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Augmenter les taux d’intérêt, pas la réponse à l’inflation
Entrevue avec Bertrand Schepper[1]
Introduction
Face à la montée de l’inflation, qui domine la perception de la conjoncture économique dans l’après-pandémie, les banques centrales des États-Unis et du Canada ont adopté une politique monétaire que l’on peut qualifier d’orthodoxe[2]. Elle consiste à avoir pour principal objectif la stabilité des prix, et par là même, la stabilité du rendement des placements, en augmentant les taux directeurs qui servent de référence aux prêts entre banques. La Banque centrale européenne s’apprêtait en juillet dernier à faire de même dans l’espoir de juguler l’inflation. L’idée est de limiter la monnaie en circulation, et donc la capacité de dépenser des particuliers et celle d’investir des entreprises, afin par contrecoup de ralentir la hausse des prix en mettant une pression sur l’offre.
Partout, le coût du crédit augmente donc. Mais sur le plan macroéconomique, les taux d’intérêt restent inférieurs à l’inflation, qui continue de galoper. Le coût réel du crédit, et donc des emprunts d’État, reste négatif. Cela alimente les croyances orthodoxes comme quoi, finalement, il n’y a pas lieu de s’inquiéter, si ce n’est pour les pays du Sud fortement endettés vis-à-vis des pays dominant la mondialisation, et qui sont au bord de la rupture de paiement en subventionnant des aliments pour leur population[3].
Le risque de ce retour du monétarisme est de précipiter une récession, à laquelle tous les économistes s’attendent, et de renouer avec des politiques d’austérité, puisque les importantes dettes contractées par les États pendant la pandémie vont coûter plus cher en intérêts, ce qui va peser sur la capacité des gouvernements d’effectuer des dépenses publiques, et ce, d’autant plus que les banques centrales sont décidées à ne plus racheter d’obligations d’État.
Plusieurs reportages et enquêtes journalistiques témoignent en outre du fait que les ménages à faible et moyen revenu souffrent. Pour eux, l’augmentation des taux d’intérêt se combine à – et non contrecarre – l’inflation, qui grève déjà lourdement leur budget. Face à l’adoption de cette politique monétaire à la sortie du confinement, nous ne sommes pas plus égaux que nous ne l’étions lors du confinement, quand les travailleuses et travailleurs essentiels continuaient de se rendre sur leur lieu de travail et prenaient d’importants risques pour leur santé pour des salaires ridicules[4].
Aujourd’hui, même si la politique monétaire réussissait à freiner les prix sans trop freiner l’économie, la hausse qui s’est produite ne s’effacera pas. Des réajustements salariaux sont nécessaires, même d’un point de vue orthodoxe. Cependant, la situation paraît particulièrement dramatique pour les personnes qui dépendent de prestations ou de pensions, car celles-ci n’ont pas connu de rattrapage ces derniers mois, contrairement aux salaires[5]. Des économistes appellent donc à des mesures ciblées d’accompagnement[6].
Mais en ne prenant que des mesures pour atténuer les pires effets de ce monétarisme, ne reste-t-on pas dans une vision à court terme, aveugle aux modifications des relations et des rôles entre pays ? Par exemple, les pays du Nord arrivaient à maintenir leur niveau de vie en limitant les hausses salariales, car ils profitaient du fait que la Chine produisait à bas prix – ce qu’elle ne va pas continuer à faire. L’horizon d’une politique monétaire, et des politiques publiques en général, se limite-t-il à assurer la stabilité des prix, des profits et des placements financiers pour soutenir la pérennité d’un système dont on sait pourtant qu’il s’en va dans le mur[7] ?
NCS – Pourquoi le choix de traiter l’inflation par une hausse des taux d’intérêt n’est pas le remède ?
Bertrand Schepper – Tout d’abord, il est nécessaire de ramener dans ce débat les principales causes de l’inflation. Car il n’y a pas de cause unique qui viendrait d’une économie en surchauffe. Les raisons de l’inflation varient selon les époques et les pays. Actuellement, il s’agit d’enjeux d’approvisionnement, qui jouent sur les prix des denrées alimentaires et sur l’accessibilité du pétrole notamment. Ces enjeux résultent de la pandémie et des politiques de confinement, qui ont d’autant plus d’effet que l’on vit dans un monde just in time[8] et que des pays ont cherché à recomposer leurs stocks alimentaires.
Après la pandémie, on estimait qu’il faudrait de six à huit mois pour rétablir les chaînes d’approvisionnement, mais la guerre en Ukraine est venue bouleverser les prévisions. Il en est de même pour les coûts énergétiques, qui ont décollé à partir de l’été 2021, et qui continuent depuis de grimper. Il y a aussi deux autres facteurs qui ont joué : les importantes sécheresses qui diminuent les récoltes de riz ou de céréales et le maintien d’une politique dure de confinement en Chine, qui menace aussi d’affecter significativement les récoltes, ce qui renforcera les risques de famine dans certains pays, en particulier ceux du Sud-Est asiatique.
Alors, bien sûr, on peut tenir le raisonnement que dans ces crises d’approvisionnement, on a des intermédiaires qui en profitent, notamment dans les chaînes de distribution alimentaire, ce qui aggrave la hausse des prix. Il y aurait donc une surchauffe contre laquelle les économistes orthodoxes réclament de fortes hausses des taux directeurs car ils jugent que les banques centrales n’ont que trop tardé à réagir. Ils font le calcul que si une récession se précise à l’automne, on pourra alors jouer à nouveau sur une baisse des taux.
C’est ce raisonnement qui justifie d’avoir recours à un remède appliqué à partir des années 1970, lorsque la politique monétaire mondiale, sous l’égide des États-Unis, n’a plus eu pour objet le plein emploi, mais la stabilité des prix, dans une fourchette d’inflation entre 1 % et 3 %. Les monétaristes misent sur le fait que la hausse des taux directeurs envoie un message clair aux marchés en mettant un frein à la circulation de la monnaie. Ainsi, en augmentant les taux, on fait diminuer la consommation des individus et les investissements des entreprises, ce qui, à terme, augmente le chômage; cette augmentation exercerait une pression pour maintenir les salaires plus bas lors des négociations salariales, ce qui éventuellement diminuerait l’inflation.
En l’occurrence, la Banque du Canada a fait savoir qu’il faut cesser la spéculation immobilière, qui se répercute sur le coût du logement, puisque les taux d’intérêt des emprunts ne permettent plus d’acheter facilement. Cependant, on pourrait dire que le marché immobilier au Canada se calmait déjà avant la hausse.
Surtout, il faut souligner que le raisonnement décrit précédemment peut fonctionner si ce sont effectivement les salaires qui alimentent l’inflation. Or, ce n’est pas le cas actuellement. En outre, au Canada et au Québec, la hausse des taux directeurs n’a de toute façon pas d’effet sur les principaux facteurs d’inflation, qui résultent d’évènements à l’extérieur du pays, et qui sont hors du contrôle des gouvernements fédéral et provincial.
Il y a ainsi de bonnes raisons de douter du bien-fondé d’une telle politique, qui risque d’avoir des effets d’autant plus délétères au Canada et au Québec, que cela fait des années que l’on dit aux gens de s’endetter. C’est d’ailleurs le recours à l’endettement, qui reste élevé malgré l’accroissement de l’épargne lors de la pandémie, qui a permis d’amortir en partie les impacts de la crise de 2008, mal gérée par les gouvernements, qui n’ont pas aidé directement les particuliers; c’est là une des leçons qu’on a retenues à l’époque, et c’est pourquoi, lors de la pandémie, le gouvernement fédéral a créé la prestation canadienne d’urgence.
NCS – Quelle alternative peut-il y avoir à cette politique monétariste ?
B. S. – On a l’impression que la politique monétaire axée sur l’inflation est le seul outil que l’on peut utiliser. Or, cela relève d’un choix politique. Le Canada et le Québec ont les moyens de faire autrement. Une chose qu’on ne souligne pas assez dans le débat actuel, c’est que le Canada est un pays extractiviste : lorsque le prix du pétrole augmente, les revenus pétroliers suivent. Il y a actuellement un afflux de demandes pour les gaz de schiste ou bitumineux. Tout comme le Canada par la TPS, le Québec en profite aussi par l’accroissement des recettes de la TVQ et l’augmentation des tarifs d’Hydro-Québec.
Actuellement, les gouvernements canadien et québécois ont donc des marges de manœuvre financière et devraient plutôt se concentrer sur la façon d’accompagner les ménages qui subissent de plein fouet l’inflation et la hausse des taux d’intérêt, ainsi que sur l’organisation de la sortie de la dépendance aux énergies fossiles.
Mais il n’y a aucune vision de transition écologique dans ce retour à la politique monétariste. Au moins dans les années 1970, lorsque les pays de l’OPEP ont décidé de changer leurs rapports avec les pays occidentaux et d’augmenter le prix du pétrole, ces derniers ont cherché à diminuer leur consommation. Lors de leur dernier sommet en juin dernier, les pays du G7 ont au contraire approuvé une augmentation du recours aux énergies fossiles, comme s’il n’y avait que ce moyen pour moins dépendre de la Russie !
NCS – Concrètement, quelles mesures le gouvernement québécois pourrait-il prendre ?
B. S. – On peut très bien proposer, puisque l’argent est là, de prendre acte de la crise alimentaire pour développer des circuits courts de production locale, ainsi que pour favoriser des projets écologiques par l’intermédiaire de la Caisse de dépôt et placement du Québec. L’intervention de l’État doit être orientée vers la mise en place d’un tissu industriel qui assure la résilience économique, l’inclusion sociale et le respect de l’intégrité des écosystèmes. En la matière, les objectifs que s’est donnés le gouvernement de la Coalition avenir Québec sont très inférieurs aux besoins en matière de réduction des gaz à effet de serre (GES). On le constate par exemple lorsqu’on examine le plan de mise en circulation de 1,5 million de véhicules électriques d’ici à 2030, alors qu’on a déjà 5,3 millions de véhicules de promenade sur les routes du Québec, ou l’augmentation insuffisante du prix de la tonne de carbone (la tonne d’émission de GES), qui prend appui sur une politique d’autorégulation du privé – une logique de gestion qui a toujours été mise en échec. On a besoin d’une politique plus audacieuse qui va se traduire par l’arrêt de certaines activités, la création d’autres et l’accompagnement des salarié·e·s, sachant que les industries à faible intensité de carbone sont aussi celles où la densité d’emploi est la plus importante. On a les moyens d’assurer une transition juste[9].
Par ailleurs, au lieu d’avoir fait un chèque électoraliste de 500 dollars à tous les ménages gagnant moins de 100 000 dollars par année, ce qui contribue à l’inflation, il serait socialement juste d’augmenter les minima sociaux, comme l’aide sociale et les pensions de retraite, ainsi que le salaire minimum à un niveau décent. Ce niveau dépasse aujourd’hui les 18 $ l’heure[10] pour lesquels une coalition de syndicats et d’organismes communautaires, baptisée Minimum 18 $ !, s’est formée en début d’année pour relancer le débat à ce sujet. Le gouvernement pourrait aussi revaloriser les salaires du secteur public et parapublic lors des négociations des conventions collectives. Voilà qui serait un signal intéressant pour le secteur privé afin que ce ne soit pas les classes populaires qui fassent les frais de cette crise. Enfin, toujours dans une perspective à moyen et long terme, il est important non seulement d’envisager d’encadrer les tarifs de certains besoins de base, mais surtout de revoir notre structure d’imposition. Et ce d’autant plus qu’à l’heure actuelle, vu la structure de leur consommation, les riches subissent moins l’inflation.
Entrevue menée par Carole Yerochewski, sociologue.
NOTES
- B. Shepper est chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). ↑
- La politique monétaire orthodoxe ou monétarisme sont des termes issus des controverses des années 1980 lorsque Thatcher au Royaume-Uni et Reagan aux États-Unis ont appliqué cette politique tournée vers l’offre, c’est-à-dire vers les entreprises. Pour un clair historique sur ce sujet et sur la façon de faire face aux enjeux actuels, voir Guillaume Hébert, La politique monétaire au service du bien-être collectif, IRIS, série Après la pandémie, fiche n° 4, février 2022 et Bertrand Schepper et Mathieu Dufour, Inflation : que peuvent faire les gouvernements ?, billet, IRIS, 8 décembre 2021. ↑
- Voir Martine Orange, « Banques centrales : la guerre inversée des monnaies », Mediapart, 19 juin 2022. ↑
- Pour mémoire, plusieurs étaient payés au salaire minimum de 13,10 $ l’heure à l’époque, ce qui avait amené les gouvernements du Canada et du Québec à financer ou à allouer des primes COVID (500 $ par mois dans le cas du Québec). ↑
- Voir notamment Éric Desrosiers, « Une inflation (un peu) moins forte pour les moins riches », Le Devoir, 25 juin 2022 et « Tous inégaux devant l’inflation », Le Devoir, 7 janvier 2022. ↑
- Voir par exemple l’entrevue avec Éric Heyer, « Inflation : “On ne pourra pas aider tout le monde”, prévient un économiste », France Info, 27 juin 2022. ↑
- Voir Orange, op. cit. ↑
- Le just in time ou flux tendu désigne une méthode de rentabilisation de la production qui consiste à ne garder aucun stock. ↑
- Voir aussi Bertrand Schepper, La nécessaire transition écologique, série Après la pandémie, fiche n° 3, IRIS, février 2022. ↑
- Le montant de 18 $ représente le taux horaire minimum nécessaire pour qu’une personne qui travaille à temps plein toute l’année puisse espérer sortir de la pauvreté au Québec. ↑

Le « convoi de la liberté » : le 18 Brumaire de Pierre Poilievre et d’Éric Duhaime
Hegel remarque quelque part que tous les grands faits et les grands personnages de l’histoire universelle se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce.
— Karl Marx[1]
Un parfum de fascisme à l’odeur de diésel a flotté sur la ville d’Ottawa pendant près d’un mois. Est-il exagéré de comparer cet événement grotesque et ridicule (une farce) à celle, meurtrière, de l’Europe des années 1930 et 1940 (une tragédie) ? Probablement. Mais il faut tout de même reconnaître l’émergence d’un courant qui n’est pas pour autant inoffensif.
Le « convoi de la liberté »… et de la colère
Ayant convergé à la dernière fin de semaine de janvier vers la capitale fédérale, principal théâtre d’une mobilisation pancanadienne contre les mesures sanitaires, le « convoi de la colère », à l’aide de son avant-garde de camions lourds, a occupé le centre-ville jusqu’à la fin du mois de février, renforcé chaque vendredi par l’afflux de centaines, voire de milliers, de manifestantes et de manifestants. Ce fut un douloureux spectacle pour les personnes résidentes prises au piège du tourbillon d’agressivité devant lequel la police d’Ottawa n’offrait qu’une réponse complaisante que certains ont même qualifiée de complice.
En réaction aux diverses mesures sanitaires, mais aussi pour la défense de la « liberté », le mouvement affichait un refus général des règlements, un soutien à l’exploitation pétrolière et une haine envers la personne de Justin Trudeau, en plus de faire preuve d’homophobie et d’une pléthore d’autres attitudes discriminatoires. La caractéristique la plus atypique de cette mobilisation relève toutefois de sa forme, distincte de la manifestation classique. Les participantes et participants eux-mêmes ont évoqué « Woodstock » : il s’agissait pour plusieurs d’un événement culturel animé où, souvent accompagnés de leurs jeunes enfants, se côtoyaient des militantes et des militants à différents degrés d’engagement, les uns mettant en place des camps de fortune et d’autres préférant le confort de l’hôtel, tous rassemblés au centre-ville de la capitale pour afficher leur colère.
Au même moment, d’autres manifestations se tenaient dans plusieurs villes canadiennes, notamment à Québec. Cependant, c’est la présence de plusieurs blocus à la frontière avec les États-Unis qui a semblé prendre de court les dirigeants politiques, créant une perturbation économique à laquelle ils ont répondu promptement[2]. De plus, des manifestations d’envergure variable ont surgi dans différentes villes, même plusieurs mois après les événements, reprenant parfois la forme du convoi, entrée dans le répertoire des actions collectives comme catalyseur de la démonstration. Ainsi, en mai, c’était au tour d’un convoi de motocyclistes d’être le détonateur d’une autre manifestation censée s’opposer aux mesures sanitaires.
Il semble qu’il s’agit là de la sortie de l’ombre d’un mouvement multiforme qui a profité de la conjoncture pour croître et se radicaliser. Non seulement le contexte pandémique l’a-t-il propulsé à l’avant-scène, mais la montée en puissance de l’extrême droite mondiale, particulièrement de son aile « trumpiste » étatsunienne, fortement liée à l’organisation du convoi, a été le principal catalyseur de la mobilisation. Nous assistons ainsi à un réalignement international où une bonne partie de la droite politique, pour se renouveler et rester au pouvoir, se soude en un bloc plus radical. Ce dernier est composé de quelques figures de proue médiatisées, mais ce sont les petits propriétaires ruraux et des personnes reliées à l’industrie pétrolière et gazière qui en sont la véritable colonne vertébrale financière[3]. Finalement, le mouvement a trouvé un soutien populaire chez les « laissés-pour-compte » (à défaut d’une meilleure expression), simples pions dans son entreprise de droitisation et de libéralisation. Camionneurs, ex-policiers, ex-militaires ou agriculteurs sont devenus le symbole du mouvement, et leurs croyances, parfois loufoques, ont permis qu’ils se sentent « importants », qu’ils soient les « héros » de l’époque actuelle[4].
Au-delà des clichés et des raccourcis, la présence de ces laissés-pour-compte ne signifie pas pour autant que la gauche traditionnelle aurait abandonné les classes populaires ou le précariat. En effet, le petit commerce était fort représenté dans ce mouvement dont le moteur était la colère, l’intolérance et le racisme. L’opposition aux mesures sanitaires a servi à rassembler autour de ce « signifiant vide » une chaîne de revendications et d’opinions politiques diverses. Une fois celles-ci réunies, le poids politique du mouvement est devenu considérable.
Les relais politiques
Sur le plan politique, c’est Pierre Poilievre qui a su rapidement profiter de la situation. Homme de la droite radicale, Poilievre est un député du Parti conservateur de la banlieue d’Ottawa et un ancien ministre du gouvernement de Stephen Harper. Ses excès d’enflure verbale, qu’il diffuse habilement en ligne, séduisent les militantes et militants conservateurs. Comme plusieurs de ses collègues, il n’a pas hésité à appuyer le convoi et ainsi à se positionner comme leader en devenir de sa formation. Depuis son élection comme chef conservateur, Erin O’Toole s’était présenté comme le porteur de l’équilibre entre le populisme radical, identifié à l’ouest du pays, et le conservatisme affairiste, identifié à l’est. Toutefois, à la suite de sa défaite électorale aux mains des libéraux, son leadership s’est retrouvé de plus en plus fragilisé. C’est ainsi qu’en janvier, pris de panique devant la rébellion qui se préparait dans ses propres troupes, il a tenté de sauver la mise en allant à la rencontre des manifestantes et des manifestants du convoi. Quelques jours plus tard, son caucus lui montrait pourtant la porte.
Poilievre veut transgresser encore plus la ligne du parti sans ménager l’aile traditionnelle de celui-ci. Son discours est totalement différent de celui des conservateurs traditionnels, mais typique de la droite populiste. Dépassant le régionalisme, il dénonce les élites, la concentration des pouvoirs politiques, économiques et culturels aux mains des « soi-disant experts », des « wokes » et de la « coalition socialiste » que formeraient les libéraux et les néo-démocrates. En plus de son leitmotiv de la « liberté », son cheval de bataille principal est le coût de la vie, une stratégie par ailleurs adoptée par Marine Le Pen, en France, dans sa démarche de « dédiabolisation ». Avec une approche populiste qui lui permet d’élargir le bassin conservateur à la petite-bourgeoisie rurale et aux « laissés-pour-compte », il dénonce le prix excessif du logement qui serait, selon lui, le résultat du pouvoir corrompu de l’entourage de Justin Trudeau, dont le Nouveau Parti démocratique serait complice.
Au Québec, même si Éric Duhaime et son Parti conservateur n’ont pas participé aux manifestations et aux convois, ces derniers ont constitué pour eux une démonstration de force. À la différence de Maxime Bernier, qui tente de défendre, sans le même succès, des idées semblables sous une forme similaire, Duhaime apparaît comme un fin stratège sur le plan de la communication. La curiosité, voire la fascination médiatique qu’il suscite, est entretenue par des propos habiles qu’ils lui permettent de toujours repousser la limite acceptable et de devenir le relais des mouvements contestataires de droite, ce qui normalise un discours qui serait autrement jugé farfelu, voire dangereux.
En croyant que le mouvement s’essoufflerait avec la fin de la pandémie, les forces progressistes, de leur côté, ont eu une attitude attentiste face à cette croissance de l’extrême droite[5]. Il s’agit toutefois d’une erreur : les graines de l’intolérance et de la réaction ont été plantées, et leurs effets commencent à se faire sentir. Comme ce fut le cas pour la « Manif pour tous » en France – un « Mai 68 conservateur » –, les manifestations d’Ottawa et d’ailleurs au pays, la croissance des échanges en ligne et le regroupement au sein de partis politiques ou d’organisations ont agi comme vecteurs de socialisation pour les personnes adhérentes et sympathisantes du mouvement[6]. Après la pandémie, ces personnes qui se sont reconnues ne s’oublieront pas du jour au lendemain, et leurs idées poursuivront leur convergence. Elles vont continuer de croire que les gouvernements nous mentent et qu’ils veulent brimer notre liberté. Elles parleront d’immigration, de culture et d’identité, et mettront de l’avant un programme économique de droite, basé sur la « liberté de choix ». L’opposition aux mesures sanitaires pourrait bien constituer un cheval de Troie qui a contribué au processus de normalisation de l’extrémisme.
Sans avoir pris le pouvoir, même si ses éléments les plus radicaux et délirants l’avaient souhaité, le mouvement d’Ottawa aura marqué bien des esprits. Ses participantes et participants attendent l’émergence d’un Napoléon III ou l’apparition d’autres occasions de se faire entendre. Leur rassemblement lors de cet événement à haute visibilité leur a permis de se rendre compte qu’ils avaient une importance politique pour la droite canadienne tentée par le virage « trumpiste ».
Que faire ?
La question est de savoir comment agir face à ce phénomène pour pouvoir le combattre. La répression policière ou le recours à des instruments autoritaires ne sont pas des solutions à privilégier. En plus du fait qu’il est moralement condamnable d’y recourir, elles peuvent au contraire renforcer le sentiment d’opposition que le mouvement met de l’avant. Une condamnation purement morale pourrait aussi paraître du mépris de classe envers les participantes et participants du mouvement. L’adoption par les médias d’une perspective plus critique et plus informée serait souhaitable, mais elle est difficilement envisageable.
La mobilisation citoyenne et politique, sous différentes formes, semble être la voie la plus efficace. Sans condamner ni soutenir l’idée d’organiser une confrontation directe à la manière des manifestations antifascistes, affronter la peur par le nombre constitue une option sur laquelle il faudrait se pencher et à laquelle il faudrait réfléchir davantage[7].
Sur le plan des organisations politiques, nous assistons à une lutte hégémonique pour la signification de l’impact de la pandémie. Le pouvoir semble préférer, comme repoussoir et garantie du statu quo, une opposition comme celle du convoi. Il s’agit d’un jeu dangereux. Les forces progressistes doivent pouvoir incarner le changement et barrer la route à ces élans réactionnaires.
Pendant ce temps, le parfum continue de se répandre avec ses effluves de violence, d’intolérance, d’appétit de domination et de désinformation. Avec le convoi de la liberté, l’extrême droite a fait son entrée dans la politique canadienne et pousse encore davantage vers la droite radicale les organisations politiques conservatrices traditionnelles.
En somme, cet événement est le symptôme canadien d’un virage mondial vers l’extrême droite, symptôme que l’on dénonce trop peu, sinon à demi-mot, sans jamais lui apposer l’étiquette qui lui convient le mieux : le néofascisme.
Par Milan Bernard, doctorant en science politique à l’Université de Montréal et membre du Collectif d’analyse politique.
NOTES
- Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, Paris, Les Éditions sociales, 1969. ↑
- Pour une analyse qui aborde davantage la réponse du gouvernement fédéral au mouvement comme tel, voir l’un des derniers textes du regretté Pierre Beaudet, notre ami cofondateur des Nouveaux Cahiers du socialisme : <www.monde-diplomatique.fr/mav/182/BEAUDET/64517>. ↑
- Pour un bref portrait des donateurs du convoi, voir Luke Ottenhof, « Meet some of the wealthy Canadians who donated to the trucker convoy », The National Observer, 16 février 2022, <www.nationalobserver.com/2022/02/16/news/meet-some-wealthy-canadians-who-donated-trucker-convoy>. ↑
- Les manifestantes et les manifestants s’identifient entre eux comme des « patriotes ». En plus de la référence à Marx pour qui le sous-prolétariat parisien fut gâté par Louis-Napoléon Bonaparte au point d’en devenir son avant-garde, l’utilisation du terme « héros » renvoie également à l’étude de Franco « Bifo » Berardi sur le phénomène des « tireurs solitaires », une des manifestations des tendances de notre temps. Ceux-ci seraient plutôt les « héros d’une époque de nihilisme et de stupidité spectaculaire : l’ère du capitalisme financier ». L’héroïsme auquel fait référence Berardi est celui qui a émergé avec le néolibéralisme : l’individualisme exacerbé qui impose une lecture compétitive à l’ensemble de la société, sous tous ses aspects, pour faire émerger les « gagnants ». Franco Berardi, Tueries : forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu, Montréal, Lux, 2016, p. 27. ↑
- La condamnation venant de l’élite progressiste ne porte que sur le plan moral. Plutôt que d’offrir une réponse politique, on a plutôt opté pour l’affichage sur les réseaux sociaux d’une vertu ostentatoire. ↑
- Gaël Brustier, Le Mai 68 conservateur, Paris, Les Éditions du Cerf, 2014. L’appellation « Manif pour tous », du nom de la principale organisation du mouvement, réfère aux manifestations de 2012 et de 2013 contre le mariage homosexuel et l’homoparentalité en France. ↑
- À Vancouver, les manifestants sympathisants du « Convoi » ont été tenus en échec par des contre-manifestants à bicyclette qui se déplaçaient rapidement en groupe pour bloquer la voie aux camions. Ian Holliday, « Counter-protesters say ‘Go Home’ as Vancouver convoy disrupted », CTV News Vancouver, 5 février 2022, <https://bc.ctvnews.ca/counter-protesters-say-go-home-as-vancouver-convoy-disrupted-1.5769541>. ↑
La maison des communs du savoir

Pierre Beaudet : la passion de l’internationalisme
Quelques mois après son départ, nous mesurons la place qu’a occupée Pierre Beaudet, et nous ressentons à quel point il nous manque. En pensant à Pierre, je me rappelle la proposition de Gramsci qui citait Romain Rolland : « Il faut savoir allier le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté ». J’ai connu peu de personnes qui, autant que Pierre, illustraient cette proposition. L’intelligence de Pierre lui faisait voir les difficultés, les impossibilités de certaines situations. Ce qui ne l’empêchait jamais de s’y engager pleinement, avec sa fougueuse volonté, son humour et son grand sourire. Pierre ne se mettait pas en avant, mais quand il était passé quelque part, il y avait toujours quelque chose qui avait changé, des lignes qui avaient bougé. La fraternité se traduisait toujours en actes.
Je voudrais dans cette contribution rappeler l’attachement de Pierre Beaudet à l’internationalisme, sa passion de l’internationalisme. Il le traduisait dans la solidarité internationale, cette fraternité élargie qui constitue un internationalisme concret ; dans sa pratique critique du développement pour contribuer à la transformation des sociétés et du monde ; dans son engagement politique pour l’altermondialisme qui représente la forme actuelle de l’internationalisme ; dans l’engagement politique constant et dans les projets pour construire l’espace international.
La solidarité internationale et l’internationalisme concret
Pierre alliait naturellement, dans la solidarité, le local et le global. Les deux pôles de son engagement associaient, d’un côté, la transformation radicale de la société québécoise et, de l’autre, les mouvements révolutionnaires dans le monde. Il naviguait entre ce qu’il appelait, avec humour, son village d’Astérix et le monde. Il combinait parfaitement l’internationalisme et l’enracinement. Il voyageait entre le local dans ses différentes acceptations, le national, les grandes régions géoculturelles et le mondial.
Il rappellera son parcours dans On a raison de se révolter. Chronique des années 70[1]. L’internationalisme de Pierre était d’abord concret, il travaillait directement avec des mouvements dans les différentes parties du monde. Il apprenait d’eux, toujours à leur écoute, attentif aux différences, enrichi par les constructions d’avenir ancrées dans des sociétés millénaires. Il y apportait son écoute fraternelle et son engagement. Il apportait aussi l’appui d’un réseau international auquel il a toujours contribué à partir de la création d’Alternatives, en 1994.
Cette solidarité internationale se concrétisait dans des découvertes, des échanges et des amitiés. C’était des rencontres extraordinaires ; j’en citerai une parmi beaucoup d’autres pour montrer ce que peut apporter et ce que signifie un internationalisme concret. C’est Pierre qui m’a fait connaître Mohammad Ali Shah, le fondateur du Pakistan Fisherfolk Forum (PFF), qui nous a quittés, probablement d’une complication du COVID-19, il y a un an, à l’âge de 66 ans. Le PFF est un syndicat de pêcheurs et de leur famille. Mohammad Ali Shah était un leader reconnu par plus de cinq millions de personnes de la communauté des pêcheurs du Sindh et du Baloutchistan. Fondé officiellement en 1998, le PFF compte 100 000 membres, dont plus de 35 % sont des femmes. Pendant plusieurs années, Alternatives Montréal, avec la participation d’autres associations, dont le Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (CEDETIM)[2], a accompagné le PFF et a énormément appris de ce partenariat fraternel.
Avec Mohammad Ali Shah, le PFF menait les batailles sur plusieurs fronts. Lorsque, sous la dictature de Pervez Musharraf, l’armée s’est emparée par la force, au Pakistan, du commerce de la pêche dans les lacs intérieurs du district de Badin, dans la province de Sindh, Shah a mené une série de manifestations et mobilisé l’opinion publique, obligeant ainsi l’armée à se retirer de l’industrie de la pêche. Lorsque les politiques néolibérales des gouvernements, national et provincial, n’ont pas tenu compte des licences des pêcheurs autochtones et ont plutôt vendu aux enchères les lacs sous contrat à de grands propriétaires et à des sociétés commerciales, la communauté de pêcheurs déjà appauvrie a été durement touchée. Elle a mené d’énormes mobilisations et protestations dans tout le Sindh, sous la houlette du PFF.
Le PFF, qui a pu mesurer la dégradation terrible de la baie de l’Indus, est devenu l’une des plus actives associations de défense de l’écologie. Au moment des grandes inondations, le PFF a lutté contre la politique de réaménagement capitaliste qui cherchait à éliminer les villages de pêcheurs pour les remplacer par de grands hôtels, des zones touristiques et de l’agro-industrie. Sous la direction de Shah, le PFF a participé activement à des initiatives régionales et internationales progressistes telles que le Forum des peuples Pakistan-Inde pour la paix et la démocratie (PIPFPD), le Forum mondial des pêcheurs (WFFP) et le Forum social mondial (FSM). Il a joué un rôle clé dans l’organisation du FSM qui s’est tenu à Karachi au Pakistan en 2006 ; il a reçu les délégations du FSM sous une grande tente de 10 000 personnes, essentiellement des pêcheurs.
Pierre adorait les rencontres improbables. Il était à l’écoute des luttes et des mobilisations dans toutes les parties du monde. Il se passionnait pour l’histoire des mouvements sociaux et citoyens et pour les militantes et les militants qui y étaient engagés. Il les recevait au Québec ; il envoyait de jeunes volontaires s’y former. Il était aussi attentif à l’histoire longue dans ses différentes déclinaisons, à commencer par l’histoire des civilisations. Je me souviens du jour où un ami irakien nous avait beaucoup fait rire en nous déclarant : « Ce qui nous énerve chez les Américains, c’est qu’ils nous prennent pour des sauvages ; alors qu’ils ont à peine deux cents ans et que leur histoire a moins de cinq siècles, tandis que notre histoire, avec la Mésopotamie, a commencé il y a cinq millénaires !
Pierre avait compris très tôt, bien avant beaucoup d’autres, l’importance des peuples premiers, des peuples autochtones ou des peuples indigènes sous leurs différentes dénominations. Comment comprendre le Québec et le Canada si on ne prend pas en compte cette inscription dans le temps long. Pour lui, c’est dans le temps long, celui de la continuité et des ruptures ente les civilisations, que commence la solidarité internationale. Il a d’ailleurs rédigé plusieurs publications sur l’indianisme et la paysannerie en Amérique latine[3] et sur les peuples premiers et les peuples autochtones.
La pratique critique du développement
Pierre était complètement engagé dans la nécessaire compréhension des sociétés et du monde. Dans l’esprit que Marx avait défini dans les thèses sur Feuerbach, nous voulons comprendre le monde pour le transformer. Pierre était investi dans la volonté de transformation des sociétés et du monde ; c’était le sens de son engagement théorique, pratique, professionnel et pédagogique sur le développement. La notion de développement s’était imposée, et avait été imposée, comme la manière de prendre en compte le débat stratégique et technique sur la transformation des sociétés.
Pierre participait donc aux débats sur le développement à partir d’une démarche critique. Il combinait les approches de l’engagement politique radical avec la pratique dans la conduite de programmes d’action, de la recherche théorique, de l’enseignement. Il inscrivait cet engagement dans la discussion critique sur le développement en mettant en avant les grands enjeux de la solidarité et de la coopération internationale. Il analysait les effets négatifs de la mondialisation et soutenait les pratiques d’autonomie en Afrique, en Amérique latine et centrale, en Asie et en Europe. Il appuyait directement les actions de mouvements dans de nombreux pays, en Angola, au Brésil, en Inde, au Pakistan, en Afrique du Sud, en Palestine, au Niger, au Maghreb… Chaque fois qu’un mouvement défendait son autonomie et s’inscrivait dans la défense des droits fondamentaux, il cherchait, à partir de la camaraderie avec les animateurs et animatrices de ces mouvements, à réunir les moyens pour les renforcer et les faire reconnaître.
Pierre s’était inscrit dans les différentes écoles de critique du développement, celles de renouvellement du marxisme, amorcées par Henri Lefebvre ou par Althusser, Etienne Balibar et Emmanuel Terray. Il était attentif aux propositions qui avaient accompagné la remise en cause du développement à partir des travaux de François Partant sur la fin du développement et de Serge Latouche. Il était surtout partie prenante des démarches engagées par Samir Amin, Immanuel Wallerstein, Giovanni Arrighi et André Gunder Frank explicitées dans les livres La crise, quelle crise ? et Le grand tumulte[4]. Il avait perçu très vite que l’écologie remettait en cause inexorablement la doxa du développement fondée sur la croissance économique qui subordonnait le développement à la pensée capitaliste.
À l’initiative de Pierre, Alternatives et le CEDETIM se sont engagés dans une longue histoire commune. D’abord dans le soutien aux mouvements des peuples des pays du Sud. Ensuite, dans l’émergence du mouvement altermondialiste par les luttes contre la dette et les programmes d’ajustement structurel, contre les politiques des institutions internationales, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, puis l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Nous, du CEDETIM, avons appris beaucoup de choses d’Alternatives : de la longue lutte contre la Zone de libre- échange des Amériques (ZLEA) qui commencera dès 1994 jusqu’aux grandes mobilisations de 2001 ; et de manière plus directe avec l’expérience internationaliste d’Alternatives, notamment son programme de volontaires qui nous servira à définir le lancement de l’association Échanges et Partenariats.
En 1998, avec Pierre, nous avions participé, à Bruxelles, avec Samir Amin et François Houtard, au lancement du Forum mondial des alternatives (FMA). Le FMA prendra part, en janvier 1999, à Davos, aux premières manifestations contre le Forum économique mondial, avec quelques organisations, notamment ATTAC[5], la KTCU[6] de Corée du Sud, le Mouvement des sans-terre (MST) brésilien, des paysans burkinabés, des femmes québécoises. Ce contre-sommet précédera les manifestations contre l’OMC à Seattle à la fin de novembre 1999.
À partir de 2001, l’altermondialisme ouvre une nouvelle période de rencontres et de visibilité internationaliste. C’est le début des forums sociaux mondiaux à Porto Alegre. Dans le même temps, le mouvement québécois constitue un élément majeur dans les mobilisations qui auront raison de la ZLEA. Pierre et Alternatives Montréal jouent un rôle de premier plan dans la succession des forums sociaux, à Porto Alegre (2001, 2002, 2003, 2005), Mumbai (2004), Bamako (2006), Caracas (2006), Karachi (2006), Nairobi (2007), Belém (2009), Dakar (2011), Tunis (2013, 2015), Montréal (2016), Salvador de Bahia (2018). Pierre inscrivait le débat critique sur le développement dans la solidarité internationale. L’internationalisme interpelle la notion dominante du développement et en renouvelle la conception.
L’altermondialisme inscrit dans l’histoire de l’internationalisme
L’histoire des internationales, et particulièrement la Première Internationale, nous servait de référence. Pierre a édité, avec Thierry Drapeau, un très beau livre, L’Internationale sera le genre humain ! De l’Association internationale des travailleurs à aujourd’hui[7]. Nous inscrivions l’altermondialisme et les forums sociaux mondiaux dans cette histoire.
L’altermondialisme est la forme que prend l’internationalisme à partir des années 1980, avec l’imposition du néolibéralisme, et il se concrétise dans les forums sociaux mondiaux, à partir de l’an 2001. Pierre va s’y engager à fond. L’altermondialisme, c’est l’émergence des mouvements sociaux et politiques qui, sans être des partis politiques, renouvellent l’engagement politique à partir des luttes sociales, politiques et idéologiques. C’est aussi l’ouverture vers les mouvements syndicaux, ouvriers, salariés et paysans, les peuples autochtones, les mouvements des pays du Sud. L’altermondialisme s’élargira aux nouvelles radicalités, au féminisme et aux mouvements de genre, à l’écologie et au climat, à la lutte antiraciste et contre les discriminations, aux peuples autochtones, aux migrants et migrantes. C’est l’invention d’une nouvelle culture de l’émancipation.
L’altermondialisme se construit dans la convergence des mouvements, autour de quelques principes : celui de la diversité et de la légitimité de toutes les luttes contre l’oppression, celui de l’orientation stratégique pour l’égalité des droits et un accès universel, celui d’une nouvelle culture politique qui lie engagement individuel et collectif. À plusieurs reprises, la notion de mouvement se précise par rapport à celle de parti, de société civile et de peuple. En 1984, à Hiroshima, à l’invitation du mouvement social japonais, des mouvements asiatiques et des intellectuels proposent de lancer une alliance mondiale des peuples (Global alliance of people), mais ils se demandent qui va construire cette alliance. Vinod Raina[8] nous avait rapporté la réponse qui s’était précisée dans ces débats : « Ce sont les mouvements qui construiront l’alliance des peuples. Ce ne sont pas les partis, ni les associations, ni les ONG, ce sont les mouvements sociaux et citoyens ». Cette proposition, confirmée par les zapatistes dans le Chiapas mexicain, caractérisera les futurs forums sociaux mondiaux.
Le Forum social de 2009 à Belém au Brésil constitue le moment de plus marquant des FSM. Les mouvements sociaux présents à Belém ont mis l’accent sur une triple crise emboîtée : une crise du néolibéralisme en tant que phase de la mondialisation capitaliste ; une crise du système capitaliste lui-même qui combine la contradiction spécifique du mode de production, celle entre le capital et le travail, celle entre les modes de la production et les modes de la consommation et celle entre les modes productivistes et les contraintes de l’écosystème planétaire ; une crise de civilisation, renforcée par la question des rapports entre l’espèce humaine et la nature, qui interpelle la modernité occidentale et qui interroge certains des fondements de la science contemporaine.
Le mouvement altermondialiste prolonge et renouvelle plusieurs mouvements qui ont marqué les luttes sociales depuis cent ans : le mouvement des libertés démocratiques, le mouvement ouvrier, le mouvement pour les droits économiques, sociaux et culturels, le mouvement des droits des femmes, le mouvement paysan, le mouvement de la décolonisation et des droits des peuples, le mouvement écologiste, le mouvement des peuples autochtones, le mouvement des migrants et migrantes. Chacun de ces mouvements définit ses objectifs et les approfondit. À partir de 2010, une nouvelle période de crise s’intensifie. Chaque mouvement y répond de son côté en creusant son sillon ; nous pouvons ensuite mesurer ce qui manque, un projet d’ensemble qui donnerait une perspective commune.
L’altermondialisme s’appuie sur le rôle des mouvements sociaux et citoyens par rapport au rôle des partis. Il ne remet pas en cause l’importance du politique, mais il conteste le monopole de l’action politique et de la direction du politique, qui est attribué aux partis politiques. D’ailleurs, les différents partis progressistes sont très présents dans les forums sociaux mondiaux à travers des syndicats, des associations et les différents mouvements qui leur sont liés. Comme l’avait souligné Immanuel Wallerstein, cette interrogation sur les partis accompagne celle sur l’équation stratégique : créer un parti, pour conquérir l’État, pour changer la société. Il faut cependant admettre que le parti créé pour conquérir l’État devient un parti-État avant même d’avoir conquis l’État et que l’État induit fortement les changements possibles des sociétés. Cette interrogation amène à reconsidérer la définition même de la démocratie.
La passion des mouvements devient une nouvelle forme de la passion du politique. Elle pose alors une nouvelle question, celle des nouvelles formes du réformisme et des récupérations à travers l’« ONGéisme ». Il faut évidemment distinguer les mouvements sociaux et citoyens des ONG. Cette distinction n’est pas toujours facile sur le plan des orientations, car il y a des ONG réformistes et des ONG radicales, et il y a aussi, dans les mouvements sociaux, des radicaux et des réformistes. Mais surtout, les tentatives de récupération idéologique et financière brouillent les frontières. Le capitalisme tente d’intégrer les associations, les mutuelles, les coopératives… Il tente aussi de brouiller les frontières de l’économie sociale et solidaire, associative, locale en prétendant que leur évolution vers le capitalisme est inéluctable, et en leur imposant, comme seule norme de l’efficacité, celle des entreprises capitalistes et de la financiarisation. C’est l’un des fronts de la bataille pour la construction d’alternatives émancipatrices.
La nouvelle situation internationale
Nous pouvons définir la gauche à partir de l’émergence des valeurs de l’égalité et des droits. Au-delà des révolutions bourgeoises, anglaise, américaine et française (1789), Pierre insistait sur l’accélération de l’histoire avec la Première Internationale (1864), la Commune de Paris (1871), les révolutions soviétiques, chinoises, vietnamienne, la décolonisation à partir de 1920. On peut resituer l’altermondialisme dans la période du dernier siècle. Depuis le milieu des années 1970, l’altermondialisme constitue une réponse à la période de 40 ans d’offensive contre la décolonisation et les mouvements sociaux dans les pays décolonisés. Cette offensive a été étendue aux pays qui avaient connu des révolutions et dans les pays industrialisés. Nous insistions sur la nécessité d’une orientation alternative à la mondialisation capitaliste.
Cette orientation comporte plusieurs enjeux : l’enjeu d’une nécessaire démocratisation et l’enjeu majeur d’une nouvelle phase de la décolonisation qui correspondrait, au-delà de l’indépendance des États, à l’autodétermination des peuples. Elle met aussi sur le devant de la scène la question de l’épuisement des ressources naturelles, particulièrement celui de l’eau, et les questions du climat, de la biodiversité, du contrôle des matières premières, de l’accaparement des terres. Elle nécessite un renouvellement culturel et civilisationnel.
La référence à la Première Internationale, l’Associations internationale des travailleurs (AIT) de son nom officiel, a marqué l’émergence et l’organisation politique de la classe ouvrière dans l’histoire. L’AIT a été capable de se dépasser et de s’élever à l’échelle d’une histoire en train de se faire. Elle a permis à la classe ouvrière de se définir comme un acteur de cette histoire et de contribuer à la modifier. Le monde a changé et continue de changer ; et les fondements que l’AIT avait dégagés restent essentiels. La décolonisation, les droits des femmes, l’écologie, l’impératif démocratique introduisent de nouvelles nécessités. Il faut aussi tenir compte des échecs sur la route de l’émancipation : le deuil des régimes issus de la décolonisation ; le deuil du soviétisme ; le deuil de la social-démocratie fondue dans le néolibéralisme.
L’histoire se renouvelle ; de nouvelles révoltes éclatent et de nouvelles propositions émergent. Pierre Beaudet était à l’écoute, à partir de 2011, des mouvements massifs, quasi insurrectionnels, qui témoignaient, dans plus de quarante pays, de l’exaspération des peuples. Ce qui a émergé à partir des places[9], c’était une nouvelle génération qui s’imposait dans l’espace public. Cette nouvelle génération a tenté de construire, par ses exigences et son inventivité, une nouvelle culture politique. Elle a expérimenté de nouvelles formes d’organisation à travers la maîtrise des réseaux numériques et sociaux, l’affirmation de l’auto-organisation et de l’horizontalité. Elle tente de redéfinir, dans les différentes situations, des formes d’autonomie entre les mouvements et les instances politiques. Elle recherche des manières de lier l’individuel et le collectif. Ce n’est pas un changement du rapport au politique, c’est un processus de redéfinition du politique. Les nouveaux mouvements marquent la transition entre les mouvements de contestation de la dernière phase du cycle ouvert par le néolibéralisme et les mouvements anti-systémiques de la phase à venir. On retrouve dans les mouvements récents une nouvelle génération culturelle, celle qui, comme les Iraniennes, se désigne comme la troisième génération.
Les interrogations essentielles sur la démocratie et sur les formes d’organisation émergent à partir des luttes et des mobilisations, de la recherche de pratiques nouvelles et d’un effort continu d’élaboration. Une part de ce qui est nouveau cherche son chemin à l’échelle d’une génération et n’est visible qu’à l’échelle des grandes régions et du monde. C’est à cette échelle que se construisent de nouveaux mouvements sociaux et citoyens qui modifient les situations et ouvrent la possibilité à de nouvelles évolutions. Les enjeux de la nouvelle période, d’une nouvelle révolution se précisent : la définition de nouveaux rapports sociaux et culturels ; de nouveaux rapports entre l’espèce humaine et la nature ; la nouvelle phase de la décolonisation ; la réinvention de la démocratie. Ce sont les défis du mouvement altermondialiste.
Ces interrogations sur la démocratie s’inscrivent dans la bataille pour l’hégémonie culturelle qu’analysait Gramsci. Cette bataille oppose, aujourd’hui, une conception sécuritaire, identitaire et nationaliste mise en avant par les extrêmes droites à une conception fondée sur l’égalité et la solidarité portée par une gauche à reconstruire. Cette bataille partage les conceptions de la liberté, une conception libertarienne pour la droite, des conceptions individuelles et collectives pour la gauche.
Les dangers de la nouvelle situation sont de plus en plus visibles, et Pierre y était très sensible ; son pessimisme de la raison lui montrait les dangers. La montée des idées d’extrême droite, la victoire des Dutertre, Modi, Orban, Trump, Bolsonaro, Melone, avait de quoi inquiéter. D’autant qu’elle polarisait les droites traditionnelles et que la gauche n’avait toujours pas défini de projet mobilisateur à la suite de l’échec du soviétisme qui s’était présenté comme l’héritier du socialisme des révolutions de 1917 et de la décolonisation. Nous avions une analyse, qui se voulait optimiste, de cette montée des extrêmes droites et de leur capacité à polariser les couches moyennes et une partie des couches populaires. Nous analysions cette progression de l’extrême droite comme une résistance aux nouvelles radicalités, comme une panique par rapport à un nouveau monde caractérisé par la montée du féminisme, de l’antiracisme, des peuples premiers, de la décolonialité ; la panique de voir le monde ancien s’écrouler et les jeunesses s’engager dans de nouvelles voies. Tout en admettant, comme l’enseigne le pessimisme de la raison, que l’exigence de ce nouveau monde n’était pas sûre de l’emporter, que le néolibéralisme avait déjà défini son évolution austéritaire, identitaire et sécuritaire, répressive et liberticide ; que les guerres et les répressions violentes pouvaient prolonger les offensives idéologiques et médiatiques et ouvrir à tous les dangers. La période à venir sera contradictoire, menaçante et violente.
Le présent s’analyse par rapport à l’avenir
Pierre Beaudet avait toujours plusieurs projets d’avenir en cours et en préparation. Pour lui, le présent se vivait toujours par rapport à des projets d’avenir. Pour conclure provisoirement ce rappel, je voudrais citer deux projets que Pierre avait partagés et qu’il avait participé à mettre en œuvre ; il s’agit d’Alterinter et d’Intercoll.
Pierre pensait qu’il fallait mettre de l’avant, parallèlement au forum social mondial, une initiative qui s’inscrive plus clairement dans la construction de l’internationalisme. Alternatives Montréal avait proposé, avec le CEDETIM-IPAM[10], de construire Alternatives International, Alterinter, avec des mouvements luttant contre les injustices sociales, le néolibéralisme, l’impérialisme et la guerre. On y retrouvait Alternative Espaces citoyens Niger à Niamey, Alternatives Asie à New Delhi, Alternative Information Center à Jérusalem, Alternatives Terrazul à Fortaleza, le Forum des Alternatives Maroc à Rabat, Teacher Creativity Center à Ramallah, Un Ponte Per à Rome. C’était l’amorce du noyau d’une internationale.
La deuxième initiative a été la création d’Intercoll. En 2010, nous étions à Ramallah au Forum social mondial sur l’éducation. Alterinter accompagne Refaat Sabbah qui, avec le Teacher Creativity Center, est l’un des principaux animateurs du forum de Ramallah. Nous discutons, Pierre, Vinod Raina, Hamouda Soubhi[11] et moi de la situation. Nous savons qu’il faut renouveler fondamentalement le processus des forums et qu’en attendant de dégager une nouvelle voie, il faut continuer à les assumer. Que faire alors ? Dans la discussion animée qui s’engage, nous en arrivons, à partir d’une phrase de Gramsci, à la nécessité d’un intellectuel collectif international des mouvements sociaux. Nous venons de lancer Intercoll. Ce nouveau projet va bien nous occuper. C’est avec une grande tristesse que nous assistons, avant le décès de Pierre, à celui de Vinod qui nous a tant apporté.
C’est au cours du séminaire d’Intercoll à Taiwan, organisé par Pierre et les militants Shenjing et Mei, avec des participantes et participants de différentes régions de la Chine continentale que nous avons avancé sur la définition d’Intercoll. Pierre a démontré une fois de plus ses capacités d’initiatives politiques et pédagogiques. Par un exposé brillant, il expliqua que le défi est d’être capable de traduire les concepts dans les différentes cultures afin de construire une culture d’engagement international. Selon lui, Intercoll devait partir des différentes régions géoculturelles du monde pour construire un nouvel internationalisme. La traduction entre les langues sera au centre de cette initiative, mais il ne s’agit pas d’une traduction simple, il s’agit de traduire des concepts qui sont nés dans des cultures différentes. Ainsi, avait-il expliqué, traduire par exemple, « buen vivir » dans une autre langue, ce n’est pas simplement « bien-vivre ». Pour comprendre ce concept, il faut être capable d’intégrer ce qu’apporte de novateur la culture des peuples premiers d’Amérique. C’est l’amorce de l’invention d’un nouvel internationalisme, un internationalisme riche des cultures des peuples.
Chaque fois que je retourne dans mes souvenirs, je retrouve des échanges avec Pierre, des interrogations et des réflexions. Et, à chaque fois, les discussions s’orientent vers des interrogations fondamentales, un retour sur nos sources de référence autour du marxisme et de l’internationalisme. Et à chaque fois, la discussion apporte des propositions d’initiatives innovantes, de nouveaux chemins à explorer, de nouveaux engagements, vers l’optimisme de la volonté.
Par Gustave Massiah, économiste, écrivain et militant altermondialiste.
NOTES
- Pierre Beaudet, On a raison de se révolter. Chronique des années 70, Montréal, Écosociété, 2008. ↑
- NDLR. Le CEDETIM est une organisation française de solidarité internationale. Gustave Massiah a contribué à sa création en 1967. Depuis 2003, le CEDETIM fait partie du réseau Initiatives pour un autre monde (IPAM) avec d’autres organisations. ↑
- José Carlos Mariátegui et Álvaro García Linera, Indianisme et paysannerie en Amérique latine, textes réunis par Pierre Beaudet, Ville Mont-Royal, M Éditeur, 2012. ↑
- Samir Amin, Giovanni Arrighi, André Gunder Frank, Immanuel Wallerstein, La crise, quelle crise ? Paris, Maspéro, 1982 ; Le grand tumulte ?, Paris, La Découverte, 1991. ↑
- ATTAC : Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne. ↑
- KCTU : Confédération coréenne des syndicats. ↑
- Pierre Beaudet et Thierry Drapeau (dir.), L’Internationale sera le genre humain ! De l’Association internationale des travailleurs à aujourd’hui, Saint-Joseph-du-Lac, M Éditeur, 2015. ↑
- Vinod Raina est un militant indien qui a démissionné de son poste à l’Université de Delhi pour travailler sur les réformes de l’éducation en Inde. Co-auteur du livre The Dispossessed (1999), membre du Conseil international du Forum social mondial, il a œuvré avec divers groupes populaires et politiques. ↑
- Depuis 2011, on assiste à des mobilisations citoyennes massives, par exemple, le mouvement de la place Tahrir au Caire (Égypte) ou de Maïdan à Kiev (Ukraine). ↑
- IPAM : Initiatives pour un autre monde. ↑
- Hamouda Soubhi a travaillé à titre d’agent de développement à Alternatives et a contribué à la mise sur pied du Forum des alternatives Maroc. Il est actuellement membre observateur du conseil d’administration d’Alternatives. Il œuvre également avec le Conseil marocain des droits de l’Homme. Il est l’actuel secrétaire général du Conseil international du Forum social mondial. ↑

Après la pandémie : l’urgence de repenser et de transformer la responsabilité sociale des entreprises
APRÈS LA PANDÉMIE[1] – Qu’elle soit appréhendée à l’échelle mondiale ou locale, l’économie contemporaine est organisée autour de la grande entreprise capitaliste[2] dont la logique est celle de la maximisation des profits. La crise générale qui se dessine avec ses versants économique, écologique, politique et de la reproduction sociale[3] induit une urgence, celle de rappeler les entreprises à leurs responsabilités. Cela ne saurait se faire sans l’établissement de nouveaux rapports de force qui créent les conditions pour que ces responsabilités puissent être repensées, négociées et contestées.
Investir le champ de la responsabilité sociale des entreprises
La responsabilité sociale des entreprises (RSE) est un champ de recherche et de pratique qui s’est développé dès le milieu du XXe siècle avec pour contexte privilégié d’application la grande entreprise. La question fondamentale que pose la RSE est celle des contours légitimes d’intervention de l’entreprise en dehors de ses activités orientées vers la maximisation de ses profits. Or la réponse à cette question renvoie nécessairement à des conceptions divergentes, voire antagoniques, du rôle de l’entreprise dans la société et plus largement des rapports entre entreprise, État et société civile.
La RSE demeure encore trop peu investie par les milieux progressistes. Du point de vue de la recherche et donc de la production de connaissances, très peu de travaux portés par des perspectives progressistes échappent à une critique absolue de la RSE dont la conséquence est une invalidation tout aussi absolue des possibilités de transformation des pratiques de l’entreprise privée. Il en ressort que les chercheuses et chercheurs critiques ont tendance à renoncer à toute forme d’engagement pratique avec les entreprises, laissant le champ libre à celles et ceux dont la vision est parfaitement conciliable avec le fonctionnement actuel de l’économie capitaliste. La posture assumée dans ce texte est celle d’une performativité critique[4], à savoir d’un engagement dans une démarche à la fois de critique des rapports de pouvoir et d’une tentative de transformation de ces rapports au profit des groupes de la société les plus affectés par les activités des entreprises.
Critique de la responsabilité sociale des entreprises en contexte de récession démocratique
À l’échelle mondiale, les signes de récession démocratique sont persistants depuis une quinzaine d’années[5]. Outre quelques rares soubresauts favorables à des figures de gauche − l’élection historique de Gustavo Petro à la présidence de la Colombie en juin 2022 en étant certainement l’exemple le plus intéressant − cette récession démocratique se fait globalement au profit de discours et de programmes de droite et d’extrême droite qui confortent le laisser-faire endossé par les États en matière économique depuis près de cinquante ans. Il en ressort que les entreprises continuent à gagner en puissance et en capacité d’influence sur nos choix de société. Dans ce contexte, la RSE se limite au rôle que les entreprises veulent bien se donner, en toute liberté, au lieu d’être le résultat de négociations avec les groupes de la société civile, notamment les plus marginalisés, sous l’arbitrage de l’État. C’est ainsi que des sujets tels que la crise climatique, la justice sociale, ou encore le racisme se retrouvent à être traités par les entreprises sous des formes qui s’assurent que toute action reste compatible avec la logique de maximisation des profits[6].
Bien que la récession démocratique constitue un problème grave, notamment parce qu’elle s’accompagne d’un renforcement du pouvoir des entreprises, elle ne doit cependant pas occulter la persistance de modes d’organisation et de résistance à l’échelle locale et translocale qui reposent souvent sur des pratiques démocratiques. Ce sont précisément ces modes d’organisation et de résistance qui mériteraient d’être soutenus, parce qu’ils portent en eux un potentiel de contestation radicale. Le rôle des entreprises vis-à-vis de ces initiatives consisterait à leur apporter un soutien financier et matériel sans aucun droit de regard. Il s’agirait d’une responsabilité sociale imposée, à laquelle les entreprises seraient tenues de se conformer sous l’autorité de l’État également chargé de permettre un accès le plus large possible à l’information pour la société civile. Il s’agirait ainsi de faire de la RSE une source de revitalisation de la démocratie en permettant à des initiatives radicalement contestatrices de bénéficier de financement provenant d’entreprises dont on a permis l’enrichissement par des décennies de politiques publiques de laisser-faire. Ces mesures devraient néanmoins être conçues comme transitoires, le véritable horizon à se donner étant celui d’une démocratisation interne des entreprises pour assurer une redistribution et un partage du pouvoir en leur sein.
Transformer la responsabilité sociale des entreprises par la démocratisation, une nécessité impérieuse
En dehors de l’économie sociale et solidaire qui demeure marginale, la démocratisation des entreprises, à savoir l’application de règles démocratiques au fonctionnement interne des entreprises, est un sujet peu débattu. Considérée comme étant absolument impraticable dans les milieux progressistes et comme étant absolument non souhaitable dans les milieux conservateurs, la démocratisation de l’entreprise capitaliste demeure un impensé. C’est pourtant une piste indispensable à creuser si l’on veut ouvrir les possibilités de déconcentration du pouvoir[7].
Heureusement, à défaut d’être suffisamment réfléchie, la démocratisation de la grande entreprise est expérimentée. L’exemple d’Amazon Labor Union (ALU), premier syndicat de l’histoire de la puissante multinationale Amazon aux États-Unis, est particulièrement instructif sur le désir et le potentiel de démocratisation portés par la société civile. La création d’ALU en avril 2022 est le fruit d’une mobilisation de longue haleine de milliers de travailleuses et travailleurs d’Amazon de l’entrepôt phare de Staten Island, dans l’État de New York. Le visage le plus médiatisé de cette mobilisation est l’Africain-Américain Christian Smalls, président fondateur d’ALU, dont le sénateur Bernie Sanders a signé un portrait élogieux dans le magazine Time. C’est en pleine pandémie de COVID-19 et alors qu’il s’insurgeait contre l’absence de mesures de protection pour ses collègues que Chris Smalls a été licencié par Amazon sous des prétextes ayant des relents de racisme et de classisme[8]. ALU est un cas de mobilisation d’inspiration populaire visant à changer les rapports de force au sein d’une puissante multinationale perçue comme indomptable. La bataille se poursuit[9], mais le processus de politisation des travailleuses et travailleurs d’Amazon et sa résonance inédite est déjà une démonstration du potentiel de responsabilisation des entreprises par la démocratisation imposée. C’est dans ce type d’expérimentations que peuvent se dessiner de nouvelles perspectives de transformation de la responsabilité sociale des entreprises orientée vers la justice sociale. Pour les milieux progressistes, il s’agit à la fois de soutenir et de documenter ces expérimentations pour contribuer à les faire essaimer et transformer le réel.
Nolywé Delannon, professeure agrégée au département de Management de l’Université Laval et directrice adjointe du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES).
NOTES
- Ce texte s’inspire d’une présentation au colloque Après la pandémie : austérité, relance ou transition ?, colloque en ligne organisé par l’École d’innovation sociale Élisabeth-Bruyère de l’Université Saint-Paul, les 16 et 17 février 2022. ↑
- La réflexion proposée dans ce texte porte sur la grande entreprise capitaliste, aussi à chaque fois que le terme entreprise est évoqué, c’est en faisant référence à ce type d’organisation. ↑
- Nancy Fraser, « Contradictions of capital and care », New Left Review, n° 100, juillet-août 2016, p. 99-117. ↑
- André Spicer, Mats Alvesson et Dan Kärreman, « Critical performativity : the unfinished business of critical management studies », Human Relations, vol. 62, n° 4, 2009, p. 537-560. ↑
- Larry Diamond, « Facing up to the democratic recession », Journal of Democracy, vol. 26, n° 1, 2015, p. 141-155. ↑
- Subhabrata Bobby Banerjee, « Who sustains whose development ? Sustainable development and the reinvention of nature », Organization Studies, vol. 24, n° 1, 2003, p. 143-180 ; Subhabrata Bobby Banerjee et Diane Laure Arjaliès, « Celebrating the end of enlightenment : organization theory in the age of the Anthropocene and Gaia (and why neither is the solution to our ecological crisis) », Organization Theory, vol. 2, 2021, p. 1-24 ; Luzilda Carrillo Arciniega, « Selling diversity to white men : how disentangling economics from morality is a racial and gendered performance », Organization, vol. 28, n° 2, 2021, p. 228-246 ; Helena Liu, Redeeming Leadership. An Anti-Racist Feminist Intervention, Bristol (RU), Bristol University Press, 2020 ; Christopher Wright et Daniel Nyberg, « An inconvenient truth : how organizations translate climate change into business as usual », Academy of Management Journal, vol. 60, n° 5, 2017, p. 1633-1661. ↑
- Thomas Piketty, Capital et idéologie, Paris, Seuil, 2019. ↑
- Julia Carrie Wong, « Amazon execs labeled fired worker ‘not smart or articulate’ in leaked PR notes », The Guardian, 3 avril 2020. ↑
- Ariane Gaffuri, « Christian Smalls, le leader syndical qui bouscule Amazon », Radio France Internationale, 27 mai 2022. ↑

Après la pandémie : peut-on penser une transition par les services publics ?
APRÈS LA PANDÉMIE[1] – C’est maintenant un euphémisme de le dire, nous sommes face à une crise inouïe et, pour l’instant, nous échouons à définir des lignes directrices pour saisir les occasions qui se présentent. Crise sanitaire, crise climatique, crise sociale, crise militaire… autant d’éléments qui rehaussent la pertinence des propositions de la gauche socialiste, mais qui, et c’est là un paradoxe cruel de la vie politique, donnent plutôt de l’élan aux mouvances les plus réactionnaires. Dans ce court texte, je n’ai pas la prétention de fournir ces lignes manquantes, mais plus modestement d’œuvrer à débroussailler certaines pistes de réflexion pour la suite.
La sortie de crise nous offre un contexte propice pour lancer des propositions audacieuses qui, au-delà de leur justesse analytique, peuvent avoir une importante portée politique pour l’avenir. Face à des gouvernements qui, à Québec comme ailleurs, dirigent leurs interventions vers l’impératif d’un retour à la normale, avons-nous de l’espace pour que ce « retour » comporte son lot d’inflexions, pour qu’il soit un peu ou minimalement synonyme de mise en place d’un cadre favorable au principe de transition écologique et de justice sociale ?
Épochè, guerre civile, culture
Pour avancer dans cette voie, nous nous devons de faire un petit effort de conceptualisation. Pas tant pour payer un tribut absurde aux normes du travail intellectuel que pour jeter les bases d’une compréhension commune du moment politique qui est le nôtre. Oui, il faut définir des lignes directrices, des lignes d’orientation programmatique, mais cela ne peut se faire sans inscrire notre propos dans une perspective conceptuelle élargie de la conjoncture : il ne suffit pas de décrire les événements pour en tirer une perspective stratégique, il faut les situer dans une trame apte à saisir les opportunités qu’offre le présent contexte. Pour cela, trois éléments me semblent particulièrement saillants à prendre en compte pour mieux saisir la nature des propositions que je vais avancer dans la deuxième partie du texte.
D’abord, le concept d’épochè provenant de la tradition de la phénoménologie peut nous être utile. Je le reprends des travaux de Miguel Abensour sur l’utopie et la démocratie. Pour le dire rapidement, Abensour comprend le principe d’épochè[2], soit de mise entre parenthèses de l’état normal des choses, comme un moment où les fondations de la société sont explicitement exposées au jugement critique. Il n’est pas question ici de simplement « penser à l’extérieur de la boîte » pour relativiser la prégnance des idées dominantes, mais de s’intéresser aux moments de bifurcation à portée instituante. La pandémie est, à bien des égards, l’un de ces moments. Un moment de suspension qui rend concrète l’idée d’un changement possible de trajectoire. En ce sens, l’épochè devient davantage synonyme d’occasions à saisir, d’une opportunité stratégique dont on peine à s’emparer pour l’instant et qui semble fuir devant nous. Les fondements irrationnels de l’économie de marché ont été exposés (par exemple, le fait que les travailleuses et travailleurs essentiels du début de la pandémie sont souvent les salarié·e·s les plus exploités) et c’est de cette mise à nu que nous devons extraire nos propositions.
Vient ensuite l’idée découlant des travaux récents de Pierre Dardot et de Christian Laval sur le néolibéralisme comme choix de la guerre civile[3], soit comme ensemble polymorphe de pratiques destinées à réaliser le projet d’une pure société de marché. Ce « choix » est assez simple à saisir en fait une fois que l’on met de côté les jérémiades intellectuelles et médiatiques du néolibéralisme pour nous concentrer sur la réalité des rapports de pouvoir mis en place par près d’un demi-siècle de politique néolibérale[4] : sous la façade du tout au marché se dessine davantage un rétablissement du pouvoir patronal en entreprise et sur la société. Pour Dardot et Laval, si les chemins tactiques mènent à cette restauration, la direction ne laisse pas place à interprétation et, pour y arriver, les politiques néolibérales n’hésitent pas à aller en conflit avec le corps social (pensons à notre printemps érable ou encore à l’imposition de l’objectif de déficit zéro par Lucien Bouchard il y a de cela un quart de siècle). Nous devons faire nôtre l’insistance de ces auteurs sur l’opportunisme tactique des principaux promoteurs du néolibéralisme. Nous le savons, mais parfois il est bon de dire des évidences, la sortie de crise ne sera pas neutre : soit elle renforcera le cadre néolibéral, soit elle l’affaiblira; mais elle ouvre à coup sûr un espace de combat. À voir le plan de rétablissement des services de santé du ministre Christian Dubé et l’insistance que nous y trouvons à élargir la place du privé, il est aisé de constater que la crise actuelle ne sera pas « perdue » par l’élite, mais bien utilisée pour avancer un pas de plus dans le merveilleux cauchemar néolibéral.
Finalement, la nature culturelle de ce combat ne doit pas être délaissée au profit d’une approche strictement matérielle. Si le néolibéralisme a réussi une chose, c’est bien d’associer l’idéal du libre marché avec la norme culturelle de consommation qui donne sa consistance au concept même de classe moyenne. C’est par la consommation, par la démonstration ostentatoire de notre capacité à consommer en vain, que l’on entre dans cette norme. La classe moyenne, vue ainsi, est une création purement culturelle au sens où son existence n’est pas liée à son positionnement dans la sphère de la production, mais dans celle de la consommation. Tout ceci devient important pour nous aujourd’hui afin de nous aider à saisir la révolte des banlieues blanches d’Amérique du Nord. Dans le moment néolibéral actuel, cette révolte s’est intensifiée sans grande surprise dans la foulée de la crise sanitaire et des restrictions qui en ont découlé. On l’a vu lors des événements de la capitale fédérale à la fin de janvier[5] : nous avons assisté à bien des égards à un mouvement coalisant le mécontentement de gens issus des banlieues du Canada. On le voit clairement lorsque l’on suit la trace des donateurs de ce mouvement; il s’agit là d’un indicateur que nous sommes en présence d’une révolte de classe moyenne, essentiellement blanche, ces mêmes gens qui ont été les moins atteints par la pandémie sur le plan de la santé, mais qui ont le plus vécu la privation de leurs activités de consommateurs; et qui, à Ottawa, manifestaient au nom d’une liberté qui se confond avec l’agir consumériste qui sert de socle identitaire à notre chère classe moyenne.
La réponse gouvernementale
À l’aide de ces trois éléments (épochè, guerre civile, culture), la sortie de crise prend évidemment des allures réactionnaires. Et cela pas seulement en raison des actions délirantes des groupes d’extrême droite qui ont occupé Ottawa, mais aussi en raison de l’action gouvernementale elle-même. À Québec, la sortie de crise prendra la forme d’une tentative de réponse politique au mécontentement consumériste qui sert de toile de fond au rejet grandissant des mesures sanitaires. Sans prétendre épuiser la question, il me semble que cette réponse se structure autour des points suivants :
- L’absolue nécessité de laisser intact notre régime fiscal, de ne pas utiliser la crise pour instaurer des réformes majeures destinées à donner à l’État les moyens d’un réel changement de cap. Là-dessus, le ministre des Finances est limpide. Non seulement la pandémie n’a pas fait reculer le gouvernement sur le dossier des taxes scolaires (dont la diminution ne sert qu’à avantager la même population blanche de classe moyenne qui aujourd’hui désire reprendre ses habitudes de consommation), mais, en plus, il a clairement indiqué qu’une hausse de la contribution des plus riches ou des entreprises ne se trouve absolument pas sur son écran radar. Bref, la sortie de crise doit être ici un retour à la norme d’avant la pandémie : la fiscalité est peut-être un mal nécessaire, mais assurément pas un outil dont on doit revoir à la hausse l’utilisation.
- Les réinvestissements ne peuvent qu’être adossés qu’à des impératifs déconnectés des réels besoins de la population. Le plan budgétaire du gouvernement Legault prévoit des sommes importantes en santé et en services sociaux, mais il s’inscrit dans une approche par projet qui bloque toute portée structurante : 1) les projets sont temporaires; 2) ils sont déconnectés d’une visée globale de satisfaction des besoins de la population; et 3) ils sont surtout orientés vers la réponse à une demande de marché. Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) réagit ici aux attentes de son propre électorat plutôt que d’agir en fonction d’une vision à long terme.
- Cette vision se manifeste dans le projet de refonte du réseau de la santé et des services sociaux avancé par le ministre Dubé comme mentionné plus haut : décentralisation, fluidité de l’information, optimisation comptable des ressources de la première ligne. Il s’agit d’une posture qui vise à satisfaire les consommatrices et les consommateurs de soins de santé en avançant des réformes basées sur leur insatisfaction; il prend appui pour son action sur le sentiment « je suis tanné de ne pas en avoir pour mon argent ».
Chacun de ces éléments s’emboîte l’un l’autre bien entendu. Nous sommes dans une sortie de crise néolibérale, et cette sortie trouve sa structure dans l’approfondissement de notre rapport consumériste aux institutions publiques.
Notre réponse
A contrario, pourtant, d’autres lignes de faille pourraient être exploitées pour suivre au plus près les enjeux qu’ouvre la question de l’après-pandémie. Dans l’après-pandémie, quelle place peut incomber aux services publics pour penser et se projeter au-delà de la forclusion néolibérale ? Dans les derniers mois, j’ai eu la chance de mener différentes enquêtes d’opinion publique afin de tester certaines lignes programmatiques allant en ce sens. En voici une brève synthèse.
L’accès aux services
Débutons par l’enjeu de l’accès aux services. Lorsqu’on interroge les gens sur le genre de services qu’ils souhaitent, un fait saute aux yeux : il n’existe pas de préjugé favorable au caractère public ou privé des services offerts. Tout ce qui compte, c’est de pouvoir obtenir au moment opportun le service requis. Sur cette base, le recours au privé se voit grandement facilité et pose le défi de la construction d’une l’adhésion politique au principe de services publics gratuits et universellement accessibles. Sur cet aspect, il semble qu’une manière de procéder serait d’insister davantage sur :
- Le privé, c’est qui ? Dans nos dénonciations, tenter autant que possible d’incarner notre propos sur le privé : nommer les entreprises impliquées, identifier les personnes qui tirent profit de la maladie et celles laissées de côté par l’approche marchande. Il faut être concret et clair et ne pas penser que la seule mention de l’épouvantail de la privatisation suffit pour convaincre.
- Les gens veulent avoir accès aux services dont ils ont besoin. Toujours insister sur cela et non sur une défense désincarnée de la structure publique. Il ne faut pas oublier une vérité essentielle : dans la tête des gens, le réseau public n’est pas une fin, mais un instrument.
- Considérant l’état actuel des services publics et leurs ratés, rompre avec la posture conservatrice de défense du statu quo et reprendre l’initiative avec des propositions de réformes.
La démocratie dans les services
Ensuite vient la démocratie comme seconde ligne programmatique. Il y a, sur le plan du positionnement tactique, des points à marquer en opposant des propositions d’élargissement du pouvoir citoyen et ouvrier aux normes bureaucratiques qui président actuellement aux destinées des différents réseaux qui ont la charge des services à la population. Ici, il y a certainement un peu de judo à faire avec l’esprit du temps : nos adversaires néolibéraux ont construit la crédibilité de leur programme sur la notion d’efficience et d’efficacité. Pourtant, les réformes réelles apportées (en santé, pensons à la loi 10[6] et à la loi 30[7]) ont toutes diminué et l’efficience et l’efficacité des services sur lesquels elles se sont appliquées. Sur ce point, la table est mise pour adopter un ton résolument offensif : la participation démocratique est assurément le meilleur rempart contre l’improductivité des structures déshumanisantes que nous avons devant nous.
L’entraide et la sobriété carbone
Justement, comme dernière ligne programmatique, l’humanisation des services publics, l’affirmation décomplexée de la primauté normative des rapports sociaux non marchands qu’ils établissent devrait être davantage mise de l’avant dans le contexte de notre lutte aux changements climatiques. Pour le dire sommairement, s’il y existe un lien de causalité entre le développement sans frein du capitalisme et la crise environnementale, nous gagnerions collectivement à situer les services publics démocratisés comme des espaces institutionnels aptes à incarner l’idée de transition. Au cœur des services publics se trouve une idée toute simple d’entraide mutuelle que la domination capitaliste, qui a en son centre l’accumulation comme unique visée sociale valide, n’arrive pas à évacuer. Cette entraide ne se construit pas autour ou au service de la croissance économique; elle est même ontologiquement étrangère à cette idée. Le défi, il me semble, est d’être en mesure de présenter et de construire des rapports institutionnels basés sur ce principe comme la fondation d’un monde sobre en carbone. En quelque sorte, nous avons avec les services publics un embryon du monde que nous devons construire.
Tout ceci n’est qu’un rapide tour d’horizon. Il y aurait bien entendu beaucoup plus à dire. L’important est de se rappeler du caractère dynamique de l’espace politique et d’œuvrer, avec toute la force et la détermination qui nous caractérisent, à devenir un pôle actif et non seulement réactif.
Par Philippe Hurteau, chercheur à l’IRIS.
NOTES
- Ce texte s’inspire d’une présentation au colloque Après la pandémie : austérité, relance ou transition ?, colloque en ligne organisé par l’École d’innovation sociale Élisabeth-Bruyère de l’Université Saint-Paul (Ottawa) les 16 et 17 février 2022. ↑
- Miguel Abensour, « Utopie et démocratie », dans Pour une philosophie politique critique, Paris, Sens et Tonka, 2009, p. 349-362. ↑
- Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval et Pierre Sauvêtre, Le choix de la guerre civile. Une autre histoire du néolibéralisme, Montréal, Lux, 2021. ↑
- Grégoire Chamayou, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, Paris, La Fabrique, 2018. ↑
- Référence au « convoi de la liberté » qui a occupé pendant trois semaines le centre-ville d’Ottawa à la fin de janvier 2022. ↑
- La loi 10 a modifié l’organisation de la gouvernance du réseau de la santé et des services sociaux notamment par l’abolition des agences régionales et la création de centres intégrés de santé et de services sociaux. ↑
- La loi 30 a ordonné la fusion des unités d’accréditation dans tous les établissements de santé tout en limitant à quatre le nombre d’accréditations dans chaque établissement. Elle a imposé également la négociation locale obligatoire sur 26 matières sans droit de grève. ↑
Les violations des droits de l’homme continuent aux Philippines sous Ferdinand Marcos Jr.

Peut-on être en sécurité en faisant fi des droits ?
Peut-on être en sécurité en faisant fi des droits?
Diane Lamoureux, professeure émérite, Université Laval et membre du CA de la LDL Lynda Khelil, responsable de la mobilisation de la LDLRetour à la table des matières Revue Droits et libertés, printemps / été 2023
Au cours des dernières années, le profilage social et racial, l’usage systématique de la force dans les manifestations, la judiciarisation des problèmes sociaux ou l’usage de la violence lors des interventions policières nous ont amenés à réfléchir plus avant sur le rôle de la police dans une société démocratique et sur les limites de l’impunité de facto dont jouissent les membres des divers corps policiers dans l’exercice de leurs fonctions.
Une police imputable
La Ligue des droits et libertés (LDL) souligne depuis plusieurs années l’absurdité et l’insuffisance des mécanismes de contrôle démocratique sur les corps policiers. Un exemple central, c’est l’absence de mécanismes d’enquête indépendants en cas d’abus de pouvoir présumé de membres des forces policières. Actuellement, c’est au Bureau des enquêtes indépendantes d’investiguer sur les cas de bavures policières. Or, ce bureau porte bien mal son nom puisqu’il peut être composé d’un grand nombre d’anciens policiers, ce qui ne lui garantit que peu d’indépendance face à une institution où l’esprit de corps est fort développé et entretenu à la fois par les hiérarchies policières et les syndicats policiers. Ensuite, c’est aux individus ou aux groupes qui portent plainte de porter le fardeau de la preuve en cas d’abus de pouvoir policier. La médiatisation de certains cas d’interception routière sans motif ou d’interpellation policière abusive montre bien que le système est loin d’être équitable : d’un côté une institution, de l’autre des individus. Lorsque ces derniers réussissent à faire reconnaître les abus policiers, comme dans l’affaire Luamba, les mécanismes d’appel font traîner l’affaire en longueur et épuisent la patience des citoyen-ne-s et les ressources temporelles et financières qu’elles et ils doivent y consacrer. Enfin, même le contrôle des élu-e-s, que ce soit au niveau municipal ou national, sur les agissements des policiers et sur l’utilisation des crédits accordés à la police à même les fonds publics est très aléatoire et se transforme trop souvent en opération de relations publiques pour les corps policiers. À quand des séances publiques de reddition de compte, où les citoyen-ne-s et même les élu-e-s pourraient exiger que l’on réponde véritablement à leurs questions? Tout ceci pose la question de la déontologie policière. Quelle place est faite, dans la formation policière, à la primauté et à l’interdépendance des droits? Quelle est l’attitude de la hiérarchie face aux bavures? Comment s’assurer que tous les membres des corps policiers comprennent ce que sont le sexisme, le racisme ou l’homophobie comme systèmes sociaux et s’abstiennent d’en faire preuve, à tout le moins dans l’exercice de leur fonction? Cela soulève également la question de qui doit enquêter et la manière de le faire lorsqu’il y a décès au cours d’une intervention policière.Définancer la police?
Dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, on a vu s’élever des voix pour réclamer un définancement de la police ou questionner ses méthodes d’intervention. En fait, deux questions sont sous-jacentes à ce mouvement de définancement : la première concerne la judiciarisation des problèmes sociaux et la seconde la militarisation des forces policières et de leur armement. Les coupes dans les services publics au cours des trente dernières années ont produit des effets délétères non seulement dans les domaines de la santé et de l’éducation, mais également en ce qui concerne la santé mentale, l’itinérance ou la consommation de drogues. Plutôt que de s’attaquer aux causes réelles de ces problèmes, la tendance a été à la répression des populations et à la judiciarisation des problèmes dont l’aspect le plus pathétique est probablement l’imposition d’amendes à des personnes sans abri au moment du couvre-feu durant la pandémie. Cette façon de procéder a indirectement été la cause de la mort de Rafael André. Et qui dit répression et judiciarisation confère un rôle central à la police dans la gestion de ces enjeux, ce qui entraîne trop souvent des morts évitables, comme nous avons pu le voir dans les cas d’Alain Magloire ou de Jean-René Junior Olivier, entre autres. Toutes les recherches nous montrent que les forces policières ne sont pas formées et souvent incompétentes pour faire face à ces situations et qu’elles contribuent à les envenimer plutôt qu’à les désamorcer. Pourquoi ne pas mieux utiliser les fonds publics en les remettant à des organismes communautaires ou à des services publics de santé et de services sociaux, ce qui serait plus susceptible de garantir la dignité des personnes inscrite dans la Charte? Ne pourrait-on pas proscrire l’envoi de forces policières pour traiter les personnes présentant des problèmes de santé mentale? Il est par ailleurs fort probable que les interventions de groupes communautaires comme le Café multiculturel de Montréal-Nord sont plus efficaces pour prévenir la violence que les patrouilles policières. En effet, ce groupe, comme les autres groupes communautaires engagés dans des pratiques similaires, permet d’établir des liens avec des jeunes que les rapports sociaux inégalitaires marginalisent, les aident à accéder aux ressources disponibles et à exercer leurs droits pour en revendiquer d’autres. Bref, elles favorisent un apprentissage citoyen plutôt que d’engendrer le profilage. Par ailleurs, une part importante des budgets de la police est consacrée à l’achat d’équipements qui devraient être prohibés pour la gestion de manifestations dans une société démocratique. Les robocops des manifestations altermondialistes ou de celles du printemps érable ont blessé grièvement des personnes qui exerçaient un droit démocratique fondamental à coup d’armes non létales comme les gaz lacrymogènes, les balles en caoutchouc ou les bombes assourdissantes.Conclusion
Il n’y a pas de solution miracle aux problèmes posés par l’institution policière, mais il y a de nombreuses pistes de réflexion porteuses de changement auxquelles il faudrait prêter l’oreille et qu’on devrait mettre en pratique. Il est également nécessaire de se questionner sur les enjeux sociaux sous-jacents aux problèmes que l’on qualifie d’insécurités ou d’incivilités et de voir que la répression n’est pas le moyen à privilégier pour assurer la sécurité de toutes et tous dans notre société. L’institution policière a besoin de réformes sérieuses dès maintenant, comme l’arrêt des pratiques porteuses de profilage social, racial et politique, une plus grande imputabilité quant à ses pratiques et un contrôle démocratique sur les fonds qui y sont affectés. Cela ne concerne pas seulement les personnes qui en sont les principales victimes, mais l’ensemble de la population. Plus profondément, il serait fallacieux de voir dans la répression et la judiciarisation une solution garantissant la sécurité des citoyen-ne-s. Diminuer les inégalités sociales, assurer le droit à une éducation de qualité, garantir des ressources suffisantes dans le domaine de la santé et des services sociaux, mettre fin à la marginalisation des populations autochtones et des populations racisées sont des mesures beaucoup plus porteuses de sécurité.L’article Peut-on être en sécurité en faisant fi des droits? est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

Une police en porte-à-faux avec les droits
Une police en porte-à-faux avec les droits
Lynda Khelil, Responsable de la mobilisation de la LDLRetour à la table des matières Revue Droits et libertés, printemps / été 2023
Dès les premières années d’existence de la Ligue des droits et libertés (LDL), les événements mettant en cause des violences policières se succèdent. La LDL réclame la tenue d’enquêtes indépendantes à plusieurs occasions; que l’on pense au Samedi de la matraque en 1964 lors de la visite de la reine Elizabeth II, aux interventions policières lors de la fête de la Saint-Jean-Baptiste en 1971, et aux descentes policières dans les bars gais, dont celle au Truxx en 1977. Les revendications pour des mécanismes d’enquêtes indépendantes sur la police demeurent un champ d’intervention tout au long de l’histoire de la LDL, pour la protection des droits civils et politiques et du droit à l’égalité. [caption id="attachment_18290" align="alignright" width="257"]
Racisme policier
Cette période est aussi marquée par un racisme policier décomplexé. Parmi les événements marquants, celui du 20 juin 1979 retient l’attention, alors que des policiers donnent arbitrairement l’ordre de quitter les lieux à de jeunes Haïtiens jouant au soccer dans un parc du quartier Rosemont à Montréal. Ils tabassent, matraquent et arrêtent les jeunes, et profèrent des insultes racistes. L’événement suscite l’indignation et un débat sur le racisme policier. Le Comité du 20 juin est mis sur pied, regroupant des organisations de la communauté haïtienne et de défense des droits, dont la LDL, pour exiger des actions fermes – qui ne seront pas au rendez-vous. La violence policière à l’égard des personnes noires à Montréal est persistante. Plusieurs hommes noirs sont tués par la police dans les années suivantes : Anthony Griffin en 1987, Preslie Leslie en 1990 et Marcelus François en 1991. Toutes ces violences policières posent la question incontournable des mécanismes d’enquêtes et de plaintes concernant la police. À cet égard, la LDL intervient à plusieurs reprises devant des instances politiques. En 1979, par exemple, elle présente un mémoire en commission parlementaire sur un projet de loi modifiant la Loi de police, dont le titre est évocateur : « Limiter les pouvoirs policiers : une exigence démocratique ». La LDL critique vivement la Commission de police du Québec créée en 1968, et dénonce l’exonération systématique de policiers faisant l’objet d’une enquête. Elle réclame du même souffle que le pouvoir d’enquêter sur leurs actions soit confié à un organisme indépendant et civil. La Commission sera abolie près de 10 ans plus tard, à la suite de l’adoption de la Loi sur l’organisation policière, en 1988, qui mène aussi à l’instauration d’un système de déontologie policière basé sur un Code de déontologie applicable à l’ensemble des corps policiers. Or, la réforme est minée dès le départ et ne répond pas aux attentes et aux besoins des victimes d’abus policiers – et c’est encore le cas aujourd’hui.Luttes à poursuivre
Au cours des deux dernières décennies, la LDL poursuit les dénonciations de violations de droits par la police, en l’articulant comme un phénomène systémique, et non le fait d’incidents isolés commis par quelques policiers. Les décès de citoyen-ne-s aux mains de la police demeurent nombreux au Québec. En août 2008, le décès de Fredy Villanueva, abattu à l’âge de 18 ans lors d’une intervention policière à Montréal-Nord, suscite la colère. Le rapport de l’enquête publique du coroner qui s’ensuit met en lumière le manque flagrant d’impartialité de l’enquête menée par la Sûreté du Québec. La pression est grande pour mettre fin aux enquêtes de la police sur la police. La LDL est très active dans cette lutte, aux côtés de militant-e-s antiracistes et de groupes dénonçant la brutalité policière. Après plusieurs années de mobilisation, le gouvernement crée en 2013 le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI). Cet organisme porte toutefois mal son nom : il n’est pas indépendant du milieu policier, d’anciens policiers pouvant y être désignés. En 2020, la Coalition contre la répression et les abus policiers (CRAP) et la LDL publient un rapport d’envergure faisant le bilan des trois premières années d’activités du BEI, depuis son entrée en activité en 2016. En s’appuyant sur un travail de recherche et les expériences de plusieurs familles de personnes tuées par la police, le rapport établit un constat clair : le BEI n’est pas l’organisme indépendant, impartial et transparent qu’il prétend être. Une réforme en profondeur est nécessaire et la mobilisation se poursuit pour obtenir un vrai BEI. Entre 2009 et 2011, la LDL dénonce aussi le fait que l’État ne soutient pas financièrement les familles de Fredy Villanueva et de Mohamed Anas Bennis, tué en 2005 à Montréal, qui souhaitent participer à l’enquête publique du coroner. Cette revendication est remise à l’avant-plan par la LDL entre 2019 et 2022, alors que plusieurs enquêtes sont annoncées sur les décès, à Montréal, de Pierre Coriolan et de Koray Kevin Celik en 2017, et celui du jeune Riley Fairholm en 2018 à Lac-Brome. Cette lutte mène à l’adoption en 2022 d’un règlement basé sur le régime de l’aide juridique… une autre demi-mesure, qui donne l’apparence d’avoir agi, sans assurer pleinement la représentation juridique des familles. En 2019, une demande de consultation publique initiée par la LDL et appuyée par 24 organisations est transmise à la Ville de Montréal afin d’examiner les méthodes d’intervention de la police, incluant l’utilisation d’armes et l’usage de la force, en tenant compte du fait que les personnes tuées par la police ont souvent des enjeux de santé mentale et/ou sont racisées. L’administration municipale rejette la demande, préférant tenir plusieurs séances publiques de la Commission de la sécurité publique, un exercice sans vision globale et sans remise en question des pratiques policières. La question des armes policières est pourtant cruciale et légitime : par exemple, depuis le Sommet des Amériques en 2001 à Québec, la LDL demande le retrait des balles de plastique en contexte de contrôle de foule, et depuis 2009, le retrait de l’arme à impulsion électrique (Taser), suites aux décès de Quilem Registre et Claudio Castagnetta en 2007. La LDL est aussi active dans la lutte contre les profilages discriminatoires. En 2010, elle co-organise un colloque sur les profilages racial, social et politique avec le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM). La même année, elle participe à une consultation publique de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) sur le profilage racial, une dimension du racisme systémique. Parmi les revendications exprimées, la LDL appelle à tenir compte des liens entre le profilage racial et l’exclusion sociale des communautés racisées. En clair, le droit à l’égalité implique aussi d’agir pour la réalisation des droits économiques et sociaux.La pression est grande pour mettre fin aux enquêtes de la police sur la police. La LDL est très active dans cette lutte, aux côtés de militant-e-s antiracistes et de groupes dénonçant la brutalité policière.Depuis 2019, la LDL porte une attention plus soutenue à la pratique de l’interpellation policière, alors qu’un rapport1 confirme que les personnes autochtones, noires et arabes sont sur-interpellées à Montréal. En février 2023, la LDL lance une campagne, appuyée par 85 organisations, pour exiger l’interdiction des interpellations par le gouvernement du Québec, car cette pratique viole les droits et libertés, est source de profilage racial et social et n’a pas de fondement juridique. Cette campagne s’inscrit dans un contexte où le pouvoir d’interception routière sans motif est aussi contesté devant les tribunaux, parce qu’il mène à du profilage racial. Le 22 octobre 2022, dans une décision historique, Luamba c. Procureur général du Québec, la Cour supérieure invalide ce pouvoir en vigueur depuis 1990 – une décision portée en appel par le gouvernement.
Conclusion
Aujourd’hui, la LDL poursuit les luttes pour accroître le contrôle civil sur la police, obtenir des mécanismes d’enquêtes indépendantes, réduire le pouvoir discrétionnaire des policiers et leurs moyens de répression, ainsi que pour faire reconnaître la responsabilité des autorités politiques et retirer le fardeau de la preuve aux victimes d’entorses à leurs droits. Ce combat nécessite une mobilisation constante et sans relâche de toutes les organisations et les personnes préoccupées par la défense des droits humains.- Armony, Hassaoui et Mulone, Les interpellations policières à la lumière des identités racisées des personnes interpellées. Analyse des données du Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM) et élaboration d’indicateurs de suivi en matière de profilage racial.,
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Les jeunes ni en emploi, ni aux études, ni en formation : pression sociale, mal-être et résistance
Les jeunes qui ne sont ni en emploi, ni aux études, ni en formation sont regroupés pour fins d’études et d’intervention dans la catégorie NEEF[1]. Au Québec, 200 800 jeunes de 17 à 34 ans étaient en situation NEEF en 2019, soit 10,9 % des jeunes de cette tranche d’âge[2]. Ces derniers sont la cible d’actions publiques spécifiques de la part du ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MESS), en particulier depuis 2016. Quant à lui, le Secrétariat à la Jeunesse du Québec a inscrit cette catégorie comme un axe d’intervention prioritaire et vise leur « réinsertion » au sein du système éducatif et du marché de l’emploi. Ces jeunes présentent des profils très hétérogènes, mais les facteurs qui augmentent la probabilité de vivre une situation NEEF de longue durée sont semblables à ceux retrouvés dans l’analyse des inégalités intragénérationnelles dont rendent compte les travaux sociologiques : le niveau de diplôme, la situation socio-économique des parents, le lieu de vie – le taux de NEEF est plus marqué en milieu dit « rural » – et la variable migratoire.
Si le déploiement de politiques publiques destinées à une frange de la jeunesse en difficulté sociale semble a priori aller dans le bon sens, le contexte québécois, où la focale institutionnelle est centrée sur la « pénurie de main-d’œuvre », réfère en même temps à un ensemble d’arguments symboliques qui entretient une lecture de la situation NEEF à partir de la « passivité » et la responsabilité individuelle. À rebours d’une lecture individualisante et pathologisante de cette situation, ce texte, s’appuyant sur quelques éléments d’une enquête portant sur les jeunes NEEF québécois[3] propose de comprendre en quoi les représentations sociales et institutionnelles à l’égard de ces jeunes et l’organisation des politiques publiques alimentent leur sentiment de mal-être et de « non-conformité ». Finalement, l’article fait place à des formes de résistance de la part de jeunes en situation NEEF qui mettent à distance les injonctions sociales à « se changer » et à se « réintégrer » à n’importe quel prix.
La construction sociale d’une non-conformité
Les jeunes en situation NEEF rencontrés lors de notre enquête se trouvent pour la plupart au carrefour d’une multitude de problématiques : conditions de vie précaires, problématique de santé mentale, instabilité familiale, difficultés d’accessibilité à des logements décents. Des liens complexes prennent ainsi forme entre problématique de santé mentale, insécurité financière et pression sociale, chacun des facteurs pouvant alimenter l’un ou l’autre à un moment donné. Pour certains, une problématique de santé mentale peut constituer un des facteurs les ayant amenés à quitter le système éducatif et le marché de l’emploi. D’autres estiment plutôt que c’est en se retrouvant en dehors de l’emploi et de l’éducation que leur santé mentale s’est dégradée; les deux cas de figure ne s’excluent pas. En 2020, l’INRS a publié un portrait statistique[4] sur les jeunes en situation NEEF au Québec qui montre que ces jeunes sont deux fois plus susceptibles de considérer leur santé mentale comme mauvaise ou passable. Ils sont également plus nombreux à déclarer souffrir d’anxiété et à avoir consulté une ou un professionnel l’année précédant l’enquête.
Les difficultés vécues par ces jeunes ne s’inscrivent cependant pas uniquement sur le plan des conditions « objectives » de vie, mais s’incarnent également dans une épreuve sociale d’étiquetage et d’injonction permanente à la « réintégration », sans égard aux conditions dans lesquelles celle-ci devrait se réaliser. Dans un article intitulé « Pénurie de main-d’œuvre : 750 000 jeunes se tournent les pouces », le vice-président du Congrès du travail du Canada déclarait en 2019 à propos de ces jeunes :
Est-ce qu’ils sont dans le sous-sol chez leurs parents ? Le gouvernement fédéral doit absolument s’occuper des jeunes qui sont là à ne rien faire, parce que c’est une bombe à retardement qui va nous exploser en plein visage. À 40 ans, ils vont être des dropouts de la société[5].
Se trouver en-dehors des espaces consacrés de l’école et du travail, ces repères qui structurent le quotidien de la « vie active » des jeunes, alimente ainsi parfois une certaine curiosité, le plus souvent une suspicion et un mépris social, à l’image de l’extrait ci-dessus. Comme l’affirme la sociologue Yolande Benarrosh, « cette place du travail et cette fonction apparaissent d’autant plus centrales […] qu’aucun autre mode de reconnaissance sociale ne semble pouvoir remplacer valablement le fait d’occuper un emploi. C’est donc d’abord une norme qui est pointée à travers la question du travail aujourd’hui[6] ». Les enjeux sociaux et politiques de la question des NEEF et les impacts sur la santé mentale ne peuvent en effet être étudiés de manière détachée des orientations institutionnelles qui jugent ces jeunes comme non conformes à cette norme sociale.
Si ces représentations peuvent s’inscrire dans le cadre plus large de sociétés qui font du travail un ethos de vie, les jeunes Québécois et Québécoises en situation NEEF évoluent dans un contexte où la « pénurie de main-d’œuvre » constitue un sujet récurrent. Être ni aux études, ni en emploi, ni en formation dans une province au sein de laquelle l’accent est mis sur les nombreuses opportunités d’emploi à pourvoir accentue le caractère inhabituel de ce statut et le côté responsabilisant de se « prendre en main » : puisqu’une pléthore d’emplois serait disponible, comment justifier le maintien hors de l’emploi ? Un ensemble d’injonctions peuvent ainsi être déployées en direction de ces jeunes afin de les presser à réintégrer l’ordre productif.
Une pression permanente à la « réintégration »
Les jeunes rencontrés confient ressentir une pression multisituée (famille, organismes de réinsertion, cercle social, « gouvernement ») à se réintégrer au marché de l’emploi – bien plus qu’au système éducatif par ailleurs – qui s’agence avec une forte injonction à « faire quelque chose ». Beaucoup de participantes et participants à l’enquête dénoncent dans ce cadre l’abstraction faite des conditions dans lesquelles ce retour devrait se réaliser; ils se sentent incités à tout accepter, peu importe le niveau de rémunération, le type d’emploi ou de programme de formation, leurs propres aspirations ou l’état de leur santé mentale. Du fait des logiques de conditionnalité des mesures d’aide sociale et l’attachement collectif à la contrepartie, donner des signes « d’activité » afin de se conformer à ce qui est construit comme le bon pauvre « méritant » ou « vertueux » que la littérature sociologique a bien documenté[7] prend ainsi le pas sur toute autre considération. Or, pour beaucoup de ces jeunes sortis précocement du système scolaire, le champ des possibles est réduit à des emplois « atypiques[8] », qui, par ailleurs, peuvent être considérés pour eux davantage comme la norme. Cela entretient le sentiment qu’il est inéluctable de retrouver des conditions d’emploi traumatisantes comme lors des expériences de travail précédentes, et qui participent au sentiment de mal-être. Or, alors que la pénurie de main-d’œuvre est un sujet récurrent au Québec, en particulier depuis la pandémie de COVID-19, nous assistons pourtant moins à un manque de travailleurs et travailleuses disponibles qu’à un manque d’emplois comportant des conditions décentes. Un récent rapport de Statistique Canada[9] a par ailleurs démontré que ce sont les emplois les plus faiblement rémunérés et ne nécessitant généralement pas de diplôme universitaire qui sont le plus touchés, ce qui rappelle l’importance de prendre en compte la qualité des conditions d’emploi disponibles quand on parle de pénuries : « La question de savoir dans quelle mesure ces emplois vacants peuvent être attribués à des pénuries de main-d’œuvre dans des professions spécifiques peu qualifiées, plutôt qu’à des offres de salaire et d’avantages sociaux relativement bas, ou à d’autres facteurs reste ouverte[10] ».
De plus, comme la société québécoise valorise particulièrement l’entrée précoce sur le marché du travail et l’autofinancement des études[11], ces jeunes se sentent sans cesse comparés à d’autres individus de leur âge qui travaillent ou qui ont travaillé en même temps que leurs études. Un participant à notre enquête évoque par exemple une « bataille contre soi-même et les autres ». Devant cette pression sociale et le manque de solidarité, on assiste à un repli sur soi chez certains jeunes. Des intervenantes et intervenants interrogés dans le cadre de l’enquête affirment ainsi avoir observé au fil de leur carrière une évolution des profils des jeunes qu’ils accompagnent :
J’ai vraiment vu un changement de profil des jeunes au fur à mesure des années. Au départ c’était plutôt les intimidateurs, avec des casiers judiciaires, etc. Maintenant, ce sont beaucoup les intimidés, avec une faible estime d’eux-mêmes, de l’anxiété, de dire Rosalie, intervenante sociale.
L’anxiété, c’est ce qui revient le plus souvent. Ils ont le sentiment qu’il n’y a pas de place pour eux, relate Vincent, intervenant social.
Dans ce cadre, certains jeunes ont tendance à se juger responsables de leur condition et de leurs difficultés, tandis que d’autres se sentent mis à l’écart de la société et intériorisent les représentations sociales à leur encontre :
À un moment donné, tu te demandes si tu es normal, ça te vient en tête, même si tu en connais d’autres. C’est sûr que je me suis senti différent une couple de fois, il y a aussi du monde qui me le fait sentir, témoigne Nick, 22 ans.
Partagé par une majorité des jeunes rencontrés, ce sentiment d’anormalité, qu’on « leur fait sentir » pour reprendre les propos de Nick, s’inscrit dans ce lien entre choix politiques, représentations sociales et impact sur l’estime de soi. Les impératifs de productivité et de contrepartie au cœur d’un système de valeurs collectivement partagées rendent tout l’environnement social de ces jeunes légitimé à presser ceux-ci à se réintégrer, tout en disqualifiant toute contestation de leur part.
Lorsque ces jeunes souhaitent aller chercher de l’aide, il n’est pas toujours évident de justifier et de faire reconnaitre les problématiques de santé mentale, et la plupart ne dispose pas d’un médecin de famille. Comme les délais pour pouvoir consulter une ou un professionnel dans le secteur public peuvent atteindre plus d’une année et que le secteur privé leur est financièrement inaccessible, ces jeunes vivent un manque des ressources objectives et subjectives. De plus, ils critiquent souvent les services de prise en charge en raison de la dimension « pathologisante » du traitement proposé : prise de médicaments, se changer soi, ses représentations ou son mode de vie. Le témoignage de Daniel, 27 ans, est révélateur : « Tsé mon psychiatre, c’est pas compliqué, ce qu’il fait, c’est qu’il me donne des médicaments et si je vais mieux, son but c’est de me réinsérer dans des groupes sociaux et de me relancer sur le marché du travail ». On peut établir un parallèle entre la manière de concevoir la situation des NEEF et les problématiques de santé mentale : en effet, dans une large mesure, ces enjeux sont appréhendés selon une perspective individualisante. Il faudrait que l’individu trouve les ressources pour s’extraire de cette situation et cibler un « problème », sans une prise en compte critique des racines politiques et sociales des difficultés et du mal-être.
Être en situation NEEF et bénéficiaire de l’aide sociale : une double sanction
Nombre de jeunes NEEF sont bénéficiaires de programmes d’aide sociale. Or, la condition sociale est « le motif le plus susceptible de fonder une forme ou une autre de discrimination au Québec[12] » : près de 50 % des Québécois interrogés expriment des perceptions négatives vis-à-vis des personnes percevant de l’aide sociale[13]. Les jeunes étant à la fois en situation NEEF et bénéficiaires de l’aide sociale font ainsi l’objet d’une double peine. À la précarité financière et aux injonctions sociales et institutionnelles à la réinsertion s’ajoute le processus d’étiquetage de « l’assisté » et du « BS[14] ». Ces derniers confient se sentir stigmatisés, méprisés et perçus comme une charge pour la société. « Bon à rien », « sous-humain », les termes employés par les jeunes rencontrés pour décrire la manière dont ils estiment être perçus montrent tout le poids de la violence sociale à leur égard. En plus de l’accusation d’« assisté » et de l’étiquette de « profiteur », ces jeunes ont le sentiment d’être la cible de nombreux clichés dont il est difficile de se défaire, des stéréotypes que certains considèrent être relayés par les médias ainsi que par une frange de la société qui n’a jamais connu ces problématiques et qui ignore leurs conditions d’existence.
Ce phénomène ne peut être analysé sans prendre en compte la focale institutionnelle, et parfois médiatique, qui insiste sur le poids de la dépense publique et sur la fraude à l’aide sociale, ce qui attise une méfiance vis-à-vis des bénéficiaires. Mettre de l’avant la fraude à l’aide sociale qui, rappelons-le, reste extrêmement marginale,[15] ravive en effet la dénonciation de comportements « d’assistés », en particulier dans ce qui est présenté comme un contexte de pénurie de main-d’œuvre. Dans ce climat social de suspicion et de prégnance des préjugés à leur encontre, beaucoup de participantes et participants cachent le fait qu’ils perçoivent de l’aide sociale : « N’importe qui va être jugé parce qu’il est sur l’aide sociale : oh ! t’es pas capable de faire quoi que ce soit dans la vie, etc. C’est vraiment pas un sujet à apporter disons ». Cédric, 28 ans.
Le malaise qu’entretiennent certains de ces jeunes vis-à-vis de leur situation, et in fine vis-à-vis d’eux-mêmes, n’est donc pas sans danger et ne peut se réduire à la dimension individuelle. Cela doit être au contraire analysé à travers le prisme des configurations et orientations politiques sous peine de ne retenir qu’une perspective pathologisante du mal-être. Ne pas se percevoir comme socialement intégré peut amener à ressentir une « illégitimité citoyenne[16] » : le sentiment que la société ne leur accorde aucune place et peu de reconnaissance, ajouté à la précarité de leurs conditions de vie, alimente la frustration et le repli sur soi pour les jeunes les plus vulnérables.
Faire face aux injonctions sociales
La recherche a cependant montré que des jeunes en situation NEEF s’inscrivent dans des formes de résistance. Même si cette posture peut dépendre de ressources objectives et subjectives inégalement réparties, certains de ces jeunes n’intériorisent pas les représentations sociales stigmatisantes à leur égard et présentent leur situation NEEF comme une forme de politisation.
Certains jeunes maintiennent en effet « volontairement » leur situation NEEF. Une partie d’entre eux n’envisage à moyen terme aucun retour dans le système éducatif ou le marché de l’emploi, tandis qu’une autre partie s’inscrit volontairement dans des trajectoires discontinues de périodes d’emploi et de chômage. Si les pratiques de ces jeunes ne sont pas uniformes, leur point commun est de s’inscrire dans une résistance aux injonctions de retour au travail quoi qu’il en coûte et malgré le lien socialement construit entre utilité sociale et participation à l’ordre productif, ainsi qu’entre emploi et identité. Adopter une perspective critique et mettre à distance ces injonctions sociales représente une posture délicate, en particulier lorsque l’on est jeune et que l’on dispose de peu de ressources. S’extraire de manière volontaire du marché du travail revient en effet à renoncer à certains avantages, droits et protections sociales. Loin de toute « romantisation », le « choix » de se maintenir en-dehors du marché de l’emploi doit être analysé comme une conséquence des conditions de travail perçues comme indignes et une réappropriation du temps pour soi :
Je vois qu’il y a beaucoup d’inégalités et d’injustices dans le marché du travail et c’est plate à dire, mais c’est peut-être une façon de faire contrepoids et de s’opposer, maintenir une forme d’opposition. Je ne travaille pas mais en même temps les gens se font tellement maltraiter, fait qu’aller sur le marché de l’emploi pour avoir une job de 3 semaines, ben fuck it. C’est triste mais c’est un peu ça. Je vois des gens comme ça, je me sens mal pour eux, mais en même temps ce que j’ai en ce moment me va très bien, et je n’ai pas envie de renoncer à ça pour avoir une vie encore plus pénible. Je trouve que les gens travaillent trop pour ce qu’ils ont ». Daniel, 27 ans
Au début ce n’était pas facile, pis quand j’ai commencé à accepter que oui j’ai pas d’emploi, mais ça ne définit pas ce que je suis, ben là ça a été plus facile de me réintégrer, voir mes amis, juste être sociable là. Je fais des choses pas chères mais je les fais pareil ». Kim, 24 ans.
Tout en insistant sur le caractère précaire et instable de leur situation, ces jeunes ne considèrent pas celle-ci comme un « problème », et jugent que renouer avec des emplois précaires ne ferait qu’aggraver leur problématique de santé mentale. Beaucoup de ces jeunes ont bien tenté de s’accrocher et de se conformer aux attentes sociales et institutionnelles en expérimentant différents emplois. Cependant, entre des conditions de travail jugées « absurdes », un « dégoût » du marché du travail et de réguliers témoignages « d’humiliations au travail » – et pour beaucoup à l’école – pour citer trois des participantes et participants à la recherche, le lien traditionnellement construit entre emploi, dignité et intégration sociale est remis en cause.
Indignés des conditions qui leur sont offertes, soutenus par des actions publiques minimales qui ne permettent même pas d’atteindre le seuil de pauvreté et, dans une large mesure, présentés comme désengagés ou paresseux, leur choix contraint d’une précarité assumée témoigne d’une forme de politisation, silencieuse et individuelle. De la même manière, leur vision critique vis-à-vis des conditions dans lesquelles on les presse de se réintégrer est à analyser au regard du décalage entre leurs besoins et les (non-)réponses apportées par les institutions. Les participantes et participants jugent dans une large mesure les pouvoirs incapables non seulement d’apporter des solutions adéquates pour les aider, mais en outre coupables de légitimer les représentations négatives dont ils font l’objet, l’un des jeunes rencontrés parlant d’un « fossé entretenu entre les travailleurs et ceux qui ne le sont pas ».
En conclusion
Lorsqu’on ne mesure l’utilité sociale qu’à travers une vision productiviste de l’existence, on n’envisage la situation des NEEF que dans la perspective de la responsabilité individuelle. Il en résulte pour une partie non négligeable de ces jeunes une intériorisation des représentations sociales stigmatisantes à leur endroit. Le mépris et le mal-être que peuvent ressentir ces derniers illustrent la part de responsabilité collective et politique dans le maintien de cette violence sociale et dans la délégitimation de tout mode de vie qui ne correspond pas au programme capitaliste et à l’adhésion collective au modèle de la « contrepartie », qui peut être résumé par le slogan « rien sans rien ». Ces orientations créent les conditions sociales et économiques qui engendrent la pauvreté et sanctionnent dans le même temps les individus qui ne parviennent pas à les surmonter et à se conformer à ce qui serait la bonne manière de vivre sa vie, occuper un emploi, être « productif ». On presse particulièrement ces jeunes de « se mettre en mouvement » alors qu’ils sont dans une certaine mesure les moins à même de se conformer compte tenu de l’instabilité de leurs conditions de vie.
L’enjeu principal n’est pas de se concentrer sur ce que l’on présente comme leurs « manques », mais plutôt de remettre en question la manière dont est reléguée une frange de la population privée de reconnaissance et dont le mal-être et les difficultés sont appréhendés à travers la responsabilité individuelle de s’en sortir. Ce sont donc nos propres normes sociales qu’il va falloir interroger avant de presser ces jeunes à « se changer ». Ces derniers, y compris celles et ceux assumant leur situation NEEF, sont demandeurs de politiques publiques davantage adaptées à leurs besoins, moins stigmatisantes, et dont les modalités d’accès sont moins complexes.
Par Quentin Guatieri, docteur en sociologie à l’Université de Montréal.
NOTES
- NEET : Not in Education, Employment or Training en anglais. ↑
- Maria-Eugenia Longo, Nicole Gallant, Aline Lechaume, Charles Fleury, Nathalie Vachon, Achille Kwamegni Kepnou et Marjolaine Noël, Portrait statistique des jeunes de 17 à 34 ans ni en emploi, ni aux études, ni en formation (NEEF) au Québec. Dix stéréotypes à déconstruire, Québec, Institut national de la recherche scientifique (INRS), 2020. ↑
- Quentin Guatieri, Inverser le regard sur la catégorie NEET : rapport à la normativité du travail, à la méritocratie, et à la réussite des jeunes ni aux études ni en emploi au Québec, thèse de doctorat en sociologie, Université de Montréal, 2023, <https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/27853>. ↑
- Maria-Eugenia Longo et al., op.cit. ↑
- Isabelle Dubé, « Pénurie de main-d’œuvre : 750 000 jeunes se tournent les pouces », La Presse, 22 juillet 2019. ↑
- Yolande Benarrosh, « Le travail : norme et signification », Revue du MAUSS, vol. 18, n° 2, 2011, p. 126-144. ↑
- Axelle Brodiez-Dolino, « La pauvreté comme stigmate social. Constructions et déconstructions », Métropolitiques, 7 janvier 2019. ↑
- C’est-à-dire des emplois aux horaires irréguliers, fragmentés, rémunérés le plus souvent au salaire minimum et dont les tâches sont particulièrement répétitives. Voir par exemple Yannick Noiseux, « Le travail atypique au Québec. Les jeunes au cœur de la dynamique de précarisation par la centrifugation de l’emploi », Revue multidisciplinaire sur l’emploi, le syndicalisme et le travail, vol. 7, n° 1, 2012, p. 28–54. ↑
- La Presse canadienne, « Un rapport de Statistique Canada nuance l’ampleur de la pénurie de main-d’œuvre », Radio-Canada, 27 mai 2023. ↑
- Ibid. ↑
- Stéphane Moulin, « L’émergence de l’âge adulte : de l’impact des référentiels institutionnels en France et au Québec », SociologieS, 2012, <http://journals.openedition.org/sociologies/3841>. ↑
- Pierre Noreau, Emmanuelle Bernheim, Pierre-Alain Cotnoir, Pascale Dufour, Jean-Herman Guay, Shauna Van Praagh, Droits de la personne et diversité. Rapport de recherche remis à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, décembre 2015. ↑
- Ibid., p. 70. ↑
- NDLR. « Assisté » réfère à « assisté social » et « BS à « être sur le bien-être social », deux anciennes formules pour désigner les personnes bénéficiant de programmes d’aide sociale. ↑
- Isabelle Porter, « À peine 3 % de “fraudes à” l’aide sociale », Le Devoir, 8 septembre 2014. ↑
- Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, La démocratie de l’abstention, Paris, Gallimard, 2007. ↑
Au-delà du blocage des grands projets nuisibles, construire un mouvement réel vers l’éco-communisme

La nouvelle planification nationale, une analyse beaudetienne
Introduction
On vit au moment du « grand retour de la planification » nationale[2]. Dans les années 1980, 1990 et 2000, la pratique de la planification du développement national avait presque disparu et les intellectuel·le·s avaient abandonné l’étude empirique et conceptuelle de ce phénomène qui avait occupé tant d’espace dans les études du développement économique entre les années 1920 et 1970. Mais depuis une décennie à peu près, les gouvernements du Nord comme ceux du Sud, de l’Est et l’Ouest ont recommencé à planifier leur développement[3]. Plus de 150 pays où habitent les trois quarts de l’humanité ont publié un plan de développement national entre 2012 et 2021.
Qu’aurait pensé Pierre Beaudet de tout ce « grand retour de la planification » et comment aurait-il analysé ce retour à la planification nationale ? Voilà les questions auxquelles je tenterai de répondre. L’apport de cet article est une esquisse d’une analyse « beaudetienne » de la planification nationale – c’est-à-dire inspirée par les grands thèmes de la pensée de Pierre Beaudet, dans la mesure où une telle chose est possible en son absence. Pierre et moi en avions échangé à quelques occasions, mais une collaboration formelle est restée inachevée au moment de son décès.
La pertinence de la pensée de Pierre Beaudet
Pierre était un fervent opposant de ce qu’il appelait le « néolibéralisme », cette nouvelle forme de capitalisme mondialisé qui a vu le jour dans les années 1980 et dont la préférence idéologique était la transformation d’à peu près tout en marchandises par le biais du mécanisme du « marché libre ». L’analyse qu’a faite Pierre de cet enjeu était ancrée dans la tradition marxienne, la mienne plutôt dans la tradition de Karl Polanyi[4], mais nous croyions tous les deux au dialogue entre diverses traditions intellectuelles.
Comme l’ont signalé plusieurs personnes qui ont pris la parole lors de la cérémonie d’hommages en avril 2022, Pierre était marxiste, mais il a toujours renoncé aux deux péchés mortels du marxisme : le sectarisme et le dogmatisme. Pour Pierre, Marx – et bien sûr pas seulement Marx – était une source d’inspiration, pas la vérité absolue. La dialectique hégélienne était un point focal de la pensée de Pierre Beaudet, mais contrairement à certains de ses camarades, il savait que le processus dialectique se déroule rarement de façon simple et prévisible. Les facteurs contingents comptent pour beaucoup; le changement social à long terme dépend des facteurs locaux, nationaux et internationaux. La pensée de Pierre Beaudet a toujours été fondée sur une bonne compréhension des réalités sur le terrain, et notamment la nécessité de bien comprendre le contexte local dans toute sa spécificité.
De plus, Pierre reconnaissait les tensions importantes dans la tradition marxienne sur certaines questions clés, notamment sur la question nationale. Internationaliste de conviction, Pierre était également fier d’être québécois. Un de ses ouvrages importants porte sur le « détour irlandais » et le socialisme, c’est-à-dire la relation entre les luttes pour la libération nationale et la libération des classes ouvrières[5]. Et tandis que certains marxistes plus conventionnels adhéraient au déterminisme économique, Pierre avait bien lu Gramsci[6], le grand théoricien marxiste qui insistait sur l’importance des facteurs sociaux, politiques et idéologiques. Pierre passait ainsi son temps à étudier la société civile et les mouvements sociaux, et à militer dans ces milieux.
Pour toutes ces raisons, Pierre jetait un œil sceptique au modèle soviétique et à ses variantes. Militant infatigable dans la lutte contre les divers régimes minoritaires blancs en Afrique australe pendant les années 1970, 1980 et 1990, Pierre n’a tout de même pas caché son dégout vis-à-vis des abus commis par le régime « marxiste-léniniste » angolais contre la société civile dans ce pays[7], par exemple. Pour lui, le socialisme devait impérativement être démocratique, pluraliste, et participatif. Tout en s’opposant à la « logique du marché » néolibérale, Pierre critiquait la dérive bureaucratique qui avait accompagné la planification centrale d’inspiration soviétique, que cette planification se pratique en URSS ou ailleurs.
Alors, dénonçant la « logique du marché » tout comme de la dérive bureaucratique de la planification soviétique, qu’aurait pensé Pierre Beaudet du grand retour de la planification nationale ?
Le grand retour de la planification : trois thèmes beaudetiens
Trois aspects de la nouvelle planification nationale au XXIe siècle auraient intrigué Pierre. Le premier, c’est que ce retour à la planification nationale est un phénomène essentiellement subalterne et national, une mouvance venant d’en bas. Le deuxième est le fait que bon nombre de ces plans ont été élaborés non pas sur la base de la logique traditionnelle soviétique (étatiste, élitiste, bureaucratique, centralisée, rationnelle), mais sur la base d’une logique « communicationnelle » ou « collaboratrice », inspiré en partie par Habermas[8]. Troisièmement, le retour de la planification nationale est un phénomène dialectique, le fruit des défaillances créées par plus de trois décennies de « néolibéralisme ».
Le grand retour de la planification nationale : un phénomène subalterne et national
Premièrement, le « grand retour de la planification » nationale[9] ne trouve pas ses origines dans les grandes initiatives internationales promues par les bailleurs, les institutions financières internationales ou l’ONU. Les gouvernements du Sud, comme l’Égypte, le Mexique, la Mongolie, la Turquie, et certains du Nord, comme l’Allemagne, la Bulgarie, la Suède, ont tout simplement recommencé à planifier leur avenir, sans y avoir été poussés par les grandes puissances occidentales et internationales. Au moment où Chimhowu et ses collègues ont détecté une résurgence de la planification nationale[10], on n’en a guère trouvé de mention sur les sites Web de l’ONU, de la Banque mondiale, de l’OCDE[11], ni du Fonds monétaire international[12] !
Le fait que certains des grands « succès » du développement – notamment la Chine, sans oublier l’Inde, la Malaisie, la Thaïlande et le Vietnam – n’ont jamais totalement abandonné la planification nationale a sans doute inspiré certains pays à reprendre cette pratique.
Récemment, dans nos travaux, nous avons mené une analyse de contenu de plus de 175 plans de tous les continents ; cette analyse[13] montre la dimension subalterne et nationale de la planification nationale actuelle dans les thèmes qu’ils évoquent. Ceux-ci ne reflètent pas forcément le consensus international des Objectifs de développement durable onusiens[14] ; bon nombre de ces plans promeuvent un programme ancré dans un nationalisme économique et financier. La construction d’une économie nationale axée sur les besoins citoyens, et non pas forcément sur ceux du marché international, est un thème important. Un autre est la construction d’une économie suffisamment résiliente pour résister aux aléas de l’économie mondialisée capitaliste. On détecte de tels thèmes non pas seulement dans les plans produits par les gouvernements « socialistes » comme Cuba, la Bolivie, le Nicaragua, le Venezuela, le Vietnam, mais également dans les plans produits par bon nombre d’autres pays comme le Brésil, l’Égypte, l’Inde, l’Indonésie, la Turquie[15].
Même les pays du Sud qui ont commencé leur retour à la planification nationale par un « document de stratégie pour la réduction de la pauvreté » (DSRP) – dispositif déployé par la Banque mondiale à l’intérieur de son Initiative d’allégement de la dette – ont continué leur planification nationale, habituellement présentée sous forme d’un plan de développement national multisectoriel de moyen terme, sans être contraints de le faire par la Banque mondiale[16]. Depuis 2016, seulement deux pays, le Soudan et le Zimbabwe, ont publié un DSRP.
Le courant communicationnel et la planification au XXIe siècle
Le deuxième aspect concerne le changement fondamental dans la logique même de la planification. Alors que la planification à l’échelle nationale était en train de disparaitre dans les années 1980 et 1990, la théorie de la planification était en mouvance, notamment dans les milieux féministes[17] et urbanistes[18]. Leur ennemi commun était le modèle de planification « rationnelle » et linéaire. Le Gosplan soviétique tout comme les urbanistes américains de l’époque planifiaient tous de la même façon : l’élite définissait ses axes prioritaires et les cibles à atteindre et on répartissait les ressources en fonction de ses priorités ; on gérait tout pour atteindre les cibles. Selon cette logique, les problèmes de tout genre – en économie, dans la société et l’aménagement du territoire – peuvent se résoudre si on déploie cette logique linéaire d’intrants et d’extrants.
Le courant postmoderniste critiquait férocement cette logique et ce modèle de société, mais il n’est pas arrivé à proposer de véritables solutions en dehors d’une anomie et d’un libertarisme individualiste quasi absolu[19]. Les féministes et les urbanistes y ont répondu avec ce que Hamel appelle « le courant communicationnel[20] ». Ces acteurs réflexifs (praticiens et praticiennes, intellectuel·le·s et universitaires militants) ont adopté « une perspective qui situait au premier plan la question de la relation entre » les décideurs politiques et les citoyens[21]. La participation populaire, le dialogue, le questionnement de l’autorité et la recherche de l’amélioration continue, plutôt qu’un objectif prédéfini, en sont les leitmotivs. La source d’inspiration intellectuelle la plus proche est bien sûr Habermas, mais Gramsci n’est pas loin. La révolution est un long voyage qui passe par la société civile, pas un moment temporel précis.
Parmi les 262 plans de développement national publiés entre 2012 et 2021, 41 n’ont pas explicité la manière dont le plan a été élaboré. Mais les autres l’ont fait, et les résultats – obtenus à la suite d’une analyse du contenu conventionnelle[22] – sont intéressants. Presque un quart des autres 221 plans (N=52) ont été élaborés selon un processus purement étatique « rationnel » ; selon les auteurs de ces plans, aucune participation citoyenne n’a été sollicitée. Dans 45 % des cas (N=99), le gouvernement a consulté le public ou d’autres « parties prenantes » pendant le processus de planification ; de telles consultations ont généralement eu lieu à la suite de l’élaboration d’une ébauche du plan par le gouvernement. Et dans plus de 30 % des cas (N=70), les citoyens et citoyennes et d’autres parties prenantes (par exemple, le monde d’affaires, les universitaires, les organisations de la société civile, parfois les groupes religieux) ont participé de façon significative au processus de planification. Cette participation implique une consultation avant que les axes prioritaires ne soient définis, c’est-à-dire un véritable dialogue entre leaders et citoyens concernant les objectifs à poursuivre ; on y trouve une série de consultations et de rétroactions – un processus dialogique – et des rencontres en présence et en ligne, souvent avec des milliers de participants et participantes.
Bien sûr, certains régimes exagèrent le niveau de participation citoyenne et la contribution que de telles rencontres ont sur le contenu final du plan : par exemple, Oman a-t-il vraiment consulté sa population de façon si transparente et démocratique ? Mais même si ces processus sont imparfaits à certains égards – et ils le sont – ces processus ne sont pas sans importance. Au minimum, ils fournissent une légitimité aux forces populaires en dehors des sphères sous contrôle strict de l’État. Et ils transforment la planification en exercice potentiellement démocratique.
La dialectique… et la fin de l’époque néolibérale ?
Pourquoi des gouvernements ont-ils recommencé la planification nationale ? La raison principale se situe dans les défaillances du fameux « consensus de Washington[23] ». Celui-ci propose trois facteurs clés pour un développement sain : la stabilité macroéconomique, l’efficience microéconomique et la « bonne gouvernance ». Exclues de ce consensus – même dans sa forme élargie – sont toutes les questions qui ont intrigué Pierre Beaudet : la question nationale, les classes sociales, la participation citoyenne, les questions d’égalité et d’équité, le rôle de la société civile, de même que les enjeux d’environnement et de genre, et de cohérence de l’action publique.
Dans un processus dialectique que Pierre a bien exploré, la thèse néolibérale a créé ses antithèses et celles-ci sont maintenant universellement reconnues : inégalités croissantes, crise environnementale, crises financières, remise en question de la légitimité de l’ordre international libéral. « Le triomphalisme occidental des années 1990 et des années 2000 sonne désormais creux[24].» Mais à quoi ressemble la synthèse que ce processus dialectique va inévitablement produire ?
Les grands pays à revenu intermédiaire ne se contentent plus de garder leur place dans un ordre international créé par l’Ouest : « Les pays émergents veulent avoir leur mot à dire dans l’ordre international[25] »; ils ont récemment créé ou revitalisé divers organismes internationaux : l’Organisation de coopération de Shanghai[26], la Nouvelle Banque de développement[27] et la Banque de développement d’Amérique latine[28]. Les pays émergents « passent à l’attaque » tandis que les pays occidentaux dominants jouent « défensivement »[29].
On voit également cette indépendance d’esprit et d’action chez les grands pays en voie de développement dans leur plan de développement national. Certains pays, comme la Bolivie, le Mexique, la Turquie, réclament dans leur plan de développement national la nécessité de transformer les normes, les institutions et les organisations internationales ; créer un cadre normatif et règlementaire mondial plus égalitaire fait maintenant partie de l’ordre du jour du développement national.
Et il n’est plus question d’intégrer l’économie nationale au marché international comme dans les années 1980 ; beaucoup de ces plans prônent l’intégration de l’économie nationale tout court ! Bon nombre de ces plans promeuvent un dirigisme économique qu’on n’a pas vu depuis longtemps : mise sur pied des industries nationales « stratégiques », promotion des entreprises privées et paraétatiques comme « champions nationaux » sur la scène internationale, banques de développement national…
Conclusion
Qu’aurait pensé Pierre de tout cela ? Il l’aurait certainement trouvé intéressant, mais les résultats obtenus jusqu’à maintenant seraient restés pour lui insuffisants, voire décevants. Pierre aurait souligné le fait que le capitalisme mondial est loin d’être vaincu, et peut-être que les nouvelles formes de capitalisme national dans les pays émergents ne seront pas forcément meilleures que les formes de capitalisme actuelles.
Pierre aurait pourtant trouvé certains aspects de la nouvelle planification nationale attrayants, notamment l’affirmation accrue de diverses formes de résistance par les États du Sud face aux diktats des pays dominants. L’implication de la société civile et l’arrivée sur scène du « courant communicationnel[30] » et participatif dans les processus de planification nationale auraient également obtenu son approbation, même s’il s’était méfié des aspects performatifs chez certains régimes. Pour lui, l’élaboration d’un plan de développement national offrirait un nouveau terrain de contestation dans la lutte pour la justice et l’égalité, un terrain qu’il faut exploiter. Mais, dans son esprit gramscien, Pierre aurait également compris que la victoire n’est jamais gagnée une fois pour toutes, que la lutte continuera sous nouvelles formes et sur de nouveaux terrains, et que le résultat ultime n’est jamais garanti.
Les grands thèmes de la pensée de Pierre Beaudet restent pertinents pour la prochaine étape de recherche et d’action par rapport à la planification nationale : démocratie et société civile, processus dialectique, ancrage dans le contexte local, relation entre la question nationale et la lutte pour le socialisme. Pierre nous aurait poussés à approfondir nos études de ce phénomène émergent qui est la nouvelle planification nationale, en suivant ces axes, afin de construire un monde meilleur.
Même si on n’est pas arrivé à ce que Pierre aurait appelé le socialisme, on est très loin de l’apogée du néolibéralisme des années 1980 et 1990. Comme Gramsci le savait très bien, la transformation sociétale est une lutte de longue haleine. Merci, Pierre, pour la contribution intellectuelle et politique que tu as apportée à ces grandes batailles.
Par Lauchlan T. Munro,[1] professeur agrégé de l’École de développement international et mondialisation, Université d’Ottawa.
NOTES
- Je remercie sincèrement toutes mes assistantes et tous mes assistants à la recherche pour leur contribution : Ninette AbouJamra, Bhanu Acharya, Vanessa Bejar Gutierrez, Éric Dupuis, Laurence Granger, Fatima Ezzahra Halafi, Maryam Hosseini, Kablan P. Kacou, Leyan Malhis, Laura Martinez, Lilith Murie-Wilde, Endang Purwasari, Rithikesh Sumbhoolaul, Jiadi Wu. ↑
- Jacques Sapir, Le grand retour de la planification ?, Paris, Éditions Godefroy, 2022. ↑
- Chimhowu Admos, David Hulme et Lauchlan T. Munro, « The “new” national development planning and global development goals : processes and partnerships », World Development, vol. 120, 2019, p. 76-89. ↑
- Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard. 2009 (1944). Économiste hétérodoxe et anthropologue hongrois, Polanyi mettait en question la « naturalité » des concepts clés de la science économique libérale, notamment le marché, la concurrence, les marchandises. Pour Polanyi tout comme pour Marx, le capitalisme a des tendances autodestructrices mais les mécanismes sont différents pour les deux auteurs. ↑
- Pierre Beaudet (dir.), Les socialistes et la question nationale. Pourquoi le détour irlandais ?, Paris, L’Harmattan, 2015. ↑
- Antonio Gramsci, Cahiers de prison. Anthologie, Paris, Gallimard, 2021. ↑
- Pierre Beaudet, « La société civile et la lutte pour la paix en Angola », Review of African Political Economy, vol. 28, n° 90, 2001, p. 643-648. ↑
- Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, tome 1. Rationnalité de l’action et rationnalisation de la société, Paris, Fayard. 1987. ↑
- Sapir, op. cit. ↑
- Chimhowu et al., op. cit. ↑
- OCDE : Organisation de coopération et de développement économiques. ↑
- Lauchlan T. Munro, « The resurgence of national development planning : how did we get back here ? », International Development Planning Review, vol. 42, n° 2, 2020. ↑
- Hsiu-Fang Hsieh et Sarah E. Shannon, « Three approaches to qualitative content analysis », Qualitative Health Research, vol. 15, n° 9, 2005, p. 1277-1288. ↑
- ONU, Transformer notre monde : le Programme de développement durable à l’horizon 2030, résolution adoptée par l’Assemblée générale le 25 septembre 2015. ↑
- Munro, op. cit. ↑
- Ibid. ↑
- Caroline Moser, Gender planning and development : revisiting, deconstructing and reflecting, DPU60 Working Paper Series : Reflections n° 165/60, Université de Londres, 2014. ↑
- Marie-Hélène Bacqué et Mario Gauthier, « Quatre décennies de débats et d’expériences depuis “A ladder of citizen participation”de S. R. Arnstein », Participation, urbanisme et études urbaines, vol. 1, n 1, 2011, p. 36 à 66. ↑
- Pierre Hamel, « La critique postmoderne et le courant communicationnel au sein des théories de la planification : une rencontre difficile », Cahiers de géographie du Québec, vol. 41, n° 114, 1997, p. 311–321. ↑
- Ibid. ↑
- Ibid. ↑
- Hsieh et Shannon, op. cit. ↑
- John Williamson, A Short History of the Washington Consensus, Peterson Institute for International Economics, 2004. ↑
- Lauchlan Munro, Les économies émergentes remodèlent l’ordre international libéral (et ce qu’il faut faire à ce sujet), note de recherche n° 5, Association canadienne d’études du développement international, 2021. ↑
- Ibid. ↑
- http://eng.sectsco.org/ ↑
- https://www.ndb.int/ ↑
- https://www.caf.com/ ↑
- Munro, op. cit. ↑
- Hamel, op. cit. ↑
Lettre à mon amie Najwa à Gaza
Appel urgent des syndicats palestiniens : mettez fin à toute complicité, arrêtez d’armer Israël
Conscientiser la lutte par la mémoire

Mal-être pluriel – Souffrances et résistances face à la psychologisation du social
INTRODUCTION AU DOSSIER – Notre époque voit se multiplier les publications et les gourous qui promettent de nous apprendre en trois « zooms » comment gérer intelligemment nos émotions, prévenir l’épuisement professionnel, etc. Toute une « industrie du bien-être » comme la nomme Zineb Farsi, autrice de Le Yoga, nouvel esprit du capitalisme[1], s’est en effet développée depuis une quarantaine d’années.
Mais, paradoxalement, nous n’avons peut-être jamais été aussi éloignés de vivre de la façon harmonieuse promise. Les enjeux de santé mentale se diversifient et s’accroissent. On parle à présent d’anxiété de performance chez les jeunes, même de dépression qui éclate chez des enfants à l’école primaire. On parle moins d’autres mal-être, qui n’en sont pas moins présents : par exemple, la façon dont les femmes sont toujours contraintes de contrôler leurs émotions et leur corps ou la pression et les microagressions que subissent les immigrantes et immigrants racisés voulant s’intégrer à une société.
Qu’ont en commun ces différents constats ? Le fil conducteur de ce dossier n’est pas de livrer une analyse « totale » ou « globale » du capitalisme et de ses méfaits. D’autres l’ont fait avant nous, tel Franco Berardi avec son livre Tueries. Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu[2] qui s’intéresse à l’augmentation des taux de suicide dans certains pays et aux tueries qui se répètent comme symptômes d’une logique systémique à l’œuvre.
Nous voulons plutôt attirer l’attention, comme on tire une sonnette d’alarme, sur la façon dont nous sommes piégés – et même consentants – par un discours idéologique et des représentations sociales qui constituent la marque de fabrique de cette ère néolibérale laquelle réclame un engagement total, et surtout excessif, au travail, aux études; qui nous somment de nous comporter de manière autonome tout en nous surveillant plus que jamais grâce notamment aux algorithmes utilisés par les plateformes numériques et les différents réseaux sociaux; finalement, qui nous amènent à nous dévaloriser, à nous sentir toujours en dessous de l’objectif à atteindre quand bien même nous donnons notre « 110 % ».
Deux phénomènes, faces d’une même médaille, peuvent rendre compte de l’ampleur et de l’emprise de la logique productiviste et marchande qui colonise dorénavant jusqu’à notre intimité[3]. D’une part, nous voyons progresser la médicalisation des comportements sociaux, une façon de dénier les ressorts structurels des nouvelles formes de stress ou d’anxiété produits par les modes de développement de nos sociétés, ou un moyen de dépolitiser ces comportements et de tenter de les vider de leur substance critique incontrôlable.
Loin de nous l’idée qu’il n’y aurait pas de maladies mentales, source d’importantes souffrances, comme le sont la dépression ou la bipolarité. D’ailleurs, paradoxe en réalité guère surprenant, ces maladies ne sont pas plus acceptées aujourd’hui qu’il y a quarante ans, ce qui constitue pour le moins un signe de l’emprise toujours forte des normes et du contrôle des populations.
Mais l’existence de pathologies mentales ne doit cependant pas nous empêcher d’interroger l’apparition de nouveaux troubles classifiés, à la façon dont Ian Hacking, dans son ouvrage Les fous voyageurs[4], a montré la volatilité de certaines maladies mentales qui se développent en même temps qu’elles sont identifiées par les spécialistes, et disparaissent quelques décennies plus tard, nous rappelant que certaines époques de bouleversements ou de chaos, comme l’est la nôtre[5], sont propres à engendrer des comportements atypiques. Durkheim l’avait déjà souligné avec son étude sur le suicide. Aujourd’hui, combien d’enfants se retrouvent diagnostiqués à l’école comme présentant un trouble du déficit de l’attention (TDAH) et doivent prendre des médicaments ?
Depuis quelques années, on voit toutefois apparaitre au sein de différentes disciplines, surtout dans les domaines de la sociologie, du travail social et de la psychologie, des travaux qui remettent en question la gestion politique de la maladie mentale. On assiste aussi à l’émergence d’actions collectives et de mouvements sociaux concernés par la santé mentale, comme le Mouvement Jeunes et santé mentale et le Mouvement Santé mentale Québec, qui dénoncent la médicalisation des problèmes sociaux et qui revendiquent de nouvelles approches d’intervention. Par médicalisation des comportements, nous nous référons à la tendance à ne considérer les problèmes de santé mentale que sous l’angle de l’intervention pharmacologique. Cela conduit à la surmédicalisation de la population qui ne s’attaque pas aux causes des troubles mentaux, mais vise à en contrôler les effets tout en minimisant l’importance des problèmes sociétaux qui génèrent des situations de malaise et de souffrance, et en laissant de côté les stratégies de prévention primaire en santé qui peuvent s’avérer beaucoup plus efficaces à long terme.
D’autre part, la psychologisation du social, évoquée en introduction avec l’essor de « l’industrie du bien-être », s’est largement déployée : de la psychanalyse ou de philosophies existentielles comme l’est originellement le yoga, on ne retient que des boites à outils pour mener « un travail sur soi ». Et nous voilà sommés de savoir gérer notre stress ou notre anxiété sans nous attarder sur les situations sociales, économiques, culturelles avec lesquelles la santé mentale se construit et interagit.
Comme le soulignait Robert Castel[6], qui avait anticipé la dérive des pratiques psychiques dans cette mise en thérapie généralisée des « normaux » au nom de « la maximisation de [leurs] potentialités », l’individu est certes considéré comme un être relationnel, « mais c’est du collectif décollectivisé […], qui se limite à l’interrelationnel ». Exit les normes sociales contraignantes, les relations de travail et la logique gestionnaire, la charge mentale de la toujours présente double journée de travail des femmes, la stigmatisation des migrantes et migrants sans statut, des chômeuses et chômeurs, des assisté·e·s sociaux, etc.; il n’y a plus que des enjeux individuels et c’est sur l’individu que repose la charge d’atteindre les objectifs en adoptant les bons comportements. La psychologie est ainsi mise au service de la « normalisation » des êtres humains dénonce Eugène Enriquez : « C’est la grande perversion de la psychologisation : non seulement c’est l’individu – et jamais le collectif de travail – qui est jugé sur son travail, et en même temps, il est jugé sur sa personnalité[7] ».
En quoi consentons-nous à ces processus ? Bowles et Gintis, deux économistes férus de démocratie, ont bien mis en évidence la grande force du libéralisme par rapport au marxisme, soit le fait de reconnaitre une place à l’agir individuel[8]. Notre modernité est associée au processus d’individualisation. Quoi de plus séduisant aujourd’hui – et subliminal aux images et égoportraits circulant sur les réseaux sociaux – que ce discours qui promet la réussite et l’admiration des pair·e·s à tous ceux et celles qui osent prendre des risques en devenant « entrepreneur de soi » ?
Cependant, agir individuel et agir collectif sont inextricablement imbriqués. Nous sommes mieux outillés à présent, sociologiquement parlant, pour comprendre comment le collectif sous différentes formes (protection sociale, droit du travail, mouvements sociaux féministes, antiracistes ou, pour les classes sociales nanties, héritage, capital économique et symbolique, réseaux sociaux construits par la fréquentation de prestigieuses écoles, etc.) ouvre ou ferme des possibilités de choix pour les individus et atténue ou amplifie les inégalités multiples qui structurent nos sociétés.
Mais dans la vision libérale, les analyses en termes de rapports sociaux de classe, de sexe, de race, d’âge… n’ont pas leur place. Comme l’indiquent Bowles et Gintis, le libéralisme n’accorde, à la différence de Marx, aucune place à l’agir collectif. Incapable de saisir ce qui fait système et dépasse l’addition de volontés individuelles, le libéralisme ne peut que rabattre sur l’individu – et ce, au prix d’une souffrance sociale croissante – tous les problèmes sociaux et économiques qui constituent autant de dissonances cognitives pour cette idéologie. Autrement dit, la vision libérale de l’agir individuel ne peut fonctionner qu’à condition de considérer ceux et celles qui échouent comme des personnes immatures, en échec, des « mineurs » qui doivent parfaire leur apprentissage[9], et qui n’ont donc pas les mêmes mérites (individuels par définition) parce qu’ils n’arrivent pas à « gérer intelligemment leurs émotions », c’est-à-dire à se conduire de façon stratégique, et performer : ainsi des femmes qui n’arrivent pas à briser les plafonds de verre, des migrants qui choisissent mal leurs orientations et réseaux, des jeunes qui ne résistent pas à la pression des études et à l’insécurité des emplois précaires, des personnes issues de la « diversité[10] » qui se complairaient dans une culture de la pauvreté et de la délinquance[11], etc.
La pandémie de COVID-19 nous a toutefois refait la démonstration à la grandeur de la planète qu’il existe des inégalités multiples et systémiques, et que nous n’étions pas égaux face à la charge mentale que la pandémie et le confinement faisaient peser sur nous. Avoir ou pas la possibilité de s’isoler et de percevoir des revenus, ou de télétravailler et diriger une équipe depuis son chalet, ou être privé de tout parce qu’on effectue un travail informel ou précaire, n’a bien évidemment pas les mêmes conséquences.
Autrement dit, celles et ceux qui se sont remis le plus vite du confinement n’étaient pas nécessairement les plus forts mentalement, mais plutôt celles et ceux qui avaient conservé, grâce à leur position sociale et professionnelle, une marge de manœuvre individuelle, permettant même à certains d’entre eux de transformer ce moment en une façon d’expérimenter un autre rapport au monde. Parallèlement, des personnes âgées aux faibles revenus ou particulièrement isolées ont fini par se sentir abandonnées ou ont perdu définitivement leur mobilité, des femmes dépendantes d’un conjoint violent n’ont pu faire appel aux ressources communautaires et certains corps de métier, comme les préposées aux bénéficiaires, où se concentrent les personnes racisées ou migrantes, ont traversé des expériences traumatisantes : livrées parfois à elles-mêmes dans des résidences privées pour ainé·e·s où le personnel médical manquait, elles ont assisté, sans moyen d’y faire face, à la souffrance et à la mort de ces ainé·e·s abandonnés.
En jetant ainsi une lumière crue sur les difficiles épreuves auxquelles est confronté tout un monde ignoré, non reconnu, voire méprisé parce qu’effectuant des tâches qui – consubstantiellement aux divisions du travail genré, racisé et de classe – ne sont pas destinées à obtenir de la reconnaissance, car elles « appartiennent à ces catégories de travail “pénible et salissant” constituant “un bien négatif, qui s’accompagne habituellement d’autres biens négatifs, à savoir la pauvreté, l’insécurité, la maladie, des atteintes corporelles, de la honte et de l’humiliation”[12] », la pandémie a dévoilé l’opposition binaire qui sous-tend la vision libérale de l’individu. Elle a aussi contribué à mettre au premier plan les enjeux de santé mentale[13] en les considérant non plus comme des enjeux relevant de la responsabilité individuelle, mais bien de la société et des États, comme l’a énoncé l’Organisation mondiale de la santé en indiquant, lors d’une réunion à Athènes en 2021 de ministres et responsables de la santé, que « la santé mentale et le bien-être doivent être perçus comme des droits humains fondamentaux ».
Par ce dossier sur le mal-être pluriel, nous souhaitons stimuler une discussion plus large sur les façons de construire une société respectueuse de la santé mentale et du bien-être, en s’attaquant aux inégalités et aux racines structurelles de la souffrance psychologique. Conjointement, en explorant la psychologisation du social et la responsabilisation individuelle de la santé mentale, nous insistons sur l’importance d’une approche intersectionnelle des systèmes d’inégalités pour comprendre l’impact différencié du capitalisme sur la santé mentale des femmes, des minorités, des jeunes et des communautés autochtones. C’est d’ailleurs ce par quoi nous ouvrons ce dossier.
Présentation des articles du dossier
Capitalisme, colonialisme, patriarcat et intersectionnalité des mal-être
Dans ses éditions numériques de la fin aout, Radio-Canada a publié un reportage sur les hikikomoris[14], ces Japonaises et Japonais qui vivent reclus dans leur chambre depuis des années et qui n’échangent avec d’autres qu’à l’aide de leur cellulaire ou d’Internet. Les jeunes constituent une grande partie de ces personnes et sont plus souvent candidats au suicide que la plupart des personnes d’autres tranches d’âge. Un phénomène spécifique au monde nippon ? Certes, la société japonaise incarne une société axée sur la performance, où la pression mise sur les jeunes est, comme en Corée du Sud, immense. Cependant, n’est-ce pas ce qui nous guette si rien ne s’y oppose ? Dans son article « Les jeunes ni en emploi, ni aux études, ni en formation : pression sociale, mal-être et résistance », Quentin Guatieri mentionne qu’au Québec, onze pour cent des jeunes qu’on appelle NEET, sont dans cette situation. Est-ce à dire, comme le soutiennent les politiques publiques, d’abord soucieuses de pallier les pénuries de main-d’œuvre à moindre coût, que ces jeunes sont passifs et n’ont aucun sens de leur responsabilité individuelle ? L’auteur dépeint le sentiment de mal-être qui envahit ces jeunes confrontés à ces discours et politiques de normalisation, mais il présente aussi en quoi leur attitude diffère de celle des jeunes Japonais dépeints dans les récits de Radio-Canada comme honteux de ne pas suivre la voie qu’on leur avait tracée. Car l’attitude des jeunes NEEF représente à la fois une critique du fonctionnement du marché du travail, qui ne leur offre que la précarité, et une façon de mettre à distance « ces injonctions sociales à “se changer” et à se “réintégrer” à n’importe quel prix ».
La compassion est au cœur du care. Mais dans cette société où la marchandisation grignote toutes les sphères de la vie quotidienne, nous ne choisissons pas les conditions dans lesquelles nous prenons volontairement soin des autres, de nos proches en particulier, jusqu’à s’épuiser pour satisfaire cet engagement moral envers la vulnérabilité d’autrui, qui est à la source du care. Comme le souligne le titre de son article, « La fatigue de compassion dans une société capitaliste et patriarcale », Catherine Côté montre les multiples répercussions pour les femmes, car le care est « hautement genré », de cette activité bénévole qui oblige le plus souvent à réduire son temps de travail rémunéré et donc ses revenus, faute d’une reconnaissance par l’État de la proche aidance, et qui finit par conduire à des formes d’épuisement. Cet épuisement se retrouve aussi dans les activités de care salariées, où les impératifs de rentabilité conduisent à n’examiner la productivité que sous un angle marchand qui entre en contradiction avec l’empathie nécessaire pour « prendre soin ». Résultat : « des sentiments de frustration, de déconnexion, d’intolérance, de mélancolie… » jusqu’à ne plus éprouver de compassion.
Dans l’article « La vulnérabilité des travailleurs agricoles mexicains saisonniers face à la COVID-19 », Zuemy M. Cahuich Cahuich examine la migration circulaire entre le Mexique et le Canada pendant la pandémie de COVID-19, et met en évidence l’accroissement des conditions de vulnérabilité des travailleuses et travailleurs saisonniers mexicains. Les données proviennent d’entretiens réalisés entre 2019 et 2021 avec des travailleurs et des fonctionnaires gouvernementaux participant au programme PTAS dans l’État de Quintana Roo au Mexique. La pandémie a révélé la précarité structurelle des travailleurs agricoles temporaires, souvent marginalisés par un capitalisme axé sur les profits au détriment de leur bien-être.
Dans l’article « Néolibéralisme, risque et suicide », Eliana Cárdenas, chercheuse sur le suicide, aborde dans une entrevue la relation entre la rationalité néolibérale et son impact sur la santé mentale et le suicide. Selon Cárdenas, le suicide doit également être compris comme un acte politique et une forme de résistance face à un système qui a marginalisé et exploité les communautés. Dans ce contexte, le suicide cesse d’être un acte individuel pour devenir une manifestation collective, résultant directement d’un modèle socio-économique défaillant.
Mal-être dans les organisations du travail
La deuxième partie de ce dossier est consacrée aux organisations du travail dominées par les (grandes) entreprises entretenant différents liens de subordination avec leurs salarié·e·s ou ce que les plateformes numériques appellent leurs collaborateurs. Un changement de paradigme majeur dans le management et la gestion des ressources humaines s’est opéré à partir des années 1980; cette partie en éclaire les conséquences sur la santé mentale.
Dans le premier article, « Le bien-être par l’autonomie au travail : historicisation d’une impasse », Isabelle Ruelland nous propose de resituer comment le management s’est intéressé au bien-être au travail et comment les transformations sociales et économiques du capitalisme contemporain ont abouti à instrumentaliser le désir d’autonomie pour le présenter comme un vecteur essentiel du bien-être au travail et pour obtenir un engagement immodéré, mais très contrôlé. En déconstruisant les fondements historiques, elle montre « les relations paradoxales que l’autonomie doit entretenir désormais avec la contrainte et le contrôle » et comment ces relations paradoxales « participent d’un mal-être grandissant des travailleurs et travailleuses dans les organisations ».
À contrepied des discours qui nous répètent ad nauseam qu’il ne tient qu’à nous-mêmes de réussir notre vie et que l’entreprise est le lieu du bonheur, Isabelle Fortier, dans « Les voies trompeuses de la réalisation de soi au travail », déconstruit pas à pas cette idéologie selon laquelle on pourrait atteindre un « idéal du moi » au travail. Soulignant comment le néolibéralisme institue le modèle de l’entrepreneur de soi en reprenant un discours sur le désir qui provient de la comète des années 1968, elle détricote la fable néolibérale selon laquelle l’entreprise pourrait faire le bonheur de ses salarié·e·s en montrant sur quoi ce nouvel enchantement repose en fait : l’imposition de nouvelles finalités au travail où la qualité du travail est réduite à des indicateurs quantitatifs maitrisés par des gestionnaires qui peuvent suivre une évolution sans même connaitre le travail réel effectué; la mise en concurrence qui en résulte, pour celles et ceux qui accomplissent les tâches, entre souci de soi et souci du travail bien fait; le changement des modalités de reconnaissance qui conduisent à l’épuisement professionnel, etc. Agir contre ces processus exige, nous dit Isabelle Fortier, de redonner du pouvoir aux travailleurs et travailleuses sur le plan individuel, mais aussi collectif.
Le travail émotionnel que fournissent les femmes dans leurs activités de care au sein de la famille a été théorisé par la sociologue Archie Russel Hochschild. Dans l’article « La positivité toxique : la dictature du bonheur au travail », Angelo Soares montre comment la « psychologie positive » permet d’instrumentaliser cette capacité de l’humain à travailler ses émotions pour en faire des « marchandises fictives ». Après avoir déconstruit l’opposition entre pensée et raison pour montrer la place des émotions dans toutes les activités humaines, l’auteur s’attaque à la façon dont la « psychologie positive » normalise ce que nous devrions ressentir et rejeter selon le discours entrepreneurial. Tout un processus qui conduit aux injonctions sur le bonheur au travail, mais aussi à un travail de l’individu pour effacer de son esprit les dissonances cognitives que ce processus fait bien sûr émerger, et qui sont source de souffrance. Angelo Soares souligne aussi que les « émotions sont traversées par différents rapports sociaux », notamment, selon que l’on est femme ou homme, racisé·e ou pas, on aura droit ou pas à exprimer certaines émotions.
Les plateformes numériques sont bien connues. Mais qui sait vraiment que « collaborer » à ces plateformes ne signifie pas qu’on ait un tel pouvoir individuel ou collectif, bien au contraire. Dans son article « Les conducteurs Uber : entre l’illusion du choix et la surveillance panoptique », qui repose sur une ethnographie effectuée à Montréal, Rabih Jamil dévoile les conditions de travail dans cette entreprise des NATU[15]. Alors qu’Uber promet autonomie, flexibilité, liberté, les conducteurs doivent se conformer à un comportement de façade très dépersonnalisant car ils se savent surveillés par l’application Uber, à chaque instant de leurs interactions avec les clientes et clients, ceux-ci les évaluant en outre à la fin de la course en fonction de ce qu’Uber leur a promis. Dans ces conditions, pourquoi rester ? Ce ne sont pas n’importe quelles personnes qui se retrouvent prises dans la toile de l’application Uber; le plus souvent, ce sont des personnes minorisées, confrontées à la précarité, qui n’ont guère le choix de leur travail, comme c’est le cas des immigrants racisés à Montréal.
Après avoir énoncé en introduction les liens entre organisation du travail et santé mentale, Mélanie Dufour-Poirier et Nicolas Chaignot Delage déplorent, dans « Santé mentale au travail et action syndicale : des défis à relever », que, hormis le stress post-traumatique, les enjeux de santé mentale ne sont pas reconnus au Québec dans les lois sur la santé et sécurité au travail, qui viennent pourtant de faire l’objet d’une réforme. Or, c’est dorénavant considéré par l’Organisation internationale du travail et l’Organisation mondiale de la santé comme faisant partie des droits fondamentaux des êtres humains. Cette législation trop timorée ne facilite pas la tâche des syndicats. Cependant, force est de constater que nombre d’entre eux restent pris dans le discours de la psychologisation du social, renvoyant à la « fragilité psychologique [d’un] travailleur » ce qui relève en réalité de l’organisation du travail. L’article propose ensuite des pistes pour que les syndicats relèvent ces défis.
Résistances individuelles et collectives
En ouverture de cette troisième et dernière partie du dossier, par son article « Le pouvoir d’agir dans une société de performance », Jacques Rhéaume nous convie à une réflexion plus générale sur les conditions du pouvoir d’agir individuel. Commençant par une synthèse de ce qui a été le projet de la modernité en Occident et de la façon dont celui-ci s’est réduit dans la vision néolibérale, l’auteur nous amène à examiner le regard que porte Eugène Enriquez sur les formes d’exercice du pouvoir, qui oscillent entre affirmation collective et idéalisation d’un chef; il en ressort que c’est dans l’articulation entre l’agir individuel et l’agir collectif que se situent les perspectives démocratiques et l’accessibilité partagée à un agir individuel en tant que « sujet social ». Jacques Rhéaume l’illustre en faisant appel à la sociologie clinique qui s’appuie tant sur les récits de vie/récits d’histoires organisationnelles que sur les échanges en groupe pour permettre aux individus ou aux organisations communautaires, soit de redonner du sens à leur travail et de se réapproprier un pouvoir d’agir individuel et collectif, soit de réinsuffler une vie démocratique et de choisir ses orientations « à la lumière des expériences passées » et dans les contextes dans lesquels nous évoluons.
Pour mieux comprendre les dynamiques qui animent les mouvements sociaux revendiquant un traitement différent de la problématique de la santé mentale, l’article intitulé « C’est fou la vie, faut pas en faire une maladie ! » nous livre une histoire d’indignation et de lutte contre la médicalisation des difficultés vécues par les jeunes. Signé par Myriam Lepage Lamazzi et Jimmy Chabot du Mouvement Jeunes et santé mentale, il relate l’histoire et les revendications du mouvement et le combat de ces jeunes contre la médicalisation au Québec. Ils ont développé des outils: une affiche, une vidéo, un manifeste et une déclaration commune.
Dans l’entrevue, « Politiser les “plaintes” systématiquement dévalorisées par l’institution », Nathalie Morel explique comment les propos de ses collègues de la Fédéraation autonome de l’enseignement (FAE), qui « se plaignaient d’épuisement, d’anxiété de performance, c’est-à-dire du sentiment de n’être jamais à la hauteur », l’ont amenée à s’intéresser aux travaux de Marie-France Maranda en psychodynamique du travail, car celle-ci a souligné pourquoi et comment la profession enseignante est source de risque pour la santé mentale. Nathalie Morel a ensuite convaincu ses collègues de l’exécutif de la FAE de mener une recherche-action avec une équipe de spécialistes. L’entrevue permet de comprendre comment la FAE a pu se réapproprier cette recherche jusqu’à proposer, dans le cadre des négociations de la convention collective post-pandémie, un projet-pilote financé par l’employeur public pour favoriser la prise de parole des enseignantes sur leurs conditions de travail et sur le fait que les directions prennent en compte leurs suggestions. La recherche a permis aussi d’établir un guide à l’usage des enseignantes et enseignants et regroupant des bonnes pratiques face aux différentes situations qui les isolent et les épuisent, en s’appuyant sur les récits de pratiques réalisés dans le cadre de la recherche.
Par Carole Yerochewski, Cécile Van de Velde, Alain Saint-Victor, Isabelle Ruelland, Chantal Ismé, Salvador David Hernandez.
NOTES
- Zineb Farsi, Le Yoga, nouvel esprit du capitalisme, Paris, Textuel, 2023. ↑
- Franco Berardi, Tueries. Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu, Montréal, Lux, 2016. ↑
- Voir Anne Jourdain et Sidonie Naulin, « Marchandiser ses loisirs sur Internet : une extension du domaine du travail ? », dans Sarah Abselnour et Dominique Méda (dir.), Les nouveaux travailleurs des applis, Paris, Presses universitaires de France, 2019 et Patrick Cingolani, La colonisation du quotidien, Paris, Éd. Amsterdam, 2021. ↑
- Ian Hacking, Les fous voyageurs, Paris, La Découverte/Empêcheurs de tourner en rond, 2002. ↑
- Voir le texte résumé de Beverly J. Silver et Corey R. Payne, traduit par Emmanuel Chaput, « Crise de l’hégémonie mondiale et accélération de l’histoire sociale », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 25, hiver 2021. ↑
- « D’où vient la psychologisation des rapports sociaux ? », entrevue de Robert Castel et d’Eugène Enriquez par Hélène Stevens dans Sociologies Pratiques, vol. 2, n° 17, 2008. ↑
- Ibid. ↑
- Samuel Bowles et Herbert Gintis, La démocratie post-libérale. Essai politique sur le libéralisme et le marxisme, Paris, La Découverte, 1988. ↑
- Ibid. ↑
- Euphémisme utilisé par le management, à la place de personnes racisées, pour masquer le caractère systémique du racisme. ↑
- Voir la critique de Keeanga-Yamahtta Taylor dans Black Lives Matter. Le renouveau de la révolte noire américaine, Marseille, Agone, 2017. ↑
- Stefan Voswinkel, Isabelle Gernet, Emmanuel Renault, « L’admiration sans appréciation. Les paradoxes de la double reconnaissance du travail subjectivisé », Travailler, vol. 2, n° 18, 2007, p. 59-87, citant Walzer, 1994, p. 244.
- Selon Statistiques Canada, la pandémie et le confinement ont eu des « répercussions négatives sur le bien-être et l’état de santé mentale autodéclarés, surtout chez les jeunes Canadiens et Canadiennes ». Toutefois l’institut de statistiques relève aussi que d’autres facteurs que la pandémie sont intervenus dans les taux de surmortalité, ce qui renvoie aux inégalités dans le type d’emploi ou de logement occupé, les possibilités d’accès aux soins, mais comprend aussi chez les jeunes (et la population) une « surconsommation » d’alcool et de drogues entrainant des surdoses. On a ainsi dénombré 6310 décès attribuables aux empoisonnements et surdoses accidentelles en 2021 contre 4605 en 2020 et 4830 en 2017. ↑
- Guillaume Piedboeuf, « Seuls au soleil-levant. Les fantômes de Tokyo », Radio-Canada, récits numériques, 28 aout 2023, < https://ici.radio-canada.ca/recit-numerique/5860/solitude-isolement-ermite-hikikomori-syndrome>. ↑
- Acronyme réunissant les géants étatsuniens des plateformes numériques (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) qui se sont implantés en cassant un modèle d’affaire préexistant, en l’occurrence la filière des taxis pour Uber. ↑
Les crimes de guerre d’Israël dans la bande de Gaza

Des gouvernements irresponsables face à l’urgence climatique et à la détérioration de notre environnement
ÉDITORIAL – Après les inondations, le verglas, les tornades, les pluies torrentielles, ce sont d’importants feux de forêt qui ont fait rage et qui perdurent à plusieurs endroits au Québec et ailleurs au pays. Une fumée épaisse et étouffante a recouvert le Québec à plusieurs reprises depuis juin. Ces feux ne sont pas que des phénomènes reliés aux cycles naturels de la forêt nordique. Ils constituent la triste démonstration des conséquences des changements climatiques, n’en déplaise aux complotistes tel Maxime Bernier qui accusent de supposés « terroristes verts » d’avoir allumé les grands feux de forêt de cet été. Face à cette situation, il faut de façon urgente réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), mais également veiller à la santé des écosystèmes et à la protection du territoire et des sources d’eau, de façon à ouvrir la voie à un changement majeur de notre rapport à la planète en rompant avec le credo de la croissance et du développement. L’enjeu est considérable : on parle ici des conditions de vie des générations futures et à terme de l’existence d’une planète habitable.
Inaction scandaleuse et irresponsable des gouvernements
Devant cette situation, l’inaction des gouvernements, tant provincial que fédéral, est scandaleuse et irresponsable. Ils ne mettent de l’avant aucun plan d’ensemble. Ils ne proposent aucune véritable transition énergétique et environnementale.
Le gouvernement Legault : branché sur le privé
Le titre du plan du gouvernement Legault, Plan pour une économie verte 2030, résume assez bien ses objectifs. Comme l’écrivait Bernard Rioux, il s’agit « d’une politique environnementale visant le verdissement de l’accumulation du capital[1] ». Le cœur de ce plan est l’électrification : remplacer les véhicules à essence (automobiles, camions, etc.) par des véhicules électriques, et cela, sans vision globale, sans analyse des conséquences de ce choix. Par exemple, malgré ses bienfaits, la filière électrique exige pour la production des batteries une grande quantité de matières premières comme le lithium, le cobalt, le cuivre, ce qui implique une course à l’exploration et à l’exploitation minières.
C’est ainsi que l’on a vu au Québec le nombre de claims (concessions minières) faire un bond de 65 % en l’espace de deux ans[2]. De 182 800 claims en vigueur en 2020-2021, ce nombre est passé à 302 564 en février 2023, la majorité dans le Nord-du-Québec, en territoire autochtone. Dans le sud, des villages complets découvrent être l’objet de claims miniers, d’autres sont en zone de villégiature et au cœur de projets d’aires protégées. En plus des effets dévastateurs sur l’environnement de cette exploration minière, cette dernière représente une menace directe pour la protection de la biodiversité et d’écosystèmes importants, comme la région de la rivière Magpie, de la rivière Cascapédia, de la Moisie[3]… Mais le gouvernement y voit surtout une bonne occasion d’affaires.
L’explosion des claims miniers s’ajoute à un régime forestier qui vient d’être révisé et qui permet de concentrer les coupes sur de plus grandes superficies, ce qui facilite la récolte de bois par l’industrie. Depuis 30 ans, les coupes dans la forêt publique ont grandement transformé cette dernière. « Ainsi, d’un paysage dominé par les vieilles forêts, nous en sommes aujourd’hui à un paysage fortement dominé par de jeunes forêts. Ce constat n’est pas sans conséquences tant sur le fonctionnement de l’écosystème et sa biodiversité que sur la disponibilité de la fibre dans les prochaines années. Ce n’est pas le caribou qui va faire perdre les emplois, c’est notre insatiable soif de croissance dans un univers où les ressources sont limitées[4] ». Les coupes forestières se font aussi de plus en plus à proximité des zones habitées et l’érosion provoquée par les coupes à blanc met en péril la qualité de l’eau potable[5].
La politique-cadre d’électrification du gouvernement Legault va faire exploser la demande en électricité. Alors que le Québec était en situation de surplus d’électricité il y a quelques années, on évoque maintenant la construction de nouveaux barrages pour pallier le manque prochain… Serait-ce une occasion de privatiser davantage la production d’énergie par les éoliennes et les petits barrages ?
Dans le plan caquiste, il n’est jamais ou très peu question d’économie d’énergie, de réorganisation des transports, de diminution de l’usage de l’auto solo[6] ou de développement des transports collectifs. Depuis plusieurs années, on assiste impuissant à une baisse du service des autobus régionaux et des trains. Au même moment, le développement du réseau autoroutier se poursuit, le Québec se divise sur la question d’un « troisième lien » entre Québec et Lévis et le parc automobile augmente plus vite que la population. Il faut changer de cap, car le secteur des transports est le principal émetteur de GES[7].
En 2019, le Canada trônait comme champion mondial de la production des GES par habitant, devant les États-Unis[8] (15,4 tonnes/habitant vs 14,7). Malgré son hydroélectricité, le Québec dégage 9,9 tonnes de GES par habitant contre 6,1 pour les pays européens.
Le gouvernement Trudeau : l’homme qui plantait des arbres
Au fédéral, la présence de l’ex-militant écologiste Steven Guilbeault comme ministre de l’Environnement semble avoir peu d’influence sur le gouvernement de Justin Trudeau. Pour les libéraux, il serait possible de lutter contre le réchauffement climatique tout en exploitant le pétrole tiré des sables bitumineux, d’en développer la production et de l’exporter à l’international. Le plan fédéral comporte encore et toujours de grosses subventions aux compagnies pétrolières, malgré l’engagement répété d’y mettre fin. En 2018, ce gouvernement « vert » a acheté l’oléoduc Trans Mountain permettant le transport du pétrole des sables bitumineux vers le Pacifique pour l’exportation. En 2019, il ajoute un projet d’agrandissement de 30 milliards de dollars[9] promettant de doubler le pipeline de Trans Mountain existant. Au moment où la planète doit réduire sa dépendance aux énergies fossiles, l’entreprise pourra transporter annuellement au moins 260 millions de barils de pétrole, et ce, pour plusieurs années. Comment le gouvernement peut-il encore affirmer que le pays se dirige vers la carboneutralité d’ici 2050 ?[10]
Au cœur de la solution mise de l’avant par le gouvernement fédéral se trouve la promesse de planter deux milliards d’arbres d’ici 2031, un engagement qui nécessiterait de planter 300 millions d’arbres par an…et critiqué par le commissaire fédéral à l’environnement et au développement durable en raison notamment de son caractère trop sommaire[11].
Écoblanchiment et contradictions dans les discours
Comme l’écrit le physicien Miguel Deschênes, « aujourd’hui, au Québec, tout est vert : le gaz naturel, les autos électriques, l’avion, le train, le tramway, les tunnels, les éoliennes, les exploitations forestières, les mines, les barrages et maintenant, comble du ridicule, l’énergie nucléaire[12] ». On accorde des tarifs préférentiels d’électricité aux grosses entreprises polluantes comme les alumineries et les fonderies, on continue de subventionner grassement les pétrolières, notamment pour des technologies peu crédibles de stockage et de séquestration du carbone. Les gouvernements et les politiciens et politiciennes parlent de plus en plus de la crise climatique, ils font semblant de s’y intéresser, mais ils continuent de soutenir un statu quo destructeur.
Selon Karel Mayrand, coprésident du Partenariat Climat Montréal, la plupart des plans d’adaptation des gouvernements et des municipalités se résument « à produire des études, à planter des arbres et à mettre à niveau certaines infrastructures sans véritable plan d’ensemble. […] Il en résulte une courtepointe de mesures qui n’ont pas d’effet véritable sur l’ensemble de nos infrastructures et de nos communautés[13] ».
Par exemple, lors du dernier budget, le gouvernement Legault a bonifié les investissements dans le Plan pour une économie verte 2030, par des mesures pour réduire la demande d’électricité en période de pointe, mais il repousse le même jour l’élargissement de la consigne, contrairement à ce qui avait été promis en 2022. Il se montre très timide sur des mesures qui permettraient d’avoir un impact plus significatif sur les habitudes de la population.
Quant au duo Trudeau-Guilbeault, il a annoncé une enveloppe d’environ 230 millions de dollars pour divers projets à petite échelle tels que le remplacement des systèmes de chauffage au mazout pour les ménages à faibles revenus et la plantation de 275 000 arbres à Montréal et à Vaudreuil-Dorion.
Non seulement les gouvernements n’ont pas de véritables plans, ils font preuve d’une grave hypocrisie envers les citoyennes et les citoyens. Les exemples à cet égard pleuvent. Les batteries vertes subventionnées par le Québec alimenteront de grosses voitures ultra lourdes et énergivores, comme les Hummers. Pire encore, les entreprises de la filière des batteries dans le parc industriel de Bécancour utiliseront du gaz naturel comme intrant et non de l’électricité. Hydro-Québec a même conclu une entente avec Énergir pour convertir des systèmes de chauffage au gaz à la biénergie, permettant à l’entreprise de continuer à vendre son gaz de schiste pendant plusieurs années encore. De son côté, Steven Guilbeault a approuvé récemment un mégaprojet d’expansion d’un port de conteneurs qui pourrait affecter plusieurs espèces en péril en Colombie-Britannique.
Injustice climatique
Nous devons le clamer haut et fort : tout le monde n’est pas égal face aux changements climatiques. Certaines personnes et groupes sont plus vulnérables, principalement selon leur profil socioéconomique : les personnes ainées, les enfants, les populations racisées, les travailleurs et travailleuses des industries saisonnières, les personnes à faible revenu ou atteintes de problèmes de santé chroniques et les Autochtones[14]. Il s’agit là d’une question de santé publique et non d’un problème individuel. Il y a donc une responsabilité d’action qui va au-delà de propositions de projets à la société civile. En milieu urbain, la chaleur extrême et la pollution atmosphérique notamment appellent des actions et des budgets qui doivent vraiment être plus importants : en plus de la diminution draconienne des émissions de GES, il faut rapidement augmenter le verdissement des milieux de vie, la déminéralisation des surfaces, la protection des sources d’eau et des rives, l’adaptation des bâtiments.
Des gouvernements passifs selon la population
En septembre 2019, 500 000 manifestantes et manifestants étaient dans les rues de Montréal à l’occasion de la grande marche pour le climat en présence de la militante Greta Thunberg. Cet élan fut ralenti par la pandémie. Toutefois, un sondage CROP publié en mai 2023[15] révèle que la préoccupation des Québécoises et Québécois pour l’environnement est toujours bien présente : 84 % des répondants accordent un haut « niveau de responsabilité » aux gouvernements du Québec et du Canada en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Ce sont d’abord les gouvernements et les grandes entreprises qui doivent se responsabiliser. Selon Valériane Champagne St-Arnaud, professeure au département de marketing de l’Université Laval, les citoyens et citoyennes comprennent qu’une partie de la solution est entre leurs mains, mais ils savent aussi qu’il y a une limite à ce qu’ils peuvent faire individuellement. C’est pour ça qu’ils en exigent davantage de la part des gouvernements[16].
Conclusion : repolitiser la question climatique
Ce récent sondage démontre bien que la population n’est pas d’accord avec l’attitude irresponsable des gouvernements. Les politiques « au ton vert pâle » de ceux-ci nous dirigent vers un échec lamentable et de graves conséquences sur les écosystèmes et les populations. Il faut de toute urgence de véritables plans d’ensemble des gouvernements.
Il est cependant clair que la crise climatique ne peut être résolue sans changer notre système économique de façon radicale. On ne peut ignorer les liens entre le capitalisme, le néolibéralisme et la destruction écologique. Il est urgent de repolitiser la question climatique et environnementale.
Par Flavie Achard et Milan Bernard, pour le comité de rédaction.
NOTES
- Bernard Rioux, « Le gouvernement Legault et le verdissement du capital », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 27, hiver 2022. ↑
- Alexandre Robillard, « Hausse de 65 % du nombre de claims miniers au Québec », Le Devoir, 3 mai 2023. ↑
- Alexandre Shields, « Des titres miniers bloquent des projets de protection de la biodiversité », Le Devoir, 4 mai 2023. ↑
- Louis De Grandpré, « La forêt, ce n’est pas de la rhubarbe », Le Devoir, 4 octobre 2022, et Julie Tremblay, « Les coupes forestières dorénavant permises sur de plus grandes superficies », Radio-Canada, 25 janvier 2021. ↑
- La Vitrine, « Coupes forestières au lac Kénogami : la dégradation visuelle est débutée », Le Quotidien, 3 mars 2022 et Radio-Canada, Émission La semaine verte, Lacs sous surveillance, 4 décembre 2021. ↑
- Le ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Pierre Fitzgibbon, a déclaré de façon désinvolte à la mi-août qu’il fallait réduire de moitié le nombre de véhicules au Québec, sans préciser le comment. Il s’est fait rapidement rabrouer par le premier ministre. Tommy Chouinard et Hugo Pilon-Larose, « Fitzgibbon persiste et signe, Legault tempère », La Presse, 16 août 2023. ↑
- Ministère de l’Environnement et de Lutte contre les changements climatiques, GES 1990-2019. Inventaire québécois des émissions des gaz à effet de serre en 2019 et leur évolution depuis 1990, Québec, 2021, <www.environnement.gouv.qc.ca/changements/ges/2019/inventaire1990-2019.pdf>. ↑
- Banque mondiale, Émissions de CO2 (tonnes métriques par habitant), <https://donnees.banquemondiale.org/indicator/EN.ATM.CO2E.PC>. ↑
- Alexandre Shields, « La facture du pipeline Trans Mountain grimpe à plus de 30 milliard de dollars », Le Devoir, 10 mars 2023. ↑
- Un rapport récent de Oil Change International (OCI), une organisation de recherche qui plaide pour la transition vers une énergie propre, a qualifié le Canada d’« hypocrite climatique ». Alexandre Shields, « Le Canada qualifié d’“hypocrite climatique”», Le Devoir, 13 septembre 2023. Ce rapport est rendu public quelques jours avant que le Canada accueille le « Congrès mondial du pétrole » à Calgary où trois ministres fédéraux seront présents. Alexandre Shields, « Le Canada accueillera le Congrès mondial du pétrole », Le Devoir, 15 septembre 2023. ↑
- Robert Dutrisac, « Grand parleur, petit faiseur », Le Devoir, 28 avril 2023. ↑
- Miguel Deschênes, « Cessons de cautionner les illusions de l’écoblanchiment énergétique », Le Devoir, 8 juin 2023. “plus flexible” ↑
- Karel Mayrand, « L’autre urgence climatique », La Presse, 8 mai 2023. ↑
- Alice Girard-Bossé, « Rapport de Santé Canada. Les personnes vulnérables plus affectées par les changements climatiques », La Presse, 10 février 2023.↑
- Alexandre Shields, « Les Québécois jugent que le gouvernement n’en fait pas assez pour l’environnement », Le Devoir, 31 mai 2023. ↑
- Ibid. ↑
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