux, le pouvoir se décide finalement par la force dans la rue. Et ces dernières semaines nous rappellent qu’on ne peut pas – et qu’on ne doit pas – compter sur la police pour nous défendre contre ces dangers. De même, les politiques timorées, électoralistes et sans inspiration du centrisme et de la social-démocratie ne constitueront pas un rempart adéquat contre la marée montante de l’extrême-droite.

L’extrême droite est maintenant tout simplement trop importante pour être combattue par de petits groupes d’antifascistes farouchement engagés ; elle ne sera pas arrêtée sans une grande mobilisation, et le courant fasciste en son sein va certainement croître dans la nouvelle période de lutte que le mouvement des convois a inaugurée.

La tâche de développer une réponse de gauche efficace est urgente. Une extrême droite enhardie dont le pouvoir se fonde de plus en plus dans la rue devra y être défiée. Cela pose la question incontournable de la reconstruction de nos capacités, puisque nous n’entrons pas dans cette nouvelle conjoncture dangereuse en position de force, comme la gauche l’a fait dans les périodes précédentes où l’extrême droite est entrée sur la scène politique avec un pouvoir ravivé. Nos infrastructures organisationnelles et notre confiance pour opposer une vision alternative radicale et pleine d’espoir à l’état de catastrophe actuel se sont atrophiées face au barrage néolibéral des quatre dernières décennies. Rien ne peut remplacer la reconstruction de mouvements de masse enracinés dans l’auto-activité des travailleurs et des opprimés, et basés dans les lieux de travail et les communautés.

Déstructurer en confrontant physiquement l’extrême droite et les fascistes est une tactique importante. Mais ce n’est pas, en soi, une stratégie pour les vaincre. Cette tactique ne doit pas non plus être dissociée de la nécessité de reconstruire nos forces. Nous devons être clairs sur le fait que l’extrême droite ne peut être vaincue par des dénonciations parlementaires ou apaisée par des concessions de l’État, mais aussi que le moyen le plus efficace de libérer l’espace public de sa présence odieuse est de construire un large mouvement capable de reprendre la rue. La bataille du pont Billings à Ottawa, où plus d’un millier de contre-manifestants ont bloqué une section du convoi et l’ont renvoyé chez lui sans ses drapeaux et ses jerrycans, offre un modèle inspirant du type d’actions dont nous avons besoin. Mais maintenir une telle énergie à long terme, alors que l’extrême droite et les fascistes montent au pouvoir, signifie nécessairement continuer à attirer des couches de personnes plus larges que celles qui sont actuellement impliquées dans le mouvement de gauche, y compris ceux qui ne sont peut-être pas encore convaincus de la nécessité d’une confrontation directe. Cela exige que nous sensibilisions efficacement les syndicats, les organisations communautaires, les lieux de culte et les groupes d’étudiants – en établissant des relations de confiance et de solidarité et en reliant les fils de la crise capitaliste, de la réaction d’extrême droite et des luttes de libération de la classe ouvrière. Cela exige, en outre, que nous développions une politique qui non seulement affirme ce à quoi nous nous opposons, mais offre également une vision transformatrice du monde pour lequel nous nous battons. Ce n’est qu’en nourrissant une telle vision que nous survivrons à la tempête dialectique d’avancées et de reculs, d’espoir et de désespoir, que subit tout mouvement de gauche.

Traduction NCS

 

 

 

À la grand-messe des conservateurs américains, la récupération politique de l’Ukraine va bon train

1er mars 2022, par CAP-NCS
Donald Trump lors de la réunion des conservateurs américains (CPAC) à Orlando, le 26 février 2022. © Photo Joe Raedle / Getty Images via AFP   Orlando (Floride).– « Cette (…)

Donald Trump lors de la réunion des conservateurs américains (CPAC) à Orlando, le 26 février 2022. © Photo Joe Raedle / Getty Images via AFP

 

Orlando (Floride).– « Cette invasion n’aurait jamais eu lieu si l’élection présidentielle de 2020 n’avait pas été truquée. » C’était plus fort que lui. Devant le public chauffé à blanc de la CPAC (Conservative Political Action Conference), le grand rassemblement des conservateurs américains, Donald Trump n’a pas pu s’empêcher d’utiliser la crise ukrainienne pour taper sur les démocrates et réécrire l’histoire.

Très attendu par les militant·es présent·es par centaines samedi, dans un hôtel d’Orlando, pour l’écouter au troisième et avant-dernier jour de cette convention annuelle, il ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Tout en qualifiant le courageux président ukrainien Volodymyr Zelensky de « gars bien », il a rappelé que celui-ci lui avait apporté son soutien dans l’affaire du coup de fil que Trump lui avait passé en 2019 pour le presser d’ouvrir une enquête sur Joe Biden et son fils Hunter, alors membre du conseil d’administration d’une entreprise ukrainienne, Burisma. Un geste qui avait valu au milliardaire président sa première mise en accusation (« Impeachment ») par la Chambre des représentants.

Après avoir critiqué la « stupidité » des leaders occidentaux face à Poutine et la « faiblesse » de Joe Biden, il a déploré que le gouvernement démocrate ait fait passer la souveraineté de l’Ukraine avant la protection des frontières américaines face à l’immigration illégale, tenue pour responsable de la hausse de la criminalité et du trafic de drogue. « Leur obsession, depuis des mois, est de prévenir l’invasion d’un pays étranger à des milliers de kilomètres, a-t-il dit. Mais les Américains méritent un président qui va empêcher l’invasion de notre pays aussi. »

Ces déclarations du leader de fait du Parti républicain érigent l’Ukraine en nouveau thème de campagne contre Joe Biden, à l’approche des élections de mi-mandat (« midterms ») de novembre prochain. Un tiers du Sénat et l’intégralité de la Chambre des représentants sont remis en jeu lors de ce scrutin, où les démocrates pourraient bien perdre leur majorité dans les deux Chambres du Congrès.

La jeune garde défend l’indifférence

L’Ukraine s’est invitée à la CPAC à la dernière minute, l’événement ayant démarré quelques heures seulement après l’invasion russe. Sur la grande scène bleu-blanc-rouge où se sont succédé les stars du « Trumpland », comme dans les couloirs fourmillant de casquettes rouges « Make America Great Again », on a prié pour le peuple ukrainien, loué la bravoure des citoyens ordinaires sur place qui défendent leur « liberté et leur patrie », comme les Américain·es devraient le faire contre le « régime Biden »« L’Ukraine rappelle l’importance de notre Deuxième amendement », qui protège le droit à avoir une arme à feus’est même aventuré un intervenant.

Cela ne signifie pas pour autant que le public de la CPAC a l’intention de se précipiter pour venir en aide au pays. À la différence de la vieille garde du Parti républicain et de l’establishment politique et intellectuel du mouvement conservateur, favorable à la fermeté face à Poutine, une nouvelle génération d’élu·es et de militant·es biberonné·es au principe de l’« Amérique d’abord » (« America First »), martingale du trumpisme, prône l’indifférence face au sort de Kiev.

« Je suis plus préoccupé par les cartels qui essaient d’infiltrer notre pays que par un différend à des milliers de kilomètres d’ici, dans des villes dont on n’arrive pas à prononcer le nom », a déclaré jeudi Charlie Kirk, fondateur d’une association d’étudiants conservateurs et star de la droite américaine, quelques heures seulement après le début de l’invasion. Il a été copieusement applaudi par le public de la CPAC.

Rogan O’Handley, un influenceur conservateur qui se fait surnommer « DC Draino », suivi par 2,2 millions de personnes sur Instagram, a tenu le même discours : « Il y a beaucoup de républicains de l’establishment ou des gens du complexe militaro-industriel qui vous diront qu’il est dans l’intérêt national de se battre là-bas. Mais ce n’est pas vrai », lance-t-il. Suggérant un complot de la part du président démocrate, il lâche, vigoureusement applaudi, que « Biden est l’instigateur de tout ça à cause de l’affaire Burisma. Donald Trump a été mis en accusation à cause d’un coup de téléphone à l’Ukraine et maintenant il y a une invasion ».

Certains candidats et candidates aux primaires républicaines pour les élections de mi-mandat y sont aussi allés de leur commentaire. Candidat au Sénat dans l’Ohio, J. D. Vance a affirmé, samedi, que le « leadership du pays était focalisé sur des choses qui n’ont rien à voir avec la classe moyenne ». « J’en ai marre qu’on me dise que nous devons nous préoccuper davantage de personnes loin d’ici que de ma fille et ma grand-mère dans l’Ohio ! », a-t-il ajouté.

Tucker Carlson, l’animateur le plus regardé du câble (plus de 4 millions de téléspectatrices et téléspectateurs tous les soirs), est l’un des défenseurs les plus influents de cette position du « laisser-faire ». Mercredi, il s’est même demandé dans son show pourquoi Vladimir Poutine était aussi détesté. « Est-il responsable de la délocalisation de tous les emplois de la classe moyenne de nos villes ? », a-t-il lancé à son public.

Isolationnisme ou « russification » ?

Ses propos reflètent deux phénomènes à l’œuvre au sein du Parti républicain : un désir isolationniste fort causé par le fiasco des guerres en Irak et en Afghanistan, mais aussi la « russification » de la base sous Donald Trump, qui s’est montré accommodant envers le leader russe, au point de mettre dans l’embarras les cadres de son propre parti. Aujourd’hui, les sondages d’opinion laissent clairement entendre que l’électorat républicain apprécie davantage le président russe que l’électorat démocrate.

Donald Trump, dont la candidature en 2016 a bénéficié de la campagne de désinformation du Kremlin, a donné voix à ce sentiment. Dans une interview, il a qualifié mardi la reconnaissance par Vladimir Poutine des deux territoires pro-russes à l’est de l’Ukraine de stratégie « de génie ». Ronald Reagan se retourne dans sa tombe…

Chuck Gedney, un jeune producteur laitier rencontré à la CPAC, ne veut pas commenter les déclarations controversées de son champion, mais il reconnaît que « les conservateurs sont divisés sur l’Ukraine ». Lui ne se pose pas de question : « Je suis des agriculteurs ukrainiens sur Facebook et je sais que la situation est inquiétante. Les États-Unis ne peuvent pas se permettre de tourner le dos à ce pays », explique-t-il. Debbie Epling est du même avis. Cette supportrice de Donald Trump, portant des boucles d’oreilles à l’effigie du milliardaire et une robe aux couleurs du drapeau américain, accorde même un bon point à Joe Biden : « Il a eu raison de dire que nous n’enverrons pas d’hommes en Ukraine. Nous ne voulons plus de guerre sans fin. En revanche, nous devons soutenir l’armée et la population ukrainiennes en fournissant des armes, du matériel, de la nourriture… »

Certaines personnalités ont cherché à sensibiliser le public aux implications de la crise sur l’économie américaine et la stabilité mondiale. K. T. McFarland, ancienne conseillère en politique étrangère qui a travaillé dans les administrations Reagan et Trump, a parlé notamment de l’augmentation des prix à la pompe, de l’alliance sino-russe et de la menace que Poutine faisait peser sur les pays de l’Otan. Mais elle n’a pas franchement remporté l’applaudimètre…

“Notre monde est proche d’un réchauffement nucléaire, mais ils sont davantage préoccupés par le réchauffement climatique.”

Donald Trump

S’il y a bien une chose sur laquelle la droite s’accorde, c’est, sans surprise, l’incompétence de Joe Biden et des démocrates. « À chaque fois que les frontières européennes ont été redessinées, un président démocrate était au pouvoir : la Crimée en 2014 sous Barack Obama et sous Joe Biden en 2022 », a fait valoir un intervenant. « En voyant le retrait chaotique d’Afghanistan, Poutine a senti la faiblesse de Biden », a affirmé un autre.

D’autres encore ont rappelé que Joe Biden avait commis la faute de donner son feu vert à l’oléoduc Nord Stream 2 entre la Russie et l’Allemagne en 2021, dans un geste d’apaisement envers Angela Merkel après quatre années de tensions avec Donald Trump. Pour Scott Walker, ancien gouverneur du Wisconsin, c’est plutôt « la faiblesse woke » qui est en cause. Manière de dire que les démocrates se sont souciés davantage du politiquement correct et de la promotion de la « cancel culture » que de la menace russe.

Pour plusieurs des intervenants et intervenantes, la solution est toute trouvée : sortir les foreuses pour extraire du pétrole et du gaz américains afin de cesser toute importation de sources d’énergie russes et contenir les prix à la pompe. Et si Biden pouvait en profiter pour vendre la production aux pays européens, cela serait encore mieux.

Certains l’ont d’ailleurs accusé – à tort – d’avoir sabordé la production énergétique américaine en prenant des mesures pour suspendre le forage des terres contrôlées par l’État fédéral et tué le projet d’oléoduc Keystone XL entre les États-Unis et le Canada. La mise à mort de ce projet d’infrastructure colossal, dénoncé de longue date par les groupes de défense de l’environnement, avait suscité le mécontentement du secteur pétrolier. Avec la crise ukrainienne, Trump voudrait le relancer. « Notre monde est proche d’un réchauffement nucléaire, mais ils sont davantage préoccupés par le réchauffement climatique », a-t-il remarqué samedi à propos des leaders démocrates.

Même s’il n’est plus au pouvoir, Trump n’a rien perdu son habileté à exploiter une crise.

 

NON à la guerre en Ukraine !

1er mars 2022, par CAP-NCS
La guerre d’agression lancée par la Russie contre l’Ukraine doit cesser immédiatement. De réelles négociations doivent s’engager en vue de garantir la non-expansion de l’OTAN à (…)

La guerre d’agression lancée par la Russie contre l’Ukraine doit cesser immédiatement. De réelles négociations doivent s’engager en vue de garantir la non-expansion de l’OTAN à l’Ukraine et à la Géorgie et l’application des Accords de Minsk en guise de résolution de la guerre civile qui dure depuis 2014 en Ukraine.

Une agression injustifiable

L’agression et l’invasion de l’Ukraine par la Russie sont injustifiables. Elles violent le droit international de façon évidente. Les présenter comme une opération de défense des républiques sécessionnistes de Donetsk et de Lougansk relève de la pratique typique des États agresseurs qui se drapent de motifs humanitaires, comme les États-Unis et leurs alliés l’ont fait nombre de fois depuis la fin de la Guerre froide.

Si la Russie peut légitimement prétendre que l’expansion de l’OTAN en Europe de l’Est jusqu’à ses frontières représente une menace sécuritaire pour elle, cela ne l’autorise aucunement à attaquer un pays voisin et à le transformer en zone tampon pour ses propres intérêts.

La propagande dans laquelle nous baignons

Il n’y a pas que la Russie qui est présentement en guerre. Les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN mènent aussi une guerre à coups de sanctions et en armant l’Ukraine. Des consultations au sein de l’OTAN ont conduit à une déclaration de son secrétaire général, Jens Stoltenberg, le 25 février, à l’effet que l’OTAN s’engageait à défendre tous ses alliés, incluant l’Ukraine. Simultanément, pour la première fois depuis sa mise en place en 2004, la Force de réaction rapide l’OTAN, comprenant 40 000 militaires, a été activée.

Nous assistons aussi à une véritable guerre de l’opinion, sans contexte ni regard critique. La rare unanimité des dirigeants politiques occidentaux nous est présentée comme étant celle du monde entier. Leurs déclarations grandiloquentes les campent comme étant profondément préoccupés…

… par les coûts humains de cette guerre… sans qu’on leur rappelle les 929 000 morts et les 38 millions de réfugié.e.s causés par leurs propres guerres « contre le terrorisme »;

… par le droit international qui viendrait tout juste de voler en éclats… alors que les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN l’ont enfreint à répétition contre la Serbie, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, et la Syrie;

… par la nécessité de ne pas laisser de tels crimes impunis, alors que les Bush, Cheney, Rumsfeld et Blair, responsables de crimes semblables, et à plus grande échelle, n’ont jamais été officiellement vilipendés, encore moins visés par quelque poursuite légale ou sanction que ce soit.

Ces jours-ci, nos médias nous informent des horribles conséquences de la guerre pour la population ukrainienne. Mais quand ceux et celles qui subissent ces conséquences font face à NOS propres agressions ou à celles de nos alliés, que ce soit en Afghanistan ou en Irak, au Yémen ou en Palestine, ce robinet de l’empathie humaine – toujours nécessaire! – ne laisse plus couler une seule goutte.

Une guerre qui pourrait bien servir les États-Unis

Les États-Unis, chef de file de l’OTAN, détiennent la clé d’une issue rapide à cette guerre : annoncer que l’OTAN renonce définitivement à solliciter l’adhésion de l’Ukraine et s’engage à respecter un statut de neutralité pour ce pays. Mais ce serait contraire à tout ce qu’ils ont concocté depuis des années. Et, pour le moment en tout cas, cette guerre les arrange bien. Elle contribue à asseoir leur nouvelle orientation de « compétition stratégique » avec la Russie et la Chine auprès de tous les alliés de l’OTAN, à justifier les pressions pour qu’ils augmentent leurs dépenses et leurs effectifs militaires, à accroitre leurs déploiements dans les pays d’Europe de l’Est, à consolider la peur et leur rôle dans la « protection » de l’Europe.

La Russie espérait peut-être accentuer en sa faveur les divisions au sein de l’OTAN. Mais son agression actuelle est en train de produire le contraire. L’Allemagne vient même de réviser sa position historique de ne pas envoyer d’armes dans les zones de conflit en décidant de fournir des armes antichars et des missiles antiaériens à l’Ukraine. Elle a aussi annoncé une très importante augmentation de son budget militaire. De plus, l’agression russe pourrait amener plusieurs pays européens à revoir leur stratégie d’approvisionnement en gaz naturel – dont 40 % provient de la Russie – en se tournant vers d’autres sources, dont les États-Unis et le Canada.

D’urgence, exigeons la fin de la guerre et de réelles négociations

La guerre, l’activité humaine la plus terrifiante et destructrice, s’abat maintenant sur l’Ukraine, avec son cortège de morts, de blessé.e.s, de réfugié.e.s. Un jour ou l’autre, tout cela devra aboutir à des négociations. Maintenant ou après combien de milliers, de dizaines de milliers, ou de centaines de milliers de victimes?

La situation est rapidement en train de dégénérer. Pour la première fois de son histoire, l’Union européenne (UE) soutient militairement un pays en guerre, en envoyant 450 millions d’euros d’armements à l’Ukraine. Elle annonce que son Centre satellitaire à Madrid soutiendra l’Ukraine dans le renseignement spatial et elle décrète la censure des médias Russia Today et Sputnik News. Liz Truss, la secrétaire aux affaires étrangères du Royaume-Uni, appuie « absolument » les citoyens britanniques qui veulent aller combattre en Ukraine. La Suisse rompt avec sa tradition de neutralité et participe aux sanctions financières contre la Russie. Alors même que le président Zelensky a accepté de négocier avec la Russie, il demande qu’elle soit exclue du Conseil de sécurité de l’ONU parce ses actions frôleraient le génocide. Et il demande l’adhésion immédiate de l’Ukraine à l’UE. Le 27 février, par référendum, la Biélorussie a notamment retiré de sa constitution la partie qui en faisait une zone libre d’armes nucléaires. Pour couronner le tout, face à l’extrêmement dangereuse mise en état d’alerte des forces nucléaires stratégiques de la Russie, la Maison blanche jette encore plus d’huile sur le feu en déclarant que « nous devons continuer à endiguer ses actions de la manière la plus ferme possible » et que « nous avons la capacité de nous défendre ». Soyons clairs : il n’y a PAS de défense contre une guerre nucléaire; c’est la survie même de l’humanité qui est en jeu!

Dans tout cela, avec ses déploiements militaires en Lettonie et en Pologne, son appel à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, ses ventes d’armes à ce pays et sa propagande primaire antirusse et antichinoise, le Canada joue un rôle particulièrement funeste.

Les enjeux globaux du réchauffement climatique et des pandémies exigent une collaboration mondiale plus urgente que jamais. Il est impératif de réagir fortement, dans tous les pays, pour éviter que nos dirigeants économiques et politiques nous plongent plutôt dans l’affrontement, la haine les uns des autres et une psychose de guerre généralisée. Les seuls bénéficiaires sont les complexes militaro-industriels, eux aussi des menaces à la survie de l’humanité.

Nous saluons le courage de nos allié.e.s en Russie qui manifestent contre la guerre dans des conditions de répression très dures et nous exigeons aussi la fin de l’agression russe. Nous exigeons également la fin des manœuvres d’encerclement de l’OTAN vis-à-vis la Russie et la fin de l’attisement des ressentiments et des peurs instrumentalisés pour des intérêts qui ne sont pas les nôtres.

 

 

La guerre de Poutine en Ukraine, des questions et quelques réponses

28 février 2022, par CAP-NCS
Le 24 février 2022, le lendemain de la célébration du « jour de la Patrie » en Russie, Vladimir Poutine a donné l’ordre à ses troupes d’attaquer l’Ukraine. Il s’agit d’un (…)

Le 24 février 2022, le lendemain de la célébration du « jour de la Patrie » en Russie, Vladimir Poutine a donné l’ordre à ses troupes d’attaquer l’Ukraine.

Il s’agit d’un crime contre l’humanité, au sens du « crime d’agression » défini par le statut de la Cour pénale internationale (article 8 bis) et d’une violation absolue de la Charte des Nations Unies du 26 juin 1945.

 Questions immédiates :

Pourquoi Poutine attaque-t-il maintenant ?

Depuis plusieurs mois, Poutine construit une logique d’escalade, pensant sans doute que le moment est opportun après la débâcle américaine en Afghanistan, et sûr de ne pas risquer de réaction militaire de l’OTAN aujourd’hui.

Poutine a clairement fait monter la pression, sachant que son exigence de « graver dans le marbre » pour l’éternité la non-adhésion à l’OTAN de l’Ukraine et de la Géorgie était inacceptable sous cette forme (alors que par ailleurs Français et Allemands ont toujours exprimé clairement depuis 2008 leur rejet d’une adhésion à court terme)…

Le 21 février Poutine a délibérément « brulé ses vaisseaux », rendant toute désescalade impossible. Ses discours étaient des déclarations de guerre : le néo-tsariste appelant à la « dénazification » de l’Ukraine, puis sa reconnaissance de « l’indépendance » des républiques séparatistes « dans leurs frontières administratives » des deux « oblasts » (districts), c’est-à-dire avec les 2/3 du Donbass sous contrôle ukrainien – signifiant la mort définitive du processus de Minsk (processus international de négociation pour le règlement du conflit du Donbass).

Quels sont les scénarios possibles et les conséquences à court terme ?

Contrôler militairement le pays est « techniquement » possible (l’Occident ayant explicitement annoncé qu’il n’y aurait pas d’engagement militaire direct pour l’empêcher), mais politiquement et financièrement incroyablement coûteux. Prendre le contrôle de l’ensemble du Donbass est plus facile, mais tout de même très compliqué.

Sans doute certains généraux et Poutine lui-même pensent-t-ils que la guerre sera courte, comme en Géorgie en 2008. Ils veulent décapiter l’Ukraine (y compris par l’élimination physique de dirigeants). Veulent-ils occuper durablement Kiev (ils n’avaient, contrairement à ce que pensait Sarkozy jamais eu l’intention de prendre Tbilissi en Géorgie en 2008) ? Ou « simplement » détruire les capacités militaires de l’Ukraine et prendre le contrôle de tout le Donbass ? Espèrent-ils un mouvement en leur faveur des russophones d’Ukraine (plus qu’improbable) ? L’avenir le dira. Mais quoiqu’il arrive sur le plan militaire ces prochains jours, la guerre va durer.

Les conséquences, déjà importantes, vont être énormes, sur le plan économique (à l’échelle mondiale, notamment sur le prix de nombreuses matières premières), géopolitique (bien sûr… et la Chine, qui pense à Taiwan « observe attentivement » ce qui se passe ), évidemment pour les Ukrainiens, mais aussi pour les Russes surtout si la phase militaire du conflit dure.

Si on compare à la crise géorgienne de 2008, (comparaison souvent faite avec ses territoires sécessionistes et l’intervention militaire russe), on peut multiplier plus que considérablement les effets et conséquences…

Ce qui est quasi certain c’est que le retour « au calme » n’est pas pour demain

 Et pour mieux comprendre….

Que faut-il retenir de l’histoire de l’Ukraine ?

Rappelons tout d’abord quelques points d’histoire, au moins récente. Il existe une forte personnalité linguistique et culturelle ukrainienne, une histoire longue depuis la création de la ville de Kiev par les Vikings (Varègues) et de l’espace féodal, chrétien et slave de la première « Rus », jusqu’aux inclusions de territoires aujourd’hui ukrainiens dans les Etats tsariste, autrichien, et polonais.

A la fin du tsarisme en 1917, l’Ukraine a déclaré son indépendance et a été déchirée par une guerre civile opposant entre eux nationalistes ukrainiens de Symon Petlioura, armées allemandes et plus tard polonaises avec des alliés locaux, armées blanches nationalistes russes soutenue militairement sur le terrain par la France jusqu’en 1919, armées socialistes révolutionnaires et anarchistes ukrainiennes et armée rouge bolchéviques. Ces dernier ont triomphé et reconnu en mai 1919 une République socialiste d’Ukraine qui deviendra cofondatrice de l’URSS en 1922. Lénine a favorisé ce processus et il s’est opposé au nationalisme « grand-russien » qui pouvait empêcher la constitution de l’URSS. En 1941 certains Ukrainiens, surtout à l’Ouest du pays ont bien accueilli les envahisseurs allemands et le leader Stephan Bandera a soutenu les nazis (même si ceux-ci l’ont un temps emprisonné pour avoir parlé d’indépendance). Conscient de la force du sentiment national ukrainien, Staline (pourtant l’organisateur de la grande famine qui a frappé particulièrement l’Ukraine en 1932-33) a offert aux ukrainiens une compensation symbolique, l’obtention du statut de « membre fondateur de l’ONU » à côté de l’URSS (dont elle était par ailleurs membre).

Dans son discours néo-tsariste du 21 février 2022, Poutine a expliqué que l’Ukraine n’existait pas, que c’était une « malheureuse invention de Lénine et des bolcheviks ».

La République d’Ukraine indépendante depuis 1991, compte plus de 45 millions d’habitants, sa superficie est celle de la France. La langue ukrainienne (langue officielle) est pratiquée par une majorité de la population, le russe par une forte minorité (et accessoirement aussi par la majorité des ukrainophones). L’ouest, rural, longtemps sous domination autrichienne est plus ukrainophone que l’Est et le Sud, plus industriels sont plus russophones. Et à Kiev comme dans beaucoup d’autres villes, on parle les deux, parfois un mélange… La division linguistique n’est pas un facteur explicatif du conflit, de même que de supposés divisions « ethniques ».

 Est-il exact que les promesses de « sécurité collective » en Europe faite par l’Occident n’ont pas été honorées ?

A la fin des années 1980 les dirigeants occidentaux avaient explicitement proposé à Mikhaël Gorbatchev un deal prévoyant le non-développement de l’Alliance Atlantique et de son bras armé, l’OTAN et la construction d’une nouveau système de sécurité collective en Europe, avec pour pivot l’OSCE (L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). Rien de cela ne s’est produit, et l’OTAN s’est étendue – sans qu’il y ait d’ailleurs le moindre débat sur son fonctionnement et son rôle alors que les conditions qui avaient présidé à sa création n’existaient plus. Les partis de gouvernements de gauche ou de droite en Europe n’ont d’ailleurs rien proposé à ce sujet.

Quand L’URSS s’est effondrée, les rapports de propriété ont été bouleversés, sous la houlette des organisations financières occidentales, et, dans une atmosphère de pillage, des oligarques ont pris le contrôle d’une bonne partie de l’économie soviétique, en particulier en Russie et en Ukraine. En Russie, un pouvoir politique central a cependant été restauré autour de Poutine et ceux des oligarques qui n’acceptaient pas cette tutelle ont été écartés.

 Ou en était l’Etat ukrainien avant 2014 ?

L’indépendance de l’Ukraine a été votée à 90% en décembre 1991 (80% dans l’est, 50% en Crimée) et le pays a cédé les armes nucléaires présentes sur son sol à la Russie (à des fins de désarmement) en échange de la garantie de l’intégrité de ses frontières promise par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, la Chine et la Russie (à Budapest en décembre 1994).

Il n’y a pas eu en Ukraine de consolidation d’un pouvoir exécutif puissant et le poids des oligarques est resté considérable, en particulier dans les régions industrielles, dans un pays ravagé par la corruption. Dans les années 2000, émergent d’un côté un pôle « pro-occidental » incarné un temps par Viktor Ioutchenko et Ioulia Tymochenko, électoralement influent à l’Ouest et à Kiev, et qui a bénéficié en 2004 du soutien d’une partie de la jeunesse lors de la « révolution orange » et de l’autre côté un pôle plutôt « prorusse » incarné par Victor Ianoukovitch et son Parti des régions arborant la couleur bleue et électoralement influent à l’Est et au Sud. Le pays n’est cependant pas pour autant clivé « Orange contre Bleu », c’est plutôt un dégradé d’Ouest en Est… mais avec partout la corruption des oligarques plus ou moins « bleus » ou « oranges », et toutefois des élections, des libertés publiques et une société civile assez solide.

Après des élections gagnée par les « bleus » Ianoukovitch a abandonné un projet d’accord avec l’Union européenne (qui déplaisait à Moscou), provoquant en 2014 la « révolte de Maidan », un fort mouvement populaire avant tout anti-corruption, y compris dans certaines villes de l’est.

 Quelle guerre a commencé en 2014 ?

Dans la confusion qui a suivi, en février 2014, les forces spéciales russes ont pris le contrôle de la Crimée. Cette province, donnée à l’Ukraine en 1954 par le pouvoir soviétique d’alors est peuplée de personnes qui se considèrent sans doute plus comme Russes que comme Ukrainiens russophones, mais aussi de russophones qui se sentent plus Ukrainiens et de Tatars, la population autochtone musulmane d’origine, massacrée par les Russes, puis déportée par Staline et dont le retour dans sa patrie a toujours été entravé.

Dans ce même contexte, en avril 2014, des milices locales, avec le concours de forces spéciales russes, ont tenté de prendre le contrôle des territoires électoralement « bleus » à l’est de l’Ukraine. L’échec a été cuisant dans la grande ville de Kharkov, mais ils sont parvenus à s’emparer de deux régions du Donbass, autoproclamées « Républiques populaires de Donetsk et de Louhansk ». Au départ l’objectif semblait être de déstabiliser l’ensemble du pays et ramener Yanoukovitch au pouvoir, mais très vite cet objectif a été abandonné, Yanoukovitch éliminé et le pouvoir des séparatistes consolidé dans les deux entités (au prix d’une répression forte). Depuis, dans cette région, la guerre n’a pas cessé, elle a fait près de 15 000 morts et provoqué le déplacement de 2 millions de personnes. De part et d’autre de la ligne de front la moitié de la population du Donbass , surtout les jeunes, est partie.

Un « processus de Minsk » a été défini en septembre 2014 pour sortir de la crise, dans la perspective d’une Ukraine fédéralisée ; il a été relancé en 2015 par les Allemands et les Français dans le « format Normandie » (discussions entre Français, Allemands, Ukrainiens et Russes – ces derniers en contact avec les séparatistes). Sans résultat.

La crise actuelle a-t-elle été déclenchée par l’OTAN ?

Bien sûr le refus occidental de construire une vraie sécurité collective au moment de la fin de l’URSS a produit des effets à long terme, tandis que les pays d’Europe centrale adhéraient à l’OTAN comme une « police d’assurance américaine ». Et bon nombre de Russes pouvaient considérer la chose comme une forme de menace.

Les pays de l’OTAN n’ont pas été avares non plus de diverses formes de provocations et gesticulations militaires ces dernières années. Cependant la crise actuelle n’a pas du tout été déclenchée par des actions des Américains mais bien par la concentration d’un nombre inédit de forces militaires russes aux frontières de l’Ukraine, à l’Est, au nord par le Bélarus et au Sud par la Mer Noire.

 Quelles était les hypothèses sur les projets de Poutine avant son offensive militaire ?

On pouvait penser que l’objectif premier de Poutine était de restaurer la place de grande puissance de la Russie – en particulier vis-à-vis des Américains, et – mais ce n’est pas nouveau – de considérer d’Union européenne comme un club d’impuissants. L’Etat Russe, jadis cœur d’Empire, a été humilié par l’Occident et « déclassé » comme puissance. La politique de la restauration poutinienne consiste à poser des jalons de reconquête politique (affirmation de puissance), idéologique (nationaliste), territoriale : la Russie a profité des crises à sa périphérie pour contrôler certains territoires (Abkhazie et Ossétie du sud en Géorgie, Transnistrie en Moldavie) ou assurer une forme de tutelle sur des Etats voisins, tout récemment avec les crises des dictatures en Bélarus et au Kazakhstan, et sur l’Arménie démocratique, dans le contexte de la défaite des Arméniens face à l’Azerbaïdjan.

Dans son entreprise de « restauration » Poutine peut compter sur quelques atouts : des ressources en hydrocarbure, mais aussi d’indéniables capacités militaires et militaro-industrielles, un certain savoir-faire idéologico-médiatique pour s’assurer la sympathie de nationaux-populistes ou de secteurs déclassés de population dans les opinions publiques occidentales, une capacité d’alliances (du moins pour le moment) avec la Chine, jusqu’à un certain point avec l’Iran, parfois avec la Turquie (mais celle-ci est foncièrement opposée à l’invasion de l’Ukraine -pays auquel elle fournit des armes.

La « restauration » du statut de grande puissance de la Russie passe par un interventionnisme au-delà des frontières de l’ancien empire, : soutien décisif au régime de Bachar El-Assad ; et la présence militaire et économique russe dans ce pays depuis 2015, l’interventionnisme ouvert de l’Etat russe ou avec les mercenaires du groupe Wagner en Afrique (Libye, Centre-Afrique, Mozambique, Mali…)

Avant même la crise actuelle Poutine avait donc déjà marqué des points. Il a réintroduit la Russie comme acteur majeur du jeu mondial…. Et forcé les Américains et généralement l’occident à le considérer comme tel. Mais à long terme il risque d’en perdre beaucoup et dépendre de plus en plus du soutien Chinois.

 Quelle était la situation avant l’agression en Russie et en Ukraine ?

Poutine cherche à créer un climat d’unité patriotique face à « la menace occidentale » et dans sa « guerre de libération de l’Ukraine ». A bien des égards cela semble mieux marcher… en dehors de la Russie qu’en Russie même, dont les habitants ne sont guère partants pour une guerre prolongée et qui ne seront pas aussi enthousiastes que lors de la « prise » de la Crimée de 2014, qui avait alors provoqué une forme d’unanimité patriotique assurant à Poutine une popularité inégalée. Toujours est-il que la régime s’est incroyablement durci ses derniers temps avec la destruction systématique des oppositions politiques (à commencer par Alexis Navalny), des médias indépendants et de la société civile (comme l’ONG Mémorial)… Aujourd’hui la répression à l’intérieur de la Russie est à un niveau inégalé depuis l’URSS des années 1970.

En Ukraine la menace poutinienne a eu plutôt pour effet de construire l’unité nationale et d’éloigner les Ukrainiens de leurs cousins Russes. Dans ce contexte l’extrême droite ukrainienne, électoralement faible, surtout après Maidan (2,5% aux législatives de 2019) mais active et organisée peut en profiter surtout sous occupation russe. Le président Volodimyr Zelinsky a été élu presque par hasard par des Ukrainiens las des dirigeants corrompus – (comédien il incarnait le rôle … d’un Président de la République dans un feuilleton télé !). Pour le moment l’ambiance est plutôt à l’unité nationale autour de lui. Après avoir tenté la dissuasion de la résistance civile et de la cohésion face au risque d’invasion, il fait face courageusement à l’agression d’une puissance militaire infiniment plus forte.

 Existe-t-il des forces de paix sur le terrain ?

Du côté russe il est bien entendu extrêmement difficile de s’exprimer, pourtant ces forces existent, ainsi une à circulé en Russie d’artistes, intellectuels, militants civiques, qui osent déclarer : Nous, citoyens russes responsables et patriotes de notre pays, faisons appel aux dirigeants politiques de la Russie et lançons un défi ouvert et public au parti de la guerre, qui s’est formé au sein du gouvernement. Nous exprimons le point de vue de cette partie de la société russe qui déteste la guerre et considère même l’utilisation d’une menace militaire et d’un style criminel dans la rhétorique de la politique étrangère comme un crime [1]. Des militants russes et ukrainiens ont cosignés un appel international Assez de guerre en Europe ! [2] Depuis l’agression des voix anti-guerre, relativement nombreuses, réussissent à se faire entendre et même à s’exprimer dans les rues dès le premier jour, malgré la répression gouvernementale (plusieurs centaines d’arrestations dans plus d’une cinquantaine de ville)…Des pétitions d’intellectuels, d’artistes, de journalistes, de membres du corps médical, se multiplient.

La propagande poutinienne sur le « génocide des Russes en Ukraine », les « nazis de Kiev » ou « l’agression en cours de l’OTAN » est omniprésente en Russie, ce qui ne signifie pas ipso facto que la majorité des Russes y adhère, mais pas non plus que cette majorité est prête à s’engager contre la guerre… Si celle-ci dure (ce qui est possible), si la situation économique se dégrade (ce qui est certain), les choses peuvent évoluer…

En Ukraine, comme le disait avant l’offensive poutinienne Nina Potarska, de la section ukrainienne de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, il est difficile de s’exprimer quand le militarisme envahit tous les esprits. Pourtant des voix se sont élevées contre la logique de guerre, au sein d’une société civile encore vigoureuse. Dans la situation d’invasion actuelle, c’est encore plus dur, et nombre de militants sont absorbés par des tâches humanitaires ou rejoignent la résistance sous les drapeaux… Mais contrairement à la Russie, leur expression est toujours possible.

 Que pouvons-nous faire ?

L’expression de notre solidarité politique avec les Russes anti-guerre, menacé d’anéantissement, notre action solidaire avec les organisations de la société civile ukrainienne qui se sentaient bien seule avant l’offensive et réclament notre aide pour faire cesser les combats aujourd’hui.

Le propagande pro-Poutine demeure extrêmement présente en France (même si la Poutinophilie de l’extrême droite a été remise en cause par l’agression actuelle). A gauche le rappel incessant de la situation des années 1980-90, des erreurs (et surtout défaites) stratégiques de l’époque, de l’absence de la construction de mécanisme de sécurité équilibrés, semble justifier une paralysie actuelle, avec des arguments pour justifier celle-ci, concernant ce qui a eu lieu il y a plus de trente ans ! Certaines forces de gauche ignorant la réalité ukrainienne et russe, ne voient en Ukraine qu’un pays soumis à l’Occident ou pire accréditent la propagande poutinienne d’un pouvoir « nazi » avec des hordes « fascistes » arpentant les boulevards. Extrême-droite est présente en Ukraine (quoiqu’électoralement infiniment plus marginale qu’en France) mais il y aussi une société civile particulièrement dynamique, active dans la défense des droits humains, des migrants, des personnes déplacées du Donbass depuis 8 ans, dans les luttes des femmes et des LGBTQI+, ainsi que sur les luttes sociales et syndicales…

Ce « campisme » est une attitude fréquente dans certains milieux supposés progressistes en Europe et Amérique du Nord, dans le Monde Arabe, en Afrique, en Amérique Latine. Il consiste à trouver des vertus aux impérialismes rivaux des Occidentaux, dont l’impérialisme néo-tsariste (par exemple à soutenir l’intervention russe quand il s’agit de sauver le régime criminel de Bachar Al Assad ou celle des mercenaires du groupe Wagner en Lybie ou en Afrique sahélienne et centrale). Toute complaisance de ce type envers l’agression actuelle doit évidemment être vigoureusement dénoncée.

L’immédiateté actuelle, c’est faire reculer la soldatesque poutinienne, avant que les blessures ne laissent des cicatrices indélébiles et que l’engrenage de l’insécurité s’étende.

Mais il est surtout avant tout nécessaire de défendre ceux qui sur place, en Russie s’opposent aux actions guerrières, et de ne pas laisser isolée la société civile ukrainienne. L’action par exemple de la coalition internationale CivilM+, qui lie des mouvements citoyens Ukrainiens et Russes, avec le soutien d’Allemands, de Français, de Néerlandais et quelques autres est un exemple de ce qui peut être fait.

Et après ?

Nous ne savons pas dans quel état nous serons quand cette crise-ci sera terminée. Pour l’heure, nous ne pouvons que constater le défaut congénital des gauches vertes et radicales, pour ne pas parler des sociaux-démocrates, à penser ces sujets qui vont de la « dissuasion » à la « responsabilité de protéger », sinon en quelques slogans « pacifistes » et/ou « anti-impérialistes » creux, dont témoigne aussi cette campagne présidentielle française. Il faut reprendre l’ensemble du sujet, pour la France, pour l’Europe, pour le Monde. Urgemment !


• Bernard Dreano, Assemblée européenne des citoyens (AEC), réseau international Helsinki Citizens’ Assembly (HCA)

Notes

[1] Cet appel est disponible en Russe sur https://echo.msk.ru/blog/echomsk/2972500-echo/

[2https://euroalter.com/no-more-war-in-europe/

 

 

Les dirigeants des grandes puissances jouent avec le feu

25 février 2022, par CAP-NCS
Il n’est pas exagéré de dire que ce qui se passe actuellement au cœur du continent européen est le moment le plus dangereux de l’histoire contemporaine et le plus proche d’une (…)

Il n’est pas exagéré de dire que ce qui se passe actuellement au cœur du continent européen est le moment le plus dangereux de l’histoire contemporaine et le plus proche d’une troisième guerre mondiale depuis la crise des missiles soviétiques à Cuba en 1962. Il est vrai que, jusqu’à présent, ni Moscou ni Washington n’ont fait allusion à l’utilisation d’armes nucléaires, même s’il ne fait aucun doute que les deux pays ont mis leurs arsenaux nucléaires en état d’alerte face aux circonstances actuelles. Il est également vrai que le degré d’alerte militaire aux Etats-Unis n’a pas encore atteint celui qu’il avait atteint en 1962. Mais le déploiement militaire russe aux frontières de l’Ukraine dépasse les niveaux de concentration de troupes à une frontière européenne observés aux moments les plus chauds de la «guerre froide», tandis que l’escalade verbale occidentale contre la Russie a atteint un stade dangereux accompagné de gesticulations et de préparatifs militaires qui créent une possibilité réelle de conflagration.

Les dirigeants des grandes puissances jouent avec le feu. Vladimir Poutine peut penser qu’il ne fait que déplacer la reine et la tour sur le grand échiquier afin de forcer l’adversaire à retirer ses pièces. Joe Biden peut croire qu’il s’agit d’une bonne occasion pour lui de redorer son image nationale et internationale, très ternie depuis son échec embarrassant dans l’organisation du retrait des forces étatsuniennes d’Afghanistan. Et Boris Johnson peut croire que les rodomontades prétentieuses de son gouvernement sont un moyen bon marché de détourner l’attention de ses problèmes politiques intérieurs. Il n’en reste pas moins que, dans de telles circonstances, les événements acquièrent rapidement leur propre dynamique au son des tambours – une dynamique qui dépasse le contrôle de tous les acteurs, pris individuellement, et risque de déclencher une explosion qu’aucun d’entre eux n’avait initialement souhaitée.

En Europe, la tension actuelle entre la Russie et les pays occidentaux a atteint un degré jamais vu sur le continent depuis la Seconde Guerre mondiale. Les premiers épisodes de guerre qui s’y sont déroulés depuis lors, les guerres des Balkans dans les années 1990, n’ont jamais atteint le niveau de tension prolongée et d’alerte entre les grandes puissances elles-mêmes auquel nous assistons aujourd’hui. Si une guerre devait éclater en raison de la tension présente – même si elle ne faisait initialement que sévir sur le sol ukrainien – la situation centrale et la taille même de l’Ukraine suffisent à faire du danger de propagation de l’incendie à d’autres pays européens limitrophes de la Russie, ainsi qu’au Caucase et à l’Asie centrale, un péril grave et imminent.

La cause principale de ce qui se passe aujourd’hui est liée à une série de développements, dont la première et principale responsabilité incombe au plus puissant qui en a eu l’initiative – c’est-à-dire, bien sûr, les Etats-Unis. Depuis que l’Union soviétique est entrée dans la phase terminale de son agonie sous Mikhaïl Gorbatchev, et plus encore sous le premier président de la Russie post-soviétique, Boris Eltsine, Washington s’est comporté envers la Russie comme un vainqueur impitoyable envers un vaincu qu’il cherche à empêcher de pouvoir jamais se redresser. Cela s’est traduit par l’expansion de l’OTAN, dominée par les Etats-Unis, en y intégrant des pays qui appartenaient auparavant au Pacte de Varsovie dominé par l’URSS, au lieu de dissoudre l’Alliance occidentale parallèlement à son homologue orientale. Cela s’est également traduit par le fait que l’Occident a dicté une politique économique de «thérapie de choc» à l’économie bureaucratique de la Russie, provoquant une crise socio-économique et un effondrement d’énormes proportions.

Ce sont ces prémisses qui ont le plus naturellement conduit au résultat contre lequel l’un des conseillers les plus éminents de Gorbatchev – un ancien membre du Soviet suprême et du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique –, Georgi Arbatov, avait mis en garde il y a trente ans, lorsqu’il avait prédit que les politiques occidentales à l’égard de la Russie conduiraient à «une nouvelle guerre froide» [1] et à l’émergence d’un régime autoritaire à Moscou, renouant avec la vieille tradition impériale de la Russie. C’est ce qui s’est produit avec l’arrivée au pouvoir de Poutine qui représente les intérêts des deux blocs les plus importants de l’économie capitaliste russe (dans laquelle se mêlent capitalisme d’Etat et intérêts privés): le complexe militaro-industriel – qui emploie un cinquième de la main-d’œuvre industrielle russe, en plus des effectifs des forces armées – et le secteur pétrolier et gazier.

Le résultat est que la Russie de Poutine pratique une politique d’expansion militaire qui va bien au-delà de ce qui prévalait à l’époque de l’Union soviétique. A l’époque, Moscou n’a déployé de forces de combat en dehors de la sphère qui était tombée sous son contrôle à la fin de la Seconde Guerre mondiale que lors de l’invasion de l’Afghanistan à la fin de 1979, invasion qui a précipité l’agonie de l’URSS. Quant à la Russie de Poutine, après avoir retrouvé une vitalité économique, depuis le début du siècle, grâce à l’augmentation du prix des combustibles, elle est intervenue militairement hors de ses frontières à une fréquence comparable à celle des interventions militaires étatsuniennes avant la défaite au Vietnam, et entre la première guerre des Etats-Unis contre l’Irak en 1991 et la sortie peu glorieuse des forces étatsuniennes de ce pays, vingt ans plus tard. Les interventions et les invasions de la Russie ne se limitent plus à son «étranger proche», c’est-à-dire les pays adjacents à la Russie, qui étaient dominés par Moscou à travers l’URSS ou le Pacte de Varsovie. La Russie post-soviétique est intervenue militairement dans le Caucase, notamment en Géorgie, en Ukraine et plus récemment au Kazakhstan. Mais elle mène également, depuis 2015, une guerre en Syrie et intervient sous un déguisement qui ne trompe personne en Libye et plus récemment en Afrique subsaharienne.

Ainsi, entre le regain de belligérance russe et la poursuite de l’arrogance des Etats-Unis, le monde se trouve au bord d’une catastrophe qui pourrait grandement accélérer l’anéantissement de l’humanité, vers lequel notre planète se dirige par le biais de la dégradation de l’environnement et du réchauffement climatique. Nous ne pouvons qu’espérer que la raison l’emportera et que les grandes puissances parviendront à un accord répondant aux préoccupations de sécurité de la Russie et recréant les conditions d’une «coexistence pacifique» renouvelée qui réduirait la chaleur de la nouvelle guerre froide et l’empêcherait de se transformer en une guerre chaude qui serait une catastrophe énorme pour toute l’humanité. (Article traduit en anglais à partir de l’original arabe publié dans Al-Quds al-Arabi, 25 janvier 2022; traduction de l’anglais par la rédaction de A l’Encontre)


[1] «Eurasia Letter : A New Cold War», Georgi Aabatov, in Foreign Policy. No.95, Summer 1994 (pp. 90-103)

 

 

La Colombie dépénalise l’avortement

25 février 2022, par CAP-NCS
À Bogota (Colombie), des militantes célèbrent la décision de la Cour constitutionnelle dépénalisant l’avortement, lundi 21 février 2022. © Photo : Raul Arboleda / AFP (…)

À Bogota (Colombie), des militantes célèbrent la décision de la Cour constitutionnelle dépénalisant l’avortement, lundi 21 février 2022. © Photo : Raul Arboleda / AFP

 

Bogota (Colombie).– « La maternité sera désirée ou ne sera pas ! » Après des années de bras de fer légal et institutionnel, ce slogan des féministes colombiennes devient réalité. L’avortement est désormais autorisé en Colombie, pour n’importe quel motif,  jusqu’à la 24e semaine de gestation. La décision de la Cour constitutionnelle a été votée lundi 21 février par cinq voix de magistrats contre quatre. À bien des égards, elle est historique. Depuis 2006, l’avortement n’était permis que dans trois cas de figure : à la suite d’un viol, si la grossesse mettait en danger la vie de la mère ou si le fœtus n’était pas viable.

Par cette décision de justice, « nous avons réussi à faire de la Colombie un pays à l’avant-garde en Amérique latine et dans les Caraïbes, et nous sommes à présent le pays avec l’une des législations les plus progressistes au monde », se réjouissait lundi Ana Cristina Gonzalez, médecin et docteure en bioéthique, dans une émission en direct sur le site internet du quotidien El Tiempo. Elle dirige Causa Justa, un mouvement regroupant des organisations féministes, des médecins et des avocat·es, à l’origine de la décision de la cour.

En 2020, Causa Justa avait lancé une action légale demandant à la Cour constitutionnelle d’éliminer le délit d’avortement du Code pénal. Si ce but n’a pas été atteint, il est rendu ineffectif par la décision de lundi. « Nous considérons que ce point-là reste très important, puisque la notion de délit est à la base même de la stigmatisation », selon Ana Cristina Gonzalez, arborant le foulard vert adopté par les activistes argentines et devenu le symbole de la lutte pour la légalisation sur le continent — et au-delà.

« Nous vivons dans un État laïque et les décisions de politique publique ne sauraient être prises avec des interférences de caractère religieux, et encore moins de la part d’autorités religieuses qui ont fait tant de mal aux femmes et à d’autres catégories de la population pendant des siècles », lance la directrice de Causa Justa. En Colombie, la Cour constitutionnelle est traditionnellement plus progressiste que le reste des institutions. En 2013, par exemple, elle avait officialisé le mariage pour tous.

Pourtant, jusqu’à l’annonce de cette décision lundi après-midi, le jeu semblait serré – tout dépendait de la décision d’un magistrat remplaçant. Dans le centre de Bogota, le verdict final a provoqué les explosions de joie parmi les militantes réunies devant le palais de justice. Les foulards verts brandis par des poings levés se sont agités dans une foule quasi exclusivement féminine, célébrant une victoire dans la lutte contre le patriarcat. À quelques mètres, les militant·es « provida », antiavortement, étaient en deuil.

De manière générale, sur le continent, les lois, le système pénal et les mentalités restent fortement influencés par l’Église catholique. L’avortement est encore un délit passible de prison dans la quasi-totalité des pays d’Amérique centrale et du Sud. Jusque récemment, il n’était autorisé sans condition qu’à Cuba, au Guyana, en Uruguay et au Mexique. Fin décembre, l’Argentine s’ajoutait à la liste.

La Colombie est désormais le pays latino-américain dépénalisant l’interruption volontaire de grossesse (IVG) jusqu’au stade le plus avancé de la grossesse – 24 semaines de gestation, dix semaines de plus qu’en Argentine, 12 semaines de plus que dans les autres pays du continent ayant dépénalisé l’avortement. Ce délai légal particulièrement long soulève de vives critiques.

« Je ne peux pas concevoir qu’un bébé de six mois, qui est déjà viable hors de l’utérus de sa mère, puisse à présent être assassiné en Colombie », lance dans une vidéo publiée sur Twitter la sénatrice Paloma Valencia, du parti de droite conservatrice Centre démocratique. Ce délai de 24 semaines laisse perplexes de nombreux citoyens et citoyennes, y compris parmi les partisan·es de l’IVG.

« Ce malaise est compréhensible », concède Elizabeth Castillo, avocate et activiste féministe. Selon elle, l’interruption volontaire de grossesse « devrait être pratiquée le plus tôt possible, mais elle devrait pouvoir l’être également aussi tard que possible quand cela est nécessaire. Cela concerne des femmes dans une situation extrême, soit les cas médicalement complexes ou les femmes les plus vulnérables ». Moins de 20 % des avortements seraient réalisés aux deuxième et troisième trimestres. Autour de la 24e semaine, la pratique serait très marginale.

« Ce qui change à présent, c’est que les prestataires des services de santé vont avoir beaucoup moins de complications pour pratiquer les avortements », ajoute l’avocate. Citant une récente enquête, elle précise : « Dans ce pays, plus de 50 % des grossesses ne sont pas désirées. »

Dans sa communication annonçant la décision, la Cour Constitutionnelle a par ailleurs exhorté le Parlement et l’exécutif à légiférer sur la question, et à établir une politique de santé publique encadrant cette décriminalisation. Au Parlement colombien, où depuis toujours la droite traditionnelle est fortement représentée, les propositions autour de la légalisation de l’IVG n’ont jamais prospéré. « Cela prendra du temps », prédit Elizabeth Castillo.

En effet, le droit des femmes à disposer de leurs corps est loin de faire l’unanimité dans le pays andin comme sur le reste du continent sud-américain. D’après une enquête sur le sujet réalisée en 2021 par l’institut de sondage Ipsos dans 28 pays, seuls 26 % des Colombien·nes approuvaient une légalisation totale, et 36 % uniquement dans certaines circonstances, pour raisons médicales ou après un viol. Ils et elles étaient 20 % à être totalement contre.

Les plus hostiles évoquent la légalisation d’un « génocide ». Certains politiques, comme Alejandro Ordoñez, actuel ambassadeur de la Colombie à l’Organisation des États américains, s’y réfèrent en ces termes. La plupart des membres du Centre démocratique, le parti de la droite conservatrice dont est issu l’actuel président Ivan Duque, sont antiavortement. Le chef de l’État a d’ailleurs critiqué sur la radio La FM une « décision prise par cinq personnes »« On ne saurait rendre si triviale la pratique de l’avortement en Colombie, et encore moins la convertir en une pratique généralisée, car elle va contre le principe même de la vie depuis la conception, reconnu par la Cour constitutionnelle », a déclaré le président colombien. 

Dans le pays andin, on estime le nombre d’avortements clandestins à 400 000 annuels. C’est l’un des principaux arguments soutenant la décision de la cour : même si l’avortement est interdit, il est tout de même largement pratiqué dans le pays de manière clandestine et inégalitaire. Il est bien sûr payant, les plus riches ayant accès aux avortements les moins dangereux pour la santé de la mère. D’après le ministère de la santé, environ 70 femmes et adolescentes meurent chaque année lors d’IVG clandestines. Et une grande partie des Colombiennes, dans les campagnes et les quartiers les plus pauvres, n’y ont pas accès.

La décision de la Cour constitutionnelle prend effet immédiatement. Mais dans ce pays aux multiples retournements et mécanismes juridiques, tout·e citoyen·ne muni·e de solides arguments pourrait demander l’annulation de cette décision. En attendant, les militantes féministes colombiennes et latino-américaines savourent cette victoire, espérant voir la vague verte gagner l’ensemble du continent.

 

 

Invasion russe de l’Ukraine : Vladimir Poutine dans les pas de Saddam Hussein ?

25 février 2022, par CAP-NCS
Il existe un parallèle frappant entre le comportement de Vladimir Poutine à l’égard de la Géorgie en 2008, de l’Ukraine en 2014 et maintenant, d’une part et, d’autre part, le (…)

Il existe un parallèle frappant entre le comportement de Vladimir Poutine à l’égard de la Géorgie en 2008, de l’Ukraine en 2014 et maintenant, d’une part et, d’autre part, le comportement de Saddam Hussein à l’égard de l’Iran au lendemain de sa révolution de 1979 et du Koweït en 1990. Les deux hommes ont eu recours à la force, accompagnée de revendications remarquablement similaires, afin de réaliser des ambitions expansionnistes. Saddam Hussein a envahi le territoire iranien à l’automne 1980, prétendant sauver les habitants arabophones de la province du Khuzestan, après les avoir encouragés à se rebeller contre le pouvoir de Téhéran et à déclarer une république indépendante, l’Arabistan. Cette invasion a marqué le début d’une guerre de huit ans, dont le premier effet a été de permettre au nouveau régime iranien de mettre fin au chaos qui a suivi la révolution contre le pouvoir du Shah et de consolider ses rangs. Après un nombre total de morts des deux côtés estimé à un million, ainsi qu’une dévastation et une destruction généralisées, les deux pays se retrouvent à la case départ à la fin de la guerre.

Dix ans plus tard, Saddam Hussein réitère son comportement imprudent en envahissant le Koweït, arguant qu’il s’agit d’une province irakienne découpée par les Britanniques, renouvelant ainsi une vieille revendication qui avait conduit à des tensions militaires entre le gouvernement d’Abd al-Karim Qasim et les autorités du Protectorat britannique au Koweït, lorsque celles-ci avaient décidé d’accorder à ce dernier son « indépendance » en 1961. Le résultat de cette deuxième invasion décidée par Saddam Hussein a été l’occasion donnée aux États-Unis tout d’abord de déployer leurs forces dans la région du Golfe à une échelle sans précédent ; ensuite de bombarder l’Irak « jusqu’à l’âge de pierre », comme le secrétaire d’État de l’époque, James Baker III, en aurait menacé le ministre des affaires étrangères irakien de l’époque, Tariq Aziz, peu avant la guerre ; enfin, et surtout, d’affirmer de manière spectaculaire leur suprématie en tant que seule superpuissance restante dans un monde qui était entré dans un « moment unipolaire » après des décennies de « bipolarité ».

Que les Arabes du Khuzestan aient ou non le droit à l’autodétermination et à l’indépendance, et que les revendications de l’Irak sur le Koweït soient légitimes ou non, n’est pas la question ici. Le comportement imprudent de Saddam Hussein s’est manifesté par sa mauvaise évaluation de l’équilibre des forces dans les deux cas. L’Irak est sorti des deux guerres dévasté et extrêmement affaibli, tandis que le dictateur irakien n’a réussi qu’à renforcer ses adversaires iraniens et américains. Il avait cru que le chaos qui régnait en Iran en 1980 ne ferait qu’empirer à cause de l’invasion irakienne, tout comme il pensait en 1990 que l’Amérique, militairement paralysée depuis sa sortie du Vietnam, n’oserait pas l’affronter.

Quel est le rapport avec Vladimir Poutine ? Le maître du Kremlin ne cache pas sa nostalgie de l’empire des tsars russes, reprochant à plusieurs reprises aux bolcheviks d’avoir appliqué lors de la Révolution russe le principe d’autodétermination en dessinant la carte des républiques soviétiques. Il tient particulièrement, et à juste titre, à empêcher l’élargissement de l’OTAN à des républiques qui, il y a trente ans, faisaient partie de l’URSS et étaient donc soumises à la tutelle russe. En 2008, pour empêcher la Géorgie d’adhérer à l’OTAN, Poutine (qui dirigeait alors le pays depuis le bureau du premier ministre, derrière une façade présidentielle nommée Dmitri Medvedev) a justifié l’invasion de son territoire par son soutien à la sécession des provinces d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud qu’il encourageait à revendiquer leur « indépendance », comme Saddam Hussein l’avait fait avec l’ »Arabistan ».

En 2014, Poutine a invoqué son désir de réparer ce qu’il considérait comme une erreur commise par les dirigeants de l’Union soviétique lorsqu’il a envahi la Crimée et l’a formellement annexée à la Russie, pour empêcher l’Ukraine de rejoindre l’OTAN, comme Saddam Hussein avait rêvé de le faire avec le Koweït. La même année, Poutine est également intervenu militairement dans les provinces de Donetsk et de Louhansk, dans l’est de l’Ukraine, après avoir encouragé les séparatistes locaux à déclarer à leur tour leur « indépendance », comme il l’avait fait en Géorgie et comme le dirigeant irakien avait tenté de le faire en Iran. Dans les cas géorgien et ukrainien, Poutine a estimé que les États-Unis étaient trop faibles pour l’affronter : en 2008, ils étaient de plus en plus embourbés en Irak et, en 2014, sortis d’Irak après un échec abyssal, ils connaissaient un renouvellement partiel de la paralysie militaire qui les avait frappés après le Vietnam.

Les circonstances en 2008 et 2014 et par la suite ont semblé valider le jugement de Poutine. L’OTAN a touché le fond lorsque Donald Trump a remporté la présidence américaine en 2016, faisant perdre aux alliés traditionnels de Washington leur confiance dans la fiabilité de la protection américaine. Ils ont souhaité que Joe Biden efface l’héritage de Trump, mais ont été rapidement déçus. En effet, après sa honteuse retraite d’Afghanistan face aux talibans, la crédibilité de l’Amérique a atteint son point le plus bas depuis que sa défaite au Vietnam s’est achevée avec l’arrivée des forces communistes dans la capitale, Saigon. Poutine a donc dû considérer que la situation est devenue favorable à une nouvelle étape. Il a donc intensifié sa pression sur l’Ukraine, avec en toile de fond la reprise des affrontements entre les séparatistes et les forces gouvernementales ukrainiennes et l’entrée en lice de la Turquie, membre de l’OTAN, pour livrer des drones à Kiev. Si l’on ajoute à cela la pénurie mondiale qui a entraîné une forte hausse des prix du pétrole et du gaz, principales sources de revenus de l’État russe, tous les éléments sont réunis.

Cela signifie-t-il que les calculs de Vladimir Poutine sont plus intelligents et plus rationnels que ceux de Saddam Hussein, indépendamment des ressemblances entre leurs aventures militaires ? La réponse probable est que, si les calculs de Poutine se sont avérés corrects jusqu’à présent, il a pris, avec ses récentes actions, un risque plus aventureux que jamais. Joe Biden en profitera pour redorer son image bien écornée, tout comme Boris Johnson : après leurs prophéties auto-réalisatrices, les deux hommes doivent être heureux que Poutine leur donne l’occasion de détourner l’attention de leurs échecs. L’Alliance atlantique se trouve renforcée et dynamisée après avoir été malade (rappelez-vous le commentaire d’Emmanuel Macron sur l’OTAN « en état de mort cérébrale » il y a environ deux ans et demi). Le comportement de Poutine a peut-être même motivé les voisins de la Russie, la Finlande et la Suède, à rejoindre l’OTAN, après plus de soixante-dix ans de neutralité. Ce qui est encore plus dangereux pour la Russie, c’est qu’elle va devoir faire face à une pression économique occidentale considérablement accrue, ce qui va certainement l’affaiblir beaucoup plus que Poutine et son entourage semblent le croire. En fait, la Russie s’engage dans un cas typique de « surextension impériale », pour reprendre l’expression de Paul Kennedy. Elle agit militairement bien au-delà de sa capacité économique, avec un PIB inférieur à celui du Canada, et inférieur même à celui de la Corée du Sud, soit un peu plus de 7% du PIB américain.


Gilbert Achcar est professeur à l’Ecole des études orientales et africaines (SOAS) de l’Université de Londres. Il a notamment publié Le Choc des barbaries : Terrorismes et désordre mondial (2002, 2004, 2017), La Poudrière du Moyen-Orient avec Noam Chomsky (2007), Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits (2009), Le Peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe (2013), Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme (2015) et Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe (2017). Il publiera bientôt The New Cold War : Chronicle of a Confrontation Foretold. 

Nicaragua. Histoire d’une trahison

24 février 2022, par CAP-NCS
Dora María Téllez, la «Comandante Dos», figure historique de la Révolution nicaraguayenne qui, en 1979, a renversé la dictature de la dynastie Somoza qui a étouffé le Nicaragua (…)

Dora María Téllez, la «Comandante Dos», figure historique de la Révolution nicaraguayenne qui, en 1979, a renversé la dictature de la dynastie Somoza qui a étouffé le Nicaragua pendant des décennies, a été condamnée, il y a quelques jours, à huit ans de prison. Le procès qui l’a condamnée a été une farce grotesque: elle a eu droit à quatre minutes de parole.

Dans le même procès, une autre figure de proue du Sandinisme, aujourd’hui disparu, Victor Hugo Tinoco [ancien membre de la guérilla, ambassadeur aux Nations unies, critique d’Ortega il sera expulsé du FSLN en 2005 et rejoindra le Mouvement de rénovation sandiniste qui deviendra Unamos- Unión Democrática Renovadora], a été condamné à treize ans d’emprisonnement.

Récemment a été déclaré le décès en prison du commandant Hugo Torres, qui fut général lorsque l’armée sandiniste existait [voir à ce sujet l’article publié  le 16 février 2022].

Un élément révèle assez clairement le genre de personne qu’Ortega est devenu: le commandant Hugo Torres et Dora María Téllez ont mené, en 1979, une initiative militaire qui a permis la libération du désormais dictateur, Daniel Ortega, qui se trouvait dans les prisons de Somoza.

Exilés et détenus

Nombreux sont ceux qui ont été des figures particulièrement marquantes de la période d’existence du sandinisme – de la victoire de 1979 à la défaite électorale de 1990 – et qui sont aujourd’hui exilés, isolés ou détenus.

Ce qui était au départ une soif de pouvoir du couple Ortega-Murillo [président et vice-présidente] s’est transformé en une copie grossière de la dictature de la dynastie Somoza. Et si, au début, cette prise de conscience m’a ouvert une brèche dans l’âme, aujourd’hui elle me remplit d’indignation.

Souvenirs de la révolution

Je me souviens bien que le 24 janvier 1980 était un jeudi. Ce jour-là, je me suis rendu pour la première fois au Nicaragua sandiniste. La révolution qui a renversé Anastasio Somoza avait exactement six mois et cinq jours.

Jusque-là, j’avais gardé un contact à distance avec l’écrivain Sergio Ramírez, dont je suis toujours un ami proche.

Je me souviens encore de l’émotion de cette première d’une très longue série de visites pendant le régime sandiniste qui a liquidé la dynastie qui avait pillé et étouffé ce beau pays pendant des décennies.

Ce furent mes jeunes années, et avec une poignée d’étrangers qui m’ont soutenu et ont essayé de collaborer, j’ai pu avoir de nombreux contacts avec plusieurs membres du gouvernement.

Dans ces réunions informelles, souvent de longs dîners qui duraient des heures, j’étais, toujours aux côtés d’autres sandinistes, avec Daniel Ortega.

Il m’est apparu comme un homme fermé, au regard méfiant, qui n’a craqué qu’une seule fois: en 1986, lorsqu’il m’a parlé de son frère Camilo, tué au combat face aux forces de Somoza alors qu’il était très jeune. Ce jour-là, il m’a également raconté que de l’âge de 15 à 34 ans, lui, Daniel, n’avait pas de maison: il vivait caché, errant d’un endroit à l’autre. Pour la première et unique fois, j’ai ressenti quelque chose d’humain dans cette figure de pierre.

Notre dernière rencontre a eu lieu à Rio de Janeiro, à la mi-1990, lors d’une réunion avec des artistes et des intellectuels, quelques mois après sa défaite électorale face à Violeta Chamorro [qui sera présidente la république d’avril 1990 à janvier 1997].

Piñata et après

Je ne suis jamais retourné au Nicaragua. De loin, je connaissais la «piñata», c’est-à-dire le pillage [de biens, de terres, etc.] qui a conduit certaines des plus hautes personnalités sandinistes, dont Ortega, à devenir millionnaires.

J’avoue qu’avec d’autres amis étrangers qui avaient vécu de si près la Révolution, j’ai mis du temps à accepter comme vrai ce qui était vrai. Même à cet égard, les traîtres sont devenus des copies conformes des somozistes.

Celle des sandinistes a été la dernière révolution de ma génération et, selon leur modèle, peut-être la dernière de l’histoire. A plusieurs reprises, nous avons eu le sentiment que les sandinistes conduisaient les Nicaraguayens vers quelque chose de très proche de la réalisation de rêves impossibles, de la possibilité de toucher le ciel de leurs mains.

Je chérirai à jamais dans ma mémoire les moments vécus durant ces années d’espoir, qui semblaient être d’une réelle luminosité.

Après avoir perdu les élections, à la suite de l’agression armée brutale menée par Washington avec le soutien des secteurs les plus réactionnaires du Nicaragua, le sandinisme a commencé à se déchirer. Il n’a pas fallu longtemps pour que ce qui avait été une Révolution vivante et belle commence à être trahi d’une manière vile et impardonnable.

A l’espoir qui a vaincu la dynastie Somoza a succédé une autre dynastie, tout aussi perverse, abusive, meurtrière. Depuis 2006, c’est-à-dire depuis 16 ans, le couple présidentiel manipule de manière absurde les élections afin de maintenir son pouvoir absolu.

Le pire des traîtres

Daniel Ortega est maintenant à la tête de cette nouvelle dynastie qui réprime, persécute et tue même les jeunes étudiants comme l’a été son frère Camilo lorsqu’il a été assassiné par la dynastie précédente.

Un traître est et sera toujours un traître, une figure abjecte et méprisable. Mais il y a des traîtres d’une pire espèce. José Daniel Ortega Saavedra appartient, avec «mérite et brio», à cette seconde espèce. (Article publié par le quotidien argentin Pagina 12, le 20 février 2022; traduction rédaction A l’Encontre)

 

État espagnol : quand tout sent le pourri dans le PP

23 février 2022, par CAP-NCS
Par JACQUES BERGER La guerre totale entre Casado et Ayuso met en lumière certaines des pires pratiques de corruption et de guerre sale utilisées tout au long de son histoire (…)

Par JACQUES BERGER

La guerre totale entre Casado et Ayuso met en lumière certaines des pires pratiques de corruption et de guerre sale utilisées tout au long de son histoire par le principal parti de la droite espagnole, non seulement contre ses ennemis politiques mais aussi en son sein.

Elle survient également quelques jours après l’échec de son projet d’obtenir la majorité absolue aux élections anticipées en Castille-et-León ; C’était la première force, mais avec 31 sièges, ce qui l’oblige à trouver une formule qui lui permette de gouverner cette Communauté sans avoir à céder à toutes les exigences que Vox lui adresse déjà. Des élections au cours desquelles ce parti d’extrême droite a vu se consolider les résultats qu’il avait déjà obtenus lors des dernières élections générales de 2019, passant de 1 à 13 sièges, bien qu’avec 10% de voix en moins, tandis que le PSOE et l’UP ont connu un revers notable (ils sont passés respectivement de 35 à 28 sièges et de 2 à 1), principalement au profit d’Unión del Pueblo Leonés (avec 3 sièges) et de Soria ¡Ya! (avec 3 autres),

Nouveau circuit ?

Sans aucun doute, un nouveau cycle s’ouvre maintenant, mais pas celui que le toujours principal leader de l’opposition voulait dans son aspiration à atteindre la Moncloa, mais celui qui se déchaîne au sein de son parti et dans lequel on ne peut exclure la scénario du pire : une rupture organique, tôt ou tard, entre les deux secteurs opposés, même s’il existe aussi de nombreux intérêts communs qui peuvent pousser à une recomposition qui, de toute façon, n’empêchera pas d’importants dommages collatéraux.

Bien sûr, les précédents ne manquent pas pour ce mélange de corruption et de sale guerre qui caractérise le PP depuis ses origines et, surtout, ces dernières décennies : le tamayazo de 2003 (qui, en achetant deux députés du PSOE, a donné au gouvernement la Communauté de Madrid à la marraine politique d’Ayuso, Esperanza Aguirre) ; l’espionnage du gestapillo d’Angel Carromero désormais démissionnaire aux dirigeants de son propre parti, ou celui du sinistre Villarejo à l’ex-trésorier Bárcenas, la longue histoire de macro-scandales de corruption (avec le Gürtel comme déclencheur de la motion de censure qui a chassé Rajoy du bureau Moncloa) [1] , ou, plus récemment, sa collusion avec deux députés de l’UPN pour empêcher le décret gouvernemental de réforme du travail d’aller de l’avant.

C’est pourquoi les motifs juridiques ne manquent pas pour justifier, comme l’a soutenu Javier Pérez Royo [2] , d’exiger l’interdiction de ce parti, déjà qualifié par la justice d’« organisation criminelle ». Car, ne l’oublions pas, il s’agit d’une formation politique qui porte dans ses gènes ses origines franquistes [3] et qui consolide des réseaux de corruption et une « classe public-privé » (Pastor, 2010 : 93) qui sont ancrées dans le capitalisme immobilier et extractiviste et dans le noyau dur de l’appareil d’État. Alors, il n’y a rien de nouveau sous le soleil, si ce n’est que désormais toutes les tensions au sein de cette trame d’intérêts se manifestent avec toute leur cruauté , comme les protagonistes eux-mêmes ont dû l’admettre.

Cette guerre survient également à un moment où Pablo Casado se rapproche de plus en plus du discours qu’Ayuso a développé lors de sa campagne électorale réussie en mai de l’année dernière, s’adaptant à la pression d’offrir une version néolibérale et néoconservatrice de Trump à la version espagnole qui lui permet de contrecarrer l’influence de Vox dans une partie grandissante de son électorat [4] .

Une lutte pour le pouvoir

Ainsi, cela n’a pas beaucoup de sens de rechercher des différences entre les deux dirigeants sur le plan idéologique. C’est, purement et simplement, une lutte pour le pouvoir dont l’évolution dépendra probablement de la position adoptée par les principaux barons autonomes dans les prochains jours, avec le président galicien, Feijóo, en tête, qui semble miser sur un Congrès extraordinaire. au cas où les deux prétendants ne parviendraient pas bientôt à un armistice. Un conflit dont l’issue sera sans aucun doute influencée par l’alignement que prennent les principaux pouvoirs médiatiques et, avec eux, le poids de la rue, avec des initiatives telles que la manifestation appelée ce dimanche 20 février à Madrid en faveur d’Ayuso en devant le siège du PP.

Car le rôle que peuvent jouer ces acteurs pas si secondaires est le principal atout du président madrilène face à Casado : son indéniable leadership charismatique lui permet de se présenter en victime, malgré les preuves évidentes de la corruption dans laquelle elle a été impliquée. .. au pire moment de la pandémie. Mobilisant ses partisans pour la défense de sa « liberté » d’entreprendre… au détriment de l’argent public, et « surtout, ma famille » face à l’espionnage subi, il tire une nouvelle fois des arguments pour sortir de son recours constant au népotisme. en arrière-plan et les réseaux clients.

Cette complicité gagnée parmi sa base la plus militante est ce qui corrobore comment, au cours des dernières décennies, ce que le juge Joaquim Bosch définit comme un « électorat corrompu » s’est consolidé : ces « citoyens qui applaudissent les traitements de faveur et les pratiques frauduleuses, sachant qu’ils le sont. Ce manque de valeurs éthiques favorise notamment la corruption. Une complicité qui ne signifie pas nier le poids d’autres facteurs qui peuvent expliquer le succès électoral d’Ayuso et qui ont à voir avec les racines sociales, culturelles et idéologiques de son néolibéralisme trumpiste à la madrilène . Mais pas pour ça il faut dédaigner la contamination de son fidèle électorat à tout vadans la défense commune de leurs intérêts et privilèges de pouvoir ou de statut. On pourrait faire valoir la même chose, évidemment, concernant Casado malgré le fait qu’il veut se présenter maintenant avec le désir de se distancer du passé corrompu de son parti… recourant aux pires méthodes de la gestapillo .

Comme ils l’affirment du PSOE -qui a aussi une histoire de corruption et de sale guerre qu’il ne faut pas oublier- et aussi de l’UP, il n’y a aucun espoir qu’une droite “démocratique et moderne, européenne” émerge de cette crise, surtout quand Ce que nous observons dans de nombreux pays voisins, comme la France, c’est une adaptation croissante à l’agenda et aux discours de l’extrême droite respective de la part de ces anciennes droites.

Cette guerre interne éclate également lorsque Vox peut se présenter comme la seule opposition crédible au gouvernement PSOE-UP, après la décomposition de Ciudadanos et, désormais, la division interne grandissante dans les rangs du PP quant à la tactique à adopter face à ce parti. . Certains chroniqueurs médiatiques comme El Confidencial prédisent déjà une surprise de l’extrême droite au PP au cas où Casado continuerait à diriger cette formation aux prochaines élections législatives.

En revanche, de l’autre côté, celui du peuple de gauche, dans certains secteurs la résignation se répand face à la politique du moindre mal et, dans d’autres, la déception face à un gouvernement qui n’a pas tenu les principales promesses que, bien que modéré, contenait son programme électoral, comme ceux liés à l’abrogation de la réforme du travail de 2012, la réforme fiscale ou, on le craint aussi, celui de la loi bâillon, dont le projet a déjà été critiqué comme un simple « maquillage ” par différentes organisations sociales dont Amnesty International. Dès lors, on ne peut s’étonner qu’au milieu d’une démobilisation quasi générale, le vide laissé par ces partis ait facilité l’émergence de nouvelles forces politiques provinciales .dans les institutions ni, surtout, que la désaffection des citoyens à l’égard de la politique et des partis en général augmente.

Tout cela se déroule, en somme, dans un contexte international où il est difficile de trouver des différences substantielles entre les principaux partis du régime, coïncidant à la fois dans leur obéissance aux diktats de la Commission européenne – comme le ministre du Travail a dû le faire admettre, Yolanda Díaz- et le FMI, qui demande déjà des ajustements en 2023. Ou, ce qui est encore plus scandaleux, la servilité dont ils font preuve envers l’impérialisme américain, avec lequel ils ont d’emblée serré les rangs pour favoriser l’escalade militaire de l’OTAN face à la crise ouverte autour de l’Ukraine. Un conflit qui nous oblige à retrouver la mémoire des mouvements anti-OTAN et antimilitaristes des décennies passées afin d’entreprendre des initiatives capables d’endiguer la menace réelle du déclenchement d’une guerre dont les conséquences seraient désastreuses au-delà de la région directement touchée.

Ce sera face à la montée en puissance de Vox et son contrôle grandissant de l’agenda politique, ainsi qu’au manque de volonté du PSOE et de son gouvernement (l’UP devient simple spectateur de sa dérive de plus en plus évidente vers le centre) pour rompre avec les limites marquées par la Commission européenne, la CEOE et les grandes transnationales, car il faudra reprendre force et enthousiasme pour montrer qu’il existe une autre voie possible : celle qui a marqué la confluence entre syndicale, sociale et politique les organisations dans la nécessité d’aller au-delà de la non-abrogation de la réforme du travail de 2012 ; la réaffirmation du mouvement féministe dans les rues avant le 8 mars prochain ; la lutte acharnée de différents groupes dans leur défense du droit à un logement décent, ou des campagnes comme celle que mène actuellement une Initiative populaire pour une réglementation extraordinaire des étrangers. A partir de ces espaces et d’autres en reconstruction, il faudra travailler, avec une « lente impatience », à reconstruire de nouveaux fronts communs et pôles politiques alternatifs.


Les références

Pastor, Jaime (2010) “Corruption politique vs. démocratie et socialisme par en bas », vent du sud , 110, pp. 88-96. Accessible sur https://vientosur.info/corrupcion-politica-vs-democracia-y-socialismo-desde-abajo/

Notes :

 

[1] Voir aussi l’article de Nuria Alabao dans CTXT, 17/02/2022 : « Après la guerre des gangs du PP… il y a le même »)  https://ctxt.es/es/20220201/Firmas/38789/Nuria- Alabao -PP-Ayuso-Casado-lutte-interne-corruption.htm

[2] https://www.eldiario.es/contracorriente/ilegalizar-pp_132_8758203.html

[3]   À cet égard, la publication récente du livre, La Patria en la portfolio , du juge Joaquim Bosch, est très opportune, car elle nous rappelle comment l’héritage de corruption systémique de la dictature franquiste n’a pas été éradiqué pendant la a mythifié la Transition et comment, malgré quelques succès judiciaires, elle survit dans de nombreuses institutions, avec la monarchie comme plus haute représentation, et dans la société.

[4]   Je me réfère aux articles de Luisa Martín Rojo et Laura Camargo récemment publiés dans viento sur , 180, où ils analysent l’évolution discursive d’Ayuso et de Pablo Casado.

 

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