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Vaincre la dynamique anti-migratoire

13 mai 2022, par CAP-NCS
L’Histoire ne fait rien. Elle ne possède pas de richesses énormes, elle ne livre pas de combats. C’est au contraire l’homme réel et vivant qui fait tout cela, possède tout cela (…)

L’Histoire ne fait rien. Elle ne possède pas de richesses énormes, elle ne livre pas de combats. C’est au contraire l’homme réel et vivant qui fait tout cela, possède tout cela et livre tous ces combats ; ce n’est pas, soyez-en certains, « l’histoire » qui se sert de l’homme comme moyen pour réaliser – comme si elle était une personne à part – ses fins à elle. Elle n’est que l’activité de l’homme qui poursuit ses fins à lui.

Karl Marx et Friedrich Engels[1]

Aujourd’hui, la gauche ainsi que les mouvements populaires sont confrontés, partout dans le monde, à de puissants courants de droite et d’extrême droite qui développent un discours convergent ciblant les populations les plus vulnérables, en particulier les quelque 400 millions de personnes qui quittent ou qui cherchent à quitter leur pays. Parmi eux, un très grand nombre de migrants « économiques », incluant une multitude de travailleuses et de travailleurs prêts à accepter les emplois que les « natifs » refusent. Ce sont, selon l’expression consacrée, les emplois « 3-D » (dangerous, dirty, difficult), caractérisés par leur précarité, de bas salaires et de mauvaises conditions de travail. De leur côté, les ouvriers dits temporaires, que l’on retrouve dans l’agriculture notamment, travaillent également dans des conditions exécrables. L’essentiel de ce dossier des Nouveaux Cahiers du socialisme porte sur l’analyse des mécanismes d’oppression et d’exclusion de ces migrantes et migrants.

Il faut cependant saisir la « logique » derrière ce système. Pour l’essentiel, l’État gère l’économie selon les exigences du capitalisme. Cela signifie simplement qu’il voit à ce qu’il y ait sur le « marché du travail » une main-d’œuvre nombreuse et disciplinée. Cette logique est à l’œuvre depuis l’avènement du capitalisme alors que les migrations sont devenues massives, organisées et contrôlées, notamment à l’époque de l’esclavage et du travail forcé[2]. Certes, les conditions ont changé aujourd’hui, mais ce même processus perdure. Des populations sont littéralement « disciplinées » par la violence, l’insécurité, la pauvreté et la famine. Elles sont par conséquent contraintes de se déplacer et se trouvent souvent condamnées à vivre avec un statut de non-citoyen.

Alors que faire ?

Depuis longtemps, face à cette situation, les mouvements et partis de gauche s’interrogent et essaient de trouver des solutions concrètes et politiques. À la fin du XIXe siècle et durant une bonne partie du XXe siècle, une conception naïve et implicitement coloniale dominait suivant laquelle la classe ouvrière des pays capitalistes serait celle qui allait sauver le monde, y compris les peuples « indigènes » victimes du colonialisme. Marx fut un des premiers à déconstruire ce mythe en indiquant que c’étaient plutôt les « barbares » qui devaient jouer le premier rôle dans leur lutte d’émancipation. Il concluait en effet que les mouvements ouvriers anglais, les plus avancés à l’époque, étaient incapables de mener la lutte dans un contexte où les affamés irlandais, chassés de leurs terres et arrivant par milliers dans les usines de l’Angleterre, étaient surexploités. Et, pour aggraver la situation, la classe ouvrière anglaise elle-même avait largement intériorisé le racisme envers les Irlandais, idéologie prônée par la bourgeoisie pour diviser les travailleurs. Cette fracture de la classe ouvrière bloquait tout processus de transformation. Plus tard, les mouvements radicalisés qui allaient constituer la Troisième Internationale ont repris à leur compte l’idée selon laquelle la révolution socialiste était impensable et impossible sans la lutte des peuples dominés appartenant à ce qu’on appelait alors l’« Orient ». De plus, l’Internationale affirmait vouloir lutter sans merci contre la discrimination et le racisme en Europe à l’endroit des migrantes et des migrants qui affluaient de l’Europe et de l’Afrique. Le ton était radical et également autocritique :

Le socialiste qui, directement ou indirectement, défend la situation privilégiée de certaines nations au détriment des autres, qui s’accommode de l’esclavage colonial, qui admet des droits différents entre les hommes de race et de couleur différentes; qui aide la bourgeoisie de la métropole à maintenir sa domination sur les colonies au lieu de favoriser l’insurrection armée de ces colonies, le socialiste anglais qui ne soutient pas de tout son pouvoir l’insurrection de l’Irlande, de l’Égypte et de l’Inde contre la ploutocratie londonienne, ce « socialiste », loin de pouvoir prétendre au mandat et à la confiance du prolétariat, mérite sinon des balles, au moins la marque de l’opprobre[3].

Face aux enjeux actuels, le défi est tout aussi grand. Toutefois, il y a dans ce contexte inquiétant quelques bonnes nouvelles. La première découle évidemment de cette révolte multiforme, provenant en grande partie du sud, qui génère une nouvelle conscience des problèmes sociaux à l’échelle mondiale. Les vagues roses, les printemps africains et arabes, les luttes paysannes d’une intensité inédite en Inde sont autant d’indicateurs que le monde est en train de « changer de base », comme le dit le chant l’Internationale. L’impérialisme et le colonialisme sont pris à partie, tant sous leurs formes plus traditionnelles de domination à la fois économique, politique et culturelle, qu’à travers les dimensions plus agressives d’une « guerre des civilisations[4] » exportée depuis les États-Unis vers le reste du monde. Ces confrontations mettent à mal l’impérialisme encore dominant mais déclinant des États-Unis et laissent entrevoir une nouvelle solidarité Nord-Sud.

La deuxième bonne nouvelle relève du fait que le racisme et la discrimination sont de plus en plus contestés parmi les populations racisées, autochtones et migrantes du Nord. Les pseudo-réformes mises de l’avant par les États et les partis de droite et de centre deviennent de moins en moins crédibles. L’heure est à l’action, comme l’ont illustré les militantes et les militants du mouvement Black Lives Matter. On tolère de moins en moins la passivité ou la nonchalance dont font preuve les mouvements populaires ou les partis de gauche, surtout quand ils ferment les yeux devant les nombreuses formes de discrimination tant les nouvelles que les anciennes. Il n’est plus permis de reléguer au second plan ou de reporter à plus tard la résistance et les luttes aux oppressions racistes et sexistes, de même qu’aux mécanismes d’expansion du capitalisme qui mettent en danger non seulement les peuples mais aussi les écosystèmes.

Il faut également porter une attention particulière aux causes structurelles de ces fractures pensées et articulées par les dominants. La réponse moralisatrice qu’on nous sert devant la montée des ces luttes – pensons notamment aux revendications autochtones – n’est pas acceptable. L’agressivité qui s’exprime dans l’espace public ne relève pas simplement d’un comportement ou d’une attitude individuelle, mais d’un système qui génère racisme, colonialisme et discrimination. Glen Coulthard, un intellectuel de la Première Nation dénée, affirme que, « pour que vivent nos nations, le capitalisme doit mourir[5] » Les incantations larmoyantes, les excuses gênées, les gestes symboliques pour déboulonner des statues de John A. Macdonald[6], au mieux sont dérisoires, au pire occultent les vrais problèmes et empêchent toute critique effective du système.

Il y a un véritable chantier devant nous. Soulignons quelques éléments importants qui relèvent du court terme :

  • Les mouvements populaires et de gauche doivent ouvertement et sans complaisance dénoncer la discrimination sous toutes ses formes, y compris – et surtout – lorsque cette dernière se réclame d’une « version occidentale » des droits et d’une laïcité factice, comme on a pu le constater lors des récents débats au Québec autour d’une loi qui vise plus particulièrement les femmes musulmanes, la loi 21 ou Loi sur la laïcité de l’État.
  • Les enjeux socio-économiques sont de première importance (emploi, logement, éducation, etc.). En ce sens, la lutte contre les mesures néolibérales, notamment la privatisation, qui détruisent les systèmes publics de santé, d’éducation, de logement, doit être structurée et mieux organisée. Soulignons que les personnes immigrantes sont les premières à pâtir des politiques néolibérales.
  • Les divers mouvements et organisations doivent mettre au premier plan de leur programme la lutte contre le racisme et la discrimination. Les syndicats en particulier ont un rôle important à jouer en ce sens. Des ateliers doivent être organisés afin de mieux faire comprendre aux membres le rôle du racisme et de la discrimination dans le recul des luttes et revendications syndicales. Ainsi il importe de pratiquer une vigoureuse politique d’inclusion dans les structures syndicales.
  • La lutte pour les droits des populations migrantes est inséparable des luttes anti-impérialistes et anticoloniales dans les régions qui sont soumises aux agressions et à la dislocation, entre autres dans l’« arc des crises » qui traverse l’Asie et l’Afrique en passant par le Moyen-Orient. Il est nécessaire qu’il y ait, dans une perspective altermondialiste et internationaliste, une intervention rigoureuse et soutenue, associée à des revendications immédiates et appuyées. En contexte de capitalisme globalisé, toutes les luttes sont « glocales », c’est-à-dire à la fois transversales, internationales et locales.

Alain Saint-Victor est historien et militant communautaire et rédacteur aux Nouveaux Cahiers du socialisme dont le regretté Pierre Beaudet était un des principaux fondateurs. 


  1. Karl Marx et Friedrich Engels, La Sainte Famille, 1845, <https://www.marxists.org/francais/marx/works/1844/09/kmfe18440900r.htm#:~:text=C’est%20au%20contraire%20l,activit%C3%A9%20de%20l’homme%20qui>.
  2. Dès l’expansion du capitalisme au XVIIIsiècle, les migrations ont pris un caractère particulier. Il y avait bien sûr, auparavant, des flux de populations déplacées, notamment lors de guerres ou de catastrophes naturelles. Mais ce que le capitalisme a changé, c’est la place de l’immigration comme rouage essentiel d’un mode de production dont le socle est l’accumulation du capital et la dépossession des couches populaires.
  3. Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales, IIe Congrès de l’Internationale communiste, juillet-août 1920, <www.marxists.org/francais/inter_com/1920/ic2_19200700f.htm>.
  4. Le politicologue conservateur étatsunien Samuel Huntingdon avait proposé dans des travaux très diffusés que le monde postguerre froide devenait le territoire des affrontements entre des « civilisations » incompatibles (la Chine, la Russie, le monde arabe, l’Occident, etc.). La civilisation occidentale identifiée aux États-Unis par Huntingdon devait combattre sans relâche les autres civilisations.
  5. Glen Coulthard, « Pour que vivent nos nations, le capitalisme doit mourir », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 18, 2017; Glen Coulthard, Peau rouge, masques blancs. Contre la politique coloniale de la reconnaissance, Montréal, Lux, 2018.
  6. Ce premier premier ministre canadien affichait une posture ouvertement raciste envers les Autochtones et les « canadiens-français ».

 

Le schisme identitaire de Étienne-Alexandre Beauregard, ou Le nouveau bric-à-brac idéologique de la droite radicale du Québec

12 mai 2022, par CAP-NCS
Signe des temps : la question nationale québécoise qui, depuis la révolution tranquille, avait permis à nombre d’intellectuels du courant indépendantiste et souverainiste de (…)

Signe des temps : la question nationale québécoise qui, depuis la révolution tranquille, avait permis à nombre d’intellectuels du courant indépendantiste et souverainiste de développer une vision progressiste et largement partagée de la nation, voilà qu’elle devient l’objet, en ces années 2020, d’une récupération manifeste par des penseurs de droite ou d’extrême droite qui cherchent dorénavant à nous la présenter sans vergogne sous les habits d’un conservatisme sans rivages.

C’est ce qu’on ne peut que réaliser en lisant attentivement l’essai récemment paru d’Étienne-Alexandre Beauregard, Le schisme identitaire. Un ouvrage par ailleurs abondamment loué par Mathieu Bock Côté ; ce qui n’est pas étonnant, mais l’est beaucoup plus quand on le voit recensé, sans nuances et avec force d’éloges, tant à Radio Canada qu’au Devoir. Louis Cornelier ne terminait-il pas sa recension à son propos en affirmant qu’un « essayiste d’élite était né » (sic !) ? [1]

Dans ce essai, l’auteur cherche à revamper, en l’actualisant et lui donnant une forme théorique, un discours sur la nation et l’identité du Québec qu’on avait cru jeté depuis longtemps aux poubelles de l’histoire : celui d’un nationalisme étroitement identitaire ressemblant comme 2 gouttes d’eau à celui des élites conservatrices et autonomistes canadiennes françaises de la fin du 19ième et début du 20ième siècle.

Pour s’en rendre compte il n’est que de regarder plus attentivement, son chapitre 6, La guerre culturelle au Québec, car on y retrouve résumés pêle-mêle, bien des ingrédients de cette nouvelle potion conservatrice à laquelle Beauregard tente d’apporter —à travers un bien étrange bric-à-brac conceptuel— une sorte de vernis universitaire et scientifique.

Et le jeu en vaut largement la chandelle, car on se trouve avec cet essai, devant l’étrange tentative de redonner formes et couleurs à une vieille conception élitiste de la nation canadienne française, mais à travers un nouveau vocabulaire, de nouveaux habits théoriques qui ressortent d’un véritable melting-pot, comme si on était allé —sans rigueur méthodologique aucune— en puiser les éléments à tous les râteliers théoriques disponibles.

Beauregard fait usage en effet dans ce chapitre du concept de « guerre culturelle » qui serait censé, selon lui, caractériser en propre la joute politique du Québec contemporain (p. 137), en le divisant désormais sans appel entre 2 camps : celui d’une part des « nationalistes (…) assujettis à une logique de loyauté » comme on les retrouverait à la CAQ et au PQ ; et d’autre part celui des « multiculturalistes (…) assujettis quant à eux à une logique de l’altérité » comme on les retrouverait au Parti libéral et à Québec solidaire (p. 139) . [2]

Mais si on voit bien ainsi apparaître la figure connue de la guerre culturelle chère à cet universitaire états-unien très campé à droite qu’est James Davison Hunter, on ne peut qu’être interloqué de voir en même temps Beauregard appeler à la rescousse Gramsci lui même, ne se gênant pour reprendre sans l’ombre d’une précaution deux de ses concepts clefs, mais en en broyant littéralement le sens initial : l’hégémonie et la contre-hégémonie.

Il est vrai qu’on pourrait imaginer, et pourquoi pas, qu’il s’agit là d’emprunts théoriques qui à termes pourraient s’avérer éclairants et féconds ! Il reste qu’ici —parce que ces emprunts sont effectués sur le mode du collage détourné et impressionniste— ils ne conduisent qu’à brouiller toute intelligence de la réalité québécoise contemporaine ainsi qu’à accoucher d’une vision de la conflictualité sociale extrêmement réductrice, ramenée à sa seule dimension morale et idéologique.

Gramsci malmené !

Car si Gramsci pouvait bien parler de “guerre culturelle” (et par conséquent de l’importance du consentement social permettant aux classes possédantes d’assurer leur domination sociale, politique et culturelle), il n’oubliait jamais de rappeler que cet indéniable combat culturel qui se donnait au coeur d’une société ne pouvait se comprendre qu’à la condition de le combiner étroitement à un autre combat qui touchait cette fois-ci au partage, entre classes possédantes et classes travailleuses, des richesses socialement produites.

Or c’est justement ce soubassement socio-économique et dont la prise en compte fait toute la richesse et la profondeur de l’approche de Gramsci, qui est non seulement complètement absent de la nouvelle vision du Québec proposée par Beauregard, mais aussi qui permet à ce dernier d’hypostasier de manière grotesque —c’est-à-dire en leur donnant une importance inconsidérée et non justifiée— certains différents ou conflits d’ordre moral et culturel pouvant effectivement exister depuis quelques années au Québec, entre par exemple la droite néo-libérale et la droite conservatrice et morale.

Résultats : la fameuse distinction que Gramsci installe entre la culture de l’hégémonie et celle de la contre-hégémonie, et qui pour lui renvoyait à cette lutte collective que l’ensemble des classes subalternes menait pour tenter de résister à la domination écrasante des classes possédantes, voilà que dans les fantasmagories de Beauregard, elle se transmue au Québec du 21ième siècle dans une bataille que le courant nationaliste conservateur, taxé sans vergogne de « contre-hégémonique », mènerait contre le multiculturalisme « hégémonique » dont non seulement le Parti libéral mais encore Québec solidaire seraient les porte-étendards par excellence ! Le monde à l’envers en somme : Mathieu Bock Côté, Étienne-Alexandre Beauregard et consorts, transformés en de vaillants résistants opprimés, mais qui n’auraient de cesse pourtant de se dresser contre la toute puissance du multiculturalisme, incarnée par nulle autre que… QS. On croirait rêver !

Laclau et Mouffe récupérés

Et ce que Beauregard a pu faire en malmenant sans égard Gramsci, il va le refaire d’une certaine manière avec Laclau et Mouffe, mais cette fois-ci en s’engouffrant dans certaines limites de leur approche et en récupérant sur la droite leur concept de « populisme ». Car Laclau et Mouffe –au-delà de toutes les failles que peuvent recéler leurs propres théories – appartiennent au camp de la gauche et s’emploient justement à trouver ce qui pourrait unifier les forces de gauche autour de la notion centrale « d’égalité », de manière à mieux faire face à la droite (et particulièrement à la droite conservatrice) ainsi qu’ à capter à son encontre ce qu’ils appelleraient les sentiments anti-oligarchiques ou anti-impérialiste des classes dominées.

Certes Laclau et Mouffe ne sont plus marxistes, mais comme ces derniers définissent le populisme comme une forme, plus qu’un contenu, et plus précisément comme « un mode d’articulation des demandes sociales au sein desquelles les logiques d’équivalence prévalent sur les logiques de la différence [3] », ils ouvrent la porte à une définition –bien sûr anti-néolibérale— mais néanmoins extrêmement large et élastique du populisme, permettant ainsi à Beauregard de la récupérer à peu de frais, ou plus exactement d’en transformer insidieusement le sens profond. Alors que le fond de la démarche de Laclau et Mouffe consistait à mettre en évidence ce qui pouvait unir les différentes composantes du peuple (les fameuses logiques d’équivalences), Beauregard lui va mettre plutôt l’accent sur ce qui les sépare, insistant sur ce qu’il appelle « la capacité à envisager une division infranchissable entre 2 segments de l’électorat » (p. 147), y voyant là non seulement l’irruption au Québec d’un nouveau discours contre-hégémonique nationaliste osant faire face à l’hégémonie multiculturaliste, mais aussi la justification d’une stratégie populiste de droite « du gros bon sens » (p. 149).

Détournement de sens

Et là, Beauregard ne se gênera pas pour endosser, en ce qui concerne la réalité socio-politique du Québec d’étonnantes simplifications, ou plutôt d’importants détournements de sens qui auraient sans doute fait se retourner Jean-Marc Piotte dans sa tombe, auteur de gauche qu’il cite à ce propos et qui est un des grands spécialistes québécois de Gramsci des années 70-80. Car Beauregard n’y va pas avec le dos de la cuillère et prétend établir une sorte de lien d’équivalence apparemment savant entre ce que Gramsci appelle, à propos du prolétariat italien des années 30, « un noyau de bon sens » (dont il est question dans l’ouvrage de Piotte, La pensée politique de Gramsci. [4]) et « le gros bon sens » des électeurs caquistes des années 2020 au Québec.

En fait, ce que Gramsci voulait expliquer à travers cette expression de « noyau de bon sens », c’est le mécanisme par lequel le prolétariat — malgré la présence de l’hégémonie culturelle bourgeoise— parvient, en se confrontant aux contradictions de la réalité elle-même, à faire entendre une autre voix et construire un discours contre-hégémonique lui permettant d’atteindre, à l’encontre de la vision des classes dominantes, une conscience plus claire de ses propres intérêts collectifs. Or ce que Beauregard entend lui par « gros bon sens » est très précisément le contraire : non pas ce qui –comme point de départ— ouvre la possibilité d’une conscience collective plus fine de soi, mais ce qui –comme point d’arrivée— permettrait de « communier avec le sens commun québécois » (p. 149) ; en somme avec tout ce sur quoi la CAQ a bâti sa fortune électorale : une vision étroitement nationaliste du Québec, déliée de tout projet indépendantiste et tendant à utiliser les sentiments contemporains de désarroi et de replis des Québécois pour mettre de l’avant une vision purement identitaire de la nation [5] .

On se trouve donc là une fois encore face à une autre époustouflante pirouette théorique qui montre bien de quel bois est faite la démarche de Beauregard : sous le clinquant de l’abondance des sources et des références d’auteur, on ne trouve rien que des approximations bancales ou détournées de leur sens premier, jamais cependant justifiées jusqu’au bout, cherchant tout au plus à donner le change de la rigueur, dans le seul but de légitimer coûte que coûte un nationalisme étroit et ringard.

QS au pilori

Il n’est que de penser d’ailleurs à la façon dont, dans cet essai, est présenté QS pour s’en convaincre un peu plus. Car si QS peut avoir bien des défauts en ce qui concerne son projet indépendantiste, ou encore sa conception de la laïcité ou même ses pratiques de démocratie internes. Si comme je l’ai indiqué ailleurs, sa direction actuelle ne parvient pas à mesurer toute l’importance qu’il y aurait à développer des politiques indépendantistes plus assumées et assurées, plus en phase avec d’autres secteurs de la société québécoise, il faut vraiment être de mauvaise foi pour affirmer qu’il appartient irrémédiablement au camp des multiculturalistes, s’étant comme le prétend Beauregard, positionné radicalement (sic) « en faveur du discours post-national et multiculturaliste » (p. 157)

Il y a quand même des limites à tout, et le moindre souci de rigueur aurait dû obliger l’auteur a pour le moins concéder que QS est un parti au programme indépendantiste très clair (reconnaissant donc sans ambiguïté aucune la spécificité de la nation québécoise), un parti par ailleurs aux prises avec une histoire en devenir, un parti processus, non homogène, agité de multiples tensions et dont les différentes directions collectives n’ont pas toujours été les mêmes. À preuve les débats qui continuent à le parcourir et le secouer et qui ne permettent pas de conclure à ce jour à une orientation à tout jamais définie hors des grands paramètres de gauche qui ont présidé à sa naissance en 2006 !

Il aurait dû par ailleurs ne pas se servir –comme il l’a fait— d’extraits de textes (p. 157) que j’ai pu écrire à ce propos [6] , pour —en les tronquant— déformer ma propre pensée et passer à côté de ce qui en était pourtant essentiel : l’idée qu’il était encore possible à gauche et par conséquent à QS, de ne plus opposer sans appel le Québec des Canadiens français avec le Québec plus inclusif comprenant les communautés culturelles. Et de le faire en transcendant ces différences appréhendées dans un projet politique rassembleur et novateur.

Il est vrai que prendre en compte cette « petite nuance » risquait de faire chanceler tout de son propre raisonnement quant à l’existence d’une guerre culturelle qui déchirerait le Québec en ses tréfonds. Cela en dit long cependant sur la pseudo-rigueur du discours qu’il prétend tenir, tout comme sur l’esbroufe et les faux-semblants qui en cachent la vacuité en termes de contenus.

Plus encore, et en étant cette fois vraiment fidèle à Gramsci —non à partir de la forme, mais à partir du fond— on pourrait ajouter que ce collage de théories disjointes et impressionnistes qui font la matière du chapitre 6 de Beauregard —et dont bon nombre proviennent d’auteurs de gauche dont la pensée a été en grande partie détournée, pourrait bien être l’indice révélateur de ce que Gramsci appelait, lui, « une culture hégémonique » : une culture si dominante qu’elle est capable d’absorber et réduire à néant le discours de ses adversaires, sans que par ailleurs on s’en indigne de trop alentour.

N’est-ce pas –lorsqu’on pense aux rapports qui existent aujourd’hui entre la gauche et la droite— ce qui devrait nous donner à penser ?

Pierre Mouterde
Sociologue, essayiste


[1] Le devoir : https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/687678/chronique-naissance-d-un-essayiste

[2] Les nuances ici sont importante : il ne s’agit pas de nier qu’il puisse y avoir ce genre de confrontations idéologiques dans la société québécoise contemporaine, ni non plus que ces thématiques ne soient pas présentes dans l’espace public (j’ai justement cherché à montrer dans Les impasses de la rectitude politique, comment la gauche ne devrait pas les ignorer). Par contre ce contre quoi, il s’agit de se porter en faux –on le verra plus loin— c’est le caractère fondateur que Beauregard, à l’instar d’ailleurs de Bock-Côté, veut à tout prix leur donner ainsi que la pseudo grille d’interprétation sociologique qui en découle.

[3] Ernesto Laclau, Deriva populista y centroizquierda latinoamericana, Nueva sociedad, n 205, septembre-octobre 2006.

[4] (P. 114), et contrairement à ce qui est indiqué de manière erronée dans son essai, qui lui fait référence à des pages inexistantes : p. 201-202. Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci.

[5] Il est en ce sens pas étonnant du tout qu’il s’en prenne (page 114) vertement aux thèses de Gérard Bouchard qui dans Génèse des nations et cultures du nouveau monde cherche à repenser la nation québécoise à travers la notion de diversité.

[6] Voir Les impasses de la rectitude politique, Montréal, Varia, 2019, p. 143 et 144 ainsi que p. 107.

 

Éditorial – Mobilisations sociales et pandémie

11 mai 2022, par CDHAL
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Une arme de guerre ? Quelques réflexions sur la violence sexuelle pendant la guerre russe en Ukraine

11 mai 2022, par CAP-NCS
Nous nous sommes rencontrés pour la première fois lors de la conférence de 2015 « Contre notre volonté – Quarante ans après : explorer le champ de la violence sexuelle dans les (…)

Nous nous sommes rencontrés pour la première fois lors de la conférence de 2015 « Contre notre volonté – Quarante ans après : explorer le champ de la violence sexuelle dans les conflits armés » à Hambourg, en Allemagne[1], et nous sommes restés en contact depuis. Nous travaillons tous les deux sur la violence sexuelle pendant la Seconde Guerre mondiale et nous collaborons avec d’autres chercheurs et professionnels d’ONG au sein du « Groupe international de recherche ‘Violence sexuelle dans les conflits armés’ ». Peu après le début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine le 24 février 2022, Marta a décidé de protéger son fils et de fuir le pays. Lorsqu’elle est arrivée à Hambourg le 12 mars, nous avons immédiatement commencé à parler de violences sexuelles : contre les réfugiés ukrainiens dans les régions frontalières et dans les pays où ils ont trouvé un abri temporaire, mais aussi dans la zone de guerre en Ukraine. À l’époque, il n’y avait que peu d’indications indiquant cette forme de violence en Ukraine. Mais au cours des dernières semaines, le sujet est devenu de plus en plus visible. Nous croyons qu’il est important et nécessaire que la violence sexuelle reçoive cette attention. Dans le même temps, cependant, nous sommes inquiets de la façon dont cette violence est représentée. Qui en parle et qui reste silencieux ? Quels aspects sont mis en avant et que reste-t-il dans l’obscurité ? Afin de partager certaines de nos observations et préoccupations, nous avons décidé de documenter certaines de nos conversations sous forme écrite. Le résultat est un instantané momentané dans un développement en cours. Néanmoins, nous espérons contribuer à une meilleure compréhension. L’échange suivant a eu lieu le 20 avril 2022.

Regina Mühlhäuser: Au cours des dernières semaines, de plus en plus de témoignages et de rapports sur les violences sexuelles dans la zone de guerre ont été publiés – via les médias sociaux, dans les journaux et les rapports. Les femmes qui ont fui l’est de l’Ukraine, de Kiev, de Marioupol et d’autres endroits, vers l’ouest de l’Ukraine, la Pologne et d’autres pays, ont rapporté ce qu’elles ont entendu et vécu. Vous suivez de près ces histoires. Quelle est votre évaluation de ce qui se passe?

Marta Havryshko: Je pense que nous pouvons observer quelque chose en ce moment que nous avons vu dans de nombreuses guerres à travers l’histoire: partout dans le monde, les soldats commettent des violences sexuelles ainsi que d’autres types de crimes et d’atrocités tels que le pillage, les passages à tabac, la torture et le meurtre. Et les soldats russes ont un long passé de crimes sexuels – pendant la Seconde Guerre mondiale, en Afghanistan, pendant les guerres de Tchétchénie et pendant l’invasion du Donbass en 2014. Maintenant, dans les territoires ukrainiens occupés, ils commettent également des viols et d’autres formes de violence sexuelle. La majorité des victimes sont des femmes, mais les filles, les garçons et les hommes souffrent également de cette forme de violence. Dans la plupart des cas, la violence sexuelle est dirigée contre des civils, mais il y a aussi des rapports selon lesquels des femmes soldats sont victimes de torture sexuelle.

La plupart des viols que nous voyons dans cette guerre jusqu’à aujourd’hui sont des « viols publics ». Qu’est-ce que je veux dire par là? Que les membres de la famille ou d’autres personnes qui s’abritent à un endroit – par exemple dans des maisons, des sous-sols ou des écoles – sont forcés d’être témoins de l’humiliation des victimes. Pour les auteurs, il semble très important de démontrer aux autres ce qu’ils peuvent faire. Par conséquent, l’un des objectifs de ces viols « publics » semble être d’intimider la population ukrainienne, de répandre la peur et la terreur – non seulement à ceux qui vivent réellement ces horreurs, mais aussi aux personnes qui en sont témoins et en entendent parler. Ils envoient un message à toute la communauté : « Nous sommes puissants, nous pouvons et nous vous punirons pour votre résistance contre nous, pour ne pas nous avoir célébrés comme des ‘libérateurs’. » En outre, ces viols communiquent aux hommes ukrainiens qu’ils ne peuvent pas protéger les femmes et les enfants, qu’ils ne peuvent pas protéger leurs femmes, leurs filles, leurs sœurs, leurs mères.

Qui plus est, ce genre de viols en dit long sur les auteurs eux-mêmes : ils expriment leur sentiment de mépris pour l’Ukraine, pour le peuple ukrainien. En fait, ils semblent être un moyen pour les soldats russes de justifier leurs actions. J’ai entendu parler de cas où des soldats russes sont entrés dans des maisons privées, ont attaché les femmes qui étaient là aux meubles et les ont forcées à regarder leurs enfants se faire violer. Dans un cas, la sœur aînée d’une fille s’est approchée des soldats russes et leur a demandé : « S’il vous plaît, prenez-moi à sa place. Je suis plus âgé. Mais les soldats ont répondu : « Non. Tu devrais regarder ce que nous faisons à ta sœur. Parce que nous ferons la même chose à toutes les putes nazies. » Cette histoire révèle l’impact de la propagande russe. Cette propagande dit qu’il y a un génocide par les néo-nazis ukrainiens contre les russophones en Ukraine, et que les Russes sont venus protéger et sauver tous les russophones. Cette identification ridicule des Ukrainiens avec les nazis a un impact sur le comportement des soldats russes et leur cruauté envers les civils ukrainiens. Ils utilisent ce langage propagandiste lorsqu’ils justifient leurs actions. Pour elles, les femmes ukrainiennes sont des femmes fascistes, ce sont des épouses, des filles, des sœurs d’hommes fascistes. À travers les viols, ils affirment et renforcent cette idée. Par les viols, les femmes ukrainiennes deviennent l’ennemie « Autre ».

Et le commandement de l’armée russe tolère leur comportement. Les soldats pillent, ils prennent beaucoup de choses, des bijoux et des téléviseurs à écran plat, ainsi que des vêtements, même des chiffons sans valeur. C’est un signe que leur moral est très bas. Et dans le même esprit, ils violent aussi les femmes. Et leurs commandants leur permettent de piller et de violer. La violence sexuelle est une récompense pour les soldats, pour améliorer leur humeur.

Bref, je crois que dans ce domaine, la violence sexuelle dans la guerre est une arme. Pourquoi? Parce que tout d’abord, nous avons beaucoup de témoignages de viols dans tous les territoires occupés par la Russie. Ce ne sont pas seulement des actions individuelles. Deuxièmement, la plupart de ces cas de viols sont des viols publics. Les soldats veulent répandre la terreur, ils veulent répandre la peur. Troisièmement, il est évident que ces soldats ne croient pas qu’ils seront punis. Le commandement de l’armée tolère leurs actions. Même si la Russie nie officiellement tout.

Regina Mühlhäuser: Ce que vous décrivez montre que le viol n’est pas un « sous-produit » de cette guerre, mais une partie intrinsèque de l’action belligérante. Cependant, je pense qu’il est nécessaire de souligner qu’il y a des risques à utiliser le terme « viol comme arme de guerre » de nos jours. Parce que différentes personnes – selon le contexte et les intérêts – signifient des choses très différentes par là.

Par exemple, dans le magazine Time, la députée britannique Alicia Kearns (qui plaide pour un organisme indépendant chargé d’enquêter sur les violences sexuelles en Ukraine et dans d’autres guerres) a fait valoir que « les commandants de rang inférieur et intermédiaire […] ordonner à leurs hommes de commettre des viols. » D’où tire-t-elle cela? Quelles sont ses preuves à l’appui de cette hypothèse? La recherche sur d’autres guerres indique que la violence sexuelle n’est généralement pas explicitement ordonnée. En ce qui concerne la guerre en Bosnie-Herzégovine, de 1992 à 1995, par exemple, il y avait et il y a toujours la perception répandue que les commandants serbes ont explicitement ordonné à leurs hommes de violer. À ce jour, cependant, il n’y a aucune preuve de cela. Les sources suggèrent plutôt que la façon dont les commandants militaires traitent ce type de violence – comment et pourquoi elle est tolérée, acceptée, facilitée et encouragée, et comment elle fait partie des calculs militaires – est beaucoup plus compliquée. Il est donc très difficile de demander des comptes aux commandants. [2]

Ce que je veux souligner, c’est que l’utilisation du terme « viol comme arme de guerre » risque de simplifier et donc de mystifier pourquoi les soldats commettent des violences sexuelles. La violence sexuelle ne semble être condamnée que dans la mesure où elle fait partie d’un plan militaire plus vaste. Le fait que de nombreux soldats puissent simplement profiter de l’occasion ne se reflète pas dans le récit de « l’arme de guerre ». Toute la complexité du phénomène – comment les dynamiques genrées, les réalités corporelles et psychologiques individuelles, les conditions sociétales et culturelles, les structures politiques et économiques génèrent, favorisent et façonnent la perpétration et l’expérience de la violence sexuelle – devient invisible.

Marta Havryshko: Je comprends votre préoccupation. Et, en effet, je n’ai vu aucune preuve qui indique que le commandement de l’armée russe ordonne explicitement à leurs hommes de violer. Mais je crois qu’ils ferment les yeux. Par exemple, nous connaissons un cas à Bucha où 25 femmes et filles âgées de 14 à 24 ans ont été détenues en esclavage sexuel dans le sous-sol d’un immeuble pendant plusieurs jours. Nous devons supposer que les soldats n’auraient pas pu réduire sexuellement ces femmes en esclavage sans que leurs commandants le sachent. Ils en étaient sûrement conscients et ils l’ont toléré.

Cela peut également être observé en ce qui concerne d’autres crimes. Par exemple, lorsque l’armée russe bombarde des maternités, des jardins d’enfants et des écoles. Il y a beaucoup d’histoires de personnes qui ont été victimisées lorsqu’elles ont tenté de s’enfuir. Il y a un cas où des soldats russes ont ouvert le feu sur un véhicule civil près de Nova Kakhovka. La famille à l’intérieur était composée de cinq personnes, dont une fille de 6 ans et un garçon de 1,5 mois. Tous ont été tués. Et nous connaissons des cas similaires dans d’autres régions. Ce type de crime ne pourrait pas être aussi répandu si les commandants russes ne le toléraient pas. Et la violence sexuelle s’inscrit dans le droit fil de toutes ces autres brutalités.

Au début, les Russes ont tout nié. Ils ont même nié que ces crimes aient été commis par leur armée. « C’est un mensonge », a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, aux journalistes fin mars. Mais nous avons beaucoup de preuves. Et cette preuve révèle la brutalité de la guerre russe. Les fosses communes de Bucha où des centaines de civils ont été tués ne sont qu’un exemple parmi tant d’autres. À ce jour, au moment où nous parlons, l’armée russe a tué environ 200 enfants en Ukraine et des centaines ont été blessés. En outre, des corps d’enfants ont été découverts, neuf ans, dix ans, à moitié nus ou complètement nus, les mains liées, les organes génitaux mutilés.

Qui plus est, la violence sexuelle ne vise pas seulement les civils. Le 2 avril, quinze femmes soldats ukrainiennes ont été libérées de la captivité russe. Et ils ont raconté comment ils ont survécu à la torture sexualisée en détention : leurs têtes ont été rasées et elles ont été forcées de se déshabiller et de faire des squats devant leurs homologues masculins.

Et quand je vois tous ces différents cas, je pense que cela révèle que la violence sexuelle est l’une des stratégies officieuses de l’armée russe pour répandre la terreur et la peur, pour faire abandonner les Ukrainiens, pour forcer les autorités ukrainiennes à accepter toute condition russe de reddition afin de mettre un terme à ces horreurs indicibles. L’armée russe utilise cette cruauté et cette brutalité pour effrayer, terroriser et, en fin de compte, pacifier le peuple ukrainien et briser notre volonté collective de résistance. En ce sens, je parle de la violence sexuelle comme d’une arme de guerre.

Regina Mühlhäuser: Quand je vous écoute, la vieille question me vient à l’esprit : pourquoi la violence sexuelle est-elle un moyen si efficace de terroriser une population, surtout par rapport à d’autres formes de violence ? Les chercheurs ont fait valoir que cela est lié au fait que cette violence perturbe la famille et la société, qu’elle sème la méfiance et conduit à une aliénation des partenaires, des familles et des groupes sociaux.

À ce jour, l’idée que les femmes qui ont été violées sont « déshonorées » et « souillées » est très courante. Comme Gaby Zipfel l’a noté, les victimes de viol sont souvent accusées d’être complices de leur propre victimisation. Par exemple, il est suggéré qu’« elle l’a demandé » ou qu’« elle ne l’admettrait jamais, mais secrètement elle l’a apprécié ». En conséquence, la victime se voit refuser la sympathie et une classification claire de cette forme de violence comme un crime.

Ce n’est que lorsque la perpétration de violences sexuelles est extrêmement brutale et s’accompagne d’autres formes de violence qu’elle est établie sans ambiguïté comme une expérience négative non désirée et comme un crime de guerre. Implicitement, nous devons donc nous demander si la plupart des histoires de violence sexuelle qui sont racontées publiquement en ce moment sont si horribles précisément parce qu’il ne fait aucun doute qu’elles seront clairement comprises comme des crimes. Et puis nous devons nous demander s’il n’y a pas des cas de viol moins « spectaculaires » qui se produisent en ce moment – c’est-à-dire des cas qui ne sont pas accompagnés de cette horrible violence excessive – que les victimes ne peuvent pas signaler parce qu’elles doivent craindre d’être soupçonnées de complicité.

Marta Havryshko: Je suis sûr qu’il se passe beaucoup de choses en ce moment que nous ne savons pas, qui ne seront révélées que plus tard, après la fin de cette guerre, ou peut-être jamais.

Mais permettez-moi d’insister sur votre première question : pourquoi cette violence est-elle si particulièrement efficace ? Je pense que nous pouvons déjà voir que cette violence provoque la méfiance dans la société ukrainienne. Et cela a aussi quelque chose à voir avec la période d’avant-guerre. La culture du viol était et est toujours très présente dans la société ukrainienne, comme dans de nombreuses autres sociétés à travers le monde. Avant la guerre, nous n’étions pas très ouverts à parler de violence sexuelle dans la sphère publique. Par exemple, lorsque le mouvement #MeToo a commencé, de nombreuses personnalités publiques en Ukraine, telles que des écrivains célèbres, ont commencé à se moquer des femmes qui ont pris la parole. Et quand nous avons eu notre propre flash mob #IamNotAfraidToSpeak, nous, féministes, avons été étonnées par les réactions de nombreux hommes qui se moquaient des femmes qui choisissaient de révéler leurs histoires d’abus et de traumatismes. En effet, nous manquons d’une discussion substantielle et ouverte sur la violence sexuelle dans différentes sphères de la vie – dans le milieu universitaire, dans les écoles, à l’église, dans les forces armées, etc. Il n’est donc pas surprenant que nous observions actuellement dans les médias sociaux que chaque message sur un cas de violence sexuelle dans les territoires occupés par la Russie comporte des dizaines de commentaires de personnes ordinaires qui se livrent à un blâme de la victime: « À quoi vous attendiez-vous? Vous n’avez pas quitté le territoire … » « À quoi vous attendiez-vous? Tu n’as pas caché tes filles… » « À quoi vous attendiez-vous? Vous les laissez entrer dans votre maison et leur apportez du thé … » Malheureusement, il y a beaucoup de blâmes de victimes qui circulent en ce moment.

Il y a une histoire récente publiée par une journaliste féministe, Victoria Kobyliatska, qui a parlé à une femme qui a été violée. Cette femme vit dans un petit village à la campagne et elle a dit à Kobyliatska qu’elle n’irait pas à la police ou ne demanderait pas de soutien psychologique. Sa principale inquiétude est qu’elle est enceinte à la suite du viol et qu’elle veut mettre fin à sa grossesse. Elle se reproche de ne pas résister à l’agresseur, même si les experts disent que c’est une réaction normale dans une situation violente et, en fait, une stratégie de survie, parce que la victime ne peut jamais savoir ce que le délinquant va faire à elle et à ses proches en opposant une quelconque résistance. Il est donc encore plus difficile de voir que cette femme soupçonne que les gens de sa communauté locale pourraient ne pas la soutenir, mais pourraient même remettre en question son comportement.

Certaines femmes rapportent également que d’autres femmes leur disent comment se comporter afin d’éviter le viol par des soldats russes : « Vous devriez vous cacher, vous devriez porter des chiffons, vous devriez vous enduire le visage et le corps d’excréments, vous devriez prétendre que vous êtes folle ou vous devriez prétendre que vous êtes malade. » Cela me rappelle en fait les femmes de la Seconde Guerre mondiale. Pour mon projet sur le genre et la violence pendant l’Holocauste en Ukraine, j’ai mené de nombreux entretiens avec des témoins oculaires. Un de mes répondants m’a dit : « Quand les Allemands ont commencé à violer des femmes, certaines femmes âgées ont refusé d’aller dans les refuges souterrains. Ils ont mis de très vieux vêtements sales et ils ont crié ‘krank, krank’ [malade, malade]. » Et de nos jours, certaines femmes font des déclarations orales, parfois même des notes écrites, sur la façon de se comporter dans des situations de violence sexuelle liées à la guerre qui semblent assez similaires. En fait, cela crée également une atmosphère dans laquelle le blâme de la victime est justifié et même encouragé. « Si vous suivez quelques règles de base », semble dire la logique, « vous ne serez pas violée. Mais si vous êtes violée, vous devriez remettre en question votre comportement. » Ces femmes sont traumatisées, mais elles ne peuvent pas en parler ouvertement, car elles doivent supposer que même leurs parents et leurs amis les blâmeront, au moins partiellement.

Regina Mühlhäuser: Je n’y ai jamais pensé de cette façon. Lorsque j’ai étudié ce genre d’histoires pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai toujours pensé à de telles mesures comme une méthode permettant aux femmes et aux filles de se protéger et, en ce sens, comme des actions d’autonomisation. Mais vous avez raison : en même temps, cela insinue aussi qu’il est de la responsabilité des victimes de prévenir le viol.

Marta Havryshko: Les féministes en Ukraine essaient de faire face à ce problème de blâme des victimes. Par exemple, certaines journalistes féministes ont récemment écrit un article sur la question de savoir comment enquêter et représenter la violence sexuelle dans les médias, comment approcher les victimes-survivantes, comment mener la conversation avec elles et comment éviter d’utiliser ces prétendument « sujets chauds », qui ne sont de toute façon destinés qu’à illustrer leurs propres points de vue et intérêts. Ils demandent à tous les journalistes de penser aux victimes comme ils le feraient pour leurs proches.

En outre, certaines organisations de défense des droits de l’homme ont élaboré des dépliants à l’intention des victimes de violences sexuelles : Que pouvez-vous faire si vous êtes enceinte ? Quel médicament pouvez-vous prendre si vous avez contracté une maladie sexuellement transmissible? Leurs recommandations sont très pratiques, élaborées et présentées de manière sensible. En outre, ces brochures fournissent également des numéros de téléphone pour les organisations spécialisées dans l’assistance aux victimes de violences sexuelles, pour les organisations de défense des droits des femmes et pour les unités spéciales chargées de l’application des lois. J’ai entendu dire que la plupart des survivantes essaient de demander de l’aide à des organisations de défense des droits des femmes établies, car ces organisations travaillent sur la violence sexuelle depuis très longtemps et leurs membres sont bien formés et savent comment parler aux femmes sans leur infliger de blâme, de honte ou de peur supplémentaires.

En effet, tous les mécanismes de soutien aux victimes de violences sexuelles ne sont pas aussi professionnels. Après que les premiers rapports de viol ont commencé à émerger en mars, un service d’assistance psychologique pour les victimes de violences sexuelles a été créé le 1er avril, avec l’appui de l’UNICEF. Cependant, les victimes de violences sexuelles en Ukraine, dans l’ensemble, n’ont pas été disposées à parler à ces psychologues. Et en effet, certains de ces psychologues se sont comportés de manière très peu professionnelle, par exemple en révélant des informations sur les histoires de leurs clients au grand public. Par conséquent, les victimes de viol ont peur d’être identifiées par leurs proches ou amis.

Comme de nombreuses victimes de violences sexuelles ont dû quitter leur foyer dans l’est de l’Ukraine et ont fui vers l’ouest de l’Ukraine, il y a une demande croissante de soutien dans cette dernière région en ce moment. À Lviv, par exemple, l’organisation de défense des droits des femmes « Women’s Perspectives » organise des ateliers pour former des psychologues sur la façon de parler avec les victimes de violences sexuelles.

Mais nous observons également des problèmes supplémentaires. Certaines victimes ukrainiennes de viol ont fui le pays et se trouvent maintenant en Pologne. Mais en Pologne, vous ne pouvez pas facilement obtenir la « pilule du lendemain » dans la pharmacie. De plus, l’avortement est devenu largement illégal après un arrêt de la Cour constitutionnelle polonaise en janvier 2021. Depuis lors, vous pouvez interrompre votre grossesse lorsque vous êtes violée, mais seulement si vous avez déposé une plainte à la police. La plupart des réfugiés de guerre ukrainiens, cependant, ne rapportent pas ce qui leur est arrivé. Enfin et surtout, ils n’ont pas assez de force pour faire face à toutes les questions juridiques. Il existe également des initiatives féministes qui aident à organiser des avortements, mais il n’est pas toujours facile pour les survivantes ukrainiennes d’y avoir accès. Cela peut être une situation horrible pour de nombreuses victimes. D’une part, il y a des femmes qui ont peur de la discrimination qui les attend lorsqu’elles ramènent à la maison un enfant « illégitime ». Elles ont peur que leurs maris, leurs familles et leurs communautés apprennent qu’elles ont été violées, qu’elles aient honte et dirigent leur colère contre elles, et non contre les auteurs. En outre, certaines femmes peuvent également craindre de ne pas pouvoir ressentir de l’amour pour cet enfant, de ne pas pouvoir se comporter comme une mère attentionnée. En effet, lorsqu’une femme porte un enfant conçu après un viol, elle est confrontée à de nombreuses émotions et souvenirs négatifs.

Regina Mühlhäuser: Les situations dans lesquelles se trouvent les victimes de violences sexuelles sont terribles et difficiles en soi, dans des circonstances « normales », mais encore plus dans un conflit militaire en cours. Quelles sont les conditions dans lesquelles les personnes touchées peuvent se rapporter et discuter de leurs expériences en ce moment? Les femmes partagent-elles leurs histoires avec leurs amies, dans les cercles féministes, via les médias sociaux? Est-ce qu’ils rapportent ce qui leur est arrivé?

Marta Havryshko: Certaines femmes partagent des histoires sur leurs propres expériences ainsi que les expériences d’autres personnes avec des personnes en qui elles ont confiance, en particulier avec d’autres femmes: membres de la famille, amis, femmes qui les accueillent chez elles ou les soutiennent et les aident, et parfois même avec des étrangers. Par exemple, ma mère, qui vit près de Lviv, rencontre beaucoup de personnes déplacées à l’intérieur du pays. Parmi elles se trouvent des femmes qui parlent ouvertement de violences sexuelles dans les territoires contrôlés par la Russie. D’autres femmes préfèrent utiliser un discours indirect, en disant, par exemple: « J’ai dû quitter Bucha parce que j’ai deux filles », transmettant ainsi qu’elles voulaient les sauver du viol.

Certaines femmes victimes de violences sexuelles se présentent également à des organismes officiels comme la police ukrainienne. Et la plupart des informations rendues publiques proviennent d’organismes officiels ukrainiens – la Commissaire aux droits de l’homme du Parlement ukrainien, Lyudmyla Denisova, la Procureure générale, Iryna Venediktova, et les autorités locales. Certains cas sont décrits par des médias ukrainiens et étrangers. Et en outre, des preuves sont collectées et révélées par des ONG, telles que Human Rights Watch. Néanmoins, nous devons supposer que de nombreuses victimes préfèrent garder le silence et que cette violence est encore sous-déclarée.

Regina Mühlhäuser: Si nous supposons que beaucoup de ceux qui sont victimes de violences sexuelles perpétrées par des soldats russes ne sont pas autorisés à parler, qu’ils pourraient penser qu’il est plus sûr pour eux de garder le silence, alors nous devons également supposer que la situation est encore plus précaire pour les femmes qui ont subi des violences sexuelles dans d’autres constellations. c’est-à-dire lorsque les auteurs n’étaient pas des soldats russes. Nous le savons par d’autres guerres, par exemple en ex-Yougoslavie ou au Rwanda. Gorana Mlinarević a raconté qu’une femme « croate » qui a été violée par un homme « serbe » et une femme « serbe » qui a été violée par un homme « croate » peuvent se sentir solidaires et solidaires l’une de l’autre. Mais si une femme a été violée par un homme de son propre groupe, elle peut difficilement compter sur la solidarité au sein de son groupe. Ce genre de cas est activement réduit au silence. [3] Voyez-vous des problèmes similaires en Ukraine ?

Marta Havryshko: Oui, et je pense qu’il est nécessaire de surveiller toutes les différentes constellations de violences sexuelles afin de comprendre ce qui se passe. Par exemple, lorsque la guerre a commencé, certains cas ont été rendus publics où des hommes civils avaient agressé sexuellement des femmes dans des abris anti-bombes. Mais personne ne veut entendre ces histoires, aucun média ne fournira d’espace pour y réfléchir. Les gens qui essaient de les publier de manière indépendante seront accusés de travailler pour l’ennemi, de nous faire baisser les esprits… Je crois que ce sera une autre conséquence de cette guerre, que certaines femmes seront réduites au silence, parce que leurs histoires ne rentrent pas dans le récit hégémonique, c’est-à-dire que le violeur est toujours le soldat ennemi.

En fait, nous connaissons également des cas de violence sexuelle commis par des soldats ukrainiens. Dans le conflit dans le Donbass, depuis 2014, certains cas où des soldats ukrainiens ont agressé sexuellement et violé des femmes locales ont été rendus publics. Par exemple, certains membres de la tristement célèbre « Unité Tornado » ont été accusés de viol et d’autres crimes en 2016. Mais les avocats et les militants des droits de l’homme ont noté que l’Ukraine ne réussit pas très bien à juger et à condamner ses propres miliciens, bien qu’il y ait beaucoup d’occasions de le faire. Il semble que certains organes judiciaires considèrent le fait que les accusés ont rempli leur devoir militaire dans le Donbass comme une circonstance atténuante. Ce fut, par exemple, le cas lorsqu’un ancien combattant accusé du viol d’une adolescente à Kiev n’a été condamné qu’à deux ans d’emprisonnement avec sursis et à une petite amende (3 000 hryvnias, environ 100 euros).

En outre, à l’instar d’autres armées à travers le monde, nous pouvons également voir dans l’armée ukrainienne que les femmes soldats souffrent de harcèlement sexuel et de violence de la part de leurs camarades masculins, et font face à d’énormes difficultés lorsqu’elles cherchent à obtenir justice.

Mais toutes ces constellations ne reçoivent aucune attention – elles sont réduites au silence, et je crains que les groupes et les agences qui commencent maintenant à documenter la violence sexuelle dans cette guerre ne recherchent que les cas de violence sexuelle perpétrés par des soldats russes.

Regina Mühlhäuser: Qu’est-ce qui est parlant et qu’est-ce qui est réduit au silence, quand et pourquoi ? Au cours des dernières années, nous avons souvent parlé des « règles communicatives de la violence sexuelle » en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale. Les actes de violence sexuelle pendant la Seconde Guerre mondiale ont englobé une variété de constellations, en Europe comme en Asie. Pour commencer, les auteurs étaient des soldats allemands et japonais ou leurs alliés respectifs. Mais, deuxièmement, ils étaient aussi membres des armées alliées – soldats soviétiques, américains, britanniques et Français – ainsi que membres de groupes de partisans et de résistance. Et nous savons que, troisièmement, des hommes civils, y compris des hommes appartenant aux groupes persécutés par les Allemands et les Japonais, ont également commis des crimes sexuels. Beaucoup de ces actes de violence sexuelle étaient dirigés contre les ennemis respectifs, mais les membres de leur propre collectif pouvaient également devenir des victimes. Quand ces constellations deviennent-elles un sujet de discussion publique ? Qui en parle ? Qui reste silencieux ? Et pourquoi ? Les réponses à ces questions dépendent toujours des conditions et des intérêts politiques à un moment donné.

Marta Havryshko: Oui, et je crois que nous pouvons actuellement observer un changement en Ukraine. Vous souvenez-vous quand vous m’avez dit que vous aviez donné une conférence sur la violence sexuelle par des membres de la Wehrmacht et des SS lors de la conférence de 2013 « Les femmes d’Europe centrale et orientale et la Seconde Guerre mondiale » à Kiev ? À cette époque, tout le monde pensait que c’était un grand sujet, alors que, d’un autre côté, il y avait des désaccords sur la question de savoir s’il fallait, ainsi que sur la façon de traiter, la violence sexuelle par les soldats de l’armée soviétique. Aujourd’hui, cependant, tout le monde veut établir des parallèles entre les soldats de l’Armée rouge de la Seconde Guerre mondiale et les soldats russes d’aujourd’hui. Mais plus personne ne veut parler de la Wehrmacht, des SS et de leurs collaborateurs locaux dans l’Holocauste, c’est-à-dire des policiers ukrainiens. Pourquoi? Parce que beaucoup de gens voient maintenant l’Allemagne comme un allié. Donc, ils ne veulent pas apporter cela à la table. Par exemple, les médias ukrainiens m’ont récemment demandé de donner une interview sur la violence sexuelle en Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale. Quand ils m’ont envoyé leurs questions, j’ai vu qu’il n’y avait pas une seule question sur l’armée allemande ou la persécution des Juifs. Toutes les questions portaient sur les soldats de l’Armée rouge.

Regina Mühlhäuser: Intéressant, j’ai vécu quelque chose de similaire, mais dans un contexte complètement différent. On m’a demandé dans une interview pour l’agence de presse allemande RND si je pensais que ce qui se passe actuellement en Ukraine était comparable à la Seconde Guerre mondiale. Et j’ai dit que je ne pense pas que de telles comparaisons soient particulièrement significatives. Si je devais faire une comparaison, cependant, je voudrais comparer le comportement de l’armée russe aujourd’hui avec le comportement de l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Les deux armées ont fait une attaque surprise, envahissant un pays voisin souverain en violation du droit international, les deux armées ont enrôlé de très jeunes hommes et ainsi de suite. Après la publication de ce document, j’ai reçu plusieurs courriels d’hommes allemands, même d’un professeur d’université, m’accusant de vouloir être politiquement correct, mais en fait simplement naïf. Parce que l’armée russe aujourd’hui, ainsi va leur argument, se comporterait de la même manière et tout aussi « non civilisée » que l’Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale. Ici, les ressentiments anti-russes allemands historiquement profondément enracinés viennent au premier plan, pour lesquels la guerre actuelle apparaît simplement comme une confirmation – et en particulier la perpétration de violences sexuelles qui sont considérées comme la preuve d’un type particulier de non-civilisation.

Ce que cela illustre, c’est que la violence sexuelle est une question politiquement contestée et un élément crucial de la politique de la mémoire. Et ce qui disparaît dans ces processus, encore et encore, ce sont les voix des victimes elles-mêmes. Il ne s’agit pas d’eux. On ne leur demande pas; ils ne sont pas écoutés. Leurs histoires disparaissent dans les méta-récits nationalistes respectifs.

Marta Havryshko: En effet, tout le débat sur la violence sexuelle dans la guerre en Ukraine en ce moment devrait être plus centré sur la victime / survivante. Ce que nous voyons maintenant, ce sont des efforts pour recueillir des preuves en vue de futurs procès afin de persécuter les auteurs. C’est, bien sûr, très important. Mais qu’en est-il du bien-être des survivants ? Cela devrait également être une préoccupation majeure. De l’argent et des ressources devraient être offerts pour améliorer leur situation.

J’ai assisté à la session du Conseil de sécurité de l’ONU sur l’obligation de rendre des comptes pour les violences sexuelles liées aux conflits, qui s’est tenue le 11 avril 2022. Presque tous les orateurs de tous les pays, le représentant de l’UNICEF et ainsi de suite ont mentionné la violence sexuelle en Ukraine. D’une part, il est très bon que ces souffrances genrées soient notées, et qu’elles soient même discutées en termes de crimes contre l’humanité et ainsi de suite. L’ambassadrice britannique en Ukraine, Melinda Simmons, par exemple, avait déjà déclaré le 3 avril que des soldats russes comme « arme de guerre ». En fait, une initiative menée par le Royaume-Uni veut créer une sorte d’organisme spécial et indépendant pour enquêter sur cette violence en Ukraine. Cette question est donc sur la table à différents niveaux politiques, ce qui est une bonne chose.

Dans le même temps, cependant, le soutien aux victimes n’est vraiment pas bien établi. Il y a un manque de spécialistes formés pour leur fournir un soutien psychologique, un manque de spécialistes formés pour recueillir des preuves sans retraumatiser les survivantes, un manque de refuges gérés par l’État pour les victimes de viol et leurs enfants, et ainsi de suite. Je pense que nous devons vraiment travailler plus fort pour mettre en place des systèmes et des procédures permettant d’approcher les victimes, de les soutenir, de leur fournir un soutien psychologique et médical. Et cela a aussi à voir avec la mise en place de types spéciaux de soutien pour les enfants. Vous avez peut-être entendu parler du cas d’un garçon de six ans qui a dû assister au viol collectif de sa mère. Il a cessé de parler. Les enfants comme lui ont également besoin de soutien et d’aide, car ils sont des victimes secondaires de violence sexuelle. Ce que nous devons faire, c’est réfléchir davantage à fournir de l’aide aux victimes-survivants et à leurs proches.

Regina Mühlhäuser: Je pense qu’une approche comme celle de Medica Mondiale – une ONG féministe qui coopère avec des organisations partenaires dans les zones de conflit afin de soutenir et d’autonomiser les femmes locales et les structures de soutien – est particulièrement instructive.

En ce qui concerne les efforts d’enquête, nous devons garder à l’esprit qu’il sera extrêmement difficile de documenter et de poursuivre ce type de violence, encore plus au milieu d’une guerre en cours. La poursuite des auteurs de violences sexuelles devant les tribunaux internationaux et internationalisés au cours des 20 dernières années a montré à quel point il est difficile de mener de telles procédures d’une manière qui conduise à une condamnation des auteurs et, en même temps, à protéger les victimes-témoins. Comme le soutiennent Gabi Mischkowski et Gorana Milinarević, les raisons en sont multiples. La première qui me vient à l’esprit est qu’il est difficile de prouver la violence sexuelle sans aucun doute. Cette violence a souvent lieu en privé, sans témoins tiers. Maintenant, on pourrait vouloir objecter que de nombreux viols en Ukraine sont des « viols publics ». Mais nous avons vu quelque chose de similaire en Bosnie-Herzégovine. Ici aussi, les « viols publics » ont été considérés comme des preuves de leur fonction stratégique. En fait, cependant, pas un seul témoin oculaire n’a été trouvé qui témoignerait devant le TPIY.

De plus, il n’y a généralement aucune preuve que cette violence ait été ordonnée (ce qui, comme je l’ai déjà mentionné ci-dessus, ne l’est généralement pas). Au contraire, la responsabilité des commandants militaires est juridiquement difficile à établir.

Un autre problème est de savoir comment les témoignages des victimes sont générés. Les enquêteurs sont souvent obsédés par la question de la violence sexuelle. Mais les femmes qui témoignent en tant que victimes-témoins ont vécu beaucoup de choses, la violence sexuelle n’étant qu’un exemple de violence liée à la guerre. Cette fixation sur la violence sexuelle, et la façon dont les entretiens se déroulent, peut donc conduire à un nouveau traumatisme. En général, de nombreuses personnes qui prennent des déclarations n’ont pas été formées sur la façon de traiter les victimes de violence sexuelle, de les protéger et de mener les entrevues de manière à ce que les déclarations tiennent devant les tribunaux. L’Initiative britannique pour une commission d’enquête indépendante a annoncé son intention de se conformer au nouveau Code Murad, qui vise à créer des normes juridiques pour interroger et protéger les victimes. Toutefois, cette approche demeure impartiale et problématique. Au cours du processus de rédaction, il y a eu des critiques féministes selon lesquelles le code se concentre uniquement sur la situation individuelle d’une survivante et « n’aborde pas la réforme institutionnelle, gouvernementale et professionnelle nécessaire pour protéger les survivantes des conséquences potentiellement négatives de la documentation ».

Il arrive aussi souvent que des organisations très différentes recueillent des déclarations de témoins au cours d’enquêtes – ONG locales, police, enquêteurs internationaux de différents pays, etc. Comme la mémoire n’est pas fixe, il arrive régulièrement que des déclarations se contredisent, par exemple en ce qui concerne l’époque du crime ou la couleur d’une maison voisine, etc. Pour nous, ces facteurs peuvent ne pas sembler pertinents, mais les contradictions dans ces détails rendent de telles déclarations inutiles devant un tribunal.

Afin de faire face à ces problèmes et à bien d’autres, des chercheurs comme Kirsten Campbell soutiennent que nous devons reconceptualiser la justice pénale internationale « afin qu’elle transforme, plutôt que de reproduire, les injustices sexistes ».

Marta Havryshko: Je partage votre préoccupation. Je pense que les victimes sont susceptibles d’être exploitées dans le cadre de telles enquêtes. Notamment parce qu’elles sont traumatisées non seulement par la violence sexuelle, mais aussi par la perte de leur maison, la perte de leurs proches, etc. C’est pourquoi nous devons observer de près ces documents et ces efforts en matière de poursuites. Il devrait y avoir différents groupes féministes, et en particulier des groupes féministes locaux, en Ukraine qui sont impliqués dans ces enquêtes. Et il doit y avoir un mécanisme qui permette à ces groupes de faire pression sur les enquêteurs et les procureurs. Ce n’est qu’alors qu’il sera possible d’obtenir un résultat positif et de protéger les victimes de violence sexuelle.


 

Notes

[1] Certaines des discussions et des résultats de la conférence sont publiés dans Gaby Zipfel, Regina Mühlhäuser, Kirsten Campbell (éds.), In Plain Sight: Sexual Violence in Armed Conflict (New Delhi: Zubaan, 2019).

[2] Barbara Goy, Michelle Jarvis, Giulia Pinzauti, « Contextualizing Sexual Violence and Linking it to Senior Officials. Modes of Liability », dans Serge Brammertz, Michelle Jarvis (éds.), Prosecuting Conflict-Related Sexual Violence at the ICTY (Oxford : Oxford University Press, 2016).

[3] Gorana Mlinarevic, « Nationalism and the patriarchal order », dans Zipfel, Mühlhäuser, Campbell (éds.), In Plain Sight, p. 341-34.

 

Enjeux du féminisme transfrontalier et décolonial

11 mai 2022, par CAP-NCS
Karine Rosso en conversation avec Salvador David Hernandez[1] Karine Rosso vient de publier un livre, Nous sommes un continent. Correspondance mestiza (Montréal, Éditions (…)

Karine Rosso en conversation avec Salvador David Hernandez[1]

Karine Rosso vient de publier un livre, Nous sommes un continent. Correspondance mestiza (Montréal, Éditions Triptyque, 2021), un dialogue avec Nicholas Dawson autour de l’œuvre de Gloria Anzaldúa, cette grande figure du féminisme décolonial chicano.

S.D.H. – Parle-nous de ce livre et de la manière dont la découverte d’Anzaldúa et le féminisme décolonial a influencé ta réflexion et le regard sur toi-même, ton écriture et le féminisme.

K.R. – Commençons par expliquer ma rencontre avec Anzaldúa ! Avec le recul, je me rends compte que cette rencontre-là a été fulgurante ! Fulgurante parce que la connexion s’est opérée très vite, comme si les concepts qu’elle utilise ou qu’elle a développés (new mestiza, nepantla, borderlands) avaient à la fois jeté un nouvel éclairage sur mes recherches et révélé ce qui sommeillait depuis toujours en moi. La conciencia de la mestiza[2], par exemple, est un concept auquel je m’identifie totalement, car il permet de décrire mon expérience métissée (ni noire, ni blanche, ni seulement Québécoise ni pleinement Latina) et me permet aussi de décrire mon travail de création qui investit les frontières entre privé et public, le savoir académique et non académique, la réalité et la fiction. Comme plusieurs féministes des années 1970, j’ai besoin d’avoir recours à une écriture hybride pour fusionner les discours narratifs et les discours théoriques de façon à produire un savoir autre, un savoir situé (pour reprendre l’expression théorisée par Nancy Hartsock ou Dorothy Smith[3]) qui ne prétend pas faussement à l’universalité.

Anzaldùa m’a aussi fait prendre conscience que le féminisme dans lequel j’évoluais à l’université est encore teinté de colonialisme, puisque j’ai vite constaté que ses apports aux théories queer, par exemple, ont été en grande partie effacés de l’historiographie de la pensée queer francophone. J’avais déjà observé que les milieux féministes francophones étaient majoritairement blancs et que le concept d’intersectionnalité était souvent vidé de sa dimension raciale, mais les travaux d’Anzaldúa m’ont permis d’étayer les modalités de cet effacement. Il faut savoir que les féministes chicanas ont elles aussi, dès leurs débuts, parlé des croisements de leurs différentes oppressions, notamment dans The Chicana Féminist (1977) où Martha Cortera pose les bases de ce qui deviendra plus tard « the label chicana », lequel se définit par ce que Aída Hurtado nomme une restitution de « l’identité construite dans les interstices entre deux pays, deux cultures nationales, deux réalités géographiques, deux langues et deux systèmes d’oppressions patriarcales[4] ». La grande majorité des personnes racisées en contexte minoritaire connaissent intrinsèquement ce que signifie « l’imbrication des oppressions », car leur situation minoritaire est souvent traversée par des enjeux de genre, de classe ou d’orientation sexuelle, quand elle n’est pas aussi accentuée par la méconnaissance de la langue, les traumas liés à l’exil, le capacitisme[5], etc. Anzaldúa a été une des premières à comprendre la façon dont les discriminations s’interpénétraient les unes les autres, à l’intérieur des marges et dans la nepantla, cette « terre du milieu » ainsi nommée par la cosmogonie Nahualt, présente au Mexique bien avant l’arrivée des Espagnols.

S.D.H. – J’aimerais parler davantage avec toi du potentiel émancipateur du féminisme décolonial particulièrement pour les femmes immigrées dans le contexte québécois d’aujourd’hui.

S.D.H. – Lugones déclare dans son livre Vers un féminisme décolonial : « La tâche de la féministe décoloniale commence par voir la différence coloniale, en résistant énergiquement à sa propre habitude épistémologique de l’effacer. En le voyant, elle voit le monde avec des yeux nouveaux et doit alors abandonner son enchantement avec la femme universelle et commencer à apprendre des autres qui résistent aussi à la différence coloniale[6] ». Le point de départ de Lugones est de comprendre que l’oppression subie par les femmes pauvres et racisées, qui sont généralement celles qui travaillent comme domestiques dans les maisons des Blancs, surtout si elles sont immigrées, est quelque chose qu’elles partagent avec d’autres personnes dans la même situation. Il faut donc être conscient que cette frontière dans laquelle elles vivent peut être une occasion d’autonomisation, puisqu’elle leur donne la possibilité d’observer et d’écouter attentivement la manière dont le pouvoir colonial fonctionne et opère.

S.D.H. – Penses-tu que cette capacité de traduction culturelle qui nous donne la possibilité de vivre et de penser dans deux mondes, dans notre cas le monde latin et le monde québécois, a une influence lorsqu’il s’agit d’écrire et d’enseigner ? Comment cette catégorie contribue-t-elle ou peut-elle contribuer à la réflexion sur le féminisme au Québec ?

S.D.H. – En fait, la notion d’intersectionnalité permet d’articuler la scission qui survient parfois entre les femmes blanches et les femmes racisées (qui se retrouvent souvent à être leurs subalternes), mais elle permet aussi de formuler la fracture entre les femmes immigrantes et les autres migrants qui vivent des situations similaires, tout en ne subissant pas de la même façon le poids du patriarcat. Une femme migrante qui travaille comme domestique, par exemple, partagera certaines conditions d’exploitation avec ses frères migrants, mais devra probablement effectuer, si elle vit dans un foyer hétérosexuel, la majorité des tâches ménagères, parentales, affectives, etc. Il est donc encore difficile, pour une femme hétérosexuelle, de mettre son identité de genre « entre parenthèses ». Cela dit, il est vrai que cette double appartenance (genrée et raciale) n’est pas qu’une tare, elle est aussi une opportunité de se solidariser, comme le suggère Lugones, avec différentes communautés. Le terme borderlands, élaboré par Anzaldúa, permet également de penser ces échanges transfrontaliers à travers l’interconnexion et l’interdépendance des êtres, quels qu’ils soient.

Christina Holmes a aussi développé le concept de translocalité (2016) pour réfléchir sur les différentes coalitions possibles à l’intérieur d’un même territoire, car nous avons tous et toutes plusieurs appartenances mouvantes selon les situations. Nos identités ne sont pas fixes ni monolithiques et il est possible, je crois, de tisser des liens avec les différentes communautés qui nous traversent. Personnellement, je n’ai jamais eu à traverser de frontières pour mettre à l’abri ma famille, mais je suis traversée par des frontières (culturelles, linguistiques, affectives) qui me placent dans des positions différentes face au capitalisme et au féminisme hégémoniques. Ces différences me permettent d’éviter les visions binaires pour construire, à l’instar d’Anzaldua, « un amasamiento, un amas, une créature qui met en cause les définitions de la lumière et de l’obscurité, et qui donnent de nouveaux sens[7] ». Bref, selon moi, pour lutter contre le racisme systémique, il faut notamment se reconnecter avec la violence épistémologique qui tend à effacer les savoirs non hégémoniques, mais il faut aussi former des coalitions entre les différentes minorités qui forment la mosaïque transfrontalière de l’in-between, de l’entre-deux, en écoutant les gens qui appartiennent à différentes communautés à la fois…

S.D.H. – J’aimerais que tu nous parles, de ton point de vue, de la façon dont la migration et le féminisme viennent alimenter la littérature québécoise, en particulier la littérature réalisée par des femmes.

S.D.H. – Plus les expériences représentées dans la littérature sont riches et diversifiées, plus la littérature est socialement utile selon moi. Non pas que je pense que la littérature doit être au service du politique, mais elle peut avoir une portée sociale et politique extrêmement puissante ! Comme le rappelle Pierre Bourdieu, le champ littéraire a longtemps été composé d’une grande majorité d’hommes provenant d’une certaine classe sociale et, malheureusement, la situation n’est pas complètement différente aujourd’hui. Au Québec, la venue massive des femmes à l’écriture dans les années 1960-1970 a provoqué un changement notable, mais un rapport publié par l’UNEQ disait encore tout récemment que « il y aurait corrélation entre le sexe d’une personne et sa disposition à publier, lire, commenter, des textes écrits par des femmes[8] ». Or, les femmes sont à l’origine d’une multitude de recherches formelles inédites en littérature, au Québec comme ailleurs. Si on regarde de plus près le cas du Québec, on se rend compte que, de Louky Bersianik à Olivia Tapiero, en passant par le Théâtre de cuisines et les littératures numériques, les femmes investissent depuis longtemps les créations collectives et les genres hybrides. Cette hybridité, qui nous ramène encore à la question de frontière, est intéressante quand on pense à ce que France Théoret, Nicole Brossard et Suzanne Lamy ont fait dans les années 1970 avec la fiction théorique, par exemple. Quant à l’écriture dite « migrante », il s’agit d’une appellation plus datée et problématique. Plusieurs autrices et auteurs d’origine migrante ont été systématiquement placés dans cette catégorie sans qu’on sache s’iels étaient totalement d’accord avec cette étiquette.

S.D.H. – Et que faire lorsque, comme Régine Robin, on est à la fois une femme et une personne issue de l’immigration ?

S.D.H. – Le roman La Québécoite[9], écrit par cette dernière, a longtemps été lu et étudié à travers le prisme de la « littérature migrante », mais sa portée est évidemment beaucoup plus vaste, notamment quand on l’analyse dans une perspective féministe. Les migrantes et migrants de première ou de deuxième génération portent une multitude de récits issus des différentes expériences et diasporas, et la littérature québécoise a certainement à gagner en choisissant de les intégrer pleinement. Pour cela, il faut repenser les espaces dans lesquels les migrantes et les migrants sont maintenus à l’intérieur et à l’extérieur du champ littéraire. C’est ce que Nicholas Dawson et moi avons tenté de faire avec notre essai récent qui traite des questions de discrimination et de parcours migratoires, mais le chemin est – et sera – sans doute long avant que nos subjectivités résistantes, pour utiliser les mots de Lugones, soient à la hauteur des communautés qui nous portent…


  1. Karine Rosso est autrice (Mon ennemie Nelly, Septentrion, 2019 ; Histoires sans Dieu, de La Grenouillère, 2011), chercheuse, chroniqueuse, syndicaliste, anciennement libraire à la librairie féministe l’Euguélionne de Montréal et nouvellement professeure au Département d’études littéraires de l’UQAM. Salvador David Hernandez est chargé de projet à l’ONG Alternatives et chargé de cours au Département de géographie de l’UQAM.
  2. NDLR. Mestiza (mot espagnol signifiant métisse) désigne une classification ethnoraciale utilisée historiquement en Amérique espagnole et aux Philippines, qui désignait à l’origine une personne d’origine européenne et autochtone d’Amérique combinée, quel que soit son lieu de naissance. Wikipedia.
  3. Nancy Hartsock parle de « feminist stand point ». Dorothy Smith utilise les termes « women’s stand point ». Les deux appellations renvoient à la question du savoir situé. Voir María Puig de la Bellacasa, Politiques féministes et construction des savoirs. « Penser nous devons » !, Paris, L’Harmattan, 2013; María Puig de la Bellacasa, Les savoirs situés de Sandra Harding et Donna Haraway. Science et épistémologies féministes, Paris, L’Harmattan, 2014.
  4. Ma traduction de : « a self that is constructed in the interstices of two countries, two national cultures, two geographical areas, two languages and two systems of patriarchal (or male-dominated) oppression ». Aída Hurtado, Intersectional Chicana Feminisms, Tucson, University of Arizona Press, 2020, p. 10.
  5. Le capacitisme fait référence à des attitudes sociétales qui dévalorisent et limitent le potentiel des personnes handicapées.
  6. Maria Lugones, « Vers un féminisme décolonial ». Hypatia, vol. 25, n° 4, 2010, p. 742-759. 
  7. Gloria E. Anzaldúa, Borderlands/La Frontera. The New Mestiza [1987], 4e éd., San Francisco, Aunt Lute Books, 2012.
  8. Charlotte Comtois et Isabelle Boisclair, Quelle place pour les femmes dans le champ littéraire et dans le monde du livre au Québec ?, Montréal, Comité Égalité hommes-femmes de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ), 2019. Pour voir le rapport complet : <www.uneq.qc.ca/wp-content/uploads/2019/11/Rapport_Egalite%CC%81-hommes-femmes_novembre2019.pdf>.
  9. Régine Robin, La Québécoite, Montréal, France/Amérique, 1983.

 

Irlande du Nord : derrière la victoire historique du Sinn Féin, la déception des « non-alignés »

10 mai 2022, par CAP-NCS
  Belfast (Irlande du Nord).– Les résultats des élections législatives nord-irlandaises, organisées jeudi 5 mai, ne sont pas encore tout à fait tombés que déjà les deux (…)

 

Belfast (Irlande du Nord).– Les résultats des élections législatives nord-irlandaises, organisées jeudi 5 mai, ne sont pas encore tout à fait tombés que déjà les deux dirigeantes du Sinn Féin font une entrée triomphale, vendredi, dans le centre de dépouillement de Belfast. Les premiers chiffres confirment ce que les sondages annonçaient depuis des semaines : le parti nationaliste, ancienne branche politique de l’IRA et favorable à une réunification de l’île d’Irlande, devient la première formation d’Irlande du Nord. Sa candidate phare, Michelle O’Neill, pourra prétendre au poste de première ministre au sein d’un gouvernement de coalition qui oblige les deux communautés à siéger ensemble.

« Pourtant, quand on regarde le nombre de votes, les choses sont moins spectaculaires qu’elles n’en ont l’air, tempère Colin Coulter, professeur de sociologie à Maynooth University et auteur du livre Northern Ireland a Generation After Good Friday (Manchester University Press, 2021). Le parti a récolté à peine 20 000 voix de plus qu’en 2017. Ce qu’on essaie de nous vendre comme un changement drastique n’en est pas vraiment un. »

Les nationalistes ont principalement profité du fait que, de l’autre côté du spectre politique, les unionistes (pro-Royaume-Uni et majoritairement protestants) ont vu leur vote s’éparpiller entre plusieurs partis. Le DUP, au pouvoir depuis 2007, a perdu une partie de ses électeurs au profit des partisans de la ligne dure regroupés dans le TUV. « En ajoutant leurs voix, on retrouve là aussi les mêmes chiffres que par le passé », reprend Colin Coulter.

À l’annonce des résultats définitifs, les sièges se répartissaient ainsi : 27 pour le Sinn Féin et 25 pour le DUP, sur les 90 de l’Assemblée. Pour Colin Coulter, malgré les gros titres qui parlent de « séisme politique » et de « victoire historique », ces élections « ne représentent pas grand-chose pour une large partie des citoyens »« Les 18-29 ans ne votent pas ou peu aux législatives. Ils se sont déplacés pour voter lors du référendum sur le Brexit en 2016, motivés par la polarisation des opinions, mais ils ne s’intéressent pas au choix des membres de l’Assemblée. » Cette réticence s’explique par un découragement généralisé : « Ils sont déçus de la culture politique nord-irlandaise. »

Une campagne hors sol

Le désintérêt s’explique d’abord par les grands thèmes qui animent les partis, dans lesquels les plus jeunes ne se retrouvent pas. D’un côté, le Sinn Féin motivé par la réunification de l’Irlande, qui ne voit pas d’avenir pour l’Irlande du Nord. De l’autre, le DUP qui n’a eu de cesse de dénoncer le Protocole, cette disposition du Brexit qui impose des contrôles dans la mer d’Irlande. Et chacun joue sur la peur de voir l’autre élu.

Mais ces thèmes ont finalement peu à voir avec les préoccupations des électeurs et électrices. Par exemple, une étude de l’Université Queen’s de Belfast parue le 24 février pointe que seuls 13 % des unionistes sont préoccupés par le Protocole, contre 34 % par l’état du système de santé.

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Ruairi McDonnell, mai 2022. © Photo Juliette Démas

L’idée d’un référendum sur la réunification de l’Irlande ne remporte pas davantage l’adhésion. Ruairi McDonnell, 21 ans, est rentré de Dublin où il étudie l’histoire irlandaise pour distribuer des tracts à Belfast devant le bureau de vote. Il milite pour le parti nationaliste modéré SDLP. « Cela fait quinze ans qu’on a le Sinn Féin et le DUP au pouvoir ; les autres partis sont mis de côté. Mais si les accords de paix de 1998 ont mis fin à la violence, la situation ne s’est pas améliorée. On manque d’emplois et de logements et il y a des gens qui n’ont pas assez d’argent pour nourrir leurs familles. Alors, même si j’aimerais voir une Irlande réunifiée, ce n’est pas en agitant des drapeaux qu’on arrivera à nourrir tout le monde ! Il y a des gens en situation de grande pauvreté ici, qu’est-ce qu’une Irlande réunifiée pourra faire pour eux ? »

Conor Johnston, blogueur nord-irlandais, s’agace lui aussi du décalage entre vie politique et société civile. « Les gens d’ici ont vingt ans d’avance sur le système ! » Il se classe parmi « les autres », celles et ceux qui ne se définissent pas selon les lignes de division ancestrales. Une troisième voie en pleine ascension. « Je suis frustré de voir que les structures politiques ne nous représentent pas. Les élus et les médias ont une tendance au court-termisme et au symbolisme qui ne correspond pas à la réalité : il y a en Irlande du Nord un libéralisme social qui ne se reflète pas dans l’Assemblée. Et pour cause : si un parti lie son opinion sur la frontière nord-irlandaise à sa position socialement conservatrice, les gens n’ont pas d’autre choix que de voter pour l’ensemble. »

Cela a longtemps été la stratégie du DUP, avec ses élus créationnistes ou évangéliques, anti-avortement et contre le mariage pour tous, et qui a pourtant réussi à se maintenir au pouvoir en agitant le spectre du nationalisme. « Pendant des années, ils ont misé sur le sentiment anti-Sinn Féin et pro-Royaume-Uni. Mais leurs électeurs sont-ils vraiment si conservateurs sur les questions sociales ? Je n’en suis pas certain. Il y a dix ans, les gens avaient peur de gâcher leur vote. Désormais, ils voient que les petits partis ont aussi une chance. »

Je ne voterai jamais pour quelqu’un qui est pro-vie, anti-femmes ou anti-gays.

C’est notamment le cas d’Alliance, formation fondée en 1970, qui voit sa place s’accroître depuis une dizaine d’années. Ses élu·es tirent leur épingle du jeu dans cette élection : le groupe passe de cinquième parti de la province à troisième force politique établie (avec 17 sièges, en hausse de 9). Sa particularité : ne pas avoir de position forte sur les questions constitutionnelles et vouloir proposer une alternative au vote motivé par le sectarisme.

Ce discours a convaincu Sara, une Anglaise installée à Belfast. Elle s’est pressée pour aller voter après sa journée de travail dans un café du centre-ville. « J’ai misé sur Alliance car dans ma circonscription, c’est le seul moyen de garder le DUP hors du jeu », explique-t-elle. Elle aurait aussi été tentée par le Green Party, mais le découpage des circonscriptions n’avantage pas les petits candidats. East Belfast, où elle habite, est un bastion unioniste qui regorge d’Union Jacks (le drapeau du Royaume-Uni) et de fresques à la gloire des groupes paramilitaires. Pour la jeune femme aux cheveux rose, queer et bisexuelle, le choix est simple : « Je ne voterai jamais pour quelqu’un qui est pro-vie, anti-femmes ou anti-gays. »

Malgré la montée encourageante de cette troisième voie, Lesley Veronica qui candidatait au sein du Green Party dans la circonscription South Antrim, s’attendait à mieux. Entre deux allers-retours au centre de dépouillement, elle fait part de sa déception : « On voit que les Verts ont fait de bons scores aux élections en Grande-Bretagne, mais pas ici car les gens votent stratégiquement. » Le climat politique la préoccupe. « Quand on voit le nombre d’hommes blancs d’âge moyen qui dominent encore la politique ici, c’est assez déprimant. Trois femmes ont dû faire face à des menaces pendant la campagne, ça montre bien qu’une certaine culture patriarcale et machiste est encore présente. Plutôt que de comprendre que la politique est une affaire de dialogue et de compromis, les décideurs préfèrent adopter des postures. Et les électeurs ont appris à récompenser ce genre de comportement. »

Mais ce qui l’inquiète vraiment, c’est l’incertitude qui pèse sur l’avenir des institutions. Le DUP a prévenu qu’il refuserait de former un gouvernement tant que la question du Protocole nord-irlandais ne serait pas résolue. Un dossier sur lequel Londres et Bruxelles ont la main. Autre frein : le parti qui a toujours critiqué le Sinn Féin aura de la peine à occuper la position de vice-premier ministre aux côtés de cet adversaire de toujours. « Qu’est-ce que cela va signifier pour nous ? À chaque fois que le gouvernement cesse de fonctionner, cela a un impact sur la vie des gens et sur leurs emplois, notamment dans le secteur tertiaire. »

Le DUP a fait tomber l’exécutif en février dernier et ses opposants lui reprochent depuis d’avoir empêché 300 millions de livres de dépenses nécessaires.

Professeure de politique, Lesley Veronica observe elle aussi l’émergence « d’électeurs qui n’ont pas d’avis particulièrement tranché sur les questions constitutionnelles ». Ayant grandi au sein de la communauté unioniste et protestante avant de déménager dans les quartiers républicains du nord de Belfast, les questions identitaires lui semblent « finalement pas importantes ».

« L’antagonisme politique fait qu’on a davantage de respect pour les extrêmes que pour ceux qui ne savent pas comment ils voteraient si un référendum sur la réunification venait à se présenter. Mais ces derniers sont de plus en plus nombreux. Je le vois parmi mes élèves : il y a quinze ans, très peu d’entre eux votaient. Maintenant, ils donnent leurs voix aux Verts et à Alliance. » Elle reste donc optimiste : « Les choses changent, mais ça prend très, très longtemps. »

 

 

Les démocrates utilisent le droit à l’avortement pour collecter des fonds – mais ne se battent pas pour protéger ces droits‎

10 mai 2022, par CAP-NCS
‎Le projet de décision de la Cour suprême infirmant ‎‎l’arrêt Roe c. Wade ‎‎est une atteinte à ‎‎l’autonomie corporelle‎‎ ‎‎ de la moitié de la population. C’est aussi une (…)

‎Le projet de décision de la Cour suprême infirmant ‎‎l’arrêt Roe c. Wade ‎‎est une atteinte à ‎‎l’autonomie corporelle‎‎ ‎‎ de la moitié de la population. C’est aussi une attaque contre la démocratie. Les Américains soutiennent le maintien de ‎‎Roe‎‎ par une marge de deux contre un. Moins de 8% veulent que l’avortement soit illégal en toutes circonstances – ce qu’il deviendra rapidement dans plusieurs États dès que ‎‎Roe‎‎ sera parti. Quelles que soient les intentions de l’auteur anonyme de la fuite, quiconque met en lumière ce que font des acteurs puissants dans les coulisses rend un service public.‎

‎Maintenant que nous savons ce que la cour prévoit, la prochaine question est de savoir ce que les démocrates vont faire de cette information. Jusqu’à présent, tout ce qui semble être en préparation est un vote symbolique destiné à mettre tout le monde d’accord et à préparer le terrain pour faire du droit à l’avortement un enjeu des élections de mi-mandat.

‎ C’est pathétique. Les démocrates veulent se poser en défenseurs de la démocratie et de l’égalité des sexes. Mais tant qu’ils continueront à choyer les réactionnaires anti-choix au sein de leur parti, cette rhétorique est une mauvaise blague. Un parti qui se soucie réellement de ces choses mènerait une guerre totale pour mettre fin au flibuster et codifier Roe dans la loi..‎

‎La question de la démocratie‎

‎De nombreux commentateurs ont suggéré qu’il n’est pas logique de dire que l’annulation de ‎‎Roe‎‎ par la Cour suprême est un symptôme d’un manque de démocratie. Après tout, la décision initiale de la Cour a invalidé les lois anti-avortement adoptées par les législatures des États, et comme le dit le juge Samuel Alito dans le projet qui a été divulgué, cette nouvelle décision renvoie simplement la question « aux représentants du peuple ».‎

‎Bien que cet argument soit superficiellement plausible, il s’effondre lorsque nous prenons en compte le contexte plus large de la décision de la Cour suprême. La grande majorité des Américains veulent que l’avortement soit légal au moins dans la plupart des circonstances. Le principal obstacle à la législation fédérale pour garantir ce résultat est un deuxième aspect ‎‎profondément antidémocratique‎‎ des arrangements actuels de l’Amérique : l’obstruction.‎

‎Dans des endroits comme mon État d’origine, le Michigan, qui a ‎‎voté‎‎ pour des candidats pro-choix dans sept des huit dernières élections présidentielles (Bill Clinton deux fois, Al Gore, John Kerry, Barack Obama deux fois et Joe Biden) et qui a actuellement un gouverneur pro-choix (Gretchen Whitmer), l’effet automatique du renversement de Roe sera le rétablissement ‎‎d’une‎‎ ‎‎loi anti-avortement‎‎ draconienne adoptée en 1931. À moins que la loi ne soit invalidée par la Cour suprême de l’État, l’avortement sera illégal même en cas de viol et d’inceste.‎

‎Je ‎‎suis tout à fait d’accord pour dire‎‎ que la Cour suprême a beaucoup trop de pouvoir dans le système américain. Le « contrôle judiciaire de forme forte », en vertu duquel les hautes cours peuvent simplement annuler des lois, n’existe pas dans la plupart des démocraties parlementaires. Beaucoup ont une certaine forme de « contrôle judiciaire faible », en vertu de laquelle les hautes cours peuvent émettre des recommandations sur la constitutionnalité des lois. Dans certains cas, les parlements doivent ensuite tenir un deuxième vote pour annuler la décision de la Cour.‎

‎Cela n’a pas empêché les droits fondamentaux d’être protégés dans de telles démocraties. En Irlande, par exemple, l’avortement a été ‎‎légalisé‎‎ par un référendum populaire en 2018. Dans ce qui a longtemps été une nation profondément conservatrice sur le plan culturel, les deux tiers du public ont voté pour annuler l’interdiction de l’avortement dans le pays.‎

‎Malheureusement, dans le système américain, nous ne pouvons pas simplement organiser un référendum national pour garantir de tels droits. Et dans ce contexte, un panel de juges non élus avec un mandat à vie renversant une garantie extrêmement populaire des droits humains fondamentaux est une gigantesque perte nette pour la démocratie.‎

‎Les démocrates ont échappé le ballon

‎Le droit de contrôler ce qui se passe à l’intérieur de son propre corps est essentiel à la dignité humaine. C’est pourquoi nous n’imposons pas légalement les dons d’organes. Bien sûr, comme nous, socialistes démocrates, le soulignons toujours, si quelque chose est un ‎‎droit‎‎, il ne peut pas aussi être une marchandise.‎

‎Nous voulons promulguer ‎‎une véritable‎‎ liberté en ce qui concerne la reproduction non seulement en maintenant l’avortement légal, mais en éliminant toutes les pressions financières qui limitent les décisions des femmes dans un sens ou dans l’autre. Cela pourrait être fait avec une combinaison de rendre l’avortement gratuit sur demande dans le cadre de Medicare for All, de fournir des garderies universelles et de reconstruire le mouvement syndical afin que les parents puissent gagner suffisamment d’argent pour soutenir leurs familles s’ils choisissent d’en avoir.‎

‎Personne ne s’attend à ce que les démocrates traditionnels soutiennent cette vision. De même, il n’est pas surprenant de voir Biden faire des gestes d’éclat en soutien au mouvement syndical en même temps qu’il rompt sa promesse électorale de refuser des contrats gouvernementaux à des organismes antisyndicaux. C’est exactement le genre de chose ‎‎que font‎‎ les démocrates.‎

‎Mais leur incapacité à agir de manière significative pour empêcher la criminalisation pure et simple de l’avortement dans les vastes régions des États-Unis porte leur hypocrisie à un autre niveau. C’est le genre de choses dont ils sont censés se soucier.

‎Les démocrates ont beaucoup d’excuses pour ne pas faire un effort sérieux pour codifier ‎‎Roe‎‎ dans la loi. Leur majorité au Sénat est mince avec cinquante démocrates, cinquante républicains et la vice-présidente Kamala Harris comme bris d’égalité. Et seulement quarante-huit des cinquante démocrates sont même nominalement pro-choix. Joe Machin est ‎‎carrément anti-avortement‎‎, et Bob Casey semble tenir une version légèrement ‎‎plus ambiguë‎‎ de la même position. Kyrsten Sinema, de l’Arizona, est pro-choix, mais trop pro-filibuster pour que cela compte.‎

‎Mais voici quelques points à garder à l’esprit avant de leur donner un laissez-passer pour leur incapacité à protéger les droits fondamentaux:‎

‎Premièrement, la majorité démocrate au Sénat a fluctué entre cinquante-huit et soixante au cours des deux premières années de la présidence de Barack Obama. À aucun moment de cette période, les démocrates n’ont même ‎‎essayé de ‎‎codifier ‎‎Roe‎‎ dans la loi.‎

‎Ignoraient-ils que la Cour suprême pourrait éventuellement rendre le genre de décision qui vient d’être dévoilée ?‎‎ À peine. Ils ont crié à tue-tête à propos de ce danger pendant tous les cycles électoraux présidentiels de ma vie. C’est un excellent moyen d’amener la base démocrate à venir voter.‎

‎Deuxièmement, l’effort actuel est à peine qualifié de « tiède ». Deux républicaines pro-choix, Lisa Murkowski et Susan Collins, ne soutiendront pas le projet de loi actuel, mais soutiendraient une version plus faible qui ajoute quelques exceptions (codifiant principalement les restrictions à l’avortement déjà en place). Pourquoi la direction démocrate ne présente-t-elle pas ‎‎cette‎‎ version ?‎

‎Ils peuvent prétendre que la raison en est qu’ils sont trop attachés à des principes pour accepter quelque compromis que ce soit sur une question aussi importante, mais cela ne passe pas le test du ridicule. Ce sont les ‎‎démocrates‎‎ dont nous parlons. Ils sont capables de faire des compromis trois fois avant le petit-déjeuner. La simple vérité est qu’ils ne veulent pas brouiller les cartes avec un projet de loi bipartite plus faible parce qu’ils ne ‎‎pensent‎‎ même pas en termes de stratégie pour faire pression sur les démocrates pro-filibuster et faire adopter quelque chose. Le but de l’exercice est de faire en sorte que tout le monde ait enregistré leur position afin qu’ils puissent se présenter sur le sujet lors des élections de mi-mandat.

‎Peut-être que rien de ce qu’ils pourraient faire pour exercer des pressions ne fonctionnerait de toute façon. Joe Manchin a éliminé son dernier challenger à la primaire sans transpirer, et Kyrsten Sinema envisage peut-être déjà sa probable carrière post-sénatoriale en tant que lobbyiste. Pour autant que nous sachions, il pourrait y avoir une douzaine d’autres démocrates au Sénat aussi déterminés à maintenir l’horrible obstruction antidémocratique, et ils sont tous heureux de garder la tête baissée et de laisser Manchin et Sinema supporter la pression.‎

‎Mais la ‎‎raison pour‎‎ laquelle nous ne savons pas si tout cela est vrai, c’est que les démocrates n’ont même pas fait semblant de jouer dur avec ces gens. Joe Biden sillonne-t-il le pays pour faire campagne pour des challengers aux primaires afin de déloger les démocrates anti-choix ou pro-filibuster ? ‎‎Des‎‎ leviers de pression politique visibles publiquement ont-ils été utilisés contre ces récalcitrants ?‎

‎Bien sûr que non.

‎En fait, ‎‎deux jours‎‎ après la fuite du projet d’avis, le whip de la majorité à la Chambre, Jim Clyburn, « ‎‎a organisé‎‎ un rassemblement pour obtenir le vote pour le dernier membre restant du parti à s’opposer au droit à l’avortement, le représentant Henry Cuellar, D-Texas ». Nancy Pelosi a également soutenu Cuellar et a refusé d’annuler cette approbation même après qu’elle et le chef de la majorité au Sénat, Chuck Schumer, aient publié une déclaration commune qualifiant le projet d’avis renversant ‎‎Roe‎‎ d’« abomination ».‎

‎Les élections générales au Texas n’ont pas encore commencé. Pelosi et Clyburn soutiennent Cuellar non pas contre un républicain tout aussi anti-choix, mais contre une challenger primaire soutenue par Bernie Sanders, ‎‎Jessica Cisneros‎‎, qui est bien sûr ‎‎pro-choix‎‎.‎

‎Si les dirigeants démocrates partaient en guerre contre les réactionnaires qui s’opposent à la codification législative de la volonté du public sur le droit à l’avortement, cela pourrait mal se terminer. Peut-être qu’ils perdraient leur majorité. Peut-être que Joe Manchin, par exemple, changerait de parti et serait réélu républicain.‎

‎Mais si vous appelez quelque chose une « abomination » et que vous le pensez, vous devriez être prêt à prendre de vrais risques politiques pour l’arrêter. Nous ne parlons pas d’un projet de loi visant à ajuster le taux marginal d’imposition supérieur d’un point de pourcentage ou deux. Nous parlons d’États à travers le pays qui forcent légalement les femmes enceintes à rester enceintes et mettent des personnes en prison pour avoir pris les « mauvaises » décisions médicales personnelles.‎

‎ C’est l’heure de passer à l’action ou de se taire. Si vous vous considérez suffisamment cette question pour collecter des fonds et émettre des déclarations percutantes et l’utiliser pour gagner le vote aux élections de mi-mandat, mais pas suffisamment pour prendre les positions nécessaires pour la défaire, il ne faudra pas blâmer ceux qui se demanderont si vous vous en fichez.

Traduction NCS

Il y a un demi-siècle

9 mai 2022, par CAP-NCS
Les années 1970 ont été décrites dans toute l’Europe comme une “décennie très turbulente”, tant sur le plan social que politique. En Espagne également : cela a commencé avec le (…)

Les années 1970 ont été décrites dans toute l’Europe comme une “décennie très turbulente”, tant sur le plan social que politique. En Espagne également : cela a commencé avec le procès de Burgos, lorsque Franco voulait éliminer 16 militants basques et a fini par générer des mobilisations sociales jamais vues auparavant, tant dans tout le Pays basque que dans toute l’Espagne et l’Europe, parvenant à empêcher la tentative d’assassinat de six d’entre eux…

De ces mobilisations est née une grande impulsion des luttes populaires et ouvrières contre le franquisme – qui avaient déjà été annoncées depuis le milieu de la décennie précédente… – de nombreux mouvements d’opposition organisés sont nés et les forces répressives franquistes ont commencé à agir: en 1972, ils ont assassiné à El Ferrol les travailleurs Amador Rey et Daniel Niebla; en 1973, les ouvriers de la construction Antonio Huertas Remigio, Cristóbal Ibáñez Encinas et Manuel Sánchez … Luis Carrero Blanco s’envole entre les mains de l’ETA… En 1974, le militant Salvador Puig Antich a été exécuté à Barcelone … A Hondarribia (Gipuzkoa) les militants José Luis Mondragón Elorza et Xabier Mendez Villaba sont tués… En 1975, malgré les fortes mobilisations contre les conseils de guerre qu’ils ont subis, cinq militants anti-franquistes ont été assassinés à Madrid : Txiki Paredes Manot, Angel Otaegi, José Humberto Baena, José Luis Sanchez Bravo, et Ramón García Sanz… La même année, Iñaki Etxabe Orobengoa est assassiné à Kanpazar (Arrasate) et Germán Agirre Irasuegi, chauffeur de taxi, à Legutio (Biscaye). Aussi à Gernika à Jesús Maria Markiegi Aiastui et Iñaki Garai et Blanca Saralegi… En novembre, Franco meurt, mais le franquisme intronise rapidement son successeur, l’actuel « émérite »…

En 1976, Fraga Iribarne et Cia. ont massacré les travailleurs à Gasteiz le 3 mars, assassinant Pedro María Martínez, Francisco Aznar, Romualdo Barroso, José Castillo et Bienvenido Pereda, et en blessant des centaines; Juan Gabriel Rodrigo à Tarragone et Vicente Antón à Basauri sont assassinés respectivement les 6 et 8 mars, lors de manifestations de solidarité avec Gasteiz… Le 29 avril, des prisonniers politiques s’évadèrent de la prison de Ségovie, mais seuls quatre d’entre eux atteignent leur objectif, les autres étant capturés par la garde civile dans les montagnes navarraises, tuant Oriol Solé Sugranyes… Toujours en mai, des « forces incontrôlées » ont tué deux militants carlistes, Ricardo García Pellejero et Aniano Jiménez Santos, à Montejurra…

Ils ne sont tous qu’une partie des 28 manifestants et militants morts cette année-là aux mains de la répression franquiste dans tout l’État : Madrid, l’Andalousie, la Catalogne, Valence, les îles Canaries et Euskal Herria ont contribué au reste.

Et 1977 est arrivé. Si déjà les années précédentes de cette septième décennie du XXe siècle marquaient le début d’une reconfiguration du régime franquiste et de la négociation d’une transition « pacifique », le franquisme a été autorisé à continuer d’agir, et 1977 a continué avec cette empreinte, l’augmentant de manière brutale, avec 31 meurtres dans tout l’État :

En janvier, Arturo Ruiz a été assassiné à Madrid lors d’une manifestation, et ce jour-là, Mari Luz Najera Julián est morte dans les manifestations contre la mort d’Arturo. José Vicente Carabany meurt également à Valence dans une autre manifestation anti-répressive. Et à Sestao (Biscaye), Juan Manuel Iglesias Sánchez, 15 ans, meurt en tentant de fuir la police lors d’une manifestation pro-amnistie. Le 24 janvier, cinq avocats du travail ont été assassinés dans leur bureau de Madrid : Enrique Valdelvira Ibáñez, Luis Javier Benavides Orgaz, Francisco Javier Sauquillo, Serafín Holgado et Ángel Rodríguez Leal.

  • En février, Pancho Egea a été assassiné à Carthagène (Murcie) par balles lors d’une manifestation syndicale.
  • En mars, Angel Valentín Perez meurt à Barcelone, assassiné par des extrémistes de droite lors d’une manifestation. Les militants Sebastián Goikoetxea et Nicolás Mendizabal meurent à Gipuzkoa à un barrage routier. Quelques jours plus tard, José Luís Aristizabal Lasa est mort lors d’une manifestation anti-répressive à Donostia. À la fin du mois, Isidro Susperregi Aldako est également mort à Donostia lors d’une autre manifestation.
  • La Semaine pro-amnistie qui s’est tenue à Euskal Herria du 12 au 17 mai a été brutale : Rafael Gómez Jauregi, Clemente del Caño et Gregorio Maritxalar Aiestaran ont été assassinés à Rentería ; José Luis Cano Pérez et Luis Santamaría Mikelena à Iruña; Manuel Fuentes Mesa à Ortuella; Francisco Javier Núñez Fernández à Bilbao. Sept morts par la répression franquiste en cinq jours.
  • En juin, après avoir libéré tous les prisonniers politiques au cours des deux mois précédents, les premières élections démocratiques ont eu lieu, mais l’année 77 s’est poursuivie avec une série d’assassinats de la police et de la garde civile: Francisco Rodríguez Ledesma en juillet, à El Cerro del Águila (Séville); Carlos Gustavo Frecher Solana et Juan Peñalver Sandoval en septembre, à Barcelone; en octobre, Miquel Grau à Alicante, David Salvador à Andoain (Gipuzkoa) et Gonzalo Pequeño à Lutxana (Biscaye); en novembre Fermín María Gómez Mata, à Bilbao; en décembre Manuel José García Caparrós à Malaga et Jesús Fernández Trujillo à Tenerife…

Et la décennie s’est terminée par 26 autres meurtres de manifestants et de militants anti-franquistes en 1978 et 1979: Agustín Rueda et Andrés Fraguas, à Madrid; Francisco Rodríguez Ledesma et Manuel Medina, à Séville; Gustavo Adolfo Muñoz à Barcelone; Elvira Parcelo Rodríguez à Vigo; José Luis Escribano à Soria; Germán Rodríguez à Iruña; Joseba Barandiaran à Donostia; Efren Torres Abrisketa à Arrigorriaga; Martin Merkelanz à Irun; José Emilio Fernández Pérez à Elorrio (Biscaye); Jokin Pérez de Viñaspre et Xefe Sarasola Arregi à Iruña, David Alvarez Peña à Basurto (Biscaye); Alberto García et Jesús Mari Arrazola à Gernika, Felipe Carro à Sestao; Fermín Arratibel Bikuña à Ataun (Gipuzkoa); Agurtzane Arregi à Donibane-Lohitzune (Lapurdi); Ricardo Gomez Goikoetxea à Bilbao; José Maria Iturrioz Garmendia, Roberto Aranburu Uribarren et Emilia Larrea Sáez de Adacia à Arrasate; et José Miguel Ordeñana à Angelu (Baiona).

Tous ces crimes du franquisme dans les années 70 ont marqué les fortes convulsions sociales et politiques qui ont conduit au régime politique actuel. Au-delà des considérations que l’on peut faire sur les responsabilités politiques de certains des partis qui ont été légalisés au milieu de cette décennie, le fait est que le franquisme, bien que fortement remis en cause socialement et internationalement est parvenu à consolider ses pouvoirs par le biais d’une Transition qui lui a permis d’établir son impunité pour tout ce qui s’était passé depuis le soulèvement de 1936, par le biais de la Loi du Point final (Ley de Punto Final, appelée à tort Loi d’Amnistie) d’octobre 1977.

Et pour cela, Rodolfo Martín Villa a joué un rôle fondamental en tant que « matraque de la Transition ». Au cours de son mandat, de 1976 à 1979, 89 meurtres ont été commis par les forces répressives (en uniforme et également camouflées sous divers noms…) dans tout l’État espagnol. Parmi ceux-ci, 59 à Euskal Herria. Et parmi ceux-ci, sept en seulement cinq jours, pendant la semaine pro-amnistie de mai 1977, comme nous l’avons détaillé ci-dessus.

Nous venons de définir la réalité des crimes de Franco qui se sont produits dans ces années-là. Nous sommes déjà à un demi-siècle de cette décennie. Cela fait 45 ans depuis ce mois de mai sanglant, et aujourd’hui, en mai 2022, nous voulons nous souvenir des sept personnes qui sont tombées au cours de ces cinq jours. La justice, avec des majuscules, est en retard, très tard… bien que les crimes systémiques, contre l’humanité tels que ceux du régime franquiste, soient imprescriptibles, comme l’ont confirmé à maintes reprises les Rapporteurs spéciaux pour l’Espagne de la Commission des droits de l’homme des Nations Unies.

Pour cette raison, Martín Villa continue d’être inculpé par le juge Servini pour certains de ces crimes. Bien que les puissants médias qui soutiennent le système actuel d’impunité aient déformé l’information, en annonçant que la Chambre argentine a obligé Servini à annuler son acte d’accusation, la vérité est que la Chambre a seulement demandé au juge plus d’informations sur les crimes reprochés. Son acte d’accusation est, pour l’instant, gelé ; mais Martin Villa continue d’être accusé de douze crimes et fait l’objet d’une enquête pour cinq autres, tandis que le juge a ouvert d’autres procédures d’enquête dans différents bureaux de procureurs territoriaux espagnols afin de recueillir davantage d’informations et de détails.

Lorsque la Vérité émerge avec autant de force qu’elle le fait dans tous les cas détaillés ci-dessus, on ne peut qu’exiger de la Justice, si elle appartient à un État de droit pleinement démocratique, qu’elle agisse très fermement. Parce que le fait même de devoir continuer à dénoncer ces crimes et à réclamer justice et dignité pour toutes les victimes du franquisme est, en soi, une démonstration palpable d’une démocratie très faible et lâche.

Cette demande de justice est le meilleur hommage que nous puissions rendre à tous ceux et celles qui se sont battuEs pour les pleines libertés d’Euskal Herria et du reste des peuples de l’État espagnol.

Traduction NCS

 

 

Luttes contemporaines pour la décolonisation/libération

9 mai 2022, par CAP-NCS
Cet article se propose de discuter de la nécessité de poursuivre les luttes de décolonisation/libération des pays du Sud. Après l’indépendance juridico-politique des peuples (…)

Cet article se propose de discuter de la nécessité de poursuivre les luttes de décolonisation/libération des pays du Sud. Après l’indépendance juridico-politique des peuples réduits en esclavage, la fin du colonialisme classique au XXe siècle, il n’est pas toujours évident de prendre en compte la continuité historique des relations coloniales de pouvoir. La rationalité capitaliste moderne demeure le récit dominant. On est à l’ère de la démocratie moderne et des droits humains, dit-on. Or, si l’on observe bien la réalité du monde, les relations entre pays du Nord et pays du Sud, les rapports de domination, d’exploitation et de discrimination existant à l’intérieur des sociétés dites postcoloniales, l’extrême fossé en matière d’inégalités de toutes sortes, on comprendra que l’on est loin d’un monde dépourvu de relations coloniales. En d’autres termes, contrairement aux discours qui créent des illusions démocratiques, le monde, notamment les pays du Sud, connait encore des situations coloniales. Dans le contexte actuel, la poursuite des luttes de décolonisation/libération est une nécessité. C’est pourquoi la modernité capitaliste est interrogée et radicalement critiquée par certains penseurs. Car « la compréhension du monde dépasse de loin la compréhension occidentale du monde[2] ». Comme l’a bien souligné Achille Mbembe, « la déconstruction véritable du monde de notre temps commence par la pleine reconnaissance du statut forcément provincial de nos discours et du caractère nécessairement régional de nos concepts – et donc par une critique de toute forme d’universalisme abstrait[3] ». Mes propos sont donc inscrits dans une telle perspective, car comme universitaire militant, je me préoccupe sans cesse de la contribution de mes réflexions, productions et actions dans les luttes anticapitalistes pour la construction d’autres voies. Ainsi, je vais mettre en évidence le colonialisme classique comme fondement de la construction du capitalisme. Puis, j’aborde la colonialité en tant que face obscure de la modernité. Je m’attache enfin à discuter de la construction d’autres mondes à travers le processus de libération/décolonisation des pays du Sud.

Le colonialisme classique : moteur de la construction du capitalisme

L’envahissement des Caraïbes par Christophe Colomb, en 1492, marque un tournant décisif dans le processus de définition/classification/hiérarchisation du monde. Cet évènement, ainsi que la mainmise des Anglais sur la Dominique en 1763, caractérisent respectivement le début et la fin de la destruction d’une région que les aborigènes construisaient[4] selon leur propre vision du monde et de la nature. C’est le début du colonialisme. Le système colonial esclavagiste imposé par l’Europe n’a épargné presque aucun coin du monde : l’Afrique, les Amériques et l’Asie. La traite négrière est une composante importante de cet ordre colonial, elle constitue la pierre angulaire de la construction de ce système. En ce sens, Walter Mignolo écrit : « L’émergence du commerce transatlantique triangulaire a constitué en même temps la modernité, le capitalisme et la colonialité[5] ». Dès le début, ce système colonial esclavagiste, moteur de la construction du capitalisme, a entrainé des conséquences irréversibles dans le monde. Dans les Amériques, la main-d’œuvre servile d’origine africaine, exploitée à des fins de rentabilité dans un régime de plantation, a provoqué la destruction des forêts et des arbres, et a installé la monoculture de la canne à sucre dans les espaces détruits. En plus d’être un dispositif économique, la plantation était la scène d’un autre commencement où la vie était régie par un principe de racialisation – race comme marqueur de classification sociale et de hiérarchisation[6]. Noam Chomsky explique que « la conquête du Nouveau Monde déclencha deux énormes cataclysmes démographiques, sans précédent dans l’Histoire : la quasi-destruction de la population indigène de l’hémisphère occidental et la dévastation de l’Afrique où la traite des Noirs se développa rapidement pour répondre aux besoins des conquérants, le continent lui-même était assujetti. Une grande partie d’Asie subit également “des malheurs épouvantables”[7] ». Toutefois, non seulement les personnes mises en esclavage n’acceptaient pas leur sort, elles résistaient et luttaient contre ce système inhumain.

Dans les Caraïbes, les Africaines et les Africains kidnappés et mis en esclavage à Saint-Domingue ont lancé le cri de la libération et de la décolonisation. En 1791 se déclencha un mouvement qui aboutit à la plus grande révolution de l’histoire de la modernité coloniale. Caractérisant la révolution haïtienne comme antiraciste, anticolonialiste et anti-esclavagiste, le sociologue Laënnec Hurbon explique que « la révolution haïtienne va bousculer toutes ces idées de type raciste et ouvrira pour la première fois une nouvelle époque de l’histoire pour l’ensemble des peuples non occidentaux, dont ceux qui ont été placés en esclavage, ou sous domination coloniale[8] ». Cette révolution constitue donc une source pertinente pour le processus de la décolonisation et le renforcement des utopies alternatives au capitalisme. Les puissances coloniales européennes la considéraient d’ailleurs comme une grande menace, puisque le système colonial esclavagiste était encore dominant. Elles craignaient que cet exemple annonce la libération dans toutes les autres colonies. C’est ainsi que Laënnec Hurbon affirme que « ce fut une véritable révolution, mais elle n’a pas été perçue comme telle dans l’historiographie française et européenne. Bien plus, elle a été systématiquement banalisée[9] ». Il y a eu aussi l’indépendance étatsunienne de 1776, mais celle-ci n’a pas mis fin à l’esclavage. Ainsi, Achille Mbembe parle des États-Unis comme d’une démocratie à esclavage : « La démocratie à esclaves se caractérise donc par sa bifurcation. En son sein coexistent deux ordres – une communauté des semblables régie, du moins théoriquement, par la loi de l’égalité et une catégorie de non-semblables, ou encore de sans-parts elle aussi instituée par la loi. A priori, les sans-parts n’ont aucun droit à avoir des droits. Ils sont régis par la loi de l’inégalité. Cette inégalité et la loi qui l’institue et en est le socle sont fondées sur le préjugé de race[10] ». Si d’autres pays de la région se sont plus tard libérés du joug colonial esclavagiste, en Afrique, le colonialisme a survécu jusqu’à la première moitié du XXe siècle.

Le continent africain a été la source de production et de reproduction du système esclavagiste pendant longtemps (XVe-XIXe siècle). Les puissances colonialistes en ont fait un espace de production de force de travail pour alimenter l’esclavagisme dans les Caraïbes. Il était pourvoyeur de main-d’œuvre à travers la traite transatlantique, le commerce triangulaire qui constituait, selon Nicolas Sersiron, un triple extractivisme : « la déportation de dizaines de millions d’Africains arrachés à leur famille et à leur pays, vendus et transportés en Amérique par les Européens dans des conditions inhumaines […], l’exploitation du travail forcé des esclaves […] et l’exportation vers l’Europe de ces produits, sans payer la moindre compensation aux pays et aux peuples colonisés ni en assumer les dégâts environnementaux[11] ». L’Afrique a été également un territoire colonial divisé entre les puissances colonialistes esclavagistes, dont le Portugal, le Royaume-Uni, la France et l’Espagne. La torture a été un des instruments de déshumanisation des personnes mises en esclavage. Ainsi, « dans cette horrible histoire, la torture sadique a joué un rôle crucial. Elle explique comment il se fait que la productivité augmentât plus vite dans les champs de coton [du sud des États-Unis] que dans les usines[12] ». La déshumanisation a été justifiée par une logique raciale et raciste. Selon Achille Mbembe[13], la race était le principal critère de classification sociale et de hiérarchisation.

En fait, le système colonial n’a pas seulement constitué un dispositif d’exploitation et de pillage, il a également causé des génocides, des ethnocides et des épistémicides[14]. En d’autres termes, les envahissements européens, euro-nord-américains dirait-on aujourd’hui, ont commis des crimes de sang et détruit des civilisations entières. Comme le souligne Jean Casimir, c’est par cette voie que l’exploitation et l’asservissement des territoires du Sud ont été possibles : « Elles [les métropoles] bloquent, dans la mesure du possible, toute expression de culture originale. Elles essayent d’éliminer ou de banaliser toute connaissance et toutes valeurs reçues des ancêtres ainsi que celle que la population élabore en toute autonomie[15] ». Le système colonial est donc juridico-politique, économique, culturel et épistémique.

Du glissement à la colonialité

Le terme colonialité signifie que, malgré la décolonisation juridico-politique des pays anciennement colonisés, il existe encore aujourd’hui une continuité historique des relations coloniales de pouvoir qui s’expriment d’une part sur le plan interne dans les rapports entre classes sociales et entre l’État et le peuple ; d’autre part dans les rapports des pays du Sud avec les puissances capitalistes impérialistes. Le sociologue décolonial Ramón Grosfoguel la définit comme « la continuité des formes de domination et d’exploitation après la disparition des administrations coloniales produites par les structures et les cultures hégémoniques du système-monde capitaliste/patriarcal/moderne/colonial[16] ». Après la Seconde « Guerre mondiale » et durant la vague de décolonisation amorcée en Afrique dans la première moitié du XXe siècle, le discours colonial s’est transformé en un discours « développementiste ». Autrement dit, le « développementisme » devient le nouveau discours colonial. Il s’agit aussi d’un concept élaboré dans le contexte de la montée de l’État-providence dans le Nord comme dans le Sud avec chacun leur spécificité. D’où les politiques et les programmes de développement des institutions internationales dans les pays du Sud anciennement colonisés et les politiques publiques des États afin de garantir à leur population un accès minimal à des services sociaux de base. Le sociologue Quijano nous dit que « le développement était […] le terme clé d’un discours politique associé à un projet vague de déconcentration et de redistribution relatives au contrôle du capital industriel, dans la nouvelle géographie qui prenait forme dans le capitalisme mondial colonial-moderne, à la fin de la Seconde Guerre mondiale[17] ». Dans un entretien accordé à l’agence de presse espagnole EFE en 2019, le philosophe sénégalais Felwine Sarr affirme que cette idée de développement veut dire « faire comme les sociétés occidentales » et qu’elle signifie toujours piller les ressources, produire et avoir des répercussions négatives sur le climat et l’écologie. Il renchérit en disant : « L’Afrique donne plus au monde qu’il ne reçoit. […] Lorsqu’on observe les flux financiers, les milliards de dollars qui sortent de l’Afrique sont plus importants que ceux qui entrent[18] ». On constate donc que ces programmes de développement ne réduisent pas vraiment les inégalités sociales dans les sociétés appauvries et dépendantes. Par ailleurs, l’hégémonie capitaliste dans un « monde unipolaire » et l’imposition des politiques néolibérales ont mené à l’abandon de la stratégie de l’État-providence qui créait une certaine illusion d’accès aux biens et services. Par ce processus de démantèlement de  l’État-providence, le néolibéralisme a entrainé une radicalisation idéologique du capital, notamment dans le Sud. Le Chili a été un des premiers pays à l’expérimenter après le coup d’État sanglant et meurtrier du 11 septembre 1973 contre le gouvernement socialiste de Salvador Allende. L’imposition des politiques néolibérales dans les périphéries a constitué une matérialisation idéologique parmi les plus puissantes du développementisme. Ce dernier s’appuie souvent sur des mégaprojets extractivistes (miniers, agricoles, touristiques, industriels…) qui ne produisent qu’accaparement des terres paysannes et autochtones, dépossession, déplacement, appauvrissement des sociétés concernées et destruction écologique au profit des oligarchies transnationales et nationales. Dans ce cadre, la dette devient le nouvel outil des puissances capitalistes impérialistes pour assurer leur domination coloniale sur les pays du Sud. Haïti en a été victime depuis 1825 à cause de la rançon de 150 millions de francs-or imposée par la France. Comme je l’ai déjà expliqué en citant Jean Ziegler, « l’époque de la domination par la dette fait suite, sans transition, à l’époque coloniale. La violence subtile de la dette s’est substituée à la brutalité visible du pouvoir métropolitain[19] ».

Les puissances capitalistes impérialistes ont contraint les États du Sud à respecter ce que Naomi Klein appelle la trinité néolibérale : privatisation, dérèglementation et réduction draconienne des dépenses publiques dans les services sociaux. Les réalités sociales et économiques des pays victimes de ces politiques témoignent de leurs impacts dévastateurs sur les populations. La dictature de Pinochet qui appliquait fidèlement les diktats néolibéraux de l’École de Chicago a fait s’effondrer le système socioéconomique du Chili. En 1974, l’inflation grimpa jusqu’à 375 %, le taux le plus élevé au monde ; en 10 ans (1973-1983), le secteur industriel a perdu 177 000 emplois ; l’économie chilienne a régressé de 15 % et le taux de chômage qui n’était que 3 % sous Allende est passé à 20 % ; 74 % des revenus d’une famille chilienne étaient destinés à l’achat du pain alors que sous Allende le lait, le pain et les tickets de transport en commun représentaient seulement 17 % du salaire d’un employé du secteur public[20].

On peut citer deux autres cas qui illustrent la face sombre de la modernité capitaliste néolibérale en Afrique. Au Niger, l’uranium de la ville d’Arlit, et bientôt d’Imouraren, « fait tourner 40 % des centrales nucléaires françaises depuis plus de 30 ans et fournit l’électricité la moins chère du monde. […] Le PIB du Niger, ce pays du Sahel de 17 millions d’habitants, n’est que de 5,5 milliards de dollars, à peine supérieur au bénéfice d’EDF [Électricité de France] en 2013. Son indice de développement humain par habitant le classe à la dernière place des 186 pays à égalité avec la République démocratique du Congo. Les famines y sont fréquentes. […] L’Éthiopie, pays de la corne de l’Afrique dans lequel sévit la famine, a déjà cédé plusieurs centaines de milliers d’hectares pour alimenter des voitures et du bétail étranger ou fournir des fleurs aux amoureux des pays industrialisés[21] ».

Le cas d’Haïti est aussi emblématique. L’application des politiques néolibérales dans les années 1980 et 1990 y a amené la privatisation des principales entreprises publiques et a renforcé le chômage. Les dépenses publiques en matière de services sociaux diminuent alors que le service de la dette augmente. Ainsi, selon le ministère de l’Économie et des Finances d’Haïti, le portefeuille alloué à la santé est passé de 7,37 % du budget en 2001-2002 à 4,84 % en 2008-2009 tandis que l’intérêt de la dette est passé de 2,27 % à 13,61 %. Cette tendance se poursuit encore aujourd’hui. Dans le budget de 2019-2020, « la dette publique équivaut à trois fois le budget du ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNRDR). Elle est passée, en deux ans, de 14 milliards à un peu plus de 20 milliards de gourdes (près de 152 millions d’euros)[22] ». En outre, la réduction des droits de douane a eu un impact catastrophique sur la production locale. Ce processus a débouché sur « la décapitalisation des petits paysans, ce qui a transformé le pays autosuffisant jusque dans les années 1980, en importateur de riz. En 2008, Haïti importe 82 % de sa consommation de riz[23] ».

Cet exposé des conséquences de la colonialité dans les pays du Sud principalement démontre la nécessité d’une position radicale en faveur de la décolonisation/libération, car « les vieilles hiérarchies coloniales globales entre Européens/euro-nord-américains et non-Européens sont toujours en vigueur et sont articulées à la division internationale du travail et à l’incessante accumulation de capital à l’échelle mondiale (Quijano, 2000, Grosfoguel, 2002)[24] ».

La décolonisation/libération des pays du Sud

La modernité capitaliste néolibérale cause non seulement des injustices et des inégalités sociales et économiques ainsi que la destruction des mondes autres, elle produit également des injustices cognitives : « Les injustices cognitives d’ordre épistémologique sont nombreuses, à commencer par l’invisibilité normative des savoirs locaux en milieu universitaire (sauf dans quelques projets originaux en sciences sociales, bien sûr), alors qu’ils sont pourtant socialement et culturellement les plus pertinents[25] ». « La colonialité du pouvoir inclut la colonialité du savoir comme l’un de ses versants : toutes les connaissances produites par les Noirs et les indigènes furent considérées comme non ou pré-rationnelles, à savoir comme des mythes, de la magie si ce n’est comme de la sorcellerie[26]. » La colonialité imprègne donc toutes les composantes de la vie. La décolonisation ne saurait être limitée dans la mesure où « aucun projet radical ne peut réussir à long terme sans démanteler ces hiérarchies coloniales/raciales au niveau social et épistémique[27] ».

En ce sens, l’analyse critique de la situation des pays du Sud et de la modernité capitaliste coloniale ne doit pas se restreindre à une simple opération intellectuelle de constat et de problématisation. Elle doit aussi procéder à une sociologie des absences et des émergences, en mettant en évidence les expériences sociales et les autres solutions anticapitalistes des peuples invisibilisés par l’hégémonie de la modernité capitaliste[28]. La décolonisation et la libération du monde dépassent donc le seul domaine juridico-politique. Elles sont en effet à la fois économiques et politiques, mais aussi culturelles et épistémiques. Cela signifie une relance de l’autodétermination et de la souveraineté des peuples, c’est-à-dire une revalorisation des cultures, des savoirs et des sensibilités comme la solidarité, l’équité et la justice sociale et une éthique du vivre ensemble. Ce vivre ensemble révolutionnaire constitue une alternative au capitalisme néolibéral. « Ce projet révolutionnaire s’édifiera autour de la mobilisation des secteurs majoritaires [des populations] qui revendiquent le travail, l’éducation, la santé, la dignité, l’autonomie de pensée et de pouvoir, etc.[29] » Et cela exige « la subversion épistémique/théorique/historique/esthétique/éthique/politique de la matrice coloniale du pouvoir en crise[30] ».

Dans cette optique, « parler de “libération” nous renvoie à deux types de projets différents qui sont toutefois reliés : la décolonisation politique ou économique et la décolonisation épistémologique[31] ». D’un point de vue politique, il s’agit de créer un mode de vie collectif et individuel où la dignité humaine fait sens dans les communautés et les sociétés. Autrement dit, la signification politique de la décolonisation réside dans la volonté active de la communauté, qui n’est autre que de se tenir debout par soi-même et constituer un héritage[32].

La décolonisation la plus difficile est celle des catégories où évolue la pensée[33]. Il faut remettre en question les termes mêmes par lesquels les résistances/luttes de libération ont été conçues et perçues. Les valeurs, savoirs et cultures produits par les acteurs sociaux, les classes subalternes (la paysannerie, les Autochtones…) et les ancêtres doivent être reconsidérés. Il faut donc un acte de désobéissance épistémique pour refuser, d’une part, les voies déjà tracées et imposées comme les seules valides et valables par la modernité coloniale occidentale, et d’autre part, de rendre visibles des expériences et des savoirs infériorisés. En effet, cela implique une critique radicale de la rationalité coloniale moderne. Car :

La rationalité coloniale moderne a cherché à imposer dès ses origines l’idée de l’existence d’un seul monde fragmenté et cette idée va tenter de s’imposer dans toutes les sphères de la vie sociale. Ce monde unique tentera de s’imposer aux autres mondes et cherchera à les éliminer dans la mesure où ils sont « irrationnels », « sauvages », « barbares » ainsi que « sous-développés », « pré-modernes », « arriérés », « non contemporains », « vestiges » de l’« Ancien » Monde[34].

La décolonisation doit également attaquer cette logique dualiste et dichotomique. Il s’agit d’adopter une distanciation critique par rapport à la matrice coloniale. Le but est « d’ouvrir des espaces analytiques pour les réalités qui sont “surprenantes”, parce que nouvelles, ignorées ou rendues invisibles, c’est-à-dire présentées comme non existantes par la tradition critique eurocentriste[35] ».

La décolonisation/libération exige donc d’agir sur tous les terrains envahis par la modernité coloniale. Tous les savoirs autres et les expériences de luttes alternatives peuvent servir à alimenter ce processus. La révolution haïtienne peut être une source d’inspiration, autant que les luttes des peuples autochtones, des paysans et paysannes, des travailleurs et travailleuses de l’Afrique, de l’Amérique latine. « Les épistémologies et ontologies indigènes sont d’autres manières de comprendre et de créer des mondes. Ces autres mondes sont construits à partir d’autres ontologies qui reconnaissent la multirelationnalité entre tout ce qui existe[36]. » Dans ce processus de décolonisation et de libération des pays de la périphérie, les universitaires, en fonction de leur position critique, épistémologique et politique, peuvent jouer un rôle important. Voilà une lourde et longue tâche à laquelle toutes et tous les universitaires du Sud qui choisissent de se mettre aux côtés des classes populaires dans leur lutte pour la vie et soucieux de la construction de mondes alternatifs sont tenus de réfléchir et de contribuer.

Walner Osna[1] est doctorant en sociologie à l’Université d’Ottawa


  1. Ce texte est une version révisée d’une conférence présentée au Centre de recherche ouest africain (WARC-CROA) à Dakar, Sénégal, le 16 juillet 2021.
  2. Boaventura de Sousa Santos, Épistémologies du Sud. Mouvements citoyens et polémique sur la science, Paris, Desclée de Brouwer, 2016, p. 241.
  3. Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, Paris, La Découverte, 2018, p. 19.
  4. Jean Casimir, La Caraïbe : une et divisible, Port-au-Prince, Éditions Henri Deschamps, 1991.
  5. Walter Mignolo, « Géopolitique de la connaissance, colonialité du pouvoir et différence coloniale », Multitudes, vol. 3, n° 6, 2001, p. 67.
  6. Mbembe, op. cit. ; Aníbal Quijano, « “Race” et colonialité du pouvoir », Mouvements, vol. 3, n° 51, 2007, p. 111-118.
  7. Noam Chomsky, L’An 501. La conquête continue, Montréal, Écosociété, 2016, p. 21.
  8. Laënnec Hurbon, « La révolution haïtienne : une avancée postcoloniale », Rue Descartes, vol. 4, n° 58, 2007, p. 58.
  9. Ibid., p. 56.
  10. Mbembe, op. cit., p. 32.
  11. Nicolas Sersiron, Dette et extractivisme. La résistible ascension d’un duo destructeur, Paris, Utopia, 2014, p. 61.
  12. Chomsky, op. cit., p. 13.
  13. Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, Paris, La Découverte, 2013, p. 87.
  14. NDLR. Terme employé par Boaventura de Sousa Santos pour définir la façon dont la connaissance occidentale a assujetti la connaissance et les savoirs d’autres cultures et d’autres peuples.
  15. Jean Casimir, Haïti et ses élites : l’interminable dialogue de sourds, Port-au-Prince, Éditions de l’Université d’Haïti, 2009, p. 97.
  16. Ramón Grosfoguel, « Les implications des altérités épistémiques dans la redéfinition du capitalisme global », Multitudes, vol. 3, n° 26, 2006, p. 61.
  17. Aníbal Quijano, « “Bien vivir” : entre el “desarrollo” y la des/colonialidad del poder », dans Cuestiones y horizontes. De la dependencia histórico-estructural a la colonialidad/descolonialidad del poder, Buenos Aires, CLACSO, 2014, p. 848.
  18. EFE, « El filósofo senegalés Felwine Sarr : “África da más al mundo de lo que recibe” », 19 décembre 2019, <https://www.efe.com/efe/espana/gente/el-filosofo-senegales-felwine-sarr-africa-da-mas-al-mundo-de-lo-que-recibe/10007-4135826>.
  19. Jean Ziegler, L’empire de la honte, Paris, Fayard, 2005, p. 94, cité par W. Osna, dans « État et colonialité en Ayiti. Traduction de la colonialité dans les actions politiques de Jean-Pierre Boyer (1818-1843) », Revue d’Études Décoloniales, n° 4, 2019.
  20. Naomi Klein, La Stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Toronto, Leméac/Actes Sud, 2008.
  21. Sersiron, op. cit., p. 35-41.
  22. Frédéric Thomas, « Haïti. Ombres et reflets du budget 2019-2020 », AlterPresse, 5 août 2020, <https://www.alterpresse.org/spip.php?article25976>.
  23. Sophie Perchellet, Haïti. Entre colonisation, dette et domination. Deux siècles de luttes pour la liberté, Liège/Port-au-Prince, CADTM/PAPDA, 2010, p. 61.
  24. Grosfoguel, op. cit., p. 61.
  25. Florence Piron, « Méditation haïtienne. Répondre à la violence séparatrice de l’épistémologie positiviste par l’épistémologie du lien », Sociologie et sociétés, vol. 49, n° 1, 2017, p. 38.
    • Damian Pachon Soto, « Modernité et colonialité du savoir, du pouvoir et de l’être », Cahiers des Amériques latines, n° 62, 2009, p. 51.

  26. Grosfoguel, op. cit., p. 68.
  27. Albert Memmi, Portrait du colonisé arabo-musulman et de quelques autres, Paris, Gallimard, 2004, p. 208.
  28. Anil Louis Juste, « Le vivre ensemble comme pratique de citoyenneté pleine », AlterPresse, 12 février 2004, <https://www.alterpresse.org/spip.php?article1149>.
  29. Quijano, op. cit., p. 858.
  30. Walter Mignolo, La désobéissance épistémique. Rhétorique de la modernité, logique de la colonialité et grammaire de la décolonialité, Bruxelles, P.I.E.-Peter Lang, 2015, p. 43.
  31. Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, 2013. p. 10.
  32. Yann Moulier-Boutang et Jérôme Vidal, « A De la colonialité du pouvoir à l’Empire et vice versa », Multitudes, vol. 3, n° 26, 2006, p. 20.
  33. Carmen Carino Trujillo, « Colonialidad del poder y colonialidad del género. Sentipensar las luchas de mujeres indígenas en Abya Yala desde los mundos en relación », Revista de Sociología, n° 28, 2019, p. 39.
  34. Boaventura de Sousa Santos, « Épistémologies du Sud », Études rurales, 187, 2011, p. 32.
  35. Trujillo, op. cit., p. 40.

 

Haïti : enjeux et défis des luttes ouvrières dans l’industrie textile

6 mai 2022, par CAP-NCS
  Commencée fin janvier dans la région du Nord-Est, l’agitation s’est étendue à la capitale, Port-au-Prince, avant d’atteindre son point d’orgue fin février 2022. Plusieurs (…)

 

Commencée fin janvier dans la région du Nord-Est, l’agitation s’est étendue à la capitale, Port-au-Prince, avant d’atteindre son point d’orgue fin février 2022. Plusieurs milliers des travailleurs – dans leur majorité, des travailleuses – sont descendu·es dans les rues pour exiger un salaire minimum de 1.500 gourdes (approximativement 13 euros) par jour. Elles rejetaient de la sorte l’augmentation fixée par le gouvernement de 500 à 685 gourdes. Cette lutte jette une lumière crue non seulement sur le sort des ouvriers et ouvrières de ce secteur, mais aussi, plus globalement, sur le modèle de dépendance dans lequel se trouve piégé Haïti.

Mobilisations pour un salaire minimum

Si les manifestations n’ont pas repris, la situation demeure tendue aujourd’hui. La mobilisation, explique Télémaque Pierre, dirigeant du syndicat 1er Mai-Batay « Ouvriye », est « repassée de la rue à l’usine »[1]. Et des (tentatives de) négociations sont en cours avec le gouvernement. Mais la frustration et la colère continuent à dominer auprès des travailleurs et travailleuses en butte à un salaire de misère, une situation sécuritaire intenable et au mépris de l’État.

À la gifle que constitue la fixation du salaire minimum à 685 gourdes, est venue s’ajouter la répression qui, lors de la journée du 23 février, s’est focalisée sur les journalistes présents, faisant un mort et deux blessés[2]. La police, que la communauté internationale entend renforcer, largement absente lorsqu’il s’agit de se confronter aux bandes armées sévissant dans le pays, semble autrement plus active et « efficace » pour réprimer la contestation sociale.

Comment comprendre la revendication de tripler le salaire minimum et le rejet d’une augmentation de près de 40% (de 500 à 685 gourdes) ? Qu’est-ce qui explique une telle disproportion apparente ? En réalité, la loi haïtienne exige une révision annuelle du salaire minimum, en fonction de l’inflation et du coût de la vie. Or, le salaire de 500 gourdes avait été fixé en novembre 2019, alors que la population fait face depuis lors à une inflation de 20% et à une dépréciation de la monnaie locale.

Dans un pays dépendant des importations – y compris pour les biens de première nécessité –, les calculs en dollars font davantage sens. En octobre 2018, le salaire minimum de 420 gourdes équivalait à un peu plus de six dollars. Un an plus tard, les 500 gourdes équivalaient à cinq dollars. Et, aujourd’hui, les 685 gourdes représentent autour de 6,5 dollars. En réalité, donc, ces augmentations ne couvrent pas l’accroissement du coût de la vie. Une enquête menée, fin 2020, auprès de 3 300 ouvriers et ouvrières dans une trentaine d’usines, révélait qu’au cours des deux derniers mois, un tiers d’entre elles avaient emprunté de l’argent pour couvrir leurs frais de subsistance et que 91% ont dû réduire le nombre de repas[3].

Les ouvriers et ouvrières ont d’autant plus perdu une partie de leurs moyens de subsistance que, fin de l’année 2021, sous la pression du Fonds monétaire international (FMI)[4], le gouvernement haïtien a procédé à une augmentation du prix des produits pétroliers, qui s’est directement répercutée dans le doublement des prix des transports et du panier alimentaire[5]. La Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA) a calculé que le coût du panier alimentaire avait doublé en un an, et qu’il revenait pour une personne à un peu plus de trois mille gourdes par mois, et à près de seize mille gourdes pour une famille haïtienne typique, de cinq personnes ; soit l’équivalent du salaire mensuel minimum[6]. Or, 61% des travailleurs de la sous-traitance textile sont des femmes, dont une majorité vivent seules avec leurs enfants[7].

La guerre des salaires

La guerre des salaires est inscrite dans l’ADN des usines textiles de sous-traitance. En 2013, 2017 et 2019 – pour ne prendre que ces dernières années –, le secteur a été secoué par des mobilisations importantes autour de revendications d’augmentation salariale. Les « salaires de misère » dont se plaignent les ouvrières et ouvriers sont, aux yeux des bailleurs et des décideurs, l’un des principaux – avec la proximité des États-Unis – « avantages comparatifs » d’Haïti.

De la Banque mondiale à l’agence de coopération nord-américaine, USAID, en passant par la pléthore d’expert·es pour Washington, et le patronat haïtien, tous n’ont eu de cesse de mettre en avant les « faibles coûts de production » en Haïti. La déficience des voies de communication et le prix élevé de l’électricité, en raison du manque d’infrastructures et de politique énergétique cohérente, l’instabilité chronique et la corruption sont en effet largement compensés par le coût dérisoire de la main-d’œuvre locale.

Ainsi, une étude « technique » de 2009, financée par la Banque mondiale, notait : « bien qu’ils ne soient pas les plus bas au monde, ces coûts de main-d’œuvre sont compétitifs par rapport aux références régionales et mondiales. Tout aussi important, les travailleurs de l’habillement haïtiens sont avides d’emplois stables et sont fiables »[8]. De fait, les salaires en Haïti étaient alors deux fois moins élevés qu’au Nicaragua, trois fois moins qu’au Guatemala, Honduras et en République dominicaine. Et, depuis lors, ils sont restés compétitifs ; les plus bas de la région.

Si le langage est plus policé et que les documents signalent que les travailleuses et travailleurs, grâce aux extras, gagnent généralement plus que le salaire minimum[9], ces textes ne sont pas sans évoquer les rapports des commissions parlementaires britanniques du milieu du XIXe siècle sur le travail ouvrier, dont Marx cite de larges extraits dans Le Capital. La pauvreté, le chômage, ainsi que l’absence d’autres options formelles – l’agriculture et le secteur informel emploient 86% de la force de travail –, à l’origine de la constitution d’un pool d’une main-d’œuvre disponible et corvéable à merci, sont valorisés comme un aspect positif.

La contrepartie de cette lecture est de faire de toute augmentation salariale un désavantage, un coût négatif, voire une menace. Ainsi l’étude de référence, réalisée en 2015, pour USAID et le ministre du commerce nord-américain, évoque, côté positif, « le niveau des salaires relativement compétitif pour la région et les lois du travail ne sont pas démesurément restrictives. La force de travail est relativement jeune et illettrée ». Mais, c’est pour avertir tout de suite après que « les augmentations du salaire minimum sont une préoccupation majeure pour les entreprises de l’industrie du vêtement, car elles opèrent dans un environnement international hautement compétitif, et les marques et les détaillants évaluent constamment de nouvelles sources de main-d’œuvre à bas salaire »[10].

En conséquence, le coût de la main-d’œuvre et la faible régulation des conditions de travail en Haïti (par ailleurs peu et mal mis en œuvre et contrôlée) sont considérés comme des forces, tandis que l’augmentation de salaires, ainsi qu’un changement du leadership des syndicats – risquant de mettre à mal la relative harmonie avec les entrepreneurs – constituent une menace. De manière similaire, en 2009, dans le cadre d’une augmentation du salaire minimum de 70 à 200 gourdes par jour, un rapport, inquiet des « répercussions potentiellement négatives » sur l’emploi d’un tel « saut salarial dramatique », concluait dans le même sens qu’une étude commanditée par l’Association des industries d’Haïti (ADIH) : une telle augmentation réduirait le profit des entreprises à pratiquement zéro[11].

Ironiquement, comme l’a révélé Wikileaks, le département d’État de Washington appuya la campagne des multinationales nord-américaines – Fruit of the Loom, Hanes et Levi’s – pour lesquelles les usines en Haïti travaillaient, afin d’empêcher la loi votée au parlement faisant passer le salaire minimum à 200 gourdes. Sous la double pression des acteurs privés états-uniens et haïtiens, le président d’alors, René Préval, adopta une augmentation par paliers, de telle sorte que ce ne sera qu’au 1er octobre 2012, que le salaire minimum devait atteindre 200 gourdes[12].

Une configuration économique particulière

Mais, aussi bas soient-ils, les salaires ne justifient pas à eux seuls le développement des industries textiles en Haïti. Le principal levier à l’origine de celles-ci est constitué d’une série d’accords bilatéraux avec Washington, qui accordent à certains produits haïtiens un accès préférentiel (hors taxes) au marché de son géant voisin. Il s’agit de Hope I et II, signés respectivement en 2006 et 2009, et de leur prolongement, Help, mis en place après le séisme de 2010, et qui arrivera à échéance en 2025.

Ces programmes dessinent et s’inscrivent eux-mêmes dans un cadre plus général de libéralisation de l’économie et de division internationale du travail. Ainsi, l’Amérique latine et les Caraïbes sont devenues, après le Sud-Est asiatique, la deuxième région au monde en nombre de zones franches d’exportations (ZFE) et d’emplois au sein de ceux-ci. Or, l’industrie textile s’est convertie en l’un des principaux utilisateurs de ces ZFE, et on estime que, depuis la fin des années 1990, près de 80% de ces dernières en Amérique centrale sont liées à la chaîne de valeur textile, dont les produits sont très majoritairement exportés vers les États-Unis, en raison d’accords économiques et de tarifs préférentiels[13].

Les ZFE furent l’un des principaux instruments de libéralisation du commerce à l’échelle mondiale, et contribuèrent à consacrer le modèle dominant actuel de division internationale du travail, où les pays se spécialisent dans certaines étapes de production – plutôt que dans des produits finis – et sont intégrés verticalement à la chaîne de valeurs, à l’autre bout desquelles se trouvent les multinationales. Les ZFE participèrent également à un double processus de reconfiguration des relations de travail, qui s’est manifestée par des violations systématiques des droits des travailleurs et travailleuses et par une féminisation de la main-d’œuvre.

Les ZFE constituent des enclaves de production principalement destinée à l’exportation, qui jouissent de conditions particulières – en général, l’exemption de taxes (souvent pendant un temps limité) – afin d’attirer les investissements (majoritairement étrangers)[14]. Faute de contrôle et d’application des lois, mais plus encore du fait de leur statut « spécial », que les États entendent justement promouvoir et non freiner, les heures supplémentaires, les conditions de travail précaires, le non-respect de la liberté syndicale et du droit à la négociation collective y sont quasi systématiques.

Mais ces ZFE ont également donné lieu à ce que Sheba Tejani qualifie de « processus distinctement genré », créant et reproduisant les hiérarchies sociales au sein de l’usine. Le stéréotype des femmes plus dociles et adroites, assignées à un travail intensif, peu qualifié et faiblement payé, répondait à la demande des multinationales d’une main-d’œuvre flexible et bon marché, sur laquelle retomberait la nécessité d’absorber les risques[15].

L’asymétrie de ce système productif se décline à tous les niveaux : au niveau des pays du Sud, coincés dans la position de producteurs de commodités à faible valeur ajoutée, et sans contrôle sur le marché ni moyen de diversifier leur économie ; au niveau des travailleurs, dont les salaires et les entraves à la syndicalisation sont valorisés et entretenus ; au niveau des femmes, enfin, qui constituent la majorité de la main-d’œuvre dans les ZFE, et qui, outre la surexploitation, sont confrontées à des pressions supplémentaires.

Au sein de l’usine, elles doivent régulièrement faire face à un harcèlement sexuel des surveillants et cadres, très majoritairement masculins. Si, comme les autres travailleurs, l’intensité et la répétition des mêmes gestes (jusqu’à 6.000 par jour) entraînent des lésions corporelles, elles sont de plus, en raison de leur rôle dans la santé reproductive, davantage exposées aux problèmes d’hygiène et de respiration[16].

Par ailleurs, en dehors de l’usine, continue à peser sur elles la charge de nourrir et de prendre soin de la famille ; charge qu’elles sont souvent seules à assumer. Dès lors,

« ce système d’exploitation traite les femmes comme des corps sans histoire ni avenir, et se lie intimement au patriarcat pour les maintenir dans ces emplois en profitant du mandat de sacrifice maternel pour assurer la survie et l’éducation des enfants »[17].

À tout cela, vient encore s’ajouter, dans le cas spécifique d’Haïti, l’insécurité. Dans la capitale haïtienne, les usines sont situées dans le centre, et les ouvrières vivent dans les quartiers populaires, soit les espaces majoritairement contrôlés par les bandes armées, rendant les déplacements particulièrement dangereux. En outre, les exactions des gangs ont une dimension spécifiquement genrée, en s’accompagnant quasi systématiquement de viols[18].

En fin de compte, les États-Unis jouent un rôle clé dans le développement de ce modèle productif. De manière générale, en abritant la majorité des multinationales dans le monde, par le poids qu’ils occupent dans l’économie globale, et du fait de leur stratégie de libéralisation au profit de l’America first. Mais aussi de manière plus ciblée, en multipliant les accords préférentiels bilatéraux, centrés sur son marché de consommation nationale. Par leur proximité et leur positionnement périphérique, les pays d’Amérique centrale et des Caraïbes sont particulièrement affectés par la politique de Washington.

Le cas haïtien est emblématique. Il constitue la démonstration que la prétendue main invisible du marché est en réalité articulée par un bras mécanique, directement lié à des politiques, programmes et lois qui déterminent en grande partie le sens de l’action économique, et le cadre dans laquelle elle opère. La stratégie états-unienne, appuyée et relayée par les instances financières internationales, a voulu faire de l’industrie textile le principal pilier de développement d’Haïti. Et la reconstruction suite au séisme de 2010 a servi de catalyseur. Ainsi, le plus important programme de la coopération nord-américaine réside dans la construction du Parc industriel de Caracol (PIC), qui est aujourd’hui la zone franche occupant le plus grand nombre d’ouvriers et ouvrières – autour de 15.000 –, au service de Sae-A, une multinationale sud-coréenne[19].

Si, en quinze ans, des premières lois préférentielles votées par Washington en 2006 à aujourd’hui, le nombre d’entreprises opérant en Haïti dans le secteur de la sous-traitance n’a guère évolué – autour d’une vingtaine – la valeur des exportations de ces industries vers les États-Unis a, elle, plus que doublé, et le nombre de travailleurs et travailleuses a pratiquement été multiplié par quatre : de 15.000 à 59.000. Le pari du développement d’Haïti, par le biais de ce levier, aurait-il été gagné ?

Un modèle de dépendance

En réalité, ce pari a échoué. En guise de développement, ce sont l’exploitation, les inégalités, l’insécurité alimentaire et la dépendance qui se sont étendues. Et les Haïtiens et Haïtiennes paient le prix fort du mythe de la sous-traitance internationale. Les programmes, évaluations et rapports misaient sur la création de plusieurs centaines de milliers d’emplois. Les quarante et quelque mille personnes qui ont depuis trouvé un emploi dans ce secteur ne sont pas sorties de la pauvreté, mais ont seulement changé de catégorie sociale, en devenant des travailleurs et travailleuses pauvres[20]. Qui plus est, le sort (précaire) de 90% de ces travailleurs et travailleuses dépend très largement de la reconduction de l’accord Help après 2025.

Sans compter que les millions investis dans les zones franches l’ont été au détriment de l’agriculture locale. Non seulement, cette stratégie repose sur la condamnation de la paysannerie haïtienne – en entraînant dans les cas des parcs industriels de Ouanaminthe et de Caracol l’expropriation de familles d’agriculteurs·trices –, mais elle participe de plain-pied d’une libéralisation de l’économie haïtienne et d’une subordination accrue envers les États-Unis.

L’élite haïtienne, Washington et les institutions financières internationales convergent dans le mépris de la paysannerie, la vision néolibérale et l’adhésion au mythe de la sous-traitance. Haïti doit tirer parti de ses avantages comparatifs. Les Haïtiens et Haïtiennes sont fermement invité·es à abandonner une agriculture obsolète et sans avenir, pour venir travailler dans les usines et, grâce à leurs salaires, acheter leur nourriture importée à bas prix (grâce à la réduction des tarifs douaniers) plutôt que produite localement. Il s’agit d’un schéma auto-réalisateur : on commence par diagnostiquer les obstacles et faiblesses du milieu rural que l’on va davantage affaiblir et miner par le biais de cette stratégie.

Aujourd’hui, les importations (en provenance essentiellement des États-Unis) fournissent plus de 50% de l’alimentation disponible, et l’insécurité alimentaire touche près de 40% de la population. Le point de jonction entre un secteur exportateur concentré sur la sous-traitance et une dynamique importatrice, stimulée par de très faibles taxes, réside dans une économie extravertie, tournée vers le marché international en général, et états-unien en particulier, et désireuse d’attirer les investissements étrangers.

En Haïti comme ailleurs, les ZFE n’ont pas constitué un levier de développement, car elles demeurent prisonnières d’une production spécialisée à faible valeur ajoutée, placée au dernier maillon d’une chaîne économique, sur laquelle elles n’exercent aucun contrôle. Loin de représenter une première étape vers une diversification de son économie, Haïti se voit piégée dans une spécialisation dont seules l’oligarchie locale et les multinationales tirent profit.

En 2019, plus de 84% de tout ce qu’Haïti a exporté était constitué de produits textiles. Au cours des vingt dernières années, la part de ces produits à destination des États-Unis dans les exportations totales est demeurée la même : autour de 75%. Mais leur valeur a plus que doublé. Plus globalement se manifeste un échange doublement inégal. Alors qu’Haïti pèse très peu dans le commerce avec son voisin nord-américain, celui-ci représente près d’un-tiers de ses importations et plus de quatre-cinquième de ses exportations.

Surtout, l’économie haïtienne en ressort doublement perdante : elle exporte des produits à faible valeur ajoutée et importe une grande partie de ses besoins de consommation dont des produits industrialisés ; et l’écart entre ses importations et exportations ne cesse de se creuser. En 2019, Haïti a importé pour une valeur pratiquement trois fois plus élevée que ce qu’elle a exporté. Entre 2009 et 2019, le déficit de sa balance commerciale a doublé pour atteindre la somme faramineuse de plus de 3, 4 milliards de dollars[21].

Mais cette stratégie n’a pas renforcé seulement un modèle économique, qui place Haïti dans une position de dépendance sur le marché international, mais aussi les rapports sociaux entre acteurs au sein de ce modèle. Se sont ainsi raffermies les quelques grandes familles – dont la famille Apaid, qui s’est vue octroyer en 2019, par feu le président Jovenel Moïse, une importante concession de terres pour créer une zone franche agricole[22] –, qui contrôlent l’essentiel du marché haïtien (dont les usines de la sous-traitance), et, avec elles, les inégalités dans l’un des pays les plus inégalitaires au monde.

Convergence des luttes ?

Les luttes ouvrières dans les usines de sous-traitance participent du cycle de mobilisations plus générales contre la corruption, la vie chère et la politique de la classe dirigeante, qui secouent Haïti depuis 2018[23]. Pour autant, elles ne convergent pas encore. Interrogé à ce sujet, Télémaque me répondait que les syndicats se centraient d’abord sur les conditions de travail :

« nous demandons à l’État de prendre en compte les revendications des travailleurs, mais, malheureusement, ils n’en font pas cas, et il y a une violation systématique de nos droits de la part des patrons, qui sont soutenus par l’État. Et pas beaucoup d’hommes politiques se prononcent par rapport à nos revendications et à la brutalité de la police »[24].

Mais il me disait également que la situation sécuritaire était pire qu’auparavant, que les quartiers où vivent nombre de travailleurs et travailleuses – Martissant, Cité soleil, Croix des bouquets, etc. – sont aux mains des bandes armées, et que la colère visait tout autant les patrons d’usines que ce gouvernement qui ne faisait rien pour eux. De plus, les centrales syndicales participent de la convergence des acteurs et actrices de la société civile au sein de l’Accord de Montana qui plaide pour une « transition de rupture »[25]. Enfin, les Petrochallengers[26], les organisations féministes et de droits humains ont d’emblée manifesté leur solidarité envers les luttes des travailleurs et travailleuses des zones franches.

La distance entre les manifestations ouvrières, d’un côté, et les mobilisations citoyennes, de l’autre, est le fruit d’une composition sociale différente, de positionnements distincts, d’un reste de défiance du côté syndical envers la société civile et tout ce qui risque de s’apparenter à des manœuvres politiques, et peut-être, également, au fait que l’Accord de Montana soit davantage centré sur des questions de gouvernement, de droits humains et de lutte contre la corruption et l’impunité, que sur des enjeux sociaux.

Reste que ces deux contestations sont liées. La souveraineté des Haïtiens et Haïtiennes a été confisquée par l’alliage formé par la classe gouvernante, l’oligarchie locale et Washington (sur laquelle est alignée la communauté internationale). L’exploitation dans les usines est l’une des dimensions de l’absence de politiques publiques et de la privatisation généralisée. Le délitement des institutions publiques est le prolongement de la dépendance, de l’accaparement et de la concentration de l’économie aux mains de quelques acteurs. De même que le mépris de la « populace » trouve son substrat dans les inégalités sociales et le pouvoir de l’élite haïtienne.

Les luttes des ouvrières et ouvriers des zones franches soulèvent la question du salaire, des conditions de travail, de l’emploi et, plus globalement, du modèle économique dans lequel est engagé Haïti. Or, ce modèle est intimement lié à une vision, à des rapports sociaux, à des politiques qui condamnent, année après année, le pays à la reproduction du même en pire. Changer un gouvernement incapable et corrompu pour une gouvernance transparente et professionnelle, préservant le statu quo économique et social, équivaudrait certes à un mieux. Mais pas à une solution aux problèmes structurels du pays. Encore moins à une alternative.

La chance d’un changement en Haïti dépend en partie au moins de la connexion des luttes ouvrières[27] et des mobilisations citoyennes. La transition suppose de renverser la dynamique de dépossession qui fait de tout le pays – et pas seulement des industries textiles – une zone franche, simple annexe des États-Unis, et des Haïtiens et Haïtiennes, une force de travail avantageusement exploitable, sans avenir ni perspective, à qui dicter ses conditions et impératifs.

 

Frédéric Thomas est docteur en sciences politiques, chargé d’étude au CETRI – Centre tricontinental (www.cetri.be).


Notes

 

[1] Entretien réalisé par téléphone le 8 mars 2022.

[2] « Le photojournaliste du média en ligne ‘Roi des infos’, Maxihen Lazzare, a été tué par balle et les journalistes Sony Laurore et Yves Moïse figurent parmi les personnes blessées par balles tirées par la Police nationale d’Haïti (Pnh) », Daphnine Joseph, « Genre : syndicalistes et ouvrières déplorent les conditions de vulnérabilité des femmes dans les usines de sous-traitance en Haïti », AlterPresse, 25 février 2022, https://www.alterpresse.org/spip.php?article28040.

[3] Better Work Haiti, 2ème rapport de synthèse de Better Work dans le cadre de la Législation HOPE II, Organisation internationale du travail, juillet 2021, page 18. Un an auparavant, l‘enquête du Solidarity Center estimait que le coût (de base) de la vie pour un travailleur du secteur textile à Port-au-Prince était de 550 gourdes par mois, et qu’en conséquence, il devrait gagner au moins 1.750 gourdes par jour pour subvenir à ses besoins et ceux de sa famille. Solidarity Center, Le coût élevé des bas salaires en Haïti. Une estimation du salaire vital pour les travailleurs du secteur textile à Port-au-Prince, avril 2019, https://www.solidaritycenter.org/publication/the-high-cost-of-low-wages-in-haiti-new-report/.

[4] Le FMI avait cependant conseillé que cette décision s’accompagne de mesures sociales. Le gouvernement s’est montré davantage libéral encore que son maître.

[5] Renel Exentus, « Haïti-Salaire minimum: extorsion des ouvrières et ouvriers de la sous-traitance », Le national, 16 février 2022, https://www.lenational.org/post_article.php?tri=365.

[6] « Augmentation des prix des produits alimentaires et aggravation de l’insécurité alimentaire », Le Nouvelliste, 18 mars 2022, https://lenouvelliste.com/article/234582/augmentation-des-prix-des-produits-alimentaires-et-aggravation-de-linsecurite-alimentaire.

[7] International Labour Office, International Finance Corporation, Better Work Haiti: apparel industry 20th biannual synthesis report under the HOPE II legislation, Genève, ILO, 2020, page 8.

[8] Nathan Associates Inc., Bringing HOPE to Haiti’s Apparel Industry. Improving Competitiveness through Factory-level Value-chain Analysis, septembre 2009, page XII.

[9] Mais, dans le même temps, nombre d’employeurs rusent avec les heures de travail et le salaire aux pièces pour ne pas payer le salaire minimum…

[10] Joop De Voest, « Profile of Haiti’s Export Industry March 2015 » (préparé pour le Center for Investment Facilitation par RTI International and J.E). Austin Associates, Inc., mars 2015.

[11] Nathan Associates Inc., Ibidem, pages 43-45.

[12] Fran Quigley, « Haitian Sweatshops: Made in the U.S.A. », Haiti support group, 21 mars 2013, https://haitisupportgroup.org/haitian-sweatshops-made-in-the-usa/.

[13] Voir Oxfam Intermon, Derechos que penden de un hilo. Zonas francas textiles frente a cooperativas de comercio justo, avril 2015; et OIT, Zonas francas de exportación en Centroamérica, Panamá y República Dominicana. Retos para el trabajo decente, 2017. L’analyse qui suit s’appuie grandement sur ces deux rapports.

[14] En Haïti, la loi du 2 août 2002 institutionnalise les zones franches économiques : ce sont « des aires géographiques dans lesquelles s’applique un régime spécial », et dont au moins 70% de la production doit être destinée à l’exportation. Ce régime spécial prévoit entre autres quinze ans d’exonération d’impôt sur le revenu et l’exonération de la franchise douanière sur l’achat des matériels d’équipement. Lire Papda, Étude sur la révision du cadre tarifaire haïtien, 2013, et Frédéric Thomas, Haïti, un modèle de développement anti-paysan, Cetri, 2014, https://www.cetri.be/Haiti-un-modele-de-developpement.

[15] Sheba Tejani, « The Gender Dimension of Special Economic Zones », Special Economic Zones Progress, Emerging Challenges, and Future Directions, 2011, The International Bank for Reconstruction and Development/The World Bank, pages 251 et suivantes.

[16] Oxfam Intermon, Ibidem, page 12. Voir également Nathan Associates Inc., Ibidem, pages 34 et suivantes. Joop De Voest estimait cependant trop onéreuse l’obligation pour les entreprises haïtiennes d’avoir une infirmière présente dans les usines…

[17] Movimiento de Mujeres Trabajadoras y Desempleadas “María Elena Cuadra”, Sobrevivir a la maquila. Impacto del trabajo en los cuerpos de mujeres nicaragüenses, Managua, Nicaragua, 2021.

[18] Daphnine Joseph, Ibidem.

[19] Frédéric Thomas, « De séismes en ouragans. Haïti, l’imposture humanitaire », Cetri, 3 novembre 2016, https://www.cetri.be/Haiti-l-imposture-humanitaire.

[20] Mais Lundahl et Söderlund nous préviennent que nous ne pouvons attendre cela de ces industries ; ce que nous devons en attendre est qu’elles sortent des milliers de personnes de « la misère vers la pauvreté ». Et attendre des Haïtiens et Haïtiennes qu’ils et elles acceptent cette prétendue sagesse économique et realpolitik au nom de la misère actuelle. Mats Lundahl et Bengt Söderlund, A ‘Low-Road’ Approach to the Haitian Apparel Sector, Working Paper 2021:3, Lund University, Department of Economics. School of Economics and Management, février 2021, page 37.

[21] https://oec.world/en/profile/country/hti.

[22] « Haïti-Politique/Économie : L’octroi d’une zone franche à la société Stevia agro industrie S.A. soulève des inquiétudes », AlterPresse, 11 février 2021, https://www.alterpresse.org/spip.php?article26689.

[23] Frédéric Thomas, « Les deux racines de la colère haïtienne », Cetri, 30 janvier 2020, https://www.cetri.be/Les-deux-racines-de-la-colere.

[24] Entretien réalisé par téléphone le 8 mars 2022.

[25] Frédéric Thomas, « Haïti : la honte de l’international », Cetri, 14 février 2022, https://www.cetri.be/Haiti-la-honte-de-l-international.

[26] Organisations (de jeunes dans leur majorité) qui furent le fer de lance dans les mobilisations de 2018-2019 pour exiger des comptes au sujet du méga-scandale de corruption de la gestion du fonds PetroCaribe.

[27] Ainsi que des luttes paysannes.

 

Le tournant décolonial et l’épistémologie des frontières à partir du sujet migrant

6 mai 2022, par CAP-NCS
Cet article décrit deux catégories analytiques importantes qui sont utilisées dans le débat modernité-colonialité : la pensée frontalière (border thinking) et la (…)

Cet article décrit deux catégories analytiques importantes qui sont utilisées dans le débat modernité-colonialité : la pensée frontalière (border thinking) et la transmodernité. Ces deux contributions de la théorie dite décoloniale peuvent nous aider à repenser le sujet migrant. Ainsi, la migration ne possède pas seulement une composante économique ou politique, mais aussi une dimension épistémologique qui devrait être abordée dans les débats critiques relatifs à ce domaine. Notre intention est d’attribuer une valeur épistémique à l’expérience du migrant et de tenter d’observer à partir de son propre point de vue cette réalité située entre le pays d’origine et le pays d’accueil dans lequel il transite.

Une aventure intellectuelle latino-américaine

Le tournant décolonial constitue un paradigme dans les sciences sociales fondé sur le travail de plusieurs intellectuel·le·s latino-américains. Ceux-ci, depuis plus de trois décennies, formulent des critiques à l’encontre des modèles théoriques des sciences sociales européennes et nord-américaines. Ce travail a donné lieu à un ensemble de catégories analytiques qui ont été incorporées au langage et à la pratique des sciences sociales dans la région[1]. La critique décoloniale est l’héritière directe des quatre grandes théories sociales développées en Amérique latine pendant les décennies 1960 et 1980 : la théologie de la libération, la pédagogie des opprimés, la théorie de la dépendance et la recherche-action participative. Ces quatre théories avaient en commun un engagement politique en faveur des démuni·e·s et des perspectives critiques convergentes dans l’analyse des conditions structurelles du sous-développement en Amérique latine et de son rapport avec les centres de développement capitaliste.

La théologie de la libération proposait un exercice du christianisme fondé sur l’option pour les pauvres comme cœur de l’action sociale et politique et qui privilégiait la constitution de communautés ecclésiales de base, en contradiction avec le conservatisme catholique. Pour sa part, la pédagogie des opprimés proposée par Paulo Freire reposait sur la construction d’une pédagogie politique laïque fondée sur la libération tant des opprimés que des oppresseurs dans un processus de dialogue et de découverte constante de l’autre à travers l’éducation populaire. Ces deux théories sont issues des pratiques éducatives dans un contexte d’émergence et de développement de mouvements sociaux et des demandes croissantes de démocratisation revendiquées par ces mouvements contre le puissant autoritarisme imposé durant cette période dans le contexte de la guerre froide.

La recherche-action participative et la théorie de la dépendance ont pour leur part des origines davantage universitaires. La recherche-action participative se constitue comme un paradigme de recherche sociale engagée et militante. Elle cherche à transformer la réalité par l’application d’une méthode de participation active dans laquelle la chercheuse ou le chercheur devient tout à la fois participant, chercheur et acteur de son propre développement[2]. La théorie de la dépendance, liée au développement de la Commission économique pour l’Amérique latine (CEPAL), propose enfin une explication macro-économique de l’inégalité de développement entre les pays et de sa relation structurelle avec la dynamique centre-périphérie au sein de la structure du capitalisme mondial qui détermine et reproduit les relations de dépendance entre les pays[3]. Cette critique du concept de développement libéral a entraîné des changements politiques dans la manière dont les pays d’Amérique latine envisagent leur propre développement et une critique des modèles de développement imposés par les centres capitalistes.

Le tournant décolonial

Dans ce contexte, le tournant décolonial va plus loin en rendant visible l’eurocentrisme endémique des sciences sociales en Amérique latine comme produit du processus colonial dont il propose de repenser les catégories d’analyse. Pour ses partisanes et ses partisans, l’approche décoloniale remet en question la connaissance et les sciences qui en relèvent, en insistant sur la structuration des relations de pouvoir et sur ses effets sur les savoirs. C’est ce qu’on appelle la colonialité du pouvoir.

On pourrait situer l’origine de ce programme dans le travail conjoint effectué par le sociologue péruvien Anibal Quijano et Emmanuel Wallerstein. Ceux-ci, en 1996, ont tenté de relier la théorie du système-monde de Wallerstein à la théorie de la dépendance afin de comprendre les relations de subordination entre le monde global en développement et les centres de pouvoir coloniaux[4]. En 1998, à la suite d’une rencontre organisée par Edgardo Lander Caracas, des chercheurs tels Arturo Escobar, Walter Mignolo, Santiago Castro-Gómez, Boaventura de Souza Santos, Rita Segato et Enrique Dussel produisaient un texte fondateur, La colonialité du savoir, l’eurocentrisme et les sciences sociales. Perspectives latino-américaines[5]. Celui-ci explique la relation étroite entre la modernité européenne et la colonialité, l’une ne pouvant être comprise sans l’autre. La construction de la modernité et des sciences sociales serait ainsi un produit historique des processus coloniaux, déterminé par le contenu colonial des relations sur lesquelles cette modernité a été construite. La critique du tournant décolonial est une critique historique car elle établit une généalogie de l’histoire de la pensée occidentale. Elle relie le développement philosophique et scientifique aux conditions historiques de l’émergence de la modernité et de sa relation structurelle avec le colonialisme, le racisme et le patriarcat. Cela implique également de construire une nouvelle approche de la pratique politique en posant la nécessité d’émanciper la modernité de son substrat colonial et de lui donner un nouveau contenu transcendant les relations coloniales et la modernité, vers ce que l’on appelle la « transmodernité[6] ».

Quelle modernité et pour qui ?

C’est du contact colonial, de l’expérience de la rencontre entre des cultures déterminées par la dynamique centre-périphérie que naît la modernité. Or cette modernité s’inscrit dans le cadre de processus coloniaux qui ignorent la capacité épistémique des peuples qu’elle soumet. La rencontre entre les cultures provoquée par les processus de colonisation crée d’autres espaces, dits espaces-frontières. Selon Castro-Gomez (2021), « De la main de ce substrat baroque de la modernité, surgit la notion de pensée de la frontière, qui me semble être l’un des concepts les plus importants développés par la pensée décoloniale. Sur un plan philosophique, je dirais que la puissance de la notion de pensée frontalière réside dans le fait qu’elle permet de penser la manière dont les idéaux émancipateurs de la modernité sont assimilés et transformés par les cultures subalternisées par l’Europe, opérant ainsi une décolonisation de leurs contenus normatifs[7] ».

Comprendre le processus de migration

La notion de pensée frontalière est fondamentale pour comprendre les processus de migration dans un contexte décolonial. La notion d’épistémologie de la frontière dans la théorie décoloniale fait référence à une critique de la modernité par des sujets qui s’approprient la modernité depuis la frontière, sur la base de valeurs et de cultures subalternisées par le colonialisme et le capitalisme.

Le concept de pensée frontalière se nourrit précisément de l’expérience des immigré·e·s, des sans-papiers, des réfugié·e·s et de leur expérience migratoire aux États-Unis. En ce sens, l’une des contributions les plus importantes au développement du concept est précisément la riche expérience migratoire des femmes latinas aux États-Unis. Ce phénomène est très bien expliqué par les féministes chicanas. telles Gloria Anzaldúa[8] et María Lugones[9]. Leur réflexion porte sur les processus de migration et sur la multiplicité des oppressions que ces processus impliquent pour les femmes et les minorités sexuelles. Leurs recherches rendent compte de l’expérience des migrantes et des migrants et de la construction d’un mode de pensée et de résistance subalterne fondé sur l’expérience de vie. « Au lieu de considérer le système capitaliste colonial mondial comme une réussite dans tous les sens du terme, écrit Maria Lugones, je veux penser le processus comme quelque chose auquel on résiste et auquel on continue de résister aujourd’hui et, de cette façon, je veux penser les colonisés comme des êtres qui commencent à habiter un lieu fracturé, doublement constitué, doublement perçu, doublement relié, où les côtés du locus sont en tension[10]

L’immigré·e vit à la frontière de ces deux réalités et passe sans cesse d’un côté de la frontière épistémologique créée par la matrice coloniale à l’autre. Le fait d’habiter un monde fracturé offre cependant la possibilité de devenir une subjectivité résistante, qui doit s’unir à d’autres personnes vivant une oppression similaire. Selon Lugones, à partir de là, elles forment un tissu, une communauté de subalternes qui apprennent les uns des autres, reconfigurant un monde différent de celui du système-monde capitaliste et colonial.

Pour aller plus loin

La proposition décoloniale ne peut être comprise comme une théorie unique ou comme un bloc monolithique. Au contraire, elle se nourrit de visions et de concepts différents et souvent contradictoires, provenant d’un dialogue entre différentes tendances parmi ses protagonistes.

Au cours des quinze dernières années, nous avons assisté à une radicalisation politique qui conduit à des points de rupture entre celles et ceux qui considèrent qu’une réinvention de la modernité est nécessaire pour lui donner un nouveau contenu émancipateur, et d’autres qui considèrent que la seule voie possible est la résistance à la modernité à travers une focalisation basée sur l’identité. Selon Santiago Castro Gomez,

le projet politique n’envisage pas une lutte qui cherche à occuper les appareils hégémoniques et à attaquer, de l’intérieur, les logiques qui organisent la société de manière non égalitaire, mais seulement la création de tranchées communautaires cherchant à résister à ces logiques. […] Une politique décoloniale ne peut pas être une politique qui se bat pour libérer les opprimés du pouvoir colonial exclusivement, mais pour émanciper l’ensemble de la société, y compris les blancs, les hétérosexuels, les hommes, les chrétiens. Libérer l’ensemble de la société des inégalités introduites par le colonialisme et le capitalisme implique de s’approprier les ressources culturelles politiques et scientifiques de l’autre côté de la frontière et de les transmoderniser de manière créative[11].

En conclusion

Habiter dans la frontière (être métis selon les mots d’Anzaldúa) implique de se trouver à la fois à l’extérieur, en marge de la culture dominante, et de pouvoir y rentrer et sortir. C’est accepter que plusieurs voix puissent être entendues simultanément. La pensée frontalière est une pensée de résistance, mais cette résistance n’implique pas seulement d’être en marge, mais aussi de pouvoir s’approprier les contenus des deux côtés de la frontière pour les émanciper. En ce sens, la recherche sur l’immigration devrait étudier la théorie décoloniale et s’en inspirer; ce dossier sur la migration dans les Nouveaux Cahiers du socialisme constitue un pas dans cette direction.

Le contexte changeant du capitalisme actuel implique de repenser les marges et de les réinterpréter. L’intensification des flux migratoires associée à la mondialisation a transformé les anciens centres coloniaux en villes mondiales multiculturelles. C’est précisément dans ces villes de migrantes et de migrants, comme Montréal, que devraient émerger de nouvelles citoyennetés capables de transmoderniser les contenus de la modernité, en dépassant son contenu colonial, patriarcal et raciste et en lui attribuant de nouveaux contenus émancipateurs.

Salvador David Hernandez est chargé de projet à Alternatives et chargé de cours au Département de géographie de l’UQAM


  1. Santiago Castro-Gómez, Introducción al curso el giro decolonial, vidéo, 26 janvier 2021, <https://www.youtube.com/watch?v=ZelZVPd6IDE&list=PLdAIcTi5JNBGDEYVxv5JrvUKKhD8b6Lod>.
  2. Orlando Fals Borda et Camelio Borrero García, Acción y conocimiento. Cómo romper el monopolio con investigación-acción participativa, Santa Fe de Bogotá, CINEP, 1991.
  3. Fernando Henrique Cardoso et Enzo Faletto, Dependencia y desarrollo en América Latina. Ensayo de interpretación sociológica, Mexico, Siglo Veintiuno, 2007.
  4. Anibal Quijano et Immanuel Wallerstein, « Americanity as a concept, or the Americas in the modern world », International Social Science Journal, vol. 44, n° 4, 1992, p. 549-557.
  5. Edgardo Lander et Santiago Castro-Gómez, La colonialidad del saber : eurocentrismo y ciencias sociales. Perspectivas latinoamericanas, Buenos Aires, Fundación Centro de Integración, Communicación, Cultura y Sociedad (CICCUS), Consejo Latinoamericano de Ciencias Sociales (CLASCO), 2011.
  6. Castro-Gomez, 2021, op. cit.
  7. Castro-Gomez, 2021, op. cit. Notre traduction.
  8. Gloria Anzaldúa, Borderlands/La Frontera. The New Mestiza, San Francisco, Aunt lute, 1987.
  9. Maria Lugones, « Toward a decolonial feminism », Hypatia, vol. 25, n° 4, 2010, p. 742-759.
  10. Lugones, ibid., p. 748.
  11. Castro-Gomez, 2021, op. cit.

 

L’éducation aux droits humains – L’importance d’une approche fondée sur les droits de l’enfant

6 mai 2022, par Revue Droits et libertés

Retour à la table des matières Revue Droits & Libertés, aut. 2021/hiver 2022

Equitas – Centre international d’éducation aux droits humains Amy Cooper, responsable du savoir Jean-Sébastien Vallée, directeur de l’éducation Stephanie Nichols, directrice de communication et développement Le renforcement de connaissances, de compétences et d’attitudes respectueuses des droits humains constitue l’essentiel de notre travail en éducation aux droits humains. Pour Equitas, l’éducation aux droits humains est un processus de transformation qui commence par une prise de conscience individuelle et qui a un impact sur la communauté et la société dans son ensemble. L’éducation aux droits humains (EDH) incite toute personne (femme, fille, homme, garçon, personnes de genres divers) à revendiquer ses droits et à tenir les personnes décisionnaires responsables du respect, de la protection et de la réalisation de ses droits. L’EDH permet de prendre des mesures pour un changement social qui est conforme aux valeurs et aux normes des droits humains. Elle commande l’interaction dynamique de différents paradigmes et approches, dont l’approche fondée sur les droits humains ou sur les droits de l’enfant. Une approche fondée sur les droits de l’enfant (AFDE) permet à toute personne impliquée dans l’éducation des enfants d’avoir une vision holistique de son travail et d’outiller les enfants et les personnes qui les entourent à vivre en accord avec les valeurs des droits humains.
La mission d’Equitas est de faire progresser l’égalité, la justice sociale et le respect de la dignité humaine grâce à des programmes d’éducation aux droits humains transformateurs, au Canada et partout dans le monde. Afin de réaliser sa mission, Equitas conçoit des programmes favorables à l’autonomisation des groupes et des individus faisant face à la discrimination, à l’exclusion et à d’autres formes de violations des droits humains pour qu’elles et ils puissent lutter contre les inégalités et la discrimination, et prendre des mesures pour protéger, défendre et faire respecter les droits humains.

Une approche fondée sur les droits de l’enfant (AFDE)

Une AFDE se base sur la conviction que chaque personne détient des droits par le seul fait d’être un humain, et que tous les êtres humains devraient jouir des mêmes possibilités pour réaliser leur plein potentiel. L’AFDE renforce le pouvoir des jeunes pour qu’elles et ils puissent revendiquer leurs droits tout en garantissant l’inclusion, l’égalité et la participation de toutes et tous, sans distinction fondée sur la race, la couleur, le sexe, l’âge, la langue, la religion, les opinions politiques ou autres, l’origine ethnique, sociale ou nationale, la propriété, la naissance, la résidence, un handicap, l’orientation sexuelle et l’identité de genre, ou de tout autre aspect identitaire. L’AFDE place les jeunes au centre du processus, c’est-à-dire que leur vie, leur survie et leur développement ainsi que leurs intérêts supérieurs devraient toujours être pris en compte au moment de prendre des décisions qui les concernent. Cela signifie également que leur voix sera écoutée lors du processus décisionnel. Le but ultime de l’AFDE est que les jeunes puissent jouir pleinement de leurs droits et vivre dans des communautés où ces droits sont respectés. En intégrant les éléments d’une AFDE dans une programmation pour les jeunes, ces derniers, en tant que détentrices et détenteurs de droits, sont plus en mesure de les revendiquer, et les parents, tutrices et tuteurs, éducatrices et éducateurs, organisations et gouvernements (en tant de décisionnaires1) peuvent mieux s’acquitter de leur obligation de respecter, protéger et réaliser ces droits. Les éléments d’une approche fondée sur les droits de l’enfant Les cinq éléments principaux de l’AFDE peuvent être facilement mémorisés avec l’acronyme PLANER : Participation et inclusion, Lien aux droits de l’enfant, Autonomisation, Non- discrimination, Égalité, Responsabilité et transparence. Ces cinq éléments sont interreliés et égaux en importance, de telle sorte qu’un élément ne peut être appliqué sans tenir compte des autres. Nous incluons quelques idées ci-dessous afin de réfléchir à la manière dont ces éléments peuvent être mis en œuvre dans des activités d’éducation aux droits humains. [caption id="attachment_12502" align="alignright" width="360"] Crédit : Tant de nations et de couleurs, Mélisande Brunelle, 11 ans[/caption]

Participation et inclusion

L’AFDE promeut la participation active, significative et volontaire des jeunes; le développement de leur capacité à participer découle de cette approche. Les voix et champs d’intérêt des jeunes doivent être pris en compte dans les décisions portant sur des enjeux qui les concernent. Pour mettre en œuvre ce premier élément lors d’activités d’éducation aux droits humains, encourager la participation et l’inclusion des jeunes en leur offrant un espace où partager leurs idées et points de vue avec leurs pairs et les adultes qui interagissent avec elles et eux, et en créant des possibilités pour qu’elles et ils puissent prendre part au processus décisionnel. Voici quelques exemples :

Leur donner des ressources, du matériel et des exemples représentant une gamme de cultures, de milieux, d’expériences, de capacités et d’identités de genre; ne pas tenir pour acquis que chaque jeune connaît sa culture (par exemple, les jeunes pris en charge n’ont peut-être pas eu accès à leurs antécédents culturels).

Utiliser divers moyens pour consulter les jeunes afin que chacun-e puisse s’exprimer, y compris celles et ceux qui sont timides, plus jeunes ou qui expriment différemment leurs points de vue. Par exemple, planifier une boîte à suggestions, des groupes de discussion, des évaluations orales ou écrites ou un mur de graffitis.

Ne faire aucune supposition sur les besoins des jeunes en matière d’accès. Le leur demander plutôt directement. Par exemple, tenir compte des besoins en matière de santé physique et mentale, de restrictions alimentaires, etc., et s’assurer que les jeunes aient accès à des toilettes non-genrées.

Lien avec les droits de l’enfant

Pour mettre en œuvre ce deuxième élément lors d’activités d’éducation aux droit humains, aider les jeunes à découvrir leurs droits; à explorer comment l’accès à ces droits diffère d’une personne à une autre dans la communauté; à examiner les causes profondes des enjeux à partir d’une perspective des droits de l’enfant; à déterminer des pistes de solution novatrices liées à la réalisation de ces droits. Voici quelques exemples :

Approfondir ses connaissances sur les droits humains et les droits de l’enfant et s’assurer que les collègues ont une certaine connaissance des droits. Le responsable d’une équipe fera découvrir à cette équipe les droits de l’enfant et l’importance de ces droits dans le travail de ses membres.

Accroître la visibilité des droits de l’enfant. Lorsque ces valeurs et ces droits sont visibles, il est plus facile pour les jeunes, le personnel et même les visiteur- euse-s de se familiariser avec ces valeurs et ces droits, de les intégrer et de s’y rapporter au besoin.

Autonomisation

L’AFDE promeut l’autonomisation des jeunes pour qu’elles et ils puissent revendiquer leurs droits et tenir les décisionnaires responsables des décisions qu’elles et ils prennent et qui les concernent. Pour mettre en œuvre ce troisième élément lors d’activités d’éducation aux droit humains, renforcer le pouvoir des jeunes en consolidant leur leadership et leurs compétences de vie, ce qui les aide à prendre conscience que leurs idées et talents sont des atouts indispensables à la société. Les jeunes devraient être encouragés à entreprendre des actions pour revendiquer leurs droits et prendre part à l’édification du monde dans lequel elles et ils veulent vivre. Voici quelques exemples:

Offrir des possibilités de leadership; les défis de groupe et les projets d’action communautaire sont d’excellents moyens pour les jeunes de développer toutes sortes de compétences qui les aideront à devenir des membres actifs dans leur communauté et à façonner le monde qui les entoure.

Penser à la manière de partager le pouvoir afin de donner aux jeunes l’espace nécessaire pour partager leurs opinions et prendre des décisions sur des questions importantes pour elles et eux. Réfléchir à son identité, notamment sexe, genre, race, culture, situation, langue, religion, compétences, éducation, etc., et à la façon dont cela façonne sa relation avec les jeunes de son groupe.

Non-discrimination et égalité

L’AFDE promeut la non-discrimination et l’égalité, et accorde une attention particulière aux jeunes confrontés à un grand nombre d’obstacles qui les empêchent de participer et d’être inclus. Ces jeunes sont, mais sans s’y limiter, des filles, des jeunes de différentes identités de genre, des jeunes autochtones, des jeunes handicapés, des jeunes immigrés, réfugiés ou dont le statut est précaire, des jeunes sans statut d’immigration officiel, des jeunes racisés, des jeunes qui vivent dans la pauvreté ou dans une famille d’accueil. Pour mettre en œuvre ce quatrième élément lors d’activités d’éducation aux droit humains, inciter les jeunes à mieux connaître les notions d’égalité et de non-discrimination et à promouvoir ces valeurs pour s’attaquer à des enjeux comme le racisme, la réconciliation, le capacitisme, et autres. Penser à promouvoir l’égalité de genre et les normes positives en matière de genre en aidant les jeunes à découvrir qu’elles et ils peuvent être eux-mêmes malgré les stéréotypes véhiculés. Voici quelques exemples:

Explorer ses propres préjugés et partis pris. Examiner dans quelle mesure la non-discrimination et l’égalité se reflètent dans les politiques et pratiques de son organisation. Penser aux personnes dans la communauté qui sont incluses dans les programmes ou qui en sont exclues, et se demander pourquoi.

Utiliser un langage non capacitiste et non sexiste et encourager les normes positives en matière de genre. Favoriser un langage non discriminatoire et qui ne juge personne. Être conscient des mots inappropriés que l’on pourrait utiliser dans ses propos de tous les jours et les remplacer par des mots qui ne blesseront pas les personnes vivant avec un handicap. Par exemple, remplacer fou par incroyable ou es-tu sourd? par laisse-moi te l’expliquer plus clairement.

Jouer un rôle actif dans la réconciliation. Apprendre, partager et enseigner l’histoire des peuples autochtones et des pensionnats; parler des cultures et des droits des peuples autochtones.

Responsabilité et transparence

Les jeunes détiennent des droits. Un grand nombre de décisionnaires sont responsables de veiller à ce que les droits des jeunes soient respectés, protégés et réalisés en leur garantissant l’accès à l’information et à un processus décisionnel transparent. Ces décisionnaires de première ligne peuvent être des éducatrices et éducateurs, des coordonnatrices   et   coordonnateurs    de    programmes, des administratrices et administrateurs, ainsi que des représentant-e-s gouvernementaux aux échelons régional et municipal, des parents, des tutrices et tuteurs, et autres personnes responsables de prendre des décisions susceptibles de toucher la vie des jeunes. Pour mettre en œuvre ce cinquième élément lors d’activités d’éducation aux droit humains, appuyer l’obligation des décisionnaires de se responsabiliser et à faire preuve de transparence en instaurant le dialogue et en renforçant les relations entre les jeunes et les personnes qui ont la responsabilité de faire respecter leurs droits, de les protéger et de les réaliser. Voici quelques exemples :

Offrir des possibilités pour les jeunes d’approcher les décisionnaires par le biais de leur participation à des projets d’action communautaire, à des comités jeunesse, au conseil d’administration d’organisations, aux dialogues communautaires, à la planification et à la livraison des programmes.

Décider avec les jeunes des résultats à atteindre et des façons de les évaluer. Être flexible et motivé au moment d’intégrer les résultats (positifs ou négatifs), et les leçons apprises dans les prochaines étapes et programmes.

Conclusion

L’approche fondée sur les droits de l’enfant (AFDE) guide les personnes décisionnaires et praticiennes, comme Equitas, dans la mise en œuvre d’activités, telles que des activités ludiques et trousses pédagogiques. Les éléments qui définissent l’AFDE permettent de préparer les enfants et les personnes qui les accompagnent à vivre dans le respect des droits et dans l’exercice de leurs responsabilités.
  1. Dans ce contexte, le terme décisionnaire désigne les personnes ayant une obligation ou une responsabilité de respecter, protéger et réaliser les droits humains. Dans le langage des droits humains, les décisionnaires sont appelés porteurs d’obligations. Au Canada, les principaux porteurs d’obligations sont les gouvernements fédéral, provincial et municipal. Il peut s’agir également d’intervenant-e-s non gouvernementaux, tels que les décideuses et décideurs dans les organisations communautaires, la direction et le personnel enseignant des écoles, ainsi que les parents et les tutrices et tuteurs.

L’article L’éducation aux droits humains – L’importance d’une approche fondée sur les droits de l’enfant est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

Quelques notes sur la situation au Canada anglais et dans l’État canadien

5 mai 2022, par CAP-NCS
Depuis trop longtemps l’essentiel de nos discussions sur le Canada anglais porte sur la situation interne. Et ceci d’un point de vue assez fractionnel ! En partie, la faiblesse (…)

Depuis trop longtemps l’essentiel de nos discussions sur le Canada anglais porte sur la situation interne. Et ceci d’un point de vue assez fractionnel ! En partie, la faiblesse de ces discussions est attribuable à notre propre faiblesse numérique – et en cadres – combinée avec notre dispersion géographique. En plus de l’écran de fumée que la question nationale peut trop souvent représenter, la décentralisation et le caractère “provincial” de la vie politique au Canada anglais sont autant d’obstacles à une compréhension homogène et raffinée de la situation politique dans l’ensemble de l’État canadien.

Pourtant la crise rampante de l’État ne s’est en rien résorbée. En fait à cette crise autour de la question nationale québécoise (compliquée davantage par la question des peuples aborigènes) et du moyen d’assurer la survie comme bourgeoisie autonome du Capital canadien se sont ajoutées une série d’autres toutes liées les unes aux autres : Ia crise de l’alternative bourgeoise avec la quasi-disparition des Conservateurs au niveau fédéral ; le problème aigue de que faire avec le Reform Party – tenter de I ‘absorber en en faisant la version II des Conservateurs (comme cela a été fait avec le Crédit social en Alberta et en Colombie-Britannique) ou le combattre en faisant renaitre les Conservateurs traditionnels la crise profonde de perspectives sociales, économiques, politiques et, à moyen terme, organisationnelle des directions syndicales au Canada anglais et au Québec. II s’agit de questions que nous n’avons que peu discutées depuis le congrès de fondation et qu’il faut remettre au centre de nos-préoccupations dans la prochaine période.

Le but de ce texte est donc de jeter sur papier pêlemêle une série d’observations et de spéculations concernant certaines de ces questions. Rien n’y est affirmé avec certitude. Tout est à discuter.

Secteur public – Secteur privé

Historiquement, le mouvement ouvrier partout clans le monde capitaliste a été dominé par les syndicats de l’industrie privée. Les syndicats du secteur public (nous y comprenons le secteur parapublic et le secteur péripublic) sont tous très récents et sont très souvent sans traditions de lutte militante. Dans bien des pays, le secteur public ne fait pas partie des grandes centrales ouvrières. Dans la quasi totalité des pays capitalistes dits avances, le poids social et politique des syndicats du secteur public dans la vie du mouvement ouvrier et dans la vie socio-politique est de loin inferieur a son poids numérique et social objectif.

Le secteur public comme locomotive au Québec

Le secteur public québécois constitue l’exception a cette règle quasi générale depuis le début des années 70. Jusqu’à récemment, ce secteur a été perçu plutôt comme étant la locomotive du mouvement ouvrier québécois et beaucoup de militant-e-s au Canada anglais y voyaient un exemple à suivre. Nous avons analysé ailleurs les raisons pour cette anomalie et nous allons uniquement les résumer ici.

Entre l’élection du gouvernement libéral de Jean Lesage en 1960 et celle du gouverne­ ment Bourassa en 1970, l’État croupion québécois a connu une modernisation et une expansion prodigieuses sans égales ailleurs au monde. Dans l’espace d’une décennie, cet État très partiel dans ses attributs est passe d’un État compradore et confessionnel ultra corrompu à un État ultramoderne et très interventionniste, digne des meilleurs théoriciens européens de l’État néocapitaliste. II était impossible de doter ces structures étatiques et paraétatiques de personnel par les méthodes traditionnelles de patronage politique. II a fallu donc recruter ce personnel relativement qualifie parmi la jeunesse nouvellement scolarisée et surtout très influencée par l’ébullition politique autour du nouveau mouvement indépendantiste de gauche. Les premières injonctions judiciaires utilisées contre des grévistes au Québec ont vise non pas des syndicats du prive mais des enseignants (la grève du SPEQ en 1966) et des employés des transports publics (la grève de la Commission du transport de Montréal aussi en 1966).

Entre-temps, le lent déclin de la grande industrie, amorce tout de suite après la guerre, a continue et seule l’intervention de l’État québécois avec de grands projets de construction a pu résorber partiellement le chômage mais au prix d’une étatisation indirecte du secteur du bâtiment.

Depuis le début, ce nouveau secteur public s’est affilie aux centrales ouvrières historiques à l’exception des enseignants du primaire et du secondaire qui ont converti leur corporation en centrale syndicale de l’enseignement pendant la même période.

En même temps, des couches importantes de l’intelligentsia et des mandarins d’État ont commencé à proposer l’utilisation de ce nouvel “État québécois” comme mécanisme d’accumulation du capital pour une future bourgeoisie québécoise. Ce projet exigeait un élargissement des pouvoirs de l’État croupion et surtout sa centralisation extrême. La logique de ce projet (présent au sein du Parti libéral et même de l’Union nationale) devait aboutir au projet souverainiste du Parti québécois.

Ainsi, lorsqu’en 1970, le Syndicat des fonctionnaires provinciaux du Québec (CSN) a pro­ pose la création d’un Front commun de tous les syndicats du secteur public et parapublic (CSN, FI’Q et CEQ) pour négocier en bloc leur conventions collectives, la réponse a été un ‘oui’ foudroyant et enthousiaste parmi les syndique-e-s et un ‘oui’ technocratique de la part de l’État Peu de temps auparavant, l’État avait décrété la syndicalisation obligatoire de l’ensemble de la construction et la centralisation sous son égide des négociations dans ce secteur. Ainsi, à partir de ce moment, la majorité des syndique-e-s au Québec négociaient directement avec l’État québécois.

Et ce qui devait arriver est arrivé: des accrochages titanesques entre l’État et le Front commun en 1972 et a un moindre degré en 76, le Front commun des grévistes du prive en 73-74 avec ses exigences du droit de grève en tout temps, la guerre de la Baie James en 73, etc. De tels affrontements avec l’État exigeaient une réponse politique de la part des organisations de la classe ouvrière, mais après avoir rédigé et fait adopter des manifestes très radicaux – ce qui a provoqué des scissions en leurs rangs non sans importance- toutes les directions syndicales ont mis leur poids derrière le projet nationaliste populiste du PQ.

Après des négociations en douceur en 1979 ou le PQ cherchait a s’assurer le soutien des centrales lors du référendum de 1980, la lune de miel a vite tourne au vinaigre. Con­ scient de son affaiblissement après la défaite du referendum et de la démoralisation du mouvement ouvrier provoquée par cette défaite et par la crise économique-de 1981-82 qui a vu le démantèlement de ce qui restait de l’industrie privée à Montréal et le déclin désastreux du secteur minier, le PQ s’est enligné sur les forces relativement rachitiques du Québec Inc. et a eu l’honneur d’être le premier gouvernement provincial à appliquer avec une vengeance les politiques néo-conservatrices maintenant à Ia mode en coupant les salaires du secteur public par 20 % en 1983.

Le gouvernement péquiste a aussi été le premier a sciemment chercher a diviser le secteur privé et le secteur public en faisant des concessions au secteur privé (loi anti-scabs, CSST, etc.) et en jouant sur les vieux préjuges anti-fonctionnaires (grassement payes a rien faire, sécurité d’emploi à vie même s’ils ne font rien, etc.). Les autres gouvernements provinciaux ne font qu’émuler cette politique aujourd’hui.

Depuis 1983, le secteur public québécois n’a connu que défaite après défaite. Depuis le retour au pouvoir des Libéraux de Bourassa, l’État croupion québécois est encore davantage à l’avant-garde de l’application des politiques néo-conservatrices et les directions syndicales québécoises encore moins capables d’y riposter. Depuis 1983, il faut ajouter à la division intercentrale, la division intra-centrale surtout a la CSN. Face à leur incapacité de gagner quoique se soit de réel ou de durable par la tactique de l’affrontement tant et aussi longtemps qu’elles refusaient l’affrontement ultime sur le terrain politique, ces di­ rections ont adopté une politique collaborationniste à outrance.

Pourtant, la capacite de mobilisation des syndicats reste considérable – voire les manifs unitaires de 40 000 contre les changements à l’assurance-chômage en février dernier et de 100 000 du secteur public le 29 mai dernier. Dans le premier cas, il s’agissait presqu’entièrement d’une mobilisation du secteur prive ou le bâtiment a joué le rôle de moteur et, dans le deuxième cas, il n’y a eu aucune tentative de mobiliser le secteur privé (même pas le bâtiment) malgré le fait évident que si le secteur public devait subir une de­ faite majeure dans le contexte actuel, le secteur prive serait encore plus vulnérable.

La décision des directions syndicales de jouer le jeux de la collaboration plus que loyale avec Québec Inc. et ses représentants politiques, le PQ et le BQ, a fait en sorte que la manif de février devait uniquement exercer des pressions sur le caucus conservateur a Ottawa où on espérait provoquer encore d’autres défections vers le BQ, et que la manif de mai n’était qu’une soupape de sureté pour la colère des membres, les directions ayant déjà décide – 2 jours avant la manif ! – de céder sur le gel des salaires.

Depuis lors, Ia situation va de pire en pire surtout avec la décision récente de la CEQ et de la FTQ de tout mettre sur la table de négociation au nom de la réorganisation du travail. Ainsi, l’État québécois a gagné son pari du début des années 70: les directions syndicales, en refusant de faire le saut sur le terrain politique, ont vendu la force de frappe du secteur public pour un plat de lentilles empoisonne. L’État a les mains parfaitement libres de faire ce qu’il veut ce qui fait autant l’affaire du PQ et du BQ que du Parti libéral.

Le mouvement syndical québécois, dans l’espace de 20 ans, est passe du mouvement ouvrier le plus radical en Amérique du Nord non seulement dans ses manifestes mais aussi dans ses luttes concrètes du secteur public et du secteur prive à un mouvement qui rivalise avec la direction de l’AFL-CIO en termes de sa volonté de collaboration avec la bourgeoisie nationale. Ses divisions, loin d’avoir été surmontées, se sont approfondies. Et le pire dans tout ceci est le fait que les cadres organisateurs surgis des luttes à la fin des années 60 et au début des années 70 et qui bénéficient toujours d’un prestige et d’une loyauté auprès des membres a cause de ce passé sont intégrés presque sans faille au projet socio-politique des directions. II n’existe pas d’opposition sérieuse au sein de quelque centrale que ce soit.

La marginalité du secteur public ailleurs dans l’État canadien

Ailleurs dans l‘État canadien l’évolution du mouvement syndical a été très différente bien que cela ait abouti à une crise de perspectives et à un degré de collaboration avec la bourgeoisie assez semblable.

Le secteur public fédéral a lui aussi connu une expansion très importante au cours des années 60 et 70 mais cette expansion était per e de l’intérieur et de l’extérieur comme étant une évolution et non pas une révolution (cf. la soi-disant ‘Révolution tranquille’ au Québec). Certes, les fonctionnaires directs ont converti pendant cette période leur vieille association en syndicat (Alliance de la fonction publique du Canada) affilie au CTC mais sans l’unification et les affrontements qu’a connus le Québec. La majorité des corporations de la couronne étaient déjà syndiquées et ceci chez des syndicats assez conservateurs de l’ancienne AFL (les 19 syndicats de cheminots au CN, les Machinistes à Air Canada, les 23 syndicats à Radio-Canada-CBC, etc.).

Pastes Canada a été l’exception à cette règle. Historiquement, le Bureau de poste était un véritable nid de patronage ou les députés distribuaient les emplois comme des bon­ bons. Le développement du Syndicat des postiers du Canada (affaibli pendant longtemps par la division avec l’Union des facteurs) à la fin des années 60 ressemble plus à celui des syndicats québécois qu’au reste du secteur public fédéral. Le fait que les locaux québécois aient joué un rôle majeur dans ce syndicat n’est pas étranger à son caractère plus explosif, mains respectueux de la loi et plus ouvert aux mouvements sociaux.

Mais si ce syndicat a joué un rôle exemplaire souvent lors de ses grèves et de ses batailles avec la direction conservatrice du CTC au cours des années 70 et 80, il est néanmoins reste relativement marginal- au niveau de l’action, entendons nous – par rapport à l’ensemble du mouvement syndical. II n’y a jamais eu de coordination de lutte avec les autres syndicats du secteur public fédéral et son accréditation fédérale l’a isolé des autres syndicats du secteur public à accréditation provinciale. Le fait qu’il ne se soit jamais affilié au NPD – partiellement attribuable au poids de ses composantes et dirigeants québécois – a aussi limité son poids politique. Comme on verra plus tard, sa défense de la valeur et de la nécessite des coalitions sociales et politiques sur des points précis, qui étaient un de ses points les plus progressistes, peut, dans le contexte d’un retrait possible de l’action politique, renforcer les fortes tendances du CTC et de certains affilies à revenir au lobbying et à y limiter le rôle de telles coalitions.

Ainsi, lors de la première grève de l’ensemble des membres de l’Alliance de la fonction publique et des grèves rotatives du SPC en 1991, il n’a jamais été question d’un front commun entre eux ce qui a terriblement affaibli les deux luttes qui se sont soldées par des compromis suffisamment sévères pour nous permettre de parler de défaites partielles mais non catastrophiques.

Ailleurs qu’au Québec, les structures provinciales du CTC, tout comme le CTC lui-même, sont en fait assez faibles. Le maraudage intercentrale et les négociations centralisées du secteur public et de la construction ont donné à la CSN et à la FTQ un poids socio-politique qu’aucune autre fédération provinciale, ni même le CTC ne possèdent Ce sont les grands syndicats qui sont les joueurs directes et tous les services passent par le syndical. Ainsi, en dehors du secteur public fédéral, six syndicats tendent a dominer: les affilies du National Union of Provincial Government Employees (NUPGE), le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP – CUPE), les Métallurgistes unis d’Amérique (Métallos – USWA), les Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC- UFCW), le Syndicat des travailleur-euse-s des communications, de l’énergie et du papier (SCEP- CEPW) et les Travailleurs canadiens de l’automobile (TCA- CAW). Le poids relatif de chaque syndicat varie selon la province d’autant plus que le NUPGE est un parapluie sans pouvoir tandis que certains de ses affilies sont très puissants tels OPSEU – SEFPO en Ontario et le BCGEU en Colombie-Britannique. D’ailleurs, les International Woodworkers of America (IWA) jouent un rôle très important en Colombie- britannique mais uniquement la tandis que les TCA et les Métallos étaient jusqu’à tout récemment absents a toute fin pratique a l’ouest du Manitoba.

La seule exception à cette règle de la faiblesse du rôle politique et mobilisateur des structures provinciales a été le rôle ponctuel joue par la BC Fed au début des années 80 lors des mobilisations de Solidarity.

Nulle part ailleurs qu’au Québec n’y a-t-il des négociations centralisées dans le bâtiment ce qui fait que les syndicats de ce secteur sont éparpilles et ne jouent plus de rôle important Les syndicats d’enseignants du primaire et du secondaire ne sont généralement que peu regroupes et ne sont pas affilies a une centrale ouvrière.

Malgré le fait que la quasi majorité des syndique-e-s au Canada anglais soient, en fait, maintenant du secteur public, ce secteur n’a aucunement le poids politique correspondant au sein du mouvement syndical dans son ensemble. Le seul syndicat du secteur public à avoir une présence sérieuse “coast-to-coast” est le SCFP. Jusqu’à l’offensive étatique récente contre le “déficit”, le rôle distinct joue par le palier provincial de l’État au Canada anglais compare à l’État croupion québécois a fait en sorte qu’aucun gouvernement provincial n’a voulu prendre le risque de négociations centralisées avec ses employé-e-s direct-e-s et indirect-e-s. L’exemple des affrontements très durs du Front commun québécois au cours des années 70 a plutôt effraye que stimule les directions syndicales du secteur public et para-public au Canada anglais. D’ailleurs en 1972, la direction du CTC s’est offerte comme “médiateur” entre le gouvernement québécois et les centrales en grève illégale (dont près de 100 000 affilié-e-s du CTC).

Cependant, de façon parallèle au Québec, le secteur public a représenté au cours des 20 dernières années la plus grande source d’emploi pour des jeunes, des femmes et des gens des minorités ethniques. Ainsi la radicalisation de ces couches s’est trouvée davantage reflétée dans les syndicats du secteur public que ceux du prive. Les militants et surtout les militantes ont assuré une forte présence des idées féministes, anti-racistes et anti-impérialistes au sein de leur propre syndicat aussi bien qu’au sein des Conseils du Travail et des fédérations provinciales. De même, il existe une certaine gauche (parfois venant du PC ou des groupes ML et trotskystes) dans le secteur public qui est proportionnellement plus important que dans le secteur prive où les directions sont plus fortement ancrées et beaucoup plus répressives à l’égard de tout ce qui échappe à leur contrôle. Seul l’ex-PC avait une certaine présence au sein de quelques syndicats du prive (automobile, électricité, pêcheurs).  II serait d’ailleurs utile que des camarades au Canada anglais écrivent quelque chose sur le rôle de l’Action Caucus animé par le PC et le Syndicat des postiers.

Une partie de cette gauche est intégrée à l’appareil syndical même: par exemple, il y a des anciens trotskistes dans l’appareil d’OPSEU-SEFPO, de la FTO, du SCEP, de Ia Fraternité des cheminots en Ontario sans parler des anciens du PC dans à peu près tout ce qui bouge mais surtout dans l’automobile. Le degré de cette intégration varie mais dans certains cas ces ancien-ne-s sont une source très utile de renseignements même si leur position dans l’appareil les empêche de jouer un rôle révolutionnaire ou même indépendant.

D’autres occupent des pastes élus soit au niveau du syndicat local soit au niveau du conseil du travail ou des structures provinciales. Leur prestige est réel et ils et elles peuvent avoir un impact non négligeable lors de congres ou d’actions unitaires avec d’autres mouvements sociaux. Mais le gros problème pour cette gauche est celui de son intégration à la routine syndicale – les batailles de résolutions lors de congres, la tactique électorale pour des postes syndicaux, etc. – et de son vieillissement dans une situation où l’absence de mobilisations massives et/ ou unitaires ne lui permet pas de développer une pratique syndicale distincte de celui des directions.

Ici il ne faut pas minimiser l’importance des batailles de résolutions lors de congres ou des coalitions, mais il faut aussi reconnaitre les limites de ces actions. La base syndicale est très loin des congres et n’en entend parler d’habitude que par le filtre défigurant des mass-médias. C’est cet éloignement de la masse des syndique-e-s des structures qui explique la capacite des directions de joyeusement passer outre des résolutions radicales adoptées lors de congres. C’est ce qui arrive avec une régularité désolante avec des résolutions en faveur de grèves générales ou autres moyens d’action massifs.

Cette gauche tend donc à se différencier des directions par sa rhétorique plus dure et par ses analyses plus politiques plutôt que par sa capacite de mobilisation. Et la mobilisation tend à être perçue sur un mode “formulaire” à savoir des propositions de congres en faveur de grèves générales à caractère politique plutôt que des propositions concrètes de mécanismes en escalade de mobilisation qui permettraient d’aboutir à une telle grève.

Une telle pratique implique inévitablement un travail avec l’aile des directions en place qui se présente comme étant de gauche, dans une conjoncture donnée. L’exemple de la lutte contre le soi-disant contrat social en Ontario au cours du printemps et de l’été 1993 est frappant à cet égard. D’abord, les syndicats du secteur public n’étaient pas du tout préparés pour une telle lutte et ceci malgré la multiplicité d’avertissements et de rumeurs a l’effet que le gouvernement Rae allait s’attaquer de front au secteur public. Le gouvernement NPD connaissait le mouvement syndical beaucoup mieux que quel qu’autre gouvernement que ce soit. Après tout ii avait plein de ministres et de sous-ministres venant des syndicats du secteur public – ne mentionnons que Frances Lankin d’OPSEU-SEFPO et Jeff Rose du SCFP – sans parler de ses liens historiques et quotidiens avec les gros syndicats du prive et avec la FTO-OFL. Son calcul était simple :

I) les différents syndicats du secteur public et parapublic ne réussiraient jamais à s’entendre sur des perspectives unitaires ;

2) les différentes directions du secteur public voudraient toutes négocier à tout prix et accepteraient le cadre fondamental de la lutte contre le déficit et la nécessité de sauver les meubles au niveau de l’emploi;

3) l’attaque provoquerait de la colère et de la déception chez les directions et chez les militant-e-s cadres intermédiaires mais de la peur pure et simple parmi la grande masse des syndiqué-e-s s dans le contexte de la crise économique;

4) il n’existait aucune force oppositionnelle au sein du secteur public capable de proposer des mécanismes concrets de mobilisation pour surmonter cette peur bleue de la base syndicale et

5) le gouvernement avait offert suffisamment de reformes au secteur privé pour que le mouvement syndical se divise pour et contre le gouvernement et que la solidarité soit ainsi très limitée.

Pourtant, l’attaque a provoqué la première tentative de mettre sur pied un front commun de l’ensemble du secteur public et parapublic, y compris les syndicats d’enseignants­ dont le plus gros est dirigé par une ancienne trotskiste – et d’autres qui ne sont pas affilies au CTC ou à la FTO. Le rôle des directions en brisant ce front commun et en négociant en ordre disperse reste à analyser en détail. La gauche n’avait que de faibles possibilités d’influer directement sur le comportement des directions du SCFP, d’OPSEU­ SEFPO et des gros syndicats d’enseignants, directions qui portent l’essentiel de la responsabilité de la défaite éparpillée sans lutte réelle de la lutte contre le contrat social. Le gouvernement Rae avait bien calculé à court terme.

Là où la gauche a montré sa faiblesse a été dans l’absence de propositions concrètes de mobilisations sur les lieux du travail. La plupart des syndicats ont tenu soit des congres soit des assemblées provinciales dès le début du printemps. Lors de ces rencontres, la gauche a essentiellement rivalisé avec la direction au niveau de la dénonciation du contrat social et du gouvernement et au niveau des appels a la mobilisation jusqu’à la grève générale illégale et politique pour faire tomber le gouvernement et/ ou changer sa politique. Mais aucun plan concret de mobilisation sur les lieux du travail n’a été proposé.

Les directions comptaient mobiliser par voie de communiques et de conférences de presse pour exercer des pressions sur le gouvernement La gauche comptait mobiliser par voie de manifestations et d1organisation de coalitions de soutien au secteur public et parapublic. Mais dans un contexte où le secteur n’a aucune tradition de grève – le droit de grève est nié aux fonctionnaires et au secteur hospitalier en Ontario – et surtout aucune tradition de lutte unitaire, il aurait fallu proposer un plan de mobilisation partant de petits gestes sur les lieux du travail – le port simultané au travail par tou-te-s les delegue-e- s de T-shirts rouges avec des slogans ou d’autres tactiques peu mena tes au début pour les membres – jusqu’à des journées d’études intersectorielles et éventuellement, une fois la solidarité concrète vécue parmi les membres, une grève générale. Ce n’est qu’ainsi, en proposant aux membres une escalade constante et concrète des moyens de pression, qu’il aurait ete possible de surmonter la peur et le sentiment d’isolement et de faiblesse et de forcer les directions a appliquer les résolutions de congres.

Certes, rien ne garantissait qu’un tel plan de mobilisation serait adopte ni, une fois adopté, qu’il aurait réussi, mais toute l’expérience internationale et même l’expérience québécoise, positives et négatives, indiquent que c’est la seule façon de procéder. De plus, le gouvernement de l’Ontario n’a pas l’expérience qu’a le gouvernement du Québec dans ce genre d’affrontement. Ce qui ne marche plus au Québec aurait pu marcher en Ontario ou ailleurs. La longue expérience de lutte oppositionnelle de la gauche syndicale en Ontario – expérience qui manque tragiquement au Québec – mais dans un contexte de faible mobilisation du secteur public et parapublic ne lui a pas préparé à jouer un rôle concret de mobilisation de la base malgré les directions. II faut dire qu’en 1972 les directions syndicales québécoise ont été débordées et dépassées par la volonté de lutte de la base, volonté organisée et canalisée par des réseaux assez informels de “poteaux”, des militants et militantes qui n’occupaient souvent que de postes de délégués d’atelier.

Le secteur public et parapublic en Ontario a connu une défaite rampante, une lente désintégration de son unité et une capitulation en ordre disperse de ses directions. Et les hurlements actuels de ces directions contre le NPD ne peuvent pas cacher leur responsabilité.

En fait, cela fait depuis longtemps que nous n’avons pas analyse le caractère et le projet socio-politique de la direction syndicale au Canada anglais. Au Québec, le projet de collaboration avec Québec Inc. est assez clair même si notre contre-projet manque encore beaucoup de développement pour devenir crédible. Par contre, la dernière fois que nous avons discuté de la direction au Canada anglais était au CC précédant le dernier congrès du CTC ou une nouvelle direction a été élue.

La “nouvelle” direction du CTC

Historiquement, les membres de la direction du CTC ne sont pas venu-e-s des grands affilies puissants ou n’étaient pas des joueurs importants dans ces syndicats. La seule exception notoire à cette règle était Dennis McDermott, venu des Travailleurs unis de l’automobile, mais celui-ci a très rapidement perdu sa base dans son syndicat au profit de la di­ rection plus dure et plus nationaliste “canadian” de Bob White.

La décision de White d’évincer Shirley Carr de la présidence du CTC et de se présenter lui-même semblait marquer une rupture avec la tradition de directions faibles et symboliques au CTC. La décision de Jean-Claude Parrot, dirigeant militant du Syndicat des postiers, de se présenter également au CTC a soulevé beaucoup d’enthousiasme parmi les mi­litant-e-s au Canada anglais même si cela a failli provoquer une scission avec la FTQ.

White était généralement per u par les militant-e-s comme un dirigeant plus ferme qui refusait de faire des concessions aux compagnies d’automobile lorsqu’il négociait et qui a fait faire la rupture des syndicats canadiens de l’automobile avec leur syndicat international. Au sein du nouveau syndicat, les TCA, ii a fait alliance avec les militant-e-s du PC en voie de rupture avec leur structure partitaire. De plus, au sein du NPD, White jouait un rôle ouvertement interventionniste – au dernier congrès au leadership il avait publiquement bloqué le soutien du CTC à Dave Barrett, per u par lui et d’autres comme étant trop vulgairement anti-Québec.

Parrot, lui, était carrément perçu comme étant un candidat de gauche politiquement et très militant sur le plan de la lutte syndicale et de la nécessité de constituer des coalitions avec les autres mouvements sociaux. Le candidat de la FTQ était correctement perçu comme étant un droitier et le fait que Parrot soit un francophone, originaire du Québec lui a permis de prétendre pouvoir représenter le mouvement ouvrier québécois au sein du CTC. Néanmoins le CC avait raison de refuser d’appuyer Parrot parce que la question de la concrétisation du droit du Québec à l’autodétermination devait primer sur un choix abstrait entre droite et gauche dans le contexte. De plus, il était inquiétant que Parrot décide de se présenter sans liste alternative et surtout sans programme explicite – contrairement aux traditions récentes du Syndicat des postiers. Le fait que la plupart de nos camarades canadiens-anglais présents au congrès n’ait pas pu ou su résister à la vague d’appui à Parrot est une indication de la faiblesse de nos analyses et de l’absence d’une intériorisation profonde de notre cadre stratégique.

La plupart des delegue-e-s s’attendaient, alors, à voir un CTC beaucoup plus présent politiquement et beaucoup plus militant. Tout le monde, y compris nous-mêmes, croyait que White avait un projet politique quelconque derrière sa décision de prendre un poste jusqu’alors assez symbolique.

La déception est arrivée assez rapidement Au moment de l’élection du nouvel exécutif du CTC, l’Etoile du NPD montait: il avait gagné les gouvernements provinciaux en Ontario, en Colombie-Britannique et en Saskatchewan et montait rapidement dans les sondages au niveau de l’intention de vote au fédéral. Le point faible et finalement fatal était, comme toujours, le Québec. Non seulement sa faiblesse organisationnelle et électorale au Québec même mais surtout sa compréhension de la question nationale.

Le premier geste politique important du nouvel exécutif du CTC a été d’appuyer, de concert avec le NPD, les partis bourgeois et le patronat, le projet constitutionnel de Charlottetown. Non seulement Bob White a-t-il été un des grands porte-parole du ‘oui’ au Canada anglais mais J-C. Parrot a été l1unique syndicaliste québécois à faire campagne pour le ‘oui’ au Québec. Ceci n’a fait que confirmer l’isolement et la marginalité de Parrot tout autant que le reste de la direction du CTC au sein du mouvement ouvrier québécois. Mais le soutien inconditionnel de la social-démocratie et des directions syndicales canadiennes-anglaises a la vision bourgeoise traditionnelle de l’État canadien a non seulement confirme leur non pertinence au Québec mais a profondément contribue à la montée du Reform Party au sein de la classe ouvrière tout au moins dans les anciens châteaux forts du NPD en Colombie-Britannique.

Le prochain geste de la nouvelle direction du CTC était l’organisation de la manifestation monstre à Ottawa, le 15 mai dernier. Le bilan détaillé de cette manifestation reste à faire mais il est clair qu’il s’agissait fondamentalement d’une opération strictement électoraliste. Elle est arrivée trop tard pour jouer un rôle sur l’assurance-chômage et la masse des membres du CTC croyaient que la lutte contre l’ALENA était déjà perdue. L’unique perspective offerte par les discours après la manif était celle de travailler pour le NPD et ceci malgré le fait que Rae avait déjà propose son contrat social et que les gouvernements de la Colombie-Britannique et de la Saskatchewan attaquaient déjà le secteur public et le mouvement écologiste. Le fait que le CTC ait exclu la CSN et que la FTQ n’a pu ou n’a SU mobiliser qu’a peu près 5 000 participant-e-s a renforcé le caractère purement électoraliste pro-NPD de la manif.

D’ailleurs la rumeur veut que la manif ait couté 3$ millions au CTC seul sans compter l’argent des grands syndicats affiliés ce qui en fait le “one-shot” le plus cher de l’histoire du mouvement ouvrier dans l’État canadien. Par comparaison, les manifs de 40 000 en février et de 100 000 le 29 mai n’ont couté qu’a peu près 60 000$ aux centrales québécoises.

La “nouvelle” direction du CTC a été incapable de rompre avec les traditions sociales-démocrates de ces prédécesseurs. L’effondrement du NPD fédéral et le caractère violemment anti-secteur public des gouvernements provinciaux NPD qui risquent aussi de s’effondrer lors des prochaines élections provinciales au mains en Ontario et en Colombie-Britannique fondent une crise stratégique pour la direction du mouvement syndical au Canada anglais.

Mais il faut le dire honnêtement et ouvertement que nous aussi, nous avons taus sous-es­ time et gravement le poids de la tradition social-démocrate au sein du mouvement ouvrier canadien-anglais. Nous aussi, nous sommes mal armes pour pouvoir répondre ne serait­ ce que sur le plan propagandiste à la crise patente de perspectives politiques au Canada anglais.

La social-démocratie et la question nationale au Canada anglais

Bien que les organisations de la IV dans l’État canadien aient toujours compris le caractère ouvrier bourgeois du NPD et de son prédécesseur le CCF et que nous ayons toujours appelé à un vote de classe en sa faveur lors des élections au Canada anglais, notre analyse du caractère précis du réformisme canadien-anglais et de la profondeur de sa pénétration au sein des organisations ouvrières, syndicales et politiques, est restée relativement floue. Jusqu’au milieu des années 60, toutes les organisations trotskistes tendaient même à partager la perception majoritaire canadienne-anglaise de l’État canadien. Ceux et celles qui ont fondé le GMR ont développé d’abord l’analyse du point de vue québécois et quelques années plus tard le RMG a commencé une analyse originale du point de vue canadien-anglais. La fusion qui a créé la LOR/RWL a cependant ralenti et éventuellement bloque cette compréhension grandissante du caractère spécifique du réformisme ouvrier au Canada anglais surtout par rapport à l’État canadien. Et bien que GS/SC se soit appuyée sur les acquis du GMR-RMG au niveau de notre compréhension du cadre stratégique dans l’État canadien, ce cadre n’a été que peu concrétise au Canada-anglais.

Le nationalisme “canadian” traditionnel

L’ensemble des forces politiques-bourgeoises et de l’intelligentsia canadiennes-anglaises s’entendent sur une conception de l’État canadien qui doit nécessairement comprendre le Québec pour exister. La forme fédérale de cet État était une concession nécessaire non seulement aux francophones du Bas-Canada mais aussi aux tendances “régionalistes” surtout en Nouvelle-Ecosse au dernier siècle et à Terre-Neuve lors de son intégration au Canada en 1948. Ce sont de telles forces “régionalistes” essentiellement réactionnaires qui empêchent la création d’un fort État central

Cette perception reste au centre de toutes les analyses canadiennes-anglaises de l’État canadien depuis Harold Innes. Ainsi, la question nationale québécoise n’existe pas et le nationalisme québécois n’est qu’un autre régionalisme semblable a ceux de l’Ouest ou de Terre-Neuve. Dans beaucoup d’analyses universitaires et/ ou journalistiques et, ce qui est encore pire, dans la conscience populaire dans l’Ouest et dans les Maritimes, il existe un monstre qui s’appelle “Central Canada” compose du Québec et de l’Ontario. Le revers de la médaille de cette analyse dominante au Canada anglais implique que celui-ci n’existe pas non plus. La seule chose qui existe est le Canada défini comme devant nécessairement comprendre le Québec. Comme on a déjà dit auparavant, la nation canadienne-an­ glaise est l’unique nation dominante au monde sans définition positive d’elle-même, c’est­à-dire, qui ne peut concevoir sa propre existence qu’en fonction du maintien au sein de l’État commun de la nation dominée. Ainsi, s’il existe un chauvinisme et même un racisme anti-québécois et anti-francophones au Canada anglais, ii n’existe pas de nationalisme canadien-anglais proprement dit, seulement un nationalisme “Canadian”.

A cet aspect fondamental de L’idéologie bourgeoise proprement canadienne, il faut en ajouter deux autres:

  • La mystification que l’État démocratique bourgeois au Canada est d’origine évolutionnaire, rationnelle et pacifique. Ce mythe fondateur de l’État canadien, qui est fier de ne pas avoir fait de révolution comparable à celles de la France, des Etats-Unis ou même l’Angleterre, nie le fait que cet État est fondé sur la conquête et !’oppression des peuples aborigènes, d’abord, et des nations francophones, acadienne et québécoise, ensuite. Le suppose pacifisme fondamental de l’État canadien fait fi de la suppression armée des Rebellions de 1837-38 au Bas et au Haut-Canada et des Métis de 1870 et 1885, sans parler de l’emploi de l’armée et de la police dans le cadre de la Loi des mesures de guerre a plusieurs reprises au cours de ce siècle.
  • Et la perception de l’État fédéral comme défenseur des droits et libertés contre des gouvernements provinciaux réactionnaires, plus particulièrement les gouvernements ultramontains et duplessismes au Québec mais aussi les gouvernements du Crédit social en Alberta et en Colombie-Britannique. Ce dernier élément est particulièrement fort chez les Libéraux a la Trudeau et chez les sociaux-démocrates de l’Ouest.

La définition classique de la social-démocratie veut que les forces bureaucratiques réformistes de chaque nation capitulent à leur propre bourgeoisie nationale, ce qui les distingue des staliniens ou stalinises qui, eux, défendent les intérêts d’une bureaucratie d’État ouvrier dégénéré OU déformé. II est donc tout à fait logique que la social-démocratie canadienne-anglaise ait fait sienne et profondément intériorisé l’idéologie propre de la bourgeoisie canadienne. Au Québec, comme dans la quasi-totalité des nations dominées, cette capitulation de la direction réformiste du mouvement ouvrier prend la forme d’une subordination aux intérêts de Ia bourgeoisie qui se veut nationale.

Certes, et le NPD et le CTC, sans parler de ces principaux affilies, ont adopté en congres, et ceci a plusieurs reprises, des résolutions plus ou moins claires sur le droit du Québec à l’autodétermination. Ces résolutions sont vidées presque aussitôt de tout contenu réel par des gestes anti-québécois concrets. Nous l’avons dit a plusieurs reprises depuis un certain temps déjà mais nous ne l’avons pas réellement saisi ni concrétisé: la destruction de la prison des peuples qu’est l’État canadien est non seulement dans l’intérêt de la classe ouvrière québécoise mais elle est un préalable a toute libération de Ia classe ouvrière canadienne-anglaise.

Les répercussions de cette capitulation a la bourgeoisie canadienne et à la forme libérale de son idéologie vont assez loin au Canada anglais. D’abord cela a empêché la social-démocratie – et secondairement les staliniens du PC qui ont adopté des perspectives assez semblables concernant l’État canadien – de s’implanter au Québec ce qui lui a enlevé toute crédibilité comme futur parti gouvernemental au niveau de l’État fédéral.

Deuxièmement, cela lui a enlevé toute capacite de lutte unitaire au niveau central. Finalement, cela a fait des mouvements provinciaux NPD les pires adversaires de toutes les revendications démocratiques, bourgeoises ou ouvrières du Québec. En 1982, c’était Romanow, l’actuel premier ministre NPD de la Saskatchewan, alors ministre des affaires intergouvernementales, qui a poignarde les négociateurs péquistes dans le dos malgré le “beau risque” de Rene Levesque. En 92, les négociateurs libéraux du Québec, lors de Charlottetown, ont identifié comme étant leurs pires adversaires les néo-démocrates­ tes, Moe Sihota de la Colombie-Britannique et Jeff Rose de l’Ontario (ancien président fédéral du SCFP par ailleurs).

Une exception honorable : La tentative de NAC (Judy Rebick) de définir le Canada anglais

II faut dire qu’il y a eu une exception honorable a cette capitulation éhontée des forces progressistes canadien-anglais face à la perspective bourgeoise sur la question nationale et la constitution. Lorsque nous avons adopte en CC, de fa on unanime, la position de ‘non’ dans le referendum pan-canadien sur les accords de Charlottetown, nous craignions de nous trouver totalement isoles parmi les forces progressistes au Canada anglais. Nous craignions nous faire identifier au Reform Party.

Mais non seulement est-ce que le NAC, sous la direction de notre ancienne membre, Judy Rebick, ait adopte une position principielle contre l’entente pourrie, elles avaient commencé à développer des positions innovatrices quanta l’autodéfinition du Canada anglais. Leur position a été ridiculisée par toutes les forces bourgeoises (surtout dans les mass­ médias) comme étant celle d’un fédéralisme “asymétrique” et n’a jamais re la moindre écoute de la part des sociaux-démocrates ou des directions syndicales canadiennes-anglai­ ses ou québécoises. Grosso modo, on peut la résumer ainsi : La nation québécoise a le droit à l’autodétermination et c’est à elle, et à elle seule, à définir les rapports qu’elle veut entretenir avec l’État canadien. Par contre, le Canada anglais peut et doit déterminer lui­ même le genre de constitution qu’il veut y compris une constitution plus centralisée.

Il est tout simplement faux qu’il faille accorder à toutes les provinces les mêmes pouvoirs que le Québec voudrait si celui-ci de rester à l’intérieur d’un État commun.

La position parait simple mais, en réalité, elle rompt totalement avec l’idéologie traditionnelle de la bourgeoisie canadienne, y compris avec sa variante sociale-démocrate, car elle ne définit plus l’État canadien comme devant nécessairement comprendre le Québec.

Malheureusement, cette position a été noyée pendant le débat référendaire où les féministes bourgeoises et social-démocrate ont accule le NAC à la défensive en remettant en cause sa «représentativité » et en prétextant la nécessité de défendre les acquis des peuples aborigènes malgré le fait les organisations de femmes aborigènes, tout comme beaucoup de militants-autochtones, s’opposaient à l’accord constitutionnel. Suite à la défaite non seulement au Québec mais au Canada anglais et parmi la minorité des autochtones à voter, personne n’a repris cette position même pas nous. Une autre preuve, s’il en faut, du rôle clé joue par des individus dans l’histoire, dans ce cas-ci le rôle de Rebick mais aussi de la faiblesse de ces individus si leur travail ne s’appuie pas sur une organisation sociale solide et structurée.

Pourtant c’est ce genre de position qui pourrait nous permettre de jouer un rôle dans le débat complexe et de longue haleine que l’effondrement du NPD, au fédéral aujourd’hui et, en toute probabilité, au provincial demain, va provoquer au sein du mouvement ouvrier canadien-anglais.

Pour ce faire, il faut cependant dépasser dialectiquement le cadre de Ia compréhension. principielle et stratégique pour commencer à comprendre les rapports complexes entre les différents joueurs, bureaucratiques et autres, qui vont fixer le cadre du débat.

Historique des rapports syndicat-NPD

Assez paradoxalement, les grands syndicats industriels qui sont perçus aujourd’hui assez correctement comme constituant l’aile droite du mouvement syndical – au Québec autant qu’au Canada anglais – étaient, jusqu’au début des années 70, l’aile gauche politisée tandis que le secteur public, maintenant l’aile gauche, était généralement assez conservateur sur le plan politique.

L’action politique ouvrière dans l’État canadien remonte assez loin; En 1867, la Grande Union des Travailleurs de Montréal a présenté son dirigeant, Médéric Lanctot, contre Sir George Etienne Cartier sur la base d’une plate-forme qui disait que la Confédération était à la fois anti-canadienne-française et anti-ouvrière. Lanctot n’a perdu que par quelques votes dû largement au fait que les partisans de Cartier aient physiquement empêché des électeurs ouvriers de Verdun d’arriver au bureau de scrutin à Pointe St-Charles. Pendant tout le reste du 19eme siècle et le début du 20eme, ii y a eu des tentatives au Québec, en Ontario et en Colombie-Britannique de constituer des partis ouvriers. Dans la plupart des cas ces candidatures ouvrières étaient absorbées par le Parti liber.al, parfois, surtout au Québec, par le Parti conservateur. Mais tout ceci ne constitue que de la préhistoire.

L’histoire moderne de l’action politique ouvrière de masse commence avec la fondation du Coopérative Commonwealth Fédération (CCF) en 1933 – la distinction ‘de masse’ est décisive étant donne la fondation, non sans importance, du Parti communiste en 1923.

Le CCF était le produit de la rencontre du populisme agraire de gauche des Prairies, de l’intelligentsia réformiste de gauche, souvent chrétienne (protestante dans ce cas-ci), et des militant-e-s ouvrier-ère-s venu-e-s de divers “partis ouvriers” provinciaux (labour parties) et de divers syndicats.

Mais ce n’est qu’a partir de la pénétration au Canada des grands syndicats industriels du CIO que le CCF ait acquis une base ouvrière affiliée de masse. Ce sont les Métallos, les TUA, les syndicats de la salaison (Packinghouse Workers, une des composantes des TUAC), du papier (une des composantes du SCEP) et du bois (IWA, maintenant avant tout en Colombie-Britannique mais présent alors au Québec et en Ontario) qui constituaient a la fois l’aile gauche du mouvement syndical et un terrain de lutte entre les sociaux-démocrates et le PC. Les militant-e-s qui ont organisé ces grands syndicats étaient presque toujours des militants-e-s politiques. L’équipe initiale lors de la syndicalisation de General Motors a Oshawa était composée d’un militant du PC, d’un social-démocrate et d’un trotskiste qui faisait alors de l’entrisme au sein du CCF. La lutte entre les courants politiques au sein du mouvement ouvrier au Canada anglais était particulièrement âpre et la social-démocratie canadienne est devenue singulièrement anticommuniste.

Après la deuxième guerre mondiale, les sociaux-démocrates sont devenus hégémoniques au sein de l’appareil de ces grands syndicats et, dans bien des cas, en ont exclu non seulement les militants staliniens mais aussi les trotskistes. Le PC a réussi à maintenir sa présence au sein des TUA et du syndicat de la salaison où il a joué pendant des décennies le rôle d’opposition assez loyale s’appuyant davantage sur son nationalisme “canadian” anti-américain que sur un plus grand militantisme tandis que les trotskistes qui avaient eu une présence réelle dans l’automobile et l’électricité en Ontario et dans le bois en Colombie-Britannique et au Québec se sont effondres au début des années 50.

Cette victoire définitive des sociaux-démocrates voulait dire cependant que l’action politique était désormais strictement limitée à l’action électorale. Le militantisme qui caractérisait la base ouvrière du CCF pendant les années 30 et 40 devait être canalisé entièrement vers la négociation, convention collective par convention collective, d’une part, et vers l’élection de députés CCF et NPD.

L’affiliation social-démocrate électoraliste et anticommuniste est donc un des éléments constitutifs même de la bureaucratie syndicale du secteur prive au Canada anglais. Suite à la fusion des syndicats AFL et CIO au Canada qui fondent le CTC en 1957, celui-ci de­ vient le moteur le plus essentiel a la transformation du CCF en NPD en 1961.

Par contre, un des éléments fondateurs de la syndicalisation du secteur public était la lutte contre le patronage politique au niveau de l’emploi et de la promotion. Cette lutte contre l’ingérence politique fonde donc un certain “apolitisme” de principe qui constitue un obstacle à l’action politique tout au moins dans la forme de l’affiliation au NPD. Au début du NPD au cours des années 60, plusieurs syndicats du secteur public ont dénoncé la politisation du mouvement syndical et certains ont se sont même désaffiliés du CTC sur cette base. Par contre comme on l’a déjà vu, les militant-e-s du secteur public tendaient à avoir une plus grande implication dans les mouvements sociaux ce qui les a mis devant la nécessité de composer avec le NPD. Ce n’est donc qu’assez récemment que le SCFP joue un rôle relativement important par rapport au NPD mais sans la loyauté qui caractérise les syndicats industriels du privé.

II faut dire que cette situation tendait à se refléter de façon déformée au Québec. Au début des années 60, ce sont les syndicats industriels de la FTQ qui sont partisans de l’action politique. La scission autour de la question nationale au sein du NPD au Québec, qui devait produire le Parti socialiste du Québec, était dirigé, pour l’essentiel, par des permanents des Métallos (Gerin-Lajoie, Émile Boudreau, Theo Gagné), de l’Energie (Fernand Daoust) et du Bois (Jean-Marie Bedard, un ancien trotskiste). Ces permanents constituent en 1965 le Caucus national (pour l’indépendance et pour l’action politique autonome) qui présente Daoust contre Laberge à la présidence de la FTQ et ne perd que par une vingtaine de voies. La direction de la CSN, à l’époque, était totalement identifié au Parti libéral, fédéral et provincial. En fait, la percée de la CSN dans le secteur public commence avec le don par Rene Levesque à Jean Marchand du nouveau Syndicat des fonctionnaires en échange de la rupture par la CSN du front commun inter-centrale contre le nouveau Code du travail. Le mécanisme utilisé pour verser les fonctionnaires à la CSN était la disposition dans la loi permettant la syndicalisation des fonctionnaires qui interdisait au nouveau syndicat toute affiliation politique et toute affiliation à une centrale qui, elle, serait affiliée à un parti politique. À l’époque la FTQ était affiliée au NPD fédéral même si la direction Laberge, tout comme le NPD fédéral d’ ailleurs, appuyait alors le Parti libéral provincial.

Mais à la différence du Canada anglais, les appareils syndicaux au Québec, y compris Ia gauche de la FTQ et la petite aile de la CSN autour de Michel Chartrand, Johnny Piche et Hildege Dupuis, n’avaient aucune loyauté profonde envers cette social-démocratie qui rejetait la spécificité du Québec.

L’appareil propre du NPD

Comme on peut voir la social-démocratie a une très longue histoire au Canada anglais et plonge ses racines profondément dans l’appareil des grands syndicats du secteur prive. II existe une symbiose très vive entre l’appareil syndical et l’appareil du NPD avec un va-et­ vient presque constant de personnel entre les deux. Lors de campagnes électorales une grande partie de l’appareil syndical et même des militant-e-s élu-e-s sont libéré-e-s pour travailler à temps plein pour le parti en plus du financement venant des affilies syndicaux, du CTC directement et des fédérations provinciales.

Comme toute organisation avec une certaine histoire, cependant, le NPD a développé son propre appareil relativement autonome par rapport à l’appareil syndical. Puisqu’il n’a été au pouvoir que pendant de courtes périodes, sauf en Saskatchewan, son intégration à l’appareil d’État est relativement faible et sa dépendance à l’égard de l1appareil politique du haut fonctionnariat est considérable sans pour autant qu’il ne bénéficie de racines solides dans ce haut fonctionnariat comme c’est le cas pour la social-démocratie européenne et britannique. Son appareil et sa pensée politique propres tendent donc à être tributaires de ses quelques élus de longue date -de moins en moins nombreux – et d’un certain nombre de dynasties. La famille Lewis en est le meilleur exemple. Le père, David, était secrétaire fédéral du CCF et du NPD pendant 25 ans avant de devenir député à Ottawa et leader du Parti fédéral. Un premier fils, Stephen, était député ontarien et leader du parti provincial avant de devenir haut fonctionnaire canadien à l’ONU et maintenant éminence grise par excellence du NPD.

Un autre fils, Michael, est un des fondes de pouvoir du NPD Ontario et au moins une fille, Janet, joue aussi un rôle important au sein du parti. Comme parti réformiste, le NPD exerce une force d’attraction considérable sur l’intelligentsia et la petite bourgeoise radicalisées qui fournissent le gros de son personnel, élu ou non.

Cet appareil propre du NPD subit deux influences majeures : celle du Parti travailliste de la Grande Bretagne et celle du Parti démocrate aux Etats-Unis. Sa direction a toujours flotte entre l’émulation du Parti travailliste avec sa puissante base syndicale et la volonté de constituer une coalition interclassiste, comme le Parti démocrate américain se veut, qui bénéficierait du soutien de l’appareil syndical sans pourtant lui être redevable. Le nom même du parti reflète cette tension et tentation permanentes.

Les gouvernements provinciaux

Dans le contexte actuel, il n’est donc pas étonnant que les gouvernements provinciaux soient tentés de s’autonomiser par rapport au mouvement syndical et de se présenter comme étant les meilleurs gestionnaires modernes de l’État En ce faisant, ils ne font que suivre l’exemple de leurs grands frères européens qui eux aussi veulent “dépasser” leur base ouvrière traditionnelle.

Mais le NPD ne bénéficie pas en dehors de la Colombie-Britannique du fait d’être l’unique parti de l’alternance gouvernementale et même en CB cette situation est menacée par une remontée potentielle du Parti libéral. Ailleurs dans les provinces anglophones de l’État canadien et au niveau fédéral, le jeu politique se fait à au moins 3 sinon à 4 depuis la montée du Reform. Le grand rêve que le NPD remplacerait le Parti libéral comme cela s’est produit en Grande-Bretagne s’est avéré une chimère.

II faut donc que les gouvernements provinciaux divisent le mouvement syndical sans pour autant perdre le soutien de !’ensemble des syndicats. Et ils l’ont fait assez habilement. En Ontario, le gouvernement Rae a fait une série de concessions aux syndicats du secteur prive : les dispositions anti-scabs, une procédure d’accréditation syndicale qui facilite l’accréditation multi patronale, des améliorations à la sante-sécurité au travail et à l’équité salariale, le sauvetage d’Algoma. Au niveau du secteur public, il s’apprête à accorder le droit de grève aux fonctionnaires, ce qui ne représente aucun danger immédiat étant donne la loi 48 sur le contrat social mais qu’il espère va calmer un peu l’OPSEU-SEFPO.

En Colombie-Britannique, le jeu du gouvernement Harcourt est beaucoup plus dangereux. En accréditant la thèse que la seule façon de créer de l’emploi est de détruire l’environnement, Harcourt a renforcé le caractère bêtement réactionnaire de la direction du 1WA et a approfondi le racisme anti-autochtone au sein de la classe ouvrière.

Bizarrement, c’est la social-démocratie en CB qui accepte et propage la thèse réactionnaire venue des USA que la lutte sur l’environnement est une lutte de classe entre les travailleurs allies à l’industrie et les écolos petits-bourgeois qui se foutent du problème de l’emploi. Le soutien inconditionnel du IWA et de la plupart des syndicats du papier per­ met au gouvernement de s’attaquer assez impunément aux syndicats d’enseignants et du secteur de la santé.

Le Jeu des Travailleurs canadiens de l’automobile

Cette division assez fondamentale entre le secteur public et le secteur prive est obscurcie par le jeu de la direction des Travailleurs canadiens de l’automobile. Historiquement, ii s’agit du syndicat le plus démocratique et le plus a gauche du courant CIO. Le PC y a toujours eu une grande présence et son secteur de l’aéronautique qui avait une grande importance auparavant était dominé par des travailleurs très qualifiés d’origine britannique fortement influences par la gauche travailliste.

A partir du passage de Dennis McDermott au CTC et ensuite a l’oubli, la direction White­ Hargrove a habilement manœuvré pour rétablir cette réputation. La façon dont cette di­ rection a intégré dans son appareil l’ex-opposition autour du PC est assez époustouflante. Cette direction a surtout compris que sa base traditionnelle dans l’automobile et dans l’aéronautique va inévitablement fondre et que Ia seule fa on de se sauver dans ce con­ texte est d’entreprendre une expansion rapide dans d’autres secteurs même aux dépens d’autres syndicats affiliés au CTC.

Lors des récentes négociations dans l’automobile, Ia direction Hargrove a carrément abandonné toute velléité de lutte contre la sous-traitance dans le secteur de I ‘automobile ce qui, dans le contexte de l’ALENA, veut dire accepter de se faire lentement trainer devant le bourreau de la compétitivité internationale.

La réponse des autres directions du secteur prive consiste essentiellement a opérer une série de fusions bureaucratiques même si cela éloigne encore davantage les membres de la base de leur syndical Ce sont ces multiples fusions qui ont produit les Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC) et le Syndicat des travailleurs des communications, de l’énergie et du papier entre autres (SCEP). Seuls les Métallos ont adopté une stratégie assez agressive de syndicalisation tout azimut même dans certains cas de garderies ou d’employ-e-s d’associations étudiantes.

Quant aux TCA, ils ont déjà absorbé le syndicat indépendant de la métallurgie dans l’Ouest, CAIMAW, et sont en pourparlers avec le Syndicat des pécheurs de la Côte-Ouest, historiquement domine par le PC, et avec le syndicat indépendant dans le papier, le CPPW, qui est assez important en Colombie-Britannique et qui a eu des rapports fraternels avec la CSN dans le passe. L’agressivité a cet égard des TCA les a déjà fait accrocher avec les TUAC lors du maraudage du Syndicat des pécheurs de la côte atlantique et avec les Métallos dans la tentative du syndicat des mineurs a Falconbridge de s’affilier aux TCA plutôt qu’aux Métallos. Les TUAC et les Métallos ont déjà déclaré la guerre aux TCA et le SCEP s’apprête a le faire a cause du CPPW. Les TCA se trouvent ainsi presque totalement isoles au niveau des grands joueurs du secteur prive. Dans ce contexte, la direction des TCA, vraisemblablement appuyée en ceci par son ancien dirigeant Bob White, a choisi de s’éloigner du NPD-Ontario et d’appuyer le secteur public dans son accrochage avec le gouvernement Rae.

La révolte du secteur public contre le NPD en Ontario

La révolte du secteur public ontarien n’a pas commencé au dernier congrès de la Fédération des travailleur-euse-s de l’Ontario (FI’O-OFL). A l’avant-dernier congres de l’OFL, la délégation du SEFPO-OPSEU a boycotte le discours de Bob Rae.

Les représentants du secteur public ont quitté depuis assez longtemps les différentes commissions de consultation établies par le NPD. Au congrès d’avril 93 du SEFPO-OPSEU, il y a eu une résolution pour couper tout lien entre le syndicat et le NPD. Cette résolution a été battue largement à cause d’une intervention d’un de nos camarades. La Coalition des services publics – totalement dominée par les grands syndicats du secteur public – a adopte un projet alternatif pour redresser la situation financière de la province comprenant non seulement des mesures de reformes de l’administration publique mais aussi une reforme fis­ cale visant les grandes sociétés et les riches et l’élimination de la sous-traitance des services publics qui s’avère être extraordinairement couteuse. En aout, Buzz Hargrove des TCA a, lui aussi, démissionnée des organismes de consultation du NPD avec l’approbation du Conseil du syndical.

Néanmoins tout ceci ne s’est pas traduit par une campagne politique sérieuse sur ces thèmes ni auprès des membres des syndicats ni auprès du public. En même temps que les TCA ont réduit leur soutien financier au NPD-Ontario, ils ont augmenté leurs contributions à la campagne électorale du NPD fédéral. Aucun syndicat important, et encore moins le CTC, n’est intervenu pour appuyer la révolte effroyablement isolée de Stephen Langdon contre les politiques de Rae et Cie ni pour essayer d’influer sur la politique d’autruche de l’ineffable Audrey MacLaughlin. Tous les œufs du mouvement ouvrier canadien-anglais reposaient encore dans le panier troue du NPD fédéral.

Mais après la défaite cuisante du NPD dans les élections du 25 octobre, la révolte a explosé. Début novembre, au congrès pan-canadien du SCFP-congres dit “national” dans la partance du syndicat, au moins au Canada anglais – la délégation de l’Ontario a exigé la coupure de tous les liens entre le syndicat et le NPD. Finalement, on a abouti à un compromis où l’aile ontarienne coupait ses liens tandis que les autres provinces et les syndicats locaux restaient libres de déterminer leur rapport avec le NPD. La délégation québécoise s’est abstenue sur ces votes disant que cela ne les concernait pas et que ça serait antidémocratique pour eux de prendre position. Soit dit en passant que le SCFP est dirigé par Judy Darcy qui pendant les années 70 et 80 était la grande dirigeante de l’intervention syndicale au Canada anglais du Parti communiste ouvrier marxiste-léniniste (PCO-WCP).

Mais la grosse bataille, comme il se devait, s’est passée en Ontario lors du congrès à la mi­ novembre de l’OFL. Après tout c’est en Ontario que le NPD s’est le plus mérité historiquement son vocable de “partiouvrier”(labour party).

Il est frappant que la contestation de tout appui au NPD-Ontario n’est venue qu’après la débandade de la Coalition des services publics au cours de l’été et n’a pris du vent dans les voiles qu’après la catastrophe du 25 octobre. Certes, Syd Ryan, président du SCFP­ Ontario, avait rue dans

Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes se rend en Ukraine avec un convoi d’aide aux travailleurs et distribue des dons

4 mai 2022, par CAP-NCS
Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes a participé au convoi d’aide des travailleurs à la résistance ukrainienne qui est arrivé dans le pays, précisément à (…)

Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes a participé au convoi d’aide des travailleurs à la résistance ukrainienne qui est arrivé dans le pays, précisément à Lviv, le vendredi 29 avril dernier.

Cette initiative émane des membres du Réseau syndical international de solidarité et de luttes. Depuis leur arrivée, se sont rencontrés des syndicalistes et des militants de plusieurs pays comme le Brésil (CSP Conlutas), la France (Solidaires), l’Italie (ADL Cobas), la Lituanie (G1PS), la Pologne (IP – Inicyatywa Pracownicza) et l’Autriche (RCIT), ainsi que des résistants d’Ukraine.

Le 29 avril, environ 800 kg de dons destinés à la population de cette région ont été remis directement au président du syndicat indépendant des métallurgistes et des mineurs de la ville de Kryvyi Rih, le militant Yuri Petrovich. L’initiative, soutenue logistiquement par l’organisation Sotsyalnyi Rukh [Mouvement social], a été considérée comme un succès.

Le convoi a suivi les conseils de l’organisation de résistance des travailleurs de Kryvyi Rih et a donné la priorité à l’envoi de produits d’urgence tels que des médicaments, des trousses de premiers secours, des aliments secs, des aliments pour bébés prêts à l’emploi, ainsi que des batteries et des générateurs, ressources nécessaires dans une situation de pénurie critique de l’approvisionnement en nourriture et en médicaments, ainsi qu’en électricité et en chauffage.

Kryvyi Rih est le centre industriel du pays et comptait environ 615 000 habitants. Actuellement, la ville se trouve à 60 km des troupes russes. Selon Yuri Petrovich, plus de 3000 membres du syndicat se sont enrôlés dans les forces de résistance.

Maintenir et renforcer l’internationalisme

Comme nous l’avions déjà signalé dans de précédents rapports sur le convoi, « de nombreuses femmes sont restées dans le pays parce qu’elles ont décidé de ne pas abandonner leur conjoint ou de s’occuper des personnes âgées ou des enfants restés au pays. Ce sont des mères, des sœurs ou des filles, qui survivent difficilement dans des conditions de pénurie dans la distribution de nourriture, de médicaments, d’eau, d’énergie et de gaz ».

Et ce soutien doit être non seulement maintenu, mais aussi de plus en plus renforcé.

Le Service national des gardes-frontières de l’Ukraine a indiqué que le nombre de civils qui rentrent aujourd’hui dans le pays s’élève à environ 30 000 par jour. En raison de la contrainte militaire, presque tous ceux qui franchissent la frontière sont des femmes et des enfants. Ils représentent 90 % des réfugiés du pays.

En raison de ce mouvement de retour, nous devons renforcer, toujours plus, la nécessaire coopération de classe au-delà des expressions publiques et des motions de soutien.

Avec le convoi, nous affirmons une solidarité internationaliste pratique et concrète et nous continuerons à faire campagne pour la défense de ces travailleurs, qui avec peu de ressources ont opposé une ferme résistance aux envahisseurs russes.

Un 1er mai internationaliste

Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes a marqué le 1er mai aux côtés de la délégation internationale qui composait le convoi.

En raison de la loi martiale en vigueur dans le pays, la manifestation de la Journée internationale de lutte de la classe ouvrière s’est déroulée à huis clos. L’événement a eu lieu au Hhat Khotkevych Lviv, le palais municipal de la culture de Lviv.

Plus de 50 personnes ont participé à l’évènement. Parmi elles, 19 étrangers ont participé à l’initiative de solidarité internationale. Ils venaient d’Autriche (RCIT), du Brésil (CSP-Conlutas), de France (Solidaires), d’Italie (ADL Cobas), de Lituanie (G1PS) et de Pologne (IP – Inicyatywa Pracownicza.

Plusieurs questions ont été abordées, telles que la réforme du travail, l’impact de la guerre sur les personnes et les problèmes mentaux, le stress et la dépression, la situation des femmes, ainsi que la situation des travailleurs.

Lors de la rencontre, les travailleurs des mines de la ville de Kryvyi Rih ont participé par vidéoconférence aux débats et ont pu dialoguer et remercier cette expression de la solidarité internationale de classe.

Nous avons célébré le 1er mai à Lviv et nous nous sommes réjouis de la réussite de ce convoi en soutien à la résistance ouvrière ukrainienne.

Vive la lutte internationaliste !

A propos de la région de Kryvyi Rih

La ville où s’est rendu le convoi est considérée comme stratégique et est dans le collimateur de l’armée du Kremlin depuis un certain temps.

Non seulement parce qu’il s’agit d’un important centre industriel minier et sidérurgique, proche de territoires pris par l’armée de Vladimir Poutine, comme la région de Kherson, mais aussi en raison du symbole et de la victoire politique que constitue la conservation de la ville. Kryvyi Rih est la ville natale de Zelensky et permet l’accès à la région d’Odessa tant désirée par le Kremlin.

Le chef de l’administration militaire de Kryvyi Rih, Oleksandr Vilkul, a déclaré le 24 avril que l’ennemi « prépare une attaque offensive dans notre direction. Dans les jours à venir, nous nous attendons à une éventuelle action offensive ».

Au cours des trois derniers jours, Kyvy Rih a évacué plus de 5000 résidents venant de la région de Kherson vers différents endroits.

Au total, plus de 100 000 migrants sont passés par Kryvyi Rih et 50 000 sont restés dans la ville, selon les autorités locales.

Jusqu’à présent, l’invasion russe a forcé 5,4 millions d’Ukrainiens à quitter leur pays et plus de 7,7 millions ont fui et sont déplacés à l’intérieur du pays, selon les chiffres officiels des Nations Unies. (3 mai 2022)

 

Capitalisme et racisme

4 mai 2022, par CAP-NCS
Les approches idéalistes du racisme présentent celui-ci comme une réalité éternelle ayant caractérisé l’humanité dès son apparition sur terre à aujourd’hui. L’intérêt d’une (…)

Les approches idéalistes du racisme présentent celui-ci comme une réalité éternelle ayant caractérisé l’humanité dès son apparition sur terre à aujourd’hui. L’intérêt d’une telle approche pour les classes dominantes est d’invisibiliser le moment historique d’apparition de cette idéologie de légitimation de la domination et, ce faisant, d’occulter ses liens avec le capitalisme comme mode de production. L’approche matérialiste souligne au contraire l’historicité du racisme et le lien de celle- ci avec l’historicité du capitalisme.

L’enfance du capitalisme

La présentation du racisme comme réalité ahistorique se base sur la confusion entre des formes de rejet ayant caractérisé les sociétés d’avant le capitalisme (ethnocentrisme, xénophobie, etc.) et le racisme proprement dit, c’est-à-dire une idéologie qui hiérarchise l’humanité en « races » inégales à des fins de justification d’une domination. Il ne pouvait apparaître qu’avec l’émergence d’un mode de production ne pouvant fonctionner qu’en s’étendant. Le capitalisme basé sur la concurrence entre capitaux à la recherche du profit maximum ne pouvait que donner naissance à la mondialisation. Dès la naissance du capitalisme, la tendance à la mondialisation qui le caractérise appelle une idéologie de justification de l’asservissement des peuples à qui il impose par la force militaire son fonctionnement. Depuis que Christophe Colomb a fait débarquer ses soldats, l’histoire mondiale est devenue une histoire unique, globale, reliée, mondialisée.

L’invisibilisation des interactions nécessite une mobilisation de l’instance idéologique afin de formaliser des grilles explicatives hiérarchisantes. Ces grilles constituent le « racisme » à la fois dans ses constantes et dans ses mutations. Il y a invariance car tous les visages du racisme, du biologisme à l’islamophobie, ont une communauté de résultat : la hiérarchisation de l’humanité. Il y a également mutation car chaque visage du racisme correspond à un état du système économique de prédation et à un état du rapport des forces politiques. Au capitalisme prémonopoliste correspondra l’esclavage et la colonisation comme formes de domination politique et le biologisme comme forme du racisme. Le pillage et la destruction des civilisations amérindiennes ainsi que l’esclavage ont été les conditions pour que le mode de production capitaliste puisse devenir dominant dans les sociétés européennes. Il n’y a pas eu naissance du capitalisme et ensuite extension, mais un pillage et une violence totale réunissant les conditions matérielles et financières pour que s’installe le capitalisme. Le racisme biologique accompagne et justifie ce pillage et cette violence. La colonisation n’est ensuite que le processus de généralisation des rapports capitalistes au reste du monde. Elle est la forme de la domination politique enfin trouvée pour l’exportation et l’imposition de ces rapports sociaux au reste de la planète.

Pour ce faire, il fallait bien entendu détruire les rapports sociaux indigènes et les formes d’organisation sociale et culturelle qu’ils avaient engendrées. C’est pour légitimer cette violence et ces destructions qu’apparaît le racisme biologique. Le racisme, souligne Frantz Fanon, « entre dans un ensemble caractérisé : celui de l’exploitation éhontée d’un groupe d’homme par un autre. […] C’est pourquoi l’oppression militaire et économique précède la plupart du temps, rend possible, légitime le racisme. L’habitude de considérer le racisme comme une disposition de l’esprit, comme une tare psychologique doit être abandonnée[1] ». Le racisme ne peut pas en conséquence être réduit à une tare individuelle, à une méconnaissance de l’autre ou à une caractéristique ahistorique de l’humanité. Il est dès sa naissance doté d’une base matérielle et d’une fonction idéologique : justifier la hiérarchisation nécessaire à l’extension brutale du capitalisme.

Monopoles, néocolonialisme et culturalisme

La transformation de la structure du capitalisme avec l’apparition des monopoles appelle à son tour une mutation des formes de la domination et de ses idéologies de justification. Les liens entre l’évolution de la structure économique du capitalisme et les formes de la domination ont depuis longtemps déjà été mis en évidence par Mehdi Ben Barka dans son analyse de l’apparition du néocolonialisme comme successeur du colonialisme direct. Analysant les « indépendances octroyées », il les met en lien avec les mutations de la structure économique des pays dominants :

Cette orientation [néocoloniale] n’est pas un simple choix dans le domaine de la politique extérieure ; elle est l’expression d’un changement profond dans les structures du capitalisme occidental. Du moment qu’après la Seconde Guerre mondiale l’Europe occidentale, par l’aide Marshall et une interpénétration de plus en plus grande avec l’économie américaine, s’est éloignée de la structure du XIXe siècle pour s’adapter au capitalisme américain, il était normal qu’elle adopte également les relations des États-Unis avec le monde ; en un mot qu’elle ait aussi son « Amérique latine »[2].

Pour le leader révolutionnaire marocain, c’est bien la monopolisation du capitalisme qui suscite le passage du colonialisme au néocolonialisme. De même, la précocité de la monopolisation aux États-Unis est une des causalités de la précocité du néocolonialisme comme forme de domination de l’Amérique latine. Les liens entre la forme de la domination et les évolutions des formes du racisme ont pour leur part été mis en évidence par Frantz Fanon. Les résistances que suscite une forme de domination (le colonialisme par exemple) contraint cette dernière à muter. Cette mutation nécessite cependant le maintien de la hiérarchisation de l’humanité et, en conséquence, appelle un nouvel âge de l’idéologie raciste. « Ce racisme, précise Fanon, qui se veut rationnel, individuel, déterminé, génotypique et phénotypique se transforme en racisme culturel ». Quant aux facteurs qui poussent à la mutation du racisme, Frantz Fanon mentionne la résistance des colonisés, l’expérience du nazisme, c’est-à-dire « l’institution d’un régime colonial en pleine terre d’Europe », et « l’évolution des techniques[3] » c’est-à-dire les transformations de la structure du capitalisme, comme le relevait Ben Barka. Au capitalisme monopoliste correspond donc le néocolonialisme comme forme de domination et le culturalisme comme forme du racisme.

Capitalisme sénile, balkanisation et islamophobie

Ce qui est appelé aujourd’hui « mondialisation » correspond à un « nouvel âge » du capitalisme que l’économiste Samir Amin qualifie de « capitalisme sénile » et que le sociologue Immanuel Wallerstein résume comme suit :

Nous sommes entrés depuis trente ans dans la phase terminale du système capitaliste. Ce qui différencie fondamentalement cette phase de la succession ininterrompue des cycles conjoncturels antérieurs, c’est que le capitalisme ne parvient plus à « faire système », au sens où l’entend le physicien et chimiste Ilya Prigogine (1917-2003) : quand un système, biologique, chimique ou social, dévie trop et trop souvent de sa situation de stabilité, il ne parvient plus à retrouver l’équilibre, et l’on assiste alors à une bifurcation. La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu’alors[4].

Dans cette concurrence exacerbée en situation d’instabilité permanente, le contrôle des sources de matières premières est un enjeu encore plus important que par le passé. Il ne s’agit plus seulement d’avoir pour soi-même un accès à ces matières premières mais aussi de bloquer l’accès à ces ressources pour les concurrents (et en particulier des économies émergentes : Chine, Inde, Brésil, etc.). Les États-Unis, menacés dans leur hégémonie, répondent par la militarisation et les autres puissances les suivent afin de préserver également l’intérêt de leurs entreprises. « Depuis 2001, fait remarquer l’économiste Philip S. Golub, les États-Unis sont engagés dans une phase de militarisation et d’expansion impériale qui a fondamentalement bouleversé la grammaire de la politique mondiale[5]. » De l’Asie centrale au golfe Persique, de l’Afghanistan à la Syrie en passant par l’Irak, de la Somalie au Mali, les guerres suivent la route des sites stratégiques du pétrole, du gaz, des minéraux stratégiques. Il ne s’agit plus de dissuader les concurrents et/ou adversaires mais de mener des « guerres préventives ».

Cette mutation du capitalisme appelle à son tour une mutation de la forme de la domination. L’objectif n’est plus principalement d’installer des gouvernements fantoches qui ne peuvent plus résister durablement aux colères populaires. Il est de balkaniser ces pays par la guerre afin de les rendre ingouvernables. De l’Afghanistan à la Somalie, de l’Irak au Soudan, le résultat des guerres est partout le même : la destruction des bases mêmes des nations, l’effondrement de toutes les infrastructures permettant une gouvernabilité, l’installation du chaos. Il s’agit désormais de balkaniser les nations.

Une telle domination a besoin d’une nouvelle légitimation formulée dans la théorie du choc des civilisations. Cette dernière a vocation de susciter des comportements de panique et de peur dans le but de susciter une demande de protection et une approbation des guerres. Du discours sur le terrorisme nécessitant des guerres préventives à la théorie du grand remplacement, en passant par les campagnes sur l’islamisation des pays occidentaux et sur les réfugié·e·s vecteurs de terrorisme, le résultat attendu est sans cesse le même : peur, panique, demande sécuritaire, légitimation des guerres, construction du musulman – et de la musulmane – comme nouvel ennemi historique. L’islamophobie est bien un troisième âge du racisme correspondant aux mutations d’un capitalisme devenu sénile.

Saïd Bouamama est sociologue, écrivain et militant associatif


  1. Frantz Fanon, Pour la révolution africaine. Écrits politiques, Paris, La Découverte, 2001, p. 45.
  2. Mehdi Ben Barka, Option révolutionnaire au Maroc. Écrits politiques 1957-1965, Paris, Syllepse, 1999, p. 229-230.
  3. Fanon, op. cit.
  4. Immanuel Wallerstein, « Le capitalisme touche à sa fin », Le Monde, 11 octobre 2008.
  5. Philip S. Golub, « De la mondialisation au militarisme : la crise de l’hégémonie américaine », a contrario, vol. 2, n° 2, 2004, p. 9.

 

Chili. La Centrale unitaire des travailleurs (CUT) défile, l’inflation file…

3 mai 2022, par CAP-NCS
(Santiago) Après deux ans, en raison des restrictions liées à la pandémie, la Central Unitaria de Trabajadores (CUT) a défilé le long de l’Alameda, dans le centre de Santiago, (…)

(Santiago) Après deux ans, en raison des restrictions liées à la pandémie, la Central Unitaria de Trabajadores (CUT) a défilé le long de l’Alameda, dans le centre de Santiago, lors d’une nouvelle journée de commémoration de la Journée internationale des travailleurs. C’est aussi la première marche avec un nouveau président, le militant de gauche progressiste Gabriel Boric, et aussi un nouveau dirigeant de la plus grande inter-syndicale du pays, le militant socialiste David Acuña Millahueique.

Ce dernier, après le court mandat de Silvia Silva (juin 2021-mars 2022) est le successeur de Bárbara Figueroa (Parti communiste) qui a été en poste de 2012 à 2021 et qui a été nommée par Gabriel Boric comme ambassadrice du Chili en Argentine. Le dirigeant a déjà franchi un cap cette semaine: l’augmentation du salaire minimum de 14,3%, le réajustement le plus important depuis 25 ans, passant de 380 000 pesos à 400 000 à partir du premier août 2022 et à 410 000 à partir de janvier prochain. C’est-à-dire, de 445 dollars à 480.

Le coût élevé de la vie

Une mesure qui, bien que saluée par le gouvernement, n’a pas été particulièrement fêtée dans la rue, compte tenu d’un taux d’inflation qui dépasse presque les 10%, sans précédent dans le pays et qui se traduit par le coût élevé des denrées alimentaires de base et du carburant, une situation comparable seulement à 1993. Quoi qu’il en soit, David Acuña Millahueique a déclaré cette semaine: «Aujourd’hui, nous avons effectué une grande avancée dans la protection des droits, nous avons commencé à construire un véritable dialogue, aujourd’hui nous avons la possibilité de dialoguer et nous voulons construire.» Son idée, a-t-il dit, est de se concentrer également sur les questions urgentes telles que la réforme des impôts, les retraites et le renforcement de l’assurance chômage.

Le modèle économique «performant»

Au Chili, à première vue, cette crise semble se déguiser en crise de la consommation, puisqu’à la fin du mois les supermarchés, les centres commerciaux et les magasins de tout le pays sont bondés. Littéralement, un flot de personnes qui rend difficile la circulation dans les rues, le métro et les magasins eux-mêmes. Il y a aussi des voitures remplies de marchandises. Pourtant, il y a ici une explication simple: la facilité d’accès au crédit et aux versements échelonnés qui permettent, grâce à l’endettement, d’aller de l’avant. Le fameux modèle économique «à succès» que les Chiliens ont intégré comme «naturel» depuis le retour à la démocratie.

«Nous comprenons que nous nous affrontons, dans tous les cas, à un scénario national où aucun des accords ne sera suffisant pour faire face au coût élevé de la vie et, par conséquent, nous exigeons la fin des augmentations ou des mécanismes complémentaires pour contrôler les augmentations du panier de base», a reconnu vendredi le sous-secrétaire général de la CUT, Eric Campos.

Le président Gaabriel Boric, lors d’une réunion hier 1er mai avec la CUT, a indiqué son soutien inconditionnel: «Je me souviens qu’ici, à la CUT, nous avons eu des réunions importantes il y a plus de 10 ans, convergeant avec différentes luttes sociales qui, aujourd’hui, donnent également un sens à notre gouvernement […]. Nous ne pouvons pas oublier d’où nous venons. Nous le devons aux travailleurs et travailleuses du Chili.»

La ministre du Travail [PC], Jeanette Jara, a ajouté: «Sans aucun doute, [les dirigeants syndicaux] sont et ont été le moteur historique des changements dans notre pays, surtout en cette période de transformations si importantes qui nous attendent.»

La marche

Cette marche du 1er mai, qui a débuté sur la place Baquedano (rebaptisée De la Dignidad) et a ensuite progressé le long de l’Alameda – l’avenue principale du centre-ville de Santiago – après 10 heures, où se détachaient le drapeau mapuche et les drapeaux de divers groupes de travailleurs, s’est déroulée dans un contexte particulièrement significatif pour les Chiliens: le débat constitutionnel. La Convention constituante (CC) est à contretemps, prolongeant ses jours de travail jusqu’au samedi, faisant face à une forte désapprobation dans les sondages et aux critiques sur sa façon de communiquer. De plus, des attaques sous forme de fake news sont lancées par des groupes de droite, profitant du fait qu’une grande partie de la population est informée de ce processus constituant par les réseaux sociaux.

Le 5 juin, le texte constitutionnel devrait être prêt et disponible pour la lecture et le 4 septembre, il sera soumis à un plébiscite avec un vote obligatoire à deux options: «J’approuve» ou «Je rejette», de manière significative le même jour que Salvador Allende a accédé à la présidence en 1971. La complexité réside dans le fait que les derniers sondages tels que celui de l’institut Cadem indiquent que le rejet l’emporterait de neuf points, tandis que celui Tu Influyes indique une égalité technique entre les deux options. Un scénario difficile à imaginer en 2020 alors que l’option «J’approuve» (pour changer la Constitution de 1980 établie sous la dictature) a obtenu un retentissant 78,28%.

Nouvelle Constitution et impôt sur les riches

La marche, qui s’est terminée sur l’Avenida Santa Rosa, précisément dans un ancien quartier populaire de la capitale, a été marquée par le soutien à la nouvelle constitution et aussi à la réforme de l’imposition qui vise, face à la résistance de l’élite économique transandine, à introduire un impôt sur les super-riches, un élément très présent dans le programme du président Gabriel Boric.

Comme le veut la tradition, les magasins et les boutiques étaient fermés car il s’agissait d’un jour férié complet, ce qui a donné à Santiago – et aux villes du pays – un aspect de calme qu’il est difficile de trouver même le dimanche. (Article publié par le quotidien argentin Pagina 12, le 2 mai 2022; traduction rédaction A l’Encontre)

 

Mexico : Ouverture du 15ème Forum Social Mondial

3 mai 2022, par CAP-NCS
Un contexte mexicain marqué par la déception des mouvements sociaux face à la politique du président populiste de gauche Andrés Manuel López Obrador

Un contexte mexicain marqué par la déception des mouvements sociaux face à la politique du président populiste de gauche Andrés Manuel López Obrador

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Forte mobilisation syndicale à Mexico pour le 1er mai 2022 même si divisée sur la conduite à tenir face au gouvernement – Place Zocalo – Photo GB

En 2018, si l’élection du président Obrador avait suscité un espoir, il a fini par décevoir en se comportant d’une façon arrogante et méprisante vis à vis de la société civile. Le début de sa présidence a été lancé sur le principe “bille en tête” qu’il ne devait pas y avoir d’intermédiaires entre lui et le peuple. Pire encore, son discours social n’a pas longtemps tenu la route en se faisant aujourd’hui le champion des atteintes aux droits des migrants et en réussissant le tour de force d’expulser plus d’étrangers que les Etats-Unis même sous l’administration de Donald Trump. Il n’a pas plus réussi à juguler la corruption tout comme les cartels de la drogue qui sont toujours très actifs et puissants. Les peuples autochtones se sentent plus que jamais méprisés et menacés avec la mise en place de grands projets considérés comme dévastateurs sur le plan écologique comme la création de l’immense nouvel aéroport de Mexico ou la création d’un chemin de fer devant faire le tour de la presqu’île du Yucatán dont la justification se trouve avec la volonté de développer le tourisme. Globalement le respect des droits de l’homme est aussi en régression et un grand nombre d’acteurs de la société civile subissent la répression policière et/ou l’impunité des groupes criminels.

Unir le monde vers l’expression des mouvements sociaux

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Rituel amérindien de la cérémonie d’ouverture du FSM – Place San Domingo – 1er mai 2022 – Photo GB

Tel est le slogan que les organisateurs ont choisi comme mot d’ordre mais celui-ci est loin de représenter l’ensemble des enjeux qui se posent :

La crise pandémique, la recrudescence des actions de répression des mouvements sociaux ou le contexte de guerre en Afrique et en Ukraine rendent encore plus difficile la réalité du monde d’aujourd’hui. Celui-ci se caractérise toujours par la domination du système néo-libérale dans lequel les dictatures se renforcent et deviennent de plus en plus féroces envers leurs populations. Tandis que les pays soi-disant démocratiques subissent un affaiblissement du respect des droits humains et la baisse de confiance des populations vis-à-vis de leur gouvernement. Il se pose ici l’enjeu d’une société civile qui peine encore à exister à l’échelle mondiale pour résister à l’attaque des droits humains et de la démocratie.

Parmi les autres questions importantes, il y a celle des migrations où les démocraties se rabaissent et s’affaiblissent en rognant toujours plus sur le droit à la dignité des migrants et pour aller flatter les idées d’extrême droite. Ces dernières peuvent d’ailleurs finir par l’emporter comme en Inde ou au Brésil.

Il y a aussi les défis que pose la crise climatique et environnementale qui sera d’autant portée qu’elle recoupe en grande partie celle des peuples autochtones au Mexique : le principe du “bien vivre” et du respect de la mer Terre.

Il y a l’urgence de redéfinir ce que doit devenir le Forum Social Mondial, qui peine de plus en plus à rassembler les mouvements sociaux et ne cesse au fil des années de voir réduite sa portée. Face à tous ces enjeux, du temps sera aussi consacré pour redéfinir ce que doit être l’internationalisme et comment mieux faire le lien entre les nouvelles formes de luttes.

Pour en savoir plus sur le programme du FSM dont certains évènements peuvent être suivis en distanciel.

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La délégation du CRID à Mexico, la MDH et le REZAS (Burkina Faso) représentés Zocalo – 1er mai 2022 – Photo Chris.

 

 

Néolibéralisme et capitalisme : le programme du Parti libéral du Québec1

29 avril 2022, par CAP-NCS
Pendant que le projet péquiste s’effiloche et que le mouvement populaire s’avère incapable de proposer un nouveau cours, les classes dominantes se réorganisent au Québec. (…)

Pendant que le projet péquiste s’effiloche et que le mouvement populaire s’avère incapable de proposer un nouveau cours, les classes dominantes se réorganisent au Québec. Malgré les nombreux appels de Jacques Parizeau dirigés vers cette bourgeoisie provinciale dont l’importance économique et l’influence politique s’accroissent, les patrons restent en grande majorité hostiles au PQ qu’ils voient comme incohérent et risqué. Ils pensent qu’il faut confronter le mouvement populaire avec les mêmes méthodes autoritaires qu’on observe dans les pays capitalistes, y compris aux États-Unis où une violente offensive antipopulaire et antisyndicale est en cours. Au début des années 1980, le PQ s’accroche au pouvoir péniblement. Il est désincarné (la politique dite du « beau risque » implique un flirt avec l’approche « décentralisatrice » préconisée par le Parti Conservateur) et confronté à la crise économique. Peu à peu, le PQ tourne à droite, ce qui n’empêche pas le PLQ, son grand rival, de progresser et de finalement regagner le pouvoir en 1985.

Dans l’analyse décapante qui suit, le sociologue Dorval Brunelle décortique ce projet du PLQ qui annonce les immenses régressions qui seront mises en œuvre par les gouvernements successifs dans les années 1990 et 2000. (Introduction de Pierre Beaudet)

 

Un programme de parti politique est un document de conjoncture ; il vise essentiellement à établir une plate-forme et à sceller des compromis. Compromis entre les instances du parti, c’est-à-dire entre les têtes dirigeantes et les militants, le programme représente l’équilibre interne entre les niveaux de pouvoir du parti, tandis qu’en tant que compromis social, le programme reflète les rapports entre le parti et ses clientèles actuelles ou potentielles. À ce dernier niveau, le programme apparaît soit comme la légitimation du projet politique d’une classe, soit comme l’établissement d’un compromis politique entre fractions ou entre classes sociales.

À l’encontre du manifeste toutefois, le programme peut être assez elliptique concernant le contexte social global dans lequel il s’insère pour privilégier les modalités d’une intervention immédiate dictée par le seul souci stratégique de la conquête et de la prise du pouvoir. À ce niveau d’ailleurs, la lecture d’un programme peut s’avérer assez décevante surtout lorsque l’on peut soupçonner que la nature et les modalités des lignes proposées ne constituent tout au plus qu’une vaste opération de « marketing » électoral dictée par la nécessité de renverser un adversaire politique.

Le programme, à ce niveau, constitue davantage un des éléments vraisemblablement mineurs d’un ensemble beaucoup plus large qu’est devenu le processus électoral dans nos sociétés libérales. Dans ces conditions, le programme participe davantage de la symbolique électorale qu’il ne constitue une véritable plate-forme faisant état des principales mesures qui seront implantées une fois la conquête du pouvoir acquise. Il n’existe en effet, entre les politiques proposées dans un programme et l’exercice du pouvoir au lendemain d’une victoire électorale, aucune garantie de continuité, contrairement à ce qu’énonce à cet égard un des crédo de l’idéologie libérale, ni l’État ni le parti n’ont de volonté en propre qui saurait valider et garantir que les engagements pris sur les « hustings » dans le feu de l’action seront bel et bien tenus par ceux qui auront en mains les rênes du gouvernement le lendemain.

Il existe bien sûr une distance considérable entre les compromis tissés entre le parti et des factions à l’occasion de l’élaboration du programme et les tractations qui s’engagent par la suite entre un gouvernement et des classes. Si même les articles d’un programme devaient effectivement prendre force de lois, rien ne garantit ensuite que ces prescriptions seront suivies par la machine bureaucratique, ou même respectées par ceux qui sont sensés s’y conformer. En d’autres mots, les conditions mêmes de la réalisation d’un programme électoral sont très aléatoires et c’est faire une sérieuse entorse à l’histoire non seulement, comme nous venons de le voir, parce que les conditions historiques, c’est-à-dire les rapports de forces et de classes n’opèrent pas de la même façon selon qu’il s’agisse d’un parti ou d’un gouvernement, mais surtout parce que la légitimation du parti ne participe pas du même ordre de réalité que les nécessités du maintien et de la régulation de l’État par un gouvernement. C’est ainsi que le parti peut se contenter d’étendre le cercle de sa clientèle, de plaire, de séduire ou de porter des coups en vue de vaincre un autre parti ; pour un gouvernement, la légitimité est différente quand cela ne serait, entre autres choses, que parce qu’il se trouve maintenant à être l’employeur de plusieurs centaines de milliers de travailleurs, qu’il gère des budgets considérables et qu’à cet égard et à ce niveau, il participe objectivement au raffermissement d’une croissance économique capitaliste.

C’est pourquoi vouloir lire dans un programme des engagements politiques précis relève davantage de l’acte de foi que de l’analyse. Il existe bien sûr plusieurs façons de contourner ce problème ; ainsi, dans la mesure où il n’y a pas de séparation radicale et définitive entre la clientèle du parti et celle du gouvernement, le programme peut s’avérer un révélateur précieux, en dehors de ses déclarations d’intentions, des intérêts économiques qu’il entend favoriser.

Il devient dans ces conditions pratiquement aussi significatif de relever, en même temps que ce qu’un programme énonce, ce qu’il ne prévoit pas, tout comme il devient significatif de repérer, en même temps que ceux à qui il s’intéresse, ceux dont il ne parle pas. En d’autres termes, si les recommandations d’un programme doivent toujours être mises en perspective et être jaugées aussi bien par rapport aux instances du parti qui les a adoptées, que par rapport à l’éventuel gouvernement que ce parti constituerait, l’absence de recommandations sur tel ou tel enjeu est tout aussi capitale pour cerner le sens et la portée des politiques de ce parti que le sont les recommandations retenues.

Procéder autrement, par exemple en jugeant un parti sur une manière de taux de réalisation d’un programme, revient à escamoter tous les jeux de pouvoir, toutes les magouilles, tous les tripotages plus ou moins catholiques qui tissent précisément des luttes intestines du parti, du gouvernement, entre le parti et le gouvernement, entre le parti, le gouvernement et les fractions ou factions de classes, tous phénomènes dont les heurts et malheurs constituent précisément la toile de fond sur laquelle se joue l’exercice du pouvoir politique dans une société libérale. La société libérale est par excellence une société gérée secrètement, clandestinement même, par pouvoir économique interposé de sorte que la valorisation du programme politique, dans un tel contexte, ne constitue pas qu’une basse entreprise de « marketing » électoral, mais constitue aussi une légitimation idéologique d’une autre envergure : l’apparente objectivité du programme cautionne celle du parti et garantit en quelque sorte celle du gouvernement qui en sortira. Sous cet angle, moins un programme politique sera critique et plus il validera l’idéologie libérale en vertu de laquelle il importe peu qui fait quoi dans quelles circonstances et dans quelles conditions du moment que les apparences et les principes sont saufs.

Le programme libéral

Ce sera dès lors une des caractéristiques fondamentales du programme du Parti libéral du Québec version 1981 que de ravaler la critique sociale au niveau de la critique partisane et d’éviter toute préoccupation historique ou toute référence à la conjoncture économique et sociale dans laquelle se débat le Québec contemporain. La tactique électorale est ainsi érigée en absolu et ne sert qu’à pourfendre l’ennemi de l’heure.

À un autre niveau, le programme développe le credo néolibéral qui, par certains aspects, semble renouer avec les approches les plus conservatrices propres au capitalisme de l’entredeux-guerres : accentuation de la croissance du secteur privé, contrôle de l’extension du secteur public, valorisation de la liberté de l’individu en tant que client ou bénéficiaire des services publics.

Mais s’agit-il là d’un simple retour en arrière, d’une remontée du néoconservatisme dans les sociétés capitalistes avancées : et, si tel est le cas, à quoi correspond ce réalignement ? Or, avant de répondre trop rapidement à ces deux questions, il convient d’établir quelques précisions. Si, en effet, les pays capitalistes avancés semblent tentés, dans la foulée des difficultés croissantes rencontrées par le processus d’accumulation de capital, de remettre en cause les politiques sociales implantées à la suite des nombreux conflits sociaux qui ont secoué ces sociétés tout au long des années soixante, les classes au pouvoir dans ces pays ne peuvent revenir purement et simplement en arrière. Sous des apparences de conservatisme politique donc, l’idéologie néolibérale n’est certainement pas prête à troquer les politiques sociales consenties hier pour un retour aux conflits sociaux de jadis et c’est bien dans cette foulée que se situe le programme du P.L.Q. C’est bien à la suite des luttes urbaines engagées durant les années soixante en particulier qu’ont été adoptées des mesures sociales visant à éteindre des foyers de contestation qui se multipliaient de tout côté ; à cet égard, on pourrait d’ailleurs vraisemblablement dénoncer l’interprétation de l’évolution ou de la « modernisation » de l’État québécois dans les années soixante et, au lieu d’établir la connexion entre un programme et des législations précises, faire plutôt appel à des conflits précis pour expliquer l’adoption des lois. Le cas est évidemment patent en matière de législation du travail où non seulement les lois d’exception sont adoptées à l’occasion de grèves, mais même autour de lois comme un Code du travail où pas moins de trois versions différentes sont successivement déposées, puis retirées à la suite des interventions des syndicats dans les années 1964-1965 2. Toutefois, cela se vérifie également pour d’autres lois qu’il s’agisse du bill 63 qui établissait l’« égalité » des deux langues officielles au Québec après les événements violents survenus à St-Léonard, du bill 88 instituant l’Université du Québec à la suite de la manifestation McGill – français en 1968. Il s’est ainsi développé, à côté d’un ensemble d’interventions étatiques proprement économiques, un autre ensemble d’interventions étatiques plus spécifiquement sociales de telle sorte qu’à la fonction de régulation économique propre au capitalisme de guerre et d’après-guerre, est venue s’adjoindre une fonction de régulation sociale surtout à la suite des contestations des Noirs, des étudiants, des défavorisés, des travailleurs et des travailleuses qui se sont échelonnées tout au long des années 60 en Amérique du Nord et qui ont culminé avec les événements d’octobre 1970 au Québec.

Dans ces circonstances, pourvu que l’on prenne en compte l’évolution de l’histoire sociale récente, il ne peut plus être question de revenir purement et simplement en arrière. En d’autres mots, il ne peut plus être question de geler les dépenses sociales sans du même coup susciter automatiquement la contestation sociale. Jamais en effet les avantages économiques et sociaux de la croissance capitaliste n’auront été si proches et si éloignés : jamais société plus riche n’aura produit plus de besoins qu’elle n’en pourra jamais satisfaire, jamais société plus idéalisée n’aura suscité autant de vénalités et de veuleries, jamais théorie et pratique n’auront été si déconnectées l’une de l’autre de manière à produire plus de problèmes que de solutions aux problèmes engendrés. Jamais la connaissance objective n’aura été aussi bafouée, par l’exercice de la « liberté » d’entreprise:  l’aiguillon du profit justifie toutes les politiques, toutes les stratégies ou toutes les tactiques. L’entrepreneur peut fermer ses usines, déménager ses pénates, empoisonner ses ouvriers, exploiter et harasser ses travailleuses, l’État, bon prince, s’il ne l’aide pas directement, mettra sur pied laboratoires et centres de recherches pour alléger son fardeau social et lui permettre de produire en relative tranquillité les produits qui nous empoisonneront demain. Entre temps, techniquement et scientifiquement, nous possédons les moyens théoriques de produire mieux, sans contrainte biologique insoutenable – sans trop de bruit, sans amiantose –, sans défoncer l’écologie, sans hypothéquer nos possibilités de développement futur, mais c’est pratiquement impossible, pour la simple et bonne raison qu’une fois l’entrepreneur sacré roi et maître, tous les autres paient pour ce règne avec leur argent, avec leur santé, avec leurs loisirs.

Dans ces circonstances, compte tenu des acquis des luttes, des acquis théoriques et pratiques, de l’ampleur de la désillusion face aux avatars de la croissance capitaliste, il ne peut être question de revenir en arrière, sinon de deviser (réviser, deviner ?) des stratégies nouvelles de croissance qui soient doublées de techniques nouvelles de régulation sociale. C’est d’ailleurs précisément sous cet angle que le néolibéralisme des années 80 se démarque du conservatisme ou du néoconservatisme : désormais, les stratégies de soutien au secteur privé s’accompagneront d’une valorisation des formes individuelles de dissidence propres à semer la pagaille auprès d’institutions vouées à la défense des intérêts collectifs. L’on soutiendra ainsi les poursuites civiles contre les syndicats ou les groupes de citoyens au nom de la défense des « libertés » individuelles, tout en jugulant l’utilisation du recours collectif de syndiqués ou de citoyens contre des firmes qui les empoisonnent ou qui les mutilent.

Les objectifs économiques

Une première différence d’avec le conservatisme réside ainsi dans la valorisation de l’individu et dans la défense des « libertés » individuelles contre l’exercice des droits sociaux, alors que le conservateur visera plutôt la valorisation de l’entrepreneur aux dépens de toute forme d’exercice de la « liberté » individuelle dans la société civile. L’autre différence, plus connue et mieux documentée, réside dans l’utilisation du recours à l’État pour subvenir aux carences de la croissance du secteur privé chez le néolibéral, alors que le conservateur, plus zélé, préférera sabrer l’appareil d’État ; si le premier peut se permettre de subventionner, voire de nationaliser à prix fort, le second dénationalise.

Or, il ne s’agit pas ici de simples subtilités politiques il s’agit plus profondément d’une « vision du monde » qui légitime ensuite toute une stratégie de développement et qui, de ce fait, aide au moins à prévoir ce qui risque d’arriver advenant la prise du pouvoir par l’une ou l’autre fraction de bourgeoisie et aide surtout à comprendre pourquoi cela se passe ainsi.

La lecture du document de travail produit par la Commission politique du P.L.Q. et qui sera soumis au conseil général du Parti libéral du Québec vraisemblablement en mars 1981 est édifiante à plus d’un titre3. Ce « programme de gouvernement » se présente sous la forme d’un fort dossier subdivisé en six thèmes : administration gouvernementale, affaires sociales, affaires culturelles, économie, éducation et justice. Chaque thème – sauf un – est précédé d’un court exposé général qui circonscrit les « grandes orientations » qu’entend prendre le Parti.

Toutefois, si l’on doit juger de l’importance des thèmes, non plus par l’ordre dans lequel ils apparaissent, mais dans l’importance du texte de présentation et dans le poids de la section par rapport aux autres, il ne fait pas de doute que c’est la quatrième section « économie » qui préoccupe le plus les auteurs du document – 17 recommandations – alors qu’« éducation » a droit à 10 recommandations, « affaires sociales » et « administration gouvernementale » à 8 chacune, « affaires culturelles » à 7 et « justice » à une seule.

Les grands objectifs économiques du P.L.Q. sont à cet égard en pleine continuité avec les politiques implantées sous Bourassa entre 1970 et 1976 : il n’y a à cet égard aucune rupture entre le chapitre consacré au « développement économique » dans Bourassa Québec4et la teneur des objectifs mis de l’avant par la commission politique du P.L.Q. Et, de même que le gouvernement Bourassa avait orienté les stratégies de régulation économique de l’État vers le soutien indirect au secteur privé, soit par l’octroi de subventions aux entreprises soit grâce à la mise sur pied de projets conjoints entre secteur privé et public – la baie James –, le document de travail énonce :

Pour un gouvernement libéral, c’est le secteur privé dans son ensemble – petites et moyennes entreprises, coopératives de toute sorte, grandes sociétés à dimension pancanadienne et internationale – qui demeure le cadre privilégié de la croissance économique5.

S’il y a rupture d’ailleurs dans la stratégie et l’idéologie libérales au strict niveau économique, elle ne se situe dès lors pas entre 1970 et 1981, mais bien entre 1966 et 1970. C’est bien en effet entre la fin de la Révolution tranquille avec tout son train de mesures favorisant l’intervention directe de l’État dans l’économie grâce au recours privilégié à la nationalisation durant les années 60 – nationalisation des hôpitaux, des écoles, de l’électricité et des rentes en particulier – et la reprise du pouvoir par les Libéraux à Québec en 1970 que se situe ce réalignement fondamental dans la stratégie économique du parti. L’explication de cette rupture qui se produit pendant le séjour dans l’opposition à Québec – alors que l’Union Nationale est au gouvernement – se trouve du côté d’Ottawa : c’est le Parti libéral du Canada, qui, avec l’arrivée des trois colombes – Trudeau, Marchand et Pelletier – à sa tête en 1968, contraint alors le P.L.Q. à abandonner sa stratégie économique étatiste et nationaliste des années 60, pour se rallier à un « fédéralisme rentable ».

Du libéralisme au néolibéralisme

En 1981, le P.L.Q. ne changera pas les termes de cette sujétion face à l’intervention du pouvoir central dans l’économie du Québec qui avait fait de Bourassa le défenseur de la dépendance économique. La notion de « fédéralisme rentable » recouvre cette stratégie de développement en vertu de laquelle la croissance économique du Québec est de nouveau mise à la remorque de la croissance économique au Canada ; c’est l’époque où, à l’intervention directe de Québec tentée entre 1960 et 1966, se substitue l’intervention directe d’Ottawa forçant ainsi le parti au pouvoir à privilégier l’intervention indirecte de l’État provincial dans l’économie. Ce sont alors les projets « conjoints » entre secteurs public et privé – la baie James, les Jeux olympiques – qui sont mis de l’avant ou la pratique systématique de la subvention aux monopoles étrangers, par exemple I.T.T. qui est favorisée.

Dans ces circonstances, nous nous croyons fondés d’avancer que ce qui change avec le programme de 1981, ce n’est pas la stratégie libérale de régulation économique, mais bien la stratégie libérale de régulation sociale et c’est pour cela que l’on peut parler aujourd’hui de néolibéralisme. C’est ce qui nous vaut en 1981 une problématique et un ton nouveaux qui démarquent ce néolibéralisme du libéralisme :

La primauté de l’entreprise privée au plan économique est un corollaire normal de la primauté que le Parti libéral entend accorder aux libertés individuelles dans les divers secteurs de la vie collective 6.

C’est cet aspect du programme que nous allons maintenant étudier.

Néolibéralisme et capitalisme avancé: l’État disciplinaire.

En définitive, pourquoi employer le terme « néolibéralisme » ? Quelle peut-être l’utilité de chercher à préciser ainsi la nature du projet de société capitaliste proposé par le P.L.Q. ? La réponse à ces questions est assez évidente : dans la mesure où l’on parvient à établir un diagnostic un tant soit peu valable à partir d’un projet de programme, nous aurons là un élément précieux d’analyse et de prévision. Il importe donc à ce sujet de distinguer entre différentes formes de l’État, comme certains théoriciens l’avaient fait par le passé, en particulier Horkheimer quand il s’était attaché à étudier l’« État autoritaire » au tout début des années 40.

Si la notion d’« État autoritaire » qu’il appliquait à l’État nazi ne devait pas être utilisée pour circonscrire l’État dans nos sociétés actuelles ; par contre, il faut indiquer que le concept d’« État disciplinaire » repris par Carol Levasseur peut vraisemblablement convenir7. Voyons pourquoi. Bien sûr, l’encadrement législatif et juridique qui, depuis le début des années 70, pèse sur la pratique du syndicalisme et le processus des négociations collectives de travail, par exemple, constitue bel et bien l’imposition d’une discipline. Mais là ne réside pas la caractéristique fondamentale du projet de société libérale imposé à ce moment-là et ce n’est pas non plus celle qui ressort du document de travail du P.L.Q., surtout si l’on rappelle que la section « justice » du programme compte à peine six pages et qu’il y est plutôt question de broutilles plus ou moins importantes que d’engagements spectaculaires. À témoin, l’engagement suivant à l’effet de :

Refondre la Loi sur les commissions d’enquête afin d’en restreindre leur (sic !) usage à des cas vraiment exceptionnels, bien définis et limités quant à leur objet et à leur durée, afin d’assurer la protection des droits des témoins et d’empêcher les atteintes abusives à leur réputation et la condamnation dans l’opinion publique alors qu’il n’existe pas de preuve suffisante pour traduire devant les tribunaux civil et pénal et afin d’assurer que toute personne intéressée dans l’objet d’une enquête ait le droit d’y participer activement8.

Un tel engagement est fort ambigu : des membres influents du P.L.Q. lui-même ont eu leur quota d’éclaboussures lors d’audiences tenues devant certaines commissions d’enquête. Il n’est pas ici question d’accroître la répression, mais bien d’asseoir la protection d’activités plus ou moins licites et de protéger leurs auteurs. À cette fin, le projet de programme peut même proposer de « refondre la Loi de police, la Loi sur les coroners et la Loi concernant les enquêtes sur les incendies » ; or, la question de fond n’est pas de restreindre l’usage de ces lois ou commissions, mais bien d’accroître les droits des inculpés et des témoins et de restreindre ceux des juges et des coroners.

Il n’est pas question ici de cerner ces enjeux secondaires, mais bien de relever une approche qui s’intègre à merveille dans le dessein de l’instauration d’une politique néolibérale : cette politique sera moins « autoritaire » ou répressive qu’occulte, secrète ; elle préférera de beaucoup les jeux de coulisses, les coups bas, l’esquive ou la discrimination, au recours à une répression d’envergure qui risquerait d’effriter sa légitimité. Que l’on songe un instant au Bourassa apeuré se faisant entourer d’une cohorte de flics et disposant de son Centre d’analyse et de documentation (le C.A.D. où sont fichés 30 000 individus et 7 000 groupes après octobre 1970) et l’on comprendra dans quelle lignée se situe le P.L.Q. version 1981.

Ce qui distingue toutefois le néo-libéralisme du P.L.Q. dans ce projet de programme des politiques implantées sous Bourassa, c’est essentiellement le retrait opéré du côté de l’investissement dans des politiques sociales : le souci de rentabiliser les politiques sociales et de les aboucher plus intimement à la croissance économique pousse ainsi à privilégier l’approche par la régulation individuelle, c’est-à-dire l’approche disciplinaire. Citons ces deux autres extraits du document :

Au début des années 70, s’annonçait au Québec une réforme en profondeur du secteur des affaires sociales. Le Québec acceptait de mettre en place des ressources considérables visant à doter sa population d’un réseau d’institutions de services sociaux et de santé devant répondre au triple critère d’universalité, d’accessibilité et de gratuité. Bien que dans une large mesure les objectifs aient été atteints, on observe toujours un manque de ressources suffisantes dans plusieurs secteurs du réseau ; centres d’accueil, C.L.S.C., services de soutien aux personnes handicapées, aux enfants, aux familles, aux personnes âgées, etc.

Avant de songer à implanter d’autres mesures sociales à caractère universel et gratuit, un gouvernement du P.L.Q. s’attaquera d’abord et le plus vigoureusement possible à une intégration plus satisfaisante de ces groupes (c.-à-d., les personnes âgées, handicapées, les malades chroniques et les bénéficiaires de l’aide sociale), et il le fera en particulier par une politique dynamique de soutien du revenu et par une très importante réforme, celle des régimes de pension privés9.

Le lien avec l’économie est établi au moyen d’une « politique dynamique de soutien au revenu » qui devrait, on l’imagine, permettre le retour sur le marché du travail de certains prestataires. Or, ce souci – théorique ou pas, peu importe pour le moment – de rentabiliser les programmes sociaux de manière à « assurer à tout individu dans le besoin des moyens de subsistance »10 implique une nouvelle forme d’intervention de l’État dans la société civile, celle de l’État enquêteur. Il n’est donc pas question de restreindre la croissance du secteur public, sinon de bureaucratiser encore davantage les services et la prestation de services afin de cerner éventuellement le « vrai » chômeur, le « vrai » vieux pauvre, le « véritable » handicapé et de le distinguer des autres, les faux. Une telle approche, on peut bien le deviner, ne coûte pas moins cher que l’autre ; elle est tout simplement plus pointilleuse, discriminatoire et, éventuellement, beaucoup plus arbitraire que tout système universel ne pourra jamais l’être.

La société redéfinie par le capitalisme

Toutefois, en dehors de ces caractéristiques assez évidentes, l’approche d’ensemble qui centre toute l’analyse sur l’individu en revêt une autre, plus fondamentale, à savoir que ce genre de démarche occulte progressivement la dimension sociale et collective des politiques économiques dans l’État capitaliste. Il n’y a plus de chômage, il n’y a plus de maladie et de crise, bref d’enjeux sociaux dans un tel système, sinon des individus dont certains – très peu au demeurant aux yeux d’un « bon » libéral – sont de « vrais » chômeurs, de « grands » malades, etc. En d’autres termes, ce genre d’approche recouvre une extraordinaire apologie du système capitaliste en refoulant et en déplaçant tout le poids des contradictions les plus profondes de ce régime sur les épaules d’individus complètement isolés nageant dans un océan d’indifférence face aux capitalistes et à l’État.

Dans un tel projet de société, il n’y a ni solidarité ni lutte de classes, il n’y a que des « libertés » individuelles, libertés d’autant plus étendues d’ailleurs pour ceux qui peuvent les exercer que leur exercice est cautionné par l’État quand ils agissent contre les collectivités de travailleurs, par exemple.

S’il s’agissait de la « liberté » de tous, n’y aurait-il pas là une manière de progrès ? Qu’on se rassure : la liberté dont il est question, c’est toujours celle du « secteur privé » et le « droit fondamental » que l’on invoque et que l’on ramène, c’est bel et bien le « droit de propriété ».

La boucle est bouclée donc : l’État néolibéral correspond à cette phase du développement du capitalisme – dont on dit qu’il constitue un « capitalisme avancé » – où les problèmes d’accumulation du capital forcent la bourgeoisie au pouvoir à intensifier la personnalisation des politiques de régulation sociale de manière à accroître l’efficacité de mesures de régulation économique.

Malgré l’extension et l’intensification des stratégies d’intervention de l’État dans l’économie, malgré le contrôle des taux de change, de la masse monétaire, des investissements étrangers, etc., les rythmes d’accumulation de capital dans le secteur privé sont soumis à toutes sortes d’aléas ; faute de pouvoir deviser ? de nouvelles méthodes ou de nouvelles techniques d’intervention dans l’économie, l’État n’a plus que deux recours : ou bien il restreint les coûts inhérents à la régulation sociale, ou bien il les rentabilise. Dans le contexte québécois des années 80, le projet du P.L.Q. est clair, l’État provincial, cette machine économique virtuellement impuissante dans les contextes fédéral et nordaméricain actuels, l’État provincial sera donc néolibéral par défaut et incapable d’assumer les coûts de l’universalisation des services sociaux ; cet État sera disciplinaire par vocation.


1 Cahiers du socialisme, no 7, hiver/printemps 1981

2 Sur toute cette période, voir l’excellente contribution de Carol Levasseur, « De l’État-Providence à l’ÉtatDisciplinaire » dans : Gérard Bergeron et Réjean Pelletier, L’État du Québec en devenir, Boréal Express, 1980, pp. 285-330, à qui nous empruntons d’ailleurs certains éléments de l’interprétation avancée ici.

3 P.L.Q., La société libérale de demain. Document de travail, janvier 1981.

4 Bourassa Québec ! Les Éditions de l’Homme, 1970, pp. 58 sq.

5 P.L.Q., op. cit., p. E.C.I./3

6 Idem, p. E.C.I./2

7 Levasseur, op. cit., pp. 315 sq.

8 P.L.Q., op. cit., p. J-I/4

9 Idem, p. A.S.-O/ 1 et 2.

10 Id., p. A.S.-III/ 2.

 

Capitalisme, formation des classes et migrations

29 avril 2022, par CAP-NCS
Les migrations : « choix rationnel » ou conséquence des inégalités Les sciences sociales conçoivent traditionnellement la société comme composée d’individus rationnels (…)

Les migrations : « choix rationnel » ou conséquence des inégalités

Les sciences sociales conçoivent traditionnellement la société comme composée d’individus rationnels motivés par le désir de maximiser leur intérêt personnel. Lorsqu’ils doivent faire face à une détérioration de leurs conditions de revenu et d’emploi, ces individus choisissent de partir à la recherche de meilleurs salaires sous d’autres cieux. Ce processus est souvent décrit comme relevant des facteurs « push-pull » : les migrants s’exilent (push) parce qu’ils sont attirés (pull) par la possibilité de meilleures conditions de vie ailleurs. Selon cette conception, le défi consiste à « gérer » la migration de façon à produire un résultat à somme positive, c’est-à-dire à faire correspondre les surplus de main-d’œuvre et la demande de main-d’œuvre et à canaliser les envois de fonds des migrants de manière qu’ils puissent contribuer à une sorte d’« aide au développement[2] ». Ainsi, le « marché mondial » est-il perçu comme une simple agglomération de territoires nationaux dont les trajectoires de développement sont liées les unes aux autres. Les raisons du déplacement sont vues comme des facteurs purement contingents, dont les causes se trouvent simplement au point d’origine, sans rapport avec les politiques que les pays plus riches peuvent poursuivre ou les modèles systémiques d’inégalités que le capitalisme engendre sans cesse.

Migration et accumulation du capital

En revanche, si nous insistons sur le fait que les formes de pouvoir et d’accumulation au sein du capitalisme mondial agissent pour produire et exacerber les conditions sociales qui poussent les gens à migrer et ainsi contribuer à la richesse des zones du « centre » telles l’Amérique du Nord et l’Union européenne, il est illogique de penser la migration en termes de choix individuel. Les conditions sous-jacentes à la migration découlent de la nature de l’accumulation du capital et de facteurs comme la guerre impérialiste, les crises économiques et écologiques ainsi que la profonde restructuration néolibérale des dernières décennies.

Les débats publics sur la migration ignorent ces facteurs qui impliquent directement les États occidentaux et les institutions financières internationales dans le déplacement des populations et leur dépossession. En ce sens, comme David Bacon l’a présenté de manière convaincante à propos de la migration mexicaine vers les États-Unis, c’est la violation par le capitalisme du « droit de rester au pays » qui fait de l’exercice du « droit de migrer » une aventure périlleuse[3]. Bien sûr, le lien entre capitalisme et travail migrant n’est pas nouveau. Ainsi que le rappelle Cedric Robinson : « [Il] n’y a jamais eu de moment où la main-d’œuvre migratoire ou immigrée n’a pas constitué un aspect important des économies européennes. Les origines du système mondial moderne reposent sur le transfert forcé de millions de personnes asservies du continent africain – et de tels déplacements de population se sont poursuivis aux XIXe et XXe siècles[4] ».

La construction politique des frontières

Les frontières jouent un rôle essentiel dans le triage et la catégorisation des populations : elles établissent « des discours sur la race et les hiérarchies racialisées [et agissent] comme des mécanismes de contrôle social, politique et économique[5] ». Dans le cas des travailleuses migrantes en particulier, les circuits transnationaux dans des secteurs tels que les soins et le travail domestique ont eu de profondes répercussions sur la structure des ménages dans le monde. Les femmes migrantes ont également joué un rôle majeur – et, dans certains cas, prédominant – comme main-d’œuvre industrielle et agricole dans une grande partie du Sud, notamment en Chine, en Thaïlande et au Mexique, où le dispositif du pouvoir comprend des formes de violence et d’exploitation sexospécifiques qui accentuent la « nature » corvéable des femmes[6]. Ainsi, aborder la migration comme une caractéristique fondamentale de la formation des classes implique-t-il d’aller au-delà de la dichotomie entre migration « forcée » et « migration économique ». Cette typologie néglige la contrainte systémique liée à la vente de sa force de travail, au cœur de l’accumulation capitaliste et lot de tous les migrants, y compris de celles et ceux déplacés par la guerre, les conflits ou d’autres catastrophes.

Force de travail et « excédents » de population

Enfin, une telle perspective sur les classes et la migration s’étend non seulement aux personnes déplacées, mais aussi aux bassins potentiels de main-d’œuvre migrante qui sont inclus dans le calcul de la valeur du travail et sur lesquels le capital peut s’appuyer au besoin. Pour Marx, l’armée de réserve du travail fait partie de la classe ouvrière, car même si les ouvriers se trouvent en dehors du pays où ils peuvent chercher du travail, ils ne sont pas moins essentiels à la constitution de la classe ouvrière. Le cas des États arabes du Golfe, la zone la plus importante de migration Sud-Sud où plusieurs millions de personnes d’Asie du Sud, du Moyen-Orient et de l’Afrique constituent une armée de réserve, illustre ce fait. La présence de ces populations excédentaires – soumises à des contrôles aux frontières et à des droits de citoyenneté différenciés – signifie que la valeur de la force de travail n’est pas simplement déterminée à l’intérieur des frontières des États du Golfe mais dépend en grande partie du coût de reproduction de la force de travail dans cette région.

Des frontières pour gérer la surexploitation

Au bout du compte, les frontières sont créées dans le cadre de la nécessaire territorialisation des rapports de classe au sein d’un marché mondial divisé entre centres concurrents. Par définition, les frontières permettent à certaines personnes d’entrer et à d’autres non. Celles qui entrent sans papiers se retrouvent dans les positions les plus précaires – incapables d’accéder aux avantages normaux de la citoyenneté et objets de menaces constantes de la part du pays hôte. Cette illégalité n’est pas un sous-produit accidentel des frontières, elle est ancrée dans leur nature même. C’est un élément essentiel de la formation du marché du travail dans certains secteurs.

Par exemple, la mondialisation capitaliste de la production alimentaire signifie que, face à une concurrence internationale accrue et à la pression à la baisse des coûts de production, les secteurs agricoles en Europe du Sud ou aux États-Unis dépendent de cette main-d’œuvre sans papiers. Par ailleurs, de nombreux secteurs qui ne peuvent s’internationaliser en raison de leur enracinement spatial (la construction, les services, le travail domestique et les soins) sont tributaires de la main-d’œuvre sans papiers ou d’autres types de migrants pour réduire les coûts. En ce sens, le principal effet des contrôles aux frontières n’est pas l’exclusion des travailleurs sans-papiers, mais plutôt la transformation effective de l’illégalité en un outil utile à l’accumulation du capital.

Sécurisation de la migration

Ainsi les frontières fonctionnent-elles comme des filtres plutôt que comme des barrières impénétrables. De ce point de vue, les habituels reportages sur les politiques frontalières actuelles peuvent être trompeurs, car ils négligent la manière dont les frontières agissent en tant que productrices et marqueuses de différences et d’inégalités, et non en tant que blocages absolus à la mobilité. Tout cela est étroitement lié aux processus de restructuration néolibérale et à la nature changeante du pouvoir étatique. On a là une illustration supplémentaire de la façon dont la gestion des flux migratoires est associée aux formes contemporaines d’accumulation du capital.

La « sécurisation de la migration[7] » est une tendance des plus importantes. Elle fait référence à la manière dont les migrants, les demandeurs d’asile et les réfugiés sont de plus en plus présentés comme une menace à la sécurité. Ce discours est présent dans la sphère publique par l’intermédiaire des politiciens et des médias et il ouvre la voie à une nouvelle gamme de pratiques bureaucratiques aux frontières. Ces techniques comprennent une surveillance accrue des frontières et des populations de migrants, l’érection de barrières physiques telles que des murs et des clôtures électriques, l’utilisation généralisée de technologies de suivi liées aux données biométriques, l’utilisation de patrouilles armées et de drones, le profilage des populations, la prévention et l’évaluation des risques, l’utilisation généralisée à l’échelle internationale de bases de données complexes qui trient et classent les personnes en diverses catégories. Plus important encore, ces nouvelles technologies de contrôle contribuent à entrainer un remaniement du pouvoir bureaucratique au sein des États, ce qui place les forces militaires et de sécurité au centre de régimes frontaliers et migratoires opaques et non imputables.

Replacer le lien organique entre migration et capitalisme

Placer la migration au centre des logiques plus larges du capitalisme et de ses crises nous permet de voir le mouvement des personnes à travers les frontières comme un processus de formation de classe. Ce processus s’effectue dans un marché mondial profondément intégré où les principaux pays de destination des migrants participent directement à la production des modèles de dépossession et d’inégalité qui chassent les gens de leur pays. Ainsi le flux de personnes à travers les frontières est-il un élément constitutif des formes du capitalisme. Les frontières jouent un rôle fondamental : elles déterminent la valeur de la force de travail et différencient les populations selon les catégories de race, de statut et d’accès aux droits.

La gauche des pays occidentaux doit absolument rejeter la politique libérale qui prend la défense des migrants et de la migration au nom de la « valeur » économique, de la « contribution » sociale ou du statut juridique. De telles approches proviennent du refus d’admettre la complicité des États occidentaux dans le maintien et l’exacerbation des conditions qui provoquent la dépossession à travers le monde. Les luttes contre l’impérialisme et l’offensive néolibérale mondiale sont essentielles à la défense des droits des travailleurs et travailleuses. Une telle approche permet de contrer le chauvinisme et de retrouver le sens de la solidarité internationale en tant que composante organique et nécessaire d’une politique de gauche qualitativement différente de la simple charité ou de la bienveillance.

Nouvelles luttes, nouvelles résistances

Bien sûr, une politique de gauche peut prendre des formes particulières qui diffèrent d’un pays à l’autre. Dans plusieurs cas, les travailleurs migrants s’organisent eux-mêmes. Les centres de travailleurs migrants qui combinent une approche communautaire, une orientation explicite de militantisme ouvrier et une politique de classe constituent un modèle important. Ailleurs, des syndicats ont réussi à ouvrir un espace au militantisme des migrants eux-mêmes, sur le terrain. Comme les travailleurs migrants se retrouvent généralement en première ligne de la déréglementation et de la flexibilisation du marché du travail à cause, entre autres, du recours accru aux programmes de travail temporaire et à la prolifération des agences de sous-traitance, ils organisent la résistance contre ces mesures avant que celles-ci ne s’appliquent à toute la classe ouvrière.

Les exemples réussis d’organisation des travailleurs migrants confirment l’importance de rompre avec les modèles étroitement économistes qui se limitent au lieu de travail immédiat. Les conditions politiques et sociales que connaissent les migrants dans leur communauté et leur ménage au sens large, les questions de racisme, de sexisme, de statut d’immigration, de menaces d’expulsion, de criminalisation, etc., sont des éléments essentiels de leur vie. C’est ce qui fonde l’importance des luttes contre la violence aux frontières, les expulsions et les centres de détention, des luttes pour garantir l’accès à des services (soins de santé, éducation, garde d’enfants, formation linguistique), des luttes pour la régularisation du statut de ceux qui peuvent être temporaires, sans papiers ou jugés « illégaux ».

Capitalisme, lutte de classe et migration aux États-Unis

Le 15 février 2019, le président Donald Trump déclarait l’état d’urgence nationale, s’octroyant ainsi des pouvoirs exceptionnels pour engager des millions de dollars et mobiliser les forces armées afin de construire un mur le long de la frontière avec le Mexique. Les immigrants, disait-il, étaient des voleurs, des violeurs, des tricheurs qui voulaient « envahir » les États-Unis, où plus d’une quarantaine de millions de personnes viennent du sud du Rio Grande, majoritairement du Mexique et d’Amérique centrale. Au moins 10 millions de sans-papiers travaillent aux États-Unis, la plupart depuis de longues années. Par la suite, Trump a promis de supprimer le Deferred Action for Childhood Arrivals, un dispositif mis en place par Obama en 2012 pour mettre à l’abri de l’expulsion plus de 800 000 immigrants clandestins arrivés aux États-Unis alors qu’ils étaient enfants (les dreamers). Des dizaines de milliers de personnes, y compris de nombreux enfants, se sont retrouvées dans des camps de détention aux conditions de vie sordides. Par son discours haineux, Trump a ravivé le noyau dur de sa base électorale (plus ou moins 30 % de la population) en l’avertissant que la population latina des États-Unis serait majoritaire en 2045. Cependant, si le récit trumpien a frappé les esprits, la situation sur le terrain n’a pas tellement changé. Le nombre d’immigrants qui ont reçu la fameuse carte verte (green card) est passé, sous Trump, de 7 136 600 en 2016 à 7 169 639 en 2019.

Quel virage avec Biden ?

Dès son intronisation, le président Biden a abrogé l’interdiction faite aux musulmans d’immigrer, suspendu les travaux du mur à la frontière avec le Mexique et émis un moratoire de cent jours sur les expulsions. Il a également proposé un vaste projet de loi sur la réforme de l’immigration qui permettrait de reconnaître des droits aux immigrants « illégaux », mais il risque de se heurter au blocage des républicains au Congrès. Selon le discours officiel, la politique de l’immigration doit revenir aux principes de la compassion « traditionnelle » des États-Unis. En réalité, cette politique a toujours eu comme objectif de calibrer les flux migratoires en fonction des intérêts du capitalisme étatsunien[8]. Des dizaines de millions d’« illégaux » occupent une grande partie des emplois sous-payés dans l’agriculture, la construction, les services domestiques, le tourisme. Sans moyens de défense, ces personnes sont corvéables à volonté. En même temps, elles sont « tolérées » puisqu’une grande partie d’entre elles sont « visibles » et disponibles, notamment dans les grandes villes. À l’autre bout du spectre, les États-Unis ont besoin de millions de personnes qualifiées dans des domaines stratégiques comme l’informatique, le spatial, le domaine militaire. Le capitalisme étatsunien se permet d’accueillir ou de « voler » les millions de cerveaux qui fuient des situations à risque, souvent causées par les interventions militaires américaines ! Ainsi cette « gestion des flux » permetelle de segmenter les couches populaires et ouvrières entre blancs et non-blancs, entre « légaux » et « illégaux ». Encore aujourd’hui, la bataille contre cette sorte d’apartheid est menée par quelques organisations bien intentionnées mais peu nombreuses, sans beaucoup d’appui des grands syndicats et du Parti démocrate qui se contentent d’adopter une approche humanitaire, plutôt que de s’attaquer aux racines du mal.

 

Adam Hanieh est professeur adjoint à la School of Oriental and African Studies (SOAS), Université de Londres.


  1. Version traduite et résumée par Pierre Beaudet du texte « The contradictions of global capitalism », Socialist Register, vol. 55, 2019, <https://socialistregister.com/index.php/srv/article/view/30927>.
  2. Organisation internationale pour les migrations (OIM), État de la migration dans le monde 2018, Genève, OIM, 2018.
  3. David Bacon, The Right to Stay Home. How US Policy Drives Mexican Migration, Boston, Beacon Press, 2013.
  4. Cedric J. Robinson, Black Marxism. The Making of the Black Radical Tradition, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2000.
  5. Aziz Choudry et Mostafa Henaway, « Agents of misfortune : contextualizing migrant and immigrant workers’ struggles against temporary labour recruitment agencies », Labour, Capital and Society, vol. 45, n° 1, 2012.
  6. Susan Ferguson et David McNally, « Precarious migrants : gender, race and the social reproduction of a global working class », dans Leo Panitch et Greg Albo (dir.), Socialist Register 2015, Transforming Classes, vol. 51, 2014.
  7. Georgios Karyotis, « European migration policy in the aftermath of september 11. The security-migration nexus », Innovation. The European Journal of Social Science Research, vol. 20, n° 1, 2007.
  8. Voir Suzy Lee, « Immigration strategy in the Biden era », Catalyst, vol. 4, n° 4, hiver 2021.

 

Manifeste internationaliste contre la guerre en Ukraine

28 avril 2022, par CAP-NCS
La guerre criminelle lancée par l’impérialisme russe contre l’Ukraine est la menace la plus grave pour la paix mondiale depuis la fin de la guerre froide. Elle rapproche le (…)

La guerre criminelle lancée par l’impérialisme russe contre l’Ukraine est la menace la plus grave pour la paix mondiale depuis la fin de la guerre froide. Elle rapproche le monde d’une conflagration mondiale comme jamais depuis les initiatives de paix de Mikhaïl Gorbatchev.

Le principal coupable de cette évolution dangereuse est l’impérialisme américain, qui a profité de la chute de l’Union soviétique pour consolider son réseau militaire mondial, étendre sa présence dans diverses parties du monde et lancer des guerres d’invasion en Afghanistan et en Irak. Washington a favorisé en Russie et en Europe de l’Est l’adoption d’un programme néolibéral brutal qui a créé les conditions d’une dérive d’extrême droite dans la plupart de ces pays, en particulier en Russie où il a soutenu le coup d’État antidémocratique de Boris Eltsine en 1993.

Souligner cette responsabilité historique du vainqueur de la guerre froide n’exonère en rien le gouvernement d’extrême droite de Vladimir Poutine de ses ambitions expansionnistes grand-russes, de sa propre volonté militariste et de son interventionnisme réactionnaire mondial accru et, surtout, de son invasion meurtrière de l’Ukraine, l’invasion la plus brutale d’un pays par un autre depuis l’invasion américaine de l’Irak.

En plus de la terrible dévastation et de la mort qu’elle a apportées à l’Ukraine, l’invasion russe a stimulé la poussée militariste mondiale et revigoré l’OTAN après des années d’obsolescence. Il est saisi comme une opportunité pour une forte augmentation des dépenses militaires au profit des complexes militaro-industriels. Cela arrive à un moment où les gouvernements de l’OTAN eux-mêmes ne cessent de souligner que la force de la Russie a été très surestimée, comme le prouve la résistance héroïque ukrainienne, et où les dépenses militaires américaines représentent à elles seules près de 40% du total mondial, trois fois celles de la Chine et plus de douze fois celles de la Russie.

En tant que forces anticapitalistes, nous sommes autant solidaires de la résistance du peuple ukrainien que radicalement opposés à cette poussée militariste mondiale. Nous défendons donc de manière indivisible les exigences suivantes :

· Retrait immédiat et inconditionnel des troupes russes d’Ukraine

· Soutien à la résistance ukrainienne et à son droit d’obtenir les armes dont elle a besoin pour sa défense, quelle que soit la source disponible

· Soutien au mouvement anti-guerre russe

· La Russie devrait être forcée de payer des réparations pour ce qu’elle a infligé à l’Ukraine

· Non à toute augmentation des dépenses militaires – nous nous engageons à lancer, dès la fin de cette guerre, une nouvelle campagne pour le désarmement mondial, la dissolution de toutes les alliances militaires impérialistes et une architecture alternative de sécurité internationale fondée sur l’état de droit.

· Ouvrir des portes dans tous les pays à tous les réfugiés fuyant les guerres dans n’importe quelle partie du monde

Signataires (avant le 11 avril 2022) :

Social Movement (Sotsialny Rukh) – Ukraine

Black Flag – Ukraine

Russian Socialist Movement (RSD) – Russia

Liberation Road – USA

Solidarity – USA

The Tempest Collective – USA

International Marxist-Humanist Organization – USA

Green Party of Onondaga County (New York) – USA

SAP – Antikapitalisten / Gauche anticapitaliste – Belgium

Midnight Sun – Canadian State

Anti-Capitalist Resistance – England & Wales

Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) – France

Fondation Frantz Fanon – France, Martinique

Elaliberta – Greece

Rproject-anticapitalista – Italy

SAP – Grenzeloos – Netherlands

International Marxist-Humanist Organization – UK


Posté par Richard Fidler 

Traduction NCS via Google

Dossier : il faut lire (ou relire) Gramsci

28 avril 2022, par CAP-NCS
La liste des héritiers revendiqués de Gramsci ne cesse de s’allonger – et leur diversité ne cesse de nous surprendre. Aurore Bergé, Jean-Michel Blanquer, Gerald Darmanin, (…)

La liste des héritiers revendiqués de Gramsci ne cesse de s’allonger – et leur diversité ne cesse de nous surprendre. Aurore Bergé, Jean-Michel Blanquer, Gerald Darmanin, Benoît Hamon, Marion Maréchal Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Sarkozy, Christiane Taubira, Eric Zemmour : tous l’ont cité. Comment un penseur marxiste, dirigeant du parti communiste italien, qui a écrit ses textes les plus célèbres dans les prisons du fascisme où il était en train de mourir, peut-il être approprié par des personnages politiques de tous bords, pour la plupart opposés à ses idéaux ? Quelles dénaturations sa pensée a-t-elle subie, qui ont rendu possible de telles instrumentalisations ?

L’une de ces distorsions consiste à réduire la pensée de Gramsci à « l’hégémonie culturelle », et à ne comprendre celle-ci que comme « bataille des idées ». On trahit ainsi l’approche dialectique de Gramsci, pour qui ni la culture ni « les idées » ne sauraient être séparées de la politique et de l’économie : à ses yeux, l’hégémonie est non seulement culturelle mais aussi politique et, en un sens, économique. C’est une fois restituée l’unité complexe entre ces différentes dimensions que l’on peut saisir tout l’intérêt de ses réflexions sur la culture, qui constituent bien l’un de ses apports fondamentaux au marxisme. Plusieurs articles de notre dossier se penchent selon cette optique sur les analyses gramsciennes de la religion, de l’éducation et de la domination culturelle.

La pensée gramscienne est également sujette, d’une manière assez fréquente, à un autre type de méconnaissance : on a pu faire de lui, notamment au prétexte qu’il a théorisé la stratégie de « guerre de position », un théoricien réformiste, et plus récemment un précurseur du populisme de gauche. Or, on l’a dit, Gramsci reste marxiste, communiste et révolutionnaire. Bien entendu, sa pensée de la politique présente une profonde originalité, et il développe le marxisme d’une manière créative et singulière. Pour autant, il continue à se revendiquer de la Révolution russe, il participe activement aux travaux de l’Internationale communiste – en particulier pour analyser et lutter contre le fascisme –, et il reste fidèle à de nombreux égards à la pensée comme à la pratique de Lénine (bien plus d’ailleurs que de Luxemburg ou de Trotski).

C’est bien dans cette perspective qu’il approfondit la conception marxiste de l’État, qu’il redéfinit la notion de société civile et qu’il se confronte au problème du parti (celui-ci, Prince moderne au service des subalternes, devant être à la fois une organisation centralisée et un outil d’émancipation pour remplir sa tâche révolutionnaire). C’est également en tant que militant et dirigeant de la lutte pour l’émancipation des subalternes qu’il produit une analyse de la crise organique ou crise d’hégémonie, qui conserve une actualité troublante. En définitive, il s’avère que c’est toute sa conception de l’histoire et de la modernité qui ne prend sens que sous l’horizon de la révolution et du communisme.

Les textes que nous rassemblons ici reviennent sur ces différentes questions, et constituent autant de portes d’entrée pour lire véritablement Gramsci – et non le réduire à un ensemble de formules aussi célèbres qu’inoffensives.

 

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Textes sur Gramsci

« Phénomènes morbides » : qu’a voulu dire Gramsci et quel rapport avec notre époque ?, par Gilbert Achcar

Gramsci et la Révolution russe, par Alvaro Bianchi et Daniela Mussi

À l’Ouest, questions de stratégie, par Daniel Bensaïd et Antoine Artous

Post-marxisme ? Crise, recomposition ou liquidation du marxisme dans l’œuvre d’Ernesto Laclau, par Attilio Boron

Compte-rendu : « La pensée politique de Gramsci », de Jean-Marc Piotte, par Pierre Bronstein

La domination culturelle : quand Gramsci rencontre Bourdieu, par Michael Burawoy

Gramsci et le problème du parti, par Yohann Douet

Le marxisme en pratique : pour un dialogue entre Luxemburg et Gramsci, par Yohann Douet

Gramsci : un marxisme singulier, une nouvelle conception du monde, par Yohann Douet

Gramsci, l’histoire et le paradoxe de la postmodernité, par Yohann Douet

La force et la ruse : l’État, le consentement et la coercition, à partir de Gramsci et Poulantzas, par Pierre Jean

Gramsci, notre contemporain, par Razmig Keucheyan

« Gramsci l’intempestif », À propos de : Peter D. Thomas, The Gramscian Moment, par Razmig Keucheyan

Le nouveau monde ou rien. Penser la crise actuelle avec Antonio Gramsci et Walter Benjamin, par Galatée Larminat

Gramsci, penseur de l’hégémonie [Podcast]

L’éducation démocratique, la culture technique et l’apport de Gramsci, par Christian Laval et Francis Vergne

Marxisme et religion chez Antonio Gramsci, par Michael Löwy

Gramsci et le politique, par Peter Thomas

 

Articles de Gramsci

« Je hais le Nouvel an » (1er janvier 1916), Antonio Gramsci

« Je hais les indifférents » (février 1917), Antonio Gramsci

« Les deux fascismes » (août 1921), Antonio Gramsci

« La marche sur Rome » (novembre 1922), article inédit d’Antonio Gramsci, avec une introduction de Guido Liguori et Natalya Terekhova

Extraits des Cahiers de prison

« Guerre de position et guerre de mouvement – Contre Rosa Luxemburg », Antonio Gramsci

« Le parti communiste, Prince moderne », Antonio Gramsci

« L’organisation de l’école et de la culture », Antonio Gramsci

« La crise d’hégémonie », Antonio Gramsci

 

Israël-Palestine. « Les cicatrices du mois de mai 2021 ne sont toujours pas guéries »

27 avril 2022, par CAP-NCS
Des titres des journaux aux fils des médias sociaux, l’intensification de la violence en Israël-Palestine ces dernières semaines a été largement comparée aux scènes qui ont (…)

Des titres des journaux aux fils des médias sociaux, l’intensification de la violence en Israël-Palestine ces dernières semaines a été largement comparée aux scènes qui ont conduit aux événements de mai 2021, lorsqu’un soulèvement palestinien massif, une campagne de répression israélienne et une guerre vicieuse ont dévoré la terre entre le fleuve et la mer.

Les comparaisons sont tentantes, et les questions fondamentales qui sous-tendent cette période restent certainement inchangées. Mais interpréter les développements actuels à travers le prisme de mai dernier n’est pas seulement prématuré – cela obscurcit notre compréhension de ce qui se passe sur le terrain aujourd’hui, et même peut nous rendre aveugles à ce dont les Palestiniens ont besoin en ce moment.

L’«Intifada de l’unité» était à bien des égards le résultat d’une tempête parfaite, créant une synchronisation rare de la répression israélienne et de la résistance palestinienne qui n’avait pas été vue à une telle échelle depuis la deuxième Intifada [2000-2004/2005]. Malgré des éclairs d’activités similaires ces dernières semaines, cette synchronisation à grande échelle ne s’est toujours pas reproduite. Il y a de nombreuses explications à cela, et les développements en cours – notamment à la lumière de la brutalité de la police israélienne et des provocations des extrémistes juifs à Jérusalem [qui défilent sur le «Mont du Temple» sous protection militaire] – pourraient encore prendre une tournure plus grave. Mais il y a un facteur important qui ne recueille pas l’attention qu’il mérite: les Palestiniens ne se sont pas encore remis de ce qui s’est passé en mai dernier.

Malgré le défi et l’indignation populaire exprimés dans les rues et sur les médias sociaux, une grande partie de la société palestinienne ne s’est pas encore remise de la violence d’Etat et collective qu’elle a subie l’année dernière. Ce sentiment est particulièrement aigu dans la bande de Gaza, où deux millions de personnes ont été soumises à de lourds bombardements israéliens pendant 11 jours, et qui restent privées de la possibilité de se reconstruire et de se réhabiliter, sous un siège étouffant qui dure depuis 15 ans.

Cet épuisement est également ressenti, à un degré très différent, parmi les citoyens palestiniens d’Israël, qui ont été la cible d’une campagne policière agressive dans les mois qui ont suivi le soulèvement, et qui sont encore sous le choc de l’horreur de bandes juives armées attaquant les quartiers et les résidents arabes. En Cisjordanie également, les efforts visant à canaliser l’énergie de l’Intifada contre l’Autorité palestinienne (AP), largement considérée comme l’exécuteur local de l’occupation, ont été violemment réprimés par les forces de sécurité de l’AP et les voyous loyalistes.

***

La principale raison de cette absence de reprise du type de mobilisation de mai 2021 est très simple: la brutalité israélienne n’a jamais cessé. Depuis le mois de mai, les communautés palestiniennes ont dû faire face à des incursions militaires, des agressions de colons, des démolitions de maisons, des refus d’autorisations médicales, des tirs de l’armée, des arrestations massives, des saisies de terres, une surveillance intrusive, et bien plus encore. Tous ces événements se sont certainement intensifiés ces dernières semaines, mais leur gravité a fluctué tout au long de l’année, sous couvert de la doctrine orwellienne du gouvernement consistant à «réduire le conflit».

En effet, si les médias grand public se sont empressés de couvrir les récents actes de violence sporadique commis par des Palestiniens – y compris les attaques meurtrières dans trois villes israéliennes, les jets de pierres sur les bus, et maintenant des roquettes tirées depuis Gaza – ils ont largement fait l’impasse sur la violence constante et structurelle infligée aux Palestiniens au nom de la préservation de la «tranquillité» des Juifs israéliens. Il est révélateur que les médias n’aient commencé à remarquer que la violence était en train de «monter en flèche» que lorsqu’elle a soudainement touché les Israéliens. Sinon, la violence a été rendue invisible: un simple détail discret dans le paysage.

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Cela ne signifie pas que les Palestiniens ont abandonné leur cause. Au contraire, la résistance persiste sous de multiples formes, et le souvenir de l’Intifada de l’unité continue d’alimenter un sentiment de conscience nationale renouvelée. Mais de nombreux Palestiniens admettront également que, même s’ils étaient capables de se mobiliser comme l’année dernière, ils ne sont pas certaines de ce qu’ils pourraient obtenir en ce moment. Toujours affaiblis par des leaderships fracturés et autoritaires, et sans vision politique claire pour les guider, de nombreux Palestiniens ont dû se replier sur leurs batailles fragmentées et localisées pour repousser les politiques implacables d’Israël. Aussi inspirant qu’ait été le soulèvement de mai 2021, il est difficile de dire dans quelle mesure il a modifié la capacité des Palestiniens à démanteler leur oppression.

Cette vulnérabilité peut souvent être masquée par les vivats par l’«unité» et pour la «fermeté» entendus lors des manifestations et montrées en ligne. Ces exclamations aplatissent malencontreusement les expériences et les débats complexes au sein de la communauté qui nous rappellent que, malgré toute leur extraordinaire résilience en tant que peuple, les Palestiniens restent humains. Nous ne nous sentons pas toujours forts, héroïques ou résolus. Nous sommes une société marquée par des cicatrices, des traumatismes et des craintes pour l’avenir. Nous ne sommes pas des machines automatisées qui oscillent entre une victimisation sans défense et une rage ardente. Notre énergie fluctue et nous avons besoin, nous aussi, de temps pour guérir, réfléchir et reconstruire.

Avec l’orgueil grandissant d’Israël et les blessures palestiniennes qui s’enveniment, une autre guerre ou un autre soulèvement pourrait bien se profiler à l’horizon. Mais un mouvement sans ressources est voué à s’étioler, et une lutte sans leadership est vouée à être perdue. Nous savons que les slogans ne suffisent pas: seul un sérieux rééquilibrage du pouvoir – par le biais de l’organisation de la base, de l’action gouvernementale, de l’indépendance économique, de la pression médiatique, et plus encore – peut renverser la vapeur contre notre condition coloniale. L’Intifada de l’unité a été un élément essentiel de cet effort. Mais nous avons encore un long chemin à parcourir.

Amjad Iraqi est rédacteur du magazine israélien +972. Il est un citoyen palestinien d’Israël, basé à Haïfa.

 

Les propositions altermondialistes sur les migrations

27 avril 2022, par CAP-NCS
Les migrations s’inscrivent aujourd’hui dans la phase néolibérale de la mondialisation. Elles sont fortement déterminées par les politiques néolibérales, par la (…)

Les migrations s’inscrivent aujourd’hui dans la phase néolibérale de la mondialisation. Elles sont fortement déterminées par les politiques néolibérales, par la financiarisation et la domination du capitalisme financier. Ces politiques donnent la primauté à la croissance et subordonnent la croissance au marché mondial des capitaux. La transformation sociale est conçue comme l’ajustement structurel de chaque société au marché mondial passant par le champ libre laissé aux entreprises mondiales considérées comme les seules porteuses de modernité. Elle se traduit par la libéralisation des économies livrées à la rationalité du marché mondial des capitaux, par les privatisations et l’abandon de la notion de service public entendu au sens du droit égal d’accès pour tous et toutes. Ces politiques ont des effets dramatiques pour chacune des sociétés et pour le monde. Cette logique conduit à la prédominance du droit des affaires et de la concurrence dans le droit international et dans le droit de chaque pays. Les migrations, comme le climat et l’écologie, démontrent que plusieurs des problèmes de la période ne sont compréhensibles et ne peuvent être envisagés qu’à l’échelle mondiale. On retrouve plusieurs propositions émanant du mouvement altermondialiste pour affronter cette situation.

L’égalité des droits et l’accès égal aux droits pour toutes et tous

La question des migrations étant par définition mondiale, la réglementation et la régulation des migrations devraient relever du droit international. Une première tentative a été tentée avec la Convention internationale pour le respect des droits des migrants et de leurs familles. Nous en demandons la mise en œuvre. Il est scandaleux que cette convention adoptée par les Nations unies ne soit toujours ratifiée, plusieurs années après, par aucun pays d’émigration, et notamment par la France, et par aucun pays européen. Même s’il faut préciser que cette convention est très insatisfaisante sur plusieurs aspects de la défense des droits des migrants et migrantes, et que, même si elle va dans le bon sens et renforce le droit international, elle ne constitue pour le mouvement altermondialiste qu’une première étape.

Le débat international s’est à nouveau saisi de la question avec la création, dans le cadre des Nations unies, en 2007, d’un Forum mondial sur la migration et le développement (FMMD). C’est un processus informel, non contraignant, ouvert aux États membres et observateurs des Nations unies ainsi qu’à des organisations ayant un statut d’observateur. Un processus de la société civile accompagne le FMMD. Il mélange des ONG, des sociétés privées et des associations de migrants. Le onzième FMMD, à Marrakech, en décembre 2018, a adopté des propositions « pour une immigration sûre, légale et reconnue ». Ce pacte est non contraignant et son application dépend de la bonne volonté des États. Il préconise, pour les États, de développer des voies légales de migrations, sous forme de visas, de couloirs humanitaires, de levée des exigences de visas dans les situations de vulnérabilité. Malgré quelques propositions intéressantes, ce pacte comprend aussi des aspects dangereux pour les droits de la personne (encouragement au fichage, non-remise en cause de la criminalisation des migrants ou des politiques d’externalisation des frontières).

La lutte contre les discriminations

La phase actuelle de la mondialisation capitaliste, le néolibéralisme, a fait exploser les inégalités. Les inégalités s’appuient sur les discriminations et les renforcent. Le racisme fait accepter les discriminations ; il fait aussi accepter la précarité, la pauvreté et l’exploitation. L’enjeu est double pour les dominants. Il s’agit d’abord, pour limiter les résistances au capitalisme, de diviser les couches populaires et de rallier les couches moyennes. Il s’agit aussi de fermer les voies alternatives en remettant en cause la valeur de l’égalité.

On retrouve ainsi les explications de Gramsci sur l’importance de l’hégémonie culturelle qui permet à un système de domination de s’imposer et d’être accepté par les couches sociales dominées. Dans cette bataille culturelle, la définition d’un projet porteur d’une alternative d’émancipation est essentielle. Le mouvement altermondialiste affirme que l’antiracisme est une valeur positive fondamentale. Pour qu’il puisse jouer son rôle, il faut accepter de regarder à quel point le racisme et les discriminations ont marqué nos sociétés ; et continuent de les caractériser. On les retrouve sous des formes diverses à travers les différentes déclinaisons du racisme – anti-arabe, antimaghrébin, islamophobe, antinoir, antisémite – ; du sexisme ; de la colonisation et de la désaliénation des colonisateurs ; du refus d’accepter la vivacité de la mémoire de l’esclavage et de la traite négrière ; de la colonialité qui marque la nature de l’État ; de la racialisation des politiques ; du traitement des migrants et migrantes et des Roms comme boucs émissaires… Il ne s’agit pas de miasmes du passé qui n’ont que peu d’importance. Il ne s’agit pas non plus de contradictions secondaires qui disparaîtront d’elles-mêmes après la libération économique et sociale. Il s’agit des contreforts et des arcs-boutants qui font tenir le système dominant et qui le reproduisent.

La liberté de circulation et d’établissement

Parmi les droits reconnus par la Déclaration universelle des droits de l’homme, figure en bonne place le droit de circuler librement. L’article 13 de la Déclaration stipule que « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays ». Le fait que cet énoncé apparaisse à tant de gens hors de portée, voire stupéfiant, en dit long sur la régression des idéaux de liberté et de la défense des droits dans le monde.

Les nécessités de défense de l’ordre public, mises en avant, se révèlent le plus souvent comme des prétextes par rapport au contrôle des mouvements et des populations, y compris des populations des pays d’arrivée. Dans tous les cas, des mesures de régulation, en principe provisoires, ne peuvent fonder un régime permanent qui repose sur la négation des droits et des libertés. Les murs que l’on élève en pensant se protéger accroissent le plus souvent les peurs et l’insécurité. Ils se révèlent inefficaces par rapport à des politiques de compréhension, d’hospitalité et de bon voisinage.

Les murs finissent par envahir les têtes et les polluer. Les politiques de visas, destinées à décourager les déplacements, sont fondées sur l’humiliation et le confinement (containment) des pauvres ; elles dérivent vers la corruption dans les services de délivrance. Les ligues des droits humains en Europe ont demandé la suppression des visas de court séjour (moins de trois mois), ce qui était la situation la plus courante, en Europe, il y a quarante ans. La liberté de circulation fait toujours l’objet de débats passionnés et contradictoires qui mêlent plusieurs questions et conduisent à des positions divergentes. Les positions de ceux qui nourrissent la crainte atavique des étrangers et la méfiance des sédentaires par rapport aux nomades affleurent vite dans les discussions publiques et sont attisées par les politiques sécuritaires. Elles sont en général absentes dans le courant altermondialiste. Cette divergence reflète deux visions du monde !

La liberté d’établissement est souvent considérée comme un danger pour les droits sociaux conquis à l’échelle nationale. La représentation qui domine est celle des migrations provoquées par les classes dominantes pour jouer la concurrence entre les travailleurs et travailleuses, peser sur les salaires et les conditions de travail. Il s’agit d’une délocalisation sur place, un des volets d’une offensive générale contre les salarié·e·s. Cette analyse est très largement exacte quant à la volonté du patronat mais pas quant à ses conséquences. Il n’est d’ailleurs pas démontré que les migrations et la liberté de circulation exercent une pression à la baisse sur les salaires dans les pays d’accueil. De plus, la justesse partielle du diagnostic ne fournit pas automatiquement la réponse. Il s’agit de trouver une riposte qui permette d’éviter de tomber dans le piège de la division entre travailleurs dans chaque pays et les migrants, et entre les travailleurs des différents pays. Il n’y a pas de recette magique, il faut construire une démarche. Ce qui est sûr c’est qu’accepter une union sacrée contre les immigré·e·s conduit tout droit à une catastrophe pour tous et toutes. D’autant que les faits démentent ce diagnostic. Les travailleuses et les travailleurs immigrés contribuent à l’équilibre des déficits sociaux et leurs contributions sont excédentaires par rapport à leurs dépenses. C’est le chômage et non l’immigration qui met en danger la protection sociale. Les réponses sont aussi à rechercher dans un des chantiers majeurs du droit international, celui de la protection sociale universelle.

Ces principes de base définissent les positions du mouvement altermondialiste sur les questions des migrations. Leur approfondissement permet de rejoindre la cohérence des positions générales du mouvement et contribue à construire une cohérence. Ils se réfèrent à la solidarité internationale comme une des principales valeurs de référence par rapport au cours dominant de la mondialisation.

Gustave Massiah est économiste, écrivain et militant altermondialiste

Etats-Unis-Russie. « Le dollar US pourrait-il être la prochaine victime de la guerre en Ukraine ? »

26 avril 2022, par CAP-NCS
Quelque deux mois plus tard, il ne fait guère de doute que l’invasion de l’Ukraine par le président russe Vladimir Poutine a été une bévue stratégique colossale. L’OTAN est (…)

Quelque deux mois plus tard, il ne fait guère de doute que l’invasion de l’Ukraine par le président russe Vladimir Poutine a été une bévue stratégique colossale. L’OTAN est unifiée, dynamisée et prête à s’étendre à deux pays historiquement neutres, l’armée russe apparaît aux yeux du monde comme un «tigre de papier» et l’invasion a entraîné la suppression définitive du gazoduc russe Nord Stream 2, important sur le plan économique et stratégique.

Pourtant, la réponse des Etats-Unis à l’invasion, qui s’est traduite par des sanctions économiques sans précédent destinées à isoler la Russie et à briser son économie, pourrait s’avérer être une véritable bévue stratégique.

Le mois dernier, la première directrice générale adjointe du Fonds monétaire international (FMI), Gita Gopinath, a averti que les sanctions occidentales pourraient compromettre la domination mondiale du dollar des Etats-Unis. Bien que le statut de monnaie de réserve mondiale du dollar, un élément important de la primauté mondiale des Etats-Unis, sera maintenu à moyen terme, a-t-elle déclaré au Financial Times, «une fragmentation à un plus petit niveau est certainement tout à fait possible», ce qui se traduira par «des tendances à la baisse face à d’autres monnaies jouant un rôle plus important» comme actifs de réserve. Gita Gopinath avait précédemment occupé le poste d’économiste en chef du FMI pendant trois ans.

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Une brève explication s’impose ici. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le dollar américain est la monnaie de réserve mondiale, c’est-à-dire la monnaie principalement utilisée par les autres pays pour leurs transactions à l’étranger et pour ancrer leur propre monnaie. Aujourd’hui, le dollar américain est utilisé partout pour le commerce et les investissements internationaux, l’émission de dettes, les opérations de change, etc. Cela confère notamment aux Etats-Unis ce que l’on a appelé un «privilège exorbitant»: ils peuvent accumuler des déficits commerciaux chroniques en important plus qu’ils n’exportent, sans craindre de voir leur taux de change s’effondrer ou leurs taux d’intérêt exploser. Et maintenant, certains observateurs avertis pensent que ce privilège pourrait être menacé.

Gita Gopinath est loin d’être la seule à penser de la sorte. La même semaine, Goldman Sachs a averti dans une note de recherche que le dollar était confronté à des défis similaires à ceux qui ont vu la livre sterling perdre son statut au milieu du siècle dernier. La note soulignait les déficits commerciaux importants et constants des Etats-Unis, mais un analyste de Goldman avertissait également que «l’incertitude géopolitique actuelle» rendait plus probables «les efforts officiels de dédollarisation» visant à «réduire l’exposition aux réseaux de paiement centrés sur le dollar», ce qui représente un risque à long terme pour le statut du dollar.

L’Institute for the Analysis of Global Security (IAGS) – un groupe de réflexion fondé par un ancien directeur de la CIA et conseiller de Ronald Reagan, et qui compte dans ses rangs des personnalités de l’establishment comme l’ancien directeur de la NSA Keith Alexander et l’ancien commandant de l’OTAN Wesley Clark – a lancé un avertissement similaire. Le codirecteur Gal Luft a déclaré à CNBC que les sanctions de Washington à l’égard de la Russie – Washington qui a la «gâchette extrêmement facile» – signifient que «les banques centrales commencent à se poser des questions» et à se demander si elles ne mettent pas «tous leurs œufs dans le même panier» en dépendant si fortement du dollar.

Un certain nombre d’experts et de commentateurs l’ont déjà fait remarquer, même s’ils restent minoritaires. Une enquête menée en mars 2022 auprès d’économistes par l’Initiative on Global Markets a révélé que 37 % d’entre eux ne pensaient pas que les sanctions des Etats-Unis visant la Russie entraîneraient une «réorientation significative» du dollar, tandis que 24 % le pensaient; la plus grande partie, 40 %, était incertaine. Mais les avertissements de Gita Gopinath, Goldman Sachs et IAGS sont le signe le plus clair que cette inquiétude ne se limite pas aux sceptiques et aux critiques provocateurs, mais qu’elle est de plus en plus ressentie au sein de l’establishment.

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Ces experts estiment que les mesures extrêmes prises par Washington pour punir la Russie de son agression contre l’Ukraine ont renforcé l’urgence pour les Etats de se sevrer de leur dépendance à l’égard du dollar, ainsi que du système financier qu’il sous-tend. Après tout, si Washington peut persuader la quasi-totalité du monde occidental d’exclure la Russie, même si c’est à juste titre, des réseaux commerciaux, de geler ses réserves de change et de la retirer des réseaux bancaires internationaux qui facilitent la majeure partie du commerce mondial, qui peut dire que cela ne pourrait pas leur arriver, un jour, à eux aussi?

Cela peut sembler paranoïaque aux oreilles occidentales, mais la Russie n’est que le dernier cas en date où les décideurs étatsuniens utilisent le système financier mondial dominé par les Etats-Unis comme une arme contre un adversaire, arme utilisée auparavant contre des pays beaucoup plus faibles, avec beaucoup moins d’agressivité. Au cours de la dernière décennie, Washington a utilisé ce type de sanctions contre Cuba, l’Iran, le Venezuela et, plus récemment, l’Afghanistan.

Ces deux derniers cas ont été particulièrement scandaleux, Washington ne se contentant pas de geler, mais saisissant – volant, en d’autres termes – les avoirs vénézuéliens et afghans détenus à l’étranger. C’est en partie pour cette raison que Moscou, après des années de sanctions étatsuniennes pour divers méfaits, a réduit la part des dollars dans ses réserves et a diversifié ses avoirs.

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Pour de nombreux Etats, la conclusion à tirer de tout cela est que les banques résidant en Occident ne constituent plus un site sûr pour leurs avoirs étrangers. Et que la dépendance à l’égard du dollar en tant qu’actif de réserve, ou de l’infrastructure financière dominée par les Etats-Unis pour effectuer des transactions commerciales et autres, les rend vulnérables si changent les vents géopolitiques.

Il est bon de rappeler que la plupart des pays pauvres et en développement ont une vision de l’ordre mondial très différente de celle de l’Occident. Ce sont eux qui se retrouvent, par exemple, sur le banc des accusés de la Cour pénale internationale, un rappel constant pour les petits Etats de la façon dont les institutions multilatérales censées être neutres et universelles se concentrent souvent exclusivement sur des Etats relativement faibles sur la scène mondiale. Et si beaucoup ont condamné l’invasion russe, ils n’ont pas adhéré au programme de sanctions des Etats-Unis, en grande partie parce qu’ils les considèrent, à juste titre, comme l’expression de l’hypocrisie de l’Occident dans cette crise. A la lumière de tout cela, les puissances «émergentes» comme la Chine et l’Inde sont, sans surprise, désireuses de se protéger des représailles économiques d’un Occident souvent inconstant.

Nous avons déjà assisté à quelques tentatives de dé-dollarisation. L’Arabie saoudite est actuellement en pourparlers avec la Chine pour vendre une partie de son pétrole en yuan chinois plutôt qu’en dollar, après un mécontentement marqué de l’Arabie saoudite face à ce qu’elle considère comme des affronts de la part de l’establishment étatsunien, et le soutien peu enthousiaste (mais toujours en cours) de Joe Biden à sa guerre au Yémen. Il s’agirait d’une rupture importante, bien que loin d’être fatidique, avec le schéma qui prévaut depuis les années 1970, dans lequel les producteurs de pétrole vendent du pétrole contre des dollars, qu’ils recyclent ensuite en achetant des titres du Trésor américain (c’est-à-dire de la dette américaine) – soutenant ainsi à la fois les déficits commerciaux américains et le statut de monnaie de réserve du dollar.

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Poutine n’a pas mis à exécution sa menace de couper les exportations de gaz vers les pays «inamicaux» s’ils ne les payaient pas en roubles, mais cet ultimatum reste sur la table. Le 6 avril, la Hongrie, membre de l’UE et de l’OTAN, s’est dite prête à payer le gaz russe en roubles, ce qui constituerait une rupture significative avec l’Occident. Moscou est également en pourparlers avec l’Inde, qui achète actuellement du pétrole russe à prix réduit, pour mettre en place un système de paiement des exportations russes en roubles [la part des importations de l’Inde en pétrole russe se situait en 2021 à hauteur de 2,13 milliards par rapport à 22,14 pour l’Irak ou 16,40 pour l’Arabie saoudite – réd.]. Dans le même temps, la Russie s’est tournée vers le système de paiement interbancaire transfrontalier de la Chine après avoir été exclue du système Swift dominé par l’Occident, mais c’est peut-être davantage par manque d’autre choix.

Cette situation a été favorisée par les politiques internes mises en place par Vladimir Poutine en réponse aux sanctions occidentales, notamment l’obligation pour toute entreprise russe faisant des affaires à l’étranger de convertir en roubles 80% des bénéfices, ce qui soutient la monnaie. Cela a permis de soutenir fortement le rouble, qui avait menacé de s’effondrer au début de l’invasion, alors même que l’économie russe continue de se débattre face aux effets des sanctions [le rouble face au dollar se retrouve en avril au niveau de mi-février – réd.].

Tout mouvement significatif d’éloignement du dollar ne se fera pas du jour au lendemain, mais il y a eu un mouvement dans cette direction avant même le début de la guerre. Le mois dernier (le 24 mars), le FMI a publié un document de travail notant que les vingt dernières années ont vu un «mouvement progressif d’éloignement du dollar» parmi les banques centrales du monde, la part de leurs réserves en dollars passant de 71% en 1999 à 59% en 2021, et se déplaçant vers des «monnaies de réserve non traditionnelles»:  plus précisément, un quart vers le yuan chinois, et trois quarts vers les monnaies d’un panier de plus petites économies, y compris les dollars australien et canadien, et le won coréen. Entre-temps, la Chine et la Russie s’efforcent depuis longtemps de «dé-dollariser» leurs économies et de s’isoler de la puissance des Etats-Unis, avec un succès limité et hésitant.

Pendant de nombreuses années, saper la domination du dollar a été le rêve de gouvernements qui ont vu d’un mauvais œil la primauté mondiale des Etats-Unis et ont formé des coalitions comme les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) pour y parvenir, sans grand succès dans l’ensemble. Ce serait l’ironie des ironies si le plus grand coup porté à ce système était auto-infligé. (Article publié sur le site Jacobin, le 20 avril 2022; traduction rédaction A l’Encontre)

Branko Marcetic est un rédacteur de Jacobin et l’auteur de Yesterday’s Man: The Case Against Joe Biden (Verso, janvier 2020).

 

Les analyses de classes au Québec (1960-1980)1

26 avril 2022, par CAP-NCS
Alors que l’effervescence référendaire commence à s’estomper, l’heure est au bilan pour les intellectuels de gauche. Le ton est plutôt sombre, mais réaliste en même temps. (…)

Alors que l’effervescence référendaire commence à s’estomper, l’heure est au bilan pour les intellectuels de gauche. Le ton est plutôt sombre, mais réaliste en même temps. Malgré bien des efforts et bien des explorations, les intellectuels de gauche au Québec n’ont pas encore réussi à produire une analyse compréhensive des classes et des luttes de classes. Ils sont surtout en mode réactif face aux assauts des dominants, que ce soit lors des grandes batailles politiques (comme le référendum) ou dans le champ des luttes de masse quotidiennes. Sur le plan des idées, les socialistes et les marxistes sont souvent dénigrés par les acteurs politiques, les médias, même l’université, où dominent les paradigmes réactionnaires aussi bien dans le domaine de l’économie que de la science politique et de la philosophie. Cependant, cet ostracisme n’explique pas tout. Le socialisme et le marxisme sont trop souvent « sacralisés » par la gauche, au lieu de servir de base pour produire des analyses et des enquêtes. Il faut donc, estiment Bourque et Dostaler, revenir à un marxisme créatif pour qui le « fondement de la lutte des classes trouve son point d’ancrage dans les rapports sociaux de production »2. Dans le texte qui suit, Anne Légaré, alors professeure de sciences politiques à l’UQAM, se propose de parcourir l’évolution de la pensée de gauche depuis les années 1960 au Québec. Le panorama dont elle décrit les grandes étapes permet de mieux comprendre les grands débats et les grands alignements théoriques et politiques de l’époque. (Introduction de Pierre Beaudet)

L’heure est aux bilans. En effet, la conjoncture nous presse de réfléchir et les quelques mois qui viendront, quelle qu’en sera leur issue, pèseront lourd d’expérience dans la lente démarche du mouvement socialiste au Québec. J’aimerais joindre à ce cheminement une réflexion rétrospective sur l’évolution depuis quinze ans de la contribution des intellectuels de gauche sur les classes sociales québécoises depuis quinze ans.

Le bilan que je me propose de faire comprendra deux grandes parties. La première tentera de situer dans leur contexte les textes partant de la Révolution tranquille à la victoire péquiste de 76 et rappellera à travers leur chronologie, le cheminement parcouru par ces analyses. La deuxième partie fera la synthèse du débat sur la bourgeoisie qui a dominé la période du règne péquiste jusqu’à maintenant en s’efforçant de dégager sommairement les propositions idéologico-politiques qui lui sont reliées.

Le questionnement sur les classes depuis le début de la Révolution tranquille a été, à mon avis, scandé par quatre grandes questions, chacune d’elles révélant les préoccupations majeures des intellectuels à partir de leur lien aux diverses phases organisationnelles du mouvement ouvrier.

La première question fut celle posée par Dofny et Rioux en 1962 : qu’est-ce qui sépare et qu’est-ce qui unit les classes sociales au Québec ?3 À cela, ils répondaient qu’il y avait au Québec une seule classe unie par l’ethnicité. Ensuite, Bourque et Frenette ouvrirent en 1970 deux questions: la première fut celle de la composition sociale de la petite bourgeoisie québécoise et la seconde, en creux, fut celle de l’existence d’une bourgeoisie québécoise, question qui sera en fait, dans l’histoire récente, reprise à partir de 1976-19774. Enfin, en 1974, Céline St-Pierre avait posé celle du lieu de division sociale entre la classe ouvrière et la petite bourgeoisie5. Trois éléments conjugués ont à mon avis, présidé à ce découpage :

• Le rapport de ces questions à la conjoncture du moment (soit : a) d’abord la scission du NPD et la formation du PSQ ; b) la création du M.S.A. puis celle du PQ ; c) la période précédant l’élection du PQ, caractérisée par l’électoralisme et par le développement de l’extrême gauche ; d) le règne du Parti Québécois ;

• La spécificité des thèmes évoqués touchant chacun des aspects théorico-politiques de l’analyse des rapports sociaux ;

• Enfin, la pertinence de ces textes et leur répercussion sur la mémoire politique des dernières années.

Le contexte historique général

Tant les thèmes que les approches ont grandement évolué depuis 15 ans. La question nationale fut cependant au cœur de toutes ces analyses. Parfois considérée comme étant le seul aspect important de la division sociale, parfois au contraire greffée aux classes comme aspect second, plus récemment enfin, l’oppression nationale fut étudiée en tant qu’élément constitutif de la structure de classes elle-même ou de la division sociale du travail. Ces trois temps dans l’évolution du rapport entre classes et nation indique un remarquable progrès dans la pensée socialiste et marxiste au Québec, progrès commandé par l’évolution des rapports de classes eux-mêmes.

Cette évolution dans les rapports de classes fut consolidée par la démonstration de plus en plus irréfutable effectuée par le PQ lui-même de son conservatisme sociopolitique fondamental. Autour de cette lente et progressive mise à jour, poursuivie à travers l’exercice du pouvoir jusqu’à maintenant, les intérêts des classes et fractions se sont progressivement précisés et continuent de le faire.

Cependant, la démarche intellectuelle fut tributaire des transformations dans les rapports de classes d’un double point de vue. En effet, les chercheurs qui s’appliquèrent à faire progresser les analyses de classes eurent d’abord comme souci majeur, et avec raison, de lier leur démarche à ce qu’ils percevaient comme questions stratégiques pour l’organisation du mouvement ouvrier québécois. Parfois, leurs résultats furent pertinents, parfois leurs observations s’avérèrent mal orientées. De plus, ces textes furent souvent dépassés par les aléas du mouvement lui-même, car on ne peut encore parler jusqu’à ce jour de prise de ces travaux à son compte par le mouvement. Ceci ne peut être imputé ni aux chercheurs ni aux organisations. Les intellectuels sont ni à côté ni au-dessus de l’histoire, ils sont dedans et en tant que tels, ils en subissent les conditions. Les quinze dernières années ont été éprouvantes pour les travailleurs québécois. La question nationale, sacralisée par le PQ, a brouillé les cartes. Le mouvement ouvrier a été freiné dans son organisation et les travaux des intellectuels de gauche ont été mêlés à cette difficile naissance.

La démarche intellectuelle fut donc tributaire des rapports de classes dans la mesure où, comme on le verra plus loin, les études sur les classes sociales se sont nouées à la conjoncture organisationnelle du moment ouvrier en tentant à travers leur diversité de répondre finalement à une seule question : comment, et par quel parti, seront satisfaits, à tel ou tel mouvement, les intérêts des classes dominées, question à laquelle le mouvement ouvrier lui-même n’apportait pas de réponse claire.

Ensuite, on peut dire que cette démarche de recherche et de réflexion fut tributaire des étapes suivies par le mouvement ouvrier dans la mesure où ces travaux demeurèrent isolés et ne furent pas inscrits d’une manière directe dans sa démarche. Ce n’est que depuis peu de temps que les conditions se précisent pour une collaboration organique entre les intellectuels et les organisations ouvrières au Québec.

Les rapports de classes ont donc été dominés pendant cette période par un gigantesque effort de clarification des intérêts de chaque parti, clarification effectuée d’abord en rapport avec la scène politique par l’expérience négative du pouvoir sous le gouvernement péquiste. Mêlés à ce cheminement historique, les travaux des intellectuels québécois ont tenté de fournir une connaissance étayée des différentes étapes que traversait le mouvement nationaliste.

C’est ainsi que témoignait de ces préoccupations idéologiques l’article de Rioux et Dofny. Cet article, repris à son propre compte par J. Marc Piotte en 19666pour être ensuite critiqué surtout par Michel Van Schendel en 19697et par Gilles Bourque et Nicole Frenette en 19708 témoignait des interrogations qui dominaient à ce moment-là en avançant des propositions d’analyse fortement teintées de nationalisme.

Qu’il suffise de se rappeler les nombreux événements qui accompagnèrent cette phase. On connut du côté des mouvements sociaux la fondation du RIN en 1960 et sa transformation en parti en 1963, la formation de la CSN (1960), la fondation du NPD (1961), le Rapport Parent, l’émergence du FLQ, la scission au NPD–Québec et la formation du PSQ, puis le lancement de la revue Parti Pris en 1963 ; ensuite, ce fut la création du ministère de l’Éducation, l’acquisition du droit de grève dans les services publics et parapublics et la création de l’UGEQ en 1964, puis les nombreuses grèves de 1965-66 et enfin, la fondation du MSA en 1967.

L’année de lancement de la revue Parti Pris montra en effet un effort particulier pour reconnaître les différences sociales et politiques qui s’affrontaient à travers la question nationale et pour dégager des intérêts correspondants, que ce soit dans le RN, le RIN, le MSA, puis dans le PQ.

En 1968, à la suite de la fondation du MSA, les positions de ces intellectuels se divisèrent autour de l’analyse du rapport MSA/classes sociales. D’un côté, Jean-Marc Piotte encouragea un appui au MSA, pour qui « une large fraction des masses les plus politisées et les plus conscientes suivent Lévesque… Se situer hors du MSA, c’est se condamner à demeurer extérieur à la fraction la plus progressiste des masses populaires » disait-il9. Piotte reviendra sur cette position en 1975 lorsqu’il fera la critique de l’allégeance du PQ avec l’impérialisme en disant « actuellement, face au PQ et compte tenu de la faiblesse et de la division des organisations socialistes, il faut se démarquer clairement du projet indépendantiste et défendre la véritable solution aux problèmes fondamentaux des travailleurs : le socialisme ».

D’un autre côté, à l’instar de Piotte et au même moment, soit à l’été 68, Gilles Bourque, Luc Racine et Gilles Dostaler fondent le Comité Indépendance-Socialisme (C.I.S.) et formulent une critique sévère des intérêts de Lévesque qu’ils disent représentant d’une « classe antagoniste à celle des travailleurs »10. Déjà, l’interrogation la plus angoissante et la plus décisive était au cœur des débats : en appuyant le MSA, ou plus tard le PQ, les travailleurs allaient-ils marcher à leur défaite comme classe ? Cette question n’a cessé de hanter les recherches faites par la suite.

Des analyses historiques

Avant de présenter les textes dont l’objet principal était de relier ponctuellement la scène politique aux classes en lutte, je fournirai une vue d’ensemble d’une série de travaux de portée historique plus large. Ces travaux doivent être mentionnés, car ils forment un cadre général indispensable à la compréhension de l’étude des articles suivants. Ils permettent de voir également que cet aspect plus général de la recherche a subi des transformations et s’est acheminé aussi sur des terrains éminemment politiques. J’ai tenté, à travers toute cette étude, de respecter scrupuleusement la progression chronologique et de présenter tous les principaux travaux. S’il en est qui ont échappé à ma vigilance, je prie les auteurs de m’en excuser.

En 1967, un article d’Alfred Dubuc présentait le processus de formation de l’État canadien comme un moyen permettant la centralisation financière nécessaire au développement de la bourgeoisie11. Selon cette thèse, l’État canadien n’a pas été le produit de rapports entre les classes, mais plutôt l’instrument de la bourgeoisie commerciale et bancaire. En 1970 parut ensuite le premier ouvrage de Gilles Bourque intitulé Classes sociales et question nationale au Québec12. Cet ouvrage contient la thèse de la double structure de classes, se superposant et renvoyant à chacune des deux nations. Bourque fera la critique de cette thèse dans le numéro 1 des Cahiers du Socialisme disant, pour l’essentiel : « On ne peut produire une définition « classiste » de la nation sans tomber dans le réductionnisme et, curieusement, dans le nationalisme lui-même. On risque en effet dans ce dernier cas de produire des analyses affirmant l’existence de structures de classes nationalement hétérogènes ». Dans le même champ de préoccupations, une version refondue, corrigée et augmentée d’Unequal Union de Stanley Ryerson, parue en anglais en 1968, sera traduite en 197213. Une des thèses centrales de cet ouvrage est que le mouvement national des patriotes de 1837 avait un « caractère démocratique et anti-impérialiste ». Ryerson y fait ressortir l’émergence « des manufactures nationales, d’une industrie locale et autochtone » et la formation d’une « classe coloniale ».

En 1975, un article d’Hélène David14 compare la scène politique et le mouvement ouvrier, et rompt avec la périodisation conventionnellement liée à la Révolution tranquille en dégageant les conditions de « cinq moments conjoncturels » différents qui caractérisent cette période. En 1978, Dorval Brunelle fournit, dans La désillusion tranquille15 des éléments nouveaux et originaux pour aborder l’analyse des relations des provinces entre elles, ainsi que par rapport au gouvernement fédéral : la thèse qui s’en dégage tend à faire ressortir que « le Canada est surtout une somme de gouvernements » (provinciaux) caractérisée par « l’absence totale d’intégration au niveau des rapports économiques ». De plus, l’étude expose à travers l’histoire politique récente et en particulier celle du Conseil d’orientation économique, comment évoluèrent les conditions politiques de développement de la bourgeoisie québécoise au cours des années 60.

En 1978, Nicole Laurin-Frenette développe un nouveau cadre conceptuel pour l’analyse de la nation et défend comme thèse que le procès de production de l’État assigne sa place à la nation, ainsi qu’aux appareils qui la reproduisent et à leurs agents. Le rôle du nationalisme est de « garantir la reproduction de la place de l’État (national) ». L’auteure applique son postulat théorique à l’analyse de six conjonctures depuis le Régime français, et s’inscrit en même temps en rupture avec la thèse qu’elle soutenait avec Gilles Bourque en 1970 sur le rapport de la petite bourgeoisie technocratique avec le projet de souveraineté-association.

Mai 1979 vit d’abord la parution d’un ouvrage de Roch Denis16 qui met l’accent sur les rapports entre le mouvement ouvrier et la question nationale et conclut sur les difficultés de formation d’un parti sans son intégration transitoire aux organisations syndicales. L’ouvrage aboutit à cette conclusion après une longue analyse des différentes phases traversées par le mouvement ouvrier, ses organisations et par le rôle des intellectuels depuis 1948.

Enfin, Gilles Bourque et moi-même17 avons tenté dans Le Québec – la question nationale, de lier les événements politiques survenus depuis la Conquête aux rapports de classes et aux transformations des modes et formes de production. Les principales thèses développées portent sur la résistance paysanne au développement du M.P.C., sur la formation de l’État canadien caractérisé par une tendance structurelle à l’éclatement sur le rapport privilégié de l’U.N. et de Duplessis avec la bourgeoisie locale, du P.L.Q. et de la Révolution tranquille avec la bourgeoisie canadienne, du projet de souveraineté-association et du gouvernement péquiste avec la bourgeoisie non monopoliste québécoise et enfin, sur l’issue de l’actuel enjeu référendaire.

De la Révolution tranquille jusqu’à la formation du P.Q. en 1968 : l’éveil du nationalisme de gauche

Pour aborder les textes portant plus spécifiquement sur le rapport classes/scène politique, cette première tranche de la périodisation s’imposait, car les écrits de cette première période portaient en germe les questions qu’allait soulever plus tard la formation du Parti québécois.

C’est pourquoi sans doute l’article de Dofny et Rioux18 eut tant d’échos comme s’il réveillait, en quelque sorte, le subconscient de la pensée en gestation. La thèse principale qu’il contenait consistait à poser que les Québécois forment ensemble une classe dite « ethnique », unifiée par l’originalité de sa stratification sociale face au groupe anglais dominant.

Un an après, Mario Dumais, comme Jacques Dofny et Marcel Rioux, veut « ouvrir la voie à une action politique cohérente » dans un article qui comporte d’abord une assez longue élaboration théorique sur le fait qu’existent des classes, puis sur une méthode qui se veut rigoureusement marxiste pour les analyser19. Ce texte ne fait pas de différence entre la bourgeoisie et la petite-bourgeoise traditionnelle ; la classe des travailleurs y est composée de « ruraux, de manuels et de non-manuels », comprenant aussi des « employés de bureau, des techniciens et des intellectuels » ; les couches marquent une distinction entre hommes et femmes. Le texte représente alors la première recherche concrète de la période sur la division sociale du travail au Québec. Cependant, la faiblesse de son cadre conceptuel ne permit pas d’en faire une utilisation très large.

Piotte, lui, reprend ensuite à son compte les principales affirmations de Dofny, Rioux (1962) et de Dumais (1963) en tentant de les recouper20. Il retient les « valeurs, les institutions, les comportements des Québécois » (comme le font Dofny et Rioux) pour démontrer d’abord comment ils sont souvent « nord-américains avant d’être canadiens ou canadiens-français »; ensuite, il fait sienne la thèse du Québec : classe ethnique à l’intérieur d’une société globale, le Canada. Ceci amènera Piotte à affirmer que « le RIN a un rôle historique essentiel quoique transitoire en tant qu’avant-garde du processus de libération dirigé par « les collets blancs ». On voit dans ce texte que pour Piotte comme pour beaucoup d’autres, le concept de petite bourgeoisie ne recouvrait à ce moment-là que les P.M.E., les professionnels et les artisans. Les collets blancs représentent une couche de la très large « classe des travailleurs ».

Réfléchissant sur l’esprit qu’avait animé l’équipe de Parti Pris durant les années 60, JeanMarc Piotte écrivait récemment à propos de cette période : « Vivant la rupture comme une libération intellectuelle, nous n’étions guère pressés de nous trouver des racines historiques.

Nous nous prenions pour l’avant-garde intellectuelle de la révolution… Me relisant, je fus littéralement étonné : je me croyais marxiste, alors que ma catégorie fondamentale d’analyse demeurait – si on excepte Notes sur le milieu rural, d’ailleurs seule enquête menée sur le terrain – bel et bien la nation »

dira : « mon étude du Québec n’est pas centrée sur la lutte de classes à laquelle j’articulerais les mouvements de libération nationale, mais sur la nation que je cherche à éclairer à la lumière des classes sociales »22. Les six textes de la période de 1968-1976 qui suivent marqueront un progrès notoire par rapport à cette dernière tendance.

Le premier texte de cette période, signé par Bourque, Racine et Dostaler23 contient d’abord une critique radicale du MSA, inspirée d’un texte de Bourque publié dans Parti Pris quelques mois plus tôt24. À cette époque, Bourque préparait déjà son ouvrage Classes sociales et question nationale au Québec – 1760-1840. Par cet article, les trois auteurs posent comme élément central la persistance et la dominance des intérêts bourgeois dans la formation du MSA à travers la présence de Lévesque et de ses associés. Les auteurs y reconnaissent la présence dans le mouvement d’éléments de gauche « non organisés », mais ils soutiennent que ceux-ci seront utilisés pour masquer l’aspect conservateur véritable du mouvement.

Paraît ensuite en 1962, signée par Michel Van Schendel25, la première critique de la thèse publiée par Dofny et Rioux. Michel Van Schendel tente de cerner ce qui définit « structurellement » la classe ouvrière québécoise. Ce texte contient en outre une critique serrée des notions de classe et de conscience ethnique utilisées par Dofny et Rioux et fondamentalement opposées au matérialisme historique. Michel Van Schendel joue alors un rôle important dans l’équipe de la revue Socialisme.

Un an plus tard, en 1970, paraît l’article de Luc Racine et Roch Denis26 qui (avec l’éditorial de ce numéro qui avait été préparé par Michel Van Schendel et Emilio de Ipola) est le premier de cette période à reconnaître l’existence d’une « moyenne bourgeoisie canadiennefrançaise. » Plus que par une simple allusion métaphorique, ce texte, quoique prudemment, précise que cette bourgeoisie est sous-traitante, et que le PQ est le représentant de sa fraction nationaliste. Ce texte fait aussi des distinctions très pertinentes entre bourgeoisie et petite bourgeoisie. Cependant, si cette dernière indique une « prolétarisation graduelle », la classe ouvrière, elle, y recouvre indistinctement tous les travailleurs manuels et intellectuels, les ouvriers et les employés. Le PQ y est clairement vu comme un recul par rapport au MSA pourvu qu’il soit plus clairement pro-impérialiste que le RIN.

Après le texte de Jacques Dofny et de Marcel Rioux publié en 1962, celui de BourqueFrenette27, quoique se voulant marxiste, représente la deuxième forte percée du nationalisme de gauche dans l’analyse sociologique québécoise. Même si ce texte se fixe comme objectif « de dégager au moins les éléments de base d’une théorie marxiste de la nation, du nationalisme et des rapports entre classes sociales, nations et idéologies nationalistes » et « s’inspire de la pratique du mouvement révolutionnaire au Québec au cours des dix dernières années », il contient quelques extrapolations dont l’utilisation sert aujourd’hui encore d’arguments aux thèses nationalistes. De son côté, Gilles Bourque a largement fait la critique des positions contenues dans ce texte en ce qui concerne le PQ comme parti de la petite bourgeoisie en affirmant pour l’essentiel : « Je ne peux suivre Niosi quand il déduit… le caractère exclusivement petit-bourgeois du Parti Québécois. Au-delà de désaccords théoriques spécifiques…, il me semble de plus en plus urgent de repenser la problématique implicite de la plupart des analyses proposées jusqu’ici ».

Nicole Frenette a, elle, également pris ses distances (1978) en disant : « Nous recherchions lesdites bases objectives de la nation et, comme bien d’autres, nous trouvions de tous côtés des mirages parmi lesquels nous tentions de distinguer l’objet, la nation, de son reflet dans le miroir du nationalisme »28. Pourtant, encore aujourd’hui, avertis de l’autocritique des auteurs, des auteurs (changer un auteurs pour écrivains, ou alors écrire Sales, Niosi et Monière tout simplement ?) comme Sales, Niosi et Monière continuent d’appuyer leurs propositions sur ce texte. En même temps que Roch Denis et Luc Racine et un an à peine après la première parution du texte de Bourque-Frenette, Michel Van Schendel relève la confusion contenue dans le texte de Bourque-Frenette au sujet de la bourgeoisie29. Il affirme en effet qu’une bourgeoisie québécoise accumule et tend, à travers ses porte-paroles péquistes qui eux, sont d’origine petite-bourgeoise, à « prendre l’aspect d’une bourgeoisie d’État-Patron ». Michel Van Schendel souligne que cette « conséquence désarmante » de l’analyse de Bourque-Frenette était « décidément, dit-il, opposée à leurs prémisses théoriques ». Enfin, Van Schendel y définit la classe ouvrière québécoise comme « typique du capitalisme du centre dominant ». À partir de ce texte, un débat est lancé et deux problèmes majeurs s’imposent donc pour les recherches futures : l’existence de la bourgeoisie québécoise et la composition de la classe ouvrière.

À l’automne 1971 avait été formé au CFP un groupe de recherches sur les classes, groupe dans lequel on trouvait trois militants d’organisations populaires, Jean Roy du C.R.I.Q., Charles Gagnon du Conseil central de la C.S.N. à Montréal et Bernard Normand du CFP ainsi que trois intellectuels, Céline St-Pierre, Gilles Bourque et moi-même. C’est au cours de réunions qui s’échelonnèrent pendant huit mois que les critères de la division sociale du travail furent approfondis. Ainsi, le groupe avait dégagé la distinction entre travaux directement et indirectement productifs qui devint la clé de voûte de l’élaboration théorique que formula par la suite Céline St-Pierre30. Quelques-uns des aspects de la position à laquelle arrivait Céline St-Pierre ne faisant pas consensus, elle finalisa seule la démarche jusque-là collective. Ce texte fut important à plusieurs titres.

D’abord, il répondait à des besoins très aigus des milieux militants et étudiants face à la théorie des classes. Ensuite, il contenait un certain nombre de notions nouvelles qui permettaient à ceux engagés dans l’action d’établir une hiérarchie « théorico-stratégique » entre les couches de travailleurs auprès desquels ils œuvraient. Il permet aussi de constater, à partir de sa large diffusion, que ces questions étaient à l’ordre du jour. La formation de ce groupe de recherche au CFP en témoigne d’ailleurs.

Dans ce texte, Céline St-Pierre prétend que la classe ouvrière comprend les travailleurs directement productifs et la classe laborieuse, ceux qui le sont indirectement ainsi que tous les travailleurs manuels improductifs. Le prolétariat est donc l’ensemble de toutes ces places, soit la classe ouvrière et la classe laborieuse. La nouvelle petite bourgeoisie, elle, comprend les travailleurs intellectuels affectés à la reproduction de la force de travail. La fonction politique de cette approche est donc d’étendre la classe ouvrière au plus grand nombre de salariés possibles. Cette élaboration eut et a encore une grande influence auprès des intellectuels québécois. Jean-Marc Piotte y ajoutait en 1978 quelques précisions. « Je me sépare donc de Céline St-Pierre sur les points suivants. L’utilisation gramscienne de la distinction travailleurs intellectuels/travailleurs manuels me permet de démarquer plus nettement la nouvelle petite bourgeoisie des travailleurs improductifs, membres de la classe laborieuse qui œuvrent eux aussi, à la reproduction des rapports sociaux nécessaires à la production de la plus-value… Je nomme classe laborieuse ce que Céline St-Pierre appelle « les classes laborieuses autres que la classe ouvrière »31.

Le texte de Céline St-Pierre avait, malgré les points de vue divers qu’il a pu entraîner, une qualité sans contredit : sa méthode claire permit aux chercheurs de trier avec adresse et cohérence parmi les couches de la division du travail celles qui correspondaient à leurs préoccupations idéologiques, ce qui permit à plusieurs de se démêler dans l’écheveau complexe des classes sociales en les sensibilisant à l’hétérogénéité du corps social.

À l’automne 1977 paraissait mon ouvrage Les classes sociales au Québec32. J’aimerais ici dégager ce qui constituait, à mes yeux, son apport principal, en faire une brève critique et dégager ce qui m’apparaît une priorité pour les analyses futures.Ce travail se caractérise principalement par le fait que les classes et fractions qui y sont constituées condensent à la fois des distinctions économiques ainsi que des critères de domination/subordination, de sexes, de salaires, d’autorité/d’exécution, etc. La petite bourgeoisie y est une classe déchirée. La contribution idéologique de ce texte consiste, selon moi, dans le fait d’avoir établi, tout au long de l’étude de la division sociale au

Québec, un recoupement avec la place des femmes. Distinguer entre femmes et hommes de la classe ouvrière, entre ménagères et travailleurs productifs, entre la couche féminine du travail manuel improductif et la couche masculine est aussi important et litigieux que la démarcation entre petite bourgeoisie et classe ouvrière. Non pas que les femmes forment une classe, mais leur présence dans les classes reproduit doublement et d’une manière spécifique à chaque fois, pour elles et pour les classes, les rapports de pouvoir puisqu’elles sont les soutiens de la domination/subordination. Mon étude mettait l’accent sur cette question. Dans la représentation concrète que je donnais de la structure de classes, la répartition de l’ensemble tenait compte des ménagères, ce qui bouleversait les distributions statistiques conventionnelles. De plus, je conservais dans la couche prolétarisée de la petite bourgeoisie les salariés manuels improductifs, ce qui correspondait à 7 % de la population et a semblé troubler la conscience prolétarienne de nombreux intellectuels.

Je ne crois pas, par ailleurs, avoir atteint l’objectif qui aurait consisté à fournir des représentations suffisamment empiriques de la structure sociale. Par « empiriques », je veux dire repérables spatialement et décrites localement. L’étude, en fait, n’a accompli que les deux premières étapes de son parcours, c.-à-d. d’abord, la démarche abstraite et théorique conduisant à la seconde, structurelle. La dernière étape non franchie aurait été de remonter au plus concret et d’opérer l’analyse de la fusion entre la structure et la conjoncture. Il est bien évident qu’on ne dispose pas des données historiques complètes permettant de finaliser cette phase de la recherche pour chaque classe sociale.

Enfin, une dernière réflexion s’impose à moi à propos des futures analyses de classes. Il me semble de plus en plus essentiel de tenir compte des modes concrets dans lesquels les ensembles sociaux vivent leur rapport à la société comme la question de l’identification à chaque sexe (dans la théorie, la classe ouvrière n’a pas de sexe). D’autre part, gommer l’existence des classes comme sujets m’apparaît aussi être une erreur politique et théorique : la dimension historiciste doit être présente aussi dans les analyses.

L’alliance large que les défenseurs du concept large de prolétariat ou de classe ouvrière étendu à tous les opprimés salariés recherchent devra témoigner de multiples différences sociales. Dans le concret n’existe pas de classe ouvrière monolithique, classe sans sexe, sans âge, sans ethnie, sans espace physique propre. Seule existe la conjugaison de multiples déterminations et formes sociales singulières.

Confrontés à l’action politique et au changement, les partis de gauche traditionnels se heurtent à ces différences. C’est pourquoi, au sortir de la phase actuelle, nos recherches devront devenir de plus en plus spécifiques et reconnaître la pluralité du corps social.

Pendant le règne du Parti Québécois jusqu’au référendum : des différences théorico-politiques

Contrastant avec les périodes précédentes, les quatre dernières années viennent de nous valoir une abondance exceptionnelle de textes. La période sera marquée par un questionnement qui porte sans contredit sur la composition de classes et sur l’hégémonie de l’alliance consacrée par le gouvernement péquiste. La réflexion sur la nature de classe de cette alliance présuppose évidemment une connaissance appropriée des ensembles sociopolitiques composant la structure sociale, qui entrent en interaction dans les luttes politiques concrètes. Sur ce dernier point, les diverses étapes traversées par ce débat ont révélé des différences théoriques assez fondamentales.

La partie suivante du présent texte se développera donc à partir d’événements internes du cheminement de la gauche intellectuelle. En effet, contrairement aux deux périodes précédentes pour lesquelles les textes faisaient suite à l’actualité et étaient l’aboutissement surtout de collectifs fermés (Parti Pris, Socialisme, groupe de recherche du CFP), les travaux diffusés depuis novembre 1976 témoignent de préoccupations de plus en plus complexes, d’une écoute plus large et partant d’ailleurs de rencontres publiques. Deux colloques ont été à l’origine de la formulation des deux tendances qui allaient principalement s’opposer quant à l’analyse du PQ. Depuis les deux colloques qui eurent lieu en novembre 1977, ces tendances ont donné suite à de nombreux textes sur la bourgeoisie québécoise et sur la question nationale. Pour illustrer ce phénomène, voici, à titre d’exemple, quelques-uns des titres des articles étudiés plus loin : « La nouvelle bourgeoisie canadienne-française » (Niosi), « Les nouveaux paramètres de la bourgeoisie québécoise » (Fournier), « Petite bourgeoisie envahissante et bourgeoisie ténébreuse » (Bourque).

Je ferai donc une étude plus systématique des principaux articles directement liés à ces colloques, considérant que leur aspect polémique et l’évolution qui les a en même temps marqués leur confèrent, en raison de ce caractère dynamique, une importance idéologique majeure.

Les 10 et 11 novembre 1977, la Société canadienne de science politique et l’Association canadienne des sociologues et des anthropologues de langue française organisèrent (par l’entremise de Jean-François Léonard) un colloque proposant comme thème un « bilan du gouvernement du Parti Québécois » intitulé « Un an après ». Au cours de ce colloque, dans l’ensemble des interventions qui portèrent sur le PQ, les communications de Pierre Fournier, d’Arnaud Sales et de Gilles Bourque traitèrent plus exclusivement du PQ dans son rapport aux classes sociales. Ces trois communications furent publiées dans La chance au coureur33 et marquèrent le point de départ d’une longue course à la recherche d’un consensus. Une semaine plus tard avait lieu à Toronto, les 18 et 19 novembre 1977, le colloque « The American Empire and dependent States : Canada and the Third World ».

Une session particulière, consacrée au Québec, avait pour thème : « The Parti Québécois government, social classes and the state ». Jorge Niosi et moi-même y présentions des communications dont les commentateurs furent Pierre Fournier et Jean-Guy Vaillancourt. Plusieurs chercheurs québécois assistant à ce colloque participèrent ensuite aux discussions, dont Arnaud Sales, Carol Levasseur, Paul Bélanger et Gilles Bourque. La contribution de Jorge Niosi correspondait dans ses grandes lignes à l’article qu’il publia six mois plus tard dans le premier numéro des Cahiers du Socialisme34. En ce qui me concerne, le texte de ma communication fut repris par la Revue canadienne de sociologie et d’anthropologie dans son numéro de mai 197835.

Par la suite, ces prolégomènes à l’étude du Parti Québécois furent analysés, critiqués et nuancés dans les trois premiers numéros des Cahiers du Socialisme (1978-1979), dans un numéro spécial de la revue française Politique aujourd’hui paru au printemps 1978, ainsi que dans un ouvrage collectif publié sous la direction de Pierre Fournier en décembre suivant. Les incidences idéologico-politiques exprimées dans ces colloques et contenues dans ces articles ayant des implications politiques pour l’étape dans laquelle nous entrons, elles méritent notre plus grande attention.

Avant cependant d’en amorcer l’analyse, je ne voudrais pas négliger de faire mention de quelques autres travaux non moins utiles à notre démarche. Je pense en particulier à des ouvrages comme celui de Dorval Brunelle, La désillusion tranquille36, qui a été le premier à démontrer avec précision la capacité de la bourgeoisie québécoise de mettre en place des mesures concrètes assurant le développement de ses ressources économiques propres.

Je pense aussi aux ouvrages de Jorge Niosi sur le capitalisme canadien et d’Arnaud Sales sur la bourgeoisie industrielle canadienne-anglaise et canadienne-française au Québec37, ainsi qu’à l’essai de Jacques Mascotto et Pierre-Yves Soucy intitulé Sociologie politique de la question nationale38. Enfin, je voudrais souligner, parmi d’autres, l’excellent article de Carol Levasseur et Jean-Guy Lacroix, « Rapports de classes et obstacles économiques à l’association » paru à l’automne 1978 dans le deuxième numéro des Cahiers du Socialisme39.

Quoique je ne partage pas tous les points de vue exprimés dans l’ensemble de ces travaux, j’aurais souhaité pouvoir leur consacrer une étude approfondie à la lumière des récents débats sur la bourgeoisie québécoise. On comprendra que dans les limites du présent texte il me soit impossible de le faire.

Une problématique

Je ne saurais le cacher, il est clair que l’analyse concrète des classes sociales au Québec et la conception et l’affermissement des prémisses conceptuelles qui la servent représentent pour moi un centre d’intérêt de toute première importance. Avec d’autres, j’ai consacré la majeure partie de ces dernières années à travailler ces questions ; en ce qui concerne ma recherche personnelle sur la structure de classes au Québec, c’est en 1970 que je l’ai commencée.

C’est pourquoi je me permettrai de rappeler pour commencer les principaux éléments d’analyse de la bourgeoisie et du Parti Québécois que j’avais élaborés dans mon ouvrage

Les classes sociales au Québec40 paru en novembre 1977 au moment même où se tenaient les deux colloques mentionnés plus haut, dans la mesure aussi où ils furent largement repris au cours de la réflexion qui allait s’ensuivre.

Cinq éléments définissaient alors pour l’essentiel mon analyse : 1) « Le PQ est le représentant des intérêts de la bourgeoisie non monopoliste au Québec » (p. 191) ; 2) « les aspects super-structuraux de détermination de la place de la bourgeoisie non monopoliste québécoise ont un effet de domination sur sa constitution. Sous sa seule détermination économique (malgré sa faiblesse structurelle, elle, surdéterminée), détermination s’accrochant inlassablement à des velléités autonomistes de couleurs multiples, la bourgeoisie québécoise n’aurait pas fait long feu » (p. 191); 3) « de son existence structurelle en intérêts et pratiques économiques, juridico-politiques et idéologiques distinctifs, ce capital devient une force sociale organisée, produisant ses effets sur toutes les classes et sur tous les partis au Québec et même au Canada tout entier… c’est la constitution de la bourgeoisie non monopoliste québécoise en fractions autonomes de classe par cette formation en parti » (p. 192); 4) « les éléments canadiens-français qui participent aux rapports monopolistes s’amalgament à ceux-ci de telle sorte que leur caractère « ethnique » ne supporte encore aucun fractionnement » (p. 189); 5) « On voit bien que les politiques d’un parti ne s’analysent pas seulement quant aux caractères des agents qui le composent, mais surtout par son rapport aux places de classes de la structure qu’il comble ou vise à combler. Ainsi, les analyses expliquant le PQ par sa composition dite « technocratique » conduisent à toutes sortes de méprises simplificatrices et évacuent le problème des luttes au sein de l’État, et, indirectement, du fédéralisme canadien… (Le PQ est une) organisation de la bourgeoisie non monopoliste à clientèle ouvrière et petite-bourgeoise » (pp. 193-194).Isoler ces éléments permet de saisir la trajectoire que suivit par la suite le débat sur les classes. On le verra plus loin, les oppositions et les consensus s’inscrivirent successivement face à ces éléments.

Pour commencer chronologiquement par la fin, je citerai, à titre d’illustration, la dernière pièce d’œuvre à date de cette réflexion, parue quand Denis Monière écrivit, il y a aussi peu longtemps qu’en octobre dernier : « Est-il possible alors de parler d’une bourgeoisie « québécoise » au sens plein du terme, quand celle-ci est à ce point liée qu’elle est absolument incapable d’influencer de façon autonome le développement économique du Québec ? Cette bourgeoisie liée et dépendante ne peut être qualifiée de Québécoise par le simple fait qu’elle réside sur un territoire géographiquement situé, le Québec. Cette bourgeoisie résidant au Québec peut-elle réellement s’identifier à un projet national qui risquerait de compromettre sa position actuelle auprès et vis-à-vis du capital et de la bourgeoisie canadienne, dont elle ne représente qu’une fraction ethnique dépendante ? Il faut répondre par la négative »41 et, conséquence de cette première position, « la souveraineté-association… implique qu’une plus grande part de pouvoir politique sera contrôlée par la nouvelle petite bourgeoisie qui pourra ainsi accéder à l’élite du pouvoir économique ».

Si les voies politiques opposant les positions citées sont claires, leurs prémisses théoriques, elles, sont plus complexes ; ici, je ne pourrai malheureusement qu’en faire rapidement mention. Les fondements des différences méthodologiques et théoriques sont, bien entendu, idéologiques. Cependant, ces différences peuvent parfois témoigner de l’influence prévalente d’une approche sur une autre dans un contexte culturel scientifique à un moment donné et ne signifient pas nécessairement que ces positions n’évolueront pas ni que leurs auteurs en assument pleinement et définitivement à chaque fois toutes les conséquences. C’est pourquoi je m’efforcerai de traiter avec précaution de ces divergences, sans présumer de leur avenir. Cependant, avant d’en dégager l’évolution, il serait utile, me semble-t-il, de dégager à grands traits ce qui sous-tend ces interprétations de la conjoncture récente.

Des différences théoriques

Certes, l’unanimité sur la structure des rapports sociaux au Québec aurait entraîné une plus grande unité au niveau de l’analyse du Parti Québécois et, en conséquence, de la stratégie et des tactiques à mettre en œuvre dans la gauche québécoise.

Or, il n’en fut pas ainsi. Ceux que j’appelle ici « les chercheurs universitaires de gauche » (sans connotation d’exclusivité, bien entendu, par rapport aux auteurs chercheurs marxistes dont les travaux ne sont pas étudiés ici) pour la commodité sociologique de l’expression, ces intellectuels d’appartenance large au matérialisme sont partagés quant à la définition de la division sociale du travail caractérisant le Québec, c.-à-d. quant à l’existence, à la composition interne et à l’importance des unes et des autres classes sociales.

Les désaccords quant à la bourgeoisie fondent sans doute les principaux débats. Pour les uns, il n’y a pas de bourgeoisie proprement québécoise, pour d’autres, la distinction entre la bourgeoisie canadienne-française d’un côté et québécoise de l’autre fait l’objet d’un litige ; pour d’autres encore, la reconnaissance d’une bourgeoisie nationale ou d’une bourgeoisie compradore est acquise, pour d’autres elle, ne l’est pas ; enfin, quelques-uns trouvent essentielles les distinctions entre capital monopoliste et capital non monopoliste, entre petite bourgeoisie et PME, que d’autres considèrent comme superflues. L’inclusion ou l’exclusion de l’un ou de l’autre de ces critères affecte la vision du PQ et les positions politiques conséquentes.

Un corollaire des divergences précédentes à propos de la bourgeoisie surgira d’ailleurs à propos de la petite bourgeoisie. En effet, à cause de sa position intermédiaire entre la bourgeoisie et la classe ouvrière, les critères qui délimitent cette classe, autant vers le haut que vers le bas, feront l’objet de désaccords. Les définitions des frontières entre la bourgeoisie et la petite bourgeoisie seront diverses. Certains y incluront par exemple tous les professionnels, y compris ceux qui capitalisent et concentrent leurs ressources en complexifiant l’organisation du travail entre plusieurs niveaux et services ; dans ces cas, les chercheurs qui les rangent (malgré la concentration de leurs revenus) dans la petite bourgeoisie privilégient le critère de la « nature » abstraite de leur travail de professionnels, indépendamment de la transformation du rapport social. Les mêmes travaux seront portés à nier l’existence d’une bourgeoisie québécoise, puisque la petite bourgeoisie nationaliste y tient lieu de classe dominante québécoise opposée à la bourgeoisie canadienne. Figureront donc dans la petite bourgeoisie les gestionnaires du capital-actions, des sommets de l’État et souvent les PME. Pour ce courant, la petite bourgeoisie est une classe comportant une forte polarisation vers le haut. Pour ce courant également, plusieurs couches de travailleurs intellectuels salariés (cols blancs), et tous les employés forment avec les travailleurs de la production la classe ouvrière. Ce schéma aboutit le plus souvent à deux classes proprement québécoises, une petite bourgeoisie d’artisan, de gestionnaires, de professionnels, de hauts fonctionnaires d’État et d’intellectuels de la reproduction et une classe ouvrière couvrant le reste des salariés. Au niveau de l’analyse conjoncturelle, ce cadre conceptuel soutiendra l’analyse du PQ comme parti de la petite bourgeoisie avec alliance populiste de la classe ouvrière, c’est-à-dire le reste de la population québécoise. Les mêmes recherches nieront donc d’un côté l’existence d’une bourgeoisie québécoise et présenteront de l’autre le PQ comme parti à tendance sociale-démocrate sous la gouverne d’intérêts petits-bourgeois.

Dans un sens tout à fait différent, d’autres travaux reconnaissent l’existence d’une bourgeoisie québécoise ayant une place politique propre et une petite bourgeoisie qui est moins la condensation des intérêts économiques d’une élite qu’une classe profondément contradictoire, comprenant un vaste ensemble de salariés socialement démarqués de la classe ouvrière, polarisés à la fois vers elle et vers la bourgeoisie. En conséquence, le Parti Québécois présente pour ce 2e courant une configuration plus complexe, dans laquelle son rapport propre à la bourgeoisie québécoise sera un facteur central dominant, une alliance plus contradictoire avec les couches sociales dominées, à la fois celles de la petite bourgeoisie et celles de la classe ouvrière. Ce dernier courant ne voit pas le PQ comme parti socialdémocrate, puisque le rapport politico-idéologique de ce parti avec les classes dominées est la légitimation des intérêts sous-jacents de la bourgeoisie nationaliste québécoise qui oriente ses visées.

Enfin, la classe ouvrière est la grande perdante des analyses de cette période. Perçue comme clientèle électorale et appui des grands partis, elle sert pour le courant nationaliste à valoriser un soutien au Parti Québécois, et pour la tendance critique à démontrer que parce qu’elle est desservie par le PQ, le travail politique des intellectuels doit privilégier le développement d’un mouvement socialiste véritablement indépendantiste et ses formations conséquentes.

Du point de vue des différentes approches théoriques, la classe ouvrière n’a donc pas encore fait l’objet privilégié des analyses. Par exemple, on pourrait imaginer que l’histoire politique récente d’un syndicat ou d’une fédération quant à la question nationale soit à l’ordre du jour. La cohérence qui s’établit entre la scène politique, les phases organisationnelles du mouvement ouvrier québécois et la démarche des intellectuels indique, selon toute évidence, que cette étape coïncidera avec la formation d’une ou de plusieurs autres organisations de gauche au Québec et que cette étape est imminente.

À la recherche d’un consensus

La méthode que j’emploierai pour faire ressortir les étapes successives franchies depuis quatre ans dans la réflexion sur la bourgeoisie québécoise consistera à glaner ces acquis au fur et à mesure d’une lecture chronologique des textes dont l’évolution a bénéficié en grande partie de la polémique. Ces acquis ne représentent pas une somme d’attributs qui se déposeraient comme autant de strates superposées sur le néant de notre connaissance antérieure ! Ils se révèlent plutôt comme une lente maturation et prirent, il me semble, la forme d’une rupture, au niveau en tout cas des textes étudiés. En effet, la forte coloration méthodologique des oppositions a conduit incontestablement à l’approfondissement d’une approche de plus en plus politique au détriment d’un économisme trop réductionniste. Ce tournant qualitatif dans la pensée s’est en effet développé, mais surtout affermi sous la pression de l’argumentation contraire.

Le texte de Gilles Bourque paru dans les Cahiers du Socialisme est révélateur à cet égard, puisqu’il fait à la fois la synthèse des postulats qui sous-tendaient tous les textes depuis l’automne 1977 et enrichit le débat d’un outillage conceptuel beaucoup plus nuancé et correspondant davantage à la complexité du réel42.

La question de la bourgeoisie québécoise a toujours posé problème dans la littérature de gauche. Il n’est pas nécessaire, je crois, d’y revenir puisque d’autres auteurs en ont abondamment parlé. Qu’on se rappelle simplement pour l’essentiel les textes de Roch Deniset Luc Racine, de Michel Van Schendel ainsi que l’éditorial de Socialisme dans les nos 20-21 en 1970, puis les travaux de Dorval Brunelle et le texte d’Alfred Dubuc dans Politique aujourd’hui : tous reconnaissent l’existence d’une bourgeoisie québécoise, qu’elle soit appelée moyenne, compradore ou autre. Le seul document important qui nie l’existence d’une bourgeoisie est le fameux texte de Bourque-Frenette dont j’ai parlé plus haut sur lequel les auteurs sont eux-mêmes amplement revenus. C’est pourtant sans scrupule que certaines analyses tentent un tour de passe-passe nationaliste au marxisme en l’utilisant comme pièce à conviction à verser au dossier du PQ – parti – petit-bourgeois-social-démocrate.

C’est lors d’un colloque du congrès des études socialistes tenu sous les auspices de l’ACFAS à l’Université Laval en juin 1976 que Pierre Fournier soulevait à nouveau la question tant répétée depuis vingt ans « Vers une grande bourgeoisie canadienne-française ? ». Reprise en novembre suivant à l’occasion du bilan « Un an après », il tentait d’y répondre plus formellement en avançant que « le projet souveraineté-association est le prolongement logique des ambitions économiques et politiques de la bourgeoisie locale »parlait encore à ce moment-là de « capital francophone, de bourgeoisie locale ». Il ajoutait aussi qu’« il n’y aurait pas grand-chose à attendre des PME au Québec ». De son côté, au même colloque, Arnaud Sales tenait à souligner fortement la « faible représentation des canadiens-français dans la propriété du capital »44 : en conséquence, l’espace théorique pour la distinction entre « bourgeoisie québécoise, bourgeoisie canadienne-française et bourgeoisie canadienne » n’ayant pas encore été élaboré, le projet du PQ était celui, selon Sales, d’une « techno-bureaucratie d’État ». Lors de ce même colloque, Gilles Bourque rejoint les thèmes que j’avais avancés dans mon texte Les classes sociales au Québec et affirme :

1) que « les politiques du PQ favorisent, en dernière analyse, l’affirmation d’une bourgeoisie québécoise dont les éléments principaux sont actuellement non monopolistes » ;

2) « que la spécificité donnée au Québec par la double réalité de la question nationale et de l’existence du pouvoir politique régional permet de constituer la bourgeoisie québécoise en force sociale capable de provoquer le démembrement de l’État canadien » : et enfin, que « lorsque l’on parle du PQ », il faut distinguer « entre les intérêts qui prévalent en dernière analyse et l’origine sociale de ses cadres politiques, de ses députés et de sa clientèle de prédilection ».

Les deux positions que Jorge Niosi et moi-même confrontions pour la première fois une semaine plus tard au colloque de Toronto faisaient ressortir encore davantage les différences d’approches. Niosi y développait surtout le point de vue qu’il existe « une nouvelle bourgeoisie canadienne-française qui a vu le jour dans l’après-guerre »45, mais « qui n’est rien d’autre que la section canadienne-française de la classe capitaliste canadienne… nullement intéressée à la séparation du Québec » et « dont Bourque et Frenette auraient minimisé l’importance et les possibilités de croissance ». Ceci, en conséquence, faisait aussi dire à Niosi (thèse proche de celle d’Arnaud Sales) que « le PQ représente une partie de la petite bourgeoisie traditionnelle, des professions libérales ainsi qu’une majorité des enseignants et fonctionnaires » et que, de plus, « la petite bourgeoisie regroupée dans le mouvement coopératif (Niosi entend ici les gestionnaires et les usages des Caisses), par contre, peut trouver dans le programme et la pratique du gouvernement péquiste de quoi nourrir ses rêves d’autodéfense face à l’agression du grand capital ». Les critères utilisés par Niosi dans son argumentation en ce qui concerne la négation de l’existence d’une bourgeoisie portaient sur le fait que le « marché, les investissements et les visées » de ce capital sont pancanadiens. D’autre part, pour Niosi, les gestionnaires du Mouvement Desjardins ne peuvent pas faire partie de la bourgeoisie parce qu’ils « proviennent de la petite bourgeoisie…. qu’ils ne sont pas les propriétaires privés du Mouvement et qu’ils ne peuvent bénéficier des actifs de ces institutions pour leur bénéfice personnel ni pour financer le parti politique de leur choix » (p. 30).

Tout ceci permettait à Niosi de conclure que « si la classe ouvrière veut un jour devenir la classe hégémonique de la société québécoise ou canadienne elle devra – dans une stratégie d’alliance de classe – reprendre à son compte une partie au moins des revendications de la petite bourgeoisie nationaliste au Québec ».

Au même colloque, j’affirmais de mon côté « que de faible qu’il est économiquement, le capital non monopoliste québécois trouve dans la superstructure, question nationale et forme éclatée du pouvoir d’État canadien, les éléments qui le constituent en fraction autonome de classe… c’est-à-dire fonctionnant comme force sociale, produisant des effets propres, dans la lutte politique, sur les autres fractions et classes… Le capital non monopoliste québécois représente une fraction autonome de la bourgeoisie, c’est-à-dire qu’il fonctionne avec une unité propre et c’est, à mon avis, ce que le PQ vient démontrer ». J’indiquais, dans le même texte, ce qui m’apparaissait fonder le rapport d’un parti aux classes et, à titre d’exemple,

décrivait les plus récentes modifications dans la structure sociale québécoise ayant amené « la transformation interne du capital non monopoliste québécois, en adoptant un visage diversifié, une composition sociale nouvelle ». Je réitérais que « l’appartenance de classe du PQ ne se définit ni par sa clientèle ni par l’origine sociale de ses membres ».

Les deux colloques de novembre 1977 recouvraient encore quelques ambiguïtés : a) bourgeoisie québécoise et canadienne-française n’étaient pas encore distinctes ; b) les assises économiques de la bourgeoisie québécoise n’étaient pas suffisamment dégagées ; c) le poids des facteurs politiques dans sa constitution ne faisait pas consensus ; d) le secteur de la PME était soit sous-estimé, soit réduit à la petite bourgeoisie.

Le numéro du printemps de la revue Politique aujourd’hui allait donner à Bourque et à Fournier l’occasion de préciser davantage certains énoncés antérieurs. Bourque reprenait les éléments que nous avions réciproquement avancés antérieurement et y ajoutait quelques distinctions qui s’avérèrent précieuses. Il définissait ainsi la bourgeoisie québécoise : « une classe dont la base d’accumulation est d’abord québécoise et qui s’appuie principalement sur l’État provincial pour défendre ses intérêts »46. « Ainsi, une bourgeoisie régionale comme la bourgeoisie québécoise qui, dans une situation « normale », ne devrait jouer qu’un rôle politique marginal peut, grâce à la conjugaison du double phénomène des pouvoirs régionaux et de la question nationale, mettre en danger l’existence même de l’État canadien ».

Retournant au cœur du débat, Bourque reparle de la « non-cohérence, de la dispersion et de l’extrême faiblesse économique » de cette bourgeoisie qui, dit-il « grâce au développement de l’État peut se développer en force sociale autonome ». Enfin, Bourque reprend (reprend à nouveau est un pléonasme) la différence entre « les intérêts qu’un parti défend en dernière analyse et la situation de classe de ses cadres politiques moyens, de ses députés et de sa clientèle de prédilection ». Il insiste enfin sur le fait que le PQ n’est pas un « parti socialement monolithique ».

Quant à lui, Pierre Fournier annonce également ce qui fera bientôt les principaux acquis de sa contribution : il désigne « les trois paliers de la bourgeoisie francophone soit le secteur privé, l’État et le mouvement coopératif » ; de plus, il distingue des fractions dans la bourgeoisie qu’il nomme alors « québécoise » : « une fraction fédéraliste… et une fraction nationaliste ».

Six mois plus tard, Jorge Niosi cristallise les axes du débat « Fournier-Bourque-Niosi ». Se rattachant à nouveau à la thèse du PQ parti de la petite bourgeoisie (technocratique), il recueille dans sa foulée les travaux de Denis Monière, de Vera Murray, d’Henry Milner et de Marcel Fournier. Son argumentation ayant été critiquée par Bourque dans le numéro suivant des Cahiers du Socialisme, j’éviterai de la reprendre ici. Pour l’essentiel, je soulignerai qu’outre la sévère critique qu’il fait du PQ quant à son aspect social-démocrate qu’il considère comme « un leurre » et au fait que peut-être « quelques dirigeants du PQ considèrent qu’ils représentent véritablement les intérêts de la nation québécoise, y compris de sa bourgeoisie », Niosi affirme à nouveau qu’il s’agit là du « représentant de la petite bourgeoisie technocratique ». Dur à l’endroit des thèses de Fournier et de Bourque, il met en lumière les critères juridico-économiques qu’il favorise. Si, et il n’y a pas de raison d’en douter, les positions de Niosi ne se réduisent pas aux énoncés de cette analyse, il demeure que les termes du débat que ces textes condensent contribuent, malgré leurs nuances, à affermir des pôles idéologiques distincts. C’est pourquoi j’ai parlé plus haut de rupture et de « tournant qualitatif » : les deux textes suivants marqueront, en réponse à la position du PQ – parti petit-bourgeois, une phase importante.

Pierre Fournier produira en janvier 1979 un dernier texte dans la lignée de cette polémique. Nourri des confrontations antérieures, Fournier dégagera les acquis suivants : a) rejet du concept de « bourgeoisie canadienne-française » et affirmation d’une distinction entre bourgeoisie québécoise et canadienne dans laquelle on trouve des éléments québécois ; b) reconnaissance de « l’important facteur super-structurel pour tenter de repérer les fractions de classe » ; reconnaissance que « la bourgeoisie québécoise a ses propres bases d’accumulation » ; reconnaissance « du poids économique et du potentiel des PME »47.

Par ailleurs, Fournier exprime des réserves sur la pertinence de la distinction entre capital monopoliste et non monopoliste, émettant l’hypothèse que la bourgeoisie québécoise est monopoliste.

Le texte de Gilles Bourque paru au printemps dernier démêlait à nouveau dans une forme encore plus nuancée les thèses essentielles. Encore une fois, il rappelle les facteurs superstructurels dans la constitution de la bourgeoisie régionale québécoise : « la question nationale,la spécificité de l’État keynésien dans la division politique canadienne, la particularité non monopoliste du capital régional »48 qui ne lui donne pas « le degré de cohérence économique caractéristique d’une véritable bourgeoisie nationale capable de soutenir une politique autonome se démarquant au moins minimalement de l’impérialisme ». De plus, Bourque ajoute que « si le projet péquiste profile l’enclenchement éventuel d’affirmation d’un capital monopoliste québécois à partir de quelques entreprises en voie de monopolisation (HydroSidbec-Provigo…), les contradictions entre le capital monopoliste et non monopoliste opposent encore principalement le capital canadien au capital québécois ». J’avais d’ailleurspour ma part tenté de démontrer cet énoncé auparavant (16) ? en disant que : « L’analyse desbases concrètes de la division sociale du travail au Québec permet de voir que la question nationale est intimement liée aux conditions québécoises de la lutte entre capital monopoliste et non monopoliste ». La distinction qui sépare pour l’instant Fournier d’un côté, Bourque et moi de l’autre sur l’importance de cette démarcation n’est pas encore disparue.

Cependant, l’ampleur de ces débats qui ne se résument pas, bien entendu, aux textes sur lesquels j’ai centré ma réflexion, a favorisé l’assouplissement des outils d’analyse. Bourque a été amené ainsi à insister, dans le n° 3 des Cahiers, sur le danger de réduire « le PQ aux intérêts restreints et à court terme d’une seule classe ». C’est pourquoi le concept de « fraction hégémonique du parti » devient-il pertinent pour désigner la force sociale dominante en dernière analyse. Ainsi, le PQ en ressort comme « formation politique ayant permis l’hégémonisation du mouvement nationaliste initié principalement par la nouvelle petite bourgeoisie (et secondairement par la petite bourgeoisie traditionnelle) au profit de la bourgeoisie régionale québécoise ».

Le débat n’était pas clos. En novembre 1979, Monière, que j’ai cité plus haut, reprenait la thèse de la petite bourgeoisie technocratique et celle de la non-existence d’une bourgeoisie québécoise pour, dans ce qui aura été jusqu’à ce jour le dernier sursaut du nationalisme de gauche, « présenter les informations indispensables pour une prise de décision éclairée »49.

Conclusion

En ce qui me concerne, au lieu de vouloir indiquer les bonnes raisons de prendre, face aux événements politiques à venir, telle ou telle position, je crois plus approprié de tirer des étapes passées de notre réflexion quelques enseignements.

Le premier, et, il me semble le

France : Macron remporte la présidence mais la gauche peut riposter au « troisième tour » aux élections et dans la rue

25 avril 2022, par CAP-NCS
Macron a remporté une victoire confortable au second tour des élections présidentielles Français avec une avance de 17 points de pourcentage, soit au moins 5 points de mieux (…)

Macron a remporté une victoire confortable au second tour des élections présidentielles Français avec une avance de 17 points de pourcentage, soit au moins 5 points de mieux que n’importe lequel des sondages finaux. Le dernier président à obtenir un second mandat fut Chirac en 2002. Mais sa victoire est au moins 8 points pire qu’en 2017, Marine Le Pen augmentant son vote du même montant. Macron a perdu plusieurs millions de voix, l’abstention a augmenté de plus de deux points et le score du vote nul ou blanc est resté élevé à 9% (une baisse de près de 3%). Se rendre au bureau de vote et gâcher son bulletin de vote n’est pas la même chose que de rester à la maison; elle exprime une désaffection politique plus active à l’égard des choix qui s’offrent à lui.

Résultats Ministère de l’intérieur

Nom Votes % d’électeurs inscrits % des suffrages exprimés
Emmanuel MACRON 18 779 641 38,52 58,54
Marine LE PEN 13 297 760 27,28 41,46
Nombre % d’électeurs inscrits % des suffrages exprimés
Électeurs inscrits 48 752 500
Abstentions 13 656 109 28,01
Électeurs 35 096 391 71,99
Bulletins blancs 2 228 044 4,57 6,35
Bulletins nuls 790 946 1,62 2,25
Exprimé 32 077 401 65,80 91,40

Les pourcentages peuvent ne pas totaliser jusqu’à 100 % en raison de l’arrondissement à deux décimales.

Même la dernière fois, Macron a bénéficié de ceux qui ont voté pour lui uniquement pour empêcher le parti d’extrême droite de Le Pen d’accéder à la présidence. Mais en 2022, il a perdu une part importante du soutien enthousiaste à ce qui était censé être le plus jeune président de tous les temps qui était un nouveau visage avec un mouvement de modernisation en dehors des partis traditionnels. Des manifestations contre Macron ont déjà eu lieu à Paris, Lyon, Rennes, Nantes et Marseille. Dans certains endroits, la police est intervenue avec des bombes lacrymogènes et des matraques. L’ampleur du rassemblement victorieux devant la Tour Eiffel ne semblait guère transmettre une vague massive d’enthousiasme pour Macron. D’autre part, l’extrême centre néolibéral qui dirige la majeure partie de l’Europe a été bruyant dans son « soulagement » et son soutien à Macron.

 Fascisme rampant

Une statistique que nous devons garder à l’esprit est de 12 millions contre 5 millions. Marine Le Pen représente un signe clair de ce que notre courant a défini comme un fascisme rampant. Le Pen et Zemmour ont contribué à pousser le centre de gravité de la politique Français vers la droite. Macron lui-même a fait toutes sortes d’ouvertures à l’extrême droite au cours de son mandat de cinq ans:

• Il a donné une interview à Valeurs actuelles, un magazine très à droite.

• Il a fait l’éloge de Pétain, le leader de la collaboration en temps de guerre, comme un grand soldat.

• Gerald Darmain, son ministre de l’Intérieur, a été encouragé à dire que Le Pen était un peu laxiste en matière d’immigration.

• Il a appelé Éric Zemmour pour compatir après que le fasciste ait été crié dans la rue.

• Il a dénoncé ce qu’il a appelé « l’islamo-gauchisme » (gauchisme islamique) dans les universités.

• Il a cultivé des amitiés avec le royaliste Philippe de Villiers et le réactionnaire Christian Estrosi qui dénonce les « cinquièmes colonnes fascistes islamiques » en France.

• Marion Maréchal, du clan Le Pen et soutien de Zemmour, a été invitée à déjeuner à l’Elysée.

En plus de cette démonisation de l’extrême droite, il avait adopté une loi sur le séparatisme qui stigmatisait la communauté islamique et organisait certaines des opérations policières les plus répressives contre les Gilets jaunes, les réfugiés à Calais et d’autres manifestations. L’incapacité à mettre en œuvre les mesures promises pour aider les travailleurs et les pauvres a poussé beaucoup dans les bras de Le Pen qui a développé toute une démagogie autour des mesures sociales. Par exemple, son projet d’augmenter l’âge de la retraite a été contesté par Le Pen.

Malgré une troisième défaite d’affilée pour sa candidature, Le Pen est surtout le plus proche de remporter un gouvernement d’Europe occidentale pour l’extrême droite. Certains commentateurs, même à gauche, croyaient que la candidate non-conformiste et ouvertement fasciste, Zemmour, détruirait fatalement son mouvement. En fait, Le Pen l’a vu partir assez efficacement et a bénéficié de son arrivée d’électeurs qui n’auraient peut-être pas été là pour elle au second tour. Elle est toujours en position de force pour mener toute recomposition politique à droite – les Républicains (LR), le parti dominant de la droite, sont dans un désarroi total après leur score historiquement bas au premier tour. Son gros problème pour les élections législatives est qu’à moins qu’il n’y ait un accord improbable avec la LR ou d’autres courants de droite, il est très difficile de gagner des sièges. Le RN n’a remporté aucun siège en 2017.

Entre les deux tours, il y a eu un effort de la gauche et du mouvement ouvrier pour organiser des manifestations de masse contre Le Pen afin que tout ne se réduise pas à bloquer Le Pen dans les urnes. Certains élèves de Paris ont exprimé leur colère face au manque de choix proposés en fermant leurs écoles. Vingt mille personnes environ ont défilé à Paris avec des manifestations plus petites dans de nombreuses autres villes. Cependant, nous devons nous rappeler qu’en 2002, un million de personnes ont défilé le 1er mai à Paris contre Jean Marie Le Pen.

Un débat à gauche a eu lieu sur la question de savoir s’il fallait simplement se tenir le nez et voter pour Macron ou utiliser la formule adoptée par Jean Luc Mélenchon et le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) de « pas un seul vote » pour Le Pen. Les premières indications suggèrent que même si certains électeurs de Mélenchon ont peut-être voté pour Le Pen aujourd’hui, il s’agissait d’une minorité – l’écrasante majorité a voté Macron, a gâché leur bulletin de vote ou s’est abstenue. Si les sondages avaient été beaucoup plus serrés, la question aurait été posée différemment. Comme il s’avère qu’en ne sautant pas dans un « front républicain » simpliste pour soutenir Macron, la large gauche radicale a mis l’accent sur la poursuite de l’opposition aux politiques du gouvernement Macron. La gauche doit affaiblir son courant autant que possible lors des prochaines élections législatives qui donnent traditionnellement au vainqueur de la présidentielle une bonne majorité de travail.

 Arrêter Macron aux élections législatives de juin

Mélenchon a rappelé à tout le monde ce soir que le troisième tour commence maintenant. Ne tardant jamais à se manifester, son projet est que la gauche se rassemble et gagne suffisamment de sièges pour qu’il devienne Premier ministre et soit ainsi en mesure de bloquer les mesures anti-ouvrières de Macron. Bien qu’il ait obtenu environ 20% en 2017, son mouvement n’a fait élire que 17 députés. Son avance cette fois-ci et le score de deux pour cent pour le Parti socialiste (PS) font de lui encore plus le leader naturel de la gauche. La campagne plus à gauche, écologique et antiraciste qu’il a menée cette fois-ci – abandonnant le drapeau tricolore et certaines de ses pires rhétoriques identitaires nationales – l’a placé dans une meilleure position pour obtenir une alliance avec le Parti communiste (PCF), les Verts (EELV) et le NPA.

Pour le moment, leurs porte-parole ont exclu de tendre la main au « PS néolibéral ». Cependant, la direction du PS a voté mardi pour tenter de parvenir à un accord avec le LFI malgré l’hostilité de certains dirigeants, dont Hidalgo, le candidat à la présidence. La coalition pourrait inclure le PS ou des sections de celui-ci. Il ne fait aucun doute que le PC serait favorable à l’inclusion du PS. Il renforce son argument sur la défense des députés qui ont déjà des sièges.

L’un des points de négociation les plus délicats est de savoir si les députés de gauche existants doivent être protégés. Cela touche particulièrement le PCF car Mélenchon a obtenu de très bons résultats, voire plus de 50%, dans certains de ces anciens bastions du PCF. Roussel, le chef du PCF, a fait valoir que le parti avait toujours une base, des conseillers locaux et un réseau de militants. Il affirme également que le vote tactique au premier tour ne reflète pas totalement le soutien du parti sur le terrain. Pour les écologistes, c’est un argument similaire. Ils ont fait beaucoup mieux aux élections locales et régionales. Il est important que France Insoumis (LFI) et Mélenchon travaillent avec souplesse pour développer une véritable liste unie dotée de comités de soutien locaux dynamiques.

 Réponse des anticapitalistes à la liste de gauche unie

Le NPA a répondu positivement aux ouvertures de la LFI et est prêt à travailler de manière unie pour construire cette coalition électorale de gauche. Il tient à ce que toutes les forces qui rejoignent l’ardoise aient une voix dans sa direction et que chaque courant, tout en soutenant les points clés du programme LFI, ait le droit de défendre ses idées. Le NPA accepte la nécessité pour tous les courants d’adhérer au même profil de campagne et au même manifeste. Chaque courant pourrait prendre sa place au « parlement » de l’Union Populaire (la campagne électorale de LFI). Il a également déclaré que dans le cas où Mélenchon pourrait former un gouvernement, il ne souhaiterait pas siéger à l’intérieur de celui-ci, mais serait favorable à ce qu’un tel gouvernement exécute le programme de la liste. Comme l’explique la déclaration, cela reflète les différences entre la LFI et la NPA sur le rôle des institutions politiques dans la lutte vers une rupture avec la domination capitaliste.

Sa déclaration souligne également que l’objectif d’une campagne unie ne devrait pas être uniquement autour du slogan « Mélenchon pour Premier ministre », mais plutôt ancré dans les luttes sur le terrain contre la politique de Macron. Idéalement, les comités de soutien locaux de toute la gauche devraient être soutenus dans des luttes unies sur le terrain au-delà des élections. La montée continue de l’extrême droite exige la construction systématique d’un mouvement antifasciste plus fort.

La triple polarisation que nous avons vue au premier tour avec l’extrême droite, le centre-droit néolibéral et la gauche radicale large semble continuer à dominer le système politique Français à moins que la droite et la gauche traditionnelles des partis du centre ne renaissent comme un phénix de leurs cendres. Pour la gauche, l’espoir est qu’une campagne unie réussie aux élections législatives de juin élira suffisamment de députés capables de soutenir la résistance de masse au programme néolibéral de Macron. Gagner de manière réaliste une majorité de travail pour Mélenchon serait un long coup, mais toute gauche radicale digne de ce nom doit se présenter pour gouverner. Le courant de Macron a montré lors des élections précédentes qu’il a des pieds d’argile et n’a pas de structure vraiment ancrée dans les localités. La difficulté de Le Pen à forger des alliances peut également aider la gauche. Un gros problème est de mobiliser les électeurs, l’abstention est encore plus élevée aux élections législatives après la présidentielle.

« Le troisième tour commence ce soir. Le bloc populaire qui s’est construit autour de ma candidature est déjà aujourd’hui le troisième domaine qui peut tout changer s’il rassemble les gens et grandit. »

JEAN LUC MÉLENCHON, DÉCLARATION DU 24 AVRIL


Dave Kellaway est membre du comité de rédaction de Anti*Capitalist Resistance, membre de Socialist Resistance, et de Hackney and Stoke Newington Labour Party, contributeur à International Viewpoint et Europe Solidaire Sans Frontieres.

 

 

Le Comité d’action de Parc-Extension : en lutte pour le droit au logement

25 avril 2022, par CAP-NCS
Les Nouveaux Cahiers du socialisme ont rencontré l’équipe[1] du Comité d’action de Parc-Extension (CAPE), un comité logement qui œuvre dans le quartier de Parc-Extension à (…)

Les Nouveaux Cahiers du socialisme ont rencontré l’équipe[1] du Comité d’action de Parc-Extension (CAPE), un comité logement qui œuvre dans le quartier de Parc-Extension à Montréal[2] depuis 1986. Plusieurs aspects des luttes menées dans ce quartier sont abordés, dont celles concernant le logement, les conditions de travail, le racisme systémique et la gentrification. Des stratégies et des pistes de solution sont aussi proposées pour contrer la crise du logement et soutenir les locataires du quartier aux prises avec différents défis.

Pouvez-vous nous présenter brièvement le Comité d’action de Parc-Extension (CAPE), son histoire et ses objectifs ?

André Trépanier : Le CAPE a été formé en novembre 1986 par des résidentes et des résidents de Parc-Extension pour faciliter la coordination de projets liés à l’aménagement du quartier et à la salubrité publique. À partir de 1991, le CAPE a concentré ses activités sur l’amélioration des conditions de logement, en offrant aux locataires de l’accompagnement individualisé pour leur dossier au Tribunal administratif du logement (TAL) et en organisant des campagnes de mobilisation pour le droit au logement. Notre travail comme comité logement vise à répondre aux besoins des locataires, tout en prenant en compte les réalités du quartier, qui est caractérisé par un taux élevé de pauvreté et une population issue en grande partie de l’immigration de première ou de deuxième génération.

Pendant plusieurs années, le principal enjeu était l’insalubrité de plusieurs logements. Une partie importante de notre travail consistait à envoyer des demandes d’inspection à l’administration de l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension et des mises en demeure aux propriétaires pour réclamer des réparations, à dénoncer publiquement les propriétaires récalcitrants et à revendiquer une action plus ferme contre les taudis de la part de la Ville de Montréal. Par des opérations de porte-à-porte, des réunions de locataires et grâce au soutien d’avocates et d’avocats alliés, le CAPE a lancé plusieurs offensives contre les Di Giambattista, Collura, Canaj, RAAMCO International Properties et autres propriétaires de logements insalubres dans le quartier. Depuis 2018, notre équipe a constaté que les demandes d’aide des locataires concernent de plus en plus les évictions. Ce phénomène est lié principalement à la gentrification – l’embourgeoisement – de Parc-Extension, qui s’est beaucoup intensifiée au cours des cinq dernières années.

Vous menez de nombreuses mobilisations contre la gentrification de Parc-Extension. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce phénomène, quelles en sont les causes et les conséquences pour les locataires du quartier ?

Amy Darwish : Comme bien d’autres quartiers centraux montréalais, Parc-Extension s’embourgeoise rapidement, ce qui affecte durement les locataires les plus marginalisés, notamment les immigrants et les immigrantes, les personnes racisées et les familles à faible revenu. L’augmentation importante des loyers et des évictions que nous observons depuis quelques années est liée entre autres à l’arrivée de résidentes et de résidents plus aisés financièrement ainsi qu’à l’ouverture du Campus MIL de l’Université de Montréal à l’automne 2019. Il faut aussi ajouter l’établissement de l’Institut québécois d’intelligence artificielle et d’un bureau de la compagnie Microsoft à proximité du quartier.

La gentrification de Parc-Extension entraine de nombreuses conséquences dommageables pour ses résidentes et résidents à faible revenu. La hausse du coût des loyers contraint plusieurs locataires à quitter le quartier ou à couper dans des dépenses essentielles, comme la nourriture ou les médicaments, ou à emménager dans des appartements trop petits pour le nombre de personnes qui les occupent. La gentrification limite aussi la capacité des locataires de demander à leur propriétaire les réparations nécessaires pour leur logement, car ils ou elles craignent qu’une telle demande ne mène à une éviction ou à une hausse majeure de leur loyer. Ces défis sont encore plus grands pour les locataires racisé·e·s, qui subissent de la discrimination dans leur recherche de logement, ce qui complique leurs tentatives de relogement après une éviction. Nous notons aussi que la gentrification fragilise les réseaux d’entraide de Parc-Extension, car elle conduit à des expulsions d’organismes communautaires. Ainsi, en 2017, nous avons vu l’éviction des groupes locataires de la Plaza Hutchison par BSR Groupe, un groupe immobilier qui venait tout juste d’acquérir l’immeuble pour y développer des condos[3].

Une grande proportion de la population de Parc-Extension est issue de l’immigration, une réalité importante à prendre en compte. Comment les expériences de logement des résidentes et des résidents du quartier sont-elles influencées par leur situation migratoire ?

Celia Dehouche : L’expérience de l’immigration entraine pour plusieurs locataires une grande vulnérabilité face aux propriétaires qui profitent des difficultés associées à leur situation pour leur imposer des conditions de logement inacceptables. Les personnes locataires issues de l’immigration sont souvent obligées de se loger dans des immeubles qui présentent de graves problèmes d’insalubrité – des moisissures qui affectent la santé respiratoire des enfants, la présence de punaises de lit, de coquerelles, de souris, etc. Les propriétaires se permettent une telle négligence dans l’entretien de leurs immeubles parce que leurs locataires, à cause d’un statut précaire ou de barrières linguistiques, craignent de faire valoir leurs droits.

Les inégalités en matière de justice et les difficultés d’accès à un logement décent et abordable s’ajoutent à de nombreuses expériences difficiles dans d’autres sphères de leur vie, et donnent l’impression aux personnes issues de l’immigration d’être traitées comme des citoyens et des citoyennes de seconde zone. Les difficultés se révèlent encore plus graves pour les personnes migrantes qui ne disposent pas de la citoyenneté ou de la résidence permanente. Nous avons déjà rencontré des locataires que leur propriétaire menaçait de dénoncer à l’Agence des services frontaliers du Canada, ce qui signifie un risque de déportation s’ils ou elles contestaient leurs conditions de logement. Il faut aussi mentionner que les femmes locataires, tant à Parc-Extension que dans d’autres quartiers, affrontent des défis particuliers, comme du harcèlement sexuel de la part de leur propriétaire et de la violence conjugale. L’isolement social et les difficultés d’accès aux services sociaux qui caractérisent souvent une immigration récente aggravent le risque que les femmes immigrantes soient exposées à du harcèlement et à de la violence.

Niel La Dode : Comme l’a indiqué Celia, les difficultés associées au processus d’immigration ne se limitent pas au logement. Il est important d’analyser ce processus comme une expérience plus large, à la croisée de nombreuses formes d’inégalité. Il faut d’abord noter que les trajectoires des personnes migrantes sont très diversifiées : il peut s’agir d’une réunification familiale, d’un programme d’étude, d’un visa de travail, de l’obtention du statut de réfugié ou d’une demande d’asile, parmi bien d’autres situations. Plusieurs résidents et résidentes de Parc-Extension appartiennent à des catégories d’immigrants qui sont plus précaires, ce qui a des répercussions tant sur leurs conditions de travail que sur leurs conditions de logement.

Nous collaborons régulièrement avec des locataires qui sont embauchés par des agences de placement pour travailler dans des milieux agricoles ou dans des usines de transformation de la viande. Leurs salaires sont très bas et leurs journées de travail longues et exténuantes. Ces locataires sont tellement épuisé·e·s par leur emploi qu’ils et elles n’ont souvent plus d’énergie pour défendre leurs droits. Cette situation est particulièrement préoccupante, car les très faibles revenus de leur emploi obligent ces personnes à habiter dans des logements ayant de graves problèmes d’insalubrité. Ces locataires font ainsi face, tant sur le marché du travail qu’en matière de logement, à de l’exploitation et à une protection inadéquate de leurs droits. Il faut aussi souligner que leurs conditions de vie, influencées à la fois par la répartition profondément inégale des ressources sous le capitalisme et par le racisme systémique, se sont gravement détériorées dans la situation de pandémie de COVID-19. En effet, les domaines d’emploi qu’ils et elles occupent, par exemple les soins à domicile, l’alimentation et le transport, les rendent plus à risque de contracter le virus, pendant que les difficultés d’accès aux services de santé augmentent leur risque de développer des complications ou de succomber à la maladie.

Face à ces défis, notre première tâche est d’aider les locataires aux prises avec des difficultés de logement à faire valoir leurs droits. Nous comprenons que leur situation limite le temps et l’énergie dont ils disposent pour déposer un dossier au Tribunal administratif du logement ou pour participer à des campagnes de mobilisation. Nous les mettons aussi en contact avec des services et des organismes partenaires, par exemple le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants, Afrique au Féminin et la Clinique juridique de Parc-Extension, qui peuvent les soutenir et les aider à résoudre différents problèmes qui, tout en étant influencés par leur trajectoire d’immigration, ne sont pas liés directement au logement.

Nous voulons finalement signaler que le CAPE appuie les revendications qui contribueraient à améliorer les conditions de vie des locataires, par exemple l’augmentation du salaire minimum à quinze dollars l’heure, une lutte dans laquelle les travailleuses et travailleurs immigrants jouent un rôle central[4].

Sohnia Karamat Ali : Depuis que j’ai commencé à travailler au CAPE en 2015, j’ai observé plusieurs changements à Parc-Extension. Au début de ma pratique comme chargée d’accueil et agente de mobilisation, les locataires qui demandaient notre soutien étaient majoritairement des résidents et des résidentes de longue date du quartier et qui détenaient la citoyenneté canadienne. Au cours des trois dernières années, j’ai constaté une augmentation importante de personnes demandeuses d’asile, de réfugié·e·s et de personnes sans statut parmi les locataires qui entrent en contact avec le CAPE. Ces locataires sont arrivé·e·s récemment au Canada et les défis qu’ils et elles doivent affronter sont particulièrement complexes. Comme l’a souligné Niel, ces locataires occupent des emplois mal rémunérés, très exigeants physiquement et qui comportent des risques considérables pour leur santé. L’épuisement qui accompagne de telles conditions de travail limite leur capacité à entreprendre des démarches pour défendre leurs droits. Pour des raisons tout à fait compréhensibles, leur priorité est d’obtenir la résidence permanente ou un statut d’immigration plus stable, plutôt que leurs conditions de logement.

Quelques éléments supplémentaires méritent d’être abordés ici. Il me semble d’abord important de rappeler à nouveau la grande variété des trajectoires d’immigration. Par exemple, les immigrants et les immigrantes économiques sont généralement moins précaires que les réfugié·e·s ou les demandeurs et demandeuses d’asile. Nous avons mené des campagnes de mobilisation dans des immeubles où les propriétaires traitent avec beaucoup plus de respect les locataires détenant la résidence permanente que les locataires ayant un statut d’immigration précaire. Le degré d’établissement dans le pays d’accueil des communautés auxquelles appartiennent les personnes migrantes a une incidence majeure sur les obstacles qu’elles doivent surmonter, en plus des barrières linguistiques et du racisme systémique déjà mentionnés. Ces difficultés affectent notamment les résidentes et les résidents issus de l’Asie du Sud, qui constituent une part de plus en plus importante des locataires qui demandent du soutien au CAPE. Un autre élément à considérer est que les institutions publiques ainsi que plusieurs organismes communautaires font face à des problèmes de représentation et d’inclusion, ce qui nuit à leur capacité à bien prendre en compte les réalités et les expériences vécues par les locataires les plus marginalisé·e·s dans le quartier. Il vaut aussi la peine de mentionner que la pandémie de COVID-19 a non seulement empiré les conditions de travail des locataires les plus précaires du quartier, mais elle a également mis en lumière le problème du surpeuplement des logements, ce qui augmente le risque de transmission du virus; cela explique en grande partie pourquoi Parc-Extension figure, depuis le début de la pandémie, comme un quartier montréalais ayant un nombre de cas confirmés de COVID-19 parmi les plus élevés. J’aimerais finalement souligner que les femmes jouent un rôle de premier plan dans les mobilisations pour le droit à un logement décent et abordable à Parc-Extension. Leur contribution à nos luttes est inestimable, et nous devrions mener des discussions afin de reconnaître et de contrecarrer la répartition inégale du travail de défense des droits, qui tend à être assumé majoritairement par des femmes, tant à Parc-Extension que dans d’autres quartiers.

Nous venons de voir que les locataires de Parc-Extension font face à de nombreux défis, dont la gentrification du quartier, le racisme systémique et les difficultés associées au processus d’immigration. Quelles sont les stratégies que vous utilisez pour atteindre vos objectifs, à la lumière de ces défis ? Quelles sont vos revendications pour le quartier, et vos aspirations plus larges pour la défense du droit au logement ?

Rizwan Khan : Devant ces différents défis, les stratégies employées par le CAPE se déclinent en deux principaux volets, soit l’accueil et la mobilisation. L’accueil constitue généralement le premier contact que nous établissons avec les locataires du quartier. Ils et elles viennent nous visiter après avoir entendu parler de nos services par une campagne d’affichage, un kiosque, des dépliants que nous envoyons chaque année par la poste, etc. Nous les écoutons parler de leurs problèmes de logement, nous partageons des informations sur leurs droits et nous leur proposons différentes approches pour résoudre leurs problèmes : la rédaction d’une mise en demeure, d’une demande d’inspection de leur logement ou d’un avis de refus d’augmentation du loyer, le dépôt d’une demande de logement subventionné à l’Office municipal d’habitation de Montréal (OMHM), l’ouverture d’un dossier au TAL, et ainsi de suite.

Ce volet de notre travail est essentiel pour plusieurs raisons. Il permet d’abord aux locataires d’améliorer leurs conditions de logement, en obtenant les réparations nécessaires dans leur appartement, en empêchant une éviction ou une hausse de loyer abusive. L’accueil permet aussi aux locataires de mieux connaitre leurs droits, ce qui les aide à les défendre ; souvent, cela les amène à encourager d’autres locataires à visiter le CAPE, à entreprendre des démarches juridiques ou à participer à des mobilisations pour le droit au logement. Ce travail d’éducation et d’assistance juridique est crucial, puisque la précarité socioéconomique et les barrières linguistiques constituent des entraves majeures à l’accès à la justice pour les locataires. En effet, les propriétaires ont souvent des moyens financiers importants, tandis que les locataires que nous soutenons au CAPE sont à faible revenu, ce qui les prive d’un accès aux services juridiques, dont les frais s’élèvent au minimum à 170 dollars l’heure. Bien que des services fournis par l’Aide juridique soient disponibles gratuitement pour les locataires les plus vulnérables, le mandat de celle-ci est restreint et ne couvre pas toutes les causes. Il faut être très démuni pour bénéficier de l’Aide juridique : pour plusieurs personnes à faible revenu, elle n’est pas accessible. Paradoxalement, ces difficultés d’accès à la justice sont normalisées, voire banalisées dans une société qui se dit fondée sur un État de droit.

Nous pouvons également souligner que le travail d’accueil constitue l’une des meilleures stratégies pour bien connaitre les besoins du quartier et pour adapter nos services en conséquence, par exemple en produisant du matériel d’information multilingue, en offrant des ateliers sur la défense des droits des locataires issu·e·s de l’immigration ou en réclamant une révision des critères d’attribution de l’OMHM, afin que les personnes migrantes sans statut aient accès à des logements subventionnés. L’attention que nous prêtons aux défis des locataires de Parc-Extension et l’élaboration de projets et de revendications qui répondent à ces défis figurent parmi les principales forces du CAPE.

Emanuel Guay : Concernant la mobilisation, le CAPE organise régulièrement des manifestations, des occupations, des blocages et d’autres actions liées à la défense collective des droits des locataires. Ces actions sont cruciales, car elles permettent de faire pression sur les autorités et de réclamer des mesures pour améliorer les conditions de logement des locataires, tant à Parc-Extension que dans d’autres quartiers. Le CAPE soutient par exemple la construction de 50 000 logements sociaux sur cinq ans revendiquée par le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU). Ces logements aideraient à répondre au besoin criant d’un plus grand nombre de logements non soumis à des pressions spéculatives. Le CAPE milite aussi pour le contrôle obligatoire des loyers et pour l’établissement d’un registre des baux tel que revendiqué par le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), ce qui permettrait de mieux protéger les locataires sur le marché locatif privé. Ces revendications visent plus largement à défendre le droit au logement comme un droit qui doit être garanti pour tous et toutes, plutôt qu’une marchandise ou une stratégie d’investissement parmi d’autres.

Les campagnes de mobilisation sont particulièrement importantes, puisqu’elles encouragent le développement de solidarités entre les locataires qui y participent, tout en favorisant la création de liens entre différentes luttes. Ainsi les membres du CAPE participent à des actions organisées par Solidarité sans frontières pour la régularisation des personnes migrantes sans statut. L’adoption d’une telle mesure pourrait contrer, du moins en partie, la précarité et les discriminations vécues par plusieurs locataires, tout en facilitant la défense de leurs droits. L’action collective permet aussi de bloquer des projets qui contribueraient à la gentrification du quartier. Une mobilisation particulièrement inspirante fut celle menée à l’automne 2020 par les locataires de Parc-Extension pour s’opposer à un projet d’appartements de luxe au 700 rue Jarry Ouest. Cette mobilisation a mené l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension à refuser, en février 2021, l’octroi d’un permis de démolition au promoteur immobilier, ce qui a mis fin au projet.

Mohammad-Afaaq Mansoor : J’aimerais conclure cet entretien en présentant des initiatives prometteuses menées par les locataires de Parc-Extension, avec le soutien du CAPE. Une stratégie de plus en plus courante dans le quartier est la mobilisation ou l’organisation par immeuble, qui permet de rassembler les locataires autour d’objectifs communs et de renforcer leur capacité d’action collective face à leur propriétaire. Si des locataires visitent le CAPE pour des problèmes d’insalubrité ou pour un avis d’éviction, il est très probable que leurs voisins et voisines connaissent des situations similaires. L’organisation par immeuble permet d’envoyer de nombreuses demandes d’inspection simultanément à l’Arrondissement, ce qui tend à écourter le délai de traitement. Elle permet aussi de lutter plus efficacement contre des augmentations de loyer abusives ou des tentatives d’éviction ; elle facilite la tenue d’actions publiques et l’ouverture d’un dossier collectif au TAL, afin de représenter l’ensemble des locataires d’un même immeuble. Cette stratégie se situe ainsi à la croisée de l’accueil et de la mobilisation, et elle a été utilisée avec un certain succès par les locataires du 7904 avenue Querbes, du 8580 avenue de l’Épée et du 1040 avenue Ball, parmi d’autres exemples.

Le CAPE est aussi de plus en plus impliqué dans des projets qui visent à offrir des logements sociaux et communautaires dans le quartier. Nous avons contribué à la relance de la Coopérative Un Monde Uni en 2020. Celle-ci avait été fondée en 2013 et avait notamment pour objectif de développer des logements sociaux et des espaces communautaires au 700 rue Jarry Ouest. Après avoir participé au blocage du projet d’appartements de luxe sur ce terrain, les membres de la coopérative se mobilisent actuellement pour que la Ville de Montréal achète le 700 rue Jarry Ouest, pour y mener un projet qui répondrait aux besoins du quartier. Nous pouvons aussi noter que le CAPE intègre de plus en plus les arts visuels à son répertoire d’actions, comme en témoigne l’action de projection tenue en décembre 2020 à la mairie d’arrondissement pour l’acquisition du 7965 boulevard de l’Acadie, ainsi que la campagne de photos menée cette année par nos membres et la vidéo produite par notre collègue Celia pour l’acquisition du 700 rue Jarry Ouest par la Ville de Montréal.

Les défis sont nombreux à Parc-Extension, mais le contact étroit avec les locataires du quartier et l’adaptation constante de nos stratégies nous aident à mieux les soutenir et à renforcer leur capacité d’action collective face à la gentrification et au racisme systémique. Nous espérons que notre travail peut non seulement contrecarrer les injustices que les locataires doivent affronter, mais aussi nous faire avancer vers l’atteinte de nos buts, soit l’accès à un logement abordable et de qualité, la régularisation des personnes migrantes sans statut, la fin des discriminations et des violences qui accompagnent trop souvent le processus d’immigration, ainsi que des conditions de vie décentes et dignes pour tous et toutes.

Renel Exentus est Doctorant en études urbaines à l’INRS


  1. Voici la répartition des responsabilités entre les membres de l’équipe du CAPE selon l’ordre de l’entrevue : André Trépanier, responsable des droits des locataires; Amy Darwish, coordonnatrice; Celia Dehouche, organisatrice communautaire; Niel La Dode, chargé d’accueil; Sohnia Karamat Ali, chargée d’accueil et agente de mobilisation; Rizwan Khan, chargé d’accueil; Emanuel Guay, chercheur associé; et Mohammad-Afaaq Mansoor, organisateur communautaire.
  2. Le quartier Parc-Extension est situé dans l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension.
  3. Projet de cartographie anti-éviction de Parc-Extension, MIL façons de se faire évincer. L’Université de Montréal et la gentrification à Parc-Extension, Montréal, 2020, p. 21.
  4. Voir Cheolki Yoon et Jorge Frozzini, « La bataille des 15 dollars de l’heure. L’expérience du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 20, 2018. Dernièrement, un nouveau mouvement, la Coalition Minimum 18 $, à laquelle participent des groupes communautaires et des organisations syndicales, revendique une augmentation majeure du salaire minimum, soit 18 $ l’heure.

 

Mettre fin à la dépendance aux combustibles fossiles pour soutenir la résistance ukrainienne

22 avril 2022, par CAP-NCS
L’invasion impitoyable de l’Ukraine par Poutine – qui constitue sa prochaine étape dans la restauration de l’empire russe – a été bloquée par la remarquable résistance (…)

L’invasion impitoyable de l’Ukraine par Poutine – qui constitue sa prochaine étape dans la restauration de l’empire russe – a été bloquée par la remarquable résistance populaire qui s’est dressée contre elle. La ville portuaire de Mariupol, au sud du pays, a été aplatie par l’artillerie russe et fait face à une catastrophe humanitaire, mais elle a refusé de se rendre. D’autre part, les envahisseurs ont été repoussés sur plusieurs fronts.

La résistance ukrainienne s’est largement appuyée sur les sanctions économiques occidentales et sur l’aide militaire occidentale, notamment les missiles antichars et sol-air lancés à la main, sans lesquels la guerre éclair de Poutine aurait pu être impossible à arrêter. Les sanctions économiques n’ont pas seulement mis Poutine sous pression dans son pays, elles ont aussi donné à la population la confiance nécessaire pour résister à une force aussi écrasante.

Comme les Russes ont rencontré une résistance beaucoup plus forte que prévu, ils ont eu recours à des bombardements de plus en plus aveugles de la population civile, avec des missiles à longue portée  lancés depuis des navires en mer Noire et depuis la Russie elle-même. Le résultat a été une escalade rapide du nombre de victimes civiles. Poutine dispose de milliers d’avions et de missiles, bien sûr, et pourrait rayer l’Ukraine de la carte. Mais la question de savoir si cela serait politiquement viable (ou s’il pourrait y survivre en Russie) est une autre question.

La Russie est désormais une kleptocratie brutale, avec Poutine comme nouveau Staline. Les manifestants anti-guerre risquent jusqu’à 16 ans de prison et les politiciens de l’opposition qui s’opposent à la guerre sont poussés à l’exil. Dix millions de personnes, soit un quart de la population, sont déplacées à l’intérieur du pays et près de cinq millions sont déjà réfugiées à l’étranger. Plusieurs milliers de personnes, principalement des civils, sont morts. Les pays de l’UE, et c’est tout à leur honneur, ont ouvert leurs frontières, suspendu leurs exigences en matière de visa et accueilli des millions de personnes. Le contraste est saisissant avec le misérable gouvernement « Little Englander » de Boris Johnson, qui tourne en rond dans une tentative (très réussie) de donner refuge au plus petit nombre de personnes possible.

 

Une faille béante

Aussi importantes qu’elles aient été, les sanctions comportaient toutefois une faille béante. Il s’agit de l’absence d’interdiction des exportations russes de pétrole et de gaz, qui représentent 60 % du total des exportations russes. En conséquence, la hausse rapide des prix du pétrole et du gaz (et donc des bénéfices) a vu l’argent affluer dans les coffres de Poutine à un rythme sans cesse croissant et donc directement dans sa machine de guerre – qui est devenue l’épine dorsale de toute son opération.

L’année dernière, la Russie a exporté pour 173 milliards de dollars de pétrole et de gaz. Depuis l’invasion, la valeur de ces combustibles a fortement augmenté, le pétrole atteignant actuellement 110 dollars le baril. La Russie est le troisième producteur mondial de pétrole, derrière les États-Unis et l’Arabie saoudite, et le premier exportateur mondial de pétrole brut. Elle possède également, et de loin, les plus grandes réserves de gaz naturel au monde. Elle fournit actuellement 40 % des besoins de l’Europe en gaz naturel et 41 % des besoins mondiaux.

Cette faille est toutefois en passe d’être comblée. Après les appels du président ukrainien Volodymyr Zelensky, et le refus des dockers d’Ellesmere Port, du Kent au Royaume-Uni et des Pays-Bas, de décharger du pétrole russe, M. Biden a annoncé que les sanctions américaines couvriraient désormais toutes les importations de pétrole, de gaz et de charbon russes – après une période d’ajustement de 45 jours – et il a exhorté les pays européens, en particulier, à faire de même. Il s’agit d’un durcissement crucial des sanctions, qui frappe Poutine à son point le plus vulnérable, et qui doit être fortement soutenu.

Le soutien des gouvernements européens à l’initiative de M. Biden est toutefois moins enthousiaste. L’Union européenne a accepté de réduire de deux tiers sa dépendance à l’égard du pétrole et du gaz russes d’ici la fin de l’année et de la supprimer d’ici 2030. L’Allemagne, qui est le plus gros consommateur de pétrole et de gaz russes, a déclaré qu’elle allait accélérer ses projets visant à trouver des sources d’énergie alternatives, notamment des énergies renouvelables. Boris Johnson a tenu des propos similaires, bien que leur signification soit différente…

Un tel resserrement reste important et pourrait être crucial. Une zone d’exclusion aérienne étant exclue, le boycott économique, incluant ainsi le pétrole et le gaz, ainsi que la fourniture d’armes, pourrait bien être le facteur décisif de l’issue de la guerre.

 

Appel des défenseurs ukrainiens du climat

L’importance du boycott des exportations de pétrole et de gaz russes est exprimée haut et fort dans la récente (et remarquable) déclaration sur la guerre de 12 campagnes ukrainiennes pour le climat, intitulée « End fossil fuel addiction that feeds Putin’s war machine ». Il s’agit d’un appel direct à tous les utilisateurs de pétrole et de gaz russes pour qu’ils cessent de financer la machine de guerre de Poutine :

« Le régime de Vladimir Poutine est clairement et uniquement l’agresseur dans cette guerre illégale et porte l’entière responsabilité des atrocités commises par sa machine de guerre. Il est tout aussi clair que cette machine de guerre a été financée, nourrie et alimentée par les industries du charbon, du pétrole et du gaz qui sont à l’origine de l’invasion qui menace l’Ukraine et de la crise climatique qui menace l’avenir de l’humanité. Et la dépendance du monde aux combustibles fossiles finance à son tour le bellicisme de Poutine, mettant en danger non seulement l’Ukraine, mais aussi l’Europe elle-même. Poutine a délibérément utilisé le gaz fossile comme arme pour accroître sa domination énergétique sur l’Union européenne et menacer les nations européennes qui viendraient en aide à l’Ukraine. Cela doit cesser …

Nous demandons également aux gouvernements des pays non européens de rejeter et d’interdire toute importation de combustibles fossiles en provenance de Russie et d’éliminer rapidement tous les combustibles fossiles… Les sources de revenus de Poutine doivent être asséchées dès que possible – cela implique également de s’attaquer aux investissements directs et indirects dans les infrastructures de combustibles fossiles en Russie. »

 

Également à la croisée des chemins : la vie humaine sur Terre

La guerre de Poutine intervient à un moment charnière d’une autre crise (parallèle) – qui est l’urgence climatique. Celle-ci menace également de pousser la vie humaine sur la planète dans ses derniers retranchements via le réchauffement et le changement climatique.

C’est ce qui ressort très clairement du sixième rapport d’évaluation du GIEC sur le changement climatique, publié en janvier de cette année. En d’autres termes, l’invasion russe en Ukraine et la nécessité de sauver la planète d’un changement climatique catastrophique sont désormais indissociables. Ils sont unis par la militarisation de l’industrie des hydrocarbures par Poutine, qui en fait la base matérielle de sa campagne de guerre.

Cette guerre menace non seulement de faire dérailler les fragiles progrès réalisés en matière de réduction des émissions de carbone lors des COP de Paris et de Glasgow, mais aussi de perturber la COP27 qui se tiendra à Sharm el-Sheikh, en Égypte, en novembre de cette année, avant même qu’elle ne commence – avec des conséquences potentiellement désastreuses pour la planète.

 

Un méga-carrefour

Nous nous trouvons donc – ainsi que notre espèce – à un méga carrefour quant à l’avenir de la vie sur la planète, et au début de ce qui est déjà la décennie cruciale si nous voulons éviter le chaos climatique et la destruction écologique. Deux options s’opposent.

La première – dont la droite s’est emparée avec délectation – consiste à ignorer la crise climatique, à renoncer aux objectifs de réduction des émissions de carbone fixés à Paris et à Glasgow, et à se rendre tête baissée devant l’OPEP et l’Arabie saoudite pour les supplier d’augmenter leur production. Boris Johnson, qui s’est présenté comme un écologiste à Glasgow, est déjà passé par là, rampant devant le prince héritier Mohammed Bin Salman d’Arabie saoudite – qui vient de battre un record en exécutant publiquement 81 personnes en une seule journée.

En fait, les députés conservateurs de la droite dure ont lancé une attaque féroce contre les énergies renouvelables et en faveur d’une ruée grotesque vers des sources de combustibles fossiles toujours plus sanguinaires. Ils veulent que le charbon et l’énergie nucléaire ne soient plus stigmatisés. Ils veulent multiplier les nouvelles centrales nucléaires à côté de nouveaux gisements de pétrole, de gaz et de charbon. Ils veulent des investissements nouveaux et croissants dans les énergies extrêmes telles que la fracturation hydraulique et l’extraction de sable bitumineux. Nigel Farage a organisé des rassemblements dans le monde entier pour promouvoir cette « solution ». Il est difficile d’imaginer une proposition plus grotesque.

Selon le Guardian du 26 février, l’American Petroleum Institute, qui représente les géants du pétrole et du gaz, dont Exxon, Chevron et Shell, a demandé à Biden d’autoriser une expansion majeure des forages pour ces carburants et d’abolir les réglementations qui empêchent la construction de nouveaux gazoducs et oléoducs afin de réduire le coût des carburants pour les Américains et de soutenir les pays européens qui ont vu le coût du gaz monter en flèche en raison des inquiétudes concernant l’approvisionnement en provenance de Russie, qui fournit à l’Europe environ un tiers de son gaz. En fait, Shell Oil a déjà annoncé qu’elle revoyait sa décision, prise au lendemain de la COP26, de se retirer du projet de nouveau champ pétrolifère de Cambo, à l’ouest des Shetlands.

Un tel retour aux combustibles fossiles pourrait faire reculer de 10 ans la lutte contre le changement climatique. 10 ans que nous n’avons pas.

 

Un changement massif et rapide

L’autre alternative – dont nous devrions nous saisir avec bien plus d’enthousiasme – est une rupture rapide et globale avec les combustibles fossiles, parallèlement à l’introduction rapide des énergies renouvelables à l’échelle mondiale. C’est ce que réclament les Nations unies, le mouvement pour le climat et la gauche. Elle permettrait non seulement de lutter contre le changement climatique, mais aussi de briser l’emprise des gangsters et des cartels qui contrôlent l’industrie et de réduire les risques de guerres et de conflits que l’industrie des combustibles fossiles génère.

Aujourd’hui, 50 % des réserves pétrolières sont entre les mains de régimes de droite réactionnaires et instables, capables de rançonner le monde comme le fait actuellement Poutine : Arabie saoudite, Iran, Irak, Koweït, Émirats arabes unis, Libye et, bien sûr, la Russie.

Les exportations russes de pétrole et de gaz vers l’Europe sont acheminées par l’un des plus grands réseaux d’oléoducs et de gazoducs du monde. Il s’agit notamment du gazoduc Yamal-Europe, qui traverse le Belarus et la Pologne pour arriver en Allemagne, et du gazoduc Nord Stream 1, qui va directement en Allemagne via l’Ukraine. Le gazoduc Nord Stream 2, en cours de construction, que l’Allemagne a actuellement suspendu, doublerait la capacité totale du système Nord Stream, qui passerait de 55 milliards de mètres cubes à 110 milliards de mètres cubes par an. Il appartient à la société énergétique publique russe Gazprom.

Le pays qui s’est enlisé de la manière la plus désastreuse dans ce cauchemar est l’Allemagne, sous l’héritage d’Angela Merkel. Elle a amené l’Allemagne à un niveau de dépendance vis-à-vis du pétrole et du gaz russes, qui s’est maintenant effondré.

Les organisations ukrainiennes de défense du climat citées plus haut s’expriment en ces termes :

« Il est impératif que le monde ne se contente pas de remplacer les combustibles fossiles produits en Russie (en particulier le gaz fossile) par des combustibles fossiles provenant d’autres pays (en particulier le gaz naturel liquéfié). Avec une priorité émergente de boycott du pétrole et du gaz russes, l’expansion des combustibles fossiles doit être immédiatement stoppée, et les nations du monde entier doivent s’engager dans une transition rapide et juste vers l’abandon de tous les combustibles fossiles. La dépendance à l’égard du charbon, du pétrole et du gaz est l’acceptation intentionnelle de la mort, de la misère et de l’effondrement à l’échelle mondiale. Il est de notre devoir d’être enfin réaliste à ce sujet si nous voulons avoir un avenir vivable ! »

Oui, cela nécessiterait en effet un changement massif et rapide, d’autant plus qu’il ne nous reste plus que huit ans pour empêcher les températures mondiales de dépasser 1,5°C. Mais c’est possible, à condition d’avoir la détermination, l’état d’esprit et la volonté politique nécessaires pour y parvenir. Un bon exemple est la façon dont les économies britannique et américaine sont passées du temps de paix au temps de guerre au début de la Seconde Guerre mondiale. Des industries entières ont été transformées en l’espace de quelques mois.

Lorsque les États-Unis se sont mobilisés pour la Deuxième Guerre mondiale, 17 millions de nouveaux emplois ont été créés et la production industrielle a augmenté de 96 %. Pendant les quatre années de guerre, les États-Unis ont construit 150 porte-avions, 8 cuirassés, des dizaines de croiseurs, des centaines de destroyers, des centaines de sous-marins, des milliers de péniches de débarquement et plus de 4 000 cargos. Pensez-y.

Il s’agissait d’une réponse à une menace existentielle – ce qui est exactement le genre de menace à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui avec le changement climatique. Il est de loin préférable de le faire maintenant plutôt qu’après une diversion de 10 ans où nous nous retrouvons au même endroit avec un problème encore plus grand devant nous.

Les Tories dénoncent cela comme impossible. L’énergie renouvelable, disent-ils, serait incapable de fournir l’énergie nécessaire à la vitesse à laquelle elle serait requise, et ils prétendent que le pétrole, le gaz et le charbon, soutenus par une grande expansion du nucléaire – toujours après les expériences en Ukraine avec des centrales nucléaires prises dans des actions militaires – sont indispensables. C’est de la foutaise et cela doit être rejeté.

Comme l’a très bien expliqué Caroline Lucas, c’est le contraire qui est vrai. Non seulement les énergies renouvelables offrent une solution à long terme, mais elles sont bien moins chères et bien plus rapides à installer que les centrales nucléaires ou l’exploitation de nouveaux gisements de pétrole ou de gaz. Il faut, selon elle, environ dix ans pour exploiter un nouveau gisement de pétrole ou de gaz ou construire une centrale nucléaire, et ces deux solutions seraient beaucoup plus coûteuses à construire et infiniment plus destructrices pour l’environnement. Cela signifie des changements massifs.

 

Utiliser l’énergie plus efficacement

Toute transition vers les énergies renouvelables doit bien sûr s’accompagner d’une réduction importante de la consommation d’énergie, tant par les gouvernements que par les particuliers. Notre impact collectif sur la planète est insoutenable. Il faut donc mettre fin à la société du jetable et aux économies fondées sur la croissance. Aujourd’hui, de grandes quantités de marchandises sont produites, sous l’impulsion de l’industrie publicitaire, et passent de l’usine à la décharge en très peu de temps. L’industrie de la mode, par exemple, est la deuxième industrie la plus polluante de la planète. Elle produit 150 milliards de vêtements par an, soit suffisamment pour fournir vingt nouveaux articles à chaque personne sur la planète. Quatre-vingt pour cent de tous les vêtements sont jetés très rapidement dans des décharges.

Nous devons également assumer la responsabilité personnelle de nos propres empreintes carbone et écologique, c’est-à-dire faire davantage attention à ce que nous mangeons, en particulier la viande, aux moyens de transport que nous choisissons, à la quantité d’énergie que nous gaspillons et à la quantité de déchets que nous produisons. C’est ce que préconise le rapport du GIEC, qui reconnaît que si la responsabilité principale de ce changement est institutionnelle et gouvernementale, la responsabilité personnelle est également importante, en particulier dans les pays riches.

La production et la distribution alimentaires devront également être transformées. L’agriculture industrialisée devra disparaître et l’on consommera beaucoup moins de viande. En Grande-Bretagne, les kilomètres alimentaires ont un impact énorme sur l’environnement. 95 % de nos fruits viennent de l’étranger, et la moitié de nos légumes sont également importés. Alors que seulement 1 % des denrées alimentaires sont transportées par avion, ce mode de transport représente 11 % des émissions de carbone. Depuis 1992, la quantité de nourriture transportée par avion a augmenté de 140 %. Chaque jour, plus de 200 000 acres de forêt tropicale sont détruits pour faire place à la production de viande bovine et de cuir destinée à l’exportation.

L’agriculture contribue aussi massivement aux émissions de gaz à effet de serre, notamment le méthane produit par le bétail, l’oxyde nitreux produit par le sol, les gaz à effet de serre produits par le carburant des machines, la production de grandes quantités d’engrais artificiels et le transport des aliments jusqu’aux lieux de vente. Elle est également responsable d’un ruissellement massif dû à l’utilisation d’engrais minéraux pour produire des cultures arables, tant pour la consommation humaine que pour l’alimentation animale, ce qui accroît les dommages causés à l’environnement au sens large.

 

Les énergies renouvelables deviennent rapidement moins chères

Cependant, nous ne sommes pas confrontés à cette transition à partir de rien. Selon la Rapid Transition Alliance, les énergies renouvelables deviennent moins chères, tandis que les combustibles fossiles sont de plus en plus chers. Selon elle, l’année dernière a été une nouvelle année record pour les énergies renouvelables, même face à la pandémie mondiale de Covid.

Le rédacteur en chef du Guardian chargé de l’environnement, Damian Carrington, soulève un point similaire dans un article paru le 31 octobre. L’urgence climatique, affirme-t-il à juste titre, est la plus grande menace à laquelle la civilisation ait jamais été confrontée. Mais il y a une bonne nouvelle : « nous disposons déjà de tous les outils nécessaires pour la combattre ». Le défi, dit-il, n’est pas d’identifier les solutions, mais de les déployer à grande vitesse.

Selon lui, certains secteurs clés sont déjà en avance, comme les voitures électriques. Elles sont déjà moins chères à l’achat et à l’utilisation dans de nombreux endroits – et lorsque les prix d’achat seront égaux à ceux des véhicules à carburant fossile dans les prochaines années, un point de basculement sera atteint. Selon lui, l’électricité produite à partir de sources renouvelables est désormais la forme d’énergie la moins chère dans la plupart des endroits, parfois même moins chère que de continuer à faire fonctionner les centrales au charbon existantes. L’effondrement du coût des batteries et des autres technologies de stockage est également de bon augure.

En attendant, nous devons combiner la solidarité avec la lutte ukrainienne avec la lutte contre le changement climatique – ce qui signifie, entre autres choses, se mobiliser pour la COP27 à la fin de l’année afin de s’assurer qu’elle survive à l’assaut de la droite.

 

Publié initialement sur https://redgreenlabour.org/2022/03/24/end-the-addiction-to-fossil-fuel-support-the-ukrainian-resistance/

Traduction Contretemps

 

Mino Obigiwasin : pour l’intégrité et l’identité des enfants anicinape

22 avril 2022, par Revue Droits et libertés
Retour à la table des matières Revue Droits & Libertés, aut. 2021/hiver 2022 Peggie Jérôme, directrice générale de Mino Obigiwasin Propos recueillis par Rodrigue Turgeon, (…)

Retour à la table des matières Revue Droits & Libertés, aut. 2021/hiver 2022

Peggie Jérôme, directrice générale de Mino Obigiwasin Propos recueillis par Rodrigue Turgeon, membre du CA de la Ligue des droits et libertés et Alexandre Carrier, militant au comité droits des peuples autochtones En 2018, des femmes de la communauté anicinape1 du Lac Simon entament une grève de la faim, exigeant que justice soit rendue à leurs enfants arrachés à leur communauté pour être placés dans des familles d’accueil blanches, perpétuant ainsi une pratique coloniale. L’organisme Mino Obigiwasin, dont il est question ici, est né suite à cette étincelle d’amour. Les représentant-e-s de la communauté ne tardent pas à répondre à l’appel au changement. La réflexion sur les actions à entreprendre s’élargit vite à mesure que débarquent les renforts des communautés sœurs de Kitcisakik, Pikogan et Long Point. Un constat s’impose : les communautés anicinapek2 sont les mieux placées pour prendre soin de leurs enfants. En à peine un mois, une première tournée de consultation éclair dans les quatre communautés mentionnées ci-haut est réalisée. Le mouvement, quoique préliminaire, est propulsé par des leaders inspirants qui partagent une vision claire et en phase avec les besoins des leurs. Les quatre conseils de bande ne tardent pas à leur confier un important mandat : jeter les bases d’un système anicinape de protection de la jeunesse, par les Anicinapek, pour les enfants anicinapek. Conscients que chaque année écoulée sans refonte fondamentale du système administré par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) risque de se solder en enfances déracinées, les leaders ne tiennent rien pour acquis. La course contre la montre continue. Ainsi, quelques mois à peine suffisent pour s’entendre sur le nom de l’organisme (Mino Obigiwasin a été proposé par une Aînée de Pikogan et signifie « bien élever l’enfant »), fonder l’entité juridique, monter une structure organisationnelle, refaire une tournée des communautés et surtout, signer en novembre 2020 une entente avec le Centre intégré de santé et des services sociaux de l’Abitibi-Témiscamingue (CISSSAT) en vertu de la Loi sur la protection de la jeunesse (LPJ). Quelques semaines plus tard, Mino Obigiwasin assumait la prise en charge de la prestation des premiers services de protection de la jeunesse. Pour en apprendre davantage sur l’inspirante démarche d’auto-détermination de Mino Obigiwasin et pour mieux apprécier la différence que l’organisation apporte dans la vie des enfants anicinapek, nous avons rencontré sa directrice générale, Peggie Jérôme, le 28 septembre dernier, dans ses bureaux de l’Avenue Centrale, à Val-d’Or.
  1. Aussi parfois désignée comme algonquine.
  2. Anicinapek désigne le pluriel d’anicinape.

Ligue des droits et libertés (LDL) : En vos mots, comment exprimez-vous la mission de Mino Obigiwasin? Peggie Jérôme : Notre mission, c’est d’offrir des services anicinapek de qualité afin d’assurer l’intégrité et l’identité des enfants anicinapek. C’est à notre image et ç’a été pensé par les 27 participant[e]s qui étaient à la consultation initiale. Conserver l’identité anicinape, c’est précieux. Déjà, on perd beaucoup notre langue; c’est dangereux, ça fait peur. Notre prise en charge des services est essentielle. Ensemble, on veut assurer à tous les enfants et à toutes les familles anicinapek un milieu de vie stable, sécuritaire, heureux et enraciné dans la culture anicinape. LDL : Comment qualifieriez-vous les relations que vous entreteniez au tout début avec le CISSSAT? Sentiez-vous une approche d’ouverture, semblaient-ils douter de votre volonté de prendre en charge ces services si importants? PJ : Non, au contraire. Le directeur de la protection de la jeunesse à l’époque, Philippe Gagné, nous connaissait un peu. Il avait travaillé en milieu anicinape. On sentait qu’il avait une belle croyance en notre prise en charge, qu’il y croyait. On sentait quand même un peu d’inquiétude, c’est sûr, de peur qu’on se plante. Quand on a commencé la négociation de l’entente, lui et moi, on s’est assis la première journée, pis on s’est dit les choses en pleine face, on a mis cartes sur table. Je lui ai demandé de ne pas nous traiter comme des personnes qui n’ont aucune connaissance, de pas agir comme un colonisateur pendant la négociation. On s’est mis des règles de base avant de commencer, et je pense que ç’a bien parti les négociations. Puis quand Caroline Roy est arrivée au poste de présidente directrice générale du CISSSAT, les choses ont vraiment roulé comme dans du beurre, elle y croyait pis elle voulait que ça marche aussi. LDL : Pour un observateur extérieur, la création de Mino Obigiwasin s’est effectuée à toute allure. Comment avez- vous vécu ça de l’intérieur, de voir votre projet prendre autant d’expansion et de responsabilités, et faire autant d’embauches en si peu de temps? PJ : Avec le recul, on voit que notre plan d’action était bien préparé. C’est pas si intimidant, ça va bien, je suis très à l’aise là-dedans. Les communautés autochtones sont habituées à gérer beaucoup de programmes pour leurs membres, comme la santé, l’éducation, les programmes sociaux, les logements et plus encore! On a réussi à bien s’entourer. On n’a pas eu peur de se tromper. On est bien résilients, nous autres, les Autochtones. [caption id="attachment_12499" align="alignright" width="357"] Crédit : Les droits de l’enfant, Jeanne Larouche, 6 ans[/caption] LDL : C’est une chose de monter une organisation, mais quelle différence apportez-vous dans la vie des enfants anicinapek? PJ : Il y a une proximité des communautés avec l’organisation. Notreconseil d’administration est 100% issu des communautés. Par contre, on a eu beau changer la structure, il reste que pour les travailleuses et les travailleurs sur le terrain, on a peu d’Anicinapek. Mais je sens qu’avec notre approche et notre sentiment d’appartenance, les intervenant-e-s et les travailleuses et les travailleurs sociaux sont conscient-e-s du fait que ce sont nos enfants, notre nation. Il n’est plus question d’agir comme des colonisatrices et colonisateurs ou des personnes qui vont être très très très autoritaires. Elles et ils sont dévoués pis je pense qu’elles et ils aiment travailler chez les Autochtones, c’est pour ça qu’elles et ils sont là aussi. Pour les familles d’accueil, c’est plus facile d’en trouver dans les communautés. Et pour les moins chanceux qui ne peuvent vivre dans une famille d’accueil anicinape, on est en mesure d’assurer une sécurisation culturelle et de continuer la relation avec la famille de ces enfants-là. Au final, on reçoit beaucoup moins de plaintes face aux services de protection de la jeunesse depuis qu’on les a pris en charge. LDL : Nous avons parlé du passé de Mino et de son présent. En regardant devant vous, entrevoyez-vous certains défis? PJ : Des défis, y’en a toujours eu des défis, à chaque jour… Mais en même temps, les défis, c’est souvent juste des blocages qu’on peut craindre. Quand y’a des blocages, il faut faire un autre chemin. C’est sûr que ce qu’on souhaite pour le futur, c’est rassembler plus de communautés anicinapek pour être plus forts. On veut que ce soit nous autres qui allons gérer nos affaires. On veut que ce soit nos modes de fonctionnement, d’approche, de structure. C’est sûr que c’est juste les services sociaux, mais c’est quand même un bon départ de prise en charge complète, c’est une belle opportunité à saisir. LDL : En terminant, si vous aviez un souhait à formuler pour les enfants anicinapek, ce serait quoi? PJ : Qu’est-ce qu’on veut leur léguer, à ces enfants là? Une vie déséquilibrée ou bien une belle vie anicinape? Avec Mino Obigiwasin, on dit qu’on veut bien élever les enfants. C’est le rôle des parents, ça. Mais quand le parent, il va pas bien, c’est la famille qui est là, c’est le village, c’est la communauté. C’est nous, Mino Obigiwasin. Chez les Anicinapek, l’enfant, c’est la priorité numéro un. Sans nos enfants, y’a pas de vie. Mais nos enfants aujourd’hui, malgré tout ce qu’on peut faire, ils ne sont pas autant connectés avec la culture qu’avant. On croise la vie moderne pis la vie occidentale dans nos villages avec l’internet, l’eau courante, la mode, les industries, la consommation... même la bouffe! C’est dur pour eux de pratiquer la tradition. Oui, on y va à la chasse, on y va encore dans la forêt, mais y’en a qui y vont pas du tout. Et c’est ça qui est triste. Je souhaite que les jeunes anicinapek un jour jouent le rôle de protecteur de la nature.

L’article Mino Obigiwasin : pour l’intégrité et l’identité des enfants anicinape est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

Le référendum : un enjeu politique pour le mouvement ouvrier1

22 avril 2022, par CAP-NCS
Au tournant des années 1970, l’intellectualité de gauche prolifère, et pas seulement à l’université bien que plusieurs professeurs participent aux travaux des mouvements (…)

Au tournant des années 1970, l’intellectualité de gauche prolifère, et pas seulement à l’université bien que plusieurs professeurs participent aux travaux des mouvements populaires. Des « intellectuels » populaires surgissent un peu partout, grâce au réseau d’éducation alternatif qui essaime partout, au sein des mouvements et à l’extérieur des mouvements. Ces « intellectuels populaires » ne sont pas des chercheurs universitaires, mais ils développent des analyses très poussées du capitalisme et des luttes anticapitalistes au Québec. Parmi les institutions qui soutiennent ces travaux est le Centre de formation populaire, le CFP. Créé dans les années 1960 par des animateurs sociaux proches des milieux chrétiens progressistes, le CFP prend son envol dans les années 1970, relativement à la radicalisation des mouvements, notamment des syndicats. Il ouvre plusieurs chantiers sur les enjeux qui confrontent le mouvement populaire, dont la place des syndicats, la social-démocratie, les médias, la construction du socialisme et évidemment la question nationale. C’est ainsi qu’apparaît en 1978 un groupe de travail très productif qui alimente les débats sur la question nationale au sein des mouvements populaires, interpellés d’une part par le discours péquiste, et d’autre part par l’approche simpliste des « ML ».

D’emblée, le projet est non partisan, car on trouve des contributions de socialistes, de marxistes, de keynésiens, d’humanistes. Jusqu’en 1980 et même au-delà, le CFP sera l’inspirateur de la gauche dans les mouvements populaires et syndicaux qui cherchent à se doter d’une posture autonome dans le débat sur la souveraineté.

L’enjeu est complexe. Depuis que le PQ est au pouvoir, il a été démontré que le « préjugé favorable aux travailleurs » était un slogan vide de sens. À part quelques réformes secondaires, les politiques d’austérité du PQ sont alignées sur celles des gouvernements au Canada et aux États-Unis. On blâme les syndicats, notamment dans la fonction publique, plutôt que le terrible système financier qui appauvrit nos économies et nos sociétés. Bien qu’édulcorée par les manœuvres du PQ, la question de la souveraineté reste sur le programme politique. Le CFP et ses alliés syndicaux et populaires de même que quelques groupes de gauche comme le RPS, le GST et le GMR restent convaincus que l’indépendance est un chemin pour changer le rapport de forces entre les dominants et les dominés.

C’est de là qu’émerge l’idée du « oui critique » qui doit faciliter une mobilisation populaire pour le « oui », mais d’une manière qui marque les distances avec le projet du PQ. C’est un exercice intellectuel de haute voltige, et on ne peut pas dire que cette idée s’enracine à la base et dans le débat public, bien qu’elle devienne un point de ralliement pour une gauche pluraliste et indépendante.

L’argument du CFP tente de faire ressortir le caractère irrationnel de la stratégie du PQ, car son projet « ferait subsister la possibilité, l’éventualité de l’indépendance du Québec, avec un caractère anti- impérialiste et anticapitaliste. La stratégie de la bourgeoisie canadienne et américaine vise donc de toute évidence à battre le PQ sur la base de son projet de souveraineté-association et cette position fait l’unanimité dans la bourgeoisie nord-américaine (le secteur souverainiste mis à part) ». À l’inverse, « l’indépendance serait le moment d’un nouveau rapport de forces, d’une brèche dans le système de domination capitaliste en Amérique du Nord ». (Introduction de Pierre Beaudet)

***

Dans ce court texte, nous nous proposons d’examiner la question du référendum sur la souveraineté-association que le Parti Québécois se prépare à soumettre à la population québécoise. Cette question sera nécessairement au centre de l’actualité politique au Québec et, de ce fait, sera extrêmement lourde d’implications pour l’évolution de la société québécoise et l’avenir des classes populaires. Le mouvement syndical et populaire ne peut se permettre de rester silencieux au moment où se livre un important combat entre différentes classes sociales/au sujet de l’avenir des caisses sociales/du cadre politique constitutionnel canadien et québécois. Ce texte représente en quelque sorte l’aboutissement des différentes analyses sectorielles du comité sur la question nationale du CFP. Si son argumentation renvoie aux conclusions des études déjà publiées par le CFP, sa richesse réside dans le fait qu’il analyse un processus, soit la dynamique même de l’affrontement des caisses dans la lutte référendaire (qui dépasse l’échéance du référendum lui-même). Il aboutira à une conclusion politique, à savoir la nécessité d’une intervention politique du mouvement ouvrier québécois dans la conjoncture. Cette conclusion est certes contestable et contestée ; nous espérons cependant qu’elle stimule de nouveaux débats et prises de position.

Souveraineté-association et indépendance du Québec

Le PQ a canalisé en grande partie le mouvement social3 qui, à partir des années 60, s’était regroupé autour de l’objectif de l’indépendance politique du Québec. Ce faisant, il a réussi à rebâtir l’unité des diverses couches sociales liées par cet objectif autour d’un projet mettant sur le même pied la souveraineté politique et une association économique avec le Canada.

Ce changement progressif (par ailleurs analysé dans un autre texte du CFP (La position constitutionnelle du MSA/PQ de 1967 à 1979) est un reflet dans les transformations de l’alliance de classes qui a porté le PQ jusqu’à son accession au pouvoir en 1976.

Alors que l’indépendance politique signifie une rupture importante dans le système institutionnel politique canadien et implique une modification fondamentale des rapports de classes au Canada et au Québec, le projet de souveraineté-association vise un aménagement des rapports dans le cadre d’une continuité du système institutionnel. L’indépendance politique nécessitait la constitution d’une alliance de classes portant sur le projet d’établir au Québec l’ensemble des conditions pour un développement économique, social et politique, autocentré indépendant, bref un bloc social à caractère anti-impérialiste, dans le contexte nord-américain. Dans cette alliance de classes, les forces principales ne peuvent être que celles qui composent la majorité du peuple du Québec, soit la classe ouvrière, les agriculteurs et la petite bourgeoisie urbaine salariée.

Au contraire, le projet de souveraineté-association implique une renégociation des rapports entre les diverses fractions de la bourgeoisie au Canada et au Québec. Les protagonistes principaux du projet, que représentent le PQ et plus particulièrement sa direction, sont constitués par une alliance entre diverses fractions bourgeoises et petites-bourgeoises (de la bourgeoisie québécoise) animées principalement par la fraction de la bourgeoisie au contrôle de l’État et des appareils d’État au Québec. Par les modifications structurelles qu’elles proposent, ces fractions de caisses désirent aménager de façon différente leur présence au sein du capitalisme nord-américain en agrandissant l’espace politique et économique qui leur est actuellement dévolu tout en permettant une harmonisation des intérêts de la bourgeoisie nord-américaine (américaine, canadienne et québécoise) dans le cadre d’un système politique stabilisé. Dans ce sens, les nombreux appels de la direction du PQ au capital nord-américain et canadien en particulier ne sont pas une tromperie4(qui cacherait un véritable projet d’indépendance nationale), mais représentent bien les véritables intérêts des diverses fractions de la bourgeoisie québécoise ne désirant pas briser leur appartenance à l’espace capitaliste nord-américain.

Le Parti Québécois et la construction d’un bloc social

Pour établir ce projet, le PQ et les forces sociales qui le composent doivent modifier le système institutionnel actuel au Canada. Cette bataille politique qu’ils ont entreprise depuis dix ans constitue une guerre de longue durée, un affrontement marqué d’avancées et de reculs, avec diverses stratégies pour affaiblir et diviser l’adversaire5. Pour s’établir au pouvoir dans le sens de son projet, le PQ doit construire un bloc social, c’est-à-dire une alliance entre diverses forces sociales capables de supporter et d’instituer son projet fondamental. De la même manière, la bourgeoisie canadienne tente de consolider et de renforcer son propre bloc social autour du système institutionnel qui défend le mieux ses intérêts, c’est-à-dire le fédéralisme. En ce sens, la lutte entre le PQ et le bloc fédéraliste ne peut être réduite au cadre étroit de la lutte entre deux bourgeoisies, mais doit plutôt être analysée comme la lutte entre deux blocs sociaux, entre deux types d’alliances de classes que tentent de construire les bourgeoisies au Canada et au Québec. Pour sa part, le secteur souverainiste de la bourgeoisie québécoise a entrepris de construire ce bloc sur plusieurs fronts.

• Sur le premier front, le PQ, son outil politique privilégié, a tenté d’établir une plus grande cohésion dans ses propres rangs, c’est-à-dire d’élaborer des points d’unité, de cohérence entre les diverses fractions de la bourgeoisie québécoise : cette bourgeoisie encore très faible possède des points communs, mais se trouve divisée entre plusieurs secteurs aux intérêts parfois contradictoires : secteur étatique et sociétés parapubliques, capital financier et mouvement coopératif, grandes et moyennes entreprises industrielles. Au Québec particulièrement, la bourgeoisie du secteur privé est faible et constamment attirée, sinon avalée, par la bourgeoisie canadienne et américaine; son intérêt pour un projet d’autonomisation politique est réel, mais implique une audace qu’on ne lui a pas connue dans l’histoire6.

À l’inverse, la bourgeoisie du secteur étatique (dirigeants de l’État et des appareils d’État) est plus portée dans ce sens, puisque sa seule base de développement est l’État provincial. La constitution d’un véritable État national lui donnerait des moyens encore plus puissants. L’unité de la bourgeoisie au Québec est donc un projet, une lutte que le PQ mène par ses diverses politiques de « rationalisation » économique, par son soutien aux efforts de concentration et d’expansion du capital québécois, par le resserrement budgétaire visant à moderniser la gestion de l’État et à dégager des surplus plus importants pour le renforcement des entreprises québécoises (publiques et privées), par le rétablissement de la « paix sociale » au sortir de grands affrontements sociaux de 1968 à 1976. Le PQ propose aux fractions de la bourgeoisie un capitalisme « civilisé », modernisé, pour consolider les assises d’un capitalisme québécois à « part entière ». Comme le secteur étatique de la bourgeoisie est relativement plus acquis aux objectifs du PQ, c’est surtout en direction des secteurs privés que le gouvernement a dirigé ses efforts en faisant ainsi de nombreux compromis relativement au programme et à l’esprit qui dominèrent au sein du PQ alors qu’il était dans l’opposition7.

• Sur le deuxième front, la construction du bloc social souverainiste implique une alliance avec certains éléments de la petite bourgeoisie traditionnelle8 du secteur désigné généralement par les PME. Le PQ leur offre des moyens pour se « rentabiliser », c’est-à-dire s’intégrer au processus de monopolisation et de concentration sans trop heurter les intérêts sous-régionaux (régions urbaines versus zones rurales, Montréal versus restant du Québec) tout en permettant aux secteurs plus rentables de récupérer en douce les « secteurs mous » par exemple le secteur agroalimentaire et la croissance de la Coopérative fédérée. Ainsi, l’augmentation du salaire minimum, qui répond aux besoins de la stabilisation de la main-d’œuvre dans les grands centres urbains (et aux aspirations populaires) a été « relativisée » (à la baisse) par le PQ, cela pour favoriser les PME qui bénéficient, surtout dans les zones périphériques, d’une main-d’œuvre à bon marché. Cet avantage leur permet de concurrencer la grande entreprise multinationale ou publique. Ces couches sociales, bien qu’en déclin depuis les années 60 et que représente généralement l’Union Nationale, conservent encore une assise sociale importante dans plusieurs régions et constituent pour le PQ une cible privilégiée.

• Sur le troisième front, le PQ a voulu construire son alliance en y intégrant de larges secteurs de la classe ouvrière, des agriculteurs et de la petite bourgeoisie salariée, qui constituent la grande majorité de la population québécoise et sont les principaux responsables de la victoire du PQ en 1976. Ces derniers avaient élu le PQ en tant que porteur d’une partie importante de leurs revendications des dernières années. Pour le PQ, l’intégration des classes populaires se développe par la marginalisation de leurs organisations respectives (spécialement des syndicats) que le gouvernement péquiste voudrait voir réduites et délégitimées. Pour cela, le PQ bénéficie de ses propres bases dans les classes populaires (spécialement dans les quartiers populaires) ainsi que de la collaboration d’une certaine partie des appareils syndicaux prêts à participer ã la politique du PQ de « bonne gestion » du capitalisme au Québec (cf. les sommets économiques), en échange de transformations sociales de type social-démocrate (lois de travail plus contraignantes, négociation sectorielle). Ces mesures sociales récupératrices viseraient à intégrer les caisses populaires, à rationaliser le capitalisme et à leur enlever encore davantage l’autonomie de leurs organisations et de leurs revendications. Pour vaincre la bourgeoisie canadienne, le PQ doit s’assurer de l’appui de la majorité du peuple, mais sans permettre à celui-ci d’enclencher une autre dynamique sociale autonome et subversive.

Stratégies et tendances au sein du PQ

Certains n’ont vu dans les revirements, les hésitations du gouvernement et du parti que les manifestations d’une « trahison » par rapport aux objectifs initiaux; d’autres, à la droite de l’échiquier politique, voient ces fluctuations comme un sombre complot du PQ destiné à faire avaler l’indépendance derrière un visage tranquille (ce que rejoignent d’ailleurs les analyses des groupes ML).

Pour notre part, nous préférons concevoir ces changements, voire ces contradictions au sein du PQ, comme des manifestations des contradictions de classes que son projet vise à unifier. Plusieurs classes ont été hégémonisées par le PQ depuis dix ans, et, au moment où des échéances décisives se rapprochent, la cohérence de cette unité devient de plus en plus difficile à maintenir.

Il y a maintenant plus d’un an (CFP : La question nationale, un enjeu pour le mouvement ouvrier), nous tentions de définir les tendances principales au sein du PQ. Aujourd’hui, cette analyse demeure valable quoiqu’elle demeure à clarifier à la lumière des événements depuis ce temps. Dans l’alliance de fractions de classes de la bourgeoisie que recouvre le PQ, deux stratégies sont sous-jacentes. Une première stratégie, qualifiée de néolibérale9, qui a largement prévalu jusqu’à ce jour, vise à élargir le bloc social du côté de la petite bourgeoisie traditionnelle et des petits capitalistes locaux tout en préservant au capital canadien et américain l’image d’une force politique « responsable », dans la logique du capitalisme nord-américain. Il s’agit dans cette optique d’aller chercher les bases sociales que représente traditionnellement l’Union Nationale et d’isoler au maximum le bloc fédéraliste autour de la bourgeoisie canadienne (de sa fraction québécoise), des anglophones, des immigrants. Dans ce scénario, la direction du PQ tient quasiment pour acquis que le vote populaire, c’est-à-dire de la classe ouvrière, des agriculteurs, de la petite bourgeoisie salariée, est un vote dans une bonne mesure lié (il n’y a pas vraiment d’alternative).

Par ailleurs, cette tendance vise à diluer encore davantage l’option souverainiste en lui enlevant progressivement les éléments les plus litigieux, de façon à mettre la bourgeoisie canadienne dans une position défensive. Ainsi, le bon accueil fait au rapport de la Commission Pépin-Robarts par le PQ, préconisant un fédéralisme renouvelé, en est une illustration. Plus récemment, la décision du Congrès de juin du PQ ä l’effet de reporter la déclaration de la souveraineté à une autre « consultation » populaire, si jamais les négociations avec le Canada pour un arrangement à l’amiable et une association économique ne fonctionnaient pas, s’inscrit aussi dans ce sens. Le message est relativement clair: le PQ ne veut pas détruire le Canada, il ne veut pas déclarer l’indépendance, mais négocier un nouvel arrangement fédéral qui reléguerait à un niveau fédéral, binational des questions aussi stratégiques que la politique monétaire, la libre circulation des biens et capitaux, la défense nationale. De la souveraineté-association, on passe peu à peu à l’association-souveraineté et ainsi de suite.

Une deuxième tendance, existant au sein du PQ et des fractions de la bourgeoisie québécoise, penche plutôt vers le renforcement du bloc social en direction des couches populaires. Conséquemment, elle préconise une gestion plus sociale-démocrate du capitalisme nord-américain, impliquant des transferts importants vers les couches populaires et une récupération d’une partie des organisations syndicales et populaires. La réforme de certaines législations sociales (santé-sécurité au travail, assurance automobile) et la nationalisation de l’Asbestos Corporation s’inscrivent dans ce sens. Les implications d’une telle politique nécessitent une négociation plus serrée de l’accord avec la bourgeoisie canadienne. Aussi, l’aile sociale-démocrate du PQ est réticente à diluer encore plus l’option souverainiste.

Cependant, depuis 1976, cette stratégie recule de plus en plus au sein du parti et du gouvernement : les rapports de force lui sont défavorables. Au moment de la réorganisation du capitalisme nord-américain et international en général, les lignes de force s’éloignent d’une gestion sociale-démocrate de la crise pour pencher plutôt vers des restrictions supplémentaires imposées aux classes populaires ainsi qu’un renforcement des tendances à la concentration et à l’internationalisation10. L’orientation du capital vise à internationaliser davantage la production capitaliste, ce qui signifie un rétrécissement certain du marché intérieur nord-américain et plus particulièrement canadien. De plus, cette tendance socialedémocrate ne bénéficie plus aussi fortement qu’avant d’un appui d’une partie du mouvement syndical et populaire éloigné du parti par la gestion impopulaire du PQ depuis 1976. Malgré diverses mesures visant à intégrer les forces populaires par la division des forces (isolement des courants progressistes, campagne de dénigrement), le mouvement ouvrier et populaire s’est éloigné du parti et contribue de ce fait à affaiblir considérablement les tenants d’une stratégie plus populaire, plus sociale-démocrate au sein du PQ.

Entre ces deux grandes tendances du PQ, l’une néolibérale et l’autre sociale-démocrate, il n’y a pas une frontière nette et tranchée, ni en termes sociologiques ni en termes politiques.

La bourgeoisie québécoise est une classe en devenir : ses paramètres restent encore très flous. Il est cependant possible de noter que la fraction sociale-démocrate représentée au sein du gouvernement a plus d’intérêt à concilier ses intérêts avec ceux des classes populaires, alors que l’autre fraction a plutôt intérêt à comprimer le marché intérieur pour conquérir les marchés internationaux plus lucratifs. Cette opposition entre une bourgeoisie plus tournée vers le marché interne et une autre orientée vers l’extérieur a aussi des implications sur le contenu éventuel d’une souveraineté-association.

L’enjeu du référendum et la crise politique

L’objectif de la souveraineté-association a réussi à cimenter les forces très hétérogènes que recouvre le PQ. En ce sens, le dernier congrès du parti a assuré une fois de plus la persistance de ce ciment. La tendance néolibérale réussit une fois de plus à marquer des points, malgré les récents déboires de sa stratégie : défaites aux élections dans les comtés d’Argenteuil et de Jean-Talon, défaite humiliante dans l‘appui accordé au Crédit social, un parti carrément à droite identifié aux derniers réseaux d’influence de la petite bourgeoisie traditionnelle au Québec, démission de Robert Burns et progression des attitudes défaitistes dans le parti, plus particulièrement dans ses bases populaires. Malgré ces échecs, la direction du parti réussit encore une fois à faire avaler la couleuvre et à dissimuler les contradictions derrière l’unité du combat sur le référendum.

D’autre part, l’arrivée au pouvoir du Parti conservateur ouvre des perspectives un peu plus réjouissantes pour les têtes dirigeantes du PQ. En plus de consacrer la division du Canada en deux, l’élection du P.C. peut être l’amorce d’une attitude plus négociatrice de la part de certaines fractions de la bourgeoisie canadienne. La bourgeoisie de l’Ouest canadien par exemple, noyau principal du P.C. actuel, a plus d’intérêt à négocier un arrangement avec la bourgeoisie québécoise que la bourgeoisie traditionnelle de l’Ontario pour qui le marché québécois (qu’elle dominait dans une large part) représente un morceau clé de ses bases d’accumulation. Dans le contexte d’une nouvelle division internationale du travail où le Canada a d’abord un rôle de fournisseur de ressources énergétiques (pétrole, gaz, uranium, hydro-électricité) et de produits agroalimentaires, l’Ouest canadien et le Québec seront avantagés au détriment des bases industrielles du Sud-Ouest ontarien (automobiles, produits manufacturés de consommation). Le fédéralisme « décentralisé » serait alors une forme politique plus adaptable aux besoins d’un capital plus tourné sur l’extérieur, alors que le renforcement du marché intérieur nécessite un État fédéral plus centralisé et capable de s’imposer sur les intérêts régionaux.

Ainsi, l’attitude intransigeante de Joe Clark sur le droit de l’autodétermination pourrait être médiatisée par ces facteurs stratégiques. Il n’en demeure pas moins que la bourgeoisie canadienne dans son ensemble, avec l’appui sans équivoque de la bourgeoisie américaine, va tout faire pour battre le PQ au référendum et même porter le Parti libéral de Claude Ryan au pouvoir. En effet, la bourgeoisie canadienne et américaine ne juge pas les bonnes intentions du PQ, mais les implications politiques et le potentiel de crise que pourrait déclencher une victoire du « oui » au référendum. Pour l’impérialisme américain et la bourgeoisie canadienne, l’indépendance du Québec n’est sûrement pas négociable, tant d’un point de vue économique que d’un point de vue politique et militaire. Toutefois, le projet de souveraineté-association, parce qu’il comporte des intérêts contradictoires qui sont la base même du Parti Québécois, n’est pas acceptable non plus. Ce n’est pas parce que les arrangements proposés par le PQ sont impossibles à réaliser dans le cadre du capitalisme nord-américain, mais parce que ce projet ferait subsister la possibilité, l’éventualité de l’indépendance du Québec, avec un caractère anti- impérialiste et anticapitaliste. La stratégie de la bourgeoisie canadienne et américaine vise donc de toute évidence à battre le PQ sur la base de son projet de souveraineté-association et cette position fait l’unanimité dans la bourgeoisie nord-américaine (le secteur souverainiste mis à part).

D’autres facteurs dérangent la bourgeoisie canadienne et américaine : taux de taxation pour le haut revenu, politique linguistique, nationalisation de l’Asbestos Corporation.

Encore là, ce ne sont pas ces mesures comme telles qui font peur (elles s’inscrivent dans la logique keynésienne classique), mais leurs éventuelles implications politiques, leur utilisation dans un sens anti-impérialiste. Le PQ mise alors sur une victoire qui forcerait la bourgeoisie canadienne à négocier un réarrangement sérieux, sous la menace d’une radicalisation, d’un tournant vers un indépendantisme plus authentique. On voit que dans la bataille de la souveraineté-association, ce ne sont pas tant les idées des protagonistes en lutte, mais les intérêts réels et les implications politiques des projets qui comptent le plus.

Pour Brascan, Power Corporation ou General Dynamics, ce ne sont pas les bonnes intentions ni la bonne gestion capitaliste du PQ qui comptent, mais les implications politiques d’un projet qui risque de déstabiliser encore davantage le système institutionnel de domination de la bourgeoisie au Canada.

Divers scénarios

Ce qui est en jeu lors du référendum, c’est la forme du système de domination de la bourgeoisie en Amérique du Nord tant au Canada qu’au Québec. L’élection du PQ en 1976 constitue le moment important d’une crise politique qui couve depuis les années 50 et au-delà, dans la constitution de l’État canadien11. Ce système institutionnel avait assuré la domination politique sur le peuple québécois (avec ses effets de surexploitation et de discrimination) et avait permis l’hégémonisation d’un bloc social au Canada anglais. Il s’écroule maintenant à la suite des luttes populaires depuis les années 60, à mesure que s’approfondit la crise de restructuration du capitalisme au Canada. Cette conjugaison – crise économique et crise politique – a considérablement affaibli la capacité de la bourgeoisie canadienne d’étendre son exploitation et sa domination, d’où l’approfondissement de ses divisions internes et de ses hésitations dans la conjoncture présente et ce que démontre l’élection d’un gouvernement minoritaire complètement coupé du Québec et bénéficiant de moins de votes que le Parti libéral.

Le défi de la bourgeoisie québécoise est d’approfondir cette crise pour réaménager son espace dans le capitalisme nord-américain, et ensuite stabiliser de nouveau le système institutionnel canadien autour d’un partage « d’égal à égal » avec la bourgeoisie canadienne.

Le PQ espère trouver un partenaire prêt à élaborer un fédéralisme renouvelé tout en lui donnant plus de pouvoirs. Cette proposition se heurte toutefois aux intérêts bien actuels de fractions importantes de la bourgeoisie canadienne (qui ne désirent pas favoriser une décentralisation même relative des pouvoirs, donc de la capacité de gérer économiquement le capital au Canada), mais se heurte surtout à l’opposition de l’ensemble de la bourgeoisie nord-américaine, pour qui la souveraineté-association, même édulcorée, représente une brèche dangereuse, un potentiel subversif, à cause même du bloc social que recouvre le PQ. Ce sera « in extremis » et après avoir épuisé les autres alternatives que la bourgeoisie nord-américaine négociera avec le PQ, en prenant tous les moyens nécessaires pour le faire reculer encore plus.

Dans ce contexte, la défaite du PQ au référendum représente pour la bourgeoisie canadienne et américaine l’objectif central à l’heure actuelle. Cette défaite pourrait avoir deux effets : le PQ abandonne l’idée même de la souveraineté pour revenir au « statut particulier » ou ã d’autres formules, ou mieux encore, perd le pouvoir aux mains du P.L.Q., avec qui il serait alors possible de réorganiser la fédération, sans cette menace intolérable de l’indépendance.

Une victoire du PQ au référendum aboutit à d’autres scénarios. Si cette victoire est convaincante, et si par ailleurs le PQ hégémonise encore plus ses diverses composantes, tout en continuant d’assurer sa « bonne gestion » capitaliste des affaires de l’État (ce qui veut dire entre autres choses faire avaler au Front commun12 du secteur public et parapublic l’abandon de plusieurs acquis et un recul certain au chapitre des salaires), les fractions de la bourgeoisie québécoise auront alors un réel pouvoir de négociation en face de la bourgeoisie canadienne.

Si, par ailleurs, la victoire est moins convaincante, ou si le mouvement ouvrier et populaire démontre, par ses mobilisations et ses prises de position, qu’il est capable de défendre ses propres intérêts et qu’il pèse dans une certaine mesure sur les rapports de force au sein du bloc social, la crise politique qui couve au Canada et au Québec depuis quelques années se poursuivra et s’approfondira.

Dès lors, une victoire des forces fédéralistes lors du référendum signifie sans aucun doute une victoire pour la bourgeoisie canadienne et nord-américaine en général et la possibilité pour elles de stabiliser de nouveau le système de domination au Québec. Par ailleurs, cette opération de nouvelle stabilisation se heurtera au même mouvement social qui s’est battu pour des transformations en profondeur et dans certains cas, pour un projet anticapitaliste et anti-impérialiste dont un des axes demeure la revendication d’une véritable indépendance du Québec. Autrement dit, la victoire du fédéralisme ne fera pas disparaitre la lutte pour l’indépendance anti-impérialiste et pour le socialisme au Québec, même si le rapport de forces aura évolué en faveur de la bourgeoisie canadienne et nord-américaine.

De la même manière, dans l’hypothèse d’une défaite du référendum, si le mouvement ouvrier affirme ses positions autonomes, il sera en bonne posture pour reconquérir une partie de l’espace politique occupé par le PQ (en liant ses luttes pour le socialisme avec l’objectif stratégique de l’indépendance et en forçant la démarcation entre l’indépendance et la souveraineté-association). Si cependant le mouvement ouvrier est affaibli, il pourrait, dans le contexte d’une victoire fédéraliste, subir une plus grande répression ainsi qu’un climat de démobilisation.

À l’opposé, une victoire du projet péquiste ouvre deux perspectives. Dans un cas, c’est l’occasion pour les diverses fractions de la bourgeoisie québécoise de reconstruire le système institutionnel canadien, sur le dos des intérêts de la grande majorité de la population québécoise. Dans un autre cas, la crise politique que soulève et approfondit une victoire du PQ continue de déstabiliser le système de domination capitaliste et permet au mouvement ouvrier et populaire de renforcer son camp par une présence plus importante en tant que protagoniste important des enjeux nationaux. La bourgeoisie québécoise serait plus facile à isoler par un camp populaire renforcé. Elle ne profiterait plus de l’unanimité nationaliste que lui confère sa direction sur le mouvement national. La défaite de la bourgeoisie nordaméricaine ouvre davantage la brèche dans le système politique capitaliste au Canada et au Québec.

Pour une intervention politique du mouvement ouvrier

Depuis 1976, le mouvement ouvrier au Québec a subi de nombreux échecs. Une vague de démobilisation et de confusion traverse plusieurs organisations syndicales et populaires. Le courant principal va dans le sens de se tenir à l’écart de la lutte politique.

Plusieurs facteurs sont à l’origine de cette situation, mais il est certain que l’élection du PQ en a été un des principaux. Élu par la classe ouvrière, les agriculteurs et la petite bourgeoisie salariée, le nouveau gouvernement et son « préjugé favorable » ont joui de la confiance d’une partie importante du mouvement ouvrier et populaire. Malgré les nombreux déboires, les attaques contre le mouvement syndical (Loi 45, attitudes anti-ouvrières à Robin Hood, Commonwealth Plywood), et la « cerise sur le gâteau » qu’a été la présentation d’offres tout à fait provocantes au Front commun, le PQ bénéficie encore d’un appui significatif auprès de couches populaires importantes. La tendance sociale-démocrate et populiste du PQ sait très bien utiliser ces contradictions en faisant remarquer au mouvement syndical qu’il n’a pas vraiment d’autres choix et que la question de l’indépendance du Québec doit transcender les intérêts étroits (il ne faut pas « barginner » sur l’indépendance, dixit Gérald Godin, député péquiste de Mercier). Cette présence politique du PQ est encore plus forte dans le mouvement syndical et converge vers certaines tendances au sein des syndicats pour demeurer à l’écart sur la question nationale, de façon à laisser au PQ le monopole de la bataille politique.

Par ailleurs, la démobilisation actuelle est aussi le résultat des contradictions au sein même du mouvement ouvrier, de son immaturité politique et de son incapacité à synthétiser ses revendications dans une éventualité politique globale. Ces faiblesses dans le mouvement ouvrier québécois, qui ne datent pas d’hier, sont assez importantes pour que le PQ réussisse généralement à les utiliser pour diviser les forces ouvrières et populaires et les évacuer de la scène politique.

Comme l’ensemble du mouvement ouvrier, les secteurs de gauche au sein des organisations syndicales et populaires ont traversé une période de transformation très rapide. En quelques années, le mouvement ouvrier s’est politisé, souvent superficiellement et sur des positions très générales de principes. Dans ce sens, le recul perceptible de ces dernières années était et demeure normal, et correct dans un sens (pour permettre d’approfondir les positions et de les rendre présentes parmi la masse des travailleurs souvent assez loin des débats se leurs propres organisations). Toutefois, le danger persiste si cette tendance s’institutionnalise.

Aujourd’hui, le contexte est difficile. À la division traditionnelle entre les secteurs plus conservateurs et les secteurs plus combatifs et progressistes (qui menace constamment le fragile équilibre au sein des centrales syndicales entre ceux qui veulent avancer « trop vite » et ceux qui trainent de la patte), s’ajoute une division au sein des secteurs de gauche entre divers pôles au sujet de l’indépendance (la majorité étant constituée par ceux qui évaluent que la conjoncture en général n’est actuellement pas favorable à une intervention directe et politique du mouvement ouvrier sur la question de l’indépendance du Québec ; une minorité d’inspiration ML justifie cette hésitation par le renvoi de l’action politique à un « grand soir » prolétarien à travers le Canada ; enfin, une autre minorité préconise une intervention du mouvement dans le sens de l’indépendance). De plus, toute la conjoncture en général est défavorable au mouvement ouvrier dans le sens d’une domination presque totale de la direction du PQ sur l’échéance concrète du référendum, sur le type même, d’enjeu (la fameuse question).

Dans la perspective du Front commun du secteur public et parapublic, une intervention politique nécessite de bien éclairer les enjeux, de bien démarquer la stratégie du mouvement ouvrier de celle du PQ et de la bourgeoisie canadienne; la position du mouvement sur la question de l’indépendance ne doit pas entraver la lutte concrète. En retour, la lutte contre l’oppression nationale doit aussi se déployer sur le terrain politique. Le renforcement du mouvement ouvrier passe certainement par son affirmation en tant que force politique (ce qui ne veut pas dire que les organisations de masse doivent abandonner les combats quotidiens. Ces dernières doivent assumer les luttes dans leur sens politique). Cela implique une vigoureuse intervention sur la scène politique réelle et actuelle. Cette intervention politique de la classe ouvrière et des couches populaires vise à les placer en tant que protagonistes principaux des luttes politiques. Pour cela, elles doivent d’abord prendre leur essor sur un champ politique où elles ne sont pas ces protagonistes principales, mais plutôt une force secondaire, sur un champ de bataille où les forces principales sont constituées d’autres classes sociales, d’autres blocs sociaux. La classe ouvrière et les couches populaires doivent s’imposer politiquement, par une stratégie qui vise à constituer autour d’elles un « contre-bloc » social, une possibilité d’ensemble effective, qui implique nécessairement des alliances, des tactiques, des compromis aussi. L’intervention politique des forces populaires est un processus, une bataille de longue haleine, qui visent à unir toutes les couches d’exploités et à disloquer les camps ennemis. Dans cette dynamique doit naitre et croître l’organisation politique des travailleurs, en tant que composante, force de synthèse et d’organisation du mouvement ouvrier et populaire. L’organisation politique à bâtir ne peut être l’unique véhicule des aspirations des travailleurs à une autre société, même si elle doit aider à centraliser ces aspirations et à les traduire en une stratégie cohérente, en symbiose avec les organisations syndicales et populaires.

Aussi, l’objectif de l’indépendance constitue une stratégie qu’on peut concrétiser, où les Caisses populaires pourraient former un bloc social, anti-impérialiste et anticapitaliste dans une progression où notre camp se renforcerait et se consoliderait. Le mouvement ouvrier a donc tout intérêt à intervenir dans cette conjoncture où sont posés plusieurs enjeux fondamentaux quant à l’avenir politique immédiat du Québec et du Canada. Cette intervention, il nous semble, devrait être axée sur trois grandes dimensions.

• Premièrement, il est nécessaire et urgent pour le mouvement ouvrier de clarifier et d’approfondir ses objectifs fondamentaux. Dans sa définition du socialisme, le mouvement est en mesure de soumettre une série de principes programmatiques qui servent à sortir cette question des schémas mythiques où elle se trouve, particulièrement par les groupes ML. Le socialisme à bâtir au Québec doit prendre appui sur les luttes concrètes et les aspirations définies par les travailleurs dans leurs milieux de travail et dans leurs quartiers. Le socialisme implique un projet de société. Pour construire ce projet, les plateformes de revendications constituent une base qu’il faut inscrire dans une stratégie d’ensemble, un projet de société. C’est à cela que devrait et pourrait réfléchir le mouvement ouvrier, en parallèle avec la question d’une stratégie politique et des moyens pour y parvenir (la question du parti des travailleurs).

• Deuxièmement, cette stratégie politique à bâtir par le mouvement ouvrier connait un objectif constitutif, l’indépendance du Québec. L’indépendance serait le moment d’un nouveau rapport de forces, d’une brèche dans le système de domination capitaliste en Amérique du Nord, d’où l’opposition irréductible qu’elle suscite dans la bourgeoisie à l’échelle internationale. L’indépendance préconisée par le mouvement ouvrier québécois implique l’élaboration d’une stratégie anti-impérialiste et anticapitaliste à l’échelle continentale, et la coordination des forces ouvrières et populaires du Québec, du Canada et des États-Unis contre un même système de domination. La lutte pour l’indépendance est par ailleurs une lutte prolongée et complexe, un rapport de forces multiples.

• Troisièmement, quant au projet de souveraineté-association du PQ, le mouvement doit et peut intervenir dans le sens de l’approfondissement de la crise politique qui en découle. Ceci veut dire concrètement ne pas négocier la lutte pour les revendications ouvrières et populaires ni le droit de défendre nos propres positions, mais poursuivre et approfondir nos mobilisations dans le sens de battre la bourgeoisie nord-américaine sans se subordonner au projet des diverses fractions de la bourgeoisie québécoise. Comment le mouvement ouvrier interviendra-t-il dans la campagne pour le référendum ? En revenant sur son objectif fondamental, et en adoptant une position tactique selon le rapport de forces. Le mouvement peut intervenir face au projet du PQ, en l’interprétant à sa manière et en jaugeant les effets politiques d’une victoire éventuelle :

– approfondissement de la crise politique inter-bourgeoise

– manifestation d’une aspiration populaire ã l’indépendance dans un sens antiimpérialiste et anticapitaliste.

Si par ailleurs, la direction du PQ pousse dans ses dernières conséquences l’ouverture à droite par la poursuite de son offensive contre le mouvement ouvrier et par des compromis encore plus flagrants sur l’option souverainiste, le mouvement ouvrier devrait se laisser la possibilité d’une attitude abstentionniste.

De tels scénarios sont assez généraux au moment où s’esquisse la phase ultime dans la bataille de référendum. Quoi qu’il en soit, le mouvement ouvrier ne pourra se permettre l’économie d’une intervention sans risquer d’en payer les coûts politiques et organisationnels. Cette voix populaire sera stratégique autant dans l’hypothèse d’une victoire péquiste qui consacrerait dans le silence du mouvement ouvrier sa totale hégémonie dans la bataille nationale que dans l’hypothèse d’une défaite avec l’inévitable réaction de droite qui s’ensuivra et avec les effets de démobilisation. D’autre part, cette intervention politique devra dépasser les positions des principes pour s’inscrire dans la dynamique politique telle qu’elle s’opère aujourd’hui. Pour ce faire, il faudra que la position adoptée soit le résultat d’une intense et massive discussion à la base dans les organisations syndicales et populaires. Il est certain par ailleurs que cette intervention ouvrière dans le combat référendaire comporte des risques qu’il faut sérieusement évaluer dans le cadre conjoncturel défavorable. La meilleure stratégie pour le mouvement ouvrier consisterait évidemment à affirmer son autonomie politique dans la bataille actuelle, précisant ses objectifs fondamentaux (le socialisme), sa stratégie politique (l’indépendance) et affirmant son appui tactique au « oui » souverainiste dans le sens de perpétuer la crise politique canadienne et d’exercer une pression croissante sur le bloc social recouvert par le PQ.

Cependant, il est opportun de bien évaluer les forces au sein du mouvement ouvrier ainsi que d’adapter l’intervention à l’évolution politique conjoncturelle. De la même manière, l’hypothèse d’un mot d’ordre abstentionniste devra être fondée sur ses effets dans le sens du renforcement politique du mouvement ouvrier.


1 Cahiers du Socialisme, no 4, automne 1979

2 Le Centre de formation populaire a été également dans les années 1970-80 un « think-tank » de gauche pour les mouvements populaires. Le comité sur la question nationale était composé de (par ordre alphabétique) : Pierre Beaulne, Pierre Beaudet, Yves Bélanger, Gilles Bourque, Suzanne Chartrand, François Cyr et Louis Favreau.

3 Par mouvement social, nous entendons l’ensemble des composantes sociales, organisées, mises en action lors de conflits sociaux. Le PQ représente l’une des composantes politiquement organisées de ce mouvement qu’il a su engager en bonne partie sous sa direction.

4 Malgré ce que peuvent en dire Claude Ryan et les groupes marxistes-léninistes.

5 A nouveau sur ce sujet, La politique constitutionnelle du M.S.A,/PQ de 1968 à 1979, Yves Vaillancourt, C.F.P. 1979.

6 Idem.

7 Cette timidité de la bourgeoisie est d’ailleurs commune ä toutes les bourgeoisies des formations sociales dominées…

8 Encore là, il ne faut pas voir ces compromis comme une « trahison », mais comme la logique d’un projet de construction d’un bloc social. Le PQ qui veut moderniser le capitalisme tente de concilier les intérêts à long terme de la bourgeoisie (restructuration, paix sociale) avec ses intérêts à court terme (augmentation de l’exploitation, spéculation). Par exemple, les petits et moyens entrepreneurs, les commerçants, les élites « professionnelles » classiques (médecins, avocats, ingénieurs).

9 Par néolibérale, on entend l’orientation réformiste qui existait au début des années 60 au sein du Parti libéral du Québec, fondamentalement précapitaliste, mais portée à confier à l’État un rôle de coordination et de gestion de l’économie capitaliste.

10 Voir à ce sujet, Pierre Beaulne Le capital québécois dans la crise politique canadienne, CEQ, CG-60, 1979, 78 p

11 Voir à ce sujet La question nationale; un enjeu pour le mouvement ouvrier, CFP, 1078.

12 Le report du référendum au printemps 1980 est justement une manœuvre pour régler le cas du Front commun du secteur public en faisant jouer la carte de « l’intérêt national ».

 

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