Derniers articles
Tes yeux sont ce qui me retient dans ton tombeau. Imonlè 166, extrait inédit
Christine Palmiéri : L’éternité n’est jamais loin : Poésie : Éditions Mains libres : 2023 : 162 pages (recension)
Pierre Ouellet : Monde ! : Poésie : Éditions Mains libres : 2023 : 166 pages (recension)

Rassemblement virtuel de mobilisation le 29 novembre de 13h à 14h

Travailleuses-eurs et militantes-ts du mouvement de l'action communautaire autonome sont invitées à un rassemblement virtuel le 29 novembre de 13h à 14h pour prendre connaissance et discuter des actions pour la justice sociale et climatique qui auront lieu dans le cadre de la semaine de fermetures, de grèves et d'actions rotatives du 20 au 24 février.
Bonjour !
Vous trouverez ci dessous une invitation pour un rassemblement virtuel de mobilisation le 29 novembre prochain. Nous discuterons de l'appel à l'action du 20 février au 24 février pour la justice sociale et climatique.
L'évènement facebook se trouve ici.
La rencontre aura lieu sur zoom (https://us06web.zoom.us/j/5227952607).
On invite les gens à s'inscrire : https://forms.gle/UHzQzLrYGMh59Wn76
Vous pouvez diffuser cette invitation dans vos réseaux et dans votre région ! :)
Joignez-vous à des organismes communautaires de partout au Québec !
Vous avez envie d'en savoir davantage sur la mobilisation sur la justice sociale et climatique ? C'est quoi la justice climatique ? En quoi ça concerne les organismes communautaires ? Pourquoi un mouvement de fermeture et de grève ? Comment participer ?
En l'espace d'une heure, nous discuterons de la conjoncture, de la campagne de mobilisation en cours et de l'appel à l'action du 20 février au 24 février !
Pour s'inscrire à la rencontre : https://forms.gle/UHzQzLrYGMh59Wn76
Pour consulter l'appel à l'action : https://mepacq.qc.ca/20-24fevrier/
Pour consulter la campagne de mobilisation 2022-2023 : https://mepacq.qc.ca/mob2022-2023/
Solidarité.
Gabrielle Renaud
Coordonnatrice à la vie associative et à l'éducation populaire autonome
Mouvement d'éducation populaire et d'action communautaire du Québec
6839 drolet, Bureau 305, Montréal, H2S 2T1
Téléphone : 514.843.3236 | Courriel : info@mepacq.qc.ca | Site Internet : www.mepacq.qc.ca
Voici l'appel à l'action : https://mepacq.qc.ca/20-24fevrier/
20 au 24 février 2023 – Appel à l'action
Inégalités et climat déréglé, c'est assez !
Communautaire dans la rue !
Semaine de grève, de fermetures et d'interruptions de service rotatives
À DIFFUSER LARGEMENT
Le milieu communautaire du Québec se prépare à une semaine de cinq jours de grèves et de fermetures rotatives du 20 au 24 février 2023. Cette mobilisation s'inscrit dans un contexte de crise autant social que climatique. Nous voulons du changement maintenant, pas dans 30 ans !
Communautaire dans la rue !
Le 23 septembre dernier, nous étions plus de 15 000 travailleuses et travailleurs, 130 000 étudiantes et étudiants en grève et 350 organismes communautaires en action aux quatre coins du Québec.
Fortes et forts de cette mobilisation, nous nous donnons un prochain rendez-vous d'une semaine qui débute le 20 février, journée internationale de la justice sociale.
La réélection d'un gouvernement majoritaire de la CAQ n'augure rien de bon pour nos droits sociaux et la lutte à la crise climatique. Nous devons augmenter les moyens de pression dans le but de bâtir un véritable rapport de force ! Une grève permet aux travailleurs et travailleuses, aux bénévoles ainsi qu'aux militantes et militants d'interrompre leurs activités habituelles afin de participer aux actions de mobilisation dans toutes les régions.
Les revendications
- Bannir les énergies fossiles d'ici 2030, autant en termes de production, de transformation, d'exportation que d'importation en s'assurant d'une transition juste et inclusive pour les communautés et les travailleuses et travailleurs
- Taxer massivement la richesse et réinvestir massivement dans le filet social, afin d'assurer des conditions de vie décentes pour toutes et tous.
Pour en savoir davantage sur les revendications, consultez le cahier de mobilisation 2022-2023
Monter la pression !
Les organismes sont appelés à fermer leurs portes et/ou mener des actions lors d'une journée régionale entre le 20 et le 24 février. L'idée est de monter le ton et se diriger vers des moyens d'action qui mettent davantage de pression.
Qu'est-ce qu'une semaine de grèves / fermeture rotatives
Les organismes dont leur journée d'action régionale est le lundi 20 février passeront le flambeau aux régions du mardi 21 février et ainsi de suite jusqu'au 24 février.
Pourquoi la grève / fermeture ?
La grève s'inscrit dans une escalade des moyens de pression dans le but de bâtir notre rapport de force face à l'État.
La grève c'est un moyen :
D'envoyer un message fort aux gouvernements
De se donner le temps de faire avancer nos luttes
De se solidariser entre nous et avec nos allié-e-s des autres mouvements sociaux
D'amorcer une réflexion collective sur la société que nous voulons construire
D'obtenir des gains
Comment participer à la mobilisation ?
Inscrire mon organisme à sa journée de grève et d'actions rotative régionale
Préparer la mobilisation dans vos groupes
En participant au rendez-vous virtuel le 29 novembre de 13h à 14h
En animant un moment d'échange avec vos membres, votre équipe ou votre C.A.
En allant chercher un mandat de grève / fermeture
Participer à votre journée d'action rotative
Voyez les détails dans le calendrier rotatif des actions
Exemple de résolution pour les conseils d'administration :
N'hésitez pas à l'adapter selon vos besoins et réalités.
Considérant
– Que nous sommes dans une crise des inégalités plus grande que jamais ;
– Que la crise climatique a des impacts grandissants sur nos droits sociaux, nos conditions de vie, notre santé, notre portefeuille, etc.
– Que les groupes communautaires sont en action pour la justice sociale et climatique depuis plusieurs années ;
– Que les gouvernements et les élites économiques ne se saisissent pas de l'urgence d'agir
– Qu'il revient aux mouvements sociaux et à la société civile de lutter pour nos droits sociaux et protéger le vivant
Que [NOM DE VOTRE ORGANISME]
⬜ Diffuse l'appel à l'action de la campagne Inégalités et climat déréglé, c'est assez ! du MÉPACQ dans son réseau et encourage ses membres à y participer ;
⬜ Participe à la semaine de grèves et de fermetures du 20 février
⬜ Soit en grève lors de la journée d'action régionale (voir le calendrier pour consulter la journée de votre région)
À noter : vous pouvez adapter votre mandat de grève selon vos réalités : fermer partiellement une partie de la journée, interrompre certains services ou activités (sans fermeture), offre alternative de services et activités (ex : dans l'espace public, atelier d'éducation populaire, distribution de tracts, etc.).
Les biens publics mondiaux
Montée de l’extrême droite et dérive autoritaire : quelles stratégies pour la gauche ?
Une liberté d’expression conditionnelle ?
Une liberté d’expression conditionnelle ?

Hydrogène vert : Le retour des trusts de l’électricité

Lors de la présentation en Mauricie du projet de 4 milliards $ de TES Canada, le ministre fédéral de l'Innovation, des Sciences et de l'Industrie, François-Philippe Champagne a déclaré, sourire aux lèvres, que le projet lui rappelait les « beaux jours » de la Shawinigan Water and Power, le trust de l'électricité, qui faisait la pluie et le beau temps dans sa région avant la nationalisation de l'électricité en 1962.
Il ne pouvait si bien dire.
15 novembre 2023 | tiré de l'Aut'journal
https://lautjournal.info/20231115/hydrogene-vert-le-retour-des-trusts-de-lelectricite
Le trust
Le projet TES Canada recrée en effet un fief dans la région de la Mauricie. L'entreprise veut produire de l'hydrogène à partir de l'électrolyse de l'eau, un procédé qui nécessite une grande quantité d'énergie.
Selon ses promoteurs, les deux tiers du courant nécessaire viendront de ses propres éoliennes et panneaux solaires. Hydro-Québec fournira l'autre tiers, soit 150 mégawatts. TES Canada envisage de construire de 140 éoliennes capables de produire 800 mégawatts (MW), combiné à un parc solaire de 200 MW. Le parc éolien sera implanté dans plusieurs municipalités et les éoliennes seront reliées à l'usine par un réseau de câblage souterrain privé. Le parc éolien couvrira une grande partie de la Mauricie, comme le trust de la Shawinigan Water and Power à l'époque.
Les deux tiers de l'hydrogène produit seront convertis en gaz naturel synthétique pour Énergir, qui alimentera par son réseau de gazoducs des entreprises réputées non « électrifiables » – c'est-à-dire impossible à décarboner avec l'énergie d'Hydro-Québec – comme les cimenteries et les aciéries.
Nous ne nous prononçons pas pour le moment sur la pertinence ou non du projet, mais bien sur son caractère privé, sur la résurgence d'un trust de l'électricité, comme l'est celui de l'Alcan au Saguenay-Lac-Saint-Jean, qui a échappé à l'époque à la nationalisation et qui détient toujours le privilège d'opérer des barrages hydroélectriques privés depuis longtemps amortis.
René Lévesque contre les trusts
L'annonce de TSE nous a amené à réécouter l'époustouflant plaidoyer de René Lévesque expliquant la nécessité et les bienfaits de la nationalisation de l'électricité en 1962. Son analyse est toujours aussi pertinente.
Reprenons quelques-uns de ses arguments contre les trusts de l'électricité et pour la nationalisation. Les tarifs de l'électricité diffèrent selon les régions ; les profits sont privés ; les dépenses des trusts sont privées ; le trust choisit ses clients parmi ses copains sans avoir à passer par des appels d'offres publics ; ils paient des impôts fédéraux, ce que ne fait pas Hydro-Québec ; la promotion des employés s'effectue dans le cadre restreint du trust plutôt que dans le grand ensemble d'une société d'État. Nous pouvons ajouter que rien ne garantit que ces emplois seront syndiqués. C'est tout le contraire de « Maîtres chez nous ».
Nous vous incitons fortement à visionner la vidéo de la présentation de René Lévesque, d'autant plus que nous constatons que le recours au privé annoncé par le tandem Legault-Fitzgibbon ne se limite pas à l'octroi de construction d'éoliennes reliées au réseau d'Hydro-Québec, mais à la constitution de trusts. Il pourrait en être ainsi pour la construction de barrages reliés à des entreprises industrielles ou minières. Pour visionner la vidéo, cliquez ici.
Power Corporation
TES Canada est une filiale de la firme belge Tree Energy Solutions, qui a des bureaux en Europe, aux États-Unis et aux Émirats arabes unis, et de FCD Inv. Inc. présidée par France Chrétien Desmarais, fille de l'ex-premier ministre Jean Chrétien et femme d'André Desmarais, président délégué du conseil de Power Corporation du Canada. Mme Chrétien Desmarais et l'entreprise européenne agiront à titre de bailleurs de fonds du projet.
D'après le Registre des entreprises, le plus haut dirigeant de TES Canada H2 est Éric Gauthier, un ex-dirigeant de la filière énergétique de Power Corporation, Power Sustainable Capital, un fonds d'infrastructure énergétique de 1,6 milliard de dollars.
Il est intéressant de signaler que l'implication de Power Corporation dans ce projet signifie un « retour aux sources » pour l'entreprise dans l'hydroélectricité. Power Corporation du Canada a été formé en 1925 en tant que holding pour gérer des investissements substantiels dans les entreprises d'utilité publique impliquées dans le secteur de l'énergie électrique dans les Cantons de l'Est ainsi qu'en Ontario, au Manitoba et en Colombie-Britannique.
Lors de la nationalisation de l'électricité en 1962, les dirigeants de Power Corporation ne se sont pas opposés au principe de la nationalisation. Le taux de profit du secteur de l'électricité était tombé entre 2% et 6% et le gouvernement offrait de payer 20% de plus que la valeur réelle des actions. L'entente fut conclue et l'argent encaissé a servi à édifier l'empire, dont s'est porté acquéreur Paul Desmarais en 1968.
La Presse
Paul Desmarais était déjà propriétaire de La Presse en 1967. L'histoire de Desmarais et de La Presse est riche en coups fourrés contre le mouvement indépendantiste québécois. Pour son rôle dans les années qui précédent le référendum de 1980, nous vous recommandons la lecture de ce chapitre de L'autre histoire de l'indépendance.
Il y a quelques années, la famille Desmarais a largué le journal La Presse. Mais son influence demeure. À preuve, l'article du chroniqueur Francis Vailles sur l'investissement de TES Canada dans le projet d'hydrogène vert intitulé « J'étais contre les projets d'hydrogène vert ».
Il était contre, il est maintenant pour. Il écrit : « J'étais contre, donc, mais je me suis prononcé pour à une condition : que les promoteurs de tels projets produisent eux-mêmes leur propre énergie verte. »
Autrement dit, j'étais contre, mais si c'est privé, je suis pour.
Voyons ses arguments. « D'abord, toute sa production sera destinée aux besoins locaux. Et l'entreprise alimentera son électrolyseur en produisant sa propre énergie renouvelable ». Besoins « locaux », vous dites ? Elle ne va pas vendre son hydrogène ?
Il ajoute : « Oui, d'accord, Hydro-Québec fournira 150 mégawatts, soit le tiers des besoins, mais les deux tiers du courant viendront des propres éoliennes et panneaux solaires de TES, ce qui apparaît comme un compromis acceptable. » Deux tiers privés, un tiers public, un compromis acceptable ?
Il poursuit : « Il l'est d'autant plus que l'entreprise utilisera son propre réseau de transport d'électricité, qu'elle veut enfouir sous terre. » Trois tiers privés, c'est encore mieux !
Que cela constitue une privatisation d'Hydro-Québec, le retour des trusts de l'électricité, la fin du « Maîtres chez nous », cela ne semble pas lui effleurer l'esprit.
Le Parti libéral du Canada
Le Parti libéral du Canada et la famille Desmarais sont liés par cent mille fibres depuis que le patriarche a organisé la campagne électorale de 1968 de Pierre Elliot Trudeau dans les bureaux de Power Corporation sur la rue Saint-Jacques à Montréal. Une alliance qui a atteint un sommet avec le mariage de la fille de Jean Chrétien avec le fils Desmarais.
Et le désengagement des Desmarais dans La Presse n'a pas empêché que l'histoire d'amour entre le Parti libéral et La Presse se poursuive.
Le gouvernement de Justin Trudeau a adopté une loi, qui octroie au journal le statut de donateur reconnu par l'Agence de revenu du Canada. Ce statut permet de délivrer des reçus à des fins fiscales à ses donateurs, quels qu'ils soient.
En fait, la possibilité de déduire dans la Déclaration de revenus annuelle les dons à La Presse équivaut à une subvention déguisée et, donc, à une certaine dépendance – voire une dépendance certaine – à l'endroit du gouvernement fédéral et, plus particulièrement à l'endroit du gouvernement Trudeau, d'autant plus que le chef du Parti conservateur, Pierre Poilièvre, a fait savoir qu'il abolirait cette loi.
Alors, bienvenue au retour des trusts et à leurs valets, comme les qualifiait René Lévesque dans son plaidoyer en faveur de la nationalisation de l'électricité et du « Maîtres chez nous ».
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
Le plan Sabia : Le Dollarama de l’électricité
Chez Hydro-Québec, en 2-3 ans, on est passé de surplus confortables à un climat de panique. On nous dit depuis quelques mois qu'il faut augmenter de 50 % la production d'ici 2050.
Avec Michael Sabia, cependant, c'est le feu d'artifice. Dans le plan qu'il vient de déposer, il multiplie par deux la production, donc 200 TWh de plus. Attachez vos tuques ! On ne parle de rien de moins que d'ajouter l'équivalent de la production de 26 barrages de l'envergure de La Romaine, dont les travaux ont duré 14 ans.
Dilapider notre héritage pour justifier une surproduction
Pour arriver à ces chiffres, le gouvernement Legault a ouvert bien grande la porte aux industriels. Il a, par exemple, accordé 77 MW à 20 % de rabais à Nouveau Monde Graphite, comme à une centaine d'autres entreprises. À ce prix, il brade l'électricité. Les promoteurs peuvent bien se bousculer aux portes. C'est le Dollarama commencé par Sophie Brochu qui se poursuit de plus belle. Un peu gêné, François Legault a annoncé la fin de ce programme pour… 2032 et le début de cette suspension pour le 31 décembre… Ce qui donne presque deux mois à Fitzgibbon pour continuer à jouer au Père Noël avec ses p'tits copains industriels.
Après avoir dilapidé notre précieuse énergie à tout vent, la CAQ crie au manque d'électricité. Du même souffle, elle essaie du nous faire avaler une avalanche de projets de production. Encore ici, les p'tits copains gagnent au change. Fitzgibbon préfère le privé pour l'éolien. Même si Hydro-Québec peut produire de l'éolien à moindre coût, c'est le privé qui ramassera le gâteau. L'éolien va donc continuer à nous coûter beaucoup trop cher. Même si l'hydroélectricité est l'énergie la plus propre au Québec, construire de nouveaux barrages n'est pas sans impact sur les écosystèmes.
Nous avons déjà l'électricité pour une vraie transition énergétique
En étant ambitieux et exigeants sur les économies d'énergie, en annulant les deux contrats totalisant 20 TWh d'électricité vendue à perte aux États-Unis, en refusant des projets industriels trop polluants ou sans valeur ajoutée, en utilisant judicieusement la géothermie, nous avons toute l'énergie nécessaire pour assurer une vraie transition énergétique.
La première étape : se débarrasser du gaz naturel en le remplaçant par l'électricité pour la chauffe partout où la géothermie n'est pas une solution. Les technologies sont connues et très abordables.
La deuxième étape : réduire drastiquement notre consommation de pétrole. L'éléphant dans la pièce, c'est le transport en commun. On a bien compris que ce secteur n'est pas tout à fait la tasse de thé du gouvernement Legault. Son bras de fer avec les municipalités sur le dossier en dit long. Il devrait plutôt travailler avec elles pour améliorer l'offre de transport collectif, l'électrifier et rendre son utilisation gratuite. Et oui, gratuite. Nos routes sont bien gratuites pour les automobilistes.
Martine Ouellet
Cheffe Climat Québec
Ancienne ministre des Ressources naturelles
Ancienne gestionnaire chez Hydro-Québec
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Palestine. Remettre les pendules à l’heure

Depuis le 7 octobre dernier, jour de l'attaque du Hamas ayant causé 1200 décès de civils et environ 240 prises d'otages, les représailles d'Israël, sous la forme de bombardements incessants sur l'une des zones les plus densément peuplées du monde ont fait plus de 14 000 morts en un mois et demi, dont plus de 6000 enfants.
Depuis la même date, une vague de désinformation déferle pour appuyer la posture déshumanisante et vengeresse de l'État d'Israël. Elle se caractérise par une réécriture de l'histoire qui occulte l'occupation, la colonisation et l'apartheid depuis la Nakba (la catastrophe) de 1948. Il est crucial de contrer ce discours fallacieux, car tolérer les violences extrêmes contre la population de Gaza, qualifiées par de nombreux experts de nettoyage ethnique et, de plus en plus, de génocide, c'est encourager la haine et la violence. Cela fragilise la capacité de défendre les droits dans des contextes de rapports de force inégaux et discriminatoires à travers le monde. C'est aussi endosser le rôle toxique joué par Israël à travers le monde par l'exportation de technologies militaires et de surveillance mortifères certifiées « testées au combat » pour armer des régimes autoritaires et violents, pour le contrôle des migrants, pour la surveillance des protestations sociales ainsi que des militant·es des droits humains et des journalistes ou pour bâtir des murs hautement sécurisés, comme entre les États-Unis et le Mexique [1].
Sans la fin de la complicité étasunienne, plusieurs spécialistes de la région craignent un exode de la population d'une ampleur encore plus grande que lors de la Nakba de 1948 qui avait causé l'expulsion violente d'entre 700 000 et 800 000 Palestinien·nes. Déjà, depuis le 7 octobre, plus de 1,5 millions de personnes ont été forcées de se déplacer entre le Nord et le Sud de la bande de Gaza, suite à l'ordre d'évacuation lancé par l'État d'Israël. Malgré ce déplacement initial, justifié officiellement par la volonté de « protéger la population civile », Israël a continué de bombarder les civils plus au Sud, comme à Khan Younes, repoussant la population vers une petite zone à la frontière de l'Égypte, de sorte qu'un exode massif vers l'Égypte est craint par plusieurs expert·es de la région. Israël a aussi ciblé quasi systématiquement les hôpitaux et les lieux protégés du Nord de Gaza (par exemple, les écoles de l'UNRWA), laissant croire que l'objectif est de briser la population psychologiquement et de mater la résistance.
Colonisation et apartheid
Le sionisme vise quatre objectifs selon l'historien canadien Yakov Rabkin : « 1) transformer l'identité transnationale juive centrée sur la Torah en une identité nationale à l'instar d'autres nations européennes ; 2) développer une nouvelle langue vernaculaire, soit une langue nationale, basée sur l'hébreu biblique et rabbinique ; 3) déplacer les juifs de leur pays d'origine vers la Palestine ; 4) établir un contrôle politique et économique sur la Palestine. » Rabkin ajoute la volonté de modernisation à l'européenne de ce territoire jugé arriéré, trait typique du colonialisme européen [2].
Plus concrètement, l'État d'Israël est en fait une colonie de peuplement, car elle encourage les personnes juives du monde entier à en devenir citoyen·nes, afin de mener une guerre démographique pour l'occupation du territoire. L'État israélien souhaite ainsi s'assurer que le nombre de citoyen·nes israélien·nes demeure plus grand que celui des Palestinien·nes ou des Israélien·nes d'origine arabe. De plus, la vie des Palestinien.nes est rendue volontairement intolérable afin de les pousser à quitter le territoire, sans droit de retour, en violation de la résolution 194 de l'ONU. Du côté palestinien, la vie est si cruelle, humiliante, oppressante, qu'« exister, c'est résister ». Il y a donc une distinction importante à faire : les cibles de la résistance actuelle sont avant tout le sionisme et les acteurs de ce projet colonial.
De fait, selon la zone où les Palestinien·nes habitent et leur statut, différents droits et privilèges leurs sont ainsi attribués, mais toujours inférieurs à ceux de la population juive israélienne. Selon l'organisation israélienne de défense des droits B'Tselem, quatre méthodes sont utilisées à cet effet : « Deux d'entre elles sont mises en œuvre de manière uniforme dans la région entière : la restriction de la migration des non-juifs et l'accaparement de terres palestiniennes pour construire des communautés réservées aux Juifs, tout en reléguant les Palestiniens à de petites enclaves. Les deux autres sont principalement mises en œuvre dans les Territoires occupés : des restrictions draconiennes sur le déplacement des Palestiniens non citoyens et le déni de leurs droits politiques. Le contrôle sur ces aspects de la vie se trouve entièrement dans les mains d'Israël : dans la région entière, Israël a le monopole du pouvoir sur l'enregistrement de la population, l'allocation des terres, les listes d'électeurs et le droit (ou l'interdiction) de voyager à l'intérieur de la région, d'entrer à n'importe quel endroit de la région, ou d'en sortir. » [3]
Dans ce contexte, les expressions qui peuvent faire paraître les deux parties comme étant égales en effaçant la réalité historique de l'occupation, comme « conflit israélo-palestinien » ou « guerre entre Israël et le Hamas », sont trompeuses. En fait, l'État d'Israël est non seulement la puissance occupante de la Palestine, imposant un contrôle total sur la vie de sa population, mais demeure de plus l'une des dix plus grandes puissances militaires mondiales, faisant partie du « club sélect » des détenteurs de l'arme nucléaire et ayant reçu, de l'aveu-même du Congrès américain, plus de 260 milliards de dollars US en aide militaire depuis 1948. Israël aurait ainsi vendu pour 12,5 milliards de dollars US en armes en 2022 [4]. Notons par ailleurs que le Hamas a bénéficié d'un appui financier important depuis plusieurs années sous la gouverne de Netanyahou, dans le but d'affaiblir l'Autorité palestinienne et de contrer la solution à deux États prônée lors des Accords d'Oslo, tout en permettant de justifier la violence de l'occupation et d'invoquer l'impossibilité de négocier [5].
Autodétermination et droit international humanitaire
En droit international, le droit à l'autodétermination est fondateur, comme corollaire de la souveraineté des États, les acteurs de ce droit. Or, en cas d'occupation militaire d'un territoire, plusieurs résolutions de l'ONU reconnaissent qu'un peuple a le droit de se défendre et de résister par la violence à la violence. Bien que l'occupation soit plus discrète aux yeux du monde qu'une guerre à proprement parler, il n'en reste pas moins qu'une violence est appliquée en continu envers la population occupée. Cette situation devrait être transitoire et non permanente, comme dans le cas de la Palestine. De plus, si l'occupation permanente est déjà illégale en droit international, elle résulte au minimum en des responsabilités pour l'occupant, qui doit s'assurer du bon traitement et de la protection de cette population.
Le droit international humanitaire demande en particulier de faire la distinction entre civil·es et combattant·es ; que les attaques soient proportionnelles aux objectifs militaires visés ; de ne pas attaquer des lieux ou des personnes protégées (journalistes, hôpitaux, écoles, infrastructures civiles) ; d'assurer à la population la capacité de survivre, notamment en ayant accès à l'eau et à la nourriture ; et de protéger ceux et celles qui ne sont plus en mesure de combattre. En ce sens, si la résistance palestinienne est permise, elle se doit aussi de respecter la distinction entre civil·es et combattant·es, tout comme l'armée d'Israël. Par ailleurs, l'ampleur des décès chez les civil·es de Gaza est telle que plusieurs spécialistes des droits humains parlent non seulement de crimes de guerre, mais d'un cas d'école de génocide, un crime contre l'humanité contre lequel l'ensemble des pays est obligé d'agir en droit international. Le silence et l'inaction sont dans ce cas criminels et complices. La population de Gaza est sous un blocus quasi-total ; elle souffre de la faim et n'a pas accès à l'eau potable. Avec le non-fonctionnement des infrastructures de purification de l'eau, l'insalubrité et l'écroulement des services de santé, des maladies infectieuses et diarrhéiques commencent déjà à se propager. L'ensemble de la population gazaouie est présentement otage de la volonté de vengeance de la machine de guerre israélienne.
Solidarité envers le peuple palestinien
Devant ce carnage, impossible de se taire, pour notre propre dignité, et pourtant, il existe un fort climat de peur chez les organisations et individus. Cette solidarité est parfois criminalisée, dénoncée comme étant antisémite, alors qu'il n'en est rien. Pourquoi ?
Au cours des dernières années, l'International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA) a intensivement promulgué une définition de l'antisémitisme assimilant toute critique des politiques de l'État d'Israël à de l'antisémitisme. Ce courant visant à faire taire, voire à criminaliser la solidarité avec la Palestine, date de plusieurs années, une motion ayant par exemple été adoptée sous le gouvernement de Stephen Harper en ce sens. La définition vise aussi à détourner les énergies existantes pour bâtir et renforcer la solidarité vers la défense fastidieuse et individuelle contre de fausses accusations d'antisémitisme. Plutôt que de réellement défendre la communauté juive contre l'antisémitisme, cette définition tend à banaliser l'utilisation de ce terme et à affaiblir la capacité collective à dénoncer les réels crimes haineux contre elle.
De plus, l'idée que l'État israélien, pourtant un État d'apartheid (!), serait la « seule démocratie au Moyen-Orient » et qu'en contrepartie, les Palestinien·nes arabes seraient des terroristes violent·es, arriéré·es et islamistes a su s'insérer dans le discours des médias dominants avec des termes comme « terroristes » que certains médias comme la BBC ont d'ailleurs refusé d'employer.
Le cas le plus récent de censure est du Dr. Yipeng Ge, suspendu de son internat à l'université d'Ottawa, notamment pour avoir utilisé la phrase « de la rivière à la mer » sur les médias sociaux. À sa défense, une pétition en ligne a recueilli plus de 60 000 signatures. Des groupes comme Voix juives indépendantes et Labour for Palestine tentent aussi de répondre aux attaques injustifiées d'antisémitisme, respectivement en prenant position publiquement et par la création d'un réseau de soutien juridique pour contrer ces attaques à la liberté d'expression. Il est donc urgent d'agir pour demander le respect du droit international par l'État d'Israël et dénoncer publiquement les violations des droits humains des Palestinien·nes, pour demander d'imposer conséquemment des sanctions envers Israël, notamment contre le commerce d'armes. L'appui au mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions constitue également un levier important pour faire pression économiquement et politiquement sur Israël afin qu'il respecte le droit international et pour briser la complicité de compagnies et institutions présentes au Canada et au Québec ainsi que de leurs gouvernements envers cet État. Trois actions concrètes sont possibles à brève échéance : participer aux manifestations en solidarité avec la Palestine et s'organiser collectivement pour prendre parole ; signer une pétition parlementaire auprès du gouvernement fédéral, demandant notamment des sanctions et un embargo sur le commerce d'armes avec Israël, et signer une pétition au gouvernement provincial lui demandant d'annuler l'ouverture d'un bureau du Québec à Tel Aviv.
Il en revient aux Palestiniens et Palestiniennes de décider leur avenir, mais dans les circonstances actuelles, le rapport de force est tellement faussé qu'un appui et des pressions internationales sont essentiels pour que cette population ait un jour cette liberté.
[1] Chris Hedges, « Israël ferme son laboratoire humain à Gaza », The Chris Hedges Reports, 17 novembre 2023, traduction par le Collectif Échec à la Guerre. Disponible en ligne.
[2] Rabkin, Yakov, Comprendre l'État israélien, Écosociété, p. 62.
[3] B'Tselem, « Un régime de suprématie juive de la Méditerranée au Jourdain : c'est un apartheid », 12 janvier 2021. Disponible en ligne.
[4] Chris Hedges, op. cit.
Amélie Nguyen écrit cet article à titre de citoyenne.
Photo : Taymaz Valley (CC BY 2.0)

Une nouvelle séquence de 7 jours de grève du côté du Front commun

Le Front commun CSN-CSQ-FTQ-APTS tiendra sept nouvelles journées de grève du 8 au 14 décembre. Les dirigeant.e.s syndicaux ont annoncé vouloir arriver à une entente de principe le plus rapidement possible avec le gouvernement. Il y a du mouvement aux tables sectorielles ainsi qu'à la table centrale en présence du conciliateur. En l'absence d'une entente de principe, d'ici la fin de l'année, la prochaine étape sera le déclenchement d'une grève générale illimitée en 2024.
La FIQ doit annoncer, le 29 novembre, une nouvelle séquence de grève.
Yvan Perrier
28 novembre 2023
11h20
Ajout
28 novembre 2023
16h30
Après le Front commun CSN-CSQ-FTQ-APTS, c'est au tour de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) d'annoncer que ses 80 000 membres infirmières, infirmières auxiliaires et autres professionnelles en soins seront en grève du 11 au 14 décembre.
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

« Pour réfléchir aux solutions, il faut au moins ne pas se tromper sur les causes »

Historienne, ukrainienne et militante de gauche, Hanna Perekhoda est doctorante en sciences politiques à Lausanne depuis 2013. Entre l'Ukraine et la Suisse, elle observe pour nous le chassé-croisé des prises de positions des gauches européennes. Et le miroir tendu aux activistes d'Europe de l'Ouest n'est pas des plus flatteurs.
17 novembre 2023 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/11/17/hanna-perekhoda-sur-lukraine-pour-reflechir-aux-solutions-il-faut-au-moins-ne-pas-se-tromper-sur-les-causes
Pouvez-vous nous parler de la gauche ukrainienne ? Quelles sont ses principales composantes ?
Hanna Perekhoda : Avec tout le poids de l'héritage de l'époque soviétique, il n'est pas du tout évident de se déclarer de gauche ou pire encore, se dire socialiste, en Ukraine et en général dans l'espace post-soviétique. Le socialisme est une idéologie discréditée dans cette partie du monde, car associée à une politique génocidaire de l'époque stalinienne et, de manière générale, à l'oppression nationale et à la terreur politique.
L'héritage soviétique a aussi rendu très difficile toute forme d'auto-organisation des travailleurs ou de tout autre groupe social par le bas, parce que toutes les tentatives d'actions collectives ont été étouffées dans l'œuf pendant des dizaines d'années. Et puis sont arrivées les années 1990 et le capitalisme sauvage qui a achevé de définitivement transformer l'Ukraine en une espèce de terre brûlée en matière de défense collective des droits sociaux ou encore en termes de mobilisation collective, de capacité des classes populaires à s'auto-organiser pour défendre leurs droits, quelque chose qui a commencé à changer seulement en 2013, avec la révolution de Maïdan.
Les partis de gauche institutionnels sont actuellement inexistants en Ukraine, parce que le label du socialisme et du communisme a été utilisé par des ultras conservateurs nostalgiques de la grandeur impériale de l'URSS, par des forces pro-russes. Face à cette absence de la gauche dans la politique institutionnelle, il existe des initiatives intéressantes par le bas – féministes, écologistes – la « nouvelle gauche », comme on l'appelle, c'est-à-dire la gauche démocratique, antiautoritaire. Depuis le début de l'invasion russe en 2022, ces organisations-là ont un rôle important à jouer. Je dirais même qu'elles se sont renforcées. Toutes ces organisations participent à l'effort collectif de la résistance ukrainienne contre les forces de l'occupation : la résistance armée, mais aussi la résistance civile.
« Ce n'est pas parce qu'on lutte pour la victoire de l'Ukraine
qu'on s'aligne sur les politiques néolibérales du gouvernement »
Avec mon organisation, Sotsialnyi Rukh (Mouvement social), qui s'appuie sur les principes du socialisme démocratique, on s'oppose à des mesures néolibérales et antisociales du gouvernement. On fournit du soutien juridique sur la question du droit du travail aux salariés ukrainiens qui se battent pour leurs droits sociaux dans le contexte de la guerre, en lien avec les militants syndicaux. On essaie aussi de faire pression à l'international pour que l'Ukraine respecte ses engagements à l'égard des normes de droit de travail.
On incite nos allié·es dans le monde à faire pression, d'une part pour demander un soutien militaire, financier et diplomatique à l'Ukraine en tant que pays, pour qu'elle puisse se défendre, mais dans le même temps, nous refusons que ces aides soient soumises à des conditions à caractère néolibéral et antisocial. On mène aussi une campagne pour obtenir l'annulation de la dette extérieure de l'Ukraine. Bref, ce n'est pas parce qu'on lutte sans ambigüité pour la victoire de l'Ukraine dans cette guerre d'agression qu'on s'aligne sur les politiques néolibérales de notre propre gouvernement. Heureusement, en Ukraine, contrairement à la Russie, on a encore les moyens de mener ce type de campagne, même en temps de guerre.
Dans cette double position, constatez-vous des tensions à gauche ou plutôt une forme d'union sacrée ?
Hanna Perekhoda : Je pense que, dans les conditions de guerre, toute espèce de tension qui aurait pu exister avant s'est estompée. On a effectivement beaucoup plus de choses en commun dans cette situation avec les autres composantes de la gauche que de choses qui nous désunissent. Au sein de la gauche, les gens de différentes tendances – les anarchistes, les socialistes démocratiques, les militants antifascistes, tous sauf les stalinistes – se sont mis ensemble, même avant l'invasion, parce qu'un certain nombre de personnes étaient conscientes que la nouvelle agression militaire allait probablement avoir lieu.
Qui va aller à l'armée, qui va rester pour plutôt s'occuper de l'aide logistique, de l'aide humanitaire ? Les rôles étaient distribués à l'avance dans le cas où cet événement se produisait. On a bien sûr des désaccords entre nous, mais pour que le débat politique soit possible, il faut déjà faire en sorte que notre société soit vivante et qu'on ait des droits et des libertés de base, une chose impossible sous l'occupation de l'armée étrangère qui nie aux Ukrainiens non seulement le droit à une souveraineté politique, mais même le droit d'exister.
Le positionnement des pays de l'Union européenne ou des membres de l'OTAN est souvent débattu. Qu'en est-il en Suisse où vous résidez ? Êtes-vous confrontée à des réticences au sein de la gauche dans ce conflit ? Quelle part est attribuable à la tradition suisse de neutralité ?
Hanna Perekhoda : La place de la Suisse dans ce conflit est particulière. C'est tout d'abord la principale plateforme de négociation sur les matières premières, et surtout les combustibles fossiles, dont l'extraction et la vente non seulement détruisent la planète comme on le sait, mais renforcent aussi les régimes autoritaires et dans ce cas précis, le régime de Poutine. La Suisse, c'est également, grâce à son secret bancaire, le coffre-fort de tous ceux qui gagnent de l'argent grâce au pillage et à l'exploitation illégale des ressources, que ce soit dans leur propre pays ou ailleurs. Les proches de Poutine y mettent leurs richesses et leurs familles à l'abri du regard. Il y a entre 150 et 200 milliards de dépôts des oligarques russes proches de Poutine dans les banques suisses et la Suisse n'en a bloqué qu'une infime partie. En outre, de nombreuses entreprises suisses contournent les sanctions et continuent de vendre à la Russie des composants à double usage, comme des puces électroniques, qui peuvent servir à construire des armes.
La position du comité qu'on a fondé en Suisse est de faire en sorte que la Suisse cesse d'être un abri confortable pour le business, les richesses et les familles de ceux qui mènent des guerres, de ceux qui exploitent des populations, qui usent de politiques répressives et qui détruisent la planète. À droite de l'échiquier politique, on ne souhaite pas en parler, car cela demande de remettre en question le système tout entier qui permet à la Suisse de rester aussi riche et « neutre ». Neutre d'ailleurs n'est pas le bon mot pour moi. Je dirais plutôt qui permet à la Suisse de rester aussi économiquement cynique dans sa politique internationale.
La gauche est également réticente à parler sérieusement de ces questions-là. Les gens aiment parler de la géopolitique. Par contre, ce qu'ils aiment un peu moins, c'est se demander d'où provient la richesse de la Suisse, dont la gauche locale profite aussi. Et surtout, quel est le prix de cette richesse ? Pour nous, ces questions doivent apparaitre dans le débat public. On doit se les poser, même si elles sont inconfortables.
En termes de soutien et de solidarité, quelles demandes la gauche ukrainienne adresse-t-elle au reste de la gauche européenne ?
Hanna Perekhoda : Je pense que la demande numéro un est d'être solidaires avec tous les opprimé·es et contre tous les oppresseurs, et surtout de ne pas confondre les deux. Une fois qu'on est au clair par rapport à cela, il serait bien de faire en sorte que les voix des organisations, des initiatives, des personnalités progressistes, Ukrainiennes et Russes, soient entendues.
« Sotsialnyi Rukh et le Mouvement socialiste russe ont publié
un manifeste commun, mais leur avis compte moins que
les experts en géopolitique qui n'ont jamais mis le pied en Ukraine »
La revendication que nous partageons, tant la gauche ukrainienne que la gauche antiautoritaire en Russie, c'est la défaite du régime de Poutine. D'une part, ce régime massacre des Ukrainien·nes et d'autre part, il envoie des centaines de milliers de Russes, comme de la chair à canon, dans une guerre que ceux-ci n'ont aucune raison de mener. Si l'on est solidaire avec notre classe et non pas avec les grandes puissances revanchistes qui se présentent comme « humiliées », on a tout intérêt à soutenir les Ukrainiens qui se défendent contre l'agression impérialiste, ainsi que les Russes qui refusent d'aller dans un pays étranger pour tuer. Il y a plusieurs organisations en Russie qui le comprennent, mais ce qui nous étonne, c'est que de nombreuses organisations en Europe semblent ne pas le comprendre… Sotsialnyi Rukh et le Mouvement socialiste russe ont même publié un manifeste commun tout au début de l'invasion, mais visiblement les avis des socialistes ukrainiens et russes comptent moins que celui des experts en géopolitique qui n'ont jamais mis le pied en Ukraine ou en Russie.
Quels obstacles la gauche ukrainienne rencontre-t-elle dans la construction de ces liens de solidarité ?
Hanna Perekhoda : On a pu constater que plusieurs organisations ou figures de gauche, qui sont par ailleurs respectées pour leurs positions fortes contre l'impérialisme américain, ont manifesté une complicité étonnante avec leurs adversaires de droite sur le sujet de l'invasion de l'Ukraine. On retrouve souvent chez eux une ignorance, voire un déni complet de l'expérience historique de nombre de pays qui ont subi l'oppression du régime russe impérial et puis soviétique. Je pense qu'il y a une forte composante psychologique qui entre en jeu. Nous sommes face à un égocentrisme méthodologique. Il est plus facile de croire que l'Occident et plus particulièrement les États-Unis serait derrière toutes les guerres sur la planète que de supposer que les pays non-occidentaux peuvent agir par eux-mêmes. D'après cette logique, même l'État russe est dépourvu de sa capacité d'action propre et ne peut qu'agir qu'en réponse aux actions de l'Occident omnipotent. C'est lui le seul vrai acteur de l'histoire, qu'il soit méchant ou gentil. Ainsi, les critiques les plus virulents de l'impérialisme occidental n'échappent pas à l'occidentalocentrisme, mais en sont une expression paradoxale.
« Nous sommes face à un égocentrisme méthodologique :
il est plus facile de croire que l'Occident
serait derrière toutes les guerres,
que de supposer que les pays non-occidentaux
peuvent agir par eux-mêmes »
Certes, il faut s'opposer à l'impérialisme des États-Unis et à l'hégémonie occidentale, qui est de moins en moins une hégémonie d'ailleurs. Mais ne restons pas dans cette logique binaire d'opposition entre l'Occident et le reste du monde, qui ne serait composé que des opprimés. Dans cette logique, on se retrouve, parfois sans le comprendre, à soutenir les classes dirigeantes des pays qui se prétendent opprimés par les États-Unis, mais qui, en réalité, cherchent à redistribuer les sphères de domination exclusive.
Concrètement, la gauche occidentale se retrouve souvent à justifier les actions des classes dirigeantes chinoises, russes ou iraniennes sous prétexte qu'elles sont dirigées contre les États-Unis. Cette approche stratocentrée est intrinsèquement incompatible avec les valeurs politiques de gauche, car il rend invisibles les classes populaires de ces pays. Certains militants de gauche en Europe, trop occupés à contester l'hégémonie américaine, se sentent, visiblement, plus proches de Poutine, de Xi ou de Raïssi que de travailleurs et travailleuses qui résistent à ces dictateurs et se battent pour la liberté et la dignité, souvent au prix de leur vie. Si on réfléchit en termes de solidarité de classe et non pas en termes d'intérêts d'État, comment alors ne pas être solidaires avec celles et ceux qui luttent pour leur liberté, que ce soit contre l'impérialisme des États-Unis ou contre celui de la Chine ou de la Russie ?
Saluer la montée en puissance des impérialismes non-occidentaux, parce qu'ils présentent une soi-disant alternative « multipolaire » à l'hégémonie occidentale serait avant tout irresponsable vis-à-vis de ceux et celles qui vont réellement vivre les conséquences de ce monde « multipolaire », dont l'émergence passe par les guerres et le renforcement des dictatures. Je veux dire que ces personnes qui vivent tranquillement dans les pays riches et protégés par la coupole de l'OTAN ne subissent pas les conséquences de ce qu'elles défendent comme étant le « monde multipolaire ». Mais ce sont les Ukrainiens, les Syriens, les Kurdes, les Ouïgours qui paient déjà le prix de cette « multipolarité ».
« Ni les Ukrainiens ni les Palestiniens
ne sont perçus comme des sujets agissants,
mais seulement comme des objets de fantasmes et de projections »
J'ai l'impression que ce qui compte le plus pour les militants ici, ce n'est pas tant la solidarité avec les sociétés qui luttent contre l'oppression, mais l'envie d'être à contre-courant du « mainstream ». Et souvent, la seule raison pour laquelle ils soutiennent, par exemple, la lutte des Palestiniens et pas celle des Ukrainiens, c'est que la lutte palestinienne leur permet d'affirmer leur identité anti-mainstream aux yeux des membres de leur groupe d'appartenance. En réalité, ni les Ukrainiens ni les Palestiniens ne sont perçus comme des sujets agissants, comme des êtres humains en chair et en os, mais seulement comme des objets de fantasmes et de projections. Pour favoriser la solidarité réelle, tangible, avec les gens qui se battent contre l'oppression, la gauche va devoir sortir de cette bulle identitaire.
Il existe aussi des concepts comme l'internationalisme et le pacifisme, qui sont au cœur de l'héritage de la gauche, et qu'on entend beaucoup dans les débats sur l'invasion russe. Ils sont utilisés pour défendre aussi bien une position que l'inverse. Selon vous, pourquoi ces notions ne permettent-elles pas de se rassembler aujourd'hui ?
Hanna Perekhoda : L'internationalisme, la solidarité par-dessus les frontières, la solidarité de classe, sont effectivement au cœur de l'héritage de la gauche. Mais je ne suis pas du tout sûre que le pacifisme en fasse partie. Dans l'histoire, les gens se sont battus pour leurs droits et pour leurs libertés. Dans la plupart des cas, cela passait par le fait de prendre les armes. Cela ne s'est pas fait avec des fleurs. Je ne pense pas non plus que le pacifisme est pertinent pour les Ukrainiens. Par contre, pour les Russes il l'est, et nous menons d'ailleurs des campagnes en faveur des pacifistes russes pour faire entendre leur voix.
« Dans l'histoire, les gens se sont battus pour leurs droits et leurs libertés.
Dans la plupart des cas, cela ne s'est pas fait avec des fleurs »
En justifiant l'invasion, Poutine l'a dit explicitement : l'Ukraine indépendante est une erreur de l'histoire, elle n'a pas de droit d'exister en tant que société et en tant que pays. Dans ce contexte-là, si vous refusez à votre voisin qui se trouve face à un danger de mort le droit de se défendre sous le prétexte du pacifisme, soit cela vous plait de vivre dans un monde où le droit du plus fort l'emporte sur tout le reste, et c'est le cas de pacifistes très célèbres comme Viktor Orban, Donald Trump, ou Jaïr Bolsonaro (qui ont intérêt à ce que les moyens d'action de Poutine se normalisent), soit vous avez peur et vous espérez que l'agresseur va se contenter de tuer seulement votre voisin, et pas vous. Ce qui m'étonne le plus, c'est que nous avons déjà des précédents assez sombres dans l'histoire européenne qui auraient dû nous apprendre qu'on n'a jamais réussi à éloigner la guerre en espérant que l'agresseur qui a tué son voisin allait s'arrêter à notre porte.
Face à des forces obscurantistes, fascistes, ultra-conservatrices, autoritaires, il faut agir. On a l'impression que des concepts comme la paix ou la démocratie sont tombés du ciel. Non, ce sont les acquis d'une lutte sociale, c'est aussi un résultat de notre victoire dans une guerre contre le fascisme en 1945. Poutine est en train de compter sur notre paresse morale et sur notre mémoire courte en Europe occidentale. Il ne faut pas oublier les leçons des années 1930, où on retrouve d'ailleurs les mêmes divergences au sein de la gauche européenne. Il y avait aussi des organisations pour qui c'est l'impérialisme britannique qui était l'ennemi numéro un en 1939 et qui espéraient que la montée en puissance de l'Allemagne nazie va créer un système international plus équilibré.
Pour rebondir sur vos propos sur le pacifisme, l'un des arguments à gauche est justement lié au soutien armé à la résistance ukrainienne. Une partie de la gauche européenne s'inquiète de ce soutien, en particulier le soutien militaire et logistique, qui pourrait nourrir des composantes nationalistes de droite, voire d'extrême droite, violentes et revanchardes, dans le pire des cas. Dans le meilleur des cas, ce soutien pourrait aider un régime que vous avez vous-même décrit comme néolibéral, très peu soucieux des droits sociaux et civils. Que répondez-vous à ce type d'argument qui met en avant les conséquences indirectes d'un soutien à la résistance ukrainienne ?
Hanna Perekhoda : Il est peut-être utile de rappeler que Zelenski est un juif russophone, qui ne parlait même pas l'ukrainien avant d'être démocratiquement élu président. Contrairement aux anciens présidents, Zelenski a mis l'accent sur l'unité entre les différentes régions de l'Ukraine, entre les russophones et les locuteurs de l'ukrainien, allant à l'encontre du discours ethnonationaliste. Et pourtant, plus de 70% de la population ukrainienne a voté pour lui. Étrange pour un pays qu'on présente comme nationaliste de droite, n'est-ce pas ? L'extrême droite, malgré le fait d'une coalition électorale, n'a pas pu obtenir plus de 2% lors des dernières élections parlementaires. Ai-je besoin de rappeler le score des candidats d'extrême droite dans de nombreux pays européens ?
« L'extrême droite n'a pas pu obtenir plus de 2%
aux dernières élections parlementaires en Ukraine.
Ai-je besoin de rappeler son score dans de nombreux pays européens ? »
L'Ukraine est une société complexe, comme toutes les autres sociétés. Oui, l'extrême droite existe en Ukraine, comme dans tous les pays, mais malgré sa présence dans la société, dans la culture, dans les médias, elle n'a pas pu devenir un sujet politique légitime. L'extrême droite violente et revancharde, comme vous le dites, est effectivement au pouvoir, mais pas en Ukraine, elle est au pouvoir en Russie. On est passé d'une espèce de forme d'autoritarisme néolibéral à une forme de dictature fascisante. Et quand je parle du fascisme, ce n'est pas une injure. Le fascisme est une forme très concrète de régime politique. Pour résoudre sa propre crise et les défis qui surgissent à l'intérieur du pays, le régime autoritaire russe introduisait des mesures de plus en plus radicales, jusqu'à devenir prêt à envahir le pays indépendant et à menacer le monde avec une arme nucléaire.
Il est important pour moi que l'on ne se trompe pas de cible et qu'on n'exagère pas la présence des forces obscurantistes en Ukraine, tout en fermant les yeux sur le fait qu'en Russie, l'extrême droite est au pouvoir et mène une guerre d'agression en avançant un discours qu'on peut qualifier d'incitation au génocide.
« Il est important pour moi que l'on ne se trompe pas de cible
et qu'on n'exagère pas la présence des forces obscurantistes en Ukraine,
tout en fermant les yeux sur le fait qu'en Russie,
l'extrême droite est au pouvoir »
Dans le monde idéal, il n'y aurait pas de guerre, et pas de choix à faire. Nous sommes cependant face à ce choix aujourd'hui. Soit on soutient la victime, soit on s'abstient et on donne à l'agresseur la possibilité de continuer à tuer. Il est important de noter que cela dépasse la seule Ukraine : les régimes qui ressemblent à celui de Poutine vont devenir la normalité, si Poutine obtient ce qu'il veut. Cela serait un signal à tous les agresseurs dans le monde, qu'il est désormais légitime et acceptable de régler des questions de légitimité politique interne par des guerres d'agression. Si nous n'agissons pas, nous allons nous réveiller dans un monde où tous les pays qui se considèrent comme de grandes puissances vont essayer de redistribuer les zones d'influence, autrement dit, on se réveillera dans un monde de guerres généralisées et totales.
« Des militants vont dire « vous n'êtes pas assez de gauche, je ne veux pas vous soutenir » à des personnes qui luttent armes à la main pour défendre les droits fondamentaux et la souveraineté politique. C'est une posture très arrogante »
Hanna Perekhoda Pour ce qui est des inquiétudes autour du soutien à l'Ukraine, cela m'a fait penser aux propos de Lénine lors de la révolution irlandaise de 1916. Beaucoup de personnes à gauche ne la soutenaient pas, en disant qu'il s'agissait d'un putsch et que les socialistes n'ont rien à gagner de soutenir les nationalistes irlandais. Lénine a répondu que quiconque attend une révolution sociale pure ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. C'est un peu cela qui se passe aujourd'hui : des militants de gauche vont dire « Vous n'êtes pas assez de gauche pour moi, je ne veux pas vous soutenir » à des personnes qui luttent armes à la main pour défendre les droits fondamentaux et la souveraineté politique que nous prenons ici pour acquis. C'est une posture très arrogante.
Pour conclure, pourquoi ces deux lectures de la guerre en Ukraine à gauche, celle d'un affrontement entre deux blocs géopolitiques, dans lequel l'OTAN aurait une part de responsabilité, et celle d'un conflit déterminé par des facteurs internes au régime russe, sont-elles nécessairement contradictoires ? Ne pourraient-elles pas être toutes deux vraies en même temps ?
Hanna Perekhoda : En théorie, on pourrait ne pas vouloir privilégier une lecture au détriment de l'autre. En pratique, j'ai remarqué qu'une fois qu'on postule que l'OTAN a une grande part de responsabilité dans le déclenchement de la guerre, on pose un mauvais fondement à son raisonnement et donc à l'édifice de sa pensée dans son ensemble. Il y a cette idée que l'OTAN a empiété sur la zone d'influence russe et que la Russie ne fait que réagir à cette menace occidentale. Cette interprétation débouche sur une conclusion aux implications politiques importantes : si la Russie a déclenché la guerre parce que l'Occident aurait empiété sur sa zone d'influence légitime, cela signifie que la guerre aurait pu être évitée ou même qu'elle peut prendre fin si les revendications de la Russie étaient satisfaites.
Tout d'abord, ce raisonnement nous dit ouvertement que si votre pays n'est pas une « grande puissance » comme la Russie, les États-Unis ou la Chine, vous n'avez aucun droit à la souveraineté et vous êtes à jamais condamné à être une colonie. Mais même si l'on met de côté toutes les questions morales et éthiques et que nous admettons que la clé de la paix dans le monde est d'accepter qu'il soit divisé en plusieurs zones d'influence exclusives (oublions même que ce type d'architecture mondiale a déjà conduit à deux guerres mondiales), plusieurs questions se posent néanmoins.
Imaginons que, dans la poursuite de l'objectif noble de vouloir arrêter la guerre, nous partitionnons l'Ukraine et « garantissions » à la Russie que ce qui resterait de ce pays ne pourrait jamais rejoindre les alliances militaires, politiques et économiques occidentales. Qu'est-ce qui nous fait penser que cela va calmer Poutine ? Je vous rappelle que, dans son ultimatum à l'Occident fait en décembre 2021, il a réclamé toute l'Europe de l'Est. La zone d'influence russe imaginée par Poutine ne s'arrête pas en Ukraine et en vérité personne ne sait où elle s'arrête. La réponse la plus probable, c'est qu'elle ne s'arrête nulle part, car tout pays démocratique à ses frontières est une menace pour la Russie, non pas pour la sécurité de la population russe, mais pour la sécurité du régime autoritaire.
Quand on attribue les causes de la guerre à un affrontement entre deux blocs, notre hypothèse sous-jacente est que l'OTAN constitue une menace objective pour la sécurité de la Russie. Et c'est là qu'on se trompe, car on prend le discours de Poutine pour argent comptant.
Un petit rappel : la Finlande a rejoint l'OTAN cette année. En même temps, le ministre finlandais des Affaires étrangères affirme qu'aucune troupe russe supplémentaire n'a été déplacée à la frontière commune depuis que la Finlande a rejoint l'alliance. Si l'OTAN était la menace objective pour la Russie, pourquoi n'y a-t-il pas de troupes, ni même de propagande officielle présentant la Finlande comme une menace ? Visiblement, l'adhésion à l'OTAN de ce pays qui possède une frontière de 1 340 km avec la Russie n'est pas un problème pour Poutine. En revanche, l'Ukraine, qui n'a jamais été officiellement candidate à l'OTAN, est présentée comme une menace imminente pour l'existence même de la Russie. Alors peut-être que ce n'est pas l'OTAN qui menace Poutine, mais quelque chose d'autre ?
On a tendance à l'oublier, mais Poutine n'a pas toujours été anti-occidental. C'est seulement en 2011, qu'il a commencé à dire que la Russie était en danger et que ce danger émanait de l'Ouest. Que s'est-il passé en 2011 ? S'agit-il d'une année où un pays occidental s'est montré particulièrement agressif à l'égard de la Russie ? Pas du tout. La seule chose qui s'est produite cette année-là, c'est que les Russes ordinaires sont descendus dans la rue pour protester contre Poutine, qui violait la constitution pour se faire élire une troisième fois. La crainte des élites de perdre le pouvoir a généré un discours qui présentait la Russie comme une forteresse assiégée, entourée par des ennemis, et Poutine comme le seul leader capable de protéger la Russie de ce danger existentiel. « Sans Poutine, pas de Russie », disait Viatcheslav Volodine, un des leaders du parti poutinien.
À mon avis, cette guerre n'est pas une réponse à une menace objective pour la société russe, ni à la menace extérieure qui résulterait des tensions entre les blocs. Cette guerre est une réponse à une menace subjective à l'encontre de la mafia russe qui s'est emparée de l'appareil d'État et qui ne veut pas lâcher le moindre bout de son pouvoir. Ce n'est donc pas la Russie qui est en danger, mais son régime politique et cette menace résulte des tensions entre les intérêts de classes à l'intérieur de l'État russe lui-même. Il n'est pas facile de préserver le pouvoir à l'intérieur d'un pays où 1% de la population possède 75% de la richesse totale. C'est pourquoi le régime fait tout pour étouffer les tendances démocratiques dans le voisinage, et surtout en Ukraine. L'Ukraine est un pays avec lequel les Russes ordinaires ont la plus grande proximité culturelle. Si elle parvient à construire un État démocratique et prospère, elle risque d'éveiller des idées dangereuses chez les Russes. Ils pourraient en effet se poser la question : si les Ukrainiens n'ont pas besoin d'un État autoritaire et répressif pour vivre normalement, pourquoi nous, les Russes, en avons-nous besoin ?
Et finalement, il faut admettre que l'OTAN n'est pas à l'initiative en Europe de l'Est : ce sont les pays eux-mêmes qui veulent désespérément rejoindre l'alliance, et qui exercent une pression pour le faire. Pourquoi ? Parce que l'impérialisme russe, pour eux, est une menace bien réelle. Et surtout, ils le font parce qu'on est incapable de proposer à ces États d'autres garanties de sécurité que l'adhésion à l'OTAN. Pour rappel, l'Ukraine a le Mémorandum de Budapest en 1994, en vertu duquel elle donne tout son ancien arsenal d'armes nucléaires, le troisième plus grand au monde, contre une garantie que la Russie respecte sa souveraineté et ses frontières. Quand la Russie a violé cet accord et le monde s'est tu, tous les pays de l'espace post-soviétique ont pris conscience que tous ces papiers ne valent rien, et que l'article 5 du traité de l'OTAN, qui prévoit une assistance mutuelle des États membres en cas d'agression, est la seule manière valable de se protéger. Tant que l'ONU est en état de mort cérébrale et que la communauté internationale est incapable de proposer des mécanismes de sécurité alternatifs, c'est cynique d'appeler au démantèlement des alliances militaires.
Pour réfléchir aux solutions possibles à cette guerre, il faut au moins ne pas se tromper sur ses causes. Je ne crois pas que le raisonnement géopolitique est adéquat pour comprendre cette guerre, et encore moins pour proposer des voies de sortie.
Entretien avec Arthur Borriello le 9 mai 2023. Retranscription par Camille Wernaers.
https://www.revuepolitique.be/hanna-perekhoda-sur-lukraine-pour-reflechir-aux-solutions-il-faut-au-moins-ne-pas-se-tromper-sur-les-causes/
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article68578
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Après un an de guerre, quel soutien à la lutte du peuple ukrainien contre l’invasion ?

Voici un dossier qui veut présenter les débats qui traversent le mouvement de solidarité avec l'Ukraine. L'évolution de la situation a permis de clarifier une série de questions. Le cessez-le-feu, la fin des destructions, la demande du retrait des troupes du régime de Poutine et l'accueil des réfugié-e-s sont des exigences centrales du mouvement de solidarité avec le peuple ukrainien.
Les débats se concentrent maintenant sur ces différents points :
- les fondements du déclenchement de la guerre par le régime de Poutine ;
- le soutien effectif à la résistance ukrainienne contre l'envahisseur russe ;
- le soutien ou la défense d'une position pacifiste qui, tout en dénonçant l'invasion, avance le mot d'ordre : pas de paix en ajoutant la guerre à la guerre. Il faut mobiliser pour exiger la négociation de la paix ;
- l'importance ou non de la livraison des armes à l'Ukraine pour assurer sa défense ;
- l'importance de se mobiliser également contre le cours militariste de l'impérialisme et l'accent à mettre sur ce point ;
- les réactions différenciées des pays occidentaux de celles des pays du Sud global ;
- les désaccords entre la gauche des pays de l'Est, y compris de la Russie, et celle des pays occidentaux ;
- la guerre de l'information en temps de guerre et ses dangers
- ...
Presse-toi à gauche ! veut continuer à se faire l'écho de ces débats. Nous publierons dans les semaines qui viennent des textes faisant des bilans sur l'année de guerre écoulée.
Envoyez vos contributions à
redaction@pressegauche.org

Israël : Netanyahu le savait. Netanyahou l’a ignoré. Netanyahou est responsable

Benjamin Netanyahu a reçu des informations de l'armée israélienne concernant la possibilité d'une attaque du Hamas. Il est responsable et également coupable de ce qui s'est passé, Samedi 7 Octobre 2023. Il a failli à son devoir le plus important, assurer la sécurité des israéliens.
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Le premier ministre Benjamin Netanyahu a reçu des informations de la direction du renseignement militaire de l'armée israélienne concernant la possibilité d'une attaque du Hamas. Il s'agit du même organisme de renseignement au sujet duquel Benjamin Netanyahu a écrit, Dimanche 29 Octobre 2023 à 1 heure 10 du matin, que « le premier ministre Benjamin Netanyahu n'a été averti en aucune circonstance et à aucun moment de l'intention du Hamas d'entrer en guerre ».
La prédilection de Benjamin Netanyahu à déformer la vérité ne surprend personne, mais Chaim Levinson de Haaretz a rapporté que le chef de la branche de recherche du renseignement militaire avait personnellement envoyé un avertissement à Benjamin Netanyahu selon lequel « une opportunité a été identifiée pour une tempête parfaite, une crise interne et une large escalade de la violence, un défi dans l'arène palestinienne et un défi venant d'autres arènes, qui conduirait à des pressions multidimensionnelles et continues. Le général Amit Saar a souligné que « cette analyse n'est pas une interprétation de la réalité, mais elle est basée sur une évaluation de la situation par les leaders et par le personnel des renseignements et des communications ».
Benjamin Netanyahu a choisi d'ignorer cette évaluation professionnelle désastreuse et, peu de temps après, il a choisi d'aggraver la situation. Quelques jours seulement après avoir reçu la lettre, le premier ministre a choisi de limoger le ministre de la défense Yoav Gallant après que ce dernier l'ait également mis en garde contre exactement le même danger. Ce n'est que parce que le public s'est massivement manifesté contre cet acte absurde, fondé sur des considérations fondamentalement erronées, que Benjamin Netanyahu a décidé de maintenir Yoav Gallant à son poste.
Le général Amit Saar ne s'est pas arrêté à la seule lettre qu'il a envoyée à Benjamin Netanyahu au mois de mars 2023, mais il a écrit une deuxième lettre au mois de juillet 2023. Cette deuxième lettre commence par un avertissement selon lequel « l'aggravation de la crise a aggravé l'érosion de l'image d'Israël, elle a encore fragilisé la dissuasion israélienne et elle augmente la probabilité d'une escalade. Du point de vue de l'ennemi, Israël se trouve dans l'un des points les plus faibles depuis sa création et des choses significatives sont dites dans des forums fermés et professionnels des forces de sécurité en Iran, au Liban et à Gaza ». Cette lettre n'a également fait aucune impression sur Benjamin Netanyahu, qui a continué à insister sur la poursuite de la refonte judiciaire.
La réponse du bureau du premier ministre à ces deux lettres reflète le type de manipulation et de mensonges qui caractérisent la direction de l'Etat par Benjamin Netanyahu, « contrairement à ce qui a été rapporté, le premier ministre Benjamin Netanyahu n'a jamais été averti d'une guerre ». Au contraire, le premier ministre a reçu des avertissements précis sur ce qui est tragiquement devenu réalité quelques mois plus tard.
Benjamin Netanyahu est responsable et il est également coupable de ce qui s'est passé, samedi 7 Octobre 2023. Il a failli à son devoir le plus important, qui est d'assurer la sécurité des israéliens. A la fin de la guerre, il devra faire face à une commission d'enquête étatique et il devra s'expliquer sur ses échecs. Cependant, ce que nous savons jusqu'à présent suffit déjà à justifier son éviction de ses fonctions et à l'empêcher de continuer à superviser une guerre qui est en grande partie la conséquence de son incompétence.
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

La gauche et l’Ukraine : anti-impérialisme ou alter-impérialisme ?

Récemment, plusieurs sites ont publié des traductions de certains de mes articles sur l'invasion russe de l'Ukraine1 . Je les en remercie. Cependant, je pense qu'il est important de mettre à jour certaines de ces interventions, dont certaines ont été écrites il y a plus d'un an.
tiré du site de la Quatrième internationale
https://fourth.international/fr/549
Cherchant à naviguer dans une situation internationale de plus en plus instable et complexe, la gauche doit garder à l'esprit trois principes fondamentaux :
1. Un anti-impérialisme constant
2. La reconnaissance du droit des peuples à l'autodétermination
3. Soutien aux luttes des exploité·es et des opprimé·es dans tous les États et toutes les nations
Quelques principes
Bien sûr, le premier point comprend la lutte contre l'impérialisme des États-Unis et de l'OTAN. Nous rejetons la notion de l'OTAN ou de ses États membres en tant que force démocratique. Certains membres de l'OTAN (la Turquie) sont loin d'être des gouvernements démocratiques, même selon les critères les moins exigeants. Certains alliés de l'OTAN sont carrément antidémocratiques (Arabie saoudite). À plusieurs reprises, des membres de l'OTAN ont soutenu le renversement de gouvernements démocratiquement élus et ont protégé ceux qui les avaient renversés. En d'autres termes, l'OTAN est un bras armé de l'impérialisme occidental et de l'impérialisme américain au sein du bloc impérialiste occidental (des tensions existent et ont existé au sein de ce bloc).
L'idée que l'OTAN se dissoudrait après la disparition de l'Union soviétique et du Pacte de Varsovie était basée sur l'appréciation que sa raison d'être était la guerre froide contre l'Union soviétique et ses alliés. Mais ce n'était qu'une partie de son objectif : l'objectif plus large est la défense de la domination impérialiste (et capitaliste) occidentale au niveau mondial, contre toute menace. Au cours des dernières décennies, cela a inclus l'imposition de l'ordre néolibéral sur l'ensemble de la planète. C'est pourquoi la disparition de l'Union soviétique et du Pacte de Varsovie, loin d'entraîner la dissolution de l'OTAN, a été suivie par son expansion vers l'Est et sa redéfinition en tant que pacte de « sécurité », capable d'agir au-delà des frontières de ses États membres. Et les frictions provoquées par cette expansion ont conduit à une aggravation des tensions qui est sans doute l'une des causes du conflit actuel entre l'OTAN et la Fédération de Russie. Ceux qui dénoncent le rôle de l'expansion de l'OTAN dans la préparation du conflit ont raison. C'est sans doute un aspect de la guerre que nous ne pouvons pas perdre de vue.
Comment la gauche doit-elle répondre à l'expansionnisme de l'OTAN et à la politique impérialiste occidentale ?
La ligne générale de cette réponse est bien connue. Elle consiste à défendre le niveau de vie et les intérêts immédiats de la majorité, à lier cette défense à une politique antimilitariste et anti-interventionniste, tout en s'efforçant de donner à ce mouvement une orientation anticapitaliste de plus en plus claire.
Néanmoins, si nous combattons l'impérialisme des États-Unis et de l'OTAN, nous ne devons pas réduire l'impérialisme à sa variante occidentale. Les transformations de la Russie et de la Chine au cours des dernières décennies ont créé deux grandes puissances capitalistes intéressées par la consolidation de leurs propres zones d'influence et de contrôle politique, économique et militaire, ainsi que par la projection de leurs intérêts au-delà de leurs frontières. Le fait que ces projets impérialistes soient plus faibles que l'impérialisme occidental ne change rien à leur contenu ou à leur nature. Nous sommes, comme l'a décrit Lénine dans son étude classique, confrontés à un monde où les conflits inter-impérialistes se multiplient. L'expansion de l'OTAN vers l'Est se heurte à la tentative de la Fédération de Russie de créer sa propre zone d'influence dans les territoires de l'ancienne Union soviétique. La prépondérance des États-Unis et de leurs alliés en Asie et dans le Pacifique se heurte à l'objectif de la Chine de construire sa sphère d'influence dans cette vaste région.
Ceux qui affirment que Poutine ou la Chine réagissent à l'impérialisme occidental ont raison : l'impérialisme occidental est une force dominante et agressive. Mais il faut souligner que les gouvernements russe et chinois réagissent, non pas en tant que forces anti-impérialistes, mais plutôt avec leurs propres plans de contrôle et de domination.
L'invasion de l'Ukraine par la fédération russe fait partie de cette politique impérialiste et, en tant que telle, constitue une violation évidente du droit des nations à l'autodétermination.
Affirmant ce droit, nous devons reconnaître la résistance ukrainienne comme une guerre juste contre l'agression impérialiste. Nous rejetons l'expansionnisme de l'OTAN, mais le rejet de l'expansionnisme de l'OTAN n'implique pas le soutien de l'expansionnisme russe, si nous voulons respecter les deux premiers principes mentionnés ci-dessus. Nous soutenons les mouvements en Russie qui font campagne contre la guerre de Poutine contre l'Ukraine.
Certains membres de la gauche insistent sur le fait que les arguments de Poutine concernant l'expansion de l'OTAN et l'impérialisme américain sont vrais. Selon Poutine, l'Occident n'a pas le droit moral de parler de démocratie. En effet, les crimes de l'impérialisme américain et de l'OTAN sont suffisamment nombreux pour que n'importe qui, y compris Poutine, puisse en signaler et en dénoncer. C'est pourquoi nous nous opposons résolument à l'impérialisme occidental. Mais les crimes de l'impérialisme occidental ne sont pas une raison pour soutenir l'impérialisme russe. Quel statut moral l'oligarchie capitaliste russe a-t-elle pour parler de démocratie ? Ni l'impérialisme occidental ni Poutine n'ont de poids à cet égard.
La classe ouvrière et les peuples opprimés doivent combattre l'expansionnisme de l'OTAN en s'organisant et en se mobilisant contre le militarisme et l'impérialisme, en lien avec la lutte contre le néolibéralisme, l'austérité et l'offensive patronale tous azimuts (contre les retraites, les salaires, les droits du travail, protection sociale) et en défendant les droits démocratiques (droits des femmes, droits reproductifs et LGBTQ). Un gouvernement anti-impérialiste en Russie (ou ailleurs) se joindrait à ces mouvements. Il dénoncerait avec eux le gaspillage massif de ressources dans des projets militaires, tout en adoptant et en mettant en œuvre un programme ouvrier et démocratique. Mais ce n'est pas l'agenda ou le programme de Poutine. En tant que représentant d'une oligarchie capitaliste, ce n'est pas ainsi qu'il répond à l'expansionnisme de l'OTAN. Au contraire, il met en œuvre son propre programme impérialiste, à l'image de ses rivaux impérialistes. En tant qu'anti-impérialistes, nous rejetons à la fois l'impérialisme de l'OTAN et la réaction impérialiste de Poutine, ainsi que les politiques anti-ouvrières et anti-démocratiques qui l'accompagnent.
Il faut souligner que, tous les impérialismes étant agressifs et prédateurs, leurs accusations mutuelles sont souvent vraies
Pendant la Première Guerre mondiale, les sociaux-patriotes allemands ont dénoncé le caractère despotique du tsarisme et l'impérialisme français a dénoncé le militarisme allemand. Après la guerre, l'impérialisme allemand a dénoncé les abus du Traité de Versailles, et l'impérialisme japonais a dénoncé les excès de l'impérialisme occidental en Asie. Ces accusations étaient toutes fondées. Mais aucune ne justifiait de soutenir l'impérialisme allemand, russe ou français pendant la guerre, ou le réarmement allemand après la guerre, ou l'impérialisme japonais contre l'impérialisme occidental, et encore moins de soutenir l'invasion japonaise de l'Indochine, de l'Indonésie ou des Philippines. De même, notre rejet de l'OTAN et de l'impérialisme occidental ne peut nous amener à soutenir (ou à tolérer ou à ne pas dénoncer) l'invasion de l'Ukraine par la Fédération de Russie.
Après la Première Guerre mondiale, les vainqueurs impérialistes ont imposé des conditions très dures et humiliantes à l'Allemagne vaincue. Comme certains l'avaient déjà prédit à l'époque, cela a favorisé la montée d'un nationalisme et d'un impérialisme allemands revigorés, cherchant à s'affranchir des limites qui leur avaient été imposées. La gauche pouvait dénoncer, et a dénoncé, bon nombre des conditions imposées à Versailles et les politiques vindicatives du vainqueur impérialiste. Mais cela n'a pas transformé le nationalisme et l'impérialisme allemands renaissants en une force progressiste ou anti-impérialiste. Il en va de même pour les conséquences catastrophiques de la thérapie de choc capitaliste promue en Russie par les États-Unis et leurs alliés dans les années 1990. C'est certainement l'un des facteurs qui a nourri une réaction nationaliste sous Poutine, cherchant à réparer certains des dommages économiques causés par Eltsine (et les conseillers américains comme Jeffrey Sachs). Nous pouvons et devons souligner le rôle et la responsabilité partielle de l'Occident dans tout cela, mais, comme dans le cas de la résurgence du nationalisme allemand dans les années 1930, cela ne fait pas de Poutine un anti-impérialiste.
La gauche est aujourd'hui confrontée à un danger majeur. Si, dans un monde où le conflit inter-impérialiste s'intensifie, elle s'accroche à l'idée que les États-Unis et leurs alliés constituent l'unique impérialisme, elle court le risque de passer de l'anti-impérialisme à l'alter-impérialisme : ne pas s'opposer à toutes les puissances et à tous les projets impérialistes, mais plutôt s'opposer à l'un d'entre eux ou à certains d'entre eux, tout en en soutenant un autre, explicitement ou tacitement.
En bref, nous rejetons l'impérialisme de l'OTAN, mais pas pour soutenir l'expansionnisme de la Fédération de Russie dirigée par Poutine. Nous ne rejetons pas un impérialisme pour en soutenir un autre. Nous sommes des anti-impérialistes, pas des alter-impérialistes. Par conséquent, tout en dénonçant l'impérialisme occidental, nous rejetons sans équivoque l'invasion et l'occupation de régions de l'Ukraine par la Fédération de Russie.
Il en va de même de l'autre côté du conflit inter-impérialiste actuel. Notre opposition à l'expansionnisme russe ne peut pas conduire à des sympathies ou à des illusions concernant l'impérialisme de l'OTAN. Il s'agirait là aussi d'un glissement de l'anti-impérialisme vers l'alter-impérialisme.
Il en va de même de l'autre côté du conflit inter-impérialiste actuel. Notre opposition à l'expansionnisme russe ne peut pas conduire à des sympathies ou à des illusions concernant l'impérialisme de l'OTAN. Il s'agirait là aussi d'un glissement de l'anti-impérialisme vers l'alter-impérialisme.
Le soutien à la résistance ukrainienne n'implique pas ou ne nécessite pas un aval au gouvernement de Zelensky
Cela correspond au troisième principe présenté ci-dessus. Il est vrai que le gouvernement de Zelensky a perpétué ou initié des mesures franchement antidémocratiques, répressives, anti-ouvrières et néolibérales. Ces politiques doivent être dénoncées. Ceux qui y résistent doivent être soutenus.
Mais c'est une chose de s'opposer à Zelensky ou aux politiques de Zelensky, cela en est une autre de soutenir l'intervention de Poutine ou l'occupation russe. Les politiques réactionnaires de Zelensky sont une raison de s'opposer à lui ou à son gouvernement, pas de soutenir l'invasion de Poutine. La gauche ne peut pas faire de Poutine l'agent de son programme démocratique. Si Zelensky doit être démis de ses fonctions, cette tâche incombe au peuple ukrainien et non à Poutine.
Différentes voix ont dénoncé la présence des forces d'extrême droite en Ukraine. Leur poids est un sujet de discussion. Mais un même constat s'impose : leur présence doit être combattue et dénoncée, mais elle ne justifie pas l'invasion menée par Poutine ni le soutien à cette invasion.
Rappelons le précédent de la Chine et de l'impérialisme japonais. Dans les années 1930, la gauche internationale a soutenu la Chine face à l'agression japonaise. La gauche s'est rangée du côté de la Chine même si son gouvernement était contrôlé par l'appareil répressif et corrompu du Guomindang, dirigé par Tchang Kaï-chek (farouchement anticommuniste et auteur du massacre de 1927), un gouvernement soutenu par l'impérialisme occidental. La résistance chinoise était un combat juste contre l'impérialisme japonais, malgré la nature de son gouvernement et le soutien qu'il recevait des impérialismes rivaux. De même, la résistance ukrainienne est une lutte juste contre l'agression russe, malgré la nature de son gouvernement et le soutien qu'il a reçu d'impérialismes rivaux.
La position exposée ici suit de près les vues de Lénine sur cette question. Lénine a souligné la nécessité de lutter contre toutes les formes d'oppression nationale, ce qui implique la reconnaissance du droit des nations à l'autodétermination. Le tsarisme a nourri la haine contre la Russie chez de nombreuses nations opprimées de l'empire, notamment l'Ukraine. La fin de cette oppression et l'espoir d'une réconciliation entre les peuples séparés par le tsarisme exigeaient la reconnaissance du droit à l'autodétermination, entre autres mesures. À sa manière, Poutine l'a bien compris : il blâme ouvertement Lénine pour l'indépendance de l'Ukraine, qu'il considère comme un crime contre la Russie que son invasion vise à réparer. Logiquement, il rejette également la doctrine de Lénine sur le droit des nations à l'autodétermination, qu'il considère comme absurde et indéfendable. Consciemment ou non, ceux qui, en Russie (ou ailleurs), luttent contre la guerre de Poutine et défendent le droit de l'Ukraine à l'autodétermination s'approprient l'orientation de Lénine.
Mais Lénine affirme également que toutes les cultures nationales et tous les nationalismes, y compris le nationalisme des opprimés, contiennent des aspects antidémocratiques, oppressifs, discriminatoires et chauvins. La même impulsion démocratique qui inspire la lutte contre l'oppression nationale nous commande de lutter contre ces aspects oppressifs présents dans toutes les cultures nationales et caractéristiques de tous les nationalismes. Dans la lutte contre le colonialisme américain à Porto Rico (pour parler de la lutte dans laquelle je suis impliqué depuis les années 1970), nous devons également lutter contre les aspects conservateurs, sexistes et racistes de la culture portoricaine, par exemple. Cela s'applique à l'Ukraine et à toutes les nations soumises à l'agression impérialiste. Tout en luttant contre l'impérialisme russe, il faut également lutter contre les dimensions réactionnaires du nationalisme ukrainien. Lutter contre l'agression russe tout en ignorant cette dimension serait incohérent d'un point de vue démocratique et libérateur. Il est aussi inadmissible de déployer les aspects réactionnaires du nationalisme ukrainien pour soutenir l'agression russe : cela serait tout aussi incohérent d'un point de vue démocratique et anti-impérialiste.
La question des armes
Pour résister, l'Ukraine doit se procurer des armes partout où elle le peut. Sans reconnaître ce droit, la dénonciation de l'invasion de Poutine devient un geste vide de sens. Dans le contexte actuel, l'Ukraine ne peut obtenir ces armes que dans le camp impérialiste de l'OTAN. Il n'y a pas de contradiction entre la dénonciation de l'impérialisme de l'OTAN et le soutien à l'utilisation par l'Ukraine de son matériel militaire pour résister à l'agression russe. Contrairement à beaucoup en Ukraine, nous ne nous faisons pas d'illusions sur l'OTAN et nous n'appellerons pas à l'arrêt du flux de matériel militaire nécessaire à une résistance efficace. Il en va de même ailleurs. Face à l'agression américaine, nous reconnaissons le droit de Cuba ou du Venezuela, par exemple, de rechercher un soutien matériel et militaire partout où ils peuvent l'obtenir, y compris auprès d'un impérialisme rival, tel que la Russie. Nous ne nous ferons pas d'illusions sur Poutine et nous n'appellerons pas non plus à l'arrêt du flux de fournitures militaires nécessaires à une résistance efficace à l'agression américaine. Encore une fois, c'est la seule façon de rester des anti-impérialistes cohérents au lieu d'embrasser une certaine version de l'alter-impérialisme.
L'alter-impérialisme voudrait que nous choisissions entre les impérialismes. Pour certains, toute opposition à l'OTAN implique un soutien à Poutine. Pour s'opposer à l'impérialisme russe, ils voudraient que nous nous rangions du côté de l'impérialisme de l'OTAN. Pour d'autres, l'opposition à Poutine est une indication de sympathies pro-OTAN. Pour combattre l'impérialisme de l'OTAN, ils voudraient que nous embrassions l'impérialisme russe. Nous rejetons ces deux formules, fondées sur la même logique alter-impérialiste. Nous pouvons et devons nous opposer à la fois à l'OTAN et à l'impérialisme russe, et soutenir les victimes de leur agression, qu'il s'agisse de Cuba, du Venezuela ou de l'Ukraine.
De même, appeler à la fin de l'aide militaire pour arrêter la guerre, bien que cette intention soit humaine, désarme en pratique l'Ukraine face à l'agression russe. Cela fait le jeu de Poutine. Elle signifie la paix au prix de la capitulation de l'Ukraine. Si les États-Unis envahissaient Cuba ou le Venezuela, chercherions-nous à les désarmer pour mettre fin à la guerre ? Nous ferions certainement campagne pour la fin de l'agression américaine, tout en espérant que Cuba ou le Venezuela s'arment pour résister du mieux qu'ils peuvent, en utilisant toutes les sources dont ils disposent, aussi peu recommandables soient-elles. La même position doit être adoptée à l'égard de l'Ukraine et de l'agression russe.
Parfois, la montée en puissance de la Chine et de la Russie en tant que rivales de l'impérialisme américain est présentée comme l'émergence d'un monde multipolaire, qui n'est plus sous la coupe de ce dernier. Mais le contraste entre unipolaire et multipolaire est trop abstrait. Nous devons nous demander quel type de « multipolarité » se cristallise dans le monde d'aujourd'hui. Rappelons que l'ordre mondial qui a engendré la Première et la Deuxième Guerre mondiale était un monde multipolaire. En d'autres termes, un monde de conflits inter-impérialistes est un monde multipolaire. Dans un tel monde, le rôle de la gauche n'est pas d'applaudir ou de célébrer la montée de la multipolarité aboutissant à la consolidation de nouveaux projets impérialistes concurrents, mais plutôt de se positionner clairement contre tous ces projets.
Des impérialismes concurrents
Nous avons récemment entendu l'argument suivant : « Quoi que vous pensiez de l'Ukraine, en Afrique, la Russie combat l'impérialisme ». Cet argument part du principe que toute personne en conflit ou en tension avec l'impérialisme occidental est anti-impérialiste. Une fois encore, l'exemple de l'impérialisme japonais est illustratif. Au cours des années 1930, a-t-il affronté et combattu l'impérialisme occidental en Indochine, en Indonésie, aux Philippines, etc. Oui. Luttait-il contre l'impérialisme ? Non : il faisait avancer son propre projet impérialiste. En d'autres termes, les impérialismes rivaux entrent en conflit les uns avec les autres et le fait que la Russie se heurte à l'impérialisme occidental ne la rend pas moins impérialiste.
Les puissances impérialistes embellissent généralement leurs plans en se référant à des idéaux admirables. L'impérialisme des États-Unis et de l'OTAN agit au nom de la liberté et de la démocratie et, plus récemment, de la lutte contre le terrorisme et même des droits de la femme. La gauche rejette à juste titre ces proclamations comme les tromperies qu'elles sont. Elle cherche à démontrer les dures réalités qu'elles cachent. Mais cela est et sera tout aussi vrai pour les nouveaux projets impérialistes. Ils parleront en termes de multipolarité, de coopération, d'anti-hégémonisme, etc. (l'impérialisme japonais a un jour présenté son empire du Pacifique comme une « sphère de coprospérité »). Ils justifieront leur refus des droits démocratiques comme un acte souverain ou comme une alternative à la culture occidentale dégénérée ou décadente et dénonceront toute critique comme une intervention étrangère ou comme de l'eurocentrisme. La gauche doit aussi voir clair dans cette rhétorique et apprendre aux autres à y voir clair. Sinon, elle sera attirée de l'anti- à l'alter-impérialisme tout en embrassant les justifications idéologiques de l'un ou l'autre camp impérialiste.
De même, nous devons rejeter des notions telles que les sources « asiatiques » de l'impérialisme russe, opposées aux valeurs démocratiques « européennes » (il existe de nombreuses variantes de ces notions). Il n'y a rien de plus typique de l'Europe que l'impérialisme, qui fait partie du développement européen depuis l'avènement du capitalisme. L'impérialisme russe contemporain n'est pas moins capitaliste que son prédécesseur tsariste (tous deux avec divers mélanges non capitalistes) et que ses rivaux actuels : ses racines sont capitalistes, pas « asiatiques ».
C'est un fait que les conflits inter-impérialistes créent une certaine marge de manœuvre pour les pays non impérialistes du Sud qui cherchent à obtenir des concessions de la part des grandes puissances. Il est légitime de jouer une puissance contre une autre, de chercher à obtenir davantage d'aide, de meilleurs accords commerciaux, des remises de dettes, etc. Mais souvent, les gouvernements vont plus loin et adoptent la perspective, l'orientation ou la politique de leur allié impérialiste le plus proche, qu'il s'agisse de l'impérialisme américain ou de l'impérialisme russe. Les anti-impérialistes ne doivent pas les suivre sur cette voie s'ils veulent éviter la dérive vers l'alter-impérialisme.
Dans le contexte actuel, il est facile de basculer dans une perspective unilatérale. Face à l'agression, au renforcement militaire et à la propagande des États-Unis et de l'OTAN (en Amérique latine, par exemple), il est facile de perdre de vue la nécessité d'affronter les impérialismes russe et chinois ou de soutenir la résistance ukrainienne. Face à l'agression russe, il est facile de perdre de vue la nécessité de s'opposer à l'impérialisme de l'OTAN. Une gauche internationaliste doit offrir une perspective qui intègre la lutte contre tous les camps impérialistes, tout en défendant le droit des peuples à l'autodétermination et les luttes des exploité·es et des opprimé·es dans tous les États et toutes les nations, y compris ceux qui sont attaqués par l'impérialisme. C'est la perspective que nous avons essayé de présenter dans ce texte, une perspective qui peut rassembler les progressistes qui luttent sur différents fronts : ceux qui mènent les luttes de la classe ouvrière en Europe occidentale, ceux qui affrontent directement l'impérialisme des États-Unis et de l'OTAN dans le Sud global, ceux qui luttent contre l'autoritarisme capitaliste de Poutine en Russie, et donc qui résistent à l'agression russe en Ukraine, tout en luttant pour une transformation démocratique de leur propre pays (contre les forces réactionnaires qui s'y trouvent). Il ne s'agit pas d'un programme, mais seulement d'un cadre général. Il doit être développé par les participants à toutes ces luttes. Mais il peut constituer un point de départ commun.
20 septembre 2023
1« The war in Ukraine : Four reductions we must avoid », 14 août 2023, LINKS et « La guerra en Ucrania : cuatro reducciones que debemos evitar », 7 juillet 2022.
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Les dirigeants de la Gauche européenne sur l’Ukraine : Même pas un soupçon de solidarité

Le site du think tank Transform ! a publié le 13 août un article intitulé « La gauche et la guerre inter-impériale », écrit par Michael Brie et Heinz Bierbaum (The Left and the Inter-Imperial War (transform-network.net). Les auteurs sont des figures de proue de longue date et largement respectées de Die Linke (La Gauche, Allemagne). Heinz Bierbaum a été président du Parti de la gauche européenne de 2019 à 2022 et est aujourd'hui président de la Fondation Rosa Luxemburg.
6 octobre 2023 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://europe-solidaire.org/spip.php?article68660
Die Linke est aujourd'hui dans une crise largement décrite comme existentielle. De nombreux camarades tentent d'aider le parti à sortir du brouillard dans lequel il semble s'être perdu et à développer une approche orientée vers les classes populaires. Brie et Bierbaum sont deux parmi eux. Il y a quelque temps, ils ont coécrit un article dans Neues Deutschland qui allait dans ce sens. Il n'y avait que des références passagères à la guerre en Ukraine, mais elles étaient inquiétantes. À la lumière de leur contribution actuelle, les références inquiétantes étaient clairement prémonitoires de quelque chose de beaucoup plus grave. (Une récente contribution de Walter Baier, Président du Parti de la Gauche Européenne, (Making the Difference - Rosa-Luxemburg-Stiftung (rosalux.de), qui traite de questions plus larges, est sur la question de l'Ukraine, proche de la position de Brie et Bierbaum, bien que sur un ton plus modéré).
Les auteurs citent Ferdinand Lassalle : « Toute grande action politique commence par l'énonciation de ce qui est. Toute petitesse politique consiste à dissimuler et à occulter ce qui est ». On ne peut qu'être d'accord. Alors, posons-nous la question : qu'est-ce qui est, en Ukraine, aujourd'hui ? La première chose à dire est que la chose la plus importante n'est même pas mentionnée dans leur document.
Nous pourrions dire que la chose la plus importante est que la Russie a envahi l'Ukraine en février 2022. C'est bien sûr vrai, et c'est ce qui a déclenché la guerre actuelle. Mais en fait, ce qui est vraiment important, c'est que l'invasion s'est heurtée à la résistance massive du peuple ukrainien. Pas seulement le gouvernement et les forces armées, mais aussi le peuple. Les partisans dans les territoires occupés, les organisations et mouvements de la société civile et les initiatives populaires un peu partout, ont contribué à la défense de leur pays. La communauté rom, souvent victime de discriminations en Ukraine comme ailleurs, s'est également mobilisée. Les formes de résistance peuvent être multiples, armées ou non. Il existe deux grandes confédérations syndicales en Ukraine. Elles soutiennent toutes les deux la défense de leur pays. Elles collectent des fonds pour aider leurs membres engagés dans les forces armées et pour acheter des équipements militaires. La gauche politique soutient la guerre, de même qu'un réseau de femmes très actif. Même les anarchistes ont suspendu leur opposition à tous les Etats pour s'engager dans l'armée et combattre.
Dans le même temps, les syndicats et la gauche luttent contre les politiques néolibérales du gouvernement ukrainien, notamment les lois antisyndicales, et pour la défense des services publics. Les partisans internationaux de l'Ukraine soutiennent les syndicats ukrainiens sur les deux plans, contre l'agression russe et pour la défense de leurs droits sociaux. Dans l'ensemble, les syndicats européens ont un meilleur bilan que la gauche politique. Ils apportent une aide réelle aux syndicats ukrainiens de multiples façons et certains d'entre eux expriment très clairement leur soutien politique à l'Ukraine. Cela s'explique en partie par le fait que nombre d'entre eux connaissent et aident les syndicats ukrainiens depuis 20 ou 30 ans. Pour la même raison, ils font ce qu'ils peuvent pour soutenir les syndicats bélarussiens qui ont été sévèrement réprimés par Loukachenko.
Il faut également tenir compte du fait que les syndicats, aussi affaiblis soient-ils, restent des organisations de masse et sont donc plus sensibles àl'opinion public pro-ukrainien qui est majoritaire dans tous les pays d'Europe occidentale, même dans ceux où la gauche qui voit la politique mondiale à travers le prisme de camps antagonistes (la gauche « campiste ») et celle qui soutient l'apaisement avec Poutine font le plus de bruit. La victoire la plus récente de la solidarité avec l'Ukraine a été le vote écrasant du congrès des syndicats britanniques (voir annexe 1).
A. Nature de la guerre
En ce qui concerne la gauche politique internationale, il n'y a pas de « dans l'ensemble ». Il y a des partis qui soutiennent l'Ukraine et d'autres qui ne la soutiennent pas, que ce soit pour des raisons pacifistes, campistes ou géopolitiques. Et dans de nombreux pays, il y a des divisions au sein de la gauche.
Les auteurs citent Rosa Luxemburg pour affirmer qu'il n'existe pas de guerre défensive. Mais plus loin, ils expliquent que « pour la Russie, il s'agit de défendre sa position géopolitique menacée ». Pas son territoire, pas son peuple, mais sa « position géopolitique menacée ». Nous y reviendrons. Quoi qu'il en soit, la guerre actuelle est une guerre défensive qui a commencé par la défense de l'Ukraine contre l'agression russe. Nous verrons plus tard d'où vient cette agression. Pour prendre un autre exemple, en 1979, le Viêt Nam a mené avec succès une guerre défensive contre une invasion chinoise. Les guerres défensives existent donc, mais la question centrale n'est pas de savoir si une guerre est défensive ou offensive. Ce qui compte, c'est la nature de la guerre et des pays impliqués, et non la question de qui l'a déclenchée. Par exemple, il ne fait aucun doute que les guerres d'indépendance algérienne et irlandaise ont été lancées par des organisations des peuples colonisés, qui ont tiré les premiers coups de feu. Il ne fait également aucun doute que les guerres qui ont suivi étaient des guerres de libération nationale, en réponse à des siècles d'oppression coloniale par les impérialismes français et britannique.
Revenons à la guerre actuelle. Il s'agit d'une guerre d'agression lancée par l'impérialisme russe contre l'Ukraine, qui a été opprimée par la Russie pendant des siècles. La relation entre l'Ukraine et la Russie a été comparée par Lénine à celle entre la Grande-Bretagne et l'Irlande, en des termes très forts : « exploités jusqu'à la limite, sans rien recevoir en retour ». (Discours prononcé à Zurich le 27 octobre 1914, non inclus dans les Œuvres complètes. Il s'agit également de la seule occasion enregistrée où Lénine a explicitement appelé à l'indépendance de l'Ukraine). L'Ukraine a donc tout à fait le droit de se défendre et il est du devoir de la gauche internationaliste de la soutenir. Ce serait encore le cas si l'Ukraine était passée à l'offensive dans le Donbass ou en Crimée entre 2014 et 2022.
1. Que veulent les Ukrainiens ?
Que disent nos auteurs de la résistance du peuple ukrainien ? Pratiquement rien. Dire qu'ils l'occultent serait un euphémisme. Ils parlent d'un « abattoir pour les soldats des deux camps » - des deux camps, comme s'ils étaient sur le même plan. Ce n'est pas le cas. Lors de la bataille de Stalingrad en 1942-43, des centaines de milliers de soldats ont trouvé la mort. Dans les deux camps. Mais ces deux camps n'étaient pas égaux et, à l'époque, personne ne pensait qu'ils l'étaient. Les soldats de l'Armée rouge sont morts en défendant leur pays, puis en passant à l'offensive. Ceux de la Wehrmacht sont morts en envahissant l'Union soviétique et en défendant l'Allemagne nazie. Il n'y avait pas de signe égal. Au Viêt Nam, 60 000 soldats américains sont morts. Beaucoup d'entre eux avaient déjà compris qu'ils menaient une guerre injuste et ne demandaient qu'à rentrer chez eux. Mais la guerre est implacable. Lorsque votre pays est occupé par une armée impérialiste, vous ne pouvez pas la chasser sans tuer un grand nombre de ses soldats. Et l'armée américaine a tué beaucoup, beaucoup plus de Vietnamiens.
Les auteurs qualifient la guerre de guerre inter-impériale. Rien de nouveau, si ce n'est que l'on dit impérial plutôt qu'impérialiste. Ils répètent la litanie habituelle selon laquelle l'OTAN n'a pas tenu sa promesse de ne pas s'élargir à l'Est et que la Russie s'est sentie menacée et a dû se défendre. Je n'aborderai pas ce point en détail, puisque je l'ai déjà fait ailleurs (Russia's war on Ukraine and the European lefts | Links). Mais soulignons ce qui est essentiel dans le document. « Une fois que nous avons compris que cette guerre est avant tout une guerre inter-impériale, les étapes vers la paix deviennent également claires comme de l'eau de roche du point de vue de la gauche. » Ce qui est clair comme de l'eau de roche, c'est que la définition de guerre inter-impériale ou par procuration permet de traiter le peuple ukrainien comme une quantité négligeable et marchandable.
Le premier aspect frappant de l'article est sa négation totale des Ukrainiens en tant qu'agents de leur propre avenir. Car les Ukrainiens ne sont pas de simples victimes, ils ne sont pas non plus manipulés par les méchants impérialistes occidentaux. Les Ukrainiens savent ce qu'ils veulent et sont prêts à se battre pour cela. Mais que lisons-nous ? Tout d'abord, « Les tentatives des États-Unis et de l'Union européenne pour amener l'Ukraine à choisir une orientation unilatérale vers l'Union européenne et l'OTAN, et donc (à abandonner) la politique d'un rôle intermédiaire entre l'Ouest et l'Est ». Premièrement, les Ukrainiens n'ont jamais choisi ce rôle d'intermédiaire, il leur a été imposé. Deuxièmement, ils ont choisi de se détourner de la Russie et de se tourner vers l'Europe. Ils ont fait ce choix lors du Maïdan et l'ont confirmé lors des élections de 2014 et de 2019. Avant 2014, l'attitude à l'égard de l'UE était largement positive, mais pas clairement majoritaire. Il n'y a jamais eu de majorité pour l'OTAN avant 2014. Après, il y a eu une majorité pour l'UE et l'OTAN. Et cette majorité s'est élargie et est devenue massive après le 24 février 2022. La raison peut être résumée en deux mots : Poutine, Russie.
Le 29 août, un sondage a été publié, réalisé par l'Institut international de Sociologie de Kyivpour le compte de l'Institut de sociologie de l'Académie nationale des sciences d'Ukraine. Il a montré (page 39) que 83,5 % des Ukrainiens pensent que la victoire n'est possible que si tous les territoires occupés sont restitués. Seuls 4 % pensent qu'il est acceptable de revenir au statu quo ante 24 février 2022, c'est-à-dire de laisser à la Russie la Crimée et les « républiques ». Ces chiffres n'ont rien de surprenant, ils ne font que confirmer ceux des sondages précédents. Certaines manifestations récentes illustrent l'attitude à l'égard de la guerre. À Odessa, Lviv et ailleurs, des manifestations ont eu lieu pour demander que l'argent destiné par les conseils municipaux à diverses fins soit plutôt utilisé pour soutenir l'effort de guerre. À Kiev, des manifestations contre la corruption au sein de l'administration municipale ont eu le même objectif. Il ne s'agit pas de manifestations contre la guerre ou contre l'utilisation de l'Ukraine comme « proxy » par l'impérialisme occidental. Il s'agit d'exigences pour que la guerre soit menée avec le maximum de ressources disponibles.
2. L'avenir proposé pour l'Ukraine : le ‘conflit gelé'
Ce que dit le document sur l'avenir de l'Ukraine n'a rien à voir avec ce que veut le peuple ukrainien.
« Un cessez-le-feu immédiat, sans conditions préalables, contrôlé par l'ONU et les États neutres. Dans un deuxième temps, des négociations doivent être menées pour rechercher un équilibre des intérêts entre tous les États belligérants et ceux qui sont impliqués dans la guerre. » Pas une seule mention des droits du peuple ukrainien.
Pour que les choses soient tout à fait claires, nous pouvons lire : « L'idée que cela puisse conduire à un état de choses d'avant-guerre n'est pas réaliste. » Dans le contexte du document, cette déclaration est en fait exacte. Le « ceci » auquel il est fait référence concerne le plan décrit ci-dessus. Un argument classique en faveur de négociations par-dessus la tête des principaux intéressés, en l'occurrence le peuple ukrainien. Depuis le Congrès de Vienne en 1815, de tels « traités de paix » n'ont fait que préparer le terrain pour de nouvelles guerres - et parfois des révolutions. En effet, un tel processus en Ukraine ne peut pas conduire à un « état de choses d'avant-guerre », qui impliquerait nécessairement le retrait des troupes russes. La lutte continue du peuple ukrainien peut conduire à un tel résultat. Mais ni cette lutte ni la demande de retrait des troupes russes ne sont mentionnées par les auteurs.
Ils écrivent que « de nombreux efforts sont nécessaires pour créer un système global de sécurité commune incluant la Russie. Cela prendra un temps considérable ». Il s'agit là temps d'un objectif totalement irréaliste même dans un « temps considérable ».
Le pire est encore à venir. Nous apprenons qu'« un conflit gelé devra être supporté pendant une très longue période », mais que c'est « mieux que la guerre ». On se demande si ceux qui écrivent cela savent vraiment ce qu'ils disent. Ils condamnent les Ukrainiens qui vivent sous l'occupation russe à continuer à le faire pendant « une très longue période ». L'occupation de certains territoires dure maintenant depuis plus de dix-huit mois, ce qui est déjà très long pour ceux qui sont obligés de la subir. Il s'agit d'une occupation barbare, qui commence par des viols et des pillages et se poursuit par des arrestations arbitraires, des tortures, des exécutions sommaires d'hommes, de femmes et d'enfants, des filtrages, des déportations de civils et des enlèvements d'enfants ukrainiens, ainsi que par des projets visant à inonder les zones occupées d'immigrants russes, comme cela a déjà été fait en Crimée. De quel droit peut-on condamner des populations entières à subir cela et ajouter l'insulte à l'injure en affirmant que c'est « mieux que la guerre ». Rien n'est moins évident.
Quant à l'idée que l'Ukraine puisse se libérer d'elle-même serait irréaliste, regardons quelques précédents. Nombreux étaient ceux qui ont jugé irréaliste l'idée que le Vietnam puisse vaincre l'impérialisme français puis américain. Ou que l'Algérie pourrait gagner son indépendance. Ou encore qu'une poignée de combattants dans un bateau qui prenait l'eau puisse déclencher une révolution à Cuba. Mais les réalistes n'étaient pas si réalistes. Dans les bonnes circonstances, ceux qui se battent peuvent créer leur propre réalisme. Ceux qui ne se battent pas ne parviendront jamais à rien. En fait, ceux qui ont appelé au cessez-le-feu, aux négociations et à la « paix » en Algérie et au Viêt Nam n'ont eu aucun effet.
B. La rivalité inter-impérialiste et l'Ukraine
Les auteurs de l'article accordent une importance centrale à leur analyse de la guerre comme étant inter-impériale, dans laquelle l'Ukraine n'est qu'un proxy de l'impérialisme américain. Cette analyse semble se justifier d'abord parce qu'elle s'inscrit dans la confrontation entre les États-Unis et l'OTAN, d'une part, et la Russie et la Chine, d'autre part. Et, plus précisément, dans l'expansion de l'OTAN vers l'Est. Deuxièmement, parce que l'Ukraine reçoit, principalement des pays de l'OTAN, une partie des armes dont elle a besoin pour se défendre.
La confrontation entre la puissance mondiale hégémonique, les États-Unis, et son successeur putatif, la Chine, est un fait central de la politique et de l'économie internationales. La Russie ne joue pas dans la même catégorie, mais elle est suffisamment importante pour compliquer les choses. Quelle est donc la place de l'Ukraine dans ce schéma ? Comme nous l'avons dit plus haut, l'Ukraine a choisi de s'aligner sur l'Occident. Il convient d'insister sur le mot « choisi ». D'abord, parce que c'est un fait. Ensuite, parce que l'insistance sur le fait que l'Ukraine et les Ukrainiens sont en quelque sorte manipulés par les États-Unis et l'OTAN révèle deux choses sur ceux qui le disent. La première est leur incapacité à sortir de la mentalité selon laquelle tout ce qui se passe de mauvais dans le monde est de la responsabilité des États-Unis et de l'OTAN. Il s'agit d'un cadre tout à fait inadéquat pour comprendre le monde d'aujourd'hui, où il existe trois impérialismes principaux (États-Unis, Chine et Russie) et une série d'impérialismes secondaires (Grande-Bretagne, France, Allemagne, Japon...) qui peuvent bien être des alliés des États-Unis mais qui ont également leurs propres intérêts spécifiques à défendre. Il y a ensuite une série d'acteurs autonomes : Inde, Iran, Israël, Arabie Saoudite, Brésil, entre autres. La deuxième chose que cela nous apprend est que, pour eux, non seulement les droits des petites nations, ou même des nations moins petites, sont considérés comme sacrifiables, mais aussi qu'ils les considèrent comme n'ayant aucune volonté propre, aucune capacité d'agir dans leur propre intérêt. Ce ne sont que des pions sur l'échiquier.
La façon dont les auteurs abordent la situation internationale le montre clairement. À un moment donné, ils écrivent qu'« une agressivité croissante est apparue dans la lutte pour l'hégémonie, qui est liée aux contradictions internes et externes exacerbées d'un développement capitaliste inégal ». Ce serait un bon point de départ, mais ils tombent systématiquement dans la caricature de l'agressivité des États-Unis et de leurs alliés, ce qui conduit, implicitement ou explicitement, à l'idée que la Russie et la Chine sont sur la défensive. On y ajoute le dernier mot à la mode, la multipolarité. Il existe une manière potentiellement positive de définir ce mot. Il pourrait signifier le droit de chaque nation à décider de son propre avenir et à se gouverner elle-même. Mais ce n'est pas ce qu'il signifie dans les intentions et les actions des grandes et moins grandes puissances qui le prônent. Ce qu'elle signifie pour eux, c'est le droit de chaque pays à faire ce qu'il veut, avec son propre peuple et, dans la mesure du possible, avec les pays plus faibles qui l'entourent. Les nations puissantes admettent rarement, voire jamais, qu'elles dominent d'autres nations simplement parce qu'elles le peuvent et parce que cela sert leurs propres intérêts. Elles ont recours à des justifications idéologiques. Pour les États-Unis, il s'agit de défendre la « démocratie » et un « ordre international fondé sur des règles ». Beaucoup de gens de gauche vous le diront. En général, ils sont beaucoup plus réticents à disséquer les concepts profondément réactionnaires du monde russe, de la Russie en tant que civilisation unique. Ou la prétention de la Chine à diriger le Sud global.
Les États-Unis, en tant que puissance mondiale hégémonique, sont obligés d'intervenir dans de nombreux endroits pour défendre ou promouvoir leur propre position. Il est donc difficile de définir leur sphère d'influence. D'une certaine manière, le monde est leur sphère d'influence. C'est à la fois une expression de leur puissance et une malédiction. Ce fut également le cas de la Grande-Bretagne pendant les deux siècles de son hégémonie. Il est néanmoins clair que, depuis plus de dix ans, les États-Unis cherchent à tourner leur attention vers la Chine et la région indopacifique. S'engager dans une guerre en Europe n'était pas du tout prévu et ne correspondait pas aux priorités américaines.
1. La Russie et l'OTAN
Prenons le cas de la Russie, dont l'objectif dans la guerre est défini comme « la défense de sa position géopolitique menacée ». C'est vrai et c'est la raison fondamentale pour laquelle elle envahit l'Ukraine. Derrière le terme « position géopolitique » se cache la conception d'une sphère d'influence qui couvre le territoire de l'ancienne Union soviétique/empire tsariste, ainsi que, dans la mesure du possible, ses anciens satellites d'Europe centrale et orientale. Cette position géopolitique est menacée. Par qui ? Les auteurs répondent : par les États-Unis, l'OTAN et l'UE. Il est vrai que ni les États-Unis ni l'UE ne peuvent accepter le droit de la Russie à dominer l'Europe de l'Est. Mais ni les États-Unis, ni l'OTAN, ni l'UE n'ont la moindre intention d'envahir la Russie. Et la véritable menace pour la Russie est la résistance des habitants des pays qu'elle considère comme faisant partie de sa sphère d'influence.
Avec l'effondrement de l'Union soviétique, les républiques non russes ont déclaré leur indépendance et les pays de l'ancien bloc soviétique ont transformé leur indépendance de jure en indépendance de facto. Ils ont rejoint l'OTAN et, dans la plupart des cas, l'Union européenne. Les États baltes ont suivi le même chemin.
Lorsqu'une certaine gauche parle de l'élargissement de l'OTAN, son analyse des raisons pour lesquelles ces pays ont rejoint l'OTAN est généralement réduite aux décisions de Washington. C'était un aspect, et un aspect important. Si Washington s'y était opposé, ces pays n'auraient jamais rejoint l'OTAN. Mais Washington était favorable à leur adhésion parce qu'elle renforçait et étendait l'influence des États-Unis en Europe. Toutefois, l'adhésion à l'OTAN n'a pas été imposée à ces pays. Au contraire, ils ont fait campagne et poussé fort pour être acceptés. Non seulement les nouveaux groupes au pouvoir, mais aussi les populations y étaient favorables. Parce qu'elles avaient une peur justifiée de la Russie. L'Ukraine vient de fournir un exemple frappant de ce qui peut arriver à un pays qui n'est pas membre de l'OTAN. Et aussi parce que l'Occident représentait non seulement la démocratie, mais aussi les sociétés de consommation prospères auxquelles ils aspiraient. Bien sûr, il s'est avéré que tout ce qui brillait n'était pas de l'or.
Aujourd'hui, l'OTAN est plus forte et plus cohérente qu'elle ne l'a jamais été depuis la fin de la Guerre froide. Et elle n'a jamais été aussi populaire. Si l'on veut convaincre les gens que l'avenir ne réside pas dans une alliance militaire dirigée par les États-Unis, il va falloir leur proposer une alternative crédible.
Les autres anciennes républiques soviétiques n'ont pas suivi la même voie, la plupart d'entre elles faisant partie de la Communauté des États indépendants et certaines du CSTO (Organisation du traité de sécurité collective), une sorte d'OTAN de deuxième classe. La plupart des républiques ont reconnu la prédominance de la Russie, mais le degré réel d'influence russe a varié. Aujourd'hui, il est clair que la guerre en Ukraine a eu pour effet d'affaiblir cette influence. Cela profite non seulement aux États-Unis, mais aussi à la Chine et à la Turquie. Un tournant vers ces trois pays (tout en maintenant des relations amicales avec la Russie) fait désormais partie de la politique du Kazakhstan, telle que définie en 2022, tout comme l'augmentation substantielle de ses budgets de défense et de sécurité. Il convient de mentionner que malgré sa proximité avec la Russie, le Kazakhstan refuse de soutenir sa guerre d'agression en Ukraine. Il a également toujours refusé de reconnaître l'annexion de la Crimée par la Russie. À cet égard, il a un meilleur positionnement de principe qu'une partie de la gauche occidentale. Mais il y a sans doute aussi des considérations pratiques : le Kazakhstan compte une minorité russophone, concentrée dans le nord du pays. Il a intérêt à ne pas accepter le droit d'intervention de la Russie partout où il y a des russophones. Pour le reste, cet été le secrétaire d'État américain Blinken a effectué une tournée dans les cinq républiques d'Asie centrale. Et l'Arménie, traditionnellement proche de Moscou, envoie maintenant de l'aide humanitaire à l'Ukraine et mène des manœuvres militaires conjointes avec les États-Unis. Ceci n'est bien sûr pas sans lien avec la réticence ou l'incapacité de la Russie à respecter les obligations du traité du CSTO de défendre l'Arménie et l'enclave du Nagorno-Karabakh contre l'agression de l'Azerbaïdjan. (Voir la déclaration du Mouvement socialiste russe : (Concerning Azerbaijan's aggression against Nagorno-Karabakh/Artsakh | Links).
2. Maïdan et anti-Maïdan
Par sa taille, sa situation géographique et son histoire, l'Ukraine est au cœur de tout projet de reconstruction d'un empire russe. La Russie n'a jamais accepté l'indépendance de l'Ukraine. Le long texte historique de Poutine en 2021 expliquant que les Ukrainiens et les Russes étaient le même peuple peut être considéré comme faisant partie de la préparation idéologique de la guerre à venir. Mais c'est aussi très probablement ce qu'il pense réellement et c'est une idée largement partagée en Russie. Jusqu'en 2014, Poutine pensait pouvoir soumettre l'Ukraine en exerçant des pressions politiques et économiques sur ses gouvernements. Il s'appuyait pour cela sur un réseau d'agents au sein de l'appareil d'État, en particulier de la police et des forces armées. L'étendue de ce réseau, y compris les généraux et les politiciens qui étaient dans la poche de Poutine, a été largement dévoilée en 2014. Mais il était encore partiellement fonctionnel en 2022.
Maïdan a été l'étincelle qui a convaincu Poutine qu'il était temps de recourir à la force. Avant même la victoire de Maïdan et la fuite de Viktor Ianoukovitch, des préparatifs étaient en cours pour l'annexion de la Crimée et pour un processus d'annexion progressive de huit oblasts du sud et de l'est de l'Ukraine, collectivement appelés Novorossiya. Le plan consistait à passer par une phase de proclamation de « républiques populaires », qui demanderaient plus tard à rejoindre la Russie. Ce plan n'a été que très partiellement couronné de succès dans le Donbass.
Il existe de nombreux mythes et demi-vérités sur ce qui s'est passé dans le Donbass, et plus largement dans le sud et l'est de l'Ukraine, en 2014. La plupart des chiffres qui seront donnés ici sont tirés d'un sondage réalisé par l'Institut international de sociologie de Kyiv (KIIS) en avril 2014. Ce sondage a été souvent cité, non seulement parce qu'il provient d'une source réputée, mais aussi en raison de la date à laquelle il a été réalisé. Il donne une photographie de l'opinion dans le sud et l'est au moment où les milices pro-russes s'emparaient des mairies dans tout le Donbass - et tentaient de faire de même ailleurs. Il en ressort que, sur une question importante, concernant la préférence pour l'Union européenne ou l'Union douanière eurasienne, cette dernière était clairement majoritaire, globalement et dans cinq oblasts sur huit, avec trois oblast qui préféraient l'UE. Sur une question qui n'a pas été posée par l'enquête KIIS, mais pour laquelle il existe de nombreuses preuves, davantage de personnes dans le sud et l'est étaient anti-Maidan que pro-Maidan. Mais davantage ne signifie pas tous. À Kharkiv, la plus grande manifestation pro-Maïdan a rassemblé 30 000 personnes, à Dnipropetrovsk 15 000. Même à Donetsk, la plus grande manifestation pro-Maidan était de 10 000 personnes, contre 30 000 pour le plus grand rassemblement anti-Maidan.
Sur d'autres questions, le lobby pro-russe et anti-ukrainien n‘a pas de quoi réjouir. A la question « Soutenez-vous ceux qui s'emparent par les armes de bâtiments administratifs dans votre région ? » (ce qui se déroulait au moment du sondage), le soutien a été faible : moins de 12 % au niveau global, 18 % à Donetsk, 24 % à Luhansk, ailleurs aucun oblast n'a atteint les deux chiffres.
Dans le Donbass, il y a eu des manifestations anti-Maidan avec un réel soutien populaire. Les manifestants n'exigeaient pas de rejoindre la Russie : ils protestaient contre un mouvement basé sur le centre et l'ouest qui, selon eux, avait pris le pouvoir à Kiev. Ils avaient également des griefs justifiés à l'encontre du gouvernement central, qui ne dataient pas de Maïdan. Et, comme le mouvement de Maïdan, ils protestaient contre la corruption et les politiciens voleurs.
Ce qui nous amène à Ianoukovitch. Sur la question de savoir si Ianoukovitch était le président légitime, il n'y avait de majorité nulle part. Entre 27 et 31 % dans le Donbass, beaucoup moins ailleurs. Il est possible de considérer les manifestations anti-Maidan comme des soulèvements populaires embryonnaires. Il aurait été intéressant de voir comment le mouvement aurait évolué, mais il a été interrompu par la militarisation de la situation à travers une série de mini-coups d'État dans les villes, l'une après l'autre. C'est l'origine des « républiques populaires ». Toute l'opération a été menée sous la direction d'agents russes, avec des « volontaires » russes, de l'argent et des armes russes. Ceux qui ont suivi dans le Donbass n'étaient pas majoritaires. En fait, il n'y a jamais eu d'expression de soutien majoritaire à l'adhésion à la Russie dans le Donbass, que ce soit lors d'une élection, d'un référendum ou d'un sondage. Dans le sondage KIIS, environ 30 % des personnes interrogées étaient favorables à l'adhésion à la Russie, tandis que plus de 50 % y étaient opposées.
Compte tenu de la manière dont le Donbass a été occupé et de l'intervention ultérieure de l'armée ukrainienne, il est tout à fait erroné de parler de guerre civile (voir Daria Saburova, “Questions About Ukraine”)..). Même sans l'intervention directe de l'armée russe en 2013-14 et son implication continue dans la guerre de basse intensité de 2014-22, il s'agissait clairement dès le départ d'une intervention de la Russie en Ukraine.
C. La Russie et le contexte international
Voyons maintenant la dimension internationale. Sans rentrer dans les détails, il semble que ce soit une bonne hypothèse de travail de dire que la période de mondialisation commencée dans les années 1980 est terminée. Historiquement, la fin des périodes de mondialisation se traduit par un renforcement de la concurrence inter-impérialiste. Personne à gauche ne conteste que les États-Unis sont impérialistes. On peut en dire autant de la Grande-Bretagne, de l'Allemagne, de la France et de certains pays européens de moindre importance, ainsi que du Japon. Pour des raisons qui sont rarement, voire jamais, énoncées, il existe une idée générale à gauche selon laquelle l'émancipation de l'Europe, en particulier de l'UE, de l'hégémonie américaine serait en quelque sorte progressiste en soi. Cela est loin d'être évident et mériterait au moins une analyse sérieuse.
Qualifier la Russie et surtout la Chine d'impérialistes est plus controversé. Mais rappelons la description que Lénine faisait de la Russie en 1916. "La Russie avait déjà battu en temps de paix le record mondial de l'oppression des nations sur la base d'un impérialisme beaucoup plus grossier, médiéval, économiquement arriéré, militaire et bureaucratique. ((voir “Bilan d'une discussion sur le droit des nations à disposer d'elles-memes”, O.C., Vol. 22). Ailleurs, il parlait simplement de l'impérialisme militaire-féodal russe. Il n'y a pas grande place là pour le capital financier, les monopoles ou l'exportation de capitaux. Le point essentiel, c'est que Lénine n'estimait pas nécessaire qu'un pays coche toutes les cases pour être impérialiste. Dans le cas de la Russie, les critères coloniaux et militaires semblent avoir suffi. Par ailleurs, l'économie russe était largement dominée par les capitaux français, allemands et britanniques (dans cet ordre).
La concurrence accrue entre les grandes et les moins grandes puissances s'exerce sur les plans économique, politique et militaire. C'est une caractéristique du capitalisme et de l'impérialisme. C'est dans leur nature. Il est très probable que cela conduise à la guerre à un moment ou à un autre. Comme l'a dit Rosa Luxemburg, la guerre est autant une conséquence logique du capitalisme que la paix armée (“Utopies pacifistes”, 1911).
La confrontation entre les États-Unis et la Chine, qui a réellement commencé à s'aiguiser après 2008, a été relativement pacifique et économique, mais pas complètement. La Chine a mené une politique agressive dans la mer de Chine méridionale, en construisant des îles largement artificielles et hautement militarisées dans les eaux internationales et en empiétant sur les eaux territoriales du Viêt Nam et des Philippines. Bien entendu, les États-Unis n'ont pas manqué de tirer parti de la situation. Ils ont obtenu plusieurs bases aux Philippines et renforcé leurs liens diplomatiques avec le Viêt Nam, comme en témoigne la récente visite très médiatisée du président américain Joe Biden à Hanoï. Bien sûr, il est possible de considérer tout cela comme des provocations contre la Chine inspirées par les États-Unis. Ce serait franchement prendre la situation à l'envers. C'est la Chine qui a lancé des provocations contre le Viêt Nam et les Philippines, et ce sont les États-Unis qui en profitent. Mais au-delà de ces détails, fondamentalement, les États-Unis sont déterminés à maintenir leur hégémonie dans la région indopacifique, tandis que la Chine est déterminée à établir son propre hégémonie. Telle est la réalité. Cela entraînera des tensions et des conflits dans les mers de Chine méridionale et orientale, à propos de Taïwan et dans la compétition pour influencer les nations du Pacifique.
Une approche sérieuse de la situation internationale nécessiterait l'abandon de la vieille rengaine qui consiste à dénoncer constamment l'impérialisme américain et ses alliés, en particulier l'OTAN, tout en trouvant des excuses à la Russie et à la Chine. Cela semble dépasser une partie de la gauche européenne et nord-américaine. Cela ne dépasse pas le Parti communiste japonais (PCJ) (voir Kimitoshi Morihara (Japanese Communist Party) : ‘Indo-Pacific must be a region of dialogue and cooperation, not rivalry') : « L'Indo-Pacifique doit être une région de dialogue et de coopération, et non de rivalité »). Le PCJ s'oppose fermement à la militarisation du Japon et à son intégration dans le système d'alliances antichinoises mis en place par Washington. Mais il critique aussi clairement ce qu'il appelle l'hégémonisme et le chauvinisme de grande puissance chinois. Cela recouvre, entre autres, la critique des violations des droits de l'homme au Xinjiang et à Hong Kong et la défense du droit à l'autodétermination de Taïwan (et évidemment l'opposition à l'usage de la force par la Chine). En ce qui concerne la guerre russe en Ukraine, le PCJ dénonce l'agression de la Russie et exige un retrait immédiat et inconditionnel des forces militaires russes.
Lorsque les gens de la gauche campiste parlent de la Russie, la manière dont ils le font en dit long sur eux. La Russie aurait été menacée par l'élargissement de l'OTAN. Sa réaction en envahissant l'Ukraine ne peut être approuvée, mais la faute en incomberait réellement aux États-Unis et à l'OTAN. Il faudrait comprendre la Russie et faire la paix en tenant compte de ses préoccupations légitimes. Et ainsi de suite.
1. La nature de la Russie
Mais qu'est-ce que la Russie ? C'est la question qu'ils ne posent pas. En principe, une république fédérale mais, en fait, les restes (substantiels) d'un empire. Des six empires qui sont entrés en guerre en 1914 (Allemagne, France, Grande-Bretagne, Russie, Autriche-Hongrie, Turquie), c'est le seul qui subsiste. La Russie n'est pas un État-nation mais un empire. Les auteurs du document parlent de l'OTAN qui voudrait « exclure la Russie de l'Europe ». Mais ce n'est pas nécessaire. La Russie s'est exclue d'elle-même de l'Europe lorsqu'elle a traversé l'Oural et conquis, en trois siècles, des vastes territoires, vers l'est jusqu'au Pacifique et vers le sud jusqu'à l'Asie centrale. Ou, pour être plus précis, elle a cessé d'être un État purement européen pour devenir un empire eurasien. D'ailleurs, avant même de s'aventurer en Asie, elle était déjà un empire, avec de nombreuses conséquences que nous ne pouvons pas aborder ici. Mais répéter que « la Russie fait partie de l'Europe » ne nous mènera nulle part.
Politiquement, qu'est-ce que la Russie ? Officiellement une démocratie, mais c'est une plaisanterie, comme l'ont montré les récentes élections régionales. C'est, à tout le moins, l'État le plus répressif à l'intérieur et le plus agressif à l'extérieur qui intervienne en Europe. Dans les discussions entre les opposants russes et parmi ceux qui suivent de près les événements en Russie, la question du fascisme est centrale. Examinons les principales caractéristiques de la Russie. Nous avons le grand leader : le culte de Poutine est modeste comparé à la dynastie des Kim en Corée du Nord, ou même à Xi Jinping en Chine, mais il est plus important que pour n'importe quel leader russe depuis Staline. Malgré les apparences de la démocratie parlementaire, le régime n'est soumis à aucun contrôle démocratique. Les droits démocratiques les plus élémentaires (expression, réunion, manifestation) sont supprimés. Il n'y a pas de presse libre, ni de syndicats libres. Le climat social et idéologique est patriarcal, misogyne, homophobe. Et surtout imprégné du chauvinisme grand-russe, qui est désormais enseigné dans les écoles et appliqué en Ukraine. La définition de la Russie fait l'objet d'un débat : fasciste (l'historien Timothy Snyder, le socialiste et écrivain russe Ilya Budraitskis), néo-fasciste (le philosophe slovène Slavoj Zizek), para-fasciste, post-fasciste, fascisant. Il est clair que le fascisme russe ne correspond pas au fascisme « classique » des années 1920 et 1930, mais cela n'épuise pas la question.
La Russie est-elle impérialiste ? Lénine le pensait, et il était bien conscient de la mesure dans laquelle le capital étranger contrôlait son économie. Les choses ont changé : il existe aujourd'hui un capital national russe autonome. Un mélange de capital étatique et privé, fortement axé sur le secteur primaire - pétrole, gaz, minéraux... (Voir Russian imperialism and its monopolies” | Links). Mais le fait que la Russie ait des intérêts économiques à défendre ne signifie pas que c'est ce qui a motivé la guerre. Il y a une autonomie de la dimension politique (ou géopolitique). L'Ukraine est la clé de voute de tout projet impérial russe, même au prix d'un coût économique considérable à court terme.
Répétons-le : pour comprendre le monde d'aujourd'hui, il faut se défaire de l'idée que ce sont les Etats-Unis et leurs alliés qui initient tout. Les contradictions inter-impérialistes et inter-capitalistes s'aiguisent. Cela crée des luttes de pouvoir et la création ou le renforcement de blocs. Les principaux acteurs sont les États-Unis, la Chine et la Russie. Mais il existe d'autres acteurs autonomes, cités plus haut.
En ce qui concerne les blocs, les États-Unis ont une longueur d'avance : OTAN, Quad, AUKUS, etc. Les pays qui soutiennent la Russie sur la guerre (au lieu de s'abstenir) sont une triste collection : Belarus, Corée du Nord, Erythrée, Iran, Syrie, Nicaragua... Une grande partie du soutien organisé à la Russie en Europe provient des partis d'extrême droite, même si certains d'entre eux sont devenus plus discrets depuis le début de la guerre. La Chine a très peu d'alliés dans son environnement proche : le Cambodge et la junte du Myanmar. Le fait est que de nombreux voisins de la Chine sont davantage alliés aux États-Unis, précisément parce qu'ils sont voisins de la Chine.
2. Les camps dans la politique mondiale
Si nous cherchons à aborder la situation mondiale en termes de camps, il est clair qu'il existe un camp occidental, au sens large. Pendant la guerre froide, il y avait sans aucun doute un camp soviétique. Il est beaucoup moins évident de savoir s'il existe aujourd'hui un camp russe ou chinois. C'est à partir de là que nous commençons à entendre la musique des BRICS et du Sud global, dont on parle parfois comme s'il s'agissait d'un camp anti-occidental réel ou potentiel. Qui composerait ce camp ? Parfois tout le monde, sauf l'Europe, l'Amérique du Nord et l'Asie du Nord-Est. Quels sont les critères ? Dans les années 1950, il y avait le mouvement des non-alignés, qui était précisément cela : il n'était rattaché à aucun bloc et soutenait les mouvements de libération nationale.
Qu'est-ce qui unit les BRICS ou le Sud global ? Au sens très large, la recherche d'une alternative au monde occidental « fondé sur des règles ». Mais c'est très vague. Le document parle de « tentative de nombreux États du monde d'évoluer vers un ordre multipolaire non impérial de sécurité commune ». Premièrement, il semble que l'autonomie économique soit tout aussi importante, sinon plus, que la sécurité commune. Deuxièmement, il est plus qu'évident que la Russie et la Chine cherchent à utiliser les BRICS et la notion de Sud global comme levier contre les États-Unis. L'idée de la Chine en tant que leader du Sud global peut sembler fantaisiste. La Chine est en effet l'un des principaux exploiteurs du Sud, notamment par le biais d'échanges inégaux et de la dette. Mais elle a un objectif très clair à cet égard (voir “China, leader of the Global South ?”,The Economist, 23 septembre 2023). La Russie exploite également le Sud global, mais avec une puissance économique moindre. Ce n'est pas un hasard si sa pénétration de l'Afrique s'est faite par le groupe Wagner, avec les méthodes de voyous qui le caractérisent. De la définition de l'impérialisme russe donnée par Lénine en 1916, on peut retenir au moins qu'il est grossier, militaire et bureaucratique.
Au-delà, le Sud global est extrêmement hétérogène. Il l'a toujours été, à l'époque où on l'appelait le tiers-monde, mais cela est beaucoup plus accentué aujourd'hui. À côté des pays classiquement dépendants d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie, il y a l'Inde qui aspire à rejoindre le club des grands et qui constitue un cas à part. Il y a les pétromonarchies du Golfe, en particulier l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar. Des pays comme le Brésil, l'Afrique du Sud, le Mexique, la Turquie et l'Iran sont ce que l'on pourrait appeler des puissances intermédiaires. Il est plus intéressant d'analyser la réalité du Sud global que de faire de grandes généralités. De même qu'il est plus fructueux d'analyser la Russie et la Chine que de les définir essentiellement par leur opposition aux États-Unis. En outre, le schéma assez banal du déclin de l'hégémonie américaine et de la montée en puissance de la Chine doit être examiné d'un œil critique. Il se pourrait bien que les États-Unis ne déclinent pas aussi rapidement qu'on le dit souvent et que la Chine ne les supplantera pas dans un avenir proche, voire jamais. Si nous examinons les membres des BRICS et le Sud en général, nous verrons que le degré d'imbrication avec l'ordre économique dirigé par l'Occident est souvent considérable. Nulle part est-ce plus vrai qu'en Inde.
Examinons l'avant-dernière section du document. « La paix ... exige avant tout une politique de sécurité commune. C'est le contraire de la politique impérialiste, qui conduit tôt ou tard à des guerres impérialistes ». Il s'agit là d'une déclaration remarquable. Une politique peut être adoptée puis abandonnée au profit d'une autre. Mais l'impérialisme n'est pas une politique : il y a cent ans, Lénine a polémiqué contre Karl Kautsky qui pensait qu'il l'était. L'impérialisme est une étape du capitalisme, et il conduit à des guerres impérialistes. Il ne s'agit pas seulement de guerres entre États impérialistes, ce que nous n'avons pas vu depuis 1945, mais de guerres menées par des États impérialistes (et même d'autres États) pour défendre ou étendre leur propre pouvoir économique, politique et militaire. Il y a eu de nombreuses guerres de ce type ; l'Ukraine est la dernière en date.
« Il doit être clair pour tout le monde que les États-Unis ont été la force motrice de presque toutes les guerres aux portes de l'UE depuis 1991 », indique le document. Tout d'abord, tout dépend de la définition que l'on donne à la notion de « portes ». L'Irak et l'Afghanistan ne sont pas exactement aux portes de l'UE. La Libye peut-être, mais la guerre de bombardements de 2011 a été menée par la Grande-Bretagne et la France, certes avec le soutien des États-Unis. La Tchétchénie est beaucoup plus aux portes de l'UE. Mais la force motrice là n'était pas les États-Unis, mais la Russie. Comme en Géorgie en 2008 et en Ukraine depuis 2014. Franchement, ce « deux poids, deux mesures » permanent a fait son temps. En fait, depuis la chute de l'Union soviétique, toutes les guerres de la Russie, à l'exception de la Syrie, se sont déroulées en Europe. Les guerres balkaniques des années 1990 n'étaient pas le fait de la Russie et son influence était marginale. Les États-Unis et l'OTAN ont joué un rôle plus important, mais la force motrice de ces guerres est venue des contradictions inhérentes à la Yougoslavie, et en particulier des ambitions post-yougoslaves de la Serbie.
D. L'OTAN et l'Europe
On entend constamment, et encore dans ce document, comme s'il s'agissait d'une évidence, que les choses iraient mieux si l'Europe/l'UE s'émancipait de la tutelle des Etats-Unis. C'est loin d'être évident. L'impérialisme européen n'a rien de sympathique. Toutes les guerres depuis 1991... Pourquoi commencer par là ? Pourquoi pas en 1945 ? On trouverait des guerres coloniales, des crimes de guerre, des massacres, impliquant la France, la Grande-Bretagne, la Belgique, les Pays-Bas et le Portugal. Non pas au dix-neuvième siècle, mais de mémoire d'homme. La France, en particulier, a continué à intervenir en Afrique jusqu'à aujourd'hui, bien qu'il semble que son temps soit enfin écoulé.
Les pays européens n'ont plus de colonies d'importance, même si la France (encore elle) doit encore se défaire de la Nouvelle-Calédonie/Kanaky. Mais l'exploitation intense des pays du Sud est désormais menée pacifiquement par l'UE et surtout par son noyau impérialiste, en particulier, mais pas seulement, en Afrique.
L'Europe se porterait-elle mieux sans les États-Unis (et sans l'OTAN, car l'OTAN est une alliance militaire dirigée, financée et largement armée par les États-Unis) ? Examinons un instant l'OTAN. Comme chacun sait, elle n'a jamais tiré un seul coup de feu de colère pendant la guerre froide. Mais elle disposait de forces importantes et bien armées et de budgets militaires pour les financer. Elle est intervenue dans les Balkans dans les années 1990 et en Afghanistan à partir de 2001, mais il ne s'agissait pas d'opérations majeures comparée à la guerre en Ukraine. Malgré le discours contraire de la gauche, l'OTAN n'est pas restée une alliance hautement militarisée après 1991. En fait, les budgets de défense ont été réduits et les armées sont devenues plus petites et sous-équipées. Même après les événements de 2013-2014 en Ukraine, il y a eu très peu de changements. Il a été question d'une armée européenne, en particulier de la part de la France. L'ancienne chancelière allemande Angela Merkel et ses différents homologues français ont passé des années à essayer, sans succès, d'apaiser Poutine. Dans ce contexte, l'offre faite en 2008 à l'Ukraine et à la Géorgie de rejoindre l'OTAN apparaît comme une aberration. La France and l'Allemagne étaient toujours contre. Tout comme Obama. L'adhésion de l'Ukraine et de la Géorgie à l'OTAN n'a pas effrayé Poutine, car il savait que le risque était inexistant. Le 24 février 2022, l'Ukraine n'était pas plus près d'adhérer à l'OTAN qu'elle ne l'était en 2008.
L'invasion de l'Ukraine par la Russie a tout changé. Pour la première fois en Europe depuis 1945, un pays a lancé une guerre totale contre un autre. Certes, il y a eu 1974 à Chypre, puis les guerres balkaniques dans les années 1990. Mais la guerre actuelle est sans précédent par son ampleur et par le fait qu'elle a été déclenchée par la Russie, une grande puissance nucléaire. Qu'en est-il de la « guerre par procuration » de l'OTAN ? Si l'OTAN avait prévu de lancer une guerre par procuration, elle aurait commencé à armer l'Ukraine en 2014, mais elle ne l'a pas fait (Voir Military Assistance to Ukraine : Rediscovering the Virtue of Courage). L'OTAN et les États-Unis ont été pris par surprise et ont réagi aux événements. Ils n'ont commencé à armer sérieusement l'Ukraine qu'une fois qu'elle a prouvé sa capacité à arrêter la Russie devant Kiev et à lui faire abandonner le nord du pays.
C'est ainsi que les choses se sont passées. La Russie a été surprise par la résistance de l'Ukraine et peut-être encore plus par la réaction de l'OTAN. Les guerres changent beaucoup de choses, qui ne correspondent pas toujours aux intentions de ceux qui les déclenchent. Cette guerre était censée démontrer la puissance militaire de la Russie. Au lieu de cela, elle a révélé ses faiblesses. Elle devait conduire à une Ukraine faible, divisée et soumise à la Russie. L'Ukraine n'a jamais été aussi unie dans la défense de son indépendance. L'OTAN devait être trop faible et divisée pour réagir. Elle n'a jamais été aussi efficace et unie depuis la fin de la guerre froide - et populaire, ou du moins acceptée comme un mal nécessaire.
Le document dit : « La gauche a toujours critiqué la politique expansive et agressive de l'OTAN ». En effet, elle l'a fait. Sans toujours prêter attention aux faits. Comme nous l'avons vu, les engagements militaires de l'OTAN ont été limités. Peut-être que par « expansive et agressive », les auteurs veulent dire que l'expansion de l'OTAN depuis 1999 est en soi agressive ? C'est fort probable. Ce discours passait peut-être à une période où la plupart des gens ne pensaient pas particulièrement à l'OTAN. Mais la guerre a changé la donne. Tout d'abord, elle a montré, à une échelle sans précédent, le caractère agressif de l'impérialisme russe. En particulier dans les pays limitrophes ou proches de la Russie, la leçon a été que si vous êtes dans l'OTAN, vous n'êtes pas envahi (jusqu'à présent, en tout cas), et que si vous n'êtes pas dans l'OTAN, regardez ce qui vous arrive. Si les auteurs de ce document pensent qu'ils peuvent encore s'en tirer avec le vieux discours anti-OTAN (appels à quitter l'OTAN, à dissoudre l'OTAN...), ils se trompent lourdement.
Les auteurs parlent de « parties de la gauche scandinave qui considèrent de plus en plus l'OTAN comme une alliance défensive ». Ils auraient pu ajouter qu'une grande majorité de personnes dans les pays membres de l'OTAN (et au-delà...) pensent exactement cela. Mais ils ne le disent pas parce que cela ne rentre pas dans leur schéma. Une fois de plus, on a la très forte impression que ce que pensent les personnes concernées n'a que peu d'importance par rapport aux « solutions » géopolitiques, qui ne résolvent en fait rien. La Gauche verte nordique est sans doute parfaitement consciente que « l'OTAN n'est pas une alliance pour la défense de la démocratie en Europe mais sert les intérêts hégémoniques des Etats-Unis ». Mais cela ne résout rien. Il est nécessaire de trouver une alternative qui défende les pays d'Europe, leurs peuples et, oui, leur démocratie. Une alternative concrète et réalisable.
1. Démocratie contre dictature ?
Ouvrons une parenthèse. Il est clair que le conflit fondamental entre la Chine, les Etats-Unis, la Russie et d'autres pays repose sur des questions de rivalité inter-impérialiste autour du pouvoir économique, politique et militaire et parfois de revendications territoriales. Il ne s'agit pas de démocratie contre dictature. Si l'on prend les Etats-Unis, ils n'ont eu aucun scrupule à s'allier avec des dictatures, notamment en Amérique latine et au Moyen-Orient. Ils viennent même de conclure des accords de renforcement des relations avec le Vietnam, qui n'est pas une démocratie. Pourtant, si l'on considère les alliés des États-Unis au sein de l'OTAN et de l'UE, ainsi qu'en Asie du Sud et de l'Est, on constate qu'ils sont pratiquement tous des démocraties. Face à cela, il y a une zone sans démocratie de Minsk à Pyongyang. Il serait naïf de penser que les États-Unis et leurs alliés n'en profiteraient pas - et c'est ce qu'ils font. Dans les pays concernés, par exemple les États baltes en Europe et Taïwan en Asie, les populations savent qu'une occupation par la Russie ou la Chine signifierait non seulement la fin de leur indépendance, mais aussi de leurs droits démocratiques. Cela vaut également pour l'Ukraine. Inversement, bien que les motivations de la Russie pour écraser l'Ukraine ne soient pas intrinsèquement basées sur la démocratie, le fait d'avoir une démocratie à proximité est plus qu'une irritation. Ainsi, bien que la question de la démocratie ne soit pas la cause première des conflits, elle est beaucoup plus tangible pour les gens que les théories de l'impérialisme. Elle devient donc un facteur de la situation.
Le document plaide en faveur d'un découplage entre l'Europe et les États-Unis. « La gauche doit donc clairement rejeter la subordination de la politique de sécurité de l'UE aux prétentions impériales à la suprématie des États-Unis ». Plus loin, « l'incapacité de l'UE à s'affirmer de manière indépendante en matière de politique de sécurité est la cause de sa subordination à l'OTAN ». Cela n'explique rien. Franchement, on pourrait tout aussi bien dire que « la subordination de l'UE à l'OTAN est la cause de son incapacité à s'affirmer de manière indépendante ». Ce discours est très répandu à gauche. Il n'est d'ailleurs pas si éloigné des appels répétés du président français Emmanuel Macron à l'« autonomie stratégique » de l'Europe. En effet, le document écrit que « la demande d'une autonomie stratégique pour l'Europe doit être abordée sérieusement par la gauche. »
L'OTAN est une alliance militaire dirigée par les États-Unis. Pourquoi les pays européens acceptent-ils ce leadership américain ? Pendant la Guerre froide, il a été accepté parce qu'il y avait un ennemi commun et que les États-Unis étaient de loin la force militaire la plus puissante. Que s'est-il passé après la fin de la guerre froide ? L'intervention relativement limitée mais néanmoins décisive de l'OTAN dans les guerres des Balkans a souligné une chose. L'Europe était incapable de mettre fin à ces guerres. Elle avait besoin de l'OTAN, donc des États-Unis. Ce n'est pas un hasard si les accords qui ont mis fin à la guerre de Bosnie ont été signés à Dayton, dans l'Ohio. Ensuite, il y a eu l'engagement de l'OTAN en Afghanistan dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » menée par les États-Unis, une opération criminelle qui s'est avérée inutile, et son intervention en Libye en 2011, qui a abouti au démembrement effectif de ce pays. Après cela, on a commencé à se poser des questions sur l'avenir de l'OTAN.
Cette phase est désormais terminée. L'invasion de l'Ukraine par la Russie a fourni des arguments convaincants en faveur de la nécessité d'une alliance militaire. Ce n'est pas ce qu'une grande partie de la gauche veut entendre, mais c'est la vérité. Alors, à partir de là, où va-t-on ? La diplomatie de la navette menée par Mme Merkel et ses différents partenaires français reposait sur l'idée que la Russie pouvait être intégrée à la famille européenne des nations. Il y avait un prix à payer. Ce prix était l'acceptation d'une « zone grise » entre l'UE/l'OTAN et la Russie : L'Ukraine et les républiques du Caucase du Sud. L'Ukraine et la Géorgie n'adhéreront donc pas à l'OTAN ou à l'UE, mais les troupes russes n'y seront pas admises non plus. Mais la Russie ne voulait pas d'une zone grise, elle voulait que l'Ukraine fasse partie de sa zone. Elle voulait, au minimum, la démilitarisation des États membres de l'OTAN en Europe centrale et orientale. Le résultat de la guerre jusqu'à présent est que ces États sont devenus plus, et non moins, militarisés et que l'Ukraine a maintenant au moins la possibilité d'adhérer à l'OTAN et à l'UE. Qu'elle le fasse ou non dépend de l'issue de la guerre.
E. Quelle alternative pour une paix juste ?
La dernière partie du document traite de la nécessité d'un « concept alternatif de sécurité collective pour l'Europe ». Voyons d'abord le raisonnement : « Les Etats de l'UE - y compris le gouvernement allemand, qui était au départ quelque peu hésitant - sont maintenant pleinement engagés dans la mission de défendre la domination des Etats-Unis et donc, en tant qu'alliés, leur propre position privilégiée. Il ne s'agit pas seulement de la Russie, mais aussi et surtout de la Chine ». C'est une description assez juste. Nous devrions souligner « également leur propre position privilégiée ». C'est le point le plus important. Mais lorsque nous parlons des États membres de l'UE, nous devrions être plus précis. Tous les États membres sont égaux, mais certains sont nettement plus égaux que d'autres. Les véritables privilégiés sont avant tout la France et l'Allemagne, ainsi que des États impérialistes de moindre poids et de quelques pays dépendants. Nous devrions ajouter la Grande-Bretagne, même si elle ne fait pas partie de l'UE. Ces impérialistes de deuxième rang n'ont pas la puissance militaire nécessaire pour défendre leurs privilèges. Elles ont besoin d'un protecteur, et le plus évident est les États-Unis. La France et l'Allemagne ont peut-être pensé qu'elles pourraient y échapper en neutralisant la Russie. Si c'est le cas, elles se sont trompées.
Lorsque les auteurs du document parlent d'autonomie stratégique européenne, ce n'est pas tout à fait explicité, mais le raisonnement semble être qu'une UE libérée de l'hégémonie américaine serait capable de développer une politique étrangère indépendante et de traiter avec le reste du monde (et la Russie, en particulier) sur cette base. Cependant, le principal conflit dans le monde n'est pas « entre les efforts des États-Unis et de leurs alliés pour maintenir leur suprématie impériale » - ce qui est vrai - « et la tentative de nombreux États du monde d'évoluer vers un ordre multipolaire de sécurité commune » - ce qui n'explique rien. Le principal conflit se situe entre les États-Unis et leurs alliés, d'une part, et la Chine et la Russie, d'autre part. Aucun de ces deux pays n'est non-impérial, bien au contraire.
1. La "sécurité collective
Examinons l'aspiration à la paix et à la sécurité collective. Tout d'abord, on ne dira jamais assez que les principales puissances et quelques autres sont motivées par leurs intérêts matériels et géopolitiques. L'invasion de l'Ukraine par la Russie en est l'expression. Le résultat est une guerre entre la Russie et l'Ukraine. Où est le problème avec la notion de « guerre inter-impériale » ? Evidemment, qu'un seul impérialisme est réellement en guerre. Mais l'Ukraine n'est qu'un mandataire des autres impérialistes, nous dit-on. Existe-t-il un précédent ? Oui, il y en a un : la guerre du Viêt Nam. Seuls les États-Unis et quelques alliés étaient en guerre contre le Viêt Nam. Ni l'Union soviétique ni la Chine n'étaient en guerre. Mais ils ont fourni une aide énorme au Viêt Nam, non seulement comparable à celle accordée à l'Ukraine aujourd'hui, mais encore plus considérable. Et bien que cela n'ait pas été rendu public à l'époque, des forces soviétiques et chinoises étaient présentes au Viêt Nam. Quelqu'un a-t-il parlé d'une guerre par procuration à l'époque ? Certainement pas quelqu'un de gauche. Mais il y avait beaucoup de gens à droite qui expliquaient qu'il ne s'agissait pas seulement d'une guerre contre le Viêt Nam, car derrière le Viêt Nam se cachait le « communisme international » qui prévoyait de s'emparer du « monde libre ». Mais malgré toute l'aide reçue, c'était la guerre du Viêt Nam et bien qu'il ait entretenu des relations étroites avec l'Union soviétique en particulier, après la guerre, le Viêt Nam n'a jamais été le satellite de qui que ce soit.
Si l'on examine la logique du document, on constate qu'il commence par sacrifier l'Ukraine sur l'autel de la recherche d'un « système global de sécurité commune qui inclut la Russie ». Nous avons déjà évoqué le prix que la Russie exigerait pour faire partie d'un système de sécurité commune. Le chancelier allemand Olaf Scholz a passé de nombreuses années à négocier avec Poutine aux côtés de Merkel. Aujourd'hui, il déclare qu'il ne peut imaginer un partenariat avec la Russie de Poutine. Il serait probablement erroné d'interpréter cela comme un rejet de Poutine en tant que personne, même si la duplicité de ce dernier a sans aucun doute joué un rôle.
Il s'agit surtout d'un rejet des illusions de grandeur impériale de la Russie. Les auteurs semblent regretter l'abandon de l'autonomie stratégique européenne, malgré les hésitations de l'Allemagne. Mais il se peut que nous sommes en train de voir une certaine forme d'autonomie stratégique. La forme préconisée par le document détacherait l'Europe des États-Unis et rechercherait une sécurité européenne qui inclurait la Russie. Cette perspective n'était pas convaincante avant la guerre actuelle, elle est totalement redondante aujourd'hui. Le premier résultat de la guerre a été d'unir l'OTAN dans son soutien à l'Ukraine. Elle a également renforcé la crédibilité de pays tels que la Pologne et les États baltes, qui mettaient en garde depuis des années contre le danger que représentait la Russie, et a quelque peu entamé l'autorité du couple franco-allemand. Les derniers développements sont assez intrigants. Selon l'Institut Kiel , surtout si l'on considère les engagements à long terme, l'aide américaine à l'Ukraine est en train d'être dépassée par l'Europe. Et qui prend la tête des puissances européennes ? L'Allemagne, suivie de la Grande-Bretagne. Et où est la France ? En bas de l'échelle, parmi les retardataires. Est-ce le début d'une sorte d'autonomie stratégique européenne ? Peut-être, en un sens. Non pas en rompant avec les États-Unis, mais en devenant moins dépendante d'eux. Et non pas en apaisant la Russie, mais en l'affrontant. Il faudra voir comment les choses évoluent.
2. Les alternatives à l'OTAN et la lutte pour la paix
La question se pose donc de savoir s'il existe une alternative à l'OTAN. Et si oui, quelle est-elle ? La réponse n'est pas simple. Si l'on admet qu'il n'y aura pas de sitôt un monde pacifique, l'Europe doit être en mesure de se défendre. Une alliance européenne de défense est envisageable, mais pas si facile. Elle pose à la gauche une série de problèmes que nous ne pouvons qu'effleurer ici : conscription ou non, droits des soldats, budgets militaires.... La question fondamentale est : quelle armée pour défendre quel type de société ?
La dernière partie du document est celle qui pose les questions les plus fondamentales. Le problème n'est pas celui d'un système de sécurité collective, ni même de la paix, qui sont des

La grève générale illimitée des enseignant·e·s de la FAE

Près de 66 500 enseignant·e·s affiliés à la Fédération autonome de l'enseignement (FAE) ont déclenché une grève générale illimitée le 23 novembre dernier.
Photo : Jeudi 23 novembre, des dizaines de milliers de personnes de tous les horizons voulant soutenir l'école publique ont pris la rue à Montréal pour souligner le déclenchement de la grève générale illimitée des 66 500 enseignantes et enseignants de la FAE, une première depuis 40 ans au Québec.
Un message du comité de négo
Le comité de négociation a jusqu'à maintenant passé de nombreuses heures à convaincre la partie patronale à quel point il est primordial d'apporter des changements importants et significatifs à nos conditions d'exercice.
Une forte mobilisation est absolument nécessaire et fera la différence aux tables de négociation.
Pour connaître les priorités de négociations de la Fédération autonome de l'enseignement et lire le document présentant ces dernières, cliquez sur le l'icône ci-dessous :
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Il était une fois l’arsenic à Rouyn-Noranda…
BILAN DE LUTTES – La crise de l’arsenic est sans aucun doute l’un des dossiers qui m’a le plus sollicitée lors de mon mandat à titre de députée de Rouyn-Noranda-Témiscamingue de 2018 à 2022. Originaire du Témiscamingue, née en 1991, je suis arrivée en poste sans connaitre vraiment les enjeux reliés la Fonderie Horne de la compagnie Glencore qui pourtant mobilisaient des citoyennes et des citoyens de Rouyn-Noranda depuis des décennies déjà. Toutefois, même lorsque je n’en ai pas été moi-même la porteuse, j’ai toujours été une alliée des causes environnementales et sociales, raison pour laquelle j’ai décidé de faire le saut en politique à l’automne 2018 sous les couleurs de Québec solidaire.
Me voilà donc arrivée en poste, dans des souliers immenses, à 26 ans, sans compétence connue pour les fonctions de député, mais avec au ventre des convictions profondes pour améliorer et préserver le bien commun.
Dans les premières semaines qui ont suivi l’élection, j’ai rencontré des représentants du CISSS[1] de l’Abitibi-Témiscamingue pour échanger sur les grands dossiers du moment. L’étude de biosurveillance visant à connaitre les impacts de la pollution de l’air sur la santé de la population était à l’ordre du jour. Rouyn-Noranda était la ville qui enregistrait la plus mauvaise qualité de l’air au Québec, cela inquiétait les autorités de la Santé publique, avec raison.
C’est en mai 2019 que nous furent publiés les premiers résultats[2] : les enfants du quartier Notre-Dame au pied de la Fonderie Horne ont en moyenne quatre fois plus d’arsenic dans leurs ongles que les enfants du groupe témoin à Amos. Cet écart grimpe même jusqu’à 56 fois plus d’arsenic dans le corps d’un petit garçon du quartier. C’est une onde de choc. Mère de deux enfants, je suis atterrée, assommée.
L’arsenic est reconnu comme étant le roi des poisons. Personne n’en veut dans son corps et là, il se retrouve dans celui de nos enfants, ceux-ci en sont imprégnés jusqu’au bout des ongles. Rapidement, nous commençons à documenter la situation. Dès lors, nous constatons qu’il existe une norme québécoise pour limiter la présence d’arsenic dans l’air. Cette norme est fixée à une concentration moyenne annuelle de 3 ng/m3 d’air. Une exposition prolongée au-dessus de ce taux expose la population à des risques pour sa santé. Au même moment, on apprend que Glencore jouit d’un droit de polluer qui lui permet en 2018 d’émettre 200 ng/m3 dans l’air de Rouyn-Noranda. C’est 67 fois la norme québécoise. Un scandale !
Ce droit de polluer s’appelle une attestation d’assainissement, ou une autorisation ministérielle, dans le langage du ministère de l’Environnement. Celle-ci est renouvelable aux cinq ans. Elle a pour but de resserrer progressivement les exigences environnementales en fonction des connaissances acquises, des disponibilités technologiques et économiques ainsi que des besoins particuliers de protection des milieux récepteurs.
À Québec, je dénonce vivement la situation à la période des questions à l’Assemblée nationale. C’est le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, qui me répond : « J’ai demandé à la Santé publique si les enfants de Rouyn-Noranda vont bien et effectivement, on m’a répondu que les enfants sont en santé[3] ». Pour le reste, on devra attendre le rapport de l’étude pour se poser davantage de questions, les premiers résultats étant jugés insuffisants.
Sur le terrain à Rouyn-Noranda, ça bouge. Se forme un comité de parents d’enfants du quartier Notre-Dame et de citoyennes et citoyens inquiets et mobilisés pour protéger la santé de leurs enfants et de la population de Rouyn-Noranda : le comité ARET, pour Arrêt des rejets et émissions toxiques. Ce comité se donne la tâche de s’informer et de documenter la situation. Les travaux de recherche d’ARET ont permis d’apprendre qu’il y a eu deux attestations d’assainissement depuis l’entrée en fonction de la fonderie, la première en 2007 et la seconde en 2017. Ces attestations n’ont donc pas été émises aux cinq ans et elles l’ont été sans resserrement des exigences : une autorisation de 200 ng/m3, de 2007 à 2012, et une autre de 2017 à 2021 où on demandait d’atteindre 100 ng/m3 à la fin de l’année : quatorze ans pour resserrer une norme à un niveau 33 fois plus grand que la norme québécoise ! Autant dire que les gouvernements qui se sont succédé pendant ces années n’ont jamais pris à cœur la protection de la santé de la population de Rouyn-Noranda.
Les risques pour la santé de la population, il y en a plusieurs, et ils sont très préoccupants : risques accrus de cancer (poumon, vessie, prostate, peau), risques cardio-vasculaires, problèmes respiratoires, risques reliés à la grossesse (retard de croissance intra-utérine, petit poids à la naissance, accouchement prématuré, etc.). Les enfants sont aussi plus fragiles à la toxicité des métaux lourds, dont l’arsenic et le plomb. Plus on est exposé tôt, plus le risque est grand et celui-ci augmente avec la durée d’exposition.
Pour espérer corriger la situation, il a fallu clarifier ce que faisait la Fonderie Horne de Glencore. Cette fonderie, qui existe depuis 1926, est à l’origine de la création de la ville de Rouyn-Noranda, la « capitale nationale du cuivre », car l’usine fond du cuivre depuis ce temps : d’abord le cuivre de la mine qui se trouve sous le site, et ensuite du minerai en provenance de partout dans le monde quand la mine fut fermée en 1976.
Actuellement la fonderie traite du concentré dit « vert »[4], tiré de gisements de cuivre avec peu d’arsenic et autres métaux, auquel on ajoute un concentré complexe, riche en or, en argent et en « poisons ». Ce sont ces derniers qui émettent le plus de métaux lourds dans l’air. Ailleurs dans le monde, les teneurs d’arsenic acceptées pour ce type de résidus sont beaucoup plus sévères. Personne ne veut ce concentré complexe, pas même la Chine : il est donc plus payant pour la fonderie de le traiter que de le vendre au rabais. La fonderie fait aussi le recyclage de matériaux électroniques et de « déchets industriels ». Elle insiste sur le recyclage, cela « enverdit » son activité…
On attire beaucoup l’attention sur l’arsenic parce que ça frappe l’imaginaire, mais la fonderie rejette aussi du plomb, du cadmium, du nickel, du bismuth, du chrome, etc. Presque tout le tableau périodique des éléments y passe.
Plus tard, on apprendra que le gouvernement connaissait cette situation depuis bien longtemps. Dès 1982, des chercheurs de l’Université Laval ont levé un drapeau rouge en concluant qu’il y a plus de cancers du poumon et plus de maladies pulmonaires chroniques, de maladies du système digestif et du système endocrinien à Rouyn-Noranda qu’à Val-d’Or et au Québec, et cela, en excluant les mineurs et les fumeurs.
On apprendra aussi que, dès 2004, des recommandations avaient été formulées pour réduire drastiquement les émissions d’arsenic. Après 10 ans de concentration « record » d’arsenic dans l’air ambiant, avec un pic de plus de 1000 ng/m3 en l’an 2000, onze experts interministériels, toxicologues, métallurgistes… déclarent :
Finalement, le groupe de travail ne croit pas qu’une évaluation de risques de grande envergure soit nécessaire pour améliorer la connaissance de la situation. On dispose actuellement de renseignements suffisants pour affirmer que les émissions d’arsenic dans l’air ambiant doivent être mieux contrôlées par la Fonderie Horne[5].
Ils recommandent d’exiger que la fonderie atteigne une moyenne annuelle de 10 ng/m3 d’arsenic dans l’air en 18 mois et qu’elle se dote d’un plan pour atteindre la norme de 3 ng/m3.
Ces recommandations n’ont pas eu de suite. L’attestation qui suivit en 2007 fixait une cible à 200 ng/m3 en 2012 alors que les émissions étaient autour de 150 ng/m3. À l’Assemblée nationale, je mets le dossier à l’avant-plan à l’automne 2019, une fois publié le fameux rapport de la Santé publique régionale. On n’y apprenait rien de neuf. Tout dans ce rapport militait pour poser des gestes rapidement. J’ai eu droit à des déclarations inquiétantes : « Les risques sont minimes » ! nous a dit le premier ministre François Legault ; Benoit Charrette, ministre de l’Environnement, m’a accusée « d’exacerber les inquiétudes de la population ». Sous la pression populaire, le gouvernement pose toutefois quelques gestes : il demande un plan de réduction à la fonderie et met en place un comité interministériel pour évaluer ce plan. L’échéance est fixée au 15 décembre 2019.
À ce moment-là, peu de médias nationaux ont de l’appétit pour le sujet. Le dossier résonne entre les frontières de l’Abitibi-Témiscamingue, mais il ne franchit pas le parc de La Vérendrye.
Puis la pandémie de COVID-19 est arrivée. Le coronavirus était sur toutes les lèvres et dans tous les bulletins télé et radio. Le Québec a découvert le travail de la Santé publique et son directeur national, « héros » de l’ombre, Horacio Arruda. Mais pendant deux ans, les choses ont peu avancé sur le dossier de l’arsenic. La fonderie a finalement déposé un plan bonifié en juillet 2020, mais il a fallu attendre mars 2021 pour que le comité interministériel dépose un rapport complaisant. Aucune cible n’est exigée, aucun échéancier clair, demande d’accélération de quelques actions tout au plus, de sorte qu’en 2020, la fonderie émet une moyenne de 70 ng/m3 d’arsenic et, en 2021, le taux augmente à 87 ng/m3.
Au printemps 2022, le dossier refait surface quand la Santé publique régionale de l’Abitibi-Témiscamingue publie de nouvelles données alarmantes sur l’état de santé de la population de Rouyn-Noranda[6]. On y apprend la surreprésentation de bébés de petit poids à la naissance (30 % de plus) et avec un retard de croissance intra-utérine; une espérance de vie écourtée de six ans partout dans Rouyn-Noranda; 30 % de plus de cancers du poumon; 50 % de plus de maladies pulmonaires chroniques alors que la ville n’a pas plus de fumeurs que la moyenne du Québec.
Pour la première fois, des médecins de Rouyn-Noranda prennent la parole sur la place publique[7]. Outre ces données qui nous incitent à remettre le dossier de l’avant, l’échéance de l’attestation d’assainissement arrive. En novembre prochain, une nouvelle entente devra être signée avec Glencore et de nouvelles cibles devraient donc être exigées. En commission parlementaire, j’arrive à arracher la réponse du ministre de l’Environnement : 30 ng/m3, c’est la nouvelle cible souhaitée. C’est encore 10 fois plus que la norme québécoise.
Le 10 juin 2022, dernier jour des travaux de l’Assemblée nationale, j’ai l’honneur de poser la dernière question de Québec solidaire à la période des questions. Je tente un ultime essai pour mettre de la pression sur le gouvernement. Le ministre de l’Environnement me répond qu’exiger la norme québécoise à la fonderie, c’est exiger sa fermeture. C’est le début d’un discours de peur. Une semaine plus tard, alors que l’actualité « s’en va en vacances », ici, en Abitibi-Témiscamingue, on publie un article rapportant que le docteur Arruda aurait retiré une annexe importante du rapport de biosurveillance de 2019 et qui concernait les taux de cancers à Rouyn-Noranda[8].
C’est le début du plus gros battage médiatique qu’il m’a été donné de connaitre. Enfin ! Sur le terrain, de nouveaux groupes citoyens naissent et s’impliquent : Rouyn-Noranda, faut qu’on se parle; RN Rebelle; Mères au front; Association pour la défense des droits, IMPACTE (médecins). Des gens influents, normalement plutôt discrets sur ces enjeux, s’expriment publiquement. L’agenda du gouvernement caquiste est bousculé. Chaque fois que François Legault fait un point de presse, on le questionne sur la Fonderie Horne. En pleine période électorale, les occasions sont nombreuses. Plus de 250 personnes se présentent à une assemblée publique organisée au début de juillet. Les journalistes affluent de partout pour venir couvrir ce qui se passe à Rouyn-Noranda. Les mentions du dossier dans les médias nationaux se multiplient : à l’émission 24/60 de RDI, Midi-Info, Noovo, à la radio 98,5 à Montréal… Tout le Québec a les yeux rivés sur Rouyn-Noranda et sur sa lutte citoyenne qui prend de l’ampleur. Des médias français se déplacent à Rouyn-Noranda; des films sont produits. Le docteur Luc Boileau, qui a succédé au Dr Arruda, se rend dans la région à plusieurs reprises pendant l’été pour tenter de rassurer la population, mais chaque fois, c’est plutôt l’effet inverse qui se produit. La confiance de la population est minée à l’égard du gouvernement et de la Santé publique nationale qui mettent de plus en plus de l’avant une cible de 15 ng/m3, encore cinq fois de plus que la norme provinciale !
À la mi-août, le ministère de l’Environnement précise les exigences qui seront demandées à la fonderie : 15 ng/m3 au terme de la prochaine attestation, soit en 2027. Il reprend le discours de la Santé publique, mais avec un échéancier qui ne fait aucun sens – dans cinq ans ! – puisque la santé de la population est encore négligée. De plus, le plan est moins ambitieux que celui présenté par la fonderie en juillet 2020 !
La semaine suivante, la fonderie annonce un plan qui colle à celui du ministère, ce qui soulève l’ire de la population. Le 1er septembre, le docteur Boileau revient dans la région. Lors d’une assemblée publique, après trois heures d’intenses échanges avec la population, il admet qu’il ne souhaite pas attendre cinq ans pour l’atteinte de 15 ng/m3. Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), déclinant sa responsabilité, nous dit que ce sera à la population de Rouyn-Noranda de décider si le plan est recevable ou pas. Il y aura une consultation publique du 6 septembre au 20 octobre alors que les élections québécoises auront lieu le 3 octobre…
La population de Rouyn-Noranda manifeste avec éclat le 21 septembre : plus de 1000 personnes de tous les âges marchent dans les rues pour réclament la norme québécoise et l’encadrement de tous les métaux lourds. Le 29 septembre, François Legault débarque à Rouyn-Noranda pour soutenir son candidat caquiste et répéter son discours menaçant : la fonderie risque de fermer si on est trop exigeant avec elle, il y a danger de perdre 600 jobs, très bien payées… Un discours qui suscite la colère, mais aussi la division.
Le 3 octobre, après un été de lutte aux côtés des groupes citoyens et de la population, je perds mes élections au profit de la CAQ. C’est la consternation partout d’un bout à l’autre du Québec. On parle de cette défaite dans l’ensemble des médias. Un média anglophone va même jusqu’à écrire : « The chickens voted for Colonel Sanders[9] ».
Quelques semaines plus tard, les résultats de la consultation publique sont dévoilés : il n’y a aucune acceptabilité pour le plan proposé par la fonderie et le ministère. Mais durant l’automne, la fatigue militante se fait sentir. Tout le monde passe en mode attente de ce qui se retrouvera finalement dans la fameuse attestation d’assainissement et les prochaines exigences à Glencore.
C’est finalement en mars 2023 que la CAQ dévoile son plan en jetant un nouveau pavé dans la marre : l’établissement d’une zone tampon aux abords de la fonderie. Si les cibles pour les émissions d’arsenic restent les mêmes que celles du plan initial, soit l’objectif de 15 ng/m3 en 2027, le gouvernement a décidé de relocaliser 200 ménages et de détruire 80 bâtiments pour « éloigner » des habitants de la fonderie. Les gens visés par cette expropriation déguisée l’ont appris à la radio en même temps que le reste du Québec.
C’est le début d’un nouveau chapitre de cette lutte qui se poursuit encore : la lutte pour la santé de la population de Rouyn-Noranda et pour son droit à un air de qualité comme dans le reste du Québec, mais aussi pour que les exproprié·e·s de la zone tampon ne soient pas doublement perdants après avoir vécu des décennies à l’ombre de ces « cheminées éternelles comme l’enfer[10] », comme le chante Richard Desjardins.
La dénonciation de cette injustice sanitaire et environnementale n’aurait pu se faire sans l’implication individuelle ou en groupe de nombreux citoyens et citoyennes. Il est difficile de se faire entendre loin des grands centres urbains. Cette lutte citoyenne rallie et trace la voie à d’autres groupes au Québec qui vivent des injustices et les encourage à faire reconnaitre leur droit à vivre dans un milieu sain.
Le 26 septembre dernier, près de 1000 personnes ont marché dans les rues de Rouyn-Noranda pour dénoncer encore une fois le plan totalement inacceptable de la fonderie. La lutte résonne encore, mais est-ce que le gouvernement saura bouger maintenant qu’il est confortablement assis sur son trône pour encore quatre ans, bien au chaud, à 900 km des volutes d’arsenic…
Par Émilise Lessard-Therrien, ex-députée de Rouyn-Noranda-Témiscamingue avec la collaboration du comité ARET de Rouyn-Noranda.
NOTES
- CISSS : Centre intégré de santé et de services sociaux. ↑
- CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue, Études de biosurveillance sur l’imprégnation à l’arsenic de la population du quartier Notre-Dame de Rouyn-Noranda, 2019, </www.cisss-at.gouv.qc.ca/biosurveillance/#:~:text=%C3%80%20l’automne%202019%2C%20la,%2DDame%20%C3%A0%20Rouyn%2DNoranda>.↑
- Véronique Morin, « Arsenic à Rouyn-Noranda : un scandale “national”, selon l’expert en environnement Louis-Gilles Francoeur », Journal de Québec, 15 mai 2019. ↑
- « Les concentrés de cuivre, catégorisés par l’exploitant en deux classes, notamment les concentrés verts et complexes, proviennent des différentes mines à travers le monde. Les concentrés verts sont constitués essentiellement de cuivre et contiennent peu d’impuretés. Les concentrés complexes contiennent un mélange de cuivre, de métaux précieux (or, argent, platine, palladium, etc.) et d’autres substances telles que le plomb, le cadmium et l’arsenic. » Ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Avis technique, 17 décembre 2021, <www.environnement.gouv.qc.ca/ministere/consultation-fonderie-horne/documents/Enjeux%20environnementaux/Renouvellement%20autorisation%20minist%C3%A9rielle%202022-2027/Avis%20concernant%20la%20gestion%20des%20GMR%20et%20des%20GMDR/2021-12-17_MELCC_Avis_technique_GMR_et_GMDR.pdf>. ↑
- Ministère de l’Environnement, ministère de la Santé et des Services sociaux, Institut national de santé publique, Avis sur l’arsenic dans l’air ambiant à Rouyn-Noranda, Québec, gouvernement du Québec, novembre 2004. ↑
- Avis de la Direction de santé publique du Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Abitibi-Témiscamingue sur les émissions de la Fonderie Horne et sur le plan déposé dans le cadre du renouvellement de son autorisation ministérielle, 15 octobre 2022,<www.cisss-at.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/2022/10/2022-10-15_Avis-DSPu-AT_Renouvellement-autorisation-ministerielle-Glencore-Fonderie-Horne_Final-web.pdf> et <www.cisss-at.gouv.qc.ca/partage/BIOSURVEILLANCE/2022-05-11_CC-PRESENTATION-SANTE.pdf>. ↑
- Jean-Thomas Léveillé, « Cri du cœur des médecins », La Presse, 3 juillet 2022. ↑
- Jean-Marc Belzile, « Horacio Arruda a empêché la diffusion de données sur le cancer à Rouyn-Noranda », Radio-Canada, 20 juin 2022 ; « Le Dr Arruda a rencontré la fonderie Horne avant de retirer de l’information », La Presse, 21 juin 2022. ↑
- NDLR. « Les poulets ont voté pour le colonel Sanders ». Il s’agit d’une expression retrouvée aux États-Unis à diverses occasions en référence à la chaine de restauration rapide PFK de poulet frit fondée par le colonel Sanders. ↑
- Avec ces paroles, le chanteur Richard Desjardins fait référence aux deux immenses cheminées de la Fonderie Horne de Rouyn-Noranda, sa ville natale. On les retrouve dans la chanson Et j’ai couché dans mon char, 1990. ↑
Transport aérien en région

Mobiliser pour un quartier chinois inclusif

L'histoire du quartier chinois de Montréal remonte à plus de cent-quarante ans. Une maison, un refuge pour plusieurs communautés, le quartier a vu les changements s'accélérer dans les dernières années. Après la pandémie de COVID-19 qui a durement malmené sa vie culturelle, ses commerces et ses institutions, un essor rapide de la spéculation immobilière a forcé la communauté du Chinatown à lutter pour la préservation de son héritage afin de pouvoir y construire un avenir. À bâbord ! est allé à la rencontre de deux militant·es afin de dresser un portrait sommaire des gains et des défis auxquels fait face la lutte pour sauver le quartier chinois.
Propos recueillis par Caroline Brodeur et Samuel Raymond.
À bâbord ! : Qu'est-ce qui a marqué le début de la mobilisation pour sauver le quartier chinois ?
Parker Mah : Le quartier tel qu'on le connaît aujourd'hui était beaucoup plus large avant. Historiquement, il a été rongé par l'agrandissement du CHUM, la création du complexe Guy-Favreau, l'autoroute Ville-Marie et l'édification du Complexe Desjardins.
Il y avait déjà plusieurs années, avec la fermeture du centre culturel chinois et la fermeture du YMCA du quartier, qu'on savait qu'on devrait faire quelque chose pour se concentrer sur le quartier et sa revitalisation. On a créé le Groupe de travail sur le quartier chinois (GTQC). Le but du groupe était de mobiliser les personnes citoyennes afin qu'elles puissent s'investir dans le projet.
May Chiu : Nous avons constaté que la ville semblait n'avoir aucun plan de développement du quartier chinois, ce qui le mettait en danger d'effacement imminent par la gentrification. En 2019, les Chinois·es progressistes du Québec (PCQ), une organisation militante antiraciste, a lancé une pétition demandant à la ville une consultation sur un plan de développement et un moratoire sur les nouveaux projets de construction en attendant les conclusions de la consultation.
Plus précisément, les grosses constructions de condos de luxe au sud du boulevard Saint-Laurent nous ont poussé·es à nous questionner : est-ce que la Ville donne des permis à tout le monde, pour n'importe quel projet ? L'administration avait-elle une vision pour le quartier ? Les élu·es savaient-ils qu'un ou deux autres projets de la sorte effaceraient le quartier pour de bon ? Je ne parle même pas du projet du Réseau express métropolitain (REM), qui à lui seul pouvait également porter atteinte à l'intégrité du quartier.
La COVID-19 elle aussi a durement frappé le quartier. Les commerçants et le quartier y ont subi du vandalisme raciste, antichinois. Les difficultés économiques généralisées ont également pesé, le quartier étant un endroit que fréquentent des personnes itinérantes et ultras marginalisées, sans ressources adéquates pour les aider.
P. M. : Le GTQC a été créé par les militant·es des Chinois progressistes du Québec parce qu'ils et elles comprenaient qu'on avait besoin de personnes possédant diverses expertises sur les enjeux urbains pour participer aux consultations de l'Office de consultation publique de Montréal (OCPM).
Comme accélérant de la mobilisation, il y a eu l'achat de l'immeuble des Nouilles Wing par les promoteurs immobiliers Brandon Shiller et Jeremy Kornbluth. L'immeuble est non seulement le plus vieux du quartier chinois, mais l'un des plus vieux à Montréal. Ça a choqué tout le monde. Le GTQC est passé d'une formation de quatre personnes bénévoles qui se réunissaient chaque semaine à un noyau d'une quinzaine de personnes et plus de cinquante bénévoles.
ÀB ! : Les enjeux entourant la protection et le développement du quartier chinois ont bénéficié d'une large diffusion médiatique, menant, entre autres, au mandat de l'OCPM portant sur les modifications au plan d'urbanisme du quartier. Comment expliquer le succès de votre mobilisation ?
M. C. : Je suis une militante de longue date. Il faut avoir une vision à long terme. Il n'y a pas de baguette magique, pas de solution rapide. Il faut persévérer et on ne contrôle pas le « timing ». Par exemple, dans le cas du quartier chinois, il y a plusieurs facteurs qui ont favorisé la mobilisation.
Tout d'abord, il y avait l'urgence, causée par la gentrification, le vandalisme et les crimes haineux commis contre les Asiatiques pendant la COVID-19. Tout cela a mobilisé la communauté. Le quartier est devenu un symbole du droit à la protection de notre identité. C'est un élément qui a attiré le soutien populaire. Les crises et les menaces nous rassemblent. Ce fut d'autant plus le cas après l'achat de l'immeuble des Nouilles Wing, un symbole fort, un gros morceau du quartier.
P. M. : [De manière plus organisationnelle], on a compris qu'on avait besoin d'expertise. Il nous fallait des expert·es capables de lire les documents complexes, comprendre le processus d'achat d'immeubles, d'octroi de permis par la Ville, la réglementation en vigueur, le processus décisionnel et politique ainsi que le zonage et l'urbanisme.
M. C. : Notre approche est vraiment intéressante, parce que depuis le début, peu importe l'enjeu, nous nous assurons que les voix des personnes concernées les plus marginalisées et vulnérables soient entendues. Il y a des voix diverses, c'est complexe, mais c'est très important d'être en mode concertation.
Avant, les seuls liens entre le quartier et les pouvoirs publics étaient monopolisés par des leaders autoproclamés de la communauté. Dès le début de notre implication, nous avons voulu informer les plus vulnérables et nous assurer que leurs besoins seraient pris en compte. Par exemple, quand l'OCPM a lancé sa consultation sur le quartier, nous avons vulgarisé et traduit l'information transmise par la Ville. Nous avons pris ce travail sur nous, sur nos épaules de personnes militantes bénévoles. Nous avons ensuite pris le temps de faire du porte-à-porte pour diffuser nos bulletins d'information.
ÀB ! : Quelles sont les plus gros gains obtenus par le biais de la mobilisation citoyenne dans le quartier ?
P. M. : La Ville a reconnu le quartier comme un secteur particulier, avec besoins spéciaux. Avant, le quartier était « noyé » dans l'arrondissement de Ville-Marie, avec les standards d'urbanisme du centre-ville, dont les critères de densité et de hauteur de construction n'ont rien à voir. Sans ce genre de caractère distinctif, la Ville ne faisait aucune différence entre les secteurs. Si un développeur voulait construire une tour dans le quartier chinois, il obtenait le permis sans problème, même si le projet jurait avec l'environnement avoisinant.
M. C. : Le groupe de travail sur le quartier chinois a atteint son objectif principal, soit la reconnaissance du quartier comme bien patrimonial. Dans la même lignée, la Ville de Montréal a fait adopter en 2022 sa réglementation sur la hauteur et la densité du quartier, une autre revendication principale du groupe. Ces gains nous ont mené·es à nous questionner sur la suite. Mais dans les faits, ce n'est qu'une fois le quartier « classé », que, pour nous, le vrai travail peut commencer : la préservation du patrimoine matériel et immatériel du quartier chinois.
Le produit final de la consultation de l'OCPM a été le plan de développement du quartier chinois, adopté par la ville en 2021. Dans son rapport, l'OCPM appelait à la création d'une plateforme communautaire afin que la communauté puisse être informée et consultée sur les projets de la ville. La Table ronde sur le quartier chinois, un organisme multisectoriel, a été créée suivant cette recommandation en 2022. Son mandat principal est d'agir comme un forum pour rallier la communauté du Chinatown autour d'une même entité afin de partager de l'information et de faire de l'engagement communautaire. Les enjeux sur lesquels nous travaillons sont parallèles aux principales orientations du plan d'action pour le quartier chinois de la Ville, notamment la qualité de vie, le logement social et la protection du patrimoine. Cependant, comme l'a dit Parker, il y avait une grande lacune dans la définition globale d'une vision du développement du quartier chinois, particulièrement en matière de protection du patrimoine immatériel. La fondation Jia a donc été créée pour combler cette lacune.
ÀB ! : La classification patrimoniale du quartier ainsi que la nouvelle réglementation de la Ville sur la hauteur et la densité aident votre lutte. Est-ce que d'autres éléments organisationnels vous soutiennent maintenant que vous avez su attirer l'attention des pouvoirs institutionnels sur la question du quartier chinois ?
P. M. : Oui, certainement. Par exemple, au début de la mobilisation, nous avions peu ou pas de ressources et nous devions répondre à un nombre très important de questions et de problèmes à régler aux yeux des personnes habitant le quartier.
Après le rapport de l'OCPM, la Ville a annoncé la désignation d'une personne de liaison avec le quartier chinois. La Table ronde sur le quartier chinois a été créée, une table multisectorielle.
Puis, nous avons créé la Fondation Jia afin de combler une lacune organisationnelle dans le quartier chinois. Auparavant, lorsque des problèmes étaient soulevés par les citoyen·nes ou par la Ville, on se demandait toujours qui allait avoir la rude tâche de faire le travail. Ces enjeux retombaient souvent sur le groupe de travail qui, rappelons-le, est une organisation entièrement bénévole. La fondation Jia a donc été créée pour pérenniser la réponse organisationnelle et mobilisatrice aux enjeux du quartier.
ÀB ! : Comment les luttes actuelles servent-elles aux populations marginalisées et aux plus vulnérables ?
M. C. : Les luttes sont tellement complexes. Une des plus sensibles est celle sur les enjeux d'itinérance et de cohabitation. En ce moment, avec la crise du logement, la pauvreté, la crise des opioïdes, le manque de services en santé mentale, les tensions de classe se font plus vives dans le voisinage. Tout ça est en train de se jouer sur le terrain du quartier. C'est comme s'il y avait une concurrence entre différents types de personnes vulnérables, selon les différentes couches d'oppressions qu'ils et elles subissent.
Quand le gouvernement ne prend pas ses responsabilités pour faire face à de tels besoins de la population, celle-ci peut se désolidariser et prendre en bouc émissaire les plus démuni·es. Notre travail est de trouver des solutions à long terme, durables et solidaires pour que la vie du quartier reste inclusive.
ÀB ! : Quelles sont les prochaines étapes, les prochains projets pour défendre le quartier chinois ?
P. M. : Quand on parle de vision du quartier chinois, évidemment, plusieurs factions, intérêts et opinions divergentes se font entendre. Certains veulent se concentrer sur l'aspect économique, le transformer en attraction touristique.
Le forum Repenser le quartier chinois, qui se tiendra en septembre 2023, veut offrir une plateforme et une tribune pour les initiatives de développements plus progressistes. On souhaite s'aligner et s'affilier avec d'autres organisations qui luttent comme nous à la sauvegarde des quartiers chinois ailleurs au pays et dans le monde, s'inspirer de leurs mouvements.
En ce moment, dans le quartier chinois, il n'y a pas de parcs, pas de lieux de rassemblement, sauf dans le soussol du complexe Guy-Favreau, ce qui est déprimant (rires). Il n'y a pas d'écoles ou de terrain de jeux. Il n'y a pas beaucoup d'activités culturelles mis à part les restaurants. Or, des photos datant des années 70 montrent des familles, des enfants, des aîné·es, de la culture.
Une des grandes questions reste la suivante : comment peut-on ramener le patrimoine dans l'équation sans momifier le quartier, afin qu'il puisse continuer d'évoluer ? On ne veut pas qu'une préservation culturelle ; il nous faudra également une production culturelle. Ici, je prends le mot « culture » dans son sens large, en lien avec le quartier et ses valeurs. Un projet que je mets en exemple est celui de la Maison du quartier chinois, une initiative commune de la Fondation Jia et de la Table ronde, qui ouvrira ses portes en septembre 2023. Il s'agit d'un lieu naturel d'échange, d'incubation communautaire, de production et de diffusion culturelle. Vous pourrez visiter ses expositions éphémères tout au long de cet automne. Elles traiteront entre autres de l'histoire trop peu connue du quartier, ainsi que de son avenir.
M. C. : Un de nos défis futurs — et je crois que c'est le même pour plusieurs communautés — c'est que nous devons constamment éteindre des feux, gérer des urgences, et tenter de construire un avenir meilleur dans un même souffle. La classe politique continue de miser sur la sinophobie, notamment par le biais du registre de l'influence étrangère et de l'enquête en cours de la GRC sur les commissariats chinois.
Parce que plusieurs de nos projets nécessitent un partenariat avec la Ville de Montréal, nous tentons toujours d'établir une relation de travail qui ne repose pas sur le racisme systémique. Notre vision du quartier chinois a toujours été inclusive, et la guerre de classes sociales entre résident·es logé·es et non logé·es doit être abordée de front afin que nos avancements bénéficient à tous·tes. Sur une note positive, puisque nous reconnaissons que le quartier chinois est construit sur des terres non cédées ou volées, notre nouvelle collaboration avec Projets autochtones du Québec (PAQ), situé dans le quartier chinois, et les patrouilles de sensibilisation du Centre d'amitié autochtone nous aideront à mieux comprendre comment mener nos projets de développement communautaire dans une perspective décoloniale.
May Chiu est membre de la Table ronde sur le quartier chinois. Parker Mah est membre de la Fondation Jia.
Photo : Hubert Figuère (CC BY-SA 2.0)
Une victoire pour les travailleurs et un message pour le secteur public : « il faut rien lâcher »
gauche.media
Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.