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En tant que baby-boomer, je suis choquée par l’attitude de la génération Z envers les femmes – quelque chose ne va vraiment pas.

De nouvelles recherches suggèrent que les personnes âgées ont des opinions plus progressistes sur les droits des femmes que les jeunes générations. Cette tendance est très (…)

De nouvelles recherches suggèrent que les personnes âgées ont des opinions plus progressistes sur les droits des femmes que les jeunes générations. Cette tendance est très préoccupante.

Tiré de Entre les lignes et les mots

On suppose généralement que les jeunes sont plus libéraux que les générations précédentes. Ce n'est pas ce que révèle une nouvelle étude surprenante menée dans 29 pays, dont le Royaume-Uni, qui suggère que près d'un tiers des hommes de la génération Z pensent qu'une femme doit toujours obéir à son mari. Un nombre similaire estime que le mari doit avoir le dernier mot sur les décisions importantes.

Bien que ces statistiques correspondent à une moyenne de 29 pays, elles semblent refléter les inquiétudes concernant une crise de la masculinité chez les jeunes hommes au Royaume-Uni. Dans quel siècle vivons-nous ? On pourrait croire à un instantané des années 1970, mais ces chiffres sont tirés d'une enquête publiée cette semaine par Ipsos et le Global Institute for Women's Leadership du King's College de Londres. Pourtant, il y a encore cinq décennies, les hommes britanniques qui exprimaient de telles opinions pouvaient s'attendre à être ridiculisés. Ils nageaient à contre-courant, car une loi avait été votée pour interdire la discrimination sexuelle et créer un droit (théorique) à l'égalité salariale.

Il est donc difficile de ne pas être choquée par la découverte que tant d'hommes nés entre 1997 et 2012 partagent des opinions qui semblent appartenir à un ecclésiastique déconnecté de la réalité ; l'époque où les femmes étaient censées « aimer, honorer et obéir » devrait être révolue depuis longtemps.

Heureusement, l'enquête révèle également un écart entre les hommes et les femmes de la génération Z. Moins d'un cinquième (18%) des femmes de la génération Z interrogées sont d'accord pour dire que les femmes doivent obéir à leur mari, ce qui suggère un décalage important entre les sexes dans cette tranche d'âge. Mais ce qui est également frappant, c'est l'écart entre les différentes générations. Ma tranche d'âge, les baby-boomers nés entre 1946 et 1964, a des opinions plus libérales sur tout, depuis qui doit prendre l'initiative dans les relations sexuelles jusqu'à la question de savoir s'il est acceptable pour les femmes d'apparaître comme indépendantes.

Les opinions des femmes de la génération Z et des femmes baby-boomers sont plus proches, la grande majorité des deux groupes rejetant l'idée bizarre selon laquelle les femmes ne devraient pas paraître trop autonomes. D'une certaine manière, cela montre que les femmes sont généralement plus attachées à l'égalité entre les sexes que les hommes. Bien sûr que nous le sommes, après avoir souffert pendant des siècles d'attitudes intransigeantes envers les rôles de genre. En terminale, on m'a dit que je ne pouvais pas passer le baccalauréat en économie parce que « ici, c'est une école de filles ». Dans les années 1970, il n'était pas rare qu'on nous dise qu'il fallait un garant masculin pour obtenir un prêt immobilier.

En même temps, j'ai bénéficié d'une éducation universitaire gratuite et je n'ai jamais eu à me soucier de trouver un emploi. Avec le recul, les baby-boomers des pays occidentaux formaient une génération exceptionnellement optimiste, ce qui a favorisé des attitudes sociales libérales. Mais il est plus facile de penser aux droits des autres quand on n'est pas accablé·e par les dettes, incapable de trouver un emploi et inquiet e pour l'avenir. Les plus âgé·es de la génération Z avaient environ 11 ans lorsque la crise financière mondiale a frappé en 2008, marquant le début d'années d'austérité. Les frais de scolarité en Angleterre ont grimpé à 9250£ par an en 2017, tandis que la pandémie de Covid a eu un effet dramatique sur le marché de l'emploi trois ans plus tard. Une réaction possible à des conditions économiques hostiles est de rêver d'un passé idéalisé où les rôles de genre étaient clairement définis, ce qui est une mauvaise nouvelle pour les femmes du même groupe d'âge.

Le nombre d'hommes de la génération Z (43%) qui sont d'accord avec l'affirmation « les jeunes hommes devraient essayer d'être physiquement forts, même s'ils ne sont pas naturellement costauds » suggère un retour alarmant à la masculinité traditionnelle. S'ils ressentent une pression pour se conformer à des stéréotypes de genre rigides, ils sont susceptibles d'avoir des attentes similaires envers les femmes. Ces attitudes sont encouragées par le fait qu'une grande partie des interactions sociales se déroule désormais en ligne, où les hommes de la génération Z constituent un groupe cible pour les misogynes tels qu'Andrew Tate.

Les résultats des recherches universitaires peuvent sembler arides, mais il existe un lien entre les attitudes et les comportements, et il est indéniable que la violence à l'égard des femmes atteint des niveaux épidémiques dans ce pays. Il y a cinq ans cette semaine, l'enlèvement et le meurtre de Sarah Everard ont révélé d'énormes défaillances de la police. Sir Mark Rowley, commissaire de la police métropolitaine, a marqué cet anniversaire en admettant, non sans honte, qu'il comprenait pourquoi certaines femmes ne faisaient toujours pas confiance aux forces de l'ordre.

La misogynie est le moteur de ces crimes et son omniprésence n'est pas le fruit du hasard. Les femmes et les filles sont des cibles faciles pour les jeunes hommes en colère qui cherchent quelqu'un à blâmer pour leur faible estime de soi. Les conditions économiques difficiles peuvent expliquer ce phénomène, mais elles ne constituent en aucun cas une excuse. Les attitudes réactionnaires sont partagées par une minorité d'hommes de la génération Z, pour l'instant, mais elles révèlent une tendance inquiétante. Il est plus important que jamais de les dénoncer sans cesse et de donner aux jeunes femmes la confiance nécessaire pour remettre en question les stéréotypes préjudiciables.

Joan Smith, 5 mars 2026
Joan Smith est autrice, journaliste et ancienne présidente du comité VAWG (Violence Against Women and Girls) du maire de Londres. Son dernier livre s'intitule Unfortunately, She Was a Nymphomaniac : A New History of Rome's Imperial Women (Malheureusement, elle était nymphomane : une nouvelle histoire des femmes impériales de Rome).
https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/mar/05/boomer-shocked-gen-z-attitude-towards-women-change
Traduit par DE

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« Assistance sexuelle », « accompagnement sexuel » pour personnes handicapées, notre rapport

17 mars, par Claudine Legardinier — ,
« Assistance sexuelle ». Régulièrement, tel le serpent de mer, la question de « l'accompagnement sexuel pour les personnes handicapées » est remis au devant de l'actualité. Le (…)

« Assistance sexuelle ». Régulièrement, tel le serpent de mer, la question de « l'accompagnement sexuel pour les personnes handicapées » est remis au devant de l'actualité. Le premier mouvement, face à ces propositions, est souvent d'adhésion. Pourtant, cette mesure aux allures altruistes est porteuse de dérives inaperçues, aussi bien pour les personnes concernées que pour la société dans son ensemble.

Tiré de Entre les lignes et les mots

On peut certes se féliciter de voir abordée au grand jour la question de la sexualité des personnes handicapées dans un contexte bienvenu d'affirmation de leurs droits. Mais faut-il espérer la régler par une « réponse » marchande qui exige la révision à la baisse de nos lois sur le proxénétisme ? Faut-il créer en France un emploi de nature sexuelle au moment où les femmes réaffirment plus que jamais leur droit de vivre libres de toute obligation en la matière ?

Plutôt qu'une ghettoïsation de plus, le véritable enjeu n'est-il pas celui de l'intégration pleine et entière des personnes handicapées, leur accès dans l'égalité à une vie sociale, affective et sexuelle ? En un mot la création, par nous toutes et tous, d'une société plus inclusive qui profitera à l'ensemble des citoyen.ne.s.

Les questions posées, éthiques, philosophiques, sont fondamentales. Existe-t-il un droit à la sexualité ? Peut-on donner une réponse marchande à la souffrance ? La prostitution, même « aménagée », peut-elle constituer un emploi à promouvoir ?

Face à ces interrogations, nos associations, Femmes pour le Dire Femmes pour Agir, qui accueille des personnes en situation de handicap, et le Mouvement du Nid, investi auprès des personnes prostituées, ont jugé bon de présenter leur analyse, loin des habituelles approches émotionnelles et sensationnalistes.

Souhaitons que ce document enrichisse le débat sur la question de l'assistance sexuelle et contribue, que l'on soit personne valide ou handicapée, à défendre une approche positive, égalitaire et non marchande de la sexualité.

Consulter le rapport complet : Rapport Handicap

A lire également, notre dossier dans Prostitution et Société :[ Assistance sexuelle, voie sans issue
https://mouvementdunid.org/prostitu...->->https://mouvementdunid.org/prostitution-societe/dossiers/assistance-sexuelle-voie-sans-issue/]]
Claudine Legardinier
Journaliste indépendante, ancienne membre de l'Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l'enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.

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L’exploitation sexuelle sous le couvert de l’assistance sexuelle

Ne soyons pas dupes. Depuis quelque temps, nous assistons à une véritable guerre des mots autour de « l'assistance sexuelle » pour personnes en situation de handicap. Dans (…)

Ne soyons pas dupes. Depuis quelque temps, nous assistons à une véritable guerre des mots autour de « l'assistance sexuelle » pour personnes en situation de handicap.

Dans son documentaire Toucher, Vanessa Boisset, tentent de nous faire croire que l'assistance sexuelle serait un besoin vital, voire un droit pour les personnes en situation de handicap et que, si nous refusons ce « service essentiel », au même titre qu'avoir accès à un médecin, nous contribuons à les stigmatiser et à les empêcher d'être heureux

Utilisons les vrais mots : ce qu'on appelle l'« assistance sexuelle » n'est rien d'autre que de l'exploitation sexuelle. Redéfinir l'exploitation en « service d'assistance » ne la rend ni éthique, ni acceptable. Ce n'est pas en changeant les mots qu'on change la réalité. Il est toujours ici question de faire appel à la prostitution, c'est-à-dire acheter des femmes, pour assouvir des désirs sexuels et, il faut le dire, le plus souvent ceux des hommes. Même en changeant de nom, l'industrie du sexe reste un système de violences socialement inégalitaire qui touche particulièrement les filles et les femmes racialisées et précarisées.

Nous sommes confrontés à une glamourisation de l'industrie du sexe et une valorisation des pratiques qui s'y rattachent, mais ce discours occulte les voix de la vaste majorité de celles qui y survivent et y ont survécu ainsi que le fait qu'une vaste majorité de ces femmes y sont contraintes et souhaitent en sortir.

Le « droit » à la sexualité

Qu'en est-il du droit à la sexualité ? Il n'existe tout simplement pas, contrairement à ce qui est sous-entendu par la réalisatrice, Mme Boisset. Nous sommes libres d'avoir une vie sexuelle épanouissante, mais il n'y a pas de droit à la sexualité. Voir la sexualité comme un droit transforme des rapports de domination en besoins légitimes, et des violences en services. C'est encore aux femmes que nous allons demander de remplir leur « devoir » pour répondre au « droit » des hommes d'avoir accès à notre corps.

Les droits des femmes encore remis en question

Les femmes ont lutté de longue date et luttent encore pour ne pas être assujetties aux désirs et aux besoins des hommes. Le discours sur « l'assistance sexuelle » et par le fait même sur « le droit à la sexualité » rappelle le « devoir conjugal » et autres « droits d'accès au corps des femmes » que nous avons combattus. On ne répond pas à un besoin que l'on considère comme essentiel en créant ou en perpétuant une injustice. Présenter l'achat de leur corps comme un service d'accompagnement, parfois même comme un geste altruiste, relève d'un dangereux renversement moral : la souffrance des unes devient la solution proposée à celle des autres.

Jennie-Laure Sully
Coordonnatrice
Concertation des luttes contre l'exploitation sexuelle (CLES)

La CLES accompagne des femmes qui ont un vécu en lien avec la prostitution.

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Fémonationalisme/lesbonationalisme : c’est pas du féminisme ! Nemesis hors de nos rues

En, 1975, Christine Delphy publiait un texte décapant intitulé « Nos amis et nous. À propos des fondements cachés de quelques discours pseudo-féministes ». Elle parlait (…)

En, 1975, Christine Delphy publiait un texte décapant intitulé « Nos amis et nous. À propos des fondements cachés de quelques discours pseudo-féministes ». Elle parlait d'hommes pseudo-féministes. Aujourd'hui, ce sont des femmes, carrément fascistes, qui essaient de détourner et de capter les luttes féministes pour leur projet nauséabond. Pincez-moi je rêve ! Pas question de les laisser faire…

27 février 2026 | tiré du blogue de l'autrice | Illustration 1 : Henrique Campos / Hans Lucas via HP
https://blogs.mediapart.fr/jules-falquet/blog/270226/femonationalismelesbonationalisme-c-est-pas-du-feminisme-nemesis-hors-de-nos-rues

Qu'est-ce que le fémonationalisme /lesbonationalisme ? Le concept dit bien ce qu'il veut dire : c'est du nationalisme, porté par des femmes ou des lesbiennes. Le terme a été forgé par des féministes et des lesbiennes pour nommer et dénoncer les tentatives de récupération de leurs luttes.

Car chaque fois que le féminisme a le vent en poupe, comme aujourd'hui, on assiste à deux types d'attaques :

  • de l'extérieur, le retour de bâton ou « backlash », avec toutes sortes d'accusations portées contre le féminisme et le lesbianisme
  • les tentatives de récupération ou de retournement de l'intérieur, lorsque de groupes réactionnaires prétendent redéfinir le féminisme

En fait, ces deux types d'attaques se combinent. Un petit retour sur l'histoire nous aidera à le comprendre.

Dès 1991, la journaliste états-unienne Susan Faludi écrivait Backlash, la guerre froide contre les femmes, un livre retentissant, rapidement traduit en français. Elle y expliquait notamment le rôle central des médias dans cette tentative de ridiculiser les avancées gagnées de haute lutte par les féministes, de culpabiliser les femmes qui seraient « allées trop loin », pour les ramener vers des préoccupations plus « féminines » : lutter contre les rides et les kilos, plaire aux hommes, s'occuper des enfants et de leur intérieur, s'habiller « sexy » et non pas « pro ». Certains médias inventèrent même la notion « d'horloge biologique » pour mettre une énorme pression sur celles qui voudraient ou devraient d'abord gagner leur vie avant de penser à procréer. Et on vit fleurir les discours (confusionnistes, déjà) selon lesquels le véritable ennemi des femmes était… le féminisme ! Les attaques extérieures, idéologiques et mêmes psychiques furent massives.

Mais le mal venait de plus loin : de l'intérieur même du mouvement. Dès 1980, Monique Wittig analysait avec lucidité le fait que le MLF soit rapidement devenu le « mouvement des femmes », sans l'idée de libération. Elle rappelait que dans le MLF, loin d'une « sororité » radieuse, il y avait des courants bien distincts et que le sien, le courant dit « radical », luttait contre l'oppression des femmes par les hommes. Au même moment d'ailleurs, aux Etats-unis, le Combahee River Collective, un groupe féministe Noir radical, se levait carrément contre quatre systèmes qu'elles jugeaient étroitement imbriqués : raciste, patriarcal, capitaliste et hétérosexuel.

Dans un article fameux (« On ne naît pas femme »), Wittig soulignait que le terme féminisme lui-même, né avec les premières luttes de la fin du XIXème siècle, en reprenant le terme de femme, produisait une ambiguïté. En effet, pour certaines, le féminisme signifie : lutter pour toutes les femmes, car les femmes sont toutes unes, elles partagent une nature (maternelle), une identité (féminine), injustement dévalorisée, écrasée. En France, Wittig attaquait alors le courant d'Antoinette Fouque, Psyképo. Aux Etats-unis, ce serait le féminisme culturel. Finalement, pour les unes comme pour les autres, le problème est dans les mentalités, dans la culture, c'est le machisme. C'est psychologique, puisque ce n'est pas matériel. Et c'est souvent « les autres » qui portent cette « culture machiste » défectueuse, retardataire. De là à penser qu'il s'agit d'une culture autre, étrangère, il n'y a qu'un pas et le suprémacisme blanc ou le nationalisme (fémo, lesbo) et l'islamophobie ne sont pas loin…

Pour d'autres, comme pour Wittig, le féminisme est une lutte contre l'oppression : celle des femmes, par les hommes, qui sont leur groupe antagoniste parce qu'ils tirent bénéfice, concret, immédiat, de l'oppression des femmes. Ce n'est pas du tout le même projet. Il ne s'agit pas de défendre une nature des femmes, mais de combattre des logiques politiques d'oppression, où ceux qui veulent être les maîtres enferment les autres, après les avoir baptisées « femmes », dans des rôles et des identités qui leur sont utiles, en y ajoutant une bonne dose d'idéologie de l'amour (sacrificiel, maternel et hétérosexuel). Quand on comprend les choses de cette manière, il n'est pas question de défendre quiconque défend les rôles et les identités créées pour opprimer les femmes. Même si ce sont des femmes.

De plus, si on adhère à l'idée de l'imbrication de plusieurs systèmes, on sait bien que tous les hommes n'exercent pas la même oppression sur toutes les femmes, et que toutes les femmes ne sont pas opprimées de la même manière. Par exemple, les bourgeois blancs oppriment davantage —et autrement— les femmes prolétaires et racisées qu'ils ne le font avec les femmes blanches de la classe moyenne. Et ces femmes de la classe moyenne blanche sont tout à fait capables d'opprimer d'autres femmes, mais aussi des hommes prolétaires et/ou racisés. Nous sommes face, en fait, à une cascade d'oppressions entrecroisées, et si on veut vraiment résoudre le problème, il faut toutes les attaquer simultanément. Le racisme (et ses origines coloniales), le patriarcat (et ses racines hétérosexuelles) et le capitalisme (et ses rejetons néolibéraux et illibéraux).

Alors, face aux attaques conjuguées de l'extérieur et de l'intérieur, et face à l'ampleur de la tâche des féministes et des lesbiennes, il faut des allié·es. Mais pas les femmes qui veulent devenir ou rester les braves femmes que le patriarcat hétérosexuel encense. Pas les femmes de droite et encore moins d'extrême droite, pas les fémonationalistes ni les lesbonationalistes. Elles nous haïssent et nous n'avons rien en commun avec elles. Nous avons beaucoup plus en commun, peut-être, avec les hommes dont ces femmes-là se méfient. Surtout s'ils luttent, comme c'est bien probable, contre le racisme, et même peut-être contre le capitalisme. On a des choses à faire ensemble —et on les fait déjà. Et c'est ça le féminisme, le lesbianisme. Construire des alliances larges, non pas sur des bases identitaires (ni de sexe, ni nationales) mais à partir d'une conscience partagée de ce que le fonctionnement social actuel est radicalement injuste, oppressif, odieux, insupportable en un mot. Et qu'il nous mène droit dans le mur. Alors que tant d'autres mondes sont possibles…

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Avis aux dirigeants d’Acciaierie d’Italia : les ouvriers n’ont pas d’ailes pour voler !

Un nouvel accident mortel sur le site de l'ancienne usine Ilva de Tarente alors que la production stagne et que le ministre Urso ne bouge pas. Mobilisation des ouvriers. (…)

Un nouvel accident mortel sur le site de l'ancienne usine Ilva de Tarente alors que la production stagne et que le ministre Urso ne bouge pas. Mobilisation des ouvriers. Solidarité de Sinistra Anticapitalista [depuis Tarente, Francesco Maresca]

7 mars 2026 | tiré d'Inprecor.fr

Il est révoltant d'assister à une série d'accidents mortels qui sont presque des copies conformes les uns des autres. D'après ce que nous savons, il s'agit une fois de plus d'une « passerelle qui cède ». Cela semble être un coup du sort, mais ce n'est évidemment pas le cas. Depuis des décennies que l'usine existe, d'autres cas similaires se sont produits. En somme, la production stagne, mais les accidents (et non les incidents) ne peuvent plus être considérés comme fortuits. Lorsque les accidents se répètent, il y a alors intention, car on n'intervient pas sur les causes et il ne suffit pas de faire des déclarations déploratives. Car, chefs et dirigeants, vous êtes responsables des tragédies qui se produisent.

Essayons de replacer ce dernier saut dans le vide dans son contexte. L'ouvrier reçoit l'ordre d'aller retirer du minerai, probablement sous les rouleaux d'un convoyeur à bande qui, d'ailleurs, est à l'arrêt depuis un certain temps. Et pourquoi est-il à l'arrêt ? Parce que la production est réduite au minimum et que les deux lignes D et E de l'agglomérat sont en trop. Alors, que faire ? On les abandonne, il n'est pas important de les entretenir, de les garder prêtes au cas où la ligne en service connaîtrait un dysfonctionnement plus long et, par conséquent, de remettre en marche la ligne à l'arrêt forcé. La poussière minérale s'accumule alors sur l'installation, alourdissant les passerelles qui ont des caillebotis perforés, mais avec le temps, la poussière et d'autres matériaux se déposent sur les caillebotis qui s'alourdissent et l'humidité, voire la pluie, les imbibe d'eau, de sorte qu'à la longue, ils ne supportent plus le moindre poids, même celui d'une personne qui doit travailler dessus.

Aujourd'hui, le malheureux Loris, employé d'une entreprise de nettoyage industriel, tout comme le malheureux Claudio, ouvrier en CDI, ont tous deux subi le même type d'accident à 50 jours de distance (bien que sur des installations très différentes) et n'ont eu aucune chance de s'en sortir.

Ce qui est révoltant, c'est que précisément au moment où ces événements dramatiques se produisent, le potentiel acquéreur du groupe Acieri d'Italia (AdI), Flackas Group (qui, je le rappelle, a proposé 1 € pour l'achat), présente une brillante demande d' « immunité pénale ». Oui, il voudrait se prémunir contre d'éventuels autres accidents ou contre des rejet de cochonneries sur la ville. Mais le gouvernement lui-même y met du sien, par l'intermédiaire du ministre Urso, probablement inquiet que M. Flacks ne parvienne pas à faire face au poids éventuel de la restructuration de l'usine, et renoue avec Jindal, géant international de l'acier (rappelons que Jindal a déjà ruiné l'usine de Piombino en Toscane), pour voir s'il serait intéressé par le rachat du groupe. Ce dont Urso est sûr, c'est que l'État ne doit pas prendre directement en charge les travaux de rénovation de l'usine. C'est cette attitude qui est la cause du déclin de l'usine et qui la conduit à la fermeture.

La colère ouvrière ne tarda pas à se faire entendre. Les ouvriers de l'ancienne ILVA se mobilisèrent immédiatement avec une grève de 24 heures, y compris à Gênes et à Racconigi. Le lendemain de l'homicide sur le lieu de travail, les ouvriers des entreprises sous-traitantes se sont mis en grève. La déclaration d'un ouvrier à l'entrée des entreprises était émouvante : « Nous avons lancé une souscription, d'une journée de travail, ouverte à tous ceux qui veulent y participer, dont le produit sera reversé à la famille de Loris ». La générosité de la classe ouvrière est immense.

Seule l'intervention de l'État peut empêcher la fermeture. Arrêter les installations, procéder à leur remise en état et construire de nouvelles installations : fours électriques et unité de pré-réduction. Tout le reste consiste simplement à prolonger la durée de vie d'une installation qui ne tient plus debout. En effet, dès qu'une installation entre en service, elle s'arrête peu après en raison de pannes.

Sinistra Anticapitalista soutiendra toutes les initiatives que les syndicats et les travailleurs voudront mettre en œuvre par la luttte afin de s'attaquer sérieusement au problème ancien de la sécurité au travail.

Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro. Source - Anticapitalista, 4 mars 2026.

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Une voix pour les travailleuses du coton au Pakistan

Ancienne enfant travailleuse, Hafeeza Mai dirige un syndicat au Pakistan et aide les femmes du secteur du coton à revendiquer leurs droits, à exiger l'égalité salariale et à (…)

Ancienne enfant travailleuse, Hafeeza Mai dirige un syndicat au Pakistan et aide les femmes du secteur du coton à revendiquer leurs droits, à exiger l'égalité salariale et à protéger leurs enfants contre le travail des enfants.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/13/une-voix-pour-les-travailleuses-du-coton-au-pakistan/?jetpack_skip_subscription_popup

Je m'appelle Hafeeza Mai. J'ai 45 ans et je viens de Basti Pinjran, dans la province du Pendjab, au Pakistan.

Quand j'étais enfant, je voulais aller à l'école, mais mes parents m'ont envoyée cueillir du coton. J'étais très jeune. Mes sœurs et moi travaillions, tandis que nos frères allaient à l'école.

Nous travaillions toute la journée en famille et ne gagnions que 150 roupies (0,55 dollar des États-Unis) pour un maund de coton (40 kg). J'ai été piqué par des insectes et j'ai subi de nombreuses blessures en travaillant dans les champs, plus que je ne peux même en décrire. Une fois, j'ai été gravement blessé près d'un poteau électrique dans le champ.

Quand j'avais 14 ans, mes parents ont décidé qu'il était temps pour moi de me marier.

J'ai refusé, mais ils ont insisté. Je leur ai dit : « Vous ne m'avez jamais éduquée, jamais guidée et jamais préparée à la vie. » Ma mère m'a répondu : « Ne refuse pas. C'est notre tradition. »

Je pleurais parce que je ne comprenais même pas ce que signifiait le mariage. Je pensais que le mariage consistait simplement à s'asseoir ensemble, comme des frères et sœurs.

Lorsque mon mari s'est approché de moi lors de la première nuit de notre mariage, je suis tombée malade de peur. La fièvre a duré jour et nuit, et ma santé s'est effondrée.

Plus tard, mon mari a compris ce qui s'était passé et l'a regretté, réalisant à quel point j'étais jeune et innocente.

Le mariage et le travail volent l'enfant.
Hafeeza Mai, Présidente du Syndicat des travailleurs agricoles unis

Le mariage et le travail volent l'enfance. Tout ce que j'ai toujours voulu, c'était une éducation et la liberté de ne plus cueillir le coton. Les rêves qui m'ont été refusés, j'ai essayé de les réaliser à travers mes quatre enfants. C'est pourquoi je les ai envoyés à l'école.

Puis mon mari est tombé malade et est resté alité pendant 16 ans jusqu'à son décès. J'étais encore très jeune à ce moment-là. Tous mes enfants ont été contraints d'abandonner l'école et de travailler dans les champs de coton.

Puis l'Organisation internationale du Travail est arrivée dans notre région. Elle a soutenu des cueilleurs et cueilleuses de coton comme moi, ce qui a permis à nos enfants d'aller à l'école.

Je me suis assurée que mes enfants poursuivent leurs études jusqu'à la fin du secondaire. L'OIT a fourni des livres, des uniformes, des sacs et du matériel scolaire. Même des chaussures ont été fournies.

Ensemble, les cueilleuses de coton ont formé un syndicat et, pour la première fois, j'ai ressenti un véritable espoir.
Hafeeza Mai, Présidente du Syndicat des travailleurs agricoles unis

La plupart des travailleurs du secteur du coton sont des femmes. C'est un travail épuisant, mal rémunéré et, par le passé, nos salaires étaient souvent retardés pendant des mois.

À cette époque, nous n'avions pas de vêtements adaptés pour travailler dans les champs de coton. Après de longues heures de travail, nos mains nous démangeaient, nos yeux nous brûlaient et nos doigts saignaient parfois. Nous nous sentions souvent étourdies.

Nous pensions que les engrais étaient faits de sucre blanc. Nous ne comprenions pas à quel point les produits pulvérisés étaient dangereux. Les enfants confondaient les bouteilles de pulvérisation avec de l'eau et tombaient malades.

La prise de conscience est venue seulement après notre engagement avec l'OIT. Nous avons appris des mesures de sécurité de base ainsi que nos droits. Nous avons appris que ces produits chimiques endommagent la peau et causent des effets durables. La pulvérisation est devenue plus réglementée et plus sûre.

Grâce aux formations de l'OIT, nous avons appris à nous organiser et compris qu'une seule personne ne peut pas apporter de changement.

Ensemble, les cueilleuses de coton ont formé un syndicat et, pour la première fois, j'ai ressenti un véritable espoir. Par le biais du syndicat, nous rassemblons les femmes et parlons des problèmes auxquels sont confrontées les cueilleuses de coton.

Je suis désormais la présidente du syndicat et je sais que lorsque nous restons unies, nous pouvons résoudre nos problèmes.

Je vais de porte en porte pour expliquer aux femmes comment la cueillette du coton affecte notre santé et les nombreuses difficultés que nous rencontrons dans ce travail. Je les encourage à envoyer leurs enfants à l'école et à défendre leurs droits.

Je parle aux femmes qui sont restées silencieuses pendant des années. Nous parlons ouvertement de la violence — de la part des propriétaires terriens, de membres de la famille et même des maris.

Avant le syndicat, nos vies étaient remplies de peur. Les propriétaires nous menaçaient, parfois avec des armes à feu ou des couteaux, et nous ne pouvions rien dire ni rien faire.

Il existe également beaucoup de discrimination entre le travail des hommes et celui des femmes. Les hommes gagnaient environ 1 000 roupies (3,58 dollars des États-Unis), tandis que les femmes ne recevaient que 350 roupies (1,25 dollar des États-Unis) pour le même travail. Nous croyons qu'à travail égal, salaire égal.

Le syndicat nous aide de nombreuses façons et nous protège, en particulier lorsque les salaires sont refusés. Désormais, les femmes se rendent ensemble chez le propriétaire lorsque nos droits ne sont pas respectés.

Les abus et le désordre dans les champs ont diminué, et les femmes ont désormais accès à des installations de base, comme des sanitaires. Nos conditions de travail sont plus sûres qu'auparavant.

Pendant la plus grande partie de ma vie, je n'ai pas eu le courage d'élever la voix. Aujourd'hui, en tant que présidente d'un syndicat, cela me rend très heureuse de savoir qu'environ 1 200 femmes se tiennent à mes côtés.

Mon message pour elles est simple : connaissez vos droits et défendez-les. Éduquez vos enfants afin qu'ils ne subissent pas les injustices auxquelles nous avons été confrontées dans notre jeunesse.

En bref
* Hafeeza Mai est bénéficiaire du projet de l'OIT « RISE for Impact : principes fondamentaux et droits au travail dans la chaîne d'approvisionnement du coton – Une nouvelle phase, une nouvelle vision ».
* Le projet est mis en œuvre au Pakistan, en Inde et en Ouzbékistan, et est financé par INDITEX.
* Le Pakistan est le cinquième producteur mondial de coton, et sa production alimente les chaînes d'approvisionnement mondiales du textile – ce qui rend le travail décent dans ce secteur essentiel pour les travailleurs et les marchés internationaux.
* Le projet promeut le travail décent en mettant en œuvre une approche intégrée des cinq principes et droits fondamentaux au travail dans la chaîne d'approvisionnement du coton au Pakistan.
* Il s'agit de la liberté d'association et de la reconnaissance effective du droit de négociation collective, de l'élimination de toutes les formes de travail forcé ou obligatoire, de l'abolition effective du travail des enfants, de l'élimination de la discrimination en matière d'emploi et de profession, ainsi que d'un environnement de travail sûr et sain.
* Au Pakistan, ce sont principalement des femmes qui récoltent le coton. Grâce à l'action collective soutenue par le projet RISE for Impact de l'OIT, les travailleuses du coton ont créé et rejoint des syndicats, renforcé les pratiques de sécurité, lutté contre les discriminations salariales et de genre, prévenu le travail des enfants et accru la scolarisation des enfants.
* Le 8 mars 2026 marque la Journée internationale des femmes, placée sous le thème « Droits. Justice. Action. Pour TOUTES les femmes et les filles ».

Hafeeza Mai
Hafeeza Mai dirige un syndicat au Pakistan et est bénéficiaire du projet de l'OIT « RISE for Impact : principes fondamentaux et droits au travail dans la chaîne d'approvisionnement du coton », financé par INDITEX.
https://www.ilo.org/fr/about/newsroom/une-voix-pour-les-travailleuses-du-coton-au-pakistan

A voice for women cotton workers in Pakistan
https://www.ilo.org/about/newsroom/voice-women-cotton-workers-pakistan
Una voz para las trabajadoras del algodón en Pakistán
https://www.ilo.org/es/about/newsroom/una-voz-para-las-trabajadoras-del-algodon-en-pakistan

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De la parole aux actes : le syndicalisme féministe au cœur d’IndustriALL

17 mars, par industriall-union.org — ,
En novembre 2025, alors que les délégués et déléguées se réunissaient à Sydney pour le quatrième congrès d'IndustriALL, le syndicalisme féministe occupait le devant de la (…)

En novembre 2025, alors que les délégués et déléguées se réunissaient à Sydney pour le quatrième congrès d'IndustriALL, le syndicalisme féministe occupait le devant de la scène. La Vice-présidente Rose Omamo y donnait le ton politique de ce qui allait devenir un moment décisif pour l'organisation.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/11/de-la-parole-aux-actes-le-syndicalisme-feministe-au-coeur-dindustriall/

« Cette résolution nous invite à embrasser le féminisme comme un projet politique transformateur. Il ressort comme outil pour s'attaquer aux causes profondes de l'oppression. »

Son intervention ne relevait pas d'une démarche procédurale, elle avait pour objectif d'indiquer un cap. En tant que défenseure de longue date du syndicalisme féministe au sein d'IndustriALL, ses paroles reflétaient des années de travail de syndicalisation mené par le Comité des femmes qui a façonné la résolution et contribué à ce moment crucial. Le féminisme, a-t-elle précisé, n'est pas une thématique de second plan. Il se pose en cadre politique pour le développement du pouvoir d'agir.

Le vote n'a fait l'objet ni d'aucun rejet, ni d'aucune abstention.

Loin d'un simple moment symbolique, l'adoption de ce texte marque un tournant stratégique, une décision politique délibérée des affiliés d'IndustriALL de placer le syndicalisme féministe au centre du programme de l'organisation.

Ce qui s'est déroulé à Sydney a été annonciateur d'un changement structurel. Le féminisme ne siégeait plus en marge du débat syndical. Il était reconnu comme un élément central des stratégies de syndicalisation, des priorités de négociation et de l'orientation au plan international.

La résolution féministe stipule que le syndicalisme féministe doit être intégré dans tous les domaines d'activité d'IndustriALL, de la transition juste à la politique commerciale, de la syndicalisation aux accords-cadres mondiaux, de la santé et la sécurité au travail à la responsabilité des entreprises.

Il ne s'agit pas d'un quelconque accessoire mais d'un témoin de la façon dont l'organisation évolue.

Le féminisme comme projet politique transformateur

Si Rose Omamo a défini l'orientation politique, la première intervention de l'assemblée a prouvé que le syndicalisme féministe constitue un engagement collectif, y compris de la part des dirigeants masculins.

Etienne Vlok, du SACTWU en Afrique du Sud, a commencé par citer les femmes dirigeantes de son syndicat : Présidentes, Secrétaires générales et Représentantes internationales. Pas de geste rhétorique en l'occurrence mais la reconnaissance de changements concrets dans le rapport de force.

« Je viens d'un syndicat dont la Présidence est assumée par une femme. Je viens d'un syndicat dont la Secrétariat général est occupée par une femme… Cela me rend fier. »

Il a exprimé cette fierté avec détermination, validant les progrès accomplis tout en refusant de céder à la complaisance.

« Aujourd'hui 40% des délégués présents à ce congrès sont des femmes. Mais 40%, ce n'est pas la parité. C'est une pierre angulaire sur laquelle construire. »

En tant que premier intervenant dans le débat et en tant que syndicaliste masculin, il s'est exprimé sans détour : la thématique de la transformation féministe ne concerne pas uniquement les femmes. Elle concerne aussi les syndicats. L'objectif poursuivi ne se résume pas à une parité de représentation. Il vise l'égalité structurelle.

La résolution reflète cette approche. Elle exige que la pensée féministe inspire les stratégies de syndicalisation, les négociations collectives et la gouvernance syndicale.

Le leadership des femmes doit non seulement être rendu visible mais doit aussi faire l'objet d'une habilitation avérée, être outillé et intégré dans les processus décisionnels.

Remettre en question les cultures syndicales patriarcales
Plusieurs affiliés ont évoqué en toute franchise la dynamique interne des syndicats.

Leontine Mbolanomena, de la FESATI Madagascar, s'est montrée directe :
« Nous pouvons définir des quotas. Nous pouvons attribuer des titres aux femmes. Mais nous ne faisons pas confiance aux quotas dans la mesure où ils n'impliquent pas de réelles responsabilités ni de prise de décisions. »

Ses propos ont fait mouche, car ils ont soulevé une vérité dérangeante. L'inclusion formelle ne se traduit pas automatiquement par l'exercice du pouvoir. Le syndicalisme féministe requiert un changement structurel dans les processus décisionnels, la prise de responsabilité et la culture du leadership.

Maria Travasson Ramos, de la CNM CUT Brésil, a affiné les enjeux politiques :
« Le féminisme doit s'ancrer dans notre travail quotidien. Pas des mots vides de sens, mais une véritable politique en faveur de la justice. Il ne peut y avoir de syndicats forts sans un féminisme fort. »

Cette logique s'inscrit dans l'ADN de la résolution Les principes féministes doivent façonner les structures, les politiques et les campagnes syndicales. Avec pour ligne de mire la transformation et non la visibilité.

Ancrée dans les réalités du monde du travail

Le débat s'est appuyé sur les expériences vécues dans des secteurs où les travailleuses sont confrontées à une discrimination et à une violence systémiques.

Rukmini VP, de l'INTWF en Inde, a expliqué :
« J'ai été témoin de harcèlement et de discrimination quotidiens à l'égard des salariées sur leur lieu de travail. »

EndangWahyuningsih, de la FSP KEP Indonésie, a établi un lien direct entre le syndicalisme féministe et la santé et la sécurité sur le lieu de travail :
« Les travailleuses ne doivent pas seulement faire partie du Comité des femmes. Elles doivent être représentées dans tous les comités, en particulier ceux chargés de la santé et de la sécurité au travail, où elles ont besoin de protection, notamment en matière de santé reproductive et de harcèlement sexuel. »

La résolution étoffe les normes de santé et de sécurité au travail pour inclure explicitement la santé et les droits sexuels et reproductifs. Elle sollicite une formation sur l'égalité des genres dans l'ensemble des chaînes d'approvisionnement. Elle renforce les engagements visant à institutionnaliser la prévention de la violence et du harcèlement sexistes dans les conventions collectives et les cadres de travail.

Sujana Purba, de FSP2KI Indonésie, l'a exprimé haut et fort :
« Le harcèlement sexuel et la discrimination ne doivent pas être tolérés. »

Ces revendications s'alignent sur l'appel de la résolution en faveur de pratiques salariales transparentes et de mécanismes structurels visant à éliminer les disparités de rémunération et de promotion fondées sur le genre.

Économie politique féministe

L'un des aspects les plus novateurs de la résolution réside dans son adhésion à l'économie politique féministe.

Le texte établit un lien entre la justice de genre et les régimes commerciaux au plan international, la restructuration néolibérale et la crise climatique. Il réclame une stratégie coordonnée d'économie politique féministe au sein d'IndustriALL afin de définir des politiques commerciales et des réponses solidaires.

Darius Guerrero, de PTGWO aux Philippines, a mis ce lien en lumière :
« Nous faisons pression pour obtenir un impôt sur la fortune et la justice climatique, afin que ces deux aspects soient placés au cœur de la transition juste pour laquelle nous nous battons. »

La résolution exige une transition juste en matière de genre qui intègre les charges familiales et l'autonomie économique des femmes. Elle range ces prestations au titre d'activité fondamentale qui doit être formalisée, protégée et intégrée dans les négociations collectives et la politique économique. Le rôle du syndicalisme féministe évolue ainsi de simple agent de représentation à acteur d'une restructuration économique.

Rester ferme face aux réactions négatives

Le texte évoque également la montée de l'autoritarisme de droite et les réactions antiféministes. Il engage les syndicats à défendre l'espace civique et à protéger les femmes syndicalistes confrontées à la répression.

Lamia Safa, du SNP-CDT au Maroc, a résumé les enjeux plus vastes :
« Libérer les femmes, c'est libérer notre société. »

Dans le contexte international actuel, cette position n'a rien de neutre mais elle se veut au contraire stratégique.

Leadership et appropriation institutionnelle

Après le congrès, la Secrétaire générale adjointe Christina Olivier a décrit la résolution comme une étape décisive pour l'orientation politique de l'organisation.

« Cette résolution montre de façon incontestable qu'IndustriALL ne fait pas du féminisme une thématique secondaire. Il est au cœur de notre manière de syndiquer, de négocier et de lutter. Dans le climat actuel d'inégalité et d'hostilité perceptible partout dans le monde, adopter cette position n'est pas une option mais une nécessité. »

Elle souligne que le vote unanime a envoyé un signal fort tant en interne et qu'en externe :
« Nos affiliés se sont exprimés d'une seule voix. Le syndicalisme féministe représente la direction prise par notre mouvement. »

Pour les dirigeants, l'importance de la résolution ne réside pas seulement dans son adoption, mais aussi dans ce qu'elle exige pour aller de l'avant, à savoir des changements concrets dans les stratégies de syndicalisation, les priorités de négociation et la culture institutionnelle.

De la parole aux actes

La résolution défend une vision collective du syndicalisme féministe qui se focalise sur le leadership, les expériences et les droits des travailleuses dans toute leur diversité.

À Sydney, les affiliés ont fait plus qu'adopter un texte. Ils ont revendiqué le féminisme comme cadre central de syndicalisation pour lutter contre le pouvoir des entreprises, l'injustice climatique et les inégalités économiques.

De la représentation à la restructuration

De la reconnaissance à la redistribution du pouvoir

Des paroles aux actes

Au départ d'un engagement, le syndicalisme féministe est devenu une stratégie au cœur même du programme d'IndustriALL. Ce faisant, l'organisation s'est positionnée comme une fédération syndicale internationale tournée vers l'avenir, prête à relever les défis politiques actuels avec lucidité et conviction.

https://www.industriall-union.org/fr/de-la-parole-aux-actes-le-syndicalisme-feministe-au-coeur-d-industriall

From words to power : feminist trade unionism at the heart of IndustriALL
https://www.industriall-union.org/feminist-trade-unionism-industriall-congress-2025

De las palabras al poder : el sindicalismo feminista en el corazón de IndustriALL
https://www.industriall-union.org/es/de-las-palabras-al-poder-el-sindicalismo-feminista-en-el-corazon-de-industriall

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Les experts de l’OIT publient leur rapport annuel sur le respect des normes internationales du travail par les pays

17 mars, par Organisation internationale du travail (OIT) — ,
Comment les pays mettent-ils en œuvre les normes internationales du travail ? Le rapport annuel de la Commission d'experts pour l'application des conventions et recommandations (…)

Comment les pays mettent-ils en œuvre les normes internationales du travail ? Le rapport annuel de la Commission d'experts pour l'application des conventions et recommandations (CEACR) de l'OIT apporte une réponse approfondie et indépendante à cette question.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/10/les-experts-de-loit-publient-leur-rapport-annuel-sur-le-respect-des-normes-internationales-du-travail-par-les-pays/?jetpack_skip_subscription_popup

L'édition 2026 revêt une importance particulière, puisqu'elle coïncide avec le 100e anniversaire de la Commission, pilier du système de contrôle de l'OIT en matière de normes internationales du travail.


Télécharger le rapport

GENÈVE (OIT Infos) – Depuis un siècle, la Commission d'experts joue un rôle central dans le système de contrôle de l'OIT, en examinant la manière dont les États Membres mettent en œuvre les conventions et protocoles ratifiés, en droit et dans la pratique, et en contribuant à garantir la responsabilité, la cohérence et les progrès dans la promotion de la justice sociale et du travail décent. Dans son rapport annuel publié le 13 février 2026, la Commission a adopté une déclaration réaffirmant les valeurs et principes qui ont guidé ses travaux pendant cent ans au sein du système de contrôle de l'OIT.

Le rapport présente également un bref compte rendu de son échange interactif avec les présidents des organes des Nations Unies chargés de surveiller l'application des traités internationaux relatifs aux droits humains, ainsi qu'avec la Présidente du Groupe de travail des Nations Unies sur les entreprises et les droits de l'homme, portant sur les synergies et complémentarités entre leurs mandats respectifs.

Les normes internationales du travail sont des instruments juridiques internationaux adoptés par les gouvernements, les employeurs et les travailleurs représentés à la Conférence internationale du Travail (CIT). Elles peuvent prendre la forme de conventions, de protocoles et de recommandations et visent à promouvoir la justice sociale et le travail décent dans le monde entier. Ils reflètent un seuil universellement applicable de valeurs et de principes communs régissant le monde du travail. Une fois qu'un pays a ratifié une convention ou un protocole de l'OIT, il est tenu de faire régulièrement rapport sur les mesures qu'il a prises pour la mettre en œuvre.

Si les États membres de l'OIT peuvent choisir de ratifier ou non une convention ou un protocole de l'OIT, le système de contrôle de l'OIT examine aussi régulièrement l'effet donné aux recommandations et aux conventions qui n'ont pas été ratifiées. Chaque année, la Commission élabore une Étude d'ensemble consacrée à un thème spécifique. Cette année, l'Étude d'ensemble porte sur l'Emploi et le travail décent pour la paix et la résilience.

La Commission d'experts est un organe indépendant composé de 20 juristes de haut niveauissus de toutes les régions du monde, chargés d'examiner l'application des conventions, protocoles et recommandations de l'OIT par les États Membres, en droit et dans la pratique. Ils siègent à titre personnel et exercent leurs fonctions en toute indépendance et impartialité. La diversité de leurs profils régionaux et professionnels permet à la Commission de bénéficier d'une expérience directe couvrant différents systèmes juridiques, économiques et sociaux.

Le rapport sera soumis à la 114e session de la Conférence internationale du Travail, où les gouvernements, les employeurs et les travailleurs en discuteront au sein de la Commission de l'application des normes de la Conférence.

https://www.ilo.org/fr/resource/actualites/les-experts-de-loit-publient-leur-rapport-annuel-sur-le-respect-des-normes
ILO Experts publish annual report on countries' compliance with International Labour Standards
https://www.ilo.org/resource/news/ilo-experts-publish-annual-report-countries'-compliance-international
Los expertos de la OIT publican su informe anual sobre el cumplimiento de las normas internacionales del trabajo por los países
https://www.ilo.org/es/resource/noticias/los-expertos-de-la-oit-publican-su-informe-anual-sobre-el-cumplimiento-de

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Des pistes pour agir syndicalement contre l’extrême droite

Le travail est un lieu central pour faire face à la vague brune et empêcher la prise annoncée de l'appareil d'État. Pour le syndicalisme c'est la base que de partir du (…)

Le travail est un lieu central pour faire face à la vague brune et empêcher la prise annoncée de l'appareil d'État. Pour le syndicalisme c'est la base que de partir du quotidien et du concret, d'échanger, de créer du rapport de force avec nos collègues. Il y a urgence à passer à la vitesse supérieure en termes d'actions et d'unité intersyndicale. Treize propositions pour aller dans ce sens.

Simon Duteil est syndicaliste donc unitaire ☆ Alliance écologique et sociale ☆ Prof et parent d'élèves en Seine-Saint-Denis ☆ Historien.

11 mars 2026 | tiré du blog de l'auteur sur Mediapart.fr |

Une partie de la force de l'extrême-droite c'est la banalisation de ses propos dans des espaces où il devient difficile voire impossible de contredire. Les idées déshumanisantes peuvent alors devenir majoritaires, banales. Là où l'influence de l'extrême-droite progresse, ce sont aussi les systèmes de dominations patriarcales, racistes, lgbtqiphobes et validistes qui se renforcent appuyant une déshumanisation croissante d'une partie de la population, principalement en France les étrangèr·es, les racisé·es, puis rapidement les “wokes”, les écologistes, les femmes, les LGBTQIA+, les handicapé.es, les syndicalistes…

Pour des millions de travailleuses et travailleurs, nous vivons au quotidien au travail des interactions qui, pour banales qu'elles puissent paraître, servent à forger nos opinions et nos comportements, nos sociabilités, y compris politiques. C'est là que le syndicalisme est essentiel. Il représente aujourd'hui la plus grande force sociale dans ce pays par son nombre d'adhérent.es, son implantation sectorielle et territoriale, ses formations… Il est un outil majeur de mobilisation, de victoires concrètes, de solidarité, d'émancipation, de socialisation positive.

Regardons les choses en face : après le sursaut général de juin et juillet 2024, nos organisations se sont (re)plongées dans leur fonctionnement quotidien, un peu comme si cette situation n'existait pas, comme si la menace allait disparaître. Dérouler dans notre coin nos stratégies et nos tactiques n'ont jusque-là pas permis d'inverser durablement la tendance lourde vis-à -vis de l'extrême-droite. Notre action générale est extrêmement précieuse. Mais peut-on seulement par une action ordinaire faire face à une menace hors du commun ? Il est temps de sortir des inerties internes et de faire dérailler le quotidien.

Que faire ?

Voici quelques pistes qui permettent une mise en œuvre rapide, sans la prétention d'apporter une réponse toute construite, encore moins de donner des leçons aux camarades des différentes forces syndicales. Elles sont complémentaires de l'action quotidienne de défense, de formation, de lutte, de discussions dans nos organisations qui restent centrales et essentielles.

1. En parler dans nos syndicats à toutes les échelles : il faut s'emparer de ce sujet et en faire un élément central de nos discussions. “ Que faisons-nous pour faire reculer l'extrême-droite” ? “Quel impact de telle ou telle décision/action syndicale sur le sujet ?”. Chaque syndicat a son fonctionnement et sa culture propre, avec des logiques d'impulsions différentes. Il est possible d'introduire ces discussions à plein de niveaux, allons-y, sans oublier à chaque fois la dimension unitaire.

2. Faire adhérer son syndicat à VISA (Vigilance et Initiatives Syndicales Antifasciste) et construire des VISA sur nos territoires, par exemple à l'échelle de départements : cela permet à la fois de renforcer un outil unitaire mais aussi de développer un espace de liaison régulier et intersyndical sur le sujet, comme par exemple avec la création récente d'un VISA 93.

3. Renforcer le travail syndical concret et se réapproprier collectivement les questions qui divisent, qui sont instrumentalisées par l'extrême-droite, pour les dépasser. Il s'agit d'échanger avec les collègues et travailler la transposition en revendications positives et progressistes ce qui est actuellement instrumentalisée à l'échelle individuelle par des discours de peurs, de haines ou de division sur les conditions de travail. En faisant collectif on fait reculer l'extrême-droite comme le rappellent des membres des Ateliers Travail et Démocratie.

4. Créer des espaces de discussions au travail sur des bases larges en partant de la défense des droits humains et des libertés démocratiques : l'objectif c'est de se regrouper le plus largement possible, de sortir de la torpeur et des angoisses individuelles, de se redonner de la confiance collectivement. Il s'agit aussi de permettre à celles et ceux qui veulent se serrer les coudes, qui souffrent de la période, qui veulent agir, y compris des collègues non syndiqué·es, de trouver un espace pour agir qui peut être informel ou non (collectif, comité...). Et si jamais en 2027 l'extrême droite s'empare de l'appareil d'État, les liens construits pourront servir de base de solidarité pour s'allier, ralentir et empêcher les politiques inhumaines, notamment racistes, sur le modèle de ce que nous avons pu voir à Minneapolis.

Stopper la subvention de l'extrême-droite par les comités d'entreprises : box de Stérin, séjour au Puy du faux, boycott de la galaxie Bolloré… Il faut en finir avec ces financements directs et les syndicats peuvent assez facilement le porter ensemble dans un maximum d'entreprises.

6. Quitter les outils de la fascisation. Si nous avons toutes et toutes des contradictions, il est temps de fermer les comptes X (ex Twitter) qui enrichissent Elon Musk et faussent le débat public pour migrer vers des espaces plus neutres en terme algorithmique (Bluesky) et/ou libres (Mastodon)…

7. Travailler l'unité syndicale, y compris électorale : plus nous avançons ensemble, plus nous donnons confiance dans le syndicalisme aux travailleuses et travailleurs. Bien sûr ce n'est pas possible partout. Mais dans une période où il faut faire bloc, construire l'unité, ce qui demande des efforts, n'a jamais été aussi important. Et nous avons souvent plus en commun que ce que l'on croit. De fait, sur ce sujet dans les secteurs professionnels, la responsabilité incombe le plus souvent “au plus gros”. L'année 2026 est particulièrement importante en termes d'élections professionnelles : nous devons éviter les crispations et les fracturations dans un moment démocratique majeur au travail.

8. Faire reculer le désert syndical : l'existence de sections, l'implantation syndicale est un frein à l'expansion de l'extrême-droite. Le mouvement syndical, malgré ses efforts, est en échec et n'est pas présent dans de nombreux secteurs et entreprises. C'est d'ailleurs une des causes de la mobilisation des Gilets Jaunes. Et si on imaginait une campagne unitaire de syndicalisation à porter ensemble pour aller en direction des travailleuses et travailleurs ? Ce serait un signal fort vers le monde du travail. Expérimentons ça avec nos unions locales et nos unions départementales et dans les secteurs où l'entente est bonne pour créer et diffuser des exemples concrets d'action unitaire car là où le syndicalisme avance, l'extrême-droite recule.

9. Adopter et développer la centralité d'une écologie protectrice pour les travailleuses et travailleurs, basée sur l'utilité sociale des modes de production et de consommation. La crise climatique et environnementale accélère l'urgence pour des transformations et bifurcations majeures. Nous devons nous en emparer de façon plus forte dans nos syndicats pour en faire un levier de convergences et de mobilisations et contrer les peurs, mensonges et les politiques climaticides entretenues en particulier par l'extrême-droite qui, dans un cercle vicieux, s'en alimente.

10. Porter des revendications communes positives et unifiantes avec le mouvement social et la société civile : le travail de la coalition en 2024 a été fait en urgence. Il peut être repris et approfondi car au-delà d'un projet défensif, il nous faut des mesures claires, fortes et unifiantes pour irriguer la société et proposer un autre avenir que celui de haine de l'extrême-droite qui intègre une approche intersectionnelle des dominations.

11. Mettre en place une relation indépendante avec les partis politiques progressistes : il est possible de protéger à la fois notre autonomie vis-à-vis des partis politiques et de pouvoir inventer un nouveau un dialogue constructif et critique, en particulier avec une alliance électorale progressiste. Si nos mesures sont reprises par un pouvoir politique, nous pouvons mettre en place un comité de vigilance post-électoral pour suivre l'application des mesures et maintenir notre rôle de contre-pouvoir.

12. Affirmer notre solidarité inter-organisationnelle : l'extrême-droite se nourrit de polémiques et d'attaques contre des bouts de notre écosystème général pour pousser nos divisions et nous affaiblir : combien d'associations, de syndicats, de personnalités attaquées, parfois physiquement ? Acceptons d'avoir des différences de positions et de pratiques tout en défendant celles et ceux qui sont pris.es pour cible. Le pluralisme est une de nos forces, la solidarité aussi.

13. Être capable d'impulser des luttes et d'utiliser ensemble l'ensemble des outils de mobilisation : car nous n'aurons rien sans nous mobiliser, que nos victoires améliorent le quotidien et font reculer les peurs et les haines. Cerise sur le gâteau, l'extrême-droite est particulièrement inaudible quand nous occupons le terrain social. De la pétition à la grève, de la réunion d'information syndicale à la tenue d'événements publics, multiplions notre visibilité unitaire pour engranger des victoires concrètes qui permettent de faire avancer l'égalité et les droits des travailleuses et des travailleurs.

S'unir et repasser à l'offensive

Aujourd'hui nous sommes au bord d'un nouveau gouffre dont nous percevons les contours mais ne mesurons pas la profondeur. S'il paraît difficile de résister à son attraction, il sera encore plus difficile d'en sortir. Que serions nous alors obligé·es de faire ? Quelles alliances désespérées dans un paysage dévasté ? Quels renoncements pensés comme impossibles aujourd'hui seraient nécessaires pour constituer une alliance encore plus large permettant de tourner la page d'une extrême-droite au pouvoir ?

Ne tardons pas et soyons à la hauteur de la situation en regardant en face ce que nous faisons actuellement et ce que nous pourrions faire. Nous ne pourrons pas dire “nous ne savions pas”.

Le syndicalisme est un pragmatisme du quotidien. Mais nous avons toutes et tous une responsabilité dans nos lignes d'actions dans la période. Si nous créons de la division dans un moment de montée des périls, nous affaiblissons nos capacités de résistance. Et elle peut être multiple, à toutes les échelles.

Mesurons nos choix au miroir de la période et à leur impact sur notre camp social si nous proposons des mesures clivantes chez les travailleuses et travailleurs - par exemple sur le type de système de retraites - ou si nous construisons avant tout de l'identitaire de type “On est les plus fort·es” qui permet peut être de serrer les rangs en interne à court terme mais qui construit du désintérêt des autres, du sectarisme et du repli sur soi.

Il faut se préparer activement. Je ne fais pas partie de ces gens, parfois des camarades, qui ont baissé les bras et qui pensent que nous allons, quoi qu'il arrive, devoir subir une majorité parlementaire et un·e président·e d'extrême-droite, devoir subir des violences et des reculs d'une réaction sans précédents depuis plus d'un demi-siècle. Notre fatalisme fera leur victoire.

Rien n'est écrit. Alors ni stupeur, ni résignation.

Que ce soit en pacte, en alliance ou en coalition nous avons l'impérieuse nécessité d'empêcher le pire. Nous pouvons faire la différence, et construire une alternative enviable. Et si ensemble on contre-attaque, on pourrait même y prendre goût et transformer l'urgence en force pour écrire une nouvelle page majeure de l'histoire du syndicalisme au profit des travailleuses et des travailleurs.

Ce texte est l'extrait d'une publication de décembre 2025 sur ce blog Médiapart qui a été réactualisée et augmentée pour le prochain numéro de larevue de réflexion syndicale Les Utopiques à paraître ce printemps aux éditions Syllepse.

Cinq façons de concrétiser la transformation de genre au travail

17 mars, par industriall-union.org — ,
Tiré de Entre les lignes et les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/16/pas-de-justice-pour-les-femmes-sans-droits-syndicaux-et-autres-textes/?jetpack_ski

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/16/pas-de-justice-pour-les-femmes-sans-droits-syndicaux-et-autres-textes/?jetpack_skip_subscription_popup

Si vous êtes une femme active, vous éprouvez probablement déjà ce sentiment. Vous travaillez aussi dur que votre collègue masculin, mais vous gagnez moins. Vous assumez davantage de responsabilités à la maison, mais vous en êtes pénalisée sur votre lieu de travail. Vous prenez la parole lors d'une réunion, mais on vous la coupe aussitôt.

L'inégalité des genres au travail n'est pas le fruit du hasard. Elle est intégrée dans les structures, assimilée par les personnes qui établissent les règles, par celles à qui elles s'adressent et par celles qui en sont exclues. La transformation des relations entre les sexes se pose en vecteur de changement. Voici cinq façons d'atteindre cet objectif.

1. Reconnaître que « mettre tout le monde sur le même pied » n'est pas synonyme d'égalité

La plupart des employeurs affirment traiter les hommes et les femmes de manière égale. Ce qui n'est pas synonyme de résultats équitables, surtout lorsque les règles ont été rédigées en fonction d'un seul groupe.

Prenons l'exemple des équipements de sécurité. Pendant des décennies, les équipements de protection ont été conçus pour le corps masculin moyen. Les femmes devaient se contenter d'une panoplie qui ne convenait pas à leur morphologie et se trouvaient donc exposées à un risque d'accident plus élevé. La règle était « la même » pour tout le monde. Au détriment du résultat.

La transformation de genre implique d'aller au-delà du simple constat de la problématique. Il s'agit de changer les règles en profondeur, d'impliquer les femmes dans leur rédaction, de remettre en question les idées reçues sur les personnes auxquelles certains emplois sont destinés et de s'assurer que les systèmes de sécurité, de rémunération et de promotion fonctionnent de manière analogue pour tout le monde.

Un bon test d'évaluation pour toute politique en milieu de travail : pour qui a-t-elle été conçue et qui exclut-elle ?

2. Prendre en compte le travail que personne ne veut voir

Avant et après leurs heures de travail rémunéré, la plupart des femmes prestent une seconde journée de labeur. Cuisiner, nettoyer, élever les enfants, s'occuper des parents âgés, autant de tâches qui permettent aux familles et aux communautés de fonctionner, mais qui ne figurent ni sur une fiche de paie ni dans les chiffres du PIB.

À l'échelle mondiale, les femmes effectuent 76,2% de l'ensemble des tâches domestiques non rémunérées, soit au-delà de trois fois plus que les hommes, selonl'Organisation internationale du travail (OIT). On évalue à 708 millions le nombre de femmes qui sont totalement exclues du marché du travail rémunéré en raison de leurs responsabilités familiales, contre 40 millions d'hommes. Au rythme où les choses évoluent actuellement, l'OIT estime qu'il faudra 210 ans pour combler cet écart.

Cet aspect est important pour les travailleuses, car leurs responsabilités familiales les suivent sur leur lieu de travail, délimitant les emplois qu'elles peuvent occuper, les horaires qu'elles peuvent assumer ainsi que leur évolution de carrière. Une véritable égalité entre les sexes implique de reconnaître ce travail, de le redistribuer plus équitablement et de créer des lieux de travail qui en tiennent compte. Et ce par le biais de congés parentaux que les pères utilisent réellement, de services de garde d'enfants abordables et d'horaires flexibles qui ne compromettent pas la carrière.

3. Combler l'écart salarial et obliger les employeurs à en apporter la preuve

Les femmes gagnent environ 20% de moins que les hommes à l'échelle mondiale. Comme l'affirment les Nations Unies : à travail de valeur égale, pour chaque dollar gagné par un homme, une femme perçoit 77 cents. Les mères sont les plus touchées : leur salaire diminue à chaque nouvelle naissance, tandis que celui des pères augmente la plupart du temps.

Une partie de cet écart résulte d'une discrimination flagrante. Mais il reflète surtout un phénomène plus profond : les emplois principalement exercés par des femmes sont moins valorisés que des postes équivalents majoritairement occupés par des hommes. Une aide-soignante gagne une fraction du salaire d'un agent de sécurité, en dépit de compétences et de responsabilités comparables.

Pour combler cet écart, il importe avant tout de le rendre visible. Les employeurs doivent publier des données salariales ventilées par sexe et par fonction, pour éviter toute tentative de dissimulation. Les travailleurs, les travailleuses et les syndicats pourront alors utiliser ces données pour contester les inégalités salariales lors des négociations, publiquement et devant les tribunaux.La boîte à outils sur l'équité salariale d'IndustriALL est un guide pratique gratuit spécialement conçu pour aider les syndicats à lutter contre l'écart salarial entre les sexes, depuis la sensibilisation jusqu'à la négociation de la transparence salariale avec les employeurs.

4. Changer l'institution, pas uniquement les règles

Les politiques ont leurs limites. Pour obtenir un changement durable, il faut modifier la culture des organisations, y compris les syndicats eux-mêmes. Comme l'a fait valoir la Professeure Akua Opokua Britwum, l'une des principales académiciennes féministes d'Afrique, lors de la réunion du Comité des femmes d'IndustriALL qui s'est tenue au Cap en juin 2023 :

« Vous pouvez nommer 100% de femmes à la direction d'un syndicat, mais si les structures et la culture restent inchangées, ce syndicat continuera à décevoir les travailleuses. »

IF Metall, la fédération syndicale suédoise des métallurgistes, a inscrit les principes féministes dans ses statuts fondateurs, tandis que le syndicat français CGT a introduit la parité hommes-femmes au sein de son Comité directeur en 1999. En Espagne, en 2017, ELA a mené une enquête anonyme auprès de l'ensemble de ses adhérents, posant des questions sans fard sur la discrimination et les préjugés au sein du syndicat lui-même. Les questionnaires ont été complétés par 95% des personnes interrogées et les résultats obtenus se sont avérés embarrassants. Les dirigeants d'ELA ont néanmoins agi en conséquence.

Les hommes font également partie de ce processus. Un milieu de travail qui attend des femmes qu'elles s'occupent de tout à la maison et qu'elles défendent l'égalité au travail ne constitue pas un environnement féministe, mais un contexte épuisant. Les syndicats et les employeurs qui ont directement impliqué les travailleurs, par le biais de formations et de conversations sans détour sur la manière dont les normes de genre nuisent également aux hommes, ont réalisé des progrès plus durables.

5. Connaissez vos droits et exigez qu'ils soient respectés

Les travailleurs et travailleuses ont plus de droits que beaucoup ne le pensent et ces droits existent parce que les générations précédentes se sont battues pour les obtenir. En matière d'égalité des sexes au travail, certaines des protections parmi les plus importantes proviennent des normes internationales établies par l'OIT.

La Convention sur la violence et le harcèlement (C190) établit que chaque travailleur et travailleuse a droit à un lieu de travail exempt de violence et de harcèlement, y compris de violence sexiste. La Convention sur l'égalité de rémunération (C100) énonce le principe de l'égalité de rémunération pour un travail de valeur égale. Il ne s'agit pas d'objectifs ambitieux, mais de normes contraignantes dans les pays qui les ont ratifiées.

Le problème réside souvent dans leur mise en application. Les droits sur le papier n'ont que peu de sens en l'absence de pression pour les mettre en œuvre. Cette pression émane des travailleurs syndiqués, au sein de leurs organisations, durant les campagnes et sur les lieux de travail. IndustriALL a développé une boîte à outils pour former les formateurs sur la C190, disponible en une quinzaine de langues, afin d'aider ses affiliés à mettre la convention en pratique.

La résolution féministe de 2025, adoptée par les affiliés d'IndustriALL, définit un programme complet : de l'égalité salariale et la sécurité sur le lieu de travail au care, en passant par la justice climatique et la lutte contre la montée de l'autoritarisme. Elle indique explicitement que la justice de genre n'est pas une question secondaire pour le mouvement syndical. Elle est le mouvement syndical.

« La transformation des relations entre les sexes ne se fera pas sans lutte. Les outils, les cadres et la solidarité existent bel et bien. La question est de savoir si nous les utilisons avec détermination et dans un but commun. », a déclaré Christina Olivier, Secrétaire générale adjointe d'IndustriALL.

https://www.industriall-union.org/fr/5-facons-de-faire-de-la-transformation-de-genre-au-travail-une-realite

5 ways to make gender transformation at work a reality
https://www.industriall-union.org/5-ways-to-make-gender-transformation-at-work-a-reality
5 maneras de hacer realidad la transformación de género en el trabajo
https://www.industriall-union.org/es/5-formas-de-hacer-realidad-la-transformacion-de-genero-en-el-trabajo

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Palestine : Francesca Albanese lance un appel à contributions sur le rôle des médias depuis le 7 octobre 2023

17 mars, par Agence Média Palestine — , , ,
Francesca Albanese, rapporteure spéciale sur la situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 lance un appel à contributions sur « le (…)

Francesca Albanese, rapporteure spéciale sur la situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 lance un appel à contributions sur « le rôle des médias dans le contexte des politiques et pratiques d'Israël à l'égard du peuple palestinien, en particulier après le 7 octobre 2023 ».

Tiré d'Agence média Palestine.

L'appel commence par rappeler le contexte : en janvier 2026, 292 journalistes palestinien·nes avaient été tué·es par Israël, des centaines blessé·es et plus de 200 arrêté·es et détenu·es arbitrairement. Sans compter les violences, les intimidations, les déplacements forcés et le ciblage des familles des journalistes de Gaza. L'interdiction des médias étrangers d'entrer dans Gaza « viole les principes fondamentaux de transparence et entrave la vérification indépendante des crimes de guerre allégués », ajoute l'appel.

Dans cette situation d'entrave à la liberté d'information, les médias étrangers, souligne le texte, ont relayé des « schémas récurrents de désinformation, y compris des cas de discours de haine et de rhétorique déshumanisante ». De même des « restrictions » et des « représailles » ont été constatés dans certaines rédactions à l'encontre de journalistes pour leur couverture des questions israéliennes ou palestiniennes.

« Il est rare qu'un conflit mette en cause la liberté d'opinion et d'expression de manière aussi étendue et bien au-delà de ses frontières », ajoute l'appel.

Les contributions attendues pourront provenir de simples citoyens·nes, de journalistes, de travailleur·euses des médias, d'universitaires, d'organisations de la société civile et d'autres acteurs pertinents sur le rôle des médias. Ils devront, entre bien d'autres points, donner des exemples illustrant « les processus de déshumanisation des Palestinien·nes, notamment par des représentations niant leur statut de civils ou présentant les Palestinien·nes comme un ennemi indifférencié », « la diffusion de désinformation et de récits discréditant le travail des journalistes palestiniens » et apportant des preuves que « de tels récits reflètent des lignes éditoriales institutionnelles plutôt qu'une conduite journalistique isolée ».

Une perspective de gauche sur la guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan

17 mars, par Farooq Sulehria — , , ,
Alors que les frappes transfrontalières s'intensifient et que le ministre pakistanais de la Défense déclare une « guerre ouverte » contre le gouvernement taliban afghan, la (…)

Alors que les frappes transfrontalières s'intensifient et que le ministre pakistanais de la Défense déclare une « guerre ouverte » contre le gouvernement taliban afghan, la politique menée de longue date par Islamabad vis-à-vis de l'Afghanistan semble soumise à de fortes tensions. S'agit-il simplement d'un nouvel épisode dans une relation frontalière instable — ou des retombées de décennies de stratégie militarisée et de politique par procuration ?

Tiré de Inprecor
1er Mars 2026

Par Farooq Sulehria

Dans cet entretien accordé à Alternative Viewpoint, Farooq Sulehria – militant de la IVe Internationale, universitaire et journaliste pakistanais – analyse la crise sous un angle structurel. Il revient sur l'héritage de la « profondeur stratégique », sur la dynamique de Frankenstein du patronage djihadiste, sur le caractère idéologique du régime taliban et sur les dangers du campisme au sein de certaines fractions de la gauche. Rejetant à la fois le militarisme d'État et l'autoritarisme théocratique, Sulehria soutient que la confrontation actuelle reflète une crise plus profonde de l'ordre régional, dont les coûts seront supportés en premier lieu par les classes populaires des deux côtés de la ligne Durand (1).

Le ministre pakistanais de la Défense a déclaré une « guerre ouverte » contre le gouvernement taliban afghan. Cette escalade constitue-t-elle une rupture tactique ou marque-t-elle l'épuisement de la vieille doctrine du Pakistan concernant l'Afghanistan ?

Il ne s'agit ni d'une rupture tactique ni de l'épuisement du concept de la « profondeur stratégique ». Cette déclaration traduit la frustration croissante d'Islamabad face à un conflit qui s'enlise. Une déclaration de guerre ne se fait pas à la légère ; elle suppose des préparatifs préalables. Ce n'est qu'après avoir épuisé d'autres options que le Pakistan a désigné comme adversaire le régime taliban qu'il avait autrefois contribué à installer. Ironie de l'histoire : le ministre de la Défense Khawaja Asif avait lui-même exprimé sa gratitude lorsque les talibans avaient vaincu les États-Unis et repris Kaboul.

Les affrontements frontaliers se sont intensifiés depuis octobre dernier, donnant lieu à des frappes pakistanaises contre Kaboul et d'autres villes. Le Qatar, la Turquie et la Chine auraient facilité 65 cycles de négociations entre Kaboul et Islamabad — sans résoudre la question du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP, mouvement des talibans pakistanais). Pendant ce temps, ce dernier a intensifié ses attaques au Pakistan, opérant depuis des sanctuaires en Afghanistan. Près de 1 000 attentats ont été recensés l'an dernier, la plupart attribués au TTP.

Depuis octobre, le Pakistan a fermé sa frontière et suspendu ses échanges commerciaux avec l'Afghanistan. Pays enclavé, celui-ci dépend fortement du Pakistan pour le transit commercial – notamment vers l'Inde – ainsi que pour des importations essentielles comme le blé, les légumes ou les médicaments.

Parallèlement, les actions nationalistes se sont intensifiées dans la province pakistanaise du Baloutchistan. Islamabad accuse l'Inde de soutenir les séparatistes baloutches. De son côté, le régime taliban a développé des relations avec New Delhi, au grand dam d'Islamabad, en partie pour contrebalancer la pression pakistanaise.

Pendant des décennies, le Pakistan a justifié l'octroi de refuges aux talibans afghans au nom de la « profondeur stratégique », selon laquelle l'Afghanistan devait servir d'« arrière-cour amicale » en cas de conflit avec l'Inde, puissance démographiquement et militairement supérieure. Cette logique continue de structurer la pensée stratégique pakistanaise.

Le concept de « profondeur stratégique » a influencé la politique d'Islamabad pendant des décennies. Cette doctrine s'est-elle effondrée ?

Au contraire, elle semble loin d'avoir disparu. Des commentateurs proches de l'establishment évoquent ouvertement l'hypothèse d'un changement de régime à Kaboul. Il est difficile de déterminer si Islamabad poursuit activement cette option, mais on ne peut l'exclure. Le Pakistan a déjà expérimenté diverses formes d'ingérence politique en Afghanistan.

Ces idées peuvent paraître irréalistes, voire contre-productives. Elles révèlent néanmoins la persistance – voire l'obsession – dans la « profondeur stratégique ». L'escalade actuelle traduit la volonté d'Islamabad de discipliner un régime taliban qui ne se comporte plus comme un mandataire docile.

Dans quelle mesure ce conflit est-il le produit de l'engagement historique du Pakistan dans la guerre par procuration ?

C'est un cas classique du monstre de Frankenstein – ou de l'apprenti sorcier. Le Pakistan est depuis longtemps à la fois le berceau et le terreau du fondamentalisme islamique. Depuis le soi-disant « djihad afghan » – que ses critiques qualifiaient de « djihad du dollar » – l'État a encouragé ce qui s'apparente à une véritable industrie du djihad.

D'abord dirigée contre l'occupation soviétique, cette infrastructure a ensuite été tournée contre l'Inde. La distinction opérée entre « bons » et « mauvais » talibans montre que la logique politique sous-jacente demeure intacte.

Comment évaluer la responsabilité du régime taliban ?

Le régime afghan a manifestement peu fait pour contenir le TTP. Certains invoquent son incapacité à contrôler pleinement le groupe. Mais des affinités idéologiques, des contraintes pratiques et des calculs géopolitiques entrent également en jeu. Les talibans ont utilisé la carte du TTP pour affirmer leur autonomie vis-à-vis du Pakistan et diversifier leurs alliances régionales.

Sommes-nous face à un simple cycle d'agression et de représailles ?

Il s'agit d'un choc de barbaries. Aucune des deux parties ne peut prétendre à une supériorité morale. Le régime taliban a institutionnalisé ce qui s'apparente à un apartheid de genre et gouverne par la peur. Sa base sociale est étroite.

De son côté, l'establishment militaire pakistanais raisonne à travers une vision sécuritaire du monde, considérant chaque question comme une affaire de sécurité nationale. Lorsque deux régimes privilégient la coercition au détriment de la politique, l'espace diplomatique se réduit.

Les civils en paient le prix. Les Afghans vivent dans des conditions infernales depuis 1979. Les populations pakistanaises, notamment au Khyber Pakhtunkhwa (2), ont subi la violence des talibans, les opérations militaires de l'État et les conflits confessionnels. Les interventions impérialistes occidentales – de la guerre froide à la « guerre contre le terrorisme » – ont posé les bases de cette catastrophe, que les acteurs régionaux ont ensuite consolidée.

Comment caractériser le régime taliban aujourd'hui ?

Certains ont tenté de présenter les talibans comme des islamo-nationalistes. Je ne partage pas cette analyse. Ils représentent l'une des formes les plus extrêmes du fondamentalisme islamique.

Le nationalisme met l'accent sur la langue, la culture et l'histoire communes. Le fondamentalisme islamique subordonne ces catégories à un ordre religieux transnational régi par la charia. La culture y est souvent dénoncée comme une corruption morale.

Certaines lectures ont même voulu voir dans les talibans une expression de la lutte des classes. Ces interprétations relevaient déjà d'un campisme apparu après le 11 septembre.

Comment aborder la question de la souveraineté ?

Le Pakistan invoque la souveraineté contre les sanctuaires du TTP ; les talibans l'invoquent contre les frappes aériennes. Chacun mobilise le droit international de manière opportuniste. C'est un choc de barbaries.

Les véritables victimes sont les civil·es des deux côtés de la ligne Durand.

Que révèle cette crise sur l'ordre régional ?

Elle s'inscrit dans une instabilité croissante des relations internationales. L'ONU apparaît marginalisée. Un ordre libéral profondément hypocrite est remplacé par une configuration plus volatile encore. La multiplication des guerres interétatiques est un signe inquiétant.

Quel impact pour les classes populaires ?

Comme toujours, ce sont les classes populaires qui paieront le prix – déplacements, chômage, militarisation, austérité accrue.

Quelle position pour la gauche ?

Le Pakistan ne pourra vaincre le fondamentalisme sans adopter une orientation résolument laïque. Le régime taliban ne doit pas être reconnu. La solidarité doit aller au peuple afghan – en particulier aux femmes confrontées à un apartheid institutionnalisé.

La gauche ne doit s'aligner ni sur Islamabad ni sur Kaboul. Nous rejetons la guerre et exigeons justice, démocratie et responsabilité.

Il est préoccupant de voir certains se réclamant de la gauche soutenir l'escalade militaire au nom de l'anti-fondamentalisme. Cela relève d'un « orientalisme interne » : une lecture chauvine du conflit comme choc des civilisations.

Existe-t-il un espace pour une solidarité régionale ?

Nous devons dépasser le cadre strictement pakistano-afghan et penser en termes sud-asiatiques. En Afghanistan, la répression rend les réseaux diasporiques essentiels. Au Pakistan aussi, les voix progressistes sont marginalisées.

Mais un tel projet est indispensable. Ce n'est qu'en construisant une solidarité régionale que nous pourrons affronter à la fois le militarisme et le fondamentalisme.

Publié le 1er mars 2026 par Alternative Viewpoint.

1. La ligne Durand est le nom donné à la frontière de 2 430 kilomètres entre l'Afghanistan et le Raj britannique, établie le 12 novembre 1893 par un accord entre l'émir Abdur Rahman Khan et Sir Mortimer Durand représentant l'Empire britannique. Elle divise artificiellement des tribus pachtounes qui partagent la même langue et la même organisation sociale. Cette frontière entre le Pakistan et l'Afghanistan n'est pas reconnue par ce dernier.

2. Khyber Pakhtunkhwa est l'une des quatre provinces fédérées du Pakistan, située dans le nord-ouest du pays, le long de la frontière avec l'Afghanistan.

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L’Afrique face aux chocs de la guerre contre l’Iran

17 mars, par Paul Martial — ,
Sans grande possibilité d'atténuer le choc économique provoqué par la guerre dans le Golfe, l'Afrique apparaît plus fragilisée dans un monde où prévaut la loi du plus fort. (…)

Sans grande possibilité d'atténuer le choc économique provoqué par la guerre dans le Golfe, l'Afrique apparaît plus fragilisée dans un monde où prévaut la loi du plus fort.

À l'exception d'un missile aperçu dans le ciel égyptien, le Continent reste pour l'heure à l'écart du conflit déclenché par les États-Unis et Israël contre l'Iran, tant que les Houthis, alliés du régime des mollahs, préfèrent consolider leur pouvoir dans le nord du Yémen. Le risque de bombardement par leurs forces sur les positions israéliennes de l'archipel de Dahlak et du mont Soira en Érythrée, ou encore sur la base militaire américaine de Djibouti, est donc pour l'instant écarté.

Conséquences spécifiques

Au Nigeria, où la communauté chiite est importante, le Mouvement islamique du Nigeria a organisé des manifestations dans plusieurs grandes villes du Nord, mais aussi à Lagos et à Abuja. Une partie de cette communauté pourrait se radicaliser, d'autant que le gouvernement a autorisé une présence militaire des USA sur le territoire.

Autre possibilité, la réduction par Dubaï de son soutien en armement aux Forces de soutien rapide du Soudan et à l'Armée nationale libyenne du maréchal Haftar.

La flambée du prix du pétrole inquiète particulièrement les pays enclavés. À cet égard, le Mali est parmi les plus durement touchés : il doit importer bien plus que ses besoins habituels afin d'anticiper les bombardements des groupes islamistes contre les convois de camions citernes approvisionnant Bamako.

Une économie encore plus fragilisée

À l'exception des exportateurs de pétrole et de gaz — comme l'Angola, le Nigeria ou l'Algérie — susceptibles d'en tirer un bénéfice relatif, la majorité des pays africains subissent une hausse brutale du coût de l'énergie sans disposer de marges de manœuvre, qu'il s'agisse de réserves stratégiques ou de capacités budgétaires. Les crises successives — la pandémie de Covid-19 puis la guerre en Ukraine — ont déjà profondément ébranlé les économies africaines.

Depuis le début du conflit, les monnaies locales sont délaissées au profit du dollar, alourdissant le service de la dette et le coût des importations, ce qui accentue l'inflation. Celle-ci est également nourrie par la désorganisation des chaînes d'approvisionnement, perturbées par le blocage du détroit d'Ormuz.

Répercussions à moyen terme

À moyen terme, les effets risquent d'être lourds. En une décennie, les pays du Conseil de coopération du Golfe ont investi près de 100 milliards de dollars en Afrique dans les domaines des ports, de la logistique, de l'énergie et des technologies. Désormais, ces priorités financières seront réorientées vers la réparation et la reconstruction des infrastructures bombardées par l'Iran.

Les exemples répétés de violation du droit international des grandes puissances, affaiblissent davantage l'Afrique et encouragent les ambitions territoriales de certains tyrans comme Paul Kagamé, Abiy Ahmed en Ethiopie ou Mohammed VI. Ces dynamiques risquent d'accentuer des conflits, souvent ignorées par la communauté internationale.
Paul Martial

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Sénégal : la fracture au sommet

17 mars, par Serigne Sarr — , ,
Nous présentons la première partie d'une analyse de notre correspondant à Dakar sur les tensions au sommet de l'État entre le président Bassirou Diomaye Faye et le premier (…)

Nous présentons la première partie d'une analyse de notre correspondant à Dakar sur les tensions au sommet de l'État entre le président Bassirou Diomaye Faye et le premier ministre Ousmane Sonko, tous deux des membres dirigeants du parti Pastef. Rappelons que les deux ont été emprisonnés durant le mandat de l'ancien président, Macky Sall. Devant l'inéligibilité de Sonko, le plus populaire des deux protagonistes, à se présenter à la présidence en 2024, Faye fut présenté comme le substitut à Sonko et gagna dès le premier tour l'élection présidentielle. La deuxième partie sera disponible dans une semaine. La rédaction.

Tiré d'alter.quebec

Il y a moins de deux ans, le Sénégal vivait un moment historique rare sur le continent africain : deux hommes sortis de prison, portés par une vague populaire de rupture, accédaient au pouvoir avec une majorité écrasante et la promesse solennelle d'une gouvernance nouvelle. « Diomaye moy Sonko » — Diomaye est Sonko — résumait en trois mots ce que le peuple sénégalais avait choisi : non pas un homme, mais un projet ; non pas un leader, mais un tandem.

Aujourd'hui, ce slogan fondateur et fédérateur semble s'essouffler au grand désarroi de la population et la Nation retient son souffle.

Anatomie d'une rupture annoncée

L'année 2025 restera gravée dans la mémoire collective nationale en raison des divergences apparues au sommet de l'exécutif entre le chef de l'État, Bassirou Diomaye Faye, et son premier ministre Ousmane Sonko. Ces tensions ont éclaté publiquement le 10 juillet 2025, à l'occasion de l'installation du Conseil national du Pastef, le parti du pouvoir, lorsque Sonko dénonça le silence du Président face aux attaques répétées dont il estimait être la cible.

Le casus belli décisif surgit en novembre 2025. La décision de Bassirou Diomaye Faye de nommer Aminata Touré, ancienne ministre de Macky Sall, à la tête de la coalition présidentielle a suscité de vives critiques au sein du Pastef. Je participais publiquement à interpeller Mimi Touré afin de plutôt décliner.

Alors qu'Ousmane Sonko avait affirmé publiquement en 8 novembre qu'il n'y aurait pas de changement à la tête de la coalition, le Président Diomaye, par une lettre du 11 novembre, mit fin à la mission de Madame Aïda Mbodj — proche alliée de Sonko pour la remplacer par Aminata Touré. La réponse du Pastef fut cinglante : le parti d'Ousmane Sonko estima que le chef de l'État n'avait tout simplement pas le pouvoir de prendre une telle décision, affirmant ne partager avec Aminata Touré « ni les mêmes valeurs ni les mêmes principes ».

Le 7 décembre 2025, lors de la Journée des Martyrs, Ousmane Sonko admit sans équivoque ses divergences avec le Président, devant une foule de militantes et militants. Le slogan originel « Diomaye moy Sonko » s'était désormais inversé dans la rue en « Diomaye du Sonko » — Diomaye n'est pas Sonko.

Une divergence de nature, pas seulement de méthode

Il serait réducteur de ramener cette crise à une simple querelle d'égos politiques à une bataille de positionnement pour 2029. La fracture est plus profonde, plus structurelle et j'espère beaucoup me fourvoyer.

Sonko présente une orientation politique dominante au sens de la valeur centrale comme levier de transformation. Diomaye manifeste une orientation davantage sociale et théorique, privilégiant la cohésion et la légitimité institutionnelle sur l'affirmation de puissance. Ces orientations différentes expliquent non pas un désaccord sur les fins — les deux partagent le projet souverainiste et panafricaniste — mais une divergence profonde sur les moyens, le rythme et la méthode.

Le Président Faye semble privilégier le dialogue et la préservation de l'unité nationale, agissant avec prudence dans les réformes judiciaires et le traitement des dignitaires de l'ancien régime. Le premier ministre Ousmane Sonko lui reproche une dérive technocratique éloignée des idéaux du projet initial.

Sur le terrain économique, la divergence est tout aussi nette. Le Sénégal traverse une période économique délicate. Ousmane Sonko adopte une position ferme face aux propositions de restructuration du Fonds monétaire international, refusant certaines mesures jugées inacceptables. Bassirou Diomaye Faye privilégie pour sa part une approche plus diplomatique, visant à rassurer les marchés.

Deux visions du souverainisme s'affrontent : l'une radicale et populiste, l'autre pragmatique et institutionnelle.

Les réseaux sociaux : amplificateurs d'une crise, fossoyeurs du dialogue

Dans cette confrontation, les réseaux sociaux jouent un rôle aussi puissant que pernicieux. Facebook, Twitter/X, TikTok et les groupes WhatsApp ne se contentent pas de relayer l'information : ils la fabriquent, l'amplifient et la polarisent. Les adeptes des deux camps s'y affrontent avec une virulence qui rend tout espace de nuance impossible. Chaque déclaration présidentielle est accueillie par des « Vive Diomaye, à bas Sonko » ; chaque discours du premier ministre suscite l'opération inverse.

Cette polarisation numérique a un effet réel et documenté sur les positions des leaders eux-mêmes. Conscients de la puissance de leurs bases respectives sur les réseaux, ils sont tentés de durcir le ton pour ne pas paraître faibles aux yeux de leurs adeptes. La radicalisation de la base devient ainsi un carburant pour l'escalade au sommet. Ce cercle vicieux transforme une divergence politique — normale et saine dans toute démocratie — en crise d'État potentielle.

Le citoyen ou la citoyenne ordinaire, bombardé de montages, de rumeurs et de prises de position partisanes, perd de vue l'essentiel : l'intérêt supérieur de la Nation sénégalaise.

Le Pastef entre loyautés contradictoires

La coalition « Diomaye Président » est clairement divisée. Une dynamique « Pro-Sonko » s'oppose à une dynamique « Pro-Diomaye », aggravant la crise. Le Bureau politique du Pastef a réaffirmé sa volonté de restructurer la coalition en plaçant le Pastef au centre, refusant de reconstruire avec des dignitaires recyclés de l'ancien régime de Macky Sall.

La question de la légitimité populaire cristallise les tensions internes. Lors des dernières élections législatives, le Pastef sous la direction de Sonko a remporté 130 des 165 sièges, et beaucoup de cette députation ont affirmé leur loyauté envers le premier ministre.

Si Diomaye venait à rompre avec le noyau dur du Pastef, sa coalition « Diomaye Président » aurait du mal à rivaliser avec la légitimité populaire d'Ousmane Sonko, au Sénégal et dans la diaspora, et pourrait peiner à faire voter des lois importantes avant la prochaine présidentielle de 2029.

Des médiateurs de bonne volonté sont intervenus pour tenter d'aplanir les différends, notamment des membres de la société civile, des marabouts, et même des proches des familles des deux hommes. Mais selon la presse sénégalaise, le fossé Diomaye-Sonko continuerait de se creuser.


À suivre dès la semaine prochaine : L'alerte rouge : le Sénégal ne peut pas se payer le luxe de cette crise

Nationalité algérienne : une loi qui menace les droits fondamentaux

17 mars, par Groupe de solidarité Algérie — , ,
Adopté en décembre 2025-janvier 2026 à l'unanimité des deux chambres du Parlement algérien, le texte de loi introduit un nouvel article 22 bis au Code de la nationalité (…)

Adopté en décembre 2025-janvier 2026 à l'unanimité des deux chambres du Parlement algérien, le texte de loi introduit un nouvel article 22 bis au Code de la nationalité (ordonnance n° 70-86 du 15 décembre 1970), élargissant les motifs et les procédures de déchéance de la nationalité algérienne. Elle a été promulguée et publiée au journal officiel le 17 février 2026.

Tiré du blogue de l'auteur.

Cette loi s'inscrit dans un contexte politique marqué, depuis la fin du Hirak, par un climat de répression accrue. Les forces de sécurité surveillent, menacent et poursuivent plus systématiquement encore que lors des périodes antérieures. Les dispositifs répressifs se sont multipliés, traquant toute velléité d'expression ou de manifestation pacifique. Il suffit désormais d'émettre une critique des politiques gouvernementales sur une page Facebook pour s'exposer à des poursuites pénales.

Tout se passe comme si les détenteurs du pouvoir redoutaient la réédition de la mobilisation populaire massive initiée par le soulèvement du Hirak à partir de février 2019 sur l'ensemble du territoire national. La menace de déchéance de nationalité apparaît, dans ce contexte, comme l'usage d'une arme juridique lourde destinée à dissuader les citoyens d'exercer leur droit de critique. Ce triste constat s'impose d'autant plus que les voies de recours juridictionnelles indépendantes sont, en pratique, inexistantes ou inefficaces, et qu'aucune institution démocratique librement élue ne peut constituer un contre-pouvoir effectif.

La réforme ne constitue nullement une réponse circonstancielle à une menace objectivement établie. Elle s'inscrit dans une dynamique plus large de durcissement autoritaire de la gouvernance, fondée sur un détournement de la notion de souveraineté. Le lien de nationalité — qui rattache les citoyens à leur pays et à leur histoire familiale — devient un instrument susceptible d'être manipulé par les détenteurs du pouvoir, durables ou circonstanciels, à des fins politiques répressives.

Des justifications fallacieuses

La loi introduit différents motifs susceptibles de fonder une action en déchéance : atteintes graves aux intérêts vitaux de l'État ou à la sécurité nationale ; atteinte à l'unité nationale ou à la cohésion du pays ; allégeance manifeste à un État étranger portant préjudice aux intérêts algériens ; collaboration avec des États ou entités hostiles ; participation, financement ou propagande en faveur d'organisations qualifiées de terroristes ou subversives ; actes commis à l'étranger, après avertissement officiel, continuant de porter préjudice au pays.

Ces incriminations reposent sur des notions volontairement vagues, insuffisamment définies juridiquement, et favorisent une assimilation dangereuse entre critique politique, engagement citoyen et atteinte aux intérêts fondamentaux de l'État. Il s'agit d'une instrumentalisation du lien de nationalité visant à mettre au pas celles et ceux qui exercent leur droit à la liberté d'expression et d'opinion.

La logique à l'œuvre est celle d'une sanction à finalité politique, détachée d'infractions pénales précisément caractérisées et établies selon les exigences du procès équitable.

Une loi inscrite dans un cycle autoritaire

Dans le contexte algérien actuel, cette loi ne peut être analysée indépendamment de son usage potentiel comme instrument de neutralisation de la contestation, y compris au-delà du territoire national.

La menace de déchéance devient un outil de dissuasion massive visant journalistes, militants des droits humains, intellectuels et acteurs de la société civile, notamment au sein de la diaspora. Des accusations telles que le fait de « ternir l'image du pays » ou l'« ingérence » permettent de criminaliser l'exercice légitime des libertés d'expression et d'association, instaurant un contrôle politique à portée transnationale.

En créant de facto une catégorie de citoyens « révocables », souvent assimilée aux binationaux, la loi rompt avec le principe d'égalité devant la loi. La nationalité cesse d'être un lien stable et protecteur pour devenir un instrument de loyauté conditionnelle, exposée à des sanctions différenciées selon l'origine, l'engagement politique ou l'appartenance supposée à des groupes stigmatisés.

Dans un contexte de difficultés économiques et d'impasse politique, la rhétorique de la « trahison » et de la souveraineté relève d'un registre populiste classique. Elle vise à détourner l'attention des revendications socio-économiques, des questions de gouvernance et des enjeux de corruption en construisant la figure d'un ennemi intérieur ou extérieur.

Une violation manifeste du droit constitutionnel et international

Les promoteurs de la loi invoquent la défense de la souveraineté nationale face au « terrorisme », à « l'ingérence étrangère » et aux « menaces hybrides ». La déchéance de nationalité est ainsi présentée comme un instrument de protection de l'État contre de supposés ennemis internes ou externes.

Or, en droit algérien, la déchéance constitue historiquement une mesure exceptionnelle et strictement encadrée. L'extension opérée par la nouvelle loi à des notions vagues — « intérêts fondamentaux de l'État », « unité nationale », « sécurité intérieure et extérieure » — s'effectue sans garanties effectives contre l'arbitraire, en violation du principe de légalité et de prévisibilité de la norme.

Si l'article 36 de la Constitution renvoie à la loi pour définir les conditions de perte ou de déchéance de la nationalité, toute interprétation extensive heurte la lettre et l'esprit des dispositions constitutionnelles consacrant les droits fondamentaux et les libertés publiques (Titre II, chapitre Ier). Une déchéance fondée sur des motifs politiques revêt le caractère d'une peine infamante, disproportionnée et attentatoire au principe d'égalité civique.

La nature administrative de la procédure, combinée au flou des incriminations, confère à l'exécutif un pouvoir discrétionnaire excessif et prive les personnes visées des garanties fondamentales d'un procès équitable devant une juridiction indépendante. Présenter la déchéance comme un outil de lutte contre le terrorisme apparaît ainsi juridiquement infondé et politiquement contre-productif.

L'Algérie est partie (Alger le 08/06/1964) à la Convention relative au statut des apatrides (New York, 28 septembre 1954), qui interdit toute déchéance ayant pour effet de rendre une personne apatride. L'application de cette loi aux binationaux demeure par ailleurs juridiquement fragile et politiquement dangereuse : elle institue une hiérarchie entre citoyens et ouvre la voie à des abus graves et systématiques.

La résurgence, en 2025, d'un texte élargissant la déchéance de nationalité — après le rejet d'un projet similaire en mars 2021 — constitue un signal alarmant de régression autoritaire. Elle ne répond à aucun impératif de sécurité crédible, mais procède d'une logique de contrôle social et d'épuration politique.

Elle révèle l'incapacité du pouvoir à affronter le pluralisme démocratique autrement que par l'exclusion. Elle compromet toute perspective d'État de droit et viole les engagements internationaux de l'Algérie, lesquels rappellent que la protection de l'État ne saurait s'opérer au prix de la négation des droits des citoyens. Défendre le droit à la nationalité, c'est défendre l'égalité civique et la souveraineté populaire.

Au-delà de sa portée symbolique et politique, la déchéance de nationalité entraîne des conséquences concrètes d'une extrême gravité. La personne déchue se voit privée de carte nationale d'identité, de passeport et de l'ensemble des relations administratives indispensables à la vie quotidienne. Les effets politiques de la déchéance annihilent son existence en tant que citoyen ; ses effets civils s'apparentent à une véritable mort civile.

Enfin, priver un citoyen de sa nationalité pour ses idées ne protège pas la nation : une telle mesure l'appauvrit et porte atteinte à l'un des principes fondamentaux du combat historique des Algériennes et des Algériens pour leur libération.

L'abrogation de cette loi constitue dès lors une exigence juridique, politique et morale.

Associations membres du Groupe de solidarité Algérie

Alliance Transméditerranéenne des Femmes Algériennes (ATFA)

Collectif de sauvegarde de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'Homme (CS-LADDH)

Collectif des Familles de Disparus en Algérie (CFDA)

Ibtykart

La Fondation pour la promotion des droits

Libertés Algérie

L'Association Féministe Algérienne Tharwa n'Fadhma n'Soumer

Riposte Internationale

« La contre-réforme du travail entre en vigueur ce vendredi : principaux changements et raisons de s’y opposer » (1)

Ce vendredi 6 mars 2026 restera dans l'histoire comme le jour où le gouvernement de Javier Milei [1] a achevé de sceller son plan de guerre contre ceux qui vivent de leur (…)

Ce vendredi 6 mars 2026 restera dans l'histoire comme le jour où le gouvernement de Javier Milei [1] a achevé de sceller son plan de guerre contre ceux qui vivent de leur propre travail. Par la publication du décret 137/2026 au Journal officiel, le pouvoir exécutif a promulgué la loi dite « loi de modernisation du travail » (n° 27.802), qui entre en vigueur immédiatement pour tous les emplois privés du pays.

6 mars 2026 | tiré du site alencontre.org
https://alencontre.org/ameriques/amelat/argentine/argentine-dossier-la-contre-reforme-du-travail-entre-en-vigueur-ce-vendredi-principaux-changements-et-raisons-de-sy-opposer-1.html

Après une semaine passée à « peaufiner les détails » dans les bureaux officiels, le texte de 25 chapitres est désormais la norme qui régit les relations de travail, tentant d'effacer d'un trait de plume des acquis qui ont nécessité des décennies de lutte.

Un pacte avec la caste dans le dos du peuple

L'adoption définitive de cette loi, qui a eu lieu le vendredi 27 février dernier au Sénat, n'est pas le fruit d'un large soutien populaire, mais d'une négociation minutieuses avec les secteurs proches et éloignés du gouvernement. En effet, le gouvernement de Milei, qui se vante de son discours contre « la caste », n'a pu apporter que 21 voix propres à La Libertad Avanza [sur 72 sénateurs]. La victoire parlementaire a été obtenue grâce au soutien de ses alliés inconditionnels du PRO-Propuesta Republicana [fondé en 2005, restructuré en 2010, avec comme dirigeant Mauricio Macri] et de l'UCR-Union civique radicale [formation historique ayant une forte base à Buenos Aires], mais surtout grâce au soutien des gouverneurs de Misiones (Hugo Passalacqua de la formation Concordia social), Chubut [Ignacio Torres, PRO], Neuquén [Rolando Figueroa], Communidad depuis 2022] et de certains secteurs du péronisme de Córdoba (Martin Llaryora), Tucumán (Osvaldo Jaldo) et Salta (Gustavo Sáenz).

Le vote s'est terminé par 42 voix pour, 28 contre et 2 abstentions des sénateurs de Santa Cruz.

Alors qu'à l'intérieur on se partageait les bonnes grâces, à l'extérieur le Congrès s'est réveillé barricadé et militarisé pour contenir la colère sociale qui s'est exprimée dès les premières heures du jour par des manifestations, bien que la CGT (Confederación General del Trabajo de la República Argentina) n'ait appelé à aucune action de lutte.

Comme l'a dénoncé le bloc des députés de gauche, cette procédure a été accélérée et est restée secrète jusqu'au dernier moment.

Les points clés de la réforme qui attaquent nos droits

Ce que le gouvernement appelle « modernisation » est en réalité un retour au XIXe siècle. Le texte définitif est un document « monstrueux », rédigé sous la dictée des chambres patronales afin de maximiser leurs profits en réduisant le « coût » de la vie des travailleurs

Voici les changements déjà en vigueur qui constituent une attaque frontale contre notre classe :

Réduction du coût et fractionnement du licenciement : la réforme modifie le calcul des indemnités, en excluant de celui-ci la prime de fin d'année, les congés payés et les primes.

En outre, les grandes entreprises pourront payer aux travailleurs les résultats des condamnations judiciaires en 6 mensualités maximum, tandis que les PME pourront étaler le paiement sur 12 mensualités. Dans un contexte d'inflation croissante, cela signifie que le travailleur ne touchera finalement qu'une misère.

2. Le vol des retraités pour financier les licenciements : un Fonds d'aide à l'emploi (FAL) est créé, qui sera financé par des cotisations obligatoires des employeurs. Cependant, la critique est claire : l'intention est d'utiliser l'argent de l'ANSES (Agence nationale de la sécurité sociale), c'est-à-dire des retraités, pour couvrir les coûts des licenciements, en déchargeant l'employeur de sa responsabilité financière directe.

3. La fin des heures supplémentaires et de la journée de 8 heures : grâce à la « banque d'heures », les entreprises pourront prolonger la journée de travail jusqu'à 12 heures par jour sans payer de majoration pour heures supplémentaires, à condition de compenser par des congés ultérieurs à la discrétion de l'employeur. Cela perturbe l'organisation de la vie familiale et la santé des travailleurs.

4. Congés au compte-gouttes : il est désormais possible de fractionner les congés en périodes de seulement 7 jours consécutifs. Les employeurs ne sont tenus de garantir qu'une fois tous les trois ans que les congés aient lieu en été. Cela porte atteinte au droit à un repos prolongé et rend difficiles les vacances en famille, en particulier pour ceux qui ont des enfants en âge scolaire.

5. Atteinte à l'organisation syndicale et collective : la (contre)réforme établit que les conventions par entreprise auront la priorité sur les conventions sectorielles par branche, ce qui affaiblit le pouvoir de négociation des grands syndicats et laisse les travailleurs des petites usines à la merci de leurs employeurs. En outre, l'« ultraactividad » [ultra-protection : permanence de certains droits à l'échéance d'une convention] est supprimée, ce qui signifie que si une convention expire et qu'aucun accord n'est conclu, tous les droits acquis sont perdus et les négociations doivent repartir de zéro.

6. Criminalisation de la grève et des assemblées : dans un revirement autoritaire, le droit de grève est restreint en déclarant presque toutes les activités (transports, alimentation, sidérurgie, etc.) comme « essentielles » ou « vitales », obligeant à garantir entre 50% et 75% du service même en cas de grève. Pire encore, les assemblées pendant les heures de travail nécessitent désormais l'autorisation préalable de l'employeur, ce qui revient en pratique à interdire la démocratie ouvrière sur le lieu de travail.

7. Légalisation de la précarité : la réforme crée un régime spécial pour les travailleurs des plateformes (livreurs par exemple) afin d'établir par la loi qu'ils ne sont pas des salariés et n'ont pas les droits qui en découlent, et supprime les amendes pour ceux qui emploient des travailleurs non déclarés, encourageant ainsi le travail informel.

La légitimité ne se vote pas : la colère qui monte depuis la base

Que Milei et son cabinet gouvernemental célèbrent cette victoire parlementaire ne signifie pas qu'ils aient convaincu la société. Des études récentes menées par des cabinets de conseil tels qu'Atlas Intel confirment que 49% de la population ne considère pas cette (contre)réforme comme nécessaire, et que le rejet de points spécifiques tels que la limitation du droit de grève (59% d'opposition) ou le fractionnement des congés (56%) est majoritaire.

La victoire de Milei repose sur deux piliers de boue : le pacte avec la « caste » politique et la trahison ouverte de la direction de la CGT. La bureaucratie syndicale a cédé des acquis historiques en échange du maintien de ses propres finances [ce qui est lié à la dimension clientéliste du péronisme, y compris syndical], abandonnant la rue pour se réfugier dans une « voie juridique » qui ne sert qu'à gagner du temps pendant que l'austérité se poursuit. Mais la colère sociale ne peut être contenue indéfiniment par des décrets ou des décisions de justice.

L'exemple de FATE et la nécessité de s'organiser
C'est maintenant que commence la phase la plus difficile : celle de l'application de la loi. Le gouvernement et les patrons tenteront de s'imposer dans chaque lieu de travail pour établir le nouveau décompte des heures, les licenciements à moindre coût et la limitation des assemblées de travailleurs. Mais comme l'histoire nous l'enseigne, la loi est freinée dans la rue et dans les usines. Le conflit des travailleurs de FATE [entreprise de fabrication de pneus dans la périphérie de Buenos Aires], qui continuent de lutter contre la tentative de fermeture et de licenciements [qui a lancé une vague de plus de 900 licenciements en février 2026], est la première grande lutte contre la réforme du travail. Il démontre que, face au plan de guerre patronal, la seule réponse est l'action directe et l'organisation à partir de la base. Comme nous le voyons également avec la lutte du Garrahan [hôpital pédiatrique], des enseignants, de Lustramax [fabrication d'emballages], qui, après des mois de lutte, ont obtenu la décision de justice de réintégration de l'un de leurs délégués qui avait été licencié illégalement. Nous ne pouvons rien attendre des « généraux » qui signent des trêves depuis leurs fauteuils confortables.

C'est pourquoi il est nécessaire d'organiser des assemblées dans chaque usine, bureau et établissement. Reconquérir les syndicats, les commissions internes et les comités d'entreprise pour qu'ils soient des outils de lutte et non des appendices du patronat ou de la bureaucratie. La lutte pour l'application de cette (contre)réforme est ouverte, et la force pour y faire face réside dans l'unité de la classe ouvrière, dans la démocratie ouvrière et dans la conscience que nos droits ne sont pas négociables. Face à une loi illégitime, l'organisation est notre meilleure défense.

C'est ce sur quoi nous comptons au sein du PTS (Parti des travailleurs socialistes) en participant aux espaces de coordination dans le nord, le sud et à La Plata, où convergent différents secteurs de travailleurs et travailleuses en lutte, des groupes combatifs et antibureaucratiques et des partis de gauche.

De plus, jeudi dernier, une importante réunion de travailleurs, d'étudiants et de retraités s'est tenue à La Plata avec Nicolás del Caño [député du PTS et du FIT-Fente de Izquierda y de Trabajadores Unidad] pour discuter de la manière dont nous nous organisons contre la réforme. Ce samedi 7 mars aura lieu une autre importante réunion d'enseignants, qui ont participé lundi à la grève nationale contre les salaires de misère. (Article publié par La Izquierda Diario, le 6 mars 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)


[1] Le 7 mars doit se réunir à Miami, sur appel de Trump, un rassemblement de dirigeants d'extrême droite ou de droite affirmée de l'Amérique du Sud – Javier Milei, Nayib Bukele (Salvador), Rodrigo Paz Pereira (Bolivie), Nasry Asfura (Honduras), Rodrigo Chaves Robles (Costa Rica), Santiago Peña Palacios (Paraguay), Daniel Noboa (Equateur), Irfaan Ali (Guyana) et José Antonio Kast (Chili). Le but est de construire un bloc de droite et de faire face à toute « interférence étrangère dans l'hémisphère », autrement dit de toute force impérialiste opposée aux intérêts des Etats-Unis trumpiens. Le « Bouclier des Amériques » est la qualification du corollaire Trump à la doctrine Monroe : le Donroe. (Réd.)

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La réforme du travail : renforcer la subordination du travail au capital (2)

Illustration d'ANRed.

Par Alejandro Belkin

[Cet article d'Alejandro Belkin a été écrit antérieurement à l'adoption par le Sénat du projet de loi sur la réforme du travail. Les principales décisions adoptées, définitivement, sont mentionnées dans l'article précédent de Leire Vila. L'article de Belkin saisit les traits fondamentaux de cette contre-réforme, traits qui sont à l'oeuvre à l'échelle internationale dans l'ensemble des contre-réformes de la législation du travail, et qui structurent une dimension clé de la montée des pouvoirs autoritaires. Réd. A l'Encontre]

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Le projet de « loi sur la modernisation du travail » comprend 182 articles qui abordent un large éventail de sujets, allant de la journée de travail au système d'indemnités. Quel est le fil conducteur qui relie la totalité ou la plupart de ses articles ?

Les objectifs de la réforme du travail

L'objectif principal est de renforcer la subordination du travail au capital, afin que les entreprises puissent organiser, avec la plus grande liberté possible, le processus de travail, en fonction de leurs intérêts et des exigences fluctuantes du marché. Les employeurs aspirent à disposer de la main-d'œuvre à leur entière discrétion, ils veulent établir les conditions de travail sans obstacle d'aucune sorte ou avec un minimum de restrictions. Les intérêts vitaux de la classe ouvrière sont relégués au second plan et subordonnés aux caprices des employeurs, qui prennent leurs décisions en fonction de la maximisation de leurs profits. En définitive, la loi sur la réforme du travail n'a pas pour objectif d'éliminer le travail informel ni de créer des « emplois de qualité », mais d'assurer la disponibilité absolue de la main-d'œuvre. Le projet de « modernisation du travail » vise à accentuer la souveraineté patronale sur l'espace et le temps de production.

Il s'agit de mettre la main-d'œuvre [force de travail] au même niveau que n'importe quelle autre marchandise, comme une vis ou un meuble, que l'on achète, que l'on consomme et que l'on jette sans « friction » juridique. La bourgeoisie exige de disposer librement de ce qu'elle a acheté, elle veut que la main-d'œuvre se comporte exactement comme n'importe quelle autre marchandise. Si vous achetez de l'acier, il n'y a pas de syndicat de l'acier qui vous dise comment l'utiliser ou combien de temps le garder en stock. La réforme du travail vise à faire perdre à la main-d'œuvre cette « exception » humaine et juridique qui la protégeait. C'est la marchandisation totale. Une relation de travail « épurée » de toute réglementation peut être plus productive et plus moderne, mais elle est beaucoup plus despotique. Le capitaliste peut introduire des technologies et réorganiser le travail sans être obligé de demander l'autorisation ni de négocier les conditions. En supprimant les médiateurs (syndicats, lois, État), ils laissent le travailleur isolé face au capital.

Plan d'extermination des acquis sociaux

En d'autres termes, la loi que l'on tente de faire adopter vise à balayer la plupart des acquis sociaux obtenus par la classe ouvrière au cours de son histoire en Argentine. Mais que sont les acquis sociaux ? Ce terme désigne précisément les limites imposées par la classe ouvrière à la libre utilisation de la main-d'œuvre par le capital. Il s'agit de réglementations essentielles telles que la journée de huit heures, l'interdiction du travail des enfants, la réduction du temps de travail pour les tâches insalubres, les indemnités de licenciement, les congés payés et les congés de maternité. Il s'agit également de restrictions au pouvoir des employeurs de modifier arbitrairement les conditions de travail. En définitive, chacun de ces droits constitue une barrière juridique contre le pouvoir discrétionnaire du capital dans l'utilisation de la main-d'œuvre.

La classe ouvrière a imposé ces limites au pouvoir despotique du capital afin de préserver ses intérêts économiques, de protéger sa santé physique et mentale, de se prémunir contre la précarité et les aléas du marché et d'aspirer à une vie aussi digne que possible dans le cadre du capitalisme. Ainsi, la bourgeoisie a été contrainte, par la force organisée du prolétariat, de prendre en compte les intérêts vitaux de la classe ouvrière, limitant ainsi sa marge de manœuvre.

La liberté pour qui ?

La réforme du travail représente donc un choc direct entre deux conceptions antagonistes de la liberté. La bourgeoisie, avec le soutien du gouvernement [de Milei], entend éliminer toute restriction à sa liberté dans le domaine du marché et de la production. Le projet de loi facilite à la fois l'embauche et le licenciement de main-d'œuvre, en allongeant la période d'essai et en créant un fonds de licenciement, entre autres dispositions. En outre, à travers divers articles, il élargit le pouvoir des employeurs de modifier à leur guise les conditions de travail de leurs employés (art. 23). Si ce projet était approuvé, il augmenterait de manière significative la soumission de la classe ouvrière aux caprices de ses employeurs. En d'autres termes, ce qui pour les patrons est un élargissement de leur liberté d'action représente pour les travailleurs une plus grande subordination au capital.

Dans la société capitaliste, la liberté n'est pas un concept universel qui s'applique de la même manière aux individus de toutes les classes sociales. Dans le domaine de la production, en particulier, elle révèle tout son caractère de classe. Cette plus grande soumission des salarié·e·s à leurs patrons génère en outre une grande incertitude. Par exemple, le système de compte épargne-temps (art. 42 et 43) permet d'étendre arbitrairement la journée de travail jusqu'à 12 heures, ce qui déstabilise la vie quotidienne des familles ouvrières et rend impossible toute planification hebdomadaire. La liberté dont jouissent les employeurs de disposer à leur guise de la journée de travail de leurs employés détruit la liberté des travailleurs et travailleuses de planifier leur vie quotidienne. En définitive, une même mesure élargit la liberté d'une classe et la restreint pour l'autre. Lorsque le gouvernement parle de liberté [le parti de Milei a pour nom « La Liberté avance »], il fait référence à la liberté de la bourgeoisie, la liberté de commercer et d'organiser la production sans restrictions, ce qui se traduit par une plus grande asservissement de la classe laborieuse.

Le projet de réforme du travail ne profite pas à l'ensemble de la société, il défend exclusivement les intérêts des entrepreneurs. Rappelons que les patrons constituent une part très réduite de la société, ils ne représentent que 3,2% de la population économiquement active [en Argentine]. Dans un sens plus large, ce que le discours officiel présente comme « modernisation » ou « sécurité juridique » n'est rien d'autre que l'élévation de l'intérêt privé de la bourgeoisie au rang d'intérêt national, l'identification totale entre l'État et le Capital. Lorsque l'intérêt privé de la bourgeoisie est élevé au rang d'« intérêt national », toute résistance ouvrière cesse d'être considérée comme une revendication légitime et est qualifiée d'« attaque contre le progrès », d'« extorsion » ou d'« atteinte à la liberté ».

Conquêtes, lois et organisations ouvrières

Comme nous l'avons souligné plus haut, les conquêtes ouvrières constituent des limites au pouvoir despotique du capital et à l'exploitation effrénée de la classe ouvrière. Mais comment s'expriment-elles ? Autrement dit, comment se concrétisent-elles dans la pratique ? Les conquêtes ouvrières s'expriment dans les lois et les conventions collectives de travail, qui constituent leur forme juridique. Pour que ces réglementations soient appliquées dans la pratique, elles nécessitent la volonté ferme des organisations ouvrières, des syndicats, des commissions internes et des délégués. C'est pourquoi la classe ouvrière s'est également battue pour le libre fonctionnement de ses organisations, afin de disposer des outils nécessaires pour préserver les conquêtes obtenues. Sans organisation, il n'y a pas de conquêtes. Consciente de ce lien entre conquêtes et organisation, la bourgeoisie cherche à affaiblir le pouvoir des syndicats, des commissions internes et des délégués du personnel et, plus généralement, à entraver toute forme d'organisation ouvrière. De diverses manières, la loi sur la réforme du travail entrave et/ou pénalise l'action syndicale (articles 133, 134 et 143). Elle cherche ainsi à museler la classe ouvrière afin d'imposer la réforme du travail, mais surtout à l'empêcher de se rebeller à l'avenir, cristallisant ainsi un nouveau rapport de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat. Si cette nouvelle réglementation est approuvée, la classe ouvrière perdrait tout droit de s'organiser et de manifester librement.

En s'attaquant aux cotisations syndicales, en limitant le droit de grève (services essentiels) et en encourageant la figure du « collaborateur » indépendant (employé des plateformes), le projet vise à empêcher qu'un « nous » puisse dire non. Sans organisation collective, les abus individuels deviennent la norme et, avec le temps, se normalisent. C'est l'irréversibilité que recherchent les employeurs : que les travailleurs oublient qu'ils ont un jour eu un certain pouvoir sur leur temps (même si ce n'était que partiellement).

Pourquoi une réforme du travail ?

Il convient de rappeler que l'Argentine traverse une longue période de stagnation économique ; depuis près de quinze ans, le produit intérieur brut ne croît plus et le PIB par habitant affiche une tendance à la baisse. Le facteur déterminant est le manque d'investissements productifs. Partant de ce diagnostic, le gouvernement promeut sa réforme du travail en arguant qu'elle permettra de créer des conditions attractives pour les capitaux [entre autres impérialistes]. L'objectif est d'offrir aux investisseurs, tant nationaux qu'étrangers, une main-d'œuvre disciplinée et désarticulée afin d'encourager les investissements et de relancer ainsi l'économie. Il existe donc une rationalité capitaliste rigoureuse et délibérée dans l'insistance officielle à déréglementer le marché du travail et à saper le pouvoir syndical.

Elle cristallise et accentue les tendances déjà existantes

Plus qu'une rupture, la réforme du travail institutionnalise et approfondit les tendances préexistantes, en donnant un cadre juridique définitif à la précarité des travailleurs et travailleuses. Actuellement, près de la moitié des travailleurs occupés (47,2%) sont des salariés déclarés [ayant un minimum de sécurité sociale et de droits], l'autre moitié étant composée de travailleurs indépendants (25,4%) et de salariés non déclarés (27,4%). En d'autres termes, depuis des années, une réforme du travail est en cours (avec la complicité des gouvernements successifs et des dirigeants syndicaux), et l'administration Milei souhaite approfondir encore davantage ce processus. Elle entend mettre sur un pied d'égalité, dans la mesure du possible, les travailleurs déclarés et les travailleurs informels. En d'autres termes, elle cherche à atténuer, voire à dissoudre complètement, la relation de dépendance, en institutionnalisant l'emploi informel. L'objectif est le même : contourner les lois du travail (qui traduisent les acquis sociaux) et accorder une grande liberté aux entrepreneurs pour disposer librement de la main-d'œuvre et organiser le processus de production à leur guise, sans tenir compte des intérêts des travailleurs et travailleuses.

En supprimant ou en affaiblissant les lois du travail et les conventions collectives, la bourgeoisie entend renforcer le despotisme patronal (pouvoir absolu et illimité sur ses employés), en reprenant entièrement le contrôle du processus de travail. Le capital cherche à priver les travailleurs de tout recours juridique (en dehors de l'usine) qui leur permettrait de désobéir aux ordres du capital (à l'intérieur de l'usine).

En d'autres termes, cette réforme vise à restaurer l'unité de commandement. L'employeur doit être le seul souverain sur le lieu de travail, en éliminant toute « distorsion » générée par les syndicats et les réglementations étatiques. C'est « plus purement capitaliste » car cela redonne au capital son essence : la capacité de dicter la loi privée au sein de son unité de production.

La réforme ne vise pas seulement à réduire les coûts, son objectif principal est d'obtenir la disponibilité absolue de la main-d'œuvre. Dans le langage de Federico Sturzenegger [président de la Banque centrale nommé par Macri, membre du parti La Liberté avance, ministre de la Dérégulation et de la Transformation de l'Etat depuis juillet 2024] et des idéologues de Milei, la « flexibilité » signifie que l'employeur peut disposer de la main-d'œuvre en fonction des fluctuations du marché.S'il y a de la demande, il utilisera son personnel pendant 12 heures d'affilée. S'il n'y a pas de travail, il les licenciera sans frais. Et si un travailleur osait remettre en question les décisions de l'employeur, il serait remplacé par un « collaborateur » sans droits. L'employeur entend utiliser ses employés comme s'ils étaient des meubles. Cela transforme le travailleur en une « matière première juste à temps », une marchandise que l'on achète et que l'on jette en fonction des besoins du marché, éliminant ainsi toute trace de stabilité vitale pour l'ouvrier.

Le capital veut que toute la vie des travailleurs soit une « ressource en attente ». Si l'employeur peut changer votre horaire ou votre lieu de travail du jour au lendemain, le travailleur perd la capacité de planifier sa propre reproduction (étudier, se reposer, être avec sa famille). Le travailleur devient un appendice de la machine (ou de l'application, ou de la logistique de l'entreprise) 24 heures sur 24. C'est la souveraineté absolue du capital sur le temps vital du travailleur.

Ce qu'on appelle aujourd'hui « modernisation » est en réalité une réaction : le retour au contrat de location de services du droit civil, où l'employeur et le travailleur sont censés être « égaux » devant la loi, en ignorant que l'un possède le capital et l'autre seulement sa faim.

Les conquêtes ouvrières expriment les intérêts et les besoins de la classe ouvrière, intérêts et besoins que la (contre)réforme du travail prétend ignorer et bafouer. C'est pourquoi nous sommes confrontés à un conflit d'intérêts irréconciliables. Le gouvernement et les employeurs prétendent balayer les conquêtes ouvrières, ignorant les intérêts vitaux de la classe laborieuse. L'extension des libertés patronales dans le domaine de la production implique nécessairement une plus grande asservissement de la classe ouvrière. (Article publié sur ANRed-Agencia de Noticias RedAcción, le 20 janvier 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

Alejandro Belkin est professeur d'histoire à l'Université de Buenos Aires UBA et membre du Conicet (Conseil national de la recherche scientifique et technique).

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Un président d’extrême droite investi au Chili : la destruction environnementale au programme

Le nouveau président chilien d'extrême droite, José Antonio Kast, devrait prendre ses fonctions le 11 mars entouré de plusieurs dirigeants d'ultradroite. Leur point commun : (…)

Le nouveau président chilien d'extrême droite, José Antonio Kast, devrait prendre ses fonctions le 11 mars entouré de plusieurs dirigeants d'ultradroite. Leur point commun : intensifier les politiques extractivistes au détriment de l'environnement.

11 mars 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Avec-Kast-investi-au-Chili-l-ultradroite-extractiviste-gagne-du-terrain-en-Amerique
Santiago (Chili), correspondance

C'est une cérémonie d'investiture marquée par l'extrême droite. Le 11 mars, sous le ciel estival du Chili, le nouveau président d'ultradroite José Antonio Kast prendra ses fonctions, après avoir été élu le 14 décembre face au chef d'État progressiste sortant, Gabriel Boric. Une passation de pouvoir à laquelle ont prévu de participer d'autres dirigeants d'ultradroite latino-américaine, comme Javier Milei(Argentine), Daniel Noboa (Équateur) et Santiago Peña (Paraguay).

Quelques jours plus tôt, le 7 mars, ces mêmes présidents s'étaient réunis avec Donald Trump à Miami, aux États-Unis, pour le sommet Shield of the Americas (Bouclier des Amériques), présenté par la Maison Blanche comme une « coalition historique » pour « promouvoir la liberté, la sécurité et la prospérité ». Le signe d'une « trumpisation du continent », selon Franck Gaudichaud, professeur d'histoire et d'études de l'Amérique latine contemporaine à l'université Toulouse-Jean Jaurès.

« On assiste clairement à une consolidation de l'extrême droite réactionnaire d'Amérique latine », analyse-t-il. Un des points communs de ces droites autoritaires néolibérales est de « considérer l'environnement comme une variable d'ajustement de leur programme économique », explique Franck Gaudichaud. Mais aussi de présenter l'exploitation intensive des ressources naturelles comme la seule solution à la crise économique.

Un « continuum extractiviste néocolonial »

Une des principales mesures partagées par ces dirigeants ultralibéraux latino-américains est la déréglementation environnementale. Au Brésil, Jair Bolsonaro avait drastiquement réduit les financements à la grande institution de régulation de l'environnement (Ibama). En Équateur, Daniel Noboa a fait adopter une loi d'urgence économique pour flexibiliser les investissements dans le secteur minier. En Argentine, Javier Milei défend une proposition de loi qui dérégule la protection des glaciers andins pour permettre l'exploitation du cuivre.

José Antonio Kast clamait pendant sa campagne : moins de permis, plus d'investissements. « Tous ont la même critique des normes de protection et de ce qu'ils appellent la “bureaucratie environnementale” », souligne Franck Gaudichaud.

Ce risque de déréglementation inquiète les mouvements socioenvironnementaux du pays. Au lendemain de la victoire de José Antonio Kast, plusieurs ONG lançaient « l'alerte face au risque de recul », considérant la victoire du candidat d'extrême droite comme « une grave menace pour les avancées environnementales », expliquait Defendamos Patagonia.

Ezio Costa, directeur de l'association chilienne Fima, fait partie de ceux qui seront vigilants dans les prochaines années « pour que le futur gouvernement applique le principe de non-régression des droits humains et environnementaux ». Au Chili, la société civile doit toujours être vigilante, précise-t-il, « que ce soit avec les gouvernements progressistes ou d'extrême droite : tous ont toujours été plus favorables aux industries qu'aux personnes ».

« L'Amérique latine est aujourd'hui en première ligne des bouleversements écoclimatiques »

Les pays d'Amérique latine font face à un « continuum extractiviste néocolonial », estime Franck Gaudichaud. Le chercheur a publié avec d'autres collègues le livre Greenbacklash, aux éditions du Seuil, dans lequel ils montrent comment le retour de bâton actuel qu'on observe en matière d'écologie s'accélère avec « l'arrivée au pouvoir de leaders d'extrême droite climatonégationnistes ou libertariens ». « L'Amérique latine est aujourd'hui en première ligne des bouleversements écoclimatiques du fait de ses immenses quantités de matières premières nécessaires au fonctionnement du technocapitalisme », écrivent-ils dans leur livre.

Lire aussi : Au Chili, tout pour le lithium, au détriment de l'environnement

Les économies latino-américaines, encouragées par la demande de puissances émergentes telles que la Chine, favorisent l'extraction et l'exportation à très grande échelle des ressources naturelles. Toujours « au détriment des terres et des peuples autochtones », regrettent les auteurs. Les élus progressistes sont également « enfermés dans cette logique extractiviste, précise Franck Gaudichaud, ils prônent une plus grande régulation environnementale et une présence plus forte de l'État, davantage redistributive ». Les politiques d'extrême droite, elles, « dérégulent, encouragent la privatisation et appliquent une vision sécuritaire ».

Ezio Costa craint aussi que la répression s'accentue avec la montée en puissance des conservateurs. « Les risques encourus par les personnes qui défendent la nature ont clairement augmenté ces dernières années », observe-t-il. Le continent recense ainsi l'un des plus grand nombre d'assassinats de défenseurs de l'environnement au monde.

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L’ère des prédateurs. Les enjeux de l’intervention impérialiste de Trump au Venezuela

17 mars, par Antoine Larrache, Franck Gaudichaud — , ,
L'attaque contre le Venezuela de début janvier et l'enlèvement de Nicolás Maduro et de Cilia Flores s'inscrivent dans la nouvelle stratégie impériale des États-Unis. Dans le (…)

L'attaque contre le Venezuela de début janvier et l'enlèvement de Nicolás Maduro et de Cilia Flores s'inscrivent dans la nouvelle stratégie impériale des États-Unis. Dans le contexte d'une réorganisation du monde et des rapports de forces inter-impérialistes, cette stratégie agressive passe notamment par un renforcement de la pression économique et de l'interventionnisme militaire direct envers l'Amérique latine.

11 mars 2026 tiré du site du cadtm | Photo : Adrián Martínez, Wikimedia Commons, CC, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Primera_Manifestaci%C3%B3n_Anti_-_Trump_%2832393209236%29.jpg
https://www.cadtm.org/L-ere-des-predateurs-Les-enjeux-de-l-intervention-imperialiste-de-Trump-au

Que s'est-il passé lors de l'enlèvement de Maduro et de sa compagne ?

Franck Gaudichaud : Pas mal d'éléments et de détails nous sont encore inconnus, même plus d'un mois après, mais nous sommes évidemment face à une agression impérialiste de grande envergure et, littéralement, à un coup d'État, qui se sont déroulés dans la nuit du 2 au 3 janvier.

Le Venezuela a été bombardé avec un déploiement militaire inédit (avec plus de 150 avions et hélicoptères en parallèle). C'est la première fois qu'un pays d'Amérique du Sud est bombardé de la sorte (on a toutes et tous en mémoire les dernières interventions dans l'espace Caraïbe et en Amérique centrale, contre le général Noriega au Panama, en 1989 ou encore l'invasion de la Grenade en 1983, précédée de l'arrestation puis l'exécution du Premier ministre Maurice Bishop).

Le présence militaire US était massive dans l'espace Caraïbes depuis plusieurs mois, se traduisant y compris par la présence du plus grand porte-avion au monde, le Gerald Ford et de toute une armada, tout cela au prétexte de la lutte contre le narcotrafic et signifiant plusieurs exécutions extrajudiciaires et le bombardement d'embarcations. La possibilité d'une intervention s'est finalement confirmée. Il y a eu débarquement au sol de forces spéciales le temps de l'intervention et destruction de plusieurs points névralgiques et de défense du Venezuela.

L'absence quasi totale de défense organisée et centralisée, notamment antiaérienne, des Forces armées nationales bolivariennes (FANB) a permis de capturer en un temps record et de séquestrer le président en exercice Nicolás Maduro et sa compagne, la députée Cilia Flores, qui ont donc été « extrait·es » et déporté·es aux États-Unis. Ils ont été présentés à un juge à New York avec des charges fantaisistes, dont celles d'être à la tête d'un « Narco-État ».

Cette opération militaire, qui viole la souveraineté du Venezuela et – bien sûr– toutes les lois internationales (qui sont le dernier des soucis de Trump), inaugure une tentative brutale de recolonisation du pays et, peut-être même, la mise en place d'un protectorat sur le moyen terme, si on l'en croit les premières annonces de la Maison Blanche.

Dans le cadre de la longue crise du capitalisme, du déclin de l'hégémonie mondiale des États-Unis et de la réorganisation violente du système inter-impérialiste, Trump a pour objectif de discipliner tout « l'hémisphère » sous sa coupe, grâce à l'utilisation ou la menace tous azimuts du plus grand arsenal militaro-industriel que l'humanité n'ait jamais construit. Il s'agit, également et plus directement, de reprendre le contrôle du Venezuela bolivarien et de préparer le saccage colonial de l'immense réserve de pétrole lourd du pays.

Selon tes informations, quelle est l'attitude de l'appareil d'État et des couches dirigeantes au Venezuela suite à cette opération ?

Franck Gaudichaud : C'est encore en voie de réorganisation. Ce qu'on constate clairement – et que confirment nos contacts sur place –, c'est que suite à la séquestration du président et de sa compagne, il y a bien continuité de l'appareil d'État maduriste, qui est incarné aujourd'hui par la figure de la présidente intérimaire Delcy Rodríguez. Aussi bien les directions militaires que civiles, les hautes strates de la bureaucratie, les dirigeants du PSUV (Partido Socialista Unido de Venezuela) et les différentes factions de la bourgeoisie affairiste bolivarienne semblent faire bloc… pour l'instant. Bien sûr, ce qui est déterminant ici est et sera l'attitude de l'armée, pilier du mouvement national civico-militaire bolivarien et aussi du contrôle politique de Maduro, particulièrement depuis les crises de 2014 et de 2017-2019.

On voit pour l'instant aux côtés de Delcy Rodríguez les principaux dirigeants de ce qu'était le madurisme au pouvoir depuis le décès de Hugo Chávez, en 2013. À commencer par Diosdado Cabello, qui est l'homme fort du régime, puisqu'il tient la police, a des liens très forts avec l'armée et aussi jusque-là avec la Chine ; le ministre de la Défense et chef d'État-major, l'indéboulonnable Vladimir Padrino López qui affiche son soutien (il n'a pas été limogé malgré la déroute de janvier) ; et le frère de la présidente, Jorge Rodríguez, l'un des hommes clés du chavisme, puis du madurisme, aujourd'hui président de l'Assemblée nationale. Au sein des gauches critiques mais aussi chavistes (jusque chez des ministres en poste), chez de nombreux analystes, il y a débat sur jusqu'à quel point un secteur ou tout du moins certains membres du régime auraient pu « lâcher » Maduro en amont ; savoir s'il y a eu des « trahisons » ou des défections dans l'entourage proche de Maduro, face à la pression maximale exercée par les États-Unis (et aux récompenses promises), et suite aux échecs répétés des négociations avec Trump déjà menées par le président désormais incarcéré aux États-Unis.

Tout une partie de la bureaucratie en place, et particulièrement les hauts dignitaires militaires, ont des intérêts économiques à sauver dans l'extraction pétrolière et minière, et leur impunité à négocier en cas de changement de régime… Mais avec quelle marge de manœuvre pourront-ils peser aujourd'hui (surtout en l'absence d'un vaste mouvement de résistance populaire et autonome national) ?

Le fait est qu'il n'y a pas eu de capacité de réaction immédiate, politico-militaire, face à une agression du Pentagone, si ce n'est attendue en tout cas possible, et malgré des forces armées supposément en alerte permanente. Plusieurs milliards de dollars ont été investis avec du matériel russe et chinois, notamment pour protéger Caracas et l'espace aérien, avec une défense anti-aérienne et des radars sophistiqués, au cours des dernières années. Tout semble avoir été neutralisé en amont, peut-être y compris à l'aide d'armes électro-magnétiques et sans aucun doute par un patient travail d'espionnage.

Il y a donc de nombreuses inconnues de ce point de vue, mais il n'y a eu aucun mouvement de défense nationale coordonné. Cela signifie-t-il certaines complicités actives ou passives internes à une échelle limitée, une perte de contrôle de la chaine de commandement, une passivité stratégique assumée de l'État-Major en l'attente d'une réorganisation du pouvoir ? Les débats vont bon train à Miraflores, et les rumeurs et fake news sont aussi alimentées avec frénésie par les services de Washington pour garder la main. Ceux et celles qui ont payé le prix fort de cette débâcle sont plus de 110 personnes (civiles et militaires), dont les membres de la garde personnelle de Maduro et particulièrement 32 agents cubain·es assassiné·es dans l'affrontement.

Quant à la position de Delcy Rodríguez, au plan interne, elle a tout d'abord confirmé le renforcement de l'État d'exception (on semble donc loin d'une perspective « d'ouverture »), puis elle vient de soutenir une large loi d'amnistie dite de « coexistence démocratique » couvrant la période 1999-2025, qui permettrait – si elle est approuvée par le parlement – la libération – sous conditions – de plusieurs centaines de prisonnier·es politiques.

Ce projet de loi confirme d'ailleurs officiellement l'existence de prisonnier·es d'opinion au Venezuela (détenus pour comisión de delitos políticos ou « critique de fonctionnaires ») ; rappelons que cette loi ne concerne pas les assassinats ou les violences aggravées, notamment commises par l'extrême-droite, ni même la corruption (ce qui est plutôt positif). Ce projet d'amnistie est aussi le produit de l'intense mobilisation de plusieurs collectifs de familles de détenu·es.

Plus globalement, les Rodriguez semblent néanmoins confirmer ce que Trump et Marco Rubio ont fièrement annoncé, dans leur conférence de presse, dès après l'agression : ils seraient disposés à la mise en place d'une nouvelle ère de « coopération » avec les États-Unis, notamment pour faciliter la « reconstruction » de l'industrie pétrolière sous tutelle impérialiste. Les marges de manœuvres sont certes limitées.

La présidente a néanmoins répété qu'il s'agit de sauver la souveraineté du pays, elle demande officiellement la libération immédiate de Maduro et Flores, et prend des accents anti-impérialistes dans ses discours à la TV. Le patron de la CIA, John Ratcliffe a pourtant été reçu à Caracas et même médaillé ! Et Trump a annoncé qu'il annulait toute nouvelle attaque car « les États-Unis et le Venezuela travaillent désormais bien ensemble »… L'accueil enthousiaste et souriant par la présidente intérimaire du ministre du pétrole des États-Unis en ce début février, pour planifier la nouvelle donne impériale, a fait réagir avec consternation de nombreux vénézuéliens et vénézuéliennes attachés à la souveraineté de leur pays.

Jusqu'à quel point pourra s'organiser un « madurisme sans Maduro », sous pression de l'impérialisme et en collaborant avec Trump ? Pourquoi n'y a-t-il pas eu de mobilisations importantes des bases chavistes et populaires ?

Franck Gaudichaud : L'option que l'on pensait être celle de Trump était celle d'un regime change [changement de régime] en plaçant sur le « trône » l'opposition ultraconservatrice néolibérale et pro-États-Unis incarnée par Maria Corina Machado et le candidat présidentiel de 2024 Edmundo Gonzalez, battu suite à une fraude électorale. Mais Machado a été humiliée publiquement et mise de côté par Trump, pour l'instant en tout cas. Et ce n'est pas le cadeau de sa médaille de prix Nobel de la paix à l'autocrate des États-Unis qui y changera grand-chose !

Le pari de Trump est donc clairement de s'appuyer sur l'appareil d'État et le madurisme, en faisant le calcul qu'ils tiennent le pays, constatant qu'ils conservent le soutien essentiel de l'armée et aussi des bases sociales réelles (bien qu'amoindries) : le chavisme populaire dont il convient d'essayer de canaliser les possibles résistances. Ceci en exerçant en parallèle une menace et une contrainte politico-militaire et économique considérables. Les calculs de Washington sont que Corina Machado et Edmundo González ne seraient pas capables de réorganiser brutalement le pays, à court terme, sans un appui direct de l'impérialisme, y compris avec des troupes au sol.

Un scénario à l'irakienne est inenvisageable pour Trump et serait trop couteux, y compris au plan domestique, alors que sa base MAGA est très critique, que la situation aux États-Unis est sous tension, avec des luttes très importantes en cours (contre ICE notamment) et que les élections de mi-mandat arrivent bientôt (en novembre).

C'est quand même assez surprenant que l'appareil d'État et la « bolibourgeoisie » soient capables d'un tel bouleversement.

Franck Gaudichaud : Tout le monde est dans l'expectative, le gouvernement intérimaire vénézuélien en place, comme je l'ai dit, souffle le chaud et le froid, y compris par rapport à sa propre population. Mais la chute est violente, notamment pour celles et ceux qui pensaient possible une résistance nationale anti-impérialiste massive, alimentée par des années de « Révolution bolivarienne ». C'est la peur et l'incertitude qui dominent à ce stade et s'il y a eu bien eu des manifestations de soutien pour la libération de Maduro, avec quelques dizaines de milliers de personnes, elles sont restées relativement timides et bien peu spontanées.

Ce n'est pas si surprenant d'ailleurs. D'une part, face à l'immense asymétrie militaire et à la pression politique maximale exercée par l'impérialisme US, dans un contexte régional – de plus – adverse. Mais aussi parce qu'on assiste, depuis bien plus d'une décennie, à un délitement autoritaire, à un effondrement politique, à la destruction économique du pays de Chávez et de ce qu'avait pu incarner, dans les années 2000, le processus bolivarien et son impulsion national-populaire progressiste, « césariste redistributrice » et anti-impérialiste.

Le madurisme a approfondi les points les plus problématiques du chavisme et consolidé une caste bolibourgeoise au pouvoir, nouvelle oligarchie, qui a accumulé par la dépossession et par la corruption les devises issues de l'extraction pétrolière et minière, et certains actifs de l'État. Après avoir réprimé les manifestations (souvent violentes) et les secteurs de l'opposition conservatrice pro-impérialiste, fermé un temps le parlement élu, et concentré les pouvoirs autour de l'exécutif, Maduro a fait de même pour l'opposition de gauche, contre d'anciens alliés d'hier (le PCV [Parti communiste vénézuélien] notamment), emprisonné des syndicalistes ou des ex-dirigeant·es et ministres chavistes.

La situation interne aggravée et même décuplée par des années de blocus des États-Unis et des milliers de sanctions iniques, a provoqué l'exil de 8 millions de Vénézuélien·nes (sur 28 millions d'habitant·es !). Même si dans les dernières années, on assiste à une lente et continue récupération macroéconomique, d'ailleurs incarnée par la gestion très pragmatique de Delcy Rodríguez, notamment chargée de l'extraction du pétrole.

Pourtant, comme le dénoncent plusieurs syndicats vénézuéliens, la politique économique et les droits du travail sous Maduro ressemblent davantage à une dystopie néolibérale, à une destruction de tous les droits fondamentaux et à une fuite en avant extractiviste aux conséquences écologiques catastrophiques, qu'à du « socialisme du XXIe siècle »… Un large front syndical avait même prévu de mener des grèves et mobilisations pour la mi-janvier, projet contrecarré par Trump et sa folie guerrière.

Dans cette situation, l'absence des conditions de possibilité d'une résistance anti-impérialiste large, pluri-partisane, avec une base populaire mobilisée derrière un gouvernement national légitime est criante. Et l'administration Trump en a parfaitement conscience. Nous ne sommes pas du tout en avril 2002 quand Hugo Chávez subissait un coup d'État, soutenu par la CIA et le patronat local, et fut « sauvé » par les « barrios », par une mobilisation populaire très forte, tandis que les militaires montraient leur disposition à rejeter ce coup d'État pro-impérial.

Y a-t-il néanmoins des pans de l'appareil civico-militaire encore ancrés dans cette perspective nationale-populaire et prêts à résister à la nouvelle tutelle coloniale ? Le chavisme populaire, les gauches critiques, les syndicats et les mouvements sociaux sont considérablement affaiblis, certains démoralisés et d'autres cooptés. Se maintient pourtant une mémoire du chavisme des origines et, çà et là, des expériences collectives communautaires communales toujours debout.

Il semble néanmoins qu'une partie non négligeable de la population, avec beaucoup de résignation, pense que cette nouvelle crise pourrait peut-être desserrer l'étrangement du pays et que l'arrivée des capitaux étatsuniens pourrait amener un rebond économique, voire un retour des millions d'exilé·es…

Va-t-on assister à la mise en place d'une sorte de cogestion forcée entre le capitalisme fossile yankee et la bolibourgeoisie ? Et au plan politique, à une collaboration « pro-impériale » de la part du gouvernement pour – essayer de – sauver ses intérêts et, pour d'autre part, continuer à diriger le pays dans ce contexte de quasi protectorat ? Il n'est pas pour l'instant question de transition, voire d'élections, à court terme. Mais elle est déjà envisagée par tous à moyen terme.

Une réaction nationaliste du pouvoir est-elle envisageable ? En tout cas, la nouvelle loi sur les hydrocarbures défendue par Rodriguez comme une avancée (sic) et qui vient d'être approuvée, approfondit fortement la libéralisation que Maduro avait débutée ces derniers mois. Elle remet en cause radicalement la souveraineté de l'Etat sur la ressource, ainsi que les orientations de la constitution bolivarienne de 1999 au profit des multinationales étatsuniennes. C'est un recul historique ! Les Etats-Unis vont décider de l'extraction. Ils ont annoncé qu'ils commenceraient par confisquer à leur profit 50 millions de barils et qu'une partie des futurs dividendes de l'exploitation pétrolière seraient placés au Qatar et restitués au compte-goutte pour faire fonctionner les services publics vénézuéliens, selon leur bon vouloir…

En tout cas, la nouvelle loi sur les hydrocarbures qui vient d'être approuvée approfondit fortement ce que Maduro avait débuté ces derniers mois et elle remet en cause radicalement la souveraineté de l'État sur la ressource ainsi que les orientations de la constitution bolivarienne de 1999, au profit des multinationales étatsuniennes. C'est un recul historique ! Quelles seront, dans ces conditions, les capacités de réorganisation autonome des classes populaires pour rejeter à la fois la tutelle de Trump et exiger la démocratisation réelle du pays, dans ce nouveau contexte d'oppression coloniale, après des années d'immense précarité matérielle et de dérives autoritaires ? C'est une question clef.

Trump expliquait qu'il voulait récupérer ce qui avait été soi-disant volé aux États-Unis en termes de ressources pétrolières.

Franck Gaudichaud : Le satrape étatsunien annonce sans périphrases le saccage auquel il veut se livrer et la reprise du contrôle du pays. Historiquement, depuis la découverte du pétrole et les premiers puits en 1914, et surtout au moment de l'âge d'or de l'extraction dans les années 60 sous la coupe des multinationales yankees, celles-ci ont pu bénéficier à plein de l'extraction pétrolière, avec des taux de profit gigantesques, démesurés, beaucoup plus par exemple qu'en Arabie saoudite ou au Moyen-Orient.

Ceci est dans l'esprit de l'oligarchie au pouvoir aux États-Unis, et il y a une volonté de revenir à ce type d'accumulation « sauvage » par dépossession. Quand Trump dit qu'ils ont été « écartés », on pourrait penser qu'il parle de la nationalisation de 1976 par la social-démocratie vénézuélienne (sous Carlos Andrés Pérez), mais en fait il se réfère plus directement à 2007 quand Chávez a réorganisé des entreprises mixtes au profit de PDVSA, et nationalisé une grande partie de l'extraction dans la frange pétrolifère de l'Orénoque, là où se situe la principale réserve actuellement, avec peut-être 300 milliards de barils ! C'est la première réserve prouvée à l'échelle planétaire, mais d'un bitume extra-lourd, très couteux à raffiner.

Ce que voudrait le milliardaire Trump, c'est que cette réserve repasse dans les mailles des filets d'Exxon, de Chevron et des grands groupes étatsuniens, et aussi pouvoir dicter le prix du brut mondial (le Venezuela est un acteur central de l'OPEP). Ce n'est pas si facile en réalité, dans un contexte où pour l'instant 80 % des exportations vont vers la Chine, et où l'état de délabrement très avancé des infrastructures pèse sur les capacités d'extraction (avec tout de même 800 000 barils/jour actuellement).

En tout cas, il y a des gros investissements à faire, certains parlent de 60 milliards de dollars, voire de 100 milliards de dollars sur plusieurs années à injecter pour le capital nord-américain. Rien n'est joué car il faudrait réussir à garantir pour ces capitalistes sur une longue durée que la maitrise sociale et politique du pays sera stable et que la Chine sera effectivement écartée ou au moins marginalisée. C'est vraiment une perspective de recolonisation qui pourrait se mettre en place.

En même temps, si l'axe énergétique, pétrolier, saute aux yeux– dans son discours, Trump dit que « l'argent sort du sol au Venezuela » – il faut analyser l'aspect géostratégique qui, à mon sens, est essentiel et qui, d'ailleurs, est exprimé avec brutalité par Marco Rubio : discipliner toute la région, menacer l'Amérique du Sud. Avec en ligne de mire, le Brésil, qui a encore une capacité de relative autonomie géostratégique. Et en même temps, réaligner l'espace des Caraïbes et surtout faire tomber Cuba (l'obsession du clan de Miami de Marco Rubio) comme un « fruit mûr » plutôt que par une intervention.

Cuba qui perd son allié essentiel à Caracas et son approvisionnement en pétrole, alors que l'économie de l'ile est exsangue, dans une situation encore pire que durant la « période spéciale en temps de paix » du début des années 1990. L'ile est très clairement menacée aujourd'hui, cela serait une nouvelle défaite majeure pour la souveraineté latino-américaine. Et de menacer au passage la Colombie et le Mexique, qui sont tous les deux encore gouvernés par des gouvernements progressistes et avec une certaine capacité d'autonomie relative dans l'échiquier régional (les élections sont proches en Colombie et la pression sera forte).

Les documents de la « Nouvelle stratégie de sécurité nationale » (NSSS) de la Maison Blanche, publiés en décembre dernier, confirment une volonté de bouleverser les relations internationales et même de « fascisation » croissante de l'ordre mondial. Éric Toussaint vient d'y consacrer une étude détaillée [1]. On rentre à nouveau dans l'ère des États prédateurs, du gangstérisme impérialiste (qui certes n'a jamais disparu) où seule la force brute compte : l'Amérique latine est leur arrière-cour, tandis que Poutine peut plus ou moins faire ce qu'il veut à l'échelle européenne (la bourgeoisie européenne est méprisée pour sa faiblesse, sa pusillanimité et sa division), y compris en Ukraine, tandis que la Chine incarne le véritable l'ennemi « systémique » : un Empire du milieu à affaiblir dans la région latino-américaine et à contenir en Asie du Sud Est.

L'administration Trump est en train de redécouper le monde pour faire face au déclin de son Empire autrefois hégémonique. Cette nouvelle phase des relations internationales à l'ère du quatrième âge du capitalisme et des grands basculements climatiques et écologiques est plus dangereuse que jamais ; c'est celle de la remilitarisation des relations inter-étatiques et de conflits guerriers à des échelles continentales. Gilbert Achcar décrit une « nouvelle guerre froide » [2], bloc contre bloc, mais celle-ci est de plus en plus peuplée de conflits ouverts, « chauds » et de violence coloniale, à commencer par le génocide à Gaza.

Comment vois-tu le processus de cette recolonisation en Amérique latine, sachant que la Chine est actuellement le premier partenaire commercial de l'Amérique latine ?

Franck Gaudichaud : On voit les conséquences de ce que nous appelons, depuis quelques temps, la « polycrise » du système capitaliste et inter-impérialiste. Les grandes puissances n'ont pas réellement récupéré de la crise depuis 2008 et nous sommes plus largement dans une onde longue de « stagnation séculaire », avec une réorganisation en cours des chaînes de valeur, et marquée par l'hyperconcentration du capital au plan mondial [3]. Dans cette phase, la première puissance actuelle – les États-Unis d'Amérique – en déclin veut récupérer violemment de l'espace, des ressources, des marchés et de la capacité de projection géostratégique.

En ce sens, revenir aux écrits de Lenine, Rosa Luxemburg, d'Ernest Mandel ou de Samir Amin sur l'impérialisme est très intéressant, sans les lire comme une « vérité révélée » bien sûr ; même chose pour les riches débats sur les rapports centre-périphérie, la théorie du développement inégal et combiné ou encore celle de la dépendance dans les années 70 [4]. Les auteurs·trices qui pensaient que l'ère de l'impérialisme était plus ou moins finie, ou encore qu'on allait voir émerger un « super-impérialisme » des multinationales, trans-étatique qui gouvernerait le monde, se sont lourdement trompés : ce qui se confirme est bien un système inter-impérialiste fortement hiérarchisé et concurrent, appuyé avant tout sur des États nationaux forts et sur des puissances militaires nationales. Les multinationales les accompagnent dans le processus, tout comme le capital financier.

Dans ce contexte, l'idée de la « sécurité hémisphérique » et de la doctrine de la sécurité nationale, qui est au cœur de la pensée stratégique étatsunienne pour l'Amérique latine, se réaffirme de manière ultraviolente. La doctrine Monroe, comme corolaire de la présidence Roosevelt et de la politique de la canonnière est revisitée par l'administration de Donald Trump avec fracas et violence en doctrine « Donroe ».

Selon cette vision du monde, le problème est désormais la concurrence de la Chine sur tous les plans, notamment celui de la technologie, des infrastructures (y compris celle des Big tech et les infrastructures monétaires) et de la puissance géopolitique (même si ce n'est pas encore le cas au niveau militaire). Le travail de Benjamin Bürbaumer est éclairant à ce propos : le développement capitaliste de la Chine depuis les années 90 met en péril directement la mondialisation sous hégémonie étatsunienne et celle du dollar, tel qu'elle s'est construite au cours de la seconde moitié du 20e siècle [5].

La Chine est en train de dépasser au plan commercial et économique les États-Unis dans la région latino-américaine : elle est le premier partenaire commercial du Brésil, du Pérou ou du Chili et de l'ensemble de l'Amérique du Sud. Cette dynamique semble presque inaltérable. Même le Mexique, qui est pourtant complètement intégré au réseau et aux chaînes de valeur états-uniennes (via un accord de libre-échange notamment), a pour deuxième partenaire commercial la Chine, avec des entreprises directement installées par l'Empire du milieu à la frontière avec les États-Unis.

Trump l'a dit et le répète : il n'était plus possible que la Chine contrôle les ports pacifiques et atlantiques aux entrées du canal de Panama, et il a réussi à modifier la situation à coup de pression politique et de millions de dollars : Panama est de nouveau un canal totalement sous bannière étoilée. Ses outils sont les multiples bases états-uniennes, le déploiement de la quatrième flotte [6], le contrôle très serré au plan militaire, informationnel et toujours économique, alors que la Chine n'a pas de véritables moyens militaires dans la région (à ce stade).

La relation avec la Colombie est à ce propos central, puisque jusque-là, ce pays était la clé de la géostratégie militaire pour la région sud-américaine, via le « plan Colombie » et au prétexte de la lutte contre les guérillas et les « narcos ». Ceci tandis que l'espace centre-américain et des Caraïbes est considéré comme plus aisément maitrisable (bien que Cuba continue à y résister). Cela explique les conflits diplomatiques assez durs de Trump avec le président Petro, même si des négociations sont en cours.

Les résultats de cette bataille de titans sont incertains – même dans l'Argentine de Javier Milei, la Chine reste centrale dans les échanges commerciaux. Il y a donc des aspects géopolitiques et idéologiques : Trump veut renforcer les « siens », les extrême-droites régionales, les Milei, les Bolsonaro, les Kast…, et pratique l'interventionnisme électoral, comme il l'a fait lors des élections de mi-mandat en Argentine. Il y est aussi parvenu avec succès au Honduras tout récemment, et il va continuer à s'appuyer sur Kast, le pinochetiste nouvellement élu au Chili, sur le milliardaire conservateur Noboa en Équateur, sur la droite conservatrice libérale en Bolivie, et mettre la pression sur les gouvernements, même très modérés, comme celui de Lula au Brésil, pour dire : « si vous nous résistez, vous serez considérés comme des ennemis, et si vous êtes des ennemis, on vous applique des droits de douane complètement inédits de 40 ou 50 %, ou carrément nous vous menacerons militairement, comme on a su le faire au Venezuela ».

Ce déploiement de force, qui est aussi celui en cours contre le Groenland, montre que les États-Unis sont de moins en moins un « hégémon » capable de projeter de la force mais aussi du soft power, de l'adhésion et du consensus : ils représentent désormais la domination brute centrée sur les rapports de forces politico-militaires et les oukases commerciaux, avec en toile de fond la menace de destruction économique ou coloniale contre les « non-alignés », Europe et alliés de l'OTAN y compris si besoin.

Ça doit être très complexe de modifier les chaînes de valeurs et l'organisation internationale du travail, donc cela va nécessiter des gouvernements extrêmement répressifs. Même au Venezuela, ça risque d'être très vite contradictoire avec ce que Trump ou d'autres vont pouvoir présenter comme une supposée ouverture démocratique.

Franck Gaudichaud : Exactement. Il est intéressant de noter les déclarations récentes de figures représentant le capitalisme fossile étatsunien et les grandes majors de l'exploitation des hydrocarbures, qui faisaient part de leurs doutes et réticences sur l'investissement considérable que représenterait la « reconquête » du pétrole au Venezuela à leur profit, et le peu de garanties sur l'avenir qu'ils auraient sans une stabilisation politique toujours difficile (sinon par la mise en place d'un protectorat répressif et couteux). Trump a dû les recevoir et leur réitérer son engagement à leurs côtés. En retour, les dirigeants chinois ont faire part de leur rejet de l'agression contre leur allié vénézuélien, mais ils devront reconnaitre que c'est un coup dur qu'ils viennent de recevoir, alors que leur matériel militaire sur place s'est avéré inefficace.

L'envoyé spécial de Xi Jinping pour l'Amérique latine avait longuement rencontré Maduro à Caracas quelques heures à peine avant le raid de Trump… Néanmoins, ils ont émis de nouveaux documents stratégiques renouvelant leur rejet de l'impérialisme US, leur disposition à la coopération « amicale » et au transfert de technologies avec les pays latino-américains, à rebours de l'attitude guerrière des États-Unis. La Chine a bien compris la menace et elle a un talon d'Achille : sa dépendance énergétique (le pays achète à l'étranger 70 % de ses besoins pétroliers). Les dirigeants chinois vont chercher à consolider leur influence en Amérique latine, au nom du respect mutuel, malgré le revers vénézuélien, sans entrer en confrontation directe avec Trump dans l'hémisphère.

Ils affichent un discours « gagnant-gagnant » ; pourtant la relation Chine/Amérique latine reste complètement asymétrique : ils veulent toujours plus de matières premières, de minéraux, de terres arables, d'agro-industrie. Ils annoncent vouloir atteindre leur objectif des 700 milliards de dollars d'investissement dans la région d'ici 2035. Le mégaport de Chancay qui vient d'être inauguré est leur fleuron dans la région pour les « routes de la soie ». Néanmoins, le ralentissement économique affecte également la Chine.

Même si le Parti communiste chinois s'inscrit dans le discours sur le multilatéralisme, la construction des BRICS et du « Sud Global », nombreux sont les militant·es qui ont bien conscience que le capitalisme vorace du géant asiatique ne saurait incarner une perspective alternative réelle en termes d'émancipation, de développement et, même, en termes diplomatiques d'ailleurs. On l'a vu avec leur silence face aux massacres à Gaza, voire leur soutien à Netanyahou de manière directe ou indirecte. Ils défendent un autre ordre global, certes, mais qui ne sera pas forcément celui de libération des peuples du Sud [7].

La région latino-américaine se trouve au contact de deux plaques tectoniques en lutte : un impérialisme dominant, violent et en crise et une hégémonie impériale globale potentiellement en devenir à l'échelle du siècle. À ce stade, les États-Unis dépensent plus de 36 % de l'ensemble des dépenses militaires de la planète. C'est considérable. 250 000 militaires étatsunien·nes sont déployé·es autour du monde, alors qu'il y a quelques centaines de militaires Chinois et peut-être 30 à 35 000 Russes… Trump veut s'appuyer sur cette énorme puissance militaro-industrielle pour essayer de recomposer la place des États-Unis comme acteur global global player toujours intouchable.

Est-ce que tu as des éléments sur les résistances à cette offensive en Amérique latine ? Ainsi que l'attitude des gouvernements dits « progressistes » ?

Franck Gaudichaud : Concernant les gouvernements progressistes ou de centre-gauche, ils dénoncent l'agression contre le Venezuela, l'enlèvement du Président Maduro, la rupture de l'ordre international, la violation de souveraineté d'un pays voisin. Aussi bien Lula, Claudia Sheinbaum au Mexique, Boric au Chili et Gustavo Petro de manière plus claire encore en Colombie, ce qui ne veut pas dire d'ailleurs une adhésion au régime Maduro.

Lula est intervenu essentiellement au plan diplomatique et de manière assez timorée : il a réclamé une réunion urgente de l'ONU, comme espace légitime de règlement des conflits internationaux, essayé de mobiliser l'Organisation des États américains également, mais il montre en même temps une certaine impuissance, et a redit que selon lui, la libération de Maduro n'était pas la priorité (marquant à nouveau ses distances avec Caracas). Alors que dans les années 2000, les gouvernements nationaux-populaires avaient une capacité forte de coopération et de mise en commun, avec l'UNASUR, la CELAC et même l'ALBA [8] pour essayer de peser sur la scène internationale, on est plutôt face de nouveau à la fragmentation.

On ne parle plus des projets de Banque du Sud, voire d'une monnaie commune alternative . Aujourd'hui, l'idéal de la Patria grande (la grande Patrie latino-américaine de José Martí) est en recul, les nationalismes et les extrêmes droites ont le vent en poupe, l'effondrement de l'expérience bolivarienne pèse sur toute la région, Cuba est asphyxiée et en danger, le Mouvement au socialisme (MAS) bolivien s'entredéchire, l'expérience Boric laisse la place à Kast, etc. Les gouvernements progressistes en place (Brésil, Colombie, Mexique, Uruguay) paraissent relativement isolés, même si Petro et davantage encore Claudia Sheimbaum ont su consolider une base sociale pluriclassiste et électorale solide.

Le facteur décisif dans un tel contexte sont et seront les résistances « par en bas », les luttes de classes et populaires, féministes, paysannes, autochtones, indépendamment de la position des gouvernements, pour l'auto-détermination et la souveraineté nationale. Une manière d'avoir plus de poids sur la scène régionale et face à Trump, y compris pour les gauches au pouvoir, serait de s'appuyer sur une population mobilisée, revendiquant l'horizon historique anti-impérialiste qui est encore très présent dans les imaginaires et valeurs collectives d'une partie des latino-américain·es.

Pourtant, au Brésil ou chez Boric au Chili, la politique progressiste a plutôt été de désactiver les luttes et les acteurs mobilisés. Sans parler d'ailleurs du Venezuela. Le gouvernement Maduro a coopté et/ou réprimé les résistances, et ce qu'il n'a pas fait directement, l'effondrement économique et les sanctions s'en sont chargés. Il reste des « communes » et certaines expériences d'auto-organisation courageuses, à soutenir, mais fragiles.

Ceci ne veut pas dire qu'il n'y a pas en ce moment même des mobilisations et des résistances multiples. Le continent de Sandino et des zapatistes reste parsemé de luttes. Au Brésil c'est très clair, on l'a vu dans la dernière période et le Mouvement des sans terre (MST) reste puissant, malgré ces débats internes quant à la relation avec le lulisme. En Équateur aussi face à Noboa, avec les grandes mobilisations de la CONAIE, la Confédération des nations indigènes d'Équateur, des syndicats urbains, des collectifs écologiques, qui ont réussi à infliger une défaite politique cuisante au gouvernement lors du référendum de novembre 2025, rejetant le projet de nouvelle base militaire yankee et la réforme autoritaire de la Constitution. Donc dans plusieurs pays, ça bouge.

On pourrait parler de la puissance des mouvements féministes, autochtones et décoloniaux : c'est par exemple un espoir au Chili pour affronter Kast et ses mesures de régression sociale, raciste et patriarcale. Mais il n'y a pas actuellement de mobilisations à une échelle continentale, comme il y a pu en avoir par le passé, par exemple pour affronter le projet de l'ALCA [9], défait en 2005. Un point d'appui qui pourrait être vraiment fondamental ce sont les mobilisations de plus en plus massives en cours dans le cœur des États-Unis, le mouvement « No King », les luttes contre les violences policières et la police fasciste de l'immigration (ICE), la victoire de Mamdani à New York, la recomposition de la gauche contre l'establishment Démocrate…

Sinon, il faut bien reconnaitre qu'il a un flux montant néo-conservateur, voire réactionnaire, sur de nombreux plans dans la plupart des pays, qui pèse lourdement. La violence aussi envahit le quotidien et les médias, celle des cartels et du narcotrafic, celle de l'État ou des paramilitaires ou celle liée aux migrations forcées. C'est le cas au Chili, que je connais de près. Il est impératif pour nous de bien comprendre ce qui a conduit ce pays d'un grand soulèvement populaire en 2019 (lourdement réprimé) à la victoire massive du néo-pinochetisme de José Antonio Kast en 2025 : c'est fondamental, selon moi, car c'est une défaite majeure pour toutes les gauches sociales et politiques dans un pays emblématique du néolibéralisme mondial [10].

Nous traversons un moment où les néofascismes et les extrêmes droites conservatrices peuvent apparaitre comme une « alternative » aux yeux d'une partie significative des classes populaires. Où les gauches sont décrédibilisées ou ont perdu le contact avec les couches populaires au profit des Églises évangéliques conservatrices. Où les gauches anticapitalistes restent faibles, sectaires ou peu crédibles.

Bien sûr, de notre point de vue, les extrêmes-droites sont une « alternative » ultra-régressive au service du capital, de la destruction de l'environnement, du patriarcat, de la domination brutale des oligarchies, du technoféodalisme, etc. Et aussi au service de l'impérialisme US dans les Amériques. Ainsi, Kast s'est félicité bruyamment de la séquestration de Maduro et de Cilia Flores. C'est la même chose du côté de Noboa qui a publié des tweets affirmant que l'attaque était une excellente nouvelle pour l'Amérique latine. L'extrême droite brésilienne pense la même chose. Ce sont des « laquais » de Trump.

Alors que les élections vont avoir lieu au Brésil, en Colombie et au Pérou dans quelques mois. En Colombie, il y a un risque réel de voir un retour de la droite. Qu'en sera-t-il au Brésil, avec une gauche institutionnelle toujours dépendante de la figure d'un Lula vieillissant (80 ans) ?

Quelles pistes donnerais-tu comme programme transitoire anti-impérialiste mondial ?

Franck Gaudichaud : C'est très (trop) ambitieux !, car je ne saurai répondre seul à une telle question, qui, de plus, devrait être déclinée selon des conditions locales, nationales, puis globales sur la base des élaborations collectives des populations concernées. Ce qu'on peut dire aisément, c'est que ce n'est certainement pas dans ce contexte de militarisation, d'offensives impériales, de guerres, de génocide de Gaza, d'invasion du Venezuela, de soumissions généralisées des peuples à des gouvernements autoritaires, de répression de masse comme en Iran, de fascisation qu'on va trouver l'issue… Donc comme le disait l'ami Daniel Bensaïd, il faut déjà commencer par dire « non ! » et résister à l'air du temps, surtout quand le fond de l'air est brun [11].

Dans le contexte actuel latino-américain, ce que les gauches militantes et radicales cherchent à construire, c'est déjà une résistance anti-impérialiste la plus large et la plus unitaire possible à une échelle continentale, en soutien au Venezuela et pour se défendre dès maintenant face à de nouvelles interventions sur le continent. À ce stade, comme nous le disent les compañerxs sur place, la mobilisation continentale reste très en deçà de l'urgence du moment. Ils et elles exigent déjà le retrait immédiat de l'immense armada que les États-Unis maintiennent depuis des mois dans les Caraïbes et la libération immédiate de Nicolás Maduro et de Cilia Flores, selon le principe clair que c'est au peuple vénézuélien, et seulement lui, de décider qui le gouverne [12].

Dans les pays du « Sud », cela nécessite la création de fronts unis larges pour rejeter les atteintes à la souveraineté, à l'autodétermination. Mais de tels fronts de résistance, ouverts, ne devraient aucunement sacrifier, en même temps, la construction de gauches combatives, indépendantes des bourgeoisies nationales, de toute forme de bonapartisme et de progressismes gouvernementaux chancelants qui ont montré toutes leurs contradictions depuis 25 ans.

Cela veut dire aussi un débat clair avec les nombreux courants « campistes » latino-américains, comme au plan international : la « géopolitique » ne saurait conduire à mettre sous le tapis la lutte contre les autoritarismes (quels qu'ils soient) et la nécessaire défense inconditionnelle des peuples en lutte contre des impérialismes autres que celui de Trump (à commencer par la Russie). Dans les pays du « Nord global », l'urgence est la construction d'une solidarité internationaliste active et concrète. C'est ce que nous avons commencé, encore timidement, à mettre en place en France autour du Venezuela et qui commence à être pensé à nouveau pour Cuba.

Un internationalisme qui aura aussi comme tâche de dénoncer l'hypocrisie et la responsabilité de nos propres gouvernements dans le désordre du monde et leur soumission à Trump : Gaza est venu le rappeler douloureusement et, sur le Venezuela, la position scandaleuse du gouvernement Macron également. À court terme, en mars 2026, la conférence antifasciste de Porto Alegre pourrait être un point d'appui à valoriser [13].

On espère qu'elle saura être transformée aussi en conférence internationale anti-impérialiste pour essayer de regrouper autour d'objectifs communs, sans sectarismes, des forces politiques mais aussi sociales, qui ne sont pas d'accord sur tout, le PT, le PSOL, la CUT brésilienne, des secteurs des gauches radicales de tout le continent, la Via Campesina, les forces syndicales et féministes, des mouvements sociaux d'un peu partout.

Concernant les alternatives concrètes, on devrait essayer de mettre en avant la consigne de « guerre à la guerre impérialiste », contre la militarisation folle en cours, tout en soutenant celles et ceux qui mènent courageusement, les armes à la main, des résistances de libération, notamment en Ukraine, en Palestine ou dans le Kurdistan. Au-delà de cet aspect « défensif », cela signifie penser collectivement et « en positif », la construction d'alternatives démocratiques dans un contexte d'effondrement climatique, de la biosphère, de la biodiversité, et donc penser un programme de transition postcapitaliste et postproductiviste, soit une perspective à la fois écosocialiste et de la décroissance choisie.

Décroissance évidemment dans les pays riches, mais « juste », différenciée selon des critères intersectionnels (de classe, de genre, de race) et aussi décroissance pour les oligarchies des pays du Sud. Avec une reconstruction des services publics, une redistribution radicale des richesses, la planification écologique à plusieurs échelles (du local au global) basées sur la délibération, le communalisme, l'auto-organisation et le contrôle démocratique. Une perspective qui pose la question de l'exploitation et des oppressions qui traversent nos sociétés et nous traversent comme individus (racistes, sexistes, validistes, etc.).

Tout cela, on ne saurait le « proclamer » de manière abstraite, comme un mantra. Comment co-construire des programmes et des mesures transitoires très concrètes qui s'inscrivent dans une stratégie plus générale sur la base de délibérations larges ? De quelles histoires passées nous inspirer et tirer des leçons ? Comment les gauches peuvent-t-elles à nouveau « enchanter le monde », parler aux « affects » de millions de personnes, forger un bloc historique qui pose la question du pouvoir et de sa conquête, sans se renier, ni verser dans le dogmatisme ? Commençons déjà par éviter les réponses toutes faites, le 20e siècle et ses horreurs sont toujours là…

On le sait, il n'y aura pas d'émancipation, s'il n'y a pas une émancipation du travail ; la reconstruction des droits des travailleurs·euses (salarié·es comme précaires) pourrait être une première boussole. Ayons aussi des « antennes », à l'écoute des utopies et expériences pratiques. Par exemple, l'Amérique latine est la terre du zapatisme, de plusieurs processus révolutionnaires, et ces mouvements débattent depuis une vingtaine d'années des chemins pour construire une société du « bien-vivre », qui s'appuie sur une réinterprétation de certaines revendications et pratiques communautaires des peuples autochtones. Même chose sur les droits des femmes et toutes les revendications féministes contre le patriarcat [14].

On a vu à quel point le mouvement féministe chilien était capable d'avoir une vision transversale et radicale pour répondre à la « précarisation de la vie », pour affronter le néolibéralisme, favoriser l'accueil digne des migrant·es, défendre les droits des peuples autochtones. Il faut donc partir de là pour penser les transitions, les décliner pays par pays, mais aussi par la reconstruction de solidarités régionales et internationales. Face au capital mondialisé, il est indispensable de penser aussi à ce niveau-là. Ceci sans céder aux sirènes du « patriotisme » d'une partie de la gauche, y compris décoloniale, en assumant qu'il faut effectivement « rêver » à nouveau, réinventer nos puissances collectives, aider à coconstruire les souverainetés populaires à plusieurs échelles (dont l'échelle nationale, c'est certain) [15].

Nous pensons que la situation est surdéterminée par la catastrophe (déjà en cours) du bouleversement climatique et qu'il faut tout repenser sur cette base si nous voulons éviter un véritable cataclysme. Le fameux « programme de transition » (proposé dès 1938 par Trotsky) doit ainsi être repensé de fond en comble. C'est dans cette perspective que la Quatrième internationale a versé au débat, en plusieurs langues, le Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste, fruit d'une élaboration collective internationale de plusieurs années [16]. Les défis sont colossaux : il est urgent de « tirer le frein d'urgence », pour reprendre la belle formule de Walter Benjamin. Cependant l'ampleur des enjeux ne doit pas nous paralyser. Comme l'écrit Daniel Tanuro, « il est trop tard pour être pessimistes » [17]. Trump, Netanyahu, Macron, Poutine et leur monde sont capables du pire, sentons-nous capables de penser le meilleur !

*

Cet entretien a été mené par Antoine Larrache pour la revue Inprecor (https://inprecor.fr), et actualisé pour Contretemps Web.

Source : Contretemps

Notes

[1] « États-Unis : comprendre la « nouvelle doctrine de sécurité nationale » et ses implications », Contretemps web, 16 janvier 2026.

[2] La nouvelle guerre froide, Gilbert Achcar, janvier 2024, Éditions du Croquant. Lire aussi « Aux origines de la nouvelle guerre froide. Entretien avec Gilbert Achcar », Contretemps web, 29 avril 2023.

[3] Diogo Machado, Francisco Louçã, « Nouvelles et anciennes oligarchies – Les transformations du régime d'accumulation du capital », Contretemps Web, 13 janvier 2026.

[4] Samir Amin, Le développement inégal, Éd. de Minuit, 1973 et Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, Édition 10/18, 1976. Pour une synthèse des débats sur l'impérialisme, voir Benjamin Bürbaumer, Le Souverain et le Marché. Théories contemporaines de l'impérialisme, Ed. Amsterdam, 2020.

[5] Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, 2024.

[6] La quatrième flotte de la marine militaire étatsunienne a été créée en 1943 pour faire face aux sous-marins allemands dans l'océan atlantique, puis dissoute en 1950. Elle a été reconstituée en 2008 pour veiller sur les côtes latino-américaines.

[7] Éric Toussaint, « Pourquoi les BRICS n'agissent pas contre le génocide en cours à Gaza », Contretemps web, 6 octobre 2025.

[8] Les États-Unis sont membres de l'OEA, mais pas de l'Union des nations sud-américaines (UNASUR), de la Communauté d'États latino-américains et caraïbes (CELAC) et de l'Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA).

[9] Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou ALCA selon la langue).

[10] Karina Nohales, Pablo Abufom Silva, « Kast : la “voie démocratique” vers le pinochetisme », Contretemp Web, 15 décembre 2025.

[11] Daniel Bensaid, Les irréductibles. Théorèmes de la résistance à l'air du temps, Textuel, 2001.

[12] Lire la démarche initiée par des militant·es latino-Américains « Arrêter l'offensive néocoloniale de Trump au Venezuela et en Amérique latine ».

[13] Du 26 au 29 mars. Les informations, programme et inscriptions sont sur le site : https://antifas2026.org.

[14] Veronica Gago, La puissance féministe ou le désir de tout changer, Ed. Divergences, 2021.

[15] Collectif, « Rêver en matérialistes internationalistes », Contretemps web, 10 mars 2025.

[16] Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste est disponible dans diverses langues sur le site de la IVe Internationale, et édité par La Brèche.

[17] Daniel Tanuro, Trop tard pour être pessimistes ! Écosocialisme ou effondrement, Textuel, 2020.

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Mobiliser les gens ordinaires contre le fascisme et l’impérialisme

La présidente du PSOL-Rio Grande do Sul raconte les conditions politiques de préparation de la conférence. Du 26 au 29 mars, la ville de Porto Alegre au sud du Brésil sera le (…)

La présidente du PSOL-Rio Grande do Sul raconte les conditions politiques de préparation de la conférence.

Du 26 au 29 mars, la ville de Porto Alegre au sud du Brésil sera le siège de la 1re Conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples. Comment cette initiative d'une conférence internationale est-elle née ?

12 mars 2026| tiré du site inprecor.org | Photo : Rodrigo Dilélio, Gabi Tolotti et Roberto Robaina.
https://inprecor.fr/mobiliser-les-gens-ordinaires-contre-le-fascisme-et-limperialisme

Nous sommes à l'épicentre d'un débat intense sur l'avenir du monde : le peuple brésilien a traversé le tragique mandat du gouvernement Bolsonaro, il a affronté son projet autoritaire et en a tiré les leçons. Après une intense mobilisation sociale et politique, Bolsonaro a subi une défaite électorale. Mais le bolsonarisme est toujours présent dans la société. Et ce n'est pas qu'un problème brésilien, c'est un problème qui touche les intérêts de la classe ouvrière et des peuples du monde entier. L'extrême droite gouverne ou est en situation d'accéder au pouvoir dans presque toute l'Europe. Ailleurs, elle montre sa force et met sous pression les gouvernements qui se revendiquent démocratiques et populaires, ainsi que les différents types de gouvernements libéraux.

La montée de l'extrême droite s'accompagne de l'émergence d'organisations clairement fascistes ou néofascistes.

Porto Alegre est une capitale d'État aux traditions et aspirations démocratiques importantes. C'est là que se sont tenues les premières éditions du Forum social mondial. Elle constitue un terrain fertile pour construire l'unité entre des forces militantes, influentes dans la société, au niveau électoral mais aussi politique et idéologique, en définissant comme priorité la lutte contre l'extrême droite sur plusieurs fronts, sur la base d'accords d'unité politique, dans le respect de nos différences.

La conférence, initialement prévue en 2024, s'intitulait alors Conférence antifasciste, tout court. Pourquoi ce changement de nom ?

La conférence devait initialement avoir lieu en 2024, mais nous avons dû reporter le projet en raison des inondations qui ont frappé le Rio Grande do Sul, une tragédie politico-environnementale effroyable. Mais nous n'avions pas abandonné l'idée d'organiser cet événement, qui représente une nécessité historique, une réponse d'organisations qui veulent lutter ensemble contre la montée de l'extrême droite, du fascisme, du néofascisme, quelle que soit la façon dont on veut l'appeler.

Au départ, il s'agissait de la première conférence internationale antifasciste, et maintenant on l'appelle première conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples.

Ce changement représente un changement politique visant à mieux prendre en compte deux menaces très profondes : la question de la lutte contre le fascisme, bien sûr, mais aussi la manière dont l'impérialisme menace la souveraineté des peuples. L'invasion du Venezuela par les États-Unis, et l'enlèvement du président Maduro, démontre concrètement qu'il s'agissait d'un élargissement judicieux.

Outre l'enlèvement de Maduro et de Cilia Flores, qui sont détenu·es depuis deux mois par le gouvernement américain, il y a aussi toutes les menaces que le gouvernement étatsunien a proférées à l'encontre de la Colombie et de Cuba. Le changement de nom est antérieur à ces événements, mais dans la pratique sa nécessité se vérifie.

Qui se joint à la conférence ?

En 2024, l'appel a d'abord été lancé par le PSOL, le PT, le PcdoB1 et le Mouvement des travailleurs sans terre et deux syndicats liés à l'éducation (Durges et le Cepers). Avec l'appui d'Éric Toussaint, du CADTM, avec qui le comité local est en dialogue permanent, nous avons commencé à établir des relations avec des organisations du monde entier et à construire le caractère international de l'événement.

Cette année, plus d'une centaine d'entités brésiliennes appellent déjà à la conférence. Des entités importantes telles que l'association nationale de professeur·es d'université, celle des travailleur·ses de l'éducation, le syndicat des enseignant·es de Rio de Janeiro. En plus de cet appel brésilien, nous avons organisé des réunions régulières d'un comité international qui rassemble des organisations et des militant·es du monde entier.

Au niveau international, à l'initiative du CADTM, plus de 1 200 militant·es ont signé un appel international pour renforcer l'action antifasciste et anti-impérialiste. Tou·tes ne pourront pas être présent·es avec nous à Porto Alegre, mais tou·tes soutiennent l'initiative de la conférence.

Il est donc évident que la conférence a pris de l'ampleur, qu'elle est désormais bien établie et que nous travaillons pour que tout se passe bien ici à Porto Alegre.

Comment se prépare-t-elle ?

Outre le comité local et le comité international, certains pays et certaines villes ont leur propre comité. Ainsi, par exemple, en Argentine, d'où une délégation importante va venir au Brésil, les militant·es sont organisé·es en un comité qui rassemble des dizaines d'organisations argentines, et leur projet est de venir avec au moins deux bus, soit entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix personnes. Nous avons aussi un comité au Chili, par exemple.

Nous organisons des pré-conférences dans certaines villes du Brésil. Le 26 février, il y en aura une à São Paulo. Le 28 février, il y en aura une autre à Pelotas, une ville de l'intérieur de l'État du Rio Grande do Sul, et c'est ainsi que les comités organisent leurs délégations pour venir à Porto Alegre.

Quels seront les points forts de la programmation ?

La Conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples va proposer quatre types d'activités, toutes très importantes. Je vais vous parler un peu de chacune d'entre elles.

La marche d'ouverture aura lieu le 26 mars à 18 h dans le centre de Porto Alegre, et nous la souhaitons la plus large possible, qu'elle réunisse non seulement celles et ceux qui sont venu·es à la conférence, mais aussi des associations, des partis politiques, des personnalités, le peuple de Porto Alegre, pour composer cette marche qui sera une marche contre le fascisme, pour la souveraineté des peuples, mais aussi une marche de tou·tes celles et ceux qui luttent pour leurs droits. Ce sera l'un des points forts de la conférence.

Nous aurons dix conférences thématiques réparties entre vendredi, samedi et dimanche. Ces tables rondes réuniront des personnalités venues de tous les coins du Brésil et du monde. Sur le site web, vous trouverez le programme complet de chaque thème. Cette partie de débats est évidemment l'autre point fort de la conférence.

Un autre format proposé est celui des activités autogérées, pour lesquelles ont été réservés des créneaux horaires afin que les organisations puissent elles-mêmes proposer des activités, des intervenant·es et des organisations, car les dix conférences thématiques ne suffiront pas à rendre compte de la pluralité et de la diversité des luttes et des tâches que les organisations mènent dans le cadre de leurs activités. Nous avons donc ouvert cet espace pour que les personnes puissent organiser elles-mêmes leurs activités.

Et, en marge de la conférence, avant les tables rondes officielles, le jeudi 26, à partir de 14 h, nous aurons le Forum des autorités antifascistes, qui se tiendra à l'Assemblée législative du Rio Grande do Sul, afin de réunir des personnes, des institutions, des organisations qui ont une expérience en matière de gestion et une expérience institutionnelle de la lutte contre le fascisme et pour le renforcement de la souveraineté des peuples.

Des participant·es du monde entier sont attendu·es, d'Amérique latine et d'Amérique du Nord, d'Europe, d'Asie, d'Océanie et d'Afrique. Pour certains, le voyage sera long et coûteux… Comment la solidarité va-t-elle s'organiser ?

Nous allons réunir des milliers de personnes. Évidemment, une grande partie des participant·es viendront du Brésil, mais nous aurons quelques centaines d'organisations et de militant·es venus de divers pays du monde. C'est une richesse et cela montre la qualité de la conférence et nous pose aussi de nouveaux défis. Ces voyages sont longs et souvent très couteux. Surtout au regard des disponibilités financières des personnes venues du Sud global, forcément moindres que celles des personnes venues des pays qui ont plus de moyens financiers. C'est donc tout un casse-tête que nous sommes en train de résoudre. Nous essayons, avec tous les syndicats et toutes les organisations ici à Porto Alegre, d'obtenir le plus d'hébergements solidaires possible pour les organisations et les militant·es des pays du Sud, des pays qui ont le plus de difficultés à financer leurs voyages.

Nous avons déjà conclu un accord avec le CPERS, un syndicat des personnels de l'éducation dans le Rio Grande do Sul, et ils vont mettre à disposition 80 places, que nous sommes en train de négocier pour la délégation argentine qui fait un effort considérable pour faire venir deux bus de son pays. En outre, nous recherchons d'autres hébergements moins chers et nous essayons de répondre aux besoins de toutes les personnes qui justifient la nécessité d'un hébergement solidaire. Nous n'avons pas encore d'hébergement pour tout le monde, mais nous nous mobilisons pour essayer d'en trouver autant que possible.

Des participant·es d'Afrique et d'Asie rencontrent d'énormes difficultés obtenir un visa, voire pour simplement déposer une demande. Comment traitez-vous cette question ?

En ce qui concerne la question des visas, nous sommes en contact avec le ministère des Relations extérieures. Deux députées fédérales élues par le Rio Grande do Sul, Fernanda Melchionna et Maria do Rosário, ont envoyé un courrier formel à ce même ministère. La députée Fernanda Melchionna a beaucoup œuvré lors des réunions avec le ministère des Relations extérieures pour que les invité·es internationaux qui viennent au Brésil pour participer à l'événement se voient délivrer un visa de courtoisie2. Nous sommes donc en train d'élaborer et d'orienter les protocoles de ce processus, mais il existe déjà un accord avec le ministère des Relations extérieures pour que nous obtenions ce visa gratuit pour celles et ceux qui en ont besoin et qui ont été invité·es à participer à la conférence.

Et après le 29, après l'assemblée générale ?

La conférence de Porto Alegre sera une étape importante sur un chemin bien plus long. Une Lettre de Porto Alegre est en discussion. Elle constituera un appel à lutter sans relâche et de la manière la plus unie possible contre la montée de l'extrême droite et de l'agression impérialiste, une dimension essentielle de notre projet émancipateur, socialiste, écologiste, féministe, antiraciste et internationaliste.

Le 17 février 2026

Propos recueillis et traduits par Luc Mineto.

1. Parti socialisme et liberté, organisation fondée en 2004 à la gauche du PT lors du premier mandat de Lula. Les membres de la IVe Internationale militent dans ce parti. Le Parti des travailleurs est le parti de classe fondé en 1980 et dirigé par Lula. Le PCdoB est le Parti communiste du Brésil.

2. Visa accordé en dehors des catégories (tourisme, travail, études) et procédures classiques, pour des motifs officiels ou institutionnels mais non diplomatiques.

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France : Après le premier tour des municipales

17 mars, par aplutsoc — , ,
Ces élections municipales ont connu le plus fort taux d'abstention de leur histoire à l'exclusion du scrutin de 2020 qui s'était déroulé sous le Covid. Beaucoup de faits sont (…)

Ces élections municipales ont connu le plus fort taux d'abstention de leur histoire à l'exclusion du scrutin de 2020 qui s'était déroulé sous le Covid. Beaucoup de faits sont allégués pour expliquer cela, mais la division à gauche a joué, sans aucun doute, pour paralyser une partie de l'électorat de gauche soucieux de défendre les droits sociaux et démocratiques.

Tiré d'aplutsoc.

À terme, cette situation, combinée à la casse des services publics et au pouvoir des intercommunalités, menace le caractère démocratique de l'institution communale.

Alors que l'électorat de gauche est ainsi confronté à la division (qui pèse nationalement même là où l'unité est réalisée sur la commune), l'électorat de droite n'a désormais plus aucune restriction, aucune barrière, à voter extrême droite que ce soit sous la forme du RN, de Reconquêtes comme à Paris, ou sous d'autres formes (faux « divers droite », etc.) C'est bien l'union des droites le tremplin vers la prise du pouvoir par les relais de Trump et Poutine en France qui veulent en finir avec les libertés publiques et l'État de droit. Là où il doit choisir, il choisit l'union des droites extrêmes, comme à Nice. C'est là la raison, avec la désunion à gauche, pour laquelle le RN peut conquérir des mairies importantes au second tour comme à Marseille, et non pas une poussée massive en sa faveur.

À gauche, les scores de LFI demandent une analyse politique précise, car ils combinent deux facteurs : des percées municipales par ancrage local et un évident affaiblissement de l'élément national-présidentiel dans la place de LFI. Les succès incontestables à Saint-Denis, Roubaix, Limoges, Toulouse, Courbevoie …, ne doivent donc pas être interprétés (ainsi que le fait bien entendu la direction de LFI) comme la confirmation de la « juste ligne », car ils se combinent à de vastes zones de faiblesse et au score « tassé » des deux candidatures LFI les plus liées à la stratégie nationale de division, Delogu à Marseille et surtout Chikirou à Paris. Ces résultats n'augurent donc rien concernant les présidentielles, et sont même potentiellement porteurs de crise d'un mouvement initialement fondé sur le seul présidentialisme.

À l'exception notable du Nord/Pas-de-Calais, les listes à dominante PS ou d'union dominée par le PS résistent bien, et les écologistes semblent capable de « sauver » Lyon, Bordeaux et peut-être Grenoble. En simplifiant, le vote populaire à gauche se porte sur les listes les plus susceptibles de gagner, et quand en plus, elles peuvent sembler tirer la dynamique d'ensemble le plus à gauche possible, cela leur profite.

Ces réalités ont produit un infléchissement dans l'orientation de LFI qui parle désormais de « front antifasciste » et de « fusions techniques ».

Front antifasciste ? Bien sûr, mais soyons précis : le front antifasciste, c'est le front commun contre l'union des droites, sur le plan électoral, et c'est la centralisation des luttes contre patronat et gouvernement, au plan social – les syndicats y ont vitalement leur place. Le front antifasciste ne consiste pas à saisir la « main tendue » par LFI, mais à frapper ensemble tout en marchant séparément et en discutant des orientations.

Fusions techniques ? Oui, mais rien n'est plus politique qu'une fusion technique ! Une fusion technique veut dire qu'on veut faire prévaloir les besoins sociaux et démocratiques communs contre les ennemis des libertés : ce n'est pas rien ! Et même si ceci ne conduit pas à des majorités municipales officiellement unies, ceci peut y pousser. Des fusions techniques voir plus s'imposent évidemment dans toutes les communes où les listes LFI sans dominer réalisent des scores significatifs dont l'apport est nécessaire pour barrer la route à l'union des droites, de Toulouse à Marseille en passant par Clermont-Ferrand et Lyon. Il faut donc combattre pour elles.

À Paris, Sophia Chikirou qui avait défini la nature politique de sa candidature en disant qu'elle visait à ce que le PS ne tienne plus la mairie, a déclaré hier soir que le danger était la droite et l'extrême-droite, mais pour faire porter toute la responsabilité du danger au seul PS sommé de « répondre à son appel ». Cette manière de tendre la main, à la manière du KPD allemand engagé dans une division forcenée et violente qui, soudain, le 20 juillet 1932, somme les sociaux-démocrates de le rejoindre dans une grève générale… le lendemain matin, est volontairement contre-productive et prolonge en fait la stratégie du secteur dirigeant de LFI que représente Chikirou, faisant le jeu de l'union des droites au compte de l'axe Trump-Poutine.

Mais, dans tout le pays, cette orientation vacille, de même que vacille la position imprimée au PS de refuser « tout accord national » avec LFI, comme l'a répété hier soir Olivier Faure, laissant entendre toutefois que des accords locaux sont possibles. Évidemment, puisqu'ils sont nécessaires, et le reconnaître est une position nationale !

Le 8 mars dernier, le 14 mars, et maintenant dans la pression pour stopper l'union des droites de Paris à Marseille et dans tout le pays, la poussée d'en bas imposant l'unité est engagée.

Dans les urnes, dans la grève et dans la rue, front commun contre l'union des droites !

Suède : Nooshi, oseras-tus faire comme les sociaux-démocrates espagnols ?

17 mars, par Internationalen — , ,
Cette adresse est parue sur le site Internationalen – animé par des militant·es de Socialistisk Politik – à Nooshi Dadgostar, présidente du Parti de gauche (Vänsterpartiet). (…)

Cette adresse est parue sur le site Internationalen – animé par des militant·es de Socialistisk Politik – à Nooshi Dadgostar, présidente du Parti de gauche (Vänsterpartiet). Fille de réfugiés politiques iraniens, elle est reconnue pour es interventions sur les questions sociales. Le PG dispose de 24 député·es ( 6,75% en 2022). Il est membre du groupe GUE/NGL au Parlement européen avec die Linke et le PCFI (PV)..

7 mars 2026 | tiré d'inprecor.fr | Photo : News Oresund / CC BY 2.0
https://inprecor.fr/suede-nooshi-oseras-tus-faire-comme-les-sociaux-democrates-espagnols

Bonjour Nooshi !

Le 28 février, les États-Unis et Israël ont déclaré la guerre à l'Iran. En un seul raid, ils ont tué le plus haut dirigeant du pays, l'ayatollah Khamenei, ainsi qu'un grand nombre de représentants de l'État iranien et des centaines de civils. Pour Trump et Netanyahu, il s'agit d'une guerre totale qui doit être menée jusqu'à ses conséquences ultimes. Le terrorisme d'État que cela implique a secoué le monde, et tous les dirigeants européens savent très bien qu'il s'agit d'un acte qui a non seulement été mené sans l'accord du Congrès, mais qui a également enfreint le droit international.

L'extrême droite et les alliés de la mégalomanie de Trump et de la politique génocidaire de Netanyahu ont justifié cet acte de guerre. D'autres tentent de garder le silence pour ne pas provoquer Trump. Mais il y a une exception en Europe. Le gouvernement espagnol, dirigé par Pedro Sánchez, a refusé que les bases militaires américaines installées dans leur pays soient utilisées pour attaquer l'Iran.

Le 3 mars, Trump a réagi avec colère et a déclaré : « Nous allons interrompre tout commerce avec l'Espagne. Nous ne voulons plus avoir affaire à l'Espagne. » Il a également ajouté : « L'Espagne a été terrible. »

Trump est convaincu que les dirigeants européens sont ses vassaux et ignore complètement la souveraineté des États. C'est là que Pedro Sánchez, en Espagne, l'a défié. Après ces menaces, Sánchez a déclaré dans un discours prononcé le 4 mars que la position de son pays pouvait se résumer « en quatre mots » : « No a la guerra » (Non à la guerre), ce même slogan qui fut popularisé pendant la guerre en Irak en 2003.

Sánchez a rappelé que les États-Unis nous avaient déjà « entraînés » dans la guerre en Irak en 2003, ce qui, selon lui, avait déclenché « la plus grande vague d'insécurité » en Europe depuis la chute du mur de Berlin. Le leader social-démocrate a également souligné que la position de l'Espagne était « claire et nette » et que le pays ne se rendrait pas complice « de cette violation du droit international qui protège chacun d'entre nous ».

Depuis le début des bombardements américains et israéliens sur l'Iran, Nooshi Dadgostar n'a pas dit un mot. Elle n'a fait aucune déclaration pour se distancier de l'agression criminelle contre l'Iran. Sa dernière déclaration connue remonte au 14 février, lorsqu'elle a déclaré que le régime iranien devait être renversé. Quel genre de parti est le Parti de gauche ? Quel genre de leader est Nooshi pour ne pas oser adopter une position « claire et nette » telle que celle des sociaux-démocrates espagnols, qu'elle-même a l'habitude de louer ?

Nooshi : vas-y, laisse ton parti soutenir la position des sociaux-démocrates espagnols.

Oserez-vous le faire ?

Publié le 6 mars par Internationalen, traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro

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Faisons front face à la montée du fascisme - Lettre ouverte aux organisations politiques, sociales et syndicales

17 mars, par Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) — , , ,
La séquence des dernières semaines marque une nette accélération de la fascisation du débat public. Minute de silence à l'Assemblée nationale, diabolisation de l'antifascisme, (…)

La séquence des dernières semaines marque une nette accélération de la fascisation du débat public. Minute de silence à l'Assemblée nationale, diabolisation de l'antifascisme, complaisance envers l'extrême droite… Face à cette offensive politico-médiatique, la gauche sociale et politique doit être à la hauteur de la situation et construire un véritable front antifasciste avant qu'il ne soit trop tard.

27 février 2026 | tiré du site du NPA l'Anticapitaliste | Crédit Photo : Photothèque Rouge / Martin Noda / Hans Lucas.
https://npa-lanticapitaliste.org/actualite/politique/faisons-front-face-la-montee-du-fascisme-lettre-ouverte-aux-organisations

Si nous n'agissons pas dès maintenant, la fascisation du monde et du pays sera inévitable. L'extrême droite peut compter et compte déjà sur le soutien des milliardaires et de leurs médias, avec la légitimité que lui donne la droite traditionnelle en reprenant une partie de son discours et de son agenda. Elle peut compter aussi sur la complaisance du gouvernement et des institutions, la police et la Justice.

Le risque est immense

Le risque est grand que le 22 mars prochain l'extrême droite gagne de nombreux élus dans des municipalités clés, avec pour conséquence non seulement le verrouillage des institutions mais aussi un sentiment de confiance accrue pour les groupuscules nazis.

La bataille médiatique et politique pour les présidentielles qui s'engagera dès le 23 mars 2026 risque d'être bien pire encore du point de vue du débat démocratique que ce que nous avons connu ces derniers mois.

Fake news, contre-vérités, matraquage médiatique nauséabond d'une part, attaques contre des locaux associatifs, syndicaux et politiques, les militantEs, les personnes racisées et les LGBTQIA+, d'autre part. Sans parler des menaces de répression, d'interdictions, de dissolutions… LFI étant odieusement ciblée de façon systématique pour la seule raison qu'elle incarne une opposition radicale au gouvernement et aux attaques antisociales, tant à l'Assemblée que sur le terrain.

Nous réaffirmons notre pleine solidarité face à ces attaques, qui n'ont eu de cesse d'accabler la Jeune Garde et de dédouaner les groupuscules nostalgiques du régime de Vichy. Derrière LFI, c'est tout le mouvement ouvrier, toute la gauche sociale et politique, tout le mouvement pour l'égalité et l'émancipation qui est menacé. Ce sont nos conditions d'existence mêmes, à tout-es celleux qui luttent et résistent, qui sont mises en cause par la fascisation actuelle.

Notre arme, l'unité

Nous, exploitées et opprimées, nous ne pouvons compter que sur notre propre force et notre nombre. Pour cela nous devons nous unir au-delà de tout calcul d'appareil.

Nous avons besoin d'une réponse politique et sociale unitaire. C'est la seule manière de faire entendre notre voix, de montrer qu'une autre issue est possible, d'arrêter cette dynamique qui nous mènera à des années sombres.

L'enjeu dépasse donc de loin les concurrences électorales. Et les règlements de comptes politiques à gauche ne sont pas à la hauteur des enjeux. Ni l'alignement sur les positions les plus droitières ni le sectarisme ne permettront de créer les conditions pour sortir de la nasse politico-médiatique. Nous devons faire front toutes et tous ensemble !

Construire un front antifasciste

Depuis des décennies, les politiques de casse sociale, sécuritaires et racistes nourrissent l'extrême droite. Au service des riches, Lecornu et Macron imposent leur politique par l'autoritarisme, la violence et le passage en force. Ces politiques ont ouvert la voie au RN et à la fascisation ambiante. Nous vivons un moment de bascule.

Il est urgent que l'ensemble des organisations politiques, syndicales et associatives, au-delà des nuances et des calculs d'appareil, se réunissent pour préparer une riposte à la fois institutionnelle et militante partout dans les villes, les quartiers, les lieux d'études et les entreprises, à l'image de ce qu'a pu être la mobilisation pour le Nouveau Front populaire en 2024. Plus que jamais nous avons besoin d'un nouveau front résolument antifasciste et militant, car l'autodéfense unitaire sera vitale dans la prochaine période.

Dans ce contexte, la mobilisation du 8 mars sera une première échéance de mobilisation sociale, féministe, antiraciste. La réussite de cette journée aura une importance capitale pour construire une réponse à l'extrême-droite. Mais nous devrons continuer.

Nous vous proposons de nous rencontrer le plus rapidement possible, dès avant la manifestation du 14 mars, qui apparaît comme une échéance de mobilisation centrale pour nos organisations. Notre front commun qui doit s'inscrire dans la durée sera une base solide pour des initiatives : déclarations, meetings, manifestations. Nous, NPA-l'Anticapitaliste, ferons tout ce qui est à notre portée pour mettre en place un travail commun et nous nous inscrivons dans toutes les initiatives qui iraient dans ce sens.

No Pasaran !

Avec nos salutations anticapitalistes et antifascistes,

Le Comité exécutif du NPA-l'Anticapitaliste

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Iran, Liban : Macron complice de la sale guerre de Trump et Netanyahou au Moyen-Orient

17 mars, par NPA - L'Anticapitaliste — , ,
Tout le Moyen-Orient est désormais déstabilisé par cette nouvelle guerre déclenchée par les États-Unis et l'État d'Israël contre la République islamique d'Iran. Cette guerre, (…)

Tout le Moyen-Orient est désormais déstabilisé par cette nouvelle guerre déclenchée par les États-Unis et l'État d'Israël contre la République islamique d'Iran. Cette guerre, menée hors cadre juridique, a déjà fait près de 2000 morts parmi les civilEs, et les destructions des infrastructures essentielles à la vie des populations sont massives.

6 mars 2026 | tiré du site du NPA l'Anticapitaliste | Crédit Photo. Capture d'écran​​​
https://europe-solidaire.org/spip.php?article78252

Netanyahou s'acharne en parallèle sur le Liban et son peuple déjà meurtri. L'État d'Israël bombarde massivement et étend son occupation du territoire libanais.

En ouvrant les bases militaires françaises au Moyen-Orient et celle d'Istres à l'aviation étasunienne, Macron se fait le complice de la guerre impérialiste menée par les fascistes Trump et Netanyahou.

En envoyant le porte-avions Charles de Gaulle en Méditerranée, et en indiquant vouloir sécuriser le détroit d'Ormuz, Macron s'engage chaque jour un peu plus dans une guerre criminelle. Alors que le président espagnol Pedro Sanchez a refusé à Trump l'utilisation des installations militaires de l'État espagnol, Macron se range une fois de plus du pire côté de l'histoire.

Il accélère la militarisation de la France et augmente les budgets affectés au réarmement du pays, alors que le manque d'argent est systématiquement invoqué pour refuser l'augmentation des salaires ou encore les moyens alloués pour la santé, l'éducation, la transition écologique et les services publics en général.

Nous rejetons les politiques bellicistes de réarmement de la France et la militarisation de la société. Plus que jamais nous réclamons des moyens pour la satisfaction des besoins sociaux et environnementaux.

Dans le même temps, nous devons construire un mouvement anti-guerre massif par-delà les frontières et exprimer largement le refus de cette nouvelle guerre impérialiste, le soutien du gouvernement français à Trump et Netanyahou.

Il incombe aux forces de la gauche sociale et politique en France et en Europe de s'opposer ensemble à la sale guerre de Trump et de Netanyahou, de soutenir les peuples d'Iran sous les bombes impérialistes aujourd'hui et en lutte depuis 47 ans contre la République islamique d'Iran.

Nous exigeons l'arrêt immédiat de la guerre de Trump et Netanyahou.

Nous dénonçons le soutien de la France à Trump et Netanyahou.

Solidarité avec les peuples d'Iran !

Montreuil, le 6 mars 2025

NPA-l'Anticapitaliste

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Sanctions contre Israël : comment l’Espagne s’est distinguée dès les premières heures du génocide

17 mars, par Meriem Laribi — , ,
Les « Viva España » fleurissent sur les réseaux sociaux. Beaucoup d'internautes anti-guerre expriment leur désir de demander refuge en Espagne. Après deux ans et demi de (…)

Les « Viva España » fleurissent sur les réseaux sociaux. Beaucoup d'internautes anti-guerre expriment leur désir de demander refuge en Espagne. Après deux ans et demi de tentatives (au milieu du quasi désert) pour freiner Israël dans sa folie meurtrière, le gouvernement espagnol a annoncé le 11 mars 2026 mettre officiellement fin aux fonctions de son ambassadrice à Tel Aviv. Celle-ci avait déjà été rappelée à Madrid depuis septembre 2025.

Meriem Laribi, pour l'Agence Média Palestine

12 mars 2026 | Agence media Palestine
https://agencemediapalestine.fr/blog/2026/03/12/sanctions-contre-israel-comment-lespagne-sest-distinguee-des-les-premieres-heures-du-genocide/

Le gouvernement espagnol de gauche est l'une des voix européennes les plus critiques de l'action criminelle israélienne en Palestine et ailleurs. Et les plus actives. Le Premier ministre Pedro Sánchez a été le seul dirigeant européen à élever la voix contre la guerre d'agression américano-israéliennes en Iran et au Liban et à agir en conséquence en refusant que les bases militaires espagnoles soient utilisées pour des opérations contre l'Iran, déclenchant la colère de Donald Trump.

En Europe, l'Espagne se distingue depuis le début du génocide à Gaza. Dès qu'Israël se met à bombarder frénétiquement l'enclave assiégée le 7 octobre 2023, le gouvernement espagnol, dirigé par Pedro Sanchez, lui-même appuyé par des femmes politiques de premier plan comme la ministre et secrétaire générale de Podemos Ione Bellara ou l'eurodéputée Irene Montero, annonce immédiatement des mesures pour protester contre le carnage : plus aucune nouvelle licence d'exportation d'armes vers Israël ne sera autorisée par Madrid.

Une semaine après le 7 octobre, Ione Bellara, alors ministre de Droits sociaux, demande que son gouvernement « poursuive Benyamin Netanyahou devant la Cour pénale internationale pour crimes de guerre » face à la « tentative de génocide menée par l'État d'Israël à Gaza ». Le terme génocide est posé. Le même jour, l'ambassade d'Israël exige de Pedro Sánchez qu'il « dénonce et condamne sans équivoque ces déclarations honteuses », ajoutant qu'elles sont « non seulement absolument immorales », mais qu'elles mettent, selon elle, également « en danger les communautés juives en Espagne, en les exposant au risque d'un plus grand nombre d'incidents et d'attaques antisémites ».

En France, une telle déclaration de l'ambassade aurait immédiatement semé la panique, provoqué la démission du /de la ministre, le tout accompagné de tirs à boulets rouges à son encontre de la part des médias mainstream. Il est par ailleurs improbable qu'un ministre avec de telles idées puisse figurer dans un gouvernement sous Emmanuel Macron. Mais on est en Espagne. Quelques minutes après la publication des exigences israéliennes, le gouvernement espagnol répond qu'il rejette « catégoriquement les contre-vérités du communiqué de l'ambassade d'Israël concernant certains de ses membres et n'accepte pas les insinuations infondées à leur sujet ». « Dans une démocratie comme en Espagne […] tout dirigeant politique peut exprimer librement ses positions en tant que représentant d'un parti politique », a poursuivi l'exécutif espagnol. Ione Belarra ainsi que d'autres hauts représentants espagnols comme l'eurodéputée Irene Montero ne cesseront de dénoncer le génocide des Palestiniens, d'appeler à des sanctions économiques exemplaires contre Israël.

En novembre 2023, Israël convoquait les ambassadeurs de Belgique et d'Espagne pour une « réprimande sévère » car les Premiers ministres des deux pays avaient dénoncé, depuis l'Égypte, la « destruction de Gaza » et appelé Israël à « reconnaître l'État de Palestine ». Rien n'y fait. Israël ne parvient pas à intimider Madrid.

En janvier 2024, alors que la majorité des pays occidentaux croient aux mensonges israéliens concernant l'UNRWA et annoncent couper leur contribution à cette agence des Nations Unies, vitale pour les Palestiniens, l'Espagne annonce pour sa part maintenir ses contributions, rejoignant, en Europe, la Norvège et l'Irlande, dans l'axe du droit international. La Belgique leur emboîtera le pas quelques jours plus tard.

L'Espagne a bien sûr activement soutenu l'avis de la Cour internationale de Justice (CIJ) de janvier 2024 prévenant contre un risque sérieux de génocide à Gaza et ordonnant une série de mesures conservatoires (urgentes) pour préserver la vie de la population palestinienne. En juin de la même année, l'Espagne a soumis sa déclaration d'intervention à la CIJ dans l'affaire Afrique du Sud v. Israël, sous l'article 63 du Statut de la Cour, exerçant son droit d'intervention en tant qu'État partie à la Convention sur le génocide.

En mai 2024, l'Espagne, avec l'Irlande et la Norvège reconnaissent l'État de Palestine le même jour tandis qu'à ce moment-là Emmanuel Macron se disait « favorable » à la reconnaissance d'un État palestinien, « mais pas sous le coup de l'émotion ». Au même moment, la deuxième vice-présidente du gouvernement, Yolanda Díaz, reprenait à son compte le slogan « Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre ». Pour punir Madrid,

Israël décide non seulement de rappeler son ambassadeur à Madrid mais aussi de couper les relations entre l'Espagne et… les Palestiniens. « J'ai décidé de rompre le lien entre la représentation espagnole en Israël et les Palestiniens, et d'interdire au consulat espagnol à Jérusalem de fournir des services aux Palestiniens de Cisjordanie », annonce le ministre israélien des Affaires étrangères. Punir collectivement les Palestiniens, une tradition israélienne…

Associer la parole aux actes

En guise d'application des mesures urgente pour tenter d'empêcher le génocide, l'Espagne a décrété en septembre 2025 un embargo interdisant l'exportation et l'importation sur les armes et le matériel de défense, ainsi que des interdictions portant sur les biens « à double usage ». Quelques exceptions dans le domaine aéronautique seront cependant tolérées dans « l'intérêt national espagnol », comme le relate cet article. En septembre 2025, Madrid a annoncé une série de mesures : interdiction aux navires transportant du matériel militaire israélien d'accéder aux ports espagnols, fermeture de l'espace aérien espagnol aux avions transportant des armes vers Israël, restrictions sur les entrées en Espagne pour certaines personnes impliquées dans le génocide à Gaza, interdiction d'importation de produits provenant des colonies israéliennes en Cisjordanie, Jérusalem-Est et plateau du Golan, et obligation pour les plateformes touristiques de retirer les annonces d'hébergements situés dans les colonies israéliennes. Madrid n'a pas hésité à annuler un contrat d'une valeur de près de 700 millions d'euros pour des lance-roquettes conçus en Israël et a bloqué 200 tentatives d'achat de contenus liés à Israël, rapporte le même article du Times of Israël.

À la même période, alors qu'Israël voyait rouge contre l'Espagne, le Premier ministre Pedro Sanchez a exprimé son « admiration » pour les manifestants pro-palestiniens qui ont perturbé la Vuelta de cyclisme en Espagne à laquelle participait une équipe israélienne. Les manifestations pro-palestiniennes avaient grandement impacté la compétition, interrompant plusieurs étapes et envahissant la zone finale entraînant l'annulation du dernier jour de course. On ne saurait imaginer ce qu'il serait advenu si de telles manifestations avaient tenté de se tenir durant le Tour de France.

Toujours en septembre 2025, le ministre de la culture espagnol a estimé qu'il fallait « faire en sorte qu'Israël ne participe pas à la prochaine édition » de l'Eurovision. Lorsque sous la pression des pays soutenant Israël, tels que la France, Israël a finalement été maintenu dans le concours, l'Espagne, les Pays-Bas, l'Irlande, la Slovénie et l'Islande ont annoncé leur boycott de l'édition 2026.

Devant les dernières décisions du gouvernement espagnol, des députés français de gauche et même l'ancien Premier ministre de droite Dominique de Villepin s'accordent pour dire que c'est l'Espagne qui « sauve l'honneur de l'Europe » tandis que la France « passe à côté de l'Histoire ».

*Des extraits de cet articles sont issus du livre de Meriem Laribi, Ci-gît l'humanité (Éditions Critiques 2025) qui retrace la première année du génocide à Gaza.

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Un exilé ukrainien sur l’impérialisme, le stalinisme et la faillite de la gauche européenne

Quatre ans après le début de l'invasion russe à grande échelle, une partie importante de la gauche européenne continue de refuser sa solidarité à la résistance ukrainienne. (…)

Quatre ans après le début de l'invasion russe à grande échelle, une partie importante de la gauche européenne continue de refuser sa solidarité à la résistance ukrainienne. Andriy Movchan — militant de gauche ukrainien en exil politique à Barcelone, cofondateur du syndicat étudiant anarcho-syndicaliste Priama Diia (Action directe) et militant au sein du Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (RESU) — aborde cette défaillance sans détour. L'héritage stalinien dans les partis communistes d'Europe du Sud, l'inévitabilité du nationalisme dans les guerres de survie nationale, la logique hypocrite du campisme, et les perspectives à long terme pour une gauche ukrainienne capable de mener deux combats simultanés : contre l'impérialisme russe et contre les politiques néolibérales de Zelensky. Un témoignage lucide de quelqu'un qui connaît le prix de regarder ailleurs [AN]

12 mars 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/12/entretien-avec-andriy-movchan-si-loccupation-de-lukraine-est-un-prix-acceptable-quest-ce-qui-lest-dautre/

Pour commencer, pouvez-vous nous dire brièvement ce que fait le Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine ?

Ce réseau réunit des organisations et des militant·es — majoritairement de gauche, issus de différents courants : trotskistes, anarchistes, socialistes, indépendantistes, mais aussi syndicalistes — qui militent pour soutenir la résistance ukrainienne et la société civile ukrainienne, et pour appuyer les mouvements de gauche, féministes et autres mouvements progressistes en Ukraine, y compris dans leurs propres luttes.

Vous avez mentionné que vous vivez à Barcelone depuis environ onze ans. Pourquoi avez-vous quitté l'Ukraine ?

Parce que j'avais de graves problèmes avec l'extrême droite ukrainienne. J'ai subi une série d'agressions dans la rue. J'étais pris pour cible, et j'ai donc dû quitter mon pays. La police refusait d'agir sur ces crimes. L'État refusait de me protéger, et j'ai donc été contraint de demander l'asile politique en Europe.

Je militais dans l'anarcho-syndicalisme. J'ai été l'un des fondateurs et militants d'un syndicat étudiant anarcho-syndicaliste qui s'appelle Priama Diia (Action directe) [1]. Ce syndicat existe toujours ; une nouvelle génération le fait vivre. C'est quelque chose dont je suis fier — des jeunes qui continuent à se battre même dans ces conditions. J'étais également journaliste de gauche et blogueur assez connu.

Une partie importante de la gauche européenne — notamment dans l'État espagnol — a refusé de soutenir la résistance ukrainienne face à l'invasion. Certains sont ouvertement pro-Poutine ; d'autres refusent d'admettre que la Russie est une puissance impérialiste ; d'autres encore invoquent le poids de l'extrême droite dans le gouvernement et dans la société ukrainiens. Pensez-vous que la présence de l'extrême droite soit un facteur déterminant pour décider si l'on doit soutenir un peuple opprimé face à une invasion impérialiste ?

C'est une question très complexe. Lorsqu'un conflit pour la survie nationale éclate, le nationalisme en surgit toujours — plus radical, moins radical, mais du nationalisme. C'est inévitable. En Palestine aussi, il y a beaucoup de nationalisme. Et normalement, dans les guerres de résistance nationale, la partie la plus motivée tend à être le nationalisme le plus radicalisé ou le fondamentalisme religieux. C'est inévitable.

Durant la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de mouvements de résistance contre les envahisseurs allemands étaient dirigés par des éléments nationalistes, voire de droite, qui ne voulaient tout simplement pas voir leur nation occupée — comme en Pologne, par exemple. Et l'exemple le plus classique que la gauche invoque toujours : la résistance du peuple soviétique durant la Seconde Guerre mondiale. Beaucoup ici croient qu'il s'agissait d'une lutte purement antifasciste, idéologiquement communiste. Mais ce n'était pas le cas. Beaucoup de soldats soviétiques, interrogés pendant ou après la guerre, disaient qu'ils se battaient pour la patrie, pour la Russie. La propagande soviétique pendant la guerre ne reposait pas sur le communisme, le socialisme ou la révolution. Au contraire, cela était dissimulé, car de larges secteurs étaient déçus par la politique de Staline ; ce qui motivait les gens à se battre, c'était la défense de la patrie. La propagande soviétique s'appuyait fortement sur le nationalisme et le chauvinisme russes, invoquant l'empire russe, les tsars, les héros mythiques de la Russie ancienne. Il n'existe jamais de lutte pure.

Il est aussi quelque peu hypocrite que dans ces conflits, le nationalisme de l'opprimé soit toujours présenté comme le problème, tandis que celui de l'envahisseur échappe à toute critique — alors que l'invasion se fait elle aussi sous une bannière nationale.

Quels arguments avanceriez-vous à ces secteurs pour les amener à soutenir la résistance ukrainienne ?

Il faut d'abord examiner leur motivation réelle pour refuser ce soutien. Je vois que pour beaucoup, ne pas apporter ce soutien est une tentative d'affaiblir l'OTAN — l'ennemi contre lequel ils et elles se battent depuis des décennies. Lorsqu'un conflit de ce type surgit, et que l'agresseur n'est pas l'Occident, pas l'OTAN, mais un impérialisme qui s'oppose à l'OTAN, il devient très difficile de changer de point de vue et d'adapter sa posture à une réalité transformée. Beaucoup d'organisations ne veulent tout simplement pas évoluer avec les transformations du réel ; elles préfèrent conserver de vieilles positions qui ne correspondent plus aux défis d'aujourd'hui.

Alors : pour affaiblir l'OTAN et l'impérialisme occidental, quel prix sont-ils et elles prêts à payer — hypothétiquement ? Il n'y a aucune garantie que cela fonctionnerait ; en cas d'occupation de l'Ukraine, l'OTAN pourrait même en sortir renforcée. Chacun·e doit se poser la question : l'occupation de l'Ukraine est-elle un prix acceptable pour affaiblir l'OTAN ? Si l'occupation de l'Ukraine et l'élimination de sa culture, de sa langue, de son identité nationale — si cela est acceptable, alors qu'est-ce qui l'est d'autre ? L'occupation des pays baltes est-elle également acceptable ? Et quoi encore ? Jusqu'où peut-on accepter cela ? Chacun·e doit se poser cette question : où est la limite ?

L'héritage staliniste dans les partis de gauche a sans aucun doute joué un rôle important dans le refus de soutenir la résistance ukrainienne. Le stalinisme, plutôt que de rompre avec le passé impérialiste de la Russie, l'a en réalité renforcé. Quel poids pensez-vous que l'héritage staliniste exerce sur la gauche européenne ?

En Europe du Sud, cet héritage stalinien est encore plus fort que dans d'autres régions d'Europe, car pendant la Guerre froide, les partis communistes étaient parmi les forces de tête dans la lutte contre les dictatures, contre l'impérialisme, contre la réaction. Et ainsi, même des organisations qui n'ont plus grand-chose à voir avec le stalinisme aujourd'hui ressentent encore cette influence — c'est une sorte d'hégémonie.

Ici, le stalinisme est associé à la lutte pour la liberté, contre l'oppression et la dictature. Mais dans nos régions, le stalinisme a apporté de grandes souffrances au peuple ukrainien et à d'autres peuples — au peuple du Kazakhstan, aux peuples baltes, aux nations d'Europe centrale [2]. C'est cette expérience qui doit être la référence première — penser aux peuples, pas à sa propre identité politique. Car à quoi sert la politique ? La politique doit servir les peuples, les gens. Pas pour se sentir supérieur, pas pour se sentir plus progressiste que les autres. Si la politique de quelqu'un prime sur la souffrance d'un peuple, c'est une politique fausse — une politique qui aide l'oppresseur, et non les peuples.

Comme vous le dites, le stalinisme a joué un rôle absolument réactionnaire dans toutes les anciennes républiques soviétiques. En Ukraine, l'exemple le plus évident est l'Holodomor — toute la misère et la faim auxquelles il a soumis le pays. Pendant longtemps dans ces régions, depuis la chute du mur de Berlin, personne n'a voulu entendre parler du socialisme, car le stalinisme en a souillé le nom ainsi que ce qui aurait dû être une société d'émancipation, de libération, de destruction de toute oppression et de toute exploitation. Étant donné que l'avenir de l'Ukraine se discute entre le Kremlin et la Maison Blanche, et que Zelensky refuse également de se détacher de l'Union européenne et de l'OTAN, pensez-vous qu'il soit possible que le socialisme réapparaisse comme quelque chose de désirable en Ukraine ?

La question du socialisme ne disparaîtra jamais tant que les classes sociales existeront. C'est une évidence. Mais en tant que marxistes et matérialistes, nous devons aussi comprendre quelque chose sur les sociétés d'Europe de l'Est : après l'échec du projet soviétique, du socialisme autoritaire, la réaction en a profité et parler de socialisme devient un tabou pendant un certain temps, tant que le traumatisme persiste. Et quand les gens de gauche ici en Europe occidentale parlent du fait qu'il y a un gouvernement réactionnaire en Ukraine — que peut-on attendre ? Après l'échec du socialisme avec toutes ses contradictions, on ne peut évidemment pas s'attendre à un boom des mouvements révolutionnaires. L'Ukraine n'est pas une exception. Dans tous les pays d'Europe de l'Est ayant vécu l'expérience soviétique, la droite continue de gouverner — sans exception.

Il y a une hégémonie de droite. Il faut au minimum un changement de génération. Mais la guerre d'aujourd'hui ne nous rapproche pas de cette perspective — elle nous en éloigne. Car la Russie utilise aussi beaucoup de références à l'expérience soviétique — ils mettent des drapeaux soviétiques sur leurs chars, et ces chars tuent nos soldats, tuent nos civils, détruisent nos villes et villages. Demandez-vous : est-ce que cela accroît ou diminue la popularité du socialisme en Ukraine ? Clairement pas.

En même temps, pendant la guerre, des exemples d'auto-organisation se sont développés — depuis les usines, les quartiers, les syndicats. C'est peut-être une façon de montrer qu'en fin de compte, les seuls en qui on peut avoir confiance, c'est son propre peuple et sa capacité à s'auto-organiser, plutôt que de dépendre d'acteurs extérieurs qui répondent à leurs propres intérêts.

Bien sûr, la lutte sociale, la lutte de classes en Ukraine continue. Il y a des syndicats, des mouvements féministes, un mouvement étudiant, du journalisme indépendant. Tous ces secteurs populaires tentent de contribuer à la lutte contre l'injustice, même pendant la guerre — c'est très difficile. Il y a la loi martiale, des restrictions à la censure, les manifestations sont interdites, les grèves sont interdites. Ce sont des conditions de guerre. Mais malgré tout cela, les secteurs populaires continuent à se battre, à critiquer les politiciens, la corruption, les capitalistes [3].

Pour finir, qu'est-ce qui est nécessaire, selon vous, pour que le peuple ukrainien non seulement expulse l'envahisseur, mais parvienne à une véritable indépendance ? Et quelles perspectives s'ouvrent pour l'avenir de l'Ukraine ?

Avant tout, le peuple ukrainien a besoin de soutien et de solidarité — pas seulement de la part des gouvernements occidentaux, mais aussi de la société civile, en Europe et dans d'autres continents. Nous avons besoin d'être compris. Nous voulons survivre en tant que nation indépendante et pour cela nous avons besoin de soutien, et nous avons besoin que des pressions soient exercées sur l'agresseur.

Pas nécessairement une pression militaire, mais une pression diplomatique. Les mouvements du sud global peuvent faire pression sur leurs gouvernements pour qu'ils ne soutiennent pas l'agresseur et qu'ils coupent les relations commerciales avec lui. Ils peuvent convaincre leurs citoyen·nes — ou les informer — de ne pas servir de chair à canon dans cette guerre. La Russie recrute une quantité énorme de chair à canon en Afrique, en Asie, en Amérique latine. Il existe de nombreuses manières d'apporter son soutien, et cela compte énormément. Même un soutien symbolique est très important pour les Ukrainien·nes. Nous avons besoin d'être compris.

Andriy Movchan est un militant de gauche ukrainien qui vit en exil politique à Barcelone depuis onze ans, ayant été contraint de quitter l'Ukraine après des agressions répétées de l'extrême droite. Il est cofondateur et ancien militant du syndicat étudiant anarcho-syndicaliste Priama Diia (Action directe) et journaliste de gauche. Il est actuellement actif au sein du Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (RESU) [4].

Source : Presente Rojo Número Especial, N.3, February 2026. Published by Corriente Roja / Liga Internacional de los Trabajadores – Cuarta Internacional (LIT-CI).

Available at : www.corrienteroja.net
Traduit de l'espagnol et notes pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78279

Notes

[1] Sur Priama Diia, voir : Patrick Le Tréhondat et Ihor Vasylets, « Ukraine : La reconstruction du syndicat d'étudiants Priama Diia (Action directe) », ESSF, 2025. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74598 ;
et Adam Novak, « Le syndicalisme étudiant indépendant en Ukraine en temps de guerre », ESSF, 2026. Disponible sur :
https://europe-solidaire.org/spip.php?article77701
[2] L'Holodomor (1932-1933) fut une famine provoquée délibérément en Ukraine soviétique sous Staline, qui tua des millions d'Ukrainien·nes. Il est largement reconnu comme un génocide. Sur l'héritage staliniste et ses conséquences politiques, voir : « Collectifs Solidarité d'Ukraine : l'expérience en temps de guerre », ESSF, 2025. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75840 (en anglais).
[3] Sur les organisations de gauche ukrainiennes actives pendant la guerre, dont les Collectifs Solidarité et Priama Diia, voir : Patrick Le Tréhondat, Denys Gorbach et Stéfanie Prezioso, « Ukraine : quatre ans de guerre — soutien à la résistance et à l'auto-organisation populaire », ESSF, février 2026. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78162 (en anglais).
[4] Sur le Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (RESU) et les activités de solidarité associées, voir : Patrick Le Tréhondat, « Je reviens d'Ukraine », ESSF, 2022. Disponible sur :
http://europe-solidaire.org/spip.php?article62528

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Journée internationale des droits des femmes : près de 12 500 femmes tuées par l’occupation israélienne en deux ans

17 mars, par Centre Al Mezan pour les droits humains — , , , ,
La Journée internationale de la femme est célébrée chaque année le 8 mars. La communauté internationale consacre cette journée à la défense des droits des femmes et à (…)

La Journée internationale de la femme est célébrée chaque année le 8 mars. La communauté internationale consacre cette journée à la défense des droits des femmes et à l'amélioration de leur statut. Cette année, cette journée intervient alors que la bande de Gaza est en proie à une guerre génocidaire menée par l'occupant israélien, qui prend pour cible les civils et les biens civils et impose un siège strict qui empêche l'acheminement de l'aide humanitaire. Au cours de ces frappes et crimes incessants, les femmes palestiniennes de Gaza supportent un double fardeau, car elles sont tuées, blessées et déplacées. Elles sont également confrontées à une grave pénurie de nourriture, d'eau et de soins de santé. En outre, beaucoup d'entre elles, en particulier celles qui ont perdu leur soutien de famille, sont contraintes d'assumer la responsabilité de s'occuper de leurs enfants et de leur famille dans des conditions humanitaires extrêmement difficiles.

Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Une Palestinienne à Gaza, mars 2024 © Quds News Network.

Selon les informations reçues du ministère palestinien de la Santé, les attaques militaires israéliennes ont causé la mort de 72 126 Palestiniens qui sont arrivés dans les hôpitaux depuis octobre 2023, dont près de 12 500 femmes. De plus, des femmes ont été directement blessées. Les chiffres disponibles indiquent que les femmes et les enfants blessés représentent environ 40 % du nombre total de blessés, soit 171 809, tandis que leurs souffrances psychologiques et physiologiques se sont aggravées à la suite de la perte d'un membre de leur famille, tel que leur père, leur mère ou leur mari.

Plus de 6 020 familles ont perdu la majorité de leurs membres, et il ne reste généralement qu'un seul survivant, qui est le plus souvent une femme ou un enfant. En outre, 21 193 femmes ont perdu leur mari et sont devenues veuves, et 22 426 pères ont été tués. Cette réalité signifie que des milliers de familles ont perdu leur principal soutien de famille et que les femmes sont désormais seules responsables d'elles-mêmes et de leurs enfants dans des conditions humanitaires et économiques difficiles, ce qui les expose davantage au danger lorsqu'elles cherchent à se procurer de la nourriture et un abri.

Les risques auxquels sont confrontées les femmes dans la bande de Gaza augmentent à mesure que leur capacité à gérer leur vie quotidienne et à subvenir aux besoins fondamentaux de leur famille continue de décliner, en particulier en raison des attaques généralisées contre les secteurs économiques, de la fermeture des installations de production, des dommages causés aux infrastructures, notamment aux réseaux d'eau, d'électricité et d'égouts, de l'interdiction d'entrée du carburant et du gaz de cuisine, et de la perturbation des transports due aux décombres sur les routes.

  • Mme (Kh.A) déclare : « Je suis veuve et déplacée, je vis à Mawasi Khan Yunis. J'ai cinq enfants. Mon mari a été tué dans la région orientale de Bani Suhaila alors qu'il se rendait à notre maison pour apporter des provisions à nos enfants en raison du froid extrême de l'hiver. Depuis la mort de mon mari et, avant lui, de mon fils, je suis responsable des enfants, je dois leur apporter de la nourriture et de l'eau, et me rendre dans des associations et des institutions. De plus, je souffre de malnutrition et j'ai besoin de repos, de soins et d'une alimentation saine, mais je dois subvenir aux besoins quotidiens de la maison, me rendre au marché et à la soupe populaire (Tekke), et faire la queue pour obtenir de l'eau, car je suis mère et responsable de mes enfants. »

Les femmes palestiniennes de Gaza vivent dans des conditions tragiques en raison des attaques ciblées contre les habitations et du manque d'abris. Elles sont contraintes de vivre dans des tentes ou des abris qui ne disposent pas des nécessités les plus élémentaires. Leurs souffrances ont été aggravées par l'effondrement des services de santé et le manque de matériel de stérilisation et de soins prénataux, qui ont affecté leur santé physique et psychologique. 75 % d'entre elles souffrent de dépression, 62 % d'insomnie et 65 % d'anxiété et de cauchemars, tout en supportant le double fardeau de s'occuper des enfants et de trouver de la nourriture et de l'eau dans des conditions de déplacement et de pauvreté.

Les femmes enceintes et celles qui viennent d'accoucher souffrent de leur incapacité à fournir des aliments riches en protéines et à obtenir des compléments alimentaires. De plus, les risques pour les femmes malades ont également doublé en raison de la pénurie de médicaments et de fournitures médicales, du manque de personnel médical spécialisé, de l'interdiction d'entrée d'équipements médicaux spécialisés et de la restriction des déplacements des délégations médicales. Cela a directement affecté les femmes atteintes de cancer et d'insuffisance rénale qui sont confrontées à des risques réels pour leur vie, en particulier après la destruction et l'incendie du seul établissement pour les patients atteints de cancer, à savoir l'hôpital de l'amitié turco-palestinienne, la destruction des appareils de dialyse et la fermeture du passage de Rafah, alors que les blessés et les malades attendent d'être autorisés à se rendre à l'étranger pour y suivre un traitement.

Le Centre Al Mezan pour les droits humains dénonce le ciblage et les représailles continus des forces israéliennes à l'encontre des femmes palestiniennes, ainsi que le recours à la violence physique à leur encontre. Il dénonce également l'aggravation délibérée de leurs souffrances en les plaçant dans un environnement difficile et compliqué, en leur imposant de lourdes restrictions de mouvement et en interdisant l'entrée des produits de première nécessité dont elles ont besoin pour vivre, malgré la protection claire et spéciale qui leur est accordée par le droit international.

Par conséquent, le Centre Al Mezan pour les droits humains appelle la communauté internationale à remplir ses obligations, à intervenir d'urgence pour mettre fin au crime de génocide, à contraindre Israël à se conformer aux décisions de la Cour internationale de justice, à mettre fin à la politique de famine, à imposer un cessez-le-feu dans la bande de Gaza et à mettre fin immédiatement au siège imposé sur la bande.

Al Mezan demande la fourniture immédiate d'équipements et d'appareils médicaux dans les centres de santé et les cliniques, la garantie de l'entrée de l'aide et des denrées alimentaires, et la fourniture de carburant, de matériel de laboratoire et de fournitures sanitaires. En outre, le centre appelle les institutions internationales, en particulier celles qui s'occupent des femmes, à intensifier leurs efforts de sensibilisation, de soutien et de mise en lumière de la réalité des femmes dans les territoires palestiniens occupés afin de déterminer l'ampleur des violations et des violences auxquelles les femmes palestiniennes sont exposées.

Traduction : AFPS

À propos des femmes palestiniennes : dignité, endurance, création

Les femmes qui ont survécu aux multiples agressions affrontent une réalité d'une brutalité indescriptible. Des milliers de femmes ont perdu leur maison, leur famille et leurs (…)

Les femmes qui ont survécu aux multiples agressions affrontent une réalité d'une brutalité indescriptible. Des milliers de femmes ont perdu leur maison, leur famille et leurs rêves, et se retrouvent plongées dans une lutte quotidienne pour survivre parmi les ruines. Mais se battent inlassablement pour leurs droits bafoués au quotidien sous le joug de l'occupation. Texte écrit à l'occasion de la journée des droits des femmes, depuis Gaza.

Tiré du blogue de l'auteur.

Pour cette Journée internationale des droits de femmes, célébrée le 8 mars de chaque année partout dans le monde, les femmes palestiniennes malgré leur souffrance dans tous les territoires palestiniens montrent une fois de plus leur capacité à résister contre l'occupation et à jouer un rôle plus important dans la société.

Ces vaillantes et courageuses, présentes sur tous les fronts, qui se battent inlassablement pour leurs droits bafoués au quotidien sous le joug de l'occupation, luttent contre l'oppression, pour l'égalité et la liberté.

Dans un contexte marqué par les guerres, la violence et les événements terribles, les femmes palestiniennes essayent avec une patience extraordinaire et une volonté remarquable de participer à maintenir l'espoir dans une région occupée et dévastée.

Mais en Palestine, cette journée est empreinte de douleur. Les femmes qui ont survécu aux multiples agressions affrontent une réalité d'une brutalité indescriptible. Des milliers de femmes ont perdu leur maison, leur famille et leurs rêves et se retrouvent plongées dans une lutte quotidienne pour survivre parmi les ruines, la souffrance et les blessures.

Ces femmes ont montré, une fois de plus, leur courage et leur détermination lors de cette agression horrible de 30 mois contre la population civile de la bande de Gaza, et lors des attaques sanglantes des colons et soldats en Cisjordanie occupée.

Au cours de ces événements terribles, on peut dire que nous avons appris des femmes comment résister et vivre sous pression sans se plaindre.

Oui, nos femmes sont reconnues par leurs précieuses qualités humaines et professionnelles, pour leur volonté, leur ténacité, leur abnégation, leur acharnement au travail, leur attachement indéfectible à leur terre et à leur patrie, leur patience, leur création et leur dignité, de même que par leur investissement plein et entier dans l'éducation d'une nouvelle génération, déterminée et confiante.

Ces héroïnes des temps modernes, qui n'ont jamais baissé les bras en dépit d'une situation explosive au quotidien, malgré les différentes agressions ravageuses et meurtrières de cet état d'apartheid, l'impitoyable répression de la part des soldats et des colons israéliens, sont aussi des mères extraordinaires. Ignorant la peur, elles protègent leurs enfants contre les balles et les bombes de l'occupant.

Les Palestiniennes sont les piliers de la famille, de la société, et de la Nation. Elles manifestent symboliquement, avec une rare abnégation, d'un lieu de souffrance à un autre, d'un camp de réfugiés à un check-point, d'une ville assiégée à une autre occupée, d'une prison fermée à une prison à ciel ouvert, et d'un quartier dévasté à un autre détruit.

Les femmes sont le début de notre lutte, le titre de notre détermination, l'origine de notre savoir, l'exemple de notre résistance, le chant de notre espoir et le remède à nos blessures.

Elles représentent la richesse de notre terre, la lumière de notre mémoire, l'ange de notre histoire et le symbole de notre paix, le sens de notre identité et la terre de nos ancêtres. Elles incarnent l'avenir de notre grande Palestine de liberté, de paix, d'espoir et de justice.

Les femmes de Palestine méritent tout notre respect. Elles méritent des lois qui améliorent leur statut dans notre pays et pas seulement ce congé d'une journée décidé par le gouvernement palestinien depuis treize-an. Elles méritent notre admiration.

Nous honorons leur héroïsme dans une conjoncture extrêmement difficile, angoissante et funeste, marquée par l'intensification de l'occupation et de la colonisation dans les territoires palestiniens, par la multiplication des agressions israéliennes sanglantes, en particulier contre la bande de Gaza ces dernières années, sans parler des projets régionaux et internationaux qui visent la liquidation de la cause palestinienne et de la situation humanitaire catastrophique dans une bande de Gaza détruite totalement ni de l'absence de perspectives pour toute une population, qui attend toujours une solution politique et la fin de l'occupation.

L'année 2025 a été assombrie par les décès de 3250 femmes et jeunes filles palestiniennes : 3210 d'entre elles ont péri sous les bombardements israéliens dans la bande de Gaza, et 40 ont été assassinées par l'armée d'occupation et les colons en Cisjordanie occupée. Sans oublier les 16000 femmes de Gaza qui ont perdu leurs maris lors de la récente agression terrible et son devenues veuves, et les 20 000 femmes endeuillées après l'assassinat de leurs enfants. À ce lourd bilan macabre s'ajoute la détention, tout aussi intolérable, de plusieurs femmes dans les prisons israéliennes parmi lesquelles figurent des adolescentes mineures, des mères de famille et des jeunes étudiantes.

Où qu'elles soient - en Cisjordanie, dans la bande de Gaza, dans les territoires de 1948 ou en exil - les femmes palestiniennes demeurent plus que jamais déterminées et espèrent, comme toute notre population, des lendemains meilleurs, des lendemains placés sous le signe de la liberté et de la paix, des lendemains de justice. Elles fêtent le 8 mars 2026 dans les larmes, la douleur, la souffrance et la peine. Elles pleurent les morts, elles pensent aux blessés, aux prisonniers et à toute notre population civile qui subit au quotidien un sort effroyable.

La femme palestinienne, qui mène son combat sans relâche, avec une dignité et un courage exceptionnel, est à la fois la mère du jeune assassiné, la femme du prisonnier, la grand-mère des jeunes désespérés. Elle est toujours présente pour soutenir son mari, pour aider ses enfants, pour insuffler de l'espoir et pour participer au développement d'une société en pleine crise.

Elle est fortement investie dans la vie sociale, culturelle et économique et joue un rôle essentiel au sein de la famille, dans les villages, les villes, les camps de réfugiés, les quartiers, les associations, les coopératives familiales et agricoles. Partout, elle fait preuve d'une grande résilience face à la dévastation, elle est un élément majeur de cohésion dans la société palestinienne.

Les statistiques à cet égard sont éloquentes : le nombre de femmes travailleuses a atteint 200.000, 75% des personnes qui fréquentent les universités en Palestine sont des femmes, et le taux de scolarisation chez les jeunes filles palestiniennes dépasse les 96%.

Les femmes de Gaza refusent de céder au désespoir. Beaucoup d'entre elles sont devenues les seuls soutiens de leur famille (60.000 jusqu'en mars 2026 ) et se battent pour subvenir aux besoins de leurs enfants, en créant des opportunités.

Les femmes de Gaza ont développé pendant cette agression horrible avec détermination les principes de la solidarité familiale et sociale avec des projets économiques et sociaux dans les camps de déplacés, dans les centres d'accueil, dans les quartiers dévastés, et devant les immeubles détruits afin d'aider les familles à survivre en leur apportant soutien et soulagement face aux conséquences graves de l'offensive, à l'image de ces femmes bénévoles, dont des veuves, qui mènent une initiative caritative à Gaza pour confectionner du pain et le distribuer gratuitement aux familles déplacées dans les écoles, les quartiers, les abris et les tentes et réaliser des projets éducatifs et de formation.

Ces projets ont montré l'esprit d'initiative et la force extraordinaire de ces femmes créatrices.

La Palestine rend un vibrant hommage à toutes les femmes solidaires de notre juste cause, partout dans le monde, pour leur courage, leur mobilisation et leurs actions diverses de soutien au peuple palestinien dans sa lutte pour la liberté et pour la justice.

Vive les Palestiniennes, vive les femmes solidaires de notre cause. Le combat se poursuit pour une Palestine libre ! Avec une place plus importante pour les femmes.

La dernière guerre menée par Israël aux côtés d’une puissance impériale s’est retournée contre le pays. Celle-ci pourrait en faire autant

Pour la première fois depuis 1956, Israël se bat aux côtés d'une puissance hégémonique occidentale pour un changement de régime dans une guerre dont les répercussions (…)

Pour la première fois depuis 1956, Israël se bat aux côtés d'une puissance hégémonique occidentale pour un changement de régime dans une guerre dont les répercussions politiques sont loin d'être certaines.

Tiré d'Agence média Palestine.

Le 29 octobre 1956, une force de parachutistes israéliens a atterri au col de Mitla, dans la péninsule du Sinaï. Deux heures plus tard, le porte-parole de l'armée israélienne a publié une annonce triomphante : « Les forces de défense israéliennes ont pénétré et attaqué les unités fedayins à Ras Al-Naqab et Kuntila et ont pris des positions à l'ouest du carrefour de Nakhel Road, près du canal de Suez. Cette action fait suite aux attaques militaires égyptiennes contre les transports israéliens terrestres et maritimes, qui ont tendance à causer des destructions et à priver les citoyens israéliens de leur vie paisible. »

Cette déclaration, rédigée personnellement par le chef d'état-major de l'armée israélienne de l'époque, Moshe Dayan, était presque entièrement fausse du début à la fin. Les parachutistes à Mitla ne combattaient pas les « unités fedayins » palestiniennes, mais les forces régulières de l'armée égyptienne. L'opération n'était pas non plus une réponse aux « attaques égyptiennes » contre les transports israéliens.

Elle marquait plutôt le début d'une guerre lancée par Israël en collaboration avec la Grande-Bretagne et la France, les principales puissances impériales de l'époque. Comme l'a déclaré le Premier ministre israélien David Ben Gourion juste avant l'assaut, l'objectif était de « réorganiser le Moyen-Orient » et de provoquer la chute du président égyptien Gamal Abdel Nasser, dont la politique menaçait les intérêts britanniques, français et israéliens. Selon les archives de l'armée israélienne et du ministère de la Défense, l'invasion de l'Égypte qui a commencé au col de Mitla — connue plus tard en Israël sous le nom de guerre du Sinaï et dans le reste du monde sous le nom de crise de Suez — « était unique dans l'histoire de l'État d'Israël » car « deux puissances européennes […] s'y sont jointes dans le cadre d'une opération militaire conjointe avec Israël ».

Pendant des décennies, cela a constitué une anomalie historique. Aujourd'hui, 70 ans plus tard, ce n'est plus le cas. Pour la première fois depuis 1956, Israël est entré en guerre aux côtés d'une grande puissance occidentale — en fait, la plus grande du monde — dont le secrétaire d'État a récemment loué l'héritage impérialiste de l'Occident lors de la Conférence sur la sécurité de Munich.

L'armée israélienne a qualifié l'attaque conjointe avec l'armée américaine de « frappe préventive », mais, comme en 1956, il s'agit là aussi d'un mensonge. Rares sont ceux qui croient sérieusement que l'Iran était sur le point d'attaquer. La guerre actuelle est une guerre de choix, initiée par les États-Unis et Israël, tout comme la campagne du Sinaï avait été décidée à l'avance par les dirigeants israéliens, français et britanniques. En 1956, Israël avait ses propres objectifs : mettre fin aux opérations militaires transfrontalières palestiniennes organisées depuis la bande de Gaza contrôlée par l'Égypte et contrecarrer le renforcement militaire de l'Égypte, reflété dans son accord sur les armes conclu en 1955 avec le bloc soviétique.

Mais avec le recul, il est clair que cette guerre présentait des caractéristiques coloniales indéniables. La Grande-Bretagne s'opposait à la nationalisation du canal de Suez par Nasser, et la France était préoccupée par son soutien aux rebelles en Algérie, alors encore sous domination française. Ben Gourion et Dayan pensaient qu'Israël pouvait exploiter ces considérations coloniales à ses propres fins stratégiques, notamment pour faire avancer le renversement du régime de Nasser.

La guerre actuelle contre l'Iran s'accompagne de ses propres justifications : éliminer les capacités nucléaires et balistiques de l'Iran, mettre fin à son soutien aux mandataires régionaux au Moyen-Orient et, bien sûr, libérer le peuple iranien de son régime oppressif. Mais quelle que soit la réalité et l'urgence de ces préoccupations, on ne peut nier que les États-Unis et Israël partagent des objectifs plus larges, clairement impérialistes : renverser le régime iranien et établir un nouvel ordre au Moyen-Orient.

Il convient de noter que depuis la guerre du Sinaï, il y a 70 ans, Israël a évité de s'engager ouvertement dans les guerres américaines, présentant toujours ses campagnes comme des actes souverains entrepris en son nom propre. En effet, Israël s'est indigné des accusations selon lesquelles il servirait de mandataire aux États-Unis. Même lorsque le Premier ministre Benjamin Netanyahu a déclaré l'été dernier qu'Israël « se battait au nom de la civilisation occidentale », il a continué à prétendre que son pays agissait de son plein gré.

Cette prétendue indépendance a toujours été quelque peu illusoire, car les guerres d'Israël et son occupation vieille de plusieurs décennies dépendent de l'argent, des armes, de la coordination et du soutien diplomatique des États-Unis. Pourtant, les deux gouvernements ont maintenu cette apparence de séparation. Lors des guerres du Golfe de 1991 et 2003, les États-Unis ont tout fait pour éloigner Israël des combats. Même la « guerre des 12 jours » avec l'Iran en juin dernier était ostensiblement une guerre « israélienne », à laquelle Trump ne s'est joint qu'à son dénouement.

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Cette fois-ci, Washington et Tel-Aviv marchent ouvertement au pas, et leurs objectifs communs vont au-delà de l'établissement d'un nouvel ordre régional. Le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, a récemment fait l'éloge d'Israël, le qualifiant de « partenaire compétent » qui se bat « sans règles d'engagement stupides », contrairement à « tant de nos alliés traditionnels qui se tordent les mains et s'arrachent les cheveux, tergiversant sur l'usage de la force ». Son homologue israélien, Israel Katz, n'aurait pas pu mieux formuler l'éthique de guerre israélienne actuelle.

Si, en 1956, Israël pouvait conquérir seul la péninsule du Sinaï, cette fois-ci encore, il n'avait pas vraiment besoin d'une puissance occidentale pour frapper l'Iran et endommager gravement ses programmes nucléaires et balistiques. Il l'a prouvé en juin dernier. Par conséquent, la décision d'agir conjointement semble précisément liée à des objectifs « plus larges » : un changement de régime et un réaménagement du Moyen-Orient. Il n'est pas certain que ces objectifs puissent être atteints (du moins par le moyen choisi, à savoir les bombardements aériens), mais ce qui est clair, c'est qu'Israël ne dispose pas de la puissance militaire et du capital politique suffisants pour tenter un tel projet seul. Cela ne peut se faire qu'aux côtés d'une puissance mondiale comme les États-Unis, et uniquement par le biais d'une guerre ouvertement impérialiste.

Le pari d'Israël

En 1956, Israël a rapidement remporté la victoire. En cinq jours, il a conquis la péninsule du Sinaï avec relativement peu de pertes. Mais le résultat politique a été tout autre.

Une coalition extraordinaire entre les États-Unis et l'Union soviétique a contraint Israël, la Grande-Bretagne et la France à se retirer, les laissant humiliés. Israël a dû mettre de côté la grande vision de Ben Gourion d'un « troisième royaume d'Israël », proclamée avec le pathos caractéristique à la fin de la guerre. Et surtout, Nasser est sorti victorieux. Au cours de la décennie qui a précédé la guerre de 1967, il est devenu le leader incontesté du monde arabe et l'une des figures les plus éminentes de ce qu'on appelait alors le tiers-monde.

Quelques jours après le début de la guerre actuelle, la République islamique a subi de graves revers, notamment l'assassinat du guide suprême Ali Khamenei. Même si le régime se révèle capable de soutenir un conflit prolongé, la supériorité militaire d'Israël et des États-Unis est absolue : presque tous les pays auraient du mal à rivaliser avec la force combinée de l'armée la plus puissante du monde et de l'armée la plus forte du Moyen-Orient.

La question centrale n'est donc pas seulement de savoir comment la guerre se déroulera sur le plan militaire, mais aussi quelle sera son issue politique. Et là, la situation est beaucoup plus compliquée. Si le régime iranien s'effondre effectivement – ou subit une « vénézuélisation », c'est-à-dire s'il reste formellement intact tout en se pliant aux diktats américains –, Israël revendique une place de choix à la table des négociations pour façonner un nouvel ordre au Moyen-Orient. Un tel ordre, fondé sur l'usage illimité de la force, pourrait accorder à Israël une plus grande latitude non seulement pour « contenir » l'Iran, mais aussi pour accélérer l'annexion de la Cisjordanie et écraser la bande de Gaza. Il est également très probable que le timing de Netanyahu soit lié à son désir d'empêcher toute transition vers une deuxième phase du cessez-le-feu à Gaza. Après que le Premier ministre israélien se soit imposé comme un partenaire aussi intime dans la guerre contre l'Iran, il est difficile d'imaginer comment Trump pourrait le pousser à se retirer de la moitié de la bande de Gaza sans désarmer complètement le Hamas.

Mais si l'objectif plus large échoue, si le régime iranien survit, la décision d'Israël de mener une guerre conjointe avec les États-Unis pourrait se retourner contre lui.

Le soutien de l'opinion publique américaine à la campagne de bombardements est faible, et les détracteurs parlent déjà d'une « guerre israélienne ». Le commentateur de droite Tucker Carlson a fait valoir que « la guerre a éclaté parce qu'Israël le voulait… elle n'a pas éclaté au nom des intérêts de la sécurité nationale américaine ». Le sénateur démocrate Chris Murphy a averti que « l'idée que Netanyahu puisse décider où l'Amérique va entrer en guerre, mettant en danger la vie de centaines, voire de milliers de soldats américains, est effrayante ».

Même le secrétaire d'État Marco Rubio a initialement suggéré que les États-Unis ne s'étaient joints à la guerre que parce qu'Israël avait frappé le premier — une remarque qu'il a ensuite retirée pour s'aligner sur Trump, qui s'est empressé de rejeter cette idée (« Si quoi que ce soit, c'est moi qui ai peut-être forcé la main à Israël »). Si la guerre ne parvient pas à atteindre ses objectifs et entraîne des dizaines de victimes américaines, Israël pourrait bien devenir le bouc émissaire des États-Unis.

En Israël, les responsables ont salué les propos virulents contre l'Iran tenus par les États du Golfe qui ont été attaqués, notamment l'Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, le Koweït et Bahreïn, y voyant un signe de convergence des intérêts contre l'ennemi commun, l'Iran. Mais cela pourrait être une lecture erronée de la réalité.

Un commentateur saoudien s'est récemment plaint sur Al-Araby que l'Iran attaquait des cibles dans les États du Golfe voisins au lieu de frapper plus fort Israël, citant une frappe à Beit Shemesh comme exemple d'attaque iranienne réussie. En d'autres termes, le « partenaire saoudien » auquel aspire Israël souhaite davantage de victimes israéliennes. Un autre commentateur saoudien a déclaré à Al Jazeera que malgré sa colère envers l'Iran, le royaume « ne peut pas se joindre à une attaque israélienne ». À l'heure actuelle, l'Iran semble parier que ses attaques contre les États du Golfe, ainsi que la fermeture du détroit d'Ormuz — malgré le sentiment négatif que ces actes suscitent dans le monde arabe — pousseront ces États à exhorter les États-Unis à mettre fin à la guerre. Cela semble logique ; en effet, le Qatar et les Émirats arabes unis feraient pression sur Trump pour qu'il mette fin à la guerre le plus rapidement possible. Les États du Golfe sont peut-être en colère contre l'Iran, mais ils pourraient également reprocher à Israël d'avoir déclenché cette guerre.

Si la guerre prend fin sous le poids de ces pressions, l'Iran aura du mal à crier victoire après avoir subi de lourdes pertes. Mais l'image d'Israël en tant qu'État tout-puissant au Moyen-Orient pourrait s'en trouver affaiblie plutôt que renforcée. Après tout, il aura déployé toute sa puissance militaire, mobilisé son grand allié américain, et n'aura toujours pas atteint ses objectifs politiques.

Moins d'une semaine après le début de la guerre, il est impossible de parler de « l'après-guerre ». Pour l'instant, on peut dire qu'Israël a défié une pratique vieille de 70 ans, s'associant à la plus grande puissance impériale du monde et menant ouvertement la guerre à ses côtés. Cela peut sembler être un pari stratégique, mais le fait qu'Israël ait choisi d'effacer la distance qui le séparait des États-Unis — perçus comme la principale source d'instabilité dans la région par de nombreux pays arabes — pourrait finalement se retourner contre lui.


Traduction pour l'Agence Média Palestine : L.D

Source : +972 Magazine

Mettre fin à l’impunité d’Israël : le groupe de La Haye réunit 35 pays pour agir concrètement

L'Afrique du Sud et la Colombie, coprésidentes du Groupe de La Haye, ont convoqué une réunion d'urgence sur la situation en Palestine à La Haye le 4 mars 2026. À ce jour, 35 (…)

L'Afrique du Sud et la Colombie, coprésidentes du Groupe de La Haye, ont convoqué une réunion d'urgence sur la situation en Palestine à La Haye le 4 mars 2026. À ce jour, 35 États d'Amérique latine, d'Afrique, d'Asie et d'Europe ont confirmé leur participation. Par ailleurs, un Congrès des peuples organisé par la société civile se tiendra le 7 mars à Amsterdam en présence de nombreuses personnalités.

Tiré d'Agence média Palestine.

Créé en janvier 2025 durant le génocide à Gaza pour coordonner des actions gouvernementales concrètes visant à mettre la pression économique et politique sur Israël, le groupe de La Haye convoque une réunion d'urgence le 4 mars dans la ville hôte des institutions de droit international : « Alors qu'Israël étend unilatéralement sa présence illégale en Cisjordanie occupée à travers des mesures largement condamnées comme une annexion de facto et restreint encore une fois sévèrement l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza […] l'Afrique du Sud et la Colombie, en tant que coprésidentes du Groupe de La Haye, réuniront des gouvernements du monde entier à La Haye le 4 mars 2026 afin de promouvoir une action étatique coordonnée et concrète pour mettre fin à l'impunité, réduire la complicité et faire respecter le droit international. »

Pas moins de 35 pays ont confirmé leur présence à cette réunion, parmi lesquels la Chine, le Brésil, le Chili, Cuba, l'Uruguay, l'Espagne, la Suisse, la Suède, le Danemark, la Norvège, l'Egypte, la Malaisie, l'Indonésie, le Qatar, l'Arabie Saoudite, l'Algérie ou encore la Tunisie. La réunion se déroulera en présence des ambassadeurs de ces États à la Haye mais aussi auprès de la Cour internationale de justice (CIJ) et de la Cour pénale internationale (CPI). La rapporteure spéciale de l'ONU sur les territoires palestiniens a également annoncé son soutien au groupe de La Haye. « L'heure est venue d'un multilatéralisme décolonisé, fondé sur des droits et des obligations universels, appliqué avec intégrité et exempt de deux poids, deux mesures. Puissent les États européens et arabes se joindre à cet effort indispensable », a écrit Francesca Albanese sur son compte X.

Une alternative au Board of peace colonial de Trump ?

Le groupe de La Haye se présente comme une plateforme de coordination d'action des États, réunissant des gouvernements attachés à la défense du droit international ; une sorte d'alternative au « Conseil de la paix » de Donald Trump vu comme une offensive néocoloniale du président des États-Unis pour miner et saper l'autorité du droit international et des Nations Unies. Il est intéressant de noter que certains des pays présents lors des réunions du groupe de la Haye sont également membres du Conseil de la Paix de Donald Trump comme le Qatar, l'Arabie Saoudite, l'Egypte ou l'Indonésie. Dans les couloirs de la diplomatie internationale, on appelle cela multi-track diplomacy, une stratégie à plusieurs voies visant à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et qui démontre l'hésitation de ces pays à se ranger corps et âme derrière Washington et Israël, en explorant différentes stratégies diplomatiques sans compromettre l'une ou l'autre.

La réunion du 4 mars est la quatrième grande rencontre organisée par le Groupe de la Haye qui a déjà coordonné trois conférences majeures à La Haye, Bogota et New York durant l'année 2025. Son but : « passer des paroles aux actes et préserver l'intégrité du système juridique international ». Plusieurs gouvernements participants ont depuis commencé à appliquer leurs obligations légales au niveau national. Le groupe liste les mesures suivantes : interdiction des exportations militaires et à double usage vers Israël, refus des transferts d'armes israéliennes dans les ports, interdiction des navires transportant des armes vers Israël sous pavillon national, révision des contrats publics afin d'empêcher les institutions et fonds publics de soutenir l'occupation illégale d'Israël, poursuite en justice pour les crimes internationaux et soutien à la compétence universelle pour que les auteurs de ces crimes soient tenus responsables.

La réunion du 4 mars 2026 portera sur l'évaluation de la mise en œuvre de ces mesures annoncées et étudiera des propositions visant à « renforcer les mécanismes transnationaux de répression nécessaires pour s'attaquer aux facteurs matériels qui facilitent le génocide et les crimes de guerre ».

Parallèlement à cette réunion, un évènement se tiendra à Amsterdam le 7 mars à l'initiative d'organisations de défense du peuple palestinien issues de la société civile internationale. Intitulé La Nakba n'a jamais pris fin – Congrès des peuples en soutien au Groupe de La Haye, il réunira des personnalités comme la militante écologiste Greta Thunberg, Francesca Albanese ou l'ancien chef du Parti travailliste britannique, le député Jeremy Corbyn.

Les États-Unis et Israël nous entraînent dans une barbarie suicidaire

17 mars, par Carla Costantini, Olivier Berruyer — , , , ,
Alors, nous y voilà. C'est le plongeon fatal dans l'abîme que les puissances occidentales ont obstinément creusé au fil des dernières décennies. Le cap de la barbarie est (…)

Alors, nous y voilà. C'est le plongeon fatal dans l'abîme que les puissances occidentales ont obstinément creusé au fil des dernières décennies. Le cap de la barbarie est définitivement franchi, avec l'insouciance meurtrière de ceux qui ne comprennent pas bien le chaos historique qui se prépare. L'ancien ordre qui faisait le pari du droit contre la force brute, vient brutalement d'achever de s'effondrer sous nos yeux en 2026. Cette nouvelle guerre est celle de trop : par son ampleur et sa nature, elle annonce un tournant majeur dans l'histoire des relations internationales.

06 mars 2026 | tiré d'Élucid.media
https://elucid.media/democratie/les-etats-unis-et-israel-nous-entrainent-dans-une-barbarie-suicidaire

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Que les choses soient claires : personne ici ne prétendra que la République islamique d'Iran est une démocratie modèle. Les atteintes aux droits de l'homme, multiples, systématiques, documentées, qui jalonnent l'histoire de ce pays, sont indéniables et condamnables. Mais ce constat, aussi accablant soit-il, ne saurait servir de blanc-seing à une opération dont les implications dépassent infiniment le cadre d'un conflit entre d'une part l'Iran, et d'autre part Israël et les États-Unis.

Tout est insensé dans ce qui se déroule sous nos yeux. Les agresseurs, qui se présentent en victimes, ne prennent même plus la peine de s'encombrer de propagande pour emporter l'adhésion populaire à une guerre qui affectera pourtant, profondément et durablement, les populations occidentales dans les années à venir. Ils font ce qu'ils veulent, pour la simple et bonne raison qu'ils peuvent le faire, et parce que nous les laissons faire.

Nous venons de glisser dans un monde parallèle : celui de la violence brute, hors du droit et de la raison, dans une vision stratégique enfantine déconnectée des véritables enjeux politiques, économiques, et sociaux.

Dans cet article important, nous tenterons de dresser une analyse de la situation, pour contrebalancer le narratif médiatique dominant, complaisant quand il n'est pas ouvertement malhonnête. Les choses restent nébuleuses et évoluent à une vitesse vertigineuse. Mais il est fondamental de comprendre, dès aujourd'hui, ce qui se joue, et de s'y préparer.

I. Une opération d'une violence rare : « Couper la tête du serpent » ?

L'opération militaire « Epic Fury » (Fureur Épique, alias « La paix par la force ») a débuté le 1er mars 2026, avec un objectif pour le moins bancal et fluctuant, comme l'a rappelé Mark Warner, le principal démocrate du Comité du renseignement du Sénat : « Il s'agissait de la capacité nucléaire iranienne, quelques jours plus tard, il s'agissait de détruire les missiles balistiques, c'était alors — selon les propres mots du Président — un changement de régime... et maintenant on entend dire qu'il s'agit de couler la flotte iranienne. »

C'est au final une « neutralisation » du commandement stratégique du pays qui nous a été dévoilée ce weekend, les responsables israéliens et américains ayant employé le terme de « décapitation » (« couper la tête du serpent »), pour qualifier la nature de leur mission. La liste des personnes visées et tuées est absolument vertigineuse : le Guide suprême Ali Khamenei, sa fille, son gendre, son petit-fils et sa belle-fille ; le chef d'état-major des armées Abdolrahim Mousavi ; le ministre de la Défense Aziz Nasirzadeh ; le chef du renseignement de Khatam-al Anbiya Salah Asadi ; le commandant en chef des Gardiens de la Révolution (CGRI) Mohammad Pakpour ; le chef du bureau militaire Mohammad Shirazi ; le conseiller spécial Ali Shamkhani ; le commandant de la force aérospatiale du CGRI Majid Mousavi ; les responsables de la recherche en armement (SPND) Hossein Jabal-Amelian et Reza Mozafari-Nia.

Au total, près de cinquante personnes ont été tuées dans le cadre de cette seule opération de « décapitation », sans compter les pertes civiles collatérales. Il est d'ailleurs stupéfiant de voir Trump oser déclarer « Il y a de nombreux résultats qui seraient bons. Le numéro un, c'est les décapiter, éliminer tout leur groupe de tueurs et de voyous. »

Cela constitue une forme de violence dont on peine à trouver des précédents dans l'histoire moderne. Il s'agit de l'élimination physique, systématique et coordonnée, de l'ensemble de l'appareil dirigeant d'un État souverain reconnu par les Nations Unies, le tout sans la moindre déclaration de guerre.

L'élément le plus stupéfiant de cette opération, et celui qui en révèle le mieux sa nature profonde, est l'assassinat du Guide suprême Ali Khamenei. Dans la hiérarchie symbolique et religieuse du chiisme, le Guide suprême est bien davantage qu'un chef d'État, sa fonction se rapproche davantage de celle d'une sorte de « pape » que d'un président ; il est aussi reconnu comme étant un descendant direct du Prophète Mahomet. Quels que soient ses crimes, assassiner un tel personnage, ainsi que sa femme et des membres de sa famille, revient à déclencher quelque chose qui dépasse infiniment le cadre d'une opération militaire classique.

Khamenei en avait d'ailleurs parfaitement conscience. Il aurait pu s'enfuir (c'était son plan B en cas de chute du régime), mais selon les informations disponibles, il aurait refusé de partir et même de s'abriter dans un bunker. D'après le Financial Times, « Khamenei […] ne vivait pas caché. [… Il] avait évoqué publiquement la possibilité d'être tué. […] Certains experts affirment qu'il s'attendait à devenir un martyr », ce qui est finalement peu surprenant pour un haut-leader du chiisme, qui valorise le martyr, a fortiori de la main de l'ennemi ultime en plein ramadan.

Sa fonction hautement symbolique décuplant l'impact de son assassinat sur la communauté chiite mondiale, Khamenei a probablement fait de sa mort une arme politique et religieuse contre l'Occident. C'est un assassinat d'autant plus inepte que Khamenei, âgé et souffrant d'un cancer, avait une espérance de vie limitée.

La (dé)raison de la guerre

Mais alors pourquoi cette opération destructrice intervient maintenant ? Qu'est-ce qui a justifié ces bombardements illégaux, sans déclaration de guerre ni sommations ?

Intéressons-nous au timing de l'attaque. Des négociations entre l'Iran et les États-Unis étaient en cours à Oman et avaient considérablement progressé au cours de la semaine précédant les frappes. Le vendredi 27 février, le ministre des Affaires étrangères d'Oman avait indiqué que « les négociations ont jusqu'à présent permis des progrès substantiels, importants et sans précédent », et qu'« un accord était à portée de main ». Celui-ci a évidemment été « consterné » par les bombardements commencés le lendemain, alors même que le prochain cycle de négociation avait été fixé par les parties, et devait se dérouler la semaine suivante.

Cet accord prévoyait des concessions majeures de l'Iran : la destruction de leur stock d'uranium enrichi actuel, l'interdiction de tout futur stockage d'uranium enrichi sur le territoire iranien, la limitation des centrifugeuses, l'engagement de ne plus poursuivre qu'un programme nucléaire civil, et la reprise des inspections de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique). Autrement dit,l'Iran était sur le point de céder sur l'essentiel de ce que les Occidentaux réclamaient.

Lancer une guerre au moment où un accord historique est sur le point d'être conclu défie toute logique, sauf si on admet que le nucléaire n'était manifestement pas au centre des préoccupations réelles. L'objectif était autre. Selon les informations disponibles, ce serait le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui aurait initialement poussé à l'action lors d'une réunion au Bureau Ovale le 11 février 2026, dans l'objectif de saboter les négociations nucléaires américano-iraniennes en cours.

Selon Axios, la décision finale de l'attaque avait été prise lors d'un appel entre Trump et Netanyahu le 23 février 2026, soit 5 jours avant. Netanyahu y avait partagé l'information cruciale que « Khamenei et ses conseillers se réuniraient en un seul lieu le samedi matin 28 février ».

Les pourparlers de Genève ne visaient « qu'à laisser passer le temps jusqu'à la nouvelle date de frappe, en faisant croire sciemment aux Iraniens que la diplomatie restait la voie principale de Trump ».

Ce qui étonne, c'est que Trump a délibérément ignoré les avertissements de ses conseillers militaires, notamment ceux du général Dan Caine sur les lourdes pertes américaines prévisibles et la déstabilisation régionale que cela risquait d'engendrer. Pire encore, pour aller dans le sens de la volonté israélienne, Trump est allé jusqu'à déformer l'évaluation du général Caine en la présentant comme l'annonce d'une « victoire facile » sur son réseau Truth Social.

Dès lors, il apparait évident que l'objectif d'Israël est avant tout la destruction, sinon de l'État iranien lui-même, du moins de toute forme de menace militaire que pourrait représenter l'Iran.

C'est une vision existentielle, qui anime la politique israélienne depuis le début, et qui rend illusoire toute tentative de paix. Le fait que Donald Trump emboîte le pas, suivant son allié dans cette impasse mortifère alors qu'il n'en a guère intérêt, dépasse l'entendement. Mais nous y reviendrons.

La paix n'est en aucun cas la finalité de cette attaque. C'est d'autant plus évident dès lors que tous les responsables iraniens avec lesquels des négociations étaient en cours ont été assassinés. A travers cette opération, le message envoyé au monde entier est le suivant : négocier avec les États-Unis est dangereux, puisque les négociations ne sont qu'une ruse destinée à abaisser la garde de l'adversaire avant de le frapper.

II. Droit de la guerre : place à la barbarie Une prohibition millénaire de l'assassinat et de la perfidie

Imaginons un instant que, pendant des négociations, l'Iran ait envoyé des drones et assassiné le président Trump, la moitié du gouvernement américain, les chefs d'état-major, le directeur de la CIA, quelques gouverneurs, et en prime, George Bush dans son ranch et Bill Clinton chez lui. Imaginons ensuite que, le lendemain, l'Iran propose de se mettre autour d'une table pour négocier un cessez-le-feu. Que dirait-on ? Comment le monde réagirait-il ? La réponse est claire : ce serait considéré comme un acte de barbarie absolue, un casus belli justifiant une riposte totale, une violation de toutes les normes de civilisation.

Dès l'Antiquité, il existait une distinction entre tuer un ennemi au combat et l'assassiner par ruse ou traîtrise. Cicéron évoquait l'idée que même envers l'ennemi, certains devoirs subsistent, et que la guerre doit être menée avec une certaine bonne foi. « Il est aussi des devoirs à remplir envers ceux de qui nous avons reçu quelque injure ; car la punition et la vengeance ont des bornes. »

Ces principes seront repris et systématisés au fil des siècles, jusqu'à Hugo Grotius, souvent considéré comme le père du droit international, qui, dans son ouvrage de 1625 Du droit de la guerre et de la paix, expliquait qu'on pouvait tuer, mais jamais par perfidie, ou en rompant un engagement. On en retrouve même la trace dans les Instructions de 1863 du Président Lincoln pour les armées en campagne des États-Unis (Lieber Code) :

« Le droit de la guerre n'autorise pas de proclamer un individu appartenant à l'armée hostile, ni un citoyen, ou un sujet du gouvernement hostile, un hors-la-loi pouvant être tué sans procès […] pas plus que le droit moderne de la paix […] Les nations civilisées regardent avec horreur les offres de récompenses pour l'assassinat d'ennemis comme des rechutes dans la barbarie. »

Aux États-Unis, l'assassinat est d'ailleurs toujours prohibé parl'Executive Order 12333 de Ronald Reagan. Ces règles seront finalement encadrées dans le droit international contemporain à travers :

• les Conventions de La Haye de 1899 (22 et23b) : « Les belligérants n'ont pas un droit illimité quant au choix des moyens de nuire à l'ennemi. […] Il est notamment interdit : […] de tuer ou de blesser par trahison des individus appartenant à la nation ou à l'armée ennemie. »
• et les Conventions de Genève de 1949 (Protocole I) : « Article 37 - Interdiction de la perfidie. Il est interdit de tuer, blesser ou capturer un adversaire en recourant à la perfidie. Constituent une perfidie les actes faisant appel, avec l'intention de la tromper, à la bonne foi d'un adversaire [comme par exemple] a) feindre l'intention de négocier ».

Ces règles existent depuis des siècles pour une bonne raison : elles sont le dernier rempart pour éviter que l'Humanité ne sombre dans la barbarie. Sans un minimum de confiance entre dirigeants, il n'y a tout simplement pas de paix possible.

Après 1945, l'Humanité s'était engagée dans un projet de construction d'un ordre international destiné à éviter cette barbarie. La Charte des Nations Unies pose, dès ses premiers articles, le principe fondamental de l'interdiction du recours à la force dans les relations internationales. Le crime d'agression (le fait pour un État d'attaquer un autre État souverain sans mandat du Conseil de sécurité et en dehors du cadre de la légitime défense) est considéré, depuis les procès de Nuremberg, comme le « crime suprême » :

« La guerre est un mal dont les conséquences ne se limitent pas aux seuls États belligérants, mais affectent le monde tout entier. Déclencher une guerre d'agression n'est donc pas seulement un crime d'ordre international ; c'est le crime international suprême, ne différant des autres crimes de guerre que du fait qu'il les contient tous. » [Jugement du tribunal de Nuremberg, 1946]

Ce qui se joue dans cette guerre contre l'Iran, c'est à l'inverse une lecture totalement enfantine du monde. Une régression vers un schéma très américain où il y a « le gentil » et « le méchant », et où il suffit de tuer le méchant pour que tout s'arrange. Cette « Géopolitique Walt Disney » est une conception manichéenne, appliquée à des problèmes d'une complexité vertigineuse. L'Iran est un pays de 90 millions d'habitants avec une société complexe, une histoire millénaire et des dynamiques internes qui échappent largement à la compréhension des commentateurs occidentaux. Nous vous renvoyons à notre entretien de 2025 avec Thierry Coville particulièrement éclairant sur ce point :

Tout ceci est mis de côté, et remplacé par un récit simple et confortable, ou nos intérêts matériels et la bonne morale se rencontrent mécaniquement, et où parfois, la seule conviction d'être les ambassadeurs du bien et de la vérité sur terre suffit à faire couler le sang.

La barbarie, dans son sens le plus clair, désigne un état où la seule loi qui s'applique est celle du rapport de force. Si l'on accepte qu'un État puissant puisse décider unilatéralement d'éliminer les dirigeants d'un autre État sans déclaration de guerre, sans mandat international et sans aucune forme de légitimité juridique, alors plus que le droit international, c'est la civilisation qui s'effondre.

« On le fait parce qu'on le peut » : même plus besoin de propagande !

On est passé d'un monde où la propagande était nécessaire pour justifier la guerre à un monde où on ne voit même plus le problème. En 1991, pour déclencher la guerre du Golfe, les Américains avaient eu recours à des agences de relations publiques pour fabriquer l'histoire des couveuses de bébés koweïtiens. L'opinion publique américaine ne voulait pas de cette guerre ; il fallait la convaincre. Lors du bombardement de Belgrade, lors de la guerre d'Irak de 2003, il y avait encore des efforts de propagande, des gros mensonges, des tentatives d'au moins respecter les apparences. Aujourd'hui, ce n'est visiblement même plus nécessaire. Le changement de mentalité est tel que la déshumanisation de l'adversaire est totalement intériorisée.

Cette déshumanisation s'accompagne d'une duplicité confondante. D'un côté, on pleure à raison le sort des femmes iraniennes, injustement traitées, et de l'autre on se cache les yeux lorsque des processus de paix, sabotés au grand jour, risquent de conduire à la guerre civile.

En outre, les violations dans cette affaire ne se limitent pas au droit international. Le droit constitutionnel américain lui-même a été bafoué. La Constitution des États-Unis dispose que le Congrès doit approuver toute entrée en guerre : le « War Powers Act » des années 1970, adopté après le traumatisme du Vietnam, exige au minimum une information du Congrès dans les 48 heures suivant le déclenchement d'hostilités. Rien de tout cela n'a été respecté.

Les briefings du Pentagone au Congrès ont contredit les affirmations de la Maison-Blanche concernant l'existence d'une menace imminente iranienne. Le Pentagone a explicitement affirmé que l'Iran ne préparait aucune frappe contre les intérêts américains et n'attaquerait pas les États-Unis à moins qu'Israël ne frappe en premier. La CIA et le Pentagone avaient d'ailleurs alerté sur les hauts risques de l'attaque, avertissant que le changement de régime ne fonctionnerait probablement pas, et qu'il y avait de graves conséquences imprévisibles qui pourraient faire dégénérer de manière incontrôlable au Moyen-Orient.

Tous les voyants étaient au rouge : pendant que le vice-président JD Vance plaidait pour une stratégie de type « frapper fort et vite », Tucker Carlson de son côté avait rencontré Trump à trois reprises pour argumenter contre la guerre, citant les risques pour le personnel américain, les prix de l'énergie et la dépendance problématique des États-Unis à l'égard d'Israël. La CIA anticipait en cas de guerre une succession de « durs à cuire » à la tête de l'Iran, des soulèvements populaires, ou un contrôle pragmatique du pays par les Gardiens de la Révolution. Aucun de ces scénarios n'était de nature à encourager l'action qui a été conduite.

Les communications du président Trump depuis les frappes révèlent sans surprise un brouillard stratégique total. Au Washington Post, l'objectif était la « liberté » du peuple iranien. Au New York Times, il s'agissait de sélectionner de nouveaux leaders. À ABC, il promettait une guerre courte. À Axios, il évoquait des options allant d'une fin rapide à une prise de contrôle totale du pays. Aux dernières nouvelles, il veut désormais une REDDITION INCONDITIONNELLE - mais il avait dit la même chose en 2025...

Pour bien percevoir l'état de déliquescence du pouvoir américain, on peut citerle correspondant d'ABC :

« Le président Trump m'a dit ce soir que les États-Unis avaient identifié des candidats possibles pour prendre le contrôle de l'Iran, mais qu'ils avaient été tués dans l'attaque initiale. "L'attaque a été si réussie qu'elle a éliminé la plupart des candidats", m'a dit Trump. " Ce ne sera personne à qui nous pensions parce qu'ils sont tous morts . Le deuxième et le troisième choix sont morts." »
À côté de Trump, G.W. Bush passerait presque pour un Président honnête et tempéré.

Le camp républicain a rencontré toutes les difficultés du monde à défendre une position cohérente, surtout lorsque l'on sait qu'en 2025 le renseignement américain avait jugé que l'Iran ne fabriquait pas d'armes nucléaires. Le sénateur républicain Lindsey Graham a par exemple déclaré : « C'est une guerre de religion et nous déterminerons le cours du Moyen-Orient pour mille ans. » C'est comme si c'était fait !

Le secrétaire d'État américain Marco Rubio a fini par vendre la mèche, avant de tenter de démentir son propos : « Il y avait absolument une menace imminente. Et la menace imminente était que nous savions que si l'Iran était attaqué — et nous pensions qu'il serait attaqué [ndr. : par Israël] — il s'en prendrait immédiatement à nous. »

Par ailleurs, cela revient donc à qualifier de « menace »… la légitime défense de l'État agressé. Il semble qu'Israël bénéficie depuis longtemps d'une conception bien plus favorable de l'article 51 de la charte de l'ONU, mais bon, après tout, on s'en fiche du droit, ce n'est pas ça qui va chasser « les méchants ».

Du côté démocrate au Congrès, des voix se sont élevées et la question d'un impeachment pourrait sérieusement se poser si les choses tournent mal. La guerre étant manifestement inconstitutionnelle, si la situation venait à se dégrader (inflation, troisième choc pétrolier, problèmes d'approvisionnement et crise économique) la procédure de destitution deviendrait un scénario crédible. Précisions en ce sens que les Démocrates sont sortis effarés du briefing du gouvernement de ce mardi, en constatant que l'exécutif n'avait tout simplement aucun plan.

La question se pose alors de savoir combien de républicains soutiendront dans le futur une guerre manifestement contraire aux promesses de campagne de Trump…

III. Naufrage médiatique complet

Avant de déplorer le traitement médiatique misérable de cette affaire, il faut rappeler le poids de l'Histoire. Depuis le renversement de Mossadeghen 1953 par la CIA et le MI6, qui a brisé la démocratie naissante iranienne au profit des intérêts pétroliers, l'Occident n'a cessé de détruire ce qu'il prétend promouvoir. Le soutien à la dictature du Shah a engendré le ressentiment menant à la Révolution islamique de 1979. Et cette semaine, l'opération de « décapitation » renforce à son tour le réflexe patriotique et étouffe la société civile sous la loi martiale. Chaque intervention est justifiée par les conséquences de la précédente, formant un cercle vicieux où l'Occident sabote, génération après génération, les conditions mêmes de la démocratie iranienne.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets, et ces scénarios se retrouvent dans le sillon de toutes les actions impérialistes américaines : Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, etc. On n'apporte pas la démocratie par la guerre. C'est un non-sens, une négation de toute vision matérialiste, historique et anthropologique sérieuse. Il n'y a guère que les néoconservateurs fanatiques à la BHL pour adhérer encore à ces récits puérils et dangereux.

Le Secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a su condamner à la fois les frappes et les actions de représailles iraniennes et appelé à la cessation immédiate des hostilités, dans un communiqué impeccable, qui fait honte à la plupart des leaders européens – à l'exception de l'Espagne.

Parmi les évènements les plus tragiques de cette opération, le bombardement de l'école primaire pour filles Shajarah Tayyebeh, située à Minab, se distingue par son horreur. Des missiles ont détruit l'établissement, tuant entre 165 et 180 personnes, dont des dizaines de fillettes âgées de 7 à 12 ans, et blessant une centaine d'autres. Les images montrant la dévastation puis les funérailles ont fait le tour du monde.

Creusement des 160 tombes pour les fillettes mortes dans le bombardement américain de l'école primaire Shajareh Tayyebeh, située à Minab

Pire encore, les enquêtes ont révélé que la frappe des États-Unis était possiblement due à un renseignement obsolète (une simple carte qui n'avait pas été mise à jour). L'UNESCO a immédiatement condamné la frappe en invoquant le droit international humanitaire, qui interdit formellement les attaques contre les institutions éducatives et les enfants. Malala Yousafzai, prix Nobel de la paix et symbole mondial du droit à l'éducation des filles, s'est dite dévastée et a appelé à la responsabilité et à la désescalade. S'en est hélas suivi la litanie tristement classique d'écoles et d'hôpitaux bombardés.

Et pourtant, la couverture de cette « bavure » a souvent été expéditive dans les médias audiovisuels, et largement minimisée par rapport au catéchisme de rigueur : « nous avons tué le dictateur, les Iraniens pleurent de joie, le régime est en train de tomber et les femmes sont sauvées ».

Manifestation des femmes monarchistes iraniennes avec Meyer Habib le 1er mars 2026 à Paris

La formule la plus martelée était sans doute la suivante : « personne ne pleurera Khamenei » (notons encore l'emploi du registre émotionnel pour toute analyse).

En Occident, peut-être, mais dans le reste du monde, c'est faux.

Ici, un rappel fondamental est nécessaire. En assassinant le Guide suprême, l'opération a transformé ce qui aurait pu rester un conflit géopolitique « classique » en un conflit religieux d'une tout autre nature. C'est là la différence fondamentale avec les bombardements de sites nucléaires menés neuf mois auparavant. Dans le chiisme, le martyre occupe une place centrale, enracinée dans les origines mêmes de cette branche de l'islam, depuis le massacre de Karbala et la mort de l'imam Hussein. La mort de Khamenei résonne dans l'inconscient collectif chiite comme un écho direct de la tragédie fondatrice de Karbala.

Dans les heures qui ont suivi l'opération, au moins trois grands ayatollahs (Naser Makarem Shirazi, qui est une des principales figures religieuses d'Iran, Nouri Hamedani et Kamal al-Haydari) ont lancé des fatwas indiquant que « venger le sang du dirigeant martyr de la révolution [Khamenei] est le devoir religieux de tous les musulmans dans le monde » ; ils visent explicitement les États-Unis et Israël, contre lesquels Al-Haydari a « déclaré le djihad ».

Le drapeau rouge a été hissé sur les mosquées sacrées, signe chiite traditionnel d'appel à la vengeance du sang versé. Ce signal, d'une puissance symbolique considérable, n'a quasiment pas été évoqué dans nos médias. Pourtant, il signifie que l'Occident est désormais aux yeux d'une partie significative du monde musulman chiite, la cible d'un appel à la violence.

https://twitter.com/Defence_Index/status/2028020732731744325?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E2028020732731744325%7Ctwgr%5Ed356d5a07538649d8d5c80d7b708603ab61213e8%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Felucid.media%2Fdemocratie%2Fles-etats-unis-et-israel-nous-entrainent-dans-une-barbarie-suicidaire

Face à cela, le ministre israélien de la Défense a publiquement indiqué que l'armée avait déjà reçu l'ordre d'assassiner le prochain Guide suprême dès son élection ; pour perturber cette dernière, l'armée a d'ailleurs bombardé le bâtiment où étaient comptés les votes. Dès lors, les experts en terrorisme « mettent en garde contre de possibles vagues d'attentats en Europe ». Ce « risque relativement élevé » d'escalade terroriste devrait tous nous alerter.

La communauté chiite mondiale représente environ 200 millions de personnes. Même en supposant que la moitié seulement se sente directement concernée par l'assassinat du Guide suprême, cela représente 100 millions d'individus profondément affectés. Des manifestations ont déjà eu lieu en Iran, mais aussi au Liban, au Yémenhttps://www.letemps.ch/monde/moyeno..., en Irak, à Bahreïn, au Pakistan, et même dans le nord de l'Inde.

En montrant principalement des images d'Iraniens heureux de la mort de Khamenei (ce qu'on comprend bien), les chaines d'information minimisent une part importante de la vérité. L'accent particulier mis sur les célébrations de quelques membres de la diaspora à Washington, Londres et Paris en ce sens est particulièrement manipulatoire dès lors que ce contexte n'est pas posé, et que l'autre versant de la réalité n'est pas dévoilé.

La phrase « personne ne pleurera ces gens-là », répétée dans les médias occidentaux et par d'anciens présidents comme François Hollande, ne tient que dans la bulle médiatique occidentale. Dans le reste du monde, des millions de personnes pleurent et réclament vengeance. Cette déconnexion entre la perception occidentale et la réalité du terrain ne fait qu'aggraver le problème.

Les 27 dirigeants européens, ou du moins les plus importants d'entre eux, le « trio » France-Angleterre-Allemagne, sont incapables de dire une vérité pourtant élémentaire : Israël a agressé l'Iran, tout comme la Russie a agressé l'Ukraine. Mais où sont donc les sanctions contre Israël ?

Cette idée semble être devenue un tabou absolu de tous les médias et de toute la classe politique, de l'extrême droite jusqu'au Parti socialiste. Même les écologistes, autrefois pacifistes, sont devenus les premiers à soutenir la plupart des interventions militaires au nom de « valeurs morales » de façade.

IV. La guerre de trop : l'Histoire entame un bien sombre chapitre L'Iran ne cédera pas facilement

L'Iran n'est pas la Libye de Kadhafi ni un petit régime fragile appuyé sur quelques Bédouins. C'est un pays qui fait 3 fois la taille de la France, la vingtième puissance industrielle mondiale, avec une forte concentration dans le secteur militaire. Si on ne considère que l'industrie militaire des missiles, l'Iran se situe probablement parmi les sept ou huit premières puissances mondiales. L'idée qu'un tel État va s'effondrer simplement parce qu'on a tué quelques dizaines de ses dirigeants relève du fantasme.

L'Iran dispose d'au moins une quinzaine de modèles de missiles différents, produits en série depuis des décennies pour sa défense, son stock étant estimé à 2 500 missiles. Le pays fabrique environ 100 missiles balistiques par mois, contre seulement 6 à 7 intercepteurs du côté américain, une disparité soulignée publiquement par le secrétaire d'État Marco Rubio lui-même.

On assiste à un combat entre des drones iraniens à 20 000 $ contre des missiles américains à 4 000 000 $. L'Iran possède aussi des dizaines de milliers de drones (certaines estimations vont jusqu'à 80 000 drones en stock et une production de 400 par jour), dont l'efficacité a été démontrée par leur utilisation en Ukraine au profit de la Russie.

Le pays dispose enfin d'une vaste population d'ingénieurs, tout à fait capable de soutenir un effort de guerre prolongé. Se poseront, certes, les conséquences de bombardements massifs sur les sites iraniens, qui ne disposent pas d'une grande maîtrise de leur ciel. Mais leur ciel est grand et les armes de précision américaines sont en stock limité. Sauf surprise, c'est une vraie guerre d'attrition qui risque bien de se jouer.

Dès lors, la stratégie iranienne est redoutablement simple : envoyer d'abord un grand nombre de missiles peu coûteux pour forcer l'adversaire à consommer ses intercepteurs Patriot, dont chacun coûte plusieurs millions d'euros, jusqu'à ce qu'au bout de quelques jours,les stocks d'intercepteurs s'épuisent.

La nouveauté ici est que l'Iran emploie des modèles de missiles intermédiaires qui échappent plus facilement aux systèmes d'interception. Des images ont montré des séquences où neuf voire quinze intercepteurs manquent un même missile iranien. Si dix intercepteurs sont gaspillés pour chaque missile lancé, et que l'Iran en envoie une centaine, le calcul est vite fait : en une dizaine de jours, Israël pourrait se retrouver sans intercepteurs et donc à la merci des bombardements.

Les États-Unis ont utilisé bien plus d'intercepteurs Patriot en 3 jours de conflit (800) qu'ils n'en ont fourni à l'Ukraine en 4 ans de conflit. Ils sont donc en train de rapatrier d'Asie leurs moyens de défense pour se protéger, ce qui est en train de créer des tensions avec la Corée du Sud, qui voit s'envoler les promesses américaines de protection, qui avaient tendu ses relations avec la Chine lors de leur déploiement en 2017.

De plus, la géographie joue également en faveur de l'Iran. Déjà, c'est un territoire dont la topographie est particulièrement difficile, avec de nombreux déserts et montagnes. Ensuite, contrairement à l'Ukraine attaquée à sa frontière par la Russie, l'Iran est éloigné de ses agresseurs. Israël est un petit État situé à distance, et les États-Unis doivent projeter leur force à 10 000 kilomètres.

À cette position favorable de l'Iran, il faut ajouter que la République islamique a activé sa doctrine dite de « défense mosaïque décentralisée » (DMD). Le principe, élaboré à partir de 20 ans d'analyse des échecs américains en Irak et Afghanistan : en cas de première frappe décapitant le commandement, des ordres préétablis sont suivis par les unités militaires, qui passent alors en mode autonome et continuent à se battre sans avoir besoin d'ordres provenant d'un commandement central qui n'existe plus (cela ressemble aux protocoles de la « main morte » de la guerre froide). Le ministre des Affaires étrangères a d'ailleurs confirmé que les militaires étaient désormais en autonomie partielle et que le pouvoir politique ne les maîtrisait plus entièrement. Cela signifie qu'il y a actuellement 31 petites armées autonomes en Iran, chacun pouvant déterminer sa stratégie. Les États-Unis ont bien coupé « la tête du serpent » mais c'était l'Hydre de Lerne : quand on coupe une tête, deux nouvelles repoussent. Cette situation rend le conflit extrêmement imprévisible, et surtout historiquement dangereux. Mais c'est ainsi : quand on tue les dirigeants, le pays est moins bien dirigé…

Quid de l'offensive côté Iran ?

La riposte a d'abord visé les bases américaines dans la région, ce qui était prévisible et classique. L'absence de stratégie des États-Unis a fait qu'ils n'ont pu évacuer avant la guerre les 50 000 membres de leur personnel stationnés dans les États alliés. Comme, contrairement à 2025, l'Iran a immédiatement riposté sur les bases, les Américains ont demandé samedi matin à une partie de leur personnel d'aller se réfugier dans des hôtels des villes proches, que l'Iran a alors attaqués. Les Émirats arabes unis ont été particulièrement touchés, dont Dubaï. Ces États se sont retrouvés transformés en zone de guerre sans l'avoir voulu.

Les monarchies du Golfe, qui avaient bâti leur sécurité sur l'alliance américaine, se retrouvent dans une situation critique. L'Arabie saoudite, les Émirats et d'autres États commencent à réaliser que la présence américaine, loin de les protéger, les transforme en paratonnerre non relié au sol : elle attire la foudre sans les en protéger. Les Saoudiens protestent déjà publiquement que « l'Amérique les a abandonnés » : les intercepteurs américains ont été déployés en priorité pour protéger Israël plutôt que leurs alliés du Golfe.

La stratégie iranienne à l'égard des monarchies du Golfe est triple : premièrement, pousser ces États à faire pression sur Trump pour arrêter le conflit ; deuxièmement, se venger de ces États musulmans considérés comme des « infidèles » ayant vendu leur souveraineté aux Américains ; troisièmement, attaquer leur modèle économique. Et de fait, les images de missiles frappant les tours de Dubaï ne constituent pas exactement une publicité pour l'attractivité de la région…

L'économie des monarchies du Golfe est directement impactée. Dubaï, qui a bâti son modèle sur le tourisme, l'exil fiscal et la sécurité, voit sa prospérité sérieusement remise en cause.

L'Ennemi de trop : l'Occident achève son déclin

À force de vivre dans un monde imaginaire, composée de récits fantasmés et enfantins, on en oublie qu'une guerre avec un ennemi aussi stratégiquement positionné que l'Iran emporte des conséquences graves sur le commerce mondial. Disons qu'il ne vaut mieux ne pas y aller avec une économie fragile et dépendante.

Eh oui, l'Iran dispose d'une capacité de nuisance considérable. En premier lieu sur le trafic maritime international grâce à sa position autour du détroit d'Ormuz, par lequel transite 20 % du pétrole mondial et 20 % du gaz liquéfié.

Les gardiens de la révolution ont annoncé avoir fermé le détroit d'Ormuz. On peut palabrer sur le fait de savoir jusqu'où cette fermeture est étanche, mais, même sans fermeture officielle, le détroit est de facto difficilement utilisable. Aucun propriétaire de méthanier ou de pétrolier ne risquera de faire passer son navire dans une zone de guerre. Les assureurs ont déjà cessé de couvrir ces trajets et les compagnies maritimes internationales ont largement suspendu leur trafic dans la région.

Signe de la gravité, les États-Unis ont annoncé qu'ils envisageaient d'escorter militairement les bateaux, et la France a annoncé construire une coalition dans ce même but. La réaction iranienne risque d'être violente, d'autant que le détroit ne fait que 30 km de large et, peu profond, ne permet des voies de navigation que de seulement 3 km dans chaque sens (le détroit est souvent moins profond que le tirant d'eau de 20 m des pétroliers ; même les passages ne font que 50 m de profondeur). Pour finir, les Iraniens ont toujours les moyens de miner les passages du détroit avec leurs 6 000 mines et leur vingtaine de sous-marins.

L'Iran a en outre la capacité d'attaquer les champs pétroliers et les raffineries situées à portée de ses missiles dans les États voisins, voire même d'artillerie. Pour le moment, ces attaques restent limitées, mais elles pourraient s'intensifier considérablement si le conflit se prolonge. La destruction des capacités pétrolières du Golfe provoquerait une crise énergétique mondiale sans précédent. Le conflit s'étendrait forcément, mais Khamenei avait été très clair le 1er février 2026 : « Les Américains doivent savoir que s'ils déclenchent une guerre cette fois, ce sera une guerre régionale. »

Si le conflit dure quinze jours, les conséquences pour l'Europe resteront limitées, mais Trump et son ministre de la Défense évoquent déjà un conflit de quatre semaines, ou huit, ou trois mois, le ministre promettant de semer « la mort et la désolation depuis le ciel, jour après jour. » Si la situation se poursuit, la crise pourrait largement dépasser les chocs pétroliers de 1974 et 1979 qui avaient pourtant profondément marqué les économies occidentales. Et malheureusement, on peine à voir comment tout cela pourrait finir vite et bien, dans la mesure où aucune négociation ne semble possible.

L'arrêt de production de QatarEnergy en raison de l'instabilité régionale a déjà fait grimper les prix du gaz de plus de 80 % en Europe. Ils pourraient finir par atteindre des prix complètement insoutenables, se répercutant de nouveau en Europe sur l'électricité.

On peut bien faire toute la dette qu'on veut pour perfuser les dégâts, ça ne suffira pas à remplir le réservoir d'une voiture ou à faire tourner une usine. L'ironie de la situation est que l'Europe se tourne déjà vers la Russie pour compenser, alors même que le Parlement européen a votéen décembre 2025 l'interdiction des importations de gaz russe d'ici 2027… Comme quoi les valeurs ont leurs limites.

Mais si, en plus, les États-Unis, qui sont déjà à capacité de production maximale, cessent d'exporter du gaz face à une pénurie domestique, et que la Russie nous tourne le dos, l'Europe se retrouverait alors dans une crise majeure. Or, Poutinevient de déclarer que « Des clients ont émergé qui sont prêts à acheter le même gaz naturel à des prix plus élevés, notamment en raison des événements au Moyen-Orient, de la fermeture du détroit d'Ormuz. C'est naturel ; il n'y a pas d'agenda politique — c'est juste du business. » et, au vu du vote du Parlement européen, le gouvernement russe va se réunir prochainement pour discuter de l'arrêt immédiat des exportations de gaz russe en Europe.

Si le conflit escalade, les choses pourraient tourner gravement au vinaigre. Le Yémen, allié de l'Iran, pourrait bloquer le détroit de Bab el-Mandeb, voie d'accès au canal de Suez – impactant l'approvisionnement de l'Europe en… tout. L'Iran pourrait viser les usines de désalinisation qui font vivre l'Arabie Saoudite. Et il a déjà annoncé qu'il pourrait viser la centrale nucléaire israélienne de Dimona. Vont-ils longtemps se retenir si la CIA réussit à déclencher une guerre civile en armant les Kurdes, comme Trump essaie de le faire ? Ou Trump va-t-il se dégonfler et quitter piteusement le conflit en prétendant l'avoir gagné ? Surtout quand vont immanquablement se faire sentir les graves répercussions financières de cette affaire, des capitaux allant fuir les zones à risque, y compris les États-Unis. La mondialisation économique et financière nécessitait absolument une chose : la paix.

La Chine de son côté va se retrouver aussi impactée par le conflit, puisque l'Iran est un carrefour fondamental des « Routes de la soie », par où transite une partie de ses échanges commerciaux. Si un régime pro-occidental venait à s'installer en Iran, il pourrait décider de couper les routes commerciales chinoises en cas de conflit, ce qui représente donc une menace pour la Chine. La perte de contrôle de cette voie, par la guerre ou demain par une exclusion politique, représente désormais un problème de sécurité nationale pour Pékin, incomparablement plus qu'il ne l'était pour les États-Unis.

La Chine ne va donc certainement pas laisser les choses se faire sans réagir. Elle est d'ailleurs déjà en train d'aider discrètement l'Iran, par des livraisons d'armes et de renseignement, surtout satellitaire. Elle pourrait demain faire exactement ce que les Occidentaux font avec l'Ukraine, à savoir, fournir beaucoup plus de matériel et de soutien logistique sans engagement militaire direct. Cela pourrait faire entrer le conflit dans une phase d'attrition prolongée, aux conséquences imprévisibles pour l'ensemble de la région et du monde.

Enfin, une des conséquences les plus immédiates et les plus terrifiantes pour les populations occidentales, nous l'évoquions plus haut, reste le risque terroriste. Les déclarations de djihad lancées par les autorités chiites ne visent pas seulement les États-Unis et Israël. Qui peut croire que la France et les autres pays occidentaux seront épargnés après avoir affirmé leur soutien matériel et moral ?

Une question se pose alors : à quel moment les peuples européens ont-ils été consultés sur une action qui les expose directement à des représailles ? Aucun référendum, aucun vote parlementaire, aucune consultation n'a précédé une opération et des réactions politiques dont les conséquences affectent directement la sécurité quotidienne de centaines de millions d'Européens, et mettent en jeu leur avenir économique et social.

Cette guerre est une impasse à tous les niveaux, et se présente comme le bouquet final d'une civilisation conduite par une politique nihiliste, qui marche sur la tête, comme nous l'a encore récemment expliqué Emmanuel Todd.

Trump, qui se voit comme un deal maker, se retrouve pour la première fois dans une situation où un deal est impossible, car il dépasse désormais de loin le cadre du business. Jusqu'à présent, sa méthode consistait à frapper fort pour forcer la négociation. Mais imagine-t-on seulement les Américains accepter de négocier avec les Japonais deux semaines après Pearl Harbor ?

À ce jour, le triumvirat désigné pour assurer l'intérim du pouvoir iranien, conformément à la Constitution, a sans surprise fermé la porte à toute discussion avec les États-Unis. Le responsable juridique du trio a déclaré sans ambiguïté qu'il était hors de question de négocier.
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Nous continuerons à suivre de près les évènements sur Élucid, pour vous informer sur ce changement de paradigme majeur. L'époque est pour le moins hallucinante et inquiétante, et plus que jamais l'information est menacée, tandis que nous, citoyens, sommes emportés avec force dans un courant historique qui ne présage rien de bon. Mais comptez sur nous pour ne rien céder à l'absurdité et à la violence. On fera notre part.

P.S. Article édité le 8 mars 2026

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