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Sanctions contre Israël : comment l’Espagne s’est distinguée dès les premières heures du génocide
Les « Viva España » fleurissent sur les réseaux sociaux. Beaucoup d'internautes anti-guerre expriment leur désir de demander refuge en Espagne. Après deux ans et demi de tentatives (au milieu du quasi désert) pour freiner Israël dans sa folie meurtrière, le gouvernement espagnol a annoncé le 11 mars 2026 mettre officiellement fin aux fonctions de son ambassadrice à Tel Aviv. Celle-ci avait déjà été rappelée à Madrid depuis septembre 2025.
Meriem Laribi, pour l'Agence Média Palestine
12 mars 2026 | Agence media Palestine
https://agencemediapalestine.fr/blog/2026/03/12/sanctions-contre-israel-comment-lespagne-sest-distinguee-des-les-premieres-heures-du-genocide/
Le gouvernement espagnol de gauche est l'une des voix européennes les plus critiques de l'action criminelle israélienne en Palestine et ailleurs. Et les plus actives. Le Premier ministre Pedro Sánchez a été le seul dirigeant européen à élever la voix contre la guerre d'agression américano-israéliennes en Iran et au Liban et à agir en conséquence en refusant que les bases militaires espagnoles soient utilisées pour des opérations contre l'Iran, déclenchant la colère de Donald Trump.
En Europe, l'Espagne se distingue depuis le début du génocide à Gaza. Dès qu'Israël se met à bombarder frénétiquement l'enclave assiégée le 7 octobre 2023, le gouvernement espagnol, dirigé par Pedro Sanchez, lui-même appuyé par des femmes politiques de premier plan comme la ministre et secrétaire générale de Podemos Ione Bellara ou l'eurodéputée Irene Montero, annonce immédiatement des mesures pour protester contre le carnage : plus aucune nouvelle licence d'exportation d'armes vers Israël ne sera autorisée par Madrid.
Une semaine après le 7 octobre, Ione Bellara, alors ministre de Droits sociaux, demande que son gouvernement « poursuive Benyamin Netanyahou devant la Cour pénale internationale pour crimes de guerre » face à la « tentative de génocide menée par l'État d'Israël à Gaza ». Le terme génocide est posé. Le même jour, l'ambassade d'Israël exige de Pedro Sánchez qu'il « dénonce et condamne sans équivoque ces déclarations honteuses », ajoutant qu'elles sont « non seulement absolument immorales », mais qu'elles mettent, selon elle, également « en danger les communautés juives en Espagne, en les exposant au risque d'un plus grand nombre d'incidents et d'attaques antisémites ».
En France, une telle déclaration de l'ambassade aurait immédiatement semé la panique, provoqué la démission du /de la ministre, le tout accompagné de tirs à boulets rouges à son encontre de la part des médias mainstream. Il est par ailleurs improbable qu'un ministre avec de telles idées puisse figurer dans un gouvernement sous Emmanuel Macron. Mais on est en Espagne. Quelques minutes après la publication des exigences israéliennes, le gouvernement espagnol répond qu'il rejette « catégoriquement les contre-vérités du communiqué de l'ambassade d'Israël concernant certains de ses membres et n'accepte pas les insinuations infondées à leur sujet ». « Dans une démocratie comme en Espagne […] tout dirigeant politique peut exprimer librement ses positions en tant que représentant d'un parti politique », a poursuivi l'exécutif espagnol. Ione Belarra ainsi que d'autres hauts représentants espagnols comme l'eurodéputée Irene Montero ne cesseront de dénoncer le génocide des Palestiniens, d'appeler à des sanctions économiques exemplaires contre Israël.
En novembre 2023, Israël convoquait les ambassadeurs de Belgique et d'Espagne pour une « réprimande sévère » car les Premiers ministres des deux pays avaient dénoncé, depuis l'Égypte, la « destruction de Gaza » et appelé Israël à « reconnaître l'État de Palestine ». Rien n'y fait. Israël ne parvient pas à intimider Madrid.
En janvier 2024, alors que la majorité des pays occidentaux croient aux mensonges israéliens concernant l'UNRWA et annoncent couper leur contribution à cette agence des Nations Unies, vitale pour les Palestiniens, l'Espagne annonce pour sa part maintenir ses contributions, rejoignant, en Europe, la Norvège et l'Irlande, dans l'axe du droit international. La Belgique leur emboîtera le pas quelques jours plus tard.
L'Espagne a bien sûr activement soutenu l'avis de la Cour internationale de Justice (CIJ) de janvier 2024 prévenant contre un risque sérieux de génocide à Gaza et ordonnant une série de mesures conservatoires (urgentes) pour préserver la vie de la population palestinienne. En juin de la même année, l'Espagne a soumis sa déclaration d'intervention à la CIJ dans l'affaire Afrique du Sud v. Israël, sous l'article 63 du Statut de la Cour, exerçant son droit d'intervention en tant qu'État partie à la Convention sur le génocide.
En mai 2024, l'Espagne, avec l'Irlande et la Norvège reconnaissent l'État de Palestine le même jour tandis qu'à ce moment-là Emmanuel Macron se disait « favorable » à la reconnaissance d'un État palestinien, « mais pas sous le coup de l'émotion ». Au même moment, la deuxième vice-présidente du gouvernement, Yolanda Díaz, reprenait à son compte le slogan « Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre ». Pour punir Madrid,
Israël décide non seulement de rappeler son ambassadeur à Madrid mais aussi de couper les relations entre l'Espagne et… les Palestiniens. « J'ai décidé de rompre le lien entre la représentation espagnole en Israël et les Palestiniens, et d'interdire au consulat espagnol à Jérusalem de fournir des services aux Palestiniens de Cisjordanie », annonce le ministre israélien des Affaires étrangères. Punir collectivement les Palestiniens, une tradition israélienne…
Associer la parole aux actes
En guise d'application des mesures urgente pour tenter d'empêcher le génocide, l'Espagne a décrété en septembre 2025 un embargo interdisant l'exportation et l'importation sur les armes et le matériel de défense, ainsi que des interdictions portant sur les biens « à double usage ». Quelques exceptions dans le domaine aéronautique seront cependant tolérées dans « l'intérêt national espagnol », comme le relate cet article. En septembre 2025, Madrid a annoncé une série de mesures : interdiction aux navires transportant du matériel militaire israélien d'accéder aux ports espagnols, fermeture de l'espace aérien espagnol aux avions transportant des armes vers Israël, restrictions sur les entrées en Espagne pour certaines personnes impliquées dans le génocide à Gaza, interdiction d'importation de produits provenant des colonies israéliennes en Cisjordanie, Jérusalem-Est et plateau du Golan, et obligation pour les plateformes touristiques de retirer les annonces d'hébergements situés dans les colonies israéliennes. Madrid n'a pas hésité à annuler un contrat d'une valeur de près de 700 millions d'euros pour des lance-roquettes conçus en Israël et a bloqué 200 tentatives d'achat de contenus liés à Israël, rapporte le même article du Times of Israël.
À la même période, alors qu'Israël voyait rouge contre l'Espagne, le Premier ministre Pedro Sanchez a exprimé son « admiration » pour les manifestants pro-palestiniens qui ont perturbé la Vuelta de cyclisme en Espagne à laquelle participait une équipe israélienne. Les manifestations pro-palestiniennes avaient grandement impacté la compétition, interrompant plusieurs étapes et envahissant la zone finale entraînant l'annulation du dernier jour de course. On ne saurait imaginer ce qu'il serait advenu si de telles manifestations avaient tenté de se tenir durant le Tour de France.
Toujours en septembre 2025, le ministre de la culture espagnol a estimé qu'il fallait « faire en sorte qu'Israël ne participe pas à la prochaine édition » de l'Eurovision. Lorsque sous la pression des pays soutenant Israël, tels que la France, Israël a finalement été maintenu dans le concours, l'Espagne, les Pays-Bas, l'Irlande, la Slovénie et l'Islande ont annoncé leur boycott de l'édition 2026.
Devant les dernières décisions du gouvernement espagnol, des députés français de gauche et même l'ancien Premier ministre de droite Dominique de Villepin s'accordent pour dire que c'est l'Espagne qui « sauve l'honneur de l'Europe » tandis que la France « passe à côté de l'Histoire ».
*Des extraits de cet articles sont issus du livre de Meriem Laribi, Ci-gît l'humanité (Éditions Critiques 2025) qui retrace la première année du génocide à Gaza.
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Un exilé ukrainien sur l’impérialisme, le stalinisme et la faillite de la gauche européenne
Quatre ans après le début de l'invasion russe à grande échelle, une partie importante de la gauche européenne continue de refuser sa solidarité à la résistance ukrainienne. Andriy Movchan — militant de gauche ukrainien en exil politique à Barcelone, cofondateur du syndicat étudiant anarcho-syndicaliste Priama Diia (Action directe) et militant au sein du Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (RESU) — aborde cette défaillance sans détour. L'héritage stalinien dans les partis communistes d'Europe du Sud, l'inévitabilité du nationalisme dans les guerres de survie nationale, la logique hypocrite du campisme, et les perspectives à long terme pour une gauche ukrainienne capable de mener deux combats simultanés : contre l'impérialisme russe et contre les politiques néolibérales de Zelensky. Un témoignage lucide de quelqu'un qui connaît le prix de regarder ailleurs [AN]
12 mars 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/12/entretien-avec-andriy-movchan-si-loccupation-de-lukraine-est-un-prix-acceptable-quest-ce-qui-lest-dautre/
Pour commencer, pouvez-vous nous dire brièvement ce que fait le Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine ?
Ce réseau réunit des organisations et des militant·es — majoritairement de gauche, issus de différents courants : trotskistes, anarchistes, socialistes, indépendantistes, mais aussi syndicalistes — qui militent pour soutenir la résistance ukrainienne et la société civile ukrainienne, et pour appuyer les mouvements de gauche, féministes et autres mouvements progressistes en Ukraine, y compris dans leurs propres luttes.
Vous avez mentionné que vous vivez à Barcelone depuis environ onze ans. Pourquoi avez-vous quitté l'Ukraine ?
Parce que j'avais de graves problèmes avec l'extrême droite ukrainienne. J'ai subi une série d'agressions dans la rue. J'étais pris pour cible, et j'ai donc dû quitter mon pays. La police refusait d'agir sur ces crimes. L'État refusait de me protéger, et j'ai donc été contraint de demander l'asile politique en Europe.
Je militais dans l'anarcho-syndicalisme. J'ai été l'un des fondateurs et militants d'un syndicat étudiant anarcho-syndicaliste qui s'appelle Priama Diia (Action directe) [1]. Ce syndicat existe toujours ; une nouvelle génération le fait vivre. C'est quelque chose dont je suis fier — des jeunes qui continuent à se battre même dans ces conditions. J'étais également journaliste de gauche et blogueur assez connu.
Une partie importante de la gauche européenne — notamment dans l'État espagnol — a refusé de soutenir la résistance ukrainienne face à l'invasion. Certains sont ouvertement pro-Poutine ; d'autres refusent d'admettre que la Russie est une puissance impérialiste ; d'autres encore invoquent le poids de l'extrême droite dans le gouvernement et dans la société ukrainiens. Pensez-vous que la présence de l'extrême droite soit un facteur déterminant pour décider si l'on doit soutenir un peuple opprimé face à une invasion impérialiste ?
C'est une question très complexe. Lorsqu'un conflit pour la survie nationale éclate, le nationalisme en surgit toujours — plus radical, moins radical, mais du nationalisme. C'est inévitable. En Palestine aussi, il y a beaucoup de nationalisme. Et normalement, dans les guerres de résistance nationale, la partie la plus motivée tend à être le nationalisme le plus radicalisé ou le fondamentalisme religieux. C'est inévitable.
Durant la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de mouvements de résistance contre les envahisseurs allemands étaient dirigés par des éléments nationalistes, voire de droite, qui ne voulaient tout simplement pas voir leur nation occupée — comme en Pologne, par exemple. Et l'exemple le plus classique que la gauche invoque toujours : la résistance du peuple soviétique durant la Seconde Guerre mondiale. Beaucoup ici croient qu'il s'agissait d'une lutte purement antifasciste, idéologiquement communiste. Mais ce n'était pas le cas. Beaucoup de soldats soviétiques, interrogés pendant ou après la guerre, disaient qu'ils se battaient pour la patrie, pour la Russie. La propagande soviétique pendant la guerre ne reposait pas sur le communisme, le socialisme ou la révolution. Au contraire, cela était dissimulé, car de larges secteurs étaient déçus par la politique de Staline ; ce qui motivait les gens à se battre, c'était la défense de la patrie. La propagande soviétique s'appuyait fortement sur le nationalisme et le chauvinisme russes, invoquant l'empire russe, les tsars, les héros mythiques de la Russie ancienne. Il n'existe jamais de lutte pure.
Il est aussi quelque peu hypocrite que dans ces conflits, le nationalisme de l'opprimé soit toujours présenté comme le problème, tandis que celui de l'envahisseur échappe à toute critique — alors que l'invasion se fait elle aussi sous une bannière nationale.
Quels arguments avanceriez-vous à ces secteurs pour les amener à soutenir la résistance ukrainienne ?
Il faut d'abord examiner leur motivation réelle pour refuser ce soutien. Je vois que pour beaucoup, ne pas apporter ce soutien est une tentative d'affaiblir l'OTAN — l'ennemi contre lequel ils et elles se battent depuis des décennies. Lorsqu'un conflit de ce type surgit, et que l'agresseur n'est pas l'Occident, pas l'OTAN, mais un impérialisme qui s'oppose à l'OTAN, il devient très difficile de changer de point de vue et d'adapter sa posture à une réalité transformée. Beaucoup d'organisations ne veulent tout simplement pas évoluer avec les transformations du réel ; elles préfèrent conserver de vieilles positions qui ne correspondent plus aux défis d'aujourd'hui.
Alors : pour affaiblir l'OTAN et l'impérialisme occidental, quel prix sont-ils et elles prêts à payer — hypothétiquement ? Il n'y a aucune garantie que cela fonctionnerait ; en cas d'occupation de l'Ukraine, l'OTAN pourrait même en sortir renforcée. Chacun·e doit se poser la question : l'occupation de l'Ukraine est-elle un prix acceptable pour affaiblir l'OTAN ? Si l'occupation de l'Ukraine et l'élimination de sa culture, de sa langue, de son identité nationale — si cela est acceptable, alors qu'est-ce qui l'est d'autre ? L'occupation des pays baltes est-elle également acceptable ? Et quoi encore ? Jusqu'où peut-on accepter cela ? Chacun·e doit se poser cette question : où est la limite ?
L'héritage staliniste dans les partis de gauche a sans aucun doute joué un rôle important dans le refus de soutenir la résistance ukrainienne. Le stalinisme, plutôt que de rompre avec le passé impérialiste de la Russie, l'a en réalité renforcé. Quel poids pensez-vous que l'héritage staliniste exerce sur la gauche européenne ?
En Europe du Sud, cet héritage stalinien est encore plus fort que dans d'autres régions d'Europe, car pendant la Guerre froide, les partis communistes étaient parmi les forces de tête dans la lutte contre les dictatures, contre l'impérialisme, contre la réaction. Et ainsi, même des organisations qui n'ont plus grand-chose à voir avec le stalinisme aujourd'hui ressentent encore cette influence — c'est une sorte d'hégémonie.
Ici, le stalinisme est associé à la lutte pour la liberté, contre l'oppression et la dictature. Mais dans nos régions, le stalinisme a apporté de grandes souffrances au peuple ukrainien et à d'autres peuples — au peuple du Kazakhstan, aux peuples baltes, aux nations d'Europe centrale [2]. C'est cette expérience qui doit être la référence première — penser aux peuples, pas à sa propre identité politique. Car à quoi sert la politique ? La politique doit servir les peuples, les gens. Pas pour se sentir supérieur, pas pour se sentir plus progressiste que les autres. Si la politique de quelqu'un prime sur la souffrance d'un peuple, c'est une politique fausse — une politique qui aide l'oppresseur, et non les peuples.
Comme vous le dites, le stalinisme a joué un rôle absolument réactionnaire dans toutes les anciennes républiques soviétiques. En Ukraine, l'exemple le plus évident est l'Holodomor — toute la misère et la faim auxquelles il a soumis le pays. Pendant longtemps dans ces régions, depuis la chute du mur de Berlin, personne n'a voulu entendre parler du socialisme, car le stalinisme en a souillé le nom ainsi que ce qui aurait dû être une société d'émancipation, de libération, de destruction de toute oppression et de toute exploitation. Étant donné que l'avenir de l'Ukraine se discute entre le Kremlin et la Maison Blanche, et que Zelensky refuse également de se détacher de l'Union européenne et de l'OTAN, pensez-vous qu'il soit possible que le socialisme réapparaisse comme quelque chose de désirable en Ukraine ?
La question du socialisme ne disparaîtra jamais tant que les classes sociales existeront. C'est une évidence. Mais en tant que marxistes et matérialistes, nous devons aussi comprendre quelque chose sur les sociétés d'Europe de l'Est : après l'échec du projet soviétique, du socialisme autoritaire, la réaction en a profité et parler de socialisme devient un tabou pendant un certain temps, tant que le traumatisme persiste. Et quand les gens de gauche ici en Europe occidentale parlent du fait qu'il y a un gouvernement réactionnaire en Ukraine — que peut-on attendre ? Après l'échec du socialisme avec toutes ses contradictions, on ne peut évidemment pas s'attendre à un boom des mouvements révolutionnaires. L'Ukraine n'est pas une exception. Dans tous les pays d'Europe de l'Est ayant vécu l'expérience soviétique, la droite continue de gouverner — sans exception.
Il y a une hégémonie de droite. Il faut au minimum un changement de génération. Mais la guerre d'aujourd'hui ne nous rapproche pas de cette perspective — elle nous en éloigne. Car la Russie utilise aussi beaucoup de références à l'expérience soviétique — ils mettent des drapeaux soviétiques sur leurs chars, et ces chars tuent nos soldats, tuent nos civils, détruisent nos villes et villages. Demandez-vous : est-ce que cela accroît ou diminue la popularité du socialisme en Ukraine ? Clairement pas.
En même temps, pendant la guerre, des exemples d'auto-organisation se sont développés — depuis les usines, les quartiers, les syndicats. C'est peut-être une façon de montrer qu'en fin de compte, les seuls en qui on peut avoir confiance, c'est son propre peuple et sa capacité à s'auto-organiser, plutôt que de dépendre d'acteurs extérieurs qui répondent à leurs propres intérêts.
Bien sûr, la lutte sociale, la lutte de classes en Ukraine continue. Il y a des syndicats, des mouvements féministes, un mouvement étudiant, du journalisme indépendant. Tous ces secteurs populaires tentent de contribuer à la lutte contre l'injustice, même pendant la guerre — c'est très difficile. Il y a la loi martiale, des restrictions à la censure, les manifestations sont interdites, les grèves sont interdites. Ce sont des conditions de guerre. Mais malgré tout cela, les secteurs populaires continuent à se battre, à critiquer les politiciens, la corruption, les capitalistes [3].
Pour finir, qu'est-ce qui est nécessaire, selon vous, pour que le peuple ukrainien non seulement expulse l'envahisseur, mais parvienne à une véritable indépendance ? Et quelles perspectives s'ouvrent pour l'avenir de l'Ukraine ?
Avant tout, le peuple ukrainien a besoin de soutien et de solidarité — pas seulement de la part des gouvernements occidentaux, mais aussi de la société civile, en Europe et dans d'autres continents. Nous avons besoin d'être compris. Nous voulons survivre en tant que nation indépendante et pour cela nous avons besoin de soutien, et nous avons besoin que des pressions soient exercées sur l'agresseur.
Pas nécessairement une pression militaire, mais une pression diplomatique. Les mouvements du sud global peuvent faire pression sur leurs gouvernements pour qu'ils ne soutiennent pas l'agresseur et qu'ils coupent les relations commerciales avec lui. Ils peuvent convaincre leurs citoyen·nes — ou les informer — de ne pas servir de chair à canon dans cette guerre. La Russie recrute une quantité énorme de chair à canon en Afrique, en Asie, en Amérique latine. Il existe de nombreuses manières d'apporter son soutien, et cela compte énormément. Même un soutien symbolique est très important pour les Ukrainien·nes. Nous avons besoin d'être compris.
Andriy Movchan est un militant de gauche ukrainien qui vit en exil politique à Barcelone depuis onze ans, ayant été contraint de quitter l'Ukraine après des agressions répétées de l'extrême droite. Il est cofondateur et ancien militant du syndicat étudiant anarcho-syndicaliste Priama Diia (Action directe) et journaliste de gauche. Il est actuellement actif au sein du Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (RESU) [4].
Source : Presente Rojo Número Especial, N.3, February 2026. Published by Corriente Roja / Liga Internacional de los Trabajadores – Cuarta Internacional (LIT-CI).
Available at : www.corrienteroja.net
Traduit de l'espagnol et notes pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78279
Notes
[1] Sur Priama Diia, voir : Patrick Le Tréhondat et Ihor Vasylets, « Ukraine : La reconstruction du syndicat d'étudiants Priama Diia (Action directe) », ESSF, 2025. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74598 ;
et Adam Novak, « Le syndicalisme étudiant indépendant en Ukraine en temps de guerre », ESSF, 2026. Disponible sur :
https://europe-solidaire.org/spip.php?article77701
[2] L'Holodomor (1932-1933) fut une famine provoquée délibérément en Ukraine soviétique sous Staline, qui tua des millions d'Ukrainien·nes. Il est largement reconnu comme un génocide. Sur l'héritage staliniste et ses conséquences politiques, voir : « Collectifs Solidarité d'Ukraine : l'expérience en temps de guerre », ESSF, 2025. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75840 (en anglais).
[3] Sur les organisations de gauche ukrainiennes actives pendant la guerre, dont les Collectifs Solidarité et Priama Diia, voir : Patrick Le Tréhondat, Denys Gorbach et Stéfanie Prezioso, « Ukraine : quatre ans de guerre — soutien à la résistance et à l'auto-organisation populaire », ESSF, février 2026. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78162 (en anglais).
[4] Sur le Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (RESU) et les activités de solidarité associées, voir : Patrick Le Tréhondat, « Je reviens d'Ukraine », ESSF, 2022. Disponible sur :
http://europe-solidaire.org/spip.php?article62528
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Journée internationale des droits des femmes : près de 12 500 femmes tuées par l’occupation israélienne en deux ans
La Journée internationale de la femme est célébrée chaque année le 8 mars. La communauté internationale consacre cette journée à la défense des droits des femmes et à l'amélioration de leur statut. Cette année, cette journée intervient alors que la bande de Gaza est en proie à une guerre génocidaire menée par l'occupant israélien, qui prend pour cible les civils et les biens civils et impose un siège strict qui empêche l'acheminement de l'aide humanitaire. Au cours de ces frappes et crimes incessants, les femmes palestiniennes de Gaza supportent un double fardeau, car elles sont tuées, blessées et déplacées. Elles sont également confrontées à une grave pénurie de nourriture, d'eau et de soins de santé. En outre, beaucoup d'entre elles, en particulier celles qui ont perdu leur soutien de famille, sont contraintes d'assumer la responsabilité de s'occuper de leurs enfants et de leur famille dans des conditions humanitaires extrêmement difficiles.
Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Une Palestinienne à Gaza, mars 2024 © Quds News Network.
Selon les informations reçues du ministère palestinien de la Santé, les attaques militaires israéliennes ont causé la mort de 72 126 Palestiniens qui sont arrivés dans les hôpitaux depuis octobre 2023, dont près de 12 500 femmes. De plus, des femmes ont été directement blessées. Les chiffres disponibles indiquent que les femmes et les enfants blessés représentent environ 40 % du nombre total de blessés, soit 171 809, tandis que leurs souffrances psychologiques et physiologiques se sont aggravées à la suite de la perte d'un membre de leur famille, tel que leur père, leur mère ou leur mari.
Plus de 6 020 familles ont perdu la majorité de leurs membres, et il ne reste généralement qu'un seul survivant, qui est le plus souvent une femme ou un enfant. En outre, 21 193 femmes ont perdu leur mari et sont devenues veuves, et 22 426 pères ont été tués. Cette réalité signifie que des milliers de familles ont perdu leur principal soutien de famille et que les femmes sont désormais seules responsables d'elles-mêmes et de leurs enfants dans des conditions humanitaires et économiques difficiles, ce qui les expose davantage au danger lorsqu'elles cherchent à se procurer de la nourriture et un abri.
Les risques auxquels sont confrontées les femmes dans la bande de Gaza augmentent à mesure que leur capacité à gérer leur vie quotidienne et à subvenir aux besoins fondamentaux de leur famille continue de décliner, en particulier en raison des attaques généralisées contre les secteurs économiques, de la fermeture des installations de production, des dommages causés aux infrastructures, notamment aux réseaux d'eau, d'électricité et d'égouts, de l'interdiction d'entrée du carburant et du gaz de cuisine, et de la perturbation des transports due aux décombres sur les routes.
- Mme (Kh.A) déclare : « Je suis veuve et déplacée, je vis à Mawasi Khan Yunis. J'ai cinq enfants. Mon mari a été tué dans la région orientale de Bani Suhaila alors qu'il se rendait à notre maison pour apporter des provisions à nos enfants en raison du froid extrême de l'hiver. Depuis la mort de mon mari et, avant lui, de mon fils, je suis responsable des enfants, je dois leur apporter de la nourriture et de l'eau, et me rendre dans des associations et des institutions. De plus, je souffre de malnutrition et j'ai besoin de repos, de soins et d'une alimentation saine, mais je dois subvenir aux besoins quotidiens de la maison, me rendre au marché et à la soupe populaire (Tekke), et faire la queue pour obtenir de l'eau, car je suis mère et responsable de mes enfants. »
Les femmes palestiniennes de Gaza vivent dans des conditions tragiques en raison des attaques ciblées contre les habitations et du manque d'abris. Elles sont contraintes de vivre dans des tentes ou des abris qui ne disposent pas des nécessités les plus élémentaires. Leurs souffrances ont été aggravées par l'effondrement des services de santé et le manque de matériel de stérilisation et de soins prénataux, qui ont affecté leur santé physique et psychologique. 75 % d'entre elles souffrent de dépression, 62 % d'insomnie et 65 % d'anxiété et de cauchemars, tout en supportant le double fardeau de s'occuper des enfants et de trouver de la nourriture et de l'eau dans des conditions de déplacement et de pauvreté.
Les femmes enceintes et celles qui viennent d'accoucher souffrent de leur incapacité à fournir des aliments riches en protéines et à obtenir des compléments alimentaires. De plus, les risques pour les femmes malades ont également doublé en raison de la pénurie de médicaments et de fournitures médicales, du manque de personnel médical spécialisé, de l'interdiction d'entrée d'équipements médicaux spécialisés et de la restriction des déplacements des délégations médicales. Cela a directement affecté les femmes atteintes de cancer et d'insuffisance rénale qui sont confrontées à des risques réels pour leur vie, en particulier après la destruction et l'incendie du seul établissement pour les patients atteints de cancer, à savoir l'hôpital de l'amitié turco-palestinienne, la destruction des appareils de dialyse et la fermeture du passage de Rafah, alors que les blessés et les malades attendent d'être autorisés à se rendre à l'étranger pour y suivre un traitement.
Le Centre Al Mezan pour les droits humains dénonce le ciblage et les représailles continus des forces israéliennes à l'encontre des femmes palestiniennes, ainsi que le recours à la violence physique à leur encontre. Il dénonce également l'aggravation délibérée de leurs souffrances en les plaçant dans un environnement difficile et compliqué, en leur imposant de lourdes restrictions de mouvement et en interdisant l'entrée des produits de première nécessité dont elles ont besoin pour vivre, malgré la protection claire et spéciale qui leur est accordée par le droit international.
Par conséquent, le Centre Al Mezan pour les droits humains appelle la communauté internationale à remplir ses obligations, à intervenir d'urgence pour mettre fin au crime de génocide, à contraindre Israël à se conformer aux décisions de la Cour internationale de justice, à mettre fin à la politique de famine, à imposer un cessez-le-feu dans la bande de Gaza et à mettre fin immédiatement au siège imposé sur la bande.
Al Mezan demande la fourniture immédiate d'équipements et d'appareils médicaux dans les centres de santé et les cliniques, la garantie de l'entrée de l'aide et des denrées alimentaires, et la fourniture de carburant, de matériel de laboratoire et de fournitures sanitaires. En outre, le centre appelle les institutions internationales, en particulier celles qui s'occupent des femmes, à intensifier leurs efforts de sensibilisation, de soutien et de mise en lumière de la réalité des femmes dans les territoires palestiniens occupés afin de déterminer l'ampleur des violations et des violences auxquelles les femmes palestiniennes sont exposées.
Traduction : AFPS

À propos des femmes palestiniennes : dignité, endurance, création
Les femmes qui ont survécu aux multiples agressions affrontent une réalité d'une brutalité indescriptible. Des milliers de femmes ont perdu leur maison, leur famille et leurs rêves, et se retrouvent plongées dans une lutte quotidienne pour survivre parmi les ruines. Mais se battent inlassablement pour leurs droits bafoués au quotidien sous le joug de l'occupation. Texte écrit à l'occasion de la journée des droits des femmes, depuis Gaza.
Tiré du blogue de l'auteur.
Pour cette Journée internationale des droits de femmes, célébrée le 8 mars de chaque année partout dans le monde, les femmes palestiniennes malgré leur souffrance dans tous les territoires palestiniens montrent une fois de plus leur capacité à résister contre l'occupation et à jouer un rôle plus important dans la société.
Ces vaillantes et courageuses, présentes sur tous les fronts, qui se battent inlassablement pour leurs droits bafoués au quotidien sous le joug de l'occupation, luttent contre l'oppression, pour l'égalité et la liberté.
Dans un contexte marqué par les guerres, la violence et les événements terribles, les femmes palestiniennes essayent avec une patience extraordinaire et une volonté remarquable de participer à maintenir l'espoir dans une région occupée et dévastée.
Mais en Palestine, cette journée est empreinte de douleur. Les femmes qui ont survécu aux multiples agressions affrontent une réalité d'une brutalité indescriptible. Des milliers de femmes ont perdu leur maison, leur famille et leurs rêves et se retrouvent plongées dans une lutte quotidienne pour survivre parmi les ruines, la souffrance et les blessures.
Ces femmes ont montré, une fois de plus, leur courage et leur détermination lors de cette agression horrible de 30 mois contre la population civile de la bande de Gaza, et lors des attaques sanglantes des colons et soldats en Cisjordanie occupée.
Au cours de ces événements terribles, on peut dire que nous avons appris des femmes comment résister et vivre sous pression sans se plaindre.
Oui, nos femmes sont reconnues par leurs précieuses qualités humaines et professionnelles, pour leur volonté, leur ténacité, leur abnégation, leur acharnement au travail, leur attachement indéfectible à leur terre et à leur patrie, leur patience, leur création et leur dignité, de même que par leur investissement plein et entier dans l'éducation d'une nouvelle génération, déterminée et confiante.
Ces héroïnes des temps modernes, qui n'ont jamais baissé les bras en dépit d'une situation explosive au quotidien, malgré les différentes agressions ravageuses et meurtrières de cet état d'apartheid, l'impitoyable répression de la part des soldats et des colons israéliens, sont aussi des mères extraordinaires. Ignorant la peur, elles protègent leurs enfants contre les balles et les bombes de l'occupant.
Les Palestiniennes sont les piliers de la famille, de la société, et de la Nation. Elles manifestent symboliquement, avec une rare abnégation, d'un lieu de souffrance à un autre, d'un camp de réfugiés à un check-point, d'une ville assiégée à une autre occupée, d'une prison fermée à une prison à ciel ouvert, et d'un quartier dévasté à un autre détruit.
Les femmes sont le début de notre lutte, le titre de notre détermination, l'origine de notre savoir, l'exemple de notre résistance, le chant de notre espoir et le remède à nos blessures.
Elles représentent la richesse de notre terre, la lumière de notre mémoire, l'ange de notre histoire et le symbole de notre paix, le sens de notre identité et la terre de nos ancêtres. Elles incarnent l'avenir de notre grande Palestine de liberté, de paix, d'espoir et de justice.
Les femmes de Palestine méritent tout notre respect. Elles méritent des lois qui améliorent leur statut dans notre pays et pas seulement ce congé d'une journée décidé par le gouvernement palestinien depuis treize-an. Elles méritent notre admiration.
Nous honorons leur héroïsme dans une conjoncture extrêmement difficile, angoissante et funeste, marquée par l'intensification de l'occupation et de la colonisation dans les territoires palestiniens, par la multiplication des agressions israéliennes sanglantes, en particulier contre la bande de Gaza ces dernières années, sans parler des projets régionaux et internationaux qui visent la liquidation de la cause palestinienne et de la situation humanitaire catastrophique dans une bande de Gaza détruite totalement ni de l'absence de perspectives pour toute une population, qui attend toujours une solution politique et la fin de l'occupation.
L'année 2025 a été assombrie par les décès de 3250 femmes et jeunes filles palestiniennes : 3210 d'entre elles ont péri sous les bombardements israéliens dans la bande de Gaza, et 40 ont été assassinées par l'armée d'occupation et les colons en Cisjordanie occupée. Sans oublier les 16000 femmes de Gaza qui ont perdu leurs maris lors de la récente agression terrible et son devenues veuves, et les 20 000 femmes endeuillées après l'assassinat de leurs enfants. À ce lourd bilan macabre s'ajoute la détention, tout aussi intolérable, de plusieurs femmes dans les prisons israéliennes parmi lesquelles figurent des adolescentes mineures, des mères de famille et des jeunes étudiantes.
Où qu'elles soient - en Cisjordanie, dans la bande de Gaza, dans les territoires de 1948 ou en exil - les femmes palestiniennes demeurent plus que jamais déterminées et espèrent, comme toute notre population, des lendemains meilleurs, des lendemains placés sous le signe de la liberté et de la paix, des lendemains de justice. Elles fêtent le 8 mars 2026 dans les larmes, la douleur, la souffrance et la peine. Elles pleurent les morts, elles pensent aux blessés, aux prisonniers et à toute notre population civile qui subit au quotidien un sort effroyable.
La femme palestinienne, qui mène son combat sans relâche, avec une dignité et un courage exceptionnel, est à la fois la mère du jeune assassiné, la femme du prisonnier, la grand-mère des jeunes désespérés. Elle est toujours présente pour soutenir son mari, pour aider ses enfants, pour insuffler de l'espoir et pour participer au développement d'une société en pleine crise.
Elle est fortement investie dans la vie sociale, culturelle et économique et joue un rôle essentiel au sein de la famille, dans les villages, les villes, les camps de réfugiés, les quartiers, les associations, les coopératives familiales et agricoles. Partout, elle fait preuve d'une grande résilience face à la dévastation, elle est un élément majeur de cohésion dans la société palestinienne.
Les statistiques à cet égard sont éloquentes : le nombre de femmes travailleuses a atteint 200.000, 75% des personnes qui fréquentent les universités en Palestine sont des femmes, et le taux de scolarisation chez les jeunes filles palestiniennes dépasse les 96%.
Les femmes de Gaza refusent de céder au désespoir. Beaucoup d'entre elles sont devenues les seuls soutiens de leur famille (60.000 jusqu'en mars 2026 ) et se battent pour subvenir aux besoins de leurs enfants, en créant des opportunités.
Les femmes de Gaza ont développé pendant cette agression horrible avec détermination les principes de la solidarité familiale et sociale avec des projets économiques et sociaux dans les camps de déplacés, dans les centres d'accueil, dans les quartiers dévastés, et devant les immeubles détruits afin d'aider les familles à survivre en leur apportant soutien et soulagement face aux conséquences graves de l'offensive, à l'image de ces femmes bénévoles, dont des veuves, qui mènent une initiative caritative à Gaza pour confectionner du pain et le distribuer gratuitement aux familles déplacées dans les écoles, les quartiers, les abris et les tentes et réaliser des projets éducatifs et de formation.
Ces projets ont montré l'esprit d'initiative et la force extraordinaire de ces femmes créatrices.
La Palestine rend un vibrant hommage à toutes les femmes solidaires de notre juste cause, partout dans le monde, pour leur courage, leur mobilisation et leurs actions diverses de soutien au peuple palestinien dans sa lutte pour la liberté et pour la justice.
Vive les Palestiniennes, vive les femmes solidaires de notre cause. Le combat se poursuit pour une Palestine libre ! Avec une place plus importante pour les femmes.

La dernière guerre menée par Israël aux côtés d’une puissance impériale s’est retournée contre le pays. Celle-ci pourrait en faire autant
Pour la première fois depuis 1956, Israël se bat aux côtés d'une puissance hégémonique occidentale pour un changement de régime dans une guerre dont les répercussions politiques sont loin d'être certaines.
Tiré d'Agence média Palestine.
Le 29 octobre 1956, une force de parachutistes israéliens a atterri au col de Mitla, dans la péninsule du Sinaï. Deux heures plus tard, le porte-parole de l'armée israélienne a publié une annonce triomphante : « Les forces de défense israéliennes ont pénétré et attaqué les unités fedayins à Ras Al-Naqab et Kuntila et ont pris des positions à l'ouest du carrefour de Nakhel Road, près du canal de Suez. Cette action fait suite aux attaques militaires égyptiennes contre les transports israéliens terrestres et maritimes, qui ont tendance à causer des destructions et à priver les citoyens israéliens de leur vie paisible. »
Cette déclaration, rédigée personnellement par le chef d'état-major de l'armée israélienne de l'époque, Moshe Dayan, était presque entièrement fausse du début à la fin. Les parachutistes à Mitla ne combattaient pas les « unités fedayins » palestiniennes, mais les forces régulières de l'armée égyptienne. L'opération n'était pas non plus une réponse aux « attaques égyptiennes » contre les transports israéliens.
Elle marquait plutôt le début d'une guerre lancée par Israël en collaboration avec la Grande-Bretagne et la France, les principales puissances impériales de l'époque. Comme l'a déclaré le Premier ministre israélien David Ben Gourion juste avant l'assaut, l'objectif était de « réorganiser le Moyen-Orient » et de provoquer la chute du président égyptien Gamal Abdel Nasser, dont la politique menaçait les intérêts britanniques, français et israéliens. Selon les archives de l'armée israélienne et du ministère de la Défense, l'invasion de l'Égypte qui a commencé au col de Mitla — connue plus tard en Israël sous le nom de guerre du Sinaï et dans le reste du monde sous le nom de crise de Suez — « était unique dans l'histoire de l'État d'Israël » car « deux puissances européennes […] s'y sont jointes dans le cadre d'une opération militaire conjointe avec Israël ».
Pendant des décennies, cela a constitué une anomalie historique. Aujourd'hui, 70 ans plus tard, ce n'est plus le cas. Pour la première fois depuis 1956, Israël est entré en guerre aux côtés d'une grande puissance occidentale — en fait, la plus grande du monde — dont le secrétaire d'État a récemment loué l'héritage impérialiste de l'Occident lors de la Conférence sur la sécurité de Munich.
L'armée israélienne a qualifié l'attaque conjointe avec l'armée américaine de « frappe préventive », mais, comme en 1956, il s'agit là aussi d'un mensonge. Rares sont ceux qui croient sérieusement que l'Iran était sur le point d'attaquer. La guerre actuelle est une guerre de choix, initiée par les États-Unis et Israël, tout comme la campagne du Sinaï avait été décidée à l'avance par les dirigeants israéliens, français et britanniques. En 1956, Israël avait ses propres objectifs : mettre fin aux opérations militaires transfrontalières palestiniennes organisées depuis la bande de Gaza contrôlée par l'Égypte et contrecarrer le renforcement militaire de l'Égypte, reflété dans son accord sur les armes conclu en 1955 avec le bloc soviétique.
Mais avec le recul, il est clair que cette guerre présentait des caractéristiques coloniales indéniables. La Grande-Bretagne s'opposait à la nationalisation du canal de Suez par Nasser, et la France était préoccupée par son soutien aux rebelles en Algérie, alors encore sous domination française. Ben Gourion et Dayan pensaient qu'Israël pouvait exploiter ces considérations coloniales à ses propres fins stratégiques, notamment pour faire avancer le renversement du régime de Nasser.
La guerre actuelle contre l'Iran s'accompagne de ses propres justifications : éliminer les capacités nucléaires et balistiques de l'Iran, mettre fin à son soutien aux mandataires régionaux au Moyen-Orient et, bien sûr, libérer le peuple iranien de son régime oppressif. Mais quelle que soit la réalité et l'urgence de ces préoccupations, on ne peut nier que les États-Unis et Israël partagent des objectifs plus larges, clairement impérialistes : renverser le régime iranien et établir un nouvel ordre au Moyen-Orient.
Il convient de noter que depuis la guerre du Sinaï, il y a 70 ans, Israël a évité de s'engager ouvertement dans les guerres américaines, présentant toujours ses campagnes comme des actes souverains entrepris en son nom propre. En effet, Israël s'est indigné des accusations selon lesquelles il servirait de mandataire aux États-Unis. Même lorsque le Premier ministre Benjamin Netanyahu a déclaré l'été dernier qu'Israël « se battait au nom de la civilisation occidentale », il a continué à prétendre que son pays agissait de son plein gré.
Cette prétendue indépendance a toujours été quelque peu illusoire, car les guerres d'Israël et son occupation vieille de plusieurs décennies dépendent de l'argent, des armes, de la coordination et du soutien diplomatique des États-Unis. Pourtant, les deux gouvernements ont maintenu cette apparence de séparation. Lors des guerres du Golfe de 1991 et 2003, les États-Unis ont tout fait pour éloigner Israël des combats. Même la « guerre des 12 jours » avec l'Iran en juin dernier était ostensiblement une guerre « israélienne », à laquelle Trump ne s'est joint qu'à son dénouement.
Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Cette fois-ci, Washington et Tel-Aviv marchent ouvertement au pas, et leurs objectifs communs vont au-delà de l'établissement d'un nouvel ordre régional. Le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, a récemment fait l'éloge d'Israël, le qualifiant de « partenaire compétent » qui se bat « sans règles d'engagement stupides », contrairement à « tant de nos alliés traditionnels qui se tordent les mains et s'arrachent les cheveux, tergiversant sur l'usage de la force ». Son homologue israélien, Israel Katz, n'aurait pas pu mieux formuler l'éthique de guerre israélienne actuelle.
Si, en 1956, Israël pouvait conquérir seul la péninsule du Sinaï, cette fois-ci encore, il n'avait pas vraiment besoin d'une puissance occidentale pour frapper l'Iran et endommager gravement ses programmes nucléaires et balistiques. Il l'a prouvé en juin dernier. Par conséquent, la décision d'agir conjointement semble précisément liée à des objectifs « plus larges » : un changement de régime et un réaménagement du Moyen-Orient. Il n'est pas certain que ces objectifs puissent être atteints (du moins par le moyen choisi, à savoir les bombardements aériens), mais ce qui est clair, c'est qu'Israël ne dispose pas de la puissance militaire et du capital politique suffisants pour tenter un tel projet seul. Cela ne peut se faire qu'aux côtés d'une puissance mondiale comme les États-Unis, et uniquement par le biais d'une guerre ouvertement impérialiste.
Le pari d'Israël
En 1956, Israël a rapidement remporté la victoire. En cinq jours, il a conquis la péninsule du Sinaï avec relativement peu de pertes. Mais le résultat politique a été tout autre.
Une coalition extraordinaire entre les États-Unis et l'Union soviétique a contraint Israël, la Grande-Bretagne et la France à se retirer, les laissant humiliés. Israël a dû mettre de côté la grande vision de Ben Gourion d'un « troisième royaume d'Israël », proclamée avec le pathos caractéristique à la fin de la guerre. Et surtout, Nasser est sorti victorieux. Au cours de la décennie qui a précédé la guerre de 1967, il est devenu le leader incontesté du monde arabe et l'une des figures les plus éminentes de ce qu'on appelait alors le tiers-monde.
Quelques jours après le début de la guerre actuelle, la République islamique a subi de graves revers, notamment l'assassinat du guide suprême Ali Khamenei. Même si le régime se révèle capable de soutenir un conflit prolongé, la supériorité militaire d'Israël et des États-Unis est absolue : presque tous les pays auraient du mal à rivaliser avec la force combinée de l'armée la plus puissante du monde et de l'armée la plus forte du Moyen-Orient.
La question centrale n'est donc pas seulement de savoir comment la guerre se déroulera sur le plan militaire, mais aussi quelle sera son issue politique. Et là, la situation est beaucoup plus compliquée. Si le régime iranien s'effondre effectivement – ou subit une « vénézuélisation », c'est-à-dire s'il reste formellement intact tout en se pliant aux diktats américains –, Israël revendique une place de choix à la table des négociations pour façonner un nouvel ordre au Moyen-Orient. Un tel ordre, fondé sur l'usage illimité de la force, pourrait accorder à Israël une plus grande latitude non seulement pour « contenir » l'Iran, mais aussi pour accélérer l'annexion de la Cisjordanie et écraser la bande de Gaza. Il est également très probable que le timing de Netanyahu soit lié à son désir d'empêcher toute transition vers une deuxième phase du cessez-le-feu à Gaza. Après que le Premier ministre israélien se soit imposé comme un partenaire aussi intime dans la guerre contre l'Iran, il est difficile d'imaginer comment Trump pourrait le pousser à se retirer de la moitié de la bande de Gaza sans désarmer complètement le Hamas.
Mais si l'objectif plus large échoue, si le régime iranien survit, la décision d'Israël de mener une guerre conjointe avec les États-Unis pourrait se retourner contre lui.
Le soutien de l'opinion publique américaine à la campagne de bombardements est faible, et les détracteurs parlent déjà d'une « guerre israélienne ». Le commentateur de droite Tucker Carlson a fait valoir que « la guerre a éclaté parce qu'Israël le voulait… elle n'a pas éclaté au nom des intérêts de la sécurité nationale américaine ». Le sénateur démocrate Chris Murphy a averti que « l'idée que Netanyahu puisse décider où l'Amérique va entrer en guerre, mettant en danger la vie de centaines, voire de milliers de soldats américains, est effrayante ».
Même le secrétaire d'État Marco Rubio a initialement suggéré que les États-Unis ne s'étaient joints à la guerre que parce qu'Israël avait frappé le premier — une remarque qu'il a ensuite retirée pour s'aligner sur Trump, qui s'est empressé de rejeter cette idée (« Si quoi que ce soit, c'est moi qui ai peut-être forcé la main à Israël »). Si la guerre ne parvient pas à atteindre ses objectifs et entraîne des dizaines de victimes américaines, Israël pourrait bien devenir le bouc émissaire des États-Unis.
En Israël, les responsables ont salué les propos virulents contre l'Iran tenus par les États du Golfe qui ont été attaqués, notamment l'Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, le Koweït et Bahreïn, y voyant un signe de convergence des intérêts contre l'ennemi commun, l'Iran. Mais cela pourrait être une lecture erronée de la réalité.
Un commentateur saoudien s'est récemment plaint sur Al-Araby que l'Iran attaquait des cibles dans les États du Golfe voisins au lieu de frapper plus fort Israël, citant une frappe à Beit Shemesh comme exemple d'attaque iranienne réussie. En d'autres termes, le « partenaire saoudien » auquel aspire Israël souhaite davantage de victimes israéliennes. Un autre commentateur saoudien a déclaré à Al Jazeera que malgré sa colère envers l'Iran, le royaume « ne peut pas se joindre à une attaque israélienne ». À l'heure actuelle, l'Iran semble parier que ses attaques contre les États du Golfe, ainsi que la fermeture du détroit d'Ormuz — malgré le sentiment négatif que ces actes suscitent dans le monde arabe — pousseront ces États à exhorter les États-Unis à mettre fin à la guerre. Cela semble logique ; en effet, le Qatar et les Émirats arabes unis feraient pression sur Trump pour qu'il mette fin à la guerre le plus rapidement possible. Les États du Golfe sont peut-être en colère contre l'Iran, mais ils pourraient également reprocher à Israël d'avoir déclenché cette guerre.
Si la guerre prend fin sous le poids de ces pressions, l'Iran aura du mal à crier victoire après avoir subi de lourdes pertes. Mais l'image d'Israël en tant qu'État tout-puissant au Moyen-Orient pourrait s'en trouver affaiblie plutôt que renforcée. Après tout, il aura déployé toute sa puissance militaire, mobilisé son grand allié américain, et n'aura toujours pas atteint ses objectifs politiques.
Moins d'une semaine après le début de la guerre, il est impossible de parler de « l'après-guerre ». Pour l'instant, on peut dire qu'Israël a défié une pratique vieille de 70 ans, s'associant à la plus grande puissance impériale du monde et menant ouvertement la guerre à ses côtés. Cela peut sembler être un pari stratégique, mais le fait qu'Israël ait choisi d'effacer la distance qui le séparait des États-Unis — perçus comme la principale source d'instabilité dans la région par de nombreux pays arabes — pourrait finalement se retourner contre lui.
Traduction pour l'Agence Média Palestine : L.D
Source : +972 Magazine

Mettre fin à l’impunité d’Israël : le groupe de La Haye réunit 35 pays pour agir concrètement
L'Afrique du Sud et la Colombie, coprésidentes du Groupe de La Haye, ont convoqué une réunion d'urgence sur la situation en Palestine à La Haye le 4 mars 2026. À ce jour, 35 États d'Amérique latine, d'Afrique, d'Asie et d'Europe ont confirmé leur participation. Par ailleurs, un Congrès des peuples organisé par la société civile se tiendra le 7 mars à Amsterdam en présence de nombreuses personnalités.
Tiré d'Agence média Palestine.
Créé en janvier 2025 durant le génocide à Gaza pour coordonner des actions gouvernementales concrètes visant à mettre la pression économique et politique sur Israël, le groupe de La Haye convoque une réunion d'urgence le 4 mars dans la ville hôte des institutions de droit international : « Alors qu'Israël étend unilatéralement sa présence illégale en Cisjordanie occupée à travers des mesures largement condamnées comme une annexion de facto et restreint encore une fois sévèrement l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza […] l'Afrique du Sud et la Colombie, en tant que coprésidentes du Groupe de La Haye, réuniront des gouvernements du monde entier à La Haye le 4 mars 2026 afin de promouvoir une action étatique coordonnée et concrète pour mettre fin à l'impunité, réduire la complicité et faire respecter le droit international. »
Pas moins de 35 pays ont confirmé leur présence à cette réunion, parmi lesquels la Chine, le Brésil, le Chili, Cuba, l'Uruguay, l'Espagne, la Suisse, la Suède, le Danemark, la Norvège, l'Egypte, la Malaisie, l'Indonésie, le Qatar, l'Arabie Saoudite, l'Algérie ou encore la Tunisie. La réunion se déroulera en présence des ambassadeurs de ces États à la Haye mais aussi auprès de la Cour internationale de justice (CIJ) et de la Cour pénale internationale (CPI). La rapporteure spéciale de l'ONU sur les territoires palestiniens a également annoncé son soutien au groupe de La Haye. « L'heure est venue d'un multilatéralisme décolonisé, fondé sur des droits et des obligations universels, appliqué avec intégrité et exempt de deux poids, deux mesures. Puissent les États européens et arabes se joindre à cet effort indispensable », a écrit Francesca Albanese sur son compte X.
Une alternative au Board of peace colonial de Trump ?
Le groupe de La Haye se présente comme une plateforme de coordination d'action des États, réunissant des gouvernements attachés à la défense du droit international ; une sorte d'alternative au « Conseil de la paix » de Donald Trump vu comme une offensive néocoloniale du président des États-Unis pour miner et saper l'autorité du droit international et des Nations Unies. Il est intéressant de noter que certains des pays présents lors des réunions du groupe de la Haye sont également membres du Conseil de la Paix de Donald Trump comme le Qatar, l'Arabie Saoudite, l'Egypte ou l'Indonésie. Dans les couloirs de la diplomatie internationale, on appelle cela multi-track diplomacy, une stratégie à plusieurs voies visant à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et qui démontre l'hésitation de ces pays à se ranger corps et âme derrière Washington et Israël, en explorant différentes stratégies diplomatiques sans compromettre l'une ou l'autre.
La réunion du 4 mars est la quatrième grande rencontre organisée par le Groupe de la Haye qui a déjà coordonné trois conférences majeures à La Haye, Bogota et New York durant l'année 2025. Son but : « passer des paroles aux actes et préserver l'intégrité du système juridique international ». Plusieurs gouvernements participants ont depuis commencé à appliquer leurs obligations légales au niveau national. Le groupe liste les mesures suivantes : interdiction des exportations militaires et à double usage vers Israël, refus des transferts d'armes israéliennes dans les ports, interdiction des navires transportant des armes vers Israël sous pavillon national, révision des contrats publics afin d'empêcher les institutions et fonds publics de soutenir l'occupation illégale d'Israël, poursuite en justice pour les crimes internationaux et soutien à la compétence universelle pour que les auteurs de ces crimes soient tenus responsables.
La réunion du 4 mars 2026 portera sur l'évaluation de la mise en œuvre de ces mesures annoncées et étudiera des propositions visant à « renforcer les mécanismes transnationaux de répression nécessaires pour s'attaquer aux facteurs matériels qui facilitent le génocide et les crimes de guerre ».
Parallèlement à cette réunion, un évènement se tiendra à Amsterdam le 7 mars à l'initiative d'organisations de défense du peuple palestinien issues de la société civile internationale. Intitulé La Nakba n'a jamais pris fin – Congrès des peuples en soutien au Groupe de La Haye, il réunira des personnalités comme la militante écologiste Greta Thunberg, Francesca Albanese ou l'ancien chef du Parti travailliste britannique, le député Jeremy Corbyn.

Les États-Unis et Israël nous entraînent dans une barbarie suicidaire
Alors, nous y voilà. C'est le plongeon fatal dans l'abîme que les puissances occidentales ont obstinément creusé au fil des dernières décennies. Le cap de la barbarie est définitivement franchi, avec l'insouciance meurtrière de ceux qui ne comprennent pas bien le chaos historique qui se prépare. L'ancien ordre qui faisait le pari du droit contre la force brute, vient brutalement d'achever de s'effondrer sous nos yeux en 2026. Cette nouvelle guerre est celle de trop : par son ampleur et sa nature, elle annonce un tournant majeur dans l'histoire des relations internationales.
06 mars 2026 | tiré d'Élucid.media
https://elucid.media/democratie/les-etats-unis-et-israel-nous-entrainent-dans-une-barbarie-suicidaire
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Que les choses soient claires : personne ici ne prétendra que la République islamique d'Iran est une démocratie modèle. Les atteintes aux droits de l'homme, multiples, systématiques, documentées, qui jalonnent l'histoire de ce pays, sont indéniables et condamnables. Mais ce constat, aussi accablant soit-il, ne saurait servir de blanc-seing à une opération dont les implications dépassent infiniment le cadre d'un conflit entre d'une part l'Iran, et d'autre part Israël et les États-Unis.
Tout est insensé dans ce qui se déroule sous nos yeux. Les agresseurs, qui se présentent en victimes, ne prennent même plus la peine de s'encombrer de propagande pour emporter l'adhésion populaire à une guerre qui affectera pourtant, profondément et durablement, les populations occidentales dans les années à venir. Ils font ce qu'ils veulent, pour la simple et bonne raison qu'ils peuvent le faire, et parce que nous les laissons faire.
Nous venons de glisser dans un monde parallèle : celui de la violence brute, hors du droit et de la raison, dans une vision stratégique enfantine déconnectée des véritables enjeux politiques, économiques, et sociaux.
Dans cet article important, nous tenterons de dresser une analyse de la situation, pour contrebalancer le narratif médiatique dominant, complaisant quand il n'est pas ouvertement malhonnête. Les choses restent nébuleuses et évoluent à une vitesse vertigineuse. Mais il est fondamental de comprendre, dès aujourd'hui, ce qui se joue, et de s'y préparer.
I. Une opération d'une violence rare : « Couper la tête du serpent » ?
L'opération militaire « Epic Fury » (Fureur Épique, alias « La paix par la force ») a débuté le 1er mars 2026, avec un objectif pour le moins bancal et fluctuant, comme l'a rappelé Mark Warner, le principal démocrate du Comité du renseignement du Sénat : « Il s'agissait de la capacité nucléaire iranienne, quelques jours plus tard, il s'agissait de détruire les missiles balistiques, c'était alors — selon les propres mots du Président — un changement de régime... et maintenant on entend dire qu'il s'agit de couler la flotte iranienne. »
C'est au final une « neutralisation » du commandement stratégique du pays qui nous a été dévoilée ce weekend, les responsables israéliens et américains ayant employé le terme de « décapitation » (« couper la tête du serpent »), pour qualifier la nature de leur mission. La liste des personnes visées et tuées est absolument vertigineuse : le Guide suprême Ali Khamenei, sa fille, son gendre, son petit-fils et sa belle-fille ; le chef d'état-major des armées Abdolrahim Mousavi ; le ministre de la Défense Aziz Nasirzadeh ; le chef du renseignement de Khatam-al Anbiya Salah Asadi ; le commandant en chef des Gardiens de la Révolution (CGRI) Mohammad Pakpour ; le chef du bureau militaire Mohammad Shirazi ; le conseiller spécial Ali Shamkhani ; le commandant de la force aérospatiale du CGRI Majid Mousavi ; les responsables de la recherche en armement (SPND) Hossein Jabal-Amelian et Reza Mozafari-Nia.
Au total, près de cinquante personnes ont été tuées dans le cadre de cette seule opération de « décapitation », sans compter les pertes civiles collatérales. Il est d'ailleurs stupéfiant de voir Trump oser déclarer « Il y a de nombreux résultats qui seraient bons. Le numéro un, c'est les décapiter, éliminer tout leur groupe de tueurs et de voyous. »
Cela constitue une forme de violence dont on peine à trouver des précédents dans l'histoire moderne. Il s'agit de l'élimination physique, systématique et coordonnée, de l'ensemble de l'appareil dirigeant d'un État souverain reconnu par les Nations Unies, le tout sans la moindre déclaration de guerre.
L'élément le plus stupéfiant de cette opération, et celui qui en révèle le mieux sa nature profonde, est l'assassinat du Guide suprême Ali Khamenei. Dans la hiérarchie symbolique et religieuse du chiisme, le Guide suprême est bien davantage qu'un chef d'État, sa fonction se rapproche davantage de celle d'une sorte de « pape » que d'un président ; il est aussi reconnu comme étant un descendant direct du Prophète Mahomet. Quels que soient ses crimes, assassiner un tel personnage, ainsi que sa femme et des membres de sa famille, revient à déclencher quelque chose qui dépasse infiniment le cadre d'une opération militaire classique.
Khamenei en avait d'ailleurs parfaitement conscience. Il aurait pu s'enfuir (c'était son plan B en cas de chute du régime), mais selon les informations disponibles, il aurait refusé de partir et même de s'abriter dans un bunker. D'après le Financial Times, « Khamenei […] ne vivait pas caché. [… Il] avait évoqué publiquement la possibilité d'être tué. […] Certains experts affirment qu'il s'attendait à devenir un martyr », ce qui est finalement peu surprenant pour un haut-leader du chiisme, qui valorise le martyr, a fortiori de la main de l'ennemi ultime en plein ramadan.
Sa fonction hautement symbolique décuplant l'impact de son assassinat sur la communauté chiite mondiale, Khamenei a probablement fait de sa mort une arme politique et religieuse contre l'Occident. C'est un assassinat d'autant plus inepte que Khamenei, âgé et souffrant d'un cancer, avait une espérance de vie limitée.
La (dé)raison de la guerre
Mais alors pourquoi cette opération destructrice intervient maintenant ? Qu'est-ce qui a justifié ces bombardements illégaux, sans déclaration de guerre ni sommations ?
Intéressons-nous au timing de l'attaque. Des négociations entre l'Iran et les États-Unis étaient en cours à Oman et avaient considérablement progressé au cours de la semaine précédant les frappes. Le vendredi 27 février, le ministre des Affaires étrangères d'Oman avait indiqué que « les négociations ont jusqu'à présent permis des progrès substantiels, importants et sans précédent », et qu'« un accord était à portée de main ». Celui-ci a évidemment été « consterné » par les bombardements commencés le lendemain, alors même que le prochain cycle de négociation avait été fixé par les parties, et devait se dérouler la semaine suivante.
Cet accord prévoyait des concessions majeures de l'Iran : la destruction de leur stock d'uranium enrichi actuel, l'interdiction de tout futur stockage d'uranium enrichi sur le territoire iranien, la limitation des centrifugeuses, l'engagement de ne plus poursuivre qu'un programme nucléaire civil, et la reprise des inspections de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique). Autrement dit,l'Iran était sur le point de céder sur l'essentiel de ce que les Occidentaux réclamaient.
Lancer une guerre au moment où un accord historique est sur le point d'être conclu défie toute logique, sauf si on admet que le nucléaire n'était manifestement pas au centre des préoccupations réelles. L'objectif était autre. Selon les informations disponibles, ce serait le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui aurait initialement poussé à l'action lors d'une réunion au Bureau Ovale le 11 février 2026, dans l'objectif de saboter les négociations nucléaires américano-iraniennes en cours.
Selon Axios, la décision finale de l'attaque avait été prise lors d'un appel entre Trump et Netanyahu le 23 février 2026, soit 5 jours avant. Netanyahu y avait partagé l'information cruciale que « Khamenei et ses conseillers se réuniraient en un seul lieu le samedi matin 28 février ».
Les pourparlers de Genève ne visaient « qu'à laisser passer le temps jusqu'à la nouvelle date de frappe, en faisant croire sciemment aux Iraniens que la diplomatie restait la voie principale de Trump ».
Ce qui étonne, c'est que Trump a délibérément ignoré les avertissements de ses conseillers militaires, notamment ceux du général Dan Caine sur les lourdes pertes américaines prévisibles et la déstabilisation régionale que cela risquait d'engendrer. Pire encore, pour aller dans le sens de la volonté israélienne, Trump est allé jusqu'à déformer l'évaluation du général Caine en la présentant comme l'annonce d'une « victoire facile » sur son réseau Truth Social.
Dès lors, il apparait évident que l'objectif d'Israël est avant tout la destruction, sinon de l'État iranien lui-même, du moins de toute forme de menace militaire que pourrait représenter l'Iran.
C'est une vision existentielle, qui anime la politique israélienne depuis le début, et qui rend illusoire toute tentative de paix. Le fait que Donald Trump emboîte le pas, suivant son allié dans cette impasse mortifère alors qu'il n'en a guère intérêt, dépasse l'entendement. Mais nous y reviendrons.
La paix n'est en aucun cas la finalité de cette attaque. C'est d'autant plus évident dès lors que tous les responsables iraniens avec lesquels des négociations étaient en cours ont été assassinés. A travers cette opération, le message envoyé au monde entier est le suivant : négocier avec les États-Unis est dangereux, puisque les négociations ne sont qu'une ruse destinée à abaisser la garde de l'adversaire avant de le frapper.
II. Droit de la guerre : place à la barbarie Une prohibition millénaire de l'assassinat et de la perfidie
Imaginons un instant que, pendant des négociations, l'Iran ait envoyé des drones et assassiné le président Trump, la moitié du gouvernement américain, les chefs d'état-major, le directeur de la CIA, quelques gouverneurs, et en prime, George Bush dans son ranch et Bill Clinton chez lui. Imaginons ensuite que, le lendemain, l'Iran propose de se mettre autour d'une table pour négocier un cessez-le-feu. Que dirait-on ? Comment le monde réagirait-il ? La réponse est claire : ce serait considéré comme un acte de barbarie absolue, un casus belli justifiant une riposte totale, une violation de toutes les normes de civilisation.
Dès l'Antiquité, il existait une distinction entre tuer un ennemi au combat et l'assassiner par ruse ou traîtrise. Cicéron évoquait l'idée que même envers l'ennemi, certains devoirs subsistent, et que la guerre doit être menée avec une certaine bonne foi. « Il est aussi des devoirs à remplir envers ceux de qui nous avons reçu quelque injure ; car la punition et la vengeance ont des bornes. »
Ces principes seront repris et systématisés au fil des siècles, jusqu'à Hugo Grotius, souvent considéré comme le père du droit international, qui, dans son ouvrage de 1625 Du droit de la guerre et de la paix, expliquait qu'on pouvait tuer, mais jamais par perfidie, ou en rompant un engagement. On en retrouve même la trace dans les Instructions de 1863 du Président Lincoln pour les armées en campagne des États-Unis (Lieber Code) :
« Le droit de la guerre n'autorise pas de proclamer un individu appartenant à l'armée hostile, ni un citoyen, ou un sujet du gouvernement hostile, un hors-la-loi pouvant être tué sans procès […] pas plus que le droit moderne de la paix […] Les nations civilisées regardent avec horreur les offres de récompenses pour l'assassinat d'ennemis comme des rechutes dans la barbarie. »
Aux États-Unis, l'assassinat est d'ailleurs toujours prohibé parl'Executive Order 12333 de Ronald Reagan. Ces règles seront finalement encadrées dans le droit international contemporain à travers :
• les Conventions de La Haye de 1899 (22 et23b) : « Les belligérants n'ont pas un droit illimité quant au choix des moyens de nuire à l'ennemi. […] Il est notamment interdit : […] de tuer ou de blesser par trahison des individus appartenant à la nation ou à l'armée ennemie. »
• et les Conventions de Genève de 1949 (Protocole I) : « Article 37 - Interdiction de la perfidie. Il est interdit de tuer, blesser ou capturer un adversaire en recourant à la perfidie. Constituent une perfidie les actes faisant appel, avec l'intention de la tromper, à la bonne foi d'un adversaire [comme par exemple] a) feindre l'intention de négocier ».
Ces règles existent depuis des siècles pour une bonne raison : elles sont le dernier rempart pour éviter que l'Humanité ne sombre dans la barbarie. Sans un minimum de confiance entre dirigeants, il n'y a tout simplement pas de paix possible.
Après 1945, l'Humanité s'était engagée dans un projet de construction d'un ordre international destiné à éviter cette barbarie. La Charte des Nations Unies pose, dès ses premiers articles, le principe fondamental de l'interdiction du recours à la force dans les relations internationales. Le crime d'agression (le fait pour un État d'attaquer un autre État souverain sans mandat du Conseil de sécurité et en dehors du cadre de la légitime défense) est considéré, depuis les procès de Nuremberg, comme le « crime suprême » :
« La guerre est un mal dont les conséquences ne se limitent pas aux seuls États belligérants, mais affectent le monde tout entier. Déclencher une guerre d'agression n'est donc pas seulement un crime d'ordre international ; c'est le crime international suprême, ne différant des autres crimes de guerre que du fait qu'il les contient tous. » [Jugement du tribunal de Nuremberg, 1946]
Ce qui se joue dans cette guerre contre l'Iran, c'est à l'inverse une lecture totalement enfantine du monde. Une régression vers un schéma très américain où il y a « le gentil » et « le méchant », et où il suffit de tuer le méchant pour que tout s'arrange. Cette « Géopolitique Walt Disney » est une conception manichéenne, appliquée à des problèmes d'une complexité vertigineuse. L'Iran est un pays de 90 millions d'habitants avec une société complexe, une histoire millénaire et des dynamiques internes qui échappent largement à la compréhension des commentateurs occidentaux. Nous vous renvoyons à notre entretien de 2025 avec Thierry Coville particulièrement éclairant sur ce point :
Tout ceci est mis de côté, et remplacé par un récit simple et confortable, ou nos intérêts matériels et la bonne morale se rencontrent mécaniquement, et où parfois, la seule conviction d'être les ambassadeurs du bien et de la vérité sur terre suffit à faire couler le sang.
La barbarie, dans son sens le plus clair, désigne un état où la seule loi qui s'applique est celle du rapport de force. Si l'on accepte qu'un État puissant puisse décider unilatéralement d'éliminer les dirigeants d'un autre État sans déclaration de guerre, sans mandat international et sans aucune forme de légitimité juridique, alors plus que le droit international, c'est la civilisation qui s'effondre.
« On le fait parce qu'on le peut » : même plus besoin de propagande !
On est passé d'un monde où la propagande était nécessaire pour justifier la guerre à un monde où on ne voit même plus le problème. En 1991, pour déclencher la guerre du Golfe, les Américains avaient eu recours à des agences de relations publiques pour fabriquer l'histoire des couveuses de bébés koweïtiens. L'opinion publique américaine ne voulait pas de cette guerre ; il fallait la convaincre. Lors du bombardement de Belgrade, lors de la guerre d'Irak de 2003, il y avait encore des efforts de propagande, des gros mensonges, des tentatives d'au moins respecter les apparences. Aujourd'hui, ce n'est visiblement même plus nécessaire. Le changement de mentalité est tel que la déshumanisation de l'adversaire est totalement intériorisée.
Cette déshumanisation s'accompagne d'une duplicité confondante. D'un côté, on pleure à raison le sort des femmes iraniennes, injustement traitées, et de l'autre on se cache les yeux lorsque des processus de paix, sabotés au grand jour, risquent de conduire à la guerre civile.
En outre, les violations dans cette affaire ne se limitent pas au droit international. Le droit constitutionnel américain lui-même a été bafoué. La Constitution des États-Unis dispose que le Congrès doit approuver toute entrée en guerre : le « War Powers Act » des années 1970, adopté après le traumatisme du Vietnam, exige au minimum une information du Congrès dans les 48 heures suivant le déclenchement d'hostilités. Rien de tout cela n'a été respecté.
Les briefings du Pentagone au Congrès ont contredit les affirmations de la Maison-Blanche concernant l'existence d'une menace imminente iranienne. Le Pentagone a explicitement affirmé que l'Iran ne préparait aucune frappe contre les intérêts américains et n'attaquerait pas les États-Unis à moins qu'Israël ne frappe en premier. La CIA et le Pentagone avaient d'ailleurs alerté sur les hauts risques de l'attaque, avertissant que le changement de régime ne fonctionnerait probablement pas, et qu'il y avait de graves conséquences imprévisibles qui pourraient faire dégénérer de manière incontrôlable au Moyen-Orient.
Tous les voyants étaient au rouge : pendant que le vice-président JD Vance plaidait pour une stratégie de type « frapper fort et vite », Tucker Carlson de son côté avait rencontré Trump à trois reprises pour argumenter contre la guerre, citant les risques pour le personnel américain, les prix de l'énergie et la dépendance problématique des États-Unis à l'égard d'Israël. La CIA anticipait en cas de guerre une succession de « durs à cuire » à la tête de l'Iran, des soulèvements populaires, ou un contrôle pragmatique du pays par les Gardiens de la Révolution. Aucun de ces scénarios n'était de nature à encourager l'action qui a été conduite.
Les communications du président Trump depuis les frappes révèlent sans surprise un brouillard stratégique total. Au Washington Post, l'objectif était la « liberté » du peuple iranien. Au New York Times, il s'agissait de sélectionner de nouveaux leaders. À ABC, il promettait une guerre courte. À Axios, il évoquait des options allant d'une fin rapide à une prise de contrôle totale du pays. Aux dernières nouvelles, il veut désormais une REDDITION INCONDITIONNELLE - mais il avait dit la même chose en 2025...
Pour bien percevoir l'état de déliquescence du pouvoir américain, on peut citerle correspondant d'ABC :
« Le président Trump m'a dit ce soir que les États-Unis avaient identifié des candidats possibles pour prendre le contrôle de l'Iran, mais qu'ils avaient été tués dans l'attaque initiale. "L'attaque a été si réussie qu'elle a éliminé la plupart des candidats", m'a dit Trump. " Ce ne sera personne à qui nous pensions parce qu'ils sont tous morts . Le deuxième et le troisième choix sont morts." »
À côté de Trump, G.W. Bush passerait presque pour un Président honnête et tempéré.
Le camp républicain a rencontré toutes les difficultés du monde à défendre une position cohérente, surtout lorsque l'on sait qu'en 2025 le renseignement américain avait jugé que l'Iran ne fabriquait pas d'armes nucléaires. Le sénateur républicain Lindsey Graham a par exemple déclaré : « C'est une guerre de religion et nous déterminerons le cours du Moyen-Orient pour mille ans. » C'est comme si c'était fait !
Le secrétaire d'État américain Marco Rubio a fini par vendre la mèche, avant de tenter de démentir son propos : « Il y avait absolument une menace imminente. Et la menace imminente était que nous savions que si l'Iran était attaqué — et nous pensions qu'il serait attaqué [ndr. : par Israël] — il s'en prendrait immédiatement à nous. »
Par ailleurs, cela revient donc à qualifier de « menace »… la légitime défense de l'État agressé. Il semble qu'Israël bénéficie depuis longtemps d'une conception bien plus favorable de l'article 51 de la charte de l'ONU, mais bon, après tout, on s'en fiche du droit, ce n'est pas ça qui va chasser « les méchants ».
Du côté démocrate au Congrès, des voix se sont élevées et la question d'un impeachment pourrait sérieusement se poser si les choses tournent mal. La guerre étant manifestement inconstitutionnelle, si la situation venait à se dégrader (inflation, troisième choc pétrolier, problèmes d'approvisionnement et crise économique) la procédure de destitution deviendrait un scénario crédible. Précisions en ce sens que les Démocrates sont sortis effarés du briefing du gouvernement de ce mardi, en constatant que l'exécutif n'avait tout simplement aucun plan.
La question se pose alors de savoir combien de républicains soutiendront dans le futur une guerre manifestement contraire aux promesses de campagne de Trump…
III. Naufrage médiatique complet
Avant de déplorer le traitement médiatique misérable de cette affaire, il faut rappeler le poids de l'Histoire. Depuis le renversement de Mossadeghen 1953 par la CIA et le MI6, qui a brisé la démocratie naissante iranienne au profit des intérêts pétroliers, l'Occident n'a cessé de détruire ce qu'il prétend promouvoir. Le soutien à la dictature du Shah a engendré le ressentiment menant à la Révolution islamique de 1979. Et cette semaine, l'opération de « décapitation » renforce à son tour le réflexe patriotique et étouffe la société civile sous la loi martiale. Chaque intervention est justifiée par les conséquences de la précédente, formant un cercle vicieux où l'Occident sabote, génération après génération, les conditions mêmes de la démocratie iranienne.
Les mêmes causes produisent les mêmes effets, et ces scénarios se retrouvent dans le sillon de toutes les actions impérialistes américaines : Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, etc. On n'apporte pas la démocratie par la guerre. C'est un non-sens, une négation de toute vision matérialiste, historique et anthropologique sérieuse. Il n'y a guère que les néoconservateurs fanatiques à la BHL pour adhérer encore à ces récits puérils et dangereux.
Le Secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a su condamner à la fois les frappes et les actions de représailles iraniennes et appelé à la cessation immédiate des hostilités, dans un communiqué impeccable, qui fait honte à la plupart des leaders européens – à l'exception de l'Espagne.
Parmi les évènements les plus tragiques de cette opération, le bombardement de l'école primaire pour filles Shajarah Tayyebeh, située à Minab, se distingue par son horreur. Des missiles ont détruit l'établissement, tuant entre 165 et 180 personnes, dont des dizaines de fillettes âgées de 7 à 12 ans, et blessant une centaine d'autres. Les images montrant la dévastation puis les funérailles ont fait le tour du monde.
Creusement des 160 tombes pour les fillettes mortes dans le bombardement américain de l'école primaire Shajareh Tayyebeh, située à Minab
Pire encore, les enquêtes ont révélé que la frappe des États-Unis était possiblement due à un renseignement obsolète (une simple carte qui n'avait pas été mise à jour). L'UNESCO a immédiatement condamné la frappe en invoquant le droit international humanitaire, qui interdit formellement les attaques contre les institutions éducatives et les enfants. Malala Yousafzai, prix Nobel de la paix et symbole mondial du droit à l'éducation des filles, s'est dite dévastée et a appelé à la responsabilité et à la désescalade. S'en est hélas suivi la litanie tristement classique d'écoles et d'hôpitaux bombardés.
Et pourtant, la couverture de cette « bavure » a souvent été expéditive dans les médias audiovisuels, et largement minimisée par rapport au catéchisme de rigueur : « nous avons tué le dictateur, les Iraniens pleurent de joie, le régime est en train de tomber et les femmes sont sauvées ».
Manifestation des femmes monarchistes iraniennes avec Meyer Habib le 1er mars 2026 à Paris
La formule la plus martelée était sans doute la suivante : « personne ne pleurera Khamenei » (notons encore l'emploi du registre émotionnel pour toute analyse).
En Occident, peut-être, mais dans le reste du monde, c'est faux.
Ici, un rappel fondamental est nécessaire. En assassinant le Guide suprême, l'opération a transformé ce qui aurait pu rester un conflit géopolitique « classique » en un conflit religieux d'une tout autre nature. C'est là la différence fondamentale avec les bombardements de sites nucléaires menés neuf mois auparavant. Dans le chiisme, le martyre occupe une place centrale, enracinée dans les origines mêmes de cette branche de l'islam, depuis le massacre de Karbala et la mort de l'imam Hussein. La mort de Khamenei résonne dans l'inconscient collectif chiite comme un écho direct de la tragédie fondatrice de Karbala.
Dans les heures qui ont suivi l'opération, au moins trois grands ayatollahs (Naser Makarem Shirazi, qui est une des principales figures religieuses d'Iran, Nouri Hamedani et Kamal al-Haydari) ont lancé des fatwas indiquant que « venger le sang du dirigeant martyr de la révolution [Khamenei] est le devoir religieux de tous les musulmans dans le monde » ; ils visent explicitement les États-Unis et Israël, contre lesquels Al-Haydari a « déclaré le djihad ».
Le drapeau rouge a été hissé sur les mosquées sacrées, signe chiite traditionnel d'appel à la vengeance du sang versé. Ce signal, d'une puissance symbolique considérable, n'a quasiment pas été évoqué dans nos médias. Pourtant, il signifie que l'Occident est désormais aux yeux d'une partie significative du monde musulman chiite, la cible d'un appel à la violence.
Face à cela, le ministre israélien de la Défense a publiquement indiqué que l'armée avait déjà reçu l'ordre d'assassiner le prochain Guide suprême dès son élection ; pour perturber cette dernière, l'armée a d'ailleurs bombardé le bâtiment où étaient comptés les votes. Dès lors, les experts en terrorisme « mettent en garde contre de possibles vagues d'attentats en Europe ». Ce « risque relativement élevé » d'escalade terroriste devrait tous nous alerter.
La communauté chiite mondiale représente environ 200 millions de personnes. Même en supposant que la moitié seulement se sente directement concernée par l'assassinat du Guide suprême, cela représente 100 millions d'individus profondément affectés. Des manifestations ont déjà eu lieu en Iran, mais aussi au Liban, au Yémenhttps://www.letemps.ch/monde/moyeno..., en Irak, à Bahreïn, au Pakistan, et même dans le nord de l'Inde.
En montrant principalement des images d'Iraniens heureux de la mort de Khamenei (ce qu'on comprend bien), les chaines d'information minimisent une part importante de la vérité. L'accent particulier mis sur les célébrations de quelques membres de la diaspora à Washington, Londres et Paris en ce sens est particulièrement manipulatoire dès lors que ce contexte n'est pas posé, et que l'autre versant de la réalité n'est pas dévoilé.
La phrase « personne ne pleurera ces gens-là », répétée dans les médias occidentaux et par d'anciens présidents comme François Hollande, ne tient que dans la bulle médiatique occidentale. Dans le reste du monde, des millions de personnes pleurent et réclament vengeance. Cette déconnexion entre la perception occidentale et la réalité du terrain ne fait qu'aggraver le problème.
Les 27 dirigeants européens, ou du moins les plus importants d'entre eux, le « trio » France-Angleterre-Allemagne, sont incapables de dire une vérité pourtant élémentaire : Israël a agressé l'Iran, tout comme la Russie a agressé l'Ukraine. Mais où sont donc les sanctions contre Israël ?
Cette idée semble être devenue un tabou absolu de tous les médias et de toute la classe politique, de l'extrême droite jusqu'au Parti socialiste. Même les écologistes, autrefois pacifistes, sont devenus les premiers à soutenir la plupart des interventions militaires au nom de « valeurs morales » de façade.
IV. La guerre de trop : l'Histoire entame un bien sombre chapitre L'Iran ne cédera pas facilement
L'Iran n'est pas la Libye de Kadhafi ni un petit régime fragile appuyé sur quelques Bédouins. C'est un pays qui fait 3 fois la taille de la France, la vingtième puissance industrielle mondiale, avec une forte concentration dans le secteur militaire. Si on ne considère que l'industrie militaire des missiles, l'Iran se situe probablement parmi les sept ou huit premières puissances mondiales. L'idée qu'un tel État va s'effondrer simplement parce qu'on a tué quelques dizaines de ses dirigeants relève du fantasme.
L'Iran dispose d'au moins une quinzaine de modèles de missiles différents, produits en série depuis des décennies pour sa défense, son stock étant estimé à 2 500 missiles. Le pays fabrique environ 100 missiles balistiques par mois, contre seulement 6 à 7 intercepteurs du côté américain, une disparité soulignée publiquement par le secrétaire d'État Marco Rubio lui-même.
On assiste à un combat entre des drones iraniens à 20 000 $ contre des missiles américains à 4 000 000 $. L'Iran possède aussi des dizaines de milliers de drones (certaines estimations vont jusqu'à 80 000 drones en stock et une production de 400 par jour), dont l'efficacité a été démontrée par leur utilisation en Ukraine au profit de la Russie.
Le pays dispose enfin d'une vaste population d'ingénieurs, tout à fait capable de soutenir un effort de guerre prolongé. Se poseront, certes, les conséquences de bombardements massifs sur les sites iraniens, qui ne disposent pas d'une grande maîtrise de leur ciel. Mais leur ciel est grand et les armes de précision américaines sont en stock limité. Sauf surprise, c'est une vraie guerre d'attrition qui risque bien de se jouer.
Dès lors, la stratégie iranienne est redoutablement simple : envoyer d'abord un grand nombre de missiles peu coûteux pour forcer l'adversaire à consommer ses intercepteurs Patriot, dont chacun coûte plusieurs millions d'euros, jusqu'à ce qu'au bout de quelques jours,les stocks d'intercepteurs s'épuisent.
La nouveauté ici est que l'Iran emploie des modèles de missiles intermédiaires qui échappent plus facilement aux systèmes d'interception. Des images ont montré des séquences où neuf voire quinze intercepteurs manquent un même missile iranien. Si dix intercepteurs sont gaspillés pour chaque missile lancé, et que l'Iran en envoie une centaine, le calcul est vite fait : en une dizaine de jours, Israël pourrait se retrouver sans intercepteurs et donc à la merci des bombardements.
Les États-Unis ont utilisé bien plus d'intercepteurs Patriot en 3 jours de conflit (800) qu'ils n'en ont fourni à l'Ukraine en 4 ans de conflit. Ils sont donc en train de rapatrier d'Asie leurs moyens de défense pour se protéger, ce qui est en train de créer des tensions avec la Corée du Sud, qui voit s'envoler les promesses américaines de protection, qui avaient tendu ses relations avec la Chine lors de leur déploiement en 2017.
De plus, la géographie joue également en faveur de l'Iran. Déjà, c'est un territoire dont la topographie est particulièrement difficile, avec de nombreux déserts et montagnes. Ensuite, contrairement à l'Ukraine attaquée à sa frontière par la Russie, l'Iran est éloigné de ses agresseurs. Israël est un petit État situé à distance, et les États-Unis doivent projeter leur force à 10 000 kilomètres.
À cette position favorable de l'Iran, il faut ajouter que la République islamique a activé sa doctrine dite de « défense mosaïque décentralisée » (DMD). Le principe, élaboré à partir de 20 ans d'analyse des échecs américains en Irak et Afghanistan : en cas de première frappe décapitant le commandement, des ordres préétablis sont suivis par les unités militaires, qui passent alors en mode autonome et continuent à se battre sans avoir besoin d'ordres provenant d'un commandement central qui n'existe plus (cela ressemble aux protocoles de la « main morte » de la guerre froide). Le ministre des Affaires étrangères a d'ailleurs confirmé que les militaires étaient désormais en autonomie partielle et que le pouvoir politique ne les maîtrisait plus entièrement. Cela signifie qu'il y a actuellement 31 petites armées autonomes en Iran, chacun pouvant déterminer sa stratégie. Les États-Unis ont bien coupé « la tête du serpent » mais c'était l'Hydre de Lerne : quand on coupe une tête, deux nouvelles repoussent. Cette situation rend le conflit extrêmement imprévisible, et surtout historiquement dangereux. Mais c'est ainsi : quand on tue les dirigeants, le pays est moins bien dirigé…
Quid de l'offensive côté Iran ?
La riposte a d'abord visé les bases américaines dans la région, ce qui était prévisible et classique. L'absence de stratégie des États-Unis a fait qu'ils n'ont pu évacuer avant la guerre les 50 000 membres de leur personnel stationnés dans les États alliés. Comme, contrairement à 2025, l'Iran a immédiatement riposté sur les bases, les Américains ont demandé samedi matin à une partie de leur personnel d'aller se réfugier dans des hôtels des villes proches, que l'Iran a alors attaqués. Les Émirats arabes unis ont été particulièrement touchés, dont Dubaï. Ces États se sont retrouvés transformés en zone de guerre sans l'avoir voulu.
Les monarchies du Golfe, qui avaient bâti leur sécurité sur l'alliance américaine, se retrouvent dans une situation critique. L'Arabie saoudite, les Émirats et d'autres États commencent à réaliser que la présence américaine, loin de les protéger, les transforme en paratonnerre non relié au sol : elle attire la foudre sans les en protéger. Les Saoudiens protestent déjà publiquement que « l'Amérique les a abandonnés » : les intercepteurs américains ont été déployés en priorité pour protéger Israël plutôt que leurs alliés du Golfe.
La stratégie iranienne à l'égard des monarchies du Golfe est triple : premièrement, pousser ces États à faire pression sur Trump pour arrêter le conflit ; deuxièmement, se venger de ces États musulmans considérés comme des « infidèles » ayant vendu leur souveraineté aux Américains ; troisièmement, attaquer leur modèle économique. Et de fait, les images de missiles frappant les tours de Dubaï ne constituent pas exactement une publicité pour l'attractivité de la région…
L'économie des monarchies du Golfe est directement impactée. Dubaï, qui a bâti son modèle sur le tourisme, l'exil fiscal et la sécurité, voit sa prospérité sérieusement remise en cause.
L'Ennemi de trop : l'Occident achève son déclin
À force de vivre dans un monde imaginaire, composée de récits fantasmés et enfantins, on en oublie qu'une guerre avec un ennemi aussi stratégiquement positionné que l'Iran emporte des conséquences graves sur le commerce mondial. Disons qu'il ne vaut mieux ne pas y aller avec une économie fragile et dépendante.
Eh oui, l'Iran dispose d'une capacité de nuisance considérable. En premier lieu sur le trafic maritime international grâce à sa position autour du détroit d'Ormuz, par lequel transite 20 % du pétrole mondial et 20 % du gaz liquéfié.
Les gardiens de la révolution ont annoncé avoir fermé le détroit d'Ormuz. On peut palabrer sur le fait de savoir jusqu'où cette fermeture est étanche, mais, même sans fermeture officielle, le détroit est de facto difficilement utilisable. Aucun propriétaire de méthanier ou de pétrolier ne risquera de faire passer son navire dans une zone de guerre. Les assureurs ont déjà cessé de couvrir ces trajets et les compagnies maritimes internationales ont largement suspendu leur trafic dans la région.
Signe de la gravité, les États-Unis ont annoncé qu'ils envisageaient d'escorter militairement les bateaux, et la France a annoncé construire une coalition dans ce même but. La réaction iranienne risque d'être violente, d'autant que le détroit ne fait que 30 km de large et, peu profond, ne permet des voies de navigation que de seulement 3 km dans chaque sens (le détroit est souvent moins profond que le tirant d'eau de 20 m des pétroliers ; même les passages ne font que 50 m de profondeur). Pour finir, les Iraniens ont toujours les moyens de miner les passages du détroit avec leurs 6 000 mines et leur vingtaine de sous-marins.
L'Iran a en outre la capacité d'attaquer les champs pétroliers et les raffineries situées à portée de ses missiles dans les États voisins, voire même d'artillerie. Pour le moment, ces attaques restent limitées, mais elles pourraient s'intensifier considérablement si le conflit se prolonge. La destruction des capacités pétrolières du Golfe provoquerait une crise énergétique mondiale sans précédent. Le conflit s'étendrait forcément, mais Khamenei avait été très clair le 1er février 2026 : « Les Américains doivent savoir que s'ils déclenchent une guerre cette fois, ce sera une guerre régionale. »
Si le conflit dure quinze jours, les conséquences pour l'Europe resteront limitées, mais Trump et son ministre de la Défense évoquent déjà un conflit de quatre semaines, ou huit, ou trois mois, le ministre promettant de semer « la mort et la désolation depuis le ciel, jour après jour. » Si la situation se poursuit, la crise pourrait largement dépasser les chocs pétroliers de 1974 et 1979 qui avaient pourtant profondément marqué les économies occidentales. Et malheureusement, on peine à voir comment tout cela pourrait finir vite et bien, dans la mesure où aucune négociation ne semble possible.
L'arrêt de production de QatarEnergy en raison de l'instabilité régionale a déjà fait grimper les prix du gaz de plus de 80 % en Europe. Ils pourraient finir par atteindre des prix complètement insoutenables, se répercutant de nouveau en Europe sur l'électricité.
On peut bien faire toute la dette qu'on veut pour perfuser les dégâts, ça ne suffira pas à remplir le réservoir d'une voiture ou à faire tourner une usine. L'ironie de la situation est que l'Europe se tourne déjà vers la Russie pour compenser, alors même que le Parlement européen a votéen décembre 2025 l'interdiction des importations de gaz russe d'ici 2027… Comme quoi les valeurs ont leurs limites.
Mais si, en plus, les États-Unis, qui sont déjà à capacité de production maximale, cessent d'exporter du gaz face à une pénurie domestique, et que la Russie nous tourne le dos, l'Europe se retrouverait alors dans une crise majeure. Or, Poutinevient de déclarer que « Des clients ont émergé qui sont prêts à acheter le même gaz naturel à des prix plus élevés, notamment en raison des événements au Moyen-Orient, de la fermeture du détroit d'Ormuz. C'est naturel ; il n'y a pas d'agenda politique — c'est juste du business. » et, au vu du vote du Parlement européen, le gouvernement russe va se réunir prochainement pour discuter de l'arrêt immédiat des exportations de gaz russe en Europe.
Si le conflit escalade, les choses pourraient tourner gravement au vinaigre. Le Yémen, allié de l'Iran, pourrait bloquer le détroit de Bab el-Mandeb, voie d'accès au canal de Suez – impactant l'approvisionnement de l'Europe en… tout. L'Iran pourrait viser les usines de désalinisation qui font vivre l'Arabie Saoudite. Et il a déjà annoncé qu'il pourrait viser la centrale nucléaire israélienne de Dimona. Vont-ils longtemps se retenir si la CIA réussit à déclencher une guerre civile en armant les Kurdes, comme Trump essaie de le faire ? Ou Trump va-t-il se dégonfler et quitter piteusement le conflit en prétendant l'avoir gagné ? Surtout quand vont immanquablement se faire sentir les graves répercussions financières de cette affaire, des capitaux allant fuir les zones à risque, y compris les États-Unis. La mondialisation économique et financière nécessitait absolument une chose : la paix.
La Chine de son côté va se retrouver aussi impactée par le conflit, puisque l'Iran est un carrefour fondamental des « Routes de la soie », par où transite une partie de ses échanges commerciaux. Si un régime pro-occidental venait à s'installer en Iran, il pourrait décider de couper les routes commerciales chinoises en cas de conflit, ce qui représente donc une menace pour la Chine. La perte de contrôle de cette voie, par la guerre ou demain par une exclusion politique, représente désormais un problème de sécurité nationale pour Pékin, incomparablement plus qu'il ne l'était pour les États-Unis.
La Chine ne va donc certainement pas laisser les choses se faire sans réagir. Elle est d'ailleurs déjà en train d'aider discrètement l'Iran, par des livraisons d'armes et de renseignement, surtout satellitaire. Elle pourrait demain faire exactement ce que les Occidentaux font avec l'Ukraine, à savoir, fournir beaucoup plus de matériel et de soutien logistique sans engagement militaire direct. Cela pourrait faire entrer le conflit dans une phase d'attrition prolongée, aux conséquences imprévisibles pour l'ensemble de la région et du monde.
Enfin, une des conséquences les plus immédiates et les plus terrifiantes pour les populations occidentales, nous l'évoquions plus haut, reste le risque terroriste. Les déclarations de djihad lancées par les autorités chiites ne visent pas seulement les États-Unis et Israël. Qui peut croire que la France et les autres pays occidentaux seront épargnés après avoir affirmé leur soutien matériel et moral ?
Une question se pose alors : à quel moment les peuples européens ont-ils été consultés sur une action qui les expose directement à des représailles ? Aucun référendum, aucun vote parlementaire, aucune consultation n'a précédé une opération et des réactions politiques dont les conséquences affectent directement la sécurité quotidienne de centaines de millions d'Européens, et mettent en jeu leur avenir économique et social.
Cette guerre est une impasse à tous les niveaux, et se présente comme le bouquet final d'une civilisation conduite par une politique nihiliste, qui marche sur la tête, comme nous l'a encore récemment expliqué Emmanuel Todd.
Trump, qui se voit comme un deal maker, se retrouve pour la première fois dans une situation où un deal est impossible, car il dépasse désormais de loin le cadre du business. Jusqu'à présent, sa méthode consistait à frapper fort pour forcer la négociation. Mais imagine-t-on seulement les Américains accepter de négocier avec les Japonais deux semaines après Pearl Harbor ?
À ce jour, le triumvirat désigné pour assurer l'intérim du pouvoir iranien, conformément à la Constitution, a sans surprise fermé la porte à toute discussion avec les États-Unis. Le responsable juridique du trio a déclaré sans ambiguïté qu'il était hors de question de négocier.
*
Nous continuerons à suivre de près les évènements sur Élucid, pour vous informer sur ce changement de paradigme majeur. L'époque est pour le moins hallucinante et inquiétante, et plus que jamais l'information est menacée, tandis que nous, citoyens, sommes emportés avec force dans un courant historique qui ne présage rien de bon. Mais comptez sur nous pour ne rien céder à l'absurdité et à la violence. On fera notre part.
P.S. Article édité le 8 mars 2026
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Trump II et la normalisation de la prédation extractiviste
Le second mandat de Trump entérine le basculement du « pacte vert » vers un « pacte brun », transformant l'extractivisme en principe de gouvernement et en levier central de domination géopolitique. Expansion fossile, contrôle des minéraux critiques, diplomatie coercitive et militarisation des approvisionnements s'y combinent au détriment des souverainetés locales et des équilibres écologiques. Ce tournant met à nu la trajectoire du capitalisme contemporain : une fuite en avant fondée sur l'accumulation maximale, la prédation normalisée et la légitimation du pillage à l'échelle mondiale.
6 mars 2026 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/trump-normalisation-predation-extractiviste/
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche marque moins une rupture qu'une clarification brutale. Là où le « pacte vert » – déjà fragile, contradictoire et largement capturé par les intérêts du capital – prétendait concilier croissance, transition énergétique et verdissement de l'économie, Trump II acte un basculement sans fard vers un « pacte brun » : la combustion généralisée, l'extractivisme sans frein et le pillage assumé s'y affirment comme les principes structurant de son action nationale et internationale, désormais débarrassée de tout vernis de durabilité. L'emblématique slogan de la droite républicaine, « Drill, baby, drill », ressuscité par le président étatsunien[1], résume à lui seul cette inflexion : forer, encore et toujours, jusqu'à la dernière goutte de pétrole, jusqu'au dernier gramme de minerai, jusqu'aux derniers espaces non-marchandisés.
Derrière le rejet ostentatoire des réglementations socio-environnementales et l'effacement du terme même de « climat » du discours présidentiel se dessine une stratégie politique et économique cohérente, à laquelle la nouvelle Stratégie de sécurité nationale, publiée en décembre 2025, donne une traduction programmatique. L'énergie et les ressources naturelles y sont explicitement érigées en instruments de puissance, dans un contexte de rivalités géopolitiques exacerbées, de recomposition des rapports de force internationaux et de réaffirmation des sphères d'influence – avec le containment de la Chine comme horizon stratégique ultime.
Dans cette perspective, le négationnisme climatique de l'administration Trump ne relève ni de l'aveuglement idéologique, ni de la simple provocation. Il s'inscrit dans un projet structuré : celui d'un extractivisme expansif revendiqué, qui articule étroitement politique intérieure et projection de puissance, diplomatie coercitive et sécurisation – sinon militarisation – des approvisionnements stratégiques, logique néocoloniale et prédation écologique. L'effacement de l'enjeu climatique n'est pas une omission : il est la condition même d'un impérialisme territorialisé renouvelé, dans lequel l'État ne se contente plus d'arbitrer les flux du capital et du commerce, mais intervient directement pour redessiner les frontières de sa domination et relancer, sous des formes contemporaines, les logiques d'accumulation primitive propres à l'extractivisme (Madriz, 2025).
Pour aller plus loin :« Le capitalisme est un cannibalisme », de Nancy Fraser. Une discussion approfondie
« Drill, baby, drill » : l'extractivisme comme régime de puissance
En janvier 2025, Donald Trump inaugure son second mandat en proclamant un état d'urgence énergétique national. Bien plus qu'un acte symbolique, cette décision donne le coup d'envoi à une offensive totale mêlant démantèlement des régulations socio-environnementales et relance effrénée de la production fossile. Forages offshore, exploitation d'hydrocarbures non conventionnels, multiplication des terminaux d'exportation de gaz naturel liquéfié : l'ensemble de l'appareil énergétique est réorienté vers un horizon unique, celui de la domination énergétique des États-Unis.
De façon délibérée, cette stratégie renverse le Green New Deal de l'administration Biden, moins sur le plan matériel – les années démocrates ayant été marquées par un nombre record de permis d'extraction – que sur le plan politique et discursif. Là où les démocrates enveloppaient l'extractivisme d'un vernis de transition écologique, Trump le dépouille de tout alibi. La promesse est brutale et explicite : faire baisser les prix de l'énergie pour l'électorat populaire et les entreprises, restaurer la rentabilité du secteur fossile et réaffirmer la place de l'énergie comme levier central de puissance géopolitique.
L'état d'urgence énergétique ne se limite toutefois pas à un retour en force des hydrocarbures. Il s'inscrit dans un double mouvement complémentaire : d'un côté, l'expansion sans frein de la production fossile – « drill, baby, drill » – en doublant les exportations de gaz naturel et en démantelant, dans le même temps, les politiques de soutien aux véhicules électriques et à l'éolien offshore ; de l'autre, la sécurisation agressive de l'accès aux minéraux critiques – lithium, cobalt, nickel, cuivre, terres rares – indispensables aux technologies de la transition, à l'industrie numérique et au complexe militaro-industriel. L'objectif est clair : réduire la dépendance des Etats-Unis et devancer la Chine dans la maîtrise des chaînes d'approvisionnement stratégiques.
De fait, cette orientation combine à la fois continuité et rupture avec l'ère Biden. Continuité, d'abord, dans la mesure où les investissements massifs dans les énergies renouvelables reposaient déjà sur une intensification de l'extraction minière et l'extension des frontières extractives. Rupture, ensuite, parce que Trump acte explicitement un rejet frontal des enjeux environnementaux, qui ne sont plus conçus comme des contraintes à aménager, mais comme des obstacles à éliminer. En érigeant l'écologie en ennemi intérieur, il s'impose ainsi comme la figure de proue d'un « populisme extractif » fondé sur l'instrumentalisation des frustrations sociales et la disqualification de la transition énergétique, présentée comme élitiste et responsable de la hausse du coût de la vie[2].
Ce cadrage idéologique ne relève toutefois pas seulement d'une stratégie de politique intérieure. Il s'inscrit, plus nettement que sous l'administration Biden, dans un projet de puissance à vocation expansionniste. Comme le souligne Thea Riofrancos, l'extractivisme ne se réduit pas à une juxtaposition d'opérations sectorielles, mais constitue un régime politique et économique fondé sur l'échange inégal, la hiérarchisation des territoires et l'externalisation massive des coûts sociaux et environnementaux (2025). Trump II en offre une illustration paradigmatique : la transition énergétique n'est pas complètement abandonnée, mais reconfigurée comme instrument de domination, subordonnée aux impératifs de puissance et vidée de toute ambition écologique. L'extractivisme trumpien prend ainsi la forme d'un impérialisme décomplexé, articulant sécurisation coercitive des ressources, expansion des zones d'influence et prédation écologique.
Et cette dynamique est aujourd'hui accentuée par l'essor de l'intelligence artificielle et des infrastructures numériques, dont les besoins énergétiques explosent. Centres de données, réseaux et complexe militaro-industriel sont en train de transformer la tech – longtemps présentée comme solution – en gouffre énergétique qu'il s'agirait de combler au plus vite. Dans ce contexte, le ralliement massif des géants de la Silicon Valley à Trump ne relève pas du hasard : l'accès garanti à une énergie bon marché, aux minerais critiques et la dérégulation du secteur deviennent les conditions de la suprématie technologique et géopolitique des États-Unis, au prix d'un approfondissement des asymétries globales.
Un impérialisme extractif décomplexé : coercition économique, accords asymétriques et sécurisation agressives des ressources
Loin donc de se cantonner au territoire étasunien, l'extractivisme trumpien entend s'exporter et imposer sa logique de prédation aux échelles régionale et mondiale. Chaque relation bilatérale – diplomatique, financière ou sécuritaire –prend la forme d'une transaction agressive conditionnée à l'accès aux ressources naturelles. Droits de douane punitifs, sanctions économiques, accords asymétriques, chantage à l'aide : l'arsenal déployé par l'administration Trump s'inscrit dans une véritable économie politique de la contrainte, où puissance et prédation se confondent pour remodeler les rapports de force mondiaux.
Les accords conclus avec le Pakistan, l'Ukraine, l'Argentine, le Cambodge ou la Malaisie révèlent pleinement cette logique[3]. Tous suivent un schéma similaire : sous couvert de « partenariats stratégiques » ou de programmes de stabilisation macroéconomique (aide financière accordée à l'Argentine de Milei, notamment), ils organisent la captation directe des ressources – minerais critiques, hydrocarbures, terres rares – tout en cantonnant les pays fournisseurs à des positions subalternes dans les chaînes de valeur mondiales. Les investissements promis restent conditionnels et se concentrent presque exclusivement sur l'extraction et les infrastructures d'exportation, rarement sur l'industrialisation locale, consolidant ainsi un contrôle structurel durable sur les territoires et leurs richesses (Madriz, 2025 ; Public Citizen, 2025).
Il ne s'agit pas de partenariats fondés sur le développement ou le partage des bénéfices, mais d'un véritable dispositif de domination au travers d'accords inégaux qui bloquent toute montée en gamme industrielle, toute politique ambitieuse de contenu local et toute souveraineté réelle sur les ressources[4]. Dans ces cas précis, le pouvoir ne s'exerce plus par l'occupation territoriale directe, mais par la maîtrise des flux – minerais, capitaux, technologies, devises. À bien des égards, cet impérialisme contemporain n'a plus besoin d'invasion : il lui suffit de contrôler l'accès aux marchés, aux financements et aux infrastructures stratégiques (Ibid.).
Dans la perspective trumpienne, les conflits eux-mêmes deviennent à la fois prétexte et levier d'accumulation extractive. En Ukraine, l'aide militaire et financière étatsunienne est explicitement conditionnée à un accès préférentiel aux ressources stratégiques du pays. La reconstruction promise ne vise pas le développement, mais une reconfiguration extractive sous tutelle, intégrant l'économie ukrainienne aux chaînes de valeur étatsuniennes selon une logique de dépendance durable (ibid.). Comme le résume Madriz, « pour l'administration Trump, la solidarité avec Kiev n'est rien d'autre qu'une opportunité commerciale, évaluée à l'aune du contrôle des ressources naturelles » (2025).
De même, en République démocratique du Congo, la diplomatie de la paix et les initiatives de stabilisation régionale servent de paravent à la sécurisation des approvisionnements. Les discours officiels sur la gouvernance ou la protection des populations civiles coexistent avec une réalité bien plus brutale : l'instabilité chronique devient une condition fonctionnelle pour accéder à bas coût aux ressources stratégiques. Pour de nombreux analystes critiques, la logique est claire : il s'agit moins d'instaurer la paix que d'étendre une mainmise sur les territoires sous couvert de stabilité. La pacification cesse d'être une fin en soi : elle devient un instrument – pacifier pour extraire, sécuriser pour accumuler (Madriz, 2025 ; Oakland Institute, 2025).
L'intervention militaire au Venezuela en janvier 2026 marque une escalade supplémentaire. Sous couvert de lutte contre le narcotrafic, elle révèle l'ambition des États-Unis de faire main basse sur les plus vastes ressources énergétiques du continent tout en neutralisant toute influence non occidentale dans la région. Plus largement, cette opération s'inscrit dans la réactivation, sous des formes contemporaines, de la doctrine Monroe, visant à asseoir l'hégémonie américaine sur l'hémisphère occidental (Delcourt, 2025). La sécurité invoquée fonctionne ici comme un langage de légitimation, masquant une reconfiguration autoritaire des rapports de force régionaux et une subordination accrue du Venezuela aux priorités stratégiques de Washington. Elle vaut aussi comme un avertissement aux autres pays de la région, rappelant que toute velléité d'autonomie stratégique s'expose à des formes renouvelées de coercition.
Groenland et fonds marins : nouvelles frontières de l'impérialisme extractiviste trumpien
Les visées de Trump sur le Groenland s'inscrivent pleinement dans cette logique de domination hémisphérique. Derrière la remise en cause explicite de la souveraineté danoise se profile une stratégie claire : sécuriser l'accès aux ressources naturelles de l'île et renforcer le contrôle géopolitique d'un espace rendu stratégique par le réchauffement climatique et l'ouverture progressive des routes arctiques. Le Groenland apparaît ainsi comme une nouvelle frontière de l'extractivisme impérial, appréhendé avant tout comme territoire-ressource et point d'appui militaire potentiel. À l'instar d'autres régions riches en matières premières, le pays est intégré à une cartographie mondiale de la prédation, où la souveraineté devient conditionnelle, subordonnée aux impératifs de la puissance étatsunienne, au mépris des équilibres écologiques et des droits des populations locales.
Mais l'offensive extractive des États-Unis ne se limite plus aux continents : elle s'étend désormais aux océans. En avril 2025, Donald Trump a ordonné par décret d'accélérer la délivrance de permis d'exploration et d'extraction dans les eaux territoriales et internationales, défiant ouvertement l'Autorité internationale des fonds marins des Nations unies. Les nodules polymétalliques des grands fonds – riches en manganèse, nickel, cobalt et cuivre et dont la valeur est estimée à 300 milliards de dollars sur dix ans – apparaissent ainsi comme le nouveau butin d'un impérialisme en quête de territoires vierges, destiné à renforcer la position dominante des États-Unis tout en limitant toute avancée chinoise sur ce front extractif (Madriz, 2025).
Cette fuite en avant illustre bien la dimension profondément écocidaire du « pacte brun » : des écosystèmes parmi les plus fragiles et les moins connus de la planète sont livrés à une exploitation industrielle aux conséquences potentiellement irréversibles, la rivalité stratégique servant de justification ultime - être « en avance » à tout prix, quitte à sacrifier les derniers biens communs de l'humanité.
Le capitalisme contemporain mis à nu
Dans la recomposition actuelle des rapports de force internationaux, Trump II n'est pourtant ni une anomalie, ni une parenthèse : il incarne plutôt une phase avancée du capitalisme contemporain – ce « capitalisme de la finitude » décrit par Arnaud Orain (2025, 2026) – où la conscience des limites planétaires ne freine plus l'accumulation, mais en radicalise les formes les plus dévastatrices. La crise écologique cesse d'être une contrainte : elle devient un accélérateur de la course aux ressources.
Dans un monde perçu comme fini – où énergie, minerais, terres et eau ne suffiraient pas à tous – la répartition des ressources ne peut plus être laissée au marché. Elle devient un enjeu de contrôle politique et stratégique, impliquant contrainte, pression diplomatique ou prédation directe. Comme le souligne Orain, ce capitalisme fonctionne désormais en « silos impériaux », chaque bloc verrouillant ses flux vitaux au détriment de la coopération, du droit international et du multilatéralisme.
La politique extractiviste de Trump II – où s'opère une fusion quasi totale entre impérialisme et intérêts du capital – s'inscrit pleinement dans cette logique. La contrainte environnementale n'a plus à être contournée ni masquée : elle justifie l'accélération de l'extraction, l'intensification des rivalités territoriales et la militarisation des approvisionnements. Là où le Pacte vert tentait encore d'euphémiser cette dynamique, le Pacte brun en en embrasse pleinement la brutalité.
Trump ne promet pas de transformer : il promet de prendre. Face à l'épuisement des ressources, au ralentissement de la croissance et aux tensions géopolitiques et technologiques, le capital n'a plus besoin de se parer de vertus écologiques. Il abandonne le langage de la durabilité et fait de la prédation le principe organisateur du pouvoir, structurant les stratégies économiques, géopolitiques et militaires de l'ère Trump II.
Résister à la logique du pillage généralisé
Cette normalisation de la prédation extractiviste marque, à l'évidence, un basculement majeur. En élevant l'accaparement des ressources – y compris les hydrocarbures – au rang d'impératif de sécurité nationale, la politique de Trump ne se limite pas à rompre avec les engagements climatiques : elle délégitime toute régulation socio-environnementale. Seuls les intérêts géopolitiques prévalent désormais, justifiant l'intensification des pressions sur les pays périphériques et l'ouverture de nouveaux fronts extractifs dans des espaces particulièrement vulnérables, comme les océans, au risque d'aggraver la crise écologique.
Et cette dynamique – qui dépasse de très loin le cadre états-unien – mine en profondeur les normes internationales, intensifie la concurrence entre territoires et renforce les pressions sociales et environnementales à l'échelle mondiale. L'accès aux ressources cesse d'être un enjeu de régulation collective : il devient un rapport de force à sécuriser. L'Europe n'y échappe pas. Les récentes attaques de la droite et de l'extrême droite contre le devoir de vigilance ne visent-elle pas à affaiblir les standards sociaux et environnementaux susceptibles de contraindre les activités extractives des opérateurs européens ?
Dans ce contexte, l'illusion d'un « capitalisme vert » soutenable se dissipe. La transition dominante ne rompt pas avec l'extractivisme : elle en étend les frontières et en externalise les coûts vers les territoires les plus exposés. Le « pacte brun » en constitue l'aboutissement : lorsque les contradictions du système se durcissent, le langage de la durabilité s'efface au profit d'une prédation sans limite.
Le défi est aujourd'hui de taille. Et il est fondamentalement politique. Il s'agit de reprendre le contrôle collectif des ressources, d'imposer des régulations contraignantes et de construire des alternatives fondées sur la justice sociale, la souveraineté des peuples et la préservation des écosystèmes. Face à un capitalisme à la fois prédateur et écocide, seule la convergence des luttes – locales et internationales – peut faire obstacle à cette trajectoire de destruction généralisée.
Bibliographie
Delcourt Laurent (2025), « Retour de la politique du gros bâton et doctrine Monroe 2.0 », in Démocratie, avril.
Madriz Johan (2025), « Trump y la lógica del despojo : petróleo, minerales y geopolítica imperial », Izquierda Web, 3 octobre.
McGowan Abi et Ferragamo Mariel (2025), « Behind Trump's Peace Efforts : A Strategic Focus on Critical Minerals », Council on Foreign Relations, 15 décembre.
Oakland Institute (2025), Shafted. The scramble for critical minerals in RDC, https://www.oaklandinstitute.org/sites/default/files/2025-10/shafted-scramble-for-critical-minerals-drc.pdf
Orain Arnaud (2025), Le monde confisqué : Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Paris, Flammarion.
Orain Arnaud (2026), « Le néocolonialisme des Etats-Unis est un aveu de faiblesse », Le Monde, 15 janvier.
President of the United States (2025), National Security Strategy, novembre, https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf
Public Citizen (2025), Trump's U.S.-Malaysia Deal : Cementing Extractivist Colonialism, décembre.
Riofrancos Thea (2025), Extraction : The Frontiers of Green Capitalism, W.W. Norton & Company. Wheeler Andrew, Babbitt Paul et Rindfuss Peter (2025), « Trump Administration Accelerates Critical Minerals Strategy with $10 + Billion in New Deals », Holland & Hart, 11 novembre, https://www.hollandhart.com/trump-administration-accelerates-critical-minerals-strategy-with-10-billion-in-new-deals
Notes
[1] Apparu dans les rangs républicains en 2008, ce slogan avait été mis en sourdine suite à la catastrophe écologique majeure causée par l'explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique en avril 2010.
[2] Le terme « populisme extractif » désigne des stratégies politiques qui légitiment l'exploitation intensive des ressources naturelles au moyen d'une rhétorique populiste opposant le « peuple » aux élites, aux experts et aux mobilisations écologistes. L'extraction y est présentée comme un levier de prospérité, de bien-être ou de sécurité nationale, tandis que les régulations environnementales et sociales sont contournées, affaiblies ou démantelées, au besoin par des dispositifs coercitifs et la désignation d'ennemis intérieurs ou extérieurs. Voir l'entrée « Extractive Populism » dans European Centre for populism Studies, https://www.populismstudies.org/Vocabulary/extractive-populism/
[3] Pour un aperçu de l'ensemble des accords de ce type signés par l'administration Trump en 2025, voir Public Citizen (2025), McGowan et Ferragamo (2025), Madriz (2025) et Wheeler, Babbitt et Rindfuss (2025).
[4] Pour une analyse détaillée des accords conclus avec la Malaisie, voir Public Citizen (2025)
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Conférence antifasciste de Porto Alegre – Unir les luttes pour vaincre l’extrême droite
La première Conférence internationale antifasciste et pour la souveraineté des peuples se tiendra à Porto Alegre du 26 au 29 mars. Elle s'inscrit dans la nécessité de barrer la route aux différentes expressions de l'extrême droite, y compris aux secteurs néofascistes.
Organisée par le PSOL, le PT, le MST et d'autres partis à partir de réunions et de débats avec le CADTM, la conférence devait avoir lieu en 2024 mais a dû être reportée en raison des inondations qui ont dévasté Porto Alegre.
12 mars 2026 | tiré d'inprecor.fr | Photo : Réunion de préparation de la conférence.
https://inprecor.fr/conference-antifasciste-de-porto-alegre-unir-les-luttes-pour-vaincre-lextreme-droite
L'un des points d'appui a été le manifeste-appel élaboré par le CADTM et signé par des personnalités éminentes des cinq continents, telles qu'Annie Ernaux, Jean-Luc Mélenchon, Zarah Sultana, Jeremy Corbyn, Frei Betto, João Pedro Stédile, etc.
La ville de Porto Alegre garde l'héritage de la culture des précédentes éditions du Forum social mondial et est une référence en matière d'activisme international.
La montée de l'extrême droite
Face à la crise du capitalisme, devenue une crise multidimensionnelle depuis la crise économique de 2008, l'extrême droite cherche à mobiliser le désenchantement et la frustration pour imposer une solution par la force.
Cette crise, avec l'aggravation des conditions environnementales de la planète, a favorisé la pénétration de l'idéologie d'extrême droite dans une partie des mouvements de masse. Cette dernière s'appuie sur des secteurs de la bourgeoisie mondiale qui veulent imposer un régime plus autoritaire pour récupérer leur marge bénéficiaire et protéger ses intérêts immédiats et historiques dans un monde en crise.
Le MAGA, mouvement promu par Trump, est l'une des expressions de l'écosystème de l'extrême droite, coordonné au niveau international. L'extrême droite existe et agit sur les cinq continents, avec un programme répressif, qui cherche à être « populaire », en prenant pour cible principale les immigrants et en utilisant les réseaux sociaux pour diffuser des informations fausses et alarmistes.
L'échec de la démocratie libérale, avec des gouvernements qui, même s'ils se veulent « progressistes », finissent par gérer et assumer la responsabilité de la crise du capitalisme néolibéral, ouvre la voie pour que des secteurs de la classe ouvrière votent et soutiennent des partis et des organisations d'extrême droite.
Les divers visages pour une même politique
Leur croissance politique et électorale est significative : outre les pays où l'extrême droite gouverne déjà, comme c'est le cas de Meloni en Italie, elle apparaît dans de nombreux endroits en Europe comme une alternative électorale en pleine expansion. Elle a atteint plus de 30 % au second tour au Portugal, avec André Ventura du parti Chega, Vox progresse en Espagne, tout comme le RN en France et l'AfD en Allemagne.
En Amérique latine, Milei se distingue par la mise en œuvre d'un plan d'ajustement répressif, baptisé « motosserra » (tronçonneuse), comme laboratoire de l'extrême droite, auquel s'ajoute désormais le pinochetiste Kast, qui a remporté l'élection présidentielle au Chili. Trump a soutenu des candidats qui ont remporté les élections au Honduras et au Costa Rica.
Et en première ligne de l'extrême droite se situe l'expression maximale du néofascisme, la politique de Netanyahou qui met en œuvre le génocide à Gaza et veut détruire la Palestine.
Ce sont des expressions différentes d'un plan commun qui comporte des points importants : l'attaque contre les immigrant·es, le soutien à l'armement et aux solutions militaires, le déni climatique et scientifique, la suppression des droits, une action lourde et organisée des bigtechs pour contrôler et manipuler la communication de masse et les réseaux sociaux.
Cette articulation se fait de différentes manières, avec des rencontres et des réunions périodiques, où des personnalités de premier plan comme Bannon et Musk interagissent et s'ingèrent ouvertement à des processus nationaux : comment ne pas se souvenir du chantage économique de Trump sur l'Argentine à la veille des élections ou de la participation de Musk – en ligne – aux rassemblements de l'AfD allemande et du parti d'extrême droite Reform UK en Angleterre ?
Trump, leader mondial néofasciste
Expression de la crise de l'impérialisme américain, Trump, dans son second mandat, affiche plus clairement sa stratégie consistant à combiner une ligne néocoloniale plus agressive avec une politique néofasciste plus ouverte.
Trump opère sur deux fronts : il veut détruire le cadre des relations internationales entre les pays et changer le régime aux États-Unis, en ciblant la classe ouvrière immigrée et racisée. Pour cela, son fer de lance est l'ICE (Service américain de l'immigration et des douanes), qui est un hybride entre une police politique et une milice paraétatique, comparé par l'influenceur pro-Trump Joe Rogan à la Gestapo de l'Allemagne nazie. À tel point que Gregory Bovino, officier de la police des frontières qui vient d'être démis de ses fonctions, a repris les gestes, les manières et les tenues nazis.
La perspective d'un « choc » du projet trumpiste s'est intensifiée. Nous avons assisté à l'enlèvement de Nicolas Maduro et Cilia Flores, aux menaces contre le Groenland, au siège de Cuba et à la consolidation du projet colonial génocidaire
La contrepartie sur le plan intérieur a été une offensive politique, militaire et idéologique contre les immigrant·es, dans le but de durcir le régime et de remporter les élections de mi-mandat, prévues pour la fin de l'année. Outre l'extrême violence dont sont victimes les immigrants·e, avec le meurtre de deux militant·es, Rene Good et Alex Pettri, diffusé sur les réseaux sociaux, Trump diffuse des images d'enfants détenu·es et distille la haine raciste dans son discours. À l'ONU, il a attaqué diverses communautés migrantes, comme la communauté somalienne, incitant à l'intolérance et à la persécution.
Si Trump attaque, la résistance est exemplaire. Les villes jumelles de Minneapolis et St Paul ont été le théâtre d'une véritable rébellion civile contre l'ICE, avec des mobilisations d'autodéfense face aux raids contre les immigré·es. Le 23 janvier, par une température de - 23 °C, les rues de Minneapolis ont été envahies par une grève générale historique, impulsée par les syndicats, les groupes religieux et les associations communautaires sous le slogan « Jour de vérité et de liberté ».
Plus de 50 000 personnes ont défilé, de nombreux commerces et lieux de travail ont été fermés. Des manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes. Le meurtre d'Alex, un infirmier de 37 ans, le lendemain des manifestations, a suscité l'indignation, poussant Trump à reculer, sous la menace d'une nouvelle vague nationale de manifestations qui pourrait déclencher un processus encore plus radical, pouvant converger avec des grèves comme celle des infirmier·es de New York.
Tradition de lutte antifasciste
La convocation de la Conférence de Porto Alegre prend un nouveau sens dans ce contexte. La diffusion du manifeste appelant à la coordination des efforts antifascistes – signé par des personnalités telles qu'Annie Ernaux, Mireille Fannon, Mélenchon, Nancy Fraser, João Pedro Stedile, Daniel Jadue, Éric Toussaint, Zarah Sultana, parmi 565 personnalités mondiales – a été un succès mondial.
Au Brésil, les confirmations se multiplient avec l'adhésion officielle de syndicats et de fédérations influents tels que l'Andes et la CNTE, ce qui montre que la conférence pourrait devenir un point d'appui à la lutte internationale, en premier lieu contre Trump. Nous aurons des présences marquantes, comme celles des militant·es des États-Unis et des délégations qui s'organisent pour se rendre à Porto Alegre, comme l'Argentine, en plus d'invité·s de plus de 35 pays.
Nous ne pourrons vaincre Trump qu'avec la mobilisation, la coordination internationale et en comptant sur la force de la classe ouvrière et des peuples.
C'est un héritage de la tradition trotskiste que de lutter pour le Front unique antifasciste. C'est un apport théorique fondamental, mais aussi une tradition commune à la gauche brésilienne. Ce sont les trotskistes qui ont impulsé le véritable Front unique antifasciste qui a expulsé les « chemises vertes » fascistes de la Praça da Sé (centre de São Paulo), en octobre 1934.
Et nous lançons cet appel à l'unité tout en conservant nos positions indépendantes, notamment par rapport à deux secteurs avec lesquels nous avons des désaccords importants. Le premier est celui des gouvernements « progressistes » : sans renoncer à l'unité pour lutter ensemble, nous ne participons pas à ces gouvernements et nous conservons un programme indépendant du gouvernement de Lula, comme nous le défendons pour ce qui concerne le PSOL.
L'autre secteur avec lequel nous sommes unis pour affronter l'extrême droite est celui des courants qui dialoguent avec le campisme. Nous ne voulons pas effacer les différences, nous défendons nos positions internationalistes et nous voulons notamment porter à Porto Alegre la défense de la résistance ukrainienne face à l'agression russe, avec la venue de camarades lié·es au Mouvement social ukrainien.
Le succès de la Conférence de Porto Alegre sera un pas en avant pour reprendre le fil de la lutte internationaliste, en mettant en avant la lutte anti-impérialiste et la lutte antifasciste. C'est une tâche des révolutionnaires d'être en première ligne de cette lutte.
Le 20 février 2026
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Aux États-Unis, le mouvement anti-guerre se développe lentement
Donald Trump et Benjamin Netanyahu ont engagé une offensive aérienne extrêmement puissante contre l'Iran qui, lorsque ce pays a riposté et qu'Israël s'est attaqué au Liban, s'est rapidement transformée en une guerre régionale apportant mort et destruction dans de nombreux pays du Moyen-Orient, tuant des milliers de personnes.
Hebdo L'Anticapitaliste - 791 (12/03/2026)
Par Dan La Botz
traduction Henri Wilno
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Trump exige désormais la « capitulation sans condition » de l'Iran et le droit de participer au choix des futurEs dirigeantEs du pays. Candidat se proclamant opposé aux guerres étrangères et aux changements de régime, Trump a trahi à plusieurs reprises ses promesses.
Une opposition encore limitée
Au début de ce mois, le Parti démocrate a tenté de présenter au Congrès une résolution sur les pouvoirs de guerre qui aurait limité la guerre du président Donald Trump contre l'Iran sans le soutien du Congrès. La mesure des démocrates a été rejetée au Sénat par 53 voix contre 47, ce qui correspond presque exactement au rapport de force entre les deux partis.
Un sondage récent montre que 56 % des AméricainEs désapprouvent la guerre contre l'Iran. Pourtant, au cours des deux premières semaines de la guerre, il a été difficile de mettre en place un mouvement national anti-guerre d'une certaine ampleur. La bureaucratie syndicale, étroitement liée au Parti démocrate, a généralement soutenu les guerres américaines, soit ouvertement, soit tacitement. Aujourd'hui, alors que de nombreux ouvriers de l'industrie et du bâtiment soutiennent Trump, il est peut-être encore plus difficile de trouver des syndicats qui s'y opposent.
Des syndicats prennent position
Le Syndicat national des infirmières a toutefois pris une position ferme, déclarant : « Les infirmières de tout le pays sont indignées que l'administration Trump ait ignoré la Constitution et commis un nouvel acte de guerre impérialiste au cours du week-end sans l'approbation du Congrès. Tout comme l'action militaire unilatérale de Trump au Venezuela, l'attaque américaine contre l'Iran est payée par nos patientEs : les travailleurs américains qui ont déjà du mal à subvenir à leurs besoins fondamentaux tels que les soins de santé, la nourriture et le logement. »
De même, le syndicat Service Employees International Union – 1199, le plus grand syndicat de travailleurs de la santé du pays, « condamne la guerre illégale menée par l'administration Trump contre l'Iran, un conflit qui a déjà coûté la vie à des centaines d'innocentEs et qui menace de provoquer une nouvelle catastrophe humanitaire au Moyen-Orient. Cette dernière guerre visant à renverser le régime est une trahison effroyable des priorités des travailleurs. »
Indivisible, la principale organisation responsable de l'organisation des manifestations massives « No Kings », a publié une déclaration dans laquelle elle affirme que « Trump a lancé des frappes militaires non autorisées contre l'Iran, entraînant les États-Unis dans une nouvelle guerre sans l'accord du Congrès. Cette escalade militaire imprudente met en danger la vie des militaires américains et des civilEs iranienNEs innocentEs, tout cela pour faire avancer un programme unilatéral que le Congrès n'a pas autorisé et que le peuple américain ne soutient pas ».
Confusions dans la gauche américaine
Certains groupes de la gauche américaine ont toutefois tendance à semer la confusion. Le Workers World Party, le Party of Socialism and Liberation et l'ANSWER Coalition ont adopté des positions qui rendent plus difficile pour beaucoup de gens de se joindre à leurs manifestations, car ils ont soutenu la dictature iranienne et les actions du Hamas. En effet, bien que, pour la première fois, une majorité d'AméricainEs sympathisent avec la Palestine plutôt qu'avec Israël, ils ne soutiennent guère la dictature brutale de l'Iran ni les tactiques meurtrières du Hamas. Le travail anti-guerre du Democratic Socialists of America (DSA), la plus grande organisation socialiste du pays, a été perturbé par une lutte interne sur l'opportunité de collaborer ou non avec ces groupes.
Des Irano-AméricainEs diviséEs
Il n'y a pas d'unanimité sur la guerre parmi le million ou plus d'Iraniens vivant aux États-Unis. Si une majorité d'Irano-AméricainEs s'opposent à la guerre (53 % selon un récent sondage), il existe des positions contraires très marquées. CertainEs IranienNEs détestent la dictature théocratique violente et soutiennent donc la guerre malgré la destruction de leur pays.
Malgré toutes ces divisions, si la guerre se poursuit, un mouvement devrait se développer.
Dan La Botz
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Les travailleurs quittent la coalition Trump
De nouveaux sondages montrent que bon nombre des électeurs issus de la classe ouvrière qui ont voté pour Donald Trump en 2024 sont déjà en train de changer d'avis. Mais la plupart ne se tournent pas vers les démocrates : ils se désintéressent complètement de la politique. Le « réalignement multiracial de la classe ouvrière » à l'origine de la victoire de Donald Trump est déjà en train de s'effriter — en particulier parmi les électeurs à faibles revenus qui lui avaient donné sa chance.
11 mars 2026 | tiré de Jacobin.com | Photo (Andrew Thomas / Middle East Images / AFP via Getty Images)
https://jacobin.com/2026/03/trump-coalition-voters-working-class
De nombreux commentateurs ont tiré à plusieurs reprises la sonnette d'alarme concernant le déclin du soutien de la classe ouvrière au Parti démocrate en 2024, en particulier parmi les électeurs de la classe ouvrière non blancs. Ces préoccupations restent réelles et s'inscrivent dans le cadre d'un désalignement, vieux de plusieurs décennies, des électeurs de la classe ouvrière par rapport au parti autrefois considéré comme leur foyer naturel. Mais la première année de mandat erratique, vindicative et économiquement néfaste de Donald Trump a déjà fait naître chez bon nombre de ces mêmes électeurs un sentiment de regret.
La victoire de Trump en 2024 reposait sur un discours visant à rallier une coalition multiraciale de la classe ouvrière, composée d'électeurs noirs et latino-américains unis par leur frustration face aux échecs perçus de l'administration Biden en matière d'inflation, du coût de la vie et de l'immigration. Ce discours est déjà en train de s'effondrer.
Un récent sondage que nous avons mené auprès de 1 940 électeurs de Trump en 2024 (avec un suréchantillonnage des électeurs noirs et latino-américains de la classe ouvrière) montre que la coalition républicaine de 2024 est en train de se fracturer : 20,1 % des électeurs de Trump — soit plus d'un sur cinq — n'ont actuellement pas l'intention de voter républicain en 2028. Nous définissons ces « indécis » comme des électeurs de Trump en 2024 qui (du moins pour l'instant) n'ont pas l'intention de voter républicain en 2028. Et ils sont disproportionnellement pauvres, non blancs et issus de la classe ouvrière. Ce sont précisément ces groupes dont le soutien était censé signaler que les républicains avaient réussi à consolider une majorité ouvrière.
Les « transfuges » reviennent en arrière
Notre constat le plus marquant concerne les électeurs qui sont passés de Joe Biden en 2020 à Trump en 2024. Ils constituaient le fleuron du récit républicain de la soirée électorale, la preuve ultime supposée que les républicains avaient réalisé leur rêve de longue date : un réalignement multiracial de la classe ouvrière. Mais 57 % de ces électeurs ayant basculé de Biden vers Trump déclarent ne pas avoir l'intention de voter pour le candidat républicain à la présidence en 2028.
Beaucoup de ceux qui sont passés de Biden à Trump n'ont jamais été des convertis au mouvement MAGA. Il s'agissait de modérés et d'indépendants pris entre deux feux qui ont donné une chance à Trump par frustration envers les démocrates. Soixante-dix pour cent ne s'identifient pas comme républicains (contre seulement 16 % des personnes interrogées qui restent fidèles à Trump), et 44 % se qualifient de modérés (contre seulement 15 % des fidèles de Trump). Ces électeurs ne se sont pas ralliés au mouvement MAGA, ils ont simplement exprimé leur frustration envers Biden et les démocrates.
La dynamique sociale des électeurs de Trump indécis est particulièrement révélatrice. Le soutien à Trump s'est érodé le plus fortement au bas de l'échelle des revenus : 31,3 % des électeurs de Trump gagnant moins de 15 000 dollars par an sont indécis, contre seulement 12,7 % de ceux gagnant plus de 200 000 dollars.
La même tendance s'observe en matière d'éducation : 31,8 % des électeurs de Trump sans diplôme d'études secondaires sont indécis, tandis que seulement 17,6 % de ceux titulaires d'un diplôme universitaire de quatre ans ont déclaré ne pas avoir l'intention de voter républicain en 2028.
En d'autres termes, les partisans les plus riches et les plus instruits de Trump sont ses plus fidèles. Ses partisans les plus pauvres sont les plus susceptibles de le quitter. Le « réalignement de la classe ouvrière » commence à ressembler moins à un changement durable qu'à une transaction éphémère — qui n'a apporté que peu de résultats en retour.
Race, classe sociale et fragilité de la nouvelle coalition de Trump
Les gains de Trump en 2024 parmi les électeurs noirs et latino-américains de la classe ouvrière ont été largement considérés comme la clé de sa victoire, mais nos données révèlent que ce sont précisément ces électeurs qui hésitent aujourd'hui le plus.
Parmi les électeurs noirs et latino-américains de la classe ouvrière (sans diplôme universitaire) ayant voté pour Trump en 2024, 44,8 % et 27,8 % respectivement sont indécis, contre seulement 19,3 % des Blancs de la classe ouvrière. Le fossé des revenus montre une tendance similaire : 49,8 % des électeurs noirs de Trump et 34,6 % des électeurs latino-américains de Trump gagnant moins de 50 000 dollars par an déclarent ne pas avoir l'intention de voter républicain en 2028, contre 25 % des Blancs de la même tranche de revenus.
Et au sein de chacun des trois groupes raciaux/ethniques, les indécis étaient moins nombreux parmi les répondants plus diplômés et aux revenus plus élevés. Les électeurs noirs de Trump gagnant moins de 50 000 dollars avaient 26 points de pourcentage de plus de chances d'être indécis que ceux gagnant plus de 100 000 dollars ; l'écart équivalent était de 18 points chez les Latino-Américains et de 11 points chez les Blancs.
Ce phénomène n'est pas simplement racial : il concerne les électeurs de la classe ouvrière, toutes origines confondues, qui ont donné une chance à Trump et constatent que sa présidence n'a pas tenu ses promesses à leur égard. Les taux d'indécision sont les plus élevés là où race et classe sociale se recoupent : les électeurs noirs et latino-américains à faibles revenus et sans diplôme universitaire — précisément ceux dont le ralliement à Trump avait été le plus salué par les républicains — sont les plus susceptibles de se détourner de lui.
L'immigration semble également être à l'origine d'une partie de cette défection. Seuls 59 % des indécis de Trump 2024 déclarent préférer les politiques d'immigration de Trump à celles de Biden, contre 92 % des fidèles de Trump, et les indécis sont près de trois fois plus susceptibles que les fidèles de penser que Trump est allé trop loin en matière d'immigration. La posture agressive de l'administration, la rhétorique sur les expulsions massives, les raids de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement), les attaques contre l'immigration légale, consolident peut-être sa base, mais elles repoussent activement les électeurs de couleur issus de la classe ouvrière qui ont permis à Trump de l'emporter en 2024.
Désengagement, pas conversion
Les démocrates devraient résister à la tentation d'interpréter ces données comme une bonne nouvelle. La plupart des électeurs de Trump indécis ne deviennent pas démocrates — ils se désengagent complètement de la politique. Sur les 20,1 % d'indécis, seuls 3,4 % prévoient de voter démocrate. Les 16,7 % restants déclarent qu'ils ne voteront pour aucun des deux partis ou qu'ils sont indécis.
C'est cette tendance qui devrait alarmer quiconque suppose que le fait de se détourner de Trump signifie automatiquement un soutien aux démocrates : un vaste bloc d'électeurs de la classe ouvrière, jeunes, à faibles revenus et non blancs, qui ont essayé le système politique, l'ont trouvé décevant des deux côtés et s'apprêtent désormais à se désengager. Ce ne sont pas des personnes qui se tournent vers la gauche. Ce sont des personnes qui perdent confiance dans la capacité de la politique à répondre à leurs attentes.
Les implications stratégiques sont claires. Il existe un électorat composé de travailleurs, de personnes à faibles revenus et, de manière disproportionnée, d'électeurs non blancs qui ont voté pour Trump mais ne sont pas des républicains fidèles. On peut les convaincre — mais pas avec le discours habituel des démocrates, qui fait appel aux normes, aux institutions et à la préservation d'une démocratie dont beaucoup d'entre eux estiment qu'elle ne leur a donné que peu de raisons de la défendre.
Ces électeurs ont répondu à la promesse de Trump d'une amélioration matérielle. Ils hésitent désormais parce que cette promesse n'a pas été tenue ou parce que la cruauté de l'administration en matière d'immigration est devenue impossible à ignorer.
Ce qui les toucherait est simple : une politique qui prenne au sérieux leurs revendications économiques et propose des programmes concrets et tangibles — des prix plus bas, des emplois meilleurs et plus stables, des soins de santé moins chers et de meilleure qualité, ainsi que des logements abordables. Le fait qu'ils se désengagent plutôt que de changer de parti est une condamnation de l'incapacité du Parti démocrate à offrir une alternative crédible.
La coalition de Trump a toujours été plus fragile qu'elle n'en avait l'air. La question est de savoir si quelqu'un organisera les personnes qu'elle laisse pour compte.
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Nous avons besoin d’un moratoire sur les centres de données IA MAINTENANT. Voici pourquoi.
Je suis terrifié par le moment que nous vivons. Une trifecta parfaite des pires choses pouvant survenir simultanément. Un président criminel sans freins ni contrepoids. Des entreprises qui achètent le gouvernement. L'IA et l'absence de régulation due à la relation entre les deux premiers points. C'est un tournant dans l'histoire et il semble que nous glissions sur un chemin très, très sombre.
Merci beaucoup de me rejoindre. Je vais bientôt déposer une législation appelant à un moratoire sur la construction de nouveaux centres de données. En conséquence, on m'a traité d'élitiste, d'anti-innovation, d'anti-progrès, de pro-chinois, entre autres choses. Alors, pourquoi est-ce que je fais ça ? Pourquoi est-ce que j'appelle à un moratoire sur la construction de nouveaux centres de données ? En résumé, nous sommes au début de la révolution technologique la plus profonde de l'histoire du monde. C'est la vérité. C'est une révolution qui apportera des changements inimaginables à notre monde. C'est une révolution qui impactera notre économie avec des déplacements massifs d'emplois.
Elle menacera nos institutions démocratiques. Elle impactera notre bien-être émotionnel et ce que signifie même être un être humain. Elle impactera la façon dont nous éduquons et élevons nos enfants. Elle impactera la nature de la guerre, quelque chose que nous voyons en ce moment en Iran.
De plus, et de manière effrayante, certaines personnes très informées craignent que ce qui était autrefois considéré comme de la science-fiction puisse bientôt devenir réalité. À savoir qu'une IA super intelligente pourrait devenir plus intelligente que les êtres humains, pourrait devenir indépendante du contrôle humain et poser une menace existentielle pour toute la race humaine. En d'autres termes, les êtres humains pourraient réellement perdre le contrôle de la planète.
Et au milieu de tout cela, de tous ces changements transformateurs, ce que je dois vous dire, c'est que le Congrès des États-Unis n'a pas la moindre idée, pas la moindre, de comment répondre à ces technologies révolutionnaires et protéger le peuple américain. Et non seulement ils n'ont pas la moindre idée, mais ils passent leurs journées à lever des fonds auprès de l'IA et de leurs super PAC, ce qui est un tout autre problème.
Comme beaucoup d'entre vous le savent, la révolution de l'IA est portée par les personnes les plus riches de notre pays, notamment Elon Musk, Jeff Bezos, Larry Ellison, Mark Zuckerberg, Peter Thiel, et d'autres. Toutes ces personnes sont des multi-milliardaires qui, s'ils réussissent dans l'IA, deviendront encore plus riches et plus puissants qu'ils ne le sont aujourd'hui.
Ce que je veux faire maintenant, ce n'est pas vous parler de mes craintes concernant l'IA et la robotique. Je veux que vous entendiez directement les milliardaires qui poussent ces technologies. Écoutez attentivement ce qu'ils disent.
Elon Musk, la personne la plus riche en vie, a déclaré que : « L'IA et les robots remplaceront tous les emplois. » Tous les emplois. Travailler sera optionnel. Fin de citation.
Dario Amodei, le PDG d'Anthropic, a prédit que « l'IA pourrait déplacer la moitié de tous les emplois de cols blancs débutants dans les deux à cinq prochaines années » et que « l'humanité est sur le point de se voir remettre un pouvoir presque inimaginable, et il est profondément incertain que nos systèmes sociaux, politiques et technologiques aient la maturité nécessaire pour le manier. » Fin de citation.
Selon Demis Hassabis, le directeur de Google DeepMind, la révolution de l'IA sera 100 fois plus grande que la révolution industrielle et 10 fois plus rapide. Vous avez compris ? Cela signifie qu'elle aura un impact 1 000 fois plus grand sur la société que la révolution industrielle.
Jeff Bezos, la quatrième personne la plus riche du monde, pousse ses équipes depuis des années à réfléchir grand et à envisager ce qu'il faudrait pour qu'Amazon, dont il est propriétaire, automatise entièrement ses opérations et remplace au moins 1 000 000 de travailleurs d'entrepôt par des robots. Un million d'emplois supprimés. Des robots faisant le travail.
Bill Gates, également l'une des personnes les plus riches de la planète, a prédit que les humains ne seront « plus nécessaires pour la plupart des choses », telles que fabriquer des produits, livrer des colis ou cultiver des aliments au cours de la prochaine décennie en raison de l'intelligence artificielle.
Mustafa Suleyman, le PDG de Microsoft AI, a déclaré que la plupart des travaux de cols blancs seront « entièrement automatisés par une IA dans les 18 à 36 prochains mois ».
Jim Farley, le PDG de Ford, a prédit que l'IA éliminera « près de la moitié, littéralement la moitié, de tous les emplois de cols blancs aux États-Unis » dans la prochaine décennie. Je veux que vous entendiez celui-ci.
Larry Ellison, également l'une des personnes les plus riches de la planète et un investisseur majeur dans l'IA, a déclaré qu'il y aurait un État de surveillance alimenté par l'intelligence artificielle où « les citoyens se comporteront de leur mieux parce que nous enregistrons et signalons constamment tout ce qui se passe. » Fin de citation.
Le Dr Geoffrey Hinton, considéré comme le parrain de l'IA, estime qu'il y a entre 10 % et 50 % de chances que l'IA nous anéantisse. Fin de citation. Mark Zuckerberg, la cinquième personne la plus riche du monde, construit un centre de données dans l'État de Louisiane. Un centre de données de la taille de Manhattan qui utilisera trois fois la quantité d'électricité que toute la ville de La Nouvelle-Orléans consomme chaque année.
Maintenant, depuis de nombreuses années, des experts de premier plan ont appelé à une réglementation et à des pauses raisonnables dans le développement de l'intelligence artificielle pour assurer la sécurité, la sécurité même de l'humanité.
Revenons à notre bon ami Elon Musk. Il a déclaré en 2018 : « Croyez-moi, l'IA est bien plus dangereuse que les armes nucléaires. Alors pourquoi n'avons-nous aucune surveillance réglementaire ? C'est insensé. » Fin de citation, Elon Musk.
En mars 2023, plus de 1 000 chefs d'entreprise dans le secteur des grandes technologies, des scientifiques éminents, des chercheurs en IA et des universitaires ont cosigné une lettre ouverte intitulée « Faire une pause dans les expériences géantes d'IA », déclarant : « Nous devons nous demander si nous devons laisser les machines inonder nos canaux d'information de propagande et de mensonges. Devons-nous automatiser tous les emplois, y compris les plus épanouissants ? Devons-nous développer des esprits non humains qui pourraient éventuellement nous dépasser en nombre, nous surpasser en intelligence, nous rendre obsolètes et nous remplacer ? Devons-nous risquer de perdre le contrôle de notre civilisation ? De telles décisions ne doivent pas être déléguées à des dirigeants technologiques non élus. Par conséquent, nous appelons tous les laboratoires d'IA à suspendre immédiatement pendant au moins 6 mois l'entraînement de systèmes d'IA plus puissants que GPT-4.
Cette pause devrait être publique et vérifiable et inclure tous les acteurs clés. Si une telle pause ne peut pas être mise en place rapidement, les gouvernements devraient intervenir et instituer un moratoire. » Fin de citation.
Voilà ce que certains des leaders de l'industrie de l'IA ont déclaré. Et il est clair qu'en ce moment, il n'y a eu aucune pause ; il y a eu des quantités massives de compétition entre une entreprise et une autre, entre les États-Unis et la Chine. Donc, en résumé, à mon avis, pour protéger nos travailleurs de la perte de leurs emplois, pour protéger les êtres humains des atteintes à leur santé mentale, pour protéger nos enfants, pour protéger la sécurité de la vie humaine — oui, nous avons besoin d'un moratoire sur les centres de données. Nous devons reprendre notre souffle. Nous devons nous assurer que l'IA et la robotique travaillent pour nous tous, et non pour une poignée de milliardaires. Merci beaucoup.
Voici le lien de la vidéo d'où est tiré ce texte

États-Unis : comment le Parti Républicain a perdu sa laisse
Un mouvement ouvrier fort exigeait des élites unifiées. Le patronat organisé, en retour, contenait la folie du Parti Républicain afin de garantir un climat favorable aux affaires. Selon Paul Heideman, auteur de "Rogue Elephant : How Republicans Went from the Party of Business to the Party of Chaos" (Verso, 2025), la plongée du Parti républicain dans le chaos trumpiste serait le produit de la fragmentation capitaliste
13 mars 2026 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/etats-unis-comment-le-parti-republicain-a-perdu-sa-laisse/
En mars 1954, Dwight D. Eisenhower revenait d'une semaine de vacances dans le ranch luxueux de l'homme d'affaires californien Paul Helms (1889-1957), à Palm Springs, lorsqu'il fut rattrapé par les frasques incontrôlées du sénateur Joseph McCarthy(1908-1957). Frustré, le président républicain écrivit à Helms pour exprimer ses inquiétudes face à l'escalade de la chasse aux sorcières anticommuniste de McCarthy :
« C'est un triste constat sur notre gouvernement qu'une chose aussi manifestement inutile et fallacieuse puisse détourner notre attention de tout le travail constructif auquel nous pourrions et devrions nous consacrer. »
Dans sa poursuite zélée de subversifs socialistes, McCarthy donnait une expression outrancière aux sentiments politiques qui animaient nombre d'élites économiques et conservatrices. Mais il le faisait sans leur aval, mû par ses propres passions grandiloquentes et ses paranoïas. À mesure que sa démagogie s'intensifiait, ils craignaient qu'il n'embarrasse leur cause et ne provoque des turbulences politiques et économiques inutiles. C'était un boulet incontrôlable. Au cours de l'année suivante, les élites économiques et républicaines unirent donc leurs forces pour soutenir la procédure de censure du Congrès qui finit par lui clouer le bec.
Pour aller plus loin |Trump, les Démocrates et nous : les trois blocs aux États-Unis
Paul Heideman[1] ouvre son nouveau livre, Rogue Elephant, en opposant cette mise au pas rapide de McCarthy par les grands du GOP à l'ascension irrésistible de Donald Trump. Trump, lui aussi, a toujours été controversé et imprévisible, inquiétant de nombreux acteurs du monde des affaires et de l'establishment républicain. Mais en 2016, les liens qui unissaient les dirigeants du GOP aux titans de l'industrie américaine s'étaient désintégrés. Plus personne pour manier le fouet. En réalité, il n'y avait plus de fouet du tout — seulement un million de fils distendus et effilochés. Et beaucoup de colère, et beaucoup d'argent.
Le Parti républicain d'aujourd'hui est le théâtre d'un chaos généralisé. Il est déchiré par des luttes internes, le long de lignes idéologiques souvent incohérentes, souvent sous l'influence du culte de la personnalité autour de Trump. Dans la mesure où un projet idéologique est discernable, l'objectif semble être de repousser toujours plus à droite les normes établies, pour le choc et le prestige intra-factionnel, obtenu le plus facilement en imitant la mesquinerie vengeresse et l'amoralité revendiquée de Trump.
Mais, soutient Heideman, Trump n'a pas créé cet état de fait. Son règne chaotique est l'aboutissement d'un long processus de désagrégation organisationnelle de la classe patronale et du Parti républicain, entraînant un désalignement entre les deux qui n'a pourtant en rien affaibli le pouvoir du capital.
Une vaste arène dominée par les grandes entreprises
La cohérence est une anomalie dans l'histoire des partis politiques étatsuniens. Avant le XXᵉ siècle, ils n'étaient « guère plus que des coalitions d'élites régionales », écrit Heideman, dépourvus des fondements programmatiques et institutionnels des grands partis d'autres États bourgeois. Cette situation changea avec le New Deal, qui fit des démocrates le parti du travail et de ses alliés, transformant de facto le GOP en parti du grand capital, accompagné des conservateurs sociaux, adversaires culturels des alliés du travail.
La grande erreur de McCarthy fut donc de jouer les francs-tireurs à un moment de discipline programmatique. Le grand patronat s'opposa à lui par l'intermédiaire d'organisations conçues pour consolider ses intérêts — des instances unifiées comme le Committee for Economic Development (CED) ou le Business Council[2]. Le CED, par exemple, fournit un soutien financier et du personnel à une opération anti-McCarthy qui collectait et diffusait des informations compromettantes sur le sénateur. Avant de devenir président, Eisenhower siégeait aux conseils d'administration du CED et du Business Council : c'était leur homme, et ils firent pression sur lui pour agir contre McCarthy.
Mais les capitalistes ne sont pas toujours unifiés. Ils tirent profit quotidiennement d'une concurrence féroce entre eux. Les rassembler pour défendre leurs intérêts communs — notamment la stabilité politique qui fait tourner les marchés — exige une menace d'ampleur historique. Au XXᵉ siècle, cette menace fut le mouvement ouvrier. Fait notable, 1954 fut également l'année du taux de syndicalisation le plus élevé de l'histoire des États-Unis. Les élites économiques étaient unifiées parce que le mouvement ouvrier l'était aussi.
Heideman note que la coordination patronale atteignit son apogée dans les années 1970 avec la création de la Business Roundtable[3]. Face aux grèves et à la crise politique intérieure, la Business Roundtable et la Chambre de commerce des États-Unis fonctionnèrent comme des « organisations de combat de classe » dédiées au démantèlement de l'héritage du New Deal — et elles réussirent. À partir de 1981, Ronald Reagan présida à l'effondrement du mouvement ouvrier américain, avec d'immenses conséquences sur la cohérence organisationnelle des intérêts patronaux. Heideman écrit :
« Leurs adversaires immédiats vaincus, les entreprises découvrirent vite qu'elles ne pouvaient plus maintenir l'unité forgée dans la chaleur du combat. Les organisations patronales s'atrophièrent, leurs membres se demandant à quoi bon puisque Reagan leur donnait déjà tout ce qu'ils voulaient. Les organisations commencèrent à se battre entre elles pour savoir quels secteurs et quelles firmes bénéficieraient le plus de la générosité de leur ami à la Maison-Blanche. Selon un conseiller de Reagan, le patronat se comportait moins comme une force politique disciplinée que comme des cochons à la mangeoire. »
Sans adversaire puissant pour les discipliner, soutient Heideman, les entreprises étatsuniennes devinrent de plus en plus fragmentées et repliées sur des intérêts sectoriels après l'ère Reagan. La Business Roundtable et la Chambre de commerce passèrent de la défense d'intérêts capitalistes collectifs à des agendas étroits — protection des rémunérations des dirigeants, gestion de réputation. Cette fragmentation signifia que le patronat ne pouvait plus coordonner pour discipliner le GOP ni l'orienter vers une gouvernance stable.
Les démocrates, de leur côté, dissolvaient leur propre programme politique. Des forces internes plaidèrent pour l'abandon de la coalition du New Deal, et l'élection de Bill Clinton en marqua la victoire. L'absence d'un parti représentant clairement le monde du travail remit en cause la nécessité d'un parti du capital. Les capitalistes se mirent alors en roue libre. Et la politique partisane devint folle.
La foire aux monstres indépendants
La gauche résume parfois l'évolution politique américaine ainsi : les démocrates se recentrent, le GOP en profite pour se radicaliser à droite, et la fenêtre d'Overton se déplace. Ce récit suppose que l'éventail des opinions acceptables ait une largeur fixe : si un camp recule, l'autre peut avancer d'autant. Autrement dit, si un camp cesse d'affirmer que les travailleurs et les travailleuses ont besoin de syndicats, l'autre tentera opportunément d'interdire l'adhésion syndicale.
Dans Rogue Elephant, Paul Heideman propose une explication plus dynamique. Plutôt que deux partis glissant ensemble vers la droite, il souligne la perte générale de cohérence programmatique, permettant à des entrepreneurs politiques de combler le vide. Parallèlement, la dérégulation du financement des campagnes fait que ces insurgés arrivent souvent avec leurs propres fonds — surtout à droite, où les intérêts économiques ont le plus à gagner.
Finies les alliances patronales de haut niveau conditionnant le Parti républicain pour garantir la stabilité politique. Nous sommes entrés dans l'ère de l'outsider politique, où des aspirants autoproclamés lèvent des fonds auprès de capitalistes individuels ou d'associations sectorielles sur la promesse d'agir en leur faveur, sans égard pour les conséquences à long terme. L'incohérence idéologique devient un avantage : flexibilité pour se ranger du côté d'un mécène au gré des circonstances.
Depuis l'ascension de Newt Gingrich (1943) en particulier, un cycle se répète sans fin : des insurgés, financés par des secteurs économiques cherchant à pousser la politique vers la droite, défient la direction du parti ; ils finissent par prendre le pouvoir ; puis une nouvelle génération d'insurgés apparaît.
Un parti qui abandonne la discipline programmatique peut conquérir le pouvoir, mais il ne peut pas gouverner efficacement. Avant Trump, ces dynamiques s'illustrèrent avec le Tea Party, attisant les conflits internes sous vernis populiste de droite, et avec les frères Koch, symboles du mécénat milliardaire hyper-idéologique. En 2010, la décision Citizens United[4] de la Cour suprême accéléra cette tendance en ouvrant largement le financement politique aux donateurs fortunés individuels, affaiblissant encore le rôle des dirigeants de parti.
« Soudain, écrit Heideman à propos de Citizens United et de la dérégulation du financement des campagnes, le parti se retrouva à travailler tant bien que mal aux côtés de groupes disposant de ressources financières au moins équivalentes aux siennes. »
Mais ce n'étaient plus les alliances patronales conscientes de classe d'autrefois : c'étaient des fiefs sectoriels cherchant des émissaires capables de mobiliser les masses. Dans ce climat, McCarthy aurait prospéré, comme prospèrent aujourd'hui des figures telles que Marjorie Taylor Greene (1974).
Paul Heideman voit dans le règne de Trump à la fois l'aboutissement de ces dynamiques et un développement singulier : un insurgé populiste réactionnaire soutenu par des milliardaires pour les gouverner tous. Trump a réussi à obtenir un niveau de loyauté partisane inédit depuis Reagan et à dépasser Reagan par le degré de personnalisation hagiographique qu'il suscite. Son ascension a montré qu'un système partisan affaibli et une classe capitaliste fragmentée ne pouvaient plus contenir un outsider charismatique contournant les réseaux de financement et les hiérarchies de parti par la marque personnelle et le spectacle médiatique constant.
Mais une fois au pouvoir, soutient Heideman, sa présidence a révélé les limites du modèle personnaliste. Son premier mandat a produit d'importantes baisses d'impôts et des dérégulations appréciées par une partie du monde des affaires, mais fut autrement marqué par l'incohérence politique, les luttes de factions et des crises auto-infligées. Son second mandat, bien plus destructeur, demeure tout aussi peu productif en matière de construction d'institutions durables.
La même fragilité institutionnelle qui lui a permis de dominer le Parti républicain — dépendance à l'argent extérieur, structures organisationnelles vidées de leur substance, primat du spectacle — le rend incapable d'une gouvernance soutenable. Trump est à la fois l'aboutissement logique de la transformation du GOP et un avertissement : un parti qui renonce à la discipline programmatique peut prendre le pouvoir, mais il ne peut pas gouverner efficacement.
Le déclin du Parti démocrate a commencé lorsqu'il a cessé de se revendiquer, avec plus ou moins d'exactitude, comme le parti du travail. De même, bien que les républicains restent redevables à des capitalistes individuels, leur descente dans la folie a commencé lorsque le GOP a renoncé à être le parti du capital.
*
Publié initialement dans Jacobin. Traduit de l'anglais pour Contretemps par Christian Dubucq
Notes
[1] Paul Heideman est un historien et essayiste étatsunien, titulaire d'un doctorat en American Studies (Rutgers–Newark). Chercheur, écrivain et enseignant, ses travaux portent sur la politique partisane aux États-Unis, l'histoire de la gauche et l'histoire intellectuelle étatsuniennes. Il a publié dans des revues et médias tels que Jacobin, Dissent, In These Times, Sociology of Race and Ethnicity et Catalyst. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dontClass Struggle and the Color Line : American Socialism and the Race Question, 1900–1930 (2018), Third Camp Socialism : A Phyllis and Julius Jacobson Reader (avec Kent Worcester, 2020) et Rogue Elephant : The Republicans from the Party of Business to the Party of Chaos (2025). On pourra lire ses articles dans Contretemps : « Le socialisme américain face à la question raciale » (entretien, 12 juin 2018) et « Les Bolcheviks noirs » (5 septembre 2018).
[2] Le Committee for Economic Development (1942) et le Business Council (1933) sont deux puissantes organisations patronales étatsuniennes chargées d'articuler les intérêts du grand capital et d'influencer les orientations économiques et politiques nationales, notamment face aux revendications sociales et aux forces politiques perçues comme menaçant la stabilité de l'ordre économique.
[3] Business Roundtable (Table ronde des grandes entreprises) : puissant groupe de pression du grand patronat étatsunien, créé en 1972, réunissant les PDG des principales multinationales. Véritable instance de coordination politique du capital, elle intervient régulièrement dans les débats législatifs et fiscaux au niveau fédéral.
[4] Citizens United : arrêt de la Cour suprême des États-Unis (Citizens United v. Federal Election Commission, 2010) qui a démantelé une grande partie des limites au financement politique par les entreprises et les associations. En assimilant ces dépenses à une « liberté d'expression » protégée par le Premier Amendement, la Cour a ouvert les vannes à l'argent des grandes fortunes et des groupes d'intérêts dans les campagnes électorales. Cette décision a notamment favorisé l'essor des Super PACs (Political Action Committees dits « indépendants »), comités pouvant lever et dépenser des sommes illimitées pour soutenir ou attaquer des candidats, à condition de ne pas coordonner officiellement leurs actions avec eux — une indépendance surtout juridique, souvent contournée dans les faits, qui permet aux grandes fortunes, entreprises et lobbies d'injecter massivement de l'argent dans la vie politique étatsunienne.
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Mobilisation internationale pour la première Conférence internationale antifasciste

Au Liban, d’une guerre coloniale à l’autre et du droit de résister
Le 2 mars 2026, une nouvelle guerre d'ampleur a commencé au Liban. Dans ce texte, Ghassan Khoury propose une analyse de cette guerre coloniale en la réinscrivant dans l'histoire libanaise du conflit avec Israël et en éclairant la genèse et le rôle du Hezbollah comme mouvement anticolonial libanais.
Tiré de de la revue Contretemps
10 mars 2026
Par Ghassan Khoury
Dans la nuit du 1er au 2 mars 2026, après quinze mois d'arrêt de ses activités militaires, le Hezbollah a pris la décision de tirer une salve de roquettes vers la Galilée. Aussitôt, l'État israélien est monté en escalade en bombardant le sud du pays ainsi que la banlieue sud de Beyrouth.
Comprendre cette nouvelle guerre au Liban nécessite de la réinscrire, d'une part, dans l'histoire du pays et de la région, et, d'autre part, dans son contexte immédiat, en prenant au sérieux les acteurs engagés. Cela requiert également de se défaire des systèmes d'évidence du discours dominant en Occident sur le conflit avec Israël tout comme du narratif d'une partie du champ politico-médiatique libanais proche des options occidentales.
Le Hezbollah : un mouvement anticolonial libanais
Sans doute faut-il commencer par établir d'emblée que le Hezbollah n'est pas une « extension de l'Iran », ni un « proxy de l'Iran », de même qu'il ne place pas les « intérêts de l'Iran au-dessus de ceux du Liban ». Cette idée martelée aussi bien par des journalistes que des politistes et autres commentateurs est non seulement erronée mais elle a une fonction politique spécifique. Au Liban, elle est brandie par les adversaires du Hezbollah, des partis d'extrême droite qu'ils aient ou non tentés de se racheter une légitimité sous les habits du libéralisme, tels que les Forces libanaises de Samir Geagea ou encore le Parti phalangiste des Gemayel, au Courant du futur des Hariri, néolibéraux pro-occidentaux et amis de l'Arabie saoudite, en passant par nombre d'organisations, de figures et de médias pro-occidentaux. Pour ces courants politiques, le but de ce refrain est simple : il s'agit de délégitimer le Hezbollah en le décrivant comme une formation politique exogène, obéissant à la main de l'étranger et hostile aux intérêts du Liban.
Or, si le Hezbollah a des liens étroits avec la République islamique d'Iran, aussi bien les raisons de son émergence que son agenda politique constant et sa sociologie interne sont ancrés au Liban et tournés vers le Liban, ainsi qu'une littérature l'a amplement documenté [1]. C'est en effet dans le creuset de la lutte contre l'occupation israélienne du Liban en 1982 (qui avait commencé au Sud Liban en 1978) que le Hezbollah trouve ses racines. Des groupes et individus de sensibilités diverses – certains issus d'une scission avec le mouvement chiite Amal, d'autres de la région de la Bekaa majoritairement chiite – s'engagent spontanément dans la résistance à l'invasion israélienne. À cette époque, la résistance a pour acteur moteur la gauche libanaise qui avait fondé le Front de la résistance nationale libanaise (dont l'acronyme en arabe est Jammoul) au moment de l'invasion israélienne de Beyrouth.
Mais Jammoul ne constitue pas un front compact et coordonné ; chacune des formations le composant fonctionne de manière assez autonome avec ses propres ressources et soutiens mis au service de la lutte contre l'occupation. Aussi bien l'Irak que la Libye et l'Union soviétique, entre autres, fournissaient alors armes et/ou moyens logistiques et financiers aux diverses organisations de gauche. Dans la Bekaa, ces groupes et individus chiites font ainsi appel à l'aide des Gardiens de la révolution arrivés au pouvoir en Iran depuis trois ans. Ce sont donc des Libanais qui demandent le soutien aux Iraniens pour mener la lutte contre l'invasion israélienne. Leur lien se tisse dans ce sens-là, et dans un objectif clair – libérer le Liban de l'occupation –, loin donc de la fable qui ferait du Hezbollah une création de l'Iran et/ou pour l'Iran. De même que les liens d'alors du Parti communiste libanais (PCL) avec l'Union soviétique ne faisaient pas du PCL un « proxy » au service des intérêts russes, ceux du Hezbollah avec l'Iran n'ont jamais été de type à ôter ou réduire l'agentivité du mouvement chiite libanais.
En 1982, la Résistance islamique au Liban (RIL) voit ainsi le jour. Il s'agit de l'aile militaire de ce qui deviendra le Hezbollah en 1985. Ce point est important : le parti politique arrive après la fondation de la RIL, et son objectif principal est de soutenir et consolider la lutte armée du mouvement contre l'occupation israélienne.
En 1990, à l'issue de l'accord de Taëf, le Liban sort de quinze années de guerre civile. Parce que la Syrie a rejoint la coalition étatsunienne lors de la première guerre du Golfe, une stabilité précaire se dessine au Liban entre tutelle politique syrienne, occupation coloniale israélienne du Sud, résistance à cette occupation et influence économique de l'Arabie saoudite [2]. Dans un contexte mondial transformé, la gauche libanaise est affaiblie ; la droite chrétienne pro-israélienne est quant à elle très diminuée. L'État libanais de la deuxième République proche de la Syrie des Assad se développe en consacrant, d'un côté, une nouvelle ère néolibérale incarnée par l'homme d'affaires Rafik Hariri et, d'un autre côté, en laissant le champ libre au Hezbollah pour mener la lutte anticoloniale dans le Sud. Al-Janoub (le Sud) est alors occupé par l'armée israélienne depuis 1978, et le sera pendant 22 ans.
Tout au long des années 1990, le Hezbollah est officiellement reconnu comme un mouvement de résistance anticoloniale par l'État libanais. S'il n'y a pas de coopération formelle entre l'armée libanaise et la RIL – le Liban ne pouvant assumer d'être en guerre contre Israël en raison de sa faiblesse militaire et de l'équilibre de ses alliances régionales et internationales –, dans les faits, l'armée libanaise, sous le commandement du général Émile Lahoud, est dans un rapport non seulement de cohabitation mais aussi de protection de la Résistance [3].
Du côté du Hezbollah, à la suite de l'assassinat par Israël de son secrétaire général Abbas al-Moussaoui en 1992, Hassan Nasrallah est élu à ce poste. Au fil des années, l'organisation s'accroît et évolue. Le Hezbollah s'impose comme un mouvement anticolonial, nationaliste et islamiste. Son objectif est anticolonial et national, il s'agit d'œuvrer à la libération des terres libanaises occupées ; son cadre idéologique est tout aussi bien islamique – l'islam chiite est un référentiel majeur dans lequel il puise la philosophie et les ressources spirituelles pour la lutte contre l'occupation – qu'adossé à la tradition anticoloniale du 20ème siècle [4]. Très tôt, le Hezbollah clarifie son rapport politique à l'islam : il ne vise pas à bâtir un État islamique au Liban, et il se montre soucieux d'entretenir des rapports amicaux avec toutes les communautés du pays, notamment chrétiennes.
C'est ainsi que la décennie 1990 voit la RIL mener une lutte asymétrique au Sud contre l'armée israélienne. Le Hezbollah ne se mêle alors pas de la vie politique libanaise ; il se consacre entièrement au terrain de la résistance armée. En 2000, l'armée israélienne se retire du Sud, usée par une occupation impossible à tenir du fait de la guérilla menée par le Hezbollah. C'est la Libération. Elle est célébrée comme telle au Liban. Des milliers de Libanais reprennent alors le chemin du Sud et retrouvent leurs terres, leurs villes et villages. À une époque marquée par l'hégémonie impérialiste étatsunienne, le Hezbollah a montré que la lutte anticoloniale armée est non seulement un droit légitime mais une stratégie pertinente et impérative face à la domination et l'expansionnisme israéliens.
Avec le PCL et quelques autres formations de gauche au Liban, le Hezbollah est ainsi l'une des rares organisations encore actives à avoir concrètement œuvré à la libération du Liban et à la défense de sa souveraineté. Les analyses interrogeant sa « libanité » ou sa « libanisation » sont à cet égard ineptes. Entre le Hezbollah et la République islamique d'Iran prime un rapport de coopération, entretenu par le Hezbollah dans le cadre de son agenda propre au Liban, et certainement pas de subordination du premier au second.
Nouvelle étape de la guerre coloniale, nouvelles équations
En octobre 2023, le Hezbollah ouvre un front contre Israël dont le but tactique est d'alléger le front militaire à Gaza. Cet engagement armé du Hezbollah pour la Palestine ne peut se comprendre qu'au regard de deux éléments. Le premier est celui du rapport à la Palestine des populations arabes en général et du Sud Liban en particulier : la Palestine n'est pas envisagée comme une cause extérieure, elle est un territoire arabe dont la domination est vécue à l'échelle régionale. En 1948, la perte brutale d'une partie de la Palestine est un choc collectif ; elle l'est en particulier pour les habitants du Sud Liban dont la vie quotidienne était davantage liée à la Galilée, à Akka et à Haïfa notamment, qu'aux localités situées au nord du nouvel État libanais. Des décennies durant, les mouvements régionaux ont ainsi fait de la Palestine une pierre angulaire de leur politique. À cet égard, le Hezbollah ne fait pas exception. Pour ce dernier, le système colonial israélien est à combattre non pas seulement en raison de la menace constante qu'il représente pour la souveraineté du Liban mais aussi parce qu'il domine la Palestine, c'est-à-dire des lieux et une population qui font plus largement partie d'un « nous » collectif.
Le second élément à considérer dans l'ouverture de ce front libanais en 2023 est l'« axe de la résistance », autrement dit cette alliance entre divers acteurs politiques du Moyen-Orient opposés à Israël et aux États-Unis et au sein de laquelle fut théorisée la stratégie de l'« unité des fronts ». Concrètement, comme dans nombre d'alliances militaires, si l'un de ces acteurs est attaqué, les autres lui viennent en aide.
On le sait à présent, Israël et les États-Unis ont initié une nouvelle étape dans la guerre pour l'hégémonie ; on assiste à l'accélération de leur projet de domination coloniale par tous les moyens, notamment génocidaire. Face à cette stratégie impérialiste radicale, marquée par le déploiement d'une violence exterminatrice, et face à la supériorité militaire et technologique des États-Unis et d'Israël, le Hezbollah a subi un coup important à l'automne 2024. L'assassinat du Sayyid Hassan Nasrallah le 27 septembre 2024 dans une immense explosion à Beyrouth a constitué un réel bouleversement.
En novembre 2024, un accord de cessez-le-feu est conclu. Quelques mois plus tard, après deux ans de vacance présidentielle, Joseph Aoun, ancien commandant en chef des armées, est élu président du Liban par le Parlement. Puis Nawaf Salam, juriste et ancien diplomate et universitaire, accède à la fonction de Premier ministre, sans l'assentiment des députés du Hezbollah et du mouvement Amal. Bénéficiant du soutien des États-Unis et de l'Arabie saoudite, le couple Aoun-Salam à l'exécutif est hostile à la lutte armée du Hezbollah.
L'époque n'est dès lors plus à un État libanais qui reconnait le Hezbollah comme un mouvement de résistance légitime comme ce fut le cas lors des années post-Taëf, ni à un certain équilibre entre les coalitions du « 8 mars » (proche de l'Iran) et du « 14 mars » (proche des États-Unis et de l'Arabie saoudite), avec notamment à la présidence Michel Aoun, allié du Hezbollah, entre 2016 et 2022. L'effondrement de la dictature des Assad en Syrie et l'arrivée au pouvoir d'un jihadiste allié des États-Unis est au reste un autre facteur d'affaiblissement pour le Hezbollah.
Dans ce contexte, le Hezbollah accepte d'appliquer la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies, laquelle prévoit que la région au sud du fleuve Litani soit démilitarisée et que les seules forces armées autorisées soient l'armée libanaise et la FINUL (Forces intermédiaires des Nations unies au Liban). En échange, Israël est censé retirer ses troupes du Sud et cesser les actes de guerre. En coopération avec la FINUL et les renseignements étatsuniens, le désarmement de la région au sud du Litani par l'armée libanaise est ainsi progressivement mis en œuvre au cours des mois qui suivent la trêve.
Or, le monopole des armes par l'État – en principe souhaitable au sens où la violence physique devrait être régulée par la collectivité – est une question qui se pose d'une manière singulière au Liban. En effet, l'armée libanaise est incapable de défendre ses frontières. La raison est simple : les « alliés » étatsuniens veillent à ce que toute possession d'armes autres que légères et défensives lui soit interdite. Cela parce que le Liban est frontalier d'Israël et parce que l'État libanais, composé de divers centres de pouvoir représentés par les communautés confessionnelles, n'est pas un bloc homogène ; selon la conjoncture, il peut être dominé par des courants pro-occidentaux ou des courants opposés à la domination occidentale. Dès lors, pour les intérêts d'Israël, l'armée libanaise doit rester faible, son matériel militaire rudimentaire, sa défense aérienne inexistante.
C'est pourquoi l'État post-Taëf avait opté pour la cohabitation avec la Résistance dans un jeu d'équilibre subtil entre ses différents alliés. Mais à partir de 2000, à la suite de la Libération, dans un contexte politique tendu, les armes du Hezbollah sont devenues un sujet de débat national. Si la majorité de ceux qui plaident pour le monopole des armes par l'État nourrit cette revendication comme moyen d'œuvrer à un Liban sous la botte des États-Unis, qui normaliserait ses relations avec Israël et qui deviendrait une sorte de Dubaï en Méditerranée, une minorité défend cette option en étant sincèrement patriote et dans l'espoir que l'État soit en mesure d'assumer ses responsabilités de défense du territoire contre les agressions externes.
À cette minorité, les partisans de la Résistance – aussi bien parmi les communautés musulmanes que chrétiennes et la majorité de la gauche libanaise – répondent qu'il n'est pas concevable de renoncer à la Résistance sans l'assurance préalable que l'État est capable de défendre le pays contre les invasions israéliennes. C'est également la position du Hezbollah : il affirme accepter de renoncer à sa Résistance lorsque l'État sera équipé pour défendre le pays et qu'un dialogue national sera engagé pour une stratégie de défense unitaire qui intégrerait ses armes.
Les mois qui ont suivi la trêve de novembre 2024 ont été l'occasion d'éprouver les capacités de l'État libanais à garantir la souveraineté du Liban. Le Hezbollah s'est mis en retrait, il a laissé faire le désarmement au sud du fleuve Litani par les autorités libanaises et n'a pas violé une seule fois le cessez-le-feu.
Et comme jamais en période de paix depuis la libération du Sud en 2000 la souveraineté du Liban n'a autant été piétinée.
Depuis novembre 2024, les bombardements sont fréquents et les drones israéliens pilonnent chaque jour le territoire libanais. Il ne s'agit de rien de moins qu'une occupation aérienne constante, le bourdonnement menaçant des drones rappelant à chaque Libanais et Arabe au Liban qu'Israël est là et les surveille. En novembre 2025, la FINUL a ainsi signalé plus de 10 000 violations du cessez-le-feu de la part d'Israël, à la fois terrestres, aériennes et maritimes. Près de 400 personnes ont été tuées depuis le début de la trêve (et avant le début de cette guerre). Cela sans compter le fait qu'Israël a durablement pris position dans cinq collines du Sud Liban, qu'il réalise un écocide en larguant du glyphosate à haute concentration au Sud Liban pour empêcher le retour de la population, ou encore qu'il construit un mur en béton sur le territoire libanais.
Pourtant, l'armée libanaise était déployée au sud du Litani, et elle menait méthodiquement les opérations de contrôle et de désarmement dans cette région. Pourtant, l'exécutif libanais était pleinement engagé auprès des médiateurs étatsuniens ; il appliquait avec zèle les conditions imposées par les États-Unis à l'égard du Hezbollah.
Ces quinze mois de trêve ont ainsi montré de manière implacable que : 1) Le cessez-le-feu était à sens unique, il s'agissait en réalité d'une désescalade dans laquelle seul Israël était autorisé à bombarder et occuper le territoire ; 2) Israël, dans sa logique coloniale, est en train d'annexer une parcelle du territoire libanais à la frontière et œuvre à rendre inhabitable le Sud Liban ; 3) L'option diplomatique consistant à se fier aux Américains pour qu'Israël respecte la souveraineté libanaise est un échec ; 4) L'État libanais n'est toujours pas en mesure de défendre la souveraineté et la population du Liban.
Résister, un droit. Quand résister, une question tactique
Dans ce contexte, la résistance est non seulement inévitable mais un droit légitime, confirmé par le droit international qui reconnait aux peuples le droit de lutter contre la domination coloniale et étrangère par tous les moyens dont il dispose (article 1 de la Charte des Nations unies ; résolution 2649 de l'Assemblée générale des Nations unies (AGNU) adoptée en 1970 ; résolution 3070 de l'AGNU adoptée en 1973 ; protocole additionnel 1 des Conventions de Genève). À cet égard, les réactions de certaines organisations soi-disant de gauche en Europe dénonçant « les provocations du Hezbollah » sont plus que problématiques ; elles révèlent un rapport raciste aux Arabes qui sont censés accepter la domination coloniale sans agir pour avoir le rôle des « victimes parfaites » auxquelles les bonnes âmes occidentales pourraient apporter leur petit soutien symbolique.
Résister à la machine de guerre coloniale israélienne est un droit légitime, une voie politique juste et une lutte fondamentale pour la libération et l'émancipation. Après les contributions de Frantz Fanon, de Mahdi Amel et d'Edward Said, il est temps que les espaces de gauche en Occident apportent un soutien franc aux luttes anticoloniales dans le monde arabe/ Moyen-Orient. Car notre époque n'a pas rompu avec le paradigme colonial.
Au Liban, le soutien à la résistance menée par le Hezbollah est la position de ceux qui refusent la soumission à Israël et la domination occidentale. C'est notamment celle des principales organisations de gauche – le PCL, l'Organisation populaire nassérienne à Saïda et le Mouvement du peuple de Najah Wakim. En prenant au sérieux les luttes anticoloniales, les organisations de gauche locales, ainsi que le droit international, nul ne devrait hésiter à soutenir la résistance du peuple libanais. À l'heure actuelle, ce soutien est impératif.
Quant à la question du moment choisi par le Hezbollah pour résister aux agressions israéliennes depuis quinze mois, elle est légitime et doit être discutée. Riposter à peine quarante-huit heures après le début de la guerre contre l'Iran était-il le meilleur moment ? Sans aucun doute l'évocation par le Hezbollah de la mort du guide suprême iranien comme un élément parmi d'autres pour justifier la riposte n'était pas bienvenue. Les Libanais dans leur grande majorité, et y compris parmi la base sociale du Hezbollah, n'éprouvent aucune forme de sympathie pour ce dirigeant politique. Par ailleurs, cela a constitué un argument facile pour les adversaires du Hezbollah qui dépeignent à tort le mouvement comme un « proxy » au service de l'Iran.
Néanmoins, dans son discours du 4 mars 2026, l'actuel secrétaire général du Hezbollah a sans ambiguïté clarifié les raisons de cette riposte : il s'agit d'une réponse à quinze mois d'agressions israéliennes contre le Liban. Naïm Qassem a ainsi abondamment insisté sur l'engagement du Hezbollah dans la défense du Liban et uniquement du Liban et du peuple libanais dans son ensemble contre Israël. Face aux attaques israéliennes incessantes, « la patience a des limites », a-t-il déclaré.
Une analyse un tant soit peu objective de la situation permet de savoir que, bien avant le début de la guerre contre l'Iran, Israël préparait ce nouvel assaut contre le Liban. C'est l'étape logique de la guerre de basse intensité qu'il mène depuis le cessez-le-feu, par la multiplication des bombardements, des assassinats ciblés et des annexions de facto. Israël vise à éradiquer la Résistance au Liban, par tous les moyens, et à coloniser une partie du Sud Liban. Et le Hezbollah le sait. Il s'agissait alors pour lui d'attendre le moment opportun pour répondre, en prenant en compte les nouvelles équations politiques externes et internes décrites en amont.
Affaibli depuis l'automne 2024, le Hezbollah a ainsi considéré que la riposte contre Israël devait d'une part ne pas avoir lieu lorsqu'Israël l'aura décidé – c'est-à-dire lorsque les meilleures conditions seraient réunies pour Israël, sans doute après la guerre d'Iran –, d'autre part se déployer à un moment où il ne serait pas seul face à Israël. En lançant une salve de roquettes et de drones au moment où la guerre d'Iran s'enclenchait, le Hezbollah s'assurait ainsi la participation de l'Iran dans la guerre à ses côtés. Ce point est essentiel : ce n'est pas l'Iran qui a besoin du Hezbollah dans cette guerre des titans mais bien le Hezbollah qui a besoin de l'Iran dans sa guerre de résistance vertigineusement asymétrique contre Israël.
Enfin, un des éléments les plus inquiétants de la situation actuelle est à l'évidence la position de l'État libanais. Le 2 mars, le Conseil des ministres a décidé l'interdiction de la Résistance et a demandé aux appareils militaires et sécuritaires de l'État de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la lutte armée du Hezbollah. Au moment où Israël a annoncé son intention d'envahir le Liban le 3 mars, le gouvernement a par ailleurs ordonné à l'armée de se retirer de ses positions du Sud Liban et d'empêcher les combattants du Hezbollah de revenir au Sud pour lutter contre l'invasion israélienne. Autrement dit, il s'agit de laisser le champ libre à l'armée d'occupation israélienne et d'empêcher les Libanais de défendre leurs terres. Non seulement l'État libanais faillit à ses responsabilités basiques à la première épreuve de force, mais il se pose officiellement comme un adversaire de la Résistance en temps de guerre.
Pour la première fois depuis la fin de la guerre civile en 1990, l'État libanais apparaît ainsi comme un autre belligérant en désignant la Résistance du Hezbollah comme illégale, et en agissant contre elle, quand bien même le droit international consacre sa pleine légalité et légitimité. Cette situation est en outre particulièrement dangereuse ; elle pourrait mettre la Résistance et l'armée dans un rapport de confrontation.
Mais l'armée libanaise est composée du peuple libanais, et c'est aussi une institution qui sous la 2ème République est réputée incarner l'unité du Liban. C'est pourquoi il est peu probable que ces ordres du gouvernement ne provoquent pas des réticences ou des désobéissances au sein de l'armée. Pour le moment, il est à noter qu'au cours d'une réunion extraordinaire de l'armée le 7 mars, le commandant en chef, Rodolphe Haykal, a envoyé un message clairement distinct de la ligne du gouvernement. En indiquant notamment son attachement à l'unité du Liban, le fait que l'armée prenait ses décisions suivant les circonstances ainsi que la nécessité de mettre fin aux agressions israéliennes [5], il a exprimé le souci de l'armée d'éviter tout affrontement interlibanais et l'impératif de faire face aux attaques israéliennes.
Bien évidemment, les checkpoints de l'armée n'ont pas empêché la Résistance de reprendre position dans le Sud pour lutter contre les troupes israéliennes et en défense de la souveraineté du Liban. Alors que nombre de commentateurs en tout genre décrivaient le Hezbollah comme un mouvement fortement diminué et divisé à l'interne, les jours qui suivent depuis le début de la guerre montrent que le mouvement est solide, agile et en mesure de résister. Des chars et véhicules militaires israéliens sont abattus chaque jour par les combattants du Hezbollah, des opérations simultanées avec l'armée iranienne sont menées contre des bases et des sièges de commandements militaires en Israël, et des affrontements directs avec les soldats israéliens (venant y compris par la frontière syrienne) ont lieu dans les localités du Liban.
*
La guerre coloniale actuelle est d'une violence inouïe, les destructions sont massives, les civils sont largement pris pour cibles, les souffrances sont terribles. Nous entrons dans une phase de radicalisation de l'impérialisme occidental ; les États-Unis et Israël ont décidé de « redessiner la carte du Moyen-Orient » suivant leurs intérêts, c'est-à-dire d'asservir plus que jamais les populations, d'éradiquer leur environnement, jusqu'à ce qu'elles n'aient plus aucun moyen de sauver leur dignité et leur histoire. Comme depuis le début du 20ème siècle, les peuples au Liban, en Palestine et dans la région continuent de résister contre la domination coloniale. C'est leur droit le plus légitime.
***
Illustration : « La Patience et l'Espoir ». Tableau du peintre Sleiman Mansour.
Notes
[1] Abisaab Malek, Abisaab Jurdi Rula, The Shi'ites of Lebanon. Modernism, Communism and Hizbullah's Islamists, New York, Syracuse University Press, 2014 ; Calabrese Erminia Chiara, Militer au Hezbollah. Ethnographie d'un engagement dans la banlieue sud de Beyrouth, Beyrouth/ Paris, Presses de l'Ifpo/ Khartala, 2016 ; Daher Aurélie, Le Hezbollah. Mobilisation et pouvoir, Paris, Presses Universitaires de France, 2014 ; Saad Ghorayeb Amal, Hizbullah. Politics and Religion, Londres, Pluto Press, 2002.
[2] Corm Georges, Le Liban contemporain. Histoire et société, Paris, La Découverte, 2005.
[3] Pakradouni Karim, Les Années résistance. Le mandat d'Émile Lahoud (1998-2007), Beyrouth, 2009.
[4] Dot-Pouillard Nicolas, « La greffe et l'empreinte : chiisme et communisme dans le monde arabe », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 145, 2019.
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Lancement et « fête de la parole antifasciste » le 1er avril
Le collectif de la revue À bâbord ! vous invite au lancement de son numéro 107 et du dossier « Les lignes de front de l'antifascisme ».
Ce lancement est organisé conjointement avec la revue Liberté et M Éditeur.
Ça se passe à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal), le mercredi 1er avril à 18h.
Entrée libre, bienvenue à toutes et à tous !
L'événement Facebook est ici.

Les lignes de front de l’antifascisme
La croissance de la vague autoritaire et réactionnaire à laquelle nous assistons aujourd'hui et qui s'étend un peu partout sur la planète expose crûment une vision politique, économique et sociale de l'extrême droite incompatible avec les libertés démocratiques.
Au quotidien, les manifestations du fascisme se déploient avec une désinhibition totale, y compris dans la sphère médiatique et discursive. Elles s'accompagnent notamment de négationnisme scientifique et climatique, d'une logique de militarisation et de « loi et d'ordre », d'anti-intellectualisme, de censure ainsi que de répression de la contestation. Nous sommes bien en présence d'une haine érigée en système, dont les premières cibles sont les personnes traquées comme « ennemies » et utilisées comme boucs émissaires pour tous les problèmes de la société. Ce sont les migrant·es, les musulman·es, les personnes de la diversité sexuelle et de genre, les « wokes ».
Pour ce dossier, nous avons justement cherché à ancrer nos analyses à partir de la perspective des communautés frappées de plein fouet par le fascisme contemporain. Nous sommes parti·es du postulat que c'est en se penchant sur les lignes de front de l'antifascisme, telles qu'elles se déploient à l'heure actuelle, que la gauche peut renouveler ses analyses critiques et ses réflexions stratégiques.
Prenons l'admirable riposte collective à la guerre que mène l'agence Immigration and Customs Enforcement, ou ICE, contre les populations de Minneapolis : on y voit se déployer des tactiques de résistance urbaine variées, allant de corvées facilitant les tâches quotidiennes des personnes migrantes pour éviter qu'elles ne se fassent capturer, aux actions de perturbation et de documentation vidéo des opérations de l'ICE, aux tintamarres dans les hôtels où ces milices fascistes dorment pour bousiller leur sommeil. Pareille organisation collective montre que l'antifascisme, au-delà des clichés faciles, rassemble des personnes ordinaires, simplement animées par un respect élémentaire de la dignité humaine, prêtes à s'interposer avec courage à la violence nue.
Par ailleurs, la « bataille de Minneapolis » vient montrer que les racines du fascisme contemporain sont profondes. Avant Renee Nicole Good et Alex Pretti, c'est aussi dans les rues de Minneapolis que George Floyd a été froidement assassiné par les forces policières. L'ICE a été fondée en 2003 et son pouvoir s'est consolidé pendant des décennies, y compris sous 12 ans de présidence démocrate. Ce qui s'invite dans l'ensemble du territoire étatsunien sous Trump, c'est une logique ancienne de criminalisation de l'immigration, ainsi qu'une militarisation des frontières qui prend ses origines dans le projet colonial moderne.
Dans ce dossier, nous souhaitons interroger certaines spécificités du fascisme d'aujourd'hui, son projet et son idéologie, et réfléchir à un antifascisme à la hauteur des enjeux actuels. Quels remparts pouvons-nous ériger contre le fascisme, et quel imaginaire lui opposer ? Quelles sont les tâches prioritaires pour celles et ceux qui se réclament de la gauche ? Comment les nombreuses expériences issues des luttes et mobilisations antiracistes et antifascistes, passées et actuelles, peuvent-elles nous éclairer sur le potentiel de résistance ainsi que sur les articulations possibles entre les différentes formes de lutte ?
Un dossier coordonné par Myriam Cloutier, Philippe de Grosbois et Samuel Raymond
Illustré par François Berger
Avec des contributions de Myriam Cloutier, Collectif de lutte contre l'islamophobie, Jonathan Durand Folco, Sam Harper, Anne Latendresse, Montréal antifasciste, Louise Nachet, Samuel Raymond, Alberto Toscano et Amel Zaazaa
Numéro en librarie le 23 mars
Illustration : François Berger

Sommaire du numéro 107
Luttes
Recul organisé du logement social : Stratégie du choc / Véronique Laflamme
Mémoire des luttes
1969–1984. L'expropriation de Mirabel : Entre déplacement forcé et lutte pour le territoire / Flandrine Lusson
Regards féministes
Éric Lapointe : Est-ce que la cancel culture est dans la pièce avec nous ? / Eli San
Analyse du discours
Colloque de PDF Québec sur l'école et l'idéologie : L'idéologie, c'est les autres / Philippe de Grosbois
Culture numérique
Le Canada veut vous surveiller. Entretien avec Matt Hatfield / Propos recueillis par Yannick Delbecque
Société
Résister au rabougrissement du pays : Autodéfense intellectuelle et pouvoir de la littérature / Vanessa Jérome et Pierre-Luc Landry
Ce que la lutte à l'islamophobie fait à l'antiracisme / Mouloud Idir
Santé mentale : Outil de compréhension collective / David Castrillon
Coup de poing
Merci doux Jésus de ne pas m'avoir fait naître au dix-neuvième siècle / Anne Archet
Politique
Fascisme hindou et xénophobie : Résister ici et là-bas. Entretien avec le SADAC / Propos recueillis par Louise Nachet
Quand la droite nationaliste et le capitalisme marchent main dans la main / Quentin Lehmann
Mini-dossier : Le pouvoir des cabinets
Coordonné par Mélanie Ederer et Isabelle Bouchard. Illustré par Em Saulnier-Leclerc
Violences publiques et intimes : Contribution d'une personne transmasc au « débat » sur les toilettes genrées / lou
Affects et rapports de pouvoir entourant les toilettes publiques / Maria Nengeh Mensah, Olivier Vallerand, Carolyne Grimard, Isabelle Ruelland
Les toilettes sur les chantiers de la construction : Pas d'égalité pour les « petits besoins » / Laurence Hamel-Roy
Manque de bols ! / Entretien avec Nathalie Boucher et Sarah‑Maude Cossette. Propos recueillis par Isabelle Bouchard
Dossier : Les lignes de front de l'antifascisme
Coordonné par Myriam Cloutier, Philippe de Grosbois et Samuel Raymond. Illustré par François Berger
Une histoire de continuités. Entretien avec Alberto Toscano / Propos recueillis par Myriam Cloutier et Philippe de Grosbois
Résistances migrantes : Lutter contre la fascisation du monde à partir des marges / Amel Zaazaa
Qu'en est-il de l'antifascisme aujourd'hui ? / Collectif Montréal antifasciste
Antifa, le jeu / Samuel Raymond
Ville, néolibéralisme et fascisme : L'insurgent planning pour mieux résister / Anne Latendresse
Luttes trans : Se saisir des moyens de libération / Louise Nachet
Pas de lutte antifasciste sans lutte contre l'islamophobie / Collectif de lutte contre l'islamophobie
Le technofascisme est parmi nous : comment l'affronter ? / Jonathan Durand Folco
Faut-il un « Joe Rogan de la gauche » ? / Sam Harper
Pour aller plus loin
International
Commerce Canada-Mexique : Le libre-échange peut-il contribuer aux luttes syndicales ? / Philippe Morin
Sur la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis : À quel monde rêve l'extrême droite ? / Maël Foucault
L'université du privilège au pays des inégalités / Zéphyr Tardif
Culture
Palmarès alternatif : Les meilleurs films du 21e siècle / Claude Vaillancourt
Film anti-démolition : Ville Jacques-Carton / Ramon Vitesse
À tout prendre ! / Ramon Vitesse
Recensions
Numéro en librairie le 23 mars
Couverture : François Berger

L’action, rien d’autre
Le numéro 107 et son dossier « Les lignes de front de l'antifascisme » seront lancés le 1er avril, 18h, à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal). Lancement conjoint avec la revue Liberté et M Éditeur ! Tous les détails ici.
Quand les enjeux s'accumulent et que la descente vers l'impensable s'accélère, on peut se demander : comment arriverons-nous à nous en sortir ? Nous le pourrons, ensemble.
Les premières semaines de l'année 2026 nous laissent déjà sans mots. Les nouvelles sont anxiogènes et les crises se multiplient : elles sont sociales, politiques, environnementales, économiques, structurelles et organisationnelles. Pendant ce temps, devant ces reculs et désastres, notre élite politique se tiraille à savoir qui jouera mieux du coude pour défendre ses intérêts auprès du gouvernement fasciste de Trump. Elle négocie des deals ou bien pile sur d'autres quidams, également pliés en quatre devant l'hégémon, afin d'éviter les conséquences (inéluctables) de l'intégration économique et du capitalisme effréné.
Dans ce contexte où les violences se multiplient et où l'urgence d'agir devient un acte de survie, la résistance semble avoir de la difficulté à s'organiser pour former une offensive concrète contre l'extrême droite et l'ascendance de la classe dominante sur nos corps, nos droits et libertés ainsi que sur nos conditions matérielles. La lutte est ardue, constante et menée à forces inégales. Bien que nous nous organisions sur différents enjeux, encore aucun « mouvement » général ne s'est structuré. Il existe autant de luttes et d'actions à entreprendre que de dominations ; et ces luttes sont toutes légitimes.
Beaucoup ne savent pas quoi faire ni par où commencer. Ainsi, du fait de conditions de vie de plus en plus précaires, plusieurs peinent à s'engager dans des actions collectives ; d'autres ont perdu totalement confiance dans la possibilité de s'impliquer dans des actions qui les dépassent.
Chez les personnes qui ne s'engagent pas socialement, nous assistons à des invitations à « arrêter de se concentrer sur ce qui va mal », une forme de refus de politiser le quotidien, qui vient souvent avec l'idée que de penser aux crises actuelles est déprimant et qu'il vaut mieux se concentrer sur les petits bonheurs. Individuellement, c'est une façon légitime de se protéger, d'autant plus que nous sommes constamment bombardé·es par une injonction du bonheur à tout prix à coup de développement personnel : yoga, alimentation santé, voyage, etc. Toutefois, cette rhétorique de la joie constante sert bien le système, car ce mécanisme de défense favorise l'apathie politique et peut mener à un refus de discuter des enjeux qui affectent notre tissu social.
Pour d'autres, l'action politique est vue comme dérangeante et inconfortable. Bien souvent, ces personnes n'ont pas eu l'occasion d'apprendre à s'organiser ou connaissent peu d'exemples d'actions ayant amené des changements réels. Ce manque de connaissance sur l'organisation militante vient aussi brimer notre capacité à nous organiser collectivement. Nous devons donc (ré)apprendre à nous concerter et à agir, en permettant à tous·tes de se réapproprier les espaces de transmission des savoirs militants.
Il y a quelque chose de joyeux et de subversif à construire avec les autres. Cette effervescence dans la lutte doit être transmise pour combattre l'apathie politique. C'est seulement ainsi que nous pourrons lutter pour déconstruire les inégalités, incluant toutes les structures et entités qui en profitent.
Nos derniers éditoriaux, tout en dénonçant le fascisme ou en rappelant l'urgence climatique, témoignaient de notre besoin de solidarités et de mobilisations. Or, nous nous apercevons que nous parlons beaucoup, souvent entre nous, mais que les actions concrètes tardent à émerger de ces espaces de discussion. Bien sûr, il faut continuer de dénoncer et de faire de l'éducation populaire. Mais il devient urgent de réfléchir également à comment s'unir en dépassant nos réflexes affinitaires. Diriger nos forces pour des solidarités qui traversent nos luttes, au-delà de ce qui nous a parfois divisé·es. Le temps de la réflexion est nécessaire, mais celle-ci doit être suivie par l'action.
Ensemble, il faut trouver des moyens de lutter pour consolider nos communautés, bâtir de nouvelles solidarités. Lutter pour gagner.
« La fierté de Gaza » : un peuple qui résiste ne s’effondre pas !

Divest McGill : Lutter pour responsabiliser nos institutions
Divest McGill est une campagne qui a commencé entre 2011 et 2012 sous le nom de Decorporatize McGill. Depuis, la campagne milite plus spécifiquement pour que l'Université McGill cesse d'investir dans l'industrie des combustibles fossiles.
Entretien avec Laura et Emily, membres de Divest McGill. Propos recueillis par Arianne Des Rochers et traduits de l'anglais par Amadou Ballo.
À bâbord ! : Quel est le but de Divest McGill ? Qui l'a formé ?
Divest McGill : Le but de Divest McGill est d'affirmer que la communauté a son mot à dire sur la façon dont on dépense son argent, et pas seulement les douze membres non élu·es du Conseil des gouverneurs. L'Université n'a pas à financer des activités destructrices. Les étudiant·es sont aux premières lignes de la campagne, mais iels ne sont pas les seul·es qui s'impliquent. Nous luttons avec plusieurs facultés, le Sénat (où siègent des professeur·es et des étudiant·es) et d'autres associations sur le campus comme Professors and Librarians for Divestment. Certain·es membres du corps professoral nous ont aussi énormément aidé·es en nous transmettant leur mémoire institutionnelle.
On savait que c'était possible de pousser McGill à désinvestir des combustibles fossiles, car des combats semblables avaient été menés et remportés par le passé, ici même, comme quand McGill a désinvesti de l'apartheid sud-africain et de l'industrie du tabac dans les années 1990. Notre groupe fait partie d'un mouvement plus grand : il existe d'autres campagnes de désinvestissement au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni qui militent pour que les grandes institutions arrêtent d'investir dans des secteurs problématiques. Divest McGill fait aussi partie d'une coalition nationale : Divest Canada.
ÀB ! : Qu'est-ce qu'on entend par désinvestissement ?
D. M. : Quand les universités reçoivent des dons, elles les placent dans des fonds de dotation. Ces montants sont investis et les retours sur ces investissements sont utilisés pour financer toutes sortes de choses. Dans le cas de McGill, une partie importante des fonds est investie dans les industries fossiles et les activités militaires, via des fabricants d'armes.
L'appel à désinvestir est à la fois une stratégie et un mouvement politique visant à dissuader les institutions de financer les industries et secteurs nuisibles. Les universités peuvent influencer l'opinion publique et mettre en branle des mouvements sociaux. La campagne vise donc à porter atteinte à l'image de ces industries et à les rendre moins acceptables dans l'opinion publique. Le but, c'est aussi d'amener le gouvernement à réaliser que de plus en plus d'individus et d'institutions tournent le dos à ces secteurs, et qu'il devrait arrêter lui aussi d'y gaspiller l'argent public.
Au fil de nos discussions sur la nature antidémocratique du processus d'investissement qui a toujours existé à McGill, la démocratisation est également devenue un des objectifs de la campagne. On attend des établissements d'enseignement qu'ils défendent les principes de justice, de paix et d'égalité. Ça ne devrait pas nous prendre plus de dix ans de lutte acharnée pour leur faire comprendre quelque chose d'aussi logique. C'est un geste simple et fondamental que les universités peuvent poser, elles qui sont censées préparer leurs étudiant·es à rendre la société meilleure par le biais de la recherche et de l'enseignement.
ÀB ! : À Divest McGill, quelles sont vos principales cibles ?
D. M. : Toutes les campagnes de désinvestissement de l'industrie des énergies fossiles tournent autour du top 200 des entreprises dans la liste de l'organisation Carbon Underground. On veut un désinvestissement total de celles-ci. On a aussi une autre cible, en dehors du top 200 : TC Energy, une entreprise canadienne de combustibles fossiles coupable d'énormes dégâts sur le Yintah (territoire) des Wet'suwet'en. On a également eu affaire à Teck Frontier, un projet d'extraction de sables bitumineux prévu dans le nord de l'Alberta, mais qui a été annulé. Divest McGill est aussi membre d'une coalition appelée Divest for Human Rights, qui a milité non seulement contre TC Energy, mais aussi contre des entreprises qui profitent de l'occupation en Palestine, qui exploitent des enfants ou qui vendent des armes.
ÀB ! : Quelles ont été les stratégies, tactiques et actions que Divest McGill a entreprises et qui ont convaincu l'administration de McGill de désinvestir ?
D. M. :Au début, nous nous sommes rapproché·es des membres du Conseil des gouverneurs pour gagner leur confiance et aborder le sujet du désinvestissement. On a donné des présentations, envoyé des rapports. Bref, on a joué le jeu conformément aux protocoles de l'Université, malgré toutes les critiques qu'on pouvait avoir contre ses dirigeant·es et son fonctionnement. La majorité des membres votant·es vient de l'extérieur de l'Université (des PDG de grandes banques, etc.), et ces membres se nomment entre eux et elles.
Avec le temps, nous nous sommes tourné·es vers la désobéissance civile et les actions perturbatrices. Il n'y a que deux choses qui intéressent l'administration de McGill et le Conseil des gouverneurs : l'argent et leur réputation. On a donc appelé les grands donateurs en leur demandant de menacer McGill de cesser leurs dons si l'Université n'arrêtait pas ces investissements. On a organisé des actions directes lors d'événements-bénéfice, où on expliquait tout le mal que faisait McGill avec ses investissements. On a également ciblé leurs intérêts financiers privés. Par exemple, en 2021, on a mené une campagne de boycott qui ciblait Metro, car une des membres du Conseil des gouverneurs, Maryse Bertrand, est aussi une cadre supérieure de cette entreprise. Toutes les deux semaines, un petit groupe de personnes se pointait avec des banderoles et des pancartes devant des épiceries Metro à Montréal pour inciter les gens au boycott. McGill n'a pas apprécié cette technique et a envoyé des courriels à certain·es d'entre nous, pour nous dire que ce qu'on faisait était inacceptable et devait cesser. On a aussi accueilli les membres du Conseil à leurs réunions avec des dépliants, des mises en scène ou en scandant des slogans. Au début, ces réunions étaient ouvertes au public, mais à cause de nos perturbations, elles ont maintenant lieu sur Zoom. Enfin, on a organisé plusieurs occupations de lieux et des manifs, notamment en 2022. Durant cette occupation, on a offert des ateliers aux étudiant·es, organisé des projections de film et servi des repas gratuits afin de solidariser les membres de notre communauté universitaire.
[On n'est pas juste un groupe militant, on est une communauté.]
ÀB ! : Comment l'administration de McGill a-t-elle réagi ?
D. M. : Une chose que McGill a faite systématiquement, et qui montre à quel point c'est une institution antidémocratique, c'était de menacer l'association étudiante d'une rupture de son protocole d'entente si elle continuait à soutenir notre campagne. L'association a ainsi arrêté de faire circuler les informations sur le boycott de Metro. Ils font la même chose avec d'autres campagnes. Par exemple, chaque fois qu'il y a une action en solidarité avec la Palestine, l'administration menace de rompre le protocole d'entente et dissuade l'association d'agir selon les décisions votées en assemblée.
ÀB ! : Aujourd'hui, est-ce qu'on peut dire que Divest McGill a atteint ses objectifs ?
D. M. : On a partiellement atteint nos objectifs. L'idée, c'était d'atteindre un désinvestissement total d'ici 2025. En décembre dernier, le Conseil des gouverneurs a voté en faveur de l'arrêt des investissements directs dans les entreprises du top 200. On reste toutefois sur nos gardes pour voir s'il va tenir parole.
Mais on n'a toujours pas atteint notre objectif sur le plan des investissements indirects. Certains investissements ciblés se poursuivent dans des fonds communs ou groupés, et l'Université se montre de plus en plus habile pour dissimuler ses actions. Par exemple, elle ne dévoile plus ses investissements en actions en dessous de 500 000 $. Enfin, en ce qui a trait au réinvestissement, on essaie de surveiller qu'il s'agit bel et bien de postes acceptables et plus éthiques, si cela existe.
ÀB ! : Qu'est-ce que Divest McGill projette pour l'avenir ?
D. M. : Nos moyens sont limités et le travail à faire est énorme. On doit déterminer où mettre nos énergies et discuter de l'avenir avec la communauté. C'est certain qu'on aimerait se débarrasser des investissements indirects. Que McGill se démocratise est aussi essentiel à nos yeux, peu importe si c'est grâce à Divest McGill ou à un autre groupe. Finalement, on aimerait se pencher davantage sur les banques comme la RBC, qui soutient activement l'industrie fossile et possède une succursale sur le campus. Pour le moment, toute notre énergie est tournée vers le génocide en Palestine, pour que McGill désinvestisse des entreprises qui y sont reliées. On doit aussi s'assurer d'archiver nos activités, pour que la lutte continue après nous.
Illustration : Elisabeth Doyon

Savoirs autochtones. Les minéraux critiques de la recherche universitaire
Après avoir été choquée d'en apprendre sur ma propre culture dans les écrits d'anthropologues blancs, j'ai découvert la recherche communautaire et j'ai travaillé avec des chercheuses qui entretenaient des relations de longue date avec des organismes autochtones. Ces années formatrices ont éveillé en moi le désir de travailler auprès des communautés autochtones et de consacrer mon énergie à organiser, à mobiliser, à soutenir, à honorer, à apprendre, à défendre les intérêts de personnes animées du même esprit que moi. Cette démarche s'inscrit en faux contre l'extractivisme épistémique (des savoirs) dont est héritier le milieu de la recherche universitaire.
Imaginez le Québec, les accents du Lac St-Jean, les pêcheries de la Gaspésie et les quartiers montréalais décrits en détails, en anglais, par des anthropologues américains. C'est ce qui m'est arrivé à moi, fille, petite-fille et arrière-petite-fille de Wendats, quand j'ai découvert ma propre culture dans des textes rédigés au début du 20e siècle par l'anthropologue Marius Barbeau. Sur les bancs d'université, on me fait lire des textes rédigés par des hommes blancs qui détaillent le mode de vie des Innus, l'importance de la chasse pour les Naskapis. L'effet est double : je suis à la fois captivée d'accéder enfin à des connaissances sur ma culture, et sidérée de constater qu'il m'ait fallu aller à l'université pour qu'on parle de Nous.
Comment en sommes-nous arrivé·es là ? Comment la recherche universitaire s'approprie-t-elle les savoirs autochtones, et peut-on combattre cet extractivisme ?
Le racisme au service du capitalisme
D'abord, le paradigme de supériorité raciale sur lequel repose le système d'éducation justifie la perte culturelle qu'il engendre. Les pensionnats, où sont envoyé·es de force plus de 150 000 enfants des Premières Nations, Inuit et Métis, est un exemple de domination de la culture blanche. En plus d'être fondés sur des préceptes racistes, les pensionnats opèrent dans une logique capitaliste d'exploitation des ressources. Jusqu'en 1950, le gouvernement fédéral n'établit pas de pensionnats sur les territoires nordiques car, n'y voyant aucun intérêt économique, il ne considère pas ces territoires pour l'installation de colons. Ensuite, la représentation coloniale permet de cantonner les Autochtones dans des stéréotypes opposés : le sauvage, non-moderne et l'être exotique, objet de curiosité et de fétichisme.
Le racisme et le capitalisme constituent les prémices d'un contexte facilitant l'exclusion et l'exploitation des Autochtones et de leurs savoirs dans les institutions universitaires. D'ailleurs, jusqu'en 1984, tout membre d'une Première Nation qui recevait un diplôme universitaire était « émancipé·e », son identité culturelle, supprimée. En d'autres mots, un « Indien » éduqué n'était plus un « Sauvage ». Cette disposition raciste de la Loi sur les Indiens a contribué à invisibiliser la présence autochtone dans les universités, mais elle n'a pas empêché des pionnières, comme Éléonore Sioui en 1988, de décrocher des diplômes universitaires.
Plus qu'un simple « champ de spécialisation »
Il est reconnu que la recherche universitaire concernant les Autochtones est largement menée par des chercheurs allochtones, et qu'elle est désavantageuse, voire dommageable pour les communautés. Elle s'inscrit dans un rapport de pouvoir et un accès aux ressources qui permet d'exploiter les savoirs autochtones (et les ressources minières, matérielles, culturelles, etc.) pour en tirer profit. Le savoir traditionnel autochtone n'appartient à personne, la seule responsabilité des individus est de le protéger et le transmettre et ce, au bénéfice de leur communauté. Il est donc impossible de s'approprier les connaissances et de les utiliser pour en faire des gains personnels et professionnels, pour faire du profit, et encore moins pour breveter une innovation.
À l'opposé, l'anthropologie, par exemple, permet à des chercheurs de se bâtir une carrière et une renommée internationale en étudiant les peuples autochtones du monde – pensons à Franz Boas, qui était fasciné par les Inuit de l'île de Baffin. Cette prise d'espace par les chercheurs allochtones découle aussi de la dévalorisation et le musellement de la parole des Autochtones, et des stratégies d'oppression qui menacent nos langues, comme l'ont fait les pensionnats. La colonisation a miné le développement intellectuel autochtone par l'assimilation culturelle et la séparation violente des Peuples autochtones à leur source principale de connaissances : le territoire.
C'est justement sur le territoire que se commet la biopiraterie, c'est-à-dire le vol de savoirs traditionnels sur les plantes et leur commercialisation, ou encore la foresterie ou le génie civil qui accapare des ressources sur les territoires traditionnels, mais dont le corpus de connaissances considère peu les savoirs autochtones. Ce constat est peu surprenant si on se rappelle qu'en plus de privatiser les terres, les colons ont renommé l'ensemble du territoire du Kanata et effacé de précieuses connaissances contenues dans la toponymie autochtone, créant l'illusion d'une terra nullius. Déjà, la colonisation entravait la possibilité de transmettre des connaissances sur le territoire et rendait difficile l'apprentissage in situ, écartant l'approche autochtone qu'est la pédagogie par le territoire (land-based pedagogy). Dans certains cas, la déshumanisation des Autochtones ouvre la voie aux recherches à l'éthique douteuse, et ce, sans grandes conséquences pour les chercheurs, mais avec énormément de conséquences pour les communautés. L'un des exemples les plus violents est certainement les expériences sur la malnutrition qui ont été menées par des chercheurs sur des enfants pensionnaires dans les années 1940-1950 (Mosby, 2013).
Quelles voies de sortie ?
Devant à ces constats, le penseur Kanienʼkehá:ka Taiaiake Alfred propose le terme « résurgence autochtone » pour inviter ses pairs à forcer un changement de paradigme de la réconciliation vers la décolonisation. Il suppose qu'une régénération des pratiques culturelles, spirituelles et politiques permettra de confronter le colonialisme des États et des institutions. Des intellectuel·les autochtones comme Linda Tuhiwai Smith et Eve Tuck et K. Wayne Yang publient aussi des textes fondateurs qui appellent à la décolonisation de la recherche.
Bien que le militantisme autochtone dans les universités remonte aux années 1960-70, ce n'est que depuis récemment que ces dernières prennent des engagements publics pour décoloniser la recherche, encouragées par l'adoption de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (2007) et les appels à l'action de la CVR (2015). En parallèle, les communautés ont adopté des stratégies pour se protéger, par exemple en créant les « Principes de propriété, de contrôle, d'accès et de possession des Premières Nations (PCAP-OCAP) », en développant des protocoles éthiques ou des formations pour outiller les chercheurs allochtones. Le fardeau reste largement porté par les Autochtones, comme si l'équilibre entre se laisser diriger par les Autochtones et porter un parti de la lutte n'a pas été trouvé.
Dans leurs plans d'action, les universités formulent des vœux pieux comme le respect des protocoles locaux, une meilleure compensation, de la recherche collaborative et communautaire, de la réciprocité et des partenariats à long terme. Cependant, les obstacles structurels demeurent et les mécanismes de suivi pour assurer un respect des nouvelles normes en recherche sont quasi inexistants. Entre temps, les communautés innovent pour pouvoir déterminer leurs priorités de recherche ou contourner les règles pour accéder aux fonds de recherche qui sont réservés aux titulaires de diplômes. Il reste que les savoirs communautaires autochtones et ceux qui les possèdent sont pas reconnus comme des égaux dans le monde universitaire. Le système actuel permet difficilement à une Aînée qui ne possède pas un diplôme universitaire d'être reconnue et payée comme co-chercheure ou d'être citée comme auteure d'un article scientifique. On encourage donc la collaboration avec les communautés, mais on ne corrige pas les iniquités qui contribuent à l'exploitation.Enfin, le défi est aussi d'encadrer les pratiques individuelles qui sont extractives et néfastes. Le manque de connaissances et parfois le racisme des chercheurs allochtones limitent leur capacité à agir comme allié·es. Le guide Mes relations invite les non-autochtones à l'autoréflexion et à utiliser leurs privilèges au profit de l'autodétermination des Autochtones et de la transformation de la recherche. Il suggère des bonnes pratiques qui peuvent être mises en place dans nos relations, comme redéfinir la notion de consentement, aborder les relations de pouvoir dans la recherche, ou encore repenser la compensation en fonction du travail invisible et émotionnel que font les Autochtones. Ces actions sont nécessaires en attendant qu'on élimine les obstacles qui empêche une réelle décolonisation de la recherche universitaire.
Geneviève Sioui est membre de la nation Wendat et coordinatrice de l'engagement communautaire autochtone à l'Université Concordia. Mon identité mixte wendate et québécoise, mon statut de femme autochtone en milieu urbain et mes expériences professionnelles en recherche, en éducation et en organisation communautaire colorent mes valeurs et principes. En contexte de recherche universitaire, ces valeurs guident mon travail et m'aident à déterminer si nous respectons les attentes, les protocoles et les pratiques adoptées par les communautés autochtones.
Illustration : Elisabeth Doyon

Enfances extraites. Mères mohawks et Orphelin·es de Duplessis
La recherche de sépultures anonymes d'enfants autochtones a mené à des découvertes troublantes sur le rôle des orphelinats dans les transferts et les disparitions d'enfants au Québec. Ethnographie kanien'kehá:ka de l'alliance avec les orphelin·es pour réparer leurs enfances extraites par l'Église et l'État durant la Grande Noirceur.
Par contraste avec la consonance christianisée du terme « Créateur » – Shonkwaia'tíson, littéralement « celui qui a fabriqué nos corps » –, les traditionalistes kanien'kehá:ka (mohawks) de Kahnawà:ke avec lesquels je travaille préfèrent l'expression « Création » – Ka'shatsténhsera'kó:wa sha'oié:ra, littéralement « la grande puissance naturelle ». Leur tradition millénaire n'admet aucune transcendance sinon l'élan vital et créateur amenant le monde à sans cesse se poursuivre et se renouveler. C'est à l'image des générations qui se succèdent et des aiguilles du grand pin blanc – Tionerahtase'kó:wa, littéralement « le grand arbre qui se renouvelle toujours » –, l'arbre de la paix sous lequel la hache de guerre a été enterrée pour sceller l'alliance originelle des cinq nations de la confédération rotinonhsión:ni (iroquoise) [1].
C'est en vertu de cette même puissance naturelle de poursuite du monde que les femmes kanien'kehá:ka sont dites avoir un lien « ombilical » avec la terre. O'nísta, la racine de Kahnistensera (femmes), désigne aussi bien le cordon rattachant l'enfant à la mère que le pédoncule d'un fruit. Cela explique pourquoi leur tradition reconnaît aux femmes le titre de « progénitrices de la terre [2] » et de gardiennes du territoire, qu'elles veillent à préserver des velléités extractivistes pour les générations futures – Tahatikonhsontóntie, littéralement « les enfants dont le visage est encore dans le sol ».
C'est par le truchement de tels concepts autochtones – et de leur refus de la séparation nature/culture – que je propose ici de traduire l'ethnographie kanien'kehá:ka de l'extractivisme au Québec, dont j'ai été témoin en accompagnant les Kahnistensera dans leur rencontre des orphelin·es de Duplessis.
Enclave autoritaire
Ayant eu vent de leur combat juridique, les orphelin·es ont entrepris de rencontrer les Kahnistensera pour partager un secret public bien gardé : la sous-traitance montréalaise du programme MK-Ultra dans les années 1950 et 1960 – dont la CIA tirera les méthodes de torture et de lavage de cerveau qu'elle exportera bientôt du Guatemala à Guantanamo – ne se limitait pas à l'institut Allan Memorial, antenne psychiatrique du Royal Victoria mcgillois. L'expérimentation asilaire bénéficiait en outre ici d'une municipalité entière – Ville Gamelin, dont la mère supérieure était mairesse par acclamation –, quoique d'une population nulle, car ses dizaines de milliers d'âmes y vivaient incarcérées. N'entrait pas qui veut – mais entrait seulement qui ne voulait pas – dans le fief fortifié des Sœurs de la Providence à Montréal-Est. Tout le long de l'actuelle autoroute 25, d'un fleuve à l'autre (entre l'archi-asile de Saint-Jean-de-Dieu près du fleuve Saint-Laurent, éloquemment le plus grand bâtiment au Canada au tournant des 19e et 20e siècles, et l'institut « médico-pédagogique » du Mont-Providence, sis à la rivière des Prairies), les Sœurs disposaient de leur propre boîte d'ombre administrative, gardée par sa propre police d'hôpital, si bien qu'aujourd'hui encore ses archives sont introuvables.
Extraire le travail des enfants
Dans les années 1990, des orphelin·es déposèrent pas moins de 321 dossiers d'accusations criminelles (aujourd'hui scellés à la BAnQ pour raisons de « sécurité nationale »), qui seront rejetés en bloc par le Directeur des poursuites criminelles et pénales. En 2001, après des excuses à demi-mot de l'ancien avocat des Sœurs de la Providence, Lucien Bouchard, iels seront contraint·es d'accepter un maigre 20 000 $ en moyenne d'« aide financière » (sans reconnaissance de culpabilité) contre l'abandon de toutes poursuites potentielles. La responsabilité de la province était pourtant indéniable : le 12 août 1954, Duplessis avait décrété, par l'arrêt en conseil no 818, qu'une génération entière d'orphelin·es (dont l'écrasante majorité avait été en réalité été confisquée à ses parents du fait d'être « illégitimes », notamment née hors mariage) serait désormais considérée, d'un trait du crayon de psychiatres sans scrupules, comme « retardée mentale ». Le motif était d'extraction bassement pécuniaire, chaque patient·e psychiatrique générant 2,25 $ par jour d'argent fédéral, comparativement à 70 cents pour les orphelin·es. Sans oublier les profits générés par la vente de ces enfants pour adoption ou l'extraction de leur conscience comme cobayes d'expériences médicales, notamment pour tester en masse la chlorpromazine/Largactil/Thorazine, qualifié de « lobotomie chimique » par le docteur mcgillois Heinz Lehmann.
Alors que les Sœurs de la Providence fournissaient des effectifs à des douzaines de pensionnats autochtones dans l'Ouest (y compris la mission St. Eugene, en territoire ktunaxa en Colombie-Britannique, où 182 sépultures anonymes d'enfants ont été détectées en 2021), les Mères mohawks découvrirent des parallèles troublants entre les récits des orphelin·es et la manière dont leurs familles avaient été ciblées par des politiques génocidaires. Non seulement les enfants autochtones raflé·es au Québec étaient systématiquement dissimulé·es parmi la population plus large d'orphelin·es, se faisant changer leur nom ou faussement déclarer mort·es, mais un système similaire d'esclavage économique était imposé dans les pensionnats autochtones et dans les orphelinats et asiles [3] : travaux forcés à la buanderie, pour soigner les autres patient·es, pour confectionner des rosaires sous couvert d'ergothérapie, ou encore dans les champs – les orphelin·es formant à l'époque une bonne partie de la main-d'œuvre agricole aujourd'hui reléguée aux autochtones mésoaméricain·es.
Archéologie et extraction
Ayant eu vent de la construction prochaine d'un entrepôt automatisé de la SAQ près de l'ancien cimetière de Saint-Jean-de-Dieu, appelé de façon troublante la « soue à cochons », les Mères mohawks se sont jointes aux orphelin·es pour demander une enquête archéologique préalable en janvier 2024. Tandis que les Sœurs avaient officiellement exhumé plus de 2000 corps en 1967, la SAQ a découvert de nombreuses autres dépouilles « par accident » en 1976, puis une fois encore en 1999, lors de travaux d'expansion menés par nul autre que François Legault, alors ministre. J'ai accompagné les orphelin·es et les Mères durant cinq mois pour convaincre la SAQ de suivre les recommandations du Groupe de travail sur les sépultures non marquées de l'Association canadienne d'archéologie et d'utiliser des chiens renifleurs capables de détecter des restes humains à deux mètres de profondeur, en vain. La SAQ a simplement refusé de les laisser entrer, se prévalant de la Loi sur le patrimoine culturel, qui accorde l'entière discrétion au ministère de la Culture et des Communications d'octroyer des permis d'archéologie.
Cette loi, dont la constitutionnalité sera bientôt contestée en cour par les Mères mohawks, considère tout le contenu du sous-sol comme la propriété exclusive de la nation québécoise par le biais du ministère, même si ce contenu s'est retrouvé là bien avant l'arrivée des Européen·nes sur le continent. Je pense non seulement aux artéfacts et aux dépouilles – dont l'intégrité médico-légale n'est en rien protégée –, mais aussi aux pollens, qui constituent l'ultime trace paléobotanique de pratiques paysagères autochtones précoloniales et des modes de vie qu'elles supposent. C'est contre cet écogénocide quotidien de l'excavation de théâtres d'atrocités et de terres non cédées, extraites, déplacées et dompées ailleurs en même temps que leurs preuves de titres ancestraux pour faire place à quelques condos, que luttent désormais ensemble les Mères mohawks et les orphelin·es.
Enfance et Création
Mais cette extraction de la Terre-Mère, de cette grande puissance naturelle de la Création, ne se limite pas à l'installation de membranes géotextiles antivégétatives [4]. L'extraction de la Création est aussi celle des esprits les plus créatifs qu'aient connu ce bout de monde, aujourd'hui devenus artéfacts fondateurs de notre « culture nationale ». Tour à tour, Saint-Jean-de-Dieu vit passer, en camisole de force, Louis Riel (pour avoir osé imaginer un Ouest gardant une part de sa liberté et de son métissage pré-confédéraux), Émile Nelligan (publié, enfermé et possiblement lobotomisé contre son gré), Alys Robi (exploitée pour ses talents dès sept ans avant d'être jetée au cachot) et Claude Gauvreau (dont l'exploréen allait trop loin pour certains).
Selon les Mères mohawks, la voie de la Création est une relation d'apprentissage basée sur la confiance en la liberté de conscience naturelle pour tout être. C'est pour cela qu'elles préfèrent « grand sentier de la paix » à la traduction habituelle « grande loi de la paix » pour désigner la Kaianere'kó:wa (constitution ancestrale de la confédération rotinonhsión:ni), car personne n'est libre devant la loi, qui entrave l'apprentissage éthique en imposant une maxime morale applicable automatiquement. La création culturelle est du même acabit que celle qui permet aux natures humaines comme non humaines d'apprendre, de s'entendre, de s'arranger et de perdurer.
Je voudrais ainsi, pour terminer, pousser l'analogie plus loin, ou plutôt plus près, vers ce qu'on pourrait appeler l'origine de notre commune humanité : l'enfance.
Le philosophe Giorgio Agamben pense la figure de l'« éternel enfant », qui nous pousse sans cesse de l'intérieur, comme un axolotl, cette curieuse salamandre indigène de Tenochtitlan, qu'on dit « néoténique » du fait qu'elle cesse son évolution en cours de route pour maintenir ses poumons hors du corps. Le parallèle animalier est courant, sachant la postérité d'Aristote : « dans son enfance, l'homme n'est guère qu'un animal [5] ». Agamben y voit le signe de l'indétermination et de l'indigence originelles à toute humanité, le gage de sa puissance d'ouverture vers des formes inachevées, en vertu de laquelle notre immaturité préside à notre créativité, en dépit des « tentatives fatalement vouées à l'échec de rendre saisissable l'insaisissable, de devenir adulte [6] ».
Un thème récurrent, dans les témoignages des orphelin·es de Duplessis à qui j'ai parlé, relate les duretés de l'apprentissage au sortir des instituts médico-pédagogiques où on les privait non seulement d'une éducation, mais aussi des facultés sociales essentielles, notamment à cause de l'interdiction généralisée de parler (ce à quoi les sœurs et moniteurs préféraient un système de clics en bois pour mettre au garde-à-vous). Les tests de QI leur ayant faussement diagnostiqué un retard mental étaient ainsi truqués de telle sorte qu'il aurait fallu être élevé·e hors de ces institutions terribles pour y répondre : dans un des tests, par exemple, un enfant qui se fait demander la définition du mot « achever » répond « rester tranquille » [7]. Aux dires de témoins, les orphelin·es émergèrent de ces institutions avec l'apparence de pages blanches, attendant qu'on leur dicte comment agir.
Or, leur apprentissage du monde social s'est précisément présenté comme une faculté spontanée, de survie : un étonnement créateur. Un ex-orphelin, Gilles Dupuis, m'a raconté comment il est soudainement devenu capable, apprenant sur le tas le métier d'éboueur, de connaître le contenu exact des sacs rien qu'à les soulever. Il fit ce faisant de l'inhumanité à laquelle le régime duplessiste l'avait confiné l'occasion d'une puissance de connaître. Sa faculté naturelle de création lui permit de surmonter l'extraction de son entendement par l'État théocratique qui voulait le modeler à son image de créature du pouvoir. C'est de la même façon, pourrait-on dire, qu'on peut survivre à une torture psychologique, en dépit des tentatives, poussées à leur comble au Royal Victoria, d'effacer la conscience jusqu'à un « état d'enfance » pour de là, la reprogrammer.
Mais cette origine toujours présente que conjurait le duplessisme – et que conjure encore ses partisans caquistes, lorsque le procureur général du Québec porte en appel, sans succès, la loi fédérale reconnaissant que les Autochtones ont le droit de contrôler leurs services de protection de l'enfance –, les orphelin·es comme les aînées kanien'kehá:ka prouvent qu'elle se love au plus profond de nous, car c'est en se fiant à cette puissance créative qu'iels ont survécu aux pires tentatives d'extraction. Comme on dit en kanien'kehá:ka : Tóhsa sathón:tat naiesa'nikonhráhkhwa, « ne les laisse pas prendre ton esprit [8] ».
[1] J'emprunte ces termes kanien'kehá:ka au « glossaire conceptuel » sur lequel j'ai travaillé pour l'ouvrage de Louis Karonhiaktajeh Hall, La Mohawk Warrior Society : Manuel de souveraineté autochtone, Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2022, pp. 415-439.
[2] Arthur C. Parker, « The Constitution of the Five Nations », New York State Museum Bulletin, no 184, 1916, p. 42.
[3] Voir le rapport crucial du Bureau de l'interlocutrice spéciale indépendante pour les enfants disparus et les tombes et les sépultures anonymes en lien avec les pensionnats indiens, Lieux de vérité, lieux de conscience : sépultures anonymes et fosses communes des enfants autochtones disparus au Canada, 2024, pp. 122-129.
[4] La Mère mohawk Kahentinetha a été choquée de voir ces membranes être posées à l'entrepôt de la SAQ, coupant le lien avec la Terre-Mère.
[5] Aristote, Histoire des animaux, Hachette, 1983, tome 3, livre VIII.
[6] Giorgio Agamben, Idée de la prose, Christian Bourgeois, 1988, p. 86.
[7] Je remercie Josie Quigley pour cette information trouvée dans les archives des orphelin·es de Duplessis à la BAnQ.
[8] Le grand-père de Tekarontakeh, de Kahnawake, voir Hall, op. cit.
Philippe Blouin est candidat au doctorat en anthropologie à l'Université McGill. Il accompagne les Kanien'kehá:ka Kahnistensera (Mères mohawks) dans leur combat pour protéger les sépultures anonymes d'enfants autochtones victimes d'expériences psychiatriques MK-Ultra menées dans les années 1950 et 1960 à l'ancien Hôpital Royal Victoria, à Montréal. En octobre 2022, elles ont obtenu la première injonction décernée à des demanderesses autochtones sans avocats au Canada pour lancer une enquête archéologique sur les lieux.
Photos : Sœurs de la Providence et leurs orphelin·es, à Athabaska, vers 1915 (Crédit : Bibliothèque et Archives nationales du Québec) ; Vue aérienne de l'asile Saint-Jean-de-Dieu et des champs adjacents, 1947 (Crédit : Archives de la Ville de Montréal) ; Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Une interprétation économique de la constitution (1966)
Archives Révolutionnaires republie cet article de la revue Socialisme 66. Dans ce dernier, l’historien Alfred Dubuc fait une critique d’un texte paru dans la très libérale revue Cité Libre, où écrivait notamment Pierre Elliott Trudeau. Refusant sa vision romantisée du fédéralisme canadien, Dubuc oppose à Cité Libre un portrait réaliste de l’histoire du Canada.
Alfred Dubuc
Le Manifeste « Pour une politique fonctionnelle », publié il y a 78 mois dans Cité Libre [1], prend une nouvelle actualité depuis que se sont exprimées quelques « vocations » politiques qui s’en inspirent. C’est un véritable programme politique ; mais il n’est fondé ni sur l’histoire ni sur une analyse rigoureuse de la réalité politique. La première partie de cet article a pour objet de présenter quelques matériaux pour servir à une interprétation économique de la constitution canadienne. Ces matériaux sont utilisés ensuite pour critiquer le Manifeste; la deuxième partie de l’article constitue un Anti-Manifeste.
Le Manifeste nie toute utilité à une analyse globale de la situation politique et définit certaines tâches partielles qui devraient, par priorité, utiliser les énergies disponibles : « Il faut descendre des idéologies globales et s’attaquer directement aux problèmes » (partie VI). « Nous venons d’esquisser une problématique dans huit secteurs qui nous paraissent primordiaux à l’heure actuelle » [partie II, no 9).
L’objet de l’Anti-Manifeste est de démontrer que le refus avoué des auteurs du document de prendre en considération le problème politique de la Constitution canadienne (partie IV) repose sur un refus inavoué d’affronter globalement le problème posé par le développement économique du Canada dans toutes ses dimensions. Les auteurs du Manifeste prétendent que l’attention portée à la Constitution canadienne risque de dépenser des énergies qui pourraient être utilisées de façon plus constructive à la solution de certains problèmes économiques et sociaux particuliers.
L’Anti-Manifeste démontrera que la majorité des tâches recommandées mettent en cause toute la structure économique du Canada et, partant, l’efficacité de la politique économique élaborée parallèlement à la loi de l’Amérique du Nord britannique, notre Constitution depuis 1867.

Partie I
Interprétation économique de la Constitution
Une constitution est beaucoup plus qu’un texte juridique ; c’est une institution politique. Elle est le reflet d’une société ; elle marque une étape du développement social et de la croissance économique ; elle repose sur une structure socio-économique. Dans une analyse à dimension historique, une Constitution est susceptible d’une interprétation sociologique et d’une interprétation économique.
L’on peut proposer, de la Constitution de 1867, une définition en termes économiques ; la Confédération fut essentiellement une opération de finances publiques ayant pour but de mettre à la disposition des agents reconnus responsables de l’investissement les ressources nécessaires au développement économique du pays. Elle reposait sur un projet fondamental de développement économique. l’ouverture de régions nouvelles à l’agriculture et à I’exploitation forestière ; le développement de l’industrie nationale; la venue d’une main-d’œuvre abondante; l’intensification des relations commerciales avec l’Empire. Dans la mesure, et c’était là la croyance générale, où tous ces secteurs économiques étaient solidaires les uns des autres et où toutes les régions géographiques du territoire canadien étaient, par leurs ressources et leurs avantages particuliers, complémentaires les unes des autres, dans la même mesure il suffisait de privilégier un secteur pour que, par voie d’entraînement, tous les autres secteurs et toutes les régions du Canada, se développassent parallèlement et de façon harmonieuse ; bref, c’était un projet de croissance équilibrée, pourrions-nous dire aujourd’hui. Cette politique élaborée de façon générale par A.T. Galt, à la fin de la décennie 1850-60, fut exprimée de façon détaillée et précise dans la fameuse « Politique Nationale » de 1878-79. Les mêmes groupes d’intérêt et les mêmes hommes politiques qui avaient été responsables de la Confédération avait élaboré cette politique de développement économique.
Parce que la technologie de l’époque favorisait, dans tous les pays occidentaux en voie de développement, la construction de voies ferrées ce furent les compagnies de chemin de fer que l’on privilégia dans la distribution des avantages de la Confédération (les actionnaires de la compagnie du Canadien-Pacifique en tirent encore leurs dividendes). La construction des chemins de fer, en effet, était à l’époque, dans les pays peu développés à très grands espaces, le secteur par excellence d’entraînement de tous les autres secteurs de l’économie nationale. C’est par le chemin de fer que l’on accédait aux régions nouvelles et que l’on en tirait les produits agricoles et forestiers ; l’exportation de ces produits vers l’Angleterre accroissait la capacité d’importer de la Métropole les biens de consommation et les biens d’équipement, sans compter la main-d’œuvre nombreuse ; le secteur des chemins de fer constituait un pôle de développement industriel, entraînant les investissements dans la sidérurgie, la métallurgie et les mines et, par voie de contagion, dans tous les autres secteurs de production de biens et de services.
L’on croyait ferme à la solidarité étroite entre tous les secteurs économiques. Chaque région du Canada allait pouvoir dorénavant spécialiser sa production : le chemin de fer permettrait, en joignant toutes les régions les unes aux autres, a mari usque ad mare, de transporter les facteurs de production, les produits semi-finis et les biens prêts à la consommation ou à la production. Ainsi l’économie canadienne deviendrait une économie intégrée.
Tel était le projet ; il ne serait donc pas surprenant de constater qu’il ait été élaboré autant au bureau d’administration de la Compagnie du Grand Tronc que dans les cabinets des ministres du Gouvernement ; ce qui était relativement facile puisque, parmi les Pères de la Confédération, l’on retrouve des individus qui siègent aux deux endroits.
Problèmes de l’économie canadienne du milieu du 19e siècle
Certes, les problèmes politiques à résoudre étaient graves et nombreux. Pour l’ensemble des colonies britanniques d’Amérique du Nord, indépendamment des problèmes internes de chacune des sociétés impliquées, on peut énumérer ces problèmes de façon générale :
- faiblesse et éparpillement des colonies ;
- dangers de guerre entre l’Angleterre et les États-Unis ;
- impérialisme continental des Américains.
À juste titre, pour des motifs éminemment stratégiques, l’union des colonies s’imposait au premier chef. Toutefois, ces problèmes politiques n’auraient jamais reçu une solution aussi rapide si les intérêts économiques ne l’avaient inspirée.
On pourrait qualifier l’économie canadienne de 1860 à 1867 d’une économie qui marque le pas à l’intérieur d’un grand mouvement de croissance économique accélérée.
L’économie mondiale de 1850 à 1873 traverse une expansion très rapide. Partout, c’est la grande époque des chemins de fer ; l’Angleterre connaît les splendeurs de l’époque victorienne ; la France, celle du Second Empire ; l’Allemagne achève son unification et est entraînée dans son « take-off » ; les États-Unis, malgré la guerre de Sécession, s’industrialisent très rapidement. Le commerce international des matières premières et des produits alimentaires atteint des niveaux jamais atteints auparavant ; le marché du travail s’internationalise tout autant que ceux des produits et des autres facteurs de production.
Malgré la grande crise commerciale de 1846 à 1850, causée à la fois par l’abandon des préférences impériales de l’Angleterre et la grande crise mondiale de 1848, l’économie canadienne connaît un nouveau départ en 1850 : puisque les investissements dans la voie maritime du Saint-Laurent n’ont pas donné ce que l’on en attendait et que les États-Unis ont déjà pris une avance considérable dans la construction ferroviaire, c’est la stratégie des chemins de fer qui va inspirer maintenant le développement économique du Canada. Dans sa compétition séculaire contre New York, Montréal doit de toute urgence s’ouvrir une porte sur la mer pour les mois d’hiver : on construit la voie ferrée de Montréal à Portland (Maine) ; de Québec à Rivière-du-Loup et à Richmond ; de Montréal à Sarnia (Ontario) ; le long du lac Érié, la voie du Grand Tronc est doublée par celle du Great Western. Tous ces investissements se réalisent en moins de 10 ans ; après 1860, il n’y a plus de construction de longues voies ferrées au Canada ; le Grand Tronc connaît déjà, d’ailleurs, de graves difficultés financières.
On peut déceler le rythme de l’activité économique au Canada par les mouvements de la population.
En 1866, la population totale de toutes les colonies britanniques d’Amérique du Nord était de 3,500,000 habitants, (celle du Canada, de 2,600,000). Durant la décennie des grands investissements ferroviaires, de 1851 à 1861, la population s’était fortement accrue tant par la croissance naturelle que par une immigration nette de 175,000 personnes ; durant la décennie suivante (1861-1871), le Canada ne put donner du travail à toute sa population : l’émigration nette fut de 250,000 personnes représentant 1/3 de l’accroissement naturel.
Délaissé par l’Angleterre, le Canada oriente ses relations internationales vers les États-Unis ; signée en 1854, le Traité de Réciprocité commerciale, entre les États-Unis et les colonies britanniques d’Amérique du Nord, tiendra de 1855 à 1866, juste à la veille de la Confédération ; ce qui n’est pas pure coïncidence. Le traité aura pour effet de régionaliser les relations économiques en Amérique du Nord. Les colonies maritimes vont commercer avec les États atlantiques, l’Ontario avec le Mid-Ouest américain et New-York, le Québec, avec la Nouvelle-Angleterre et New-York. De 1860 à 1865, les États-Unis sont entraînés dans la guerre civile ; celle-ci a un double effet sur la prospérité canadienne : elle accroît la demande américaine de produits canadiens et elle ouvre aux Canadiens des marchés jusque-là détenus par les Américains, en particulier celui des Antilles. Les effets de la guerre de Sécession sur l’économie canadienne sont dans le même sens que ceux de la Réciprocité commerciale, à tel point qu’il est presque impossible de discerner, dans l’analyse, lequel des deux événements est responsable de tel ou tel aspect de la prospérité canadienne, surtout si l’on tient compte en même temps de la vague d’investissements dans les chemins de fer.
Province de Québec
Le Québec participe largement à cette prospérité, tant dans son agriculture que dans son industrie. Ce que l’on peut appeler la révolution agricole bat son plein au Québec ; les petits marchés régionaux s’ouvrent au grand commerce international ; la production se spécialise dans l’industrie laitière et c’est principalement vers les États-Unis que le Québec exporte ses produits. Montréal, dont l’économie est maintenant liée aux chemins de fer, s’industrialise rapidement. Il y a, cependant, deux éléments de crise profonde dans l’économie du Québec. La navigation de haute-mer abandonne maintenant le bateau à voile construit de bois pour lui substituer le bateau à vapeur construit de fer et d’acier; toutes les grandes marines marchandes du monde se métamorphosent au profit des chantiers de construction navale des nations industrialisées ; quant aux chantiers de la ville de Québec, qui occupaient jusqu’alors plus de 50 % de la population active de la ville, ils commencent à connaître, à l’instar des chantiers du Nouveau-Brunswick, la grande crise qui apportera leur perte.

Montréal
À Montréal, la régionalisation de l’économie Nord-américaine porte une atteinte très grave à la fonction d’intermédiaire du port entre l’Angleterre et le Canada occidental : c’est à travers les États-Unis que celui-ci exporte ses matières premières et ses produits alimentaires vers l’Angleterre et qu’il en importe produits de consommation et biens d’équipement. La fonction commerciale de Montréal et certaines de ses activités de transformation, comme la meunerie, souffrent considérablement de la Réciprocité. Il n’est pas surprenant que c’est de là que surgiront les atteintes au traité de 1854 et s’élaborera une nouvelle politique économique: le conservateur Alexander Tilloch Galt, lié aux plus grands intérêts financiers de Montréal et à la Compagnie du Grand Tronc (n’est-ce pas sur ses terres de Richmond que l’on a placé la jonction des voies de Québec, Montréal et Portland), ministre des finances, élaborera les premiers éléments de la Politique Nationale et provoquera la fin de la Réciprocité commerciale par une politique de discrimination tarifaire à l’encontre des produits manufacturés importés des États-Unis. Il sera, bien sûr, un des plus actifs artisans de la Confédération.
Le Grand-Tronc
La Compagnie du Grand Tronc affrontait, depuis 1860, avec la fin des investissements ferroviaires, de graves difficultés financières : concurrencée, le long du lac Érié, par la compagnie Great Western et New-York prenant la place de Montréal comme intermédiaire du commerce du Canada occidental avec l’Europe, elle n’arrivait pas à rencontrer ses obligations ; c’est en effaçant une créance obligataire de près de $40 millions que le gouvernement canadien lui permet d’éviter la faillite. En 1862, son président, Edward W. Watkin, vient au Canada pour examiner la situation ; selon lui, il y a une façon d’en sortir : c’est de copier l’expérience américaine des chemins de fer transcontinentaux ; il faut relancer l’investissement en joignant par chemin de fer, de l’Atlantique au Pacifique, toutes les colonies britanniques d’Amérique du Nord ; grâce aux subventions gouvernementales, ce sera le salut de la Compagnie ; de retour en Angleterre, Watkin sera, auprès du gouvernement britannique, le propagandiste assidu d’une union des colonies.
Mais une grande difficulté subsistait : la responsabilité d’administrer la plus grande partie du territoire britannique de l’Amérique du Nord reposait entre les mains de la Hudson’s Bay Company, selon le mode des chartes conférées par le gouvernement britannique, au 17e siècle, aux grandes compagnies commerciales. Le territoire de Rupert (tout le bassin de la baie d’Hudson) et le territoire du Nord-Ouest (jusqu’à l’Océan Pacifique) étaient administrés par les fonctionnaires de la Compagnie. Qu’à cela ne tienne : en juin 1863, Watkin et les deux banquiers du gouvernement canadien et de la Compagnie du Grand Tronc, Thomas Baring et George Carr Glyn, fondent la « International Financial Society » : celle-ci achète les actions de la Hudson’s Bay Company (pour $1,500,000). En juin 1870, au lendemain de la Confédération, la Compagnie remettra au gouvernement canadien la responsabilité de l’administration publique sur la terre de Rupert et le territoire du Nord-Ouest moyennant le paiement de $300,000 et la concession en propriété privée de 6,630,000 acres de terre.
Tel est le fondement de l’affirmation suivant laquelle la Confédération aurait été élaborée tant au bureau d’administration de la compagnie du Grand Tronc qu’au gouvernement.


Problèmes de finances publiques
Avec les années 1865 et 1866, prennent fin presque en même temps la guerre civile aux États-Unis et le régime de réciprocité commerciale entre les colonies britanniques d’Amérique du Nord et les États-Unis. Les régions qui avaient le plus profité de ces avantages furent le plus fortement touchées par leur disparition ; au premier chef, les Maritimes. La crise y apparut comme très grave, d’autant plus que s’ajoutaient les conséquences d’une crise structurelle très profonde ; l’exploitation forestière, la construction navale, le transport maritime sur toutes les mers du monde : tout le fondement économique de ces colonies s’effondrait à la fois par l’avènement de la nouvelle technologie du bateau de fer propulsé par la vapeur. L’âge d’or des Maritimes était déjà décrit au passé. Certains investissements publics aux frais des gouvernements des colonies et l’absence d’administrations municipales pour partager ses frais avaient provoqué le développement de dettes publiques considérables. Les colonies Maritimes cherchaient à s’unir : la conférence de Charlottetown en fut le premier jalon.
À l’autre extrémité de l’Amérique, sur les côtes du Pacifique, la grande aventure de l’or sur la Frazer, commencée en 1855, était déjà terminée. La population, qui avait atteint 25,000 habitants à un certain moment, n’était plus que de 10,000. Et le gouvernement de la nouvelle colonie, détachée du territoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson, avait contracté des dettes importantes pour l’aménagement du territoire en fonction de la production d’or. Là, encore, l’union était apparue comme la solution des problèmes financiers : les deux colonies de l’Île de Vancouver et de la Colombie britannique s’unirent en 1866.
Dans la colonie du Canada, la dette publique était considérable ; aux investissements dans les canaux s’étaient ajoutées les subventions généreuses consenties aux compagnies de chemin de fer. En 1866, l’investissement public dans les moyens de transport représentait 6001, de la dette et les dépenses publiques courantes dans ce secteur représentaient 30 % du budget. Comme les recettes publiques provenaient presque uniquement des taxes indirectes, en tout premier lieu de la douane (dans les Maritimes 80 %, au Canada 66 %), tout ralentissement de l’activité économique avait pour conséquence immédiate de réduire considérablement les recettes publiques.
Ces difficultés des colonies se soldèrent par une incapacité d’emprunter davantage : le marché des obligations de Londres leur était fermé et elles durent avoir recours à des emprunts à court terme auprès des banques canadiennes et anglaises, à des taux d’intérêt atteignant 8 %. La solution que l’on trouva fut de répéter la loi d’Union des deux Canada de 1841; en unissant les dettes et les populations, on accroissait la capacité d’emprunter et on relançait l’économie par l’investissement dans les moyens de transport. Les chemins de fer furent pour la Confédération ce que les canaux avaient été pour l’Union des Canada.
Les avantages économiques immédiats de cette nouvelle union étaient nombreux : elle permettait à chaque colonie de sortir de l’isolement, elle créait une puissance plus grande en face des États-Unis, elle allégeait le poids des dettes publiques individuelles et rehaussait le crédit de l’ensemble sur les marchés monétaires internationaux. L’union permettait, en outre, d’élaborer une politique économique de développement : axée sur les intérêts financiers de Montréal et ceux des compagnies ferroviaires, cette nouvelle politique serait fondée sur la conviction que les colonies avaient des ressources diverses et complémentaires et que le développement ne pouvait pas manquer d’entraîner, par contagion, celui de toutes les autres et de l’ensemble. La crise économique de 1873 à 1879, la « grande dépression », comme on l’appela, imposa une élaboration plus complète de cette politique, axée, cette fois, davantage sur la protection tarifaire, dans le but de provoquer l’industrialisation : ce sera la fameuse « Politique Nationale » du gouvernement de MacDonald qui reprendra le pouvoir aux élections de 1878.
Dans cette optique, la Confédération de 1867 accordait au gouvernement fédéral tous les pouvoirs essentiels pour inspirer le développement économique. Le capital fixe de toutes les colonies était remis au pouvoir central, en même temps que toutes les dettes ; le pouvoir de législation dans tous les secteurs responsables du développement lui était conféré : canaux, chemins de fer, télégraphe, communications interprovinciales et commerce international, banque, crédit, monnaie, faillite ; de concert avec les provinces il pourvoyait à l’agriculture et à l’immigration. Toutes les sources importantes de recettes fiscales étaient abandonnées à Ottawa ; aux provinces, il ne restait même pas de quoi subvenir à leurs propres besoins ; le gouvernement fédéral allait combler la différence par des subsides.
À n’en pas douter, la constitution du Canada avait une préoccupation économique fondamentale : éponger l’épargne de tout le pays il pour investir dans le développement économique, c’est-à-dire principalement dans le secteur des chemins de fer qui devait entraîner tous les autres.
Un siècle plus tard…
Il devient aujourd’hui de plus en plus évident que la structure économique du Canada, au milieu du 20e siècle, est complètement différente de celle que je viens de décrire. Car le déroulement historique n’a pas répondu aux projets fondamentaux de la politique nationale et de la Constitution de 1867. On peut schématiser en quelques points les facteurs de transformation de la structure de l’économie canadienne.
1) Le sur-investissement dans les chemins de fer et le secteur primaire (produits alimentaires et matières premières) a provoqué le gaspillage des ressources, a ralenti le développement des autres activités économiques et a donné à l’ensemble une vulnérabilité considérable aux fluctuations du commerce international ;
2) les grandes crises économiques de la fin du 19e et du début du 20e siècle ont frappé inégalement les divers secteurs et les diverses régions de l’économie canadienne, freinant considérablement le processus de spécialisation des productions;
3) les guerres mondiales du vingtième siècle ont favorisé l’industrialisation de certains grands centres, y attirant les ressources humaines, les ressources physiques et les ressources financières au détriment de certaines régions; quelques-unes d’entre elles furent laissées pour compte;
4) les relations commerciales avec les États-Unis se sont intensifiées de plus en plus, diminuant l’importance des liaisons impériales et accentuant les complémentarités régionales Nord-Sud avec les États-Unis ; ainsi quelques régions, comme la Colombie britannique, connurent un développement économique autonome, indépendamment de l’ensemble, échappant de plus en plus à l’emprise de la Politique Nationale ;
5) avec l’exploitation des ressources naturelles, la découverte de nouvelles sources d’énergie (électricité, pétrole), la création de réseaux routiers, le développement de l’éducation et de la sécurité sociale, les gouvernements provinciaux ont pris une responsabilité de plus en plus considérable dans le développement économique, prétendant à une part toujours plus grande des recettes publiques;
6) avec l’aggravation des crises économiques et la découverte de moyens plus efficaces pour en atténuer l’amplitude et la durée, le gouvernement fédéral, par ses politiques fiscales, monétaire et d’investissements publics, se reconnaissait une responsabilité sans cesse croissante dans l’équilibre conjoncturel à court terme; ce qui rend plus difficile l’élaboration d’une politique à long terme de plein emploi et de développement économique;
7) le système capitaliste a évolué de telle façon que ce n’est plus l’entreprise privée qui joue le premier rôle moteur dans l’investissement ; à ce titre, il n’appartient plus au gouvernement d’éponger l’épargne des citoyens pour la remettre aux entreprises privées, mais d’attirer, par le financement de la dette publique, les disponibilités considérables accumulées dans les institutions financières et les utiliser à des investissements publics; de très grandes difficultés naissent du pouvoir considérable de pression que détiennent les institutions financières et de la part trop grande du budget public consacrée aux projets de défense nationale.
Voilà sept domaines où des lignes de forces nouvelles, apparues dans le déroulement historique du dernier siècle, imposent de déclarer un bilan d’inefficacité à l’exercice de la politique de développement économique qui a inspiré profondément la Constitution canadienne.
Partie II
Anti-manifeste
Un refus méthodique
Et, pourtant, cette Constitution ne mériterait pas de réforme fondamentale ; selon les auteurs du Manifeste, nos élites accorderaient une importance exagérée aux problèmes constitutionnels et l’énergie qu’elles y dépenseraient serait « enlevée à la solution des problèmes plus urgents et plus fondamentaux de notre société ». Les problèmes constitutionnels ne seraient ni graves, ni importants car l’ordre juridique n’imposerait pas de contrainte sérieuse ; en effet « ce qu’on appelle la constitution d’un nouvel édifice constitutionnel à la futilité d’un immense jeu de blocs… » Les vrais problèmes ne sont pas d’ordre constitutionnel : ce sont « les obstacles au progrès économique, au plein emploi, à un régime de bien-être équitable ou même au développement de la culture française du Canada… »
Cependant, la constitution canadienne dure depuis bientôt 100 ans ; elle n’a pas démontré « la futilité d’un immense jeu de blocs ». Elle a été élaborée en fonction d’une structure économique et sociale donnée, à un moment précis de la croissance économique, de l’évolution technologique et du développement social. Elle répondait aux conceptions politiques des groupes socio-économiques dominants. Comme toute constitution, la constitution canadienne de 1867 reposait sur une vision du monde globale. Il est vrai qu’à l’époque on ne se préoccupait ni de plein-emploi, ni de bien-être ; l’absence de telles préoccupations est en soi significative et exige une analyse. Mais la loi constitutionnelle de l’Amérique du Nord britannique poursuivait des objectifs bien définis de progrès économique ; c’est précisément l’échec de ces objectifs, l’arrivée d’une nouvelle étape du progrès technique et du développement socio-économique et la prise de conscience d’une nouvelle vision du monde qui font éclater le cadre juridique et imposent la rédaction d’une nouvelle constitution. Les auteurs du Manifeste n’ont visiblement pas dépensé beaucoup d’énergie à la réflexion sur le problème constitutionnel. Leurs références fréquentes à des expressions aussi imprécises que : « tous les niveaux de gouvernement », « les gouvernements », « les pouvoirs publics », « les fonds publics », manifestent un refus délibéré d’affronter le problème fondamental: celui de l’élaboration d’une politique rationnelle de développement dans le cadre juridique d’une répartition périmée des responsabilités législatives. L’on ne peut négliger le problème constitutionnel que dans la ligne d’un refus délibéré d’affronter globalement le problème général du développement. C’est ce que font explicitement les auteurs du Manifeste. Et pourtant lorsqu’ils définissent les tâches à accomplir (partie II) en fonction de certains problèmes, ils ne peuvent s’empêcher de faire allusion à la structure générale de l’économie.

Des problèmes particuliers qui sont des problèmes généraux
1) Le chômage oblige à Ici recherche de politiques qui « entraîneraient, soit un rajustement de la valeur externe du dollar, soit une injection plus forte de capitaux étrangers » (no 1) ;
2) « la distribution actuelle du revenu et de la richesse … carrément inacceptable… » pose le problème de la mobilité du capital humain, « comme de toute autre forme de capital » (no 2). Il s’agit visiblement de la mobilité géographique. Quant à la mobilité professionnelle, nécessaire pour rencontrer les difficultés « de l’industrialisation et de l’automation », il faudra « une politique rationnelle de la famille » de la part des gouvernements, pour « résoudre les problèmes difficiles d’adaptation posés par la société moderne » (no 5).
3) La productivité du capital humain dépend de la quantité et de la qualité des ressources allouées à l’éducation et à la santé (no 4) ; les services de santé exigent « un investissement considérable de fonds publics » pour développer l’assurance-hospitalisation et combler « ce décalage entre le développement scientifique et l’organisation communautaire de la recherche médicale et des services médicaux » (no 6).
Voilà tous des problèmes qui ne peuvent être analysés sans que soit posé dans son entier le problème global du développement économique. Or, de l’aveu même des auteurs du Manifeste, la plupart de ces problèmes se distinguent dans leur acuité selon les diverses régions du Canada ; ainsi, le taux de chômage, par exemple, est plus élevé dans les Maritimes que dans l’ensemble du Canada et plus élevé encore dans le Québec. Or, « un phénomène qui semble nouveau apparaîtrait : « tandis que le niveau de vie des chômeurs diminue, celui de la population au travail continue de croître … On aboutit ainsi à la formation de deux sociétés étrangères aux besoins l’une de l’autre » (no 1). Voilà qui est extraordinaire ; mais cela ne mettrait pas en cause les principes économiques fondamentaux de la constitution canadienne car, pour étrange que cela puisse paraître, les auteurs du Manifeste ne considèrent pas que cette affirmation soulève le problème de la répartition géographique du produit national; celle-ci sera pourtant expressément mise en cause dans le paragraphe suivant : « La distribution actuelle du revenu et de la richesse, entre les groupes sociaux et les diverses régions du Canada, est carrément inacceptable ». (no 2) Le vrai problème, précisément, n’est pas tant de savoir si cette répartition est acceptable ou pas, mais d’en rechercher une explication.
Le vrai problème
En parlant de la planification, les auteurs du Manifeste se sont rapprochés du problème politique véritable. En effet, constatant les difficultés que pose une politique globale de planification dans un pays où le pouvoir est partagé entre divers niveaux de gouvernement, ils croient que, « il est permis de se demander si toute cette planification (ne) produira jamais autre chose que des tiraillements inter-gouvernementaux et interministériels et (ne) contribuera à faire croître autre chose que la confusion ». Voilà enfin le problème posé, croirions-nous : pas du tout. Car les auteurs du Manifeste ne croient pas à la planification. Ils mettent « au défi les hommes politiques de définir leur plan de développement et de coordination des divers modes de transport au Canada », voilà pour eux ce qui suffirait à résoudre bien des difficultés. D’autres avaient déjà pensé de la même façon, il y a bientôt cent ans.
Mais ils ont touché le problème d’encore plus près en décrivant la septième des huit priorités définies. le fédéralisme. En caractère gras dans le texte, le Manifeste exprime le principe suivant : « Quel que soit le partage des responsabilités entre les provinces et l’autorité centrale, chacune devrait disposer d’une portion des pouvoirs fiscaux proportionnelle aux charges qui lui sont confiées par la Constitution ». Car, et cela à leurs yeux est « chose certaine, le genre d’expédient politique qui a inspiré la politique des plans conjoints et des subsides fédéraux, depuis quelques décennies, est nettement à proscrire ».
On n’a pas l’impression que les auteurs du Manifeste ont pleinement conscience de s’attaquer ici à l’un des principes fondamentaux de notre Constitution. Que cette politique soit « nettement à proscrire », j’en suis ; mais il s’impose que l’on réalise bien qu’en s’exprimant ainsi on exige une réforme fondamentale. Car, à ma connaissance, nous en sommes très précisément à la dixième décennie de cette politique, qui n’est pas un « genre d’expédient », comme la désigne le Manifeste, mais repose au contraire sur les principes mêmes de la Confédération de 1867.
Comme nous l’avons vu dans l’analyse des facteurs économiques de la Confédération, il avait été entendu, dès le départ, que les pouvoirs provinciaux n’auraient pas les ressources suffisantes pour défrayer le coût de l’exercice de leur compétence législative ; c’est par des subsides annuels statutaires, proportionnels au volume de la population, que le pouvoir fédéral remettrait aux gouvernements provinciaux, les fonds nécessaires. Dépositaire du stock des capitaux fixes publics et responsable des dettes de toutes les colonies, le gouvernement d’Ottawa se voyait attribuer l’autorité incontestée en matière de développement économique avec toutes les sources principales de taxation. Proposer de remettre aux provinces une portion des pouvoirs fiscaux proportionnelle à leur responsabilité, c’est, allègrement, tout remettre en question.
En guise de politique de développement, le Manifeste propose une intensification des plans conjoints. Il envisage même, chose curieuse, que l’on puisse prendre la peine d’amender la Constitution, pour étendre le champs d’application des plans conjoints « dans les cas où leur établissement … permettrait à la population de bénéficier d’économies externes importantes ».
Je ne vois pas très bien l’utilité de la notion d’économies externes dans cette discussion ; car il y a économies externes lorsqu’une unité économique (une entreprise industrielle, par exemple) réussit à tirer profit des dépenses collectives (d’aménagement du territoire, par exemple) que consent la société politique à l’intérieur de laquelle se produit l’activité de cette unité économique. Il n’y a d’économie que sur le plan partiel de l’entreprise ; globalement, la société défraie l’entièreté du coût de production des biens et services produits par l’entreprise ; il n’y a que transfert de la comptabilité de l’entreprise à la comptabilité publique d’une partie du coût de production ; il n’y a aucune diminution du coût total au niveau de la comptabilité nationale.
Il m’apparaît que les auteurs du Manifeste ont plutôt voulu suggérer la possibilité d’économies de dimension (d’économies d’échelles, comme disent souvent les économistes, traduisant littéralement l’expression anglaise, « economies of scale »), qui pourraient naître de la centralisation des décisions et des investissements publics. Or, ce que l’histoire nous impose de remettre en question, c’est précisément l’incapacité de la politique économique centralisée de réaliser, au Canada, un développement harmonieux, équilibré, intégré. Ce qui s’impose à nous, c’est la réflexion sur un bilan d’inefficacité.
On ne peut se défaire de l’idéologie
Le refus méthodique d’affronter le problème global du développement économique et la volonté expresse de s’en tenir à l’analyse de problèmes partiels constituent, de la part des auteurs du Manifeste, un refus de porter la discussion au niveau politique. À ce niveau, il eut été impossible de départager les problèmes vrais du développement économique et les principes fondamentaux de la Constitution canadienne; la discussion aurait été tellement plus fructueuse.
Mais il semble qu’il leur eut été impossible de consentir ce pas en avant, car leur choix fondamental était idéologique ; ils l’ont exprimé fort clairement: « Il importe, dans le contexte politique actuel, de revaloriser avant tout la personne, indépendamment de ses accidents ethniques, géographiques ou religieux » (partie 1). Pour moi, une telle phrase, en tête d’un document politique, n’a d’autre signification qu’une vague résonance de l’individualisme libéral de la fin du 18e et du début du 19e siècle. De même, les appels fréquents du Manifeste à des politiques de libre-échange, de porte ouverte à l’investissement étranger, sans aucune réserve, son option « pour la libre circulation des facteurs économiques et culturels », sans aucune distinction, son assimilation du capital humain à « toute autre forme de capital », sans préciser que la mobilité de ce capital, pour désirable qu’elle soit, comporte un coût humain et social autrement plus élevé que la mobilité des autres formes de capital : voilà tous des relents d’idéologie de laissez-faire et de libre-concurrence. L’on ne peut se défaire de l’idéologie ; prétendre n’en pas avoir, c’est tromper les autres en s’illusionnant soi-même ; c’est aussi refuser de mettre en cause l’ordre établi et, ce faisant, s’en porter défenseur.
Une contradiction
Nous pouvons déceler dans le Manifeste une contradiction fondamentale. Le document fait appel à « la personne indépendamment de ses accidents ethniques, géographiques ou religieux » ; car « un ordre de priorité au niveau politique et social, qui repose sur la personne est totalement incompatible avec un ordre de priorité appuyé sur la race, la religion ou la nationalité » (partie 1). « Le défi qui s’offre … consiste à définir et à mettre en oeuvre une politique faite d’objectifs précis, réalisables et fondés sur les attributs universels de l’homme » (partie VI).
Cet appel est-il lancé au nom d’un ordre politique international ? Il le semblerait bien, car « les tendances modernes les plus valables s’orientent vers un humanisme ouvert sur le monde, vers diverses formes d’universalisme politique, social et économique » (partie V). Non pas, parce que ce monde est celui « de l’humanisme et des formes politiques internationales de demain ». Cet homme désincarné, serait-ce alors l’homme américain, puisque, au dire du Manifeste, il serait tellement avantageux d’augmenter nos relations économiques avec les États-Unis ? Non plus; car « vouloir intégrer (le Canada) à une autre entité géographique nous apparaît comme une tâche futile à l’heure actuelle, même si un tel développement peut, en principe, sembler plus conforme à l’évolution du monde ».
Pour aujourd’hui, le Canada suffit à apaiser la soif d’universalisme des auteurs du Manifeste. Pour eux, « le Canada constitue une reproduction en plus petit et en plus simple de cette réalité universelle ». Cependant il y aurait une limite à la réduction en miniature : « Quant à nous, nous refusons de nous enfermer dans un cadre constitutionnel plus petit que le Canada ». Et voici qu’a ce niveau l’homme reprend subitement toute sa chair. Pour surprenant que cela puisse paraître, le Canada est « un fait juridique et géographique… il est une donnée de l’histoire »; « c’est à partir de critères humains que nous réclamons des politiques mieux adaptées à notre espace et à notre temps », proclament les auteurs du Manifeste.
Au fait, c’est à l’homme québécois qu’ils en veulent ; il est « un occident » qu’il faut désincarner au nom de la personne humaine, de l’homme universel. Quant à l’homme canadien, il est tout autre chose : il est « une donnée de l’histoire … un fait juridique et géographique » dont il faut tenir compte dans « des politiques mieux adaptées à notre espace et à notre temps ».
Devant une telle conception, l’on s’attendrait à ce que soit exprimé le principe d’une constitution canadienne fortement centralisée. Au niveau des tâches prioritaires à accomplir (partie II), le Manifeste préconise en effet de nombreuses mesures de centralisation ; mais au niveau des principes, lorsque sont décrits les avantages d’un cadre constitutionnel élargi (partie V), le document devient déconcertant : « La grandeur du pays, sa géographie, la diversité de sa composition ethnique, la variété des économies régionales, la nécessité en démocratie de rapprocher du peuple l’exercice du pouvoir, sont autant de facteurs qui militent en faveur de la décentralisation fédérative » !
Coupable : le nationalisme !
Cette contradiction ne peut s’expliquer que pour la raison que, devant le phénomène du nationalisme, le Manifeste abandonne toute préoccupation d’analyse pour condamner ; et cette condamnation vise surtout le séparatisme québécois, même si elle veut s’appliquer « autant au nationalisme canadien-français qu’au nationalisme canadien » (partie III).
« Le séparatisme québécois nous apparaît non seulement comme une perte de temps, mais comme un recul »… Une telle affirmation n’avance en rien l’analyse. Le séparatisme est une solution parmi d’autres, issue du jaillissement du nationalisme dans le Québec du début de la 2e moitié du XXe siècle. C’est une réalité sociale, historique, qui demande d’être analysée dans toutes ses dimensions. Le nationalisme québécois, comme le nationalisme canadien, est une donnée politique que tout projet, fut-il « fonctionnel », ne peut écarter.
Le problème n’est pas tant de savoir si l’on est pour ou contre le séparatisme, mais d’en connaître la nature, d’en évaluer l’importance, d’en rechercher les fondements et d’en percevoir l’évolution.
Il n’est pas nécessaire d’analyser longuement l’évolution du Québec d’aujourd’hui pour s’apercevoir que les Canadiens français, pour la première fois de leur histoire, s’éveillent à la dimension du monde et qu’ils se sensibilisent aux problèmes de la politique internationale. Mais ce n’est ni aux titres d’Américains du Nord, de membres de l’Empire britannique ou de pourvoyeurs de fonds et de main-d’œuvre aux entreprises missionnaires de l’Église Catholique. C’est pour eux-mêmes, avec toutes leurs caractéristiques culturelles propres, qu’ils se définissent citoyens du monde. À cet égard, l’expérience bientôt séculaire de la Confédération s’est montrée plutôt frustrante pour eux.
Un acte de loi
Ce qui empêche le Manifeste d’être un document positif et d’inspirer une action éclairée, c’est qu’il repose non pas sur une recherche de compréhension de la réalité, mais sur un acte de foi :
« Nous croyons au fédéralisme comme régime politique au Canada » (partie II, no 7).
« Ce Manifeste est donc un acte de foi dans l’homme… cela nous suffit comme mobile d’action » (partie 1).
L’acte de foi, en analyse politique, est un arrêt de la démarche intellectuelle en-deçà de la rationalité. Il peut inspirer certaines vocations (« Nous désirons travailler au service de la communauté »), mais il n’assure pas du succès d’une entreprise à long terme.
Conclusion
Un programme politique n’a de valeur que s’il s’appuie sur une analyse rigoureuse de la réalité et que s’il s’enracine dans l’histoire. Le Manifeste « pour une politique fonctionnelle » refuse l’un et l’autre : il refuse méthodiquement l’analyse globale, morcèle délibérément la réalité en problèmes partiels et refuse de considérer la Confédération comme une institution politique fondamentale. C’est pourquoi il n’éclaire d’aucune façon l’action politique et, par ses professions de foi, empêche cette action d’être rationnelle.
Plus qu’un simple texte juridique, une constitution est l’image d’une société à un moment précis de son développement. Elle plonge ses racines dans l’infrastructure économique et sociale d’un peuple. C’est toute la vision du monde que se fait ce peuple, à une étape de son évolution historique, qui inspire une constitution. Une telle conception n’entraîne aucunement la nécessité de révisions fréquentes de la constitution. Car les étapes du développement social qui marquent une modification de la vision du monde et un tournant de l’histoire sont peu fréquentes : le milieu du 19e siècle en constitua une, qui entraîna une nouvelle constitution pour les colonies britanniques d’Amérique du Nord ; le milieu du 20e apparaît comme une nouvelle étape de cette importance.
[1] A. BRETON, R. BRETON, C. BRUNEAU, Y. GAUTHIER, M. LALONDE, M. PINARD, P.-E. TRUDEAU, « Manifeste pour une politique fonctionnelle », Cité Libre, vol. XV, no 67, mai 1964, pp. 11-18.

MiningWatch Canada. 25 ans de lutte contre les injustices
C'est en rassemblant les gens directement affectés et préoccupés par les réalités minières, en favorisant les échanges de leur expérience et leur expertise, et en créant des relations, des réseaux, des coalitions que nous avons choisi de livrer bataille.
Le 1er avril 1999, MiningWatch Canada naissait de la volonté d'organisations autochtones, environnementales, syndicales et de justice sociale de s'unir pour affronter les politiques complaisantes en matière de ressources minières et les pratiques irresponsables des entreprises canadiennes ici et à l'étranger. Dans cette mission et avec des moyens plus que limités comparés à ceux de l'industrie, nous avons opté pour la solidarité. Un quart de siècle plus tard, nous sommes toujours là. Mais où sommes-nous rendu·es ? Qu'avons-nous appris ? Et surtout, que faire maintenant ?
Une longue histoire de luttes
Depuis 1999, nous recevons une masse de demandes d'aide de la part de communautés du Canada et du monde entier qui sont dévastées par des catastrophes minières, ou qui sont prises dans des conflits en gestation ou qui durent depuis trop longtemps. Déjà à cette époque, l'appétit des minières canadiennes ne connaissait aucune limite. Il se construisait un nombre grandissant de mines dans des pays où les normes et la surveillance rivalisaient en médiocrité. Partout, les populations locales étaient privées de toute protection et de considération de la part des autorités censées les représenter. Mines abandonnées rejetant des métaux lourds et de l'acide dans les cours d'eau où les gens pêchent ; mines à ciel ouvert décapitant le sommet des montagnes et creusant de profonds cratères dans les forêts tropicales et boréales ; sites sacrés violés ; violences étatiques contre les communautés mobilisées, et bien pires encore. Trois ans avant la création de MiningWatch, une fuite massive dans une mine de cuivre et d'or appartenant à la société canadienne Placer Dome – aujourd'hui Barrick Gold – a déversé pour la troisième fois des déchets miniers dans l'environnement, dévastant l'île de Marinduque aux Philippines. Nous avons travaillé avec les communautés touchées pour documenter les dommages subis et, près de trente ans plus tard, nous continuons à nous battre à leurs côtés pour que les responsables rendent des comptes et que les réparations soient rendues.
Chez les communautés autochtones, ce sont leurs droits inhérents, internationaux et issus de traités qui sont violés. Alors que les compagnies minières canadiennes s'efforcent d'exploiter les fonds marins pour la première fois de l'histoire dès 2025, MiningWatch s'est lié aux habitants des îles du Pacifique, tels que les Solwara Warriors en Papouasie–Nouvelle-Guinée, pour demander l'interdiction de cette pratique avant que l'exploitation minière ne cause des dommages irréversibles à l'un des écosystèmes les moins bien compris et les plus sensibles de la planète.
Les communautés locales sont les mieux placées pour intervenir aux premiers stades du développement minier et pour arrêter de mauvais projets avant qu'ils ne démarrent, ou demander justice devant les tribunaux pour les préjudices subis. Pour soutenir les personnes affectées par l'exploitation minière, nous avons cherché à les aider à s'organiser et développer leur pouvoir à l'échelle locale. Lorsque les communautés Maya Sipakapense et Mam du Guatemala ont été confrontées à la répression policière et à la militarisation imposée par Goldcorp à sa mine Marlin, nous avons contribué à la mise en place d'un réseau régional de communautés affectées par cette minière dans toute l'Amérique centrale pour unir ces luttes isolées et élaborer des stratégies régionales de résistance. En 2016, nous avons ainsi prêté assistance aux gens de Malartic au Québec pour lancer un recours collectif sans précédent contre le plus grand producteur d'or du Canada, Canadian Malartic.
25 ans plus tard, le bilan est néanmoins loin d'être réjouissant. Globalement, l'avidité de l'industrie, le soutien omniprésent des gouvernements, l'empreinte de l'exploitation minière et les dommages se sont accrus. Les mines deviennent plus vastes à mesure que les entreprises recherchent des minerais de concentration moindre. Cette raréfaction des gisements rentables combinée à la demande croissante imposée par les lois du marché conduit les exploitants vers des régions plus reculées et souvent des territoires autochtones.
En finir avec le free mining
L'industrie et les gouvernements canadiens promeuvent de longue date l'exploitation minière en tant qu'outil de « développement ». À leurs yeux, il s'agit du moyen idéal pour garantir de bons emplois payants, construire des routes et d'autres infrastructures pour desservir les communautés éloignées, générer des impôts sur les sociétés et les travailleurs bien payés pour renforcer les services publics et améliorer le bien-être général de la société. Ce mythe a servi de justification sociale à l'expansion rapide de projets industriels qui allaient définitivement spolier les communautés et leurs environnements.
La plupart des provinces et des territoires appliquent un système de « libre accès », dit de free mining, pour assurer le développement minier par des entités tierces et privées. Ce système est conçu pour permettre aux compagnies de jalonner le territoire de titres miniers (claims) pratiquement n'importe où en imposant un minimum de restrictions, sans tenir compte de l'avis des personnes qui y vivent, ni de leur relation avec la terre. Le free entry agit comme une subvention gouvernementale à l'industrie, tant les avantages et pouvoirs accordés à l'industrie sont grands. Les entreprises disposent d'un accès pratiquement gratuit à la terre et leurs droits d'exploration détiennent la priorité devant toute autre forme d'affectation du territoire.
L'éradication du free mining est l'une des priorités de MiningWatch Canada. Nous avons utilisé nos ressources limitées pour cibler des juridictions minières spécifiques – la Colombie-Britannique, l'Ontario et le Québec – chaque fois qu'il y avait des ouvertures politiques, et nous avons utilisé les maigres avancées dans une juridiction pour faire bouger les choses dans les autres. Mais en dépit des mobilisations de nombreuses Premières Nations et de la société civile, ce principe subsiste dans la quasi-totalité des juridictions du pays. Il importe cependant de souligner la victoire de la Nation Dénée de Ross River en 2012 devant la Cour d'appel du Yukon, la contestation du Mineral Tenure Act par la Nation Gitxaała et la Nation Ehattesaht devant la Cour suprême de la Colombie-Britannique en 2023, imitée en février 2024 par la Première Nation Mitchikanibikok Inik devant la Cour supérieure du Québec.
Comme si le free mining n'était pas déjà assez, l'État accorde d'autres subventions aux minières, comme les redevances risibles exigées pour l'extraction de l'eau douce, l'implication massive d'Investissement Québec dans des projets miniers, les allègements fiscaux pour le développement des minéraux critiques et stratégiques et la prise en charge de la restauration des sites miniers abandonnés. Mais l'exemple le plus flagrant est peut-être celui des actions accréditives, qui canalisent des fonds publics considérables vers des sociétés d'exploration sans tenir compte des dommages causés par leurs activités, sans leur imposer une forme de contrôle ou de responsabilité, et sans tenir compte de la possibilité de récupérer l'investissement public en cas de découverte de valeur minérale. Loin d'être une source de développement et une aubaine pour les communautés locales et les caisses de l'État, il s'agit en réalité d'une industrie très coûteuse pour les fonds publics. Pour satisfaire les intérêts privés, les gouvernements investissent dans des d'infrastructures « publiques » comme des routes, chemins de fer et ports en eaux profondes pour le transport et l'exportation, alors que les peuples autochtones vivant sur ces mêmes territoires spoliés composent avec des infrastructures déficientes en matière de logement, d'éducation, de santé et d'eau.
L'État à la solde des minières
L'exploitation minière est avant tout une industrie de gestion de déchets : il faut en moyenne extraire un million de tonnes de roches pour obtenir une tonne d'or. Tous ces déchets miniers sont érigés à perpétuité en montagnes artificielles ou forment d'immenses parcs à résidus miniers toxiques autorisés par l'État. Alors que les milliers de mines abandonnées au pays posent des risques de catastrophes environnementales liés à la dégradation physique de ces lieux et au drainage des roches acides qu'ils contiennent, le gouvernement fédéral a mis en place en 2002 une procédure permettant que des lacs et des rivières abritant des poissons soient sacrifiés à jamais pour stocker des déchets miniers. Au cœur d'un vaste mouvement contestataire, nous faisons campagne contre plusieurs projets miniers de ce type. Nous avons obtenu la suppression d'une faille juridique qui permettait de déverser des résidus miniers dans l'océan au Canada. Nous avons aussi réussi à pousser certains gouvernements à prendre des mesures pour réduire la responsabilité des contribuables, notamment en obligeant les entreprises à déposer en garantie des sommes plus importantes pour la restauration anticipée des sites miniers. Hélas, le gouvernement fédéral a déjà sacrifié plus de soixante-dix masses d'eau douce poissonneuses pour créer des dépotoirs à résidus miniers. Sans la réponse coordonnée du public, ce chiffre aurait certainement été plus élevé.
Les communautés locales et les groupes d'intérêt public considèrent souvent l'évaluation environnementale des projets industriels comme leur meilleure, et peut-être leur unique occasion d'avoir leur mot à dire sur le sort d'un projet minier. Au fil des ans, nous avons lutté pour que les processus fédéral et provinciaux soient à la hauteur de leur potentiel. Néanmoins, 25 ans plus tard, nous estimons à regret que l'évaluation des projets miniers constitue un processus profondément défectueux et inefficace pour écarter les mauvais projets. Après des décennies de réductions budgétaires et de personnel comme de compression des échéanciers, les agences et bureaux n'ont pas les moyens de faire pencher la balance au niveau technique et scientifique. Leurs avis et recommandations sont souvent ignorés ou balayés par les décideurs lorsque les commissaires émettent des réserves ou s'opposent aux projets miniers. L'avenir des évaluations environnementales réside dans la consultation sincère et le respect du consentement des volontés autochtones et communautaires. Un outil de planification du territoire, pas une case à cocher.
Quelle justice à l'étranger ?
Le Canada reste le pays qui compte le plus grand nombre de sociétés minières au monde, avec plus de 1400 sociétés d'exploitation et d'exploration minières opérant dans près de 100 pays. Des raisons évidentes expliquent cet attrait pour les multinationales. La faiblesse de la réglementation financière et des exigences en matière de divulgation des activités, les mécanismes de régulation insuffisants qui facilitent l'évasion fiscale, ou encore le soutien politique, diplomatique et financier du gouvernement aux entreprises canadiennes opérant à l'étranger.
Au cours des 25 dernières années, nous avons été submergés d'appels de communautés lésées par les actions des minières canadiennes opérant à l'extérieur de nos frontières : meurtres, mutilations et agressions sexuelles perpétrées par les agents de sécurité des mines ou la police qui les surveille, évictions forcées de villages entiers, projets imposés en violation des droits autochtones, menaces envers des défenseur·euses des droits humains et de l'environnement, travail forcé, contamination de l'eau potable, destruction de sites sacrés et dommages environnementaux massifs. Ces personnes font face à des entreprises dont le siège social est au Canada, qui lèvent des fonds sur les marchés boursiers canadiens, qui prennent des décisions stratégiques au Canada sur la manière dont elle mène ses activités à l'étranger et qui reçoit très certainement le soutien du gouvernement canadien. Contrairement à nos gouvernements, nous devons refuser de détourner notre regard du sort tragique de ces populations et soutenir collectivement leur quête de justice.
Et maintenant
Alors que l'industrie et les gouvernements adoptent un discours mensonger prétendant que l'augmentation excessive de notre consommation de minéraux est critique pour la survie de l'humanité, il est vital de rappeler les impacts réels de l'expansion et de l'intensification de l'exploitation minière. Et par-dessus tout, la priorité est de réduire à la source nos excès et notre dépendance aux métaux. N'étant pas opposé·es à toute forme ou projet d'extraction de métaux, nous croyons simplement que lorsque la société – et non les investisseurs – décide que celle-ci est réellement nécessaire, elle doit se conformer aux normes les plus strictes, y compris le consentement des populations visées. La ressource la plus importante dont disposent les communautés est l'entraide.
Catherine Coumans, Val Croft, Viviana Herrera, Jamie Kneen, Diana Martin et Rodrigue Turgeon sont membres de MiningWatch Canada.
Illustration : Elisabeth Doyon
NON à la guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran et le Liban

Élections aux États-Unis : deux visions, deux mondes
C'est avec un grand soulagement que les progressistes ont appris le retrait de Joe Biden de la primaire démocrate. L'élection de Trump comme président des États-Unis ne serait donc plus une fatalité. Tous les regards se sont alors tournés vers sa successeure, Kamala Harris. Où se situe-t-elle parmi les démocrates : à gauche, au centre ou à droite ?
Au premier coup d'œil, selon des critères étatsuniens, il est clair que Kamala Harris, dans sa campagne pour devenir candidate à la présidence du Parti démocrate en 2020, penche vers la gauche. Elle défend, entre autres, la nécessité de lutter contre les changements climatiques, soutient le contrôle des armes à feu ou encore la hausse du salaire minimum. On lui reproche par contre ses années en tant que procureure. Dure contre les criminels, proche de la police, plaidant pour un renforcement de la loi pénale, elle a aussi contribué à la condamnation d'un nombre disproportionné de Latinos et d'Africains-Américains. Enfin, comme une grande majorité de démocrates, elle ne cache pas son soutien à Israël.
Le choix du colistier présidentiel est alors devenu particulièrement important. Il a permis de savoir qui est la véritable Kamala Harris, de mieux la situer dans le large spectre politique du Parti démocrate. D'autant plus que les candidats potentiels, tels qu'exposés dans les médias, offraient des profils contrastés. Il ne pouvait donc pas y avoir de choix innocent, ou uniquement stratégique : l'homme sélectionné donnerait une idée précise de l'orientation générale du parti.
Du côté droit, se présente Josh Shapiro, gouverneur de la Pennsylvanie, politicien talentueux, au parcours exemplaire, et qui a longuement évolué dans l'establishment du parti. Un homme qui correspond très bien au profil populaire pendant les années Clinton et Obama. Proche des entreprises, il leur propose d'importantes baisses d'impôts. Côté éducation, il est en faveur du « choix », c'est-à-dire de l'expansion des écoles à charte, une forme de privatisation du système scolaire. L'environnement ne semble pas être l'une de ses préoccupations. Et il ne cesse d'affirmer son soutien total à Israël. Retenir Shapiro aurait peut-être permis de faire balancer l'électorat en faveur du Parti démocrate, dans un État pivot où rien n'est encore décidé. Il n'y a pas si longtemps, un tel homme aurait été le choix logique et évident du parti.
Un candidat atypique
Pourtant, on lui a préféré son homologue du côté gauche, le gouverneur de Minnesota Tim Walz. Un curieux personnage dont l'alignement politique a longtemps été incertain. D'abord apolitique, puis un peu confus dans ses choix (il soutenait le libre port des armes), il n'a rien d'un idéologue et n'appartient pas à l'aile la plus radicale du Parti démocrate incarnée par Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez. Le fait d'être gouverneur d'un État rural n'a en rien favorisé sa proximité avec les grandes élites économiques du pays. Ses adversaires lui reprochent ainsi d'être le plus pauvre de tous les vice-présidents : il ne possède ni actions ni propriétés et ses revenus seraient nettement insuffisants. Sa fortune évaluée à 330 000 $, relève d'une anomalie dans la politique ploutocrate étatsunienne. Ses adversaires en profitent d'ailleurs pour l'accuser d'être incompétent en économie [1].
Son parcours singulier, ainsi que son profil humble et sympathique, en fait un candidat passe-partout, idéal pour rallier les indécis. Le journaliste Branko Marcetic, du magazine Jacobin, l'a cependant qualifié de « progressiste inattendu ». Sous ses allures de bon gars qui chasse et pêche, qui s'est engagé dans la Garde nationale, qui a été un prof et un entraineur apprécié, qui ne s'est pas compromis avec qui que ce soit à gauche ou à droite, se cacherait « celui qui a les accomplissements les plus progressistes de tous les démocrates élus dans le paysage politique actuel » [2]. Parmi ses réalisations en tant que gouverneur du Minnesota : une défense forte de l'avortement, la légalisation du cannabis, la gratuité des repas pour les élèves dans les écoles, un renforcement du contrôle des armes à feu, et un soutien ferme à tous les moments de sa vie aux personnes LGBTQIA+.
Une élection pas comme les autres
La présente élection aux États-Unis est donc exceptionnelle, ne serait-ce que par la seule présence de Donald Trump qui pousse encore plus loin les excès, les délires et les mensonges caractéristiques de ses deux précédentes campagnes présidentielles. Mais aussi exceptionnelle par la présence d'un ticket démocrate qui semble le plus progressiste, et de loin, depuis de nombreuses années.
Même si Trump peine à énoncer le moindre discours cohérent, le plan républicain semble assez clair. Le vide sidéral de ses prises de parole pourrait laisser toute la place au fameux Projet 2025. Élaboré par des organisations conservatrices, ce plan met de l'avant ce que les conservateurs radicaux prônent depuis longtemps, soit un État réduit à ses plus petites dimensions, avec l'élimination ou la mise sous tutelle de nombreux organismes publics et un renforcement majeur de l'autorité du président. Celui-ci, par exemple, s'arrogerait un grand nombre de décisions budgétaires relevant aujourd'hui du Congrès et contrôlerait le choix de nombreux postes de l'administration t fédérale, selon une vision très partisane.
Trump prétend ne rien connaître de ce projet, ce qui est très difficile à croire. Le réseau MSNBC a révélé que 29 des 36 présentateurs des vidéos de formation reliés au projet ont travaillé pour Trump ou comptent parmi ses proches. S'il demeure évident que Trump ne pourrait pas réaliser tout ce qui se trouve dans le texte, il obtient avec ce plan un mode d'emploi pour réaliser ce qu'il n'a jamais vraiment caché : son intention de prendre beaucoup plus de pouvoir et d'éliminer ce qui l'empêche de gouverner à sa guise. Un chemin tracé vers l'autoritarisme débridé.
Un choix aux énormes conséquences
Au moment de l'écriture de cet article, le Parti démocrate n'a pas encore révélé l'essentiel de son programme. Tout porte à croire qu'il se situera dans la lignée des projets relativement audacieux du gouvernement Biden, sur le plan de l'environnement, des infrastructures ou de la lutte contre les inégalités sociales. Harris et Walz continuent à mettre de l'avant les idées qu'ils ont défendues dans le passé, et leur motivation pour atteindre ces objectifs semble forte et sincère.
Certes, il est difficile de faire confiance à un parti qui a auparavant si mal gouverné et si souvent trahi sa base électorale. Sur le plan de la politique extérieure, peu de changements sont à envisager dans l'approche impérialiste que le pays a longuement adoptée. Il est peu probable que l'attitude change de façon significative vis-à-vis d'Israël et de la Palestine. Une fois élus, les démocrates subiront comme toujours l'assaut des lobbys des grandes entreprises dont les demandes, menaces et chantages pourraient venir à bout de beaucoup des bonnes intentions exprimées. Les pressions seront fortes pour ramener le pays dans ce que le milieu des affaires considère comme le droit chemin. Mais le Parti démocrate propose pour le moment beaucoup mieux qu'un moindre mal. Ainsi, nous trouvons-nous en face d'une confrontation assez typique de l'ère post-néolibérale, alors qu'une extrême droite décomplexée et agressive affronte un centre qui se déplace vers la gauche.
Les enjeux de cette campagne électorale demeurent donc particulièrement élevés parce qu'ils ne concernent pas seulement le choix d'élus et de programmes politiques, mais aussi le type de gouvernement et le rôle de la présidence. La bonne nouvelle, c'est que pour s'opposer au parti peut-être le plus réactionnaire de l'histoire des États-Unis, on présente l'une des équipes les plus progressistes, dans le contexte particulier du bipartisme américain. Il est encore difficile d'envisager ce qui résultera de ce choc.
[1] « The poorest VP ever ? » Nick Allen, Daily Mail, 17 août 2024.
[2] « Tim Walz, the Progressive's Moderate Is the Obvious VP Choice », Branko Marcetik, Jacobin, 3 août 2024.
Illustration : Elisabeth Doyon
Appel trinational à la solidarité transfrontalière contre le programme truqué du commerce de Donald Trump
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