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Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

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Regroupement pour l’art humain : Pour un Noël sans intelligence artificielle

16 décembre 2025, par Regroupement pour l'art humain — , ,
Le Regroupement pour l'Art Humain (RAH) a pour mission de défendre, promouvoir et pérenniser la création artistique HUMAINE face à l'arrivée des intelligences artificielles (…)

Le Regroupement pour l'Art Humain (RAH) a pour mission de défendre, promouvoir et pérenniser la création artistique HUMAINE face à l'arrivée des intelligences artificielles génératives (IAG) au sein des sphères culturelles québécoises, mais tout particulièrement dans le domaine de l'illustration.

Nous représentons le Regroupement des Illustrateurs et Illustratrices du Québec qui militent pour les règlementation des utilisation de l'intelligence artificielle générative (IAG) dans les diverses sphères culturelles québécoises.

Le Regroupement agit afin de faire reconnaître la valeur irremplaçable du
travail créatif HUMAIN fondé sur :

l'expérience personnelle vécue ;

la sensibilité individuelle ;

la vision et la démarche artistique ;

l'éthique professionnelle ;

et le respect des droits d'auteur.

Le RAH soutient que l'illustration, comme l'ensemble des pratiques artistiques, ne peut être réduite à un simple produit généré par un processus automatisé sans porter atteinte à notre culture, aux droits des créateur·trice·s et à l'équilibre même de notre industrie culturelle.

Le RAH ne s'oppose pas aux avancées technologiques, mais plaide pour une réglementation claire et équitable de l'utilisation des IAG en culture en accord avec les lois sur le droit d'auteur.

Le RAH milite pour que notre culture cesse d'être pillée comme une matière première afin d'entrainer des IAG qui nous la revendent sous forme de contrefaçon.

Le RAH prend fait et cause pour que les artistes ne soient pas effacés du processus créatif au profit d'une automatisation technologique qui entraine la précarisation de leur métier.

Le RAH œuvre à :

défendre les droits économiques, moraux et intellectuels des illustrateurs et illustratrices ;

sensibiliser le public, les acteurs du milieu, les institutions culturelles et les décideurs politiques aux impacts sociaux, culturels, environnementaux et éthiques des IAG ;

promouvoir des normes de transparence quant à l'origine des œuvres et aux processus de création utilisés ;

encourager des pratiques professionnelles qui valorisent la création humaine, la diversité et la transmission des savoir-faire.

L'IAG

L'IA générative est un type d'intelligence artificielle qui permet de générer du contenu sous plusieurs formes (par exemple : texte, image, fichier audio ou vidéo, etc.) à partir de mots-clés ou autres requêtes (appelés prompts).

L'IA ne crée pas d'images, elle les génère. Pour ce faire, elle utilise des milliards d'illustrations et de photos qui servent à nourrir un algorithme. Elle synthétise des styles, des compositions, des éléments graphiques et des palettes de couleurs. La majorité des logiciels d'IA générative actuels s'alimente de milliards d'images appartenant à des autrices, auteurs, artistes ou ayants droit. Dans la très grande majorité des cas, ces images sont prélevées sans avoir obtenu d'autorisation, sans crédit et sans compensation financière pour l'utilisation de l'œuvre. Chaque nouvelle recherche, chaque nouvelle utilisation de l'IA générative contribue à développer et à améliorer l'efficacité des résultats que proposent les logiciels d'IA.

IA générative non-éthique et... éthique ?

La plupart des utilisations qui sont faites des logiciels comme Stable Diffusion, Midjourney, DALL-E, ou Firefly sont considérées non-éthiques. (Dans) la plupart des cas, les logiciels et leurs utilisateur·trice·s ne respectent pas la propriété intellectuelle et le droit d'auteur, manquent de transparence, peuvent renforcer des stéréotypes (par exemple en ce qui a trait au genre, à la race, etc.) et, entre autres, contribuer à la désinformation.

La pratique de génération d'images avec l'IA demeure contestée par plusieurs puisqu'elle risque de déshumaniser et de dévaloriser le travail de création artistique en automatisant la production d'images, en plus d'avoir des conséquences sociales et écologiques importantes.

Tiré du Guide d'Illustration Québec : L'illustration et l'intelligence artificielle – miracle ou mirage ?

Le RAH affirme haut et fort que la culture québécoise est constituée avant tout de l'imaginaire d'artistes en chair et en os. Elle est ce qui nous unit, ce qui nous rend uniques et pluriels à la fois. La culture, c'est l'ADN d'un peuple et nous n'accepterons pas que la nôtre se fasse cloner à notre insu pour alimenter une technologie qui vise à nous réduire à un produit de consommation.

Notre humanité est au cœur de notre art, de notre culture, de notre identité !

La liste de nos alliés.

Des outils pratiques.

Manifeste L'art est humain.

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Marie Ranjanoro, écrivaine : « Le passé colonial est un présent politique qui structure les relations entre Madagascar et la France »

16 décembre 2025, par Madjid Serrah — , ,
L'écrivaine malgache Marie Ranjanoro revient, dans cet entretien accordé à « Echorouk Online », sur les principales dates marquantes de l'histoire de Madagascar, dont la plus (…)

L'écrivaine malgache Marie Ranjanoro revient, dans cet entretien accordé à « Echorouk Online », sur les principales dates marquantes de l'histoire de Madagascar, dont la plus récente est la révolte de la « génération Z », qui a renversé le président Andry Rajoelina, celui-ci ayant fui le pays à bord d'un avion français après plusieurs semaines de protestations ininterrompues.

Cet article a d'abord été publié sur Echoroukonline.com.

L'autrice de « Feux, fièvres, forêts », un roman qui raconte les crimes du colonialisme français et les dizaines de milliers de victimes laissées par la répression de l'insurrection malgache déclenchée en 1947, évoque également la nature des relations entre la France et son ancienne colonie.

Madjid Serrah : Dans votre texte « Madagascar 1972-2025 : comment ne pas se faire voler sa Révolution ? », publié sur le site Histoire coloniale et postcoloniale, vous qualifiez les revendications du mouvement Gen Z, qui a conduit à la chute du président Andry Rajoelina, d'« antisystème, anticoloniales, et ancrées dans l'urgence quotidienne ». Pourriez-vous nous expliquer l'émergence de ce mouvement ?

Marie Ranjanoro : Le soulèvement de la Gen Z n'est pas arrivé par surprise. Il est né à l'intersection de deux choses : l'urgence du quotidien et une colère beaucoup plus ancienne. Au départ, ce sont des jeunes qui protestaient contre les coupures d'eau et d'électricité. Mais très vite, derrière ces coupures, on a vu réapparaître la silhouette familière de tout ce que le pays endure depuis des décennies : la corruption, l'absence de services publics, la confiscation du pouvoir, la dépendance économique, l'exaspération face aux « élites » politiques. Dans mon article, j'explique que ces jeunes portent des revendications « antisystème, anticoloniales, et ancrées dans l'urgence quotidienne ». Ce ne sont pas seulement des demandes pratiques : c'est une mise à nu de tout un système. Et ce qui est frappant, c'est que ce mouvement n'a pas eu besoin de leaders, ni de structures traditionnelles. Il est né de façon très spontanée, comme en 1972 : un mouvement d'étudiants au départ, puis très vite un mouvement populaire, transversal, qui déborde son point de départ. Ce sont les mêmes journées, les mêmes rues, les mêmes lieux — Analakely, Ambohijatovo, Anosy — qui se sont réveillés. La Gen Z malgache n'est pas apolitique, elle n'a jamais été passive. Elle a juste refusé de demander la permission pour exister politiquement.

Le président Rajoelina a été évacué par un avion militaire français le 12 octobre. Deux jours plus tard, lors d'un sommet sur Gaza à Chypre, Emmanuel Macron a déclaré : « Nous admirons la jeunesse malgache, mais elle ne doit pas être instrumentalisée », tout en appelant au respect de l'ordre constitutionnel. Comment interprétez-vous cette position française ?

Cette scène — un président évacué par un avion militaire français — dit déjà beaucoup de la nature persistante des relations entre les deux pays. Et la déclaration de Macron, deux jours plus tard, est tout aussi révélatrice : dire que l'on « admire la jeunesse malgache » tout en la mettant en garde contre une instrumentalisation, c'est une manière très douce de rappeler à l'ordre. Pour moi, c'est une posture typiquement postcoloniale : on salue la vitalité démocratique, mais à condition qu'elle ne déborde pas du cadre acceptable. On reconnaît la légitimité de la contestation, mais en rappelant subtilement ce qui fixe la limite du “bon” soulèvement. Cela témoigne d'une volonté de garder la main, de s'assurer que la transition ne conduise pas à une rupture trop profonde — notamment avec les intérêts français. Dans mon article, je montre que 1972 avait déjà provoqué cette inquiétude française : c'était un mouvement qui échappait à tous les codes, qui n'était pas manipulé par un parti, qui refusait la récupération. Or c'est exactement ce qui se passe en 2025. La France se trouve donc dans une position inconfortable, prise entre la nécessité diplomatique de reconnaître un mouvement massif et la crainte qu'il produise une véritable réorientation souveraine.

La relation postcoloniale entre Madagascar et la France demeure marquée par des enjeux économiques et géopolitiques, mais aussi par des dossiers historiques non résolus, comme la présence de restes humains malgaches conservés à Paris ou la question des îles Éparses. Selon vous, en quoi le passé colonial continue-t-il d'influencer les relations entre les deux pays ?

Le passé colonial n'est jamais sorti du cadre. Il est dans les structures de gouvernance, dans les dépendances économiques, dans les réflexes diplomatiques, dans la mémoire blessée de 1947, dans l'histoire des élites formées dans la proximité du pouvoir français, et même dans les non-dits. Dans mon article, je rappelle que Madagascar a connu plusieurs “indépendances” : celle que l'on a essayé d'arracher en 1947, celle que l'on nous a donnée en 1960, et celle dont on ne sait pas encore comment parler, celle de 1972. Ces discontinuités racontent à quel point la rupture n'a jamais été complète. L'État postcolonial a souvent fonctionné comme une continuité de structures héritées, qu'il s'agisse de la centralisation autoritaire, du clientélisme ou des rapports économiques. Quand on ajoute les dossiers qui n'ont jamais été résolus — les restes humains spoliés durant la colonisation et conservés en France, les îles Éparses dont la souveraineté reste suspendue, l'absence de geste symbolique clair autour de 1947 — on voit que le passé colonial n'est pas un souvenir : c'est un présent politique, un invisible qui structure les relations entre les deux pays. Le mouvement Gen Z exprime aussi cela : un désir très profond de souveraineté réelle, pas seulement formelle.

Vous faites partie de la diaspora malgache en France. Comment cette diaspora a-t-elle perçu le mouvement Gen Z à Madagascar et comment vit-elle la relation complexe entre son pays d'origine et son pays d'accueil, la France ?

Depuis la France, beaucoup d'entre nous ont vécu ce soulèvement avec un mélange de fierté, de soulagement et de vertige. J'en fais partie. Fierté de voir une jeunesse malgache qui refuse la résignation, qui n'a pas peur de dire “assez”. Soulagement, parce que cela faisait longtemps qu'on attendait que quelque chose bouge autrement que par les réseaux traditionnels de pouvoir. Et vertige, car l'histoire malgache est pleine de révolutions confisquées. La diaspora porte aussi en elle cette relation complexe à la France : nous y vivons, nous y travaillons, mais nous voyons aussi les structures postcoloniales qui persistent.

Nous sommes à la fois dedans et dehors. Quand la France s'exprime sur la situation à Madagascar, cela nous concerne doublement : en tant que Malgaches, et en tant que personnes vivant dans l'ancien pays colonisateur. Cela crée un regard particulier, plus critique, parfois plus inquiet, mais aussi très attentif. La diaspora malgache est celle qui envoie le moins de fonds et de capitaux au pays. Cette donnée est révélatrice d'une rupture forte entre ceux qui sont partis et ceux qui sont restés. La diaspora malgache en France est très peu politisée, enkystée autour du mythe de la minorité modèle, acquise à la propagande assimilationniste républicaine. Le mouvement Gen Z au pays a pu réveiller la conscience politique de tous les Malgaches de l'étranger qui ont commencé à manifester en France et à alimenter les caisses de grève et de soins aux manifestants sur place. C'est un inédit pour une masse habituellement silencieuse.

Comment percevez-vous l'avenir politique de Madagascar dans ce nouveau contexte ?

Je crois à la possibilité d'une rupture, mais une rupture fragile. La force de ce mouvement, c'est son horizontalité, son absence de leader, son refus des vieilles structures. Mais c'est aussi ce qui peut devenir sa faiblesse : on ne gagne pas une révolution durable uniquement par la rue, il faut aussi inventer une manière nouvelle de faire politique. L'avenir dépendra de la capacité de la jeunesse à transformer l'élan de septembre-octobre en un projet clair : comment refonder la gouvernance, comment garantir la transparence, comment se protéger des tentatives de récupération. Et il dépendra aussi de la capacité des institutions à ne pas trahir ce moment populaire. Pour moi, ce qui se joue aujourd'hui est peut-être la version 2025 de 1972 : un moment de vérité où le pays peut réellement basculer sur une autre trajectoire, mais où rien n'est acquis. Le danger est le même qu'en 1972 : que le mouvement soit absorbé, confisqué, ou que l'on raconte son histoire à la place de ceux qui l'ont vécu. Je crois que les Malgaches — sur place et dans la diaspora — veulent enfin une souveraineté pleine. La révolution a eu lieu : reste maintenant à la protéger.

Propos recueillis par Madjid Serrah

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Le combat de l’internationalisme contre le campisme : le cas de l’Ukraine

16 décembre 2025, par Claire Comeliau — , , , ,
La guerre impérialiste que subit l'Ukraine depuis 2014 et certaines réactions occidentales remettent en lumière un terme poussiéreux de la guerre froide : le campisme. Les (…)

La guerre impérialiste que subit l'Ukraine depuis 2014 et certaines réactions occidentales remettent en lumière un terme poussiéreux de la guerre froide : le campisme. Les tensions qu'il entretient avec l'internationalisme révèlent un changement de paradigme dans les relations internationales, rendant ce cadre d'analyse obsolète aujourd'hui.

8 décembre 2025 |
https://alter.quebec/le-combat-de-linternationalisme-contre-le-campisme-le-cas-de-lukraine/?utm_source=Cyberimpact&utm_medium=email&utm_campaign=Les-Actus-dAlter-du-11-decembre-2025

Une invasion impérialiste face à une gauche désunie

Quand on en vient à évoquer la guerre en Ukraine dans les milieux de la gauche occidentale, on s'aperçoit vite que c'est un sujet qui divise et qui révèle un certain malaise dans ce spectre politique, pourtant promoteur de discours sur un « monde libre ».

Pourquoi une majorité de la gauche défend sans relâche le droit du peuple palestinien – et à juste titre – mais reste plus en retrait et parfois aphone lorsqu'il s'agit de l'Ukraine ? L'invasion russe relève pourtant du colonialisme de peuplement, comme le montrent l'annexion de territoires et la déportation de la population civile. L'agression baigne d'impérialisme, au détriment du peuple ukrainien qui lutte pour son droit à disposer de lui-même, droit figurant à l'article premier de la charte des Nations Unies.

On observe ces comportements détachés face à l'invasion dans une partie des milieux pacifistes et non alignés de la gauche occidentale. Ces positions font écho à certains votes, comme celui de cette Résolution appelant au renforcement du soutien à l'Ukraine le 12 mars 2025 votée à l'Assemblée nationale en France. Lorsque l'on se penche sur la synthèse du vote, on note que les 54 votes « contre » sur 474 votants sont issus du groupe « Gauche Démocrate et Républicaine » et du groupe de « La France insoumise ». Sous couvert du pacifisme et d'antimilitarisme, ils s'opposent au soutien financier et militaire à l'Ukraine, au point de voter contre des résolutions en faveur d'une paix durable. Ce positionnement est notamment influencé par ce qu'on appelle le campisme, un vestige de la guerre froide.

Le campisme : de la guerre froide à aujourd'hui

A l'époque de la guerre froide se dressait un monde bipolaire où s'affrontaient deux idéologies antagonistes : le capitalisme étatsunien et le communisme de l'Union soviétique. Le campisme désigne l'alignement systématique derrière Washington ou Moscou et incarne la vision dualiste du monde dans lequel il fallait impérativement choisir son camp entre un capitalisme impérialiste ou un communisme présenté comme anti-impérialiste.

Les deux superpuissances voulaient voir leur idéologie adoptée, quitte à soutenir des régimes autoritaires. Les Etats-Unis, en soutenant la dictature militaire d'Augusto Pinochet au Chili, après avoir appuyé le coup d'Etat à l'encontre du président socialiste Salvador Allende, en donnent un exemple frappant. Mais, si l'URSS s'est effondrée et la guerre froide terminée, le « campisme », lui, a survécu.

En revanche, le campisme post guerre froide a pris une nouvelle forme et se manifeste en soutenant, explicitement ou non, tout régime ou mouvement allant contre les Etats-Unis. Ce néocampisme est avant tout un positionnement instinctif contre Washington. Dès lors, on cerne mieux le tropisme anti-atlantiste ou contre OTAN que l'on peut retrouver dans certains milieux de gauche. C'est une logique de blocs prise dans le jeu des puissances étatiques qui conçoit les conflits politiques de manière binaire. La lutte obstinée contre l'impérialisme ne se joue plus dans les mêmes conditions qu'au temps la guerre froide. Quand on s'attarde sur les positions adoptées et décisions prises face l'invasion de l'Ukraine on observe clairement une manifestation de ce néocampisme.

Des échos néocampistes dans l'analyse de l'invasion

Le récit selon lequel l'OTAN serait responsable de l'invasion de l'Ukraine du fait de l'humiliation infligé à la Russie ou du sentiment d'insécurité de Poutine face à la potentielle entrée de l'Ukraine dans l'organisation – une demande émanant de l'Ukraine elle-même – est typiquement issu du campisme. En réalité, la guerre de Poutine contre l'Ukraine est une guerre impérialiste. Depuis l'annexion de la Crimée en 2014 qui marque le début de la guerre, il est indéniable que le dirigeant russe tente de reconstituer une grande Russie, animée par la nostalgie de l'URSS. La volonté expansionniste de Poutine se réalise au détriment de ses pays voisins : les droits des peuples à disposer d'eux même et le respect des droits de l'Homme en font les frais.

Ces échos néocampistes se manifestent dans certains milieux pacifistes de gauche. Aujourd'hui, le monde n'est plus bipolaire, mais multipolaire : les rapports de force et les dynamiques ont largement changé. Certains incluaient la Russie dans le camp « anti-impérialiste », mais le rapprochement clair entre Trump et Poutine les oblige à revoir leur analyse géopolitique. Tous deux soutiennent les extrêmes droites européennes, diffusent de fausses informations, sont climatosceptiques et accaparent des ressources… La complicité nouvelle entre les deux oligarques dérange la vision anti-atlantiste et campiste. On ne peut plus nier la convergence impérialiste entre la Russie et les Etats-Unis, et cela heurte la manière de voir le monde chez une partie de la gauche radicale. La Russie est impérialiste, et à ce titre, mérite la même condamnation que les Etats-Unis ou Israël. Les multiples menaces de Trump de quitter l'OTAN et ses différentes prises de parole à ce sujet attestent du désintérêt de ce dernier à l'égard de l'organisation et du renouvellement de l'ordre mondial.

Il faut déconstruire le récit selon lequel critiquer la Russie revient à défendre l'OTAN ou la politique étrangère des Etats-Unis. Critiquer à la fois l'impérialisme russe et les interventions occidentales ne relève pas de la contradiction ; c'est au contraire le campisme qui, en confondant critique d'un État et soutien automatique à son rival, produit cette fausse opposition.

C'est aussi la nature du gouvernement de Zelensky qui gêne : des scandales de corruption et l'orientation néolibérale du régime expliquent en partie la raison de ce retrait d'une partie de la gauche quand il s'agit de défendre le pays. Pourtant, la gauche d'aujourd'hui devrait défendre la population en tant que telle et ne pas la rattacher à la nature de son gouvernement.

Pour un internationalisme

L'internationalisme est une valeur au cœur de l'identité de la gauche qui se bat pour la diffusion de la paix, de la justice sociale et des droits humains au niveau transnational.

Cette vision néocampiste manichéenne de la société entrave le véritable internationalisme qui se place comme le défenseur des peuples et de leurs droits fondamentaux, au-delà des frontières. Il faut réussir à se détacher de cette vision étatique pour se soucier des êtres humains, parfois aliénés par les décisions gouvernementales et la nature de leur régime.

Concernant l'invasion de Ukraine, il est nécessaire d'arrêter de l'analyser sous le prisme de la guerre froide et d'un œil anti-impérialiste : c'est une vision anachronique des réalités géopolitiques mondiales. Le monde multipolaire dans lequel nous vivons aujourd'hui rend irrationnels et obsolètes les raisonnements campistes. Le soutien des gauches au peuple ukrainien, victime de l'impérialisme russe, devrait être une évidence.

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Sarkozy, pauvre innocent !

16 décembre 2025, par Mohamed Lotfi — , , ,
On a vu Nicolas Sarkozy entrer et sortir de prison si vite qu'on pourrait croire à un simple passage administratif. Il aura passé à peine vingt et un jours à la prison de la (…)

On a vu Nicolas Sarkozy entrer et sortir de prison si vite qu'on pourrait croire à un simple passage administratif. Il aura passé à peine vingt et un jours à la prison de la Santé, du 21 octobre 2025 au 10 novembre 2025, suite à sa condamnation le 25 septembre 2025 à cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteurs dans l'affaire du financement libyen de sa campagne de 2007. Une condamnation historique, puisque jamais sous la Ve République un ancien président n'avait été incarcéré.

Quelques semaines plus tard, il annonce soudainement la publication de son ouvrage Le journal d'un prisonnier, un livre de 216 pages qu'il présente comme une plongée dans son intériorité, sa souffrance, son isolement, sa nuit carcérale. Je l'ai reçu, un jour avant sa sortie officiel qui aura lieu demain le 10 décembre. J'en ai lu onze pages, je me suis arrêté à une phrase avant de poursuivre ma lecture en diagonale. Écoutez :

« J'ai donc été particulièrement imprévoyant. Je l'ai payé au prix le plus fort, celui de la prison. L'impensable était devenu réalité. ». C'était suffisant. Je reconnaissais là un ton, une posture, un mécanisme mental que j'ai vu chez d'autres hommes, derrière d'autres portes, dans un autre contexte. Dans ma vie professionnelle, j'ai eu accès à des milliers de détenus, de vrais détenus, brisés ou redressés par l'enfermement, la plus part lucides, d'autres présentaient les signes d'une très difficile réhabilitation. Ce sont ces derniers qui m'ont appris à reconnaître le déni.

Ils sont persuadés d'être innocents malgré l'évidence. Ils présentent un discours cohérent, structuré, presque séduisant. Ils manipulent le réel pour qu'il reflète leur version. Ils transforment souvent leur condamnation en martyr, en éternel victimes et leur incarcération en injustice.

Dans les premières pages du livre de Sarkozy, j'ai vu exactement cela. Un homme condamné qui ne parle pas de responsabilité. Sa responsabilité dans les crimes dont il est accusé. Un homme puni qui ne voit que la punition. Un homme qui se raconte victime, jamais acteur. Jamais responsable de son crime.

D'après les premières pages, son livre ne se présente pas comme un examen de conscience, mais plutôt comme une opération de nettoyage. Il ne cherche pas à sauver l'homme mais l'image. Pas l'individu mais le personnage. Il écrit pour reconquérir l'opinion, non pour reconnaître la faute (condition importante dans tout processus de réhabilitation).

Dans le cas de Sarkozy, s'il devait assumer, vraiment sa responsabilité, cela impliquerait de regarder en face un chapitre autrement plus lourd que trois semaines de cellule. La Libye.

Il y a un fait que l'Histoire ne pourra jamais contourner. Sarkozy est condamné pour financement occulte venu de la Libye de Mouammar Kadhafi. Financement qui aurait alimenté la campagne présidentielle de 2007. Et quatre ans plus tard, en 2011, c'est bien ce même Sarkozy qui pousse la France et une coalition de pays occidentaux à intervenir militairement dans ce pays durant le printemps arabe. On connaît le résultat.

La chute du régime Kadhafi n'a pas été une libération mais une implosion. La démocratie tant promise en alternative au l'ancien régime, tarde à mettre les pieds en Lybie. Ce pays est devenu un champ de ruines politiques, un carrefour de milices, de trafics, de morts. L'État a disparu, les frontières ont fondu, l'Afrique du Nord et l'Europe vivent encore les secousses de ce séisme.

Voilà le vrai dossier. Ce ne sont pas vingt et un jours à la Santé qui marquent l'Histoire. C'est l'effondrement d'un pays entier, conséquence directe d'une décision politique prise par Sarkozy en premier lieu à l'invitation d'un pseudo intellectuel. Tout cela s'est passé dans un contexte de deals, de financements occultes, de stratégies qui ont dépassé les peuples et les vies humaines.

Et aujourd'hui, Sarkozy écrit un livre pour raconter son malheur intime. Ni la cellule, ni ses nuits d'angoisse, ni le récit d'un lit trop dur ne pèsent face au chaos libyen. Ce livre est un écran, une diversion, un masque. Une tentative de nous faire regarder ailleurs.

Ce que je retiens de ces onze pages, ce n'est pas l'homme blessé, ce n'est pas l'ancien chef d'État fatigué. Ce que je vois, c'est un condamné qui se croit innocent. À défaut d'obtenir l'acquittement du tribunal, il espère ne pas trop perdre la sympathie de l'opinion publique. Un récit qui tente de laver plus blanc que blanc. Une plume qui cherche à réhabiliter l'image, pas la conscience. Pendant que l'auteur se regarde souffrir, un pays entier, la Lybie, souffre encore.

Cela dit, Nicolas Sarkozy aurait été le bienvenu devant le micro de mon émission, Souverains anonymes. Je ne lui aurais posé qu'une question. Une seule : « Quand tu repenses à ce coup de téléphone nocturne de BHL à l'Élysée en 2011, lorsqu'il t'a demandé d'engager la France en Libye, et que tu observes aujourd'hui ce qu'est devenue la Libye depuis la chute de Kadhafi, est-ce qu'au fond de ta cellule, tu te dis « J'ai été imprévoyant » ?

Mohamed Lotfi
9 Décembre 2025

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Avant d’en arriver là – Essai choral sur le péril fasciste

16 décembre 2025, par Les Éditions Écosociété — , ,
À la manière d'un film choral où plusieurs histoires s'entremêlent, cet essai polyphonique et stimulant croise les réflexions de 18 auteur·es pour faire face à la montée de (…)

À la manière d'un film choral où plusieurs histoires s'entremêlent, cet essai polyphonique et stimulant croise les réflexions de 18 auteur·es pour faire face à la montée de l'extrême droite. Des voix, mises en dialogue, qui redonnent un souffle à la résistance, un an jour pour jour après l'inauguration de la seconde administration Trump.

Discussion animée par David Murray et Pierre Mouterde.

Avec Anaïs Barbeau-Lavalette, Marc-André Cyr, Martine Delvaux, Alain Deneault, Catherine Dorion, Pierre Dubuc, Jonathan Durand Folco, Maxim Fortin, Ruba Ghazal, Dalie Giroux, Guillaume Hébert, Amir Khadir, Eric Martin, Philippe Néméh-Nombré, Éric Pineault, Alain Saulnier, Maïka Sondarjee et Judith Trudeau.

Hors série / environ 272 p.

En librairie le 20 janvier.

Ainsi le fascisme serait de retour. Abus de langage ? Expression galvaudée masquant le caractère inédit des changements en cours ? Il reste qu'entre la dangereuse dérive autoritaire de la seconde administration Trump et l'affolante normalisation des discours d'extrême droite dans le paysage politique, nous sommes plusieurs à nous inquiéter de la conjoncture actuelle. Désinformation, discours haineux, menaces envers l'état de droit, démantèlement des services publics, reculs sur le front écologique… Le temps est venu de résister avant qu'il ne soit trop tard.

Mais comment surmonter la sidération qui fige plusieurs d'entre nous ? Quels moyens mettre en oeuvre, dans un contexte où bien des facteurs poussent à la fragmentation de nos forces ? Comment répondre à la montée des courants autoritaires au Québec ? La gauche peine depuis des années à être considérée comme une voie politique crédible aux yeux de la majorité. Pourtant, freiner le processus de fascisation en cours implique de reprendre l'initiative et de réussir à imposer les termes du débat politique.

À la manière d'un film choral où plusieurs histoires s'entremêlent, cet essai polyphonique croise les perspectives, analyses et propositions stratégiques de 18 auteur·es ayant des points de vue complémentaires. Mises en scène, ou plutôt mises en dialogue par Pierre Mouterde et David Murray, leurs voix nous convient à un exercice franc et inspirant, ouvrant un débat salutaire. Créer du lien, des communautés, renforcer les mouvements sociaux, cibler l'oligarchie et les géants de la technologie, penser notre souveraineté numérique et l'indépendance, développer de nouveaux narratifs, fédérer la résistance… Les pistes abondent pour bâtir une stratégie de lutte appropriée en ces temps graves et déstabilisants. Il est encore temps d'agir.

Historien de formation, David Murray est éditeur chez Écosociété. Collaborateur de plusieurs médias indépendants, il a animé pendant près de dix ans une émission d'affaires publiques sur CISM en plus de militer au sein du Mouvement québécois pour une décroissance conviviale. Il a collaboré et codirigé certains ouvrages, dont Creuser jusqu'où ? Extractivisme et limites à la croissance (Écosociété, 2015, avec Yves-Marie Abraham).

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l'auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l'utopie ne désarme pas (2002), Repenser l'action politique de gauche (2005), Pour une philosophie de l'action et de l'émancipation (2009) et Une gauche en commun. Dialogue sur l'anarchisme et le socialisme (avec Marcos Ancelovici, 2019).

Aldous Huxley et le pire des mondes

16 décembre 2025, par Christophe Patillon — ,
Aldous Huxley n'était pas seulement un romancier prolifique mondialement connu pour son Meilleur des mondes (1932), il était aussi l'auteur de nombreux articles de critique (…)

Aldous Huxley n'était pas seulement un romancier prolifique mondialement connu pour son Meilleur des mondes (1932), il était aussi l'auteur de nombreux articles de critique politique et sociale dont quelques-uns ont été rassemblés sous le titre « Le prix du progrès ».

Tiré du blogue de l'auteur.

Aldous Huxley, Le prix du progrès, L'Echappée, 2025.

Aldous Huxley n'était pas seulement un romancier prolifique mondialement connu pour son Meilleur des mondes (1932), il était aussi l'auteur de nombreux articles de critique politique et sociale dont quelques-uns ont été rassemblés sous le titre « Le prix du progrès ».

Le Meilleur des mondes fait partie de ces œuvres dystopiques dans lesquelles l'aléa ne doit plus avoir de place, et Aldous Huxley voit dans le monde qui se dessine alors la préfiguration de ces sociétés parfaites, bureaucratiques et rationnelles, étouffantes de conformisme et de docilité.

Les écrits rassemblés dans ce volume ont été publiés entre 1923 et 1963. Le Progrès a alors les traits du socialisme soviétique, de l'eugénisme nazi, du capitalisme fordien, du consumérisme et de l'industrie du divertissement.

Dans les textes des années 1920, le jeune Huxley fait l'éloge du labeur créateur et de l'effort physique et intellectuel. L'individu libre ne se construit qu'en mettant à distance les plaisirs standardisés et la recherche du confort pour lui-même. Huxley méprise le cinéma, la presse grand-public, le spectacle sportif, ces « distractions toutes prêtes » et vulgaires. Le confort ? Il l'accepte à condition qu'il n'ait qu'une vocation : permettre aux individus de disposer de plus de temps pour penser et se cultiver. Il prévient : « la démocratie du futur succombera à un ennui chronique et mortel ».

Avec l'âge, sa pensée se fait moins aristocratique et condescendante. Sa critique des loisirs s'inscrit dans une contestation plus large, celle du capitalisme aliénant et avilissant. Il a en horreur cette organisation du travail qui ne recherche que l'efficience, qui, après avoir dépossédé l'individu de ses savoir-faire professionnels pour les transmettre à la machine, l'a transformé en simple rouage de la machine productive. « Le temps est notre tyran », écrit-il. Ce temps-là est un instrument de disciplinarisation des individus sur l'autel de la performance dans la production de marchandises. La machine, par « l'effrayante ponctualité des rouages » impose son rythme et l'individu cesse d'exister pour se fondre dans une communauté de travailleurs automates incapables d'échapper « à la tyrannie de la répétition » : « l'efficacité mécanique est en pratique synonyme d'imbécillité humaine » nous dit Huxley. Contre ce système immoral puisque déshumanisant, Huxley, qui se définit comme un anarchiste invétéré, plaide, sans le définir précisément, pour un socialisme pluraliste où coexisteraient coopératives et petites entreprises privées, où l'autogestion serait la règle.

Pacifiste, non-violent, internationaliste, Huxley est un homme inquiet : « Nous devons traiter la planète comme si elle était un organisme vivant. » La démographie galopante des pays pauvres l'angoisse : comment nourrir autant de bouches dans un monde en convulsion ? Comment sauver la nature de l'hubris humaine et du capitalisme prédateur ? « Si nos politiciens étaient réalistes, ils se soucieraient moins de missiles [et de conquête spatiale], et se préoccuperaient bien plus de la faim dans le monde, de la misère morale », et de la façon de « mener une existence humaine digne de ce nom sans pour autant saccager et souiller leur environnement planétaire ». Six mois après avoir écrit ces mots, Aldous Huxley s'éteignait. Nous étions le 22 novembre 1963, jour de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy.

Comptes rendus de lecture du mardi 16 décembre 2025

16 décembre 2025, par Bruno Marquis — , ,
Photos trouvées Jacques Nadeau Ce livre de photos du photographe Jacques Nadeau – décédé la semaine dernière – a été publié quelques mois après qu'il se soit fait voler (…)

Photos trouvées
Jacques Nadeau

Ce livre de photos du photographe Jacques Nadeau – décédé la semaine dernière – a été publié quelques mois après qu'il se soit fait voler chez lui en juillet 2015 ses disques durs et ses archives personnelles contenant plus de trois décennies de photojournalisme. C'est un très bel album avec des photos de la toute fin des années 1970 jusqu'à il y a une dizaine d'années qui nous font redécouvrir notre histoire récente et d'autres événements d'ailleurs dans le monde. Le livre s'arrête avec de nombreuses photos sur deux grandes figures politiques, celle de René Lévesque, avec un texte de son ancienne attachée de presse Gratia O'Leary, et celle de Jacques Parizeau, avec un texte que j'ai vraiment aimé de son épouse Lisette Lapointe. Un très beau livre, qu'on prend énormément de plaisir à regarder.

Extrait :

C'était au Sri Lanka, lors du tsunami en 2004. Lorsqu'il la voit, la jeune orpheline est seule, appuyée contre un arbre, près de la mer, le regard perdu. « Devrais-je aller lui parler ? Ne devrais-je pas plutôt respecter sa solitude dans la douleur qu'elle éprouve ? » se demande Jacques Nadeau avant de songer que rien n'est plus effroyable que de perdre ceux qu'on aime.

George Orwell de la guerre civile espagnole à 1984
Louis Gill

Malgré son titre qui nous laisse présager un ouvrage spécialisé, cet essai de moins de 160 pages est une œuvre des plus accessibles et des plus éclairantes sur ce que nous avons appelé la guerre civile espagnole et qui fut en fait l'un des plus beaux moments d'espoir d'établir une société libre et égalitaire. George Orwell, qui a participé à cette « guerre civile espagnole » comme combattant, y a écrit en 1942 quelques phrases qui annoncent presque mot pour mot le monde fictif de son célèbre roman 1984.

Extrait :

Le mouvement ouvrier espagnol du début du XXe siècle se distingue du mouvement ouvrier des autres pays d'Europe par l'importance de son mouvement anarchiste, ennemi de toute forme d'État et opposé, en principe, à toute participation gouvernementale. À partir du noyau catalan, ses militants fondent à Barcelone en 1911 la Confédération nationale du travail (CNT), organisation anarcho-syndicaliste qui, en raison de ses rapides progrès et de son engagement résolu dans les luttes sociales, a été l'objet d'une sévère répression et s'est gagné un grand prestige auprès des masses ouvrières et paysannes. Elle joue un rôle de premier plan dans la direction de la grève générale insurrectionnelle de 1917 déclenchée dans tout le pays par l'impact de la révolution russe, ainsi que d'une multitude de grèves en Andalousie et en Catalogne de 1918 à 1921.

C'était avant la guerre à l'Anse-à-Gilles
Marie Laberge

J'ai d'abord connu Marie Laberge par le théâtre. « C'était avant la guerre à l'Anse-à-Gilles », l'une de ses nombreuses pièces, se déroule en 1936 dans le hameau de l'Anse-à-Gilles, entre Cap-Saint-Ignace et l'Islet. Les quatre personnages – la veuve Marianna, le jardinier Honoré, l'orpheline Rosalie et la tante Mina – sont bien campés avec leur parlé, leurs réalités et leurs préoccupations de l'époque. Une belle petite lecture en somme.

Extrait :

Vous dites ça, mais vous pouvez pas savoir si çà s'peut pour moé d'aller vers une aut' femme. Vous pouvez pas décider pour mon sentiment. Y a des racines din fois, que si on les arrache, toute vient avec, pis l'terrain vaut pus rien après. T'as beau mettre d'l'engrais, y a pus rien qui pousse. J'ai peur d'être de c'te sorte-là moi : toute d'une venue… avec jusse vous dans l'coeur.

L'entraide
Pierre Kropotkine
Traduit de l'anglais

J'ai beaucoup aimé ce livre, écrit à une autre époque – il y a plus de cent ans – qui nous démontre que l'entraide est au cœur de l'évolution humaine. Le social-darwinisme, dont on a malheureusement encore gardé quelques préceptes, tentait alors d'appliquer le mécanisme darwinien de sélection naturelle dans le domaine social, la compétition pour l'existence de la survie des plus aptes étant tenue pour les principes de l'évolution. Kropotkine, dans « L'entraide – Un facteur de l'humanité », combat ce discours, entrant sur le terrain même du darwinisme pour montrer que l'entraide est un facteur de l'évolution beaucoup plus déterminant que la compétition.

Extrait :

Deux aspects de la vie animale m'ont surtout frappé durant les voyages que je fis, étant jeune, dans la Sibérie orientale et la Mandchourie septentrionale. D'une part je voyais l'extrême rigueur de la lutte pour l'existence, que la plupart des espèces d'animaux ont à soutenir dans ces régions contre une nature inclémente ; l'anéantissement périodique d'un nombre énorme d'existences, dû à des causes naturelles ; et conséquemment une pauvreté de la vie sur tout le vaste territoire que j'eus l'occasion d'observer. D'autre part, même dans les quelques endroits où la vie animale abondait, je ne pus trouver – malgré mon désir de la reconnaître – cette lutte acharnée pour les moyens d'existence, entre animaux de la même espèce, que la plupart des darwinistes (quoique pas toujours Darwin lui-même) considéraient comme la principale caractéristique de la lutte pour la vie et le principal facteur de l'évolution.

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Mario Andrésol, un vrai **Secrétaire d’État à la Sécurité Publique en plastique

16 décembre 2025, par Me. Louimann MACEUS — , ,
*Port-au-Prince, Haïti , 10/ 12/ 2025* Nul n'est pas sans savoir qu'actuellement, Haiti traverse des moments extrêmement difficiles à tous les niveaux. Mais sur le plan (…)

*Port-au-Prince, Haïti , 10/ 12/ 2025*

Nul n'est pas sans savoir qu'actuellement, Haiti traverse des moments extrêmement difficiles à tous les niveaux. Mais sur le plan sécuritaire particulièrement, ce que le pays est en train de vivre quotidiennement, est sans nom. On pourrait même dire que le pays est livré aux diables par la mauvaise foi des dirigeants haïtiens.

À un pareil carrefour, des personnages connus, pourraient porter leurs expertises en vue de proposer des stratégies à travers un plan de sécurité, pouvant permettre la libre circulation des biens et des services.

C'est à ce moment-là que le nom de Mario Andrésol est venu sur la table des discussions. Un nom qui a fait peur. Un nom qui a un passé sur des questions relatives à la sécurité publique d'Haiti. C'était une lueur d'espoir.

En effet, Mario Andrésol, ancien officier d'infanterie des Forces Armées d'Haïti (FAd'H), où il a servi de 1982 à 1995. Il a aussi un passé à la tête de la police nationale, de 2005 à 2012, ce qui faisait de lui, un homme remarquable pour ses actes posés en vue de combattre l'insécurité.

Par contre, c'est cet homme là avec ce passé remarquable et fort, qui a été installé officiellement dans ses fonctions de Secrétaire d'État à la Sécurité Publique depuis janvier 2025. Et après douze (12) mois d'installation comme secrétaire d'État, des suspensions planent. c'est la honte totale. Ce nom passe inaperçu en se contentant de gagner son argent
sans pour autant rendre aucun service à la population.

Qu'est ce qu'il est devenu ?

Est-il toujours en poste ?

À rappeler, selon les déclarations de Monsieur Patrick Pélissier, ministre de la Justice, l'ancien chef de la PNH bénéficie le plein appui du ministère dans la lutte contre l'insécurité. Ceci étant dit, comme professionnel en la matière, comme un expérimenté dans la sécurité
publique, on pensait réellement que, la question de sécurité publique serait prise en grande considération.

Et pourtant, l'homme serait venu pour faire une santé économique, sans aucune gêne. Silencieusement, il gagne ses chèques et ignore la mission lui qui a été confiée. Le nom qui a créé l'espoir, le nom qui faisait peur est devenu le plus nul que personne n'oserait penser.

Le mannequin se défile dans le noir sans faire de bruit. il se contentait de servir ses pairs qu'au lieu d'agir pour améliorer considérablement les conditions de sécurité de la population Haïtienne en générale.

Présentement en poste de secrétaire d'État à la sécurité publique, l'insécurité est devenue plus qu'un défi. Les groupes armés gagnent beaucoup plus de territoire et imposent leur loi. Des postes de payage sont installés au cœur même de Port-au-Prince, la capitale d'Haïti, n'en parlons pas des autres régions du pays.

Qui l'aurait cru ?

Malheureusement, c'est une triste réalité que nous sommes en train de peindre. C'est la réalité de la majorité des professionnels Haïtiens. Ils n'ont surtout pas le courage de vaincre le mal ou dire la vérité.

Heureusement, le temps est maître de tout . Il nous permet toujours de découvrir les vrais visages de celles et ceux qui sont en complicité contre le bien être populaire. Et, comme secrétaire d'État à la sécurité publique, tout comme son ministère de tutelle, ils sont volontairement responsables de notre situation alarmante.

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Me Louimann MACÉUS, Av
President ECCREDHH.
Membre Amnesty International.

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Québec Solidaire : la souveraineté comme appendice

16 décembre 2025, par Jean-François Delisle — , ,
Québec solidaire a été fondé avant tout pour lutter contre le capitalisme néolibéral et en faveur d'une société plus égalitaire. Comme il fallait prendre position sur la (…)

Québec solidaire a été fondé avant tout pour lutter contre le capitalisme néolibéral et en faveur d'une société plus égalitaire. Comme il fallait prendre position sur la question du statut national du Québec, les membres y ont ajouté l'obtention de l'indépendance dans une optique socialiste. On réagissait ainsi à la position « lévesquiste » de soutien à nos gens d'affaires, qui s'est imposée au début des années 1980. En effet, pendant longtemps, le rêve inavoué de René Lévesque et de sa garde rapprochée fut de convertir le plus d'entrepreneurs possible à l'indépendance du Québec.

On voulait, du moins la grande majorité des fondateurs et fondatrices de Québec solidaire, substituer l'axe gauche-droite au sempiternel débat fédéralisme-indépendance qui perdurait depuis plus de trente ans. Comme on sait, Québec solidaire résulte de la fusion de l'Union des forces populaires (UFP) et d'Option citoyenne. Il est révélateur que le parti ait vu le jour après la période marquée par les politiques d'austérité de Lucien Bouchard et de Bernard Landry de 1996 à 2003 et de leurs efforts pour atteindre le déficit zéro. En matière de justice redistributive, le Parti québécois affichait d'ailleurs un bien triste bilan depuis le début de la décennie 1980.

Pour résumer, la direction péquiste, comme la plupart de celles des partis sociaux-démocrates occidentaux à vocation de pouvoir, s'est ralliée de gré et de force durant le première moitié des années 1980 au néolibéralisme, la nouvelle idéologie dominante. Parallèlement, le marxisme déclinait même au sein de plusieurs milieux de gauche. Une bonne partie de ceux-ci se sont alors senti trahis par le gouvernement Lévesque, seconde et dernière manière (1981-1985) et ensuite par les gouvernements Bouchard et Landry. La réaction organisée, en termes politiques, a été longue à venir ; les gens de gauche tâtonnaient, sans trop savoir quelle direction adopter, notamment sur le plan nationaliste. La méfiance à l'endroit du souverainisme, la raison d'être du Parti québécois, a commencé à monter. On jugeait qu'il y avait des limites à la discipline indépendantiste, d'autant plus qu'on était bien conscient que la réalisation de l'indépendance nécessiterait des sacrifices considérables dont on avait bien des motifs de craindre leur très inégale répartition au sein de la population.

Certes, en bas de page, Québec solidaire s'est défini comme indépendantiste. Il n'est en effet pas possible de former un parti politique ambitionnant d'assumer un rôle majeur au Québec sans prendre position sur la « question nationale ». Il ne suffit cependant pas de vouloir un changement radical de statut pour celui-ci, il y faut surtout un projet de société progressiste. C'est là que le bat blessait et blesse encore du côté péquiste. Par exemple, on ignore toujours pour l'essentiel quel type de politiques sociales et économiques un futur cabinet Plamondon adopterait. On comprend mieux dès lors pourquoi la direction solidaire a peu parlé de souveraineté de 2006 à 2017. C'est quand Option nationale a fusionné avec le parti en 2017 que le discours indépendantiste a pris plus d'importance au sein des instances dirigeantes de Québec solidaire, ce qui n'a pas empêché une forte majorité de délégués de repousser une alliance avec le Parti québécois, malgré les recommandations en ce sens de leurs têtes d'affiche. Le souvenir des politiques économiques rétrogrades péquistes était encore trop vif. Il faut ajouter que le Parti québécois stagnait alors dans les sondages, derrière Québec solidaire et que les membres de ce dernier ne voyaient aucun intérêt à s'allier avec une formation qui paraissait en voie de disparaître.

Mais depuis 2023, le parti dirigé par Paul Saint-Pierre Plamondon a repris du poil de la bête au point d'atteindre des scores inattendus dans les intentions de vote, alors que son rival solidaire pique du nez. Il a perdu ces dernières années de précieux poids lourds comme Gabriel Nadeau-Dubois, Vincent Marissal et Jimmy Thibodeau. Le chef du Parti québécois, lui, n'éprouve aucune difficulté à regarnir ses rangs.

Par rapport à 2017, la situation entre les deux formations s'est donc inversée : Québec solidaire se retrouve derrière loin le Parti québécois, bien plus d'ailleurs que celui-ci ne l'était derrière Québec solidaire. Mais une question demeure, obsédante : quelle position adopter sur l'enjeu central du statut national québécois ? En principe, Québec solidaire est indépendantiste, mais sur le plan social et économique, il est à l'opposé du Parti québécois.
Indépendance et socialisme ne se recoupent pas nécessairement. Dans une optique de gauche, la souveraineté ne s'impose pas nécessairement. On peut lui préférer la statut quo constitutionnel ou encore une forme d'autonomie plus grande pour le Québec au sein de la fédération canadienne.

Si les péquistes devraient se pencher davantage sur la dimension projet de société de l'indépendance, les solidaires, eux, devraient discuter avec ouverture d'esprit de la question nationale et de leurs liens éventuels avec les péquistes.

Par nature, le nationalisme se veut rassembleur et a donc tendance à minimiser les inégalités sociales, alors que la socialisme, sous ses différentes formes insiste sur les disparités de revenu et se méfie du discours rassembleur interclasses des nationalistes. Dans un cas comme dans l'autre, il faut tenir compte de ces deux réalités fondamentales : l'appartenance nationale d'une part et l'existence des inégalités sociales d'autre part, une dimension qui renvoie au peu de pouvoir des classes populaires.

Il importe donc d'entamer de grandes et franches discussions là-dessus au sein des instances de Québec solidaire. La survie du parti est en jeu.

Jean-François Delisle

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Godin ! Mine de Rien

16 décembre 2025, par Mohamed Lotfi — , ,
Le problème avec l'actuel chef du PQ ce n'est pas avec ce qu'il dit ou ce qu'il fait, mais avec ce qu'il ne dit pas et ce qu'il ne fait pas ! Le malaise qu'ont suscité (…)

Le problème avec l'actuel chef du PQ ce n'est pas avec ce qu'il dit ou ce qu'il fait, mais avec ce qu'il ne dit pas et ce qu'il ne fait pas !

Le malaise qu'ont suscité certaines prises de position du chef du Parti québécois, notamment sur l'immigration, ne tient pas tant à leur contenu qu'à l'absence d'une certaine autorité et une certaine crédibilité qui auraient pu leur donner un autre sens. Les mêmes mots sur l'immigration et les immigrants, prononcés par d'autres, à une autre époque, n'auraient peut-être pas soulevé autant de remous. Ce qui fait défaut à l'actuel chef, ce sont les gestes. Les gestes symboliques. Ceux qui installent une confiance durable. L'ouverture n'est pas un slogan mais une pratique.

Gérald Godin incarnait cela avec une évidence désarmante. Je l'ai côtoyé quand il était ministre de l'immigration et député de Mercier. Je l'ai vu de mes yeux faire. Il ne théorisait pas l'accueil, il le vivait et l'écrivait. Son rapport aux communautés immigrantes, notamment grecque, était d'une chaleur simple. Il ne cherchait pas à convaincre par des formules bien tournées. Il attirait naturellement les gens vers le français en allant à leur rencontre, dans leur réalité, dans leurs lieux, dans leurs codes.

Godin a fait l'effort de parler un peu grec, un peu portugais et un peu créole. Mal, approximativement, mais joyeusement. Il s'installait à la Skala sur l'avenue du Parc, prenait une bière, racontait son rêve de voyage en Grèce, bricolait quelques phrases. Les habitués riaient, le patron venait le saluer et corrigeaient son grecque, en français. Ce dernier en profitait pour dire l'extrait d'un poème de Miron « Montréal est grand comme un désordre universel ». Le patron faisait semblant de ne pas connaître Miron et Godin faisait semblant de ne pas être ministre de l'immigration. Mine de rien, le français circulait, sans injonction, sans crispation. Il devenait un espace commun, un terrain de jeu, un lieu de rencontre.

Godin considérait que les nouveaux arrivants sont des poèmes, une richesse et une vitalité au Québec, enrichissant le tissu social et linguistique. Il aurait pu tenir les mêmes propos que le chef actuel du PQ sur la nécessité de gérer avec rigueur les seuils d'immigration. Personne ne lui en aurait tenu rigueur. Parce qu'il avait bâti, au fil du temps, un lien de confiance profond avec ces gens qu'il qualifiait affectueusement de poèmes. Parce que son ouverture aux autres cultures, aux autres langues, aux autres cuisines, aux autres musiques ne faisait aucun doute. On la lisait d'abord dans son regard.

Ce lien de confiance disait quelque chose de plus large que lui. Il disait l'esprit d'un parti. D'un mouvement politique capable de conjuguer affirmation nationale et hospitalité sincère. Aujourd'hui, ce qui trouble, ce n'est pas tant ce qui est dit que ce qui n'est pas incarné. Et en politique, l'incarnation reste souvent la forme la plus convaincante du discours.

Comment oublier ce moment d'une intensité rare. Deux semaines après le décès de Godin en octobre 1994, un jeune Québécois issu de l'immigration a tenu à lui rendre hommage en mettant en rap l'un de ses poèmes. Louise Harel était présente. Elle est restée marquée à jamais par ce chant, cette voix, cet hommage. https://www.souverains.qc.ca/louise-harel

Pour un ami, pour un pays
Tout ce que t'as, c'est ton cœur
Aller au bout des vies, aller au bout de l'histoire
Tout ce que t'as, c'est ton cœur
Comprendre un peu mieux ce qui se passe
Tout ce que t'as, c'est ton cœur
S'acharner, te battre encore
Tout ce que t'as, c'est ton cœur
Ramer, ramer, ne pas céder
Tout ce que t'as c'est ton cœur
Pour un ami, pour un amour
Tout ce que t'as, c'est ton cœur

Dans son poème Tango de Montréal, tiré de son recueil Sarzène, dont un extrait est gravé sur le mur du métro Mont Royal, Godin évoque les travailleurs issus de l'immigration, de retour à la maison après une journée de labeur.

et dans leurs cœurs une musique différente
une musique qui est la leur
une musique qui est la nôtre
la musique de Montréal…

Si j'étais PSPP, je glisserais un extrait d'un poème de Godin. Je le répéterais dans un discours, dans une conversation, dans un café, un bar, mine de rien, comme Godin, comme Miron, comme Lévesque, comme tant d'autres savaient le faire.

Mine de rien, ils étaient beaux.

Mohamed Lotfi
14 Décembre 2025

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Droit du travail : la Cour internationale de Justice se prononce sur le droit de grève

16 décembre 2025, par Cour Internationale de Justice — ,
La Cour internationale de justice (CIJ) a ouvert lundi ses audiences pour déterminer si le droit de grève est protégé par le droit international. C'est la première fois que la (…)

La Cour internationale de justice (CIJ) a ouvert lundi ses audiences pour déterminer si le droit de grève est protégé par le droit international. C'est la première fois que la plus haute juridiction du monde est appelée à se prononcer sur l'équilibre entre les droits des travailleurs et les intérêts des employeurs.

27 octobre 2025 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/10/27/droit-du-travail-la-cour-internationale-de-justice-se-prononce-sur-le-droit-de-greve/

L'affaire fait suite à une requête déposée en 2023 par le Conseil d'administration de l'Organisation internationale du Travail (OIT), qui a sollicité un avis consultatif de la Cour sur la question de savoir si la Convention (n°87) sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical, 1948, inclut le droit de grève.

Adoptée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Convention n°87 est une pierre angulaire du droit international du travail, garantissant aux travailleurs et aux employeurs le droit de constituer les organisations de leur choix et d'y adhérer. Elle ne mentionne pas explicitement la grève, mais les défenseurs de la liberté syndicale interprètent depuis longtemps ce droit comme l'incluant.

Le Président de la CIJ, Yūji Iwasawa, a ouvert les débats de lundi en lisant la question formelle aux juges, en faisant référence à la résolution de l'OIT et à l'autorité procédurale de la Cour. Il a souligné la « structure tripartite de l'OIT, composée de représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs ».

Une demande rare

Tomi Kohiyama, conseillère juridique de l'OIT, a rappelé que l'OIT n'avait pas comparu devant la CIJ à titre consultatif depuis 1932, soulignant la rareté de telles demandes.

Elle a déclaré que le secrétariat de l'OIT ne prendrait pas position sur le sujet, mais aiderait la Cour en clarifiant le contexte institutionnel et les approches interprétatives au titre de la Convention de Vienne sur le droit des traités.

Fondée en 1919, l'OIT est unique au sein du système des Nations Unies par sa structure tripartite, réunissant des représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs pour établir des normes internationales du travail.

Cet équilibre a cependant parfois conduit à des impasses, notamment en 2012, lorsque des groupes d'employeurs ont contesté la reconnaissance du droit de grève par les conventions n°87 et 98.

Arguments des syndicats et des entreprises

Paapa Danquah, s'exprimant au nom de la Confédération syndicale internationale (CSI), a décrit les grèves comme une expression intemporelle de l'action collective.

« La grève a été notre outil essentiel… pour améliorer les conditions de travail et défendre notre dignité humaine », a-t-il déclaré au tribunal.

Il a soutenu que le droit de grève fait partie intégrante de la liberté syndicale et devrait donc être reconnu comme protégé par la convention n°87.

En revanche, Roberto Suárez Santos, au nom de l'Organisation internationale des employeurs (OIE), a affirmé que si le droit de grève n'est pas contestable en principe, la convention n°87 ne le couvre ni explicitement ni implicitement.

Il a averti que l'intégrer maintenant à la convention reviendrait à imposer un régime prescriptif – définissant les modalités de la grève – susceptible de perturber les systèmes nationaux du travail.

Il a affirmé que la voie à suivre serait le consensus au sein des organes tripartites de l'OIT, et non une élévation unilatérale des normes par voie judiciaire.

Avis consultatifs de la CIJ

Pendant trois jours d'audience, 21 pays et organisations doivent témoigner, 31 déclarations écrites ayant déjà été déposées au greffe de la CIJ, témoignant de l'intérêt mondial pour l'issue de l'affaire.

L'avis consultatif de la Cour, attendu dans les prochains mois, ne sera pas juridiquement contraignant, mais pourrait profondément influencer le droit du travail international et national.

https://news.un.org/fr/story/2025/10/1157638

Lavoro, la Corte Internazionale di Giustizia si pronuncia sul diritto di sciopero
https://andream94.wordpress.com/2025/10/28/lavoro-la-corte-internazionale-di-giustizia-si-pronuncia-sul-diritto-di-sciopero/

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L’action de l’OIT en Birmanie angoisse les travailleurs et syndicats

16 décembre 2025, par Laure Stephan — , ,
Dans le secteur textile, les travailleurs et dirigeants syndicaux affirment que la décision de l'Organisation internationale du travail (OIT) d'invoquer l'article 33 – une (…)

Dans le secteur textile, les travailleurs et dirigeants syndicaux affirment que la décision de l'Organisation internationale du travail (OIT) d'invoquer l'article 33 – une mesure punitive rare à l'encontre des États membres qui violent de manière persistante les conventions fondamentales du travail – pourrait finir par nuire davantage aux travailleurs qu'à la junte militaire au pouvoir.

Billet de blog 2 décembre 2025 | Illustration 1 : A worker sleeps in a delivery truck in Yangon © Laure Siegel
https://blogs.mediapart.fr/laure-siegel/blog/021225/l-action-de-l-oit-en-birmanie-angoisse-les-travailleurs-et-syndicats

En juin 2025, l'OIT a déclenché des sanctions au titre de l'article 33 contre le Myanmar [nom officiel de la Birmanie depuis 1989 sur décision de la junte au pouvoir] pour violation de la convention n° 87 - liberté syndicale et protection du droit syndical - et de la convention n° 29 - travail forcé. C'était la deuxième fois que cette mesure était utilisée contre le Myanmar, après la première occurrence sous le régime militaire de Than Shwe.

En 2000, l'OIT a adopté une résolution en vertu de l'article 33 de sa constitution pour lutter contre le recours généralisé au travail forcé au Myanmar, marquant la première fois que cet article était invoqué contre un État membre. Khin Nyunt, alors chef des services de renseignement et figure clé du régime militaire du Myanmar, était l'un des principaux représentants du pays dans les discussions avec l'OIT avant d'être purgé quelques années plus tard.

L'article 33 habilite les États membres de l'OIT à revoir leurs relations avec les gouvernements fautifs et à envisager des mesures telles que la suspension de la coopération, des investissements ou des échanges commerciaux. Bien que l'article 33 n'impose pas automatiquement des interdictions commerciales, les dirigeants syndicaux locaux l'ont décrit comme une mesure extrêmement sévère au sein du système de l'OIT, qui, selon eux, risque de nuire davantage aux travailleurs qu'aux autorités. Les travailleurs disent comprendre pourquoi le Myanmar a été sanctionné, mais affirment que cette mesure risque d'aggraver leurs difficultés économiques plutôt que de faire pression sur la junte.

Des conditions de travail indignes après le coup d'État

Les travailleurs et travailleuses, la plupart des employés étant des femmes, des usines CMP (cut-make-pack) témoignent d'une forte détérioration des droits du travail et de la sécurité sur le lieu de travail depuis le coup d'État en 2021. Bas salaires, heures supplémentaires obligatoires et horaires excessifs. Beaucoup évoquent des conditions dangereuses, dans des endroits non ventilés et insalubres, des restrictions à la formation de syndicats et des abus verbaux ou physiques de la part de leurs supérieurs. Certains rapportent avoir été contraints de signer des documents vierges, s'être vu refuser des congés ou avoir été mutés à titre de sanction pour avoir exprimé leur opinion.

Le rapport Stitches of Struggle and Hope (“Coutures de lutte et d'espoir”) révèle que 55 % des travailleurs interrogés ont déclaré travailler en moyenne 12 heures par jour, mais jusqu'à 21 heures dans les cas extrêmes, 62 % ont subi des blessures physiques et 60 % ont déclaré souffrir de détresse psychologique liée au travail. Ces conclusions concordent avec ce que les organisateurs locaux décrivent comme la période la plus répressive pour la main-d'œuvre birmane depuis des décennies, en plus d'une pauvreté urbaine record dans le centre économique du pays.

Pourquoi l'article 33 a-t-il été invoqué ?

L'OIT a justifié sa décision en invoquant les violations persistantes des conventions 29 et 87 par le Myanmar. En coordination avec les syndicats en exil et les représentants des employeurs, le gouvernement d'union nationale (NUG), formé en réponse au coup d'Etat par des parlementaires déposés, a salué cette initiative comme « une victoire du peuple », appelant les États membres de l'OIT à revoir leur coopération avec la junte, à suspendre les transferts de carburant aviation, d'armes et de financements qui soutiennent les opérations militaires, et à tenir les acteurs publics et privés responsables du travail forcé.

Pourtant, les travailleurs sur le terrain affirment qu'ils n'ont pas été consultés. Ils soutiennent que cette décision a été prise loin de la réalité à laquelle ils sont confrontés, sans avoir appréhendé comment les sanctions pourraient aggraver leur vulnérabilité. Les médias pro-régime, tels que le Global New Light of Myanmar, font état d'environ 700 usines de confection dans tout le pays et de 700 000 travailleurs rien qu'à Yangon. La junte affirme également que les exportations de vêtements ont généré un profit d'environ cinq milliards de dollars américains par an entre 2021 et 2024.

Illustration 2
Grève des travailleurs de l'industrie pétrolifère après le coup d'Etat au Myanmar

Réaction des travailleurs et des syndicats

Les représentants syndicaux soulignent que ces chiffres, bien que probablement exagérés, illustrent à quel point la junte est devenue dépendante des exportations de vêtements – et pourquoi ce sont les travailleurs plutôt que les généraux qui subissent le plus lourdement les sanctions.
Ma Zin Mar, dirigeante syndicale dans le quartier industriel de Hlaing Thar Yar, a exprimé sa frustration face à cette politique : « Si nous soutenons l'article 33, dites-nous clairement combien de temps il faudra pour renverser la junte. Qui peut le promettre ? Vous ne pouvez pas demander à 700 000 travailleurs qui dépendent de ce secteur d'absorber ce choc. » U Tun Wai Nyunt, militant syndicaliste chevronné qui milite depuis plus de vingt ans, a déclaré : « Fermer les usines ne nuit en rien aux généraux, mais détruit les moyens de subsistance des travailleurs. Ciblez leurs revenus, pas les nôtres. » Il a ajouté que les mesures punitives radicales « ne favorisent ni la démocratie, ni la paix, ni le fédéralisme » et a averti que les mesures qui nuisent à la classe ouvrière risquent de compromettre la révolution dans son ensemble.

Une enquête du CCTU (Comité de coopération des syndicats) aurait révélé que 98 % des personnes interrogées s'opposaient à la fermeture des usines, invoquant des besoins de survie.

Des problèmes de représentation et de consultation

L'OIT fonctionne selon un système tripartite qui comprend des représentants des travailleurs, des employeurs et des gouvernements. Le NUG et la junte prétendent tous deux être les institutions légitimes contrôlant ces structures. Lors de la 113e Conférence internationale du travail (2025), l'OIT a reconnu la délégation du NUG plutôt que celle de la junte, bien que les deux aient désigné la Confédération des syndicats du Myanmar (CTUM) comme représentant des travailleurs.

U Tun Wai Nyunt a critiqué ce processus : « Les représentants devraient être choisis démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes. Comment des décisions concernant les droits du travail au Myanmar peuvent-elles être prises à Genève sans consulter les travailleurs ici ? »
Ko Kane, un dirigeant syndical d'usine âgé de 25 ans, a fait écho à cette préoccupation : « L'OIT nous semble très éloignée. Même nous, les dirigeants syndicaux, ne savons pas si elle a encore un bureau ici. Beaucoup de travailleurs n'ont jamais entendu parler de l'OIT. » Il a ajouté que les travailleurs n'avaient pas eu la possibilité d'exprimer leur opinion avant que la décision relative à l'article 33 ne soit prise.

Complicité des employeurs et répression syndicale

Ko Kane a décrit comment les efforts visant à créer un syndicat légal dans son usine ont été sabotés. La liste des travailleurs soutenant cette initiative a été divulguée à la direction, ce qui a donné lieu à des intimidations, des heures supplémentaires forcées et des licenciements. Lui-même a été muté à un poste sans rapport avec la construction, puis contraint de coopérer avec la direction ou de démissionner : « Passer directement à l'article 33, c'est comme brûler la maison parce qu'il y a une souris. »

U Tun Wai Nyunt a souligné que les employeurs partagent la responsabilité des abus : « Ce n'est pas seulement le gouvernement qui bloque les syndicats, de nombreux employeurs y participent eux-mêmes. L'OIT devrait impliquer non seulement les autorités, mais aussi les propriétaires d'usines et les représentants des marques, et leur demander des comptes. »

Leurs témoignages mettent en évidence une tendance à la répression conjointe par les acteurs étatiques et privés.

Les leçons du précédent de 2000

La première expérience du Myanmar avec l'article 33 en 2000 offre un parallèle édifiant. Malgré cette mesure, le régime dictatorial du Conseil d'État pour la paix et le développement (SPDC) dirigé par Than Shwe et Khin Nyunt est resté au pouvoir. Des usines ont fermé, des travailleurs ont perdu leur emploi et la junte a ensuite consolidé son contrôle grâce à la Constitution de 2008, qui réserve 25 % des sièges parlementaires aux militaires, et aux élections de 2010.

« Nous n'avons jamais dit de ne pas agir contre la junte », a déclaré U Tun Wai Nyunt. « Nous avons seulement dit : ne prenez pas de mesures qui nuisent à la population. Attaquez-vous aux véritables sources de revenus de la junte. » Il a cité les industries extractives comme exemple : « Personne ne s'est opposé au départ de Total ou d'autres géants pétroliers, mais ces entreprises n'ont jamais employé notre population. Elles se sont contentées de piller nos ressources. »

Pour lui et beaucoup d'autres, des sanctions efficaces devraient cibler les sources de revenus réelles de la junte, et non les industries qui font vivre les familles ordinaires.

Illustration 3
Grève de travailleurs en 1988 à Yangon / Rangoun

Réactions internationales et contexte commercial

En juillet 2025, l'administration Donald Trump a annoncé un taux de droits de douane de 40 % sur les importations en provenance du Myanmar, une mesure que la junte a saluée comme un signe de semi-normalisation après des années de sanctions quasi totales. Ce taux n'a pas rétabli les avantages du système de préférences généralisées (SPG), mais a permis aux exportateurs du Myanmar, en particulier dans le secteur de l'habillement, d'opérer dans le cadre d'un tarif légalement défini plutôt que d'être soumis à des restrictions d'embargo totales.

Ce changement a permis au régime de remporter une victoire en matière de relations publiques et d'ouvrir une nouvelle voie pour les recettes d'exportation, même si les sanctions contre les conglomérats liés à l'armée ont été maintenues. Elle a également offert aux importateurs occidentauxun moyen légal de continuer à s'approvisionner au Myanmar sans enfreindre les sanctions, assouplissant ainsi l'étranglement économique qui limitait auparavant les échanges commerciaux.

Les analystes régionaux notent que les États-Unis restent la quatrième destination d'exportation de vêtements du Myanmar. La junte a utilisé l'ajustement tarifaire pour projeter une image de reprise économique et de légitimité, bien que les travailleurs affirment que cela n'a pas rétabli la sécurité de l'emploi ni amélioré les salaires. Les dirigeants syndicaux ont également fait référence aux discussions en cours avec l'Union européenne, le plus grand marché d'exportation de vêtements du Myanmar.

Ils pensent que l'UE évitera un désengagement total comme celui de 2000, optant plutôt pour des mesures de diligence raisonnable ciblées exigeant des marques qu'elles rendent compte des conditions de travail dans leurs chaînes d'approvisionnement. Des marques comme Primark and Decathlon poursuivent leurs commandes de matériaux sources au Myanmar, mais l'industrie textile du Myanmar continue de dépendre en grande partie des investisseurs de Taïwan, de Chine, de Corée du Sud et de Macao, dont les réactions à la décision relative à l'article 33 restent incertaines.

L'invocation de l'article 33 par l'OIT visait à tenir la junte birmane responsable des violations systématiques des droits du travail. Pourtant, parmi les travailleurs du pays, cette mesure est accueillie avec ambivalence, entre espoir de justice et crainte d'un effondrement économique. Les travailleurs comme Ma Zin Mar insistent sans cesse sur une exigence : un engagement direct. « Vous ne pouvez pas voir d'en haut. Descendez, et vous comprendrez ce qui se passe entre les travailleurs et les employeurs. »

Le dilemme reste entier : comment punir un régime sans punir son peuple ?

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Quand on s’attaque à un·e syndicaliste, c’est tout le mouvement syndical qui se lève

16 décembre 2025, par Syndicat des avocats de France — , ,
Défenseur des avocat·es attaquées et mis·es en danger pour avoir exercé leur mission et vigie des libertés fondamentales, le SAF est aux premières loges des intimidations de (…)

Défenseur des avocat·es attaquées et mis·es en danger pour avoir exercé leur mission et vigie des libertés fondamentales, le SAF est aux premières loges des intimidations de l'extrême droite et de la droite. La plainte déposée contre la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet s'inscrit dans ce mouvement.

8 décembre 2025 | tir é du blog de mediapart du Syndicat des Avocat-es de France (SAF)
https://blogs.mediapart.fr/syndicat-des-avocat-es-de-france-saf/blog/081225/quand-sattaque-un-e-syndicaliste-cest-tout-le-mouvement-syndical-qui-se-le

Défenseur des avocat·es attaquées et mis·es en danger pour avoir exercé leur mission et vigie des libertés fondamentales, le SAF est aux premières loges des intimidations de l'extrême-droite et de la droite.

La plainte déposée contre la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, ayant conduit mardi dernier à sa mise en examen par l'effet quasi-automatique de la procédure prévue par la loi du 29 juillet 1881, s'inscrit dans ce mouvement.

A cet égard, il convient de rappeler que le groupe patronal minoritaire Ethic est présidé par Sophie de Menthon, laquelle s'avoue « charmée » par Marine Le Pen. Cette organisation a en outre affiché son soutien au groupe Bolloré lors de la disparition de C8 (cf. Laurent Mauduit, Collaborations, p. 207 et s.).

L'action visant Sophie Binet est donc dans le fruit d'une stratégie purement politique, exactement à l'inverse du dialogue social.

Par ailleurs, la CNCDH a récemment rappelé que les entreprises doivent participer activement à « protéger l'espace civique » et « éviter de nuire à tout groupe ou individu » qui souhaite faire part de ses préoccupations concernant les impacts négatifs liés à leurs activités, produits ou services (Avis sur la lutte contre les procédure-bâillons (A-2025-2) du 13 février 2025, citant les Principes directeurs de l'OCDE à l'intention des entreprises multinationales sur la conduite responsable des entreprises).

L'association Ethic, qui prétend parler pour des entreprises, ne semble donc pas avoir connaissance des travaux de l'OCDE sur ces sujets, ce qui doit préoccuper le mouvement syndical et inviter les décideurs publics, les juridictions qui seront saisies, mais également les journalistes qui relaient leurs actions à la plus grande prudence.

Enfin, le SAF s'inquiète de l'instrumentalisation de la mise en examen, prévue par la procédure de presse comme une garantie des droits de la défense, mais souvent utilisée pour marquer négativement, ou tenter d'intimider, des ennemis politiques.

Dans son avis, la CNCDH recommande que « le législateur modifie les dispositions relatives au non-lieu ab initio prévues par l'article 86, alinéa 4 du code de procédure pénale, pour permettre au procureur de la République de prendre des réquisitions de non-lieu dans le cas où la plainte est manifestement infondée et vise à faire obstacle au débat public, en s'assurant que la partie plaignante soit entendue et qu'un recours soit possible devant la chambre de l'instruction » (Recommandation n° 11).

Une telle proposition mérite la plus grande attention pour promouvoir un débat public de qualité, objectif de la transposition en droit français de la Directive 2024/1069 du 11 avril 2024 sur la protection des personnes qui participent au débat public contre les demandes en justice manifestement infondées ou les procédures judiciaires abusives (dites « poursuites stratégiques altérant le débat public »).

Après les poursuites engagées contre des responsables syndicaux et politiques ayant exprimé un soutien aux peuple palestinien, la citation d'une expression classique de la langue française sert à nouveau de prétexte pour tenter d'intimider et museler toute parole d'opposition.

C'est peine perdue : ces méthodes ne nous intimident pas. Elles nous rendent encore plus déterminé·es à défendre la liberté d'expression.

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Mobilisation massive de la gauche dans la capitale contre la droite

16 décembre 2025, par Francisco Naif — , ,
Ce samedi 6 décembre, les partisans de la « Quatrième Transformation » [1]. sont descendus dans les rues de la place principale de Mexico pour commémorer sept années de la (…)

Ce samedi 6 décembre, les partisans de la « Quatrième Transformation » [1]. sont descendus dans les rues de la place principale de Mexico pour commémorer sept années de la gauche au pouvoir.

12 décembre 2025 | tiré de Rébelion
https://rebelion.org/la-izquierda-desborda-la-capital-y-responde-a-la-derecha/
La gauche déborde la capitale et répond à la droite

Dans un indéniable tour de force politique, environ 600 000 personnes — selon l'estimation du gouvernement de la ville — se sont massées dans le Zócalo et les rues avoisinantes. Le message de la présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, ne laissait aucun doute quant à sa détermination à résister aux attaques internes comme externes.

Ces derniers temps, les campagnes de toute nature dirigées contre elle se sont intensifiées, en grande partie sous l'impulsion du magnat Salinas Pliego, fraudeur fiscal notoire, soudainement reconverti par une sorte de grâce divine en chef « moral » de la droite mexicaine et nouveau parrain du propagandiste Javier Negre. À cela s'ajoute la menace d'ingérence du Géant du Nord, apparemment convalescent, qu'il serait imprudent d'ignorer.

L'atmosphère autour de la Torre Caballito, sur le Paseo de la Reforma, était festive. Des groupes se rassemblaient autour de la Fontaine de la République ; des fanions de toutes tailles et de toutes couleurs flottaient en abondance, tout comme les slogans écrits en lettres capitales. Un contingent transportait une figure monumentale en papier mâché du président, comme lors d'une fête populaire. L'accès au Zócalo se faisait au milieu d'une foule dense, entre esquives et bousculades occasionnelles. Les commerces étaient ouverts, proposant boissons et vêtements aux passants — dont beaucoup venaient d'autres États.

Le flot humain se déversait dans un Zócalo débordant, où il était néanmoins encore possible de se frayer un chemin pour obtenir une meilleure place. La place était remplie de personnes de tous horizons ; dans certains secteurs, on distinguait les contingents d'organisations constituées, comme celui du SNTE. Une présence qui laisse un arrière-goût de corporatisme hérité du PRI du siècle dernier : l'intégration d'organisations satisfaites, prêtes à composer avec leurs dirigeants.

Sheinbaum est arrivée peu avant 11 heures. Elle a parcouru la rue Madero jusqu'à l'estrade installée devant le Palais national. À chaque pas, la foule l'arrêtait ; certains se contentaient d'une poignée de main, d'autres demandaient des photos ou des signatures sur des affiches ou des livres.

Le discours a commencé peu après l'heure prévue. Le rappel des réalisations de la gauche sous le gouvernement d'AMLO — comme la relance des trains de passagers ou l'expansion des programmes sociaux — était ponctué d'applaudissements et de slogans tels que « Présidente ! » et « Tu n'es pas seule ! ». Les acclamations furent particulièrement fortes lorsque le haut-parleur retrouva sa voix après une panne de micro.

L'un des points centraux du discours portait sur ce qui apparaît comme le terrain le plus âpre de la lutte politique contemporaine : la bataille du récit. La présidente a dénoncé les torrents d'argent dépensés par ses adversaires pour imposer l'idée d'un pays en crise, livré au chaos et dépourvu de gouvernance. Au-delà de l'élaboration d'une stratégie de communication, elle a affronté directement la droite en déclarant : « Peu importe tout ce qu'ils feront, ils ne vaincront ni le peuple mexicain ni sa présidente ! » Reste à voir si les fabrications et les campagnes de l'opposition — qui semble glisser vers une droite radicalisée — parviendront à entamer le soutien populaire.

Un autre moment fort fut l'allusion voilée de Sheinbaum à la perspective inquiétante, soutenue par certains Mexicains de l'étranger, d'une intervention américaine. Il ne s'agit pas de menaces en l'air : la veille, l'administration Trump avait publié un document redéfinissant la région et évoquant la nécessité de rétablir la « domination » en Amérique latine. Derrière cet euphémisme se trouvent les cadavres d'Allende, de Sandino, de Jara et de milliers d'autres. La présidente a tenté d'exorciser ce spectre en proclamant à haute voix : « Le Mexique est un pays libre, indépendant et souverain ! Nous ne sommes la colonie ni le protectorat de personne ! » Pour que cette affirmation soit effective, il faudra toutefois un exercice d'équilibrisme diplomatique particulièrement délicat face à un gouvernement américain qui flirte à nouveau avec le fascisme.

Après un peu plus d'une heure de discours, l'événement s'est conclu comme il avait commencé : par l'hymne national. La foule a peu à peu quitté le Zócalo, comme une lagune se vidant dans les rivières qui la composent. Beaucoup sont allés manger dans les environs. D'autres se sont dirigés vers le secteur surchargé des Beaux-Arts, les stations les plus proches étant saturées, ou vers les autobus les ramenant dans leurs villes d'origine.

Ainsi s'achevait une démonstration de force politique qui confirme que les prophètes de malheur, au pays comme à l'étranger, continuent de ne pas comprendre la réalité : une part non négligeable de la population soutient toujours son gouvernement et sa présidente.

Rebelión* a publié cet article avec l'autorisation de l'auteur, sous licence Creative Commons, dans le respect de sa liberté de le diffuser dans d'autres médias.


[1] La Quatrième Transformation (Cuarta Transformación, 4T) est le projet politique lancé par Andrés Manuel López Obrador et poursuivi par Claudia Sheinbaum, présenté comme une refondation pacifique du Mexique, comparable à l'Indépendance (1), à la Réforme libérale(2) et à la Révolution mexicaine(3)

L’inégalité extrême et ce qu’il faut faire à ce sujet

16 décembre 2025, par Michael Roberts — ,
Le dernier Rapport mondial sur les inégalités 2026 révèle l'ampleur vertigineuse du fossé entre riches et pauvres dans le monde, une division qui ne cesse de s'élargir jusqu'à (…)

Le dernier Rapport mondial sur les inégalités 2026 révèle l'ampleur vertigineuse du fossé entre riches et pauvres dans le monde, une division qui ne cesse de s'élargir jusqu'à des niveaux inimaginables. S'appuyant sur des données collectées par 200 chercheur·e·s réunis au sein du World Inequality Lab, le rapport conclut que moins de 60 000 personnes — soit 0,001 % de la population mondiale — contrôlent trois fois plus de richesses que la moitié la plus pauvre de l'humanité.

13 décembre 2025 | tiré de viento sur
https://vientosur.info/la-desigualdad-extrema-y-que-hacer-al-respecto/

En 2025, les 10 % les plus riches de la population mondiale gagneront plus que les 90 % restants, tandis que la moitié la plus pauvre de la population mondiale ne percevra moins de 10 % des revenus mondiaux totaux. La richesse — c'est-à-dire la valeur des actifs détenus par les individus — est encore plus concentrée que les revenus (salaires et revenus du capital), selon le rapport : les 10 % les plus riches possèdent 75 % de la richesse mondiale, tandis que la moitié la plus pauvre n'en détient que 2 %.

Selon le rapport, dans presque toutes les régions, le 1 % le plus riche est plus riche que les 90 % les plus pauvres, et les inégalités de patrimoine ont augmenté rapidement à l'échelle mondiale. « Le résultat est un monde dans lequel une petite minorité exerce un pouvoir financier sans précédent, tandis que des milliards de personnes restent exclues même de la stabilité économique de base », affirment les auteurs du rapport.

Cette concentration n'est pas seulement persistante : elle s'accélère. Depuis les années 1990, la richesse des milliardaires et des centimillionnaires a augmenté d'environ 8 % par an, soit presque le double du taux de croissance de la moitié la plus pauvre de la population. Les plus pauvres ont certes enregistré des gains modestes, mais ceux-ci sont éclipsés par l'accumulation extraordinaire au sommet. La part de la richesse mondiale détenue par le 0,001 % le plus riche est passée de près de 4 % en 1995 à plus de 6 %, tandis que la richesse des milliardaires a augmenté d'environ 8 % par an depuis les années 1990, presque deux fois plus vite que celle des 50 % les plus pauvres.

Au-delà de la stricte inégalité économique, le rapport montre que cette inégalité alimente les inégalités de résultats : les dépenses d'éducation par enfant en Europe et en Amérique du Nord, par exemple, sont plus de 40 fois supérieures à celles de l'Afrique subsaharienne, un écart environ trois fois plus élevé que celui du PIB par habitant.

L'inégalité est également responsable d'une part croissante des émissions de gaz à effet de serre. Le rapport montre que la moitié la plus pauvre de la population mondiale ne représente que 3 % des émissions de carbone associées à la propriété du capital privé, tandis que les 10 % les plus riches en représentent environ 77 %.

Les revenus sont inégalement répartis partout dans le monde : les 10 % les plus riches gagnent systématiquement beaucoup plus que les 50 % les plus pauvres. Mais en matière de richesse, la concentration est encore plus extrême. Dans toutes les régions, les 10 % les plus riches contrôlent plus de la moitié de la richesse totale, laissant souvent à la moitié la plus pauvre une part infime.

Ces moyennes mondiales masquent d'énormes disparités régionales. Le monde est divisé en niveaux de revenus clairement distincts : des régions à hauts revenus, comme l'Amérique du Nord, l'Océanie et l'Europe ; des groupes à revenus intermédiaires, comme la Russie, l'Asie centrale, l'Asie de l'Est, le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord ; et des régions très peuplées où les revenus moyens restent faibles, comme l'Amérique latine, l'Asie du Sud et du Sud-Est, et l'Afrique subsaharienne.

Une personne moyenne en Amérique du Nord et en Océanie gagne environ 13 fois plus qu'une personne vivant en Afrique subsaharienne, et trois fois plus que la moyenne mondiale. Autrement dit, le revenu moyen quotidien y est d'environ 125 euros, contre 10 euros seulement en Afrique subsaharienne. Et il s'agit de moyennes : au sein de chaque région, de nombreuses personnes vivent avec beaucoup moins.

Selon le rapport, environ 1 % du PIB mondial est transféré chaque année des pays les plus pauvres vers les pays les plus riches par le biais de flux nets de revenus liés à des rendements élevés et à de faibles paiements d'intérêts sur les dettes des pays riches — soit près de trois fois le montant de l'aide publique mondiale au développement. L'inégalité est également profondément enracinée dans le système financier mondial. L'architecture financière internationale actuelle est structurée de manière à produire systématiquement de l'inégalité. Les pays qui émettent des monnaies de réserve peuvent emprunter durablement à faible coût, prêter à des taux plus élevés et attirer l'épargne mondiale. À l'inverse, les pays en développement font face à la situation opposée : dettes coûteuses, actifs à faible rendement et sorties continues de revenus.

Le pouvoir du capital s'exerce à l'échelle internationale, entre les nations. En excluant les pays de moins de 10 millions d'habitants, les dix pays les plus riches perçoivent des revenus nets positifs provenant de leurs investissements étrangers. À l'inverse, les dix pays les plus pauvres du monde sont d'anciennes colonies, pour la plupart situées en Afrique subsaharienne. Ils présentent des tendances opposées : la majorité d'entre eux versent d'importants revenus nets au reste du monde. En d'autres termes, ces pays envoient plus d'argent qu'ils n'en reçoivent des investissements étrangers. Cette fuite limite leur capacité à investir dans des domaines essentiels comme les infrastructures, la santé et l'éducation — conditions indispensables pour sortir de la pauvreté. Il n'est donc pas surprenant qu'ils ne puissent jamais rattraper les pays riches et combler l'écart avec le Nord global.

Peut-on faire quelque chose pour réduire les inégalités ?

Dans la préface du rapport, l'économiste et prix Nobel Joseph Stiglitz réitère son appel à la création d'un panel international sur les inégalités, comparable au GIEC de l'ONU pour le climat, afin de « suivre l'évolution des inégalités dans le monde et de formuler des recommandations objectives fondées sur des preuves ». Les auteurs du rapport soutiennent que les inégalités peuvent être réduites par des investissements publics dans l'éducation et la santé, ainsi que par des politiques efficaces de fiscalité et de redistribution. Ils soulignent que, dans de nombreux pays, les ultra-riches échappent à l'impôt, et que les paradis fiscaux abondent. Un impôt mondial de 3 % sur moins de 100 000 centimillionnaires et milliardaires permettrait de lever 750 milliards de dollars par an, soit l'équivalent du budget de l'éducation des pays à revenu faible et intermédiaire.

Le rapport propose d'autres leviers politiques. L'un des plus importants est l'investissement public dans l'éducation et la santé. Un autre passe par des programmes redistributifs : « les transferts monétaires, les pensions, les allocations chômage et le soutien ciblé aux ménages vulnérables peuvent transférer directement des ressources du sommet vers la base de la distribution ». La politique fiscale est un autre levier puissant : instaurer des systèmes fiscaux plus équitables, dans lesquels les plus riches contribuent davantage par le biais d'impôts progressifs. Les inégalités peuvent aussi être réduites par une réforme du système financier mondial : « les accords actuels permettent aux économies avancées d'emprunter à bas coût et de garantir des entrées constantes, tandis que les économies en développement font face à des obligations coûteuses et à des sorties persistantes ». Les réformes proposées incluent l'adoption d'une monnaie mondiale, avec des systèmes centralisés de crédit et de débit.

Le rapport montre que les transferts redistributifs réduisent effectivement les inégalités, surtout lorsqu'ils sont bien conçus et appliqués de manière cohérente. En Europe, en Amérique du Nord et en Océanie, les systèmes fiscaux et de transferts réduisent systématiquement les écarts de revenus de plus de 30 %. Même en Amérique latine, les politiques redistributives introduites après les années 1990 ont permis de réduire les inégalités. Autrement dit, sans ces mesures, les inégalités seraient encore plus importantes.

Mais le rapport reconnaît un problème central : les taux effectifs d'imposition sur le revenu ont augmenté pour la majorité de la population, mais ont chuté drastiquement pour les milliardaires et les centimillionnaires. Les élites paient proportionnellement moins que de nombreux ménages à revenus bien plus faibles. Ce caractère régressif prive les États de ressources essentielles pour l'éducation, la santé et l'action climatique, et mine la cohésion sociale en sapant la confiance dans le système fiscal. La réponse des auteurs est claire : recourir à la fiscalité progressive, qui « permet non seulement de mobiliser des recettes pour financer les biens publics et réduire les inégalités, mais renforce aussi la légitimité des systèmes fiscaux en garantissant que ceux qui disposent de plus grandes ressources contribuent équitablement ».

En résumé, les réponses politiques proposées par le rapport sont :

  • surveiller les inégalités ;
  • redistribuer les revenus par la fiscalité progressive et les transferts sociaux ;
  • accroître l'investissement public dans l'éducation et la santé ;
  • créer un système monétaire mondial.

Que manque-t-il ici ?

Il n'existe aucune politique visant à transformer radicalement la structure socio-économique de l'économie mondiale ; autrement dit, le capitalisme doit continuer d'exister. Il ne faut pas toucher aux propriétaires du capital — banques, entreprises énergétiques, géants technologiques, grandes firmes pharmaceutiques et leurs actionnaires milliardaires. Il suffirait simplement de les taxer davantage et d'utiliser les recettes fiscales pour financer les besoins sociaux. La politique proposée relève donc de la redistribution des revenus et des richesses existantes, et non de la prédistri­bution, c'est-à-dire de la transformation de la structure sociale qui produit ces inégalités extrêmes : la propriété privée des moyens de production.

Dans des travaux antérieurs, j'ai montré que le niveau élevé des inégalités de patrimoine est étroitement lié aux inégalités de revenus. J'ai mis en évidence une corrélation positive d'environ 0,38 : plus l'inégalité de richesse est élevée dans une économie, plus l'inégalité des revenus tend à l'être. La richesse engendre la richesse ; plus de richesse produit plus de revenus. Une élite extrêmement réduite possède les moyens de production et la finance, et s'approprie ainsi la majeure partie de la richesse et des revenus. La concentration de la richesse est fondamentalement liée à la propriété du capital productif, des moyens de production et des institutions financières. Le grand capital — la finance et les grandes entreprises — contrôle les investissements, l'emploi et les décisions financières à l'échelle mondiale. Selon l'Institut fédéral suisse de technologie, un noyau dominant de 147 entreprises, à travers des participations croisées, contrôle 40 % de la richesse du réseau économique mondial, et 737 entreprises en contrôlent 80 %.

C'est cette inégalité-là qui est décisive pour le fonctionnement du capitalisme : le pouvoir concentré du capital. Et puisque l'inégalité de richesse découle de la concentration des moyens de production et de la finance entre les mains de quelques-uns, et que cette structure de propriété reste intacte, toute politique redistributive fondée sur une augmentation des impôts sur la richesse et les revenus restera toujours insuffisante pour transformer durablement la répartition de la richesse et des revenus dans les sociétés modernes.

On affirme souvent à ce stade que la propriété publique de la finance et des secteurs clés des grandes économies mondiales est impossible et utopique, et qu'elle ne pourrait advenir qu'à la suite d'une révolution populaire — laquelle n'adviendrait jamais. Ma réponse est que l'adoption de politiques prétendument moins radicales, comme la fiscalité progressive, un changement profond de l'investissement public, ou une coopération mondiale visant à rompre le transfert de valeur et de revenus du Sud global vers l'élite riche du Nord global,est tout aussi utopique.

Quel gouvernement du G7 est prêt à adopter de telles politiques ? Aucun. À quel point s'en sont-ils approchés au cours des dix ou vingt dernières années ? Pas du tout : au contraire, les gouvernements ont réduit les impôts sur les riches et les entreprises, les ont augmentés pour le reste de la population, et ont diminué l'investissement public dans les besoins sociaux.Existe-t-il une coopération mondiale pour mettre fin à l'exploitation du Sud global par les multinationales et les banques, ou pour arrêter la production de combustibles fossiles et l'usage des jets privés ?

Les auteurs du rapport affirment : « L'inégalité est un choix politique. Elle résulte de nos politiques, institutions et structures de gouvernance. » Mais l'inégalité n'est pas le produit de « nos » politiques, institutions et structures de gouvernance : elle est le résultat de la propriété privée du capital et de gouvernements voués à sa préservation. Tant qu'on n'y mettra pas fin, l'inégalité des revenus et des richesses, aux niveaux national et mondial, persistera et continuera de s'aggraver.

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Ce que l’amitié de Noam Chomsky avec Jeffrey Epstein révèle sur la politique progressiste

16 décembre 2025, par Kavita Crishnan — , ,
L'icône de la gauche a fermé les yeux sur les violences sexuelles, tout comme les progressistes littéraires et culturels indiens ont embrassé un homme dont la condamnation pour (…)

L'icône de la gauche a fermé les yeux sur les violences sexuelles, tout comme les progressistes littéraires et culturels indiens ont embrassé un homme dont la condamnation pour viol a été annulée

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/12/09/ce-que-lamitie-de-noam-chomsky-avec-jeffrey-epstein-revele-sur-la-politique-progressiste/

« J'ai rencontré toutes sortes de gens, y compris des criminels de guerre majeurs. Je ne regrette pas d'avoir rencontré l'un d'entre eux. » Telle fut la réponse belliqueuse de l'intellectuel Noam Chomsky en 2023 à la question d'un journal sur ses liens avec Jeffrey Epstein [1]. Plus récemment, les courriels d'Epstein révèlent une amitié étroite avec Chomsky et son épouse [2].

Un témoignage (non daté mais rédigé en 2017 ou après) écrit par Chomsky pour Epstein présente un intérêt particulier. Il y décrit leur amitié de six ans comme une expérience « précieuse » et « enrichissante », grâce à l'étendue intellectuelle et aux idées d'Epstein, et affirme que « Jeffrey a pu organiser à plusieurs reprises, parfois sur-le-champ, des rencontres très productives avec des personnalités de premier plan dans les sciences et les mathématiques, ainsi que dans la politique mondiale, des gens dont j'avais étudié les travaux et les activités mais que je n'avais jamais espéré rencontrer. »

Dans la tristement célèbre interview de la BBC Newsnight, on a demandé à Andrew Mountbatten Windsor [3] si, rétrospectivement, sachant qu'Epstein était un pédophile et un prédateur sexuel, il ressentait une quelconque « culpabilité, regret ou honte » concernant son amitié avec Epstein. Non, répondit-il, « la raison étant que les personnes que j'ai rencontrées et les opportunités qui m'ont été données d'apprendre soit par lui soit grâce à lui étaient en fait très utiles… (cela) a eu des résultats sérieusement bénéfiques dans des domaines qui n'ont rien à voir avec (ses crimes). »

Chomsky et Andrew disent tous deux qu'ils ne regrettent pas d'avoir été amis avec Epstein parce que grâce à lui, ils ont pu rencontrer des personnes utiles et importantes.

Andrew fait face à l'accusation d'avoir violé une jeune fille mineure victime de trafic par Ghislaine Maxwell [4] et Epstein. Je dois souligner ici que connaître ou rencontrer Epstein n'implique en aucun cas que Chomsky ait été complice de ses crimes contre des filles et des femmes. Je ne suggère pas une « culpabilité par association » et je ne cherche pas à lui porter un coup bas.

Mais pour moi, la question est la suivante : que nous dit la relation de Chomsky avec Epstein sur l'importance accordée aux survivantes de violences sexuelles dans notre politique – dans la politique de gauche et progressiste ?

En 2005, les autorités avaient commencé à enquêter sur les allégations de 36 filles mineures, dont une âgée de seulement 14 ans, selon lesquelles Jeffrey Epstein les avait contraintes à lui donner des massages sexuels et les avait livrées à d'autres hommes. Elles ont mis au jour une masse de preuves corroborant les paroles des filles, et finalement, en 2008, un projet d'acte d'accusation l'a inculpé de 60 chefs d'accusation fédéraux, suffisants pour lui valoir une peine de prison à vie.

Mais Epstein s'en est notoirement tiré avec une simple tape sur les doigts. Dans un accord de plaidoyer complaisant, il a avoué une accusation mineure de sollicitation d'une mineure pour prostitution et a passé 13 mois dans un régime de prison ouverte où il était libre le jour et retournait en prison la nuit. Tout cela a été largement discuté et critiqué dans les médias grand public.

En 2023, Chomsky a expliqué pourquoi lui et son épouse s'étaient liés d'amitié avec Epstein malgré sa condamnation pour crimes sexuels contre des filles mineures. « Ce que l'on savait de Jeffrey Epstein, c'est qu'il avait été condamné pour un crime et avait purgé sa peine », a-t-il déclaré. « Selon les lois et normes américaines en vigueur, cela donne une ardoise vierge. »

Analysons cela d'un peu plus près.

Chomsky est une icône de la gauche dont les écrits ont initié des générations à la nature du pouvoir, à l'impunité des puissants et à la propagande qui fabrique le consentement à une telle iniquité, violence et impunité systémiques [5]. Si des enfants de la classe ouvrière s'étaient plaints d'avoir été exploités par un PDG richissime pour effectuer un travail toxique et dangereux, et que ce PDG s'en était tiré avec une simple tape sur les doigts, Chomsky soutiendrait-il qu'il a désormais une ardoise vierge ?

Mais les règles semblent différentes lorsque les enfants de la classe ouvrière en question sont des filles, victimes de trafic et réduites en esclavage non pas pour le travail en usine mais pour le travail sexuel. Dans le monde politique de Chomsky, ces survivantes individuelles de prédation sexuelle sont invisibles.

Le terme clé dans le témoignage de Chomsky est « normes en vigueur ». L'allusion est que le mouvement MeToo a changé les normes en vigueur et que l'amitié de Chomsky avec Epstein ne doit pas être jugée selon les nouvelles normes féministes [6]. Mais c'est faux. Même des responsables policiers ont publiquement condamné l'accord de plaidoyer d'Epstein comme une parodie des normes de justice en vigueur, tout comme la plupart des commentateurs des médias « grand public ». Pourquoi Chomsky était-il satisfait d'accepter les normes de l'accord de plaidoyer qui étaient tombées à un niveau honteusement bas selon tous les critères ?

S'adressant aux médias en 2008 après son plaidoyer de culpabilité, Epstein a utilisé une métaphore stupéfiante qui révélait comment il percevait ses actes et les « lois et normes en vigueur ». Il « s'est comparé à Gulliver naufragé parmi les habitants minuscules de Lilliput », affirmant que « l'espièglerie de Gulliver avait eu des conséquences imprévues. C'est ce qui arrive avec la richesse. Il y a des fardeaux inattendus aussi bien que des avantages ».

Dans son courriel à Epstein, rappelons-le, Andrew a signé avec les mots « On joue plus tard ». La prédation pédophile est perçue par Epstein et son cercle comme de l'« espièglerie ». Epstein se voyait comme quelqu'un de spécial, autorisé par sa richesse à « jouer » avec des « personnes minuscules » comme des filles mineures sans argent ni statut. Les lois et normes en vigueur avaient été faites par des personnes minuscules, à l'esprit étroit, qui ne pouvaient pas comprendre la culture de ceux qui étaient tellement au-dessus de leur condition.

En tant qu'intellectuel public, Chomsky est perçu comme un défenseur des « personnes minuscules ». Mais il s'est lié d'amitié avec Epstein et s'est porté garant de lui – et n'a jusqu'à ce jour pas prononcé un seul mot de soutien aux survivantes « minuscules ».

Le fait que Chomsky ait exprimé son admiration pour la capacité d'Epstein à décrocher son téléphone et à se connecter immédiatement aux Grands de ce monde est révélateur : n'a-t-il vraiment pas pensé que cette capacité, ces connexions, pourraient avoir quelque chose à voir avec la légèreté de sa peine ?

Pourquoi Chomsky a-t-il même écrit ce témoignage pour Epstein adressé « À qui de droit » ? Nous savons qu'Epstein a lancé une grande campagne de relations publiques pour se réhabiliter après avoir plaidé coupable d'abus sexuel sur enfant. Cette campagne de relations publiques comprenait des dons aux universités et des rencontres avec des intellectuels et des scientifiques, tout cela contribuant à redorer son image ternie. Chomsky a-t-il écrit ce témoignage à la demande d'Epstein – sa contribution à cette campagne de relations publiques ? Chomsky a écrit ce témoignage en tant que personnalité publique – il doit maintenant au public d'expliquer pourquoi il l'a fait.

Le problème, c'est que Chomsky n'est pas une exception. Ici en Inde, je viens de lire des critiques élogieuses d'une représentation théâtrale de Mahmood Farooqui dans Dastan-e-Ret-Samadhi, une adaptation du roman hindi Ret Samadhi (pour lequel l'écrivaine et la traductrice, toutes deux femmes, ont reçu le Booker Prize [7]). Farooqui a été condamné pour viol et sa condamnation a été annulée par une juridiction supérieure [8].

Le juge qui l'a acquitté a accepté l'évaluation du tribunal de première instance selon laquelle la parole de la survivante était crédible et qu'elle avait bien dit « non ». Selon la lettre et l'esprit de la loi « en vigueur », c'est un viol, clair et net. Mais le juge a créé un nouveau concept juridique, abaissant les lois et normes en vigueur, pour acquitter. Un « non faible », a-t-il statué, pouvait signifier un oui [9].

L'expression même « non faible » rappelle que la survivante a bien dit non, ce qui prouve qu'elle a, en fait, été violée contre sa volonté. J'entends des amis progressistes dire : « Il a été acquitté, donc il est innocent, alors pourquoi ne devrions-nous pas lui donner une tribune, nous ne pouvons pas le punir à perpétuité. »

À chacun d'entre eux, je dis : vous êtes libres de donner une tribune à Farooqui et de le célébrer. Mais sur chaque scène, chaque page où vous le faites, vous affichez votre approbation retentissante et votre publicité pour la devise – Un Non Faible est un Oui. Comme Chomsky, vous aussi êtes heureux d'embrasser la parodie la plus grotesque et la plus farcesque des normes judiciaires comme les vôtres [10].

Le juge du « non faible » a imposé à une femme éduquée un standard plus élevé pour son non : c'était son travail de rendre son « non » suffisamment énergique pour que l'homme comprenne. Mais il a imposé à l'homme un standard très bas : malgré sa maîtrise du langage, de la littérature, des arts du spectacle et du cinéma, on ne pouvait pas attendre de cet homme qu'il comprenne que non signifie vraiment non. On ne pouvait pas attendre de lui qu'il utilise ses mots en cas de doute et demande à la femme – tu as dit non, veux-tu que j'arrête ?

Chomsky était ébloui par Epstein et son compagnon de dîner « le grand artiste » Woody Allen [11] (également accusé d'avoir abusé sexuellement de sa propre fille quand elle était enfant). Les progressistes littéraires et culturels de l'Inde sont éblouis par l'art de l'homme avec la feuille de vigne du « non faible ».

Si vous considérez les accusations d'agression sexuelle contre un homme comme sans rapport avec votre évaluation politique de son intellect, de son art et de ses idées, vous êtes le contraire d'un progressiste. Les normes ont progressé et vous feriez mieux de vous mettre à jour ou d'être laissé pour compte [12].

Kavita Krishnan,militante féministe et écrivaine, auteure de Fearless Freedom (Penguin 2020) [13].
https://scroll.in/article/1089022/what-noam-chomskys-friendship-with-jeffrey-epstein-says-about-progressive-politics

Traduit pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77254

La politica progressista alla luce dell'amicizia di Noam Chomsky con Jeffrey Epstein
https://andream94.wordpress.com/2025/12/09/la-politica-progressista-alla-luce-dellamicizia-di-noam-chomsky-con-jeffrey-epstein/

Notes

[1] Jeffrey Epstein était un financier américain et délinquant sexuel condamné, décédé en prison en 2019 alors qu'il attendait son procès pour des accusations fédérales de trafic sexuel de mineures. Il a cultivé des relations avec de nombreuses personnalités influentes de la politique, du monde universitaire et des affaires.
[2] Voir « Why the rich and powerful couldn't say no to Epstein », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à :
https://europe-solidaire.org/spip.php?article77168
[3] Le prince Andrew, duc d'York, deuxième fils de la reine Elizabeth II. L'interview, diffusée en novembre 2019, a été largement critiquée pour son absence de remords concernant son amitié avec Epstein.
[4] Ghislaine Maxwell, mondaine britannique et délinquante sexuelle condamnée, a été reconnue coupable en 2021 d'avoir recruté et manipulé des adolescentes pour Epstein.
[5] Pour une critique de gauche de l'analyse politique de Chomsky, voir « Harsh Critique of Chomsky on Ukraine », Europe Solidaire Sans Frontières, avril 2022. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article62190
[6] Sur l'impact du mouvement MeToo sur l'évolution des attitudes sociales envers les violences sexuelles, voir Park Ji-ah, « #MeToo and #WithYou in South Korea – Korea's Fight Against Sexual Violence », Europe Solidaire Sans Frontières, 2018. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article43343
[7] Le International Booker Prize 2022 a été décerné à Geetanjali Shree pour Ret Samadhi (Tomb of Sand), traduit par Daisy Rockwell. C'était le premier roman en hindi à remporter ce prix.
[8] Sur le schéma plus large de l'impunité pour les violences sexuelles en Inde, voir « India : Rapists Roam Free While Victims and Activists Are Jailed », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2011. Disponible à :
https://europe-solidaire.org/spip.php?article19936
[9] Le jugement de la Haute Cour de Delhi de septembre 2017 acquittant Farooqui a introduit le concept controversé selon lequel un « non faible » peut constituer un consentement, une décision largement critiquée par les juristes féministes et les organisations de défense des droits des femmes.
[10] Sur l'histoire des luttes féministes contre les violences sexuelles en Inde, voir Vibhuti Patel, « Women's Struggles & Women's Movement in India », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article27410
[11] Woody Allen, cinéaste américain, fait face depuis longtemps à des accusations d'abus sexuels de la part de sa fille adoptive Dylan Farrow, remontant à 1992. Il a nié ces accusations.
[12] Sur la façon dont le courage des survivantes qui prennent la parole transforme les normes sociales autour des violences sexuelles, voir Aurélie-Anne Thos, « France : Mazan trial, rape as a political fact », Europe Solidaire Sans Frontières, septembre 2024. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72345 Voir aussi Andrew Harding, « Gisèle Pelicot : How an ordinary woman shook attitudes to rape in France », Europe Solidaire Sans Frontières, 17 décembre 2024. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72967
[13] Pour en savoir plus sur l'analyse politique et le militantisme de Kavita Krishnan, voir « Goodbye, 'Russian Romance !' : an Interview with Kavita Krishnan », Europe Solidaire Sans Frontières, 12 novembre 2022. Disponible à :
https://europe-solidaire.org/spip.php?article64664

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La bulle de l’IA et l’économie étatsunienne

16 décembre 2025, par Michael Roberts — , , ,
La bulle de l'IA masque l'état désastreux de l'économie américaine… en attendant l'inévitable crise qui découlera de son éclatement. Tiré de Inprecor 739 - décembre 2025 8 (…)

La bulle de l'IA masque l'état désastreux de l'économie américaine… en attendant l'inévitable crise qui découlera de son éclatement.

Tiré de Inprecor 739 - décembre 2025
8 décembre

Par Michael Roberts

Le marché boursier étatsunien continue d'atteindre de nouveaux records ; le prix du bitcoin est également quasiment à son plus haut et celui de l'or a atteint des sommets historiques.

Des investissements démesurés

Les investisseurs dans les actifs financiers (banques, compagnies d'assurances, fonds de pension, fonds spéculatifs, etc.) sont extrêmement optimistes et confiants en ce qui concerne le marché financier. Comme l'a déclaré Ruchir Sharma, président de Rockefeller International : « Malgré les menaces croissantes qui pèsent sur l'économie étatsunienne – des droits de douane élevés à l'effondrement de l'immigration, en passant par l'érosion des institutions, l'augmentation de la dette et l'inflation persistante –, les grandes entreprises et les investisseurs semblent imperturbables. Ils sont de plus en plus convaincus que l'intelligence artificielle est une force si puissante qu'elle peut relever tous les défis  ». Jusqu'en 2025, les entreprises travaillant sur l'IA ont généré à elles seules 80 % des gains boursiers américains. Cela a contribué et contribue encore à financer et à stimuler la croissance étatsunienne, car le marché boursier axé sur l'IA attire des capitaux du monde entier. Au deuxième trimestre 2025, les investisseurs étrangers ont injecté 290 milliards de dollars dans les actions étatsuniennes, un record. Ils détiennent désormais environ 30 % du marché étatsunien, une part d'une importance inédite depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme le fait remarquer M. Sharma, les États-Unis sont devenus le meilleur pari, «  la meilleure mise pour ce qui concerne l'IA  ».

La « bulle » des investissements dans l'IA (mesurée grâce au rapport entre le cours des actions et la « valeur comptable » des entreprises) est 17 fois plus importante que celle de la bulle internet en 2000, ou encore que celle des subprimes en 2007. Le ratio entre la valeur du marché boursier étatsunien et le PIB du pays (l'« indicateur Buffett ») a atteint un nouveau record de 217 %, soit plus de 2 écarts-types au-dessus de la tendance à long terme.

Et ce ne sont pas seulement les actions des entreprises qui sont en plein essor. Il y a une forte demande pour acheter de la dette des entreprises étatsuniennes, en particulier des grandes entreprises technologiques et d'intelligence artificielle, les Magnificent Seven. L'écart entre les taux d'intérêt versés sur les obligations d'entreprise et ceux des obligations d'État, considérées comme sûres, est tombé à moins de 1 %.

Des dépenses colossales et des gains de productivité très incertains

Ces paris sur l'avenir de l'IA s'étendent à tous les secteurs. En d'autres termes, les États-Unis ont mis tous leurs œufs dans le même panier. Les investisseurs parient que l'IA finira par générer d'énormes rendements sur leurs achats d'actions et leurs titres de créance, lorsque la productivité du travail augmentera de manière spectaculaire et, avec elle, la rentabilité des entreprises spécialisées dans l'intelligence artificielle. Matt Eagan, gestionnaire de portefeuille chez Loomis Sayles, a déclaré que les prix exorbitants des actifs suggéraient que les investisseurs misaient sur « des gains de productivité sans précédent » grâce à l'IA. «  C'est le truc qui pourrait mal tourner ».

Jusqu'à présent, rien n'a encore indiqué que les investissements dans l'IA permettaient d'accélérer la productivité. Ironiquement, en attendant, les investissements colossaux dans les centres de données et les infrastructures d'IA soutiennent l'économie étatsunienne. Près de 40 % de la croissance du PIB réel étatsunien au dernier trimestre provient des dépenses d'investissement technologique – majoritairement liées à l'IA. Depuis 2022, la valeur de ces infrastructures a augmenté de 400 milliards de dollars.

Une part importante de ces dépenses a été dédiée aux équipements de traitement de l'information, qui ont connu une hausse de 39 % en valeur annualisée au cours du premier semestre de 2025. Jason Furman, économiste à Harvard, a fait remarquer que ces dépenses ne représentaient que 4 % du PIB étatsunien. Paradoxalement, Furman raconte qu'elles étaient à l'origine de 92 % de la croissance du PIB étatsunien au premier semestre de 2025. Si l'on exclut ces catégories, l'économie étatsunienne n'a progressé que de 0,1 % en rythme annuel au premier semestre de 2025.

Ainsi donc, sans ces dépenses technologiques, les États-Unis auraient été en récession économique, ou presque.

La stagnation économique

Cela montre l'autre facette de la situation étatsunienne, à savoir la stagnation du reste de l'économie du pays. Le secteur manufacturier étatsunien est en récession depuis plus de deux ans (c'est-à-dire tous les scores inférieurs à 50 dans le graphique ci-dessous).

Plus largement, aujourd'hui, certains signes indiquent que le secteur des services est également en difficulté. L'indice IMS Services PMI (1) est tombé à 50 en septembre 2025, contre 52 en août. Ce point est bien en dessous des prévisions de 51,7, ce qui indique que le secteur des services est au point mort.

Le marché du travail étatsunien semble également fragile. Selon les données officielles, l'emploi n'a progressé que de 0,5 % en taux annualisé au cours des trois mois précédant juillet. Ce chiffre est bien inférieur aux taux observés en 2024. «  Nous sommes dans une économie où les embauches et les licenciements sont rares », a déclaré le mois dernier Jay Powell, président de la Réserve fédérale étatsunienne.

Les jeunes travailleur·ses étatsunien·nes sont touché·es de manière disproportionnée par le ralentissement économique actuel. Le taux de chômage des jeunes aux États-Unis est passé de 6,6 % à 10,5 % depuis avril 2023. La croissance des salaires des jeunes travailleur·ses a fortement ralenti. Les offres d'emploi pour les nouvelles personnes arrivant sur le marché du travail ont chuté de plus de 30 %. Les travailleur·ses en début de carrière dans les professions exposées à l'IA ont connu une baisse relative de 13 % de l'emploi. Les seul·es Étatsunien·nes qui dépensent beaucoup d'argent sont les 20 % les plus riches. Ces ménages s'en sortent bien, et ceux qui se situent dans les 3,3 % les plus riches s'en sortent encore mieux. Les autres se serrent la ceinture et ne dépensent plus.

Les ventes au détail (après suppression de l'inflation des prix) sont restées stables pendant plus de quatre ans.

Le graphique ci-dessus montre que l'inflation a érodé le pouvoir d'achat de la plupart des Étatsunien·nes. Le taux d'inflation moyen reste bloqué à environ 3 % par an selon les chiffres officiels, bien au-dessus de l'objectif de 2 % par an fixé par la Réserve fédérale. Et ce taux moyen masque en grande partie l'impact réel sur le niveau de vie et les augmentations des salaires réels. Les prix des denrées alimentaires et de l'énergie augmentent beaucoup plus rapidement que prévu. L'électricité coûte aujourd'hui 40 % plus cher qu'il y a cinq ans.

Les prix de l'électricité sont encore plus poussés à la hausse par les centres de données de l'IA. OpenAI consomme autant d'électricité que New York et San Diego réunies, au plus fort de la vague de chaleur intense de 2024, ou encore autant que la demande totale en électricité de la Suisse et du Portugal réunis. Cela représente la consommation électrique d'environ 20 millions de personnes. Google a récemment annulé un projet de centre de données d'un milliard de dollars dans l'Indiana après que les habitant·es ont protesté contre le fait que ce centre de données «  ferait grimper les prix de l'électricité » et « absorberait des quantités incalculables d'eau dans une région déjà touchée par la sécheresse  ».

Qui absorbera les droits de douane ?

À cela s'ajoute l'impact des droits de douane imposés par Trump sur les importations de marchandises aux États-Unis. Malgré les démentis de l'administration, les prix à l'importation augmentent et commencent à se répercuter sur les prix des marchandises aux États-Unis (et pas seulement dans les domaines de l'énergie et de l'alimentation).

Jusqu'à présent, les entreprises étrangères, dans leur ensemble, n'absorbent pas les coûts des droits de douane. Lors de la guerre commerciale de 2018, les prix à l'importation ont été principalement réduits par les entreprises étrangères. Cette fois-ci, les prix à l'importation n'ont pas baissé. Ce sont plutôt les importateurs étatsuniens que les exportateurs étrangers qui paient les droits de douane, et les consommateurs risquent d'en subir les conséquences à l'avenir. Comme l'a déclaré le président de la Fed, «  les droits de douane sont principalement payés à l'importation et non plus à l'exportation, et les consommateur·rices… Toutes ces entreprises et entités intermédiaires vous diront qu'elles ont bien l'intention de répercuter ces coûts [sur le consommateur] en temps voulu ».

Les importateurs, les grossistes et les détaillants paient des coûts plus élevés dès le départ et espèrent pouvoir, à terme, augmenter suffisamment leurs prix pour répercuter la charge. Le problème est que les consommateur·rices sont déjà à bout. Les budgets des ménages sont sous pression en raison de l'augmentation de la dette, des impayés et des salaires qui ne suffisent pas. Tenter de répercuter les coûts des droits de douane dans ce contexte ne ferait que réduire encore davantage la demande.

Les entreprises le savent, c'est pourquoi beaucoup d'entre elles absorbent plutôt les coûts. Mais lorsqu'elles le font, leurs marges diminuent et il devient plus difficile de maintenir leurs activités sans procéder à des coupes ailleurs. Lorsque la rentabilité est mise sous pression, la direction de l'entreprise a peu d'options. Elle ne peut pas contrôler les droits de douane et ne peut pas forcer les consommateurs à dépenser davantage. Ce qu'elle peut contrôler, ce sont les dépenses. Cela commence par un ralentissement des embauches et une réduction des plans de croissance, puis par une réduction des heures de travail et des heures supplémentaires. Si les droits de douane restent en vigueur et que la consommation reste faible, les répercussions se propagent davantage sur le marché du travail.

Viennent ensuite les dépenses publiques. La fermeture [lors du shutdown] des services gouvernementaux imposée par le Congrès a donné à l'administration Trump une nouvelle occasion de réduire les effectifs de l'administration fédérale dans une vaine tentative de réduire le déficit budgétaire et la dette publique croissante. Cette tentative est vaine, car l'affirmation de Trump selon laquelle l'augmentation des recettes douanières fera l'affaire n'est pas crédible. Depuis janvier 2025, les recettes douanières ne représentent encore que 2,4 % des recettes fédérales totales prévues pour l'exercice 2025, qui s'élèvent à 5 200 milliards de dollars.

Quant à l'affirmation selon laquelle les droits de douane finiraient par résoudre le déficit commercial des États-Unis avec le reste du monde, elle s'est également révélée absurde jusqu'à présent. Au cours des sept premiers mois de 2024, le déficit s'élevait à 500 milliards de dollars ; au cours des sept premiers mois de 2025, il atteignait 654 milliards de dollars, soit une hausse de 31 % en glissement annuel, un niveau record.

Contrairement à ce qu'affirme Trump, les hausses tarifaires sur les importations ne contribueront guère à « rendre sa grandeur à l'Amérique » (Make America Great Again) dans le secteur manufacturier. Robert Lawrence, de la Kennedy School de Harvard, estime que «  la réduction du déficit commercial n'augmenterait que très peu la part de l'emploi manufacturier aux États-Unis  ». La valeur ajoutée nette correspondant au déficit commercial de produits manufacturés en 2024 représentait 21,5 % de la production étatsunienne. Ce serait donc l'augmentation de la valeur étatsunienne si le déficit commercial était éliminé. Combien d'emplois cela créerait-il ? Cela représenterait 2,8 millions d'emplois, soit une augmentation de seulement 1,7 point de pourcentage de la part du secteur manufacturier dans l'emploi étatsunien, pour atteindre 9,7 % de l'emploi total. Mais la part des ouvrier·es de production dans l'industrie manufacturière étatsunienne n'est en réalité que de 4,7 %, les 5 points de pourcentage restants étant constitués de cadres, de comptables, d'ingénieur·ses, de chauffeur·ses, de commerciaux·ales, etc. L'augmentation de l'emploi des ouvriers de production ne serait que de 1,3 million, soit seulement 0,9 % de l'emploi étatsunien.

L'économie étatsunienne n'est pas encore à genoux et en récession, car les investissements des entreprises continuent d'augmenter, même si leur croissance ralentit.

L'épuisement du modèle

Les bénéfices des entreprises continuent d'augmenter. Le résultat d'exploitation des sociétés du S&P 500 (hors secteur financier) (2) a progressé de 9 % au cours du dernier trimestre, par rapport à l'année précédente. Leur chiffre d'affaires a augmenté de 7 % (avant inflation). Mais cela ne concerne que les grandes entreprises, tirées par les Magnificent Seven. Dans l'ensemble, le secteur des entreprises non financières étatsuniennes commence à voir la croissance de ses bénéfices s'estomper.

Et la Fed devrait encore réduire son taux directeur au cours des six prochains mois, ce qui réduira le coût d'emprunt pour ceux qui souhaitent spéculer sur ces actifs financiers fictifs. La récession n'est donc pas encore là. Mais tout dépend de plus en plus de la capacité du boom de l'IA à générer de la productivité et de la rentabilité. Si les retours sur les investissements massifs dans l'IA s'avèrent faibles, cela pourrait entraîner une sérieuse correction boursière.

Il est vrai que les grandes entreprises technologiques ont principalement financé leurs investissements dans l'IA à partir de leurs flux de trésorerie disponibles. Mais les énormes réserves de trésorerie des Magnificent Seven s'épuisent et les entreprises spécialisées dans l'IA se tournent de plus en plus vers l'émission d'actions et de titres de créance.

Les entreprises de l'IA signent désormais des contrats entre elles afin d'augmenter leurs revenus. Il s'agit en quelque sorte d'un jeu de chaises musicales financières. OpenAI a signé cette année des contrats d'une valeur totale d'environ 1 000 milliards de dollars pour acquérir la puissance de calcul nécessaire au fonctionnement de ses modèles d'intelligence artificielle. Des engagements qui dépassent largement ses revenus. OpenAI dépense sans compter pour ses infrastructures, ses puces électroniques et ses talents, sans disposer des capitaux nécessaires pour financer ces projets ambitieux. Afin de financer son expansion, OpenAI a donc levé d'énormes montants en fonds propres et a commencé à se tourner vers les marchés obligataires. Elle a obtenu 4 milliards de dollars de dette bancaire l'année dernière et a levé environ 47 milliards de dollars auprès de fonds de capital-risque au cours des 12 derniers mois, même si une part importante de cette somme dépend de Microsoft, son principal bailleur de fonds. L'agence de notation Moody's a signalé qu'une grande partie des ventes futures de centres de données d'Oracle dépendait d'OpenAI et de sa rentabilité encore incertaine.

Beaucoup dépend désormais de la capacité d'OpenAI à augmenter suffisamment ses revenus pour commencer à couvrir la hausse exponentielle des coûts. Les économistes de Goldman Sachs affirment que l'IA stimule déjà l'économie étatsunienne d'environ 160 milliards de dollars, soit 0,7 % du PIB étatsunien au cours des quatre années depuis 2022, ce qui se traduit par une croissance annualisée d'environ 0,3 point de pourcentage. Mais il s'agit davantage d'une astuce statistique que d'une réelle croissance de la productivité grâce à l'IA jusqu'à présent, et le secteur de l'IA ne bénéficie que d'une faible augmentation de ses revenus.

En effet, les retours sur investissement liés au développement de l'IA pourraient être en baisse. Le lancement de ChatGPT-3 a coûté 50 millions de dollars, celui de ChatGPT-4 500 millions de dollars, tandis que le dernier ChatGPT-5 a coûté 5 milliards de dollars et, selon la plupart des utilisateur·rices, n'était pas nettement meilleur que la version précédente. Parallèlement, des concurrents beaucoup moins chers, tels que Deepseek, en Chine, sapent les revenus potentiels.

Une crise financière est donc à prévoir. Mais lorsque les bulles financières éclatent, les nouvelles technologies ne disparaissent pas pour autant. Elles peuvent au contraire être acquises à bas prix par de nouveaux acteurs, dans le cadre de ce que l'économiste autrichien Joseph Schumpeter appelait la «  destruction créatrice ». C'est d'ailleurs exactement l'argument avancé par les lauréats du prix Nobel d'économie de cette année, Philippe Aghion et Peter Howitt. Les périodes d'expansion et de récession sont inévitables, mais nécessaires pour stimuler l'innovation.

La technologie de l'IA pourrait éventuellement permettre une importante croissance de la productivité si elle parvient à limiter suffisamment le travail humain. Mais cela ne se concrétisera peut-être qu'après un krach financier et le ralentissement de l'économie étatsunienne qui s'ensuivra. Et si l'économie étatsunienne, tirée par l'IA, plonge, il en sera de même pour les autres grandes économies. Le temps ne joue pas en faveur des Magnificent Seven. En effet, l'adoption de la technologie de l'IA par les entreprises reste faible et est même en baisse parmi les grandes.

Pendant ce temps, les dépenses consacrées aux capacités d'IA continuent d'augmenter et les investisseurs continuent d'investir massivement dans l'achat d'actions et de titres de créance d'entreprises spécialisées dans l'IA. C'est donc un pari énorme sur l'IA pour l'économie étatsunienne.

Le 14 octobre 2025

Publié sur le blog de l'auteur, The Next Recession, et traduit par Lalla F. Colvin.

1. Le ISM Services PMI (Purchasing Managers' Index – Services) est un indice mensuel publié par l'Institute for Supply Management (ISM) aux États-Unis. C'est l'un des indicateurs économiques les plus suivis pour mesurer la santé du secteur des services, qui représente environ 70 % de l'économie américaine.

2. Le S&P 500 est un indice boursier basé sur 500 grandes sociétés cotées sur les bourses aux États-Unis (NYSE ou NASDAQ). L'indice est possédé et géré par Standard & Poor's, l'une des trois principales sociétés de notation financière. Il couvre environ 80 % du marché boursier américain par sa capitalisation.

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Au Liban, l’État colonial d’Israël a gagné une bataille, pas la guerre

16 décembre 2025, par Léonard Sompairac, Chris den Hond, Doha Chams, Walid Charara — , , ,
En novembre dernier, Chris den Hond s'est rendu à Beyrouth pour une série de reportages, dont l'entretien qui suit. La capitale libanaise, ainsi que d'autres régions du pays, (…)

En novembre dernier, Chris den Hond s'est rendu à Beyrouth pour une série de reportages, dont l'entretien qui suit. La capitale libanaise, ainsi que d'autres régions du pays, sont la cible d'attaques israéliennes quasi-quotidiennes, tandis que de nombreuses localités du sud sont toujours occupées par les forces militaires de l'Etat sioniste.

Tiré du site de la revue Contretemps.

En dépit du cessez-le-feu de novembre 2024, Israël multiplie les frappes aériennes, les incursions terrestres, les assassinats ciblés dans le sud du Liban, détruits les champs d'oliviers et construit même un mur. D'après la FINUL (Force intérimaire des Nations Unies au Liban), le cessez-le-feu a été violé 6800 fois entre le 27 novembre 2024 et le 22 octobre 2025, « en grande majorité du fait d'Israël ».

En septembre 2024, des milliers de personnes ont été blessées, quand des bipeurs piégés, utilisés par le Hezbollah pour sa communication interne, ont explosé simultanément à travers le pays, tuant neuf personnes et en blessant près de 2 800. Peu après, Israël a déclenché une offensive militaire de grande ampleur qui a abouti à l'élimination de la direction militaire du Hezbollah et à l'assassinat de son dirigeant historique, Hassan Nasrallah.

Aujourd'hui, les puissances occidentales conditionnent leur aide financière à la reconstruction au désarmement du Hezbollah et à sa marginalisation, ainsi que celle de ses alliés, sur le plan politique. C'est sur ces aspects, et leurs conséquences régionales plus larges, que porte cet entretien avec Doha Chams, journaliste, et Walid Charara, journaliste au quotidien al-Akhbar. Fondé en 2006 par Joseph Samaha (1949-2007), intellectuel de gauche influent et grand nom du journalisme arabe, al-Akhbardemeure une référence dans la région en tant que média anti-impérialiste, radicalement opposé aux menées israéliennes et aux politiques occidentales. La contribution croisée de Léonard Sompairac, géographe et collaborateur d'Orient XXI, complète cette analyse de l'actualité libanaise.

***

Chris Den Hond – Est-ce que le Hezbollah va accepter de désarmer suite à la pression des puissances occidentales ?

Walid Charara – Il y a deux options. Le chef du gouvernement, le président de la République et toute la mouvance liée à l'extrême-droite chrétienne ainsi que certaines forces sunnites sont pour le désarmement du Hezbollah. Ils considèrent que le Liban doit s'allier avec l'Occident et/ ou avec des monarchies du Golfe. Le Hezbollah et ses alliés par contre considèrent qu'ils sont face à une offensive israélo-américaine ayant pour objectif de remodeler le Moyen-Orient. Mais, pour l'instant, cette offensive n'atteint pas ses objectifs. Si jamais le gouvernement libanais décide de désarmer le Hezbollah par la force, une confrontation armée s'ensuivra. De toute façon, le gouvernement libanais n'a pas les moyens d'appliquer une telle exigence américaine et israélienne.

Doha Chams – Le Hezbollah ne va pas désarmer, ce serait suicidaire, malgré toute la pression internationale. De nombreux médias ne cessent de dire : « On a perdu, donc il faut accepter les conséquences de la défaite. » C'est vrai que le Hezbollah a perdu une bataille importante, mais pas la guerre. Les combattants du Hezbollah ne sont pas disposés à se rendre.

Léonard Sompairac – Israël préfère cet état de guerre permanente qui lui permet de repousser ses frontières : en Syrie avec le Golan, zone stratégique qui, outre ses ressources naturelles offre, avec le Mont Hermon, une visibilité jusqu'à Damas et au sud Liban, créant de fait une zone tampon avec le nord du pays. Israël continue quotidiennement de violer l'espace aérien et terrestre libanais et entretient une pression et une peur constantes sur les Libanais avec les drones, les frappes ciblées et la menace d'une guerre étendue imminente. Des engins de chantiers comme des bétonnières sont délibérément ciblés par les bombardements israéliens. Les besoins pour la reconstruction ont été évalués à 11 milliards de dollars, ce qui nécessite un appui international. Or, à l'échelle internationale, il existe une réticence à débloquer des fonds : les bailleurs reprennent la rhétorique israélienne qui voudrait que le désarmement effectif du Hezbollah soit la condition pour les accorder. Enfin, même si des financements arrivaient, ils passeraient dans la marmite intra-libanaise en particulier via le CDR (Conseil pour le développement et la reconstruction) qui n'est pas réputé pour être l'organisme le plus intègre au Liban depuis un demi-siècle…

Chris Den Hond – À Gaza comme au Liban, l'armée israélienne se heurte néanmoins à une résistance persistante sur le terrain, malgré des bombardements massifs. Comment expliquez-vous cela ?

Walid Charara : Le Hezbollah a reçu un énorme coup l'année passée. Une partie de sa direction, de sa direction militaire surtout, a été assassinée. Hassan Nasrallah, son leader, a été tué. Les dégâts ont été énormes, les pertes très significatives, mais sur le plan sécuritaire c'était un succès tactique pour Israël, pas un succès stratégique. C'était le résultat du progrès technologique israélien et de l'alliance avec les États-Unis, qui ont beaucoup aidé Israël. Ce succès tactique aurait pu se transformer en succès stratégique si Israël avait réussi à percer la première ligne de défense du Hezbollah et à occuper le sud Liban jusqu'à la rivière Litani, ce qui était l'objectif déclaré de l'armée israélienne. Mais celle-ci n'est pas performante en matière de combats au sol. La première ligne de défense du Hezbollah a tenu tête pendant 66 jours à l'offensive israélienne. Le Hezbollah a perdu 5000 combattants. Ce sont des pertes énormes mais il a tenu. Trois brigades israéliennes ont attaqué le village de Khiam, mais n'ont pas réussi à le prendre. Donc malgré des moyens très inégaux sur le plan militaire, Israël n'a pas gagné et le Hezbollah n'est pas vaincu. L'objectif israélien d'occuper tout le sud jusqu'à la rivière Litani et de désarmer le Hezbollah n'est pas atteint.

Chris Den Hond – Quelles sont les forces politiques qui soutiennent l'option américano-israélienne et quelles sont celles qui s'y opposent ?

Doha Chams – Pendant les guerres, la majorité des Libanais s'est montrée unie. Pendant la dernière guerre, le Liban était redevenu le pays de Fayrouz [diva de la chanson libanaise et symbole de l'unité nationale], où tout le monde aime tout le monde. Les chrétiens dans le nord ont invité chez eux les chiites du sud qui fuyaient les bombardements. Israël a fait progresser la solidarité intercommunautaire, c'est le gouvernement qui est corrompu. Aujourd'hui, la population libanaise est divisée, c'est vrai. Il y a des gens qui parlent fort, qui bénéficient d'un puissant appui médiatique et qui poussent à un désarmement de la résistance. Mais, en général, l'opinion publique se rend compte qu'Israël viole quotidiennement le cessez-le-feu et empêche les réfugiés de retourner chez eux dans le sud Liban. Israël bombarde sans arrêt, cible des gens qui sont de près ou de loin liés au Hezbollah, détruit même les bétonnières utilisées pour reconstruire les maisons. Comment faire la paix avec un tel ennemi ? Malheureusement certains secteurs au Liban veulent un accord avec Israël. Il est arrivé que les Druzes filment la base de lancement des missiles par le Hezbollah et Israël a tout de suite bombardé le site. Cela s'est passé plus d'une fois. Mais c'est une minorité de Druzes qui agissent ainsi, la plupart continuent à suivre Walid Joumblatt [leader historique des Druzes libanais, proche des forces de la résistance].

Léonard Sompairac – Je suis allé dans le sud récemment. Nombre d'églises, d'écoles confessionnelles chrétiennes, de jardins d'enfants chrétiens sont frappés parce qu'ils accueillent des réfugiés libanais du sud. Nous avons tendance à penser que, dans le sud Liban, il n'y a que des villages chiites pro-Hezbollah, mais c'est beaucoup plus nuancé, c'est une mosaïque. Avant de se rattacher à une religion ou à un parti, ces gens sont surtout voisins et ils s'entraident. Cela se voit aussi dans certains quartiers de Beyrouth où tout le monde accueille tout le monde. Il y a eu environ un million de déplacés au Liban qui ont été accueillis ailleurs.

Walid Charara – Un secteur significatif de la population libanaise, pas seulement chiite, considère que l'agression israélienne contre le Liban et les pressions internationales (européenne, saoudienne, mais principalement américaine) sont inacceptables. Mais une autre partie de la population est malheureusement sensible aux thèses des organisations de la droite chrétienne ou musulmane qui disent « vous allez entraîner le Liban dans une nouvelle aventure ». Il faut savoir que le Hezbollah n'a jamais violé le cessez-le-feu du 27 novembre 2024. Il n'a pas riposté aux attaques israéliennes. Israël bombarde le Liban jour et nuit et les pays garants du cessez-le-feu n'interviennent pas. La guerre est devenue une guerre de basse intensité où Israël se permet d'assassiner tous les jours des militants qui se déplacent en voiture par des bombardements ciblés de drones. Plus de 100.000 personnes du sud ne peuvent plus rentrer chez elles, puisque tout a été détruit. Israël empêche aussi toute forme d'aide à la population pour la reconstruction.

Chris Den Hond – Qu'a changé pour le Liban la guerre d'Israël contre l'Iran ?

Doha Chams – Le gouvernement libanais n'existe que par la grâce des puissances internationales : les États-Unis, l'Union européenne, l'Arabie saoudite. Si les maronites regardent vers la France et les sunnites vers l'Arabie saoudite, il ne faut pas s'étonner que les chiites et la résistance regardent vers l'Iran.

Walid Charara – Cette guerre de 12 jours entre Israël et l'Iran a révélé le vrai rapport de force qui n'est pas autant en faveur d'Israël que certains voudraient le faire croire. Des sources israéliennes, américaines et européennes ont confirmé qu'il y avait des dégâts importants sur le territoire israélien. L'Iran a pu frapper des sites civils, militaires et stratégiques israéliens, ainsi un centre du Mossad et un centre de développement de la technologie militaire. Avec ses propres moyens, il a réussi à infliger des pertes significatives à Israël. L'idée de l'inviolabilité du territoire occupé par l'État sioniste grâce à son système de défense anti-aérien a été très vite mise en cause. Il est clairement apparu que l'Iran était en position de nuire à Israël, malgré le soutien massif que celui-ci reçoit des États-Unis et de toute la coalition occidentale. L'Iran a accepté le cessez-le-feu proposé parce qu'il voulait éviter une confrontation directe et à grande échelle avec les États-Unis. Quand les États-Unis ont bombardé le site d'Ispahan, l'Iran a frappé une base américaine au Qatar. A ce moment-là, la guerre s'est arrêtée.

Chris Den Hond – Certains disent maintenant : si le Hamas et la résistance palestinienne en général avaient su que le 7 octobre serait suivi d'un génocide, ils n'auraient pas lancé l'opération. Qu'en pensez-vous ?

Walid Charara – Si les combattants vietnamiens avaient su avant de lancer leur campagne de libération que deux millions de Vietnamiens seraient tués par les Américains, pensez-vous qu'ils n'auraient pas démarré leur lutte de libération nationale ? Et les Algériens ? La question qu'il faut poser est « que se passait-il en Palestine avant le 7 octobre 2023 » ? Les attaques des colons contre les villages palestiniens étaient quotidiennes, sans couverture médiatique, et la bande de Gaza transformée en prison à ciel ouvert en raison du blocus instauré depuis 2007. Le sionisme est davantage qu'un régime d'apartheid, c'est un système de nettoyage ethnique. L'objectif est de surveiller et punir les Palestiniens, mais surtout les faire partir de leur terre. C'est un processus lent, 1948, 1967, mais qui s'accélère avec le temps, comme à l'heure actuelle. Comment résister à cela ? Avec des marches citoyennes, en portant des bougies ? Ce n'est pas suffisant. Le droit à la résistance armée d'un peuple sous occupation est conforme au droit international, il est inaliénable.

« Sales connes » : l’insulte de Brigitte Macron qui dévoile son mépris du féminisme

En traitant de « sales connes » des militantes féministes ayant interrompu le spectacle d'Ary Abittan, Brigitte Macron dévoile le mépris de classe et l'hostilité du pouvoir (…)

En traitant de « sales connes » des militantes féministes ayant interrompu le spectacle d'Ary Abittan, Brigitte Macron dévoile le mépris de classe et l'hostilité du pouvoir envers les luttes contre les violences sexuelles. Une insulte révélatrice d'un système qui préfère protéger les puissants que écouter les femmes.

8 décembre 2025 |https://blogs.mediapart.fr/lalapolit/blog/081225/sales-connes-l-insulte-de-brigitte-macron-qui-devoile-son-mepris-du-feminisme

Il y a des lapsus qui disent tout.

Et puis il y a des insultes assumées, prononcées à chaud, sans filtre, parce qu'elles traduisent une vision du monde. En qualifiant de « sales connes » des militantes féministes venues interrompre un spectacle d'Ary Abittan, Brigitte Macron ne s'est pas simplement « emportée » : elle a révélé la colonne vertébrale du macronisme face au féminisme — un mélange de mépris social, de crispation de classe et de peur panique dès que les femmes sortent du cadre poli qu'on leur assigne.

Ce n'était pas une erreur.
C'était un aveu.
Quand la Première dame insulte, l'institution parle

La scène est connue : des militantes féministes perturbent un spectacle d'Ary Abittan, humoriste dont le retour sur scène interroge à l'heure où les violences sexuelles restent massivement impunies. Dans les coulisses, Brigitte Macron souffle à l'artiste, sourire aux lèvres :
« S'il y a des sales connes, on va les foutre dehors. »

Présomption d'innocence pour les puissants.
Présomption de « saleté » pour les militantes.

On ne peut pas faire plus clair dans la hiérarchie des vies et des paroles.

Le message est glaçant : dans cette République-là, la parole des femmes qui dérangent n'a pas seulement tort — elle salit.
Elle dérange parce qu'elle dénonce.
Elle dérange parce qu'elle rappelle ce que le pouvoir voudrait enfouir sous le tapis rouge des théâtres : les violences sexistes restent une réalité, même lorsqu'un dossier judiciaire se clôt.
Le féminisme acceptable selon Brigitte Macron : silencieux, poli, et surtout inoffensif

Que reproche-t-on vraiment à ces militantes ?
D'avoir dérangé un spectacle.
D'avoir troublé l'entre-soi culturel où le féminisme est toléré tant qu'il reste un thème de débat… mais jamais un geste politique.

Brigitte Macron n'a pas traité de « sales cons » des supporters d'extrême droite.
Elle n'a pas insulté les ministres qui protègent des agresseurs.
Elle n'a pas dérivé face aux multiples affaires qui éclaboussent son propre camp.

Non : son mépris se réserve pour les féministes, celles qui refusent de jouer leur rôle de décoration républicaine.
Celles qui rappellent que les violences sexuelles ne disparaissent pas par magie, encore moins grâce aux sermons institutionnels.

Ce que Brigitte Macron dit, au fond, c'est :
« Les femmes, taisez-vous. Les puissants parlent. »
Le mépris de classe, version haute couture

Dans le vocabulaire politique, rien n'est neutre.
Pourquoi « sales » ? Pourquoi « connes » ?

Parce que cette insulte n'attaque pas seulement une opinion : elle attaque une supposée infériorité sociale.
On insulte des femmes qui n'ont pas les codes, pas les bonnes manières, pas la place qu'on voudrait leur assigner.

Il n'y a rien de plus violent que de voir une figure institutionnelle qualifier des militantes — souvent jeunes, souvent précaires, souvent survivantes — de femmes « sales », indignes, presque contaminantes.

Il y a là tout le mépris de l'élite politique envers les luttes populaires.
Tout ce que le macronisme a toujours cherché à faire : dépolitiser les colères en les disqualifiant moralement.
Quand le pouvoir insulte, il révèle sa peur

On pourrait croire que l'affaire est anecdotique.
Elle ne l'est pas.
Elle montre une chose essentielle : le pouvoir a peur du féminisme quand il n'est plus instagrammable, quand il devient action directe, quand il touche à la question de l'impunité.

Ces militantes n'ont pas interrompu un spectacle pour faire du bruit.
Elles l'ont interrompu parce que la société refuse encore de regarder en face la réalité des violences sexuelles.

Et qu'a répondu l'institution représentée par Brigitte Macron ?
Pas un argument.
Pas un débat.
Juste : l'insulte.

Quand un pouvoir répond par l'insulte, c'est qu'il n'a plus rien d'autre à opposer.
Ce que cette scène dit de l'état du féminisme en France

Cette affaire s'inscrit dans un climat où :

les féminicides explosent,
les associations perdent des financements,
les victimes reçoivent toujours moins de protection réelle,
les agresseurs bénéficient d'un soutien public, politique, médiatique.

Dans ce contexte, voir la Première dame traiter des militantes de « sales connes » n'est pas une simple « maladresse ».

C'est un signal politique :
le féminisme dérange, et le pouvoir entend le remettre à sa place.
Conclusion : nous ne serons jamais « des sales connes », mais les héritières d'une colère légitime

Si défendre les victimes, si dénoncer l'impunité, si interrompre un spectacle pour rappeler que le patriarcat tue et broie…
… fait de nous des « sales connes »,
alors oui :
nous sommes la génération qui refuse de se taire.

Le pouvoir peut insulter.
Il peut mépriser.
Il peut tenter de ridiculiser.

Mais il ne pourra jamais effacer ce qui l'effraie :
un féminisme qui n'a pas peur des puissants.

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Des syndicats ukrainiens à la 6e rencontre du Réseau syndical international de solidarité et de luttes

16 décembre 2025, par Christian Mahieux — , ,
Près de 200 syndicalistes mandaté·es par des organisations syndicales, des collectifs syndicaux ont participé à cette rencontre, du 13 au 16 novembre. Ils et elles venaient de (…)

Près de 200 syndicalistes mandaté·es par des organisations syndicales, des collectifs syndicaux ont participé à cette rencontre, du 13 au 16 novembre. Ils et elles venaient de Palestine, d'Ukraine, du Brésil, du Pakistan, de Côte d'Ivoire, d'Italie, d'Argentine, de Centrafrique, de l'État espagnol, du Venezuela, du Sénégal, de France, de Pologne, de Grande-Bretagne, de Colombie, du Portugal, de l'Équateur, des États-Unis d'Amérique, d'Allemagne, de Suisse… Les syndicats du Soudan, du Bénin, du Togo, de la DR Congo et du Burkina Faso qui devaient participer n'ont pu le faire faute de visa [1 – Ce fut aussi le cas de militants et militants du Sénégal et du Pakistan. Le NGWF du Bangladesh a dû annuler sa participation au dernier moment]. Cette participation de militantes et militants de divers continents est rendue possible par la mise en place d'un fonds de solidarité alimentée par les organisations européennes et nord-américaines. La conclusion du manifeste qui fonde l'appartenance au Réseau est claire : « Un réseau du syndicalisme combatif, de luttes et démocratique, autonome, indépendant des patrons et des gouvernements, anticapitaliste, féministe, écologiste, autogestionnaire, internationaliste, construisant le changement par les luttes collectives, combattant toutes les formes d'oppression (machisme, racisme, homophobie, xénophobie, etc.) ». Mais toute aussi important est le souci que ce syndicalisme internationaliste ne se limite pas à des discussions générales, mais s'ancre dans les pratiques quotidiennes ; d'où la volonté de mettre en avant le travail par secteur professionnel, celui-ci s'entendant comme partie intégrante du syndicalisme interprofessionnel.

11 décembre 2025 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/12/11/des-syndicats-ukrainiens-a-la-6e-rencontre-du-reseau-syndical-international-de-solidarite-et-de-luttes-autre-texte/

Ces journées ont permis d'organiser des réunions par secteurs professionnels. D'autres temps ont été consacrés à approfondir les discussions autour de thèmes transversaux. Deux débats ont été organisés en séance plénière ; le premier à propos du syndicalisme en temps de guerre, avec les camarades de Palestine et d'Ukraine ; les représentants de la Coordination des professionnels et syndicats soudanais devaient également animer cette soirée, mais aucun n'a pu obtenir de visa ; le second débat, introduit notamment par des représentants de syndicats de base italiens [2 La participation de nombreux « syndicats de base » italiens est un événement et s'inscrit dans le travail unitaire mené par certains d'entre eux depuis quelque temps. Étaient présents à cette rencontre du Réseau : Confederazione Unitaria di Base (CUB), Sindacato Intercategoriale Cobas (SI COBAS), Unione Sindacale Italiana (USI), Sindicato Autorganizzato Lavorator Cobas (SIAL-COBAS), Associazione Diritti Lavoratori dei Comitati di Base (ADL COBAS), COBAS Scuola Sardegna (COBAS Sardegna), Sindicato Generale di Base (SGB) et Coordinamento del Precariato Universitario (CPU – Siena)] et une représentante du syndicat du métro de Buenos Aires [3. Asociación Gremial de Trabajadores del Subterráneo y Premetro, Buenos Aires, affilié à la Central de Trabajadores de la Argentina de los trabajadores (CTA-T). Au printemps dernier, l'Union syndicale Solidaires avait organisé une tournée de réunions publiques en France avec un autre camarade de ce syndicat], portait sur les réponses syndicales à la montée de l'extrême droite. Enfin, diverses motions ont été approuvées, en soutien à des luttes syndicales et populaires ou pour dénoncer des répressions.

Trois syndicats ukrainiens étaient représentés

* Priama Diia, syndicat d'étudiants et étudiantes, représenté par Katya Gritseva ;
* Soyez comme nous sommes, syndicat du secteur médical, représenté par Yulia Lipitch-Kotchirka et Oksana Slobodyna ;
* l'union régionale KVPU de Kryvyï Rih, représentée par Yuriy Samoylov.

Ne pouvant se rendre en Italie, la section locale de Krivih Rih du syndicat des cheminots de la KVPU avait adressé un message de son président, Vyacheslav Fedorenko.

Pour les quatre camarades d'Ukraine, ce fut l'occasion de rappeler en direct à des syndicalistes de différents continents la situation sur place, mais aussi de participer pleinement à la construction d'un réseau syndical international, à travers les réunions par secteurs professionnels (éducation, industrie, santé-social) ou thématiques. La séance plénière consacrée aux pays en guerre a été un moment fort. Ces quatre jours ont permis de nombreux échanges, quelques mises au point quand deux syndicats italiens paraissaient oublier le peuple ukrainien, les syndicalistes ukrainien·nes, dans leurs interventions à propos d'impérialisme, de blocs militaires, d'économies de guerre (sujets par ailleurs bien présents dans le manifeste adopté par le Réseau).

Sur son site, Soyez comme nous sommes a rendu compte, au retour de ces rencontres :

Soyez comme nous sommes a participé à la conférence du Réseau syndical international de solidarité et de luttes. Cette organisation internationale s'oppose à la réduction des droits du travail et sociaux, est en faveur de l'annulation des dettes extérieures des pays qui se trouvent dans un état de subordination, et s'oppose à toutes les formes de discrimination et d'agression armée.

Ses militants ont exprimé leur soutien au peuple ukrainien.

Ses convois syndicaux organisés depuis le 1er mai 2022 sont l'expression de cette solidarité concrète.

Mais ce n'est pas tout : « des syndicats ukrainiens, qui participent activement à la résistance populaire contre l'occupation du territoire et s'opposent au libéralisme économique qui règne dans leur pays, sont membres de notre Réseau, et nous les soutenons ! », lit-on dans le manifeste du réseau.

Les militantes de Soyez comme nous sommes ont parlé de la situation des infirmières en Ukraine en temps de guerre et de leur lutte pour de meilleures conditions de travail.

Le Réseau a appelé à la solidarité et à la résistance contre une telle exploitation partout dans le monde.

Cela nécessite le développement d'actions solidaires actives, coordonnées au niveau mondial, tant par catégorie que par secteur, pays et continent, souligne son manifeste.

Présentation faite au nom de Priama Diia

Malheureusement, nous ne pouvons pas aujourd'hui prononcer un discours débordant d'enthousiasme, d'espoir ou de ferveur révolutionnaire, si chers à certains de nos camarades naïfs. La situation du peuple ukrainien est grave, peut-être la plus difficile depuis le début de la guerre. Le régime bonapartiste russe, mélange toxique de fascisme, d'inégalités sociales catastrophiques et d'atomisation, reste aussi réactionnaire et ignoble que jamais. Et pourtant, le peuple semble épuisé, ses forces de résistance épuisées. Des dizaines, voire des centaines de milliers d'hommes se cachent aujourd'hui pour échapper à la violence de la mobilisation forcée.

Que faire ?

Nous sommes un syndicat étudiant aux convictions radicalement démocratiques, qui lutte pour les droits sociaux et les intérêts de ceux qui vivent en Ukraine. Notre réponse doit donc commencer là où notre lutte trouve ses racines : dans le système d'enseignement supérieur. Et dans ce domaine, il reste beaucoup à faire.

Commençons par les problèmes sociaux et politiques, car l'un découle de l'autre. Les universités ukrainiennes ne sont pas vraiment libres. L'admission à des études gratuites est compétitive ; la plupart des étudiants doivent payer. Aujourd'hui, environ 60% d'entre eux paient leurs études supérieures, et le gouvernement fait tout pour que les frais d'inscription soient aussi élevés que possible. En seulement deux ans, les frais de scolarité ont grimpé en flèche de 82%, ce qui est stupéfiant. L'étudiant moyen paie désormais environ 1 000 euros par an, soit environ 80 UAH par mois, alors que le salaire minimum n'est que de 160 UAH.

Dans le même temps, la qualité de l'enseignement, en particulier dans les sciences humaines, est alarmante. Cela s'explique en partie par la bureaucratisation et le sous-financement chronique : en 2025, le budget national de l'éducation représente à peine 6% de celui de la France.

La situation sociale précaire des étudiants — la plupart commencent à travailler dès leur deuxième année — les empêche également de s'organiser efficacement et de participer à la prise de décision. Les syndicats étudiants officiels, absorbés par la Fédération des syndicats d'Ukraine, non seulement ne parviennent pas à initier le changement, mais calomnient activement notre syndicat, Priama Diia, et collaborent avec des organisations de jeunesse d'extrême droite.

Mais l'attaque va au-delà des droits sociaux : elle porte atteinte au droit même à l'autonomie et à l'éducation. Sous la pression de la Banque mondiale, le ministère de l'éducation et des sciences, dirigé par Oksen Lisovyi, a « réorganisé » les universités afin de réduire les dépenses publiques, sans débat public ni consultation. En conséquence, les étudiants perdent leur place dans les établissements d'enseignement. Parallèlement, les étudiants de sexe masculin, soupçonnés d'échapper à la conscription simplement parce que leur inscription leur accorde un report, sont illégalement privés de leur droit de poursuivre leurs études, une pratique particulièrement visible dans la persécution des doctorants.

Il est difficile, mais nécessaire, d'aborder ces questions en Ukraine. Sans éducation, il ne peut y avoir de reconstruction du pays, ni d'espoir d'un avenir socialement juste. C'est pourquoi nous appelons à la solidarité et à l'action dans les domaines clés suivants pour la lutte dans l'enseignement supérieur ukrainien :

1. Le peuple porte le plus lourd fardeau de la guerre. Il défend le pays, soutient l'arrière et paie le prix le plus élevé. Les oligarques, les bureaucrates, les intellectuels nationalistes et les fonctionnaires tentent de vaincre le Kremlin avec des hymnes et des fanfares, comme si l'ennemi ne venait pas de bases militaires mais de Jéricho. Les travailleurs ukrainiens portent les armes et font preuve de courage ; laissons les oligarques supporter les coûts : soins de santé, éducation, science, etc. Nous appelons le gouvernement à geler les frais de scolarité en redistribuant les revenus des grandes entreprises qui nous ont pillés pendant trente ans.

2. La Constitution garantit l'égalité d'accès à l'éducation. La restreindre sous prétexte de mobilisation est absurde et criminel. Nous appelons le gouvernement à affirmer que tous les étudiants inscrits ont un droit inconditionnel à être exemptés de la conscription. L'avenir de l'Ukraine n'est possible qu'en tant qu'État véritablement social doté d'une classe ouvrière éduquée.

3. La gouvernance universitaire reste étouffée par la bureaucratie. Après le Maïdan de 2014, les universités ont obtenu l'autonomie, mais sans financement ni outils efficaces pour l'exercer. Chaque dépense nécessite des rapports absurdement détaillés ; les revendications des étudiants se perdent ainsi dans la paperasserie. Nous exigeons que le gouvernement accorde aux universités une large autonomie ­ socio-financière. Sans cela, la voix des étudiants restera un simple bruit de fond.

4. Enfin, la corruption et l'inefficacité persistent parce que les bureaucrates à tous les niveaux ne se soucient pas de l'éducation, mais de leur propre reproduction. Seuls deux groupes souhaitent véritablement de meilleures conditions sociales et une éducation de haute qualité : les étudiants et le personnel technique. Nous exigeons donc que les universités élargissent le pouvoir décisionnel des étudiants et du personnel technique à tous les niveaux de la gouvernance.

Chers camarades, nous vous remercions pour votre solidarité. Nous avons toujours ressenti le soutien indéfectible du Réseau syndical international de solidarité et de luttes, qui s'est tenu aux côtés du peuple ukrainien, non seulement contre le régime fasciste russe, mais aussi contre la corruption et l'oligarchie au sein de notre propre pays. Nous espérons que cette conférence permettra d'approfondir notre compréhension mutuelle, nous aidera à mieux comprendre la situation de nos nations respectives et renforcera notre cause commune. Le syndicat étudiant indépendant Priama Diia adresse ses salutations et sa solidarité à tous les participants : le mouvement étudiant radical et progressiste d'Ukraine est à vos côtés !

Présentation du syndicat indépendant du secteur médical Soyez comme nous sommes

La guerre totale a causé des dégâts considérables au système de santé ukrainien. Des milliers d'hôpitaux ont été détruits ou endommagés, certains d'entre eux ont été complètement rasés. Les professionnels de santé sont blessés et tués dans l'exercice de leurs fonctions, dans des conditions extrêmement dangereuses. La guerre engendre un risque constant et un manque d'accès aux services médicaux essentiels pour la population, en particulier dans les zones de front et les zones libérées, où le système de santé est soumis à une pression constante. La mobilisation, le danger constant, les bombardements et la surcharge de travail ont entraîné une pénurie de personnel médical. Ceux qui restent travaillent dans des conditions extrêmement difficiles, souvent sans fournitures, ressources et soutien psychologique adéquats. Cela conduit à l'épuisement du personnel, au burn-out et à une détérioration de la qualité des services, ce qui, à long terme, menace la stabilité du système de santé.

Parallèlement aux défis posés par la guerre, la réforme du secteur de la santé, malgré ses objectifs stratégiques, a eu un certain nombre de conséquences négatives qui se sont particulièrement accentuées pendant la guerre. Le travail des infirmières et du personnel subalterne a été dévalorisé, leurs salaires restant faibles et leur protection sociale limitée. Les infirmières, qui remplissent des fonctions essentielles en temps de guerre, ne bénéficient souvent pas d'une rémunération adéquate, de conditions de travail convenables ou d'un soutien suffisant. Au cours du processus de réforme, de nombreux petits hôpitaux, voire des hôpitaux de district, ont été réorganisés ou fermés, ce qui a considérablement réduit l'accès aux soins de santé dans les municipalités rurales et isolées. Cette situation est particulièrement critique en temps de guerre, lorsque les besoins en infrastructures de santé augmentent et que les trajets des patients vers les grands hôpitaux sont souvent dangereux ou bloqués, ou qu'il y a tout simplement d'énormes files d'attente pour consulter un médecin dans les hôpitaux centraux. En outre, le passage à un financement basé sur le principe « l'argent suit le patient » dans le contexte de la guerre ne tient pas compte de la forte baisse du nombre de visites dans les régions situées en première ligne. En conséquence, de nombreux hôpitaux sont en mode de survie, manquant de fonds suffisants pour conserver leur personnel, leur équipement et fournir des soins d'urgence. Nous demandons sincèrement à la communauté internationale de soutenir l'Ukraine dans la préservation de son système de santé, fondement de la vie et de la stabilité de notre société. Nous vous appelons à :

* renforcer le soutien au système de santé ukrainien ;

* faciliter la reconstruction des hôpitaux détruits et la fourniture d'équipements médicaux ;

* assurer la protection et le soutien des professionnels de santé opérant dans la zone de combat ;

* développer des programmes conjoints de réadaptation psychologique et professionnelle pour les professionnels de santé ;

* promouvoir la stabilité financière des établissements de santé ukrainiens dans les régions situées en première ligne.

Les personnels médicaux ukrainiens sont aujourd'hui en première ligne pour sauver des vies. Leur courage et leur dévouement méritent le soutien inconditionnel de l'ensemble du monde civilisé. L'Ukraine tient bon, mais nous avons besoin d'aide pour continuer à sauver des vies. L'Ukraine apprécie énormément chaque manifestation de solidarité dont elle a déjà fait l'objet. Nous sommes reconnaissants à tous les partenaires, gouvernements, organisations et bénévoles qui aident notre pays à survivre. Nous ne demandons pas de la sympathie, nous demandons du soutien afin de pouvoir continuer à sauver des vies, à prendre soin des gens et à rétablir un avenir pacifique.

Ensemble, nous pouvons préserver ce qui compte le plus : l'humanité, la dignité et la vie.

Message adressé par la section du dépôt de Kryvyï Rih du syndicat libre des travailleurs du chemin de fer d'Ukraine (KVPU)
Depuis le début de la guerre à grande échelle, le syndicat PPO VPZU KLD joue un rôle organisationnel et de soutien, agissant en tant que porte-parole du personnel ferroviaire, rassemblant les employés et défendant leurs droits sociaux et économiques.

L'invasion à grande échelle par la Fédération de Russie a eu un impact sur tous les aspects de la vie ukrainienne. Les activités syndicales n'ont pas fait exception. Les droits et libertés constitutionnels des citoyens, y compris les droits du travail, ont été restreints pendant cette période difficile pour l'Ukraine. La protection des droits sociaux et économiques des travailleurs a été reléguée au second plan, et les victoires des travailleurs devant les tribunaux ont perdu de leur pertinence et de leur importance face aux décès incessants de nos défenseurs.

Nos cheminots se sont instantanément transformés en soldats, formant un rempart contre l'agression militaire de la Russie fasciste. Aujourd'hui, nos défenseurs, qui hier encore conduisaient des trains, réparaient des voies et s'occupaient des passagers, sont en première ligne pour défendre l'ensemble de l'Europe contre la horde. Les forces armées ukrainiennes sont tout ce que nous avons, la fine ligne entre la lumière et les ténèbres, entre les valeurs démocratiques et le régime totalitaire. Aujourd'hui, nos défenseurs ont besoin d'aide pour préserver leur vie et leur santé et protéger leurs droits socio-économiques.

Les mots « solidarité, unité, soutien », communs à toutes les organisations syndicales du monde entier, sont aujourd'hui plus pertinents et nécessaires que jamais pour la victoire de l'Ukraine et de toute la société progressiste sur le totalitarisme.

Ensemble vers la victoire !
Avec tout notre respect et notre gratitude pour votre aide.

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Extrait du manifeste qui fonde l'appartenance au Réseau syndical international de solidarité et de luttes

[…] Les blocs militaires renforcent les menaces de guerre impérialiste partout dans le monde. Il faut les dissoudre (NATO, CSTO, etc.). Ce sont des instruments des impérialismes et nous combattons tous les impérialismes – américain, russe, chinois, mais aussi français par exemple. La classe ouvrière n'a pas à choisir entre les impérialismes et se doit de soutenir tous les peuples agressés. Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes appelle à l'unification de l'opposition des travailleurs et travailleuses à toute intervention impérialiste et au renforcement des mouvements contre la guerre, la militarisation et l'économie de guerre.

Le génocide perpétré par l'État israélien envers les Palestiniens et les Palestiniennes, avec le soutien actif des États-Unis d'Amérique et des régimes qui y sont alliés, est la suite de la politique raciste, colonialiste, assassine, de répression féroce et à grande échelle, menée depuis des années. Notre Réseau, à travers les organisations membres, a été présent dans nombre de mobilisations en ce sens (manifestations populaires, campagne de boycott-désinvestissement-sanctions, flottilles de la liberté, délégations sur place, syndicalistes venu·es de Palestine pour témoigner, soutien financier, etc.). Nous continuerons à répondre du mieux possible aux sollicitations des syndicats palestiniens, dont certains sont membres de notre Réseau.

Depuis plus de trois ans, le peuple ukrainien fait face à la guerre déclenchée par le gouvernement russe. Syndicalistes, internationalistes, nous apportons notre soutien à celles et ceux qui résistent en Ukraine, mais aussi au Bélarus et en Russie, en tentant de répondre aux besoins exprimés par nos camarades syndicalistes de cette région du monde. Les convois syndicaux organisés depuis celui du 1er mai 2022 marquent cette solidarité concrète. Mais cela va au-delà : des syndicats ukrainiens, qui participent activement à la résistance populaire contre l'occupation du territoire et agissent contre le « libéralisme économique » en vigueur dans leur pays, sont membres de notre Réseau et nous les soutenons !

Au Soudan, le coup d'État d'octobre 2022 a mis un terme au processus entamé par la révolution de décembre 2018 et a débouché sur la guerre aux conséquences effroyables. C'est une guerre entre deux ensembles d'oppresseurs contre les opprimé·es, un affrontement entre deux forces contre-révolutionnaires et les aspirations révolutionnaires du peuple soudanais. Les racines de cette guerre se trouvent dans la contradiction croissante entre la révolution de 2018, qui visait à renverser des décennies de dictature, et les forces contre-révolutionnaires qui ont détourné l'appareil d'État, soutenues par des puissances extérieures pour écraser cette même révolution. Dans cette situation, les syndicats indépendants poursuivent un travail important, tant de prise en charge de la population locale – dans des conditions extrêmement difficiles – que d'information vers le monde extérieur sur cette guerre.

Palestine, Ukraine, Soudan, bien d'autres régions du monde pourraient être citées. Il ne s'agit pas ici de dresser une hiérarchie des horreurs du capitalisme, des guerres, des impérialismes… Notre syndicalisme, ancré sur les réalités de terrain, s'oppose à tous ces méfaits. Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes appelle à unifier l'opposition des travailleuses et travailleurs à toute intervention impérialiste, à renforcer les mouvements contre la guerre, la militarisation et l'économie de guerre. Là encore, le syndicalisme ne doit occulter aucun sujet : quels moyens de défense collective et démocratique ? Comment contrôler la fabrication d'armement ? Comment organiser la reconversion de certains secteurs ? Tout cela concerne les travailleurs et les travailleuses, donc le syndicalisme. […]

Christian Mahieux
Christian Mahieux est membre de l'Union syndicale Solidaires. Il coanime le Réseau international de solidarité et de luttes, participe aux Brigades éditoriales de solidarité et au Comité français du RESU.
Publié dans le N°44 de Soutien à l'Ukraine résistante

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Soutenir fermement l'Ukraine :
l'AGM de l'USC s'unit contre l'autoritarisme et le fascisme

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Déclaration de la conférence de la campagne de solidarité avec l'Ukraine

Le 6 décembre, la campagne Ukraine Solidarity Campaign a tenu son assemblée générale annuelle à Londres, réunissant des militant·es et des syndicalistes de tout le Royaume-Uni. Des délégué·es de l'USC Scotland, du South Wales National Union of Mineworkers et de nos syndicats affiliés (GMB, UNITE, UNISON, UCU, PCS et ASLEF) se sont joint·es à nous, démontrant ainsi l'ampleur de la solidarité au sein du mouvement syndical. Nous avons eu l'honneur d'accueillir une délégation du parti de gauche polonais RAZEM, avec Zofia Malisz, de leur bureau international, et l'alliance de la Gauche européenne au Parlement européen, qui s'est exprimée lors de notre table ronde : La guerre de la Russie contre l'Ukraine – Résister à l'autoritarisme et à la renaissance du fascisme. Elle était accompagnée de Mick Antoniw, député travailliste au Parlement gallois, de Yuliya Yurchenko, économiste politique et représentante de la Confédération des syndicats libres d'Ukraine, et du député travailliste John McDonnell. La conférence a abordé l'évolution du paysage international suite à l'arrivée au pouvoir de l'administration Trump aux États-Unis et à la pression croissante pour imposer une paix injuste à l'Ukraine. En réponse, les délégué·es ont adopté une déclaration forte exposant la position de notre campagne sur l'axe Trump-Poutine et l'alternative de principe pour laquelle nous exhortons le mouvement syndical européen à se battre pour défendre l'Ukraine.

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La campagne de solidarité avec l'Ukraine réaffirme son soutien indéfectible au peuple ukrainien dans sa résistance courageuse à l'agression russe, qui a débuté en 2014 et s'est transformée en une invasion à grande échelle en février 2022. Contre toute attente, et malgré le refus de lui accorder toute l'aide internationale qu'elle mérite, l'Ukraine a empêché la Russie d'atteindre son objectif : l'asservissement et la destruction complets de la nation, de l'État et de la souveraineté ukrainiens.

À l'heure où l'Ukraine, malgré les pressions immenses exercées par près de quatre années de guerre totale, continue d'opposer une résistance farouche et a lancé une campagne aérienne remarquable contre la production russe, nous condamnons sans équivoque les tentatives de trahir l'Ukraine en imposant un plan approuvé par Trump.

Nous rejetons l'idée que le soi-disant plan en 28 points, rédigé en partie par le régime russe et présenté par les États-Unis, puisse servir de base à une paix juste et durable en Ukraine ou en Europe.

La plupart des Ukrainien·nes ont condamné à juste titre ces manœuvres, les qualifiant d'actes de capitulation et de trahison. Le plan proposé par Trump verrait la Russie, soutenue par son partenaire silencieux, la Chine, et les États-Unis traiter l'Ukraine comme un bien à se partager. Cela revient à un pillage néocolonial déguisé en souveraineté : cela renforce l'occupation russe, exclut les populations occupées de la gouvernance et bloque toute possibilité de renverser les conquêtes russes.

Le danger d'un rapprochement entre Washington et Moscou va au-delà du profit des oligarques américains et russes. La droite réactionnaire américaine partage des idées et des objectifs clés avec la Russie de Poutine, formant un axe qui s'étend à travers l'Europe et soutient les forces fascistes et autoritaires.

Les manœuvres de Washington, menées par des investisseurs vautours choisis de manière népotiste – à savoir Kushner et Witkoff – ont pour l'instant échoué, confrontées à la réalité que Moscou ne recherche pas la paix mais la victoire, et est prête à mener une guerre prolongée, confiante dans sa capacité à survivre au soutien international à l'Ukraine.

La menace qui pèse sur l'Ukraine et la démocratie mondiale est aggravée par l'incapacité des États européens à faire face à la réalité de la supercherie de Trump. Beaucoup ont accepté l'illusion selon laquelle Trump s'était retourné contre Poutine et agirait dans l'intérêt de l'Ukraine. Ce faisant, les dirigeant·es européens·ne ont trouvé des excuses et des accommodements aux plans de Trump, tentant, tel·les des alchimistes, de les transformer en quelque chose qu'ils ne pourront jamais être : des mesures en faveur d'une Ukraine libre.

En s'adaptant à Trump, les factions du capital et du travail au sein des gouvernements européens ont affaibli la démocratie face aux menaces internes croissantes des forces fascistes et autoritaires. Elles ont légitimé une stratégie qui sape la souveraineté de l'Ukraine, encourage la Russie et retarde une action européenne autonome qui pourrait aider efficacement l'Ukraine à résister à l'agression et à garantir une paix juste.

L'axe réactionnaire Trump-Poutine
Depuis février 2025, Washington cherche à contraindre l'Ukraine à accepter des conditions qui récompensent l'envahisseur, divisent le pays et consolident l'occupation russe.

* L'aide américaine à l'Ukraine a été suspendue et remplacée par des ventes d'armes lucratives à l'OTAN, qui ne couvrent qu'une fraction des besoins de l'Ukraine.

* Le partage de renseignements, essentiel pour l'alerte précoce des attaques de missiles russes, a été suspendu début mars pendant deux mois, puis rétabli avec un accès restreint, ce qui a entraîné des pertes importantes et enhardi la Russie.

* Les « sanctions ruineuses » promises ne se sont jamais concrétisées ; la loi sur les sanctions contre la Russie est restée en suspens.

* Le sommet de l'Alaska en août a offert une victoire au Kremlin, reproduisant le scénario d'apaisement des années 1930.

* Ce réalignement stratégique avec la Russie a normalisé un criminel de guerre inculpé et démantelé la pression exercée contre le régime.

* Les nouvelles sanctions visant à punir la guerre de conquête menée par la Russie ont disparu, la justice pour les crimes de guerre a été abandonnée et le fardeau de mettre fin à la guerre a été transféré du coupable à la victime.

Nous rejetons le mensonge de Trump et Poutine selon lequel la défaite de l'Ukraine serait inévitable ou l'effondrement du front imminent. Les difficultés auxquelles l'Ukraine est confrontée sont le résultat de l'incapacité des autres à fournir l'aide nécessaire. Ces discours visent à démoraliser la résistance et à camoufler la trahison.

Les enjeux sont importants
Si une « paix » récompensant l'invasion est imposée, elle renforcera les forces fascistes et autoritaires à l'échelle mondiale, accélérera la course vers de futures guerres et alimentera la prolifération nucléaire. Poutine a déjà déclenché quatre guerres pendant son règne ; les mêmes facteurs impérialistes et contre-révolutionnaires qui ont conduit la Russie à la guerre resteront présents, et la réaction se renforcera à l'intérieur du pays. Face à cela, nous exprimons notre solidarité avec les personnes persécutées en Russie qui s'opposent à l'invasion de l'Ukraine.

Le mouvement syndical britannique et européen ne doit pas se contenter d'observer passivement l'axe Trump-Poutine. Nous devons proposer une alternative et ne pas accepter le faux choix fabriqué par Trump.

L'alternative à la trahison consiste à modifier l'équilibre des forces avec la Russie et à rétablir la liberté de choix et l'autodétermination de l'Ukraine.

Nos revendications

En tant que campagne officielle de solidarité du mouvement syndical avec l'Ukraine, nous exigeons :

* Opposition à la réaction trumpiste
Reconnaître l'alignement de Trump sur Poutine comme une menace pour le progrès et la démocratie. Le mouvement syndical européen doit faire campagne pour une coopération internationale plus forte, en ralliant toutes les forces progressistes et de la classe ouvrière pour demander la fourniture urgente d'un soutien militaire et financier afin de garantir que l'Ukraine puisse agir librement, sans coercition ni dépendance vis-à-vis des États-Unis.

* Aide à l'Ukraine
Lancer un programme urgent pour réarmer l'Ukraine avec toutes les armes nécessaires, en donnant la priorité à l'Ukraine par rapport aux engagements préexistants avec des entités étrangères, et mobiliser et faciliter les volontaires pour aider les forces armées ukrainiennes. Pour modifier fondamentalement l'équilibre des pouvoirs contre l'impérialisme russe, restaurer la confiance en première ligne, renforcer les capacités militaires et rejeter toute perte de souveraineté.

* Mesures économiques
Les avoirs russes gelés doivent être transférés à l'Ukraine, sa dette internationale annulée et des sanctions totales imposées au régime de Poutine et à ses oligarques. Les entreprises britanniques doivent être interdites d'opérer en Russie, de commercer avec des entreprises russes ou d'acheter des produits fabriqués en Russie, et les contrats publics doivent être résiliés pour celles qui opèrent en Russie. Lorsque les gouvernements échouent, le mouvement syndical doit mener des campagnes pour boycotter le régime russe.

* Justice pour les crimes de guerre
Mettre en place des mécanismes internationaux pour que la Russie réponde de ses crimes de guerre, notamment le crime d'agression, le génocide et l'écocide : justice doit être faite. Les enfants ukrainien·nes enlevé·es doivent être rendu·es et les auteurs/autrices de ces crimes traduits en justice. Toute amnistie pour crimes de guerre est une trahison.

* Reconstruction de l'Ukraine
Soutenir une reconstruction progressive et socialement juste de l'Ukraine avec une pleine participation démocratique, en donnant plus de pouvoir aux syndicats et à la société civile. Retirer le projet de code du travail qui restreint les droits des travailleurs/travailleuses et mettre fin à toute aide du Parti travailliste britannique ou du gouvernement britannique à ceux qui poursuivent des réformes régressives. Tous les droits humains inscrits dans la constitution ukrainienne doivent être garantis par des politiques appropriées et financées de manière adéquate : logement, éducation, santé, travail, environnement sûr, etc.

* Annuler les coupes dans l'aide étrangère
La défense de l'Ukraine devrait être financée par la saisie des avoirs russes, l'imposition des milliardaires et des entreprises, et l'annulation des coupes dans l'aide étrangère. Un soutien total doit également être apporté aux victimes de l'agression russe, notamment par le sauvetage et la réhabilitation des enfants victimes de l'occupation.

Nous condamnons les sections du mouvement syndical qui promeuvent la fausse image de Trump en tant que pacificateur crédible, qui trahissent la gauche en refusant de soutenir l'Ukraine et qui, en s'opposant à l'aide, contribuent aux objectifs du Kremlin.

La campagne de solidarité avec l'Ukraine déclare : l'occupation n'est pas la paix. Avec ou sans accord conclu par Poutine et Trump, nous continuerons à faire campagne pour le retrait des troupes russes et pour une Ukraine libre et unie, libérée des oligarques et des occupants.

Rédigé et proposé par Christopher Ford, secrétaire
Adopté le 6 décembre à Londres
https://ukrainesolidaritycampaign.org/2025/12/07/standing-firm-for-ukraine-usc-agm-unites-against-authoritarianism-and-fascism/
Traduit par DE

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Etats-Unis/Venezuela : la guerre ou le deal ?

16 décembre 2025, par Grégory Rayko, Thomas Posado — , ,
Alors que Donald Trump exige qu'il démissionne, Nicolas Maduro refuse pour l'instant de quitter le pouvoir. Washington brandit la menace d'une intervention armée. Donald (…)

Alors que Donald Trump exige qu'il démissionne, Nicolas Maduro refuse pour l'instant de quitter le pouvoir. Washington brandit la menace d'une intervention armée.

Donald Trump l'a exprimé on ne peut plus clairement : il souhaite la chute du régime de Nicolas Maduro, au pouvoir au Venezuela depuis qu'il a pris en 2013 la suite d'Hugo Chavez. Pour cela, le président des États-Unis brandit diverses menaces : bombardements, opérations clandestines de la CIA, voire intervention militaire au sol. Lui qui se targue d'avoir mis fin à plusieurs guerres depuis son retour à la Maison Blanche il y a un an est-il sur le point d'en démarrer une ? Entretien avec Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine contemporaine à l'Université de Rouen-Normandie, auteur, entre autres publications, de Venezuela : de la révolution à l'effondrement. Le syndicalisme comme prisme de la crise politique (1999-2021) (Presses universitaires du Midi, 2023).

10 décembre 2025 | tiré du site alencontre.org Venezuela |Photo : Confidencial, site de Carlos F. Chamorro.
https://alencontre.org/ameriques/amelat/venezuela/etats-unis-venezuela-la-guerre-ou-le-deal.html

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Une déflagration militaire entre les États-Unis et le Venezuela vous semble-t-elle aujourd'hui possible ?

Je pense que oui, même si j'étais plutôt sceptique il y a encore peu de temps. Aujourd'hui, un tel développement est envisageable, mais sous quelle forme ? Une guerre ouverte entre les deux États et une intervention terrestre comparable à celles qu'on a connues en Irak ou en Afghanistan me semble hautement improbable. Ne serait-ce que parce que, pour envahir le Venezuela, il faudrait mobiliser au moins 100'000 hommes et il y aurait sans doute des pertes assez importantes du côté de l'US Army, ce qui ne serait pas bien pris par l'opinion publique états-unienne et, spécialement, par une bonne partie de la base trumpiste.

Les dernières interventions militaires de Washington sur le continent, c'était unilatéralement au Panama en 1989 et de manière multilatérale en Haïti en 1994. Deux petits pays de moins de 80'000 kilomètres carrés, alors que le Venezuela, c'est deux fois la France en superficie. Trump voudra sans doute éviter de plonger le pays dans un nouveau Vietnam ou un nouvel Afghanistan.

En revanche, des frappes ciblées ou des interventions terrestres extrêmement localisées — sur une raffinerie pétrolière par exemple — apparaissent comme des mesures crédibles au vu du déploiement militaire des États-Unis en mer des Caraïbes, et au vu de certaines actions que leurs forces armées ont conduites ces derniers mois — je pense notamment à leurs frappes contre l'Iran l'été dernier.

Trump a annoncé qu'il avait donné son feu vert à des actions clandestines de la CIA sur le territoire vénézuélien. De quoi pourrait-il s'agir, concrètement ?

Le fait même qu'on sache publiquement que Trump autorise des opérations secrètes de la CIA montre qu'il s'agit d'une manœuvre de communication. Le principe même des opérations secrètes est qu'elles ne sont pas claironnées à l'avance ! Il faut donc voir dans la déclaration de Trump avant tout un élément de pression psychologique sur l'adversaire.

Il n'empêche que cette annonce peut aussi avoir une traduction concrète. L'assassinat de certains hauts dirigeants vénézuéliens, voire de Maduro lui-même, est difficile à écarter. On sait en tout état de cause que ce n'est pas le respect du droit international qui bloquerait Donald Trump en la matière. Il a déjà ordonné ce type d'élimination de dignitaires étrangers — par exemple, pendant son premier mandat, celle du général iranien Ghassem Soleimani. L'assassinat extrajudiciaire est une mesure qui est présente dans le répertoire d'actions des États-Unis.

Autre possibilité : endommager gravement l'économie vénézuélienne en sabotant des infrastructures pétrolières. Une grande partie de l'électricité au Venezuela vient du barrage hydroélectrique de Guri, situé dans le sud du pays. Si vous touchez ce point, vous pouvez durablement impacter le réseau électrique du pays.

Vous avez dit que le droit international importait peu à Trump. Mais il doit tout de même composer avec la législation de son propre pays, s'il entend s'en prendre avec force à un État étranger…

Pour déclarer une guerre, il doit obtenir une majorité au Congrès, ce qui ne va pas de soi. Les votes sur la possibilité d'une guerre contre le Venezuela au Congrès des États-Unis sont toujours très serrés. Mais Trump tente de contourner cette règle. Il a classé comme « terroristes » des groupes comme le « Cartel de los Soles », dont il prétend qu'il serait dirigé par Maduro. En réalité, cette organisation n'existe pas vraiment, et n'a aucun lien structurel avec le gouvernement Maduro, selon les services de renseignement états-uniens eux-mêmes. Il n'empêche : Trump peut désormais prétendre qu'au Venezuela, il faut conduire une « opération antiterroriste ».

Il y a une dizaine de jours, Trump aurait eu une conversation téléphonique avec Maduro durant laquelle il aurait exigé que ce dernier démissionne et quitte le pays…

Il faut se méfier des déclarations des uns et des autres, mais apparemment, Trump aurait proposé à Maduro de s'exiler en Russie sous peine de représailles militaires et Maduro lui aurait répondu qu'il serait prêt à quitter le pouvoir, mais à condition que les sanctions soient levées ; qu'une centaine de dirigeants vénézuéliens soient amnistiés des accusation états-uniennes d'atteinte aux droits humains, de trafic de drogue ou de corruption ; qu'il continue à contrôler l'armée depuis son lieu d'exil ; et que sa vice-présidente, Delcy Rodriguez, assure un gouvernement par intérim. Conditions rejetées par Trump.

Du côté du pouvoir de Caracas, on a aussi laissé entendre que la discussion a été très cordiale et que Trump aurait invité Maduro à Washington — ce qui me semble peu crédible au vu des menaces qui pèsent sur le président vénézuélien, les États-Unis ayant promis 50 millions de dollars à quiconque faciliterait sa capture ! Je vois donc mal un sommet international entre les deux hommes ; mais ce qui est sûr, c'est qu'il y a des manœuvres de communication de part et d'autre.

Trump veut un changement de régime, idéalement sans intervention militaire : cela représenterait une vraie victoire diplomatique pour lui. Maduro, lui, semble éventuellement disposé à accepter de quitter le pouvoir, mais à condition que la personne qui lui succédera maintienne la continuité — pour reprendre une expression classique, il est prêt à tout changer pour que rien ne change.

Qu'est-ce que Maduro peut céder pour obtenir un tel développement ?

Voilà des semaines que le camp Maduro tente de négocier pour faire baisser la pression. L'un des moyens d'y parvenir est de passer des accords préférentiels avec les entreprises états-uniennes, quitte à desserrer les liens commerciaux avec la Russie et la Chine, lesquels se sont développés ces dernières années.

L'administration Trump semble toutefois ne pas vouloir céder sur le changement de régime. Dans ce contexte, l'administration Maduro a tout intérêt à afficher sa combativité dans sa communication destinée au peuple vénézuélien : cela permet de remobiliser sa base sociale et de transformer le président impopulaire et autoritaire qu'il est en défenseur de la souveraineté vénézuélienne contre l'impérialisme états-unien. Mais on a bien conscience, à Caracas, de l'immense asymétrie des forces militaires. En cas de guerre, le premier budget militaire mondial affronterait le 57 ?.

À quel point Maduro est-il impopulaire ?

Selon les procès-verbaux de l'opposition vénézuélienne, lors de l'élection présidentielle de 2024, officiellement remportée par Maduro, il aurait en réalité recueilli 30% des suffrages. C'est minoritaire, mais ce n'est pas rien ! Pour autant, cela ne signifie pas que 30% des Vénézuéliens seraient prêts à se battre pour lui, mais il y a sans doute un noyau dur qui adhère vraiment à son discours et pourrait prendre les armes le cas échéant. Nicolas Maduro parle aussi volontiers des « milices bolivariennes » qui regrouperaient selon lui 2 millions, voire 4 millions de personnes. Ces chiffres sont sans doute exagérés mais, je le répète, une intervention au sol tournerait probablement au bourbier.

Pourquoi cette montée des tensions intervient-elle maintenant et pas il y a six mois, ou dans six mois, par exemple ?

Les explications sont sans doute multiples. D'une part, on peut y voir le poids croissant du secrétaire d'État Marco Rubio qui, à la différence de la partie isolationniste de l'administration Trump et du mouvement MAGA au sens large, est sur une ligne plutôt interventionniste, spécialement à l'encontre des gouvernements cubain et vénézuélien. En cela, il s'oppose à Richard Grenell, conseiller de Trump qui, quelques jours après l'entrée en fonctions de l'administration actuelle, s'était rendu à Caracas pour y négocier avec le régime de Maduro le renouvellement de l'allègement des sanctions promis par Joe Biden pour que Chevron puisse importer du pétrole vénézuélien aux États-Unis, en contrepartie de l'accord de Caracas de recevoir des vols de migrants vénézuéliens expulsés des États-Unis. Rubio semble avoir le dessus en ce moment, et il joue sans doute une partie importante de sa carrière politique sur ce dossier. Un changement de régime au Venezuela serait un succès dont il pourrait s'enorgueillir, ce qui pourrait le propulser à la vice-présidence, voire à la présidence, dès 2028.

D'autre part, cette focalisation sur le Venezuela peut aussi répondre à la nécessité, pour Trump, de faire diversion de son incapacité à obtenir la paix en Ukraine. Enfin, il n'est pas impossible qu'il y ait aussi chez lui le calcul de détourner l'attention du grand public vers le cas vénézuélien à un moment où les révélations embarrassantes pour sa personne se multiplient dans l'affaire Epstein…

Qui sont ces Vénézuéliens que Trump expulse déjà et veut continuer d'expulser vers Caracas ? Ne s'agit-il pas, en partie au moins, de gens ayant quitté leur pays par hostilité envers Maduro ?

C'est tout le paradoxe ! Cela dit, les immigrés politiques sont minoritaires même si l'immense majorité des migrants vénézuéliens sont hostiles à Maduro. Majoritairement, cette immigration est de nature économique. La plupart de ces gens sont partis à cause des conditions dramatiques dans lesquelles ils vivaient chez eux.

Qui sont les principaux leaders de l'opposition vénézuélienne à Maduro ?

La tête de gondole de l'opposition, c'est Maria Corina Machado, la récente prix Nobel de la paix, qui est une dirigeante politique reconnue dans tout le pays. Elle se trouve probablement au Venezuela, mais dans la clandestinité. Edmundo Gonzalez, le candidat de l'opposition unie qui a affronté Maduro à la présidentielle de 2024, est une personne relativement âgée, relativement inconnue de la population jusqu'au scrutin de l'année dernière, qui a servi de prête-nom à l'opposition dans cette élection face aux obstacles institutionnels que le gouvernement Maduro opposait à d'autres candidats. Juan Guaido, qui s'était autoproclamé président après la présidentielle de 2018, est aujourd'hui hors jeu. Il est exilé aux États-Unis et ne semble plus en mesure de jouer un rôle majeur. Il pourrait redevenir ministre en cas de changement de régime, mais il n'est plus une figure de premier plan.

Si changement de régime il y a, Machado et ses alliés pourraient-ils rapidement le remplacer et mettre le pays sur une nouvelle voie ?

Il n'est pas facile de passer de leaders dans la clandestinité à dirigeants d'un pays en proie à de très graves difficultés économiques. Il faut rappeler à cet égard que, entre 2014 et 2020, le pays a perdu 74% de son PIB, une crise sans précédent pour un pays qui n'est pas en guerre. Depuis 2020, on a assisté à un certain redémarrage de l'économie, du fait de l'assouplissement des sanctions promues par Joe Biden. Ce redémarrage s'est fait aussi au prix d'une dollarisation de l'économie, c'est-à-dire que l'on a essayé de redynamiser l'économie en attirant des capitaux en dollars, ce qui a d'ailleurs accru les inégalités. De fait, la situation du Venezuela reste terrible. Les salaires sont très bas, les conditions de vie sont extrêmement difficiles, avec des pénuries d'électricité, des pénuries d'eau, des pénuries d'essence… d'où d'ailleurs une émigration colossale. Près d'un quart des habitants auraient quitté le pays, essentiellement pour des États voisins, mais aussi pour les États-Unis et pour l'Espagne.

En cas de changement de régime, l'opposition arriverait avec un leadership national, oui ; mais il lui faudrait aussi tout un réseau de cadres, ce qui serait difficile à rebâtir, parce que cela fait plus de 25 ans que le chavisme est au pouvoir.

Mais de toute façon, tout cela, c'est dans le scénario rêvé où il n'y aurait pas de résistance et où le chavisme s'effacerait sans résistance. Machado exige un changement de régime total. Dans sa vision, le régime serait balayé, il y aurait une liesse populaire, les militaires fuiraient ou se convertirait en alliés du nouveau régime.

Cette vision peut sembler trop optimiste pour certains dans l'opposition, dont certains leaders, comme Henrique Capriles (candidat aux présidentielles de 2012 et de 2013), estiment qu'il faudra passer par une transition pacifique et donc par des négociations avec le camp chaviste afin d'aboutir à une réconciliation. L'opposition vénézuélienne n'est pas unie et alignée sur une seule posture.

Est-il encore possible que tout cela s'apaise dans les prochains jours ou dans les prochaines semaines ?

Trump a besoin d'un changement notable à Caracas pour pouvoir se vanter d'une victoire. Maduro pourrait partir et établir à sa place un régime de transition piloté par Delcy Rodriguez, mais Rubio et l'opposition vénézuélienne veulent plus que cela. En réalité, il est très compliqué d'imaginer une option qui arrive à satisfaire à peu près toutes les parties prenantes.

Il reste qu'un deal « à la Trump » n'est pas impossible : il a déjà surpris son monde par le passé en menaçant un pays avant de s'afficher avec son leader — je pense à son rapprochement avec la Corée du Nord durant son premier mandat. Mais le Venezuela, pour la classe politique des États-Unis, pour une bonne partie de leurs électeurs latinos, notamment, revêt une importance bien plus grande que la Corée du Nord. La voie d'un règlement pacifique paraît donc à ce stade difficile à envisager… (Entretien publié sur le site The Conversation le 5 décembre 2025)

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Asie du Sud : « Les managers nous crient dessus en nous disant que si nous rejoignons le syndicat, nous serons aussi renvoyés »

16 décembre 2025, par Amnistie internationale — , , , , ,
L'industrie mondiale de l'habillement fait depuis longtemps l'objet d'un examen pour les atteintes aux droits humains signalées dans ses chaînes d'approvisionnement et son (…)

L'industrie mondiale de l'habillement fait depuis longtemps l'objet d'un examen pour les atteintes aux droits humains signalées dans ses chaînes d'approvisionnement et son modèle commercial.

Tiré de Entre les lignes et les mots

En Asie du Sud, les travailleurs·euses, en particulier les femmes, sont systématiquement privés de leurs droits en raison de contrats informels et précaires, de salaires de misère, de discriminations et de conditions de travail précaires.

Lorsque les travailleurs et travailleuses essaient de faire entendre leurs voix, ils sont ignorés. Lorsqu'ils tentent de s'organiser, ils sont menacés et licenciés. Enfin, lorsqu'ils protestent, ils sont battus, on leur tire dessus et on les arrête. – Taufiq*, membre d'une ONG de défense des travailleurs et travailleuses au Bangladesh

Dans les quatre pays étudiés, les ouvrières et ouvriers du textile ont déclaré qu'ils n'adhèrent pas à des syndicats par crainte de répercussions de la part des employeurs. Tous les syndicalistes interrogés par Amnesty International ont décrit un climat de peur dans lequel les contremaîtres et les directeurs d'usine harcèlent, licencient et menacent fréquemment les ouvrières et ouvriers au motif qu'ils fondent un syndicat ou en font partie, en violation flagrante de leur droit à la liberté d'association.

« Lorsque les travailleurs et travailleuses essaient de faire entendre leurs voix, ils sont ignorés. Lorsqu'ils tentent de s'organiser, ils sont menacés et licenciés. Enfin, lorsqu'ils protestent, ils sont battus, on leur tire dessus et on les arrête », a déclaré Taufiq*, employé d'une ONG qui défend les droits du travail au Bangladesh.

« Les violations des droits humains sont quotidiennes, dans chaque usine »

Les autorités des quatre pays se servent de nombreux moyens pour dissuader les travailleurs·euses de s'organiser ou les priver de leurs droits du travail par des pratiques antisyndicales, en entravant le droit de grève, comme les obstacles spécifiques à l'organisation syndicale dans les zones économiques spéciales (ZES), et en remplaçant les syndicats indépendants par des organes alliés de la direction.

Au Bangladesh, des restrictions juridiques privent les travailleurs et travailleuses du droit à la liberté syndicale dans les nombreuses zones économiques spéciales (ZES) où la majeure partie des vêtements sont confectionnés. Les ouvrières et ouvriers sont encouragés à constituer des associations ou des comités d'aide sociale, dont les moyens d'organisation et de représentation sont limités. Les autorités répriment avec violence les manifestations des travailleurs de l'habillement et instrumentalisent la loi pour sanctionner celles et ceux qui participent à des manifestations largement pacifiques.

En Inde, un grand nombre d'ouvriers et ouvrières à domicile dans l'industrie de l'habillement, qui travaillent en dehors de l'usine à la broderie ou à la finition des vêtements, ne sont pas reconnus comme des employés par le droit du travail du pays et ne peuvent donc pas bénéficier d'une retraite, d'allocations de protection sociale liées à l'emploi ou d'une affiliation à un syndicat.

Au Pakistan, les ouvrières et ouvriers de l'industrie textile luttent au quotidien pour obtenir un salaire minimum et des contrats de travail. Le sous-paiement des salaires en raison de l'absence de contrôles et de contrats en bonne et due forme, est endémique. En outre, la décentralisation de l'administration du droit du travail, ainsi que la répression antisyndicale généralisée imputable au gouvernement, ont conduit à un déni effectif du droit à la liberté syndicale pour les travailleurs et travailleuses des zones économiques spéciales (ZES).

Au Sri Lanka, les ouvrières et ouvriers des zones franches d'exportation (ZFE) se voient privés de leur droit à la liberté syndicale par des mesures administratives trop complexes qui dressent des obstacles souvent insurmontables à la formation d'un syndicat. Ceux qui parviennent à se syndiquer subissent harcèlement et intimidation, et sont souvent licenciés, car les autorités de l'État ne les protègent pas contre les représailles des propriétaires d'usines.

Les grandes enseignes mondiales de la mode – un allié précieux des gouvernements répressifs

Les entreprises de la mode contribuent à la vulnérabilité des ouvrières et ouvriers, car elles n'assument pas leurs responsabilités en matière de droits humains, transformant la diligence requise et les codes de conduite en QCM. Elles permettent le développement de chaînes d'approvisionnement opaques et se montrent disposées à se fournir en main-d'œuvre auprès de gouvernements et de partenaires commerciaux qui ne contrôlent pas les mauvaises pratiques au travail et n'y remédient pas, ou répriment activement la liberté syndicale. Du fait de l'absence de législation sur le devoir de diligence dans de nombreux pays, les marques ne sont pas tenues de rendre des comptes sur leurs chaînes d'approvisionnement, ce qui favorise une industrie d'extraction et d'exploitation. Lorsque ces lois existent, leur mise en œuvre et leur portée sont encore en projet.

Aux termes du droit international et des normes internationales, notamment des Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l'homme et des Principes directeurs à l'intention des entreprises multinationales de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les entreprises de la mode sont tenues d'identifier et de traiter tous les risques et les répercussions de leurs activités sur les droits humains en faisant preuve de la diligence requise à toutes les étapes de leur chaîne d'approvisionnement. Cependant, dans la plupart des États producteurs de vêtements, du fait de l'absence de législation contraignante, les atteintes aux droits des ouvrières et ouvriers s'enracinent dans les chaînes d'approvisionnement, sans que des mesures réelles ne soient prises en vue d'y remédier. En outre, les gouvernements des pays où ces marques mondiales ont leur siège n'ont pas pris de mesures afin d'empêcher les atteintes commises à l'étranger par des entreprises relevant de leur juridiction.

En raison du manque de transparence des chaînes d'approvisionnement mondiales, peu d'éléments permettent de déterminer si les politiques en matière de droits humains sont ou non mises en œuvre au niveau des usines. Les 21 enseignes de mode et détaillants interrogés ont tous des codes de conduite pour les fournisseurs, ou des politiques ou principes liés aux droits humains, qui affirment que l'entreprise s'engage à protéger le droit à la liberté syndicale des ouvrières et ouvriers. Malgré ce soi-disant engagement de la part des marques, Amnesty International a constaté que très peu de syndicats indépendants sont actifs au niveau des chaînes d'approvisionnement des entreprises de mode dans les quatre pays. Ce déni de la liberté syndicale et de négociation collective entrave les initiatives visant à prévenir, atténuer et réparer les violations des droits humains émaillant les chaînes d'approvisionnement.

« L'accès à la justice est généralement très limité pour toutes les femmes… et c'est encore plus vrai pour les femmes dalits »

En Asie du Sud, la majorité de la main-d'œuvre de l'industrie textile est constituée de femmes, qui sont souvent des migrantes rurales ou des membres de castes marginalisées. Malgré leur nombre, elles sont sous-représentées dans la direction des usines, ce qui reproduit fréquemment le système patriarcal qui règne à l'extérieur, ainsi que les discriminations existantes fondées sur la classe, l'ethnie, la religion et la caste.

Les ouvrières du secteur de l'habillement déclarent subir régulièrement des actes de harcèlement, des agressions et des sévices physiques ou sexuels sur leur lieu de travail. Pourtant, elles obtiennent rarement justice. En raison de l'absence de mécanismes efficaces et indépendants pour recevoir leurs plaintes dans les usines dirigées par des hommes, des restrictions cautionnées par l'État en matière d'organisation et des menaces des employeurs vis-à-vis de celles qui se syndiquent, leurs souffrances perdurent.

« J'ai subi des attouchements physiques et des violences verbales. Aucun membre de la direction n'a voulu prêter attention à ma situation, alors j'ai demandé à d'autres femmes de s'organiser. J'ai été menacée de licenciement à de nombreuses reprises », a expliqué Sumaayaa*, une syndicaliste de Lahore, au Pakistan.

« La liberté syndicale est la clé qui ouvre la porte au changement dans l'industrie »

Comme l'a résumé le Rapporteur spécial de l'ONU sur le droit de réunion pacifique et la liberté d'association dans un rapport de 2016, « [L]es travailleurs privés de leurs droits de réunion et de libre association ont peu de moyens d'action pour faire évoluer des situations qui accentuent la pauvreté, creusent les inégalités… » Le Comité du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) indique clairement que « les droits syndicaux, la liberté syndicale et le droit de grève sont déterminants pour l'instauration, la préservation et la défense de conditions de travail justes et favorables ».

Amnesty International demande aux États de veiller à ce que toutes les ouvrières et tous les ouvriers puissent exercer leur droit à la liberté syndicale et à la négociation collective, notamment en ayant la possibilité de constituer des syndicats et d'y adhérer au niveau des usines. Les États doivent aussi enquêter sur toutes les violations éventuelles de la législation du travail et d'autres lois pertinentes. En cas d'infraction avérée, ils doivent dûment sanctionner les employeurs, y compris par le biais de poursuites en justice, et accorder des réparations adéquates et en temps voulu aux personnes lésées.

Les entreprises doivent de toute urgence prendre des mesures concrètes afin de protéger les droits des travailleurs·euses dans leurs chaînes d'approvisionnement et de favoriser l'autonomisation des ouvrières. Il importe de mettre en place un système de diligence raisonnable obligatoire afin de garantir que les marques demandent des comptes aux usines sur l'ensemble de leur chaîne d'approvisionnement mondiale et, surtout, qu'elles garantissent des voies de recours aux victimes de violations des droits humains et permettent de prévenir toute violation future.

L'heure est venue d'élaborer une stratégie d'approvisionnement respectueuse des droits humains pour l'industrie mondiale de l'habillement. – Agnès Callamard

« L'heure est venue d'élaborer une stratégie d'approvisionnement respectueuse des droits humains pour l'industrie mondiale de l'habillement. Une stratégie qui garantisse une véritable liberté syndicale, sanctionne les entraves à son exercice, interdise les représailles contre les syndicats et réexamine l'approvisionnement auprès de tout site qui priverait les travailleurs et travailleuses du droit à la liberté syndicale et à la négociation collective, a déclaré Agnès Callamard.

« La réussite économique de l'industrie de l'habillement doit aller de pair avec la réalisation des droits des travailleuses et travailleurs. La liberté syndicale est essentielle pour lutter contre les violations de leurs droits. Elle doit être protégée, promue et défendue. »

* Noms modifiés pour préserver l'anonymat.

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La production lucrative de poisons (I)

16 décembre 2025, par Ian Angus — ,
« La plus alarmante de toutes les agressions de l'homme contre l'environnement est la contamination de l'air, de la terre, des rivières et de la mer par des matières (…)

« La plus alarmante de toutes les agressions de l'homme contre l'environnement est la contamination de l'air, de la terre, des rivières et de la mer par des matières dangereuses, voire mortelles. Cette pollution est en grande partie irrémédiable ; la chaîne de malheurs qu'elle déclenche non seulement dans le monde qui doit soutenir la vie, mais aussi dans les tissus vivants, est en grande partie irréversible. » — Rachel Carson [1]

Tiré de A l'Encontre. Photo : De la mousse PFAS s'accumule au barrage de Van Etten Creek dans le canton d'Oscoda, dans le Michigan.

Par Ian Angus, 5 décembre 2025

L'une des caractéristiques fondamentales du capitalisme est sa volonté d'innover, de trouver de nouveaux moyens de générer des profits et d'accumuler du capital, le plus rapidement possible. Les défenseurs du système présentent généralement cela comme un bienfait absolu, mais [un produit] différent n'est pas synonyme d'[un produit] meilleur. Trop souvent, ces nouveaux produits profitables ont des effets secondaires mortels qui ne sont découverts (ou rendus publics) qu'après leur utilisation généralisée. [A propos du « différent » et du « meilleur », Stéphane Fourcart dans sa rubrique du Monde écrivait le 20 novembre 2025 : « Célèbre insecticide interdit dans ses usages agricoles dans les années 1970 un peu partout dans le monde, le DDT avait conduit à la quasi-disparition de plusieurs espèces d'oiseaux, aux Etats-Unis notamment. Cependant, sa létalité pour les insectes est considérablement plus faible que celle de l'imidaclopride [qui n'a été interdit qu'en 2018 en France et en Suisse en 2019]. La toxicité aiguë de ce dernier pour l'abeille domestique est plus de 8000 fois supérieure à celle du vieil organochloré. »]

Comme l'a écrit le philosophe marxiste István Mészáros, le capitalisme « n'est capable d'adopter des mesures de correction qu'après que le mal a été fait ; et même ces mesures correctrices ne peuvent être introduites que sous une forme très limitée ». [2]

Ce problème s'est accentué au cours des XXe et XXIe siècles, les entreprises chimiques ayant développé de plus en plus de produits et de composants chimiques qui n'ont pas d'équivalent naturel. Dans la plupart des cas, nous n'avons aucune idée des dommages qu'ils pourraient causer à court ou à long terme, ou en combinaison avec d'autres substances, car ils n'ont jamais été testés correctement, voire pas testés du tout.

Combien y en a-t-il ? Nous ne le savons pas. Il n'existe aucune base de données internationale répertoriant tous les produits chimiques actuellement commercialisés, ni leurs effets, et les différentes bases de données nationales ont des exigences différentes en matière d'enregistrement et d'informations fournies.

Une étude publiée en 2020 a recensé plus de 350'000 produits chimiques et mélanges de produits chimiques différents dans 22 inventaires gouvernementaux de 19 pays d'Amérique du Nord et d'Europe.

Parmi ces substances, l'identité chimique de plus de 50'000 de celles enregistrées est considérée comme relevant d'un secret commercial, et dans 70'000 autres cas les informations fournies étaient insuffisantes. [3] Nous ne savons donc rien des effets possibles de plus d'un tiers des produits chimiques enregistrés dans le commerce !

Ces chiffres n'incluent pas l'Asie, où la production totale de produits chimiques est 2,5 fois supérieure à celle de l'Europe et de l'Amérique du Nord. [4] Même en tenant compte d'un important chevauchement entre les régions, il pourrait y avoir plus d'un demi-million de substances chimiques différentes en cours de production. Et il existe peu ou pas d'informations publiques sur la plupart d'entre elles.

Dans quelle mesure est-il probable que ces données incluent des produits chimiques dangereux pour la vie ? C'est tout à fait certain. [Dans Le Monde du 3 décembre 2025, Stéphane Foucart écrit : « Une étude de 2000 qui concluait à la sûreté du célèbre herbicide (glyphosate), largement citée depuis lors, vient d'être officiellement désavouée par la revue Regulatory Toxicology and Pharmacology qui l'avait publiée. Les scientifiques signataires sont suspectés d'avoir endossé un texte préparé par des cadres de Monsanto. »]

Tout d'abord, les produits chimiques enregistrés comprennent des milliers de pesticides qui, par définition, tuent les organismes vivants. Rien qu'aux États-Unis, environ 390'000 kilogrammes de pesticides sont utilisés chaque année dans les exploitations agricoles, sur les pelouses et ailleurs. [5] Il n'est pas nécessaire de les utiliser pour être exposé à un risque : en 2023, le département de l'Agriculture des Etats-Unis a trouvé des résidus de pesticides dans plus de 60% des échantillons alimentaires qu'il a testés. [6] L'ONU estime que 200'000 personnes meurent chaque année d'un empoisonnement aigu aux pesticides, presque toutes dans des pays pauvres où la réglementation est faible ou inexistante. [7]

Les pesticides ne sont pas les seuls produits chimiques enregistrés qui sont mortels. Aux États-Unis, la loi sur le contrôle des substances toxiques (Toxic Substances Control Act) oblige les industries à enregistrer toutes les substances qu'elles fabriquent, distribuent, utilisent ou éliminent et qui « peuvent présenter un risque déraisonnable pour la santé ou l'environnement ». En 2025, le registre comprenait 86'862 substances de ce type, dont la moitié (42'578 substances) sont actuellement utilisées par des entreprises états-uniennes. [8]

C'est beaucoup trop pour pouvoir les surveiller toutes, mais au moins ces substances ont été enregistrées. Plus inquiétante encore est une catégorie non officielle qui pourrait être beaucoup plus importante : les substances qui présentent un risque inconnu ou délibérément dissimulé pour la santé ou l'environnement. (Article publié sur le site Climate&Capitalism le 30 novembre 2025 ; traduction rédaction A l'Encontre ; à suivre)


1. Rachel Carson, Silent Spring (Hughton Mifflin, 1962), 6. La première édition en français a été publiée en 1963 par Plon, avec pour titre Printemps silencieux.

2. István Mészáros, The Challenge and Burden of Historical Time (Monthly Review Press, 2008), 383.

3. Zhanyun Wang et al., “Toward a Global Understanding of Chemical Pollution : A First Comprehensive Analysis of National and Regional Chemical Inventories,” Environmental Science and Technology, January 2020.

4. UNEP, Global Chemicals Outlook II : From Legacies to Innovative Solutions, United Nations Environment Program, 2019.

5. Pesticides, US Geological Survey, https://www.usgs.gov/centers/ohio-kentucky-indiana-water-science-center/science/pesticides.

6. USDA, Pesticide Data Program Annual Summary Calendar Year 2023, U.S. Department of Agriculture Agricultural Marketing Service, 2024, 19.

7. Report of the Special Rapporteur on the right to food, UN Human Rights Council, 2017.

8. U.S. Environmental Protection Agency, “Now Available : Latest Update to the TSCA Inventory,” press release, August 14, 2025.

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« Le nickel indonésien de nos batteries mène un peuple à l’anéantissement »

16 décembre 2025, par Celia Izoard — , ,
En Indonésie, l'exploitation du nickel par un consortium, dont fait partie l'entreprise française Eramet, risque de conduire à l'anéantissement d'un peuple, avertit notre (…)

En Indonésie, l'exploitation du nickel par un consortium, dont fait partie l'entreprise française Eramet, risque de conduire à l'anéantissement d'un peuple, avertit notre chroniqueuse. Deux membres de ce peuple sont venus protester jusqu'à Paris.

Photo et article tirés de reporterre.net

Celia Izoard est autrice et journaliste. Elle est l'autrice de La ruée minière au XXIe siècle — Enquête sur les métaux à l'ère de la transition (éd. Seuil, 2024) et d'un recueil sur les usines du numérique (La Machine est ton seigneur et ton maître, Xu Lizhi, Yang, Jenny Chan, éd. Agone, 2022). Dans ces nouvelles chroniques, elle explore et divulgue les bas-fonds du capital.

L'extermination d'un peuple n'est pas toujours faite de sang et de hurlements.

Elle peut cohabiter discrètement avec la vie de tous les jours. Se présenter sous une forme assez anodine. Elle peut se manifester par la présence de quelques individus hirsutes mendiant de la nourriture. Ou prendre la forme d'un programme de gestion des milieux naturels, établi par un bureau d'études pour le compte d'une entreprise basée dans le 15e arrondissement de Paris.

En 2019, le groupe français Eramet a commencé à extraire du nickel sur l'île d'Halmahera, en Indonésie, avec des entreprises chinoise (Tsingshan) et indonésienne (Antam). Dans une forêt primaire qu'il est en train d'abattre, le consortium Weda Bay Nickel exploite une concession grande comme quatre fois la ville de Paris.

Des dizaines de kilos de nickel par voiture électrique

Chaque batterie de voiture électrique contient entre 20 et 50 kg de nickel, selon la taille du véhicule. Pour électrifier le parc automobile du seul continent européen, il en faudrait environ 10 millions de tonnes [1], trois fois la production annuelle mondiale de ce métal qui sert aussi à faire de l'inox, des avions et des tanks.

Les principaux gisements de nickel de la planète se trouvent dans la latérite, une roche rouge typique des régions tropicales. Avec la ruée sur les batteries, la production de nickel d'Indonésie a été multipliée par dix en dix ans.

Depuis quelque temps, sur le camp minier d'Eramet, des silhouettes décharnées ont fait leur apparition. Des hommes et femmes, hagards, affamés, surgissent entre les arbres, demandent à manger. Ce sont des Hongana Manyawa, le peuple de chasseurs-cueilleurs qui vit dans la forêt de Tobelo qu'Eramet a commencé à détruire. L'exploitation minière a pollué les cours d'eau où ils buvaient et pêchaient et fait fuir le gibier. La quasi-totalité de la concession d'Eramet (85 %) est sur leur territoire ancestral.

Décalage glaçant

Ces jours-ci, Ngigoro et Dewi, un homme et une femme des communautés de la forêt de Tobelo sont venus à Paris, accompagnés par les associations Survival Internationalet Canopée. Ngigoro et Dewi ont manifesté devant le siège d'Eramet, portant la voix des 3 500 Hongana Manyawa de l'île d'Halmahera, dont environ 500 sont non contactés. Les anthropologues ont appelé ainsi les peuples autochtones qui vivent volontairement isolés de la population majoritaire.

Le fait est tristement connu depuis l'ère des conquistadors en Amazonie : si des membres de ces communautés se retrouvent subitement au milieu d'un camp minier, faute d'être immunisés à des virus dont les nouveaux venus peuvent être porteurs, ils risquent de mourir et de propager la mort parmi les leurs.

Ngigoro et Dewi ont été reçus le 26 novembre par des représentants d'Eramet qui se sont dit « ravis » de les rencontrer. Ngigoro les a suppliés d'arrêter de creuser sur leur territoire : « Si vous continuez à détruire la forêt, dans un an, trois ans tout au plus, mon peuple disparaîtra. » Les représentants d'Eramet ont répondu qu'ils allaient étudier la question.

« J'ai été glacée par le décalage entre la gravité des faits et les dérobades de l'entreprise et des services de l'État », a raconté après l'entrevue Klervi Le Guenic, chargée de campagne de l'association Canopée. D'après la Déclaration des Nations unies sur le droit des peuples autochtones, toute activité sur leurs terres doit recueillir le « consentement libre, informé et préalable » de ses habitants.

Droit de veto

C'est un droit de veto : pas de consentement, pas de mine. Eramet fait valoir que les chasseurs-cueilleurs Hongana Manyawa ne figurent pas sur la liste des peuples autochtones du gouvernement indonésien. Quant aux peuples non contactés, le droit international est clair : « Pas de contact. Toute intervention doit respecter la décision d'isolement des peuples autochtones non contactés ou récemment contactés. »

C'est ce qu'a rappelé en 2025 le groupe d'experts de l'ONU dans un rapport sur [les droits des peuples autochtones confrontés à l'extraction de métaux critiques-. Il réaffirme le principe « d'interdiction de toute activité minière sur les territoires de peuples non contactés ».

Ces règles sont bien connues d'Eramet, simplement, « l'entreprise nie l'existence de peuples non contactés dans la forêt de Tobelo », rapporte Sophie Grig, directrice de campagne de Survival International pour l'Asie et le Pacifique. Pourtant, leur présence est signalée par plusieurs vidéos tournées sur le site minier.

« L'entreprise a rédigé un protocole de conduite à tenir en cas de rencontre avec ces habitants de la forêt », ajoute Sophie Grig. Enfin, Eramet a commandité et payé une étude à un cabinet étasunien d'anthropologues, Cross Cultural Consulting Services, qui constate leur existence. Un lanceur d'alerte a divulgué ce document qui a été transmis à Reporterre.

En 2013, le cabinet étasunien a rédigé un « Plan de gestion de la forêt de Tobelo » dans le but d'aider Eramet à « obtenir le consentement préalable libre et éclairé des communautés de la forêt de Tobelo ». Les anthropologues y constatent « la difficulté à appliquer ce principe dès lors qu'une proportion importante de la population autochtone refuse d'être contactée. »

Les groupes de l'intérieur de la forêt, écrivent-ils, « semblent vivre en isolement volontaire et éviter tout contact ». Comment faire ? La stratégie proposée par le cabinet est d'acculturer progressivement les Hongana Manyawa : « Weda Bay Nickel devrait promouvoir des formes d'échanges permettant d'enseigner l'économie de marché aux autochtones de la forêt Tobelo. » On se croirait dans un mauvais scénario de film d'explorateurs.

En 2023, une nouvelle expertise de sciences humaines commandée par Eramet préconisait : « Weda Bay Nickel devrait créer une École de la Jungle » pour « enseigner l'économie de marché à la communauté Hongana Manyawa et s'assurer qu'elle interagisse avec le reste du monde ».

Au fond, Eramet n'a pas besoin d'investir dans une école de la jungle. Perdre l'immense forêt de Tobelo qui est leur monde, leur foyer et leur subsistance, venir mendier de la nourriture distribuée dans des petits sachets plastiques, en attendant d'être déplacés ou anéantis : les Hongana Manyawa sont en train d'apprendre l'essentiel des valeurs du marché. La loi de la jungle — la nôtre.

Ngigoro, Dewi, et les porte-parole de Survival International et de Canopée ont été reçus par des représentants de différents ministères et de l'Agence des participations de l'État. Ils ont demandé l'arrêt immédiat des activités minières sur le territoire de ce peuple et sa transformation en sanctuaire (« no go zone ») en application des principes des Nations unies.

Contacté par courriel, le groupe Eramet n'a pas dit à Reporterre comment il comptait empêcher la disparition des Hongana Manyawa, mais assure que « le protocole » mis en place il y a quelques années permet d'entretenir « des relations respectueuses avec les quelques individus contactés qui peuvent vivre ou passer sur ou à proximité de la concession minière ». Eramet a ajouté que Weda Bay Nickel adhère depuis 2022 aux bonnes pratiques de la mine responsable Irma, « le standard reconnu comme étant le plus exigeant du secteur minier à l'échelle internationale ».

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À cause des voitures électriques, un peuple indonésien risque l'extermination

https://reporterre.net/

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Le Grand Déluge : la catastrophe climatique révèle le piège néolibéral du Sri Lanka

16 décembre 2025, par Balasingham Skanthakumar — , ,
Le cyclone Ditwah a frappé le Sri Lanka fin novembre 2025, tuant près de 500 personnes et déplaçant plus de 1,5 million d'habitants, dans la pire catastrophe naturelle que le (…)

Le cyclone Ditwah a frappé le Sri Lanka fin novembre 2025, tuant près de 500 personnes et déplaçant plus de 1,5 million d'habitants, dans la pire catastrophe naturelle que le pays ait connue depuis le tsunami de 2004. Alors que les équipes de secours continuent de retrouver des corps dans les communautés isolées des hauts plateaux, des questions difficiles émergent concernant les défaillances de la préparation aux catastrophes, les alertes diffusées uniquement en cinghalais, et une industrie touristique qui a minimisé la gravité de la tempête. Balasingham Skanthakumar soutient que cette catastrophe doit servir de signal d'alarme pour le gouvernement du National People's Power afin qu'il rompe avec l'austérité imposée par le FMI et réoriente le service de la dette vers la résilience climatique et la protection sociale. Alors que les catastrophes climatiques s'intensifient à travers l'Asie, il pose la question : que fera le Sri Lanka différemment avant la prochaine tempête ?

Décembre 2025 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77221

Le cyclone Ditwah a ravagé le Sri Lanka entre le 27 et le 29 novembre. Le bilan est dévastateur. Sept jours plus tard, le décompte officiel fait état de 486 morts et 341 disparus. À cela s'ajoutent cinq officiers de la marine et un de l'armée de l'air tués lors des opérations de sauvetage, ainsi qu'un technicien de la compagnie d'électricité électrocuté alors qu'il réparait une ligne électrique. À mesure que les équipes de secours atteignent cette semaine des zones précédemment inaccessibles, le nombre de victimes a augmenté de façon exponentielle, et certains craignent qu'il n'atteigne quatre chiffres. Nous ne connaîtrons peut-être jamais le nombre réel.

Des centaines de milliers de personnes s'abritent dans des installations publiques, communautaires et privées, ainsi que chez des proches et des amis. Plus de 41 000 habitations ont été totalement ou partiellement détruites. Pas moins de 108 routes sont actuellement impraticables ; 247 km de routes sont endommagées ; 40 ponts sont détruits, isolant foyers et hameaux, et entravant les opérations de secours et d'assistance. L'électricité, l'approvisionnement en eau, internet, le téléphone et les services de transport ont été perturbés dans les 25 districts. Plus de 1,5 million de personnes, issues de communautés, confessions, genres, générations et régions par ailleurs éloignées les unes des autres, partagent communément, même si ce n'est pas de manière similaire, cette détresse. Le président Anura Kumara Dissanayake [1], cédant aux demandes de l'opposition parlementaire, a déclaré l'état d'urgence sur l'ensemble de l'île le 29 novembre.

C'est la pire catastrophe naturelle du Sri Lanka depuis le tsunami de l'océan Indien du 26 décembre 2004, qui avait fait quelque 35 000 morts en quelques minutes. Cette fois-ci, comme le souligne Vinya Ariyaratne de Sarvodaya [2] : « Tout le pays est une zone sinistrée, sauf quelques endroits... [alors que] le tsunami [n'avait frappé] que les zones côtières » (cité dans Nierenberg et al. 2025).

Ce fut un mensis horribilis en Asie du Sud-Est également, où les peuples des Philippines, de la Thaïlande, de l'Indonésie, du Vietnam et de la Malaisie ont été frappés par plusieurs tempêtes tropicales. Plus de 900 personnes sont connues pour avoir péri dans la région, et il s'agit d'une sous-estimation. Dans le sud de la Thaïlande, 3 millions de personnes sont touchées ; de même que 1,5 million dans l'ouest de l'Indonésie (notamment Sumatra). Les récits sont les mêmes. Des survivants bloqués sans nourriture ni eau et attendant d'être secourus. Des familles à la recherche des disparus. Des hôpitaux incapables de soigner les malades faute d'électricité, d'eau potable, de nourriture et de fournitures médicales. Des routes et des ponts emportés par les eaux. Des services de télécommunication en panne. Des maisons, des biens et des moyens de subsistance balayés. Partout, les pauvres portent le plus lourd fardeau ; punis encore et encore, pour être pauvres.

Une marche somnambulique vers le désastre

Avons-nous marché en somnambules vers cette catastrophe ? À partir du 21 novembre, des pluies abondantes, des vents forts et des éclairs ont frappé plusieurs districts du Sri Lanka. Le lendemain, le département météorologique prévoyait plus de 100 mm de précipitations en 24 heures dans les provinces de Sabaragamuwa, du Sud et de l'Ouest ; tandis que le département de l'irrigation mettait en garde contre des inondations dans les cours supérieurs des bassins fluviaux de la Gin Ganga et de la Nilwala et contre des inondations potentielles dans les zones basses des bassins de la Deduru et de l'Attanagalu. Quelques jours plus tôt, certains étudiants des districts de Galle et Matara [3] passant l'examen de niveau avancé (AL) avaient dû être transportés par bateau, avec l'aide de l'armée, pour rejoindre leurs centres d'examen.

Des alertes aux glissements de terrain ont été émises par l'Organisation nationale de recherche sur le bâtiment (NBRO), d'abord pour les districts de Badulla, Colombo, Kalutara, Kandy, Kegalle, Kurunegala, Nuwara Eliya et Ratnapura ; puis étendues à Galle, Matara et Hambantota. Le Centre de gestion des catastrophes (DMC) a averti que les pentes des hauts plateaux centraux s'étaient déstabilisées, augmentant le risque de glissements de terrain, de chutes de pierres et de routes bloquées par les débris.

Le même jour (21 novembre), déclenchés par les fortes pluies, une maison et une boutique adjacente à Kadugannawa, le long de la route principale Colombo-Kandy, ont été ensevelies, piégeant 10 personnes, dont six ont été tuées. Le 24 novembre, le département météorologique prévoyait le développement d'un système de basse pression le lendemain. Il mettait en garde contre des vents forts et des éclairs avec des averses ou des orages dépassant 100 mm dans le nord et l'est. Les pêcheurs et le personnel de la marine ont été informés de ne pas prendre la mer jusqu'à nouvel ordre.

Jusque-là, rien que de très familier. Cette litanie d'événements, associés à la saison de mousson du nord-est, est devenue courante, émoussant le choc et la honte. En fait, la première épreuve pour le gouvernement du National People's Power (NPP) [4] peu après son élection fut les inondations de fin novembre 2024.

À peu près à la même époque l'année dernière, une dépression profonde dans le golfe du Bengale s'est intensifiée en un système tropical nommé cyclone Fengal, affectant principalement les régions côtières de l'est, du nord et du nord-est. Plus de 200 mm de pluie accompagnés de vents de 60 km/h ont inondé maisons, villes et villages, ainsi que les champs (FICR 2025). Dix-sept personnes sont mortes et près de 470 000 personnes ont été touchées.

L'eau a submergé 338 000 acres de rizières, détruisant totalement 10 035 acres ; ainsi que des dizaines de milliers d'acres de cultures de légumes et de maïs. Quatre-vingt-dix-neuf maisons ont été détruites et 2 082 partiellement endommagées. Les pêcheurs ont perdu leur gagne-pain journalier pendant la période où ils n'ont pas pu prendre la mer, tandis que certains bateaux et équipements ont été endommagés, s'ajoutant à leur fardeau financier. Les prix de détail des légumes et du riz ont grimpé en flèche, reflétant à la fois les pénuries d'approvisionnement et la spéculation. Aggravés par les pénuries de noix de coco et de sel, l'anxiété du public concernant la disponibilité et les prix des denrées alimentaires a grandi à l'approche de la nouvelle année.

Les politiciens de l'opposition ont vivement critiqué le NPP pour avoir agi lentement dans l'anticipation et la préparation à la tempête, et dans la distribution de l'aide aux sinistrés ; les accusant d'inexpérience en matière de gestion et d'arrogance face à leur stupéfiant mandat aux élections générales.

Et nous revoilà

Un an plus tard, nous revoilà, mais en bien pire. Que se passe-t-il ? À mesure que l'eau de l'océan se réchauffe – à cause du changement climatique alimenté par les émissions de gaz à effet de serre, inséparable du Capitalocène [5] (Moore 2017) – les tempêtes deviennent plus intenses. Le volume des précipitations augmente tout comme la vitesse du vent, aggravant l'impact et les dégâts des inondations. La science nous dit que lorsque les températures océaniques dépassent 26°C, l'air chaud et chargé d'humidité à la surface de l'océan s'évapore pour former des nuages et créer une zone de basse pression, fournissant suffisamment d'énergie pour que les vents tourbillonnent jusqu'à atteindre 63 km/h (Poynting 2025 ; Shamim 2025).

Les preuves d'une planète plus chaude montrent que les tempêtes libèrent désormais des vents plus violents et des précipitations plus abondantes, tout en se déplaçant plus lentement sur les terres – ce qui amplifie leurs effets destructeurs. Comme l'explique le climatologue Roxy Koll :

"... les tempêtes de cette saison ont transporté des quantités extraordinaires d'humidité. Un océan et une atmosphère plus chauds chargent ces systèmes d'eau, de sorte que même des cyclones modérés libèrent désormais des précipitations qui submergent les rivières, déstabilisent les pentes et déclenchent des catastrophes en cascade. Les glissements de terrain et les crues soudaines frappent alors les plus vulnérables, les communautés vivant le long de ces environnements fragiles"(cité dans Niranjan 2025).

Le mercredi 26 novembre, la pluie a repris sur toute l'île, accompagnée de vents hurlants. Mais nous n'avions aucune idée de ce qui allait suivre. Annonçant l'arrivée imminente du cyclone Ditwah le vendredi 28, le ciel gris et menaçant s'est ouvert avec une plus grande férocité la veille. Il a plu sans merci les jeudi 27 et vendredi 28, soit 72 heures de pluie battante ininterrompue. Un pied d'eau ou 300 mm sont tombés en moyenne les deux jours, avec 540 mm enregistrés dans le district montagneux de Matale. Des vents de 65 km/h allant jusqu'à 80 km/h ont abattu des arbres ou leurs branches, et dirigé l'eau vers les routes, les voies ferrées et les habitations.

Le sol déjà saturé dans les zones vallonnées et montagneuses du massif central n'a pas pu tenir. Des rivières de boue se sont formées et gonflées, entamant leur terrifiante descente vers les pentes inférieures, où maisons, commerces, villages et petites villes s'accrochent aux flancs des montagnes. Les routes creusées dans les collines se sont effondrées. Les ponts ont cédé. Les avalanches ont déraciné les poteaux électriques et téléphoniques, inondant les structures bâties et leurs habitants. Dans les zones de basse altitude près des rivières, canaux et autres plans d'eau, les rues et les quartiers ont été submergés par les eaux de crue, se transformant en lacs boueux accessibles uniquement par bateau et hélicoptère. Leurs résidents sont restés bloqués pendant de nombreuses heures et parfois des jours. Certains étaient coincés à un étage supérieur ou sur un toit, sans lumière, eau potable ni installations de cuisson, tandis que les batteries de leurs téléphones portables mouraient, les coupant du monde extérieur, même alors que le niveau des eaux continuait de monter autour d'eux.

Les zones où les populations ont été les plus touchées par le nombre de morts et de déplacés sont les districts de plantations de thé des hauts plateaux, en particulier Badulla, Kandy et Nuwara Eliya [6] ; les districts de pêche et d'agriculture de Puttalam, Mannar et Trincomalee ; et les districts densément peuplés de l'économie industrielle et des services de Colombo et Gampaha.

Ce que nous savons des catastrophes passées, pour ceux qui veulent voir, c'est qu'elles tendent un miroir aux fractures de classe et sociales autrement dissimulées ou rendues invisibles par les riches et les puissants. Ceux qui sont frappés en premier et le plus durement ; ceux qui sont les derniers à recevoir de l'aide ; ceux qui sont oubliés lorsque les centres d'hébergement ferment et que les collectes de dons se tarissent, viennent du sous-sol de la société. Dans notre catastrophe en cours également, ce sont les agriculteurs marginaux ou les travailleurs ruraux ; les résidents ou travailleurs des plantations ; les sans-terre qui vivent dans des habitations informelles le long des berges des rivières et des réservoirs, des canaux et des égouts pluviaux et le long des voies ferrées ; les travailleurs urbains journaliers et à domicile ; les migrants internes comme les travailleurs des zones franches [7] ; les personnes handicapées ; les personnes âgées ; et les personnes queer et trans.

Réponse de l'État et du public

Lorsque la gravité de la tempête et ses conséquences sont devenues claires le 27 novembre, les responsables de l'État et les forces de sécurité se sont lancés dans des opérations de recherche et de sauvetage, rejoints plus tard par des personnels navals et de l'armée de l'air d'Inde et du Pakistan. L'ampleur des dégâts et le nombre massif de personnes à prendre en charge sont clairement écrasants. Les travailleurs du secteur public, si facilement dénigré par les commentateurs de la classe moyenne et les think tanks de droite comme un fardeau pour les contribuables, ont été, comme toujours, les premiers intervenants dans une urgence. Ils ont travaillé jour et nuit pendant des jours dans des conditions épouvantables, souvent au péril de leur propre vie. Les travailleurs de l'Autorité de développement des routes et des autorités locales comme la Municipalité de Colombo ont bravé les éléments pour dégager les arbres tombés et autres débris des routes et des maisons ; les travailleurs de la Ceylon Electricity Board ont grimpé sur les poteaux et réparé les connexions dans des conditions de vent dangereuses pour rétablir l'alimentation électrique et les tours de transmission de télécommunications là où c'était possible. Le personnel ambulancier et les agents de santé se sont présentés au travail, y compris dans les camps de santé mobiles pour les malades et les blessés.

Les responsables administratifs de l'État au niveau des divisions et des districts se sont démenés pour identifier des abris pour les déplacés et pour trouver de la nourriture et d'autres matériels. Cependant, l'opposition a allégué que les responsables hésitaient à utiliser les fonds publics sans autorisation écrite de leurs supérieurs, craignant de tomber sous le coup de la croisade anti-corruption du NPP [8], ralentissant leur réactivité. Il y a clairement eu des problèmes, puisque le président a dû rétablir le poste de Commissaire général aux services essentiels, visant à accélérer les approbations et à réquisitionner légalement les installations et ressources de l'État.

Comme lors des occasions précédentes, ce qui est inspirant et encourageant, c'est la rapidité et l'énergie avec lesquelles les gens ordinaires ont commencé à se mobiliser eux-mêmes et les autres pour fournir une aide mutuelle à ceux en détresse, créant des groupes WhatsApp et partageant des informations sur des pages Facebook. Ce sont généralement les voisins et les résidents proches qui se sont précipités pour secourir les victimes des glissements de terrain, utilisant leurs mains nues pour enlever la terre et déplacer les débris de construction. Des pêcheurs de Trincomalee ont transporté leurs bateaux à Anuradhapura pour atteindre les zones inondées. Les petits animaux, les animaux de compagnie et les chiens et chats errants ont également été nourris et secourus. En l'absence d'un portail d'information unique sur la localisation et les coordonnées des personnes bloquées, disparues, malades ou blessées, une personne a créé https://floodsupport.org/ quelques heures après l'arrivée du cyclone ; tandis que deux autres ont visualisé les données disponibles sur https://stats.floodsupport.org/ pour une évaluation et une réponse rapides. Les petits appels et demandes d'aide ont été rassemblés et vérifiés par deux photo-journalistes activistes sur https://tinyurl.com/LKfloods25. Des personnes de toutes classes sociales ont offert des rations sèches, des bouteilles d'eau, des vêtements, des protections hygiéniques, des médicaments, du carburant pour la cuisine et le transport, du sang pour les blessés, et de l'argent. Les prisonniers de la prison de haute sécurité de Welikada à Colombo ont donné les provisions de leur déjeuner un jour aux victimes des inondations. Les cuisines communautaires ont été réactivées pour préparer des repas chauds à livrer aux centres d'hébergement et aux personnes dans le besoin. Des convois d'aide de Galle et Matara, avec des centaines de bénévoles, sont maintenant dans les zones touchées des hauts plateaux, à la fois pour distribuer des secours et pour déblayer les débris. Il y a eu aussi des doublons et du gaspillage de ressources, certaines zones et communautés recevant trop et d'autres trop peu. À mesure que les eaux reculent dans les zones de basse altitude, des équipes se sont formées pour aider les communautés à nettoyer leurs maisons et les espaces publics de la boue et des débris, à vider les contenus endommagés, à sécher ce qui peut être sauvé, et à commencer le nettoyage.

Récriminations

Comme on pouvait s'y attendre, les récriminations ont commencé. Le système de gestion des catastrophes n'a pas été efficace ou a été submergé, ou probablement les deux. L'accent considérable mis sur la construction institutionnelle, la nouvelle législation, les protocoles et les processus après le tsunami de 2004 n'a pas produit les résultats escomptés pour ceux qui souffrent depuis (Diwyanjalee 2025).

Compte tenu de la gravité inattendue de la tempête, son arrivée a-t-elle été minimisée par les autorités de l'État et le secteur privé pour ne pas effrayer les touristes étrangers ? Dans une déclaration officielle datée du 27 novembre, l'Autorité de développement du tourisme du Sri Lanka a proclamé que « le Sri Lanka reste sûr et ouvert aux voyages et au tourisme » et que « des mesures de sécurité complètes sont en place » (SLTDA 2025). Depuis son entrée en fonction, le gouvernement NPP s'est adapté à la perception néfaste selon laquelle les recettes touristiques sont des fruits à portée de main pour les devises étrangères, et qu'augmenter leur nombre est une voie vers la « reprise » après la crise de 2021-2023 [9].

Les avertissements ont-ils atteint à temps les personnes les plus à risque ? Ont-ils été compris ? De nombreux avis n'étaient qu'en cinghalais. Trente-huit ans après que le « tamoul aussi » a été reconnu comme langue officielle [10], les institutions de l'État telles que le Centre de gestion des catastrophes, le département de l'irrigation et le département météorologique sont incapables d'émettre systématiquement des informations dans la langue maternelle des Tamouls et des Maures. Dans son désespoir, un parlementaire gouvernemental a lancé un appel sur les réseaux sociaux aux personnes parlant tamoul pour aider les institutions de l'État avec les traductions ainsi que pour doter en personnel les lignes d'assistance téléphonique – auquel beaucoup ont répondu en tant que bénévoles.

Sans préparation aux catastrophes, on ne peut pas supposer que les gens réagiront aux annonces ni qu'ils seront équipés pour évacuer leurs maisons et leurs biens à bref délai. Les 1 385 « centres de sécurité » en fonctionnement sont des espaces improvisés dans des écoles, des centres communautaires et des institutions religieuses, sans possibilité de réaménagement pour le nombre considérable de personnes à héberger, les toilettes et l'eau, les installations de cuisine, ni adaptés à ceux ayant des besoins spéciaux ; et sans réflexion préalable sur les mesures de protection pour la sécurité personnelle des femmes et la protection de l'enfance.

Il y a vingt ans, le parlement du Sri Lanka a adopté une loi-cadre pour une politique et un plan nationaux de protection de la vie humaine et des biens du peuple et de l'environnement, contre la menace et le danger des catastrophes nationales. Pourtant, quels progrès avons-nous réalisés dans l'amélioration de « la sensibilisation et la formation du public pour aider les gens à se protéger des catastrophes » ; dans « la planification, la préparation et l'atténuation avant les catastrophes » ; et comme nous le découvrirons bientôt, dans « le maintien et l'amélioration continue des capacités de secours, de relèvement et de réhabilitation après les catastrophes » (Loi sur la gestion des catastrophes du Sri Lanka 2005, art. 4) ?

Shreen Saroor, qui connaît bien les expériences des femmes et des communautés touchées pendant les catastrophes et après, pose quelques questions pointues :

« Pourquoi les ordres d'évacuation n'ont-ils pas été appliqués dans les zones à haut risque clairement identifiées ? Pourquoi les réseaux de communication et la logistique d'urgence se sont-ils effondrés dans les districts vulnérables ? Pourquoi les responsables ont-ils été paralysés par la peur des répercussions procédurales pendant une urgence mettant la vie en danger ? Pourquoi les secours, la coordination et le sauvetage ont-ils commencé tard malgré les avertissements répétés ? Et surtout, combien de morts auraient pu être évitées ? » (Saroor 2025)

Amitav Ghosh [11] a attiré l'attention sur une autre petite île de l'océan Indien, pour souligner qu'être bien préparé aux événements météorologiques extrêmes ne nécessite ni grande richesse ni prouesse technologique. Maurice a réussi à préserver la vie humaine lors des tempêtes tropicales grâce « à un système sophistiqué de précautions, combinant un réseau d'abris anti-cycloniques avec l'éducation (y compris des exercices réguliers), un bon mécanisme d'alerte précoce et la fermeture obligatoire des entreprises et des écoles lorsqu'une tempête menace. » (Ghosh 2025 : 37).

Comparant les deux décès à Maurice suite au cyclone Gamede en 2007 aux plus de 1 300 aux États-Unis lors de l'ouragan Katrina en 2005, tous deux de catégorie trois lors de leur arrivée sur les côtes, il conclut : « les alertes précoces seules ne suffisent pas ; la préparation exige aussi l'éducation du public et la volonté politique » (Ghosh 2025 : 37). Deux choses rares au Sri Lanka.

Signal d'alarme

Le cyclone Ditwah doit être le signal d'alarme pour un changement de cap par ce gouvernement et ses partisans qui n'acceptent aucune critique à son encontre. Il est plus que temps de rompre avec la politique économique et sociale élaborée par et pour le capitalisme néolibéral [12]. Au lieu de chercher à plaire au Fonds monétaire international et aux agences de notation mondiales sur la « consolidation budgétaire » et la « soutenabilité de la dette », le NPP doit de toute urgence se tourner vers les communautés les plus touchées par cette catastrophe climatique.

Cela inclut une expansion rapide de l'ampleur et de la profondeur des programmes de protection sociale, y compris les transferts monétaires, ainsi que la relance d'anciens programmes comme le système de distribution publique de denrées alimentaires essentielles. Comme l'observe le Feminist Collective for Economic Justice (2025) :

« La protection sociale universelle doit être considérée comme faisant partie intégrante de la préparation aux catastrophes et de la résilience économique et sociale post-catastrophe. Cette résilience se construit à travers ces systèmes comme une connexion durable et fiable entre l'État et les citoyens. La protection sociale garantit l'accès aux infrastructures critiques telles que les établissements de santé, les programmes de repas et de nutrition, aux logements résilients au climat et au financement de l'adaptation pour soutenir les moyens de subsistance. »

Un programme massif d'infrastructure publique est nécessaire pour reconstruire non seulement les routes, les ponts, les systèmes d'irrigation, les sources d'eau potable, les hôpitaux, les écoles et les maisons, mais aussi les moyens de survie et de subsistance de millions de personnes, y compris la restauration de l'agriculture. Des solutions fondées sur la nature pour l'atténuation des inondations telles que la plantation de mangroves, d'arbres et d'autres végétaux, la restauration des zones humides et des marais, la recharge des aquifères et le désenvasement des rivières et des canaux. Pour cela, les milliards de dollars américains actuellement engagés dans le service de la dette doivent être réorientés vers les besoins et le bien public [13].

C'est l'ancien président maldivien et militant pour la justice climatique Mohamed Nasheed [14], et malheureusement pas le président Dissanayake ni son cabinet de ministres, qui a déclaré l'évidence le 29 novembre. « [I]l est désormais impossible pour le Sri Lanka de rester aligné sur le programme du FMI » (Nasheed 2025). Nasheed a reproché au modèle d'analyse de soutenabilité de la dette du Fonds monétaire international d'ignorer la probabilité et l'impact des chocs climatiques, et a réitéré l'appel à des « moratoires automatiques sur la dette » dans ces circonstances.

Le même jour, Sajith Premadasa [15], le chef de l'opposition, a exhorté le FMI « à assouplir les conditions imposées au Sri Lanka... », en soutien aux secours, au relèvement et à la restauration des moyens de subsistance (Newswire 2025). Il est resté ambigu quant aux austérités concernées et à la mesure dans laquelle il faudrait desserrer leur étau. Au parlement quatre jours plus tard (4 décembre), Premadasa a pris la position plus claire d'appeler le gouvernement à « suspendre ou remodeler » le programme du FMI et à supprimer les conditions oppressives pour le peuple maintenant ébranlé par le cyclone Ditwah (Daily FT 2025).

Des militants de la société civile critiques de l'injustice climatique et de la dette [16] ont également exhorté à la renégociation de l'accord avec le FMI ; à un moratoire immédiat sur les remboursements de la dette ; et à une évaluation inclusive des pertes et dommages dirigée par les communautés touchées, dans une déclaration collective.

Le grand déluge de 2025, comme expliqué précédemment, n'est pas la première fois que rivières et réservoirs débordent sans répit, ni que des torrents de terre boueuse dévalent d'en haut, aplatissant maisons et champs, et engloutissant humains, animaux et plantes. Tragiquement, ce ne sera pas la dernière catastrophe de ce genre. La question pour le gouvernement et les citoyens est : qu'allons-nous faire différemment et comment, avant le prochain ṭūfān [17] ?

Balasingham Skanthakumar est membre de la Social Scientists' Association of Sri Lanka et rédacteur en chef de Polity. [18]
P.-S.

https://polity.lk/the-great-flood/

Traduit pour ESSF par Adam Novak

Notes

[1] Anura Kumara Dissanayake a été élu président du Sri Lanka en septembre 2024 en tant que candidat du National People's Power (NPP), une coalition de centre-gauche dirigée par le Janatha Vimukthi Peramuna (JVP). Son élection a marqué la première fois qu'un candidat en dehors des deux grands partis traditionnels remportait la présidence. Voir « Analyse du virage à gauche au Sri Lanka avec Ahilan Kadirgamar et Balasingham Skanthakumar », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2024. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72628

[2] Sarvodaya Shramadana est la plus grande et la plus ancienne organisation populaire du Sri Lanka, fondée en 1958, qui promeut le développement communautaire et l'autonomie à travers une philosophie combinant les principes bouddhistes et gandhiens.

[3] Galle et Matara sont des districts côtiers de la province du Sud du Sri Lanka, situés respectivement à environ 120 km et 160 km au sud de Colombo.

[4] Le NPP a remporté une majorité parlementaire historique des deux tiers en novembre 2024. Voir « Le JVP entre dans l'histoire au Sri Lanka : une supermajorité parlementaire de gauche en pleine crise économique », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2024. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72629

[5] Le « Capitalocène » est un terme popularisé par l'historien de l'environnement Jason W. Moore pour décrire l'époque géologique actuelle comme façonnée principalement par les modes de production et d'accumulation capitalistes, plutôt que par l'activité humaine en général (comme le suggère « Anthropocène »).

[6] Ces districts des hauts plateaux centraux abritent les plantations de thé du Sri Lanka, où des travailleurs largement tamouls d'origine indienne vivent dans des conditions marginalisées depuis l'ère coloniale. Sur les conditions des travailleurs des plantations, voir « Sri Lanka : The plight of the marginalised hill country Tamils », Europe Solidaire Sans Frontières, septembre 2022. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article63509

[7] Les zones franches d'exportation (ZFE) du Sri Lanka, créées à partir de 1978, emploient principalement des jeunes femmes des zones rurales dans la confection de vêtements dans des conditions difficiles. Sur les luttes des travailleuses, voir « Sri Lanka : Women workers and the Gota Go Gama uprising », Europe Solidaire Sans Frontières, juillet 2022. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article63080

[8] Sur l'agenda anti-corruption du gouvernement NPP et sa relation avec les conditionnalités du FMI, voir Balasingham Skanthakumar, « The IMF-NGO-National Peoples Power Consensus on the governance of corruption in Sri Lanka », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75155

[9] Le Sri Lanka a fait défaut sur sa dette extérieure en avril 2022 suite à une grave crise économique qui a entraîné des pénuries de carburant, de nourriture et de médicaments, des manifestations de masse et l'éviction du président Gotabaya Rajapaksa. Sur les causes structurelles de cette crise, voir Éric Toussaint, « Au Sri Lanka, la politique du nouveau gouvernement : une opportunité historique perdue », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2025. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article74654

[10] La loi modifiant les langues officielles de 1987 a reconnu le tamoul comme langue officielle aux côtés du cinghalais, après des décennies de discrimination linguistique qui ont contribué au conflit ethnique.

[11] Amitav Ghosh est un romancier et essayiste indien primé dont les œuvres abordent fréquemment le changement climatique, le colonialisme et les crises environnementales. Son ouvrage de non-fiction The Great Derangement (2016) critique l'échec de la littérature contemporaine à s'engager avec le changement climatique.

[12] Sur la trajectoire historique des politiques néolibérales au Sri Lanka, voir Balasingham Skanthakumar, « Growth with inequality : the political economy of neoliberalism in Sri Lanka », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2014. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article30941

[13] Sur le programme du FMI et ses contraintes sur les dépenses publiques, voir « Sri Lanka : avec son Budget 2025 le gouvernement de gauche joue une mauvaise main », Europe Solidaire Sans Frontières, avril 2025. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article74381

[14] Mohamed Nasheed a été président des Maldives (2008-2012) et est devenu internationalement connu pour avoir mis en lumière la menace existentielle de l'élévation du niveau de la mer pour les petits États insulaires. Il est un défenseur éminent de la justice climatique et de l'allégement de la dette pour les pays vulnérables.

[15] Sajith Premadasa est le chef de l'opposition et dirigeant du parti Samagi Jana Balawegaya (SJB). Il était le principal concurrent de Dissanayake lors de l'élection présidentielle de 2024.

[16] Sur l'intersection des crises de la dette et du climat dans le Sud global, voir « Sri Lanka montre comment la dette dévore le Sud global », Europe Solidaire Sans Frontières, avril 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76167

[17] Ṭūfān est le mot arabe/ourdou pour tempête ou typhon.

[18] Pour d'autres analyses de Skanthakumar sur l'économie politique du Sri Lanka, voir sa page auteur sur Europe Solidaire Sans Frontières : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?auteur4892

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Environnement Changements climatiques et crise écologique

16 décembre 2025, par Bruno Marquis — ,
La trentième Conférence sur les changements climatiques (COP 30) s'est tenue à Bélem au Brésil du 10 au 22 novembre dernier. Ce fut un vif succès ! – dans la droite ligne des (…)

La trentième Conférence sur les changements climatiques (COP 30) s'est tenue à Bélem au Brésil du 10 au 22 novembre dernier. Ce fut un vif succès ! – dans la droite ligne des vingt-neuf précédentes conférences internationales tenues sur le sujet depuis 1979... Le Canada s'y est d'ailleurs démarqué en se méritant le prestigieux prix Fossile du jour.

(Ce texte a d'abord été publié dans l'édition de décembre du journal Ski-se-Dit.)

Railleur, me direz-vous ? On le serait à moins…

C'était l'euphorie pourtant, il y a dix ans, lors de la Conférence de Paris, la COP 21, avec l'adoption d'engagements concrets pour lutter contre les changements climatiques. Et c'était même la surenchère de la part du Canada par rapport à d'autres pays, alors qu'on avait envisagé des seuils encore plus ambitieux que de limiter la hausse des températures à 1,5 °C.
La COP 30 du mois dernier n'aura bien sûr rien apporté d'utile en ce qui concerne les importants défis à relever. Elle nous aura toutefois permis de jeter un œil sur les résultats obtenus quant aux engagements adoptés il y a dix ans, engagements qui étaient alors même fort modestes, il faut le souligner, au regard des défis à relever.

Constats

C'est effectivement le 12 décembre 2015, à Paris, que 196 pays se sont engagés à tout faire pour limiter l'augmentation de la température à 1,5 °C par rapport à l'ère préindustrielle. Les pays les plus riches s'engageaient du même coup à aider les pays les plus pauvres – et les moins responsables de l'état de la situation – à atteindre ce résultat. Aujourd'hui, dix ans plus tard, cet objectif est malheureusement jugé hors d'atteinte par la majorité des scientifiques et par le secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies (ONU).

Il ne nous aura en fait fallu attendre qu'en 2024 pour que les températures moyennes atteignent ce seuil symbolique de 1,5 °C. Même s'il s'agit des données pour une seule année, la trajectoire nous mène bel et bien vers un réchauffement beaucoup plus élevé, soit de 2,8 °C de surchauffe en 2100. (Cette surchauffe serait cependant de 1,9 °C si les États respectaient rigoureusement à compter de maintenant leurs objectifs de neutralité carbone en 2050, mais ce serait donner un coup de barre que des pays comme les États-Unis et le Canada, entre autres, ne songent même pas à considérer.)

L'Accord de Paris n'aura toutefois pas servi à rien, puisque si les États du monde n'avaient pas du tout respecter leurs engagements – ce qu'ils n'ont fait que partiellement – le réchauffement prévu à la fin du siècle serait de 4 °C plutôt que du 2,8 °C maintenant anticipé. Si cette donnée peut sembler encourageante, il faut considérer que les engagements d'il y a dix ans, lors de la COP 21, étaient fort modestes. Il faut considérer aussi que les impacts d'une surchauffe graduelle, jusqu'à 2,8 °C à la fin du siècle, seraient dramatiques.
Le sixième rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), synthétisé en 2023, établit par exemple qu'un épisode de chaleur extrême, qui survenait en moyenne une fois tous les cinquante ans avant l'ère industrielle, se produit de nos jours de façon plus intense environ cinq fois plus souvent. Lorsque le réchauffement global atteindra concrètement 1,5 °C, ce que nous avons fait une première fois l'an dernier et ce qui qui était notre objectif pour la fin du siècle, les canicules seront environ neuf fois plus fréquentes ; à 2°C, elles le seront quatorze fois plus. Cette évolution est aussi constatée pour les périodes de pluie torrentielle et de sécheresse, et pour les incendies de forêt, qui sont à la fois plus sévères, plus longs et plus rapprochés.

Plus nous tardons à adopter les mesures nécessaires pour ralentir le réchauffement de la planète, plus ce sera difficile de le faire. Ces mesures impliquent, il faut avoir le courage de l'admettre, de grands changements au niveau industriel et dans nos modes de vie. Au Canada, par exemple, il faut mettre un terme le plus rapidement possible, sinon tout de suite, à l'extraction des combustibles fossiles et adapter nos vies en conséquence. Ce sera difficile en raison des lobbies de l'industrie, des grandes banques et de nos gouvernements, et parce que nous sommes habitués à un grand confort, mais nous devons nous y mettre en grand nombre.

Crise écologique

Ces conférences mentionnées plus haut, auxquelles nous consacrons – ou prétendons consacrer – nos efforts, ne portent que sur les changements climatiques. Elles ne tiennent aucunement compte des autres aspects de la crise écologique en cours. Dans le « Manifeste pour la révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste » présenté lors de la réunion de l'International Institute for Research and Education et du Partido Manggagawa tenue à Manille aux Philippines en octobre, soit un mois avant la COP 30 de Bélem, les scientifiques identifient en fait neuf paramètres qui conditionnent l'avenir de l'humanité sur la planète.

Outre les changements climatiques, on compte les huit défis environnementaux suivants, qui ont souvent des effets les uns sur les autres :
• la pollution de l'air par les particules – à l'origine de nombreuses maladies respiratoires ;
• l'empoisonnement des écosystèmes par de nouvelles substances chimiques – nucléides radioactifs, pesticides, substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées (PFAS) et autres substances cancérigènes, dont certaines s'accumulent car elles ne sont pas ou très lentement décomposables naturellement ;
• le changement d'affectation des sols et leur dégradation – déforestation, érosion, perte de nutriments, destruction des zones humides, etc. ;
• l'acidification des océans – entraînant la disparition des récifs coralliens, importants lieux de la biodiversité ;
• les ressources en eau douce ;
• la perturbation des cycles de l'azote et du phosphore – la surutilisation des nitrates et des phosphates en agriculture provoque un phénomène appelé eutrophisation où la prolifération excessive d'algues appauvrit l'eau en oxygène dissous ;
• et l'état de la couche d'ozone stratosphérique – qui nous protège des rayons ultraviolets.
(Nous pourrions ajouter à cette liste, bien sûr, la pollution par le plastique, dont nous avons déjà traité dans ces pages.)

Un seuil de durabilité a été établi pour chacun de ces paramètres. Il ne s'agit pas d'une limite stricte, mais de ce que l'on pourrait considérer comme une zone dangereuse ou, pour employer un terme déjà utilisé dans ces chroniques, d'un éventuel point de non-retour. Il y a quinze ans, les chercheurs estimaient que trois seuils avaient été franchis : le CO2, la biodiversité et l'azote. Ils estiment aujourd'hui que sept d'entre eux le sont, le seul indicateur ayant évolué positivement étant l'état de la couche d'ozone grâce à la mise en œuvre d'importantes mesures de régulation. (Aucun seuil clair n'a quant à lui encore été déterminé pour la pollution atmosphérique par les particules.)

Pour aller plus loin

Les mesures qui s'imposent pour faire face aux changements climatiques et à la crise écologique sont des mesures radicales qui nécessitent un changement de paradigme. Il nous faut sortir du capitalisme, de la croissance sans fin et sans buts du capital, et envisager sérieusement des mesures de décroissance, mais des mesures de décroissance qui visent un juste partage des ressources entre les pays et les populations riches et pauvres.
En l'absence de démocratie directe, nos moyens d'action, limités, restent les mêmes : en parler d'abord entre nous, dans les médias sociaux, dans les journaux, convaincre ces derniers d'en parler aussi, de prendre position en ce sens à la lumière des faits et amener des députés et des partis progressistes à le faire aussi. La multiplication de ces gestes, au départ isolés, il nous faut l'espérer, aboutira à des courants puissants...

Sources : La Croix, L'aut'journal, Le Devoir, Presse-toi à gauche, Ski-se-Dit.

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Sophie Bessis : « La bataille de l’intime sera longue, notamment dans les pays du Sud ! »

16 décembre 2025, par Olfa Belhassine, Sophie Bessis — , ,
Historienne, spécialiste des relations Nord-Sud et de la condition des femmes en Afrique et dans le monde arabe, Sophie Bessis est franco-tunisienne et vit entre Paris et (…)

Historienne, spécialiste des relations Nord-Sud et de la condition des femmes en Afrique et dans le monde arabe, Sophie Bessis est franco-tunisienne et vit entre Paris et Carthage. Elle est l'autrice de nombreux ouvrages, dont Les Arabes, les femmes, la liberté (Albin Michel, 2007), L'Occident et les autres (La Découverte, 2000) et Histoire de la Tunisie de Carthage à nos jours(Tallandier 2019). Entre les questions de géopolitique, notamment moyen orientale et celles relatives au féminisme, elle ne cesse de porter un regard critique, intelligent et perspicace sur le monde qui nous entoure. Interview

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/11/18/sophie-bessis-la-bataille-de-lintime-sera-longue-notamment-dans-les-pays-du-sud/?jetpack_skip_subscription_popup

Avec les aimables autorisations
de l'autrice et du site Medfeminiswiya

Le lundi 13 octobre 2025, les 20 otages israéliens détenus par le Hamas ont été relâchés. Au même moment, près de 250 prisonniers palestiniens étaient libérés des prisons israéliennes. Ce jour-là, les médias occidentaux se sont pourtant focalisés presque exclusivement sur les victimes du premier camp, en occultant celles, bien plus nombreuses, du second. Peut-on expliquer ce biais à la lumière de la thèse que vous développez dans votre dernier ouvrage, La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d'une imposture*, où vous montrez comment cette notion, apparue dans les années 1980, a fait d'Israël un bastion avancé de l'Occident au cœur de l'Orient ?

Depuis la riposte israélienne au massacre du 7 octobre, il est évident que la presse mainstream occidentale a érigé le « deux poids, deux mesures » en règle absolue. Concernant les prisonniers palestiniens, on oublie souvent que chacun d'eux a un nom, une famille, une histoire, une douleur. Au moment de l'annonce du cessez-le-feu, même des journaux respectables comme Le Monde ont consacré une page entière à la joie des familles d'otages israéliens. Rien, en revanche, sur la joie des familles palestiniennes de Gaza dont les proches venaient d'être libérés. Ce déséquilibre perdure : le traitement différencié de l'information est incontestable — et profondément regrettable.

Pour revenir à l'expression de « civilisation judéo-chrétienne », il faut rappeler que les idéologues du sionisme — ce nationalisme juif apparu à la fin du XIXᵉ siècle — étaient des intellectuels européens de confession juive, à commencer par le premier d'entre eux, Theodor Herzl, auteur de L'État des Juifs. Journaliste viennois, juif mais totalement laïque, Herzl n'hésitait pas à qualifier l'entreprise sioniste de coloniale et écrivait qu'un Etat juif serait « un avant-poste de la civilisation opposée à la barbarie ».

Ce fil conducteur n'a jamais cessé d'être brandi. Lorsque, dans les années 1980, l'expression « civilisation judéo-chrétienne » s'est imposée dans le langage courant — même si ses racines savantes sont bien plus anciennes — elle a contribué à rapatrier le judaïsme en Occident, en effaçant sa dimension orientale. Ce glissement idéologique a renforcé la croyance selon laquelle l'État d'Israël serait la pointe avancée de l'Occident en Orient.

Or, par un effet de proximité, bien connu des journalistes, les Israéliens sont désormais perçus comme des Occidentaux, tandis que les Arabes — et les Palestiniens en particulier — restent vus comme des étrangers « douteux », « hostiles » ou « menaçants ». Les premiers suscitent l'empathie médiatique, les seconds la méfiance. Et pourtant, pendant des siècles, le Juif a incarné en Europe l'étranger par excellence, l'archétype de l'Oriental : il représentait la figure même de l'altérité. C'est cette représentation qui a nourri l'antisémitisme et conduit jusqu'à l'extermination de six millions de Juifs par le nazisme.

En Israël même aujourd'hui, les Juifs d'origine orientale, bien qu'ayant été longtemps discriminés, ont fini par adopter le langage et les codes idéologiques de la classe dominante — celle d'origine européenne. L'histoire, on le sait, produit souvent ce type de renversement. Et pour le comprendre, on peut revenir à Marx, écrivant à propos du prolétariat que les classes dominées adoptent et intériorisent l'idéologie de la classe dominante.
Aujourd'hui, la majorité des Israéliens se considèrent comme des Occidentaux. Et les Occidentaux, en retour, les traitent comme tels.

La « juivarabe » que vous êtes, pense-telle qu'une paix soit un jour possible et durable entre les arabes et les juifs de Palestine ?

Non pas en tant que juivarabe mais en tant qu'historienne plutôt, je dirais que vient un moment où les guerres se terminent. Celle-ci — qui est devenue une sorte de guerre de Cent Ans — s'achèvera aussi, d'une manière que je ne connais pas, mais qui prendra la forme d'une paix. J'ai simplement peur, vu mon âge, de ne pas voir ce moment.

Il faut ici tenir compte de deux facteurs essentiels. Les Palestiniens ont montré — y compris à l'occasion de cette tragédie à dimension génocidaire qu'a représenté la guerre menée par Israël à Gaza — qu'ils ne veulent pas, ou ne veulent plus, abandonner leur terre. Ils préfèrent mourir plutôt que partir. Ils ont intériorisé la leçon de la Nakba : ils ont quitté leur terre une fois, et en ont été chassés à tout jamais. Ils ne sont pas prêts à vivre une seconde Nakba [fait référence à l'expulsion et à l'exode en 1948 d'une grande partie de la population arabe de Palestine].

Aujourd'hui, Palestiniens et Israéliens sont à peu près à égalité démographique, avec un peu plus de six millions de chaque côté. Peut-être que quelques dizaines de milliers de Juifs quitteront ce qui est aujourd'hui Israël, mais la majorité restera. Est-ce injuste ? Certainement. Mais l'existence de cet Etat ne sera pas le premier fait accompli créé par l'histoire. Et un jour ou l'autre, je ne sais pas quand, ce fait accompli sera réparé d'une manière ou d'une autre. Quelle forme politique prendra cette paix ? Je l'ignore. Je ne crois plus à la solution à deux États — ou alors elle ne pourrait émerger qu'à la suite d'une guerre civile en Israël, car les colons ne partiront pas d'eux-mêmes, et ils sont aujourd'hui près de 800 000 entre la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Y aurait-il un Etat binational, une fédération ou une confédération ? Mon souhait, ce serait qu'un jour, il y ait un seul État, du fleuve à la mer, où tous les habitants — dans leur diversité culturelle et religieuse — jouiraient d'une égalité totale, sans suprématie des uns sur les autres.

En mai 2025, ONU Femmes estimait qu'une femme ou une fille était tuée chaque heure à Gaza. En novembre dernier, l'ONU et l'UNICEF affirmaient que près de 70% des victimes de la guerre étaient des femmes et des enfants. Malgré les valeurs morales supposées de sororité, comment certaines féministes occidentales parviennent-elles à justifier ou à relativiser ce massacre ?

Évidemment, plus un conflit fait de victimes civiles, plus ce sont les femmes et les enfants qui en paient le prix. En Ukraine, c'est différent : il s'agit d'une guerre classique, armée contre armée, et ce sont surtout des hommes qui meurent. En revanche, la guerre menée par Israël à Gaza est une guerre contre les civil.e.s gazaoui.e.s.

Beaucoup de féministes occidentales sont, avant tout, occidentales — avant d'être féministes. J'ai été profondément déçue par certaines d'entre elles, pour lesquelles j'avais la plus grande estime, et qui se sont tues, ont relativisé les faits ou se sont compromises dans des prises de position moralement et politiquement contestables sur cette guerre.

Le mieux qu'elles aient su dire, c'est : « Israël va trop loin ». J'ai eu envie de leur demander : à partir de combien de milliers de morts considère-t-on qu'on va « trop loin » ? Cinquante mille ? Soixante mille ?

Beaucoup de féministes occidentales sont, avant tout, occidentales — avant d'être féministes. J'ai été profondément déçue par certaines d'entre elles, pour lesquelles j'avais la plus grande estime, et qui se sont tues, ont relativisé les faits ou se sont compromises dans des prises de position moralement et politiquement contestables sur cette guerre.

Vous avez suivi la naissance du mouvement féministe autonome tunisien à la fin des années 1970, qui a donné lieu à la création de l'Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) et de l'Association des femmes tunisiennes pour la recherche et le développement (AFTURD). Que retenez-vous de cette période de votre engagement pour les droits des femmes ? Et pourquoi avoir choisi de militer dans le mouvement tunisien plutôt que dans un féminisme occidental ?

En réalité, je me suis toujours engagée dans les mouvements militants tunisiens. Lorsque je suis arrivée à Paris pour poursuivre mes études universitaires, la première chose que j'ai faite a été de m'inscrire à la cellule des étudiants du Parti communiste tunisien — que j'ai quitté quelques années plus tard.

J'ai bien sûr suivi les luttes féministes en France, mais je n'étais pas présente à une période importante de leur déroulement : entre 1973 et 1975, je vivais au Cameroun. J'ai vu naître le mouvement féministe tunisien, lorsque les premières militantes se réunissaient encore au Club Tahar Haddad. Puis, lorsque l'Association tunisienne des femmes démocrates a été légalisée en 1989, j'y ai adhéré. Je crois même que c'est la seule carte d'organisation que j'aie jamais gardée depuis que j'ai quitté le Parti communiste !

Votre engagement auprès des féministes tunisiennes est-il aussi né de discriminations que vous auriez subies, dans votre jeunesse, en Tunisie ?

Personnellement, je n'ai jamais souffert de discriminations dans ma famille. Mes parents étaient ouverts, progressistes. Mais on baignait tous, sans pouvoir y échapper, dans une atmosphère misogyne — y compris au sein des familles juives, même si elles s'étaient globalement plus modernisées que les musulmanes sur ce plan-là. Je me souviens d'une anecdote : mes grands-parents avaient trois enfants, et chacun d'eux n'a eu que des filles. On plaignait sincèrement mon grand-père, notable respecté, patriarche malheureux, privé de petits-fils. Un véritable drame ! Quand ma sœur est née, la dernière de la fratrie, les employés de mon grand-père ne sont même pas montés féliciter les parents. L'un d'eux s'est contenté de dire : « Ça ne fait rien ! ». Finalement, mon oncle et ma tante ont eu un garçon, et tout le monde a poussé un soupir de soulagement : l'héritier mâle était enfin là.

En grandissant, j'ai vu combien les discriminations étaient omniprésentes dans la société tunisienne de ma génération. Elles crevaient littéralement les yeux, à chaque coin de rue. On pouvait ne pas en être victime directement, mais on ne pouvait pas ne pas les voir.

Dans l'introduction de votre ouvrage « Les Valeureuses. Cinq Tunisiennes dans l'Histoire », Editions Elyzad, 2017, vous écriviez : « depuis des temps immémoriaux, la Tunisie accueille ou enfante des femmes libres. Cette soif féminine de liberté, cette insurrection contre les normes et les dogmes n'est pas une denrée d'importation… ». Comment expliquez-vous cette spécificité tunisienne ?

En général, dans les milieux traditionnels, les mères ne conservent leur statut social que si elles reproduisent l'idéologie dominante, si elles s'en font les instruments les plus efficaces. Combien de jeunes filles, en Tunisie, m'ont dit : « Ma mère ne voulait pas que j'aille à l'école, c'est mon père qui l'a forcée à accepter. »

Mais si l'on observe l'histoire de tous les pays du monde, on fait le même constat que celui que j'ai établi pour la Tunisie : partout, il y a eu des figures de femmes extraordinaires. Il y a toujours eu des insurrections de femmes, individuelles et parfois collectives. Même si certaines, contraintes et forcées, ont accepté leur sort, et même si, dans leur majorité, les femmes ont été les instruments de la domination masculine — dans la mesure où le rapport de force leur était totalement défavorable —, leurs luttes ont bel et bien existé. On ne les voit pas toujours parce qu'elles empruntent d'autres formes, d'autres méthodes. L'arme des femmes, souvent, c'est la ruse — une arme qui s'est d'ailleurs transformée, au fil du temps, en stigmate.

Si l'on observe l'histoire de tous les pays du monde, on fait le même constat que celui que j'ai établi pour la Tunisie : partout, il y a eu des figures de femmes extraordinaires. Il y a toujours eu des insurrections de femmes, individuelles et parfois collectives.

Dans le monde arabe, à l'issue des révoltes et révolutions démocratiques de 2011, des mouvements féministes ont vu le jour, ils rejettent notamment l'instrumentalisation des femmes par les régimes autocratiques. Mais ces féministes peuvent-elles survivre alors qu'elles évoluent au sein de gouvernements non démocratiques ?

Je crois que l'Association tunisienne des femmes démocrates a été un bon exemple : il y a eu au début des années 90, au moment du durcissement du régime de Ben Ali, une controverse au sein de l'association : fallait-il s'en tenir à nos revendications féministes exclusivement sans s'occuper de politique au sens étroit du terme ou fallait-il entrer dans le champ politique et à la fois défendre le féminisme et lutter pour la démocratie ? C'est la deuxième option qui a été retenue. De grandes figures du féminisme tunisien comme Khadija Cherif, Bochra Belhaj Hamida, Sana Ben Achour, entre autres, ont dit que dans la mesure où les droits des femmes ne peuvent être pleinement conquis qu'au sein de régimes démocratiques, nous devons nous engager à la fois pour les droits des femmes et pour l'avènement de la démocratie. Je pense aussi que les féministes doivent se battre sur ces deux fronts. Il a été heureux que la deuxième option ait été adoptée parce qu'elle a permis à l'ATFD d'acquérir ses lettres de noblesse et sa légitimité dans la société tunisienne. En 2011, au moment de la révolution, on a réalisé que l'ATFD avait été de toutes les batailles contre la dictature. Par la suite, les féministes tunisiennes ont remporté d'incontestables victoires : la parité des listes électorales, l'adoption de la Loi organique n°2017-58 relative à l'élimination de la violence à l'égard des femmes et quelques autres.

Y compris dans le monde arabe, l'horizon du féminisme s'est aujourd'hui agrandi, métissé et intersectionnalisé. Cela l'affaiblit-il ou, au contraire, lui donne-t-il plus de force, de diversité et de visibilité ?

L'intersectionnalité, inventée par les féministes noires américaines, est un concept très utile, auquel j'adhère pleinement. Ces militantes ont rappelé que les conditions d'existence d'une bourgeoise blanche et celles d'une prolétaire noire ne sont pas comparables : le féminisme doit donc intégrer plusieurs paramètres — la classe, la race, l'origine sociale. En Tunisie, par exemple, si les féministes ignoraient les luttes des ouvrières agricoles, traitées comme du bétail, elles passeraient à côté d'une dimension essentielle de leur combat.

Je soutiens aussi sans réserve la cause des LGBTQ+. Cependant, je ne suis pas certaine que l'ATFD doive s'en charger directement ; il peut en revanche exister des convergences et des collaborations entre associations.

Mais l'intersectionnalité, aujourd'hui, est parfois dévoyée. Elle a été parasitée par la profonde crise identitaire qui traverse le monde. Certaines féministes, enfermées dans une logique de repli, finissent par oublier la lutte commune. Or, quelles que soient les différences entre elles, les femmes continuent de subir des discriminations.

Le mouvement Me Too, souvent qualifié de révolution, a touché tous les pays de la Méditerranée en libérant la parole des femmes contre les violences sexuelles. Il a ouvert un nouveau front : celui de la « bataille de l'intime ». Comment faire pour qu'elles en sortent victorieuses ?

Ce sera un long combat, surtout chez nous, sur la rive sud ! Je veux sur ce plan rendre hommage à Monia Ben Jemia, la première femme en Tunisie à avoir parlé de l'inceste dans son essai Les Siestes du Grand-Père [Cérès Éditions, 2021]. Tout le monde sait à quel point ce fléau est répandu, mais le silence demeure total. Dans nos sociétés, l'intime est tabou : on n'en parle pas, c'est honteux. Traditionnellement, même le mot épouse était évité ; pour désigner sa femme, on disait dari – « ma maison ».

Les premières féministes tunisiennes ont mené la bataille du droit, une étape indispensable. Puis elles se sont attaquées aux violences, obtenant une loi organique – hélas restée lettre morte faute de décrets d'application. Un seul progrès est tangible : le violeur n'est plus innocenté s'il épouse sa victime. En revanche, le viol conjugal n'a pas été reconnu : la sphère de l'intime demeure inviolée. La question de fond est là : à qui appartient le corps des femmes ? Dans nos sociétés, beaucoup continuent de penser qu'il appartient à la famille. La virginité devient alors un capital social et familial. Et même en Occident, où la « bataille de l'intime » se mène publiquement, notamment à travers Me Too, elle est loin d'être gagnée.

* La Civilisation Judéo-Chrétienne. Anatomie d'une imposture, Sophie Bessis, Les Liens Qui Libèrent, 2025

Olfa Belhassine,10 novembre 2025
Olfa Belhassine a travaillé en tant que journaliste au quotidien La Presse de Tunisie de 1990 à 2023. Après la Révolution de 2011, elle publie sur Libération, Le Monde et Courrier Internationaldes articles témoignant de son expérience de journaliste avant et après la chute du régime du président Ben Ali. En 2013, elle obtient le premier Prix du journalisme du Centre de la Femme arabe pour son enquête sur le mariage coutumier en Tunisie publiée sur le journal La Presse.Elle est depuis 2015 la correspondante en Tunisie de JusticeInfo.net, un site spécialisé dans la justice transitionnelle à travers le monde. Avec Hedia Baraket, Olfa Belhassine a publié, en 2016, un livre intitulé « Ces Nouveaux Mots qui font la Tunisie« , une analyse approfondie sur la transition politique en Tunisie après la révolution.

https://medfeminiswiya.net/2025/11/10/sophie-bessis-la-bataille-de-lintime-sera-longue-notamment-dans-les-pays-du-sud/

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Femmes et filles craignent pour leur sécurité aux Philippines, alors que les répliques du séisme continuent de secouer le nord de Cebu

Manille, Philippines, 5 décembre 2025 – Alors que le monde est à l'avant-garde de 16 Days, une campagne annuelle de sensibilisation visant à prévenir la violence contre les (…)

Manille, Philippines, 5 décembre 2025 – Alors que le monde est à l'avant-garde de 16 Days, une campagne annuelle de sensibilisation visant à prévenir la violence contre les femmes et les filles, couvrant la période du 25 novembre au 10 décembre, une nouvelle analyse humanitaire menée par CARE aux Philippines révèle une réalité brutale.

Tiré de la page web de Care
https://www.care.org/media-and-press/women-and-girls-fear-for-their-safety-in-the-philippines-as-earthquake-aftershocks-continue-to-rock-northern-cebu/
5 décembre 2025

Photo Session psychosociale aux Philippines Les femmes participent à une session de soutien psychosocial dans le nord de Cebu aux Philippines. Crédit image : Avec l'aimable autorisation de CARE

Dans la province du nord de Cebu aux Philippines, des milliers de femmes, de filles et de garçons vivent et dorment en plein air. Ils n'ont ni murs, ni éclairage, ni sentiment de sécurité qu'ils connaissaient autrefois. « Vivre sans peur » est le centre d'intérêt de CARE lors de la campagne de sensibilisation des 16 jours.

Le séisme de magnitude 6,9 qui a frappé la région fin septembre, suivi de dizaines de milliers de répliques, a contraint les familles à abandonner leurs maisons endommagées et à s'installer dans des abris de fortune dans les municipalités de Daanbantayan, Medellín et San Remigio. Avec l'obscurité, le déplacement et les secousses continues désormais intégrés à la vie quotidienne, les femmes et les filles font face à des risques accrus de harcèlement, de violence et de traumatisme.

« Un monde sans peur ne se limite pas à la liberté face à la violence ; il s'agit d'avoir un foyer sûr, de la dignité et la capacité de dormir la nuit sans être terrorisé », a déclaré Reiza S. Dejito, directrice pays de CARE Philippines. « Dans le nord de Cebu, ce sentiment de sécurité a été brisé. Les femmes maintiennent leurs familles unies — agissant comme des ancres émotionnelles — alors qu'elles-mêmes vivent dans la peur de l'obscurité et du sol qui tremble sous leurs pieds. Nous ne pouvons pas parler de rétablissement si les femmes ont peur de fermer les yeux la nuit. »

L'évaluation met en lumière comment la crise a touché de manière disproportionnée les femmes et les filles :

Perte d'espaces sûrs : La destruction de maisons, de toilettes et de toilettes a contraint les femmes à utiliser des latrines improvisées ou à se laver dans des espaces communs avec peu ou pas d'intimité.

Risques accrus pour la sécurité : Les femmes ont rapporté se sentir en insécurité pour se soulager la nuit à cause du mauvais éclairage et de la présence de latrines temporaires.

Restrictions de mobilité : À San Remigio, l'apparition de dolines a restreint les déplacements, les mères craignant pour la sécurité de leurs enfants et la leur alors qu'ils accomplissent les tâches quotidiennes.

Charge disproportionnée : Alors que les moyens de subsistance des hommes dans l'agriculture et la pêche ont été perturbés, les femmes ont assumé de plus en plus de responsabilités de soins non rémunérées, gérant des foyers en champs ouverts tout en négligeant leur propre santé, y compris la récupération après l'accouchement.

« Nous ne restons plus à l'intérieur de la maison ; nous passons la plupart de notre temps dehors », a partagé une femme du Barangay Bakhawan, Daanbantayan, lors d'un groupe de discussion. « Nous mangeons, lavons les vêtements, nous baignons et dormons dehors parce que nous avons trop peur de rentrer », ajouta-t-elle.

Un appel à une aide humanitaire axée sur la protection

Les résultats renforcent le message urgent de la campagne mondiale « Without Fear » de CARE : les femmes et les filles ne devraient jamais avoir à vivre dans des conditions où la peur est normalisée.

Dans le contexte du nord de Cebu, cela signifie prioriser :

Des salles de bains et toilettes bien éclairées réduisent les risques la nuit.
Des abris durables qui contribuent à reconstruire un sentiment de sécurité, d'intimité et de dignité
Kits de dignité et produits d'hygiène menstruelle adaptés aux femmes, aux filles et aux garçons.
Soutien en santé mentale et psychosociale, incluant les premiers secours psychosociaux, des espaces sûrs pour les femmes, les filles et les garçons, le soutien aux aidants et les services informés sur les traumatismes qui répondent à la peur, à l'anxiété et à la détresse déclenchées par les répliques continues.

Une aide financière pour des besoins urgents et auto-identifiés, permettant aux familles — en particulier aux femmes — de reprendre l'autonomie et de prendre des décisions qui soutiennent leur propre rétablissement.

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Les violences faites aux femmes sont un problème systémique mondial

16 décembre 2025, par Agence kurde ANF, Münevver Azizoğlu-Bazan — ,
La violence patriarcale est répandue dans le monde, mais elle ne l'est pas de manière uniforme. Dans cet entretien réalisé par l'agence kurde ANF, Münevver Azizoğlu-Bazan (…)

La violence patriarcale est répandue dans le monde, mais elle ne l'est pas de manière uniforme. Dans cet entretien réalisé par l'agence kurde ANF, Münevver Azizoğlu-Bazan analyse ses causes à l'échelle mondiale, critique les féminismes eurocentrés et aborde les questions de résistance, de solidarité et d'alliances transnationales.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/12/05/les-violences-faites-aux-femmes-sont-un-probleme-systemique-mondial/?jetpack_skip_subscription_popup

La violence à l'égard des femmes est l'une des violations des droits humains les plus persistantes et pourtant les plus méconnues au monde. Pour Münevver Azizoğlu-Bazan, chercheuse en sciences sociales et de l'éducation qui étudie depuis plusieurs années les structures des femmes kurdes au sein de la diaspora allemande, une chose est claire : la violence sexiste n'est pas un phénomène culturel limité à certaines régions, mais bien l'expression de rapports de pouvoir à l'échelle mondiale. Dans cet entretien, elle aborde les causes structurelles de la violence patriarcale, les angles morts du féminisme occidental et les pratiques de résistance des mouvements de femmes dans les pays du Sud.

Comment définiriez-vous la violence sexiste à l'égard des femmes ?
Pensez-vous que ce terme soit compris différemment selon les cultures ?

La violence à l'égard des femmes, au sens le plus large, est une violence subie en raison du genre. Les femmes sont donc spécifiquement ciblées du simple fait qu'elles sont des femmes. Cependant, dans la plupart des cas, cette violence ne s'explique pas uniquement par le genre, mais est étroitement liée à d'autres catégories sociales telles que l'origine ethnique, la classe sociale, l'identité raciale, la nationalité ou le statut migratoire. Ces facteurs sont interdépendants ; toutefois, la violence fondée sur le genre est avant tout l'expression d'une oppression structurelle et sexiste.

Cette oppression trouve ses racines dans des contextes similaires à travers le monde, mais se manifeste différemment selon les conditions sociales, économiques et politiques. Si ses formes varient, le mécanisme sous-jacent demeure le même : le contrôle du corps, du travail et de la vie des femmes.

Il est donc trompeur d'expliquer les violences faites aux femmes par de « différences culturelles ». En Europe notamment, l'idée répandue est que ces violences seraient culturellement déterminées au Moyen-Orient, en Afrique, ou encore dans les sociétés arabes, afghanes ou kurdes. Cette culturalisation de la violence la légitime indirectement. Elle relève d'une perspective orientaliste et occulte la dimension mondiale des rapports de pouvoir patriarcaux. Aucune culture ne peut légitimer les violences faites aux femmes : elles ne constituent pas une caractéristique culturelle d'un peuple ou d'un groupe ethnique, mais bien le résultat d'un système patriarcal reproduit à l'échelle planétaire.

Bien sûr, ce système prend des formes différentes selon les régions. En Europe, en Afrique ou au Moyen-Orient, l'ordre patriarcal se manifeste de diverses manières. Mais son essence reste la même partout : marginaliser les femmes socialement, les contraindre à l'obéissance et les rendre invisibles.

Quelles sont selon vous les causes mondiales à l'origine des violences sexistes faites aux femmes ?

La première et la plus fondamentale cause est le système patriarcal. Bien qu'il se manifeste différemment selon les contextes, il façonne les structures sociales à l'échelle mondiale. Par exemple, en Allemagne, l'égalité des sexes est régulièrement consacrée, et pourtant la représentation des femmes aux postes de décision demeure extrêmement faible. Malgré une forte proportion d'étudiantes à l'université, le pourcentage de femmes occupant des postes de professeures et de dirigeantes n'atteint que 17% environ. Ceci illustre l'inégalité structurelle engendrée par les rapports de pouvoir patriarcaux.

Un deuxième facteur clé est le système économique capitaliste. Le capitalisme exacerbe les inégalités de genre et crée les conditions matérielles des violences faites aux femmes. Partout dans le monde, les femmes occupent des emplois précaires, invisibles ou pour des salaires inférieurs à la moyenne. Dans les pays du Sud en particulier, leur accès à l'éducation, à l'emploi et aux ressources économiques est souvent très limité. Les femmes économiquement dépendantes sont beaucoup plus vulnérables aux violences patriarcales.

À cela s'ajoute l'interprétation patriarcale des normes religieuses. Dans les contextes fondamentalistes et extrêmement conservateurs, les femmes sont systématiquement exclues de l'accès à l'éducation, de la participation à la vie publique et de l'autonomie corporelle. Le problème n'est donc pas la religion en elle-même, mais son imbrication avec les idéologies patriarcales.

Ces facteurs n'agissent pas isolément, mais interagissent étroitement. Le racisme et le nationalisme aggravent encore la situation. Les femmes noires, par exemple, subissent de multiples formes de discrimination, non seulement en raison de leur genre, mais aussi à travers des stéréotypes raciaux. Leur accès à l'espace public, à la sécurité et à leurs droits est considérablement plus restreint que celui des femmes blanches. Ceci illustre comment les inégalités intersectionnelles exacerbent les violences faites aux femmes.

Même si ces facteurs se manifestent différemment selon les contextes, les mécanismes qui reproduisent la violence reposent sur un système commun.

En quoi les formes et les causes des violences faites aux femmes dans les pays du Sud – c'est-à-dire dans des régions comme l'Asie, l'Amérique latine, le Moyen-Orient ou l'Afrique – diffèrent-elles de celles observées dans les pays du Nord, comme l'Europe occidentale ou l'Amérique du Nord ?

Les violences subies par les femmes à travers le monde s'inscrivent dans un système hétéronormatif et patriarcal. Toutefois, les contextes historiques, politiques et structurels de ces expériences diffèrent considérablement entre les pays du Sud et ceux du Nord. Cela transparaît notamment dans les critiques formulées de longue date à l'encontre des féministes des pays du Sud.

Dans les pays du Nord, une perspective universaliste a longtemps prévalu : « Nous sommes toutes des femmes, nous sommes toutes victimes de la violence patriarcale ». Cette notion de sororité mondiale reposait sur l'hypothèse que toutes les femmes partagent des expériences fondamentalement similaires, puisque la cause de la violence, à savoir le patriarcat, est universelle. Cependant, les féministes des pays du Sud ont contesté cette approche car elle invisibilise systématiquement leurs réalités et expériences vécues.

À leurs yeux, la violence qu'elles subissent n'est pas uniquement liée au genre, mais inextricablement liée au colonialisme, à l'impérialisme, à l'exploitation capitaliste, à l'occupation, au racisme et à l'oppression nationale. Tandis que de nombreuses féministes des pays du Nord se concentrent sur des questions telles que l'égalité salariale, l'avancement professionnel ou la fin du plafond de verre, les femmes des pays du Sud sont confrontées simultanément à l'occupation de leurs territoires, à la suppression de leurs langues, au mépris de leurs cultures et à la colonisation de leurs espaces de vie. Leur expérience de la violence n'est donc pas seulement l'expression d'une domination patriarcale, mais aussi le résultat de régimes coloniaux et impériaux violents.

De plus, les féministes du Sud ont souligné avec force que même le féminisme blanc, influencé par l'Occident, n'est pas exempt de rapports de pouvoir coloniaux. Bien qu'il n'exerce pas la même violence que les systèmes dominés par les hommes, il reproduit parfois une hiérarchie du savoir en érigeant ses propres expériences en norme universelle. Au lieu d'une approche unifiée fondée sur le principe « Nous sommes tous pareils », elles proposent donc une perspective plus nuancée : « Nous subissons différentes formes d'une même oppression. »

Il est également important de noter que les pays du Sud ne constituent pas un espace homogène. Des régions comme l'Amérique latine (Abya Yala), l'Afrique, l'Asie et le Moyen-Orient ont chacune connu leur propre histoire coloniale et, dans leurs contextes nationaux et culturels respectifs, ont engendré des formes spécifiques de violence sexiste. Nous ne sommes donc pas face à un contexte de violence unique et monolithique, mais plutôt à une multitude de régimes de violence complexes, fruits de l'histoire.

Malgré ces différences, les mouvements féministes du Sud se sont unis depuis les années 1990 grâce à des rencontres internationales de femmes, des réseaux transnationaux et des alliances féministes. La particularité de ces alliances réside dans le fait qu'elles ne se définissent pas principalement par des expériences de victimisation, mais plutôt par la résistance, l'émancipation politique et l'organisation collective.

L'une de leurs caractéristiques marquantes est qu'elles ne perçoivent jamais la violence faite aux femmes comme un problème individuel ou exclusivement lié au genre. Elles la relient plutôt à la violence coloniale exercée contre leurs communautés, leurs langues, leurs territoires et leurs cultures. La libération des femmes n'est pas considérée comme un objectif isolé, mais toujours dans le contexte d'une libération collective, territoriale et culturelle.

Nombre de ces mouvements sont issus des luttes anti-coloniales, anti-impérialistes et de libération sociale. Leurs stratégies féministes acquièrent ainsi une dimension multiforme et critique du système, qui dépasse largement le simple cadre des politiques de genre. C'est pourquoi la résistance à la violence dans les pays du Sud se construit également sur des fondements plus larges, plus politiquement ancrés et anti-coloniaux.

Il existe une idée répandue selon laquelle les impulsions du mouvement féministe se « transmettent » du Nord au Sud. Partagez-vous ce point de vue ? Autrement dit : comment se concrétise cet échange d'expériences entre les mouvements féministes du Nord et du Sud ?

L'idée selon laquelle les mouvements féministes et les aspirations émancipatrices « circulent »du Nord global vers le Sud global est de plus en plus remise en question aujourd'hui – et a été largement déconstruite par les interventions politiques des mouvements de femmes du Sud global.

En particulier, la notion souvent citée de « sororité mondiale », telle qu'elle a longtemps été propagée dans les pays du Nord, recèle une hiérarchie subtile. Si elle peut apparaître de prime abord comme une expression de solidarité, elle a en réalité construit les femmes du Nord comme des « grandes sœurs expérimentées », tandis que celles du Sud étaient reléguées au rôle de « petites sœurs vulnérables ». Ceci a instauré une circulation unilatérale des connaissances, de l'expérience et du pouvoir politique, reproduisant ainsi les rapports de pouvoir coloniaux au sein des discours féministes. Les féministes postcoloniales ont, à juste titre et avec vigueur, critiqué cette asymétrie implicite, car elle a marginalisé les contributions politiques, intellectuelles et historiques des femmes du Sud.

Parallèlement, ces mouvements ont clairement indiqué que l'oppression dont elles sont victimes ne peut s'expliquer uniquement par des « régimes dictatoriaux » ou un « conservatisme religieux ». Ils pointent plutôt du doigt l'imbrication structurelle des rapports de pouvoir mondiaux – notamment le capitalisme mondial, l'impérialisme et le colonialisme – comme causes principales de leur situation précaire. Il ne s'agit donc en aucun cas de simples problèmes culturels ou liés au régime, mais bien de réseaux de violence systémiques et transnationaux.

Dans ce contexte, la perspective féministe transnationale a marqué un tournant décisif. Des chercheuses comme Chandra Talpade Mohanty, bell hooks et Angela Davis ont appelé à repenser les luttes féministes du point de vue des pays du Sud. Sans s'en exempter, elles ont au contraire mené une réflexion critique sur leur propre position privilégiée au sein des espaces académiques, des systèmes linguistiques et de la production du savoir. Leur objectif n'était pas un modèle paternaliste et « bienveillant » du féminisme, mais une pratique solidaire de réflexion, d'apprentissage et de dénonciation collective des rapports de pouvoir.

Aujourd'hui, cette attitude se manifeste concrètement dans l'expérience de mouvements tels que le mouvement des femmes kurdes, les collectifs autochtones d'Abya Yala et les initiatives féministes sur le continent africain. Ces mouvements ne réclament pas de directives du Nord ; au contraire, ils lancent une invitation claire au dialogue d'égal à égal. Leur message est en substance : « Ne vous tenez pas devant nous, mais à nos côtés. Discutons ensemble de la manière d'élaborer une stratégie collective de résistance contre le capitalisme, la violence coloniale et les structures patriarcales. »

Ce qui importe aujourd'hui, c'est un échange critique et réciproque d'expériences fondé sur l'égalité. Le mouvement féministe mondial n'est pas à sens unique, ni ne rayonne d'un centre vers la périphérie. Il s'agit plutôt d'un champ multiforme et décentralisé de luttes émancipatrices, alimenté par un apprentissage mutuel.

Existe-t-il un mouvement féministe que vous considérez comme particulièrement efficace dans la lutte contre les violences sexistes ? Ou un exemple qui, selon vous, peut servir de modèle ?

Il convient tout d'abord de souligner que, dans le contexte actuel du système mondial, il est difficilement concevable qu'un mouvement isolé ou une région spécifique puisse remporter une victoire définitive contre les violences sexistes. Ces violences sont alimentées par un système mondial de structures de pouvoir patriarcales, capitalistes et étatiques. Par conséquent, la résistance doit nécessairement être globale, collective et structurelle.

Pour moi, il ne s'agit donc pas tant de citer un « exemple de réussite » que de s'interroger sur les fondements d'une organisation efficace de la résistance féministe. L'essentiel réside dans la mise en réseau des mouvements féministes non gouvernementaux, la formation d'alliances transnationales et l'échange systématique de connaissances et d'expériences politiques. Mais cela ne suffit pas, car sans une transformation profonde des institutions où la violence patriarcale est structurellement enracinée, aucun succès durable n'est possible.

Le véritable défi réside dans la transformation des structures de pouvoir existantes. Le patriarcat est non seulement une structure de pouvoir sociétale, mais aussi institutionnelle, profondément ancrée dans les structures étatiques – dans la législation, la police, le système judiciaire et tous les domaines de l'administration publique. L'expérience des accords internationaux tels que la Convention d'Istanbul ou les Conférences des Nations Unies sur les femmes montre que, sans changements fondamentaux dans les processus de décision politique et la politique de sécurité, les progrès juridiques restent fragiles. Tant que les violences patriarcales, tant dans la sphère privée que publique, ne seront pas clairement identifiées, poursuivies et prévenues par l'État, les acquis féministes demeureront menacés. La continuité entre violence privée et violence publique est étroitement liée à l'attitude des institutions étatiques face aux violences masculines.

Et pourtant, des mouvements féministes puissants et transformateurs existent partout dans le monde et portent en eux un espoir. Le mouvement Ni Una Menos en Amérique latine est l'un des exemples les plus marquants de mobilisation sociale contre le féminicide. Il a non seulement exercé une pression politique, mais a aussi profondément modifié les mentalités. Le mouvement mondial #MeToo a brisé le silence collectif sur les violences sexuelles et a permis de leur donner une nouvelle visibilité. Le mouvement des femmes kurdes, avec sa devise Jin-Jiyan-Azadî(« Femme, Vie, Liberté »), inscrit la lutte pour les droits des femmes dans une vision globale de transformation sociale.

Ce qui unit ces mouvements, c'est leur capacité à comprendre et à dénoncer les violences sexistes non comme une exception, mais comme un produit systémique du pouvoir patriarcal de l'État. Le fait que des femmes soient tuées dans le monde entier – même dans des pays qui se disent « progressistes » – témoigne d'une défaillance institutionnalisée à les protéger. Les hommes agissent en sachant qu'ils ne seront pas tenus responsables par l'État. Ils puisent leur force dans une culture de l'impunité et un système judiciaire qui minimise systématiquement leurs actes.

Le fait qu'une femme soit tuée toutes les dix minutes dans le monde ne saurait être réduit à de simples statistiques criminelles : il révèle un système organisé et mondialisé de violence patriarcale. La continuité, la visibilité et l'impunité de cette violence sont inextricablement liées à la complicité des États. En ce sens, pour moi, le « succès » ne se limite pas à la réalisation d'objectifs précis, mais englobe également l'existence et l'impact des mouvements féministes qui contestent et dénoncent publiquement ce système et œuvrent à sa transformation profonde. Une telle lutte ne peut être menée durablement que dans un cadre global, collectif et critique du système.

Alors que les violences faites aux femmes persistent, les femmes du monde entier opposent une résistance farouche. La Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, le 25 novembre, approche à grands pas. En tant que femme et militante féministe, quel message souhaiteriez-vous adresser à cette occasion ?

Comme dans de nombreuses autres régions du monde, les préparatifs du 25 novembre battent leur plein dans ma communauté : des actions sont planifiées, des mobilisations féministes sont organisées. Le sentiment dominant ces jours-ci est la colère. Mais cette colère n'est pas une émotion individuelle, bien l'expression d'une conscience collective. Car la réalité est choquante : selon les chiffres officiels, une femme est tuée toutes les dix minutes. Et il ne s'agit là que des cas recensés. Nous savons que le nombre de cas non signalés est bien plus élevé : de nombreux actes de violence sont dissimulés, non signalés ou banalisés par la société. Certaines organisations indépendantes parlent même d'une femme tuée toutes les trois minutes. Ces chiffres illustrent l'ampleur de la crise.

Cette colère doit cependant se traduire par une action politique – elle doit nous unir. Ce dont nous avons besoin de toute urgence aujourd'hui, c'est d'un contre-mouvement féministe cohérent et bien organisé. La lutte contre les violences faites aux femmes ne saurait se limiter à des journées d'action symboliques. Elle ne peut se résumer à des manifestations dans la rue le 25 novembre ou le mars. Il s'agit plutôt d'un processus politique continu, quotidien et de longue haleine.

Je vois ce combat à trois niveaux centraux :

Premièrement : des réseaux stables et solidaires entre femmes sont nécessaires.

Deuxièmement : la prise de conscience que la violence patriarcale n'est pas simplement une faute individuelle, mais qu'elle est structurellement conditionnée – cette idée doit être profondément ancrée dans la conscience sociale.

Troisièmement : cette lutte doit être menée avec l'objectif politique clair de modifier durablement les politiques, les systèmes juridiques et les institutions de l'État.

Le fait que quatre à cinq femmes et deux enfants aient été assassinés à Brême et dans ses environs ces derniers mois démontre que, même au cœur de l'Europe, les femmes sont victimes de menaces systématiques. Même dans les sociétés prétendument « sûres » et« progressistes », les femmes sont quotidiennement touchées par la violence et tuées. Cela témoigne de la dévalorisation persistante de la vie des femmes et d'un climat institutionnel qui tolère tacitement la violence masculine.

Je souhaiterais conclure cette conversation en évoquant un projet artistique féministe qui apparaît fréquemment dans le contexte du 25 novembre ou du 8 mars : le symbole du « Hilos », qui signifie « tissage ». Il représente un réseau politique et émotionnel partagé par les femmes. Le réseau « Les Femmes tissant l'avenir », initié par le mouvement des femmes kurdes , utilise cette métaphore pour mettre en lumière les liens transnationaux et le pouvoir collectif.

Il convient de souligner le travail du collectif d'art féministe mexicain HILOS. Ce collectif utilise le textile pour visualiser des messages féministes et rendre la violence publiquement visible. Leurs installations sont composées de fils rouges symbolisant des réseaux de douleur, de résistance et de solidarité, accompagnés de la devise « Sangre de mi Sangre » (« Le sang de mon sang »). Le slogan du mouvement des femmes kurdes, « Votre guerre est notre sang », fait également allusion à ces pratiques transcontinentales de résistance féministe.

Le filet rouge symbolise ainsi le sang versé, les vies entremêlées et la force collective des femmes. Car nous le savons : le mouvement de libération des femmes est la lutte de femmes et d'organisations connectées, unies, en réseau et résistantes. (ANF)

https://kurdistan-au-feminin.fr/2025/11/25/les-violences-faites-aux-femmes-sont-un-probleme-systemique-mondial/

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L’emploi, condition de l’autonomie financière, plus cruciale encore pour les femmes

16 décembre 2025, par Christiane Marty — , ,
Lors de son discours de politique générale, le premier ministre Sébastien Lecornu a déclaré le 14 octobre inscrire au rang des urgences une amélioration concernant les (…)

Lors de son discours de politique générale, le premier ministre Sébastien Lecornu a déclaré le 14 octobre inscrire au rang des urgences une amélioration concernant les retraites des femmes.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/11/04/lemploi-condition-de-lautonomie-financiere-plus-cruciale-encore-pour-les-femmes/

Rien de nouveau, cette préoccupation est affichée depuis la réforme Touraine de 2014… et ne se traduit que par des mesures dérisoires. C'est encore le cas aujourd'hui, alors que l'urgence est toujours là. Rappelons que la pension moyenne des femmes ne représente que 62% de celle des hommes, que le taux de pauvreté des personnes retraitées ne cesse d'augmenter depuis 2017 particulièrement celui des femmes, atteignant même 25% pour les femmes divorcées retraitées. Situation que le gel annoncé des pensions va encore aggraver.

Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 prévoit pour les mères un changement du calcul de la pension du régime général. Au lieu de prendre pour base du calcul la moyenne des 2 meilleures années de salaire, ce sera les 24 meilleures années pour les mères d'un enfant et les 23 meilleures pour les mères de deux enfants et plus.

Remarquons tout d'abord que prévoir une mesure qui bénéficiera aux mères mais non aux pères signifie inscrire en dur dans le système de retraites une pérennisation des rôles différents pour les femmes et les hommes vis-à-vis de la prise en charge des enfants. Ce qui s'oppose aux aspirations à l'égalité. Il est possible que ce soit de plus contraire aux directives européennes sur l'égalité de traitement entre les femmes et les hommes.

Réduire le nombre d'années pris en compte pour les meilleurs salaires fait légèrement augmenter la pension. Selon ce qui est indiqué, 50% des femmes devraient en bénéficier dès 2026. Mais le gain sera probablement très faible, car cette mesure corrige très peu la pénalisation qui pèse sur les carrières courtes. Actuellement, la pension est calculée au prorata de la durée de carrière, avec une décote qui réduit encore les montants pour les parcours incomplets. Cette double pénalisation, reconnue par le rapport Delevoye en 2019, n'est pas corrigée par la mesure prévue. Supprimer la décote serait le vrai progrès.

D'autre part, prendre le même nombre d'années de salaire (25) pour tous, quelle que soit la durée de carrière, pénalise les carrières courtes, car moins de « mauvaises années » sont éliminées du calcul. Or, les femmes ont en moyenne des carrières cotisées plus courtes que les hommes. Supprimer seulement une ou deux années supplémentaires, et pour les seules femmes avec enfants, ne corrige pas la discrimination qui touche toutes les carrières courtes. Cela ne garantit donc pas l'équité.

Le principe devrait être de retenir la même proportion de meilleures années, quelle que soit la durée de carrière, et d'éliminer ainsi proportionnellement les pires années. Plutôt que de fixer un nombre d'années en valeur absolue, on pourrait le calculer par rapport à la durée de carrière effectuée. Par exemple, sélectionner 25 meilleures années sur une carrière complète de 42 ans revient à garder 60% des années. Pour une personne ayant une carrière cotisée de 30 ans, ce qui est la moyenne pour les femmes nées en 1955, on ne retiendrait que 18 années (60 % de 30), bien moins que les 23 ou 24 années prévues.

Certes le coût de cette mesure sera plus élevé que celle envisagée… parce qu'elle apportera une amélioration réelle. Mais l'enjeu pour les femmes se situe aussi, surtout, en amont de la retraite. En plus d'être une exigence démocratique, l'égalité des femmes et des hommes en matière de salaires comme en matière de taux d'emploi serait très bénéfique pour le financement des retraites et plus largement de la Sécurité sociale : elle apporterait un supplément conséquent de recettes en cotisations sociales et CSG.

L'emploi est la condition de l'autonomie financière, plus cruciale encore pour les femmes. Or nombreuses sont celles qui souhaitent travailler mais doivent se retirer de l'emploi ou passer à temps partiel du fait du manque de solutions pour l'accueil des jeunes enfants ; du fait de la persistance des stéréotypes sexués qui leur attribuent la charge des enfants (ce que la mesure prévue perpétuerait), du fait de congés paternels et parentaux mal adaptés qui n'incitent pas à l'investissement égalitaire des deux parents auprès des enfants. À l'heure où est agité l'argument démographique de la baisse du ratio population active/retraitée, il serait cohérent de mener enfin une politique volontariste pour permettre aux femmes d'accéder à un emploi, à temps complet, dans de bonnes conditions, de revaloriser les professions à dominante féminine et plus largement de repenser le sens du travail en lien avec l'urgence sociale et écologique.

Christiane Marty
Christiane Marty est ingénieure-chercheuse, membre de la Fondation Copernic, autrice de L'enjeu féministe des retraites (La Dispute, 2023)
Tribune parue le 25 octobre 2025 dans Le Monde

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/25/l-emploi-est-la-condition-de-l-autonomie-financiere-plus-cruciale-encore-pour-les-femmes_6649628_3232.html

https://genreetaltermondialisme.fr/2025/10/26/lemploi-condition-de-lautonomie-financiere-plus-cruciale-encore-pour-les-femmes/

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