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DAVID FENNARIO PERSISTE ET SIGNE – Entrevue, suivie d’un extrait de Bolcheviki
Le 16 septembre 2023 s’éteignait le dramaturge et militant David Fennario (1947-2023). Issu de la classe ouvrière du sud-ouest de Montréal, Fennario a utilisé son art pour faire connaître les conditions des classes populaires de Pointe-Saint-Charles et de Verdun durant plus de 40 ans. Militant marxiste, il s’est aussi engagé au sein de l’Union des forces progressistes puis dans Québec solidaire à ses débuts. Ses œuvres, inspirées du travail didactique de Bertolt Brecht, s’adressent directement aux classes populaires, afin que celles-ci puissent, par l’entremise du théâtre, réfléchir à leurs conditions et, surtout, à leur dépassement. Dans sa vie et dans son œuvre, Fennario s’est résolument rangé du côté du peuple. C’est pour mieux le faire connaître que nous republions cette entrevue, suivi d’un extrait de la pièce Bolcheviki, écrite en 2009. L’entrevue et l’extrait sont parus initialement en 2016, dans le numéro 15 des Nouveaux Cahiers du socialisme.



David Fennario persiste et signe
Entrevue avec David Fennario
Propos recueillis par John Bradley
David Fennario est un dramaturge de Montréal bien connu des réseaux culturels et militants anglophones, mais assez peu des francophones, son travail ayant été très peu traduit et encore moins produit sur scène en français. Ses œuvres portent les titres suivants-: Sans parachute, On the Job, Nothing to Lose, Balconville, Joe Beef, Doctor Thomas Neill Cream, The Death of René Lévesque, Condoville, Bolcheviki, et la plus récente pièce, Motherhouse. Un film documentaire, réalisé par Martin Duckworth, The Good Fight (Fennario persiste et signe), a été réalisé en 2014 sur le parcours de Fennario ainsi que sur la préparation de Motherhouse. Ce film a été présenté à l’édition-2014 des Rencontres internationales du documentaire de Montréal.
Afin de vous donner un aperçu de l’approche de Fennario, nous vous présentons ici deux textes. Tout d’abord, une entrevue réalisée avec lui récemment, par John Bradley, un de ses amis militants de Verdun. Ensuite, un extrait de la pièce de théâtre Bolcheviki, écrite par Fennario en 2009. Yves Rochon a assuré la traduction des deux textes de ce numéro.
JB – Pourquoi as-tu choisi d’écrire une pièce comme Bolcheviki qui porte sur la Première Guerre mondiale, cent ans après cet événement ?
DF – La première raison en est probablement que j’ai toujours eu un intérêt particulier pour cette guerre. J’y voyais aussi une opportunité politique de compléter divers projets que j’avais esquissés au fil des ans. L’un d’eux était basé sur des histoires que j’avais entendues, des histoires racontées soit par des membres de ma famille proche, soit par des hommes qui avaient participé directement à cette guerre, tel Harry Rowbottom, qui était, en plus, un excellent conteur. Le personnage de Rosie Rollins dans ma pièce Bolcheviki est basé sur ce Harry. Il se lançait souvent dans des histoires invraisemblables qui n’avaient rien à voir avec la guerre, mais de temps en temps j’arrivais à le faire parler des combats eux-mêmes et c’est comme s’il se retrouvait alors dans les tranchées, dans le pire que cela pouvait être. Je pense d’ailleurs que c’est pour fuir ces images-là qu’il en parlait si peu souvent.
Il faut se rappeler que la Première Guerre mondiale avait été une vraie folie dans laquelle les travailleurs de différents pays s’entretuaient afin que les élites nationales, dont celles du Canada, puissent accaparer la plus grande part possible des ressources du Moyen-Orient en leur faisant accroire que « nous sommes tous dans le même bateau, nous avons tous les mêmes intérêts ». Le même genre de discours qu’on nous sert aujourd’hui, celui de Harper et autres, qui cherchent à utiliser la guerre comme moyen supplémentaire pour faire de la business, pour ouvrir de nouveaux débouchés aux « faiseux de profits ».
J’ai donc écrit cette pièce Bolcheviki comme une intervention, comme un outil qui puisse servir dans la riposte contre cette militarisation croissante de notre société. Mais cette pièce est également basée sur l’expérience de ma mère. Elle ne reconnaissait plus du tout mon père quand il est revenu de la Seconde Guerre mondiale. Il était devenu un étranger. Une bonne partie de l’inspiration de mon travail récent vient donc de cela, aussi bien pour ce qui est de la rédaction de Bolcheviki que de la pièce qui a suivi, dont le titre est Motherhouse.
JB – Dans les notes de présentation du texte de Bolcheviki, vous écrivez que ce sentiment de deuil et de perte vécu par les soldats et leur famille était devenu omniprésent dans la façon dont les gens se comportaient après la guerre. Pouvez-vous nous en dire davantage à ce sujet et sur la manière dont vous traitez la question dans cette pièce ?
DF – Mon père relatait des épisodes horribles comme celui où il ramassait des morceaux de corps sur les champs de bataille pour ensuite les mettre dans des sacs, ou encore celui du gars mort sur le coup dans la couchette juste au-dessus de lui lorsque leur caserne a été bombardée pendant le Blitz en Angleterre. Puis il disait : « Plus vous voyez ce genre de choses, moins vous avez envie d’y penser et d’en parler ». C’est ce que nous appelons aujourd’hui le stress post-traumatique.
Les anciens combattants répriment continuellement leurs sentiments, c’est la seule façon de survivre. Quand mon père est rentré à la maison, il refoulait ses émotions. J’ai baigné dans ce contexte dès ma conception. J’ai hérité de la colère que ce climat d’horreur engendre. J’ai grandi dans ce climat, il fait partie de moi. Face à ce sentiment de perte, la douleur se transforme la plupart du temps en colère. On peut facilement dire que la colère était l’émotion la plus commune parmi mes amis de Verdun quand j’étais jeune, et certainement aussi celle de ma propre famille. On pourrait presque dire que la seule émotion avec laquelle les gens de ce milieu-là sont vraiment à l’aise, c’est la colère. Le côté positif de cela est qu’ils ont la couenne dure : chez nous les anglos, on dit qu’ils sont tough. Dans le français de Verdun, ce serait : « toffes ». Mais il y avait aussi une solidarité dans ces rues et ruelles de Verdun où j’ai grandi. Personne ne se considérait meilleur qu’un autre et personne ne se faisait d’illusion sur la possibilité de sortir de cet endroit, sauter la clôture des classes et se retrouver un jour dans la classe moyenne. Alors, très tôt, j’ai eu ce fort sentiment de faire partie d’une classe précise de la société, et cela a eu plusieurs conséquences importantes sur mon parcours, autant politique qu’artistique.
Les études sur l’histoire du quartier ont révélé que la plupart des militants syndicaux des usines de cette époque, tels le Canadian Pacifique, le CN, la Bell Telephone et autres, venaient de Verdun et de la Pointe-Saint-Charles. Deux personnages de ma pièce Bolcheviki, Rosie et Rummie, sont du même type que ces militants à bien des égards : ils luttent contre l’horreur et la bêtise de la machine de guerre qui se nourrissait de la chair des travailleurs pendant la Première Guerre mondiale, tout comme s’en nourrissaient ces compagnies durant les années 1940 et 1950.
JB – Vous parlez également dans ces notes de présentation de votre pièce Bolcheviki d’une nécessaire approche de « distanciation » dans la façon de la monter. Que voulez-vous dire par là ? Et pourquoi cette notion est-elle si importante pour vous ?
DF – Il y a un certain nombre d’années, je jouais ma pièce Banana Boots, qui était en fait un monologue sur moi-même, joué par moi-même. Le metteur en scène me demandait de jouer des scènes en essayant le plus possible de faire croire qu’elles se produisaient réellement. Alors je me suis efforcé de le faire, de donner cette illusion au spectateur et à la spectatrice. Et puis, un soir, je lui ai dit que j’avais la nette impression de perdre le public dès que je prétendais avoir des émotions que je n’avais pas réellement, ou que je faisais croire que des choses arrivaient réellement alors qu’elles n’arrivaient pas. Je lui ai aussi dit que je faisais rire davantage auparavant, avant qu’il ne m’apprenne à faire ce genre de choses, lorsque je me contentais de leur raconter une bonne histoire.
À partir de ce moment-là, nous avons décidé de faire le spectacle sans cette bullshit d’illusion et les rires sont immédiatement revenus. J’ai alors saisi ce phénomène de l’illusion et de la non-illusion, et depuis j’ai aussi compris celui de l’anti-illusion, de la « distanciation », comme cela se dit en français. Je me suis dit que ce que Brecht entendait par distanciation, c’est que l’acteur ne doit pas se prendre pour le personnage : vous restez froid à l’égard du personnage, mais vous êtes en contact intense avec les gens du public parce que ce sont eux vos émotions.
Ç’a été un long cheminement pour moi d’assumer pleinement cette approche et de la défendre. À bien des égards, je l’applique par défaut. Au début, je voulais tout simplement me concentrer sur l’écriture de mes pièces, puis les jouer et en assurer la mise en scène. Divertir, jouer, être un acteur, voilà tout ce que je voulais. Je préfère d’ailleurs nettement le titre d’entertainer à celui d’artiste. Je peux raconter une histoire et je peux le faire à ma manière, avec la voix qui m’est propre. Comme peuvent le faire tant de gens de Verdun d’ailleurs, une vraie mine de bons conteurs…
Il est clair que sans ma vision politique, cette approche théâtrale de l’illusion serait vite devenue un piège mortel pour moi. J’ai donc réussi à garder la voix qui m’est propre. Puis j’ai adapté mon écriture à cette voix. C’est devenu une caractéristique de mon style. J’étais alors en train de réinventer l’approche brechtienne du jeu théâtral, sans même le savoir !
J’avais lu certaines pièces de Brecht dans le passé et ça ne m’avait pas emballé, à vrai dire. Je n’ai jamais assisté à une production vraiment réussie d’une pièce de Brecht. C’était toujours ennuyeux, « plate à mort » comme on dit en français. Parce qu’ils faisaient du Brecht complètement à l’envers. Les acteurs s’adressaient à l’auditoire comme s’ils incarnaient réellement leurs personnages. Ce n’est pas du Brecht de faire ça. Dans la vision de Brecht, l’acteur doit rester lui-même quand il parle au public. Il doit jouer le personnage sans se départir de ce qu’il est, nous montrer le personnage tout en montrant également le processus de création de ce personnage, puis faire cela à partir de ses propres émotions à l’endroit de ce personnage.
Brecht ne voulait pas que ses acteurs jouent leur rôle en s’efforçant de créer l’illusion qu’ils étaient véritablement le personnage, là sur la scène devant nous. Cela ne fait que créer un mur entre les comédiens et l’auditoire, un mur émotif et politique. Le courant ne passe alors tout simplement pas entre les deux, bien que ce soit plus sécurisant pour tous.
Lorsque les enseignants en art dramatique disent aux étudiants : « vous devez faire vrai », ils signifient alors « prétendre faire vrai ». Et quand ces étudiants expérimentent la distanciation, le résultat est encore plus bizarre, car ils font alors semblant de ne pas être en train de faire semblant et cela devient complètement délirant. Faire réel devrait vouloir dire, pour un acteur, que lorsque vous êtes sur une scène de théâtre, vous n’essayez pas de faire croire au public que ce n’est pas le cas, vous n’essayez pas de lui faire croire que vous êtes ailleurs, dans la supposée réalité extérieure à ce théâtre. Je n’aime tout simplement pas que mes comédiens fassent semblant d’être différents de ce qu’ils sont, parce qu’ils créent alors une distance avec le public alors que le but est de s’en rapprocher.
Par la distanciation, l’acteur colore au contraire son jeu avec ses propres émotions, avec ses propres opinions, y compris ses opinions politiques. Il ne se borne pas à transmettre les opinions et les émotions de son personnage, il nous donne également les siennes. C’est ainsi que vous créez le personnage, mais vous le faites alors avec le public, ce qui fait en sorte que ce public participe lui-même à la création et qu’il ne se contente pas d’être assis là à vous regarder donner votre numéro. Il finit par faire partie du processus, de tout ce qui se passe sur la scène.
Ce qu’il faut, c’est revenir à ce qu’était le théâtre à l’origine, soit un lieu d’échange d’idées, un forum de discussion sur des enjeux qui concernent la communauté. Mais un forum amusant, en tout cas plus drôle qu’une session du parlement !

JB – Parlons maintenant un peu de votre façon d’utiliser cette technique de la distanciation dans votre pièce Bolcheviki, durant laquelle un acteur unique nous raconte tour à tour l’histoire du journaliste Jerry Nines, qui lui-même raconte l’histoire de Rosie Rollins, ce vétéran de la Première Guerre mondiale avec lequel il bavarde dans une taverne quelque part à la fin des années 1970.
DF – L’acteur ne doit pas prétendre être dans la peau de Jerry Nines. Il doit demeurer lui-même et montrer Jerry Nines qui est lui-même en train de montrer Rosie Rollins. Lors de la dernière production de cette pièce, l’acteur persistait à incarner Jerry Nines, malgré mes indications. Ça n’allait pas du tout. Il était là sur scène et tâchait de nous faire croire qu’il était Jerry Nines, puis dans les deux minutes qui suivaient, il se prenait pour Rosie. Dans certaines parties de la pièce, cela dérapait complètement parce qu’il s’efforçait de simuler les émotions du personnage. Ce qui nous intéresse, c’est le point de vue de l’acteur sur les personnages et non l’inverse. C’est dans cette mesure qu’il pourra alors créer véritablement le personnage, en compagnie du public.
Les acteurs doivent avoir une personnalité. Ils doivent avoir des opinions fortes. Ils doivent avoir des émotions fortes. Or les écoles de théâtre semblent les convaincre du contraire puisque la plupart du temps les finissants et les finissantes des écoles de théâtre en sont presque toujours tristement dépourvus, ou s’ils en ont, ils les cachent bien.
Mais évidemment, c’est plus compliqué de jouer son propre personnage que d’en créer un de toutes pièces ! Dans Bolcheviki, l’acteur devrait jouer sur trois tableaux. Il incarne d’abord Jerry Nines, puis il incarne Jerry Nines qui incarne Rosie, et il incarne aussi son propre rôle qui joue le rôle des deux autres. La pièce comporte tous ces éléments. C’est une des raisons pour lesquelles le théâtre de Brecht exige des répétitions plus longues, afin d’arriver à saisir toutes ces dimensions.
JB – Qu’envisagez-vous de faire durant les années à venir, quels sont vos projets ?
DF – J’ai réalisé récemment que j’étais dans une sorte d’impasse parce qu’en tant que dramaturge, le type de pièce que j’ai envie d’écrire, celles qui sont en chantier, risquent fort de ne pas pouvoir être produites correctement, sauf si les comédiens et les comédiennes qui les jouent ont des références et des opinions politiques. Ce que l’École nationale de théâtre ne leur fournit pas actuellement et qu’ils ne trouvent pas ailleurs non plus, semble-t-il.
J’ai besoin de travailler avec des gens qui ont à la fois une expérience théâtrale et politique, qui sont donc aussi des militants. Je lance ici un appel afin que des activistes qui apprécient mon travail m’aident dans cette démarche.
Je perçois mon rôle au sein de ce groupe théâtral (se rapprochant du Berliner Ensemble de Brecht) comme un agent de formation politique durant les répétitions.
Je vois cette approche comme une alternative à celle qu’on enseigne présentement dans les cours de théâtre et qui vise seulement à montrer aux étudiants comment imiter quelqu’un d’autre lorsqu’ils sont sur une scène. Peu importe l’objet et la raison de l’imitation en question, le jeu, dans ce cas, n’est rien d’autre que du jeu, un exercice de style scolaire. Dans cette optique de formation, on n’apprécie pas du tout l’expression des opinions politiques. Cette expression n’est pas interdite, elle est simplement exclue dans la pratique. La politique, dans le théâtre traditionnel, est toujours abordée sous l’angle de l’illusion totale. On n’a jamais recours à la distanciation.
JB – Quel lien faites-vous entre votre travail théâtral actuel, en particulier cette approche du théâtre de la distanciation, et les actions récentes de résistance comme la grève étudiante de 2012 et les mouvements Occupy ?
DF – Je pense qu’il y a en effet un lien important entre les deux. En ce sens que ces mouvements ont presque transformé Montréal et d’autres villes du monde en scènes de théâtre, du moins pendant de courtes périodes. C’était tout simplement stupéfiant et effectivement très inspirant pour moi; je me sentais comme si je venais de mourir et qu’on me transportait directement au paradis.
D’ailleurs, les Carrés rouges ont eu une influence importante sur l’écriture de ma dernière pièce, Motherhouse. Elle porte sur ces femmes qui ont travaillé à produire des munitions, ici même à Verdun, durant la Première Guerre mondiale. Sur leur quotidien, mais aussi sur leurs sentiments de révolte devant cette folie. Je l’ai écrite expressément pour qu’elle serve d’outil politique dans cette lutte, toujours en cours d’ailleurs, qui vise à mettre fin à un système fondé sur le profit et non sur le mieux-être des personnes. À cette époque comme à la nôtre, je pense qu’au lieu de tuer d’autres personnes dans une guerre, on doit résister contre ceux qui nous montent les uns contre les autres.
JB – Vous vous déplacez en fauteuil roulant depuis quelques années parce que vous êtes malade. Comment composez-vous avec cette situation, à la fois comme personne, comme dramaturge et comme activiste politique ?
DF – Les gens me disent souvent : « Dave, tu t’es étonnamment bien accommodé de ta maladie ». Alors oui, j’ai réfléchi à la question. Et je pense que cela est aussi une caractéristique du milieu d’où je viens, des gens de la classe ouvrière. Comme eux, j’ai l’habitude d’endurer ce qui me tombe sur la tête ainsi que toute cette marde qui nous entoure. On nous a appris à endurer. On nous a appris à vivre sans espoir, pognés dans un hostie de cul-de-sac. Et tout ça peut causer beaucoup de stress. Mais je pense qu’autant ce stress me tue à petit feu, autant c’est lui qui nourrit mon talent.
Et puis ce qui compte avant tout, c’est mon objectif politique, en tant que socialiste et révolutionnaire. Cela me donne des raisons de tenir le coup en public parce que je sais que tout ça dépasse ma petite personne mal en point. Vivre seulement pour soi-même est une impasse, en fauteuil roulant ou pas. Vivre pour les autres et avec les autres, voilà ce qui fait de chacun de nous un être humain.
J’essaie donc de garder le cap et de frapper le plus fort possible et à la bonne place, avec les ressources que j’ai.



/ / /
Bolcheviki
Pièce de théâtre [1] (extrait)
David Fennario
Traduit de l’anglais par Yves Rochon

Le comédien entre en scène et aide à terminer la mise en place des accessoires, en compagnie de l’accessoiriste, puis il s’assoit à une table. Il ouvre ensuite son carnet de notes et sa gestuelle se métamorphose pour devenir celle du personnage de Jerry Nines.
En tout cas, tout ça ramène à ma mémoire le jour du Souvenir de 1977, dans le temps où j’étais un petit nouveau journaliste à la pige de vingt-trois ans et qu’on m’avait demandé d’écrire un article pour le Montreal Gazoo Gazette, à l’occasion des cérémonies du 60e anniversaire du Vimy Ridge qui se tenaient ce jour-là dans le Square Dominion. Pas un reportage en fait, mais un papier de « human interest » comme on dit en anglais : des histoires vécues, qui font pleurer…
« Make sure ya get their address, kid… and the phone number... ».
« Ben oui… ben oui… » J’ai commencé par aller me promener dans la foule du Square Dominion en essayant d’attraper des commentaires, mais j’ai rien trouvé d’intéressant.
Ça fait que je me suis retrouvé icitte, à la taverne King Eddie, juste en face du parc. Dans ce temps-là, c’était encore la bonne vieille taverne King Eddie, pareille comme elle était depuis des dizaines d’années. Pas cette brasserie bon chic, bon genre que c’est devenu aujourd’hui. Oui, une bonne vieille taverne avec ses vieux waiters, ses vieilles chaises, ses vieilles tables et ses photos du bon vieux temps accrochées aux murs. Avec aussi un grand portrait du roi Édouard, le King Eddie lui-même en personne !
(Il pointe le portait du roi Édouard et le regarde)
Le King Edward, ou ben encore le Peacekeeper, comme ils l’appelaient. Mais ce fameux gardien de la paix n’a pas empêché la Première Guerre mondiale d’éclater à peine quatre ans après sa mort.
(Il regarde à nouveau le portrait du roi Édouard)
« Comment tu l’expliques celle-là, mon cher Eddie ?… Ya fat fuck… »
Ça fait donc que je me trouvais assis dans cette taverne avec une pinte de Molson et mon carnet sur la table, moi le ti-cul de vingt-trois ans qui s’imaginais devenir bientôt la grande vedette du nouveau journalisme international, pis je me suis dit : Ouais, ben ç’a pas l’air que je vais tirer grand-chose de ces vieux schnocks ici dedans. Ça fait que peut-être que je devrais plutôt faire un… ? Un background piece ? Un papier sur le contexte historique de ce temps-là ? Par exemple, sur d’où ça vient les fameux cénotaphes comme celui qu’il y a au Dominion Square ? Ouais… ah… non ? Cénotaphe ? Vous savez ce que c’est, vous autres, un cénotaphe, en anglais ou en français ?… Je vais voir ça…j’ai mes vieilles notes ici.
(Il lit dans son carnet de notes)
Ça veut dire « un monument en l’honneur de quelqu’un qui est enterré ailleurs que là où il est supposé l’être… » Ben ! ils sont au moins soixante-huit mille à qui c’est arrivé pendant la guerre 14-18, enterrés de l’autre côté de l’Atlantique, là où ils sont pas supposés être… ça commence à faire ben du monde dans un cénotaphe… doivent être tassés là-dedans… En passant, combien de soldats canadiens sont morts jusqu’ici en Afghanistan ?
Ouais, peut-être que je pourrais aborder le sujet de cette façon-là… Enterrés ailleurs… J’étais en train de griffonner ça dans mon carnet de notes, assis dans cette taverne, quand j’ai aperçu la silhouette de Pierre Elliot Trudeau sur l’écran de TV qui se trouvait au-dessus du comptoir…
Il était penché au pied d’un monument, en train de déposer une gerbe de fleurs… J’ai vite compris que ça devait se passer à Ottawa durant les cérémonies du Vimy Ridge Day qui se tenaient là au même moment qu’ici. Mais pendant que j’écoutais ce reportage-là, quelqu’un assis à la table juste à côté, un vieux monsieur avec des cheveux épais tout blancs s’est mis à me parler tout en faisant une grimace bizarre :
(Il mime la grimace, sorte d’imitation d’un pet qui serait fait avec les lèvres)
«… ppa… sshappppptt-ttt…»
(Il prend alors une voix grogneuse)
« Fuck you Trudeau…Va chier tabarnac… Je l’haïs, moé, c’te son of a bitch de frais chier avec son nez en l’air. Tu l’aimes-tu Trudeau, toé ? Ben, m’as te dire une affaire en tout cas, c’est qu’sa moman, elle l’habille pas mal funny son ti-PET! … Oh yeah ! »
Et le vieux monsieur se retourne vers moi, en disant :
(Il lève le bras)
« Eh ! Docteur ! Hey ! Doctor ! » … quand quelqu’un se met à appeler le waiter Docteur, qu’est-ce que ça veut dire ?… hummm ?
« Eh ! Docteur ! même chose icitte pour mon ami, pis un autre whisky Bushmills avec du cream soda pour moé… Non, pas une bière… un cream soda… »
(Il baisse son bras)
« La bière, ça me fait trop roter », qu’il rajoute…
« Ben oui, ben oui ! J’bois du cream soda parce que la bière me fait roter… ça dérange-tu quelqu’un, ça ? »
Et moi, qu’est-ce que je bois ? Ben je vais prendre la même chose que lui, correct ?… mais laisse donc faire le cream soda, par exemple. Et il se met alors à me raconter que sa chambre est juste au-dessus de la taverne King Eddie, qu’il vient toujours en ville pour l’occasion parce qu’il a fait lui-même la Première Guerre mondiale… Oh ?… OK, ça m’intéresse…
Ça fait que je lui dis – moi le ti-cul de vingt-trois ans qui a toujours dans la tête à ce moment-là de devenir un journaliste-vedette international – « Eh ! excusez-moi, monsieur, est-ce que je pourrais vous poser quelques questions tout de suite à propos de la Première Guerre mondiale, sur les raisons de cette guerre-là, parce que yeah… j’aimerais ça mettre dans mon journal ce que vous avez à dire là-dessus… Yeah, yeah, c’est ça l’idée… ça vous tente-tu d’être dans le journal ? » Il a alors pris son whisky et son cream soda… il les a mélangés… chacun ses goûts, pas vrai ?… et…
(Il prend une gorgée)
« Alright, qu’il me dit, where de ya wanna start ? Ousse tu veux que je commence pour ton paper, mon ti-gars ? Mon nom ? Tu veux que je dise mon nom dans ton tape recorder ? Tu veux-tu aussi ma fucking adresse pis mon numéro d’assurance sociale, un coup parti ! … »
« Je vais te donner mon nom, OK ?… Rosie… C’est comme ça qu’ils m’appellent, Rosie Rollins. Pour le vrai, mon nom officiel, c’est Harry mais pour mes vieux chums d’armée, c’est Rosie que je m’appelle. Ouais, ils m’appellent comme ça mes vieux chums d’armée, quand je les voué… mais ça arrive pas souvent, à vrai dire… Ça arrive pas souvent parce que je vas jamais aux meetings de la Légion ni à rien d’autre de ces patentes-là. J’y vas pas parce c’est d’la bullshit de faire accroire que c’te tite gang de vieux pépères ils se rappellent tous de comment ça s’est passé dans ce temps-là tandis que pour le vrai, ils se rappellent de rien pantoute, ils font juste répéter la bullshit qu’on leur a dit de se rappeler… Surtout que la plupart du temps, ils se rappellent même pas de ce qu’y ont fait hier au soir ! … »
« C’est-tu trop compliqué pour toé, ça, le kid ?… I mean… je veux dire qu’on peut tout arrêter ça drette-là pis juste s’asseoir pis prendre un verre, si t’aimes mieux ?… C’est-tu ce genre d’affaires-là que tu veux entendre ou ben d’autre chose ? »
(Il cogne sur la table)
« Eh ! tape recorder, c’est-tu ça que tu veux entendre ? … »
(Il fixe le public)
« De toute façon, qu’il me dit, je pourrais pas faire partie de la Légion même si je le voulais parce que quelqu’un a pas le droit de faire partie de la Légion si y a déjà été membre du Parti communiste… »
«Yah, yah… Ben oui, j’étais un communiste, un bol-shev-iki comme y disaient les blokes dans ce temps-là. Un vrai bolchevik en règle même si j’étais pas trop tranquille dans les réunions du parti. Toujours en train de me faire remettre à l’ordre par le président : « Out of order ! Hors d’ordre ! camarade Rosie ! », qu’y me disait toujours. C’est sûr que chu hors d’ordre, camarade président… sinon je serais pas un vrai bolcheviki, non ? »
(Il prend son verre de whisky et bois une gorgée)
« Ouais, bolsheviki : c’est comme ça qu’ils nous appelaient quand on est revenus icitte après la guerre pis qu’on s’est retrouvés toute la gang dans la rue, pas de job, rien. Pis on s’est dit que tant qu’à être dans la rue on était aussi ben de brasser de la marde… comme y disaient les French de la Pointe… Ça fait qu’on s’est mis à faire des émeutes, on s’est mis à tout casser parce qu’on était ben écœurés qu’ils nous aient fait accroire que tout irait mieux pour nous autres en revenant de là-bas, qu’on serait récompensés d’avoir sauvé… sauvé quoi, déjà ?… sauvé qui ?… le Kaiser ?… »
« Ah oui, le fameux Kaiser de mes gosses – ooo – celui qui avait des pics sur son beau casque – des pics aussi sur sa moustache – ooo – y avait l’air d’un good bad guy, monsieur le Kaiser, d’un vrai bum de bonne famille ! Pis c’t’autre bonhomme-là ben populaire, c’était quoi son nom déjà ?… Kitchener… ouais… c’est lui le gars qu’on voyait partout sur les posters d’avant la guerre, celui qui avait toujours le doigt en l’air pour nous dire qu’il fallait qu’on s’en aille tout le monde l’autre bord, qu’on aille combattre pour la patrie, le Union Jack… ouais, c’est lui… Kitchener… »
(En pointant du doigt)
« You. You. You. L’Angleterre veut que vous fassiez votre devoir toutes vous autres. Que vous fassiez votre « double duty overtime« , que vous donniez votre deux cents pour cent ou quèque chose dans c’te genre-là… »
« Mais, eh ! c’est vrai… c’est pas tout le monde qui s’est pitché là-bas… J’veux dire que les french peasoups d’icitte, du Québec, ils ont pas embarqué dans c’t’histoire-là de « double duty« , de devoir d’État pis de se sacrifier pour la patrie… »
« Aller sauver le roi au nom de Dieu, non marci pour eux autres… God save the king, que Dieu sauve le roi pis ce stuff-là, ils s’en caliçaient pas mal eux-autres, les peasoups… « Mange de la marde ostie », qu’ils ont dit au Kitchener, en y montrant leur finger… quand la police les voyait pas faire… »
« Mais nous autres, la gang de blokes de la Pointe, ben nous autres, on s’est dépêchés de signer nos cartes, on avait hâte de marcher dans les parades avec des beaux uniformes neufs et pis porter sur nos épaules des 303 flambant neuves itou. « Heroes of the night, we’d rather fuck than fight », qu’on disait en anglais. C’est pas traduisable en français, ça je pense, sinon par quèque chose comme : « Tant qu’à être un héros pendant la nuit, j’aime autant que ça soit pour fourrer plutôt que pour me faire transpercer ».
« Mais en fait moé non plus j’avais pas envie de tuer parsonne… I mean pour quessé que je voudras tuer quelqu’un que je connais même pas, dans un pays que je connais pas pantoute non plus, à part que ce pays-là s’appelle la Germany tandis que moé j’avais encore jamais mis les pieds de l’autre bord de l’île de Montréal. »
(C’est Jerry Nines qui parle)
J’avais oublié cette rencontre-là avec Rosie jusqu’au jour où on a entendu dans les nouvelles que des gars de la Pointe, du Vieux-Verdun et de Ville LaSalle, de Kahnawake et de Trenton, de Cobourg, de Glace Bay, de St-Jean Terre-Neuve et puis d’ailleurs, ils avaient recommencé à être envoyés dans une nouvelle guerre. C’est à ce moment-là que je me suis décidé à raconter cette partie-là de notre histoire qu’on ne nous a jamais racontée, ni à l’école ni dans les médias : celle de Rummie Robidou, de Rosie Rollins, de Marie-des-Neiges et de tous les autres bolchevikis de ce temps-là.
(Il lève son verre vers le public)
« No blood for oil… Troops out of Afghanistan now… Pas de tueries pour le pétrole… Sortez les troupes d’Afghanistan immédiatement »…
C’est probablement ça qu’elles diraient aujourd’hui, ces personnes-là…
Notes
[1] Écrite en 2009.

À bâbord ! toujours mordante et intraitable !

Le lancement du numéro 97 et de son dossier sur la mort se tiendra le 19 octobre 2023 à 18h30 au Bistro L'Enchanteur (7331 avenue Henri Julien, Montréal). Le collectif a hâte de vous rencontrer ! Tous les détails ici.
Cette année, À bâbord ! fête ses vingt ans ! Toute une réussite pour un média indépendant produit par des militant·es engagé·es de façon bénévole. Un vrai pied de nez à la façon de faire dans notre monde capitaliste : nous avons montré une fois de plus qu'un collectif autogéré de façon horizontale, pratiquant le travail libre et volontaire, sans patron·ne, fonctionne ! Avec très peu de moyens, mais aussi avec la volonté ferme des membres du collectif de la revue de poursuivre une expérience unique dans l'ensemble des revues québécoises, la publication ininterrompue de nos numéros a été une forme de petit miracle permanent.
Notre souci a toujours été d'accompagner les mouvements sociaux et de faire connaître les mobilisations en étant ancré·es sur les réalités terrain. Pendant toutes ces années, nous avons réussi un important travail de documentation sur les organisations militantes, sur les personnes qui les soutiennent, et sur les idées qu'elles défendent. Nous avons écrit sur des mobilisations peu abordées dans les grands médias, et nous avons couvert nos sujets selon des angles inédits. C'est donc une tout autre vision de l'histoire politique du Québec que nous avons présentée. Nos dossiers régionaux, produits par les personnes habitant les différents territoires du Québec, nous ont permis en outre de décentrer notre regard de la grande région montréalaise pour aller à la rencontre de militant·es à travers le Québec.
Notre collectif a su se renouveler en recrutant constamment des personnes d'horizons variés (bien que nous reconnaissons humblement qu'ils et elles pourraient l'être encore davantage), ce qui nous a assuré notre pérennité. Nous sommes ainsi resté·es en lien avec les grands courants politiques de la gauche, qui ont trouvé dans nos pages une tribune ouverte. Notre richesse est aussi la diversité de nos auteur·es qui ont contribué à la qualité de notre contenu et que nous remercions infiniment.
Notre site internet donne accès à vingt ans d'archives sur les différentes luttes ayant traversé le Québec. Un bref survol des différents numéros permet de suivre des enjeux politiques et culturels qui se sont transformés avec les années. Dans les premiers temps, une grande place a été accordée à la défense des services publics, à une critique de la mondialisation néolibérale, au féminisme. À ces préoccupations toujours vivantes aujourd'hui se sont ajoutés des thèmes proches des courants intersectionnels et un intérêt marqué pour la justice climatique. À bâbord ! ne se situe pas à l'extérieur des mouvements sociaux, se posant comme observateur objectif. Nous nous voyons plutôt comme faisant partie du paysage militant québécois, évoluant en phase avec les luttes les plus marquantes.
Notre réussite, nous la devons aussi au soutien très précieux de notre lectorat. C'est votre contribution à notre revue et à nos événements qui nous permet de continuer notre travail et de poursuivre cette expérience si particulière d'une revue fortement ancrée à gauche et autogérée. À travers les années, nous avons fait d'importants efforts pour aller à votre rencontre et « sortir de la revue ». Par les lancements de nos numéros d'abord, toujours populaires et conviviaux. Et par des colloques : sur le système de santé, sur les médias, sur le syndicalisme. Les dossiers régionaux sont aussi une façon pour nous d'aller vers les personnes qui nous soutiennent aux quatre coins du Québec.
Dans tous les cas, nous vous remercions chaleureusement de nous lire et de nous encourager à diffuser une information indépendante, militante et engagée !
Les festivités reliées à notre 20e anniversaire ne font que commencer. Soyez avec nous pour un événement festif soulignant notre 100e numéro, dont le dossier principal sera consacré à notre histoire, et qui sortira au mois de juin 2024. Ce sera l'occasion de dresser un bilan de nos nombreuses années d'existence et, encore une fois, de nous joindre à vous pour célébrer. Restez à l'affût pour les détails de cette célébration !

Sommaire du numéro 97

Le lancement du numéro 97 et de son dossier sur la mort se tiendra le 19 octobre 2023 à 18h30 au Bistro L'Enchanteur (7331 avenue Henri Julien, Montréal). Le collectif a hâte de vous rencontrer ! Tous les détails ici.
Médias
L'après-Facebook des médias d'info / Philippe de Grosbois
Luttes
Droit au logement : « Nous sommes au début d'une très longue lutte » / Entrevue avec le Comité d'action de Parc-Extension
Mobiliser pour un quartier chinois inclusif / Entretien avec May Chiu et Parker Mah
Saguenay - Nitassinan : Les anarchistes repensent le communautaire / Collectif Emma Goldman
Queer
Entrevue : Être queer, c'est révolutionnaire et ça doit le rester / Entrevue avec Mathilde et Lou du festival queer Brûlances
Mémoire des luttes
Lutter pour la dignité : Le combat des chauffeurs de taxi haïtiens dans les années 1980 / Alexis Lafleur-Paiement
Culture numérique
GAFAM : Conclusions / Yannick Delbecque
Environnement
Caribous et vieilles forêts, même combat ! / Jean-Pierre Rogel
Les COP sont-elles bonnes ou mauvaises ? / Claude Vaillancourt
Regards féministes
Violences obstétricales et gynécologiques : Se faire voler sa fertilité / Kharoll-Ann Souffrant
Travail
Travailleurs temporaires, éternels étrangers : Ce que la migration temporaire de main-d'œuvre
dit de nous / François de Montigny
Dossier : La mort. Territoire politique et enjeu de pouvoir
Coordonné par Isabelle Larrivée, Samuel‑Élie Lesage et Catherine Mavrikakis.
Illustré avec des œuvres de Marcel Saint‑Pierre
Le travail est‑il mortel ? / Philippe Lapointe
Grève au cimetière Notre‑Dame‑des‑Neiges : « Ceux que la mort fait travailler » / Entretien avec Patrick Chartrand
Hommage à Barbara Ehrenreich : Une lecture féministe de l'histoire médicale / Stéphanie Barahona
Quand la mort est une affaire de classe / Jean‑Yves Joannette
Les désillusions d'une thanatologue. Rencontre avec Maude Jarry.
L'affaire du cimetière de St‑Apollinaire : La sépulture, impensé de la situation d'immigration / Isabelle Larrivée
Apartheid israélien et nécropolitique : Jusqu'où compter les morts ? / Anne Latendresse
Les fusillades de masse aux États‑Unis : Antigone et la fondation nationale par le deuil / Catherine Mavrikakis
Des féminicides coloniaux / Miriam Hatabi
International
France : La bataille de Sainte-Soline / Louise Nachet
Colombie : Entre la violence et l'espoir / Jessica Ramos et Ronald Arias
Le Canada continue d'encourager l'impunité de ses entreprises / Denis Côté, Amélie Nguyen et Aidan Gilchrist-Blackwood
Culture
Entrevue : Cinéma sous les étoiles et Funambules média
Entretien avec Hubert Sabino-Brunette et Romane Lamoureux-Brochu
Recensions
À tout prendre ! / Ramon Vitesse
Couverture : Marcel Saint‐Pierre. Frontières no 3, série Frontières, détail. Pellicule d'acrylique sur toile, 153 x 127 cm. Collection Carol Aubut et Michèle Ménard.

La mort. Territoire politique et enjeu de pouvoir

Le lancement du numéro 97 et de son dossier sur la mort se tiendra le 19 octobre 2023 à 18h30 au Bistro L'Enchanteur (7331 avenue Henri Julien, Montréal). Le collectif a hâte de vous rencontrer ! Tous les détails ici.
« Si la mort, disait Jankélévitch, n'est pensable ni avant, ni après, quand pourrons‑nous la penser ? » À bâbord ! croit qu'il est indispensable de le faire maintenant, à condition de l'envisager non pas dans son aspect individuel, mais dans une perspective critique qui permettrait d'en éclairer le travail à une échelle collective. Voilà de quoi nous faire entrer dans le vif du sujet.
Une étrange intimité vient d'abord lier la mort et le travail. En effet, la récente lutte menée par les employé·es du cimetière Notre‑Dame‑des‑Neiges éclaire la réalité de celles et ceux que la mort fait vivre. À l'inverse, des études faites en milieu de travail montrent que celles et ceux que le travail fait mourir font souvent face à l'indifférence des exigences de la productivité et du patronat.
Nous avons aussi souhaité rendre un hommage à Barbabra Ehrenreich en effectuant un retour sur sa lecture féministe de l'histoire médicale. Cette grande figure de la gauche étasunienne, décédée en septembre 2022, nous lègue ici une analyse pointue de la professionnalisation de la médecine et de l'appauvrissement du sens de la mort dans les sociétés occidentales.
L'incontournable industrie funéraire rappelle de son côté que, même dans la mort, nous sommes rattrapé·es par notre appartenance de classe et notre condition socio‑économique. Une autre réalité de cette industrie ressort dans notre entretien avec une ex‑employée des pompes funèbres qui, après s'être heurtée aux limites de sa profession, a décidé de lui tourner le dos.
La dernière partie de ce dossier s'intéresse davantage à la question des liens entre la mort et le territoire.
L'affaire du cimetière de St‑Apollinaire montre ainsi comment les partisan·nes d'une forme étriquée de nationalisme sont parvenu·es à détourner un projet de cimetière musulman, révélant à la fois le fantasme des frontières et la valeur symbolique de l'inhumation.
La nécropolitique exercée par l'État d'Israël est un autre exemple de point de rencontre entre la mort et le territoire. Ici, les avancées coloniales en territoires palestiniens justifient une stratégie visant à rendre plus acceptables les « conditions de la mort », pour reprendre les mots d'Achille Mbembe.
Aux États‑Unis, les tueries de masses, les fusillades et les débats sur les armes à feu tracent des territoires politiques. La violence et la mort deviennent fondatrices de la nation.
Enfin, il semble impossible de ne pas évoquer les féminicides coloniaux au Canada de même que le génocide colonial plus large dans lequel ils s'inscrivent et le déni politique auxquels ils font face.
Ce dossier, atypique en raison du sujet qu'il aborde et du cadre qu'il cherche à lui donner, permettra de mieux comprendre, nous l'espérons, l'instrumentalisation sociale et politique des pertes humaines.
Bonne lecture !
Dossier coordonné par Isabelle Larrivée, Samuel‑Élie Lesage et Catherine Mavrikakis
Illustré avec des œuvres de Marcel Saint‑Pierre
Avec des contributions de Stéphanie Barahona, Patrick Chartrand, Miriam Hatabi, Maude Jarry, Jean-Yves Joannette, Philippe Lapointe, Isabelle Larrivée, Anne Latendresse et Catherine Mavrikakis.
À propos des illustrations du dossier : peintre, poète et historien d'art, Marcel Saint‐Pierre (1944‐2021) a aussi été professeur au Département d'histoire de l'art de l'Université du Québec à Montréal. Il a publié plusieurs essais sur l'art contemporain et les artistes québécois.
La reproduction de ses œuvres a été autorisée par Anithe de Carvalho (ayant droit). Qu'elle en soit chaleureusement remerciée.
Montage à partir de Frontières no 3, série Frontières, détail. Pellicule d'acrylique sur toile, 153 x 127 cm. Collection Carol Aubut et Michèle Ménard.
Contre le greenwashing et les mensonges, un réseau pour protéger le lancement d’alerte climatique

L’inestimable valeur des droits humains
L’inestimable valeur des droits humains
Alexandra Pierre, présidente de la Ligue des droits et libertésBien commun
Les droits humains sont un bien commun. La COVID-19 a montré, de façon brutale, à quel point les droits humains concernent l’ensemble de la collectivité et combien ils ne peuvent être conçus et compris de manière strictement individuelle, mais requièrent très souvent des modes de mise en œuvre collective. L’impossibilité pour certaines personnes de faire respecter leurs droits au logement, à la santé, à la protection sociale, à un revenu décent et à la sécurité ainsi que la difficulté à rendre effectif le droit d’asile ou à de bonnes conditions de travail, tout cela met en péril, non seulement les droits des personnes, mais l’ensemble de la société. Pour développer une société plus juste, en mesure de surmonter ou d’éviter les crises, les droits humains servent de guide. Ils ne sont cependant pas la panacée : ils nécessitent que les États fassent face à leurs obligations de respect et de promotion des droits humains, qu’ils soient déterminés à soutenir la participation de leurs populations (particulièrement celle des groupes les plus marginalisés), comme l’exigent les différentes déclarations, pactes, conventions ou chartes et qu’ils soient imputables. Dans ce contexte, la compréhension de ce que sont les droits humains est primordiale, tout comme l’est le travail de résistance contre l’instrumentalisation du discours des droits humains à des fins contraires au principe d’interdépendance des droits.Décrédibiliser, banaliser, opposer
D’abord, la nature de ce que sont les droits humains est souvent manipulée et semble indéfiniment extensible. Toute situation est l’occasion d’évoquer un droit. Pensons à l’évocation politicienne des droits collectifs de la population québécoise pour imposer des décisions sur la base d’une majorité toute puissante, excluant ainsi une bonne partie de ceux et celles qui composent notre société. Par exemple, au nom des droits collectifs de la majorité, sans jamais pouvoir démontrer d’objectif réel et urgent pour la société québécoise en matière de laïcité, la Loi sur la laïcité de l’État (Loi 21) a sacrifié les droits et libertés des personnes de confession musulmane, particulièrement des femmes musulmanes, sur la base d’un discours erroné. Attaqués sur plusieurs fronts, les droits et libertés doivent être défendus. Pensons aux changements à la Charte par une simple majorité, à l’utilisation préemptive de la clause dérogatoire comme l’a fait le gouvernement du Québec avec la Loi 21, escamotant ainsi les débats tant dans l’arène politique que judiciaire, aux mobilisations du droit à la liberté d’expression, instrumentalisé par les mouvements de la droite identitaire pour justifier la propagation de leurs discours haineux à l’endroit des minorités, et notamment des personnes immigrantes et racisées. Les exemples sont aussi nombreux qu’inquiétants. Un autre des mécanismes de banalisation des droits humains consiste à les considérer comme optionnels. On l’a vu lors du recours prolongé à l’état d’urgence sanitaire durant la pandémie où la gouvernance autoritaire était peu compatible avec le respect de l’ensemble des droits humains : ces derniers n’étaient jamais évoqués lors des prises de décisions. Même scénario au moment venu de la relance : malgré les violations massives de droits subies durant la pandémie par les personnes aînées, dans les quartiers racisés, par les personnes en quête de logement adéquat ou en situation d’itinérance, par les personnes dont le travail était dit essentiel, etc., la nécessité d’assurer les droits, notamment les droits sociaux garantis par la Charte, ne faisait pas partie des priorités. Une autre manière de décrédibiliser les droits humains consiste à les opposer entre eux. Dans les prochaines négociations entre le gouvernement et les personnes employées dans le secteur public, on se fera certainement servir l’argument de la mise en concurrence entre le droit d’association (c’est-à-dire le droit d’exister des syndicats) et le droit de la population à des services de santé abordables. De même, à l’été 2021, les personnes habitant près de la Fonderie Horne étaient souvent mises devant ce faux dilemme : droit à la santé ou droit au travail ? Droit à un environnement sain ou droit à un revenu décent? Ainsi, les droits humains sont souvent dépeints comme des obstacles au développement économique ou à la prise de décision rationnelle. Dans cette même veine, un certain vocabulaire entourant les droits humains participe aussi à la tentative de disqualification : droits fondamentaux, droits de base, etc. Les droits humains doivent être traités sur un pied d’égalité et en leur accordant la même importance. Par exemple, le droit à l’éducation ne peut exister sans le droit à la santé et ce dernier ne peut s’accomplir sans droit au logement. De même, les mauvaises conditions de logement, de travail ou environnementales affecteront le droit à la dignité comme celui à la sécurité. Sans nier les tensions qui restent à résoudre, qui doivent être résolues, il est erroné (et risqué) d’opposer les droits entre eux comme on l’entend souvent dans l’espace public. La dignité humaine n’est pas morcelable : le seul équilibre se trouve dans le principe de l’interdépendance des droits où il n’existe pas de hiérarchie entre les droits.Promotion des droits
Ces différentes façons de banaliser le cadre de référence des droits humains illustrent à quel point la promotion des droits est essentielle pour comprendre les potentialités et l’importance des outils nationaux et internationaux existants. Déclarations, pactes, conventions ou chartes, tribunaux, commissions sont des outils précieux, mais encore faut-il en comprendre la portée et savoir comment ils peuvent être utiles pour assurer la dignité de tous et toutes. Ces mécanismes de décrédibilisation des droits humains démontrent aussi l’importance de pleinement saisir le principe d’interdépendance des droits, pour ne pas tomber dans certains pièges et pour rappeler les gouvernements à l’ordre lorsque nécessaire. Ainsi l’avenir des droits humains passe par la promotion des droits pour en saisir la puissance, pour les défendre, les étendre et, pourquoi pas, en assurer de nouveaux. Ce potentiel de puissance sera fort utile pour relever les défis des discriminations systémiques, des violations des droits sociaux et des crises environnementales ; bref, pour tendre vers la justice sociale. Ces luttes pour les droits et pour la promotion des droits ne peuvent être que collectives ; elles demandent discussions et délibérations. Les citoyen-ne-s (au sens civique du terme), les syndicats, les établissements d’éducation, et évidemment les organismes communautaires comme la Ligue des droits et libertés ont bien sûr un rôle à jouer dans ce chantier. Pour la suite du monde, l’heure n’est pas à la banalisation ou à la fragilisation des droits humains, mais bien à leur valorisation et à celle des outils qui les protègent pleinement ; cela passe aussi par la mobilisation continue de tous les groupes et mouvements sociaux engagés dans leur promotion.L’article L’inestimable valeur des droits humains est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

Incarner nos aspirations collectives

Au-delà des vœux pieux et des professions de foi formulées à chaque congrès syndical, que peut-on faire, concrètement, pour qu'advienne le syndicalisme combatif que l'on souhaite ? Voici quelques moyens qui pourraient, selon nous, permettre d'atteindre ces objectifs.
Revoir nos modes d'organisation
Passer de l'intervention par grief à l'action collective
Le modèle classique de représentation syndicale s'appuie sur les « relations de travail ». Les membres agissent alors à titre de spectateur·trices dans un modèle « clientéliste », en soutirant un service de représentation pour trouver des solutions à leurs problèmes. Quoique ce modèle soit légitime, les relations de travail deviennent alors la chasse gardée d'un certain nombre « d'expert·es » en ce domaine. On y gagne beaucoup de jurisprudence, mais peu d'empowerment des membres sur leurs conditions de travail. Un modèle basé sur l'action collective propose de se regrouper autour d'un même problème et de mettre en place des actions conjointes pour se réapproprier notre force d'organisation du travail, par exemple en cessant collectivement de faire une tâche ou en refusant massivement d'obtempérer à une demande patronale.
Passer de « parler aux membres » à « faire parler les membres »
Les officier·ères syndicaux·ales répètent qu'il faut « investir les médias sociaux ». Si les outils numériques ouvrent effectivement de nouvelles avenues, leur utilisation à des fins combatives et démocratisantes relève d'abord d'une réflexion politique, et non technologique. Pourquoi seulement relayer les communiqués et les clips conçus par des spécialistes en communication quand on peut profiter du fait que de nouvelles tribunes sont disponibles pour faire entendre la voix des syndicats locaux ?
L'organisation nationale peut appuyer la production d'images et vidéos, offrir la diffusion en direct de débats clés en instances et instaurer des forums en vue de mettre en commun des analyses et de planifier des actions.
Se soucier de diversité et de représentativité
Augmenter la représentativité des organisations syndicales est l'une des pistes de réflexion à privilégier pour contrer le déclin de la participation. Comment justifier l'homogénéité des personnes élues et salariées au sein du mouvement, alors que 22,6 % de la population québécoise dit aujourd'hui appartenir à une minorité visible ? L'absence de représentation proportionnelle des travailleur·euses au sein du mouvement syndical a de quoi surprendre. Des mesures draconiennes d'inclusion et un changement de culture en profondeur contribueront à faire émerger un syndicalisme plus fort grâce à son inclusivité et sa sensibilité aux réalités des personnes syndiqué·es. La diversité (qu'elle soit ethnoculturelle, sexuelle ou autre) n'est pas qu'une lutte à appuyer, mais fait partie intégrante de nos luttes. Elle est une manière essentielle d'avoir des syndicats ancrés dans leurs milieux.
Pour une « révolution culturelle »
Raviver le mouvement dans l'organisation
Si le mouvement syndical est le résultat de l'action conjointe de personnes qui partagent une même réalité de travail, les organisations syndicales sont le fruit de cette action et les porte-étendards du mouvement. Elles l'alimentent en le pérennisant et en lui offrant des ressources indispensables à sa vitalité. Il semble toutefois que le maintien des structures organisationnelles que nous avons créées se fait parfois au détriment du dynamisme du mouvement. Les taux d'adhésion, le maraudage et les services aux membres soutirent alors l'essentiel de notre énergie. Or, sans mouvement animé par la mobilisation des membres, les organisations courent le risque de devenir des coquilles désincarnées. Pour développer le
sentiment d'appartenance aux organisations et assurer leur renouveau, vaut mieux encourager les initiatives de la base que faire la promotion d'une identité organisationnelle spécifique et figée.
Démocratiser la démocratie
Il est parfois suggéré d'encourager le développement de modalités plus participatives pour compléter les formes de démocratie représentative au sein de nos organisations [1]. Pour cela, il ne suffit pas d'inciter les personnes d'un milieu de travail donné à assister à leurs assemblées et à y prendre la parole. Il faut que soit repensée la distribution du pouvoir au sein même de nos organisations pour encourager la fluidité des rapports entre les instances plus formelles de représentation et les initiatives souvent informelles de participation. Parmi les mécanismes qui permettent ce partage du pouvoir, on peut penser à des négociations ouvertes pour que les membres soient des témoins directs des échanges en cours, à des limites de mandats pour les personnes élues afin d'encourager une rotation dans les fonctions représentatives ou encore à la diffusion des informations qui sont à la source des analyses syndicales.
Entretenir une culture de la désobéissance
Un mouvement qui cherche à protéger des acquis aura tendance à adopter une posture défensive, prudente, voire conservatrice. Inversement, un mouvement en quête d'avancées veut faire reconnaître des choses qui ne le sont pas encore, ce qui l'amène inévitablement à confronter l'ordre établi. C'est par la pratique qu'on remet vraiment en question les limites aux droits de manifester et de faire la grève. Localement aussi, c'est par la perturbation qu'on exerce une véritable pression. Désobéir ne signifie pas tout rejeter et prôner le chaos ; la désobéissance doit être planifiée, concertée et faire appel à un idéal. Ultimement, désobéir, c'est reprendre un peu de pouvoir sur sa vie.
Penser globalement, agir politiquement
Encourager les espaces intersyndicaux et intersectoriels
La condition de travailleuse ou de travailleur touche tout le monde, ou presque. Les luttes syndicales contre le patronat ne sauraient perdurer dans le temps sans une solidarité intersyndicale et intersectorielle forte. Pour ce faire, il nous faut entretenir régulièrement des espaces de dialogue, de rencontre et de débat, comme les camps de formation (comme ceux organisés par Lutte commune), la tenue de nouveaux états généraux sur le syndicalisme ou les initiatives de podcasts (nommons le balado Solidaire qui offre une plateforme à des militant·es de diverses organisations [2]).
Créer des liens avec les milieux militants
Dans la mesure où les travailleurs et les travailleuses sont plus que des individus définis par le travail, ils et elles se retrouvent aussi à la croisée de réalités multiples. La complexification de l'économie, les changements climatiques et la montée en force des rhétoriques d'extrême droite s'ajoutent aux luttes syndicales à mener, puisque ces situations renforcent également les inégalités au sein de nos milieux de travail. Les liens avec les organisations étudiantes, féministes, communautaires, écologiques et décoloniales, entre autres, sont vitaux pour assurer la suite du mouvement syndical, pour remettre en question nos pratiques historiques et pour s'assurer que nous ne laissons personne derrière.
Actualiser le Code du travail
Le Code du travail du Québec, dans sa forme actuelle, impose certaines contraintes au syndicalisme. Malgré les avancées historiques du 20e siècle, comme le droit à la syndicalisation ou la formule Rand, les organisations syndicales ont dû accepter un compromis législatif qui ne laisse pas suffisamment de marge de manœuvre aux organisations syndicales pour se défendre. Parmi les limites du Code du travail, notons la définition désuète et trop limitée du brisage de grève, les balises irréalistes des services essentiels et l'impossibilité d'exercer la grève tant qu'une convention collective est en vigueur. Une réforme en profondeur du Code du travail doit devenir un champ de bataille prioritaire des organisations syndicales afin de maximiser le rapport de force des travailleuses et travailleurs syndiqué·es.
L'esprit de l'ensemble des moyens proposés ici pour répondre aux défis actuels du syndicalisme va dans le sens d'un constant travail de terrain, d'interaction et de proximité avec et entre les travailleurs et les travailleuses. Il faut se former mutuellement à l'organisation des membres pour générer une mobilisation durable et établir des liens afin de mener des batailles conjointes. Le monde syndical gagnerait donc à collaborer au développement d'un modèle en ce sens, comme le propose le réseau Labor Notes aux États-Unis, afin d'encourager la réappropriation collective du projet syndical et, ultimement, pour changer non seulement nos conditions de travail, mais également nos conditions de vie.
[1] Voir Christian Nadeau, Agir ensemble : penser la démocratie syndicale, Montréal, Somme toute, 2017.
[2] Voir l'entrevue avec les animatrices de ce balado dans le numéro 90 d'À bâbord ! : Éliane Scofield Lamarche et Amélie Glaude (propos recueillis par Lutte commune), « Une exploration du syndicalisme en balado », À bâbord !, no 90, p. 70-71. Disponible en ligne.
Illustration : Marielle Jennifer Couture

Lutte antiraciste : à la fois en retard et en avance

Comment le milieu syndical aborde-t-il la question délicate du racisme systémique dans les milieux de travail ? Comment relever le défi d'impliquer davantage les personnes qui en sont victimes dans les instances syndicales ?
Propos recueillis par Isabelle Bouchard.
À bâbord ! : Quels éléments ont conduit le CCMM-CSN à adopter un plan d'action contre le racisme systémique à l'assemblée générale du 27 janvier 2021 ?
Ramatoulaye Diallo : Les membres du Congrès de 2019 avaient déjà adopté des propositions de lutte contre le racisme et pour l'intégration à la vie syndicale des personnes appartenant à des groupes racisés, issu·es de l'immigration et des personnes autochtones. Mais ce sont les décès criminels de George Floyd et Joyce Echaquan qui ont vraiment été les éléments déclencheurs de notre volonté à nous mettre davantage en action. Nous avons toustes été choqué·es, indigné·es par ces situations. Il fallait agir ! On ne pouvait plus se taire. Depuis, l'intérêt de nos membres à s'attaquer au racisme systémique est palpable. C'est comme s'il était moins tabou de parler du racisme. Les gens sont de plus en plus alertés devant cette situation anormale, inacceptable !
ÀB ! : L'univers syndical n'échappe pas au racisme systémique. Sous quelles formes peut-il se manifester ?
R. D. : Le manque de représentation dans toutes les instances syndicales des personnes racisées, issues de l'immigration ou autochtones en est la manifestation la plus évidente et la plus choquante. Le phénomène s'observe autant dans la composition des comités exécutifs des huit fédérations, au sein des douze conseils centraux et dans la composition actuelle et historique de l'exécutif de la CSN, qui ne compte pas de personnes racisées ni autochtones. Pour l'instant, il n'y a que peu d'individus racisés qui siègent dans ces instances. Notons aussi que la composition des conseillier·ères de la CSN obéit aussi à cette même logique de manque d'inclusion.
Nous avons moins de détails au sujet de la composition des exécutifs locaux de nos syndicats, mais nous imaginons que la situation est semblable. D'ailleurs, au CCMM, nous sommes en train de finaliser un sondage pour mesurer cette représentation. Nos syndicats y répondent en grand nombre. Un des objectifs de notre plan, c'est que les personnes racisées, issues de l'immigration et les personnes autochtones soient représentées à égale proportion de leur présence sur le marché du travail.
Il faut aussi prendre conscience de l'importance du nombre de personnes racisées dans un exécutif. Lorsqu'une seule personne racisée siège à un comité exécutif, elle peut se trouver en situation d'isolement. Des microagressions peuvent survenir. Nous avons eu des témoignages en ce sens.
Alain Croteau : Cette sous-représentation n'est pas anodine puisqu'elle entraîne des conséquences directes sur les conditions de travail des personnes salariées. Par exemple, lorsque nos membres racisé·es ne sont pas représenté·es dans nos comités de relations de travail, leurs problèmes restent invisibles et les discriminations demeurent. Comme personne blanche, on n'a pas toujours conscience des difficultés éprouvées par nos camarades. Parfois, une situation peut sembler neutre pour quelqu'un comme moi, mais les personnes racisées y voient les effets du racisme systémique de manière évidente. Par exemple, c'est le cas quand un processus de probation bien établi et respecté est sournoisement détourné en défaveur de personnes issues de communautés racisées. Dans le secteur de la santé, on constate d'ailleurs que ces dernières sont généralement désavantagées dans leur progression en emploi.
ÀB ! : Quelles sont vos réflexions quant à l'imposition de quotas de personnes issues des groupes racisés, de l'immigration et autochtones dans les exécutifs ?
A. C. : Ce peut être une partie de la solution. À mes yeux, ce n'est ni immoral et ni discriminatoire. C'est vrai, il y a d'autres solutions, mais nous ne devrions pas exclure le recours aux quotas, l'idée étant de renverser les statistiques. Je suis d'avis que nous devons avoir le courage d'en débattre. Les seules bonnes intentions ne suffiront pas. Dans notre exécutif, par exemple, nous nous sommes donné·es une règle : lorsque des personnes quittent nos comités, nous approchons des personnes racisées pour les remplacer. C'est un genre de quota. Quelquefois, je me dis que même si nous sommes déjà bien informé·es et sensibilisé·es devant cette injustice, la composition effective des instances syndicales n'évolue pas. Alors, est-ce que l'imposition de quotas pourrait plus rapidement corriger l'injustice de la sous-représentation ? Il me semble que oui.
R. D. : Je comprends le point de vue d'Alain, mais au Conseil central, notre plan réfère davantage à des activités d'information, de sensibilisation et de formation. Par exemple, nous en sommes à créer des espaces d'échanges pour que les gens puissent développer une meilleure connaissance de ce qu'est le syndicalisme québécois, de son rôle, de son fonctionnement et de ses réalisations. On s'apprête à développer un module de formation dédié aux personnes racisées, issues de l'immigration et autochtones. Parfois, nos membres issu·es de l'immigration associent le mouvement syndical à un mouvement peu démocratique. Si nous montrons à quel point le monde syndical est inclusif et démocratique, on pense qu'ils et elles seront plus nombreux·ses à souhaiter militer dans un exécutif syndical ou un comité. Quand on est conscientisé·e, on adhère davantage.
ÀB ! : Alain, votre syndicat a déposé 1000 griefs portant sur des situations liées au racisme systémique contre le plus important CIUSSS de la province, celui du Centre-Sud-de-l'Île-de-Montréal. Quelles étaient les intentions derrière cette stratégie ?
A. C. : Il faut savoir que dans mon milieu de travail, les personnes racisées sont sous-représentées dans les emplois les mieux payés, et elles sont surreprésentées dans les emplois les moins payants. Toutefois, notre patron refuse de nous fournir des statistiques par type d'emplois sur ce problème. La discrimination raciale est omniprésente : elle débute dès le processus d'embauche et se perpétue dans l'exercice de la profession. Les personnes racisées de mon accréditation syndicale ne jouissent pas des mêmes conditions de travail que les personnes blanches.
Par exemple, on ne propose généralement pas aux personnes racisées de se déplacer à domicile alors qu'elles offrent systématiquement les services en institution. Autre exemple : il arrive que les femmes racisées mettent plus de temps à accumuler les heures nécessaires à la période de probation que les personnes blanches. Notons aussi que lors de la période de probation des personnes racisées, les gestionnaires vont souvent faire le tour des ancien·nes, qui sont généralement blancs : ils vont se fier à leur opinion pour mettre fin à une probation. Ce n'est pas une évaluation qui est juste puisqu'on expose la personne à tous les préjugés de ses pairs. Prise isolément, chacune de ces situations pourrait être justifiée par l'employeur. Le rôle de notre syndicat, c'est de montrer que la situation est généralisée et que nous sommes en fait devant une forme de racisme systémique.
Alors, pour forcer l'employeur à divulguer les statistiques de représentation par type d'emplois, mon syndicat a déposé 1000 griefs. Au-delà de la démarche juridique, nous avions aussi un message pédagogique à envoyer aux officier·ères blanc·ches des syndicats. En effet, ils et elles ne sont pas toujours à l'aise dans ce contexte et, conséquemment, hésitent à dénoncer ces situations, parce qu'ils et elles ne sont pas tout à fait convaincu·es qu'il y ait des discriminations, ou parce qu'ils et elles craignent d'être poursuivi·es. Cependant, pour nos membres racisé·es, le problème est évident. Nous souhaitons évidemment que notre stratégie soit reprise par d'autres syndicats.
R. D. : En effet, 1000 griefs, c'est du jamais vu du point de vue juridique ! Au Conseil central, on appuie cette stratégie. Il faut oser déposer des griefs pour dénoncer le racisme ! Nos syndicats observent et suivent la situation avec grand intérêt !
ÀB ! : Le monde syndical est-il en avance ou en retard dans cette lutte ?
R. D. : Le mouvement syndical, même s'il a pris du temps à s'intéresser à la question, sera l'un des premiers à transformer le monde du travail pour assurer des conditions de travail exemptes de toute forme de racisme.
A. C. : Même si le gouvernement Legault refuse de considérer le racisme comme un rapport de pouvoir systémique, le mouvement syndical, quant à lui, est en marche ! Le Conseil central s'engage pleinement dans cette lutte !
Ramatoulaye Diallo est trésorière au Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN) et Alain Croteau est président du syndicat du CIUSSS du Centre-Sud.
Illustration : Marielle Jennifer Couture

Syndicaliser le communautaire, naturel ou pas ?

Être syndiqué·e ou se syndiquer comme travailleur·euse du communautaire soulève plusieurs débats dans le milieu. Pourtant, il devrait s'agir d'un geste assez naturel, tous et toutes partageant en principe les mêmes valeurs. L'action communautaire autonome, les travailleur·euses et le mouvement syndical ont tout à gagner de cette alliance.
Dans le milieu communautaire, les fondations privées et les organismes autonomes passent beaucoup de temps à assurer leur propre pérennité. Cela se fait souvent au détriment des conditions de travail des gens qui donnent chaque jour un soutien à des populations fragilisées. Malgré cette situation souvent difficile, les travailleuses et travailleurs du communautaire sont encore aujourd'hui très peu syndiqué·es et l'idée d'adhérer à un syndicat divise toujours.
Concertation et négociation, deux mondes très différents
Les rapports traditionnels entre les syndicats et les organismes communautaires se tiennent plus souvent qu'autrement autour des tables de concertation. Tout se passe assez bien, de façon générale, et ces rencontres permettent de tisser d'importants liens de solidarité.
Mais quand les discussions arrivent à la table de négociation, il peut en être tout autrement. Des travailleuses et travailleurs du milieu communautaire qui ont décidé de se syndiquer ont dû faire face à des réactions parfois fortes de la part de leurs collègues, de leur direction et de leur conseil d'administration : congédiements des initiateur·trices de la syndicalisation, tentatives d'empêcher le processus de syndicalisation, ingérence dans les affaires syndicales – des manières de faire typiques du secteur privé auxquelles on ne s'attend pas dans des organismes communautaires. Des positions assez polarisées ont aussi été remarquées dans des échanges plus larges sur ce sujet à différentes tables de concertation.
Ces réactions contrastent avec les motivations des personnes qui ont initié des démarches de syndicalisation. Ces personnes ont parlé de leurs conditions de travail, mais ont aussi abordé des sujets comme la nécessité de bien reconnaître leur travail, la hausse du financement à la mission de l'organisme et l'uniformisation des ententes de travail.
Ces deux milieux, communautaire et syndical, qui se concertent assez facilement, ont malgré tout de la difficulté, par moment, à établir des relations fonctionnelles. Il y a visiblement un exercice de démystification à accomplir auprès de tous et toutes concernant la syndicalisation et les relations de travail, ce qui peut demander un certain temps.
Gestion horizontale et équité
Évidemment, il est plutôt rare que les travailleuses et travailleurs décident de se syndiquer quand tout va bien. Le choix de la syndicalisation s'impose souvent quand les relations de travail sont tendues et le climat, plus ou moins toxique. Comme obstacle à la syndicalisation, il faut mentionner un grand roulement dans le personnel, souvent appelé à faire le saut dans le secteur public ou à prendre la coordination des organismes.
Plusieurs groupes se sont éloignés, au fil du temps, d'une culture de gestion traditionnellement plus horizontale dans le communautaire, du moins théoriquement. Les conditions de travail sont parfois déterminées de façon assez arbitraire et on remarque de grandes différences entre ce que vivent les employé·es et la direction. La négociation d'une convention collective peut marquer un retour à des relations de travail plus égalitaires et à une répartition plus équitable des ressources disponibles.
Grâce à leur syndicalisation, des travailleuses et travailleurs ont pu obtenir le droit de siéger au conseil d'administration de leur organisme, profiter de la création de comités paritaires sur différents sujets ou obtenir la reconnaissance de leur ancienneté et de leur droit de rappel de projet en projet. Les augmentations salariales, la mise en place d'assurances et de REER collectifs et des congés familiaux ont aussi été des avantages obtenus après la négociation d'une convention collective. Les gains de la syndicalisation en matière de conditions de travail peuvent donc être assez tangibles et relativement rapides, selon le contexte et l'organisme.
Les groupes syndiqués étant toujours minoritaires dans le communautaire, le rapport de force face aux bailleurs de fonds, surtout publics, est limité. En revanche, par leur combativité et leur mobilisation, des syndicats ont pu contribuer à sauver des organismes. Ils ont remporté certaines luttes face au gouvernement, notamment dans le contexte pandémique actuel, et ont mis de l'avant des solutions concrètes. Des exemples qui portent à croire que des gains importants seraient envisageables avec des rangs plus garnis.
Contribution à l'organisation syndicale
Dans le monde syndical, la contribution des travailleuses et travailleurs du milieu communautaire syndiqué·es est importante. Celles et ceux qui rejoignent les organisations syndicales ne se sentent pas dépaysé·es très longtemps. Ils et elles ont de toute évidence beaucoup en commun avec leur nouveau milieu : organisations avec des origines historiques semblables, valeurs d'autonomie et de justice sociale, promotion de l'empowerment et de la défense des droits des personnes. On remarque même que, malgré une présence restreinte, plusieurs personnes en provenance du communautaire prennent une place importante dans les organisations syndicales, et ce assez rapidement, que ce soit comme salarié·es ou comme représentant·es politiques.
Les centrales syndicales profitent alors d'une diversité de miliant·es avec beaucoup d'expérience, habitué·es aux débats, avec une vision large du changement social et ayant souvent de bonnes capacités d'organisation et de mobilisation. Ce qui améliore l'étendue des réflexions sur une foule d'enjeux sociaux : droits des communautés culturelles et LGBTQ, féminisme, lutte contre la pauvreté… Bref, des apports majeurs, une bonne expertise pour des organisations qui n'ont pas uniquement pour objectif d'améliorer les conditions de vie de leurs membres, mais de la société en général.
Meilleure intégration
La syndicalisation permettrait de rendre plus efficaces les mouvements de grève dans les organismes communautaires comme ceux des dernières années. Les outils politiques, techniques et financiers qu'un syndicat autonome affilié à une centrale syndicale peut apporter ne sont pas négligeables et contribuent grandement à l'établissement d'un meilleur rapport de force.
L'exemple de la lutte récente des travailleuses des centres de la petite enfance, qui ont su gagner en respect et en conditions de travail grâce à leur solidarité et à leur combativité, devrait inspirer le milieu communautaire. Le réseau des CPE ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui si les travailleuses n'avaient pas fait le choix de se syndiquer massivement. L'établissement d'un tel rapport de force par une meilleure intégration du milieu communautaire dans le mouvement syndical ne pourrait qu'être bénéfique.
Le mouvement syndical peut être intimidant vu de l'extérieur, encore plus pour de petites organisations. Mais il peut surtout devenir un appui incontournable pour les travailleuses et travailleurs qui désirent se faire respecter et reprendre du pouvoir, même dans les organismes communautaires. Malgré certaines difficultés apparentes, c'est l'ensemble de la société qui bénéficierait d'une meilleure intégration des travailleuses et travailleurs du milieu communautaire aux organisations syndicales. Une alliance qui se veut plutôt naturelle, certes, mais qui demande peut-être encore un peu d'apprivoisement mutuel pour qu'elle puisse être pleinement scellée.
Stéphane Dufour est salarié de la CSN et ancien travailleur du milieu communautaire.
Illustration : Marielle Jennifer Couture

Vers des collectivités durables. Réinventer Postes Canada

Sous le gouvernement Harper, le service des postes du Canada a fait l'objet de graves menaces, comme la fin de la livraison à domicile et la privatisation. Le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) a mené une dure bataille contre ces offenses, appuyée par une grande partie de la population.
Le service postal fait partie de notre histoire depuis très longtemps. Le bureau de poste s'est forgé une place dans notre folklore tant il est ancré dans le décor de presque toutes les communautés. Il a toujours été un pilier fort de notre société, surtout dans un territoire aussi vaste que le nôtre.
La dernière décennie a marqué un changement profond dans nos moyens de communication et dans nos habitudes de consommation. La livraison de la poste-lettre a été éclipsée en grande partie par celle des colis. Ainsi, notre syndicat n'en est pas à sa première campagne afin de faire adopter de nouvelles orientations pour que cette société d'État offre à la population ce qu'elle attend d'elle.
Les succès et les victoires de notre syndicat, malgré les multiples menaces auxquelles nous avons dû faire face, sont attribuables au militantisme acharné d'une base déterminée à continuer de servir la population et à réinventer le service postal public. Les membres ont toujours exigé de faire partie de la solution.
Un service public menacé
En 2013, sous le gouvernement Harper, la direction de la société d'État, composée de plusieurs gros bonnets nommés par les conservateurs, a mené une des plus grandes attaques contre ce service public. Les dirigeant·es ont tenté de justifier l'arrêt de la livraison à domicile à des millions de Canadiens et Canadiennes avec comme seul argument la décroissance de la poste-lettre. Les membres du STTP et leurs allié·es ont mené ce qui s'est avéré la plus grande lutte pour la survie du système postal public de son histoire contemporaine. Cette attaque ouvrait une brèche pouvant mener à une éventuelle privatisation. Pour les travailleuses et les travailleurs, il était évident que la réponse à ces chambardements ne passait pas par l'austérité et la réduction des services, bien au contraire.
C'est dans cet esprit qu'on a vu naître la campagne Sauvons Postes Canada. Le syndicat passait alors en mode solutions. Le manifeste de la campagne prônait une expansion de nouveaux services pouvant desservir les différentes communautés partout au pays, notamment par la création d'une banque postale publique, un service de vigilance auprès des personnes âgées et vulnérables, la livraison d'aliments frais et la mise en place de carrefours communautaires. Ces solutions s'appuyaient sur des initiatives que le syndicat avait pu observer dans différentes administrations postales à travers le monde et qui ont donné des résultats concluants tant au point de vue économique, environnemental que social. Pensons simplement aux services bancaires postaux présents dans plus de soixante pays.
Fort·es de cette proposition, les membres ont multiplié les interventions auprès des politicien·nes, organismes communautaires, allié·es et médias, au point où ils et elles ont réussi l'exploit de s'inviter dans la campagne électorale de 2015. Une fois élu, le gouvernement Trudeau s'est trouvé sans autre choix que de faire cesser ce délestage des services. L'année suivante, afin de revoir les perspectives d'avenir de Postes Canada, le gouvernement a commandé un examen du mandat de la société d'État. Encore à cette étape, le STTP a fait flèche de tout bois avec l'aide d'allié·es naturel·les et d'acteur·trices de la scène politique, tant municipale, provinciale que fédérale, afin de prendre avantage de cet exercice et imposer le ton en faveur d'une offre accrue de services. À l'issue de ses travaux, cette commission publique plaidait pour un renouveau de Postes Canada et son rayonnement dans toutes les communautés. La quasi-totalité des recommandations soutenaient une expansion et une amélioration des services.
Une poste verte pour des collectivités durables
En 2016, à la suite de la ratification historique de l'Accord de Paris sur le climat, le STTP met sur pied une nouvelle campagne nommée « Vers des collectivités durables ». Cette campagne défend une réinvention du service postal du 21e siècle par l'expansion des services offerts à la population, mais va encore plus loin en incorporant la notion de la lutte aux changements climatiques. Le STTP propose des solutions pour réduire l'empreinte carbone liée directement aux opérations de Postes Canada, et apporte des solutions pour avoir un impact réel plus large dans la collectivité.
La campagne s'appuie sur le concept de « transition juste [1] » porté par le mouvement syndical. Présentement, ce concept est sur toutes les lèvres. Par contre, il est clair qu'il y a des dérives et une instrumentalisation par différents acteur·trices de la notion de transition dite juste. La campagne Vers des collectivités durables est la réponse des travailleurs et travailleuses des postes qui, n'étant pas invité·es à ce chantier, ont décidé de ne pas attendre et de s'imposer à la table décisionnelle.
Postes Canada détient la plus grande flotte de véhicules polluants au Canada. Le STTP milite pour une électrification complète des véhicules de livraison, incluant des appels d'offres dont les critères seraient stricts et syndicalement acceptables, touchant toute la chaîne de production des nouveaux véhicules conçus et produits au Canada. En ayant recours à ce type d'appels d'offres, il est possible d'avoir un réel impact sur l'industrie en favorisant l'économie circulaire. Dans l'optique de rayonner plus largement, un réseau de bornes de recharge de véhicules électriques – utilisables par la population – pourrait être installé à travers le plus vaste réseau de ventes au détail au pays, soit plus de 6300 bureaux de poste implantés dans les collectivités d'un océan à l'autre.
La campagne se différencie par son approche non conventionnelle. Par le passé, nos luttes syndicales étaient traitées en silo et avec une vision beaucoup moins intersectorielle. Plutôt que d'aborder un enjeu qui touche simplement les membres du syndicat et de s'en tenir à ce que l'on s'attend traditionnellement d'un service postal, le STTP apporte une vision beaucoup plus structurante incluant un horizon sur le long terme.
Ainsi, le traditionnel bureau de poste peut permettre de relancer les communautés qui l'entourent, en développant une stratégie d'intégration de services de proximité. Parmi ces services, la banque postale illustre bien tout le potentiel sous-exploité que peut offrir le réseau. La banque postale publique et universelle vient accroître l'inclusion financière, favoriser le développement économique et générer des revenus permettant de préserver le service postal public et les emplois s'y rattachant. Voilà un modèle gagnant pour l'ensemble de la population.
Par et pour les travailleur·euses
Les membres du syndicat des travailleurs et travailleuses des postes ont réussi tranquillement à faire bouger le navire postal dans la direction d'une transition juste et cet effort doit être poursuivi. Jamais les travailleur·euses n'accepteront de laisser la barre aux dirigeant·es qui, au moindre obstacle, seront tenté·es de mener le bateau à tribord. Pour y arriver, la campagne actuelle vient même chambouler nos mœurs internes, puisqu'elle apporte la nécessité d'intégrer ces solutions vertes dans chaque palier décisionnel de notre structure syndicale.
La conjoncture actuelle donne une opportunité de revenir à la base du syndicalisme et d'être des vecteurs de changements positifs pour l'ensemble de la société. Une approche critique, mais bonifiée de solutions tangibles ratissant plus large que le seul spectre des conventions collectives, force les employeurs et gouvernements à suivre les orientations et visions des travailleur·euses. En poursuivant sa lutte en accord avec le projet d'une transition juste, le STTP souhaite que l'énergie de ses membres ait un effet contagieux, que celles-ci et ceux-ci inspirent l'ensemble du monde ouvrier afin que chacun·e prenne conscience de ses responsabilités sur le plan syndical et social. Il est nécessaire de poursuivre la résistance contre les assauts néolibéraux, de proposer et de diffuser des solutions ainsi que des projets structurants et rassembleurs afin de construire une société plus juste, équitable et égalitaire. Ensemble, nous sommes le changement !
[1] Voir à ce sujet le texte de Patrick Rondeau dans À bâbord ! : « Entre urgence et volonté d'agir », no 71, 2017. En ligne : www.ababord.org/Entre-urgence-et-volonte-d-agir-2606
Jean-Philippe Grenier est 3e vice-président national au STTP. Michel Côté et Hugo Charrette sont coordonnateurs de campagne.
Illustration : Marielle Jennifer Couture

La grève comme stratégie de reprise post-COVID

Faire la grève ou pas ? Malgré les avancées rendues possibles par une bonne mobilisation, plusieurs syndicats hésitent à utiliser ce moyen de pression parmi les plus significatifs, et probablement le plus dérangeant. En cette fin de pandémie et en cette période de pénurie de main-d'œuvre, il est essentiel de réfléchir à la portée de la grève, à ses limites, mais surtout à ses avantages.
En 2020, la pandémie a non seulement paralysé l'économie mondiale, mais aussi la mobilisation syndicale. Comme pour bien d'autres mouvements sociaux, plusieurs pratiques fondamentales du syndicalisme sont devenues temporairement impossibles à mettre en œuvre : organisation d'assemblées et de manifestations, discussions en présentiel pour faire de la mobilisation, etc. Pas facile d'avancer en de pareilles conditions.
D'autant plus que l'effort collectif pour venir à bout de la pandémie a mis en plan les luttes syndicales, perçues comme secondaires par les travailleurs et les travailleuses elles-mêmes face au danger de la COVID-19. Combinés, ces facteurs ont contribué à faire de l'année 2020 une année exceptionnellement calme sur le plan des conflits de travail.
Bien que la pandémie ne soit pas terminée, le relâchement des mesures sanitaires et l'adaptation des pratiques syndicales au contexte pandémique ont permis une certaine reprise des mobilisations. Mais quelque chose de plus prometteur semble se profiler à l'horizon. Aux États-Unis, le mois d'octobre 2021 a connu une vague de grèves si importante qu'elle a été baptisée « striketober ». Des grèves comptant des milliers de travailleuses et de travailleurs ont paralysé les quatorze usines de John Deere et les quatre usines de céréales de Kellogg's. En tout, 57 grèves ont eu lieu au cours du mois d'octobre seulement (contre 54 pour toute l'année 2020), touchant différents secteurs, des mines aux hôpitaux, en passant par le transport et les télécommunications.
Cette vague de grèves peut sembler surprenante venant de nos voisins du sud, eux qui nous ont habitué·es au cours des dernières décennies à un syndicalisme en déclin et relativement docile. Or, ce qui devrait plutôt nous surprendre, c'est que le Québec, malgré la force de ses syndicats, ne vit pas une telle vague de grèves. Quelques grèves importantes ont certes eu lieu récemment, comme celles des CPE, des entrepôts de la SAQ, de l'hôtellerie ou encore dans l'industrie agroalimentaire avec Olymel et Exceldor. Toutefois, à 650 000 « jours-personnes » perdus pour l'année 2021 en raison de conflits de travail, on se situe plutôt dans la moyenne des dernières décennies pour ce qui est de l'utilisation de la grève au Québec. En même temps, dans la conjoncture actuelle, un espace pour une approche plus offensive semble s'installer. Allons y voir de plus près.
Conjoncture propice à la combativité
La pandémie a engendré une situation exceptionnelle dont pourraient profiter les travailleuses et travailleurs. En premier lieu, les problèmes d'approvisionnement donnent un levier extraordinaire à tous ceux et toutes celles qui travaillent dans la chaîne logistique (dont les travailleur·euses d'entrepôt et de transport) : n'importe quelle interruption de travail a des effets immédiats et importants. Dans les dernières décennies, les employeurs ont pu diviser les travailleur·euses et contourner les grèves en multipliant les recours aux sous-traitants et à de nouvelles voies d'approvisionnement. Mais le contexte actuel ne leur permet plus de le faire, sinon de manière beaucoup moins souple et avantageuse pour eux. L'infrastructure logistique mondiale (installations portuaires, conteneurs, systèmes de transports, etc.) est saturée à un point tel que les travailleurs et les travailleuses de ces secteurs sont devenu·es pratiquement irremplaçables.
De manière plus générale, un levier similaire existe grâce à la pénurie de main-d'œuvre engendrée par le double effet du vieillissement de la population et la « grande démission » de milliers de travailleur·euses au cœur de la pandémie. Non seulement cette pénurie contraint déjà certains employeurs à bonifier les conditions de travail pour faciliter le recrutement et la rétention, mais elle fragilise également la capacité de ces employeurs à résister à une grève. Dans plusieurs entreprises et services publics, le manque de personnel a entraîné des retards à tous les niveaux. Cela signifie que les employeurs ne peuvent pas soutenir un conflit de travail très longtemps sans aggraver leur retard et épuiser leurs réserves.
Dans les services publics, en santé et dans les secteurs « essentiels », la pandémie a également permis de bâtir un capital de sympathie pour les travailleuses et les travailleurs qui ont pris des risques pendant la crise sanitaire. Ces salarié·es de première ligne sont aussi souvent celles et ceux dont les conditions de travail sont les plus difficiles. Le contexte est donc propice pour miser sur cette sympathie et bâtir des liens avec la communauté pour soutenir des grèves et empêcher le gouvernement d'isoler les grévistes.
À ce titre, la grève du personnel des CPE a démontré de manière exemplaire le genre de rapport de force rendu possible par la conjoncture. D'une part, en faisant grève, les travailleuses des CPE exerçaient une pression importante sur l'économie. Au moment où le gouvernement tentait d'agir pour résorber la pénurie de main-d'œuvre, l'interruption des services de garde forçait des milliers de parents à prendre congé. Devant la pression, le gouvernement n'a eu d'autre choix que d'offrir des augmentations substantielles.
Mettre fin aux parties gratuites
Trop souvent, depuis les années 1980, le mouvement syndical a utilisé la grève de manière défensive. L'attitude de négociation par défaut des syndicats est d'arriver à la table sans mobilisation et d'attendre d'être provoqué par l'employeur avec des menaces de reculs. La grève est ainsi votée pour éviter ces reculs, mais si l'employeur maintient son offre ou retire ses principales demandes, alors on écarte la grève. En agissant de la sorte, les mandats de grève ne sont que rarement basés sur une visée d'amélioration des conditions de travail, mais le plus souvent sur un maintien du statu quo.
Or, le mouvement syndical doit apprendre à profiter de la situation actuelle. Les employeurs sont déjà un peu forcés à offrir des augmentations pour faciliter le recrutement. Il lui faut donc capitaliser au maximum sur cette ouverture. C'est précisément parce que le rapport de force leur est favorable que les syndicats pourraient passer à l'offensive, augmenter les attentes de leurs membres et utiliser la grève comme moyen d'obtenir des gains. Au-delà des demandes salariales, c'est le moment pour les syndicats de faire des demandes structurantes : ramener les fonds de retraite à prestation déterminée dans le secteur privé, améliorer durablement les assurances collectives, baliser et réduire la charge de travail dans le secteur public, etc. Avec la crise environnementale qui guette à l'horizon, c'est également un bon moment pour inclure des dispositions sur les changements climatiques dans les conventions collectives et utiliser ces demandes pour solidifier l'appui populaire aux grèves.
Évidemment, la situation n'est pas aussi bonne pour l'ensemble des secteurs et de telles grèves offensives ne sauraient porter fruit si elles ne s'inscrivent pas dans une bonne stratégie. Il ne s'agit pas ici de fétichiser la grève, d'en faire une recette magique qui permettrait de gagner à tout coup. Il faut l'utiliser intelligemment pour que cet outil soit efficace. Il faut donc prendre le temps d'analyser la situation particulière d'un lieu de travail, d'ancrer à la base l'appui pour un mouvement de grève et de créer des alliances avec la communauté pour éviter l'isolement.
Ceci dit, le contexte actuel est l'un des plus favorables au mouvement syndical depuis la Seconde Guerre mondiale pour réaliser des avancées significatives dans la plupart des secteurs. Souhaitons qu'il puisse s'organiser pour saisir cette opportunité.
Philippe Hurteau et Alain Savard sont syndicalistes.
Illustration : Marielle Jennifer Couture

Faut-il une grève pour la santé ?

Les travailleuses de la santé subissent les graves inconvénients d'un système affaibli par des années de compressions budgétaires. Faut-il envisager une grève dans le secteur de la santé, voire une grève générale pour corriger cette situation intenable ?
À bâbord ! : Quelles seraient les principales raisons d'une grève en santé ?
Julie Bouchard : Je dirais d'abord le maintien et le développement d'un réseau de santé et de services sociaux public, accessible et universel. Il faudrait aussi des conditions de travail justes et décentes pour les professionnelles en soins. Il faut plus de prévention et d'éducation. Il est essentiel d'humaniser le réseau.
ÀB ! : Peut-on envisager une grande grève dans le réseau ?
J. B. : Une grève des professionnelles en soins est difficile à concevoir sans tenir compte des lois. L'exercice du droit de grève se fait lors du renouvellement de la convention collective avec le gouvernement, mais des critères doivent être considérés et des étapes bien distinctes doivent aussi être franchies pour obtenir ce droit de grève. Les professionnelles en soins donnent des services 7 jours sur 7, pendant 24 h, et elles ne peuvent pas abandonner les patients. L'État a la responsabilité de ne pas interrompre ces services. Le régime dans lequel nos membres évoluent prévoit le maintien de services essentiels pour garantir des soins de santé à la population. Ceci a pour effet de ne pas permettre à tout le monde de faire la grève en même temps. C'est seulement une fois que la situation et les besoins de santé de la population sont analysés qu'on peut parler de mandat de grève et de vote de grève.
ÀB ! : Et qu'en est-il de la grève sociale ?
J. B. : La grève sociale pose de grands défis qui vont au-delà des pouvoirs du mouvement syndical, qui doit chercher l'adhésion d'une majorité de personnes dans la société. Historiquement, les syndicats ont effectué ce travail pour obtenir des droits sociaux, mais ils ne sont parvenus à obtenir des gains que lorsque leurs revendications rencontraient une légitimité sociale. Prenons pour exemple la loi sur l'équité salariale, qui a été l'objet d'une longue lutte syndicale et communautaire des femmes, et qui a fini par toucher l'ensemble de la société. Pour la santé, une prise de conscience doit avoir lieu afin de réussir à en faire une lutte collective.
ÀB ! : Quelles sont les grandes résistances devant ce projet de grève ?
J. B. : Faire une grève sociale nécessite une coordination des différents acteurs sociaux. La pandémie nous a forcées à nous tourner d'abord vers nos membres qui étaient au front, à consacrer toutes nos énergies à la protection de leur santé et de leur sécurité, pour qu'elles ne tombent pas au combat.
Dans tous les secteurs d'activités, la pandémie a désorganisé la vie d'avant. On a tenté de se mobiliser contre tant de choses dans les deux dernières années (les arrêtés gouvernementaux, la gestion des horaires et du temps supplémentaire obligatoire, la suspension des conventions collectives, le matériel de protection, etc.). Au quotidien, il fallait se battre pour que les professionnelles des soins puissent faire leur travail en sécurité. La sécurité est devenue notre principale bataille. Le gouvernement a tardé à comprendre les conséquences de l'absence de réactivité des employeurs et du manque de personnel dans les CHSLD – par ailleurs vétustes. Il fallait talonner quotidiennement les décideurs du ministère de la Santé et des Services sociaux et les inspecteurs de la CNESST. Il a même fallu aller devant les tribunaux pour forcer les employeurs à fournir de l'équipement de protection ! C'était l'urgence ! Nous étions à mille lieues d'une grève sociale… Nos membres ont exprimé leur colère. Mais nous étions coupées de la possibilité de les rencontrer physiquement. Les réseaux sociaux sont devenus des lieux stratégiques de contact avec elles.
À partir du 13 mars 2020, le gouvernement a monopolisé quasi quotidiennement l'espace public au Québec. Face à un gouvernement perçu par la population comme efficace, responsable et généreux, c'était un réel défi pour les instances syndicales de contester des décisions arbitraires et de reprocher une absence d'écoute. La mobilisation des membres et l'accumulation de leurs témoignages sur la place publique ont permis de soulever des doutes sur la gestion du gouvernement et ont pu entraîner et alimenter les enquêtes de la Protectrice du citoyen sur la gestion de la première vague et l'enquête de la coroner sur les décès survenus dans les CHSLD pendant la première vague. Mais les stratégies de communication ne peuvent pas remplacer la mobilisation. Il faut donc repenser la mobilisation dans ce contexte de pandémie, mais aussi penser à d'autres types de mobilisation pour provoquer les changements réclamés par la société.
ÀB ! : Pensez-vous qu'on peut rallier la population pour défendre des services publics en santé ? Et si oui, de quelle manière ?
J. B. : Les politiques d'austérité et des années de négligence ont grandement fragilisé notre système de santé et de services sociaux. La pandémie a révélé cette fragilité et obligé le gouvernement à « mobiliser » l'ensemble de la société pour épargner le système de santé qui était en surcharge. Évidemment, il ne s'agit pas ici d'une mobilisation syndicale, mais plutôt d'une mobilisation dans l'urgence pandémique, motivée par des raisons de santé publique, mais également par des préoccupations économiques. Si tout le monde tombe malade, plus rien ne fonctionne. Toutefois, il y a une forme de prise de conscience collective des problèmes auxquels nous faisons face, et jamais les professionnelles en soins n'auront eu autant de messages de soutien qu'en ce moment.
Même s'ils le font depuis de très nombreuses années, les syndicats doivent saisir cette occasion pour informer la population et les acteurs sociaux de ce que vivent les travailleuses. Il ne faut pas oublier que les conditions de travail déterminent en grande partie la qualité et la sécurité des services. La FIQ dénonce depuis plusieurs années le temps supplémentaire obligatoire (TSO). Nous avons démontré que le travail forcé, devenu un mode de gestion quotidien, avait un impact direct sur la qualité et la sécurité des soins, parce qu'il est évident que l'état de fatigue des soignantes après seize heures de travail consécutif peut affecter la qualité des soins. Le 8 avril 2019, nous avons posé un ultimatum au gouvernement et aux employeurs, et refusé de fait le TSO pendant 24 heures à l'échelle nationale. En 2021, nous avons réaffirmé que « le TSO, c'est un assassinat professionnel » et qu'il tue le réseau. Le message, à force d'être répété encore et encore, a été reçu : les citoyen·nes savent maintenant que le TSO, c'est inacceptable, comme nous l'a confirmé un récent sondage où nous apprenions que 74 % des Québécois·es jugent que le recours au temps supplémentaire obligatoire devrait être interdit.
Mais il ne suffit pas de dénoncer, il faut maintenant faire face à la situation. Personne ne peut rester indifférent·e devant des problèmes comme le report d'interventions chirurgicales ou de traitements en santé physique et mentale. Personne ne peut demeurer insensible face à la souffrance. Si les citoyen·nes peuvent se rallier, les gouvernements du Québec et du Canada doivent aussi s'entendre, notamment en augmentant les transferts de fonds fédéraux. C'est une responsabilité collective et partagée. Tout le monde a intérêt à remettre sur pied le réseau de la santé et de services sociaux : les syndicats, le gouvernement, les entreprises, et les citoyens.
Selon nous, quand on aborde la question d'une grève sociale et plus particulièrement en santé, il est clair qu'il faut un consensus social pour transformer la situation. Comme pour plusieurs grandes batailles syndicales menées par le passé, cette transformation ne passera pas forcément par une grève sociale, mais par la multiplication des moyens d'action et par l'adhésion d'une très grande partie de la population. Au moment où je vous parle, nous pensons avoir cet appui, et il faudra maintenir nos efforts pour que, après la pandémie, on n'oublie pas ce qui s'est passé et qu'on puisse améliorer le réseau de la santé grâce à de nouvelles formes de mobilisation collective.
Julie Bouchard est présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ).
Illustration : Marielle Jennifer Couture

Grève de 1972 : 50 ans Quel avenir pour la lutte en front commun ?

Au printemps 1972, la lutte menée au sein du premier Front commun intersyndical marque l'histoire du Québec comme un moment de triomphe de la solidarité et du syndicalisme de combat. Comment cet épisode mythique peut-il encore inspirer le mouvement aujourd'hui ?
Dans l'immédiat, le regroupement en Front commun vise à empêcher le gouvernement de jouer les organisations syndicales des secteurs public et parapublic les unes contre les autres afin de leur imposer une politique salariale à rabais. Exigeant d'en négocier les paramètres d'une même voix autour d'une table centrale, le Front commun engage ses 210 000 membres dans un bras de fer historique avec l'État-employeur qui, après une grève générale illimitée (11 au 21 avril), culmine avec l'adoption d'une loi spéciale de retour au travail et l'emprisonnement des chefs syndicaux (9 mai). Un vaste mouvement social de désobéissance civile se déploie alors – débrayages, blocages, affrontements se multiplient durant une semaine –, pavant la voie à des avancées déterminantes à la table centrale. On y arrache un salaire hebdomadaire de base de 100 $ pour les 50 000 membres au bas de l'échelle, la réduction des écarts salariaux, l'indexation des salaires et l'amélioration du régime de sécurité d'emploi.
Une conception du syndicalisme
Le « Nous, le monde ordinaire », scandé par les membres et leurs allié·es, marque un tournant en ce qu'il affirme la capacité du mouvement ouvrier à canaliser des aspirations sociales profondes, à s'organiser et à défier l'ordre établi. Symboliquement, les événements du printemps 1972 traduisent la volonté du mouvement syndical [1] d'opposer à l'État bourgeois la raison et la coalition des masses laborieuses en marche pour une société égalitaire. Conjuguant les premier et deuxième fronts [2], la bataille du Front commun témoigne d'un mouvement parvenu à maturité et participe d'une stratégie de transformation sociale visant l'émancipation collective par l'action militante, la conscientisation des masses, la mobilisation populaire et la solidarité ouvrière.
La tactique de 1972 rappelle que la constitution de vastes et solides alliances et la formulation d'une vision rassembleuse demeurent souhaitables face à la puissance de l'État-employeur. Mais ces alliances et cette vision ne vont pas toujours de soi, peuvent varier dans le temps et l'espace et leur réussite n'est pas garantie. À cet égard, les vingt dernières années témoignent d'importantes démonstrations de force, mais également de limites internes et de succès inégaux.
À l'heure des appels à des états généraux, cet anniversaire donne l'occasion de dégager des leçons stratégiques et de s'interroger sur la nature des défis à venir. Comment tisser des solidarités fructueuses dans un contexte de fragmentation de l'échiquier syndical ? Comment restructurer l'action dans un contexte de rajeunissement et de diversification des effectifs syndicaux et des cultures militantes ? Comment établir des ponts avec les luttes populaires et intégrer à la négociation collective les aspirations du « monde ordinaire » et des objectifs de solidarité sociale ? Finalement, quel projet de société rassembleur opposer à ce système capitaliste néolibéral dont l'État demeure l'instrument, et comment l'arracher par l'action syndicale et la mobilisation populaire ? Vaste programme, questions ardues, mais probable nécessité historique.
[1] Notamment exprimée dans une série de manifestes : CSN, Ne comptons que sur nos propres moyens (1971) ; FTQ, L'État rouage de notre exploitation (1971) ; CEQ, L'école au service de la classe dominante (1972).
[2] René Charest, « À la recherche du deuxième front », Nouveaux cahiers du socialisme, no19, 2018, p.19-28.

Splendeurs et misères des sciences

Alors que font rage les débats sur les vertus et les limites de la science, À bâbord ! a souhaité discuter avec Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec. Quels rapports établit-il entre les sciences, les médias, le pouvoir, l'accessibilité et la recherche ?
Propos recueillis par Isabelle Bouchard.
À bâbord ! : Pouvons-nous être satisfait·es du traitement que les médias québécois réservent à l'activité scientifique ?
Rémi Quirion : Globalement, le Québec est assez favorisé quant à la couverture médiatique scientifique. Le fait français semble nous protéger jusqu'à un certain point. Dans le reste du Canada, il y a moins de journalistes scientifiques et les médias importent des informations des États-Unis sans se soucier de les mettre en contexte.
Il faut reconnaitre que, pour la science, il y a eu de bons côtés à la pandémie. Un de ceux-ci réside dans la mise à l'avant-scène de la science. J'espère que cette tendance est là pour rester ! Cependant, les scientifiques et les médecins qui font des sorties publiques sont malheureusement parfois victimes de messages haineux. J'estime toutefois que le public québécois est généralement intéressé par la chose scientifique. D'ailleurs, on constate dans les inscriptions aux universités que la pandémie a aussi réussi à stimuler de nouvelles vocations scientifiques !
Nous devons mieux outiller et soutenir les scientifiques qui souhaitent intervenir davantage dans les médias. Cette activité n'est malheureusement pas reconnue à sa juste valeur chez les universitaires. Pour corriger la situation, certains programmes de subvention tiennent maintenant compte dans leurs critères d'attribution de cette participation citoyenne des scientifiques. Pour que cela ait l'effet désiré, il faut que le monde académique emboîte le pas. Par exemple, certaines universités mettent en place des programmes de formation axés sur la communication scientifique.
ÀB ! : Les personnes chargées de cours des universités du Québec sont systématiquement exclues de la recherche. Est-ce que cela nous prive des contributions de potentiel·les chercheuses et chercheurs ?
R. Q. : Au mois de novembre, je les ai rencontré·es et je vais les revoir prochainement. Le message que je véhicule auprès des autorités, c'est qu'on ne doit laisser personne en arrière. Ce principe doit s'appliquer aux personnes chargées de cours. Il faut voir comment tenir compte de leurs situations. Est-ce que l'on pourrait créer dans nos fonds de recherche certains programmes qui leur seraient dédiés ? Il y a quelque chose à faire pour maximiser l'utilisation de tous les cerveaux, ce que l'on ne fait pas actuellement dans leur cas. J'espère que l'on va trouver une façon de faire qui soit gagnant-gagnant.
ÀB ! : Est-ce que la pandémie a contribué à produire un effet de mode en privilégiant les domaines de recherche qui lui sont liés ?
R. Q. : Oui, la pandémie a mis en lumière la nécessité de faire de la recherche sur les vaccins, par exemple. Mais pour ma part, je tiens à ce que l'on continue de financer des projets en recherche fondamentale, et ce, dans tous les secteurs. Les effets de mode en recherche sont inévitables, mais il ne faut pas concentrer nos projets sur ces modes. Pour éviter les effets pervers de la pandémie sur la recherche, nous avons prolongé d'une année les bourses et les subventions de recherche que nous avions déjà accordées. Les impacts de la pandémie sur la qualité de vie des chercheur·euses ont été dramatiques, notamment pour les femmes. Il fallait en tenir compte. Nous pensons poursuivre cette pratique encore trois ans même si la pression à financer uniquement des sujets en lien avec la pandémie est très forte.
Les sciences sociales et les sciences humaines devraient être davantage promues et financées. Les personnes de ces secteurs devraient être aussi à l'avant-scène. Dans les faits, des vaccins ont été trouvés, mais actuellement nous avons besoin de mieux comprendre la société elle-même. Des expertes et experts en ces matières devraient participer aux tables de concertation. Nous devrions aussi les inclure beaucoup plus tôt dans les réflexions. Par exemple, les problèmes de santé mentale sont manifestes et il manque d'expertise au-delà du domaine médical. J'ai toutefois l'impression que les autorités politiques sont plus sensibles à l'importance de l'innovation sociale qu'apportent les sciences sociales et humaines.
ÀB ! : Est-ce que le monde politique accorde suffisamment de crédibilité aux sciences dans ses décisions, notamment en période de pandémie ?
R. Q. : La pandémie a aidé à faire progresser la science dans les officines politiques règlement. Par la suite, elles et ils peuvent décider de prendre une décision tenant compte ou pas de ces avis. La science doit être à proximité du politique, mais pas trop proche. Les élu·es et les haut·es fonctionnaires doivent sortir de leur vase clos, tout comme les scientifiques doivent aussi être prêt·es à s'impliquer davantage et à se rendre disponibles pour donner leur avis.
ÀB ! : Est-ce que le monde politique accorde suffisamment de crédibilité aux sciences dans ses décisions, notamment en période de pandémie ?
R. Q. : La pandémie a aidé à faire progresser la science dans les officines politiques puisque des ministères qui ne nous avaient jamais contactés auparavant nous ont demandé de l'aide. Il y a cependant encore du travail à réaliser en la matière, tant aux plans international, canadien que québécois. Cela relève de mon mandat. J'ai d'ailleurs commencé à discuter avec le Conseil du Trésor et le secrétaire de la province au sujet d'activités de formation scientifique s'adressant aux haut·es fonctionnaires et aux élu·es intéressé·es. Ces formations pourraient porter sur la méthode scientifique, sur l'accès aux publications scientifiques, sur la nécessité de la diversification des sources d'information, etc. Le but est de faire comprendre que la science se bâtit dans le temps, même si le monde politique aimerait avoir des réponses simples et définitives à donner.
Bientôt, un programme va démarrer pour que des chercheur·euses puissent aller passer jusqu'à une année avec des fonctionnaires dans des départements pour comprendre leur réalité. À l'inverse, j'aimerais éventuellement que des fonctionnaires puissent passer du temps dans le milieu académique. Les deux milieux doivent apprendre à se connaitre pour espérer, par la suite, que de plus en plus de décisions gouvernementales soient informées par la science.
Est-ce que les décisions politiques doivent toujours être en adéquation avec la science ? Non, parfois les décisions doivent rester politiques au-delà de la science. Je nous mets toutefois en garde contre les tentatives d'instrumentalisation de la science au profit de décisions politiques peu éclairées. En période de pandémie, la science a parfois eu le dos large : il est facile de dire qu'une décision est « basée sur la science ». Ce que l'on souhaite, c'est plutôt que les élu·es et les haut·es fonctionnaires développent le réflexe de consulter une diversité de scientifiques avant de prendre des décisions ou d'élaborer une loi ou un règlement. Par la suite, elles et ils peuvent décider de prendre une décision tenant compte ou pas de ces avis. La science doit être à proximité du politique, mais pas trop proche. Les élu·es et les haut·es fonc‑ tionnaires doivent sortir de leur vase clos, tout comme les scientifiques doivent aussi être prêt·es à s'impliquer davantage et à se rendre disponibles pour donner leur avis.
ÀB ! : La direction de santé publique a-t-elle joui d'assez d'autonomie durant cette pandémie ?
R. Q. : J'espère qu'on fera un post mortem de la situation. Il est peut-être encore trop tôt pour déterminer ce que l'on doit changer dans nos façons de faire. Il faudra s'assurer d'être mieux équipés pour faire face à de telles situations. Il est problématique de bâtir ce genre de système en plein état d'urgence. La fatigue s'est installée et certaines décisions sont un peu moins bonnes qu'elles le devraient. Il me semble qu'il faut apprendre à devenir plus agiles en situation d'urgence, notamment à l'endroit de la crise climatique. Il faut se préparer et encourager la recherche.
ÀB ! : Quelles améliorations souhaitez-vous qu'on apporte au mandat du scientifique en chef ?
R. Q. : Un des modèles plus performants à mon avis, ce serait de doter chaque ministère et organisation gouvernementale de l'équivalent d'un « mini scientifique en chef » chargé d'assurer une veille scientifique spécifique. Cela favoriserait la création de liens plus étroits entre les ministères et la science. Je pense aussi que des liens plus serrés peuvent être établis avec les municipalités. Les villes ont de très grandes responsabilités et de nombreuses décisions concrètes à prendre. Elles doivent elles aussi être bien outillées scientifiquement.
Rémi Quirion préside les conseils d'administration des trois Fonds de recherche du Québec et conseille le ministre de l'Économie et de l'Innovation en matière de développement de la recherche et de la science.
Illustration : Elisabeth Doyon.
Anarchist Union Journal

La liberté d’expression dans tous ses états
Liberté d'expression et droit de manifester
Laurence Guénette, Coordonnatrice de la LDLRetour à la table des matières Revue Droits et libertés, printemps / été 2023
La défense du droit de manifester a été au cœur du travail de la Ligue des droits et libertés (LDL) en matière de liberté d’expression, étant donné qu’il s’agit d’une condition essentielle à la vitalité des mouvements sociaux et à l’émergence de puissantes mobilisations pour défendre les droits humains. Il est évident que les efforts pour protéger ce droit se poursuivront, s’adaptant aux enjeux contemporains et à venir, et que la vigilance est de mise devant toute limitation à ce droit à travers l’encadrement des manifestations ou devant la répression multiforme subie par les personnes qui manifestent. Cependant la liberté d’expression ne se limite pas à ce droit. Il s’agit aussi du droit d’exprimer des idées et des opinions, et de connaitre et d’entendre les idées et les opinions des autres1. Dans les dernières années, plusieurs débats ont secoué l’espace public, tentant de situer la frontière légale, légitime ou souhaitable entre cette expression des idées et opinions, et le respect des droits des personnes à ne pas subir de propos méprisants, haineux ou incitant à la violence à leur égard. Le débat a occupé tant l’arène publique et médiatique que l’arène judiciaire. On pense notamment à l’affaire Mike Ward, un humoriste s’étant moqué publiquement d’un jeune en situation de handicap, cas pour lequel un tribunal a dû déterminer s’il avait subi une discrimination fondée sur son handicap ou non. On pense aussi aux débats entourant l’utilisation du mot en N qui continuent de faire couler beaucoup d’encre à ce jour, par exemple à savoir si ce mot devrait être banni du vocabulaire utilisé par les réseaux publics de radiodiffusion, ou encore à savoir si un mot en N contenu dans le titre d’une œuvre littéraire demeure pour sa part acceptable. Pour la LDL, ces débats entourant la liberté d’expression invitent à des questionnements plus vastes qu’il est essentiel de réfléchir en cohérence avec d’autres luttes pour les droits humains. Les paragraphes suivants proposent en toute humilité certaines réflexions qui semblent pertinentes pour l’avenir.
Assiste-t-on à une instrumentalisation de la liberté d’expression ?
Ces dernières années, la notion de liberté d’expression a été brandie par plusieurs pour justifier de tenir des propos qui participent d’une violence vécue, pour protéger coûte que coûte le droit de quiconque de dire ce qui lui chante. L’expression coûte que coûte revêt son importance ici, car les impacts sont parfois graves. Pour les personnes marginalisées ciblées directement ou indirectement par ces propos, le fardeau est considérable. Dans le cas du « mot en N », des personnes Noires entendent ce mot qui porte un héritage ultra-brutal d’exactions déshumanisantes, un bagage révoltant nourri des violences racistes et colonialistes qui perdurent encore aujourd’hui. Certaines personnes choisissent d’exprimer publiquement leur malaise, de l’expliquer patiemment et de revendiquer de ne plus avoir à entendre ce mot violent. Finalement, certaines d’entre elles subissent dans l’espace public un contrecoup ou backlash virulent et attentatoire à leurs droits. Ainsi, un fardeau susceptible d’être porté en trois temps. Mais d’envisager toute limitation, et même autolimitation, dans l’usage de certains propos est perçue par certaines personnes comme une censure absolument intolérable. En 2018, la LDL constatait déjà que la liberté d’expression était au cœur de l’argumentaire des personnes souhaitant coûte que coûte préserver la possibilité de dire n’importe quoi : «nous observons actuellement une montée des discours racistes, anti-immigration, islamophobes et autres en dissonance avec le respect des droits humains. Lorsque critiqués, les porteurs de ces discours brandissent souvent leur liberté d’expression comme bouclier2». Par exemple, en 2017, des groupes de droite et d’extrême droite s’opposaient à une Motion contre l’islamophobie déposée à la Chambre des communes du Canada (M-103), alléguant que celle-ci bafouait leur liberté d’expression3. Dans ce contexte, la liberté d’expression n’est-elle pas instrumentalisée pour délégitimer les revendications des populations marginalisées pour le respect de leur droit à la dignité et à la non-discrimination ? Dans la foulée des luttes contre les différentes dimensions et manifestations du racisme systémique, il est nécessaire de reconnaitre qu’il existe aussi des inégalités dans l’accès à la prise de parole dans l’espace public. Certaines voix sont plus entendues et écoutées que d’autres ; certaines, les personnes racisées en l’occurrence, subissent un backlash déferlant que d’autres n’ont pas à craindre… Dans une perspective d’interdépendance des droits humains et de lutte contre le racisme systémique, la liberté d’expression doit être mobilisée davantage dans sa dimension collective et démocratique, et préservée de cette regrettable instrumentalisation. Là où elle aide à amplifier la voix des communautés marginalisées ; là où elle contribue positivement aux luttes sociales ; là où elle permet de garder vivant un discours critique, de contestation sociale, de contre-pouvoir, c’est là que la liberté d’expression est un atout pour une société juste et inclusive.La liberté d’expression et les technologies numériques
Notre époque témoigne aussi du foisonnement de propos haineux et de contenus dommageables en ligne, alors que les réseaux sociaux servent de tribune et d’amplificateur à tous les discours existants, y compris les discours racistes et misogynes. La LDL s’intéresse d’ores et déjà à ces questions, dans le cadre de son implication dans le mouvement de vigilance face à la surveillance des populations et aux usages de l’intelligence artificielle potentiellement attentatoires aux droits et libertés. La législation, ici comme ailleurs, accuse un important retard en ce qui a trait à l’encadrement de l’univers numérique et des réseaux sociaux, pendant que les nouvelles technologies et plateformes foisonnent sans balises et à une vitesse folle. Au moment d’écrire ces lignes, le gouvernement fédéral planche toujours sur un projet de loi visant à limiter les dommages en ligne. La LDL et plusieurs groupes, forts de leur travail et de leurs analyses en coalition, interviennent en amont des propositions législatives pour identifier et exiger certaines balises essentielles pour garantir la liberté d’expression dans la foulée de ce besoin d’encadrement. On peut aisément imaginer les écueils : que les encadrements, trop généraux, trop intrusifs ou délégués aux plateformes numériques, aient pour effet de limiter l’expression de certaines positions politiques (par exemple, que des positions critiques de l’État d’Israël soient censurées, car qualifiées à tort de terroristes ou d’antisémites). La LDL et d’autres groupes s’intéressant à cette nouvelle menace à la liberté d’expression soutiennent que les efforts de limitation des dommages en ligne doivent aller de pair avec des efforts de lutte contre le racisme systémique en amont et de façon vaste, dans un contexte où l’islamophobie et d’autres racismes particuliers se manifestent de façon accentuée depuis plusieurs années. De même, il importe de combattre les diverses manifestations du sexisme pour contrer la misogynie en ligne. En somme, l’avenir des luttes pour défendre la liberté d’expression, si on souhaite ces luttes porteuses de justice sociale et d’inclusivité, passe probablement par la dimension collective de ce droit, et non par le droit de quiconque d’exprimer toute chose, aussi offensante soit-elle. Elle devra être intimement liée à la lutte contre le racisme systémique et les autres systèmes d’oppression à l’œuvre dans nos sociétés, qui provoquent de nombreuses violations de droits. Sinon, nous risquons fort d’assister à une instrumentalisation de la liberté d’expression, qui nous éloignerait de la perspective de l’interdépendance des droits humains qui nous est chère.- Inspiré de la définition simplifiée proposée par Éducaloi.
- Vidéo, La liberté d’expression : pour tout le monde ? LDL, décembre En ligne : https://liguedesdroits.ca/liberte-dexpression-monde/
- Des manifestants de partout au Canada dénoncent la motion contre l’islamophobie, Radio-Canada, 4 mars 2017 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1020369/manifestations-motion-islamophobie-canada-montreal
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Défendre des espaces de contestation sociale
Liberté d'expression et droit de manifester
Lynda Khelil, Responsable de la mobilisation de la LDLRetour à la table des matières Revue Droits et libertés, printemps / été 2023
Dès les années 1960, la Ligue des droits et libertés (LDL) s’est penchée sur plusieurs cas de censure menaçant alors l’essor de perspectives progressistes, et féministes en particulier, au Québec. De tous temps, la LDL a dénoncé la répression policière et politique des contestations sociales. [caption id="attachment_17895" align="alignright" width="396"]

Répression effarante des grands événements
En avril 2001, le Comité de surveillance des libertés civiles de la LDL organise une mission d’observation indépendante au Sommet des Amériques à Québec et témoigne d’une répression policière effarante. 900 balles de plastique sont tirées et 5 000 bombes de gaz lacrymogènes sont lâchées sur les manifestant-e-s et dans la ville. 430 personnes sont blessées et 480 sont arrêtées. La LDL publie un rapport exigeant l’interdiction immédiate de l’usage des balles de plastique lors de manifestations. La LDL est sur un pied d’alerte lors d’autres grands événements tels que le Sommet du G-20 à Toronto en 2010, où 1 140 personnes sont arrêtées et détenues, subissant des conditions de détention humiliantes et dégradantes incluant des fouilles à nu systématiques. Avec la Clinique internationale de défense des droits humains de l’UQÀM, la LDL présente un rapport à la Commission interaméricaine des droits de l’Homme à Washington, dénonçant cette répression sur la scène internationale. La LDL orga- nise aussi une mission d’observation conjointe avec Amnistie internationale Canada lors des manifestations en marge du G-7 à La Malbaie et à Québec en 2018. Entre 1996 et 2006, environ 3 000 personnes sont arrêtées lors de manifestations au Québec. La LDL se tourne vers le Comité des droits de l’homme et le Comité contre la torture des Nations Unies pour dénoncer l’emploi d’armes de contrôle de foule et la pratique de l’arrestation de masse par encerclement. Les recommandations des Nations Unies sont toutefois ignorées par les autorités, aucune enquête n’est décrétée, et l’usage de ces pratiques et armes de contrôle de foule décriées se poursuit. Au printemps 2012, le Québec est marqué par la plus longue grève étudiante de son histoire, qui est le théâtre d’une répression policière considérable. 3 500 personnes sont arrêtées et de nombreuses autres sont gravement blessées par la police. La LDL dénonce cette répression brutale ainsi que la judiciarisation de ces mobilisations d’envergure et réclame la tenue d’une commission d’enquête publique et indépendante sur les stratégies d’interventions policières et les violations de droits. Une pétition initiée par la LDL récolte plus de 11 000 signatures et est déposée à l’Assemblée nationale. En 2013, le gouvernement met en place une Commission d’examen des événements du printemps 2012 chargée d’analyser les circonstances des manifestations et des actions de perturbation survenues en 2012. La LDL dénonce aussitôt le détournement de sa demande qui était d’examiner les violations de droits commises par les forces policières et refuse d’y participer.Contestation et sensibilisation
Dans les années qui suivent, la LDL publie deux rapports importants sur le sujet : Répression, discrimination et grève étudiante (2013) en collaboration avec l’Association des juristes progressistes et l’Association pour une solidarité syndicale étudiante, et Manifestations et Répression (2015), un bilan du droit de manifester au Québec depuis 2011. En 2013, la LDL intervient devant les tribunaux dans la contestation de la constitutionnalité de l’article 500.1 du Code de la sécurité routière, une disposition utilisée par la police depuis 2011 pour faire des arrestations de masse. En 2015, la Cour d’appel invalide 500.1, une victoire importante ! En 2017 et 2022, la LDL s’investit dans le projet Le droit de manifester : les règlements municipaux sous la loupe en partenariat avec le Service aux collectivités de l’UQÀM et le Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire du Québec (MÉPACQ). Motivé par les préoccupations et besoins exprimés par divers groupes, le projet se penche sur les limites réglementaires imposées à l’exercice du droit de manifester. En plus de la publication d’un guide en 2017 et d’une tournée d’ateliers, le site Web droitdemanifester.ca est lancé en 2021. Près de 1 000 municipalités sont contactées et invitées à réviser leur règlementation afin de retirer les dispositions qui entravent l’exercice du droit de manifester. Plusieurs victoires s’en suivent, certaines municipalités répondent à l’appel en abrogeant des dispositions réglementaires problématiques, telles que Terrebonne en avril 2023.Luttes contre les poursuites-bâillons
Au cours des années 2000, la LDL se mobilise autour du phénomène des poursuites-bâillons, une entrave majeure à la liberté d’expression, menaçant la participation démocratique et l’espace de contestation occupé par les mouvements sociaux. Ce sont des poursuites abusives contre des groupes participant au débat public et constituant « une instrumentalisation, même un détournement, du système judiciaire1 ». Plusieurs cas emblématiques ont alimenté les analyses et mobilisations, notamment la poursuite contre l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) en 2005 qui a engendré la campagne Citoyens, Taisez-vous !. Puisque les groupes écologistes sont souvent la cible de poursuites abusives, cette mobilisation d’envergure s’est faite en coalition avec le Réseau québécois des groupes écologistes (RQGE), notamment. L’adoption de la Loi modifiant le Code de procédure civile pour prévenir l’utilisation abusive des tribunaux et favoriser le respect de la liberté d’expression et la participation des citoyens aux débats publics, en 2009, est indéniablement le fruit de cette lutte qui est parvenue à doter le Québec d’une loi parmi les plus robustes au monde ! La LDL et le RQGE mènent alors une tournée de formation à travers la province pour aider les groupes à se saisir de ce nouvel outil juridique. Depuis 2009, l’efficacité de la loi a été constatée à de nombreuses reprises, protégeant effectivement certains militant-e-s et groupes contre des tentatives de poursuites-bâillons. Néanmoins, la loi comporte aussi certaines limites. La LDL et les groupes écologistes, entre autres, doivent donc demeurer vigilant-e-s et mobilisé-e-s devant toutes les tentatives de recours judiciaires qui n’ont pas « pour premier but de gagner en cour, mais plutôt de réduire l’adversaire au silence, de l’épuiser financièrement et psychologiquement […] et de décourager d’autres personnes de s’engager dans le débat public2 ».- Audition de la LDL à la Commission des institutions, le 8 avril 2008, vidéo : https://www.assnat.qc.ca/fr/video-audio/archives-parlementaires/travaux-commissions/AudioVideo-8327.html?support=video
- Lucie Lemonde, Lutte contre les poursuites-bâillons : une réforme à poursuivre dans Marie-Pier Arnault et al, dir, L’accès à la justice, quelle justice ?, Nouveaux Cahiers du Socialisme, vol 16, 2016
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La justice climatique et sociale face à l’arnaque néocoloniale
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