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Dix ans après Ni Una Menos : Féminisme, résistance et avenir

Le 3 juin 2015, le meurtre de Chiara Páez, une adolescente enceinte de Santa Fe, par son petit ami, a déclenché l'une des mobilisations les plus puissantes de l'histoire (…)

Le 3 juin 2015, le meurtre de Chiara Páez, une adolescente enceinte de Santa Fe, par son petit ami, a déclenché l'une des mobilisations les plus puissantes de l'histoire récente de l'Argentine. Sous le slogan #NiUnaMenos (Pas une de moins), une foule est descendue dans la rue pour dire « Ça suffit » au féminicide et à toutes les formes de violence fondée sur le genre. Cette journée a marqué un tournant dans le processus d'organisation féministe qui s'est déployé depuis le retour de la démocratie dans les communautés, les syndicats, les établissements de santé et d'enseignement, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'État. Ce rassemblement massif a donné le coup d'envoi d'un cycle de mobilisation sociale féministe contre le néolibéralisme, qui s'est rapidement étendu à toute l'Amérique latine.

https://portal.globetrotter.media/2025/06/13/ten-years-after-ni-una-menos-feminism-resistance-and-the-future/

13 juin 2025

Depuis lors, Ni Una Menos a cessé d'être une simple expression. Il est devenu un slogan transversal, intergénérationnel et continental. Sur les places de Buenos Aires, Lima, Santiago, Montevideo et Mexico, des milliers de femmes et de dissidents ont commencé à s'organiser. Des assemblées, des réseaux de soutien, des collectifs artistiques, des grèves féministes et des campagnes pour la légalisation de l'avortement là où il n'existait pas encore ont vu le jour. Cela a créé les conditions pour la réémergence d'un sujet politique qui avait été très présent depuis le milieu des années 70 et tout au long de la décennie suivante : Le féminisme populaire latino-américain, qui a transformé la douleur en organisation et la colère en force de transformation.

Nous sommes tous des travailleuses : Entre violence sexiste et violence économique

Dès sa création, le mouvement Ni Una Menos a montré que la violence sexiste ne pouvait être comprise isolément : elle est profondément liée à l'inégalité économique, à la précarité de l'emploi, à l'endettement et aux multiples formes d'exploitation qui touchent particulièrement les femmes et les dissident-es. Mais elle a aussi forgé une scène de réarticulation de l'énergie féministe dans toutes les sphères de la vie sociale, organisationnelle et politique.

À travers les grèves internationales des femmes - promues depuis 2016 par une assemblée dynamisée par des collectifs féministes, des mouvements sociaux, des syndicats, des partis politiques, des groupes de diversité de genre, des réseaux antiracistes et des groupes de migrant-es - le slogan a été amplifié : « Si nos vies ne valent rien, produisez sans nous ». La grève féministe a remis en question le système économique d'un point de vue radical. Elle a mis en évidence le fait que le travail de soins, qui est principalement non rémunéré et féminisé, soutient le fonctionnement du capitalisme. Elle a exigé que l'on reconnaisse que nous sommes toutes des travailleuses, non seulement dans l'emploi formel, mais dans tous les espaces où la vie est produite et reproduite.

En outre, Ni Una Menos a intégré la dénonciation de l'endettement comme forme d'assujettissement : de nombreuses femmes sont contraintes de s'endetter pour survivre ou pour couvrir ce que l'État ne garantit pas. Cette violence économique est aussi une violence de genre. Ainsi, le féminisme a proposé un nouveau cadre pour penser la justice sociale : il ne peut y avoir d'émancipation sans redistribution, ni de liberté sans autonomie économique.

Ce n'est pas la liberté, c'est le néolibéralisme : La guerre contre la justice sociale

Dix ans après les premiers 3J (3 juin, date de la première mobilisation du mouvement qui a tout déclenché), le féminisme est confronté non seulement à ses luttes historiques, mais aussi à une offensive conservatrice globale qui cherche à délégitimer les transféminismes et toutes les formes de mobilisation populaire de la dernière décennie, dans le cadre d'un renforcement idéologique de la droite radicalisée dans le réarmement du néolibéralisme financier, dans sa phase la plus extrême et la plus néocoloniale.

En 2024, le gouvernement argentin de Javier Milei est entré en fonction en promettant de réaliser « le plus grand ajustement du monde ». Sur le total des réductions de dépenses en 2024, les pensions contributives et les prestations de retraite représentaient 24 %, les investissements directs réels dans les travaux publics 15 %, les transferts aux provinces 16 %, les subventions énergétiques 10 %, les programmes sociaux 11 % et les salaires 8 %.

Sous la rhétorique de la « liberté » individuelle, de l'austérité fiscale et de la « tronçonneuse », se cache une politique de destruction de l'État et d'ajustement structurel qui frappe les secteurs les plus vulnérables : les retraité-es dont les pensions ont perdu jusqu'à 35 % de leur valeur en raison de l'inflation, couplée à des coupes dans les médicaments gratuits essentiels et à une augmentation de 29 % de la pauvreté. La réaction comprend des coupes budgétaires dans les politiques d'égalité des sexes, la criminalisation de l'activisme féministe et l'amplification de la violence sociale et de rue à l'encontre des minorités sexuelles et de genre. On tente de revenir au discours de la famille traditionnelle, de remettre en question l'éducation sexuelle complète et d'effacer le langage inclusif.

Cet assaut conservateur est également soutenu par le discrédit jeté sur des acquis tels que l'avortement légal, les lois sur l'identité sexuelle et les quotas d'emploi pour les transsexuel-les. Au nom de l'« ordre » fiscal, l'économie populaire est également démantelée par l'élimination des politiques de soutien aux coopératives et aux travailleurs et travailleuses informelles, ce qui plonge des milliers de personnes dans la pauvreté.

Dans le même temps, la mémoire, la vérité et la justice sont persécutées : les politiques en matière de droits humains sont démantelées, les institutions historiques sont délégitimées et le terrorisme d'État est nié. Le personnel de l'État dans les secteurs des soins, y compris la santé et l'éducation, est déficitaire et asphyxié par des réductions de salaire. Ces secteurs sont considérés comme des dépenses, tout comme ceux qui se consacrent spécifiquement à la promotion des connaissances scientifiques et techniques dans le pays.

Ces actions ne représentent pas une véritable liberté, mais plutôt une offensive néolibérale qui transforme les droits en privilèges, redistribue le pouvoir et les ressources à des secteurs de pouvoir concentrés, vide l'État de son rôle et s'attaque au cœur même de la justice sociale gagnée au fil de décennies de lutte.

Face à ce scénario, le mouvement féministe se trouve à un nouveau carrefour : comment maintenir ses acquis, protéger ses espaces et répondre à la haine par une plus grande organisation et davantage d'actions de rue. Les réseaux construits au cours des dix dernières années seront la clé de la résistance. Mais il est également nécessaire de renouveler les stratégies, d'ajouter de nouvelles voix et de renforcer la coordination avec d'autres mouvements sociaux.

Dix ans après Ni Una Menos : unir les luttes contre l'avancée du néofascisme

Le féminisme n'est pas seulement une lutte pour les droits des femmes. Aujourd'hui, plus que jamais, il s'agit d'une lutte contre toutes les formes d'autoritarisme et d'exclusion. Dans un contexte mondial où les projets politiques néo-fascistes - xénophobes, anti-féministes et anti-droits - progressent, le défi est clair : construire une unité large, plurielle et combative qui affronte la haine par le bas.

Dix ans après Ni Una Menos, dans un contexte difficile pour la stratégie de rue, les organisations féministes ont appelé à l'unification des luttes pour la défense des retraité-es, qui depuis des mois se mobilisent et font face à une répression hebdomadaire de la part du gouvernement libertarien, mais aussi de toutes les personnes affectées par ce projet politique visant à redonner le pouvoir de classe aux secteurs concentrés du pouvoir, principalement le secteur financier.

Le 4 juin 2025, une foule nombreuse et diversifiée s'est mobilisée devant le Congrès argentin pour protester contre les coupes budgétaires promues par le président Javier Milei. La marche a rassemblé des retraité-es, des enseignant-es, des scientifiques, des médecins, des personnes handicapées, des activistes sociaux et des féministes, unifiant des revendications qui avaient été exprimées séparément.

L'expérience féministe de cette décennie a montré qu'il est possible de changer les règles du jeu. Mais elle a aussi montré une extraordinaire sensibilité aux conflits auxquels la société est confrontée face aux processus de dépossession des droits et de destruction des conditions de vie de la majorité populaire.

Lors du dernier 4J, convoqué par Ni Una Menos, les rues sont redevenues un territoire de résistance. Ce fut peut-être la plus plébéienne de toutes ces dix dernières années à cette date, soutenue notamment par les réseaux économiques et politiques déployés dans les quartiers populaires. Malgré l'objectif du néolibéralisme libertarien de briser tous les liens de solidarité communautaire et de décourager toute forme de participation politique et sociale, iels étaient là, aux côtés de leurs camarades, embrassant les travailleuses de Garrahan - le principal centre de soins pédiatriques à haute complexité d'Argentine - en lutte, les familles de personnes handicapées qui ont été la cible d'attaques de la part des fonctionnaires, et les travailleuses qui se sont mobilisées avec leurs syndicats.

La place était également remplie de camarades féministes de la table ronde œcuménique qui accompagne systématiquement la mobilisation des retraité-es, et la communauté travestie-trans était également présente, qui depuis 2014 s'organise pour exiger des réparations historiques pour la persécution systématique et la violence institutionnelle qu'elle a historiquement subies.

Cette place nous a également rappelé que, face à la peur et au sentiment de vulnérabilité et de malaise, il existe une force plus puissante : la solidarité, l'empathie, la résistance et l'organisation de la base. Parce qu'unies, réorganisées et avec de la mémoire, nous continuons à crier : Pas une de moins, nous voulons vivre, libres et sans dettes.

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Argentine : En chemin vers octobre, en passant par septembre

17 juin 2025, par Eduardo Lucita — , ,
Les récentes élections en ville autonome de Buenos Aires (Ciudad Autónoma de Buenos Aires), des législatives de troisième ordre découplées des nationales pour la première fois, (…)

Les récentes élections en ville autonome de Buenos Aires (Ciudad Autónoma de Buenos Aires), des législatives de troisième ordre découplées des nationales pour la première fois, ont eu un fort impact politique, et ont pris une dimension et une importance sans équivalent jusqu'ici, qui dépasse le nombre de sièges obtenus par les différentes forces. C'est à dire que leurs résultats influeront sur les législatives nationales d'octobre prochain et très possiblement se ressentiront jusqu'à la présidentielle de 2027.

Tiré de Inprecor
11 juin 2025

Par Edouardo Lucita

Javier Milei © United States of America - CC BY-SA 2.0

Les urnes ont désigné La liberté avance (LLA, la coalition de droite qui soutient Milei) pour vainqueur indiscutable. À la différence des cinq élections provinciales antérieures, là, le pouvoir en place localement a perdu. L'insistance présidentielle à vouloir nationaliser et donner aux élections de cette année (spécialement aux nationales d'octobre) un caractère plébiscitaire sur la gestion de son gouvernement a transformé ces législatives locales en une sorte de quasi référendum. Avant cela, il devra passer par les élections de septembre dans la Province de Buenos Aires.

Les résultats des autres forces politiques, qui nécessiteraient des analyses particulières, permettent d'anticiper un macrisme qui est en train de perdre son identité et s'estompe de jour en jour, et un péronisme qui n'a pas fait une mauvaise élection mais qui n'est pas arrivé à dépasser son score historique dans la ville. En fonction des résultats d'octobre, il est possible que commence à se dessiner la future carte politique.

Pendant ce temps, l'économie continue en mode électoral. Comme je l'ai signalé dans une note antérieure, le gouvernement a besoin que le plan anti-inflation fonctionne pour gagner les élections, en même temps qu'il a besoin de gagner les élections pour que le plan ait des possibilités de fonctionner au-delà d'octobre.

Trois aspects émergents de ces élections provoquent des controverses interprétatives et de sérieux défis. En synthèse :

a) Caractérisation du triomphe de LLA : ceux qui essaient de minimiser le coût de ce triomphe ajoutent que 30 % des votes exprimés obtenus par cette alliance, représentent seulement 17 % de l'ensemble des électeurs. Que ce vote a eu besoin de l'appui du grand patronat, de l'accord du FMI et de la pression du ministre de l'Économie sur les faiseurs de prix pour garder le dollar et l'inflation sous contrôle. Qu'il a dû tirer parti, pendant la campagne, de la figure présidentielle, car effectivement, le candidat a juste réussi à dire « Je suis Milei ».

Comme d'autres, nous donnons une autre valeur à ces résultats électoraux, nous ne méconnaissons pas l'impact de ces variables et le poids de l'appareil d'État, mais nous reconnaissons que plusieurs d'entre elles font partie du jeu pré-électoral. Le résultat fournit au gouvernement un fort soutien politique et LLA peut se présenter comme étant le représentant dominant (pas encore hégémonique) de la droite et de l'ultradroite native. En général et comme cela a été signalé dans un article de La Nacion, « la politique continue à l'état liquide, même si Milei et les siens représentent le plus solide de cette scène ».

Cette montée en puissance lui permet d'affronter les prochaines élections nationales avec les plus grands espoirs quant à sa représentation parlementaire et surtout d'avancer dans les réformes structurelles en accord avec le FMI et le grand patronat, et aussi d'incarner, durant les deux prochaines années de mandat son projet de transformation radicale intégrale (économique, sociale et culturelle) de la société argentine. Au cours de cette semaine, il a déjà enclenché différentes initiatives régressives, abrogation de droits, changement dans la politique des droits humains et dans les études historiques, en même temps qu'une nouvelle et plus forte répression lors de la marche des retraités.

b) Taux bas de participation : la participation aux élections est une autre donnée centrale de cette élection. Elle a baissé de 12 points par rapport aux élections antérieures locales, de plus de 20 par rapport à la moyenne historique de ce type d'élections. Et cela, dans le district électoral le plus politisé et avec les citoyens les plus informés du pays. Ce qui renforce la tendance nationale qui s'exprime élection après élection depuis plusieurs années.

Le vote témoigne aussi d'une coupure de classe. Cela le différencie des temps du macrisme, qui progressait dans toutes les communes. Au contraire, maintenant, dans les communes du nord où se situent les revenus familiaux les plus élevés, c'est LLA qui a gagné, alors que dans les grands bidonvilles de Buenos Aires et dans le sud où se concentre la population la plus humble et pauvre, c'est le péronisme qui a gagné, et c'est même dans certaines de ces communes que le FITU a enregistré le plus haut pourcentage. Mais c'est aussi dans ces communes sudistes qu'a été enregistré le taux d'abstention le plus élevé. Les résultats dans la Commune 8 sont emblématiques qui vont dans ce sens, selon les analystes. Cette Commune anticipe d'habitude le vote de toute la périphérie de Buenos Aires…

La baisse continue de la participation est vue par certains secteurs comme un acte de rébellion face à l'insatisfaction généralisée. À tel point qu'un programme l'a caractérisée comme étant un silencieux « qu'ils s'en aillent tous ». Cette caractérisation part des élections précédentes de 2001 où il y a eu de l'abstention mais aussi beaucoup de votes blancs et nuls. Et comme nous le savons, il y a des différences qualitatives entre les utilisations de l'un ou de l'autre. Le blanc et le nul impliquent une attitude active du votant, qui prend la peine d'aller voter pour manifester son rejet et son indignation, alors que l'abstention est, dans le meilleur des cas, l'expression d'un non-conformisme passif. Je crois que ce dernier a prévalu dans ces élections, un non-conformisme qui peut aussi être interprété comme résignation, reflet de vastes secteurs de la société qui se sont installés dans la crise et qui attendent que celle-ci se résolvent toute seule. LLA s'accommode de ce niveau d'abstention. Dans des contextes d'apathie généralisée, ceux qui réussissent à consolider des noyaux durs peuvent s'imposer, sans nécessité de construire d'ample majorité. Je m'en remets à ce que dit l'un des consultants qui était décrit : « On voit très clairement comment le bas niveau de participation bénéficie à LLA (La Liberté Avance), qui est en train de consolider un noyau dur et, avec des scores aux élections entre 30 et 35 %, est en train de s'imposer », avertit le consultant Santiago Giorgetta.

c) Le problème démocratique. Le régime démocratique libéral est remis en question par la logique du gouvernement. C'est aussi une tendance mondiale. La dévalorisation des institutions, l'accoutumance aux discours violents qui dévalorisent ou empêchent la politique, le recours aux décrets spéciaux émis par le président, la possibilité de verser de l'argent sur le marché sans en connaître la provenance, la persécution des journalistes, les répressions continues, l'agression des autres forces politiques, et maintenant plus seulement de gauche… Ce qui s'est passé avec la fausse vidéo sur laquelle Macri changerait sa position politique est un appel à la vigilance. Si cela se passe lors d'une élection de troisième ordre, que peut-il arriver sur le chemin vers octobre, et même pire lors de la présidentielle ?

Lentement, l'idée fait son chemin d'un bon sens qui accepterait de remettre en cause les droits civils, et lentement se dessine un chemin chaque jour plus autoritaire. Cela fait partie de la bataille culturelle qu'impulse le président Milei. Une dérive des plus périlleuse si la riposte n'arrive pas à temps.

Le 20 mai 2025

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Etats-Unis - Los Angeles. « Il s’agit d’un projet d’ingénierie démographique déguisé sous le langage de l’application de la loi »

17 juin 2025, par Democracy now ! — , ,
[La police de Los Angeles a déclaré avoir procédé à plus de 300 arrestations de manifestants au cours des deux derniers jours. Selon The Guardian du 11 juin, ces arrestations (…)

[La police de Los Angeles a déclaré avoir procédé à plus de 300 arrestations de manifestants au cours des deux derniers jours. Selon The Guardian du 11 juin, ces arrestations seraient une sorte de contrefeu déclaré par le gouverneur démocrate Gavin Newsom pour faire échec à l'administration Trump qui a mobilisé l'armée et la Garde nationale « pour accompagner les agents de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement) lors de leurs raids dans toute la ville de Los Angeles ». Ce qui qualifie, à sa façon, l'orientation politique du démocrate Gavin Newsom face à l'offensive suprémaciste blanche de Donald Trump et Stephen Miller.

Or, comme le souligne The Guardian, « des travailleurs agricoles ont rapporté que des agents de l'immigration ont envahi le cœur agricole de la Californie, les agents fédéraux ciblant apparemment les champs et les entrepôts de la côte centrale jusqu'à la vallée de San Joaquin. Des groupes de défense des immigrants ont déclaré que les agents poursuivaient les travailleurs dans les champs de myrtilles et menaient des opérations dans des installations agricoles. »

L'économie de la Californie repose très largement dans son secteur agricole sur le travail des travailleurs et travailleuses immigré·e·s – « réguliers ou irréguliers ». La vague de répression – sous l'égide de l'ICE – déstabilise la structuration de l'emploi dans ce secteur, ce qui susciter quelques oppositions de grands propriétaires. En effet, « selon le département de l'Université de Californie consacré à la situation des travailleurs agricoles, l'UC Merced, environ 255 700 travailleurs agricoles en Californie sont sans papiers ».

Toujours selon The Guardian, les raids contre les ouvriers du textile, les employés des stations de lavage, les diverses catégories de travailleurs journaliers s'inscrivent d'abord dans l'objectif fixé par Stephen Miller, le chef de cabinet adjoint de Trump, d'atteindre le quota de 3000 arrestations par jour, mais s'insèrent aussi dans une bataille politique contre des dirigeants démocrates. Toutefois, il faut replacer cette offensive anti-immigré·e·s dans un contexte d'une sorte de guerre aux couleurs du suprémacisme blanc. Ce qui se révèle dans les termes du discours militaire de Trump qui qualifie de manifestant·e·s Los Angeles d'« animaux » et se propose de « libérer Los Angeles ». Ce que l'écrivaine Jean Guerrero soulignait déjà le 10 juin dans l'entretien que nous publions ci-dessous. – Réd. A l'Encontre]

11 juin 2025 - tiré du site alencontre.org - Photo : Jean Guerrero (à g.). « Retourner chez nous sans danger, nous ne le pouvons pas » (à d.)
https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/etats-unis-los-angeles-il-sagit-dun-projet-dingenierie-demoa-lgraphique-deguise-sous-le-langage-de-lapplication-de-loi.html

***

Entretien avec l'écrivaine et journaliste Jean Gerrero conduit par Amy Goodman et Juan González du média en ligne Democracy Now !

Amy Goodman : Pourriez-vous commencer par nous décrire les manifestations dans les rues à Los Angeles ? Y avez-vous participé ? Et parlez-nous de ce recours sans précédent de la force militaire, et du Parti républicain, le parti qui défend les droits des Etats, ainsi que du président Trump qui met en question les droits des Etats en faisant intervenir l'armée américaine [Garde nationale et Marines, ces derniers mobilisés suite à l'ordre du secrétaire à la Défense Pete Hegseth], contre la volonté de la maire locale, Karen Bass, et du gouverneur de Californie, le gouverneur démocrate de Californie Gavin Newsom.

Jean Guerrero : Je tiens à être claire sur ce qui se passe ici à Los Angeles. Le gouvernement fédéral envahit les communautés multiculturelles de Los Angeles pour les terroriser. L'ICE (Immigration and Customs Enforcement) se présente devant les écoles, devant les magasins Home Depot [chaîne de distribution pour l'équipement de la maison], devant d'autres lieux de travail. Ils arrêtent des gens dans la rue, devant leur domicile, devant leurs enfants, souvent sans mandat.

Mais ce qui se passe au cours des manifestations, c'est que des personnes de toutes les races et de tous les horizons risquent leur vie pour protéger leurs amis, leurs voisins, les membres de leur famille contre ces arrestations. Et c'est magnifique à voir. Hier [9 juin], j'étais à l'une de ces manifestations, où j'ai parlé à des grands-mères blanches, qui sortent pour protéger les personnes qu'elles aiment et qu'elles craignent de voir arrêtées par l'ICE. J'ai parlé à des Latinas qui ont peur d'être victimes de profilage racial et d'être arrêtées en raison du caractère aveugle de ces arrestations, mais qui n'hésitent pas à risquer leur vie, car elles sont citoyennes et croient qu'elles doivent utiliser leur privilège pour défendre les personnes qui leur sont chères.

Et ces manifestations ont été largement pacifiques. Vous savez, ce sont des gens qui veulent dire à l'ICE qu'ils ne sont pas les bienvenus dans leurs communautés. Et ce à quoi nous assistons, c'est à une provocation. Vous savez, le déploiement de la Garde nationale et des Marines contre la volonté des dirigeants californiens, c'est une atteinte à la souveraineté de l'Etat de Californie, et c'est une tentative de provoquer les Angelenos [habitants de Los Angeles, « originaires de Los Angeles »] pour les pousser à un affrontement violent. Ils veulent que les manifestant·e·s réagissent violemment pour détourner l'attention de ce qui se passe réellement, à savoir que des familles sont séparées, que nos communautés sont dévastées et que les habitants de Los Angeles se lèvent pour dire : « Nous ne tolérerons pas cela. » Mais l'administration tente de les pousser à la violence, de les qualifier de rebelles afin de justifier une répression fédérale généralisée et de créer des images virales qui détourneront l'attention des Américains de la réalité effroyable : l'ICE kidnappe des membres estimés de la communauté et détruit des familles.

Juan González : Et, Jean, vous avez publié sur les réseaux sociaux : « Le programme de Trump en matière d'immigration n'a rien à voir avec la loi et l'ordre. Il s'agit de remodeler la démographie raciale de ce pays. » Pourriez-vous développer cette idée, notamment en ce qui concerne le fait que Stephen Miller, le conseiller clé de Trump, a qualifié cela de « lutte pour la civilisation » ?

Jean Guerrero : Vous savez, cette répression est une affaire personnelle pour Stephen Miller. Comme je le raconte dans mon livre, Hatemonger, lorsqu'il était lycéen à Los Angeles, il s'en prenait souvent à ses camarades latino-américains et immigrés, leur disant de « parler anglais » et de retourner dans leur pays d'origine. A l'époque, il était critiqué pour ses opinions, et il a passé sa carrière à essayer de punir les communautés qui l'avaient rejeté.

Ces expulsions massives n'ont rien à voir avec la sécurité aux frontières. Elles n'ont rien à voir avec la criminalité. Elles visent à détruire le tissu multiculturel de villes comme Los Angeles. Et je tiens à le répéter : il ne s'agit pas de lutter contre la criminalité. N'oublions pas que dès son premier jour au pouvoir, le président Trump a gracié les personnes qui ont violemment agressé les forces de l'ordre lors de l'assaut du Capitole le 6 janvier 2021. Trump et Miller ne sont donc pas contre la criminalité. Ils ne sont pas contre les membres de gangs. En fait, dans mon livre, je relate en détail les rêves de jeunesse de Miller, qui voulait devenir gangster. Ce qu'ils font, c'est diriger un Etat mafieux qui utilise les immigrant·e·s comme boucs émissaires pour nous asservir tous.

Donc, encore une fois, ils se moquent de l'ordre public. L'obsession centrale de Miller n'a jamais été l'immigration illégale. Elle a toujours été l'immigration légale. C'est pourquoi, dès le premier jour, vous avez assisté à une attaque d'ensemble contre les demandeurs d'asile : l'étouffement du régime d'asile, les restrictions à l'obtention de la carte verte (carte de résident permanent), l'attaque contre le droit du sol. Et maintenant on tente d'invoquer la loi sur l'insurrection pour expulser des personnes sans distinction, simplement en raison de la couleur de leur peau. Donc, encore une fois, il ne s'agit pas de sécurité nationale. Il s'agit d'un projet idéologique d'ingénierie démographique déguisé sous le langage de l'application de la loi. Et Los Angeles résiste.

Juan González : Pourriez-vous nous parler du nombre de journalistes qui ont également été blessés par les forces de l'ordre ces derniers jours à Los Angeles ?

Jean Guerrero : Plusieurs journalistes, dont certains de mes collègues, ont été touchés par des balles en caoutchouc. Certains ont été hospitalisés. Je crois que PEN America [organisation créée en 1922 pour la défense des droits de l'homme, la libre expression et le développement de la littérature] a recensé au moins 27 agressions contre des journalistes à Los Angeles depuis le 6 juin. Les reporters sont visés par des balles en caoutchouc et des gaz. Et c'est très inquiétant, car ces balles dites non létales peuvent, en fait, être mortelles. Le journaliste chicano respecté Rubén Salazar a été tué par une grenade lacrymogène en 1970 alors qu'il couvrait des manifestations à Los Angeles. Ce souvenir reste vivant dans l'esprit des journalistes de la ville, en particulier des journalistes latino-américains qui tentent de dénoncer les injustices qui se produisent dans leurs communautés.

Amy Goodman : Jean Guerrero, pouvez-vous nous parler de ce qui se passe actuellement à Los Angeles, où toute l'attention est concentrée en raison de la décision sans précédent de Trump et de Hegseth, le secrétaire à la Défense, de faire appel aux Marines et à des milliers de membres de la Garde nationale et de les fédéraliser ? Mais en réalité, cela se produit dans tout le pays. Pouvez-vous nous en dire plus sur les deux hommes dont vous parlez dans votre livre, Hatemongers : Stephen Miller, Donald Trump, and the White Nationalist Agenda ? Stephen Miller dit que les agents de l'ICE doivent se rendre dans les magasins 7-Eleven et Home Depot, ce qui est très différent de Trump qui parle d'arrêter les meurtriers et les violeurs et de porter le nombre d'arrestations à 3000 par jour. On assiste donc à des arrestations massives au Texas et en Arizona. A ce stade, nous n'y prêtons même pas attention à cause de la militarisation de Los Angeles.

Jean Guerrero : Ce que vous voyez, c'est en quelque sorte une amplification exponentielle de ce que nous avons vu pendant le premier mandat, à savoir que des ressources sont retirées d'enquêtes sérieuses sur la sécurité intérieure, sur le trafic de drogue et la traite des êtres humains, pour financer l'ICE et atteindre ces quotas d'êtres humains à arrêter afin de satisfaire l'appétit de Miller pour la répression des immigrant·e·s, qu'ils soient en situation régulière ou irrégulière.

Et une chose qui n'a pas reçu suffisamment d'attention et que je tiens à souligner, c'est que ce qui se passe à Los Angeles, c'est que les gens risquent leur vie non seulement pour résister à ce qui se passe, pour résister à ces enlèvements de membres estimés de leur communauté, mais aussi pour documenter, dénoncer et témoigner de ce qui se produit. Ils enregistrent des vidéos de mères arrachées à leurs enfants, arrêtées devant les tribunaux, de femmes enceintes malmenées dans la rue et placées en détention, de pères séparés de leurs filles en larmes. Et ces images sont cruciales, car chaque acte documenté ébranle la réalité alternative que Trump et Stephen Miller ont créée. Cette « réalité alternative » dans laquelle ils sont censés réprimer les gangsters, les violeurs et les criminels dangereux. Je ne saurais trop insister sur l'importance de cela.

L'administration intensifie les expulsions à un rythme sans précédent, ce qui signifie qu'elles sont plus visibles que jamais. Auparavant, elles se déroulaient dans l'ombre. Aujourd'hui, tout le monde peut les voir partout. Et les gens sortent leurs téléphones. Ils enregistrent ce qui arrive à leurs proches, à leurs amis, à leurs voisins. Du coup, ces expulsions, ces arrestations sont de plus en plus difficiles à présenter sous un faux jour, ce qui menace le discours que Trump et Stephen Miller ont passé des années à répandre.

Je crois donc sincèrement que si Los Angeles refuse de se laisser entraîner dans la violence, reste disciplinée et continue à dénoncer sans relâche la manière dont l'ICE kidnappe les innocents et ce que l'ICE fait réellement aux membres éminents de notre communauté, tout cela finira par se retourner contre l'administration Trump. Ainsi, la tentative de Trump de semer le chaos dans nos communautés finira par s'effondrer sous le poids de sa propre cruauté.

Juan González : Je voulais vous interroger sur le conflit qui oppose manifestement les élus californiens et l'administration Trump. Vous savez, j'étais là-bas en tant que journaliste en 1992, lors des émeutes de Los Angeles [suite à l'acquittement de 4 policiers blancs qui avaient, en mars 1991, passé très brutalement à tabac Rodney King, un Afro-Américain]. Et il n'y a vraiment aucune comparaison possible entre les événements du week-end dernier et ceux de 1992. A l'époque, 60 personnes – plus de 60 personnes – ont été tuées, 12 000 ont été arrêtées, plus d'un millier de bâtiments ont été endommagés. Et même lorsque le président George H.W. Bush [1989-1993] a fait appel à la Garde nationale, 30 personnes avaient déjà été tuées. Et il l'a fait à la demande d'un gouverneur républicain, Pete Wilson, et d'un maire démocrate, Tom Bradley. Parlez-nous de la différence entre la réaction des élus actuellement et l'excuse invoquée par Trump pour faire appel à la Garde nationale et aux Marinesw.

Jean Guerrero : Comme je l'ai dit, la majorité de ces manifestations sont pacifiques. Vous voyez des enfants dans ces rassemblements.

Ce sont des personnes qui essaient simplement de manifester pacifiquement et de dire au gouvernement fédéral qu'elles ne veulent pas que les personnes qu'elles aiment à Los Angeles soient kidnappées. La dernière fois qu'un président a pris une telle mesure, c'est-à-dire envoyer la Garde nationale contre la volonté du gouverneur, c'était en 1963 pour faire respecter la déségrégation en Alabama [assurer l'accès aux écoles ségréguées face à la campagne de la droite raciste républicaine, entre autres le gouverneur de l'Alabama George Wallace]. La mobilisation présente de la Garde nationale et des Marines est donc vraiment sans précédent.

Et honnêtement, c'est de l'autoritarisme pur et simple. Vous voyez bien que Trump parle maintenant d'arrêter Gavin Newsom et d'autres dirigeants californiens ! D'un côté, c'est choquant, mais de l'autre, c'est tout à fait prévisible. C'est ce que font les gouvernements autoritaires. Ils utilisent les immigrant·e·s comme prétexte pour s'en prendre à l'opposition. Et les immigré·e·s ne sont que la première cible. Si vous lisez la littérature nationaliste blanche qui a inspiré des gens comme Stephen Miller, elle diabolise non seulement les immigrés respectueux de la loi, mais aussi tous ceux qui les défendent. Les pires ennemis dans cette littérature ne sont pas les immigrés, même s'ils sont décrits comme des monstres, des bêtes et des menaces pour la civilisation occidentale. Les pires ennemis dans cette littérature – et je parle ici de livres comme Le Camp des Saints [roman dystopique de Jean Raspail datant de 1973 dans lequel il décrit la destruction de la civilisation occidentale par les immigrés] que Stephen Miller a ouvertement promu – les pires ennemis sont les alliés blancs des immigrants, les politiciens, les militants et les gens ordinaires qui leur témoignent de l'empathie. Ce sont ces gens qui sont, je cite, « contaminés par le lait de la bonté humaine », comme le dit l'un des livres qui a formaté Miller.

Ainsi, la conclusion logique des politiques de Trump n'est pas seulement le nettoyage ethnique, mais aussi le nettoyage idéologique. Il s'agit d'une purge non seulement des personnes, mais aussi des principes. Ils veulent éliminer tous ceux qui croient en la compassion envers « les étrangers », qui croient aux droits des immigré·e·s, qui croient en une démocratie multiculturelle ou multiraciale. C'est une vision des Etats-Unis où vous n'êtes américain que si vous choisissez cette haine. Et si vous choisissez l'amour ou la compassion, vous faites partie de ceux qui empoisonnent le sang de ce pays. Je ne suis donc pas surprise de voir le président s'en prendre à des innocents qui ne sont pas seulement les immigrants de nos communautés, mais aussi ceux et celles qui les défendent, qu'ils soient blancs, noirs, bruns, de toutes les couleurs, et qui expriment simplement leur humanité et leur compassion pour les autres. (Transcription partielle de l'entretien avec Jean Gerrero animé par Amy Goodman et Juan González du média en ligne Democracy Now !, 10 juin 2025 ; traduction rédaction A l'Encontre)

Jean Guerrero est chroniqueuse au New York Times et autrice du livre Hatemonger : Stephen Miller, Donald Trump, and the White Nationalist Agenda (? William Morrow Paperbacks, 2021).

Dans Le Monde du 10 juin, Piotr Smolar décrit « l'idéologue en chef de la Maison Blanche », Stephen Miller. Piotr Molnar écrit que Stephen Miller célébrait le 1er mai l'initiative de Donald Trump pour combattre « la culture communiste “woke” cancérigène qui détruisait notre pays, nous conduisant à croire que les hommes sont des femmes, que les femmes sont des hommes, que la discrimination raciale [contre les Blancs] est bonne, que le mérite est mauvais, et que la sûreté et la sécurité physique importent moins que les sentiments des idéologues libéraux ».

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Une offensive conjointe

David Huerta

L'offensive de Trump et Miller contre les travailleurs migrants participe aussi de l'attaque contre le mouvement syndical, ce qui fait partie du programme de Trump et de la Heritage Foundation. Une illustration de la pratique de ce régime autoritaire est fournie par l'arrestation du dirigeant syndical David Huera, ce que décrivent le 9 juin deux journalistes du Guardian, Michael Sainato et Chris Stein. – Réd.]

David Huerta, président du Service Employees International Union California et du SEIU United Service Workers West, servait d'observateur communautaire lors d'une opération de l'ICE à Los Angeles vendredi 6 juin, lorsque des agents fédéraux l'ont arrêté pour entrave à l'exercice de leurs fonctions.

Il a d'abord été hospitalisé pour des blessures subies lors de son arrestation, puis libéré vendredi soir. Des vidéos diffusées en ligne montrent des agents plaquant au sol David Huerta, avant de lui passer les menottes.

« Ce qui m'est arrivé ne me concerne pas personnellement ; il s'agit de quelque chose de beaucoup plus important. Il s'agit de la manière dont nous, en tant que communauté, nous nous unissons et résistons à l'injustice qui se produit », a déclaré David Huerta. « Des personnes qui travaillent dur, des membres de notre famille et de notre communauté, sont traités comme des criminels. Nous devons tous nous opposer collectivement à cette folie, car ce n'est pas justice. C'est une injustice. Et nous devons tous nous ranger du côté de la justice. »

David Huerta a finalement été inculpé de complot visant à entraver l'action d'un agent et libéré lundi sous caution de 50 000 dollars, à l'issue d'une audience à Los Angeles. Mais sa détention est devenue un cri de ralliement pour des dirigeants syndicaux à travers les Etats-Unis, qui ont appelé à la fin des rafles contre les immigré·e·s et à l'utilisation de la Garde nationale pour réprimer les manifestations à Los Angeles. […]

« David a été le premier à dire qu'il ne s'agissait pas seulement de lui », a déclaré Becky Pringle, présidente de la National Education Association, le plus grand syndicat du pays. « Nous savons ce que fait cette administration, c'est pourquoi nous disons à Donald Trump et à tous ses alliés : nous ne ferons pas, nous ne ferons pas des immigré·e·s des boucs émissaires. »

Jaime Contreras, vice-président exécutif du SEIU 32BJ, qui représente les travailleurs du nord-est des Etats-Unis, a déclaré que le combat de David Huerta servirait de cri de ralliement pour ses membres et ses partisans, car « il y a beaucoup plus de gens qui sont d'accord avec nous qu'avec eux. David est pour nous… un leader syndical, un frère, un membre du syndicat, un leader respecté en Californie, et nous sommes ici pour lui faire savoir qu'il n'est pas seul. Nous n'allons pas rester les bras croisés. Il y a toujours une prochaine élection, donc nous ferons payer tout le monde dans les urnes le moment venu. » [Une affirmation qui traduit la permanence d'une orientation d'une grande partie de l'appareil syndical face au système bipartisan. – Réd.]

A New York, le président du SEIU 32BJ, Manny Pastreich, a déclaré aux membres du syndicat et aux manifestants qui soutenaient David Huerta : « Tout ce qui nous est cher est attaqué. Les syndicats, les travailleurs, la liberté, les communautés immigrées, les soins de santé, la Constitution, nos frères et sœurs syndicalistes. » (Extraits de l'article du Guardian du 9 juin ; traduction rédaction A l'Encontre)

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États-Unis. Projet de loi budgétaire et guerre sociale

17 juin 2025, par Lance Selfa — , ,
Si un satiriste avait tenté de parodier une loi visant à voler les salarié·e·s pour enrichir les riches, il n'aurait pas pu faire mieux que le « grand et beau projet de loi » (…)

Si un satiriste avait tenté de parodier une loi visant à voler les salarié·e·s pour enrichir les riches, il n'aurait pas pu faire mieux que le « grand et beau projet de loi » que la Chambre des représentants des Etats-Unis a adopté à une voix près le 22 mai [215 pour, 214 contre, dont deux républicains].

2 juin 2025 - tiré du site alencontre.org - Photo : Donald Trump et le président républicain de la Chambre des représentants Mike Johnson s'adressant à la presse à propos du « One Big Beautiful Bill Act », 20 mai 2025.

Trump a baptisé de ce nom ridicule de « grande et belle loi » ce projet massif de 1100 pages qui augmente le déficit budgétaire des Etats-Unis de 4000 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie [1]. Il intègre tous les plans du Parti républicain visant à réduire les impôts des plus riches, tout en augmentant les dépenses et en mettant en péril la santé et l'éducation de millions de membres des classes laborieuses.

Dans le même temps, il prévoit pour la première fois un budget militaire supérieur à 1000 milliards de dollars par an et une expansion considérable de l'appareil de déportation de migrant·e·s (U.S. Immigration and Customs Enforcement's-ICE) qui est au cœur du programme de Trump.

Dans quelle mesure cette « grande et belle loi » favorise-t-elle les riches ? Le Congressional Budget Office (en date du 20 mai), un organisme non partisan, a montré que ce projet de loi réduirait les revenus des ménages les plus pauvres (les 10% les plus pauvres) jusqu'à 4% par an, tout en augmentant les revenus des plus riches (les 10% les plus riches) jusqu'à 4% par an. Si l'on examine ces transferts en dollars, on constate que les 40% les plus pauvres de la population perdent de l'argent, tandis que les 0,1% les plus riches gagnent environ 390 000 dollars !

Ces changements sont le résultat cumulé de réductions d'impôts qui favorisent les revenus les plus élevés et de coupes drastiques dans le programme Medicaid (l'assurance maladie publique pour les personnes pauvres et handicapées) et le programme SNAP (Supplemental Nutrition Assistance Program – aide alimentaire pour les personnes à faibles revenus). Les coupes dans ces deux programmes essentiels s'élèvent à plus de 1200 milliards de dollars sur dix ans. Le journaliste spécialisé dans les statistiques G. Elliott Morris a résumé la situation ainsi : « Les républicains veulent que vous payiez plus pour avoir moins. » (Strengh In Numberts, 23 mai 2025)

Une autre conséquence moins connue sera la réduction obligatoire de 500 milliards de dollars du budget de Medicare, le programme d'assurance maladie publique pour les personnes âgées. Avec les prestations de sécurité sociale versées aux personnes âgées et handicapées, Medicare est si populaire qu'il est généralement considéré comme « à l'abri » des coupes budgétaires. A l'origine formelle de cette mesure d'austérité se trouve la loi « Pay As You Go Act » – adoptée par le Congrès démocrate en 2010, dirigé par la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi et le président Barack Obama – qui impose des coupes obligatoires dans ces programmes si le déficit budgétaire fédéral dépasse certains niveaux.

Les conséquences de ces coupes seront dévastatrices dans un pays où 4 personnes sur 10 ne peuvent pas réunir 400 dollars en cas de nécessité urgente et où près de 80% des habitants déclarent vivre « au jour le jour » (Forbes, 2 avril 2024). Les analystes prévoient que jusqu'à 15 millions de personnes perdront leur couverture santé, car le gouvernement fédéral impose des restrictions plus strictes sur les personnes pouvant bénéficier des prestations sociales et les Etats ne sont pas en mesure de combler les lacunes.

Medicaid n'est pas seulement un programme destiné aux Américains les plus pauvres. Grâce à la loi de 1997 sur l'assurance maladie pour les enfants (Children's Health Insurance Act) et à la loi de 2010 sur les soins abordables (Affordable Care Act), Medicaid fournit désormais une aide à l'assurance maladie à près de 80 millions d'Américains. En fait, il compte plus d'adhérents que Medicare.

Ainsi, à bien des égards qui ne sont pas tout à fait évidents, Medicaid est un soutien essentiel pour des millions d'Américains de la classe laborieuse. Il est le principal bailleur de fonds des maisons de retraite et des soins à domicile pour les personnes âgées et handicapées. Dans de nombreuses régions urbaines et rurales des Etats-Unis, il soutient les infrastructures de santé publique. Une enquête de la Kaiser Family Foundation a révélé que 65% des personnes interrogées ont bénéficié de Medicaid, soit elles-mêmes, soit un membre de leur famille ou un ami proche.

Ces coupes budgétaires ne sont pas populaires. Dans aucune des 435 circonscriptions électorales, il y a plus de 15% des électeurs et électrices qui soutiennent les coupes dans le programme d'aide alimentaire SNAP. Même Steve Bannon, le conseiller d'extrême droite de Trump, a mis en garde les républicains contre les coupes dans Medicaid. Mais ils l'ont fait quand même. Et même les républicains de la Chambre des représentants qui avaient juré de ne pas soutenir un projet de loi réduisant Medicaid ont voté en sa faveur. Ils vont maintenant passer des mois à jouer sur les mots pour essayer d'expliquer que leur vote n'était pas en faveur d'une « réduction », mais pour autre chose.

Dans une autre attaque contre les classes populaires, le projet de loi réduit également les bourses d'études qui aident les étudiants à faibles revenus à financer leurs études universitaires. Jusqu'à 4 millions d'étudiants seront touchés. Et de nouvelles dispositions applicables aux prêts étudiants augmenteront les remboursements et allongeront la durée de la dette pour la plupart des bénéficiaires.

Ce compte rendu ne s'est concentré que sur les coupes dans les soins médicaux, l'aide alimentaire et le soutien à l'éducation. L'idée que Trump et les républicains soient désormais en quelque sorte un « parti de la classe ouvrière » est donc risible.

Mais le reste du projet de loi est une liste de souhaits trumpistes, qui prévoit notamment : une multiplication par 13 du budget du système carcéral de l'ICE ; la possibilité pour l'administration de supprimer le statut d'exonération fiscale de toute organisation à but non lucratif qu'elle juge politiquement inacceptable ; l'interdiction pour les Etats de réglementer les technologies d'intelligence artificielle ; et même la limitation de la capacité des plaignants à demander des injonctions judiciaires pour bloquer les mesures prises par l'administration.

Le projet de loi est désormais entre les mains du Sénat, où certains républicains ont promis de ne pas le soutenir et ont appelé à des modifications importantes, etc. Ne les croyez pas. La plupart des détracteurs estiment que ce projet de loi ne va pas assez loin dans la réduction des dépenses. L'appel du sénateur Josh Hawley (républicain du Missouri) à « ne pas réduire Medicaid » dans une tribune publiée dans le New York Times du 12 mai relève davantage du spectacle politique que de la conviction.

En fin de compte, ce projet de loi représente l'intégralité du programme de politique intérieure de Trump et des républicains. Et même si le Sénat peut y apporter quelques modifications mineures, il sera adopté par le Congrès dans son intégralité. Au Sénat, où le Parti républicain détient une majorité de 53 sièges contre 47, trois républicains peuvent voter contre et le projet de loi sera tout de même adopté grâce à la voix décisive du vice-président JD Vance.

D'ici l'automne, la classe laborieuse des Etats-Unis commencera à subir la plus grave attaque législative dont elle ait été victime depuis plus d'un demi-siècle. (Article reçu le 31 mai ; traduction rédaction A l'Encontre)


[1] Donald Trump, sur sa plateforme Truth Social, a réagi ainsi à l'adoption du budget : « La grande et belle loi a été adoptée à la Chambre des représentants ! C'est sans doute le texte législatif le plus important qui sera signé dans l'histoire de notre pays. »

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ICE, hors de Los Angeles ! Retirez la Garde nationale ! Arrêtez la campagne de terreur contre les communautés immigrées !

17 juin 2025, par Solidarity — , ,
Depuis plusieurs jours, des manifestations ont éclaté contre les raids de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) dans les communautés immigrées populaires de la région de (…)

Depuis plusieurs jours, des manifestations ont éclaté contre les raids de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) dans les communautés immigrées populaires de la région de Los Angeles. La plupart des raids de l'ICE ont eu lieu dans le quartier des ateliers de confection et dans les lieux de rassemblement des travailleurs immigrés journaliers à la recherche d'un emploi. Plus de 100 travailleurs prétendument sans papiers, originaires du Mexique et d'Amérique centrale, ont été arrêtés. Une centaine d'autres ont été arrêtés pour avoir défendu ces travailleurs, dont David Huerta, président du California Service Employees International Union (SEIU). Huerta a dû être hospitalisé pour les blessures qu'il a subies.

10 juin 2025 - tiré d'Inprecor.org
https://inprecor.fr/node/4797

En réponse à la résistance de la communauté latino-américaine à ce terrorisme de l'ICE, le gouvernement Trump a mobilisé la Garde nationale californienne contre les manifestants, tandis que Peter Hegseth, le secrétaire à la Défense, a menacé de faire appel aux Marines. Gavin Newsom, gouverneur de Californie, et Karen Bass, maire de Los Angeles – tous deux démocrates – se sont publiquement opposés à l'appel de la Garde nationale, mais ils n'ont pas demandé à la Garde nationale californienne ni au département de police de Los Angeles (LAPD) de refuser de coopérer. En fait, sous la direction de Bass, le LAPD a collaboré avec les autorités fédérales tant lors des raids que lors de la répression des manifestations. Un journaliste a déjà été blessé par balle.

Cette descente est une escalade de la détermination de l'équipe Trump à terroriser les communautés immigrées. Mais ces communautés et leurs alliés ont pris la défense des immigrés. Avide de combat, Trump a mobilisé la Garde nationale afin de souligner sa vision d'une Amérique blanche.

Le Comité national de Solidarity est solidaire des communautés immigrées et de ceux qui protestent contre ce terrorisme. Nous demandons le retrait immédiat de toutes les forces armées et la libération immédiate de tous les manifestants.

Cessez de qualifier les immigrés de criminels ! Cessez de terroriser les immigrés !

Garde nationale et autres forces armées, sortez de Los Angeles ! ICE, sortez de nos villes et de nos communautés !

Amnistie pour le leader du SEIU David Huerta et tous les manifestants arrêtés !

Défendez le droit de manifester !

Publié le 9 juin 2025 par Solidarity

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États-Unis : soulèvement des migrant·es et des secteurs populaires

17 juin 2025, par Raúl Zibechi — , ,
Mégaphone en main, la femme crie : « Nous les voyons pour ce qu'ils sont, une organisation terroriste. ICE (Immigration and Customs Enforcement), hors de Paramount. Vous n'êtes (…)

Mégaphone en main, la femme crie : « Nous les voyons pour ce qu'ils sont, une organisation terroriste. ICE (Immigration and Customs Enforcement), hors de Paramount. Vous n'êtes pas les bienvenus ici. » À leurs côtés, d'autres femmes brandissent des drapeaux américains et mexicains et des banderoles rejetant les raids et les déportations, entourées de nuages de gaz lacrymogènes tirés par la Garde nationale depuis ses véhicules blindés.

12 juin 2025 - tiré du Entre les lignes entre les mots -
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/06/12/etats-unis-soulevement-des-migrants-et-des-secteurs-populaires-et-autres-textes/

Pendant que cela se passait à Los Angeles, le président Trump a envoyé deux mille soldats. Mais les manifestants ont tenu tête à l'ICE et aux agents de l'immigration, ce qui a donné lieu à plus de 50 arrestations en deux jours, déclenchant une crise politique alors que les autorités locales rejettent les décisions du gouvernement fédéral.

La chasse aux migrants – l'ICE poursuivait littéralement les gens dans la rue – a provoqué une réaction populaire qui a mis en évidence les fissures dans les institutions de l'État, les chefs de la police de la ville et du comté de Los Angeles s'étant désolidarisés des actions, affirmant que leurs subordonnés n'étaient pas impliqués dans les arrestations. Dans certains cas, les manifestants ont encerclé les installations de l'État où les migrants étaient acheminés par bus.

L'épicentre de la révolte des migrants est la ville de Paramount, une ville de 51 000 habitants dont huit sur dix sont d'origine latinoaméricaine. Depuis la ville voisine de Los Angeles, nous avons contacté Lucrecia, une migrante mexicaine autochtone, qui nous a fait part de ses réflexions.

« Ce que nous voyons dans les rues, c'est le mécontentement de nombreuses personnes contre ce gouvernement fasciste. Ces deux dernières années, il a été important de voir comment la communauté des migrants et d'autres secteurs de la société de ce pays sont descendus dans la rue. Toutes les manifestations de l'année dernière contre le génocide en Palestine montrent que les gens en ont assez. Ce que nous voyons, c'est la force et le courage des jeunes qui ont des papiers, mais qui se rebellent contre l'état actuel des choses ».

Lucrecia raconte : « J'ai été impressionnée par la façon dont on s'occupait des sans-papiers, et ce sont eux qui sortent maintenant dans la rue pour éviter d'être expulsés. Cette solidarité qui est née depuis l'année dernière, l'attention portée aux personnes les plus vulnérables, est quelque chose de remarquable. Ceux qui mettent leur corps dans la rue sont des citoyens avec des papiers qui sont contre la politique de Trump ».

Interrogée sur le rôle des différents secteurs, sexes et générations, elle déclare : « Les femmes et les jeunes ont joué un rôle fondamental dans ce processus. Il y a une génération de jeunes et d'adultes dont les parents ont émigré et qui sont nés ici, qui constituent la grande majorité de ceux qui sont dans la rue. Les jeunes apprennent avec des personnes âgées de 40 à 60 ans, et ce n'est pas un hasard si cela se produit à Los Angeles, car il y a ici une histoire de résistance qui leur permet d'élargir l'horizon de leurs luttes, parce que les jeunes apprennent des luttes du passé, et maintenant ils parlent de fascisme, de racisme, de colonialisme, et cela les amène à voir leur lutte non pas comme quelque chose d'isolé, mais comme liée à ce qui se passe au niveau international ».

Lucrecia est convaincue que ce qui se passe en Californie est très similaire au scénario que nous observons habituellement en Amérique latine. Les gens continuent de sortir, de les affronter et n'ont pas peur d'eux. La peur est due à la forte présence de l'État, mais les gens savent qu'il est temps de s'organiser et de descendre dans la rue. La plupart des personnes qui sont dans la rue ont réglé leur statut migratoire. C'est très important car ils ne se battent pas pour quelque chose de personnel, mais pour la dignité de l'emploi et de la vie ».

Enfin, nous l'avons interrogée sur la continuité des manifestations, car en d'autres occasions, il y a eu des explosions qui se sont ensuite calmées. « Il est très difficile de maintenir des manifestations dans ce pays. Après les grandes manifestations sur la Palestine, on ne parle plus et on ne mentionne pas la façon dont l'État réprime de manière très profonde. Mais la répression ne va pas arrêter ce qui a déjà été déclenché. Cela ne s'arrêtera pas, même si la façon dont ils répriment est dévastatrice. Non, il n'y a aucun moyen d'arrêter cela. Les gens connaissent les conséquences, mais ils continuent. »

Raúl Zibechi
Source : https://desinformemonos.org/estados-unidos-levantamiento-de-migrantes-y-sectores-populares/
https://www.cdhal.org/etats-unis-soulevement-des-migrants-et-des-secteurs-populaires/

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Pour la presse israélienne, l’opération Rising Lion est “une guerre de survie, pas de diversion”

17 juin 2025, par Pascal Fenaux — , , ,
En ce troisième jour de guerre entre l'État d'Israël et la République islamique d'Iran, la presse hébraïque, même celle hostile à Benyamin Nétanyahou, soutient globalement (…)

En ce troisième jour de guerre entre l'État d'Israël et la République islamique d'Iran, la presse hébraïque, même celle hostile à Benyamin Nétanyahou, soutient globalement l'opération massive déclenchée par le Premier ministre israélien contre le régime de Téhéran. Avec quelques bémols.

Tiré de Courrier international. Légende de la photo : Des secouristes dans les décombres d'un immeuble à Bat Yam, en Israël, touché par un missile iranien le 15 juin 2025. Photo Ronen Zvulum/Reuters

Entre fascination et inquiétude, la presse israélienne se montre globalement favorable à l'opération Am K'Lavi (Rising Lion, dans sa version anglophone internationale) lancée tous azimuts contre l'Iran par Tsahal (armée israélienne) et longuement préparée par l'Aman (renseignements militaires) et le Mossad (services secrets extérieurs).

Dans Yediot Aharonot (droite indépendante), Nahum Barnea, d'habitude peu porté sur le lyrisme, écrit un éditorial assez représentatif d'une majorité de l'opinion juive israélienne, malgré les nombreuses victimes civiles juives et arabes israélienne. “Il y a des peuples qui fuient la guerre et se ruent en masse vers les aéroports. Mais il existe un peuple qui s'obstine à réagir différemment, le peuple d'Israël. Quand une guerre éclate, il cherche, par tous les moyens et à n'importe quel prix, à réintégrer son foyer. Comme les autres peuples, beaucoup d'Israéliens ont la tête dans les nuages. Mais, dans leur majorité, ils gardent les pieds sur terre, notre terre, notre pays, notre seule patrie.”

“Une décision à la Ben Gourion”

Pour l'éditorialiste de Yediot Aharonot, la décision de déclencher la guerre appartient entièrement à un Benyamin Nétanyahou longtemps raillé par ses opposants pour sa répugnance à déclencher des guerres lourdes en coût humain. “Mais voilà, il vient de prendre une grave décision, une ‘décision à la Ben Gourion' [fondateur travailliste de l'État d'Israël] et dont il assume ouvertement la responsabilité. Les Israéliens, toutes opinions confondues, devraient le féliciter de l'anéantissement d'une partie non négligeable du programme nucléaire iranien. Et il serait bon que le régime iranien tombe dans les poubelles de l'Histoire.”

Nadav Eyal, toujours dans Yediot Aharonot, enfonce le clou.

  1. “La manière dont Israël a lancé cette guerre rappelle furieusement celle de la guerre des Six Jours [juin 1967]. Comme en 1967, le lancement d'une opération aérienne massive et inouïe a conduit à un effondrement extraordinaire et inattendu de l'espace aérien ennemi.”

Mais le risque existe de voir la République islamique intensifier ses représailles et attaquer d'autres États de la région, “ce qui pousserait les alliés occidentaux à se joindre à Israël, jusqu'à ce que Téhéran reconnaisse officiellement que ça suffit”. Quoi qu'il en soit, ce sont les États-Unis qui, quel que soit le scénario, “siffleront la fin du match”.

Vers un renversement du régime iranien ?

Un point de vue partagé par Ben Caspit dans Maariv. “Ceux qui, en ce moment, continuent de chercher des poux à Nétanyahou sont aveugles ou irresponsables.” Comparée à ce qui se passe aujourd'hui dans la bande de Gaza, l'offensive contre l'Iran est devenue une “milhemet ein breira [une guerre non choisie]”, la République islamique étant parvenue au seuil du nucléaire militaire. “Malgré tout le mal que, à juste titre, une majorité d'Israéliens éprouvent envers Benyamin Nétanyahou, ils devraient, du moins aujourd'hui, lui savoir gré d'avoir déclenché une guerre de survie, pas de diversion. Et tant pis si c'est au prix d'un regain de légitimité pour le Premier ministre, ce dernier ayant eu le cran de s'attaquer frontalement à un régime qui est la Mère de tous nos ennemis.”

Dans ce quasi-consensus en faveur de l'opération Am K'Lavi, certaines voix dissonantes se font entendre. Dans Ha'Aretz, Zvi Barel estime que Benyamin Nétanyahou n'a pas renoncé à l'ambition “insensée” de neutraliser voire de détruire le régime iranien.

  1. “Il s'agit d'une aspiration pour le moins démesurée, surtout au vu de l'échec relatif de l'objectif d'une victoire israélienne totale à Gaza.”

La “promesse céleste” (havtaha shmeymit) d'éliminer le régime iranien peut être excitante, mais il convient de noter qu'elle n'offre “aucune garantie quant à l'identité du régime iranien qui remplacerait celui de la République islamique”. Si la guerre israélo-iranienne devait s'éterniser, le pire serait à venir, à savoir “un renforcement des factions messianistes israéliennes et iraniennes”.

Une inquiétude partagée par la chroniqueuse Tal Schneider dans Zman Yisrael (centriste).

  1. “Quels sont les objectifs réels de la guerre actuelle ? À ma connaissance, personne ne parle, du moins officiellement, d'un renversement du régime iranien.”

Mais, affirme-t-elle, “officieusement, il semblerait que ce soit l'intention du gouvernement Nétanyahou”. Pour la chroniqueuse, les dirigeants israéliens seraient bien inspirés de laisser le choix au peuple iranien de mener lui-même un tel renversement. Le gouvernement israélien devrait concentrer ses efforts sur la destruction du projet nucléaire iranien, pas sur la destruction du régime, “un objectif qui embourberait Tsahal dans le sol iranien, une guerre sans fin et dont notre armée n'a tout simplement pas les moyens techniques et humains”.

Pascal Fenaux

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La Chine sous pression : mobilisations populaires et fractures systémiques

17 juin 2025, par Andrea Ferrario — , ,
Les manifestations qui ont traversé la Chine entre mai et début juin 2025 mettent en lumière des tensions profondes et une dynamique d'instabilité croissante dans le tissu (…)

Les manifestations qui ont traversé la Chine entre mai et début juin 2025 mettent en lumière des tensions profondes et une dynamique d'instabilité croissante dans le tissu social du pays.

Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
5 juin 2025

Par Andrea Ferrario

Une société sous pression : le tableau général des mobilisations

L'analyse des épisodes de mobilisation sociale enregistrés en Chine entre la fin du mois de mai et le début du mois de juin 2025 fait apparaître des tensions systémiques qui traversent l'ensemble du pays. Loin d'être des phénomènes isolés, ces événements mettent en évidence des fractures profondes dans la situation sociale actuelle du pays, où les difficultés économiques se mêlent à des problèmes structurels de nature politique et à des violations croissantes des droits fondamentaux.

La période considérée, qui culmine symboliquement avec le 36e anniversaire de la répression de Tiananmen le 4 juin 1989, présente une concentration extraordinaire de protestations qui, en un peu plus d'une semaine, ont investi avec intensité différents secteurs de la société : de l'industrie manufacturière à la construction, de l'éducation aux soins de santé, et même le système pénitentiaire. Cette succession rapide de mobilisations transversales montre que les causes des troubles ne peuvent être attribuées à des problèmes sectoriels spécifiques, mais plutôt à des dynamiques systémiques plus profondes évoluant simultanément.

Les huit journées « échantillons » analysées en détail - du 26 mai au 3 juin - révèlent également une répartition géographique couvrant l'ensemble du pays, de la province industrielle de Guangdong aux régions du nord-est, soulignant ainsi que le phénomène n'est pas limité à certaines zones économiques, mais représente une manifestation généralisée des fractures du tissu social chinois contemporain.

Le phénomène des arriérés de salaires : dimensions et caractéristiques

Les arriérés de salaires apparaissent comme le dénominateur commun de la grande majorité des protestations documentées. Selon les données du China Labour Bulletin, pas moins de 88 % des incidents de protestation collective en 2024 étaient liés au non-paiement, soulignant la façon dont ce problème est devenu endémique dans l'économie chinoise. L'organisation note que « les arriérés de salaires représentent 76 % des événements sur la carte des grèves depuis 2011 », ce qui indique une persistance du phénomène sur une décennie.

Le cas de la manifestation des travailleurs de Yunda Express à Chengdu illustre la complexité de ces dynamiques et la manière dont les conflits se développent et, parfois, sont résolus. Le conflit, qui a duré du 30 mai au 2 juin, est né non seulement de questions salariales, mais aussi de la décision unilatérale de l'entreprise de délocaliser le centre de distribution dans la ville de Ziyang, dans le comté de Lezhi, sans offrir de compensation ou d'alternatives de travail aux employés en échange de la délocalisation. Les travailleurs ont bloqué l'entrée du centre de distribution pour empêcher les véhicules d'entrer et de sortir, paralysant ainsi les activités de l'entreprise.

La chronique de la manifestation révèle l'escalade des tensions : dans la nuit du 31 mai, la police a tenté de disperser les manifestants par la force et, selon les témoignages des travailleurs, certains employés ont été battus au cours de l'intervention. Après des jours de résistance et de négociations serrées, l'entreprise a finalement accepté, le 2 juin, d'indemniser les employés selon une formule mathématique précise : salaire moyen plus 6 000 yuans multipliés par les années de service. Cette résolution montre qu'une pression collective soutenue peut encore obtenir, bien qu'en de rares occasions, des résultats concrets dans le contexte chinois, malgré l'environnement répressif.

Le secteur manufacturier a connu de nombreux troubles reflétant les difficultés économiques structurelles de l'économie chinoise. Par exemple, à Ningbo, dans le Zhejiang, les travailleurs de Rockmoway Clothing se sont mobilisés pendant deux jours consécutifs (les 2 et 3 juin) pour protester contre la décision de l'entreprise de retenir arbitrairement 40 % de leurs salaires. De même, plusieurs usines ont connu des grèves prolongées en raison d'arriérés de salaires, comme sur les chantiers de BASF à Donghai, dans le Guangdong, où les ouvriers du bâtiment se sont croisés les bras le 2 juin pour protester contre le non-paiement de leurs salaires.

La géographie des protestations dans l'industrie manufacturière montre une concentration particulière dans la province de Guangdong, le « moteur » de l'économie chinoise, qui avait enregistré 37 cas en avril 2025, de loin le nombre le plus élevé de toutes les régions. Cette concentration reflète la pression croissante exercée sur les industries orientées vers l'exportation dans une province qui représente le cœur manufacturier de la Chine.

L'impact de la guerre commerciale et les transformations du travail industriel

L'escalade des tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine a eu des effets directs et mesurables sur la condition des travailleurs. L'expansion des droits de douane américains, qui visent également les biens produits par des entreprises chinoises dans des pays tiers, a amplifié les incertitudes et exacerbé la crise à laquelle sont confrontés les travailleurs. Les données montrent que le secteur manufacturier a connu une augmentation significative des troubles, passant de 25 cas en mars 2025 à 39 en avril suivant, ce qui reflète les pressions croissantes exercées sur les industries orientées vers l'exportation.

Les manifestations se sont étendues géographiquement « de la province de Guangdong, dans le sud-ouest de la Chine, où se trouvent de nombreuses entreprises manufacturières, à Tongliao, dans la province de Jilin, dans le nord-est », mettant en évidence une répartition nationale du phénomène. Comme le note Workers' Solidarity, « cela reflète également le fait que les problèmes du système économique chinois s'étendent aussi aux activités internationales », les travailleurs chinois employés dans des projets à l'étranger ayant fait grève en Arabie Saoudite et à Oman le 29 mai pour réclamer leurs salaires.

Les protestations dans les usines Foxconn, l'un des plus grands fabricants au monde qui fournit des iPhones à Apple, sont particulièrement significatives. À l'usine de Hengyang, les travailleurs se sont mis en grève pour protester contre la réduction des subventions et des heures supplémentaires, tandis qu'à l'usine de Taiyuan, ils ont protesté contre les projets de transfert des installations de production de Taiyuan à Jincheng, à trois heures de route. Lors des manifestations de rue, les travailleurs ont crié « Nous voulons que nos droits soient respectés ».

BYD, le principal constructeur chinois de voitures électriques, a également été confronté à d'importants troubles. Le 28 mars, plus de 1 000 travailleurs de l'usine de Wuxi se sont mis en grève pour protester contre les baisses de salaire, la fin des primes d'anniversaire et d'autres réductions d'avantages. Quelques jours plus tard, les travailleurs de l'usine de Chengdu ont également manifesté pour réclamer la sécurité de l'emploi, la transparence des délocalisations et des compensations équitables.

Parmi les différents secteurs, l'industrie de l'habillement et de la chaussure a été particulièrement touchée par la crise, ses travailleurs ayant souvent souffert du non-paiement des salaires. Ces industries sont souvent petites et concentrées dans la même région, de sorte que le non-paiement des salaires ou la suspension de l'activité en raison de la baisse de la rentabilité se produisent souvent dans des endroits proches au même moment. Parmi les grèves dans l'industrie manufacturière en 2024, le secteur de l'habillement arrive en deuxième position (90 cas) après le secteur de l'électricité et de l'électronique (109 cas).

L'affaire « Brother 800 » : symbole du désespoir systémique

Le 20 mai 2025, l'incendie de l'usine textile de la Sichuan Jinyu Textile Company dans le comté de Pingshan a acquis une résonance symbolique qui dépasse largement la dimension locale de l'événement. Wen, un ouvrier de 27 ans, a mis le feu à son lieu de travail après avoir été privé des salaires qui lui étaient dus pour un montant total de 5 370 yuans, contrairement aux 800 yuans initialement rapportés par les médias et plus tard démentis par la police.

La reconstitution des faits révèle la complexité de la dynamique qui a conduit à ce geste extrême. Wen avait présenté sa démission le 30 avril et, conformément à l'article 9 des dispositions provisoires sur le paiement des salaires, il était censé recevoir tous les arriérés de salaire immédiatement après la cessation d'emploi. Lorsqu'il a terminé les procédures de démission le 15 mai, l'usine lui devait 5 370 yuans (environ 760 dollars). Wen a demandé un paiement immédiat, mais le service financier a refusé, invoquant des procédures d'approbation internes. Après avoir à nouveau demandé le paiement à son supérieur, sans succès, Wen a développé ce que le rapport de police appelle des « pensées de vengeance ».

L'incendie a causé des dommages économiques estimés à des dizaines de millions de yuans et a conduit à l'arrestation de l'auteur, mais l'histoire est devenue virale sur les médias sociaux chinois avec le hashtag « Brother 800 ». L'écart entre les 800 yuans initialement déclarés et les 5 370 yuans réellement dus a alimenté les débats sur les médias sociaux, où de nombreux utilisateurs ont exprimé leur solidarité avec Wen, le considérant comme un « héros désespéré » plutôt que comme un criminel.

Ce cas met en évidence l'inefficacité structurelle des mécanismes de protection juridique. Comme l'observe ironiquement un témoin, « lorsque les personnes à qui l'on devait des salaires ont demandé une aide juridique, les juges ont disparu et le personnel du département du travail s'est également éclipsé. Mais lorsque Wen a mis le feu à l'usine, la police est immédiatement arrivée et les magistrats sont réapparus ». Cette critique souligne que le système réagit rapidement aux violations de l'ordre public, mais reste inerte face aux violations systématiques des droits des travailleurs.

La description de la situation familiale de Wen - pauvreté, mère malade, besoin urgent d'argent - illustre la façon dont les difficultés économiques individuelles sont liées à l'absence de filets de sécurité sociale adéquats. Le China Labour Bulletin souligne que l'incident représente « une rupture dans les systèmes juridiques et institutionnels conçus pour soutenir les travailleurs », mettant en évidence l'inadéquation des structures syndicales existantes qui sont « restées silencieuses » tout au long de l'affaire.

La réaction du public reflète une frustration généralisée à l'égard de ces failles systémiques. En ligne, un commentaire viral demandait : « Pourquoi un homme en serait-il réduit à incendier une usine pour 800 yuans ? Cela signifie qu'il était littéralement affamé ». D'autres ont dénoncé le double standard : les travailleurs qui protestent sont qualifiés de fauteurs de troubles, tandis que les employeurs qui retiennent les salaires sont tolérés par les autorités.

La crise de la construction et de l'immobilier : une spirale descendante

Le secteur de la construction représentait 54,48 % de toutes les protestations collectives en avril 2025, un chiffre qui reflète la crise persistante du marché immobilier chinois. Cette concentration dans le secteur de la construction montre que la crise immobilière, qui a commencé avec l'affaire Evergrande en 2021 et s'est propagée à l'ensemble du secteur ainsi qu'à l'économie en général, continue d'avoir des effets dévastateurs sur les conditions de travail.

Les projets inachevés sont une source particulière de tensions sociales, car ils concernent non seulement les travailleurs du secteur, mais aussi les citoyens qui ont investi leurs économies dans le logement. Par exemple, à Xianyang, Shaanxi, le 30 mai, des propriétaires de bâtiments inachevés du projet Sunac Shiguang Chenyue ont manifesté devant le centre de pétition local, accusant le gouvernement d'avoir détourné des fonds de construction, ce qui a entraîné plusieurs arrestations par la police. Toujours à Qingdao, Shandong, des centaines de propriétaires du projet immobilier inachevé Heda Xingfucheng ont organisé une manifestation collective dans le district de Chengyang le 31 mai, bloquant la circulation et forçant l'accès au site de construction, plusieurs propriétaires ayant subi des violences de la part de la police.

Ces épisodes montrent que la crise immobilière ne concerne pas seulement les opérateurs du secteur, mais s'étend aux citoyens de la classe dite moyenne qui ont investi leurs économies dans l'achat d'un logement, créant ainsi une base sociale plus large de mécontentement potentiel. La convergence de la crise économique et des attentes sociales déçues est un élément particulièrement déstabilisant pour la stabilité sociale.

L'extension des manifestations au secteur public : enseignants, médecins et travailleurs de la santé

Les autorités sont particulièrement préoccupées par l'extension des manifestations au secteur public, traditionnellement considéré comme plus stable et fidèle au système. Dans la province de Shandong, les enseignants contractuels n'ont pas reçu de salaire depuis six mois. Un enseignant d'école primaire a déclaré : « Notre salaire mensuel n'est que d'environ 3 000 yuans (un peu plus de 400 dollars) et, depuis six mois, nous vivons avec de l'argent emprunté ».

Un autre enseignant de Shanxi a signalé que son école exigeait la restitution des primes de fin d'année versées au personnel depuis 2021, ainsi qu'une partie de la rémunération perçue pour les activités extrascolaires. Ces mesures ont provoqué un mécontentement généralisé sur le site , comme en témoignent les messages publiés sur le réseau social Xiaohongshu (RedNote).

Les travailleurs de la santé sont confrontés à des problèmes similaires. Une infirmière d'un hôpital public de la province de Gansu, dans le nord-ouest du pays, a déclaré que son salaire mensuel n'était que de 1 300 yuans (moins de 200 USD) et que sa prime de rendement n'avait pas été versée depuis quatre mois. À Fuzhou, dans la province de Jiangxi, des médecins et des infirmières de l'hôpital Dongxin n° 6 se sont rassemblés devant le bâtiment du gouvernement municipal de Fuzhou le 7 avril, pour réclamer le paiement des salaires liés à la performance qui n'ont pas été versés depuis sept mois.

Comme l'observe Zhang, un enseignant retraité de l'université de Guizhou : « Dans le passé, ce sont les travailleurs migrants et les ouvriers qui réclamaient des salaires, mais aujourd'hui, les enseignants, les médecins et les éboueurs se joignent également à la lutte. Cela montre que la »structure stable« de la Chine commence à s'effilocher ». Cette observation rend compte d'un changement qualitatif fondamental : l'extension du mécontentement social à des catégories traditionnellement privilégiées du secteur public indique une crise de légitimité qui va au-delà des difficultés économiques conjoncturelles.

Violations des droits de l'homme dans le système pénitentiaire : témoignage de Liu Xijie

Le système judiciaire et pénitentiaire a fait l'objet de plaintes particulièrement sérieuses qui ont mis en lumière des abus systématiques. Liu Xijie, originaire de Bozhou dans l'Anhui et détenu de 2011 à 2024 à la prison n° 1 de Fushun dans le Liaoning, a trouvé le courage de dénoncer publiquement et nominalement les abus systématiques de la police pénitentiaire ces jours-ci, en donnant les noms précis des officiers accusés.

Selon son témoignage détaillé, aux alentours de février 2022, plus de 200 prisonniers ont été soumis à des sévices de degrés divers, notamment des tortures électriques à l'aide de matraques électriques, des insultes et des coups pour des infractions mineures telles que des réponses non conformes, des postures inappropriées ou un pliage incorrect des couvertures. Les témoignages décrivent de manière particulièrement effrayante comment certains agents pénitentiaires auraient trouvé du plaisir dans les mauvais traitements, piétinant des personnes âgées, introduisant des matraques dans la bouche des détenus, électrocutant des prisonniers au point de provoquer une incontinence fécale.

Le cas le plus grave concerne Fan Hongyu, un prisonnier décédé le 19 février 2022 à la suite de tortures répétées pour n'avoir pas mémorisé le règlement de la prison. Ce témoignage, rendu public à un moment de tension sociale particulière, met en lumière la façon dont le système répressif utilise des méthodes qui violent systématiquement les droits humains fondamentaux, contribuant au climat général d'oppression qui alimente le mécontentement social.

Episodes de protestation étudiante : le cas de Xuchang et la mémoire de Tiananmen

L'analyse des mouvements étudiants révèle des dynamiques particulièrement significatives. Le 3 juin à Changning, dans la province du Hunan, des centaines de lycéens de l'école Shangyu ont organisé une manifestation spontanée sur le campus pour évacuer le stress des examens d'entrée à l'université. L'événement, d'abord pacifique et caractérisé par des cris libérateurs, a rapidement pris une connotation politique lorsque l'école a alerté les autorités sur l'enthousiasme excessif manifesté par les jeunes.

Lorsque la police est intervenue et a arrêté trois organisateurs présumés, la situation a rapidement dégénéré : les étudiants ont formé un mur humain pour empêcher les voitures de police de partir, en criant des slogans tels que « retirons-nous de l'école, rendons l'argent » et en exigeant la libération des camarades arrêtés. Malgré la détermination affichée, les policiers ont réussi à briser le cordon d'étudiants par la force, emmenant les trois jeunes hommes sous le regard impuissant de leurs camarades.

Cet épisode est particulièrement sensible compte tenu de sa proximité temporelle avec l'anniversaire du 4 juin 1989, une date qui continue de représenter un moment extrêmement sensible pour les autorités chinoises. Dans le cas du collège n° 6 de Xuchang, dans le Henan, où une élève s'est suicidée prétendument à cause des brimades de son professeur, des milliers d'élèves et de citoyens ont manifesté devant l'école, pénétrant dans le campus et endommageant des bureaux avant que la police n'intervienne. Wu Jianzhong, secrétaire général de la Taiwan Strategy Association, note que l'incident s'étant produit à proximité d'une date sensible comme le 4 juin, les autorités ont réagi avec une extrême prudence, craignant qu'il ne déclenche des troubles sociaux et ne se propage rapidement, comme un incendie.

Contrôle social et répression : l'anniversaire de Tiananmen

Dans le cadre du 36e anniversaire de Tiananmen, les autorités ont mis en œuvre des mesures de contrôle sans précédent à l'encontre du groupe des « mères de Tiananmen ». Pour la première fois dans l'histoire du groupe, toute communication avec le monde extérieur a été coupée, les téléphones portables et les appareils photo étant interdits lors de la commémoration au cimetière de Wan'an à Haidian.

Le 31 mai, les Mères de Tiananmen ont publié une lettre ouverte signée par 108 parents de victimes, commémorant les membres décédés au cours de l'année écoulée et réitérant leurs demandes : enquête impartiale sur l'événement, publication des noms des morts, indemnisation des familles et punition des coupables. Zhang Xianling, 87 ans, s'est ému dans une vidéo il y a quelques jours : « Depuis 36 ans, nous n'avons cessé de chercher le dialogue avec les autorités, mais nous n'avons été que mis sous contrôle et réprimés ».

Cette escalade du contrôle met en évidence la sensibilité particulière des autorités à toute forme de mémoire collective liée aux événements de 1989, suggérant une vulnérabilité perçue du régime aux liens potentiels entre les protestations contemporaines et les précédents historiques de mobilisation sociale.

Censure numérique et contrôle de l'information

La gestion de l'information sur les incidents de protestation révèle des stratégies sophistiquées pour contrôler le discours public. Dans le cas de l'incident du collège Xuchang n° 6, les autorités ont rapidement supprimé tous les contenus publiés sur les médias sociaux, et le fil de discussion sur le collège Xuchang n° 6 sur le site Weibo a disparu. Lorsque les élèves ont réalisé que leurs messages n'étaient pas autorisés à circuler, ils n'ont eu d'autre choix que d'exprimer leur frustration contre l'école elle-même, ce qui a fini par dégénérer en une confrontation ouverte.

Dans le même temps, le cyberespace chinois a montré des réactions anormales. Début juin, dans le jeu de Tencent « Golden Spatula Wars », tous les avatars des utilisateurs de WeChat ont été uniformément remplacés par des pingouins verts et ne pouvaient être changés, ce qui a suscité une grande attention de la part des joueurs. Un internaute s'est plaint sur Platform X : « Les pingouins étaient à l'origine un symbole de divertissement, mais ils sont maintenant devenus un masque de censure. »

En outre, comme chaque année autour du 4 juin, les plateformes de médias sociaux chinoises bloquent des mots-clés tels que « square », « tank », « 8964 », et le contenu correspondant est immédiatement supprimé, tandis que les comptes qui les ont publiés risquent d'être interdits. Le 4 juin, l'avocat des droits de l'homme Pu Zhiqiang a été sommé par la police de supprimer son discours commémoratif sur la plateforme X.

Dynamique de la résistance effective : le cas de Dongguan

Malgré le contrôle autoritaire, plusieurs épisodes montrent que la mobilisation sociale conserve une capacité à influencer les décisions des autorités locales lorsqu'elle atteint des dimensions significatives et formule des demandes économiques concrètes. Le cas de Dongguan est un exemple emblématique de mobilisation spontanée et réussie des travailleurs.

Le 2 juin, des centaines de travailleurs migrants vivant dans le village de Yangyong, dans la ville de Dalang, se sont opposés à l'introduction d'un système de péage qu'ils considèrent comme économiquement insoutenable. Leur action collective, qui a débuté vers 18 heures par le blocage des barrières de péage, s'est étendue à plusieurs centaines de personnes criant des slogans tels que « enlevez les barrières ».

Sous la pression soutenue des manifestants, la police de stabilité sociale a dû céder vers 22 heures, envoyant des travailleurs pour retirer tous les équipements de péage. La politique fiscale, mise en œuvre la veille, a été déclarée nulle et non avenue, mettant en évidence le fait que les difficultés économiques poussent les classes populaires à des formes de résistance de plus en plus organisées et efficaces.

Évolution des stratégies de protestation et de l'organisation sociale

L'analyse révèle une évolution dans la manière dont les manifestations sont organisées, reflétant l'adaptation des mouvements sociaux à l'environnement technologique et répressif contemporain. Dans le cas des étudiants de Xuchang, l'utilisation des téléphones portables et de l'internet a permis une connexion et une agrégation rapides, soulignant comment les technologies numériques peuvent agir comme des multiplicateurs d'action collective en dépit des contrôles gouvernementaux.

Zeng Jianyuan, directeur exécutif de l'Association académique démocratique chinoise à Taïwan, note que « dans le climat actuel de gouvernance répressive et de purges politiques en Chine, seules les questions apolitiques peuvent légitimer des formes de rassemblement collectif à grande échelle ». Toutefois, il ajoute que « le Parti communiste chinois perçoit clairement que ce tumulte n'est pas seulement un geste de soutien à une école ou à un incident isolé, mais qu'il reflète également deux problèmes plus profonds ».

Le premier problème, selon Zeng, est que « sous l'administration de Xi Jinping, la société chinoise connaît une vague de détresse émotionnelle collective, et beaucoup cherchent un exutoire ». Le second, , est que « l'incident de Xuchang révèle un relâchement du contrôle social par les autorités locales : les étudiants ont pu se coordonner et se rassembler rapidement grâce aux téléphones portables et à l'internet, signe de l'échec des mécanismes locaux de maintien de la stabilité ».

Il est clair que les manifestations les plus récentes ne peuvent pas être interprétées comme de simples réactions spontanées à des injustices spécifiques, mais représentent plutôt des manifestations d'un « malaise émotionnel collectif » plus large qui cherche des canaux d'expression à travers des questions apparemment apolitiques.

Crise de légitimité des autorités locales

Les protestations documentées mettent en évidence une crise de légitimité croissante des autorités locales, incapables d'assurer une médiation efficace entre les pressions économiques centrales et les besoins sociaux locaux. L'imposition arbitraire de taxes au niveau local est un excellent exemple de cette dynamique.

Dans le cas du village de Pingtang, dans la ville de Gushan, province de Zhejiang, le comité du village a publié un avis annonçant qu'à partir du 10 mai, des « frais de gestion sanitaire » et des « frais de stationnement » seraient prélevés sur tous les résidents permanents et les travailleurs du village : 80 yuans par an pour les adultes, 40 yuans pour les enfants et 500 yuans pour les voitures et les tricycles. L'avis indiquait également que ceux qui ne paieraient pas à temps seraient « mis sous contrôle » à partir du 1er juin, et que chaque personne devrait payer un supplément de 200 à 100 yuans, que leurs véhicules seraient verrouillés et que ceux qui forceraient les serrures seraient « traités comme des auteurs d'actes de vandalisme contre des biens publics ».

Li, un locataire du village, a déclaré que « cette taxe n'a jamais été convenue avec les villageois et n'a jamais fait l'objet d'une réunion publique. Je suis un locataire extérieur et je n'ai jamais entendu parler d'une réunion du village approuvant cette taxe ». Certains villageois ont critiqué la décision du comité du village, la qualifiant d'« extorsion éhontée ». Un autre villageois, Zhang Shun (pseudonyme), a déclaré : « Ma famille compte cinq personnes et nous devons payer 400 yuans par an. Nous ne pouvons absolument pas nous le permettre. Est-ce encore un pays dirigé par le Parti communiste ? ». Jia Lingmin, une militante, a souligné que le comité du village est une organisation populaire autonome et que toutes les redevances doivent obtenir un « permis de redevance », faute de quoi elles sont illégales.

Cet épisode illustre la façon dont les gouvernements locaux, sous la pression des difficultés fiscales, ont recours à des mesures de plus en plus désespérées et illégales pour lever des fonds, ce qui érode encore plus leur légitimité aux yeux de la population. Comme l'observe Zhang, un enseignant retraité de l'université de Guizhou : « Le niveau élevé de la dette locale et le durcissement des politiques centrales ont fortement affecté la gestion fiscale locale. Les victimes les plus directes sont les travailleurs permanents et contractuels ».

Transformations du tissu social chinois

Tang Gang, un universitaire du Sichuan, propose une analyse particulièrement perspicace des transformations sociales en cours, notant que la société chinoise évolue « d'une société traditionnelle où il était possible de faire des compromis, de se tolérer mutuellement et de coexister, à une société marquée par de rudes conflits, où les positions sont irréconciliables et où la coexistence devient impossible ». Cette transformation, qu'il attribue aux changements survenus au cours des dix dernières années sous la direction de Xi Jinping, suggère une détérioration qualitative des relations sociales qui transcende les questions économiques spécifiques.

Xue, chercheur en relations du travail à Guizhou, identifie plusieurs facteurs qui contribuent à l'escalade des conflits entre travailleurs et patrons. « Tout d'abord, dans certaines entreprises, les dirigeants syndicaux sont directement nommés par les patrons, ce qui empêche le syndicat de représenter véritablement les intérêts des travailleurs. Cela entrave la défense des droits des salariés et alimente les tensions. Deuxièmement, la relation entre le capital et le travail est fortement orientée vers le marché, mais il n'y a pas de répartition équitable des revenus. De plus, dans de nombreuses usines, l'opacité prévaut dans la gestion des questions concernant les travailleurs, ce qui exacerbe encore les contradictions ».

L'analyse de M. Xue montre que les problèmes ne sont pas simplement économiques, mais qu'ils reflètent des déficiences structurelles dans le système de relations industrielles de la Chine. L'absence de syndicats indépendants et représentatifs prive les travailleurs de canaux efficaces de résolution des conflits, ce qui les oblige à recourir à des formes de protestation de plus en plus directes et parfois extrêmes.

Vers des scénarios d'instabilité croissante

L'accumulation des tensions documentées au cours de la période fin mai-début juin 2025 indique à elle seule que la Chine d'aujourd'hui est confrontée à des défis sociaux de nature systémique qui ne peuvent être résolus par les seuls mécanismes répressifs traditionnellement employés par le régime. La transversalité sectorielle des protestations, l'extension géographique nationale des phénomènes et l'implication de catégories traditionnellement stables telles que les enseignants et les travailleurs de la santé montrent que les difficultés actuelles ne sont pas des fluctuations conjoncturelles mais plutôt des manifestations de contradictions structurelles plus profondes.

La capacité limitée des autorités locales à répondre efficacement aux demandes populaires, combinée au désespoir économique croissant de larges pans de la population, crée des conditions potentiellement explosives. Comme l'a montré l'affaire « Brother 800 », lorsque les voies légales de résolution des conflits s'avèrent inefficaces, les citoyens peuvent recourir à des formes de protestation de plus en plus extrêmes et destructrices.

L'intensification des mesures répressives, visible dans l'isolement des Mères de Tiananmen et la censure rapide des épisodes de protestation, indique une perception de vulnérabilité de la part du régime qui pourrait paradoxalement alimenter de nouvelles tensions. La stratégie de contrôle de l'information, bien qu'efficace à court terme, risque d'alimenter la frustration et la radicalisation lorsque les citoyens découvriront l'impossibilité de communiquer leurs revendications par les canaux institutionnels.

Les autorités chinoises semblent se trouver dans une position de plus en plus difficile, obligées de trouver un équilibre entre les exigences du contrôle social et la nécessité de maintenir la stabilité économique. L'expérience de la courte période analysée suggère que cette tension atteint des seuils critiques, avec des implications qui pourraient s'étendre bien au-delà des frontières de l'épisode ou du secteur concerné.

Andrea Ferrario

SOURCES : Yesterday, Radio Free Asia, China Labour Bulletin, AsiaNews, Workers' Solidarity

P.-S.

• Traduction Pierre Vandevoorde et Pierre Rousset avec l'aide de DeepL.

Source - Andrea Ferrario 05 juin 2025 :
https://andreaferrario1.substack.com/p/la-cina-sotto-pressione-mobilitazioni

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Modernité ou barbarie

17 juin 2025, par Baharé Roohi, Centre socio-culturel des Iraniens de Québec "Simorgh" — , ,
Comme l'a dit le poète iranien Sohrab Sepehri : « Remplacez les hommes politiques par des arbres, pour que l'air devienne pur. » Aujourd'hui, le monde est plus que jamais (…)

Comme l'a dit le poète iranien Sohrab Sepehri : « Remplacez les hommes politiques par des arbres, pour que l'air devienne pur. »

Aujourd'hui, le monde est plus que jamais stupéfait face au paradoxe entre modernité et barbarie. Lorsque Israël a attaqué ma belle Téhéran, j'ai ressenti ce que peut ressentir un soldat en première ligne, pris en pleine tête par une balle ennemie. C'était comme si mon cerveau avait explosé. Jusqu'à quand l'humanité restera-t-elle l'héritière de sa propre sauvagerie ?

En 1979, l'Ayatollah Khomeiny a pris le pouvoir à la suite de la révolution islamique en Iran et a cherché à propager l'idéologie islamiste non seulement dans le pays, mais dans le monde entier. Depuis sa création, la République islamique a affirmé vouloir "exporter" sa révolution, notamment en soutenant financièrement et idéologiquement des groupes comme le Hamas, le Hezbollah ou les Frères musulmans.

En tant que personne ayant vécu toute sa vie sous un régime religieux, je sais à quel point un tel pouvoir peut être toxique, dangereux et criminel. L'histoire a prouvé que les gouvernements théocratiques n'apportent jamais ni paix ni prospérité. La religion, entre les mains de fanatiques, fournit les justifications les plus crédibles pour tuer des innocents.

Dix ans après la révolution, en 1989, Khomeiny, se proclamant guide suprême du monde musulman, a lancé une fatwa ordonnant l'exécution de Salman Rushdie pour son livre Les Versets sataniques. Cette fatwa a encouragé les extrémistes musulmans à tenter de l'assassiner – bien que beaucoup d'entre eux n'aient même pas lu son livre. Rushdie a perdu un œil lors d'une attaque terroriste, après des années de vie clandestine. Ce n'est là qu'un exemple parmi d'autres des menaces que représente un régime idéologique pour la communauté internationale.

Depuis plus de quarante ans, la République islamique construit son identité sur la haine des États-Unis, d'Israël, et de quiconque menace ses objectifs idéologiques. Elle s'appuie sur une manipulation émotionnelle permanente pour conserver le pouvoir. Pourtant, ce pouvoir se fissure : aujourd'hui, le régime sait qu'il n'a plus de soutien populaire. Mais il ne peut pas abandonner, car il est conscient que les crimes qu'il a commis l'amèneraient tôt ou tard à rendre des comptes.

Ce soir, Israël a affirmé avoir visé des résidences de hauts responsables iraniens lors d'une frappe en Iran. D'après les vidéos publiées, ces attaques ont causé d'importants dégâts. En tant que citoyen ordinaire, je ne cache pas mon absence de chagrin à l'idée de la mort de dirigeants criminels. Je pense alors aux beaux yeux de Mehrshad Shahidi, au sourire innocent de Nika Shakarami, à l'innocence de Mahsa Amini, et à tous ces jeunes Iraniens massacrés par ce régime brutal – et une part de moi se sent soulagée.

Mais qui peut garantir que des innocents, totalement étrangers à ce conflit, ne seront pas blessés ? D'ici quelques jours, nous apprendrons la mort de simples citoyens dans cette lutte de pouvoir.

Je repense alors à certains amis naïfs qui croyaient que Trump allait sauver le monde d'une Troisième Guerre mondiale… Quelle illusion ! Non seulement cela n'a pas eu lieu, mais le monde est devenu encore plus instable. Le populisme et le radicalisme se répandent, de l'Est à l'Ouest, et il est tout à fait possible que les droits humains – ces droits chèrement acquis au fil des siècles – s'effondrent d'un seul coup, laissant l'humanité revenir à la case départ.

Baharé Roohi

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Québec, le 13 juin 2025

Ce matin, Israël a mené une série de frappes aériennes contre l'Iran, ciblant notamment plusieurs sites à Téhéran. Selon les informations disponibles, des installations militaires et nucléaires ont été visées, entraînant la mort de plusieurs hauts responsables militaires et scientifiques du régime. Des pertes civiles sont également à déplorer.

Le Centre socio-culturel des Iraniens de Québec Simorgh souhaite rappeler qu'il lutte constamment contre le régime de la République islamique d'Iran et pour l'instauration d'une démocratie respectueuse des droits humains. Nous considérons ce régime comme le principal responsable de la situation dramatique actuelle en Iran et dans toute la région du Moyen-Orient. Cela dit, nous réaffirmons notre opposition à toute forme de guerre. Nous croyons que la seule voie vers la liberté en Iran et la stabilité dans la région passe par le soutien au mouvement social du peuple iranien.

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Le Bangladesh après le soulèvement de 2024

17 juin 2025, par Badrul Alam — , ,
En 2024, pendant ce qui fut un été intense, le Bangladesh a connu des bouleversements politiques sans précédent depuis son indépendance. Ce qui avait commencé comme des (…)

En 2024, pendant ce qui fut un été intense, le Bangladesh a connu des bouleversements politiques sans précédent depuis son indépendance. Ce qui avait commencé comme des manifestations étudiantes contre un système de quotas dans la fonction publique, controversé depuis longtemps, s'est rapidement transformé en un mouvement de masse qui a mis fin à plusieurs décennies de domination de Sheikh Hasina et de la Ligue Awami au pouvoir.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Début août, les rues de Dhaka et des autres grandes villes ont vibré au rythme des slogans de protestation et ont été le théâtre de violences sanglantes, dans ce qui est depuis connu sous le nom de « révolution de juillet ».

Le 5 août 2024, sous la forte pression des manifestant.e.s, d'une partie de l'armée et d'un système de partis de plus en plus fracturé, la Première ministre Sheikh Hasina a fui le pays. Son départ a marqué la fin symbolique et effective d'une époque caractérisée par le développement économique et le développement des infrastructures, mais aussi par l'autoritarisme, la répression de la dissidence et la violence politique. Dans le vide du pouvoir qui a immédiatement suivi, le chaos a régné. Les forces de sécurité se sont temporairement retirées de nombreuses zones et les institutions ont vacillé, à deux doigts de l'effondrement. C'est dans ce climat d'incertitude qu'une figure fédératrice a émergé : le prix Nobel Muhammad Yunus. Ancien leader politique marginal, Yunus était depuis longtemps reconnu pour son travail au sein de la Grameen Bank et connu pour ses critiques à l'égard de la classe dirigeante. À l'invitation des dirigeants étudiants et avec le soutien d'une large partie de la société civile, Yunus a prêté serment le 8 août en tant que chef d'un gouvernement intérimaire. Son gouvernement de transition s'est engagé à rétablir l'ordre démocratique, à réformer les institutions défaillantes et à préparer le terrain pour la tenue d'élections dignes de ce nom.

Les mois qui ont suivi ont été marqués à la fois par l'espoir et l'incertitude. Une commission de réforme a été créée pour l'examen du fonctionnement de la justice, des forces de police, des agences de lutte contre la corruption et du système électoral. Un organe consultatif constitutionnel a commencé à travailler à la refonte de ce que beaucoup qualifiaient de structure aux mains d'un clan politique. Mais dans le même temps, ce changement a mis en évidence les profondes divisions sociales du pays. Le vide politique qui a suivi le renversement de Hasina a entraîné une forte recrudescence des violences communautaires, en particulier à l'encontre de la minorité hindoue, dans certaines régions du pays. Plus de 2 000 incidents ont été signalés entre août et décembre, notamment des attaques contre des temples, des pillages de biens et la perte de vies humaines. La réponse initiale du gouvernement a été lente, ce qui lui a valu les critiques des groupes de défense des droits humains et des observateurs internationaux. Mais selon certaines sources, la Ligue Awami, qui avait été évincée du pouvoir, aurait orchestré ces incidents afin de ruiner la réputation du gouvernement intérimaire et de provoquer des troubles sociaux dans le but de prouver que le régime précédent était meilleur.

À fur et à mesure que le programme de réforme avançait, le gouvernement intérimaire lançait également une vaste campagne de poursuites judiciaires. Des milliers de membres de la Ligue Awami et de ses affiliés ont été arrêtés, notamment après une attaque meurtrière à Gazipur en janvier 2025, qui aurait été perpétrée par des partisans du parti au pouvoir. Beaucoup ont salué cette mesures, y voyant la mise en œuvre d'une justice qui avait fait défaut pendant de longues années de violence politique ; d'autres ont craint qu'il ne s'agisse là que d'un prélude à une vengeance post-électorale. En mai 2025, les tensions atteignaient un nouveau paroxysme. Des foules immenses se rassemblaient à nouveau sur la place Shahbagh de Dhaka, réclamant non pas davantage de réformes, mais l'interdiction définitive de la Ligue Awami. Cette fois-ci, c'est le National Citizen's Party (Parti national des citoyens, NCP), né du soulèvement de 2024 et mené par des étudiant.e.s, qui a pris les choses en main. Le 12 mai, le gouvernement intérimaire a annoncé la suspension de toutes les activités de la Ligue Awami, invoquant les lois antiterroristes. Le paysage politique, déjà en pleine mutation, était désormais plus clairement redessiné.

Hasina, toujours en exil en Inde, a été inculpée de crimes contre l'humanité. Le 1er juin, un tribunal de Dhaka a officiellement ouvert le procès contre elle et plusieurs anciens ministres, accusés d'avoir orchestré la répression meurtrière des contestataires lors du soulèvement de juillet. L'affaire a divisé l'opinion publique : tandis que les partisans du nouveau régime saluent cette mise en cause tant attendue, ses détracteurs y voient une instrumentalisation politique de la justice. Parallèlement, Yunus subit des pressions croissantes pour qu'il précise son calendrier électoral. Après être resté dans le vague, il a récemment annoncé que les élections nationales se tiendraient au cours du premier semestre 2026. Le BNP, autrefois principal parti d'opposition à la Ligue Awami de Hasina, a rejeté cette date et exige des élections avant décembre 2025.

La société civile est elle aussi divisée : si certains se réjouissent du temps ainsi gagné pour mener à bien les réformes institutionnelles, d'autres craignent que les retards et l'inégalité des chances ne portent atteinte à la légitimité du processus engagé. Les réactions internationales ont également été mitigées. L'Inde, qui soutient Hasina depuis des années, a exprimé son inquiétude quant à la marginalisation de la Ligue Awami, mettant en garde contre la création d'un précédent qui exclurait des acteurs politiques clés. Les gouvernements occidentaux, notamment le Royaume-Uni et l'Union européenne, soutiennent le processus de réforme mais restent vigilants quant à la situation des droits humains et à l'indépendance du pouvoir judiciaire. À mi-chemin de l'année2025, le Bangladesh reste suspendu entre révolution et reconstruction.

Badrul Alam

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Appel à l’action unitaire de la société civile palestinienne

Alors que les États membres de l'ONU se préparent à se réunir le 17 juin pour la Conférence internationale de haut niveau sur le règlement pacifique de la question de (…)

Alors que les États membres de l'ONU se préparent à se réunir le 17 juin pour la Conférence internationale de haut niveau sur le règlement pacifique de la question de Palestine, et que la France s'apprête à réunir certains acteurs le 13 juin, plus de 100 organisations de la société civile palestinienne, mais aussi internationales et en exil, réaffirment leurs revendications unitaires « en faveur d'une résolution juste dont la légitimité repose sur les droits inaliénables du peuple palestinien. »

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Alors que les États membres de l'ONU se préparent à se réunir à New York le 17 juin pour la Conférence internationale de haut niveau sur le règlement pacifique de la question de Palestine, coprésidée par la France et l'Arabie saoudite, et alors que la France s'apprête à réunir certains acteurs choisis le 13 juin dans le but déclaré de lancer avant la conférence « un appel clair et urgent à agir » à destination de la communauté internationale, nous, organisations et coalitions de la société civile palestinienne en Palestine et en exil, réaffirmons nos revendications unitaires en faveur d'une résolution juste dont la légitimité repose sur les droits inaliénables du peuple palestinien.

Ancrée dans des décennies d'engagement auprès de nos communautés et de plaidoyer international, la société civile palestinienne a constamment été témoin des conséquences néfastes d'approches politiques internationales inefficaces, exclusives et symboliques. La conférence à venir pourrait marquer un tournant – mais seulement à condition qu'elle se recentre sur son fondement juridique : la résolution ES-10/24 de l'Assemblée générale des Nations unies, qui s'appuie sur les obligations de droit international en vigueur depuis des décennies. Cette résolution appuie l'avis consultatif rendu en juillet 2024 par la Cour internationale de justice (CIJ), qui ordonne à Israël à se conformer au droit international – notamment en mettant fin à son occupation illégale, en permettant au peuple palestinien d'exercer son droit à l'autodétermination et son droit au retour, et qui exige des États tiers qu'ils adoptent des sanctions concrètes et des mesures de responsabilisation pour faire respecter le droit international.

Pourtant, les processus préparatoires et les discussions, y compris l'évènement présenté comme conférence de la « société civile » à Paris, ont choisi d'écarter ce principe juridique pour soumettre un programme sans envergure en faveur de la solution à deux États, incapable de répondre aux réalités de la fragmentation, du siège et du génocide sous un régime de colonialisme de peuplement. Pendant des décennies, les approches internationales ont occulté les asymétries de pouvoir. Elles ont mis sur un pied d'égalité le colonisateur et le colonisé et ont canalisé les ressources diplomatiques et économiques dans des processus et des approches exemptant Israël de toute responsabilité, tout en gérant la situation, plutôt que s'attaquer aux causes profondes de l'injustice – plus de sept décennies de colonialisme de peuplement et d'apartheid israéliens, maintenus par l'occupation militaire, le blocus et le génocide.

Les approches qui favorisent le dialogue avec les autorités, les organisations ou les individus israéliens qui ne remettent pas en cause la réalité du colonialisme de peuplement ou ne reconnaissent pas les droits fondamentaux des Palestiniens à l'autodétermination et au retour servent en fin de compte à blanchir les crimes actuels d'Israël. Une résolution juste de la « Question de Palestine » nécessite un changement fondamental pour passer des cadres étroits et trompeurs de « construction de l'État » et de « consolidation de la paix » sous occupation continue, à une approche politique fondée sur le démantèlement du régime colonial, d'apartheid et d'occupation d'Israël et sur l'application des droits des Palestiniens à l'autodétermination et au retour.

Alors que notre peuple subit le génocide, la famine, le nettoyage ethnique et de nouvelles spoliations, l'heure n'est pas à la répétition des échecs du passé sous un nouvel habillage. Il est plus que temps de prendre des mesures concrètes : une responsabilisation significative, une pression internationale soutenue et des sanctions urgentes pour démanteler le régime illégal d'Israël et faire respecter les droits inaliénables du peuple palestinien.

Nous appelons donc tous les États, institutions et acteurs participant à la Conférence à :

Fonder toutes les solutions sur les droits inaliénables du peuple palestinien, notamment :

Le droit à l'autodétermination, une norme impérative du droit international, pour les 15 millions de Palestiniens. Ce droit ne commence ni ne s'achève avec la création d'un État, mais inclut la volonté collective du peuple de déterminer librement son statut politique et de pourvoir lui-même à son développement économique, social et culturel – ce qui implique la souveraineté sur ses terres et ses ressources.<

Le droit au retour pour tous les réfugiés palestiniens déplacés pendant la Nakba (1948), la Naksa (1967) et toutes les vagues de déplacements forcés qui ont suivi.

Le droit à une réparation intégrale, y compris la restitution, l'indemnisation, la satisfaction et les garanties de non-répétition.

Mettre fin immédiatement au génocide et au siège de Gaza :

Cela nécessite un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel, le retrait des forces militaires israéliennes de Gaza et la fourniture immédiate et sans restriction de l'aide humanitaire.

Démanteler les structures de colonialisme de peuplement et d'apartheid d'Israël :

• Garantir le droit à l'autodétermination et le droit au retour

• Abroger toutes les lois discriminatoires à l'encontre des Palestiniens

• Mettre fin à l'occupation militaire

• Lever le blocus de la bande de Gaza

Soutenir les efforts palestiniens visant à reconstruire un leadership palestinien unifié et démocratique, représentant le peuple palestinien en Palestine et en exil : mettre fin à la délégitimation des factions politiques palestiniennes et promouvoir la réconciliation nationale sans conditions imposées. Faire pression sur Israël pour qu'il libère tous les prisonniers politiques palestiniens et mette fin à la détention arbitraire et à la torture.

Mettre en œuvre des mesures concrètes de responsabilisation, conformément aux obligations erga omnes des États tiers à ne pas reconnaître, aider ou soutenir les crimes d'apartheid, de génocide, d'occupation et de déni du droit à l'autodétermination perpétrés par Israël – notamment :

Imposer un embargo militaire bilatéral à Israël, couvrant toutes les armes, les technologies militaires, les équipements de surveillance, le kérosène, la formation, les exercices conjoints, les bases militaires, ainsi que l'exportation, l'importation, le transfert et le transit de toutes les pièces, composants et biens à double usage ;

Appliquer des sanctions diplomatiques, notamment en expulsant les ambassadeurs israéliens et en suspendant les visites officielles et la coopération avec les autorités israéliennes ;

Imposer des sanctions ciblées, notamment des interdictions de voyager et le gel des avoirs, à l'encontre des personnes et des institutions complices des crimes de droit international commis par Israël ;

Mettre fin à toute aide économique et à tout accord de coopération qui soutiennent l'occupation illégale et le régime d'apartheid d'Israël, y compris en annulant les accords de libre-échange ;

Imposer un embargo énergétique bilatéral en suspendant toutes les importations/exportations de pétrole, de gaz et de charbon ; se désengager des projets d'extraction ; et résilier tous les accords relatifs au transit et aux pipelines, ainsi qu'aux infrastructures impliquant le territoire palestinien occupé, y compris ses zones maritimes ;

Interdire le passage côtier et l'accostage dans leurs eaux territoriales des navires transportant des armes, du matériel militaire et à double usage, du carburant ou des marchandises soutenant l'occupation, le génocide, l'apartheid ou les colonies illégales d'Israël ; interdire aux navires battant leur pavillon de transporter ce type de matériel militaire et à double usage.

Mettre fin à tous les accords bilatéraux et multilatéraux de libre-échange et de coopération, en particulier l'accord d'association UE-Israël en se basant sur la violation de son article 2, ainsi qu'à tous les programmes de coopération financés par l'UE, y compris les programmes universitaires, culturels et sportifs, ainsi qu'à l'accord de libre-échange Mercosur-Israël ;

Adopter une législation nationale empêchant les entreprises relevant de leur juridiction d'investir dans l'occupation illégale par Israël ou son maintien – notamment par le fait de poursuivre des opérations, d'entretenir des relations commerciales et de participer au projet de colonisation ;

Veiller à ce que les entreprises, organisations et institutions financières relevant de leur juridiction se défassent de tout actif détenu par des entreprises et sociétés israéliennes et des sociétés complices impliquées dans des crimes de droit international.

Abroger toutes les lois et politiques nationales qui criminalisent la solidarité avec la Palestine, en particulier les manifestations et campagnes de boycott, de désinvestissement et de sanctions (BDS) ;

Enquêter et poursuivre leurs ressortissants impliqués dans des crimes contre les Palestiniens, y compris les citoyens binationaux enrôlés dans l'armée israélienne, et publier des directives décourageant l'enrôlement.

Activer la compétence universelle pour poursuivre les auteurs de crimes de droit international contre les Palestiniens devant les tribunaux nationaux.

Faire appliquer les mandats d'arrêt de la CPI contre Netanyahu et Gallant en arrêtant ces derniers et en les transférant à La Haye s'ils se trouvent dans leur juridiction – espace aérien compris.

Soutenir l'enquête de la CPI sur la situation en Palestine en protégeant son personnel, en s'opposant aux sanctions, en augmentant le soutien financier et en faisant pression sur Israël pour qu'il permette au personnel de la CPI d'accéder à la Palestine pour mener des enquêtes indépendantes ;

• Si cela n'a pas encore été fait, saisir la CPI au sujet de la situation en Palestine, en mettant l'accent sur les crimes d'apartheid, de génocide et les crimes liés à l'occupation illégale.

Soutenez les actions intentées contre Israël devant la CIJ par l'Afrique du Sud pour génocide, et par le Nicaragua contre l'Allemagne pour complicité, notamment en déposant une déclaration d'intervention en vertu de l'article 63 du Statut de la Cour.

Rejoindre le Groupe de La Haye, qui s'aligne sur les États du Sud global pour faire progresser les mesures de responsabilisation en soutien à l'autodétermination du peuple palestinien.

Exiger que l'Assemblée générale des Nations unies reconstitue le Comité spécial des Nations unies contre l'apartheid et le Centre des Nations unies contre l'apartheid, afin de mettre fin à l'apartheid israélien.

Exiger que l'Assemblée générale des Nations unies suspende l'adhésion d'Israël pour violation de ses conditions d'adhésion, notamment le non-respect de la résolution 194 – la situation étant aggravée par ses violations systématiques et ses attaques contre les principes et les institutions des Nations unies ;

Soutenir le mandat de la Commission internationale indépendante d'enquête sur les territoires palestiniens occupés et Israël, notamment en faisant pression sur Israël pour qu'il permette l'accès à la Palestine pour la conduite d'enquêtes indépendantes.

Cette conférence est une occasion cruciale de dépasser les cadres défaillants et d'adopter des mesures significatives qui ouvriront la voie à la résolution de la « Question de Palestine » par des actions fondées sur les principes du droit international. En tant que société civile palestinienne, nous parlons d'une seule voix : toute avancée vers l'exercice du droit à l'autodétermination du peuple palestinien passe par la mise en accusation des structures de domination coloniale et par leur démantèlement.

Liste des signataires (35 organisations) :

Palestinian BDS National Committee

The Palestine Institute for Public Diplomacy (PIPD)

Al-Haq

Al-Haq Europe

The Civic Coalition for Palestinians Right in Jerusalem

Applied Research Institute - Jerusalem (ARIJ)

Union of Agricultural Work Committees (UAWC)

Filastiniyat

Bisan Center for Research and Development

Visualizing Palestine

The Social Development Committee (SDC)

The Community Action Center at Al-Quds University

Law for Palestine

MUSAWA - Palestinian Centre for the Independence of the Judiciary and the Legal Profession

Beitna - Palestinian Collective in Belgium

QADER for Community Development

British Palestinian Committee

Women's Studies Centre

The Palestinian Initiative for the Promotion of Global Dialogue and Democracy- MIFTAH

Palestinian Youth Association for Leadership and Rights Activation

Center for Refugee Rights - Aidoun

Defense for Children International- Palestine

Palestinian Working Woman Society for Development-PWWS

The Palestinian Center for the Missing and Forcibly Disappeared (PCMFD)

AMAN Coalition

Palestinian Grassroots Anti-Apartheid Wall Campaign (Stop the Wall)

The Palestine New Federation of Trade Unions

BuildPalestine

Adalah Justice Project

Urgence Palestine

The International Commission for Supporting the Rights of the Palestinian People “Hashd”

Friends of Palestinian Medical Relief Society (PMRS)

Social Developmental Forum (SDF)

The Psychosocial Counseling Center for Women

US Campaign for Palestinian Rights (USCPR)

Rihannah Society, al-Azzeh Refugee Camp

Alrowwad Cultural &amp ; Arts Society

Reviving Gaza

Gaza Families Reunited

UK Gaza Community

Makan Rights

Sabeel - Ecumenical Liberation Theology Center

Signataires internationaux :

South African BDS Coalition

Palestine Solidarity Alliance, South Africa

Housing and Land Rights Network - Habitat International Coalition

Legal Forum for Kashmir

Pal Commission on War Crimes, Justice, Reparations, and Return

Arab Women Organization of Jordan

International Peace Bureau (IPB)

SERAPAZ (Mexico)

Jenin Freedom Cinema Club California

International Fellowship of Reconciliation (IFOR)

Red Eclesial Justicia y Paz en la Patria Grande (ALyC)

CBJP Comissão Brasileira Justiça e Paz

Llegó la Hora de los Pueblos, Colectivo de Apoyo al CNI CIG – EZLN

Friends of Sabeel North America (FOSNA)

Comisión de Justicia, Paz e Integridad de la Creación

Solidarity 2020 and Beyond

Cuidadores de la Casa Común

Hijas e Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio H.I.J.O.S., (Guatemala)

Park Avenue Baptist Church

World BEYOND War

GPPAC Pacific

Global Exchange

The Palestinian Solidarity Organisation (PSO) at Mandela University

Movimiento Franciscano Justicia, Paz e Integridad de la Creación

Mesa Ecuménica por la Paz - MEP -

Coalición de Movimientos y Organizaciones Sociales de Colombia - COMOSOC -

FabLanka Foundation

Australia Palestine Advocacy Network

Muslim Peace Fellowship

Community Media Network

Observatorio Latinoamericano de Geopolitica

Global Solidarity Coalition for Peace in Palestine

STOP the War Coalition Philippines

Palestinian-Canadian Academics and Artists Network

Programa Latinoamericano y Caribeño de tierras y agua

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La Flottille pour la liberté a accompli sa mission

Le 9 juin à l'aube, les forces israéliennes ont intercepté le Madleen dans les eaux internationales, près de la côte de la bande de Gaza. Le bateau, qui transportait 12 (…)

Le 9 juin à l'aube, les forces israéliennes ont intercepté le Madleen dans les eaux internationales, près de la côte de la bande de Gaza. Le bateau, qui transportait 12 militant·e·s de sept pays, de l'aide humanitaire et des vivres, naviguait depuis un peu plus d'une semaine.

Tiré d'Agence médias Palestine.

Parmi les militant·e·s se trouvait Greta Thunberg, qui a été constamment diabolisée et moquée par les politiciens israéliens et bien d'autres pour son soutien à la lutte palestinienne.

Le chargement d'aide à bord était symbolique et n'aurait pas fait une grande différence s'il était parvenu aux Palestinien·ne·s affamé·e·s de Gaza. Les Nations unies estiment qu'au moins 500 camions d'aide sont nécessaires chaque jour pour répondre à leurs besoins vitaux. On s'attendait également à ce que les forces israéliennes empêchent l'embarcation d'atteindre les côtes de Gaza.

Néanmoins, le Madleen a accompli une mission importante : démontrer au monde entier, et aux gouvernements qui refusent de respecter leurs obligations juridiques internationales de mettre fin au génocide et de lever le blocus, que Gaza ne sera pas oubliée.

Le Madleen était affrété par la Freedom Flotilla Coalition (FFC), une organisation qui fait campagne en solidarité avec le peuple palestinien depuis les bases et sur le terrain. En mai, un autre de leurs bateaux – le Conscience – a été attaqué par des drones juste à l'extérieur des eaux territoriales maltaises. Les dégâts étaient si importants qu'il n'a pas pu poursuivre son voyage vers Gaza.

La coalition pour la Flottille de la liberté prend part aux efforts déployés depuis une décennie et demie par les militant·e·s pour briser le blocus de la bande de Gaza.

En 2010, une flottille de six navires en provenance de Turquie s'est dirigée vers la bande de Gaza avant d'être interceptée par les troupes israéliennes dans les eaux internationales. Le plus grand d'entre eux, le Mavi Marmara, a été pris d'assaut par des commandos israéliens qui ont ouvert le feu et tué neuf militants et journalistes, tous citoyens turcs. À ce jour, les victimes du Mavi Marmara n'ont toujours pas obtenu justice.

Au lendemain du raid sanglant contre la flottille, Noam Chomsky écrivait ceci : « Depuis des décennies, Israël détourne des bateaux dans les eaux internationales entre Chypre et le Liban, tue ou enlève des passagers, les emmenant parfois dans des prisons en Israël, y compris dans des prisons secrètes/chambres de torture, et les retenant parfois comme otages pendant de nombreuses années. Israël part du principe qu'il peut commettre ces crimes en toute impunité parce que les États-Unis les tolèrent et que l'Europe suit généralement l'exemple des États-Unis ».

En vertu du droit international, l'interception du Mavi Marmara et du Madleen est illégale.

Les forces israéliennes n'ont aucune autorité légale pour détenir des militants internationaux dans les eaux internationales. Comme l'a déclaré Huwaida Arraf, avocate américaine d'origine palestinienne et organisatrice de la coalition pour la Flottille de la liberté : « Ces volontaires ne relèvent pas de la juridiction israélienne et ne peuvent être incriminés pour avoir apporté de l'aide ou contesté un blocus illégal – leur détention est arbitraire, illégale et doit cesser sur-le-champ ».

Gaza est bordée par la mer Méditerranée, et pourtant elle est hermétiquement fermée à ses voisins méditerranéens depuis des décennies. Le blocus aérien, terrestre et maritime d'Israël a commencé en 2007, mais même avant cela, les forces navales israéliennes surveillaient et restreignaient l'accès au littoral de Gaza.

Les accords d'Oslo de 1993 n'ont pas accordé aux Palestiniens la pleine souveraineté sur leurs propres mers, leur concédant plutôt un accès à 20 milles nautiques (37 km) de la côte de Gaza pour la pêche, les loisirs et l'extraction de ressources naturelles telles que le gaz. Un accès qui ne représente que 10 % de la limite de 200 milles nautiques fixée pour les pays souverains par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.

Mais même ces 20 milles nautiques n'ont jamais été respectés par le régime israélien, qui a relégué les Palestiniens à des espaces de plus en plus réduits sur le littoral. Les Palestiniens ont ainsi été complètement coupés du monde extérieur, entraînant des conséquences désastreuses pour la tradition maritime et l'industrie de la pêche de Gaza.

Les pêcheurs ont été contraints de pêcher dans une zone restreinte, ce qui a inévitablement entraîné une surpêche. Depuis le début du génocide, les pêcheurs de Gaza ont été pris pour cible et tués, et leurs bateaux ont été bombardés et leur équipement détruit. Parmi eux, Madleen Kulab, la seule pêcheuse palestinienne de Gaza, qui a donné son nom au navire de la flottille de la liberté. Cette mère de quatre enfants a été déplacée à plusieurs reprises au cours du génocide et s'abrite désormais dans sa maison endommagée. Ses jours de pêche sont comptés.

En vertu du droit international, les membres des Nations unies ont l'obligation d'agir lorsqu'un crime grave tel qu'un génocide est commis. Ils ont le devoir d'imposer des sanctions, y compris un embargo sur les armes. Au lieu de cela, l'Union européenne, d'où provient la majorité des militant·e·s du Madleen, a non seulement renoncé à cette obligation, mais a également continué à fournir des armes à Israël, bien que l'opinion publique européenne s'oppose massivement au régime israélien et à la poursuite de son génocide.

Les militant·e·s du Madleen savaient qu'ils n'atteindraient pas leur destination, mais ont fait le choix de participer à cet acte de solidarité qui mettait leur vie en danger pour attirer l'attention du monde sur Gaza et sur l'inaction criminelle de leurs gouvernements.

Selon les mots de Greta Thunberg : « Nous faisons cela parce que, quelles que soient les chances que nous avons, nous devons continuer à essayer, parce que le moment où nous arrêtons d'essayer est celui où nous perdons notre humanité ».

Le Madleen a peut-être été arrêté en mer, mais son message a fait le tour du monde : le blocus n'est ni invisible, ni éternel. Chaque navire intercepté, chaque militant·e détenu·e, chaque acte de défi réaffirme que Gaza n'est pas oubliée – et que tant que la liberté ne sera pas rétablie et la justice obtenue, la mer restera une ligne de front dans la lutte pour la libération de la Palestine.

Yara Hawarie est Codirectrice d'Al-Shabaka, réseau politique palestinien

Traduction : JC pour l'Agence Média Palestine

Source : Al Jazeera

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Palestine, une cause universelle

Plus l'État d'Israël s'acharne à détruire la Palestine, plus le monde la reconnaît comme une cause universelle. C'est la lueur d'espoir dans ce désastre infini : fût-il tardif, (…)

Plus l'État d'Israël s'acharne à détruire la Palestine, plus le monde la reconnaît comme une cause universelle. C'est la lueur d'espoir dans ce désastre infini : fût-il tardif, un sursaut des consciences qui, pour l'avenir, sauve les principes d'humanité, de justice et d'égalité.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Dimanche 1er juin, une nouvelle « Flottille de la liberté » a quitté le port de Catane, en Sicile, en direction de Gaza avec à son bord, outre des figures de la cause palestinienne dont l'eurodéputée La France insoumise (LFI) Rima Hassan, des personnalités internationalement connues comme l'activiste écologiste Greta Thunberg et l'acteur irlandais Liam Cunningham. Le 2 mai, la précédente flottille humanitaire avait été attaquée par des drones israéliens, alors qu'elle naviguait dans les eaux internationales.

Cette nouvelle tentative militante survient alors qu'un soulèvement croissant de la société civile s'affirme, porté par une jeunesse pour qui la Palestine devient une cause fondatrice comme le furent, pour les générations précédentes, les guerres d'Algérie et du Vietnam.

Secouant l'immobilisme des États, leurs lâchetés ou leurs complicités face à la guerre menée par Israël à Gaza contre la population palestinienne, cette solidarité s'est d'ailleurs exprimée, samedi 31 mai, lors de la finale de la Ligue des champions, où les supporteurs du PSG ont déployé une banderole clamant : « Stop Génocide Gaza ». « Nous sommes tous des enfants de Gaza », ont-ils aussi scandé en défilant dans les rues de Munich.

Avant-garde artistique

Quelques jours auparavant, le 26 mai, trois cents écrivains francophones avaient affirmé dans une tribune publiée par Libération : « Nous ne pouvons plus nous contenter du mot “horreur”, il faut aujourd'hui nommer le “génocide” à Gaza. » Parmi les signataires, outre de nombreux prix Goncourt – Patrick Chamoiseau, Jérôme Ferrari, Brigitte Giraud, Hervé Le Tellier, Nicolas Mathieu, Mohamed Mbougar Sarr, Leïla Slimani –, deux prix Nobel de littérature, J. M. G. Le Clézio et Annie Ernaux, rejoint·es depuis par deux autres de ses lauréats, Patrick Modiano et Orhan Pamuk. « Notre responsabilité collective est engagée », dit cet appel dont les premiers mots convoquent le souvenir de la poétesse palestinienne Hiba Abu Nada, tuée par les bombardements israéliens le 20 octobre 2023 :

« Dans son poème Une étoile disait hier, elle avait imaginé pour les habitants de Gaza un abri cosmique, à l'opposé du danger existentiel auquel ils font face – un abri universel, dans lequel ils ne seraient plus, comme depuis des décennies, exclus de l'humanité : “Et si un jour, Ô Lumière / Toutes les galaxies / De tout l'univers / N'avaient plus de place pour nous / Tu diras : ‘Entrez dans mon cœur / Vous y serez enfin à l'abri'.” Israël tue sans relâche des Palestiniens et des Palestiniennes, par dizaines, chaque jour. Parmi eux, nos confrères et consœurs : les écrivains et écrivaines de Gaza. Quand Israël ne les tue pas, il les mutile, les déplace, les affame délibérément. Israël a détruit les lieux de l'écriture et de la lecture – bibliothèques, universités, foyers, parcs. »

Deux semaines avant cet appel des écrivain·es, le 13 mai, à l'ouverture du Festival de Cannes, plus de 350 professionnels internationaux du cinéma s'exprimaient en mémoire de la photojournaliste palestinienne Fatma Hassona, assassinée à l'âge de 25 ans par l'armée israélienne à Gaza alors quele film de Sepideh Farsi Put Your Soul on Your Hand and Walk,dont elle est la vedette, venait d'être sélectionné.

La liste des signataires, rejoint·es notamment par la présidente du jury du Festival, l'actrice Juliette Binoche, tient du gotha du cinéma mondial –Pedro Almodóvar, Javier Bardem, Costa-Gavras, David Cronenberg, Xavier Dolan, Ralph Fiennes, Richard Gere, Aki Kaurismäki, Mike Leigh, Joaquin Phoenix, Susan Sarandon, Omar Sy, Guillermo del Toro, etc. Voici ce que dit cette lettre ouverte en forme d'adresse au monde, à ses silences et à ses indifférences :

« En tant qu'artistes et acteurs culturels, nous ne pouvons rester silencieux alors qu'un génocide se déroule à Gaza et que cette nouvelle innommable frappe de plein fouet nos communautés. À quoi servent nos métiers si ce n'est à tirer les leçons de l'histoire, à faire des films engagés, si nous ne sommes pas présents pour protéger les voix opprimées ? Pourquoi ce silence ? L'extrême droite, le fascisme, le colonialisme, les mouvements anti-trans et anti-LGBTQIA+, sexistes, racistes, islamophobes et antisémites mènent leur bataille sur le terrain des idées, s'attaquent à l'édition, au cinéma, aux universités, et c'est pourquoi nous avons le devoir de lutter. Refusons que notre art soit complice du pire. Levons-nous. Nommons le réel. Osons le regarder collectivement avec la précision du cœur pour qu'il ne puisse plus être silencié et couvert. Refusons les propagandes qui colonisent sans arrêt nos imaginaires et nous font perdre le sens de nos humanités. Pour Fatma, pour toutes celles et ceux qui meurent dans l'indifférence. Le cinéma se doit de porter leurs messages, d'être un reflet de nos sociétés. Agissons avant qu'il ne soit trop tard. »

À ces sursauts collectifs il faut ajouter des voix singulières qui s'élèvent. Auteur d'une œuvre capitale sur le génocide des Tutsi·es au Rwanda, l'écrivain et journaliste Jean Hatzfeld qui, dans le passé, s'est rendu en reportage à Gaza, est sorti de sa réserve. « En détruisant Gaza, Israël détruit le judaïsme », déclare-t-il dans un entretien accordé au Monde le 30 mai, évoquant un « prégénocide ».

« On n'assiste pas à l'extermination physique d'un peuple » mais « on lui interdit un état de vie », explique-t-il, avant de mettre en garde : « Au Rwanda, dès décembre 1993, on évoquait un risque de génocide, mais on ajoutait toujours que cela n'arriverait pas. À Gaza, c'est la même chose. »

D'autant que les génocidaires sont déjà aux commandes, reconnaît l'historien israélien Élie Barnavi, qui fut ambassadeur d'Israël en France : « Il faut se rendre à l'évidence : il y a des génocidaires au gouvernement d'Israël. Ils le proclament tous les jours », a-t-il déclaré sur TV5 Monde le 25 mai, ne s'embarrassant plus de précautions de langage.

Enfin, cet inventaire serait incomplet si l'on ne mentionnait pas l'impact du récent témoignage de Jean-Pierre Filiu, à l'occasion de la publication de son exceptionnel récit, Un historien à Gaza (Les Arènes), fruit d'un séjour de trente-deux jours sur place, sous couvert de Médecins sans frontières, du 19 décembre 2024 au 21 janvier 2025.

Car l'historien veille à souligner ce qui s'y joue d'universel : non seulement le sort de la Palestine, mais la fin du droit international, tel qu'il fut proclamé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Rappelant qu'il a choisi de terminer son livre à Kyiv, où il a donné des conférences en 2024, Jean-Pierre Filiu relie et imbrique les deux causes, palestinienne et ukrainienne, face au but de guerre commun de Nétanyahou et Poutine. Symboliquement, lors de toutes ses récentes interventions télévisées, il portait un sweat-shirt aux couleurs ukrainiennes, avec cette inscription : « Fight like Ukrainians ».

Les États contre le droit international

Fût-il tardif, ce large réveil des consciences est bienvenu, tant il contraste avec le long sommeil de la plupart des États.

Car cela fait plus de seize mois que la Cour internationale de justice (CIJ) des Nations unies a enjoint, le 26 janvier 2024, à l'État d'Israël de « prendre toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir la commission, à l'encontre des Palestiniens de Gaza, de tout acte entrant dans le champ d'application » de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide.

Défiant la justice internationale, les dirigeants israéliens ont fait tout l'inverse, radicalisant leur offensive de nettoyage ethnique à Gaza et de colonisation à outrance en Cisjordanie. Et cela fait plus de six mois que le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, est sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI), délivré le 21 novembre 2024, non seulement pour crimes de guerre mais surtout pour crimes contre l'humanité. Ce qui na pas empêché qu'il soit officiellement reçu en Europe, par la Hongrie de Viktor Orbán, et aux États-Unis, à peine Donald Trump installé à la Maison-Blanche.

Tandis que le président de la République française n'en finit pas d'annoncer une reconnaissance de l'État de Palestine qui n'a toujours pas eu lieu – « pas simplement un devoir moral, mais une exigence politique », a récemment déclaré à Singapour Emmanuel Macron –, l'Union européenne ne s'est pas encore résolue à suspendre son accord d'association avec Israël, malgré l'insistance de l'Espagne qui, elle, a reconnu depuis un an la Palestine comme un État indépendant, tout comme l'Irlande et la Norvège.

Mais les États occidentaux – au premier rang desquels les États-Unis d'Amérique, de Joe Biden à Donald Trump – ne sont pas seuls en cause : aucune des puissances financières du monde arabe – Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Qatar – n'a usé des armes économiques et énergétiques (pétrole et gaz) dont elles disposent pour secourir le peuple palestinien et enrayer son martyre.

Dès lors, il revient à nos sociétés, et notamment à leurs jeunesses, de sauver l'espoir.

« Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas » : introduisant à la fin de l'été 2024 Le Livre noir de Gaza (Seuil, 2024), ce remarquable et désespérant « bilan provisoire d'une guerre qui s'annonce sans fin », la chercheuse Agnès Levallois avait déjà dit l'essentiel. « Gaza, où meurt notre humanité », alertions-nous dès le 7 décembre 2023, parmi bien d'autres alarmes précoces qui furent ignorées, méprisées ou disqualifiées.

« Ce n'est pas seulement une humanité concrète, celle des vies irrémédiablement perdues, qui se meurt au Proche-Orient, écrivions-nous. C'est l'idée même d'une humanité commune que ruine la vengeance sans frein ni limites de l'État d'Israël contre la population palestinienne de Gaza en riposte au massacre commis par le Hamas. »

Entre complicités et renoncements, l'abandon durable de la Palestine par la communauté internationale des États restera comme une infamie. Dès lors, il revient à nos sociétés, et notamment à leurs jeunesses, de sauver l'espoir : quelle que soit l'impuissance pratique des mobilisations, appels, pétitions et discours, à enrayer le génocide en cours, toutes ces initiatives frayent le chemin d'une aube au lendemain de la catastrophe, de sa nuit interminable et de ses crimes incommensurables.

Car elles sont habitées par la certitude que la cause de la Palestine ouvre désormais l'horizon d'un universel partagé, tissé de justice et d'égalité, contre le capitalisme du désastre de Trump, Poutine et consorts qui, refusant toute limite à sa voracité, précipite l'humanité dans l'abîme.

La leçon d'Arundhati Roy

« Toute la puissance et l'argent, toutes les armes et la propagande du monde ne peuvent plus cacher la blessure qu'est la Palestine. Une plaie par laquelle saigne le monde entier, y compris Israël. » Ces mots sont d'Arundhati Roy, dans son discours de remerciement, le 10 octobre 2024 à Londres, pour le prix PEN Pinter.

Devenue mondialement célèbre avec son roman Le Dieu des Petits Riens, paru en 1997, l'écrivaine et militante indienne ne s'est pas assagie pour autant. Faisant siennes les causes universelles de la justice et de l'égalité, elle les applique à son propre pays, affrontant le fondamentalisme hindouiste du parti nationaliste au pouvoir, le BJP de Narendra Modī, premier ministre depuis 2014, au point d'être visée par une loi antiterroriste pour ses propos et ses écrits.

C'est dans ce contexte que, dix ans après Salman Rushdie, lauréat 2014, elle reçut en 2024 ce prix qui salue le courage d'écrivain·es illustrant la devise de l'English PEN, organisation de défense des droits humains fondée en 1921 : Freedom to Write, Freedom to Read.

Consacrant l'essentiel de son propos au sort de la Palestine, elle refusa farouchement de « jouer le jeu de la condamnation », selon ses mots, autrement dit de tenir une balance égale entre oppresseurs et opprimés. Car, martelait-elle, l'histoire n'a pas commencé le 7 octobre 2023. Lisons-la.

« Je suis parfaitement consciente qu'en tant qu'écrivain, non musulmane et femme, il me serait très difficile, voire impossible, de survivre très longtemps sous la domination du Hamas, du Hezbollah ou du régime iranien. Mais là n'est pas la question. Il s'agit de nous informer sur l'histoire et les circonstances dans lesquelles ils ont vu le jour. […] Je suis consciente que le Hezbollah et le régime iranien ont de fervents détracteurs dans leur propre pays, dont certains croupissent en prison ou ont connu des situations bien pires. Je suis consciente que certaines de leurs actions – le meurtre de civils et la prise d'otages du 7 octobre par le Hamas – constituent des crimes de guerre. Toutefois, il ne peut y avoir d'équivalence entre ces actions et celles menées par Israël et les États-Unis à Gaza, en Cisjordanie et, aujourd'hui, au Liban. La racine de toutes les violences, y compris celles du 7 octobre, est l'occupation par Israël de la terre palestinienne et l'assujettissement du peuple palestinien. L'histoire n'a pas commencé le 7 octobre 2023.

Je vous le demande : lequel d'entre nous, assis dans cette salle, accepterait de se soumettre à l'indignité à laquelle les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie sont soumis depuis des décennies ? Quels moyens pacifiques le peuple palestinien n'a-t-il pas essayés ? Quel compromis n'a-t-il pas accepté, si ce n'est celui qui l'oblige à se mettre à genoux et à mordre la poussière ? Israël ne mène pas une guerre d'autodéfense. Il mène une guerre d'agression. Une guerre pour occuper davantage de territoires, pour renforcer son appareil d'apartheid et pour resserrer son contrôle sur le peuple palestinien et sur la région. »

Faire taire

Non, l'histoire n'a pas commencé le 7 octobre 2023. Comme pour le 11-Septembre, ces attentats commis par Al-Qaïda en 2001 contre les États-Unis, vécus par ces derniers comme une menace vitale ainsi que ce fut le cas pour l'État d'Israël en 2023, le 7-Octobre immobilise la pensée et fige l'émotion. Cet arrêt sur images – de massacres, d'enlèvements, d'effroi et de terreur… – est une machinerie aveuglante, assumée et utilisée comme telle par le pouvoir israélien qui en fit un film de propagande dont l'horreur est l'inlassable refrain.

Notamment en Europe, les réseaux diplomatiques d'Israël et les relais militants qui les relayent organisèrent des projections afin de faire taire toute question, interrogation ou réflexion, sur l'engrenage colonial, d'oppression, de dépossession et d'humiliation, qui avait conduit à l'attaque du Hamas avec ses crimes de guerre contre des civil·es, assassiné·es ou enlevé·es. L'émotion devait annihiler toute réflexion. Expliquer serait justifier. S'efforcer de comprendre serait devenir complice.

De même qu'en 2001, il ne devait plus y avoir de passé, qui expliquerait comment on en est arrivé à cette catastrophe, ni de futur, qui envisagerait comment faire pour ne plus la revivre. Non, seul compterait le présent, un présent de vengeance aveugle, indistincte, totale.

Une année plus tard, cet aveuglement solidaire recherché par la propagande israélienne fut redoublé, dans nombre de milieux médiatiques et politiques occidentaux, et particulièrement en France, en aveuglement volontaire devant les crimes commis par l'État d'Israël à Gaza.

Il faut bien admettre, dans une résonance douloureuse avec l'ancien et toujours nécessaire combat contre les négationnistes du génocide des juifs d'Europe, que nous devons désormais affronter un nouveau négationnisme en temps réel : celui des crimes de guerre, crimes contre l'humanité et crimes de génocide commis par l'État d'Israël contre le peuple palestinien. Et ce alors même qu'ils sont largement rapportés et précisément documentés, notamment par Amnesty International, Human Rights Watch et Médecins sans frontières, dans des rapports rendus publics en décembre 2024.

Le sort tragique de la Palestine rappelle au monde entier qu'il ne saurait y avoir d'universel s'il n'y a pas d'égalité, autrement dit qu'il n'y a que de l'universalisable : un universel de la relation, du partage et de l'échange, qui se construit sans cesse dans le respect et le souci des autres.

Pour y voir clair en perçant l'obscurité des propagandes, il nous faut donc réfuter ce « présentisme » qu'un historien, François Hartog, avait diagnostiqué, après le 11-Septembre, comme le piège qui était tendu à notre compréhension de l'époque, de ses défis et de ses dangers, de ses emballements et de ses affolements.

Avec le renfort de médias qui, désormais, peuvent commenter en continu, sans relâche ni distance, sans historicité ni complexité, les puissances, qu'elles soient étatiques ou économiques, cherchent à prendre en otage le temps. Elles voudraient nous rendre prisonniers d'un présent sans passé ni futur, qui ne s'autorise que de son immédiateté et qui, dès lors, nous rend aveugles, tels des lapins pris dans des phares, ou égarés, tels des papillons happés par une ampoule.

Le présent est tissé de passé, et le passé est plein d'à présent : c'est de cette lucidité que peuvent naître des espérances, nourries des inquiétudes immédiates mais refusant de s'y soumettre, dans la conviction que l'histoire n'est jamais définitivement écrite, achevée ou terminée. Si la Palestine est devenue une cause universelle, c'est parce que l'injustice faite à son peuple depuis 1948, redoublée depuis 1967, prolonge au cœur de notre présent l'injustice des colonisations occidentales qui ont fait la richesse, la puissance et la domination de l'Europe sur le monde.

Au ressort du colonialisme, il y a la supériorité, donc l'inégalité, et, par conséquent, la négation des principes universels que les démocraties occidentales prétendent avoir proclamé à la face du monde. Cet engrenage est fatal, générant une barbarie qui ensauvage la civilisation.

En Israël même, des voix surent tôt le dire qui, hélas, ne furent pas entendues, rapidement marginalisées, puis défaites. Victorieux face aux États arabes – l'Égypte, la Syrie, le Liban, l'Irak et la Jordanie – lors de la guerre des Six Jours de juin 1967, les dirigeants, alors travaillistes, de l'État d'Israël décidèrent d'occuper illégalement de nouveaux territoires, en Cisjordanie et à Gaza. Ils ont ouvert la voie aux surenchères des fanatiques du « Grand Israël » qui ont désormais conquis le pouvoir à Jérusalem, assumant une idéologie raciste d'effacement de la population palestinienne – par l'exclusion, l'expulsion ou l'extermination.

Le 22 septembre 1967, douze citoyens israéliens lancèrent, dans le quotidien Haaretz, un appel dont la sombre prophétie fut rappelée, le 28 décembre 2023, par des cinéastes du monde entier pour réclamer un cessez-le-feu immédiat à Gaza.

Le voici :

« Notre droit de nous défendre contre l'extermination ne nous donne pas le droit d'opprimer les autres :
L'occupation entraîne une domination étrangère.
Une domination étrangère entraîne la résistance.
La résistance entraîne la répression.
La répression entraîne le terrorisme et le contre-terrorisme.
Les victimes du terrorisme sont en général des innocents.
La mainmise sur les territoires occupés fera de nous des assassins et des assassinés.
Sortons des territoires occupés maintenant. »

Ses premiers signataires avaient accompagné la naissance, en 1962, d'un parti israélien socialiste, internationaliste et anticolonialiste. Il avait pour nom hébreu : Matzpen, soit la « boussole ». La boussole de l'égalité, du droit et de la justice.

Au-delà d'une terre, d'une nation et d'un peuple, « Palestine » est devenu le nom sans frontières de cet idéal. Son sort tragique rappelle au monde entier qu'il ne saurait y avoir d'universel s'il n'y a pas d'égalité, autrement dit qu'il n'y a que de l'universalisable : un universel de la relation, du partage et de l'échange, qui se construit sans cesse dans le respect et le souci des autres – de leurs droits, de leurs vies, de leurs humanités. L'origine, la culture, la civilisation, le passé, etc., tous ces héritages qui tissent nos identités ne protègent de rien. Seul le présent fait preuve où se joue le respect de soi par le souci de l'autre.

Tel est le message de la cause universelle de l'égalité dont la Palestine est devenue l'étendard.

Edwy Plenel

Cet article reprend quelques passages de mon introduction à Palestine, notre blessure où j'ai réuni mes articles sur la question de Palestine parus sur Mediapart depuis sa création en 2008.

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Jean-Pierre Filiu : « Ce qui reste de Gaza défie les mots »

Le témoignage sur vingt mois de guerre dans la bande de Gaza est signé par un historien, Jean-Pierre Filiu, qui a eu la force morale de pénétrer dans l'enclave palestinienne (…)

Le témoignage sur vingt mois de guerre dans la bande de Gaza est signé par un historien, Jean-Pierre Filiu, qui a eu la force morale de pénétrer dans l'enclave palestinienne ravagée… au pire des moments… et de tout raconter : « le territoire que j'ai connu et arpenté n'existe plus »

Tiré de MondAfrique.

Le « 7 octobre 2023 » risque d'oblitérer pour longtemps les données de la Question Palestinienne. L'Histoire et, notamment, l'évocation de la « Nakba » – la Catastrophe de 1948, suivie de l'exode des Palestiniens – est partout présente dans l'Enclave de Gaza. Depuis 2024, la légitime réaction d'Israël au « 7 octobre », autrement dit la guerre menée par Israël d'abord contre le Mouvement (ou le Parti) Hamas, jugé seul responsable des massacres, s'est rapidement transformée en un conflit global contre l'ensemble de la population palestinienne de l'Enclave. La situation n'a fait que se radicaliser au cours des mois.

L'enjeu des captifs israéliens détenus en otage dans la Bande de Gaza a rapidement primé sur toute autre considération, ce que la plupart des opinions mondiales pouvaient alors comprendre et même admettre.

La presse internationale ayant été interdite sur le terrain par Israël, cet épouvantable affrontement ne pouvait être observé de l'extérieur qu'à travers un caléidoscope déformant. Les bribes d'informations et les images « autorisées », obtenues et filtrées en Israël par des agences internationales ou des chaînes comme Al-Jazira, reprenaient les reportages de journalistes palestiniens faits sous les bombes. Plus de 200 d‘entre eux périrent sous les tirs de l'armée israélienne !

Pour le gouvernement israélien, toutes « les vérités n'étant pas bonnes à dire », comme c'est le cas de la destruction d'hôpitaux ou le déplacement (permanent et par milliers) de populations affamées et réduites à dormir sous des bâches.

Toutes les tentatives de cessez-le-feu ont échoué, que ce soit à Doha, à Riyad, à Ankara, au Caire, à Moscou ou à Pékin. Systématiquement. La logique du Premier ministre israélien Netanyahou aura visiblement été de rendre impossible toute sortie de guerre et tout Accord, qui résoudraient la Question Palestinienne… d'une façon ou d'une autre, à l'exception de la colonisation et du massacre ou de l'exil.

Or au cours des derniers mois, les langues se délient en Israël et ailleurs, les vérités désagréables sourdent de partout, Gaza devient une préoccupation médiatique mondiale, certes toujours loin derrière l'Ukraine, mais au cœur des inquiétudes, des peurs, et de la colère de tout un chacun. L'opinion mondiale rejette la banalisation de l'apartheid imposé aux musulmans par l'État Juif.

Et c'est l'effet le plus grave parce que le plus durable de ce qui ressortit de plus en plus de l'effondrement moral du Peuple d'Israël. Mais tout n'est pas perdu ! La majorité des Israéliens s'insurge (du bout des lèvres) contre le risque de tout « nettoyage ethnique », voire d'un génocide comme celui qui se profile ; c'est ce que souligne l'ancien Premier ministre Ehud Olmert, qui dénonce du bout des lèvres la politique de « restriction de l'aide humanitaire ». C'est déjà ça !

C'est dans ce contexte que l'ouvrage de Jean-Pierre Filiu, « Un historien à Gaza » vient de prendre toute sa valeur, de même que d'asseoir son l'autorité scientifique, littéraire et morale de son auteur.

Historien, chercheur au CERI, professeur des universités en Histoire du Moyen-Orient à Sciences Po, et bien sûr, arabisant, Jean-Pierre Filiu a vécu plus d'un mois (de décembre 2024 à janvier dernier) dans l'enfer de Gaza. Il y était entré sous la bannière de Médecins sans frontières, en prenant alors tous les risques – 1500 tués parmi le personnel de santé.

Nous disposons ainsi, pour la première fois depuis 2023, de la relation de faits constatés sur le vif par un immense expert de la région peu suspect de parti pris. En parfait héros Stendhalien, le témoin nous décrit l'horreur vécue par les Gazaouis, tout en nous faisant, d'une plume acerbe, le récit historique des causes profondes du blocus de Gaza.

L'historien qu'il reste avant tout a été interviewé par les médias audiovisuels. Il y a quelques jours à peine, à la librairie Le Tiers Mythe, face à quelques amis de longue date, il n'a pas caché ses craintes.

Voici quelques extraits d'un discours qui tonne comme une alarme à bord d'un bateau à la dérive.

Gaza est un laboratoire. J'ai vu le laboratoire du monde abandonné à Trump, à Poutine, au Hamas et à Netanyahou. Un monde sans règles, qui non seulement n'est pas capable de progresser, mais qui va régresser et mettre à bas les normes mises péniblement en place à l'issue de la 2eme guerre mondiale. Les Conventions de Genève, la déclaration universelle des Droits de l'homme, les différents mécanismes de protection plus ou moins liés aux Nations Unies. Et on a ce triangle Trump/ Poutine/Netanyahou qui est à l'œuvre, qui est un désastre pour l'Europe, qui est une menace existentielle pour l'Europe. C'est le fondement même de l'Ordre international qui est menacé à Gaza. »

Sauver Gaza pour sauver l'Europe

« On n'en prend pas conscience à l'échelle de ce défi : L'Europe est menacée en Ukraine, pas à Gaza. On commence à se rendre compte que si un bombardement d'hôpital est un acte de terreur en Ukraine, peut-être que c'est aussi le cas à Gaza !! Si on occupe des territoires, si on déplace les populations, si on envisage de les annexer c'est un crime abominable en Ukraine, peut-être que cela va devenir le cas à Gaza !! On en est là ! La menace c'est celle d'un monde sans règles, avec la loi du plus fort, d'où le terme d' inhumanitaire que je maintiens et peux argumenter, et que c'est sur l'humanitaire que se fait le basculement.

Cela s'appelle « Fondation humanitaire de Gaza » l'espèce de bidule que les Américains sur inspiration israélienne ont enregistré à Genève pour aujourd'hui aboutir à ces tueries à répétition dans le sud de l'enclave. Ils n'ont pas appelé cela « guerre de civilisation », non c'est « humanitaire » ! Donc il faut faire très attention parce que c'est Orwell ! La paix c'est la guerre, la liberté c'est l'esclavage », et cette inversion-là est tragique et sape beaucoup plus de choses que nous le pensons ».

En dépit à l'absence de la presse sur le terrain et de rares professionnels de santé sur place, dévoués mais muets, Jean-Pierre Filiu a pu constater le succès de la propagande de Netanyahou

« Vu de la bande Gaza, c'est bel et bien sur le front médiatique qu'Israël a remporté sa seule victoire incontestable du conflit » écrit-il. « Une victoire d'autant plus facile que la presse internationale ne s'est pas beaucoup battue pour exercer son droit à l'information libre à Gaza. Et il faut l'horreur des bébés morts de froid pour susciter un fugace regain d'intérêt, sur la base de témoignages recueillis au téléphone, sans confrontation directe avec une telle abomination.

C'est ainsi que les victimes sont tuées deux fois. La première fois quand la machine de guerre israélienne les frappe directement dans leur chair ou les étouffe à petit peu sous leurs tentes. La seconde quand l'intensité de leur souffrance et l'ampleur de leur perte sont niées par la propagande israélienne, quand elles ne sont pas accusées d'être collectivement ou individuellement des terroristes. »

« Vous avez voulu l'enfer, vous aurez l'enfer « C'est ce qu'avait promis le général israélien Ghassan Alian, coordinateur des activités gouvernementales israéliennes dans les territoires, à l'adresse des Palestiniens qu'il qualifiait alors « d'animaux humains » …

Cet enfer est là depuis 20 mois. Aux dizaines de milliers de morts, s'ajoute l'horreur du quotidien pour les survivants et les blessés sans soins ni médicaments :

La faim, l'eau potable, le froid

Près de 2 millions de civils ont dû fuir jusqu'à dix fois. Gaza est divisé en 620 blocs et l'on déplace la population, privée de nourriture, d'eau et d'abri, de bloc en bloc… une torture !

Femmes et enfants sont majoritairement touchés par de graves problèmes de santé : déshydratation, infections de toutes sortes, maladies de peau, jaunisse aigue, hépatite A, gale, sans compter les premiers cas de polio. Le nombre d'enfants tués durant les 4 premiers mois de l'offensive israélienne dépasse celui des enfants tués en 4 ans dans l'ensemble des conflits à travers le monde. 15 000 enfants tués entre octobre 23 et fin 2024, 12 000 femmes dans le même laps de temps.

Un monde livré aux charognards, aux pillards assistés, au vol des convois, comme l'a démontré le scandale de distribution de vivres « à l'ombre de mercenaires américains ». Les Nations unies et de nombreux groupes d'aide ont refusé de coopérer avec les plans de la « Fondation humanitaire de Gaza » qui, selon eux, contredisent les principes humanitaires et semblent militariser l'aide, ce qui est confirmé :

« Les militaires israéliens arment des gangs pour combattre le Hamas » vient de reconnaître Benjamin Netanyahou, en réponse à l'ancien ministre de la Défense, Avigdor Lieberman, qui l'accusait de transférer des armes à des groupes de voyous et de criminels : parmi eux un gang armé mené par Yasser Abou Shebab, trafiquant de drogue et voleur de Rafah, lequel a dirigé des groupes de centaines d'hommes armés pour voler les convois de vivres durant la deuxième moitié de 2024…

« Chaque jour m'apporte son lot de bandes prenant d'assaut des convois humanitaires, de barrages improvisés par des coupeurs deroute, d'enfants s'accrochant aux camions pour en dérober un sac de farine ou deux. Le gang d'Abou Shebab, protégé au sud-est de Rafah par la bienveillance israélienne fait des émules jusque dans la « zone humanitaire ». Une demi-douzaine d'hommes cagoulés, armés d'un pistolet, de six grenades et d'un improbable scalpel, rackettent, un début d'après-midi, les véhicules au sud de Deir Al-Balah….

Chaque jour aussi me reviennent, toujours insoutenables, des témoignages et images de tirs dans les rotules. Le Hamas a en effet recours de manière publique et systématique au châtiment qu'il réservait, lors de la guerre civile de 2007, à ses ennemis du Fatah… Le Hamas se pose en gardien de ce qui reste d'ordre face à la rapacité des pillards. Mais il s'agit d'un Hamas sensiblement dégradé par l'élimination de ses dirigeants historiques. »

Les gros bras ont pris le relais

On les surnomme à Gaza les « zanzanas », les « drones » (car ils interviennent brutalement) …

« …Le Hamas est partout. Il peut espionner, réprimer, dénoncer, sanctionner. Au lieu d'affaiblir le Hamas la guerre de Gaza le renforce relativement. Le Hamas est affaibli, mais moins que la société palestinienne. Netanyahou ne veut pas d'identité palestinienne digne de ce nom. Parce que qu'il ne veut plus de revendication d'un état palestinien. Donc il préfère ravager et il a détruit tous les pôles de résistance à la domination du Hamas qui étaient nombreux dans la société : les universités, 12 universités ravagées. La classe moyenne disparue dans la mer de tentes. Donc tout ce qui était expression critique, création culturelle ; Gaza avait la plus grande densité de groupes de rap du monde arabe… de rap ! Évidemment, ce n'était pas l'image que Gaza donnait au monde, parce Gaza était sous blocus. Cette catastrophe a amené des miliciens au Hamas, des gens qui veulent se venger, parce qu'ils ont tout perdu, et d'abord leurs proches. Le Hamas a largement compensé les pertes que lui a infligé Israël en recrutant de nouveaux miliciens » …

Netanyahou a lancé la bataille de Rafah, qui lui a permis de clore la frontière avec l'Égypte et d'enfermer complètement la bande de Gaza. Sa destruction méthodique de l'enclave risque d'être suivie du déplacement des Palestiniens dans des « zones humanitaires, en organisant le départ volontaire des Gazaouis. Il a totalement refaçonné l'armée depuis le départ de son ancien ministre de la Défense, du chef d'état-major et des généraux. Le seul espoir des Palestiniens de Gaza c'est que le reste du monde se mobilise soudain, après 16 ans d'indifférence, pour les sortir de leur blocus.

On ne vit plus à Gaza que de l'espoir de la fameuse Conférence co-présidée par les Président Français Emmanuel Macron et le Prince héritier saoudien Mohamed bin Salman (MBS), qui doit se tenir au siège new-yorkais des Nations Unies à la mi-juin et qui est censée proposer et trouver la solution-miracle la création d'un État Palestinien.

L'Ouvrage de Jean-Pierre Filiu est venu à point nommé : il permet de comprendre, il commande d'espérer.

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La dernière ruade en date du gouvernement Nétanyahou

17 juin 2025, par Jean-François Delisle — , , , ,
Jeudi le 12 juin, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a lancé une attaque contre les installations nucléaires présumées de Téhéran afin d'empêcher le régime des mollahs (…)

Jeudi le 12 juin, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a lancé une attaque contre les installations nucléaires présumées de Téhéran afin d'empêcher le régime des mollahs d'arriver à se doter d'un arsenal de ce type. Les dégâts sont déjà considérables, des responsables militaires et scientifiques iraniens ont été tués.

Pour l'instant, on peut difficilement se prononcer sur l'efficacité réelle de cette offensive. C'est pourquoi il faut s'attendre à toute une série de bombardements aériens supplémentaires israéliens sur le territoire de la République islamique dans la foulée de ceux qui ont déjà commencé.

Le but de l'extrême droite au pouvoir à Tel-Aviv est double : d'abord anéantir toute possibilité pour le gouvernement des mollahs d'accéder à la puissance nucléaire et ensuite pousser la population à répudier le régime réactionnaire en place depuis 1979.

Si le premier objectif (liquider le potentiel nucléaire iranien) est réalisable, le second est beaucoup plus incertain. Nétanyahou et consorts misent sur le mécontentement d'une bonne partie de la population iranienne à l'endroit du régime des mollahs pour qu'elle se révolte contre eux et les renverse. Nétanyahou espère qu'elle le remplacera par un régime davantage bon- ententiste vis-à-vis d'Israël. C'est la stratégie de l'écoeurement fondée sur des bombardements aériens répétés. D'ailleurs, le premier ministre israélien et divers porte-paroles gouvernementaux répètent que l'offensive ne fait que débuter et qu'elle se poursuivra encore longtemps. Et pourtant...

Si on y réfléchit, on se rend compte qu'il est peu probable que les mollahs veuillent se doter de l'arme nucléaire pour annihiler Israël, en dépit de leurs déclarations sonores et percutantes à ce sujet ; en effet, l'État hébreu dispose d'un important arsenal nucléaire et il serait en mesure de rendre la pareille instantanément à son ennemi si ce dernier prenait l'initiative suicidaire de lancer des missiles nucléaires sur le territoire israélien. Téhéran ne peut qu'en être conscient. Ce serait la destruction mutuelle assurée. Plus vraisemblablement, si la direction iranienne veut acquérir l'arme suprême, c'est plutôt pour asseoir son hégémonie régionale par rapport à ses voisins arabes, tous des ennemis pour différents motifs. La rhétorique belliqueuse iranienne anti israélienne relève plutôt du discours creux, de la justification spécieuse.

La manière forte utilisée par Tel-Aviv pour inciter les Iraniens à se débarrasser de leur gouvernement laisse aussi planer un sérieux doute sur la faisabilité de cet objectif. Il faut ici rappeler que le régime dictatorial du chah a été renversé en 1979 en raison de son extrême impopularité. Les Iraniens et Iraniennes en conservent donc un mauvais souvenir. Ils se sont révoltés à cette époque sans aide militaire extérieure. Dès lors, par quoi remplacer le régime des mollahs qui a pris sa place ?

Par ailleurs, les citoyens et citoyennes de la République islamique n'éprouvent pas davantage de sympathie pour l'État hébreu que les autres populations de la région. L'utilisation-surprise par Israël de la force militaire pour les "inciter" à chasser du pouvoir le régime réactionnaire des mollahs risque plutôt de produire le résultat inverse.
Dans ce contexte, les Iraniens ne peuvent donc pas voir Israël comme un libérateur mais plutôt comme un agresseur. Par conséquent, la majorité d'entre eux est susceptible de faire front commun avec son gouvernement contre l'ennemi traditionnel. Il y a de fortes chances qu'elle mette de côté, au moins temporairement, ses griefs contre le gouvernement pour faire front commun avec lui afin de repousser les attaques israéliennes.

On peut prévoir, vu la distance géographique qui sépare Israël de l'Iran, que Nétanyahou et son état-major vont mener essentiellement une guerre aérienne. En effet, l'envoi d'une armée israélienne en Iran est pratiquement impossible, vu que deux pays bordent l'État hébreu, la Jordanie et l'Irak, qui ne permettraient certainement pas le passage de troupes israéliennes sur leur territoire pour gagner l'Iran.

Or, il ne suffit pas de bombarder un pays pour que son gouvernement s'effondre. Il faut y envoyer de l'infanterie et des chars d'assaut. Malgré les bombardements aériens de la Luttwaffe sur la Grande-Bretagne en 1940 et 1941, le pays a résisté avec succès, car il ne fut pas possible de faire traverser la Manche à la Wermacht. Ensuite, il a fallu l'invasion de l'Allemagne pour abattre le régime nazi et enfin, le Japon n'a cédé qu'à l'arme atomique. Les intenses bombardements aériens n'ont pas poussé les populations allemande et japonaise à faire pression sur leurs gouvernements respectifs pour qu'il capitule.

Par conséquent, il est douteux que le pilonnage aérien israélien fasse chuter le régime de Téhéran. Même si Tel-Aviv parvenait à expédier en Iran des effectifs importants, ceux-ci subiraient de très lourdes pertes, ce qui traumatiserait la population israélienne et l'inciterait sans doute à répudier le gouvernement Nétanyahou.

Tsahal éprouve déjà beaucoup de difficultés à vaincre les maquisards du Hamas à Gaza, en dépit de sa supériorité numérique et technologique ; elle a perdu jusqu'à maintenant environ mille soldats dans ce petit territoire. Si l'armée israélienne tentait d'envahir un pays très vaste et densément peuplé comme l'Iran, le résultat s'avérerait certainement désastreux pour elle et ruineux pour l'État hébreu.

La seule option qui demeure donc pour la clique de Nétanyahou consiste à poursuivre les bombardements aériens sur l'Iran, mais cette méthode comporte ses limites, comme on l'a vu. Par ailleurs, l'Iran a déjà commencé sa riposte sur le territoire israélien avec des missiles balistiques, laquelle s'intensifiera à mesure que le conflit s'éternisera. En dépit du "dôme de fer" censé protéger la population et le territoire de l'État hébreu, on peut croire qu'à la longue, les dégâts humains et matériels seront considérables.

L'extrême droite israélienne a lancé son pays dans une impasse à l'issue imprévisible. Une double hypothèse est envisageable : soit que les bombardements aériens cessent après avoir atteint leur objectif d'annihiler le potentiel nucléaire iranien, soit qu'ils se poursuivent faute de certitude d'avoir atteint cet objectif et afin de contraindre les Iraniens à renier leur gouvernement.

Cette nouvelle embardée du gouvernement israélien illustre bien une constante propre à la politique régionale israélienne : accumuler les victoires militaires, mais qui ne se changent pas en acquis politiques. Tout est toujours à recommencer.

La résilience de la résistance palestinienne le prouve amplement.

Jean-François Delisle

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La plus grande menace pour Israël n’est pas l’Iran ou le Hamas, mais sa propre arrogance

Un peuple dont l'existence dépend uniquement de sa puissance militaire est voué à finir dans les ténèbres de la destruction et, à terme, dans la défaite. Tiré d'Europe (…)

Un peuple dont l'existence dépend uniquement de sa puissance militaire est voué à finir dans les ténèbres de la destruction et, à terme, dans la défaite.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Cela fait plus de 46 ans que j'ai quitté l'Iran avec ma famille à l'âge de neuf ans. J'ai passé la majeure partie de ma vie en Israël, où nous avons fondé une famille et élevé nos filles, mais l'Iran n'a jamais cessé d'être ma patrie. Depuis octobre 2023, j'ai vu d'innombrables images d'hommes, de femmes et d'enfants debout à côté des ruines de leurs maisons, et leurs cris sont gravés dans ma mémoire. Mais quand je vois les images de l'Iran après les attaques israéliennes et que j'entends les cris en farsi, ma langue maternelle, le sentiment d'effondrement en moi est différent. L'idée que cette destruction est le fait du pays dont je suis citoyen est insupportable.

Au fil des ans, l'opinion publique israélienne s'est convaincue qu'elle pouvait exister dans cette région tout en nourrissant un profond mépris pour ses voisins, se livrant à des massacres contre qui bon lui semble, quand bon lui semble et en recourant uniquement à la force brute. Depuis près de 80 ans, la « victoire totale » est à portée de main : il suffit de vaincre les Palestiniens, d'éliminer le Hamas, d'écraser le Liban, de détruire les capacités nucléaires de l'Iran, et le paradis sera à nous.

Mais depuis près de 80 ans, ces soi-disant « victoires » se sont avérées être des victoires à la Pyrrhus. Chacune d'entre elles enfonce Israël un peu plus dans l'isolement, la menace et la haine. La Nakba de 1948 a engendré une crise des réfugiés qui persistent à refuser de disparaître et a jeté les bases du régime d'apartheid. La victoire de 1967 a donné naissance à une occupation qui continue d'alimenter la résistance palestinienne. La guerre d'octobre 2023 a dégénéré en un génocide qui a transformé Israël en paria mondial.

L'armée israélienne, qui est au cœur de tout ce processus, est devenue une arme de destruction massive aveugle. Elle maintient son statut prestigieux auprès d'une population endormie grâce à des coups d'éclat : des bipeurs qui explosent dans les poches d'hommes dans un marché libanais, ou une base de drones implantée au cœur d'un État ennemi. Et sous le commandement d'un gouvernement génocidaire, elle s'enfonce davantage dans des guerres dont elle ne sait pas comment sortir.

Pendant tant d'années, sous le charme de cette armée supposée toute-puissante, la société israélienne s'est convaincue qu'elle était à l'épreuve des projectiles. La vénération absolue de l'armée d'un côté, et le mépris arrogant des voisins régionaux de l'autre, ont fait naître la conviction que nous n'aurions jamais à en payer le prix. Puis vint le 7 octobre, qui brisa – ne serait-ce qu'un instant – l'illusion de l'immunité. Mais plutôt que de prendre conscience de l'importance de ce moment, la société s'est laissé aller à une campagne de vengeance. Car seul le massacre pouvait redonner un sens au monde : Israël tue, les Palestiniens meurent. L'ordre est rétabli.

Les forces du Commandement du front intérieur sur les lieux où un missile balistique tiré depuis l'Iran a frappé et causé des dégâts à Bat Yam, dans le centre d'Israël, le 15 juin 2025. (Chaim Goldberg/Flash90)

C'est pourquoi les images des bâtiments bombardés à Ramat Gan, Rishon LeZion, Bat Yam, Tel Aviv et Tamra (une ville arabe de Galilée) ont été si choquantes. Elles ressemblaient de manière troublante à celles auxquelles nous sommes habitués à voir en provenance de Gaza : des squelettes de béton calcinés, des nuages de poussière, des rues ensevelies sous les décombres et les cendres, des jouets d'enfants serrés dans les bras des secouristes.

Ces images ont brièvement brisé notre illusion collective selon laquelle nous sommes immunisés contre tout. Les victimes civiles des deux côtés – 13 Israélien.ne.s et au moins 128 Iranien.ne.s – soulignent le coût humain de ce nouveau front, même si l'ampleur reste loin de la dévastation infligée régulièrement à Gaza.

L'armée pour doctrine

Il fut un temps où certains dirigeants juifs en Israël comprenaient que notre existence dans cette région ne pouvait se fonder sur l'illusion d'une immunité totale. Ils n'étaient peut-être pas exempts d'un sentiment de supériorité, mais ils avaient saisi cette vérité fondamentale. Le défunt député de gauche Yossi Sarid a un jour rappelé les paroles que lui avait dites Yitzhak Rabin : « Une nation qui montre ses muscles pendant cinquante ans finit par s'épuiser. »

Rabin avait compris que vivre éternellement par l'épée, contrairement à ce que promet Netanyahu dans ses discours apocalyptiques, n'est pas une option viable.

Interception d'une attaque de missiles iraniens sur Israël vue depuis Jérusalem, le 15 juin 2025. (Chaim Goldberg/Flash90)

« Un peuple fort, une armée déterminée et un front intérieur résilient. C'est ainsi que nous avons toujours gagné, et c'est ainsi que nous gagnerons aujourd'hui », a écrit Yair Golan, chef du Parti démocrate – une fusion des partis sionistes de gauche Meretz et du Parti travailliste – dans un message publié sur X après l'attaque de vendredi. Sa collègue du parti, la députée Naama Lazimi, s'est jointe à lui pour rendre hommage « aux systèmes de renseignement avancés et à la supériorité des services de renseignement. À l'armée israélienne et à tous les systèmes de sécurité. Aux pilotes héroïques et à l'armée de l'air. Aux dispositifs de défense d'Israël. »

En ce sens, le fantasme d'une immunité garantie par l'armée est encore plus profond chez la gauche sioniste que chez la droite. La réponse de la droite à ses inquiétudes sécuritaires est l'anéantissement et le nettoyage ethnique – c'est son objectif final. Mais le centre-gauche place presque toute sa confiance dans les capacités supposées illimitées de l'armée. Il ne fait aucun doute que le centre-gauche juif en Israël vénère l'armée bien plus fervemment que la droite, qui la considère simplement comme un outil pour mettre en œuvre sa vision de destruction et de nettoyage ethnique.

Nous, Israéliens, devons comprendre que nous ne sommes pas immunisés. Un peuple dont l'existence dépend uniquement de la puissance militaire est voué à finir dans les bas-fonds de la destruction et, à terme, dans la défaite. Si nous n'avons pas tiré cette leçon fondamentale des deux dernières années, sans parler des quatre-vingts dernières, alors nous sommes vraiment perdus. Non pas à cause du programme nucléaire iranien ou de la résistance palestinienne, mais à cause de l'orgueil aveugle et arrogant qui s'est emparé de toute une nation.

Orly Noy

• Traduit pour ESSF par Pierre vandevoorde avec l'aide de DeepLpro.

Source - +972. 15 juin 2025 :

Une version de cet article a été publiée pour la première fois en hébreu sur Local Call. Vous pouvez la lire ici (en anglais).

• Orly Noy est rédactrice chez Local Call, militante politique et traductrice de poésie et de prose persanes. Elle est présidente du conseil d'administration de B'Tselem et militante du parti politique Balad.

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Entrevue avec Pierre Céré sur son livre, « Voyage au bout de la mine »

17 juin 2025, par Pierre Céré — , ,
« Voyage au bout de la mine » s'avère un livre important pour comprendre comment une compagnie peut détruire un environnement, contrôler une population, recevoir les faveurs (…)

« Voyage au bout de la mine » s'avère un livre important pour comprendre comment une compagnie peut détruire un environnement, contrôler une population, recevoir les faveurs des gouvernements et ne jamais subir les conséquences de toute cette destruction.

Pour souligner ce travail d'enquête, Presse toi à gauche a voulu interviewer son auteur monsieur Pierre Céré.

Entrevue réalisée par Ginette Lewis

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Une manifestation à Montréal pour Palestine. Des manifestants tiennent une pancarte sur laquelle il est écrit "Le régime extrémiste en Israël fait partie de la complexe techno-industriel".

Génocide à Gaza, IA et complicité de Microsoft, Google et Amazon

16 juin 2025, par Ligue des droits et libertés

Une manifestation à Montréal pour Palestine. Des manifestants tiennent une pancarte sur laquelle il est écrit "Le régime extrémiste en Israël fait partie de la complexe techno-industriel".

Retour à la table des matières Droits et libertés, printemps / été 2025

Chronique Un monde sous surveillance

Génocide à Gaza, IA et complicité de Microsoft, Google et Amazon

Dominique Peschard, membre du comité Surveillance des populations, intelligence artificielle et droits humains, président de 2007 à 2015, Ligue des droits et libertés

Pour mener son entreprise de destruction de la bande de Gaza et le génocide du peuple palestinien, Israël a recouru massivement à l’intelligence artificielle (IA) et a bénéficié, à cet égard, du soutien informatique des géants étatsuniens Microsoft, Google et Amazon.

[caption id="attachment_21573" align="alignright" width="448"]Une manifestation à Montréal pour Palestine. Des manifestants tiennent une pancarte sur laquelle il est écrit "Le régime extrémiste en Israël fait partie de la complexe techno-industriel". Manifestation à Montréal sur la Palestine, 26 janvier 2025. Crédit : André Querry[/caption] Une enquête menée par les médias israéliens +972 Magazine et Local Call a révélé en avril 2024 que l’armée d’occupation israélienne a développé un programme fondé sur l’IA, appelé Lavender, conçu pour générer automatiquement des cibles à bombarder à partir d’analyse de données massives1. Le programme analyse l’information colligée sur la presque totalité des 2,3 millions de Palestinien-ne-s de Gaza. La machine leur assigne ensuite une cote allant de 1 à 100 qui représente la probabilité qu’elles et ils soient des militant-e-s des mouvements de résistance palestinienne liés au Hamas ou au Palestinian Islamic Jihad (PIJ). Selon quatre sources qui se sont confiées à +972 Magazine et Local Call, Lavender aurait identifié jusqu’à 37 000 Palestinien-ne-s, d’être « militants du Hamas », la plupart de bas niveau, devant être assassinés. Dès le début de l’offensive militaire contre Gaza, l’armée israélienne a décidé qu’il était acceptable de tuer 15 à 20 civil- e-s pour chaque personne considérée être un membre junior du Hamas qui était éliminé. Si la cible était considérée être un commandant senior, l’armée pouvait autoriser la mort de plus de 100 civil-e-s pour l’assassiner. L’officier du renseignement de plus haut rang, identifié comme B dans l’enquête, a accepté d’informer +972 Magazine parce qu’il croyait que la politique de tuer les Palestinien-ne-s de manière disproportionnée mettait également en danger les Israélien-ne-s. Il a déclaré : « À court terme, nous sommes plus en sécurité parce que nous affaiblissons le Hamas. Mais à long terme, je pense que nous sommes moins en sécurité. Je vois les familles endeuillées à Gaza — c’est à dire à peu près toutes — et comment cela incitera les gens à rejoindre le Hamas dans les dix prochaines années. Et comment il sera beaucoup plus facile pour le Hamas de les recruter2». Selon B, le motif pour cette automatisation était la pression pour générer constamment de nouvelles cibles :

« On nous engueulait : "Donnez-nous de nouvelles cibles." On tuait nos cibles très rapidement. À son sommet, le système a généré 37 000 cibles. Mais les chiffres changeaient tout le temps, parce que ça dépend où vous fixez le seuil pour définir un opérateur du Hamas. Quand la définition était élargie, la machine nous identifiait plein de gens de la défense civile et d’officiers de police sur lesquels il était dommage de gaspiller des bombes. Ils aident le Hamas à gouverner, mais ils ne mettent pas vraiment les soldats en danger».

Comme l’a dit une source critique de Lavender : « Quel doit être le lien de proximité d’une personne avec le Hamas pour être considérée comme affiliée à l’organisation»? Selon les sources, quand il s’agissait de cibler des militant-e-s de bas niveau, l’armée préférait utiliser des dumb bombes [non-guidées] qui effondrent des édifices au complet sur leurs occupant-e-s. Comme l’a dit la source C à +972 Magazine : « Vous ne voulez pas utiliser des bombes dispendieuses sur des gens sans importance — ça coûte cher au pays et il a une pénurie de ces bombes». De plus, la vérification humaine des cibles jugées de faible valeur par Lavender était minime. L’opérateur prenait seulement quelques secondes pour vérifier que la cible était un homme et que les pertes civiles tombaient présumément dans les limites fixées. Les sources ont expliqué que le niveau sans précédent de pertes humaines provoqué par les bombardements résultait de la décision d’attaquer les cibles dans leur maison, où se trouvait leur famille. Du point de vue du renseignement, il était plus facile pour un système automatisé de repérer des domiciles. Le système de surveillance de l’armée à Gaza pouvait facilement faire le lien entre des individus et des domiciles. Ces programmes suivent des milliers d’individus simultanément, identifient quand ils sont chez eux et alertent alors le responsable du ciblage, qui désigne la maison à être bombardée. Un de ces logiciels de pistage s’appelle Where’s daddy (Où est papa)? Toujours selon B : « À 5 heures du matin, l’aviation allait bombarder toutes les maisons que nous avions identifiées. Nous avons éliminé des milliers de personnes. Nous ne les avons pas examinées une à une — tout était inséré dans un système automatisé et dès qu’un des individus désignés était chez lui, il devenait une cible et nous le bombardions, lui et sa maison». Il n’y avait pas de procédure pour vérifier si Lavender avait désigné des civil-e-s pour cible. Selon B, lorsqu’une cible appartenant présumément au Hamas passait son téléphone à une connaissance, cette dernière était alors bombardée dans sa maison avec sa famille. C’était une erreur courante. Dans le cas de commandants du Hamas, le niveau de destruction infligé pouvait être beaucoup plus élevé. B se souvient du bombardement visant Wisam Farhat, le commandant du bataillon Shuja’iya, où plus d’une centaine de civil-e-s ont été tué-e-s. Amjad Al-Sheikh, un Palestinien habitant le quartier, a perdu 11 membres de sa famille lors de ce bombardement le 2 décembre 2023. Comme il l’a raconté à +972 Magazine et Local Call : « J’ai couru vers ma maison mais il n’y avait plus d’édifices. La rue était remplie de cris et de fumée. Des édifices résidentiels entiers étaient réduits à des décombres et des cratères. Des gens se sont mis à fouiller dans le ciment à mains nues, et moi aussi, pour tenter de retrouver les vestiges de ma maison».

Le rôle de Microsoft, Google et Amazon

Une enquête menée également par +972 Magazine et Local Call en collaboration avec The Guardian3 a révélé qu’une douzaine d’unités de l’armée israélienne avaient acheté les services de la plateforme infonuagique Azure de Microsoft, dont l’unité 8200 de renseignement d’élite, le pendant israélien de la National Security Agency (NSA) des États-Unis. Microsoft a également donné accès à GPT4 d’OpenAI à l’armée israélienne. Des sources au sein de l’Unité 8200 ont confirmé que des services similaires avaient été achetés à Amazon Web Services (AWS), la plateforme infonuagique d’Amazon.
À 5 heures du matin, l’aviation allait bombarder toutes les maisons que nous avions identifiées. Nous avons éliminé des milliers de personnes. Nous ne les avons pas examinées une à une — tout était inséré dans un système automatisé et, dès qu’un des individus désignés était chez lui, il devenait une cible et nous le bombardions, lui et sa maison.
Les services d’Azure ont été utilisés par l’unité Ofek de l’armée de l’air qui gère la banque de cibles aériennes. Les documents indiquent que Microsoft Azure entretient également le système Rolling Stone utilisé par l’armée pour gérer le registre de la population de Cisjordanie et ses déplacements. En octobre 2023, après le lancement de l’offensive israélienne sur Gaza, le recours à Azure a bondi d’un facteur 7 et, en mars 2024, il était 64 fois plus élevé qu’avant l’assaut génocidaire contre Gaza. Entre octobre 2023 et juin 2024, le ministère de la Défense d’Israël a dépensé 10 millions de dollars pour 19 000 heures de soutien génie de Microsoft. Un officier du renseignement de l’Unité 8200, qui a travaillé avec des employé-e-s d’Azure dans le développement d’un système de surveillance des Palestinien-ne-s, a déclaré à +972 Magazine et Local Call que les développeurs de la compagnie étaient tellement incorporés à l’Unité qu’il en parlait comme s’ils faisaient partie de l’armée. Avant 2024, les conditions d’utilisation d’OpenAI excluaient les usages militaires, mais ces conditions ont été discrètement retirées alors que l’armée israélienne augmentait son utilisation de GPT4 dans son offensive contre Gaza. Déjà en 2021, Google et Amazon avaient remporté une soumission de 1,2 milliard de dollars pour le stockage d’information des ministères et des services de sécurité dans leurs serveurs et pour l’utilisation de leurs services avancés. Enfin, il faut souligner qu’Israël se veut un modèle et un chef de file mondial dans le domaine militaire, de l’IA et des technologies de surveillance des populations, où droits et libertés et droit international n’ont plus leur place. Comme l’a démontré Anthony Loewenstein, la Palestine est le laboratoire où Israël teste les nouvelles armes et technologies en situation réelle, afin qu’elles soient éprouvées au combat, étiquette qui facilite ensuite la promotion à l’exportation4. Les Big Tech de la Silicon Valley, Palantir, Oracle et compagnie y gagnent aussi en réputation et en contrats. Les implications sont claires : les instruments testés en Palestine sur le peuple palestinien, tels que biométrie, drones, caméras omniprésentes et envahissantes, ciblage par l’IA, etc., risquent de se frayer un chemin vers tous les continents. Le slogan du Defense Tech Summit de Tel Aviv de décembre 2024 : What happens here goes global5.
  1. Yuval Abraham, ‘Lavender’: The AI machine directing Israel’s bombing spree in Gaza, +972 Magazine, 3 avril 2024. En ligne : https://www.972mag.com/lavender-ai-israeli-army-gaza
  2. Toutes les citations sont traduites de l’article publié par +972 Magazine.
  3. Yuval Abraham, Leaked documents expose deep ties between Israeli army and Microsoft, +972 Magazine, 23 janvier 2025. En ligne : https://www.972mag.com/microsoft-azure-openai-israeli-army-cloud/
  4. Al Jazeera, The Palestine Laboratory – EP 1, 30 janvier 2025. En ligne : https://www.aljazeera.com/program/featured-documentaries/2025/1/30/the-palestine-laboratory-ep-1
  5. Traduction libre : Ce qui se passe ici s’étend au monde entier. Sophia Goodfriend, With Gaza war and Trump’s return, Silicon Valley embraces a military renaissance, +972 Magazine, 31 décembre 2024. En ligne : https://972mag.com/gaza-war-trump-silicon-valley-military

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15 juin 2025, par Isabel Cortés
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Isabel Cortés, correspondante Au cœur de Cambridge, Massachusetts, l’Université Harvard, phare séculaire du savoir, se dresse comme une forteresse assiégée. Ses murs, forgés en 1636, ont résisté aux tempêtes du temps et du changement, mais ils affrontent aujourd’hui un ouragan déchaîné depuis (…)

Les trois piliers du capitalisme contemporain : le libre-échange, l’extractivisme et le pouvoir des firmes multinationales

14 juin 2025, par Emma Soares
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Emma Soares, correspondante en stage L’autodétermination et le consentement des communautés autochtones est un enjeu central dans les projets d’exploitation minière, leur droit de dire « non » à ces multinationales qui souhaitent exploiter leurs terres à profit, détruisant les écosystèmes en (…)

De la cryptomonnaie dans une réserve étasunienne

14 juin 2025, par Guylain Bernier, Yvan Perrier — , ,
« Rien n'a, comme l'argent, suscité parmi les hommes de mauvaises lois et de mauvaises mœurs ; c'est lui qui met la discussion dans les villes et chasse les habitants de leurs (…)

« Rien n'a, comme l'argent, suscité parmi les hommes de mauvaises lois et de mauvaises mœurs ; c'est lui qui met la discussion dans les villes et chasse les habitants de leurs demeures ; c'est lui qui détourne les âmes les plus belles vers tout ce qu'il y a de honteux et de funeste à l'homme et leur apprend à extraire de chaque chose le mal et l'impiété. » (Sophocle, dans Antigone)

Le 6 mars 2025, le président étasunien, Donald Trump, annonçait avoir signé un décret permettant de constituer une « Réserve stratégique de bitcoins » ainsi qu'un stock d'autres actifs numériques (Maruf & Morrow, 2025, 6 mars). Par le fait même, les États-Unis feraient partie des premiers pays à détenir officiellement et, par conséquent, à valoriser et à conserver une masse monétaire numérique. En revanche, il est possible d'observer à l'intérieur de l'administration Trump une prédisposition de ses plus hauts dirigeant.e.s, dont le président lui-même, à vouloir s'enrichir par la cryptomonnaie. Si l'invention n'est pas nouvelle, la mainmise d'un État sur des avoirs de cette sorte expose un changement notable dans les politiques monétaires, au point d'envisager une suite logique du processus historique faisant passer, pour nous restreindre utilement à ces courants, le mercantilisme à l'étalon-on et au monétarisme, afin d'en arriver enfin au « cryptomonétarisme ». Ces notions, doctrines ou régimes seront d'ailleurs définis dans les lignes qui suivront. Il n'empêche que la dernière évolution nous intéressera davantage, au point de susciter un questionnement éthique, puisque des dirigeant.e.s d'un gouvernement sont à la fois législateurs et investisseurs ou même propriétaires de plateformes numériques ; en l'occurrence, cela pousse à nous demander en quoi le marché de la cryptomonnaie diffère-t-il à ce point du marché des monnaies traditionnelles et des métaux précieux, comme l'or ?

De la lettre de change vers l'accumulation de métaux précieux

Avant l'époque de la Renaissance, l'enrichissement reposait sur les guerres, les conquêtes et donc les spoliations des adversaires ; ce qui insinue évidemment une création de la richesse préalable par l'agriculture, le travail artisanal et l'exploitation minière. Même si la monnaie était présente, elle restait peu utilisée par l'ensemble de la population, étant en quelque sorte une marque distinctive de la classe dirigeante et jusqu'à un certain point marchande. Mais avec l'organisation des marchés de l'Europe occidentale, suivant le XIVe siècle, l'apparition des lettres de change a permis des transactions entre les cités-États ou les royaumes. En raison de la présence de diverses monnaies, aux valeurs disparates et sujettes à la volatilité, une mesure d'équivalence devait être établie pour assurer la confiance. Comme l'explique Jean Delumeau (1984, p. 214), la spéculation existait certes, mais rien n'empêchait une entente sur les cours de change, dans la mesure où l'équilibre du marché pouvait être obtenu selon les « places » cotant le « certain » et celles cotant l'« incertain ». Par exemple, au XVe siècle, la trajectoire d'échange portant sur l'écu de Flandres entre Bruges (en Belgique) et Barcelone (en Espagne) « était toujours coté sur les deux places en un nombre variable de sous et de deniers catalans » (Delumeau, 1984, p. 214), alors que Bruges procurait le certain et Barcelone l'incertain. Ainsi, la stabilité « relative » des ententes monétaires se faisaient par comparaison entre plusieurs places bancaires, et ce, en fonction des lettres de change qui concernaient les prix et les marchandises. Et puisque la valeur des monnaies et des changes était largement déterminée par les souverains, les firmes bancaires s'assuraient d'avoir leurs représentants dans les cours. Ce qui captait davantage l'intérêt des grands banquiers-marchands de la Renaissance représentait les affaires financières – les prêts et la spéculation sur les lettres de change – plutôt que l'essor de l'industrie (Delumeau, 1984). Ainsi, accumuler un stock monétaire et des profits devenait une priorité, d'où la promotion du quantitatif qui mena naturellement vers le mercantilisme.

Ce régime peut être compris comme une entrave à la liberté des échanges ou encore comme un système permettant d'accroître la puissance d'un royaume, car il s'agit de l'époque qui a permis de constituer les États nations. Cela dit, Adam Smith (2009[1776]) dans sa Richesse des nations fut d'ailleurs critique à l'endroit du bullionisme pratiqué en Espagne particulièrement durant le XVIe siècle ; par bullionisme – dérivé du terme anglais « bullion » qui signifie « lingot » –, il est question d'une pratique consistant à l'enrichissement d'un État par l'accumulation de métaux précieux, tels que l'or et l'argent, tout en interdisant leur exportation sous peine de sanctions (Spector, 2003, p. 290). Ainsi, l'idée préconçue selon laquelle l'argent fait la richesse dominait les pensées et supposait sa réalisation possible uniquement dans l'abondance d'or et d'argent.

Après avoir exploité les ressources des mines d'Europe en ce sens, l'exploration de l'Amérique (et la colonisation de l'Amérique centrale et des deux continents [Amérique du Nord et Amérique du Sud]) ouvrit la voie à une montée des importations de métaux précieux soutirés du sol des nouvelles colonies. Comme le souligne Smith (2009[1776], pp. 134 et 138), le mercantilisme fait perdre de vue la raison d'être de la monnaie, « comme instrument de commerce et comme mesure des valeurs », afin de devenir une fin en elle-même, alors que la richesse, pour lui, se réalise pourtant dans l'échange : « […] la richesse ne consiste pas dans l'argent ou dans la quantité de métaux précieux, mais dans les choses qu'achète l'argent et dont il emprunte toute sa valeur, par la faculté qu'il a de les acheter ». D'ailleurs, les entraves au commerce et la recherche excessive d'or et d'argent ont causé la banqueroute de l'Espagne, et c'est sans compter la tendance de l'époque à retirer en panique les dépôts des banques à la moindre alerte (Delumeau, 1984). Il n'empêche que l'Espagne voyait dans son bullionisme l'occasion d'affirmer sa suprématie sur les autres États, mais n'a point su toutefois encourager son industrie au même titre que la France.

Car le mercantilisme peut aussi revêtir les apparats du colbertisme, en favorisant toujours l'accumulation des métaux précieux, sans pour autant restreindre totalement leur exportation. Pour Colbert, la puissance de l'État s'associe à la prospérité économique, dans le sens selon lequel l'accumulation de métaux précieux doit se faire par le commerce et l'industrie, alors que des mesures protectionnistes viennent protéger le marché intérieur et une réglementation encadre en plus l'industrie (Spector, 2003)[1]. Il s'agit à la fois d'un processus d'enrichissement, mais surtout de la constitution d'une réserve, voire d'un trésor. En revanche, emmagasiner pour emmagasiner sert à quoi ? C'est justement la concrétisation de l'idée selon laquelle la richesse correspond à l'accumulation d'une masse précieuse surpassant celles des autres. Voilà l'intérêt, l'ambition, la cupidité, l'orgueil, l'ego, etc. Par la suite, l'inflation et la dilapidation dans des dépenses de luxe feront du tort, au même titre qu'a connu l'Espagne qui a totalement déréglé son économie (Fauquier, 2018).

Mais l'or et l'argent restent associés à la monnaie. Comme le dit Joseph Rambaud (1909, p. 107) : « […] si l'on est mercantiliste, ce n'est pas que la monnaie soit la richesse par excellence : c'est tout simplement parce qu'elle est la forme la plus facilement réalisable et qu'à cet égard on a bien vite conclu de l'économie privée à l'économie publique, pour étendre à l'État tous ces avantages que la possession de la monnaie procure aux particuliers ». Encore une fois, malgré quelques innovations, la stabilité des monnaies demandait toutefois à être concrétisée. Au même titre que nous pourrions critiquer le bitcoin de nos jours, les monnaies de la Renaissance subissaient gravement les ambitions des plus puissants, ici les souverains, mais aussi les aléas de dame Nature, tout en étant alors sujettes à la spéculation et donc à une forte volatilité. Comparer une monnaie avec une autre n'apportait pas la confiance voulue, d'autant plus que les variations de l'une avaient un impact sur l'autre et vice versa. Par conséquent, il fallait s'entendre sur une unité de comparaison extérieure commune, voire un étalon.

Des étalons, encore le gain de l'or et le tournant monétariste

Puisque les États s'intéressaient particulièrement à l'or et à l'argent, en raison de leur valeur reconnue universellement, pourquoi alors ne pas en faire des étalons ? Ainsi, dans les efforts visant à stabiliser les monnaies et à renforcer les systèmes de marché, on en est venu à établir une relation d'entente entre la production d'or et d'argent avec la formation d'une masse monétaire. Les deux étalons se sont donc côtoyés un bon moment, jusqu'à la crise bancaire de 1873[2] qui a donné l'avantage à l'or, considéré plus solide dans le maintien de la monnaie. Mais l'abandon de l'étalon-argent ou encore celui bimétallique au profit de l'or ne s'est pas fait en vertu d'un accord entre les pays (Weber, 2016). Il s'agissait plutôt d'actes indépendants qui imitaient la décision des États ayant une place prépondérante sur les marchés. En 1821, l'Angleterre adopta « légalement » l'or comme seul support à sa monnaie ; l'Allemagne abandonna l'argent au profit du mark-or en 1872, après avoir reçu d'importants dédommagements de la France aux lendemains de la guerre franco-prussienne de 1870 ; le Canada, de son côté, se tourna également vers l'étalon-or en 1853, tandis que la France cessa son utilisation de l'étalon bimétallique en 1878 et les États-Unis, avec la reprise de la convertibilité des billets du pays en or, s'y soumirent en 1879 – par contre, la Loi sur l'étalon-or étasunienne ne fut adoptée qu'en 1900 (Weber, 2016).

Comme l'explique Karl Marx (1968[1867], p. 178), l'or pouvait fonctionner comme un équivalent à toute autre marchandise ; plus que cela, il procurait « à l'ensemble des marchandises la matière dans laquelle elles expriment leurs valeurs comme grandeurs de la même dénomination, de qualité égale, et comparables sous le rapport de la quantité ». Ainsi, comme mesure universelle des valeurs, l'or pouvait être associé à la monnaie. S'ajoute aussi sa fonction d'étalon des prix, car, « [c]omme mesure des valeurs, il sert à transformer les valeurs des marchandises en prix, en quantités d'or imaginées » ; ensuite, « [c]omme étalon des prix, il mesure ces quantités d'or données contre un quantum d'or fixe et subdivisé en parties aliquotes » (Marx, 1968[1867], p. 183). C'est le principe d'adosser la monnaie à un équivalent en or qui assurait la stabilité désirée[3]. Sous l'étalon-or, les banques centrales et les trésors pouvaient émettre des monnaies fiduciaires, à savoir des billets de banque – ou monnaie papier – qui, sans être garantis à 100 % par l'or, devaient être remboursés contre une quantité d'or spécifique (Weber, 2016). Karl Polanyi (1983[1944], p. 271) l'explique bien : la monnaie-marchandise associée à l'or était vitale pour le commerce extérieur, tandis que la monnaie fiduciaire l'était pour le commerce intérieur, d'où leur union jugée essentielle à l'époque. Et puisque le marché extérieur avait une grande influence sur les activités intérieures, il fallait un mécanisme qui assurerait une bonne marche et une stabilité dans les échanges et entre les monnaies.

Voici un résumé de ce mécanisme : tout d'abord, à l'intérieur du pays, l'augmentation des prix ou l'inflation découlerait d'une dissymétrie entre le stock d'or monétaire qui augmente plus vite comparativement au taux de croissance de la production réelle d'or, ce qui signifie, à l'inverse, une baisse des prix ou une déflation lors d'une augmentation moins rapide du stock d'or monétaire comparativement au taux de croissance de sa production réelle. La stabilité s'obtiendrait donc à la fois dans la relation entre la monnaie et l'or ainsi que dans leur quantité ; et l'or joue ici un rôle majeur. Alors, si la production d'or augmente trop vite, causant une inflation, le mécanisme d'ajustement naturel ferait en sorte de rendre plus coûteuse la production d'or par la hausse des prix, ce qui entraînerait une diminution du besoin d'en produire et rétablirait lesdits prix. À l'inverse, la déflation encouragerait l'exploration et la production d'or, créant alors une inflation pour revenir à la stabilité (Weber, 2016). Ensuite, pour s'assurer le bon fonctionnement de ce mécanisme dans un contexte d'échange avec les autres pays, tous les partenaires devaient se conformer à l'étalon-or ; non seulement pour garantir une solidité monétaire et une confiance dans l'échange, mais parce que la monnaie fiduciaire d'un pays ne pouvait circuler sur le sol d'un autre (Polanyi, 1983[1944]). Dès lors, l'exigence de deux prérequis : l'arbitrage[4] de l'or entre les pays et évidemment le maintien par chacun d'une réserve d'or. Ainsi, selon la théorie quantitative de la monnaie, le niveau des prix dans un pays augmente lorsqu'il importe de l'or et diminue lorsqu'il en fait sortir (Weber, 2016). Cela se répercute sur la balance des paiements[5], puisque si elle est excédentaire, il y aura eu entrée d'or ce qui fera augmenter la masse monétaire et, par ricochet, le niveau des prix ; ensuite, cette hausse des prix sur les biens tend à les rendre moins attrayants pour les pays étrangers, faisant ainsi réduire l'excédent de la balance. Bien entendu, l'inverse s'explique sensiblement de la même façon. En bref, la circulation d'or se répercute sur la balance des paiements, dont le solde excédentaire ou déficitaire entraîne des variations de la masse monétaire, d'où des répercussions sur les prix qui viendraient compenser le déséquilibre de départ.

Cet ajustement presque automatique de la balance des paiements sous l'étalon-or donne aussi l'avantage d'empêcher, dans une certaine mesure, les pays à vouloir modifier la teneur en or de leurs monnaies fiduciaires, soit à des fins de dévaluation, soit de réévaluation, afin de dégager des excédents ou de combler des déficits (Weber, 2016). Pour être plus clair, l'étalon-or permettait de faire baisser les prix dès que le taux de change était menacé de dépréciation, mais aussi la hausse du taux de change entraînait une augmentation des prix via l'injection d'or, comme il le fut précisé plus tôt (Polanyi, 1983[1944]). Malgré ses avantages, l'étalon-or a pourtant été abandonné, et ce, peu avant et pendant la Grande Dépression des années mille neuf cent trente[6]. Pourquoi ? Selon Warren E. Weber (2016), les pays adhérents n'ont jamais réellement respecté ses mécanismes ; autrement dit, leur autorité monétaire n'ajustait pas leurs taux directeurs en fonction des entrées et des sorties d'or affectant la balance des paiements ou, lorsqu'elle le faisait, c'était pour agir en sens contraire. De plus, l'engagement de rembourser par de l'or les émissions de monnaie fiduciaire restait conditionnel à chaque pays, et n'a pas été respecté. Mais un pays pouvait déroger de cet engagement en raison d'un cas de force majeur, par exemple, une guerre ou une crise financière. L'urgence passée, il devait ensuite revenir à la convertibilité de la monnaie et de l'or à parité ; ce qui signifiait aussi de ramener les taux de change entre les pays à ce qu'ils étaient. Polanyi (1983[1944]) abonde dans le sens de Weber, puisque les puissances de l'époque, à savoir la Grande-Bretagne et les États-Unis, subitement en difficulté, se sont mis à manipuler leurs monnaies. Parce qu'il faut comprendre qu'avec les méthodes utilisées par les banques centrales, la gestion des crédits s'est améliorée et, de surcroît, la force des monnaies fiduciaires, rendant ainsi caduques les règles automatiques de l'étalon-or. Ce qui allait alors dominer par la suite sera le pouvoir d'achat offert par la monnaie.

En bref, si les pays ont adopté l'étalon-or, c'était d'abord afin d'assurer la stabilité des taux de change avec leurs partenaires commerciaux également convertis. Le mécanisme d'arbitrage causait toutefois des coûts, ce qui occasionnait aussi une variation des taux de change entre les diverses monnaies fiduciaires, d'où des déviations aux règles de l'étalon. Cette variabilité des cours différait cependant en raison de la proximité géographique et l'étroitesse des liens économiques et financiers entre les pays qui transigeaient leur or. Ainsi, le coût d'arbitrage s'avérait moindre entre le Canada et les États-Unis comparativement à ce dernier et la France, par exemple. Tout compte fait, l'abandon de l'étalon-or se justifie par l'organisation des banques centrales et l'amélioration de la stabilité des monnaies et des taux de change. Cela n'a pas empêché le recours à l'or comme valeur refuge ni de considérer aussi certaines monnaies, comme le dollar US et la Livre sterling.

Si le keynésianisme, prêchant une intervention de l'État afin de renverser la Grande Dépression et donc les poussées déflationnistes, avait la cote, il s'est toutefois rapidement heurté au choc pétrolier et à la crise du début des années soixante-dix, prophètes à la fois de l'inflation, du chômage et de la récession. Cet épisode attira l'attention sur ce qui deviendra le monétarisme[7] de Milton Friedman, économiste et statisticien étasunien, pour qui la Grande Dépression et les difficultés survenues par la suite furent causées justement par des manipulations des masses monétaires par les banques centrales ; autrement dit, elles sabotaient par leurs politiques l'autorégulation naturelle des marchés (Aftalion & Poncet, 1984). Dans ce cas, l'inflation s'expliquerait uniquement par le déséquilibre causé par une quantité de monnaie supérieure par rapport aux besoins économiques nationaux. Ainsi, la meilleure politique monétaire consisterait « à maintenir un taux d'expansion monétaire régulier compatible avec une croissance non inflationniste » (Aftalion & Poncet, 1984, p. 6). En d'autres termes, la solution se résume à trouver la bonne quantité de monnaie pour créer un pouvoir d'achat constant.

Cette approche théorique a influencé le néolibéralisme sous Ronald Reagan et Margaret Thatcher (père et mère du néo-conservatisme). Or, sa simplicité suppose d'ignorer plusieurs facteurs susceptibles d'agir sur l'évolution des marchés, ce qui peut certes se répercuter sur la monnaie. Mais encore une fois, l'esprit derrière la richesse repose sur la possession d'argent – de monnaie –, ramenant au jour l'idée préconçue soulignée par Adam Smith quelques siècles plus tôt. Ainsi, le monétarisme a été rapidement délaissé pour favoriser des politiques discrétionnaires.

Une monnaie virtuelle et cryptée, un nouveau monde

Par un saut qualitatif volontaire, en atterrissant dans les années qui suivirent la crise financière de 2008, occasionnée par des produits financiers douteux, l'appât du gain et l'illusion voulant que certaines banques fussent « trop grandes pour faire faillite » (Stuckler & Basu, 2014), se produisit le 22 mai 2010 l'événement baptisé le « Bitcoin Pizza Day » (CryptoVantage, s.d.). Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la première transaction dans le monde réel à l'aide du bitcoin a servi à acheter deux pizzas payées par une personne vivant en Angleterre, commandées à une pizzeria des États-Unis pour être livrées à quelqu'un d'autre habitant la Floride. On vient de sortir d'une crise financière majeure, associée à des produits financiers jugés « dangereux », et voilà l'apparition d'une monnaie virtuelle de prime abord sans appui de garantie et donc spéculative et volatile. Peu importe, si l'idée de la cryptomonnaie est apparue dans les années quatre-vingt-dix, avec ensuite quelques essais infructueux[8], il fallut attendre le livre blanc intitulé Bitcoin – A Peer to Peer Electronic Cash System (2008) qui impliquait le mode de fonctionnement du « blockchain », c'est-à-dire un système dans lequel les transactions en bitcoin peuvent être enregistrées et maintenues dans plusieurs ordinateurs reliés entre eux pour former un réseau. Car l'idée derrière la création de la monnaie virtuelle reposait notamment sur la possibilité d'envoyer des sommes d'argent protégées, et ce, sans même l'intervention d'une entité officielle (CryptoVantage, s.d.). Autrement dit, les initiateurs souhaitaient créer une monnaie libre de toutes contraintes du monde réel, mais pouvant aussi agir sur lui. Ainsi, le premier bloc du réseau bitcoin, baptisé Genesis Bloc ou « Bloc de la Genèse », a été mis en activité le 3 janvier 2009, alors que les premières transactions sont survenues en avril 2010 et le mois suivant les pizzas ont pu être achetées (CryptoVantage, s.d.).

Depuis, le marché des cryptomonnaies a subi une expansion. Au bitcoin se sont greffés d'autres grands joueurs, tels qu'Ethereum, Solana, Cardano, Tezo, etc., en plus des mèmes qui ont fait leur entrée – nous y reviendrons. Cette liberté offerte par le cyberespace a attiré évidemment autant les investisseurs vertueux que les spéculateurs et les fraudeurs. En 2014, la plus importante plateforme d'échange du monde, à savoir Mt. Gox, s'effondra et déclara faillite après la perte de 850 000 bitcoins (CryptoVantage, s.d.). Le réflexe exigea d'encadrer et de sécuriser davantage les plateformes. Par contre, il n'est pas aisé de retracer les malfaiteurs, puisque toutes les opérations en cryptomonnaies se font dans l'anonymat. Depuis 2019, les principales plateformes se sont dotées de garanties sur leur réserve de cryptomonnaies en cas d'attaque informatique ; il s'agit de fonds sécurisés d'urgence comme celui de Binance (CryptoVantage, s.d.). Par ailleurs, l'ampleur et l'engouement suscités par les cryptomonnaies, surtout le bitcoin, ont forcé la prise de conscience d'une nouvelle réalité monétaire, d'autant plus que le cyberespace demeure encore à ses premiers balbutiements.

Une nouvelle fois surgit l'idée d'un étalon, cette fois-ci en bitcoin. Automatiquement vient le besoin de créer des réserves, comme on le faisait – et on le fait encore – avec des valeurs refuges comme l'or et certaines monnaies traditionnelles. Le parallèle avec l'étalon-or est effectivement intéressant. Comme le souligne Weber (2016), autant l'étalon-or que le bitcoin peuvent œuvrer sans la présence des banques centrales et autorités monétaires. Par contre, si l'or exige une production qui fait évoluer le stock mondial, dans le cas du bitcoin, un algorithme sert plutôt à régir l'arrivée de nouveaux jetons. Ce dernier point s'avère important, dans la mesure où l'arbitrage entre les pays au sujet de l'or entraîne des coûts et, par surcroît, il est difficile de prédire l'avenir des fluctuations du stock d'or, y compris la découverte de nouveaux gisements. Or, le bitcoin profite d'un algorithme qui statue d'avance le nombre limite de jetons à créer, alors que l'instantanéité des calculs rend les frais d'arbitrage quasi nuls – automatiquement, les taux de change entre les monnaies fiduciaires des pays seraient fixés au pair. Malgré tout, Weber prétend à des crises financières avec l'étalon-bitcoin, comme il y en a eu avec l'étalon-or. Parce que la compensation, qu'elle soit équivalente en or ou en monnaie, n'est jamais complètement symétrique. Et qui dit qu'il n'y aura pas en plus manipulation ! Sur la question de la stabilité ou de la durabilité de l'étalon-bitcoin, Weber (2016, pp. 21-22) revient avec les éventualités d'incertitudes économiques et de crises financières : « Un ralentissement cyclique majeur ou une crise financière entraînerait des pressions politiques et des demandes pour que les banques centrales lèvent les “entraves Bitcoin” qui les empêchent d'augmenter la circulation monétaire pour stimuler l'économie ou d'apporter une aide massive aux institutions financières en difficulté [comme ce qui a été nécessaire suite à la crise de 2008]. Les banques centrales ou les gouvernements finiraient par céder à cette pression et rompre le lien entre leurs monnaies et le Bitcoin, tout comme l'ont fait les banques centrales et les gouvernements lorsqu'ils ont abandonné l'étalon-or avant et pendant la Grande Dépression[9] ». Apparaît aussi l'avenue d'une perte d'intérêt et d'usage du bitcoin. Face à une compétition entre les cryptomonnaies, l'une d'entre elles pourraient le remplacer, parce que jugée comme possédant des attributs plus appropriés afin de garantir des prix plus stables ou une inflation modérée (Weber, 2016). Rien n'empêche non plus la proposition par les banques centrales d'une monnaie fiduciaire « utile » pour concurrencer le bitcoin ; « utile » dans le sens où celle-ci, selon Weber (2016, p. 23), peut être adossée à du tangible, voire « à des matières premières ou à un panier de matières premières[10] ». Mais est-ce que l'administration Trump est au courant des risques entourant leur usage ? ou plutôt pourquoi voudrait-elle les prendre en toute connaissance de cause ?

Trump, son administration et les cryptomonnaies

Quelques jours avant son investiture lui accordant un second mandat à la Maison-Blanche, Donald Trump avait mis en vente sa « meme coin », c'est-à-dire, en le traduisant de cette façon, un mème en cryptomonnaie, voire un type le plus souvent utilisé pour les escroqueries. Dans le but de mieux définir la notion, le mème en cryptomonnaie représente un contenu ou un actif sans valeur, mais qui en obtient une en raison de la popularité manifestée dans son partage entre plusieurs personnes (Morrow, 2025, 21 janvier). Dans le cas du président étasunien, il est question du mème $TRUMP, y compris celui de son épouse $MELANIA ; à cela s'ajoute la possession par la famille Trump d'une plateforme appelée World Liberty Financial qui émet un stablecoin nommé USD1 (Morrow, 2025, 20 mai). Pour offrir des protections aux investisseurs, le site de $TRUMP informe de l'impossibilité de sorties hâtives, de façon à préférer le respect d'un calendrier de déblocage basé sur trois ans. À noter qu'en janvier 2025, le marché des cryptomonnaies possédait une valeur de 3,5 trillions de dollars US, offrant en plus une facilité à qui le veut bien de lancer son propre mème (Morrow, 2025, 21 janvier). On en revient donc aux risques associés à la volatilité des cryptomonnaies, y compris à la difficulté de différencier celles honnêtes de celles frauduleuses. Cela est d'autant plus vrai que l'attrait à ce marché à des fins d'enrichissement est grand. Par exemple, le $TRUMP, géré par la Trump Organization, a empoché en une seule journée environ 58 millions de dollars US en frais de transaction et sans rien n'avoir vendu (Morrow, 2025, 21 janvier). Voilà l'intérêt de la chose : un enrichissement rapide et facile.

En mars de la même année, le président étasunien annonça la création d'une réserve stratégique de bitcoins et d'un stock d'autres actifs numériques par décret, qui seraient administrés par un bureau mis sur pied par le département du Trésor à cet effet (Maruf & Morrow, 2025, 6 mars). Cette réserve serait constituée à partir des bitcoins confisqués par le gouvernement des États-Unis, en vertu de procédures civiles et pénales sur la confiscation d'actifs de gens fautifs. Selon le responsable de l'IA et des cryptomonnaies à la Maison-Blanche, David Sacks, l'avantage de la réserve tient compte d'une offre de bitcoin fixe, limitant ainsi l'imprévisibilité, à savoir un avantage que nous avons cité auparavant et en lien avec l'étude de Weber (Maruf & Morrow, 2025, 6 mars). Or, on accuse Sacks d'être en conflit d'intérêts, puisqu'étant cofondateur de Craft Venture, une compagnie de technologie et d'investissement, dont en cryptomonnaies. Si la logique donne raison d'avoir à la Maison-Blanche quelqu'un qui s'y connaît en matière de technologie numérique, est-ce convenable pour cette personne de détenir des investissements ou même d'être propriétaire d'une entreprise issue du domaine qui concerne ses fonctions gouvernementales ? Voilà la question éthique.

Outre Sacks et bien sûr le président Trump, d'autres membres de l'administration étasunienne actuelle possèdent également des intérêts dans les cryptomonnaies, ce qui laisse sous-entendre un argument autre que celui d'un filet de sécurité pour le gouvernement par la création d'une réserve stratégique. En effet, le secrétaire du Commerce, Howard Lutnick, a démontré rapidement son enthousiasme au projet du président d'adopter les cryptomonnaies. D'ailleurs, parmi les détenteurs actuels figure Cantor Fitzgerald, une société d'investissement étasunienne spécialisée dans le courtage, qui a été dirigée par Lutnick pendant plusieurs décennies avant de passer les rênes à son fils de 27 ans (Morrow, 2025, 13 mars). Pour être encore plus précis, Cantor Fitzgerald représente le principal partenaire de Tether, un émetteur de l'une des cryptomonnaies les plus négociées, et a acquis une participation évaluée à 1,58 milliard de dollars US dans MicroStrategy, à savoir le plus grand détenteur de bitcoins du monde (Morrow, 2025, 13 mars). À Lutnick s'ajoutent notamment le secrétaire du Trésor, Scott Bessent, et la directrice du Renseignement national, Tulsi Gaddard, détenant des investissements en cryptomonnaie (Morrow, 2025, 13 mars). Ces derniers se sont engagés à liquider 1 million de dollar US de leur avoir.

Conflit d'intérêts et corruption semblent apparaître dans le portrait. Et avec Trump au pouvoir, même la SEC (Securities and Exchange Commission) a dû reculer dans son intention de réguler les cryptomonnaies (Morrow, 2025, 13 mars). En plus, le président de JPMorgan, Jamie Dimon, a changé de ton sur le sujet, lui qui pourtant dans une audition au sénat étasunien en 2023 disait s'opposer farouchement au bitcoin et aux autres cryptomonnaies, dont il considérait leur utilité seulement pour « la criminalité, le trafic de drogue, le blanchiment d'argent et l'évasion fiscale[11] » (Sigalos & Son, 2025, 19 mai). L'administration Trump poursuit donc dans son orientation, alors qu'un important projet de loi visant à soutenir l'industrie des cryptomonnaies est en marche ; il porte le nom de GENIUS (Guiding and Establishing National Innovation), afin de favoriser les « stablecoins[12] », voire des cryptomonnaies stables (Morrow, 2025, 20 mai). Si les démocrates ont d'abord refusé d'appuyer le projet de loi, en raison surtout des manœuvres du président Trump agissant en dehors du cadre établi, entre autres celle d'organiser un dîner privé entre les principaux détenteurs du $TRUMP, sans oublier l'épisode du jet luxueux offert par le Qatar qui met en jeu les entreprises familiales en cryptomonnaie du président étasunien[13], à savoir des risques d'influence sur la législation à des fins personnelles, une volte-face s'est produite ensuite (Morrow, 2025, 20 mai). Pourquoi ? Parce que le secteur des cryptomonnaies a injecté des millions de dollars US lors de la dernière campagne, autant pour le compte des démocrates que celui des républicains et, de toute façon, la technologie blockchain est là pour durer – on ne peut donc rebrousser chemin.

Rappelons-nous aussi la présence de grands noms du web à la Maison-Blanche, lors du retour de Trump à la présidence. Amazon, Google et Meta[14] ont d'ailleurs un intérêt dans les cryptomonnaies et selon Hilary Allen, professeure de droit à l'American University, le projet de loi permettrait aux grandes plateformes numériques de devenir l'« équivalent fonctionnel » (« functional equivalent ») des banques (Morrow, 2025, 20 mai). Il n'y aurait donc presque aucune résistance à l'émission de stablecoins par les géants de la technologie web. L'avantage indéniable des transactions en stablecoin se résume à l'intégrer aux applications et, du coup, à forcer les utilisateur.trice.s à y rester, permettant ainsi de recueillir davantage d'informations sur ces dernier.ière.s et leurs habitudes d'achat (Morrow, 2025, 20 mai). Par conséquent, la plus grande préoccupation de la professeure Allen repose sur ces facteurs susmentionnés, qui lui rappellent la crise de 2008 susceptible donc de se répéter avec la cryptomonnaie et les grandes compagnies du web. Car il est toujours question d'un produit financier, d'un marché également, non exemptés des mouvements de panique. Et le commentaire du vice-président étasunien, J. D. Vance, lors d'une conférence tenue à Las Vegas le 28 mai 2025, n'a rien de rassurant au sujet de l'encadrement de la cryptomonnaie : d'abord, lorsqu'il dit : « Nous comprenons tout le potentiel du secteur des actifs numériques, non seulement en tant qu'investissement, non seulement en tant que technologie de pointe, mais aussi en tant que symbole et vecteur de liberté individuelle pour tous nos citoyens et nous sommes déterminés à concrétiser cette promesse[15] » (CNN News Central, 2025, 28 mai) ; et ensuite : « Peut-être la chose la plus importante que nous ayons faite pour cette communauté est de rejeter les régulateurs et de limoger Gary Gensler [président de la SEC sous l'ère Biden], et nous allons licencier tous ceux comme lui[16] » (Waldenberg & Morrow, 2025, 28 mai). Voilà un discours libertarien, un discours sur une sorte de monétarisme, pour ne pas dire un « cryptomonétarisme », dans un laisser-aller du marché avec donc une faible intervention de l'État.

Or, exagérons-nous la situation sur la base même d'une « cryptophobie », parce qu'il y a eu depuis l'apparition du bitcoin des histoires de fraude et de pertes majeures ? N'est-ce pas aussi ce qui est arrivé jadis avec les monnaies traditionnelles, sujettes aussi à la spéculation, autant que l'or et l'argent en ont subi les effets, au point de provoquer des paniques et des banqueroutes de banques, à savoir des histoires à faire peur ? Tout revient à équilibrer la crainte du risque et l'appât du gain ; autrement dit, à savoir créer un climat de confiance. Chose certaine, un pur laisser-aller des cryptomonnaies semble entrer en contradiction avec l'apaisement des peurs, tandis qu'une régulation excessive n'est pas mieux et risque d'entraîner la perte de leurs avantages. D'une certaine façon, la réflexion se dirige ensuite vers « qui » tentera d'encadrer cette industrie et avec « quelles » intentions. Force est d'admettre que la polarisation politique des États-Unis se répercute dans les discours sur la cryptomonnaie, d'abord, en voyant dans l'administration Trump un allié, ensuite, en voyant dans cette même administration et son président la volonté de satisfaire des intérêts personnels au détriment du bien commun. D'ailleurs, les doutes portés à l'endroit du président étasunien interfèrent dans le traitement de la question beaucoup plus large de la cryptomonnaie, supposant la nécessité d'un effort visant à le tasser un tant soit peu de l'équation, afin de mieux réfléchir – même si cela peut être ardu. Cela dit, la décision de créer une réserve stratégique et d'encourager également les stablecoins, oblige de s'interroger sur le rôle des banques centrales et d'un possible étalon-bitcoin ou autres choses. À la lumière de notre compréhension de l'épisode en cours, l'industrie des cryptomonnaies ainsi que l'administration Trump revendiquent une liberté d'action, en évitant les entraves de la SEC et donc aussi de la banque centrale étasunienne, sur la base d'une compétition entre les cryptomonnaies, dont la victoire de certaines sera considérée à partir d'une stabilité garantie par leur parité avec le dollar US. En d'autres termes, l'étalon recherché ne porte pas sur une virtualité comme le bitcoin, mais sur une monnaie réelle, tangible ; en plus, celle-ci peut être rapportée à une valeur refuge comme l'or, si le besoin se fait sentir. N'est-ce pas là une protection suffisante, diront les partisans des cryptomonnaies et donc forcément des stablecoins ? Mais cette supposition expose cette tendance à vouloir répéter l'histoire, surtout dans les moments d'hésitation. En effet, l'usage supposé ici de l'étalon-dollar US adossé aux cryptomonnaies ressemble étrangement à l'étalon-or adossé aux monnaies fiduciaires. Et comme Weber (2016) l'a dit, un étalon est susceptible de disparaître un jour, ce qui insinue l'éventualité d'un marché de la cryptomonnaie exempté de son étalon terrestre…

Pour l'instant restons-en à l'hypothèse de l'étalon-dollar US, afin de considérer l'hésitation à vouloir abandonner totalement le système monétaire actuel, ce qui s'avère effectivement justifié : car il faut gagner et conserver la confiance des investisseurs et de la population en général qui s'y intéressera d'ailleurs de plus en plus. Reste le ménage à faire dans les centaines – et plus – de cryptomonnaies en circulation, en incluant bien sûr les mèmes, d'où un retour forcé vers les considérations éthiques. En reprenant l'exemple du mème $TRUMP, il y a ici renforcement des craintes et des doutes, en dépit du fait que certaines personnes pourraient y voir un consentement ou un appel par le président étasunien à l'adhésion désirable à la cryptomonnaie. Il faut souligner le principal problème : le meme coin est un actif sans valeur à la base, sans utilité ; il gagne et perd en valeur seulement en raison de sa popularité, ce qui revient à l'évaluation sociale de l'image de son émetteur à travers une cotation économique, voire monétaire. Nous voilà dans la pure spéculation et la fantaisie ; il s'agit de donner à quelqu'un le pouvoir de créer quelque chose avec rien, d'où une contradiction fondamentale avec l'esprit économique de la production et de l'échange d'un bien ou d'un service contre une rétribution de la même valeur. Dans le cas présent, on amène des gens à dicter la valeur d'une chose qui n'en a pas. Pourquoi alors poser ce geste pouvant être perçu comme insensé, alors qu'il existe des actifs et d'autres biens et services utiles, voire aussi des monnaies bien établies et également utiles ?

Au-delà de l'explication de « l'attrait de la nouveauté » (Morrow, 2025, 21 janvier), il faut reconnaître l'ambition de vouloir créer son propre marché, d'entraîner d'autres avec soi, dans le but unique de provoquer des surenchères qui peuvent rapporter à celui ou celle qui a su se retirer au bon moment. On se transpose ainsi dans la société des loisirs, des individus et du jeu, le meme coin devenant une occasion de tester sa valeur sociale, pour l'instigateur.trice, et ses talents de spéculateurs, au lieu d'investisseurs, pour les joueur.euse.s aimant la témérité, alors que les règles du jeu sont simplifiées au maximum, c'est-à-dire remporter la plus grosse cagnotte. En vérité, le véritable gagnant est l'émetteur qui engraisse son trésor, grâce aux multiples frais de transaction, en laissant les joueur.euse.s procéder à leurs achats et ventes. Mais est-ce si différent du marché des actions ? Dans ce dernier cas, il existe un cadre et les délits d'initié sont punis. Où est le délit d'initié dans un mème ? À la lumière de ce qui se dessine pour le marché de la cryptomonnaie sous l'administration Trump, les règles limitées tourneraient autour de celles présentées pour le $TRUMP, c'est-à-dire un calendrier de vente pour éviter les sorties trop brusques ; en revanche, une telle cédule peut créer un effet intéressant sur les frais de transaction, dans la mesure où, tout dépendant de la volatilité de la cryptomonnaie, les joueur.euse.s seront tenté.e.s d'acheter ou de vendre à « petits feux », puisque restant attaché.e.s plus longtemps à la plateforme, ils et elles voudront « jouer » plus longtemps, d'où des déboursés plus fréquents en frais de transaction.

Par ailleurs, les gens du monde économique pourraient voir dans les meme coins l'application d'une logique comparable à l'échange de n'importe quel bien ou service, dans le sens où la valeur ne dépendrait pas du coût de production, mais de son attrait : il possède une valeur dès le moment où il est acheté. Cette première opération serait donc à la base de la création de la valeur et de la richesse, selon ce point de vue. Puisqu'il est acheté, il obtient une utilité ; dans ce cas-ci, elle relève, d'une part, de sa capacité à générer une élévation du capital, et d'autre part, de sa capacité à donner le pouvoir d'acheter d'autres biens et services. Par conséquent, il n'y a pas de différence par rapport à l'investissement sur les marchés monétaires conventionnels ou encore dans l'achat de métaux précieux. Or, la cryptomonnaie permet une liberté, c'est-à-dire elle offre cette impression de pouvoir agir en dehors des règles, d'être son propre maître d'œuvre… ; ce qui semble n'avoir aucune valeur – donc le rien du mème –, d'après notre première interprétation, serait une erreur, car, en réalité, la liberté elle-même est évaluée. C'est cet esprit de liberté sur lequel le vice-président étasunien capitalise d'ailleurs. La question éthique et morale doit alors reposer plutôt sur cet aphorisme nécessaire de rappeler en contexte sociétal, c'est-à-dire sur le respect d'autrui, puisque la liberté de l'un commence là où celle de l'autre arrête. Bien entendu, avec le mème $TRUMP, le président étasunien s'enrichit, et ce, parce que certaines personnes ont choisi d'investir de la sorte. Devons-nous les leur interdire ? Non. Par contre, comment les protéger des actes frauduleux, donc contraignants à leur droit de liberté ? Une réponse facile serait de leur imposer la faute dès le départ, car malgré les risques évidents elles ont tout de même choisi ce mode d'investissement. Mais ont-elles réellement agi en toute connaissance de cause ? ont-elles été bien renseignées ? S'il existe des balises, des règles, c'est en raison d'un choix collectif d'assurer une stabilité et une confiance. Dans ce cas, la question éthique à poser devrait-être la suivante : quels comportements doivent être admis, autant par les émetteurs que les investisseurs, afin d'assurer le bon fonctionnement et l'essor des cryptomonnaies ?

À vrai dire, la principale préoccupation semble davantage concerner le fait de posséder des actifs en cryptomonnaies par des personnes occupant des fonctions importantes au sein d'un gouvernement – il faudrait aussi ajouter la propriété de plateformes d'échange. Si tout le monde avait en réserve de la cryptomonnaie, comme aujourd'hui nous avons de l'argent dans nos comptes bancaires, les craintes seraient alors infondées. Pourtant ce genre de question ne semblait pas affecter les époques passées, avec leurs banquiers qui faisaient la pluie et le beau temps. La différence majeure repose sur les époques elles-mêmes ; les marchés sont différents, puisqu'aujourd'hui les échanges se font à l'intérieur de marchés immenses et interdépendants, et ce en fonction d'un système qui s'est rodé avec le temps lui-même. S'ajoute désormais la particularité du marché virtuel qui pénètre dans celui réel. Il n'empêche que les soubresauts vécus en raison des cryptomonnaies permettent de faire ce parallèle des débuts, où l'histoire nous invite à éviter les erreurs à ne point répéter. Or, si la tendance autrefois consistait à voir des bourgeois et des chefs d'entreprises supporter des candidats aux élections, désormais on les voit poser eux-mêmes leur candidature. Ce faisant, le portrait politique a changé et, dès lors, apparaît le problème éthique, puisque des politiciens sont appelés à préparer des lois qui auront un impact sur leur domaine d'activités économiques. Si les inciter à se départir de leurs actifs semble être la meilleure solution, on s'aperçoit plutôt de leur transfert dans des fiducies sans droit de regard, ce qui n'élimine point leurs intérêts économiques sur lesquels ils peuvent légiférer. Au final, le meilleur remède consisterait à empêcher les élu.e.s ayant des intérêts dans un secteur d'activités d'œuvrer dans un ministère lui étant rattaché ou même de voter des lois qui pourraient les avantager. Pour dire les choses autrement, le décret du président étasunien en faveur d'une réserve de bitcoins, par exemple, serait « décrété » nul sur la base de ses avoirs et d'un contrôle par association d'une plateforme de cryptomonnaies. Ainsi, la législation sur le sujet devrait relever de la Chambre des représentants, précisément des élu.e.s sans intérêt privilégié. Tout compte fait, la question des cryptomonnaies et du changement de l'image politique des gouvernements démontre la complexité de l'enjeu et oblige à envisager une transformation des pratiques législatives et exécutives.

Conclusion

Comme Adam Smith l'a bien dit, en l'humain habite l'idée préconçue d'une richesse par accumulation d'argent. Qu'il s'agisse du mercantilisme amoureux de l'or ou du monétarisme de la masse monétaire, désormais le monde tangible ne suffit plus aux appétits. Nous voilà tombés dans l'univers des cryptomonnaies, en plus d'un monde politique regroupant à sa tête des ultras riches. Au sein de l'administration Trump, l'accumulation et l'enrichissement demeurent au centre des préoccupations, alors que se présente l'avenue d'une facilité de « faire de l'argent » par l'élimination des barrières physiques et de l'arbitrage, grâce à l'instantanéité permise par des algorithmes de stabilité. Si la ruée vers l'or des XVe, XVIe et XIXe siècles en particulier a créé toutes sortes d'excessivités se transformant en calamités, l'actuelle ruée vers les cryptomonnaies, impliquant en plus des politicien.ne.s, augure-t-elle un scénario similaire ? L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, comme dirait le sociologue allemand Max Weber, encourageaient certes le travail, mais reconnaissaient l'enrichissement que dans la mesure du bien commun. Présentement, un doute subsiste sur les bienfaits communs, puisqu'ils sont plutôt insinués afin d'éviter de mettre au jour des intérêts particuliers. Car l'esprit capitaliste s'est davantage individualisé, au point d'inspirer des visées libertaires. En regardant de près les actions posées par l'administration Trump, nous constatons une symétrie des gestes antérieurs posés par quelques-uns de ses membres influents, dont le président lui-même. Autrement dit, les babines ne suivent pas toujours les bottines, lorsqu'il est question du bien commun. Ainsi, le rassemblement des ultras riches auprès de la Maison-Blanche évoque plutôt la solidification d'une oligarchie, pour ne pas dire d'une ploutocratie, qui fait se renfrogner la démocratie étasunienne. Le nouveau monde promis par le cyberespace et ses cryptomonnaies ne serait peut-être pas aussi « libre » – dans le sens démocratique – que nous pourrions le croire. Dans ce cas, pouvons-nous avoir confiance ?

Guylain Bernier

Yvan Perrier

12 juin 2025

16h30

Notes

[1] Joseph Rambaud (1909, p. 114) résume le colbertisme comme suit :

Le mercantilisme dont Colbert fut la plus brillante expression et qui allait trouver un partisan convaincu dans le maréchal Vauban, impliquait ainsi la défense d'exporter des métaux précieux, le développement de l'exploitation des mines d'or et d'argent, les obstacles à l'importation des produits étrangers, la protection du commerce d'exportation au moyen de Compagnies, de traités et même de guerres de commerce, le devoir de l'État de susciter, de guider et de soutenir les industries qui pouvaient, en exportant leurs produits, attirer dans le pays l'or et l'argent des autres peuples : en un mot, l'émancipation économique de la nation et l'écrasement systématique des États concurrents.

[2] Si la crise de 1873 a donné un dur coup à l'étalon-argent pour favoriser l'or, d'autres événements antérieurs ont aussi contribué à faire pencher la balance d'un côté plutôt que de l'autre. En effet, les Paniques de 1825 et 1837, avec leurs lots de banqueroute et de chômage, ont forcé une réflexion sur le besoin d'une monnaie solide, afin de développer le libéralisme économique du moment (Polanyi, 1983[1944]). Un seul étalon était nécessaire, sur la base du métal offrant la meilleure valeur, d'où le choix de l'étalon-or.

[3] Si lier la masse monétaire à une matière comme l'or permettait d'éviter l'émission excessive de monnaie fiduciaire – soit la production de monnaie nationale par une banque centrale notamment – qui la ferait déprécier, en contrepartie il fallait maintenir en tout temps une réserve d'or qui aurait cependant pu être utilisée à des fins productives. Autrement dit, cette réserve servait uniquement à garantir la valeur de la monnaie.

[4] Par arbitrage, il s'agit de la circulation d'or d'un pays à l'autre ; par exemple, le passage de l'or d'un pays à faible pouvoir d'achat (où les prix sont plus élevés) vers un pays à fort pouvoir d'achat (où les prix sont bas) (Weber, 2016). Et lors de l'opération, des frais pouvaient être encourus.

[5] Il importe de faire la distinction suivante : la balance des paiements retrace l'ensemble des règlements d'échange entre les pays partenaires – flux des biens, services, revenus, transferts de capitaux –, tandis que la balance commerciale expose le résultat excédentaire ou déficitaire entre les importations et les exportations propre à un pays.

[6] Le Canada a abandonné l'étalon-or en 1929, le Grande-Bretagne et l'Allemagne en 1931, les États-Unis en 1933 et la France en 1936 (Polanyi, 1983[1944], p. 208 ; Weber, 2016, p. 30).

[7] La paternité du terme « monétarisme » revient toutefois à Karl Brunner, économiste suisse, et son collaborateur Allan Meltzer, économiste étasunien (Aftalion & Poncet, 1984, p. 4).

[8] Notamment le Bit Gold créé en 1998 par Nick Szabo, qui fut d'abord un jeu de décryptage pour remporter une récompense, mais dont la difficulté principale impliquait de procéder à une transaction sans passer par une autorité centrale (CryptoVantage, s.d.).

[9] Traduction libre de : « The would be a major cyclical downturn or financial crisis that would lead to political pressure and demands for central banks to remove the “Bitcoin fetters” that prevent them from inflating to stimulate the economy of from providing large amounts of assistance to financial institutions in trouble. Central banks or governments would eventually yield to this pressure and break the ties between their currencies and Bitcoin, just as central banks and governments did when they went off the gold standard before and during the Great Depression » (Weber, 2016, pp. 21-22).

[10] Traduction libre de : « […] by some commodity or basket of commodities » (Weber, 2016, p. 23).

[11] Traduction libre de : « [...] the only true use case for it is criminals, drug traffickers... money laundering, tax avoidance » (Sigalos & Son, 2025, 19 mai).

[12] En effet, le « stablecoin » est une cryptomonnaie conçue pour offrir un prix stable en permanence, c'est-à-dire une stabilité reposant sur le maintien d'une parité (1 pour 1) avec le dollar US, mais cela peut aussi concerner toute autre monnaie traditionnelle stable.

[13] S'ajoute aussi le cas de l'investissement d'une société d'Abu Dhabi, MGX, qui a choisi l'USD1 pour financer 2 milliards de dollars US dans la plateforme Binance. World Liberty Financial, soit la plateforme de la famille Trump, émet le stablecoin justement appelé USD1 (Morrow, 2025, 20 mai).

[14] En 2019, Meta avait d'ailleurs tenté de se lancer dans la cryptomonnaie avec Libra, qui deviendra plus tard Diem, mais avait dû l'abandonner en 2022 en raison de l'opposition gouvernementale et réglementaire (Morrow, 2025, 20 mai).

[15] Traduction libre de : « We understand the full potential of the digital assets industry, not just as an investment, not just as an flashy technology, but as a symbol and driver of personal liberty of all our citizens, and we are dedicated to seeing that promise fulfilled » (CNN News Central, 2025, 28 mai).

[16] Traduction libre de : « Maybe the most important thing we did for this community, we reject regulators and we fired Gary Gensler, and we're gonna fire everybody like him » (Waldenberg & Morrow, 2025, 28 mai).

Références

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Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.

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