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LANCEMENT – NCS-30 – Le mal-être pluriel

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LANCEMENT

NCS n°30 – 24 octobre 2023, à 18 h
Le mal-être pluriel
Souffrances et résistances face à la psychologisation du social

  • Café les Oubliettes
  • 6201, rue Saint-Valier,
  • Mtl (métro Rosemont)

Les Nouveaux Cahiers du socialisme vous invitent au lancement, mardi le 24 octobre à 18 h, de son dernier numéro, « Le mal-être pluriel. Souffrances et résistances face à la psychologisation du social ». Le lancement se tiendra au Café les Oubliettes, 6201, rue Saint-Valier à Montréal, près de la station de métro Rosemont.

Il y aura des présentations des autrices et auteurs Isabelle Ruelland, Carole Yerochewski, Quentin Guatieri et Rabih Jamil. Un échange avec le public suivra.

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« Intellectual dark web » version Québec

Aux États-Unis, des intellectuels de mouvance libérale s'adonnent à la chasse ouverte à la « gauche identitaire ». Qu'en est-il ici ? Retour historique et analyse. Que les (…)

Aux États-Unis, des intellectuels de mouvance libérale s'adonnent à la chasse ouverte à la « gauche identitaire ». Qu'en est-il ici ? Retour historique et analyse.

Que les antiracistes, les féministes et autres militant·es LGBTQ+ reçoivent une pluie de critiques virulentes de la part de la droite dite des « valeurs familiales », rien de nouveau. Mais qu'une part substantielle de la gauche se joigne à cette dernière pour attaquer les mêmes militant·es, voilà un phénomène qui mérite notre attention. Ce mouvement nouveau genre, connu aux États-Unis sous le nom improbable de « Intellectual Dark Web » (IDW), a fait l'objet de nombreux commentaires là-bas. Existe-t-il un mouvement semblable ici au Québec ? Cet article répond par l'affirmative. En plein cœur de la vague « anti-woke », nous proposons d'examiner la genèse et les caractéristiques de l'IDW québécois.

Mais d'abord, un mot sur l'IDW original. Chez nos voisins du sud, l'appellation d'Intellectual Dark Web a été canonisée en 2018 par Bari Weiss, chroniqueuse du New York Times [1]. Le nom est une plaisanterie sur le « Dark Web » secret où on peut commercer toutes sortes de produits illicites. Pour Weiss, parmi les idées « dark » de notre temps, on retrouve les différences fondamentales entre les sexes, la liberté d'expression en état de siège et les dangers de l'idéologie dite identitaire. Toutefois, ce qui distingue les membres de l'IDW n'est pas leur idéologie, mais une croyance en la supériorité des faits sur les sentiments et une critique soutenue de l'orthodoxie bien-pensante. C'est ce qui permet à la gauche et la droite de faire front commun de convenance contre la « gauche identitaire [2] ». L'IDW états-unien se rallie essentiellement autour de l'idée que le libéralisme classique a conduit à du progrès social, maintenant menacé autant par la droite autoritaire que par une gauche antilibérale. Parmi les membres les plus connus dans le monde anglo-saxon, mentionnons Jordan Peterson, Sam Harris, et Helen Pluckrose et James Lindsay, dont l'ouvrage Cynical Theories, publié en 2020, représente le haut lieu du mouvement.

Aux origines de l'IDW québécois

La gauche occidentale connait ses derniers vrais moments de gloire dans les années 1960, avec notamment les luttes pour les droits civiques aux États-Unis, Mai 68 en France et le militantisme indépendantiste et anticolonial au Québec. C'est aussi une époque de radicalisme jusqu'à l'excès, qui a comme conséquence d'éloigner la classe moyenne parfois sympathique à leurs causes. Affectés également par des dissensions internes, les mouvements révolutionnaires occidentaux s'estompent. À sa place apparait une gauche plus réaliste et pragmatique, une gauche sociale-démocrate aspirant au pouvoir par le vote ; ainsi le Parti Québécois a pu se présenter comme une gauche plus « sérieuse » que les groupes marxistes l'ayant précédé.

Cette période sociale-démocrate se solde par des avancées notables contre les discriminations des groupes minorisés, comme les groupes racisés, les femmes et les queers. Bien que la priorité de la gauche pragmatique soit la saine gestion des programmes sociaux, les personnes minorisées prennent leur place dans les affaires, en politique et en culture. Mais la gauche héritière des années 1960 ne s'éteint pas pour autant. Elle considère les gains des minorisé·es comme superficiels, une forme de transmutation de la diversité en objet exploitable par le capitalisme. Elle désire aller plus loin et casser les discriminations à leur source, enfouie profondément dans le système. Son exigence de réforme en profondeur du curriculum en éducation mène, à la fin des années 1980, à un nouveau clash, cette fois autour du politically correct. S'opposent alors celles et ceux qui veulent « déblanchir » et « démasculiniser » le curriculum, et les conservateurs qui voient en cela une hérésie. La gauche pragmatique est quant à elle plus occupée à faire élire Bill Clinton là-bas ou à faire avancer la cause souverainiste ici.

On assiste, dans le champ intellectuel québécois des années 1990, à un grand débat identitaire façonné par la question nationale. Conceptualisation de l'identité québécoise d'un côté, rejet de celle-ci au nom du cosmopolitanisme de l'autre. La gauche identitaire est toujours active, mais on ne s'y intéresse pas, sauf parfois dans les faits divers.

Arrivent les attentats du 11 septembre 2001. Partout en Occident, on a vite fait de distinguer les extrémistes de la religion musulmane en général, mais les préjugés reviennent progressivement. Puis vient Hérouxville en 2007 et la « crise » des accommodements raisonnables, ce qui fait éclater au grand jour les tensions sous-jacentes quant à la tolérance de l'Autre au Québec. La gauche identitaire reprend ainsi du galon, d'un côté parce que le projet souverainiste de la gauche traditionnelle était devenu moribond, et, de l'autre, pour des raisons de distinction générationnelle, surtout dirigée contre les « boomers ». Cette fois-ci, les gauches vont s'affronter directement.

La première source de conflit porte sur les réalisations de la gauche pragmatique dans le domaine des discriminations. Celle-ci considère que les objectifs d'égalité ethnique, de genre et d'orientation sexuelle ont été largement atteints au prix d'efforts considérables déployés dans les vingt années précédentes. Mais au sein de la gauche identitaire, on n'est pas satisfait : il y a encore manifestement des inégalités partout, et la lutte doit continuer sur d'autres plans, comme dans les structures de pouvoir et (encore) le curriculum. La gauche pragmatique a particulièrement mal digéré ce manque de respect. Les accusations de « politically correct » sont reparties de plus belle, mais sous d'autres néologismes comme « cancel culture » et, plus tard, « woke ».

La seconde source de conflit est plus académique ; elle porte essentiellement sur le sens à donner à « identité ». Dans le monde post-11-Septembre, les défenseur·euses de l'identité québécoise mettent de l'avant la laïcité, héritage à la fois de la Révolution tranquille – âge d'or de la gauche pragmatique – et des valeurs occidentales considérées comme universelles. La gauche identitaire considère que chacun·e a le droit de déployer ses identités multiples à sa guise, incluant religieuses. Par le fait même, elle critique ouvertement le soi-disant universalisme des valeurs occidentales, en soulignant que les colonisé·es n'ont jamais pu bénéficier de la Déclaration des droits de l'Homme. Cette gauche sera en retour accusée de prêcher le « relativisme culturel », source présumée du déclin de l'Occident.

Depuis les années 1960, la droite culturelle, celle qui insiste sur les valeurs traditionnelles, lutte ardemment contre la gauche identitaire. Mais à partir des années 2010, la gauche pragmatique glisse lentement vers cette droite. Car ces tendances ont des points communs. D'abord, leur conception de l'universalisme occidental est pratiquement la même. Ensuite, la laïcité d'un côté et la culture chrétienne de l'autre se rejoignent dans leur aversion de l'Islam (il faut aussi noter qu'en pratique, la laïcité, autant en France qu'au Québec, fait la belle part au christianisme). Sur le plan des politiques publiques, droite et gauche continuent de s'opposer, mais sur le plan « culturel » au sens états-unien du terme, nous assistons aujourd'hui à la formation d'une nébuleuse associant droite des traditions et gauche pragmatique [3] contre une gauche identitaire désormais étampée du terme « woke ». Il va sans dire que ce conflit est fortement exacerbé par les chambres d'écho des réseaux sociaux.

Le durcissement épistémologique de l'IDW

Ce qui caractérise l'IDW, sous ses formes états-unienne, québécoise, et même française, ce n'est pas directement une position politique ou idéologique, mais bien une posture au-dessus de tout cela, épistémologique, que l'on pourrait résumer grossièrement ainsi : la gauche identitaire rejette la Science et la Raison, et l'IDW, de gauche comme de droite, se pose en défenseur des Lumières. De ce point de vue, la gauche « woke » rejette tout débat et cherche à imposer ses dogmes telle une secte religieuse. Pour l'IDW, nos institutions scolaires, médiatiques et culturelles sont infestées par l'anti-scientisme, ce qui justifie d'autant plus le combat mené contre la gauche « woke ». Des versions caricaturales du postmodernisme, bête noire de la droite depuis les années 60, sont fréquemment présentées comme le fondement idéologique des « wokes » [4].

Un bon nombre de penseurs et polémistes québécois nominalement de gauche adhèrent à ces propos. En janvier 2020 paraît dans le Devoir un « Manifeste contre le dogmatisme universitaire », signé par une cinquantaine d'étudiants, qui dénonce un corps enseignant qui, après avoir « monopolisé les lieux de pouvoir », déclasse les faits « au statut de “ construction sociale ” » et rejette « toute forme de pensée contraire à la leur ». Un proche de Québec Solidaire, Pierre Mouterde, appuie le manifeste ; selon lui, les dogmes de la gauche identitaire sont présentés comme des « vérités morales littéralement sacrées et donc indiscutables [5] ». Normand Baillargeon s'en prend au militantisme à l'université, qui censure, refuse de discuter et pratique le « relativisme épistémologique », représentant l'« ennemi intérieur », le plus pernicieux [6]. Dans le récent ouvrage collectif Identité, « race », liberté d'expression [7], véritable who's who de l'IDW québécois, treize des dix-neuf textes s'en prennent explicitement à l'anti-scientisme de la gauche identitaire. Dès l'introduction, on pose comme enjeu de lutte « la possibilité de la connaissance et de l'objectivité » (p. 7). Pour ne prendre qu'un exemple, selon la contribution de Marie-France Bazzo, le « wokisme » est un « mouvement de fond » basé sur « le ressenti et les savoirs expérimentiels » (p. 249, souligné par l'autrice).

Nul besoin de rappeler aux lecteur·trices que le postmodernisme radical n'a aucune emprise sur nos universités, et que la « science » au sens large s'y porte très bien. Les accusations de dogmatisme antiscience ne sont pas nouvelles ; en lisant sur le « politically correct » des années 1990, on retrouve les mêmes schèmes discursifs. La stratégie consiste ici à délégitimer tout un courant de pensée en le désignant hors science, donc hors discours. Ça ne sert à rien de discuter avec une personne antiscience. Se voir comme doté de rationalité face à l'Autre émotif et superficiel permet de se placer en position d'autorité scientifique et morale. Les femmes reconnaîtront immédiatement là l'argumentaire longtemps déployé par les hommes pour les exclure des champs du savoir et du pouvoir. L'autre stratégie est ce que j'appellerais le « scientisme motivé », soit l'invocation de la Science comme virtue signalling (ou démonstration de vertu) plutôt que comme recherche de la vérité. L'important est de se montrer pro-science ; appliquer ses normes, c'est une autre chose. On peut, au nom de la Science, affirmer que les « races » n'existent pas, ou que les genres ne peuvent être que binaire, mais n'importe quel chercheur·e moindrement sérieux·se dans ces domaines vous confirmera que c'est beaucoup plus subtil que cela. Aussi, si on appliquait la méthode quantitative aux anecdotes « wokes » sur nos campus, on s'apercevrait rapidement qu'il n'y a aucune matière à panique.

L'IDW québécois résulte de la frustration d'une génération nationaliste de gauche, appuyée toutefois par une cohorte non négligeable d'étudiants de droite. Au tournant du siècle dernier, la jeune génération de gauche démontrait une certaine indifférence face au projet souverainiste. Et depuis, les choses se sont empirées. Ces deux dernières décennies, le nationalisme québécois s'est graduellement replié sur lui-même pour viser moins l'indépendance que la défense de la « nation » et de ses valeurs. En réaction, les jeunes gauchistes identitaires ont cessé d'être indifférents à ces idées et s'y opposent désormais directement. Les nationalistes d'aujourd'hui, à droite comme à gauche, ne sont manifestement pas intéressés à en débattre…


[1] Bari Weiss, « Meet the Renegades of the Intellectual Dark Web », The New York Times, 8 mai 2018. En ligne : nyti.ms/2HXUM6L

[2] Le terme utilisé ici est fréquemment employé par l'IDW, mais le courant visé par ces critiques utilise rarement ce terme. Ses militant·es se décriraient probablement comme appartenant à une gauche inclusive ou pluraliste.

[3] C'est dans cette nébuleuse qu'un Simon-Pierre Savard-Tremblay peut se permettre d'ajouter le « contrôle des frontières » à la liste constitutive du « socialisme véritable » qu'il défend (L'État succursale, Montréal, VLB, 2016, p. 209).

[4] Jonathan Durand Folco, « Le dos large de la Gauche Postmoderne », blogue Ekopolitica, 5 février 2020. En ligne : www.ekopolitica.info/2020/02/le-dos-large-de-la-gauche-postmoderne.html

[5] Pierre Mouterde, « La rectitude politique est aussi un poison pour la gauche », Le Devoir, 5 février 2020.

[6] Normand Baillargeon, « Liberté (académique), j'écris ton nom », Le Devoir, 4 septembre 2021.

[7] Rachad Antonius et Normand Baillargeon (dir.), Identité, « race », liberté d'expression, Québec, Presses de l'Université Laval, 2021. On retrouve notamment parmi les collaborateur·rices Marc Chevrier, Micheline Labelle, Charles Le Blanc et Rhéa Jean.

Learry Gagné est philosophe et chercheur indépendant.

Illustration : Ramon Vitesse / Négatif : Volker Tardif

Le suicide des personnes handicapées

Les débats sur l'aide médicale à mourir ont abordé la question en mettant l'accent sur les préférences, les valeurs ou les diagnostics individuels. En ce qui concerne l'aide à (…)

Les débats sur l'aide médicale à mourir ont abordé la question en mettant l'accent sur les préférences, les valeurs ou les diagnostics individuels. En ce qui concerne l'aide à mourir pour les personnes handicapées, c'est commettre une grave erreur que de sous-estimer, voire d'omettre les facteurs sociétaux qui peuvent influer sur la volonté de mourir.

Depuis quelques années, les débats publics et juridiques concernant l'accès à l'aide médicale à mourir me hantent. Ils m'ont fait sacrer. Ils m'ont fait pleurer. C'est en lisant une chronique sur le suicide d'une femme handicapée [1], publiée la veille de la Journée internationale des personnes handicapées, que j'ai décidé d'écrire ce texte.

À ses débuts, la loi sur l'aide médicale à mourir stipulait qu'une personne en fin de vie pouvait s'en prévaloir dans le but de soulager ses souffrances. Toutefois, récemment, le critère de fin de vie a été retiré par les tribunaux, sans réflexion sociale ou politique sur les conditions de vie des personnes handicapées, principalement visées par ce critère. L'aide médicale à mourir est maintenant disponible à toutes les personnes qui ont un diagnostic médical et qui « ressentent des souffrances physiques ou mentales insupportables […] qui ne peuvent pas être atténuées dans des conditions [qu'elles jugent] acceptables », selon la définition du gouvernement du Canada.

J'étais à l'aise lorsque la loi permettait aux personnes en fin de vie de devancer leur mort pour abréger leurs souffrances, car la fin était imminente. Ce n'est cependant plus le cas. Comme mon texte porte spécifiquement sur l'aide médicale à mourir offerte à des personnes dont la mort n'est pas imminente, j'utiliserai le terme « suicide ». Oui, le terme est lourd de sens. Toutefois, le choix d'employer « aide médicale à mourir » pour la mort d'une personne handicapée qui n'est pas en fin de vie l'est tout autant. Cet euphémisme n'est pas sans conséquences dans une société qui clame que « le suicide n'est pas une option ».

Le suicide n'est pas une option, sauf…

Lorsque certaines personnes veulent mourir, on dit qu'elles sont suicidaires. Pour les empêcher de porter atteinte à leur vie, on leur retire leur libre arbitre [2]. En revanche, lorsqu'une personne handicapée fait part de sa volonté de mourir, les professionnel·les ont deux possibilités : l'identifier comme étant suicidaire ou entamer le processus de demande d'aide médicale à mourir. Le choix entre les deux options est d'une complexité extrême. Il repose sur le jugement clinique des professionnel·les qui peuvent, au besoin, consulter le comité d'éthique.

Évaluer la volonté d'une personne handicapée de se suicider nécessite une compréhension de la situation qui dépasse la simple connaissance du modèle médical et du modèle social du handicap. De nombreuses questions doivent être prises en compte en ce qui a trait, notamment, à l'influence du capacitisme – tant sur la volonté de mourir que sur l'évaluation que font les professionnel·les de la demande – et à la représentation des personnes handicapées dans les effectifs du milieu de la santé.

Les raisons pour demander l'aide médicale à mourir sont nombreuses. Dans la chronique mentionnée plus haut, la personne décide d'y avoir recours parce qu'elle allait bientôt devoir être alimentée par gavage. D'autres personnes ont exprimé leur refus catégorique d'aller vivre en CHSLD. Nous le savons, ces établissements sont incompatibles avec la dignité et l'épanouissement essentiels à l'ensemble des résident·es, mais particulièrement aux personnes qui n'ont pas atteint la fin de leur vie et qui souhaitent travailler, avoir une famille, etc.

Lorsqu'une personne handicapée fait une demande d'aide médicale à mourir, sa capacité à donner un consentement libre et éclairé est, avec raison, au cœur du processus, car il est impératif de protéger les personnes d'influences indues. Certaines influences peuvent s'avérer difficiles à saisir, comme la dévalorisation de façons non normatives de bouger ou de s'alimenter. L'absence perçue ou réelle d'options, comme des programmes permettant de bien vivre à domicile, met aussi les personnes handicapées et les professionnel·les devant une impasse que la mort permet de dénouer. À quel moment le devoir de protection fait-il place au respect de l'autodétermination ? Cette frontière doit absolument être explorée pour outiller les professionnel·les responsables de décider pour qui le suicide peut être une option.

Le rôle des médias

Depuis longtemps, on trouve dans les médias des portraits de personnes handicapées qui souhaitent recevoir l'aide médicale à mourir. Leurs motivations varient, mais elles sont toujours accueillies sans remise en question par l'interlocuteur·trice. Dans le discours public, perdre l'usage de ses jambes, ne plus pouvoir s'alimenter par la bouche, ne plus vivre dans l'environnement de son choix sont désormais des motivations acceptables pour vouloir se suicider. L'incapacité des journalistes à aborder les facteurs qui poussent une personne au suicide est révélatrice de la place qu'occupent les conditions de vie des personnes handicapées dans notre société. Mettre au jour le capacitisme dans notre société, c'est faire de la prévention du suicide.

Ces témoignages sont aussi parfois présentés de manière à créer ce que Stella Young nommait de l'inspiration porn, ou « inspiration en canne », selon la traduction du journaliste Kéven Breton. Il s'agit du processus consistant à présenter le vécu des personnes handicapées de sorte à inspirer les personnes sans handicap à se surpasser ou à chérir leur vie parce qu'au moins elles ne vivent pas avec ces difficultés. Ce phénomène creuse un fossé entre la « bonne » vie sans handicap et la « mauvaise » vie avec un handicap, ce qui désensibilise tout le monde quand une personne handicapée crie son désir de mourir dans les médias ou même dans la fiction. Cette idéalisation du suicide des personnes handicapées accroît son acceptabilité sociale et détourne l'attention des graves problèmes de société qui accablent ces personnes.

Un choix de société

On tient souvent pour acquis que le système dans lequel on vit est immuable. Cet immobilisme peut s'expliquer par des raisons économiques ou un manque de volonté de réformer un système complexe. Il résulte aussi du fait que la grogne des personnes handicapées n'est pas assez forte pour obtenir des changements ; que les groupes communautaires ont trop peu de ressources pour faire rayonner les solutions de rechange qui existent pourtant bel et bien. Je vous invite à vous renseigner sur le combat de Jonathan Marchand pour libérer les personnes handicapées des CHSLD. Après avoir campé plusieurs jours devant l'Assemblée nationale, il a conclu une entente de projet pilote avec le gouvernement du Québec. Un an plus tard, le projet pilote a été abandonné sans plus de cérémonie, malgré les nombreuses heures investies. Permettre aux personnes handicapées de vivre dignement, c'est aussi faire de la prévention du suicide.

Limiter ou remettre en question le libre arbitre mène à une impasse. Il faut continuer de combattre toute tentative d'imposer des contraintes injustifiées au libre arbitre. Cependant, la réflexion entourant la décision de fournir des ressources gouvernementales pour aider une personne à se suicider exige de regarder le problème en face. Oui, la souffrance est bien réelle et les personnes qui veulent y mettre fin méritent que nous répondions à leurs appels. Toutefois, en l'absence d'enquête sur les options de traitement et les conditions de vie des personnes handicapées, il est trop facile d'accepter leur mort comme l'unique solution.

Pourquoi avons-nous tant de difficultés à concevoir notre responsabilité collective face à cette situation ? Le suicide des personnes handicapées ne doit plus être normalisé. J'aimerais que nous puissions protéger l'existence des personnes handicapées, qui sont parmi les premières à tomber lorsque l'individualisme et le culte de la productivité gagnent du terrain. Je rêve d'une communauté forte qui se bat pour valoriser l'ensemble de ses membres. Je rêve d'un gouvernement qui comprend la valeur des vies humaines et l'importance de diriger les ressources de l'État vers des services adaptés aux humains qui en bénéficient.

Entretemps, je vous invite à partager ma rage face à la situation actuelle et à agir parce que, pour reprendre les mots de Mikki Kendall, « tout le monde devrait se mettre en colère devant l'injustice, pas seulement les gens qui la subissent ». De grâce, cessez de regarder ma communauté mourir comme s'il s'agissait de personnages d'une série télé.


[1] Mylène Moisan, « Le dernier saut de Marie-Noëlle », Le Soleil. En ligne : www.lesoleil.com/2021/12/02/le-dernier-saut-de-marie-noelle-37b21040f0eec8cfd4af5bec7df2216a

[2] Bien qu'il déborde du cadre de ce texte, l'enjeu de l'autodétermination et des soins psychiatriques doit absolument être abordé d'un point de vue anti-capacitiste et anti-saniste. Le sanisme est une forme d'oppression contre les personnes qui ont ou qui sont catégorisées comme ayant un trouble psychique.

Marie-Eve Veilleux est militante pour les droits des personnes handicapées.

Illustration : Amanda Niekamp (CC BY 2.0)

Pionnière modèle

9 octobre 2023, par Kharoll-Ann Souffrant — , ,
Être une femme issue d'un groupe minorisé et faire son entrée dans des institutions de pouvoir, telle une pionnière, vient avec son lot de célébrations, d'enjeux et de pièges. (…)

Être une femme issue d'un groupe minorisé et faire son entrée dans des institutions de pouvoir, telle une pionnière, vient avec son lot de célébrations, d'enjeux et de pièges.

Aux dernières élections municipales, bon nombre de « plafonds de verre » ont été brisés au Québec. De nombreuses femmes, dont plusieurs femmes noires, ont obtenu des rôles clés, décisifs et stratégiques, notamment dans les villes de Montréal et de Longueuil.

Ces percées historiques ne sont pas anodines pour les membres de communautés historiquement marginalisées. Depuis de nombreuses années, le manque de diversité et de représentation dans l'arène politique, la sphère médiatique ou dans le monde académique ont été décriés par des individus à la fibre militante qui luttent pour la justice sociale. Quand on est pionnière, on porte en réalité les luttes et les combats de celles et ceux qui nous ont précédées, celles et ceux qui ont travaillé d'arrache-pied pour assurer un avenir plus rayonnant pour notre génération et les suivantes. Ainsi, on n'est jamais véritablement une pionnière seule. Dans un tel contexte, c'est un legs, voire un héritage, dont on bénéficie le plus souvent. De manière plus large, le désir « absolu » d'être la première peut nous isoler d'un point de vue stratégique, notamment si nous nous coupons de nos communautés d'origine. Il ne faudrait pas que le plafond de verre se transforme en prison de verre au service du statu quo, ce qui s'avère être un piège.

Certes, quand on est « la première », on insuffle de l'espoir et de l'inspiration. De plus, une fenêtre de possibilités et d'opportunités s'ouvre pour plusieurs d'entre nous. Bref, on devient, bien malgré soi, un modèle. Or, la représentation, bien qu'elle puisse être un certain levier pour une plus grande équité et pluralité des voix et des perspectives, ne peut constituer une fin en soi.

Au moment de la constitution de son premier cabinet paritaire lors de son premier mandat, le premier ministre du Canada Justin Trudeau avait scandé : « Because it's 2015 ! ». La boutade visait à illustrer qu'il était grand temps d'avoir un cabinet composé d'un nombre égal de femmes et d'hommes au palier fédéral. C'est l'ancien premier ministre du Québec, Jean Charest, qui avait ouvert le bal en composant le premier cabinet paritaire au pays en 2007. Or, être la première dans une institution de pouvoir devrait soulever la suspicion. C'est le signe évident que ces lieux de pouvoir ont longtemps évacué la parole et la pensée des personnes issues de groupes historiquement marginalisés. C'est aussi le symbole que des violences directes et indirectes y ont été commises, expliquant que ces lieux aient été souvent désinvestis, au fil du temps, par des communautés marginalisées.

Souvent instrumentalisée pour démontrer du « progrès » en matière d'équité, la présence de membres de groupes minorisés dans ces lieux de pouvoir est donc loin d'être sécuritaire et bienveillante pour ces dernier·ères. Même si cela peut faire du bien à l'égo d'être une pionnière, on devrait se poser la question : « It's 2022 ! Comment se fait-il que je sois la première ? » Et cette question devrait susciter certes de la fierté, mais également de l'inquiétude.

Le poids de l'excellence

Quand on est une pionnière modèle, on « représente », un peu malgré soi, notre communauté tout entière. On nous autorise rarement à parler en notre nom propre, à revendiquer notre individualité et notre singularité. Même si l'on se donne rarement soi-même un tel rôle de porte-parole, il nous est insidieusement donné. On ne bénéficie pas non plus du privilège de la médiocrité. Nous avons peu le droit à l'erreur et lorsque nous nous trompons, nous sommes rarement pardonné·es. Parfois, des gens qui nous ressemblent et qui appartiennent aux mêmes communautés que nous nous déshumanisent, nous retirant radicalement leur confiance, car nous sommes passé·es « de l'autre côté ». Se faire accorder le bénéfice du doute devient alors un privilège réservé aux personnes issues de groupes majoritaires. On se retrouve pris, en quelque sorte, en l'arbre et l'écorce.

À cet égard, l'expression « transfuge de classe » fait d'ailleurs polémique. Elle désigne les individus qui en une génération auraient transcendé la classe sociale inférieure de leurs parents. Or, lorsqu'on entre dans un espace de pouvoir en étant en minorité, on porte un poids, celui de devoir incarner une certaine excellence. On est soumis à une intransigeance certaine, par les nôtres et par le monde extérieur. Et ce poids, à défaut de pouvoir être plusieurs à se le partager, peut peser lourd sur des épaules d'individus qui gravitent dans des lieux qui n'ont jamais été pensés pour eux ni avec eux.

Quand on est une pionnière modèle, on est en vérité une anomalie dans certains lieux. La sociologue afro-américaine Patricia Hill Collins parlait notamment du fait d'être une « outsider within » pour expliquer la position des femmes noires en milieu académique, milieu étant dominé par les hommes blancs de classes moyenne à aisée. Bien que ce « positionnement situé » suscite de nombreux déchirements intérieurs, Collins appelait à en profiter pour produire de la recherche académique de pointe, créative et originale, qui centre les perspectives des femmes noires en donnant l'heure juste quant à leurs réalités plurielles. En d'autres termes, se voir comme des productrices de savoir et des expertes à part entière, et ce, à partir d'une subjectivité assumée.

En somme, être une pionnière modèle vient avec son lot de réjouissances et de pressions. Il demeure important, dans un contexte imparfait où l'on sera toujours un modèle imparfait, de ne pas pervertir ses principes. Pour ce faire, il faut certainement garder en ligne de mire les générations précédentes et à venir. Car au-delà du fait de passer à l'Histoire, nous ne faisons que bouger, un tant soit peu, l'aiguille du progrès pour celles et ceux qui viendront après nous, afin qu'ils et elles puissent eux aussi s'autoriser à rêver grand. Au bout du compte, nous ne sommes qu'un maillon d'une grande chaîne de luttes, de combats et de résistances qui ont toujours existé, bien avant notre naissance et malgré les stratégies d'invisibilisation et d'effacement par des groupes dominants. Une certaine humilité insoumise est donc de mise.

Photo : Jeanne Menjoulet (CC-BY-20)

Multiplication des postes vacants : où est le problème ?

Tout indique que le thème de la pénurie de main-d'œuvre occupera encore la conversation publique en 2022. Le phénomène, qui a gagné en importance dans les dernières années, (…)

Tout indique que le thème de la pénurie de main-d'œuvre occupera encore la conversation publique en 2022. Le phénomène, qui a gagné en importance dans les dernières années, justifierait qu'on lui accorde notre attention et que les gouvernements agissent pour y remédier. Mais remédier à quoi exactement ?

Au Québec, le taux de postes vacants, soit la proportion de postes que les employeurs cherchent à pourvoir par rapport aux nombres d'emplois occupés et vacants, est en constante progression depuis 2015 – comme c'est le cas d'ailleurs dans le reste du Canada. Ce taux était de 1,8 % lorsque l'Enquête sur les salaires et les postes vacants de Statistique Canada a débuté il y a 7 ans. Au troisième trimestre de 2021, il était plus de 3 fois plus haut et s'élevait à 6,1 % dans la province, pour un total de 238 050 postes vacants [1].

Des causes mécomprises

Les raisons expliquant cette progression sont multiples. La vigueur de l'économie est bien entendu en cause. Le taux de chômage avait atteint 4,5 % en février 2020, un niveau historiquement bas qui a été retrouvé en novembre 2021. Le vieillissement de la population entre aussi en ligne de compte. En 2020, toujours selon Statistique Canada, 63 500 personnes ont indiqué avoir quitté leur emploi parce qu'elles ont pris leur retraite, soit 25 % des personnes ayant quitté leur emploi cette année-là. Ce chiffre ne s'élevait qu'à 31 100 en 2000 (14 % ). Enfin, le nombre d'immigrant·es reçu·es, une population en moyenne plus jeune que celle née au pays, a eu tendance à stagner dans la dernière décennie selon les données du ministère de l'Immigration, de la Francisation et de l'Intégration.

Il faut aussi se pencher sur la nature des emplois à combler pour comprendre la situation. Les deux postes les plus en demande sont ceux de serveur ou serveuse au comptoir (18 795 postes vacants) et de vendeur ou vendeuse dans le commerce de détail (10 070 postes vacants). Les services de restauration représentent d'ailleurs l'industrie qui affichait le taux de postes vacants le plus élevé, soit 14,2 % . Le salaire affiché pour les postes vacants de cette industrie s'élève à 14,55 $/h en moyenne. Le salaire des 10 professions les plus en demande, qui représentent près du tiers (31,9 % ) des postes vacants, était de 17,58 $ l'heure, contre 21,70 $ en moyenne pour l'ensemble des postes vacants et 28,73 $/h en moyenne au Québec, d'après Statistique Canada.

La majorité des postes vacants demandent peu de qualifications, peu d'expérience et offrent un salaire peu attrayant. Ainsi, parmi les postes vacants au Québec au cours du troisième trimestre de 2021, 38,5 % d'entre eux n'exigeaient aucune scolarité minimale, 20,1 % requéraient un diplôme d'études secondaires et 28,4 % demandaient un certificat ou un diplôme non universitaire. Pour 58,3 % des postes, moins d'un an d'expérience est requis. Certaines professions pour lesquelles de nombreux postes sont à pourvoir offrent de meilleurs salaires, mais la plupart d'entre elles viennent avec des horaires atypiques ou des conditions de travail difficiles, comme c'est le cas de la profession d'infirmière et d'infirmière auxiliaire (10 485 postes vacants) ou de conducteur·rice de camions (5 235 postes vacants).

Il serait en somme plus juste de dire que l'économie québécoise est affectée non pas par une pénurie de main-d'œuvre, mais bien par des difficultés de recrutement qui touchent principalement (quoique pas exclusivement) les industries et les professions offrant de moins bonnes conditions de travail. Le Québec n'est d'ailleurs pas le seul endroit à faire face à un tel problème. Aux États-Unis, on parle de « grande démission » pour qualifier un mouvement qui touche les bas salarié·es des secteurs de l'alimentation et du commerce.

Des solutions aux effets ambigus

De nombreuses solutions sont mises de l'avant pour surmonter ce problème. Certaines mesures visent à influencer la main-d'œuvre : faire la promotion de domaines d'études donnant accès à des industries ou à des professions où le recrutement est élevé, inciter les retraité·es à revenir sur le marché du travail ou encore favoriser l'embauche de personnes exclues du marché du travail. D'autres visent plutôt les emplois : modifier l'organisation du travail pour attirer la main-d'œuvre ou réduire les besoins en personnel. Deux mesures méritent particulièrement notre attention.

L'implantation de technologies dans les entreprises est présentée par plusieurs, dont le gouvernement du Québec, comme un moyen d'accroître leur productivité et de compenser le manque de main-d'œuvre. Or, si elle permet dans certains cas de remplacer des êtres humains, l'automatisation permet surtout d'accomplir certaines tâches à l'aide de machines en tout genre. La main-d'œuvre est plus souvent qu'autrement appelée à travailler avec les robots, ce qui signifie dans bien des cas de se plier à leur rythme et de s'adapter à leurs exigences, avec la part de souffrance psychologique et physique que cela implique.

Le cas des entrepôts de la multinationale Amazon, où le recours à des ordinateurs pour communiquer les tâches au personnel rend le rythme de travail particulièrement pénible, est à cet égard emblématique, tout comme celui d'Uber, une entreprise qui comme d'autres oblige les personnes offrant un service par son entremise à se plier aux commandes qu'envoie la plateforme. Dans la majorité des cas, l'automatisation apparaît comme une fausse solution qui ne fait qu'augmenter la cadence du travail, la surveillance des employé·es et l'aliénation des travailleurs et des travailleuses.

Qu'en est-il de l'immigration ? Le milieu des affaires et les représentants patronaux y voient une solution à leurs difficultés de recrutement. C'est potentiellement que les personnes immigrantes sont, aux yeux des employeurs, une main-d'œuvre prête à accepter de mauvaises conditions de travail faute d'avoir l'expérience ou le rapport de force nécessaire pour en exiger de meilleures.

Il importe cependant de rappeler que l'immigration est un phénomène complexe qui existe indépendamment de la réalité du marché du travail. Réduire notre capacité d'accueil ne réglera pas les abus et la discrimination que vivent les personnes immigrantes. En revanche, arrimer la politique migratoire aux besoins des entreprises pourrait être le meilleur moyen de garantir que les personnes immigrantes soient traitées comme des salarié·es de seconde zone. Par exemple, le gouvernement caquiste, qui adhère aux discours sur les problèmes d'intégration qu'une immigration trop abondante poserait, mise sur l'immigration temporaire pour répondre aux besoins du secteur privé. Depuis le 10 janvier, les entreprises de certains secteurs désignés peuvent embaucher jusqu'à 20 % de main-d'œuvre étrangère temporaire (plutôt que 10 % ). De par leur statut précaire, ces travailleurs et ces travailleuses sont plus susceptibles d'être victimes d'abus.

Ainsi, la politique migratoire ne doit pas être soumise en priorité aux impératifs des entreprises. Il n'en demeure pas moins que les personnes qui choisissent le Québec ont besoin de travailler et que lorsque l'économie se porte bien, elles s'intègrent plus aisément au marché du travail, comme en témoigne la diminution constante de leur taux de chômage depuis 2009 (de 13,9 %, il est passé à 7,0 % en 2019, et même de 22,7 % à 11,8 % pour les immigrant·es récent·es, selon les données de Statistique Canada).

Au-delà des emplois vacants

Un constat s'impose alors : la meilleure manière de pourvoir bon nombre de postes vacants est d'offrir des conditions salariales et de travail dignes et donnant accès à un revenu viable, c'est-à-dire un revenu suffisant pour vivre en dehors de la pauvreté et pour faire des choix. L'IRIS a calculé que pour une personne seule vivant à Montréal en 2021, un salaire de 18 $/h était requis pour atteindre un tel niveau de vie. Bien que la situation actuelle obligera sans doute des employeurs à emprunter cette voie, il ne faut pas s'attendre à des hausses substantielles, d'autant plus que le gouvernement refuse à ce jour de hausser significativement le salaire minimum (il passera à 14,25 $/h le 1er mai) et qu'il s'est contenté d'offrir des primes pour attirer du personnel dans le secteur public.

La mal nommée pénurie de main-d'œuvre nous donne l'occasion de nous questionner sur la qualité des emplois que produit l'économie québécoise et sur la pertinence de soutenir certaines industries. Pourvoir les postes actuellement vacants serait sans doute bénéfique pour les entreprises qui cherchent à embaucher, mais rien n'indique que ce soit dans l'intérêt du plus grand nombre de toujours le faire. À l'heure actuelle, surtout si on tient compte de la proportion décroissante de la population en mesure de travailler, la solution à ce problème est peut-être de décider collectivement du type d'emplois les plus utiles pour répondre aux besoins des citoyen·nes et pour opérer une réelle transition écologique.


[1] Selon les plus récentes données trimestrielles disponibles au moment d'écrire cet article (janvier 2022).

Julia Posca est chercheuse à l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS).

Photo : David Steward (CC BY 2.0)

Soudan : la révolution est le choix du peuple

La situation politique au Soudan pourrait bien être l'événement majeur du 21e siècle, et pourtant, peu de médias s'y intéressent. Lorsque Fatma, militante et fille (…)

La situation politique au Soudan pourrait bien être l'événement majeur du 21e siècle, et pourtant, peu de médias s'y intéressent.

Lorsque Fatma, militante et fille d'ancien·nes réfugié·es politiques soudanais·es, m'a contactée sur les réseaux sociaux en me proposant de parler de l'actualité soudanaise, je n'étais plus au courant de ce qui se déroulait là-bas. J'avais suivi la Révolution soudanaise de 2018 et compris les enjeux et dynamiques grâce à une entrevue qu'elle avait eu la gentillesse de réaliser. Mais depuis, le Soudan était sorti de mon radar.

Lorsque Fatma me relance, c'est avec ces propos qui vont droit au but : « Ce qui se passe là-bas est un événement majeur du 21e siècle, on parle d'un pays dont la population a mis fin à 30 ans d'un même régime ». C'est un pays qui se bat aujourd'hui pour que la révolution ne lui soit pas volée par l'armée et qui fait l'expérience d'un régime de démocratie directe, « et personne n'en parle » !

Une destitution historique

Revenons quelques années en arrière. Fin 2018, d'importants mouvements populaires naissent dans le nord du Soudan, à Atbara. L'augmentation du prix des produits de première nécessité – comme le pain, dont le coût est multiplié par trois – met le feu aux poudres. Très vite, les manifestations se répandent dans tout le pays, réclamant le départ du président Omar el-Bechir.

Ce dernier est à la tête du gouvernement depuis le coup d'État militaire de 1989. Son régime est alors marqué par une seconde guerre civile, la guerre du Darfour, une économie nationale plombée par une inflation majeure, des médias censurés, et l'interdiction de syndicalisation. Historiquement, l'opposition, incarnée notamment par le Parti communiste soudanais (PCS), doit agir dans la clandestinité et beaucoup se déroule depuis l'étranger, notamment depuis l'Égypte ou le Royaume-Uni.

En 2019, le mouvement populaire est reçu avec une répression militaire sanglante. Néanmoins, malgré l'instauration d'un état d'urgence qui interdit toute manifestation et en dépit de l'arrestation de plusieurs leaders de l'opposition, la pression populaire se maintient. Le président est finalement destitué en 2019.

Madaniyya ! (Le pouvoir aux civils !)

Dès l'arrestation d'el-Bechir, l'armée annonce la mise en place d'un gouvernement provisoire aux mains des forces militaires qui s'engage à organiser une transition vers un gouvernement démocratique dans les deux ans. Si la destitution du président est saluée, le mouvement populaire, lui, ne fait que commencer. Le maintien de ce gouvernement militaire est dénoncé aussi bien à l'échelle locale que continentale : la population organise des sit-ins et installe des tentes en face du quartier général des militaires ; l'Union africaine, pour sa part, lance un ultimatum aux militaires pour organiser une passation du pouvoir vers une autorité civile.

S'ensuivent plusieurs semaines de tensions entre la junte militaire et les représentant·es civil·es, marquées par des grèves générales et des affrontements parfois mortels entre les forces armées et la population. L'escalade cumule en ce qui restera tristement connu comme le massacre de Khartoum. En juin 2019, l'armée reçoit l'ordre de disperser les manifestant·es dont les tentes sont toujours plantées devant le quartier général. Elle tire sur la foule à balles réelles. On compte près d'une centaine de morts et plus de 600 blessé·es. Des corps par dizaines sont repêchés du Nil tandis que des militant·es sur le terrain dénoncent des viols commis par les soldats sur des manifestant·es. Malgré ces effroyables évènements, ou peut-être en raison du traitement subi, les Soudanais·es continuent de s'opposer au régime militaire. Des marches ont lieu dans tout le pays et des chants font entendre le refus de laisser l'armée voler la révolution soudanaise.

Il faut noter la participation importante des femmes dans le soulèvement populaire. Elles sont à la tête des mobilisations, majoritaires dans nombre de cortèges. Depuis les années 1990, elles jouent un rôle clé dans l'organisation de groupes de résistance et de pression. La force de mobilisation de ces groupes s'inscrit dans un héritage de mobilisation populaire mis en place notamment par le PCS. Parmi les modes d'organisation privilégiés, on trouve celui des comités. Déjà en 2012 était créée l'Association des professionnels soudanais, qui regroupe de multiples secteurs d'emploi et associent des Soudanais·es de classe moyenne ; en 2013, des comités de quartiers sont aussi créés et deviennent la pierre angulaire du mouvement sur le terrain. Ces multiples éléments combinés sont au-devant de la destitution du président el-Bechir.

Une alliance impossible

À l'été 2019, Forces of Freedom & Change (FFC), coalition composée d'un vaste ensemble d'associations, notamment de l'Association des professionnels soudanais, accepte une collaboration avec le pouvoir militaire. Celle-ci doit mener à l'organisation d'élections générales au bout de 39 mois. L'armée est menée par le général Abdel Fattah al-Burhan, responsable du coup d'État et accusé, entre autres crimes, d'être impliqué dans les massacres perpétrés envers les manifestant·es. En face se trouve entre autres Abdalla Hamdok au poste de premier ministre du gouvernement de transition. Il est choisi et soutenu notamment pour sa proximité avec les États-Unis.

Cette collaboration est très ouvertement critiquée par le milieu populaire qui y voit une trahison de la part de certains leaders de la révolution. Pour les partis restés révolutionnaires, le gouvernement de transition aurait dû émaner du pouvoir populaire et donc rejeter la présence de l'armée. D'autant que le 25 octobre 2021, l'armée réalise un nouveau coup d'État. À quatre semaines de l'échéance de son mandat à la tête du Conseil souverain, Abdel Fattah al-Burhan dissout les institutions, place le premier ministre ainsi que cinq autres hauts responsables en état d'arrestation et décrète l'état d'urgence. Dans une allocution nationale, il justifie son action par le fait que les dissensions entre les deux parties étaient devenues trop importantes pour ne pas mettre en danger le pays. Il s'engage à maintenir l'ordre et la paix en attendant des élections qui seraient organisées en 2023.

Bien sûr, son putsch est massivement dénoncé dans la rue et à l'international. Les représentant·es de l'opposition s'entendent sur le fait que ce coup d'État est surtout motivé par la date d'échéance du mandat d'al-Burhan à la tête du Conseil souverain. Ce dernier était censé laisser son fauteuil au représentant civil en novembre 2021. Une telle passation du pouvoir aurait permis aux forces de l'opposition d'exiger son passage devant une cour de justice pour répondre des accusations de crime de guerre et de son implication dans les violences perpétrées envers les manifestant·es.

Depuis, les mouvements populaires ont repris dans tout le pays avec des répressions régulières par les forces armées. Internet est fréquemment coupé, les médias censurés et les aéroports fermés. La population craint la continuité d'un régime militaire et islamiste tel qu'instauré sous el-Bechir et n'entend pas relâcher la pression.

Un mode de gouvernement populaire

Janvier 2022, alors que j'écris ces lignes, l'ONU propose d'organiser des pourparlers entre la junte militaire et le pouvoir civil. Une telle annonce est reçue avec critiques par les forces populaires, et avec raison. Les termes proposés par l'organisation internationale semblent légitimer le régime en place en traitant les deux forces comme étant simplement en recherche de dialogue. Il n'est pas étonnant que les putschistes saluent la proposition, tandis que les opposant·es ne veulent rien négocier, mis à part le départ définitif de l'armée. Les décisions prises jusque-là au plus haut niveau politique relevaient d'ailleurs surtout d'accords de façade. Pendant ce temps, sur le terrain, les comités de quartiers font avancer la cause.

C'est d'ailleurs à ce sujet que l'actualité soudanaise est hors du commun. En absence d'un gouvernement autre que de transition, tout se passe sous forme de démocratie directe. Les coordinations de comités de quartiers, qui rallient tout le pays, organisent des réunions quotidiennes, font passer les mots d'ordre et les appels à la grève, rédigent des communiqués, mettent en place des forums, créent des bibliothèques… En somme, le Soudan pose et vit concrètement la question du pouvoir direct aux civil·es, ce qui se voit également dans les débats autour du choix pour un avenir réformiste ou révolutionnaire. Le Soudan pourrait adopter un régime de démocratie directe, mis en place par le peuple après une révolution mettant fin à 30 ans de dictature.

Ce n'est qu'une petite chronique dans une revue québécoise, mais Fatma a raison. Il nous fallait en parler : حرية سلام و عادلة و الثورة خيار الشعب, liberté, paix et justice/la révolution est le choix du peuple.

Photo : Affichage du collectif de réfugié·es soudanais·es Asuad à Paris en 2019 contre le régime d'Omar el-Bechir (Jeanne Menjoulet, CC BY 2.0)

« L’offensive palestinienne ne peut être comprise que dans le contexte de l’apartheid israélien » – AMP

7 octobre 2023, par Rédaction-coordination JdA-PA
De la rédaction d’alter.quebec, à partir des informations de l’Agence Média Palestine, OCHA oPT, Palestine Chronicle, Quds News, B’Tselem, Le Monde. Mise à jour dimanche 8 (…)

De la rédaction d’alter.quebec, à partir des informations de l’Agence Média Palestine, OCHA oPT, Palestine Chronicle, Quds News, B’Tselem, Le Monde. Mise à jour dimanche 8 octobre. Avec l’offensive «Al Aqsa Flood» (du nom de la mosquée de Jérusalem que l’armée israélienne avait envahi), (...)

Rejet de la nouvelle invasion d’Haïti – déclaration d’organisations de solidarité

7 octobre 2023, par Rédaction-coordination JdA-PA
Déclaration d’organisations d’Amérique latine et des Caraïbes Nous, soussignés, comités de solidarité avec Haïti et autres organisations populaires de toute l’Amérique latine (…)

Déclaration d’organisations d’Amérique latine et des Caraïbes Nous, soussignés, comités de solidarité avec Haïti et autres organisations populaires de toute l’Amérique latine et des Caraïbes, rejetons avec indignation la décision du Conseil de sécurité de l’ONU d’autoriser le déploiement d’une (...)

Syndicalisme : comment faire mieux ?

7 octobre 2023, par Isabelle Bouchard, Wilfried Cordeau, Yannick Delbecque, Michel Lacroix, Claude Vaillancourt — , , , , , ,
Le numéro 91 sera lancé dans le cadre des journées de réflexion sur le syndicalisme québécois « Reconstruire des ponts, remporter des victoires », qui se tiendront les 29 et 30 (…)

Le numéro 91 sera lancé dans le cadre des journées de réflexion sur le syndicalisme québécois « Reconstruire des ponts, remporter des victoires », qui se tiendront les 29 et 30 avril 2022 à l'UQAM. Détails à suivre !

Le syndicalisme se porte plutôt bien au Québec. Nous avons le plus haut taux de syndicalisation en Amérique de Nord, un des plus élevés de l'OCDE, si on exclut les pays scandinaves. L'effectif n'a pas connu les chutes qu'on a observées dans certains pays et la relève est toujours présente. La formule Rand permet une grande solidarité syndicale au sein des entreprises et des services publics puisqu'avec elle, tous les employé·es d'un employeur font partie d'un seul et même syndicat et profitent des mêmes avancées. La situation financière des organisations demeure très bonne et ces dernières restent les mieux nanties dans le mouvement social.

Pourtant, tout n'est pas encore parfait dans ce milieu. Au sein même du mouvement syndical et parmi la population en général, on se questionne sur la portée de l'action syndicale. Les organisations sont-elles devenues trop bureaucratiques, trop technocrates, trop légalistes ? Ont-elles perdu de ce qui faisait aussi leur force : leur combativité, leur force de mobilisation, les rapports de proximité avec leurs membres ? Reste-t-on attaché à des formes désuètes ou rituelles de communication et de manifestation ? Les syndicats doivent-ils lutter pour des changements sociaux ou doivent-ils surtout offrir des services à leurs membres ? En réponse à cette dernière question, il est clair pour nous que le mouvement syndical doit être présent sur la place publique, ne serait-ce que pour obtenir un meilleur rapport de force pour ses revendications. Il doit aussi contribuer à incarner une vision d'avenir, un projet social fondé sur les valeurs de démocratie et de justice sociale, et ancré dans un mode de vie socialement et écologiquement soutenable.

Dans ce dossier, nous défendons un syndicalisme militant, ouvert et ne craignant pas de se remettre en cause. Nous avons cherché à savoir comment il pourrait s'améliorer, mieux répondre aux nouveaux défis posés par les changements en cours (bouleversements climatiques, désordre causé par la pandémie, pénurie de main-d'œuvre, racisme systémique, etc.). Nous nous demandons comment il pourrait devenir plus combatif, dans une société où l'on cherche beaucoup à ne pas perdre des acquis plutôt que de prendre le risque d'avancer – posture défensive que des décennies de néolibéralisme, puis d'austérité ont pu transformer ici et là en « seconde nature ». Nous offrons des points de vue variés d'autrices et d'auteurs de différents milieux (syndical et académique, principalement), dont les réflexions permettront, nous l'espérons, de brasser la cage, en douceur ou avec un peu plus d'énergie, ceci dans l'espoir formulé jadis par Pierre Vadeboncoeur, que le syndicalisme devienne le « véhicule des forces politiques de la démocratie militante ».

Ce dossier a été conçu à quelques mois des journées de réflexion sur le syndicalisme québécois intitulées « Reconstruire des ponts, remporter des victoires », qui auront lieu les 29 et 30 avril 2022, une initiative conjointe d'À bâbord !, du collectif Lutte commune et du Syndicat des professeures et professeurs de l'Université du Québec à Montréal (SPUQ). Il s'inscrit également dans une volonté largement partagée de mettre en œuvre un processus d'états généraux du syndicalisme. Tant ces journées que le présent dossier ont le même objectif de stimuler une réflexion sur le mouvement syndical aujourd'hui.

Un dossier coordonné par Isabelle Bouchard, Wilfried Cordeau, Yannick Delbecque, Michel Lacroix et Claude Vaillancourt

Avec des contributions de Dominique Bernier, Julie Bouchard, Hugo Charette, Thomas Collombat, Michel Côté, Alain Croteau, Yannick Delbecque, Stéphane Dufour, Ramatoulaye Diallo, Jean-Philippe Grenier, Philippe Hurteau, Michel Lacroix, Mélanie Laroche, Karine L'Ecuyer, le collectif Lutte commune et Alain Savard.

*

Mot de l'illustratrice

Pour moi, repenser le syndicalisme implique aussi de repenser ses représentations. Poings levés, mains serrées et autres clichés sont bien usés. Comment revoir ces lieux communs ?

J'avais envie de partir de la forêt, source de toute création pour moi. Notre survie dans la forêt dépend peut-être de solidarités encore inconnues ? Mais dans cet écosystème, comment illustrer un changement de paradigme dans nos rapports de pouvoir ?

Je travaille aussi à me réapproprier des mythes pour les ranimer dans une dimension écoféministe et queer. J'ai alors choisi de revisiter un conte bien connu qui parle de rapports de pouvoir, de domination, de fourberies, de naïveté. Je me suis dit : si le Chaperon n'avait pas été seule dans la forêt, si elles avaient été nombreuses et solidaires, le rapport de force avec le loup aurait été tout autre.

Marielle Jennifer Couture

Illustration : Marielle Jennifer Couture

Workers’ struggle and revolutionary finality

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The conquests and rights captured from the bosses have no significance in themselves for anarcho-syndicalism, since their true value is only found in that they prepare the (…)

The conquests and rights captured from the bosses have no significance in themselves for anarcho-syndicalism, since their true value is only found in that they prepare the working class, physically, psychologically and ideologically, to reach its revolutionary finality, which is embodied by (...)
image de la revue Droits et libertés

Concrétiser l’autodétermination

5 octobre 2023, par Revue Droits et libertés
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Droits des peuples autochtones

Elisabeth Dupuis, responsable des communications Nous avons discuté avec Me Alexis Wawanoloath, chargé de cours en droit des peuples autochtones à l’Université Laval, co-animateur à la radio Kwé-Bonjour au Canal M et député à l’Assemblée nationale de 2007 à 2008. Nous voulions connaitre son point de vue sur quelques enjeux actuels et futurs, comme les langues autochtones, qui pourraient favoriser ou non le respect du droit à l’autodétermination des peuples autochtones.

Retour à la table des matières Revue Droits et libertés, printemps / été 2023


Pour l’avenir des peuples autochtones, la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA) représente un instrument important pour reconnaitre les droits des Autochtones et influer sur les législations. Or, comme le souligne Me Wawanoloath, celle-ci reste non contraignante sur le plan juridique interne. En vertu de l’article 3 de la DNUDPA, les peuples autochtones ont le droit à l’autodétermination. Ainsi, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel1. Si le Canada a finalement ratifié la DNUDPA et adopté, par la suite, différentes mesures pour mettre en œuvre certaines de ses dispositions, le gouvernement du Québec n’a pas véritablement enclenché le processus de sa mise en œuvre. Pourtant, la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec (Commission Viens) avait formulé un appel à l’action à ce sujet. Le gouvernement du Québec résiste à établir un véritable dialogue de nation à nations, à adopter le Principe de Joyce, à admettre l’existence du racisme systémique et à accepter que les nations autochtones exercent une pleine souveraineté dans différents domaines comme la protection de la jeunesse. [caption id="attachment_12070" align="aligncenter" width="731"] Crédit photo : André Querry[/caption]

Les droits ancestraux

Les droits ancestraux découlent de l’héritage exclusif et spécifique d’un groupe autochtone, comme une pratique, une tradition ou une coutume2. Comme l’explique Me Wawanoloath, ils sont protégés en vertu de l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982 et, depuis son adoption, la Cour suprême s’est prononcée à leur sujet notamment avec l’arrêt Sparrow. « Il y a des enjeux importants à résoudre car la preuve est très difficile à établir sur ce qu’est ou non un droit ancestral ». Il considère que, pour les communautés autochtones, faire valoir leurs droits ancestraux implique souvent des coûts juridiques importants, de l’ordre de plusieurs millions. D’autres voies de passage pourraient être possibles comme celles de procéder par des revendications territoriales globales, qui portent sur des affaires non réglées dans des traités canadiens, afin d’arriver à un traité moderne. « Ainsi, plusieurs nations au Canada seraient en mesure d’améliorer les conditions de vie de leurs membres en développant des opportunités économiques intéressantes et une certaine autonomie, selon les traités qui pourraient être conclus entre les peuples autochtones et les gouvernements fédéral ou provinciaux ».

Partage

Au-delà de la reconnaissance des droits ancestraux, la reconnaissance de l’autodétermination des peuples autochtones implique leur souveraineté sur leurs territoires. Comme le souligne Me Wawanoloath, seules trois nations, les Eeyou (Cris), les Naskapis et les Inuit, sont concernées par la Convention de la Baie James et la Paix des Braves, qui sont des traités modernes. Si les gouvernements du Québec et du Canada utilisent ces traités pour pavoiser à l’échelle internationale, il faut quand même se rappeler « qu’au départ, la Convention de la Baie James n’a pas été faite dans le but d’être équitable envers les Eeyou. C’est plutôt à la suite de l’arrêt Malouf et l’arrêt des travaux, qui représentait une menace à la réalisation de ce projet du siècle. Et on se devait de régler et d’avoir une prévisibilité juridique pour exploiter ce territoire-là. On ne fait pas des ententes de bonne foi pour respecter les droits ancestraux et les droits autochtones ; ce fut toujours fait dans l’intérêt de l’État colonial ». Aujourd’hui, malgré la cession de territoires au gouvernement du Québec, les Eeyou détiennent plus de pouvoirs que beaucoup d’autres nations grâce aux moyens mis en place pour la consultation sur le territoire et l’entrée en fonction du Gouvernement régional d’Eeyou Istchee Baie-James, le 1er janvier 2014. D’un autre côté, certains problèmes restent entiers si on examine les conditions de vie chez les Inuit en particulier, rappelle l’avocat Waban-Aki. Le partage des ressources, des territoires et des pouvoirs reste à être défini pour la majorité des nations autochtones au Québec. Certaines nations vont préférer garder les titres ancestraux qui sont en fait des droits collectifs fondés sur l’usage et l’occupation traditionnels par un groupe autochtone d’une portion de terre3. Certaines nations, comme les Innus, ont un point de vue différent sur leur territoire, comme nous l’explique Me Wawanoloath : « Selon la logique des cessions des droits, on cède notre titre ancestral sur notre territoire pour les remplacer par quelque chose d’autre qui est inscrit dans une convention. Ce fut l’un des grands points d’achoppement avec les Innus à travers l’Approche commune ». Néanmoins, pour le Regroupement Petapan, qui rassemble les communautés Mashteuiatsh, Essipit et Nutashkuan, un pas de géant pourrait être franchi dans les prochaines années en termes d’autodétermination. L’Approche commune est une entente de principe initiée en 2000 entre les Innus et le gouvernement du Québec et le gouvernement du Canada. Le Regroupement Petapan représente les Premières Nations innues de Mashteuiatsh, Essipit et Nutashkuan dans le processus de négociation territoriale globale en cours avec les gouvernements du Canada et du Québec pour la signature d’un traité. Ce processus se déploie vers la finalisation de la négociation du texte du projet de traité, prévue le 31 mars 2023, mais dont le gouvernement du Québec tarde encore à finaliser le projet4. Dans les prochains mois, les populations formant le regroupement seront consultées sur le projet de traité et un référendum sera par la suite organisé. Les enjeux de cession de territoire pourraient toutefois refaire surface.

Le génocide

Me Wawanoloath insiste aussi sur l’importance de reconnaitre le terme génocide : « si certaines nations s’en sortent mieux économiquement, les effets du génocide se font encore sentir chez les peuples autochtones. Les impacts intergénérationnels du système des pensionnats, des politiques relatives à la rafle des années 1960, des enfants du millénaire, de la perte de la langue, de l’acculturation sont à prendre en compte, tout comme les enjeux de justice sociale ». La définition de génocide5 s’applique aussi à la stérilisation imposée6 aux femmes autochtones au Québec dont la dernière procédure aurait été effectuée en 2019. Pour Me Wawanoloath, « c’est important de parler avec les bons mots car, encore aujourd’hui, beaucoup de personnes ont de la difficulté à reconnaitre le génocide des Premières Nations. Selon les conclusions de l’enquête nationale des femmes disparues et assassinées, ce génocide des Premières Nations se poursuit. Par le biais de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), on prend encore nos enfants ! Il faut aussi se rappeler que le gouvernement du Québec n’a pas voulu participer aux travaux7 du Comité sénatorial permanent des droits de la personne en disant que “ ça ne se passait pas ici ” ».

La Décennie internationale des langues autochtones

La Décennie internationale des langues autochtones (2022-2032) déclarée par l’Organisation des Nations unies pourrait représenter un tremplin pour revitaliser les langues autochtones au pays. Cependant, pour Me Wawanoloath, « il faudrait accepter que les langues autochtones aient le même statut que la langue française au Québec, elles devraient être protégées et donc, ne pas les percevoir comme une menace. C’était un engagement de François Legault de faire une Charte des langues autochtones ». Selon lui, il serait aussi possible que les autochtones rédigent leurs propres lois pour protéger leurs langues8. Pour la revitalisation, la préservation et la reconnaissance des langues autochtones, de grands défis se posent comme le financement, les transferts intergénérationnels, le faible nombre de locuteurs et, aussi, le placement de jeunes autochtones dans des familles d’accueil allochtones.

La protection de la jeunesse

La protection de la jeunesse représente l’un des champs de pratique de Me Wawanoloath à son cabinet. Il nous explique que la Nation Atikamekw a gagné une certaine autonomie en matière de protection de la jeunesse après 18 ans de négociations. Cette entente en vigueur depuis 2018 permet d’appliquer le Système d’intervention d’autorité atikamekw (SIAA) de façon indépendante du directeur de la DPJ9 et, surtout, elle assure de faire respecter les droits des enfants concernant leur culture, leur tradition, leur langue et leur identité. Maintenant, de nouvelles voies se tracent avec la loi fédérale C-9210 qui affirme, par processus déclaratoire, la compétence autochtone en matière de services à l’enfance et à la famille comme un droit ancestral générique. De son côté, le gouvernement du Québec considère qu’il faudrait déterminer s’il s’agit réellement d’un droit ancestral et conteste l’application de C-92, déplore Me Wawanoloath. Pour lui, il faut retenir un élément important avec C-92 : une communauté a un an pour essayer de s’entendre avec la province. Si, au bout d’un an, elle n’a pas réussi à s’entendre, la loi autochtone prend effet et trouve application sans avoir besoin d’entente avec le gouvernement du Québec. Tout comme Opitciwan, il y a plusieurs communautés au Québec et au Canada qui sont en train de développer leurs propres lois, en faisant un avis d’intention suivi d’une entente de coordination11. Si la protection de la jeunesse est l’un des domaines d’intervention qui requiert une reconnaissance de l’autodétermination, il faut aussi considérer une reconnaissance constitutionnelle.

Le chemin constitutionnel

La discussion avec Me Wawanoloath se termine sur l’enjeu constitutionnel. « Si on veut vraiment respecter les autochtones en tant que peuples, il va falloir nous faire une place constitutionnelle dans le régime canadien, non comme des sujets de droits, mais comme des acteurs de droits. Lorsque j’étais député péquiste, ma vision était que la création d’un nouvel État inclurait, pour de vrai, les peuples autochtones ». Ratifiée par le Canada, la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones affirme haut et fort le droit des peuples autochtones de disposer d’eux-mêmes. Pour ce faire, le chemin qui mène à une transformation de la Constitution du Canada devrait s’ouvrir dans l’avenir afin d’établir de véritables rapports de nation à nations.
  1. En ligne : https://www.un.org/esa/socdev/unpfii/documents/DRIPS_fr.pdf
  2. Ghislain Otis, La revendication d’un titre ancestral sur le domaine privé au Québec. Les cahiers du droit, 62, no 1, 2021, p. 277–323. En ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/cd1/2021-v62-n1-cd05902/1076011ar/
  3. En ligne : https://www.rcaanc-gc.ca/fra/1100100028608/1551194795637
  4. En ligne : https://petapan.ca/donnees/protected/communique/files/PETAPAN_Communique_Entente%20Canada_Attente%20Qc_2023-03-pdf
  5. Voir la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide à l’article 2. En ligne : https://www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/convention-prevention-and-punishment-crime-genocide
  6. Voir le rapport Consentement libre et éclairé et les stérilisations imposées de femmes des Premières Nations et Inuit au Québec. Suzy Basile et Patricia Bouchard de l’Université de l’Abitibi-Témiscamingue, novembre 2022. En ligne : https://cssspnql.com/produit/consentement-libre-et-eclaire-et-les-sterilisations-imposees-de-femmes-des-premieres-nations-et-inuit-au-quebec/
  7. En ligne : https://sencanada.ca/content/sen/committee/432/RIDR/reports/2021-06-pdf
  8. En avril 2023, l’Assemblée des Premières Nations du Québec-Labrador (APNQL) et le Conseil en Éducation des Premières Nations (CEPN) ont déposé une demande de contrôle judiciaire pour contester la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, aussi appelée loi 96, devant la Cour supérieure du Québec. En ligne : https://www.lapresse.ca/actualites/2023-04-20/loi-96-sur-le-francais/les-premieres-nations-s-adressent-aux-tribunaux.php
  9. En ligne : https://www.atikamekwsipi.com/fr/services/service-sociaux-atikamekw-onikam/services/systeme-dintervention-dautorite-atikamekw-siaa
  10. La Loi concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuits et des Métis
  11. En ligne : https://www.sac-gc.ca/fra/1608565826510/1608565862367?wbdisable=true

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Les mobilisations des peuples autochtones

5 octobre 2023, par Revue Droits et libertés
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Droits des peuples autochtones

Gérald McKenzie, président de la LDL de 1983 à 1995

Retour à la table des matières Revue Droits et libertés, printemps / été 2023


C’est au cœur de cette décennie agitée que naît, au Québec, la première organisation visant à regrouper et représenter l’ensemble des communautés autochtones de la province : l’Association des Indiens du Québec (1965-1977). Influencés par ces développements, par le mouvement de décolonisation qui secoue le Québec et par les débats qui ont cours à l’échelle mondiale sur le colonialisme et le droit des peuples à l’autodétermination, les militant-e-s de la Ligue des droits et libertés (LDL) s’intéressent à la question du colonialisme au Québec. Cette prise de conscience ouvre la porte à la reconnaissance des droits des peuples autochtones. Autrement dit, nous prenions conscience que, dans notre pays, des peuples souffraient depuis des siècles de dépossession et de racisme. C’est principalement à compter de la fin des années 1970 que la LDL s’implique aux côtés des Autochtones et qu’elle prend une position radicale – qu’elle poursuivra jusqu’à aujourd’hui – en faveur de leur combat pour le droit à l’autodétermination. À l’époque, l’American Indian Movement influence plusieurs dirigeant-e-s des Premières Nations. Plusieurs organisations autochtones menaient alors des luttes contre la Loi sur les Indiens, pour la reconnaissance de leurs territoires, contre les entreprises publiques ou privées qui empiètent sur ces territoires, pour l’amélioration de leur situation socio-économique et contre le racisme. Au début des années 1970, le projet pharaonique de la Baie James lancé par le gouvernement libéral de Robert Bourassa est un moment marquant non seulement pour la nation québécoise, mais aussi pour les Eeyou (Cris) et les Inuit. À la suite d’une demande présentée par les Cris, le juge Malouf, se basant sur la Proclamation royale de 1763, ordonne au gouvernement d’interrompre les travaux et de négocier avec les nations autochtones. Au terme des négociations, la Convention de la Baie James et du Nord québécois est signée en 1975.
[caption id="attachment_18144" align="aligncenter" width="560"]Povungnituk, [ca 1980]. Archives UQÀM Povungnituk, [ca 1980]. Archives UQÀM, Fonds LDL, 24P-630:24:F3/35[/caption]En 1970, lorsque le gouvernement Bourassa lance le projet de la Baie James, il se heurte à l’opposition des Autochtones, notamment les Eeyous et les Inuit, fortement touchés par le projet. En 1973, le jugement Malouf, qui fait suite à une plainte de l’Association des Indiens du Québec, oblige le gouvernement à négocier avec les Autochtones. Celui-ci n’accepte de le faire qu’avec le Grand Council of the Crees et le Northern Quebec Inuit Association. 30% des Inuit se dissocient de cette dernière association, qu’ils accusent de désinformation. Les Inuit dissidents, soutenus par la LDL, refusent notamment l’extinction de leurs droits ancestraux prévue à l’entente de la Baie James et valorisent des formes d’organisation autonomes, comme des coopératives, notamment à Povungnituk, Ivujivik et Sugluk. Regroupés dans l’association Inuit Tungavingat Numani (ITN) qui a pour objectif la création d’un gouvernement autonome pour les Inuit, ils mènent la lutte contre la Convention de la Baie James.

En appui aux nations autochtones

En 1977, la LDL crée le Comité d’appui aux nations autochtones (CANA) à la suite d’une demande présentée par l’anthropologue Rémi Savard. Celui-ci et ses étudiant-e-s Anne Panasuk et Jean-René Proulx, travaillant pour le Conseil des Atikamekws et des Montagnais (CAM), sont témoins des conflits concernant la pêche au saumon entre les communautés innues de la Côte-Nord et les clubs privés qui monopolisaient l’accès aux rivières. Au cours de l’été 1977, deux Innus sont retrouvés morts sur les berges de la rivière Moisie. Selon les Innus et plusieurs observatrices et observateurs, l’enquête qui s’ensuivit a été bâclée. La LDL, appuyée par le CAM, demande une nouvelle enquête sur la mort d’Achille Volant et de Moïse Régis. En 1978, la LDL publie une brochure intitulée Mistapishu pour faire connaître ces événements au grand public. Dès sa création, le CANA appuie les femmes autochtones revendiquant l’abrogation des dispositions de la Loi sur les Indiens en vertu desquelles leurs enfants et elles-mêmes, contrairement aux hommes, perdent leur statut lorsqu’elles épousent un homme n’étant pas reconnu comme Indien selon la Loi. En 1980, le CANA organise à Montréal une semaine de rencontres publiques avec des représentant-e-s de diverses nations : Anichinabés, Dénés, Indiens du Yukon, Inuit (dissidents à la Convention de la Baie James et du Nord québécois), Mohawks, Attikameks et Innus. À cette occasion, le CANA publie une brochure intitulée Les Autochtones et nous, Vivre ensemble. [caption id="attachment_18143" align="alignright" width="391"]Archives UQÀM, Fonds d’archives LDL, Archives UQÀM, Fonds d’archives LDL, 24P-660:02/3[/caption] En juin 1981, 500 policier-ère-s de la SQ envahissent littéralement la réserve micmaque de Restigouche (aujourd’hui Listuguj). Ils saisissent des filets et arrêtent plusieurs Micmacs accusés de pêcher illégalement sur la rivière Restigouche. Les Micmacs soutiennent qu’ils ont le droit de pratiquer une pêche de subsistance avec des filets. Interpellée dès le début du raid, la LDL envoie sur place des membres du CANA accompagnés d‘un représentant de la Commission des droits de la personne du Québec pour observer les injustices criantes vécus par les membres de la communauté. Le CANA poursuit ses activités de mobilisation en organisant une tournée en 1981 pour rencontrer des Inuit qui ont refusé de signer la Convention de la Baie James et du Nord québécois (Inuit Tungavingat Nunamini). En effet, trois villages s’opposent aux termes du traité, en particulier à l’article 2.1 en vertu duquel les Inuit-e et les Cri-e-s perdent leurs droits sur leurs territoires. Le Comité publie, en collaboration avec ITN et les Publications la Maîtresse d’école, Les Inuit Dissidents, un document sur cette lutte majeure. En 1981, au moment des négociations constitutionnelles conduisant au rapatriement de la Constitution canadienne, une soirée publique de la LDL portant sur les Autochtones et la Constitution offre à des représentant-e-s de premières nations l’occasion de présenter leurs points de vue sur les questions constitutionnelles, notamment en ce qui a trait à la reconnaissance des traités.

Vers la reconnaissance de l’autodétermination

En 1982, la LDL et la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) organisent, en collaboration avec des organisations autochtones, la conférence Rompre le silence dont un des thèmes est le droit des peuples autochtones. Les représentant-e-s des Algonquins, des Dénés, des Inuit, des Mohawks, des Quichés, des Mapuches, des Innus, des Atikamekws présents démontrent qu’elles et ils font face aux mêmes ennemis : les États et les sociétés multinationales qui exploitent les richesses de leurs territoires. Cette conférence est une étape importante du processus qui a mené à l’adoption de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. En effet, la conférence recommande notamment1 :

- Que la Déclaration de principe de Genève adoptée par plus de 100 nations autochtones fasse partie intégrante du droit international; - Que la Constitution canadienne garantisse le droit à l’autodétermination des peuples autochtones; et - Que le Conseil économique et social de l’ONU instaure un groupe de travail sur les droits des peuples autochtones avec leurs représentants.

Crise d'Oka

Au printemps 1990, la LDL et la Commission des droits de la personne suivent de près une situation de plus en plus tendue à Kanesatake et Oka. Les Kanien’kehá:ka de Kanesatake occupent la pinède d’Oka pour empêcher l’implantation d’un terrain de golf et de condos, projet défendu par le maire d’Oka Jean Ouellette, sur le terrain d’un cimetière considéré comme un territoire ancestral. Les promotrices et promoteurs, la municipalité d’Oka et le gouvernement fédéral restent sourds aux mises en garde des porte-parole mohawks dont Ellen Gabriel, de la Commission des droits de la personne, de la LDL, de politicien-ne-s libéraux et péquistes et de citoyen-ne-s d’Oka. La Sûreté du Québec menace d’évincer les occupant-e-s en vertu de l’injonction obtenue par la municipalité. C’est alors que des Mohawks armés (Warriors) s’invitent en renfort dans la pinède. La LDL demande, dans une lettre publique au premier ministre Robert Bourassa, de ne pas envoyer la Sûreté du Québec. En vain, le 11 juillet, aux petites heures du matin, la charge policière a lieu. Un policier de la Sûreté du Québec est tué lors d’un échange de coups de feu. Des barricades sont levées, des autos de police renversées, des arbres installés en travers de la route. Le territoire est bouclé. Le siège durera près d’un mois avec l’appui des Mohawks de Kahnawake qui bloqueront l’accès au pont Mercier, ce qui aura pour effet d’entraîner dans le conflit la population de Montréal et de la rive sud du Saint-Laurent. La LDL invite la FIDH à envoyer une mission le plus rapidement possible. En premier lieu, la FIDH délègue un juriste qui rencontre toutes les parties et recommande la tenue de négociations. Les Mohawks posent comme condition que des observatrices et observateurs européens soient présents à toutes les barricades pour assurer la circulation des biens essentiels et des personnes. Une fois la mission de la FIDH mise en place dans l’urgence par la LDL, les négociations ont lieu à l’abbaye d’Oka. Des ambassadrices et ambassadeurs autochtones de tout le continent viennent rencontrer les leadeuses et leaders mohawks et près de 70 observatrices et observateurs européens se relaient pendant environ trois semaines jusqu’à ce que le gouvernement du Québec demande leur départ, mette un terme aux négociations et demande à l’armée d’intervenir. Il importe de rappeler qu’un deuxième décès est survenu durant la Crise d’Oka. Le 28 août 1990, des manifestant-e-s non autochtones lancent des pierres aux femmes, aux enfants et aux personnes âgées lorsqu’elles et ils tentent de fuir Kahnawake. Parmi eux, Joseph Armstrong, un résident de 71 ans de Kahnawake, reçoit une pierre à la poitrine et meurt le lendemain d’un infarctus.

Rétablir les ponts

Ces évènements marquent profondément autant les Québécois-e-s que les Autochtones. Plusieurs organisations, dont la Fédération des femmes du Québec, Femmes autochtones du Québec et la LDL organisent à l’automne un grand rassemblement à Kahnawake pour contribuer à rétablir les ponts entre les communautés. En collaboration avec plusieurs organisations autochtones du continent américain, la LDL a joué un rôle actif dans le groupe de travail sur la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, notamment en représentant la FIDH à Genève en 1995 pour l’étude du projet de la Déclaration. Cette déclaration a finalement été adoptée en 2007. Le Canada a tardé à la ratifier et ne l’a fait qu’au prix de réserves importantes. En 2019, la LDL a également déposé un mémoire dans le cadre des audiences de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec (Commission Viens). La LDL s’est aussi réjouie de l’émergence d’un mouvement comme Idle No More qui mettait en pratique ce que nous avançons depuis plusieurs années sur l’interdépendance des droits, en conjuguant droits des peuples autochtones, droit à l’environnement et droits des femmes. Nous avons également appuyé plusieurs revendications de Femmes autochtones du Québec, notamment pour que cesse l’impunité face aux féminicides pudiquement appelés femmes autochtones disparues ou assassinées. De plus, dans ses luttes pour le droit à l’environnement, la LDL a souvent été amenée à lier droits environnementaux et droits autochtones puisque de nombreux développements hydro-électriques et miniers se situent dans des territoires revendiqués par les Autochtones. Les Autochtones luttent pour leurs droits depuis longtemps, mais leurs voix sont rarement entendues. Le soutien de la LDL et d’autres organismes a contribué à les amplifier et à mettre de la pression pour qu’elles soient réellement écoutées, et ce, même lorsque cela allait à contre-courant de l’opinion publique. Aujourd’hui encore, la LDL poursuit son travail de sensibilisation et intervient régulièrement auprès des gouvernements pour dénoncer les violations de droits et soutenir les revendications des peuples autochtones. Comme elle le rappelle dans son dossier Décolonisation et droits des Peuples autochtones, publié en 2015: « La LDL situe l’ensemble de [son] travail dans une perspective de reconnaissance réciproque de nation à nation et de recherche de stratégies communes sur des questions d’intérêt commun. » Or, cette approche passe d’abord par le respect du droit des Autochtones à l’autodétermination, comme condition essentielle à la reconnaissance des droits humains de toutes et tous.
  1. Dans la mêlée, LDL 1985.

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« Les destructeurs de la planète » : 20 pays doivent mettre fin, dès maintenant, aux nouveaux projets d’extraction

5 octobre 2023, par Rédaction-coordination JdA-PA
Selon l'ONG Oil Change International, seulement 20 pays, dont le Canada et les États Unis, seront à l'origine de 90% des nouvelles émissions de GES si de nouveaux projets (…)

Selon l'ONG Oil Change International, seulement 20 pays, dont le Canada et les États Unis, seront à l'origine de 90% des nouvelles émissions de GES si de nouveaux projets d'extraction pétroliers et gaziers sont approuvés. L’article « Les destructeurs de la planète » : 20 pays doivent mettre (...)

Hé oh les médias ! On est en code rouge

2 octobre 2023, par Carole Dupuis — , ,
L'urgence climatique est telle qu'en août dernier, le secrétaire général des Nations Unies a qualifié le sixième rapport du GIEC de « code rouge pour l'humanité ». Bien sûr, (…)

L'urgence climatique est telle qu'en août dernier, le secrétaire général des Nations Unies a qualifié le sixième rapport du GIEC de « code rouge pour l'humanité ». Bien sûr, les médias ne peuvent pas être tenus responsables de la dérive civilisationnelle qui a mené à ce point de bascule existentiel. N'empêche : ils pourraient contribuer beaucoup plus efficacement à le repousser.

Le sujet est ardu, assurément, et de multiples embûches entravent le travail des journalistes les mieux intentionné·es. D'abord, il y a l'autocensure. Comme le rappelait Noam Chomsky, interrogé sur le rôle des médias dans la crise climatique, une personne « bien éduquée » adhère à « l'hégémonie du sens commun » : elle comprend d'instinct qu'il n'est pas de bon ton d'aborder certains sujets. « Les gens qui les soulèvent passent pour des fous », dit-il.

Dans le film Don't look up, le professeur et la doctorante ne respectent pas ce tabou et on voit où cela les mène ! Exagération ? Pour en juger, il faut visionner la scène bien réelle où, sur ARTE, d'éminents journalistes abreuvent leur jeune collègue Salomé Saqué de sarcasmes alors qu'elle s'efforce de sonner l'alarme sur l'apocalypse annoncée.

Relativiser l'objectivité

Une conception étroite de l'objectivité empêche aussi de bien couvrir la crise climatique. Guy Parent, chargé de cours à l'École des médias UQAM et vétéran des services d'information de Radio-Canada, ouvre de belles pistes de réflexion en ce sens. Dans son passionnant mémoire de maîtrise, il rappelle qu'au lendemain de la victoire de Donald Trump en 2016, plusieurs ont fait le lien entre ce dénouement inouï et la préséance donnée à la neutralité journalistique pendant les primaires et la campagne présidentielle américaine. Il cite le reporter d'enquête Glenn Greenwald selon qui « Les règles des grands médias – vénérant la fausse objectivité plutôt que la vérité et toute autre valeur civique – interdisent de sonner l'alarme. Dans ce cadre, dénoncer Trump, ou même sonner l'alarme sur les forces obscures qu'il exploite et déchaîne […] serait considéré comme une violation du journalisme. »

La même dynamique plombe la couverture de la crise climatique. Wolfgang Blau, cofondateur du Oxford Climate Journalism Network à l'Université Oxford, a interrogé des journalistes du monde entier afin de comprendre pourquoi. Son constat : l'absence perçue ou réelle de critères clairs pour tracer la frontière entre le militantisme et le journalisme est un obstacle important pour les membres de la presse, surtout les plus âgé·es. Ces tiraillements déontologiques semblent toutefois épargner les moins de 35 ans. Plusieurs se sentent d'ailleurs incompris·es par leur direction ou accusé·es de militantisme, alors qu'ils et elles estiment faire simplement leur travail.

Résister à l'angélisme

Un autre piège est de sous-estimer le rôle des industries qui ont intérêt à retarder la sortie des énergies fossiles et à promouvoir les pseudo-solutions miracles comme l'hydrogène, le gaz naturel renouvelable ou la captation du carbone. Leurs campagnes obligent les journalistes climat à perdre leur temps à défendre des constats scientifiques largement consensuels ou à décortiquer des argumentaires spécieux en faveur de projets indéfendables. Le harcèlement que ces campagnes génèrent empoisonne la vie des journalistes et mine leur crédibilité, parfois même auprès de leurs chefs, selon Wolfgang Blau.

Embaucher des jeunes

Pour donner le coup de barre qui s'impose, les médias devront affecter les ressources nécessaires à la couverture de la crise climatique. Même les meilleurs d'entre eux demeurent loin du compte ! Le Devoir, pourtant réputé pour la qualité de ses dossiers environnementaux, emploie sept journalistes en culture, sept en économie et un seul en environnement.

Il faut donc embaucher, mais qui ? Pour Wolfgang Blau, un·e journaliste climat qualifié·e n'est pas nécessairement un·e scientifique, mais plutôt une personne qui a une compréhension approfondie du changement systémique, des politiques publiques et de sujets spécialisés tels que le voyage, le sport ou la mode. Au risque de se faire taxer d'âgisme, on pourrait ajouter que cette personne est probablement jeune. Les jeunes comprennent la crise climatique dans leurs os. On peut compter sur eux pour trouver des façons brillantes de transformer ce dossier aride en reportages brûlants d'actualité et d'humanité.

Le journalisme de solutions

Le média québécois Unpointcinq, comme plusieurs autres dans le monde, mise sur le journalisme de solutions pour encourager l'action climatique. En d'autres termes, il veut inspirer en présentant « des projets d'ici, portés par de vrais gens ». Bien qu'attrayante, cette approche ne fait pas l'unanimité dans les médias. Lors de son enquête, Wolfgang Blau a été étonné de la réponse typique de ses collègues : « Ce n'est pas le travail du journaliste. Notre travail consiste à couvrir le monde tel qu'il est et c'est parfois un endroit plutôt merdique. » Paradoxalement, la vaste majorité d'entre eux ont indiqué qu'à leur avis, leur audience est très intéressée à savoir ce qui peut être fait pour ralentir le réchauffement climatique !

Relier les points

Pour Noam Chomsky, les médias communiquent mal l'urgence climatique car ils « ne relient pas les points ». Par exemple, le même numéro du New York Times pourrait présenter un excellent reportage sur la fonte des calottes polaires et une manchette annonçant avec fanfare que la production américaine de combustibles fossiles est en voie de surpasser celle de l'Arabie saoudite. Plus près de nous, le magazine L'Actualité diffuse maintenant les excellentes chroniques de l'environnementaliste Caroline Brouillette, mais maintient son palmarès annuel des leaders de la croissance sans égard à l'empreinte carbone des entreprises lauréates, à la pertinence de leurs activités dans un contexte de transition socio-écologique, ni au lien entre le modèle de la croissance infinie et la crise climatique. De même, bien que Radio-Canada propose fréquemment de magnifiques reportages scientifiques sur la crise climatique, on peut suivre ses bulletins de nouvelles pendant des semaines entières sans en entendre parler de façon significative.

L'analyse de Chomsky prend un sens lourd de conséquences pour un élu municipal comme François Croteau, maire de l'arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie à Montréal de 2009 à 2021. Comme Chomsky, il observe que la science est bien représentée dans les médias quand il est question de la crise climatique en général. Par contre, « quand vient le temps de couvrir des mesures spécifiques qui ont un impact sur la vie des gens, comme le REV par exemple, oups, la science prend le bord rapidement ».

Pour briser ces silos, Wolfgang Blau préconise la création, dans chaque média, d'un carrefour du climat où les journalistes spécialisés de tous les secteurs se réunissent, habituellement sous la direction du bureau des sciences, pour préparer des reportages intégrant d'emblée les enjeux climatiques.

Quels que soient les moyens adoptés, il est vraiment temps que les médias couvrent la crise climatique avec toute l'ardeur, toute l'intelligence et tout le sens critique que dictent l'urgence et la complexité de la situation.

À lire, visionner, écouter, découvrir

Le combat d'idées entre les journalistes André Noël et Luc Chartrand

André Noël, « Réchauffement du climat : les médias continuent de semer le doute », Le Trente, automne 2019.

Luc Chartrand, « Garder la tête froide face au réchauffement », Infolettre de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), 13 février 2020.

André Noël, « Climat et médias : poursuivons le débat », Infolettre de la FPJQ, 13 février 2020.

L'entrevue de Noam Chomsky sur les médias et la crise climatique : « In a couple of generations, organized human society may not survive », National Observer, 12 février 2019.

Le mémoire de maîtrise de Guy Parent : L'objectivité journalistique : de la neutralité à la recherche de la vérité, UQAM, 2021.

Le moment de télévision où Salomé Saqué devient « la bizutée-zinzin du plateau » : À l'émission 28 minutes, sur ARTE, le 30 octobre 2021.

L'entrevue avec Wolfgang Blau et Meera Selva de l'Université Oxford : « How journalists can better cover the climate crisis », balado Future of journalism, 28 septembre 2021.

Le programme du Reuters Institute for the Study of Journalism destiné aux journalistes, rédacteur·trices en chef et cadres de médias aux prises avec les enjeux opérationnels, culturels et éthiques liés à la couverture de la crise climatique.

Carole Dupuis tiendra la nouvelle chronique Climat. Elle milite à temps plein depuis 2014 pour une sortie rapide des énergies fossiles et pour une transition juste vers une société post-carbone. Elle est membre du comité de coordination du Front commun pour la transition énergétique depuis sa création en 2015 et porte-parole du Mouvement écocitoyen UNEplanète. Elle a été la première directrice générale de Projet Montréal. Auparavant, elle a fait carrière comme consultante et cadre supérieure en planification stratégique et en communication.

Démocratie syndicale : une exigeante nécessité

Les débats sur la démocratie syndicale sont aussi vieux que le syndicalisme lui-même. Nous proposons ici un rapide tour d'horizon pour aborder la démocratie tant dans ses (…)

Les débats sur la démocratie syndicale sont aussi vieux que le syndicalisme lui-même. Nous proposons ici un rapide tour d'horizon pour aborder la démocratie tant dans ses dimensions délégatrices que délibératives, et proposer quelques pistes de réflexion pour poursuivre, mais certainement pas clore la discussion.

L'idée démocratique est au cœur même de l'action syndicale moderne. Dans les sociétés capitalistes, l'entreprise est en effet l'un des seuls endroits où les principes de la démocratie libérale (avec toutes les limites que l'on doit lui reconnaitre) ne sont pas formellement appliqués. Le lien hiérarchique entre patron·ne et salarié·e n'est certes pas absolu, mais les lois et autres règlements ne font pas pour autant des milieux de travail des espaces participatifs et égalitaires. Au-delà de la nécessaire amélioration des conditions de vie de leurs membres, les syndicats sont donc aussi le seul moyen grâce auquel les travailleuses et travailleurs peuvent insérer des processus démocratiques dans l'entreprise, voire grignoter sur l'arbitraire patronal en réussissant à négocier des mécanismes déterminés collectivement et touchant à l'organisation du travail.

Impératif démocratique

La démocratie est à la fois une fin et un moyen pour le syndicalisme, car elle permet non seulement de défendre, mais aussi de définir les intérêts collectifs d'un groupe fondamentalement hétérogène : les travailleuses et travailleurs. Ces intérêts collectifs se construisent et se reconstruisent de façon permanente dans l'action syndicale, et notamment dans la délibération collective permise par la vie démocratique de l'organisation.

La démocratie syndicale implique donc bien plus que des élections. C'est dans sa procédure même, et notamment dans les débats et discussions qu'elle implique, qu'elle devient un outil de construction d'une identité collective. Ces débats ne sont d'ailleurs pas pensés pour être figés, mais bien pour faire avancer les un·es et les autres vers une position commune et si possible consensuelle. L'anarcho-syndicalisme, qui occupait une place importante au sein des premiers mouvements ouvriers, avait d'ailleurs tendance à éviter les votes et leur préférait la discussion et l'échange, devant ultimement permettre l'émergence d'un positionnement unanime. La démocratie est donc intrinsèque au syndicalisme, tant dans ses finalités que dans ses modalités.

Tendances oligarchiques et professionnalisation

La plupart des débats sur la démocratie syndicale ne portent pas tant sur sa dimension délibérative que sur sa fonction délégatrice, c'est-à-dire sur les mécanismes de désignation des dirigeant·es du syndicat et sur l'exercice du pouvoir qui leur est conféré par les membres. Les risques d'accaparement des ressources (politiques comme matérielles) du syndicat par une minorité ont été soulignés de longue date. Après tout, la fameuse « loi d'airain de l'oligarchie » développée par le sociologue Robert Michels au début du 20e siècle était basée sur ses observations d'organisations issues du mouvement ouvrier. Concrètement, ces tendances se manifestent par un faible roulement au sein des exécutifs syndicaux, au point où certain·es parlent de « bureaucratisation » ou de « professionnalisation », les fonctions syndicales s'inscrivant alors dans des carrières militantes plutôt que de se présenter comme des mandats finis dans le temps et soumis à l'alternance. Afin d'éviter ces situations, des organisations optent, à l'image de certains États dans leur constitution, pour une limitation du nombre de mandats que peuvent servir les élu·es. De façon plus fondamentale, c'est l'encadrement du pouvoir de l'exécutif, notamment par la mise en place d'un réseau de délégué·es syndicaux·cales ou d'instances intermédiaires comme les conseils syndicaux, qui est souvent mis de l'avant afin de mieux répartir les responsabilités et ainsi diminuer les risques de monopolisation des ressources aux mains d'une minorité.

Une autre évolution plus récente peut également conduire à un certain affaiblissement de la démocratie syndicale : la technicisation croissante des relations du travail. Le rôle des avocats et des services juridiques, de même que d'autres expertises techniques, a pris beaucoup d'ampleur au sein des organisations syndicales. Ces ressources sont précieuses dans l'établissement d'un rapport de force, mais elles peuvent également laisser entendre que celui-ci s'établit avant tout grâce à elles plutôt que par la mobilisation du nombre et l'expression collective des membres, qui sont à la fois la raison d'être et l'atout le plus important du mouvement syndical. (À ce sujet, voir le texte de Mélanie Laroche dans ce dossier.)

Démocratie et participation

La question de la participation est donc indissociable de celle de la démocratie. Dans le cas particulier des syndicats, on leur reproche souvent la rigidité des procédures et des instances. Si le code Morin et le Robert's Rules of Order ont été pensés pour garantir un débat organisé, leur dimension technique et procédurale peut au contraire en rebuter certain·es, voire donner un avantage indu aux militant·es les plus aguerri·es, et ainsi nuire à l'expression d'une diversité d'opinions. Si certains ajustements peuvent certes les rendre plus fluides ou équitables (comme l'alternance de genre au micro, adoptée par plusieurs organisations), il semble surtout urgent de penser à d'autres espaces de participation plus informels, voire radicalement différents, au sein desquels les préoccupations, aspirations et positions des travailleuses et travailleurs pourront s'exprimer plus librement, dégagés des contraintes procédurales.

La participation implique toutefois une ressource cruciale : le temps. Alors que les enjeux de conciliation travail-famille-études ont été de plus en plus présents dans le débat public des dernières années, la question du temps de militance reste peu débattue. Au contraire, il semble de plus en plus difficile de convaincre des assemblées générales de placer en tête de leurs priorités les demandes liées aux libérations syndicales, qui garantissent pourtant la bonne marche des organisations et permettent que les responsabilités puissent être réellement partagées entre les membres. À la place, les personnes libérées pour responsabilités syndicales sont caricaturées comme des privilégiées (y compris à l'occasion par l'État-employeur) ou ne doivent compter que sur un nombre d'heures extrêmement limité, notamment dans le secteur privé. Le recours croissant aux rencontres virtuelles et aux sondages en ligne répond à certaines contraintes posées naguère par les assemblées en personne, mais si ces outils favorisent la présence, ils n'encouragent pas nécessairement une authentique participation et un esprit délibératif. D'autres propositions existent, comme l'idée de « journée fériée de délibération » évoquée dans les travaux de Christian Nadeau, mais elles impliquent l'établissement d'un rapport de force suffisant pour les obtenir.

C'est sur cette question du rapport de force et de la nécessaire solidarité qu'il implique que nous proposons de conclure cette réflexion. La question de la démocratie syndicale est indissociable de celle de la solidarité. Le syndicalisme a la tâche éminemment complexe d'offrir à la fois une espace d'identification et d'ouverture à la diversité. On se rassemble « entre nous », parce qu'on se ressemble, mais aussi « avec d'autres », car au-delà de nos différences, nos intérêts de classe se rejoignent.

Deux espaces où se joue cette double expression de la solidarité, qui sert de socle à l'exercice de la démocratie syndicale, méritent d'être revalorisés. Le premier sont les structures interprofessionnelles (centrales syndicales, conseils centraux ou régionaux) qui donnent l'occasion de prendre acte des différences et de reconnaître les luttes communes, mais qui occupent rarement une place prépondérante dans la vie des syndicats locaux. Le deuxième sont les conflits de travail. Les lignes de piquetage restent des moments et des endroits privilégiés de dialogue, de création de solidarité et de prise de conscience. Elles sont la cause et la conséquence de la démocratie syndicale, et l'avenir de l'une peut difficilement se penser sans prendre en compte le destin des autres. Toute réflexion sur la démocratie syndicale implique donc de penser également les conflits de travail, leur raréfaction et les questionnements que cela porte sur le sens de l'action syndicale.

Thomas Collombat, Université du Québec en Outaouais

Illustration : Marielle Jennifer Couture

POUR ALLER PLUS LOIN

Philippe Crevier, Hubert Forcier et Samuel Trépanier (dir.), Renouveler le syndicalisme. Pour changer le Québec, Montréal, Écosociété, 2015.

Mona-Josée Gagnon, « Syndicalisme et classe ouvrière. Histoire et évolution d'un malentendu », Lien social et Politiques, no 49, 2003, p. 15-33.

Christian Nadeau, Agir ensemble. Penser la démocratie syndicale, Montréal, Somme toute, 2017

Les positions syndicales implicites, un frein au changement ?

Les différentes visions du syndicalisme ne sont pas suffisamment expliquées et débattues. Elles déterminent pourtant les orientations, les moyens d'action et même le (…)

Les différentes visions du syndicalisme ne sont pas suffisamment expliquées et débattues. Elles déterminent pourtant les orientations, les moyens d'action et même le fonctionnement des syndicats.

Les structures démocratiques des organisations syndicales québécoises sont généralement assez semblables. Le rôle et le fonctionnement de ces structures sont cependant interprétés de manière variable selon deux visions qui s'opposent, nommément, une conception verticale centralisatrice et une autre, horizontale et participative. Il faut se demander qui détermine les stratégies et les positions d'un syndicat : une « direction syndicale » élue, ou les membres, à travers les assemblées générales ?

Par exemple, dans une conception verticale du syndicalisme, les comités exécutifs ayant la responsabilité de coordonner l'organisation syndicale nationale ou locale sont conçus comme des conseils d'administration, ayant un grand pouvoir décisionnel entre les assemblées générales et pouvant même aller à l'encontre des décisions prises pendant ces rassemblements. Dans une conception horizontale, les comités exécutifs consultent leurs assemblées générales avant toute décision allant au-delà des mandats qui leur ont été donnés. Une limitation de la durée et du nombre des mandats des membres du comité exécutif est privilégiée dans une conception participative du syndicalisme. Souvent, selon cette approche, les membres de l'exécutif sont assis parmi les membres dans les assemblées plutôt que face à ceux-ci.

Les conseils syndicaux – des assemblées réunissant un petit nombre de membres, tenues régulièrement entre les assemblées générales – peuvent être vus verticalement, comme une façon de consulter les membres sans passer par une assemblée générale ou horizontalement, comme un moyen pour les membres d'encadrer le travail du comité exécutif.

La présence des délégations représentant les assemblées générales locales aux différents regroupements de syndicats (fédérations, centrales, etc.) est un élément clé de la démocratie syndicale, permettant la création de positions collectives à grande échelle. Certains syndicats y participent rarement, alors que d'autres se font un devoir d'y être toujours représentés. La considération accordée à cette participation peut être modulée selon les sujets traités. Dans une conception horizontale, une délégation doit avoir consulté sa propre assemblée générale locale avant de prendre position en son nom. Dans une conception verticale, ce rapport est inversé : ce sont les délégations qui doivent défendre les positions communes auprès des membres locaux.

Éducation et information

L'éducation et l'information sont essentielles à la démocratie syndicale, celle-ci ne se limitant pas à l'acte de voter lors d'assemblées. Dans une conception verticale, l'information est transmise des exécutifs vers les membres, alors que dans une conception horizontale, elle trouve son origine chez les membres elles- et eux-mêmes. Le rôle accordé aux journaux syndicaux permet d'illustrer ces différentes visions. Certains leur reprochent de servir à propager la vision de l'exécutif en place plutôt que d'être des lieux de débat. Encourage-t-on tous les membres à publier des articles dans ces journaux, même des textes avec des positions contraires à celles des exécutifs ou des assemblées générales ? Ou limite-t-on leur rôle à la diffusion des positions des membres de l'exécutif ?

La place donnée à l'information et à l'éducation syndicale dépend aussi de celle accordée au syndicalisme dans la société. Par exemple, Marcel Pépin croyait nécessaire la formation politique générale des membres pour faire « concurrence au monopole idéologique de la classe dominante », plutôt que de limiter la formation aux questions directement liées aux activités de base des syndicats.

Autonomie

Concernant l'autonomie des travailleuses et travailleurs, certain·es considèrent que le syndicalisme doit limiter le plus possible le pouvoir patronal et le « devoir de loyauté », voire viser l'autogestion des entreprises ou des organisations. D'autres acceptent plutôt la relation de pouvoir entre patrons et employé·es et limitent les revendications autonomistes. Dans certains cas, le syndicat est même conçu comme une forme de comité d'employé·es servant à donner des avis aux patrons : les questions traitées sont alors principalement reliées aux demandes patronales. Mais dans d'autres cas, les militant·es se méfient des consultations initiées par l'employeur, qui sont parfois perçues comme de l'ingérence et comme un moyen de créer une adhésion aux idées patronales. La tolérance ou non au passage de rôle de représentant syndical à celui de patron est une autre conséquence de la position sur l'autonomie des travailleuses et travailleurs : ces « transfuges » sont symptômes d'une faible indépendance entre syndicat et patrons.

Capital et État

Il existe différentes positions syndicales sur le capitalisme. La position dominante est d'accepter le capitalisme, soit parce qu'on le croit « désirable », soit parce qu'on le considère comme indésirable, mais inévitable. Dans le premier cas, on pense qu'il est juste que propriétaires et patrons s'enrichissent. Si on accepte que le capitalisme soit une réalité contre laquelle il est impossible de lutter, il faut alors en diminuer les effets négatifs.

Pour ce faire, il est possible de privilégier des actions au sein même des institutions de l'État, à travers les tribunaux, les élections ou l'implication dans un parti politique travailliste ou prosyndical, ou en tentant d'influencer le gouvernement en place par la participation à des consultations gouvernementales et des rencontres avec des personnes élues. On peut plutôt privilégier les moyens de contestation politique hors des structures de l'État, comme les manifestations, l'amélioration de l'autonomie des travailleuses et travailleurs, les grèves et la désobéissance civile.

Enfin, on peut aussi penser qu'il faut remplacer le capitalisme par un système plus juste. Dans ce cas, il y a aussi deux visions : agir au sein de l'État ou hors de celui-ci.

Ces différentes conceptions mènent aussi à des positions différentes au sujet de l'encadrement juridique des syndicats. S'ils acceptent cet encadrement comme légitime, les syndicats doivent limiter leurs actions à ce qui est légal. Certain·es considèrent au contraire que le droit est un instrument au service de la classe dominante, limitant injustement l'action syndicale. L'utilisation de la grève comme moyen de pression marque bien la différence entre ces deux positions : son exercice doit-il être limité aux périodes prévues par la loi ou la grève peut-elle être utilisée en tout temps ?

Syndicalisme de combat et deuxième front

Le regretté sociologue Jean-Marc Piotte distingue trois positions syndicales : le syndicalisme de boutique, qui considère l'autorité patronale comme légitime et tend à la défendre en s'opposant à toute forme de conflit, notamment à la grève ; le syndicalisme d'affaire, qui reconnaît aussi la légitimité de l'autorité patronale, mais considère que patrons et salarié·es sont égaux et doivent se partager les profits ; et le syndicalisme de combat (ou de lutte), qui considère que l'action syndicale doit s'attaquer au capitalisme pour limiter l'exploitation des travailleuses et travailleurs à l'aide de conventions négociées et s'attaquer aux droits de gérance. Dans ce dernier cas, la lutte doit être constante et ne pas se limiter aux périodes de négociations.

Le syndicalisme au Québec est dominé par une forme de syndicalisme d'affaire qui conserve un certain nombre de revendications sociales visant à améliorer les conditions de vie des travailleur·euses, au-delà des conditions de travail. Ces revendications sont regroupées à la CSN sous le nom de « deuxième front » pour les distinguer de celles du « premier front » limité aux conditions de travail. La lutte sur le « deuxième front », telle qu'elle a été initialement décrite par Marcel Pépin en 1968, faisait davantage partie du syndicalisme de combat, visant le remplacement d'un système où travailleuses et travailleurs sont exploité·es. Selon une étude d'il y a quelques années [1], le syndicalisme au Québec et au Canada accepte en général le capitalisme et cherche à le rendre plus équitable par la social-démocratie. Notons enfin que dans le discours syndical, la lutte contre le capitalisme a été largement remplacée par la lutte contre les effets de l'idéologie néolibérale, une forme particulière du capitalisme.

Le syndicalisme gagnerait-il à clarifier les diverses orientations sous-jacentes aux prises de décisions ? Cela pourrait-il aider les militant·es qui souhaitent infléchir le type de syndicalisme de leurs organisations ? Il est en tout cas difficile de se mobiliser pour transformer les positions du statu quo syndical si elles ne sont pas nommées.


[1] Renaud Paquet, Jean-François Tremblay et Éric Gosselin, « Des théories du syndicalisme : synthèse analytique et considérations contemporaines », Relations industrielles, vol. 59, no 2, 2004. En ligne : https://id.erudit.org/iderudit/009543ar

Illustration : Marielle Jennifer Couture

Judiciarisation des relations de travail : un levier pour les syndicats ?

Le modèle traditionnel du syndicalisme a bien changé. Aujourd'hui, une grande part de l'activité syndicale passe par la justice : on parle de convention collective, de griefs, (…)

Le modèle traditionnel du syndicalisme a bien changé. Aujourd'hui, une grande part de l'activité syndicale passe par la justice : on parle de convention collective, de griefs, de juste représentation des salarié·es. Cette activité complexe est-elle une avancée ou une complication encombrante ?

Plusieurs syndicats ont maintenant tendance à miser sur un recours accru au registre judiciaire lorsqu'il s'agit de bâtir des stratégies misant sur le renforcement de liens de solidarité forts et durables entre les différents types de travailleur·euses. Dans le contexte français, Jérôme Pelisse [1] observe qu'un processus de formalisation et d'extension de la logique juridique s'opère et transforme la manière dont les acteur·trices interagissent. En raison de cette juridicisation, leurs relations sont beaucoup plus encadrées par le registre juridique, ce qui ne laisse que peu de place aux usages, aux coutumes et au dialogue, ou à la négociation de solutions créatives pour résoudre les problèmes vécus sur les lieux du travail.

Pelisse observe également une autre tendance : celle de la judiciarisation, laquelle réfère davantage à la saisie plus fréquente des tribunaux spécialisés. Cette tendance à la judiciarisation des relations du travail est observée depuis longtemps au Québec et ailleurs dans le monde. Cette tendance peut entraîner des délais importants dans le règlement des problèmes en relations de travail, en plus de rendre le travail syndical invisible aux yeux d'un bon nombre de membres. Elle s'expliquerait par de multiples facteurs, dont l'évolution du cadre législatif, mais aussi, plus fondamentalement, par l'évolution des dynamiques relationnelles des parties prenantes.

Une stratégie patronale ?

Différents facteurs ont été mis en évidence dans les travaux antérieurs pour expliquer cette tendance, notamment l'institutionnalisation des relations professionnelles ou l'acquisition et la diffusion de compétences juridiques au sein des organisations syndicales. Il ne faut pas oublier non plus la propension accrue des employeurs à saisir la justice, par exemple, lors de mouvements de grève, pour contester les modalités des actions et des stratégies syndicales. Pour les employeurs, la judiciarisation peut aussi être une stratégie leur permettant d'allonger les délais pour le règlement de certains dossiers, et par le fait même décourager les travailleur·euses d'exercer leurs recours. Mais elle pourrait aussi contribuer à réduire la pertinence et l'efficacité des organisations syndicales et les affaiblir au plan financier.

Si la judiciarisation des relations de travail et du travail syndical a été critiquée par certains universitaires et spécialistes du droit du travail, elle est aussi considérée comme un levier stratégique efficace dans certaines circonstances, notamment lorsque le contexte rend l'action collective ou les moyens d'action traditionnels, comme la grève, peu efficaces. Cécile Guillaume souligne par exemple qu'en Angleterre, où le taux de syndicalisation a significativement diminué et où la négociation collective est décentralisée, ce recours aux tribunaux peut effectivement offrir un levier stratégique aux organisations syndicales pour faire avancer les droits des salarié·es [2].

Complexification des relations de travail

Dans le livre La convention collective au Québec, paru en 2017, il est établi que l'évolution du droit du travail a nettement contribué à complexifier les enjeux et les recours en relations de travail. D'une part, le législateur favorise une certaine déréglementation des relations du travail et l'allègement des contraintes légales de la négociation (par exemple par le déplafonnement de la durée des conventions collectives, les modifications apportées à l'article 45 portant sur l'accréditation syndicale, l'abolition de plusieurs décrets de convention collective ou la privation de certain·es travailleur·euses de leur droit de se syndiquer). D'autre part, l'État intervient de plus en plus directement dans la détermination des conditions de travail en adoptant différentes lois, généralement d'ordre public, qui ont établi de nouvelles protections pour les salarié·es et qui ne peuvent ni être ignorées ni modifiées par la négociation collective (par exemple, la Loi sur les normes du travail, la Charte des droits et libertés de la personne du Québec). Le principe d'autonomie des parties à la négociation collective est nécessairement limité par ces nombreuses lois qui contraignent le champ du négociable.

À cela, il faut ajouter l'élargissement de la nature des plaintes qu'un·e salarié·e peut déposer contre le syndicat accrédité qui aurait violé son devoir de représentation (article 47.2 du Code du travail). La personne salariée peut désormais contester la qualité de la représentation syndicale relative à toute question relevant de la convention collective. Comme l'ont montré nos travaux, la relation avec les mandant·es est devenue plus complexe et les syndicats pourraient avoir développé le réflexe de judiciariser certains dossiers pour éviter que des plaintes soient déposées contre eux et pour pouvoir démontrer qu'ils ont utilisé tous les recours possibles dans la défense des droits de leurs membres.

De plus, les conventions collectives sont devenues si imposantes et si complexes que seul·es des expert·es chevronné·es peuvent s'aventurer dans l'interprétation des textes et leur renégociation. Ces conventions sont aussi beaucoup plus difficiles à appliquer, ce qui contribue nécessairement à l'augmentation des litiges qui seront l'occasion de lourds débats entre expert·es juridiques. Cela est sans compter que le système de justice créé pour résoudre les difficultés et les mésententes liées à l'application de ces accords est aussi complexe et caractérisé par un juridisme excessif.

Enfin, ces conventions collectives ont aussi atteint, dans une forte proportion, une certaine maturité au fil des renouvellements, ce qui peut devenir une cause d'inertie et servir de prétexte pour modérer les revendications syndicales en faveur de nouveaux droits. Bien plus, nos travaux montrent que les conventions collectives ayant atteint leur maturité sont aussi celles qui contiennent le plus de disparités de traitement, ce qui montre à quel point elles sont la cible des employeurs pour obtenir des concessions [3]. Elles contribuent également à placer les organisations syndicales sur la défensive, priorisant ainsi la protection des acquis des salarié·es en place. La maturité des conventions collectives ne favoriserait donc pas le développement d'une culture de mobilisation au sein des unités de négociation visant une amélioration continue des conditions de travail.

Vers une stratégie mixte

Que faut-il retenir de ces observations ? Si le contexte institutionnel peut alimenter en partie cette tendance à la judiciarisation des relations de travail, elle n'est pas que néfaste pour l'action syndicale. Elle peut en effet constituer un élargissement du champ d'activité des syndicats, sans pour autant se substituer à la mobilisation et la participation active des membres à l'élaboration de solutions aux enjeux et aux problématiques qui les touchent.

À ce propos, David Peetz souligne qu'il peut être rassurant, pour certain·es dirigeant·es syndicaux·ales, de s'en remettre au discours sur l'individualisme croissant des travailleur·euses pour se replier sur une forme de syndicalisme où la relation avec leurs mandant·es est considérée comme purement transactionnelle et où des services sont offerts pour répondre à des besoins individualisés. Ce n'est toutefois pas la voie privilégiée dans la littérature spécialisée sur la revitalisation des stratégies et des pratiques syndicales.

Melanie Simms a d'ailleurs reconnu que pour maximiser les chances de pérenniser les adhésions et favoriser le militantisme des membres, les organisations syndicales doivent miser sur deux ingrédients essentiels : une force de négociation collective qui permet d'influencer les décisions au quotidien et un engagement fort et représentatif du milieu de travail pour influencer les décisions [4].

Plutôt que de remettre le contrôle et l'issue des luttes entre les mains des expert·es juridiques, les organisations syndicales ont donc tout intérêt à recourir davantage à des stratégies mixtes : le recours aux tribunaux, la négociation collective et d'autres pratiques comme des campagnes publiques ou une variété de moyens de pression, tout cela s'articulant de manière à maximiser le rapport de force du côté syndical.


[1] « Judiciarisation ou juridicisation ? Usages et réappropriations du droit dans les conflits du travail », Politix, vol. 2, no 86, 2009, p. 73-96.

[2] « Les syndicats britanniques et le recours au contentieux juridique », La nouvelle revue du travail, no 7. En ligne : https://journals.openedition.org/nrt/2354

[3] Frédéric Lauzon Duguay, Mélanie Laroche et Patrice Jalette, « Les disparités de traitement dans les conventions collectives », Policy OPTIONS politiques, 7 mars 2017. En ligne : policyoptions.irpp.org/magazines/march-2017/pourquoi-les-disparites-de-traitement-dans-les-conventions-collectives/ https://policyoptions.irpp.org/fr/magazines/mars-2017/pourquoi-les-disparites-de-traitement-dans-les-conventions-collectives/

[4] « Accounting for greenfield union organizing outcomes », British Journal of Industrial Relations, vol. 53, no 3, p. 397-422.

Mélanie Laroche est professeure titulaire à l'École de relations industrielles de l'Université de Montréal.

Illustration : Marielle Jennifer Couture

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Rendez-vous le jeudi 19 octobre à partir de 18h30 au Bistro L'Enchanteur (7331 avenue Henri Julien, Montréal).

Entrée libre, bienvenue à toutes et à tous !

Un dossier coordonné par Isabelle Larrivée, Samuel‑Élie Lesage et Catherine Mavrikakis. Pour lire la présentation du dossier, c'est ici.

Pour le sommaire complet du numéro, c'est ici.

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