Recherche · Dossiers · Analyses
Toujours au devant

Les médias de gauche

Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

Derniers articles

« Nous, journalistes pigistes et de médias indépendants, nous nous désolidarisons de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient »

Une soixantaine de journalistes ont publié une tribune pour se « désolidariser de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient ». Nous la relayons ici. Nous sommes (…)

Une soixantaine de journalistes ont publié une tribune pour se « désolidariser de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient ». Nous la relayons ici.

Nous sommes journalistes, reporters, photojournalistes pigistes et de médias indépendants, exerçant en France et à l'international. Depuis les attaques conjointes lancées par les États-Unis et Israël sur l'Iran, ainsi que la guerre enclenchée au Liban depuis le 2 mars, nous assistons, indignés, à une couverture médiatique défaillante, lacunaire, déséquilibrée et, trop souvent, complaisante envers certains récits officiels. Une défaillance qui ne date pas d'hier et qui s'inscrit dans une longue histoire de conflits perpétuels, notamment au Liban Sud, dans les territoires palestiniens occupés et à Gaza, où le traitement médiatique reste systématiquement le même : simpliste, orienté et répétitif, donnant l'impression d'un “nouveau” conflit à chaque escalade alors qu'il s'agit en réalité d'une continuité tragique ignorée ou minimisée.

Nous demandons qu'à une guerre asymétrique ne soit pas apposé un traitement médiatique asymétrique.

Sans essentialiser l'ensemble des médias, force est de constater que trop de journaux, de magazines, de chaînes de télévision et de radios produisent une lecture partielle de cette actualité pourtant majeure, aux conséquences humaines, politiques et géopolitiques considérables.

Nous ne comprenons pas les choix éditoriaux concernant les invité·es convié·es à commenter ces événements. Trop souvent, les plateaux sont occupés par des intervenant·es insuffisamment qualifié·es pour analyser des situations d'une telle complexité. Couvrir ces conflits exige pourtant une connaissance fine du terrain, une maîtrise des contextes historiques et une capacité à mobiliser des analyses géopolitiques rigoureuses.

Nous dénonçons également un manque criant de pluralisme. Les prises de parole de représentants israéliens sont fréquentes, parfois hégémoniques, alors même que le chef du gouvernement fait l'objet d'un mandat d'arrêt international. Dans le même temps, les représentants politiques des autres parties impliquées sont marginalisés, disqualifiés ou absents des grands espaces de débat. Cette asymétrie dans l'accès à la parole contribue à orienter la perception du public et à appauvrir la compréhension du conflit.

Nous condamnons fermement les commentaires de plateau qui, sous couvert d'analyse, relèvent trop souvent de prises de position approximatives ou idéologiques. Ils participent à une déshumanisation des victimes, réduisant les morts iraniens, libanais et palestiniens à des données chiffrées, déconnectées de toute réalité humaine, sociale et historique.

Nous souhaitons également attirer l'attention sur les usages sémantiques profondément différenciés selon les parties concernées. Là où certains « meurent », d'autres sont « tués », voire « assassinés ». Là où certaines opérations sont présentées comme des « frappes préventives », d'autres sont immédiatement qualifiées d'« attaques ». Ces choix lexicaux ne sont pas neutres : ils hiérarchisent implicitement les vies et orientent la lecture morale des événements.

De la même manière, le recours au terme « évacuation » pour désigner des déplacements massifs de populations civiles mérite d'être interrogé. Lorsqu'ils sont contraints, organisés sous la menace ou dans un contexte de bombardements, ces déplacements relèvent, en droit international humanitaire, de transferts forcés, voire de déportations. L'article 49 de la Quatrième Convention de Genève interdit explicitement « les transferts forcés individuels ou massifs, ainsi que les déportations de personnes protégées hors du territoire occupé », sauf impératif absolu de sécurité, une exception strictement encadrée et dont l'interprétation ne saurait être extensible à des politiques de déplacement généralisé.

Nous nous indignons de voir certaines informations émanant des autorités américaines ou israéliennes reprises sans distance critique, parfois en temps réel, tandis que des faits documentés concernant des violations du droit international imputables à ces mêmes acteurs sont systématiquement relativisés, minimisés ou entourés de doutes excessifs. Cette asymétrie dans le traitement de la preuve fragilise la crédibilité du travail journalistique.

Nous sommes également préoccupés par la multiplication de chroniqueurs et chroniqueuses présents non pas pour établir des faits, mais pour exprimer des positions idéologiques. Ce glissement brouille la frontière entre information et opinion, au risque de transformer certains espaces médiatiques en chambres d'écho ou en instruments de légitimation politique.

En ce sens, nous appelons nos consœurs et confrères exerçant dans les rédactions télévisées, radiophoniques et de presse écrite à large audience à se montrer à la hauteur de leurs responsabilités. Leur engagement est encadré par des principes clairs, notamment ceux énoncés dans la charte de Munich : recherche de la vérité, vérification des faits, indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques, refus de la manipulation.

Nous les appelons à sortir de l'écueil de l'autocensure, qu'elle soit imposée, intériorisée ou structurelle, qui conduit trop souvent à tordre, simplifier ou édulcorer l'information. En agissant ainsi, c'est le droit fondamental des citoyennes et des citoyens à une information libre, complète et honnête qui est compromis.

Informer, ce n'est pas relayer. Informer, ce n'est pas hiérarchiser les vies. Informer, ce n'est pas choisir ses mots au service d'un récit dominant.

Informer, c'est donner à comprendre, avec rigueur, honnêteté et courage.

Aujourd'hui plus que jamais, face à des conflits d'une gravité extrême, notre responsabilité collective est engagée.

La liste complète des signataires est consultable ici.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Turquie : un an après l’arrestation d’İmamoğlu, où en est la lutte pour la démocratie ?

31 mars, par Necati Mert Gümüş — , ,
Un an après l'arrestation du maire d'Istanbul, Ekrem İmamoğlu, où en sont l'opposition et la lutte contre l'autoritarisme d'Erdoğan en Turquie ? Ont-elles été durablement (…)

Un an après l'arrestation du maire d'Istanbul, Ekrem İmamoğlu, où en sont l'opposition et la lutte contre l'autoritarisme d'Erdoğan en Turquie ? Ont-elles été durablement vaincues ou peut-on espérer une relance prochaine des luttes démocratiques et populaires ?

Tiré du site de la revue Contretemps.

Ce 19 mars 2026 marque le premier anniversaire de l'arrestation d'Ekrem İmamoğlu, maire d'Istanbul et figure centrale du champ politique d'opposition en Turquie. Cette année a été une épreuve pour les oppositions politiques et civiles en Turquie puisque cette séquence temporelle s'inscrit une phase de glissement autoritaire que certains chercheurs nomment comme le passage d'un « autoritarisme compétitif » vers un « autoritarisme hégémonique »[1].

À partir d'une analyse des modes d'action de répression du gouvernement central gouverné par le Parti de la justice et du développement (AKP) et répertoires d'action de l'opposition politique et civile[2] depuis le 19 mars 2025, l'enjeu est ici de questionner si ce basculement autoritaire a conduit à une neutralisation durable des forces d'opposition ou s'il a généré de nouvelles formes de résistance.

19 mars : vers une reconfiguration de l'espace politique par le démantèlement de l'opposition

Le processus de démantèlement de l'opposition – entendu ici comme une stratégie gouvernementale visant à évider l'espace politique de toute alternative électorale crédible – s'est cristallisé autour d'une offensive ciblée contre Ekrem İmamoğlu. Cette séquence s'est articulée en deux temps : d'abord, une disqualification administrative le 18 mars, par l'annulation de son diplôme de licence par l'Université d'Istanbul, rendant caduque sa capacité juridique à briguer la présidence.

Ensuite, une phase de neutralisation judiciaire le 19 mars, marquée par son arrestation et celle de nombreux cadres de la Municipalité métropolitaine d'Istanbul ainsi que d'élus d'arrondissements affiliés au Parti républicain du peuple (CHP – social-démocrate, kémaliste). Cet usage du système judiciaire à des fins politiques (lawfare)[3] a rapidement dépassé le cadre stambouliote pour prendre une dimension nationale, se traduisant par une vague d'arrestations et de mises sous tutelle par la révocation des maires élus de ce parti visant l'ancrage territorial du principal parti d'opposition.

Le ciblage de l'administration İmamoğlu ne relève pas d'une simple contingence politique ; il visait à démanteler un modèle de gouvernance municipal alternatif. Ce dernier, fondé sur des politiques sociales redistributives et des mécanismes de démocratie participative, entrait en contradiction directe avec le paradigme néolibéral, conservateur et descendante de l'AKP. En outre, İmamoğlu avait structuré une stratégie de mobilisation électorale transpartisane, capable de neutraliser les clivages partisans à l'échelle locale[4].

Pour briser cette dynamique, l'exécutif a eu recours à l'institution du kayyum (administrateur public nommé par l'État). Cette pratique d'exception, systématisée dès 2015 dans les municipalités administrées par le parti pro-kurde (Parti démocratique des peuples – HDP) dans le Sud-Est du pays, a ainsi été étendue aux municipalités CHP, majoritairement à l'ouest du pays. En réponse à cette menace d'éviction institutionnelle, les rassemblements sur la place Saraçhane initialement impulsés par les organisations étudiantes et les structures du CHP, ont muté en un mouvement social multidimensionnel, trouvant des résonances immédiates dans les espaces publics physiques, numériques et au sein de la communauté internationale.

En dépit du durcissement répressif, les acteurs de la contestation ont fait preuve d'une plasticité remarquable en hybridant des modes d'action conventionnels ou traditionnels et des registres plus innovants. En dépit du durcissement répressif, les acteurs de la contestation ont fait preuve d'une plasticité remarquable en hybridant des modes d'action conventionnels et des registres plus innovants. Ce renouvellement du répertoire d'action s'est manifesté, lors des mobilisations du 19 mars, par le recours à la performance artistique et au registre de la dérision comme vecteurs de désacralisation du pouvoir.

Parallèlement, une stratégie de pression économique s'est structurée : d'une part, par un boycott général impulsé par les organisations étudiantes s'inspirant des mobilisations serbes en janvier 2025 – et, d'autre part, par un boycott sélectif orchestré par le CHP visant les conglomérats médiatiques pro-gouvernementaux (ex : Turkuvaz, Albayrak, Demirören, Dogus, Agence Anadolu). Sur le plan institutionnel, l'organisation des urnes populaires (dayanışma sandıkları) ouvert à tous les citoyens lors des primaires présidentielles du CHP a permis de réaffirmer une légitimité démocratique à Ekrem İmamoğlu face à l'arbitraire judiciaire.

Enfin, la lutte s'est déplacée sur le terrain technologique : l'usage de l'intelligence artificielle est devenu un outil de contournement de la censure numérique dans le cadre d'une logique de contrôle algorithmique des voix dissidentes, notamment sur la plateforme X, lequel est propriété d'Elon Musk qui a une proximité affichée avec les courants de la droite radicale mondiale[5].

Modes d'action répressives du pouvoir : Instrumentalisation de l'appareil judiciaire et stratégies de cooptation

L'action du gouvernement repose sur une double logique. En premier lieu, elle procède d'une instrumentalisation systématique du pouvoir judiciaire, structurée par un régime de gratifications pour les magistrats s'alignant sur les impératifs du pouvoir. La promotion d'Akın Gürlek – procureur pivot dans les procédures visant les gouvernements locaux de l'opposition à Istanbul – au poste de vice-ministre de la Justice le 11 février 2026, illustre cette logique de récompense symbolique et fonctionnelle.

Cette ingénierie institutionnelle s'avère opérationnelle : on dénombre, depuis janvier 2025, l'ouverture de sept procédures judiciaires distinctes visant directement Ekrem İmamoğlu. Cette tactique semble à fonctionner car depuis janvier 2025, sept procès judiciaires contre ce dernier. La pluralité des procédures engagées contre Ekrem İmamoğlu entre janvier et octobre 2025 témoigne d'une stratégie de harcèlement juridique couvrant l'ensemble du spectre pénal. Les chefs d'accusation se répartissent en trois axes principaux :

atteintes à l'ordre public et sûreté de l'État (aide délibérée à une organisation terroriste, menace et ciblage d'agents de la lutte antiterroriste et espionnage politique ou militaire) ;

immixtion dans le champ judiciaire et administratif (tentative d'influence sur les fonctions judiciaires, injure à fonctionnaire et falsification de documents officiels),

criminalisation de la gestion municipale (abus de pouvoir, corruption, entrave à la passation de marchés publics et inexécution d'obligations administratives).

Parallèlement à la judiciarisation, le gouvernement déploie une stratégie de coercition visant à neutraliser la représentation politique de l'opposition et à pallier l'érosion constante du soutien électoral de l'AKP depuis une décennie. Cette dynamique se manifeste par des transferts de députés et d'élus locaux vers le parti au pouvoir, souvent obtenus sous la menace de poursuites judiciaires. Entre 2023 et janvier 2025, l'AKP est parvenu à transférer 14 députés issus de formations nationales-conservatrices tels que le Bon Parti (IYIP), le Parti de la démocratie et du progrès (DEVA) et le Parti du Futur[6], le Nouveau parti de la prospérité (YRP) et du CHP.

À l'échelle locale, cette stratégie vise à enrayer le « désancrage » territorial de l'AKP, devenu manifeste lors des élections municipales de 2024 où le parti a, pour la première fois, été relégué au second rang national. Depuis ce scrutin, seize maires et des dizaines d'élus locaux ont démissionné du CHP ; parmi eux, quatorze maires ont rejoint les rangs de l'AKP. La dimension coercitive de ces ralliements est documentée par des cas de menaces explicites : ainsi, un élu de l'arrondissement de Bayrampaşa a dénoncé avoir reçu, en guise d'intimidation, un message téléphonique comprenant une lettre de démission pré-remplie, des menaces de mort et une photographie de menottes[7]. Si le CHP tente de freiner cette hémorragie en intégrant à son tour 14 députés issus de petites formations d'opposition, il peine à stabiliser son socle d'élus locaux face à la pression de l'appareil étatique.

Une autre dimension de l'offensive gouvernementale repose sur une stratégie de division de la principale force d'opposition. L'exécutif semble instrumentaliser les clivages internes au CHP, en s'appuyant notamment sur les réseaux évincés lors du dernier renouvellement de la direction en 2023, liés à l'ancien président Kemal Kılıçdaroğlu. Cette dynamique s'est traduite par une multiplication de recours juridiques par ces groupes contestant l'irrégularité des instances électorales au sein du CHP, ouvrant ainsi la voie à une immixtion judiciaire inédite.

Même si la possibilité de destitution de la direction centrale du CHP est empêché, un tribunat local d'Istanbul a ordonné la destitution d'Özgür Çelik, président de la fédération stambouliote, et de son bureau et a nommé comme un administrateur provisoire, Gürsel Tekin, ancien président de la fédération locale et proche de l'ancienne direction. Paradoxalement, cette stratégie d'ingérence semble avoir produit un effet de ralliement au profit d'Özgür Özel. Le nouveau président du CHP depuis 2023 a consolidé son leadership lors des 21e et 22e congrès extraordinaires (avril et septembre 2025), où il a été réélu en élargissant significativement sa base de soutien parmi les délégués, transformant ainsi une menace de scission en un plébiscite interne.

Répertoires d'action des forces d'opposition fragmentées

Suite à l'effervescence du 19 mars, la dynamique contestataire a connu un reflux estival, laissant place à une stratégie de mobilisation institutionnalisée par le CHP sous le label de « Rassemblements pour le respect de la volonté nationale ». Ce choix tactique révèle le « piège de la légalité » dans lequel se trouve l'opposition : contrainte de naviguer entre le risque de criminalisation — le pouvoir assimilant tout appel à l'action directe à du « terrorisme » — et le risque d'épuisement du mouvement par la banalisation de la protestation.

L'observation participante de ces rassemblements met en lumière une ritualisation rigide qui s'écarte des formes classiques de la manifestation pour s'apparenter à une mise en scène politique descendante. Le dispositif spatial renforce cette hiérarchie : au sein d'un périmètre urbain sous contrôle policier strict, le public se voit assigner une posture de réception passive face à une scène d'où émanent les discours officiels.

J'ai observé deux rassemblements : l'un à Istanbul, l'autre à Bruxelles. Ces rassemblements sont organisés dans la place centrale sous le contrôle de forces de police. Les fédérations locales après leurs marches de rue et les alliées (souvent des partis de gauche tels que Parti ouvrière de Turquie-TIP, parti de gauche – SOL) font leur entrée au lieu de rassemblement avec les slogans sous applaudissements. Les discours commencent avec la lecture de la lettre d'Ekrem İmamoğlu depuis sa cellule, continue ensuite avec le discours du président du CHP, Özgür Özel axé sur les procès contre le CHP, les injustices et inégalités structurelles, la crise économique.

L'interaction collective se limite à une fonction acclamative (applaudissements, slogans tels que « Erdogan démission », « Droit, Loi, Justice »), à une dimension numérique, où l'unique action intéressant par les participants réside dans la diffusion en direct de l'événement sur les réseaux sociaux par leur téléphone. Cette ritualisation culmine et se termine avec le chant collectif d'une chanson – intitulé Yiğidim, aslanım (tr : mon courageux, mon lion) – qui est dédié à l'origine à Mustafa Kemal Atatürk (fondateur de la République de Turquie) mais attribué à Ekrem İmamoğlu, ce qui crée un rapport émotionnel entre ce dernier et le public en lui rendant un héros de la lutte qui subit du mal de l'adversaire. Ce format, s'il préserve une visibilité médiatique, semble toutefois neutraliser le potentiel disruptif du mouvement social.

Jusqu'au 15 mars 2026, le CHP a orchestré 96 rassemblements, dont la moitié s'est tenue à Istanbul, l'autre dans diverses provinces anatoliennes, complétée par une séquence internationale à Bruxelles. Cette prédominance du meeting marque l'abandon progressif d'autres répertoires d'action, tels que la pétition – malgré le succès symbolique de la campagne pour la libération d'İmamoğlu ayant recueilli 25,1 millions de signatures – ou le boycott économique. La direction du parti semble désormais exclusivement indexée sur la temporalité électorale des scrutins à venir.

Cette mutation est illustrée par l'institutionnalisation précoce de la candidature d'Ekrem İmamoğlu : dès juillet 2025, un bureau de campagne présidentielle a été établi afin de structurer son programme et campagne électorales. Parallèlement, le renouvellement du programme du parti, opéré à la veille de l'année 2026, dessine les contours d'un « renouveau démocratique » fondé sur une citoyenneté active et un renforcement des politiques redistributive et sociale.[8] En l'absence d'un programme électoral qui est en construction, le CHP utilise de plus en plus ses rassemblements pour diffuser des promesses électorales sectorielles.

Parallèlement à son ancrage national, le CHP déploie une stratégie de paradiplomatie active visant à rompre son isolement international. Cette démarche cherche à transformer le soutien « discursif » des gouvernements européens en une coopération politique et institutionnelle concrète avec les sociales-démocrates et libérales du continent. L'organisation de la réunion de l'Internationale socialiste à Istanbul en mai 2025 a constitué un jalon symbolique de cette action, favorisant notamment l'implication du gouvernement espagnol dans la campagne transnationale « Free İmamoğlu ».

Au-delà des instances partisanes, le CHP investit les réseaux de gouvernements locaux européens pour mobiliser des appuis au sein des municipalités démocrates[h1] . Cette stratégie de légitimation par l'extérieur vise à édifier un contre-pouvoir diplomatique capable de faire pression sur le gouvernement turc, tout en élargissant le périmètre de reconnaissance internationale du parti comme alternative crédible de gouvernement.

Au sein de l'espace civil, trois dynamiques d'action collective se sont émergés depuis un an. Premièrement, on observe une prolifération de réseaux de solidarité visant à décloisonner les sphères civile et politique. le « Réseau de solidarité familiale » (Aile Dayanışma Ağı) organise des rassemblements hebdomadaires sur la place Saraçhane, place symbolique des manifestations de 19 mars, associant des figures publiques aux familles de prisonniers politiques pour maintenir une visibilité médiatique sur la question carcérale. Parallèlement, la « Plateforme de solidarité universitaire » (Üniversiteli Dayanışma Platformu) déploie des stratégies de défense face à la judiciarisation de la vie étudiante, ciblant particulièrement l'accompagnement des militants victimes d'expulsions ou de sanctions disciplinaires consécutives aux mobilisations du 19 mars.

Cette dynamique de solidarité s'articule également à une échelle transnationale. Aux États-Unis, la « Plateforme du 19 mars » s'est donné pour mission de documenter et de diffuser les mécanismes de l'autocratisation turque en langues étrangères, s'adressant directement à l'opinion publique internationale. Enfin, le « Mouvement pour une Turquie démocratique » (Demokratik Türkiye Hareketi), fondé dans le sillage des arrestations, structure des actions de soutien symbolique et matériel, à l'image de ses campagnes épistolaires destinées aux responsables politiques, journalistes et avocats incarcérés. Ces initiatives témoignent d'une volonté de maintenir un lien social et politique malgré l'atomisation imposée par le pouvoir central.

La deuxième dynamique réside dans le mouvement étudiant qui, après avoir agi comme une force motrice lors des mobilisations du 19 mars, semble désormais marquer le pas. Si la résistance opiniâtre des universitaires[9] et étudiants[10] au sein de l'Université de Boğaziçi (Istanbul) contre les pratiques autoritaires du recteur nommé par le président Erdogan, demeure un pôle symbolique majeur, elle illustre également les difficultés du mouvement étudiant à se structurer en une force politique nationale et coordonnée. En février dernier, les étudiants de cette université ont lancé un mouvement en mettant en place des gardes contre la fermeture de leur bureaux associatifs dans le campus du sud.

Toutefois, ces poches de résistance, bien que persistantes, peinent à s'articuler avec d'autres secteurs civils et politiques, restant confinées à des enjeux de défense des libertés académiques, sans parvenir à une montée en généralité politique à l'échelle nationale.

Enfin, une troisième dynamique s'affirme à travers la persistance de vagues de grèves et de débrayages, en dépit d'un cadre néolibéral de plus en plus répressif[11], et d'un taux de syndicalisation contestataire encore limité. Si les grandes centrales syndicales n'avaient pas relayé les appels à la grève générale lors des mobilisations du 19 mars, l'aggravation de la crise économique contraint désormais même les organisations les plus institutionnalisées à l'action. À titre d'exemple, la confédération des syndicats d'ouvrière de Turquie (Türk-İş, plus d'un million d'adhérents) a dû engager des mouvements de grève dans le secteur public en juillet 2025. Parallèlement, la Confédération des syndicats ouvriers révolutionnaires (DİSK, plus de 250 milles adhérents) a organisé, en fin d'année, une marche symbolique d'Istanbul à Ankara pour la revalorisation des salaires.

Un trait marquant de cette conflictualité en 2025 réside dans le rôle moteur des travailleuses, particulièrement au sein des secteurs du textile, de l'agroalimentaire et de la santé[12]. Cette tendance s'est confirmée en janvier 2026 avec le conflit social dans les entrepôts de l'enseigne Migros. Ce mouvement a essaimé à l'échelle nationale, déclenchant des grèves de solidarité et sur ce même modèle dans les centres logistiques d'autres géants de la distribution réputés proches du pouvoir, tels que BİM ou A101.

Conclusion

Au terme de cette année écoulée depuis le 19 mars 2025 en Turquie, le processus de neutralisation de l'opposition apparaît inachevé. Si le gouvernement central a intensifié ses dispositifs répressifs, les résistances politiques, civiles et syndicales manifestent une résilience notable.

Il me semble qu'un paradoxe semble s'installer : d'un côté, une fragmentation persistante des luttes qui peine à produire une convergence des fronts social et politique ; de l'autre, une érosion de l'hégémonie de l'AKP qui ne parvient plus à élargir sa base électorale malgré son contrôle de l'appareil d'État. Les sondages d'opinion corroborent ce constat de stagnation des blocs politiques malgré le mécontentement populaire croissant envers le gouvernement. Selon un sondage d'opinion en janvier 2025 de l'institut ASAL, une majorité de la société (54 %), se prononce désormais en faveur d'élections anticipées, majorité que l'on retrouve dans plusieurs enquêtes convergentes.

C'est la raison pour laquelle le futur de la Turquie se jouera lors des prochaines échéances électorales, qui reste un mécanisme capable de trancher le dilemme entre l'installation de l'autoritarisme hégémonique et la possibilité d'une restauration démocratique. La longue année de la démocratie turque continuera jusqu'à ces élections.

Notes

[1] Berk Esen, From Competitive Authoritarian to Hegemonic : Berk Esen on the Decline of Turkish Democracy and the Prospects for Its Revival, Review of Democracy, 13 août 2025, https://revdem.ceu.edu/2025/08/13/competitive-authoritarian-hegemonic/.

[2] Charles Tilly, The Contentious French (Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 1986).

[3] Kemal Büyükyüksel, « Turkey's Brazil-Style Lawfare Means Harder Authoritarianism », Jacobin, 5 janvier 2026, https://jacobin.com/2026/01/turkey-brazil-lawfare-authoritarianism-imamoglu.

[4] Necati Mert Gümüş, « L'arrestation d'Ekrem Imamoglu : quand Erdogan tente d'éliminer toute possibilité d'alternance », The Conversation, 24 avril 2025, http://theconversation.com/larrestation-dekrem-imamoglu-quand-erdogan-tente-deliminer-toute-possibilite-dalternance-254654.

[5] Necati Mert Gümüş et Théo Malçok, « Pikachu, icône inattendue de la contestation en Turquie », The Conversation, 4 juin 2025, http://theconversation.com/pikachu-icone-inattendue-de-la-contestation-en-turquie-257569.

[6] Le parti du futur est fondé par ancien premier ministre Ahmet Davutoglu et et le Parti DEVA par ancien ministre des Affaires étrangères Ali Babacan, écartés lors de l'erdoganisation du parti gouvernemental.

[7] Diken. « CHP'li belediye meclis üyesine kelepçeli tehdit mesajı », 12 juillet 2025. https://www.diken.com.tr/chpli-belediye-meclis-uyesine-kelepceli-tehdit-mesaji/.

[8] Si ce nouveau programme réalise une critique de « l'économie de rente » inhérente au système néolibéral turc, son orientation demeure ancrée dans un paradigme développementaliste classique, sans proposer de rupture systémique radicale.

[9] Tuğçe Yılmaz, « Boğaziçi University Resistance Left Three Years behind : “We Are Standing up for an Ideal” », Bianet, 5 janvier 2024, https://bianet.org/haber/bogazici-university-resistance-left-three-years-behind-we-are-standing-up-for-an-ideal-290174.

[10] Burcu Nur Binbuğa, « Student protests at Boğaziçi University against Turkey's authoritarian regime », Third World Quarterly 0, no 0 (14 octobre 2024) : 1‑18, doi:10.1080/01436597.2024.2407394.

[11] Cemal Burak Tansel, « Authoritarian Neoliberalism and Democratic Backsliding in Turkey : Beyond the Narratives of Progress », South European Society and Politics 23, no 2 (2018) : 197‑217.

[12] Cihan ÇELİK. « Grev ve direnişlerle geçen bir yıl ». ekmek ve gül, 8 mars 2026. https://ekmekvegul.net/gundem/grev-ve-direnislerle-gecen-bir-yil.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Comment la Chine tirera profit de l’enlisement américain en Iran

31 mars, par Pierre-Antoine Donnett — , ,
La Chine va probablement sortir grande gagnante de l'enlisement des États-Unis en Iran, car elle en profitera pour approfondir ou renouer des liens avec des voisins désemparés (…)

La Chine va probablement sortir grande gagnante de l'enlisement des États-Unis en Iran, car elle en profitera pour approfondir ou renouer des liens avec des voisins désemparés par la pénurie énergétique qui s'annonce. Pour sa part l'armée américaine aura durablement perdu d'énormes quantités d'armes et de munitions et dangereusement dégarni sa présence militaire en Asie de l'Est avec pour conséquence une capacité de dissuasion potentiellement en chute libre

Tiré de Asialyst
26 mars 2026

Par Pierre-Antoine Donnett

Une vedette iranienne croise à proximité de navires commerciaux à l'embouchure du détroit d'Ormuz. DR.

Depuis le début du conflit, la Chine a observé une extrême prudence en se tenant prudemment à l'écart, ses dirigeants constatant jour après jour avec gourmandise le double échec de l'Amérique : Donald Trump a piteusement sous-estimé la capacité de résistance du régime des mollahs et il n'a pas anticipé les conséquences économiques désastreuses pour le monde d'une guerre qu'il est peut-être en voie de perdre.

L'enlisement de l'Amérique en Iran est ce dont la Chine rêvait. Il laissera des traces catastrophiques, qu'elles soient économiques, politiques, géopolitiques et sécuritaires.

Au premier jour du conflit, le président américain avait de façon péremptoire annoncé une guerre courte dont l'Amérique et Israël sortiraient vainqueurs. Plus de trois semaines plus tard et des milliers de cibles iraniennes détruites, le constat est tout sauf celui-là : l'armée américaine a déversé sur le sol iranien d'énormes quantités de munitions, missiles et bombes qui font craindre un épuisement de ses stocks tandis que l'image des États-Unis sur la scène internationale, déjà passablement écornée, s'est encore davantage dégradée.

Au fur et à mesure que l'escalade se poursuit au Moyen-Orient d'où les États-Unis ne semblent pas prêts à se retirer, sauf à concéder une défaite cuisante, la planète fait face à la perspective d'une grave crise énergétique qui touche déjà de plein fouet les alliés de l'Amérique et l'Asie, pris au piège d'un conflit pour lequel ils n'ont jamais été consultés.

Certes l'économie chinoise déjà affaiblie souffrira aussi. Mais outre le fait que la Chine avait constitué d'importantes réserves de précaution en hydrocarbures, des bateaux battant pavillon chinois sont autorisés à traverser le détroit d'Ormuz – ce qui n'est pas un hasard – et elle pourra compenser, partiellement au moins, la pénurie à venir par des achats plus importants de pétrole et de gaz russes.

Pourquoi la Chine se réjouit-elle de l'enlisement des États-Unis en Iran

Cette crise permet à la Chine de se présenter une fois de plus aux yeux du monde comme un pilier de la stabilité mondiale par opposition à une Amérique déstabilisatrice qui, de plus, fait fi du droit international à l'image de ce que fait la Russie en Ukraine.

Par ailleurs c'est peut-être sur le plan militaire – et par ricochet géostratégique – que les gains attendus sont les plus importants : de nombreux experts militaires sonnent l'alerte sur le fait que l'armée américaine perd en Iran une bonne partie de ses stocks d'armes et munitions qu'il faudra des années pour reconstituer. Un sujet ultra-sensible scruté avec la plus grande attention par Pékin.

La conséquence principale est limpide : la dissuasion militaire américaine contre la Chine perdra d'autant de sa crédibilité pour les années à venir, avec en arrière-plan la volonté obsessionnelle du président Xi Jinping de s'emparer de Taïwan, peut-être dès 2027.

Du fait de la guerre en Iran, la « pénurie de munitions aux États-Unis est plus grave que vous ne le pensez, » titrait le Wall Street Journal le 20 mars, en expliquant que « le conflit avec l'Iran nous rappelle de manière urgente que les États-Unis ont besoin d'une base industrielle de défense capable de mener une guerre de haute intensité contre leurs adversaires, en particulier la Chine. »

« La guerre en Iran pourrait affaiblir la puissance militaire américaine pendant des années. Elle engloutit les munitions et épuise une marine déjà mise à rude épreuve, » renchérit l'hebdomadaire The Economist dans son édition du 18 mars.

Ce dernier rappelle non sans pertinence des propos du vice-président américain J.D. Vance lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en 2024 : « Nous vivons dans un monde de pénurie […] Nous ne produisons pas assez de munitions pour soutenir une guerre en Europe de l'Est, une guerre au Moyen-Orient et une éventuelle crise en Asie de l'Est. »

« M. Vance […] avait raison. La guerre que son patron, Donald Trump, a lancée en Iran va accentuer la pression sur les forces armées américaines déjà surchargées, les laissant moins bien préparées à un conflit en Asie, » souligne The Economist.

Les stocks d'armes et de munitions américaines s'épuisent rapidement

Selon l'hebdomadaire qui cite une analyse de trois experts militaires du Payne Institute of Public Policy spécialisé dans les enjeux énergétiques mondiaux, les États-Unis ont probablement utilisé plus de 11 000 munitions de différents types au cours des seize premiers jours de l'opération baptisée Epic Fury.

Au cours des six premiers jours de la guerre, alors que les avions américains devaient rester à distance, le Center for International Strategic Studies (CSIS), un groupe de réflexion basé à Washington, estime que plus de 1 000 munitions et missiles « à longue portée, » rares et coûteux, dont plus de 300 missiles de croisière Tomahawk, ont été tirés. A cela s'ajouteraient des centaines d'autres missiles à moyenne portée, ainsi que des missiles anti-radiations qui ont pour cibles les radars de défense anti-aérienne alors que les stocks de toutes ces munitions sont limités, bien que les chiffres précis soient secrets, ajoute The Economist.

Un problème encore plus grave concerne la défense aérienne. Les salves initiales de missiles balistiques et de drones iraniens ont épuisé une partie importante des intercepteurs américains. Au cours de la première semaine de la guerre, les États-Unis auraient tiré quelque 140 intercepteurs Patriot PAC-3 MSE et plus de 150 intercepteurs de haute altitude THAAD alors que les stocks étaient déjà faibles car les États-Unis auraient déjà tiré un quart de leur stock de THAAD en 2025 pour défendre Israël contre les frappes iraniennes, selon ce même média.

Seule une poignée de drones, de ravitailleurs et d'avions de chasse américains ont été perdus à ce jour en Iran. Mais un autre problème de première importance est à prendre en compte : l'usure des matériels, explique encore The Economist pour qui « c'est particulièrement vrai pour la marine américaine. »

Les États-Unis possèdent 11 porte-avions, mais seuls quelques-uns sont disponibles à un instant T. Deux d'entre eux — l'USS Abraham Lincoln et l'USS Gerald R. Ford — participent à l'opération Epic Fury, tandis que l'USS George H.W. Bush serait en route. Le Ford est en mer depuis près de 270 jours. À la mi-avril, il battra le record du plus long déploiement de porte-avions depuis la guerre du Vietnam. Dans deux mois, s'il est toujours déployé, il battra également le record établi par l'USS Midway en 1973.

« La tension est palpable, » pour la marine américaine, estime l'hebdomadaire. Le USS Ford a subi un incendie de 30 heures ce mois-ci, laissant plus de 600 marins sans couchette, rapporte le New York Times. De tels déploiements gigantesques se feront sentir longtemps après la fin de la guerre. « C'est comme conduire une voiture à 320 km/h pendant des mois, sans vidange d'huile, » explique Joe Costa, ancien responsable du Pentagone aujourd'hui à l'Atlantic Council.

Le rythme actuel des opérations risque d'entraîner des « lacunes dans la couverture des porte-avions » avec pour conséquence probable que les États-Unis ne pourront plus déployer de porte-avions dans certaines régions du monde pendant deux ou trois ans, explique Stacie Pettyjohn du think tank Center for a New American Security (CNAS). Le personnel est également épuisé.

Le coût à venir pour la dissuasion américaine de la guerre en Iran

Pour Mike Horowitz, ancien responsable du Pentagone, les points positifs pour l'armée américaine sont de trois ordres : l'évaluation sur le terrain de nouvelles armes moins coûteuses telles que le Low-cost Uncrewed Combat Attack System (LUCAS), un drone inspiré des Shaheds iraniens, l'expérience de combat acquise par les forces américaines qui représente « un énorme facteur de différenciation entre les États-Unis et la Chine » dont l'armée n'a aucune expérience de combat depuis 1979 et, enfin, l'utilisation par les États-Unis, pour la première fois à grande échelle, de systèmes modernes d'aide à la décision basés sur l'intelligence artificielle, pour des tâches telles que le ciblage, le commandement et le contrôle.

Mais ce faisant, le processus même de test de nouvelles armes et d'acquisition d'expérience au combat comporte également un risque. « Nous dévoilons nos tactiques à la Chine, » déclare M. Costa. « Si les Chinois ont une idée de nos tactiques et du temps que cela prend, ils utiliseront ces informations s'ils décident d'envahir Taïwan. »

Enfin, la guerre en Iran cannibalise les forces américaines en Asie – une unité expéditionnaire des Marines a ainsi été détournée du Japon ainsi que des éléments d'un système THAAD de Corée du Sud qui s'ajoutent à un groupe aéronaval basé au Japon – tout en érodant l'état de préparation des unités qui pourraient être nécessaires en Asie de l'Est en cas de conflit dans les années à venir.

Avec Epic Fury, il « n'y a pas de quoi enjoliver cette situation, » affirme Tom Karako, un autre expert du CSIS pour qui « [l]'ampleur des dépenses récentes en munitions et la dégradation des capacités de défense antimissile des États-Unis pourraient bien compromettre la dissuasion dans le Pacifique pour le reste de cette décennie. »

Dans son édition du 23 mars, le Financial Times souligne que Taïwan craint que la guerre en Iran n'épuise les stocks de missiles de croisière à longue portée qui seraient essentiels pour aider les États-Unis à repousser toute invasion chinoise, rendant ainsi le pays plus vulnérable.

Le quotidien des affaires britannique estime que les États-Unis ont tiré des centaines de missiles dits « Joint Air-to-Surface Standoff Missiles » (JASSM) au cours des semaines de conflit au Moyen-Orient, ainsi que des missiles Tomahawk lancés depuis des navires.
« Ces deux types de missiles seraient cruciaux dans tout conflit concernant Taïwan, car ils peuvent être tirés depuis une distance hors de portée des défenses aériennes ennemies, réduisant ainsi le risque pour les avions ou les navires d'attaque, » précise le journal, qui cite des experts américains et taïwanais.

« Ma préoccupation première est que les forces américaines épuisent une grande quantité de munitions dont on suppose qu'elles auraient besoin pour contrer une attaque contre Taïwan […] Tout ceci sape la dissuasion, » déclare un haut responsable taïwanais de la défense au Financial Times.

Si les États-Unis « consacrent trop de temps à d'autres [théâtres d'opérations] au point d'y déployer trop de moyens, cela finira par créer un véritable déséquilibre, » explique un autre responsable taïwanais de la sécurité nationale.

L'inquiétude des alliés des États-Unis en Asie

Or « toutes ces munitions avaient été acquises en vue d'un conflit avec la Chine, et elles seraient absolument cruciales dans ce conflit, » affirme Eric Heginbotham, expert des questions de sécurité asiatique au célèbre MIT, spécialiste des scénarios de guerre entre les États-Unis et la Chine. « Personne n'avait vraiment prévu d'utiliser une grande partie de ces stocks dans une guerre sans rapport avec cet objectif, ou dans une guerre choisie, surtout d'une telle ampleur, » ajoute-t-il, cité par le même quotidien.

Le Pentagone ne précise jamais publiquement pour quels conflits il acquiert certaines armes mais, pour le Financial Times, les analystes militaires américains s'accordent sur l'importance des missiles utilisés contre l'Iran, y compris le JASSM, sur un théâtre de guerre tel que pourrait être une invasion militaire chinoise de Taïwan.

« De grandes quantités de missiles de croisière à longue portée et à capacité de pénétration seraient cruciales dans de nombreux scénarios de conflit entre les États-Unis et la Chine, » juge ainsi Tyler Hacker, chercheur spécialisé dans les frappes à longue portée au Center for Strategic and Budgetary Assessments, un groupe de réflexion sur la défense, basé à Washington.

Les estimations des experts concernant le stock total de JASSM des États-Unis varient entre 3 500 et 6 500. Les munitions à longue portée telles que le JASSM ou le Tomahawk constitueraient l'outil le plus important pour les forces américaines afin d'essayer d'épuiser l'arsenal de missiles de la Chine dans la phase initiale d'un conflit.

Selon les estimations publiées à la mi-mars par le Center for Strategic and International Studies (CSIS), les forces américaines ont tiré 786 missiles JASSM et 319 missiles Tomahawk au cours des six premiers jours de la guerre contre l'Iran — ce qui représente plusieurs années de production dans les deux cas.

L'amiral Samuel Paparo, commandant en chef des forces américaines dans la région indopacifique, avait averti il y a plus d'un an que l'utilisation de munitions ailleurs avait un coût pour la préparation des États-Unis dans la région indopacifique. La région « est le théâtre le plus exigeant en termes de quantité et de qualité des munitions, car [la Chine] est l'adversaire potentiel le plus redoutable au monde, » avait-il déclaré en novembre 2024.

Le New York Times n'est pas en reste dans la critique de l'opération américaine en titrant dans édition du 13 mars « comment une guerre en Iran pourrait profiter à la Chine et bouleverser l'Asie. »

« Les responsables américains affirment depuis des années qu'ils accorderaient la priorité à la région indopacifique. Aujourd'hui, ils déploient des navires de guerre, des missiles et des systèmes de défense aérienne pour une guerre au Moyen-Orient, » explique le grand quotidien américain.

« La guerre en Iran — qui a à peine deux semaines — met déjà à rude épreuve la promesse de sécurité des États-Unis dans une région que les chefs militaires américains ont qualifiée de « notre théâtre d'opérations prioritaire, » estime le journal qui cite des responsables militaires américains. « À plus long terme, les responsables et les analystes [américains] suggèrent que la guerre affaiblira l'influence américaine, renforcera les arguments chinois sur le déclin américain et accélérera une course aux armements entre les puissances moyennes, » ajoute le New York Times.

Le quotidien insiste sur les contradictions internes à l'administration américaine que révèle l'opération Epic Fury. A commencer par une promesse non tenue de faire de l'Asie la priorité absolue des États-Unis.

Taïwan fera-t-elle les frais de l'opération Epic Fury ?

Lors d'une conférence sur la sécurité régionale à Singapour en novembre 2025, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth avait souligné que les États-Unis resteraient concentrés sur la région. « Personne ne devrait douter de l'engagement des États-Unis envers nos alliés et partenaires de la région indopacifique […] Nous continuerons à soutenir nos amis, » avait-il déclaré. Une promesse que ces dirigeants en Asie pourront estimer trahie, d'autant plus que des pays comme la Corée du Sud et le Japon verront des livraisons d'armes promises probablement retardées.

Illustration de cette inquiétude : le 10 mars, le président sud-coréen Lee Jae Myung a expliqué à son cabinet que quand bien même son gouvernement s'oppose au redéploiement des défenses aériennes basées dans son pays, dont les batteries de défense anti-aérienne de haute altitude THAAD qui constituent le fleuron de l'arsenal américain, « nous ne pouvons pas obtenir tout ce que nous voulons sur cette question. »

La guerre en Iran, a-t-il ajouté, met clairement en évidence la nécessité d'une plus grande autonomie. « Si nous dépendons des autres, il arrive que cette dépendance s'effondre, » a-t-il déclaré. « Il faut toujours réfléchir à ce que l'on fera s'il n'y a pas de soutien extérieur. »

« Le retrait des défenses aériennes de Corée envoie un signal désastreux à un moment où Séoul s'inquiète déjà énormément de l'engagement chancelant de l'administration Trump envers l'Asie, » juge Ely Ratner, ancien secrétaire adjoint à la Défense chargé des affaires de sécurité en indopacifique sous la présidence de Joe Biden.

Le Japon se trouve lui aussi dans une position précaire, situé à proximité de Taïwan. Plus de 90 % du pétrole japonais transite par le détroit d'Ormuz. Une crise économique associée à une crise militaire est particulièrement lourde de sens pour Tokyo.

« Ce serait un cauchemard, » a déclaré Tsuneo Watanabe, chercheur senior à la Fondation Sasakawa pour la paix à Tokyo. « Le Japon reconnaît que tout peut arriver sous M. Trump […] Nous devons envisager le pire scénario, » a-t-il souligné, cité par le New York Times.

Parmi ceux qui attendront plus longtemps les armes américaines promises figure bien sûr Taïwan où certains craignent que la guerre n'aggrave une situation déjà difficile, affaiblissant la dissuasion américaine en raison de pénuries de munitions, et rendant plus difficile pour le gouvernement taïwanais de justifier un budget de défense plus important contesté par l'opposition pour acheter davantage d'armes américaines.

« Cela affectera inévitablement les livraisons, » déplore Shu Hsiao-huang, chercheur à l'Institut de recherche sur la défense nationale et la sécurité, un groupe de réflexion soutenu par le ministère de la Défense de Taïwan. « Nous avons déjà connu des retards, » ajoute-t-il. « Les moyens et ressources militaires américains ne peuvent pas être déployés à deux endroits à la fois, » a déclaré Chen Kuan-ting, député taïwanais et membre de la Commission des affaires étrangères et de la défense nationale de l'Assemblée législative. « Déployer les principaux moyens militaires en Asie et y faire face au principal concurrent des États-Unis correspond davantage aux intérêts américains, » affirme-t-il, cité par le quotidien Japan Times le 13 mars.

Xi Jinping renforcé face à Donald Trump

Reste aussi le fait qu'une guerre violant toutes les règles du droit international comme celle en Iran peut donner à Pékin plus de latitude pour affirmer ses revendications territoriales en mer de Chine du Sud et surtout contre Taïwan.

« Si la présence militaire américaine en Asie-Pacifique s'affaiblit, vous pouvez imaginer les conséquences. Qui en tirera profit ? » a déclaré Li Yihu, membre du parlement chinois, aux journalistes à Pékin dans des propos inhabituellement francs ce mois-ci début mars à l'issue de la réunion annuelle de l'Assemblée nationale populaire, le parlement chinois. Avant d'ajouter de manière sibylline : l'armée américaine s'étire à l'extrême à un moment où « la puissance de l'Armée populaire de libération se développe rapidement. »

« À présent, avec la guerre en Iran qui s'éternise et les États-Unis si distraits […] voici une très bonne opportunité[pour la Chine], » relève de son côté Yun Sun, du Stimson Center à Washington pour qui l'agression américaine contre l'Iran sert en outre les objectifs de propagande de la Chine.

Dans ce registre, la direction chinoise y trouvera aussi des gains pour la poursuite de sa politique du sourire en direction du Sud-Global car, comme l'affirme le quotidien japonais Nikkei Asia le 19 mars, avec « la guerre de Trump contre l'Iran, [les États-Unis] s'aliènent les pays du Sud, » une région où « la confiance perdue dans l'ordre mondial dominé par l'Occident sera difficile à regagner. »

Un marqueur de l'évolution de la situation sera à n'en pas douter l'atmosphère qui présidera au prochain sommet entre Xi Jinping et Donald Trump, un rendez-vous prévu initialement fin mars mais que le 47è président américain a reporté.

La guerre en Iran « donne à la Chine davantage de poids dans ses négociations avec Washington, » estime Gedaliah Afterman, expert de la Chine et du Moyen-Orient à l'Institut Abba Eban pour la diplomatie et les relations étrangères en Israël, cité par le New York Times.

Il fait peu de doutes que si ce sommet, reporté à la mi-mai, a bien lieu à Pékin, la posture de son hôte chinois s'en trouverait renforcée par la déroute en marche de l'Amérique en Iran. Il tentera d'obtenir de Donald Trump des concessions, en particulier sur le dossier du soutien américain à Taïwan. Depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, le président américain prend en permanence des décisions qui servent les intérêts bien compris de la Chine.

Par Pierre-Antoine Donnet

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Face aux tensions avec la Chine, le Japon réarme dans ses îles du Sud

31 mars, par Sébastien Raineri — , , ,
Dans un contexte de tensions accrues en Asie de l'Est, marqué par l'intensification des activités militaires chinoises et l'incertitude croissante entourant l'avenir du détroit (…)

Dans un contexte de tensions accrues en Asie de l'Est, marqué par l'intensification des activités militaires chinoises et l'incertitude croissante entourant l'avenir du détroit de Taïwan, le Japon a entrepris un réarmement inédit de l'archipel étiré des Ryūkyū, à l'extrémité occidentale de son territoire, une série d'îles longtemps perçues comme périphériques.

Tiré de The asialyst.

Aujourd'hui se fait donc jour une bascule, renforcée par l'atmosphère délétère sinon exécrable qui préside aux relations du Japon avec son puissant voisin chinois, avec pour contexte un renforcement des installations militaires qui, pour Tokyo, s'impose dans ces îles désormais placées au cœur des préoccupations stratégiques régionales.

À un peu plus de cent kilomètres de Taïwan, Yonaguni, Ishigaki ou Miyako ne sont plus seulement des territoires isolés aux paysages préservés, elles constituent aujourd'hui des points d'ancrage essentiels dans la redéfinition de la posture militaire japonaise.

Le Japon a donc engagé un renforcement rapide de ses capacités de défense, en particulier dans son flanc sud-ouest. Sous l'impulsion du gouvernement de la Première ministre Sanae Takaichi, cette évolution traduit à la fois une adaptation à la montée des risques et une inflexion plus profonde de la doctrine stratégique du pays, longtemps contrainte par son héritage pacifiste.

Déploiement de missiles, multiplication des infrastructures militaires, intensification de la coopération avec les États-Unis : autant de signaux d'un repositionnement qui, s'il se veut dissuasif, redessine en profondeur les équilibres régionaux.

Dans cette recomposition, les îles proches de Taïwan apparaissent comme une ligne de front potentielle autant qu'un laboratoire de la transformation en cours. Leur militarisation progressive, à la fois rapide et tangible, offre un prisme particulièrement révélateur des choix auxquels le Japon est aujourd'hui confronté, entre impératif de sécurité, contraintes diplomatiques et réalités locales.

Un tournant stratégique : du pacifisme contraint à la dissuasion active

Pendant des décennies, la posture militaire du Japon s'est construite dans les limites étroites imposées par sa Constitution pacifiste, adoptée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, largement sous la dictée des Américains. Si les Forces d'autodéfense (le nom donné à l'armée japonaise) ont progressivement élargi leur champ d'action, notamment à partir des années 1990, leur rôle demeurait fondamentalement défensif, inscrit dans une logique de retenue stratégique et de dépendance vis-à-vis du parapluie sécuritaire américain. Ce cadre, longtemps considéré comme intangible, apparaît aujourd'hui profondément reconfiguré.

L'évolution s'explique d'abord par une transformation rapide de l'environnement régional. Les autorités japonaises décrivent désormais la situation sécuritaire comme « la plus sévère et la plus complexe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, » selon les mots du ministre de la Défense Shinjiro Koizumi.

Cette appréciation repose sur une série d'indicateurs convergents : multiplication des incursions aériennes chinoises, intensification des activités navales en mer de Chine orientale, et démonstrations de force répétées autour de Taïwan. En 2023, la force aérienne basée à Naha dans l'île d'Okinawa a ainsi été mobilisée 401 fois (soit 60 % des interceptions nationales), principalement en réponse à la présence à proximité d'appareils chinois, signe d'une pression constante aux marges du territoire japonais.

Dans ce contexte, la question taïwanaise constitue un point de cristallisation majeur. Située à seulement 110 kilomètres au sud de l'île de Yonaguni, l'île démocratique apparaît aux yeux de Tokyo comme un élément indissociable de sa propre sécurité.

La perspective d'un conflit impliquant la Chine et les États-Unis, allié central du Japon, en cas de tentative d'invasion de Taïwan par l'armée chinoise, soulève le risque d'un embrasement régional susceptible d'entraîner directement l'archipel.

C'est dans ce cadre que Sanae Takaichi a évoqué, à l'automne dernier, la possibilité théorique d'un engagement des Forces d'autodéfense aux côtés d'autres pays en cas d'attaque contre Taïwan, une déclaration qui a provoqué une réaction immédiate et virulente de Pékin, suivie de mesures de rétorsion économiques et d'une rhétorique menaçante.

Officiellement, Tokyo continue d'affirmer la continuité de sa position, refusant de commenter des scénarios spécifiques et rejetant toute accusation de changement doctrinal. Mais dans les faits, la logique à l'œuvre s'éloigne du strict cadre défensif pour s'inscrire dans une stratégie de dissuasion plus active.

Le déploiement prévu de missiles sol-air à moyenne portée sur l'île de Yonaguni, à l'horizon 2030-2031, en constitue une illustration tangible. Capables d'intercepter avions et missiles sur un rayon d'environ 50 kilomètres, ces systèmes visent à renforcer la capacité du Japon à répondre rapidement à une menace dans son environnement immédiat.

Cette montée en puissance s'inscrit dans un mouvement plus large de redéploiement vers le sud-ouest, souvent désigné comme un « southwestern shift. » Elle s'accompagne du déploiement de systèmes antimissiles PAC-3, de l'installation d'unités de guerre électronique capables de perturber les communications adverses, et du renforcement des capacités de surveillance dans l'ensemble de l'arc des Ryūkyū. À Yonaguni, cette transformation est particulièrement visible. L'île qui était autrefois marginale est devenue un point nodal du dispositif japonais, intégrant radars, unités militaires et infrastructures susceptibles d'accueillir des opérations avancées.

La coopération avec les États-Unis constitue un autre pilier de cette évolution. Des exercices récents ont ainsi simulé le déploiement rapide de matériel militaire depuis Okinawa vers Yonaguni, dans l'hypothèse de la création d'une base opérationnelle avancée en situation de crise. Cette intégration croissante reflète une volonté de renforcer l'interopérabilité des forces alliées, tout en inscrivant la défense du Japon dans une architecture régionale plus large.

Pour les autorités japonaises, cette stratégie relève d'une logique préventive. « Le déploiement peut contribuer à réduire le risque d'une attaque armée contre notre pays, » affirme Shinjiro Koizumi, rejetant l'idée selon laquelle ces mesures alimenteraient les tensions régionales. Cette position s'inscrit dans une conception classique de la dissuasion, afin de rendre le coût d'une agression suffisamment élevé pour en décourager l'initiative.

Reste que cette inflexion marque une rupture notable avec la prudence qui caractérisait jusqu'ici la politique de défense japonaise. Sans renoncer formellement à ses principes pacifistes, le Japon en redéfinit progressivement les contours, en intégrant plus explicitement la possibilité d'un conflit régional dans sa planification stratégique. Dans cette transition, la frontière entre défense et projection, entre dissuasion et escalade, apparaît de plus en plus ténue.

Tensions, dépendances et fractures locales

Au-delà des considérations stratégiques et des équilibres régionaux, la montée en puissance militaire dans les îles du sud-ouest japonais s'incarne dans des réalités locales complexes, parfois contradictoires. À Yonaguni, Ishigaki ou Miyako, la transformation du paysage sécuritaire redéfinit en profondeur les conditions de vie, les équilibres économiques et les perceptions du risque au sein de communautés jusqu'ici relativement préservées.

À Yonaguni, cette évolution est particulièrement palpable. Avec moins de 1 500 habitants, l'île voit sa démographie et son activité économique profondément influencées par la présence croissante des Forces d'autodéfense. Les militaires et leurs familles représentent désormais environ un cinquième de la population locale, contribuant au maintien des commerces, des écoles et des services publics.

Dans un contexte de déclin démographique, cette présence est perçue par certains comme une forme de stabilisation, voire de revitalisation économique. Mais cette dépendance croissante à l'égard de l'institution militaire suscite également des interrogations. L'économie locale, autrefois tournée vers la pêche, l'agriculture ou un tourisme discret, tend à se restructurer autour des besoins liés à la défense.

Certains habitants redoutent une forme de spécialisation contrainte, qui rendrait l'île vulnérable aux fluctuations des politiques nationales. L'abandon de projets de coopération économique avec Taïwan, notamment l'ouverture de liaisons maritimes directes, illustre ce basculement vers une logique prioritairement sécuritaire.

À ces enjeux économiques s'ajoute une inquiétude plus diffuse, liée à la perspective d'un conflit. La proximité immédiate de Taïwan, régulièrement théâtre d'opérations d'intimidation et de démonstrations de force chinoises, alimente un sentiment d'exposition directe.

Les exercices militaires, les survols d'appareils étrangers ou encore les tirs de missiles à proximité des eaux japonaises ont contribué à ancrer l'idée que ces îles pourraient constituer des cibles en cas d'escalade régionale. En 2022, plusieurs missiles balistiques chinois sont ainsi tombés non loin de zones de pêche actives, contraignant temporairement les activités locales et renforçant le sentiment d'insécurité.

Cette perception du risque s'accompagne d'un stress quotidien, souvent exprimé par les habitants. Pour certains, la médiatisation croissante de Yonaguni comme « première ligne » face à la Chine modifie profondément le regard porté sur leur territoire. « Nous sommes constamment présentés comme un endroit dangereux, » confie une résidente, évoquant une forme de dégradation symbolique de l'image de l'île.

Les fractures apparaissent également au sein même des communautés. Si l'accueil initial des forces japonaises avait été validé par référendum en 2015, les extensions successives du dispositif militaire alimentent désormais des divisions.

Une partie des habitants soutient le renforcement de la présence militaire, perçu comme une garantie de sécurité face à la montée des tensions régionales. D'autres dénoncent au contraire une fuite en avant, estimant que l'accumulation d'infrastructures militaires accroît le risque d'être pris pour cible plutôt qu'elle ne le réduit.

Ces divergences se cristallisent autour de projets concrets. Les plans d'évacuation en cas de crise, par exemple, suscitent scepticisme et inquiétude. Selon les estimations gouvernementales, l'évacuation de plusieurs dizaines de milliers de personnes depuis les îles les plus exposées pourrait prendre plusieurs jours, un délai jugé irréaliste par certains habitants au regard de la rapidité potentielle d'une escalade militaire. D'autres projets, comme l'extension des infrastructures portuaires ou la construction d'abris, se heurtent à des oppositions locales, notamment pour des raisons environnementales.

Enfin, cette militarisation ravive une mémoire historique encore vive dans l'archipel d'Okinawa. Le souvenir de la bataille de 1945, qui fit près de 200 000 morts dont une large proportion de civils, nourrit une sensibilité particulière aux questions de défense et de sécurité. Pour certains habitants, l'idée que leur territoire puisse à nouveau devenir un théâtre d'opérations militaires fait écho à un passé traumatique, renforçant les réticences face à l'intensification actuelle des dispositifs de défense.

Un basculement d'ampleur doctrinal, opérationnel et territorial

Reste que l'évolution récente de la posture stratégique du Japon dans son flanc sud-ouest illustre un basculement d'ampleur, à la fois doctrinal, opérationnel et territorial. Sous l'impulsion du gouvernement de Sanae Takaichi, l'archipel s'éloigne progressivement du strict cadre du pacifisme hérité de l'après-guerre pour adopter une approche plus proactive de sa sécurité, fondée sur la dissuasion, l'anticipation des crises et le renforcement de ses capacités militaires.

Ce repositionnement constitue une inflexion maîtrisée, rendue nécessaire par la dégradation perçue de l'environnement régional et par la montée en puissance – y compris sur le plan militaire – de la Chine.

Dans cette recomposition, les îles de Yonaguni, Ishigaki et Miyako apparaissent comme des espaces stratégiques clés, à la fois avant-postes de la défense japonaise et zones de friction potentielles. Leur militarisation accélérée répond à une logique claire : sécuriser les approches maritimes, surveiller les activités chinoises et se préparer à un scénario de crise autour de Taïwan.

À l'échelle régionale, ce tournant japonais contribue à reconfigurer les équilibres en Asie de l'Est. S'il vise avant tout à renforcer la capacité de dissuasion de Tokyo et à consolider son alliance avec les États-Unis, il s'inscrit aussi dans une dynamique plus large de rivalité stratégique avec Pékin. Dans ce contexte, la question de Taïwan demeure le principal point de tension, cristallisant les risques d'escalade tout en structurant les choix politiques et militaires des acteurs concernés.

Le Japon de Sanae Takaichi se trouve ainsi engagé dans une redéfinition de sa puissance et de son rôle régional, et doit simultanément composer avec les contraintes de son héritage pacifiste, les attentes de ses alliés et les inquiétudes de ses propres citoyens. Entre affirmation stratégique et gestion des fragilités internes, l'équilibre reste, à ce stade, aussi nécessaire que précaire.

Par Sébastien Raineri

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Noor Alyacoubi, depuis Gaza : « Parfois, la guerre ne finit pas. Elle se poursuit simplement de manière plus discrète »

Noor Alyacoubi, 27 ans, traductrice et coordinatrice médias dans un centre de recherche, n'a pas quitté Gaza depuis les premiers jours de la guerre entre le Hamas et l'État (…)

Noor Alyacoubi, 27 ans, traductrice et coordinatrice médias dans un centre de recherche, n'a pas quitté Gaza depuis les premiers jours de la guerre entre le Hamas et l'État hébreu. La jeune femme rend compte à « L'Orient-Le Jour » du quotidien dans l'enclave depuis le cessez-le-feu.

Tiré d'À l'encontre.

À Gaza, les histoires se ressemblent, par centaines de milliers. Elles ne peuvent être toutes racontées. Mais parfois, une histoire sort du lot et résume à elle seule le poids de tant d'autres.

Je suis tombée sur les appels à l'aide de Mohammad Abou Ouda en parcourant Instagram. Dans une courte vidéo, il demandait de l'aide, espérant que quelqu'un, quelque part, puisse attirer l'attention sur l'aggravation de son état de santé. Sa voix était calme, faible, saccadée ; il arrivait à peine à parler. Son message était simple : il avait besoin d'un traitement qui n'est plus accessible à Gaza.

Âgé de 31 ans, ce père de famille vit avec les conséquences de graves blessures depuis février 2024. Dans l'une de ses vidéos, il explique qu'il a été blessé alors qu'il tentait de rejoindre sa voiture – sa seule source de revenus – en vue de fuir avec sa famille au moment où les chars israéliens avançaient vers leur domicile dans le quartier d'al-Amal, à Khan Younès, dans le sud de Gaza.

Lorsqu'il est revenu à lui, ses dents lui sont tombées dans les mains, son nez était fendu, sa mâchoire brisée, son corps et ses yeux remplis d'éclats d'obus. Avec personne à proximité capable de l'atteindre ou de lui porter secours, Mohammad a compris qu'il devait se battre seul pour survivre. Il a commencé à ramper vers l'Hôpital européen, parcourant près de sept kilomètres malgré ses blessures.

Les médecins ont par la suite diagnostiqué chez lui un empoisonnement causé par l'explosion. Depuis, il souffre de graves et complexes complications, notamment d'une insuffisance rénale et d'ulcères gastriques. Il continue en outre de souffrir d'une perte d'audition, de douleurs nerveuses, d'infections, de difficultés à mâcher et de graves problèmes digestifs.

Son état de santé l'empêche de retrouver une vie normale. Mohammad ne peut plus travailler pour subvenir aux besoins de sa famille ni assumer ses responsabilités quotidiennes en tant que mari et père. Même les tâches routinières, comme transporter des bidons d'eau jusqu'à son abri – une corvée quotidienne essentielle pour la plupart des familles à Gaza en raison des pénuries d'eau persistantes –, peuvent aggraver ses douleurs. Il ne lui est plus possible de parcourir de longues distances à pied.

Récemment, Mohammad a renouvelé ses appels en ligne face à sa situation qui s'est encore dégradée. Malgré le cessez-le-feu, il ne peut accéder à des soins médicaux adéquats ni acheter les médicaments nécessaires, faute de disponibilité et de prix abordables. Il n'a pas non plus obtenu l'autorisation de se faire transférer hors de Gaza pour y recevoir des soins, ce qui le laisse pris en étau entre une maladie qui s'aggrave et des options de traitement limitées.

En partageant son histoire, Mohammad espère attirer l'attention sur son cas et avoir une chance de recevoir un traitement spécialisé indisponible dans la bande de Gaza. Sa réalité reflète celle à laquelle sont confrontées de nombreuses autres personnes. Malgré un soi-disant cessez-le-feu, d'innombrables personnes continuent de subir des souffrances profondes et souvent invisibles. Parfois, la guerre ne finit pas. Elle se poursuit simplement de manière plus discrète, plus intime.

Publié par L'Orient-Le Jour le 26 mars 2026.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La guerre contre l’Iran concerne la Palestine et le « futur ennemi existentiel »

31 mars, par Jonathan Shamir — , , ,
En aidant Israël à démanteler ce qui reste des contraintes juridiques internationales, la guerre contre l'Iran précipite la dissolution de la question palestinienne. Tiré (…)

En aidant Israël à démanteler ce qui reste des contraintes juridiques internationales, la guerre contre l'Iran précipite la dissolution de la question palestinienne.

Tiré d'À l'encontre.

En 1993, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou – alors député à la Knesset – travaillait sur A Place Among the Nations, un texte fondateur de son idéologie politique. Dans cet ouvrage, rédigé à un moment où la cause palestinienne revenait à l'ordre du jour international alors que s'amorçait un processus de partage [Accords d'Oslo], Netanyahou cherchait à recadrer le conflit en une lutte civilisationnelle plus large afin de justifier le refus d'Israël. « L'OLP [Organisation de libération de la Palestine] est un cheval de Troie panarabe […] que les Arabes tentent depuis plus de vingt ans de faire accepter à l'Occident », écrivait-il. Netanyahou soutenait que la Palestine était un symptôme, et non la cause, de l'hostilité des Arabes et des musulmans envers Israël, et que négocier tout compromis territorial avec l'OLP serait vain alors que ce sont en réalité des puissances extérieures qui tiennent les rênes : d'abord l'Union soviétique et l'Égypte, puis l'Irak. Dans ce récit, c'était Saddam Hussein qui était « le problème numéro un du Moyen-Orient et d'Israël ».

Mais au moment de la publication du livre [avril 1993], la guerre du Golfe [la première : du 2 août 1990 au 28 février 1991] et les sanctions qui s'ensuivirent avaient déjà éliminé toute menace que l'Irak aurait pu représenter. Désormais, il manquait cruellement au récit de Netanyahou un marionnettiste convaincant pour présenter un « acteur » régional comme étant le « problème numéro un ». Netanyahou trouva la solution avec l'Iran. Tout au long des années 1990, il commença à présenter le soutien accru de l'Iran au Hamas [créé en 1987], au Jihad islamique palestinien et au Hezbollah [créé en 1982 dans le contexte de l'occupation israélienne du sud Liban] comme la preuve que les négociations sur la solution à deux États, fondées sur des concessions territoriales, n'apporteraient pas la paix. « L'Iran est aujourd'hui le centre du terrorisme mondial », écrivit-il en 1996. À cette époque, il prêchait déjà devant le Congrès américain que l'Iran était « le plus dangereux » des régimes du Moyen-Orient. Comme l'Irak avant lui, l'Iran servait désormais à sortir la question palestinienne du cadre colonial pour la placer dans celui de la civilisation – la retirant de la table des négociations pour la jeter sur le champ de bataille.

Aujourd'hui, trois décennies après avoir pour la première fois présenté l'Iran comme le moteur du ressentiment anti-israélien, Netanyahou a enfin obtenu sa guerre. Israël présente ce conflit comme une défense contre une menace existentielle, mais comme toujours, ce qui le motive, c'est la volonté de réprimer et d'occulter la question palestinienne. Vu sous cet angle, la guerre contre l'Iran révèle une fois de plus l'intérêt le plus fondamental d'Israël, qui est resté inchangé depuis des décennies : traiter la question palestinienne selon ses propres modalités, que ce soit par le biais du système d'apartheid ou d'un génocide pur et simple. Netanyahou prouve une fois de plus qu'il préférerait redessiner la carte du Moyen-Orient plutôt que de repousser les frontières d'Israël – préférant réduire Téhéran et Ispahan en cendres plutôt que de céder un seul dunam en Cisjordanie.

***

La guerre d'Israël contre l'Iran constitue un excellent moyen de faire avancer l'érosion du droit international, qui avait récemment commencé à montrer son potentiel en tant que mécanisme de contrainte à l'égard d'Israël. Alors que le droit international a traditionnellement servi plutôt qu'entravé Israël, les atrocités infligées à Gaza depuis le 7 octobre 2023 l'avaient réouvert comme terrain de contestation. En décembre 2023, l'Afrique du Sud a engagé une procédure pour génocide contre Israël devant la Cour internationale de justice (CIJ). Et en janvier 2024, la CIJ a rendu des ordonnances contraignantes exigeant d'Israël qu'il prévienne le génocide des Palestiniens à Gaza. En juillet 2024, la Cour a rendu un avis consultatif déclarant illégale l'occupation par Israël du territoire palestinien et enjoignant à Israël – décision rendue en octobre 2025 – de faciliter les opérations de l'Office de secours et de travaux des Nations unies (UNRWA) dans les territoires palestiniens occupés. En novembre 2024, la Cour pénale internationale a émis des mandats d'arrêt à l'encontre du Premier ministre Benyamin Netanyahou et de Yoav Gallant, alors ministre de la Défense. Depuis lors, des organisations de base ont mobilisé le droit international pour empêcher la complicité des États et des entreprises et poursuivre des soldats à titre individuel pour leur implication dans des crimes de guerre. Malgré les lacunes du système juridique international – tant au niveau du droit lui-même que de son application qui est sélective –, le génocide de Gaza a contribué des Palestiniens à plaider en faveur d'une extension de sa portée afin d'englober pleinement la Nakba en cours. Cela a incité certains États du Sud à prendre des mesures pour combler le déficit d'application.

Mais ce projet de revendication venant de la base se heurte à une opposition venue d'en haut. Des juristes militaires américains présentent la guerre menée par Israël contre Gaza comme un précédent juridique pour les futures guerres des États-Unis, y compris leurs attaques contre l'Iran (The New Yorker, article de Colin Jones, 25 avril 2025). Des juristes israéliens soutiennent quant à eux que le seuil de déclenchement d'une guerre – qui n'a de toute façon guère inhibé Israël – doit être considérablement abaissé (Just Security, 6 mars 2026, article de Yuval Shany et Amichai Cohen). Tant sur le plan juridique que sur le plan pratique, l'intransigeance des États-Unis et d'Israël n'a suscité guère plus qu'un haussement d'épaules de la part des alliés européens complices – en grande partie grâce au succès d'Israël dans la fabrication du bouc émissaire iranien. Lorsque le Conseil de sécurité de l'ONU a finalement adopté une résolution (11 mars 2026) sur la guerre contre l'Iran, il s'agissait d'une condamnation sans appel de la riposte iranienne contre les alliés américains dans le Golfe. Israël a profité de cette complaisance pour tenter d'instaurer un monde de non-droit de facto – où il peut opérer librement dans toute la région en tant que puissance militaire dominante, et où il dispose enfin de la marge de manœuvre qu'il désire pour régler la question palestinienne sans contestation ni compromis.

En effet, dans le chaos d'un ordre juridique en déliquescence, Israël a intensifié ses campagnes de brutalité contre les Palestiniens. Dans la bande de Gaza, il a réimposé le siège quasi total qui avait précédemment déclenché l'alerte internationale, exacerbant la pénurie déjà dramatique de nourriture, de logement, de carburant et de gaz, ainsi que de fournitures médicales. L'armée israélienne a faussement affirmé que « les quantités substantielles de marchandises qui sont entrées depuis le début du cessez-le-feu représentent quatre fois les besoins nutritionnels de la population », et que « par conséquent, les stocks existants devraient suffire pour une période prolongée ». La situation humanitaire est aggravée par le fait qu'Israël a interdit (27 février 2026) à 37 organisations humanitaires d'opérer à Gaza à compter du 1er mars. (Une seule de ces organisations, World Central Kitchen, fournit environ un million de repas par jour.)

Sous le couvert de la guerre, comme l'a signalé Maya Rosen (JewishCurrents,19 mars 2026, « Under Cover of War, Israel SpeedsUp Seizures of Palestinian Land »), Israël a également accéléré sa confiscation de terres palestiniennes en Cisjordanie occupée et renforcé son bouclage dans cette région, en installant de nouveaux barrages routiers et en fermant des points de contrôle. Les colons, quant à eux, restent libres d'abuser de leur propre liberté de mouvement pour attaquer des dizaines de communautés, soit avec l'approbation tacite, soit avec le soutien actif de l'armée. En conséquence, au cours des premières semaines de la guerre, les colons ont tué en moyenne un Palestinien tous les deux jours, et les attaques n'ont pas cessé depuis. Dans ce climat de terreur, les habitants des villages palestiniens de Duma, al-Shqarah, al-Khirbe et al-Aqaba ont pour la plupart fait leurs valises et sont partis, tandis que des ordres venus d'en haut ont également déclenché et consolidé des déplacements ailleurs.

Ces « succès » ne font que confirmer l'hypothèse défendue de longue date par Netanyahou, selon laquelle la création d'ennemis civilisationnels offre à Israël un moyen idéal de poursuivre la colonisation de la Palestine sans s'exposer à la surveillance qui l'accompagne, notamment en affaiblissant la menace dissuasive que représente l'Axe de la Résistance. Et tant qu'aucune contestation significative ne s'opposera à cette stratégie, Israël est susceptible de la répéter, s'efforçant sans cesse d'esquiver la question palestinienne en inventant un nouvel épouvantail. En réalité, ce processus a déjà commencé. Avant même la dernière guerre, qui a éclaté alors que l'Iran était déjà considérablement affaibli, le rôle d'ennemi existentiel d'Israël commençait à être attribué à un nouvel « axe sunnite radical » composé de la Turquie et du Qatar. En particulier, depuis deux ans, les milieux politiques et médiatiques israéliens se sont donné beaucoup de mal pour qualifier la Turquie notamment de « menace existentielle » (Israel Hayom, 29 juillet 2025), de « nouvel Iran », de « monstre des Frères musulmans » (vidéo de Naftali Bennett, ancien Premier ministre, 19 février 2026), et lui ont même donné, au sein de l'armée israélienne, le surnom d'« axe Ikhwan », en référence à l'idéologie des Frères musulmans qui, selon eux, anime la Turquie et le Qatar. Le 23 janvier dernier, Amit Segal, l'un des journalistes les plus éminents d'Israël, a déclaré : « D'ici dix ans, voire moins, le régime sunnite d'Ankara, qui soutient le terrorisme, tentera de prendre le contrôle du Moyen-Orient. Lui aussi aura des mandataires, et lui aussi tentera d'encercler Israël… il n'est pas encore trop tard pour agir. » [Amit Segal a illustré son post sur X par une photo réunissant Erdogan et Khamenei, voir ci-dessus.]

Netanyahou et ses alliés directs ne sont pas les seuls à promouvoir ce discours. Compte tenu de la popularité que Netanyahou a acquise grâce au discours sur l'Iran, les chefs de l'opposition se précipitent pour inventer le prochain ennemi. Pour ces politiciens, le soi-disant « Qatargate » – le scandale dans lequel des collaborateurs de Netanyahou auraient reçu de l'argent de représentants de Doha – a offert l'occasion de faire d'une pierre deux coups. Dès que l'affaire a éclaté, c'est le chef de l'opposition Yair Lapid qui a proposé le projet de loi (2 février 2026) visant à désigner le Qatar comme État ennemi (malgré sa médiation inlassable en faveur d'un cessez-le-feu et d'un accord sur les otages), et le héros sioniste libéral Yair Golan qui a rallié (9 février 2026) des politiciens européens contre la Turquie et le Qatar.

La cible d'Israël cette fois-ci est encore moins convaincante. La Turquie possède la deuxième plus grande armée de l'OTAN et se présente à l'Europe comme un rempart contre les migrants, tandis que le président turc Recep Erdogan entretient des liens personnels étroits avec le président américain Donald Trump et a même pris place au sein de son Conseil de la paix. Compte tenu de sa position pro-occidentale, la Turquie n'envisage guère de déclencher une guerre avec Israël. Mais Israël se soucie moins de la plausibilité de ses revendications que de leur effet, et depuis des décennies, sa stratégie d'externalisation lui a permis à la fois de consolider sa position de puissance militaire dominante dans la région et d'imposer des faits accomplis meurtriers sur le terrain en Palestine. Il reste à voir si cette stratégie continuera de fonctionner avec les anciens alliés d'Israël en Occident ou s'il devra se tourner davantage vers de nouveaux partenaires aux prétentions encore moins libérales, tels que l'Inde et les Émirats arabes unis. Quoi qu'il en soit, le projet israélien visant à s'approprier la Palestine ne manquera pas de continuer à alimenter l'avènement d'un ordre international fondé sur la loi du plus fort. Lorsque les États et les institutions internationales légitiment la guerre menée par Israël contre son dernier ennemi imaginaire, ils accélèrent la mise en place de ce monde.

Article publié sur JewishCurrents, le 24 mars 2026 ; traduction par la rédaction de A l'Encontre.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

« Israël contre Clausewitz. Sur quoi portent les débats dans les hautes sphères du pays ? »

Comme il advient chaque fois après l'assassinat d'un nouveau dirigeant iranien, l'euphorie et le sentiment de toute-puissance sont remontés de plusieurs crans au sein de la (…)

Comme il advient chaque fois après l'assassinat d'un nouveau dirigeant iranien, l'euphorie et le sentiment de toute-puissance sont remontés de plusieurs crans au sein de la population israélienne lorsqu'a été annoncé celui d'Ali Larijani. Les dirigeants, eux, ont débordé de lyrisme. Israel Katz, le ministre de la Défense, a clamé que le chef du Conseil suprême de la sécurité nationale iranienne, perçu par beaucoup comme le nouvel « homme fort » du régime après la disparition d'Ali Khamenei, a « rejoint les membres vaincus de l'axe du mal dans les profondeurs de l'enfer ». Benjamin Netanyahu s'est voulu moins lyrique et plus projeté vers l'avant. « Nous avons accompli des exploits historiques. Nous sommes désormais une puissance redoutable, quasi mondiale », a-t-il lancé.

Tiré d'À l'encontre.

Le spécialiste des questions de sécurité du journal israélien Haaretz, Amos Harel, est dubitatif. L'assassinat de Larijani, note-t-il dans un article publié le 18 mars, peut être vu comme un « succès militaire » qui s'ajoute aux nombreux autres en Iran, au Liban et ailleurs. Selon lui, depuis juin 2025, plus de la moitié des hauts dirigeants iraniens, le guide suprême et ses conseillers, les hauts responsables militaires, les scientifiques du nucléaire, etc. ont été tués. Mais il s'interroge : certes, l'Iran est affaibli, mais à y voir de plus près, quel bénéfice les Israéliens en ont-ils tiré ? Depuis vingt ans, ils ont tué tous les chefs successifs du Hamas. Celui-ci n'a pas disparu. Mohammad Deif et les frères Sinwar ont été exécutés, et le Hamas perdure. Il en va de même du régime iranien, qui est amplement plus fort que le Hamas. Et il faut bien constater que « le régime de Téhéran a fait preuve d'une résilience et d'une volonté de poursuivre le combat remarquables », conclut-il.

Information dominée

Ce n'est pas le discours qui convient à Benjamin Netanyahu, ni celui que l'immense majorité des Israéliens veut entendre. On connaît le dicton : la première victime des guerres, c'est la vérité. Dans le cas d'Israël, la communication officielle est, sans surprise, très contrôlée. Pas tant parce que la censure militaire est une importante tradition israélienne, mais surtout parce que M. Netanyahu impose une information qui se résume quasiment à ses seules directives, tant il est parvenu à réunir autour de lui, depuis le 7-Octobre, une coalition d'affidés à sa dévotion et une garde rapprochée très limitée. Ron Dermer, son ex-ministre des Affaires stratégiques et ex-ambassadeur à Washington, en est la figure de proue. Benjamin Netanyahu vient de le rappeler au gouvernement pour gérer le dossier libanais. C'est avec lui et quelques rares autres conseillers qu'il partage ses projets et ses interrogations. Et ce groupe domine l'information comme la communication.

Difficile, dans cette situation, de connaître les débats au sein d'un gouvernement peu informé et transformé en organe d'application de décisions prises ailleurs en petit comité. Il en va de même, à un moindre degré, avec l'état-major et les services de renseignements intérieurs, M. Netanyahu ayant choisi sans consultation de mettre à leur tête des personnes qui lui doivent tout. Résultat : la population est tenue à distance d'une information globalement très maîtrisée, à de rares exceptions près (comme le Haaretz). De fait, nombre des informations sur les positions des uns et des autres en Israël sont souvent issues de médias étrangers, essentiellement américains et britanniques, où des dirigeants israéliens s'expriment alors généralement sans divulguer leur identité.

Sur quoi portent les débats dans les hautes sphères aujourd'hui ? Le premier dilemme auquel est confronté Israël, selon ces informations « off », est de s'être potentiellement enferré dans une situation où, si la détention des 440 kilogrammes d'uranium enrichi dont disposaient les Iraniens avant l'attaque de juin 2025 a aussi survécu à leurs nouveaux bombardements, l'enjeu nucléaire peut devenir plus menaçant encore qu'il n'était sous Ali Khamenei. Après l'assassinat du « guide » iranien, indique la correspondante à Jérusalem du Guardian, un « ex-haut responsable du renseignement israélien » lui a déclaré : « Avec Khamenei, on savait presque tout de son processus décisionnel » et « il n'a jamais pris la décision de foncer à tout prix » sur l'obtention de la bombe A. Et de s'interroger : « Que fera son fils Mojtaba ? » Lui ou quelqu'un d'autre en position de diriger l'Iran « pourrait très bien se procurer une bombe dès maintenant ».

Le Guardian cite aussi Yoav Rosenberg, ex-numéro deux du département de la recherche du renseignement militaire israélien, pour qui « le pire scénario de cette guerre serait qu'elle se termine sans qu'Israël soit parvenu à éradiquer l'arsenal nucléaire iranien. La situation serait pire qu'auparavant ». Car la campagne massive menée par Israël ne serait qu'une victoire à la Pyrrhus. Et il serait plausible de voir un régime iranien humilié mais toujours en place chercher par tous les moyens à fabriquer une bombe A, perçue par lui comme seul moyen de se préserver d'une nouvelle guerre occidentale à son encontre. S'il parvenait cette fois à se procurer ne serait-ce qu'une bombinette, même si le régime n'en use pas, cette guerre serait forcément perçue comme un fiasco des Occidentaux.

La troisième inquiétude en Israël porte sur l'évolution de cette guerre. Un jour Trump laisse entendre que les États-Unis s'apprêtent à mener une longue guerre contre l'Iran : « Peu importe le temps que cela prendra, ou le prix à payer. » Une semaine après, il assure que la guerre s'arrêtera « assez vite ». Le lendemain, il évoque à nouveau une « capitulation » iranienne. Bref, le discours est si contradictoire, si confus, qu'il donne le sentiment que Trump ne sait pas lui-même où il va, en Iran ou ailleurs. À ce jour, l'alliance américano-israélienne semble sortir renforcée. Mais demain ?

Le troisième débat porte sur les objectifs de cette guerre. « Nous créons les conditions optimales pour la chute du régime », a déclaré Netanyahu le 12 mars. Un regime change donc, comme disent les Américains. Mais pour la première fois, il a envisagé la possibilité d'un maintien du régime actuel en Iran et de l'impossibilité de le renverser par les seules frappes aériennes. « Après tout, un régime doit s'effondrer de l'intérieur », a-t-il poursuivi. Certains diront que le Premier ministre israélien, à ce stade, ne pouvait rien faire d'autre qu'admettre une évidence de plus en plus diffuse de par le monde, aux États-Unis en particulier, et aussi parmi les spécialistes israéliens de l'Iran. Le sentiment grandit désormais : « L'espoir de renverser le régime reposait sur un optimisme excessif » et « Israël est forcé d'abaisser ses attentes », écrit, le 13 mars, Amos Harel.

Dans le Washington Post, David Ignatius, un très respecté commentateur américain des enjeux internationaux, introduit depuis longtemps dans les milieux sécuritaires israéliens, dit avoir conversé avec « quelques hauts responsables (qui) commencent à exprimer leurs inquiétudes face à l'escalade et la durée indéterminée de l'attaque contre l'Iran ». Ils semblent être vraisemblablement issus des milieux du renseignement. L'idée exposée par Donald Trump, d'une « victoire totale » et d'une « capitulation sans conditions » de l'Iran à l'issue de cette guerre, estiment ces analystes, est illusoire. Les réponses iraniennes sur le terrain le confirment. Le journaliste cite un « responsable israélien » selon lequel « personne ne peut souhaiter une histoire sans fin ». « Bien sûr, poursuit-il, nous souhaitons renverser le régime, mais cela n'est pas notre seul objectif. L'Iran ne capitulera pas, mais il peut envoyer des signaux pour accepter un cessez-le-feu. » Un cessez-le-feu que, visiblement, l'interlocuteur de David Ignatius appelle de ses vœux.

Ce responsable israélien anonyme craint par-dessus tout une évolution de type Gaza, où Israël se retrouve à poursuivre une guerre et une occupation sans objectifs clairs. « Aller au sol », comme disent les militaires ? Des opérations conjoncturelles d'un ou deux jours, peut-être. Mais au-delà, s'interrogent nombre d'observateurs israéliens, ce serait le bourbier garanti. Israël n'est pas parvenu à « éradiquer le Hamas » sur une bande de terre de 365 km2 où vivent 2,5 millions de Gazaouis. L'Iran est un pays de 1,5 million de kilomètres carrés, 3740 fois plus grand que Gaza, et une population de 93 millions d'êtres, soixante-six fois plus importante…

Enfin – et c'est un dernier thème très débattu en Israël –, David Ignatius note que les propos de son interlocuteur, « résumant les analyses de services de renseignements américains et israéliens », convergent sur deux points. Un : « On ne voit personne capable de renverser le régime » en Iran. La pire crainte de ces milieux sécuritaires est que Donald Trump a « clairement indiqué qu'il visait l'anéantissement du régime iranien (…), mais semble ne pas avoir le moindre plan concret pour atteindre cet objectif louable ». Deux : « Le risque que Netanyahu ordonne des opérations terrestres d'envergure au Liban pour achever la destruction du Hezbollah. Nous ne voulons pas nous enliser dans un bourbier », lui a dit son interlocuteur.

Ces idées moroses quant au résultat final de la guerre ne disent cependant rien de ce que pensent M. Netanyahu et son entourage, ni de la perception de la population israélienne. Au gouvernement, à l'état-major et dans les services de sécurité, on continue d'assurer l'opinion que la guerre « existentielle » en Iran atteindra ses objectifs – hormis peut-être le renversement du régime, comme l'a admis le Premier ministre israélien. Pour le reste, un thème est aujourd'hui sur le devant de la scène : s'emparer du Liban-Sud au moins jusqu'à la rivière Litani, pour garantir le retour des Israéliens qui ne veulent plus revenir vivre dans le nord d'Israël tant qu'il n'aura pas été sécurisé face au Hezbollah. Autrement dit, repousser sa présence d'au moins 30 kilomètres.

« L'armée israélienne devra rester au Liban-Sud même après la fin des combats afin d'y maintenir des positions dominantes et de sécuriser la zone frontalière. (…) Nous n'avons pas confiance dans le gouvernement libanais. La responsabilité de la sécurité des résidents israéliens doit incomber entièrement à l'armée israélienne », a déclaré Asaf Langleben, chef du Conseil régional de Haute-Galilée. Et malgré les diverses tentatives de médiation européennes, en particulier française (d'ailleurs refusée par Israël), le site d'information israélien YNet indiquait, le 16 mars, que l'armée resterait « aussi longtemps que nécessaire ».

Le même jour, Israël a commencé d'envoyer ses forces au sol, pour y « raser l'herbe », comme ils disent, au Liban-Sud. L'opération est « ciblée et limitée », a annoncé le porte-parole de l'armée. Pour cela, il a fallu mobiliser, en plus des soldats d'active, 110 000 réservistes. Israel Katz, le ministre de la Défense, a été plus précis. Il s'agit de « détruire l'infrastructure terroriste des villages frontaliers proches de la frontière libanaise, exactement comme cela a été fait contre le Hamas à Rafah, à Beit Hanoun et dans les tunnels à Gaza ». Limitée, donc… comme à Gaza. Les craintes que peuvent avoir certains milieux sécuritaires israéliens, Benjamin Netanyahu et son entourage n'en ont cure. Car leur manière de voir, très prisée par les Israéliens, est très différente de la doxa guerrière usuelle.

Divergences

Selon le célèbre adage de Clausewitz, « la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens ». Eh bien, pour Benjamin Netanyahu, c'est la politique qui est la continuation de la guerre par d'autres moyens. D'abord on frappe, dès qu'on le peut. On s'empare du maximum de terrain, entre autres bénéfices. Ensuite, on décide. Si on peut prendre plus, on avance. Si on doit reculer, alors que ce soit le moins possible. Si on doit revenir à la situation initiale, on le fait. Il y aura d'autres occasions à l'avenir. Aujourd'hui, une fois « l'herbe rasée », on pourra s'installer jusqu'au Litani. Si ça échoue, ce sera désagréable, mais on verra quoi faire. Et on reviendra dès qu'on le pourra. L'essentiel est de toujours garder l'initiative. Et d'user de la force, d'abord la force. Dans le passé, Israël a déjà occupé une frange de territoire de taille mouvante au Liban-Sud durant vingt-deux ans, de 1978 à 2000, avant de s'en retirer. Le coût politique était alors jugé trop important pour la population israélienne. Mais l'ambition d'y retourner un jour n'a pas disparu.

L'occasion se présente de nouveau aujourd'hui, et M. Netanyahu sait qu'il dispose d'un soutien indéfectible de la population juive israélienne dès qu'il s'agit de guerre et de sécurité. Selon un sondage de l'Institut israélien pour la démocratie, publié le 9 mars, 93 % des Juifs israéliens soutiennent les attaques de leur pays contre l'Iran. Un chiffre qui est similaire à ceux sortis des sondages sur la guerre menée à Gaza. On voit là combien les Israéliens, comme chaque fois qu'une guerre est engagée, la soutiennent quasi sans faille. On observera aussi, au passage, combien la société israélienne peut être différente dans ses attitudes de l'américaine. Le dernier sondage Reuters indique que seul un quart des Américains (27 % précisément) soutient la guerre contre l'Iran. Ainsi donc, si cette guerre est « un événement sans précédent – la première guerre israélo-américaine conjointe » –, les Israéliens montrent qu'ils ne sont pas forcément « le 51e État des États-Unis », comme on l'entend souvent dire. « Les divergences entre les objectifs de Trump et de Netanyahu sont de plus en plus manifestes », note le Guardian.

Elles l'étaient en réalité depuis le départ. Ce qui explique l'attitude des deux sociétés. L'américaine aurait pu soutenir une intervention ponctuelle et peu coûteuse avec un Trump proclamant rapidement « victory ». Pas un blocage du détroit d'Ormuz et ses conséquences. L'israélienne, elle, est maintenue dans un état qui mêle des phases d'euphorie triomphante à d'autres alimentant les peurs, qui toutes deux amènent au soutien massif à l'ambition du Premier ministre israélien : « changer la face du Moyen-Orient » par le glaive. Benjamin Netanyahu sait comme personne jouer de la peur et de l'oubli. Lorsque la guerre des douze jours contre l'Iran (13-24 juin 2025) prit fin, il déclara à ses compatriotes : « Nous avons écarté deux menaces existentielles : celle d'anéantissement par armes nucléaires et la menace d'anéantissement par 20 000 missiles balistiques. Si nous n'avions pas agi immédiatement, l'État d'Israël aurait rapidement été confronté au danger d'anéantissement. » Huit mois plus tard, ces menaces avaient à ce point réapparues qu'il fallait reprendre cette guerre au centuple. La guerre décide bien de la politique, et non l'inverse : les Israéliens ont été éduqués dans cet état d'esprit depuis leur enfance. (Publié dans L'Orient-Le Jour le 21 mars 2026)

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le parti d’extrême droite Otzma Yehudit poursuit l’examen d’un projet de loi controversé visant à instaurer la peine de mort pour les terroristes

Des juristes militaires ont déclaré que ce projet de loi, sur lequel la Knesset pourrait se prononcer cette semaine, enfreignait le droit international. Le député Gilad Kariv a (…)

Des juristes militaires ont déclaré que ce projet de loi, sur lequel la Knesset pourrait se prononcer cette semaine, enfreignait le droit international. Le député Gilad Kariv a déclaré qu'il « exposait clairement les commandants de l'armée israélienne à un risque juridique ».

Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Ben Gvir portant un badge en forme de nœud coulant à la Knesset, décembre 2025 © Amit Segal sur X

La Knesset pourrait se prononcer cette semaine sur un projet de loi controversé visant à imposer la peine de mort aux Palestiniens reconnus coupables de terrorisme.

Ce projet de loi, présenté par des députés du parti d'extrême droite Otzma Yehudit, devrait faire l'objet d'un deuxième et d'un troisième vote dans les prochains jours, avant que la Knesset ne suspende ses travaux pour les vacances de Pâque le mois prochain.

Des responsables militaires et des représentants de divers ministères ont maintes fois mis en garde la commission contre les problèmes que soulève le projet de loi, même après que son libellé a été assoupli. L'armée israélienne a averti que le projet de loi violait le droit international et pourrait conduire à la délivrance de mandats d'arrêt à l'étranger contre ses commandants.

Les discussions sur le projet de loi doivent se poursuivre cette semaine au sein de la commission de la sécurité nationale de la Knesset. Le président de la commission, Tzvika Foghel, député d'Otzma Yehudit, a refusé de préciser quand son parti soumettra le projet de loi au vote.

En janvier, Tchelet Feigenson, juriste militaire au sein de la division Judée-Samarie de l'armée israélienne, a averti que si le projet de loi, qui s'applique aux actes commis dans les territoires occupés, était adopté, Israël pourrait être accusé d'annexion de facto.

« Nous pensons qu'il n'est pas juste de faire avancer ce projet par le biais d'une loi de la Knesset, car les tribunaux militaires ont déjà le pouvoir d'appliquer la peine de mort », a-t-il déclaré à la commission. Les Palestiniens de Cisjordanie sont soumis à l'autorité militaire israélienne.

Feigenson a fait remarquer que la disposition du projet de loi interdisant toute réduction de peine enfreint l'article 75 de la Convention de Genève, qui stipule que les condamnés ont le droit de faire appel d'une condamnation à mort et que le commandant militaire peut réduire la peine. Selon Feigenson, cette loi obligerait les commandants militaires à choisir entre le respect de la législation israélienne et celui du droit international.

Gilad Kariv, membre de la commission et du parti démocrate de centre-gauche, a fait part de ses inquiétudes concernant la disposition du projet de loi exigeant que la peine de mort soit exécutée dans les 90 jours suivant le verdict, sans possibilité de clémence, la qualifiant d'« incompatible avec la position du ministre de la Justice ».

Dans une lettre adressée au procureur général militaire Itay Offir, M. Kariv a averti que la loi obligerait l'armée israélienne à violer le droit international, exposant ses commandants à « un risque juridique évident et les exposant à des poursuites dans des pays étrangers et devant des tribunaux internationaux ».

Le professeur Amichai Cohen, expert en droit international à l'Institut israélien pour la démocratie et à l'Ono Academic College, a déclaré à Haaretz que le droit international n'interdit pas la peine de mort, mais qu'il n'autorise pas l'élargissement de la liste des infractions passibles de cette peine. Le projet de loi actuel augmente le nombre d'infractions passibles de la peine capitale et réduit les exigences procédurales pour son application.

Cohen a également souligné que la loi proposée viole les traités internationaux et pourrait signifier une annexion de facto. Bien qu'il ait déclaré que la Knesset et le gouvernement s'engagent de toute façon dans cette voie, il a qualifié le projet de loi de « nouveau clou dans le cercueil ».

L'article 75 n'est pas la seule disposition de la Convention de Genève qui serait violée par cette loi, a déclaré Cohen. « L'article 7 interdit les peines cruelles, et les tribunaux américains ont interprété la pendaison — telle que suggérée dans le projet de loi — comme une peine cruelle. » C'est pour cette raison, a-t-il ajouté, que les États-Unis appliquent la peine de mort par des méthodes autres que la pendaison.

M. Cohen a également souligné que le projet de loi comporte une discrimination inhérente, même si elle n'est pas formelle, car il ne s'appliquerait en pratique qu'aux Palestiniens et aux citoyens arabes d'Israël. « Même si un Juif était accusé d'un acte terroriste mortel, il est peu probable que la loi lui soit appliquée, car l'application de la loi en Israël exige que l'acte terroriste soit commis avec l'intention de "nier l'existence de l'État d'Israël". »L'armée israélienne (IDF) et le ministère de la Défense ont refusé de commenter.

Traduction : AFPS

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Rencontre avec Ryan Schwank, le lanceur d’alerte de l’ICE qui a dénoncé les pratiques anticonstitutionnelles de l’agence

31 mars, par Democracy now ! — , ,
« Un lanceur d'alerte de l'ICE, s'exprimant publiquement pour la première fois, affirme que l'ICE enfreint la loi en raccourcissant dangereusement la formation » 26 mars (…)

« Un lanceur d'alerte de l'ICE, s'exprimant publiquement pour la première fois, affirme que l'ICE enfreint la loi en raccourcissant dangereusement la formation »

26 mars 2026 | tiré de Democracy now !
https://www.democracynow.org/2026/3/26/ryan_schwank_ice_whistleblower

Democracy Now ! reçoit Ryan Schwank, un lanceur d'alerte de l'ICE qui dénonce la manière dont l'agence a considérablement réduit ses normes de formation pour les nouveaux agents. Schwank a travaillé comme avocat et formateur juridique à l'ICE en Géorgie jusqu'à sa démission le mois dernier.
Schwank affirme avoir reçu des ordres secrets lui enjoignant d'enseigner aux stagiaires de l'ICE à violer la Constitution en pénétrant dans des domiciles sans mandat judiciaire. Il explique également que les tactiques d'arrestation violentes utilisées par les agents de l'ICE, comme celles observées à Minneapolis, ne devraient être employées que dans certaines circonstances : « Ces mesures ne devraient être prises qu'en cas de nécessité absolue, lorsqu'il s'agit de choisir entre la sécurité publique et le recours à la force contre un individu. »

NERMEEN SHAIKH : Alors que le président Trump déploie des agents de l'ICE dans les aéroports à travers le pays, nous recevons un lanceur d'alerte qui dénonce la manière dont l'ICE a considérablement abaissé ses normes de formation pour les nouveaux agents. Ryan Schwank a travaillé comme avocat et formateur juridique pour l'ICE en Géorgie jusqu'au mois dernier, date à laquelle il a démissionné. Fin février, Schwank a témoigné devant le Congrès.

RYAN SCHWANK : Dès mon premier jour, j'ai reçu des ordres secrets m'enjoignant d'enseigner aux nouveaux cadets à violer la Constitution en pénétrant dans des domiciles sans mandat judiciaire. Au cours des cinq derniers mois, j'ai vu l'ICE démanteler le programme de formation, supprimant 240 heures de cours essentiels d'un programme de 584 heures, des cours qui enseignent la Constitution, notre système juridique, le maniement des armes à feu, le recours à la force, les arrestations légales, la détention appropriée et les limites de l'autorité des agents.
Par exemple, ils ont supprimé toutes les instructions juridiques concernant l'usage de la force. Cela signifie que les cadets n'apprennent pas ce que signifie être objectivement raisonnable, la norme même que la loi leur impose de respecter lorsqu'ils décident d'utiliser ou non la force meurtrière. Notre travail en tant qu'instructeurs consiste à leur enseigner si bien qu'ils puissent prendre des décisions en une fraction de seconde sur ce qu'ils peuvent et ne peuvent pas faire dans des situations de vie ou de mort.
Pourtant, au nom de la production en série d'un flux incessant d'agents, la direction du DHS a supprimé les examens théoriques et pratiques dont nous avons besoin pour savoir si les cadets peuvent exercer leur métier en toute sécurité et dans le respect de la loi — tout cela pour satisfaire une administration qui exige qu'ils forment des milliers de nouveaux agents avant la fin de l'année. Le DHS a déclaré au public que les nouveaux cadets recevaient toute la formation nécessaire pour exercer leurs fonctions, et qu'aucun contenu ou norme essentiel n'avait été supprimé. C'est un mensonge.

AMY GOODMAN : C'était Ryan Schwank, ancien avocat de l'ICE et formateur juridique, qui témoignait devant la commission de surveillance de la Chambre des représentants. Il a démissionné le mois dernier de l'agence et se joint à nous maintenant. Ryan, merci beaucoup d'être avec nous. Vous avez dit beaucoup de choses dans votre témoignage. Mais je voudrais revenir sur le fait qu'on vous a demandé de ne pas noter les instructions parce qu'elles étaient inconstitutionnelles, afin que vous gardiez une trace de ce que vous enseigniez aux cadets de l'ICE. Expliquez-nous exactement cela, et pourquoi vous avez finalement démissionné.

RYAN SCHWANK : Bonjour. Merci de m'accueillir. Donc, pour répondre à votre question, j'ai démissionné parce qu'il est impossible, compte tenu de la façon dont l'académie est gérée actuellement, de garantir que les personnes qui en sortent diplômées soient capables d'exercer leurs fonctions en toute légalité, en toute sécurité et d'une manière qui respecte les exigences constitutionnelles applicables aux forces de l'ordre aux États-Unis.

Et quand j'ai dit qu'on m'avait demandé de ne rien mettre par écrit, quand on enseigne à l'Académie fédérale des forces de l'ordre, et, en réalité, si l'on dispense un quelconque enseignement dans le domaine de l'application de la loi, on essaie de conserver des registres détaillés de ce qui a été enseigné exactement, du matériel remis aux étudiants, de la manière dont le processus ou la procédure leur a été expliqué, de l'approche étape par étape, car on veut pouvoir revenir plus tard et dire : « OK, cela a fonctionné ou non », et s'il y a une question sur la qualité de la formation ou sur la nature de la formation du cadet ou du diplômé du programme, de pouvoir dire : « Voici ce que nous leur avons enseigné. Voici ce qui a été enseigné à cette classe en particulier. »

Et les instructions que nous avons reçues étaient d'enseigner cette note de service publiée par le directeur, Todd Lyons, en mai 2025, qui autorisait les agents à pénétrer dans les domiciles sans mandat judiciaire, mais de ne mentionner nulle part dans nos dossiers que nous avions modifié le contenu du matériel, car le matériel de formation destiné aux cadets stipule que cela n'est pas autorisé. Il stipule que les types de mandats qu'ils tentaient d'utiliser, les mandats administratifs, ne confèrent pas ce qu'on appelle le pouvoir de perquisition, alors que, selon le quatrième amendement de la Constitution, il faut disposer de ce pouvoir pour pénétrer dans un espace privé. Ainsi, nous enseignions officiellement aux cadets qu'ils ne pouvaient pas pénétrer dans un domicile à l'aide d'un mandat administratif, tout en leur apprenant secrètement qu'ils le pouvaient.

NERMEEN SHAIKH : Et, Ryan, pourriez-vous expliquer — vous avez déclaré lors de votre témoignage devant le Congrès que les cadets n'étaient pas formés à faire preuve de « raisonnabilité objective ». Pourriez-vous expliquer ce que cela signifie, puis dire ce qu'on leur apprenait à faire, par exemple, dans les aéroports ?

RYAN SCHWANK : D'accord, je vais diviser cela en deux parties. Parlons d'abord de la « raison objectivement justifiée ». Ce concept découle d'une affaire jugée par la Cour suprême, Graham c. Connor, vers 1989. C'est l'affaire dans laquelle la Cour suprême a examiné comment déterminer si les policiers peuvent être tenus responsables de l'usage de la force contre un individu. Et la Cour a conclu que la manière de mesurer cela est la protection offerte par le quatrième amendement contre les saisies, qui s'applique lorsque la police vous arrête ou vous saisit en recourant à la force. Si quelqu'un vous tire dessus, vous frappe avec une matraque, utilise une forme de force contre vous pour vous empêcher de bouger, il s'agit d'une saisie au sens du quatrième amendement.

La Cour a donc déclaré que ce qu'il faut essentiellement faire, c'est se demander : un autre agent, se trouvant à la place de l'agent en question, celui qui a utilisé la force — un autre agent, disposant des mêmes informations, des mêmes faits, prendrait-il la même décision ou parviendrait-il à une décision objectivement similaire ? Et c'est là le principe fondamental qui sous-tend toute la législation sur le recours à la force aux États-Unis : il s'agit de l'arrêt Graham c. Connor. C'est le fondement sur lequel tout repose.

Il y a eu des décisions ultérieures qui l'ont modifiée, qui l'ont développée, mais c'est l'élément fondamental, cette idée que si vous êtes policier et que vous recourez à la force, vous pouvez être tenu responsable d'usage excessif de la force si ce que vous avez fait est ce qu'un autre policier, agissant de manière objectivement raisonnable — c'est-à-dire en restant calme, rationnel et sensé dans sa prise de décision — n'aurait pas fait, aurait examiné et déclaré : « Oh, oui, non, ce n'est pas la bonne façon de faire. Ce n'est pas… ce n'est ni approprié ni acceptable », n'est-ce pas ? Et dans une certaine mesure, quand on parle de raisonnabilité objective, ce dont on parle vraiment, c'est : comment un jury va-t-il interpréter cela ?

Et maintenant, pour en venir à votre question sur la sécurité aéroportuaire, je ne peux pas vous dire ce qu'on enseigne aux cadets en matière de sécurité aéroportuaire, car cela ne fait pas partie du programme de formation. Pour être franc, les agents de l'ICE sont formés et instruits pour être des agents des forces de l'ordre procédant à des arrestations sur la base de mandats civils, et pour être des agents de détention gérant des centres de détention pour les personnes faisant l'objet d'une procédure d'expulsion, ou encore pour gérer, essentiellement, les procédures de liberté conditionnelle pour les personnes qui ne sont pas en détention pendant leur procédure d'expulsion. Rien dans leur formation n'est directement lié à leur travail dans les aéroports. Je ne peux donc pas vous dire ce qu'on leur a appris à faire dans ce domaine, car cela ne fait pas partie de leur formation. Autrement dit, ils n'ont aucune formation en la matière.

AMY GOODMAN : Alors, Ryan Schwank, comment leur enseignez-vous cela, alors qu'ils voient à la télévision des gens arrachés de leur voiture, des gens battus, des gens abattus ? Comment cela s'accorde-t-il avec ce qu'on leur enseigne lors de leur formation, et avec le type de personnes que l'ICE attire aujourd'hui ?

RYAN SCHWANK : Merci. C'est une bonne question. Commençons donc par un aspect en quelque sorte tabou de toutes les forces de l'ordre, non seulement aux États-Unis, mais dans le monde entier. Les forces de l'ordre agissent en tant que représentants du système judiciaire du pays auquel elles sont affectées, et elles exercent le monopole de la force de l'État. Donc, quand on parle de quelqu'un qui est blessé, voire tué par les forces de l'ordre, ce n'est pas intrinsèquement hors du domaine du possible lorsque les forces de l'ordre agissent, n'est-ce pas ? Les agents des forces de l'ordre pourraient théoriquement mener n'importe laquelle de ces actions, qui doivent être légales et appropriées. La question n'est pas : « Peuvent-ils le faire ? » La question est : « Quand le font-ils ? »

Quand s'agit-il d'une mesure ou d'une action appropriée ? Et dans un environnement de formation idéal, ce qu'il faut faire, c'est les former à comprendre que ces choses ne doivent être faites qu'en cas de nécessité, lorsqu'il s'agit de choisir entre la sécurité publique et le recours à la force contre un individu, ou lorsqu'il est nécessaire de procéder à une arrestation et qu'il s'agit de la forme de force la moins coercitive possible, en règle générale.

AMY GOODMAN : Il ne nous reste que 30 secondes, Ryan.

RYAN SCHWANK : Désolé. Je vais faire plus vite, alors. Et puis, ce qu'on leur enseigne à l'académie, ce sont des applications pratiques de la force, mais comme cela n'a aucun fondement juridique, cela reste un peu dans le vague. On leur dit : « Vous pouvez utiliser votre matraque.

Vous pouvez utiliser votre spray au poivre. Vous pouvez utiliser votre arme à feu. Mais vous devez faire preuve de raison en le faisant », sans jamais leur expliquer concrètement ce que cela signifie.

AMY GOODMAN : Nous tenons à vous remercier vivement de votre présence parmi nous, Ryan Schwank, ancien avocat de l'ICE et formateur juridique, qui a démissionné le mois dernier et est devenu lanceur d'alerte. Il vient de témoigner devant le Congrès.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Les agent·es de la Transportation Security Administration (TSA) mènent une grève « style sac de papier brun » — et paralyse les aéroports américains

31 mars, par Chris Brooks — , ,
Partout dans le pays, les agents de la TSA mènent une mobilisation de type « guérilla » : une grève sauvage partielle et illégale pour protester contre la fermeture des (…)

Partout dans le pays, les agents de la TSA mènent une mobilisation de type « guérilla » : une grève sauvage partielle et illégale pour protester contre la fermeture des services publics, qui les oblige à travailler depuis des semaines sans être payés.

26 mars 2026 | tiré du site Jacobin magazine | Photo : Malgré l'énorme désagrément que représente le fait de faire la queue pendant des heures, de nombreux Américains semblent sympathiser avec la grève sauvage des agents de la TSA. (Allen J. Schaben / Los Angeles Times via Getty Images)
https://jacobin.com/2026/03/tsa-wildcat-strike-airports-shutdown

C'est un cliché courant dans la culture américaine : des gens assis dans des parcs ou sous leur porche, buvant à même des bouteilles enveloppées dans des sacs en papier brun.
À quoi sert ce sac en papier ? Il impose un choix. Un policier qui voit quelqu'un boire à même un sac brun doit choisir entre mener une enquête plus approfondie et prendre des mesures, ou fermer les yeux. Fondamentalement, c'est ce mince vernis qui fournit au policier une dénégation plausible suffisante pour choisir la seconde option. Le policier n'a pas vu l'étiquette. Il ne savait pas ce que la personne buvait. Et comme l'agent avait d'autres priorités plus urgentes, il a choisi de ne pas enquêter davantage.

Soyons clairs : un sac en papier brun recouvrant une bouteille d'alcool ne constitue pas une véritable protection juridique. Boire en public dans de nombreux endroits constitue une violation des lois sur les contenants ouverts et l'ivresse publique. Mais il y a tout de même une leçon précieuse à tirer ici : l'application de la loi est discrétionnaire.

Et la tactique du sac en papier brun, qui permet un déni plausible, va au-delà de l'alcool et de la bière. Elle s'applique également aux actions syndicales. Et cela est actuellement sous les yeux de tous, alors que des milliers d'agents travaillant pour l'Administration de la sécurité des transports (TSA) se déclarent malades dans le cadre d'une grève sauvage partielle, spontanée et ascendante, qui défie le gouvernement et la loi.

Les lois fédérales interdisent les grèves des fonctionnaires fédéraux et peuvent être extrêmement sévères. Les fonctionnaires fédéraux qui font grève s'exposent à des poursuites pour crime, à des peines de prison et à des amendes de plusieurs milliers de dollars. En fait, si vous êtes fonctionnaire fédéral, vous pouvez être officiellement inscrit sur une liste noire vous interdisant de travailler pour le gouvernement fédéral simplement pour avoir revendiqué votre droit de grève ou même pour être membre d'un syndicat qui revendique ce droit.

Pour obtenir de véritables droits de négociation collective, les fonctionnaires fédéraux ont dû s'opposer directement à ces contraintes.

C'est difficile à imaginer aujourd'hui, mais il y a eu une vague massive de grèves dans le secteur public dans les années 1960 et 1970. Au cours de ces deux décennies, des centaines de milliers de travailleurs du secteur public se sont mis en grève, souvent au mépris de leur syndicat et de leur patron. Les postiers ont obtenu le droit de négocier collectivement en 1970 après que deux cent mille travailleurs de base se sont illégalement mis en grève lors de la plus grande grève sauvage de l'histoire des États-Unis. « On peut affirmer sans risque de se tromper que ce sont les grèves qui ont donné naissance au mouvement syndical des employés publics », a écrit Joe Burns, auteur de Strike Back : Using the Militant Tactics of Labor's Past to Reignite Public Sector Unionism Today.

Depuis l'ère du New Deal, la norme qui s'était imposée aux États-Unis, établie et maintenue grâce à l'action collective, voulait que le gouvernement se montre conciliant : laisser les fonctionnaires fédéraux faire grève et intervenir pour imposer un règlement du conflit. Mais la vague de grèves des années 1960 et 1970 a pris fin brutalement en 1981 lorsque les négociations sur les salaires et les conditions de travail ont échoué entre l'Organisation professionnelle des contrôleurs aériens (PATCO) et l'Administration fédérale de l'aviation.

C'était l'époque de Ronald Reagan et d'une classe patronale en pleine ascension. Même si la PATCO était l'un des deux seuls syndicats à l'avoir soutenu lors de la présidentielle, Ronald Reagan a licencié onze mille contrôleurs aériens et leur a interdit de travailler à nouveau pour le gouvernement fédéral. En faillite et ayant perdu son agrément, la PATCO a été le premier d'une longue série de syndicats détruits par l'offensive explosive des employeurs lancée à cette époque.

Des milliers d'agents de la TSA se mettent en arrêt maladie dans le cadre d'une grève sauvage partielle, spontanée et ascendante, qui défie le gouvernement et la loi.

Des décennies plus tard, les fonctionnaires fédéraux subissent toujours les conséquences des attaques de Reagan contre le mouvement syndical, ce qui explique pourquoi tant d'entre eux continueront à travailler, même dans des conditions extrêmes et sans salaire. Mais tout le monde a ses limites.

Les cinquante mille employés de la TSA qui assurent la sécurité dans les aéroports de notre pays travaillent sans salaire depuis le 14 février, date à laquelle un arrêt partiel des services publics est entré en vigueur à la suite d'un bras de fer entre démocrates et républicains sur les réformes des opérations de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement), telles que l'obligation d'utiliser des mandats judiciaires signés et l'interdiction pour les agents de porter des masques. Des centaines d'agents de la TSA ont démissionné, mais des milliers d'autres se font simplement porter malades — en substance, ils mènent une grève partielle de facto à l'échelle nationale. Et comme elle n'est pas sanctionnée par leur syndicat, il s'agit d'une grève sauvage.

Au cours de la semaine dernière, le taux d'absentéisme au niveau national de la TSA s'est élevé à environ 12 % des effectifs, mais dans certains aéroports à fort trafic, ce chiffre est bien plus élevé : plus de 40 % aux aéroports George Bush Intercontinental et William P. Hobby à Houston ainsi qu'à l'aéroport international Hartsfield-Jackson d'Atlanta, et plus de 30 % à l'aéroport JFK de New York. Dans ces villes, les temps d'attente pour passer les contrôles de sécurité peuvent aller de trois à six heures.

Les « sick-outs »(grèves du zèle déguisées en arrêts maladie) sont des actions syndicales courantes menées par les travailleurs du secteur public, en particulier par les policiers, qui sont souvent empêchés de faire grève par les lois locales et étatiques et qui ont surnommé cette tactique la « grippe bleue ». Même si leurs actions sont très perturbantes, les agents de la TSA ne font pas de piquet de grève devant les aéroports, ils n'ont pas voté officiellement pour mener ces actions, et leurs syndicats n'ont pas appelé leurs membres à ne pas se présenter au travail. Les travailleurs maintiennent le mince prétexte d'être malades — sans doute malades de travailler pendant des semaines sans être payés — et, à l'instar d'un policier en patrouille face au sac en papier, le gouvernement fédéral choisit de fermer les yeux.

« La grève de la PATCO n'était pas un scénario de “grippe bleue”, c'était une grève explicite et organisée par un syndicat de fonctionnaires fédéraux au mépris de la loi, car ils pensaient que leur action collective suffirait. Ce ne fut pas le cas », a déclaré Harris Freeman, professeur de droit du travail et de l'emploi au Labor Center de l'université du Massachusetts à Amherst. « Ce que font les agents de la TSA, c'est de l'organisation de type guérilla. C'est une lutte des classes asymétrique menée par les travailleurs contre le gouvernement fédéral. Et ils y parviennent dans une certaine mesure, car jusqu'à présent, le gouvernement fédéral n'a pas publiquement menacé de représailles, et le grand public est largement solidaire des agents de la TSA qui ne se présentent pas à un travail pour lequel ils ne sont pas payés. »

Malgré l'énorme désagrément que représente le fait de faire la queue pendant des heures, beaucoup de gens semblent sympathiser avec les agents de la TSA — et rejettent l'essentiel de la responsabilité sur le Congrès et la Maison Blanche. Les chaînes d'information locales à travers le pays ont fourni des témoignages illustrant le sentiment de la population grâce à des interviews de voyageurs dans la rue, qui font la queue depuis des heures.

« Payez la TSA ! C'est important de payer la TSA ! », s'est exclamé un voyageur auprès de CBS19 à Tyler, au Texas. « J'aimerais que chaque sénateur, chaque membre du Congrès, puisse faire la queue ici », a déclaré un autre.

Donald Trump a réagi à la grève « sac en papier » de la TSA en déployant des agents de l'ICE dans les aéroports à travers le pays, malgré leur manque de formation et leur propension à recourir à une force excessive. Contrairement aux agents de la TSA, les employés de l'ICE sont payés. Et bien qu'il n'y ait pas de piquet de grève officiel, les agents de l'ICE sont utilisés comme remplaçants temporaires. Ou, dans le jargon syndical : les agents de l'ICE sont désormais des briseurs de grève.

Compte tenu de leurs contraintes, ne vous attendez pas à entendre ce genre de discours de la part des syndicats qui représentent les fonctionnaires fédéraux. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'ils n'ont pas de mots durs à l'égard du déploiement d'agents de l'ICE par Trump. Everett Kelley, président de l'American Federation of Government Employees, qui représente les employés de la TSA, a réagi vivement, affirmant que les agents de la TSA « méritent d'être payés, et non remplacés par des agents armés et non formés qui ont montré à quel point ils peuvent être dangereux ».

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Comment le populisme normalise la déshumanisation ?

31 mars, par Messaoud Romdhani
par Messaoud Romdhani, collaborateur, traduction Johan Wallengren. Selon les sociologues, la déshumanisation commence rarement par la violence physique. Elle se manifeste (…)

par Messaoud Romdhani, collaborateur, traduction Johan Wallengren. Selon les sociologues, la déshumanisation commence rarement par la violence physique. Elle se manifeste souvent graduellement, en progressant sous forme de narratifs politiques et culturels qui redéfinissent la différence de (…)

Prêts et bourses en Ontario : des étudiants manifestent contre les coupures

30 mars, par Southern Ontario Committee
Des centaines d’étudiants de toute la province, du secondaire à l’université, se sont rassemblés pour protester contre les changements radicaux apportés par le gouvernement (…)

Des centaines d’étudiants de toute la province, du secondaire à l’université, se sont rassemblés pour protester contre les changements radicaux apportés par le gouvernement Ford au Régime d’aide financière aux… Source

France : la scission des gauches

30 mars, par Charline Caro
par Charline Caro, correspondante Lors des élections municipales de mi-mars, les partis de gauche se sont livrés à d’intenses combats médiatiques et politiques, refusant (…)

par Charline Caro, correspondante Lors des élections municipales de mi-mars, les partis de gauche se sont livrés à d’intenses combats médiatiques et politiques, refusant parfois de s’allier au risque de faire gagner la droite et l’extrême droite. À un an des élections présidentielles, plusieurs (…)

APPEL DE TEXTES : Vol. XXXI, no 5 mai-juin 2026

30 mars, par Marc Simard
Date de tombée : 15 avril 2026 700 mots maximum La planète est en feu! Les guerres se multiplient. Les féminicides font la manchette régulièrement. Racisme, homophobie, (…)

Date de tombée : 15 avril 2026 700 mots maximum La planète est en feu! Les guerres se multiplient. Les féminicides font la manchette régulièrement. Racisme, homophobie, iniquité et inégalité. Pourrions-nous utiliser l’argent utilisé par les pays pour favoriser la militarisation et la course aux (…)

L’éducation mondiale en miettes : de Belgrade à Montréal, une génération se soulève

30 mars, par Lyna Zorgane
par Lyna Zorgane, correspondante Des centaines d’étudiant·es de cégeps et d’universités ont envahi le centre-ville de Montréal le vendredi 27 mars pour clore une semaine de (…)

par Lyna Zorgane, correspondante Des centaines d’étudiant·es de cégeps et d’universités ont envahi le centre-ville de Montréal le vendredi 27 mars pour clore une semaine de grève nationale lancée par la Coalition de résistance pour l’unité étudiante syndicale (CRUES). Leur cri : le réseau (…)

Comment les libéraux fédéraux sapent le droit de grève

29 mars, par Rédaction

À la mi-juin, la ministre de l’Emploi et de la Famille, Patty Hajdu, demandait au Conseil canadien des relations industrielles (CCRI) d’organiser et de superviser l’envoi d’un document aux travailleurs et travailleuses de Postes Canada. Il s’agissait d’un bulletin de vote au moyen duquel ces employé-es devaient décider individuellement s’ils et elles acceptaient la dernière offre de leur employeur que leur syndicat avait rejetée. Si les travailleurs et travailleuses, malgré la position de leur syndicat, acceptaient l’offre de l’employeur, le syndicat subirait un coup fatal. Ce ne fut heureusement pas le cas : plus de 70 % des employé-es ont voté contre[1].

Le droit de grève attaqué

Cette offensive antisyndicale s’est inscrite dans l’approche des gouvernements libéraux fédéraux en matière de droit de grève. Ces derniers ont régulièrement eu recours à des tours de passe-passe juridiques pour priver les travailleurs et travailleuses de leurs droits de négociation collective, alors que ces droits sont désormais protégés par la Charte canadienne des droits et libertés. Ils ont dû être astucieux, car la jurisprudence canadienne a considérablement évolué sous la pression des défenseurs et défenseuses des libertés civiles, des syndicats et des comités internationaux qui ont maintes fois constaté que le Canada violait les normes internationales. Cela nécessite quelques explications.

Une série d’affaires liées à des restrictions du droit de grève a conduit les syndicats devant la Cour suprême du Canada en 1987. Ils lui ont demandé si la garantie de la liberté d’association récemment instaurée empêchait un gouvernement de leur retirer le droit de négocier collectivement, droit qui permettait aux travailleurs et travailleuses de refuser collectivement de travailler, c’est-à-dire de faire grève. La Cour a répondu par la négative : la liberté d’association n’empêche pas les gouvernements, à l’issue d’un processus législatif approprié, de supprimer le droit de grève prévu par la loi. L’offensive contre les travailleurs du secteur public, minutieusement documentée par Leo Panitch et Donald Swartz dans leur livre From Consent to Coercion (Du consentement à la coercition, 1984, non traduit), a ainsi reçu un encouragement judiciaire certain. Les syndicats et leurs partisans et partisanes ont riposté. Finalement, en 2015, la Cour suprême du Canada est revenue sur sa décision au motif qu’elle n’était plus d’actualité. Les gouvernements ne pouvaient donc pas utiliser leur pouvoir législatif pour retirer aux travailleurs et travailleuses le droit de grève qui leur avait été conféré par une loi dûment promulguée. Ces derniers et dernières peuvent désormais saisir les tribunaux et demander aux juges d’empêcher un gouvernement de tenter de les priver de ce droit.

Ce droit de grève exécutoire n’est pas un nouveau droit. Il s’agit du droit prévu par les lois sur les relations du travail dans l’ensemble du pays. Ces lois autorisent un syndicat accrédité en tant qu’agent de négociation des employé-es à mener une grève, à condition de satisfaire à une série d’exigences procédurales coûteuses et dilatoires. Elles n’autorisent pas les syndicats à utiliser ce pouvoir à des fins politiques, mais uniquement à des fins économiques limitées. Elles n’autorisent pas non plus les syndicats à faire grève pour soutenir des personnes en grève légale ailleurs. Ces lois n’accordent aucune protection statutaire aux travailleurs et travailleuses non syndiqués en matière de grève. La Cour suprême du Canada n’a pas indiqué qu’elle approuvait l’un ou l’autre de ces droits. La seule chose qui a changé, c’est que le droit de grève, plutôt limité et promulgué pour la première fois en 1944, peut désormais être invoqué devant les tribunaux.

De fait, il s’agit d’une avancée juridique positive, car le gouvernement fédéral ne peut plus agir de manière arbitraire comme il l’a souvent fait par le passé. Il ne peut plus supprimer un exercice légal du droit de grève qui le dérange, qui remet en cause l’idéologie dominante ou qui lui cause des difficultés politiques, en convoquant à la hâte une session parlementaire extraordinaire pour ordonner le retour au travail des grévistes. S’il souhaite interférer avec une grève en cours, désormais protégée par la Charte, il doit recourir à la clause dérogatoire. Cela pourrait lui coûter cher sur le plan politique, car les électeurs et les électrices pourraient considérer qu’il agit à l’encontre de l’esprit de la Charte à laquelle les Canadiens et Canadiennes sont attachés selon les sondages. De plus, le gouvernement fédéral ne peut recourir à la clause dérogatoire pour se protéger car il a déjà déclaré qu’il ne l’utiliserait pas. Cela a poussé les gouvernements libéraux récents, qui n’ont pas perdu leur désir de s’en prendre au droit de grève chaque fois qu’ils en ont l’occasion, à créer de nouveaux outils juridiques pour parvenir à leurs fins.

Le droit de grève contourné

Le gouvernement fédéral s’appuie sur une sorte d’argument insignifiant du type « couper les cheveux en quatre » ou « compter les anges sur la tête d’une épingle ». Il prétend simplement appliquer le Code canadien du travail, alors qu’en réalité il supprime le droit de grève dont jouissent les travailleurs et travailleuses relevant de sa compétence. Il peut ainsi prétendre qu’il n’utilise pas son pouvoir législatif pour ignorer la loi qui le régit. Or, il applique la loi telle qu’elle est rédigée. Il cherche dans le Code canadien du travail des dispositions qui donneraient à un organisme indépendant, créé pour en superviser le fonctionnement, le pouvoir discrétionnaire de mettre fin à des impasses en ordonnant le déploiement d’un processus de règlement autre que la négociation collective pour mettre un terme à un conflit présumé irréductible. Le gouvernement, en tant que tel, n’attaquera pas le droit de grève protégé par la Charte canadienne des droits et libertés, mais appliquera la loi qui donne aux travailleurs et travailleuses le droit de grève.

Mission accomplie ! Les gouvernements libéraux ont ainsi trouvé les armes dont ils avaient besoin. Ils ont d’abord utilisé un article de loi oublié : l’article 107 du Code canadien du travail. Cette disposition confère au ministre responsable le pouvoir de saisir le CCRI du conflit lorsqu’il le juge opportun et nécessaire au maintien de la paix sociale. C’est ce qu’a fait Steven MacKinnon, alors ministre du Travail, en août 2024, quand il a déclaré qu’aucun autre moyen ne pouvait mettre fin au conflit opposant le syndicat des Teamsters à la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada (CN) et au Canadien Pacifique à Kansas City. Les négociations duraient depuis plus d’un an et demi et avaient donné lieu à plusieurs arrêts de travail. Lorsque le CCRI a reçu la demande de M. MacKinnon, il a décidé que la guerre économique devait cesser et qu’une ou un arbitre devait régler le conflit. La même chose s’est produite dans les ports de Colombie-Britannique, où les négociations, commencées en mars 2023, se sont poursuivies jusqu’en novembre 2024, ainsi que dans les ports de Montréal et de Québec, où les conflits ont duré encore plus longtemps. Au cours de ces longues négociations, les syndicats avaient exercé leur droit de grève de manière sporadique, ce qui avait incité les employeurs à tenter de faire déclarer « essentiels » les travailleurs et travailleuses et donc de limiter leur droit de grève. Quand cela n’a pas fonctionné, les employeurs ont prétendu que les syndicats menaient une grève illégale. Ce deuxième argument a également été rejeté par les tribunaux. Les employeurs ont alors mis les travailleurs et travailleuses en lockout et fait appel à des briseurs de grève. Le ministre a saisi le CCRI qui a imposé un règlement. Le droit de grève des travailleurs et travailleuses a été contrecarré par l’application du Code canadien du travail et non par une mesure législative contraire à la Charte.

Le conflit à Postes Canada

La ministre Hajdu, récemment nommée, a trouvé dans le Code canadien du travail une autre disposition susceptible d’être utilisée pour restreindre la liberté d’association et le droit de grève alors qu’il y avait une grève à Postes Canada. Les négociations entre Postes Canada et le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) trainaient en longueur. L’ancien ministre du Travail, Steven MacKinnon, qui avait d’abord géré ce conflit, était intervenu après une grève légale de cinq semaines. Il avait alors ordonné au CCRI de suspendre le droit de grève des travailleurs et travailleuses. Admirez le tour de passe-passe juridique : MacKinnon n’a pas supprimé le droit de grève protégé par la Charte. Il a simplement demandé qu’il soit suspendu par un organe indépendant et non par le corps législatif. C’est d’une subtilité déconcertante. Le syndicat a trouvé le ministre astucieux et a demandé à un tribunal de déclarer cette démarche illégale. L’issue de ce litige n’est pas encore connue. Pendant ce temps, le droit de grève du syndicat a été suspendu pendant 90 jours. Ce délai est arrivé à échéance en mai 2025, bien après la période de Noël, et les travailleurs et travailleuses ont alors exercé leur droit de grève conformément à la loi. La nouvelle ministre responsable, Patty Hajdu, a alors invoqué l’article 108.1 du Code canadien du travail. Mais avant cela, il y a eu une importante intervention judiciaire. MacKinnon a eu recours à l’article 108 du Code canadien du travail pendant la suspension du droit de grève des postiers. Cette disposition a été très rarement utilisée. Elle permet à un ministre du Travail de mettre en place une commission d’enquête industrielle, ce que MacKinnon a fait.

Le rapport du commissaire Kaplan

En décembre 2024, l’avocat et arbitre William Kaplan a été chargé de rédiger un rapport sur l’état du conflit et les chances d’une résolution négociée. Il a également été chargé d’évaluer la viabilité économique de Postes Canada, question soulevée par l’employeur pour justifier sa position intransigeante lors des négociations. Le commissaire devait formuler des recommandations sur la manière de parvenir à une solution. Il a jugé qu’il était peu probable que la libre négociation permette de résoudre les problèmes, surtout après avoir constaté que Postes Canada se trouvait dans une situation financière désespérée. Cela signifiait évidemment qu’il considérait que l’employeur avait raison de rejeter les demandes de ses employé-es syndiqués et qu’il fallait soutenir les efforts de la direction pour relancer l’entreprise. Cela suggérait que les membres du STTP devaient avaler une pilule amère. Le STTP a présenté une série de plans pour aider Postes Canada à améliorer sa situation financière et à rétablir certains services. Selon le syndicat, tout le monde y gagnerait. Le commissaire Kaplan a rejeté ces suggestions. Son rapport a aidé Postes Canada à formuler son offre finale, selon laquelle les membres du syndicat devaient faire d’importantes concessions pour assurer la pérennité de l’entreprise. C’était une offre que le STTP ne pouvait pas accepter, ce que Postes Canada et le ministre savaient pertinemment. Par la suite, la nouvelle ministre responsable, Mme Hajdu, a autorisé Postes Canada à présenter cette offre directement aux membres de l’unité de négociation.

L’individu contre le collectif

Ce type de disposition, qui permet à un employeur de présenter sa dernière offre à des salarié-es individuellement, n’est pas propre à la juridiction fédérale. Le fait qu’elle figure dans des lois conçues pour promouvoir la négociation collective par un syndicat témoigne du profond antagonisme entre la classe dominante et l’organisation ainsi que l’action collective des travailleurs et travailleuses, même si la classe dominante a dû accepter le syndicalisme. Elle ne cesse de promouvoir l’individu au détriment du collectif. Elle donne d’une main, mais reprend en douce une partie de ce qu’elle a donné.

Un principe, non formulé, fonde ces dispositions qui permettent à un employeur de présenter sa dernière offre directement aux employé-es. Même si, en droit, les travailleurs et travailleuses ne sont pas partie prenante de toute convention collective, ils et elles doivent avoir le pouvoir d’outrepasser les droits du syndicat en tant que mandataire légal et responsable de la signature et de l’application de la convention collective.

Si les données montrent que les travailleurs et travailleuses soutiennent généralement leur syndicat lorsqu’on leur présente une offre finale, le simple fait que le processus remette en question le respect de l’autorité du syndicat et la légitimité de son autonomie peut conduire les syndicats à faire des concessions qu’ils n’auraient pas faites autrement, simplement pour éviter l’utilisation du droit statutaire de soumettre les dernières propositions de l’employeur directement aux membres de l’unité de négociation. Cela a un effet dissuasif sur la position de négociation des syndicats. C’est un autre obstacle à la libre négociation collective.

L’antisyndicalisme du gouvernement Carney

La ministre Hajdu a froidement et délibérément permis à Postes Canada, un employeur intransigeant, d’utiliser cet outil antisyndical. Il est indéniable que les gouvernements libéraux, qu’ils soient dirigés par Justin Trudeau ou Mark Carney, recourent fréquemment à des manœuvres juridiques pour harceler les syndicats et restreindre le droit de grève.

Bien entendu, les syndicats s’opposeront à ces tentatives, orchestrées par des avocats, de faire échec à l’esprit de la loi. Le syndicat des Teamsters et le STTP ont d’ailleurs déjà engagé des poursuites judiciaires. D’autres suivront. J’ai enseigné le droit du travail pendant de nombreuses années et je pense qu’il serait illusoire de prédire la réaction des juges. Ils aiment souvent être formalistes, c’est-à-dire suivre les règles telles qu’elles sont écrites, même si elles sont contraires aux sensibilités sociales. Les manipulations du Code canadien du travail sont comparables à celles des fraudeurs fiscaux, car elles reposent également sur des règles strictes et sur une distinction formelle, mais insoutenable dans les faits, entre les sociétés et leurs administrateurs. Cela permet aux riches de cacher leur argent et de le blanchir. Cette adhésion rigide à une lecture littérale de la loi, au détriment de son esprit et des deniers publics, a conduit le président étatsunien Barack Obama à reconnaitre que les pratiques d’évasion fiscale des plus riches étaient immorales mais pas illégales et qu’il n’y pouvait pas grand-chose. Il en va de même lorsque les gouvernements des libéraux cherchent à échapper à leurs obligations en invoquant les articles 107, 108 et 108.1, ignorant ainsi leurs propres déclarations en faveur du respect des syndicats et de la légitimité de la libre négociation collective.

Les syndicats soutiendront que des dispositions telles que les articles 107, 108 et 108.1 permettent au gouvernement d’échapper à l’obligation que la Cour suprême lui a imposée de respecter le droit de grève et qu’il ne devrait donc pas y recourir. Mais certains tribunaux, estimant qu’il n’est pas de leur ressort d’annuler des lois dûment promulguées, peuvent décider qu’ils doivent accepter le recours à ces lois. Ce type de lecture littérale du droit statutaire est courant.

Ces astuces juridiques sont peut-être légales, mais elles sont délibérément antisyndicales. Peut-être les tribunaux finiront-ils par statuer que le gouvernement des libéraux a abusé des articles 107, 108 et 108.1. Rappelons qu’il a fallu 28 ans pour que les syndicats obtiennent le droit de grève protégé par la loi. Si maintenant le droit de grève est sournoisement dilué, les dégâts seront peut-être ultimement très importants.

L’idée circule que les syndicats devraient être contenus alors que les capitalistes font face à une crise majeure du type de capitalisme qu’ils veulent maintenir. L’affaiblissement systématique des droits durement acquis par les travailleurs et travailleuses du fédéral, tel que le droit de grève, s’inscrit dans une campagne de retour à une époque antérieure où les syndicats n’étaient pas légalement ou politiquement reconnus comme un contre-pouvoir nécessaire pour compenser les avantages et les privilèges du patronat.

Ce mépris délibéré des intérêts des travailleurs et travailleuses, en particulier lorsque des syndicats librement choisis les défendent, se reflète dans la composition même du gouvernement Carney. Le Canada n’a jamais eu de ministre du Travail, mais il a eu de nombreux ministres chargés de ce portefeuille. Toutefois, le gouvernement Carney semble accorder moins d’importance aux questions du travail que les gouvernements précédents. C’est la raison pour laquelle il y a maintenant un secrétaire d’État au travail, l’avocat et chef d’entreprise John Ruccellai. Un secrétaire d’État doit faire montre de leadership spécifique sur des questions ou des priorités spécifiques dans le cadre d’un portefeuille plus important d’un ministre. En d’autres termes, c’est un laquais au service d’un membre du cabinet plus haut placé. Lorsque le gouvernement a cherché à mettre fin au conflit entre Postes Canada et le STTP, la ministre Hadju était la plus haut placée au cabinet. Elle est considérée comme très compétente, car son ministère semble exiger une grande variété de compétences et de connaissances. Son mandat comprend en effet les tâches précédemment accomplies sous la direction d’un ministre spécialisé, ainsi que celles attribuées au ministre de la Famille, de l’Enfance et du Développement social, au ministre des Aînés, au ministre des Services aux citoyens et au ministre de la Diversité, de l’Inclusion et des Personnes handicapées.

Officiellement, elle est ministre de l’Emploi et de la Famille. Les emplois sont bien sûr occupés par des individus, et ce qui importe à ces personnes, ce sont leurs conditions de travail. En associant les questions du travail collectif et individuel à celles de la diversité, de la famille, des enfants et des citoyens, le message est clair. Le titre « Emploi et famille » souligne que le gouvernement est là pour aider les personnes vulnérables, les enfants, les personnes âgées, les demandeurs et demandeuses de citoyenneté démunis ainsi que les travailleurs et travailleuses. Si ce mandat comprend les responsabilités de l’ancien ministre du Travail, qui mettait l’accent sur la négociation collective et le syndicalisme, la consolidation de ces responsabilités en un ministère chargé de veiller sur les individus indique que le gouvernement Carney souhaite minimiser l’importance de la collectivité autant que faire se peut.

Conclusion

Toute allusion à l’importance de l’histoire des luttes collectives menées par les travailleurs et travailleuses en tant que classe contre l’exploitation des individus par les capitalistes dans la formation de notre économie politique est enterrée aussi profondément que possible. Tout est fait pour que la relation entre les détenteurs de capital et les travailleurs et travailleuses ne soit pas perçue comme différente de tout autre type de question sociale, comme les conflits familiaux, le bien-être ou les questions de citoyenneté. On ignore délibérément les classes sociales. La relation travail-salaire est controversée, car elle reflète une lutte directe entre deux classes, à la différence des autres problèmes sociaux du ministère d’Hadju.

Le Premier ministre Carney se présente comme l’homme politique d’un Canada nouveau, plus prospère et plus souverain. Quels que soient ses projets et ceux de son gouvernement, il ne veut certainement pas que la classe ouvrière fasse trop de progrès ni qu’elle ait son mot à dire sur le type de société que nous pourrions vouloir. Ses attaques contre les travailleurs et travailleuses syndiqués du fédéral s’inscrivent dans la lignée de l’approche hostile du gouvernement Trudeau et visent à affaiblir davantage le pouvoir de la classe ouvrière. Sa tentative de marginalisation des syndicats, de leurs valeurs et de leur action est délibérément dévalorisante. Il veut renforcer l’influence du patronat et répéter à la population que des travailleurs et travailleuses cupides l’empêchent de profiter des services fournis par les acteurs privés, le gouvernement et les partenariats public-privé. C’est précisément parce que les syndicats ont un certain pouvoir politique lorsqu’ils font la grève qu’ils sont considérés comme le véritable ennemi de « Build, baby, build[2] » (« Construis, bébé, construis »).

La classe ouvrière a déjà eu affaire à des ennemis plus coriaces. Elle saura se défendre. Elle l’a toujours fait.

Par Harry Glasbeek, professeur émérite et chercheur principal à la faculté de droit Osgoode Hall de l’Université York de Toronto, auteur de nombreux articles et livres, dont Class Privilege. How Law Shelters Shareholders and Coddles Capitalism (2017), Capitalism. A Crime Story (2018) et Law at Work. The Coercion and Co-option of the Working Class (2024)


  1. Cet article est une traduction adaptée par André Frappier de l’article paru dans Canadian Dimension le 7 juillet 2025 et intitulé « How the Liberals are eroding workers’ Charter-protected rights. Legal tactics and the federal assault on collective bargaining » .
  2. « Build, baby, build »  : l’expression reprend le « Drill, baby, drill » (« Fore, bébé, fore ») lancé par des républicains en campagne électorale en 2008 en faveur de l’industrie pétrolière. Au Canada, elle signifie « Plus d’oléoducs, plus de mines, plus d’infrastructures ». Harry Glasbeek, « The ‘elbows up’ campaign for a Canada the left does not want. In the race to rebuild Canada, ideas and ideology matter » (« La campagne du “coude en l’air” dont la gauche ne veut pas. Les idées et l’idéologie comptent dans la course pour reconstruire le Canada »), Canadian Dimension, 12 juin 2025.

Hydro-Québec : L’emblème du nationalisme québécois

28 mars, par Chléo Pelletier — , , ,
L'hydroélectricité est un élément incontournable de l'imaginaire nationaliste québécois. Souvent présenté comme un fleuron national et une fierté d'ingénierie, le développement (…)

L'hydroélectricité est un élément incontournable de l'imaginaire nationaliste québécois. Souvent présenté comme un fleuron national et une fierté d'ingénierie, le développement de l'hydroélectricité s'inscrit dans un processus d'accaparement des territoires et des ressources par l'État colonial québécois. Cela s'exerce aux dépens des droits des Premiers Peuples, de l'intégrité de leurs territoires et de leurs modes de vie. En quoi l'hydroélectricité est une forme de dépossession coloniale, une autre facette de l'extractivisme au Québec ?

J'ai grandi en France rurale avec l'imaginaire européen fondé sur la Doctrine de la découverte. J'ai longtemps cru aux récits populaires du Québec comme une terre d'accueil chaleureuse sur fond de paysages nordiques. J'apprenais à l'école que l'hydroélectricité était une énergie verte et que l'Amérique du Nord excellait dans ce domaine. Je n'apprenais pas le rôle de la France dans l'établissement de colonies ailleurs que dans les « départements français d'outre-mer » et en Afrique – rôle qui, d'ailleurs, était trop souvent conjugué au passé. Mon imaginaire des peuples autochtones en Amérique du Nord se limitait à Lucky Luke, Pocahontas et Bouba le petit ourson… Oui, c'est assez limitant.

J'ai fait le choix de venir m'installer au Québec et ce choix est venu avec une responsabilité commune à l'ensemble des Québécois·es : celle de reconnaître mon héritage colonial et de constater que j'ai encore beaucoup à apprendre. Je vous partage ici des bribes de mes apprentissages sur l'histoire de l'hydroquébécisme.

Naissance de l'hydronationalisme québécois

C'est à partir des années 1930 que la marche vers l'étatisation de l'hydroélectricité s'enclenche. Alors que la question de la nationalisation de l'hydroélectricité deviendra centrale aux campagnes électorales de Jean Lesage et de Robert Bourassa, avant eux, l'Union Nationale de Maurice Duplessis encourageait la privatisation des ressources hydrauliques. À la demande de ce premier ministre, plusieurs projets hydroélectriques ont vu le jour, avec pour objectif d'alimenter les activités de l'industrie minière, comme avec la centrale Rapide-7 en Abitibi, territoire anicinape. Les Innu·es n'ont pas été épargné·es non plus puisque sous Duplessis est né le projet Bersimis (en 1953) qui a été réservé à Hydro-Québec pour développer ses expertises techniques avant de s'attaquer à d'autres rivières innues pour des projets plus connus, comme Manic-5.

Hydro-Québec s'officialise en avril 1944 [1], et avec lui, l'hydronationalisme québécois. Cela commence par la nationalisation de deux compagnies : la Beauharnois Light Heat and Power et la Montreal Light Heat and Power. En 1960, Hydro-Québec n'est pourtant que responsable de 32,4 % [2] de la production électrique dans la province, ce qui encouragea le parti libéral, lors de son retour au pouvoir cette même année, à nationaliser l'ensemble des autres compagnies hydroélectriques.

En 1962-1963, sous le gouvernement de Jean Lesage, l'ensemble des ressources électriques du Québec passera sous la gouverne d'Hydro-Québec [3]. Dans un contexte d'après-guerre suivi de la Révolution tranquille, la nationalisation de l'hydroélectricité est présentée comme une solution d'avenir. Sous-jacente, se forme cependant l'instrumentalisation de l'hydroélectricité pour affirmer une identité canadienne-française coloniale et pour assouvir le désir de contrôle des territoires du gouvernement libéral.

« Instrumentaliser » ? « Identité coloniale » ? « Assouvir » ? Laissez-moi vous partager les paroles de nos politiciens pour justifier mon choix de mots :

« L'État québécois est le point d'appui collectif de la communauté canadienne-française. L'État québécois n'est pas un étranger parmi nous. Allons-nous le comprendre ! C'est à nous. Il est à nous. Il nous appartient et il émane de nous. » [4]

Jean Lesage, premier ministre du Québec (1960-1966)

« Le territoire du Québec est immense et en grande partie inexploré. […] C'est toute l'histoire du Québec qu'il faut réinventer ; c'est le courage et la volonté de nos ancêtres qu'il faut répéter au XXe siècle ; c'est notre territoire qu'il faut occuper ; c'est la Baie James qu'il faut conquérir. Nous avons décidé que le temps en était venu. » [5]

Robert Bourassa, premier ministre du Québec (1970-1976 ; 1985-1994)

Le contexte sociopolitique chancelant de l'après-guerre, accompagné du « règne » de Maurice Duplessis (1936-1939 et 1944-1959), ont été des facteurs menant à intensifier l'instrumentalisation de l'hydroélectricité dans la campagne politique libérale pour en faire une source d'espoir pour l'avenir du Québec. Dans les décennies suivantes, « [l]es paysages patrimoniaux des Eeyouch [entre autres] sont ainsi devenus les décors de ce développement et de l'hydroélectricité, le principal moteur de cette trajectoire nationale » [6].

Une énième stratégie coloniale dissimulée

Comme le démontre Caroline Desbiens dans son ouvrage Puissance Nord, les projets hydroélectriques d'envergure au Québec n'ont pas seulement été mis en place pour répondre aux politiques économistes de l'époque, mais également pour établir une « souveraineté culturelle » [7] québécoise dans la province. Effectivement, ces projets ont été mis en place dans des termes de modernité industrielle qui ont fortement modelé le quotidien d'une génération complète d'ouvrier·ères et de leurs familles – Allochtones et Autochtones. L'hydroélectricité au Québec constitue un patrimoine industriel associé non seulement au développement économique, mais également à un ancrage socio-culturel dans les mémoires individuelles et collectives, et dans le reflet de la province sur le plan international. De plus, le harnachement des rivières et leur industrialisation – sans consentement libre, éclairé et continu des peuples autochtones – sont des actes perpétuant le colonialisme de peuplement et les politiques assimilationnistes. Rappelons-le : les Autochtones étaient considéré·es, selon la Loi sur les Indiens, comme mineur·es jusqu'en 1951, iels n'ayant pas le droit d'engager d'avocat, de pratiquer des rituels et cérémonies, ou d'aller à l'université sans perdre leur « statut d'Indien ».

Au fil des années, une portion de plus en plus considérable de la production électrique sera exportée à l'international, à l'instar des ressources minières extraites des sols de l'Eeyou Istchee, du Nunavik et du Nitassinan. La part des États-Unis dans le développement d'Hydro-Québec n'est d'ailleurs un secret pour personne. Dans son ouvrage L'Énergie du Nord [8], le premier ministre Robert Bourassa ne cache pas l'intérêt de son gouvernement pour ce marché florissant, comme en témoigne l'auteur de sa préface, James Schlesinger, économiste américain, fervent de discussions stratégiques militaires.

L'exemple le plus répandu dans l'imaginaire des Québécois·es lorsqu'il est question d'aménagement hydroélectrique est sans doute celui du complexe La-Grande en Eeyou Istchee/Baie-James, sous le gouvernement Bourassa. Signée en 1975, la Convention de la Baie James et du Nord Québécois (CBJNQ) a vu le jour en raison des revendications de la part des Eeyouch qui s'opposaient à l'appropriation de leur rivière par l'État québécois. C'est seulement près de 30 ans plus tard que les Eeyouch ont vu la CBJNQ pleinement mise en œuvre par la « Paix des Braves » [9] en 2002 ; d'ailleurs, aucune entente similaire n'a encore été convenue avec les autres Premières Nations du Québec, hormis les Naskapi·es qui font maintenant partie de cette Convention.

Le Nitassinan – territoire ancestral des Innu·es, qui chevauche en partie le territoire d'application de la CBJNQ – voit pourtant ses principaux axes hydriques drastiquement modifiés, et ce, depuis 1953 avec Bersimis-1. Avant même la création d'Hydro-Québec, d'autres compagnies s'étaient déjà approprié les rivières ancestrales autochtones. Parmi les 11 compagnies hydroélectriques de l'époque, prenons l'exemple de la Shawinigan Water and Power Company. Exerçant son pouvoir sur les territoires atikamekw nehirowisiwok, les installations hydroélectriques que l'on observe le long des routes hydriques des Atikamekw Nehirowisiwok ont commencé à apparaître dans les années 1910 ! [10]

Qu'en est-il aujourd'hui ?

À part pour les Eeyouch, les Inuit et les Naskapi·es qui ont, après de longues batailles, réussi à obtenir des ententes à long terme, pour la majorité des autres Premières Nations du Québec, les relations sont encore tendues avec Hydro-Québec.

Et si les mesures de dédommagement permettaient au moins à toutes les communautés autochtones du Québec d'avoir accès à de l'eau potable et à de l'électricité comme pour la population québécoise ? À Kitcisakik, communauté anicinape située à deux heures de Val-d'Or, l'électricité devrait se rendre en 2025, mais il ne serait pas possible de raccorder les maisons à un système d'eau courante sans déménager la communauté [11].

Pourquoi les Autochtones ont-iels à payer l'électricité alors que les centrales qui la fournissent ont été construites sur leurs territoires, la majeure partie du temps sans leur consentement, et ont modifié de façon irréversible leurs modes de vie ?

Alors que la privatisation de l'eau n'est guère acceptable, on peut arguer que la nationalisation de celle-ci dans une province du Canada – pays (néo)colonial – ne l'est pas plus. En effet, parmi les nombreuses stratégies d'assimilation et d'effacement des peuples autochtones au Canada (tels que les pensionnats autochtones, la Loi sur les Indiens, la rafle des années 1960 ou le Livre blanc de 1969), l'accaparement des ressources et des territoires est une stratégie plus discrète, car multisectorielle et continue.

Ces questions sont légitimes à poser, puisqu'elles témoignent directement d'un dysfonctionnement systémique et actuel de notre rapport collectif aux ressources naturelles, mais aussi parce qu'elles mettent en lumière le privilège de l'Hydroquébécois·e.


[1] Hydro-Québec, « 1930-1944 – La marche vers l'étatisation ». En ligne : www.hydroquebec.com/histoire-electricite-au-quebec/chronologie/marche-vers-etatisation.htm

[2] Radio-Canada, « les débuts de la nationalisation de l'électricité au Québec en 1944 ». En ligne : ici.radio-canada.ca/nouvelle/1163359/nationalisation-electricite-hydro-quebec-histoire-archives

[3] Stéphane Savard, « Les communautés autochtones du Québec et le développement hydroélectrique : un rapport de force avec l'État, de 1944 à aujourd'hui », Recherches amérindiennes au Québec, vol. 39, n°1-2, p. 47–60.

[4] Caroline Desbiens, Puissance Nord – Territoire, identité et culture de l'hydroélectricité au Québec, Québec, Les Presses de L'Université Laval, 2015, p. 38.

[5] Robert Bourassa, La Baie James, Montréal, Les Éditions du jour, 1973, p. 12.

[6] Caroline Desbiens, Puissance Nord – Territoire, identité et culture de l'hydroélectricité au Québec, Québec, Les Presses de L'Université Laval, 2015, p. 38.

[7] Caroline Desbiens, Puissance Nord – Territoire, identité et culture de l'hydroélectricité au Québec, Québec, Les Presses de L'Université Laval, 2015, p. 38.

[8] 38—Robert Bourassa, L'Énergie du Nord – La force du Québec, Montréal, Québec/Amérique, 1985, p. 9-22.

[9] 39—Nom officiel : « Entente concernant une nouvelle relation entre le gouvernement du Québec et les Cris du Québec »

[10] Hydro-Québec, « Une rivière fougueuse ». En ligne : www.hydroquebec.com/barrage-gouin/une-riviere-fougueuse.html

[11] Radio-Canada, « La communauté de Kitcisakik aura accès à l'électricité en 2025 ». En ligne : ici.radio-canada.ca/nouvelle/1880301/projet-electrification-animiki-ickote-hydro-quebec

Chléo Pelletier (iel), candidat·e au doctorat en sciences géographiques, Université Laval

Illustration : Elisabeth Doyon

Filière batterie : Transition en déroute

Un boom d'exploration minière menace les territoires, la dénationalisation d'Hydro-Québec met en péril l'héritage énergétique québécois et des subventions de plusieurs (…)

Un boom d'exploration minière menace les territoires, la dénationalisation d'Hydro-Québec met en péril l'héritage énergétique québécois et des subventions de plusieurs milliards de dollars sont accordées à des multinationales étrangères. Ces réalités sont le résultat de la nouvelle filière batterie. Faisant appel à l'imaginaire séduisant de l'écomodernisation, ce projet néolibéral et colonial dissimule toutefois des risques importants et reconduit l'exploitation du territoire et du vivant.

Cette nouvelle filière [1] vise à faire du Québec le futur « leader mondial de l'économie verte » en agençant opportunités économiques et écologie. Malgré la place essentielle qu'occupe Northvolt dans l'économie de la batterie, il n'en représente qu'une simple composante. Il est essentiel de penser le Projet Saint-Laurent, la matérialisation de la vision financière défendue par François Legault dans son ouvrage Cap sur un Québec gagnant : le Projet Saint-Laurent, dans sa globalité pour discerner les liens entre les explorations minières, la création de zones d'innovation et de manufactures de batteries, les agrandissements de ports et d'autoroutes et les promesses de nouveaux barrages hydroélectriques.

Champ libre aux minières

Bien que dans le paysage médiatique, le marché québécois de la batterie se limite généralement à Northvolt et aux usines de Bécancour, il est bien plus colossal qu'il ne le paraît [2]. Les grands titres des journaux l'annoncent, une « ruée vers l'or blanc » est en cours au Québec. Le Québec, détenteur de 25 % des réserves de lithium en Amérique du Nord et abritant des réserves d'autres « minéraux critiques et stratégiques » (MCS) comme le graphite, le phosphate, le niobium, le zinc, le nickel et le cobalt, est en proie à une nouvelle vague d'exploration minière. De futures mines menacent tant les territoires eeyouch (cris) et inuit au nord que les territoires nehirowisiw (atikamekw) et anishnabewaki (anishinabeg) au sud. Depuis 2021, ce sont plus de 165 155 nouveaux claims miniers qui ont été enregistrés, ce qui représente un bond de 65 % en deux ans.

Perpétuant et intensifiant le projet extractiviste de l'État québécois, la Coalition Avenir Québec (CAQ) cherche à attirer des géants miniers tels que Rio Tinto en faisant miroiter des promesses de faibles coûts d'exploitation, de subventions et de rentabilité. L'extraction de MCS est essentielle au développement de la filière batterie, puisqu'elle permet une proximité avec les autres industries du même marché. Cette interdépendance prend la forme de minières, comme Nemaska Lithium ou Nouveau Monde Graphite, qui possèdent autant les moyens d'extraction que les manufactures de première transformation pour la batterie.

Pour répondre aux besoins énergétiques industriels et extractivistes, quatre nouveaux barrages hydroélectriques sont annoncés, ainsi que la possibilité pour les entreprises de posséder leur propre circuit d'énergie. Il est aussi question de rouvrir de la centrale nucléaire de Gentilly-2 située à Bécancour. Ce faisant, la voie se dessine pour une privatisation et une croissance importantes dans le domaine énergétique. Accusés de faire du Québec le « Dollarama de l'énergie » pour attirer les multinationales étrangères, François Legault et Pierre Fitzgibbon continuent malgré tout à brader les mégawatts et à menacer le monopole d'Hydro-Québec pour accommoder les industries. Quelques mois après un discours de Fitzgibbon appelant à la sobriété énergétique des ménages, les 1000 mégawatts disponibles pour des projets industriels ont été distribués à des entreprises de la filière batterie et de celle de l'hydrogène vert.

À de nombreuses reprises, les expert·es en énergie de la société civile ont réclamé un dialogue social sur l'avenir énergétique [3]

tout en sonnant l'alarme quant aux futures pénuries d'électricité créées par une nouvelle industrie aussi énergivore. Ces expert·es soulignent aussi les incohérences écologiques, coloniales et économiques implicites à la réalisation de nouvelles infrastructures hydroélectriques. Malgré ces avertissements, la CAQ continue de promettre de l'énergie au plus bas prix en Amérique du Nord aux multinationales étrangères avec comme projet de harnacher de nouvelles rivières.

La Silicon Valley du Saint-Laurent

Un autre pan du projet concerne la techno-industrie. Les nouvelles « zones d'innovation du Québec » (ZIQ), version locale des technopoles californiennes, ont pour but premier l'établissement et l'essor de la techno-industrie. Les objectifs sont clairs : accroître le passage de l'idée au marché, attirer les investissements privés et étrangers pour favoriser la croissance « propre et durable ». La ZIQ de la Vallée de la transition énergétique, composée de Shawinigan, Trois-Rivières et surtout Bécancour, sera, avec l'aide du gouvernement provincial et conjointement avec l'Université du Québec à Trois-Rivières, le cœur des filières batterie et de l'hydrogène vert, accueillant les plus gros projets d'usines et les centres de recherche de ces deux filières.

Les multinationales automobiles General Motors et POSCO ont déjà amorcé la construction de l'usine de cathodes de batteries Ultimum Cam, à Bécancour. Le projet s'est vu octroyer des prêts totalisant 297,87 millions de dollars par Québec et Ottawa. Suivront les milliards de dollars en prêts déjà promis aux autres « gros joueurs » tels que les partenaires EcoProBM, SK ON et Ford (644 M$), Northvolt (7 G$), Vale (55 M$) et d'autres. Selon Investissement Québec, un total de 15 milliards de dollars d'investissements est prévu pour l'ensemble de la filière – environ 46 % des investissements déjà engagés sont publics. Le rêve de Legault, celui de faire « fructifier » la vallée du Saint-Laurent pour créer notre propre Silicon Valley, est en voie de se réaliser.

En outre, aspirer à devenir la « batterie de l'Amérique du Nord » passe nécessairement par une croissance des importations et des exportations. La CAQ déposait en 2014 une réflexion sur le rôle économique du fleuve, laquelle a mené à son actuel projet économique maritime nommé « Avantage Saint-Laurent [4] ». Le fleuve jouant un rôle central dans la technopolisation du Québec, il est prévu d'agrandir et de moderniser les ports en eau profonde de Salaberry-de-Valleyfield, de Montréal à Contrecœur, de Trois-Rivières, de Bécancour, de Québec, de Baie-Comeau et de Sept-Îles. Ceux-ci sont destinés à favoriser l'exploitation minière du nord du Québec et à permettre la croissance de nouveaux marchés, dont celui de la batterie. De cette manière, le rachat par le gouvernement provincial du parc et du port industriel de LaPrade à Bécancour, au coût de 19 millions de dollars, vise à faciliter l'installation des grandes multinationales de la filière. Dans cette région, l'élargissement de l'autoroute 30 et 55 est aussi prévu, aux frais des contribuables (343 M$), pour le bien de la techno-industrie. Ce phénomène est le même pour le reste du Québec. Uniquement sur le terrain de Northvolt, le financement des activités préalables à l'usine s'élève à 200 millions de dollars pour le Québec.

Balafrer les forêts du Nord par la construction de routes minières, élargir les autoroutes sur les terres arables et bétonner les abords du fleuve sont les revers d'un développement aussi imposant.

Une filière déconnectée des besoins

La position de chef de file mondial d'un marché « vert » en pleine croissance peut sembler fructueuse aux premiers abords. Cependant, la filière batterie est loin de correspondre aux promesses avancées par ses instigateur·trices.

Pour le Québec, le Projet Saint-Laurent représente un non-sens économique. Comme pour toute nouvelle filière fondée sur l'innovation technologique en fort besoin de croissance, l'attraction de capitaux à haut risque est nécessaire à son développement. S'intégrer à la compétition internationale du marché de la voiture électrique nécessite que l'État québécois octroie aux multinationales de très généreux incitatifs comme des subventions substantielles, des promesses d'aménagements préalables, une proximité géographique, ainsi qu'un accès à de l'énergie renouvelable, fiable et au rabais. Attirer de « gros joueurs », c'est s'inscrire dans les longues chaînes d'approvisionnement mondiales financiarisées et instables, sans avoir de mainmise sur les décisions ni de réelles garanties de retombées économiques locales. Contrairement à ce que prétend la CAQ, qui s'appuie sur le mythe pourtant largement discrédité du ruissellement de la richesse, investir massivement dans ces multinationales étrangères ne profitera pas à toute la société. D'ailleurs, à l'échelle locale, la filière batterie est complètement déconnectée des réalités économiques québécoises. Elle s'impose dans un marché inadapté et enfreint les bonnes pratiques de développement économique régional [5].

En vérité, le Québec fait face à une importante pénurie de main-d'œuvre, le rendant inapte à combler les milliers d'emplois promis sans mettre en danger les secteurs existants. À cela s'ajoutent le manque de recherche universitaire sur les technologies de la batterie et l'inexistence d'un marché local pour celles-ci, ce qui remet en cause la volonté de développer les expertises québécoises en innovation. D'autre part, depuis les fermetures de grosses industries telles qu'Electrolux, Belgo et Rio Tinto Alcan, les régions concernées sont parvenues à rétablir une certaine vitalité grâce à un processus de diversification économique. L'effet boomtown créé par l'arrivée d'une techno-industrie mondialisée met à risque l'autonomie économique de ces régions. Elle oblige d'importantes dépenses d'adaptation pour les municipalités tout en menaçant la pérennité des PME, le tout sans promesse de stabilité à long terme. Suivre aveuglément ce modèle d'économie extractiviste, mondialisée et dominée par des multinationales étrangères mène ni plus ni moins à un horizon d'aliénation économique.

L'économie d'abord, l'environnement… jamais

Encore une fois, les projets économiques sont privilégiés au détriment des enjeux écologiques. Effectivement, au-delà du manque de considération pour la biodiversité, les aberrations se multiplient lorsqu'on considère les réalités écologiques de la filière batterie. Ses porteur·euses la défendent en invoquant leurs efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais il ne faut pas se laisser duper. La réduction des émissions, bien que cruciale, ne reste qu'un seul des facteurs de l'équation environnementale. Loin d'être une solution miracle aux crises écologiques, le développement de l'industrie de la voiture-solo électrique aggrave d'autres enjeux socio-environnementaux et ne fait que déplacer les émissions de carbone dans d'autres pays et secteurs de production.

L'effet de verrou (lock-in) se comprend comme une dépendance pérenne à un sentier, à sens unique, issu de choix technologiques, institutionnels, organisationnels et économiques. Ainsi, en continuant d'investir dans le tout-à-l'automobile, les décideur·euses verrouillent à long terme le maintien du mode de vie de banlieue et de ses répercussions : l'étalement urbain, la bétonisation des terres arables, le définancement des transports collectifs, les dépenses dans les infrastructures autoroutières, la substitution du parc automobile, l'urbanisme tout-à-l'auto et la destruction des écosystèmes. Ces externalités du marché de l'automobile créent aussi leur propre verrou et entravent les autres sentiers possibles, soit le transport collectif, la densification, la décroissance, ou encore l'urbanisme à échelle humaine. Ces verrous justifient aussi d'autres choix écocidaires en donnant carte blanche à une nouvelle industrie extractiviste et automobile spoliatrice. Cette version de la transition énergétique empêche de remettre en question nos modes de production et nos rapports aux territoires. Rappelons qu'aucune technologie ou innovation ne fera de la croissance verte une stratégie viable, ni même « durable ».

Le clientélisme avant la démocratie

Le processus de développement de la filière batterie est, de plus, entaché par des incohérences et des atteintes récurrentes aux procédures démocratiques. Ce phénomène s'illustre notamment par la déconcertante servilité de la CAQ face à l'industrie automobile. Annoncé dans la foulée d'un accord passé sous secret industriel, Northvolt Six est aujourd'hui le plus gros investissement public-privé de l'histoire du Québec. Paradoxalement, le projet ne respecte presque aucune bonne pratique démocratique existante pour encadrer les projets privés de ce type.

Le gouvernement caquiste cumule déjà une longue liste d'irrégularités, entre le boycottage délibéré du Bureau d'audiences publiques pour l'environnement (BAPE), la discréditation publique des inquiétudes citoyennes, les attaques directes contre les journalistes préoccupé·es, la rapidité de la mise en place des travaux préalables et les documents publics lourdement caviardés. Les fonctionnaires du ministère de l'Environnement en sont même arrivé·es à dénoncer la « commande politique » passée par le ministre en négligeant consciemment sa mission « l'instant d'un dossier ». Ces enjeux peuvent se résumer à trois aspects structurants et d'ailleurs récurrents lors de l'implantation d'une nouvelle industrie au Québec [6] : le consensus discret et opaque entre le gouvernement et les entreprises pour accélérer les processus de mise en place, le monopole des entreprises privées sur l'expertise et la mise en œuvre des projets, et enfin l'exclusion des acteur·trices tier·ces (société civile, Premières Nations) dans les décisions qui les concernent. Cette logique de développement économique clientéliste réitère aussi un passé extractiviste et colonial nuisant aux espoirs de réconciliation. En limitant les pouvoirs de l'État, des municipalités, des Premières Nations et des citoyen·nes face à cette techno-industrie puissante et mondialisée, la CAQ trace les contours d'une dystopie libérale.

Les changements climatiques, une occasion d'affaires

Le Projet Saint-Laurent est une hydre capitaliste dont la filière batterie n'est qu'une des têtes. En plus des autres zones d'innovation du Québec, comme la zone DistriQ pour l'informatique quantique et Techtrum pour le numérique, d'autres villes comme Rouyn-Noranda, Longueuil et Rimouski réclament aussi leur ZIQ afin de développer leur industrie. En même temps, le marché de l'hydrogène vert et des bioénergies se développe malgré les avertissements des expert·es sur cette filière. Chacun de ces projets se rapporte à une même idéologie : « faire de la lutte contre les changements climatiques un levier majeur de développement économique et de rayonnement international [7] ». Assimiler l'écologie à la croissance économique reconduit inévitablement l'exploitation du territoire et du vivant. Dans un monde où les ressources sont limitées et en voie d'être épuisées, une prospérité sans croissance devrait, tout au contraire, être au cœur de la transition à effectuer.


[1] Nous pourrions ajouter ici les filières de l'hydrogène vert et des technologies de pointe quantique et numérique.

[2] Pour plus de détails, consulter la cartographie disponible en ligne : Quentin Lehmann, « Projet Saint-Laurent : le Québec comme Batterie de l'Amérique du Nord », Praxis. En ligne : praxis.encommun.io/cn/epwKENV_Fbo4v7WEO6pHIJ48ZYw/

[3] Voir notamment les quatorze revendications du Manifeste pour un avenir énergétique juste et viable, signé par des regroupements de la société civile.
Ministère des Transports du Québec, « Avantage Saint-Laurent : La vision maritime du Québec », juin 2021.

[4] Ministère des Transports du Québec, « Avantage Saint-Laurent : La vision maritime du Québec », juin 2021.

[5] Voir Frédéric Laurin, « Critique économique du mode de développement de la filière batterie au Québec », Institut de recherche sur les PME, novembre 2023. En ligne : ⚠️ <a href='javascript:void(0)' style="hyphenate-character: "-" !important;">fredericlaurin.com/batteries/.

[6] Marie-José Fortin et Yann Fournis, « Une participation conflictuelle : la trajectoire territoriale des mobilisations contre le gaz de schiste au Québec », Participations, vol. 13, no 3, janvier 2016, p. 119-144.

[7] Gouvernement du Québec, « Plan pour une économie verte 2030 », juin 2023.

Quentin Lehmann est diplômé en sciences politiques et étudiant à la maîtrise en sciences de l'environnement à l'UQAM, militant dans le groupe L'Écothèque et chargé de projet responsable de la mobilisation jeunesse au Front commun pour la transition énergétique.

Illustration : Elisabeth Doyon

Mali : mise sous tutelle du dernier souffle de la société civile

28 mars, par Serigne Sarr
par Sérigne Sarr, correspondant à Dakar Ils ont dissous les partis politiques. Ils ont muselé la presse. Ils ont jeté des journalistes en prison. Ils ont prolongé leur propre (…)

par Sérigne Sarr, correspondant à Dakar Ils ont dissous les partis politiques. Ils ont muselé la presse. Ils ont jeté des journalistes en prison. Ils ont prolongé leur propre mandat jusqu’en 2030 sans consulter personne. Et maintenant, par décret, le 13 mars 2026, ils s’attaquent au dernier (…)

Nouveau-Brunswick : Au pays d’Irving

Le discours de la dépendance à l'extractivisme est omniprésent au Nouveau-Brunswick, conséquence directe de la position dominante des entreprises et de la famille Irving. (…)

Le discours de la dépendance à l'extractivisme est omniprésent au Nouveau-Brunswick, conséquence directe de la position dominante des entreprises et de la famille Irving. Contre le déni de la crise climatique du gouvernement Higgs et son projet de transition énergétique fondé sur la croissance « verte », le mouvement de contestation populaire doit prendre l'offensive.

Le secteur extractiviste, qui comprend la coupe forestière, la pêche, l'agriculture, l'extraction de gaz de schiste, l'extraction minière et la première transformation du bois d'œuvre et des pâtes et papiers, comptait pour 7 % du PIB provincial et pour 20 % de la valeur des exportations en 2023. À cette extraction directe s'ajoute la raffinerie Irving Oil de Saint-Jean, la plus grande au pays, qui s'inscrit dans le circuit mondialisé de l'extractivisme fossile en traitant plus de 300 000 barils de pétrole par jour, importés en majorité des États-Unis et du Proche-Orient. Cette seule raffinerie compte pour 1 % du PIB provincial et représentait plus de 60 % des exportations du Nouveau-Brunswick en 2023, presque entièrement à destination des États-Unis. Ce sont donc au total plus de 8 % du PIB et 80 % des exportations de la province qui sont directement liées à l'extractivisme (comparativement à 4,4 % du PIB et 40 % des exportations au Québec).

Dans tout État dépendant de l'extractivisme, les entreprises de ce secteur disposent d'un poids politique démesuré. Au Nouveau-Brunswick, c'est la famille Irving qui contrôle la plupart des secteurs extractifs. À partir de la scierie JD Irving fondée à Bouctouche en 1882 par son père James D. Irving (1860-1933), Kenneth C. (KC) Irving (1899-1992) a créé un conglomérat industriel qui est aujourd'hui non seulement le plus gros joueur de l'industrie forestière provinciale, mais aussi l'un des principaux acteurs dans le transport, la construction navale, l'agriculture, la construction, la vente au détail et, jusqu'à récemment, les médias. KC Irving a aussi fondé Irving Oil en 1929, propriétaire de la raffinerie de Saint-Jean et du port en eaux profondes Canaport dans la même ville, en plus d'une autre raffinerie en Irlande et d'un réseau de distribution d'essence, de propane et de mazout dans les provinces maritimes. Troisième élément du Groupe Irving, la compagnie Ocean Capital est active dans le secteur de la construction, du ciment et de l'acier. La famille Irving, avec une richesse estimée à plus de 10 milliards de dollars, figure parmi les plus riches du Canada depuis plusieurs décennies. Jusqu'à récemment, on disait qu'au Nouveau-Brunswick, aucune décision politique d'importance n'allait de l'avant sans son approbation.

Le discours sur le « développement » économique de la province découle directement de cette dépendance à l'industrie extractive, et en particulier des intérêts de la famille Irving. Le premier ministre Blaine Higgs, cadre retraité d'Irving Oil, a partiellement levé le moratoire sur l'exploration et l'extraction de gaz de schiste en 2019, et exprime régulièrement dans les médias son soutien à cette industrie. Plus récemment, le PDG du Conseil économique du Nouveau-Brunswick Gaëtan Thomas faisait aussi la promotion du gaz de schiste en affirmant que l'exportation vers l'Europe augmenterait le revenu moyen, qu'on pourrait offrir de meilleurs services sociaux et que les entreprises de la province deviendraient plus concurrentielles. En 2021, devant un comité de l'Assemblée législative, les représentants de JD Irving justifiaient l'épandage aérien du très nocif glyphosate sur les forêts de la province en insistant sur la dépendance aux exportations pour maintenir le niveau de vie de la population. Ce ne sont là que quelques exemples du discours qui prévaut au Nouveau-Brunswick, qui cantonne la province à sa fonction de réservoir de ressources à extraire et qui renforce sa position périphérique dans l'économie continentale, au bénéfice d'une minorité fortunée.

Résistance à l'extractivisme fossile

Le militantisme du premier ministre Higgs contre la taxe carbone et pour l'expansion de l'extractivisme fossile ne laisse aucun doute quant au déni de la crise climatique de son gouvernement. Or, chaque fois qu'il est question de gaz de schiste ou de terminaux méthaniers, la réaction de la société civile est immédiate, notamment sous forme de lettres ouvertes dans les médias. La résistance populaire à l'extractivisme fossile remonte au début des années 2010, alors que l'opposition au gaz de schiste s'est organisée au sein du Réseau environnemental du Nouveau-Brunswick, puis autour de l'Alliance anti-gaz de schiste du N.-B. Fait marquant de l'histoire militante de la province, les différentes communautés culturelles – Mi'kmaq, Peskotomuhkati, Wolastoquey, francophone et anglophone – ont milité côte à côte de façon continue jusqu'au changement de gouvernement en 2014 et à l'obtention du moratoire qui a suivi. Ce sont ces mêmes réseaux militants qui ont contribué à l'abandon du projet d'oléoduc Énergie Est en 2017, qui visait à transporter le pétrole brut de l'Alberta jusqu'au port Canaport de Saint-Jean pour l'exporter vers l'Europe, et qui se sont aussi opposés activement aux projets de terminaux méthaniers à St-Jean et à Goldboro, en Nouvelle-Écosse.

Quelle transition ?

Grâce à ces mobilisations, le caractère problématique des énergies fossiles est aujourd'hui largement reconnu par le public. Ainsi, même si son discours de déni perdure, le gouvernement provincial propose une stratégie de transition énergétique fondée sur une certaine croissance dite « verte » comme au fédéral : électrification des transports, construction de parcs éoliens privés, développement de petits réacteurs nucléaires à Pointe Lepreau et conversion en 2030 de la centrale au charbon de Belledune à la « biomasse », c'est-à-dire aux granulés de bois. On voit aussi beaucoup d'intérêt pour la soi-disant « économie de l'hydrogène ». Le directeur du Port de Belledune rêve d'utiliser des petits réacteurs nucléaires pour produire de l'hydrogène « vert » (de source non émettrice) sur le site du port en vue de l'exportation.

Mais à qui profitent toutes ces propositions, plus ou moins réalistes, qui perpétuent l'extractivisme ? D'abord à l'industrie minière et aux multinationales qui produisent le cuivre, le lithium, les métaux rares, l'acier et le ciment nécessaires aux éoliennes et à l'électrification. Mais ensuite, localement, à l'élite extractiviste de la province : les granulés de bois sont produits par l'industrie forestière qui mise d'ailleurs sur l'exportation du produit. L'hydrogène, même « vert », s'avère être une stratégie de conversion et de transport de l'énergie utilisée pour produire de l'essence synthétique « carboneutre [1] », évitant ainsi la dévalorisation du capital fossile et la faillite des entreprises qui le contrôlent – dont Irving Oil. Les petits réacteurs nucléaires seraient utilisés pour « décarboner » l'extraction des sables bitumineux. Ainsi, cette transition, dont l'impact climatique pourrait s'avérer grave, s'inscrit pleinement dans la stratégie des grands intérêts extractivistes.

On passe d'un extractivisme à un autre, tout en protégeant les intérêts des puissants. La dynamique centre-périphérie se perpétue : d'une part, le centre doit continuer de croître à tout prix, et d'autre part, on sacrifie les zones périphériques, tant leurs écosystèmes que les personnes qui y vivent. Les bases d'un mouvement socio-environnemental fort ont pourtant déjà été jetées au Nouveau-Brunswick par les luttes contre le gaz de schiste et Énergie Est. Les deux patriarches de la famille Irving, Arthur et Jim, sont décédés en mai et juin de cette année, ce qui ajoute au déclin de la famille qui a déjà vendu ses parts dans Canaport LNG en 2021 et dans sa filiale média Brunswick News en 2022. Aujourd'hui, les rumeurs veulent qu'elle cherche à se départir de la raffinerie de St-Jean. Le contexte est donc propice pour développer un projet de transition écologique réelle, ancrée dans la réalité de l'urgence climatique autant que dans la justice sociale et la souveraineté autochtone, qui poserait une véritable alternative à la transition par en haut qui a cours aujourd'hui.


[1] Le gaz carbonique qu'on capturerait aux sources émettrices est mélangé à l'hydrogène pour reconstituer un hydrocarbure qui puisse circuler dans les infrastructures fossiles existantes.

Jean Philippe Sapinski est professeur à la Maîtrise en études de l'environnement à l'Université de Moncton.

Illustration : Elisabeth Doyon

Prairies canadiennes : cultiver l’extractivisme

Bien que le terme « extractivisme » soit le plus souvent utilisé pour désigner les industries minières et fossiles, l'histoire du développement agricole dans les Prairies peut (…)

Bien que le terme « extractivisme » soit le plus souvent utilisé pour désigner les industries minières et fossiles, l'histoire du développement agricole dans les Prairies peut également être interprétée comme une forme d'agro-extractivisme, commençant par la colonisation et la dépossession autochtone, puis par des décennies d'agro-industrialisation et, plus récemment, par la financiarisation des terres agricoles.

Il y a 150 ans, le paysage des Prairies canadiennes a été radicalement altéré par la colonisation européenne, initialement à des fins de développement agricole. La colonisation de l'Ouest, le labourage des prairies et la production de blé destiné à l'exportation étaient au cœur du projet de développement national canadien appelé la Politique nationale, qui a débuté dans les années 1870. Aujourd'hui, l'industrie agricole des Prairies est un moteur économique majeur, avec des ventes de récoltes de 34,5 milliards de dollars et des ventes de bétail de 17,4 milliards de dollars en 2023, principalement grâce aux exportations internationales.

La colonisation, première étape

Il est difficile d'exagérer la portée des changements écologiques radicaux qui ont remodelé les Prairies canadiennes depuis les années 1870. Jusque-là, les vastes régions de ce qui est aujourd'hui l'Alberta, la Saskatchewan et le Manitoba étaient des prairies indigènes dont les sols n'avaient pas été perturbés pendant des millénaires. Elles abritaient une grande population de bisons et d'autre gros gibier qui soutenaient les modes de vie des peuples autochtones comme les Nêhiyawak, les Nahkawininiwak, les Dakota, les Lakota, les Nakota, les Niitsítapi, les Kanai, les Siksika et les Piikani, et plus tard les Métis. L'effondrement des troupeaux de bisons – provoqué par les impératifs commerciaux de la traite des fourrures – a éliminé une espèce clé des prairies, modifiant à jamais l'équilibre entre les herbivores, les plantes et les humains. Le Canada a signé des traités avec de nombreux peuples autochtones nommés ci-dessus (mais pas tous), les dépossédant de leurs territoires alors qu'ils faisaient face à l'effondrement de leurs moyens de subsistance et à la famine.

Dans les années 1880, et en s'accélérant au cours des deux décennies précédant la Première Guerre mondiale, la colonisation européenne, d'abord pour l'élevage, puis pour la culture du blé, a transformé le paysage des Prairies. En réponse à des incitations économiques, les agriculteur·trices ont radicalement changé l'écosystème des prairies en labourant la terre, en introduisant la monoculture et en exterminant les espèces nuisibles. Au cours des premières décennies du boom du blé, les nutriments accumulés pendant des milliers d'années ont été extraits de la couche arable, dégradant la structure et la fertilité du sol. Les mauvaises pratiques agricoles, en particulier dans les zones les plus arides des prairies, ont contribué au désastre écologique des années 1920 et 1930, lorsque des dizaines de milliers de fermes ont été abandonnées à cause de la sécheresse. Grâce à de meilleures pratiques agricoles, au soutien du gouvernement et à des efforts de réhabilitation, le secteur s'est stabilisé au milieu du 20e siècle. Néanmoins, l'héritage du développement agraire est conséquent : seuls 17 % à 21 % des prairies indigènes de la Saskatchewan sont encore intacts aujourd'hui.

Une machinerie vorace

À partir des années 1920, le secteur agricole des Prairies connaît une industrialisation rapide, d'abord avec l'introduction de machines agricoles alimentées par des combustibles fossiles, puis d'intrants chimiques, notamment des engrais synthétiques et des pesticides. L'agro-industrialisation a lié l'agriculture à d'autres secteurs industriels clés, notamment l'exploitation minière, les combustibles fossiles et l'industrie manufacturière. Les technologies agricoles ont considérablement augmenté la productivité par travailleur et par acre, mais ont introduit de nouveaux dommages environnementaux.

Aujourd'hui, le secteur des céréales et des oléagineux des Prairies utilise des méthodes de production intensives en combustibles fossiles et dépend fortement des engrais chimiques et des pesticides. Les moissonneuses-batteuses modernes, qui peuvent se vendre pour plus d'un million de dollars, peuvent récolter 30 acres de blé par heure. Entre 2006 et 2023, les expéditions d'engrais vers les provinces des Prairies ont augmenté de 67 % pour l'azote, 56 % pour le phosphate et 73 % pour la potasse. La superficie des terres cultivées des prairies qui sont traitées avec des herbicides a augmenté de 58 % entre 1991 et 2016, et de 412 % pour les fongicides au cours de la même période, alors que les agriculteur·trices ont planté des cultures plus lucratives et à forte intensité de produits chimiques comme le canola (qui résiste aux herbicides) et les légumineuses. En 2021, le secteur agricole de la Saskatchewan a produit des émissions de 22 millions de tonnes d'équivalent CO2, l'augmentation de l'utilisation d'engrais azotés ayant entraîné une augmentation des émissions du secteur au cours des 30 dernières années [1].

Dans ce modèle d'agriculture industrielle hyperproductive, le secteur est profondément ancré dans les réseaux extractivistes mondiaux, contribuant à de nombreux dommages écologiques locaux tels que la destruction de l'habitat, la perte de biodiversité, la pollution de l'eau, ainsi qu'à la crise climatique.

La financiarisation des terres agricoles

Depuis le milieu des années 2000, une logique de financiarisation a pénétré le secteur, approfondissant d'une certaine manière le paradigme extractiviste. En réponse aux turbulences économiques mondiales et aux crises alimentaires, les acteurs financiers canadiens ont commencé à acquérir d'importants portefeuilles de terres agricoles, principalement en Saskatchewan. Les promoteurs ont fait valoir que les investisseurs pouvaient ainsi diversifier leurs portefeuilles, protéger leur patrimoine et obtenir des rendements respectables en achetant des terres agricoles. Les gestionnaires d'investissement ont généralement choisi une stratégie d'investissement passif dans laquelle les investisseurs détiennent les terres et les louent à des agriculteur·trices locaux. Les investisseurs profitent ainsi à la fois des revenus locatifs et des plus-values réalisées avec la hausse de la valeur des terres agricoles, tout en ayant une faible exposition directe aux risques de la production agricole.

Entre 2008 et 2023, la valeur des terres agricoles a augmenté de 114 % en Alberta, de 200 % en Saskatchewan et de 164 % au Manitoba, ce qui a entraîné des rendements toujours plus impressionnants pour les investisseurs. À ce jour, les investisseurs ont acquis environ 1 million d'acres de terres agricoles. Le plus grand propriétaire, Andjelic Land, détient 234 000 acres en Saskatchewan. Parmi les autres acteurs notables, citons Bonnefield, Veripath Farmland Partners, AreaOne et Avenue Living Asset Management (qui investit dans l'immobilier commercial, résidentiel et agricole).

Alors que les investisseurs vantent les pratiques agricoles durables utilisées dans leurs portefeuilles, la durabilité est ici interprétée de manière étroite comme la rationalisation de l'utilisation des intrants et la gestion de la fertilité des sols pour une efficacité maximale. De plus, de nombreux investisseurs s'engagent dans des pratiques de transformation des terres telles que la destruction des forêts au bulldozer et le drainage des zones humides pour maximiser la surface cultivable de leurs terres (et donc la productivité et la rentabilité). Le paysage des Prairies est ainsi transformé en une plateforme homogène pour la production de produits agricoles, effaçant bon nombre des caractéristiques distinctives du paysage agraire passé fait de fermes, de brise-vent et d'habitats naturels qui existaient autrefois à côté de parcelles agricoles productives. Les agriculteur·trices eux-mêmes reconnaissent à quel point la consolidation et la financiarisation ont accéléré le dépeuplement des campagnes.

Des modèles alternatifs existent

Si le paradigme dominant dresse un tableau plutôt sombre, certains acteur·rices s'efforcent d'imaginer et de mettre en œuvre une vision différente. Le Treaty Land Sharing Network (Réseau de partage des terres issues des traités) met en relation les propriétaires fonciers ruraux (généralement des agriculteur·trices et des éleveur·euses) et les peuples autochtones qui cherchent à accéder à la terre pour des cérémonies et pour la récolte de denrées alimentaires et de médicaments. Ce faisant, le réseau forge de nouvelles relations entre les colons et les communautés autochtones dans un esprit de réconciliation.

Les organisations agricoles et alimentaires progressistes se sont aussi regroupées au sein de la coalition Farmers for Climate Solutions. Un récent forum a permis d'explorer la manière dont l'agriculture et l'élevage des Prairies peuvent devenir des secteurs réellement durables et résilients face au climat. Des chercheur·euses, en collaboration avec l'Union nationale des fermiers, ont élaboré une série de portraits vidéo d'exploitations agricoles agroécologiques dans les Prairies, montrant que des alternatives existent déjà dans un secteur souvent représenté comme monolithique.

Rien n'est inéluctable face à l'hégémonie du modèle agro-extractiviste qui domine aujourd'hui l'agriculture des Prairies. Les coalitions naissantes d'agriculteur·trices, d'éleveur·euses, d'autochtones, de scientifiques et d'acteur·trices de la société civile sont porteuses d'un avenir plus durable et plus juste.


[1] Ce total comprend les émissions à la ferme ainsi que celles associées à la production d'intrants agricoles comme les engrais et la machinerie. Il convient de noter que des pratiques telles que l'agriculture sans labour ont partiellement compensé l'augmentation des émissions en séquestrant le carbone dans les sols, avec jusqu'à 15 millions de tonnes capturées en 2021.

André Magnan travaille à l'université de Régina.

Illustration : Elisabeth Doyon

Un groupe de travailleurs organise une riposte à l’austérité

27 mars, par Comité de Montreal
Depuis le début de leur mandat, les coupes budgétaires et les restructurations par la CAQ dans le secteur public du Québec ont mené à des services publics sur le bord… Source

Depuis le début de leur mandat, les coupes budgétaires et les restructurations par la CAQ dans le secteur public du Québec ont mené à des services publics sur le bord… Source

Les femmes travaillent, mais ne se déplaceraient pas : que révèlent les données ?

27 mars, par Monalisha Chakraborty — , ,
Les enquêtes indiquent que le nombre de femmes migrantes actives est faible, mais cela tient à la manière dont ces enquêtes sont conçues. En réalité, de plus en plus de femmes (…)

Les enquêtes indiquent que le nombre de femmes migrantes actives est faible, mais cela tient à la manière dont ces enquêtes sont conçues. En réalité, de plus en plus de femmes accèdent au marché du travail en dehors de leur région d'origine. Pourtant, le discours public considère la migration sous un angle masculin, négligeant le rôle économique et les aspirations des femmes.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/09/les-femmes-travaillent-mais-ne-se-deplaceraient-pas-que-revelent-les-donnees/?jetpack_skip_subscription_popup

Pendant des décennies, l'histoire de la migration en Inde a suivi un schéma familier : un jeune homme d'une vingtaine ou d'une trentaine d'années originaire du Bihar, de l'Odisha ou de l'Uttar Pradesh monte dans un train à destination d'une ville lointaine à la recherche d'un emploi. La migration de main-d'œuvre en Inde a longtemps été une affaire d'hommes. Les femmes, en revanche, sont considérées comme des personnes à charge, qui déménagent pour se marier ou accompagner leur famille.

Cette perception persistante a rendu la mobilité professionnelle des femmes largement invisible dans les statistiques sur les migrations et les débats sur le développement.

Le recensement indien classe les personnes comme migrantes si elles sont recensées dans un lieu différent de leur lieu de naissance ou de leur dernière résidence habituelle, cette dernière étant la mesure de mobilité la plus pertinente sur le plan analytique. Le recensement de 2011 a enregistré environ 309 millions de migrantes et 145 millions de migrants, soit une répartition qui se traduit par environ 68% de femmes et 32% d'hommes. Bien que ces chiffres semblent suggérer que la migration en Inde est majoritairement féminine, cette domination numérique masque la réalité selon laquelle la mobilité des femmes est bien plus influencée par les normes sociales que par des choix économiques.

Les données récentes continuent de mettre en évidence la même tendance. L'enquête périodique sur la population active (PLFS) 2020-2021 montre que 47,9% des femmes ont été classées comme migrantes, contre seulement 14,2% des hommes, une divergence qui s'explique presque entièrement par les mouvements liés au mariage, puisque près de 86% des femmes migrantes ont cité le mariage comme principale raison de leur déménagement.

La migration liée à l'emploi reste extrêmement limitée pour les femmes. Dans l'enquête nationale par sondage 2007-2008, seulement 1,2% des femmes migrantes âgées de 15 à 59 ans ont déclaré avoir déménagé pour des raisons professionnelles, alors que ce chiffre était de 53,9% pour les hommes migrants du même groupe d'âge. Plus d'une décennie plus tard, en 2020-2021, la proportion de femmes migrantes ayant déménagé pour des raisons professionnelles n'avait augmenté que de 1,8%, tandis que la migration liée à l'emploi chez les hommes migrants avait atteint 55,3%.

Au cours de cette période, la participation des femmes au marché du travail a connu des changements importants. Les estimations de l'enquête PLFS montrent que le taux d'activité des femmes est passé de 23,3% en 2017-2018 à 41,7% en 2023-2024. Cependant, comme le soulignent Gupta et Chowdhury (2025), cette augmentation n'est pas due à la croissance du travail rémunéré ou formel, mais à l'augmentation du nombre de femmes considérées comme aides dans les entreprises familiales ou comme travailleuses indépendantes. L'emploi salarié n'a pas suivi le rythme et les revenus réels de la plupart des catégories de travailleuses ont diminué.

Malgré ces contraintes structurelles, la mobilité professionnelle des femmes augmente lentement dans les zones rurales et urbaines de l'Inde. De plus en plus de femmes sortent des rôles traditionnels, recherchent l'autonomie économique et entrent sur le marché du travail en dehors de leur région d'origine. Malgré cela, les politiques et le discours public continuent de considérer la migration sous un angle centré sur les hommes, négligeant les rôles et les aspirations économiques des femmes.

Cette vision persistante a rendu la mobilité professionnelle des femmes largement invisible dans les statistiques sur les migrations et les débats sur le développement. L'incapacité à saisir l'ampleur et la dynamique de la migration professionnelle des femmes, comme l'observent Mazumdar et al. (2013), est au cœur de la négligence générale du genre dans les cadres indiens en matière de migration et de développement.

Cela met en évidence une lacune critique : la sous-représentation persistante des femmes dans les flux migratoires professionnels en Inde.

Main-d'œuvre invisible

L'invisibilité des femmes dans les données sur les migrations explique en partie cet écart. Les données nationales demandent généralement aux personnes interrogées d'indiquer une seule raison principale pour leur migration, ce qui simplifie à l'extrême les expériences migratoires complexes des femmes et masque souvent leur rôle économique. Ces ensembles de données ne comportent aucun mécanisme permettant de saisir les raisons secondaires de la migration. En conséquence, de nombreuses femmes qui déménagent pour des raisons matrimoniales ou familiales finissent par participer à des activités économiques dans leur pays de destination, mais restent invisibles sur le plan statistique. Selon l'enquête PLFS 2020-21, parmi les femmes qui ont migré principalement pour se marier, 33,9% ont un emploi après leur migration [1].

Au-delà des lacunes dans les données, un réseau complexe de normes sociales, de préoccupations en matière de sécurité, de responsabilités domestiques et de structures de travail informelles continue de limiter la mobilité spatiale des femmes…

En outre, 14,3% de ces migrantes mariées travaillaient déjà avant leur déménagement. De plus, comme le travail rémunéré des femmes est souvent informel ou à domicile, ou lié à des tâches familiales non rémunérées (par exemple, le travail agricole, les tâches ménagères ou les soins), les enquêtes nationales ne parviennent souvent pas à enregistrer ou à classer correctement ces activités, ou les personnes interrogées n'identifient pas ces activités comme un « emploi » dans les modules sur la migration.

Parmi les femmes qui ont émigré pour trouver un emploi, 68,4% ont actuellement un emploi, 10,7% sont indépendantes et 4,9% effectuent des tâches familiales non rémunérées. Près de 29,1% des travailleuses migrantes effectuent des tâches domestiques, collectent gratuitement des marchandises et cousent pour leur foyer, tandis que 86% d'entre elles occupent des emplois sans contrat écrit et sans accès aux prestations sociales.

Mazumdar et Neetha (2011) montrent que de nombreuses migrantes sont employées dans des tâches ménagères telles que le nettoyage, la cuisine ou les soins, reproduisant ainsi les rôles traditionnels des sexes, même sur les marchés du travail urbains. Le chevauchement entre le travail rémunéré et non rémunéré souligne à quel point les frontières du travail des femmes restent floues. Même lorsque la migration est motivée par des besoins économiques, le travail effectué par les femmes est souvent sous-évalué et sous-estimé. Au-delà des lacunes dans les données, un réseau complexe de normes sociales, de préoccupations en matière de sécurité, de responsabilités domestiques et de structures de travail informelles continue de limiter la mobilité spatiale des femmes, confinant leur participation économique au niveau local.

L'enquête PLFS montre que, sur le plan démographique, la plupart des femmes migrantes sont âgées d'une trentaine d'années et que la majorité (72,2%) sont actuellement mariées. Le retard scolaire est une autre caractéristique déterminante, 40,2% d'entre elles n'ayant jamais été scolarisées et 19,3% n'ayant étudié que jusqu'au niveau primaire. Ce faible niveau d'éducation limite souvent l'accès des femmes à des emplois formels et mieux rémunérés, les confinant à des emplois peu rémunérés et genrés tels que le travail domestique, le nettoyage ou les soins, des rôles qui reflètent les responsabilités ménagères.

De plus, comme le soulignent Chandrasekhar et Sharma (2014), les marchés du travail urbains restent largement mal préparés à la migration indépendante des femmes, offrant un soutien limité en matière de garde d'enfants, de transports sûrs ou de logements abordables. Ces obstacles interdépendants, enracinés dans des normes de genre profondément enracinées et dans la persistance de l'informalité, limitent les moyens de subsistance des femmes à des espaces très localisés. Ils rendent également la mobilité et le travail des femmes à travers l'Inde largement invisibles.

Variations régionales

Alors que les statistiques nationales continuent d'afficher un faible taux de migration féminine à des fins professionnelles, un examen plus approfondi des chiffres au niveau des États révèle une situation plus nuancée. Derrière ces faibles chiffres nationaux se cache un paysage marqué par des contrastes régionaux frappants. L'Inde présente un clivage nord-sud marqué et persistant en matière de migration féminine à des fins professionnelles, qui reflète des différences plus larges entre les régions en termes de normes de genre, de marchés du travail et de structures familiales. Les données du PLFS 2020-21 indiquent que les États du nord enregistrent toujours des niveaux très faibles de migration professionnelle chez les femmes, où les déplacements continuent d'être principalement motivés par le mariage [2]. Les attentes culturelles profondément enracinées et les contraintes patriarcales continuent de limiter la mobilité économique des femmes dans cette région.

L'Inde présente un fossé nord-sud marqué et persistant en matière de migration professionnelle des femmes, qui reflète des différences plus larges entre les régions en termes de normes de genre, de marchés du travail et de structures familiales.

Le contraste est frappant dans la ceinture sud, où des États comme l'Andhra Pradesh (3,3%), le Tamil Nadu (3,5%), le Telangana (3,4%) et le Kerala (2,7%) affichent une augmentation progressive mais constante de la migration des femmes à des fins professionnelles [3]. Ces mouvements sont étroitement liés à l'expansion des opportunités dans le secteur des services, en particulier dans les domaines des soins infirmiers, de l'hôtellerie, du textile et des soins à la personne. Les normes de genre relativement progressistes de la région, le niveau d'éducation plus élevé des femmes et la diversification des économies ont collectivement permis une plus grande mobilité.

La migration de main-d'œuvre féminine reste faible dans la région orientale également, bien que le Bihar ait enregistré une légère augmentation depuis l'enquête nationale par sondage menée de juillet 2007 à juin 2008. Cette augmentation semble être due à la détresse économique croissante et aux possibilités d'emploi limitées au niveau local, qui obligent souvent les femmes à migrer fréquemment pour trouver du travail, accompagnant souvent les hommes dans des centres urbains éloignés.

Il est intéressant de noter que les États du nord-est constituent une exception notable à la tendance nationale. Collectivement, la région enregistre 7,6% de migration féminine pour le travail, un phénomène rare dans le paysage migratoire indien. Cette tendance est particulièrement prononcée dans les États du Mizoram (7,7%), du Meghalaya (6,4%) et du Sikkim (5,3%), et elle est exceptionnellement élevée dans l'État du Manipur (33,1%). Cette divergence reflète des normes plus égalitaires en matière de genre, un taux d'alphabétisation plus élevé chez les femmes et un manque d'opportunités d'emploi, aggravés par des troubles politiques périodiques qui ont souvent contraint les femmes de ces États à migrer hors de la région.

L'ouest de l'Inde affiche des niveaux modérés de migration féminine pour l'emploi, tandis que les grands centres urbains tels que Delhi (8%) se distinguent par des taux de migration féminine relativement élevés. Bien que Delhi ait toujours été une destination majeure pour les migrant·es, les données PLFS (2020-2021, 2022-2023) montrent que la participation des femmes à la population active dans la ville est parmi les plus faibles en Inde. La pandémie et l'effondrement des emplois dans le secteur non organisé ont accentué ce déclin. La plupart des femmes étant confinées à des emplois informels peu rémunérés et précaires (Mani 2023) et les préoccupations persistantes en matière de sécurité limitant leur mobilité (Singh et al. 2023), nombreuses sont celles qui quittent désormais Delhi à la recherche d'un meilleur emploi ailleurs.

Figure 1
Migration des femmes à l'échelle des États pour des raisons professionnelles

Parmi les principaux États de destination, le Tamil Nadu (12,1%), le Maharashtra (11,8%), le Karnataka (7,6%), l'Andhra Pradesh (6,8%) et le Telangana (6,2%) représentent la plus forte proportion de femmes migrantes à la recherche d'un emploi. Les centres urbains du sud, tels que Bengaluru et Chennai, sont devenus des pôles d'attraction pour cette nouvelle vague de migrantes, qui sont de plus en plus nombreuses à travailler dans les usines de confection et les textiles, le secteur de l'hôtellerie, mais aussi comme domestiques et aides-soignantes.

La baisse des revenus ruraux, les difficultés croissantes de l'agriculture et la diminution des possibilités d'emploi dans les campagnes ont poussé de nombreuses femmes à chercher des moyens de subsistance en dehors de leur district et de leur État d'origine.

Le Kerala, avec 5,5%, est également une destination notable, en particulier des districts tels que Ernakulam et Kottayam, où les femmes sont employées dans le secteur des services, les usines de contreplaqué, la confection et la fabrication de briques. Delhi, avec 2,4%, reste également une destination urbaine clé. Bien que la plupart des femmes migrent au sein de leur propre État, les États du sud continuent d'attirer un nombre important de femmes du nord-est, du Bengale occidental et de l'Odisha.

Les données révèlent en outre une plus grande mobilité chez les femmes urbaines, qui représentent environ 68,7% de l'ensemble des femmes migrantes actives. La baisse des revenus ruraux, les difficultés croissantes de l'agriculture et la diminution des possibilités d'emploi dans les campagnes ont poussé de nombreuses femmes à chercher des moyens de subsistance en dehors de leur district et de leur État d'origine. Ce mouvement n'est pas toujours visible dans les chiffres officiels, car il s'effectue en grande partie par le biais de canaux de migration informels et à court terme, mais il marque un changement important dans le paysage du travail rural en Inde.

Figure 2
Principaux États de destination ayant une forte proportion de travailleuses migrantes

Pénurie de données

L'un des défis urgents pour comprendre les migrations en Inde est le manque de données fiables et actualisées. Après l'enquête nationale par sondage de 2007-2008 et le recensement de 2011, il a fallu plus d'une décennie pour que le pays publie un autre ensemble complet de chiffres dans le cadre de l'enquête PLFS 2020-2021. Le prochain recensement, prévu seulement en 2026-2027, signifie que ce vide de données persistera pendant encore un an.

L'Inde a besoin de données sur les migrations qui soient plus dynamiques, plus fréquentes et plus réactives à l'évolution des schémas de mobilité.

Même le recensement présente des lacunes dans la saisie des migrations liées au travail, en particulier pour les femmes. S'il recueille des informations détaillées sur la participation au marché du travail, il ne les intègre pas aux informations sur les migrations, ce qui rend difficile de déterminer si les migrantes ont actuellement un emploi et la nature de leur travail.

Les économistes soulignent depuis longtemps que les données sur les migrations en Inde sont fragmentées et incomplètes. Les enquêtes nationales ne parviennent souvent pas à saisir la mobilité saisonnière, circulaire et à court terme, et ont tendance à se concentrer principalement sur les migrant·es enregistré·es ou de longue durée, négligeant les vastes flux de mouvements ruraux et informels. Cela conduit à une grave sous-estimation de la main-d'œuvre mobile en Inde.

Le problème est aggravé par le fait que les estimations de migration de l'enquête PLFS ont été recueillies pendant la pandémie de Covid-19, alors que les confinements et les migrations inversées ont considérablement perturbé les schémas de mobilité. En conséquence, même ce dernier ensemble de données offre un aperçu déformé d'un phénomène profondément complexe et dynamique. Dans ce contexte, la migration de main-d'œuvre féminine reste encore plus sous-représentée en raison de sa nature informelle et souvent invisible.

La voie à suivre

Pour remédier à cela, les prochaines enquêtes pourraient inclure une colonne « raison secondaire » dans le calendrier migratoire afin de refléter les motivations multiples et interdépendantes qui sous-tendent les décisions de mobilité des femmes, réduisant ainsi les erreurs de classification. Le fait de savoir si une personne avait un emploi avant de migrer, son statut professionnel actuel et la nature de son travail aiderait à suivre les trajectoires économiques associées à la migration, telles que les changements sectoriels, les variations de revenus et les changements de statut professionnel.

En outre, l'obtention d'informations plus complètes et nuancées sur le travail rémunéré et non rémunéré des femmes pourrait réduire la sous-déclaration de la participation des femmes au marché du travail. De plus, s'appuyer sur des données décennales est insuffisant pour un pays qui connaît des transitions rapides sur le marché du travail. L'Inde a besoin de données sur la migration qui soient plus dynamiques, plus fréquentes et plus adaptées à l'évolution des schémas de mobilité.

Remédier au faible niveau de migration de la main-d'œuvre féminine n'est pas seulement une question de statistiques. Cela nécessite un cadre migratoire sensible au genre qui élargisse l'accès des femmes à la formation professionnelle, à des logements sûrs, à des services de garde d'enfants abordables et à des transports sûrs, et qui contribue à la création d'un marché du travail plus équitable et plus inclusif.

Monalisha Chakraborty
Monalisha Chakraborty est professeure adjointe à l'Institut d'études du développement de Madras, à Chennai.
https://www.theindiaforum.in/economy/women-work-not-move-what-do-data-say
Traduit par DE

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Déclaration des Femmes rurales des communes de Domba, Massigui et Sanso « { Femmes rurales face à l’endettement abusif : sensibilisation et construction d’alternatives solidaires à Sanso, Massigui et Domba} »

Nous, femmes des communes de Domba, Massigui et Sanso réunies à Massigui dans le cadre de l'atelier de renforcement de capacités des Femmes rurales sur l'endettement abusif en (…)

Nous, femmes des communes de Domba, Massigui et Sanso réunies à Massigui dans le cadre de l'atelier de renforcement de capacités des Femmes rurales sur l'endettement abusif en vue d'une sensibilisation et la construction d'alternatives solidaires, avons échangé sur nos réalités, nos difficultés et nos solutions locales.

24 février par CADTM Afrique
https://www.cadtm.org/Declaration-Des-Femmes-Rurales-Des-Communes-De-Domba-Massigui-Et-Sanso

Face aux défis de remboursement des crédits dont le taux d'intérêt usuraire varie entre 16 et 100% ; des conditions d'octroi de crédits (garanties mobilières et immobilières, cautionnement, aval et cautions solidaires), des pressions constantes dans le recouvrement des créances, les pénalités de retard de paiement et la saisie des biens mobiliers et immobiliers entrainant parfois à la perte en vies humaines, dont les femmes des trois communes sont profondément affectées.

Leurs activités génératrices de revenus et leurs conditions de vie deviennent de plus en plus précaires.

Les impacts socio- économiques des microcrédits dans les trois communes sont très préoccupantes. Ils se traduisent notamment par la dislocation de familles, le surendettement, les emprunts pour rembourser les anciennes dettes, le rééchelonnement.

Par ailleurs, on observe un exode rural accru des femmes vers les zones minières dans le but de faire face à leur obligation financière, la fuite, la migration des femmes, l'adultère souvent dû à la trahison ou le refus de paiement des autres membres du groupe qui ont contracté la dette
Nous lançons un appel à la reconnaissance du rôle central des femmes dans le ménage et la société tout entière.

Nos constats après déclaration des femmes rurales

• Le taux d'intérêt usuraire ;
• La trahison des autres membres de la caution solidaire entraînant l'engagement d'une poursuite de la présidente par l'institution de microcrédits ;
• L'application des taux d'intérêt usuraires ;
• Le versement de la caution judiciaire par les débitrices ;
• L'alimentation du compte par les débitrices ;
• Les ONG qui font des pratiques dédiées au microcrédit ;
• Les hommes qui se cachent dernière leur femme pour contracter une dette ;
• Les femmes ne sont pas suffisamment formées pour exercer des activités génératrices de revenus ni de la bonne gestion du fond reçu ;
• Des pénalités sont appliquées à chaque retard de paiement ce qui rend la dette plus lourde
• La retenue d'un montant sur le prêt contracté considérée comme une épargne de garantie
• La méconnaissance des textes qui régissent le secteur de la microfinance ;
• L'adultère des femmes pour pouvoir rembourser les crédits ;
• Les conflits conjugaux et l'humiliation des emprunteurs dans leur communauté.

« Nous ne demandons pas l'impossible : juste une socialisation du secteur des institutions de microcrédits conformément aux objectifs institutionnels qui leur sont assignés »

Nos propositions de solutions et Alternatives

• La réduction du taux d'intérêt de 24 à 4% en révisant les critères de convergence de l'UEMOA ;
• La revue de la politique de l'octroi du crédit par la constitution des femmes en association qui oblige la présidente à payer seule le prêt ;
• La suppression des pénalités de retard de paiement ;
• La suppression de la caution judiciaire ;
• L'arrêt de l'alimentation du compte par les femmes ;
• L'arrêt de retenue sur le montant des prêts accordés ;
• Le rejet des demandes d'emprunt faites par les femmes au profit des hommes ;
• La suppression du profit chez les ONG qui exerce l'activité des institutions de microcrédits ;
• La formation des femmes sur les textes qui régissent le secteur de la microfinance ;
• La formation des femmes sur les activités génératrices de revenus et la gestion des emprunts ;
• La transformation des tontines traditionnelles des femmes en système d'épargne de crédits auto-gérés, à taux zéro et non clientéliste.

Nous appelons nos autorités, partenaires et alliés, à marcher à nos côtés pour la transformation sociale du secteur de la microfinance.

« Quand les femmes se lèvent pour la socialisation du secteur de la microfinance, elles défendent l'amélioration réelle de leurs conditions socio-économiques »

Nous, femmes des communes de Massigui, Sanso et Domba, réunies à Massigui dans le cadre d'un atelier de renforcement de capacités des Femmes rurales sur l'endettement abusif : sensibilisation et construction d'alternatives solidaires, avons échangé sur nos réalités, nos difficultés et nos solutions locales.

Nous faisons face aux mêmes défis d'obtention et de remboursement de crédits : le taux d'intérêt usuraire entre 16 à 100%, les garanties imposées qui dépassent les capacités de remboursement des femmes ; la pression constante dans le recouvrement des créances, le paiement des pénalités de retard et la saisie des biens mobiliers et immobiliers.
Nos activités génératrices de revenus sont directement touchées, et nos conditions de vie deviennent plus précaires.

Les impacts socio-économiques des microcrédits continuent d'affecter les femmes.
Partout, nous demandons que les autorités et les partenaires reconnaissent notre rôle central dans la prise en charge des ménages.

Fait à Massigui, le 06 février 2026

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Un syndicat des enseignants de la C.-B. adopte une motion pour le BDS

26 mars, par West Coast Committee
Une initiative de mobilisation lancée par des enseignants a abouti à un vote historique en faveur du respect du « piquet de grève mondial » appelé par les syndicats (…)

Une initiative de mobilisation lancée par des enseignants a abouti à un vote historique en faveur du respect du « piquet de grève mondial » appelé par les syndicats palestiniens. Présentée par… Source

Paradigme fiscal désuet et fiscalité à réformer

Tandis que la richesse se concentre de plus en plus entre quelques mains, la pauvreté s'accroît à un rythme effarant. Des milliers de personnes n'ont plus les moyens de se (…)

Tandis que la richesse se concentre de plus en plus entre quelques mains, la pauvreté s'accroît à un rythme effarant. Des milliers de personnes n'ont plus les moyens de se nourrir adéquatement, de se loger, et de manière générale de répondre à leurs besoins de base et à ceux de leur famille. Les réponses du gouvernement de la CAQ devant ces problèmes demeurent profondément insatisfaisantes.

Dans le rapport de janvier 2026 de l'Observatoire québécois des inégalités, Geoffroy Boucher écrivait que les PDG des 21 plus grandes entreprises québécoises « … ont gagné 62 795 $ en 8,8 heures, soit ce qu'un travailleur ou une travailleuse moyen gagne en une année au Québec. Cette rémunération tient compte des salaires, mais également de différentes primes telles que les bonus en argent et les options d'achat d'actions. » Il semble clair qu'il faut envisager une fiscalité plus équitable pour corriger une telle situation.

Pourquoi une réforme fiscale ?

La fiscalité est un des outils les plus puissants pour renflouer les coffres du gouvernement, afin de maintenir un filet social fort et d'assurer la justice sociale. Cependant, depuis plusieurs décennies, nos décideurs se basent sur trois paradigmes qui s'avèrent aujourd'hui complètement désuets. Le premier suppose qu'en permettant aux riches de s'enrichir, c'est toute la société qui prospère, par la magie du « ruissellement » de la richesse de haut en bas… cette théorie s'est avérée avec les années complètement fausse : les écarts de richesse ne cessent d'augmenter !

Le deuxième paradigme stipule que l'équilibre budgétaire ne peut être atteint que par la baisse des dépenses et surtout pas par l'augmentation des revenus des revenus : « Remettre l'argent dans les poches des Québécois » a été un slogan entendu dans plusieurs campagnes électorales… Dans cet esprit, chaque baisse d'impôt est perçue comme une bonne nouvelle. Toutefois, le manque à gagner qui en résulte conduit le gouvernement à adopter des politiques austéritaires, à réduire les services publics, ce qui entraine l'appauvrissement de la population… De fait, l'IRIS évalue que les baisses d'impôt successives des années 2018-2023 ont entrainé des pertes récurrentes de près de 4,1 milliards de $ pour le gouvernement québécois.

Selon le troisième paradigme, il suffit d'augmenter la progressivité de l'impôt pour s'attaquer au problème des inégalités… Même si cette mesure reste toujours aussi nécessaire, elle est clairement insuffisante. Aujourd'hui, les fortunes colossales détenues par les mégariches sont moins liées à leurs revenus qu'aux gains en capitaux qui leur permettent après année d'augmenter leur patrimoine à une vitesse fulgurante. Ainsi, plusieurs rentiers vivent uniquement des dividendes qu'ils peuvent tirer de leurs investissements. D'après l'Observatoire des inégalités : « … les entreprises canadiennes ont versé un total de 341,5 milliards de dollars à leurs actionnaires en 2023, contre 64,4 milliards en 2003. Il s'agit d'une augmentation de 431 % en 20 ans ». Ce même rapport ajoute : « Au Québec, en 2023, les familles faisant partie des 10 % les plus riches captaient, à elles seules, près de la moitié de la richesse (45,6 %), contre seulement 4,3 % pour les 40 % les plus pauvres ».

Nous croyons, comme le groupe Millionnaires Patriotes, qu'il est temps que les ultrariches contribuent au même titre que tous et toutes au financement de services publics universels, gratuits et de qualité.

Par ailleurs, une réforme de notre politique fiscale s'impose afin de répondre aux multiples crises actuelles : dérèglements climatiques, insécurité alimentaire, pénurie de logements et protection contre le pouvoir des milliardaires qui, de plus en plus, dictent les politiques des États.

Pistes de solution

Plusieurs organismes [1]proposent des mesures qui rendraient notre fiscalité plus équitable et rapporteraient des milliards de dollars dans les coffres du gouvernement. Nous en retiendrons trois :

  1. Taxer la fortune : Malgré la croissance fulgurante du patrimoine des ménages les plus aisés ces dernières années, ni le Canada ni le Québec ne taxent la fortune des plus nantis, contrairement à d'autres pays. Afin que chacun paie sa juste part, il faut, en plus d'imposer les revenus, taxer la richesse. Ceci importe d'autant plus que la situation actuelle permet aux ménages fortunés qui vivent de leurs rentes de réduire pratiquement à néant leur contribution à la richesse collective. L'IRIS propose une taxe progressive qui rapporterait au gouvernement 6,8 milliards de dollars annuellement.
  2. Augmenter la taxe sur les gains en capital pour les entreprises et les particuliers : Actuellement, les gains en capital ne sont imposés qu'à 50 % (alors que les salaires des contribuables le sont à 100 %). Justin Trudeau avait proposé une timide réforme faisant passer à 66,6 % le taux d'imposition de la tranche des gains en capital excédant 250 000 $. Cette mesure, qui aurait généré 19,4 milliards de recettes fiscales fédérales sur 5 ans, a été annulée par le PM Mark Carney le 21 mars 2025, poussant le Québec à adopter la même politique fiscale. Ceci représente un manque à gagner de quelque 4 milliards pour la population québécoise [2].
  3. Augmenter les paliers d'imposition afin que les grandes fortunes contribuent à la société à la mesure de leur revenu. Le modèle proposé par l'IRIS, permettrait au gouvernement québécois de récupérer 3,2 milliards de dollars.

À elles seules, ces trois mesures rapporteraient au Québec près de 14 milliards de dollars de façon récurrente, soit un montant bien supérieur au déficit actuel. Le Québec a les moyens de réaliser ses ambitions de justice sociale, mais il faudrait aller chercher l'argent là où il se trouve.

Selon nous, ce n'est pas en nous dépossédant de nos services publics et en les privatisant que nous allons sortir de la crise actuelle. Il faut plutôt collectiviser le financement, resserrer les mailles de notre filet social, miser sur un renforcement démocratique et favoriser l'égalité entre les citoyens et les citoyennes.


[1] Au Québec, les syndicats, l'Iris, Oxfam, la quarantaine d'associations membre de la Coalition Main Rouge (dont Attac-Québec) et Québec solidaire réclament haut et fort une réforme de la fiscalité.

[2] Statistique Canada estime la part de l'économie du Québec à 20 % de celle du Canada.

Wedad Antonius et Renée-Claude Lorimier sont membres du CA d'Attac Québec.

Photo : Superyachts au port de Porto Cervo, Sardinia (Crédit : Heinz-Josef Lücking, CC BY-SA 3.0 de, wikimedia commons) https://en.wikipedia.org/wiki/Superyacht#/media/File:Three_luxury_yachts_-_Lady_Anne,_Lady_Moura_and_Pelorus.jpg

La revue Parti pris et la question de l’organisation révolutionnaire

26 mars, par Rédaction

Au début des années 1960, le Québec est en plein mouvement. Le gouvernement de Jean Lesage démarre une « révolution tranquille » marquée par de profondes réformes dans les secteurs de la santé et de l’éducation, une séparation entre l’État et l’Église, ainsi que la nationalisation de l’hydroélectricité et la création de diverses sociétés gouvernementales. Néanmoins, une partie de la jeunesse demeure insatisfaite de ces changements qu’elle juge trop modérés. Plusieurs réclament l’indépendance du Québec et des politiques sociales radicales, les deux étant souvent associées. C’est ainsi que Pierre Bourgault, un des dirigeants du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), déclare en mars 1963 : « L’indépendance en soi, ça ne veut rien dire. Il faut que l’indépendance s’accompagne de la révolution sociale[1] ». Le Front de libération du Québec (FLQ), une organisation qui préconise l’action armée, fait le même constat dans son manifeste d’avril 1963 : « Acquérons les leviers politiques vitaux, prenons le contrôle de notre économie, assainissons radicalement nos cadres sociaux ; arrachons le carcan colonialiste, mettons à la porte les impérialistes qui vivent par l’exploitation des travailleurs du Québec. […] Seule une révolution totale peut avoir la puissance nécessaire pour opérer les changements vitaux qui s’imposeront dans un Québec indépendant[2] ».

Malgré ces déclarations et l’activisme qui prend de l’ampleur, il n’existe guère d’espace théorique pour réfléchir à la condition du Québec et à une stratégie pour le réinventer. Afin de répondre à ce besoin, un groupe de jeunes écrivains, dont plusieurs sont encore aux études, créent la revue Parti pris à l’automne 1963. Leur objectif est à la fois analytique et politique, comme ils l’affirment : « Pour nous, l’analyse, la réflexion et la parole ne sont qu’un des moments de l’action : nous ne visons à dire notre société que pour la transformer[3] ». La revue accorde une place importante à la littérature, qui lui semble un champ de bataille pour lutter contre l’aliénation, pour s’affirmer comme peuple et pour formuler un projet émancipateur. Ce dernier est construit autour des concepts de socialisme, d’indépendance et de laïcité. De plus, la revue s’intéresse aux conflits sociaux, passés et présents, ainsi qu’aux organisations politiques qui pourraient accomplir la révolution au Québec. C’est ainsi que l’équipe, sous l’impulsion de Jean-Marc Piotte, cofonde le Mouvement de libération populaire (MLP, 1965-1966), puis adhère au Parti socialiste du Québec (PSQ) au printemps 1966. Ces initiatives font long feu et leur échec contribue au déclin de la revue qui disparait à l’été 1968. Pourtant, ces expériences furent importantes pour la gauche et demeurent riches d’enseignement, comme nous souhaitons le montrer dans les pages qui suivent.

Les premières analyses politiques

Dès ses débuts, la revue Parti pris pose un constat : le Québec est dans une situation d’aliénation politique, économique et culturelle. Les auteurs soulignent que c’est Ottawa qui détient les pouvoirs régaliens, que les capitaux américains dominent les industries québécoises et que la culture francophone est folklorisée. Mais ces problèmes sont voués à disparaitre, comme en témoignent les actions croissantes de révolte populaire. Dans ce contexte, l’équipe de la revue désire la création d’un Québec indépendant et socialiste, qui puisse résister à l’impérialisme américain et garantir l’épanouissement de la culture francophone. Elle affirme que sa contribution à ce projet sera double : démonter l’idéologie bourgeoise dominante et exprimer « la révolution prenant conscience d’elle-même à mesure qu’elle se fera[4] ». Au départ, la revue n’a pas d’ambition organisationnelle précise, bien qu’elle souhaite une convergence des groupes révolutionnaires existants. En employant la métaphore de l’enfance pour caractériser le niveau de développement du Québec, les « partipristes » appellent à la maturation et à l’autonomisation du Québec, ce qui implique d’abord une conscience adulte, capable d’énoncer ses buts avant de les mettre en œuvre. Pour y arriver, il faut se débarrasser de la chape de plomb de l’idéologie cléricale, ainsi que de l’idéalisme qui subsume les classes sociales pour faire croire à l’égalité des chances. Pierre Maheu, la cheville ouvrière de la revue, explique : « Pour pouvoir inventer notre positivité et notre être-père, il nous fallait d’abord assumer notre être-fils, notre force de négation et de révolte[5] ».

Durant sa première année d’existence, la revue adopte une position ambigüe concernant les partis politiques de gauche qui ne sont pas assez radicaux à son goût, tout en jugeant que le FLQ est insuffisamment ancré dans la population. Elle adopte une posture principalement critique, quoique l’importance des enjeux culturels se double progressivement d’une réflexion sur les mouvements politiques actifs, comme en témoigne la sixième parution de la revue, en mars 1964, consacrée au socialisme québécois. Après avoir dénoncé l’exploitation capitaliste et la situation coloniale du Québec, la plupart des auteurs s’entendent pour dire que la conjoncture est dorénavant révolutionnaire, comme le confirment les mouvements sociaux et la répression de ceux-ci. La revue se montre circonspecte quant à l’électoralisme et envisage une exacerbation des tensions sociales, ainsi qu’un crescendo d’actions directes. À ce sujet, l’oscillation entre la description et la prescription est palpable. En comparant la situation de la province à celle de diverses nations colonisées, l’équipe de Parti pris envisage la nécessité de recourir à la violence pour émanciper le peuple québécois, comme en Algérie ou à Cuba. Paul Chamberland, membre du comité de rédaction, résume : « La lutte de libération nationale exige pour sa totale réalisation l’éviction de la bourgeoisie nationale. Elle n’est visée globalisante […] que si elle devient la lutte du peuple lui-même, acharné à détruire toutes les servitudes qui l’enchaînent[6] ».

Le Manifeste 1964-1965 précise le programme de la revue, alors que se met en place le Club Parti pris qui doit lui servir de relais organisationnel. Les rédacteurs distinguent deux fronts de lutte : celui pour l’indépendance et celui pour le socialisme. Ils jugent que l’accession à la souveraineté est une condition nécessaire à la réalisation d’une révolution sociale au Québec. La bourgeoisie nationale québécoise et les révolutionnaires partagent donc certains intérêts communs jusqu’à l’accès à l’indépendance, après laquelle une lutte inconditionnelle les opposera. Cet étapisme rompt avec certains discours précédents de la revue et entraine une critique de la part d’autres publications radicales, comme Révolution québécoise (1964-1965)[7]. Toutefois, Parti pris affirme que « la vraie bataille » sera celle de la révolution sociale qu’il faut organiser dès maintenant. Pour ce faire, la revue propose d’accomplir trois tâches qui contribueront à l’émergence d’un parti révolutionnaire : la recherche, l’éducation populaire et la création de structures politiques. La recherche devra se concentrer sur la situation du Québec et les mouvements révolutionnaires dans le monde. L’éducation se centrera sur le développement de la conscience de classe, tout en permettant le rapprochement entre les intellectuels et les ouvriers. Enfin, la création de structures politiques inclura la mise en place de cellules et la formation de militantes et de militants pour qu’ils assument des fonctions dans le futur parti.

Concrètement, durant l’année 1964-1965, la revue poursuit sa publication, qui comprend des textes de recherche et d’autres plus didactiques, offre des cours à son nouveau local (situé au 2135 rue Bellechasse, à Montréal), anime une maison d’édition et lance le Club Parti pris. Ce dernier chapeaute des groupes de réflexion disséminés dans plusieurs villes, lesquels engagent aussi des actions politiques et représentent, d’une certaine manière, le squelette d’une potentielle organisation plus formelle. Les partipristes souhaitent établir l’unité des révolutionnaires dans la pratique et, pour ce faire, ils veulent focaliser sur les tâches concrètes avant de se professionnaliser. Pierre Maheu souligne qu’il ne faut « mettre sur pied que des structures fonctionnelles, c’est-à-dire ne créer des comités que pour réaliser une tâche précise » et « toujours choisir des objectifs réalistes, et se souvenir qu’on n’est vraiment efficace que dans son propre milieu[8] ». On organise des assemblées de cuisine afin de maintenir le lien avec de plus larges secteurs de la société, de s’informer sur les problèmes des classes populaires et de diffuser la pensée progressiste. En avril 1965, le Club sert de marchepied pour le lancement du Mouvement Parti pris[9] qui fusionne lui-même avec différents groupes durant l’été, entrainant la création du Mouvement de libération populaire (MLP).

Le Mouvement de libération populaire

Au printemps 1965, alors que le Mouvement Parti pris est lancé, des discussions s’engagent entre l’équipe de la revue et d’autres groupes en vue d’une coordination, voire d’une fusion. Des réunions de travail rassemblent, en sus des membres de Parti pris, les revues Révolution québécoise et Socialisme 65, ainsi que des représentantes et des représentants du Parti socialiste du Québec, du Caucus de gauche, du Groupe d’action populaire (GAP) et de la Ligue socialiste ouvrière (LSO, trotskyste). Finalement, ce sont les membres de Parti pris et de Révolution québécoise, suivis du GAP et de la LSO qui choisissent de fonder le Mouvement de libération populaire au début de l’été[10]. Néanmoins, le leadership de Parti pris est indéniable, comme en témoigne le fait que les locaux de la revue, désormais situés au 3774 rue Saint-Denis, abritent aussi la permanence du MLP et que le manifeste du mouvement qui parait à l’automne est cosigné par le MLP et par la revue Parti pris qui en assure la publication. La dissolution de Révolution québécoise incite par ailleurs ses anciens membres à s’impliquer plus activement dans le MLP, à l’image de Pierre Vallières qui devient le premier – et le seul – permanent rémunéré du mouvement à partir de septembre 1965[11]. Vallières précise : « C’est dans cette perspective d’action directe que l’équipe de Révolution québécoise se joint à celle de Parti pris, moins pour écrire dans la revue que pour agir à partir du mouvement suscité par elle[12] ».

Le numéro d’août-septembre 1965 est l’occasion pour Parti pris et le MLP de présenter leur Manifeste 1965-1966, le document programmatique le plus abouti publié par le périodique. Le texte commence en rappelant que le Québec subit une domination économique, politique et culturelle de la part du Canada anglais et des États-Unis ; en conséquence de quoi, la nation québécoise doit devenir indépendante et socialiste pour s’émanciper. La revue souligne aussi l’antagonisme entre les ouvriers québécois et la bourgeoisie nationale qui les exploite pour consolider sa position. De fait, les auteurs considèrent que les syndicats sont de meilleurs outils entre les mains des travailleurs que les partis électoraux vendus aux intérêts des classes dominantes. Mais le syndicalisme ne suffira pas : la revue prône une « révolution nationale démocratique accomplie sous l’impulsion des classes travailleuses[13] ». Il s’agit de prendre le pouvoir et de transformer le système, en tenant compte des conditions particulières du Québec, et pour imposer une gestion démocratique de la société, par et pour les travailleurs. À court terme, le MLP souhaite militer pour la protection de la culture québécoise et le rapatriement des capitaux au Québec, pour un véritable accès à l’éducation et aux soins de santé, une réforme fiscale, la municipalisation des sols urbains, ainsi que pour l’indexation des salaires et une suppression du chômage. Ces demandes doivent galvaniser le mouvement populaire et jeter les bases d’une action véritablement transformatrice.

Le manifeste continue en précisant que le Québec se trouve dans une « situation révolutionnaire latente », et ce, en raison du mécontentement populaire, de la radicalisation de la gauche et d’une crise politique croissante. Dans ce contexte, le MLP et les progressistes québécois doivent susciter des mouvements de plus en plus nombreux et radicaux, afin d’affaiblir l’État et de provoquer une situation permettant l’instauration du socialisme. « Le mot d’ordre du MLP pour l’année qui vient, c’est précisément cela : organisation de l’avant-garde en vue de créer le parti révolutionnaire, instrument de la prise du pouvoir[14] ». En s’inspirant de Lénine, les auteurs du manifeste considèrent que toutes les formes d’action (armée, clandestine, ouverte et parlementaire) peuvent être envisagées selon les circonstances. Ils préconisent de même un parti formé de militantes et de militants professionnels, structuré et démocratique[15]. Pour l’instant, cette organisation devra se constituer dans la lutte ouverte, tant en matière de recrutement et d’éducation que d’action. C’est pourquoi les 150 à 200 membres du MLP organisent des assemblées publiques, des cours, des piquetages de solidarité et des manifestations, principalement à Montréal, Hull, Québec et Chicoutimi. Des liens internationaux se développent aussi, comme en témoigne la venue de Cheddi Jagan, premier ministre socialiste de la Guyane britannique – renversé en 1964 – qui donne une conférence à Montréal en septembre 1965 à l’invitation du MLP[16].

La solidarité avec les travailleurs en grève, par exemple à l’usine LaGrenade Shoes et au Port de Montréal, est particulièrement importante puisqu’elle permet de se lier à des secteurs combatifs de la classe ouvrière. Un Centre d’études socialistes est mis sur pied conjointement avec le Parti socialiste du Québec, alors que le MLP lance son propre bulletin nommé Le militant. Enfin, une section du MLP est mise sur pied à l’Université de Montréal, qui rassemble une quarantaine de personnes[17]. Le 2 novembre 1965, des membres du MLP vont perturber une assemblée électorale du Parti libéral du Canada où se trouve le premier ministre Lester B. Pearson[18]. Le 11 décembre, ils récidivent en ciblant la cérémonie d’intronisation du nouveau recteur de l’Université de Montréal, Roger Gaudry[19]. Malgré ce dynamisme, certaines divergences apparaissent, notamment en raison de l’attirance des anciens membres de Révolution québécoise pour le Front de libération du Québec. Pierre Vallières prend contact avec le FLQ et écrit quelques textes pour sa revue intitulée La Cognée. Alors qu’il est permanent du MLP, il prospecte discrètement auprès des nouveaux adhérents et adhérentes pour connaitre leur intérêt envers la lutte armée. À l’hiver 1965-1966, Vallières et son camarade Charles Gagnon décident de passer à la clandestinité et de fonder leur propre réseau du FLQ, qui commettra une série d’attentats au printemps 1966. Bien qu’ils entrainent avec eux un nombre réduit de militants, leur décision de « passer à l’action » ébranle le MLP qui peut alors paraitre insuffisamment radical ou déterminé[20].

Au début de l’année 1966, les membres du MLP s’interrogent sur son efficacité. Un ancien adhérent qui a rejoint le FLQ juge a posteriori : « Ponctuelles, souvent improvisées, et ordinairement sans suite, les actions du MLP ne semblaient pas rapprocher les militants du jour où ils verraient une mobilisation large se déployer dans la population[21] ». Cependant, une majorité de militantes et de militants du MLP croit toujours à l’action ouverte, alors que pour d’autres, il faut plutôt investir les syndicats pour se rapprocher de la classe ouvrière, tandis que les partisans de l’action violente ont pour la plupart rejoint le FLQ. Dans ce contexte, Jacques Trudel, vice-président du PSQ à la propagande, appelle les membres du MLP à participer au congrès de mars 1966 du Parti socialiste du Québec et, le cas échéant, à unifier les deux organisations[22]. En raison de ses problèmes financiers et de ses difficultés à rejoindre de larges pans de la classe ouvrière, mais aussi dans l’objectif de faire l’unité de la gauche et de rendre plus efficace son action, le MLP accepte de se saborder au profit du Parti socialiste du Québec. Le comité de rédaction de la revue Parti pris, qui a conservé un rôle déterminant dans la gestion du MLP, présente la nouvelle dans son éditorial d’avril 1966.

Le Parti socialiste du Québec

Le Parti socialiste du Québec est fondé à Montréal en novembre 1963, avec comme président le syndicaliste Michel Chartrand. Il nait d’une scission avec le Nouveau Parti démocratique du Québec (NPD-Q) qui est accusé de ne pas reconnaitre le droit à l’autodétermination de la province. La nouvelle formation comprend un certain nombre de leaders syndicaux, comme Jean-Marie Bédard et Émile Boudreau, ainsi que des intellectuels marxistes tels que Jacques Dofny et Marcel Rioux. Malgré la volonté de rapprochement du PSQ, l’équipe de Parti pris juge que cette organisation est trop modérée et lui reproche « son opposition au laïcisme et son hésitation sur la question nationale[23] ». Deux textes de mars 1964 vont dans le même sens et soulignent que le PSQ doit adopter des positions sans compromis s’il souhaite jouer le rôle de catalyseur de la gauche révolutionnaire. Dans le Manifeste 1965-1966, la revue estime que le PSQ est formé « surtout d’intellectuels, frange progressiste de la néo-bourgeoisie, qui affirment prendre les intérêts des travailleurs, mais ne parviennent pas à les rejoindre réellement[24] ». Le premier rapprochement entre Parti pris et le PSQ se fait autour du Centre d’études socialistes qu’ils coaniment à l’automne 1965. Dans les premiers mois de 1966, plusieurs réunions ont lieu pour négocier l’adhésion de la revue au Parti socialiste, et la décision de saborder le MLP au profit du PSQ se confirme lors du congrès de ce dernier, tenu les 5 et 6 mars 1966.

L’équipe de Parti pris a révisé son jugement, en reconnaissant que sa défiance initiale était excessive et que le PSQ n’est pas qu’un club d’intellectuels patentés. Le ralliement est justifié par la nécessité de rejoindre plus largement la population afin d’offrir une assise à un futur parti révolutionnaire, et le PSQ est « le seul qui puisse jouer ce rôle de parti des travailleurs québécois[25] », notamment en raison de son ancrage syndical. De plus, la volonté commune de participer aux élections provinciales de juin 1966, moins pour prendre le pouvoir que pour réaliser une action de propagande à grande échelle, encourage la fusion[26]. L’affirmation du « droit de tendance », c’est-à-dire la possibilité de former des groupes politiques au sein du parti et de défendre des positions spécifiques si elles ne sont pas en rupture avec le programme, est aussi reconnue pour encourager le débat interne. Plus importante, la priorité accordée au rapprochement avec les travailleuses et les travailleurs fait l’unanimité, au-delà de la participation aux élections ou de l’organisation d’actions d’éclat auxquelles le MLP était habitué. Enfin, le droit à l’indépendance du Québec est inscrit dans le programme du PSQ, une condition sine qua non pour les partipristes. Le 1er mai 1966, plus de 150 membres du parti unifié, qui en compte environ 300, se rassemblent à Montréal pour lancer leur campagne électorale. Henri Gagnon, candidat du PSQ, déclare : « Notre socialisme sera une fleur bien québécoise, jardinée par des travailleurs de chez nous[27] ».

La campagne provinciale doit servir à populariser l’idée de socialisme et à consolider le PSQ dans l’action. Elle est menée sur une base principalement idéologique, alors que les actions de terrain se concentrent dans les cinq circonscriptions où le PSQ présente des candidats (quatre à Montréal et une au Saguenay). On organise des assemblées, de l’affichage, du tractage et du porte-à-porte. Le 5 juin 1966, les candidats du PSQ récoltent un total de 1267 voix, bien en dessous des espérances des militantes et des militants[28]. L’équipe de Parti pris et, dans une moindre mesure, la direction du PSQ sont ébranlées. Malgré le manque d’expérience électorale, les attentes étaient élevées, et les résultats nettement supérieurs récoltés par le RIN (qui a présenté 73 candidates et candidats, et obtenu plus de 129 000 voix) laissent un goût amer. Dans l’immédiat, l’équipe de Parti pris s’enfonce dans le mutisme et ne publie aucun numéro de juin à août, alors que sa livraison de septembre parait tardivement le 10 octobre. Durant la même période, plusieurs membres de la revue s’éloignent de l’action politique, dont Jean-Marc Piotte et Paul Chamberland qui décident de s’exiler à Paris pour y poursuivre des études doctorales. Le départ de Piotte, principal organisateur politique du groupe et vice-président du PSQ depuis la fusion de mars 1966, confirme la prise de distance entre la revue et le militantisme.

Dans leur premier éditorial suivant l’élection de juin 1966, l’équipe confirme : « Parti pris n’est plus qu’une revue : en toutes lettres, un instrument théorique au service de ceux qui se reconnaissent solidaires dans le combat pour l’avènement d’un Québec indépendant, laïc et socialiste[29] ». La publication justifie son éloignement de l’action politique en soulignant que ses forces sont réduites et que, si elle veut assumer convenablement son travail théorique, elle n’a pas d’autre choix que de s’y consacrer à temps plein. Elle précise qu’elle n’édictera plus de mots d’ordre pratiques et qu’elle se désaffilie de tout groupe politique, y compris le PSQ. Ce choix est expliqué à la fois par le besoin d’indépendance propre à la recherche et par « l’incompétence » de Parti pris en termes organisationnels. Ce dernier jugement semble relever autant de l’autocritique que d’un certain dépit. Alors que la revue avait toujours cherché à se lier aux masses et à connecter sa réflexion avec l’action, elle effectue à l’automne 1966 un recentrage autour d’un travail proprement intellectuel, puisque « le défaut d’une stratégie cohérente et d’une action politique efficace est directement proportionnel à l’absence d’une pensée théorique rigoureuse[30] ». Dans le même sens, la revue annonce privilégier le développement d’un cadre global d’analyse plutôt que de se consacrer à des études de cas comme précédemment[31].

De son côté, le PSQ dresse un portrait moins négatif de son expérience électorale, jugeant avoir réussi à faire connaitre l’idéologie socialiste et à s’être consolidé sur le plan organisationnel. Néanmoins, la direction reconnait que la question nationale semble susciter plus d’intérêt que la question sociale. De fait, la position du PSQ, qui accepte formellement l’option indépendantiste tout en concentrant son discours sur la lutte des classes, a pu lui nuire. La défiance des forces de gauche envers les élections est un autre élément qui peut expliquer le faible vote pour le PSQ, surtout chez les jeunes. Alfred Dubuc, intellectuel proche du PSQ, conteste l’importance de l’électoralisme et préconise de se concentrer sur la politisation des travailleurs « qui importe avant tout pour que les forces de progrès social deviennent les fondements d’une gauche aux assises populaires[32] ». Concrètement, il appelle à intervenir au sein des centrales syndicales pour les amener plus à gauche. Malgré des efforts en ce sens, le PSQ n’arrivera pas à se relever du départ des jeunes et dynamiques membres de Parti pris, ainsi que de ses divisions internes. Il reste déchiré sur la question nationale québécoise et sur l’opposition, plus ou moins réelle, entre la participation aux élections, le travail d’éducation populaire et l’activisme. Finalement, le PSQ s’autodissout au début de l’année 1968.

Les dernières années

Après un moment de déprime, l’équipe de Parti pris reprend son travail intellectuel à l’automne  966. Bien qu’elle ne désire plus participer directement aux luttes sociales, elle continue sa réflexion sur l’état du Québec et les options stratégiques qui s’offrent à la gauche. À l’instar du PSQ, la revue préconise un rapprochement avec le monde syndical, dont la politisation l’impressionne, notamment à la Confédération des syndicaux nationaux (CSN). Il est vrai que le rapport moral de son président Marcel Pepin, en octobre 1966, intitulé Une société bâtie pour l’homme, présente un véritable tournant socialiste[33]. En même temps, les partipristes regardent avec suspicion celles et ceux qui défendent la lutte armée au Québec, en particulier depuis le démantèlement du réseau felquiste de Vallières et Gagnon à l’automne 1966. L’impasse de cette stratégie leur semble confirmée par la stagnation des guérillas latino-américaines[34]. Enfin, les dernières années de la revue sont l’occasion de mettre de l’avant, plus que jamais, l’indépendance du Québec, avec la conviction que celle-ci est nécessaire pour susciter l’intérêt de la population envers un projet émancipateur intégral. L’étapisme de Parti pris est réaffirmé : « Le socialisme ne peut être réalisé dans un Québec qui ne serait d’abord indépendant. […] Il ne fait plus de doute pour nous que l’indépendance est une nécessité prioritaire au Québec[35] ».

La revue adopte globalement la thèse selon laquelle les travailleuses et les travailleurs québécois forment une « classe ethnique », à savoir un groupe particulier qui subit à la fois une exploitation économique et une oppression culturelle en fonction de son identité. Cette thèse rompt avec l’approche marxiste selon laquelle la contradiction fondamentale en régime capitaliste oppose la bourgeoisie aux travailleurs, et ce, malgré des oppressions nationales de diverses intensités. En plus de son intérêt pour le monde syndical, la revue juge donc plus favorablement le RIN qui porte sans compromis le projet indépendantiste. En février 1967, un grand colloque tenu à l’Université de Montréal rassemble d’ailleurs des membres de la revue Parti pris et du RIN, des dirigeants de la CSN, l’historien communiste Stanley Ryerson – très sensible à la question nationale québécoise – et différents universitaires pour échanger sur le « socialisme québécois ». Dans les mois qui suivent, la revue appuie la formation d’un comité intersyndical pour coordonner les actions des différentes centrales et proposer une stratégie commune. Celle-ci devrait tendre « vers le contrôle de l’entreprise, partout où il est actuellement possible, grâce à des formules autogestionnaires qui préfigureraient dans certains secteurs le visage de la société future[36] ».

À l’été 1967, la revue Parti pris appelle toujours à l’union de la gauche, mais sans s’impliquer dans un tel processus. En réalité, elle ressemble de plus en plus à un magazine d’actualités, avec une attention particulière pour la géopolitique, les débats parlementaires, le monde syndical et les enjeux culturels. Moins dédiée à l’organisation révolutionnaire qu’à ses débuts, la revue finit même par offrir son appui au Mouvement souveraineté-association (MSA) de René Lévesque, un groupe qui n’est ni socialiste ni indépendantiste[37]. Cette décision choque plusieurs lectrices et lecteurs qui préfèrent s’investir dans des mouvements plus radicaux, notamment le Front de libération populaire (FLP, 1968-1970). Dans ce contexte d’essoufflement et de perte de repères, la revue cesse définitivement sa publication à l’été 1968[38]. Toutefois, Parti pris a joué, durant cinq années, un rôle déterminant pour la gauche révolutionnaire au Québec ; d’abord en diffusant largement l’horizon stratégique « d’indépendance et socialisme » ; ensuite en participant à la consolidation de la gauche radicale au Québec et à la formation de toute une génération militante ; enfin, en œuvrant à la politisation du mouvement syndical.

De fait, l’expérience de la revue Parti pris et son rapport à l’organisation révolutionnaire influencèrent la gauche des années 1970, tout en présentant certaines idées qui peuvent encore nous interpeller. Les partipristes ont rapidement compris que leurs réflexions théoriques gagneraient en justesse si elles étaient mises à l’épreuve de la pratique, raison pour laquelle ils ont choisi de s’investir dans la politique active. Évitant l’écueil de l’aventurisme, ils ont tenté de construire un mouvement politique structuré et capable d’influencer les travailleuses et les travailleurs. Le MLP, sans atteindre les ambitieux objectifs qu’il s’était fixés, a réussi à établir des liens avec différents groupes de grévistes et à s’implanter dans le secteur du taxi. Sa jonction avec le PSQ en mars 1966 a constitué une décision intelligente afin d’approfondir ses relations avec le mouvement syndical. Malencontreusement, il semble que l’équipe de Parti pris, comme le reste du PSQ, ait trop misé sur l’élection de juin 1966, ce qui a entrainé une déception prévisible et une désaffection dans leurs rangs. Par la suite, l’équipe de Parti pris a saisi l’intérêt de travailler dans les syndicats, qui rassemblent et organisent de larges secteurs de la classe ouvrière. Elle a œuvré à la politisation du mouvement syndical et à la coordination entre les centrales. L’importance pour les révolutionnaires d’intervenir directement dans les milieux de travail et dans les syndicats demeure la meilleure piste ouverte par la revue Parti pris, reprise par les marxistes-léninistes dans les années 1970, et s’avère toujours pertinente.

Par Alexis Lafleur-Paiement, doctorant en philosophie politique et chargé de cours à l’Université de Montréal, membre du collectif Archives Révolutionnaires


  1. Cité dans Louis Fournier, FLQ. Histoire d’un mouvement clandestin, Montréal, VLB éditeur, 2020, p. 30.
  2. « Message du FLQ à la nation », 16 avril 1963, dans Robert Comeau, Daniel Cooper et Pierre Vallières (dir.), FLQ : un projet révolutionnaire. Lettres et écrits felquistes (1963-1982), Montréal, VLB éditeur, 1990, p. 16-17.
  3. « Présentation », Parti pris, no 1, octobre 1963, p. 2.
  4. Ibid., p. 4.
  5. Pierre Maheu, « De la révolte à la révolution », Parti pris, no 1, octobre 1963, p. 14.
  6. Paul Chamberland, « De la damnation à la liberté », Parti pris, nos 9-10-11, été 1964, p. 86-87.
  7. Voir par exemple Jean Rochefort, « Aux camarades de Parti pris », Révolution québécoise no 3, novembre 1964, p. 12-16.
  8. Pierre Maheu, « Perspectives d’action », Parti pris, vol. 2, no 3, novembre 1964, p. 15.
  9. Le bureau exécutif du Mouvement Parti pris comprend Jean-Marc Piotte, secrétaire général, ainsi que Léandre Bergeron, Mario Dumais, Andrée Ferretti et Ludger Mercier. Voir Parti pris, vol. 2, no 8, avril 1965, p. 46.
  10. Malgré leur participation au MLP, la revue Parti pris et la Ligue socialiste ouvrière choisissent de conserver une existence propre jusqu’à leur disparition respective en 1968 et en 1977. Voir Jean-Philippe Warren, « Revue, club, mouvement, parti, cercle. L’histoire du Mouvement de libération populaire », dans Gilles Dupuis, Karim Larose, Frédéric Rondeau et Robert Schwartzwald (dir.), Avec ou sans Parti pris. Le legs d’une revue, Montréal, Nota Bene, 2018, p. 296-297.
  11. Daniel Samson-Legault, Dissident. Pierre Vallières (1938-1998). Au-delà de Nègres blancs d’Amérique, Montréal, Québec Amérique, 2018, p. 115-117.
  12. Pierre Vallières, « Pour l’union de la gauche », Parti pris, vol. 2, nos 10-11, juin-juillet 1965, p. 103.
  13. « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, vol. 3, nos 1-2, août-septembre 1965, p. 23.
  14. Ibid., p. 34.
  15. Ce sont les principes du centralisme démocratique. À ce sujet, voir Vladimir Lénine, « Liberté de critique et unité d’action », mai 1906, dans Œuvres, t. X, Moscou, Éditions du Progrès, 1975, p. 465-467.
  16. « La Guyane britannique : une autre victime du colonialisme », Parti pris, vol. 3, nos 3-4, octobre-novembre 1965, p. 77-79.
  17. Guy Kosak, « La section universitaire du MLP », Parti pris, vol. 3, no 6, janvier 1966, p. 44-46.
  18. Réal Pelletier, « Le film des manifestations », Le Devoir, 3 novembre 1965, p. 1-2.
  19. « La manifestation des protestataires dégénère en bagarre », Le Devoir, 13 décembre 1965, p. 3.
  20. Sur le réseau Vallières-Gagnon, voir Fournier, FLQ, 2020, op. cit., p. 83-101.
  21. Marcel Faulkner, FLQ. Histoire d’un engagement, Montréal, Fides, 2020, p. 76.
  22. Jacques Trudel, « Le PSQ et l’unité de la gauche », Parti pris, vol. 3, no 7, février 1966, p. 52-55.
  23. Jean-Marc Piotte, « Parti pris, le RIN et la révolution », Parti pris, no 3, décembre 1963, p. 4.
  24. « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, vol. 3, nos 1-2, août-septembre 1965, p. 19.
  25. Pierre Maheu, « Pour un parti des travailleurs québécois », Parti pris, vol. 3, no 9, avril 1966, p. 4.
  26. La perspective électorale est d’autant plus attrayante que le Nouveau Parti démocratique (NPD) a obtenu 12 % des votes au Québec lors des élections fédérales de novembre 1965, un score jugé prometteur par les militants de gauche.
  27. Guy Ferland, « Notre socialisme sera une fleur bien québécoise », Le Devoir, 2 mai 1966, p. 2.
  28. Roch Denis, Luttes de classes et question nationale au Québec (1948-1968), Montréal, Presses socialistes internationales, 1979, p. 496.
  29. Paul Chamberland, « Exigences théoriques d’un combat politique », Parti pris, vol. 4, no 1, septembre-octobre 1966, p. 4.
  30. Ibid., p. 7.
  31. Ce recentrage théorique s’appuie explicitement sur Louis Althusser, Pour Marx, Paris, Maspero, 1965.
  32. Alfred Dubuc, « Le vote du 5 juin : une revendication sociale », Socialisme 66, nos 9-10, octobre-décembre 1966, p. 18.
  33. Marcel Pepin, « Une société bâtie pour l’homme », octobre 1966, dans Le nécessaire combat syndical, Montréal, ACFAS, 1987, p. 15-57.
  34. Gabriel Gagnon, « Les leçons de l’Amérique latine », Parti pris, vol. 4, nos 3-4, novembre-décembre 1966, p. 103-107. L’auteur de l’article est, malgré son homonymie, sans lien avec le felquiste Charles Gagnon.
  35. « L’indépendance au plus vite ! », Parti pris, vol. 4, nos 5-6, janvier-février 1967, p. 2-3.
  36. Gabriel Gagnon, « Les voies de l’autogestion », Parti pris, vol. 4, nos 7-8, mars-avril 1967, p. 71.
  37. « Parti pris, le RIN et le MSA », Parti pris, vol. 5, no 7, avril 1968, p. 6.
  38. La maison d’édition Parti pris, quant à elle, poursuit ses activités jusqu’en 1984.

C’est le 12 avril que s’amorce le voyage de la prochaine flottille vers Gaza !

25 mars, par Phoebé Boisclair-Fleury
par Phoebé Boisclair-Fleury, correspondante Le 12 avril, la Global Sumud Flotilla (GSF), la Freedom Flotilla Coalition (FFC) et Thousand Madleens to Gaza (TMTG) uniront leurs (…)

par Phoebé Boisclair-Fleury, correspondante Le 12 avril, la Global Sumud Flotilla (GSF), la Freedom Flotilla Coalition (FFC) et Thousand Madleens to Gaza (TMTG) uniront leurs forces — par la mer et par la terre — pour contester le siège illégal de Gaza et affirmer le droit des Palestinien.nes. (…)

Mobilisons-nous pour un printemps chaud !

Date et heure : Le jeudi 16 avril 2026 de 19h à 21h30 - Ouverture des portes à 18 h 30 Évènement hybride : En personne et en ligne Lien : (…)

Date et heure : Le jeudi 16 avril 2026
de 19h à 21h30 - Ouverture des portes à 18 h 30
Évènement hybride : En personne et en ligne
Lien : https://us02web.zoom.us/meeting/register/6Jku4qzDReiRwrR-XvHSSw
Lieu : Centre Saint-Pierre à Montréal, 1212 Panet,
salle # 303 Marguerite-Bourgeois

Les membres du collectif Parti de la rue (PDLR) vous invitent à une soirée d'échanges sur
le thème des mobilisations importantes de ce printemps. Il sera question des moyens de
pression qui sont en marche et qui mèneront à un mouvement important de grèves
sociales pour empêcher une montée de l'autoritarisme, principalement à travers les divers
projets de loi proposés par la CAQ.

Nous ferons aussi le point sur les autres luttes essentielles qui continuent de nous
interpeller, à savoir le génocide en Palestine, dont les auteurs semblent vouloir embraser
toute la région en attaquant maintenant l'Iran et le Liban. De plus, le mouvement
écologiste, sans relâche, continue de garder notre attention sur les enjeux climatiques qui
ne cessent de créer de nouveaux records, de chaleur, de froid, d'incendies.

Animation : Karine Cliche une des membres fondatrices du Parti de la rue

Panélistes :

Laurence Guénette, Ligue des droits et libertés
Chantal Ide, secrétaire générale du conseil central du Montréal métropolitain -CSN
Zahia El-Masri du Collectif Femmes pour la Palestine et membre du CA d'Alternatives
Francis Waddell de la Planète s'invite au parlement et du collectif Travailleurs et
travailleuses pour la justice climatique (TJC).

La rue contre les élites : la Gen Z secoue Madagascar

24 mars, par Shaïl Abdoulhoussen
Par Shaïl Abdoulhoussen Depuis septembre 2025, Madagascar a traversé diverses turbulences sociales et politiques. Les fréquentes coupures d’eau et d’électricité, dues à la (…)

Par Shaïl Abdoulhoussen Depuis septembre 2025, Madagascar a traversé diverses turbulences sociales et politiques. Les fréquentes coupures d’eau et d’électricité, dues à la défaillance de l’entreprise publique nationale, ont provoqué la politisation de la crise sociale, ce qui a finalement (…)
9999 résultat(s).
Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

gauche.media

Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.

En savoir plus

Membres