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Russes de gauche contre l’invasion de l’Ukraine : « Sans le succès de cette campagne, il n’y aura pas de paix réelle et complète »

Mikhaïl Lobanov est un militant et syndicaliste russe de gauche qui enseignait les mathématiques à l'université de Moscou. En 2023 il a mené campagne pour devenir député de la (…)

Mikhaïl Lobanov est un militant et syndicaliste russe de gauche qui enseignait les mathématiques à l'université de Moscou. En 2023 il a mené campagne pour devenir député de la Douma d'État à Moscou, en s'appuyant sur une vaste coalition de militants syndicaux, écologistes et locaux. Il a remporté la victoire contre le candidat du pouvoir avant que ne tombent les résultats – falsifiés – du vote électronique. Cette campagne victorieuse lui a apporté une importante notoriété en Russie parmi les militantEs et au-delà. Opposé ouvertement à la guerre contre l'Ukraine, il a subi menaces et répressions qui ont conduit à son licenciement puis à son exil pour éviter l'emprisonnement. Grâce à la solidarité de syndicalistes et mathématicienEs français, il a pu s'établir en France où il continue ses activités professionnelles et militantes. Avec d'autres camarades russes exiléEs, il travaille à la mise en place d'un réseau de militantEs de gauche anti-guerre dans plusieurs pays du monde avec comme objectif final la transformation radicale du système politico-économique russe.

décembre 2023, par LOBANOV

Le discours qu'il a prononcé en français lors d'un après-midi de festivité qui lui était consacré à Paris le 2 novembre est publié ci-dessous. L'événement était organisé par l'association de solidarité Free Azat composée de militants politiques et de mathématicienEs qui mènent depuis plusieurs mois une campagne pour la libération du jeune mathématicien Azat Miftakhov, injustement emprisonné depuis quatre ans et demi. L'association est également active dans la solidarité envers toutEs les prisonnierEs politiques russes.

Bonjour, cherEs amis, cherEs camarades !

Je remercie toutes celles et ceux qui ont pris le temps et l'énergie de venir aujourd'hui. Il n'est pas facile pour moi de parler en français. Et pour vous, ce ne sera pas facile à écouter. Il s'agira donc d'un discours très court. Pas que les choses les plus importantes.

Pourquoi on est ici ?

Parce que les camarades français ont dit que c'était la coutume ici, en France. Eh bien, c'est la coutume. Mais ce matin déjà, je me suis soudain souvenu qu'en 2021 et 2022, j'ai organisé et participé à des événements un peu pareils. Deux fois par an. Il s'agissait de l'ouverture et de la clôture de nos campagnes électorales. J'ai fait ça avec une équipe de camarades, un collectif de personnes partageant les mêmes idées. En 2023, nous n'avons pas eu d'événement d'ouverture. Bien que nous ayons lancé plusieurs projets importants en Russie. Justement, cette année c'est trop dangereux de rassembler du monde dans une salle en Russie.

Hier, un groupe des communistes internationalistes de Russie, qui m'a soutenu pendant les campagnes électorales et les campagnes pour l'autogestion dans nos universités, qui continue d'exister et d'agir en Russie a organisé un rassemblement public. Ils se sont rassemblés dans une salle un peu comme ici pour discuter de politique.

La police et les agents anti-extrémistes ont débarqué dans la salle et ont demandé à tout le monde de s'allonger sur le sol.

Les gens ont été matraqués, on leur a confisqué leur téléphone, on les a forcés à dire des mots de passe, on leur a fait subir des pressions psychologiques et physiques.

Deux personnes que je connais personnellement ont été emmenées au poste de police et n'ont pas encore été relâchées. Voilà un peu de l'actualité de la Russie.

Nos événements en 2021 et 2022 lançaient les campagnes dont la durée était limitée. Nous connaissions dès le début la date de réunion finale.

Aujourd'hui on lance une nouvelle étape de notre campagne. Et cette fois, nous n'avons pas de dates précises. Je ne peux pas vous dire QUAND la réunion finale aura lieu. Je peux vous dire OÙ. Ce sera à Moscou.

Qu'est-ce qu'on lance aujourd'hui ? Il s'agit d'une campagne sans laquelle il ne sera pas possible de faire des mathématiques ou d'autres sciences en Russie. Il ne sera pas possible de faire de l'art, de la poésie, de discuter, de s'exprimer librement. Sans le succès de cette campagne, ni Azat Miftakhov, ni Boris Kagarlitsky, ni Sasha Skochilenko, ni Dima Ivanov, ni des milliers d'autres prisonnierEs politiques ne seront libéréEs.

Sans le succès de cette campagne, il n'y aura pas de paix réelle et complète. La paix qui mettra fin à la guerre insensée menée par une poignée de personnes très riches au Kremlin. Cette guerre a été déclarée à la fois au peuple ukrainien et au peuple russe. (Les deux peuples souffrent différemment, ne croyez pas que je mette nos peines sur le même plan !) Mais il est clair qu'on a besoin de transformation politique en Russie. En d'autres termes, on a besoin d'une révolution.

Et nous savons qu'elle est possible. Ça vous étonne ?

Possible parce que, premièrement, les gens en Russie sont depuis longtemps insatisfaits de leur vie. Personne n'est content de la politique intérieure. Tout le monde voit l'inégalité énorme.

Et ce mécontentement touche tout le monde, peu importe s'ils soutiennent Poutine, s'ils déclarent qu'ils le soutiennent ou s'ils le détestent. Peu importe s'ils soutiennent la guerre (d'ailleurs, la guerre est soutenue par une minorité absolue de la société russe).

Deuxièmement, parce que les événements tragiques qui ont commencé le 24 février 2022 ont généré et continuent de générer de nouvelles crises pour les autorités.

Troisièmement, parce qu'il reste un grand nombre de personnes actives en Russie, qui continuent à élaborer des projets, à se réunir lors de réunions syndicales, à créer des clubs de cinéma clandestins et bien d'autres choses. Tout ça, en attendant le moment où il y aura une chance et un espace pour de grands projets politiques.

Et aussi parce que ceux qui ont dû quitter la Russie ont trouvé le soutien et la solidarité auprès de leurs camarades et collègues ici, de ce vote de la frontière. Une solidarité qui nous a aidés à survivre dans cette mission politique et à s'impliquer dans un travail et des activités communes avec nos camarades en Russie.

C'est pourquoi je remercie mes collègues mathématiciens, les militantEs syndicaux et mes camarades qui m'ont permis de faire ce « voyage d'affaires politiques ». Comme vous le savez, il n'est plus possible pour moi d'agir en Russie. Je ne dis pas « l'immigration ». Je dis un « voyage d'affaires politiques ». Grâce à mes camarades, je peux suivre mes études de mathématiques et m'engager dans la lutte pour la transformation politique de la Russie.

Ainsi, pour moi personnellement, ce n'est pas seulement une soirée de joie et de remerciements. C'est aussi une soirée de début de l'étape la plus importante, de la campagne la plus importante.

On continue, et comme on dit en Russie « все только начинается », « Ce n'est qu'un début ».

Merci à vous !

Mikhaïl Lobanov

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P.-S.
L'Anticapitaliste

https://lanticapitaliste.org/actualite/international/russes-de-gauche-contre-linvasion-de-lukraine-sans-le-succes-de-cette

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La montée des luttes sociales en Ukraine

12 décembre 2023, par Collectif libertaire de Kharkiv — , ,
Alors que les pays occidentaux célébraient le 105e anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, un autre hachoir à viande dans les tranchées entraînait une (…)

Alors que les pays occidentaux célébraient le 105e anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, un autre hachoir à viande dans les tranchées entraînait une augmentation des activités protestataire en Ukraine. Le 27 octobre, à Kyiv, Odessa, Poltava et dans dix autres villes du pays, des proches de soldats mobilisés ont manifesté pour exiger leur démobilisation. La plupart de ces militaires sont au front depuis le début des hostilités en février 2022 et sont en mauvaise condition physique et morale. Le 12 novembre, les mêmes actions ont déjà été annoncées dans 20 villes et villages d'Ukraine. Cependant, nombre de ceux qui ne veulent pas se battre ne sont pas pressés de soutenir ces actions, craignant que la nécessité de remplacer les soldats renvoyés chez eux ne fournisse une autre raison pour augmenter la conscription. La question est désormais à l'étude par les autorités.

7 décembre 2023 | tiré du site entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/12/07/la-montee-des-luttes-sociales-en-ukraine/

Les habitants de Sosnivka, dans la région de Lviv, se sont prononcés contre la décision d'envoyer des criminels travailler dans une mine de charbon située sur le territoire de cette ville. « L'absurdité de cette question est que les mineurs qui ont une spécialité, qui ont une expérience du travail dans les mines, ne sont pas exemptés de mobilisation, ils sont envoyés dans les tranchées. Et ce sont des condamnés qui les remplacent. Nous ne savons pas en vertu de quels articles ils ont été condamnés. Nous ne savons pas à quoi s'attendre de ces gens », a déclaré Vera Bogdanova de Sosnivka. La mine emploie 300 personnes, dont 87 extraient directement le charbon. Trois douzaines de mineurs ont été mobilisés. L'entreprise a décidé d'employer 10 détenus pour travailler de nuit. À la mi-octobre, les habitants de la ville sont venus exprimer leur protestation devant le conseil municipal de Chervonograd. Ils ont soumis un projet de décision : contacter le gouvernement et le président pour vérifier la légalité de la présence des prisonniers à la mine. Cependant, il n'y a pas eu suffisamment de votes lors de la session.

Le 14 octobre, des dizaines d'habitants de la communauté territoriale d'Ovruch (région de Jitomir) se sont rassemblés lors d'un rassemblement non autorisé devant le conseil municipal, exigeant des explications des autorités locales concernant l'annulation des paiements dus aux victimes de l'accident de Tchernobyl. Les autorités ont interdit la manifestation en invoquant la loi martiale. Cependant, des gens sont venus au bâtiment administratif pour exiger l'assurance que les paiements seraient inclus dans le budget de l'État et une explication sur ce qui serait fait pour empêcher à l'avenir l'annulation de ces paiements. Le maire d'Ovruch a déclaré qu'une séance extraordinaire du conseil municipal avait eu lieu et qu'il y avait une réponse de la part des députés de la région de Jytomyr, que des appels qui seraient examinés lors de la réunion des commissions budgétaires.

Le soir du 29 novembre, à Luzanovka quartier d'Odessa, les habitants ont manifesté pendant quatre jours contre le manque de chauffage et de lumière dans leurs maisons. Ils ont bloqué la rue, puis se sont dispersés en raison d'une alerte aérienne et de l'arrivée des flics.

Dans la seconde moitié du mois de novembre, les étudiants de l'Université nationale de l'aviation de Kyiv ont organisé des rassemblements spontanés en raison de l'absence de chauffage dans les bâtiments universitaires. « Le 20 novembre, le chauffage a été allumé, avant il gelait dans les locaux. Lorsque le chauffage a été allumé, la plupart des bâtiments sont restés tout aussi froids, car le système est vieux et il y a des fuites à de nombreux endroits. Ils ont également allumé le chauffage mais les radiateurs sont à peine chauds, on dirait que c'est juste pour éviter que le tuyau n'éclate », nous a dit un étudiant nommé Maksym. Un nouveau rassemblement a eu lieu le 21 novembre. Selon l'administration, le problème était déjà en train d'être résolu, mais les dettes financières de l'université compliquent le processus.

Les coursiers du service de livraison de nourriture Bolt se mettent en grève tous les vendredis. Ils cherchent à obtenir un salaire minimum garanti, à augmenter les taux de rétrocession sur leurs courses à 70% et à débloquer les comptes de leurs collègues injustement bloqués. Le 20 octobre environ 70% des restaurants de la rive gauche de la capitale ont été fermés pour cause de grève !

Fin octobre également, un scandale a éclaté dans tout le pays avec un chauffeur de taxi Bolt à Kyiv, qui a été banni à vie de cette application pour avoir déposé deux passagers agressifs qui exigeaient de lui parler exclusivement en ukrainien. Nous avons soutenu l'appel au boycott de cette entreprise, qui est bien plus connu comme service de taxis que comme un service de livraison. On peut donc espérer que cette campagne ne sera pas seulement une réponse à la violation de la dignité humaine et des droits du travail du chauffeur, mais qu'elle contribuera également à soutenir la grève des coursiers.

Sur la ligne de front de Lisichansk (une partie de la région de Louhansk occupée par la Russie depuis l'année dernière), les travailleurs des services d'eau se seraient mis en grève le 2 septembre en raison de plusieurs mois d'arriérés de salaires non payés. À ce moment, le 80e, anniversaire de la libération du nazisme y était célébré en même temps que le Jour de la Ville. Début octobre, on a appris qu'ils avaient été payés. Fin septembre également, il a été signalé une manifestation des travailleurs des services d'eau dans la ville voisine de Roubijne (Rubizhne), mais nous n'avons pas réussi à connaître les détails exacts : peut-être que la grève a été empêchée par des promesses de remboursement des dettes ; selon une autre version, ceux qui s'étaient rassemblés pour la manifestation se seraient dispersés après avoir vu un groupe de personnes armées. D'une manière ou d'une autre, au moment de notre reportage sur ces conflits, nous avons reçu la preuve que les dettes étaient en train d'être remboursées.

Et enfin, un exemple de rébellion individuelle. Dans la même ville de Kyiv, un homme ivre au chômage a brisé l'écran d'un terminal de la PrivatBank parce que celui-ci avait transféré par erreur son argent, qu'il voulait envoyer à une connaissance, pour aider l'armée. Cela s'est produit le 11 juillet, mais le verdict n'a été rendu public que récemment. Le tribunal lui a infligé une amende de 51 hryvnia en vertu de l'article administratif relatif au petit hooliganisme. Le hooliganisme est vraiment mesquin, mais l'année dernière, il était difficile d'imaginer un tel acte !

Pendant ce temps, lors du forum d'hier, les représentants de toutes les factions et associations de députés du parlement ukrainien ont adopté une déclaration commune sur le refus d'élections en Ukraine jusqu'à la fin de la loi martiale. Selon l'historien de l'anarchisme d'Odessa Vyacheslav Azarov, cela anéantira les espoirs des alliés occidentaux d'avoir un gouvernement moins corrompu, plus transparent et plus accommodant ici. Aujourd'hui, ils n'ont que deux options : verser des milliards pour soutenir l'arrière ukrainien et les forces armées ukrainiennes jusqu'à ce qu'elles atteignent les frontières promises de 1991, ou étrangler le gouvernement en coupant les fonds et les fournitures militaires jusqu'à ce qu'ils acceptent de négocier ou qu'un nouveau Maïdan éclate. La première option représente des années d'armement et de coûts financiers inabordables pour les alliés. La seconde n'est pas seulement des émeutes alimentaires à l'arrière de l'Ukraine, mais aussi une menace plus grave de voir l'ennemi profiter de l'agitation et de l'affaiblissement des forces armées de l'Ukraine, de renverser les défenses et s'emparer d'un certain nombre d'autres régions, menaçant ainsi les gouvernements des pays de la coalition occidentale de défaite aux élections. Enfin, rappelons la récente campagne réussie visant à sauver la dernière forêt de pins de Kharkov de l'extraction du sable.

assembly.org.ua (Collectif libertaire de Kharkiv.)
1er décembre 2023
Traduction Patrick Le Tréhondat
Publié par https://libcom.org/tags/assemblyorgua

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Yémen : de l’intervention impérialiste à une crise humanitaire sans précédent

12 décembre 2023, par Frank Prouet — , ,
En 2011, dans le sillage du printemps arabe, un gigantesque soulèvement populaire balayait le Yémen. Dans ce pays dominé par la la corruption, miné par les divisions entre le (…)

En 2011, dans le sillage du printemps arabe, un gigantesque soulèvement populaire balayait le Yémen. Dans ce pays dominé par la la corruption, miné par les divisions entre le nord et le sud et le rôle écrasant des vieilles hiérarchies militaro-tribales, un espoir se levait. La jeunesse occupait les places, pendant des mois, à Sanaa, à Taez, à Aden. Parmi ses principaux porte-parole, on retrouvait même une femme, Tawakkol Karman, et une exigence, un État civil, qui rompe avec les vieilles hiérarchies militaro-religieuses et tribales.

Tiré de Quatrième internationale
4 décembre 2023

Par Frank Prouet

Copyright
DR

La révolution unifiait le pays, dans l'espoir d'en finir avec un pouvoir corrompu, incarné par le clan du président Saleh, qui vendait pour une bouchée de pain les richesses gazières du pays aux multinationales, comme le français Total, qui utilisait et manipulait la montée du danger d'Al-Qaida au Yémen pour se rendre indispensable aux yeux des bailleurs de fonds internationaux, notamment étatsuniens.

La révolution était assez forte pour chasser le président Saleh du pouvoir. Mais pas question pour les impérialismes étatsunien mais aussi français, pas question pour la monarchie saoudienne voisine, pas question pour les vieilles forces réactionnaires militaro-tribales yéménites, de laisser la révolution gouverner. Le détroit de Bab el Mandeb, par où transite un tiers du pétrole du monde, ne pouvait être sous le contrôle d'un gouvernement révolutionnaire. L'Arabie saoudite voisine, où jusque le nom du pays est privatisée par un seul clan, ne pouvait accepter une révolution qui chassait le tyran. Les richesses devaient retourner aux vieilles élites claniques marginalisées par le clan Saleh.

Cette coalition réactionnaire a d'abord bloqué l'accouchement d'une nouvelle Constitution démocratique, puis imposé un gouvernement de continuité avec l'ancien régime en imposant Hadi, l'ancien Premier ministre du président déchu, à la tête d'un gouvernement transitoire. Elle s'est unie, puis déchirée pour conquérir le pouvoir, plongeant le pays dans une crise militaire et humanitaire sans fin. Une crise décuplée par l'intervention militaire aventureuse Tempête décisive, lancée en 2015 par Mohamed Ben Salman, MBS, le nouvel homme fort de l'Arabie saoudite, avec le soutien de son allié et mentor Mohamed Ben Zayed, des Émirats arabes unis, sous l'égide du parapluie américain, et plus discrètement français. L'agression du richissime royaume saoudien contre le pays le plus pauvre du monde arabe devait régler en quelques mois le problème des Houthis, soutenus par l'Iran, qui avaient pris le contrôle de la capitale Sanaa, en alliance avec l'ex-président déchu Saleh, dans un retournement d'alliance spectaculaire. Huit ans plus tard, le Yémen est plus divisé que jamais, et la guerre est toujours là, qui aboutit à l'impasse d'aujourd'hui.

Tempête décisive, une aventure réactionnaire…

Cette aventure yéménite de MBS s'explique autant par la volonté du nouvel homme fort saoudien d'assoir son jeune pouvoir au sein du royaume que par l'affrontement sourd qui oppose les Saoud à la République islamique d'Iran depuis la chute du Shah. Un affrontement rythmé par la guerre Iran-Irak, où le royaume saoudien a financé l'agression irakienne, ou par les affrontements entre pèlerins iraniens et police saoudienne à La Mecque en 1987. Ces tensions n'ont fait que s'aviver avec la montée en puissance du nucléaire iranien. Avec Israël, l'Arabie saoudite a dénoncé la signature de l'accord sur le nucléaire de 2015, qui laissait un volet nucléaire civil et réintroduisait le pétrole iranien sur le marché au moment où son prix s'effondrait. Sans oublier la minorité chiite en Arabie saoudite, majoritaire dans la région de Al-Hassa, principale région pétrolière saoudienne, vue comme une perpétuelle menace intérieure. Pour le royaume sunnite, protecteur des lieux saints, les printemps arabes n'étaient rien d'autre qu'une volonté iranienne de constituer, contre les sunnites, un arc chiite du Bahrein au Yémen en passant par la Syrie et l'Irak.

C'est qu'au Yémen justement, en 2014, surfant sur le mécontentement populaire, les Houthis chassent militairement de la capitale Sanaa le gouvernement de transition de Hadi, qui d'un côté fait exploser le prix du gaz pour les Yéménites, mais de l'autre le brade encore et toujours à Total. Les Houthis sont issus d'une branche particulière du chiisme, les zaydites, qui ont dominé le Yémen pendant des siècles, puis ont été marginalisés par la République puis la réunification. Plus qu'un protagoniste d'un conflit religieux – chiites contre sunnites – les Houthis représentent une minorité qui critique haut et fort l'alignement du président Saleh sur l'impérialisme américain, sous prétexte de lutte contre le terrorisme après le 11 Septembre. Un adversaire bien commode, allié de l'Iran honni par l'impérialisme américain, contre lequel Saleh envoie des bombes, mais aussi des écoles coraniques sunnites ultra-orthodoxes, comme Dar al-hadith, en plein territoire chiite, pour réactiver un conflit religieux bien peu réel au départ. Ironie de l'histoire, Saleh, comme beaucoup de membres de l'élite yéménite, est issu de la minorité zaydite ! Que ne ferait-il pas pour garder le pouvoir 33 ans et pour avoir les subventions américaines. Il irait jusqu'à s'allier avec les adversaires d'hier ! Et c'est une alliance improbable et instable entre Houthis et Saleh tout juste chassé du pouvoir, qui expulse le nouveau gouvernement de transition Hadi de Sanaa. Le gouvernement Hadi, issu du fragile compromis entre les forces qui voulaient faire rentrer la révolution dans le rang et se partager le pays, doit se réfugier à Aden, dans le sud. Il ne doit son salut qu'au soutien militaire et financier de la coalition internationale réactionnaire États-Unis - Arabie saoudite - Émirats arabes unis.

Deux coalitions fragmentées

À Sanaa, les Houthis et l'ancien président déchu Saleh, alliés d'un jour, se déchirent à nouveau. Saleh est assassiné. Les Houthis sont seuls maitres du jeu fin 2017. Au Sud, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, alliés et soutiens financier et militaire d'une coalition anti-houthis hétérogène, voient leurs protégés respectifs s'affronter à l'arme lourde. C'est que l'Arabie saoudite porte à bout de bras les milices de Hadi réfugiées à Aden. Qui ont emporté dans leurs bagages Al-Islah, le parti militaro-tribal lié aux Frères musulmans. Ces mêmes milices qui ont mené la guerre contre les sudistes lors de la tentative de sécession de 1994, qui a fait des milliers de morts dans les rangs sudistes et emporté les espoirs d'autonomie. Les Émirats arabes unis, alliés de l'Arabie saoudite, financent surtout les milices du mouvement sudiste, certes opposés aux Houthis, mais qui créent, contre les protégés des Saoudiens réfugiés à Aden, un Conseil de transition du Sud, qui va bientôt s'affronter militairement au gouvernement Hadi et à ses soutiens d'Al-Islah.

Cette cohabitation improbable a en effet réveillé les vieilles fractures nord-sud. Le nord issu de l'occupation ottomane et de la lutte contre la monarchie, avec la République arabe du Yémen. Le sud issu de l'occupation par l'impérialisme anglais du grand port d'Aden et de son arrière-pays, pour sécuriser son empire et la route des Indes. Issu aussi de l'expérience avortée de la République démocratique populaire du Yémen, qui a suivi le retrait obligé des Anglais. Cette expérience très avancée, avec éducation et santé gratuites, égalité formelle hommes femmes et positions anti-impérialistes, a été la cible de nombreuses attaques qui ont limité son développement, favorisé les fractures internes et l'ont poussée dans les bras de l'URSS. Elle a pris fin à la chute du Mur, et s'est conclue en 1990 par une réunification entièrement dominée par les élites du nord de la République arabe du Yémen.

Mais le front anti-houthis fracturé au sud se lit aussi sur fond de concurrence économique grandissante entre Saoudiens et Émiratis. MBS veut un royaume saoudien qui ne soit plus seulement une pétromonarchie. Il veut engager une transition grandiose et probablement bien peu réaliste, développer les services, le tourisme, les investissements privés étrangers, avec son projet vision 2030. Il fait pression sur les multinationales pour rapatrier leur siège à Ryad, ce qui le met inévitablement en concurrence avec Dubaï, première ville des Émirats. En 2021, Ryad met un ultimatum aux grands groupes étrangers. Plus de contrats publics après 2024 si vous ne localisez pas votre siège régional dans le royaume, qui n'accueille que 5 % des sièges internationaux contre 76 % pour les Émirats. Il faut dire que l'assassinat de Jamal Khashoggi, journaliste de cour devenu critique du pouvoir saoudien, le kidnapping de centaines de princes enfermés de longs mois au Hilton Ryad et qui en ressortent les poches délestées, la démission forcée de Saad Hariri, Premier ministre libanais, sunnite et allié de l'Occident, après son kidnapping par MBS à Ryad, ont refroidi plus d'un investisseur étranger et suscité la colère américaine.

Le tableau de la fracturation du Yémen serait incomplet, si l'on n'ajoutait pas Al-Qaida dans la Péninsule arabique, AQPA, et la branche yéménite de l'État Islamique, qui profitent des affrontements pour gagner un temps des territoires, notamment le port de Mukalla et la vallée de l'Hadramaout. Sans parler aussi des drones américains qui frappent régulièrement marchés et chefs tribaux. Une fragmentation politico-militaire à l'infini, dont la principale victime est le peuple yéménite…

Les deux camps enlisés

Après huit années de guerre, l'Arabie saoudite n'a pas vaincu les Houthis, soutenus par l'Iran, qui contrôlent les deux tiers nord du territoire. Son alliance est fracturée, le Yémen balkanisé. Le gouvernement yéménite en exil qu'il fait et qu'il défait, n'a de pouvoir que sur les chambres des hôtels de luxe qu'il occupe à Ryad. Un enlisement qui coûte cher au royaume. Pire, l'Arabie Saoudite et ses terminaux pétroliers ont été plusieurs fois la cible de drones houthis de conception iranienne, réduisant temporairement ses capacités d'exportation de pétrole, richesse essentielle qui représente 90 % des rentrées de l'État. Mohamed Ben Salman retiendra que les États-Unis n'ont pas bougé le petit doigt, quand les drones iraniens ont frappé son pays.

La guerre est ingagnable par l'Arabie saoudite, qui souhaite se recentrer sur son agenda économique, dont l'horizon radieux s'éloigne encore avec la crise covid, et dont l'actualité est de moins en moins dictée par sa relation exclusive avec les États-Unis, qui ne l'ont pas soutenu, et qui doit reprendre langue avec l'Iran pour sortir de ce bourbier. De même, les Houthis, solidement installés au nord, ne peuvent espérer conquérir la totalité du territoire yéménite. Leur échec meurtrier, avec la mort de plusieurs dizaines de milliers de combattants, dont de nombreux enfants soldats, dans la tentative de prendre le contrôle de la région pétrolière de Marib a sonné le glas de leurs espoirs.

Le Yémen a faim et soif !

La guerre aurait fait plus de 100 000 victimes civiles. Près de quatre millions de personnes ont fui les combats et les bombardements. Mais la faim, la malnutrition, la soif tuent plus sûrement encore que les bombardements des écoles, des hôpitaux, des marchés, des mariages, par la coalition saoudienne. L'ONU parle de 200 000 victimes civiles indirectes. Vingt-quatre millions de personnes, 80 % de la population, ont besoin d'une aide d'urgence. Un chiffre jamais atteint par aucun pays au monde. Plus de la moitié de la population ne mange pas à sa faim. 7,4 millions de personnes souffrent de malnutrition, dont 2 millions d'enfants, selon Oxfam. Le système de santé est exsangue, les rares structures sanitaires qui fonctionnent, notamment celles des ONG, sont bombardées par les avions saoudiens. Les prix explosent alors que les revenus s'effondrent. Pour asphyxier financièrement les Houthis, qui prélèvent des droits de douane et rançonnent les organisations humanitaires, l'Arabie saoudite bloque l'acheminement de l'aide humanitaire, déjà largement sous-dimensionnée par rapport aux immenses besoins. La crise humanitaire s'aggrave avec le blocus saoudien du port d'Hodeida et de l'aéroport de Sanaa. Le pays est renvoyé au 191e rang de l'indice de développement de l'ONU. Voilà le prix payé pour l'intervention de l'impérialisme et la revanche des vieilles hiérarchies militaro-tribales contre la révolution.

On retiendra la participation française à la sale guerre du Yémen. Malgré les dénégations du gouvernement français, la fuite d'une note de la direction du Renseignement militaire a confirmé les accusations portées par les ONG françaises. En pleine affaire Khashoggi, elle révélait que 48 canons Caesar fabriqué par Nexter, détenu à 100 % par l'État français, d'une portée de 42 km, étaient déployés par l'Arabie saoudite à sa frontière avec le Yémen. La livraison s'est achevée en 2018, bien après le début du conflit. Un nouveau contrat d'exportation est même signé en décembre 2018, dans le plus grand secret, pour des blindés Titus et des canons tractés 105LG. Après les États-Unis, la France est le principal pays fournisseur de la sale guerre qui martyrise et affame le Yémen.

Le Yémen a faim, mais le Yémen a aussi soif ! Dans une des régions habitées les plus sèches du monde, le réchauffement climatique diminue encore le niveau des précipitations, les transformant en rares épisodes pluvieux diluviens qui arrachent les terres arables, avec d'autant plus de facilité que les cultures en terrasse ne sont plus entretenues avec la guerre. Mais l'effondrement du système hydrique ne date pas de la guerre. Il a été aggravé par les effets conjoints des politiques d'aide des institutions internationales néolibérales et de l'ancien pouvoir central yéménite. Tous deux ont favorisé, à coups de subventions et en fermant les yeux, la multiplication anarchique des pompages d'eau en forage profond, que seuls peuvent se payer les grands propriétaires terriens. Pour produire le quat, cette plante euphorisante gourmande en eau, qui rapporte beaucoup mais pompe 40 % de l'eau agricole yéménite. Pour produire des cultures d'exportation, comme la banane ou la mangue au service des multinationales. Ces forages épuisent les aquifères, détournent l'eau des cultures villageoises de subsistance, multiplient les conflits autour de l'eau. Les puits de surface des petits paysans s'assèchent. Cela augmente encore leur dépendance aux chefs tribaux, à leurs camions-citernes qui amènent l'eau potable, dont la qualité se dégrade, à la campagne comme à la ville. En 2017, le Yémen enregistre la pire épidémie de choléra connue au monde, avec plus d'un million de cas, alors que son système de santé est effondré. Ce modèle de gestion de l'eau est insoutenable à court terme. Il pompe plus que la ressource en eau ne peut se renouveler, alors que l'eau renouvelable n'est que de 72 m3 par habitant et par an, très loin déjà des 500 m3 définis comme seuil de rareté.

Le pouvoir saoudien veut se retirer du bourbier yéménite

Sur ce champ de ruines, la révolution matée, sans espoir de victoire pour aucun des multiples camps réactionnaires, les négociations directes entre les Houthis et l'Arabie saoudite ont commencé à porter leurs fruits, sous le regard de l'envoyé spécial de l'ONU Hans Grundberg. Des prisonniers sont échangés, l'accord de cessez-le-feu d'octobre 2022 fait cesser les bombardements aériens saoudiens et les attaques de drones houthis, l'accès à l'aide humanitaire s'améliore, des discussions commencent sur le paiement des fonctionnaires houthis sur les revenus du pétrole yéménite, gérés par l'Arabie saoudite, une revendication essentielle des Houthis… Tout cela constitue un fragile espoir de paix, mais dans un pays dévasté et fragmenté par les vieilles hiérarchies et l'agression impérialiste, qui semble avoir tué l'espoir démocratique et unitaire de toute une jeunesse. Fragile espoir d'une paix pourtant indispensable à la réorganisation d'une société civile et démocratique yéménite, seule véritablement porteuse d'espoir.

Car une « victoire » des houthistes, à travers le retrait de l'ennemi saoudien, et la fin de son soutien financier et militaire aux différents fronts anti-houthistes, n'est pas synonyme de victoire de la démocratie ou du droit des femmes. Loin de là ! Les nombreux emprisonnements, assassinats, disparitions, rafales de kalachnikov dans les jambes que le pouvoir houthis a infligé à ses oppositions, les multiples affaires de corruption ou les campagnes pour une tenue décente islamique en attestent.

Mais l'horizon saoudien de retrait du Yémen ne peut se comprendre seulement à travers l'échec de son aventure militaire. Il doit être mis en relation avec les évolutions de la situation internationale, et du rôle plus autonome que MBS peut et veut y jouer. Deux événements internationaux illustrent cette nouvelle donne. Un mois avant les élections américaines de mi-mandat, l'Arabie saoudite choisit de réduire de deux millions de barils de pétrole par jour la production de l'OPEP, pour augmenter sa rente pétrolière. Cela porte un coup sévère à Biden en faisant grimper les prix du pétrole juste avant une élection difficile pour les Démocrates. Et cela donne une bouffée d'oxygène à Poutine, qui voit la rente pétrolière s'envoler malgré les sanctions contre son invasion de l'Ukraine. Alors que Biden est allé jusqu'à serrer honteusement la main de MBS à Jeddah, après avoir réclamé son isolement suite au meurtre de Khashoggi, alors que Biden a tout fait pour bloquer la résolution au Sénat de Bernie Sanders sur les pouvoirs de guerre pour limiter le soutien étatsunien à la guerre du Yémen, alors que les tribunaux américains ont accordé l'immunité au prince, Biden n'a pu compter sur le soutien de l'Arabie saoudite dans son bras de fer avec la Russie sur le pétrole.

En avril 2023, lors d'une spectaculaire rencontre en Chine, donc sous l'égide de Xi Jinping, l'Arabie saoudite et l'Iran ont rétabli leurs relations diplomatiques, rompues depuis 2016. Autre annonce fracassante, la création en Arabie saoudite d'une usine de montage de drones de fabrication chinoise. Ou la participation aux BRICS aux côtés de la Chine et de la Russie. Dans le même temps, Mohamed Ben Salman met sur la table la proposition d'établir des relations diplomatiques officielles avec Israël, en échange d'un engagement contraignant de la part des États-Unis à sa défense en cas d'agression. La volonté de MBS est clairement de se désengager du bourbier yéménite, d'avancer dans les négociations de paix avec les Houthis, sur fond de rapprochement entre l'Iran et l'Arabie saoudite, pour profiter au mieux de la rente pétrolière, quitte à mettre en difficulté le parrain américain, pour se recentrer sur son horizon 2030, en profitant d'un monde multipolaire et des tensions Chine-États-Unis pour mieux négocier une place plus autonome. Quitte là encore à froisser les États-Unis.

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Cohen se trompe ; c’est Israël qui, en termes de moralité, atteint le fond du baril

Le 6 décembre 2023, le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, invoquant un article rarement utilisé de la Charte des Nations Unies, appelle le Conseil de sécurité, « (…)

Le 6 décembre 2023, le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, invoquant un article rarement utilisé de la Charte des Nations Unies, appelle le Conseil de sécurité, « face au risque grave d'effondrement du système humanitaire à Gaza », à « faire pression pour éviter une catastrophe humanitaire et à appeler à un cessez-le-feu humanitaire complet ».1

Ovide Bastien, professeur retraité du Collège Dawson
photo Serge Ignacio

La réaction du ministre des Affaires extérieures d'Israël, Eli Cohen, est immédiate :
« Le mandat de Guterres est un danger pour la paix mondiale, affirme Cohen. Sa demande d'activation de l'article 99 et l'appel à un cessez-le-feu à Gaza constituent un soutien à l'organisation terroriste Hamas et une approbation du meurtre de personnes âgées, de l'enlèvement de bébés et du viol de femmes. Quiconque soutient la paix dans le monde doit soutenir la libération de Gaza du Hamas. (...) Guterres a atteint, en termes de moralité, le fond du baril (has reached a new moral low). »2

Cohen se trompe. C'est Israël qui atteint ce fond...

Ainsi que les États-Unis qui, hier 8 décembre, et pour la 45ième fois dans l'histoire du Conseil de sécurité, osent se ranger du côté d'Israël, utilisant leur droit de véto pour bloquer la motion de cessez-le-feu acceptée par tous (sauf le Royaume-Uni qui s'abstenait).
Bombarder massivement Gaza depuis deux mois, en utilisant entre autres les 300 avions de combat F-16 fournies par les États-Unis (aucun autre pays, à part les États-Unis, en possède autant) ; occasionner la mort de 17,700 Palestiniens, dont 7,250 enfants et 5,100 femmes ; la blessure de 48,000 ; le déplacement, parfois à plusieurs reprise, de 1,9 millions (85% de la population) qui peinent à trouver de quoi manger et boire, et où dormir ; la destruction massive de mosquées, écoles, et maisons de telle sorte que 80% de ces dernières se trouve ou complètement détruites ou très endommagées ; rendre inopérants la plupart des hôpitaux et centres de santé de Gaza, en les privant de ressources et les attaquant ; créer une situation où il devient de plus en plus évident, d'heure en heure, que le nombre de morts par faim et maladie va rapidement dépasser, et de beaucoup, le nombre de personnes tuées par fusils et bombardements...

Tout cela, selon Cohen, démontrerait, chez Israël, un haut niveau de moralité, le soutien de la paix dans le monde, l'effort de protéger les Gazaouis et de les libérer du monstre qu'est le Hamas !

Par ailleurs, tenter de mettre fin à ce carnage, qualifié de génocide par de nombreux observateurs ; tout faire afin qu'une aide massive arrive rapidement à Gaza pour empêcher que ne s'accentue une situation humanitaire déjà carrément catastrophique ; appeler à la libération de tous les otages, tout en préconisant une solution politique à une situation où, depuis des décennies, de millions de Palestiniens vivent, à toutes fins pratiques, comme otages dans des camps de concentration ; tout cela constituerait, selon ce même Cohen, la preuve par excellence que Guterres se montre carrément indigne de son poste et qu'il a vraiment atteint, en termes de moralité, le fond du baril !

Pourquoi une telle attitude chez Cohen, reflet de ce que pense sans doute la majorité des Israéliens ? Pourquoi, d'une part, cette grande sensibilité, on ne peut plus justifiée, quant aux atrocités énormes commises par le Hamas le 7 octobre - violence sexuelle et la mort de 1,147 Israéliens - et, d'autre part, cet incroyable aveuglement relativement aux atrocités que vivent les Gazaouis, non pas seulement depuis deux mois, mais depuis des décennies ? Pourquoi les médias israéliens, à la suite du 7 octobre, évitent de montrer les meurtres en masse d'enfants palestiniens et de civils innocents, et la destruction massive de Gaza, alors qu'ils n'hésitent pas à montrer, le 7 décembre, les images troublantes de nombreux Gazaouis civils, nus et en simple caleçons, qui viennent d'être détenus dans un abri de l'ONU ?

Dans une conférence qu'il donnait en 2015, le journaliste israélien fort respecté du journal Haarets, Gideon Levy, nous en offre la réponse.

Ci-bas cette conférence, que j'ai traduite en français. Lectrices et lecteurs intéressés pourront la visionner eux-mêmes (https://youtu.be/EnaacT4eBrA?si=w9vtBtnRMHZzM0RN). À la suite de l'attaque d'Israël par le Hamas le 7 octobre, cette conférence devenait rapidement virale dans les réseaux sociaux :

« Ce n'est qu'à la fin des années 1980, lorsque, tout à fait par hasard, j'ai commencé à voyager en tant que journaliste dans les territoires occupés, que j'ai réalisé que le plus grand drame d'Israël se déroulait à une demi-heure de nos foyers, dans notre sombre arrière-cour, » raconte Levy.
« Cependant, cet énorme drame n'intéresse pratiquement personne en Israël ; il est caché dans notre sombre arrière-cour. Même si tous ces crimes se déroulent à une demi-heure de chez nous, la plupart des Israéliens, ou ne veulent pas le savoir, ou ne le savent pas, ou, aussi et surtout, s'en foutent complètement.
« Israël s'est entouré de boucliers, de murs. Non seulement de murs physiques, mais aussi de murs mentaux.
« Je ne veux pas entrer dans les détails de tout cela – ce qui nécessiterait une autre conférence - mais je voudrais mentionner brièvement les trois principes qui nous permettent, à nous Israéliens, de vivre si facilement avec cette réalité pourtant brutale.
« Voici ces trois principes.
« Premièrement, la plupart des Juifs – pas tous – se voit comme le peuple choisi par Dieu. Si nous sommes le peuple choisi, se disent-ils, alors nous avons le droit de faire absolument tout ce que nous voulons.
« Deuxièmement, si nous examinons toutes les occupations qui ont eu lieu par des puissances dans l'histoire, celle d'Israël se distingue de toutes les autres. C'est la seule occupation, assez bizarrement, où c'est l'occupant lui-même qui se voit comme victime. Personne d'autre dans son entourage serait victime, selon Israël. Pas même le peuple qu'elle occupe. Voilà pourquoi nous sommes capables, comme Israéliens, de vivre en paix, malgré notre statut d'occupant.
« L'autre jour, le professeur Falk mentionnait la stratégie duale pratiquée par Israël, poursuit Levy. À la suite des attaques terroristes à Paris et à Copenhague, Benjamin Netanyahou lançait une invitation à tous les juifs du monde entier. ‘Venez tous vivre ici, en Israël, disait-il. C'est de loin la place plus sécuritaire pour vous ; ici vous êtes à l'abris.' Pourtant, c'est le même Netanyahou qui affirmait, à peine 24 heures plus tard, qu'Israël se trouvait confronté à une menace existentielle, à cause d'une possible bombe iranienne !
« Je me suis alors demandé, ironise Levy, où se trouve la logique dans tout cela. Pourquoi mon premier ministre inviterait-il des gens à venir ici si l'Iran menace de nous bombarder ?
« J'arrive maintenant au troisième principe – et c'est sans doute le plus grave de tous.
« Nous, Israéliens, nous déshumanisons systématiquement les Palestiniens. S'ils ne sont pas des humains, alors la question des droits de l'homme disparaît automatiquement.
« Si vous creusez un peu le for intérieur de la grande majorité des Juifs, vous reconnaitrez chez eux cette attitude carrément déshumanisante par rapport aux Palestiniens. On ne les reconnaît pas comme des êtres humains. On ne les reconnaît pas comme nos égaux.
« Il m'est arrivé une fois d'écrire que nous les Juifs, nous traitons les Palestiniens comme des animaux. Cela, bien sûr, m'a valu une montagne de critiques.
« Combien d'Israéliens arrivent-ils à se mettre dans la peau d'un Palestinien ? Si ce n'est que pour une seule journée, ou un seul moment ?
« J'aimerais vous donner deux exemples qui illustrent ce que je veux dire.
« Il y a plusieurs années, j'interviewais Ehud Barak, qui était alors candidat au poste de Premier ministre.
« M. Barak, lui ai-je demandé, qu'est-ce qui vous serais arrivé si vous étiez né Palestinien ? »
« Je me serais certainement joint à une organisation terroriste, » m'a-t-il spontanément rétorqué.
« Barak m'a donné la seule réponse franche et honnête qu'il pouvait me donner. Car tel que je le connaissais, il n'était pas du tout le genre de personne passive, qui, si abusée, se laisserait faire. Il se serait engagé dans la lutte pour son peuple et n'aurait jamais accepté de jouer le rôle de collaborateur pour les occupants.
« Mon interview, bien sûr, a causé un grand scandale en Israël. Comment pouvais-je, comme journaliste, poser une telle question à Barak ?
« Un deuxième exemple. À la suite de la deuxième Intifada, je me trouve un jour à Jénine, la ville la plus fermée en Cisjordanie, qui est alors soumise à un siège absolu. Lorsque, en quittant Jénine, j'arrive au poste de contrôle, je vois une ambulance palestinienne stationnée là devant moi, ses phares rouges allumés.
« En ce temps-là, aucune voiture ne pouvait entrer ou sortir librement de Jénine.
« Alors que j'attends, je vois des soldats israéliens qui jouent au backgammon dans la tente à côté du poste de contrôle. Conscient que lorsque j'interviens avec les soldats, cela finit généralement très mal, je décide de patienter. Je reste dans ma voiture.
« Cependant, après 40 minutes d'attente, je perds patience. Je sors de la voiture, me rends à l'ambulance, et demande au chauffeur, « Qu'est-ce qui se passe ? »
« C'est toujours comme cela, » me répond-il. « Ils nous font toujours attendre une heure avant d'autoriser notre départ. »
« Apprendre cela me fait sauter au plafond, et je confronte les soldats.
« Bien sûr, ceux-ci tentent de se défendre. Mais la chose qui finit par les faire sortir littéralement de leurs gonds, c'est lorsque je leur demande :
« Vous est-il déjà arrivé d'imaginer que c'est votre propre père qui se trouve dans cette ambulance-là ? »
« Ils pètent les plombs et pointent même leurs fusils vers moi.
« Comment diable pouvais-je avoir le culot de comparer leur propre père à un simple Palestinien ?
« Voilà pourquoi, comme Israéliens, il nous est aussi facile de vivre en paix avec nous-mêmes tout en commettant des crimes et subjuguant de façon aussi brutale le peuple palestinien, » conclut Gideon Levy.

Absence totale de la question palestinienne dans les immenses manifestations qui, avant le 7 octobre, déstabilisaient pendant des mois le gouvernement Netanyahou
On trouve une illustration spectaculaire du mur psychologique que décrit Gideon Levy dans les immenses manifestations qui, avant l'attaque du Hamas, ébranlaient pendant des mois le gouvernement de Netanyahou.

Si Israéliens de tendance séculière et Israéliens fondamentalistes religieux de droite s'opposaient carrément au sujet de la réforme judiciaire que proposait, début 2023, le gouvernement Netanyahou, les deux groupes, cependant, se montraient d'accord pour passer complètement sous silence l'oppression systématique que vivent les Palestiniens dans la bande de Gaza et en Cisjordanie depuis des décennies.

Sitôt la proposition de réforme lancée, de dizaines de milliers d'Israéliens commençaient à manifester le samedi de chaque semaine en criant haut et fort leur opposition à celle-ci. Cette réforme, disaient-ils, va affaiblir la Cour suprême. Elle va même permettre à Netanyahou d'échapper aux nombreuses accusations de corruption portées contre lui.

• Le 22 janvier 2023, Al Jazeera rapportait que pour une troisième semaine de suite, une immense manifestation avait lieu à Tel Aviv. Les manifestants affirmaient que les changements proposés menaceraient les contrôles démocratiques et les contrepoids exercés par les tribunaux sur les ministres. Qu'ils renforceraient le contrôle politique sur les nominations judiciaires et limiteraient les pouvoirs de la Cour suprême d'annuler les décisions du gouvernement ou les lois de la Knesset. « Ils veulent nous transformer en dictature, ils veulent détruire la démocratie », déclarait le président de l'Association du barreau israélien, Avi Chimi. « Ils veulent détruire l'autorité judiciaire ; il n'y a pas de pays démocratique sans autorité judiciaire. »

• Le 12 mars 2023, CNN rapportait qu'un « demi-million d'Israéliens descendaient dans la rue pour la dixième semaine consécutive de manifestations contre le projet du gouvernement de Benjamin Netanyahu visant à réformer le système judiciaire du pays.3

• Le 19 juillet 2023, Reuters rapportait que la « volonté de la coalition nationaliste et religieuse du gouvernement Netanyahou de modifier le système judiciaire et de limiter certains pouvoirs de la Cour suprême déclenchait des manifestations sans précédent, ébranlant l'économie et suscitant l'inquiétude des alliés occidentaux quant à la santé démocratique d'Israël. Certains réservistes, poursuivait Reuters, ont menacé de ne pas obéir aux ordres d'appel dans le cadre des protestations. »4

L'absence complète, dans ces manifestations tout à fait historiques, de la cause palestinienne, étonnait et troublait tellement 3,000 universitaires, membres du clergé et autres personnalités d'Israël/Palestine et de l'étranger, que cela les amenait, le 4 aout 2023, c'est-à-dire deux mois avant l'attaque surprise et fort meurtrière du Hamas dans le sud d'Israël, à signer une pétition intitulé ‘The Elephant in the Room.5

C'est bien, affirmaient les signataires de la pétition, de manifester contre la réforme judiciaire que propose le gouvernement Netanyahou. Cependant, nous nous inquiétons de voir l'absence complète, dans ces manifestations, de l'occupation illégale de millions de Palestiniens dans les territoires occupés. Les manifestants semblent ignorer, ou accorder peu d'importance, au fait que cette réforme vise à approfondir et étendre l'occupation illégale. Ce sont les colons d'extrême droite, affirment-ils, qui représentent le fer de lance d'une réforme qui ne vise rien de moins que l'annexion pure et simple de la Cisjordanie.

« Les Palestiniens, poursuivent les signataires de la pétition, sont privés de la quasi-totalité des droits fondamentaux, y compris le droit de vote et de protestation. Ils sont confrontés à une violence constante : rien que cette année, les forces israéliennes ont tué plus de 190 Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza et démoli plus de 590 structures. Les groupes d'autodéfense des colons brûlent, pillent et tuent en toute impunité. Sans droits égaux pour tous, que ce soit dans un État, dans deux États ou dans un autre cadre politique, il y a toujours un risque de dictature. Il ne peut y avoir de démocratie pour les Juifs en Israël tant que les Palestiniens vivent sous un régime d'apartheid, comme l'ont décrit les experts juridiques israéliens. En effet, le but ultime de la révision judiciaire est de renforcer les restrictions sur Gaza, de priver les Palestiniens de l'égalité des droits tant au-delà de la Ligne verte qu'à l'intérieur de celle-ci, d'annexer davantage de terres et de nettoyer ethniquement tous les territoires sous domination israélienne de leur population palestinienne. Les problèmes n'ont pas commencé avec le gouvernement radical actuel : le suprémacisme juif se développe depuis des années et a été consacré par la loi sur l'État-nation de 2018.6

« Les juifs américains, poursuivent les signataires, sont depuis longtemps à l'avant-garde des causes de justice sociale, de l'égalité raciale au droit à l'avortement, mais ils n'ont pas accordé suffisamment d'attention à l'éléphant dans la pièce. C'est-à-dire, à l'occupation israélienne de longue date qui, nous le répétons, a engendré un régime d'apartheid. Au fur et à mesure qu'Israël se tourne vers la droite et tombe sous le charme du programme messianique, homophobe et misogyne du gouvernement actuel, les jeunes juifs américains s'en éloignent de plus en plus. Pendant ce temps, des milliardaires juifs américains soutiennent l'extrême droite israélienne.

« En ce moment d'urgence mais aussi de possibilité de changement, nous appelons les leaders du judaïsme nord-américain - dirigeants de fondations, universitaires, rabbins, éducateurs – à :
1. Soutenir le mouvement de protestation israélien, tout en l'appelant à embrasser l'égalité pour les Juifs et les Palestiniens à l'intérieur de la Ligne verte et dans les Territoires palestiniens occupés.
2. Soutenir les organisations de défense des droits de l'homme qui défendent les Palestiniens et fournissent des informations en temps réel sur la réalité vécue de l'occupation et de l'apartheid.
3. S'engager à revoir les normes et les programmes éducatifs destinés aux enfants et aux jeunes juifs afin de fournir une évaluation plus honnête du passé et du présent d'Israël.
4. Exiger des dirigeants élus des États-Unis qu'ils contribuent à mettre fin à l'occupation, qu'ils limitent l'utilisation de l'aide militaire américaine dans les territoires palestiniens occupés et qu'ils mettent fin à l'impunité d'Israël au sein des Nations unies et d'autres organisations internationales.
« Fini le silence. Il est temps d'agir.
»

Malheureusement, il a fallu le massacre perpétré par le Hamas dans le sud d'Israël le 7 octobre pour briser, finalement, le silence.

Cependant, au lieu d'agir en se tournant vers le cœur du problème, ce que les signataires de la pétition appelle l'occupation inhumaine du peuple palestinien - The Elephant in the Room -, Israël riposte à un massacre en en perpétrant un autre.

Et un massacre qui, en termes de morts, blessés, et destruction massive de toute infrastructure civile, est non seulement infiniment plus brutale que celui du Hamas, mais qui enfonce encore plus profondément le clou d'une occupation carrément inhumaine et qui dure depuis des décennies.

Notes

1. Guterres exhorte leConseil de sécuritéà agir pour éviter une catastrophe humanitaire à Gaza, ONU Info, le 6 décembre 2023. Consulté le 7 décembre 2023.
2.Toi Staff and Agencies, Israeli FM accuses UN head of backing Hamas after he uses rare clause to urge truce, The Times of Israel, le 7 décembre 2023. Consulté le même jour.
3.Hadas Gold et Amir Tal, Half a million Israelis join latest protest against Netanyahu'sjudicial overhaul, organizers say, CNN, le 12 mars, 2023. Consulté le 23 novembre 2023.
4.Dan Williams, Thousands rally, Israeli reservists step up protest against judicial change, Reuters, le 19 juillet 2023. Consulté le 30 novembre 2023.
5.TheElephant in the Room, publié le 4 aout 2023. Consulté le 30 novembre 2023.
6.Cette loi a été fortement critiqué au niveau international. Dans son article, La fin de l' « État juif et démocratique » ?, Soline Schweisguth en faisait la critique suivante : « Alors que la Déclaration d'indépendance de 1948 précisait que l'État assurerait « une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe » ainsi que « la pleine liberté de conscience, de culte, d'éducation et de culture », la nouvelle Loi fondamentale ne donne le droit d'autodétermination qu'au peuple juif. De plus, la langue arabe était jusqu'à présent une langue nationale ; désormais, elle ne bénéficie plus que d'un « statut spécial ». Ce point contredit une des conditions posées par l'ONU en 1949 lors de l'entrée d'Israël dans l'organisation internationale. » Le média de l'histoire : herodote.net, le 19 juillet, 2018. Consulté le 2 décembre 2023.

**************
Le 9 octobre 2023, à peine deux jours après l'invasion surprise et meurtrière du Hamas dans le sud d'Israël, et alors que les cris de vengeance se font entendre un peu partout en Israël, Gideon Levy, dans sa chronique du journal Haarets, ose décrire ainsi l'effet de ce mur psychologique :
« Nous tirons sur des innocents, nous arrachons les yeux des gens et leur fracassons le visage, nous expulsons, nous confisquons, nous volons, nous arrachons les gens de leur lit, nous procédons à un nettoyage ethnique et, bien sûr, nous poursuivons l'incroyable siège de la bande de Gaza. Et malgré tout cela, nous continuons à croire que tout ira bien. »
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Quelle histoire n’a pas commencé le 7 octobre ? Retour sur seize années d’enfermement de Gaza

On a souvent rappelé ces dernières semaines, du moins parmi les Palestinien-nes et leurs soutiens, que l'histoire n'avait pas commencé le 7 octobre. Mais quelle histoire ? (…)

On a souvent rappelé ces dernières semaines, du moins parmi les Palestinien-nes et leurs soutiens, que l'histoire n'avait pas commencé le 7 octobre. Mais quelle histoire ? Plusieurs temporalités sont possibles : celle du sionisme comme projet, celle du soutien des puissances impérialistes à ce projet, celle de la colonisation de la Palestine, etc. Thierry Labica propose ici un retour sur les 16 années du blocus de Gaza, avec ses effets terribles sur le plan humanitaire, et sur la stratégie mise en oeuvre par Israël et ses alliés d'isoler politiquement le Hamas.

Tiré du site de la revue Contretemps.

Face à la force des dénis opposés à la recherche de compréhension contextualisée de la séquence ouverte par les attaques du 7 octobre et les crimes de guerre qui ont marqué cette journée, « l'histoire n'a pas commencé le 7 octobre », vaut d'emblée plus comme slogan que comme simple constat. Ce qui suit voudrait contribuer à répondre à cette revendication et par là même, affranchir l'évènement de la religiosité néoconservatrice qui tend à en définir l'appréhension « normale » : manifestation de l'essence malfaisante d'un ennemi absolu autorisant alors une éradication systématique dont la forme n'est autre que l'entreprise de nature génocidaire à laquelle nous assistons depuis bientôt deux mois, à l'heure où ses lignes sont écrites.

Il va de soi que l'histoire de l'isolement de Gaza est plus longue que ce qui est proposé ici. On a pris le parti de s'en tenir au moment d'intensification du blocus de la bande de Gaza suite à la victoire électorale de Hamas lors des élections législatives de janvier 2006, victoire qui prolongeait les succès électoraux de cette même organisation lors des scrutins municipaux intervenus entre décembre 2004 et décembre 2005. Il s'agit ici de rappeler, ou présenter, quelques-unes des manifestations majeures de l'entreprise de neutralisation et de suffocation punitive des processus politiques et diplomatiques qui auraient pu permettre à la bande de Gaza sous gouvernement Hamas d'émerger comme ensemble territorial, économique et institutionnel à part entière, et à ce titre, comme préalable indispensable à la formation d'un État palestinien.

En attirant l'attention sur divers aspects du rôle de la communauté internationale, en appui à la violence coloniale israélienne, cette contribution ne traite pas et ne peut traiter de points que la lectrice et le lecteur pourraient juger cruciaux. On pense par exemple aux conditions du renforcement de l'audience du Hamas sur fond de clanisation, concurrence et violence factionnelle, au sein du Fatah en particulier dans les années post-Oslo.

On pense également, et surtout, aux divers niveaux d'analyse qu'exige la compréhension de la trajectoire complexe du Hamas, entre institutions sociales et caritatives (largement autonomes), flexibilité doctrinale, pratique de la violence, et pragmatisme, recherche de reconnaissance et de participation politiques, notamment avec la tentative d'intégration à l'OLP (2005) dans une visée de partage du pouvoir. Ainsi, contrairement à l'idée couramment répandue que le Hamas formerait un monolithe intégriste identique à lui-même depuis sa création, on tiendra ici comme généralement acquis que le Hamas n'est pas d'un seul tenant, ni dans son histoire, ni dans sa surface et sa pratique sociales et politiques, ni dans ses positionnements idéologiques.

De manière entièrement prévisible pour une organisation de cette importance, le premier Hamas n'est pas celui des années Oslo, qui à son tour n'est pas tout à fait celui de la séquence électorale 2004-2006, qui n'est pas celui du tournant plus rigoriste de 2009 et après dans des conditions qui furent celles de la reconnaissance recherchée et systématiquement déniée, de l'isolement, des immenses destructions guerrières de 2008-9, de la destruction avancée frappant l'ensemble secteur socio-caritatif auquel il était associé, et plus généralement, de la désintégration alors rapide des structures sociales de la société palestinienne (tous sujets sur lesquels les travaux de la chercheuse Sara Roy ont apporté des éclairages indispensables, comme on le verra ici).

Dans l'alignement global sur la stratégie néo-conservatrice de la « guerre au terrorisme », non exempte de fanatisme religieux[1], au cours des années 2000, quel fut le processus de destruction politique auquel les dernières semaines offrent un point d'orgue catastrophique ? Voilà donc la question à laquelle ce qui suit tente de proposer quelques éléments de réponse.

*

Les élections législatives palestiniennes de 2006 et ses suites immédiates

Des élections législatives se sont tenues dans les territoires fin janvier 2006, les premières alors depuis dix ans. Pour les gouvernements états-unien et britannique, après la seconde guerre d'Irak et le renversement de Saddam Hussein, ces élections paraissaient s'inscrire dans un élan démocratique plus large au Moyen-Orient (« changement de régime » en Irak, élections ouvertes en Égypte, présidentielles en Palestine). Les conditions du scrutin (censées avantager le Fatah), le soutien et l'aide financière américaines aux candidats non-Hamas, devaient conforter la victoire attendue du Fatah et de Mahmoud Abbas. Dans la stratégie américaine, il était acquis que les processus électoraux avaient vocation à favoriser la victoire de forces pro-américaines et pro-occidentales.

Contre toute attente, et au terme d'un processus électoral dont la régularité fut reconnue par tous, c'est le Hamas qui remporta la victoire électorale. Le Hamas voyait ainsi sa base électorale renforcée après avoir déjà gagné nombres de sièges aux termes de scrutins locaux aux cours des années précédentes. Comme le note l'historien des relations israélo-américaines, Jerome Slater, ces résultats n'étaient en rien révélateurs d'une hostilité religieuse anti-israélienne particulière de cette base électorale du Hamas. Ce vote exprimait l'espérance d'une amélioration socio-économique de la condition des Gazaouis[2], espérance en partie inspirée par une réalité de l'ampleur comme de l'ancienneté des réseaux d'œuvres sociales du Hamas.[3]

Ce résultat n'en occasionna pas moins un profond dilemme, comme l'a expliqué la spécialiste de la région, Rosemary Hollis : pour les États membres de l'UE qui s'étaient faits les chantres de ce projet démocratique, comment maintenir l'aide financière à l'Autorité Palestinienne (AP) quand selon leurs propres législations, cette AP serait désormais conduite par une organisation qu'ils avaient eux-mêmes désignée comme terroriste quelques années plus tôt seulement.[4]

A cette époque, il se trouve des responsables politiques non-membres du Hamas prêts à participer à un gouvernement dirigé par le Hamas, et dans l'électorat ayant voté pour ce parti se trouvait une majorité de gens consentant, par pragmatisme, à la solution à deux États.[5] Le Hamas, force électorale, proposa d'élargir la constitution de son gouvernement dans la cadre d'une coalition.

En outre, et comme le rapporte Jean-Pierre Filiu, Ismael Haniyeh, le dirigeant du Hamas, déclare dans le Washington Post que « si Israël se retire des frontières de 1967, nous établirons une paix par étapes ». J-P. Filiu précise : « Il se dit prêt à reconnaître Israël, à condition que l'État hébreu s'engage publiquement à « donner un État au peuple palestinien et à lui reconnaître ses droits. »[6]

Dans ces conditions, Hamas s'engageait à une trêve de dix ou quinze ans afin de « connaître l'intention réelle d'Israël », rapporte J. Slater. Toujours en 2006, Haniyeh, maintenant premier ministre, s'adressa « secrètement au président Bush pour lui demander de mettre fin au boycott américain de Hamas et de s'engager « dans des négociations directes avec le gouvernement élu » ». Selon le journal Haaretz, ce courrier exprimait des craintes pour la stabilité et la sécurité de la région, redisait l'acquiescement à un État palestinien dans les frontières de 1967 tout en proposant une trêve de long terme et un renouvellement « automatique » du cessez-le-feu.

Ce ne fut pas le seul message de ce genre. Tous, explique J. Slater, furent ignorés et restèrent donc sans réponse et la position de Washington resta inchangée.

En réaction à un nouvel assassinat par Israël d'un dirigeant du Hamas, « non seulement le Hamas ne mena aucune représailles, mais fit secrètement savoir au gouvernement israélien qu'il « s'engagerait à ne conduire aucune action violente contre Israël et empêcherait les autres organisations palestiniennes de le faire » à condition qu'Israël arrêtent ses assassinats et ses attaques militaires. Même le Jihad islamique déclara être prêt à mettre fin à ses attentats suicides et ses tirs de roquettes si Israël cessait ses attaques. »[7]

Le Hamas, en l'absence de réponse, rendit ses positions publiques. En février, Khaled Mechaal, membre du bureau politique du Hamas, déclara que le Hamas ne s'opposerait pas à l'Initiative de paix Arabe ; le sommet de la Ligue Arabe tenu à Beyrouth de mars 2002 reprit la proposition saoudienne de paix durable, de reconnaissance et de normalisation des relations économiques et diplomatiques, en échange d'une mise en conformité d'Israël avec le droit international (retrait complet des territoires occupés en 1967 et solution au problème des réfugiés). Dans un entretien à un journal russe, Mechaal annonçait la fin de la résistance armée en cas de reconnaissance des droits du peuple palestinien.[8] Le Hamas réaffirma ces positions en avril et en mai 2006.

Toutefois, là encore, ces propositions, ouvertures et engagements de la part de l'organisation alors devenue le principal acteur politique du moment furent ignorées, non sans un supplément de mépris, cependant : les propositions du Hamas, selon un porte-parole israélien, n'étaient que « gymnastique verbale », « ruses ». Fin juin de cette même année 2006, Israël mena l'opération « pluie d'été ». Cette attaque militaire suivait de quelques heures l'annonce du cadre négocié entre Haniyeh et Abbas pour l'établissement d'un gouvernement d'union nationale, et de quelques jours l'enlèvement du soldat israélien Gilad Shalit. Puis survint l'opération « nuages d'automne » durant la première semaine de novembre. 82 palestiniens furent tués (« dont 50 cinquante civils, incluant 2 médecins, 10 femmes et 16 enfants ».[9] Au cours de cette même année 2006, Israël tua 657 palestiniens, dont la moitié de civils. Les palestiniens tuèrent 23 israéliens.[10]

Le 29 juin 2006, l'armée israélienne procéda à l'arrestation de 64 élus du Hamas en Cisjordanie (ministres, députés, maires et cadres politiques), et le 30, rapportait Le Monde le même jour, « le statut de résidence à Jérusalem-Est d'un ministre et de trois députés palestiniens du mouvement islamiste a été annulé, quelques heures après un raid aérien contre le ministère de l'intérieur à Gaza. » Le même journal rendait compte alors de la situation dans les termes suivants :

Alors qu'Israël resserre son étau sur les dirigeants politiques et les activistes du Hamas avec l'intention affichée de renverser le gouvernement mis en place après les législatives de janvier, le premier ministre palestinien issu du mouvement islamiste, Ismael Haniyeh, tente de tenir tête à Tel-Aviv tout en entrouvrant la voie de la diplomatie. […]

  • « Ils pensaient que cela pourrait faire chuter le gouvernement, mais nous leur disons : vous ne détruirez pas notre choix », a ajouté Ismaïl Haniyeh, en référence à l'élection du Hamas aux élections législatives de janvier. « Les personnalités changent, les responsables changent mais une chose reste : les élections et ses résultats. Tout gouvernement qui sera formé dans les quatre prochaines années le sera sur la base des résultats des élections », a insisté le premier ministre.[11]

D'où cette « ironie suprême » relevée par Sara Roy :

  • « Hamas avait très clairement indiqué vouloir gouverner normalement, sans sanctions ni menace permanente d'attaques israéliennes […] Dès avant sa victoire électorale, Hamas avait efficacement suspendu ses attentats suicide et observait unilatéralement le cessez-le-feu proposé avec Israël (d'environ dix-huit mois) faisant ainsi preuve de sa capacité à mettre en œuvre un cessez-le-feu lorsqu'Israël rendait dûment la pareille. […] [Hamas] fit aussi clairement savoir qu' « « il se conformerait à tout à accord ratifié par référendum populaire » ».[12]

Quelques mois plus tard, en février 2007 à la Mecque, un accord était trouvé entre le Fatah et le Hamas suite à une médiation du roi Abdallah d'Arabie Saoudite : le Hamas s'engageait, là encore, à reconnaître et accepter les accords antérieurs et à former un gouvernement d'unité nationale.[13]

Il est également notable qu'au cours de cette courte séquence politique charnière, nombres de responsables politiques jugèrent nécessaire de tenter de surmonter les préventions et dispositions déjà existantes à l'égard de Hamas pour reconnaître et inclure cette organisation comme acteur politique désormais incontournable.

Ce fut le cas de Chris Patten, figure de premier plan de la politique étrangère britannique au moment de la rétrocession de Hong Kong à la Chine populaire[14] ; des membres du gouvernement Blair de l'époque, dont Jack Straw, alors ministre de affaires étrangères et du Commonwealth, estimaient que le maintien d'échanges directs avec les élus locaux du Hamas relevait de leur devoir diplomatique même.

Tony Blair lui-même jugeait que le Quartet (Nations Unies,UE, États-Unis, Russie) devait accepter, sous certaines conditions, le principe d'une négociation avec un gouvernement de coalition comprenant le Hamas et qu'une telle unité politique palestinienne était souhaitable et devait être possible, au moins avec les composantes plus modérées du Hamas.[15] Pour Roy, en 2009, « si Hamas en aucune façon ne parle pour tous les palestiniens, il est inepte de supposer qu'Hamas peut être ignoré politiquement et diplomatiquement ».[16]

Récapitulons quelques-uns des principaux traits de cette conjoncture de l'année 2006.

Le Hamas, organisation souvent désignée comme terroriste depuis le début des années 2000[17], participa aux échéances électorales, remporta d'importants succès électoraux, proposa de former un gouvernement d'unité nationale et respecta le cessez-le-feu de dix-huit mois (mars 2005- juin 2006) négocié avec Israël, reconnut les accords antérieurs, les frontières de 1967 et donc de l'État d'Israël (en s'abstenant de toute rhétorique anti-juive et de projet de « destruction d'Israël »), et émit une série de propositions d'engagements et d'ouvertures en échange d'engagements sur la reconnaissance des droits du peuple palestinien, la fin de l'occupation et l'édification d'un État.

Deuxièmement, nombre de responsables politiques en vinrent à reconnaître en Hamas un acteur clé de la situation, qui doit être inclus aux cadres politiques de négociation ; ses dirigeants sont invités à s'exprimer dans la presse britannique et américaine.

Troisièmement, entre silence et mépris, le tandem israélo-américain adressa une fin de non-recevoir à toute proposition faite par le Hamas et, de cette manière, neutralisa l'ensemble de possibilité de construction du processus politique concerté alors encore disponible et souhaité, ce en dépit de la terrible adversité régnante. Cette attitude ne fut cependant que le préalable à une stratégie d'isolement et de strangulation du gouvernement de la bande de Gaza (et de sa population), à défaut d'être parvenu à le renverser.

Boycott, désinvestissement et sanctions de la communauté internationale, contre l'occupé : premières mesures (janvier 2006 – juin 2007)

Un boycott commença à être mise en œuvre dès la mi-février 2006 : pour la première réunion (à Ramallah) du parlement nouvellement élu, les parlementaires Hamas furent empêchés de se rendre en Cisjordanie et durent suivre la séance en visioconférence.

La désignation d'Ismael Haniyeh au poste de premier ministre devant former un gouvernement fut immédiatement suivie de sanctions financières : Israël suspendit le transfert à l'AP des taxes prélevées par Israël sur les échanges avec Gaza et la Cisjordanie, mesure que dénonce l'ONU. En outre, comme on l'a vu, Israël procéda à la capture de 64 élus.

Les États-Unis, en lien avec Israël, et la communauté internationale, coupèrent bientôt Gaza du reste du monde, laissant ce territoire sans travail, sans nourriture et sans recours. Privé des financements internationaux habituels, le gouvernement ne disposait dès lors plus des ressources nécessaires pour payer ses 162 000 employés. Ainsi, au moment où Hamas « fit clairement savoir qu'il entendait gouverner normalement » le boycott débuté en juin 2006 suite à la constitution de la plateforme gouvernementale palestinienne « relevait d'une forme de punition collective contre l'ensemble de la population palestinienne et, à ma connaissance », précise Sara Roy, « fait inédit dans l'histoire de ce conflit : la communauté internationale imposait des sanctions à l'occupé plutôt qu'à l'occupant ».

Il apparut un peu plus tard, en 2008, que le gouvernement Bush avait préparé en secret un projet de renversement du gouvernement Hamas devant permettre à Abbas une reprise du pouvoir dans des conditions d'un état d'urgence. La ministre de George Bush junior, Condoleeza Rice, s'employa à convaincre l'Egypte, la Jordanie, l'Arabie saoudite et les Émirats, d'offrir entraînement et financements à des combattants du Fatah. Un budget de 1,27 milliards de dollars sur cinq ans était prévu pour cette entreprise dont Mohammed Dahlan, contact déjà ancien de la CIA, représentait le relai principal.

De son côté, l'UE craignant une crise humanitaire à Gaza et un effondrement de l'AP consolida sa contribution au sabotage post-électoral dans un montage bureaucratique visant à fournir une aide directe aux populations en contournant le gouvernement Hamas : le Temporary Interim Mechanism (TIM) eut l'étrange mérite de cumuler accroissement de la dépense humanitaire et la dégradation continuée de la situation des populations censées la recevoir.[18]

De très violents affrontements eurent lieu à Gaza entre le Hamas et le Fatah au cours de la deuxième semaine de juin 2007, dans ce qui prenait les traits d'une guerre civile palestinienne. En repoussant les combattants du Fatah, le Hamas installa son pouvoir à Gaza le 13 juin. Le même jour, Abbas procéda à la dissolution immédiate du gouvernement d'unité et au renvoi du premier ministre Haniyeh. En outre, Abbas annula toutes les décisions prises par le gouvernement Hamas et quatre jours plus tard, le 17 juin, procéda à la nomination d'un nouveau cabinet. Le boycott international imposé à l'AP par les États-Unis et l'UE put alors prendre fin, et de son côté, Israël débloqua les 562 millions de dollars de prélèvements fiscaux dus à l'autorité nationale palestinienne et qu'il avait retenu jusqu'à cette date. Dans le même temps, le blocus de la bande Gaza contrôlée par le Hamas allait se poursuivre et s'intensifier, selon une logique de persécution, d'isolement et destruction impitoyable.

La version selon laquelle le Hamas se serait « emparé » du pouvoir par la violence en 2007 pour asseoir sa domination, n'est digne d'aucun crédit dès lors qu'elle passe sous silence les diverses modalités de neutralisation et annulation du processus électoral de janvier 2006. L'ex-conseiller néoconservateur pour le Moyen-Orient du vice-président néoconservateur Dick Cheney, David Wurmser lui-même, démissionna quelques semaines seulement après la bataille fratricide du 7-14 juin 2007, expliquant que « il me semblait bien que ce qu'il venait de se passer n'était pas tant un coup de force du Hamas qu'une tentative de coup par le Fatah, empêchée avant qu'elle ne survienne ».[19]

Pour Sara Roy, écrivant après les bombardements de 2008-2009,

  • il ne peut y avoir de processus de paix crédible avec un gouvernement palestinien qui exclut le parti élu par les palestiniens pour les gouverner. […] [Le] Hamas non seulement reste ouvert au partage du pouvoir, mais a aussi une histoire d'accommodements non-violents et d'adaptation politique, de réflexivité et de transformation idéologiques, et de pragmatisme politique que l'Occident devrait accueillir de manière positive. L'autre voie possible s'annonce porteuses de désastres, dès lors que plane la menace d'un renforcement des éléments les plus régressifs au sein du Hamas, et d'une radicalisation des palestiniens plus généralement, dans la déstabilisation d'une situation déjà chargée de tensions insupportables.[20]

5 novembre 2008 : Gaza, laboratoire de l'anéantissement social et économique

Suite à la prise de pouvoir du Hamas en juin 2007, plusieurs pays et entités internationales, d'Israël, jusqu'à l'AP sous la présidence Abbas en passant par l'UE, les États-Unis, le Canada, et l'Égypte, se sont employés à administrer, avec des moyens bureaucratiques sophistiqués, le processus d'enfermement de la population de Gaza dans des conditions de pauvreté abjecte.

Ce qui suit vise à donner quelques exemples saillants de la stratégie censée conduire la population de Gaza, par sa maltraitance généralisée, à se retourner contre son gouvernement, comme si l'énormité de la catastrophe humanitaire irakienne liées aux sanctions appliquées après la première du Golfe, n'avait strictement rien appris à personne. Seule supposition crédible pour éclaircir ce mystère : l'indifférence absolue à la mort de masse des populations Arabes du Moyen-Orient, supposition vérifiée par une célèbre déclaration de Madeleine Albright, responsable des affaires étrangères de 1997 à 2001 : un demi-million d'enfants sont morts, mais « the price is worth it » [le prix à payer en vaut la peine].

Israël

Le 5 novembre 2008, Israël mit en place ses mesures de confinement systématique de la bande de Gaza. Des marchandises de toute nature (alimentation, médicaments, carburant, papier, colle, tasses de thé…) n'entraient qu'en quantités très restreintes, voire, plus du tout. 4,6 camions de produits alimentaires passaient, en moyenne, la frontière chaque jour au cours de ce mois de novembre. Selon Oxfam, on en dénombrait 123 chaque jour le mois précédent, et en décembre 2005, 564. Conséquence quasi immédiate du blocus : cinq semaines plus tard, le 18 décembre, l'UNWRA dut suspendre toutes ses distributions alimentaires, que ce soit au titre de ses programmes d'urgence ou de distribution régulière.[21] Or, au cours de cette même année 2008, on recensait déjà à Gaza 1,1 million de destinataires de l'aide alimentaire, sur une population de 1,4 millions d'habitants.

Une liste d'exemples des privations infligées aux Gazaouis – et tout ce qu'elle comporte d'extrémisme assumé et de brutalité déshumanisante – serait bien trop longue ici. Pour essayer de s'en tenir à un essentiel toujours bien trop abstrait, il faut se contenter d'insister sur l'objectif poursuivi par la politique du pouvoir israélien et ses nombreux alliés et soutiens : Gaza doit être vidée de toute dimension politique, elle doit être radicalement isolée et dissociée de la Cisjordanie sur le plan territorial, culturel, administratif, social et économique, pour être réduite à un pur état de subsistance qui permet de reléguer ce territoire au statut de strict enjeu humanitaire, à grande distance de toute considération politique relative aux droits humains. En cela, Gaza peut être aussi considérée comme un laboratoire de ce que Sara Roy a analysé sous le concept de « dé-développement ».[22]

On comprend mieux cette priorité, et l'énormité de l'agression qu'elle induit, si l'on tient compte du fait que

Gaza est le cœur politique et le noyau stratégique de la Palestine et du nationalisme palestinien, le centre de la résistance passée et présente. À ce titre, Gaza représente une menace politique qui va bien au-delà -et qui précède de longue date – [le] Hamas. Israël a bien compris ceci, raison pour laquelle Gaza est tenue à l'écart, marginalisée, diabolisée et punie par un siège maintenant dans sa sixième année [en 2012]. C'est aussi la raison pour laquelle Gaza continue d'être attaquée.[23]

Comme l'indique Sara Roy, le New York Times du 15 juin 2007 rapportait que le premier ministre israélien de l'époque, Ehud Olmert, s'apprêtait à faire part au président Bush du souhait israélien : « boucler la Cisjordanie occupée par Israël afin de la protéger de l'infection par Gaza ». Aussi le succès électoral de Hamas, « organisation terroriste », a été une aubaine pour Israël dont le projet de claustration de Gaza allait pouvoir se doter d'un solide prétexte sécuritaire. Netanyahou, de retour au pouvoir en 2009 (et qui, déjà de longue date, avait fait de la « lutte anti-terroriste » le socle de sa vision politique[24]), allait pouvoir à son tour creuser cette division en dictant l'alternative laissée à Abbas et à l'Autorité palestinienne : la paix avec le Hamas, ou la paix avec Israël.

En 2012, suite à la campagne de bombardements israéliens qui venait de s'achever, on assiste donc sans surprise à une nouvelle série de menaces israéliennes contre toute réconciliation et tout projet de rapprochement politique entre le Hamas et le Fatah : l'eau et l'électricité, déjà rares, seraient coupées à Gaza en cas de formation d'un gouvernement d'unité.

Plus généralement, côté israélien, la succession des épisodes de bombardements peut être comprise comme accélératrice de l'entreprise d'un écrasement social, économique, psychique de Gaza déjà menée dans le cadre « normal » de l'organisation stratégique de la pénurie. Pour rappel :

– en vingt-trois jours, en 2008-9, 1400 palestiniens et treize israéliens tués ;

– en huit jours, en 2012, plus de 160 et 6 israéliens tués ;

– en cinquante jours, en 2014, 2100 palestiniens et 73 israéliens (dont 67 soldats) sont tués ; ;

– en onze jours,en 2021, 260 palestiniens tués et 13 israéliens

– en trois jours, en août 2022, 30 palestiniens tués.

Entre 2008 (« Opération plomb durci ») et le 7 octobre 2023, l'ONU a recensé 6621 palestiniens tués et 308 israéliens (soit un ratio de 1/21). En outre, en 2008-2009, les bombardements ont détruit 1500 ateliers ou fabriques ; près de la moitié des 122 services de santé dont 15 hôpitaux furent endommagés ou détruits ; 280 écoles et jardins d'enfants et 6300 habitations furent en totalité ou en partie détruites.

En 2014, l'opération « bordure protectrice » conjuguée aux effets du blocus entraîna une contraction du secteur manufacturier à hauteur de 60% ; l'attaque de l'été 2014 a causé la dégradation ou la destruction de 170 000 habitations et a laissé 100 000 personnes sans domicile. A quoi il faut ajouter les 5000 habitations détruites au cours des épisodes antérieurs et non encore reconstruites. Environ 60 % de la population ont donc vu leur maison endommagée ou détruite entre 2008 et 2014. Les Nations Unies estimaient que 1000 unités de production et ateliers et plus de 4100 établissements de vente de gros et de détail, de restauration et du secteur de l'hôtellerie ont été détruits et endommagés. Un coup particulièrement dur fut ainsi porté aux secteurs de l'alimentation, de l'industrie pharmaceutique, et des activités de reconstruction, entre autres.

Les États-Unis

Les politiques de soutien (économique, militaire, diplomatique, etc.) systématique et multiforme des États-Unis à Israël sont globalement connues et prévisibles. Ceci ne doit cependant pas conduire à sous-estimer des inflexions importantes notamment quant au processus historique d'identification et de fusion des intérêts israéliens et états-uniens, en particulier dans le cade du tournant néo-conservateur des années 2000 et de l'arrivée au pouvoir du sionisme chrétien évangélique dont le mandat de Donald Trump fut un moment de plein aboutissement. Les deux pays n'ont cessé de former depuis plus d'une génération un tandem singulier d'une hostilité affichée aux instances représentatives de la « communauté internationale ».

Toutefois, pour nous en tenir à la séquence et au processus d'isolement et d'abandon dont il est ici question, on peut au moins rappeler les quelques développements suivants. Dès 2007, au lendemain de l'installation définitive du Hamas au pouvoir à Gaza, les procureurs de l'État fédéral s'attaquèrent à ce qui avait été la première organisation caritative musulmane des États-Unis, la Holy Land Foundation, qui fut accusée de financer les activités du Hamas en contribuant à ses nombreuses œuvres sociales et humanitaires.

Abolissant toute distinction entre activités du secteur social du Hamas dans une société gazaouie réduite à la misère, d'une part, et d'autre part, activités militaires face à des forces déterminées a priver Hamas de son mandat électif, deux des responsables de cette organisation en vinrent à être condamnés en 2009 à soixante-cinq années de prison chacun et deux autres à vingt et quinze ans. En 2008, trois autres organisations caritatives musulmanes tombèrent sous le coup de la même accusation. La cour, tout en reconnaissant les activités humanitaires des trois organisations, les jugea coupables de soutien au terrorisme et leur imposa une amende de 156 millions de dollars. Le jugement fut cassé par une cour d'appel à l'argument que le lien incriminant restait à démontrer. Une autre cour, cependant, confirma la première décision, considérant que l'établissement de la preuve de lien n'était pas nécessaire.[25]

L'assaut sur toutes les ressources financières permettant le maintien de services sociaux, éducatifs, et autres, à Gaza, fut menée de toutes parts, UE incluse, bien entendu. Il prit une dimension particulièrement dramatique sous Trump, cependant. Fin 2018, les États-Unis mirent un terme à leur financement de l'UNWRA dont dépend le maintien de services éducatifs, de santé, de services sociaux pour les palestiniens réfugiés à travers le Moyen- Orient. Jusqu'à cette date, les États-Unis, avec des montants compris entre 300 et 350 millions de dollars annuels (soit un tiers du budget annuel de l'agence -1,1milliards de dollars), étaient le plus important contributeur de l'agence. Ces coupes budgétaires ont été particulièrement catastrophiques pour Gaza où l'UNWRA dépense environ 40 % de son budget dans son aide apportée à près d'un million de réfugiés.

En septembre de la même année, les États-Unis avaient également annoncé un retrait de 200 à 230 millions de dollars de financements de projets de développement à Gaza et en Cisjordanie, administrés par l'Agence américaine de développement international (USAID). La participation palestinienne à des programmes financés par USAID et l'ambassade américaine en Israël fut aussi réduite.

Le Canada, l'Égypte

En 2007 et 2008, le Canada contribuait aux ressources de l'UNWRA à hauteur 28 millions de dollars par an. Cette contribution fut réduite de près de 10 millions de dollars en 2009, puis de 4 millions de dollars en 2010 pour atteindre les 15 millions de dollars. Trois ans plus tard en 2013, le Canada décida de mettre un terme à toute contribution financière à l'UNWRA. Ceci représenta alors la perte de ressource la plus lourde qu'avait connu l'agence à cette date.

Ce repli canadien était lui-même à l'image d'une orientation pro-israélienne de plus en plus nette à partir de 2003.[26] Si le Canada a repris ses donations après 2013, les positions de l'ambassadeur canadien à l'ONU, Bob Rae, au cours du mois d'octobre 2023 poursuivent cette orientation sans ambiguïté. Le boycott par l'ambassadeur canadien de la commémoration de la Nakba organisée à l'ONU en mai 2023 en était un signe tout à fait clair.

L'Égypte a une longue histoire, remontant à la fin des années 1970, de coopération avec Israël dans la carcéralisation de Gaza. L'Égypte (et la Jordanie) eut une contribution active à la tentative de renversement armé du gouvernement Hamas en 2007. Un bref moment de répit fut accordé à la bande de Gaza lors de l'éphémère passage au pouvoir de Mohamed Morsi et des Frères musulmans en Égypte, entre 2011 (et l'obtention de la majorité parlementaire) et le coup d'État de Sissi en juin 2013.

La comparaison proposée dans Middle East Eye en 2016 par Ahmet Al-Burai entre la position de Morsi sur la question de Gaza, et celle de Sissi, mérite d'être citée un peu longuement :

  • L'Égypte d'Abdel Fattah al-Sissi ne fait pas que céder à la pression israélienne et américaine pour isoler la bande de Gaza, mais recommande également l'extension des sanctions et des moyens d'assujettissement. Morsi, lui, a travaillé sans relâche pour soulager les conditions étouffantes et le blocus inhumain imposés à la population de l'enclave côtière depuis plus de dix ans. Au cours de sa seule année au pouvoir, il a allégé les restrictions de passage pour les palestiniens au poste frontalier de Rafah, dans le sud de Gaza. Morsi est resté fermement réticent à accepter des compromis avec les atrocités commises par Israël.
  • Depuis que Sissi a pris le pouvoir à l'issue d'un coup d'État militaire brutal, l'Égypte a au contraire étayé sans équivoque la position du gouvernement extrémiste d'Israël contre la bande de Gaza voisine. Bizarrement, au cours de la dernière guerre contre Gaza, Azza Sami, rédacteur en chef adjoint d'Al-Ahram, journal le plus lu d'Égypte appartenant au gouvernement, a ouvertement applaudi le Premier ministre israélien : « Merci Netanyahou, et puisse Dieu nous donner plus de leaders comme vous pour que nous puissions détruire le Hamas.[27]

Comme le rappelait le site d'al-Jazeera plus récemment, ou encore Tareq Baconi, le Caire est connu pour son rôle de médiateur clé entre Israël et Hamas au cours des dernières années et la contribution de l'Égypte à la reconstruction d'infrastructures détruites à Gaza après les bombardements de 2021 également été importante (500 millions de dollars). Mais l'Égypte a aussi participé au blocus de la bande de Gaza et à la destruction de tunnels d'une importance vitale dans l'allègement des effets du blocus sur la circulation des marchandises (et non pour la seule question des armes).

L'Autorité Palestinienne

L'AP de Mahmoud Abbas joua aussi un rôle considérable dans l'aggravation de la situation à Gaza, au-delà des évènements de 2006-2007. En juillet 2017, afin de faire pression sur gouvernement Hamas pour que celui-ci renonce au contrôle du territoire, le président Abbas décida de renvoyer 6145 employés travaillant dans les secteurs de l'éducation, de la santé et d'autres services publics de Gaza.

Par ailleurs, l'AP refusait toujours de payer les salaires des 50 000 personnels de l'administration gazaouie au service du gouvernement Hamas tout en continuant de verser les salaires de ses propres 70 000 agents publics à Gaza, qui eux ne travaillent plus depuis 2007, lorsque Hamas chassa le Fatah hors de ce territoire. Le coût de la manœuvre était compris en 45 et 60 millions de dollars par mois, financés par l'Arabie saoudite, l'UE et les États-Unis.

Un peu plus tôt, en avril 2017, l'AP avait déjà adopté des mesures punitives : baisses substantielles des salaires des agents publics dont certains ne reçurent que 30 % de leur salaire habituel, mais aussi coupures l'électricité ou restrictions des services médicaux et des financements de la santé.

Enfin, il faut au moins mentionner la manière dont la division entre la Cisjordanie (sous contrôle du Fatah) et Gaza (gouvernée par le Hamas) et l'ostracisation générale de Gaza, a été encore renforcée par la canalisation des fonds de donateurs vers la partie cisjordanienne qui en a résulté.

Conséquences : quelques repères

Avant la prise du pouvoir de Hamas à Gaza en juin 2007 environ 54% de l'emploi à Gaza se trouvait, selon la Banque mondiale, dans le secteur privé. Entre juin 2005 et septembre 2008, le nombre des sites de production en activité à Gaza est passé de 3900 à 23 (vingt-trois), toujours selon la Banque mondiale : environ 100 000 personnes, dont 40 000 travailleurs agricoles et 34 000 travailleurs dans l'industrie, soit pratiquement l'entièreté du secteur privé, perdirent leur emploi. Selon la Banque mondiale, le blocus à lui seul induisit une baisse de 50% du produit intérieur brut de Gaza entre 2007 et 2015. La bande de Gaza s'en est trouvée mise à l'arrêt.[28]

Entre 1999 et 2008, le nombre de familles recevant une aide alimentaire de l'UNWRA était passé de 16 174 à 182 400 (soit, 860 000 personnes). Au même moment, le Programme alimentaire mondial nourrissait 302 000 gazaouis. Au total, 1,1million de Gazaouis sur 1,4 million recevaient déjà une aide alimentaire en 2008. On assiste, dans ces conditions, à un affaiblissement manifeste des structures et solidarités familiales et à l'explosion des problèmes de souffrance mentale, de dépression et de traumatisme psychologique, en particulier chez les enfants : sur les 221 écoles de l'UNWRA, 161 proposaient des programmes de soutien psychologique, ce qui était encore loin de répondre aux besoins connus.

Fin 2010, le niveau d'insécurité alimentaire était passé à 61% de la population de Gaza. Il était de 40% en 2003. 900 000 personnes sur un total de 1,5 million d'habitants ne disposaient pas des moyens suffisants pour se procurer le minimum nécessaire à un régime alimentaire jugé adéquat, pour eux-mêmes et leur famille. 200 000 de plus étaient en outre considérées comme exposées au risque d'insécurité alimentaire. 75% des familles gazaouies dépendaient déjà alors d'une forme d'assistance humanitaire.

Ces conditions d'appauvrissement extrême, de pression intense sur l'ensemble de la société gazaouie, et d'absence totale de perspective, ont vu, en particulier depuis 2014, l'accroissement des problèmes de violences domestiques, des divorces, des phénomènes de prostitution, de consommation de drogue, devenus beaucoup moins exceptionnels, et des suicides, dont les suicides d'enfants. S'est ajouté à cela une audience et une attractivité accrues de factions armées telles que l'État Islamique du Levant (ardemment combattues par le Hamas) non tant par conviction que pour les quelques revenus qui peuvent en être retirés.[29]

En 2017, nombre d'experts prévoyaient que la bande de Gaza pourrait n'être simplement plus vivable à l'horizon 2020. Une expression du désespoir induit par cette oppression multiforme a été les Grandes marches du retour qui débutèrent en mars 2018, protestation symbolique et pacifique. Celles-ci furent réprimées avec une brutalité extrême : 210 tués dont 46 enfants, et six morts israéliens, entre le 30 mars 2018 et septembre 2019, plus 35 000 personnes furent blessées et mutilées et souffriront de handicaps permanents aggravés par l'insuffisance ou l'absence des soins médicaux adéquats.

Les bombardements en 2021, puis de 2022, préparèrent un trentenaire tragique d'Oslo, avec, au 6 octobre 2023, le plus grand nombre de palestiniens tués (plus de 200 et une trentaine d'israéliens) depuis 2005. « L'histoire n'a pas commencé le 7 octobre » : ce qui précède est une tentative d'explicitation de ce que ce rappel comporte d'exigence de contextualisation. Seize années de blocus intégral de Gaza ont créé les conditions d'élimination sociale, économique, symbolique, et physique de la bande de Gaza et de tout ce qu'elle peut signifier.

Les six semaines qui viennent de s'écouler valent alors comme point d'orgue exterministe du projet colonial israélien désormais porté par un pouvoir fasciste avéré. De son côté, la communauté internationale, au gré de ses donations et programmes humanitaires, se sera appliquée à prendre en charge les gigantesques coûts financiers de la « normalité » d'une occupation qu'elle semble avoir tout à fait renoncé à contester, ne serait-ce que formellement, au point d'accepter de larmoyer avec l'agresseur colonial rhabillé en victime.

Pour conclure

Le Hamas, dans son histoire, peut être critiqué, accusé de corruption et d'abus, ou de recours condamnables à la coercition et violence. Ce parti peut l'être à juste titre au regard des dernières années, et nombre de Gazaouis, condamnés au plus grand désespoir ne se sont pas privés de le faire semble-t-il.[30]

Ceci ne peut effacer les conditions d'isolement et d'ostracisation, de profonde désintégration sociale, économique, familiale, et d'apparition d'authentiques intégrismes concurrents, auxquelles le parti « au pouvoir » à Gaza s'est trouvé devoir faire face aussi un un autre récit reste-t-il possible et indispensable, qui commence par reconnaître au Hamas le rôle historique d'organisation sociale et d'interlocuteur pragmatique et politique légitime qui lui a été absolument et catastrophiquement dénié.

Le 7 octobre est aussi le produit de ce déni, et la prétention d'en finir une bonne fois pour toute avec le Hamas tient au mieux de la persistance dans une logique aveugle de l'échec ; au pire, éliminer le Hamas n'est que le prétexte du nettoyage ethnique en cours en pleine involution génocidaire comme beaucoup se sont accordés à le constater depuis des semaines.

Le 7 octobre – dont, au fil des semaines, il semble qu'il reste encore à apprendre quant aux faits eux-mêmes, comme le laissent entendre concessions officielles et témoignages de survivant.es – pour beaucoup, a ému et bouleversé pour des raisons évidentes compte tenu du nombre et de la nature des victimes, de l'effet de surprise et surtout de l'effroi suscités par des témoignages initiaux pour lesquels une prudence certaine aurait pourtant dû être de mise : aucun acquiescement possible à ce nouvel impératif d'« union sacrée ».

Il faut compter que pour d'autres, d'ailleurs, la « monstruosité » du 7 – qui, bien sûr, ne fut jamais celle d'Abou Ghraib, Guatanamo, Bagram, ou, plus proche du sujet, des centaines de morts et mutilés des Grandes marches du retour de 2018-19 et de l'année 2023 jusqu'au 6 octobre – tient aussi à l'écart contre nature avec l'attente intuitive d'une destruction humaine présumée relever des seules prérogatives normales des administrations impériales. A ce titre, supposons qu'une certaine clameur entourant le 7 octobre participe d'autres attendus et remplit une autre fonction : exceptionnaliser le 7 octobre, magnifier l'effroi devant l'évènement « hors norme », c'est aussi l'arracher de la trame évènementielle et causale dont il fait pourtant indissociablement partie.

Et c'est aussi, par là même, accomplir une nouvel fois le geste de l'effacement qui autorisera la préservation de l'essentiel, à savoir, du régime normal de brutalisation des colonisés. En cela, un certain registre d'émoi exceptionnaliste – avec toute son injonction au consensus préalable – participe du travail incessant de décontextualisation déjà assurée par les analogies péremptoires si communes avec les attentats terroristes de Paris de l'année 2015, analogies entre évènements pourtant irréductibles les uns aux autres. A moins d'ériger Benyamin Netanyahou en théoricien ultime du principe terroriste comme moteur fondamental de l'ordre mondial.

« L'histoire n'a pas commencé le 7 octobre » est une affirmation et une exigence juste, indispensable, et porteuse d'une force polémique dont on ne cesse de mesurer la charge.

*

Illustration : Wikimedia Commons.

Notes

[1]cf. sur ce sujet, le passionnant travail ethnographique et historique de Victoria Clark : Allies for Armageddon, The Rise of Christian Zionism, Yale University Press, 2007, et également, Clifford A. Kiracofe, Dark Crusade : Christian Zionism and US Foreign Policy, I.B.Tauris, 2009.

[2]La chercheuse Sara Roy en a fait l'étude une étude particulièrement détaillée dans une étude majeure et très largement reconnue, Hamas and Civil Society in Gaza. Engaging the Islamist Social Sector [2011], Princeton University Press, 2014

[3]Jerome Slater, Mythologies Without End : the US, Israel, and the Arab-Israeli Conflict 1917-2020, Oxford UP, 2021, p.284

[4]R. Hollis, Britain and the Middle East in the 9/11 Era, Wiley-Blackwell, 2010, p.150

[5]Sara Roy, Unsilencing Gaza. Reflections on Resistance, Pluto Press, 2021, p.4

[6]J-P Filiu, Histoire de Gaza, [2012], Pluriel, 2015, p.402-403.

[7]J. Slater, ibid., p.284-285

[8] Cité dans Slater, ibid., p.285 ; cf. également, Roy, Hamas …, op. cit., p.210.

[9]Filiu, op.cit., p.412

[10]Sara Roy, Hamas and Civil Society in Gaza, op.cit., p.41

[11]« Malgré l'offensive militaire, le Hamas tient tête à Israël », Le Monde, avec AFP et Reuters, 30 juin 2006

[12]S. Roy, Hamas…, P.41

[13]Hollis, op. cit., 155

[14]R. Hollis, op. CitIbid., p.156

[15] ibid. p.148, 154, 155, et Sara Roy, Hamas… op. cit., p.49 et 280 note 114.

[16]Sara Roy, Unsilencing…, p. 36.

[17]Le Conseil de l'Europe plaça l'aile militaire de Hamas, les brigades Izz al-Din Qassam sur sa liste des organisations terroristes. L'organisation politique fut ajoutée en 2003. Cette décision fut annulée en 2014 mais le gel des aides financières fut maintenu.

[18]Filiu, op. cit. p. 409. Voir également les effets du Gaza Reconstruction Mechanism (GRM) et Material Monitoring Units Projets, concernant le contrôle de l'entrée des matériaux de construction après 2014, dans S Roy, Unsilencing Gaza,… op. cit., p.71 (cf. également son The Gaza Strip : the Political Economy of De-development, Institute for Palestine Studies, 2016)

[19]cité dans « US plotted to overthrow Hamas after election victory », The Guardian, 4 mars 2008, https://www.theguardian.com

[20]S. Roy, Hamas… op. cit., p.48-49

[21]S. Roy, Unsilencing Gaza… op. cit., p.29, 30

[22]Dans The Gaza Strip : the Political Economy of De-development, op. cit.

[23] S. Roy, Unsilencing…, op. cit, p.44

[24]cf. B Netanyahu, Fighting Terrorism : How Democracies Can Defeat Domestic and International Terrorists, Allisons & Busby, 1995. Ce livre court tire son intérêt rétrospectivement de la longévité politique remarquable de son auteur. Fighting Terrorism, procédait à la réduction générale des affaires du monde à la seule énigme terroriste et ce faisant, œuvrait à la fusion néo-conservatrice des intérêts israéliens et états-Uniens, projet qui justifiait déjà les attaques à venir contre les libertés civiles, et contribuait à construire le nouvel âge du racisme orientaliste arrivé au pouvoir suite aux attentats du 11 septembre 2001, dans les habits du « choc des civilisations », manifestement cher à l'auteur.

[25]S Roy, Hamas… op. cit., p. 97-100

[26]https://www.cbc.ca/news/world/canada-united-nations-israel-gaza-war-1.7032739

[27]https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/morsi-vs-sissi-qui-vraiment-soutenu-les-palestiniens-dans-leur-detresse ; sur l'attitude des médias égyptiens pro-gouvernementaux face aux cinquante jours de bombardements en 2014, https://www.france24.com/en/20140720-egyptian-media-applauds-israel-gaza-offensive

[28]S Roy, Unsilencing…n op. cit., p.54 & 66

[29]S Roy, ibid. … p.98

[30] Dans des manifestations pas toujours dépourvues, aussi, d'enjeux factionnels : Motasem Ad Dalloul, « What's behind Gaza's anti-Hamas protests », 24 ars 2019, https://www.middleeasteye.net

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Entre trêve et fuite en avant, un tournant dans la guerre génocidaire menée par Israël

La trêve n'aura donc duré qu'une semaine. Sitôt rompue, Israël a repris l'opération exterminatrice menée depuis le 7 octobre. Pourtant, il serait erroné de croire qu'elle (…)

La trêve n'aura donc duré qu'une semaine. Sitôt rompue, Israël a repris l'opération exterminatrice menée depuis le 7 octobre. Pourtant, il serait erroné de croire qu'elle n'aura été qu'une parenthèse sans conséquences sur la suite. En effet, la conclusion de la trêve en elle-même était un premier revers pour Israël, produit (temporaire) d'une dégradation du rapport de forces interne et externe, un revers que ses dirigeants essaient d'effacer en s'engageant dans une fuite en avant d'autant plus meurtrière et aveugle que les buts affichés par Israël (éradiquer le Hamas, et, de façon de plus en plus explicite, vider Gaza de sa population) apparaissent hors d'atteinte.

Tiré du site de la revue Contretemps.

Un assaut génocidaire

Le premier résultat de cette trêve a pourtant été de permettre de mesurer l'ampleur du carnage que la population gazaouie subit depuis deux mois sous les yeux du monde entier et avec le soutien impavide de la quasi-totalité des gouvernements occidentaux. Plus froids que les images, les chiffres donnent littéralement le vertige : 15000 morts au début de la trêve (16000 au 5 décembre), selon un décompte provisoire (des milliers de cadavres gisaient sous les décombres avant même la reprise de l'offensive israélienne), dont plus de 6000 enfants et mineurs ; en y ajoutant les femmes, le chiffre (sous-estimé car le décompte séparé n'est disponible qu'à partir du 20 octobre) dépasse les 10000, soit les deux-tiers du total des morts. Selon les sources militaires israéliennes, le nombre de combattants palestiniens tués se situe dans une fourchette entre 1000 et 3000, soit (si l'on retient l'estimation la plus élevée) moins de 20% du total. A cela s'ajoutent : plus de 30000 blessés qu'un système hospitalier presqu'entièrement détruit est incapable de prendre en charge ; la moitié du bâti de Gaza-nord à l'état de gravats ; l'ensemble des infrastructures vitales (réseaux d'approvisionnement en électricité, eau et carburant) détruites, avec un acharnement particulier sur le système de santé (25 des 36 hôpitaux et 47 des 72 centres de santé non-fonctionnels dès le 17 novembre).

Selon le directeur de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, 1,3 million de personnes (soit plus de la moitié de la population gazaouie) vivent actuellement dans des tentes et autres abris de fortunes (sur un total de 1,7 million de personnes déplacées, soit 74% de la population totale). Toujours selon Ghebreyesus, « la surpopulation et le manque de nourriture, d'eau, d'assainissement et d'hygiène de base, l'absence de gestion des déchets et d'accès aux médicaments entraînent une explosion de cas d'infections respiratoires aiguës (111 000), de gale (12 000), de diarrhée (75 000), (…) avec, de surcroît, un risque accru d'épidémies ». Ghebreyesus conclut que « compte tenu des conditions de vie et du manque de soins de santé, les maladies pourraient faire plus de victimes que les bombardements ».

« Jamais la Palestine n'a autant souffert » souligne Jean-Pierre Filiu constatant un niveau de pertes humaines civiles ayant déjà dépassé celui de la répression du soulèvement de 1936-39, de la Nakba de 1948, de la répression des deux Intifada ou des offensives menées depuis 2008 contre Gaza. Encore faut-il relever la bascule dans la composition de ces pertes. Selon un article de Lauren Leatherby publié le 25 novembre dans le New York Times (un quotidien peu suspect de verser dans la propagande anti-israélienne), la proportion de femmes et d'enfants parmi les pertes humaines causées par les attaques menées par Israël depuis 2008 contre Gaza (leur total s'élève à 6621 morts entre 2008 et la veille du 7 octobre selon le décompte de l'ONU) est passée d'une moyenne de 40% à 70%. Mais l'essentiel de l'article de Leatherby est consacré aux types de munitions qu'Israël a utilisé au cours des 15 000 frappes effectuées jusqu'à la trêve. L'aviation de l'Etat sioniste a eu largement recours à des bombes de 900 kilogrammes, rarement utilisées depuis la Seconde Guerre mondiale et les guerres de Corée et du Viêt Nam. Leatherby rapporte les propos de responsables militaires et d'experts étatsuniens qui affirment que même des bombes d'une puissance quatre fois moindre n'ont pas été utilisées au cours des conflits récents car considérées comme trop impactantes pour être lâchées sur des zones urbaines peuplées, comme à Mossoul en Irak ou à Raqqa en Syrie au cours des offensives contre Daech. Ainsi, selon les chiffres de divers organismes internationaux cités dans l'article, davantage de femmes et d'enfants ont été tués à Gaza en moins de deux mois que pendant toute la première année de l'invasion de l'Irak en 2003 par les forces américaines et leurs alliés. Quant au nombre de femmes et d'enfants gazaouis tués, il a déjà dépassé les quelque 12 400 civils tués par les États-Unis et leurs alliés en Afghanistan au cours de près de 20 ans de guerre.

Au-delà du nombre de morts, les conséquences de l'usage de ce type de munitions sur les humains sont inimaginables. Selon Rick Brennan, directeur de l'OMS pour la Méditerranée orientale, « [nous avons] plus de 28 000 personnes blessées [le chiffre date du 13 novembre], et il ne s'agit pas de simples blessures. Il s'agit de blessures de guerre complexes – brûlures, amputations, terribles blessures à la tête et à la poitrine – souvent associées à ce que nous appelons des incidents de masse où de nombreux patients traumatisés sont amenés dans notre établissement à un moment donné ». Brennan relève également que 108 raids aériens [à cette date du 13 novembre] ont ciblé des hôpitaux et centres de santé et qualifie la proportion de femmes et de mineurs parmi les pertes humaines (qu'il estime également autour de 70%) de « statistique stupéfiante », notant que la proportion attendue était d'environ 30%.

Lors d'une conférence de presse tenue à Gaza le 27 novembre, Ghassan Abou Sittah, un chirurgien palestinien-britannique exerçant dans plusieurs hôpitaux du territoire, a dénoncé l'usage de bombes incendiaires et de bombes au phosphore, dont l'usage contre des populations civiles est strictement interdit par les traités internationaux. Abou Sittah en avait déjà repéré les effets en 2009, lors de l'opération « plomb durci » menée par Israël contre Gaza, à partir des blessures très caractéristiques qu'elles infligent : « le phosphore brûle jusqu'à l'intérieur profond du corps et ne s'arrête que lorsqu'il n'est plus exposé à l'oxygène ». Il a également dénoncé l'usage extensif de bombes à fragmentation, également interdites par plus de 100 pays – mais pas par Israël, qui en est friand – qui rendent nécessaires de multiples amputations sur une même personne. Les bombardements au phosphore blanc au Liban-sud ont également été dénoncés dès le 31 octobre par Amnesty International, notamment dans le village de Dhayra. Un mois après, comme le révèle un reportage de Mediapart, dans le village dévasté, les feux ne sont pas entièrement éteints et sont susceptibles de repartir au moindre contact avec l'oxygène tandis que, dans cette zone agricole, la terre est empoisonnée pour une durée indéterminée.

L'intentionnalité, et même la planification méthodique, de ce carnage ne sauraient faire de doute. Elles étaient explicitement annoncées dans l'emblématique déclaration du ministre israélien de la défense Yoav Gallant dès le surlendemain des attaques du 7 octobre : « Pas d'électricité, pas de nourriture, pas de gaz (…). Nous combattons des animaux et nous agissons en conséquence ». Déclaration dont il faut souligner que la charge déshumanisante n'a rien d'exceptionnel pour les normes d'un dirigeant israélien : Menahem Begin, parlant des « terroristes » palestiniens qui s'en prennent aux enfants, avait déclaré à la Knesset le 8 juin 1982 : « Nous défendrons nos enfants. Si la main d'un animal à deux pieds se lève contre eux, cette main sera coupée ».

Le carnage génocidaire de ces dernières semaines n'est qu'une mise en œuvre paroxystique et, nous y revenons plus loin, actualisée avec le dernier cri de la technologie, de la « doctrine Dahiya » – également désignée par la formule « tondre la pelouse » (là encore, la connotation déshumanisante est flagrante), une doctrine élaborée en 2006, lors des opérations israéliennes au Sud-Liban. Son principe, selon les mots de son concepteur, le général Gadi Eisenkot, rapportés par Haaretz en 2008, consiste à déployer « une puissance disproportionnée contre chaque village d'où des coups de feu sont tirés sur Israël, et cause[r] d'immenses dégâts et destructions ». Faut-il dès lors s'étonner de voir ce même Eisenkot rejoindre le gouvernement d'« unité nationale » constitué dans la foulée du 7 octobre ou entendre le porte-parole de l'armée israélienne Daniel Hagari déclarer, dès le 9 octobre dernier, que : « des centaines de tonnes de bombes » avaient déjà été larguées, et d'ajouter que « l'accent est mis sur les dégâts et non sur la précision » – un « aveu surprenant » selon le commentaire du quotidien britannique The Guardian.

Une enquête du magazine israélien judéo-palestinien +972 (version française disponible ici) a révélé le fonctionnement précis de cette « usine d'assassinats de masse » selon les termes d'un ancien officier du renseignement israélien. Contentons-nous ici de reprendre ou de résumer quelques extraits :

  • « l'armée israélienne dispose de fichiers sur la grande majorité des cibles potentielles à Gaza – y compris les maisons d'habitation – qui stipulent le nombre de civils susceptibles d'être tués lors d'une attaque contre une cible particulière. Ce nombre est calculé et connu à l'avance des unités de renseignement de l'armée, qui savent donc, peu avant de lancer une attaque, combien de civils sont susceptibles d'être tués (…). “Rien n'arrive par hasard”, a déclaré une autre source. “Lorsqu'une fillette de 3 ans est tuée dans une maison à Gaza, c'est parce que quelqu'un dans l'armée a décidé que ce n'était pas grave qu'elle soit tuée – que c'était un prix qui valait la peine d'être payé pour frapper [une autre] cible. Nous ne sommes pas le Hamas. Ce ne sont pas des fusées aléatoires. Tout est intentionnel. Nous savons exactement l'étendue des dommages collatéraux qu'il y aura dans chaque maison.” »

L'enquête montre dans la détail comment la « doctrine Dahiya » a été amplifiée et technologisée à l'extrême par l'utilisation généralisée d'un système appelé « Habsora » (« L'Évangile » !), qui repose en grande partie sur l'intelligence artificielle (IA). Ce système peut « générer » des cibles presque automatiquement à un rythme qui dépasse de loin ce qui était auparavant possible. [Il] est qualifié par un ancien officier du renseignement d' ‘usine d'assassinats de masse'. (…) Les sources qui ont participé à la compilation des cibles de pouvoir lors des guerres précédentes, affirment que bien que le fichier des cibles contienne généralement un lien quelconque avec le Hamas ou avec d'autres groupes militants, la frappe de la cible fonctionne principalement comme un moyen permettant d'infliger des dommages à la société civile'. Les sources ont compris, certaines explicitement, d'autres implicitement, que le ‘véritable objectif de ces attaques est de nuire aux civils' ».

La trêve dont Israël ne voulait pas

Le 28 octobre, annonçant le début de l'offensive terrestre contre Gaza, Netanyahou faisait allusion à un passage des Écritures : « Souviens-toi de ce qu'Amalek t'a fait, est-il écrit dans la Bible ; nous nous en souvenons et nous luttons ». Le texte biblique auquel se référait le premier ministre israélien est sans équivoque : « Maintenant, allez frapper Amalek, et détruisez tout ce qu'ils possèdent, sans les épargner ; tuez hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et moutons, chameaux et ânes » (1 Samuel 15:3). Depuis le 7 octobre, écrit Mark Landler dans le New York Times du 15 novembre, « les appels à “raser”, “écraser” ou “détruire” Gaza ont circulé environ 18 000 fois dans des messages en hébreu sur X (anciennement Twitter), selon FakeReporter, un groupe israélien qui surveille la désinformation et les discours de haine ». Avec Amalek, on ne peut négocier, seulement l'exterminer. Voilà pourquoi il ne pouvait être question d'un cessez-le-feu.

Au nom du « droit d'Israël à se défendre », les alliés d'Israël, à savoir les Occidentaux emmenés par l'hégémon états-unien, ne disaient pas autre chose. Le 13 octobre, le Département d'État états-unien a diffusé une note interne demandant à ses fonctionnaires de ne pas utiliser les couples de termes et expressions suivantes : « désescalade/cessez-le-feu », « fin de la violence/des effusions de sang » et « rétablissement du calme ». Quelques jours plus tard, une résolution du conseil de sécurité des Nations unies appelant à une « pause humanitaire » – dans une tentative d'obtenir le soutien des États-Unis le terme de « cessez-le feu » avait été enlevé – et à la création d'un « corridor sécurisé », qui aurait permis l'acheminement humanitaire de l'aide à Gaza, se heurtait, comme c'était prévisible, au veto états-unien.

Pour justifier son vote, le représentant des États-Unis a déclaré que le texte, qui condamnait pourtant les « crimes terroristes odieux commis par le Hamas », était « inacceptable car il ne faisait aucune mention du droit d'Israël à la légitime défense ». Pourtant un tel « droit » n'existe pas, car, selon les résolutions de l'ONU (résolution 242 de novembre 1967, confirmée à de multiples reprises, la dernière étant la résolution 2334 de 2016), Israël occupe illégalement les territoires conquis en 1967, à savoir Gaza, la Cisjordanie (dont Jérusalem-Est) et le Golan (le Sinaï ayant été rétrocédé à l'Egypte suite à l'accord bilatéral de septembre 1975). Le « droit » d'une puissance occupante à poursuivre son occupation est une contradiction dans les termes, tout comme celui d'imposer un siège à une population qui la prive des biens et services essentiels à sa survie.

Pourtant, l'option de « guerre totale » se heurtait à un obstacle de taille : la question des otages, dont la prise – dans la perspective d'un échange avec un maximum de prisonniers palestiniens mais aussi de l'endiguement de la furie vengeresse qu'elle ne manquerait pas de provoquer – était l'un des principaux objectifs de l'attaque du 7 octobre. Dès le lendemain, comme le rapportait Sylvain Cypel dans Orient XXI, des contradictions éclataient à ce propos au sein même du gouvernement et de l'establishment de l'État sioniste. Les ministres de l'extrême droite la plus radicale, Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich « pouss[ai]ent à raser Gaza, et tant pis pour les otages » tandis que l'ex-chef des renseignements, le général Amos Gilad, rétorquait « alors maintenant qu'il y a des dizaines et des dizaines d'otages, bien sûr que nous allons négocier ! Et nous n'allons pas réoccuper Gaza ». Ces deux options n'ont cessé dès lors de s'affronter au sein du cabinet et de l'armée, l'issue reflétant l'évolution du rapport de forces sur le terrain militaire mais aussi au niveau interne et international.

La question des otages a agi d'emblée comme le révélateur des contradictions de la politique israélienne et de son basculement vers une logique exterministe de plus en plus assumée. Comme le relève Yigal Levy, spécialiste des questions militaires, professeur à l'Open University d'Israël, la réticence à demander la libération des otages est « un phénomène nouveau », eu égard par exemple au précédent de la guerre du Liban de 2006, quand la libération de deux soldats enlevés était considérée comme une priorité absolue. Le changement traduit, selon Levy, le « phénomène de droitisation » qui marque la politique israélienne et qui conduit à faire de l'« éradication du Hamas la priorité des priorités, même si cela doit se faire en sacrifiant les otages ». Les otages eux/elles-mêmes sont vu.es par une partie de la société comme « des gens de gauche, ceux des kibboutz », toute négociation en vue de leur libération devenant alors une entrave à la poursuite de la guerre. Inversement, leurs familles se sont mobilisées, avec le soutien d'une partie de l'opinion, pour obtenir leur libération, organisant pendant plusieurs semaines des rassemblements massifs (jusqu'à 100 000 personnes le 24 novembre) devant le Musée d'Art de Tel Aviv, à proximité du ministère de la défense, dans ce qui a été nommé la « place des otages ».

C'est la raison pour laquelle la libération des premiers otages a suscité des sentiments pour le moins ambivalents. Selon l'envoyée spéciale du Monde « à Tel-Aviv, le silence est très vite retombé, vendredi soir [24 novembre], après la liesse des premiers moments. Car ces retours ne constituent pas seulement une victoire : ils sont aussi le signe d'une humiliation. Le rappel, violent, de la défaite subie par Israël, le 7 octobre, et du fait que la guerre est sans doute loin de se terminer… Tant qu'il reste encore des captifs en sa possession, le Hamas continue de tenir la dragée haute à ses ennemis, dans une enclave dont la partie Nord a pourtant été en grande partie détruite par les bombardements israéliens ».

Pour le dire autrement, le sentiment de revers est triple : le retour des otages réactive le traumatisme du 7 octobre, jour pendant lequel l'image d'invincibilité d'Israël et de sa capacité à assurer la sécurité de sa population juive s'est irréversiblement fracturée. Encore plus grave, il a fallu négocier avec l'ennemi absolu, qu'on se promet d'éradiquer, et qu'on assimile tantôt à Daech (selon le site de Tsahal), tantôt aux « nazis », selon les termes de l'ancien premier ministre Naftali Bennett, rapidement rejoint sur ce terrain par un Netanyahou comparant Yahya Sinouar (le chef de l'aile militaire du Hamas) à un « petit Hitler dans son bunker » et s'engageant à « dénazifier Gaza ». Enfin, la mise en œuvre concrète du processus de négociations a apporté la preuve de la résilience du Hamas, de son emprise maintenue sur un territoire théoriquement sous contrôle militaire israélien et de sa capacité à imposer la quasi-totalité de ses conditions en vue de la libération des otages : ratio de 1:3 entre otages et prisonniers palestiniens libérés (prioritairement des femmes et des mineurs) ; pas de libération de soldats israéliens ; acheminement de l'aide humanitaire via Rafah ; une trêve continue de plusieurs jours et non une pause quotidienne de quelques heures.

La trêve équivalait donc bien à une victoire politique (et, pour une part, militaire) du Hamas. Le 27 novembre, les correspondants du Monde à Beyrouth et à Jérusalem résumaient la situation en ces termes : « Après avoir signé l'attaque la plus brutale jamais menée contre Israël le 7 octobre, Yahya Sinouar est non seulement toujours en vie cinquante jours après le début de la guerre, mais il engrange une nouvelle victoire politique. A la brutalité de l'attaque, qui s'est soldée par la capture de 240 otages et la mort de 1 200 Israéliens, s'est ajoutée, pour Benyamin Netanyahou, l'humiliation d'avoir été berné par l'homme qu'il pensait avoir bridé depuis son accession au pouvoir, en 2017. Il aurait voulu le faire plier par la force. Mais la résilience du mouvement face à la violence des bombardements israéliens, qui ont fait plus de 14 800 morts depuis le début de la guerre, selon le Hamas, et la pression des familles des otages l'ont obligé à accepter la négociation ». Et, poursuivaient-ils, ce faisant, un précédent a été créé, qui ne peut être sans conséquences pour la suite : « En scellant un accord avec l'Etat hébreu, le Hamas s'impose comme un interlocuteur avec lequel il faut négocier : aujourd'hui une trêve, demain peut-être le ‘jour d'après'. Des responsables du Fatah estiment qu'il faudra composer avec le mouvement, partie intégrante du tissu social et politique palestinien ». Et, nous y reviendrons dans un instant, ils ne sont pas les seuls.

Vers une recomposition du mouvement national palestinien ?

Le dernier point évoqué par les correspondants du Monde est de ceux qui peuvent s'avérer décisifs dans la suite des événements. La restauration de l'unité du mouvement national palestinien, avec, en perspective, l'intégration du mouvement dans l' Organisation de Libération de la Palestine (OLP), est en effet un objectif stratégique du Hamas depuis sa participation aux élections de 2006. C'est le Fatah, confortablement installé dans l'Autorité palestinienne (AP) et la « coopération sécuritaire » avec Israël, qui a refusé de reconnaître la victoire du Hamas et renversé le gouvernement constitué dans la foulée des élections et présidé par Ismaïl Haniyeh. Avec l'appui décisif des États-Unis et d'Israël, l'AP s'est engagée dans une guerre civile qui a abouti à la séparation entre Gaza et la Cisjordanie et scellé la délitement de l'unité palestinienne pour toute une période. Le Hamas est pourtant revenu à la charge à plusieurs reprises, et l'objectif a pu paraître sur le point d'être atteint à au moins deux moments (en 2017 et 2021), avant de se heurter à chaque fois au refus de Mahmoud Abbas et d'une AP de plus en plus démonétisée, si ce n'est haïe, aux yeux de la population palestinienne.

En octobre 2017, un accord conclu entre le Fatah et le Hamas avait suscité de grands espoirs, mais sa mise en œuvre piétinait du fait la politique de l'AP. En apparence, les divergences portaient sur les modalités du transfert du pouvoir à Gaza vers l'AP et sur la réforme de celle-ci. En réalité, comme le notait à l'époque le correspondant du Monde, « derrière cette querelle sur la mécanique de la transition se dessine une différence d'approche majeure. L'AP exige une reddition du Hamas, sans en préciser les termes. Aux yeux de M. Abbas, la seule stratégie possible est la poursuite de la coordination sécuritaire avec Israël et la recherche inlassable d'un nouveau cycle de négociations, en vue d'une solution à deux États. Le Hamas, lui, veut sortir par le haut de sa gestion désastreuse du quotidien des Gazaouis pendant une décennie. Le mouvement s'imagine intégrer l'OLP et contribuer à redéfinir une stratégie nationale face à Israël. Sans renoncer à l'arsenal de sa branche armée, les brigades Al-Qassam ».

La dégradation de la situation à Gaza, après 14 ans de blocus et plusieurs offensives israéliennes, conjuguée à l'effondrement politique et financier de l'AP, avec un Mahmoud Abbas à bout de course et un Fatah de plus en plus divisé, pousse tant le Hamas que l'AP vers un nouveau cycle de négociations. Un accord est ainsi signé au Caire en février 2021, censé conduire à de nouvelles élections – nouvelle confirmation de la volonté du Hamas de jouer le jeu du pluralisme et de la démocratie électorale. Mais, une fois de plus, deux mois plus tard, Abbas annonce le report sine die des élections prenant prétexte des difficultés d'organisation du scrutin à Jérusalem-Est. En fait, bien plus que les obstacles créés par Israël, Abbas, et leurs soutiens occidentaux craignaient une défaite non seulement à Gaza mais aussi en Cisjordanie, et la répétition, à une échelle encore plus large, du scénario de 2006. Les pertes essuyées par l'AP dans les quelques petites communes de Cisjordanie où le scrutin municipal a pu se tenir en décembre 2021 ont confirmé la validité de ces craintes. Comme le rapportait le correspondant du Monde Louis Imbert en décembre 2021, « L'AP courait le risque de ‘perdre' symboliquement Jérusalem-Est, la part arabe de la ville occupée par Israël, qui y interdisait le scrutin. Washington et l'Union européenne n'ont rien fait pour l'y contraindre. Ils ne manifestaient qu'un enthousiasme limité pour ce vote, qui aurait tiré le Hamas de son isolement à Gaza. M. Abbas lui-même craignait de perdre la maîtrise d'un exercice démocratique qu'il s'était efforcé de contrôler de bout en bout ».

Ces échecs, dont la responsabilité incombe à l'AP, ont accentué la fragmentation du mouvement national palestinien et entériné son affaiblissement au moment même où Israël et les Etats-Unis repassaient à l'offensive sur le plan diplomatique, normalisant les relations entre Tel-Aviv et plusieurs pays arabes. En Cisjordanie même, l'AP, de plus en plus engluée dans la corruption et la collaboration avec Israël (avec son cortège de répressions des militants palestiniens indociles, y compris de nombreux membres du Fatah) est de plus en plus contestée. Selon une enquête publiée en septembre dernier, à l'occasion des 30 ans des accords d'Oslo, conduite à Gaza et en Cisjordanie par le Palestinian Center for Policy and Survey Research, 62% des personnes interrogées pensent que l'AP est un « fardeau » pour le peuple palestinien, 78% appellent à la démission de M. Abbas (un pourcentage identique à Gaza et en Cisjordanie) et 53% privilégient la résistance armée comme moyen d'atteindre la libération, contre 20% qui accordent la priorité aux négociations et 24% à la résistance non-violente.

A Jénine, Naplouse, Jéricho et dans d'autres localités, des groupes auto-organisés de jeunes combattants se lancent dans la lutte armée, en dehors des cadres établis. Des secteurs militants du Fatah s'autonomisent de l'AP et de sa bureaucratie corrompue et collaborationniste. Face à un Mahmoud Abbas usé jusqu'à la corde, Marwan Barghouti, détenu dans les geôles israéliennes depuis 2002, apparaît comme une personnalité capable d'unifier le mouvement national sur des bases de combat. De leur côté, les États-Unis et leurs alliés du Golfe poussent leur « homme de confiance », Mohammed Dahlan, longtemps chargé de la « coopération sécuritaire » de l'AP avec Israël et exécutant de la stratégie étatsunienne d'affrontement armé avec le Hamas en 2006-2007, y compris la tentative d'assassinat d'Ismaïl Haniyeh (cf. les révélations de Vanity Fair en avril 2008). En exil depuis 2011 dans les Émirats, où il est devenu un richissime homme d'affaires, l'intime et le conseiller du régent d'Abou Dhabi Mohammed Ben Zayed (et a acquis la nationalité serbe), Dahlan conserve de puissants réseaux en Cisjordanie, dans plusieurs camps de réfugiés palestiniens et s'affirme comme un « agent d'influence international », aussi trouble que puissant.

Au début de cette année, des pourparlers au sommet entre le Hamas et l'AP avaient repris, sous la houlette de l'Egypte, dans la foulée d'une rencontre au Caire entre Abbas et Khaled Mechaal, dirigeant de la branche politique du Hamas. Les discussions s'étaient poursuivies cet été, avec une rencontre à la fin juillet entre Abbas et Ismaïl Haniyeh, en vue de relancer les tentatives d'organisation d'élections et de réforme de l'OLP, pour que le Hamas puisse l'intégrer. Mais le 7 octobre a bouleversé ces manœuvres au sommet. L'opération militaire dirigée par le Hamas, et la guerre génocidaire lancée par Israël, ont accentué les contradictions internes au Fatah et suscité des initiatives unitaires « par en bas », ou plus exactement venant de dirigeants, de cadres intermédiaires et de secteurs militants de l'organisation. Le 17 octobre, des manifestations de masse en soutien à Gaza éclatent dans toute la Cisjordanie, et se heurtent à une répression féroce des forces de sécurité de l'AP, qui tuent une jeune manifestante et blessent des dizaines d'autres, tandis que les branches armées du Fatah appellent publiquement à la démission de Abbas.

Le 1er novembre, Atta Abou Rmeileh, secrétaire du Fatah dans la région de Jénine, et personnalité politique de premier plan de la résistance palestinienne, apparaît dans une vidéo aux côtés de responsables du Hamas et du Jihad Islamique et appelle à une grève générale en Cisjordanie. Il est arrêté par les Israéliens dans les heures qui suivent, mais a le temps de déclarer : « La résistance pacifique a échoué. La guerre a commencé et elle ne s'arrêtera pas ». Louis Imbert souligne dans sa correspondance du 15 novembre que « ces cadres [du Fatah] sont conscients de l'immense popularité du Hamas. Ils n'imaginent pas qu'Israël puisse anéantir le mouvement islamiste, comme il le promet, ni l'empêcher de renaître. ‘On n'éradique pas une idée', note un ministre [de l'AP], inquiet, qui souhaite demeurer anonyme. Ils estiment que le Fatah n'a d'autre choix que de renouer avec ses frères ennemis, après la guerre civile qui a déchiré les deux partis en 2007 ». Qadura Fares, ministre de l'AP chargé de la question des détenus en Israël, déclare, lui, ouvertement que « le Hamas fait partie de notre vie politique et de notre société ». Il œuvre activement, avec d'autres cadres du Fatah, à la réconciliation du Fatah et du Hamas et partage l'objectif d'intégrer le mouvement dirigé par Haniyeh et Mechaal dans l'OLP.

Imbert rapporte également ces propos d'Abbas Zaki, un vétéran du Fatah et membre de son comité central :

  • « Le Hamas a empêché que la question palestinienne ne disparaisse. Il l'a remise sur la table…. Des membres du Fatah à Gaza combattent aujourd'hui aux côtés du Hamas… Le principal obstacle aujourd'hui, c'est l'Autorité palestinienne et spécifiquement Mahmoud Abbas. C'est lui qui a mené le Fatah dans cette impasse, avec ses appels incessants à la résistance pacifique. Il doit déclarer qu'il a tout donné pour la paix, mais que, désormais, toutes les options sont sur la table ».

Les positions de l'universitaire israélien, Menachem Klein, qui a participé à de nombreuses négociations informelles israélo-palestiniennes, n'apparaissent pas si éloignées. Dans un entretien à Mediapart du 4 décembre, Klein esquisse les grandes lignes d'un possible accord, qui irait au-delà du cadre d'Oslo (notamment sur les questions des colonies et des réfugiés) et affirme qu'« il est impossible de détruire le Hamas. Mais le Hamas politique et son aile militaire qui accepte la solution de deux États et un accord avec Israël peut faire partie de l'accord (…) ».

Il impute la responsabilité de l'échec de l'accord entre le Hamas et l'AP de février 2021 à l'opposition des États-Unis, d'Israël « et malheureusement aussi de l'Europe » et souligne l'importance du « changement de doctrine et de politique » du Hamas en 2017, lorsque, dans sa nouvelle charte, le mouvement a accepté comme « formule de consensus national » la solution à deux États et défini ses objectifs exclusivement en termes de lutte pour la libération nationale, de « construction d'institutions nationales palestiniennes fondées sur des principes démocratiques solides, au premier rang desquels figurent des élections libres et équitables », opérant une distinction explicite et précise entre l'adversaire sioniste et les Juifs[1].

La fuite en avant exterministe… et les moyens de l'arrêter

La trêve n'a jamais été acceptée par l'extrême droite la plus radicale du cabinet israélien mais aussi par les secteurs militaires et du renseignement les plus exposés par le désastre du 7 octobre, le tout sur fond d'affaiblissement politique de Netanyahou. Face à un Anthony Blinken venu l'implorer de mener à Gaza-Sud une guerre plus « propre » (i.e. faisant moins de victimes civiles), le ministre de la défense Yoav Gallant, « vêtu de noir de la tête au pied… a asséné le message qu'il répète depuis le début des hostilités : “C'est une guerre juste pour le futur du peuple juif, pour le futur d'Israël. Nous combattrons le Hamas jusqu'à ce que nous gagnions. Peu importe le temps que cela prendra” ». Trois jours avant la reprise de la guerre, Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité et dirigeant d'une formation radicale d'extrême droite, menaçait de quitter le gouvernement si l'assaut contre Gaza ne reprenait pas immédiatement : « Arrêter la guerre équivaut à la dissolution du gouvernement ». Le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, son concurrent dans l'extrême droite radicale, déclarait de son côté que l'arrêt de la guerre en échange de la libération de tous les détenus à Gaza était un « plan visant à détruire Israël ».

L'objectif actuel de Tsahal est d'avancer vers le sud de Gaza, d'organiser un nouveau déplacement forcé de la population vers la frontière égyptienne, vers une sorte de « zone tampon », en réalité une zone de mort et une antichambre vers une déportation massive. L'idée à peine voilée est de faire un chantage à l'Egypte et à d'autres pays arabes pour qu'ils acceptent le transfert massif de la population gazaouie. Selon « le journal Israel Hayom », rapportent les correspondants du Monde, Benyamin Nétanyahou a demandé à son conseiller Ron Dermer un plan pour « réduire la population de Gaza au niveau le plus bas possible », et autoriser l'ouverture des frontières maritimes de l'enclave, pour permettre « une fuite massive vers les pays européens et africains ».

L'imagination génocidaire des stratèges de l'État sioniste semble ne connaître aucune limite. Comme le rapporte l'hebdomadaire britannique (de centre-gauche) The Observer, des travailleurs humanitaires ont averti qu'Israël a commencé à utiliser son nouveau système de quadrillage pour les avertissements d'évacuation, qui divise Gaza en plus de 600 blocs, et qui est accessible grâce à un QR code figurant sur les tracts et les messages diffusés sur les médias sociaux. Ce système risque de transformer la vie dans le territoire en un « macabre jeu de bataille navale », précisent-ils.

Y a-t-il un moyen de contrer ces plans génocidaires ? Incontestablement, la force essentielle demeure la résistance palestinienne, à la fois sur le front militaire et celui de la capacité de la population civile à préserver sa vie et son courage dans cette épreuve terrifiante. Mais, l'expérience historique l'a montré, l'issue de conflits coloniaux ne se décide pas seulement, voire même pas principalement, sur le champ de bataille. La lutte de libération du Vietnam a été gagnée autant dans la métropole impériale, et grâce à l'immense mouvement mondial de solidarité, que sur le terrain.

En ce sens, la reprise des manifestations pour la libération des otages en Israël même, qui, pour la première fois, sont rejointes par des militants anti-guerre est un signe encourageant. Il en est de même, bien entendu, de la poursuite et de l'amplification du mouvement international de solidarité avec le peuple palestinien, qui, malgré la répression et une campagne incessante de diffamation, a déjà mobilisé des millions de personnes dans des centaines de villes de par le monde. La pression de ces mobilisations sur les gouvernements, y compris celui des États-Unis (où le soutien inconditionnel de Biden à Israël pourrait lui coûter sa réélection), peut s'avérer décisive pour arracher un véritable cessez-le feu, sanctionner Israël et obtenir la reconnaissance effective des droits du peuple palestinien à l'autodétermination.

Car une partie importante se joue bien sûr au niveau des relations internationales. Au sein même du camp occidental, des voix discordantes commencent à s'élever, notamment du côté de l'Espagne et de l'Irlande. Même Emmanuel Macron s'est senti obligé d'infléchir sa ligne de soutien inconditionnel à Israël, qui a déjà détruit le peu de crédibilité qu'il restait à la France sur la scène internationale. Confirmant la fracture avec le Nord déjà manifeste lors du conflit ukrainien, le Sud global affiche des positions qui vont de la désapprobation d'Israël à l'affirmation de la solidarité avec la cause palestinienne – à l'exception notable des pays dirigés par des forces d'extrême droite ou de droite radicale (comme l'Inde de Modi, l'Argentine de Milei, le Paraguay ou le Guatemala). Des pays comme la Colombie et le Chili ont rappelé leur ambassadeur en Israël, la Bolivie et l'Afrique du Sud ont rompu les relations diplomatiques avec Tel Aviv.

Disons-le une fois de plus. Ce qui se passe en Palestine va bien au-delà d'un conflit régional et ne concerne en rien un différend religieux. La Palestine est aujourd'hui le nom d'un lieu où se joue une part décisive de notre humanité. Un sursaut collectif peut mettre en échec la mécanique génocidaire déployée par Israël et ses soutiens et faire advenir une nouvelle conscience internationaliste. Plus que jamais, le combat du peuple palestinien est celui de la liberté et de la dignité humaines.

Notes

[1] Point 16 de la déclaration : « Le Hamas affirme que son conflit porte sur le projet sioniste et non sur les Juifs en raison de leur religion. Le Hamas ne mène pas une lutte contre les Juifs parce qu'ils sont juifs, mais contre les sionistes qui occupent la Palestine. Pourtant, ce sont les sionistes qui identifient constamment le judaïsme et les Juifs à leur propre projet colonial et à leur entité illégale ». Point 20 du même texte : « Le Hamas rejette toute alternative à la libération pleine et entière de la Palestine, du fleuve à la mer. Cependant, sans compromettre son rejet de l'entité sioniste et sans renoncer à aucun droit palestinien, le Hamas considère que la création d'un État palestinien pleinement souverain et indépendant, avec Jérusalem comme capitale, selon les lignes du 4 juin 1967, avec le retour des réfugiés et des personnes déplacées dans leurs foyers d'où ils ont été expulsés, est une formule qui fait l'objet d'un consensus national ».

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Palestine : « Déluge d’Al-Aqsa » et mauvais calcul

12 décembre 2023, par Gilbert Achcar — , ,
Face à cette énorme catastrophe qui est en passe de parachever la Nakba de 1948 en y ajoutant une Nakba à Gaza... il y a lieu de se demander quel type de calcul a pu se faire (…)

Face à cette énorme catastrophe qui est en passe de parachever la Nakba de 1948 en y ajoutant une Nakba à Gaza... il y a lieu de se demander quel type de calcul a pu se faire dans l'esprit de ceux qui ont conçu l'opération « Déluge d'Al-Aqsa » et qui les a conduits à la lancer alors qu'il était facile d'en prédire les conséquences.

Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
5 décembre 2023

Par Gilbert Achcar

À la fin du deuxième mois depuis le début de la guerre génocidaire sioniste engagée contre la bande de Gaza, le nombre de victimes de cette agression a dépassé les 24 000, en incluant les morts attestées et les autres dont les corps sont encore sous les décombres, tandis que le nombre de blessés avoisine les 40 000, dont un fort pourcentage de blessés graves et d'invalides à vie. Au cours des sept semaines qui ont précédé la trêve d'une semaine, les bombardements démentiels effectués par les Forces d'occupation et d'extermination de la Palestine et de son peuple, fallacieusement appelées Forces de « défense » israéliennes, ont détruit plus de 100 000 bâtiments dans la bande de Gaza ; elles ont maintenant entamé la destruction de ce qui reste, déplaçant l'axe principal de leur agression du nord de la bande de Gaza vers le sud. Après cette énorme catastrophe qui est en train de compléter la Nakba de 1948 par une Nakba à Gaza encore plus violente et plus acharnée que toutes celles qui l'ont précédée, alors que les meurtres et les persécutions sionistes s'intensifient en Cisjordanie, il est nécessaire d'examiner quels calculs ont pu traverser l'esprit de ceux qui ont conçu l'opération « Déluge d'Al-Aqsa », les conduisant à la lancer alors qu'il était possible de prédire ce qu'il en résulterait.

Sur ce point, il y a deux hypothèses diamétralement opposées : soit ceux qui ont planifié l'opération savaient qu'elle aboutirait à une catastrophe, telle qu'elle s'est produite jusqu'à présent et qu'elle se poursuit encore, et cela n'avait pas d'importance pour eux ; soit ils ont fait un mauvais calcul. La seconde hypothèse est la plus proche de la réalité, et ce à deux titres principaux. Le premier est que les planificateurs de l'opération « Déluge d'Al-Aqsa » n'ont pas pris la pleine mesure du basculement complet de la société israélienne vers l'extrême droite, qui s'incarne dans un gouvernement rassemblant tout l'éventail de la droite fasciste sioniste, du Likoud au Parti national-religieux en passant par « Pouvoir juif ». En raison de l'interaction entre cette réalité politique et la gravité de l'opération du 7 octobre, qui a dépassé toutes les opérations militaires menées précédemment par la résistance palestinienne contre l'occupation, il était inévitable que la réaction israélienne excède à son tour tout ce que l'armée sioniste avait fait auparavant, et que l'extrême droite sioniste saisisse l'occasion de ce traumatisme pour commencer à mettre en œuvre son plan visant à réaliser le « Grand Israël » en éliminant ce qui reste de la Palestine et en anéantissant son peuple par l'extermination et le déplacement, en commençant par la bande de Gaza.

Le deuxième mauvais calcul s'est manifestée dans la façon dont les désirs ont été pris pour des réalités dans l'attente de miracles divins, selon la logique religieuse qui caractérise le « Mouvement de la résistance islamique » (Hamas) et le courant politique auquel il appartient. Cela s'est traduit par la conviction que l'opération « Déluge d'Al-Aqsa » déclencherait une guerre généralisée contre l'État d'Israël à laquelle prendraient part tous les Palestiniens, où qu'ils se trouvent, ainsi que tous les Arabes et les Musulmans. L'expression la plus claire de cette illusion se trouve dans le message audio prononcé le matin de l'opération par Muhammad al-Deif, le commandant en chef des Brigades Izz ud-Din al-Qassam, la branche armée du Hamas. Ce que Deif a déclaré alors se passe de tout commentaire. Voici des extraits de ce qu'il a dit après avoir récapitulé les crimes commis par l'Etat sioniste :

« Nous avons décidé de mettre fin à tout cela, avec l'aide de Dieu, pour que l'ennemi comprenne que le temps où ils se réjouissaient sans avoir à rendre des comptes est terminé (...). Voici le jour où vous devez faire comprendre à cet ennemi criminel que son temps est révolu (...). Combattez, et les anges combattront avec vous en avant-garde, Dieu vous soutiendra avec la cavalerie des anges et accomplira la promesse qu'il vous a faite [...]. À nos jeunes de Cisjordanie, à tout notre peuple, quelles que soient les organisations auxquelles vous appartenez, ce jour est le vôtre, celui où vous devez balayer cet occupant et ses colonies de toute notre terre de la rive occidentale du Jourdain et leur faire payer les crimes qu'ils ont perpétrés tout au long de ces longues et difficiles années ... À notre peuple de Jérusalem, levez-vous pour défendre votre mosquée Al-Aqsa, pour expulser les forces d'occupation et les colons de votre Jérusalem, et pour démolir les murs de séparation. À notre peuple dans l'intérieur occupé, dans le Néguev, la Galilée et le Triangle, à Jaffa, Haïfa, Acre, Lydda et Ramallah, enflammez le sol sous les pieds des occupants usurpateurs, en tuant, en brûlant, en détruisant et en bloquant les routes ».

« À nos frères de la résistance islamique, au Liban, en Iran, au Yémen, en Irak et en Syrie, c'est le jour où votre résistance fusionne avec celle de vos frères en Palestine, afin que cet horrible occupant comprenne que le temps des exactions et des assassinats de savants et de chefs religieux est terminé, que le temps du pillage de vos richesses est terminé, que les bombardements quasi quotidiens en Syrie et en Irak sont terminés, que le temps de la division de la nation et de la dispersion de ses forces dans des conflits internes est terminé. Le temps est venu pour toutes les forces arabes et islamiques de s'unir pour balayer cette occupation de nos lieux saints et de notre terre ».

"Aujourd'hui, aujourd'hui, tous ceux qui ont un fusil doivent le sortir, car le moment est venu, et ceux qui n'ont pas de fusil doivent prendre leur couteau, leur hache, leur hachette, un cocktail Molotov, un camion, un bulldozer ou une voiture [...]. C'est le jour de la grande révolte pour mettre fin à la dernière occupation et au dernier régime d'apartheid dans le monde. Ô hommes et femmes justes, les meilleurs connaisseurs du Livre de Dieu, ô vous les croyants qui jeûnent et se tiennent debout, s'agenouillent et se prosternent, rassemblez-vous dans vos mosquées et vos lieux de culte, revenez à Dieu et suppliez-le de nous accorder leur mort, de nous envoyer ses fidèles anges et de réaliser par notre entremise vos espoirs de pouvoir prier à Al-Aqsa, une fois qu'elle sera délivrée [...].

La triste vérité est que nous avons aujourd'hui une situation dans laquelle notre meilleur espoir est que la résistance armée et la pression internationale parviennent à stopper l'agression et le génocide, et à empêcher l'État sioniste de s'emparer de la totalité de la bande de Gaza, ce qui serait alors le premier pas pour s'emparer du reste du territoire palestinien.

Gilbert Achcar

P.-S.

• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro.

Original 5 décembre 2023 :
https://gilbert-achcar.net/aqsa-flood-miscalculation

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Les États-Unis font de grandes promesses à la COP28 : seront-elles tenues ?

12 décembre 2023, par Dan La Botz — , ,
La vice-présidente Kamala Harris a tenté, lors du sommet de la COP28, de présenter les États-Unis comme le chef de file de la lutte contre la crise climatique. Mais, en fait, (…)

La vice-présidente Kamala Harris a tenté, lors du sommet de la COP28, de présenter les États-Unis comme le chef de file de la lutte contre la crise climatique. Mais, en fait, tant les États-Unis que la COP28 n'ont pas résolu cette crise.

Hebdo L'Anticapitaliste - 686 (07/12/2023)

Par Dan La Botz

La réunion de 196 pays du monde était dès le départ marquée par l'ambiguïté. Bien que son objectif soit de réduire les combustibles fossiles et leurs émissions de carbone, elle s'est tenue à Dubaï aux Émirats arabes unis (EAU), un pays producteur de pétrole. Le président de la COP28, Sultan Ahmed Al Jaber, dirige à la fois Masdar, la société d'énergie renouvelable parrainée par le gouvernement, et Andoc, la compagnie pétrolière nationale des Émirats arabes unis. Les participants à la conférence ont été préalablement avertis par l'État autoritaire qu'il ne fallait pas « critiquer l'islam, le gouvernement, les entreprises ou les individus » et de ne pas manifester.

Kamala Harris était à la tête de la délégation américaine, qui comprenait également l'envoyé spécial pour le climat, John Kerry. Elle a déclaré devant l'assemblée : « Il s'agit d'un moment charnière : notre action collective, ou pire notre inaction, aura un impact sur des milliards de personnes pour les décennies à venir ».

Quelques maigres promesses difficiles à tenir

Les États-Unis ont fait quelques annonces importantes dont on peut douter qu'elles soient suivies d'effet. Tout d'abord, Kamala Harris a annoncé que les États-Unis contribueraient à hauteur de 3 milliards de dollars au Fonds vert pour le climat afin de financer les énergies renouvelables et la résilience climatique dans le monde entier. Mais le Congrès américain n'a pas encore adopté une telle contribution et les Républicains qui contrôlent la Chambre des représentants s'opposent à pratiquement toute action sur le climat. La contribution pourrait donc ne jamais être versée.

Les États-Unis ont également soutenu la principale résolution de la COP28, la charte de décarbonation du pétrole et du gaz, qui prévoit l'engagement de 50 compagnies pétrolières et gazières du monde entier à renforcer leurs systèmes de production de méthane afin d'éviter les fuites. Le méthane est plus puissant que le dioxyde de carbone dans la production des gaz à effet de serre qui augmentent les températures mondiales. Comme l'a déclaré John Kerry, « il s'agit essentiellement de plomberie, de serrer les vis, de colmater les fuites, d'arrêter le torchage et la ventilation qui reviennent à gaspiller le gaz, à le brûler dans l'atmosphère et à causer des dégâts ». La question est de savoir si l'on peut compter sur les compagnies pétrolières pour agir volontairement.

Dans le même temps, Kamala Harris a annoncé que les États-Unis adopteraient de nouvelles réglementations visant à réduire les émissions de méthane de 80 % par rapport aux niveaux qui auraient été atteints en l'absence de ces nouvelles règles. Les compagnies pétrolières contesteront sans aucun doute toute nouvelle réglementation devant les tribunaux. Il s'agit donc d'une autre promesse qui pourrait ne pas être tenue.

Des actions en décalage avec les discours

Le rôle des États-Unis dans les décisions de la COP28 a reçu le soutien de l'Environmental Defense Fund, le plus puissant groupe environnemental américain. Mais certains activistes climatiques ne sont pas aussi satisfaits. Ils ont critiqué Biden pour son absence à la conférence et se sont moqués de la contribution dérisoire des États-Unis au Fonds des pertes et dommages, qui ne s'élève qu'à 17,5 millions de dollars. À travers ce fonds, les pays riches et fortement producteurs de gaz à effet de serre doivent aider les pays en développement, qui produisent peu de gaz à effet de serre mais sont affectés par le changement climatique, à financer la réparation des dégâts sur leur population et leur économie.

D'autres ont critiqué l'administration Biden pour avoir signé davantage de baux permettant aux entreprises de forer pour le pétrole, par exemple à Willow, en Alaska. Même Al Gore (démocrate, ancien vice-président de Bill Clinton), qui a fait l'éloge de la loi de Biden sur la réduction de l'inflation et des mesures environnementale ainsi que des résolutions sur le méthane annoncées par les États-Unis et la COP, a déclaré : « Bien sûr, la poursuite de l'octroi de droits de forage pétrolier et gazier sur les terres publiques est un sujet de préoccupation ».

Selon Climate Action Tracker, depuis la signature de l'Accord de Paris sur le climat en 2015, aucune des 194 nations signataires n'a respecté ses engagements. Et le dernier rapport de l'ONU indique que le monde ne parvient pas à atteindre ses objectifs climatiques. La COP28 pourrait représenter un progrès limité, mais nous sommes confrontéEs à une catastrophe mondiale, et il faudra des mouvements sociaux et des actions politiques plus puissants pour mettre fin à l'utilisation des combustibles fossiles et faire réellement face à la crise climatique.

Traduction Henri Wilno

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États-Unis - « Comment ce sionisme nourrit l’antisémitisme »

12 décembre 2023, par Dave Zirin — , ,
Est sans limite le cynisme de la résolution [House Resolution] 894 de la Chambre des représentants [datant du 5 décembre] « condamnant et dénonçant fermement la montée (…)

Est sans limite le cynisme de la résolution [House Resolution] 894 de la Chambre des représentants [datant du 5 décembre] « condamnant et dénonçant fermement la montée spectaculaire de l'antisémitisme aux Etats-Unis et dans le monde ». Proposée par deux républicains juifs, les représentants David Kustoff [élu du Tennessee] et Max Miller [Ohio], elle affirme que l'opinion officielle du Congrès américain est que « l'antisionisme est de l'antisémitisme ». Ce n'est pas sérieux, c'est inepte et c'est dangereux.

Tiré de A l'Encontre
6 décembre 2023

Par Dave Zirin

Le représentant démocrate Jerry Nadler [élu depuis 1992, New York], également juif, a répondu à la résolution HR 894 en déclarant : « Avec cette résolution, le GOP [Parti républicain] s'est montré fondamentalement peu sérieux dans sa lutte contre l'antisémitisme… ses auteurs ont soigneusement évité de mentionner les exemples flagrants d'antisémitisme provenant de leurs propres dirigeants… Par exemple, la résolution compare implicitement certains manifestants pacifiques [entre autres de Jewish Voice for Peace] aux émeutiers et insurgés du 6 janvier 2021 [assaut contre le Capitole]… Plus problématique, la résolution suggère que TOUT antisionisme – elle établit que tout antisionisme est de l'antisémitisme. C'est soit un manque de sérieux intellectuel, soit une inexactitude factuelle… les auteurs, s'ils connaissaient un tant soit peu l'histoire et la culture juives, devraient savoir que l'antisionisme juif n'était et n'est expressément PAS antisémite. »

Bravo à Jerry Nadler pour avoir dit la vérité face à cette absurdité orwellienne. Mais ce n'est pas suffisant. Ce projet de loi fait partie d'un processus plus large visant à faire en sorte que les gens ne se sentent pas en sécurité lorsqu'ils disent qu'ils s'opposent aux crimes de guerre d'Israël à Gaza. Si vous pensez que c'est une coïncidence que nous parvienne cette « résolution » (HR 894) alors que la trêve prend fin et qu'Israël étend sa campagne meurtrière dans le sud de Gaza, alors, comme dirait ma Bubbe [ma grand-mère, entre autres en yiddish], je possède un pont à Brooklyn qu'il faut acheter. Si vous pensez que la série d'articles parus cette semaine dans lesquels les forces de sécurité israéliennes publient de « nouvelles informations » sur les assassinats du Hamas du 7 octobre, juste au moment où les bombardements se répandent dans le sud de Gaza, est également une coïncidence, alors je pourrais peut-être vous offrir gratuitement le pont de Manhattan.

Ce projet de loi recevra le soutien quasi unanime des républicains antisémites et des sionistes chrétiens comme Mike Johnson [républicain, chrétien évangélique, climatodénialiste, élu finalement le 26 octobre 2023], président de la Chambre des représentants : soit ceux qui aiment Israël et détestent les Juifs. Il est honteux qu'un démocrate s'associe à ces gens, ou, dans le cas de Chuck Schumer [démocrate de New York, chef de la majorité au Sénat], qu'il leur tienne la main.

Mais ce n'est pas la seule raison de s'opposer à la HR 894. Nous devons nous opposer à la condamnation de l'antisionisme en tant qu'antisémitisme, car cela ne fera qu'alimenter la haine existante à l'encontre de la communauté juive, dont une grande partie a déjà peur. S'il est vrai, comme je l'ai écrit en octobre (dans The Nation, 31 octobre) et comme Jerry Nadler l'affirme, que l'antisionisme et l'antisémitisme ne doivent jamais être amalgamés, il est également vrai que ce type de défense maladroite et forcée d'Israël aide et encourage l'antisémitisme – un antisémitisme qui est ensuite exploité et instrumentalisé pour soutenir l'agenda guerrier de Benyamin Netanyahou.

Ce que Netanyahou, Jonathan Greenblatt [directeur] de l'Anti-Defamation League [1], et les diffuseurs d'Hollywood comme [l'actrice] Julianna Margulies défendent, c'est l'idée que les critiques et les protestations contre les politiques d'Israël sont intrinsèquement antisémites et doivent donc être réduites au silence par l'Etat. Leur logique menace de facto les Juifs du monde entier. Si le fait de s'opposer politiquement à Israël est considéré comme antisémite, alors pour les nouveaux venus dans ce courant il peut sembler logique qu'être juif, c'est être sioniste. Netanyahou a consacré sa vie à lier le sort de tous les Juifs au développement de l'Etat israélien. Il s'agit là d'un véritable antisémitisme : l'hypothèse selon laquelle être juif, c'est soutenir les crimes d'Israël. Pour être clair : toute personne qui tente de lier une religion vieille de 5000 ans à un projet colonial vieux de 150 ans est coupable d'antisémitisme. Ils font passer l'idée que ma famille, simplement en raison de sa religion, soutient les crimes de guerre à l'étranger et la répression des critiques à l'intérieur du pays.

Il est naïf de penser que cela n'entraînera pas un retour de manivelle contre les Juifs. Nous assistons déjà à un nombre croissant de protestations inquiétantes contre des institutions juives dans le monde entier. Si le GOP et de nombreux démocrates font passer l'idée qu'être juif implique de soutenir le sionisme et son agenda actuel, les conséquences retomberont sur les épaules des Juifs en dehors des frontières d'Israël. En tant que militants de gauche, nous devons nous opposer avec force à l'idée d'une culpabilité collective ou d'une punition collective des Juifs en raison des crimes d'Israël. Si Israël appliquait cette logique d'opposition à la culpabilité collective vis-à-vis des Palestiniens, des milliers d'enfants seraient en vie aujourd'hui.

Il n'est pas surprenant que le GOP soit insensible aux retombées de leurs déclarations. Leur base de droite constitue un creuset d'antisémitisme, et leur candidat à la présidence, Donald Trump, a rencontré des nazis avoués lorsqu'il était président (voir Politico du 12 juillet 2022). Netanyahou et Greenblatt ne s'en sont jamais souciés, car Trump a réservé la majeure partie de sa hargne violente aux « Juifs libéraux » [de gauche], un groupe que de nombreux sionistes tiennent également en grand mépris. A chaque attaque antijuive attisée par Trump – de Charlottesville [attaque de l'autoproclamé néonazi James Fields contre une manifestation antiracisme faisant un mort et 30 blessés en juin 2019] à Pittsburgh [attaque contre la Tree of Life synagogue en novembre 2018, par un antisémite connu] –, Netanyahou intervient pour remercier Trump et dire que c'est la preuve que les Juifs ont besoin de leur propre ethno-Etat pour se protéger. C'est le contraire qui est vrai. Ce dont les Juifs ont besoin, c'est d'une résistance massive de la gauche à l'antisémitisme. Cette résistance doit également être contre le sionisme et pour la libération de la Palestine. Si l'antisémitisme est « le socialisme des imbéciles », le sionisme est le judaïsme des réactionnaires.

En tant que militants de gauche, nous devons lutter contre toute trace d'antisémitisme dans nos rangs. Mais c'est à nous qu'il incombe de lutter contre ce fléau, et non à un Congrès qui tente d'étouffer les protestations et les dissensions. Chaque jour, j'entends parler de personnes dont l'emploi est menacé à cause de posts sur Instagram ou de cours magistraux [dans une université] enregistrés subrepticement. Le projet de loi HR 894 alimentera cette réaction étouffante. Nous devons dire non à la guerre contre Gaza et non au néo-maccarthysme éhonté [allusion à la renaissance d'une sorte de chasse aux sorcières qui renvoie à celle des années 1950 sous la houlette de Joseph McCarthy] visant à faire taire les critiques. En tant que Juifs, nous devons également être conscients que notre meilleur espoir contre l'antisémitisme réside dans la défaite de la double campagne israélienne visant à raser Gaza et à lier notre destin à ces crimes de guerre. (Article publié dans The Nation le 5 décembre 2023 ; traduction rédaction A l'Encontre)

Dave Zirin contribue régulièrement à l'hebdomadaire The Nation. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, entre autres A People's History of Sports in the United States : 250 Years of Politics, Protest, People, and Play, The New Press, 2008, The John Carlos Story : The Sports Moment That Changed the World, Haymarket Books, 2011, The Kaepernick Effect : Taking a Knee, Changing the World, The New Press, 2021.


[1] En novembre 2023, au milieu de la guerre entre Israël et le Hamas, l'Anti-Defamation League a qualifié d'« anti-Israël » les manifestations anti-guerre organisées par des groupes juifs tels que Jewish Voice for Peace et IfNotNow, les intégrant à une base de données documentant la montée de l'antisémitisme aux Etats-Unis. Jonathan Greenblatt a qualifié ces organisations juives de « groupes haineux » et a assimilé l'antisionisme à l'antisémitisme. (Réd.)

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Etats-Unis. Le président de l’UAW déclare que les travailleurs doivent « agir collectivement » pour gagner la guerre des classes

12 décembre 2023, par Jake Johnson — , ,
Avec trois accords historiques – encore à ratifier par les membres de l'United Auto Workers (UAW) – en main après six semaines de grève, l'UAW cherche à galvaniser le reste du (…)

Avec trois accords historiques – encore à ratifier par les membres de l'United Auto Workers (UAW) – en main après six semaines de grève, l'UAW cherche à galvaniser le reste du mouvement syndical états-unien en appelant les autres syndicats à aligner leurs échéances contractuelles sur celles de l'UAW. Cela donnerait aux travailleurs et travailleuses un maximum de poids à la table des négociations et la possibilité de faire grève ensemble, si nécessaire.

31 octobre 2023 Tiré de A l'encontre Etats-Unis, Syndicats

Par Jake Johnson

S'ils sont ratifiés par les membres de l'UAW, les contrats de quatre ans et demi conclus avec General Motors [1], Ford et Stellantis expireront le 30 avril 2028. Si les contrats venaient à expirer sans qu'un accord soit conclu avant cette date, l'UAW serait en mesure de faire grève lors de la Journée internationale des travailleurs, plus connue sous le nom de 1er Mai.

Dans un discours prononcé dimanche soir à Detroit, le président de l'UAW, Shawn Fain, a clairement indiqué que la date d'expiration d'avril 2028 avait été choisie de manière stratégique, dans le but de revigorer un mouvement syndical qui subit depuis des décennies les attaques coordonnées par les firmes et leurs alliés politiques.

« Le 1er Mai est né de la lutte intense menée par les travailleurs et travailleuses aux Etats-Unis pour obtenir la journée de huit heures. Cette lutte est tout aussi valable aujourd'hui qu'elle l'était en 1889 », a déclaré Shawn Fain. « Même si le 1er Mai a ses racines ici aux Etats-Unis [2], il est largement célébré par les travailleurs et travailleuses du monde entier. C'est plus qu'une simple journée de commémoration, c'est un appel à l'action. »

Selon Shawn Fain, l'alignement des dates d'expiration des contrats permettrait aux syndicats de « commencer à faire jouer collectivement leurs muscles ».

« Si nous voulons vraiment nous attaquer à la classe des milliardaires et reconstruire l'économie pour qu'elle commence à fonctionner au bénéfice du plus grand nombre et non de quelques-uns, il est important que nous ne nous contentions pas de faire grève, mais que nous fassions grève ensemble », a indiqué Shawn Fain, le premier président de l'UAW à être directement élu [en mars 2023] par les membres.

Après des mois de négociations contractuelles et six semaines de débrayages sélectifs et de piquets de grève, l'UAW a obtenu des accords à entériner avec General Motors, Ford et Stellantis qui sont les plus favorables que tous les contrats passés avec les Big Three depuis des décennies, après des années de baisse des salaires réels et d'augmentation des bénéfices des entreprises.

Dans le cadre de l'accord de principe conclu avec Ford – qui est similaire aux accords conclus avec les deux autres constructeurs automobiles – le salaire maximum des membres de l'UAW augmentera de plus de 30% pour atteindre plus de 40 dollars de l'heure et le salaire de départ passera à environ 28 dollars de l'heure, soit une augmentation de 68%, pendant toute la durée du contrat. L'UAW a évalué les gains de l'accord à plus de quatre fois ceux du contrat de 2019 avec Ford, contrat qui a récemment pris fin.

L'UAW a également obtenu le droit de grève pour les fermetures d'usines chez Ford et Stellantis, ainsi que des protections syndicales pour les travailleurs et travailleuses des usines de batteries électriques chez General Motors.

Ces victoires sont intervenues à la fin d'une année importante pour les syndicats. Aux Etats-Unis, plus de 450 000 salarié·e·s – des infirmières aux employés d'hôtels en passant par les acteurs – ont débrayé cette année pour obtenir de meilleurs salaires, prestations sociales et conditions de travail. D'autres travailleurs dans des secteurs critiques, notamment les pilotes de ligne, semblent prêts à se mettre en grève dans un avenir proche.

Bien que l'année 2023, pour ce qui est des grèves, ait été l'une des plus importantes de l'histoire récente, elle n'est pas comparable aux années 1970, lorsque plus d'un million de travailleurs et travailleuses se mettaient en grève chaque année. Aujourd'hui, le taux de syndicalisation n'a jamais été aussi bas (10,1%), alors que le soutien de l'opinion publique aux syndicats n'a jamais été aussi élevé depuis 1965.

Shawn Fain a déclaré qu'il espérait que les victoires de l'UAW dans les négociations contractuelles avec les puissants Big Three marqueraient « un tournant dans la guerre de classes qui fait rage dans ce pays depuis 40 ans », ajoutant que le syndicat visait des entreprises automobiles non syndiquées telles que Tesla, Toyota et Honda.

Selon Shawn Fain, « l'un de nos principaux objectifs à l'issue de cette victoire historique est de nous organiser comme nous ne l'avons jamais fait auparavant. Lorsque nous retournerons à la table des négociations en 2028, ce ne sera pas seulement avec les Big Three. Ce sera avec les Big Five ou Big Six. » (Article publié sur le site Common Dreams, le 30 octobre 2023 ; traduction rédaction A l'Encontre)


[1] Dans l'accord, encore à ratifier par les membres de l'UAW, General Motors a accepté une augmentation du salaire horaire de 25% sur la durée de l'accord, soit quatre ans, ainsi que l'indexation des salaires à l'inflation. Selon le Wall Street Journal du 30 octobre : « Le rétablissement des ajustements salariaux au coût de la vie – protection contre l'inflation intégrée dans le salaire horaire – n'était pas une option pour les entreprises lorsque les négociations ont commencé. » La direction de GM a accepté de verser des bonus aux retraités et aux veuves. Dans une vidéo diffusée lundi 30 octobre en fin de journée, Shawn Fain déclare : « Nous croyons vraiment que notre grève a permis de soutirer jusqu'au dernier centime à General Motors. » Le détail de l'accord est similaire à celui passé avec Ford. Voir à ce propos l'article publié sur ce site le 28 octobre. (Réd.)

[2] Le massacre de Haymarket Square, survenu à Chicago le 4 mai 1886, a été l'expression de la violence patronale face aux travailleurs et travailleuses luttant pour la journée de 8 heures, une lutte commencée dans les usines McCormick (machines agricoles), en grève depuis trois mois et où la direction utilisait les briseurs de grève. Le 1er mai 1886 avait été l'occasion d'une relance, par la Fédération américaine du travail (AFL), d'un mouvement de grève dans les principales villes du pays pour la journée de 8 heures. Cette date du 1er mai fut choisie car elle renvoyait à un moment particulier où dans plusieurs Etats américains de la côte Est partaient les contrats, les baux pour les loyers, etc. (Réd.)

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La fabrique des migrations : Les candidats au départ, des vaches à lait très prisées (2/4)

12 décembre 2023, par Brezh Malaba, Elizabeth BanyiTabi, Emmanuel Mutaizibwa, Ngina Kirori, Theophilus Abbah, Zam Magazine — ,
Qu'est-ce qui pousse des milliers d'Africain·es à s'exiler alors que les dangers de la route sont connus, tout comme les terribles conditions de vie dans certains pays « (…)

Qu'est-ce qui pousse des milliers d'Africain·es à s'exiler alors que les dangers de la route sont connus, tout comme les terribles conditions de vie dans certains pays « d'accueil » ? Dans cette série du magazine ZAM déclinée en quatre épisodes, cinq journalistes décryptent les mécanismes de la migration. Ce deuxième épisode s'intéresse au « business » de l'exil.

Tiré d'Afrique XXI. Cet article a été publié en anglais dans le cadre d'une enquête transnationale menée par une équipe de journalistes dans cinq pays africains en partenariat avec le magazine ZAM, et intitulée « Migration is not the West's problem, it is Africa's » (« La migration n'est pas le problème de l'Occident, c'est celui de l'Afrique »). Cette enquête s'intéresse aux raisons qui poussent de nombreux Africains à prendre la route de l'exil pour l'Europe, le Golfe ou l'Amérique. L'équipe d'enquêteurs et d'enquêtrices est composée de : Emmanuel Mutaizibwa (Ouganda), Elizabeth BanyiTabi (Cameroun), Ngina Kirori (Kenya), Theophilus Abbah (Nigeria) et Brezh Malaba (Zimbabwe). L'ensemble a été coordonné et édité par Evelyn Groenink, rédactrice en chef des enquêtes de ZAM.

En partenariat avec ZAM Magazine, Afrique XXI publie l'intégralité de cette série. Article traduit de l'anglais par Jade Haméon.


« Il peut prier pour votre visa », promet l'apôtre Goodwin, du haut de sa tribune dans le centre évangélique Zoe Ministries, situé sur les rives du lac Victoria, juste à côté de Kampala, la capitale ougandaise. « Beaucoup ont déjà été aidés. Ils ont voyagé, ils travaillent aux États-Unis. Vous n'avez qu'à apporter des offrandes et il fera des miracles pour vous. »

Les milliers de personnes rassemblées ici en ce mardi soir attendent que le « prophète » Elvis Mbonye, qui porte une robe blanche et des oreillettes, et dont les miracles de prospérité découleraient de sa connexion directe avec Dieu, accomplisse précisément cette tâche. Avec impatience, ils écrivent leurs prières et les placent, avec des billets de banque, dans des enveloppes qu'ils remettent ensuite à des disciples de passage. Dans cette congrégation de la classe moyenne, les « bénédictions » ne sont pas données : les billets de bronze coûtent l'équivalent de 85 dollars (79 euros), les billets d'argent 185 dollars, les billets d'or 210 dollars et les billets de platine 275 dollars.

Les fidèles hurlent et applaudissent lorsque le prophète monte sur scène, lève les yeux au ciel et commence à prier. « J'y crois ! », déclare avec ferveur une jeune femme à côté du reporter de ZAM, Emmanuel Mutaizibwa. Son nom est Grace Zawedde. « Je crois que je vais pouvoir aller aux États-Unis. » Ses yeux brillent.

Un autre mardi, quelques mois plus tard, une femme monte sur scène pour affirmer que les offrandes qu'elle a déposées aux pieds du prophète (qui, selon le site Religion Unplugged, pèserait aujourd'hui 115 millions de dollars) ont porté leurs fruits. Non seulement son visa a été avancé de dix mois, juste à temps pour qu'elle puisse s'envoler vers l'Amérique, affirme-t-elle, mais elle a aussi immédiatement trouvé un emploi. Au milieu des acclamations qui fusent, personne ne lui demande ce qu'elle fait alors à Kampala.

Suicide suspect à Douala

À Douala, au Cameroun, deux jeunes femmes viennent de rentrer, traumatisées et sans le sou. Elles racontent à Elizabeth BanyiTabi, membre de l'équipe de ZAM, que l'homme qui leur avait promis un voyage aux États-Unis les a abandonnées à Lagos, au Nigeria. Elles ont eu beaucoup de mal à revenir, disent-elles en pleurant. Elles indiquent avoir fait confiance à l'homme parce qu'il était bien habillé, bien soigné, et qu'il s'exprimait bien. Il leur avait dit qu'il était médecin aux États-Unis et qu'il voulait vraiment les aider à avoir un avenir meilleur. Elles lui avaient versé, chacune, un acompte de 1 million de francs CFA, soit environ 1 523 euros, pour obtenir le visa promis.

Quelques semaines plus tard, un scandale éclate à Douala. Le vice-consul de France, Christian Hué, est retrouvé pendu dans une chambre de sa villa : un suicide, apparemment, alors que l'on évoque une affaire de faux visas. Des sources officieuses ont indiqué aux médias locaux que M. Hué avait illégalement délivré près de 500 visas Schengen (Union européenne) après avoir subi un « chantage à l'information sensible » de la part d'un homme d'affaires camerounais « qui a des antécédents de fraude ». L'homme a été arrêté le 13 septembre 2023 à l'aéroport de Douala, à son retour de France : il est accusé d'avoir facturé à ses clients 6 000 dollars par visa, ce qui lui aurait rapporté près de 3 millions de dollars. Les médias ont établi un lien entre cet homme et des cercles influents, proches du gouvernement, ainsi qu'avec le groupe français Bolloré, très présent au Cameroun. Mais il a été libéré peu après son arrestation.

Ni la police ni le consulat français n'ont commenté l'affaire jusqu'à présent, mais la délivrance de visas pour la France au Cameroun, déjà en baisse après une série de manifestations anti-françaises dans la région, semble s'être tarie. « Les derniers événements n'ont pas arrangé la situation », confirme à Elizabeth BanyiTabi un diplomate français qui a requis l'anonymat.

Des complices haut placés

Des personnes bien informées, des fonctionnaires ou encore des agents d'organisations travaillant pour les migrants et les réfugiés ont bénéficié de la lucrative exploitation financière des candidats à l'exil. Un rapport de 2023 du Bureau de surveillance et de lutte contre la traite des personnes du département d'État américain mentionne « la corruption et la complicité des fonctionnaires dans les crimes de traite » comme des « préoccupations importantes » au Cameroun, tandis qu'une enquête récente du projet Museba a révélé l'implication de fonctionnaires de l'État camerounais et d'agents du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) dans une escroquerie consistant à vendre de faux papiers de réfugiés à des candidats à l'émigration.

Au Nigeria, un rapport publié en 2023 par le même bureau du département d'État américain signale l'implication de responsables de la sécurité et du personnel gouvernemental dans le trafic de migrants dans les camps de réfugiés. Un migrant renvoyé au Nigeria par l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) après avoir échoué dans sa traversée du Sahel a indiqué au journaliste de ZAM Theophilus Abbah que le personnel de l'OIM avait aidé certains de ses compagnons d'infortune « à essayer à nouveau ». Interrogée sur cette accusation, l'OIM au Nigeria n'a pas répondu.

L'enquête de ZAM a mis au jour la complicité des autorités dans le trafic de migrants en Ouganda également. « Ces filles sont protégées en haut lieu », assure un fonctionnaire de l'immigration à un travailleur des droits de l'homme à propos d'une rangée de jeunes femmes à l'aéroport qui espèrent se rendre en Arabie saoudite (voir l'épisode 1). Un rapport publié en 2020 par l'Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée indique que « les tentatives de lutte contre la traite des êtres humains à partir de l'Ouganda sont sapées par des liens corrompus entre de fausses agences de recrutement (de travailleurs du Golfe) et des personnes occupant des postes de pouvoir ».

Emmanuel Mutaizibwa, de ZAM, rapporte en outre l'existence d'une « planque » dans le district de Busia, juste après la frontière kényane, où les femmes ougandaises passent au Kenya pour se rendre dans le Golfe. « Un homme a pris nos passeports et 15 000 shillings [92 dollars, NDLR]. Nous avons ensuite été transportées sur des motos. Une fois la frontière franchie, quelqu'un nous a rendu nos passeports, tamponnés », raconte une jeune femme qui a fait le voyage.

La passivité des autorités

L'Ouganda gère officiellement un « programme stratégique d'externalisation de la main-d'œuvre » qui vise à « faciliter le recrutement (légal) des travailleurs migrants ougandais pour leur offrir des opportunités d'emploi décent et promouvoir la protection de leurs droits et de leur bien-être dans les pays de destination ». L'accord bilatéral d'exportation de main-d'œuvre avec l'Arabie saoudite a été officiellement suspendu en décembre 2022 à la suite de plaintes pour mauvais traitements et torture, mais les modalités pratiques de cette suspension, contre laquelle de nombreuses agences de recrutement ont protesté, font toujours l'objet d'un débat. En attendant, la majeure partie du trafic vers les pays du Golfe semble se poursuivre par des voies clandestines.

Au Kenya, un représentant du gouvernement a déclaré à Ngina Kirori, journaliste de ZAM, que les femmes migrantes devraient « simplement suivre le protocole conseillé » et ne pas faire appel à des agences de recrutement « malhonnêtes ». Mais, dans la pratique, la nuance est ténue, et le gouvernement n'a pas pris de mesures contre les agences considérées comme « malhonnêtes ». Un militant des droits civiques, qui a demandé à rester anonyme, critique cette attitude : « Lorsqu'il a été prouvé que toutes les procédures avaient été suivies (par les femmes), les mauvais traitements ont quand même été infligés. »

Le département d'État américain a signalé qu'au Kenya, en 2022, des syndicats de passeurs « se sont entendus avec divers services de police et d'immigration, notamment aux postes de contrôle frontaliers et dans les aéroports, pour transporter des victimes de la traite », ce qui a suscité « des inquiétudes sérieuses et persistantes quant à la complicité des agents publics dans les crimes de traite, entravant à la fois les efforts de répression et l'identification des victimes », ajoutant que « le gouvernement n'a fait état d'aucune mesure d'application de la loi à l'encontre des agents publics présumés complices ».

La manne des transferts de fonds

Les rapports sur la lutte contre la traite des êtres humains, comme ceux cités ci-dessus, font régulièrement référence aux migrants en tant que « victimes », tout en négligeant de mentionner qu'ils paient presque toujours leur transport eux-mêmes, souvent avec les économies de toute leur famille – et y compris les pots-de-vin nécessaires pour soudoyer les fonctionnaires corrompus. Selon l'ONG Migrant Rights, les agences de recrutement de main-d'œuvre tournées vers les États du Golfe demandent entre 600 et 2 200 dollars par personne aux candidats à l'émigration en Ouganda.

Les frais facturés par les agences au Kenya varieraient entre 300 et 1 200 dollars, en fonction de l'agence et du pays du Golfe concerné. Selon les statistiques gouvernementales, 80 000 Kényans et 87 000 Ougandais se sont rendus dans les pays du Golfe et au Moyen-Orient en 2022, ce qui signifie que, selon l'estimation la plus basse, environ 76 millions de dollars ont été versés par les migrants aux agences de placement cette année-là.

Les transferts de fonds constituent une source de revenus encore plus importante et plus directe pour les États. Selon des chiffres récents, les travailleurs migrants ont envoyé 187 millions de dollars à l'économie kényane depuis l'Arabie saoudite au cours des huit premiers mois de 2022. Au total, les transferts de fonds de la diaspora vers le pays se sont élevés à plus de 4 milliards de dollars, tandis que les transferts de fonds des Ougandais depuis l'étranger se sont élevés à 1,1 milliard de dollars en 2022. Le Cameroun, beaucoup plus petit (17 millions d'habitants, contre 45 millions en Ouganda et 53 millions au Kenya), a reçu près de 300 millions de dollars en 2021, tandis que le Zimbabwe, dont le nombre d'habitants est similaire à celui du Cameroun, mais dont beaucoup plus de citoyens résident à l'étranger, reçoit environ 2 milliards de dollars par an. Les envois de fonds vers le grand marché nigérian avoisinent les 20 milliards de dollars par an.

Selon les estimations des Nations unies, le total des envois de fonds de la diaspora vers l'Afrique s'élève à 91 milliards de dollars par an, soit à peu près le PIB du Kenya, trois fois celui du Zimbabwe et plus de deux fois ceux de l'Ouganda et du Cameroun. (Seul le PIB du Nigeria est beaucoup plus important, avec 440 milliards de dollars, bien qu'il soit en chute libre depuis une dizaine d'années).

Ces chiffres soulèvent une question cruciale : n'est-il pas beaucoup plus rentable pour les gouvernements africains de voir leurs citoyens prendre la route de l'exil plutôt que de leur fournir des emplois et des services publics sur place ? Interrogée par Ngina Kirori sur l'engagement du gouvernement à créer de meilleures conditions de travail au Kenya, où six personnes interrogées sur dix ont l'intention de voyager parce qu'« il n'y a tout simplement pas de perspectives ici », Roseline Njogu, secrétaire permanente aux Affaires étrangères, a répondu que cette question « devrait être posée aux services compétents ». L'Autorité nationale pour l'emploi n'a quant à elle pas répondu à ses questions.

Les passeports, une machine à cash

Les frais de passeport sont une autre source de profit pour les pays que des dizaines de milliers de personnes s'empressent de quitter. Selon le greffier général du Zimbabwe, le pays délivre 5 000 passeports par jour à un tarif de 120 dollars américains chacun, ce qui représente un chiffre d'affaires quotidien de 600 000 dollars. Au Cameroun, les passeports sont encore plus chers (180 dollars), alors que la production s'élevait à 1 500 passeports par jour en 2021, pour un chiffre d'affaires de 270 000 dollars par jour. En Ouganda, les passeports sont délivrés à raison de 2 000 par jour au prix de 67 dollars, ce qui rapporte à l'État 134 000 dollars par jour. Au Kenya, la production quotidienne de passeports est récemment passée de 1 500 à 5 000 au prix de 31 dollars, ce qui représente 155 000 dollars par jour. Au Nigeria, enfin, les passeports coûtent 30 dollars et sont délivrés au rythme de 5 000 par jour, mais le gouvernement a récemment annoncé qu'il passerait à 24 000 par jour pour faire face à la forte augmentation de la demande.

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Imposer le bâillon est antidémocratique et empêche la correction des erreurs du projet de loi 15

11 décembre 2023, par Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles (TRPOCB) — , ,
_Montréal, le 8 décembre 2023. _La Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles (Table) dénonce l'usage du bâillon pour cesser l'étude du projet (…)

_Montréal, le 8 décembre 2023. _La Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles (Table) dénonce l'usage du bâillon pour cesser l'étude du projet de loi 15.

Le gouvernement profite de sa super majorité parlementaire pour imposer sa vision, non
seulement aux membres des partis d'opposition, mais aussi à la population et aux organisations communautaires et syndicales. Conséquemment, il brime le droit à la santé.

Rappelons que c'est toute la LSSSS qui sera remplacée par un projet de loi dont plusieurs centaines d'articles et d'amendements n'auront pas été étudiés, sans compter que les nombreuses erreurs de parcours n'auront pas été corrigées, faute d'occasion pour y revenir.

« Hier encore, le ministre a refusé de revenir sur l'adoption des articles no 435 à no 450 en répétant que le processus « d'agrément aux fins de financement » ne s'appliquerait qu'aux 36 maisons de soins palliatifs, et non à tous les organismes communautaires signataires
d'ententes de service, comme la Table le lit dans le PL15. Si l'application était si limitée, pourquoi cela n'est pas en toutes lettres dans le PL15 ?
» questionne Stéphanie Vallée, présidente de la Table.

Rappelons que ces articles (voir annexe) ont été adoptés le 4 octobre sans que la Table ne soit avisée et encore moins consultée, alors qu'ils concernent directement les 3000 organismes communautaires autonomes du domaine de la santé et des services sociaux (OCASSS) qu'elle rejoint. La Table a transmis une lettre demandant à la Commission de reconsidérer leur adoption, [1] car ils rendaient l'obtention d'un financement par entente de services conditionnelle à l'obtention d'un agrément. La Table maintient que ces articles
compromettent l'autonomie de l'ensemble des OCASSS, puisque ceux qui seront dans l'obligation d'aller vers cette forme de financement auront ensuite bien du mal à démontrer qu'ils sont autonomes et qu'ils répondent aux critères du Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC) pour recevoir du financement à la mission globale.

« Contrairement à ce que semble penser le ministre, nous avons très bien compris les conséquences de ces articles. Sils ne s'appliquaient qu'aux maisons de soins palliatifs cela signifierait que les ententes de services leurs sont exclusivement destinés, ce qui n'est assurément pas l'intention du ministre. L'exemple des articles touchant les OCASSS
n'est certainement pas le seul illustrant qu'il était impératif de poursuivre l'analyse du PL15 au-delà du 8 décembre, et surtout, l'importance de ne pas bousculer le processus démocratique en invoquant le bâillon
» de dire Mercédez Roberge, coordonnatrice de la Table.

En imposant le bâillon sur le PL15 le gouvernement pose un grave geste antidémocratique.

SOURCE Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et
bénévoles (TRPOCB), Mercédez Roberge, coordonnatrice,
coordination@trpocb.org ;

À propos

Fondée en 1995, la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles [2] (TRPOCB) est formée de 44 regroupements nationaux [3], rejoignant plus de 3 000 groupes communautaires autonomes à travers le Québec. Ce sont, par exemple, des maisons de jeunes, des centres de femmes, des cuisines collectives, des maisons d'hébergement, des groupes d'entraide, des centres communautaires, des groupes qui
luttent contre des injustices ayant des répercussions sur la santé.

Ceux-ci représentent les ¾ des organismes communautaires autonomes du Québec. Ceux-ci abordent la santé et les services sociaux sous différentes perspectives (femmes, jeunes, hébergement, famille, personnes handicapées, communautés ethnoculturelles, sécurité alimentaire, santé mentale, violence, périnatalité, toxicomanie, etc.).

* Stéphanie Vallée est présidente de la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles. Elle est également co-coordonnatrice de L'R des centres de femmes du Québec [4].
* Mercédez Roberge est coordonnatrice de la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles [5].

Annexe pour comprendre les interrelations entre les articles soulevés dans
le communiqué :

Premièrement, les articles 445, 446 et 450 du PL15 reprennent le texte de l'article 108 de la LSSSS, soit l'article qui permet de conclure des ententes de services :

PL15 art. 445.

« Santé Québec peut conclure avec une personne ou un groupement une entente à l'une ou l'autre des fins suivantes :

1° la fourniture, pour le compte d'un établissement de Santé Québec, de certains services de santé ou services sociaux requis par un usager de cet établissement ;

2° la prestation ou l'échange de services professionnels en matière de services de santé ou de services sociaux.

Elle peut également conclure avec un établissement privé une entente concernant l'acquisition ainsi que la préparation et la distribution automatisées de médicaments. »

PL15 art. 446.

« Santé Québec peut conclure avec un organisme communautaire qui a reçu une allocation financière en application de l'article 435 une entente en vue d'assurer la prestation de tout ou partie des services de santé ou des services sociaux requis par la clientèle de l'organisme. »

PL15 art. 450.

« Lorsque la personne ou le groupement avec lequel Santé Québec a conclu une entente visée à l'article 445 est un organisme communautaire, l'entente doit respecter les orientations, les politiques et les approches que se donne l'organisme communautaire. »

Pour rappel, l'article 108 de la LSSSS actuelle se lit ainsi (soit clairement le contenu des articles 445, 446 et 450 du PL15

LSSSS art. 108.

« Un établissement peut conclure avec un autre établissement, un organisme ou toute autre personne, une entente pour l'une ou l'autre des fins suivantes :
1° la dispensation, pour le compte de cet établissement, de certains services de santé ou services sociaux requis par un usager de cet établissement ;
2° la prestation ou l'échange de services professionnels en matière de services de santé ou de services sociaux.
» (…)

« Dans le cas d'une entente conclue entre un établissement et un organisme communautaire visé au titre II de la présente partie, celle-ci doit respecter les orientations, les politiques et les approches que se donne l'organisme communautaire. »

Deuxièmement, les articles 435 et 436 dans la section « AGRÉMENTS AUX
FINS DE FINANCEMENT » du PL15 disent que pour avoir une entente de service
il faut détenir un agrément :

PL15 art. 435.

« Santé Québec peut accorder une allocation financière à un organisme communautaire afin de lui permettre d'obtenir auprès d'un établissement, par entente conclue en application des dispositions de l'article 446, tout ou partie des services de santé ou des services
sociaux requis par la clientèle de l'organisme ou d'offrir certains de ces services.
»

PL15 art. 436.

« Seul l'organisme communautaire titulaire d'un agrément délivré en vertu du présent chapitre peut recevoir une allocation financière visée à l'article 435. »

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« Une journée sombre pour la démocratie et le droit à la santé »

11 décembre 2023, par Table régionale des organismes communautaires en santé et services sociaux, Centre-du-Québec/Mauricie (TROCCQM) — , ,
Centre-du-Québec, Mauricie, 8 décembre 2023 – La Table régionale des organismes communautaires en santé et services sociaux du Centre-du-Québec/Mauricie, déplore l'adoption (…)

Centre-du-Québec, Mauricie, 8 décembre 2023 – La Table régionale des organismes
communautaires en santé et services sociaux du Centre-du-Québec/Mauricie, déplore
l'adoption sous bâillon du Projet de réforme de la santé du ministre Dubé (PL15).

« Depuis le début le processus est antidémocratique, voire autoritaire et dogmatique.
Notre regroupement national, à l'instar de nombreux autres intervenants de la société,
s'est vu refuser la prise de parole lors des consultations s'étant déroulées sur une période
de 6 jours seulement. On nous a même répondu qu'on n'avait pas le temps de nous
entendre », s'indigne Philippe Kubisiak, directeur de la Maison des jeunes de St-Cyrille-de-Wendover et co-président de la TROCCQM.

Avec ses 1180 articles et des centaines d'amendements, ce projet est l'une des plus
importantes réformes législatives de l'histoire du Québec. « Il remet en cause l'universalité
des soins et accélère l'effritement de notre filet social. Il pave la voie à la privatisation et
menace l'autonomie des groupes communautaires en voulant nous instrumentaliser »,
surenchérit France Marquis, directrice de l'Association des cardiaques de la Mauricie et
co-présidente de la TROCCQM.

« Le gouvernement a la responsabilité de protéger notre droit à la santé et de défendre la
démocratie en permettant un véritable débat sur son projet de réforme », conclut
Sébastien Bois, conseiller en mobilisation.

Table régionale des organismes communautaires en santé et services sociaux, Centre-du-Québec/Mauricie (TROCCQM)

À propos de la TROC CQM :
La TROC CQM regroupe plus de 217 organismes communautaires autonomes en santé et
services sociaux du Centre-du-Québec et de la Mauricie. Elle a pour mission
d'accompagner, représenter, promouvoir et défendre les intérêts de ses groupes.

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75e de la DUDH : À Gaza, un génocide est en cours et le Canada en est complice

11 décembre 2023, par Rédaction-coordination JdA-PA
Lettre ouverte du Collectif Échec à la guerre: Jean Baillargeon, Judith Berlyn, Martine Eloy, Mouloud Idir-Djerroud, Raymond Legault, Suzanne Loiselle, à l’occasion de la (…)

Lettre ouverte du Collectif Échec à la guerre: Jean Baillargeon, Judith Berlyn, Martine Eloy, Mouloud Idir-Djerroud, Raymond Legault, Suzanne Loiselle, à l’occasion de la commémoration du 75e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) et avant que le Canada décide (...)

Offre d’emploi : Adjoint·e à la coordination de la Revue Caminando

11 décembre 2023, par CDHAL
ESSENTIEL : Être admissible à une subvention salariale d’Emploi-Québec   Description de l’organisme La Revue Caminando est une revue de réflexion et d’engagement qui (…)

ESSENTIEL : Être admissible à une subvention salariale d’Emploi-Québec

 

Description de l’organisme

La Revue Caminando est une revue de réflexion et d’engagement qui diffuse depuis 1980 une information alternative sur les luttes sociales et les droits humains en Amérique latine. Caminando publie des articles portant un regard critique sur les grands enjeux qui animent la vie sociopolitique latino-américaine et sur les luttes pour la défense des droits et pour l’autodétermination menées en Amérique latine, mais aussi Québec et au Canada. La revue publie également des récits et des poèmes, de même que des illustrations et photographies portant sur les thématiques abordées dans chaque numéro. Caminando paraît deux fois l’an en français en format papier. www.caminando.ca

La revue est publiée par le Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL), une organisation de solidarité qui travaille à la défense et à la promotion des droits humains en réciprocité avec les mouvements sociaux et les communautés d’Amérique latine, dans la lutte en faveur d’une justice sociale, environnementale, économique et culturelle. www.cdhal.org

 

Description du mandat

La Revue Caminando est à la recherche d’une personne pour joindre son équipe. Le mandat sera de collaborer à l’édition et la production du prochain numéro prévu en mai 2024, ainsi que de contribuer au développement et au rayonnement de la Revue. Vous avez de fortes compétences linguistiques et vous avez un intérêt pour la justice sociale ? Cette opportunité est pour vous !

 

Principales tâches

Production du numéro de mai 2024 :

  • Appuyer la personne responsable pour les suivis avec les auteurs et autrices des articles, la graphiste et les collaborateur.trice.s de la revue ;
  • Participer à la correction et la révision linguistique des articles ;
  • Effectuer la mise en forme des articles et la préparation du dossier pour la graphiste ;
  • Participer aux réunions du Comité Caminando ;
  • Participer à l’organisation d’un événement de lancement de la revue.

Développement et rayonnement de la Revue :

  • Participer à la conception et à la mise en œuvre de la stratégie promotionnelle de la revue Caminando ;
  • Assurer la visibilité et la distribution de la revue auprès de la communauté et des partenaires ;
  • Actualiser le site Web de la revue ;
  • Mettre à jour les réseaux sociaux de la Revue ;
  • Participer à la vie collective du CDHAL ;
  • Autres tâches connexes.

Le mandat sera ajusté en fonction du candidat ou de la candidate sélectionné.e.

 

Exigences

  • Études en communication, linguistiques, sciences sociales ou tout autre domaine pertinent
  • Bonne capacité d’analyse, de synthèse, de rédaction et de révision
  • Excellente maîtrise du français parlé et écrit
  • Très bonne maîtrise de l’espagnol écrit
  • Intérêt pour la justice sociale et la solidarité internationale
  • Bonne maîtrise du Web et des logiciels informatiques (Excel, Word, Outlook, Internet, Google Drive)
  • Aisance pour travailler en équipe et de façon autonome
  • Esprit critique

 

 

Conditions

Durée de l’emploi : 30 semaines (35 heures/semaine), du 22 janvier 2024 au 16 août 2024

Salaire à discuter

Date limite pour postuler : 7 janvier 2024

Emploi en télétravail avec possibilité de travail au bureau à Montréal. Bonne conciliation travail-famille-étude.

ESSENTIEL : Être admissible à une subvention salariale d’Emploi-Québec

 

Comment postuler

Toute personne intéressée à soumettre sa candidature doit faire parvenir son curriculum vitae accompagnée d’une lettre de présentation par courriel à : à caminando@cdhal.org. Les entrevues auront lieu dans les semaines du 8 et du 15 janvier 2024. Seules les personnes sélectionnées pour une entrevue seront contactées.

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Offre de stage à la Revue Caminando

11 décembre 2023, par CDHAL
Description de l’organisme La Revue Caminando est une revue de réflexion et d’engagement qui diffuse depuis 1980 une information alternative sur les luttes sociales et les (…)

Description de l’organisme

La Revue Caminando est une revue de réflexion et d’engagement qui diffuse depuis 1980 une information alternative sur les luttes sociales et les droits humains en Amérique latine. Caminando publie des articles portant un regard critique sur les grands enjeux qui animent la vie sociopolitique latino-américaine et sur les luttes pour la défense des droits et pour l’autodétermination menées en Amérique latine, mais aussi Québec et au Canada. La revue publie également des récits et des poèmes, de même que des illustrations et photographies portant sur les thématiques abordées dans chaque numéro. Caminando paraît deux fois l’an en français en format papier. www.caminando.ca

La revue est publiée par le Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL), une organisation de solidarité qui travaille à la défense et à la promotion des droits humains en réciprocité avec les mouvements sociaux et les communautés d’Amérique latine, dans la lutte en faveur d’une justice sociale, environnementale, économique et culturelle. www.cdhal.org

 

Description du mandat

La Revue Caminando est à la recherche d’une personne stagiaire pour joindre son équipe. Le mandat sera de collaborer à l’édition et la production du prochain numéro prévu en mai 2024, ainsi que de contribuer au développement et au rayonnement de la Revue. Vous avez de fortes compétences linguistiques et vous avez un intérêt pour la justice sociale ? Cette opportunité est pour vous !

 

Principales tâches

Production du numéro de mai 2024 :

  • Appuyer l’équipe de Caminando pour les suivis avec les auteurs et autrices des articles, la graphiste et les collaborateur.trice.s de la revue ;
  • Participer à la correction et la révision linguistique des articles ;
  • Effectuer la mise en forme des articles et la préparation du dossier pour la graphiste ;
  • Participer aux réunions du Comité Caminando ;
  • Participer à l’organisation d’un événement de lancement de la revue.

Développement et rayonnement de la Revue :

  • Participer à la conception et à la mise en œuvre de la stratégie promotionnelle de la revue Caminando ;
  • Assurer la visibilité et la distribution de la revue auprès de la communauté et des partenaires ;
  • Actualiser le site Web de la revue ;
  • Mettre à jour les réseaux sociaux de la Revue ;
  • Participer à la vie collective du CDHAL ;
  • Autres tâches connexes.

Le mandat sera ajusté en fonction du candidat ou de la candidate sélectionné.e.

 

Exigences

  • Études en communication, linguistiques, sciences sociales ou tout autre domaine pertinent
  • Bonne capacité d’analyse, de synthèse, de rédaction et de révision
  • Excellente maîtrise du français parlé et écrit
  • Très bonne maîtrise de l’espagnol écrit
  • Intérêt pour la justice sociale et la solidarité internationale
  • Bonne maîtrise du Web et des logiciels informatiques (Excel, Word, Outlook, Internet, Google Drive)
  • Aisance pour travailler en équipe et de façon autonome
  • Esprit critique

 

Conditions

Durée du stage : 3 à 4 mois, avec un minimum de 20 heures par semaine

Date limite pour postuler : 7 janvier 2024

Stage non-rémunéré.

Stage en télétravail, avec possibilité de travail au bureau à Montréal. Bonne conciliation stage-famille-étude.

 

Comment postuler

Toute personne intéressée à soumettre sa candidature doit faire parvenir son curriculum vitae accompagnée d’une lettre de présentation par courriel à : à caminando@cdhal.org. Les entrevues auront lieu dans les semaines du 8 et du 15 janvier 2024. Seules les personnes sélectionnées pour une entrevue seront contactées.

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Tunisie : le rêve révolutionnaire vire au cauchemar – appel à la solidarité

11 décembre 2023, par Collectif
Collectif: appel de 180 personnalités – publié notamment dans Mediapart le 8 décembre. Neuf mois après l’arrestation de figures politiques accusées d’un prétendu complot contre (…)

Collectif: appel de 180 personnalités – publié notamment dans Mediapart le 8 décembre. Neuf mois après l’arrestation de figures politiques accusées d’un prétendu complot contre la sûreté de l’État, la nation qu’autrefois la Révolution avait émancipée, apparaît désormais en proie à une (...)
image de la revue Droits et libertés

Tisser un projet de société

11 décembre 2023, par Revue Droits et libertés
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Tisser un projet de société

Laurence Guénette, Coordonnatrice à la Ligue des droits et libertés

Retour à la table des matières Revue Droits et libertés, printemps / été 2023

L’avenir des droits économiques, sociaux et culturels (DESC) dépend en grande partie des efforts menés pour parvenir à une égale reconnaissance de tous les droits humains. Il est essentiel d’insister plus que jamais sur leur caractère d’indivisibilité, alors qu’ils ont longtemps été abordés en deux blocs, les droits civils et politiques (DCP), associés aux démocraties libérales et soigneusement séparés des droits économiques, sociaux et culturels qui eux, prédominaient dans le projet socialiste. Le modèle démocratique libéral qui domine dorénavant au niveau international persiste dans ses ironies et même ses hypocrisies, se félicitant de permettre la participation politique de gens qui peinent à subvenir à leurs besoins de base… un exemple de plus qui incite à mettre de l’avant l’interdépendance des droits !

Les parents pauvres des droits

Ce rappel peut sembler suranné en 2023, et pourtant les DESC demeurent les parents pauvres des droits humains1. Les DESC sont résolument mis à mal par le néolibéralisme qui prédomine actuellement sans que cela paraisse trop intolérable dans l’opinion publique. La perspective des droits humains, profondément subversive, doit être mise de l’avant haut et fort, et soulignée dans son caractère non partisan et apolitique. La possibilité de m’instruire adéquatement ne dépend pas de l’opinion des élu-e-s, c’est un droit humain ! Le plein exercice de mon droit à la santé n’est pas tributaire des orientations politiques d’un-e ministre, c’est un droit humain ! Lors de la campagne électorale de l’automne 2022 et du débat des chef-fe-s, les droits économiques, sociaux et culturels étaient invisibles, jamais nommés, et pourtant ils étaient en filigrane de toutes les grandes crises auxquelles les candidat-e-s se proposaient de répondre. Ils étaient à la fois tus et instrumentalisés, présentés sous forme de promesses électorales partisanes et de services modulables selon leur bonne volonté politique. Comme le soulignait Christine Vézina dans une lettre ouverte publiée quelques jours après le scrutin et co-signée par la LDL, « la jouissance de droits économiques et sociaux, tels les droits au logement, à la santé, à l’éducation et à un niveau de vie suffisant ne devrait en aucun cas être conditionnelle aux aléas des gains électoraux. Elle devrait plutôt les transcender, conformément aux engagements auxquels le Québec a souscrit en 1976 lorsqu’il a lui- même ratifié le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels2 ».

De graves reculs

Certaines crises à l’échelle du Québec et du Canada, de même que des crises à l’échelle mondiale, demeureront d’actualité dans les années à venir et sont propices à la défense et à la promotion des DESC. Pensons aux graves enjeux de logement, à la détérioration des services sociaux tels que le système de santé, ou encore aux crises du climat ou de la biodiversité affectant le droit à un environnement sain. Ces droits sont à la fois en proie à de graves périls ou reculs, et en même temps susceptibles de susciter d’importantes mobilisations. Certains DESC sont également mis à mal sans que cela ne soit aussi visibilisé dans le public, et pourtant les impacts sur d’autres droits humains sont multiples et graves. C’est le cas notamment du droit à l’information, essentiel à une participation démocratique réelle, car il représente une condition de la transparence, de la reddition de compte des élu-e-s et de la possibilité des citoyen-ne-s de prendre position et de se mobiliser pour différentes causes.

L’interdépendance des droits

La LDL devra poursuivre ses efforts de partage et de promotion de la perspective des droits humains et favoriser la coalition des mouvements sociaux autour de diverses mobilisations, notamment en mettant de l’avant l’interdépendance des droits humains. Cette interdépendance nous invite à tenir compte des effets des violations ou de la réalisation des droits humains entre eux, et à exiger la justiciabilité de tous les droits, au-delà de la séparation entre les droits civils et politiques, d’une part, et les droits économiques sociaux et culturels, de l’autre, séparation artificielle que nous combattons sans relâche. Le PIDESC énonce dans son préambule que « l’idéal de l’être humain libre, libéré de la crainte et de la misère, ne peut être réalisé que si des conditions permettant à chacun de jouir de ses droits économiques, sociaux et culturels, aussi bien que de ses droits civils et politiques, sont créées ». De quelles conditions parle-t-on ? Les DESC sont les premiers mis en péril quand le néolibéralisme frappe, que l’austérité et la privatisation s’accentuent. La défense de ces droits exige de remettre en cause sans relâche la dangereuse perspective selon laquelle l’individu est responsable de sa propre condition socioéconomique, et dès lors responsable de son échec à accéder à des services permettant une mise en œuvre complète de ses droits. En effet, cette vision méritocratique, combattue depuis longtemps, mais encore dominante malgré tout, suggère que si une personne ne parvient pas à faire réparer ses dents ou à se louer un appartement décent, c’est principalement en raison de mauvais choix qu’elle a faits ou d’opportunités qu’elle n’a pas su saisir.

La précarité socioéconomique

Dans un rapport publié en 2022, Olivier de Schutter, Rapporteur spécial sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté aux Nations Unies, soulignait la pertinence de reconnaitre la précarité socioéconomique comme facteur de discrimination à interdire3.Il rappelle cette précarité comme « un processus dans lequel les privations multiples se renforcent mutuellement et sont associées à la stigmatisation, la discrimination, l’insécurité et l’exclusion sociale ». La précarité socioéconomique peut également nous servir à remettre en question la perception de la pauvreté comme étant une défaillance de l’individu, sur qui reposerait donc le fardeau de la pauvreté. Elle invite naturellement à insister sur le droit de tout être humain à la dignité et à la satisfaction de ses besoins de base, et à tenir compte de l’interdépendance des droits. Un niveau de vie insuffisant a des impacts évidents sur d’autres droits ; à l’inverse, les reculs en matière d’éducation publique, de santé publique ou de droit au logement contribuent à perpétuer la précarité des personnes et donc à les empêcher de jouir de leur droit à un niveau de vie suffisant. La notion de précarité socioéconomique suppose non seulement d’interdire toute discrimination fondée sur la condition socioéconomique des personnes, mais suggère également la nécessité de combattre les inégalités. Car les violations des droits économiques et sociaux sont le résultat de comportements concrets d’entités privées ou publiques violant ces droits, et de gouvernements omettant de les protéger adéquatement et de les mettre en œuvre pleinement. Les gouvernements et les groupes caritatifs mettent souvent l’accent sur la pauvreté et les actions pouvant la soulager en partie, sans jamais parler des riches, ou presque, ni de la structure économique qui engendre la pauvreté. Même lorsqu’on nous parle d’inégalités, allégeant quelque peu la responsabilité individuelle de la précarité, on entend rarement dénoncer haut et fort la mauvaise redistribution de la richesse.

Changer l’ordre établi

Pourtant, dans une perspective de droits humains, on ne peut pas faire l’économie de mettre en lumière les détentrices et détenteurs de la richesse et les élites qui tentent de préserver le statu quo, faisant obstacle aux mesures de protection et de mise en œuvre des droits humains, particulièrement des droits économiques, sociaux et culturels. Les luttes pour ces droits ne peuvent qu’être menées simultanément à des efforts pour défendre les services publics et les programmes sociaux universels. Défendre les DESC semble également devenir de plus en plus indissociable de la production et de la diffusion d’analyses critiques du système économique et des politiques fiscales et budgétaires qui en affectent la mise en œuvre. L’excellent rapport produit par la LDL en 2020 sur les façons dont les politiques fiscales impactent le droit à un niveau de vie suffisant et plusieurs autres droits humains va dans ce sens4. On gagne donc à poursuivre ces analyses conjointes et à encourager les collaborations entre économistes progressistes, par exemple, et mouvements pour les droits humains. La vigilance à l’égard des droits se trouvant au cœur de la participation démocratique demeurera également nécessaire dans l’avenir. L’État est responsable d’assurer le respect, la protection et la mise en œuvre de tous les droits humains, alors que les élu-e-s sont incités à favoriser les intérêts de groupes puissants agissant pour le profit du secteur privé. Les droits humains peuvent ainsi servir à poser un regard critique sur le lobbyisme, et, plus largement, sur les modalités de la participation démocratique qui nous sont proposées : les embûches dans l’accès à l’information, les lacunes et les hypocrisies de certains mécanismes de consultation publique, la fomentation d’une prétendue acceptabilité sociale, etc. Cent fois, sur le métier… remettez votre ouvrage, et continuons la lutte ! La LDL devra poursuivre son travail de défense des DESC en s’emparant de tout le potentiel analytique et mobilisateur proposé par l’interdépendance des droits humains.
  1. En ligne : https://www.cdpdj.qc.ca/storage/app/media/publications/bilan_charte_etude_5.pdf
  2. En ligne : https://www.ledevoir.com/opinion/idees/761817/idees-un-peu-de-hauteur-s-il-vous-plait
  3. En ligne : https://digitallibrary.un.org/record/3983713/files/A_77_157-pdf?ln=fr
  4. Rapport Le droit à un niveau de vie Faut-il s’inquiéter lorsque le rapport d’impôt s’en mêle?, Ligue des droits et libertés, mars 2020.

L’article Tisser un projet de société est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

FSM 2024 au Népal : le rendez-vous de l’espoir !

11 décembre 2023, par Communiqué des réseaux
Denis Côté (AQOCI) et les membres québécois du Conseil international du FSM: Carminda Mac Lorin (Katalizo), Marcela Escribano (Alternatives), Raphaël Canet (RÏSE) et Ronald (…)

Denis Côté (AQOCI) et les membres québécois du Conseil international du FSM: Carminda Mac Lorin (Katalizo), Marcela Escribano (Alternatives), Raphaël Canet (RÏSE) et Ronald Cameron (ICAE)* Le Forum social mondial (FSM) est le rendez-vous des organisations de la société civile et des mouvements (...)

La troisième offre salariale et les exagérations outrancières[1] de François Legault (Texte 4)

11 décembre 2023, par Yvan Perrier — , ,
Quand le premier ministre du Québec, François Legault, déclare : « On est rendus à 16,7% sur une masse salariale de 60 milliards », il charrie outrancièrement et voici (…)

Quand le premier ministre du Québec, François Legault, déclare : « On est rendus à 16,7% sur une masse salariale de 60 milliards », il charrie outrancièrement et voici pourquoi.

Lorsque François Legault et Sonia LeBel affirment qu'un pour cent d'augmentation coûte au gouvernement 600 millions de dollars, c'est comme si ces deux membres incontournables du gouvernement caquiste incluaient les médecins, les cadres, les agents de la Sûreté du Québec (SQ) et les député.e.s. Sur les 60 milliards de la masse salariale du gouvernement du Québec, seulement 46,8 milliards visent les quelque 600 000 personnes salarié.e.s syndiqué.e.s des secteurs public et parapublic. Un pour cent (1%) c'est donc 468 millions de dollars. Sur ce montant, 47 millions retournent au ministère des Finances directement en impôt sur le revenu.

Dans les anciennes négociations, le gouvernement se plaisait à rappeler que les salaires représentaient 60 % des dépenses de l'État. Cet argument n'est pas utilisé cette fois-ci. Pourquoi ? Probablement en raison du fait que la modération salariale des dernières années commence à apparaître dans les données du Conseil du trésor. En effet, la rémunération des employées et des employés de l'État représente une part de moins en moins importante des dépenses publiques. Si elle représentait 57,6 % des dépenses de programmes en 2014, dont uniquement 43,1 % pour les salarié.e.s syndiqués, son poids a fondu à 52,4 % (40,5 % pour les syndiqué.e.s) cette année. Pour une « entreprise de service » comme le gouvernement, l'effacement progressif de la main-d'œuvre soulève nécessairement des questions sur sa capacité de rendre des services à la population qu'il prétend desservir.

Conclusion

Il ne faut surtout donc pas oublier que lorsqu'il est question de pourcentage et de milliards d'augmentations ceux-ci ne sont pas tous dirigés uniquement vers les salarié.e.s syndiqué.e.s des secteurs public et parapublic. Il y en a aussi pour la création de nouveaux postes, comme les 4000 aides à la classe que le gouvernement veut imposer à la FSE-CSQ et à la FAE dans le cadre de la présente ronde de négociation. Il y a aussi les hausses de salaire qu'il veut accorder, sans tambour ni trompette, à une minorité déjà fort bien rémunérée comme les cadres, les juges, les policières et les policiers de la Sûreté du Québec et bien entendu les député.e.s de l'Assemblée nationale. Pour une étude échelonnée dans le temps sur le sujet de la rémunération dans les secteurs public et parapublic nous vous référons aux sept articles suivants que nous avons publiés, au fil des ans, dans Presse-toi à gauche !

https://www.pressegauche.org/Negociation-dans-les-secteurs-public-et-parapublic-58499. Consulté le 10 décembre 2023.

https://www.pressegauche.org/Des-conditions-salariales-sous-pressions-depuis-35-ans. Consulté le 10 décembre 2023.

https://www.pressegauche.org/D-une-illusion-a-l-autre. Consulté le 10 décembre 2023.

https://www.pressegauche.org/Des-augmentations-salariales-fameliques-et-l-apparition-subite-de-surplus. Consulté le 10 décembre 2023.

https://www.pressegauche.org/La-face-cachee-de-la-remuneration-reelle-des-salarieEs-syndiqueEs-dans-les. Consulté le 10 décembre 2023.

https://www.pressegauche.org/La-part-des-depenses-des-employeEs-syndiqueEs-des-secteurs-public-et-parapublic. Consulté le 10 décembre 2023.

https://www.pressegauche.org/Augmentations-salariales-parametriques-1-dans-les-secteurs-public-et-parapublic. Consulté le 10 décembre 2023.

Yvan Perrier

10 décembre 2023

20h30

yvan_perrier@hotmail.com

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Mobilisation au Chili à la veille du nouveau plébiscite sur la constitution

11 décembre 2023, par Marcelo Solervicens
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Marcelo Solervicens / Le 17 décembre, 15 millions d’électeurs.trices au Chili et quelque 130 000 personnes inscrites de l’étranger ont voté pour rejeté le deuxième projet de Constitution, adopté cette fois par les partis de droite «Republicanos» et «Chile Vamos», majoritaires au Conseil (...)

Critiques du plan concept du Nouveau milieu de vie à Pointe-au-Père

10 décembre 2023, par Marc Simard
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L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local Le 30 novembre 2023 a été présenté par la ville de Rimouski son concept préliminaire du projet immobilier visé à Pointe-au-Père. Il va être question de relater les points marquants, pas uniquement au niveau des informations, mais de la (...)
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Cent fois sur le métier…

10 décembre 2023, par Revue Droits et libertés
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Cent fois sur le métier...

Me Lucie Lamarche, Professeure en sciences juridiques, UQÀM et membre du conseil d’administration de la LDL

Retour à la table des matières Revue Droits et libertés, printemps / été 2023

Les célébrations,  dont celle du 60e anniversaire de la création de la Ligue des droits et libertés (LDL), sont des occasions rêvées de réfléchir au parcours d’une institution. Déjà en 2013, la magnifique publication Au cœur des luttes1, soulignant les 50 années d’existence de la LDL, accordait une attention nécessaire aux droits économiques et sociaux de la personne. En effet, le droit à la santé, à l’éducation, à un niveau de vie décent, à l’environnement et au travail ne se résument pas à de vagues aspirations économiques ou idéologiques. Ces droits, tout comme les libertés fondamentales ou les droits civils, sont des droits autonomes et à part entière. Ils participent au principe de l’interdépendance, de l’indivisibilité et de l’indissociabilité de tous les droits humains, un principe reconnu en 1993 à l’occasion de la Conférence de Vienne sur les droits humains, à laquelle la LDL a participé. Cette reconnaissance fondamentale ne va toutefois pas sans peine. Et la LDL milite de diverses façons afin de promouvoir le caractère de droits des droits économiques et sociaux. Pour ce faire, elle s’allie au mouvement communautaire et syndical, un allié expert incontournable en la matière. Cette stratégie permet de valoriser le fait que les plus vulnérables sont aussi des titulaires de droits substantiels qui peuvent et doivent exiger de l’État qu’il veille au respect des droits économiques et sociaux sur un mode autre que celui de l’urgence. Dans son Rapport sur l’état des droits humains au Canada et au Québec2 publié en 2013, la LDL insistait sur la recherche d’un effet utile de l’article 28 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) de 1948, lequel affirme que « toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration puisse y trouver plein effet ». La DUDH accorde une égale importance aux droits civils, politiques, économiques et sociaux. En conséquence, tous les droits humains contribuent à l’aspiration proposée par l’article 28 de la DUDH. Mais comment donc agir sur un tel ordre à titre de droits humains ? Des réponses s’imposent. S’il le faut, privilégions les dépenses sociales et non les dépenses militaires, par exemple. Ou encore, dénonçons les législations qui ne respectent pas l’affirmation « toute personne a droit » comme c’est le cas du non-accès aux soins de santé pour les personnes en situation irrégulière sur le territoire canadien.
Les plus vulnérables sont aussi des titulaires de droits substantiels qui peuvent et doivent exiger de l’État qu’il veille au respect des droits économiques et sociaux sur un mode autre que celui de l’urgence.
C’est donc au cas par cas des législations sociales ou de celles ayant un net impact social que la LDL déploie ses actions dans le respect du principe de l’interdépendance de tous les droits humains. Par exemple, elle a, et ce depuis les années 1980, appuyé les luttes destinées à l’humanisation et au respect du droit à l’égalité et à la dignité humaine dans les législations québécoises successives d’aide sociale (lesquelles ont souvent changé de nom). Elle a aussi accompagné le processus ayant mené à l’adoption en 2002 de la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale, non sans toutefois exprimer certaines réserves issues des exigences des droits humains3. La LDL s’est aussi avérée une alliée engagée de la défense du droit au logement. Elle a participé à la Commission populaire itinérante sur le droit au logement en 20124 et a repris la route avec le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) en 2021 aux fins d’une mission d’observation sur la situation du logement à Gatineau5. La Commission populaire itinérante avait pour mandat de « dresser le portrait des problèmes de logement qui sont vécus à travers le territoire québécois, par les locataires, les personnes mal-logées et les personnes sans-abri, de même que par les Autochtones, ainsi que les impacts qu’aurait la fin des subventions fédérales aux logements sociaux existants ». Dans la foulée de sa mission de promotion et de défense des droits, la LDL a enfin initié des réflexions sur des sujets complexes, comme la protection sociale6. Plus récemment, elle a créé un comité de travail portant sur le droit à la santé, dans la foulée duquel elle adopte la définition de ce droit proposée par l’OMS : le meilleur état de bien-être physique, mental et social. Le matériel d’éducation produit en appui au séminaire d’octobre 20227 insiste sur cinq dimensions des atteintes possibles à ce droit : la technologisation, la privatisation, l’exigence de démocratisation, la rémunération des médecins et le rôle des tribunaux. De plus, la LDL a suivi de très près les enjeux de santé publique et de démocratie révélés par la crise de la COVID8. On reconnaît aujourd’hui les atteintes disproportionnées et préjudiciables envers certains groupes vulnérables des mesures d’urgence imposées en temps de pandémie de même que les atteintes à certains droits, dont le droit au travail et à l’éducation. Ces angles morts ont révélé le peu de considération accordée aux droits économiques et sociaux en temps de crise pandémique. Somme toute, la LDL, en assurant la prise en compte d’un cadre de référence des droits humains en matière de droits sociaux et économiques, défend d’une part l’idée que l’État doit mesurer les initiatives sociales à l’aune de ce cadre et de son statut d’obligataire en matière de droits humains et d’autre part, celle que ces droits ne sont pas solubles dans les eaux de l’ultralibéralisme ou de l’Austérité. Compte tenu de ses ressources limitées, la LDL a aussi appris à jouer à l’équilibriste sur le fil du local et de l’international. Ainsi, elle a, à plusieurs reprises (1993; 1996; 2006; 2016), porté à l’attention du Comité du Pacte international sur les droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies les nombreuses violations de droits dont les personnes se trouvant sur le territoire du Québec ont été et sont encore victimes. Les observations de ce Comité ont été largement diffusées au Québec, soit au plus près des titulaires de droits. Dans la foulée de la Conférence de Vienne, la LDL a porté et porte encore haut et fort le caractère de droits des droits économiques et sociaux et le principe de l’interdépendance de tous les droits humains. Forte de ses alliances, elle adapte ses luttes aux besoins. Par exemple, elle considère de nos jours avec plus de vigilance l’impact du racisme systémique sur les droits économiques et sociaux. Elle s’est fait entendre en ce sens durant la crise de la COVID9. De même, les enjeux de l’écojustice, de la crise environnementale et climatique et du droit de toute personne à un environnement sain10 mobilisent ses énergies de diverses façons, dont l’exploration des exigences du droit à l’information et à la participation. Ce faisant, la LDL lie les enjeux environnementaux et les droits économiques et sociaux et adapte ses analyses en conséquence. La LDL est fière de son engagement envers les droits économiques et sociaux de la personne et défend son bilan. Pourquoi alors évoquer dans le titre de ce court article le besoin de remettre cent fois sur le métier son ouvrage ? Parce que les droits économiques et sociaux sont fragiles. Lorsque les droits humains enregistrent des reculs, il est tentant d’estimer que certains droits sont plus importants que d’autres. Il n’en est rien. Un défi supplémentaire pour le futur proche des militant-e-s de la Ligue des droits et libertés!
  1. En ligne : https://liguedesdroits.ca/au-coeur-des-luttes-1963-2013/
  2. En ligne : https://liguedesdroits.ca/wp-content/fichiers/rappot-droits-humains-pdf
  3. Voir par exemple Vincent Greason et Lucie Lamarche, Poverty Impact Analysis (PIA) and Governmental Action: « Made in Québec » …. Again? 2009, disponible à : https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=1466059
  4. En ligne : https://www.frapru.qc.ca/wp-content/uploads/2013/11/RapportFinalComplet.pdf
  5. En ligne  :  https://liguedesdroits.ca/wp-content/fichiers/2021/02/rapport_mission_gatineau_vf_20210208.pdf
  6. En ligne : https://liguedesdroits.ca/wp-content/fichiers/2020/06/ldl-pdf
  7. En ligne : https://liguedesdroits.ca/cadre-danalyse-i-le-droit-a-la-sante-nous-echappe/
  8. Consultez la section dédiée droits humains et pandémie COVID-19 sur le site Web de la En ligne : https://liguedesdroits.ca/cat/dh-et-covid-19/
  9. En ligne : https://liguedesdroits.ca/cat/dh-et-covid-19/
  10. Garanti à l’article 1 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec

L’article Cent fois sur le métier… est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

75e de la DUDH – C’est l’ONU qui doit être revue – Gustave Massiah

10 décembre 2023, par Gustave Massiah
Intervention de Gustave Massiah à la Nuit internationale pour les droits sociaux globaux qui a eu lieu samedi 9 décembre 2023 à l’occasion de l’adoption du 75e anniversaire de (…)

Intervention de Gustave Massiah à la Nuit internationale pour les droits sociaux globaux qui a eu lieu samedi 9 décembre 2023 à l’occasion de l’adoption du 75e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) le 10 décembre 1948. Comment utiliser la DUDH face aux (...)

Amérique latine : les paysan.es enfermé.es dans le cercle vicieux du néolibéralisme

8 décembre 2023, par Célia Sales
L’Amérique latine est une région convoitée : ses richesses minières, la fertilité de ses sols, et la main-d’œuvre bon marché sont des atouts incontestables pour les firmes (…)

L’Amérique latine est une région convoitée : ses richesses minières, la fertilité de ses sols, et la main-d’œuvre bon marché sont des atouts incontestables pour les firmes transnationales, ne manquant pas de les exploiter jusqu’à l’épuisement. C’est ce qui ressort du panel sur les luttes (...)

Amérique latine : les paysan.nes enfermé.es dans le cercle vicieux du néolibéralisme

8 décembre 2023, par Célia Sales
Célia Sales L’Amérique latine est une région convoitée : ses richesses minières, la fertilité de ses sols, et la main-d’œuvre bon marché sont des atouts incontestables pour les (…)

Célia Sales L’Amérique latine est une région convoitée : ses richesses minières, la fertilité de ses sols, et la main-d’œuvre bon marché sont des atouts incontestables pour les firmes transnationales, ne manquant pas de les exploiter jusqu’à l’épuisement. C’est ce qui ressort du panel sur les (...)

Maxiplotte

8 décembre 2023, par Valentin Tardi — , , ,
Julie Doucet, Maxiplotte, L'association, 2021, 400 pages. Julie Doucet constitue sans contredit –, surtout si on se donne la peine de parcourir ses planches grouillantes de (…)

Julie Doucet, Maxiplotte, L'association, 2021, 400 pages.

Julie Doucet constitue sans contredit –, surtout si on se donne la peine de parcourir ses planches grouillantes de détails inusités et de clins d'œil – une figure vertigineuse de la BD underground québécoise, mais aussi internationale – cette réédition française de son œuvre l'affirme haut et fort, tout comme le Grand Prix du festival de la BD d'Angoulême, qu'elle a reçu en mars.

Pour mieux situer cette œuvre féministe – c'est-à-dire qui affirme et qui porte des propos partisans liés au sexe féminin – il faut revenir fin 1980, quand Julie Doucet se lance en autoéditant à la photocopieuse les premiers cinquante exemplaires de son fanzine coup de poing Dirty Plotte, bien en phase avec le mouvement Riot Girrrls. Plotte pour vulve, mais aussi pour répliquer à ce terme péjoratif aussi employé pour femme.

Dans ses comics, l'autrice se met en scène de façon autobiographique – nouveau pour l'époque – non sans négliger l'aspect débridé des rêves, qui sont un matériau de choix pour elle. D'aucuns dénonceront une provocation crue, indécente, exhibitionniste et un chouia délirante. Doucet, réputée timide, a tout simplement joué la carte de la licence subversive dans la mesure où, atteignant à l'origine un public ultra confidentiel, il n'y avait pas lieu de se limiter. Découvrir ou replonger dans ces pages, le plus souvent en un radical noir et blanc, nous ramène devant les tampons, pénis et autres menstruations qui frappent l'imagination.

Ce (très) beau livre avec un dos toilé orange vif est conçu, sur le plan éditorial et artistique, par Jean-Christophe Menu, lui-même auteur, fan de la première heure et membre fondateur de L'Association, qui a été parmi les tout premiers éditeurs à publier Julie Doucet. (Au Québec, juste avant, c'est Chris Oliveiros qui en avait fait son tout premier livre lié à la revue Drawn & Quarterly.) Ce pavé de quatre cents pages couvre la quasi-intégralité de la douzaine de numéros de Dirty Plotte (1990-1998), Ciboire de criss !, Monkey & the Living Dead ainsi que plusieurs BD inédites, de très bonnes interviews et des extraits du journal manuscrit de Doucet. Manquent seulement ses livres de collages plus récents, publiés chez L'Oie de Cravan.

On retiendra également la dédicace aux « fabricatrices de fanzines et, plus spécialement à Geneviève Castrée » – une Québécoise trop tôt disparue qui s'inspirait de Doucet…

La collision des récits. Le journalisme face à la désinformation

Philippe de Grosbois, La collision des récits. Le journalisme face à la désinformation, Écosociété, 2022, 200 pages. Dans La collision des récits : le journalisme face à la (…)

Philippe de Grosbois, La collision des récits. Le journalisme face à la désinformation, Écosociété, 2022, 200 pages.

Dans La collision des récits : le journalisme face à la désinformation, notre camarade Philippe de Grosbois s'intéresse à un sujet attirant beaucoup d'attention : le phénomène des fausses nouvelles, des vérités parallèles qui se transmettent sur Internet et qui connaissent de nos jours une vigueur exceptionnelle. Nous en observons sans cesse les effets toxiques dans les débats publics. L'auteur se donne le défi d'aborder cette question non plus sous l'angle officiel — ces gens qui propagent les fausses nouvelles sont mal informés et, devant leur ignorance, il faut rétablir la vérité —, mais en entreprenant une mise en cause beaucoup plus large de notre système médiatique.

Selon l'auteur, la forte circulation de la désinformation résulte aussi d'un manque de confiance marqué envers le journalisme et les grandes institutions. Alors qu'il devrait en découler un sérieux examen de conscience, la tendance est plutôt de réfuter une à une les fausses nouvelles, avec l'impression de n'avoir rien à se reprocher et en prenant parfois de haut les personnes qui gobent les mensonges. D'après de Grosbois, il faut procéder « à l'envers » et « plutôt se demander pourquoi les gens ne croient plus au discours des institutions, y compris celui des médias “établis” ».

La source du problème proviendrait du courant positiviste qui reste encore dominant aujourd'hui dans le monde journalistique. Auguste Comte et Émile Durkheim ont développé, en philosophie et en sociologie, une approche qui consiste à « mettre en lumière les lois universelles du développement des sociétés par la recherche empirique ». Ce qui a permis d'importants progrès. Mais on constate aussi aujourd'hui les limites de cette façon de procéder. Sous une apparence d'objectivité, l'information positiviste défend le système en place et laisse peu d'espace à la critique et à une diversité de points de vue et de sujets abordés. À force de maintenir trop fermement le couvercle sur la marmite, viennent d'ailleurs les faussetés les plus invraisemblables, qui profitent d'un vide pour prospérer.

Sans insister trop sur des fondements théoriques, la démonstration de Philippe de Grosbois s'appuie sur de nombreux exemples de traitement de fausses nouvelles dans l'actualité. L'auteur se lance aussi dans un long parcours, très pertinent, qui se concentre sur les hauts et des bas du journalisme de combat au Québec, de la naissance de la presse écrite à la grande période du néolibéralisme, jusqu'à la situation actuelle, avec son « explosion de la parole ». Constamment, il se plaît à prendre à rebours les idées reçues.

L'essai se termine par un hommage aux médias alternatifs qui s'acharnent à exister envers et malgré tout (comme votre revue À bâbord ! dans laquelle Philippe est grandement impliqué) et qui, sous des formes très variées, allant de l'humour aux publications très spécialisées, parviennent à échapper aux moules de la grande information, sans qu'on leur accorde toujours l'attention méritée.

La collision des récits est un essai courageux, allant à fond dans la critique d'un milieu toujours très puissant, quoi qu'on en dise, et en général plutôt rébarbatif à l'idée de se remettre en cause. Celles et ceux qui connaissent les écrits de Philippe de Grosbois y retrouveront son écriture fluide, d'une grande clarté, qui procure une lecture aisée, tout en permettant d'aborder son sujet avec rigueur, engagement et pertinence.

Au commencement était... une nouvelle histoire de l’humanité

8 décembre 2023, par Jean-François Millette — , , ,
David Graeber et David Wengrow, Au commencement était... une nouvelle histoire de l'humanité, Les liens qui libèrent, 2021, 752 pages. Traduit de l'anglais par Élise Roy. (…)

David Graeber et David Wengrow, Au commencement était... une nouvelle histoire de l'humanité, Les liens qui libèrent, 2021, 752 pages. Traduit de l'anglais par Élise Roy.

Au commencement était nous plonge dans le paléolithique et le néolithique, dans plusieurs régions du globe qui ont vu l'émergence de civilisations anciennes. Ce livre est l'aboutissement d'une décennie d'échanges entre l'anthropologue David Græber et l'archéologue David Wengrow. Il devait être le premier d'une séquence de trois où les deux auteurs allaient poursuivre leur réflexion. Le décès de David Græber en septembre 2020 a limité ce projet à ce premier volume, terminé quelques semaines auparavant.

L'ouvrage propose une alternative à la vulgate soutenue par des auteurs tels que Jared Diamond ou Yuval Noah Harari selon laquelle il y avait de petites communautés de chasseurs-cueilleurs, plus ou moins égalitaires, jusqu'à ce que l'adoption de l'agriculture vienne perturber cet « état de nature », plongeant alors l'humanité dans une dynamique inéluctable, allant des surplus alimentaires à la croissance démographique, de la spécialisation des tâches à la hiérarchie sociale, de la propriété privée aux inégalités économiques, jusqu'aux premiers États. Depuis Hobbes et Rousseau, l'état de nature initial a pu être imaginé de différentes manières, mais il reste que le passage à l'agriculture est demeuré conçu comme un point de non-retour, devenu plus récemment « la pire erreur de l'histoire de l'humanité », selon Jared Diamond. Chapitre après chapitre, les concepts à la base de cette dynamique sont remis en question.

Dans la relecture de l'histoire proposée par Graeber et Wengrow, les membres de ces communautés des époques lointaines retrouvent une conscience politique que les auteurs estiment souvent oubliée par les spécialistes. Habituellement considérée comme un produit des Lumières, cette omission a fini par forger l'idée de communautés préhistoriques suivant aveuglément la tradition ou la volonté des dieux, sans délibérations ni choix éclairés. Des sites archéologiques comme Göbekli Tepe en Turquie ou Poverty Point en Amérique du Nord démontrent plutôt que l'agriculture a été pratiquée conjointement avec la chasse et la cueillette dans une alternance saisonnière associée à des organisations sociales distinctes, plus ou moins hiérarchiques ou autoritaires selon les contextes. Même un site comme Çatal Höyük en Turquie, présenté depuis longtemps comme l'un des plus anciens villages agricoles, indique selon les auteurs qu'une telle alternance y a eu cours pendant quelques millénaires. Les anciennes grandes cités-États de Mésopotamie, de Chine ou de Mésoamérique n'avaient rien à envier à la démocratie athénienne. Les auteurs démontrent que les assemblées délibérantes y étaient, à tout le moins, tout aussi présentes que les administrations centralisées et autoritaires. L'analyse de la cité-État de Tlaxcala, ville ennemie des Aztèques, est ici des plus intéressantes.

Si les communautés humaines ont alterné entre différentes organisations sociales et sont passées d'un mode de subsistance à un autre sur une période de quelques millénaires, la question est davantage de savoir comment, dans différentes régions, les communautés en sont venues à être prises dans une organisation sociale ne semblant plus permettre la moindre flexibilité. Les auteurs répondent à cette question en réfléchissant au concept d'État et en nous rappelant que l'histoire est toujours singulière et qu'il est réducteur et hasardeux de tenter d'identifier des dynamiques qui se seraient répétées dans tous les contextes.

Parmi les nombreuses idées et hypothèses avancées dans ce livre, certaines pourraient vous sembler très spéculatives, mais elles ouvrent des possibilités intéressantes et stimulantes pour la recherche à venir.

Singes

8 décembre 2023, par Valentin Tardi — , , ,
Aurel, Singes, Futuropolis, 2021, 200 pages. Dessins de presse, caricatures politiques et reportages sont les constantes du travail d'Aurel, qui a notamment publié ses (…)

Aurel, Singes, Futuropolis, 2021, 200 pages.

Dessins de presse, caricatures politiques et reportages sont les constantes du travail d'Aurel, qui a notamment publié ses dessins dans Le Monde diplomatique, Le Monde ou Politis. À la blague, on pourrait dire qu'il publiait déjà un premier livre sur ses origines avec La menuiserie (Futuropolis, 2016) : il y était question de la menuiserie de son père qui, s'il en avait accepté le legs, aurait atteint la cinquième génération… Avec Singes, Aurel questionne plutôt les arcanes de nos supposés communs ancêtres. En sous-titre, la question au cœur de ce livre passionnant : « Quel genre d'animaux sommes-nous ? ». L'auteur, définitivement BD-reporter, multiplie les rencontres avec des primatologues, une philosophe, des artistes et des médecins. Le bouquin vise à démultiplier, selon Baptiste Morizot, philosophe et préfacier de l'ouvrage, « les mille formes de l'animalité et les mille relations à elles au niveau culturel et politique ». Aurel documente son sujet, tricote et relance les personnes qu'il interviewe afin de nous amener à considérer certaines nuances et perspectives de recherches sur les vies animales, qui éclairent « l'énigme d'être humain ». Parfois disparate – avec l'écho qu'il fait de vidéos surprenantes, de rencontres stimulantes ainsi que d'une bibliographie pertinente – Aurel parvient assurément à ébranler nos a priori sur les primates en s'affranchissant du regard infantilisant sur eux. Et un tel regard renouvelé n'est pas anodin : après, tout, comprendre de haut ces animaux en utilisant le regard humain comme absolu, c'est aussi ce qui nous a menés à asservir ou à refuser le caractère humain à d'autres humains !

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