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Journée internationale des droits des femmes 2025
La Journée internationale des droits des femmes se déroule le 8 mars tous les ans. C'est une journée mettant en avant la lutte pour les droits des femmes ainsi que les réalisations sociales, économiques, culturelles et politiques des femmes et des filles.
16 janvier 2025
Il s'agit aussi d'une occasion pour sensibiliser le public au travail qui reste à faire à cet égard. Tant que l'égalité de fait ne sera pas atteinte, il faut poursuivre la lutte pour l'égalité et la justice en solidarité avec toutes les femmes !
Au Québec, c'est le Collectif 8 mars qui est responsable de souligner annuellement la Journée internationale des droits des femmes. Le Collectif 8 mars est composé d'organisations syndicales et d'organisations féministes d'action communautaire autonome représentant près de 800 000 femmes, 17 tables régionales de concertation en condition féminine et plus de 450 groupes de femmes et mixtes. Ces organisations sont l'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), la Centrale des syndicats démocratiques (CSD), la Confédération des syndicats nationaux (CSN), la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), la Fédération autonome de l'enseignement (FAE), Femmes de diverses origines (FDO-WDO), la Fédération des femmes du Québec (FFQ), la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), le Réseau des Tables régionales de groupes de femmes du Québec (RTRGFQ), le Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ) et le Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ).
Le thème de cette année : ENCORE EN LUTTE
L'horloge se dérègle. Le temps avance, mais nos droits durement acquis peuvent reculer. Chaque grain de sable qui tombe nous rappelle de ne rien lâcher. La droite continue de monter, tout peut basculer.
En ce 8 mars, on se tient debout, le poing levé. Ce poing, c'est notre force collective, notre cri de refus. Le symbole de Vénus, dans le creux de notre main, incarne notre liberté : celle de décider de notre corps et de notre vie.
Comme l'araignée résiliente qui tisse sa toile, on continue de construire un monde où personne n'est laissé derrière. Chaque victoire, chaque fil ajouté témoigne de notre force face aux obstacles. Ensemble, on tisse un féminisme antiraciste, anti-impérialiste et résolument inclusif.
Dès le 8 mars, à l'échelle internationale, la Marche mondiale des femmes se met en mouvement. Au Québec, le 18 octobre, on marchera aux côtés des femmes du monde entier pour affirmer que notre solidarité est plus forte que jamais. Face à la montée de la droite, la lutte s'intensifie et se transforme. Aujourd'hui, nous sommes ENCORE EN LUTTE.
Visuel
Une création de Chloé Biocca : Site web | Facebook | Instagram
Utilisation du visuel
Pour toute utilisation du visuel, les droits d'autrices doivent être cités de la façon suivante : Collectif 8 mars. Illustration : Chloé Biocca. Agence : Molotov.
Le matériel produit est la propriété du Collectif 8 mars. Toute reproduction est réservée aux organisations membres du Collectif et ses affiliées. Si vous n'êtes pas membre du Collectif ou d'une organisation affiliée, vous devez demander la permission pour reproduire intégralement le matériel.
Toute utilisation ou reproduction par des partis politiques est strictement interdite.
Toute correction, transformation ou adaptation de l'illustration est interdite en l'absence du consentement préalable et écrit du Collectif 8 mars.
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Bande dessinée : les femmes sortent de leur bulle. Une histoire mixte du 9ème art
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/01/13/bande-dessinee-les-femmes-sortent-de-leur-bulle-une-histoire-mixte-du-9eme-art/?jetpack_skip_subscription_popup
Qui sont les pionnières de la BD ? Quels sont les mécanismes d'invisibilisation qui excluent des créatrices du 9e art ? Comment sont-ils déjoués petit à petit ? Cet ouvrage décrypte les principales tendances qui se dessinent dans le secteur de la bande dessinée et revient sur le combat des créatrices pour la reconnaissance de leur travail. L'enjeu est de taille car la BD façonne les imaginaires collectifs au même titre que d'autres médias.
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Cet ouvrage lève le voile sur les mécanismes d'invisibilisation qui excluent des créatrices du 9e art. Il décrit les principales tendances pour le futur. L'enjeu est de taille. La bande dessinée est passée du statut d'art mineur à celui de médium littéraire majeur, consommé par des dizaines de millions de lecteurs et lectrices en France. Longtemps considérée comme un divertissement masculin, elle s'adresse désormais à tout le monde. Elle façonne les imaginaires collectifs au même titre que d'autres médias. Face à cette popularité grandissante, la question de la place des femmes dans ce secteur, qu'elles soient créatrices, lectrices, sujets ou héroïnes des planches, doit être massivement posée.
Clara Authiat, Collection ÉgalE à Égal,
coéditée par Le Laboratoire de l'égalité et LNN édition. 74 pages. 9€
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À l’aube d’un effondrement écologique et...
À l'aube d'un effondrement écologique et social, l'humanité est face à un choix décisif :
continuer à subir la domination destructrice du néolibéralisme factieux ou embrasser une
nouvelle voie émancipatrice.
Ce manifeste propose une alternative radicale : l'écomunisme, une pratique révolutionnaire qui vise à renverser un système fondé sur le profit, la privatisation et l'exploitation illimitée.
Dans cet ouvrage visionnaire, l'auteur appelle à une bifurcation profonde – écologique, sociale, économique et culturelle – pour réorganiser nos sociétés autour de la justice, de l'égalité et de la durabilité. Face à un Nord global en crise et un Sud global en résistance, ce livre dessine les contours d'une civilisation nouvelle où coopération et respect de la nature remplacent la logique destructrice du capital.
La Terre du bien commun est à portée de main. Encore faut-il choisir le camp de la vie.
Docteur ès sciences, diplômé de Polytech Nancy, auteur de nombreux essais, d'ouvrages
scientifiques et de recueils de poésie, André Prone est ancien directeur du consortium de
recherche franco-thaïlandais « Sols tropicaux et méditerranéens », laboratoire de chimie de
l'environnement à l'Université d'Aix-Marseille. Il milite à l'Institut CGT d'Histoire Sociale et au MNLE Réseau Homme&Nature.
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La blanchité aveuglante | Livre à paraître le 4 fév. | Deni Ellis Béchard | Réflexions sur le racisme
Affaire Bouazzi et construction de l'Autre, diabolisation du wokisme, dénigrement éhonté de l'immigration... Comment finit-on par ne plus voir les dynamiques raciales du monde dans lequel on vit ? Deni Ellis Béchard puise dans son passé pour déconstruire l'endoctrinement au racisme.
L'essai La blanchité aveuglante - Réflexions sur le racisme, du romancier franco-américain Deni Ellis Béchard, paraîtra en librairie le 4 février prochain.
Le livre en bref : « La question n'est pas seulement de savoir comment on m'a appris à être raciste, mais, plus précisément, comment on m'a entraîné à devenir aveugle aux dynamiques raciales du monde dans lequel je vis. » – Deni Ellis Béchard
À propos du livre
Deni Ellis Béchard a dix ans quand il quitte Vancouver pour aller vivre dans la Virginie rurale, en 1984. Pour ce petit blond aux yeux bleus, né d'une mère étatsunienne et d'un père québécois, le choc culturel est grand. Très rapidement, on lui apprend à faire une distinction entre les Blancs et les Noirs. Le racisme qui sévit à l'époque dans cet État du sud des États-Unis, héritage des lois ségrégationnistes de l'ère Jim Crow, est encore très codifié dans les mœurs.
Plus tard, sur le campus de son université, les discussions sur le racisme lui semblent teintées de paternalisme et de condescendance, même de la part de personnes qui se disent progressistes et antiracistes. Deni se questionne de plus en plus sur les idées racistes qu'on lui a inculquées. Il cherche à comprendre comment celles-ci ont structuré sa pensée et ses attitudes, comment elles façonnent également la société tout entière. C'est cet endoctrinement au racisme qu'il apprend à déconstruire dans La Blanchité aveuglante, formule empruntée au philosophe Charles W. Mills dans Le contrat racial. Comment finit-on par voir la soi-disant « essence » d'un groupe plutôt que les existences qui le composent, ces trajectoires de vie marquées par d'autres contextes historiques et sociaux ? Quelles fictions de la culture dominante entretiennent une conviction d'innocence, de mérite et de bienveillance chez les personnes blanches ? Pourquoi est-ce si difficile d'admettre que l'on a intégré des réflexes ou des idées racistes ?
De son enfance au Canada à ses voyages comme reporter au Congo, en passant par le Vermont ou le Québec, Deni Ellis Béchard livre un portrait sensible et sans détour de ses expériences liées au racisme, en particulier envers les personnes Noires et les Autochtones. Fictions blanches sur la race, hallucinations collectives, violence du langage, rôle de l'humour, racisme « bienveillant », fantasmes de supériorité et de victimisation, représentations et appropriation culturelle, pièges de l'empathie... Sa réflexion nous tend un miroir sans complaisance des dynamiques raciales à l'œuvre dans nos sociétés. Impossible de refermer ce livre sans s'interroger sur les mécanismes de son propre racisme.
« Instinctivement, je sentais qu'abattre ce mur (entre Blancs et Noirs) mettrait en péril l'idée que je me faisais de moi-même comme d'une personne bien. » - Deni Ellis Béchard
À propos de l'auteur
Deni Ellis Béchard a grandi entre le Canada et les États-Unis. Romancier et reporter indépendant ayant voyagé dans une soixantaine de pays, il est l'auteur de plusieurs livres, dont Vandal love ou perdus en Amérique (Québec Amérique, Prix du Commonwealth, 2007). Chez Écosociété, il est l'auteur de Des bonobos et des Hommes (2014) et de Kuei, je te salue - Conversations sur le racisme (avec Natasha Kanapé-Fontaine, 2021), qui a connu un immense succès depuis sa parution.
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Marx, prophète de la décroissance ?
Vous avez probablement croisé son livre « Moins ! » : le Japonais Kohei Saito voit chez Marx des prémisses de la pensée écologique, et s'en sert pour défendre un « communisme décroissant ». Pas si simple, explique le philosophe Michael Löwy dans cette note critique : nulle prophétie chez Marx, mais une pensée qui reste cruciale pour affronter l'Anthropocène.
21 décembre 2024 | tiré du site Terrestres
https://www.terrestres.org/2024/12/21/marx-prophete-de-la-decroissance/
À propos de trois ouvrages de Kōhei Saitō : La Nature contre le Capital. L'écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital, éditions Syllepse, 2021 ; Moins ! La décroissance est une philosophie, traduit du japonais par Jean-Christophe Helary, Paris, éditions du Seuil, 2024 – dont des bonnes feuilles sont parues dans Terrestres ; Marx and the Anthropocene. Towards the idea of Degrowth Communism, Cambridge University Press, 2022.
Les écologistes classiques rejettent souvent Marx comme étant « productiviste » et aveugle aux problèmes écologiques. Un nombre croissant d'écrits éco-marxistes a été récemment publié, qui contredisent fortement cette idée reçue. Les pionniers de cette nouvelle recherche sont John Bellamy Foster et Paul Burkett, suivis par Ian Angus, Fred Magdoff et d'autres ; ils ont contribué à transformer la célèbre publication socialiste Monthly Review en une revue éco-marxiste. Leur principal argument est que Marx était pleinement conscient des conséquences destructrices de l'accumulation capitaliste sur l'environnement, un processus qu'il a décrit par le concept de « rupture métabolique » entre les sociétés humaines et la nature. On peut ne pas être d'accord avec certaines de leurs interprétations des écrits de Marx, mais leurs recherches ont été décisives pour une nouvelle compréhension de sa contribution à la critique écologique du capitalisme.
Marx, continuités et changements
Kohei Saito est un jeune chercheur marxiste japonais qui appartient à cette importante école éco-marxiste. Son premier livre, La Nature contre le Capital, traduit en français par les Éditions Syllepse, est une contribution très précieuse à la réévaluation de l'héritage marxien dans une perspective écosocialiste.
L'une des grandes qualités de son travail est que – contrairement à de nombreux autres chercheurs – il ne traite pas les écrits de Marx comme un ensemble systématique de textes défini, du début à la fin, par un fort engagement écologique (selon certains), ou une forte tendance non écologique (selon d'autres). Comme l'affirme Saito de manière très convaincante, il existe des éléments de continuité dans la réflexion de Marx sur la nature, mais aussi des changements et des réorientations très significatifs. En outre, comme le suggère le sous-titre du livre, ses réflexions critiques sur la relation entre l'économie politique et l'environnement naturel sont « inachevées ».
Parmi les continuités, l'une des plus importantes est la question de la « séparation » capitaliste des humains de la terre, c'est-à-dire de la nature. Si ce thème apparaissait déjà dans les Manuscrits de 1844, après la publication du Capital (1867) Marx s'est intéressé aux sociétés précapitalistes, dans lesquelles il existait une forme d'unité entre les producteurs et la terre. Il considérait que l'une des tâches essentielles du socialisme était de rétablir l'unité originelle entre les humains et la nature, détruite par le capitalisme, mais à un niveau plus élevé (négation de la négation). Cela explique l'intérêt de Marx pour les communautés précapitalistes, que ce soit dans ses discussions écologiques (par exemple le chimiste allemand Carl Fraas) ou dans ses recherches anthropologiques (l'historien Franz Maurer) : ces deux auteurs étaient perçus comme des « socialistes inconscients ».
Et, bien sûr, dans son dernier document important, la « Lettre à Vera Zassoulitsch » (1881), Marx affirme que grâce à la suppression du capitalisme, les sociétés modernes pourraient revenir à une forme supérieure d'un type « archaïque » de propriété et de production collectives. Je dirais que cela appartient au moment « anticapitaliste romantique » des réflexions de Marx. Quoi qu'il en soit, cet aperçu intéressant de Saito est très pertinent aujourd'hui, alors que les communautés indigènes des Amériques, du Canada à la Patagonie, sont en première ligne de la résistance à la destruction capitaliste de l'environnement.
Lire aussi sur Terrestres : Kōhei Saitō, « Marx au soleil levant : le succès d'un communisme décroissant », mars 2023.
Cependant, la principale contribution de Saito est de montrer le mouvement, l'évolution des réflexions de Marx sur la nature, dans un processus d'apprentissage, de repensée et de remodelage de ses pensées. Avant Le Capital, on peut trouver dans les écrits de Marx une évaluation assez peu critique du « progrès » capitaliste – une attitude souvent décrite par le terme mythologique vague de « prométhéisme ». Cela est évident dans le Manifeste communiste, qui célèbre la « soumission des forces de la nature à l'homme » et le « défrichement de continents entiers pour la culture » ; mais cela s'applique également aux Cahiers de Londres (1851), aux Manuscrits économiques de 1861-63 et à d'autres écrits de ces années-là.
Curieusement, Saito semble exclure les Grundrisse (1857-58) de sa critique, une exception qui à mon avis n'est pas justifiée, quand on sait combien Marx admire, dans ce manuscrit, « la grande mission civilisatrice du capitalisme », par rapport à la nature et aux communautés précapitalistes, prisonnières de leur localisme et de leur « idolâtrie de la nature » !
Le changement intervient en 1865-66, lorsque Marx découvre, en lisant les écrits du chimiste agricole Justus Von Liebig, le problème de l'épuisement des sols, et la rupture métabolique entre les sociétés humaines et l'environnement naturel. Cela conduira, dans le volume 1 du Capital – mais aussi dans les deux autres volumes inachevés – à une évaluation beaucoup plus critique de la nature destructrice du « progrès » capitaliste, en particulier dans l'agriculture. Après 1868, en lisant un autre scientifique allemand, Carl Fraas, Marx découvrira également d'autres questions écologiques importantes, telles que la déforestation et le changement climatique local. Selon Saito, si Marx avait pu achever les volumes 2 et 3 du Capital, il aurait davantage mis l'accent sur la crise écologique – ce qui signifie aussi, au moins implicitement, que dans leur état actuel d'inachèvement, l'accent n'est pas suffisamment mis sur ces questions.
Fondateur plus que prophète
Cela m'amène à mon principal désaccord avec Saito : dans plusieurs passages du livre, il affirme que pour Marx « la non-durabilité environnementale du capitalisme est la contradiction du système » (p.142, souligné par Saito) ; ou qu'à la fin de sa vie, il en est venu à considérer la rupture métabolique comme « le problème le plus grave du capitalisme » ; ou que le conflit avec les limites naturelles est, pour Marx, « la principale contradiction du mode de production capitaliste ».
Je me demande où Saito a trouvé, dans les écrits de Marx, les livres publiés, les manuscrits ou les carnets, de telles déclarations… Elles sont introuvables, et pour une bonne raison : l'insoutenabilité écologique du système capitaliste n'était pas une question décisive au 19e siècle, comme elle l'est devenue aujourd'hui, avec l'entrée de la planète dans une nouvelle ère géologique, l'Anthropocène, depuis 1945.
Lire aussi sur Terrestres : Kai Heron, « La sortie du capitalisme en débat chez les écosocialistes », mai 2024.
De plus, je crois que la rupture métabolique, ou le conflit avec les limites naturelles, n'est pas « un problème du capitalisme » ou une « contradiction du système » : c'est bien plus que cela ! C'est une contradiction entre le système et « les conditions naturelles éternelles » (Marx), et donc avec les conditions naturelles de la vie humaine sur la planète. En fait, comme l'affirme Paul Burkett (cité par Saito), le capital peut continuer à s'accumuler dans n'importe quelles conditions naturelles, même dégradées, tant qu'il n'y a pas d'extinction complète de la vie humaine : la civilisation humaine peut disparaître avant que l'accumulation du capital ne devienne impossible.
Saito conclut son livre par une évaluation sobre qui me semble être un résumé très pertinent de la question : Le Capital (le livre) reste un projet inachevé. Marx n'a pas répondu à toutes les questions ni prédit le monde d'aujourd'hui. Mais sa critique du capitalisme fournit une base théorique extrêmement utile pour la compréhension de la crise écologique actuelle. Par conséquent, j'ajouterais que l'écosocialisme peut s'appuyer sur les idées de Marx, mais qu'il doit développer pleinement une nouvelle confrontation éco-marxiste avec les défis de l'Anthropocène au 21e siècle.
Le deuxième livre de Saïto, Moins !, fut publié au Japon en 2019 et eut un énorme succès : 500.000 exemplaires vendus. C'est une bonne nouvelle pour l'écologie critique. Ses premiers chapitres sont un bilan dramatique du changement climatique : le point de non-retour est à nos portes, l'anthropocène se dirige vers la catastrophe. La quantité de CO2 dans l'atmosphère n'avait pas été atteinte depuis le Pliocène il y a 4 millions d'années. Le responsable de cette crise est, sans aucun doute, le système capitaliste qui vise une multiplication infinie de la valeur et une croissance illimitée, inextricablement liée aux combustibles fossiles (et donc aux émissions de CO2) depuis la révolution industrielle. Or, comme l'observe Kenneth Boulding, « celui qui croit qu'une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste ». Si l'on n'arrête pas le capitalisme, il rendra la planète invivable pour les humains.
Comment affronter ce défi ? Saito se livre à une critique en règle de l'écologie compatible avec la croissance (capitaliste) : les objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies – « un opium du peuple » – la croissance économique verte prônée par la Banque Mondiale, et même le Green New Deal proposé par Stieglitz et la gauche nord-américaine. Certes, observe Saito, il nous faut un New Deal Vert : des véhicules électriques, de l'énergie solaire, des circuits cyclables, des transports publics gratuits. Mais cela ne sera pas du tout suffisant pour affronter la crise.
Ce qu'il nous faut c'est rompre avec le « mode de vie impérial » capitaliste et prendre le chemin de la décroissance, c'est à dire passer de la quantité – davantage de marchandises, croissance du PIB – à la qualité : étendre le temps libre et la protection sociale.
Le « communisme de la décroissance »
Saito nomme communisme de la décroissance l'alternative radicale au capitalisme, qui a pour fondement la gestion démocratique des biens communs comme la terre, l'eau, l'électricité, la santé ou l'éducation, en les arrachant aussi bien au marché qu'à l'État. Cette proposition se trouverait dans les écrits tardifs de Karl Marx, affirme Saito, qui ne cite pourtant aucun texte de Marx où il est question de décroissance. Tandis que dans le Manifeste Communiste (1848) Marx défend la primauté des forces productives, dans une perspective euro-centrique, à partir de 1868, grâce à la lecture des biologistes Liebig et Fraas – dont témoignent ses notes de lecture récemment publiées par la nouvelle MEGA (« Marx-Engels-Gesamtausgabe », l'ensemble des textes de Marx et Engels) – il va commencer à développer une nouvelle perspective.
Cela aboutira en 1881 avec la lettre (et ses différents brouillons) à Vera Zassoulitsch, où il est question de la commune rurale traditionnelle comme source d'un avenir communiste pour la Russie. Une proposition qui rompt avec l'eurocentrisme, la primauté des forces productives et la vision de l'histoire comme « progrès ».
Il me semble toutefois que Saito va trop loin, en prétendant trouver dans les écrits de Marx sur la commune rurale russe une « perception positive des économies stationnaires » et donc les prémisses du « communisme de la décroissance ». Plus sobre et pertinente me semble son affirmation que « nulle part Marx n'a laissé de trace écrite sur ce qu'il envisageait par communisme de la décroissance ».
Le communisme selon Saito serait un réseau horizontal de co-gestion démocratique, où les travailleurs seraient les propriétaires et les gestionnaires des moyens de production. Ce qui manque dans ce projet est la planification écologique démocratique. Certes, dans un passage Saito évoque la nécessité d'une « planification sociale pour gérer la production de biens d'usage et la satisfaction des besoins » (p. 267) mais cette intuition importante n'est pas développée.
Comment y arriver ? Saito évoque l'économie solidaire et les coopératives, tout en reconnaissant que, « comme Marx l'a souligné, les coopératives de travailleurs sont exposées à la concurrence du marché capitaliste. Par conséquent, conclue- t-il, il faut changer tout le système ». Il mentionne aussi le municipalisme socialiste, dont la Barcelone de la maire Ada Colau donne l'exemple (hélas, elle a depuis perdu la mairie de la ville). Enfin, il se réfère aux mouvements sociaux et aux assemblées citoyennes, mais il manque à sa réflexion une stratégie socio-politique de transformationrévolutionnaire.
Lire aussi sur Terrestres : Geneviève Azam, « Planification écologique : frein d'urgence ou administration de la catastrophe ? », septembre 2023.
Le troisième livre de Saito, Marx and the Anthropocene, publié en 2022, n'existe pour le moment qu'en anglais. Il propose une analyse des écrits de Marx bien plus précise : il situe comme texte-clé du matérialisme historique productiviste non pas le Manifeste Communiste, mais la Préface de 1859 à la Contribution à la Critique de l'Économie Politique, qui définit la révolution comme suppression des rapports de production devenues des entraves au libre développement des forces productives. Et il critique aussi certains arguments distinctement « prométhéens » des Grundrisse de 1857-58.
Autant son interprétation des derniers écrits russes de Marx comme une rupture avec le productivisme et l'euro-centrisme me paraît juste, autant son hypothèse d'un Marx « décroissant » me semble sans fondement. Mais Saito reconnait les limites de la réflexion de Marx et le caractère inachevé de son projet.
Dans ce livre plus récent, Saito fait aussi preuve d'une connaissance bien plus précise de la littérature écosocialiste moderne, et définit donc son « communisme de la décroissance » comme une variante de l'ecosocialisme qui prône la rupture avec la croissance.
Pour conclure, la proposition d'un mouvement qui arrache les biens communs au marché et fonde le « Royaume de la liberté » sur la réduction du temps de travail correspond aux idées de Marx, mais la décroissance est absente de ses écrits. Le communisme de la décroissance prôné par Saito comme impératif écologique – un communisme qui exige la fin du « mode de vie impérial » et la réduction de la production par la suppression des marchandises et services inutiles, me semble une belle idée d'avenir, mais elle est nouvelle, créée par l'eco-marxisme du 21e siècle, dont Saito est un brillant représentant.
Image d'accueil : Markus Spiske, Global Climate Strike, 2019, Wikimedia commons.

Quand la question du "Que faire ?" ne cesse de nous hanter !
C'est là un des mérites de l'essai, Faire que, l'engagement politique à l'ère de l'inouï d'Alain Deneault : il ose s'attaquer à une question qui nous préoccupe tous et vis-à-vis de laquelle ne surgit aucune réponse immédiate et évidente.
Comme Alain Deneault nous le rappelle d'emblée, quiconque aura ces dernières années prêté attention aux données alarmantes touchant à l'avenir de notre terre, aurait de quoi s'inquiéter ! Malgré les avertissements de plus en plus pressants de la communauté scientifique ou même d'institutions respectées comme l'ONU, c'est tout comme si les gouvernements des grandes puissances du globe et leurs soutiens économiques faisaient la sourde oreille et nous installaient définitivement dans le déni.
Nous voilà donc, malgré la promesse des accords de Paris de 2015, en train de franchir, en termes de température moyenne, la fameuse barre des 1,5 degrés de plus qu'à l'époque pré-industrielle, et nous continuons à vivre comme si de rien n'était ou presque, cannibalisant les ressources de la petite planète bleue tout en imaginant en avoir à notre disposition 3 ou 4 semblables.
Il y a donc bien pour nous ---nous les vivants de ce premier quart du 21ième siècle— une question du "Que faire" à se poser. Une question dont dans le premier chapitre de son essai, L'angoisse, Alain Deneault nous fait apercevoir tout à la fois la pertinence et l'urgence.
Au fil de formules ciselées et implacables, il met bien en évidence, d'un côté le "climat inoui" (c'est-à-dire les perturbations climatiques), "l'hécatombe biodiversitaire", les besoins grandissants d'énergie et la consommation non soutenable, tout en faisant apercevoir de l'autre côté ce qu'il appelle la "pulsion d'oxymores", c'est-à-dire cet ensemble d'attitudes si contradictoires qui semblent nous caractériser. Par exemple lorsque nous nous employons à croire, en termes de solutions, au « développement durable » (qu'on devrait selon lui plutôt appeler « l'exploitation endurable »), ou encore au capitalisme vert, une contradiction dans les termes mêmes. Il met aussi très bien en lumière "le manque d'objet" qui hante nos sociétés, en somme l'absence de discours alternatif écologique et politique, rigoureux et construit, faisant qu'on ne se retrouve que devant une douloureuse "béance".
« Que faire ? » ou bien « Faire que ! »
Mais partant de l'idée que devant de telles mutations et de tels défis, on risque bien de sombrer dans nombre de pathologies sans issues liées à une forme ou une autre d'angoisse ou de désespoir (p. 66), il choisit la voie —combinant lucidité et gaîté— d'oser "des expériences politiques s'ouvrant à ces mondes en mutation, loin des automatismes » (p. 69). Et reprenant l'exemple historique de tentatives d'organisation sociale et politique menées par des groupes d' Européens et d'Autochtones, en marge de l'effroyable guerre civile qui embrasait le nord-est du continent au tournant du 18ième siècle, il va s'en servir comme d'une sorte de boussole, pour nous indiquer le chemin qu'il va privilégier : celui du « Faire que ! », plutôt que du « Que faire ? » [1] .
La nuance peut paraître sibylline, en fait elle est ici décisive. Tout le monde se rappelle bien sûr du petit livre Que faire ? de Lénine de 1905 dans lequel ce dernier prônait de manière volontariste, l'organisation d'une avant-garde de révolutionnaires professionnels préparant activement la révolution à venir ; le tout devant être interprété aujourd'hui comme la défense d'un type de tactique politique destinée à accélérer la prise de pouvoir révolutionnaire dans la Russie du début du 20ième siècle.
À l'opposé, Alain Deneault lui va choisir la voie beaucoup plus humble et pragmatique, du « Faire que ! ». Bénéficiant du recul du temps, prenant acte des déboires révolutionnaires dont l'histoire a été synonyme, ayant noté aussi comment le « Que faire ? » a été depuis décliné de multiples façons et sur bien de nouveaux objets (l'écologie, la technique, les moeurs, etc.), il va endosser, avec son « Faire que ! » » la position d'être « moins en position d'autorité », plus à l'écoute du nouveau, assumant plus le doute ou l'incertitude ainsi que la subjectivité et le localisme qui les accompagnent.
C'est d'ailleurs ce qui lui permet de présenter dans la 3ième et courte partie de son essai, Biorégion, la solution qu'il préconise, celle de l'action régionale pensée autour d'un territoire donné et relativement unifié : « On appellera « biorégion », l'ensemble qui naitra de la nécessité, dans un moment où il faudra réapprendre à s'organiser à une échelle sensible (…) la biorégion n'est pas un projet, mais le lieu à partir duquel des projets émergent, la suite à donner à une situation –la contraction de la pensée politique à l'échelle régionale – qui sera, elle, impérative. » (p. 165-66)
Sa solution, c'est donc... oui... la politique, mais ramenée à l'échelle de la région !
Une autre voie ?
Si une telle démonstration –riche de multiples exemples— reste salutaire, nous obligeant à réfléchir en profondeur sur toutes les questions touchant à l'agir collectif contemporain, la fin de son essai n'en reste pas moins décevante, surtout vis-à-vis des gigantesques problèmes soulevés dans le premier chapitre de son essai (L'angoisse), mais aussi vis-à-vis des analyses qu'il esquisse pourtant sur l'importance de la politique dans nos vies. Ne montre-t-il pas, se référant aux thèses de Durkheim (p. 153) sur le suicide, qu'un des facteurs poussant les humains à se donner la mort tient justement au fait de ne pas se sentir suffisamment partie prenante d'un projet collectif plus vaste qu'eux-mêmes ? Et ne reprend-il pas à son compte la fameuse fable des tailleurs de pierres de Charles Péguy qui explique que de se savoir participer à un projet collectif dont on est un des acteurs (comme construire une cathédrale), change tout de la vie (p. 181). Ce qui fait qu'il nous laisse malgré tout percevoir en notre fors intérieur, que la solution « régionaliste » qu'il préconise n'est –faute de mieux— qu'une des formes possibles de l'action politique, et que cette dernière reste bien en de-ça des besoins d'aujourd'hui.
Comment en effet ne pas être étonné de voir que Deneault nous entraine, en termes d'action politique, vers une solution de type minimaliste, alors que comme jamais les défis qui sont les nôtres sont aujourd'hui d'ordre mondial, appelant à des actions collectives de large amplitude, allant bien au-delà de la région, fut-elle bio-région ? Et comment ne pas être étonné du fait qu'il n'est guère fait référence (autrement qu'à titre indicatif), à toute cette tradition de réflexion politique et stratégique qui court dès le milieu du 19ième jusqu'à nos jours –depuis par exemple Blanqui, en allant jusqu'à Gramsci, en passant par Rosa Luxembourg, Trotsky, Mariategui, Che Guevara, etc.? N'y aurait-il pas là des savoirs et des leçons à actualiser, à trier et reprendre pour penser l'agir collectif aux temps présents ? Et tous ces savoirs, ne pourraient-ils pas nous aider à disposer d'une approche –stratégiquement parlant— plus large et plus ample, plus efficiente, en somme plus politique et en phase avec l'ampleur des problèmes mondialisés auxquels nous nous heurtons aujourd'hui ?
C'est là une autre voie qu'il faudrait oser explorer de toute urgence, et qui nous aiderait sans doute à mieux penser ces révolutions dont nous avons tant besoin aujourd'hui ; des révolutions qui loin d'être –comme on l'imaginait dans le passé— ces locomotives de l'histoire mondiale, seraient, comme l'indique Walter Benjamin, « l'acte par lequel l'humanité qui voyage dans ce train, tire les freins d'urgence ».
Pierre Mouterde
sociologue, essayiste
Québec, janvier 2025
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[1] Voir à ce propos Richard White, Le Middle Ground. Indiens, Empires et Républiques dans la région des grands lacs, 1650-1815, Toulouse, Anacharsis, coll. « Essais », 2012.

Sur la critique de la pensée décoloniale
Depuis le début du XXIe siècle, les thèses décoloniales, nées en Amérique latine, ont gagné les centres de recherche et universitaires des États-Unis, puis les européens et notamment français.
7 janvier 2024 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
« Seriez-vous content de trouver un peuple de tempérament aussi barbare, qu'explosant en atroce violence il ne vous donnerait pas d'abri, vous mettrait le couteau sous la gorge, vous mépriserait comme des chiens et comme si Dieu ne vous avait pas aussi créés, comme si vous n'aviez pas le droit de demander de l'aide, que penseriez-vous d'être ainsi traités ? Ceci est le cas de l'étranger et cela votre gigantesque inhumanité. » William Shakespeare et co-auteurs, Sir Thomas Moore, 1595
Depuis le début du XXIe siècle, les thèses décoloniales, nées en Amérique latine, ont gagné les centres de recherche et universitaires des États-Unis, puis les européens et notamment français. Moins connus cependant en France, les auteurs sud-américains, hispanophones ou lusophones, fondateurs du courant décolonial sont peu à peu découverts et même pour certains traduits, notamment : Anibal Quijano, Enrique Dussel, Walter Mignolo, fondateurs du groupe Modernité/Colonialité », et Ramon Grosfoguel [1].
La problématique principale de ce courant est de défaire l'hégémonie politique et culturelle que le monde occidental a construite au détriment des peuples colonisés depuis 1492, considérée comme la date-clé du démarrage du capitalisme, indissolublement lié au colonialisme et au racisme, et donc à la négation et l'éradication des cultures autres. Le décolonialisme se distingue des pensées anticolonialistes et antiimpérialistes liées aux mouvements de libération au XXe siècle, et aussi de celles dites postcoloniales en réaction aux nouvelles formes de domination après les luttes d'indépendance en Inde, en Afrique, au Moyen-Orient et en Australie [2], parce qu'il va faire de la critique de la Modernité d'origine européenne le pivot de sa dénonciation.
Un temps confinée aux cercles universitaires et aux débats traversant les sciences sociales, la problématique décoloniale trouve maintenant un écho médiatique parce qu'elle peut se décliner en plusieurs thématiques. L'une d'elles est particulièrement traitée, l'écologie décoloniale, à laquelle le chercheur Malcom Ferdinand [3] a travaillé en France. Et la revue Socialter vient de publier un numéro centré sur l'écologie décoloniale [4].
Au fur et à mesure de sa diffusion en France, des critiques de la théorie décoloniale furent émises, notamment de la part d'historiens comme Pierre Vidal-Naquet, Pierre-André Taguieff, Benjamin Stora, ou de philosophes comme Jean-Loup Amselle [5]. Mais une critique radicale vient d'être publiée en français, provenant du continent latino-américain, celui-là même où est né ce courant. Sous la signature d'un Collectif, il est titré Critique de la raison décoloniale, Une contre révolution intellectuelle (Paris, Éd. L'Échappée, 2024). L'Avant-propos est signé Mikaël Faujour, et le livre rassemble les auteurs dans l'ordre suivant : Pierre Gaussens et Gaya Makaran, Daniel Inclan, Rodrigo Castro Orellana, Bryan Jacob Bonilla Avendano, Martin Cortès, et Andrea Barriga. Plutôt que de présenter chaque auteur et son chapitre [6] dans l'ordre du livre, je regroupe les principales critiques apportées à la pensée décoloniale autour de trois thèmes : la modernité ; l'essentialisation des colonisés et des colonisateurs ; et la méconnaissance de la logique du capital.
1. Remplacer la modernité par la colonialité ?
Dès son « Avant-propos », Mikaël Faujour dresse les grands traits de la pensée décoloniale : « la modernité serait intrinsèquement coloniale » (p. 6-7). Débutée « avec la conquête de l'Amérique, […] elle n'aurait pas pris fin avec les décolonisations de la seconde moitié du XXe siècle » (p. 7).
La raison de la poursuite de la domination est « la relation au savoir et à la connaissance fondée sur les principes d'une rationalité européenne qui condamnerait et détruirait les autres formes de connaissances et de savoirs » (p. 7). Le capitalisme est alors considéré dès sa naissance comme inséparablement colonisateur, dominateur et raciste.
La colonisation ayant été historiquement le fait de l'Europe, celle-ci est identifiée par tous les théoriciens à la modernité et comme un tout monolithique. L'économiste et sociologue Daniel Inclan parle à ce propos d'« inintelligibilité du passé » (p. 71) parce que, dit-il,
« dans les formulations du tournant décolonial, il n'y a pas de place pour penser la dialectique de l'Europe dans les processus colonisateurs, l'Europe y étant au contraire présentée comme une substance maléfique qui se répand à travers le monde » (p. 61-62).
Le philosophe Rodrigo Castro Orellana ajoute deux critiques portées au penseur décolonial Walter Mignolo [7]. D'une part, aucune culture n'est homogène, il vaut mieux
« parler de métissage ou d'hybridité d'un point de vue anthropologique, car un processus de subjectivation mature ne peut être fondé sur une identité autoréférentielle qui exclut le regard de l'Autre » (p. 84).
D'autre part, il n'y a pas de « privilège épistémique » des peuples colonisés pour accéder à la « vérité » de leur condition.
Dans un chapitre consacré à Ramon Grosfoguel, l'un des plus importants théoriciens du décolonialisme, le philosophe Bryan Jacob Bonilla Avendano entreprend de confronter cet auteur aux occidentaux Descartes, Hegel et Marx. Grosfoguel récuse le cogito cartésien dominateur bien que la recherche de la vérité n'appartienne pas à l'Occident. Et Avendano soutient qu'on ne peut trouver chez Hegel l'idée que seul « l'homme blanc hétérosexuel pourrait participer de la production de la conscience et de la raison » (p. 115). Inversement, tout aussi fausse est l'idée défendue par Grosfoguel « qu'il est impossible qu'un auteur écrivant depuis le « Nord » (même au sens symbolique du terme) soit lu et assimilé dans les pays du « Sud », car la théorie du Nord est toujours déjà eurocentrique et raciste » (p. 118).
Selon Avendano, la vision de la symbolique occidentale qu'ont les penseurs décoloniaux est biaisée :
« Tout se passe comme si la capacité de signifier et de symboliser une plante, un tambour ou un canoë était réservée à certaines cultures, tandis que d'autres ne laissent qu'une possibilité aux objets : devenir des marchandises. […] Que la vie soit marchandisée au cœur de la modernité capitaliste est une réalité, et il existe bien un ethos capitaliste qui cherche à dépolitiser les formes symboliques pour les remplacer par ce que Marx appelait la forme-valeur. Cependant, croire que les significations sont prédéterminées dans telle ou telle culture nous paraît dangereux, car cela finit par essentialiser non seulement les cultures non occidentales, mais quiconque ne s'inscrit pas dans une certaine logique épistémique. […] Que les objets se voient constamment donner par les individus de nouvelles significations correspondant à leur vie sociale, ce n'est pas un phénomène qui viserait uniquement les seules cultures non occidentales : c'est le fait de toutes les cultures. » (p. 130-131).
Le philosophe Martin Cortés, dans un chapitre intitulé « Contre l'ontologie de l'origine et de la pureté, Sur Marx, les marxismes et la critique décoloniale », complète cet examen en promouvant une « déracialisation de l'humanité » (p. 138).
« Notre hypothèse sera la suivante : la tendance à éloigner Marx du cœur des démarches critiques, tendance qui se développe avec un relatif succès depuis les années 1980, paraît coïncider avec le moment où nous avons justement le plus besoin de son héritage. C'est pourquoi ce travail, bien qu'il soit en dernier ressort un essai de plus sur les façons de lire Marx en Amérique latine, s'intéresse avant tout au potentiel universel des effets de cette lecture. » (p. 140).
Clairement, comment « l'ambition universaliste du marxisme en tant qu'idéologie européenne » peut-elle saisir « les particularités de la réalité latino-américaine » (p. 150) ? C'est possible car, au sein même de l'Europe, l'hétérogénéité philosophique existe.
« Parmi les évolutions du « dernier Marx », son attention se porte vers la périphérie. C'est en découvrant les luttes politiques qui se déroulent aux frontières du capitalisme développé – principalement en Irlande et en Russie – que Marx lui-même met en garde sur la nécessité de ne pas lire sa théorie comme une philosophie de l'histoire qui serait valable en tout temps et en tout lieu. » (p. 153).
L'auteur cite l'écrivain Jorge Luis Borges qui évoque « les vertus du retard » (p. 158), car « être à la périphérie n'est pas du tout un inconvénient », tandis que l'hypothèse inverse impliquerait « de placer l'Amérique latine dans une salle d'attente de l'Histoire » et serait « un drame pour la question de l'émancipation en tant que telle » (p. 158).
Dans le dernier chapitre de cet ouvrage collectif, la professeure argentine de sciences sociales, politiques et économiques Andrea Barriga consacré à « Anibal Quijano et la colonialité du pouvoir, Quand tout ce qui était solide s'en va en fumée » complète les critiques de la conception la conception de la modernité de Quijano. Loin d'être univoque ladite modernité européenne est traversée de visions très diverses :
« Il faut se souvenir qu'à partir de Kant – dont Quijano ne dit rien –, va se développer tout un éventail de théories de la connaissance très diversifiées. Pour ne parler que de certains des philosophes qui ont contribué au débat, c'est des thèses kantiennes sur la manière dont se constitue la connaissance qu'est née dans un premier temps, chez Hegel, la vision la plus aboutie de l'idéalisme, avant que des auteurs comme Nietzsche, Heidegger ou Foucault n'en fassent la critique. En parallèle, à partir des néo-kantiens et de l'École de Vienne, seront posées les bases de ce qu'on appellera le positivisme, puis, dans les premières décennies du XXe siècle, le positivisme logique. De son côté, le marxisme se défera de ces échafaudages théoriques, en menant une critique vigoureuse de l'idéalisme hégélien, et en proposant une analyse historique des rapports sociaux, où les valeurs prédominantes à chaque moment particulier de l'histoire ont pour base matérielle les relations que nouent les êtres humains les uns avec les autres. Nous voyons ainsi que le panorama est très complexe, et ne peut en rien se réduire à une « épistémè moderne eurocentrique », tout simplement parce qu'il n'existe rien de tel. » (p. 213-214).
2. L'essentialisation des colonisés et des colonisateurs
Le biais culturaliste des penseurs décoloniaux est dénoncé par tous les auteurs de cet ouvrage. Dans l'avant-propos, Faujour émet l'hypothèse que ce biais est peut-être une réaction à l'économisme du marxisme orthodoxe. Mais les décoloniaux ont alors, selon lui,
« abusivement tordu le bâton dans l'autre sens, en attribuant aux discours, aux imaginaires, aux représentations, aux « épistémés », le rôle de forces motrices de l'histoire. L'attention qu'ils portent aux identités, aux spécificités cultuelles et aux « cosmovisions » les conduit à essentialiser et à idéaliser les cultures indigènes et les peuples « non blancs », dans ce qui revient à ressembler à une simple inversion de l'ethnocentrisme d'origine européenne. Cette perspective est d'autant plus problématique qu'elle s'accompagne d'une focalisation sur la « race » – catégorie éminemment ambiguë, même quand elle est manipulée par des universitaires récitant le fameux mantra « la-race-n'est-pas-une-réalité-biologique-mais-une-construction-sociale ». » (p. 14).
Dans le chapitre intitulé « Peau blanche et masques noirs » (qui inverse le titre du livre de Frantz Fanon Peau noire et masques blancs, Paris, Seuil, 1952), le sociologue Pierre Gaussens [8] et l'anthropologue Gaya Makaran entendent se livrer à une « autopsie d'une imposture intellectuelle » (p. 16). En se réclamant de Frantz Fanon, les théoriciens décoloniaux ont commis une « déformation de son legs » (p. 17). Selon Gaussens et Makaran, « Fanon établit le diagnostic suivant : les efforts du colonisé pour « récupérer » sa propre histoire, sa propre culture, sa spécificité, son langage, etc., sont une étape nécessaire dans sa lutte personnelle et collective pour la dignité et contre l'infériorisation qui lui ont été imposées par le colonisateur. Mais cette étape est insuffisante, et peut même devenir dangereuse si elle n'est pas suivie d'un dépassement de l'essentialisation ainsi que du sentiment de revanche et de supériorité ancrés dans la particularité raciale/ethnique. » (p. 19-20).
On est ici en présence de la critique majeure faite à la pensée décoloniale : l'essentialisation débouche immanquablement vers la prééminence de l'identité culturelle.
« Voilà pourquoi le parti culturaliste d'une « renaissance » est condamné à l'échec tant que la question sociale ne sera pas résolue pour le colonisé. […] Fanon nous avertit que le problème du « Noir » n'est pas le « Blanc », mais « une société capitaliste, colonialiste, accidentellement blanche », qui l'exploite, le racialise pour légitimer sa domination. » (p. 21-22).
Selon les deux auteurs, l'Europe est vue par les décoloniaux également à travers le prisme de l'essentialisation qui « repose toujours sur la transformation d'une partie de l'Europe en son tout » (p. 33), alors que « l'histoire des peuples européens a été marquée et continue d'être marquée par le colonialisme interne » (p. 34). Gaussens et Makaran pointent le fait que, au nom d'une critique du marxisme, par exemple chez Anibal Quijano, « les études décoloniales remplacent le capitalisme par la modernité, l'accumulation par le développement, la plus-value par le classisme, la classe par la race, le capital par l'Europe, la bourgeoisie par l'Occident, la subalternité par l'altérité, la conscience par l'identité, l'impérialisme par l'eurocentrisme et l'internationalisme par l'interculturalité. […] Les théories décoloniales cèdent ainsi à nouveau à une inversion stérile, sorte de « post-modernisme anti-postmoderne » qui ne fait que révéler les positions sociales dominantes à partir desquelles elles sont énoncées. » (p. 39-41).
L'un des concepts qui fait débat aujourd'hui dans l'anthropologie est celui de « nature » parce qu'il est au cœur de la question écologique. Par exemple, pour l'anthropologue Philippe Descola, « la nature n'existe pas » [9], sauf dans la culture occidentale. Et Avendano note que, pour Grosfoguel, « la notion de nature est en soi eurocentrique, occidentalocentrique, anthropocentrique. » (p. 128). Aussi, il lui rétorque :
« Mais alors (question à laquelle ne répond pas l'auteur), si le mot « nature » n'existe pas dans d'autres cosmogonies, comment les subjectivités sont-elles définies dans ces « autres cultures » ? Si le cœur du problème tient au fait que l'anthropocentrisme a créé un sujet qui s'oppose à la nature pour faire de celle-ci un moyen conforme à certaines fins, cela n'implique pas pour autant que toutes les subjectivités occidentales aient une forme identique. Cela n'implique pas non plus que l'absence du mot « nature » dans ces autres cosmogonies (il faudrait savoir lesquelles) y soit synonyme d'une absence de différenciation entre les humains et la nature. […] Si l'on tient pour vrai qu'il n'y a pas de sujet et que tout est nature, alors nous faisons face à une contradiction niant la condition humaine en tant que telle. » (p. 128-129) [10].
À l'encontre des thèses sur la colonialité, les auteurs de cet ouvrage critique préfèrent une modernité qui serait fondée sur une fécondation des cultures entre elles, ce qui changerait le regard des unes sur les autres. À cet égard, Cortès prend l'exemple de l'anthropophagie :
« L'anthropophagie, c'est-à-dire l'absorption de l'ennemi, était ainsi érigée par Oswald de Andreade [11] en manière de penser la culture latino-américaine. Cet acte de dévoration était cependant très différent du mépris : dans l'anthropophagie, n'est absorbé de l'ennemi que ce qui est utile, le reste est éliminé » (p. 163).
Et il cite ce poète brésilien :
« Nous voulons la Révolution caraïbe. Plus grande que la Révolution française. L'unification de toutes les révoltes efficaces dans le sens de l'homme. Sans nous, l'Europe n'aurait même pas sa propre Déclaration des droits de l'homme. » (p. 163).
3. La méconnaissance de la logique du capital
Dès le début de ce livre critique, Mikaël Faujour donne le ton en citant le propos en 1978 du théoricien révolutionnaire franco-nicaraguayen Raphaël Pallais, proche des idées situationnistes :
« De tous les pouvoirs coloniaux qui ont existé dans l'histoire, le plus grand de tous est le capital. Aucune conquête romaine, aucun empire inca, rien dans le passé de l'humanité ne peut se comparer favorablement avec sa conquête impérialiste de la totalité de la planète ni avec cette insatiable passion de pénétration qui le pousse, au-delà de la Terre même, vers les espaces de la stratosphère et les planètes inconnues. » (p. 15) [12].
On l'a déjà dit, l'une des pierres d'achoppement entre les décoloniaux et leurs critiques porte sur la naissance du capitalisme qui serait intrinsèquement corrélée avec le colonialisme et le racisme. Dans le dernier chapitre de cet ouvrage collectif, Andrea Barriga raconte que, d'abord séduite par le courant de pensée décolonial, elle en fut ensuite complètement désenchantée dès qu'elle creusa le concept de colonialité forgé par Quijano.
« La nouveauté semblait résider dans le fait de prendre en compte la classification raciale dans le cadre de la formation des rapports de pouvoir dans les sociétés actuelles, ainsi que le fait que la discrimination raciale ne s'était pas achevée avec la fin du colonialisme économique et politique, mais qu'elle perdurait sous la forme d'un colonialisme épistémique » (p. 186).
Barriga ne conteste pas le fait de la perpétuation du colonialisme mais elle dénonce « la critique de l'ethnocentrisme européen [qui] finit par friser l'ethnocentrisme latino-américain, qu'on pourrait aussi bien appeler américanocentrisme » puisque « tout est né avec l'Amérique » (p. 188). Elle soutient que les idées et les institutions que les Européens ont introduites en Amérique étaient déjà enracinées en Europe. Et elle reproche à Quijano de mettre dans une balance les souffrances des uns et des autres et « à déterminer quels sont les peuples colonisés qui ont été le plus dépossédés, lorsque la dépossession fait référence à la part immatérielle de la culture. […] Or le domaine des valeurs et celui des sciences doivent être séparés. » (p. 189-190).
Dès lors, Barriga conteste l'idée que 1492 serait la date de naissance du concept de race alors qu'il n'a vu le jour qu'au siècle des Lumières.
« Le terme « Indiens » n'est pas une « invention raciale » ; confrontés à des populations qu'ils ne connaissaient pas, les Européens les ont nommées ainsi en raison de leur situation géographique, puisque les explorateurs croyaient être arrivés en Inde. » (p. 193).
Rappelons aussi que Montesquieu, dans L'Esprit des lois (XV, 5), déconsidère par l'ironie la justification de l'esclavage des « nègres », omniprésente encore au XVIIIe siècle et il fait de même pour l'intolérance religieuse.
Barriga prend soin de préciser qu'elle « ne nie en aucun cas que les Européens arrivés en Amérique aient commis des méfaits en arguant de leur prétendue « supériorité » » (p. 195), mais
« s'il est indéniable que l'arrivée des Européens sur le continent, et tout ce qui est advenu par la suite, est un processus qui a changé le monde de bien des manières, on doit garder à l'esprit qu'aucune institution, qu'aucun rapport social n'a été « inventé » à cette occasion » (p. 198).
Il s'ensuit pour l'auteure que, d'un côté « on [le décolonialisme] idéalise le passé américain en imaginant des sociétés sans conflit » (p. 201), de l'autre on sous-estime la supériorité technologique des Européens pour surévaluer « leur croyance en leur supériorité » (p. 201).
Ainsi, il y a une certaine cohérence dans la pensée décoloniale entre l'essentialisation des humains au-delà donc de leurs conditions de vie, une modernité excluant par définition les connaissances construites au dehors d'elle-même, une domination sur les colonisés qui relèverait d'un ordre culturel mis à distance, sinon détaché, de l'impératif capitaliste d'exploitation. Ce dernier point est crucial : si l'on peut facilement contester le fait que le capitalisme ait inventé l'esclavage parce celui-ci a existé bien avant lui, la discussion naît pour déterminer l'importance du rôle qu'il a joué dans l'explosion du développement capitaliste européen puis états-unien. Par exemple, Alain Bihr [13] a soutenu la thèse selon laquelle c'est par le biais de l'expansion commerciale et coloniale européenne, conduite par des marchands soutenus par les États, qu'a pu s'opérer, en Europe, la transition entre le féodalisme et le capitalisme. Et il confirme que les plantations de canne à sucre, surtout dans les Antilles, puis celles de coton, pratiquant l'esclavage à grande échelle ont eu une grande importance sur l'évolution de la colonisation : l'agriculture latifundiaire fondée sur l'exploitation d'un travail servile valorise le capital agraire et marchand favorisé par l'expansion commerciale et coloniale de l'Europe. Ainsi, la colonisation est reliée à l'accumulation primitive accomplie dans la violence, théorisée par Marx.
Au terme de cet ouvrage sans concessions sur la pensée décoloniale, on peut retenir que les thèmes soulevés portent sur la colonialité comme envers de la modernité en tant que processus culturel et politique de domination promouvant un développement des sociétés linéaire et univoque. Par rapport aux études postcoloniales, les auteurs décoloniaux privilégient la critique de la domination épistémique plutôt que celle d'ordre économique. Ils érigent la race comme critère principal de classification et tiennent celui-ci comme l'élément fondateur du capitalisme. Aussi les discussions soulevées mettent en avant les risques d'essentialisation des catégories de « Noirs » et de « Blancs », euphémisation des « gentils » et des « méchants ». Elles font état aussi des entorses faites par les décoloniaux à l'origine et à l'histoire du capitalisme ainsi qu'à sa logique d'accumulation. Elles s'écartent donc des conceptions antérieures d'anticolonialisme et même de postcolonialisme, pour lesquelles il était précieux de conserver le concept d'humanisme à vocation universelle mais dans un monde pluriel [14].
Si la plupart des critiques à l'endroit des études décoloniales nous paraissent justifiées, il n'en reste pas moins que ces études arrivent à un moment où la crise globale d'un système social à l'échelle mondiale bouscule, sinon fait voler en éclats, les catégories intellectuelles traditionnelles. Décolonialisme, gender studies, subaltern studies, déconstruction, intersectionnalité des rapports de domination… sont des catégories souvent présentées de façon caricaturale dans le débat public, mais elles doivent être prises au sérieux pour pouvoir en dépasser les apories [15]. Sur le plan politique et stratégique, les processus d'émancipation de tous les peuples sont à ce prix. Sur le plan théorique, la ligne de crête à parcourir entre une vision économiciste traditionnelle et une vision culturaliste et identitaire constitue un véritable enjeu pour situer le rapport de classes au sein d'un capitalisme global en crise.
Jean-Marie Harribey
https://blogs.mediapart.fr/jmharribey/blog/281224/sur-la-critique-de-la-pensee-decoloniale
Notes
[1] Pour une présentation des thèses décoloniales : Claude Bourguignon-Rougier, Philippe Colin et Ramon Grosfoguel (dir.), Penser l'envers obscur de la modernité, Une anthologie de la pensée décoloniale latino-américaine, Limoges, PUL, 2014 ; Philippe Colin et Lissel Quiroz, Une introduction aux théories critiques d'Amérique latine, Paris, Zones/La Découverte, 2023 ; Capucine Boidin, « Études décoloniales et postcoloniales dans les débats français », Cahiers des Amériques latines, 62, 2009, p. 129-140, https://doi.org/10.4000/cal.1620.
[2] L'auteur phare du tiers-mondisme annonçant la critique du postcolonialisme dans les années 1960 est Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, F. Maspero, 1961. Le livre d'Edward Saïd en 1978 L'Orientalisme, L'Orient créé par l'Occident, Paris, Seuil, 1980, est considéré comme fondateur des études postcoloniales.
[3] Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale, Penser l'écologie depuis le monde caribéen, Paris, Seuil, 2019 ; S'aimer la Terre, Défaire l'habiter colonial, Paris, Seuil, 2024.
[4] Socialter, « La crise écologique, un héritage colonial ? », n° 66, octobre-novembre 2024.
[5] Jean-Loup Amselle, « La pensée décoloniale en question », Esprit, décembre 2024
https://esprit.presse.fr/actualite-des-livres/jean-loup-amselle/la-pensee-decoloniale-en-question-45647.
[6] Les chapitres de se livre se présentent dans l'ordre suivant :
– Mikaël Faujour : « Avant-propos » ;
– Pierre Gaussens et Gaya Makaran : « Peau blanche et masques noirs, Autopsie d'une imposture intellectuelle » ;
– Daniel Inclan : « L'histoire d'un débat, Le problème de l'intelligibilité du passé » ;
– Ricardo Castro Orellana : « Le côté obscur de la décolonialité, anatomie d'une inflation théorique »
– Bryan Jacob Bonilla Avendano : « Critique de la colonialoté, L'eurocentrisme et l'épistémologie de Ramon Grosfoguel » ;
– Martin Cortés : « Contre l'ontologie de l'origine et de la pureté, Sur Marx, les marxismes et la critique décoloniale » ;
– Andrea Barriga : « Anibal Quijano et la colonialité du pouvoir, Quand tout ce qui était solide s'en va en fumée ».
[7] Orellana précise que ces critiques avaient été formulées par l'historien Ricardo Salvatore.
[8] On peut lire aussi de P. Gaussens, « Les études décoloniales réduisent l'Occident à un ectoplasme destructeur », Entretien avec Youness Bousenna, Le Monde, 26 novembre 2024.
[9] Philippe Descola, « La nature, ça n'existe pas », Reporterre, Propos recueillis par Hervé Kempf, 1er février 2020
https://reporterre.net/Philippe-Descola-La-nature-ca-n-existe-pas
voir aussi du même auteur Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.
[10] Pour des compléments sur le rapport société/nature, voir Jean-Marie Harribey, En finir avec le capitalovirus, L'alternative est possible, Paris, Dunod, 2021, chapitre 4 ; et « Pourquoi le concept de capitalocène est-il l'objet de controverses théoriques et épistémologiques ? », Journées d'études d'Espaces Marx Aquitaine Bordeaux Gironde, 3 au 7 décembre 2024.
[11] Oswald de Andreade était un poète et dramaturge brésilien (1890-1954), auteur du Manifeste anthropophage (1928).
[12] Rafaël Pallais, Incitation à la réfutation du Tiers Monde, Paris, Champ libre, p. 18-19. Cité par Faujour, p. 15.
[13] Alain Bihr, Le premier âge du capitalisme (1415-1763), L'expansion européenne, Paris, Pages 2, Syllepse, 2018. Recension dans Jean-Marie Harribey, « À la naissance du capitalisme, il y eut l'expansion commerciale et coloniale », Les Possibles, n° 19, Hiver 2019,
https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-19-hiver-2019/debats/article/a
–la-naissance-du-capitalisme-il-y-eut-l-expansion-commerciale-et-coloniale.
[14] Voir notamment Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l'Europe, La pensée postcoloniale et la différence historique, Paris, Éd. Amsterdam, 2009.
[15] Voir le dossier « Vers la fin de la séparation société/nature ? », Les Possibles, n° 26, Hiver 2020-2021, https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-26-hiver-2020-2021 ; ainsi que le dossier « Au croissement des différents rapports d'exploitation et de domination », Les Possibles, n° 32, Été 2022,
https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-32-ete-2022 ; Catherine Bloch-London, Christiane Marty, Christine Mead, Josette Trat, Marielle Topelet, « Pour un féminisme intersectionnel et universaliste », 25 septembre 2021
https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/250921/pour-un-feminisme-intersectionnel-et-universaliste ; Catherine Bloch-London, Christiane Marty, Josette Trat, « Dépasser le clivage entre féminisme intersectionnel et féminisme universaliste », Les Possibles, n° 32, Été 2022, file :///Users/admin%201/Desktop/lespossibles_3246_8328.pdf ; Jean-Marie Harribey, « L'invisibiliation des classes populaires », Les Possibles, n° 38, Hiver 2024, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/travail/invisibilisation-classes-populaires.pdf ; « Du travail et de l'exploitation, À propos du livre d'Emmanuel Renault », Les Possibles, n° 39, Printemps 2024, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/valeur/travail-exploitation.pdf ; « Pourquoi le concept de capitalocène est-il l'objet de controverses théoriques et épistémologiques », Journées d'études d'Espaces Marx Aquitaine Bordeaux Gironde, 3 au 7 décembre 2024, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/valeur/controverses-capitalocene.pdf.
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L’énigme chinoise
Ce numéro 8 d'Adresses : internationalisme et démocr@tie est exclusivement consacré à la « question chinoise ». Il paraît simultanément en français et en anglais.
Les textes ont été réunis et sont présentés par Richard Smith. Il nous invite à percer le mystère de cette révolution chinoise qui « sous Mao » a accouché d'un « État policier totalitaire », lequel s'est perpétué en une dictature d'un parti-État organisant ce qu'il désigne comme une forme hybride de capitalisme et de collectivisme.
Les lecteur·trices les plus assidu·es et attentif·ves d'Adresses ne manqueront pas de constater que deux de ces textes ont déjà été publiés dans les pages de cette revue. L'« Adresse n°2 », « Rivalité entre les États-Unis et la Chine, « coopérationantagoniste » et anti-impérialisme au 21e siècle » a ainsi été publiée dans le numéro 0 et l'« Adresse n° 12 », « L'ascension de la Chine comme puissance mondiale » l'a été dans le numéro 2.
Il ne s'agit pas d'une maladresse éditoriale, mais d'un choix délibéré de regrouper dans ce premier – premier car, à l'instar de la discussion de naguère sur la « nature des rapports sociaux » de l'URSS (au demeurant jamais close), cette discussion, ne peut certes pas être épuisée en quelques dizaines de pages.
C'est une des vocations d'Adresses, dont on retrouvera la déclaration d'intention à la fin de ce numéro 8, de permettre un tel débat… et de bien d'autres.
13 janvier 2025 | tiré du site entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/01/13/lenigme-chinoise/
Comment comprendre l'énigme chinoise Le débat sur la nature du « socialisme » chinois laisse la gauche occidentale perplexe depuis 1949. Comment un Parti communiste, autrefois composé en grande majorité de prolétaires (60% d'ouvriers en 1926) et qui, au milieu des années 1920, amené la plus grande révolte ouvrière et paysanne de l'histoire, a-t-il pu se transformer en une dictature policière totalitaire, en un parti communiste-capitaliste de gangsters capitalistes kleptocrates, un parti d'impérialistes ultranationalistes gérant des usines d'esclaves dans ses colonies du Xinjiang et du Tibet, s'emparant des zones de pêche des pays voisins et lançant chaque jour des vols de bombardiers pour menacer Taïwan [1] ?
La révolution hérétique de libération nationale de Mao, fondée sur un parti petit-bourgeois et un système de substitution paysan, a réussi – de manière spectaculaire – à renverser le « féodalisme » et à expulser les derniers impérialistes là où la révolution bourgeoise de 1912 avait échoué
et où la révolution ouvrière de 1927 avait été écrasée. Pourtant, au lieu du socialisme ou même simplement de la démocratie bourgeoise, Mao a instauré une dictature totalitaire policière et bureaucratique qui a assassiné ou enfermé des millions de personnes, dont les derniers milliers de trotskistes, puis a entrepris de construire le socialisme dans un seul pays en surexploitant la paysannerie (85% de la population dans les années 1950) pour accumuler les capitaux nécessaires à l'importation d'industries modernes.
Alors que le Grand Bond en avant de Mao a fait travailler et mourir de faim quelques 30 à 40 millions de ces paysan·nes qui avaient permis au parti de remporter la victoire, et que sa « Grande révolution culturelle prolétarienne » a traumatisé l'ensemble de la société et tué deux millions de personnes supplémentaires, le pays s'est laissé distancer de plus en plus par l'Occident pendant trois décennies. En 1978, la Chine comptait deux fois plus de pauvres qu'en 1949 – 800 millions contre 400 millions –, soit la quasi-totalité de la population à l'exception des quelques millions de cadres du PCC 2].
Avec l'effondrement et/ou la révolte en vue, Deng Xiaoping a été enrôlé pour restaurer le capitalisme et sauver le Parti communiste du destin de ses camarades d'Europe de l'Est et d'URSS. Il a libéralisé l'économie mais a maintenu un État policier impitoyable.
Lorsque des Chinois·es ordinaires ont réclamé la liberté d'expression au Mur de la démocratie en 1978, ils et elles ont été arrêté·es. Le « miracle » économique chinois a néanmoins réussi, de manière spectaculaire, à industrialiser et à moderniser l'économie en moins de quatre décennies, à élever le niveau de vie, à allonger l'espérance de vie et à construire certaines des meilleures infrastructures du monde. Mais, comme le montrent les articles de ce numéro d'Adresses, ce miracle a été construit sur l'exploitation atroce et le travail forcé de centaines de millions d'anciens travailleur·euses agricoles migrant·es – une classe d'apartheid de « clandestins » non libres dans leur propre pays –, maintenu·es volontairement pauvres et sans droits par le gouvernement « socialiste » – pour enrichir le Parti communiste et ses partenaires capitalistes étrangers et nationaux. Le mariage du capitalisme et du stalinisme de Deng a donné naissance à la grande économie la plus corrompue du monde, avec des extrêmes de richesse et de pauvreté pires que ceux des États-Unis capitalistes. Son modèle de « production sale et bon marché » a fait de la Chine l'économie industrielle la plus polluante du monde, avec des émissions de CO2 près de trois fois supérieures à celles des États-Unis [3].
Lorsqu'en 1989, un million d'étudiant·es ont envahi la place Tiananmen à Pékin pour réclamer la démocratie et la fin de la corruption, Deng les a massacré·es, réaffirmant la domination du Parti et ouvrant la voie à un âge d'or du capitalisme kleptocrate et gangster dans les années 1990 et 2000.
Ainsi, dans les années 2000, l'expansion du capitalisme, la corruption bureaucratique incontrôlée, la pollution et les demandes renouvelées de démocratie ont constitué de nouvelles menaces graves pour le pouvoir du Parti communiste. En 2012, la vieille garde a donc installé Xi Jinping à la fois pour freiner le capitalisme et écraser la société civile, les syndicalistes, les activistes de la démocratie et des droits humains, les étudiant·es marxistes et maoïstes, les féministes, les médias indépendants nationaux et occidentaux et rétablir le contrôle du Parti sur tout :
« Le gouvernement, l'armée et les écoles, au nord, au sud, à l'est et à l'ouest, le Parti les dirige tous », a réaffirmé Xi Jinping [4].
Dans le domaine de l'économie, Xi a recentré les entreprises d'État sur leur position dominante, arrêté et exproprié de nombreux capitalistes, suborné les autres, y compris ceux des principales industries technologiques privées, afin d'aligner leur recherche de profit sur l'objectif du Parti : la nationalisation autosuffisante, la suprématie technologique mondiale et de sécurité. Il a modernisé l'armée, abandonné la politique étrangère de Deng de coopération pacifique avec ses voisins et l'Occident pour une diplomatie nationaliste agressive de « guerriers-loups », des expansions militaires impérialistes, s'emparant de la mer de Chine méridionale aux dépens des Philippines, du Vietnam et d'autres pays, s'emparant de morceaux de l'Inde et menaçant quotidiennement d'envahir Taïwan dont les peuples indigènes ne sont pas chinois et que la Chine n'a jamais entièrement gouverné. Il a remplacé les politiques coloniales relativement modérées du Parti au Xinjiang, au Tibet et en Mongolie intérieure par une assimilation forcée brutale, un génocide culturel et même physique féroce, par la formation d'États de surveillance panoptique et, au Xinjiang, la construction d'immenses usines de production par des esclaves dans les prisons. Il a également écrasé le mouvement démocratique de Hong Kong, dont la seule revendication était que la Chine tienne sa promesse d'autoriser l'autonomie jusqu'en 2047.
Il va sans dire que tout cela n'a rien à voir avec le socialisme. Alors comment expliquer ce dénouement ?
Ce numéro 8 d'Adresses rassemble des essais sur ces questions et d'autres connexes, rédigés par des auteurs·es de la gauche militante.
Il s'ouvre par des essais d'Au Loong-Yu et de Richard Smith sur la nature du système mis en place par Mao et modifié par Deng Xiaoping avec la réforme et l'ouverture du marché – ses moteurs systémiques, ses contradictions intrinsèques, ses irrationalités et leurs conséquences. Ils montrent comment l'hypercroissance productiviste de la bureaucratie est enracinée dans l'aspiration nationaliste chauvine Han de Mao qui voulait restaurer ce qu'il imaginait être la grandeur de la Chine à l'époque féodale et dépasser les États-Unis À cette fin, le PCC a soutenu son effort d'auto-industrialisation nationale pendant sept décennies en maximisant l'extraction des surplus de la paysannerie et de la classe ouvrière, en supprimant leur consommation depuis 1949 afin d'accumuler les surplus nécessaires pour importer des usines et des technologies modernes, construire l'infrastructure d'une économie moderne et faire de la Chine une superpuissance militaire de classe mondiale.
Mao a pressuré la paysannerie jusqu'à ce que des dizaines de millions de personnes meurent de faim. Deng a créé un prolétariat de travailleur·euses migrant·es semi-esclaves entièrement nouveau pour le vendre aux capitalistes occidentaux au prix le plus bas du monde – le « prix de la Chine » – afin d'accumuler des milliers de milliards de dollars supplémentaires, à la fois pour construire la richesse et le pouvoir et pour enrichir le Parti.
Le chauvinisme nationaliste des grandes puissances et la compétition militaire entre superpuissances ne constituent évidemment pas un projet socialiste. Comme l'écrit Au, « le socialisme n'est pas un productivisme ; son but ultime n'a jamais été d'accroître indéfiniment les forces productives. C'est l'état d'esprit capitaliste, pas l'état d'esprit socialiste ».
En outre, comme je le montre, la course au charbon voulue par le Parti pour dépasser les États-Unis a fait de la Chine le premier émetteur de CO2 au monde, accélérant le réchauffement climatique au risque d'inonder les villes côtières du monde, dont Hong Kong et Shanghai, d'ici le milieu du siècle.
Un deuxième groupe d'essais analyse l'exploitation de la main-d'œuvre par les entreprises privées et publiques et explore les possibilités de renforcer la solidarité ouvrière entre les États-Unis et la Chine.
J'affirme que l'« avantage comparatif » unique de la Chine dans l'économie mondiale ne réside pas tant dans les subventions de l'État que dans son État policier tout-puissant et hautement organisé, qui a fourni des centaines de millions d'esclaves salariés industriels au coût le plus bas du monde, et qui a également expulsé par la force des dizaines de millions de paysan·nes et de résident·es des villes afin de dégager des terres pour construire des voies ferrées, des routes, des lignes de télécommunications, des usines, des centrales électriques, des immeubles de bureaux, des logements, des ports, des aéroports, etc. Il a aussi financé et construit des universités, des écoles de commerce et des instituts de recherche scientifique afin de faire progresser les prouesses technologiques de la Chine.
Zhang Mazi décrit la surexploitation de la main-d'œuvre migrante de Foxconn ainsi que des stagiaires non rémunéré·es des écoles de commerce, les brimades, le harcèlement sexuel. Il décrit le système en « circuit fermé » qui a enfermé les salarié·es de l'usine Foxconn de Zhengzhou pendant Covid, leur soulèvement à la fin de l'année 2022 et la répression qui s'en est ensuivie.
Zoe Zhao et Oli Shua montrent la situation critique des travailleuses des industries de l'habillement et de l'électronique qui sont soumises non seulement à une exploitation impitoyable mais aussi au harcèlement sexuel, et qui se défendent du mieux qu'elles peuvent en s'organisant et en s'entraidant.
Ellen David Friedman, organisatrice syndicale, Kevin Lin, universitaire militant, et Alex Tom, militant, évoquent leurs expériences respectives dans la construction de la solidarité syndicale pendant l'ère relativement libérale de Hu Jintao dans les années 2000, lorsque les ONG pro-travail et pro-démocratie, les avocats des droits humains et les ONG environnementales jouissaient d'une relative liberté. Au cours de ces années, Ellen Friedman a étonnamment créé un institut de recherche à l'université Sun Yat Sen de Guangzhou (près de Shenzhen et de Hong Kong) afin d'éduquer et de former les travailleurs et les travailleuses pour leur permettre de se défendre contre les employeurs privés.
Kevin et Alex décrivent leur travail de création d'organisations de solidarité dans les communautés chinoises de San Francisco, en amenant des militants syndicaux de San Francisco aux manifestations anti-OMC de 2005 à Hong Kong, et en permettant à des syndicalistes des dockers de Hong Kong de prendre la parole dans les locaux syndicaux de l'International Longshore and Warehouse Union (ILWU) lors de la grande grève des dockers de Hong Kong en 2013. Les ONG syndicales ont été fermées, Ellen Friedman a été embarquée par la police et a reçu l'ordre de quitter le pays, des activistes syndicaux et des centaines d'avocats spécialisés dans les droits humains ont été arrêtés. La répression règne depuis lors. Ruo Yan et Andrew Sebald décrivent la suppression des structures syndicales et les difficultés rencontrées par les travailleur·euses pour consolider les acquis du mouvement en Chine, malgré la persistance d'un certain militantisme.
Le troisième groupe d'essais traite de la rivalité géopolitique entre les États-Unis et la Chine. Promise Li écrit qu'à notre époque de concurrence entre grandes puissances, ceux qui, à gauche, prennent le parti de la Chine contre l'impérialisme américain ne comprennent pas que, premièrement, la Chine et les États-Unis sont partenaires dans le maintien de leurs systèmes respectifs d'exploitation économique et que, deuxièmement, la Chine est elle-même une puissance impériale montante et qu'elle n'est pas le moins du monde anti-impérialiste malgré la rhétorique officielle.
Nous concluons par un entretien en deux parties avec Au Loong Yu. La première partie, « Regarder l'impérialisme chinois en face », est un modèle d'argumentation pour les anti-impérialistes socialistes : comment critiquer l'impérialisme américain sans soutenir le PCC totalitaire, et comment critiquer l'impérialisme chinois et soutenir l'autodétermination de Hong Kong et de Taïwan sans s'aligner sur l'impérialisme américain.
La deuxième partie, « Le début de la fin de la montée en puissance de la Chine », analyse les fondements de la montée en puissance de la Chine, en particulier la subordination de la consommation à l'investissement. Le monopole du Parti sur le pouvoir d'État lui a permis de maintenir pendant des décennies le taux d'investissement en capital le plus élevé au monde, soit plus de 40% du PIB.
Cela a permis de financer la modernisation industrielle de la Chine (mais aussi une vaste surproduction et la mise en concurrence des fonctionnaires locaux qui s'affrontent dans des « tournois du PIB » pour plaire à Pékin et obtenir des promotions [5]). Pourtant, Au Loog-Yu note que la surexploitation de la main-d'œuvre qui a favorisé l'essor de la Chine entrave désormais la poursuite de la croissance, car les travailleur·euses à faible revenu du pays n'ont pas les moyens d'acheter ce que produisent les usines. Le gouvernement tente donc d'exporter sa surproduction qui, parce qu'elle est basée sur la main-d'œuvre chinoise ultra bon marché, est à un prix inférieure à celle des producteurs occidentaux, provoquant ainsi des guerres commerciales défensives. Alors que le long boom chinois touche à sa fin, que les moteurs de croissance des dernières décennies s'épuisent, aggravés par l'éclatement de la bulle immobilière, l'effondrement démographique et le vieillissement de la main-d'œuvre, Au se penche sur les perspectives du pays
Richard Smith est l'auteur de Green Capitalism : The God That Failed (2016) and China's Engine of Environmental Collapse (2020).
Cet article est tiré du premier chapitre de son livre en cours d'écriture. Une première version a été publiée sous le titre « On Contradiction : Mao's Party-Substitutionist Revolution in Theory and Practice » en quatre parties, New Politics, 7 juin 2022.
Notes
[1] Le travail forcé et le génocide culturel au Tibet ne sont pas encore aussi intensifs ni aussi bien documentés qu'au Xinjiang, mais ils prennent de l'ampleur. Voir Central Tibet Administration, « UN experts express concern over extensive labour exploitation in Tibet by China », 11 avril 2023.
[2] Il est inquiétant de constater qu'au cours de ces mêmes décennies, les voisins de la Chine, Taïwan, la Corée du Sud, Hong Kong et Singapour – les « quatre tigres » – qui se trouvaient tous à peu près au même niveau socio-économique que la Chine en 1949 (et la Corée devait subir une autre guerre en 1951-1953), étaient déjà, dans les années 1980, des économies entièrement industrialisées et modernisées. Dans les années 1990, elles étaient toutes, selon la Banque mondiale, des économies à « revenu élevé » du premier monde, alors que la Chine communiste n'a même pas pu atteindre le statut de « revenu moyen inférieur » avant 2001. Les tigres capitalistes ont également éliminé la pauvreté de masse alors que, même après sept décennies de « modernisation socialiste », quelque 600 millions de Chinois, soit 40% de la population, vivent encore dans la pauvreté, selon le premier ministre chinois Le Kaqiang en mai 2020. En outre, à l'exception de Hong Kong, qui était encore une colonie britannique, les autres tigres sont devenus des démocraties dans les années 1990. Richard Smith, « Can Xi Jinping's “Chinese Model” supplant capitalist democracis and why should Western socialists care ? – Part 2 », New Politics, 4 décembre 2023.
[3] Richard Smith, China's Engine of Environmental Collapse, Londres, Pluto Press, 2020
[4] Ibid.
[5] Sur ce point, voir Richard Smith, China's Engine, op. cit.,chap. 5.
Télécharger :
Adresses internationalisme et démocr@tie n°8 : Adresses n°8
Adresses internationalism and democr@cy : China : Adresses n°8 English
En 2025, la simplicité peut-elle encore nous sauver
Le début de l'année est une période propice pour prendre des résolutions dans le but d'améliorer sa vie. En 2025, pourquoi ne pas la simplifier afin de devenir plus détendu, plus heureux et en même temps améliorer le fonctionnement de toute la société tout en soulageant la planète.
Ce discours je l'ai tenu pendant près de 25 ans comme fondateur et coordonnateur du Groupe de Simplicité Volontaire de Québec. En effet, nous faisions la promotion d'un comportement critique par rapport à la consommation afin de la réduire à ce qui correspond à nos réels besoins. Nous proposions d'opter pour un logis de taille appropriée et non surdimentionnée comme c'est souvent le cas, à une petite auto plutôt qu'aux VUS et aux camionnettes, à limiter les voyages en avion et surtout les déplacements longues distances, à réduire sa consommation de viande et de vêtements principalement la fast fashion, etc.
Cette proposition de réduction de la consommation de façon générale avait pour effets potentiels, en plus de protéger l'environnement, la diminution de la quantité d'argent nécessaire pour vivre, ce qui entraînait d'annuler souvent le recours au crédit et le stress qu'il provoque. La réduction du besoin d'argent ouvrait aussi comme conséquence la possibilité de diminuer son temps de travail. Grâce à ce temps libéré, toutes sortes d'activités devenaient possibles permettant le développement et l'épanouissement personnel.
Or toutes ces belles suggestions de comportements modérés n'ont pas été adopté par un nombre significatif de personnes pour faire une vraie différence. Même que le Groupe de Simplicité Volontaire de Québec lui-même, si populaire à une certaine époque, n'a pu survivre par manque de relève.
Récemment, en parlant avec mes frères, durant le temps des fêtes, je leur disais qu'il y a trente ans, je craignais pour l'avenir de mes petits-enfants, puis il y a 15 ans je craignais pour l'avenir de mes enfants aussi, alors que maintenant, je crains même pour mon propre avenir. Mon cousin Michel, âgé de 80 ans tout comme moi, me mentionnait dernièrement, avec justesse, que nous mourrons au bon moment.
Ceci est-il pessimiste ? Simplement observez votre comportement et celui de vos proches et des gens autour de vous et vous tirerez vos propres conclusions. Personnellement, je crois encore que la simplicité dans la consommation en générale est toujours ce qui pourrait nous sauver. Toutefois, pour être acceptée par la population, elle doit être volontaire et pour être efficace, elle doit être généralisée.
Cette simplicité volontaire me rappelle bien des souvenirs…
Pascal Grenier, simplicitaire
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Les nouvelles de fin d’année m’inspirent un souhait pour un 2025 progressiste !
On vient d'annoncer aux nouvelles de fin d'année que les itinérants n'ayant pas de place dans les refuges, qui manquent cruellement de fonds, se présentent aux urgences pour passer une nuit au chaud. Je me dis souvent que c'est là une immense faillite de la société que de laisser ainsi des gens à la rue sans subvenir à leurs besoins. C'est un échec de la société capitaliste surtout, devrait-on dire, car le responsable de l'urgence que le journaliste interviewait demandait qu'on ouvre une poste de travailleur social pour prendre en charge ces itinérants qui se présentent aux urgences pour se réchauffer en cas de grands froids. La solution existe donc. Elle est suggérée par le personnel hospitalier. Qu'attend-on ?
Les responsables se tourneront peut-être vers le gouvernement pour demander des fonds qui, on s'en doute, ne viendront pas, par manque de moyens dira-t-on. On prétextera le peu de ressources.
Pourtant aux mêmes nouvelles, on annonçait que les 100 personnes les plus riches au Canada ont déjà, en quelques heures, accumulé, comme revenu total, 210 fois le salaire moyen d'un travailleur ordinaire. C'est donc que les ressources ne manquent pas. C'est le courage politique d'aller chercher ces ressources où elles se trouvent qui manque. Et si jamais ce courage existait chez les décideurs, il s'en trouverait pourtant parmi les commentateurs politiques défenseurs du capitalisme, comme un Legault, par exemple, pour dénoncer une éventuelle « taxe orange » qui appauvrirait les supers riches.
Et de toute façon, la bourse annonce chaque jour, aux mêmes nouvelles, l'augmentation de la richesse qui s'accumule entre les mains de quelques actionnaires. Et quand la bourse
dégringole, par inadvertance, tous les conseillers financiers recommandent de ne pas vendre des actions baissantes pour ne pas les mettre à la disposition d'acheteurs opportunistes qui flairent la bonne affaire puisque les cours de la bourse finissent toujours par remonter.
Ainsi une richesse presqu'inépuisable se concentre entre les mains d'actionnaires toujours plus riches et toujours moins nombreux dont on s'explique mal que les privilèges empêchent la socialisation, par un impôt minimum ou par des nationalisations, décidée démocratiquement en fonction de la majorité, au sein du système lui-même, qui, s'il se défend bien, peut être miné de l'Intérieur tout à fait démocratiquement dans ses
faiblesses ou ses contradictions
Ce sont donc les privilèges de ces ultrariches qui sont à la source du manque à gagner des administrateurs des hôpitaux et des décideurs politiques parce qu'ils concentrent entre leurs mains une richesse déviée dans les faits de ses objectifs progressistes.
Vous me direz que l'État est déjà obsolète, qu'il n'est toujours pas capable de gérer le bien public comme ces hommes d'affaires qu'on devrait recruter à sa tête et qu'il est plus
qu'embourbé dans sa bureaucratie que jamais. Mais ce sont des arguments fallacieux de la droite américaine pour dégarnir l'État de moyens qui serait à sa disposition si on décidait de les attribuer aux revenus collectifs.
La société capitaliste est ainsi faite que même si la décision politique venait, à la suite de l'indépendance, par exemple, par un souhait général de solidarité des Québécois, il faudrait
envisager un pouvoir différent de la société libérale d'un Legault, socialiste celui-là, pour permettre à cette solidarité de s'exprimer
On ne viendra pas me répéter, si jamais un journaliste plus éveillé ou social-démocrate venait à l'évoquer, que cette richesse accumulée, une fois socialisée par l'impôt, ne permettrait pas d'engager ce travailleur social à l'urgence pour s'occuper des itinérants chassés de la rue par le froid à la place du personnel hospitalier si occupé.
Ainsi donc, même à l'intérieur du capitalisme, les solutions sont envisageables. Et si les gauches du PQ et de QS en venaient à tenir à leurs valeurs de plus grande unité et progressaient, il y des solutions à portée de main dès à présent. Mais même là, est-ce que le courage politique les gagnera ou se laisseront-elles emporter par la pusillanimité
des commentateurs de droite pro capitalistes américanisés comme un Legault qui
ne les lâche pas sans qu'elles ne ripostent rigoureusement ?
Dans une société sociale-démocrate comme le Québec (n'a-t-elle pas atteint ce niveau politique, pour une bonne proportion d'entre elle, depuis les années 70 où elle est montée
à l'assaut du ciel avec un René Lévesque, toujours admiré, comme leader ?), il serait normal que les représentants politiques qui s'en réclament y fasse allusion de temps en temps !
C'est le souhait que je me fais pour l'année 2025 qui commence par un exposé, on ne peut plus clair, des contradictions du système capitaliste et de ses défenseurs politiques … même de gauche. Que la social-démocratie s'unisse en front uni autour d'objectifs
progressistes, se ressaisisse bel et bien et passe à l'offensive proprement dit
en dépit des obstacles autrement que contre elle-même, divisée et impuissante.
Guy Roy
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L’achat de seconde main pour lutter contre la crise environnementale
Là où la simplicité volontaire a échoué à faire réduire la consommation, l'achat de seconde main généralisé réussira peut-être à juguler la croissance sans limite base du capitalisme.
L'achat de seconde main surtout promu par des organismes communautaires peut s'appliquer à de grandes variétés d'objets :
• Vêtements : du t-shirt au manteau pour femmes, hommes et enfants ;
• Chaussures : des sandales aux bottes d'hiver pour femmes, hommes et enfants ;
• Vaisselle, ustensiles, coupes, verres, tasses, etc. ;
• Bibelots, cadres, etc. ;
• Literie, tapis, coussins, etc. ;
• Articles de sports : ski, raquettes, patins, bicyclette, etc. ;
• Livres, revues, CDs, DVDs, vinyles, etc. ;
• Appareils électriques et électroniques ;
• Articles pour différentes fêtes : Noël, Halloween, Pâques, etc. ;
• Meubles : set de chambre et de cuisine, chaises, tables, filières, électroménagers, etc. ;
Ainsi l'achat seconde main peut donc avoir un effet significatif par la variété et par la quantité d'objets que l'on peut acquérir. Chaque fois qu'un objet est acheté dans une version seconde main c'est un article de moins qui est produit neuf avec ce que cela comporte comme réduction d'exploitation des ressources, d'énergie pour la fabrication et de transport pour le rendre jusqu'au client.
Les magasins seconde main sont présents dans presque tous les quartiers de nos villes et de nombreux villages. L'offre est donc là et pour avoir œuvré comme bénévole à l'organisme Nos choses ont une deuxième vie, dans la région de Québec pendant plusieurs années, je peux témoigner qu'il y a des surplus abondants de matériel donné par les gens du milieu. Nous recevons deux à trois fois plus de marchandises par les gens qui nous les apportent au local que ce que nous vendons et nous refusons une grande partie des meubles qu'on nous demande par téléphone d'aller cueillir et ce par manque d'espace et de personnel. Il est même désolant de constater qu'une partie importante de ces meubles, encore utilisables, aboutissent à la récolte des encombrants de la ville et donc qui se retrouvent aux déchets.
Il résulte donc de ces grands surplus un énorme gaspillage. Cette situation n'est pas attribuable au manque d'offre par notre organisme car nous opérons à la fois un magasin de vente directement sur place avec une grande variété d'objets, mais aussi une boutique de vente en ligne (www.noschoses.org) de plus de 25 000 articles. Nous sommes, je crois, les seuls à offrir ce service de vente en ligne de matériel seconde main à grande échelle au Québec. Parfois, des clients peuvent acheter, 10 voire 50 articles dans la même commande. La situation n'est pas attribuable non plus aux prix, car ceux-ci sont de moins de 35% du coût de l'objet équivalent neuf. De même, les prix chargés pour les livraisons localement sont très bas et pour celles à l'extérieur de Québec, ils correspondent au prix du marché des compagnies de livraison. La présence de grands surplus n'est pas unique à notre organisme communautaire mais est généralisé dans la quasi-totalité de ceux qui font le commerce de matériel d'occasion au Québec.
Donc l'offre de matériel de seconde main n'est pas le problème qui peut limiter la généralisation de l'achat d'objets d'occasion. La voie est donc libre pour ceux qui veulent s'impliquer pour faire réduire la production d'objets neufs et profiter en même temps de bonnes aubaines. Il n'y a rien d'impossible à généraliser l'achat seconde main. Personnellement, je peux compter sur mes dix doigts le nombre d'objets neufs que j'ai acheté au cours des six derniers mois, à part la nourriture et les médicaments.
Toutes les personnes qui souffrent d'éco-anxiété, tous les écologistes qui cherchent ardemment des moyens de réduire les gaz à effet de serre et de façon générale tous ceux qui veulent lutter contre la crise environnementale peuvent trouver dans la généralisation de l'achat seconde main un moyen efficace de réduire la croissance, ce mal qui est à l'origine d'une grande partie des maux de la planète.
Pascal Grenier, sec.-très.
Nos choses ont une deuxième vie
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Riposte à Trump : bloquons l’importation de déchets dangereux
Comme toute bonne crise, celle que nous prépare Donald Trump avec ses menaces tarifaires peut devenir une occasion de réfléchir autrement. Réfléchir autrement pour agir autrement. Dans l'intérêt de la population et non pas d'une élite internationale multimilliardaire qui est en train de prendre d'assaut nos démocraties et saccager l'environnement dont notre santé dépend.
Intimidation
Donald Trump est un bully. On le sait depuis longtemps. La différence, cette fois, c'est qu'il revient au pouvoir avec les coudées franches, entouré d'autres bullies aussi cupides et menteurs que lui.
Plusieurs études sur l'intimidation politique démontrent que de céder au chantage et aux menaces des intimidateurs tend à renforcer leurs comportements.
Mieux vaut créer des alliances stratégiques avec d'autres pays, provinces, instances et entreprises (mêmes américaines) qui subissent aussi son intimidation.
L'application de l'adage « l'union fait la force » peut s'avérer très utile pour faire face à l'intimidation politique. Maintes fois, son efficacité a été démontrée pour prévenir des abus.
Se désolidariser, comme semble vouloir le faire la première ministre albertaine, est la pire des options. Elle affaiblit la résistance de tous les maillons.
Les pays divisés sont beaucoup plus faciles à manipuler et à contrôler.
Sanctions économiques et écologiques
S'unir pour mettre en place des sanctions réciproques et fermes, sans être agressives, est incontournable pour faire face aux menaces de Donald Trump.
On parle beaucoup de sanctions économiques. Mais pourquoi ne pas y ajouter une dimension écologique qui permettrait de tenir compte des coûts environnementaux et sociaux des importations américaines ?
Pourquoi ne pas en profiter pour protéger notre droit à un environnement sain ?
Déchets dangereux
Cette semaine, une enquête du journal britannique The Guardian révélait que le Mexique et le Canada sont devenus les poubelles de déchets dangereux des États-Unis.
Au cours des cinq dernières années, le Canada a importé des États-Unis 1,4 million de tonnes de déchets dangereux : batteries, matériaux électroniques et autres contenant du cyanure, de l'arsenic, du cadmium et d'autres contaminants dangereux pour l'environnement et la santé humaine.
Les deux destinations canadiennes privilégiées par les Américains sont au Québec : la Fonderie Horne, à Rouyn-Noranda, et Stablex, à Blainville.
Deux endroits où les Mères au front et d'autres regroupements citoyens dénoncent les impacts de la pollution sur la santé des enfants et de toute la population.
Deux endroits où la population est exposée à des contaminants sans seuil. C'est-à-dire qu'ils peuvent produire des effets nocifs, quelle que soit la dose d'exposition, même infime. Parfois des décennies plus tard.
Deux endroits au Québec où des compagnies multinationales aux ramifications américaines font chanter nos politiciens pour obtenir le droit de nous polluer.
Face aux menaces américaines, l'heure ne doit plus être à la soumission, mais à l'innovation. Voyons-y l'occasion de revoir nos priorités en fonction d'intérêts qui ne sont pas seulement économiques.
Montrons au monde que le Québec n'est pas la poubelle de l'Amérique du Nord, mais une nation qui protège la santé de ses enfants et de toute sa population.
Bloquons l'importation de déchets dangereux !
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Laissons assez de corde à Trump pour qu’il se pende avec (ou « Faut-il laisser le capitalisme s’autodétruire ? »)
Le monde capitaliste est sous le « choc » (une fois de plus) ! C'est la panique, particulièrement dans notre beau Canada (a mari usque ad mare) depuis que l'agent Orange à Washington a brandi ses menaces tarifaires qu'il appliquera une fois qu'il sera bien installé dans le Bureau Ovale. Ce n'est pourtant que le commencement d'une série de « coups de gueule », de provocations, de déclarations à l'emporte-pièce venant du Mâle dominant qui veut impressionner ses éventuels opposants et montrer clairement au reste de la planète qui est le « Cheuf » et qui aura la priorité lorsque viendra la période du « rut », c'est-à-dire au moment où il faudra choisir avec qui il sera plus facile de « forniquer » pour servir ses intérêts idéologiques et partisans. D'où le ridicule de la situation…
« Ridicule » parce que l'arme protectionniste que brandit Trump pour faire peur est, en fait, une lame à double tranchant qui, si elle est utilisée telle qu'il le déclare de façon aussi tonitruante et péremptoire, peut faire autant sinon plus mal à l'économie américaine qu'à celle des partenaires traditionnels des États-Unis, dont le Canada. Pour la simple et bonne raison que, aussi improbable à prime abord que cela puisse paraître en ce qui le concerne, l'Oncle Sam n'a pas les moyens d'effectuer ce repli stratégico-identitaire dans le but de redonner à l'Amérique sa grandeur soi-disant perdue (MAGA) et de reprendre sa place hégémonique dans l'arène internationale (America first !), elle aussi supposément usurpée par le reste du monde qui exploiterait les pauvres Américains !
Dans l'état actuel de l'économie-Monde, toute mesure protectionniste doit s'accompagner d'un plan costaud de réindustrialisation et de réinvestissement dans l'économie locale et nationale afin de compenser les pertes de pouvoir d'achat qui s'ensuivront inévitablement d'une augmentation des tarifs douaniers telle qu'envisagée par Trump et son équipe de clowns et d'acrobates, ramassis de « têtes brûlées » aussi incompétentes les unes que les autres. Or, à moins qu'il nous réserve une surprise ou qu'il sorte promptement un « joker » qu'il aurait caché derrière son dos, l'agent Orange n'a rien prévu de tel parce que dans son logiciel politico-populiste, toute planification, toute organisation rationnelle des fonds publics (et même privés), toute stratégie qui fait sa part à une certaine prudence afin d'anticiper d'éventuels dérapages qui nuiraient à la collectivité dont il est responsable et au Bien Commun dont il doit se préoccuper sont à rejeter du revers de la main car associées à des politiques « gauchistes », à un manque de confiance dans les capacités illimitées du capitalisme à mener à bien n'importe quel projet mégalomane, la confrontation avec le « réel » qu'imposent nécessairement les limites inhérentes à la volonté de puissance n'étant pas à l'ordre du jour.
Comme le soulignent plusieurs observateurs avisés de la politique américaine et des relations qu'entretiennent les États-Unis avec d'autres grandes puissances économiques (voir Emmanuel Todd, La Défaite de l'Occident), à l'heure actuelle, le pays vit au crochet du reste du Monde, en particulier de la Chine qui finance le « trou noir » (à moins que ce ne soit devenu de l'« antimatière ») qui tient lieu de dette publique (« abyssale » si elle en est une) de l'État fédéral et son déficit commercial, non moins vertigineux ; comme un serpent qui se mord la queue (dans ce cas-ci, il s'agirait plutôt d'un « dragon »), la force et la prééminence du dollar (surévalué ?) à l'échelle internationale permettent aux classes moyennes américaines de vivre au-dessus de leurs moyens par une sur-consommation de biens manufacturés en provenance de l'Empire du Milieu (et aussi, de plus en plus, de l'Asie du Sud-Est), participant ainsi à la croissance économique chinoise, croissance qui, en retour, donne les outils financiers nécessaires à la Chine pour soutenir, par l'entremise des grandes fortunes constituées depuis la libéralisation de son économie, capables d'investir massivement à l'étranger, le déficit budgétaire du Trésor américain.
Ainsi se perpétue le cercle vicieux : plus les Américains consomment made in China, plus la Chine s'enrichit, plus la Chine s'enrichit, plus les Américains consomment made in China, ainsi de suite ad infinitum, creusant toujours plus l'écart entre la puissance « réelle » de l'économie américaine (le calcul de son PIB intégrant une large part d'activités non-productives) et sa capacité, surestimée, de constituer un marché inégalé de consommateurs capables d'engloutir tout ce qui peut se produire de biens et services dans le monde industrialisé. Équilibre éventuellement voué à se rompre à un moment « critique », lorsque la capacité d'endettement aura atteint sa limite (comme lorsqu'une bulle financière éclate au grand jour), réservant de mauvaises surprises aux nostalgiques de l'America first, croyant à tort que « … quand y en plus, y en a encore ! ».
Pour ces « optimistes » qui ne doutent jamais de la grandeur de l'Amérique, les nouvelles ne sont pas bonnes ; le précieux « dollar » qui sert encore de référence majeure pour les échanges commerciaux mondialisés est battu en brèche et concurrencé par le yuan chinois qui va devenir de façon imminente la monnaie d'échange des pays regroupés sous la bannière des BRICS, coalition qui va s'élargissant et dont les interactions vont constituer de plus en plus une alternative prisée à la mainmise des États-Unis sur le système monétaire international. Avec un dollar affaibli, ne pouvant plus faire la pluie et le beau temps sur la planète, la seule façon pour l'Amérique de Trump de maintenir son niveau de vie (sa légendaire American way of life alimentée par l'American dream) sera de réorienter son économie de « rentiers », telle qu'elle est à l'heure actuelle, en une économie beaucoup plus axée sur les exportations (comme l'est celle du Canada et qui a permis à la Chine de s'élever à la tête du commerce mondial ― même si le mouvement semble vouloir s'inverser, le PCC constatant la dépendance du pays aux importations pour la consommation de biens de premières nécessités).
Mais exporter quoi, peut-on se demander ? À part la Silicon Valley et son obsession pour les innovations technologiques, que peuvent offrir les Américains au reste du Monde qui n'est pas déjà produit par les Asiatiques qui ont profité de la grande vague de délocalisations des années 1990-2000 en provenance de l'Amérique convertie au libre-échangisme, à la déréglementation tous azimut, à la mondialisation « heureuse » des marchés supposée apporter bonheur et prospérité à la Terre entière ? Il n'y aura pas de retour de pendule et à moins d'avoir une baguette magique, Trump ne redonnera pas sa grandeur à cette Amérique fantasmée avec ses menaces « tarifaires » sauf de façon tout à fait « symbolique », cette montée de testostérone qui lui sert de politique économique ne pouvant pas faire long feu si elle n'aboutit pas à des résultats « concrets » pour le peuple américain, à savoir, une réduction des inégalités entre classes sociales, un réinvestissement dans les services à la population, la fin du travail précaire, le retour des bons emplois, un rééquilibrage des rapports de force entre Capital et Travail, bref, l'amélioration « générale » des conditions de vie.
Même les économistes les plus conservateurs made in USA anticipent des conséquences désastreuses pour le pays si cet élan protectionniste devient trop compulsif, transformé en soupape d'évacuation pour le trop plein de ressentiments d'un Président qui a déjà commencé à « péter les plombs ». C'est bien pour dire...
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En 2025, répondre aux cris de l’humanité - La banalisation, jusqu’au tombeau ͏ ͏ ͏
Les manifestations de clémence, de la part des hommes du pouvoir et de la droite, et de trop nombreux médias dans leurs hommages au fondateur et chef du Front national, confinent à de la malsaine connivence, si ce n'est à de la complicité. Elles s'inscrivent dans la troublante continuité de la banalisation de l'extrême droite française, et en sont un accélérateur.
Tiré de l'Humanité
https://patrick-le-hyaric.fr/la-banalisation-jusquau-tombeau/
La lettre de Patrick Le Hyaric
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*Le brouillage de tous les repères idéologiques atteint son* *paroxysme* quand des responsables de l'État qualifient/« d'outrances »/ ou de /« polémiques »/ des propos qui ont valu à Le Pen une vingtaine de condamnations judiciaires pour incitation à la haine raciale ou pour contestation de crimes contre l'humanité. Décidément, les sulfateuses à détruire tout repère idéologique tournent à plein régime.
Par quelle amnésie magique et obscurantiste, président de la République, Premier ministre, ministres et dirigeants de droite peuvent-ils transformer un tortionnaire colonialiste, un raciste antisémite et islamophobe, homophobe, anticommuniste et négationniste tantôt en /« une figure de la vie politique »/, tantôt en homme qui /« a marqué son époque »/, ou encore, comme l'écrit l'Élysée en /« figure historique dont le rôle dans la vie publique de notre pays pendant près de soixante-dix ans relève désormais du jugement de l'histoire »/. Voici l'euphémisme devenu politique !
Est-ce que *tout ceci est destiné à camoufler les conditions de la fulgurante ascension de celui qui créa le Front national* avec ses amis anciens de la Waffen SS ? L'existence et la force de Le Pen et de ses idées ne doivent rien à un prétendu génie politique.
En effet, alors qu'il n'avait pas pu être candidat à l'élection présidentielle de 1981, il a bénéficié, comme les braqueurs de banques, de nombreuses complicités. Dans un contexte où tout était fait pour affaiblir le Parti communiste français, le tournant droitier du pouvoir mitterrandien pour adapter, dès 1983, la France à la mondialisation capitaliste a servi de carburant à l'extrême droite.
*Deux événements fondateurs constituent un accélérateur des particules du proto-fasciste. *
Le premier a lieu lors *des élections municipales partielles à* *Dreux* où le candidat du RPR s'allie au second tour, le 11 septembre 1983, à la liste du lieutenant de Le Pen, Jean-Pierre Stirbois, pour battre la maire socialiste sortante Françoise Gaspard. Le Front national obtient 10 conseillers municipaux et 3 adjoints au maire. Jacques Chirac justifiera cette alliance dès le lendemain, dans un discours à Rambouillet en ces termes : /« Ceux qui ont fait alliance avec les communistes sont définitivement disqualifiés pour donner des leçons de droits de l'homme et de règles de démocratie. »/ Il reprenait ainsi l'argumentaire du penseur du conservatisme d'alors, Raymond Aron, qui avait écrit : « /L'opposition ne changeait pas de nature, elle ne se ralliait pas aux idées du FN, elle acceptait quatre compagnons de Le Pen sur sa liste, ce qui me semble moins grave que d'accepter quatre communistes au Conseil des ministres./ » Par la suite, en 1988, la droite dirigea plusieurs conseils régionaux – Bourgogne, Rhône-Alpes, Picardie, Languedoc-Roussillon, Centre-Val de Loire – avec l'appui de l'extrême droite.
*Le mois de mars de l'année 1983 est l'autre moment charnière*. Le président de la République, F Mitterrand reniant les engagements communs de la gauche , entraîne le pays dans la voie d'une construction européenne plus fédéraliste et financière, préparant la liberté totale de circulation des capitaux et des marchandises, tout en laissant détruire de grands secteurs industriels, de la sidérurgie au textile. Le Pen fut le monstrueux enfant de cette négation des engagements de la gauche socialiste et de cette mutation-destruction.
Il va d'autant plus vite prendre de l'élan que *François Mitterrand lui a agrandi officiellement et artificiellement les ailes**. Après plusieurs rencontres avec des conseillers de l'Élysée, Le Pen se plaint au président de la République, dans une lettre du 26 mai 1982, du traitement insignifiant du congrès du FN qui s'est tenu les 7 et 8 mai 1982. Dès le 22 juin, François Mitterrand répond en personne au chef de l'extrême droite en jugeant « /regrettable/ » /« l'incident que vous signalez/ » et l'informe qu'il demande « /à M. le Ministre de la communication d'appeler l'attention des responsables des sociétés de radiotélévision sur le manquement dont vous m'avez saisi ». /Incroyable pour un parti qui, à l'époque, n'est même pas présent à l'Assemblée nationale.
L'ordre fut promptement exécuté puisque le zélé Georges Fillioud, ministre de la communication, fit passer, dès le 29 juin 1982, Jean-Marie Le Pen au journal de 23 heures de TF1, puis le 7 septembre, au populaire 13 heures d'Yves Mourousi. Et cela ne s'arrêtera plus. Le 19 septembre, il est l'invité du journal de 20 heures sur Antenne 2. Le 28 septembre, il se retrouve dans l'émission humoristique de Claude Villers à France Inter, « Le tribunal des flagrants délires ». Le 30 octobre, il est à nouveau l'invité de TF1. Avant les élections municipales du mois de mars 1983, Yves Mourousi le reçoit à nouveau dans son journal de la mi-journée qui est alors très regardé. Le 18 septembre 1983, soit une semaine après l'alliance victorieuse de la droite et de l'extrême droite, il est l'invité du Club de la presse d'Europe 1. À cette occasion, /Le Monde/ barre sa une avec ce titre, « Le jour de gloire de M. Le Pen ». Une autre émission phare de l'époque, « Face au public » sur France Inter, lui ouvre ses portes. Et sa grande consécration vient avec sa participation à l'émission « L'heure de vérité » sur Antenne 2, le 13 février 1984. Au cours de cette émission, devant les animateurs** de l'émission médusés et embarrassés, il se leva pour demander une minute de silence pour les /« morts du communisme »/.
*Ainsi l'ascension médiatique organisée de Le Pen ouvrit-elle la voie à son expansion électorale*. C'est bien une stratégie politique qui a organisé sa reconnaissance avant toute légitimité. Ce que reconnaîtra ainsi Pierre Bérégovoy, alors secrétaire général de l'Élysée, le 21 juin 1984 : « /On a tout intérêt à pousser le FN, il rend la droite inéligible. Plus il sera fort, plus on sera imbattables. C'est la chance historique des socialistes./ »
On mesure aujourd'hui les désastres de ces stratégies politiciennes pour les partis de la droite issus de l'après-guerre, pour le Parti socialiste lui-même et la gauche toute entière. Bien pire encore, cette vulgaire tactique a surtout servi à préserver les intérêts fondamentaux du capital contre les intérêts de l'immense majorité du peuple, quitte à faire de la scène politique française un immense champ de ruines.
Quarante-deux ans après, dans le droit-fil de cette terre brûlée, les hommages confortent d'autant plus la montée de l'extrême droite que, du pouvoir aux différentes nuances des droites, les thèses antirépublicaines du FN/RN s'inscrivent en lettres noires dans leurs programmes et que leurs discours en vomissent comme de la lave.
*La contamination prend une telle ampleur* qu'on a pu entendre des commentateurs classés à gauche expliquer que Le Pen aurait été un visionnaire en lui /« reconn[aissant] une intuition/ (sic) /sur l'immigration »/ notamment. On nous valine par conséquent, la vieille thèse selon laquelle « il y a un problème avec l'immigration » comme le serinent le RN/FN et la droite. Or le milliardaire raciste, antisémite et anticommuniste viscéral de Montretout n'a toujours été qu'un souffleur de haine et de division dans un pays construit de mille strates de migrations honnies par ce nostalgique de l'Algérie française. L'histoire de la France, notre société, a été forgée de grands élans de solidarité, d'hospitalité et de fraternité – et de luttes sociales indiscriminées puissantes que Le Pen a toujours combattues avec rage.
Les puissances d'argent, jamais rassasiées, sont mûres pour faire de l'extrême droite leur roue de secours tant elles ont épuisé leurs traditionnels mandataires aux multiples nuances politiciennes déguisées derrière le mot sans cesse sali de « démocratie ». *Décidément, la banalisation va jusqu'au tombeau. Ne baissons pas la garde. *
Le 9 janvier 2025
/* /Documenté dans le livre de Franz-Olivier Giesberg, alors éditorialiste au /Figaro, La Fin d'une époque [/1993]/. /Voir aussi dans /La Main droite de Dieu : enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite [/1994]/, /d'Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez/./
/** Pierre Luc Séguillon et Albert Du Roy./
/*** Voir aussi le dossier de L'Humanité du 8 janvier 2025 et l'éditorial de Stéphane Sahuc./
*Retrouvez chaque semaine */*La Lettre */*et */*les*/**/*Éditos */*sur le Blog * <http://r.lettre.patrick-le-hyaric.f...>
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Le projet de loi 69 : l’anti-Maîtres chez nous
En 1962, nous, Québécoises et Québécois, avons fait le choix historique lors d'une élection référendaire de nationaliser l'électricité. Le résultat de ce débat fut un pas décisif pour devenir véritablement « Maîtres chez nous ». Pendant toutes ces années, Hydro-Québec, société d'État québécoise, le gouvernement du Québec ainsi que tous les citoyens de cette province ont profité sans équivoque d'un enrichissement collectif important lié à la propriété publique de l'électricité.
Malheureusement, depuis plus de 25 ans, divers gouvernements ont choisi de répondre favorablement aux chants des sirènes du puissant lobby de compagnies privées dans des dossiers tels que les mini-barrages, les centrales au gaz du Suroit et surtout l'énergie éolienne. Ces compagnies privées sont comme des parasites qui utilisent l'excellente cote de crédit d'Hydro-Québec pour maximiser leurs profits !
Même sur le plan strictement économique, cette confiance aveugle au dogme néolibéral du privé est-elle justifiée ? Présentement, nous devons payer environ 140 millions de dollars annuellement pendant 20 ans pour que la centrale privée au gaz naturel de Bécancour ne fonctionne pas. Quant au domaine de l'éolien, l'Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) a évalué que la propriété privée de cette filière a déjà fait perdre plus de 6 milliards de dollars à la société québécoise.[1] En plus d'entraîner une perte de maîtrise de l'énergie, le développement privé de l'énergie éolienne entraîne des coûts supplémentaires très importants pour Hydro-Québec : « Ainsi le prix contractuel moyen de l'énergie éolienne en 2023 est de 9,58 ¢/kWh. Cela correspond à 9,98 G$ de coût contractuel d'acquisition de l'énergie éolienne. Le coût réel, comprenant la surproduction, est évalué à 11,18 G$ en 2023 et 22,2 G$ à l'horizon 2035. Afin d'intégrer l'énergie éolienne à son réseau, un service d'intégration éolien est fourni par Hydro-Québec Production, ce qui implique un coût additionnel pour Hydro-Québec équivalent à 1 G$ soit 0,98 ¢/kWh additionnel. »[2] Bref, dans ce « dîner de cons », les Québécois se font avoir pour des milliards de dollars !
Le 8 décembre dernier, dans sept villes du Québec,[3] de nombreux groupes et les membres du syndicat d'Hydro-Québec (SCFP) ont dénoncé le PL-69 et sa porte grande ouverte vers la dénationalisation de l'électricité.[4] Et, pour comble d'aberration, le PL 69 n'offre aucune orientation concernant l'abandon des énergies fossiles. Prétendre agir pour lutter contre les changements climatiques sans, au préalable, avoir un large débat de société pour se doter d'un plan cohérent d'allocation des ressources afin d'éliminer le pétrole et le gaz de notre consommation énergétique, c'est, le moins qu'on puisse dire, mettre la charrue devant les bœufs ! C'est pourquoi, en 2023, de nombreux groupes de la société civile (dont le CCCPEM) ont exigé un BAPE générique pour discuter de l'avenir énergétique du Québec.[5]
La libéralisation du secteur énergétique est-elle une bonne idée ? L'IRÉC[2] a calculé les coûts additionnels pharaoniques engendrés par cette opération. Même si, pour le moment, le PL-69 ne privatise pas Hydro-Québec, comme cela s'est fait dans d'autres provinces ou d'autres pays, ce projet de loi permet à Hydro Québec d'accueillir de nouveaux actionnaires privés et de vendre certains actifs comme des barrages et des infrastructures de transport d'électricité. Il permettrait également à des acteurs privés de produire, transporter et vendre de l'électricité de gré à gré sans passer par Hydro Québec. C'est ce qu'on peut constater avec le projet TES Canada en Mauricie. À long terme, ces conditions seront comme des métastases cancéreuses qui mèneront Hydro-Québec à sa perte.
Au Canada, la Nouvelle-Écosse [6] et l'Ontario [7] ont tenté l'expérience de la privatisation. Est-ce un succès ? Permettez-moi de traduire le commentaire désabusé d'une Néo-Écossaise tel qu'elle l'a écrit à la fin d'un article dans le National Observer : « Emera alias NSPower est une compagnie américaine qui a acheté notre système public provincial d'énergie voilà quelques années et qui s'est révélé être un trou noir qui aspire nos finances vers ses actionnaires tout en fournissant un service inadéquat aux citoyens. Ils veulent présentement augmenter les tarifs de 19%… »[8]
Sans un large débat de société lors d'un BAPE générique, nous nous opposons fermement à la dénationalisation du secteur de l'électricité au Québec. Pour conserver les acquis du débat historique de 1962, qui a fait que nous soyons « Maîtres chez nous », il faut qu'Hydro-Québec demeure le seul maître d'œuvre en matière d'électricité, avec le gouvernement du Québec comme seul actionnaire de la société d'État. Hydro-Québec ne doit jamais être un simple partenaire ou un actionnaire de projets énergétiques. Au 21e siècle, le contrôle public d'une source d'énergie fiable, économique et décarbonée doit être une priorité non négociable par rapport aux bénéfices d'actionnaires lointains ! Au-delà de probables hausses de tarifs, le CONTRÔLE de notre développement économique, industriel et environnemental, qui va de pair avec la propriété publique de l'électricité, est encore plus vital au moment où, au-delà du 45e parallèle, il est ouvertement question du « 51e État américain » !!!
Il faut revenir à l'essentiel : pour être « Maîtres chez nous », les gouvernements qui se succèdent à l'Assemblée nationale depuis 25 ans doivent cesser de faire semblant de prioriser le bien commun tout en privilégiant les intérêts privés. Tout comme dans le dossier du Suroit et celui du gaz de schiste, un BAPE générique au sujet de notre avenir énergétique est, comme l'ont souligné André et Philippe Bélisle, « une étape essentielle et préalable à l'amorce même d'un débat sain et éclairé, afin de bien mesurer l'ensemble des impacts sociaux et économiques et de bien évaluer les risques environnementaux. »[9]
Si le gouvernement du Québec veut continuer à marcher dans les traces des pionniers d'Hydro-Québec, tels que T.D. Bouchard et René Lévesque, il faut abandonner le PL-69 dans sa forme actuelle.
Gérard Montpetit
Membre du CCCPEM (Comité des citoyens et citoyennes pour la protection de l'environnement maskoutain)
le 8 janvier 2025
3] https://www.lautjournal.info/20241213/pl-69-manifs-aux-quatre-coins-du-quebec
4] https://www.lautjournal.info/20241213/pl-69-bloquons-la-privatisation-de-lelectricite
6] https://en.wikipedia.org/wiki/Emera
7] https://en.wikipedia.org/wiki/Hydro_One
9] André Bélisle et Philippe Bélisle (2024). La guerre des fossiles. Tome 2. Montréal : Somme toute, 2024, p. 224.
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Aéroport St-Hubert / Plan de durabilité : ils nous prennent pour des imbéciles
Longueuil, le 20 décembre 2024. - L'aéroport de St-Hubert (YHU) vient de pondre son “plan de durabilité environnementale”, avec un an de retard, puisqu'il avait été promis pour l'hiver dernier. Cinquante-quatre pages d'un verbiage creux et hypocrite, sans chiffrage précis : il s'agit d'un énième acte de communication.
Les responsables de l'aéroport répètent qu'ils s'engagent “à lutter activement contre les changements climatiques” mais sans apporter la moindre preuve crédible, prétendant devenir “une référence mondiale” en gestion environnementale, rien de moins !
Premier constat : sans donner de détails, l'aéroport fait un bilan CO2 de ses immeubles pour 2022, omettant soigneusement les milliers de tonnes de kérosène arrivant chaque année sur le site et utilisés par les avions. C'est vraiment prendre les citoyens pour des imbéciles. Ainsi, le seul (nouveau) chiffre de ce rapport de 54 pages est un bilan faussé, issu d'une “auto-évaluation” de 413 tonnes de CO2 qui ne reflète en rien les activités aéroportuaires de 2022 et encore moins celles à venir lorsqu'il y aura des millions de passagers. Pourtant, cela n'est pas compliqué à établir ce bilan CO2 : il suffit de connaître le volume des carburants utilisés pendant une année et de faire une simple multiplication. Les responsables parlent d'une “quantification complexe” (p.19 dudit plan), voyons donc ! Ils auraient pu aussi utiliser la méthodologie de Airport Tracker. Alors qu'il est de notoriété publique que l'accréditation ACA n'est qu'une vasteentreprise d'écoblanchiment pour les aéroports, St-Hubert n'a obtenu que la plus faible note possible, c'est dire le peu d'effort de transparence qu'ils ont fait !
Deuxième constat : aucune prévision chiffrée des émissions de gaz à effet de serre, notamment le CO2, mais aussi d'autres polluants (NOx, particules PM2.5, ...), n'est établie pour l'avenir, au moins la période 2025-2030, avec les activités des avions de Porter Airlines ou des jets privés de JB Aviations. En réalité, les responsables de l'aéroport, qui n'ont jamais défini leur plan d'affaires et mené des études d'impact indépendantes à long terme, n'ont aucune idée de ce que seront ces émissions, pas plus que des autres formes de pollutions. Ils naviguent à vue.
Troisième constat : aucune mesure sérieuse n'est envisagée pour lutter contre la pollution sonore (on parle même de “mur végétal”). Pour la pollution atmosphérique, on promet des stations de mesure. Si l'on comprend bien (p.52 du plan), la qualité de l'air autour des pistes ne sera pas mesurée ! De plus, ils n'ont été retenus qu'une partie des normes de l'Organisation mondiale de la Santé pour les seuils limites (p.45 du plan) ; en particulier les maximaux pour les moyennes journalières, le monoxyde de carbone CO, le dioxyde de soufre SO2 et l'ozone O3, ou les particules ultrafines PM 0.1 sont passés à la trappe. Enfin, pas de mesure de la qualité de l'airavant 2025 : c'est que vous comprenez, on ne voudrait surtout pas mesurer l'augmentation des polluants avec l'arrivée de Porter Airlines…
Quatrième constat : l'aéroport reconnaît déjà qu'il y aura des embouteillages et souhaite en conséquence coordonner la venue des taxis. Un moyen de déplacement très durable comme tout le monde le sait !
Cinquième constat : ce rapport bâclé aura au moins un mérite, celui de faire rire. Par exemple, pour limiter l'impact hydrique de l'aéroport, l'aéroport va investir dans des urinoirs à faible consommation. Quant à la pollution lumineuse, “afin de protéger les nids d'oiseaux pendant les périodes de reproduction”, l'aéroport mettra en place “des écrans lumineux ou des paravents”. Voilà la haute technologie de pointe tant promise ! Quant au chiffre d'une consommation d'électricité du terminal Porter Airlines de “7 mégawatts par an” (p.24 du plan), soit 0.8 kWh, il est tout simplement surréaliste.
Les études scientifiques s'accumulent. L'industrie aéronautiquecontribue fortement au réchauffement climatique et génère des pollutions sonores et atmosphériques avec des conséquences graves pour la santé et l'environnement : une seule solution s'impose, réduire le trafic aérien. Visiblement, à Longueuil, certains négationnistes climatiques continuent à faire comme si tout allait bien, prenant les citoyens pour des imbéciles.
– 30-
Pour information :
Coalition Halte-Air Saint-Hubert
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Rentrée syndicale 2025 – Une tendance antisyndicale qui s’accentue
Les manœuvres antisyndicales se sont accentuées dans le monde du travail en 2024, tant de la part des patrons que des gouvernements. C'est le constat principal dressé par la CSN lors de sa conférence de presse de début d'année, tenue ce matin.
Dix-sept lockouts en 2024
« Nous observons une tendance préoccupante chez plusieurs employeurs à recourir à des manœuvres antisyndicales musclées pour tenter d'affaiblir les syndicats », précise Caroline Senneville, présidente de la CSN. Lors des 12 derniers mois, 17 lockouts ont été décrétés auprès des syndicats affiliés à la centrale, du rarement vu au cours des dernières années.
À cela s'ajoutent les nombreuses injonctions, les cas d'ingérence et d'entraves auprès des syndicats. « Toutes les tactiques sont bonnes pour empêcher la formation de syndicats, ou pour intimider les travailleuses et les travailleurs, une fois syndiqués ».
Le recours aux briseurs de grève a aussi constitué un enjeu. De nombreux cas ont été confirmés par des décisions du Tribunal administratif du travail (TAT). Cela est sans compter ceux qui n'ont pas fait l'objet d'une décision. « Le traitement des plaintes est beaucoup trop long. À cela s'ajoutent les pénalités quasi inexistantes pour les employeurs jugés coupables. Le gouvernement doit mieux protéger les droits des travailleuses et des travailleurs », exige la présidente.
Manœuvres gouvernementales inquiétantes
De surcroît, les décisions du ministre fédéral du Travail de recourir à l'article 107 du Code fédéral pour mettre fin à des conflits de travail, ainsi que la déclaration récente du ministre québécois concernant ces recours, n'augurent rien de bon. « Les ministres ne doivent pas oublier que ces décisions font présentement l'objet de contestations juridiques. Le droit de grève est reconnu par la Cour suprême et par les traités internationaux signés par le Canada », rappelle la présidente.
Bien que préoccupée par ces constats, la CSN entend mener la lutte. « Brimer les travailleuses et les travailleurs du droit de grève leur serait extrêmement préjudiciable. Nous ne resterons pas les bras croisés », prévient Caroline Senneville.
Négociations à surveiller en 2025
Plusieurs négociations s'intensifieront au cours de l'année 2025. La CSN, qui représente 80 % des CPE syndiqués au Québec, poursuit ses pourparlers avec le gouvernement, dans l'objectif de freiner la pénurie de main-d'œuvre et de mieux valoriser ces emplois. Même chose pour les 3500 paramédics de la CSN, qui ont entamé leur négociation il y a plusieurs mois. Les travailleuses en CPE et les paramédics sont sans contrat de travail depuis mars 2023.
L'industrie de la construction et les résidences pour personnes âgées (RPA) seront aussi en négociation, alors que leurs contrats de travail arriveront à échéance ce printemps. Le premier entrepôt d'Amazon syndiqué au Canada et plusieurs hôtels poursuivront leurs pourparlers afin d'en arriver à des ententes satisfaisantes.
Minimum 20 $ et élections fédérales
La centrale compte mettre l'accent, en 2025, sur sa campagne Minimum 20 $, qui incite ses syndicats à revendiquer un salaire plancher d'au moins 20 $ l'heure lorsqu'ils négocient le renouvellement de leur convention collective. « Ce n'est pas normal de travailler à temps plein et avoir de la difficulté à joindre les deux bouts. Il faut un salaire viable pour toutes et tous ».
Finalement, la tenue d'élections fédérales sera l'occasion pour la centrale de mettre de l'avant ses enjeux prioritaires, soit l'environnement, l'avenir des médias et l'immigration, l'assurance-emploi, sans oublier les questions économiques, dont celles entourant les tarifs douaniers évoquées dernièrement. « La CSN fera entendre sa voix pour s'élever contre les positions qui nous feraient reculer collectivement. »
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Le Harcèlement Sexuel en Haïti : Une Réalité Persistante et Inacceptable
Le harcèlement sexuel est un problème de société majeur en Haïti, un pays où les questions de droits humains, d'égalité de genre et de violence sexuelle restent malheureusement sous-estimées.
Bien que le pays ait ratifié plusieurs conventions internationales concernant les droits des femmes et la lutte contre les violences basées sur le genre, le harcèlement sexuel reste une pratique courante, tant dans les espaces publics que privés.
Le harcèlement sexuel en Haïti prend différentes formes, allant des avances non sollicitées dans la rue aux agressions verbales et physiques dans les lieux de travail. Les femmes, en particulier celles des classes populaires et rurales, sont les plus vulnérables à ce fléau. Elles se retrouvent souvent confrontées à des comportements inappropriés de la part d'hommes en position de pouvoir, que ce soit dans les administrations publiques, les écoles ou même dans leurs propres foyers.
Une étude menée par des organisations locales a révélé que près de 40% des femmes haïtiennes âgées de 15 à 49 ans ont été victimes de harcèlement sexuel dans leur vie quotidienne. Toutefois, peu de ces femmes osent porter plainte ou dénoncer les agresseurs par crainte de représailles ou de stigmatisation sociale.
Dans une société où les inégalités entre hommes et femmes sont profondes, les victimes de harcèlement sexuel se retrouvent souvent isolées et sans recours.
En dépit des engagements internationaux d'Haïti à travers la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes (CEDAW), le cadre juridique national reste insuffisant pour lutter efficacement contre le harcèlement sexuel. Bien que la loi haïtienne criminalise certaines formes de violences sexuelles, le harcèlement en tant que tel est encore souvent mal défini et rarement poursuivi par les autorités.
Les victimes de harcèlement sexuel peinent à trouver des mécanismes juridiques appropriés et une protection efficace. Les services de police, souvent sous-équipés et mal formés, ne disposent pas toujours des ressources nécessaires pour mener des enquêtes rigoureuses. Les stéréotypes sexistes et le manque de sensibilisation sur les droits des femmes exacerbent encore cette situation.
Cependant, un mouvement en faveur de la justice pour les femmes et contre le harcèlement sexuel a commencé à émerger en Haïti. Des activistes et des organisations de défense des droits humains, telles que "Kòrsou" et "Fanm Deside", travaillent activement à sensibiliser la population et à soutenir les victimes. Des campagnes publiques de dénonciation ont permis de briser le silence qui entourait longtemps le harcèlement sexuel, et certains médias haïtiens ont commencé à consacrer une attention particulière à cette problématique.
Les réseaux sociaux, qui ont pris une ampleur considérable ces dernières années en Haïti, servent aussi de plateforme pour les victimes qui souhaitent raconter leur histoire et obtenir un soutien. Ces initiatives permettent de créer une pression populaire pour que des réformes législatives et sociétales soient mises en place pour protéger les femmes contre toutes les formes de violence, y compris le harcèlement sexuel.
Le harcèlement sexuel en Haïti reste un problème systémique qui nécessite une réponse multidimensionnelle. Il est essentiel de renforcer la législation en matière de violences basées sur le genre, d'améliorer l'accès à la justice pour les victimes et de mener des campagnes de sensibilisation pour changer les mentalités. La lutte contre le harcèlement sexuel en Haïti ne pourra réussir que si l'ensemble de la société – autorités, organisations civiles et citoyens – se mobilisent pour garantir la dignité, la sécurité et les droits des femmes.
Smith PRINVIL
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FTQ : Bilan et perspectives 2024-2025
La Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) amorce l'année 2025 avec en toile de fond une fin de régime à Ottawa et, en prime, des élections à venir. À Québec, le gouvernement de la CAQ a visiblement perdu la confiance de la population et n'a toujours pas retrouvé sa boussole, étant incapable de régler les problèmes urgents de la vie chère, du logement, de la francisation pour ne nommer que ces enjeux.
« La prochaine campagne électorale fédérale fera également l'objet d'une attention particulière de la part de la FTQ. Ce n'est pas vrai que nous allons laisser les tenants d'une droite, qui s'inspire de ce qu'il y a de plus rétrograde chez nos voisins du Sud, attaquer notre filet social. Une campagne qui sera sans aucun doute polluée par la menace d'imposition d'une surtaxe de 25 % du président élu », déclare la présidente de la FTQ, Magali Picard.
« En ce qui a trait aux relations de travail, la FTQ s'inquiète de l'ingérence d'Ottawa, qui s'est immiscé dans les négociations du secteur ferroviaire, des ports et des postes, en ordonnant la reprise du travail ainsi qu'un arbitrage obligatoire. Il s'agit de dangereux précédents qui brisent le rapport de force entre employeurs et travailleurs et travailleuses. À Québec, le ministre du Travail a même émis l'idée de pervertir la définition des services essentiels pour mettre fin à des conflits de travail malgré le fait que le droit de grève est un droit fondamental protégé par la Constitution », ajoute la présidente.
« Au fédéral, après des années de luttes et de revendications, nous avons enfin une loi anti-briseurs de grève, un programme de soins dentaires, le début d'un régime public et universel d'assurance médicaments, des allocations familiales et un programme fédéral de garderies. Des acquis qu'il faut conserver, non seulement pour les travailleurs et travailleuses, mais aussi pour l'ensemble de la population. Cependant, il reste beaucoup de travail à faire alors que nous attendons toujours une vraie réforme de l'assurance-emploi », déclare le secrétaire général de la FTQ, Denis Bolduc.
« Du côté de Québec, nous attendons également la réforme nécessaire du régime de négociation dans le secteur public et participerons aux consultations de façon constructive. Également, en santé et sécurité du travail, le ministre du Travail devra mettre son pied à terre et faire adopter une fois pour toutes le règlement sur les mécanismes de prévention et de participation en établissement devant protéger l'ensemble des travailleurs et travailleuses. On se demande bien quels secteurs d'activité ou ministères bloquent la mise en œuvre d'un tel règlement visant à protéger particulièrement la santé du personnel féminin », de poursuivre la présidente.
« Enfin, la FTQ sera attentive aux dossiers des prochaines négociations dans le secteur de la construction, des travailleuses et travailleurs étrangers temporaires et des permis de travail fermés, ainsi que des enjeux énergétiques et de nos craintes de privatisation. Une année 2025 qui se terminera par le 34e Congrès de la FTQ à la fin du mois de novembre prochain », concluent les leaders syndicaux.
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Le changement en éducation passe par une grande réflexion collective
Les Québécoises et les Québécois veulent du changement en éducation et près de 70 % estiment qu'une grande réflexion collective pour développer une vision claire et un plan à long terme pour le réseau s'impose. C'est ce que révèlent les résultats d'un sondage Léger mené pour le compte de la CSQ.
« Le constat qui se dégage de ce sondage, c'est que le portrait du réseau d'éducation, dans l'esprit des Québécoises et des Québécois, n'est pas reluisant. Cela étant dit, ils estiment très majoritairement que l'éducation doit être une priorité. Et quand on leur donne l'occasion de rêver, leurs aspirations concordent avec celles du personnel du réseau. Ce n'est pas sorcier : il y a des problèmes de fond en éducation et il faut prendre le temps de s'y pencher, en incluant tous les partenaires du réseau. Il nous faut une vision à long terme et un plan structurant », a fait valoir le président de la CSQ, Éric Gingras, en conférence de presse aujourd'hui.
« Le sondage confirme la perception négative qu'ont les Québécoises et les Québécois du réseau d'éducation. Le statu quo ne sert personne. D'ailleurs, la gestion en fonction de la prochaine rentrée scolaire, c'est aussi un élément qui se dégage de ce coup de sonde. Il faut rebâtir la confiance. La bonne nouvelle, c'est que c'est possible. Il ne manque que la volonté politique. »
Faits saillants
Quand on demande aux répondants d'évaluer le niveau de changement souhaité en ce qui concerne le réseau d'éducation, 68 % sont d'avis qu'on doit faire une grande réflexion et apporter de grands changements.
Quand on sonde leur opinion sur le système d'éducation actuel, il en ressort notamment que :
– 63 % estiment que les services ne sont pas appropriés ou suffisants ;
– 49 % estiment que les jeunes ne bénéficient pas d'un climat sain et sécuritaire ;
– 50 % ne trouvent pas que les jeunes ont un accès juste et équitable aux différents programmes et aux services éducatifs.
Quand on sonde leur opinion sur l'avenir de l'éducation au Québec, il en ressort notamment que :
– 90 % sont d'accord avec le fait que l'éducation est ce qu'il y a de plus important ;
– 90 % sont d'accord avec le fait que le Québec a besoin d'une vision claire et à long terme pour le réseau ;
– 86 % sont en accord avec le fait qu'il faille penser l'éducation de façon intégrée, de la petite enfance à l'enseignement supérieur ;
– 74 % estiment qu'il se fait beaucoup de planification à court terme, sans penser aux effets à long terme ;
– 72 % sont d'accord avec le fait que la mixité scolaire et sociale constitue un atout pour le réseau d'éducation.
Le sondage a été mené du 6 au 8 décembre 2024 auprès de 1 011 répondantes et répondants.
Tout le monde à la table !
En janvier dernier, la CSQ avait entamé l'année 2024 en insistant sur le fait que les enjeux qui secouent le réseau d'éducation se situent au-delà des seules conventions collectives, des structures et de l'administration. Ils résident dans les fondements et dans la mission même de l'éducation.
La perception négative des répondants envers le réseau d'éducation n'est pas une critique dirigée à l'endroit du personnel. Ils évoquent plutôt le manque de soutien, les structures, les infrastructures, le système.
« C'est plutôt une question de confiance. Et c'est préoccupant. Les enjeux qui ponctuent l'actualité toutes les semaines sont les symptômes de cette absence de vision et de plan structurant. Il faut se parler d'égalité des chances, des inégalités d'accès, des élèves avec des besoins particuliers, des enjeux de littératie, de la violence, de la place du religieux, etc. À la CSQ, nous n'avons pas la prétention d'avoir toutes les solutions, mais on en a. Et on souhaite entendre celles des autres et leur point de vue – celui des directions d'établissements, des parents, des universitaires et des experts, du gouvernement. C'est ça, le dialogue social ! Et actuellement, il n'y a aucun espace pour le faire. À la CSQ, nous pensons que c'est ce qui fait qu'on tourne en rond. Et visiblement, la population est plutôt d'accord avec nous là-dessus ! », d'insister Éric Gingras.
Au cours des prochains mois, la Centrale développera une plateforme de travail, identifiant des enjeux et proposant des pistes de solutions basées sur ce que vit le personnel au quotidien, ce qu'il constate, expérimente et espère. « À la CSQ, on se met en action et on fait le pari que le mouvement attire le mouvement. C'est ce que les membres veulent d'ailleurs : proposer, contribuer, agir. Et après ça, qu'on vienne dire que les organisations syndicales n'ont jamais un discours positif ! En tout cas, nous, on prend les devants ! »
Perspectives CSQ 2025
Différents enjeux occuperont également la CSQ au cours de l'année qui vient. Pensons notamment aux conséquences du gel de recrutement imposé en éducation, au collégial et en santé. Rappelons brièvement à cet effet que la CSQ et quatre de ses fédérations ont déposé conjointement une plainte d'entrave au Tribunal administratif du travail à l'endroit du gouvernement. Une audience doit avoir lieu au printemps.
La Centrale surveillera également ce qui se passe du côté des classes de francisation, préoccupée, d'une part, par le sort du personnel enseignant dont le poste a été cavalièrement affecté. Mais c'est aussi le schéma de couverture et la disponibilité des services de francisation à travers le Québec qui préoccupent la Centrale. La langue est un vecteur d'intégration. Apprendre le français pour s'intégrer dans nos communautés et y travailler est une composante essentielle à la vitalité sociale et économique du Québec.
Il va sans dire que la CSQ attend également les détails du projet de loi annoncé par la présidente du Conseil du trésor visant à réformer le régime de négociation des secteurs public et parapublic.
« Pour le moment, rappelons que nous avons surtout beaucoup de questions et que nous souhaitons que les parties soient consultées. Est-ce que le régime peut être modernisé ? Oui, évidemment. Est-ce que ça peut se faire unilatéralement par un gouvernement qui, mécontent du résultat de la dernière négociation, cherche surtout à changer les règles ? Non. Nous verrons pour la suite. »
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Droit de grève Le cadeau empoisonné du gouvernement caquiste
Québec, le 10 janvier 2025 — Le 23 décembre, alors que les Québécoises et les Québécois avaient l'esprit à la fête, le ministre du Travail Jean Boulet en a profité pour glisser un cadeau empoisonné sous le sapin du personnel syndiqué : une offensive contre le droit de grève.
En effet, il dit analyser la possibilité de changer le Code du travail pour s'accorder de nouveaux pouvoirs en cas de grève. Une telle mesure constituerait une attaque frontale contre un droit des travailleurs et des travailleuses reconnu par la Charte des droits et libertés. C'est ignoble de chercher à les museler !
Cette annonce faite moins de trois semaines après que la présidente du Secrétariat du Conseil du trésor, Sonia LeBel, ait publiquement affirmé que le gouvernement n'avait pas l'intention de restreindre le droit de grève du personnel de l'État. Alors, qui dit vrai ? Après Top Gun, le gouvernement va-t-il présenter sa version de Bon Cop, Bad Cop avec à l'affiche les ministres Lebel et Boulet ?
Les syndicats ont fait preuve d'ouverture quand Sonia Lebel a annoncé son intention de réformer les négociations des conventions collectives du secteur public. Mais comment croire à une consultation de bonne foi si son collègue Jean Boulet menace de priver les travailleuses et les travailleurs de leurs droits ? Cette incohérence érode la confiance essentielle au succès de la réforme.
Le Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) demande à Sonia Lebel et au premier ministre, François Legault, de rappeler à l'ordre le ministre du Travail. C'est une question de crédibilité. Réformer les négociations dans le secteur public est un grand chantier. Il nécessitera l'engagement de bonne foi de toutes les parties pour que cela se fasse dans un climat serein. Or, cela ne peut survenir sous la menace.
Le Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) appelle le gouvernement de la CAQ à revenir à l'essentiel : un dialogue ouvert, basé sur la transparence et la bonne foi.
Le gouvernement doit renoncer à toute idée de restreindre le droit de grève. Il doit plutôt réaffirmer son engagement envers des relations de travail équitables. La confiance ne se décrète pas ; elle se construit.
Guillaume Bouvrette
Président du SPGQ
Source
Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec
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Conflit à Poste Canada : Les négociations sont rompues
Les comités de négociation ont consacré deux jours cette semaine à tenter de résoudre nos différends avec Postes Canada et de conclure de nouvelles conventions collectives. Les parties ont fait des progrès sur plusieurs points importants, notamment le nouveau système de mesure du travail des FFRS. Or, plutôt que de privilégier la conclusion de nouvelles conventions collectives, Postes Canada a tenté de limiter drastiquement nos droits juridiques dans le cadre de la contestation constitutionnelle du recours à l'article 107 par le ministre du Travail pour mettre fin à la grève. Postes Canada a clairement montré qu'elle accordait plus d'importance à ses minces intérêts juridiques plutôt qu'à ceux des travailleuses et travailleurs, qui ont besoin de bons emplois stables et d'un service postal public vigoureux.
Le Syndicat ne peut pas céder à la pression d'un employeur qui exige que nous renoncions à nos droits fondamentaux. Le Syndicat est extrêmement déçu que Postes Canada puisse même envisager de lui demander une telle chose.
La lutte continue
La lutte pour conclure les conventions collectives que nous méritons se poursuit. Les membres de chaque section locale doivent rester en alerte et montrer à Postes Canada que le Syndicat demeure fort et uni.
La prochaine étape est la Commission d'enquête sur les relations de travail, dont les premières audiences sont prévues les 27 et 28 janvier. Les membres pourront suivre les délibérations en direct sur Internet. Nous vous ferons parvenir la façon de vous brancher dès que nous aurons plus de détails à ce sujet.
Nous encourageons tous les membres à s'abonner à Somm@ire pour obtenir par courriel les dernières nouvelles du Syndicat et de l'information utile. Visitez le site www.sttp.ca/fr/sommaire-sttp pour vous abonner dès aujourd'hui.
Solidarité,
Jan Simpson
Présidente nationale
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FIQ : Conseil fédéral des 9, 10 et 11 décembre et congrès extraordinaire du 12 décembre 2024
La dernière année fut, pour le moins qu'on puisse dire, très mouvementée : nous nous sommes mobilisées partout au Québec et nous avons négocié presque toute l'année d'arrache-pied pour finalement signer les textes de notre nouvelle convention collective entrée en vigueur le 15 décembre dernier. Comme nous nous y attendions, le gouvernement de la Coalition Avenir Québec a ensuite continué de nous en faire voir de toutes les couleurs avec la mise en œuvre de Santé Québec, l'annonce de coupes budgétaires et l'annonce d'une réforme du régime de négociation des conventions collectives des secteurs public et parapublic.
Cette semaine, le Comité exécutif de la FIQ et vos représentantes syndicales de partout au Québec se sont réunis pour dresser le bilan de la planification stratégique, adopter les prévisions budgétaires pour 2025, renouveler le contrat d'assurance collective, échanger sur le déploiement des dispositions nationales de la nouvelle convention collective et discuter du pacte de solidarité concernant les journées de grève tenues lors du renouvellement de la convention collective.
Après cette semaine de travail soutenu à Laval, nous repartons avec une vision claire des défis qui nous attendent et de la solidarité indispensable pour mieux vous représenter et porter votre voix.
La présentation de la conjoncture nous a aussi amenées à nous rassembler en prévision de la lutte phénoménale que nous devrons mener dans la prochaine année pour faire pression sur le gouvernement de François Legault, qui tient mordicus à faire des économies dans le réseau de la santé au détriment de vos conditions de travail.
Ce n'est pas un secret, depuis plusieurs semaines, on assiste à un retour de l'austérité. Bien que le gouvernement nie que le mot en « a » affecte les soins aux patient-e-s de manière plus que minimale, les mesures dont nous avons récemment entendu parler disent tout le contraire. Les abolitions de postes par centaines, le retard d'embauche d'une vingtaine de CEPI à l'IUCPQ, la demande de réduction des heures travaillées de 3,65 % et la montée soudaine du TSO à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont brossent un portrait du réseau qui fait froid dans le dos. La semaine dernière, un haut dirigeant de la fonction publique a mis en garde la présidente et cheffe de la direction (PCD) de Santé Québec, Geneviève Biron, des effets néfastes des coupes budgétaires affectant le soutien à domicile. La prochaine année sera cruciale pour notre organisation et nous devrons redoubler d'efforts pour défendre vos conditions de travail et dénoncer les politiques de ce gouvernement d'hommes d'affaires qui menacent la mission essentielle de l'État en santé : soigner et prendre soin.
Plus que jamais, nous avons besoin de la collaboration de toutes pour bien documenter cette situation afin de mener des interventions crédibles sur la place publique. Informez votre syndicat local des mesures déraisonnables dont vous serez témoin et n'hésitez pas à faire appel aux conseillères syndicales de la FIQ. En faisant pression sur le gouvernement à travers des dénonciations, nous pourrons nous positionner de manière stratégique dans l'échiquier et enfin avoir l'écoute des dirigeant-e-s. C'est nous, les 80 000 professionnelles en soins membres de la FIQ, qui possédons l'expertise terrain pour pouvoir proposer de réelles solutions.
C'est bien connu, les professionnelles en soins doivent souvent faire des choix déchirants en ce qui a trait à la conciliation travail-vie personnelle, et encore plus pendant les Fêtes. Cette année, je vous souhaite de pouvoir trouver du temps pour vous reposer et prendre soin de vous à travers vos horaires chargés. Nous nous retrouverons en 2025 pour poursuivre nos dossiers prioritaires pour l'élaboration d'un réseau de santé fort, sain et stable.
Julie Bouchard
Présidente de la FIQ
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Malgré la guerre, le rap soudanais fait parler de lui
Malgré la guerre qui fait rage au Soudan depuis maintenant presque deux ans, une vingtaine de rappeurs soudanais se sont rassemblés pour produire des morceaux inédits via le projet Rap Shar3 (Rap de Rue).
Tiré du blogue de l'auteur.
Le projet Rap Shar3 est un projet pionnier porté par un activiste du rap d'origine égyptienne Black B (« Blvckb17 »), et qui a pour objectif de faire connaître et promouvoir la scène rap de différents pays et communautés arabophones. La chaîne youtube du projet est suivie par plus de 300 000 personnes, et propose de mettre en lumière des communautés de rappeurs chaque fois différentes : Egypte, Palestine, Arabie Saoudite, et plus récemment Libye. Ils ont consacrés deux épisodes (chaque épisode en deux parties) au rap soudanais [écouter ici : Rap Soudan partie 1 et partie 2, Rap Egypte vs Soudan partie 1 et partie 2].
Le rap soudanais et plus globalement la musique afro/pop/trap soudanaise est une scène très active depuis de nombreuses années, avec des artistes connus à l'international comme MaMan, Soulja, MarSimba, Hleem Taj Alser, Walgz, Rotation, TooDope ou encore O'd.
Mais là ce que propose Rap Shar3 est de faire connaître des rappeurs de la scène underground soudanaise et du rap engagé. Une vingtaine d'artistes et rappeurs soudanais se succèdent pour proposer des morceaux d'une très grande qualité, et des paroles souvent bien acérées, sur des prods originales faites aussi par des artistes soudanais (Mshakil Beats notamment). Des artistes et rappeurs obligés de fuir le Soudan depuis le début de la guerre en avril 2023, de faire leur musique avec très peu de moyens, dans l'ombre, parfois sans permis de séjour ni permis de travail, majoritairement en Egypte et au Ouganda ; d'autres aussi se sont installés en Arabie Saoudite et essaient de créer des liens avec les artistes sur place. Le projet Rap Shar3 montre aussi cette solidarité et cette entraide entre les rappeurs de plusieurs pays et communautés, et les morceaux qu'il propose là sont une victoire, une revanche, le résultat de ces rencontres.
Le premier épisode, sorti il y a un an, s'appelle « Rap de Rue Soudan 249 ». Blvckb17 annonce au début de l'épisode : « la guerre qui a lieu au Soudan ne vaut pas moins que la guerre qui a lieu en Palestine ; j'ai voulu vous proposer d'écouter les gars venus eux-mêmes du Soudan, pour qu'ils vous disent la réalité de ce qu'ils vivent ».
Ensuite il lance, comme un slogan, « rap de rue », qui est repris par le groupe derrière lui. « Rap de rue » c'est véritablement un slogan politique parce que le rap est un moyen d'expression puissant, et quand le fait même de pouvoir faire ce rap est un combat, sans studios, peu de moyens, en exil comme sur place. Le rap est une industrie où les hiérarchies coloniales, les jeux de pouvoir et d'argent, et les pressions de censure politique, sont forts. Sortir du rap dans ce contexte, est une lutte et une victoire. Une chanson est une arme, parce que ses mots sont écoutés, sont repris, font écho, créé d'autres mots. Cet épisode fait actuellement plus d'un million de vues, un vrai coup de projecteur sur le rap soudanais.
Les paroles montrent l'engagement des rappeurs soudanais et expriment le cri d'une jeunesse dont les espoirs ont été en partie détruits par la guerre mais qui souhaitent se battre pour une vie meilleure et la justice.
Le second épisode, sorti il y a quelques mois, est consacré à une mise en scène d'un battle de rap entre Egypte et Soudan. Au début de l'épisode, quand Blvck17, qui présente l'épisode, leur demande ce qui fait la spécificité du rap soudanais, les artistes parlent du fait justement de devoir se battre pour que leur musique existe et que leurs morceaux continuent de sortir, malgré les difficultés. « On est des battants » dit un des rappeurs. Un autre évoque aussi la grande richesse et diversité du rap soudanais, avec une culture de plus d' « une centaine de couleurs » de musique, des inspirations très variées, de la culture populaire, aux sonorités arabes et africaines, mais aussi aux emprunts de la culture américaine et anglaise du hip-hop et drill. Dans cet épisode, on retrouve des artistes plus célèbres, comme MaMan ou Awab The Rapper.
Et les internautes, qui viennent des quatre coins du monde arabe et des diasporas, affichent leur soutien à la scène rap soudanaise dans les commentaires. Les avis sont formels (notamment si on regarde les résultats du sondage proposé par la chaîne en commentaire) : si compétition il y a entre les artistes égyptiens proposés, et les artistes soudanais proposés, c'est le Soudan qui l'emporte, sans aucun doute. La créativité, la technique, la manière de poser, la cohésion des groupes, le rap soudanais a prouvé, encore une fois, son talent et sa puissance.
Dans notre prochain article, on vous propose la traduction de deux morceaux en particulier qui ont attiré notre attention.
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Davos, suivi de Fable des primates du Davosien
Une fois l'an, de richissimes primates du « Davosien » se conglutinent en cirque conférence avec leurs carrés d'ami-e-s qui ne sont pas forcément des as.
Prologue
Ils s'offrent du bon temps au « sélect » Forum économique mondial de Davos rendu possible grâce au financement de 1 000 entreprises membres qui versent chacune une cotisation annuelle d'environ 50 000 dollars. La 41ième édition aura lieu du 20 au 24 janvier 2025 et des sources non officielles marquées d'un cryptique X nous informent qu'un certain « Citizen Trump », un bouffon bouffeur de Big Mac et dangereux psychopathe à l'Oreille Cassée, nouvellement réassermenté à la présidence des États-Désunis d'Amérique aurait la ferme intention après le Canada, le canal de Panama et le Groenland de se porter acquéreur des Alpes suisses ! Rien de moins au nom de la doctrine MAGA – formule creuse usurpée au libertarien et benêt Ronald Reagan – et plusieurs soupçonnent déjà « l'Ombre Jaune » de son banquier privé et « Musketeer » de poche se profiler derrière ces Magas transactions aux méthodes Mar-a-Lago.
Chapitre I
Lors de ce pompeux gala privé, ces chef-fe-s d'État, ces ploutocrates et ces magnats de l'industrie et de la finance s'affichent en spectacle tels de malicieux fanfarons caméléons qui se prennent pour des paons et se colorent ou se décolorent la crinière socio-écomico-politique et la torsadent selon les tendances. Puis, à l'aune des indices des marchés et à l'aube des humeurs du temps se plaisent à jouer les Sherlock Holmes en herbe – pas toujours verte – en reniflant d'enivrantes occasions d'affaires aux odeurs de silicone. Ainsi, on se dandine allègrement le popotin simulant la danse de la pluie – est-ce de l'appropriation culturelle ? – en espérant faire tomber de juteux deals du ciel. On passe des commandes de livraison de beau temps sur Amazon pour blanchir les réputations et écoblanchir les affaires tout en étant confortablement campés à califourchon sur une vision étriquée de la société. Tout ce petit monde en profite pour se toiser les uns les autres, se bomber le torse huilé d'arrogance et gonflé aux stéroïdes de l'inanité avec leur teint basané d'insouciance. Cela, tout en arborant un large sourire de Joker dissimulé sous des allures de Joconde et se comportant tels des vautours aux griffes acérées et toujours aux aguets pour réaliser de fructueuses passes d'argent et solidement juchés au pinacle des Alpes suisses saupoudrées de sucre blanc à glacer – mais qu'à force de fondre disparaîtra bientôt et l'argent d'Elon Musk avec –. Ces convives trinquent en chœur avec leurs cocktails glacés de froideur et leurs pétillantes bulles enflutées de fatuité et tout à l'image des pingouins de l'Arctique se pavanent fraîchement fagoté-e-s dans leur smokey smoking de soirée – gracieusement confectionné au Xinjiang en Chine par des Ouïghours –, amidonné à la vanité et pressé aux pantalonnades. Ces pseudo-élites, membres d'une coterie d'esbroufeur-e-s privilégié-e-s, se plaisent à discarter les pièces de l'échiquier mondial et barouetter des vents d'incertitude, faire tinter leur tirelire et rêvasser à leur mago numéroté, cadenassé et évadé – Chut ! – dans des îles parafisciaques et tout en se racontant des contes chimériques et comptant leurs « actions ». Ils poussent même la bigoterie et la momerie jusqu'à échafauder et imposer des politiques sociales et prescrire des diktats économiques en supplantant sans scrupules les revendications légitimes des citoyens et citoyennes et en passant outre leurs volontés et leurs réels besoins. Ils songent aux contrées qu'ils leur restent encore à piller ainsi qu'aux tribus « barbares » à détrousser de leurs tributs, mais à tout de même redresser les perspectives de ces pauvres nations afin de mieux les « évangécapitaliser ». Ces détrousseurs de sens et scalpeurs de destinées frénétiquement assoiffés de pouvoir et affamés de richesses s'imaginent symboliser l'incarnation vivante des néo-conquistadors des temps actuels cavalcadant à bride abattue avec leur VUS sur les chemins de la croissance débridée des marchés fluctuants dans le but de régenter le monde et sauver le capitalisme des désastres climato-militaro-socio-politico-économiques, mais dont ils sont souvent les responsables.
Chapitre II
Toutefois, une fois leur indécent et pétulant petit party privé annuel achevé et pour se faire pardonner – on se demande bien de quoi ? –, ces pseudo-élites décident de se mettre à jouer aux bienveillant-e-s praticien-nes de fortune. Ainsi, elles tentent de venir en aide croûte que coûte à une certaine Madame l'Économie pour soigner ses accablantes dettes – purs produits d'un système corrompu à l'os de la duperie et à la chair de l'ignominie – que devront hériter et se partager les pauvres automates atterrés et agglutinés au bas du sommet. Pour se faire, en empoignant les courroies de la camisole de force de la nécessiteuse dame en manque de liquidité et tourmentée par les audits financiers, excédée par les jérémiades incessantes des miséreux banquiers et accablée par les décotes, on l'escortera bras dessus, bras dessous jusqu'à une spacieuse suite d'un hôpital privé. La « pauvre dame », même si elle avait vainement tenté de tout dissimuler, on apprendra alors à la publication de son bulletin de santé confidentiel émis par la BMMPR (Banque mondiale médicale des pas riches) qu'elle a gravement chuté sur le parquet des indices, brisé les cordons de sa bourse, esquinté ses talons de chèque et souffre d'une profonde dépression aggravée par une lancinante fatigue inflationniste galopante et dont les signes et les effets s'apparentent à ceux de la Covid de Wehan. Un virus souvent désigné sous les dénominations de « bien commun ou politiques sociales » et dont les symptômes délétères sont liés à la recherche de liberté et de justice, soit la solidarité, la redistribution et la réduction des inégalités. Ce virus pandémique infecte épisodiquement le système immunitaire des marchés engorgés d'instabilité et gorgés de bulles spéculatives. Mais grâce à sa « buona fortuna », Madame E. est tenue loin des civières de contention parquées pêle-mêle – plutôt çà et là, selon un mémo correctif émanant de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), division Agence Santé Québec, transmis par bélinographe – dans les corridors achalandés des urgences atteintes de paralysie dégénérative privative causée par des troubles pathologiques du système nerveux central en mauvais État et les lobotomies à répétition des structures.
Chapitre III
Ainsi, des spécialistes privés, formés et copieusement rémunérés avec des fonds publics et surtout bien obligeants l'attendent fébrilement avec un défibrillateur à budget déficitaire. Pour ensuite lui prodiguer en urgence une coloscopie financière suivie d'une transfusion de liquidité dans ses veines bancaires, panser ses placements boursiers et lui administrer une bonne vieille mixtion par voie rectale. Nous parlons ici d'une délicate et éprouvante implantation d'un plan stratégique de sauvetage. Ouille ! – Demandez à l'Argentine et la Grèce, elles sont passées par là et elles en ressentent encore de vives séquelles. Bientôt, se sera au tour de l'Ukraine, du Liban, de la bande de Gaza et peut-être celui de la Syrie et du Soudan –. Il s'agit d'un spécimen unique de suppositoire couteux et coupant aux effets secondaires toxiques pour les services publics. Soit un traitement privilégié spécialement concocté par les bons soins de l'oncle collogue FMI (Fonds monétaire international) afin de soulager sa dette publique cancéreuse et éliminer au plus vite ses atroces métastases inflationnistes galopantes. Finalement, afin de parachever son traitement d'électrochocs obligatoire, on lui administrera progressivement, avec ou sans son consentement, une infiltration épidurale salutaire dans les équipements collectifs ainsi que dans certaines parties gardées confidentielles de sa fragile anatomie socio-économique. Ce traitement de choc sera suivi d'une inévitable et pénible, mais salvatrice ponction dans les systèmes de protection sociale afin d'éviter la résurgence d'un déficit et maintenir l'obligée cote triple AAA pour demeurer bien vu des marchés boursiers et obligataires et des agences de notation – ceux-là mêmes responsables de la crise des Suprimes de 2008 qui a entraîné des millions de ménages dans les méandres du désespoir et les bas-fonds de la misère –. Voilà, c'est ça la quintessence de la bienveillance du capitalisme : soit d'être à la fois gentiment mais fermement tout séant sur la répartition des dettes et des déficits entre les classes laborieuses et d'être béant d'admiration et de reconnaissance devant l'actionnariat tout puissant – Alléluia ! –, les bourses et les banques parce qu'ensemble ils créent de la richesse et amoncellent de belles grosses bulles de profits pour l'avenir – l'avenir de Qui ? –. Suite à cette diligente et indispensable thérapie, la pauvre Madame E. s'en trouvera tout de même fort aise d'avoir ainsi pu sauver son économie souffrante de problèmes de ballonnements intestinaux à son PIB et de récessionnite chronique, conserver une partie de « ses » richesses et d'être de nouveau bien portante, tout au moins en apparence – mais pour combien de temps encore ? –. Cependant, cette Madame E. n'est pas sans savoir qu'elle s'est tout de même placée dans l'obligation première d'emprunter de gros capitaux à forts taux afin de parvenir à rembourser sa délicate et onéreuse opération de sauvetage.
Chapitre IV
Hélas ! Chassez au trot le naturel, il revient aussitôt au galop … Ainsi, à la suite d'une gestion bureaucratique, libertarienne et surtout électoraliste des fonds publics et à l'attribution insouciante d'énormes subventions et de placements malavisés, l'Impératrice Austérité, – Sis si, elle-même – réapparaît dans le décor et oblige Madame E. à agir fermement et prestement. La pauvre Cheffe économe aura donc derechef la tâche ingrate d'exhorter à grands renforts de supplications aux allures d'ultimatums ses fainéant-e-s automates à souscrire davantage à l'éducation de leurs enfants ainsi qu'au financement des réseaux scolaires publics – et bien entendu privés –, de cesser d'encombrer inutilement les urgences et de surcharger les services gouvernementaux, torcher et encager chez eux dans leur petit 4½ à fort prix leurs plaignardes personnes aînées, payer plus d'impôts et de taxes et repousser leurs p'tites retraites onéreuses pour le système. Et surtout, de bien vouloir faire blanchir leurs revendications crues et de se lessiver la cervelle des jérémiades infondées de ladite société civile et de trimer encore un p'tit peu plus fort afin d'augmenter leur production et rembourser au plus crisse « leur » dette publique en renflouant ainsi les coffres dégarnis de l'Honorable Monsieur l'État tout décati et obsédé par l'atteinte maladive du déficit zéro. Sinon, un certain mur pourrait s'écrouler si le système se crashe de nouveau provoquant un krach 2.0 et la pauvre Madame E. pourrait alors plonger dans une nouvelle tragédie aux eaux fangeuses entraînant avec elle la déroute des pauvres riches et les vulnérables banques sur la route de la banqueroute. Elle éclabousserait également toute la populace qui se retrouverait face à un douloureux déficit à combler provoquant d'autres vagues de dépressions contagieuses, des pertes d'emplois ainsi que des tsunamis de compressions budgétaires dans les services et d'inévitables privatisations.
Épilogue
Femmes et hommes de la Sapientude : prière de déboulonner ces brutes de l'exploitation de leur illégitime piédestal afin de les pitcher tout au bas du sommet des Alpes. N'attendons pas leur assentiment pour mettre un terme à cet infâme chantage et à cette déshumanisante mascarade pleine de fric et vide de sens, tronqueuse d'espoir et faucheuse de finalité et qui ne cesse de tarir les sources fondatrices du véritable vivre ensemble dans le partage, le respect et l'harmonie. Libérons-nous de cet injuste cercle de la servitude ainsi que du joug de cette affreuse et clinquante clique de primates du Davosien.
PS Si la connerie (bêtise humaine) se mesurait, il (Donald Trump) servirait de mètre étalon. Michel Audiard
Gaétan Roberge
Janvier 2025
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Pour comprendre la conjoncture actuelle – The Racket : A Rogue Reporter vs the American Empire (2024)
J'ai découvert le livre fort impressionnant The Racket grâce à l'interview qu'accordait récemment Chris Hedges à son auteur Matt Kennard.
Dans ce qui suit, je vais expliquer l'idée principale du livre. Et pour en démontrer la pertinence dans la conjoncture actuelle, je vais longtemps m'attarder aux discours récents du président sortant Joe Biden. Je citerai ensuite certains passages du livre qui m'ont profondément ému, puisqu'ils reflètent exactement ce que j'ai moi-même découvert sur le terrain dans mon expérience personnelle.
The Racket est d'abord apparu en 2016. De nombreux auteurs progressistes fort réputés tels que Noam Chomsky, Naomi Klein, John Pilger, Susan George, etc. en faisaient immédiatement l'éloge. Sans doute à cause de son grand succès, il fut republié en juin 2024. Chris Hedges rédigeait l'avant-propos de cette nouvelle édition.
La perception publique de l'empire américain, du moins pour ceux qui, aux États-Unis, n'ont jamais vu l'empire dominer et exploiter les « misérables de la terre », est radicalement différente de la réalité, affirme Hedges dans son avant-propos. Ces illusions fabriquées, sur lesquelles Joseph Conrad a écrit avec tant de clairvoyance, postulent que l'empire est une force pour le bien. L'empire, nous dit-on, favorise la démocratie et la liberté. Il répand les bienfaits de la ‘civilisation occidentale'. C'est un récit répété ad nauseum par des médias complaisants et colporté par politiciens, universitaires et puissants. Mais c'est un récit carrément mensonger, comme le comprennent tous ceux d'entre nous qui ont passé des années à faire des reportages à l'étranger.
Le point tournant dans ma vie, par rapport aux illusions fabriquées dont parlait Joseph Conrad, fut sans l'ombre d'un doute mon expérience du coup d'état au Chili en septembre 1973, et ce que j'ai vécu à Santiago pendant la première année de la dictature Pinochet.
Bien sûr, ayant vécu la révolution tranquille au Québec sous le leadership assez anti-impérialiste américain de René Levesque, un anti-impérialisme découlant de son expérience comme journaliste à l'étranger pour Radio Canada International et comme animateur vedette de Radio-Canada à l'émission Point de mire, j'étais déjà assez critique du capitalisme lorsque, fin juillet 1973 et à l'âge de 30 ans, j'arrivais au Chili.
Cependant, de voir, de mes propres yeux, l'horreur d'une dictature carrément appuyée par Washington, et qui, d'une part, exécutait sommairement, torturait massivement, imposait une censure totale et acheminait comme du bétail de dizaines de milliers de Chiliens et Chiliennes dans des camps de concentration et, d'autre part, célébrait le retour du marché libre et des investissements étrangers, incluant les investissements miniers canadiens... de voir tout cela m'a secoué et profondément radicalisé.
Le point tournant dans la vie de Chris Hedges et Matt Kennard fut similaire. Ce sont fondamentalement les réalités et atrocités qu'ils découvraient sur le terrain en pratiquant leur métier de journaliste qui les ont ébranlés et radicalisés.
Chris Hedges a longtemps travaillé comme correspondant à l'étranger – Amérique latine, Moyen-Orient, Bosnie, etc. – pour divers médias assez prestigieux, dont le New York Times. Ses reportages lui ont valu de nombreux prix. Matt Kennard a travaillé pendant sept ans pour le prestigieux Financial Times, produisant des reportages dans une douzaine de pays différents – Haïti, Palestine, Bolivie, Turquie, Égypte, Tunisie, Colombie, etc. Il a aussi couvert les nouvelles dans une douzaine de villes différentes aux États-Unis.
Si Kennard et Hedges ont fini par démissionner d'un poste que de nombreux journalistes auraient adoré pouvoir occuper, c'est pour une seule raison : la réalité qu'ils voyaient de leurs yeux sur le terrain n'était pas du tout celle qu'ils avaient appris à croire lors de leur formation intellectuelle et, aussi et surtout, celle que tentait de propager le journal pour lequel ils œuvraient.
Si dans mon article j'utilisais l'expression ‘dictature d'Arabie Saoudite appuyée par les États-Unis', ou ‘système d'apartheid israélien appuyé par les États-Unis', le Financial Times faisait disparaître ces expressions de mon article. Par ailleurs, si j'utilisais l'expression ‘Hamas appuyé par l'Iran', ou ‘Hezbollah appuyé par l'Iran' ou ‘Houthis appuyés par l'Iran', le Financial Times retenait toujours ces expressions, affirme Kennard.
L'idée principale du livre
Afin de faire ressortir l'idée principale du livre de Matt Kennard, et d'illustrer aux lectrices et lecteurs toute sa pertinence dans la conjoncture actuelle, j'aimerais commencer par citer quelques passages du dernier discours à la nation que faisait, le 13 janvier 2025, le président Joe Biden avant de céder la présidence à Donald Trump le 20 janvier.
Par rapport à il y a quatre ans, je pense que, grâce à notre administration, les États-Unis sont en train de remporter la compétition mondiale » a affirmé Biden. « Par rapport à il y a quatre ans, les États-Unis sont plus forts. Nos alliances sont plus fortes. Nos adversaires et nos concurrents sont plus faibles. Nous n'avons pas fait la guerre pour obtenir ces résultats. (...)
Durant mon administration, nous avons augmenté la puissance américaine dans tous les domaines. (...) Nous avons augmenté notre puissance militaire, en faisant les plus gros investissements dans le complexe militaro-industriel depuis des décennies. (...) C'est en nous préparant bien pour la guerre que nous pourrons plus facilement empêcher celle-ci. Nous avons développé l'économie la plus forte du monde entier. (...)
L'Amérique dirige non seulement par son pouvoir, mais aussi par la force de son exemple, » poursuit Biden (...) Notamment en défendant sans relâche la démocratie et les droits civiques. Parce que c'est ce que nous sommes. C'est ce que nous sommes. (...) Nous sommes le seul pays au monde fondé sur une idée. Tous les autres pays sont fondés sur la géographie, la religion et l'ethnicité, ou un autre facteur unificateur. Mais l'Amérique est construite sur une idée. Au sens propre comme au sens figuré. Cette idée est que tous les hommes et toutes les femmes sont créés égaux. Nous nous efforçons toujours de faire mieux. Nous regardons toujours vers l'avenir. Nous recherchons toujours le progrès pour notre peuple et pour tous les peuples du monde.
Le récit qui se dégage clairement de ce dernier discours de Biden à la nation est le suivant : Les Etats-Unis sont un pays exceptionnel, non seulement sur le plan militaire et économique, mais aussi et surtout sur le plan moral ; le seul pays au monde fondé sur l'idée de l'égalité entre tous les êtres humains ; un pays qui fait tout pour faire avancer le bien-être de son peuple mais aussi de tous les autres peuples ; un pays qui exerce un leadership international dans la défense de la démocratie et des droits humains.
Matt Kennard n'est pas du tout d'accord avec ce récit. Il commence par en faire la description, une description qui ressemble comme deux gouttes d'eau à celle faite plus haut par le président Biden, et affirme carrément que ce récit ne tient pas la route.
Contrairement à toutes les superpuissances précédentes, les États-Unis se présentent comme une puissance ‘morale', qui serait guidée par des principes et des valeurs, et non par la domination et la cupidité, » affirme Kennard. « L'Amérique est ‘exceptionnelle', nous dit-on – pas exceptionnellement violente, ce qui est vrai, mais exceptionnelle dans la mesure où elle aurait une ‘vocation supérieure', où elle représenterait ‘l'étoile qui brille au sommet de la colline'. »
Dès qu'on voyage à travers le monde avec les yeux ouverts, » affirme celui qui a couvert pendant sept ans les nouvelles pour le Financial Times dans 24 pays situés dans quatre continents, « on apprend que c'est le contraire de la vérité.
Les États-Unis, poursuit-il, ont 750 bases militaires à travers le monde, carrément plus que tous les autres pays réunis. La Grande-Bretagne, seconde puissance en importance dans ce domaine et qui a servi de modèle aux États-Unis, en a environ une centaine. Et la Chine, cette superpuissance montante qui retient de plus en plus l'attention, n'en a que deux ou trois, peut-être quatre.
De janvier à septembre 2022, les États-Unis ont dépensé 877 milliards de dollars pour leurs militaires. C'est plus que les dix pays suivants – dont la Chine, la Russie, l'Allemagne, la France et le Royaume-Uni – réunis, affirme Chris Hedges, dans l'avant-propos de l'édition juin 2024 du livre de Kennard.
Nul autre pays dans le monde, affirme Kennard, n'a une politique étrangère aussi agressive que celle des États-Unis. Ces derniers, par des manœuvres secrètes de la CIA, ont tenté et souvent réussi à renverser un nombre fort impressionnant de gouvernements. Nul autre pays ne s'approche d'un tel score, dit-il.
Cette affirmation radicale se trouve fort bien documentée dans la recherche pionnière de Lindsay O'Rourke, du ‘Boston College' au Massachusetts. Dans Covert Regime Change : America's Secret Cold War (2018), O'Rourke démontre avec d'abondantes preuves à l'appui que de 1947 à 1989, les États-Unis ont tenté et souvent réussi à renverser, via des manœuvres secrètes de la CIA, 64 gouvernements à travers le monde. Et ils ont fait la même chose dans six autres pays, poursuit-elle, mais cette fois sans chercher à voiler leurs manœuvres.
L'illustre économiste américain Jeffrey Sachs ainsi que de nombreux autres chercheurs allèguent que les État-Unis, de 1989 à aujourd'hui, ont poursuivi sur la même voie : ils ont tenté et souvent réussi à renverser plusieurs autres gouvernements.
La grande priorité des Etats-Unis, affirme Kennard, n'est pas le progrès de tous les peuples, la défense de la démocratie et des droits humains, mais plutôt l'enrichissement de l'élite financière et économique américaine – qu'il dénomme The Racket – grâce à l'accaparement de marchés de plus en plus nombreux, et de plus en plus grands.
Pour atteindre l'enrichissement de leur élite, dit-il, les États-Unis n'hésitent pas à écraser systématiquement, souvent commettant d'énormes atrocités pour y arriver, tout gouvernement, tout groupe populaire et tout mouvement qui ose mettre des bâtons dans ses roues.
Comme en témoigne de façon éloquente son discours à la nation mentionné plus haut, le président Biden rejette carrément l'allégation de Kennard selon laquelle les États-Unis prioriseraient constamment l'enrichissement de l'élite américaine. La priorité de son pays, insiste-t-il, est le progrès et le bien-être de son peuple ainsi que de tous les autres peuples.
Cependant, à l'occasion de son dernier aurevoir au peuple américain le 15 janvier 2025, le président Biden s'inquiète qu'avec l'arrivée au pouvoir de Donald Trump, l'allégation de Matt Kennard ne devienne valide.
Je crois, dit-il, que les États-Unis seront dorénavant dominés par un complexe industriel ‘hi-tech'. La grande priorité sera maintenant, je crains, l'enrichissement de l'élite américaine.
Aujourd'hui, une oligarchie d'une richesse, d'un pouvoir et d'une influence extrêmes se met en place en Amérique, » affirme le président Biden. « Cela menace carrément notre démocratie tout entière, nos droits et libertés fondamentaux, et la possibilité de tout Américain de progresser dans la vie.
On peut facilement comprendre l'inquiétude du président Biden, car le bras droit de Donald Trump est l'homme le plus riche de la planète (447 milliards US), Elon Musk, un homme qui a la réputation de maltraiter ses employés, de les faire travailler à un rythme toujours plus rapide et dangereux, et d'être carrément antisyndicale, et qui adore, avec sa nouvelle acquisition du réseau social X, se mettre le nez, comme on l'a vu ces dernières semaines, dans les affaires politiques de divers pays pour soutenir l'extrême droite – Allemagne, Grande-Bretagne, Canada, etc. De plus, Trump prévoit octroyer des postes clé de son administration à 13 milliardaires ! Et, depuis sa victoire électorale, plusieurs autres milliardaires américains, – Jeff Bezos de Amazon (249 milliards US), Mark Zuckerberg de Meta (224 milliards US), etc. – accourent vers le nouveau président Trump pour lécher ses bottes, et ce, sans vergogne aucune.
Cependant, sans nier le bien-fondé de sa crainte qu'avec l'administration Trump la démocratie et les droits humains risquent de subir une sacrée raclée, on peut se demander si le président Biden, un peu comme l'ex-président Jimmy Carter lorsqu'il affirmait qu'avec l'arrivée au pouvoir de George Bush Jr les valeurs américaines se trouvaient menacées, ne sous-estime pas la profondeur de l'impérialisme américain dans le passé.
Et, on peut se demander, aussi et surtout, si le président Biden ne se rend tout simplement pas compte de la profondeur de l'impérialisme qui caractérise sa propre administration…
Revenons au discours que prononçait le 13 janvier 2025 le président Joe Biden. Plus précisément, à la partie où il parle du Moyen-Orient et du conflit qui se déroule à Gaza depuis quinze mois. Cherchons à voir si derrière les paroles si inspirantes et lumineuses qu'il prononce – démocratie, droits humains, bien-être de tous les peuples, etc. –, on ne retrouverait pas ce qui caractérise un empire, c'est-à-dire une montagne de noirceur, d'oppression, et d'atrocités les plus abominables.
Dans la mer Rouge, qui est l'une des voies navigables les plus fréquentées au monde, nous avons réuni plus de 20 pays pour protéger les navires civils contre les attaques des Houthis. Nous avons développé des partenariats pour défendre les démocraties et lutter contre la corruption, » affirme avec grande fierté le président Biden. (...)
Et maintenant, regardez l'Iran ! (...) Après les attaques ignobles du Hamas du 7 octobre, l'Iran a directement attaqué Israël à deux reprises, et ce avec de centaines de missiles balistiques et de drones, » poursuit-il. « S'ils ont échoué chaque fois, c'est parce que les États-Unis ont organisé une coalition de pays pour les arrêter et ont mobilisé des avions et bateaux américains pour venir à la défense d'Israël. Aujourd'hui, les défenses aériennes de l'Iran sont en ruine. Son principal mandataire, le Hezbollah, est gravement affaibli et, alors que nous avons testé la volonté de l'Iran de relancer l'accord sur le nucléaire, nous avons maintenu la pression avec des sanctions. Aujourd'hui, l'économie iranienne est dans une situation désespérée. Au total, l'Iran est plus faible qu'il ne l'a jamais été depuis des décennies.
Dans la guerre entre Israël et le Hamas, nous sommes sur le point de concrétiser une proposition de cessez-le-feu que j'ai exposée en détail il y a plusieurs mois. Des années de service public m'ont appris à ne jamais, jamais abandonner. (...) Cela nous permettra d'augmenter considérablement l'aide humanitaire aux Palestiniens de Gaza, qui ont terriblement souffert de cette guerre déclenchée par le Hamas. Ils ont vécu un véritable enfer. Tant d'innocents ont perdu la vie. Tant de communautés ont été anéanties. Le peuple palestinien mérite la paix et le droit de déterminer son propre avenir. Israël mérite la paix et une véritable sécurité, tout comme les otages et leurs familles, qui méritent d'être réunis.
Déclarant publiquement qu'Israël est en train de commettre des crimes de guerre à Gaza, voire un génocide, les Houthis, quelques semaines après le début de l'invasion lancée par Israël à Gaza, commencent à attaquer les navires civils dans la mer Rouge. Nous attaquons, déclarent-ils, les navires qui se dirigent vers des ports israéliens ainsi que les navires de puissances occidentales qui appuient Israël dans ses atrocités. Dès que cessera ce génocide, rappellent plusieurs fois les Houthis, nous mettrons immédiatement fin à nos attaques.
Que cette affirmation des Houthis n'apparaisse nulle part dans le discours de Biden est fort révélateur !
Le président Biden, qui a maintes fois affirmé que les actions militaires israéliennes à Gaza ne constituent pas des crimes de guerre, que la Cour internationale de la justice a tort d'estimer plausible qu'Israël soit en train de commettre un génocide, que la Cour pénale internationale a également tort d'émettre un mandat d'arrêt contre Benjamin Nétanyahou et son ex-ministre de la Défense pour crimes contre l'humanité, notamment celui d'utiliser la faim comme arme de guerre...
Le président Biden, qui a déclaré tout ce qui précède, a le culot de présenter les Houthis, non pas comme des gens résolus à faire respecter la convention de Genève contre le génocide, mais plutôt comme de simples malfaiteurs et terroristes qui osent faire du tort au commerce international ! Ce qui lui permet de présenter l'opération militaire contre les Houthis comme le summum de la vertu !
Immédiatement après avoir affirmé qu'il a réuni un partenariat de 20 pays pour protéger les navires civils dans la mer Rouge, Biden ajoute qu'il a développé des partenariats pour défendre les démocraties et lutter contre la corruption.
Autrement dit, il laisse entendre que le partenariat de 20 pays qu'il a réuni pour venir à la défense de son grand allié, Israël, qui a reçu environ 18 milliards $ des États-Unis durant sa longue invasion de Gaza, faisait partie de la lutte pour les ‘démocraties' et ‘contre la corruption'.
Quelle hypocrisie impérialiste ! Le grand leader international Biden, qui lutte avec tant d'ardeur pour la démocratie et contre la corruption, appuie avec une main de fer et finance un pays qui se fout éperdument de ces valeurs, et qui met littéralement aux poubelles ce pour quoi fut fondé l'ONU. Qui non seulement occupe illégalement depuis des décennies le territoire palestinien, opprime brutalement le peuple palestinien et pratique l'apartheid, mais bombarde sans discernement, détruit presque toute l'infrastructure qui rend possible la vie, fait du nettoyage ethnique et commet un génocide !
Israël est bel et bien un système d'apartheid et non une démocratie. Si tous les citoyens juifs qui vivent, soit en Israël comme tel, soit dans les territoires palestiniens occupés par Israël depuis 1967, peuvent participer pleinement aux élections générales – voter, être élus au parlement et servir en tant que ministres, ce n'est pas du tout le cas pour les 5,5 millions de Palestiniens qui vivent dans les territoires occupés (3,5 millions en Cisjordanie, dont environ 350 000 à Jérusalem-Est et plus de 2 millions dans la bande de Gaza). Ces derniers sont carrément exclus de la soi-disant démocratie israélienne. Ils n'ont aucune représentation dans les institutions politiques qui dictent leur vie.
Poursuivons notre analyse du discours du président Biden, qui s'inquiète profondément qu'avec l'administration Trump la démocratie et les droits humains risquent de subir une sacrée raclée.
Lectrices et lecteurs noteront – cela saute aux yeux – qui si Biden n'hésite pas à qualifier d'ignobles les attaques du Hamas du 7 octobre, il ne semble trouver absolument rien d'ignoble dans les innombrables attaques perpétrées par Israël à Gaza depuis quinze mois ! Car on ne retrouve pas un seul reproche à Israël dans son discours !
Pourtant, la plupart des pays et l'immense majorité de la population mondiale condamnent carrément Israël pour avoir tué, depuis octobre 2023, 47 000 Palestiniens, pour en avoir blessé 111 000, majoritairement dans les deux cas enfants et femmes, pour avoir utilisé la faim comme arme de guerre, et pour avoir tellement bombardé la bande de Gaza qu'elle est maintenant inhabitable.
Le 17 janvier 2025, le reporter Lawrence O'Donnell de MSNBC fait une interview du président Biden à la Maison Blanche.
Sans doute pour montrer que, contrairement à ce que croit presque le monde entier, il n'est pas un président génocidaire, le président sortant Biden rappelle à O'Donnell qu'il a averti très tôt Benjamin Netanyahou de ne pas bombarder sans discernement des zones civiles. Et il affirme qu'il a constamment fait pression sur Netanyahou afin que plus d'aide humanitaire entre à Gaza.
Lorsque je me suis rendu en Israël immédiatement après l'attaque du Hamas, huit jours après le 7 octobre 2023, j'ai dit à Netanyahou que nous allions l'aider. Cependant, lors de cette première rencontre, je lui ai dit qu'il fallait éviter la mort d'innocents. Je lui ai dit, « Bibi, tu ne peux pas bombarder sans discernement les communautés à Gaza.
Ensuite, j'ai insisté très fort pour que l'aide humanitaire soit acheminée à Gaza.
Netanyahou m'a répondu : Eh bien, c'est exactement ce que vous avez fait ! Vous avez bombardé Berlin. Vous avez largué une arme nucléaire ! Vous avez tué des milliers d'innocents ! C'est cela qu'il vous fallait faire pour gagner la guerre.
Je lui ai répondu, poursuit le président Biden, Mais c'est pour cela que nous avons créé les Nations-Unies et établi de nouvelles normes et de nouveaux accords sur la manière de traiter les civils et les militaires en période de guerre. On ne peut pas bombarder sans discernement des zones civiles. Et même si les méchants sont là, on ne peut pas tuer 2, 5, 10 ou 1500 personnes pour attraper les méchants.
Netanyahou m'a reproché d'avoir fait cette remarque. Il m'a immédiatement présenté l'argument suivant, qui est tout à fait légitime.
Écoute-moi bien, m'a-t-il dit. Ce sont ces gars-là qui ont tué mon peuple ! Et ils se trouvent un peu partout dans des tunnels !
Personne n'aurait pu soupçonner qu'il y avait des kilomètres de tunnels à Gaza. Et le Hamas a fait passer tous ses tunnels sous des hôpitaux, des écoles, des églises, etc. Pour atteindre le Hamas, il fallait donc éliminer des gens. C'est incroyable ce qu'ils ont construit, » poursuit Biden, exprimant étonnement et quasi-admiration devant une telle réalisation. Et ils sont parfois à 200 pieds sous terre. Le seul moyen d'éliminer les militants du Hamas est donc de détruire les édifices sous lesquels ils ont creusé ces tunnels. (...)
Écoute-moi bien... Il ne faut pas être trop critique de (In all fairness to) Netanyahou, commente Biden à O'Donnell, car il a une coalition gouvernementale difficile. Il a le cabinet le plus conservateur qu'un premier ministre israélien ait jamais eu.
Aviez-vous des raisons de croire que Netanyahou retardait un accord de cessez-le-feu pour des raisons politiques et parce qu'il savait qu'un cessez-le-feu aiderait votre campagne de réélection ou la campagne présidentielle de la vice-présidente Harris, demande O'Donnell au président Biden.
Non, je ne pense pas que ce soit le cas, répond Biden. Je ne pense pas que ce soit son calcul. Mais je pense que Netanyahou est dans une position difficile... Il faut beaucoup de courage pour s'attaquer à la coalition qu'il a formée. Car celle-ci pourrait, du jour au lendemain, le faire tomber comme premier ministre. N'oubliez pas qu'il y a déjà une grosse dispute sur ce qu'ils vont faire à propos de la Cour. C'est pourquoi, en toute justice pour Bibi, je reconnais qu'il a subi d'énormes pressions politiques pour faire certaines choses qui, à mon avis, étaient contre-productives.
Quel témoignage ignoble du président sortant ! Un témoignage qui serait on ne peut plus accablant pour lui s'il devait un jour être contraint à comparaître devant la Cour pénale de justice pour complicité flagrante dans des crimes contre l'humanité et des actions génocidaires.
D'une part, le président Biden semble justifier ce que son aide militaire énorme et son étroite collaboration ont permis : 47 000 morts et 111 000 blessés à Gaza, ainsi que la réduction de cette petite région à des décombres. J'ai rappelé à Bibi (Netanyahou) les normes établies par l'ONU qui font en sorte qu'il n'est pas permis d'éliminer des centaines d'innocents civils afin d'atteindre un militant du Hamas, dit-il. Mais Bibi m'a présenté un argument tout à fait légitime, poursuit-il. Comme les militants du Hamas, qui avaient tué des Israéliens, se cachaient dans d'innombrables kilomètres de tunnels – un exploit absolument étonnant, commente Biden – sous hôpitaux, écoles, églises, édifices de l'ONU, mosquées, etc., Bibi, s'il voulait gagner la guerre, n'avait pas le choix !
D'autre part, Biden, qui, dans son discours du 13 janvier, se contente de souligner que cela a fait vivre aux Gazaouis un enfer, sans par ailleurs montrer une once d'empathie véritable envers les centaines de milliers de Gazaouis qui se faisaient pourchasser et massacrer comme des mouches dans une cage pendant quinze mois, démontre énormément d'empathie envers Bibi.
Pauvre Netanyahou, affirme le président Biden. In all fairness to Bibi..., il fallait, afin d'éliminer le Hamas, tuer et blesser tout ce beau monde, il fallait détruire massivement, il fallait raser complètement la bande de Gaza, il fallait détruire toutes les universités et détruire presque tous les hôpitaux !
Pauvre Bibi, dit Biden. Il faut comprendre la situation difficile dans laquelle il se trouvait. Quel courage ne fallût-il pas de sa part pour arriver à gérer une guerre en ayant le cabinet – Biden semble accorder peu d'importance au fait que c'est Netanyahou qui a formé ce cabinet – le plus conservateur de l'histoire d'Israël !
Certes, Netanyahou a sans doute trainé les pieds, refusant systématiquement pendant longtemps un accord de cessez-le-feu, avoue Biden. Mais avait-il vraiment le choix ? Pauvre Bibi... Il était pris entre le marteau et l'enclume. Comme sa coalition pouvait le faire tomber du jour au lendemain, il a subi d'énormes pressions politiques pour faire certaines choses qui, à mon avis, étaient contre-productives, dit Biden.
On sait tous que lorsque Biden se réfère à certaines choses qui, à mon avis, étaient contre-productives, il veut dire la montagne de morts et de blessés, ainsi que la destruction massive.
Le plus pathétique dans tout cela est qu'au même moment où le président Biden, qui a utilisé son droit de véto au Conseil de sécurité quatre fois de suite afin de bloquer un accord de cessez-le-feu, fait ses discours et accorde une interview au reporter Lawrence O'Donnell de MSNBC, son secrétaire d'état Antony Blinken affirme que, selon les services secrets américains, le nombre de militants du Hamas à Gaza n'a fait que croitre après quinze mois de guerre.
The Racket, l'élite américaine, exploite aussi le peuple américain, pas seulement les peuples à l'étranger
De même que l'élite américaine, The Racket, exploite les peuples à l'étranger, elle exploite aussi sans vergogne, affirme Kennard, le peuple américain.
Le nombre d'Américains vivant dans la pauvreté n'a jamais été aussi élevé depuis le début des relevés, il y a plus de 50 ans ; la faible reprise économique n'a pas permis d'augmenter les revenus. En 2010, 46,2 millions d'Américains sont tombés sous le seuil de pauvreté, soit un revenu annuel de 22 314 dollars pour une famille de quatre personnes et de 11 139 dollars pour une personne seule, selon le Bureau du recensement des États-Unis. Cette augmentation a porté le taux de pauvreté à 15,1 % de la population américaine, soit le taux le plus élevé depuis 1993 et près d'un point de pourcentage de plus que l'année précédente. ‘Atteindre 15,1 % est vraiment extraordinaire', m'a dit Alice O'Connor, professeure qui étudie la pauvreté à l'université de Californie, à Santa Barbara. Nous entrons dans un territoire qui ressemble à la période précédant la ‘guerre contre la pauvreté' dans les années 1960. C'est tout à fait stupéfiant. C'est un constat terrible sur les profondeurs de la Grande Récession mais, plus encore, sur la reprise, qui a clairement laissé de côté les plus pauvres.
L'élite américaine, qui s'est enrichie en pillant à l'étranger, mène également une guerre à l'intérieur de ses frontières. Depuis les années 1970, les mêmes mafieux en col blanc mènent une guerre contre le peuple américain, sous la forme d'une escroquerie massive et sournoise. Ils ont lentement mais sûrement réussi à vendre une grande partie de ce que le peuple américain possédait sous le couvert de diverses idéologies frauduleuses telles que le « marché libre ». C'est ‘the American way', une gigantesque escroquerie, une grande arnaque. En ce sens, les victimes du ‘Racket' ne se trouvent pas seulement à Port-au-Prince et à Bagdad, mais aussi à Chicago et à New York. Les mêmes personnes qui conçoivent les mythes sur ce que nous faisons à l'étranger ont également construit un système idéologique similaire qui légitime le vol chez nous ; le vol des plus pauvres par les plus riches. Les pauvres et les travailleurs de Harlem ont plus en commun avec les pauvres et les travailleurs d'Haïti qu'avec leurs élites, mais cela doit être occulté pour que le racket fonctionne.
Cette critique percutante de Matt Kennard – l'élite américaine exploite aussi le peuple américain – ressemble beaucoup à celle qu'on retrouve dans The Shock Doctrine : The Rise of Disaster Capitalism (2008) de Naomi Klein.
À mon avis, si on peut correctement reprocher au président Biden son impérialisme à l'étranger, le cas de la Palestine en étant sans doute l'exemple le plus spectaculaire, il faut nuancer notre propos lorsqu'il s'agit d'évaluer la performance de son administration relativement au bien-être de la population américaine. Que l'on pense à santé, environnement, sécurité au travail, création d'emploi, droit à un syndicat, etc., la performance de l'administration Biden a été, dans l'ensemble, fort positive. Et c'est avec raison que Biden, et beaucoup de monde avec lui, craignent l'arrivée de l'administration de Donald Trump.
Une critique cinglante des grands médias
Une première chose qui m'a profondément impressionné dans ce livre est la critique cinglante et radicale que Kennard fait des grands médias.
En lisant The Racket, je me souvenais de la critique percutante des grands médias que suscitaient chez moi les évènements tragiques et dramatiques que je vivais au jour le jour au Chili durant le coup d'état du 11 septembre 1973 et dans les mois qui l'ont suivi.
Palestine. En 2014, Kennard séjournait en Palestine pour faire un reportage. En voyant de ses propres yeux l'oppression brutale et inhumaine qu'Israël imposait au peuple palestinien, il a été non seulement profondément ébranlé, mais abasourdi par le fait qu'il n'aurait rien appris de tout cela s'il ne s'était contenté de s'informer qu'à partir des grands médias aux États-Unis :
Dans une petite maison située sur les collines de Jérusalem-Est, j'ai assisté à un microcosme de l'assassinat à petit feu d'un peuple, » affirme Kennard. « Aucun Américain lisant les journaux grand public ou regardant les informations télévisées n'aurait eu la moindre idée de ce qui se passait. Mais en le voyant de près, il était impossible de contester le crime énorme qui était perpétré avec l'argent des contribuables américains et leur soutien diplomatique.
Le fait d'être en Palestine m'a également permis de mieux comprendre comment la vérité sur ce que nos gouvernements font en notre nom est invariablement déformée par les médias. Ce décalage entre la vérité et ce qu'on nous rapporte est essentiel pour maintenir l'acquiescement passif de la population américaine aux grands crimes commis en son nom. Les pouvoirs en place sont conscients que si les gens connaissaient la vérité, cela les pousserait à mettre fin aux atrocités, comme le massacre qui est présentement commis à Gaza en 2014.
Cette prise de conscience radicale que vivait Kennard en Palestine en 2014 reflète fort bien celle que je vivais au Chili en témoignant, au jour le jour, les effets brutaux de la dictature militaire en 1974. Voici ce que j'écrivais dans mon journal à Santiago, le 20 avril de cette année-là :
Combien de messages jaillissent du sang, de la torture, de la faim et de l'oppression de ces Latino-Américains que je vois chaque jour autour de moi. Et combien de ces messages parviennent aux médias des grandes 'démocraties' !
Combien de secondes, combien d'heures, combien de jours, de mois et d'années allons-nous continuer à écouter, comme des grands imbéciles, ces messages profonds qui nous encouragent à boire ce type de bière, à fumer cette marque de cigarettes, à acheter voitures, savon, parfums, etc.
Et combien d'étudiants, combien d'intellectuels ou soi-disant intellectuels, passent de longues heures et des journées entières à étudier, à lire, à s'imprégner de milliers d'idées, de faits, d'images et d'émotions fortes, dans l'absence quasi totale du cri émanant de millions d'êtres humains littéralement brisés dans leur dignité même, traités comme des moins que rien, utilisés et abusés, réduits en quasi-esclavage et manipulés par les mass-médias !
Si s'instruire se résume à s'insérer dans le statu quo socio-économique, l'avenir s'annonce bien triste, voire dramatique...
L'invasion du Timor oriental par l'Indonésie le 7 décembre 1975. Journaliste d'enquête, Kennard a beaucoup fouillé dans les dossiers déclassifiés. C'est ainsi qu'il découvrait une coïncidence fort révélatrice.
Le 7 décembre 1975, le jour même où le président américain Gerald Ford et le secrétaire d'État Henry Kissinger concluaient une visite officielle à Jakarta, le général Suharto envahissait le Timor oriental. N'est-ce pas une preuve on ne peut plus évidente, commente Kennard, qu'avant de procéder, le général Suharto avait obtenu le feu vert de ses deux prestigieux visiteurs ?
Le Timor oriental était le foyer d'un mouvement indépendantiste appelé Fretlinlin, dont l'idéologie de gauche le plaçait du mauvais côté de la barrière de la guerre froide et à la merci de l'armée indonésienne, poursuit Kennard. Il s'en est suivi près de 25 ans de massacres, de viols et de tortures et la quasi-destruction d'une nation. On estime que plus de 200 000 Timorais orientaux ont été tués pendant l'occupation indonésienne, soit un tiers de la population du pays. »
Ce qui étonne Kennard est le fait que les grands médias puissent, et ce sans scrupule aucun, faire ouvertement l'éloge d'un homme qui « a perpétré, au Timor oriental, l'un des pires génocides du XXe siècle.
Au moment du décès de Suharto le 27 janvier 2008, note Kennard, le Wall Street Journal affirmait dans un article que les contributions positives de l'homme qui a fait de l'Indonésie un membre respecté de la communauté internationale méritaient d'être soulignées.
Pour le grand journal d'affaires qu'est le Wall Street Journal, commente avec sarcasme Kennard, il importe peu que Suharto ait commis un des pires génocides du XXe siècle.
Comme il est bon pour les affaires, dit-il, il a automatiquement droit à un bon reportage !
Lorsque j'ai lu ce passage du livre The Racket, je me suis immédiatement souvenu de l'éditorial que publiait le plus grand quotidien conservateur du Chili, El Mercurio, le 18 aout 1973, un éditorial qui m'avait étonné et révolté.
À ce moment-là, je me trouvais à Santiago, et le gouvernement de Salvador Allende se trouvait confronté à une immense vague de protestations des milieux conservateurs, dont le fer de lance était les camionneurs. La grève de ces derniers, qui paralysait de plus en plus l'économie chilienne depuis plusieurs jours, était, comme le révéleront des documents déclassifiés, appuyée et financée par la CIA.
Les protestataires exigeaient la démission de Salvador Allende, mais les signes d'un coup d'état imminent étaient clairs.
En lisant l'éditorial du Mercurio le 18 aout, j'étais abasourdi. J'ai immédiatement commenté à ma conjointe d'alors, Wynanne, que ce quotidien faisait carrément appel à un coup d'état.
Intitulé Les communistes commencèrent le ‘Plan Djakarta', l'éditorial rappelait qu'en 1965, l'oligarchie et les militaires en Indonésie, sous la direction du général Suharto et avec l'aide de la CIA, avaient éliminé physiquement toutes les forces populaires organisées et assis leur pouvoir sur 500 000 cadavres ‘communistes'.
Certes, affirme l'éditorial, tuer de centaines de milliers de gens de la gauche n'est pas bien beau sur le plan moral. Mais il ne faut pas oublier à ce sujet deux choses. D'une part, le massacre indonésien a été déclenché par les communistes eux-mêmes. Ceux-ci voulaient s'approprier du pouvoir en liquidant la haute officialité militaire qu'ils considéraient comme leur ennemi principal. Et ce plan échouant, la colère du peuple se tourna contre eux dans une répression qui fut généralisée, spontanée et horrible. D'autre part, c'est grâce à cette opportune répression que l'Indonésie est devenue une des principales nations du sud de l'Asie avec une économie stable et où l'ordre règne.
Le coup d'état chilien avait lieu trois semaines plus tard, soit le 11 septembre.
Une semaine plus tard, soit le 18 septembre, le journaliste Julio Arroyo Kuhn révélait dans le quotidien El Mercurio l'existence d'un Plan Z. Selon ce dernier, le gouvernement Allende aurait planifié l'assassinat, le lendemain 19 septembre et jour de fête nationale des forces armées, de différents chefs des forces armées qui s'opposaient à l'Unité populaire. Allende, selon ce plan, aurait invités des chefs militaires à déjeuner avec lui au Palais présidentiel La Moneda, où ils seraient abattus par des serveurs. Vingt-quatre heures seulement après l'assassinat, Allende annoncerait la création de la « République démocratique populaire du Chili ».
De toute évidence, et l'éditorial du Mercurio du 18 août et le plan Z qu'annonçait ce même journal le 18 septembre furent l'œuvre de la CIA.
D'une part, on sait, grâce à la Commission sénatoriale américaine Church de 1976, que les États-Unis, dans le but de renverser le gouvernement de Salvador Allende, non seulement avaient accordé des millions de dollars au quotidien El Mercurio, mais ils avaient aussi souvent influencé, voire carrément rédigé, certains de ses articles et éditoriaux. D'autre part, on sait, cette fois grâce aux documents déclassifiés, que le Plan Z n'était qu'une création de la junte militaire chilienne, avec l'aide de la CIA, afin de justifier auprès de la population le coup d'état qu'elle venait de faire une semaine plus tôt, et toute la répression barbare qui l'accompagnait.
Ce qui saute aux yeux aujourd'hui, c'est de voir que l'éditorial du Mercurio du 18 aout non seulement incitait au coup d'état mais annonçait d'avance le Plan Z qui serait utilisé par la suite pour le justifier auprès de la population. Le même prétexte utilisé pour justifier le génocide perpétré en Indonésie en 1965 est utilisé pour justifier le coup d'état des militaires chiliens.
De même que Matt Kennard dénonce avec véhémence le fait que le Wall Street Journal ose faire l'éloge de Suharto au moment de son décès, parce que ce dernier, malgré qu'il ait commis un génocide, « est bon pour les affaires », je dénonçais avec véhémence, dans Chili : le coup divin, les quotidiens chiliens El Mercurio et La Tribuna de louanger le coup d'état des militaires, parce qu'il est bon pour les affaires.
Comme par magie , affirme le Mercurio du 22 septembre 1973, la bourse redevient intéressante et tout commence à retourner à la normalité. L'attitude des investisseurs, si négative depuis trois ans, connait un changement profond : la confiance revient.
Le même jour, La Tribuna interprète le coup d'État comme le simple triomphe de « l'inexorable » loi économique de l'offre et de la demande. Aucun Chilien ne peut sous-estimer la loi de l'offre et de la demande—parce que c'est la Bourse de Londres qui détermine le sort de notre principal produit, le cuivre—et cette loi donne son verdict de façon anticipée, elle revendique et impose sa majesté : si les actions baissaient, Allende devait tomber !
Haïti et le modèle industriel d'agriculture
Dix-huit mois après le tremblement de terre qui, le 12 janvier 2010, dévastait presque toute la capitale Port-au-Prince, faisant plus de 280 000 morts, 300 000 blessés et 1,3 million de sans-abris, Matt Kennard arrivait à Haïti comme journaliste du Financial Times.
Alors que la poussière retombait encore à Port-au-Prince, la Banque mondiale, le FMI et leurs analogues régionaux, ainsi que diverses agences américaines – un partenariat qui devenait, en l'absence d'une alternative haïtienne, le gouvernement de facto d'Haïti – avaient déjà découpé le pays en différents secteurs en se les répartissant entre eux. La Banque interaméricaine de développement se voyait octroyer l'éducation et l'eau, la Banque mondiale l'énergie, tandis que l'Agence des États-Unis pour le développement international, USAID, acceptait gracieusement les nouveaux parcs industriels qu'on prévoyait mettre en place.
La privatisation massive des actifs de l'État et la transformation d'Haïti en un ‘sweatshop' des Caraïbes - par le biais d'une production de vêtements axée sur l'exportation et d'un modèle de main-d'œuvre bon marché que les États-Unis et les IFI avaient encouragé depuis le milieu des années 1990 jusqu'aux années 2000 - devenaient ainsi une possibilité bien réelle », poursuit Kennard. « Et cela pouvait se faire avec fort peu de résistance étant donné que la société civile se trouvait décimée et le gouvernement haïtien dénudé. (...) Haïti se transformait ainsi en modèle par excellence sur le podium de la Banque mondiale et du FMI. Le « partenariat » (dans lequel le peuple haïtien ne participait aucunement) estimait que la reconstruction des capacités de l'État haïtien ne devait jouer aucun rôle dans la reconstruction du pays. La solution aux problèmes d'Haïti résidait plutôt dans la création d'un secteur privé florissant.
Kennard est scandalisé de voir le partenariat Banque mondiale, FMI, USAID, et autres agences américaines tenter d'imposer sur un pays dévasté par un tremblement de terre un modèle de développement axé sur la privatisation et l'exportation. Selon lui, la priorité aurait dû aller au renforcement des institutions publiques, et, aussi et surtout, aux capacités productives de la population, en particulier dans le domaine agricole. Haïti, dit-il, est un pays où une partie importante de la population vit dans des zones rurales. Au lieu de créer des sweatshops, ne faudrait-il pas plutôt promouvoir des terres agricoles appartenant à la communauté ? Cela non seulement permettrait aux gens de bien se nourrir mais conduirait aussi au dépeuplement d'une capitale qui se trouve à la fois dévastée et très surpeuplée.
Haïti pourrait se concentrer plutôt sur la création d'une nouvelle économie agraire, un secteur qui était florissant avant que le président Clinton ne déverse des tonnes de riz américain dans le pays dans les années 1990, détruisant ainsi l'agriculture haïtienne en faussant complètement les termes de l'échange (...). Environ 40 % de la population haïtienne, soit 4 millions de personnes, vivent dans des zones rurales. La promotion de terres agricoles appartenant à la communauté aurait instantanément dépeuplé la capitale surpeuplée et fourni un moyen durable de nourrir sa population, le surplus de cette production agricole pouvant être exporté.
Il n'en a même pas été question, affirme, avec émotion et révolte, Kennard. (...)
Les avantages financiers de ce montage pour le secteur privé américain étaient immédiatement évidents, poursuit-il. Une enquête de l'Associated Press a révélé que sur 100 dollars de contrats de reconstruction haïtiens accordés par le gouvernement américain, 98,40 dollars revenaient à des entreprises américaines. L'accent n'a jamais été mis sur le renforcement des capacités locales ; tout travail devait être sous-traité à des entreprises étrangères ou à des ONG par la CIRH. Il s'agissait de faire gagner de l'argent aux riches Américains.
Ces passages du livre de Kennard m'ont profondément impressionné car ils révèlent exactement la même problématique, voire grossière irrationalité, que j'avais moi-même observée au Nicaragua lorsque j'accompagnais les étudiants et étudiantes du Collège Dawson lors de leur stage d'un mois dans ce pays.
De 1995 à 1999, notre stage annuel avait lieu à Nandaime, qui était située à environ 10 km de Granada. Une bonne partie de la population de cette ville d'environ 40 000 habitants – c'est dans cette partie que la plupart de nos stagiaires vivaient dans une famille d'accueil – était tellement pauvre qu'elle avait beaucoup de peine à trouver de quoi manger chaque jour.
À peine trois kilomètres de Nandaime, il y avait de grands champs très fertiles où on faisait pousser, grâce à un système d'irrigation très sophistiqué, de la canne à sucre qu'on récoltait et transportait à une usine afin de produire du sucre destiné principalement à l'exportation.
Je voyais régulièrement ces terres fertiles lorsque j'allais visiter les quelques stagiaires qui habitaient dans une famille d'accueil dans la coopérative agricole Bernardino Dias Ochoa, fondée durant la révolution sandiniste des années 1980, et qui se trouvait à cinq kilomètres de Nandaime.
L'usine productrice de sucre, me disait-on, employait peu de personnes et avait tellement de mal à faire du profit que tout le monde s'attendait à ce qu'elle ferme dans un proche avenir.
Comme je cultivais, au Québec, mon propre petit jardin, où je produisais salade, pommes de terre, carottes, choux, brocoli, fèves, rhubarbe, piments, tomates, concombres, zucchinis, oignons, etc., j'étais conscient que si la population de Nandaime, surtout les gens des quartiers pauvres où habitaient nos stagiaires dans une famille d'accueil, avait pu utiliser ses terres fertiles pour produire ce que moi-même j'arrivais à produire chez moi, elle aurait non seulement de quoi se nourrir très bien chaque jour, mais en plus, elle aurait joui d'un surplus qu'elle aurait pu vendre afin de se procurer les autres biens dont elle avait besoin. De plus, elle aurait pu, comme je le faisais au Québec, utiliser du compost pour enrichir la terre et éviter d'utiliser de l'engrais chimique et tous les autres produits si nocifs pour l'environnement qui caractérisent une agriculture industrielle. Enfin, elle aurait pu aussi éventuellement produire oranges, bananes, ananas, citrons, mangues, avocats, etc.
Cela me paraissait d'autant plus évident qu'au Nicaragua, contrairement au Québec où la période de production ne s'étend que de mai à septembre, il est possible, grâce au climat doux et à l'irrigation, de produire pendant les douze mois de l'année.
Une telle situation me scandalisait et me paraissait carrément illogique et irrationnelle. D'où vient, me demandai-je à plusieurs reprises, cette situation si peu logique par rapport au bien-être réel de la population ?
La seule réponse qui, grâce à mes lectures sur l'histoire du Nicaragua, me venait à l'esprit, c'est le modèle de développement économique mis en place au Nicaragua par les colonisateurs espagnols. Un modèle où ces derniers, dans le but d'accroitre leur richesse personnelle, expulsaient systématiquement les indigènes de leurs terres et instauraient une agriculture fondée sur l'exportation, notamment le coton, le sucre, le bétail, etc.
J'étais d'ailleurs conscient que ce modèle de développement, comme le souligne l'Américain Bruce Rich dans son livre Mortgaging the Earth : The World Bank, Environmental Impoverishment, and the Crisis of Development (1994), est de plus en plus remis en question. Non seulement parce qu'il conduit à l'appauvrissement de la population, mais aussi parce qu'il est un désastre sur le plan écologique. Rich dénonce vigoureusement ce modèle qui, selon lui, proviendrait fondamentalement des pays européens colonisateurs.
Le développement économique est une idée relativement nouvelle dans l'histoire, qui s'est répandue à partir de l'Europe occidentale au XVIIe siècle pour conquérir le monde au cours des trois siècles suivants, affirme Rich.
Aujourd'hui, poursuit Rich, ce modèle est propagé et soutenu par ces mêmes pays, et en particulier par la grande puissance américaine, via des institutions financières comme la Banque mondiale. Cette dernière, selon ce que Rich a découvert dans sa longue et très impressionnante enquête, a tendance à produire ses propres rapports sur l'impact de ses projets, en prenant soin de voiler systématiquement au regard du public les dégâts gigantesques qu'ils ont, d'une part, sur les plus pauvres de la planète et les sans voix et, d'autre part, sur l'environnement.
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Simiak Komaksiutiksak creuse les traumatismes intergénérationnels dans Anxiety, une célébration du pouvoir guérisseur du mouvement
Fruit de deux années de travail, Anxiety marque le premier spectacle en tant que directeurice artistique de l'artiste en danse et en cirque, mannequin et enseignant·e Simik Komaksiutiksak. Rassemblant sur scène quatre performeur·euse·s à ses côtés, Simik propose dans cette création une exploration collective de l'histoire, des récits personnels et des réalités actuelles des communautés autochtones et racisées.
Anxiety
Simik Komaksiutiksak
Simik Komaksiutiksak, artiste Inuk originaire de Rankin Inlet (Nunavut) et désormais basé·e à Montréal, s'intéresse à l'anxiété puisqu'elle s'ancre dans son expérience personnelle. Bien qu'iel ait choisi de creuser les thématiques sensibles des traumas intergénérationnels et des effets pernicieux du colonialisme, Simik tente également de voir dans la danse un pouvoir générateur de guérison. Iel insuffle ainsi dans son œuvre une vibrante célébration ancrée dans l'improvisation, une pratique du mouvement lui offrant réconfort depuis son jeune âge.
« J'ai toujours fait de l'improvisation, » explique-t-iel, « depuis mon enfance, depuis aussi longtemps que je me souvienne. Ça a toujours été une bonne manière pour moi d'exprimer mes émotions quand je n'avais pas les mots pour le faire. Si je me sentais triste, si j'étais victime d'intimidation, je pouvais simplement faire jouer de la musique à la maison et tout évacuer en dansant. »
À partir de ces racines largement autodidactes, Simik a accompli un travail remarquable, que ce soit en se produisant avec le Cirque Éloize (Sept moments de Joie), avec le A'nó:wara Dance Theatre (Sky Dancers) ou en dansant avec Taboo (membre de Black Eyed Peas) et Santee Smith pour les Jeux autochtones de l'Amérique du Nord (JAAN). En 2023, iel a fait l'objet du premier épisode de la série artistique consacrée aux autochtones, Pulse, diffusée par APTN.
Pour son dernier projet, Simik s'est offert une équipe collaborative de performeur·euse·s qui sont non seulement des artistes accompli·e·s à part entière, mais aussi des ami·e·s de confiance et des collaborateur·rice·s de longue date : Cheyenne Rain LeGrande, Courtney Taticek, Chrystal Tam, Jontae McCrory et Katie Couchie. La conception des éclairages est réalisée par Aurora Torok, tandis que la légendaire chorégraphe et artiste multimédia, maintes fois primée, Lara Kramer agit comme mentore principale pour les premières étapes du spectacle. À propos de cette dernière, Simik explique : « Lara et moi nous rejoignons sur plusieurs plans, notamment en ce qui concerne les traumatismes intergénérationnels. Nous avons tou·te·s deux des parents qui ont fréquenté les pensionnats, ce qui crée un terrain commun et une compréhension partagée de cette expérience, un aspect qui, je pense, a eu un impact important sur notre relation. Elle est aussi tout simplement une icône de la danse, donc avoir la chance d'être mentoré·e par Lara est extraordinaire. »
Dans Anxiety, Simik Komaksiutiksak examine les traumatismes individuels et collectifs ainsi que la façon dont les bouleversements intérieurs donnent naissance à des manières d'être, des gestes et des traits physiques uniques – des éléments qui nourrissent ce spectacle à la fois délicat et puissant. L'œuvre intègre également des références culturelles, des savoirs transmis d'une génération à l'autre, des objets du quotidien et des gestes théâtraux codés.
Comment vous sentez-vous aujourd'hui ? Quels souvenirs culturels et traumatismes historiques vous ont mené·e·s jusqu'à cet instant ? Le rythme implacable de la vie urbaine et le flot incessant d'images bouleversantes et d'injustices mondiales provoquent-ils inévitablement un sentiment d'impuissance ou de désespoir ? Anxiety répond à ces questions par un refus et une résilience affirmés en choisissant plutôt de canaliser ces émotions et de les transformer en un élan de guérison par le mouvement.
m-a-i.qc.ca/evenement/anxiety (https://gmail.us13.list-manage.com/track/click?u=d6683a7be42fd25b36b23b23d&id=79e54f921e&e=02de982b37)
PUBLIC +
→ Rencontre avant-spectacle en ASL et LSQ (https://gmail.us13.list-manage.com/track/click?u=d6683a7be42fd25b36b23b23d&id=fe9a5a66d5&e=02de982b37)
Vendredi 31 janvier — 18h30 à 19h30
Les rencontres d'avant-spectacle sont offertes en ASL et LSQ avec les médiatrices culturelles Sourdes du MAI, Dominique Ireland et Caroline Hould. La rencontre permet d'aborder les thèmes du spectacle, les parcours des artistes et la trame sonore de la performance.
→ Audiodescription pour les personnes non-voyantes et semi-voyantes (https://gmail.us13.list-manage.com/track/click?u=d6683a7be42fd25b36b23b23d&id=8d1e8ee7da&e=02de982b37)
Vendredi 31 janvier — 19h30
L'audiodescription consiste à décrire oralement les éléments visuels et sensoriels d'un spectacle à l'attention d'un public non-voyant et semi-voyant pour en permettre la transmission, le partage et l'expérience.
→ Conversation après-spectacle avec les artistes (https://gmail.us13.list-manage.com/track/click?u=d6683a7be42fd25b36b23b23d&id=ced421f8a6&e=02de982b37)
Vendredi 31 janvier — Après la représentation de 19h30
Animée par Camille Larivée, directeurice général·e et artistique du MAI.
→ Anxiety « After Party »
Samedi 1er février — Après la représentation de 19h30
L'équipe de Anxiety invite chaleureusement spectateur·rices, ami·es, famille et autres membres de leurs communautés à se joindre à cette soirée de célébration sous les rythmes de DJ Pøptrt !
→ Mumiq : Marché des artisan·e·s autochtones (https://gmail.us13.list-manage.com/track/click?u=d6683a7be42fd25b36b23b23d&id=4c5bcf1222&e=02de982b37) dans la Galerie du MAI
*
Vendredi 31 janvier + Samedi 1er février — 12h à 19h
Venez à la rencontre d'artisan·e·s autochtones invité·e·s par Simik Komaksiutiksak et l'équipe du MAI avant d'assister à Anxiety !
*Entrée gratuite, vente d'œuvres sur place
BIOGRAPHIE
Simik Komaksiutiksak est un·e artiste originaire de Rankin Inlet, au Nunavut, et réside actuellement à Tiohtià:ke, également connue sous le nom de Montréal. Sa passion pour la danse s'est manifestée dès son plus jeune âge et s'est ensuite orientée vers la danse et les arts du cirque. Simik a suivi la majeure partie de sa formation en danse à Ottawa et a commencé à se produire sur scène à l'adolescence.
Simik est un·e danseureuse contemporain·e, artiste de cirque et chorégraphe. Iel a participé à la série documentaire d'APTN Pulse, a été mannequin au festival Indigenous Fashion Arts et tourne avec le Anowara Dance Theatre dans le spectacle Sky Dancers. Iel a travaillé et établi des relations avec des danseur·euse·s et des artistes autochtones et allochtones reconnu·e·s.
Simik est directeurice artistique d'Anxiety, sa première production de danse, sous le mentorat de Lara Kramer par l'entremise du MAI (Montréal, arts interculturels). Simik travaille actuellement pour la fondation Arctic Rose en tant qu'artiste invité·e, où iel enseigne la danse, le mouvement créatif et les arts expressifs aux jeunes de l'Inuit Nunangat dans le cadre du programme Messy Book. Iel fait également partie de l'équipe de formation de la fondation Arctic Rose en aidant à former d'autres danseur·euse·s et artistes autochtones pour qu'ils et elles aillent dans le Nord afin de poursuivre l'héritage de l'art et de la guérison au sein de leurs communautés.
La pratique de Simik met l'accent sur le développement d'un espace de travail ancré et sécuritaire sur les plans mental, physique et spirituel. Le désir de Simik est d'explorer la façon dont nous relâchons et libérons les tensions à travers le corps expressif, tout en reliant les connaissances générationnelles et en créant des ponts entre les générations.
CRÉDITS
Performeur·euse·s : Cheyenne LeGrande, Courtney Taticek, Chrystal Tam, Katie Couchie, Simik Komaksiutiksak
Conception vidéo : Alexis Vigneault
Conception lumière : Aurora Torok
Résidences et support artistique : Tangente, CCOV, La Serre, MAI (Montréal, arts interculturels), Danse-Cité, Respirations (FTA)
Partenaire de résidence : La danse sur les routes du Québec
Avec le support du Inuit Art Foundation, Conseil des arts du Canada, Conseil des arts et des lettres du Québec
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Pas de projection pour le documentaire renié
Quand nos festivals renient des cinéastes pacifistes de chez nous mais qui sont d'origine russe et israélienne
Je tiens à exprimer mon incrédulité face au comportement des festivals RIDM et TIFF. Les premiers avaient sélectionné pour l'édition du novembre 2024 un documentaire au titre « Rule of Stone » qui fait le tour du monde, produit et réalisé par Danae Elon, une Canadienne de Montréal née en Israël. Mais tout d'un coup, à la dernière minute, le festival a annoncé l'annulation de la projection. Le film en question dénonce l'occupation israélienne de la Palestine. Sa cinéaste Danae Elon ait dit publiquement à plusieurs reprises qu'un génocide se déroulait à Gaza. Alors pourquoi cette marche an arrière ?
Sur le site des RIDM, plus précisément sur la page consacrée au film en question, on retrouve la motivation :
« Aux RIDM, nous veillons à maintenir la transparence et l'intégrité dans nos interactions avec les cinéastes, le public et nos partenaires. Danae Elon est une réalisatrice Israélo-canadienne dont les RIDM ont accompagné les films et reconnaissent son engagement personnel à critiquer et questionner l'état d'Israël.
À l'origine, notre équipe de programmation a été profondément touchée par Rule of Stone, un film d'une qualité remarquable qui porte un regard critique sur le projet colonialiste de Jérusalem-Est suivant sa conquête par les forces israéliennes en 1967. Cependant, l'absence de certaines informations relatives à quelques sources de financements israéliens reçus lors de l'étape de développement du projet de film a limité notre capacité à collaborer de façon transparente avec d'importants partenaires, y compris des membres de la communauté soutenant activement le peuple palestinien. Après consultation de la part des RIDM de toutes les parties concernées, la cinéaste a retiré son film de la programmation de notre 27e édition.
(…) Nous sommes confiant·e·s que ce film aura la chance de rejoindre un public montréalais sous peu dans un autre contexte que les RIDM et nous vous encourageons à suivre les réseaux du distributeur Filmoption International pour vous tenir informé·e·s de projections futures.
Je le répète, Danae publiquement ne parle pas seulement de crimes mais aussi de génocide, un mot que la plupart des Juifs, même ceux de gauche, rejettent. Danae Elon vient d'une famille pacifiste et de gauche.
Sur la même page, le RIDM a posté un lien vers une autre page où l'on peut lire la lettre de réponse de Danae. J'en tire quelques extraits significatifs :
« (..) il n'est pas possible aujourd'hui d'aborder les nuances dans la lutte commune pour la justice en Palestine. Je suis profondément attristé et bouleversé par ce qui a conduit à cette situation. Le financement israélien reçu il y a six ans au stade du développement du projet de film provenait de la fondation Makor pour les films israéliens, qui est une organisation à but non lucratif enregistrée avec un personnel et un conseil indépendants, et de l'Institut Van Leer de Jérusalem, un centre financé par des fonds privés pour l'étude interdisciplinaire dans les sciences humaines et sociales, et le développement de nouvelles façons d'aborder les questions d'intérêt mondial qui ont une importance particulière pour la société israélienne et la région. Il est clair que ni l'un ni l'autre n'a eu le moindre contrôle éditorial ou la moindre influence sur le contenu du film. Nous nous efforçons de trouver un lieu approprié pour présenter le film aux Montréalais (…) Ce que certains appellent une guerre n'en est pas une, c'est un génocide. Un génocide qui se déroule en ce moment même. Ces agressions font des victimes sur tous les fronts - et je me tiens ici avec rage, larmes et angoisse, car je suis presque incapable d'exprimer tout cela en une seule déclaration (…) Il y a dix ans, j'ai pris la décision d'immigrer au Québec pour que mes trois fils n'aient jamais à s'enrôler dans l'armée israélienne »
L'autre chose regrettable vient du TIFF.
En 2023, un documentaire de la Canadienne d'origine russe Anastasia Trofimova, « Russians at War » est sélectionné pour la Mostra de Venise, où il est acclamé. Il est ensuite sélectionné au TIFF de Toronto, mais sous la pression de groupes antirusses, le festival décide soudainement de ne plus programmer le documentaire. Pourquoi ? Parce que cette cinéaste, d'une manière extrêmement courageuse, en véritable et grand documentariste, a raconté la vie des soldats russes au front pendant six mois, au péril de sa vie, non pas pour justifier l'agression de Poutine contre l'Ukraine, mais pour montrer l'expérience tragique des soldats, en particulier d'une armée d'invasion.
Alors, de grands cinéastes comme Sam Peckinpah n'auraient jamais dû tourner « La croix de fer » en 1977, dont le protagoniste était un officier allemand qui s'était donc battu dans le mauvais camp pendant la Seconde Guerre mondiale ? Orson Welles a pourtant fait l'éloge de ce film également et précisément parce qu'il s'agissait du point de vue d'un soldat. Les plus grands films antimilitaristes sont souvent ceux dans lesquels l'expérience de l'armée attaquante est racontée. Je ne citerai que deux exemples : « Soldat bleu » (1970) de Ralph Nelson et « À l'ouest rien de nouveau » (surtout celui de 1930 et le livre du même nom dont il est tiré).
Je me souviens de la controverse qui a éclaté au tour de "Valse avec Bachir" (2008) un documentaire d'animation de Ari Folman qui raconte l'expérience d'un soldat israélien pendant l'invasion israélienne du Liban en 1982 et le massacre de Palestiniens dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila. Le récit, comme dans le cas de « À l'ouest rien de nouveau » est autobiographique.
J'en avais discuté à l'époque avec deux amies proches, une franco-juive et une arabe israélienne (c'est-à-dire une Palestinienne avec un passeport israélien). Cette dernière refusait l'idée qu'un soldat israélien ait le droit de faire un film pacifiste, parce que, selon elle, le film avait un ton et l'objectif de nous fournir une idée « complaisante de soi-même ». L'amie Juive était incertaine, mais penchait davantage pour notre amie palestinienne, comme si elle avait un certain sentiment de culpabilité (même si elle n'avait jamais vécu en Israël) parce qu'elle venait d'une famille ayant de fortes sympathies sionistes, même si elle avait toujours vécu à Paris. Pour ma part, j'ai soutenu que, d'un point de vue cinématographique et politique, ce cinéaste avait le droit de faire un film sur son point de vue.
Un critique de cinéma communiste bien connu en Italie, Roberto Silvestri, m'a raconté qu'au sein de la rédaction du « Il Manifesto » (un historique quotidien communiste mais indépendant et notamment critique à l'égard du parti communiste italien), il y avait eu un conflit amer à propos de "Valse avec Bachir" . Pour beaucoup de camarades, m'a-t-il dit, l'idée même de le faire sous forme de films d'animation, conduisait comme à adoucir, embellir, poétiser, angéliser, le soldat israélien, qui par contre reste un citoyen et un soldat d'un État occupant.
Il y a quelques mois, une amie chroniqueuse de Montréal, qui a pu voir « Russians at War » grâce à une accréditation au festival de Venise, me disait au sujet de la non distribution de ce film au Canada : « Je comprends la controverse et les réticences, car n'oublions pas que la Russie a attaqué l'Ukraine ».
En tant que cinéaste et citoyen militant de gauche, mais je me sens un peu mal à l'aise face à cette nouvelle façon d'interpréter la « politically correct ».
Je viens d'une famille laquelle, entre autres, a été toujours engagée contre l'occupation israélienne, sois à travers l'organisation de concerts et projections, soit à travers manifestations et voyages en Palestine. J'ai fait partie à Montréal du comité qui avait ramassé des fonds pour une ONG palestinienne lors de la guerre de Gaze en 2014. À l'époque, nous pensions que la vengeance et l'action militaire israéliennes semblaient si féroces qu'elles ne pourraient jamais être égalées ou surpassées. Malheureusement, nous avions tort. Il n'y a jamais de limite au pire.
Pourtant, ni hier ni aujourd'hui, je n'ai succombé au chant des sirènes de l'antisémitisme ou au déni aux voix (hélas, de plus en plus faibles et mince, surtout après le massacre du 7 octobre) de ceux qui, en Israël, s'opposent à la guerre et à l'occupation. Qu'on me comprenne bien, je n'accuse nullement les RIDM d'antisémitisme. Mais plutôt d'un manque de cohérence et de courage.
Je tiens à exprimer toute ma solidarité, ma proximité et mon hémopathie à ces deux réalisateurs extraordinaires, qui sont malheureusement rejetés par le circuit des festivals et des cinémas de Montréal et du Canada. Mais dans certains cas, il est plus pertinent de parler non pas de rejet, mais de « reniement », en tant qu'émigrées et artistes. On sélectionne d'abord leurs films, puis on fait une piteuse marche arrière, sans assumer sa propre décision initiale.
Si les RIDM et le TIFF ont sélectionné et annoncé ces ouvres, c'est qu'ils ont apprécié leur qualité artistique et leur contenu thématique. Je trouve ce retour en arrière (mais n'était-il pas déjà trop tard ?) injuste, contradictoire et dangereux (un peu pathétique ?), signe d'une faiblesse ou d'une désorientation face à un monde de plus en plus complexe, cynique et qui change soudainement en pire.
D'accord, mais de cette manière on prive le public, la communauté, le droit non seulement de voir et, d'être informé, mais aussi de juger. Je me demande si l'utilisation du mot censure soit pertinente ou non.
Ce que je sais c'est que ces deux cinéastes sont pénalisées pour des fautes qu'elles n'ont pas, mais qui incombent aux gouvernements de leurs pays d'origine et dont elles pourtant se distancient.
Un débat sur la liberté d'expression et la non-discrimination des cinéastes en raison de leurs origines de pays bellicistes est indispensable.
Giovanni Princigalli
Cinéaste, activiste et membre du centre d'histoire orale de la Concordia University.
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Guide pour la lutte contre la violence digitale faite aux femmes en Algérie
Un guide juridique a été lancé pour accompagner les femmes victimes de violence digitale en Algérie, ce document est disponible en français et en arabe. Ce guide vise à sensibiliser, outiller et accompagner juridiquement, techniquement et psychologiquement les femmes victimes de violence digitale en Algérie.
Tiré de Entre les lignes et les mots
تم إطلاق دليل قانوني لمرافقة النساء ضحايا العنف الرقمي في الجزائر، وهو متوفر الآن باللغتين العربية والفرنسية. يهدف هذا الدليل إلى التوعية، وتوفير الأدوات اللازمة، ومرافقة النساء ضحايا العنف الرقمي في الجزائر قانونيًا، تقنيًا، ونفسيًا.
Pour lire le guide en français :
Guide pour la lutte contre la violence digitale faite aux femmes en Algérie
لقراءة الدليل باللغة العربية : الدليل لمكافحة العنف الرقمي ضد النساء و الفتيات في الجزائر
Introduction
À l'ère numérique actuelle, où les technologies d'informations et de communications imprègnent tous les aspects de notre quotidien, les espaces virtuels jouent un rôle crucial dans les interactions sociales et professionnelles. Ils offrent aux femmes des plateformes pour s'exprimer, faire entendre leur voix et transcender les barrières géographiques et culturelles. Toutefois, malgré ces avancées, les défis persistent. Les dynamiques de pouvoir enracinées dans le patriarcat, particulièrement dans la région du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord, continuent de façonner les expériences des femmes en ligne.
Le monde digital a engendré de nouvelles formes de violence, avec des actes tels que le harcèlement, la diffamation, les menaces et l'extorsion, qui ne connaissent ni frontières ni limites.
Les femmes et les filles, en particulier, sont souvent les cibles de ces violences, qui s'inscrivent dans un contexte plus large de discrimination systémique. En Algérie, cette réalité est particulièrement alarmante. Une étude récente (1) , menée auprès de 112 femmes, a révélé une augmentation significative de la violence digitale. Les résultats sont inquiétants : 83% des participantes ont subi du harcèlement sexuel en ligne, 60% ont été victimes d'insultes, et 42% ont reçu des menaces de publication de leurs images intimes.
Les statistiques de la Gendarmerie Nationale renforcent ces constats, montrant une hausse continue du nombre de femmes victimes de violences digitales. En 2021, 296 femmes ont signalé de tels actes ; en 2022, ce chiffre a grimpé à 429, puis à 556 en 2023, avec une prévalence inquiétante chez les mineurs (230 mineurs). Quant aux statistiques de l'année 2024 jusqu'au mois d'août, elles font état de 464 victimes, dont 143 mineurs (74 filles et 69 garçons). Ce phénomène soulève des questions sur l'efficacité de la législation et des mesures de protection en place, tout en mettant en lumière les lacunes dans la réponse sociale et judiciaire face à cette forme de violence.
Ce guide vise à éclairer cette problématique cruciale, en offrant des ressources et des stratégies pour faire face à la violence digitale et promouvoir un environnement en ligne plus sûr et inclusif pour tous. La violence dans l'espace numérique constitue un phénomène complexe qui transcende les définitions traditionnelles de la violence envers les femmes. Elle se manifeste sous de nombreuses formes, telles que le harcèlement en ligne, la divulgation non consensuelle d'informations personnelles et l'utilisation d'images intimes comme outils de chantage. Cette réalité est souvent minimisée par le droit et la société, qui perçoivent la violence numérique comme une conséquence inévitable de la présence des femmes en ligne, conduisant à un blâme fréquent des victimes.
Dans des sociétés conservatrices, comme en Algérie, les répercussions de la violence digitale peuvent être particulièrement graves, allant jusqu'à des crimes d'honneur. La méconnaissance des procédures juridiques et le sentiment d'impuissance empêchent de nombreuses femmes de chercher protection ou soutien, soulignant ainsi la nécessité de fournir des informations claires et accessibles. Ce guide se propose donc comme une ressource essentielle pour les femmes et les filles confrontées à ces défis dans leur vie dans l'espace virtuel.
L'objectif est de sensibiliser à la violence digitale, d'informer sur les droits et de fournir des conseils pratiques pour faire face à ces situations. En autonomisant les femmes grâce à des stratégies, préventives et des outils techniques, nous visons à créer un espace numérique plus sûr et respectueux.
[1] Sanaa Hamadouche, Feriel Kessai : Digital Violence against women in Algeria, P.7
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Des intellectuel·les de plusieurs pays diffusent une lettre ouverte contre Elon Musk, exhortant la communauté internationale à soutenir le Brésil
La lettre ouverte signée par plus de 50 universitaires du monde entier préconise de soutenir les efforts du Brésil en faveur de son indépendance numérique, mettant en garde contre le fait que, souvent, les grandes entreprises technologiques s'opposent à la réglementation et font barrage à la gouvernance démocratique.
Tiré de Entre les ligneset lesm ots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/01/06/des-intellectuel%c2%b7les-de-plusieurs-pays-diffusent-une-lettre-ouverte-contre-elon-musk-exhortant-la-communaute-internationale-a-soutenir-le-bresil/
Les auteur·e·s de cette lettre demandent aux Nations Unies et à tous les pays alliés d'aider le Brésil dans la réalisation d'une infrastructure numérique autonome, soulignant la nécessité d'instaurer des règles internationales pour contrecarrer la domination grandissante des grandes entreprises technologiques.
Plus de 50 universitaires et intellectuel·les, originaires d'Argentine, de France, des États-Unis, d'Australie, du Royaume-Uni, d'Espagne, de Suisse et d'Italie ont cosigné une lettre ouverte dans laquelle elle·il·s fustigent la pression exercée par le milliardaire Elon Musk sur le Brésil. Ils y incitent tous·tes les défenseur·es des valeurs démocratiques à apporter leur soutien au Brésil.
Ce document, retranscrit dans cette colonne, sera rendu public ce mardi (le 17). Ses initiateur·rice·s sont des économistes et des auteur·es de renom qui sont reconnu·es dans le monde entier pour leur œuvre et leurs recherches sur les entreprises les plus puissantes de l'économie numérique.
Les signataires expriment leur profonde inquiétude quant à la souveraineté numérique du Brésil et soulignent le fait que les grandes entreprises technologiques agissent comme des entités omnipotentes, faute d'accords internationaux régissant leurs activités. En outre, il·elle·s mettent en exergue le fait que le Brésil se trouve à l'avant-garde de la bataille opposant les grandes entreprises technologiques à celles·ceux qui cherchent à créer un espace numérique démocratique.
« Le conflit entre le Brésil et Elon Musk n'est que le dernier exemple en date des tensions provoquées par le contrôle croissant des multinationales basées aux États-Unis sur les programmes de développement numérique des États souverains », indique la lettre.
« Plus qu'un avertissement pour le Brésil, leurs actions envoient un message inquiétant au monde entier : les pays démocratiques sont menacés de déstabilisation s'ils cherchent à s'affranchir de la domination des Big Tech, dont certaines n'hésitent pas à s'allier avec des mouvements et des partis d'extrême droite », peut-on lire encore.
Parmi les signataires notables figurent les économistes français Gabriel Zucman, Julia Cagé, et Thomas Piketty, la philosophe et professeure émérite de l'école de commerce d'Harvard, Shoshana Zuboff, l'ancien ministre argentin de l'Économie, Martín Guzmán, et le professeur du MIT (Institut de technologie du Massachusetts) Daron Acemoglu.
Parmi les défenseurs de cette cause, l'on trouve aussi l'économiste italienne Francesca Bria, le spécialiste nord-américain d'économie politique et coordinateur général de l'Internationale Progressiste David Adler, l'économiste indien Jayati Ghosh, le chercheur et écrivain biélorusse Evgeny Morozov et l'anthropologue Jason Hickel.
L'argument avancé dans le texte est que les grandes entreprises technologiques ne se contentent pas de dominer le royaume numérique, mais exercent également des pressions et s'opposent aux programmes indépendants mis en place par les pouvoirs publics. « Lorsque leurs intérêts financiers sont en jeu, elles collaborent volontiers avec des gouvernements autoritaires », constatent les auteur·es du document.
Les signataires exhortent le Brésil à faire preuve de fermeté dans la mise en œuvre de son programme numérique et à dénoncer les pressions exercées à son encontre. En outre, il·elle·s demandent aux Nations Unies de soutenir ces efforts. « Il s'agit d'un moment charnière pour le monde », ont-il·elle·s souligné.
Le nom d'Elon Musk est cité dans la lettre. Ce dernier est le propriétaire du réseau social X (ex-Twitter), suspendu au Brésil depuis le 31 août à la requête d'un juge de la Cour suprême fédérale (STF, Supremo Tribunal Federal) brésilienne, Alexandre de Moraes [1].
La plateforme a été bloquée après le refus répété de se conformer aux décisions de justice, telles que la suppression de profils et de publications réputés contenir des attaques à l'encontre de représentants de la police fédérale (PF) constitutives d'infractions pénales.
Vous pouvez lire la lettre intégrale ci-dessous :
« Contre l'attaque des Big Tech sur les souverainetés numériques »
Nous, soussigné·es, souhaitons exprimer notre profonde inquiétude concernant les attaques continues des entreprises Big Tech et de leurs alliés contre la souveraineté numérique du Brésil. Le conflit entre le Brésil et Elon Musk n'est que le dernier exemple en date des tensions provoquées par le contrôle croissant des multinationales basées aux États-Unis sur les programmes de développement numérique des États souverains.
Fin août, la Cour suprême du Brésil a banni X – anciennement Twitter – du cyberespace brésilien pour n'avoir pas respecté les décisions de justice exigeant la suspension des comptes ayant incité à la participation à des émeutes d'extrême droite et à l'occupation des centres du pouvoir brésilien le 8 janvier 2023. Par la suite, le président Lula da Silva a clairement exprimé l'intention du gouvernement brésilien d'assurer l'indépendance numérique : réduire la dépendance du pays à l'égard d'entités étrangères pour les données, les capacités d'IA et l'infrastructure numérique, tout en promouvant le développement d'écosystèmes technologiques locaux. Conformément à ces objectifs, l'État brésilien a également l'intention d'obliger les entreprises Big Tech à payer leur juste contribution à l'impôt, à respecter les lois locales et à rendre compte des externalitéssociales de leurs plateformes, qui favorisent souvent la violence et les inégalités.
Ces efforts se sont heurtés aux attaques du propriétaire de X et des dirigeants d'extrême droite qui se plaignent de la démocratie et de la liberté d'expression. Mais c'est précisément parce que l'espace numérique ne dispose pas d'accords réglementaires internationaux et décidés démocratiquement que les Big Tech agissent comme des gouvernements, décidant seules de ce qui doit être modéré ou promu sur leurs plateformes.
De plus, X et d'autres entreprises ont commencé à s'organiser avec leurs alliés à l'intérieur et à l'extérieur du pays pour saper la prise d'autonomie technologique du Brésil. Plus qu'un avertissement pour le Brésil, leurs actions envoient un message inquiétant au monde entier : les pays démocratiques sont menacés de déstabilisation s'ils cherchent à s'affranchir de la domination des Big Tech, dont certaines n'hésitent pas à s'allier avec des mouvements et des partis d'extrême droite.
Le cas brésilien est devenu pivot dans le conflit mondial entre les Big Tech et ceux qui cherchent à construire un paysage numérique démocratique et centré sur les personnes, en mettant l'accent sur le développement social et économique. Les Big Tech ne se contentent pas de contrôler le monde numérique, elles exercent également des pressions et agissent contre la capacité du secteur public à créer et à maintenir un programme numérique indépendant basé sur les valeurs, les besoins et les aspirations locales. Lorsque leurs intérêts financiers sont en jeu, elles collaborent volontiers avec des gouvernements autoritaires. Ce dont nous avons besoin, c'est d'un espace numérique suffisamment ouvert pour que les États puissent orienter les technologies en faisant passer les populations et la planète avant les profits privés ou un contrôle autoritaire.
Tous ceux qui épousent les valeurs démocratiques devraient soutenir le Brésil dans sa quête de souveraineté numérique. Nous exigeons que les entreprises Big Tech cessent leurs tentatives de sabotage des initiatives brésiliennes visant à créer des capacités indépendantes en matière d'intelligence artificielle, d'infrastructure publique numérique, de gestion des données et de technologie du cloud. Ces attaques portent atteinte non seulement aux droits des citoyens brésiliens, mais aussi aux aspirations plus larges de toute nation démocratique à atteindre la souveraineté technologique.
Nous appelons également le gouvernement brésilien à faire preuve de fermeté dans la mise en œuvre de son programme numérique et à dénoncer les pressions exercées à son encontre. Les Nations Unies et les gouvernements du monde entier devraient soutenir ces efforts. Il s'agit d'un moment charnière pour le monde. Une approche indépendante pour restaurer la souveraineté numérique et le contrôle de notre écosystème numérique public ne peut pas attendre. Il est également urgent de développer dans le cadre de l'ONU les principes de base de la régulation transnationale pour l'accès et l'utilisation des services numériques tout en promouvant des écosystèmes numériques qui placent les personnes et la planète avant les profits, afin que l'expérimentation des Big Tech au Brésil ne devienne pas une pratique courante dans d'autres territoires.
[1] après quarante jours de suspension, le réseau social X est de nouveau autorisé depuis le 8 octobre 2024
Voir l'article original en ligne sur le site de Progressive International
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