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Inde : 300 millions de travailleurs et de paysans font grève contre la réforme du travail de Modi
Les travailleurs ont massivement protesté, jeudi 12 février, contre les réformes du travail, l'offensive de privatisation et les conséquences du nouvel accord commercial provisoire entre l'Inde et les États-Unis.
Tiré de Révolution permanente.
Le jeudi 12 février, l'Inde a connu l'une des plus grandes journées de lutte de son histoire récente : une grève générale nationale organisée sous le slogan « Bharat Bandh » (Fermez l'Inde) par une alliance de syndicats, d'organisations paysannes et des classes populaires. Les travailleurs de différents secteurs du privé et du public ainsi que des agriculteurs ont paralysé les activités dans tout le pays. Ils protestaient contre les réformes du travail et l'offensive de privatisation que tente d'appliquer le gouvernement de Narendra Modi, et les conséquences du nouvel accord commercial provisoire entre l'Inde et les États-Unis.
Selon les organisateurs, près de 300 millions de travailleurs ont participé à cette journée. L'appel a été lancé par des centrales syndicales telles que l'All India Trade Union Congress (AITUC), le Centre of Indian Trade Unions (CITU) et l'Indian National Trade Union Congress (INTUC), ainsi que par des fédérations rurales telles que la Samyukt Kisan Morcha (SKM) et l'All India Kisan Sabha (AIKS). La convergence entre les syndicats urbains et les mouvements ruraux a une nouvelle fois démontré la force de l'alliance entre les travailleurs des villes et ceux des campagnes, aux côtés des petits producteurs agricoles qui avaient déjà mené des manifestations agricoles massives les années précédentes.
La grève a touché à la fois les banques, les administrations et services publics, les transports et les industries dans différents États. Dans plusieurs villes, des manifestations et des barrages routiers ont été organisés, tandis que dans les milieux ruraux, les agriculteurs ont organisé des rassemblements et des actions directes.
Au cœur du conflit se trouvent les quatre nouveaux codes du travail imposés par le gouvernement de Narendra Modi. Cette réforme du travail unifie les lois du travail antérieures, au prix d'un affaiblissement historique des droits des travailleurs. Elle facilite la radiation des syndicats, la fermeture d'usines et le licenciement de travailleurs. Elle rend plus difficile l'organisation d'une grève légale, tout en facilitant l'emprisonnement de ceux qui en organisent une illégalement. Les contrats à durée indéterminée sont remplacés par des contrats plus précaires à durée déterminée, et la journée de travail peut être portée à 12 heures...
Dans un pays où le non-respect du code du travail et la précarité sont très élevées, ces mesures aggraveront la vulnérabilité de millions de personnes.
Outre leur rejet de la réforme du travail, les syndicats contestent la progression des privatisations dans des secteurs stratégiques tels que la banque, les assurances et d'autres entreprises publiques. La vente de biens publics et la libéralisation de domaines clés entraîneraient la perte d'emplois stables, une détérioration des salaires et un transfert de ressources publiques vers les entreprises privées.
Les organisations paysannes ont également ajouté leurs propres revendications. Elles ont dénoncé l'impact des politiques d'ouverture commerciale en cours et la réduction des programmes de soutien agricole. Elles ont notamment exprimé leur rejet de l'accord commercial provisoire conclu entre l'Inde et les États-Unis. Cet accord pourrait faciliter l'entrée de produits agricoles américains à des prix compétitifs, ce qui affecterait les petits et moyens producteurs locaux.
Les organisations estiment que cet accord représente un risque pour la souveraineté alimentaire et économique du pays, en aggravant l'endettement et la crise structurelle qui traverse de larges secteurs de la campagne indienne. Ils remettent également en question le manque de transparence des négociations et exigent que tout accord soit débattu publiquement.
Le gouvernement, quant à lui, a défendu ces réformes comme étant nécessaires pour moderniser l'économie, attirer les investissements et consolider la position de l'Inde en tant que puissance régionale. Dans cette optique, l'accord avec les États-Unis est présenté comme une opportunité d'augmenter les exportations et de renforcer les liens stratégiques.
Un discours officiel similaire que l'on retrouve dans d'autres gouvernements dans le monde, comme celui de Javier Milei en Argentine, qui cherchent actuellement à imposer de nouvelles lois du travail qui détruisent les droits des travailleurs.
Pour les syndicats ouvriers et paysans, il s'agit d'une nouvelle étape vers l'austérité et la libéralisation qui profite aux grands groupes nationaux et internationaux, au détriment des classes populaires.
L'ampleur de la grève a une nouvelle fois mis en évidence le mécontentement social accumulé face à la précarisation du travail et à l'augmentation du coût de la vie. La journée du 12 février n'était pas un événement isolé, mais s'inscrivait dans un processus de résistance combinant revendications salariales, défense des droits du travail et rejet des accords commerciaux préjudiciables aux classes populaires.
Avec des centaines de millions de travailleurs et de paysans mobilisés, la grève générale a envoyé un signal politique clair : de larges secteurs de la société indienne sont prêts à s'opposer à la politique économique anti-ouvrière et aux mesures d'austérité du gouvernement.

Anatomie d’une diffamation : Réponse de Francesca Albanese à ses détracteurs
Le ministre des affaires étrangères français, M. Jean-Noël Barrot, persiste, signe et s'enferre : la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation dans les territoires palestiniens occupés doit démissionner… pour des propos qu'elle n'a pas tenus. Mme Francesca Albanese répond dans nos colonnes à la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime.
Tiré d'À l'encontre.
Depuis plus de deux ans, mon mandat fait l'objet de polémiques soigneusement orchestrées, et d'une virulence croissante. Le 8 février, une députée française a attaqué ma personne sur la base de déclarations tronquées me faisant dire qu'Israël « est l'ennemi commun de l'humanité », alors que mon discours visait les pays qui ont armé Israël, ainsi que les médias et les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le discours génocidaire [1]. Sans prendre soin de vérifier la teneur exacte de mes dires ni examiner les faits, le ministre des affaires étrangères français Jean-Noël Barrot s'est aussitôt fait l'écho de ces attaques à l'échelle internationale, condamnant comme « outranciers et coupables » des propos que je n'ai jamais tenus et annonçant que la France saisirait le Conseil des droits de l'homme des Nations unies pour appeler à ma démission. Ses homologues italien, allemand et tchèque lui ont emboîté le pas, sans davantage procéder aux vérifications élémentaires qu'exige leur charge. Le 19 février, le premier ministre français Sébastien Lecornu a publiquement repris la même demande.
Si la critique est inhérente à toute fonction publique, plus encore quand elle touche aux droits humains, cette affaire révèle un aspect troublant : l'acharnement avec lequel certains États préfèrent s'en prendre à la messagère plutôt que d'essayer de réfuter le message.
Le caractère inédit et corrosif de cette attaque contre une experte indépendante désignée par les Nations unies ne tient pas seulement à la violence des accusations et à la fabrication délibérée de mensonges. Mais aussi et surtout au fait que le sommet de l'État dirige et assume la manœuvre. Il ne s'agit plus dès lors d'une controverse, mais du symptôme de la faillite d'un système, fait de promesses solennelles et de traités internationaux que l'on invoque en temps de paix, mais que l'on enterre dès que leur application dérange.
Nommée par le Conseil des droits de l'homme de l'Organisation des Nations unies (ONU), je suis rapporteuse spéciale depuis le 1er mai 2022, et jusqu'en 2028. Huitième titulaire de ce mandat — et première femme à ce poste —, j'ai assumé cet engagement bénévole après une carrière consacrée à la défense des droits humains, principalement auprès des Nations unies — notamment au Haut-Commissariat aux droits de l'homme et à l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (Unrwa) à Jérusalem —, et à la recherche universitaire sur la Palestine.
L'attention portée à Israël ne relève ni d'un choix personnel ni d'un parti pris : elle découle de la résolution 1993/2A du Conseil des droits de l'homme, adoptée le 19 février 1993 en réponse à près de trente ans d'occupation de Gaza, de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est. M'accuser de « manquer de neutralité » revient à déformer sciemment ce mandat. Aucun des quatorze autres rapporteurs des Nations unies investis d'un mandat-pays ne fait l'objet de telles attaques ; nul n'accuse les titulaires chargés de l'Afghanistan, de la Russie ou de l'Iran d'« obsession » dans l'exercice de leur mission. Mais, dès lors qu'Israël est concerné, l'accomplissement ordinaire d'un mandat devient aux yeux de certains, au sein même des gouvernements, une faute à justifier plutôt qu'un devoir à remplir.
Mon travail consiste à établir et qualifier juridiquement des faits dans les territoires occupés, où règne un dualisme juridique institutionnalisé : le droit civil s'applique aux colons israéliens et le droit militaire aux Palestiniens, y compris aux enfants. En effet, Israël est le seul pays au monde où des enfants sont systématiquement poursuivis devant des tribunaux militaires. Décrire ce système comme un apartheid exercé contre les Palestiniens sous forme de dictature militaire relève non pas de la provocation mais de la qualification juridique. Mes premiers rapports remis à l'ONU en 2022-2023 ont documenté l'entrave systématique au droit à l'autodétermination du peuple palestinien, la privation arbitraire et systématique de liberté, et l'impact structurel de l'occupation sur l'enfance [2].
Un panoptique à ciel ouvert
Droit de vivre libre en tant que peuple, de décider de sa voix politique, de gérer ses ressources, de tracer son propre avenir, l'autodétermination conditionne l'exercice de tous les autres droits. Sa négation se trouve au cœur de tout projet colonial de peuplement. Depuis des décennies, la fragmentation territoriale, l'expansion des colonies, les restrictions aux déplacements, au travail, à l'éducation et à l'accès à la justice, la confiscation des terres, la démolition de dizaines de milliers de maisons, l'enfermement de Gaza, et les près de 6 000 morts, dont environ 1 200 enfants, causés par les attaques israéliennes entre 2008 et 2022 ont rendu improbable toute perspective de vie libre et indépendante.
Dans l'ensemble du territoire palestinien occupé, Israël a instauré un régime carcéral — à l'intensité et aux méthodes variables — qui contraint toutes les dimensions de la vie quotidienne. Constamment surveillés, entravés dans leurs déplacements par des points de contrôle, des murs et un maillage bureaucratique oppressant, perpétuellement exposés aux arrestations et à la détention arbitraire, la torture et d'autres traitements cruels, inhumains ou dégradants, les Palestiniens vivent dans ce qui s'apparente à un panoptique [3] à ciel ouvert.
Achevé juste avant et présenté juste après les attaques du 7 octobre 2023, mon rapport sur l'enfance est à la fois le plus accablant et le moins commenté. Il évoque le processus de « désenfantisation » (« unchilding »), un terme emprunté à l'universitaire israélo-palestinienne Nadera Shalhoub-Kevorkian [4], pour décrire le quotidien d'enfants privés de protection et d'innocence, grandissant dans la violence omniprésente : tués, mutilés, orphelins, témoins de la mort ou de l'humiliation perpétuelle de leurs proches et de la destruction de leur foyer. Ignorer leur désespoir, c'est renoncer à une part de notre humanité et violer l'obligation la plus sacrée au monde et du droit international : protéger l'enfance.
Mon rapport de mars 2024 s'inscrit dans cette même approche ; il porte lui aussi sur les victimes d'un système structuré. Intitulé « Anatomie d'un génocide [5] », il documente les cinq premiers mois d'attaques israéliennes sur Gaza après les massacres commis par le Hamas le 7 octobre 2023 : meurtres, atteintes physiques et mentales graves, soumission à des conditions de vie visant la destruction du groupe, sur fond de rhétorique déshumanisante émanant de responsables étatiques. Pendant cette période, Israël a maquillé son action d'un « camouflage humanitaire », libellé dans un langage apaisant — « conflit », « dommages collatéraux », « safe zones », « ordres d'évacuation » — pour justifier l'effacement progressif de Gaza et de son identité, la suppression de la capacité des Palestiniens à exister comme communauté, à habiter leur terre, à transmettre leur mémoire. Dans le rapport suivant, « L'effacement colonial par le génocide [6] », j'ai montré comment ce génocide s'étend en Cisjordanie et à Jérusalem-Est par le biais d'un nettoyage ethnique, l'ensemble formant l'aboutissement logique d'une entreprise de colonisation de peuplement : effacer pour remplacer, détruire pour s'approprier.
Je ne suis pas la seule à avoir abouti à de telles conclusions. Dès janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a estimé qu'il existait un risque plausible de violation de la convention sur le génocide et ordonné des mesures conservatoires. En juillet 2024, cette juridiction a également conclu à l'illégalité de la présence d'Israël dans le territoire palestinien occupé et demandé qu'elle cesse immédiatement et sans condition. La Cour a enfin constaté l'existence d'une discrimination systémique, de violations de l'interdiction de la ségrégation raciale et de l'apartheid, ainsi que de politiques d'annexion. On ne compte plus les institutions et organisations qui concluent qu'Israël commet un génocide contre le peuple palestinien dans le peu de territoire qui reste de la Palestine. L'historien israélien Raz Segal a sonné l'alarme en octobre 2023. En 2024, des historiens israéliens spécialistes de la Shoah, comme Amos Goldberg et Omer Bartov, estimaient eux aussi que leur pays commettait un génocide [7]. Quelques mois plus tard, Amnesty International en arrivait à la même conclusion, et, en juillet 2025 [8], l'organisation israélienne B'Tselem publiait un rapport en ce sens sous un titre accablant, plus saisissant encore lorsqu'on l'imagine en hébreu : « Notre génocide » [9]. Enfin, et parmi beaucoup d'autres, en septembre 2025, la commission d'enquête internationale indépendante mandatée par l'ONU affirmait également qu'un génocide était en cours à Gaza [10]. Malgré une documentation minutieuse des crimes commis, ces rapports n'ont reçu qu'une attention limitée ou nulle de la part des médias et des gouvernements occidentaux. À défaut d'une décision judiciaire formelle, la commission d'enquête constitue ce qui se rapproche le plus d'une conclusion quasi juridictionnelle fondée sur l'établissement des faits et l'analyse du droit. En tout état de cause, l'obligation de prévenir le génocide naît dès qu'un risque sérieux est identifié. En janvier 2024, lorsque la CIJ a reconnu un risque plausible à Gaza, les États devaient agir — en commençant par suspendre les transferts d'armes.
Mon analyse de la complicité de certaines entreprises, publiée en juillet 2025, a suscité les réactions les plus virulentes. J'y décris l'« économie de génocide [11] » : un réseau d'acteurs privés qui, par leurs investissements, leurs technologies, leurs services et leurs chaînes d'approvisionnement soutiennent matériellement la réalité décrite dans les rapports précédents. Une telle implication engage leur responsabilité. Mettre fin au génocide implique aussi de démanteler les structures économiques qui le rendent possible — et profitable. Ce rapport a conduit les États-Unis à m'imposer des sanctions draconiennes dès août 2025 — une pratique déjà appliquée à des juges de la Cour pénale internationale (CPI) et à plusieurs organisations palestiniennes. Je suis coupée financièrement du monde. Quiconque entretient des liens avec moi, y compris les membres de ma famille (je suis mère d'une fille ayant la citoyenneté américaine), est menacé d'amendes de 1 million de dollars et de vingt ans de prison. Ma capacité à exercer mon mandat et, tout simplement, à conduire ma vie s'en trouve gravement entravée.
Bien que ces attaques soient appuyées par mon propre pays, l'Italie, et en l'absence de soutien concret de la part d'autres États, j'ai poursuivi ma mission. Mon rapport le plus récent qualifie le génocide à Gaza de « crime collectif [12] », car rendu possible et financé par le soutien politique et militaire indéfectible de plusieurs États, parmi lesquels figurent ceux qui aujourd'hui m'attaquent avec le plus de vigueur.
Les États-Unis restent de loin le premier fournisseur d'armes à Israël, tandis que plusieurs États membres de l'Union européenne continuent d'alimenter ces transferts ; l'Union demeure d'ailleurs le premier partenaire commercial de Tel-Aviv. À quelques exceptions près, comme l'Espagne ou la Slovénie, les États du Vieux Continent ont choisi l'inaction ou la complicité. La France, par exemple, a autorisé plusieurs fois le survol de son espace aérien par M. Benyamin Netanyahou malgré le mandat d'arrêt émis par la CPI à son encontre. Paris a poursuivi le commerce d'équipements militaires, facilité des transits via ses ports et aéroports, et maintenu des échanges commerciaux intenses avec Israël. De grandes banques françaises financent des entreprises liées à l'industrie militaire israélienne et aux colonies, tandis que plusieurs milliers de Franco-Israéliens servent dans l'armée israélienne.
Criminaliser la solidarité
Parallèlement, la répression des mobilisations s'intensifie : manifestations interdites, conférences académiques censurées, militants et journalistes accusés d'« apologie du terrorisme », interventions policières violentes. L'Allemagne, l'Italie, la France et le Royaume-Uni occupent les avant-postes dans ce domaine, sous couvert de lutte légitime contre l'antisémitisme. Des projets de loi proposent d'amalgamer le combat indispensable contre la judéophobie et toutes les formes de racisme avec la prohibition de toute critique d'Israël en tant qu'État. Présentée comme une évidence, cette confusion qui assimile nos frères et sœurs juifs à la politique israélienne participe d'une offensive politique : instrumentaliser le combat contre l'antisémitisme pour criminaliser l'expression de solidarité avec le peuple palestinien et justifier des campagnes de diffamation. Parce qu'ils critiquent la politique de Tel-Aviv, des ressortissants israéliens et des personnes juives subissent dans le monde entier les mêmes campagnes de dénigrement. Leurs voix sont étouffées, et leur loyauté est mise en cause.
L'antisémitisme, horrible et odieux, est la haine des Juifs : il n'a rien à voir avec le travail de celles et ceux qui défendent les droits humains, lequel porte sur l'analyse des actes d'un État. L'ensemble du système du droit international repose sur le principe de la responsabilité de l'État. Ce sont les États qui assument et portent des obligations juridiques, et ce sont eux qui doivent répondre, en premier lieu, de leurs violations. Israël ne fait pas exception : les critiques envers l'État d'Israël ne visent pas ce que l'État d'Israël est ni la religion qu'il professe, mais ce qu'il fait, en particulier au regard du droit international, qu'il viole, de manière grave, répétée et dans une impunité persistante.
La question soulevée n'est pas d'ordre idéologique mais juridique : la France respecte-t-elle ses obligations internationales en menant de telles actions ? Mon mandat de rapporteuse spéciale m'a appris une chose essentielle : lorsque le pouvoir est mis en cause, il ne débat pas, il frappe. Salir pour disqualifier, intimider pour réduire au silence ; la violence trahit la fébrilité plutôt que la force.
Mon travail s'inscrit dans la continuité de celui de mes prédécesseurs : MM. John Dugard, Richard Falk et Michael Lynk. Eux aussi furent accusés d'antisémitisme ou de complaisance envers le terrorisme. Contre eux aussi fut déployé le procédé consistant à substituer la polémique aux faits documentés, l'attaque ad hominem à l'analyse juridique. La mécanique est désormais rodée. Des groupes pro-israéliens — avec, comme chef de file, depuis Genève, l'organisation UN Watch — produisent, depuis des années, des rapports diffamatoires contre quiconque, surtout au sein des Nations unies, documente les infractions au droit international commises par Tel-Aviv. Au prétexte de contrebalancer un « traitement disproportionné d'Israël », ces acteurs isolent et fragmentent des propos pour en altérer le sens, puis amplifient et répètent leur désinformation jusqu'à lui donner l'apparence de la vérité.
À y regarder de près, les « rapports » de ces groupes sonnent creux. Au sein des Nations unies, leur caractère mensonger et diffamatoire est connu de longue date. Les accusations selon lesquelles j'aurais justifié les atrocités du 7 octobre 2023, nié des violences sexuelles ou minimisé la souffrance des otages procèdent de cette fabrique, alors même que j'ai condamné sans ambiguïté et sans relâche les attaques contre les civils israéliens le 7 octobre et les crimes du Hamas en général.
Je les ai condamnés sans hésitation comme des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité, dont les auteurs doivent être poursuivis en justice dans le cadre de procédures internationales. J'ai condamné les violences sexuelles commises contre des victimes israéliennes, telles que documentées par la commission d'enquête des Nations unies [13], et, conformément au droit international, je considère le viol utilisé dans un contexte d'hostilité comme une arme de guerre pouvant constituer un crime de guerre et, selon les circonstances, un crime contre l'humanité. La justice internationale ne fonctionne ni par indignation sélective ni par instrumentalisation politique. Elle repose sur la qualification juridique des faits, l'établissement des responsabilités individuelles et le respect du due process (procédure régulière), pour tous et toutes, sans exception.
Si ma condamnation des massacres et d'autres crimes contre les civils israéliens a été sans équivoque, j'ai contesté l'affirmation largement répandue, surtout en France pour quelque raison qui m'échappe, selon laquelle ils auraient été principalement motivés par l'antisémitisme [14] : comme l'ont rappelé d'éminents spécialistes de la Shoah et de l'antisémitisme, cette lecture est à la fois erronée et dangereuse, car elle occulte les causes structurelles de la violence et en fausse l'analyse [15]. Si l'antisémitisme a pu jouer un rôle à titre individuel pour certains assaillants, ces massacres, comme le déclara le secrétaire général des Nations unies, M. António Guterres, se sont produits dans le contexte de cinquante-six années d'occupation étouffante [16]. Aucun crime ne justifie un autre crime. Mais ignorer le contexte, c'est entretenir une lecture déformée qui risque d'alimenter le cycle de violence au lieu de le résoudre, mettant en danger autant les Palestiniens que les Israéliens.
Il faut nommer ce que cette campagne révèle : l'énergie déployée pour me calomnier contraste avec le silence face aux crimes en cours à Gaza et l'inaction vis-à-vis de ceux qui font l'objet de mandats d'arrêt internationaux devant la CPI. Sous prétexte de « responsabiliser l'ONU », il s'agit en réalité de redéfinir la défense des droits humains comme une prise de position partisane.
L'ironie est cinglante. En septembre 2025, la France a reconnu l'État de Palestine, un geste salué comme un signal fort, un tournant symbolique. Mais reconnaître un État dont on soutient activement l'occupant, sans exercer de pression pour que celui-ci respecte le droit international et procède au retrait inconditionnel des territoires occupés qu'exige la CIJ, relève davantage de la posture diplomatique que de l'engagement juridique et politique. La reconnaissance d'un État sans territoire, sans souveraineté, sans cessation de l'occupation, n'est qu'un propos creux, surtout lorsque l'on s'emploie parallèlement à intimider les experts mandatés pour documenter précisément les violations qui rendent impossible la création concrète de cet État. On ne peut pas reconnaître la Palestine le lundi et chercher à museler ses défenseurs le reste de la semaine.
Les dirigeants qui se prêtent à ce jeu ne ciblent pas seulement ma personne. Ils sacrifient l'ordre juridique international lui-même, et accélèrent le démantèlement du droit international humanitaire et des institutions qui en sont garantes, au moment précis où leur survie est en jeu.
On peut fuir la vérité, plus difficilement la cacher. Ce n'est qu'une question de temps : la justice frappera à la porte des auteurs de crimes à Gaza et de leurs complices. La destruction de Gaza a réveillé des consciences que l'on croyait anesthésiées et a rendu visible ce que beaucoup refusaient de voir : non seulement la brutalité de l'occupation, mais la complicité active de nos démocraties occidentales dans sa perpétuation. Car Israël n'est pas une anomalie dans l'ordre mondial ; il en est, à bien des égards, le miroir, dans lequel on découvre des logiques d'exception, des hiérarchies coloniales entre vies dignes de deuil et vies sacrifiables, une rhétorique de la sécurité qui garantit l'impunité. La plupart des gouvernements occidentaux ne se confrontent pas à Israël, parce qu'en le faisant ils se remettraient en cause eux-mêmes.
Patrie des droits humains ?
C'est pourquoi il est à la fois instructif et attristant que la France, patrie déclarée des droits humains, se retrouve en première ligne, non pour défendre un principe, mais pour protéger un statu quo ; non pour promouvoir le droit international, mais pour neutraliser ses gardiens.
Pourtant, quelque chose a changé. Un mouvement est né — sur les campus, les réseaux sociaux, dans les rues, dans les prétoires —, qui réclame une justice sociale réelle, le respect effectif des droits humains, un multilatéralisme décolonial et l'universalité sans exception de ses principes. Une universalité qui n'admet pas l'apartheid, fût-il pratiqué par un État allié des capitales occidentales. Ce mouvement ne se laissera pas réduire au silence par des campagnes de diffamation. Il ne sera pas découragé par ses sanctions, ses répressions. Il grandit et se renforce à mesure que les mensonges et les distorsions qui cherchent à le disqualifier se révèlent.
Source : Le Monde Diplomatique
Notes
[1] Cf.l'intégralité de ma déclaration au forum d'Al-Jazira (AJ Forum), X (ex-Twitter), 9 février 2026.
[2] Cf. « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/77/356), « Privation arbitraire de liberté dans le territoire palestinien occupé : l'expérience des Palestiniens derrière les barreaux et au-dehors » (A/HRC/53/59) et « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/78/545), rapports de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, respectivement le 21 septembre 2022, le 28 août 2023 et le 20 octobre 2023.
[3] Cf. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975.
[4] Nadera Shalhoub-Kevorkian, Incarcerated Childhood and the Politics of Unchilding, Cambridge University Press, 2019.
[5] « Anatomie d'un génocide » (A/HRC/55/73), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er juillet 2004.
[6] « L'effacement colonial par le génocide » (A/79/384), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er octobre 2024.
[7] Cf. Raz Segal, « A textbook case of genocide », JewishCurrents, 13 octobre 2023 ; Amos Goldberg, « Ce qui se passe à Gaza est un génocide, car Gaza n'existe plus », Le Monde, 29 octobre 2024 ; Omer Bartov, « Un historien du génocide face à Israël », Orient XXI, 5 septembre 2024.
[8] « Israël et territoire palestinien occupé. Une enquête d'Amnesty International conclut qu'Israël commet un génocide contre les Palestiniens et Palestiniennes à Gaza », Amnesty International, 5 décembre 2024.
[9] « Our genocide », B'Tselem, juillet 2025.
[10] Cf. Bulletin d'ONU Info, 16 septembre 2025.
[11] « D'une économie d'occupation à une économie de génocide » (A/HRC/59/23), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 2 juillet 2025.
[12] « Gaza genocide : a collective crime » (PDF), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 20 octobre 2025, www.ohchr.org
[13] Cf. « Detailed findings on attacks carried out on and after 7 October 2023 in Israel » (PDF), Nations unies, 10 juin 2024.
[14] Cf. « Israel's symbolic “ban” must not distract from atrocity crimes in Gaza : UN expert », United Nations Human Rights, 15 février 2024.
[15] Cf. Omer Bartov, Christopher R. Browning, Jane Caplan, Debórah Dwork, David Feldman et al., « An open letter on the misuse of Holocaust memory », The New York Review of Books, 20 novembre 2023.
[16] Cf. « Secretary-General's remarks to the Security Council — on the Middle East », 24 octobre 2023.

Lettre de mille universitaires internationaux en soutien à Francesca Albanese
« Alors que vos gouvernements soulignent la nécessité de rester vigilants face à la désinformation, vous avez vous-mêmes fait des déclarations basées sur des vidéos manipulées ». Un millier de chercheurs dans diverses disciplines, parmi lesquels Didier Fassin, Wendy Brown, Etienne Balibar, Judith Butler, ou Nancy Fraser, demandent à des ministres européens et états-unien « de cesser les attaques contre Francesca Albanese et de présenter des excuses publiques ».
Tiré de la section Club de Médiapart.
Aux ministres des Affaires étrangères de la République d'Autriche, Mag. Beate Meinl-Reisinger,
de la République tchèque, Petr Macinka,
de la République française, Jean-Noël Barrot,
de la République fédérale d'Allemagne, Dr Johann David Wadephul,
et de la République italienne, Antonio Tajani,
le secrétaire d'État des États-Unis d'Amérique, Marco Rubio,
En tant que chercheurs issus de diverses disciplines et institutions connexes, nous écrivons pour soutenir Francesca Albanese, Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation des droits de l'homme dans le territoire palestinien occupé depuis 1967, dont les enquêtes rigoureuses sur les violations des droits de l'homme ont permis d'acquérir des connaissances et des preuves cruciales qui ont sensibilisé l'opinion publique aux violations des droits de l'homme et du droit international.
Son mandat de Rapporteuse spéciale des Nations Unies est devenu indispensable dans le contexte politique actuel. L'engagement de Francesca Albanese en faveur du respect du droit international est d'autant plus vital que les institutions créées pour le défendre sont de plus en plus attaquées, que l'autoritarisme gagne du terrain et que l'ordre mondial, dans lequel le pouvoir l'emporte de plus en plus sur le droit, se normalise. Dans un tel environnement, où la loi du plus fort prévaut trop souvent, l'insistance de Mme Albanese sur la responsabilité juridique, les faits historiques et la dignité humaine universelle constitue à la fois un ancrage moral et un acte de résistance nécessaire.
Nous sommes alarmés par les tentatives visant à réduire Francesca Albanese au silence de la part de différents gouvernements et acteurs non gouvernementaux, ainsi que par les tactiques utilisées pour atteindre cet objectif. Tout récemment, le 8 février 2026, les attaques contre Mme Albanese ont pris une nouvelle dimension lorsqu'une vidéo truquée a commencé à circuler en ligne, déformant les propos qu'elle avait tenus la veille lors d'un discours au Forum Al Jazeera à Doha, au Qatar, ce qui a incité Vos Excellences à demander sa démission. Ces demandes font écho aux appels lancés depuis longtemps par les États-Unis pour que Mme Albanese démissionne. Ces actions mettent en évidence les menaces qui pèsent sur les rapports indépendants sur les droits humains. Elles s'inscrivent également dans un contexte plus large d'efforts croissants visant à réprimer les organisations et les voix qui défendent les droits humains universels.
Alors que vos gouvernements soulignent la nécessité de rester vigilants face à la désinformation, vous avez vous-mêmes, dans ce cas précis, fait des déclarations basées sur des vidéos manipulées et refusé de reconnaître et de corriger cette erreur. Ce faisant, vous légitimez les déformations et les mensonges qui sapent une compréhension commune de la réalité fondée sur des faits plutôt que sur des inventions. Vous mettez ainsi en danger la démocratie – le processus qui vous a permis d'accéder au pouvoir – et affaiblissez les organismes internationaux qui s'engagent à défendre les droits humains. Le fait de désapprouver le travail et les conclusions d'un rapporteur spécial des Nations unies ne peut justifier le renforcement de discours qui sapent les principes mêmes que vous prétendez défendre.
Nous sommes profondément troublés par le décalage flagrant entre vos actions, vos priorités déclarées et les réalités sur le terrain. Depuis la trêve d'octobre 2025, Israël a tué plus de 590 Palestiniens. Le génocide se poursuit. Le mépris flagrant pour la souffrance des Palestiniens constitue sans aucun doute une violation du droit international. Au lieu de prendre toutes les mesures possibles pour demander des comptes au gouvernement israélien, vous avez utilisé de fausses allégations d'antisémitisme pour délégitimer une fonctionnaire des Nations unies qui cherche à faire respecter le droit international. En l'absence de responsabilité, la justice devient inaccessible.
Nous vous demandons, à vous et à vos gouvernements, de cesser immédiatement les attaques contre Francesca Albanese, de présenter des excuses publiques et de réaffirmer votre engagement en faveur de l'indépendance et de l'intégrité des titulaires de mandat et des agences des Nations unies.
Premiers signataires
Yasar Abu Ghosh, Assistant Professor, Department of Social and Cultural Anthropology Charles University, Prague, Czech Republic
Aziz Al-Azmeh, Professor Emeritus, Department of History, Central European University, Austria
Alberto Alemanno, Jean Monnet Professor of EU Law, HEC Paris, France
Miriyam Aouragh, CAMRI, Professor of Digital Anthropology University of Westminster, United Kingdom
Etienne Balibar, retired Professor of Philosophy, Université de Paris-Nanterre, France
Michael Barenboim, Professor for Violin and chamber Music Barenboim-Said Akademie, Berlin, Germany
Sofia Bempeza, Professor for Art and Communication Practices, University of Applied Arts Vienna, Austria
Seyla Benhabib, Senior Research Fellow, Columbia Law School and Professor Emerita of Political Science and Philosophy, Yale University ; Columbia Law School and Yale University, United States
Edvina Bešić, Professor of Inclusive Education Research and Inclusive Didactic, Center for Teacher Education, University of Vienna, Austria
Antonia Birnbaum, Professor of Philosophy at University Paris 8, France
Sonja Brentjes, Professor of History of Science, Bergische Universität Wuppertal, Germany
Wendy Brown, UPS Foundation Professor of Social Science, Institute for Advanced Study, United States
Claudia Brunner, Professor, Centre for Peace Research and Peace Education, Department of Educational Science, Klagenfurt, Austria
Judith Butler, Distinguished Professor in the Graduate School, Department of Comparative Literature, University of California, Berkeley, United States
Robin Celikates, Professor of Social Philosophy, Freie Universität Berlin, Germany
Manuela Ciotti, Professor of the Social and Cultural Anthropology of the Global South, University of Vienna, Austria
Catherine Coquio, Professor in Comparative Literature, University Paris Cité, France
Stef Craps, Professor of English Literature, Ghent University, Belgium
Leyla Dakhli, Historian, Centre d'histoire sociale des mondes contemporains (CNRS), Paris, France
Donatella della Porta, Faculty of Political and Social Sciences, Centre on Social Movement Studies, Scuola Normale Superiore, Firenze, Italy
Beshara Doumani, Professor of History, Brown University, United States
Deborah Dwork, Director, Center for the Study of the Holocaust, Genocide, and Crimes Against Humanity, Graduate Center, City University of New York, United States
Patrick Eiden-Offe, Research Associate, Leibniz-Center for Literary and Cultural Studies Berlin, Germany
Fatima El-Tayeb, Professor of Ethnicity, Race & Migration and Women's, Gender, and Sexuality Studies, Yale University, United States
Dörthe Engelcke, Acting Head of the Centre of Expertise for the Law of Arab and Islamic Countries, Max Planck Institute for Comparative and International Private Law, Hamburg, Germany
Andreas Engelmann, Professor of Law, University of Labour, Frankfurt/Main, Germany
Başak Ertür, Centre for Research Architecture, Goldsmiths, University of London, United Kingdom
Didier Fassin, Professor of Social Science, College de France and IAS, Princeton, France and United States
Isabel Feichtner, Professor of Public Law and International Economic Law, University of Würzburg, Germany
Karin Fischer, Head of the Global Sociology and Development Research Unit, Johannes Kepler University, Austria
Nancy Fraser, Henry A. and Louise Loeb Professor Emerita of Philosophy and Politics, New School for Social Research, United States
Khaled Furani, Associate Professor, Department of Sociology and Anthropology, Tel Aviv University, Israel
Verónica Gago, Professor of Sociology at the Instituto de Altos Estudios, Universidad Nacional de San Martín (UNSAM), and University of Buenos Aires (UBA), Argentina
Zeynep Gambetti, retired Professor of Political Theory, Bogazici University, Turkey
Amos Goldberg, Professor of Holocaust History, The Hebrew University of Jerusalem, Israel
Atina Grossmann, Distinguished Professor of History, Cooper Union, New York, United States
Zora Hesová, Assistant Professor for Political Science, Charles University, Prag, Czech Republic
Martijn Hesselink, Professor of Transnational Law and Theory, European University Institute, Florence, Italy
Marianne Hirsch, William Peterfield Trent Professor Emerita English and Comparative Literature, Columbia University, New York City, United States
Axel Honneth, Jack C. Weinstein Professor of the Humanities, Columbia University, New York City, United States
Aurélia Kalisky, Genocide Studies, Centre Marc Bloch Berlin, Germany
Laleh Khalili, Al Qasimi Professor of Gulf Studies, University of Exeter, United Kingdom
Sami Khatib, Professor of Political and Social Aesthetics, Karlsruhe University of Arts and Design (HfG), Germany
Shira Klein, Associate Professor of History, Chapman University, United States
Kai Koddenbrock, Professor of International Relations and Political Economy, Bielefeld University, Germany
Helmut Krieger, Department of Development Studies, University of Vienna, Austria
Costas Lapavitsas, Professor of Economics at SOAS University of London, United Kingdom
Nitzan Lebovic, Professor of History, Apter Chair of Holocaust Studies and Ethical Values, Lehigh University, United States
Daniel Loick, Associate Professor of Political and Social Philosophy, University of Amsterdam, The Netherlands
Zoya Masoud, Postdoctoral researcher at the Forum Transregionale Studien, Berlin, Germany
Florian Meinel, Professor of Law, University of Göttingen, Germany
Alessandra Mezzadri, Professor in Global Development, SOAS University of London, United Kingdom
Ralf Michaels, Professor for Law, Max Planck Institute for Comparative and International Private Law, Hamburg, Germany
Tahani Nadim, Professor of Curating Digital Objects of Cultural Knowledge and Memory, College for Social Sciences & Humanities, Ruhr-University Bochum, Germany
Britta Ohm, Institute of Film, Theater, Media and Cultural Studies, Johannes Gutenberg University, Mainz, Germany
Claudia Padovani, Associate Professor of International Relations, University of Padova, Italy
Milica Popović, Senior Postdoctoral Researcher, Institute of Cultural Studies, Austrian Academy of Sciences, Austria
Adriana Qubaiova, Visiting Professor, Gender Studies, Central European University, Austria
Eva von Redecker, critical theorist and feminist philosopher, Germany
Michael Rothberg, Professor of English, Comparative Literature, and Holocaust Studies, UCLA, United States
Adam Shatz, US editor, London Review of Books, United States
Elyse Semerdjian, Kaloosdian-Mugar Chair in Armenian Genocide Studies, Clark University, United States
Marc Siegel, Professor of Film Studies, Johannes Gutenberg University, Mainz, Germany
Vanessa E. Thompson, Associate Professor, Department of Gender Studies, Queen's University, United States
Barry Trachtenberg, Rubin Presidential Chair of Jewish History, Wake Forest University, United States
Marcel Van der Linden, Professor of Sociology, International Institute of Social History, Amsterdam, The Netherlands
Johanna Ray Vollhardt, Associate Professor of Psychology, Director of Peace and Conflict Studies program and affiliated faculty of the Strassler Center for Holocaust and Genocide Studies, Clark University, United States
Eyal Weizman, Professor of Spatial and Visual Cultures and Director of the Centre for Research Architecture at Goldsmiths, University of London, United Kingdom
Maya Wind, President's and Andrew W. Mellon Postdoctoral Researcher, University of California Riverside, United States
Maria Ziegelböck, Professor of Applied Photography and Time-based Media, University of Applied Arts Vienna, Austria
L'intégralité des signataires est à retrouver ici.

La guerre contre l’Iran met l’écrasement du peuple palestinien au second plan
La guerre israélo-étasunienne contre l'Iran enclenchée le 28 février 2026 a immédiatement entraîné des conséquences pour la population palestinienne, dont le calvaire passe désormais au second plan de l'actualité internationale.
Tiré d'Agence média Palestine.
Alors que les regards se tournent ailleurs, Israël en profite pour appliquer de nouveau ses méthodes de punition collective à l'encontre de la population palestinienne à Gaza et en Cisjordanie. Dès les premières heures de l'attaque contre l'Iran, Israël a annoncé une nouvelle fermeture du point de passage de Rafah reliant la Palestine à l'Egypte, fermé pendant 20 mois durant le génocide et réouvert partiellement il y a un mois. Plus tard dans la soirée du 28 février, le COGAT, organisme israélien agissant dans le territoire palestinien, a publié un communiqué sur sa page Facebook annonçant la fermeture de tous les points de passage menant à Gaza et à la Cisjordanie occupée « jusqu'à nouvel ordre ».
Immédiatement, l'inquiétude s'est répandue au sein de la population traumatisée par la famine subie durant les deux dernières années de génocide, entrainant dans les marchés de Gaza des achats de panique, par crainte de pénuries alimentaires. Comme le décrit un reportage d'Al Jazeera, les rayons se sont rapidement vidés, entraînant immédiatement une augmentation des prix des produits de première nécessité.
Ces nouvelles fermetures, ainsi que le départ annoncé de plusieurs ONG internationales, répandent une angoisse existentielle parmi les Palestinien.nes de Gaza. Si la Cour suprême israélienne a accordé vendredi 27 février un sursis aux ONG humanitaires étrangères en suspendant les cessations d'activité de 37 d'entre elles menacées d'expulsion, après qu'elles ont refusé de se plier aux exigences du gouvernement israélien, leur départ est toujours sur la table.
Dans un article pour la chaîne qatarie, la journaliste palestinienne Ohood Nassar estime que la restriction des activités des ONG et le blocage de l'aide humanitaire en raison de la fermeture des points de passage frontaliers constituent « une nouvelle punition collective » appliquée par Israël. Elle rappelle que les ONG concernées estiment représenter à elles seules la moitié des distributions alimentaires et 60 % des services fournis dans les hôpitaux de campagne de Gaza. « Tout cela s'ajoute à la guerre que poursuit Israël contre l'UNRWA », ajoute la journaliste. Depuis sa création fin 1949, cette agence des Nations Unies est le pilier de l'aide internationale aux réfugiés palestiniennes et palestiniens sur leur territoire et dans les pays voisins. Or, Israël interdit ses opérations et bloque l'acheminement de son matériel vers la bande de Gaza. « Grâce à un lobbying acharné, Israël est parvenu à obtenir des coupes budgétaires substantielles pour l'UNRWA. En conséquence, 600 employé.es ont été licencié.es le mois dernier. Les salaires des autres ont été réduits de 20 %. L'interdiction des ONG risque d'entraîner la perte d'emploi de milliers de personnes. Et ce, alors que le chômage à Gaza a dépassé les 80 % », écrit la journaliste palestinienne.
Les populations palestiniennes ne disposent pas d'abris
En Cisjordanie occupée, les attaques incessantes de colons et de l'armée israéliennes n'ont pas été ralenties par la guerre en Iran, et l'annexion de facto semble plus que jamais une réalité tangible.
Comme dans le reste du territoire, les Palestinien.nes de 1948 (citoyen.nes d'Israël) continuent de subir l'apartheid. Nous l'avions exposé lors de la première guerre des 12 jours contre l'Iran en juin 2025 : les Palestinien.nes d'Israël sont discriminé.es jusque dans les abris antimissiles. Contrairement aux villes à majorité juive, les villes à majorité palestinienne ne sont dotées que de très peu d'abris antimissiles ce qui en fait la population la plus vulnérable lorsqu'Israël est en guerre contre un autre pays comme c'est le cas actuellement. Ainsi, dès les premières heures de la guerre, des explosions ont été entendues à Jérusalem et en Cisjordanie occupées. Une vingtaine d'explosions ont retenti au-dessus de Ramallah, en Cisjordanie, où plusieurs missiles ont été interceptés, et de la fumée s'élevait à l'ouest de la ville, selon un journaliste de l'AFP.
Dans le reste du territoire, selon le site Nagabiya, centre d'information et de recherche du Forum pour la coexistence dans le Néguev, créé en 2023 afin de pallier le manque d'études régulières sur la population bédouine du Néguev et ses besoins, environ 65 % de cette population « ne bénéficie d'aucune protection privée standard ». « Selon les cartes gouvernementales, dans les sept villes et villages bédouins reconnus par les conseils régionaux, on ne compte que six abris publics pour une population de 322 947 habitant.es, soit un abri pour 53 825 habitants », indique le centre d'information. À titre de comparaison, précise-t-il, dans la ville à majorité juive d'Ofakim (environ 41 000 habitants), le ratio est de un abri pour 273 habitant.es et à Meitar (environ 11 800 habitant.es), de un pour 369. « Cet écart illustre un système de protection inégal : un habitant juif du Néguev bénéficie d'un accès à un abri public dont la capacité d'accueil varie de quelques centaines à plusieurs milliers de personnes. Un habitant bédouin, s'il existe un abri dans sa communauté, est tenu de le partager avec des dizaines de milliers de personnes », analyse Nagabiya.

L’ONU accuse Israël de préparer un “changement démographique permanent” à Gaza et en Cisjordanie
Plusieurs déclarations récentes de l'ONU affirment qu'Israël pourrait être coupable de nettoyage ethnique, des accusations rares qui attestent de l'urgence de la situation. “Prises dans leur ensemble, les actions d'Israël semblent chercher à opérer un changement démographique permanent à Gaza et en Cisjordanie, suscitant des inquiétudes quant à un nettoyage ethnique.”
Tiré d'Agence média Palestine.
Si la formulation peut sembler prudente aux oreilles d'un·e militant·e de la cause palestinienne, elle n'en est pas moins un étape supplémentaire dans la condamnation internationale du génocide commis par Israël à Gaza et de son annexion dangereuse et brutale de la Cisjordanie.
S'adressant mercredi au Conseil des droits de l'homme à Genève, Volker Türk présentait un rapport du Haut-Commissariat de l'ONU couvrant la période de novembre 2024 à octobre 2025 attestant de “possibles crimes de guerre, crimes contre l'humanité et génocide”.
Catastrophe créée par l'homme
“La situation dans le Territoire palestinien occupé est une catastrophe créée par l'homme,” a-t-il déclaré aux représentant·es des États membres. “Les preuves recueillies par mon Bureau révèlent un schéma constant de violations flagrantes et d'abus des droits de l'homme, de graves violations du droit international humanitaire et de crimes d'atrocité – qui restent impunis.”
Énumérant ces violations, le haut-commissaire a dénoncé le “mépris total d'Israël pour les droits humains à Gaza et en Cisjordanie”. Les droits humains dans les territoires palestiniens occupés ont été “bafoués”, ajoute-t-il, citant la destruction de quartiers entiers, les restrictions sévères et l'utilisation de l'aide humanitaire comme arme, ainsi que les pertes civiles massives.
Décrivant la situation à Gaza, Volker Turk dénonce “les attaques continues d'Israël contre les immeubles résidentiels et les tentes de fortune, détruisant des quartiers entiers, ont causé des morts massives parmi les civils. Plus de 25 500 Palestiniens ont été tués” dans la période d'un an couverte par le rapport, “y compris des familles entières, et plus de 68 800 ont été blessés pendant la période couverte par le rapport.”
Le Haut-commissaire dénonce la famine orchestrée par Israël, officiellement déclarée 2025, la malnutrition qui persiste malgré les quelques entrées d'aide humanitaire, ainsi que la militarisation de l'aide humanitaire qui a conduit à des tueries à grande échelle. Entre fin mai et le 8 octobre 2025, le Bureau des droits de l'homme de l'ONU a enregistré 2 435 Palestiniens tués par l'armée israélienne près des points de collecte de nourriture, principalement des enfants, adolescents ou jeunes hommes.
Selon le ministère palestinien de la Santé, au moins 463 Palestiniens, dont 157 enfants, sont morts de faim. Le Haut-Commissaire a déclaré que ces décès étaient le résultat direct du blocage par Israël de l'aide humanitaire et d'autres actions délibérées.
Volker Türk a également dénoncé les meurtres de personnel humanitaire et médical, ainsi que celui de journalistes. Bien qu'un cessez-le-feu ait été mis en place en octobre, les violations continues d'Israël ont tué plus de 600 Palestinien·nes et blessé plus de 1 600 autres depuis lors selon les chiffres de l'ONU.
Au moins 1 700 violations ont été enregistrées pendant cette période de “trêve”, notamment le refus de soins médicaux et de transferts à l'étranger, des restrictions sur l'aide humanitaire et des attaques quotidiennes sur l'ensemble du territoire.
“N'importe où ailleurs, cela serait considéré comme une crise majeure”, martèle Volker Türk. “À Gaza, des personnes continuent de mourir à cause des tirs israéliens, du froid, de la faim et de maladies et blessures qui pourraient être soignées.”
Annexion de facto
M. Turk a qualifié la situation en Cisjordanie de “particulièrement inquiétante”, soulignant les récentes mesures prises par Israël pour étendre l'autorité civile sur des zones longtemps gouvernées par la loi martiale.
“Les récentes mesures israéliennes d'expansion de l'expropriation des terres consolident l'annexion du territoire palestinien. Cela constitue une violation flagrante du droit des Palestiniens à l'autodétermination,” a-t-il déclaré.
Les forces de sécurité israéliennes continuent d'utiliser en Cisjordanie occupée une force inutile et disproportionnée, et ont tué 1 020 Palestinien·nes depuis le 7 octobre 2023, selon les chiffres vérifiés par les droits de l'homme de l'ONU.
Le Haut-commissaire a également dénoncé une pratique d'arrestations massives qui “s'apparentent à de la détention arbitraire” à Gaza comme en Cisjordanie, avant de condamner les conditions de détentions pratiquées dans les prisons israéliennes.
“Depuis le 7 octobre 2023, mon Bureau a vérifié qu'au moins 89 Palestiniens sont morts en détention israélienne. La torture et autres mauvais traitements des Palestiniens en détention israélienne restent répandus.”
“L'absence de responsabilité pour les violations flagrantes commises est tout simplement honteuse”, conclut Volker Türk, exhortant Israël de cesser son “occupation illégale” de la Cisjordanie.
“Les droits humains ont été bafoués dans les territoires palestiniens occupés. Tout effort réaliste visant à reconstruire et à progresser vers une stabilité durable devra être ancré dans les droits humains. Et cela est urgent.”
“L'annexion totale est l'objectif”
Ces déclarations de l'ONU font écho à de nombreuses condamnations d'organismes de défense des droits humains, qui dénoncent dans les dernières mesures prises par Israël une “annexion de facto” de la Cisjordanie.
“Ne vous y trompez pas : l'annexion totale est l'objectif, et Israël a déjà jeté la plupart des bases pour y parvenir”, dénonçait la semaine dernière Erika Guevara-Rosas, directrice générale à Amnesty International. “Les ministres du gouvernement en place ne ressentent plus le besoin de dissimuler leurs intentions.”
Dans un communiqué qui décortique les mesures israéliennes, Amnesty International fustige l'impunité dans laquelle ces dernières sont prises. “L'expansion accélérée des colonies illégales et la recrudescence des violences et des crimes cautionnés par l'État imputables aux colons en Cisjordanie occupée pointent du doigt l'incapacité catastrophique de la communauté internationale à prendre des mesures décisives”, déclare Erika Guevara-Rosas.
“Le soutien inconditionnel du gouvernement américain, combiné à l'absence généralisée de responsabilité internationale pour le génocide perpétré par Israël contre les Palestinien·ne·s à Gaza, à des décennies de crimes de droit international liés à son occupation illégale et à son système d'apartheid, encouragent Israël à intensifier ses actions illégales, et notamment à officialiser l'accaparement de terres, sans crainte d'éventuelles conséquences.”

Aux États-Unis, les infirmières mènent la lutte des classes et la résistance contre l’ICE
Aux États-Unis, les infirmières, en grande majorité des femmes et, dans nos grandes villes, principalement des Noires, des Latinas et des Asiatiques, mènent à la fois la lutte pour des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail et la résistance contre les attaques contre les immigréEs.
26 février 2026 | tiré de l'Hebdo L'Anticapitaliste - 789 | Crédit Photo : - DSA New York | traduction Henri Wilno
En janvier et février, quelque 15 000 infirmières de New York ont fait grève dans plusieurs hôpitaux de la ville, pendant des semaines, pour obtenir des salaires plus élevés et des effectifs accrus.
Comme l'a déclaré Nancy Hagans, présidente de l'Association des infirmières de l'État de New York (NYSNA), « Pendant un mois et demi, malgré les conditions météorologiques les plus difficiles que cette ville ait connues depuis des années, les infirmières du NYP ont montré à cette ville qu'elles ne feraient aucun compromis sur les soins aux patients. »
Et à travers le pays, un autre syndicat, le National Nurses United, qui compte 225 000 membres, a organisé des manifestations de masse dans les centres de santé de nombreuses villes pour réclamer la suppression de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement).
La grève des infirmières de New York
À New York, après plusieurs semaines de grève, la NYSNA a obtenu une augmentation salariale de 12 % sur les trois prochaines années, le maintien des prestations d'assurance maladie et une amélioration des effectifs, afin que les infirmières ne soient responsables que d'un nombre raisonnable de patients. Le nouveau contrat prévoit également la protection des infirmières contre la violence au travail, telle que les agressions violentes de la part de patientEs, et une meilleure protection des patientEs et des infirmières immigréEs. Gema Demayo Medina, de l'hôpital presbytérien, a déclaré : « Nous avons attendu cela pendant quarante jours sous la pluie et la neige, dont quinze jours en janvier avec des températures égales ou inférieures à zéro. »
Au milieu des négociations, les infirmières de l'hôpital presbytérien, brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Je suis une simple employée et je vote non », ont d'abord voté contre la fin de la grève et ont manifesté contre les dirigeantEs de leur syndicat, réclamant la démission de Hagans, et ont ainsi obtenu un accord amélioré.
Pas moins de 99 % des membres du syndicat ont finalement voté en faveur du nouveau contrat. La grève de 15 000 infirmières a été l'une des plus importantes et des plus longues de l'histoire des États-Unis.
Les infirmières protègent les patients et résistent à l'ICE
Le syndicat National Nurses United (NNU), qualifiant l'ICE et la Customs and Border Patrol (CPB) de « plus grande menace pour la santé publique du pays », a organisé une manifestation nationale contre l'ICE le 19 février. Le NNU demande l'abolition de l'ICE.
« Nous avons largement dépassé le stade de la “réforme” », a déclaré Mary Turner, infirmière diplômée d'État en soins intensifs à Minneapolis, dans le Minnesota, et présidente du National Nurses United. « La réforme ne fonctionne que lorsque l'on se soucie de respecter et d'appliquer la loi. Les infirmières font des évaluations professionnelles et voici ce que nous concluons : l'ICE et la police des frontières sont des organisations violentes, cruelles, anarchiques et racistes que l'administration Trump utilise comme une force paramilitaire pour finalement réprimer l'opposition du peuple américain à sa prise de contrôle fasciste de notre démocratie. Les PDG de nos hôpitaux sont également responsables, car ils ont permis à Trump d'agir en ne faisant rien. Nous devons tous nous réveiller et supprimer l'ICE maintenant, avant qu'il ne soit trop tard. »
À San Diego, en Californie, où je me trouve depuis quelques semaines, des infirmières ont manifesté dans plusieurs hôpitaux pour réclamer la suppression de l'ICE, qu'elles jugent nécessaire pour la santé et la sécurité de leurs patients et des communautés locales. Les agents de l'ICE ont frappé et aspergé de gaz lacrymogène des immigréEs et leurs sympathisants, et ont tué l'infirmier Alex Pretti à Minneapolis.
Kendle Hargrove, infirmière à San Diego, a déclaré : « L'ICE crée une crise de santé publique, car les patients craignent de se faire soigner parce qu'ils ont peur de sortir. Les personnes hospitalisées devraient pouvoir se faire soigner sans craindre d'être persécutées. » Manquer leurs rendez-vous médicaux peut entraîner des maladies, voire la mort.
Turner, présidente du NNU, a déclaré : « Nous nous mobilisons le 19 février pour exiger que le Congrès abolisse immédiatement l'ICE, sous peine d'en subir les conséquences électorales. »
Dan La Botz, , traduction Henri Wilno

Prophetstown et la longue tradition américaine des villes sanctuaires et des réseaux de défense communautaire
A la suite des meurtres des défenseurs communautaires Renee Macklin Good et Alex Pretti par des agents fédéraux, les commentateurs se sont empressés de donner leur interprétation de ces événements. Comme on pouvait s'y attendre, les responsables de l'administration s'efforcent d'assimiler la défense communautaire au terrorisme intérieur, alléguant, contre toute preuve vidéo documentée, que Pretti et Good ont menacé les agents qui les ont assassinés.
9 février 2026 | tiré de la gauche anticapitaliste
https://www.gaucheanticapitaliste.org/prophetstown-et-la-longue-tradition-americaine-des-villes-sanctuaires-et-des-reseaux-de-defense-communautaire/
Beaucoup d'autres ont défendu la légitime participation à des actions visant à protéger les quartiers face à l'offensive fédérale organisée contre les communautés immigrées de Minneapolis. Cependant, les deux camps négligent souvent de replacer ces événements dans son cadre historique : une tradition de la défense communautaire et de la formation de sanctuaires comme résistance à long terme à la colonisation et à la répression aux États-Unis.
Au cours de l'offensive actuelle contre les communautés immigrées urbaines dans des villes sanctuaires comme Chicago, Portland et Minneapolis, les réseaux d'intervention rapide et de surveillance des migrations ont contribué à réduire le nombre de personnes emmenées grâce à la surveillance des quartiers et à une large campagne d'information sur les droits des citoyens. Ces réseaux forment également des bénévoles à observer les activités des agents fédéraux sur le terrain et à avertir et soutenir les communautés touchées.
Ces activités entièrement légales, nécessaires dans le contexte des nombreuses violations des droits des citoyens et des non-citoyens par l'administration actuelle, s'appuient sur une organisation qui existe sur ce continent depuis au moins le XVIIe siècle.
Issu des pratiques populaires du Black Panther Party et de l'American Indian Movement (AIM), l'observation légale mobilise les résidents pour surveiller les forces de l'ordre.
Déjà en 1968, alors que des habitants autochtones de Minneapolis étaient jetés brutalement dans les fourgons de police, l'AIM a commencé à suivre systématiquement les déplacements des patrouilles de la police . De même, le Black Panther Party, fondé à Oakland en 1966, a réagi à la brutalité policière en patrouillant dans les communautés afro-américaines et en créant des cliniques juridiques dans le cadre d'une vaste campagne de défense communautaire.
Dans le contexte des attaques actuelles de l'ICE, l'expérience passée a été réactivée : l'observation juridique est redevenue un aspect essentiel de la défense communautaire et de l'organisation de sanctuaires. Ces dernières semaines, les patrouilles de l'AIM ont recommencé à sillonner les quartiers de ces deux villes .
Heather Bruegl, organisatrice et historienne explique : « Nous voyons cela se reproduire aujourd'hui [parce que] les droits des personnes sont violés. Nous voyons des autochtones, des membres de tribus, être détenus. Il est important que des groupes comme l'AIM et d'autres groupes se manifestent à nouveau, travaillent au sein de la communauté et veillent à ce que nous nous protégions les uns les autres. »
En tant que formes de résistance à la répression militarisée, ces efforts ont des précédents historiques importants. Bien que les concepts mêmes de sanctuaire et de défense communautaire soient devenus controversés à une époque où le discours politique est marqué par une xénophobie décomplexée et la diabolisation de l'action collective, ces pratiques sont antérieures à la fondation des États-Unis en tant que nation et ont été fondamentales pour la survie collective tout au long de l'histoire de la colonisation et de la migration dans les Amériques. Les pratiques de sanctuaire ont été une partie centrale, bien que souvent occultée, de l'histoire des Amériques.
Peu après que les navires européens aient amené des Africains réduits en esclavage pour travailler dans les Amériques, des communautés de marrons ont vu le jour dans des endroits reculés et difficiles d'accès, comme le Grand Marais lugubre de Virginie et les Everglades de Floride. Ces communautés ont accueilli des Africains, des Européens et des autochtones fuyant les régimes sévères d'esclavage et de colonialisme qui leur étaient imposés.
Dans Slavery's Exiles : The Story of the American Maroons, l'historienne Sylviane Diof décrit les communautés marronnes comme des espaces de « mouvement, d'indépendance et de réinvention où de nouveaux modes de vie ont été créés et ont évolué ; où des réseaux se sont construits et consolidés, et où la solidarité s'est exprimée de manière concrète, rendant possible le mode de vie alternatif des marrons ».
Historiquement, les communautés marronnes multiraciales et les campements autochtones multitribaux qui ont vu le jour le long des frontières de la colonisation partagent de nombreux aspects des pratiques contemporaines de défense communautaire. La reconnaissance de ces parallèles historiques remodèle notre compréhension collective de la longévité et de la souplesse d'adaptation de ces « pratiques de sanctuarisation » et nous aide à comprendre les raisons pour lesquelles le régime actuel cherche à les diaboliser.
À Prophetstown, dans l'Indiana, par exemple, un parc d'État fondé en 2004 commémore le campement autochtone multinational créé par les frères Shawnee Tecumseh et Tenskwatawa au début des années 1800. Bien que le gouverneur des territoires de l'Indiana et futur président William Henry « Tippecanoe » Harrison ait vaincu le rassemblement intertribal et réduit Prophetstown en cendres, le lieu reste un hommage au pouvoir de l'organisation collective contre la déportation.
Le traité de Paris a mis fin à la Révolution américaine, traçant les frontières de la nouvelle nation à l'est des Appalaches. Mais dans les décennies qui ont suivi la révolution, les pionniers ont afflué par-delà les montagnes vers les terres autochtones, faisant de la vallée de l'Ohio une nouvelle frontière de colonisation. Les fermes que ces colons ont revendiquées et les terres qu'ils ont spoliées et clôturées ont mis à mal et complètement désorganisé puis détruit les pratiques autochtones ancestrales de partage des terres.
Pour les États-Unis nouvellement créés, la vallée de l'Ohio était nécessaire à la sécurité nationale contre les incursions des Autochtones, des Anglais, des Français et des Espagnols… Alors que pour les Autochtones, la colonisation euro-américaine devenait synonyme de catastrophe.
Dans l'espoir de résister à l'expansion américaine, les peuples autochtones de tout le pays se sont joints au campement de Prophetstown. Les espaces de refuge qu'ils ont créés intégraient la vie quotidienne, la pratique spirituelle et l'éducation politique. Qu'il s'agisse de s'entraider pour récolter de la nourriture et s'occuper des enfants, de construire des habitations ou d'assurer des gardes, ces espaces de refuge étaient des lieux d'entraide collective.
Connu dans ses dernières années sous le nom de Grand Prophète Shawnee ou « la Porte ouverte », Tenskwatawa est devenu un chef spirituel après s'être remis de manière spectaculaire de plusieurs années d'alcoolisme. Après avoir survécu à une chute dans un feu alors qu'il était ivre, il a commencé à prêcher que le rejet des importations non autochtones telles que les armes à feu et l'alcool permettrait aux peuples autochtones de revenir à leurs modes de vie traditionnels, les protégerait contre de nouveaux déplacements et leur rendrait leurs terres.
Ses prophéties correspondaient à celles d'autres figures saintes autochtones à la frontière des colonies, depuis les enseignements pré-révolutionnaires de Neolin, le prophète du Delaware, jusqu'aux révélations de la fin du XIXe siècle du prophète de la Danse des Esprits, Wovoka.
Chacune de ces prophéties comportait des aspects spirituels et politiques, chacune a donné lieu à la construction d'une ville sanctuaire temporaire par un groupe multinational d'adeptes autochtones, dont beaucoup avaient été déplacés de leurs foyers et étaient déterminés à lutter contre de nouvelles expulsions.
Une ville sanctuaire
En 1805, des membres d'une douzaine de tribus du Midwest se sont rendus au campement de Tenskwatawa à Greenville, dans l'Ohio. À l'instar des caravanes de migrants contemporaines composées de groupes diversifiés de personnes marchant ensemble à travers l'Amérique centrale à la recherche d'un refuge plus au nord, bon nombre de ces voyageurs avaient déjà été témoins de la guerre et de la destruction de l'environnement dans leur pays d'origine.
Dans la ville sanctuaire qu'ils ont créée ensemble, les gens montaient la garde contre les forces hostiles, partageaient leurs provisions et échangeaient des histoires, créant ainsi des liens qui les ont soutenus dans leur campement temporaire et au-delà.
Bien que les gens se rendaient dans ces lieux de refuge motivés par leur fervent espoir de survie collective, leurs efforts pour se constituer des zones de refuge sécurisées ont été largement diabolisés. La crainte du pouvoir de la Danse des Esprits a poussé l'armée américaine à massacrer en 1890 près de 300 Lakotas qui campaient à Wounded Knee. Ce n'est pas une coïncidence qu'aujourd'hui, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a récemment osé revendiquer les médailles d'honneur décernées aux soldats qui ont assassiné des anciens, des femmes et des enfants à Wounded Knee !
Tout comme la crainte d'une insurrection indigène a précipité le massacre des adeptes de la Danse des Esprits, l'idée que les caravanes de migrants contemporaines sont des hordes de voyous déterminés à détruire les États-Unis anime la guerre actuelle contre les migrants et les demandeurs d'asile, ainsi que la diabolisation des pratiques de sanctuaire.
Tom Homan, le « tsar des frontières », qualifie systématiquement les villes sanctuaires de « sanctuaires pour criminels », dénigrant et salissant ainsi l'histoire héroïque de ces espaces.
Pendant que son frère rassemblait des gens pour construire leur ville sanctuaire, Tecumseh parcourait le Midwest et le sud, s'adressant à des nations autochtones éloignées pour leur expliquer la nécessité pour les Indiens de s'unir pour défendre leurs terres. Il expliquait : « Ces terres sont les nôtres, et personne n'a le droit de nous en chasser. Le Grand Esprit là-haut nous a désigné cet endroit pour y allumer nos feux. »
Ses discours enflammés ont incité de nombreux autres Indiens à s'engager à collaborer avec l'alliance autochtone qu'il avait imaginée, et beaucoup ont déménagé pour rejoindre la nouvelle communauté refuge de l'Ohio.
Tecumseh et Tenskwatawa se sont inspirés des traditions prophétiques autochtones pour mobiliser une large résistance contre la spoliation. De même, les communautés abolitionnistes organisées dans les églises noires de villes comme Philadelphie et Milwaukee se sont inspirées des Écritures chrétiennes pour défendre les Afro-Américains contre les exactions des chasseurs d'esclaves, rendues possibles par les lois sur les esclaves fugitifs pendant la longue et violente période qui a précédé la guerre civile.
Ensemble, ils ont accueilli ceux qui étaient pris pour cible par la police et les chasseurs d'esclaves, résistant collectivement aux tentatives d'asservissement des Noirs libres.
Inspiration de la théologie de la libération
Dans les années 1980, de nombreuses institutions religieuses se sont inspirées de la théologie de la libération latino-américaine pour ouvrir leurs portes aux demandeurs d'asile d'Amérique centrale, dont beaucoup étaient autochtones.
Ces leaders ont reconnu l'impératif spirituel d'accueillir et d'organiser les dépossédés, prenant au sérieux l'injonction de l'archevêque salvadorien assassiné Oscar Romero concernant l'accompagnement : « Ce que la Garde nationale est susceptible de faire est injuste. Si elle attaque, vous devez être aux côtés des paysans. Accompagnez-les. Prenez les mêmes risques qu'eux. »
Les immigrants fuyant les ravages des guerres soutenues par les États-Unis en Amérique centrale ont sensibilisé les organisateurs américains à la théologie de la libération. En conséquence, l'accompagnement est devenu l'une des pratiques clés des années 1980 et du New Sanctuary Movement (nouveau mouvement pour le sanctuaire) lorsqu'il a refait surface au début des années 2000, parallèlement à l'intensification des campagnes contre les immigrants sans papiers menées par les politiciens démocrates et républicains.
Alors que la nourriture venait à manquer dans l'Ohio et que certains chefs autochtones locaux signaient des traités cédant leurs terres au gouvernement américain, le chaman potawatomi Main Poc encouragea Tenskwatawa à déplacer le campement vers l'ouest, dans le pays potawatomi. En 1808, Prophetstown, près de l'actuelle Lafayette, dans l'Indiana, devint le centre du renouveau spirituel et de la résistance politique autochtones dans la vallée de l'Ohio.
Les peuples autochtones du Midwest et d'ailleurs se sont rendus en caravane au campement, qui a fini par compter plus de trois mille personnes. Dans son article « Prophetstown on the Wabash : The Native Spiritual Defense of the Old Northwest », l'historien Timothy Willig explique que les peuples autochtones locaux considéraient depuis longtemps la région, située au confluent des rivières Wabash et Tippecanoe près de Prophetstown, comme un site spirituel puissant.
D'un point de vue stratégique, ces rivières donnaient accès aux régions de l'Illinois et des Grands Lacs. Elles fournissaient également de l'eau potable et, peut-être, un sentiment de refuge et de réconfort aux milliers de personnes attirées par le campement.
Dans des termes qui font écho à de nombreux rapports sur les communautés marronnes du sud des États-Unis, William Henry Harrison observait : « Il se trouve immédiatement au centre de ce beau pays où il [Tecumseh] souhaite nous empêcher de nous installer — et surtout, il a immédiatement derrière lui un pays qui n'a été que peu exploré… dans lequel notre cavalerie ne pourrait pénétrer, et notre infanterie, qu'au prix d'efforts lents et laborieux. »
Les espaces sanctuaires comme Prophetstown voient le jour dans des moments de grave péril, offrant un refuge et une aide communautaire contre les actions militarisées de l'État qui déplacent les populations, menacent leurs maisons et les obligent à prendre des décisions difficiles concernant la fuite et la réinstallation.
Prophetstown était l'une des nombreuses villes sanctuaires construites tout au long de l'histoire américaine pour abriter des personnes rassemblées dans l'espoir de défendre leur patrie et leur mode de vie. Il en existe beaucoup d'autres, depuis les premières communautés marronnes, en passant par les nombreux espaces autochtones créés par solidarité et résistance, jusqu'aux villes du nord qui ont bafoué les lois sur les esclaves fugitifs et ont abrité les Afro-Américains pendant la longue période qui a précédé la guerre civile.
À l'heure actuelle, les observatoires de la migration et les réseaux de défense contre les expulsions renforcent les politiques de sanctuaire et les créent là où elles ne sont pas en vigueur. Les campements pro-palestiniens dans les universités du monde entier étaient des villes sanctuaires temporaires, construites grâce à la solidarité multiraciale et interconfessionnelle, où se déroulaient des conversations interdites ailleurs.
La guerre actuelle de l'administration Trump contre les villes sanctuaires se déroule à une époque de révisionnisme historique radical, où les forces de l'État tentent de reléguer une grande partie de notre histoire collective dans l'oubli. Tout en s'efforçant de détruire les espaces sanctuaires, le régime actuel s'efforce d'en effacer même le souvenir.
Se battant pour le bien-être d'un petit pourcentage de personnes riches au détriment du bien commun, ce régime redoute le pouvoir et l'inévitabilité de la résistance collective.
Mais le pouvoir spirituel et politique des espaces sanctuaires perdure. Le message de Prophetstown a survécu à l'incendie du campement par Harrison ainsi qu'aux déplacements forcés de nombreux autochtones de la vallée de l'Ohio vers le « pays indien » en Oklahoma.
Malgré les efforts continus visant à discréditer les réseaux de défense communautaire et les villes sanctuaires, ceux-ci continuent de représenter des forces démocratiques puissantes qui résistent et survivent à la brutalité autoritaire.
En défendant leurs communautés, les habitants de Minneapolis et de Saint Paul incarnent une tradition américaine ancestrale. L'histoire se souviendra de leur courage.
Rachel Ida Buff enseigne l'histoire à l'université du Wisconsin-Milwaukee. Spécialiste de l'immigration, elle enseigne également les études afro-américaines et est membre du conseil consultatif académique de Jewish Voice for Peace. Buff est l'auteure de trois ouvrages sur les droits des immigrants, dont le glossaire bilingue de 2020, A is for Asylum Seeker : Words for People on the Move/A de Asilo : Palabras para Personas en Movimiento (Fordham, 2020).
Article initialement publié sur le site d'Against the current
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La bulle MAGA est en train d’éclater
L'effondrementde la procureure générale Pam Bondi mercredi, alors qu'elle était interrogée par la commission judiciaire de la Chambre des représentants, était exceptionnel, même selon les normes très basses de cette administration. Un haut fonctionnaire a-t-il déjà crié à un membre du Congrès : « Ne me dites rien, espèce d'avocat raté et fini » ?
24 février 2026 | tiré de Vientosur.info
Mais ce qui m'a vraiment surpris, c'est son exigence que les démocrates cessent de parler de Jeffrey Epstein parce que le Dow Jones dépassait les 50 000 points. Cela a atteint de nouveaux sommets de faillite morale, car ce qu'ils disent en fait, c'est : « Comment osez-vous vous plaindre du viol de mineurs alors que la bourse est en hausse ? ».
Il y avait une odeur indéniable de désespoir dans la crise de colère de Bondi. Et cela n'a trompé personne. Des fissures apparaissent, car certains républicains du Congrès ont votécontre les droits de douane de Trump, les avocats du ministère de la Justice démissionnent en masse ou s'effondrent tout simplement, et les tentatives d'utiliser les procédures judiciaires comme arme continuent d'échouer.
Tom Homan affirme désormais que la vague d'arrestations de l'ICE dans le Minnesota va diminuer — un retrait honteux, si cela s'avère vrai —, tandis que les démocrates restent fermes dans leur refus de continuer à financer le département de la Sécurité intérieure sans réformes significatives. Et les cris de Bondi ne font pas disparaître Epstein.
Mais examinons l'exigence de Bondi selon laquelle les Américains devraient ignorer le chaos généralisé parce que les actions sont en hausse. C'est moralement dépravé, mais qu'en est-il de l'économie ?
Cours des actions depuis la date de l'investiture. Source : Haver Analytics. US correspond à l'indice S&P 500, Euro area à l'indice S&P Euro 350.
Oui, les cours des actions ont augmenté. Cependant, comme tout économiste peut vous le dire, le marché boursier est un mauvais indicateur de la santé générale de l'économie. Paul Samuelson a plaisanté en disant que le marché avait prédit neuf des cinq dernières récessions.
De plus, les cours des actions ont augmenté presque partout, et davantage dans d'autres pays qu'aux États-Unis. Le graphique ci-dessus compare les cours des actions aux États-Unis et dans la zone euro ; comme ces derniers sont mesurés en euros et que l'euro s'est apprécié par rapport au dollar, l'Europe a largement surpassé les États-Unis.
Et si nous allons au-delà du marché boursier et que nous nous intéressons à ce qui importe vraiment à la plupart des Américains, à savoir l'accessibilité et l'emploi, l'économie de Trump ne donne pas de résultats. L'inflation reste obstinément élevée. Malgré un bon mois, la croissance de l'emploi a ralenti. Et il est de plus en plus difficile de trouver un emploi.
Voici une mesure qui me semble utile, le « différentiel du marché du travail » du Conference Board : la différence entre le pourcentage d'Américains qui déclarent qu'il y a beaucoup d'emplois et le pourcentage qui déclarent qu'il est difficile de trouver un emploi :
Différentiel du marché du travail. Source : The Conference Board via Haver Analytics
Il ne s'agit certainement pas d'une économie florissante. Ce n'est même pas une économie saine. Et les Américains ne croient pas aux mensonges du gouvernement.
Les partisans de MAGA critiquent constamment Joe Biden tout en déifiant Trump. Cependant, il n'a fallu qu'un an aux Américains qui ne font pas partie de la base républicaine pour décider que Biden était en fait un meilleur président. Voici les résultats du dernier sondage YouGov :
Comparaison des performances présidentielles. Trump meilleur que Biden (graphique de gauche), Trump pire que Biden (graphique de droite). Source : YouGov
Cela a été rapide. Et cela contredit la croyance populaire selon laquelle l'avance de 1,5 point de pourcentage de Trump dans le vote populaire en 2024 — inférieure à son avance sur Hillary Clinton en 2016 ! — marque un réajustement fondamental de la politique américaine.
Ce qui s'est réellement passé en 2024, c'est que les électeurs peu informés ont cru Trump lorsqu'il a promis de faire baisser les prix et d'apporter une prospérité sans précédent. « Peu informés » n'est pas un terme péjoratif : G. Elliott Morris l'utilise pour désigner les électeurs qui ne savent pas quel parti contrôle la Chambre des représentants et le Sénat. Ces électeurs ont fermement soutenu Trump en 2024, mais leur opinion à son sujet s'est effondrée :
Les électeurs peu informés se sont retournés contre Trump. Approbation nette du travail de Trump par rapport à la marge nette de votes en 2024, en fonction des connaissances politiques (connaissances = identifier correctement quel parti contrôle la Chambre des représentants et le Sénat américains). Dans le graphique, noir : marge nette de votes pour Trump en 2024, orange : approbation nette du travail de Trump. Axe des abscisses : connaissances élevées (2 réponses correctes sur 2, 77 % de l'échantillon), connaissances faibles/moyennes (0 ou 1 réponse correcte sur 2, 23 % de l'échantillon) Axe des ordonnées : marge nette en points de pourcentage (% des votes pour Trump - % des votes pour Harris en 2024, ou % d'approbation ou de désapprobation. Sondage réalisé auprès de 1 532 adultes américains entre le 14 et le 20 janvier 2026.
Ainsi, alors que les personnes vivant dans la bulle MAGA continuent d'affirmer que Trump est un grand président, le meilleur président de l'histoire, un président comme on n'en a jamais vu auparavant, leurs acclamations sentent le désespoir. L'implosion du MAGA prend de l'ampleur. Les Américains sont furieux et ne se laisseront plus berner.
13/2/2016
https://paulkrugman.substack.com/p/the-maga-bubble-is-imploding

Des universitaires irano-américains dénoncent l’attaque américano-israélienne et préviennent que les efforts visant à renverser le régime auront l’effet inverse
Alors que la guerre américano-israélienne contre l'Iran entre dans son troisième jour, entraînant une grande partie du Moyen-Orient dans un conflit armé, nous discutons de la situation avec deux universitaires irano-américains.
« Il s'agit d'une attaque dévastatrice contre les infrastructures du pays, tant publiques que civiles », déclare Golnar Nikpour, professeure agrégée d'histoire iranienne moderne au Dartmouth College. Elle note que loin de conduire à un soulèvement populaire contre le gouvernement, comme l'encourageait le président Trump, les attaques américano-israéliennes ont contraint les Iraniens à se soucier de leur sécurité immédiate face aux bombes.
« Ces attaques causent beaucoup de souffrances au peuple iranien et détruisent l'espace dans lequel les Iraniens luttaient pour la justice sociale et les libertés civiles », déclare Behrooz Ghamari-Tabrizi, un fervent détracteur du gouvernement qui a déjà été emprisonné dans le couloir de la mort en Iran, mais qui s'oppose néanmoins à la guerre. « Je suis très pessimiste quant à la possibilité d'un changement de régime en Iran sans avoir une idée claire de ce qui va le remplacer. »
Selon la Société du Croissant-Rouge iranien, plus de 550 personnes ont été tuées en Iran depuis samedi, date à laquelle les États-Unis et Israël ont lancé une campagne de bombardements intensifs et assassiné le guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Plusieurs autres hauts responsables iraniens ont également été tués. L'Iran a riposté en lançant des missiles visant Israël, ainsi que les alliés des États-Unis dans la région, notamment les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Bahreïn, la Jordanie, l'Arabie saoudite et Chypre, où un drone iranien a frappé une base aérienne britannique. Les combats ont également repris entre Israël et le Hezbollah au Liban.
2 mars 2026 | tiré de demcracy now !
https://www.democracynow.org/2026/3/2/iran_war
AMY GOODMAN : La guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran est entrée dans son troisième jour. Selon la Société du Croissant-Rouge iranien, plus de 550 personnes ont été tuées en Iran depuis samedi. Parmi les morts figure le guide suprême iranien Ali Khamenei, âgé de 86 ans, qui a été assassiné lors d'une frappe aérienne visant son complexe. Plusieurs autres hauts responsables iraniens ont été tués, notamment le ministre iranien de la Défense, le chef du Corps des gardiens de la révolution islamique et le chef d'état-major des forces armées iraniennes. L'Iran affirme qu'une frappe aérienne israélienne sur une école primaire de filles dans la ville de Minab a tué 165 personnes, principalement des filles. Près d'une centaine d'autres ont été blessées.
L'Iran a riposté en lançant des missiles visant Israël, ainsi que les alliés des États-Unis, notamment les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Bahreïn, la Jordanie, l'Arabie saoudite et Chypre, où un drone iranien a frappé une base aérienne britannique. En Arabie saoudite, la plus grande raffinerie de pétrole du pays a été contrainte d'arrêter ses activités après une attaque de drones iraniens. Israël menace désormais de réenvahir le Liban après que Israël et le Hezbollah ont échangé des tirs de roquettes dimanche. Au moins 31 personnes ont été tuées au Liban. Les autorités israéliennes affirment que 10 personnes sont mortes en Israël depuis que l'Iran a commencé à lancer des frappes de représailles.
Le président Trump a lancé l'attaque contre l'Iran sans l'accord du Congrès ni le soutien du Conseil de sécurité des Nations unies. Dans un message vidéo dimanche, Trump a de nouveau appelé à un changement de régime en Iran.
PRÉSIDENT DONALD TRUMP : J'exhorte une fois de plus les Gardiens de la révolution, l'armée et la police iraniennes à déposer les armes et à bénéficier d'une immunité totale, sous peine d'une mort certaine. Ce sera une mort certaine, et elle ne sera pas belle à voir. J'appelle tous les patriotes iraniens qui aspirent à la liberté à saisir cette occasion, à faire preuve de courage, d'audace et d'héroïsme, et à reprendre leur pays. L'Amérique est avec vous. Je vous ai fait une promesse, et je l'ai tenue. Le reste dépendra de vous, mais nous serons là pour vous aider.
AMY GOODMAN : Au cours de son discours, le président Trump a également confirmé que trois soldats américains avaient été tués et a déclaré qu'il y en aurait probablement d'autres. Le Commandement central américain a annoncé aujourd'hui qu'un quatrième militaire américain avait été tué.
Plus tôt dans la journée, trois avions de combat américains ont été abattus au-dessus du Koweït dans ce que le CENTCOM a qualifié d'« incident apparent de tir ami ». Les six membres d'équipage ont pu s'éjecter en toute sécurité.
L'attaque américaine et israélienne contre l'Iran samedi est survenue un jour après que les États-Unis et l'Iran aient tenu des négociations indirectes à Oman. À l'issue des pourparlers, le ministre des Affaires étrangères d'Oman a déclaré : « Un accord de paix est à notre portée. » Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, s'est exprimé dimanche sur Al Jazeera.
ABBAS ARAGHCHI : [traduit] Eh bien, l'Iran a toujours été ouvert à la diplomatie, et je pense que nous avons de très bons antécédents en la matière, contrairement aux Américains, dont les antécédents sont très mauvais et très négatifs. Vous savez, c'est la deuxième fois que nous négocions avec les Américains et qu'ils décident de nous attaquer en plein milieu des négociations. ... Eh bien, si leur objectif est de changer le régime, c'est une mission impossible. Vous savez, la disparition du dirigeant ne signifie pas pour autant un changement de régime ou un changement du système politique en Iran. Non, nous avons un système politique très bien établi. Nous avons une constitution très riche. Et sur cette base, toutes les institutions étatiques sont en place. Elles font leur travail, elles remplissent leur fonction.
AMY GOODMAN : Pour en savoir plus, nous sommes rejoints par deux invités. À Philadelphie, Golnar Nikpour est professeure agrégée d'histoire iranienne moderne au Dartmouth College, autrice de The Incarcerated Modern : Prisons and Public Life in Iran. Et ici à New York, Behrooz Ghamari-Tabrizi est chercheur au Center for Place, Culture and Politics du CUNY Graduate Center. Il a précédemment été professeur et directeur du département d'études sur le Proche-Orient à l'université de Princeton, auteur de plusieurs ouvrages, dont Islam and Dissent in Postrevolutionary Iran (L'islam et la dissidence dans l'Iran postrévolutionnaire), un mémoire sur ses années passées dans le couloir de la mort à la prison d'Evin intitulé Remembering Akbar : Inside the Iranian Revolution (En souvenir d'Akbar : au cœur de la révolution iranienne), et son dernier ouvrage, publié cette année, The Long War on Iran : New Events, Old Questions (La longue guerre contre l'Iran : nouveaux événements, vieilles questions).
Nous vous souhaitons la bienvenue à tous les deux dans Democracy Now ! Professeur Ghamari, commençons par vous. Vous avez passé plus de trois ans dans le couloir de la mort de la prison d'Evin en Iran.
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Oui.
AMY GOODMAN : Vous observez actuellement ce qui s'est passé ce week-end. Il y a quelques jours, le journal israélien Haaretz a publié un long article sur vous, qui évoquait votre avertissement concernant l'élimination de Khamenei et cette possible frappe que nous voyons aujourd'hui. Réagissez à ce qui s'est passé ce week-end.
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Tout d'abord, merci de m'accueillir ici. Je pense que l'une des leçons les plus importantes que nous tirons ici est que ces attaques causent beaucoup de souffrances au peuple iranien et détruisent l'espace dans lequel les Iraniens luttaient pour la justice sociale et les libertés civiles. C'est exactement le contraire de ce que souhaitaient les Iraniens, et cette destruction cause un préjudice considérable au peuple iranien.
AMY GOODMAN : Au moment où nous parlons, le secrétaire à la Défense Hegseth tient une conférence de presse au Pentagone, en compagnie du chef d'état-major interarmées, Dan Caine. Les forces américaines frappent l'Iran, a déclaré Hegseth, « de manière chirurgicale, écrasante et sans vergogne ». Il a ensuite attaqué les médias. Pouvez-vous nous parler de la signification de ces événements ? Les premiers coups ont été tirés contre une école de filles dans le sud de l'Iran, mais maintenant, entre Israël et les États-Unis, des centaines d'attaques ont été lancées contre Téhéran et d'autres endroits en Iran.
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Oui, la première vague d'attaques a eu lieu au bureau du guide suprême, causant sa mort et celle des hauts responsables de l'armée et de l'appareil de défense iraniens. Je pense que c'est à ce moment-là que l'ayatollah Khamenei a décidé de rester dans son bureau et de continuer à défier les menaces américaines. Il était très clair qu'il se souciait davantage de son héritage que de fuir ou de se cacher dans un bunker. Beaucoup de ses conseillers lui ont dit qu'il n'était pas en sécurité dans son bureau. Et d'après ce que j'ai lu dans la presse iranienne, il a refusé de quitter son bureau et a déclaré que si 90 millions d'Iraniens avaient des abris où se réfugier, « j'irai me réfugier après eux ». Mais il est resté dans son bureau et est devenu un martyr de sa révolution.
AMY GOODMAN : Ce qui est très intéressant. Nous en parlions samedi dans une émission spéciale que nous avons réalisée avec votre collègue, le professeur Ervand Abrahamian, qui a déclaré qu'il s'agissait d'un homme de 86 ans mourant d'un cancer, et qui est maintenant devenu un martyr.
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : C'est vrai. C'est vrai. Et il est toujours resté rebelle. Je veux dire que les gens qui croient en sa mission, qui croient en ses idées, célèbrent maintenant le fait qu'il soit resté – jusqu'au dernier moment de sa vie – rebelle, et qu'il ait voulu suivre la voie de Yahya Sinwar du Hamas. Et ce genre d'héritage est très, très important pour lui et ses partisans. Et nous avons vu que des centaines de milliers de personnes à Téhéran et dans les villes du pays et de la région sont descendues dans les rues pour pleurer sa mort.
AMY GOODMAN : Vous avez donc été emprisonné dans la tristement célèbre prison d'Evin, dans le couloir de la mort. C'était dans les années 1980.
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Dans les années 80.
AMY GOODMAN : Et pourtant, vous mettez en garde contre le renversement de ce régime. Pourquoi ?
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Parce que je pense que, au cours des 40 dernières années environ, il y a eu tellement d'événements importants dans la société iranienne. Décennie après décennie, la société iranienne a montré qu'elle était capable de transformer sa propre société. Les questions de justice sociale restent très présentes dans la société iranienne. Les femmes iraniennes ont été très, très actives dans le changement de leurs conditions de vie dans le pays. Et le mouvement syndical iranien a été très fort. Les étudiants iraniens ont toujours été très forts. Et je pensais qu'à ce moment-là, renverser le gouvernement sans avoir d'alternative claire ne ferait que nuire à ces luttes que les gens ont menées avec acharnement au cours des 40 dernières années, les affaiblirait. Et je suis très pessimiste quant à la possibilité d'un changement de régime en Iran sans avoir une idée claire de ce qui va le remplacer.
AMY GOODMAN : Passons à la professeure Golnar Nikpour de Dartmouth. Pouvez-vous réagir à ce qui s'est passé ce week-end, à ce qui se passe actuellement en Iran, d'après ce que vous avez entendu – vous êtes l'auteure de The Incarcerated Modern : Prisons and Public Life in Iran (Les modernes incarcérés : prisons et vie publique en Iran) – et qui sont les dirigeants potentiels ? Le président Trump — peu après les centaines d'attaques contre l'Iran, puis les représailles de l'Iran dans tout le Golfe et contre Israël également, le président Trump a déclaré au magazine The Atlantic qu'il était prêt à renouer le dialogue.
GOLNAR NIKPOUR : Oui. Tout d'abord, merci beaucoup de m'accueillir, Amy. Je vous en suis très reconnaissante. Comme vous l'avez souligné, la situation en Iran est actuellement très grave. D'innombrables attaques militaires ont eu lieu à travers le pays, faisant plus de 550 morts à ce jour. Comme mentionné, une grande partie des hauts dirigeants a été éliminée, y compris l'ancien guide suprême, Ali Khamenei, qui a été tué. Un conseil de direction composé de trois personnes a été créé pour gérer les affaires courantes de l'État pendant qu'il choisit un nouveau dirigeant. Ce conseil comprend l'actuel président Masoud Pezeshkian, un important religieux conservateur, l'ayatollah Alireza Arafi, et Gholam-Hossein Mohseni-Eje'i, qui est le président de la Cour suprême du pays. Il est également tout à fait clair qu'Ali Larijani a joué un rôle extrêmement important dans la gestion des affaires courantes du pays. Ainsi, la structure dirigeante qui subsiste tente de promouvoir une idée de stabilité, de faire passer le message qu'il existe un effort interne et systématique pour remplacer ceux qui ont déjà été tués par leurs successeurs et pour stabiliser le système, tant dans les faits que dans sa présentation.
Telle est donc la situation à laquelle nous sommes confrontés à l'intérieur du pays, mais il s'agit d'une attaque dévastatrice contre les infrastructures du pays, tant au niveau des infrastructures publiques que civiles. Nous avons déjà reçu des informations faisant état de frappes contre des hôpitaux. Et comme vous l'avez mentionné, la première salve et l'attaque la plus dévastatrice lancée jusqu'à présent ont visé une école de filles dans le sud de l'Iran, à Minab, où plus d'une centaine de personnes ont été tuées, principalement des enfants.
Donc, oui, je suis tout à fait d'accord avec le professeur Ghamari-Tabrizi pour dire que cette situation crée une sorte d'alerte rouge à l'intérieur du pays, où nous ne voyons pas de manifestations dans les rues, car les gens sont préoccupés par le fait d'éviter la mort certaine causée par les bombes qui tombent. Hier, certains de mes contacts en Iran m'ont rapporté que les gens utilisaient d'anciens bunkers ou d'anciennes installations qui avaient servi pendant la guerre Iran-Irak pour se protéger des bombardements à Téhéran. Mais d'après ce que je peux voir, tout le monde utilise des moyens de fortune pour se mettre à l'abri.
Bien sûr, le gouvernement iranien a de nouveau coupé l'accès à Internet, ce qui signifie que les informations circulent au compte-gouttes plutôt qu'en masse, et que les gens sont exposés à de nombreuses fausses informations diffusées par des acteurs malveillants sur Internet. L'une des choses que nous essayons de faire est donc de nous faire une idée de ce qui se passe réellement dans le pays.
Je conclurai en disant simplement que l'une de mes propres préoccupations – et je suis sûr que Behrooz partagera mon avis, ayant lui-même vécu cette expérience dans les années 1980 – mais en tant que spécialiste des prisons et des prisonniers, je suis très inquiet de la situation à l'intérieur des prisons iraniennes. Certains prisonniers politiques dans le pays ont signalé que l'accès à la nourriture était limité. Il s'agit d'une population captive, donc si des bombes tombent, ils sont prisonniers de l'endroit où ils se trouvent, et ils seront également en quelque sorte au courant de tout ce que les autorités iraniennes décideront de faire, y compris toute forme de représailles qu'elles pourraient décider d'entreprendre. C'est donc quelque chose que je surveille de près en ce moment. Il n'y a pas eu d'informations spécifiques en provenance des prisons, hormis quelques inquiétudes concernant l'accès limité à la nourriture, mais cette population suscite des inquiétudes.
AMY GOODMAN : Je voulais interroger le professeur Behrooz Ghamari sur ce commentaire du journaliste Jonathan Karl, qui a déclaré : « Le président Trump m'a dit ce soir que les États-Unis avaient identifié des candidats potentiels pour prendre le contrôle de l'Iran, mais qu'ils avaient été tués lors de l'attaque initiale. Trump m'a dit, a déclaré Jonathan Karl, que l'attaque avait été si efficace qu'elle avait éliminé la plupart des candidats. Ce ne sera personne à qui nous pensions, car ils sont tous morts. Les deuxième et troisième candidats sont morts, a-t-il déclaré. Je voulais donc passer en revue certains des candidats potentiels, et vous pourriez peut-être nous donner plus de détails. Il y a Mojtaba Khamenei, le fils du guide suprême, l'ayatollah Khamenei, qui a été tué. Il y a Alireza Arafi, directeur des séminaires religieux iraniens ; Mohammad Mehdi Mirbagheri, un religieux ultra-radical ; et parmi d'autres, Hassan Khomeini, le petit-fils de l'ayatollah Khomeini —
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Oui.
AMY GOODMAN : — qui est mort avant Khamenei.
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Oui. Je ne pense pas que l'État iranien soit pressé de nommer un successeur à l'ayatollah Khamenei à ce stade. Ils ont un conseil —
AMY GOODMAN : Parce qu'ils craignent qu'il soit assassiné.
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Oui, et aussi parce que ce serait une décision précipitée, et que cette décision doit être prise par l'Assemblée des experts, et ils doivent trouver le temps de réunir l'Assemblée des experts pour nommer le successeur de l'ayatollah Khamenei. Et je pense que le conseil que ma collègue Golnar vient de mentionner est nommé pour s'occuper des questions de leadership à ce stade. Et jusqu'à présent, ils ont réussi à maintenir une succession de dirigeants au plus haut niveau. Et je ne pense pas qu'aucun des candidats que vous avez cités ne fera partie de ceux qui remplaceront l'ayatollah Khamenei.
La personne la plus importante dont les gens parlent est le religieux de la Cour suprême, le Conseil des gardiens, l'ayatollah Arafi, qui est un chef religieux, pas vraiment un acteur politique, mais très respecté dans les séminaires. Donc, à ce stade, les gens parlent surtout de lui. Mais il reste à voir comment ce transfert de pouvoir se déroulera.
Je ne pense pas qu'ils soient pressés de nommer un successeur à l'ayatollah Khamenei, car la structure du pouvoir est en place. Ils s'y attendaient depuis longtemps et ils vont prendre leur temps avant d'annoncer le successeur de Khamenei. Nous ne savons pas si l'administration Trump est en pourparlers avec des membres du pouvoir politique iranien, selon le modèle vénézuélien. Tout cela n'est que spéculation, qu'ils discutent ou non avec des personnes d'un éventuel successeur qui serait plus favorable aux intérêts américains dans la région. Mais à ce stade, ce ne sont que des spéculations.
AMY GOODMAN : Qu'en est-il du président, l'actuel président iranien, qui — Pezeshkian, dont on pense qu'il est en vie ?
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Oui, mais il ne sera pas nommé guide suprême. Le guide suprême doit être issu du clergé, il ne sera donc pas nommé à ce poste. La personne qui est très importante à ce stade, comme l'a mentionné Golnar, est Ali Larijani, qui est le chef du Conseil national de sécurité. Il a été très, très actif et il est pratiquement en charge des affaires à ce stade, en consultation avec le Conseil de direction qui est actuellement en place.
AMY GOODMAN : Et qu'en est-il de Reza Pahlavi, le fils du shah, connu pour son régime brutal et sa police secrète, la SAVAK ?
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Reza Pahlavi est essentiellement un projet israélo-américain. Ces derniers mois, il a gagné du soutien au sein du...
AMY GOODMAN : Où se trouve-t-il ?
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Il est aux États-Unis. Il vit dans le Maryland, mais il voyage pour tenter d'obtenir le soutien de politiciens américains, du Congrès américain et de certains Européens. Il bénéficie d'un soutien important au sein de la diaspora iranienne. Mais ce projet est en gestation depuis de nombreuses années, et des millions et des millions de dollars ont été investis pour faire de Reza Pahlavi une alternative à la République islamique. Nous ne savons pas s'il pourra émerger comme une véritable alternative, mais j'en doute.
AMY GOODMAN : Professeur Golnar Nikpour, vous avez écrit un article pour Jacobin l'année dernière, intitulé « The Failson and the Flag » (Le fils raté et le drapeau). Expliquez-nous.
GOLNAR NIKPOUR : Oui, dans cet article, j'ai essentiellement soutenu, comme Behrooz vient de le faire avec brio, que Reza Pahlavi est fondamentalement un projet israélo-américain, comme il vient de le dire. Il est en quelque sorte l'espoir du mouvement néo-monarchiste depuis de nombreuses années, voire des décennies, mais il n'a jamais réussi à obtenir le soutien organisationnel et institutionnel en Iran. Cela ne signifie pas qu'il n'a pas de partisans, bien sûr, principalement dans la diaspora. Il est une figure politique importante dans la diaspora, peut-être même la plus importante, et il a sans doute aussi quelques partisans dans le pays, mais il n'a pas de base institutionnelle solide, n'est-ce pas ? Il n'a pas d'organisation, de parti politique ou de conseil qui puisse être considéré comme ayant des fonctions étatiques et pouvant intervenir pour combler un vide du pouvoir.
Pour en venir à Reza Pahlavi, qui a lui-même déclaré dans une interview il n'y a pas très longtemps qu'il ne pouvait même pas imaginer retourner vivre à plein temps en Iran parce que sa vie est aux États-Unis — il l'a dit dans un podcast de droite aux États-Unis il y a quelques années. C'est une personnalité qui n'a tout simplement pas de liens, de liens organiques, avec les mouvements politiques du pays. Pour qu'il puisse émerger en tant que leader de transition, ce qu'il dit vouloir être, ou en tant que leader à long terme, il faudrait, à mon avis, un investissement militaire important de la part des puissances étrangères pour soutenir son régime, avec des troupes sur le terrain, car il existe en Iran un appareil militaire et institutionnel puissant, celui du CGRI, les Gardiens de la révolution, et Reza Pahlavi ne dispose pas d'un soutien institutionnel comparable dans le pays. Donc, pour l'imaginer au pouvoir, il faudrait un soutien militaire considérable. C'est essentiellement ce qu'il a défendu en coulisses, mais, à ma connaissance, il n'a pas réussi à convaincre l'administration Trump d'apporter cette dernière contribution.
AMY GOODMAN : Professeur Behrooz Ghamari, permettez-moi de vous poser une question, alors que nous arrivons à la fin de l'émission, au sujet des représailles de l'Iran qui a envoyé des drones en Israël et s'en est pris aux États du Golfe, l'un après l'autre, et de la signification de ces actions, alors que l'on pourrait penser qu'ils voudraient éviter de s'aliéner ces États du Golfe. Mais maintenant, pouvez-vous nous expliquer les attaques contre l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn et, apparemment, Chypre ? Il y a une base britannique à Chypre.
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Exactement. L'Iran vise principalement les bases américaines dans ces pays, et bon nombre de ces missiles visent l'Iran depuis le sol saoudien, depuis les Émirats arabes unis, depuis le Koweït. Et l'Iran les a prévenus qu'ils ne devaient pas permettre aux États-Unis de lancer leur attaque depuis leur sol. Et il est évident que lorsqu'ils lancent leurs attaques, des dégâts sont causés en dehors des bases américaines. Mais leur objectif principal est d'attaquer les bases américaines dans ces pays.
Ils veulent également étendre la guerre. L'ayatollah Khamenei a déclaré la semaine dernière que si l'Iran était attaqué, cela déclencherait une guerre régionale. Et cette guerre régionale, ils veulent s'assurer qu'ils créent une guerre expansive, qu'elle soit ressentie, qu'elle soit ressentie par toute la région et au niveau mondial, car alors ils vont perturber le flux de pétrole. Ils vont montrer aux Européens, principalement, qu'ils ne peuvent pas rester en retrait sans prendre position contre cet acte d'agression illégal.
AMY GOODMAN : Nous venons d'apprendre que l'épouse du guide suprême Ali Khamenei a également succombé à ses blessures. Elle est décédée. Nous savons que cette attaque a également coûté la vie à près de 50 commandants, ainsi qu'à la fille et à la petite-fille de Khamenei. Votre conclusion ? Encore une fois, vous êtes aujourd'hui professeur ici aux États-Unis, mais vous avez été emprisonné à la prison d'Evin. Vous étiez dans le couloir de la mort. Que va-t-il se passer maintenant, et pourquoi êtes-vous si convaincu, alors que vous êtes un critique virulent de ce régime, que cette guerre contre l'Iran est une erreur ?
BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Parce que je pense, vous savez, que je ne trouve aucune raison de me réjouir de l'assassinat du guide suprême iranien, car je pense que cela fait partie d'un ensemble. C'est un ensemble, car l'assassinat du guide suprême iranien fait également partie du massacre d'écoliers iraniens. Cela fait également partie du massacre d'innocents iraniens. Il fait également partie de l'attaque contre les hôpitaux iraniens. Et ce ne sont pas des questions distinctes.
Et je pense que pour cette raison même, je ne vois aucune raison de célébrer la mort du leader iranien, car cela se produit entre les mains de celui que j'appelle le roi du génocide et d'une personne aux États-Unis qui a de gros problèmes avec le système judiciaire américain, avec les dossiers Epstein. Ainsi, même si beaucoup de gens disent qu'il s'agit d'une guerre contre Epstein, je pense que nous ne devrions pas être assez naïfs pour croire que cela est fait, sous quelque forme que ce soit, au nom du peuple iranien. Cela est fait au nom des intérêts américains et principalement au nom des intérêts israéliens. Et je pense que les Américains devraient se poser la question suivante : pourquoi attaquons-nous l'Iran sans aucune provocation ? C'est une guerre qui n'est pas dans l'intérêt des États-Unis et qui ne fait que satisfaire et réaliser les désirs d'un régime en Israël qui promeut des guerres éternelles dans la région.
AMY GOODMAN : Je tiens à vous remercier tous les deux d'être avec nous. Behrooz Ghamari-Tabrizi, chercheur au Center for Place, Culture and Politics du CUNY Graduate Center. Son dernier livre, The Long War in Iran : New Events, Old Questions. Il a précédemment été professeur et directeur du département d'études sur le Proche-Orient à Princeton, où il a dirigé le Center for Iran and Persian Gulf Studies. Il a été emprisonné à la prison d'Evin dans les années 1980, où il a été condamné à mort. Et Golnar Nikpour, professeure associée d'histoire moderne iranienne au Dartmouth College, autrice de The Incarcerated Modern : Prisons and Public Life in Iran (La modernité incarcérée : prisons et vie publique en Iran).

Trump déclare la guerre à l’Iran - les Américains vont-ils le soutenir ?
Le président Donald Trump avait promis d'être le « président de la paix » et d'éviter les guerres étrangères visant à changer de régime, telles que les « guerres sans fin » menées par les États-Unis en Irak et en Afghanistan. Aujourd'hui, Trump vient de lancer une telle guerre contre l'Iran et la question est la suivante : ses partisans et le peuple américain vont-ils la soutenir, voire la tolérer ?
2 mars 2026 | traduit et tiré d'International Viewpoint
Trump a déclaré la guerre à l'Iran et, avec Israël, a bombardé plusieurs villes, dont Téhéran, la capitale, tuant Ali Khamenei, le guide suprême, et d'autres hauts responsables iraniens, et frappant des bases militaires et des installations nucléaires. L'Iran a alors riposté en attaquant Israël et les bases américaines à Bahreïn, au Qatar, aux Émirats arabes unis, au Koweït, en Jordanie et à Oman ; il y a donc maintenant une guerre régionale.
Une résolution diplomatique des différends entre les États-Unis et l'Iran était possible, mais Trump, qui se qualifie lui-même de « président de la paix », a choisi la guerre. Comme toujours dans les guerres, il y a des victimes innocentes, comme les 148 enfants et enseignants tués par une frappe militaire sur une école de filles en Iran. La guerre vient de commencer et des centaines de personnes ont déjà été tuées en Iran, certaines en Israël et dans d'autres pays de la région.
Trump a lancé la guerre en déclarant : « Notre objectif est de défendre le peuple américain en éliminant les menaces imminentes du régime iranien. Un groupe vicieux composé de personnes très dures et terribles. Ses activités menaçantes mettent directement en danger les États-Unis, nos troupes, nos bases à l'étranger et nos alliés à travers le monde. »
Trump a suggéré que la guerre était nécessaire parce que l'Iran disposerait bientôt d'armes nucléaires et de missiles capables d'atteindre les États-Unis, bien que des rapports récents du gouvernement américain aient démenti cette affirmation. « Pour cette raison, a-t-il promis, nous allons détruire leurs missiles et raser leur industrie de missiles. » Il a ajouté, se présentant comme un libérateur : « Enfin, au grand peuple fier d'Iran, je dis ce soir que l'heure de votre liberté est proche... Lorsque nous aurons terminé, prenez le contrôle de votre gouvernement. Il sera à vous. » Il semble donc que ce soit exactement le type de guerre visant à changer le régime que Trump, lorsqu'il était candidat à la présidence, avait promis d'éviter.
Trump a lancé la guerre sans consulter ni même informer le Congrès américain, qui, en vertu de la Constitution américaine, est le seul organe du gouvernement habilité à déclarer la guerre. Les démocrates avaient annoncé plus tôt qu'ils prévoyaient de se présenter devant le Congrès le 2 mars avec une résolution sur les pouvoirs de guerre qui aurait empêché Trump d'entrer en guerre avec l'Iran. Mais Trump les a devancés. Les démocrates présenteront la résolution cette semaine afin de tenter d'arrêter la guerre.
Certains démocrates et républicains ont critiqué la décision de Trump de recourir à la guerre. Le représentant Thomas Massie, un républicain qui codirige les efforts à la Chambre pour forcer un vote sur les pouvoirs de guerre, a qualifié les frappes contre l'Iran d'« actes de guerre non autorisés par le Congrès ». Le sénateur démocrate Ruben Gallego a déclaré : « J'ai perdu des amis en Irak à cause d'une guerre illégale. Les jeunes issus de la classe ouvrière ne devraient pas payer le prix ultime pour un changement de régime et une guerre qui n'ont été ni expliqués ni justifiés au peuple américain.
Nous pouvons soutenir le mouvement démocratique et le peuple iranien sans envoyer nos troupes mourir. »
Dans les villes du pays, de petites manifestations ont eu lieu au début de la guerre, mais la plus importante n'a rassemblé que quelques centaines de participants. Certains des organisateurs de ces manifestations soutiennent en fait le gouvernement iranien, affirmant qu'il est « anti-impérialiste ». Mais le régime iranien bénéficie de peu de soutien populaire depuis que Khamenei a fait assassiner par les Gardiens de la révolution islamique entre 25 000 et 35 000 manifestants qui s'opposaient au régime autoritaire en janvier.
Le peuple américain acceptera-t-il la guerre de Trump ? Sa base se retournera-t-elle contre lui pour avoir violé sa promesse d'éviter ce type de guerre ? Les démocrates l'arrêteront-ils au Congrès ? Ou le mouvement anti-guerre pourra-t-il l'arrêter dans les rues ? Tel est notre défi.
1er mars 2026
Concerto pour cuivres et hormones : Rencontre avec Jean-François Aubé
Lettre ouverte : L’escalade des budgets militaires : une menace pour notre sécurité

Changer de classe sociale : trois modes d’emploi
Les récits de transfuges de classes captivent, au Québec comme ailleurs. L'aventure singulière d'individus qui vont à l'encontre de ce qu'on leur avait assigné à la naissance, une vie dure et pauvre, et qui connaissent le succès, a un aspect rassurant. Mais ces récits dénoncent surtout la rigidité d'un ordre social dont on ne sort jamais indemne.
Au printemps dernier, ce type d'histoires s'est enrichi de trois nouveaux titres : Rue Duplessis de Jean-Philippe Pleau, Pourquoi je n'écris pas de Benoit Jodoin et Cécile et Marx de Michel Lacroix. Dans chacun de ces livres, les auteurs racontent un parcours nécessairement singulier, mais qui comprend aussi d'importants recoupements.
Les histoires de mobilité sociale ont été écrites en si grand nombre ces dernières années qu'elles ont attiré l'attention des critiques. Trahir et venger de Laélia Véron et de Karine Abiven, est sur le sujet un livre éclairant dont le contenu, appuyé sur un vaste corpus français, parvient à révéler de nombreux points communs entre les récits de transfuges de classe.
Ces récits sont marqués par le témoignage d'un individu qui raconte son expérience personnelle et intime. Leur but est, comme le dit Jean-Philippe Pleau, d'en tirer des « vérités » sociologiques, à partir de « phénomènes qui dépassent largement nos vies ordinaires ». Ces transfuges ont connu la « pauvreté économique, culturelle et politique » et se sont hissé·es dans une classe intellectuelle qui leur donne, entre autres, la possibilité de témoigner de leur évolution.
Ces témoignages sont aussi caractérisés par l'impression d'avoir trahi les personnes avec lesquelles ils et elles ont grandi et par l'expérience de la honte : celle de leur ignorance, de leur origine trop humble, puis la honte d'avoir honte, causée par l'impression d'avoir méprisé leur milieu et leur famille. Ce qui ne les empêche pas d'être critiques, de dénoncer un racisme, une homophobie et une ignorance (justifiée toutefois) qui heurtent profondément leurs valeurs. L'école et la rencontre de professeur·es marquant·es sont la plupart du temps ce qui permet aux transfuges d'amorcer leur mutation et de sortir du carcan de la pauvreté.
Ces récits sont enfin marqués par une sorte de « réconciliation avec les parents, avec le milieu d'origine, avec soi-même », comme le souligne Laélia Véron. Ils leur permettent ultimement de venger leurs proches « en leur offrant un espace de représentation, en leur rendant une parole publique dont ils et elles sont privées ».
Les transfuges de classe partagent aussi des références : le sociologue Pierre Bourdieu, mais surtout le trio de figures tutélaires qui ont exploré le genre avec le plus de succès en France : Annie Ernaux, Didier Éribon et Édouard Louis, cité·es avec régularité par Pleau, et Jodoin (moins chez Lacroix), et auxquel·les s'ajoutent Fernand Dumont et Caroline Dawson, qui soulèvent auprès des auteurs québécois une grande admiration.
L'ouvrage de Laélia Véron et de Karine Abiven scrute si attentivement les récits des transfuges de classe qu'on a l'impression qu'elles agissent comme des personnes qui révèlent comment on fait des tours de magie. Selon elles, tous ces récits sont marqués par des points de vue et des considérations similaires, par des étapes obligatoires qui en viennent à perdre leur pouvoir de fasciner tant leur fabrication est semblable et prévisible.
Néanmoins, ce point de vue rationnel et critique sur ces œuvres n'oublie pas de souligner qu'elles se distinguent aussi par leur forte charge émotive, par des récits bien menés, souvent captivants et qui apportent toujours d'importantes nuances sur la question. C'est le cas des trois auteurs québécois qui ont récemment exploré ce nouveau genre littéraire.
Un roman qui n'en est pas un
Jean-Philippe Pleau qualifie son livre Rue Duplessis de « roman ». Mais, après avoir utilisé ce mot, il ajoute toujours par la suite : (mettons). Du genre : admettons qu'il s'agit d'un roman, même si ce n'est pas vraiment le cas, parce qu'en fait, je raconte uniquement la vérité. Pourtant, des trois auteurs mentionnés, il est celui qui emprunte le plus au roman, tant son récit est maîtrisé, accumulant les anecdotes et offrant des personnages bien esquissés, surtout lui-même et ses parents. Il utilise habilement l'humour, l'autodérision et un certain attendrissement qui détonnent quelque peu dans les récits de transfuges de classe.
Même s'il prétend révéler des vérités sociologiques, Pleau sort rarement de sa propre histoire et ne se lance pas dans des explications sur les causes de la pauvreté. Toute sa démonstration repose sur son propre cas, laissant aux personnes qui le lisent le travail de déduction nécessaire pour comprendre plus largement le phénomène. En se concentrant sur sa relation avec ses parents, comme l'a fait avant lui Annie Ernaux, il donne à son récit une belle émotivité qui le rend très attachant.
Cette relation est marquée par un instinct protecteur et une anxiété extrême qui ont mené ses parents, par exemple, à lui imaginer un grand nombre de maladies et à consulter obstinément et sans raisons valables des professionnel·les de la santé. Une pareille anxiété se reconduit inévitablement sur l'enfant qui la subit. Pleau montre bien à quel point se débarrasser de toutes les conséquences néfastes des obsessions de ses parents a été une longue et difficile bataille.
L'auteur attribue cette anxiété à la pauvreté et à l'ignorance : se sentant dépourvus devant un monde hostile, incapables d'en comprendre les codes et les réalités complexes, ses parents considéraient celui-ci comme une source inépuisable de dangers et voulaient mettre leur enfant à l'abri. Une hypothèse qui se tient, mais qui n'est pas entièrement satisfaisante. L'anxiété sévère est un trouble de la personnalité qui se retrouve dans toutes les classes sociales, avec des conséquences très semblables à celles décrites par l'auteur. Son expérience singulière, qu'il raconte très habilement, est d'avoir fait face à deux maux, la pauvreté et les peurs maladives de ses parents, et d'avoir réussi à surmonter avec adresse ce double obstacle à son émancipation.
Écrire ou ne pas écrire ?
Alors que Jean-Philippe Pleau raconte son passage d'une classe à une autre, Benoit Jodoin nous situe au moment où sa mutation est accomplie. Il donne assez peu de détails sur sa vie familiale, sur ses origines ou encore sur d'éventuels traumatismes subis pendant l'enfance. Son écriture est fine, de haut niveau, dotée d'un excellent sens de la formule, pas de celle qui pourrait être aisément comprise par les gens du milieu qui a vu grandir l'auteur. Et cela contrairement à Pleau qui parsème son récit d'expressions populaires, comme la réminiscence d'un passé avec lequel il veut renouer. Le texte de Jodoin est rempli de nombreuses citations d'auteurs et d'autrices très souvent issu·es du milieu universitaire, qui constituent désormais sa famille intellectuelle.
Comme la majorité des transfuges de classe, Jodoin blâme la pauvreté dans laquelle il a vécu parce qu'elle est un frein important à l'émancipation des gens : « Je viens d'une culture de l'empêchement, de la honte, de l'excuse. » Ce qui, dans son cas, l'a empêché d'être écrivain. Écrire Pourquoi je n'écris pas l'a sûrement aidé à vaincre à la fois un blocage et une fatalité. Il le reconnait en admettant l'aspect paradoxal de son projet, qu'il qualifie de contradiction performative : « écrire pour expliquer pourquoi je n'écris pas et, ce faisant, invalider ma propre conviction ».
Jodoin n'évacue surtout pas les sources politiques des problèmes qu'il révèle. Il considère les cultural studies comme une approche riche pour réfléchir à toutes les questions d'exclusion, y compris ce qui se relie à sa propre histoire. Cette approche permet de s'interroger sur les normes sociales, les dynamiques du pouvoir dans le langage et les violences engendrées par la colonisation. « Je cherche une écriture qui solidarise », affirme-t-il. Pour lui, son engagement au sein du mouvement queer a été une façon d'y arriver.
L'un des aspects les plus convaincants de la démonstration de Jodoin est un certain rappel à l'ordre, surtout lorsqu'il démontre, à l'aide de nombreux exemples, les efforts supplémentaires que font les transfuges pour se hisser à un certain niveau, avec les difficultés bien réelles que cela implique, et à quel point tout cela relève d'une profonde injustice.
Ne pas se renier, s'engager
Michel Lacroix ne semble pas avoir traversé des épreuves aussi marquantes que Pleau et Jodoin. Ses excellentes performances à l'école l'auraient tout naturellement destiné à changer de classe sociale. Il affirme que son enfance et sa jeunesse dans la pauvreté n'ont pas causé de grands traumatismes. Il garde de cette époque d'heureux souvenirs, des moments de joie, ce qu'évoque la pensée de sa grand-mère Cécile, une femme forte, rassurante bien que non instruite, qui sera le fil le reliant constamment à son passé. Le sous-titre de son livre, Héritage de liens et de luttes, montre bien que son défi de transfuge ne consiste pas tant à s'accommoder d'une confrontation troublante entre deux mondes, mais bien à assumer son héritage même si son parcours intellectuel l'a beaucoup changé.
Celui-ci est tout de même impressionnant : d'humble fils de cultivateur, il est devenu professeur de littérature à l'UQAM, suivant un itinéraire semé d'obstacles qu'il a franchis non sans s'épargner des difficultés considérables. Le niveau d'éducation élevé qu'implique sa profession ne doit surtout pas, selon lui, le couper de son milieu d'origine. Voilà pourquoi il nous rappelle constamment le lien (évoqué par le titre de son livre) entre sa grand-mère Cécile et Marx, le plus fulgurant et le plus politique de ses maîtres, dont la lecture fut pour lui « un éblouissement ». Ces deux composantes de lui-même restent inextricablement liées.
Si l'essai de Lacroix est bel et bien le récit d'un transfuge de classe, il se rapproche davantage de l'autobiographie intellectuelle, puisqu'il couvre de nombreux autres sujets. L'auteur raconte ses apprentissages, plus spécifiquement comment il est passé d'universitaire écrivant des articles scientifiques à intellectuel engagé soutenant les causes les plus progressistes. Son moment de révélation a été la grève étudiante de 2012, qui l'a fait sortir de son « sommeil dogmatique ». Ce sont des textes reliés à ce mouvement qui lui ont permis « d'assumer enfin, offensivement, une identité militante ».
Avec une humilité et une attitude critique devant sa condition d'homme blanc privilégié, Lacroix nous raconte ses apprentissages en lien avec le marxisme, le féminisme, l'anticolonialisme, ramenant tout à sa démarche personnelle, comme pour humaniser son expérience. On ne peut s'empêcher ici de penser que l'auteur agit dans ces « leçons de radicalisation » comme le premier de classe qu'il a toujours été, s'appliquant studieusement à bien reproduire les discours radicaux dans leur orthodoxie sans que jamais on ne puisse le prendre en faute.
Des trois transfuges de classe mentionnés dans le présent article, il est sans doute celui qui cherche le plus à redonner à ce dont il a pu profiter. Et cela, par un engagement profond, nécessaire pour lui, qui lui permet à la fois d'expliquer les causes des inégalités, mais aussi d'adopter des comportements qui contribuent à soutenir les changements souhaités. Tout cela est raconté avec une belle modestie, avec émotion mais sans théâtralité, dans une langue imagée et accessible.
Une vie entre deux mondes
La complémentarité de ces trois récits montre bien que l'expérience des transfuges de classe se décline de façon différente, malgré d'importants points communs. On peut toujours mettre l'accent sur un aspect particulier de cette aventure : la nécessité de comprendre son histoire familiale chez Pleau, la volonté de situer son expérience personnelle dans le prisme des cultural studies chez Jodoin, l'affirmation d'un devoir militant apparu pour équilibrer l'acquisition de privilèges chez Lacroix.
Tous trois interpellent les personnes qui n'ont pas changé de classe, tant les favorisées que celles qui subissent encore l'exclusion et la marginalité. Leur point de vue sur ces deux mondes demeure précieux, un privilège inattendu pour eux qui établissent ainsi de stimulants parallèles et qui se questionnent avec tant de pertinence sur la notion de privilège.
Photo : Thomas Hawk (CC BY-NC 2.0)

Les hommes et le féminisme. Faux amis, poseurs ou alliés ?
Francis Dupuis-Déri, Les hommes et le féminisme. Faux amis, poseurs ou alliés ?, Éditions du remue-ménage, 2023, 123 pages.
Aux mêmes et fécondes éditions du remue-ménage, Francis Dupuis-Déri distingue différents comportements masculins face aux luttes des femmes, qu'ils soient personnels, professionnels ou militants. Ils illustrent la complaisance ou l'opposition émanant d'hommes qui cherchent à apporter leur soutien à la cause. Ce livre cherche à ébranler certaines convictions qu'ont les hommes concernant leurs capacités à se joindre aux luttes féministes. Et pour peu que l'on donnerait suite aux suggestions faites dans l'ouvrage, le résultat risquerait d'être plutôt rafraîchissant. S'il fournit une foule de conseils à ceux qui souhaitent épouser la cause des femmes, il ne se veut pas pour autant le guide du parfait proféministe. Dupuis-Déri y souligne avec humour les travers de leurs conduites et demeure intraitable quant aux stratégies machistes qui pointent souvent dans leurs façons d'interagir, malgré la meilleure volonté. Malgré l'ensemble des postures plus ou moins maladroites ou nettement désagréables que des hommes adoptent dans l'intention d'agir en soutien aux femmes, l'auteur insiste sur le fait qu'ils doivent d'abord considérer que cette lutte n'est pas la leur et qu'une écoute attentive plutôt qu'une prise de parole intempestive peut faire d'eux de meilleurs alliés. Dupuis-Déri mentionne, dans son « Petit guide de disempowerment », un ensemble d'écueils qui les guettent. Il promeut aussi des pratiques invitant les hommes à identifier leurs biais sexistes pour mieux les démonter et circonscrire ainsi leur place dans les luttes féministes. Déconstruire un patriarcat séculaire n'est pas si aisé, mais l'auteur explique aussi comment certains hommes dans l'histoire ont pu apporter des contributions positives aux luttes féministes. Le livre suggère ainsi que l'on peut tendre vers la déconstruction d'une masculinité jalouse de ses privilèges et qui maintient des rapports d'oppression et de domination avec les femmes. Les hommes devraient aspirer à percevoir et analyser leurs propres comportements dans une perspective critique et à se défaire des modèles fondés sur des attitudes sexistes. Enfin, l'auteur n'hésite pas à pratiquer l'autodérision pour évoquer ses propres faux pas et quelques-unes de ses maladresses. Ainsi, ce regard porté par un homme sur lui-même et sur ses comportements masculins tient lieu d'incitation à l'adoption de réflexes autocritiques.

Nous, les autres
Toula Drimonis, Nous, les autres, Traduit de l'anglais par Mélissa Verreault, Éditions Somme toute, 2024, 272 pages.
Dans un Québec moderne, aux prises avec un gouvernement caquiste qui s'entête à instrumentaliser l'immigration à des fins bassement politiques, il est impératif d'entendre les voix des personnes migrantes ou immigrées, qu'elles soient de première, de deuxième ou de troisième génération. Il est impératif de connaitre leurs histoires, de s'ouvrir à la simple et à la crue réalité qu'il y a derrière ces sempiternels débats de chiffres – expressions de peur et d'insécurité – des rêves et des drames. Il y a d'innombrables succès et d'innombrables échecs. Bref, il y a des vies humaines. À cet égard, le livre de Toula Drimonis est une contribution majeure dans la construction d'un Québec plus empathique, plus inclusif, plus ouvert, moins figé, et otage d'un passé mythifié.
« Je suis ici pour vous parler de nous, pour une fois », écrit-elle. À tous·tes de : « s'arrêter, de se tirer une bûche et de prêter l'oreille ». Il y a deux récits dans ce que nous raconte Toula Drimonis. Dans un premier temps, elle nous parle de son père, de sa mère et des conditions qui ont prévalu à leur migration au Canada au début des années 1960. Leur parcours, qui fut celui de bien d'autres, implique du travail acharné qu'ils ont dû accomplir pour reconstruire leur vie, élever leurs enfants, leur assurer une stabilité financière et une éducation, les intégrer dans leur nouvel environnement. Toula Drimonis nous raconte aussi la réalité des immigrant·es de seconde génération, québécois·es, canadien·nes ou d'ailleurs, cachant souvent leurs multiples identités, et combattant tant bien que mal l'image d'invités perpétuels qu'on leur renvoie plus ou moins consciemment. Elle dresse ainsi un éloquent plaidoyer démontrant la richesse du métissage : « la pluralité n'est pas une menace à la cohésion sociale. C'est un accroissement et un cadeau dans un monde en constant changement ». Nous, les autres est un ouvrage très précieux à l'heure où l'on s'apprête à passer d'une ère d'obsession identitaire maladroite et grotesque à une ère fascisante passablement plus agressive. Toula Drimonis nous invite : « à la patience, la foi et l'ouverture à la différence ».

La ruée minière au XXIè siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition
Célia Izoard, La ruée minière au XXIè siècle. Enquête sur les métaux à l'ère de la transition, Éditions de la rue Dorion, 2024.
Dans cet ouvrage, la philosophe et journaliste Célia Izoard fait tomber le masque de la transition écologique via la notion de « régime minier ». Il s'agit d'un système, compris comme un pilier du capitalisme mondial, qui vise l'exploitation industrielle de la nature dans l'intérêt du maintien de la domination bourgeoise, tributaire des relations coloniales et impérialistes. Elle associe à ce système politique une cosmologie extractiviste, c'est-à-dire l'ensemble des croyances développées pour légitimer cette hégémonie. Cette cosmologie repose en partie sur la pensée grecque et chrétienne, la philosophie de la révolution scientifique du XVIIe, la conquête des Amériques et le mythe de l'homo faber.
Izoard fait ensuite le portrait de l'intensification de l'exploitation minière en Occident. Avec la raréfaction des ressources, les gisements sont en effet au cœur d'enjeux géopolitiques cruciaux et l'exploitation minière est érigée comme l'avenue salutaire pour réduire les émissions de carbone. À ce propos, elle démonte l'opposition entre énergies fossiles polluantes et métaux propres en montrant que l'exploitation des deux vont de pairs et qu'ils concourent de la même logique. Izoard étudie aussi l'accroissement de l'extraction des métaux inutiles à la transition écologique et qui servent en définitive à nourrir l'industrie numérique, bancaire et de l'armement. La ruée minière soi-disant « écologique » est un mythe qui ne vise que la poursuite de la surconsommation et de l'accumulation capitaliste. Son enquête internationale des conditions sociales et environnementales des mines au Maroc, au Chili ou en Espagne est tout aussi consternante.
L'ouvrage termine avec des pistes d'action qui laissent entrevoir une longue lutte. Après avoir déboulonné les mirages de certaines solutions telles que le recyclage des métaux et des déchets miniers, Izoard nous invite à contester le régime minier en sabotant ses infrastructures, en se débarrassant de son téléphone intelligent (symbole de la minéralisation de notre quotidien), en participant à des processus démocratiques de grande ampleur et en approfondissant la solidarité internationale. Tout cela s'inscrit dans la lutte pour la décroissance minérale.
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Le logement comme levier de transformation sociale : le cas de la Société de développement de l’Est

Face à la crise du logement qui ravage le Québec, plusieurs choix s’offrent à nous. Il est possible de détourner le regard et de continuer à croire que la main invisible du marché réglera d’elle-même la situation, comme si les forces spéculatives pouvaient spontanément faire preuve de justice sociale. D’un autre côté, on peut adhérer au consensus émergeant en faveur du renforcement du secteur sans but lucratif afin de sortir une part du logement de la spéculation et protéger les locataires contre les effets les plus destructeurs du marché[1][3] [4].
Comme employé d’un OBNL[5] qui offre des logements abordables, je suis inévitablement en accord avec la croissance de notre secteur. Cependant, il semble que cette voie, bien qu’indispensable, demeure insuffisante si l’on accepte de voir que, derrière la crise du logement, se cache une crise plus profonde : une continuelle érosion du pouvoir des communautés sur leur territoire, un affaiblissement des liens de solidarité locaux et une dépossession des leviers économiques par lesquels les Québécoises et les Québécois pourraient choisir démocratiquement leurs façons de produire et d’habiter leurs villes et régions.
Au-delà de la construction de logements abordables, c’est toute notre façon de faire qui doit être revue. On se doit de remettre en question un modèle fondé sur la propriété privée, la marchandisation des besoins fondamentaux et la dissociation entre l’économie et la justice sociale. Il faut se servir de l’immobilier comme d’un instrument de transformation sociale et d’émancipation.
C’est dans cette perspective que je présente ici le cas de la Société de développement de l’Est (SDE), où je travaille comme analyste financier depuis plus d’un an. Cette organisation me semble incarner une approche émancipatrice qui doit être mise de l’avant. Je retracerai le contexte dans lequel agit la SDE et les principes qui guident ses projets. En documentant cette initiative, mon objectif est de montrer qu’il est non seulement possible d’aborder la crise du logement autrement, mais qu’en le faisant, nous ouvrons une brèche vers la sortie d’un système fondé sur l’exploitation de l’ensemble du vivant.
La crise du logement au cœur des enjeux de l’Est-du-Québec
La Société de développement de l’Est est un organisme à but non lucratif actif dans les régions du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie[6]. Avec ses organisations affiliées – Construction Métis (CMētis), en charge de la réalisation des bâtiments, et la Société du patrimoine de l’Est (SPE), responsable de leur gestion –, la SDE se consacre au développement, à la construction et à la gestion de logements hors marché. Ses projets incluent principalement du logement abordable, mais aussi des unités intermédiaires et certaines propriétés accessibles à l’achat, tous réunis dans des écoquartiers conçus comme des milieux de vie complets et durables. Ces quartiers visent à accueillir une diversité de résidentes et résidents, dans un environnement favorisant la proximité des services, la vie de communauté et l’adoption d’habitudes de vie saine, afin de permettre de bien vivre dans les municipalités, de la naissance à la vieillesse.
Cette approche émane du contexte social et économique de l’Est-du-Québec et elle a été développée à partir de consultations citoyennes et de discussions avec des personnes élues. Dans son ensemble, elle peut être comprise comme une réponse à un enjeu qui touche l’ensemble des petites municipalités de l’Est, soit celui de la dévitalisation[7]. La population des localités est vieillissante et la difficulté à attirer de jeunes familles vient nourrir un cercle vicieux où les départs affaiblissent le tissu économique et social, ce qui rend encore plus difficile l’arrivée de nouvelles résidentes et résidents ou le maintien de celles et ceux qui y vivent déjà.
La crise du logement est au cœur de cet enjeu. Avec des taux d’inoccupation frôlant souvent le 0 %, il devient plus difficile pour les municipalités de répondre aux besoins des résidentes et résidents actuels et futurs[8]. D’un côté, les personnes âgées vivent souvent dans des logements trop grands, mal adaptés à leur réalité et nécessitant des rénovations[9]. De l’autre, les nouvelles arrivantes et arrivants peinent à trouver un toit, freinés par un parc immobilier vieillissant, peu abordable et inadapté aux besoins des jeunes familles[10].
Au cours des dernières années, certaines initiatives de logement abordable ont vu le jour pour tenter de répondre aux besoins. Cependant, celles-ci demeurent insuffisantes et inégalement réparties. Les projets se développent trop lentement et se concentrent dans les centres urbains comme Rimouski, Rivière-du-Loup et Gaspé[11]. C’est dans ce contexte qu’émergent les projets de la SDE, non seulement comme une solution à la crise du logement, mais comme une réponse au contexte de dévitalisation, avec la volonté de créer des milieux de vie plutôt que de simples bâtiments.
Ce faisant, la SDE adopte une approche innovante et émancipatrice que je présenterai sous la forme de trois principes : créer des milieux de vie centrés sur l’humain et la nature, participer à la démocratisation du territoire dans une perspective autogestionnaire, et inscrire la croissance de l’organisation (la SDE) dans une « stratégie anticapitaliste d’érosion[12] » visant à lutter contre l’oppression sociale et économique à grande échelle.
Mettre l’humain et l’environnement au cœur de l’immobilier
La crise du logement et de la dévitalisation ne peut pas être dissociée de celle de la société québécoise devenue de plus en plus individualiste, abandonnée aux lois du marché et fondée sur l’exploitation du vivant. Nous avons un territoire dévitalisé, ayant besoin non seulement d’infrastructures, mais aussi d’amitié, d’amour et de solidarité. C’est pourquoi la SDE ne se contente pas de construire des logements. Elle construit des écoquartiers.
Le premier projet de la SDE, l’écoquartier de la Place des Marronniers à Métis-sur-Mer, incarne pleinement cette volonté de « loger mieux ». Il a été conçu afin d’offrir des espaces partagés, intérieurs et extérieurs – notamment des jardins collectifs – pensés pour encourager les rencontres entre les personnes et renforcer leur lien avec la nature et la communauté. Mais l’ambition va plus loin : l’équipe de la SDE œuvre activement pour intégrer l’écoquartier dans une démarche de revitalisation de Métis-sur-Mer. Par exemple, il est prévu d’ouvrir sur le site un centre communautaire. On a également obtenu une subvention pour déployer un réseau de transport collectif électrique reliant l’écoquartier au centre de Métis-sur-Mer, à des municipalités environnantes et aux principaux pôles de transport intermunicipaux et interrégionaux. L’écoquartier devient ainsi plus qu’un ensemble de logements : il devient un milieu de vie, qui facilite l’accès aux services essentiels, encourage de saines habitudes de vie, stimule la créativité et renforce les liens sociaux.
Mais loger mieux ne signifie pas seulement prendre soin des humains, cela signifie aussi prendre soin de l’environnement. Nous devons construire aujourd’hui en pensant aux générations futures. C’est pourquoi les projets de la SDE misent sur l’efficacité énergétique, les matériaux écoresponsables et les énergies renouvelables. Les bâtiments sont isolés au chanvre, recouverts de bois de cèdre local, munis de planchers faits de gypse recyclé et équipés de thermopompes. Chaque fois que c’est possible, l’organisation fait appel à des entreprises locales ou régionales, ce qui réduit les émissions de GES liées au transport et favorise l’économie de proximité.
En plaçant l’humain et la nature au cœur de ses projets, la SDE transforme le logement en levier de revitalisation territoriale. Elle crée des milieux de vie complets, où il est possible de vivre pleinement, sainement et collectivement dans une logique de solidarité plutôt que d’individualisme, de communauté plutôt que d’isolement, en harmonie avec la nature plutôt que participant à sa destruction.
Miser sur une démarche autogestionnaire
Si l’on prend au sérieux le principe de mettre l’humain au cœur de l’immobilier, il est également essentiel que l’immobilier soit démocratisé. L’équipe de la SDE, bien que dotée de compétences solides, n’est pas composée d’experts et d’expertes des besoins et des aspirations collectives. C’est pourquoi ses projets se déploient comme une démarche de démocratisation de l’habitation, et même du territoire. Faire des écoquartiers, c’est promouvoir l’autogestion au quotidien.
Bien que la SDE accorde une grande importance à la professionnalisation de son équipe et de son conseil d’administration pour maximiser son efficacité et pour développer le plus grand nombre possible de logements, les instances d’autogestion citoyenne demeurent au cœur de toutes ses démarches. Au début de chaque projet, la SDE organise une série d’activités pour mobiliser la population, ce qui conduit à la formation d’une assemblée communautaire. Cette assemblée a pour mission de créer un comité de pilotage et d’y élire des personnes représentantes. Par exemple, lors du lancement du projet d’écoquartier à Rimouski, l’assemblée communautaire a permis d’informer la population locale sur les détails de l’initiative, de répondre aux questions et d’inviter la collectivité à rejoindre le comté.
Lorsque les membres du comité de pilotage se rassemblent, ils sont invités à s’engager au sein de sous-comités sur des thèmes comme la cogestion, la co-conception, la finance et les communications ; ils se réunissent ensuite régulièrement afin de participer à la conception de l’écoquartier. Une telle participation peut, par exemple, passer par la rédaction d’une charte du vivre ensemble qui explicite les principes qui guideront la création de la nouvelle communauté. À ce stade, des organisations communautaires locales sont également conviées à participer aux rencontres mensuelles des comités afin de faire valoir les priorités et besoins de différents groupes de la localité.
Tout ce processus est soutenu par les efforts des employé·es de la SDE, qui organisent non seulement les activités de mobilisation et de sensibilisation, mais assurent également la coordination des rencontres des assemblées communautaires et des comités de pilotage.
Une fois les écoquartiers construits et occupés, l’assemblée communautaire devient une assemblée des personnes résidentes visant l’organisation autogestionnaire de l’écoquartier. Par l’intermédiaire de cette assemblée, les résidentes et résidents prennent des décisions concernant les usages de leur milieu de vie et des espaces de l’écoquartier, tandis que la Société du patrimoine de l’Est continue d’offrir des services de gestion immobilière pour garantir un haut niveau de qualité de vie aux locataires. La SPE les encourage également à créer un OBNL pour encadrer leurs activités communes et elle les accompagne dans ce processus s’ils le souhaitent.
Par le biais des assemblées communautaires et des comités, la SDE affirme une position autogestionnaire selon laquelle l’habitat doit être conçu pour, par et avec celles et ceux qui y vivent. Il est contraire à l’esprit de la vitalisation de procéder par le haut ; le développement doit être le fruit de la volonté de la population. Il est impossible de créer des milieux de vie au service de l’humain sans qu’ils soient le produit de celles et ceux qui y vivent.
Utiliser l’immobilier comme un levier de transformation systémique
Comme on peut le remarquer, derrière les projets de la SDE se trouvent deux principes interdépendants : d’abord celui de loger en plaçant l’humain et la nature au cœur de l’immobilier, et, en second lieu, celui de l’autogestion, selon lequel l’immobilier se construit et se gère démocratiquement. En appliquant ces deux principes, la SDE crée des interstices dans l’Est-du-Québec où émerge un nouveau modèle de développement. Cependant, il ne suffit pas d’affirmer l’émancipation de l’humain dans ces interstices, qui se limitent à certaines zones et populations. L’émancipation doit s’affirmer pleinement, soutenue par un troisième principe : l’utilisation de l’immobilier comme levier de transformation sociale.
Dans son ensemble, la SDE peut être perçue comme une stratégie d’érosion d’après Olin Wright[13]. Dans ce contexte, une organisation multiplie les espaces où il est possible de vivre autrement, jusqu’à ce que ces formes alternatives deviennent dominantes et remettent en question les fondements du système actuel (capitaliste, extractiviste, centralisateur, patriarcal, etc.). Cette stratégie se concrétise à travers les pratiques de mobilisation et d’utilisation des ressources de l’organisation, et, dans le cas de la SDE, dans le déploiement de sa stratégie de croissance, de production, d’utilisation des surplus, ainsi que dans ses règles et ses activités. J’explorerai ici quatre éléments composant la stratégie d’érosion de la SDE :
- la professionnalisation de l’équipe et l’optimisation de la production ;
- la formation du Groupe de l’Est et la démocratisation de la chaine de production ;
- la redistribution des surplus en innovation sociale ;
- le rassemblement de la propriété en une fiducie d’utilité sociale (FUS).
Éroder le système capitaliste, qui est fondé sur l’oppression de l’humain et de la nature, implique la croissance de l’alternative. Pour cette raison, l’un des objectifs de la SDE est de construire le plus d’écoquartiers possible, à un rythme cible de 300 logements par an d’ici 2028. Une telle croissance est soutenue par diverses pratiques. Sur le plan organisationnel, cela passe par la professionnalisation de l’équipe. Celle-ci est hautement spécialisée, composée de professionnel·le·s dans différents domaines, toutes et tous sensibilisés aux enjeux sociaux de la région. Parallèlement, la sélection des membres du conseil d’administration se fait selon une grille de compétences, afin d’optimiser les ressources de l’organisation. L’impératif de loger davantage repose également sur des techniques comme la préfabrication des logements, ce qui permet une construction plus rapide avec un contrôle accru de la production.
Cet impératif d’accélération de la production se traduit également par le rassemblement de toutes les organisations de la SDE sous le chapeau du Groupe de l’Est. La SDE dispose de sa propre organisation à but non lucratif de construction et de gestion immobilière. Cela permet de déployer rapidement les projets en préservant le maximum de ressources et d’emplois en économie sociale, tout en affirmant clairement la vision émancipatrice de l’organisation. Sur le plan de la mobilisation de ressources, la SDE est en train de développer de nouveaux outils en philanthropie et en investissement, ce qui facilitera leur acquisition et intégration dans la mission.
Le processus de production et de mobilisation de capitaux participe ainsi à la dynamique d’érosion, et se trouve ensuite renforcé par la redistribution des surplus. Concrètement, 50 % des excédents de l’organisation sont réinvestis dans des projets d’innovation sociale et environnementale situés à proximité des écoquartiers : 25 % sont dirigés vers des projets d’envergure régionale et 25 % sont alloués à des initiatives de recherche en innovation sociale alignées avec sa mission.
Enfin, pour inscrire cette stratégie dans la durée, la SDE va mettre en place des institutions, telles que la création d’une fiducie d’utilité sociale. Celle-ci, qui est en cours de formation, permettra de sortir définitivement la propriété des terres et des infrastructures du contrôle de l’organisation pour les remettre entre les mains des communautés. Ainsi, l’effet émancipateur de la SDE pourra se maintenir au fil du temps, au-delà des individus ou des projets ponctuels.
Conclusion
Ce texte a présenté brièvement, à travers le cas de la SDE, comment l’immobilier collectif peut offrir de nouvelles façons de vivre et de produire, tout en étant un levier de transformation sociale. Ce modèle montre que les OBNL d’habitation ne sont pas voués à n’être qu’un simple outil de survie d’un système qui est lui-même à l’origine de la crise du logement, mais qu’ils peuvent constituer une stratégie pour l’éroder. En d’autres mots, le but des OBNL d’habitation n’est pas seulement de rendre « abordable » un monde oppressif, mais de nous permettre d’habiter une société solidaire et démocratique.
Actuellement, la SDE continue à s’investir dans l’accroissement de la portée de ses activités et de son potentiel de transformation sociale en renforçant ses capacités organisationnelles et en développant des innovations sociales à l’échelle régionale. Des ressources sont allouées pour continuer de professionnaliser l’équipe du Groupe de l’Est, afin que celui-ci puisse construire davantage de logements sur un territoire plus vaste. Cela permettra à la SDE de se positionner comme le principal développeur collectif de référence dans l’Est-du-Québec. Cependant, nous reconnaissons que ce changement d’échelle est impossible sans développer des innovations sociales visant à éliminer les blocages systémiques qui limitent le nombre de logements construits en région. L’un des défis majeurs est l’accès aux investissements, lequel se concentre dans les centres urbains. Pour remédier à ce problème, la SDE est, comme nous l’avons déjà mentionné, en train de mettre en place des entités facilitant la mobilisation de ressources, notamment un Fonds d’investissement régional, une fondation, ainsi qu’un projet pilote de mutualisation de l’équité[14] régionale en immobilier collectif. Ces initiatives permettront de faciliter l’acquisition de financement, de bâtiments, de terrains et d’hypothèques. On prévoit que ces démarches permettront à la SDE de construire 12 écoquartiers d’ici 2028.
Toutefois, il faut aussi souligner que tous les efforts de la SDE seraient vains sans un soutien actif des différents paliers de gouvernement, en particulier des municipalités. La SDE progresse grâce aux municipalités de l’Est-du-Québec qui, à travers des partenariats public-collectif[15], facilitent l’accès à des ressources importantes. Un tel soutien permet ensuite de solliciter des ressources à l’échelle provinciale et fédérale. Pour que le modèle de la SDE se déploie pleinement, il est donc essentiel que les municipalités de l’Est s’unissent pour appuyer l’économie sociale et deviennent des leaders québécois dans la promotion d’un nouveau modèle de développement humain et démocratique.
Par Alexandre Michaud, analyste financier à la Société de développement de l’Est
- Je tiens à remercier Philippe Dufort, président-directeur général de la SDE, pour sa relecture de ce texte. ↑
- Alexandre Michaud est aussi étudiant au doctorat à l’École d’innovation sociale Élisabeth-Bruyère de l’Université Saint-Paul à Ottawa. ↑
- Nathalie Collard, « Un modèle à “casser” ? », La Presse, 17 novembre 2024. ↑
- Certaines villes comme Montréal et Longueuil se sont donné l’objectif d’atteindre une cible de 20 % de logements sans but lucratif. Voir : Flavie Gauthier, « Montréal vise 20 % de logements hors marché d’ici 2050 », TVA Nouvelles, 14 juin 2025 ; Florence Morin-Martel, « Longueuil vise un seuil de 20 % de logements locatifs à but non lucratif », Le Devoir, 11 décembre 2023. ↑
- OBNL : organisme à but non lucratif. ↑
- La SDE existe depuis 2025. Elle fait suite à la division des fonctions de développement, de construction et de gestion immobilière au sein du Groupe de l’Est et elle était précédemment incluse dans les activités de Construction Métis (CMētis), créée en 2021. ↑
- Pour avoir une vue d’ensemble de l’indice de vitalité des MRC de l’Est-du-Québec, on peut consulter la carte proposée par l’Institut de la statistique du Québec. On y observe que la plupart des MRC du territoire se situent dans le 5e quintile en matière d’indice de vitalité. Institut de la statistique du Québec, Répartition des MRC par quintiles selon les résultats de l’indice de vitalité économique, février 2025. ↑
- Martin Toulgoat, « Grave crise du logement en Gaspésie et aux Îles », Radio-Canada, 10 janvier 2024 ; Isabelle Damphousse, « Des logements encore plus chers à Rivière-du-Loup et à Rimouski », Radio-Canada, 18 décembre 2024 ; Cimon Charest, « Crise du logement dans l’Est-du-Québec : des dizaines de familles sans plan B à l’approche du 1er juillet », TVA Nouvelles, 13 juin 2025. ↑
- On observe ce phénomène dans les petites municipalités où de nombreuses maisons ont été construites il y a plusieurs années. Par exemple, selon le dernier recensement, 70 % des habitations à Métis-sur-Mer ont été construites avant 1980 et 50 % avant 1960. Le même constat se répète dans les villes où nous intervenons. Pour plus d’information, consulter l’outil Centris, Découvrez votre communauté. ↑
- CIRADD, Perceptions des acteurs privés et des nouveaux arrivants sur les enjeux du logement locatif résidentiel en Gaspésie, mars 2021. ↑
- Société d’habitation du Québec, Carte des logements. ↑
- Voir Erik Olin Wright, How to Be an Anticapitalist in the Twenty-First Century, Londres, Verso, 2019. Une telle stratégie est expliquée plus loin. ↑
- Olin Wright, 2019, op. cit. ↑
- NDLR. Le terme équité dans le sens de capital ou d’avoir est un anglicisme qui s’est inséré dans le domaine de l’habitation. Le terme fait référence à la valeur marchande libre de dette d’un immeuble. ↑
- Partenariat entre des acteurs publics et des acteurs de l’économie sociale, réalisé par, pour et avec la population locale. ↑
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Fanon (2024) : entrevue avec le réalisateur Jean-Claude Barny
Archives Révolutionnaires a eu le privilège de s’entretenir avec Jean-Claude Barny, réalisateur du film Fanon. Originaire de la Guadeloupe, le réalisateur autodidacte s’est imposé dans le paysage du cinéma francophone avec des œuvres comme Putain de porte (1994) et Nèg maron (2005). Dans son troisième long métrage, Fanon (2025), il retrace le parcours de Frantz Fanon, écrivain et psychiatre martiniquais, figure des luttes anticoloniales et engagé pour l’indépendance de l’Algérie.
Le film Fanon est présentement en salle au Québec (février 2026).

AR : J’ai eu l’occasion de visionner votre tout dernier film, Fanon, et je suis très heureuse de pouvoir en discuter avec vous aujourd’hui. La lecture de Fanon m’avait interpellée et j’étais très curieuse de voir ce que vous alliez faire avec cette figure-là. Avec ce film, vous vouliez rendre Fanon accessible à tout le monde et je crois justement que vous y arrivez dès le début du film. On voit donc Fanon apparaître, mais en psychiatre. Ce que j’ai senti tout de suite, ce que j’ai vu tout de suite, c’est Fanon, l’humain, le profondément humain. Et je crois que c’est comme ça qu’il peut rejoindre tout le monde.
J-C B : C’est exactement ça. C’est que la clé pour ce film, c’était d’abord de passer par l’être humain, de le rendre complètement accessible. Je veux dire, on parle à un homme, pas à un surhomme, on parle à quelqu’un qui était certes brillant, quelqu’un qui avait, qui a eu une vie extraordinaire. Mais d’abord, c’est quelqu’un qui est très accessible de par ce qu’il était. Et je pense que c’est pour ça que le film a été pris de la hauteur du spectateur. Et on va parler de quelqu’un qui m’a fasciné et dont j’ai appris beaucoup.
AR : Je me suis demandé, avant de regarder le film, comment va-t-il mettre en images une structure dramatique des idées? Parce que ce n’est pas quelque chose de facile. C’est la figure du psychiatre qui est la plus présente à travers le film. On voit un petit peu moins Fanon combattant du FLN. Mais vous avez fait l’exercice de vous replacer dans les conditions dans lesquelles il a développé ses idées. Et c’était en tant que psychiatre qu’il était proche des êtres humains, et qu’il se questionnait sur l’humain et sur la condition humaine.
J-C B : C’est exactement ça. Souvent, les réalisateurs disent, moi, j’ai fait un film, et ils essaient de se mettre à la place du personnage pour mieux comprendre ses émotions, ses sensations et conduire le film avec un peu de regard. Moi, je me suis mis à la place du patient de Fanon, pour bien comprendre ce que j’avais à dire sur lui. Fanon, je ne l’ai pas touché. Et c’est de cette place-là que j’ai écrit ce film. C’est pour ça que je pense que le film n’a pas déçu ceux qui aiment Fanon parce que je n’y ai pas touché. J’ai pas touché à ce que chacun d’entre nous aimons de Fanon. J’ai pas construit ce personnage. Je me suis juste mis, moi, à ma place de spectateur, pour comprendre de qui je parle.
AR : Le combat de Fanon est très clair à travers la figure du psychiatre. Il y a cette scène, au début, quand il arrive dans l’hôpital psychiatrique où il est affecté : voir les patients attachés dans la pénombre, enchaînés, c’est très marquant comme image. Puis en même temps, je l’ai reçue comme une métaphore de cette « mission » que Fanon s’est donné de transformer cette société, de libérer les gens littéralement de leurs chaînes, donc de participer à casser le colonialisme.
J-C B : Ah oui, c’est clair. C’est vrai que dans l’outil qu’est le cinéma, il faut absolument bien mettre le propos pour que tous ceux qui sont autour de nous voient que c’est de là où on part. On part, comme vous dites, d’un endroit où il y a l’enfermement, l’enchaînement. Et la mission, c’est d’éclater, de briser. Après, c’est comment on va y arriver, est-ce qu’on va y arriver ou pas? Mais c’est comment on va y arriver. Et c’est ça le point de départ. On est tous d’accord pour dire d’où on part, mais on ne le veut pas. Alors comment on va faire en sorte que ça n’existe pas ? Nous tous, tous ceux qui sont dans la salle ?
AR : J’ai l’impression aussi que dans le film, où on voit très bien les ravages de la colonisation. Cette idée de Fanon que la colonisation déshumanise autant le colonisé que le colonisateur est représentée dans le personnage de Roland, ce sergent français qui apparaît comme l’agent de la répression au début. Puis, tout d’un coup, on se rend compte qu’il est rongé, qu’il est ravagé par les crimes qu’il a commis. Finalement, il n’en peut plus et se livre lui-même comme prisonnier aux autorités françaises. Est-ce que c’était votre intention, à travers ce personnage, de représenter cette idée ?
J-C B : Il le fallait, stratégiquement, pour bien comprendre les différents strates dans lesquelles on pouvait agir. Parce que si on avait fait un film sans montrer l’exemple très concret d’un personnage comme Roland, ça aurait été de la littérature, de la philosophie. Et là, en montrant concrètement la façon dont il arrive à désarmer l’idéologie de Roland du racisme systémique, on dit oui, c’est possible. Alors ce n’est pas qu’un fantasme idéal, c’est que c’est possible, un moment, tous ensemble, de comprendre que cette société, elle a vraiment un engagement très clair, c’est de discriminer pour hiérarchiser les gens socialement, économiquement, et que, en passant par une refonte totale de ces systèmes-là, on peut chacun d’entre nous revoir intimement les choses.
Le système ne nous fera jamais de cadeau. Pourtant, y a des pauvres qui votent pour les riches, pour des milliardaires. Ils disent : « on veut que les milliardaires payent moins », mais c’est parce qu’ils sont aliénés. On en parle pas, parce que c’est un mot qui est encore réservé, qui est kidnappé par les scientifiques, les universitaires. Mais il faut qu’il rentre dans le débat public, il faut qu’on arrive à le rentrer, comme le racisme. Comme la discrimination. Il faut que ce mot, « aliénant », devienne usuel. Qu’est-ce que c’est, un être aliéné ? C’est quelqu’un qui lutte contre sa propre communauté, en pensant qu’en allant servir celui qui le presse, il va être épargné.
AR : Est-ce que vous pourriez me parler d’autres personnages, d’autres motifs, d’autres situations que vous avez insérés dans le film pour faire passer certaines idées de Fanon ?
J-C B : On peut parler de Farida, c’est la même chose. L’inverse, c’est-à-dire, qu’on ne pouvait pas construire un personnage de Roland en disant : « eux là-bas là, ils sont aliénés, ils sont dans un racisme systémique », si on ne prend pas un contre-exemple comme Farida qui est aliéné de l’autre côté, du côté de l’oppressé. C’est-à-dire qu’il y a aussi cette lutte jusqu’au boutiste, des gens qui pensent que c’est en éliminant l’ennemi qu’ils vont survivre. Mais après cet ennemi-là, il y en a un autre qui va arriver, et ainsi de suite. Et c’est ce qu’on appelle les dictatures. Dès qu’on élimine notre opposant, on trouve un boulevard pour devenir le parti hégémonique.
Donc, du coup, c’est vraiment essayer de construire un film qui ne fait pas de quartier à un système, qui n’est pas que chez le colonisé et que chez le colon, c’est vraiment essayer de prendre Fanon en exemple en disant, voilà, il a établi une vraie cartographie scientifique de l’être humain. Non pas de la couleur de l’être humain, mais de l’être humain, pour essayer de dire : « OK, on ne peut faire sens que si, à un moment, on comprend qui nous sommes. Nous sommes pas des gens de couleur, de blanc, de noir, nous sommes d’abord des êtres humains. » Et là, on peut commencer le débat, on peut commencer à réfléchir en tant qu’être humain. Et si on se met sur un point d’équité, là, le travail de mémoire peut commencer, mais des deux côtés.
Je parle de Roland, mais je parle aussi de Ramdane : le personnage de Ramdane est construit comme ça aussi. C’est quelqu’un qui lutte pour cette liberté et pour la démocratie de son peuple, mais il est aussi un obstacle par rapport aux colonels. Et il est né par les colonels. Donc tous les personnages qui rentrent dans le film, ils ont des missions très précises pour aider le spectateur à bien comprendre que c’est archi complexe. C’est pas un film qui va régler. Mon film n’est pas là pour soigner le cancer. C’est juste un état des lieux de ce que j’ai appris de Fanon. Mais par contre, c’est clair qu’on a fait en sorte que tous les personnages, aussi subtils qu’ils soient, aussi inoffensifs qu’offensifs dans le film, aient une mission.
Il y a le sergent Roland, mais il y a aussi le capitaine Ferrer qui lui représente vraiment la tête de l’hydre et qui n’est là que pour donner les ordres et pour faire en sorte que rien ne puisse affaiblir le système, parce que c’est un système cannibale de la richesse des autres, des terres qu’il a envie de conquérir. Pour moi, c’est le premier film qui doit nous emmener sur une réflexion qui demain va arriver, c’est à qui appartient l’État dans lequel nous sommes. Nous, on est antillais, et avant qu’on soit amenés de la terre d’Afrique, il y avait des Arawaks chez nous, il y avait des Taïnos. Il y avait des Amérindiens aux États-Unis. Mais ils sont pas légitimes sur cette terre-là, donc, c’est pour moi le prochain débat qui va arriver.

AR : Donc finalement, les différents personnages du film incarnent différentes positions, si on peut dire, à l’intérieur d’un système : ils montrent, finalement, que c’est le système qui est en cause.
J-C B : Exactement. Ils doivent, à mon sens, nous permettre de ne pas avoir un seul point de vue. C’est pour ça que je pense que le film est intéressant, parce qu’il y a plusieurs prismes de lecture. Dès qu’on attrape un personnage, on se rend compte qu’il est en contradiction avec un autre personnage. Si on prend Roland, on voit Farida, qui est la personne oppressée, mais elle est aussi incarnée par une vengeance qui est terrible. Du coup, on arrive pas à savoir sur qui on peut se positionner pour être confortable dans le film et le seul personnage sur lequel on peut se replier, c’est Fanon. Et si vous tombez dans les pas de Fanon, il vous analyse, il vous psychanalyse, il ne vous lâche plus. Et là, vous êtes en train de comprendre qu’il est en train de travailler sur vous.
AR : Selon vous, qu’est-ce que Fanon a à nous apprendre aujourd’hui ?
J-C B : Fanon, comme d’autres, à un moment porté jusqu’à son âme la défense de l’être humain. Fanon a fait quelque chose que personne n’a fait avant lui, et je parle même de King, de tous ceux qui ont, à un moment, lutté contre les oppresseurs. Il est seul là où il est, il est dans la psychiatrie, il est dans le mental, il est dans le cérébral, il peut transformer notre cerveau et nous faire devenir autre chose. Vous prenez n’importe quel leader charismatique qui a eu un moment, une action forte pour sa communauté, pour son peuple. À un moment, il est renversé par quelqu’un d’autre qui veut sa place. Fanon, personne ne l’a renversé parce qu’il n’est pas dans la politique. Il est unique en son genre dans l’histoire humaine. Dès qu’on ouvre Fanon, à n’importe quelle génération, à n’importe quel âge, on a l’impression qu’on se redécouvre.
AR : On pourrait donc dire que ce qu’il a à nous apprendre aujourd’hui, c’est d’apprendre à nous regarder nous-mêmes en face et à travers la réflexion sur nous, de trouver les moyens de sortir de l’oppression.
J-C B : Alors, il y a de ça, mais je dois dire qu’il faut faire vite, parce qu’en face de nous, il y a ceux qui vont s’en emparer pour s’en servir comme un boomerang. C’est ça qui est le danger : il ne faut pas qu’on laisse la pensée de Fanon dans les mains de gens qui vont se dire « il vaut mieux qu’on s’en empare et qu’on détourne sa pensée, qu’on ne la laisse pas à des gens qui en ont réellement besoin ». C’est pour ça qu’il faut aller vite et c’est pour ça que le film a été utile. Parce que, aujourd’hui, maintenant, voilà, l’outil existe, donc, on ne pourra pas le falsifier. Mais il faut que ça reste quelque chose qui soit audible pour ceux qui en ont vraiment besoin.
AR : Je crois que votre film parvient à faire ça. On n’a pas un Fanon qui est aseptisé par le regard universitaire, auquel on enlève, finalement, toute la puissance de la critique et de la réflexion. Qu’est-ce que vous aimeriez que les gens qui vont regarder le film en retiennent ?
J-C B : C’est qu’ils remettent en question leurs a priori, c’est se remettre en question et dire, en fin de compte, qu’on ne sait pas tout et on n’est pas convaincu de tout, parce que c’est ça le problème avec le corps militant. C’est qu’ils sont convaincus d’être, eux, dans le bon droit de vouloir défendre l’opprimé. Mais vous défendez l’opprimé pour le remplacer par quelle structure ? Par quoi ? Et c’est ça. Et vraiment, en tant que Noir, souvent les gens me disent : « on va t’aider ». Mais je dis : « je peux m’aider tout seul, faut juste me donner les outils ».
AR : Si on considère l’expérience générale du spectateur, parfois, il y a des films un peu plus « intellectuels » dans lesquels il y a des longueurs, des creux, où il ne se passe rien. Mais dans votre film, non. Pas du tout. Il y a toujours quelque chose qui se passe. On a hâte de voir ce qui s’en vient, constamment, jusqu’à la fin. Vous nous gardez en haleine.
J-C B : Là, le film traverse plusieurs endroits avec des cultures différentes de cinéma : je parle du Brésil, de l’Afrique, des Antilles ou de l’Europe et puis je vois, en fin de compte, que les gens sortent toujours avec le même état d’esprit. Voilà, ce film ne bouge pas par rapport à qui le regarde, à l’endroit où il regarde. Donc peut-être qu’on a fait un film assez universel dans le bon sens du terme. On a un bel objet, on a un objet qui plaît aux gens qui aiment ce genre de projet.
AR : Il est universel parce qu’il est profondément humain.
J-C B : Ouais, absolument, c’est ça.

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Solidarités noires face aux génocides
En 2023, Pauline Lomami, Marlihan Lopez et moi-même avons mis sur pied Harambec, une initiative consacrée à la défense des droits des femmes Noires et des personnes non binaires Noir·es [1]. Parmi les actions menées, en mars 2024, nous avons organisé un panel sur Les Solidarités Noires face aux génocides animé par Belen Blizzard. Nous avons eu le privilège d'accueillir Dalia Elsayed, Duha Elmardi et Kandake, qui ont démontré les liens inextricables entre les contextes soudanais, congolais, palestinien et sud-africain.
Début 2024, lors de la planification de notre calendrier d'activités hivernales, la nécessité de discuter de la Palestine s'est évidemment imposée. Il était impensable de ne pas organiser un événement de soutien, considérant que nous participions toustes à divers efforts de cette lutte, mais aussi parce qu'actualité oblige ! Or, des questions ont immédiatement surgi : pourquoi la Palestine et pas le Soudan ? Ou le Congo, par exemple ? Alors que la capacité du monde à suivre, à absorber et à comprendre les actualités ne cesse de diminuer, pourquoi certains contextes s'imposent-ils, et pas d'autres ?
Limites de l'attention dans un monde saturé d'informations
Prenons le cas du Soudan : en 2022, j'avais écrit une chronique pour À bâbord ! sur la révolution soudanaise, intitulée « La Révolution du peuple », où j'expliquais que la population avait renversé un régime en place depuis trente ans et luttait pour empêcher que sa révolution soit usurpée par l'armée. La Charte révolutionnaire pour le pouvoir du peuple (CRPP), élaborée par des comités de résistance, démontrait un vrai exercice de démocratie directe. Malgré son importance, ce mouvement populaire avait à l'époque reçu peu d'attention médiatique à l'international. Pour réaliser ma chronique, j'avais bénéficié d'informations et de contacts d'une militante et fille d'ancien·nes réfugié·es politiques soudanais·es qui faisait son possible pour donner de la visibilité à cette actualité hors du commun. En 2022, malgré un sursaut d'intérêt à l'international, le Soudan a toutefois été vite éclipsé par l'Ukraine. Aujourd'hui, la situation s'est empirée. Le pays subit une guerre civile cauchemardesque qui a provoqué la mort de dizaines de milliers de personnes, ainsi que le déplacement de plus de dix millions d'individus, que ce soit au sein des frontières soudanaises ou vers des pays adjacents comme l'Égypte, l'Éthiopie et l'Ouganda. Le Soudan est désormais le pays qui compte le plus grand nombre de personnes en exil et qui connaît la crise de déplacement d'enfants la plus importante au monde, avec plus de trois millions de concerné·es. À ce stade, on estime qu'un·e réfugié·e sur huit dans le monde est soudanais·e. Qui dit guerre civile dit aussi violences et agressions sexuelles, famine, difficultés d'accès à l'eau potable, accès limité aux soins, et risques d'épidémies [2]. « Le Soudan est une crise majeure », tentent d'alerter les agences humanitaires et la diaspora soudanaise. Pourtant, l'intérêt médiatique et politique se fait attendre.
Notre capacité à accorder de l'attention est devenue une ressource précieuse, intégrée dans un système capitaliste en roue libre. Devant l'abondance d'informations, nous sommes non seulement saturé·es, mais aussi formaté·es à ne plus prendre notre temps. Le contenu doit être digeste, réduit à quelques secondes, et presque caricatural pour retenir notre intérêt. La structure des réseaux sociaux a aussi participé à symétriser ce que nous consommons : un appel aux dons pour le Soudan côtoie l'annonce d'un tout nouveau restaurant à Montréal, une danse devenue virale, une citation de Maya Angelou sur fond musical épique, et la chute d'un émeu sauvage en pleine course. Comprendre, chercher, analyser et retenir ce qui se joue dans l'actualité deviennent des compétences en perte de vitesse. Mais ce serait trop simpliste de réduire ce déficit d'intérêt à un trop-plein d'informations médiatiques. Lorsqu'à Harambec nous nous interrogeons sur les raisons derrière ce silence autour du Soudan, ou encore sur la difficulté à garder le Congo dans nos actualités, le spectre des corps concernés n'est jamais bien loin.
Hiérarchie de l'empathie et ingérence occidentale en Afrique
Interrogé·es à ce sujet, nos panélistes, certaines originaires du Soudan, de la République démocratique du Congo (RDC) ou d'Afrique du Sud, ont longuement dénoncé des dynamiques claires dans la hiérarchisation de l'empathie. Il existe une normalisation et une apathie face à la souffrance, la violence et la mort sur le continent africain, et sur les corps Noirs en général. Dans cet imaginaire nécropolitique, le Soudan ou encore la RDC sont en crise parce que de toute manière, il y a toujours une crise dans cette partie du monde. Qu'importe que six millions de personnes aient été tuées au Congo depuis 1996, que plus de sept millions soient en exil ou qu'il y existe des enfants soldats. Ces populations incapables de se gouverner seraient vouées à rester dans la sauvagerie et l'incivilité. Cette vision justifie et légitimise les ingérences internationales tout en camouflant le pillage organisé des ressources. L'appétit impérialiste à la racine des conflits actuels demeure invisible à la face du monde, et peut aisément prétendre sauver ces populations. Flux financiers, extractivisme minier et forestier… Tous les contextes géopolitiques présentés par nos panélistes ont comme point commun l'ingérence impérialiste occidentale et le capitalisme.
Face au racisme anti-Noir·es, comment tisser des solidarités ?
Enfin, nos panélistes ont souligné l'impact du racisme anti-Noir·es au sein même de nos luttes. Si nous avons choisi de parler de Solidarités Noires face aux génocides, c'était aussi pour entamer une conversation difficile, mais nécessaire sur le fait qu'au sein des luttes contre l'impérialisme et le colonialisme, le racisme anti-Noir·es se maintient, souvent minimisé ou ignoré. Malgré nos buts communs, la difficulté à reconnaître et à intégrer pleinement les expériences et les luttes des communautés Noires persiste. Ainsi, nos panélistes ont, avec beaucoup de finesse et de justesse, abordé les rapports entre le monde arabe et ses populations Noires par exemple, et entre la diaspora et ses terres d'origine.
A aussi été évoquée la difficulté à créer des solidarités de luttes dans un contexte de dénigrement et de mépris envers les communautés afro-descendantes. Par exemple, si les milieux militants soudanais ne manquent jamais d'intégrer la Palestine à leurs revendications, l'inverse est plus rare. A été également soulevé un certain malaise de voir certains discours et slogans des luttes contre le racisme anti-Noir·es sortis de leurs contextes et devenus des slogans dans les marches pour Gaza, sans aucune mention pour la condition Noire. Autant de conversations importantes et difficiles qui ont mobilisé les participantes et le public. Ce soir-là, nous avions d'ailleurs exceptionnellement ouvert l'événement aux BIPOC [3], ce qui a rendu les échanges d'autant plus riches et précieux. Depuis, le Sudan Solidarity Collective a organisé un événement de collecte de fonds avec salle comble. Des bénévoles présent·es à l'événement sont des figures qu'on croise aux marches pour la Palestine. Et je vois des visages de notre public au camp de soutien aux étudiant·es de McGill, de Concordia et de l'UQAM. Plus que tout, la conviction demeure que nos luttes sont connectées et que nous ne survivons que grâce à nos solidarités.
[1] Harambec est un organisme par et pour des femmes Noires et personnes non binaires Noir·es. Nous travaillons en non-mixité raciale, tant parmi les personnes qui s'impliquent que dans le CA et chez nos membres futur·es. Sauf exception, nos événements se font également en non-mixité. Ce choix politique est ancré dans la revendication de notre droit à déterminer les conditions et modalités de nos luttes, afin de mieux œuvrer pour notre libération.
[2] Notamment le choléra, avec plus de 1 000 cas soupçonnés à Gedaref, Khartoum et Kordofan.
[3] En anglais : « Black, Indigenous and People of Color », soit « Noir·es, Autochtones et personnes de couleur ».
Photo : Ben Welsh (CCO 1.0)

22 jours de grève
Après une tentative de médiation et plusieurs séances à la table de négociation sans véritables avancées, les enseignantes et enseignants de la FAE – dont le contrat de travail était échu depuis avril 2023 – déclenchent une grève générale illimitée le 23 novembre 2023. L'objectif est de taille : améliorer les conditions de travail des profs, freiner la désertion en enseignement, et renverser la vapeur du recul des dernières années en éducation.
Les témoignages en rouge ont été partagés à 8 h le matin et à -14 degrés. Une nouvelle confiance et un remue-méninges collectif prennent forme.
23 novembre, 7 h du matin. Sylvie, Rana, Louise, Martine, Patricia, François, Guillaume et Salim se dirigent devant leur école et forment leur ligne de piquetage aux portes, fier·es, courageux·ses, fatigué·es, tanné·es, rempli·es d'espoir, uni·es.
Chacune et chacun croit ou espère que cette fois-ci sera la bonne. La grève illimitée est le combat qui mettra fin aux années d'austérité et qui marquera le retour des investissements et des signes d'amour pour nos écoles publiques. Chacune et chacun est prêt·e à un grand sacrifice sur son salaire pour y aller plus fort, pour « la gagner cette fois-ci ».
« Quand j'ai commencé ma carrière, ce n'était pas du tout comme ça. On avait plus d'élèves, mais moins de grands besoins, moins de paperasse à faire, moins de courriels, de rencontres. »
Ces courageux collègues resteront sur cette ligne de grève pendant 22 jours. La grève devient un rituel : on se lève à la même heure que lorsqu'on enseigne, mais au lieu de nos boîtes à lunch, nos piles de corrections et nos chemises à boutons, on enfile combines, pantalons de neige, deux couches de bas, de grosses mitaines de ski et la fameuse tuque rouge. Vingt-deux jours, de la fin novembre à la fin décembre, la partie la plus sombre de l'hiver. Vingt-deux jours qui ne seront jamais suffisants pour combattre 25 ans de reculs et de désinvestissements en éducation.
Qu'est-ce qui nous a fait tenir 22 jours ? Notre désespoir devant les élèves, que nos écoles trahissent chaque jour par manque de ressources. Notre espoir que les choses pourraient encore s'améliorer puisque les solutions sont connues. Le gouvernement n'aurait qu'à écouter nos idées.
Tous les jours de cette grève, je faisais la tournée des lignes avec des collègues. On apportait du matériel de mobilisation, du ravitaillement, des nouvelles et des encouragements aux 15 écoles sur notre circuit. Tous les jours, les profs nous le répétaient : « Pas question qu'on rentre avant d'avoir de vrais gains ». Si la possibilité d'un retour en classe avant les Fêtes diminuait, le moral, lui, ne flanchait pas : « Moi je n'accepterai pas n'importe quelle entente, et mes collègues non plus. »
« Je suis venue ici enseigner, dans ce pays dit développé, et on ne peut même pas offrir mieux que ça aux enfants ? »
« Dans le fond, c'est un choix »
Mais c'est lors de la cinquième semaine que le ton des discussions a vraiment changé sur les lignes. Jusque-là, beaucoup croyaient encore que ça se réglerait. Toutefois, face au mépris de la partie patronale, un discours nouveau émerge. On a eu cinq semaines pour mieux se connaître : collègues du sous-sol et du troisième étage, collègue de maternelle et spécialiste de musique, collègues plus expérimenté·es et à leurs débuts, collègues d'ici et d'ailleurs.
« C'est vrai que ça pourrait être mieux, que Legault pourrait bouger, nous rejoindre à n'importe quel moment. »
« Choisir », ce mot clé qui nous permet d'entrer dans une conversation nouvelle, qui nous libère, qui nous permet enfin d'explorer le contexte de la machine néolibérale derrière notre grève, notre travail, et notre quotidien dans le secteur public. Il a fallu ces cinq semaines dans le froid pour réaliser qu'on est toutes et tous dans notre droit, qu'on a raison d'en demander plus. Qu'on ne devrait plus se contenter d'écoles qui tombent en ruines. Que l'État peut faire mieux, peut choisir de faire mieux. Pour nous, les profs, et pour les enfants du Québec.
Ça nous aura pris 22 jours pour que ce genre de discours émerge sur les lignes.
Poursuivre l'éducation politique
Que pouvons-nous faire de plus, dans le mouvement syndical, pour entamer une relance, pour amorcer cette éducation politique, pour la propager dans chacune des instances et des actions afin qu'elle atteigne chaque membre de la base ? Nos syndicats ne devraient pas être juste des machines à griefs ou des pourvoyeurs de services aux membres. Où, à part dans nos syndicats, retrouve-t-on d'aussi importants espaces d'éducation politique dans notre société ?
« En fait, il montre à la jeunesse qu'il se fout de leur éducation, ça ne l'affecte même pas, les cinq semaines où il a laissé les enfants à la maison. »
La question se pose d'autant plus dans le secteur public, où les travailleur·euses subissent, dans leur travail quotidien, l'effritement du filet social et l'appauvrissement des familles. Comment poursuivre cette réflexion politique parmi les membres de la base dans chaque milieu de travail, au quotidien, et pas seulement avant une négociation de la convention collective ? Comment poursuivre cette éducation à long terme, pour faire de notre force syndicale le vecteur des changements politiques sur de multiples fronts ?
« Chez nous, on n'avait pas le choix, on faisait ce qu'on pouvait, mais je pensais que ce serait différent ici. »
Comment reproduire ce mouvement qui aura fait tenir debout les profs pendant 22 jours pour une meilleure école publique ? Par le biais d'un élargissement de notre rôle dans l'éducation politique, certes, mais aussi par un élargissement de nos liens avec la population.
L'appui des parents a été spectaculaire tout au long de cette grève, mais ce n'est pas grâce aux efforts très superficiels qui ont été faits de notre côté pour les rejoindre. Nous avons distribué tracts et rubans, mais n'avons pas fait d'appels plus larges à la mobilisation, et n'avons pas pris le temps d'écouter et d'impliquer les familles. Les parents et citoyen·nes, qui voient de leurs propres yeux les problèmes en éducation, ont fait preuve d'une extraordinaire solidarité par leurs propres moyens. Semaine après semaine, parents, grands-parents ou tuteur·rices nous apportaient du café, des beignes, des sandwichs, des chauffe-mains, des mots d'encouragement. Iels klaxonnaient pour nous aux quatre coins de la ville, nous arrêtaient à l'épicerie pour nous féliciter, nous envoyaient des courriels et des messages. Iels passaient nous voir sur les lignes avec les enfants pour nous saluer, et se déplaçaient même à nos manifestations au centre-ville.
« Dans le fond, c'est un choix. On choisit, au Québec, de ne pas s'offrir une école publique de qualité. »
Tout cela témoigne d'une énorme sympathie et d'une grande générosité de la part des familles de nos élèves. Mais il faudrait, à l'avenir, créer des espaces pour réellement impliquer les parents, pour mener cette lutte côte à côte et avec un ancrage dans les quartiers et communautés de nos écoles. Il y a un grand travail à faire pour arriver à cet élargissement de la lutte. Malheureusement, les 22 jours n'auront pas été suffisants pour obtenir les gains souhaités par les profs. Il nous faudra chaque parent et chaque citoyen·ne à nos côtés, pour demander, pour exiger un système d'éducation meilleur, à la hauteur des besoins des enfants, de nos attentes et de nos espoirs pour notre société.
Marion Miller est enseignante d'arts plastiques au secondaire et membre des comités de mobilisation de l'Alliance des professeures et professeurs de Montréal et de la Fédération autonome de l'enseignement.
Illustration : Ramon Vitesse

Palestine. Haro sur la censure
Depuis le début de la guerre israélienne contre la population palestinienne de Gaza, le 7 octobre, nous sommes témoins d'une recrudescence de cas de censure des opinions propalestiniennes. Cette volonté d'effacement vise spécifiquement l'expression de la solidarité et l'expertise qui démentent les discours officiels israéliens.
Cela n'a rien de nouveau. Les droits des Palestinien·nes sont violés en regard du droit international depuis 1948 et une surveillance injustifiée n'a cessé de s'exercer sur les initiatives en leur faveur. Récemment, les exemples de censure se multiplient dans les milieux littéraires, artistiques et universitaires.
Édition, arts et milieux universitaires
Paris, octobre 2023. Un libraire parisien, Patrick Bobulesco, constate qu'il n'a plus en stock un titre qui lui est régulièrement réclamé depuis la reprise des bombardements de l'armée israélienne sur Gaza. Il s'agit de l'essai d'Ilan Pappé intitulé Le nettoyage ethnique de la Palestine, dont la traduction de l'anglais a été publiée en 2008 chez Fayard. Le célèbre auteur appartient à la mouvance des nouveaux historiens israéliens qui entendent repenser le sionisme et l'histoire de leur pays de manière critique.
Contacté par le libraire, le distributeur indique qu'il y a eu arrêt définitif de commercialisation depuis le 7 novembre. L'éditeur confirme : l'ouvrage a été retiré de leur catalogue. Or, des chiffres publiés par Edistat indiquent clairement que les ventes de ce livre sont en plein essor : 158 exemplaires se sont envolés entre le 9 et le 15 octobre, et 89 entre le 6 et le 12 novembre. Le retrait semble injustifié, malgré les explications de Fayard qui plaide la caducité du contrat. À noter que Fayard avait aussi publié, en 2008, le controversé père de la théorie du Grand remplacement, Renaud Camus, avec comme argument la défense de la liberté d'expression. Finalement, la maison d'édition La Fabrique (Paris) et les Éditions de la Rue Dorion (Montréal) ont négocié la reprise des droits. Le traducteur de la première édition, Paul Chemla, a pour sa part remis la main sur ses droits de traduction. Le livre d'Ilan Pappé devrait se trouver à nouveau dans les librairies en mai 2024.
Toronto, novembre 2023. Le conservateur d'art Amin Alsaden se prépare à ouvrir l'exposition de photos intitulée Lands Within sur la plateforme en ligne du Art Canadian Institute (ACI). L'exposition regroupe des artistes de culture arabe et souhaite exposer des photos de pays souvent sous-représentés en photographie.
Le 23 novembre, à quelques jours de l'ouverture, on informe Alsaden que l'exposition fera l'objet d'une lecture critique afin de s'assurer qu'elle n'offense pas les visiteurs. À la suite des protestations d'Alsaden, faisant valoir une lettre d'entente reçue en août, la direction décide de faire marche arrière. Mais les choses ne s'arrêtent pas là.
On apprend, en effet, que Wanda Nanibush, conservatrice de la collection d'art canadien et autochtone du Musée des Beaux-arts de l'Ontario (AGO), elle-même anishinaabe, est subitement congédiée. Elle aurait, semble-t-il, exprimé son soutien aux Palestinien·nes et dénoncé le rôle de l'État israélien dans la colonisation et le génocide. La fondatrice et directrice du ACI, Sara Angel, a soutenu, avec d'autres, le renvoi de Wanda Nanibush. On apprend alors qu'elle siège au conseil de direction du Israel Museums and Arts, Canada (ICAAM). Il n'en faut pas plus : cette fois, c'est Alsaden et les artistes qui décident en bloc de mettre un terme à cette collaboration. Iels reprennent leurs œuvres, considérant que ces évènements représentent une menace directe à leur liberté d'expression.
Cambridge, janvier 2024. Claudine Gay, première femme noire et fille d'immigré·es haïtien·nes à présider la prestigieuse université de Harvard, est invitée à démissionner après moult tergiversations administratives (et idéologiques) et une cabale sans précédent. En fonction depuis juillet 2023, elle a appris bien malgré elle qu'on ne conteste pas le récit national israélien. Soupçonnée de n'avoir pas condamné avec suffisamment de vigueur les propos d'étudiant·es propalestinien·nes, dans l'esprit de préserver leur liberté d'expression et pour ne pas nuire à leur réadmission, elle sera tenue de rendre compte de ses actions et fera l'objet d'un interrogatoire pour le moins éprouvant. Dans cette enquête, menée par Elise Stefanik, une élue républicaine de la Chambre des représentants du Massachusetts, le verdict semble décidé à l'avance. Pour la faire tomber, on l'accuse même d'avoir plagié des passages de sa thèse, une accusation non fondée qui sera démentie par la suite. Acculée au pied du mur, elle remet sa démission le 2 janvier 2024.
Montréal, janvier 2024. Lorsqu'on parle de censure, les campus canadiens ne sont pas en reste. Dans un reportage de Radio-Canada, on apprend que cela frise la menace et son corollaire : la peur des représailles. Des étudiant·es de médecine l'ont appris à leurs dépens. En effet, plusieurs avaient signé une pétition de la Health Workers Alliance for Palestine (Alliance des travailleur·euses de la santé pour la Palestine) demandant un cessez-le-feu à Gaza. Pour la profession médicale, protéger la vie est un devoir moral. Mais des professeur·es membres de l'Association des médecins juifs ont intercepté la pétition et dressé une liste de ses 271 signataires. Iels se proposent de partager cette liste avec les directions chargées d'évaluer des demandes de jumelage pour les résident·es. Les signataires, de futurs médecins, risquent de ne pas obtenir leur premier choix de résidence ou d'entacher leur carrière professionnelle. On ne connaît pas le fin mot de l'affaire, mais la menace suffit à dissuader toute voix dissidente.
Montréal, février 2024. Une trentaine de livres de l'illustratrice Élise Gravel, bien connue pour ses dessins pour enfants et ses idées progressistes, sont mis à l'index par la Bibliothèque publique juive de Montréal et rendus accessibles uniquement sur demande. Notons que plusieurs livres d'Élise Gravel ont fait l'objet de censure dans des États conservateurs chez nos voisins du Sud. Depuis quelque temps, elle fait l'objet d'une campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux parce qu'elle prend position pour la Palestine et contre la déshumanisation, à l'heure où des milliers d'enfants tombent sous les bombes à Gaza. Grâce aux pressions de citoyens, de son avocat Julius Gray, de l'organisme Voix juives indépendantes Montréal, ainsi que d'une motion votée au Parlement condamnant cette censure, ses livres seront remis sur les rayons de la bibliothèque. Élise Gravel n'a pas l'intention de se laisser réduire au silence.
Une longue expertise de la censure
On aurait tort de croire que ces récents événements sont inédits. Ils s'inscrivent en continuité avec une pratique de censure ininterrompue depuis le début de l'occupation israélienne en Palestine.
Par exemple, à Manchester, en août 2021, le directeur de la Whitworth and Manchester Art Gallery, Alistair Hudson, a dû quitter ses fonctions sous les pressions de l'Association de juristes britanniques pour Israël (UK Lawyers for Israel, UKLFI). Le motif ? Avoir organisé une exposition des travaux de Forensic Architecture, groupe de recherche multidisciplinaire qui enquête sur les violences d'État et les violations des droits de la personne dans le monde. L'exposition témoignait des opérations militaires israéliennes et du nettoyage ethnique que subissent les Palestinien·nes, et était assortie d'une déclaration en appui à la cause palestinienne. UKLFI soulevait des inexactitudes dans les contenus de l'exposition, ce qui a été formellement démenti par le groupe Forensic Architecture. À la suite du départ du conservateur Alistair Hudson, les artistes décident de retirer leurs œuvres en signe de protestation. Eyal Weizman, architecte israélo-britannique et fondateur de Forensic Architecture, commentait le départ de Hudson en déplorant l'intention de l'université qui héberge la galerie de faire taire le débat autour d'une question aussi importante.
De même, à Paris, à la suite des attaques perpétrées par l'armée israélienne contre Gaza le 6 août 2022, l'un des plus éminents spécialistes français du monde arabe, Alain Gresh, est invité par une grande chaîne d'information en continu, BFMTV, à commenter les événements. Il positionne son propos sur deux aspects précis. D'abord, l'armée israélienne a pris l'initiative de l'offensive et n'était pas en situation de légitime défense. Ensuite, ce sont les politiques israéliennes qui portent la responsabilité des violences dans la région, violences qui ne pourront cesser tant que le blocus de Gaza et l'occupation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est ne seront pas levés, en conformité avec les résolutions de l'ONU. Dans la foulée de ces déclarations survient ce qu'il est convenu d'appeler une « tempête médiatique », et l'entrevue est rapidement retirée des ondes. La raison évoquée : puisqu'elle n'avait pas été diffusée en entier, on craignait qu'elle soit sujette à des manipulations… Voilà de quoi laisser dubitatif.
Allégations d'antisémitisme
Terminons par un petit tour en Allemagne, où des artistes juifs allemands font aussi l'objet de censure pour avoir soutenu la Palestine, même très longtemps avant les événements actuels. Interrogée par un journaliste du Guardian, l'artiste Candice Breitz témoigne. Le 24 novembre 2023, elle reçoit un appel du directeur de la Saarland Museum's Modern Gallery, en Allemagne de l'Ouest, qui l'informe de l'annulation de son exposition devant se tenir au printemps 2024. L'exposition n'avait aucun lien avec la Palestine. L'annulation avait été décidée unilatéralement, sans qu'aucun entretien n'ait eu lieu avec elle. Elle soupçonne des représailles concernant ses déclarations où elle évoquait « le carnage en cours en Israël-Palestine ». Lorsque plus tard des échanges ont lieu, le directeur lui apprend que cette annulation se justifiait par le fait qu'elle avait « peut-être signé une lettre de soutien à BDS » (Coalition « Boycott, Désinvestissement, Sanctions »). Toutefois, cette signature n'a jamais eu lieu. L'artiste explique qu'en fait, elle a appuyé une lettre de protestation contre une résolution du parlement allemand qui voulait désigner l'organisation BDS comme antisémite, et dont les signataires comprenaient des chercheur·euses spécialistes de l'Holocauste, plusieurs rabbins, et des personnes de confession juive, comme l'artiste elle-même.
L'antisémitisme est systématiquement évoqué pour légitimiser l'annulation d'un événement ou d'une prise de parole pour défendre la Palestine, quelle qu'elle soit. C'est là un argument de taille au regard de l'histoire tragique des communautés juives dans le monde. Et outre ce qui est relaté ici, l'on peut signaler un grand nombre d'occasions où les défenseur·euses de la Palestine sont bâillonné·es, licencié·es, annulé·es avec cet argument à l'appui.
Or, si des débordements injustes ont aussi eu lieu envers des personnes juives qui n'ont rien à voir avec la guerre menée par le Tsahal, l'enjeu est radicalement différent et ne saurait soutenir quelque comparaison que ce soit avec ce que défendent et soutiennent les artistes ou les intellectuel·les propalestinien·nes. Car ce sont les Palestinien·nes qui, par milliers, meurent ou sont menacé·es de mort, que ce soit par les bombes, la famine ou les maladies résultant de conditions sanitaires déplorables. Il est par conséquent incompréhensible que celleux qui dénoncent cette situation soient brimé·es dans leurs droits d'expression, et taxé·es de discrimination envers les personnes juives. Chaque fois où cela se produit, les censeurs se font les complices de la violence sioniste.
La censure, en fait, ne procède pas uniquement par effacement. Elle est aussi punitive, en ce sens qu'elle va jusqu'à prescrire des licenciements, ou privative, dans la mesure où elle empêche des événements d'être tenus. Et nous comprenons aussi que cette censure s'exerce parfois à la suite de simples soupçons, et de manière injustifiée. Ainsi, cette volonté manifeste d'imposer le silence se fait l'écho d'un génocide qui tarde à être reconnu comme tel par la communauté internationale.
Photo : Campement sur le campus de l'université Mc Gill, Montréal, avril 2024 (André Querry).

Une sagesse qui se perd
S'inspirant du mouvement anti-trans britannique, le gouvernement du Québec a créé un « comité de sage » censé légitimer la transphobie d'État. La résistance s'organise.
Après une escalade verbale de quelques semaines l'automne dernier impliquant le Parti conservateur du Canada, le Parti québécois et la CAQ sur les toilettes mixtes dans les écoles, le gouvernement de François Legault a annoncé la mise sur pied d'un comité pour « étudier les questions sensibles liées à l'identité de genre ».
Le gouvernement a ensuite entamé des négociations avec le directeur général du Conseil québécois LGBT dont la nature n'a pas été révélée par ce dernier, faisant l'objet d'une entente de confidentialité selon lui. En décembre pourtant, la ministre de la Famille annonçait un comité composé uniquement de personnes cisgenres, dont deux membres ayant des liens documentés avec PDF Québec, un des principaux lobbys transphobes de la province [1].
Devant le ridicule de l'exercice et l'ambiguïté volontaire de la mission du comité, une coalition de militant·es grassroot s'est formée pour demander sa dissolution pure et simple. Cet appel avait été appuyé par 143 organismes et plus de 1000 personnes au moment du lancement de la campagne intitulée Nous ne serons pas sages en avril dernier [2].
Les appuis viennent d'un large éventail de luttes, tant féministes que syndicales ou étudiantes, et des comités régionaux ont aussi été mis sur pied en Estrie, au Bas-Saint-Laurent et dans la région de Québec pour coordonner les efforts en dehors de la région métropolitaine. Après une première manifestation lors de la journée de la vengeance trans le 31 mars dernier, l'effort a également reçu le soutien du Réseau Enchanté, un rassemblement pancanadien d'organismes 2SLGBTQIA+.
Un village Potemkine
Selon François Legault, son comité aviseur aurait été créé pour apaiser les débats initiés par le mouvement 1 Million March 4 Children, qui avait affronté des militant·es queers antifascistes au centre-ville de Montréal en septembre dernier. Son rapport, prévu pour 2025, doit permettre d'adopter des orientations gouvernementales sur les questions liées au genre.
Cela n'a pas empêché Bernard Drainville [3], ministre de l'Éducation, d'annoncer un moratoire immédiat sur les toilettes mixtes dans les écoles du Québec en mai 2024, déclarant au Devoir qu'il avait « confiance que [les membres du comité des sages] n'arriveront pas à la conclusion inverse » [4].
L'honnêteté du ministre est surprenante, mais quand on compare le coût politique relatif de la transphobie dans les autres pays où le mouvement anti-trans a eu un certain succès, on remarque qu'il est plutôt favorable aux réactionnaires. En ce sens, il se pourrait que le gouvernement ne voie simplement plus l'utilité de prendre des pincettes. La panique médiatique accordée récemment aux transitions chez les mineur·es au Québec a sans doute contribué à cette perception.
L'écran de fumée n'aura duré que quelques mois, mais heureusement les militant·es de la campagne Nous ne serons pas sages et leurs allié·es auront su voir à travers dès le départ. Avec un véhicule politique et une base militante déjà mobilisée, ce mouvement est voué à prendre de l'ampleur au fur et à mesure que le gouvernement abandonnera les gants blancs.
Mais la communauté trans seule est trop peu nombreuse pour remporter ce combat. Il faudra donc plus que des appuis et des paroles de la part des allié·es ; ça va prendre de l'argent et des bras.
[1] En ligne : https://pivot.quebec/2023/12/07/qui-sont-les-sages-qui-guideront-le-gouvernement-sur-la-question-de-lidentite-de-genre
[2] En ligne : https://pas-sages.info
[3] Bernard Drainville et Éric Duhaime s'exaspéraient ensemble de la « guerre des bécosses de Donald Trump » sur les ondes de FM93, le 23 février 2017. L'actuel ministre ridiculisait l'idée de toilettes genrées et souhaitait généraliser les toilettes mixtes.
[4] Marie-Michèle Sioui, Le Devoir, 1er mai 2024.
Judith Lefebvre est militante transféministe et queer.
Photo : André Querry
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