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Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

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Écoféminisme : la force des femmes pour attaquer le mal à la racine

15 avril 2025, par Félix Cauchy-Charest — , , ,
L'écoféminisme refuse de choisir entre justice sociale et environnementale : il les lie, il les brandit. Porté par des femmes qui soignent, enseignent, militent et résistent, (…)

L'écoféminisme refuse de choisir entre justice sociale et environnementale : il les lie, il les brandit. Porté par des femmes qui soignent, enseignent, militent et résistent, il s'attaque aux racines des crises en transformant colère et soin en actes de résistance. Parce qu'on ne sauvera pas le monde sans celles qui, chaque jour, le tiennent debout.

Tiré de Ma CSQ.

Je suis assis dans une salle où ça sent le café tiède et la volonté farouche de ne pas sombrer dans le désespoir. Sur la scène, Laurie Gagnon-Bouchard, politologue spécialisée sur les enjeux de socioécologie et d'écologie politique, rappelle qu'en temps de crise, ce sont les femmes qui sont sur les lignes de front.

Ce jour-là, au réseau conjoint de l'action féministe et du Mouvement ACTES, on ne fait pas que parler de féminisme et d'écologie : on déterre une vérité crue, enterrée sous des couches de rapports gouvernementaux et d'études. Une vérité qui pue l'arsenic, la poussière minière et la résignation, qui dit que ce sont les femmes – encore – qui ramassent les morceaux d'un monde en décomposition. Elles le font, sans tambour ni trompette, en militant, en enseignant, en prenant soin, en agissant, parce que personne d'autre ne le fera à leur place.

Fabriquer de l'espoir à la petite cuillère

Vous croyez que les établissements scolaires sont juste des usines à bulletins ? Détrompez-vous. Grâce au Mouvement ACTES de la CSQ, des femmes – beaucoup de femmes – transforment les écoles en petits laboratoires de transition. Jardins, ateliers zéro déchets, projets écolos : ça grouille d'idées. Ce n'est peut-être pas grand-chose, mais c'est précisément ce « pas grand-chose » qui empêche le monde de s'écrouler plus vite et qui crée les brèches par où les révolutions peuvent pousser.

Lors de sa conférence présentée à près de 200 militantes et militants, Laurie Gagnon-Bouchard rappelle avec brio que ces gestes du quotidien sont politiques. Ils ont une portée bien plus grande qu'un vote tous les quatre ans ou un « j'aime » sur une pétition Facebook. Ces gestes, ce sont des actes de résistance, d'amour lucide et de soin. Et ce soin, les écoféministes le brandissent comme arme massive de reconstruction en arrêtant de l'invisibiliser comme le voudrait le modèle capitaliste.

Le care, ou l'art de s'occuper du monde quand il brûle

C'est peut-être ça, l'arme secrète de la guerre qu'on mène à l'apathie face à la crise climatique : ce foutu care. Oui, comme dans « le prendre soin et l'accompagnement », mais aussi comme dans « se soucier ». Des femmes – mères, éducatrices, militantes, infirmières, enseignantes – socialisées à plier sans casser, à prendre soin sans (trop) se plaindre, à porter le monde sur leurs épaules sans jamais s'asseoir pour pleurer. Ce sont elles qui sentent le danger venir, qui changent les habitudes de consommation, qui s'organisent quand les enfants tombent malades à cause des métaux lourds dans l'air. Ce sont les femmes qui savent, sans qu'on leur dise, que les catastrophes sont rarement naturelles.

Vous vous souvenez de Rachel Carson, cette biologiste qui a osé dire en 1962 que les pesticides allaient tuer tout ce qui chante ? Celle qui, avec son livre Silent Spring, a éveillé les consciences et élevé le débat ? Les puissants l'ont traitée d'hystérique, de lesbienne, de naïve. Et puis on l'a écoutée… Trop tard, mais on l'a écoutée, comme toutes ces femmes avant et après elle qui tirent la sonnette d'alarme pendant que nos gouvernements déroulent le tapis rouge aux fossoyeurs de la nature.

Le vrai courage, c'est de crier quand on vous dit de vous taire

Rouyn-Noranda, arsenic dans l'air, enfants contaminés, Mères au front. Tout cela vous dit quelque chose ? Ce que vous ne savez peut-être pas, c'est à quel point les femmes deviennent des guerrières du détail. Elles lisent des rapports techniques comme d'autres lisent des romans. Elles traquent les contradictions, posent les bonnes questions, mettent les élus dans le coin. Et tout ça, elles le font avec une colère contenue qui provient de leur tendresse infinie pour leurs enfants et leur communauté.

Dans le récit écoféministe, le héros, ce n'est pas un sauveur tombé du ciel, mais une femme debout, qui agit à sa mesure et avec ce qu'elle a sous la main. Parfois, c'est avec une affiche dans une manifestation, d'autres fois, avec un micro dans une réunion publique pour dire « Non, ça ne passe pas ! »

Et si le syndicalisme, c'était ça, l'avant-garde de l'écologie politique ?

Dans les récits de transition écologique, on parle peu des syndicats. Pourtant, au Québec, la CSQ (avec son Mouvement ACTES) trace une autre voie qui fait des liens entre les conditions de travail, le climat, le prendre soin et l'accompagnement, et les inégalités. Cette voie, c'est celle où la justice environnementale devient une extension naturelle du combat syndical, où on comprend que lutter pour un air respirable, c'est aussi lutter pour une éducation digne, des services publics solides et des communautés vivantes.

Les syndicats, ce sont des lieux de transformation qui offrent des espaces où il est possible de créer ensemble. Ce sont des incubateurs de résistances durables.

Le monde ne va pas s'effondrer tout seul, il a besoin d'un coup de main

Alors, qu'est-ce qu'on fait avec tout ça ? On pleure un bon coup, on recycle davantage ? La colère et le découragement sont valides, mais pour y faire face, il faut agir à sa mesure, là où on se trouve : dans sa classe, dans son syndicat, dans son quartier.

Il faut parler à ses collègues, créer des mouvements collectifs, soutenir Mères au front, militer pour des programmes d'approvisionnement en circuit court, acheter local ou seconde main, faire du covoiturage, etc. Bref, il ne faut pas que critiquer le capitalisme, il faut le contourner et préparer la suite. Écoutons les écoféministes, pas comme des prophètes, mais comme des guides pratiques de survie affective et politique.

Et surtout, rappelons-nous que ce monde, même fracturé, mérite encore que nous nous battions pour lui. Pas avec des armes, mais avec de la solidarité, du soin et de l'organisation.

La transition écologique ne doit pas se faire au prix de notre santé, de notre dignité ou de nos enfants, car il y a des choses trop précieuses pour être marchandisées. Ce monde ne tient pas grâce aux puissants, mais grâce à toutes celles – et tous ceux – qui, chaque jour, décident de ne pas baisser les bras.

Et vous, quel soin portez-vous au monde ?

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Congrès 2025 Se préparer aux luttes à venir

15 avril 2025, par Syndicat des professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) — , ,
Québec, le 12 avril 2025 — Dans un contexte économique plus incertain que jamais et face à la montée de la droite un peu partout sur la planète, le Syndicat de professionnelles (…)

Québec, le 12 avril 2025 — Dans un contexte économique plus incertain que jamais et face à la montée de la droite un peu partout sur la planète, le Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) a profité de son congrès 2025, tenu du 9 au 12 avril à Québec, pour s'outiller en vue des inévitables luttes à venir.

Des enjeux importants comme le gel d'embauche, la sous-traitance abusive et coûteuse, la lutte aux discriminations de toutes sortes, l'intelligence artificielle et la protection du droit de grève vont notamment occuper le syndicat dans les prochaines années. « L'histoire nous a appris que les changements les plus significatifs sont souvent nés de la volonté collective d'agir. Chaque geste, chaque action, chaque voix compte. Individuellement, nos actions ont des impacts. Ensemble, nous pouvons transformer la société. J'y crois profondément », a lancé Guillaume Bouvrette, président du SPGQ.

Internationale des services publics

L'événement, tenu sous le thème Écoutons, mobilisons, fonçons, a notamment permis d'accueillir une grande conférence de Daniel Bertossa, secrétaire général de l'Internationale des services publics. « Le syndicalisme – et en particulier les syndicats des services publics – est la dernière barrière contre le programme des forces de droite. Ces dernières vont maintenant s'en prendre à nous. Le temps de la modération est révolu. Le nouveau monde exige que nous présentions des alternatives et que nous nous battions pour elles. Notre objectif doit toujours être d'organiser les travailleuses et les travailleurs et de renforcer notre pouvoir et notre capacité d'action. », a-t-il souligné aux personnes participantes.

Orientations

Près d'une quarantaine d'orientations politiques inspirantes ont été adoptées pour guider les actions du syndicat dans les prochaines années. Parmi celles-ci, les déléguées et délégués souhaitent notamment se préparer à l'arrivée de l'intelligence artificielle dans l'optique de préserver les emplois, lutter contre la sous-traitance, promouvoir l'autonomie professionnelle de ses membres et valoriser les emplois du secteur public.

Statuts et règlements

Ce 12e congrès a aussi été l'occasion d'apporter des modifications aux statuts et règlements de l'organisation. « Je tiens à remercier toutes les personnes qui ont fait des propositions et toutes les personnes présentes pour leur participation à cet exercice important pour l'organisation », souligne Josée Néron, secrétaire du SPGQ.

La Personnelle, fière partenaire de l'événement

Le SPGQ tient également à remercier ses partenaires d'avoir contribué à l'événement, notamment La Personnelle qui a une fois de plus montré son soutien à la cause syndicale en devenant le partenaire principal de l'événement. Le syndicat souhaite également remercier tout son personnel dévoué pour son travail pour faire de cet événement un véritable succès.

À propos du SPGQ

Le SPGQ est le plus grand syndicat de personnel professionnel du Québec. Créé en 1968, il représente plus de 35 000 spécialistes, dont environ 26 000 dans la fonction publique, 6 000 à Revenu Québec et 3 000 répartis dans les secteurs de la santé, de l'enseignement supérieur et au sein de diverses sociétés d'État.

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Manif : Stoppons Stablex

15 avril 2025, par Coalition des citoyens de Blainville contre la cellule #6 de Stablex — , ,
Le 5 avril dernier, près de 2000 citoyennes et citoyens ont bravé la pluie à Blainville pour manifester contre TOUT agrandissement du site de déchets toxiques de Stablex. Leur (…)

Le 5 avril dernier, près de 2000 citoyennes et citoyens ont bravé la pluie à Blainville pour manifester contre TOUT agrandissement du site de déchets toxiques de Stablex. Leur message, clair et sans équivoque : ni sur le site actuel, ni ailleurs dans la Grande tourbière. Et surtout, pas plus près des maisons.

Pourtant, que retient-on des reportages des médias traditionnels ? Qu'il s'agissait d'une manifestation contre la loi 93. Faux. Notre mobilisation n'avait rien à voir avec la position de la mairesse Poulin. Alors, comment expliquer cette distorsion ?

La diversion bien orchestrée de la mairie

Juste avant la manifestation, la Ville de Blainville tenait une conférence de presse. Autour de la mairesse Liza Poulin : Virginie Dufour (PLQ), Catherine Gentilcore (PQ), Christine Labrie (QS) et un représentant de la CMM. Leur message : s'opposer à la loi 93 et à l'ingérence dans les pouvoirs municipaux, mais promouvoir un autre site d'agrandissement pour Stablex, encore plus proche des quartiers résidentiels.

En clair : ils ne s'opposent pas à Stablex avec son traitement défaillant et sa contamination, ils veulent simplement déplacer de quelques centaines de mètres le site pour que Stablex puisse faire son agrandissement d'enfouissement de déchets toxiques. C'est exactement ce que nous dénonçons.

Les journalistes ont-ils écouté la foule ?

Plutôt que de rapporter fidèlement le cœur de notre mobilisation, plusieurs médias ont choisi de relayer le message de la mairesse et ses acolytes, comme s'ils parlaient au nom de tous. Fausser le message d'une manifestation de 2000 personnes, est-ce là le rôle du journalisme ? Où est l'intégrité ? Où est l'écoute citoyenne ?

La fausse urgence… encore un écran de fumée

La Coalition des citoyens de Blainville contre la cellule #6 de Stablex rappelle que l'urgence invoquée par Stablex et répétée par la CAQ, la mairesse Poulin et les 3 oppositions PLQ, PQ et QS est contredite noir sur blanc par le rapport du BAPE. La cellule actuelle pourrait durer encore au moins 4 ans, et jusqu'à 10 ans si l'on cesse les importations de déchets toxiques des États-Unis, qui représentent près de 50 % du volume.

Nous avons le temps de repenser totalement la gestion des déchets dangereux au Québec.

Blainville ne doit plus être la poubelle toxique des États-Unis, de l'Ontario et du Québec, tout comme Rouyn-Noranda n'a pas à empoisonner ses citoyens à l'arsenic.

Un message clair : STOP à Stablex. Ici, c'est notre santé, notre eau, notre territoire qui sont en jeu.

Marie Claude Archambault

Pour la Coalition des citoyens de Blainville contre la cellule #6 de Stablex

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La guerre change l’élite russe. Ksenia Kirillova : En Russie, il y a des processus qui mènent au reformatage « naturel » des élites

15 avril 2025, par Ksenia Kirillova — , , ,
Le Kremlin fait tout pour ne pas laisser les vétérans de la guerre avec l'Ukraine entrer au pouvoir. Cependant, les élites économiques, militaires et culturelles de la Russie (…)

Le Kremlin fait tout pour ne pas laisser les vétérans de la guerre avec l'Ukraine entrer au pouvoir. Cependant, les élites économiques, militaires et culturelles de la Russie en guerre sont naturellement transformées, et leur influence sur le leadership du pays ne contribue pas non plus à la fin rapide des hostilités.

10 avril 2025 |
https://samizdat2.org/la-guerre-change-lelite-russe-ksenia-kirillova-en-russie-il-y-a-des-processus-qui-menent-au-reformatage-naturel-des-elites/
par Kirillova, Ksenia, le 10 avril 2025

Le mois dernier, nous avons déjà mentionné que la direction des partis pro-Kremlin sabotait délibérément l'appel de Vladimir Poutine à faire des vétérans de guerre « une nouvelle élite russe ». Les responsables font de leur mieux pour ne pas laisser de nouveaux « faucons » générés par la guerre prendre leur place. Cependant, des processus ont lieu en Russie qui conduisent au reformatage « naturel » des élites.

Tout d'abord, il s'agit de la redistribution de la propriété, qui révise largement les résultats de la privatisation des années 90. Des experts indépendants identifient plusieurs étapes et directions de cette redistribution depuis février 2022. Dans la première étape, il s'agissait de la nationalisation et de la redistribution des actifs des entreprises occidentales qui ont quitté le marché russe. Les actifs saisis ont été distribués en récompense à des hommes d'affaires fidèles et à des groupes d'entreprises proches du pouvoir : le clan Kadyrov, Rotenberg, Rosneft et les forces de sécurité.

La deuxième direction de la « déprivatisation » était la nationalisation des entreprises du complexe industriel de la défense et d'autres entreprises « stratégiques ». Contrairement au programme précédent, ces entreprises n'étaient pas des entreprises étrangères. Les chercheurs notent que même si leurs propriétaires ont fait preuve de loyauté envers les autorités et se sont débarrassés des actifs à l'étranger, une telle entreprise pourrait toujours être retirée si elle intéressait l'État. Pour ce faire, il n'était nécessaire que de le déclarer « stratégique » et, sur cette base, d'annuler rétroactivement la décision de le privatiser. C'est le système utilisé pour nationaliser le plus grand producteur principal de Russie « Dalpolimetal ».

Cependant, pour comprendre le processus de reformatage des élites, deux domaines ultérieurs de déprivatisation sont les plus intéressants. La troisième direction peut être décrite comme une vengeance pour la déloyauté. L'année dernière, le chef adjoint du ministère des Finances, Alexei Moiseev, a directement reconnu la saisie de biens auprès des propriétaires dans le cas où le propriétaire actuel « ne peut pas effectuer une gestion efficace de la propriété » ou « dirigerait les fonds gagnés en Russie pour soutenir les forces armées ukrainiennes ».

Le plus souvent, ces biens ne vont pas à l'État, mais sont transférés à des hommes d'affaires plus loyaux qui, selon l'oligarque Vladimir Potanin, « suivent le fairway de la politique de l'État », c'est-à-dire, en paroles et en actes, démontrent leur soutien à la guerre.

La chaîne de télégrammes « Nezygar », liée à l'administration présidentielle, a écrit à l'automne sur le retour sous le contrôle de l'État des actifs industriels privatisés en 1990-2010 pour un montant d'environ 1,2 billion de roubles. Selon lui, la propriété saisie « appartenait à « déplacement sur « SVO » (comme les autorités russes appellent la guerre contre l'Ukraine – KR), ce qui, en règle générale, parle négativement de la politique actuelle de l'État » et « sera utilisé au profit des résidents fidèles au gouvernement ».

Le quatrième domaine de privatisation est la saisie des entreprises non seulement des hommes d'affaires russes « déloyaux », mais aussi de ceux qui ont une nationalité étrangère ou un permis de séjour. En avril 2023, des amendements à la législation ont été adoptés, reconnaissant ces personnes comme des « investisseurs étrangers » et facilitant la transformation des entreprises « stratégiquement importantes » qu'ils gèrent en revenus pour l'État. Dans le même temps, on a assisté à une consolidation des méga-holdings sectorielles gérées par les personnes et les bénéficiaires les plus fiables du régime : Roskhim, la méga-agroholding supervisée par le vice-premier ministre

Ces processus changent considérablement l'environnement des affaires de Poutine. Ceux qui, au contraire, s'avèrent être les bénéficiaires de la guerre et sont intéressés par sa poursuite prennent leur place.

Des changements ont lieu non seulement dans l'élite des affaires, mais aussi dans les officiers de l'armée russe. Nous avons déjà mentionné comment ses officiers envoient des soldats dans des « assauts de viande » sans espoir de survivre à la moindre culpabilité, et forcent les blessés à retourner sur la ligne de front sans traitement approprié. Cependant, ce n'est qu'une petite partie de ce qui se passe dans les forces armées.

De plus en plus, l'armée enregistre des vidéos du front devenant un chef de crime organisé, où le trafic de drogue, le pillage et le vol d'équipement acheté sont florissants. Après cela, les auteurs de la vidéo sont de manière prévisible transférés dans des unités d'assaut et envoyés à la mort, et les blogueurs Z confirment que de tels cas se produisent partout.

En outre, des journalistes indépendants ont rapporté que le principal bureau du procureur militaire avait interdit l'examen des plaintes contre les commandants de première ligne. Dans le même temps, ils notent que les soldats et leurs proches se plaignent en masse de coups, de tirs, d'ordres criminels et d'extorsion. Les soldats reçoivent souvent une grenade sous leur gilet pare-balles et sont forcés de se faire exploser. Ils peuvent être battus, placés dans des fosses froides sans eau ni nourriture, ou même abattus à bout portant. Dans le même temps, le bureau du procureur a reçu l'ordre d'« enterrer » toute plainte de ce type et de ne pas lui donner suite.

En conséquence, les « vérités » sont simplement liquidées, tandis que les sadiques et les meurtriers en toute impunité restent en poste de commandement. Cette pratique conduit au remplacement du corps des officiers, qui n'avait pas été distingué par des normes morales élevées auparavant, par des criminels absolus. La poursuite du temps de guerre est bénéfique pour ces personnes, car elle leur donne une pleine indulgence à toute action illégale.

Un autre domaine où les élites sont reformatées est le domaine de la culture. Dès le tout début de la guerre à grande échelle, les autorités ont clairement indiqué qu'elles étaient prêtes à punir les célébrités même pour des apparences inappropriées « lors d'une opération spéciale » .

Les écrivains indésirables ont été déclarés « agents étrangers », et certains même , terroristes et extrémistes. Mais après que l'ancien ministre de la Culture Vladimir Medinsky soit devenu à la tête de l'Union des écrivains en février de cette année, l'Union s'est finalement transformée en un autre outil pour construire un « vertical du consensus ».

Les salutations au congrès extraordinaire de l'Union des écrivains à la fin du mois de février ont été envoyées personnellement par Vladimir Poutine, le ministre des Affaires étrangères Sergei Lavrov et le premier adjoint de l'administration présidentielle Sergei Kirienko. À cet époque, Medinsky a annoncé la consolidation de toutes les forces créatives sur la base de vues pro-russes, et d'autres participants au congrès ont appelé à abandonner la dissidence et à « revenir au positif qui était en URSS ».

À en juger par le comportement de la Russie sur le front ukrainien, le Kremlin, n'ayant pas les ressources pour intensifier les hostilités, se sent néanmoins assez à l'aise avec l'intensité actuelle de la guerre. Maintenant, il y a de plus en plus de personnes dans l'entourage de Vladimir Poutine qui ont un intérêt personnel à poursuivre la guerre, et il est important d'en tenir compte lors de l'évaluation du degré de préparation du Kremlin pour la paix.

https://www.kasparov.ru/material.php?id=67F4D54339E4B

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Trump, les droits de douane et la transformation du capitalisme

15 avril 2025, par Gilles Rotillon — ,
Les réactions publiques à la décision de Trump d'augmenter les droits de douane mobilisent un argument principal, celui de la déstabilisation de l'économie mondiale qui en (…)

Les réactions publiques à la décision de Trump d'augmenter les droits de douane mobilisent un argument principal, celui de la déstabilisation de l'économie mondiale qui en découle avec le démarrage d'une guerre commerciale qui serait le signe de l'abandon du libre-échange.

Billet de blog 8 avril 2025 | Gilles Rotillon est économiste, professeur émérite à Paris-Nanterre
https://blogs.mediapart.fr/gilles-rotillon/blog/080425/trump-les-droits-de-douane-et-la-transformation-du-capitalisme-0

Cette position oppose une politique protectionniste néfaste au libre-échange de la période précédente, sous-entendant que le « monde d'avant », que Trump semble vouloir quitter, était bien meilleur que celui qu'il tente d'installer.

Ce point de vue, qui reprend le refrain d'une mondialisation heureuse qui aurait amélioré le bien-être collectif est non seulement simpliste, mais complètement faux. Il oublie que la mondialisation a d'abord été une réponse à la recherche de rentabilité du capital à base de délocalisations pour baisser le coût du travail, d'éclatement des chaînes de valeur induisant une explosion des transports très émetteurs de gaz à effet de serre et d'inégalités abyssales.

Cette évolution du capitalisme, durant l'ère néolibérale, qui met la compétitivité au cœur du modèle économique est d'ailleurs une forme de guerre qui n'est pas à proprement parler commerciale (même si le but reste de vendre ses propres marchandises en concurrence avec les autres), mais une guerre entre systèmes sociaux différents qui converge vers la réduction des services publics, l'abandon de toute ambition environnementale et le moins-disant fiscal. Elle a aussi créé, de par l'éclatement des chaînes de valeur, une interdépendance des pays dont la production, qu'elle soit de biens ou de services, est toujours sous le risque d'être empêchée par manque d'un composant indispensable comme l'a montré la crise de la covid.

Ces transformations du capitalisme viennent d'une baisse des gains de productivité qui fait que la rentabilité des capitaux est de plus en plus difficile.

Comme l'explique parfaitement Romaric Godin, « les gains de productivité ont exclu de l'industrie une part importante de la main-d'œuvre qui devient rentable pour les activités à forte intensité de travail et très peu productives. Celles-ci se développent avec la marchandisation de la vie quotidienne et les besoins de rentabilité du capital. Ce sont les services à la personne et aux entreprises qui créent le plus d'emplois actuellement. Mais ce sont aussi des emplois peu productifs, où la valeur créée dépend de la compression salariale et de la dégradation des conditions de travail ».

Mais le fait que la mondialisation à base d'un libre-échange érigé en norme économique vertueuse nous ait conduit à la crise économique mondiale que connaît le capitalisme (qu'il soit occidental, chinois ou russe), n'implique pas que le retour à un protectionnisme tel celui que Trump met en place soit une meilleure solution. Au stade où il en est aujourd'hui, il n'y a pas de solution dans le cadre du capitalisme. Et sa régulation est une chimère.

Aussi, la « solution Trump » est en réalité aussi inefficace dans les coordonnées d'une gestion du capitalisme qui prétendrait résoudre ses contradictions qu'un retour à une mondialisation libre-échangiste. Les analyses qui cherchent à en montrer l'irrationalité en s'appuyant sur un temps passé idéalisé sont tout aussi peu convaincantes.

On peut toutefois comprendre la politique de Trump qui isole les États-Unis comme le signe de la justesse du diagnostic réalisé par Arnaud Orain dans Le monde confisqué[1].

Contrairement aux nostalgiques de la mondialisation, il montre que « l'utopie néolibérale d'une croissance globale et continue des richesses est désormais derrière nous ». Aujourd'hui, ce qui caractérise ce capitalisme c'est la « fermeture et privatisation des mers avec un « commerce » de convois militarisés, constitution de silos impériaux en rivalité armée les uns avec les autres pour s'approprier des espaces physiques et cybers, conflits de souveraineté multipliés entre États et compagnies-États ».

Avec son slogan MAGA[2], Donal Trump ne fait que suivre ce mouvement, qui était déjà commencé avant son arrivée au pouvoir, d'un repli sur son territoire où « il s'agit moins de réguler le monde à son profit que de se replier sur un système économique protecteur et même autarcique focalisé sur son silo impérial ».

Ce qui est en train de se mettre en place, c'est une nouvelle partition du monde en grands blocs (USA, Chine, Europe, Russie[3]) qui cherchent à être le moins dépendants possibles les uns des autres, en maîtrisant les flux essentiels dont ils dépendent (ressources, technologies, industries jugées motrices de croissance, transports sécurisés, …)[4].

A quoi il faut ajouter l'importance des grandes firmes monopolistiques, dont l'existence même (qui ne date pas d'hier), infirme l'air enchanté d'une mondialisation pacifique. Et ce n'est pas un hasard si Musk est étroitement associé à la politique américaine.

Un tel monde est évidemment beaucoup moins pacifique que celui où les pays étaient beaucoup plus interdépendants et là aussi les exemples ne manquent pas.

Mais ce qui est sûr dans cette situation, c'est que les problèmes globaux comme le changement climatique ou la perte de biodiversité et l'amélioration des conditions dans lesquelles l'humanité s'humanise n'ont pas la moindre chance d'être résolus.

Notes

[1] Arnaud Orain, Le monde confisqué, Flammarion, 2025.

[2] Make America Great Again.

[3] Les deux premiers à la pointe de cette évolution étant nettement plus avancés que les deux autres.

[4] Les « revendications » de Trump vis-à-vis du Canada et du Groënland en sont des illustrations, comme la guerre en Ukraine pour la Russie, l'influence grandissante de la Chine en Amérique du Sud ou les luttes entre USA, Europe et Chine pour la mainmise sur l'Afrique.

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Stoppons Stablex – Une démonstration de résistance citoyenne à Blainville

15 avril 2025, par Climat Québec — , ,
Blainville, le 11 avril 2025 – À la suite de la manifestation du 5 avril dernier qui a rassemblé près de 2000 personnes sous la pluie pour dénoncer l'agrandissement du site (…)

Blainville, le 11 avril 2025 – À la suite de la manifestation du 5 avril dernier qui a rassemblé près de 2000 personnes sous la pluie pour dénoncer l'agrandissement du site d'enfouissement toxique de Stablex, la Coalition des citoyens de Blainville contre la cellule #6 de Stablex et Climat Québec annoncent la tenue d'une formation de résistance citoyenne, suivie d'une démonstration publique.

L'événement se déroulera le samedi 12 avril à 14 h devant le site de Stablex à Blainville. Une formation théorique sera offerte en matinée pour préparer les « réservistes Stoppons Stablex », et sera suivie d'un exercice pratique en après-midi, en plein air devant Stablex.

La vérité cachée d'un procédé défaillant qui menace la santé publique

« Il y a une vérité cachée dans tout le dossier de Stablex : le procédé est défaillant. Les prétentions de l'entreprise, selon lesquelles leurs déchets sont stabilisés, neutralisés et solidifiés, sont fausses. Les preuves sont là, accablantes, mais il règne une omerta, un bâillon troublant, qui empêche cette vérité de surgir au grand jour. » a déclaré Martine Ouellet, cheffe de Climat Québec

Des conclusions accablantes émergent de plusieurs sources crédibles : le rapport de la Commission Charbonneau sur les déchets toxiques, celui de la Police verte, le témoignage d'un ancien sous-traitant devant le BAPE affirmant que les vapeurs provenant du site étaient si toxiques qu'elles ont fait décoller la peinture de son camion, et même les propres déclarations de Stablex, admettant que le lixiviant – l'eau contaminée au fond des cellules – est considéré comme déchet toxique et doit être pompé à perpétuité. Si le produit était réellement inerte, il ne contaminerait pas l'eau.

Le procédé défaillant de Stablex menace l'ensemble du bassin versant en aval de son site : le ruisseau Lockhead, la rivière aux Chiens, puis la rivière des Mille Îles, à partir de son point de déversement à Lorraine jusqu'au fleuve Saint-Laurent. La santé de nombreux citoyens est en jeu — pensons notamment aux résidents de Terrebonne, dont la prise d'eau potable se situe un peu en aval de Lorraine.

NON aux deux projets : Legault et Poulin

Les deux groupes citoyens s'opposent fermement à tout projet d'agrandissement, que ce soit celui imposé par le gouvernement Legault ou celui proposé par la mairesse de Blainville, Liza Poulin.

« En tentant de détourner l'attention avec un projet "alternatif", Liza Poulin cherche à s'acheter une virginité environnementale aux dépens de ses propres citoyens. Son projet est encore plus proche des résidences, tout aussi toxique, tout aussi irresponsable. Elle joue dans le même camp que Legault, celui de Stablex, au lieu de défendre sa population. » a pour sa part déclaré Marie-Claude Archambault, pour la Coalition des citoyens de Blainville contre la cellule #6 de Stablex

Une formation pour passer à l'action

La formation du 12 avril, donnée par Philippe Duhamel, militant et formateur en action directe non-violente depuis plus de 40 ans, visera à préparer les participants à des actions citoyennes de résistance, dans un cadre sécuritaire, pacifique et solidaire.

Stablex est actuellement en train de détruire la dernière grande tourbière de la région métropolitaine de Montréal afin d'agrandir son site d'enfouissement. Non seulement Stablex persiste dans ses activités toxiques, mettant en danger la santé publique, mais elle détruit également une zone humide vitale pour la biodiversité et la régulation naturelle de l'eau.

Les citoyens sont invités à se mobiliser afin de protéger leur territoire, leur santé et leur avenir.

AIDE-MÉMOIRE

DÉMONSTRATION DE RÉSISTANCE CITOYENNE

STOPPONS STABLEX

DATE : SAMEDI LE 12 AVRIL

HEURE : 14 H
LIEU : DEVANT STABLEX

760 boulevard industriel, Blainville

SOURCE :

Relations médias communications@climat.quebec

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Mobilisation 6600 Parc-Nature dénonce l’octroi des dérogations à Ray-Mont logistiques

15 avril 2025, par Mobilisation 6600 Parc-Nature MHM — , ,
Montréal, 9 avril 2025** – Le principal mouvement d'opposition à l'installation du gigantesque terminal de conteneurs et transbordement intermodal de l'entreprise Ray-Mont (…)

Montréal, 9 avril 2025** – Le principal mouvement d'opposition à l'installation du gigantesque terminal de conteneurs et transbordement intermodal de l'entreprise Ray-Mont Logistiques dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve dénonce la décision de la Ville de Montréal d'accorder les dérogations demandées par l'entreprise, laquelle projette d'accroître ses activités de près de 1500% dans un secteur habité.

Les conclusions du rapport de la consultation publique portant sur le projet de Ray-Mont Logistiques, paru en mars dernier, sont pourtant claires : le projet doit être revu. Les dérogations ne doivent pas être accordées tant que le projet n'a pas fait l'objet d'une évaluationglobale avec toutes les parties prenantes. Or, devant le refus de l'entreprise de surseoir à l'adoption de ces dérogations, le temps de réévaluer adéquatementle projet, la Ville de Montréal abdique le seul pouvoir qu'il lui reste, celui de refuser les dérogations.

« Accorder les dérogations,c'est une solide gifle pour les 1800 personnes qui ont participé à laconsultation publique. C'est un déni de démocratie. Les gens ont l'impression d'avoir été conviés à un dîner de cons. Le moment est très mal choisi pour nourrir la désillusion et la colère », prévient Cassandre Charbonneau-Jobin,co-porte-parole de Mobilisation 6600 Parc-Nature.

La consultation publique sur lesdérogations a eu lieu dans le contexte d'une entente hors-cour survenue entre la ville et Ray-Mont Logistiques. Cette dernière poursuivait la Ville pour 373millions de dollars, le plus gros montant de son histoire. La Ville a conclu une entente où elle s'engage à payer des dédommagements et divers aménagements (mesures anti-bruit, acquisition de la bande CN, accès routiers, etc) dont le montant total est inconnu mais représente au bas mot 150 millions de dollars.

« Si la ville ne peut pas modifier l'entente hors cour de la poursuite bâillon sans l'accord de Ray-Mont et qu'il n'est pas d'accord, alors que la ville la déchire cette entente, qui n'est bénéfique qu'à Ray-Mont ! », expose Anaïs Houde, co-porte-parole de la Mobilisation.« Dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, Ray-Mont Logistiques, c'est endurer des trains de 100 wagons nuit et jour, des grues, un îlot de chaleur démesuré,15 000 conteneurs, des milliers de camions, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Etqu'est-ce que Ray-Mont propose ? Planter des arbres et faire un comité de bonvoisinage ! Et la Ville accepte ça ? On se moque de nous. », fulmine-t-elle.

« À quoi ça sert de nous faire écrire des mémoires, de prendre congé de nos jobs pour se rendre à l'OCPM, depayer des commissaires qui confirment que ce projet est une très mauvaise idéepour notre santé pour qu'au bout du compte, nos opinions et les conclusions des commissaires ne soient pas écoutées ?! », dénonce Émilie Pelletier, quiréside tout près du terrain de Ray-Mont Logistiques.

Depuis 9 ans, Mobilisation 6600 a participé à toutes les instances de concertation, à toutes les consultations et a fait preuve d'ouverture à l'égard de l'entreprise, jusqu'à engager le dialogue avec son représentant lors du tout récent Sommet de l'Est, afin de solliciter des mesures significatives et adéquates de la part de l'entrepreneur pour protéger la population. Les résultats se font attendre.

La colère des habitant.es du quartierse fera entendre lors d'une manifestation qui se tiendra devant l'hôtel deVille le 14 avril prochain, avant le Conseil municipal, où les dérogations devraient être adoptées.

Rappel des faits

**. **Mobilisation 6600 Parc-Nature MHM** **est****une mobilisation populaire née du choc créé par l'arrivée de Ray-MontLogistiques dans un quartier habité et vivant, dansMercier-Hochelaga-Maisonneuve pour y mener des activités de nature portuaire.

**.** En 2016, Ray-Mont acquiert unterrain industriel dans MHM en vue d'accroître son volume de 1500% tout endiminuant sa distance et ses coûts de camionnage. La population craintl'augmentation de la pollution sonore, de la pollution de l'air et des îlots dechaleur dans un secteur fragilisé.

**.** Ray-Mont possède dansPointe-Saint-Charles, un terminal de transbordement sur un terrain 5 fois pluspetit qui le limite à un volume d'environ 1000 conteneurs.

**. **Depuis 2016 Mobilisation 66600Parc-Nature se bat pour la préservation de la santé de la population et lapréservation des espaces verts de la population de l'Est de Montréal.

**Source : **Mobilisation 6600 Parc-Nature MHM https://resisteretfleurir.info https://resisteretfleurir.info/

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Adresses n°11 : Sur la Chine

15 avril 2025, par Adresses la revue — , ,
"Nous avons précédemment abordé l'importance du droit international et de la Cour pénale internationale et Cour internationale de justice. Aujourd'hui, non seulement des (…)

"Nous avons précédemment abordé l'importance du droit international et de la Cour pénale internationale et Cour internationale de justice. Aujourd'hui, non seulement des gouvernements ultraréactionnaires ne reconnaissent pas ces instances au nom de leur « souveraineté » mais s'allient pour leurs destructions, d'autres – fidèles en cela aux traditions des fascismes historiques – remettent en cause le droit et la justice au niveau national. Nous poursuivons aussi, sans nostalgie aucune, les interrogations du passé. Ici, en convoquant la figure de Flora Tristan, Eleni Varikas nous invite, entre autres, à explorer l'articulation de l'universel et du particulier.

Après un premier « Parti pris » paru dans le numéro 4 d'Adresses en septembre 2024, nous publions ici un nouveau dossier « Partis pris ». À propos des questions de défense qui ont surgi sur le devant de la scène, il offre quelques pistes de réflexion qui, partant de la « réalité concrète », permettent de dépasser les répétitions stériles de formules toutes faites ou les mots d'ordre désuets et tentent de saisir les dangers et les contradictions àl'oeuvre. Une discussion s'ouvre alors que la militarisation d'un côté et le pacifisme des campistes de l'autre aboutissent à déposséder les peuples de leur droit à s'autodéterminer et donc à se défendre".

Pour un « désarmement mondial synchronisé »

15 avril 2025, par Gaëlle Desnos, Gilbert Achcar — , ,
À l'heure où tout s'emballe à l'Est, où des alliances aussi maléfiques que le duo Donald Trump et Vladimir Poutine se nouent, et où nos dirigeants prônent le réarmement, on a (…)

À l'heure où tout s'emballe à l'Est, où des alliances aussi maléfiques que le duo Donald Trump et Vladimir Poutine se nouent, et où nos dirigeants prônent le réarmement, on a voulu prendre le temps d'y réfléchir. Avec Gilbert Achcar, spécialiste en relations internationales et prof à l'Université de Londres, on a parlé des moyens de soutenir l'Ukraine tout en rejetant une guerre généralisée.

Paru dans CQFD n°240 (avril 2025) | Illustré par Alex Less
https://cqfd-journal.org/Pour-un-desarmement-mondial

Les États-Unis, sous la présidence de Trump, menacent de se retirer du Vieux continent. La Russie ne tarit pas d'ambitions impérialistes. La guerre en Ukraine dure depuis plus de trois ans. Et les Européens sont sous pression. Comment analysez-vous la situation ?

« Effectivement c'est un grand chambardement. L'invasion russe de l'Ukraine en 2022 avait initialement redonné vigueur à l'OTAN. Mais on peut aujourd'hui interpréter ce regain comme le chant du cygne d'une organisation déclinante depuis déjà une dizaine d'années. Cela souligne toutefois cruellement la dépendance vis-à-vis des États-Unis dans ce conflit. Et celle-ci concerne autant les Européens que les Ukrainiens.

Côté Russie, depuis trois ans, cet immense pays aux moyens militaires considérables hérités de l'Union soviétique – seul domaine où l'URSS rivalisait vraiment avec l'Occident – n'a toujours pas réussi à s'emparer de tous les territoires annexés en Ukraine. Ce n'est pas une défaite puisque les troupes russes continuent d'avancer à pas de tortue, mais ce n'est clairement pas une victoire.

« Il serait absurde d'envisager sérieusement une invasion russe de l'Europe »

Quant à la menace russe qui pèserait sur l'Europe, rappelons seulement que l'Union européenne (UE) dispose d'une population plus de trois fois plus nombreuse, d'une économie plus de dix fois supérieure et que ses dépenses militaires, en incluant le Royaume-Uni, sont trois fois plus importantes que celle de la Russie – cela malgré le fait que celle-ci soit directement engagée dans une guerre de grande envergure et donc au maximum de ses capacités, contrairement à l'Europe. Dans ces conditions, il serait absurde d'envisager sérieusement une invasion russe de l'Europe. »

Pourtant, à entendre Emmanuel Macron, il existerait une « menace existentielle russe ».

« L'idée avancée par Emmanuel Macron relève davantage d'une manœuvre politique visant à positionner la France comme leader stratégique et protecteur exclusif de l'Europe. Ce positionnement flatte son rôle présidentiel tout en bénéficiant directement à l'industrie militaire française. Mais cette rhétorique est dangereuse car elle nous rapproche précisément des périls qu'elle prétend prévenir. »

Mais il est vrai que la Russie de Poutine, autoritaire, multiplie les ingérences : cyberattaques, tentatives d'influences dans les élections des États européens... Et de l'autre côté de l'Europe, les pays baltes, eux, craignent pour leurs frontières.

« Moscou mène une guerre psychologique et une campagne de désinformation. Mais la meilleure option serait une riposte équivalente : une campagne de rétablissement des faits, à l'adresse de la population russe. En tant que puissance impérialiste, la Russie a certainement des ambitions vis-à-vis des pays baltes. Mais Poutine s'est brûlé les doigts en Ukraine. Même en cas de désengagement américain, il sait qu'il ne dispose pas des moyens suffisants pour affronter l'Europe sur le terrain. »

Un autre argument avancé pour justifier le réarmement européen consiste à affirmer que cela réduirait notre dépendance vis-à-vis des États-Unis.

« C'est vrai. Et vu comme cela, ça paraît positif. D'autant que l'administration étatsunienne prend un virage politique de plus en plus inquiétant et qu'elle multiplie les ingérences en soutenant ouvertement les extrêmes droites européennes.

Mais l'argument est hypocrite. D'abord parce que ceux qui parlent le plus de relocaliser la production en Europe sont les pays possédant déjà une industrie d'armement avancée, comme la France. Pour eux, c'est une aubaine ! Ensuite, les investissements annoncés ne vont pas remplacer les armes américaines par des équipements européens. En réalité, se passer de composants venant des États-Unis ne se fait pas en un claquement de doigts. Ces fonds vont donc surtout servir à augmenter la production !

Enfin, le terme de “réarmement” est en lui-même problématique. Il suggère faussement que l'Europe serait désarmée, ce qui est loin d'être le cas : chaque pays consacre déjà en moyenne 2 % de son PIB à la défense – la Pologne et les pays baltes, bien davantage encore.

Une approche véritablement progressiste consisterait plutôt à œuvrer pour un désarmement mondial synchronisé, comme l'ont préconisé une cinquantaine de prix Nobel de sciences de la nature1, afin d'investir dans la lutte contre le réchauffement climatique et la pauvreté. »

« Plus qu'une invasion, c'est la possibilité d'une confrontation nucléaire qui m'inquiète »

L'Europe est-elle en train de franchir une ligne rouge qui pourrait entraîner une confrontation plus directe avec la Russie ?

« L'escalade rhétorique et la course à l'armement augmentent les tensions et le risque d'incidents à telle ou telle frontière. Une erreur de trajectoire d'un missile ou une violation accidentelle d'un espace aérien pourrait vite dégénérer.

Mais, plus qu'une invasion, c'est la possibilité d'une confrontation nucléaire qui m'inquiète. Face à ses difficultés en Ukraine, Poutine a déjà menacé plusieurs fois d'utiliser son arsenal nucléaire. Il sait que son pays est la première puissance nucléaire du monde. En face, la puissance nucléaire européenne se résume aux arsenaux de la France et de la Grande-Bretagne. Pas de quoi rivaliser. Poutine pourrait utiliser des armes nucléaires tactiques (aux impacts plus limités), estimant qu'aucun de ses adversaires n'osera une riposte stratégique (capable de détruire des surfaces immenses). Dans le cadre de la dissuasion nucléaire, c'est surtout la Russie qui dissuade ! »

Vous avez appelé à un référendum dans les territoires ukrainiens annexés afin que les populations décident par elles-mêmes de leur destin. Pouvez-vous en dire plus ?

« Le droit international interdit l'acquisition de territoires par la force, ce que la Russie a pourtant fait en Crimée en 2014 et dans l'est de l'Ukraine en 2022. Mais sur le terrain, la situation est complexe. Dans ces régions, des russophones et des Russes manifestent parfois un sentiment d'appartenance plus fort envers la Russie qu'envers l'Ukraine. En Crimée par exemple, on n'a pas vu de résistance populaire notoire lors de l'entrée des forces russes. Pour éviter davantage d'effusion de sang, je suis donc pour un référendum d'autodétermination, organisé sous l'égide des Nations unies, avec des garanties et sur la base du registre électoral des populations présentes avant l'invasion.

Concrètement, il faudrait que les troupes russes se retirent dans leurs bases durant toute la durée du processus et soient remplacées par celles de l'ONU. Il ne serait pas réaliste d'exiger leur retour préalable aux frontières antérieures à 2022 ou 2014 : un tel scénario serait inacceptable pour la Russie et empêcherait un règlement politique du conflit au long terme. Enfin, le déploiement d'observateurs internationaux garantirait la transparence du scrutin. C'est, à mon sens, le seul moyen pour éviter les rancœurs productrices d'irrédentisme au long cours. Cette approche est démocratique et conforme au droit international. »

Comment conserver une ligne critique vis-à-vis de l'OTAN tout en maintenant une solidarité active envers les Ukrainiens victimes des bombardements ?

« Je pense qu'il faut dans un premier temps reconnaître la légitimité des Ukrainiens à défendre leur pays et les soutenir. Reconnaître et soutenir leur droit à s'armer. Ne pas s'opposer à la livraison d'armes défensives. Et j'insiste sur le terme “défensif” : il s'agit de toutes les armes “anti” – antimissiles, antichars, antiaériennes. Enfin, s'engager dans une pression internationale pour l'organisation d'un référendum sur l'autodétermination des régions de l'Est ukrainien et de la Crimée.

J'ajoute qu'il serait temps d'arrêter d'ignorer l'éléphant au milieu de la pièce : la Chine. Celle-ci a très tôt manifesté son soutien à la souveraineté et à l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Mais Washington a préféré ignorer cette main tendue et d'emblée accuser la Chine d'être de mèche avec la Russie. Aujourd'hui, les négociations sont menées en Arabie Saoudite entre la Russie, les États-Unis et l'Ukraine. Volodymyr Zelensky est isolé, soumis à des pressions qui le poussent à accepter des conditions de paix bien pires que celles que j'ai évoquées. Or la Chine, qui n'a pas intérêt à voir ce conflit se prolonger en tant que grand importateur d'hydrocarbures, pourrait être un allié de taille pour inciter les acteurs à revenir à la table des Nations unies. »

Propos recueillis par Gaëlle Desnos

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Narcissisme et stupidité

15 avril 2025, par Guylain Bernier, Yvan Perrier — ,
Divers mouvements ont contribué à transformer l'ère moderne, notamment une sécularisation, une mondialisation, une métropolisation, une spécialisation accrue, une (…)

Divers mouvements ont contribué à transformer l'ère moderne, notamment une sécularisation, une mondialisation, une métropolisation, une spécialisation accrue, une technologisation et ainsi de suite, reflétant des changements sociétaux et sociaux d'envergure.

L'arrivée de l'Internet constitue assurément un important agent d'impact sur les communications, mais aussi sur la possibilité d'ouvrir les écrans à n'importe qui sur n'importe quoi, peu importe la classe, le genre, la couleur, le niveau d'instruction et de richesse. Dans un retournement de situation perçu comme étant drastique, alors que l'individu s'élève dans le groupe ou plutôt aspire à se réaliser, l'image de soi à partager semble être idolâtrée. En même temps, l'abondance de ces images semble ouvrir autant sur le talent que la stupidité. Mais au narcissisme de l'individu se joint un narcissisme collectif, car ce qui se ressemble s'assemble.

Deux ou trois petites choses au sujet de Narcisse

Narcisse est un personnage de la mythologie grecque. Il était jeune et d'une si grande beauté, qu'il attirait toutes les femmes qu'il croisait. Il était également orgueilleux au point qu'il repoussait l'amour qu'on lui manifestait avec dédain et mépris. Un jour Narcisse voulut se désaltérer à une fontaine. C'est alors qu'en apercevant son reflet dans l'eau, il tomba amoureux, sur le coup, de son propre visage. L'histoire raconte qu'il s'y prit à plusieurs reprises pour saisir cette image de lui-même, mais en vain. Nous reviendrons en conclusion sur le sort que connut Narcisse.

Le règne de Narcisse

Que ce soit dans le vedettariat, l'art, la politique, le sport, une forme de séduction s'impose afin d'attirer le regard et de glorifier des prestations. Il y a toutefois une distinction à apporter entre la performance et l'image. Si dans la société actuelle, la puissance est valorisée, tandis que l'impuissance fait craindre, cela s'explique sur la base d'une image dépeinte dépassant la prestation. Plus encore, elle sert à personnifier la valeur débattue, à élever une personne qui incarnera donc cette image. Mais ce culte de l'image provoque chez le fidèle son pendant pervers : la peur de déplaire, la peur de perdre ses supporters, la peur de ne plus refléter cette puissance. À ce titre s'entrevoit d'ailleurs la valorisation de la jeunesse (de la beauté, de la rigueur, de la force) en voulant ainsi s'éloigner le plus possible de la vieillesse (de la laideur, de l'atonie, de l'impuissance). Selon Gilles Lipovetsky (1993), nous sommes entrés depuis les années quatre-vingt-dix dans l'hyper individualisme. Autrement dit, ce nouveau stade se nomme le « narcissisme », c'est-à-dire « le surgissement d'un profil inédit de l'individu dans ses rapports avec lui-même et son corps, avec autrui, le monde et le temps, au moment où le ‘‘capitalisme'' autoritaire cède le pas à un capitalisme hédoniste et persuasif » (Lipovetsky, 1993, p. 72).

Dans l'ère des écrans et des communications, ce narcissisme s'expose dans la pléthore des diffusions de toute nature, alors que l'acte de communiquer devient plus important que son contenu, alourdissant la masse de propos insignifiants, dans le simple but manifeste de s'exprimer pour s'exprimer. Lipovetsky (1993, p. 23) le dit lui-même à sa façon : « Communiquer pour communiquer, s'exprimer sans autre but que de s'exprimer et d'être enregistré par un micropublic, le narcissisme relève ici comme ailleurs sa connivence avec la désubstantialisation post-moderne, avec la logique du vide ». Or, il y a lieu d'élargir le micropublic, lorsque l'individu possède une position sociale enviée. C'est alors que ses propos prennent des proportions inimaginables et risquent de créer des effets néfastes pour plusieurs individus, voire même des communautés et des sociétés. Narcisse est ainsi placé dans un réseau, cherche à rendre universels ses idéaux et souhaite regrouper sous une force de frappe les individus qui les partagent. Mais la montée des différents Narcisse, dans une société d'individus où chacun peut être en guerre avec chacun, semble faire apparaître de plus en plus des discours extrêmes, intolérants, à la rigueur stupides.

La stupidité humaine

Il faut toutefois relativiser cette précédente impression, dans la mesure où peut-être n'y a-t-il pas plus de stupidité dans notre monde qu'auparavant, mais seulement les moyens de communication et de diffusion permettent de la rendre davantage visible. Néanmoins, nous ne pouvons passer sous silence les avertissements de Carlo M. Cipolla (2012[1976]), exprimés sous la forme de « Lois fondamentales de la Stupidité humaine ». Autrement dit, il ne faut pas sous-estimer le nombre d'individus stupides dans le monde et leur puissance destructrice, mais accepter le fait que la stupidité est la chose la « mieux partagée et répartie dans une proportion constante », éviter de s'y allier et surtout avoir en tête que l'individu stupide est le type le plus dangereux.

Selon Cipolla (2012[1976]), l'humanité se divise entre les crétins, les gens intelligents, les bandits et les stupides. Pour les distinguer, il faut tenir compte des conséquences des actes de chacun : le crétin pose des gestes qui créent un gain pour les autres et non pour lui-même, le bandit vise le gain pour soi au détriment des autres, tandis que la personne intelligente agit de manière à créer un rapport gagnant-gagnant. Et le stupide ? Non seulement crée-t-il une perte (des ennuis, des embarras, des difficultés, du mal) aux autres, mais se nuit en plus à lui-même. Mais il importe de considérer des variantes, par exemple un bandit peut être intelligent ou encore il agit, selon les circonstances, en stupide. De la même façon qu'une personne intelligente peut poser des actes crétins ou bandits, le crétin parvient à agir intelligemment, tout en sombrant aussi dans la stupidité. Peut-on alors envisager un stupide intelligent, bandit ou crétin ? Non. Car il est foncièrement stupide. Cipolla (2012[1976], p. 69) explique ensuite comment la stupidité se veut dangereuse : « Les créatures essentiellement stupides sont dangereuses et redoutables parce que les individus raisonnables ont du mal à imaginer et à comprendre les comportements déraisonnables. Un être intelligent peut comprendre la logique d'un bandit. Les actions du bandit obéissent à un modèle rationnel ; d'une rationalité déplaisante, peut-être, mais rationnel tout de même. » Ce côté rationnel disparaît devant le stupide, capable d'attaquer, sans que nous puissions savoir quand, comment et pourquoi : « Parce que les actions des gens stupides ne sont pas conformes aux règles de la rationalité, il s'ensuit que : a) Leur attaque nous prend en général au dépourvu ; b) Même lorsqu'on prend conscience de l'attaque, nous ne pouvons organiser aucune défense rationnelle, parce que l'attaque est elle-même dépourvue de toute structure rationnelle » (Cipolla, 2012[1976], pp. 70-71). Voilà donc pourquoi l'individu stupide est dangereux, surtout s'il détient le pouvoir.

Comment un stupide atteint le pouvoir

C'est ici que le narcissisme de Lipovetsky se joint à la théorie de Cipolla. Si par le passé, la classe ou toute autre structure sociale (et/ou religieuse) assurait la continuité du gouvernement dans une catégorie comportant un nombre restreint de stupides (royauté, aristocratie), la démocratisation et la politisation de plusieurs groupes ont ouvert la voie à une réalité d'élections. Et l'hyper individualisme fragilise les anciennes mentalités, de façon à donner la parole à des individus prêchant leurs idéaux qu'ils souhaitent généraliser ; d'où aussi une tendance populiste évoquant surtout l'orientation que doit prendre, selon eux, la population afin de réclamer ses aspirations. Mais dans une démocratie, « les élections générales sont un instrument tout à fait efficace pour garantir le maintien d'une fraction […] [proportionnelle de stupides GB et YP] parmi les puissants », soutient Cipolla (2012[1976], pp. 65-66) qui rajoute : « N'oublions pas […] [qu']un pourcentage […] [proportionnel GB et YP] des électeurs est composé d'individus stupides et que les élections leur offrent à tous à la fois une occasion formidable de nuire à tous les autres sans rien y gagner ». Autrement dit, les élections offrent l'occasion à tous les groupes (crétins, intelligents, bandits et stupides) de dire leur mot, et les élu.e.s contiennent aussi leur part de stupides, d'où les chances d'en retrouver un au sommet. Or, il faut aussi additionner dans le camp des stupides, les crétins et les bandits à tendance stupide, ce qui augmente leur puissance.

Un contexte sociétal mérite aussi une attention : les sociétés moins performantes laissent davantage de marges de manoeuvre aux gens stupides. Cipolla (2012[1976], p. 87) souligne en ce sens :

« Que l'on envisage l'Antiquité, le Moyen Âge, les temps modernes ou l'époque contemporaine, on est frappé de constater que tout pays sur la pente ascendante a son inévitable fraction […] d'individus stupides. Les pays en plein essor comptent aussi un très fort pourcentage de gens intelligents qui réussissent à tenir en respect la fraction […] [proportionnelle de stupides GB et YP] et en même temps à garantir le progrès en produisant assez de gains pour eux-mêmes et pour les autres membres de la communauté. Dans un pays sur la pente descendante, la fraction d'être stupides reste égale à [la proportion de stupides GB et YP] ; cependant, dans le reste de la population, on remarque parmi ceux qui détiennent le pouvoir une prolifération inquiétante de bandits à tendance stupide […] et, parmi ceux qui ne sont pas au pouvoir, une augmentation tout aussi inquiétante du nombre de crétins […] ».

S'il y a un peu de positif, c'est du côté d'un constat historique qui sous-entend un monde actuel pas si différent du passé.


Conclusion

Face à une société plus narcissique, plus ouverte aux propos pouvant même être dérangeants, discriminatoires, intolérants, extrêmes, cela n'empêche point de créer des regroupements… bien que narcissiques. Mais dans une civilisation qui vacille de la sorte, une interprétation complémentaire peut porter sur l'occasion des écrans rendant ainsi visibles des discours crétins, bandits et stupides. Donner le pouvoir à un être stupide est dangereux, redoutable et annonce des périodes très difficiles. Parce que le stupide fait du tort à autrui et à lui-même, se perd dans ses illusions (souvent narcissiques), créant de ce fait une imprévisibilité nuisant à tout le monde. C'est dans la mort que Narcisse se libéra de l'amour de sa propre beauté, de son propre moi. Et aujourd'hui, face à un tel personnage narcissique, peu de choses peuvent servir à le contrer, au point de retenir ce propos de Cipolla (2012[1976], p. 71) citant l'écrivain allemand Friedrich von Schiller : « ‘‘contre la stupidité les dieux mêmes luttent en vains'' ».

Nous, les personnes humaines, sommes inaptes à vaincre au jeu des prédictions face à l'avenir. Nous ne connaissons pas le sort qui attend Donald Trump. Une chose par contre semble certaine à son sujet, à ce moment-ci : il est un être qui colle parfaitement à son époque hyper moderne et en ce sens il est un hyper narcissique.

Guylain Bernier
Yvan Perrier
10 avril 2025
10h50

Références

Cipolla, Carlo M. (2012[1976]). Les lois fondamentales de la stupidité humaine. Paris, France : Presses Universitaires de France.

Hamilton, Edith. (1997[1940]). La mythologie : Ses dieux, ses héros, ses légendes. Paris, France : Marabout.

Lipovetsky, Gilles. (1993). L'ère du vide. Essais sur l'individualisme contemporain. Paris, France : Gallimard.

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Le défaitisme révolutionnaire, hier et aujourd’hui

15 avril 2025, par Simon Hannah — ,
Simon Hannah examine les différentes positions de la gauche après l'invasion de l'Ukraine par la Russie, et la position de Lénine sur le « défaitisme révolutionnaire » au (…)

Simon Hannah examine les différentes positions de la gauche après l'invasion de l'Ukraine par la Russie, et la position de Lénine sur le « défaitisme révolutionnaire » au regard de cette guerre en cours.

Tiré de Inprecor 731 - avril 2025
9 avril 2025

Par Simon Hannah

Fraternisation de la foule avec les soldats dans les rues de Petrograd, 1917. © Paris Berlin

Le débat au sein de la gauche à propos de la guerre en Ukraine a mis en lumière de sérieux désaccords sur les questions internationales, dont certains couvaient et se sont approfondis depuis plus d'une décennie. Entre 2001 et 2011, il y avait une unité globale au sein de la gauche sur la question de l'impérialisme et la manière d'y répondre. C'était une période d'attaques explicites et évidentes contre la souveraineté de pays comme l'Afghanistan ou l'Irak par les États-Unis, le Royaume-Uni et d'autres forces impérialistes. Cette agression impérialiste à visage découvert a provoqué des mouvements de masse dans le monde entier contre la prétendue « guerre contre le terrorisme ».

Pour les socialistes, l'attitude face à l'invasion de l'Afghanistan ou de l'Irak était aussi simple que face à l'invasion étatsunienne du Vietnam : s'opposer à la guerre et aussi soutenir le droit de ce peuple à résister à la colonisation. Nous ne choisissons pas si nous défendons (ou non) un pays en raison de la nature de son gouvernement ou de la direction de son mouvement de résistance nationale, pas plus que nous ne rejetons les aspirations nationales des Palestinien·nes à cause de la politique réactionnaire du Hamas. C'est là une position de base, pas même de gauche, mais simplement démocratique bourgeoise : toute nation a le droit à l'autodétermination et aucune autre nation ne peut imposer un changement de régime en utilisant des missiles et des tanks. Ce sont des principes clairs et évidents, tellement évidents que la grande majorité de la gauche s'est unifiée autour d'eux à l'époque.

Une nouvelle forme de campisme

Mais on a connu un début de divergence et une fracturation de la perspective générale à propos de la Lybie en 2011. Au cours du Printemps arabe, il y a eu un soulèvement armé contre Mouammar Kadhafi, mené par différents groupes ethniques, soulèvement dans un premier temps désorganisé et chaotique. C'était la première guerre du 21e siècle, dans laquelle division et subdivision impérialistes sont devenues plus compliquées. Au départ, cela s'expliquait par le rôle joué par les mouvements démocratiques contre des dictatures « anti-impérialistes ». Alors, progressivement, certains au sein de la gauche ont commencé à minimiser le rôle des puissances impérialistes qui ne se situaient pas en Europe occidentale ou en Amérique du Nord, plus précisément la Russie et la Chine.

Sentant l'opportunité de renverser un régime qui avait parfois été une épine dans le flanc de l'Occident, l'OTAN est intervenue pour soutenir le soulèvement et lui fournir un appui aérien pour éviter qu'il ne soit complètement anéanti par les troupes de Kadhafi. Ce n'était pas la célébration d'une révolte populaire par l'impérialisme occidental, mais un calcul pragmatique selon lequel le renversement de Kadhafi était conforme aux intérêts des impérialistes occidentaux. C'était également conforme aux intérêts des Libyen·nes, bien sûr.

Une vision déformée

Et puis, il y a eu la Syrie. Le mouvement pour les droits démocratiques a été brutalement réprimé par le régime de Bachar el-Assad, plongeant le pays dans une guerre civile qui a duré 10 ans. Les impérialistes occidentaux étaient beaucoup moins réticents à intervenir dans cette affaire, alors que l'impérialisme russe aidait généreusement son allié Assad, en fournissant du matériel, des mercenaires, des conseillers militaires et en soutenant financièrement le gouvernement. L'Iran et le Hezbollah sont également intervenus pour écraser le soulèvement populaire. Les États-Unis sont intervenus dans le nord de la Syrie pour prêter main-forte aux Kurdes du YPG (Unités de défense du peuple) en ciblant l'État islamique, tout en se gardant de contribuer à détruire l'armée du gouvernement syrien. Ce conflit a provoqué une énorme scission au sein de la gauche internationale, certains se rangeant du côté du soulèvement des Kurdes, et d'autres du côté du régime d'Assad parce qu'il serait « anti-impérialiste », alors qu'il était en réalité dépendant de l'impérialisme russe. Certains au sein de la gauche étaient ambivalents en ce qui concerne le soulèvement arabe contre Assad, mais très favorables aux Kurdes parce qu'ils les considéraient comme un authentique mouvement de libération nationale doté d'une orientation politique de gauche. Au final, la révolution populaire a été écrasée et certains à gauche ont acclamé la chute d'Alep, le même type de gens « de gauche » que ceux qui ont soutenu l'invasion de la Hongrie par les tanks russes en 1956 pour y renverser le soulèvement des ouvriers.

Le cas de l'Ukraine

La guerre en Ukraine a suscité une vive polémique sur la tactique et la stratégie, et un complet désaccord sur le rôle de l'impérialisme dans ce conflit. Le désaccord essentiel porte sur jusqu'à quel degré l'Ukraine a le droit de se défendre contre l'invasion par une puissance impérialiste. Certains au sein de la « gauche » encouragent la Russie et croient que c'est une guerre engagée par la Russie pour dénazifier l'Ukraine. Je ne vais pas traiter cet argument tellement il est manifestement ridicule. Mais d'autres concluent que parce que l'Ukraine est dans l'orbite occidentale – par exemple, elle a demandé à rejoindre l'OTAN – alors Volodymyr Zelensky et son gouvernement sont des agents par procuration de Washington, Londres, Paris et Berlin. Ils voient donc le conflit comme l'exemple d'une guerre inter-impérialiste entre la Russie et l'Occident qui se bat à travers son subordonné de Kiev.

Les socialistes qui refusent à l'Ukraine le droit de se défendre contre l'invasion par une puissance impérialiste à cause de l'orientation politique du gouvernement ukrainien ont perdu toute compréhension de la question nationale et de la façon dont le peuple d'Ukraine a réellement répondu à l'invasion russe. En pratique, ils s'opposent au droit à l'autodétermination parce qu'ils n'aiment pas le gouvernement ukrainien, ce qui n'est pas pertinent par rapport à la discussion sur les principes. Avec un tel raisonnement, personne ne devrait soutenir les Tigres tamouls, les combattants du Hamas ni même les Républicains irlandais, tous ces mouvements qui ont eu (et ont encore) des positions réactionnaires sur nombre de sujets et étaient pro-capitalistes. Ils se servent aussi de l'excuse selon laquelle l'Ukraine veut rejoindre l'OTAN pour suggérer qu'elle est elle-même une puissance impérialiste.

Comme l'Ukraine est vue comme agissant par procuration pour l'Occident et qu'elle reçoit des missiles contre les tanks et les avions, certains tracent un signe d'égalité entre la Russie et l'Ukraine et en concluent que les deux côtés doivent perdre. Comment les deux côtés peuvent-ils perdre ? En réalité, ce serait une impasse de longue durée qui durerait des années, avec d'innombrables morts.

Mythes et réalités

D'autres essaient d'être plus nuancés et disent que les peuples d'Ukraine devraient résister, mais qu'ils devraient d'abord renverser leur gouvernement parce que leur gouvernement soutient l'impérialisme américain. Ainsi, prétendent-ils, en face de l'invasion actuelle, alors que les tanks et les véhicules blindés russes foncent sur ses principales villes, la classe ouvrière ukrainienne aurait besoin de former un mouvement des masses avec une conscience de classe. Ils présument qu'un tel mouvement serait révolutionnaire par nature, serait doté d'une compréhension complète du rôle réactionnaire de l'OTAN et de l'impérialisme occidental et réussirait à renverser le gouvernement avant de proclamer un nouveau gouvernement du type de celui de la Commune de Paris. Alors seulement il serait légitime d'impulser une « défense socialiste » du pays. En quoi est-il utile pour le peuple ukrainien qu'en Occident des socialistes souhaitent que sa situation politique soit totalement différente et beaucoup plus favorable ?

En réponse à l'invasion d'une armée, sous le commandement de ceux qui ont supervisé le massacre de la révolution syrienne et la destruction de Grosny, il est pourtant compréhensible que le peuple ukrainien – même ceux qui n'aiment pas Zelensky et se sont opposés à lui et à sa politique – défende son pays et ses communautés contre l'occupation russe. Comme le dit Lénine : «  quand le travailleur dit qu'il veut défendre son pays, c'est l'instinct d'un homme opprimé qui parle en lui » (1).

La militarisation

Cependant, c'est clair que le gouvernement Zelenski doit être renversé, exactement comme celui de Poutine, ou celui de Joe Biden, ou celui de Boris Johnson ou celui de Victor Orban, de même que tous les autres gouvernements bourgeois. Et la guerre en Ukraine fournit une chance d'explosion révolutionnaire contre l'ordre existant (2). Mais pour passer de « les Russes sont les envahisseurs, nous devons défendre nos foyers » à « tout le pouvoir au soviet d'Ukraine », il faut un sérieux travail de front unique au côté de la grande masse du peuple ukrainien mobilisé par le gouvernement dans le cadre des unités de défense populaire. Cela signifie être un pas en avant des masses, pas quinze kilomètres en avant.

La création d'unités de défense populaire signifie qu'il existe désormais une milice en Ukraine, milice qui est armée mais avec un entrainement militaire terriblement rudimentaire. Les socialistes qui défendent l'idée de boycotter ces unités sont des pacifistes, même s'ils citent Lénine pour justifier leur position. En réalité, Lénine défendait que la « militarisation » de la société au cours d'une guerre en est l'un des rares aspects positifs : « Actuellement, la bourgeoisie impérialiste militarise, non seulement l'ensemble du peuple, mais même la jeunesse. Demain, elle entreprendra peut-être de militariser les femmes. Nous devons dire à ce propos : tant mieux ! Qu'on se hâte ! Plus vite cela se fera, et plus sera proche l'insurrection armée contre le capitalisme. Comment les social-démocrates pourraient-ils se laisser effrayer par la militarisation de la jeunesse, etc., s'ils n'oubliaient pas l'exemple de la Commune de Paris ? » (3)

Ici Lénine évoque l'armement d'une nation impérialiste, pas d'une semi-colonie ou d'une colonie.

Sur les armes et leur origine

Certains socialistes ont défendu le droit des Ukrainien·nes à résister à l'occupation, mais aussi que les nations impérialistes occidentales ne devraient pas fournir de matériel et d'armements pour les combats. Leur position est que la fourniture d'armes antitanks par Londres modifie fondamentalement le caractère de classe de la résistance nationale et qu'il n'est donc pas possible de fournir des armes aux Ukrainiens. D'autres affirment que les armes ne doivent être fournies qu'aux organisations ouvrières ukrainiennes mais, si ces organisations ne sont pas identifiées et ne sont pas une réalité concrète, il ne s'agit que d'un prétexte pour ne pas fournir un armement plus important au pays. Lorsque l'on est confronté à l'armée russe, l'appel à désarmer l'Ukraine est essentiellement un appel à ce que la Russie puisse triompher plus facilement.

Il faut répéter que l'identité de ceux qui fournissent des armes à un mouvement de libération nationale ou à un pays qui résiste à une invasion impérialiste est secondaire par rapport à la légitimité du combat lui-même. Il était justifié que les Kosovars obtiennent des armes fournies par l'Occident dans les années 90. Il était justifié que la résistance syrienne et les Kurdes obtiennent des armes pendant la révolution syrienne. Ces armes ont-elles été livrées avec des contraintes ? Parfois oui, mais on ne peut ignorer l'autonomie d'un peuple qui mène un combat légitime pour la liberté, au motif des manipulations impérialistes.

Impérialismes et pays dominés

Certains à gauche tiennent apparemment pour acquis que dans le système du monde moderne, l'impérialisme, chaque semi-colonie parmi les plus pauvres se situe dans l'orbite d'un autre pays impérialiste et qu'en conséquence la question nationale est superflue. Il ne s'agit pas là d'une idée nouvelle. Dans la brochure de Junius (4), Rosa Luxemburg affirme que le monde a d'ores et déjà été divisé par l'impérialisme et que, en conséquence, tous les conflits sont à un degré ou à un autre des conflits inter-impérialistes. La question nationale est donc renvoyée au passé et seul le socialisme est maintenant à l'ordre du jour. Le problème est que cette approche ignore totalement toutes les authentiques questions nationales qui pourraient exister, par exemple lorsque votre pays est envahi par une nation beaucoup plus puissante qui se situe juste à votre frontière et dont les dirigeants ont publié des textes affirmant que votre pays est une erreur et ne devrait pas exister (5).

Dans des écrits de 1916, pour partie en réponse à ce type de positions, Lénine affirmait :

« Le fait que la lutte contre une puissance impérialiste pour la liberté nationale peut, dans certaines conditions, être exploitée par une autre « grande » puissance dans ses propres buts également impérialistes, ne peut pas plus obliger la social-démocratie à renoncer au droit des nations à disposer d'elles-mêmes, que les nombreux exemples d'utilisation par la bourgeoisie des mots d'ordre républicains dans un but de duperie politique et de pillage financier, par exemple dans les pays latins, ne peuvent obliger les socio-démocrates à renier leur républicanisme » (6).

Ces questions sont cruciales car nous entrons dans un monde multipolaire dans lequel une analyse basée sur la guerre froide ne fonctionne plus. Alors que la Russie et la Chine déploient leur puissance impérialiste, il y aura de plus en plus de conflits dans lesquels un pays très pauvre ou un groupe ethnique cherchera du secours auprès de l'Occident. Si les socialistes utilisent alors une vision simpliste des relations internationales pour orienter leur réflexion, alors nous serons pris à contre-pied. Nous ne pouvons pas simplement mettre un signe moins là où la bourgeoise occidentale met un signe plus. Nous devons utiliser la théorie pour éclaircir et expliquer, pas pour ériger des barrières en face de la réalité.

Le conflit en Ukraine a aussi vu certains socialistes appeler à la défaite pour les deux côtés du conflit, faisant reposer leur position sur celle défendue par Lénine entre 1914 et 1916. La suite de cet article va examiner ce que cette politique signifie – et ce qu'elle ne signifie pas – en pratique et son utilité pour développer aujourd'hui une politique socialiste cohérente à propos de l'Ukraine.

Que signifie « défaitisme révolutionnaire » ?

Le point de vue de Lénine sur les guerres inter-impérialistes semble assez simple :

« La bourgeoisie de toutes les grandes puissances impérialistes : Angleterre, France, Allemagne, Autriche, Russie, Italie, Japon, États-Unis, est devenue tellement réactionnaire, elle est tellement animée du désir de dominer le monde que toute guerre de la part de la bourgeoisie de ces pays ne peut être que réactionnaire. Le prolétariat ne doit pas seulement être opposé à toute guerre de ce genre, il doit encore souhaiter la défaite de “son” gouvernement dans ces guerres et les mettre à profit pour déclencher une insurrection révolutionnaire si l'insurrection en vue d'empêcher la guerre n'a pas réussi » (7).

Tout·e travailleur·se ayant une conscience de classe se méfiera des actions de son gouvernement et de sa classe capitaliste dans le cadre d'une guerre, que cette nation soit une nation impérialiste ou non. Dans une guerre impérialiste, tout·e travailleur·se ayant une conscience de classe méprisera les politiciens bellicistes et les appels des patrons à « l'unité dans l'effort de guerre », à travailler plus, à accroître la production, à travailler gratuitement le week-end, à interdire les grèves et les réunions publiques, etc. Vous ne souhaitez pas la victoire de votre gouvernement parce que vous savez qu'il en résultera nationalisme, patriotisme et chauvinisme débridés, qui sont les ennemis du socialisme. Cela lierait les masses à leur bourgeoisie à travers la glorification des succès de la nation, toutes choses qui sapent et diluent la conscience de classe.

Il y a du vrai dans l'idée qu'une guerre impérialiste qui tourne mal contribue à développer la contestation radicale contre un gouvernement. La révolution russe de 1917 a été largement rendue possible parce que la guerre était si désastreuse pour la Russie qu'elle causait une misère indicible dans le pays et que les paysans, envoyés se battre et mourir sur le front, étaient excédés et désiraient la paix. Si la guerre avait bien tourné et que la Russie avait pénétré dans d'autres pays et s'était emparée de nouveaux territoires, tout cela sous la brillante direction du tsar, cela aurait alors créé au sein du peuple un sentiment nationaliste plus important. Et les révolutions de Février et d'Octobre n'auraient sans doute pas eu lieu.

De même, lorsque la guerre du Vietnam a mal tourné pour les États-Unis, le sentiment d'une crise nationale grandissante s'est exacerbé et a approfondi les autres contradictions sociales, s'est articulé avec d'autres thématiques en les radicalisant, et particulièrement la lutte contre le racisme. Le sentiment que le gouvernement est en crise et que son pouvoir impérial faiblit donne un sentiment de force à la classe ouvrière et aux opprimés pour s'organiser et riposter sur d'autres fronts – bien que cela rende aussi la classe dominante encore plus brutale et violente sur le plan intérieur afin de maintenir l'ordre.

Le problème qui surgit, si l'on considère chacun des slogans formulés aux différents moments de la guerre comme un appel pratique et immédiat à l'action, est que cela télescope différents niveaux d'analyse et d'activité. La position de Lénine sur le défaitisme était en grande partie une réaction propagandiste à la trahison du socialisme qu'était la position défensiste, particulièrement lorsque, dans toute l'Europe, les socio-démocrates ont soudainement commencé à soutenir les objectifs de guerre de leur propre gouvernement sous prétexte qu'il s'agissait de conflits « défensifs ». On devait alors contester le slogan de « défense de la mère-patrie » parce qu'il s'agissait clairement d'un mensonge pour promouvoir une guerre d'expansion et d'agression. Une grande partie de la propagande impérialiste à propos de la Première Guerre mondiale reposait sur l'idée que cette guerre avait été déclenchée par quelqu'un d'autre et que chaque pays belligérant ne faisait que se défendre face aux actions de ses voisins belligérants. C'est la capitulation des socialistes devant les buts de guerre impérialistes de leur propre classe dominante que combattait Lénine avec sa politique du défaitisme.

Les formes concrètes du slogan

Il y a une interprétation souple et une interprétation stricte des conclusions pratiques induites par le défaitisme révolutionnaire. Dans une guerre impérialiste, l'interprétation souple consiste à ne pas encourager les buts de guerre de son propre gouvernement et à défendre des slogans principiels comme « pas un sou ni un homme pour la machine de guerre ». Dans l'agitation, on utilise chaque défaite militaire pour souligner que la guerre est vaine, qu'elle provoque un bain de sang inutile, et que le gouvernement doit être renversé pour nous avoir plongés dans ce chaos au profit des grands industriels. On poursuit la lutte des classes – on l'intensifie même, si c'est possible – sans tenir compte des appels à l'unité nationale lancés par des dirigeants syndicaux et des politiciens bourgeois.

Il existe une interprétation plus stricte, à laquelle Lénine a parfois eu recours et qui, pour certains socialistes, est devenue une sorte d'orthodoxie, essentiellement à cause du combat fractionnel qui s'est déroulé au sein du Parti communiste russe dans les années 20. Dans cette conception, vous ne souhaitez pas seulement la défaite de votre gouvernement, vous travaillez activement à la défaite militaire de l'effort de guerre par le sabotage, « l'exécution des officiers  », etc. Ainsi, Lénine défendait l'idée que la défaite de la Russie devant l'armée allemande était un «  moindre mal  » par rapport à une victoire du tsarisme que Lénine considérait comme le gouvernement le plus barbare et le plus réactionnaire d'Europe.

Le problème avec cette vision, comme l'a souligné Hal Draper (8), c'est qu'elle ne correspond pas vraiment à ce que disaient les bolcheviks en Russie ni aux conséquences pratiques du slogan de défaitisme. D'abord, il n'y avait pas réellement d'unité chez les bolcheviks sur la question du défaitisme, dont la signification a varié selon les périodes dans les écrits de Lénine. Beaucoup d'entre eux ont utilisé la formulation souple, sur laquelle il y avait peu de désaccords avec les autres socialistes opposés à la guerre. Mais, dans sa forme plus stricte, le défaitisme n'est pas une politique opérationnelle pour le travail d'agitation au sein de la masse des soldats, mais une réaction polémique à la faillite de tant de socialistes en faveur d'une politique de « défense de la mère-patrie ». Imaginez-vous distribuer des tracts à des conscrits âgés de 19 ans pour leur expliquer que votre politique, pour ce qui les concerne directement, consiste à ce qu'ils rentrent à la maison dans des sacs mortuaires…

Étudions plutôt les positions pratiques que les bolcheviks ont défendues lors des conférences internationales contre la guerre, dont la plus importante fut celle de Zimmerwald : il n'y était pas fait mention du « défaitisme révolutionnaire » et le propos était concentré sur la poursuite de la guerre de classe dans le pays et la politisation de toutes les luttes ouvrières en luttes plus générales contre le capitalisme et l'impérialisme.

« Le prélude à ce combat [pour le socialisme] est le combat contre la guerre mondiale et pour une fin rapide au massacre des peuples. Ce combat nécessite le rejet des crédits de guerre, la sortie des gouvernements, la dénonciation du caractère capitaliste et antisocialiste de la guerre, dans l'arène parlementaire, dans les colonnes des publications légales et, si nécessaire, illégales, en parallèle avec une lutte franche contre le social-patriotisme. On doit s'appuyer sur chaque mouvement populaire qui naît des conséquences de la guerre (appauvrissement, lourdes pertes, etc.) pour organiser des manifestations de rue contre les gouvernements, pour développer une propagande en faveur de la fraternisation dans les tranchées, pour mettre en avant des revendications pour des grèves économiques, et pour redoubler les efforts pour transformer de telles grèves, lorsque c'est possible, en luttes politiques. Le mot d'ordre, c'est : guerre civile, pas paix civile ! » (9)

Théorie et pratique

Si la position de Lénine sur le défaitisme révolutionnaire apporte une certaine clarté, quelle est sa signification sur le terrain ? Lénine met en garde : « Il n'est nullement question de “faire sauter des ponts”, d'organiser des mutineries vouées à l'échec et, en général, d'aider le gouvernement à écraser les révolutionnaires » (10). Qu'en est-il de l'agitation dans l'armée ? C'est un point de vue populaire chez certains socialistes : l'agitation bolchévique dans l'armée aurait été focalisée sur des actions radicales, y compris des appels aux soldats à fusiller leurs officiers ou des appels à ce que des régiments entiers se soulèvent et combattent les troupes loyales au gouvernement et non les puissances étrangères.

Le mot d'ordre de « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile » est compris comme une revendication immédiate en direction des soldats et des travailleurs pour qu'ils ouvrent un second front dans leur pays, et luttent pour renverser le gouvernement alors que leur pays est envahi. Néanmoins, c'est une démarche que les socialistes d'aujourd'hui envisagent rarement en termes concrets, tactiques. Ils proclament ce slogan comme un principe, comme si dès le premier jour la revendication immédiate des soldats était de tourner leurs armes contre leur gouvernement. Mais transformer ce slogan révolutionnaire général en revendication tactique lors du déclenchement de la guerre est une posture ultragauche. Tenter de lancer une guerre civile, alors que la conscience de la classe ouvrière est très majoritairement focalisée par le désir de défendre ses droits nationaux, conduit à l'isolement et à la mort de la gauche.

À l'inverse, la politique pratique des bolcheviks dans l'armée était concentrée sur une agitation générale contre le caractère de classe de la guerre, en instruisant les ouvrier·es et les soldats sur ce que signifiait l'impérialisme et en dénonçant les buts de guerre du gouvernement. De la fin 1916 jusqu'à l'été 1917, les bolcheviks ont de plus en plus centré leurs revendications sur les droits des soldats.

De l'antimilitarisme à la révolution

Pour les bolcheviques, en Russie, le point de bascule majeur s'est produit après février 1917 lorsque le tsarisme a été renversé par une révolution populaire et qu'un régime démocratique dirigé par Alexandre Kerenski l'a remplacé et a annoncé qu'il voulait poursuivre la guerre. À gauche, certains sont rentrés dans le rang après Février, défendant l'idée que la tâche était désormais de défendre une Russie plus démocratique contre le Kaiser allemand, maintenant que le caractère du gouvernement avait changé. Cependant, Lénine et ses camarades ont renforcé leur opposition et, quand la guerre a continué, et mal continué, sous Kerenski, c'est cette orientation principielle qui leur a finalement permis d'arracher le pouvoir aux capitalistes en Octobre 1917.

Quel était le matériel que les bolcheviks distribuaient à la veille du Congrès panrusse des soviets en avril 1917 ?

« Tout le pouvoir au Soviet des députés ouvriers et soldats ! Ce qui ne veut pas dire qu'il faille rompre tout de suite avec le gouvernement actuel et le renverser. Tant qu'il est suivi de la majorité du peuple […] nous ne pouvons pas diviser nos propres forces par des mutineries isolées. Jamais ! Ménagez vos forces ! Réunissez des meetings ! Adoptez des résolutions ! » (11)

Il est clair que la stratégie révolutionnaire ne consistait pas en une mutinerie immédiate, ni au refus de combattre débouchant sur un combat révolutionnaire contre le gouvernement bourgeois, mais en un travail patient de construction du soutien aux idées révolutionnaires et anti-guerre.

Finalement, la classe ouvrière, dirigée par des forces révolutionnaires, est arrivée au pouvoir en Octobre, grâce à une politique qui n'était pas « fusillez vos officiers ! » ou une agitation active pour la défaite de l'armée, mais une politique qui réclamait « le pain, la paix, la terre ». De telles revendications ne pouvaient être satisfaites qu'en prenant le pouvoir aux capitalistes russes et aux politiciens libéraux afin d'assurer la paix à un pays épuisé et détruit par la guerre. Pour sortir la Russie de la guerre, les bolchéviks ont immédiatement fait la paix avec l'Allemagne, signant le traité de Brest-Litovsk, un traité très défavorable concédant de vastes territoires pour prix de la paix. Dans le cadre des débats à propos de la ratification du traité de Brest-Litovsk, Lénine a fait la remarque suivante :

« [Kamkov] a entendu dire que nous avons été défaitistes et s'en souvient au moment où nous avons cessé de l'être. […] Nous étions défaitistes sous le tsar, nous ne l'étions plus sous Tsérételi et Tchernov [ministres du gouvernement Kerenski] » (12).

Après la révolution de Février, Lénine a défendu l'idée que les bolcheviks devaient abandonner les slogans en faveur du défaitisme, bien qu'en pratique de tels slogans n'aient existé qu'au niveau propagandiste entre 1914 et 1916 et aient été mis de côté dès 1917. Ils avaient été remplacés par des appels plus concrets et pratiques en faveur des droits démocratiques des soldats et une avancée vers le double pouvoir dans l'institution militaire à mesure que le soulèvement révolutionnaire radicalisait de plus en plus de régiments.

La guerre révolutionnaire de défense

En septembre 1917, même Lénine faisait des déclarations qui n'étaient plus fondées sur le défaitisme révolutionnaire mais qui, pour l'essentiel, plaidaient pour une guerre révolutionnaire de défense, et expliquait comment défendre avec succès le pays contre l'invasion :

« Il est impossible de rendre le pays apte à se défendre sans un sublime héroïsme du peuple accomplissant avec hardiesse et résolution de grandes réformes économiques. Et il est impossible de faire naître l'héroïsme dans les masses sans rompre avec l'impérialisme, sans proposer à tous les peuples une paix démocratique, sans transformer ainsi la guerre criminelle de conquête et de rapine en une guerre juste, défensive, révolutionnaire. » (13)

Cela démontre une fois de plus que Lénine utilisait le mot d'ordre de défaitisme révolutionnaire essentiellement face au tsarisme et avait l'idée qu'une défaite de l'armée du tsar créerait les conditions de son remplacement par un régime plus radical et démocratique. Et sur ce point, il avait raison.

En temps de guerre, les choses vont vite. Lorsque Lénine revient d'exil et commence à parler aux ouvriers et aux soldats russes, il découvre un autre état d'esprit, il est parfaitement raisonnable de ne pas vouloir que son pays soit envahi et occupé, et c'est ce sentiment que Lénine exprime alors, utilisant même le vocabulaire de la guerre révolutionnaire défensive qu'il avait rejeté en avril 1917. Le point crucial était alors de s'opposer aux buts de guerre expansionnistes et impérialistes de la classe bourgeoise.

Conclusions pratiques

Quand un pays impérialiste envahit un pays plus pauvre pour redécouper le monde, défendre le droit de ce pays à résister et défendre son droit à l'autodétermination est une revendication démocratique de base. Même dire que l'on est pour la victoire de la nation la plus petite est une position correcte et de principe.

Même lorsque l'on se situe dans une nation impérialiste et que l'on est envahi par une autre nation impérialiste, alors il est inévitable que la population veuille ne pas être envahie et ne pas être occupée par une puissance étrangère.

Dans les deux cas, les socialistes devraient mener une agitation et une propagande contre la guerre, faire ressortir les contradictions de classe entre d'un côté ce que veulent les impérialistes et de l'autre les travailleurs qui sont envoyés s'entretuer. Nous devrions tisser des liens avec les socialistes qui se trouvent dans le pays envahisseur, organiser des collectifs de base dans l'armée et dans les syndicats et construire des liens entre les ouvriers et les soldats, tout en affirmant clairement que le gouvernement ne parle pas au nom du peuple, qu'il faut mettre fin à cette guerre barbare et que seul un gouvernement socialiste peut l'arrêter.

Le 19 mai 2022

Cet article est paru dans le magazine en ligne Tempest. Traduit par François Coustal. Le terme « socialist », qui signifie pour l'auteur la gauche hors du Labor Party, est tantôt traduite par « la gauche », tantôt par « les socialistes ».

1. « Report at a meeting of bolshevik delegates to the all-russia conference of soviets of workers' and soldiers' deputies april 4 (17), 1917 », Lénine, publié dans la Pravda le 7 novembre 1924.
2. « A strategy for the working class in ukraine », Simon Hannah, Anticapitalist Resistance, 10 mars 2022.
3. « Le programme militaire de la révolution prolétarienne », Lénine, septembre 1916.
4. « La crise de la social-démocratie », Rosa Luxemburg, 1915. Le texte deviendra célèbre sous le nom de « brochure de Junius », pseudonyme utilisé par l'autrice, en référence à un pamphlétaire anti-absolutiste anglais.
5. Article de Vladimir Poutine « sur l'unité historique des Russes et des Ukrainiens », 12 juillet 2021.
6. « La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d'elles-mêmes », Lénine, janvier-février 1916.
7. « Le programme militaire de la révolution prolétarienne », idem.
8. « Le mythe du “défaitisme révolutionnaire” de Lénine », Hal Draper, 1953-195, New International.
9. « Projet de résolution sur la guerre mondiale et les tâches de la social-démocratie » présenté par la gauche de Zimmerwald, 1915.
10. « De la défaite de son propre gouvernement dans la guerre impérialiste », Lénine, Le Social-Démocrate n°32, 26 juillet 1915, Œuvres complètes, tome 21, p. 284.
11. « Le bolchévisme et la « désagrégations de l'armée », Lénine, Pravda n°72, 16 juin 1917, Œuvres complètes, tome 24, p. 589
12. « Discours de clôture sur le rapport concernant la ratification du traité de paix », 15 mars 1918, Pravda n°49 (19 mars 1918), Œuvres complètes, tome 27, p. 198.
13. « La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer », Lénine, septembre 1917, Œuvres complètes, tome 25, p. 347.

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La gauche face à la course européenne aux armements

15 avril 2025, par Carlos Carujo — ,
« Réarmer l'Europe » est le nouveau mot d'ordre des élites politiques européennes. Un nouveau centre d'intérêt qui a même dépassé les vieux dogmes des limites de l'endettement (…)

« Réarmer l'Europe » est le nouveau mot d'ordre des élites politiques européennes. Un nouveau centre d'intérêt qui a même dépassé les vieux dogmes des limites de l'endettement public. Dans ce dossier, Esquerda.net explore une pluralité d'analyses provenant de différents points de la gauche européenne sur cette nouvelle course aux armements. Un dossier organisé par Carlos Carujo.

Tiré de Inprecor
9 avril 2025

Par Carlos Carujo

Soudainement, la politique institutionnelle européenne a trouvé un centre d'intérêt : la course aux armements. Avec Poutine et Trump négociant les dépouilles de guerre en Ukraine et ce dernier indiquant clairement que l'ancienne mission atlantiste des États-Unis ne cadrait pas avec ses nouveaux plans impérialistes, un sentiment de désorientation semblait s'être emparé des classes politiques dominantes du continent. Ce vide a été comblé lorsque la Commission européenne a présenté un plan pour « réarmer l'Europe » au nom de la « sécurité » et contre une menace russe présentée comme imminente. Une décision qui a ouvert une exception millionnaire aux vieux dogmes des limites du déficit et de l'investissement public qui ont dominé le centre continental.

Ce dossier porte sur les réponses de la gauche à ce virage stratégique de la politique de l'Union européenne vers les dépenses liées au commerce des armes. Il comprend ainsi des visions diverses, avec des centres d'intérêt et des portées différenciés, que nous présentons comme des moments d'un débat en cours sur la nature de ce qui est vécu. Les articles présentés ici ne prétendent pas résumer toutes les positions existantes, et ce dossier ne prétend pas être une synthèse. Encore moins a-t-il été pensé comme un recueil d'opinions favorables dans le même sens. Ainsi, comme dans tous les cas d'articles signés, mais à plus forte raison dans ce cas particulier, il convient de souligner que les idées exprimées dans ces textes ne reflètent pas nécessairement les positions d'Esquerda.net.

En outre, il est important de souligner que l'objectif n'était pas de se concentrer sur les spécificités des débats internes aux gauches de chaque pays, mais de visiter des analyses et des arguments plus généraux sur la question. C'est pourquoi sont exclus, par exemple, les débats au sein de la gauche espagnole où le gouvernement est divisé, avec le PSOE s'engageant dans l'armement européen et son partenaire de l'exécutif, Sumar, votant ce jeudi en faveur d'une résolution présentée par le député du Bloc nationaliste galicien, Néstor Rego, contre le plan européen d'augmentation des dépenses militaires et pour la sortie de l'OTAN, auquel se sont joints Bildu et Podemos, avec l'abstention de la Gauche républicaine de Catalogne concernant le point sur l'OTAN.

Est également exclue la polémique suscitée par le vote favorable, ce vendredi, des représentants de Die Linke à la Chambre haute du parlement allemand, le Bundesrat, aux amendements constitutionnels qui mettent fin au frein à l'endettement public dans le cas des dépenses de « défense » et de « sécurité », c'est-à-dire dans les politiques d'armement. Cela va à l'encontre de la position adoptée par la direction du parti et du sens du vote de ses députés à la Chambre basse, le Bundestag.

Il convient de rappeler que le Bundesrat représente indirectement les différents États du pays et est composé de membres nommés par les gouvernements des Länder. En Mecklembourg-Poméranie occidentale et à Brême, Die Linke fait partie de ces gouvernements aux côtés du SPD, et ce sont ces sénateurs qui ont voté, justifiant leur décision par les conséquences en termes de « marge de manœuvre financière » pour la gouvernabilité locale et jurant qu'ils continueront à lutter, non pas contre le paquet d'investissement militaire mais pour l'extension de la fin du frein à la dette aux dépenses sociales.

Cette décision a suscité la révolte des bases (par exemple, une lettre ouverteenvoyée aux sénateurs la veille du vote a rassemblé des milliers de signatures plaidant pour le rejet des modifications constitutionnelles) et ses conséquences politiques ne sont pas encore claires dans un parti qui avait été donné pour mort politiquement et qui a fait un retour politique impressionnant lors des élections législatives du mois dernier à partir d'une campagne de proximité.

La première pièce de ce dossier est la résolution du Bureau national du Bloc de gauchesur la politique internationale, approuvée aujourd'hui, qui voit « l'Europe dans le piège de l'axe Trump-Poutine » et qui défend que « l'impérialisme des États-Unis est encore le plus agressif et constitue une superpuissance que d'autres puissances impérialistes cherchent à combiner avec l'existence de pôles mondiaux » , un processus qui « avance, tantôt par le conflit, tantôt par la coopération entre les pouvoirs et par l'intégration capitaliste transnationale ». Pour le Bloc de gauche, il existe plusieurs impérialismes et « aucun d'entre eux n'aura un rôle progressiste car tous agissent en fonction des intérêts de leurs élites capitalistes ». Par conséquent, « reconnaître cette réalité est vital dans l'élaboration d'une proposition internationaliste capable d'offrir un avenir à l'humanité et de concevoir un ordre démocratique des peuples ».

Pour la compléter, une réflexion de Luís Fazenda sur la façon d'échapper à la spirale du militarisme créée « oblige à une position de rupture avec l'OTAN qui est le cancer du bellicisme ». Pour lui, le contexte rend « beaucoup plus clair pour les Européens que celle-ci ne leur sert pas de protection ».

Miguel Urbán, quant à lui, voit dans cette remilitarisation un « changement de paradigme » et une « stratégie de choc » utilisée « non seulement pour accomplir son objectif de longue date d'intégration militaire européenne, mais aussi pour renforcer un modèle de fédéralisme oligarchique et technocratique » et pour « promouvoir une réindustrialisation européenne selon des lignes militaires ».

La spécialiste de la culture de la paix Ana Villellaspréfère critiquer une militarisation qui ne s'efforce même pas de présenter des preuves qu'elle peut répondre aux menaces qu'elle énonce comme justifications. Selon elle, « s'éloigner de la logique de la force militaire et promouvoir d'autres formes de relations internationales et une architecture de sécurité sur le continent basée sur la sécurité partagée et le droit international exige du courage politique, une vision à court et à long terme et beaucoup de travail de chœur, avec les citoyens eux-mêmes et aussi avec d'autres acteurs d'autres continents ».

La perspective de Daniel Tanurose concentre sur l'idée que le pacte Trump-Poutine vise à diviser l'Europe et à imposer des régimes autoritaires-austéritaires-réactionnaires et belliqueux dans leurs zones d'influence respectives. Et sur la façon dont cela remet en question l'avenir des droits démocratiques et sociaux qui sont nés en Europe aux XIXe et XXe siècles à la suite de la lutte des travailleurs contre l'exploitation capitaliste.

Dans le même sens, Franco Turigliatto croit qu'en ces temps de résurgence du slogan de l'empire romain « si tu veux la paix, prépare-toi à la guerre », l'unité d'une « Europe différente de la capitaliste et impérialiste » est nécessaire « plus que jamais », ce qui « n'est possible que par l'activité et l'unité des classes travailleuses ».

Pour sa part, Jean-Luc Mélenchon ironise en posant la question : l'après-Trump consiste-t-il à obéir à ses exigences ? Car, révèle-t-il, ce qui a été annoncé comme dépense militaire européenne par von der Leyen est en fait exactement le montant exigé par Trump pour l'augmentation des dépenses militaires des Européens. Il souligne également que la situation tant aux États-Unis qu'en Europe est celle d'une « transition vers une économie de guerre » avec pour objectif d'« inaugurer une ère d'expansion et d'accumulation sans risques pour le capital flottant mondial et pour l'énorme réserve d'épargne disponible » et de « reconstituer la capacité de production industrielle ».

L'idée que nous sommes face à une économie de guerre est contredite par les chiffres dans l'analyse d'Adam Tooze. À travers les graphiques qu'il nous présente, nous suivons l'histoire des dépenses militaires de l'Europe et des États-Unis tout au long de l'histoire contemporaine. Des données avec lesquelles il entend illustrer la conclusion que « cela ne nous servira à rien si nous aggravons notre anxiété en superposant à la réalité actuelle des fantômes et des visions d'une époque dont l'histoire de la violence militaire était encore plus sombre que la nôtre ».

Également du point de vue économique, Thomas Pikettys'efforce de démonter un autre aspect qu'il considère comme un mythe : l'idée du déclin de l'Europe qui aurait besoin de se serrer la ceinture et de réduire les dépenses sociales pour miser sur les dépenses militaires. L'économiste français montre que l'Europe « enregistre des excédents solides de la balance des paiements depuis des années » et que « plus qu'une cure d'austérité, ce dont elle a réellement besoin, c'est d'une cure d'investissement ». Un investissement qui doit être prioritairement dans le bien-être humain, le développement durable et les infrastructures collectives.

Encore un autre économiste, Michael Roberts, se consacre à démonter l'une des versions qui, même à gauche, finit par se convaincre avec le projet de « réarmement ». Il s'agit de l'idée qu'un keynésianisme militaire européen arrive qui améliorerait les conditions de vie de la classe ouvrière, en réindustrialisant le continent. Il montre que, contrairement à ce que disent ses partisans, non seulement ce n'est pas un keynésianisme militaire qui a sorti l'économie des États-Unis de la Grande Dépression, mais que cela ne fonctionne pas comme le pensent ses partisans. Et, en plus et surtout, cela est, au fond, « contre les intérêts des travailleurs et de l'humanité ».

Entre économie et politique, Yanis Varoufakis défend une restructuration institutionnelle européenne face à un système dans lequel « personne n'a de légitimité démocratique pour décider quoi que ce soit ». Concluant que « en l'absence d'institutions pour mettre en œuvre un keynésianisme militaire, la seule façon dont l'Europe peut se réarmer aujourd'hui est de détourner des fonds de son infrastructure sociale et physique en ruine » qui « mènera presque certainement l'UE à un déclin économique encore plus profond ».

En dehors de l'UE, les Britanniques assistent également à une course aux armements. Le député et ancien leader travailliste Jeremy Corbyn dénonce les mesures du gouvernement du parti qui l'a exclu de la militance. Il utilise pour cela le Yémen, où en plus des attaques directes, les armes fabriquées par les Britanniques tuent des civils. Et il plaide pour une « approche adulte de la politique étrangère » qui « analyserait les causes sous-jacentes de la guerre et les atténuerait » au lieu de « choisir d'accélérer le cycle de l'insécurité et de la guerre » et de soutenir « ceux qui profitent de la destruction ».

À partir du même point géographique, Chris Bamberyconsidère que le prix que les Européens devront payer est clair : « plus d'austérité » et « des économies qui ne vont nulle part rapidement », ce qui fera augmenter le rejet des gouvernements centristes qui disaient jusqu'à présent qu'il n'y avait pas d'argent pour les politiques sociales et peut bénéficier à l'extrême droite. Dans sa lecture, il est évident que « Poutine ne va pas envahir la Pologne, les États baltes et encore moins l'Europe occidentale ».

D'un point de vue ukrainien, Hanna Perekhodan'est pas d'accord avec cette considération et entre en polémique directe avec la France Insoumise de Mélenchon. Comme certaines autres positions venant de la gauche nordique et de l'est, l'historienne prend très au sérieux la menace russe : « alors que la France, l'Espagne, l'Italie ou l'Allemagne peuvent ne pas faire face à une menace militaire immédiate, pour la Pologne, les États baltes et les pays nordiques, le danger est direct », évalue-t-elle, puisque la Russie est l'une des plus grandes puissances militaires du monde « qui a violé tous les principaux accords internationaux de la dernière décennie », « bombarde quotidiennement les villes ukrainiennes » et « dépasse tous les pays européens en dépenses militaires ».

Sa critique se concentre sur le fait qu'elle trouve « isolationniste » la position de certaines gauches qui chercheraient seulement à préserver de manière égoïste leur modèle social, ignorant les « menaces à la sécurité » et refusant de voir l'Europe comme un projet commun. Elle défend au contraire « une stratégie de défense dans laquelle la sécurité ne soit pas financée par des coupes dans les programmes sociaux, mais par l'augmentation des impôts sur les ultra-riches ».

Christian Zeller lui répond directement en disant que nous ne pouvons en aucun cas approuver l'armement des puissances impérialistes européennes qui utiliseront la puissance pour faire valoir leurs revendications par la force dans le contexte d'une rivalité croissante pour les minéraux rares et coûteux, les terres rares, les terres agricoles et même l'eau, que ce soit en Afrique, en Asie ou en Europe ou ailleurs.

Il soutient que « la rivalité impérialiste et la consommation matérielle d'armement provoqueront une augmentation massive des émissions de gaz à effet de serre » et que ce « réarmement » conduira à une distribution encore plus inégale des ressources et à l'enrichissement des secteurs les plus pervers du capital.

Traduit pour l'ESSF par Adam Novak, publié par Esquerda.net

Pas de licence spécifique (droits par défaut)

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Les effets de l’IA sur le travail

15 avril 2025, par Hélène Marra — , ,
La complexification et la requalification du travail à partir de l'usage des nouvelles technologies ne forment qu'une des facettes du phénomène de l'automation. 10 avril (…)

La complexification et la requalification du travail à partir de l'usage des nouvelles technologies ne forment qu'une des facettes du phénomène de l'automation.

10 avril 2025 |Hebdo L'Anticapitaliste - 749 | Crédit Photo : Wikimedia Commons

Le chercheur Antonio Casilli refuse la prophétie de la disparition du travail qui remonte à l'aube de l'industrialisation et met l'accent sur la quantité de travail qui se cache derrière l'automation ainsi que sur son processus de digitalisation.

« En attendant les robots », l'expansion du digital labor

Il s'agit pour lui d'une métamorphose du geste productif humain en micro-opérations sous-payées ou non payées afin d'alimenter une économie informationnelle qui se base principalement sur l'extraction des données. Le « digital labor » est défini comme un « travail tâcheronnisé et datafié (mouvement de mise en tâche et de mise en donnée) des activités productives humaines à l'heure de l'application de solutions d'intelligence artificielle et d'apprentissage automatique au contexte économique » 1. Celui-ci sert donc à entraîner les systèmes automatiques et est rendu possible par deux phénomènes : l'externalisation et la fragmentation du travail, deux tendances réconciliées par les technologies de l'information et de la communication. Il se situe au croisement complexe de formes d'emplois non standard, de free lancing, du travail à la pièce micro-rémunéré (notamment sur des plateformes comme Mechanical Turk), de l'amateurisme professionnalisé (comme celui des créateurEs de contenus sur les réseaux sociaux), de loisirs monétisés et de la production plus ou moins visible de données. Le digital labor est destiné à se développer d'une façon croissante car les IA ont besoin d'être calibrées, dressées et entretenues par les humains.

Le travail des usagé-es

Dans ce nouveau modèle économique, le travail des usagers permet de produire trois typologies de valeur : la valeur de qualification (tri de l'information, commentaires, évaluation de services et produits) ; la valeur de monétisation (prélèvement des commissions sur des plateformes de travail à la demande comme Etsy, Uber ou Airbnb ou revente des données aux annonceurs sur Facebook ou YouTube) et, enfin, la valeur d'automation (l'utilisation des données et des contenus produits par les usagers pour entraîner les IA).

Antonio Casilli affirme qu'au final, ce ne sont pas les machines qui travaillent pour les hommes mais ce sont les hommes qui réalisent du « digital labor » pour les machines : un travail du doigt, du « digitus », qui clique, pointe, compte, en tant que tâche fragmentée d'entraînement de la machine. L'IA accélère alors une forme particulière de gestion des activités productives qui consiste à mettre au travail un nombre croissant de personnes, tout en les mettant en même temps hors travail et hors protections sociales.

Le digital labor s'articule à des pratiques professionnelles plus traditionnelles en les reconfigurant : celles des enseignantEs qui saisissent les résultats des épreuves nationales dans les plateformes ministérielles, qui trient les dossiers sur Parcoursup ou encore celles des radiologues qui interprètent les images des patientEs afin de produire de nouveaux exemples pour l'IA.

La persistance des divisions sociale et raciale du travail à l'heure de l'IA

Une étude comparative de l'OCDE menée en 2016 montrait que si 50 % des tâches s'apprêtaient à être considérablement modifiées par l'automatisation, seulement 9 % des emplois seraient réellement susceptibles d'être éliminés par l'introduction des IA et des processus automatiques. C'est le scénario qui semble se dessiner aujourd'hui.

L'IA accélère donc le processus de division du travail qui avait déjà été identifié à la fin des années 1990 par M. Castells. Il parlait d'une séparation entre l'espace des flux et l'espace des lieux, entre le travail d'une minorité d'ingénieurs des réseaux et de manipulateurs de symboles et celui, automatisé, de la masse de la main-d'œuvre jetable, qui peut être licenciée, précarisée et délocalisée dans le Sud global 2. La flexibilité, favorable à la diffusion des connaissances et des innovations dans la Silicon Valley, est synonyme de précarité pour la plupart des autres travailleurEs de la planète.

Organiser le prolétariat numérique en pleine expansion, construire une conscience écosocialiste, deviennent des tâches centrales de la période. Notre projet de société est celui d'une victoire des communs, numériques et naturels, sur les processus d'accaparement et de prédation du capitalisme, quels que soient ses nouveaux habits.

Hélène Marra

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Le corps dans tous ses états

15 avril 2025, par Jessica Beauplat — , ,
La nouvelle génération, qui a grandi avec les médias sociaux, est-elle plus complexée ou a-t-elle accès à davantage de modèles qui favorisent une meilleure estime de soi ? (…)

La nouvelle génération, qui a grandi avec les médias sociaux, est-elle plus complexée ou a-t-elle accès à davantage de modèles qui favorisent une meilleure estime de soi ?

L'essai *Le corps dans tous ses états *de *Jessica Beauplat *publié dans la collection Radar aux éditions Écosociété arrivera en librairie le *30 avril. *

*En bref *

On ne l'a pas choisi et pourtant il nous suit partout : notre corps. Qu'il soit source de complexes, d'inconforts ou de plaisirs, accepter notre corps peut représenter tout un défi. Dans notre culture de l'image, l'apparence physique est devenue un haut lieu de performance où il n'y a qu'un pas
entre le bien-être et l'obsession.

*À propos du livre*

On voudrait ressembler aux corps qu'on voit sur Instagram, TikTok ou dans les magazines et les publicités. Cette médiatisation des corps dicte les critères du beau et du laid et impose des normes rigides.

Pour contrer cette culture de l'image parfaite, Jessica Beauplat donne la parole à des personnes qui posent un regard positif sur leur corps : danseuse, poète, athlète, entraineur, neurologue, comédien, mannequin, etc. Ces témoignages proposent des manières créatives d'habiter son corps, d'exploiter son pouvoir et d'en prendre soin. Ils nous invitent à regarder autrement notre corps et celui des autres en créant de nouvelles lignes de désir ; à dépasser les restrictions imposées par notre couleur de peau, notre physionomie, notre type de cheveux et toutes les contraintes culturelles.

Si les réseaux sociaux regorgent de personnes dont les corps répondent aux idéaux de l'époque, heureusement, on peut aussi y trouver plusieurs modèles alternatifs et des espaces pour rencontrer des gens qui nous ressemblent. En somme, Jessica Beauplat propose un essai inspirant qui permet de voir les corps de manière plus libérée.

*À propos de l'autrice *

*Jessica Beauplat* est scénariste, autrice et chroniqueuse. Sa pièce *Touche pas à mes cheveux (et autres principes de base) *a permis à plusieurs de découvrir son travail. Ses textes sont parus dans La Presse, Le Devoir, The Toronto Star et The Globe & Mail. *Le corps dans tous ses états* est son premier essai.

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“Sonia ou l’avant-garde”

15 avril 2025, par Michel Levy — ,
Voici la parution de mon roman “Sonia ou l'avant-garde” (Editions Infimes). Très peu de fictions abordent sérieusement la politique, et notamment le projet communiste (et non (…)

Voici la parution de mon roman “Sonia ou l'avant-garde” (Editions Infimes). Très peu de fictions abordent sérieusement la politique, et notamment le projet communiste (et non pas le stalinisme) en allant au fond des choses. Ce livre pourrait intéresser tous ceux et celles qui s'intéressent à
l'idée collectiviste.

« Un mouvement profond attaquait le corps social et sapait ses fondations, entraînant l'ensemble dans un effrayant glissement. Ces camarades avaient toutes les raisons de proclamer l'urgence du combat. La nécessité de s'affranchir de la bestiale loi des plus forts était en train d'être effacée - et l'humanité, fragile vaisseau, dérivait sans défense.

Le plus terrible était que l'ennemi s'était incorporé à la société ; l'agent infectieux était d'origine humaine. Il avait perfusé dans les organes principaux, les esprits, et gagné tous les continents, il avait investi les institutions, les lois, la pensée. Le projet de débarrasser la société de ce poison paraissait un défi vertigineux. Certains qui autrefois avaient lutté se réfugiaient dans une résignation lassée, ou se drapaient d'un mépris ricanant du genre humain, d'autres fuyaient dans le déni au prix de ces sombres mensonges qu'on se fait à soi-même. »

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L’indomptable Mammouth

15 avril 2025, par Pascal Mailhot, Marie-Michèle Sioui — , ,
L'indomptable Mammouth De l'assurance-maladie à Santé Québec : un demi-siècle de réformes en santé un essai de Marie-Michèle Sioui et Pascal Mailhot En librairie le 29 (…)

L'indomptable Mammouth
De l'assurance-maladie à Santé Québec : un demi-siècle de réformes en santé
un essai de Marie-Michèle Sioui et Pascal Mailhot
En librairie le 29 avril

Écrit dans un style clair et accessible, cet essai journalistique immensément humain nous permet de découvrir les coulisses du système de santé québécois.

Depuis l'entrée en vigueur de l'assurance maladie en 1970, le réseau de la santé québécois est étudié par des commissions, disséqué dans des rapports et bouleversé par des réformes. Dans _L'indomptable Mammouth_, l'ex-conseiller politique Pascal Mailhot et la journaliste Marie-Michèle Sioui explorent les multiples tentatives de réforme du mastodonte qu'est devenu le système de santé québécois.

À travers des entrevues avec 30 personnalités, dont trois premiers ministres : François Legault, Philippe Couillard et Pauline Marois, leur récit raconte la récente création de _Santé Québec_ et met en lumière un réseau façonné par les ambitions politiques, les résistances corporatistes et les rêves de ceux qui ont voulu, chacun à leur manière, mettre au pas le « mammouth » de la santé.

On y retrouve plusieurs jeux de coulisses, des documents inédits, des révélations et des faits méconnus.

LES AUTEUR·ICE·S

Marie-Michèle Sioui est journaliste depuis 2011 et correspondante parlementaire pour _Le Devoir_ à Québec depuis mars 2017. En 2021, elle a remporté le prix _Judith-Jasmin_ de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec dans la catégorie « Enquête » pour son travail sur les relations entre les Autochtones et le système de santé québécois.

Pascal Mailhot a occupé des postes au cabinet du premier ministre pendant les mandats de Lucien Bouchard, Bernard Landry et François Legault. Il a coécrit _À la conquête du pouvoir : Comment une troisième voie politique s'est imposée au Québec_, publié aux Éditions du Boréal en 2024

Extrait – _L'indomptable Mammouth_

« Le premier ministre François Legault s'apprête à plonger le Québec en campagne électorale. Avec le slogan « Continuons », la CAQ réclame, en cette fin de l'été 2022, un deuxième « mandat fort ». Mais un poids lourd du gouvernement sortant hésite, lui, à « continuer »... Christian Dubé est catégorique : il ne sera pas sur les rangs si le gouvernement ne met pas sur pied une entité indépendante chargée de gérer les opérations dans le réseau de la santé. « Oui, oui… », lui assurent mollement des membres de l'entourage du premier ministre. Dubé les juge trop évasifs. Pour lui, pas question de partir en campagne électorale sans avoir annoncé l'intention du gouvernement de créer Santé Québec. » Marie-Michèle Sioui et Pascal Mailhot

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« L’Autobiographie de Malcolm X » : retour sur une histoire éditoriale (1965 - 2025)

15 avril 2025, par Les dossiers de lʼédition — , ,
Publié pour la première fois en octobre 1965, et indisponible en français depuis plus de 30 ans, « L'Autobiographie de Malcolm X » a été rééditée en janvier en français aux (…)

Publié pour la première fois en octobre 1965, et indisponible en français depuis plus de 30 ans, « L'Autobiographie de Malcolm X » a été rééditée en janvier en français aux éditions Hors d'atteinte. L'occasion de se replonger dans l'histoire de ce livre emblématique coécrit par le journaliste Alex Haley, au moment où l'on célèbre le centenaire de la naissance de Malcolm X.

Tiré du blogue de l'auteur.

L'après-midi du 21 février 1965, Malcolm X appelle le journaliste Alex Haley pour faire le point sur un projet de livre sur lequel ils travaillent ensemble depuis plus de deux ans.

Au téléphone, le journaliste informe le leader afro-américain que le manuscrit est quasiment terminé et sera envoyé à la maison d'édition à la fin de la semaine suivante. Ce soir-là, Malcolm X est invité à prononcer un discours au Audubon Ballroom à Harlem. Peu après son entrée sur scène, un tumulte éclate dans la salle. Trois hommes armés se précipitent vers la scène et tirent 21 balles à bout portant. Transporté d'urgence à l'hôpital, Malcolm X est déclaré mort peu après.

L'Autobiographie de Malcolm X paraît neuf mois plus tard, en octobre 1965. Le livre devint un best-seller dès les premières années de sa publication. Pièce centrale de l'héritage politique de Malcolm X, L'Autobiographie explore les multiples facettes de sa vie : son enfance marquée par la violence raciale, son passé de délinquant, sa conversion à l'islam, son engagement (puis sa rupture) au sein de la Nation of Islam, et son combat pour les droits des Noirs Américains.

Aujourd'hui largement reconnue comme une œuvre essentielle dans l'histoire de la lutte pour les droits des Noirs au XXe siècle aux États-Unis, L'Autobiographie de Malcolm X figure au programme de nombreux lycées et universités à travers le pays. En 1998, le magazine Time le classait même parmi les dix ouvrages de non-fiction les plus influents du XXe siècle.

Aux origines du livre

À l'origine de ce livre se trouve une rencontre. En mars 1960, Alex Haley réalise une interview de Malcolm X pour un article du Reader's Digest. À l'époque, Malcolm X était déjà une figure montante de la Nation de l'Islam, une organisation nationaliste noire. Haley, quant à lui, venait de quitter les garde-côtes américains après vingt ans de service et nourrissait l'ambition de devenir écrivain à plein temps. Tout dans leurs parcours et leurs convictions politiques les opposait.

Alex Haley raconte que cette première rencontre avec Malcolm X fut assez tendue. Ce dernier était méfiant envers les journalistes, et il lui aurait déclaré : « Vous êtes une marionnette de l'Homme Blanc envoyée pour m'espionner ! ». La méfiance de Malcolm X peut se comprendre, quand on sait qu'il était surveillé depuis plusieurs années par le FBI. Alex Haley raconte que lorsqu'il invitait Malcolm X chez lui, ce dernier criait : « Tests ! Tests ! » quand il entrait, car il était convaincu que le FBI avait mis son studio sur écoute.

Mais petit à petit, Alex Haley réussit à gagner sa confiance. Il réalisa deux autres interviews avec lui [The Saturday Evening Post et Playboy], et cette collaboration attira l'attention de la maison d'édition Doubleday[1]., qui demanda en 1963 à Haley s'il voulait bien essayer d'obtenir l'autobiographie exclusive de Malcolm X. Quand Haley transmit la proposition à Malcolm X, ce dernier l'accueillit avec réserve. « Ce fut l'une des rares fois où je le vis hésiter » se rappelle Alex Haley. Il finit par accepter, mais posa plusieurs conditions : il voulait que les droits d'auteur soient versés à la Nation of Islam (ce qui ne sera finalement pas le cas, puisqu'il quittera le mouvement l'année suivante), et insista pour que le livre soit une véritable œuvre collaborative : « Je veux un écrivain, pas un interprète ».

Le contrat d'édition fut finalement signé le 27 mai 1963, et l'à-valoir divisé en deux parts égales entre les deux co-auteurs.

Pendant les deux années suivantes, Alex Haley a recueilli les confidences de Malcolm X lors d'entretiens réguliers, organisés trois à quatre soirs par semaine dans son studio de Greenwich Village. Entre 1963 et l'assassinat de Malcolm X au début de l'année 1965, les deux hommes ont ainsi passé près de mille heures à échanger dans ce petit appartement.

Au fil des entretiens, Haley dactylographie les paroles de Malcolm X, puis les réorganise et rédige le texte à la première personne, comme si Malcolm X racontait lui-même sa vie. Malgré son agenda chargé, ce dernier prend le temps de lire les ébauches du manuscrit au fur et à mesure qu'il les reçoit, qu'il corrige soigneusement à la main.

Alex Haley était convaincu du potentiel commercial du livre. Avant même sa publication il écrit à son éditeur « Messieurs, il n'y a pas eu depuis plus de dix ans, et peut-être plus encore, un livre comme celui-là qui embrasera le marché telle une traînée de poudre comme celui-ci le fera [...] Ce livre est riche de millions de ventes potentielles, voire davantage ».

Son intuition était juste : L'Autobiographie de Malcolm X s'est vendu à six millions d'exemplaires en vingt ans. Et son impact a largement dépassé les frontières des États-Unis.

1965 - 1993 : Les premières éditions françaises

Au moment où L'Autobiographie paraît aux Etats-Unis, Malcolm X a déjà un public en France. En novembre 1964, le leader nationaliste fait escale à Paris. Il donne une interview dans les locaux de la libraire Présence Africaine, rue des Ecoles (où elle existe toujours), et réalise une conférence à La Mutualité. Sa présence est même redoutée par les autorités françaises. En février 1965, alors qu'il tente de revenir en France, il est refoulé à son arrivée à l'aéroport. Jugé « indésirable » par le ministère de l'Intérieur, il est interdit d'entrée sur le territoire en raison des risques de « troubles à l'ordre public » que sa participation à une manifestation aurait pu engendrer.

En 1966, L'Autobiographie de Malcolm X paraît pour la première fois en France, dans une traduction de Anne Guérin, et connaît une réception très positive. L'ancien directeur du Monde déclare ainsi à son sujet : « Voici certainement l'un des livres les plus extraordinaires qui aient paru depuis longtemps. »

Toutefois, cette première édition française est incomplète – Le Monde parle d'un « texte mutilé » –, omettant un chapitre entier et plusieurs passages de l'œuvre originale.

En 1993, le livre est réédité en grand format par Grasset et en poche par Pocket, à l'occasion de la sortie en France du film Malcolm X de Spike Lee (Ces rééditions reprennent toutefois la version tronquée de 1966).

Mais suite à ces rééditions en 1993, l'ouvrage n'est plus réédité. Dés lors, L'Autobiographie de Malcolm X devient indisponible jusqu'à cette année. Un mystère. Comment expliquer qu'un livre aussi culte ait pu disparaître en France pendant plus de 30 ans ?

Années 1990 - 2025 : L'Autobiographie indisponible en France

« Mon interprétation, c'est qu'il y avait un désintérêt complet des éditeurs français, affirme Pierre Fourniaud, éditeur à La Manufacture de livres. Tout le monde a pensé que c'est à l'occasion du film que le livre a pu avoir du succès. Et donc le film étant de l'histoire ancienne, peu d'éditeurs ont songé à rééditer le livre ».

Il compare cette situation à celle de la biographie de J. Edgar Hoover, qu'il a réédité en 2020. « C'est un peu la même histoire : le livre avait eu une première édition au Seuil il y a 20 ans. Il a été réédité en poche au moment de la sortie du film avec DiCaprio, et ensuite les éditeurs ont laissé tomber les droits. Les éditeurs grand format ont considéré que ce livre n'avait plus d'actualité dans la mesure où il n'y avait plus de film. Alors que la biographie vaut par elle-même. C'est un personnage historique majeur, comme Malcolm X. »

Au sujet de L'Autobiographie de Malcolm X, Pierre Fourniaud raconte qu'il a découvert en 2020 que le livre était indisponible. « Ce qui m'a étonné, c'est que personne ne s'intéresse à republier Malcolm X au moment des manifestations Black Lives Matter suite à la mort de George Floyd », explique-t-il. Il contacte alors les éditions Pocket à ce sujet, et leur propose de leur racheter la traduction. Parallèlement, il se rapproche d'une agence littéraire et, par leur intermédiaire, il fait une proposition aux ayants-droit. Mais sans succès. « Je suis revenu à la charge une fois, deux fois... J'étais monté jusqu'à 10 000 euros, mais mon offre restait insuffisante pour eux », explique-t-il.

Le nombre important d'ayants-droit rend la négociation complexe. Les droits de L'Autobiographie sont détenus par les successions des deux co-auteurs et un grand nombre de parts signifie qu'il faut un plus grand gâteau à partager. D'où une réticence de leur part à accepter des offres trop faibles. Au bout du compte, Pierre Fourniaud renonce à rééditer le livre. « J'ai été très déçu de ne pas avoir pû le faire, mais ce sont des choses qui arrivent ».

Il n'est pas le seul à avoir buté sur la question des ayants-droits. Quelques années plus tôt, le rappeur Disiz a lui aussi essayé d'obtenir les droits afin de rééditer L'Autobiographie de Malcolm X. À l'époque, il racontait : « Je voulais offrir son bouquin à un petit de chez moi qui est en prison pour une affaire de stupéfiants. Je pensais que ça serait simple de trouver le bouquin, mais au final après une semaine de recherche, impossible. Il n'est plus édité depuis 93. Comme j'ai écrit des romans, j'ai pu discuter avec Grasset qui avait acheté le livre en 1965 au moment de sa sortie. Ils l'ont réédité en 93 pour la sortie du film de Spike Lee. Et depuis, ils n'ont pas refait de tirage. En voyant le contrat, je me suis rendu compte qu'ils n'avaient plus le droit de le faire. Donc j'étais libre de proposer aux ayants droit de Malcolm X une nouvelle traduction. »

Après deux années passées à tenter, en vain, de contacter les ayants droit, Disiz reçoit enfin une réponse : le représentant de la famille de Malcolm X lui propose d'organiser un concert pour célébrer le 90e anniversaire de la naissance de Malcolm X. Pour Disiz, cette réponse sonne comme un défi à relever. Le 19 mai 2015, il met sur pied un concert hommage au Bataclan, à Paris, avec l'espoir que le succès de cet événement l'aide à plaider sa cause. Si le concert a bien eu lieu, le projet de réédition de L'Autobiographie n'a jamais abouti. Disiz aurait finalement abandonné le projet à cause de problèmes juridiques.

Au moment de sa publication en 1965, toutes les éditions du livre mentionnaient Alex Haley et Betty Shabazz, la veuve de Malcolm X, comme détenteurs des droits d'auteur. Mais en 1997, le décès de Betty Shabazz a provoqué une rupture familiale. Son héritage, estimé à environ un million d'euros, devient source de discorde entre trois de ses filles — Malikah, Ilyasah et Malaak — qui s'accusent mutuellement de mauvaise gestion. Cette situation a entraîné une accumulation de dettes fiscales et de pénalités, atteignant deux millions de dollars, soit bien au-delà de la valeur initiale de la succession. Ces disputes autour de l'héritage entre les filles de Malcolm X pourraient expliquer en partie les difficultés des éditeurs français à récupérer les droits, ces 30 dernières années.

2025 : L'Autobiographie enfin rééditée

Le 24 janvier 2025, le livre est enfin réédité aux éditions Hors d'atteinte. Cette nouvelle édition est « publiée pour la première fois dans sa version intégrale » en rétablissant les parties absentes des éditions précédentes. Marie Hermann, fondatrice et directrice des éditions Hors d'atteinte explique : « Dans les précédentes éditions, il manquait un chapitre, mais ce n'est pas le seul problème. Beaucoup de passages ont été coupés. Il est difficile d'en comprendre la logique. Ce n'était manifestement pas une censure politique, mais peut-être une volonté de traduire au plus vite. Il y a des passages où Malcolm X parle de jazz par exemple, et ce sont d'assez longues listes, donc il y a peut-être eu une tentative de rendre le texte plus lisible. Nous, il nous a paru indispensable de restituer le texte dans son intégralité en tant qu'objet historique ».

La maison d'édition a choisi de repartir de la traduction originale d'Anne Guérin, parue en 1966. Un choix motivé à la fois par le respect du travail initial et par la difficulté de désigner un nouveau traducteur perçu comme légitime pour un texte aussi symbolique. Marie Hermann explique avoir « longuement hésité sur la manière de procéder », mais a finalement choisi de conserver cette base pour « rendre hommage à Anne Guérin, qui a beaucoup œuvré pour la circulation du livre ».

Cette version a toutefois été largement remaniée par la traductrice Gaëlle Differt et par Marie Hermann elle-même. « Pour la compléter, puisque il manquait en réalité la moitié du texte, on a tout revu, on a vraiment modernisé la traduction. À l'époque, la traduction a été faite au passé simple, on est passé au présent. On a ajouté tout un appareil de notes, totalement absent de la 1re version. On a veillé à contextualiser les événements, les personnages dont il est question dans le livre. On s'est beaucoup questionné sur les mots à utiliser, notamment le mot "nègre", le mot "indien. On a fait une note au début, on est revenu dessus aussi dans l'ouvrage. C'est une traduction totalement fidèle au texte original. »


[1]. Doubleday a finalement rompu le contrat d'édition au moment de l'assassinat de Malcolm X, par crainte pour la sécurité de ses employés. L'Autobiographie de Malcolm X fut finalement publiée Grove Press.

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Palestine, 1947-1949 : la guerre de l’histoire. À propos du livre d’Ilan Pappé

15 avril 2025, par Matthieu Renault — , ,
Le philosophe Matthieu Renault discute le grand livre de l'historien Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, initialement paru aux éditions Fayard mais que cette (…)

Le philosophe Matthieu Renault discute le grand livre de l'historien Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, initialement paru aux éditions Fayard mais que cette maison a décidé – quelques semaines après le 7 octobre – de retirer des ventes. Les éditions La Fabrique ont pris l'initiative, ô combien salutaire, de mettre à disposition ce livre fondamental.

8 avril 2025 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/palestine-guerre-histoire-ilan-pappe-nettoyage-ethnique/

Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine (trad. Paul Chemla), Paris, La fabrique, 2024 (2006)

Le 13 mai 2024, Ilan Pappé, historien israélien, Professeur à l'Université d'Exeter au Royaume-Uni, est retenu à l'aéroport de Détroit et interrogé pendant deux heures par deux membres du Département de la Sécurité intérieure des États-Unis à propos de ses opinions sur le Hamas et sur la riposte israélienne à l'attaque sanglante du 7 octobre 2023, ainsi que sur ses liens avec les communautés arabe et musulmane américaines[1].

« Saviez-vous, écrit-il dans un message posté deux jours plus tard sur le réseau social Facebook, qu'un professeur d'histoire âgé de 70 ans pouvait constituer une menace pour la sécurité nationale américaine ? ».

Nulle participation à une quelconque conspiration politique contre Israël ou les États-Unis ne pouvait en effet justifier cet interrogatoire dans les règles de l'art, et force est de reconnaître que c'est en tant qu'historien, critique et engagé certes, que Pappé faisait figure de suspect idéal pour les autorités étasuniennes. Son délit : avoir inlassablement remis en cause le « roman national » israélien-sioniste, contesté le récit officiel de la guerre de 1947-1948 et de la naissance de l'État d'Israël, en s'efforçant de mettre au jour les mécanismes politiques et les opérations militaires qui, au lendemain du vote du Plan de partage de l'ONU et de l'annonce du retrait des troupes britanniques, avaient conduit à l'expropriation et l'expulsion d'environ 800 000 Palestiniens, soit deux tiers de la population arabe (musulmane et chrétienne) qui peuplait alors le territoire de la Palestine historique.

On imagine mal, à l'heure qu'il est du moins, un épisode comme celui qui vient d'être relaté se produire à l'aéroport Charles de Gaulle ou ailleurs sur le territoire français. Heureusement, il existe d'autres manières, plus douces, de tenter de réduire au silence des voix dissidentes comme celles de Pappé : il suffit, comme l'ont fait les éditions Fayard le 7 novembre 2023, un mois jour pour jour après l'attaque sanglante du Hamas et alors que la guerre de représailles mené par Israël ne faisait que commencer, de déclarer « épuisé pour cause d'arrêt de commercialisation » un livre phare de l'auteur, Le nettoyage ethnique de la Palestine, publié en anglais en 2006 et qui était disponible en traduction française depuis 2008.

Si l'éditeur a prétexté d'un contrat devenu « caduc », les chiffres de vente de l'ouvrage après le 7 octobre laissent penser qu'avec un peu de bonne volonté, et ne serait-ce que pour des raisons commerciales, le problème aurait pu être résolu, et que la soudaine indisponibilité du livre avait d'autres motivations, de nature politique, même si celles-ci sont condamnées à rester obscures[2]. On doit aux éditions La fabrique[3] d'avoir depuis acquis les droits du livre et assuré au Nettoyage ethnique de la Palestine une seconde vie à un nouveau moment crucial du combat pour la cause palestinienne, en tant que celui-ci est aussi et inséparablement – et c'est sur cet dimension que se centrera la présente lecture – un combat historiographique.

Il convient à ce titre de souligner que les conclusions de Pappé ne sont pas l'œuvre d'un franc-tireur isolé, mais le résultat de l'effort collectif mené, depuis 1978 et l'ouverture des archives israéliennes et britanniques de la guerre de 1948, par les « nouveaux historiens » israéliens, lesquels se sont patiemment attachés à déboulonner les mythes entourant la fondation d'Israël.

Ces historiens ont notamment remis en cause la représentation consacrée de la lutte héroïque du David israélien contre le Goliath arabe en démontrant que les forces juives-sionistes étaient en réalité bien mieux préparées, armées et organisées que leurs adversaires arabes, sur lesquelles elles disposaient en outre, si ce n'est pendant un court laps de temps, d'un notable avantage numérique. Mais le véritable tour de force des « nouveaux historiens » est d'avoir réfuté, preuves implacables à l'appui, l'idée selon laquelle l'exode massif de la population palestinienne aurait résulté de l'appel des dirigeants arabes à déserter les zones d'affrontement ; idée qui présentait cet insigne avantage d'exonérer l'armée et l'État israéliens de toute responsabilité dans les souffrances vécues par les exilé.es palestinien·nes[4].

Il revient ainsi à Benny Morris d'avoir posé en 1987 la première pierre de cette édifice critique dans son ouvrage séminal The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949[5], en montrant que l'expulsion des Palestiniens avait été littéralement orchestrée par les armées sionistes et s'était accompagnée de pillage des biens, d'expropriation et de destruction des habitations, voire à l'occasion d'exécutions sommaires.

Il y a toutefois un pas que Morris, au risque de se contredire, s'est toujours refusé à faire ; c'est celui qui consistait à soutenir que le déplacement forcé de la population palestinienne n'avait pas été un malheureux aléas de la guerre, une stratégie adoptée dans le feu du combat, mais le fruit, intentionnel, de l'exécution d'un programme mûrement réfléchi ; autrement dit, qu'une telle « évacuation » avait été soigneusement préméditée et coordonnée par les hautes sphères de l'Agence juive puis du jeune État israélien et de son organe paramilitaire, la Haganah, avec David Ben Gourion en maître d'oeuvre.

C'est précisément ce pas que fait témérairement Pappé. Celui-ci souligne en ce sens la fonction pratique endossée par les fichiers de villages arabes constitués dès avant la Seconde Guerre mondiale par la Haganah, et interprète le document établi en mars 1948 et connu sous le nom de Plan Daleth (« D » en hébreu), comme un véritable blueprint qui, scrupuleusement appliqué, aurait conduit au « transfert » de la population palestinienne et à la destruction de 500 villages et 11 agglomérations urbaines, avec pour point de non-retour le massacre de Deir Yassin du 9 avril 1948.

C'est depuis cette perspective que, sur quelques centaines de pages, Pappé, accumulant des faits plus accablants les uns que les autres, réexamine méticuleusement les opérations conduites entre décembre 1947 et janvier 1949 par la Haganah, et ses alliés inavoués pendant cette séquence, l'Irgoun et le groupe Stern en particulier.

Ce récit de violences vient nourrir la thèse centrale du livre, à savoir que ce qui a eu lieu sur le territoire de la Palestine, et à l'encontre des Palestinien·nes, sur cette période d'à peine plus d'un an, n'est rien d'autre qu'un nettoyage ethnique au sens strict que le terme a recouvert dans le contexte des guerres de Yougoslavie des années 1990 ; guerres dont Pappé cite en épigraphe de plusieurs chapitres des documents et analyses, notamment cet essai de définition donnée par le juriste Dražen Petrović :

« [L]e nettoyage ethnique est une politique bien définie d'un groupe particulier de personnes, visant à éliminer systématiquement d'un territoire donné un autre groupe sur la base de l'origine religieuse, ethnique ou nationale. Cette politique […] est à exécuter par tous les moyens possibles, de la discrimination à l'extermination, et implique des violations des droits humains et du droit humanitaire international. » (p. 25)[6].

C'est sur le déni du mal délibérément causé à la population palestinienne, et qui nourrit chez cette dernière un profond traumatisme, que vit selon Pappé la société israélienne toute entière, en sorte qu'il ne pourra y avoir d'issue, non seulement sur le plan (géo)politique, mais aussi sur le plan moral et existentiel, qu'à condition que « les Juifs israéliens [admettent] qu'ils sont devenus le miroir de leur proche cauchemar » (p. 302).

On ne s'étonnera guère que ces thèses aient suscité l'ire des historiens sionistes, qu'il suffise de citer une recension du Nettoyage ethnique de la Palestine publiée dans le Journal of Israeli History sous le titre « Cleansing History of its content » (Nettoyer l'histoire de son contenu) par Mordechai Bar-On, historien qui avait auparavant offert ses services à Tsahal et siégé à la Knesset. Déclarant que Pappé « ne mérite certainement pas le titre d'“historien” », lui reprochant de falsifier et fabriquer les faits, l'auteur ajoute : « Pappé ne cherche pas la vérité, comme un historien devrait au moins essayer de le faire, mais il prête sa plume aux efforts de propagande des éléments palestiniens les plus extrêmes pour tenter de délégitimer Israël et le sionisme. »

On pourrait simplement ignorer ce jugement lapidaire s'il n'émanait pas de quelqu'un qui, argument de façade ou non, en appelle dans le même temps Israël à reconnaître « le prix terrible que les Palestiniens ont dû payer pour la réalisation des aspirations juives en Palestine, mais aussi son propre rôle dans ce processus » [7], et s'il ne rejoignait pas ce faisant les arguments formulés par Benny Morris après son tournant (au début des années 2000 et à la suite de l'échec du sommet de Camp-David) vers un sionisme décomplexé, ouvertement anti-arabe, qui l'a conduit à assumer sans vergogne la nécessité de l'expulsion de la population palestinienne jusqu'à regretter que Ben Gourion n'ait pas osé prendre l'initiative de mener cette entreprise jusqu'au bout en vidant entièrement le territoire israélien de la présence palestinienne.

Dans une recension du livre précédent de Pappé, A History of Modern Palestine. One Land, Two Peoples (2004) publié dans The New Republic, Morris écrivait ainsi :

« Pappé est un fier postmoderniste. Il pense qu'il n'existe pas de vérité historique, mais seulement un ensemble de récits aussi nombreux que les participants à un événement ou à un processus donné ; et chaque récit, chaque perspective serait aussi valable et légitime, aussi vrai, que les autres[8]. »

Ce qui est reproché à Pappé, ainsi repeint en disciple d'Haydn White (ou de sa caricature), est en substance un mépris de l'objectivité induisant un relativisme extrême qui, certes, n'invaliderait pas sa restitution et son interprétation des faits comme telles, mais les rendraient ni moins ni plus crédibles que toutes les autres, dans une irréductible multiplicité à laquelle n'échapperaient en somme que des historiens de la trempe de Morris capables de surplomber le théâtre de la lutte et d'observer cette dernière à distance, avec un regard détaché et désintéressé.

Pappé ne tarda pas à répondre à Morris en retraçant les véritables coordonnées d'un conflit indissociablement historiographique et politique :

« Le débat qui nous oppose se situe à un certain niveau entre les historiens qui croient reconstruire purement objectivement le passé, comme Morris, et ceux qui revendiquent leur statut d'êtres humains subjectifs s'efforçant de raconter leur propre version du passé, comme moi. Lorsque nous écrivons des histoires, nous construisons des arcs sur une longue période de temps et nous forgeons un récit à partir du matériel que nous avons sous les yeux. Nous croyons et espérons que ce récit est une reconstruction fidèle de ce qui s'est passé, quoique […] nous ne puissions pas remonter dans le temps pour le vérifier. »[9]

Pappé poursuit en soulignant que les historiens israéliens qui produisent des récits historiques sur la genèse d'Israël et plus largement sur le conflit israélo-palestinien sont par nécessité « profondément impliqués dans le sujet sur lequel ils écrivent » ; qu'ils le veuillent ou nous, ils en font eux-mêmes partie, ce qui ne doit pas être considéré comme un « défaut » mais plutôt comme une « bénédiction ».

Ce n'est pas donc la reconnaissance et l'assomption de ce positionnement, mais au contraire sa négation, son refoulement, qui constitue une grave entorse à la probité intellectuelle de l'historien. Plus encore, il n'y a aucune honte à affirmer qu'un tel effort historiographique, visant à faire « valoir un point de vue » par rapport à d'autres, a toujours de manière avouée ou inavouée un soubassement « idéologique » ou « politique » ; en témoignent de manière éloquente les prises de position publiques de Morris lui-même, que celui-ci ne peut qu'avec une mauvaise foi avérée déclarer indépendantes de son travail scientifique, et réciproquement[10].

Un tel conflit de points de vue n'est nulle part plus manifeste, plus tranché, selon Pappé, que dans l'opposition entre l'historiographie sioniste et l'historiographie palestinienne :

« Les historiens sionistes voulaient prouver que le sionisme était valable, moral et juste, et les historiens palestiniens voulaient montrer qu'ils étaient des victimes et avaient été lésés[11]. »

Nous en arrivons à un des principaux points de contentieux entre Pappé et Morris, à savoir leurs rapports respectifs à la parole palestinienne, et en l'occurrence au (contre-)récit de la Nakba, terme introduit dès 1948 dans un livre de de l'historien et théoricien du nationalisme arabe Constantin Zureik : Ma'na al Nakba (La signification de la catastrophe). Sans rien dénier de l'apport des « nouveaux historiens » israéliens, scientifiquement en tant qu'historien, et politiquement en tant qu'Israéliens, force est de constater que la découverte de l'expulsion des Arabes n'en était nullement une du point de vue palestinien. Comme le dit Edward Said dans un entretien donné en novembre 2000, au lendemain du déclenchement de la seconde Intifada :

« Les archives sionistes sont très claires à ce propos, et plusieurs historiens israéliens ont écrit à ce sujet. Bien sûr, les Arabes n'ont jamais cessé de le dire[12]. »

Traduction d'une expérience traumatique, à la première personne, ce récit a nourri la littérature palestinienne et arabe post-1948 – voir par exemple les romans de Ghassan Kanafani Des hommes sous le soleil et Retour à Haïfa – mais a également fait l'objet fait d'une riche élaboration historiographique, et cela dès les années 1960, bien avant l'ouverture des archives, ainsi qu'en atteste l'essai pionnier « Plan Dalet. Master Plan for the Conquest of Palestine »[13] signé par Walid Khalidi, historien palestinien qui a documenté sans relâche les épisodes de la Nakba[14].

S'il arrivait à Morris de se référer au travail de Khalidi, ne se manifeste pas moins chez lui, comme chez d'autres une défiance tenace à l'égard des sources palestiniennes, là où Pappé, lui, n'hésite pas à affirmer qu'elles lui semblent souvent « plus fiables » que les sources israéliennes, et souligne ce qu'est susceptible d'apporter une connaissance de « terrain » de la vie dans les territoires occupés couplée à des contacts étroits avec des interlocuteur.ices palestinien.nes[15].

Bien qu'il ne le formule pas en ces termes, la relecture qu'il opère de la séquence 1947-1949 est indissociable d'un geste épistémologico-politique de refus de ce qu'on peut désigner comme un apartheid historiographique, dont tout un ensemble de perspectives sur l'histoire d'Israël, aussi critiques soient-elles, continuent de respecter et de reproduire scrupuleusement les frontières ; geste qui suppose, simplement, de reconnaître à l'autre, la capacité, à parts égales, de dire l'histoire ; geste enfin qui n'est pas sans implication politique puisqu'elle conduit Pappé dans Le nettoyage ethnique de la Palestine, à endosser, comme condition préalable à tout « processus de paix », une revendication fondamentale des Palestinien.es depuis la Nakba : le « droit au retour », qui « a été reconnu par l'Assemblée générale de l'ONU en décembre 1948 » et est « ancré dans le droit international » et est « en harmonie avec toutes les idées de justice universelle » (p. 311).

Pappé ne sous-estime pas l'ampleur de la tâche tant le « problème démographique », soulevé dès la fin du XIXe siècle par les idéologues sionistes, demeure prégnant en Israël, où les Palestiniens « ne peuvent pas ne pas comprendre qu'ils sont considérés comme un problème », voire comme un « danger » (p. 309-311). Ils le sont depuis le début dans la mesure où le projet sioniste s'est donné « pour objectif de construire puis de défendre une forteresse “blanche” (occidentale) dans un monde “noir” (arabe) », similaire à celle qu'avaient bâti les « colons blancs d'Afrique du Sud », avec pour paroxysme le régime d'Apartheid ; en sorte qu'Israël fait aujourd'hui figures de « dernière enclave européenne postcoloniale dans le monde arabe » (p. 315).

Ces thèses ne sont pas nouvelles en soi : les filiations entre les projets coloniaux-« civilisationnels » des puissances européennes des XIXe-XXe siècles, et l'idéologie sioniste, dans sa codification par Theodor Herzl déjà, ont été établies de longue date. Mais il n'en reste pas moins notable, et salutaire, qu'un historien israélien s'efforce de briser ce qu'Edward Said, amateur lui aussi de parallèles entre Israël et l'Afrique du Sud, a désigné comme une épistémologie de la séparation, corrélative de la séparation politico-légale des populations juive et arabe, et qui, visant à rendre par avance nulle et non avenue toute tentative de comparaison critique du conflit israélo-palestinien avec d'autres situations géo-historiques (conquête des Amériques, Algérie française ou autres), constitue une pièce nodale de l' « idéologie de la différence » sur laquelle a reposé jusqu'à ce jour l'existence d'Israël[16].

Le livre de Pappé peut en définitive être lu comme une invitation à resituer systématiquement le cas israélo-palestinien, au sein d'une histoire globale des colonialismes, de peuplement plus spécifiquement, sans rien avoir à dénier de sa singularité. Mais c'est plus encore dans le sillage d'une riche tradition, celle des historiographies anticoloniales et antiracistes, historiographies de combat par excellence, que gagnerait à être réinscrit Le nettoyage ethnique de la Palestine ; un livre qui, pour ne prendre qu'un exemple, aussi étrange qu'il puisse paraître au premier abord, trouverait à dialoguer fructueusement avec l'œuvre de l'intellectuel africain-américain W.E.B. Du Bois, dont la pensée était toute entière gouvernée par une question lancinante : « quel effet ça fait [pour le Noir] d'être un problème ?[17] »

Pour Du Bois, prendre le contrepied des déformations et dénégations imposées par une historiographie dominante (blanche) masquant les logiques de pouvoir qui la sous-tendent, imposait d'assumer la particularité d'un point de vue situé, minoritaire, de s'engager sur le champ de bataille de l'écriture de l'histoire en rejetant la possibilité même de la neutralité sinon de l'impartialité, et in fine de se livrer à une authentique « propagande de la vérité »[18]. Mis à part le fait qu'il est lui-même issu de la « majorité », Pappé dit-il et fait-il aujourd'hui réellement autre chose que ce que disait et faisait Du Bois hier ?

Ce qu'il s'agit en définitive de (re)lier pour les éclairer mutuellement et ainsi miner l'idée de l'absolue exceptionnalité d'Israël, ce sont donc non seulement les formes d'oppression, coloniales, raciales ou autres, mais aussi les pratiques de résistance, et en l'occurrence de résistance historiographique, au passé et au présent, en œuvrant à ce qu'il conviendrait d'appeler une épistémologie de la connexion des luttes.

Notes

[1] « Ilan Pappé : « Pourquoi j'ai été arrêté et interrogé sur Israël et Gaza dans un aéroport américain », publié le 22 mai 2024.

[2] Voir Hocine Bouhadjera, « Fayard éclipse en catimini un de ses ouvrages sur la Palestine », publié le 8 décembre 2023.

[3] Les éditions La Fabrique avaient déjà fait paraître de manière précoce deux ouvrages d'Ilan Pappé : La guerre de 1948 en Palestine. Aux origines du conflit israélo-arabe en 2000 et Les démons de la Nakbah. Les libertés fondamentales dans l'université israélienne en 2004.

[4] Voir en français sur les « nouveaux historiens » israéliens, le travail de « passeur » joué en France par le journaliste Dominique Vidal : avec Joseph Agalzy, Le péché originel d'Israël. L'expulsion des Palestiniens revisitée par les “nouveaux historiens” israéliens, Paris, Les éditions de l'Atelier, 1998.

[5] Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge et New York, Cambridge University Press, 2004 (1986).

[6] Faisons remarquer que Pappé n'a pas eu de scrupules à qualifier de « génocide » les opérations militaires israélienne de fin 2023-2024 sur la bande de Gaza (Rachida El Azzouzi, Entretien avec Ilan Pappé, « La guerre à Gaza n'est pas de l'autodéfense, mais un génocide », publié le 24 juin 2024).

[7] Mordechai Bar-On, « Cleansing history of its content : Some critical comments on Ilan Pappe's The Ethnic Cleansing of Palestine », The Journal of Israeli History, vol. 27, no 2, septembre 2008, p. 269-270. On notera que la pure attitude de déni de l'expulsion des Palestiniens n'a pas disparu en Israël. Ne citons qu'un exemple éloquent : Eliezer Tauber The Massacre That Never Was. The Myth of Deir Yassin and the Creation of the Palestinian Refugee Problem, Washington, ASMEA et New Milford, The Toby Press, 2021.

[8] Benny Morris, « reviewing A History of Modern Palestine : One Land, Two Peoples by Ilan Pappe », The New Republic, publié le 22 mars 2004.

[9] Ilan Pappé, « Benny Morris's Lie about my book », History News Network, publié le 5 avril 2004. Exerçant son droit de réponse, Pappé avait initialement adressé son texte à The New Republic, qui refusa de le publier.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] « Intifada 2000. The Palestinian Uprising » (2000), in David Barsamiam et Edward Said, Culture and Resistance. Conversations with Edward Said, Cambridge, South End Press, 2003, p. 31.

[13] Walid Khalidi, « Plan Dalet. Master Plan for the Conquest of Palestine » (1961), reproduit in Journal of Palestinian Studies, vol. 18, no 1, automne 1988, p. 4-33.

[14] Voir en français, Walid Khalidi, Nakba, 1947-1948, Beyrouth, Institut d'études palestiniennes et Arles, Sindbad-Actes Sud, 2012.

[15] Ilan Pappé, « Benny Morris's Lie about my book », loc. cit.

[16] Edward Said, « An Ideology of Difference », Critical Inquiry, vol. 12, no 1, automne 1985, « “Race, Writing, and Difference », p. 38-58, reproduit in The Politics of Dispossession. The Struggle for Palestinian Self-Determination, 1969-1994, New York, Pantheon Books, 1994, p. 78-100.

[17] W. E. B. Du Bois, Les Âmes du peuple noir, trad. fr. M. Bessone, Paris, La Découverte, 2007, p. 11.

[18] W. E. B. Du Bois, Dusk of Dawn. An Essay Toward an Autobiography of a Concept of Race, New York, Oxford University Press, 2007 (1940), p. 113. Sur la pratique duboisienne de l'histoire, voir en particulier W. E. B. Du Bois, Black Reconstruction in America. An Essay Toward a History of the Part Which Black Folk Played in the Attempt to Reconstruct Democracy in America, 1860-1880 , NewYork, Oxford University Press, 2007 (1935).

Comptes rendus de lecture du mardi 15 avril 2025

15 avril 2025, par Bruno Marquis — , ,
Zones sacrifiées Oeuvre collective sous la direction d'Anaïs Barbeau-Lavalette, Véronique Côté, Isabelle Fortin-Rondeau, Steve Gagnon et Jennifer Ricard Turcotte Cet (…)

Zones sacrifiées
Oeuvre collective sous la direction d'Anaïs Barbeau-Lavalette, Véronique Côté, Isabelle Fortin-Rondeau, Steve Gagnon et Jennifer Ricard Turcotte

Cet ouvrage à plusieurs voix s'inscrit dans la lutte contre les émissions toxiques émises par la Fonderie Horne de Rouyn-Noranda avec leurs effets délétères sur la population. Le complexe industriel rejette en effet sur la ville depuis plusieurs décennies un véritable cocktail de polluants comprenant des métaux lourds, comme de l'arsenic, du plomb, du nickel et du cadmium. Il émet par exemple jusqu'à 100 nanogrammes d'arsenic par mètre cube, ce qui est de loin supérieur à la norme prévue par le gouvernement du Québec, qui est de 3 nanogrammes par mètre cube. Un véritable cri du coeur... auquel nous devrions joindre notre voix.

Extrait :

Depuis des décennies, les gouvernements connaissent la vérité. Pourtant, ils laissent faire la compagnie, et la population qui leur demande des comptes est trop peu nombreuse, trop loin, trop isolée pour être considérée. Mais il n'est pas trop tard pour faire corps.

Les lettres de prison de Nelson Mandela
Nelson Mandela
Versions originales en afrikaans, en isiXhosa et en anglais

Je n'étais pas né quand Nelson Mandela a été emprisonné en 1962, et j'en avais presque vingt-sept lorsqu'il a enfin été libéré en février 1990. La lecture de cette sélection de 255 lettres de prison à sa femme Winnie, à ses enfants et à ses proches et amis, mais aussi aux autorités des prisons et à des officiels gouvernementaux, sur une si longue période de temps – et de ma propre vie – m'a permis de bien mesurer la détermination et l'héroïsme de ce grand combattant pour l'égalité des populations noires et blanches sous le sinistre régime de l'apartheid de l'Afrique du Sud. Un recueil de précieuses lettres qui disent toute la vérité sur une société profondément raciste !

Extrait :

En 1968, la mère de Mandela, Nosekeni, mourut. On refuse à Mandela l'autorisation d'assister à l'enterrement. L'année suivante, son fils aîné, Thembi, fut tué dans un accident de voiture. À nouveau, sa demande d'aller sur sa tombe fut ignorée. Il resta incarcéré pendant que ses amis et ses parents tenaient sa place à l'enterrement. Les lettres qu'il écrivit à cette époque disent sa profonde angoisse devant ces pertes terribles.

La saga des Béothuks
Bernard Assiniwi

C'est le plus connu des trois romans de Bernard Assiniwi et assurément le plus significatif. Il nous raconte l'histoire des Béothuks, cette nation amérindienne qui occupait l'île de Terre-Neuve et qui fut exterminée par les Anglais au XIXe siècle - sa dernière représentante, Shanawditith, mourant en 1829. Il se divise en trois parties : la première, qui commence vers l'an 1000 avec un jeune Béothuk, Anin, qui part à la découverte de l'île et y fait entre autres la découverte des Vikings ; c'est la plus agréable, puisqu'elle correspond en quelque sorte à l'âge d'or de la nation ; la seconde couvre plus ou moins les XVIe et XVIIe siècles et voit l'arrivée dans les eaux entourant l'île des navires européens – portugais, espagnols, français et anglais - à la découverte et à la conquête du monde ; la dernière couvre les deux siècles suivants avec l'implantation des Anglais dans l'île et le triste sort réservé aux Béothuks ; c'est alors pour ceux-ci la longue décente aux enfers… Le roman est jalonné de faits et de personnages réels. C'est assurément un roman à lire pour tous ceux qui s'intéressent à la véritable histoire des peuples autochtones et à leur triste – et continuel – asservissement.

Extrait :

Comment pouvez-vous même oser dire que vous êtes Béothuks si vous affichez de telles mines de morts vivants ? Vous n'avez pas le droit de laisser tomber. Vous devez continuer à vous battre, ou alors ayez le courage de vous suicider tous, sans exception. Lorsqu'on n'a plus la force de vivre, il faut au moins avoir le courage de mourir. C'est la seule dignité qui vous reste. Ayez au moins la dignité, si vous n'avez pas de courage. Moi, j'ai décidé de vivre. Que ceux qui ne désirent plus voir le ciel, les rivières et les arbres se retirent de ma vie. Je ne veux voir près de moi que des gens qui veulent vivre. Les autres, allez tous vous jeter devant les fusils des Anglais. Vous ne méritez pas mieux.

Les mots
Jean-Paul Sartre

Jean-Paul Sartre nous raconte ici son enfance. Il ne nous la raconte pas avec nostalgie, comme la plupart l'ont fait avant lui, en nous faisant l'éloge de leurs belles années perdues. Il nous raconte plutôt, avec sagacité, comment, à travers les mots, il a découvert l'existence, Il le fait sans complaisance et avec lucidité, et c'est ce qui donne toute sa richesse au récit.

Extrait :

J'ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était faite de les épousseter sauf une fois l'an, avant la rentrée d'octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées : droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait. Elles se ressemblaient toutes, je m'ébattais dans un minuscule sanctuaire, entouré de monuments trapus, antiques, qui m'avaient vu naître, qui me verraient mourir et dont la permanence me garantissait un avenir aussi calme que le passé. Je les touchais en cachette pour honorer mes mains de leur poussière mais je ne savais pas trop qu'en faire et j'assistais chaque jour à des cérémonies dont le sens m'échappait : mon grand-père si maladroit, d'habitude, que ma mère lui boutonnait ses gants – maniait ces objets culturels avec une dextérité d'officiant. Je l'ai vu mille fois soulevé d'un air absent, faire le tour de sa table, traverser la pièce en deux enjambées, prendre un volume sans hésiter, sans se donner le temps de choisir, le feuilleter en regagnant son fauteuil, par un mouvement combiné du pouce et de l'index puis, à peine assis, l'ouvrir d'un coup sec « à la bonne page » en le faisant craquer comme un soulier. Quelquefois je m'approchais pour observer ces boîtes qui se fendaient comme des huîtres et je découvrais la nudité de leurs organes intérieurs, des feuilles blêmes et moisies, légèrement boursouflées couvertes de veinules noires qui buvaient l'encre et sentaient le champignon.

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Écofacisme, la menace fantôme

15 avril 2025, par Philippe Vion-Dury — ,
Le terme d « écofascisme », qui désigne une tendance à l'écologisation de l'extrême droite. Les récents événements politiques en France et ailleurs tendent pourtant à montrer (…)

Le terme d « écofascisme », qui désigne une tendance à l'écologisation de l'extrême droite. Les récents événements politiques en France et ailleurs tendent pourtant à montrer tout le contraire : c'est un bien un carbofascisme » qui monte en puissance, accro aux combustibles fossiles et totalement indifférent, sinon hostile, aux impératifs écologiques.

tiré de Fracas, Le média des combats écologiques, no. 2, Hiver 2025 | Illustration Asis percales

Assistons-nous au retour du fascisme' ? Pour les uns, la réponse ne fait aucun doute, comme en témoignent la percée électorale des extrême droites européennes, la stabilisation du trumpisme au pouvoir, ou encore la naturalisation dans le débat public d'idées naguère considérées comme racistes ou attentatoires aux libertés publiques et à la démocratie. Pour les autres, goguenards, la gauche continuerait de crier au loup dans un accès de panurgisme incantatoire, et le mot de fascisme n'aurait plus aucune substance. D'ailleurs, nous disent-ils, on voit bien qu'il y a peu de ressemblance entre un Jordan Bardella cravaté et un Waffen SS botté. Nul besoin, pourtant, que le néo-fascisme soit un duplicata du fascisme du XXe siècle : celui-ci émerge, en temps que force historique, d'une époque particulière et d'une crise qui détermine sa forme.

L'historien du fascisme Robert Paxton nous adressait ainsi cette mise en garde, il y a tout juste 20 ans, alors que le libéralisme triomphant pérorait encore avec Fukuyama sur une supposée « fin de l'histoire » : « Le fascisme du futur - réaction en catastrophe à quelque crise non encore imaginée- n'a nul besoin de ressembler craie pour craie, par ses signes extérieurs et ses symboles, au fascisme classique. Un mouvement qui, dans une société en proie à des troubles, voudrait "se débarrasser des institutions libres « afin d'assurer les mêmes fonctions de mobilisation des masses pour sa réunification, sa purification et sa régénération, prendrait sans aucun doute un autre nom, et adopterait de nouveaux symboles. Il n'en serait pas moins dangereux. » [1]

Il est évidemment tentant de voir dans la catastrophe écologique cette « crise encore non imaginée » qui viendrait, en interaction avec d'autres crises, mettre sous pression les systèmes politiques et sociaux, et contribuer à modeler un corps nouveau au fascisme. De plus en plus d'observateurs osent en tout cas l'affirmer. « Tout semble en place pour une réinvention du vieux fascisme européen autour de la question environnementale », écrit ainsi le journaliste au Monde et spécialiste de l'écologie Stéphane Foucart [2]. Et effectivement, non seulement est-il difficile de concevoir que le fascisme au XXIe siècle puisse s'abstraire de la catastrophe écologique, mais l'enjeu écologique est, par définition, un défi lancé à toutes les traditions politiques, du socialisme au capitalisme, et qui leur impose de se réinventer à l'aune de contraintes nouvelles.

D'où l'émergence progressive dans l'arène politique de deux approches : l' « écofascisme" et le « fascisme fossile »- ou le « carbofascisme », comme l'a aussi désigné l'historien de l'énergie Jean-Baptiste Fressoz. [3] Là où l'écofascisme entend régler la question écologique en s'y adaptant, l'autre la rejette entièrement. Comme deux frères siamois ... mais il ne pourra pourtant en rester qu'un.

Écofascisme ou carbofascisme

Les deux courants répondent aux impératifs caractéristiques du fascisme théorique : réunifier un peuple menacé, le régénérer en retrouvant un âge d'or fantasmé, le purifier par le nettoyage de l'ennemi intérieur et la défense contre l'ennemi extérieur. De là, leurs approches diffèrent pourtant radicalement. L'écofascisme pense avant tout depuis le local ct le terroir. Selon l'idéologie écofasciste, la communauté autochtone fait corps avec son environnement direct auquel elle serait adaptée, et ce lien organique serait menacé par l'arrivée de populations « allochtones », étrangères, inadaptées culturellement comme biologiquement. Le « grand remplacement », concept raciste et paranoïaque de l'idéologue d'extrême droite Renaud Camus, devient aussi un écocide, où l'on peut critiquer à la fois le musulman qui n'aurait aucun respect pour la terre qu'il vient occuper et l'artificialisation des terres nécessaire à son accueil. Le théoricien écofasciste Pierre Vial se sent ainsi autorisé à écrire : « Est-il hérétique de dire qu'il y a quelque raison pour qu'un Congolais soit plus à l'aise au bord de son fleuve que dans les forêts de Haute Savoie ? ». C'est donc un exercice de synthèse que tente de mener l'écofascisme, prétendant à l'instar d'Alexandre de Galzain, le rédacteur en chef du média d'extrême droite Livre Noir, qu'il « n'y a rien d'incompatible à lutter à la fois contre le grand remplacement et contre le grand réchauffement ». Voire même de prétendre, toute honte bue, comme l'influenceur d'extrême droite Julien Rochedy, que l'écologie aurait été dérobée à la droite par la gauche. [4]

Le carbofascisme, lui, se pense avant tout à partir du cadre national, et en épousant une logique de puissance et de domination. li faut « déchaîner la domination énergétique des Etats-Unis », a ainsi déclaré l'élu Lee Zeldin dès sa nomination par Trump comme nouveau directeur de l'Agence de protection de l'environnement, l'organe gouvernemental chargé de lutter contre les émissions et la pollution. De la nature, du terroir, des liens organiques qui lieraient un peuple et son biotope, le carbofascisme n'en a cure, sauf lorsqu'il s'agit d'instrumentaliser la figure de l'agriculteur ou les survivances d'un passé mythifié. « Contrairement aux fascismes européens du début du XXe siècle, qui prospéraient sur un Etat fort et valorisaient le terroir, le paysage et la nature comme des éléments précieux de l'identité nationale, les fascismes émergents sont devenus les compagnons d'une idéologie libertarienne qui prône le démantèlement de l'État, la dérégulation totale de l'activité industrielle, et la poursuite sans entraves de la destruction de la nature et du climat », remarque Stéphane Foucart. Un rapport à l'enjeu écologique qui se réduit à l'enjeu climatique, que le carbofascisme nie- un « canular » et une « escroquerie », selon le 47e président des États-Unis - en alimentant par tous les moyens la machine du doute sur la réalité du changement climatique et son ampleur. « Le carbofascisme implique une fuite en avant à tous les niveaux, résume l'essayiste Pierre Madelin. Accra aux combustibles fossiles, totalement indifférent aux conditions écologiques de sa survie, il est disposé à emporter dans sa tombe le legs de plusieurs milliards d'années d'évolution. » [5]

Plus qu'un refus de comprendre, certains voient même dans l'éloge débridé des énergies fossiles et du mode de vie écocidaire qu'elles soutiennent le signe d'un coup d'État climatique. Le philosophe Mark Alizart identifie le carbofascisme comme « une nécessité plus perverse qui est tout simplement celle de faire en sorte que la crise écologique ait lieu, et dans les plus grandes proportions possibles » [6]. Le philosophe y voit une volonté de régénération du capitalisme, et s'en réfère à l'analyse de Léon Trotski, presque un siècle plus tôt : « Le fascisme est le visage monstrueux que le capitalisme prend quand il ne peut plus se perpétuer qu'à la condition de liquider ses stocks. »

L'IDIOT (UTILE) DU VILLAGE

S'il est toujours hasardeux de se laisser aller à l'exercice de la prospective, difficile de croire, dans un avenir proche, que l'écofascisme puisse l'emporter sur son alter ego accro aux hydro-carbures. li bénéficie certes d'une histoire plus longue, d'un corpus théorique plus solide, de figures. li a aussi pu avoir quelque influence sur des partis, comme les « Localistes » Pierre Juvin et Andréa Kotarac, un temps écoutés au RN, mais sans impact décisif Bref, l'écofascisme n'a pas réussi à dépasser le pittoresque ...

« L'écofascisme, s'interroge Pierre Madelin, aussi sincères puissent être certains de ses idéologues dans leur volonté de décroître et de préserver la nature, n'est-il pas appelé à devenir l'idiot utile, l'apparat idéologique d'une extrême droite qui en ferait un usage stratégique pour parvenir au pouvoir avant d'en revenir, une fois celui-ci conquis, à une politique carbofasciste ? » [7]. Le village, le terroir, les travailleurs au champ ... de belles images à convoquer opportunément contre la dilution « mondialiste », comme l'a mis en lumière l'instrumentalisation par l'extrême droite en France et en Europe de la crise agricole de l'hiver 2024.

Car c'est bien le carbofascisme qui, partout, progresse ou triomphe. L'AfD, le parti allemand d'extrême droite qui remporte victoires sur victoires, s'emportait en 2023 contre l'« hystérie irrationnelle du CO2, qui détruit structurellement notre société, notre culture et nos modes de vie » [8] , et faisait l'apologie, sur ses affiches, du diesel, en revendiquant de pouvoir « rouler avec sa bagnole comme on veut. En France mais aussi en Italie, où l'extrême droite est déjà au pouvoir, on veut serrer les freins sur la transition énergétique et masquer sa politique écocidaire derrière le voile d'une relance nucléaire irréaliste. En Pologne, premier producteur européen de charbon, le parti d'extrême droite Confédération Liberté et Indépendance a choisi pour slogan : « une maison, une pelouse, un barbecue, deux voitures, des vacances ». Que dire de Donald Trump qui vient de nommer Chris Wright, ex-patron de l'entreprise d'exploration et de production pétrolière Stroud Energy, comme ministre de l'Energie, mais s'est aussi engagé à lever toutes les limitations au forage, fait l'éloge de la fracturation hydraulique, et veut maintenir le statut des États-Unis de premières puissance pétrolière du monde. Difficile, pour les forces écologistes et de gauche, de se tromper d'adversaire. « Partout dans le monde, remarque Mark Alizart, le véritable affrontement politique de notre temps se décante et se cristallise : ce n'est pas celui entre le centre mou libéral et le souverainisme conservateur, mais entre l'écosocialisme et le carbofascisme. [9]


[1] Robert Paxton, Le fascisme en action, Paris, Seuil, 2004

[2] Stéphane Foucart, Tout semble en place pour la réinvention du fascisme autour de la question environnementale », Le Monde, 17 novembre 2024.

[3] Jean-Baptiste Fressoz, « Bolsonaro, Trump, Duterte…, La montée de l'écofascisme », Libération, 18 octobre 2018.

[4] Pour se document sur l'écofascisme, ses théoriciens issus de la Nouvelle droite, ses courants et figure en France et aux États-Unis, se rapporter à l'ouvrage de Pierre Mandelin, La tentation écofasciste, Écosociaété 2023.

[5] Pierre Madelin, La tentation écofasciste, Écosociété, 2023

[6] Mark Alizart, Le coup d'État climatique, PUF, 2020

[7] Op.cit.

[8] Grégory Rzepski, Droites en fusion. Le Monde diplomatique, juin 2024.

[9] Op.cit

La grande hypocrisie « verte » nord-sud

15 avril 2025, par Bernard Duterme — ,
L'édito de la dernière parution de la collection Alternatives Sud, Business vert en pays pauvres. 9 avril 2025 - Source : Alternatives sud (…)

L'édito de la dernière parution de la collection Alternatives Sud, Business vert en pays pauvres.

9 avril 2025 - Source : Alternatives sud
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/04/09/la-grande-hypocrisie-verte-nord-sud/

Quatre ou cinq brèves assertions pour entamer cet éditorial. Quatre ou cinq truismes certes, mais que l'on se sent l'obligation de rappeler avant d'aller plus loin. L'ampleur du désastre écologique d'abord, sa centralité, son urgence. Annoncé par les scientifiques et les activistes depuis des lustres, il explose aujourd'hui dans toute son irréversibilité, par l'hypothèque qu'il fait peser sur la préservation de la biodiversité et des équilibres naturels. Son injustice ensuite, les premières et principales victimes de la crise environnementale et climatique n'étant pas ses premiers et principaux responsables. Les populations vulnérables et les pays pauvres d'un côté, les populations aisées et les pays riches de l'autre. En cause, les répercussions du productivisme et du consumérisme abusifs de ces derniers, la couche démographique la plus opulente – et donc la plus pollueuse – de la planète, moins d'un quart de l'humanité.

D'où, troisième point, la « dette écologique » considérable [1]… dont les « gros mangeurs » sont redevables aujourd'hui envers les nations ou les personnes qui font les frais du festin auquel elles n'ont pas pris part. Or, quatrième évidence, au lieu de l'honorer à la hauteur et à la vitesse requises, cette dette écologique, les grandes puissances économiques, publiques et privées, sont occupées à la creuser davantage encore. En menant des politiques dites de « développement durable » ou de « Green Growth », qui tendent à aggraver les fractures sociales et environnementales. Business vert en pays pauvres, c'est précisément l'objet de ce livre, la grande hypocrisie Nord-Sud consistant à « déplorer les effets dont on continue à chérir les causes », selon la formule consacrée. Prétendre contrer l'effondrement en l'empirant. Qu'en pensent celles et ceux, au Sud, qui y voient du « néocolonialisme vert » ? Tel est le propos des pages et des articles qui suivent.

Néocolonialisme vert

Et d'ailleurs, que faut-il entendre par « néocolonialisme vert » ? À quoi renvoie, au Sud, la notion de néocolonialisme vert ? Ou plutôt, à quoi cette notion renvoie-t-elle en pays pauvres, car au Sud, depuis quelques décennies déjà, ont émergé de nouveaux pays industrialisés (NPI), de nouvelles puissances plus ou moins dominantes, des pays riches… qui, aux yeux des pays pauvres, se rendent également responsables de néocolonialisme vert. Et ce, sur le même mode ou presque que les pays du Nord, soit les pays d'ancienne industrialisation, les premiers grands pollueurs historiques, ainsi que leurs multinationales qui, mondialisation aidant, ont pris pied aux quatre coins du Sud global.

Le colonialisme, le néocolonialisme, on connaît, mais en fonction de quoi peut-on désormais le taxer de « vert » ? À partir de quel moment doit-on colorier en vert de très actuelles entreprises d'exploitation de territoires étrangers ou de nouvelles dynamiques d'assujettissement politico-économique d'anciennes colonies ? La réponse est simple : dès que ces entreprises et dynamiques invoquent des motifs écologiques pour justifier leur ingérence. En d'autres mots, dès qu'un acteur dominant, public ou privé, mobilise des raisons de préservation de la biodiversité ou de sauvegarde des équilibres climatiques pour légitimer ses interventions intéressées en terrain dominé, l'utilisation de la formule « néocolonialisme vert » prend tout son sens.

Pour autant, au Sud, en pays pauvres, il n'y a pas nécessairement consensus quant à ce qui doit être dénoncé (ou pas) comme du néocolonialisme vert. Les opinions publiques, les États, les gouvernements, les entreprises privées, les organisations sociales divergent, forcément. Différentes formes de conservatisme vs de progressisme prévalent, différents degrés de nationalisme ou de souverainisme également, l'aspiration à l'amélioration urgente des conditions matérielles de vie demeurant centrale, tandis que la sensibilité « écosocialiste » – partagée par la plupart des « Points de vue du Sud » réunis dans cet Alternatives Sud – y est plutôt minoritaire. Et même chez ces derniers, intellectuel·les et militant·es plus ou moins critiques de l'Occident ou du capitalisme ou du productivisme…, la cible « néocoloniale verte » peut varier sensiblement.

Pour beaucoup, c'est l'instrumentalisation de l'impératif écologique par les pays riches qui pose problème, qu'elle soit convictionnelle ou concurrentielle, c'est-à-dire qu'elle ait pour objectif prioritaire de « sauver la planète » ou de « grossir les taux de profit ». Ainsi, le protectionnisme vert aux frontières occidentales, l'imposition de normes « durables » aux échanges commerciaux ; les réticences ou les conditionnalités mises au transfert des technologies propres ou aux financements des politiques d'atténuation des catastrophes environnementales, mais surtout de réparation et d'adaptation à leurs effets déjà irréversibles ; la ruée vers « les minerais de la transition » ou la sécurisation de l'approvisionnement en matières premières agroforestières, nécessaires au verdissement des économies dominantes ; ainsi que d'autres mesures encore, liées au marché du carbone notamment, apparaissent comme les principaux vecteurs du néocolonialisme écologique pratiqué par les pays les plus puissants à l'égard des pays pauvres.

Comme le soulignent Audrey Gaughran et Bart-Jaap Verbeek (2024) du centre d'étude SOMO, cette tendance protéiforme est l'expression de la « course géopolitique » que se livrent les premières économies mondiales – les États-Unis, l'Union européenne, la Chine, auxquelles on ajoutera les pétromonarchies du Golfe notamment – « pour gagner la transition verte ». Prioritairement, les grandes puissances « s'efforcent de s'assurer qu'elles et leurs entreprises arrivent en tête, en contrôlant les technologies vertes et en accroissant leurs économies. Elles partent avec des avantages considérables – fondés sur de profondes injustices historiques, surtout pour le pôle occidental – et leurs approches compétitives sapent les perspectives de développement durable de la plupart des autres pays. »

La concurrence entre géants économiques surdétermine l'ensemble. Les grands cadres politiques et législatifs prétendument « durables » définis par les États-Unis et l'Union européenne dans l'après-pandémie – tels que l'Inflation Reduction Act en 2022 à Washington ou l'European Green Deal et le Critical Raw Materials Act à Bruxelles en 2023 et 2024 – sont d'ailleurs à considérer d'abord comme des réponses à la politique du Made in China lancée dès 2015 par Pékin. Dans tous les cas, il s'agit de donner « un coup de pouce massif à leurs industries et entreprises » par le biais « de subventions et d'aides publiques diverses », en exerçant « une influence sur la politique étrangère en leur nom » et en s'appuyant sur « un ensemble de lois inéquitables en matière de commerce, d'investissement et de fiscalité, rédigées de manière à favoriser les intérêts du Nord global » (Gaughran et Verbeek, 2024) ou ceux des nouvelles puissances du Sud global.

Même dénonciation du néocolonialisme vert chez Jomo Kwame Sundaram, économiste malaisien, figure tiers-mondiste et chercheur associé au CETRI, selon lequel les nouvelles politiques affichées « équitables et durables » du Nord global sont empreintes d'une hypocrisie qui laisse intacts les mécanismes de domination, dont les effets aggravent tant les inégalités sociales que les dérèglements écologiques. Il en va ainsi, par exemple, du « Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM) » dont s'est récemment doté l'Union européenne. Mécanisme qui va lui permettre d'imposer un surcoût une « taxe carbone » – aux importations de fer, d'acier, de ciment, d'engrais, d'aluminium, d'électricité et d'hydrogène produites hors Europe par des entreprises non soumises, comme leurs concurrentes européennes, à des normes environnementales les contraignant à payer un prix pour les gaz à effet de serre émis. Pour Sundaram, cet instrument qui vise officiellement à réduire les émissions ne va qu'accentuer les fractures Nord-Sud (Sundaram, 2024).

Dans cette configuration de rapports asymétriques qui tend à prévaloir en matière de politiques « écologiques », de nombreux pays, africains, asiatiques et latino-américains pour la plupart, se voient confirmer, d'une part, leur rôle historique de fournisseurs de matières premières – des matières premières toujours transformées ailleurs, mais à des fins de préservation de la nature cette fois – et d'autre part, leur destin subalterne d'acheteurs – incités à l'être, pour le moins – de technologies vertes vendues par les États-Unis, l'Union européenne et la Chine pour l'essentiel. Kudakwashe Manjonjo et Karabo Mokgonyana du groupe de réflexion Power Shift Africa y voient aussi les marqueurs du green neo-colonialism à l'œuvre dans les rapports Nord-Sud. Les mesures prises ces dernières années par ces trois géants mondiaux « renforcent l'inégalité des échanges commerciaux, qui empêche l'Afrique et les autres pays en développement de développer leurs propres économies vertes » (2024).

La priorité des grandes puissances est de « gagner la course aux énergies renouvelables, la guerre économique mondiale de l'industrialisation verte. Or, quand les éléphants se battent, c'est l'herbe qui souffre. L'Union européenne, les États-Unis et la Chine sont déterminés à l'emporter, à sortir vainqueurs, et se moquent de savoir qui perd, tant que ce n'est pas eux. Dans cet affrontement, il semble que l'Afrique soit une fois de plus l'herbe qui souffre. (…) Les ‘partenariats verts' injustes entre le Nord et le Sud amplifient la dégradation de l'environnement et aggravent les inégalités. Les puissances extérieures profitent d'accords commerciaux inéquitables et des schémas historiques d'extraction des richesses, tandis que les communautés africaines supportent l'essentiel des coûts » (Manjonjo et Mokgonyana, 2024).

Parmi les principaux contempteurs du « néocolonialisme vert » des pays dominants, on le devine, figurent une bonne part des gouvernements du Sud, lesquels mettent davantage en cause l'imposition de régulations écologiques – hautement préjudiciables par exemple à l'Afrique du Sud, où le charbon reste une source d'énergie majeure – que la logique même du capitalisme mondialisé. Fortes d'un des grands principes d'équité Nord-Sud entérinés par la communauté internationale dès le Sommet de la Terre de 1992 – celui des « responsabilités communes mais différenciées », qui octroie aux « pays développés », en vertu de leur passif (environnemental) et de leurs actifs (financiers et technologiques), le plus grand devoir de résolution des crises écologiques –, ces voix officielles du Sud dénoncent urbi et orbi tout obstacle mis par les économies du Nord, au nom de la décarbonation énergétique, à la libre circulation de leurs exportations. « À vous de faire les efforts, pas à nous », l'empreinte environnementale d'un individu africain moyen étant encore sept fois moindre que celle de son équivalent européen.

C'est ce même discours que le président Lula notamment, poussé par les grands groupes du business brésilien, martèle dans les enceintes internationales. Une exacte copie inversée du plaidoyer libre-échangiste/protectionniste de Trump, Xi Jinping, von der Leyen et consorts pour « plus de libéralisation chez eux et moins chez nous ». Ouvrez vos frontières, nous protégeons les nôtres. Un « anticolonialisme de marché » en quelque sorte, pour paraphraser la caractérisation que fait Le Monde diplomatique (24 octobre 2024) du positionnement des BRICS+, le nouvel héraut autoproclamé du Sud global. Peu ou pas de mise en cause en tout cas des fondamentaux du modèle conventionnel de développement tiré par les investissements transnationaux, l'afflux de capitaux étrangers et les exportations. En témoigne une nouvelle fois, exemple parmi d'autres, la tonalité anti-clauses sociales et environnementales des positions des pays du cône sud de l'Amérique latine dans les négociations de l'accord commercial entre le Mercosur et l'Union européenne (Wintgens, 2024).

En cela, note l'organisation asiatico-africaine IBON lors d'un webinaire consacré aux alternatives locales aux politiques climatiques mainstream (https://climatejusticehub.org, 30 septembre 2024), le bras de fer Sud-Nord sur ces questions renforce, davantage qu'il ne questionne, les solutions par le marché et la pleine subordination au commerce mondial. Incidemment, quand elle se focalise sur les seules tentatives de régulation environnementale, cette dénonciation par le Sud du néocolonialisme vert peut aussi coïncider, si pas converger, avec le bashing systématique de l'écologie dite « punitive » et le déni climatique auquel se livrent, avec force approbation populaire, les droites nationales-populistes occidentales [2]. Et partant, participer de la perpétuation d'un modèle de développement capitaliste prédateur, quand bien même le productivisme effréné et le consumérisme des privilégiés qu'il nourrit sont responsables des écarts sociaux et des catastrophes écologiques qui affectent d'abord les couches sociales et les pays les plus vulnérables.

À relever enfin le peu de réceptivité des opinions publiques du Sud, en particulier dans les milieux démunis, à l'« éco-anxiété » occidentale ou, plus concrètement, aux campagnes « écoresponsables » de gestion des déchets par exemple, lancées là-bas par les institutions internationales concernées (PNUE, etc.) et relayées par les autorités locales. Là où les besoins matériels de base – accès à l'électricité, à l'eau courante… – ne sont pas assouvis, peu de place forcément pour les préoccupations « postmatérialistes » sur l'état de la biodiversité et les dérèglements climatiques. La sensibilité écologique, on le sait, reste très située socialement et culturellement (CETRI, 2020). Comment s'émouvoir de « la fin du monde » quand « la fin du mois », de la semaine, de la journée requiert toutes les énergies mentales et physiques ? Peu d'anticapitalisme non plus, dès lors, dans les allergies populaires au néocolonialisme vert, et encore moins d'antiproductivisme ou d'appels à une sobriété postdéveloppementiste, mais un rejet épidermique de toute norme « durable » ou frein politiquement correct à l'accès à la consommation… vitale.

Fausses solutions

Dans les articles qui composent cet Alternatives Sud en revanche, le réquisitoire contre le « néocolonialisme vert » pratiqué en pays étrangers par les acteurs économiques dominants, publics et privés, colle de près à la critique du système capitaliste et/ou du développement productiviste. Elle en est même le corrélat, la condition. La supposée « transition » climatique ou énergétique « hégémonique » menée par ces acteurs n'est pas « juste », ni socialement ni écologiquement. Elle repose sur l'implémentation d'un éventail de « fausses solutions » en pays pauvres qui, les unes ajoutées aux autres, perpétuent la logique antédiluvienne du modèle de développement prédateur, repeint en « nouveau pacte durable », administré par les empires coloniaux et postcoloniaux dans leurs zones d'influence tropicales.

Sous ce leitmotiv de « fausses solutions », on trouve en vrac : les mégaprojets de compensation carbone en échange de droits de polluer, la mise sous cloche conservationniste d'aires protégées à distance des populations locales (mais pas des « écotouristes »…), les politiques de dépossession des terres, de privatisation, d'extraction de minerais, les accords commerciaux sur les ressources [3], les monocultures d'agrocarburants, la financiarisation du vivant, la marchandisation des services écosystémiques, le green businessdu capital naturel, etc. L'ensemble procède d'une absorption de l'écologie par la combinaison d'une double logique : celle, libérale, d'accumulation privative et celle, néocoloniale, d'emprise contrainte. La tendance grève d'autant la dette écologique des pays riches à l'égard des pays pauvres. Et éloigne les uns et les autres des voies d'un développement partagé, juste et équilibré.

La chercheuse et militante Mary Ann Manahan, également associée au CETRI et qui signe l'un des articles de cet Alternatives Sud, ne disait pas autre chose lors d'une conférence de l'organisation Focus on the Global South l'été dernier aux Philippines. « Dans la course des grandes puissances mondiales à la primauté géoéconomique, la rhétorique des Green Deals qui se succèdent évoque des ‘alliances vertes' et des ‘matières premières durables', mais sans jamais nous expliquer comment l'extractivisme le deviendrait, durable, et les relations Nord-Sud, moins asymétriques. En réalité, ces politiques ‘environnementales' présentent deux caractéristiques. Premièrement, elles ne sont pas axées sur la préservation des écosystèmes naturels, mais sur l'accumulation de capital. Deuxièmement, partant du principe que certaines régions du monde et certaines populations sont naturellement au service des autres, elles ont une portée coloniale. »

La façon dont ces deux dimensions structurent les différentes politiques dites « vertes » menées en pays à bas revenus ou vis-à-vis de ceux-ci est illustrée à l'envi dans cet Alternatives Sud, au fil des analyses critiques présentées. Ce que Maristella Svampa et Breno Bringel y appellent « le consensus de la décarbonation » donne le « la ». Cette nouvelle source mondiale de légitimité du modèle capitaliste vise officiellement à transformer le système énergétique basé sur les combustibles fossiles en un système à émissions de carbone faibles, basé sur les énergies renouvelables. Réduisant en cela la crise écologique à une seule de ses pourtant multiples causes – le CO₂ rejeté dans l'atmosphère [4] –, elle entend lutter contre les dérèglements climatiques en promouvant une transition énergétique tirée par l'électrification de la consommation et la numérisation.

Ce faisant, le consensus de la décarbonation entraîne une double dynamique délétère en pays pauvres, qui englobe une part importante des « fausses solutions » dénoncées par les autrices et auteurs de cet ouvrage. Il s'agit, d'une part, de l'extractivisme à des fins « durables », qui consiste à s'assurer de l'approvisionnement en quantités considérables de matières premières critiques (minières, agricoles ou forestières, tels le bois de balsa, le lithium, le cobalt, le nickel, l'huile de palme, etc.), nécessaires à la production ou au fonctionnement des technologies « propres » de la transition énergétique (CETRI, 2011, 2013b, 2023). Il s'agit, d'autre part, du conservationnisme à des fins de « neutralité carbone », qui consiste à considérer comme puits de CO₂ sûrs et quantifiables de nouveaux territoires (sols, sous-sols, eaux, forêts…), précisément utilisés pour les « valoriser » en zones de capture et de stockage, naturels ou artificiels, d'émissions polluantes.

Les marchés du carbone et les mécanismes visant à en compenser la surproduction, discutés par plusieurs des articles de cet Alternatives Sud, jouent à plein dans ce volet conservationniste des dynamiques induites par le consensus de la décarbonation. Régulés ou volontaires, ils offrent la possibilité aux États, entreprises et individus pollueurs qui peinent à réduire leurs émissions, de s'acheter des « crédits carbone » qui compensent leurs excès supposés « irrépressibles », en finançant des projets (conservation de forêts ou reboisement, technologies de séquestration, mais aussi parcs éoliens, etc.) censés réduire, éviter ou retirer une quantité équivalente de gaz à effet de serre de l'atmosphère. Or ces projets prennent l'eau de toutes parts : en raison, au mieux, de leur « inutilité » [5], des réductions fictives d'émissions qu'ils mettent en vente, de l'exonération à bas coûts des pollueurs et de l'enrichissement de sociétés courtières qu'ils autorisent ; au pire, en raison des impacts négatifs de ce green grabing pour les populations locales, souvent dépossédées de leur souveraineté sur leurs propres ressources. [6]

Le tout a été rappelé lors de la dernière COP Climat de Bakou face au nouvel accord, bancal, adopté en la matière, qui prétend mieux réguler une partie des crédits carbone mais qui ne rassure pas sur l'effectivité, la durabilité et la fiabilité des mécanismes validés. « Commencer la COP29 par l'adoption de règles risquées et pleines de lacunes sur les marchés du carbone, c'est un signal clair envoyé au monde : les gens et la planète ne sont pas la priorité. On légitime un mécanisme défectueux dont on a constaté à maintes reprises qu'il causait des dommages et qu'il ne fonctionnait tout simplement pas. Cette décision aura des effets désastreux » (Rachel Rose Jackson, https://corporateaccountability.org). Proclamer que « les compensations carbone constituent une solution viable au chaos climatique est l'un des récits mondiaux les plus préjudiciables. Elles sont devenues un obstacle au changement structurel, en permettant à l'économie dépendante des combustibles fossiles de se maintenir dans l'illusion de l'action climatique, (…) en truquant les chiffres » (Joanna Cabello & Ilona Hartlief, https://www.somo.nl).

Plus globalement, au-delà de ce que ces « fausses solutions » discutées dans cet ouvrage induisent concrètement en matière d'extractivisme, de conservationnisme ou de productivisme « verts », le principal trait commun des politiques « écologiques » menées par les acteurs les plus puissants en pays pauvres, généralement avec l'assentiment intéressé des élites nationales, renvoie à la marchandisation, à la privatisation et à l'accaparement du vivant. Ce que Manahan appelle dans ces pages « la financiarisation de la question environnementale » : la mise en vente des ressources naturelles, biologiques, génétiques… au plus offrant, pour mieux « sauver la planète ». Car, le dogme est formel, la valorisation du « capital naturel » (l'attribution d'un prix – le coût de la conservation – à telle ou telle fonction écosystémique) a pour vertu de le sortir de son invisibilité économique, de le préserver, voire de le faire fructifier, le marché mondial étant mieux à même que les autorités publiques ou les populations locales d'assurer la durabilité d'un bien dont dépendent ses taux de profit.

Rappelons-nous, c'était déjà le credo de « l'économie verte » célébrée à Rio+20 en 2012, seule en mesure selon ses promoteurs (du PNUE à l'Union européenne, en passant par le Forum de Davos, la Banque mondiale, le G20, PricewaterhouseCooper, etc.) de « découpler » croissance de l'économie et hausse des pollutions. Ou, mieux dit, de réconcilier capacité à faire du profit et capacité à protéger l'environnement, en valorisant la nature comme actif monétaire ou financier dans les stratégies d'accumulation (CETRI, 2013a). À ce stade pourtant, force est de constater que ces politiques menées depuis une trentaine d'années au nom du « développement durable » d'abord, de la « Green Growth » ensuite ou encore de tel ou tel « nouveau pacte vert » – qui, selon les mots du président du Conseil européen en 2020, « convertissent une nécessité existentielle pour la planète en opportunités économiques » – n'ont fait la preuve ni d'un renversement de logique ni même d'une inversion de tendances. Le « capitalisme vert » est un oxymore, la quantification de ses impacts écocidaires n'en finit pas de le confirmer.

Solutions postcapitalistes ou postdéveloppementistes ?

À gauche, au Sud comme au Nord, parmi les forces politiques réellement préoccupées et mobilisées par le désastre socio-environnemental en cours, on trouve divers courants qui – en simplifiant pour mieux les distinguer – situent les causes premières des déséquilibres soit dans la perpétuation d'un mode d'exploitation économique source de toutes les dominations, soit dans la quête infinie d'une croissance forcément insoutenable sur le plan écologique. Les premiers s'attaquent au néolibéralisme ou, pour les plus conséquents, au capitalisme, fût-il estampillé « responsable », « vert » ou « inclusif » ; les seconds entendent déconstruire le développementisme, souvent associé à l'occidentalisme, voire à l'idée même de progrès ou de modernisation.

Ces courants sont-ils irréconciliables ? Leurs divergences sont-elles rédhibitoires ? Paradoxalement peut-être, le dépassement de leurs désaccords, même fondamentaux, apparaît moins difficile à atteindre que ne devrait l'être le ralliement dans les opinions publiques d'une « masse critique ». C'est-à-dire le franchissement du seuil d'adhésion populaire à partir duquel l'inévitabilité et le bienfondé des ruptures préconisées et des propositions avancées rendront ces dernières démocratiquement applicables. Dit encore autrement, des deux défis à relever – « accorder les violons » puis « remplir la salle du concert » –, si l'un n'est pas gagné, l'autre semble plus laborieux encore à envisager.

Certes, ce qui divise anticapitalistes et antidéveloppementistes – y compris parmi les autrices et auteurs de cet Alternatives Sud – n'est pas à sous-estimer. Les premiers, plus socialistes qu'écologistes, reprochent aux seconds, plus écologistes que socialistes, leurs tergiversations à l'égard du capitalisme, ainsi que l'incongruité des concepts de sobriété et de décroissance dans les couches sociales qui peinent à assouvir leurs besoins de base. À l'inverse, les seconds réprouvent les atermoiements des premiers à l'égard du productivisme, ainsi que l'impudence des droits au développement et à l'industrialisation face à la finitude et à l'état de la planète. D'un côté, l'exploitation capitaliste, responsable de toutes les injustices socio-environnementales, est la mère des forteresses à vaincre ; de l'autre, c'est le rapport suprémaciste et utilitariste des modernes à la nature qui recèle en lui, intrinsèquement, les racines de l'inéluctable effondrement. La porte de sortie devra donc être postcapitaliste et/ou postdéveloppementiste.

Ce qui réunit ces deux pôles ne peut non plus être sous-estimé. Et permet de penser à l'articulation de la gauche égalitariste et de l'écologie politique, voire de l'« écosocialisme » et de la « décroissance » dont, parmi d'autres, Daniel Tanuro, auteur de L'impossible capitalisme vert et Timothée Parrique, auteur de Ralentir ou périr : l'économie de la décroissance, envisagent sérieusement la possibilité (Tanuro préfacé par Parrique, 2024). Des deux côtés, c'est sûr, on partage la conscience que l'augmentation des financements climat et l'accélération de l'application des politiques vertes mainstream ne suffiront pas. Que les solutions technologiques et de géo-ingénierie que l'on nous annonce depuis des lustres ne seront, pour les plus réalistes et les moins néfastes d'entre elles, que très partiellement à la hauteur des défis. Et surtout que la résolution de la crise écologique passe nécessairement par une transformation en profondeur des modes de production, de transport et de consommation actuellement à l'œuvre.

Les deux courants convergent dans la priorité à donner à l'indispensable « justice sociale et environnementale », ainsi que sur les principaux mécanismes politiques à mobiliser pour l'atteindre. Et ce, parce qu'en amont, ils réussissent également à s'accorder sur les justifications éthiques de cette convergence, ramassées ici par Jacques Bouveresse. « Qu'il puisse se révéler nécessaire d'imposer des limites même à l'aspect qui est le plus tangible et le moins contestable du progrès – à savoir l'amélioration des conditions et du niveau de vie des êtres humains – devrait être une chose tout à fait logique. Et c'est une idée qui, contrairement à ce que les défenseurs du progrès affectent généralement de croire, est tout à fait compatible avec la conviction qu'il est impératif et urgent d'améliorer sérieusement les conditions d'existence des millions de personnes qui vivent aujourd'hui de façon misérable » (2023).

Découlant de ces convictions partagées, les solutions préconisées par les autrices et auteurs de cet Alternatives Sud sont autant de ruptures avec la plupart des politiques « vertes » imposées à ce jour. Du global au local, elles parient sur le respect d'un ensemble de lignes de force, de principes génériques tous déclinables et d'ailleurs déclinés en un grand nombre de mesures à prendre, considérées comme « faisables », immédiatement opérationnelles… en fonction des situations et de rapports de force plus ou moins favorables à l'intérêt général, plutôt que dominés par des intérêts privés. Ces propositions alternatives vont de la planification écologique et de la relocalisation économique à la démocratisation sociale, la redistribution agraire, la justice fiscale, l'équité commerciale, le protectionnisme solidaire, la souveraineté alimentaire, la multipolarité internationale, l'autodétermination politique, la démondialisation, etc.

Ces solutions de rupture passent dès lors nécessairement et peut-être d'abord par le remboursement intégral de la dette écologique (Kolinjivadi et Vansintjan, 2024), la restriction draconienne des activités polluantes liées au productivisme et au consumérisme, l'interdiction de toute subsidiation publique des secteurs nuisibles à l'environnement, la régulation drastique des marchés financiers et la sanction de tout placement socialement et écologiquement toxique, la déspécialisation des territoires, la démarchandisation des biens communs, la limitation des droits des uns (élites patrimoniales, financières, industrielles, transnationales…) là où ils empiètent sur les droits des autres et de la biodiversité, l'instauration d'un revenu maximum autorisé, etc.

Pour bien la distinguer de l'idée de transition (et même de transition juste) cooptée ces dernières années (et vidée de son sens transformateur) par le capitalisme vert et les institutions internationales alignées, les « points de vue du Sud » réunis dans cet ouvrage invitent et réinvitent à comprendre la « transition écosociale » à mener comme un processus de réélaboration radicale tant du rapport à la nature des sociétés contemporaines que des rapports sociaux, des rationalités politiques et du modèle économique. Cette transition est « déjà à l'œuvre dans de multiples expériences communautaires localisées tant en zones rurales qu'urbaines », insistent Lang, Bringel et Manahan dans leur article commun. « C'est dans ces éco-utopies de ‘réexistence' territorialisées – collectifs populaires d'énergie propre, maraîchages participatifs urbains, économies locales circulaires diversifiées, dynamiques agroécologiques redistributives… – que résident les alternatives les plus concrètes au colonialisme vert. »

Le principal obstacle à leur articulation régionale, nationale et internationale et à la constitution de forces politiques à même de les relayer et de les orchestrer réside précisément, selon la philosophe Nancy Fraser entre autres, dans le développementisme dominant et l'hégémonie du capitalisme. Une hégémonie qui « en soumettant de vastes aspects de la vie sociale à la ‘loi du marché' (c'est-à-dire aux grandes entreprises), nous prive de la capacité de décider collectivement ce que nous voulons produire et en quelle quantité, sur quel principe énergétique et selon quels modes de relations sociales. Elle nous prive également des moyens de décider de l'emploi du surplus social produit collectivement, de la relation que nous voulons avec la nature et les générations futures, de l'organisation du travail de reproduction sociale et de son rapport à la production » (Fraser, 2025).

Reste dès lors un grand nombre de défis et de questions irrésolues, dont celles posées par Barbesgaard, Zhang, Hertanti, Gagyi et Vervest en fin de leur contribution dans cet Alternatives Sud. Quelle est le poids populaire réel des alternatives pratiques déjà en marche ? Quelles sont les bases sociales potentielles d'un modèle postcapitaliste ou postdéveloppementiste, au Sud et au Nord ? Quelles coordinations ou confluences politiques entre ces dernières ont-elles réussi à prendre forme et à déployer leurs orientations ? Quelle articulation envisager par exemple, très concrètement, entre syndicats de travailleur·euses du secteur des véhicules électriques, luttes des populations affectées par l'exploitation minière nécessaire à cette industrie et revendications sociales des mineurs eux-mêmes ?

Au-delà, quelle politique industrielle verte en pays pauvre sera-t-elle capable de maximiser, nationaliser et socialiser les bénéfices socioéconomiques locaux, tout en minimisant les dégâts causés à la biodiversité ? Avec quels acteurs, quels mouvements sociaux et quels États mettre en œuvre, dans les relations commerciales, les configurations guerrières et les bras de fer inter-impériaux en cours, un programme de meilleure répartition des richesses, juste et équitable, et des manières de faire indolores sur le plan écologique, c'est-à-dire qui, globalement, produisent, transportent et consomment nettement moins ? Et enfin, en deçà, au sein même des résistances au néocolonialisme vert, comment arbitrer entre les accents mis sur la notion de « souveraineté » ou sur celle d'« autonomie », de « public » ou de « commun », sur l'étatisme ou le communalisme, sur le progressisme, l'universalisme ou la revalorisation des cultures indigènes, ou encore sur le matérialisme ou le postmatérialisme ? Pour sûr, la sortie de la catastrophe écologique ne sera ni un dîner de gala ni un long fleuve tranquille.

Notes

[1] Lire CETRI, « Le Nord remboursera-t-il un jour sa ‘dette écologique' au Sud ? », 18 juin 2024, Equal Times
[2] À l'heure d'écrire ces lignes, un membre du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) rappelle publiquement (https://auvio.rtbf.be/media/matin-premiere) que, d'après une étude publiée en 2024 (https://www.carbonbrief.org/analysis-trump-election-win-could-add-4bn-tonnes-to-us-emissions-by-2030/), la réélection du républicain Donald Trump à la présidence des États-Unis va coûter à l'humanité, rien qu'en émissions carbone, en quatre ans et sur le plan strictement domestique, plus du double de ce que la « transition énergétique mondiale » est parvenue à épargner ces cinq dernières années.
[3] Dans cet Alternatives Sud, l'article de González et Verbeek notamment explique par le détail les différents instruments politiques et juridiques utilisés par l'Union européenne dans les négociations commerciales pour assurer le caractère asymétrique des accords conclus. Des accords qui, par exemple, illégalisent les restrictions à l'exportation des minéraux critiques que nombre de pays du Sud tentent d'imposer pour en promouvoir le traitement sur leur territoire, y créer de la valeur ajoutée et développer sur cette base leur propre industrie verte.
[4] Laissant donc de côté, par exemple, la dissémination en hausse des plastiques dans l'environnement, l'arrosage tous azimuts de pesticides chimiques, la production de quantités toujours plus considérables de déchets, peu ou mal recyclés, l'artificialisation croissante des sols, la pollution de l'air par les particules fines, la contamination des eaux par un cocktail de nouveaux polluants, la surexploitation des nappes phréatiques, des terres et des mers, l'impact délétère grandissant de la ruée minière, etc.
[5] « La majorité des projets de compensation qui ont vendu le plus grand nombre de crédits carbone sont ‘vraisemblablement de la camelote' (likely junk) » conclut entre autres une étude de Corporate Accountability relayée par The Guardian du 19 septembre 2023 : « Revealed : top carbon offset projects may not cut planet-heating emissions ».
[6] Pour une analyse fouillée et balancée des conditions d'efficacité, des risques et des effets pervers des multiples instruments de marché (techniques, financiers et juridiques : compensation biodiversité, certifications, fiscalité écologique, processus REDD+, paiements pour services environnementaux, Green Bonds, fonds fiduciaires conservationnistes, accès et partage des avantages (APA) des ressources génétiques, droits de propriété intellectuelle, etc.) mis à la disposition des grands pollueurs afin de concevoir leurs politiques environnementales, lire notamment les travaux d'Alain Karsenty du CIRAD (https://catalogue-formation.cirad.fr/formation/136/instruments-economiques-et-financiers-pour-le-climat-et-la-biodiversite/175).

Bibliographie
Bouveresse J. (2023), Le mythe moderne du progrès, Marseille, Agone, collection Éléments.
CETRI (2011), Agrocarburants : impacts au Sud ? , Paris, Syllepse, collection Alternatives Sud.
CETRI (2013a), Économie verte : marchandiser la planète pour la sauver ?, Paris, Syllepse, collection Alternatives Sud.
CETRI (2013b), Industries minières – Extraire à tout prix ?, Paris, Syllepse, collection Alternatives Sud.
CETRI (2020), L'urgence écologique vue du Sud, Paris, Syllepse, collection Alternatives Sud.
CETRI (2023), Transition verte et métaux critiques, Paris, Syllepse, collection Alternatives Sud.
Fraser N. (2025), Le capitalisme est un cannibalisme, Marseille, Agone, collection Contre-feux.
Gaughran A. et Verbeek B-J. (2024), « Green Industrial Policies – The ‘win-lose' approach of major economic powers undermines any hope of a just transition », SOMO, 26 août.
Gelin R. (2024), « La décroissance, nouveau sens commun ? », GRESEA, 18 mars.
Kolinjivadi V. et Vansintjan A. (2024), « Nothing can be ‘green' or ‘eco-friendly' until the ecological debt is paid », CETRI, 19 décembre.
Manjonjo K. et Mokgonyana K. (2024), « Foreign countries are lining up to exploit Africa's critical minerals », Other News, 29 octobre.
Merlant M. et al. (2021), L'écologie, un problème de riches ?, Paris, Ritimo.
Steinfort L. et al. (2023), Les multinationales « vertes » démasquées, Common Findings Report, TNI, CorpWatch, ODM, ODG, ENCO.
Sundaram J.K. (2024), « Rich Nation Hypocrisy Accelerating Global Heating », CETRI, 24 avril.
Tanuro D. & (préface de) Parrique T. (2024), Écologie, luttes sociales et révolution, Paris, La Dispute.
Wintgens S. (2024), UE-Mercosur : faire de l'accord commercial un levier de développement durable, Note politique, Bruxelles, CNCD.

Bernard Duterme

https://www.cetri.be/La-grande-hypocrisie-verte-Nord
https://www.syllepse.net/business-vert-en-pays-pauvres-_r_22_i_1114.html

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Les talibans arrêtent et torturent des militantes LGBT

Kaboul Afghanistan – Les talibans ont arrêté et emprisonné deux militantes LGBT+ afghanes de premier plan, Maryam Ravish, une lesbienne, et Abdul Ghafoor Sabery, une femme (…)

Kaboul Afghanistan – Les talibans ont arrêté et emprisonné deux militantes LGBT+ afghanes de premier plan, Maryam Ravish, une lesbienne, et Abdul Ghafoor Sabery, une femme transgenre qui se fait appeler Maeve Alcina Pieescu. Leur vie est gravement menacée.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Mariam, 19 ans, et Maeve, 23 ans, devaient s'enfuir de Kaboul à bord d'un vol de Mahan Airlines à destination de l'Iran avec Parwen Hussaini, 20 ans, la partenaire de même sexe de Mariam, le 20 mars 2025, avec l'aide de Roshaniya, le réseau LGBT+ afghan.

Roshaniya travaille avec la Fondation Peter Tatchell à Londres pour faire connaître leur situation et faire pression pour leur libération.

Nemat Sadat, directeur général de Roshaniya, a déclaré :

« Lorsque Maryam et Maeve sont montées à bord de l'avion, elles ont été arrêtées par l'unité de renseignement des talibans qui a fouillé leurs téléphones et découvert des contenus LGBT+. Maeve et Maryam ont été battues par les talibans. On s'attend à ce qu'elles soient torturées pour révéler les noms d'autres LGBT et qu'elles soient condamnées à une longue peine de prison, voire exécutées.

Parwen Hussaini, la partenaire lesbienne de Maryam, a réussi à prendre le vol et se trouve maintenant en Iran, mais sans l'amour de sa vie. Parwen et Maryam avaient prévu de se marier dans une ville européenne.

Parwen Hussaini a enregistré une vidéo documentant en farsi ce qui s'est passé. En voici la traduction :

« Salaam. Je m'appelle Parwen, j'ai 20 ans et je viens de Kaboul. Je suis l'une des LGBT afghanes, je défends les droits des êtres humains et je suis membre de l'organisation LGBT+ Roshaniya, dirigée par Nemat Sadat. (Depuis que Maryam et Maeve ont été capturées par les talibans, la famille de Maryam est entrée en contact avec moi et a menacé ma vie et celle de ma propre famille.

« Maeve et Maryam sont toujours retenues en captivité par les talibans et elles ont été très violemment battues. La famille de Maeve n'a pas pris contact avec nous et n'a pas essayé de faire libérer Maeve… Iels ont rejeté notre demande de collaboration. Nous n'avons pas de nouvelles de Maryam, nous ne savons pas dans quelle situation elles se trouvent maintenant. Il est possible qu'elles soient placées à l'isolement et lapidées à mort – il est possible qu'elles soient condamnées à la peine de mort.

« Je vous demande de bien vouloir nous aider, de travailler avec Nemat Sadat et notre équipe à Roshaniya, afin que nous puissions être relogées dans un endroit sûr – moi, Maryam et Maeve – pour échapper aux menaces existentielles auxquelles nous sommes confrontées de la part des talibans et de nos proches. Nous demandons aux organisations de défense des droits des êtres humains et aux organisations internationales LGBT+ qui s'efforcent d'aider les personnes LGBT+ de nous aider à retrouver notre liberté et à sauver nos proches », a déclaré Mme Hussaini.

Susan Battaglia, la sœur de Maeve, qui vit aujourd'hui dans le Michigan (États-Unis), a déclaré :

« Maeve est ma sœur et je suis bouleversée par son emprisonnement. Ma famille en Afghanistan est très inquiète à l'idée que Maeve soit torturée et tuée. Au cours de l'interrogatoire des talibans, Maeve a avoué qu'elle n'était pas musulmane et qu'elle ne croyait pas en l'islam. C'est effrayant pour notre famille, car l'apostasie est passible de la peine de mort en vertu de la charia. Nous demandons aux gouvernements du monde entier d'exiger que Maeve soit libérée de prison et qu'elle puisse quitter le pays en toute sécurité ».

Nemat Sadat, directeur général de Roshaniya :

« Dans le cas de Maryam, sa famille a refusé d'accepter sa sexualité en tant que lesbienne et l'a forcée à épouser un homme. Elle a tenté de s'échapper et Maeve, une personne transgenre, l'a aidée au péril de sa vie. Maryam et Maeve risquent aujourd'hui la peine de mort pour avoir simplement voulu être libres et heureuses. Unissez-vous à nous pour exiger la libération immédiate de Maryam Ravish et de Maeve Alcina Pieescu ».

« La source réelle de ce problème est enracinée dans l'interprétation par les talibans de la charia islamique, qui considère que l'homosexualité est interdite et que la place d'une femme est à la maison, ce qui explique pourquoi les femmes afghanes doivent être accompagnées d'un chaperon masculin si elles souhaitent quitter la maison et voyager seules », a déclaré M. Sadat.

Nous demandons à toutes les organisations de défense des droits des êtres humains (en particulier Human Rights Watch et Amnesty International) et aux organisations LGBT+ (en particulier OutRight International, ILGA Asia, Stonewall, Rainbow Railroad et Human Rights Campaign) de nous aider à faire connaître l'arrestation de Mariam et Maeve et de faire pression sur le régime taliban pour qu'il libère ces deux courageuses défenseures afghanes des droits des êtres humains LGBT+ », a ajouté M. Sadat.

31 mars 2025

https://www.petertatchellfoundation.org/taliban-arrest-torture-lgbt-activists/
Traduit avec DeepL.com (version gratuite)

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Les lesbiennes ripostent également en Australie Questions à poser au sujet sur les lesbiennes

Discours prononcé le 21 mars 2025 au Forum de la Commission de la condition de la femme des Nations Unies 69/Beijing+30 Tiré de Entre les lignes et les mots ht

Discours
prononcé le 21 mars 2025 au Forum de la Commission de la condition de la femme des Nations Unies 69/Beijing+30

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/04/01/les-lesbiennes-ripostent-egalement-en-australie/?jetpack_skip_subscription_popup

Aujourd'hui, je m'adresse à vous depuis le pays aborigène de Djiru, situé dans l'extrême nord du Queensland, où je vis et travaille, et je reconnais respectueusement leurs droits de possession de leurs terres et leurs voies navigables. Je salue également les nombreuses femmes qui, tout au long de l'histoire, ont lutté pour la liberté des femmes et des lesbiennes, souvent au prix de leur vie.

Je vais entamer mon discours aujourd'hui par quelques citations de lesbiennes qui ont été victimes de violences, notamment de viols correctifs, de tortures, de grossesses et de mariages forcés, d'emprisonnements et du châtiment ultime, le meurtre. Je rends hommage à toutes ces lesbiennes pour leur force, leur résistance et leur amour pour les lesbiennes. Et je soulève des questions en leur nom et au nom de toutes les lesbiennes.

Je présente ce matériel qui provient de recherches que j'ai menées depuis 2003. Si vous souhaitez en savoir plus, ces histoires et bien d'autres sont racontées dans les essais suivants :
Vortex : The Crisis of Patriarchy (Spinifex Press, 2020)

Lesbian : Politics, Culture, Existence (Spinifex Press, 2024)

Passons maintenant aux paroles des lesbiennes

En Sierra Leone, le 29 septembre 2004, FannyAnn Eddy a été retrouvée morte après avoir été violée à plusieurs reprises. Elle venait de témoigner devant la Commission des droits de l'homme des Nations unies en 2004, quelques mois seulement avant son meurtre :

Le silence crée de la vulnérabilité. Vous, membres de la Commission des droits de l'homme, pouvez briser le silence. Vous pouvez reconnaître que nous existons, dans toute l'Afrique et sur tous les continents, et que des violations des droits de l'homme fondées sur l'orientation sexuelle ou l'identité de genre sont commises chaque jour. Vous pouvez nous aider à lutter contre ces violations et à obtenir la pleine jouissance de nos droits et libertés, dans toutes les sociétés, y compris dans ma chère Sierra Leone. (Eddy, 2004).

Elle travaillait dans les bureaux de l'Association des lesbiennes et des gays de la Sierra Leone le jour de son assassinat. Quelles mesures la Commission des droits de l'homme des Nations unies a-t-elle alors prises ? Quelles mesures sont prises actuellement ?

Je pose la question : pourrions-nous essayer de ressentir l'horreur de ce qui est arrivé aux lesbiennes ? (Hawthorne 2020, p.106).

En 1976, sous le régime de Pinochet au Chili, Consuelo Rivera-Fuentes a été torturée et s'est ensuite réfugiée en Angleterre….

aucune séance d'entraînement ne m'avait préparée à cette douleur intense … ma douleur … celle que je n'ai pas choisie … toute cette aliénation, ce vide … mon corps, mon esprit, ma douleur … ce n'est pas en train d'arriver … je suis un petit point dans l'univers … quel univers ? … le monde n'est plus … Je suis … en train de me désintégrer … petit à petit … cri après cri … électrode après électrode … La douleur … toute cette douleur ici et là, là-bas dans mon vagin … l'agonie … où suis-je ? Où est mon moi ? (Rivera-Fuentes et Birke, 2001, p.655 ; italiques et ellipses dans l'original).

« Où est mon moi ? » demande Consuelo Rivera-Fuentes après avoir été torturée. Elle demande aussi où est mon moi de lesbienne. Où le caractère central du vécu des lesbiennes est-il enregistré et reconnu ? Où est la reconnaissance du fait que la violation des lesbiennes se poursuit jour après jour, et que personne n'en parle ?

Une réfugiée lesbienne iranienne anonyme parle d'expérience :

À Kashan, ils m'ont attachée à une voiture et m'ont traînée sur le sol. Que dois-je dire, à qui dois-je le dire ? … Pourquoi personne ne nous écoute ? Où sont ces « droits de l'homme » ? (Darya et Baran, 2007).

Ou, comme le dit une lesbienne péruvienne anonyme :

Quand je parle de mon droit à ma propre culture et à ma propre langue en tant que femme indigène, tout le monde est d'accord avec mon autodétermination. Mais quand je parle de mon autre identité, mon identité lesbienne, mon droit d'aimer, de déterminer ma propre sexualité, personne ne veut écouter.(Bulletin de l'ILIS, 1994, p.13)

Au Zimbabwe, au milieu des années 1980, Tina Machida raconte :

Ils m'ont enfermée dans une pièce et ont fait venir cet homme tous les jours pour me violer afin que je tombe enceinte et m'ont forcé à l'épouser. Ils m'ont fait ça jusqu'à ce que je devienne enceinte. (Machida, 1996).

Dans mon livreVortex : The Crisis of Patriarchy, je documente également les meurtres de lesbiennes en Afrique du Sud (bien que l'orientation sexuelle soit une caractéristique protégée par la Constitution sud-africaine) ainsi que les meurtres de lesbiennes aux États-Unis (voir Brownworth, 2015 ; Gartrell, 2023).

Quels sont les éléments qui, réunis, rendent si difficile la réussite des campagnes en faveur des lesbiennes ?

Voici quelques dimensions et caractéristiques de la façon dont les lesbiennes sont traitées et dont l'oppression se manifeste dans leur vie.

* Lorsque les colonisateurs conquièrent un territoire, leurs premiers comptes rendus à l'empire contiennent généralement des propos du genre « les indigènes n'ont pas de culture ». Ils s'excusent ainsi pour la conquête et la dépossession des autres. C'est de la même manière que l'on dit des lesbiennes qu'elles n'ont pas de culture.

* Déni de l'existence lesbienne, qui est une façon de leur briser l'âme.

* Destruction des connaissances et de la culture lesbiennes.

* Hétérosexualité imposée.

* Isolement, un problème particulier pour les jeunes lesbiennes, les lesbiennes handicapées et les lesbiennes âgées.

* Criminalisation des lesbiennes : les sanctions vont jusqu'à la peine de mort, de longues peines d'emprisonnement et de la torture, y compris le viol et les violences sexuelles humiliantes.

* Meurtre, crimes dits « d'honneur » et viols répétés, de sorte que la lesbienne tombe enceinte contre son gré.

* Viol dit « correctif » par des bandes de jeunes hommes, des gardiens de prison et des membres de la famille.

* Services médicaux de qualité inférieure, tels que la non-reconnaissance de nos partenaires comme proches parents.

* Traitement en tant que citoyennes de seconde zone, discrimination directe ou indirecte.

* Refus des gouvernements à reconnaître les lesbiennes dans le droit en tant que groupe distinct soumis à la discrimination.

* Si une lesbienne parvient à intenter une action en justice contre un agresseur, il y a de fortes chances qu'elle soit contrainte de signer un accord de non-divulgation. Cela a pour conséquence de rendre des crimes invisibles en tant que crimes commis contre des lesbiennes.

* Les lesbiennes sont humiliées et on attend d'elles qu'elles deviennent hétérosexuelles ou qu'elles changent de sexe.

* La honte crée l'isolement, l'ostracisme peut entraîner des brimades, des railleries et des coups. Tout cela crée ce que l'écrivaine indienne Maya Sharma appelle « un discours de catastrophe » (Sharma 2006, p.38, cité dans Hawthorne 2020 p.176).

* Les lesbiennes sont déclarées folles.

* Les lesbiennes qui résistent de manière publique sont attaquées à la fois en ligne et dans la vie réelle.

* Si une lesbienne devient célèbre, soit on se souviendra d'elle soit pour sa sexualité (auquel cas ses réalisations restent cachées), soit pour ses réalisations alors que sa sexualité sera occultée. Tout cela découle de la honte infligée et rend très difficile la documentation de l'histoire lesbienne.

Est-il étonnant, donc, que les lesbiennes réfugiées ont un trajet si pénible à parcourir pour acquérir un statut de réfugiées ?

En 1987, onze ans après sa sortie de prison et alors que le Chili était connaissait désormais en apparence un régime démocratique, un piège a été tendu à Consuelo Rivera-Fuentes. Un policier s'est rendu sur son lieu de travail au Commissariat britannique et lui a dit qu'il devait l'accompagner au commissariat après l'avoir convaincue qu'elle n'avait rien à craindre. Il l'a conduite à travers le bâtiment où elle avait été torturée et dans une pièce où un officier était assis à une table. Cet officier voulait lui imposer des relations sexuelles avec sa maîtresse. Consuelo a compris qu'il s'agissait d'un piège et a accepté de ne le revoir que deux semaines plus tard. Elle a quitté le Chili cinq jours plus tard. Elle avait déjà prévu de se rendre au Royaume-Uni et s'était inscrite à un cours d'études féministes là-bas.

L'activiste nigériane Aderonke Apata n'a pas eu autant de chance. Il lui a fallu 13 ans pour obtenir l'asile au Royaume-Uni. L'un des points de friction, selon Theresa May, qui dirigeait alors le ministère de l'Intérieur, était qu'Aderonke avait prétendu être lesbienne pour obtenir l'asile au R.U. Elle a été placée en isolement pendant une semaine au centre de rétention de Yarl's Wood en 2012. L'accusation de prétention était due au fait qu'elle était mère d'un enfant, et l'hypothèse a donc été qu'elle devait être hétérosexuelle. Mais, comme nous le savons, de nombreuses lesbiennes sont mères. Certaines se sont mariées parce que c'était une protection temporaire pour elles, ou elles ont été mariées de force. De même, si une lesbienne n'a pas de partenaire féminine (actuelle), la question que l'on pose devient : est-elle VRAIMENT lesbienne ? Une lesbienne sans partenaire féminine glisse par défaut vers le statut d'hétérosexuelle.

Au camp de réfugiés de Kakuma, au Kenya, les lesbiennes sont placées dans le bloc 13, réservé aux personnes LGBT, un groupe qui n'est pas nécessairement sécuritaire pour les lesbiennes. Les lesbiennes sont régulièrement maltraitées et persécutées au sein du camp. Cela ressemble à ce qui arrive aux lesbiennes incarcérées. Christine, une lesbienne ougandaise, a non seulement été torturée par les gardiens, mais aussi violée par d'autres prisonniers.

Une réfugiée lesbienne qui souhaite obtenir l'asile en Australie se heurte à un parcours difficile. Les obstacles sont innombrables. Parmi eux, la nécessité de fournir une documentation interminable sur les abus et les traumatismes qu'une lesbienne a subis de la part de sa famille, de sa communauté, de groupes religieux, de la police et du gouvernement. Certains gouvernements ne maintiennent pas une distance suffisante entre ceux qui évaluent les demandes de statut de réfugié et ceux qui appliquent les lois pénales contre les lesbiennes. Il en résulte que la demandeuse d'asile lesbienne est vulnérable aux sanctions dans le pays qu'elle tente de fuir. Avec un système bureaucratique aux délais énormes dans le pays où elle souhaite s'installer, son existence même est constamment menacée. Les frais juridiques liés à l'engagement d'un-e avocat -e spécialisé-e en droit de l'immigration sont considérables (des milliers de dollars) et chaque demandeuse a besoin de lettres de soutien qui confirment l'importance de son besoin d'asile.

Le mot « lesbienne » n'est même pas mentionné par le gouvernement australien dans son neuvième rapport périodique au CEDAW de janvier 2025. Si l'on utilise l'expression vide de sens « identité de genre », comment les lesbiennes ayant une orientation sexuelle de femme à femme peuvent-elles être protégées par la loi ou obtenir l'accès à l'Australie lorsqu'elles demandent l'asile en tant que réfugiées lesbiennes ?

Les membres de la Coalition of Activist Lesbians (CoAL), une très petite organisation non financée, tentent actuellement d'aider deux lesbiennes qui demandent l'asile en Australie. On nous dit que la période d'attente sera probablement de six ans avant qu'une décision ne soit prise. Voir à ce sujet le site web de la CoAL, auhttps://coal.org.au/
Lignes directrices pour les fonctionnaires qui interrogent les réfugiées lesbiennes

* Certaines femmes peuvent être persécutées en raison de leur association avec des hommes menacés. Si elles sont lesbiennes, leur niveau de risque peut être accru.

* Il ne faut pas supposer qu'une femme mariée ne peut pas être lesbienne. Dans certains pays, le mariage est le tout premier niveau de protection qu'une lesbienne peut rechercher.

* Les lesbiennes qui demandent l'asile sont susceptibles d'être politiquement actives, mais même les lesbiennes qui ne le sont pas sont menacées dans certains pays.

* Ne présumez pas que, parce qu'une femme n'utilise pas le mot lesbienne pour se décrire, elle n'est pas lesbienne. Il se peut qu'il ait été trop dangereux pour elle, pendant trop longtemps, de prononcer à haute voix le mot lesbienne (ou l'équivalent dans sa langue).

* Ne présumez pas que, parce qu'il n'y a pas de mot pour désigner les lesbiennes dans une langue donnée, il n'existe pas de lesbiennes dans cette société ou ce groupe linguistique.

* Ne présumez pas que si une femme vient d'un pays où il n'est pas illégal d'être lesbienne, elle ne peut pas prétendre avoir été torturée ou avoir été en danger de torture ou d'autres préjudices externes.

* Ne supposez pas que votre interprète est réceptif à son expérience. L'interprète peut s'avérer hostile à sa requête.

* Les lesbiennes qui ont été torturées auront du mal à parler de leur expérience. Parler à un étranger est difficile, parler à un homme étranger peut être impossible. Les hommes en uniforme peuvent précipiter des souvenirs de l'expérience de torture.

* En raison du traumatisme, certaines lesbiennes peuvent être incapables de raconter cette expérience ou peuvent sembler détachées et sans émotion. Cela ne doit pas être interprété comme une preuve de faux témoignage.

* Les lesbiennes réfugiées peuvent également être en danger du fait de leur famille, en particulier des hommes de leur famille. Le témoignage confidentiel d'une lesbienne ne doit pas être partagé en posant des questions sur son orientation sexuelle à des membres de sa famille. (Voir Hawthorne, 2020, pp. 164-165)

Si l'on est indifférent à l'enjeu des violences infligées aux lesbiennes, et si les lesbiennes restent extérieures au champ d'application de la réforme de la justice sociale, alors les droits civils et politiques de tout le monde restent menacés. Les réformes politiques les plus difficiles à mettre en œuvre sont, à long terme, les plus importantes, car elles nous informent sur les limites de notre disposition à vivre une existence éthique. Si nous sommes incapables de nous préoccuper de la vie et du bien-être des personnes les plus différentes, alors nous sommes incapables de défendre la justice pour tous et pour toutes, même au niveau le plus élémentaire, celui de la liberté d'association, de la liberté d'aimer (Hawthorne 2024, p. 141-142).

Je soutiendrais que lorsque des lesbiennes sont victimes d'une agression, leur cas constitue un signal d'alarme. Elles jouent le rôle de canaris dans la mine. Et si les auteurs de ces agressions s'en tirent à bon compte, d'autres agressions suivront. Nous devons donc protester contre chaque agression infligée à des lesbiennes, car c'est le signe d'une haine présente dans le système social. Si les lesbiennes ne sont pas protégées, les personnes qui ne correspondent pas à une autre dimension sociale ne seront pas non plus à l'abri d'agressions. Protégez votre sœur lesbienne et observez l'effet que cela a sur la société (Hawthorne 2020, pp. 171-172).

Susan Hawthorne

Notes :
Brownworth, Victoria A. 2015. ‘Erasing Our Lesbian Dead : Why don't murdered lesbians make the news ?' Curve.

http://www.curvemag.com/News/Erasing-Our-Lesbian-Dead-510/ (Accessed 17/7/2015).

Darya and Baran. 2007. ‘Interview with Iranian Lesbian in order to convey her protest to the world'. p. 2. Iranian Queer Organization. Translated by Ava.

http//irqo.net/IRQO/English/pages/071.htm Accessed 17 August 2007.

Eddy, FannyAnn. 2004.. ‘Testimony by FannyAnn Eddy at the UN Commission on Human Rights.

Item 14 – 60th session, UN Commission on Human Rights

http://hrw.org/english/docs/2004/10/04/sierra9439.htm
Gartrell, Nate (June 14, 2023).

« ‘The most depraved crime I ever handled' : Transgender activist gets life in prison for murdering Oakland family ». The Mercury News.
Hawthorne, Susan. 2020. Vortex : The Crisis of Patriarchy. Mission Beach : Spinifex Press.

Hawthorne, Susan. 2024. Lesbian : Politics, Culture, Existence. Mission Beach : Spinifex Press.
ILIS Newsletter, 1994. Vol 15, No. 2.

Machida, Tina. 1996. ‘Sisters of Mercy' in Monika Reinfelder (ed.) Amazon to Zami : Toward a global lesbian feminism. London : Cassell, pp. 118-129.

Rivera-Fuentes, Consuelo and Lynda Birke. 2001. ‘Talking With/In Pain : Reflections on Bodies under Torture'. Women's Studies International Forum. Vol. 24, No. 6, pp. 653-668.

Sharma, Maya. 2006. Loving Women : Being Lesbian in Underprivileged India. New Delhi : Yoda Press.

Remerciements
Merci au Comité et aux membres de la Coalition of Activist Lesbians (CoAL) pour leurs réactions et leurs suggestions touchant cette présentation. J'adresse des remerciements particuliers à Viviane Morrigan, Deborah Staines et Barbary Clarke. Merci également à Sand Hall pour des éléments d'histoire, aux membres du groupe Lesbian Action for Visibility Aotearoa (LAVA) pour leur combativité et à The Feminist Legal Clinic pour leur défense active des lesbiennes en Australie. Merci à Consuelo Rivera-Fuentes pour son amitié et à toutes les lesbiennes qui tiennent tête aux obstacles bureaucratiques qu'implique une demande d'asile. Merci enfin aux lesbiennes de partout dans le monde qui continuent à résister aux horreurs de la violence et à combattre pour toutes les personnes sont les vies ont été directement impactées par la violence.
CoAL (Coalition of Activist Lesbians) Inc Australia
A Lesbian Feminist U.N. Accredited Human Rights Advocacy Group
Address : 81-83 Campbell Street, Surry Hills, NSW 2010
Email : admin@coal.org.au
Website : coal.org.au

Susan Hawthorne
Traduction : TRADFEM
https://tradfem.wordpress.com/2025/03/27/les-lesbiennes-ripostent-egalement-en-australie/

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Procès de Mazan, analyse féministe

15 avril 2025, par Francine Sporenda — , ,
Ce texte est basé sur près d'une centaine d'articles que j'ai consultés sur ce procès, parus dans Libération (les 50 biographies des accusés), Mediapart, l'Obs, l'Express et (…)

Ce texte est basé sur près d'une centaine d'articles que j'ai consultés sur ce procès, parus dans Libération (les 50 biographies des accusés), Mediapart, l'Obs, l'Express et sur les deux livres de la fille de Gisèle Pelicot, Caroline Darian « Et j'ai cessé de t'appeler papa », Harper Collins Poche, éditions Jean-Claude Lattès, 2022, et « Pour que l'on se souvienne », éditions Jean-Claude Lattès, 2025 (kindle). Dans ce texte écrit pour un public anglophone, j'ai essayé de fournir les informations de base sur l'affaire de Mazan mais aussi de donner des détails et des points de vue que les médias ont peu couvert ou ignoré.

Traduction française de la version longue de la présentation/webinar du 02/03/2025 pour Women's Declaration International.

Source : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/04/06/proces-de-mazan-analyse-feministe/

Rappel, quelques chiffres

Mazan est une petite ville d'environ 7 000 habitants dans le département du Vaucluse. La plus proche ville moyenne est Avignon, où le procès a eu lieu. Jusqu'à ce procès, Mazan était surtout connu parce que le château local, maintenant en ruine, a été la propriété du marquis de Sade et de sa famille.

Il y avait 51 hommes sur le banc des accusés mais 54 ont été identifiés, sur 73 violeurs possibles. L'un d'entre eux (Hassan O.) s'est échappé au Maroc et a été jugé in absentia, un autre est décédé entretemps et deux autres relâchés faute de preuves. Si 73 hommes ont été identifiés comme ayant participé aux viols, la police n'a pas pu retrouver la trace de 18 d'entre eux, « qui eux continuent à mener leur vie sans être inquiétés » (DarianPQL 2). Les hommes qui ont été arrêtés avaient de 21 à 63 ans quand ils ont violé. Au moins deux d'entre eux étaient des homosexuels qui ont dit qu'ils étaient venus à Mazan pour avoir des rapports sexuels avec Dominique Pelicot en échange de violer sa femme. Le premier viol recensé date du 23 juillet 2011 en région parisienne (Darian 142) et ils ont pris fin en 2020. D'après le commissaire de police Jérémie Bosse-Plattière, comme certains violeurs sont revenus plusieurs fois, le nombre total de viols pourrait se situer autour de 200. Gisèle Pelicot était endormie principalement avec du Temesta et du Zolpidem, deux médicaments de la famille des benzodiazépines (tranquillisants). Ce sont des médicaments délivrés sur ordonnance, et ils ont été initialement prescrits à Gisèle ou Dominique par le frère de Dominique, Joël Pelicot, qui était médecin, et ensuite par des médecins locaux. Pas moins de 780 comprimés de Temesta ont été administrés à Gisèle.

Tous ces hommes venaient d'une zone à distance de 30 à 40 km autour de Mazan. On n'avait pas affaire ici à une grande ville « décadente » comme Paris ou Marseille, Mazan est une petite ville, un bourg de campagne, et dans cette petite zone autour de Mazan, il y avait au moins 73 hommes qui étaient volontaires pour violer une femme de 60 ans inconnue et inconsciente proposée par son mari.

Ces hommes sont entrés en contact avec Dominique Pelicot sur le site pornographique Coco qui a été fermé depuis, et qui abritait toutes sortes de perversions « de niche » et de trafics, ainsi que des annonces prostitutionnelles. Sur ce site, des échangistes et autres libertins pouvaient discuter de leurs fantasmes, proposer des scénarios et inviter d'autres hommes à les réaliser avec eux. Tous les hommes impliqués fréquentaient le site Coco et d'autres sites pornographiques. 13 d'entre eux évoluaient dans les milieux échangistes, 5 avaient des images pédopornographiques sur leur téléphone ou leur ordinateur (voir annexe). Ce procès a été baptisé « le procès de la soumission chimique » mais on pourrait aussi le nommer « procès de la (consommation de) pornographie ».

Violences sexuelles étant enfant

Sur un total de la cinquantaine d'« invités » de Pelicot, 7 disent qu'ils ont été victimes de violences sexuelles quand ils étaient enfants – viol, inceste, « attouchements sexuels » – (voir annexe). Tous les perpétrateurs de ces violences étaient des hommes. 4 autres d'entre eux auraient été victimes de violences non-sexuelles par des pères autoritaires. Pour certains, ces violences sexuelles sont attestées par des membres de leur famille ou des amis, pour d'autres, c'est juste ce qu'ils disent – il est connu que l'explication du « violeur violé » (les hommes violent parce qu'ils ont été violés étant enfant) est invoquée dans presque tous les procès pour viol par les accusés et les avocats de la défense. 7 violeurs disent avoir été victimes de violences sexuelles quand ils étaient enfants. Cela ne met pas en évidence un déterminisme clair et rigide entre le fait d'avoir été victime de ces violences dans l'enfance et la reproduction de ces violences une fois adulte : le pourcentage est ici de 14% (si aucun de ces hommes ne mentait). Ce chiffre n'est pas loin de l'estimation du pourcentage de garçons victimes de violences sexuelles dans la population générale de garçons, qui est de 17% [1]. Et un nombre presque égal de violeurs déclare avoir eu une enfance heureuse, « choyée », avoir grandi dans « une famille unie » (voir annexe). Un expert psychiatre nommé pour ce procès, Laurent Layet, déclare : « il n'y pas de relation de cause à effet. Ce n'est pas parce qu'on a été victime qu'on devient perpétrateur, il n'y a aucune littérature scientifique qui le prouve [2].

Sur la base du fait qu'il y avait 9 conducteurs de camion impliqués dans ces viols, on pourrait aussi bien dire qu'être camionneur implique le même risque (en fait légèrement supérieur) de commettre des violences sexuelles que celui d'en avoir été victime étant enfant. Mais corrélation n'est pas causalité ; ce que les personnes cherchant des explications sensées devraient plutôt examiner est le nombre de ces hommes qui étaient des consommateurs de porno. C'est-à-dire tous, puisqu'ils ont rencontré Pelicot et discutaient avec lui sur un site porno.

D'après ce que certains de ces violeurs qui ont violé Gisèle P. « une seule fois » ont dit, après avoir passé quelque temps avec Pelicot et sa femme inconsciente, ils ont réalisé que la situation était bizarre, que quelque chose ne collait pas. C'est pourquoi ils auraient refusé quand Pelicot a mis la pression sur eux pour qu'ils reviennent. Un de ces hommes, Charly A. accro au porno, est venu pas moins de 6 fois. Il envisageait de violer sa mère sous sédatif et a dit que Pelicot l'aurait encouragé à le faire (« et ta mère, quand est-ce qu'on la baise ? » « si ce n'est pas ce week end, ça sera pour le week end prochain »). Il dit qu'il ne l'a pas fait, mais a dit à Pelicot qu'il le ferait, pour que celui-ci lui fiche la paix. Il est venu 6 fois, et il a prétendu que c'est seulement à la quatrième fois qu'il a commencé à sentir que quelque chose n'allait pas. 4 des accusés sont venus 6 fois.

Chronologie

Le 12 septembre 2020, Dominique Pelicot a été pris en train de filmer sous la jupe de 3 femmes (upskirting) avec son portable caché dans un sac au supermarché Leclerc de la ville voisine de Carpentras. D'après ce que j'ai lu initialement, c'est Thibaut Rey, un agent de sécurité du supermarché qui a remarqué le comportement de Pelicot, l'a arrêté, a saisi son portable contenant les images incriminantes avant que Pelicot puisse les supprimer et a incité les 3 femmes à porter plainte. Au départ, ces femmes ne voulaient pas porter plainte, mais il les a convaincues. Il a été présenté comme un héros de cette affaire, l'homme sans qui le procès de Mazan n'aurait pas eu lieu, et a été décoré de la Légion d'honneur pour son intervention.

Mais des amies féministes (merci à elles) ont attiré mon attention sur cette information, qui a été presque complètement ignorée par les médias : c'est en fait une femme, un autre membre du personnel de sécurité qui surveillait les écrans de sécurité, qui a remarqué le manège de Pelicot la première. Elle devait rester à surveiller les écrans, elle a donc alerté un agent de sécurité masculin, qui a arrêté Pelicot immédiatement (la vidéo de cette arrestation est en ligne). C'est typique que la bonne réaction de l'agent de sécurité masculin ait été mentionnée et louée dans les médias mais que la bonne réaction de la femme agente de sécurité ait été ignorée. Sans ces deux personnes, Pelicot et ses complices courraient encore…

Evidemment, un autre élément qui a changé la plainte initiale des 3 femmes de Carpentras en quelque chose de bien plus grave a été le fait que Pelicot ait filmé les viols qu'il a organisés et a enregistré ces images dans son ordinateur. Ces vidéos ont fait toute la différence : dans la plupart des affaires de viol, on n'a pas ce genre de preuves, on ne croit pas ce que dit la femme parce que c'est une situation de « parole contre parole ». Là, il y avait 94 vidéos de viols et environ 20 000 images pornographiques. Elles étaient soigneusement classées par date, genre d'actes sexuels, noms des participants, etc. Le classement était si méthodique que les policiers ont pensé initialement à une affaire de chantage. Pelicot a aussi pris des photos de sa fille inconsciente et dénudée, Caroline, et de ses deux belles-filles, Céline et Aurore, éveillées et nues ou presque nues, grâce à des caméras cachées dans les chambres et les salles de bain et les a postées sur Coco assorties de commentaires orduriers : « la fille de la salope » (Darian PQL 2). Suite à la découverte de ces vidéos, Gisèle et Pelicot sont convoqués par la police le 2 novembre 2020, et il est arrêté et placé en garde à vue.

« le procès de la soumission chimique »

Les médias ont nommé ce procès « le procès de la soumission chimique ». Des féministes ont souligné que c'était une façon de faire disparaître les violeurs, dans la même ligne que cette stratégie qui consiste à utiliser la forme passive quand les médias parlent d'affaires de viols : « une femme a été violée ». On ne voit jamais des titres de journaux annonçant « un homme a violé une femme ». Comme une féministe l'a dit, le viol est un crime avec victimes mais sans criminels ».

Dominique Pelicot

Dominique Pelicot est né en 1952, comme sa femme. Il décrit son père comme dominateur et maltraitant envers une mère soumise. Il dit que celui-ci aurait eu des relations incestueuses avec une fille adoptée par la famille, qu'il aurait été violé à l'âge de 9 ans par un infirmier de sexe masculin lors d'un séjour en hôpital, et que plus tard, il aurait été forcé à participer à un viol collectif à l'âge de 14 ans, alors qu'il était apprenti dans le bâtiment. Le frère de Pelicot, Joël, parle d'une famille aimante et de parents faisant de leur mieux pour donner une bonne éducation à leurs enfants – il est lui-même devenu médecin – mais ayant parfois recours aux punitions corporelles, comme c'était l'usage dans les années 50. S'il a fini par accepter que son père ait pu violer une petite fille adoptée, il doute du viol allégué par son frère, qu'il décrit comme un menteur et un manipulateur précoce, doué pour moduler son discours en fonction de son public. D'après lui, sa famille était consciente de sa personnalité manipulatrice mais il était le plus jeune enfant, le « chouchou », et rarement puni. Dominique ayant raconté à ses parents les agissements dont il dit avoir été victime à l'hôpital, ceux-ci prennent contact avec l'hôpital qui leur signale que, contrairement à ce que leur a raconté leur fils, il n'y avait que des infirmières en service, raconte Joël Pelicot [3]. Difficile de savoir qui dit la vérité.

A l'école, Pelicot était un élève médiocre et il a abandonné ses études en 5ème. Il a travaillé pendant un moment dans le bâtiment, comme électricien, et plus tard a décidé de lancer sa propre affaire, d'abord une agence immobilière, ensuite une entreprise de téléphonie. Les deux ont fait faillite, et c'est Gisèle, avec son job stable dans une compagnie liée à EDF, qui faisait marcher la maison financièrement. Quand elle était en activité, ils ont vécu dans différentes villes de la région parisienne (Brunoy, Combs la Ville, Gournay sur Marne…), et se sont installés dans le Vaucluse quand elle a pris sa retraite. Leur relation n‘a pas été sans heurts : Gisèle a eu une liaison avec un collègue de travail marié dans les années 80, et Dominique l'a quittée pour une femme plus jeune. Ils ont divorcé (surtout pour une question de dettes) en 2007, ils se sont remariés et ont divorcé de nouveau en août 2024.

D'après différentes sources, le succès professionnel de Gisèle semble avoir suscité humiliation et ressentiment chez son mari : la « castration » du mari dont la femme gagne plus d'argent que lui ? Caroline écrit que « plus d'une fois, nous l'avons senti frustré et envieux (Darian EJC 102). Pelicot était financièrement et professionnellement un raté, un loser, qui avait une revanche personnelle et sociale à prendre sur sa femme. Les mots dégradants qu'il utilisait à son propos durant les viols et dans les commentaires qu'il postait sur Coco sont révélateurs : « salope de bourgeoise ! » [4]. Aussi, pour expliquer les viols, il a dit qu'il voulait « soumettre une femme insoumise » [5]. Gisèle n'avait rien d'une femme insoumise : elle est revenue à son mari après sa liaison avec un collègue, elle l'a repris après qu'il l'ait abandonnée pour une femme plus jeune et elle a fermé les yeux pendant longtemps sur ses déviances sexuelles, comme on va le voir plus loin.

Mais le peu de limites qu'elle lui posait, c'était encore trop pour lui : elle a refusé d'accepter de pratiquer l'échangisme comme il le lui demandait. Comme elle a eu cette liaison avec un collègue de travail, des avocats de la défense ont avancé l'argument que Pelicot aurait organisé ces viols pour se venger de l'infidélité de sa femme – mais les viols ont eu lieu 30 ans après cette infidélité.

Pelicot apparait comme un manipulateur qui ment et se contredit sans vergogne jusqu'à ce qu'on le confronte à des preuves irréfutables : en ce qui concerne les photos de sa fille Caroline en slip, il a changé plusieurs fois de versions : d'abord, selon lui, ce n'était pas Caroline mais Gisèle sur les photos, ensuite, c'était bien Caroline mais ce n'était pas lui qui avait pris les photos, puis c'était bien lui mais il n'a rien fait à sa fille (Darian PQL 5) . Mais Caroline s'est reconnue, les policiers l'ont reconnue, son mari Pierre l'a reconnue et Pelicot avait créé lui-même un dossier pour ces photos, intitulé « ma fille à poil » [6].

Comme je l'ai mentionné, Pelicot a aussi violé d'autres femmes, celles des hommes qu'il rencontrait sur Coco : Pelicot leur faisait violer sa femme et en échange ils lui laissaient violer la leur. Et surtout il pourrait aussi être un meurtrier et même un serial killer : suite à l'enquête lancée en 2020, son ADN enregistré en 2010 dans le fichier national des empreintes génétiques (FNEG) a matché avec celui recueilli suite au viol de Marion, une jeune fille de 19 ans, à Villeparisis en 1999. Le mode opératoire de ce viol était le suivant : un homme appelle une agence immobilière et demande à visiter une maison ou un appartement sous un faux nom, une agente lui donne rendez-vous sur place, une fois dans la place il lui met un bâillon imprégné d'éther sur le visage, la pousse à terre, la frappe, l'étrangle et essaie de la violer. Dans cette affaire de Villeparisis, l'agente s'est défendue, est arrivée à s'échapper et s'est enfermée dans une des pièces, attendant qu'il parte. Elle a formellement reconnu Pelicot comme l'auteur de l'agression, dit qu'elle a craint pour sa vie et pense que si elle ne s'était pas échappée, son violeur l'aurait tuée. Et la police s'intéresse aussi à d'autres cold cases similaires, des viols ou tentatives avec le même mode opératoire. Lors de l'un d'eux, une agente immobilière nommée Sophie Narme, agée de 23 ans, a été violée et assassinée à Paris, rue Manin dans le 19ème arrondissement en décembre 1991. Il est regrettable que le sperme prélevé lors de l'autopsie post mortem ait été perdu, ce qui n'a pas permis de savoir avec certitude si Pelicot était le meurtrier en comparant avec son ADN. En tout cas, il était dans la région à la date du meurtre et une enquête est en cours sur la base d'indices nombreux et convergents, dont le mode opératoire [7]. Les viols de Mazan ont commencé en 2011, mais qu'a fait Pelicot entre 1999 et 2010 ? Il est peu probable qu'il n'ait commis aucune agression sexuelle durant cette période.

Examiné par des experts psychiatres désignés par la cour, il a été évalué comme n'ayant aucune pathologie ou anomalie mentale mais présentant diverses déviances sexuelles et paraphilies : voyeurisme, exhibitionnisme, candaulisme (regarder sa femme avoir des relations sexuelles avec un autre homme), somnophilie (violer une femme endormie ou inconsciente). Ces experts ont noté une personnalité perverse, manipulatrice, egocentrique, sans empathie, manifestant un grand sang-froid en toutes circonstances :« le voyeurisme fait partie de sa dynamique psychosexuelle, il y a chez lui « une propension à considérer l'autre comme un objet qu'on peut manipuler » (Annabelle Montagné). Et il cultivait « le mensonge et le secret » (Marianne Douteau).

Gisele P.

L'intérêt pour la psychologie de Gisèle n'a pas été tout à fait aussi vif que pour celle de son mari, comme c'est le cas dans la plupart des affaires criminelles : l'assomption implicite pour ce moindre intérêt est que les victimes sont souvent vues comme ordinaires, sans histoire, ennuyeuses et ternes, alors que les meurtriers sont exceptionnels, excitants et audacieux – les victimes sont vues comme des perdantes. Et l'immense majorité des criminels sont des hommes, et les hommes sont généralement vus comme plus intéressants que les femmes.

Gisèle Pelicot est la fille d'un militaire qu'elle décrit comme strict. Sa mère est morte quand elle avait 9 ans, elle a rencontré son mari quand elle avait 18 ans, c'était son premier amour et ils se sont mariés peu après. Ils ont eu trois enfants : David en 1973, Caroline en 1978 et Florian en 1986. A 30 ans, Gisèle a rejoint une entreprise associée à EDF, et a eu ensuite une belle carrière, comme cadre (préparatrice logistique) dans cette compagnie qui intervenait dans les centrales nucléaires.

À première vue, Gisèle P. apparait comme une femme gentille qui s'est généralement conformée aux normes sociales en vigueur : elle s'est mariée jeune avec son premier amour, elle a eu trois enfants et les a élevés comme une mère aimante. Elle a décroché un travail stable à l'âge de 30 ans et gagnait confortablement sa vie alors que son mari lançait de petites entreprises qui ont toutes fait faillite. Elle était le soutien de la famille, c'était elle qui faisait rentrer l'argent alors que son mari accumulait les dettes. Mais elle l'aimait et elle était persuadée qu'il était un homme bien et un bon père. Quand la police l'a convoquée après avoir trouvé les vidéos, un policier lui a posé des questions sur sa relation avec son mari. Sa réponse a été : « mon mari est une personne bienveillante, attentionnée, toujours prête à rendre service. Il est très apprécié par nos relations. Nous avons eu des hauts et des bas mais nous avons toujours réussi à les surmonter » (Darian EJC 47).

Mais quand on lit le livre de sa fille, c'est une image très différente de la version à l'eau de rose de Gisèle P. qui émerge : elle a été manipulée et sous l'emprise de son mari pendant 50 ans. Quand Caroline trie le contenu de la maison de ses parents avant le déménagement de sa mère, elle trouve un tableau peint par son père, une femme nue qui pourrait être sa mère. Au dos du tableau, son titre, glaçant : « L'emprise, août 2016 » (EJC 51).

Pelicot a fait subir à sa femme toutes sortes de violences : physiques et psychologiques, sexuelles et économiques.

Violence economique

L'exploitation financière était présente dès le début de la relation : Gisèle et Dominique Pelicot se sont rencontrés quand ils avaient 18 ans et se sont mariés environ 2 ans après. Se marier aussi jeune n'est généralement pas de bon augure pour ce qui est de l'autonomie féminine. Peu après leur rencontre, Pelicot s'est plaint à Gisèle que son père lui prenait tout l'argent qu'il gagnait comme apprenti. Gisèle, compatissante, a proposé de l'aider. Quand son mari a décidé d'abandonner son job stable d'électricien et de lancer sa propre entreprise, c'est encore elle qui lui a fourni une partie des fonds nécessaires. Mais Dominique était un piètre businessman, il s'est associé avec des individus véreux et ses deux entreprises ont mordu la poussière. Elle a dû payer pour le sortir d'affaire, ainsi que ses enfants et son frère Joël. A plusieurs reprises, il a contracté des emprunts auprès de différentes banques, et il a souscrit ces prêts au nom de jeune fille de sa femme – ce qui fait qu'elle en était légalement responsable.

Comme Pelicot ne gagnait pratiquement pas d'argent, c'est elle qui faisait vivre la famille, elle qui travaillait dur pour nourrir tout le monde. Son job de cadre pour cette compagnie associée à EDF lui donnait droit à un logement de fonction, une grande villa près de la Marne. Ces viols en série et l'administration massive de tranquillisants ont probablement commencé plus tard, quand Gisèle est partie en retraite : quand elle était en activité, elle avait besoin de toute sa tête pour faire son travail. Psychopathe mais pas fou : Pelicot savait d'où venait l'argent.

Il a ainsi accumulé une dette énorme, que sa femme a découverte quand la police a fouillé dans son ordinateur : elle a alors appris qu'elle avait été violée et ruinée. Comme beaucoup de femmes qui font confiance à leur conjoint, elle lui avait laissé l'entière responsabilité de la gestion de leurs finances. Dans son livre, Caroline dit ne pas pouvoir comprendre comment sa mère a pu laisser la gestion de tout ce qu'ils possédaient à un aussi mauvais manager, sans jamais rien vérifier. À un moment, leurs meubles ont fait l'objet d'une saisie par huissier. Comment Gisèle a-t-elle pu voir tout son mobilier emmené par un huissier et continuer à faire confiance aveuglément à son mari, s'interroge Caroline ? Qui écrit à son propos : « tu as monté des entreprises, elles ont toujours coulé, tu avais toujours une embrouille quelque part » (Darian EJC 24).

Violences conjugales

Gisèle a donné une image presque idyllique de son mariage mais, derrière les portes closes, la réalité était différente. Sa fille rapporte des disputes fréquentes entre sa mère et son père, pendant lesquelles elle se réfugiait chez des ami/es. Elle a entendu son père mal parler à sa mère : « il pouvait même rembarrer maman » (Darian EJC 42). Elle a vu une fois son père agresser physiquement sa mère : « j'ai vu mon père soulever ma mère de ses deux mains par le col de sa chemise. Elle était plaquée contre le mur de la salle de bains, à quelques centimètres du sol. À cette époque, je crois que ma mère souhaitait le quitter » (Darian EJC 99). Il est typique que ces violences aient eu lieu au moment où Gisèle voulait quitter son mari. Elle a elle-même reconnu ces violences mais elle les a minimisées, en précisant qu'elles n'avaient eu lieu « que » lorsque son mari avait découvert son infidélité : quand celui-ci apprend que sa femme a eu une aventure avec un collègue ingénieur marié, il y a une violente dispute et Gisèle P. se réfugie en Bretagne, chez ses parents. Pelicot « arrive comme un fou » pour la récupérer de force mais elle l'aime, elle lui pardonne et revient à lui [8].

Dans une des lettres illégales (non visées par l'administration judiciaire) qu'il a envoyées à sa femme lorsqu'il était en prison, Pelicot pleure sur lui-même, se plaint qu'il souffre horriblement, lui demande d'être « indulgente », la supplie de lui pardonner, et il conclut que sa femme est « une sainte ». On a l'impression que c'est justement parce qu'elle est une sainte, une personne gentille, généreuse et pardonnante qu'il l'a tellement abusée : Pelicot se comporte comme les personnages du marquis de Sade, le seigneur de Mazan et auteur de « Les infortunes de la vertu », qui ont besoin d'une jeune fille pure, douce, innocente et naïve (l'orpheline Justine dans ce livre) pour augmenter l'excitation qu'ils ressentent à dégrader les femmes et à les transformer en goules débauchées : on ne peut pas dégrader une « femme tombée », une putain. Dans les scénarios pervers de son mari, Gisèle était la Vertu martyrisée par le Vice : en la faisant violer par des dizaines d'hommes, il transformait la sainte en putain et en tirait une excitation sadique.

Violences sexuelles

Pelicot a filmé 94 viols, commis par lui-même ou par des étrangers. Il emmenait aussi Gisèle sur des aires de routiers pour la faire violer par des camionneurs. Son mode opératoire pour organiser ces viols était le suivant : il postait des photos de sa femme en tenue porno sur le forum de discussion « à son insu » qu'il avait créé sur le site Coco et il offrait aux hommes qui venaient sur ce forum de violer sa femme, seuls ou avec d'autres hommes : « cherche des complices pervers pour abuser de ma femme endormie par mes soins en tournante à deux chez moi » était sa proposition (Darian PQL 11). Les instructions qu'il donnait confirmaient qu'elle serait inconsciente : pas de parfum, interdiction de fumer, pas de portable, interdiction de parler à voix haute, pas de mains froides, se laver les mains avec de l'eau chaude, rien qui puisse la réveiller. Seulement 30% des hommes contactés ont décliné sa proposition de violer sa femme inconsciente. Caroline Darian ajoute à propos des vidéos de ces viols : « lorsqu'ils constatent qu'elle est inconsciente, ça ne semble pas les freiner, au contraire » (Darian EJC 95). Sur Coco, quand Pelicot planifiait des visites chez d'autres hommes pour violer leur femme, il précisait que, s'il y avait des enfants dans la maison, ils sont « à shooter au diner » (Darian EJC 93), c'est-à-dire que leur père devait leur administrer des sédatifs pour les endormir.

Destruction de sa santé

Pelicot a détruit sa santé, et c'est un miracle qu'elle ait survécu : les quantités énormes de Temesta et de Zolpidem qu'il lui a fait avaler plongeaient fréquemment sa femme dans un état comateux. Elle avait des pertes de mémoire effrayantes : d'un jour à l'autre, elle oubliait qu'elle avait parlé au téléphone avec sa fille. Elle ne se souvenait plus d'avoir été chez le coiffeur. Elle parlait de façon incohérente, comme si elle était ivre. Elle pensait qu'elle avait Alzheimer. Elle s'effondrait comme une poupée de chiffon, elle perdait connaissance. En 8 ans, elle a perdu 10 kg, elle perdait ses cheveux. Elle aurait pu mourir d'une overdose, d'une crise cardiaque. Elle a consulté des médecins pour cette intoxication causée par cette administration massive d'anxiolytiques. Un premier médecin lui a diagnostiqué un « ictus amnésique », un autre a parlé d'un « terrain anxieux ». Et lui a prescrit un calmant ! Il est typique que, quand des docteurs ne peuvent identifier le problème médical d'une patiente, ils lui prescrivent des calmants. Aucun d'entre eux n'a envisagé qu'elle aurait pu être droguée. Elle a attrapé 4 STDs, y compris le papillomavirus qui requiert des examens médicaux réguliers parce qu'il peut déclencher un cancer de l'utérus (cervix). Un des violeurs était séropositif [9] mais heureusement non-contagieux (elle a été testée négative au HIV) : son mari non seulement n'exigeait pas le port du préservatif mais même parfois l'interdisait, d'après ce que rapporte Caroline. Et pendant tout ce temps, cet homme qui la tuait à petit feu était attentionné, aux petits soins pour elle, disait s'inquiéter pour sa santé, lui recommandait de ne pas se surmener quand elle s'occupait de ses petits-enfants, la conduisait chez le docteur…

Red flags et avertissements

Il y en a eu beaucoup. Une première fois, en 2010, Pelicot a été pris en train de filmer sous les jupes des femmes au Carrefour de Collégien en Seine et Marne (Damian PQL 64). Il a été emmené au commissariat, son ADN a été enregistré au fichier national des empreintes génétiques des délinquants et criminels (FNEG) et il a reçu une amende de 100 Euros. Il se masturbait devant son ordinateur en regardant du porno dans son bureau, porte grande ouverte, une de ses belles-filles l'a surpris et a alerté son mari (Darian EJC 108). Ses fils ont remarqué qu'il regardait beaucoup de porno [10]. Il proposait à ses petits-enfants de « jouer au docteur » et il est passé à l'acte avec l'un d'eux, Nathan, à qui il imposait des « caresses forcées » et de se doucher devant lui, rapporte Caroline (Darian PQL 25). Comme Caroline, Nathan a porté plainte contre lui. Les filles d'Aurore (la femme de Florian), lui ont parlé du jeu que leur a proposé Pelicot : « elles auraient des bonbons si elles acceptaient de soulever leur t-shirt dans un supermarché » (Darian PQL 26).

Son fils Florian ne voulait plus le laisser seul avec ses enfants [11]. Pelicot prenait des photos de ses belles-filles nues, avec des caméras cachées dans les chambres ou la salle de bains, et Caroline en a informé sa mère. Pour Céline, la femme de David, il y a eu une centaine de clichés s'échelonnant sur des années, postés en ligne avec des commentaires obscènes (Darian PQL 25). La police a aussi trouvé dans l'ordinateur de Pelicot des images où il se masturbait dans les sous-vêtements d'Aurore [12]. Il a mis la pression sur sa femme pour qu'elle accepte de pratiquer l'échangisme, mais elle a refusé. Il prenait des photos d'elle nue quand elle s'habillait ou se déshabillait. Il consommait des quantités massives de Viagra. Gisèle a attrapé 4 fois des MSTs. Des avocats de la défense ont posé la question : « comment ne pouvait-elle pas s'étonner qu'elle ait attrapé des MSTs 4 fois ? » Comment ne pouvait-elle pas réaliser, quand elle dormait 18 heures d'affilée, qu'elle avait été droguée ? Elle a fini par avoir des soupçons et a demandé une fois à son mari : « est-ce que tu m'as droguée ? » Il est probable que les quantités massives de tranquillisants que lui administrait son mari aient contribué à son aveuglement.

La meilleure amie de Gisèle, la marraine d'une de ses fils, une amie de 20 ans qui était comme un membre de la famille (dans son livre, Caroline Darian la nomme Pascale) avertit Gisèle que Pelicot lui faisait des avances : « tu ne sais pas avec qui tu vis. Il serait temps d'ouvrir les yeux. Ton mari n'est pas celui que tu crois » (Darian EJC 38). Bien entendu, Pelicot a nié. Furieuse de cette révélation, Gisèle a rompu avec son amie. Pour expliquer cette rupture, elle a dit que c'était au contraire Pascale qui s'intéressait de trop près à son mari. Réaction typique de nombreuses épouses aveugles : quand leur conjoint infidèle fait des avances à une autre femme, c'est la femme qui l'a provoqué.

Pelicot a été pris une deuxième fois en train de filmer sous les jupes des femmes en 2020. Il s'est confessé à Gisèle mais il lui a menti : il lui a parlé de deux femmes et n'a pas mentionné qu'il filmait (Darian EJC 45). Gisèle lui a pardonné mais lui a dit que s'il recommençait, elle le quitterait, et qu'il fallait qu'il se fasse soigner. Ensuite, la police les a convoqués pour leur faire visionner les vidéos et entendre ce qu'ils avaient à dire là-dessus. Caroline note que, quand Pelicot s'est rendu à cette convocation, il ne parait nullement inquiet : « il pense qu'il va passer entre les mailles du filet » (une fois de plus) et qu'il ne s'agit que d'une « simple formalité administrative » (Darian EJC 47). La chronologie des événements montre qu'il a même organisé un dernier viol après la première convocation par la police.

Deni et syndrome de Stockholm

Lorsque Gisèle voit les vidéos où elle est violée, sa première réaction est l'incrédulité et le déni : « êtes-vous sûrs qu'il n'y a pas une erreur sur la personne » ? (Darian EJC 48). Quand son mari est en garde-à-vue (GAV), après les révélations des vidéos, « elle lave, sèche et repasse les vêtements de mon père, lui prépare un sac de rechange pour lui apporter au commissariat » (Darian EJC 50). Même déni quand elle voit les photos de sa fille, endormie, en slip, prises à deux endroits différents avec le même slip. Caroline remarque que ce slip ne lui appartient pas, elle ne croit pas qu'elle dorme naturellement, avec une lumière très forte, dans une position bizarre et alors qu'elle ne dort jamais en slip. Et elle aussi a eu des problèmes gynécologiques récurrents. Elle pense qu'elle a été droguée par son père, et qu'elle a été victime d'inceste. Quand elle en parle à sa mère, Gisèle refuse d'envisager cette possibilité. Bien sûr, Pelicot nie tout, et Gisèle le croit. Caroline déteste la façon dont sa mère se fait manipuler par son père, dont elle s'apitoie sur lui quand il est en prison et qu'elle se sente même coupable des viols qu'il lui a fait subir : « ton père n'est pas bien là où il est, il souffre, j'ai sans doute dû rater quelque chose durant ces dernières années ». Ces sentiments de culpabilité sont typiques des victimes de violences sexuelles. Et Caroline diagnostique : « ok, empathie avec le bourreau. Syndrome de Stockholm » (Darian EJC 83).

Les lettres illégales envoyées par Pelicot de sa prison augmentent l'irritation de Caroline. Dans la première, Pelicot se plaint de ses conditions de détention, pleure sur lui-même : « ici, c'est affreux (…) Je vous demande d'être indulgents (…) C'est assez dur pour moi (…) Je n'en dors pas la nuit, je perds du poids (…) Dites-leur que je leur demande pardon ». (Darian EJC 86-87). Et Caroline commente : « tout tourne autour de lui, de ses besoins et de sa petite personne » (Darian EJC 87).

Les droits de Pelicot sont tels qu'il ne réalise même pas l'incongruité, l'obscénité qu'il y a à demander le pardon d'une femme qu'il a fait violer et violée des centaines de fois. Gisèle cache ces lettres à sa fille. Caroline se pose la question : « qui cherche-t-elle à protéger au juste ? Si je récapitule, ma mère est au courant pour les photos de moi dénudée (…) Elle ne m'a pas accompagnée à l'hôpital psychiatrique et elle me cache maintenant l'existence de ce courrier. À croire qu'elle se range du côté de son débauché de mari. À cause de mon père, je suis en train de perdre ma mère » (Darian EJC 84). Gisèle n'a pas non plus rendu visite à sa fille quand celle-ci était en hôpital psychiatrique, effondrée après avoir vu ces photos, elle ne voit pas que son mari veut la monter contre Caroline. Désormais, il y a deux camps dans la famille.

Syndrome st

Incompréhensiblement, après avoir vu ces vidéos où Pelicot la fait violer par des dizaines d'inconnus, Gisèle continue à se soucier des besoins de son mari emprisonné : « maman veut que mon père puisse disposer de ses affaires en prison. Elle lui a donc préparé un sac, avec des vêtements chauds, et quelques effets personnels qu'elle va laisser à la loge du centre pénitentiaire du Pontet » (Darian EJC 104).

Dans une seconde lettre illégale, Pelicot va encore plus loin dans le mensonge et la manipulation : il écrit à sa femme qu'il est en danger… à cause de Caroline. Selon lui, « Caroline a tout raconté aux parents de mon codétenu qui ne veut plus être avec moi. Essayez de la calmer car on va me lyncher ici, ça ne pardonne pas, c'est urgent » (Darian EJC 122). Caroline commente : « il veut nous dresser les uns contre les autres » ; sa mère ne voit toujours pas son manège, elle trouve des circonstances atténuantes à son mari. Quand Caroline évoque la possibilité de l'inceste, elle lui déclare : « arrête de te faire du mal, ton père n'a pas pu faire une chose pareille. Je ne peux m'y résoudre sinon cela achèverait de me détruire » (Darian EJC 137). Venant d'une femme qui a vu les 94 vidéos de ses viols, et les images dénudées de sa fille et de ses belles-filles, le niveau de déni est stupéfiant. Caroline « en veut à sa mère qui se laisse duper », qui lui reproche son « ingratitude » envers son père et qui lui rappelle qu'« il a beaucoup fait pour toi mais aussi pour tes frères ». Et qui conclut par « j'ai été heureuse avec lui, je l'ai tant aimé, je préfère garder en mémoire les bons moments » (Darian EJC 158). Et elle demeure convaincue que l'homme qui l'a fait violer au moins 94 fois l'aimait…

À la date du procès, Gisèle ne reconnait toujours pas la possibilité de l'inceste (bien que ses avocats lui aient recommandé de dire qu'elle ne l'exclut pas). Caroline voit dans ce déni un « abandon de trop » (Darian PQL 43) et en conclut qu'elle devra se « passer d'une relation-mère fille qui lui tenait tant à cœur » (Darian PQL 43). Et quand elle explose face à son père qui ment, change plusieurs fois de version et se contredit face aux juges, sa mère lui dit de « ne pas se donner en spectacle » (Darian PQL 45)…

Nous savons que le déni est une stratégie de survie : elle permet à celleux qui l'utilisent d'ignorer un aspect de la réalité trop douloureux pour qu'iels puissent l'admettre. Nous savons aussi que l'identification à l'agresseur est aussi un mécanisme de défense. Les deux sont clairement présents chez Gisèle : elle s'identifie à son mari, contre sa fille. Une avocate s'adresse ainsi à Pelicot : « entre Caroline et vous, M. Pelicot, elle (Gisèle) vous a incontestablement choisi vous » (Darian PQL 44).

Les médias ont présenté Gisèle Pelicot comme une icône féministe. Est-elle une icône féministe ? Elle a eu le courage de porter plainte, alors que la plupart des femmes violées par leur conjoint n'osent même pas y penser – mais son cas était à une toute autre échelle – il s'agissait de dizaines de viols par des inconnus. Elle a refusé le huis-clos habituel et a décidé de rendre ce procès public, dans l'intérêt de la protection des femmes, a-t-elle déclaré. En discutant avec les intrépides féministes locales qui sont venues en masse pour la soutenir, elle a exprimé un intérêt pour les idées féministes. À cause des vidéos, il ne pouvait y avoir aucun doute sur la réalité des viols, donc Gisèle a été qualifiée de « victime parfaite ».

L'expression signifie que, vu les preuves écrasantes découvertes dans l'ordinateur de Pelicot, personne ne pouvait douter de la réalité de ces viols. Mais cette expression a un autre sens, plus dérangeant : dans les sociétés patriarcales, les femmes sont censées être des victimes, des « long suffering wives », des machines à souffrir. C'est aussi parce que des femmes comme Marilyn Monroe ou Gisèle P. sont des « victimes parfaites » qu'elles suscitent un tel intérêt : elles ont été victimes des hommes tout au long de leur vie, elles ont été complètement détruites par les hommes. Le patriarcat aime ces femmes détruites qui ont enduré d'énormes violences de la part des hommes, et qui pourtant survivent, le fait qu'elles aient supporté toutes ces violences étant la preuve qu'elles sont de bonnes femmes, de bonnes épouses, des « stand by your man women » qui restent avec leur homme quoi qu'il leur fasse, même en cas de violences physiques et sexuelles, même s'il les rend malade et les a presque tuées, même s'il se fait entretenir par elles et qu'il les a ruinées. C'est un spectacle inspirant quand une femme piétinée par un homme pendant des années finit par se révolter et le traîne en justice mais on peut aussi considérer qu'une femme qui ne se laisse pas détruire par un homme est une meilleure icône féministe. Le patriarcat aime ces femmes détruites par les hommes et célèbre leur « résilience » mais les flots d'empathie qu'il leur témoigne sont teintés d'excitation sadique. Lola Lafon dit qu'elle « voudrait qu'on arrête de célébrer le courage et la force des femmes (…) Qu'on cesse enfin de glorifier leur capacité à encaisser » [13].

Les épreuves que Gisèle P. a subies et son attitude digne et courageuse pendant le procès forcent l'empathie et le respect mais son déni face aux comportements sexuellement déviants de son mari doit être passé au crible de l'analyse féministe : il ne s'agit pas de lui jeter la pierre individuellement pour son aveuglement mais de mettre en lumière le contexte socio-culturel qui l'a produit, à savoir la socialisation féminine conventionnelle qu'elle a profondément intériorisée, et les croyances et illusions dangereuses qu'elle véhicule et autour desquelles elle a construit sa vie : l'amour doit être central dans la vie des femmes et tous les clichés qui vont avec cette assertion ( « l'amour triomphe de tout », le mariage et la maternité sont la vocation naturelle des femmes et elles doivent tout faire et tout accepter pour sauver leur couple). Gisèle a été si totalement aveuglée par l'amour qu'elle portait à son mari qu'elle n'a pas voulu voir ce qu'elle voyait, entendre ce qu'on lui disait. Mazan, « procès de la soumission chimique », procès de la pornographie, procès de l'emprise, du contrôle physique et psychologique de Pelicot sur sa femme mais surtout, procès des illusions et des mystifications auxquelles les femmes sont conditionnées – et de l'aveuglement qui en résulte et qui permet aux hommes de se comporter horriblement sans qu'elles se rebellent, sauf à la toute dernière extrémité. Autrement dit, c'est l'adhésion de Gisèle à ces mythes de l'amour et du couple comme valeurs suprêmes et suprêmes accomplissements des femmes qui a préparé le terrain aux manipulations de son mari et à sa mise sous emprise. Et l'aveuglement dont elle a fait preuve n'est pas exceptionnel : les femmes des accusés de Mazan ne se doutaient pas de la double vie criminelle de leurs maris, et beaucoup les ont défendus et leur ont pardonné.

Enfin, 7 accusés (soit 14%) ont dit avoir été victimes de violences sexuelles étant enfant, contre un nombre presqu'égal qui disent avoir eu une enfance heureuse : ces hommes, les ex-enfants choyés comme les ex-enfants agressés, ont pareillement violé Gisèle Pelicot. Sur la base de ces chiffres, (et comme l'a signalé l'expert psychiatre Laurent Layet cité plus haut), on ne peut donc pas avancer que le fait d'avoir été victime de violences sexuelles étant enfant est un facteur déterminant dans la reproduction de ces violences une fois adulte. Cette théorie du « violeur violé » est un mythe patriarcal utilisé de façon récurrente par les avocats de la défense et les agresseurs eux-mêmes et un élément de la culture de l'excuse qui les protège et qui, en leur trouvant des circonstances atténuantes, vise à minimiser leur responsabilité dans les crimes qu'ils commettent. Mais surtout l'explication des violences sexuelles masculines par des circonstances biographiques individuelles permet d'en gommer le caractère systémique.

Par contre, au moins 10 de ces hommes fréquentaient les milieux « libertins » (soit 20%), 18 (soit 36%) avaient déjà été condamnés pour des délits ou/et crimes avant le procès (dont 8 pour des violences sexuelles ou physiques envers leurs femmes et enfants), 4 étaient détenteurs d'images pédopornographiques et 2 étaient des clients réguliers de la prostitution. L'explication de leur passage à l'acte est sans doute multifactorielle, mais il y a un de ces facteurs que tous ces hommes avaient en commun, c'est leur consommation régulière de porno.

Mazan est le procès de la soumission chimique mais c'est aussi le procès du biberonnage de ces hommes au porno : visiteurs réguliers de sites pornos, ils exposaient leurs fantasmes pornos sur un site porno, Coco, où ils cherchaient des complices pour les réaliser. Mazan est aussi le procès du soi-disant « libertinage » qui, sous l'alibi du « libre » consentement des parties intéressées, n'est le plus souvent que le consentement des femmes à des pratiques dégradantes et dangereuses sous la pression insistante de leur conjoint, si même ces femmes ne sont pas droguées, comme dans le cas de Mazan.

Mais le plus évident dénominateur commun des accusés, c'est qu'ils sont tous des hommes, des hommes ayant profondément intériorisé les normes comportementales de la masculinité patriarcale. Comme tel, Mazan est finalement le procès de la masculinité : « les accusés qui défilent à la barre apportent la preuve que notre société est structurellement sexiste et malade de sa domination masculine » [14]. « Ils rejettent la culpabilité partout et sur tout le monde, sauf sur eux-mêmes ». Sur leur enfance malheureuse, sur leur ignorance, sur leur consommation d'alcool ou de cannabis, sur Pelicot et parfois même sur Gisèle elle-même, que certains ont accusée d'être complice de son mari [15]. Quand ils sont venus à Mazan pour la violer, certains de ces hommes ne l'ont même pas regardée, n'ont même pas vu son visage, « n'ont pas prêté attention ». Presque tous « expriment un désintérêt total pour la victime au moment des faits » et, durant le procès, ils ne pensent qu'à eux-mêmes [16]. Ce que tous les hommes de Mazan ont en commun, en plus de leur consommation de porno, c'est leur désastreuse image de la femme : Gisèle était une femme « réduite à un corps et un corps réduit au rang d'objet à disposition pour le seul plaisir des hommes » [17]. Et depuis ce procès, et face à la double vie criminelle des accusés et à l'aveuglement de leurs compagnes, quelle femme en couple hétérosexuel ne se demande pas si elle connait vraiment l'homme avec qui elle vit…

En conclusion : est ce que les violeurs sont des monstres ou est-ce que ce sont des Monsieur Tout le Monde, des hommes ordinaires ? La réponse est : les deux. Parce ce que dans le patriarcat, les hommes sont (socialisés à être) des monstres.

Francine Sporenda

[1] https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/affaire-des-viols-de-mazan/comment-le-garcon-que-j-ai-connu-a-pu-devenir-cette-chose-la-au-proces-des-viols-de-mazan-joel-pelicot-regle-ses-comptes-avec-son-frere_6825956.html
[2] https://www.mediapart.fr/journal/france/161124/laurent-layet-expert-au-proces-mazan-ce-n-est-pas-parce-qu-ete-victime-qu-devient-auteur
[3] https://www.bfmtv.com/police-justice/affaire-des-viols-de-mazan-le-frere-de-l-accuse-temoigne-pour-la-premiere-fois_AN-202311160524.html
[4] https://www.laprovence.com/article/region/1236183214288415/proces-des-viols-de-mazan-12-ans-requis-contre-jean-t-employe
[5] https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/proces-des-viols-de-mazan-soumettre-une-femme-insoumise-c-etait-mon-fantasme-avoue-dominique-pelicot-3834300
[6] https://www.ladepeche.fr/2024/11/19/proces-de-mazan-ma-fille-a-poil-jouer-au-docteur-avec-son-petit-fils-dominique-pelicot-est-il-aussi-coupable-dinceste-12332977.php
[7] https://www.20minutes.fr/faits_divers/4130459-20241221-proces-viols-mazan-meurtre-sophie-narme-tentative-viol-dominique-pelicot-vise-autres-affaires
[8] https://www.slate.fr/societe/quand-vient-la-nuit/affaire-viols-mazan-dans-cette-famille-cache-larmes-partage-rires-proces-avignon-vaucluse-gisele-dominique-pelicot
[9] https://www.europe1.fr/Police-Justice/viols-de-mazan-un-seropositif-un-menteur-invetere-huit-nouveaux-accuses-passes-au-crible-4276927
[10] https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/il-droguait-sa-femme-pour-que-des-hommes-la-violent-quel-est-le-profil-de-dominique-p-juge-aux-cotes-de-50-accuses-a-partir-de-ce-lundi-2-septembre-2024-2317350.html
[11] https://www.ladepeche.fr/2024/11/19/proces-de-mazan-ma-fille-a-poil-jouer-au-docteur-avec-son-petit-fils-dominique-pelicot-est-il-aussi-coupable-dinceste-12332977.php
[12] https://www.ladepeche.fr/2024/11/19/proces-de-mazan-ma-fille-a-poil-jouer-au-docteur-avec-son-petit-fils-dominique-pelicot-est-il-aussi-coupable-dinceste-12332977.php
[13] Laurence Rosier, « La Riposte », 75.
[14] https://www.mediapart.fr/journal/france/161124/proces-des-viols-de-mazan-le-grand-deballage-de-la-masculinite
[15] Idem
[16] Idem
[17] https://www.mediapart.fr/journal/france/091124/au-proces-des-viols-de-mazan-la-terrible-image-de-la-femme-des-accuses?at_medium=rs-cm&at_campaign=mastodon&at_account=mediapart

Voir les annexes sur le site : Révolution féministe
https://revolutionfeministe.wordpress.com/2025/03/29/proces-de-mazan-analyse-feministe/

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Commission de la condition de la femme : « le poison du patriarcat est de retour »

À l'ouverture de la nouvelle session de la Commission de la condition de la femme, qui se réunit au siège de l'ONU à New York du 10 au 21 mars, des hauts responsables des (…)

À l'ouverture de la nouvelle session de la Commission de la condition de la femme, qui se réunit au siège de l'ONU à New York du 10 au 21 mars, des hauts responsables des Nations Unies ont, lundi, déploré la lenteur des progrès visant à résorber les inégalités entre hommes et femmes.

Tiré de Entre les lignes et les mots

La 69e session de cet événement annuel, organisé par l'ONU pour dénoncer la violence et les discriminations dont font l'objet les femmes dans le monde, coïncide avec le trentième anniversaire de la Déclaration et du Programme d'action de Beijing, qui avaient fixé des objectifs ambitieux en matière d'égalité entre les genres.

« Nous avons toujours su que cela ne se ferait pas du jour au lendemain, ni même au bout de plusieurs années », a souligné le Secrétaire général de l'ONU, António Guterres, à la tribune de l'Assemblée générale de l'organisation.

« Mais trois décennies plus tard, cette promesse semble plus lointaine que nous n'aurions jamais pu l'imaginer », a-t-il reconnu.

Selon le Président de l'Assemblée générale, Philémon Yang, au rythme actuel, il faudra 137 ans pour sortir toutes les femmes de l'extrême pauvreté et 68 ans pour mettre fin au mariage des enfants.

« Ces réalités sont inacceptables et devraient tous nous alarmer », a dénoncé M. Yang lors de la cérémonie d'ouverture de la session.

Des progrès « significatifs »…

Le Président de l'Assemblée générale a toutefois salué les progrès selon lui « significatifs » enregistrés au fil des décennies.

Davantage de pays disposent notamment de lois visant à promouvoir l'égalité des sexes, à sanctionner la violence à l'égard des femmes et à lutter contre la discrimination.

Sur le plan politique, M. Yang a noté que, même si la parité totale reste difficile à atteindre, il y a désormais beaucoup plus de femmes parlementaires.

En 30 ans, leur proportion est ainsi passée de 11 à 20% à l'échelle mondiale. Davantage de filles sont également scolarisées qu'en 1995.

Ces avancées, quoique positives, sont insuffisantes.

…mais « en recul »

Pire encore, selon le Secrétaire général de l'ONU, « les progrès difficilement réalisés sont en recul ».

Il a notamment cité la menace qui pèse sur les droits reproductifs et l'abandon de nombreuses initiatives en faveur de l'égalité entre les sexes partout dans le monde.

En Afghanistan, a-t-il constaté, les femmes ont à nouveau été privées de leurs droits fondamentaux et il leur est désormais interdit de faire entendre leur voix en public.

Parallèlement, le développement de l'intelligence artificielle (IA) normalise la misogynie et le « revenge porn ».

« Jusqu'à 95% des deepfakes en ligne sont des images pornographiques non consensuelles et 90% représentent des femmes », a-t-il dénoncé.

-* Retour du « poison patriarcal »

Pour M. Guterres, ce qui est à l'œuvre n'est ni plus ni moins qu'une contre-révolution.

« Le poison patriarcal est de retour », a-t-il estimé.

Un retour en force caractérisé selon le chef de l'ONU par les disparités salariales, à hauteur de 20% d'écart entre hommes et femmes, et par les violences que subit un tiers des femmes dans le monde, notamment en période de conflit, où elles font souvent l'objets d'abus sexuels systématiques, comme c'est le cas actuellement en Haïti et au Soudan.

M. Guterres a rappelé que les femmes sont toujours privées de droits fondamentaux dans de nombreux pays, comme le droit de ne pas être violée par son mari, de posséder des biens, d'obtenir la citoyenneté sur un pied d'égalité avec les hommes ou encore d'accéder au crédit sans devoir obtenir la permission de son mari.

Obstacles structurels

Selon M. Guterres, la pandémie deCOVID-19 a entraîné une recrudescence des violences à l'encontre des femmes et une baisse de leur participation sur le marché du travail.

La crise de la dette, l'aggravation des catastrophes climatiques, la multiplication des conflits dans le monde et l'absence de perspective de genre dans les législations nationales sont autant d'obstacles structurels qui frappent plus durement les femmes que les hommes.

Raviver le Programme d'action de Beijing

Le Secrétaire général a appelé à redynamiser la Commission de la condition de la femme afin de favoriser la mise en oeuvre du Programme d'action de Beijing.

C'est l'un des volets, a-t-il rappelé, du Pacte pour l'avenir signé en septembre dernier par les gouvernements mondiaux, qui se sont engagés à aider à mobiliser 300 millions de dollars pour les organisations de femmes touchées par les conflits et les situations de crise.

« En ces temps périlleux pour les droits des femmes, nous devons nous rassembler autour de la Déclaration de Beijing », a insisté M. Guterres, « pour faire de la promesse du respect des droits, de l'égalité et de l'autonomisation une réalité pour chaque femme et chaque fille, dans le monde entier ».

Six priorités, selon ONU Femmes

Pour accélérer ces transformations, ONU Femmes, l'agence des Nations unies pour l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes, a entrepris un examen rigoureux des rapports des Etats membres sur la mise en œuvre de la Déclaration et du Programme d'action de Beijing.

Sur cette base, l'agence a identifié six domaines d'action prioritaires, à commencer par la nécessité d'exploiter la technologie au service de l'égalité.

« La fracture numérique est désormais la frontière de l'inégalité », a estimé la Directrice exécutive d'ONU Femmes, Sima Bahous, qui participait à l'ouverture de cette 69e session de la Commission de la condition de la femme.

Mme Bahous a appelé à combler l'écart actuel pour les 259 millions de femmes qui n'ont toujours pas accès à Internet, afin de parvenir à l'égalité d'accès aux compétences numériques, services financiers numériques et marchés de l'emploi.

Par ailleurs, la Directrice exécutive a souligné la nécessité d'investir dans l'autonomisation économique des femmes, dont près d'une sur dix vit aujourd'hui dans l'extrême pauvreté.

Elle a également appelé à renforcer l'application des lois contre les violences à l'égard des femmes et l'accès aux services à destination des survivantes.

« L'investissement dans la prévention de la violence ne permet pas seulement de construire des communautés plus sûres, il crée également les bases de l'égalité et du bien-être pour tous », a insisté Mme Bahous.

Rappelant que les trois quarts des sièges parlementaires dans le monde sont occupés par des hommes, la cheffe d'ONU Femmes a en outre demandé davantage de parité sur le plan de la représentation politique.

« Les démocraties sont plus fortes lorsque les femmes sont au cœur de la prise de décision », a-t-elle dit.

De la même façon, lorsque les femmes ont une voix égale dans les processus de paix, la paix dure plus longtemps, a déclaré Mme Bahous, rappelant que ces dernières représentent moins de 10% des négociateurs de paix dans le monde.

Face à la crise climatique, elle a insisté sur l'importance d'investir dans des emplois verts pour les femmes, afin de créer 24 millions d'emplois d'ici 2030, alimentant à la fois l'économie mondiale et la durabilité environnementale.

« Une nouvelle vague d'activisme courageux et mené par des jeunes monte partout dans le monde », a-t-elle déclaré avec enthousiasme.

https://news.un.org/fr/story/2025/03/1153796

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Rojava : Une délégation internationale de femmes rencontre les YPJ

15 avril 2025, par Kurdistan au féminin — , ,
SYRIE / ROJAVA – Une délégation composée de femmes venues du Canada, d'Espagne et de Catalogne a rencontré les Unités de protection des femmes (YPJ) et a discuté avec les (…)

SYRIE / ROJAVA – Une délégation composée de femmes venues du Canada, d'Espagne et de Catalogne a rencontré les Unités de protection des femmes (YPJ) et a discuté avec les dirigeantes des YPJ de la lutte des femmes combattantes, de l'approche du régime syrien et du concept d'extrémisme religieux ciblant les femmes.

Tiré de Entre les lignes et les mots

La délégation, qui comprenait des responsables de défense des droits humains, de l'Union des femmes, l'Union pour les droits des travailleurs et les droits sociaux, une députée et plusieurs avocates, a visité le nord et l'est de la Syrie et a rencontré les unités de protection des femmes (en kurde : Yekîneyên Parastina Jin, YPJ).

La délégation a été reçue par Sozdar Dêrik, membre du commandement général du YPJ, ainsi que par des membres du Conseil militaire du YPJ, dont Destina Halab, la responsable de la sécurité Israa et le membre du Conseil arménien Talin.

La délégation en visite a discuté de plusieurs questions, notamment de l'acquisition d'une meilleure compréhension des unités de protection des femmes, ainsi que de la lutte des femmes contre la domination patriarcale.

« Les femmes se sentent libres grâce à la lutte »

Sozdar Dêrik, membre du commandement général des YPJ accueillant la délégation, a déclaré : « Nous sommes en contact avec toutes les femmes et toutes les communautés de la région. En tant que femmes, nous souhaitons connaître toutes les communautés et leur faire connaître notre combat, qui inclut la défense des libertés des femmes et des droits des différentes nationalités. »

« Nous ne permettrons pas que la Syrie devienne l'Afghanistan »

La réunion s'est poursuivie par des discussions sur l'évolution de la situation en Syrie et la lutte des femmes contre l'extrémisme religieux. Suzdar Dêrik a déclaré à ce sujet : « En tant que femmes, nous nous opposons au fanatisme national et religieux. Nous rejetons la mentalité d'une nation, d'une religion, d'une langue, d'une idéologie et d'une secte. Le régime Baas a imposé une idéologie nationaliste au peuple, et le régime actuel applique la charia aux femmes. En Afghanistan, la charia est appliquée, et nous ne permettrons pas que la Syrie devienne un autre Afghanistan. Nous nous opposons à la charia et sommes convaincues que les nations démocratiques garantissent une vie paisible et sûre. »

Sozdar Dêrik a conclu en réaffirmant son engagement à poursuivre son combat politique et militaire pour une société libre et égalitaire : « Nous souhaitons que toutes les femmes et toutes les communautés de la région débattent du modèle idéal pour la Syrie. Le Kongra et le Rassemblement des femmes de Zenobia déploient des efforts conjoints pour étudier la représentation des femmes dans la nouvelle constitution syrienne. Nous ferons tout notre possible pour protéger et préserver nos acquis. » (ANHA)

https://kurdistan-au-feminin.fr/2025/04/04/rojava-une-delegation-internationale-de-femmes-rencontre-les-ypj/

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Les 85 ans de San Isidro : les femmes au cœur de la résistance paysanne

Le petit ejido [1] de San Isidro, au Mexique, est un symbole de la propriété collective des terres depuis les années 1940, lorsque l'ancien président Lázaro Cárdenas a accordé (…)

Le petit ejido [1] de San Isidro, au Mexique, est un symbole de la propriété collective des terres depuis les années 1940, lorsque l'ancien président Lázaro Cárdenas a accordé 536 hectares aux paysan·nes de la localité qui s'étaient organisé·es et avaient revendiqué le droit d'autogérer leurs terres.

Tiré de Entre les lignes et les mots

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/04/04/larticulation-des-femmes-decvc-envoie-une-lettre-ouverte-a-hansen-sur-la-position-des-femmes-dans-la-vision-pour-lagriculture-et-lalimentation-autre-texte/?jetpack_skip_subscription_popup

Aujourd'hui, San Isidro fait partie des plus de 29 000 ejidos et autres 2 400 communautés enregistrées comme « propriété sociale » au Mexique, un héritage des réformes agraires nées de la révolution mexicaine et inscrites dans la Constitution de 1917. Ces réformes ont limité la propriété foncière privée à 100 hectares etont placé plus de 50% du territoire national (82% d'ejidos et 17% de terres communales) sous propriété collective, les protégeant ainsi de la vente ou de la saisie par les banques.

Mais l'histoire de San Isidro ne se limite pas à la terre ; elle concerne aussi l'eau, les forêts et les habitant·es qui ont lutté pour les préserver. Les ejidos comme celui de San Isidro détiennent 70% des forêts du Mexique et deux tiers de ses ressources en eau. Pourtant, depuis les années 1990, ces terres communales sont menacées. La réforme constitutionnelle de 1992, la crise économique et l'accord de libre-échange nord-américain (ALENA) ont ouvert la voie à la privatisation, permettant la conversion des terres d'ejidos en propriétés privées. Plus de 22% des parcelles de propriété sociale ont depuis été privatisées, souvent sous le couvert de l'autonomisation des femmes.

« Ce sont les femmes qui seront propriétaires » devint le cri de ralliement des partisans de la privatisation, notamment la Banque mondiale et la FAO. Mais les femmes de San Isidro savaient qu'il s'agissait de promesses trompeuses.

Dans les campagnes mexicaines, les inégalités de genre sont flagrantes. Les femmes représentent plus de la moitié de la population rurale, mais elles ne détiennent que 28% des titres de propriété sociale. Les femmes rurales sont également confrontées à des conditions de travail plus difficiles : 46 % d'entre elles gagnent le salaire minimum ou moins, contre 32% des hommes.

En 2024, les exportations agricoles du Mexique ont atteint un niveau record, les cultures gourmandes en eau, comme les avocats et les petits fruits figurant parmi les principales exportations. Ces monocultures, motivées par la demande mondiale, ont eu un coût élevé pour des communautés comme San Isidro.

Pour Trinidad de la Cruz, une ejidataria vivant depuis toujours à San Isidro, l'arrivée des fermes d'avocats et des serres a eu des effets dévastateurs. « Nous continuons à planter la milpa et les cuamiles (maïs, haricots, courges, nopal et piments), mais ce n'est plus comme avant », explique-t-elle. « Nous ne sommes plus soutenus par des politiques ou des crédits, de sorte que de nombreux ejidatarios louent leurs terres à des étrangers pour y produire des avocats, des agaves et des cultures horticoles. »

San Isidro est aujourd'hui entourée de plantations d'avocats, et même si peu de membres de la communauté louent leurs terres à des étrangers, la pression monte. « Beaucoup partent en ville ou aux États-Unis pour trouver du travail », explique Trinidad. « Je loue mes 4 hectares à un voisin qui cultive du maïs et du sorgho parce que je suis âgée et que je ne peux pas travailler la terre seule. Mais je ne louerai pas aux entreprises de culture d'avocats. Nous devons préserver l'ejido. »

Dans l'ejido voisin d'Alista, la situation est encore pire. « Environ 80% des terres sont louées pour la culture d'avocats, d'agave et de raisins », explique Ilma María Cruz, une habitante d'Alista. « Les vignes sont irriguées jour et nuit, ce qui ne laisse pas d'eau pour la communauté. Nous avions une source dans les collines, mais maintenant l'eau ne coule plus que deux jours par semaine, pendant environ trois heures. Comment pouvons-nous produire de la nourriture dans ces conditions ? »

La privatisation des terres et de l'eau s'est accélérée après l'ALENA, explique Evangelina Robles, une avocate qui travaille en étroite collaboration avec la communauté de San Isidro. « Les concessions d'eau sont devenues beaucoup plus rapides et les entreprises se sont facilement emparées des ressources. » L'une des premières à s'installer a été l'entreprise étasunienne Amway/Nutrilite, qui a acheté des terres destinées à l'ejido de San Isidro et a commencé à y installer des serres pour la production horticole.

« Ils ont promis des emplois et des salaires équitables », explique Trinidad. « Mais dans les serres, toute la main d'œuvre vient de l'extérieur. Les gens travaillent de longues heures, paient eux-mêmes leur transport et leur hébergement, et accumulent les dettes. Les femmes s'occupent de couper et de nettoyer les fruits, tandis que les hommes et les enfants travaillent dans les champs. C'est de l'exploitation. »

Ilma, une camarade de lutte de Trinidad, ajoute que les impacts sur la santé sont graves. Bien qu'elle ne soit pas elle-même une ejidataria, Ilma est devenue une figure clé de la communauté. « Les pesticides sont partout. On peut les sentir dans l'air, comme du piment. Beaucoup de gens tombent malades, mais les entreprises s'en moquent. »

La résistance
Malgré les difficultés, des femmes comme Trinidad et Ilma sont à l'avant-garde de la résistance. « J'ai été l'une des premières femmes ejidatarias à San Isidro », explique Trinidad. « À la mort de mon mari, le titre de propriété est resté à mon nom et j'ai obtenu le droit de participer aux assemblées. Aujourd'hui, sur environ 80 ejidatarios, près de 25 sont des femmes. C'est à nous qu'incombe la responsabilité de prendre soin de la terre, des enfants et des personnes âgées. »

« Nous avons décidé d'arrêter de louer nos terres et de nous lancer dans la culture agroécologique », explique Ilma. « Nous utilisons des semences indigènes, nous récupérons l'eau de pluie et nous cultivons du maïs, des haricots, des courges et des arbres fruitiers. C'est plus sain et plus durable. »

Leurs efforts s'inscrivent dans une lutte plus large visant à récupérer les terres et l'eau accaparées par l'agrobusiness. En juin 2022, San Isidro a remporté une victoire juridique contre Amway, qui était censée restituer 280 hectares de terres acquises illégalement. Mais l'entreprise a fait appel et a même porté l'affaire devant la Banque mondiale, réclamant 3 millions de dollars des États-Unis à l'État mexicain.

« La communauté a maintenant accès à environ 60 hectares, mais ce n'est pas simple », explique Eva Robles. « Elle doit faire face à des menaces et à une présence armée. Mais des femmes comme Trinidad et Ilma sont les piliers de cette résistance. Elles incarnent la permanence de la communauté face à la spoliation. »

Pour les femmes de San Isidro, la lutte dépasse la simple question des terres : il s'agit de préserver un mode de vie. « Nous nous battons pour nos enfants, pour notre communauté et pour l'avenir », déclare Trinidad. « Cette terre est notre héritage et nous ne laisserons personne nous l'enlever. »

Tandis que les monocultures s'étendent et que l'eau se raréfie, les femmes de San Isidro incarnent la puissance de la résistance collective. Leur histoire nous rappelle que la lutte pour la terre, l'eau et la dignité est loin d'être terminée, mais qu'elle est également loin d'être perdue.

https://grain.org/fr/article/7263-la-voix-des-femmes-semons-la-resistance-a-l-agriculture-industrielle

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USAID : L’Afrique dûrement frappée par la suspension du financement vital

15 avril 2025, par Marie-Michaelle Vadeboncoeur — , ,
L'Agence américaine pour le développement international (USAID) annonçait, le 26 février dernier, la réduction dramatique de 92 % de ses programmes d'aide internationale. Une (…)

L'Agence américaine pour le développement international (USAID) annonçait, le 26 février dernier, la réduction dramatique de 92 % de ses programmes d'aide internationale. Une semaine plus tard, le secrétaire d'État des États-Unis, Marco Rubio, confirmait cette décision en précisant que 83 % des programmes d'aide humanitaire seraient supprimés. Une grande partie de cette aide était offerte aux pays africains, où elle jouait un rôle crucial pour la survie de millions d'individus en situation précaire.

Tiré du Journal des alternatives.

Dès son retour à la Maison-BlancheDépartement de l'efficacité gouvernementale — DOGE, Elon Musk qualifiait USAID d'« organisation criminelle » sur son réseau X : il était « temps pour elle de mourir » !

USAID, c'est 42 % de l'aide au développement dans le monde

Fondée en 1961 par John Kennedy, l'USAID est une agence américaine qui assumait 42 % de l'aide humanitaire mondiale, avec un budget annuel de 42,8 milliards de dollars. En 2023, les États-Unis ont consacré. 64 milliards de dollars à l'aide au développement auprès de 209 pays, ce qui représentait seulement 1 % du budget des États-Unis.

Le décret gelant l'aide humanitaire s'inscrit dans la politique extrémiste de l'administration Trump de « réévaluer les intérêts américains », qui met de l'avant l'« America First ». USAID avait pour mission de promouvoir la démocratie et le développement au sein des pays les plus défavorisés du monde, et ce par une politique américaine de « soft power ». Aujourd'hui anéantie par une idéologie nationaliste, le programme connaît un tournant historique dans la politique étrangère des États-Unis avec des conséquences désastreuses pour les populations les plus marginalisées des pays dépendants de cette aide étrangère.

Le démantèlement soudain de USAID laisse le secteur de l'aide humanitaire complètement mutilé et réduit presque à néant le financement de milliers d'ONG, leur laissant la seule option de licencier leur personnel et d'interrompre leurs services. L'effet domino impacte drastiquement les populations les plus vulnérables comme les enfants, les femmes, les minorités religieuses, les individus appartenant à la communauté 2ELGBTQI+ et plusieurs autres groupes.

Une fatalité pour les pays africains

Plusieurs pays africains tirent aujourd'hui la sonnette d'alarme, soulignant que des millions de personnes dépendent de cette aide pour survivre. De nombreux pays africains dépendent de USAID pour financer une part importante de leur budget, parfois jusqu'à 50 %. La suspension de cette aide a des conséquences immédiates sans précédentes où des millions de personnes se retrouvent privées de programmes vitaux, tandis que les économies les plus fragiles, déjà en situation de précarité, sont menacées d'effondrement.

Selon les données de 2023 du gouvernement américain, les bénéficiaires de l'USAID en Afrique étaient l'Éthiopie, la Somalie, le Nigeria, la République démocratique du Congo (RDC), le Kenya, le Mozambique et le Soudan du Sud. L'USAID assurait ainsi au sein de ces pays l'accès aux médicaments pour les personnes séropositives, le financement de camps de personnes réfugiées, la garantie d'une sécurité alimentaire, l'accès à l'éducation, le service d'eau potable, la lutte contre les épidémies et plus encore.

La fin du programme contre le SIDA et des soins de santé vitaux

L'arrêt du financement de l'USAID entraîne ainsi la suspension du Plan présidentiel d'aide d'urgence à la lutte contre le VIH/sida (PEPFAR), un programme lancé en 2003 par le président George W. Bush. En deux décennies seulement, celui-ci a sauvé plus de 20 millions de vies dans le monde atteint par le VIH. En 2024, le PEPFAR permettait encore à 20,6 millions de personnes dans plus de 55 pays d'accéder aux traitements antirétroviraux.

En Afrique du Sud, ce sont six millions de personnes qui vivent avec le VIH, soit le taux le plus élevé au monde. Le gel du financement de USAID oblige la fermeture de cliniques. Les stocks de médicaments s'épuisent et des millions de vies sont en danger du jour au lendemain. Cette situation ne concerne pas seulement l'Afrique du Sud, mais aussi plusieurs autres pays africains dont l'Éthiopie, la RDC, le Malawi, le Mozambique, le Kenya. Ce n'est que la pointe de l'iceberg dans ces pays touchés par cette infection fatale sans traitements.

En République démocratique du Congo (RDC) en 2025, la contribution attendue du PEPFAR s'élevait à 105 millions de dollars, un montant crucial nécessaire pour traiter la moitié des 520 000 personnes qui vivent avec le VIH dans ce pays. Au Mozambique, ce sont plus de deux millions de personnes qui dépendent de la fourniture régulière de médicaments antirétroviraux pour prévenir la propagation du sida.

Insécurité alimentaire

L'Éthiopie est le plus grand bénéficiaire de l'USAID en Afrique subsaharienne, recevant plus d'un milliard de dollars en 2023. Ce soutien était crucial pour contrer l'insécurité alimentaire qui plonge des millions de personnes dans la famine. Avec la suspension soudaine de l'aide étrangère, c'est 34 880 tonnes d'huile végétale, de légumineuses et de sorgho qui sont bloquées au port de Djibouti. Cette cargaison aurait pu nourrir près de 2,1 millions de personnes pendant un mois. Selon la Commission de gestion des risques de catastrophe du Tigré, l'aide alimentaire a été arrêtée pour un million de personnes vivant en Éthiopie.

Déchiré par une guerre qui perdure depuis près de deux ans, le Soudan traverse l'une des pires crises humanitaires de son histoire, plongeant des millions de personnes dans une situation d'insécurité alimentaire. En 2023, les États-Unis avaient alloué plus de 500 millions de dollars d'aide d'urgence au Soudan. La fermeture soudaine des cuisines collectives prive ainsi le pays d'un outil essentiel au sein de sa lutte contre la malnutrition où l'aide américaine finançait près de 80 % de ces cuisines communales. La fermeture de ce service provoque l'inaccessibilité à la nourriture pour un demi-million de Soudanaises et de Soudanais selon l'International Rescue Committee.

La crise alimentaire heurte aussi en RDC où une grande partie de la population souffre également de malnutrition et où des milliers d'enfants se retrouvent maintenant en danger de mort. En 2023, le pays avait reçu près d'un milliard de dollars d'aide humanitaire de USAID. Le pays est également confronté à un afflux massif de déplacés, conséquence des affrontements entre l'armée et le groupe rebelle M23. Selon l'International Rescue Committee, c'est 25 000 enfants au Nigeria qui souffrent de malnutrition et qui perdront l'accès à l'aide alimentaire.

Les populations réfugiées abandonnées

Terre d'accueil, l'Éthiopie reçoit un grand nombre de personnes réfugiées issues du Soudan, de la Somalie et de l'Érythrée. Sans l'aide internationale, il devient presque impossible d'offrir des services essentiels à la survie de cette population déplacée.

En Somalie, l'annonce du gel de l'aide américaine a provoqué une onde de choc, tant pour les ONG que pour les personnes séropositives qui dépendaient également des traitements antirétroviraux. L'interruption brutale de ce soutien met en péril les programmes d'assistance médicale ainsi que l'aide humanitaire apportée aux trois millions de personnes réfugiées au pays.

Au Soudan du Sud, c'est plus de 60 % de la population qui souffre de la famine. En parallèle, l'afflux de réfugié.es aggrave la situation, rendant l'approvisionnement alimentaire encore plus difficile. Selon l'ONU, le pays est au bord d'une nouvelle guerre civile, plongeant la nation dans une instabilité politique et humanitaire croissante. D'après M. Haysom, chef de la Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS), les violences armées et politiques ont déjà contraint 63 000 personnes à fuir leurs domiciles. La suspension de l'aide représente un coup dur pour la plus jeune nation du monde. Selon l'International Rescue Committee, c'est plus de 115 000 personnes qui n'auront plus accès à des soins de santé et à des services de nutrition de qualité.

Repenser la solidarité internationale

Il est encore trop tôt pour mesurer pleinement les conséquences du démantèlement de l'USAID. Chose est certaine, cette décision aura un coût humain tragique. Face à cette crise, il devient urgent de repenser la solidarité internationale. Le rôle du Canada dans cette nouvelle configuration internationale mérite d'être interrogé. La déstabilisation suite à l'arrêt de l'influence américaine dans le monde ouvre et un espace à l'influence géopolitique accrue de la Chine et de la Russie. La communauté internationale ne peut rester passive face au désastre humanitaire en cours, elle doit tout mettre en œuvre pour agir et se responsabiliser, car il s'agit d'une question de vie ou de mort.

Sources

U.S. Foreign Assistance Agency (2025) https://foreignassistance.gov/agencies

Faruk, F. (2025), Le gel des fonds de l'USAID paralyse l'aide humanitaire en Somalie, notamment L'Actualité, 11 février 2025 https://lactualite.com/actualites/le-gel-des-fonds-de-lusaid-paralyse-laide-humanitaire-en-somalie-notamment/

Harter F. (2025), The impact has been devastating' : how USAid freeze sent shockwaves through Ethiopia, The Guardian, 25 février 2025. https://www.theguardian.com/global-development/ng-interactive/2025/feb/21/the-impact-has-been-devastating-how-usaid-freeze-sent-shockwaves-through-ethiopia

ONU (2025), Le Soudan du Sud au bord de la guerre civile, selon l'ONU. 24 mars 2025 https://news.un.org/fr/story/2025/03/1154246

Silveiro, C. (2025), En RDC, l'interruption de l'aide américaine à la réponse au VIH pourrait coûter des milliers de vies, ONU, 12 mars 2025 https://news.un.org/fr/story/2025/03/1153896

Mednick S., Mcmakin, W. et Pronczuk, M. (2025), USAID cuts are already hitting countries around the world. Here are 20 projects that have closed, Associated Press, 1er mars 2025 https://apnews.com/article/usaid-cuts-hunger-sickness-288b1d3f80d85ad749a6d758a778a5b2

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La place de l’Afrique dans le nouvel ordre mondial

15 avril 2025, par Will Shoki — , , ,
L'Afrique se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins, coincée entre des crises internes, une évolution des rapports de force internationaux et le lent délitement de l'ordre (…)

L'Afrique se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins, coincée entre des crises internes, une évolution des rapports de force internationaux et le lent délitement de l'ordre politique post-libéral. Sur l'ensemble du continent, les partis au pouvoir qui ont autrefois acquis une légitimité en tant que forces de libération nationale perdent peu à peu leur emprise ; pourtant, l'offre gouvernementale alternative de l'opposition reste fragmentée et peu convaincante.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière. Source - Amandla !, mercredi 2 avril 2025.

Les élections mozambicaines de 2024 sont l'un des exemples les plus frappants de ce déclin, le parti au pouvoir, le Frelimo, ayant proclamé sa victoire dans le prolongement d'un scrutin largement dénoncé comme frauduleux. Le chef de l'opposition, Venâncio Mondlane, se présentait sous la bannière du nouveau parti Podemos. Il a accusé le gouvernement d'avoir orchestré une manipulation électorale massive après que des comptages parallèles des voix eurent fait apparaître qu'il avait en réalité gagné. Le parti au pouvoir a répondu aux manifestations de masse par une répression violente. Cela s'inscrit dans une tendance à la répression de la dissidence politique par des moyens de plus en plus autoritaires.

L'illégitimité croissante de ces gouvernements issus de l'après-guerre de libération ne se limite pas au Mozambique. En Afrique du Sud, l'ANC a perdu sa majorité absolue pour la première fois depuis 1994, ne recueillant qu'environ 40 % des voix aux élections de 2024. Après des décennies de domination politique, le parti se retrouve désormais dans une coalition précaire et extrêmement fragile avec l'Alliance démocratique (DA), son rival de longue date. Cela a contraint l'ANC à adopter une position gouvernementale plus centriste, limitant sa capacité à poursuivre les politiques que sa base traditionnelle pouvait attendre.

Si certains au sein de l'ANC considèrent cette coalition comme un compromis nécessaire pour maintenir la stabilité, d'autres y voient une trahison de la mission historique du parti, en particulier compte tenu de l'orientation politique néolibérale de la DA. Les conséquences de cette entente restent incertaines : la coalition durera-t-elle, provoquera-t-elle une nouvelle fracture au sein de l'ANC ou donnera-t-elle naissance à des mouvements d'opposition plus forts en dehors du processus électoral traditionnel ?

Le déclin de l'ANC s'inscrit dans une tendance plus large en Afrique australe. Au Zimbabwe, le Zanu-PF reste bien ancré grâce à la répression plutôt qu'au soutien populaire, s'appuyant sur le pouvoir judiciaire et la commission électorale pour écarter toute concurrence sérieuse de l'opposition. Parallèlement, le Swapo namibien et le BDP botswanais ont tous deux fait face à des défis électoraux sans précédent (le BDP ayant perdu une élection pour la première fois depuis l'indépendance), ce qui montre que même les partis au pouvoir autrefois stables ne sont plus assurés de victoires faciles. Le délitement de ces mouvements suggère que les références à la lutte de libération, autrefois si efficaces, ne suffisent plus pour asseoir leur légitimité au pouvoir.

Conflit

L'essoufflement de ces gouvernements s'inscrit dans un contexte de conflits et d'instabilité croissants ailleurs sur le continent.

Le Soudan demeure plongé dans une guerre dévastatrice entre les forces armées soudanaises et les paramilitaires des Forces de soutien rapide. Ce conflit a entraîné le déplacement de millions de personnes et s'est de plus en plus internationalisé, l'Égypte et les Émirats arabes unis soutenant les camps opposés. La guerre a non seulement exacerbé l'effondrement économique du Soudan, mais menace également la stabilité régionale, avec des retombées au Tchad, au Soudan du Sud et en Éthiopie.

La République démocratique du Congo (RDC) continue de faire face à des insurrections armées, en particulier à la résurgence du M23, dont le soutien de la part du Rwanda a attisé les tensions régionales. Les accusations d'ingérence transfrontalière mettent encore plus à mal les relations diplomatiques.

Ces crises ne sont pas isolées ; elles témoignent d'un échec plus profond des gouvernements dans toute l'Afrique, où l'État est souvent incapable de trouver des solutions aux revendications sociales et économiques sans recourir à la violence.

L'effet Trump

En plus de ces crises, l'Afrique est également confrontée à un ordre international en pleine mutation. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a déjà commencé à remodeler les relations entre les États-Unis et l'Afrique. On observe un mouvement vers une approche plus axée sur les transactions et un regain d'intérêt pour la sécurité au détriment du développement. L'une des premières mesures importantes de Trump en matière de politique étrangère a été de réduire considérablement l'aide étrangère, de démanteler l'USAID et de couper les financements de grands programmes dans le domaine de la santé, dont le PEPFAR. Des millions de personnes se sont ainsi retrouvées privées d'accès au traitement du VIH et à d'autres services essentiels.

Les pays où les systèmes de santé sont déjà très en difficulté ont été les plus touchés, ce qui a exacerbé les crises de santé publique et pourrait avoir des effets déstabilisateurs à long terme. La justification de ces coupes budgétaires par l'actuelle administration s'enracine dans son principe général « America First ». L'aide étrangère y est considérée comme une dépense inutile plutôt que comme un investissement stratégique dans la stabilité.

Et cela a coïncidé avec un durcissement de la politique américaine en matière d'immigration. L'actuelle administration envisage une suppression généralisée des visas qui pourrait affecter des dizaines de pays africains, limitant les déplacements des étudiants, des travailleurs et des touristes. Cette politique rappelle les restrictions aux déplacements imposées par Trump lors de son premier mandat. Elle traduit un isolationnisme croissant des États-Unis vis-à-vis de l'Afrique, le continent étant davantage considéré comme un risque en matière de sécurité et de migration que comme un partenaire diplomatique ou économique.

Trump et l'Afrique du Sud

L'hostilité de l'administration envers l'Afrique du Sud est particulièrement frappante. Trump a expulsé l'ambassadeur sud-africain et imposé des sanctions. Il s'agissait d'une réaction aux mesures d'expropriation foncières de Pretoria et à ses positions en matière de politique étrangère, en particulier à ses initiatives visant à exiger d'Israël qu'il rende des comptes pour les actes de génocide commis à Gaza. L'administration Trump accuse l'Afrique du Sud de sympathie envers le Hamas et l'Iran.

Ces mesures punitives reflètent le malaise plus général de cette administration à l'égard des gouvernements qui remettent en question l'hégémonie américaine, en particulier ceux des BRICS. En qualifiant les positions politiques de l'Afrique du Sud d'« antiaméricaines », Trump a effectivement rompu les liens diplomatiques les plus étroits qui existaient entre les États-Unis et une puissance africaine. Cela s'inscrit également dans la volonté plus générale de son administration de privilégier les États de droite, aux tendances autoritaires, tout en isolant les gouvernements perçus comme étant de gauche ou indépendants.

Les ressources des États-Unis, de la Chine et de l'Afrique

Dans le même temps, l'administration Trump privilégie un type d'échanges différent avec d'autres États africains, notamment dans le secteur des ressources. Elle négocie actuellement un accord « minerais contre sécurité » avec la RDC. Elle propose une assistance militaire en échange d'un contrôle exclusif sur des minerais essentiels aux industries de pointe américaines, notamment dans les secteurs de la technologie et de la défense. Cet accord permettrait aux entreprises américaines d'exercer un contrôle étendu sur le cobalt et d'autres minerais essentiels. Cela reflète un changement de stratégie des États-Unis, qui passent de l'aide au développement à une activité directe d'extraction.

L'administration affirme que ce partenariat contribuera à stabiliser la RDC en lui apportant une aide en matière de sécurité. Les détracteurs mettent en garde contre le risque d'une aggravation de la dynamique néocoloniale qui reviendrait à privilégier l'extraction des ressources au détriment d'un véritable développement économique.

Dans le même temps, l'approche de la Chine à l'égard de l'Afrique est également en train de changer. Pendant deux décennies, Pékin a été le principal partenaire économique du continent, finançant les infrastructures et le commerce à une échelle inégalée par toute autre puissance extérieure. Cependant, avec le ralentissement que connaît l'économie chinoise, la propension de Pékin à accorder des prêts à grande échelle aux gouvernements africains s'amenuise. Des pays comme la Zambie et le Kenya, fortement endettés envers la Chine, ont déjà ressenti les effets de la nouvelle stratégie chinoise en matière de prêts. Il se pourrait que l'époque où la Chine octroyait facilement des crédits pour de grands projets d'infrastructure soit sur le point de prendre fin, laissant les États africains dans une position précaire. De nombreux gouvernements, qui ont organisé leur économie tout entière autour de la poursuite des investissements chinois, ont désormais du mal à s'adapter à cette nouvelle réalité. Ce tournant a pour effet de réduire les possibilités de financement extérieur de l'Afrique, les institutions financières occidentales ayant également durci leurs conditions de prêt, en particulier pour les pays fortement endettés.

Une nouvelle politique possible ?

Pour les gouvernements africains, ces évolutions soulèvent des questions difficiles en matière de stratégie politique et économique. Le déclin des mouvements de libération nationale n'a pas encore abouti à l'émergence d'alternatives progressistes crédibles. Dans toute la région, les partis d'opposition ont largement adopté des modèles de gouvernance néolibérale au lieu de définir de nouvelles perspectives de transformation économique. Loin d'évoluer vers un renouveau démocratique, une grande partie du continent semble osciller entre une répression étatique accrue et des oppositions fragmentées. De nombreux partis d'opposition, bien que critiques envers les gouvernements au pouvoir, n'ont pas réussi à proposer des programmes économiques qui rompent avec le paradigme néolibéral dominant. Ainsi, même lorsque les partis au pouvoir sont confrontés à un déclin électoral, rien n'indique que leurs remplaçants soient susceptibles de modifier fondamentalement le paysage politique ou économique.

Alors que les mouvements enracinés dans les luttes ouvrières et populaires continuent de faire pression pour le changement, leur capacité à remettre en question les pouvoirs bien établis reste incertaine. La faiblesse des alternatives de gauche en Afrique aujourd'hui reflète des tendances mondiales plus larges, où les forces socialistes et social-démocrates peinent à s'affirmer dans un monde façonné par le capital financier et le pouvoir des grandes entreprises.

Cependant, certains signes indiquent que cela pourrait changer. Sur tout le continent, on assiste à une montée des exigences de souveraineté économique et de renforcement des programmes de protection sociale, ainsi qu'à une résistance accrue aux diktats financiers extérieurs. Si ces luttes finissent par se cristalliser en formations politiques plus cohérentes, elles pourraient constituer le fondement d'un nouveau type de projet politique, rompant à la fois avec les échecs des partis issus des luttes de libération et les limites des forces d'opposition libérales.

L'ordre politique post-libéral en Afrique est en train de s'effondrer, mais ce qui va suivre est loin d'être clairement défini. L'érosion de la légitimité des partis au pouvoir ne s'est pas encore traduite par une transformation significative du système. Dans de nombreux cas, elle a simplement ouvert la porte à de nouvelles formes de manœuvres des élites. En cette période de transition, la véritable bataille ne porte pas seulement sur les élections, mais sur la nature même de l'État, de l'exercice du pouvoir économique et de la place de l'Afrique dans un ordre mondial en pleine mutation. Tant que des modèles alternatifs ne remettront pas en question la dépendance du continent vis-à-vis de la finance mondiale, de l'extraction des ressources et de la croissance induite par la dette, l'Afrique restera enfermée dans des cycles d'instabilité, avec ou sans les anciens mouvements de libération à sa tête.


Will Shoki

• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro

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Génocide au Soudan : les reflets d’un passé violent à l’horizon

15 avril 2025, par Marie-Ève Godin — , ,
Les Forces armées soudanaises (FAS) ont repris en mars le contrôle de la capitale du pays, Khartoum, qui était aux mains de la milice des Forces de support rapide (FSR) depuis (…)

Les Forces armées soudanaises (FAS) ont repris en mars le contrôle de la capitale du pays, Khartoum, qui était aux mains de la milice des Forces de support rapide (FSR) depuis le début de la guerre en 2023. Il s'agit d'un moment décisif du conflit qui arrive à la suite d'une série de gains clés récents des FAS, mais la sécurité de la population soudanaise sur le terrain reste en péril.

Tiré du Journal des alternatives.

Selon Awad Ibrahim, professeur titulaire à la faculté d'éducation et vice-recteur en matière d'équité, de diversité et d'inclusion à l'Université d'Ottawa, « ce qui se passe dans les médias et [la réalité] sur le terrain sont deux choses complètement différentes » au Soudan.

Notamment, les Forces armées soudanaises bénéficient d'une légitimation plus grande que les Forces de support rapide étant donné leur rôle d'armée nationale, leur place dans les médias et l'appui de pays tels que la Turquie, l'Iran, la Russie et l'Ukraine. Awad Ibrahim considère cependant qu'une victoire des FAS, dirigés par le général Abdel Fattah al-Burhan, n'assurerait pas pour autant la sécurité et la défense des intérêts du peuple soudanais.

Les FSR sont néanmoins responsables d'attaques sur la population plus violentes et plus fréquentes que leurs adversaires. En janvier 2025, les États-Unis ont d'ailleurs déclaré que les FSR avaient commis un génocide au Soudan pendant le conflit, plus particulièrement dans la région du Darfour. En mars le Soudan a intenté devant la Cour internationale de justice une requête accusant les Émirats arabes unis d'avoir facilité le génocide contre le peuple Masalit en offrant aux FSR du financement, des armes et leurs propres agents.

Cependant, les FAS et les FSR sont tous deux accusés d'avoir commis des attaques ciblant des groupes minoritaires.

La violence ethnique, mode opératoire des FSR depuis les premiers jours

Au début de cette guerre, des mois d'avril à novembre 2023, des attaques répétées ciblant le peuple Masalit, largement situé dans l'état du Darfour de l'Ouest, ont fait des milliers de victimes et ont forcé des centaines de milliers à fuir la région. Le chef des FSR, connu sous le nom de Hemetti, et son frère, Abdel Raheem Hamdan Dagalo, sont accusés d'avoir orchestré la décimation de villages en majorité masalit. Dans la ville de Al-Genaïna seulement, 10 à 15 milliers de personnes avaient été tués par les FSR à la fin de 2024.

Dans l'état du Darfour du Nord, toujours à l'ouest du pays, les FSR détiennent le contrôle de la majorité du territoire depuis novembre 2023. De nombreuses attaques commises par ce groupe et des milices arabes associées ciblent délibérément des groupes africains minoritaires depuis, notamment les peuples Fur et Zaghawa.

En janvier, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme (HCDH) a lancé l'alerte par rapport à l'augmentation des violences ciblées envers certains groupes ethniques minoritaires au Soudan. Cette fois-ci, ce sont les FAS qui auraient commis des actes de violence à caractère ethnique. Dans l'état d'Al Jazira, des attaques visées contre les Kanabis, un groupe marginalisé, ont fait au moins 21 victimes cette année. Dans des vidéos témoignant de l'attaque, les victimes sont sujettes à des insultes déshumanisantes et les exactions sommaires sont qualifiées de « nettoyage », alors que des hommes vêtus d'uniformes des FAS sont présents.

Des actes faisant écho au passé

Pour Awad Ibrahim, le génocide actuel au Soudan suggère que les leçons du passé n'ont pas été apprises. « On est en train de répéter pas seulement la même chose, mais [aussi] de la même façon ».

Au début des années 2000, les autorités soudanaises se sont alliées aux Janjawids, des milices arabes, en réponse au soulèvement de groupes rebelles de la région du Darfour qui dénonçaient la marginalisation économique de la région par la capitale. Le gouvernement soudanais et les Janjawids ont lancé des attaques sanglantes ciblées envers les peuples Fur, Zaghawa et Masalit dont étaient issus les groupes dissidents. Le viol a également couramment servi d'arme de guerre contre les femmes et les filles du Darfour lors du génocide. Pendant la période de 2003 à 2005, plus de 200 000 civiles ont été tué.es et deux millions ont été.es déplacé.es de force.

Les actes de violence à caractère ethnique au Darfour commis lors du conflit actuel rappellent à la fois ce génocide peu lointain, mais aussi les racines politiques des chefs des FSR et des FAS. Tous deux ont eu leur part à jouer dans les violences précédentes aux Darfour. Lors du conflit de 2003 à 2005, Hemetti est devenu un des dirigeants des milices janjawid, alors que Al-Burhan était un colonel responsable des renseignements militaires et de la planification des attaques en concert avec les Janjawids.

Quelles solutions pour la population soudanaise ?

La reprise de Khartoum par les FAS, qui aurait pu annoncer un certain répit pour les Soudanais.es, est pourtant teintée par ses actions récentes dans la même région.

« On s'attendait à ce que les choses s'améliorent si l'armée pousse les FSR, mais malheureusement on a vu des incidents où elle a montré que les gens continuent à souffrir », soutient Awad Ibrahim. Depuis la reprise du nord de Khartoum en janvier, qui précède la prise officielle du palais présidentiel, près d'une vingtaine de civil.es ont été la cible d'exactions sommaires perpétrées par des militaires associés aux FAS.

Pour Awad Ibrahim, c'est la preuve qu'au Soudan, « Ce qu'on appelle “l'armée”, ce n'est pas vraiment ce qu'on pense [être] l'armée ».

« Malheureusement, ils sont tellement infiltrés par les Frères musulmans et les extrémistes, qu'on peut [les désigner comme] “armée”, mais seulement entre guillemets », ajoute-t-il. Les Frères musulmans, une organisation islamiste transnationale, possède une présence et une influence de longue date au pays. Ces accusations d'infiltration du groupe au sein des FAS inquiètent, puisqu'un gouvernement islamiste pourrait exacerber la persécution subie par les groupes religieux minoritaires.

Le professeur titulaire considère que les Forces armées soudanaises doivent d'abord changer de chef, car avec la poursuite des pratiques du général Abdel Fattah al-Burhan, « l'armée risque de répéter [les actes du passé], de continuer la guerre et même de diviser le pays ».

« Il faut absolument garder l'espoir, mais l'espoir réaliste », soutient Awad Ibrahim. Pour ce dernier, cet espoir réaliste signifie notamment d'abord de retracer les fondements de la guerre pour comprendre comment les événements des deux dernières années ont pu se produire afin d'éviter qu'ils surviennent à nouveau. Il s'agirait également ensuite de mener une analyse qui permettra d'arriver à un consensus de l'identité soudanaise qui conserve la diversité culturelle, linguistique et religieuse du pays.

Une résistance en attente

La résistance soudanaise a par le passé su montrer sa résilience et sa capacité de bousculer les forces au pouvoir, mais la précarité de la situation actuelle entrave les rassemblements collectifs. En effet, en 2018 et 2019, les soulèvements populaires avaient grandement contribué à mettre un terme au règne d'Omar el-Bechir, qui était à la tête du pays depuis 30 ans. Cependant, en 2019, les FAS et les FSR, qui formaient alors une coalition gouvernementale militaire de transition, ont tué plus de 120 militant.es qui appelaient à la formation d'un gouvernement civil.

Après le coup d'État de 2021, grâce auquel al-Burhan a obtenu le pouvoir de force et s'est défait de toute forme de gouvernement civil, des centaines de milliers de manifestant.es sont descendus dans les rues. Encore une fois, la répression de l'armée face à ces manifestations fut violente. Si les soulèvements populaires se sont poursuivis en 2022, le déplacement de la population, la violence et la famine qu'a amenés la guerre civile découragent aujourd'hui la révolte.

« Dès qu'il y a une forme de paix, il y a pas mal de gens qui sont prêts à entrer tout de suite, [peut-être] pas en confrontation avec l'armée, mais à commencer à reconstruire le pays », affirme Awad Ibrahim. « Il y a une continuation quand même de cette rébellion de 2018-2019, qui a été amenée par les jeunes. On a encore des jeunes, je le vois et je le sais », précise-t-il néanmoins.

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