Derniers articles

Peut-on mieux taxer les plus riches de la planète ?
La taxe Zucman, qui fait actuellement beaucoup de bruit de par le monde et plus particulièrement en France, pourrait-elle être une réponse aux demandes de l'UNESCO qui veut une meilleure répartition de la richesse sur la planète ?
Cette année, le magazine Forbes recense plus de 3 000 personnes au classement mondial des milliardaires. Ceux-ci possèdent au total 16 000 milliards de dollars. Quand il a publié son premier recensement en 1987, il n'y avait que 140 noms.
En Afrique, quatre milliardaires détiendraient 57,4 milliards de dollars, soit plus que la richesse combinée de la moitié de la population du continent, environ 750 millions de personnes.
Selon les chiffres d'Oxfam, la fortune des milliardaires a augmenté de 6 500 milliards de dollars en 10 ans. Le 1 % le plus riche de la population mondiale a vu sa richesse explosée de 33 900 milliards de dollars « de quoi éradiquer la pauvreté mondiale annuelle 22 fois », affirme l'organisme qui plaide depuis plusieurs années pour une meilleure répartition des richesses.
Pour Gabriel Zucman, professeur d'économie à l'université de Californie à Berkeley et à la Paris School of Economics, la priorité serait donc de taxer les super riches, « Non seulement ce sont les personnes les plus riches du monde, mais ce sont aussi celles qui paient le moins d'impôts. »
Pour une taxe sur les grandes fortunes
Dans la lignée des travaux de Thomas Piketty, la taxe Zucman s'est imposée dans le débat public pendant le G20 en novembre 2024. Elle propose aux États de la planète de récupérer de 200 à 250 milliards de dollars par an par un impôt minimum de 2 % sur la fortune d'environ 3 000 milliardaires. Lors du sommet du G20, le Brésil, l'Allemagne, l'Espagne et l'Afrique du Sud ont signé une motion en sa faveur pour augmenter les ressources publiques et réduire les inégalités.
Bien qu'elle n'ait pas été adoptée par le G20, le communiqué final mentionnait : « Nous allons essayer de coopérer pour nous assurer que les individus les plus riches soient imposés de façon effective. » Que ce soit au Royaume-Uni, en Allemagne, en Norvège ou au Brésil, l'impôt sur les grandes fortunes fait actuellement l'objet de mobilisation.
La taxe Zucman fait aussi beaucoup de vagues en France dans une version ou le patrimoine qui dépasse 100 millions d'euros est ciblé. Celle-ci a été adoptée par l'Assemblée nationale française, mais rejetée par le Sénat.
Le prix Nobel d'économie, Joseph Stiglitz, ex-conseiller de Bill Clinton et l'économiste américaine Jayati Ghosh sont pour la taxe Zucman.
Des économistes influents tels Jean Pisani-Ferry et Olivier Blanchard se disent aussi favorables à cette taxe, faute de mieux.
Ceux contre
Considérant l'état actuel des forces politiques sur la planète, il y a peu de chance que Donald Trump décide de taxer les milliardaires.
L'organisation patronale française, Medef, dans un document de 14 pages qui a été distribué à des chefs d'entreprise et au lobby patronal en région, donnait des arguments pour gagner la bataille contre « la taxe Zucman ». Il demandait aux Medef territoriaux de contacter les parlementaires socialistes pour « les sensibiliser sur les risques importants que de telles mesures feraient courir aux entreprises de leur territoire ». Le document proposait que ces organismes territoriaux trouvent des témoignages de chefs d'entreprise dont l'activité serait grandement menacée par cette taxe et d'autres législations similaires. Ceux-ci devaient lister les innovations qui seraient bloquées par une politique fiscale trop défavorable.
Le milliardaire Bernard Arnault, la personne la plus riche de France, a dénoncé la taxe Zucman, qualifiant son auteur de « pseudo-universitaire d'extrême gauche ». PDG de LVMH, il affirme que cette loi est alignée sur une idéologie qui « vise la destruction de l'économie libérale » mettant même en doute la compétence universitaire de Zucman.
Le premier ministre français, Sébastien Lecornu, pour sa part, ne veut pas appuyer la taxe Zucman considérant qu'elle est dangereuse pour l'économie et l'emploi. Il propose plutôt une taxe sur les holdings qui ne toucherait pas aux biens professionnels.
Répondre positivement à l'UNESCO ?
Norma Cohen, une ancienne journaliste du Financial Times, actuellement chercheuse à la Queen Mary University of London, affirme que l'impôt sur le patrimoine a longtemps constitué la principale source de revenus de plusieurs pays. Elle date du milieu et de la fin du XXe siècle au Royaume-Uni. « Jusqu'à la Première Guerre mondiale, presque personne ne payait d'impôt sur le revenu dans le pays », affirme-t-elle.
Gabriel Zucman fait valoir que sa taxe veut instaurer un plancher et non surtaxer qui que ce soit. Des législations pourraient être mises en place pour éviter que les grandes fortunes aillent s'installer dans des paradis fiscaux.
Ce ne serait pas une première pour plusieurs pays. Afin d'éviter que les riches ne placent leur fortune à l'étranger, certains pays ont déjà adopté une taxe à la sortie. L'Allemagne, le Japon, l'Australie, la France et le Canada font partie des 14 pays de l'OCDE à taxer la différence entre le coût d'acquisition et la valeur réelle d'un bien de ceux qui quittent fiscalement le pays. Les États-Unis, eux, taxent plutôt les individus qui renoncent à leur citoyenneté américaine.
Cette menace, bien que réelle, pourrait être exagérée. Le directeur du groupe de réflexion britannique CenTax et professeur à l'université de Warwick, Arun Advani, affirme qu'« Il y a moins d'exilés fiscaux qu'on ne le pense, mais il y en a. »
L'économiste Thomas Piketty a commenté pour sa part à ce sujet que la taxe Zucman est un « minimum syndical » et qu'il faudrait un siècle pour simplement revenir au niveau de 2010 en l'appliquant.
Michel Gourd
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
APPEL URGENT À L’ACTION – pour protéger la Flotille humanitaire Liberté pour Gaza
20 000 personnes pour Gaza à Montréal, des centaines de milliers partout sur la planète
Extractivisme – une politique d’expansion plutôt que de transition
Le souffle et la faille, Petite géographie des courants qui traversent l’école
L’ironie du recyclage : une illusion verte ?

Comptes rendus de lecture du mardi 30 septembre 2025
La civilisation judéo-chrétienne
Sophie Bessis
L'historienne Sophie Bessis nous démontre, dans cet essai d'une lecture quelque peu ardue, le caractère fallacieux du concept de « civilisation judéo-chrétienne », concept d'exclusion de l'islam et de l'Orient que l'on entend répéter trop souvent de nos jours, surtout de la part de la droite et de l'extrême droite. Cette imposture – pour utiliser le terme qu'elle emploie - occulte en fait quelque 2000 ans de persécutions antisémites de la part du christianisme (et de rapports plus harmonieux entre l'islam et le judaïsme). Il n'inclut bien sûr que les pays d'Europe de l'Ouest, les États-Unis et les membres de l'anglosphère, ceux qui dans une époque pourtant pas si lointaine et dans la même veine se proclamaient les représentants de « la civilisation ».
Extrait :
Cette extraordinaire trouvaille sémantique et idéologique, une des plus opératoires de notre temps, peut être placée dans la catégorie des “vérités alternatives“ dont on fait grand cas aujourd'hui.
Trop et jamais assez
Mary L. Trump
Traduit de l'anglais
C'est le remarquable ouvrage « Le cas Trump » d'Alain Roy qui m'a amené à lire ce livre. L'auteure, psychologue clinicienne, est la nièce de Donald Trump. Elle nous révèle dans ce précieux témoignage le passé d'une famille totalement dysfonctionnelle, dont le patriarche Fred Trump, riche promoteur immobilier de New York, est un véritable tyran, incapable d'humanité et de compassion ; comment ce père sociopathe détruira son fils aîné et fera de son second fils, Donald, un être narcissique, menteur, fraudeur, incompétent en affaire, inculte, incapable d'empathie et d'humanité et d'une cruauté abjecte. Un bouquin éclairant !
Extrait :
Donald ne comprend rien à l'histoire, aux principes constitutionnels, à la géopolitique, à la diplomatie (ni à rien d'autre, pour tout dire) ; il n'a jamais été encouragé à cultiver ces savoirs, et il évalue toutes les alliances du pays, et tous nos programmes sociaux, uniquement au travers du prisme de l'argent comme son père lui avait appris à le faire. Les coûts et les bénéfices de la gouvernance ont été considérés d'un point de vue purement financier, comme si le Trésor était sa tirelire personnelle. A ses yeux, tout dollar qui sort est une perte, tout dollar économisé un gain.
Ubu roi
Alfred Jarry
Cette pièce, la plus connue d'Alfred Jarry, a été publiée en 1895 et jouée pour la première fois l'année suivante. C'est un théâtre de l'absurde qui met à l'avant-scène un personnage grotesque et despotique, vil et cruel. Le père Ubu, puisque c'est de lui qu'il s'agit, assassine le roi Venceslas de Pologne et prend le pouvoir ; il fait ensuite tuer les nobles pour s'emparer de leurs biens et ceux qui l'ont aidé à faire son coup d'État. Ça ressemble par moment à du Rabelais. Difficile aussi de ne pas trouver de similitudes avec ce qui se passe depuis janvier aux États-Unis avec Donald Trump…
Extrait :
Prenez garde, père Ubu. Depuis cinq jours que vous êtes roi, vous avez commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour damner tous les saints du paradis. Le sang du roi et des nobles crie vengeance et ses cris seront entendus.
Crimes, mystères et passions oubliés
Raymond Ouimet
J'aime bien les bouquins sur notre histoire de Raymond Ouimet. Avant de pouvoir mettre la main sur son dernier (sorti ce mois-ci), « La vengeance des bien-aimés », je me suis attardé à « Crimes, mystères et passions oubliés », publié en 2010, qui nous rappelle aussi des crimes et événements ayant eu lieu chez nous de la toute fin du XIXe siècle à la première moitié du XXe siècle. Il comprend cinq récits, tous très intéressants, dont le plus instructif a été pour moi celui sur l'étrange mort d'Amédée Papineau, le fils de Louis-Joseph Papineau.
Extrait :
Lacroix s'approche du corps de sa femme, ramasse son chapeau qui était bombé par terre, puis revient dans la maison de la veuve Commandant. La mort d'Emma n'a pas suffi à étendre sa rage. Il trouve, caché derrière une porte, le vieux Hippolyte Thomas, dont les membres s'entrechoquent tellement il a peur, qu'il soupçonne être l'amant de sa femme. D'une seule balle, il lui troue la peau. Le vieillard sort de la maison en titubant et s'affaisse au beau milieu de la rue.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Lancement double le 14 octobre !
La parution du numéro 104 (et son dossier sur l'Acadie) et du numéro 105 (et son dossier sur l'internationalisme) seront soulignés à la librairie N'était-ce pas l'été (6702 St-Laurent, Montréal).
Mardi 14 octobre à 18h30. Entrée libre, bienvenue à toutes et à tous !

Syndiquer Amazon : la nouvelle frontière ?
Le 1er avril 2022, la terre a tremblé chez Amazon. Pour la première fois de son histoire, le géant de la vente en ligne voyait un groupe de ses travailleureuses opter pour la syndicalisation à son entrepôt new-yorkais JFK8. Loin d'être un cas isolé, d'autres initiatives d'organisation collective ont émergé à travers le monde, notamment au Québec. Comment se passe cette campagne et à quelles difficultés fait-elle face ?
En mars 2022, la Confédération des syndicats nationaux (CSN), contactée par un groupe de travailleureuses de l'entrepôt YUL2, à Lachine, décide de partir à l'assaut de la forteresse Amazon. Au sommet de la liste de récriminations : les salaires, bien trop bas par rapport au reste de l'industrie, mais aussi trop, beaucoup trop d'accidents de travail. « Chez Amazon, tu ne te demandes pas si, mais quand tu vas te blesser », confie un conseiller CSN impliqué dans la campagne de syndicalisation.
En cause, tout d'abord, le rythme et les conditions de travail imposés par Amazon à ses salarié·es. « Les entrepôts, on connaît ça à la CSN », indique David Bergeron-Cyr, vice-président de la centrale et lui-même issu de ce secteur, « mais chez Amazon, c'est complètement différent des entrepôts alimentaires ou pharmaceutiques, par exemple ». La diversité des produits manipulés entraîne des difficultés particulières, mais c'est surtout la cadence imposée, souvent intenable, qui conduit à des accidents. Les quotas de paquets à traiter par jour sont extrêmement élevés et surveillés par des systèmes informatiques. À Amazon, on n'automatise pas nécessairement le travail comme tel, mais on automatise le contrôle.
Et quand les accidents arrivent, ils sont trop rarement déclarés à la Commission des normes, de l'équité et de la santé et sécurité du travail (CNESST). Face à un employeur clairement négligeant et souhaitant camoufler la réalité des conditions de travail qu'il impose, on trouve de nombreux travailleureuses fragilisé·es et souvent démuni·es. C'est ici qu'entre en jeu une autre caractéristique essentielle de la main-d'œuvre d'Amazon : dans leur vaste majorité, les salarié·es de la multinationale sont des personnes migrantes. Immigrant·es reçu·es, temporaires, réfugié·es ou même en attente d'une décision sur leur statut, elles forment le bassin de prédilection au sein duquel Amazon puise ses « ressources humaines ». Avec peu ou pas de connaissances du système légal québécois, elles hésitent à déclarer les accidents de travail ou à exprimer des plaintes, de peur que cela ait une incidence sur leur statut migratoire.
Obstacles à la syndicalisation
Le syndicalisme lui-même est une autre réalité avec laquelle elles doivent se familiariser. Un lien de confiance doit être bâti avec des personnes issues de pays où les pratiques syndicales divergent considérablement de celles du Québec. En effet, les corruptions et les connivences avec l'État et les employeurs sont monnaie courante dans plusieurs pays d'origine des travailleureuses d'Amazon. Même quand elles sont partantes pour participer à une initiative de syndicalisation, certaines personnes salariées composent avec une culture syndicale qui diverge parfois des pratiques nord-américaines, par exemple lorsqu'il s'agit de faire preuve de discrétion ou de garder la campagne confidentielle afin d'éviter les pressions indues de l'employeur. Et des pressions, on soupçonne fortement Amazon d'en faire, notamment par le biais d'affichages décourageant la syndicalisation dans ses milieux de travail.
Mais l'un des principaux obstacles à la syndicalisation, ce sont, à nouveau, les accidents de travail. Comme ils sont rarement déclarés à la CNESST, ils conduisent bien souvent les travailleureuses blessé·es à démissionner ou à se faire congédier, faute d'avoir atteint les quotas de production exigés. Alors que la CSN est bien consciente qu'il s'agit d'une campagne de longue haleine, qui nécessitera un investissement sur le long terme, le fort roulement de personnel rend les efforts de syndicalisation particulièrement ardus.
La centrale n'est toutefois pas seule dans cette bataille et elle peut compter sur un allié de longue date : le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI). Actif depuis le début des années 2000, le CTI est devenu un acteur majeur des luttes pour l'amélioration des conditions des travailleureuses migrant·es. Il connait particulièrement bien le milieu des entrepôts puisqu'Amazon n'est pas le seul joueur de ce secteur s'appuyant massivement sur une main-d'œuvre migrante. Si l'objectif du CTI n'est pas directement de conduire à la syndicalisation, il cherche à la fois à aider les salarié·es à faire valoir leurs droits (par exemple en les aidant à déclarer d'éventuels accidents du travail), mais aussi à leur redonner du pouvoir en leur faisant réaliser leur force collective. Les échanges sont nombreux avec la CSN, et les deux organisations communiquent souvent de façon conjointe afin de dénoncer les pratiques d'Amazon.
Travail essentiel, travailleureuses jetables
S'il est une personne dont le nom est attaché au CTI, c'est bien Mostafa Henaway. Québécois d'origine égyptienne, il est un militant de longue date de la cause des travailleureuses migrant·es. Et le terrain, il le connait : il a œuvré dans de nombreux entrepôts, dont ceux d'Amazon. En plus d'essayer d'y améliorer les conditions de travail, il documente soigneusement ses expériences et ses analyses. Une partie d'entre elles ont été récemment consignées dans l'ouvrage Essential Work, Disposable Workers (« Travail essentiel, travailleureuses jetables ») [1]. Ce livre est riche de nombreux témoignages de travailleureuses migrant·es en première ligne des luttes pour la justice sociale, et propose également une fine contextualisation de ces industries et de leurs logiques d'accumulation.
Mostafa Henaway ne qualifie pas Amazon de géant du commerce électronique, mais plutôt de géant de la logistique. Ce n'est pas tant sa plateforme de vente en ligne qui distingue cette entreprise que sa capacité de livrer une quantité toujours croissante de produits, à une vitesse toujours plus élevée. Et les salarié·es, migrant·es surexploité·es et sacrifiables à merci, occupent un rôle central dans ce modèle d'affaires lucratif grâce auquel Jeff Bezos et ses acolytes dégagent leurs vastes marges de profits. Pour Mostafa Henaway, ce n'est donc pas tant la technologie qui a permis l'émergence d'entreprises comme Amazon, mais plutôt le travail migrant. Sans le travail migrant et son lot d'insécurités, de peurs et d'obstacles à l'organisation collective, impossible de voir naitre ces géants de la logistique que nous connaissons aujourd'hui.
En effet, cette réalité est loin d'être l'apanage d'Amazon. Mostafa Henaway documente notamment ses expériences dans les entrepôts de Dollarama, entreprise québécoise devenue elle aussi en quelques années un acteur incontournable du secteur de la logistique, alimentant ses nombreux magasins par le biais d'entrepôts centralisés aux conditions de travail tout aussi déplorables. À l'instar d'autres entreprises du même type, Dollarama utilise aussi un autre outil afin de fragiliser ses travailleureuses : le recours aux agences de travail temporaire. Réalité relativement nouvelle au Québec, ces agences visent particulièrement les travailleureuses migrant·es et sont régulièrement accusées de les tenir dans l'ignorance de leurs droits tout en déresponsabilisant les entreprises au sein desquelles ils et elles travaillent. Si Amazon ne les utilise pas au Québec (ses structures internes lui permettant déjà de flexibiliser considérablement le travail), elle est connue pour y avoir recours dans d'autres pays. On voit ainsi émerger une nouvelle figure, celle du « temporaire permanent » (« perma-temp »), qui voit se succéder les contrats à durée déterminée, tout en restant parfois dans la même entreprise, mais sans aucun horizon de sécurisation professionnelle ou d'avancement, restant constamment à la merci des agences et de leurs clients. Un·e travailleureuse « jetable », en somme.
Au-delà de ces constats assez sombres, Mostafa Henaway voit toutefois des raisons d'espérer. Et elles viennent justement du caractère essentiel de ces travailleureuses dans le modèle d'affaire d'Amazon et de ses semblables. C'est en prenant conscience de leur position centrale dans cette machine à profits que les travailleureuses peuvent saisir le potentiel de leur action collective. Et c'est donc par un patient travail d'éducation et d'organisation que des pistes de solution peuvent émerger. Une réflexion qui n'est pas sans rappeler celle du regretté Aziz Choudry, professeur à l'université McGill et allié de longue date du CTI, ou encore les travaux de la chercheuse Katy Fox-Hodess sur les débardeurs, qui montrent comment les travailleureuses ont su exploiter le plein potentiel de leur « pouvoir structurel » dû à la position centrale de leur travail dans le capitalisme globalisé [2].
Amazon est là pour rester, mais la lutte pour la reconnaissance et la dignité des travailleureuses du secteur grandissant de la logistique ne fait que commencer.
[1] Mostafa Henaway, Essential Work, Disposable Workers. Migration, Capitalism, Class, Halifax et Winnipeg, Fernwood, 2023.
[2] Voir notamment Katy Fox-Hodess et Camilo Santibáñez Rebolledo, « The Social Foundations of Structural Power : Strategic Position, Worker Unity and External Alliances in the Making of the Chilean Dockworker Movement », Global Labour Journal, vol. 11, no 3, 2020, pp. 222-238.
Photo : Joe Piette (CC BY-NC 2.0)

Pour des « négociations permanentes »
Les négociations dans le secteur public suscitent chez moi à la fois cynisme désabusé et enthousiasme militant. Bref billet d'humeur.
Cynisme désabusé, d'une part, parce que les négociations du secteur public sont strictement encadrées, largement au profit du gouvernement. Nous parlons ainsi du droit de grève et du calendrier des discussions pour désigner cette curieuse chorégraphie. Succession des rondes, répétition des mêmes étapes : les uns et les autres entrent en scène et jouent leur rôle. Les échanges stagnent. On s'en indigne. On invoque d'un côté la capacité de payer du contribuable et de l'autre, on dénonce les nombreux et réels problèmes des réseaux. Les syndicats fourbissent leurs armes, obtiennent des mandats de grève, pendant que le gouvernement adopte la posture paternaliste de celui qui prétend défendre la population contre ses propres travailleuses et travailleurs. Puis, soudainement, obéissant à des règles obscures, le rythme s'emballe avant que des ententes de principe ne soient annoncées, lesquelles reçoivent ensuite un assentiment variable, selon les humeurs des membres des syndicats et le contexte politique. Dans tous les cas, les victoires spectaculaires ne sont pas légion.
Enthousiasme militant, d'autre part, parce que l'échéance des conventions collectives entraîne une mobilisation d'une ampleur inhabituelle. La préparation des dépôts syndicaux, prélude à l'élaboration des revendications, s'accompagne d'un exercice exhaustif de recension des problèmes vécus dans les différents réseaux. Le contexte se prête aussi au renforcement ou à la création d'alliances plus ou moins vastes. Tout cela est propice, en théorie, à la formation d'une conscience politique plus aiguë. Les travailleuses et les travailleurs sont ainsi amené·es à réaliser l'ampleur des problèmes auxquels ils et elles sont confronté·es, ce qu'iels partagent et, inversement, ce qui les oppose au gouvernement et à divers autres acteurs sociaux. Cela contribue à créer un sentiment de pouvoir collectif considérable.
Cynisme ou enthousiasme, on reste avec l'impression que le caractère périodique des négociations nous condamne à une certaine insatisfaction. Or, il y a un élément de discours particulièrement inspirant qui revient à chaque ronde. C'est celui qui consiste à mettre de l'avant, non pas uniquement les préoccupations directes des travailleuses et des travailleurs – le salaire, les conditions de travail –, mais la défense et la valorisation des services publics. Cela permet d'ancrer les revendications syndicales dans un discours fondé sur des valeurs fortes – justice sociale, solidarité, intérêt public –, tout en faisant valoir que la satisfaction individuelle des travailleuses et des travailleurs entraîne des bénéfices pour l'ensemble de la population.
Cependant, marteler ce discours pendant quelques mois, à des intervalles de trois à cinq ans, est clairement insuffisant. Il y a une profonde asymétrie entre les parties en présence. Le gouvernement dispose de moyens sans commune mesure avec ceux des organisations syndicales et des groupes de la société civile. Pendant plusieurs années, dans un système politique favorisant malheureusement les comportements autoritaires d'un gouvernement majoritaire, il impose ses choix et son discours. De surcroît, l'alternance politique n'est garante de rien, dans la mesure où la plupart des partis peinent à se distinguer sur le plan idéologique.
On le sait, une négociation qui se conclut n'est pas la fin de l'histoire. Elle pose plutôt les assises de la suivante. Le cynisme de ce texte ne doit pas faire perdre de vue que c'est dans la durée que progresse le sort des travailleuses et des travailleurs. Mais j'en conclus surtout qu'il ne faut pas rendre les armes à la signature des conventions collectives. Le travail le plus important se déroule entre chaque ronde. Il exige de former des alliances avec toutes les personnes et tous les groupes qui partagent les valeurs évoquées dans ce texte, de résister aux tentatives du gouvernement de nous diviser, de repolitiser la vie quotidienne, de militer sans relâche. Je reconnais moi-même l'ampleur de la tâche. Ces exigences, nous devons nous imposer le défi d'y répondre.
Sébastien Adam est professeur de psychologie et vice-président à la négociation du syndicat des professeures et professeurs du Collège de Rosemont.
Illustration : William Murphy CC BY-SA 2.0

Internet et la raison d’État
Longtemps loué pour son potentiel émancipateur, l'Internet semble être devenu un inquiétant instrument de contrôle aux mains des pouvoirs étatiques et économiques. À l'occasion de la sortie de l'édition québécoise de son livre, intitulé Contre-histoire d'Internet. Du XVe siècle à nos jours (Éditions de la rue Dorion), le sociologue Félix Tréguer revient sur les raisons de cet échec et sur les perspectives actuelles de luttes et de subversions. Propos recueillis par Philippe de Grosbois.
À bâbord ! : Pourquoi parler de « contre-histoire d'Internet » ?
Félix Tréguer : Le choix du terme de contre-histoire est repris de Michel Foucault, qui l'emploie pour désigner une démarche historique à rebours de l'histoire dominante. L'histoire d'Internet – en tout cas, telle que je l'ai d'abord reçue –, c'était cette histoire d'un moyen de communication révolutionnaire, favorisant la démocratie, etc. Une analyse plus critique et plus lucide de l'informatique a pourtant existé, mais tout ça a été quelque peu enterré derrière les utopies numériques des années 1990, nourries à la fois au sein de milieux libertariens de droite et libertaires de gauche, mais aussi par la pensée politique dominante.
ÀB ! : Et pourquoi faire remonter les origines d'Internet au 15e siècle ?
F.T. : C'est une manière de justifier dès le titre l'intérêt d'une histoire de longue durée pour penser la situation historique dans laquelle nous sommes. D'abord, parce que ces utopies communicationnelles ne sont pas propres à Internet. Les stratégies de contrôle et les résistances qui se sont affrontées dans le passé autour de la régulation des moyens de communication passés font également écho à ce qu'on observe s'agissant d'Internet.
Mon livre est une manière de prendre le contre-pied de certaines de ces analyses à partir du travail de Foucault sur le pouvoir, pour montrer en quoi l'espace médiatique est aujourd'hui en train d'entrer dans la logique des sociétés « sécuritaires » ou « de contrôle » (comme les appelait Gilles Deleuze). Cette régulation sociale d'inspiration cybernétique est en rupture avec les principes hérités du libéralisme politique que sont les droits humains, l'un des legs des luttes démocratiques passées intégrés aux régimes bourgeois libéraux. Internet a marqué l'entrée dans ce régime de contrôle basé sur l'informatique, un régime qui aboutit au court-circuitage de dispositifs de l'État de droit dans sa tentative de rétablir des moyens efficaces de surveillance et de contrôle de la liberté d'expression dans l'espace public médiatique.
ÀB ! : Dans votre livre, on n'est pas seulement dans une histoire des communications politiques, mais dans l'histoire d'une certaine raison d'État. Pouvez-vous présenter cette notion et son lien avec les communications ?
F.T. : La raison d'État, c'est cette rationalité froide au fondement du pouvoir moderne, une raison par laquelle on conduit des sociétés de masse, on les rend productives et dociles. Réinterpréter la sphère étatique à travers ce prisme-là, en ce qui concerne les médias, nous permet d'aller à rebours d'une histoire des médias comme un progrès presque continu des libertés et la construction d'une démocratie délibérative chère à Habermas.
Elle permet d'analyser les conquêtes démocratiques dans le domaine des médias comme des concessions de l'État, une manière de lâcher du lest face aux revendications issues notamment des milieux socialistes. À ce stade, à la fin du 19e siècle en France, l'économie des médias s'est de nouveau largement centralisée (en raison des innovations techniques, de la structuration de grands groupes capitalistes adossés aux puissances de la finance, de l'arrivée de la publicité). On peut d'autant plus facilement accorder des libertés en droit qu'en pratique, celles-ci ne renverseront pas l'équilibre politique.
ÀB ! : Qu'y a-t-il dans Internet qui conduit à cette « déstabilisation historique » des mécanismes de contrôle des médias par l'État ?
F.T. : Cela résulte à la fois du projet subversif d'une avant-garde hacker et de ses héritier·ères, de la quantité d'usager·ères qui ne sont pas formé·es au journalisme, ou encore du caractère massif et transfrontière des flux de communication. Cela dit, le livre cherche à relativiser cette déstabilisation. Il y en a eu dans le passé, au moment de la naissance de l'imprimerie, avec la radio et les « sans-filistes » des années 1920 et 1930, etc.
S'agissant de l'histoire de l'informatique, il y a des contradictions aux fondements de cette technologie. Elle est d'abord ancrée dans une rationalité et une histoire qui est celle des grandes bureaucraties, et donc elle est infusée par une rationalité gouvernementale et gestionnaire. Mais elle fait aussi l'objet d'appropriations subversives.
Je pense notamment aux cypherpunks des années 1980 qui ont fait naître la cryptographie citoyenne. Parmi ces innovations, il y a le chiffrement des courriels avec PGP, les serveurs anonymisant qui donneront plus tard le réseau Tor et le projet de WikiLeaks, qui utilise la cryptographie pour faire fuiter des documents en protégeant les lanceurs d'alerte de la répression [1]. Ce petit groupe de cyberactivistes, plutôt anglophone, réunit des cyberlibertariens de droite, voire carrément réactionnaires, mais aussi des libertaires plus à gauche comme Phil Zimmerman qui était aussi engagé dans des luttes antinucléaires.
Tout ça donne lieu à une généalogie ambivalente. Le livre cherche à faire cohabiter ces lignes historiographiques souvent traitées de manière disjointe.
Une autre branche de l'histoire du militantisme numérique est celle de la gauche des mouvements sociaux, plus libertaire et altermondialiste notamment. Dans la deuxième moitié des années 1990 et jusqu'au début des années 2000, l'altermondialisme innove énormément dans les usages militants d'Internet, en transposant certains modes d'action médiatique traditionnels à ces nouvelles technologies.
ÀB ! : Vous commencez le livre d'emblée en disant que « nous avons collectivement échoué ». Quelle est la nature de cet échec et qui sont les responsables ?
F. T. : Je suis engagé depuis plus de dix ans dans La Quadrature du Net, une association française de défense des libertés sur Internet. On travaille à des plaidoyers législatifs, des analyses politiques pour influencer les lois et décrypter certains des enjeux politiques de l'informatique. On essaie – ou plutôt on essayait – de défendre Internet comme un outil d'émancipation et d'accès à la connaissance, on défendait cette utopie héritée des expérimentations militantes que j'ai mentionnées.
Quand je parle d'échec, clairement, la période qu'on traverse est pour le moins adverse. Mais certaines fautes nous sont imputables : une foi parfois aveugle en la technologie, un manque de connaissances historiques qui nourrit des impensés politiques, une certaine naïveté aussi sans doute, et cela en dépit de la créativité et de toutes les choses positives que j'aurais à dire sur ce mouvement de l'activisme numérique.
Nous voyons aujourd'hui se nouer de puissantes alliances entre l'État et les Big Tech pour armer les politiques de surveillance et de censure, à travers des dispositifs automatisés et privatisés, et ce, en lieu et place du tribunal et du juge qui est normalement compétent pour déterminer les limites de la liberté d'expression. On est à l'aube d'un changement de paradigme. La défense des droits humains reste utile et nécessaire pour contester ces nouveaux modes de régulation, mais on est globalement dans un contexte historique où la portée symbolique et l'effectivité pratique de l'imaginaire des droits humains sont passablement reniées. Il s'agit d'en prendre acte pour renouveler nos discours et nos pratiques militantes.
ÀB ! : Dans les médias, on présente plutôt les Big Tech comme les grands gagnants du tout numérique, pendant que l'État essaie tant bien que mal de mettre de l'ordre…
F.T. : Il faut battre en brèche ce récit dominant d'un affrontement entre les grandes plateformes d'un côté, et des États qui vont réguler une économie d'Internet qui leur aurait échappé. Ce à quoi le travail de régulation en Europe aboutit, c'est plutôt l'institutionnalisation des formes d'alliances et d'incorporation de ces grands acteurs du numérique dans les politiques des États, et notamment en matière de censure. On l'a vu en France à l'occasion des révoltes des quartiers populaires qui ont suivi la mort de Nahel Merzouk, un jeune de 17 ans abattu par la police en juin dernier. Dans une initiative extrêmement forte et assumée, le gouvernement a demandé aux réseaux sociaux comme Instagram, Snapchat, Twitter et compagnie de supprimer les vidéos – sans passer par un juge, sans aucune considération pour la liberté d'expression. Les plateformes se sont prêtées de bon gré au jeu.
Ici encore, la notion de raison d'État permet de mettre à distance cette division un peu facile entre public et privé, entre État et entreprises. On voit plutôt la circulation de ces élites, avec certains responsables des affaires publiques de ces grands groupes qui ont été hauts fonctionnaires ou membres de cabinets ministériels. Cela renforce la thèse avancée dans l'ouvrage d'une fusion en cours entre l'État et Big Tech.
ÀB ! : Le livre se termine en affirmant qu'il faut « arrêter la machine ». Qu'est-ce que ça signifie ?
F. T. : Arrêter la machine, c'est d'abord se défaire de deux utopies : une première voulant que nous soyons dans des régimes libéraux et démocratiques, où l'État est une entité qui veille à notre bonheur, et une deuxième qui est cette fascination vis-à-vis de la technologie. Ces impensés dont était en partie héritière une organisation comme La Quadrature du Net, il faut s'en défaire.
Dans le monde d'aujourd'hui, il n'est pas raisonnable de continuer à faire proliférer des machines informatiques (parmi d'autres types de machines), ne serait-ce que pour des raisons écologiques. Ce qui a stimulé ces utopies fondatrices et ce qui a fait que des mouvements politiques dont on se sent proches se sont approprié ces technologies, c'est que celles-ci ont permis de contourner les médias dominants dans l'espace public médiatique, à travers la prolifération d'alternatives. Et pour faire cela, on n'a pas besoin des puces de nouvelle génération, ou des derniers terminaux branchés à notre oreille. L'informatique qu'on avait dans les années 1990 faisait grosso modo le travail. Mettre un ordinateur derrière chaque frigo, derrière chaque objet, dans toutes les voitures, bref cette prolifération de l'informatique est en soi un problème.
Arrêter la machine, c'est aussi se réapproprier la question des techniques médiatiques et de leurs usages. L'histoire peut être une source d'inspiration, car dans les inventions tactiques issues de l'altermondialisme, dans les idées fondatrices de l'époque du premier Web, il y avait plein de belles idées. Il y a eu l'expérience d'Indymedia, adossée à des stratégies médiatiques qui produisaient des choses intéressantes. L'histoire des médias antérieurs à Internet nous rappelle aussi qu'on n'a pas fondamentalement besoin d'ordinateurs pour faire des médias décentralisés, alternatifs et militants. On arrivait à construire une vraie efficacité politique sans ces technologies hypersophistiquées.
Arrêter la machine, c'est enfin assumer une posture de refus face à l'informatisation du monde. Du côté de La Quadrature, on est passé d'un travail autour de la régulation politique d'Internet à un intérêt pour les technologies numériques et à leurs impacts politiques en général. Nos évolutions stratégiques nous ont par exemple conduits à faire campagne en 2019 contre les nouvelles technologies policières. Ici, on n'est plus sur la régulation du Web, mais sur la prolifération de l'informatique et ce qu'elle génère en matière de contrôle social. Lorsqu'on parle de police prédictive ou de vidéosurveillance automatisée à l'aide de l'IA, La Quadrature est dans une posture de refus, une posture qu'on pourrait qualifier d'abolitionniste vis-à-vis ces technologies. Après, au sein du collectif, on peut avoir des avis différents sur à quel point il faut renoncer à la technologie et à ses dangers. Mais je crois qu'on est toutes et tous d'accord pour dire qu'il faut se défaire de ce discours obsédé par l'innovation technologique, très bien résumé par Emmanuel Macron lorsqu'il parlait de la France comme une start-up nation en devenir. Dans notre monde, les technologies numériques sont l'une des principales bouées du capitalisme industriel et elles participent directement d'un modèle de développement écocide, patriarcal et néocolonial. Il nous faut dézinguer cet imaginaire chaque fois que la possibilité nous en est donnée.
[1] Voir aussi Anne-Sophie Letellier, « Les Crypto Wars », À bâbord !, no 85, automne 2020. Disponible en ligne.
Félix Tréguer, Contre-histoire d'Internet. Du XVe siècle jusqu'à nos jours, Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2023, 504 p.
Suivez le travail de La Quadrature du Net à https://www.laquadrature.net/
Illustration : Elisabeth Doyon

Couverture médiatique à l’international au Québec : le parent pauvre de l’information
Année après année, sauf exception, les palmarès de l'actualité placent rarement plus d'un événement international parmi les dix ou quinze plus marquants, ce qui pose d'emblée la question de savoir si les médias et le public s'intéressent à ce qui se passe au-delà de nos frontières.
Outre les quelques correspondant·es de Radio-Canada dans quelques grandes capitales, le Québec compte à peine une poignée de correspondant·es ou collaborateur·rices à l'étranger. Cette situation gêne lorsqu'on se compare à la France, aux États-Unis ou au Royaume-Uni, dont les réseaux d'information ratissent le monde. De Jérusalem à Dakar, de Delhi à Bangkok, de Johannesburg à Rio, les médias des grandes puissances occidentales balisent le monde de correspondant·es, de pigistes, d'envoyé·es spéciaux·ales qui font remonter chaque jour des informations, des reportages, des entrevues, des analyses dans leurs pays respectifs. Hors de l'Occident, la Chine a développé son agence étatique Xinhua et son réseau radio et télé CGTN, tous déclinés en dizaines de langues. Le Japon entretient un réseau de correspondant·es par l'entremise de ses agences de presse et de sa chaîne NHK, tandis qu'Al Jazeera n'a cessé d'ouvrir des bureaux à l'étranger, sa couverture dépassant désormais largement les frontières initiales du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord.
Même les médias de pays de taille comparable à celle du Québec, comme la Suisse ou les pays scandinaves, ont une empreinte internationale notoire. Plusieurs déploient un réseau de correspondant·es et d'envoyé·es spéciaux·ales qu'on ne manque pas de remarquer sur le terrain partout dans le monde. Tout ça au point où un lecteur d'ici passionné par l'international aura tendance à s'abreuver à ces différentes sources d'information étrangères plutôt que d'attendre qu'un média d'ici l'alimente.
Une concurrence déloyale
À ce titre, il existe une sorte de concurrence déloyale, ou plus exactement des fondamentaux démographiques, historiques et géographiques qui peuvent expliquer les raisons d'une faible empreinte internationale dans nos médias. D'abord, le Québec a une faible population – 8,6 millions d'habitant·es – et donc un marché médiatique plus restreint, ce qui rend plus difficile pour les médias d'ici de rentabiliser ou d'amortir les coûts d'un reporter à l'étranger. Malgré tout, les médias d'ici dépêchent des envoyé·es spéciaux·ales à l'occasion. Ensuite, le Québec n'est ni une grande puissance ni un ancien empire ayant eu des colonies en dehors de son territoire national, ce qui induit forcément un autre rapport au monde. Ce rapport peut être très positif pour les reporters d'ici, dégagé·es d'un certain poids ou malaise historique, mais il fait aussi en sorte que l'on s'intéresse moins à certaines régions du monde. Enfin, le Québec ressemble parfois à une grande île postée en première couronne d'un empire américain qui la protège. Nous sommes loin du reste du monde, mais au pas de la première puissance mondiale qui est aussi notre premier partenaire économique et militaire. Cette situation géographique, ou plus exactement géostratégique n'est pas sans conséquence pour le monde de l'information : les États-Unis prennent une très grande place dans notre consommation de l'information internationale. Certain·es diraient même trop grande lorsque le récit américain vient à monopoliser notre intérêt sur le monde hors de nos frontières.
L'ailleurs pour notre propre épanouissement
Si le Québec n'est pas une grande puissance, il demeure traversé de part en part par la mondialisation. Par ses échanges économiques, ses touristes à l'étranger, ses travailleur·euses humanitaires, ses diplomates, mais surtout par sa politique migratoire, le Québec s'inscrit de plain-pied dans la mondialisation. Et cela comporte au moins deux conséquences : ce n'est pas de moins d'information internationale dont nous avons besoin, mais de plus, et nous avons besoin d'une information internationale assumant nos regards sur le monde. Plus d'information internationale et plus d'information racontée par nous et pour nous, en s'inscrivant dans nos débats de société.
Cela ne veut pas dire de chercher coûte que coûte les Québécois·es à l'étranger qui nous raconteront leur monde, mais plutôt d'assumer que se posent chez nous des questions qui méritent un éclairage extérieur. Et cet éclairage permettra peut-être de faciliter le vivre ensemble, de prendre de meilleures décisions politiques, de mieux gérer nos ressources. Par exemple, des milliers de travailleurs saisonniers moissonnent les champs du Québec. Mais quelle est la vie de ces travailleurs et travailleuses essentiel·les une fois rentré·es dans leurs pays ? Quelle situation fuient les Nigérian·es qui traversent le chemin Roxham ? Alors que le gouvernement réenvisage un troisième lien entre Québec et Lévis, il faut voir comment d'autres villes du monde de taille similaire ont géré les questions de mobilité. Les pêcheurs de crabe de Gaspésie craignent une migration des crustacés en raison du réchauffement des eaux, mais qu'en est-il pour les pêcheurs de l'Alaska ? Y a-t-il des leçons à tirer, des façons d'anticiper ce qui s'en vient ? Les exemples de la sorte sont légion et témoignent de l'importance du reportage international pour notre épanouissement collectif.
Quelles solutions ?
Les solutions sont nombreuses pour revaloriser le reportage international québécois. Fondé il y a cinq ans, le FQJI bénéficie du soutien des entreprises, des organismes publics et des syndicats qui, par leurs dons, financent ensemble les dépenses de reportage à l'étranger de journalistes œuvrant pour des médias d'ici. En cinq ans, le Fonds a octroyé plus de 300 000 $ en bourses diverses ayant permis à plus de 60 journalistes de se rendre dans une cinquantaine de pays pour livrer au public québécois au moins 150 reportages originaux. Ces articles et ces reportages radio, télé ou Web ont été diffusés dans près d'une vingtaine de médias, ce qui permet de toucher un vaste public malgré la fragmentation des auditoires.
Le FQJI est une structure unique au monde. À notre connaissance, aucune autre organisation n'a réussi à rallier les secteurs privé et public ainsi que des syndicats pour le front commun et concret de l'information internationale. Cinq ans après sa naissance, ce fonds aussi unique qu'utile doit être consolidé, renforcé, étendu, et ce, pour notre bien collectif.
Hélas, chaque année, des dizaines de projets de reportage pertinents, bien ficelés, ne peuvent être financés, faute de fonds. Les médias d'ici ne peuvent assumer à eux seuls la facture qui vient avec la couverture de l'actualité internationale. Au cours des dernières années, les médias ont vu les géants du Web, les GAFAMs, s'emparer d'une part majeure de leurs revenus publicitaires, au point de menacer leur survie et celle de tout l'écosystème médiatique. Lorsque les médias peinent à payer le salaire de leurs journalistes, comment leur demander d'assumer le coût de reportages à l'étranger ?
Photo : Mike Mertz (CC BY-NC 2.0)

La grève des fros, Abitibi 1934
En 1993, le musicien engagé Richard Desjardins rappelle à notre mémoire collective la grève des fros qui s'est déroulée en juin 1934 à la mine Noranda en Abitibi. Depuis, les militant·es connaissent sa chanson emblématique, mais beaucoup moins l'histoire derrière. Un retour sur cette grève pionnière, courageuse et radicale s'impose afin de comprendre son importance pour le mouvement ouvrier. Par-delà sa féroce répression, l'action des fros demeure exemplaire.
À partir de la fin du 19e siècle, les régions du Témiscamingue puis de l'Abitibi sont progressivement développées. On tente d'y instaurer des communautés agricoles tout en exploitant les ressources naturelles, dont le bois et le minerai. En raison de la difficulté à cultiver des terres à cette latitude, de nombreux colons [1] finissent par travailler dans les chantiers forestiers et dans les mines. Les compagnies profitent de la complaisance des gouvernements et de la disponibilité de cette main-d'œuvre pour exploiter les ressources et la population, engrangeant d'énormes profits au passage. Malgré tout, le développement des mines d'or et de cuivre le long de la faille de Cadillac nécessite toujours plus de bras et les compagnies font venir des mineurs d'Europe de l'Est par milliers au tournant des années 1930.
Dans ce contexte, la Noranda Mines Limited, une société appartenant à des investisseurs new-yorkais, fonde en 1926 la ville éponyme dédiée à l'extraction et à la transformation du cuivre. La ville est sous le contrôle total de l'entreprise grâce à un statut dérogatoire octroyé par le gouvernement. La mine et la fonderie Horne entrent en activité l'année suivante, entraînant une arrivée massive de travailleurs canadiens, finlandais, yougoslaves, polonais, russes et ukrainiens. Au début des années 1930, les villes de Noranda et de Rouyn comptent plus de 5 500 habitant·es, dont 1 300 sont employé·es dans la mine. L'existence y est difficile, mais avec la Grande Dépression et le chômage qui perdurent, la compagnie se permet d'imposer ses conditions… du moins, jusqu'à l'arrivée du syndicat au début de l'année 1933.
La Mine Workers' Union et la grève de 1934
À l'époque, les conditions sont particulièrement éprouvantes pour les mineurs qui travaillent six ou sept jours par semaine, 10 à 12 heures par jour, pour un salaire de 60 cents de l'heure. Les mineurs de fond sont exposés à la poussière de silice et au bruit, sans ventilation adéquate ni équipement de protection. Ils sortent détrempés du trou, « et rentrer en habits mouillés, ce n'était pas drôle, surtout l'hiver quand il fallait traverser à pied le lac gelé, balayé par le vent, parce qu'il n'y avait pas de service d'autobus dans ce temps-là » [2]. Quant aux travailleurs immigrants, d'Europe du Nord et de l'Est – les fros, une contraction du mot « foreigners » (« étrangers ») – ils sont à risque de se faire expulser du pays s'ils ne respectent pas les consignes de leurs patrons. C'est pourtant au sein de ces communautés migrantes, dont sont issus 50 % des mineurs de Noranda, que se développent une conscience politique et une première activité syndicale. Plusieurs de ces travailleurs possèdent une expérience militante et savent que, malgré les menaces, c'est par l'action collective qu'ils ont une chance d'améliorer leur sort.
Un certain nombre de mineurs adhèrent à la Mine Workers' Union of Canada (MWUC) à partir de 1933. Ce syndicat, principalement implanté en Ontario, est affilié à la Workers' Unity League, une organisation communiste connue pour sa combativité. Le syndicat recrute principalement auprès des travailleurs étrangers, qui soit connaissent déjà l'organisation pour l'avoir côtoyée dans d'autres villes minières, soit y sont favorables en raison de leurs conditions exécrables. De plus, une partie des fros sont liés au Parti communiste du Canada, bien implanté dans la région de Noranda et qui encourage les initiatives du MWUC. Le syndicat organise les travailleurs en cellules, permettant d'éviter un démantèlement de tout le réseau en cas d'infiltration policière. Le 11 juin 1934, les mineurs présentent leurs demandes au patron de la mine, Harry Roscoe : ils veulent la reconnaissance de leur syndicat, la journée de huit heures de travail, une ventilation adéquate dans les tunnels et une augmentation de 6 cents de l'heure. Face à l'intransigeance de Roscoe, la grève est déclenchée le lendemain.
Plus de 300 mineurs de fond participent au débrayage, très majoritairement des Européens de l'Est, et bloquent l'entrée du puits avec l'aide de centaines de sympatisant·es. La compagnie, qui contrôle les autorités locales, maltraite les grévistes et fait emprisonner ceux qu'elle considère comme les meneurs. Roscoe refuse toute négociation par crainte de créer un précédent et fait appel à des briseurs de grève, en majorité canadiens-français. Les grévistes répondent par le « cloutage » des routes afin de crever les pneus des camions qui acheminent les scabs vers la mine. La stratégie patronale se fonde à la fois sur la répression et la division des travailleurs, avec un usage retors des fractures raciales et de la peur du communisme chez les Canadiens. Enfin, on mise sur la pauvreté généralisée pour monter les ouvriers dans le besoin les uns contre les autres. Ces stratagèmes portent fruit et la grève prend fin le 22 juin 1934. Plusieurs dizaines de mineurs sont condamnés à des peines de prison, d'autres sont expulsés du Canada dans les semaines qui suivent. À la fin de l'été 1934, la moitié des travailleurs étrangers de la mine ont été licenciés en raison de leur activité syndicale, soit plus de 350 personnes.
« Reprendre notre place dans la lutte des classes »
[3]
La répression brutale de la grève des fros a porté un dur coup au mouvement syndical et socialiste des années 1930 et 1940, d'autant qu'elle était couplée à une diabolisation patronale et ecclésiale des idées progressistes. Pourtant, cette grève a permis au moins deux avancées notables. D'abord, les conditions des mineurs ont été peu à peu améliorées durant les années suivantes, sous la menace persistante d'un nouveau débrayage. Ensuite, cette expérience de lutte a fourni un modèle pour l'organisation politique dans les milieux de travail, repris par les communistes et d'autres lors de différents conflits, dont les grèves du textile en 1937 et en 1946, ou lors des grèves de l'amiante en 1949, de Louiseville en 1952 et de Murdochville en 1957. Sans prétendre à un rôle constitutif de la grève des fros, on ne peut nier son importance dans l'élaboration d'une stratégie syndicale offensive, et ce, malgré la « grande noirceur » québécoise.
Plus qu'une mise en garde contre la division qu'entraîne le racisme ou qu'un simple épisode de notre histoire, la grève des fros nous rappelle l'importance du rapport de force lorsque vient le temps de lutter pour nos droits et le rôle que doit jouer la politique dans les conflits de travail. L'amélioration de nos conditions et, à terme, l'instauration d'une société égalitaire dépendent de notre capacité collective à nous imposer face aux capitalistes. La grève de 1934 n'a pas été immédiatement victorieuse. « Ç'a été joliment dur pour ces gens-là parce que c'était une grève illégale et inorganisée, on va dire. Et puis ces gens-là n'ont certainement pas eu le mérite, le crédit qu'ils auraient dû avoir de cette grève-là. » [4] Mais les fros ont laissé en héritage de meilleures conditions pour tous les mineurs, ainsi qu'une ambition et une détermination à changer radicalement le monde. À nous de prendre le relais contre la fonderie Horne [5] et toutes les grandes industries capitalistes qui détruisent nos vies.
[1] Le masculin est employé pour référer à certains corps de métier réservés aux hommes à l'époque, dont les bûcherons et les mineurs.
[2] L., mineur à Noranda, cité par DUMAS, Evelyn. Dans le sommeil de nos os, Montréal, Leméac, 1971, page 27.
[3] Message collectif de 15 grévistes, adressé à leurs camarades, lors de leur libération de la prison de Bordeaux après deux années d'enfermement, en juin 1936.
[4] Entrevue réalisée en 1976 avec Rémi Jodouin, mineur et syndicaliste abitibien.
[5] Pour connaître les malversations de la Noranda Mines Limited (achetée en 2006 par Xstrata, puis en 2013 par Glencore) et de la fonderie Horne, on consultera le récent ouvrage de CÉRÉ, Pierre. Voyage au bout de la mine. Le scandale de la fonderie Horne, Montréal, Écosociété, 2023.
Alexis Lafleur-Paiement est membre du collectif Archives Révolutionnaires (archivesrevolutionnaires.com).
Photo : Grévistes devant la Fonderie Horne, 1934 (Bibliothèque et Archives Nationales du Québec).
Les postiers rejoignent les travailleurs de la STM pour dire non au privé
Les postiers rejoignent les travailleurs de la STM pour dire non au privé
Dix ans plus tard, plusieurs appels à l’action de la CVR ignorés
Dix ans plus tard, plusieurs appels à l’action de la CVR ignorés
Ce qui s’est passé au débat municipal privé des élites montréalaises

Convergence technologique anarchiste de Montréal
Plusieurs personnes militantes ont cru dans le passé que le développement de l'informatique, en particulier celui de l'Internet, permettrait de nouvelles formes de communication, de luttes et même la création d'espaces autonomes en accord avec leurs valeurs. Cependant, il est maintenant clair que les capitalistes se sont approprié plusieurs de ces idées pour influencer et imposer leur vision sociale, tout en devenant les monstres géants qui dominent désormais le développement technologique.
En septembre 2024, la Convergence technologique anarchiste de Montréal a réuni en congrès les anarchistes souhaitant examiner les rôles potentiels de la technologie dans nos vies et nos luttes.
À bâbord ! : Quelles sont les motivations qui vous ont poussé à organiser cette rencontre ?
Convergence technologique anarchiste de Montréal (CTAM) : Deux membres du comité organisateur se sont initialement rencontré·es lors de la première édition de Splintercon, à Montréal, à la fin de 2023. Cet événement était organisé par eQualitie, un OBNL montréalais dédié à la création de services Internet décentralisés dans un but d'équité et d'égalité sur le réseau. Même si l'événement était intéressant et qu'on y traitait de certaines dynamiques liées à l'impérialisme occidental, plusieurs des solutions semblaient portées par des entreprises privées et non des communautés. De plus, il n'y avait pas vraiment d'espace pour discuter d'options en dehors du capitalisme : les personnes participant à l'événement étaient en majorité des chercheuses et chercheurs que l'on peut diviser en deux groupes selon leurs moyens : les personnes associées à des universités ou des OBNL, et celles liées à des entreprises de communication. Dans le premier cas, les projets ne disposent pas des moyens ou de l'infrastructure technique nécessaires pour concrétiser leurs idées autrement qu'à petite échelle. Dans le second cas, les entreprises de télécommunication ont les moyens et l'infrastructure, mais consacrent ces ressources à garder l'Internet libre tant que c'est possible d'en tirer des profits. Il y a donc peu de place pour les projets communautaires et à but non lucratif.
Ces constats ont mené à l'idée de mettre en place un événement similaire, mais organisé par et pour les anarchistes afin de discuter des enjeux que nous trouvons importants et des solutions que nous avons à proposer dans une perspective qui est la nôtre. La Convergence est ouverte à tout le monde qui s'intéresse aux technologies dans une perspective émancipatrice.
ÀB ! : Est-ce que la rencontre a permis d'entrevoir une nouvelle place pour l'informatique comme outil de résistance ? Quels moyens pour éviter l'appropriation capitaliste ?
CTAM : Dans les dernières décennies, le Web et la culture des hackers ont grandement été récupérés par le capitalisme.
Par le passé, il y avait une culture beaucoup plus forte du Web ouvert et décentralisé, ainsi que du développement de logiciels libres pour répondre aux besoins de la communauté sans nécessairement attendre une compensation financière. Il y a des critiques à faire à cette culture du logiciel libre, particulièrement quand on regarde qui a le temps et les ressources pour accorder un grand nombre d'heures à du travail non rémunéré. Cependant, il y a probablement des façons de rémunérer les gens en dehors de startups financées par du capital risque et qui, après quelques années à développer un logiciel libre, le transforme en logiciel propriétaire pour faire plus d'argent et répondre aux attentes des investisseurs.
Beaucoup d'hacktivistes d'autrefois sont aujourd'hui des employé·es d'entreprises militaires ou de sécurité, et ne sont plus impliqué·es dans des activités subversives. De la même manière, un grand pan du mouvement des hackers était constitué de gens qui démontaient des logiciels ou qui les pirataient pour mieux comprendre le fonctionnement d'une technologie ou libérer le savoir. Il reste encore quelques communautés de ce genre, mais elles sont beaucoup moins nombreuses qu'avant.
Nous n'avons pas de plan quinquennal ou de programme, mais nous croyons que des événements comme la Convergence peuvent permettre la rencontre des gens, la tenue de discussions et l'émergence de projets afin que cette culture des hackers reprenne de la vigueur, qu'elle puisse à nouveau être subversive et intervenir sur les différentes tensions qui traversent la société.
ÀB ! : Quelle lecture l'anarchisme permet-il de faire de l'évolution de l'informatique ? Pourquoi est-il important d'avoir un événement où échanger au sujet de l'informatique avec une perspective spécifiquement anarchiste ?
CTAM : Beaucoup d'anarchistes, dans leur volonté de combattre les systèmes d'oppressions et de construire des alternatives au capitalisme, en sont venu·es à développer une réflexion critique face aux technologies. Avec la montée du capitalisme algorithmique et de surveillance ainsi que l'exploitation des données personnelles qui est de plus en plus omniprésente, nous croyons qu'une telle critique est importante à développer.
Beaucoup d'idées que les anarchistes mettent en pratique dans leurs communautés (prise de décision collective, gestion de conflits, respect des réalités de chacun·es, etc.) peuvent être utiles pour réfléchir les développements technologiques ou l'hébergement de services dans une perspective émancipatrice et communautaire. Le développement logiciel n'est pas qu'un problème technique, c'est aussi un problème humain. Bien souvent, particulièrement quand on développe un produit afin de faire du profit, on peut remarquer une tendance à évacuer les impacts sociaux et politiques afin de valoriser uniquement la prouesse technologique.
Si nous développions des logiciels dans l'objectif de répondre aux besoins de nos communautés, il serait possible de discuter du « coût social » d'une nouvelle fonctionnalité. Par exemple, si, pour développer une nouvelle fonctionnalité en apparence « cool », il est nécessaire de récolter certaines données sur les personnes utilisant le logiciel, il faut aussi penser que cela pourrait permettre certaines formes de discriminations.
De plus, nous ne vivons pas en dehors de la société et nous utilisons l'Internet et les technologies dans nos vies personnelles ainsi que dans nos luttes ; il est donc important d'avoir des moments pour discuter des façons d'utiliser les technologies sécuritairement et de se protéger des technologies utilisées par l'État pour réprimer les mouvements sociaux.
ÀB ! : Est-ce que vous considérez que les mouvements de gauche dans un sens large, comme les mouvements syndicalistes et communautaires, s'intéressent assez aux questions technologiques ? Est-ce qu'on devrait imiter l'idée de la CTAM dans d'autres milieux ?
CTAM : Les technologies sont souvent des outils du quotidien et moins au cœur du travail d'un organisme ou d'un syndicat. Même si cela peut expliquer le manque d'intérêt pour les technologies, nous croyons que maintenir des infrastructures indépendantes est primordial, particulièrement dans le contexte de la montée de l'autoritarisme.
Il serait probablement intéressant que des acteurs et actrices du milieu de l'informatique libre organisent un événement comme la Convergence afin de discuter des alternatives aux grandes multinationales, mais aussi de voir s'il n'y aurait pas moyen de mutualiser des ressources afin de rendre les technologies libres plus accessibles aux organismes communautaires et aux syndicats.
ÀB ! : Quel est l'avenir de la Convergence technologique anarchiste de Montréal ? Est-ce que cet événement sera récurent ?
CTAM : Il y aura une édition 2025 de la Convergence, dont les dates seront bientôt annoncées. Toutes les informations seront disponibles sur notre site Web. Nous avons aussi organisé un événement sur les réseaux maillés en mai dernier au hackerspace foulab, dans le cadre du festival anarchiste Constellation. Par contre, étant donné le contexte sociopolitique incertain et le fait que nous sommes toutes et tous déjà impliqué·es dans d'autres projets, nous ne nous avancerons pas sur la récurrence de l'événement à long terme.
Illustration : Ramon Vitesse
CHRONIQUE OBJECTIONS DE CONSCIENCE : DÉFENDRE LE TERRITOIRE PAR LA FORCE S’IL LE FAUT
Quand le phoque devient le miroir de nos déséquilibres

Constater le temps qu’il fait. Réplique à François Cardinal
On dit parfois que lorsqu'une personne affirme qu'il fait soleil et qu'une autre soutient qu'il pleut, le travail d'un·e journaliste n'est pas de dire qu'il y a controverse, mais plutôt d'aller dehors pour constater le temps qu'il fait. De même, lorsqu'on dit d'une personne qu'elle était « la plus ouverte au débat public » et que d'autres rétorquent qu'elle était son « fossoyeur », le travail du journaliste est de mener des recherches et d'exercer son jugement critique.
Dans son plus récent Carnet de l'éditeur adjoint, François Cardinal reproche un manque d'équilibre aux personnes qui critiquent une certaine complaisance dans la couverture médiatique québécoise de la vie et de la mort de Charlie Kirk. À ses yeux, ces critiques refusent de « reconnaître chez Kirk une part de charisme » ou « une aptitude à rallier des jeunes marginalisés dans le débat politique ».
Or, ce portrait m'apparaît caricatural. Il ne s'agit pas de nier le charisme de Kirk ou ses habiletés d'organisateur. Seulement, si on ne fait pas mention d'autres versants de sa personne et de son travail, on passe à côté de faits essentiels pour saisir la nature de l'événement et ce faisant, on ne rend pas service au public.
Par exemple, si on attribue uniquement le succès de Turning Point USA (l'organisation fondée par Kirk) au talent ou au style argumentatif de l'activiste, on néglige le fait que ce groupe a reçu près de 400 millions de dollars américains en financement de la part de milliardaires, entre 2012 et 2023.
Parions qu'avec autant d'argent, des étudiant·es voulant débattre du définancement des forces policières ou du génocide à Gaza susciteraient aussi des débats d'envergure sur les campus états-uniens ! En omettant de mentionner cette information, on présente un portrait tronqué, voire trompeur, du phénomène Kirk, en l'attribuant seulement aux qualités d'une personne plutôt qu'à de puissantes forces économiques et politiques.
Le problème est encore plus criant lorsqu'on prête à Kirk, comme François Cardinal le fait, « une volonté de défendre la liberté d'expression ». On a ici aussi un portrait insatisfaisant (et très fréquent dans les médias québécois) des positions politiques de l'activiste. En effet, il serait plus juste de dire que celui-ci défendait la liberté d'expression de points de vue avec lesquels il était en accord. Ces six mots font toute la différence. Dans le cas de points de vue opposés au sien, Kirk avait un tout autre avis.
Selon Kirk, les personnes qui portent des vêtements autres que ceux convenant au sexe assigné à leur naissance sont « une abomination à Dieu ». Il a aussi suggéré que Joe Biden devrait recevoir la peine de mort. Kirk a également initié une « Professor Watchlist », regroupant des centaines de noms de professeurs, avec des étiquettes telles que « Supporteur du terrorisme », « LGBTQ », « Antifa » et « Socialisme ». Ce type de liste, typique des régimes autoritaires ou fascistes, est une porte ouverte aux fans de Kirk pour qu'ils intimident et menacent ces enseignants et donc limitent leur liberté académique et d'expression.
Voilà pourquoi associer Kirk à une simple défense de la liberté d'expression est non seulement incomplet mais fallacieux. Ce qui est dénoncé par plusieurs, ce n'est pas qu'on ait relevé le talent de Kirk, mais plutôt l'euphémisation et l'omission de ses propos à l'endroit de ses opposants politiques ou de personnes marginalisées. À ma connaissance, la première journaliste de La Presse à traiter de la substance du propos de Kirk en ayant recours à des exemples concrets est Rima Elkouri, après 5 jours d'intense couverture médiatique.
Pourtant, ces faits (j'insiste : ce sont des faits objectifs) sont essentiels à la compréhension du personnage. Les adeptes de régimes autoritaires sont toujours ravis de défendre la liberté d'expression de points de vue qu'ils approuvent. Trump lui-même s'est insurgé contre la « censure woke » à plusieurs reprises ces dernières années, y a-t-il encore des gens qui en déduisent qu'il est un adepte de la liberté d'expression ?
Au-delà de cet épisode lui-même, il m'apparaît essentiel de réfléchir à la manière dont l'appel au « dialogue » a été récupéré et dévoyé par des factions politiques qui souhaitent d'abord et avant tout libérer la parole intolérante de l'opprobre et réprimer par la violence les discours de leurs opposants.
Ce texte a d'abord été envoyé à La Presse, mais l'invitation au dialogue public a été refusée par la rédaction.
Image : Pixabay

L’enseignement supérieur en Outaouais : un retard historique à combler

Le 5 mars 1954, par un acte politique inédit, le gouvernement de Maurice Duplessis transformait le Séminaire Saint-Charles-Borromée de Sherbrooke en une université, créant ainsi l’Université de Sherbrooke plus ou moins telle qu’elle est connue aujourd’hui.
À l’époque, l’idée était de fonder une université qui permettrait de faire contrepoids à l’Université Bishop, qui avait été fondée plus d’un siècle auparavant, en 1843, et qui était rattachée à l’Église d’Angleterre. Duplessis et le député de Sherbrooke, John Samuel Bourque, estimaient important de contribuer à la consolidation d’une élite catholique francophone dans cette région fortement anglophone. C’est aussi pourquoi, dès le départ, l’Université de Sherbrooke a été formellement rattachée à l’Église notamment par son chancelier, l’archevêque catholique de la municipalité. Le fait que dès sa fondation, cette université ait pu compter sur une faculté des arts, une faculté de droit, une faculté des sciences, et ait pu donner des cours non seulement dans le domaine du droit, mais aussi du commerce et des sciences est en ce sens particulièrement significatif.
Les travaux réalisés au cours des dernières années en histoire de l’éducation ont en effet montré que la création des institutions scolaires n’est jamais purement gratuite et libre de considération politique ou idéologique. Dans des contextes coloniaux, par exemple, les premières écoles avaient généralement pour principale fonction d’enseigner les rudiments de la santé physique, de l’hygiène et d’une certaine forme d’adhésion aux institutions et aux autorités. Dans ces contextes, les premières universités, lorsqu’elles existaient, servaient essentiellement à former les enseignants, les petits cadres et les ingénieurs utiles à la gestion de la colonie. La création des facultés de droit, de sciences ou de philosophie, par exemple, n’est généralement arrivée que beaucoup plus tardivement[1].
En Outaouais, le contexte est radicalement différent, mais ne change pas le fait que la création des établissements d’enseignement supérieur et leur développement sont intimement liés à des considérations tout autant politiques qu’économiques.
Histoire de l’enseignement supérieur en Outaouais
En 1896, le pasteur et historien John L. Gourlay notait que le fondateur de la ville de Hull, Philemon Wright, ne semblait pas avoir été particulièrement préoccupé par l’établissement d’institutions scolaires ou communautaires. Il écrivait alors : « Sauf pour loger les ouvriers et les aides, il [Wright] n’était pas disposé à se donner la peine de construire une ville[2] ».
Pourtant, même si avant 1900, Hull ne comptait ni hôpital, ni orphelinat, ni hospice, ni séminaire, ni scolasticat[3], l’Outaouais a bel et bien pu profiter d’un certain essor dans ces domaines. En effet, comme ailleurs au Québec, la région a pu compter sur un établissement d’enseignement supérieur dès le milieu du XIXe siècle, le Collège Bytown. Ce collège, qui deviendra l’Université d’Ottawa, a été créé plus ou moins à la même période que l’Université Bishop, l’Université Laval et l’Université de Montréal. Cela dit, comme pour tout ce qui relevait plus ou moins des communautés religieuses en Outaouais – la santé, l’éducation et même les médias –, c’est surtout du côté de la ville de Bytown que les principales institutions s’installèrent. Les premiers hôpitaux du côté québécois ne seront ainsi créés que dans les années 1900 à Maniwaki et à Buckingham. Hull, pourtant le troisième centre urbain de la province, dut attendre 1911 pour avoir son hôpital.
À l’époque, le fait que plusieurs établissements d’importance s’installaient sur la rive sud de la rivière des Outaouais ne soulevait pas nécessairement de grandes préoccupations. Non seulement la rive nord était sensiblement moins populeuse, mais l’Acte d’Union de 1840 avait en fait fusionné les juridictions du Bas-Canada et du Haut-Canada. Bytown, renommée Ottawa en 1855, et Hull se trouvaient ainsi toutes deux dans la Province of Canada. La distinction entre les deux rives était donc moins marquée qu’elle l’avait déjà été et qu’elle ne le sera plus tard. Dans le domaine de l’éducation, de façon générale « [l]a population outaouaise fréquentait le séminaire d’Ottawa, le scolasticat des oblats, le collège séraphique des capucins à Ottawa, le collège universitaire des dominicains à Ottawa, etc.[4] »
Le réseau des établissements postprimaires du côté québécois reste ainsi très fragile jusqu’à la fin des années 1960. Pendant toute la première moitié du XXe siècle, l’Outaouais ne comptait qu’un seul collège classique près de la frontière, le Collège Saint-Alexandre, ainsi qu’une seule école normale, le Collège Saint-Joseph. À partir de 1940, quelques établissements voient le jour, notamment pour offrir une formation classique aux jeunes filles qui n’y avaient pas accès ; ce sera le cas du Collège Marguerite-d’Youville et de l’externat classique Marie-Médiatrice[5].
C’est donc sur ces fondations relativement chétives que doivent s’installer le Cégep de Hull en 1967 et l’Université du Québec à Hull (UQAH) en 1981.
Des mobilisations sans grandes retombées
Le retard de l’Outaouais dans le domaine de l’enseignement supérieur ne semble pas avoir été bien évalué lors de la création des cégeps et de l’Université du Québec. Il n’est par ailleurs pas impossible de penser que, au moins pendant un temps, les élites hulloises, qui continuaient à profiter des établissements ontariens, y compris pour l’apprentissage du droit, du commerce ou des sciences, pouvaient croire que les établissements québécois n’avaient pas réellement pour fonction de les remplacer, mais d’offrir une formation plutôt de type professionnel. Ainsi, alors qu’il aurait sans doute été nécessaire de reconnaitre la réalité outaouaise et de financer la création de nouveaux programmes dès la fondation des établissements d’enseignement supérieur de la région, rien n’indique que des investissements particuliers aient été réalisés en ce sens.
Pis encore, la fondation de l’UQAH concorde en fait avec une période de récession et de rigueur budgétaire, prenant notamment la forme de compressions dans le financement des universités. Suivent donc « deux décennies au cours desquelles les universités subissent une succession de coupures budgétaires, alors que l’UQAH n’a pas encore reçu sa part d’appui spécifique pour la création de programmes et la construction des installations afférentes[6] ». De fragile, la situation de l’enseignement supérieur en Outaouais devient alors préoccupante. Dès 1986, l’Office de planification et de développement du Québec (OPDQ) sonne l’alarme. Les auteurs du bilan économique de l’OPDQ écrivent alors :
Les deux institutions d’enseignement postsecondaires (Université et Collège) sont affectées par la conjoncture de décroissance des investissements dans leur domaine. Cette situation cause un nouveau retard dans l’implantation de programmes essentiels au développement de la région[7].
Quinze ans plus tard, la situation est telle que les établissements d’enseignement supérieur de l’Outaouais estiment nécessaire de mettre en place un processus de consultation et de concertation avec les acteurs régionaux pour élaborer une vision stratégique du développement de l’enseignement supérieur. Ces consultations ont mené à la tenue du Forum sur l’enseignement supérieur en Outaouais, réunissant l’Université du Québec en Outaouais (UQO, ex-UQAH), le Cégep de l’Outaouais et le Cégep Heritage College.
Parmi les constats alarmants qui se sont dégagés de ce forum, mentionnons : une offre de formation incomplète pour les collèges et l’université de l’Outaouais, un investissement en recherche nettement inférieur à la moyenne provinciale et un taux de fréquentation postsecondaire parmi les plus bas au Québec[8].
Bien que la principale préoccupation des intervenantes et intervenants locaux était et demeure assurément l’adéquation formation-emploi et la vitalité du marché du travail, une réflexion plus large sur l’importance culturelle et scientifique d’avoir accès à des établissements d’enseignement supérieur se formalise. Des revendications se font ainsi de plus en plus entendre en faveur de la création de programmes universitaires en droit et en médecine et pour une offre de programmes scientifiques, notamment en reconnaissant le nouvel Institut québécois d’aménagement de la forêt de feuillus (IQAFF) devenu l’Institut des sciences de la forêt tempérée (ISFORT). L’ISFORT a finalement été rattaché à l’UQO en 2012[9].
Sur le plan de la recherche toujours, depuis le début des années 2000, le Cégep de l’Outaouais avait tenté à plusieurs reprises d’obtenir un centre collégial de transfert des technologies (CCTT). Jusqu’en 2018, l’Outaouais était la seule région du Québec qui n’avait toujours pas un tel centre. Les CCTT sont des centres de recherche appliquée, de soutien technique, de formation et de diffusion des connaissances financés par l’État. Ils sont reconnus pour jouer un rôle clé dans le développement et la mise en œuvre de projets d’innovation tant technologique que sociale. Il est généralement admis que l’implication des enseignantes et enseignants ainsi que des étudiantes et étudiants collégiaux dans les activités des CCTT enrichit l’enseignement et suscite l’intérêt des jeunes pour les carrières scientifiques. Au fil des ans et des demandes, un nombre impressionnant de raisons différentes a été fourni par le ministère de l’Éducation ou de l’Enseignement supérieur pour refuser l’octroi d’un CCTT en Outaouais : absence d’expertise régionale particulière, absence d’un créneau d’excellence en emploi ou, plus ironique, le peu de programmes scientifiques présents au sein de l’établissement.
Entre 2003, date du forum régional, et 2010, plusieurs initiatives ont donc été concrétisées afin de contribuer à réduire les iniquités observées par les intervenantes et intervenants en enseignement supérieur en Outaouais. Toutefois, les établissements ont souvent été confrontés à des barrières administratives et à un manque d’engagement politique qui est venu exacerber le retard existant. Ainsi, en 2010, le retard en matière de programmes, d’infrastructures et de financement s’était encore aggravé. C’est à cette époque que la Table Éducation Outaouais (TÉO), instance régionale de concertation en persévérance scolaire et réussite éducative (IRC), regroupant des personnes représentant les milieux scolaires, l’enseignement supérieur, les différents ministères et des élu·e·s municipaux, a jugé nécessaire d’amorcer un mouvement de mobilisation autour de la question de l’enseignement supérieur. Cette mobilisation s’incarna par la création de l’Alliance pour la cause de l’enseignement supérieur en Outaouais (ACESO) dont le premier mandat était de dresser un portrait le plus fidèle possible de la réalité de l’enseignement supérieur en Outaouais[10].
Le travail réalisé par l’équipe de l’ACESO en 2011 était d’une grande qualité et servira d’assise pour les travaux de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) en 2018[11] et de l’Observatoire du développement de l’Outaouais (ODO) en 2021[12] et 2022[13]. À titre d’exemple, le travail de l’ACESO permettait, pour la première fois, de quantifier le nombre d’étudiantes et d’étudiants de l’Outaouais qui choisissent d’étudier du côté ontarien ainsi que les effets que cette situation a sur le financement des établissements d’enseignement supérieur du Québec. Le portrait réalisé par l’ACESO déboucha sur la publication de sa Déclaration de l’Alliance pour la cause de l’enseignement supérieur en Outaouais[14] dans laquelle on retrouvait à la fois une analyse à jour de la situation de l’enseignement supérieur en Outaouais et les demandes des intervenantes et intervenants du milieu.
Portrait de l’enseignement supérieur en Outaouais en 2025
Depuis 2011, plusieurs choses ont changé et contribuent assurément à la vitalité de l’enseignement supérieur en Outaouais. À ce titre, soulignons que, depuis 2023, l’UQO peut offrir un programme de droit – quelque 70 ans après la création de la faculté de droit de l’Université d’Ottawa. De même, notons que l’engagement obtenu de la part du gouvernement Legault pour la création d’un campus unifié de l’UQO à Gatineau demeure ferme[15]. Du côté du cégep, non seulement un CCTT lui a été octroyé, mais il a eu l’autorisation d’offrir six nouveaux programmes d’études techniques au cours des dernières années – techniques juridiques, techniques de diététique, technologie de l’architecture, technologie de radiodiagnostic, gestion et intervention en loisir, technique de travail social. Enfin, en 2019, « l’Assemblée nationale du Québec a adopté à l’unanimité une motion reconnaissant le statut particulier de l’Outaouais en raison de sa situation frontalière avec Ottawa[16] ».
Pourtant, comme le craignaient déjà à l’époque les médias régionaux, cette motion demeure un acte strictement symbolique qui n’aura eu que de faibles retombées. En 2025, malgré ces développements, la situation de l’enseignement supérieur reste, à bien des égards, une aberration lorsqu’elle est comparée à celle d’autres régions du Québec. Les travaux récents de l’ODO et de l’IRIS permettent d’illustrer cette situation.
En 2022, l’ODO estimait que dans le domaine de l’enseignement supérieur, la Mauricie et le Saguenay-Lac-Saint-Jean peuvent être retenus comme des régions comparables. Ces régions présentent une population similaire et des installations semblables, notamment le fait qu’elles comptent une université du réseau de l’Université du Québec[17]. Par ailleurs, quand cela s’avère possible, il est aussi intéressant de comparer la réalité outaouaise avec celle de l’Estrie qui, malgré qu’elle présente une population relativement équivalente, a pu profiter de la création d’une université francophone beaucoup plus tôt.
La population étudiante
Sur le plan de l’effectif étudiant, des différences majeures existent entre l’Outaouais et les autres régions du Québec. Au collégial, en 2020-2021, alors que l’Outaouais comptait 15,36 étudiants par 1 000 habitants (pour un total de 6 164 étudiants) inscrits au diplôme d’études collégiales (DEC), la Mauricie en comptait 19,32 et le Saguenay-Lac-Saint-Jean en comptait 24,35[18]. L’année 2020-2021 est assez représentative des retombées positives de quelques-unes des initiatives prises au cours des précédentes années. Or, malgré ces efforts, on peut noter qu’il existe encore un important manque à gagner en termes de population étudiante allant de 3,96 à 8,99 étudiants par 1 000 habitants. L’ODO estime ainsi que, considérant la moyenne des régions comparables, l’Outaouais devrait compter quelque 2 600 étudiantes et étudiants supplémentaires au DEC.
Si l’on admet que les étudiantes et étudiants de l’Outaouais, malgré certains enjeux sur le plan de la réussite sur lesquels nous reviendrons, ne sont pas radicalement différents de ceux des autres régions, on peut s’interroger sérieusement sur ce qui advient de ces jeunes et de leurs aspirations d’études.
À l’échelle universitaire, la situation semble encore plus préoccupante. Toujours en 2020-2021, alors que l’Outaouais comptait 4 737 étudiantes et étudiants universitaires, soit 11,80 étudiants par 1 000 habitants, ce même ratio était de 18,45 au Saguenay-Lac-Saint-Jean et de 46,51 en Mauricie[19]. Notons au passage que ce ratio était de 60,2 en Estrie en 2016-2017[20]. L’ODO estime ainsi que quelque 7 700 étudiantes et étudiants universitaires manquent à l’appel en Outaouais. Ce constat apparait dramatique. Où sont ces étudiantes et étudiants ? Soulignons enfin que l’Université d’Ottawa, à elle seule, comptait 44 693 étudiants, dont 13 408 étudiantes et étudiants francophones en 2020[21].
Ce manque d’étudiantes et d’étudiants collégiaux et plus encore d’étudiantes et d’étudiants universitaires parait pour le moins inquiétant lorsqu’on tente d’explorer plus en détail l’accès aux études universitaires à l’échelle de l’Outaouais. En effet, il existe d’importantes variations d’accès à l’enseignement supérieur entre les milieux plus urbains et les milieux plutôt ruraux en Outaouais. En exploitant les données du recensement de 2016 liées au grade universitaire des personnes, l’ODO estime que 24,4 % de la population avait un grade universitaire à Gatineau en 2016 alors qu’à l’extérieur de ce centre urbain les pourcentages variaient de 7,6 % à 15,7 %[22]. Notons enfin que ce même ratio était de l’ordre de 37,7 % à Ottawa à la même période. Pour l’ODO, « [c]es écarts importants s’expliquent, entre autres, par le fait que les principaux secteurs d’activité en milieu rural ne nécessitent pas d’études universitaires[23] ».
Il convient aussi de rappeler que, malgré l’installation récente d’un campus du Cégep Heritage College à Campbell’s Bay principalement dédié à l’éducation à l’enfance et à la gestion et à la production animale, il n’existe aucun accès réel à l’enseignement supérieur à l’extérieur du centre urbain de Gatineau. En fait, « [t]outes les municipalités des MRC de Papineau, de Pontiac et de la Vallée-de-la-Gatineau sont situées à plus de 40 km d’un cégep[24] » ou d’une université.
Il est difficile de déterminer avec certitude si cet enjeu contribue au faible effectif étudiant en Outaouais. Rappelons néanmoins que si l’Outaouais compte deux cégeps et un établissement collégial privé, tous installés à Gatineau dans un rayon d’environ 12 km, d’autres régions comparables du Québec présentent une répartition géographique sans doute plus équitable de leurs établissements collégiaux. À ce titre, la Mauricie a un cégep à Trois-Rivières et un autre à Shawinigan en plus d’un établissement privé à Trois-Rivières ; le Saguenay-Lac-Saint-Jean a un cégep à Chicoutimi, un à Jonquière, un à Alma et un autre à Saint-Félicien alors que l’Estrie compte un cégep à Granby et un autre à Sherbrooke, en plus du cégep Champlain à Lennoxville et du Séminaire de Sherbrooke.
Les programmes
La situation n’est pas radicalement différente sur le plan des programmes de formation offerts à la population outaouaise. Au cours des dernières années, l’ACESO en 2011, l’IRIS en 2018, et l’ODO en 2021 et 2022 ont fait un travail remarquable d’illustration du déficit de programmes d’études de l’Outaouais. Ils ont utilisé plusieurs indicateurs allant du nombre de programmes par étudiant au nombre d’habitants par programme. Par souci de concision, nous nous limiterons ici au nombre de programmes par 100 000 habitants, ce qui a aussi l’avantage d’être les données les plus récentes.
D’abord, au collégial, on compte 10,47 programmes de DEC par 100 000 habitants (pour un total de 42) en Outaouais. Ce même indicateur est plutôt de 16,42 en Mauricie et de 37,64 au Saguenay-Lac-Saint-Jean[25]. En ce qui a trait aux attestations d’études collégiales (AEC), les données datent du début des années 2010, mais on parlait alors de 80 programmes offerts en Outaouais pour 150 au Saguenay-Lac-Saint-Jean et 210 en Mauricie[26].
En somme, pour l’année 2020-2021, le fossé à combler en Outaouais pour atteindre la moyenne des régions comparables quant au nombre de programmes de DEC serait, selon l’ODO, de 16,65 programmes par 100 000 habitants, soit quelque 67 programmes supplémentaires[27]. Les quelques ajouts récents ne permettent pas de se rapprocher du compte.
À l’échelle universitaire, en additionnant les programmes de baccalauréat, de maitrise et de doctorat, l’Outaouais compte 14,95 programmes par 100 000 habitants (pour un total de 60) alors que le Saguenay-Lac-Saint-Jean en compte 26,53 et la Mauricie 34,66[28]. Ainsi, toutes proportions gardées, le manque de programmes universitaires serait de l’ordre de 15,61 programmes par 100 000 habitants pour un total de quelque 63 programmes d’études supplémentaires[29].
En somme, au collégial comme à l’université, il faudrait essentiellement doubler le nombre de programmes offerts en Outaouais pour que l’offre soit enfin comparable à celle existant ailleurs au Québec.
Il est donc évident que l’Outaouais souffre d’un déficit important de programmes d’études postsecondaires. Il est difficile d’admettre que cette situation n’a pas en retour des conséquences sur la population étudiante en enseignement supérieur. À ce sujet, l’ODO estime que plus « de 6 500 étudiant·e·s résidant en Outaouais poursuivent annuellement leurs études supérieures à Ottawa, soit 4 000 de plus que le nombre estimé en 2011[30] », et ce, malgré le temps de déplacement nécessaire et des frais de scolarité autrement plus élevés du côté ontarien. On peut croire que cette situation est due au moins en partie à la réputation des établissements ontariens, mais il parait difficile d’exclure l’offre de programme comme une variable importante dans la décision des étudiantes et étudiants de la région.
Conclusion
Malgré des données évidentes et une certaine mobilisation depuis plus de 30 ans, la situation de l’Outaouais dans le domaine de l’enseignement supérieur demeure pour le moins préoccupante. Bien entendu, on pourrait toujours se dire que l’enjeu n’est pas si grand alors qu’en fait, il existe une offre de formation collégiale et universitaire tout à fait adéquate dans la région considérant les établissements ontariens. Or, ce serait oublier d’abord que cela implique nécessairement de déléguer une fonction sociale importante à une autre juridiction, et donc de renoncer à un certain droit de regard et à certains pouvoirs dans le domaine de l’offre de formation ou des programmes d’études à offrir. Ce serait aussi oublier que l’accès aux études supérieures en Ontario est beaucoup plus dispendieux et que près de 25 % des formations qui y sont offertes ne sont pas reconnues par l’État québécois ou les ordres professionnels du Québec[31]. Enfin, cela occulterait que, malgré qu’il soit difficile de savoir exactement combien d’étudiantes et d’étudiants québécois étudient du côté ontarien, les revenus liés aux frais d’inscriptions de même que ceux reliés à une importante partie des dépenses assumées par ceux-ci pendant leurs études et leurs stages restent aussi du côté ontarien.
Il convient cependant de reconnaitre que la situation actuelle de l’enseignement supérieur en Outaouais est aussi corollaire de l’état de la réussite et de la diplomation qui demeure préoccupant en Outaouais. Comme cela s’observe en ce qui concerne la proportion de personnes détenant un diplôme universitaire, il existe des écarts importants sur le plan de la réussite scolaire et éducative entre les secteurs urbains de la ville de Gatineau et les régions plutôt rurales. Pourtant la question de la pauvreté dans ces milieux est souvent niée, et ce, même si la TÉO[32] reconnait que les « conditions économiques » des familles est un déterminant important de la réussite.
Cela dit, on peut constater deux points tout particulièrement marquants dans la situation actuelle de l’enseignement supérieur en Outaouais, outre le fait que cette situation demeure dramatique près de 40 ans après les premières doléances formelles adressées à Québec. D’abord, malgré le travail impressionnant réalisé par les intervenantes et intervenants des milieux de l’éducation, à travers la création de l’ACESO notamment, il ne semble pas avoir été possible de mobiliser plus largement la population autour de cet enjeu. La Déclaration de l’ACESO en 2011 était signée par des intervenantes et intervenants des milieux scolaires, mais aussi des élu·e·s, des dirigeantes et dirigeants d’entreprises, des athlètes, des groupes citoyens et des municipalités. Pourtant, le mouvement s’est essoufflé ou n’a pas été entretenu après la mise à jour de la Déclaration en 2017 ou l’octroi du statut particulier de la région en éducation en 2019[33]. Est-ce à dire qu’à l’époque, plusieurs pensaient la chose gagnée ou est-ce simplement que la mobilisation s’est essoufflée d’elle-même pendant la COVID-19 ? Pourtant, on sait que la pression des citoyens et citoyennes a déjà réussi à porter fruit dans le domaine en Outaouais. Après une fermeture de trois ans, c’est en effet grâce à « l’insistance des réclamations de la population hulloise [que] le Collège [Marguerite-d’Youville] reprend vie en 1952 dans une toute nouvelle construction située boulevard Taché, en bordure de la rivière des Outaouais[34] ». Dans tous les cas, la situation actuelle témoigne d’une mobilisation qui n’était sans doute pas aussi profondément ancrée qu’elle aurait dû l’être et invite à la réflexion. Ne serait-il pas d’intérêt de rappeler la fonction non seulement économique des établissements d’enseignement supérieur, mais aussi leur fonction culturelle et scientifique ? Plus encore, les efforts réalisés par les établissements de l’Outaouais pour se rapprocher des milieux citoyens pourraient sûrement être accrus et déployés afin de réaffirmer la fonction démocratique des cégeps et des universités, fonction que la montée des discours autoritaires ou les crises socioécologiques rendent tous les jours plus urgente.
Le deuxième point marquant réside dans la portée et l’importance de la volonté politique sur le développement de l’enseignement supérieur des régions. La fondation de l’Université de Sherbrooke en 1954 selon une logique purement politique l’illustre on ne peut mieux. En Outaouais, historiquement, cette volonté aura été, au départ, peu présente alors que la petite bourgeoisie n’avait d’yeux que pour les institutions d’Ottawa et, depuis les années 1980, elle aura été souvent défaillante. Encore récemment, alors que la région est la seule au Québec qui n’a toujours pas de résidence pour ses étudiantes et étudiants de cégep, c’est sans l’engagement de l’État québécois que le Cégep de l’Outaouais tente d’aller de l’avant avec la réalisation d’un premier projet en ce sens[35]. De même, il est loin d’être clair que l’État permettra à l’éventuel campus unifié de l’UQO de profiter d’un gymnase pour la pratique de sports nécessitant de grandes surfaces ou pour réaliser des travaux de recherche, et ce, alors qu’elle est la seule Université du Québec, à part la TÉLUQ, à ne pas pouvoir profiter de telles installations[36].
Par Charles-Antoine Bachand, professeur en fondements de l’éducation à l’Université du Québec en Outaouais
- Damiano Matasci, Miguel Bandeira Jerónimo et Hugo Gonçalves Dores (dir.), Repenser la « mission civilisatrice ». L’éducation dans le monde colonial et postcolonial au XXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2020. ↑
- « Except to house workmen and helpers, he [Wright] was not disposed to trouble himself about building a city ». Cité dans Raymond Ouimet, La dépendance de l’Outaouais à l’égard de l’Ontario, 2019, p. 1. Disponible sur le site Équité Outaouais : https://equiteoutaouais.com/# !/pages/documentation. ↑
- Ibid. ↑
- Ibid., p. 4. ↑
- Andrée Dufour, « Le Collège Marguerite-d’Youville de Hull, 1945-1964. Un collège classique féminin en milieu ouvrier », Histoire sociale/Social History, vol. 47, n° 93, 2014 ; Gérald Pelletier et Jean Harvey, « Le paysage institutionnel », dans Chad Gaffield (dir.), Histoire de l’Outaouais, Québec, Institut québécois de la recherche sur la culture, 1994 ; Odette Vincent-Domey, « Vers une présence institutionnelle… », dans Chad Gaffield (dir.), Histoire de l’Outaouais, Québec, Institut québécois de la recherche sur la culture, 1994. ↑
- Alliance pour la cause de l’enseignement supérieur en Outaouais (ACESO), Déclaration de l’Alliance pour la cause de l’enseignement supérieur en Outaouais, Gatineau, Table Éducation Outaouais, 20 juin 2011, p. 5. ↑
- Office de planification et de développement du Québec, Bilan socioéconomique de l’Outaouais, 1986, p. 24. Cité dans ACESO, 2011, p. 6. ↑
- ACESO, 2011, op. cit., p. 6. ↑
- UQO, La création de l’Institut des sciences de la forêt feuillue tempérée (ISFORT) : le premier jalon de l’arrivée des sciences naturelles à l’UQO, février 2012. ↑
- ACESO, 2011, op. cit. ↑
- Bertrand Shepper, Effets du retard de financement public sur les systèmes de santé et d’éducation postsecondaire en Outaouais, Montréal, IRIS, 2018. ↑
- Amélie Bergeron, Lynda Gagnon et Alexandre Dubé-Belzile, « Accès à l’éducation : un déséquilibre entre les deux rives au détriment de l’Outaouais », dans Chantal Doucet (dir.), Situation transfrontalière de l’Outaouais et de l’Est ontarien : impacts et opportunités, Gatineau, Observatoire du développement de l’Outaouais, 2021 ↑
- Alexandre Bégin et Iacob Gagné-Montcalm, L’Outaouais en mode rattrapage. Suivi des progrès pour combler le retard historique de la région en santé, éducation et culture, Gatineau, Observatoire du développement de l’Outaouais, 2022. ↑
- ACESO, 2011, op. cit. ↑
- Daniel LeBlanc, « UQO : le campus unifié toujours sur les rails », Le Droit, 16 avril 2024.↑
- Bergeron, Gagnon et Dubé-Belzile, 2021, op. cit., p. 13. ↑
- Bégin et Gagné-Montcalm, 2022, op. cit. ↑
- Ibid. ↑
- Ibid. ↑
- Shepper, 2018, op. cit. ↑
- Bergeron, Gagnon et Dubé-Belzile, 2021, op. cit. ↑
- Cette situation prévaut pour toutes les MRC de la région, sauf pour la MRC des Collines-de-l’Outaouais, particulièrement favorisée, qui présente un ratio exceptionnel de 23,1 % de la population détenant un grade universitaire. ↑
- Ibid., p. 5. ↑
- Table Éducation Outaouais et ÉCOBES – recherche et transfert, Portrait de la réussite éducative en Outaouais, février 2021, p. 1. ↑
- Bégin et Gagné-Montcalm, 2022, op. cit. ↑
- ACESO, 2011, op. cit. ↑
- Bégin et Gagné-Montcalm, 2022, op. cit. ↑
- Ibid. ↑
- Ibid. ↑
- Bergeron, Gagnon et Dubé-Belzile, 2021, op. cit., p. 7. ↑
- ACESO, 2011, op. cit. ↑
- Table Éducation Outaouais et ÉCOBES, 2021, op. cit. ↑
- Daniel LeBlanc, « Statut particulier de l’Outaouais : satisfaction dans le monde de l’éducation et de la culture », Le Droit, 31 octobre 2019. ↑
- Dufour, 2014, op. cit., p. 66. ↑
- Daniel LeBlanc, « Projet majeur de 450 chambres pour le Cégep de l’Outaouais », Le Droit, 3 février 2025. ↑
- Bégin et Gagné-Montcalm, 2022, op. cit. ↑
Le pari du Somaliland : Trump comme allié inattendu
Le bateau Conscience prend la mer pour rejoindre la Flotille Sumud, arraisonnée par Israël

Le STTP et la bataille pour un service public
Selon le président de la section locale de Montréal du STTP Renaud Viel, que nous avons rencontré sur la ligne de piquetage, durant la période de 2023 seule Postes Canada a dépensé 200 millions $ pour la motorisation des itinéraires de facteurs, qui étaient livrés auparavant à pied. Sans compter les taxes, les assurances l'entretien, et l'essence. Ce processus s'est répété en 2024 se poursuit encore maintenant. En fait tous les facteurs et factrices au Canada vont dorénavant effectuer la livraison par camion. Cela représente non seulement un coût faramineux inutile, mais c'est également anti-environnemental.
En 2023 la construction d'un nouveau plan de tri à Toronto à Albert-Jackson a coûté au-dessus de 470 millions malgré le déclin des colis. Il faut aussi ajouter les millions de bonus que la haute direction se donne.
Le syndicat est conscient de l'inquiétude des clients, au printemps, le STTP a demandé l'arbitrage exécutoire pour avoir une stabilité. Le but était justement d'avoir un arbitrage pour permettre une stabilité, ce qui inciterait les clients à revenir. La direction de Poste Canada refusé et préféré faire voter leur dernière offre finale, qui a été refusée à 70% par les membres.
Postes Canada ment lorsqu'il prétend que le syndicat s'oppose à la création de postes à temps partiel. En fait il veut créer des postes de facteurs de fins de semaine, des temps partiels avec garantie de 8 h par semaine, mais avec une disponibilité de 3 à 4 jours. C'est un gros point qui achoppe à la table de négociation. Cela obligerait ces personnes à ne pas pouvoir travailler ailleurs durant cette période tout en se limitant à 8h de travail, c'est inacceptable.
Le syndicat a ensuite fait une offre et, depuis maintenant un mois, il n'y a pas eu de contre-offre. Poste Canada ne semble pas inquiète de cette instabilité. On constate en même temps un transfert de ses clients à sa filiale Purolator. Les clients, qui se confient souvent aux facteurs, ont mentionné avoir questionné Postes Canada au sujet de la situation instable, ils auraient eu comme réponse d'aller chez Purolator. Cette compagnie fait d'énormes profits, on comprend pourquoi il y a autant de pertes financières à Poste Canada. Pour l'année complète 2023, Purolator a enregistré un profit avant impôt de 201 millions de dollars et de 182 millions en 2024
Postes Canada était censée faire une offre la semaine prochaine, mais a changé d'idée suite à l'intervention du gouvernement, qui s'ingère donc directement dans la négociation. Ils ont repris le rapport Kaplan et utilisé une partie qui correspondait aux demandes de Postes Canada et l'ont mis en application, sans consulter la population.
La présidente nationale, Jan Simpson, confirme cette situation : « Il y a plusieurs mois, lorsque le gouvernement a publié, sur son site Web « Consultations auprès des Canadiens », l'avis de consultation initial pour « l'examen de la Société canadienne des postes », ce dernier indiquait que des consultations publiques seraient nécessaires afin d'examiner le Protocole du service postal canadien. Or, plus tard, sans la moindre explication, le gouvernement a modifié ainsi l'avis de consultation : « En théorie, des consultations publiques peuvent être menées afin d'examiner le Protocole du service postal canadien […] ».
Aujourd'hui, sans avertissement et sans donner la possibilité à la population de s'exprimer, le gouvernement annonce des coupes sombres dans les services. Nous ne le laisserons pas s'en tirer à si bon compte. C'est pourquoi nous demandons au gouvernement de mettre immédiatement fin à toutes les compressions de services à Postes Canada. Avant de mettre en œuvre toute modification du mandat de Postes Canada, le gouvernement doit permettre à la population de s'exprimer. Nous travaillons maintenant avec nos alliés du mouvement syndical, des municipalités et des organismes de justice sociale pour faire entendre ce message à travers tout le pays. »
Bien que le courrier lettre soit en déclin, la livraison de colis est très rentable. Mais ce n'est pas toutes les compagnies privées qui vont livrer partout, plusieurs vont délaisser les endroits qui leur coûtent trop cher, alors que Postes Canada a le mandat de livrer partout.
C'est une des raisons pour lesquelles il y a des pertes. Les facteurs et factrices le constatent lorsqu'ils vont faire le ramassage de colis chez les compagnies. Il y a des cages de colis différentes, celles pour Purolator et les compagnies privées sont destinées à Montréal, et pour Postes Canada, ce sont des colis pour des destinations éloignées, comme Blanc-Sablon, parce que ce n'est pas rentable pour les compagnies privées, mais Postes Canada a l'obligation de le faire.
C'est pour cette raison que Postes Canada devrait avoir le privilège exclusif de la livraison des colis au même titre que la législation pour les lettres.
Cela permettrait à la Société d'État de se rentabiliser parce qu'en fait, elle est la seule à devoir livrer le courrier partout au Canada, pendant que les compagnies privées choisissent ce qui est rentable pour elles et enlèvent cette partie plus rentable à Postes Canada. Ensuite cela permettrait à un plus grand nombre de personnes de bénéficier de conditions de travail et de salaires décents. Évidemment, chaque compagnie souhaite que la population, majoritairement ouvrière, ait des salaires suffisants pour acheter ses produits et services, mais ne veut pas elle-même offrir ces mêmes conditions à ses employé-es.
Le ministre a fait une chose pour augmenter les revenus, c'est l'augmentation du timbre. Mais encore là ce sont des coûts pour la population. On doit créer de nouveaux services comme on voit en Europe, banque postale, vente d'assurances, télécommunications, bornes de recharge, on a des bureaux partout au Canada.
En ce moment, les décisions du gouvernement et de Postes Canada de fermer des bureaux de poste ruraux vont en sens inverse et couteront très cher aux gens des régions. C'est une attaque directe au service de la population.
(Suite dans la prochaine édition)
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Alors cette année, la Marche mondiale des femmes c’est le 18 octobre et c’est à Québec
Le 18 octobre, des féministes de toutes les régions se rassembleront à Québec pour dénoncer la pauvreté et les violences faites aux femmes. Cliquez ici pour y participer !
Encore en marche pour transformer le monde
Le 18 octobre, nous nous donnons toutes et tous rendez-vous à Québec pour le rassemblement de la Marche mondiale des femmes. Car oui, nous sommes « Encore en marche pour transformer le monde ».
Des féministes de toutes les régions se rassembleront pour dénoncer la pauvreté, les violences faites aux femmes et la crise environnementale en proposant une vision d'un monde juste, solidaire et… féministe.
Poursuivre la lecture de la page du site de la CSN consacrée à la mobilisation.
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

11 brefs essais sur le sport, un collectif co-dirigé par Philippe Chagnon et Christine Gosselin. En librairie le 7 octobre.
11 brefs essais sur LE SPORT
sous la direction de
Philippe Chagnon et Christine Gosselin
En librairie le 7 octobre
Des voix diverses explorent le sport comme un acte de création.
En onze textes brefs, les autrices et auteurs tracent des parallèles entre l'écriture et le sport : la répétition des gestes, la quête d'une forme juste, le rapport exigeant au temps, au corps et à la douleur. L'une comme l'autre discipline réclament de la persévérance, un certain goût du risque et l'acceptation de l'échec. Ce recueil montre comment, dans le sport comme dans l'écriture — et peut-être dans la vie — on tombe souvent, mais on cherche toujours à comprendre ce que la chute nous apprend.
Solitude, rigueur, transformation, émancipation : sur la page comme sur le terrain, le mouvement engage le corps et l'esprit dans une même recherche de sens. À la croisée de l'écriture et de l'effort, ces textes dessinent des liens inattendus entre discipline et liberté, performance et vulnérabilité, chute et relèvement. Ici, chaque mot compte — pour vrai.
Avec les textes de : Jean-Philippe Pleau, Jade Côté-Goulet, Mélanie Noël, Vanessa Bell, Philippe Chagnon, Guillaume Pâquet, Alexandra Campeau, Élodie Savard, Fabrice Vil, Stéphane Picher et Sophie-Anne Landry.
ISBN 9782897945770 - 120 pages - 19,95$
La co-directrice du collectif
Christine Gosselin est l'autrice de Larves de vie (Hamac, 2021) et de Regarder les coulisses se répandre (Hamac, 2023). Elle est aussi rédactrice web pour différentes plateformes anglophones de la Ligue nationale de hockey. Fascinée par les histoires vécues et les émotions brutes, elle aime quand ça frappe fort, quand ça se bouscule dans les arènes sportives — mais elle préfère, au fond, le calme d'une vie tranquille, le confort de son sofa et la chaleur rassurante de ses deux chats blottis sur ses cuisses.
Le co-directeur du collectif
Philippe Chagnon est né à Saint-Hyacinthe en 1986. Grand sportif de salon, il adore suivre des matchs de hockey et de baseball un livre à la main. Il a écrit cinq recueils de poésie dont Ellipses (Noroît, 2023) ainsi que quatre romans dont son plus récent, Du côté du Szechuan (Hamac, 2024). Il travaille dans le milieu du livre à Montréal depuis une douzaine d'années. Ses deux jeunes enfants lui permettent de garder la forme.
Extrait - Préface de Christine Gosselin
« C'est là, entre les failles et les pénalités, que la véritable magie opère. Comme dans l'écriture, chaque erreur, chaque échec nous mène inévitablement à une version plus affinée de nous-mêmes. L'essentiel est de ne jamais quitter la glace ou la page blanche. »
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
»

Sorcellerie et contre-culture gay
Bonjour,
Nous avons le plaisir de vous annoncer la parution imminente d'un texte fondateur de la pensée queer. Initialement publié en 1978, Sorcellerie et contre-culture gay sera disponible en français à partir du 3 octobre, après de longs mois de travail collectif. Dans cet essai audacieux, Arthur Evans, figure incontournable des luttes LGBTQIA+ étatsuniennes, met en lumière l'histoire des résistances queers, souvent invisibilisées, et leurs liens étroits avec la sorcellerie, la nature et l'insoumission. Ce projet éditorial, qui voit le jour dans un contexte où les discriminations envers les personnes LGBTQIA+ persistent — voire se renforcent —, est également, à notre échelle, une tentative de valorisation des luttes et des mémoires minoritaires.
On espère qu'il vous plaira !
Et si Jeanne d'Arc, les sorcières et les hérétiques avaient en commun bien plus que leurs bourreaux ?
Dans cet essai audacieux publié en 1978, Arthur Evans revisite l'histoire occidentale depuis ses marges. De l'Antiquité à l'époque coloniale, en passant par le Moyen Âge, il retrace l'essor d'une civilisation patriarcale et capitaliste qui n'a cessé de traquer, d'effacer et de domestiquer toute forme de liberté sexuelle et de transgression de genre.
Face à cette normalisation violente, Evans exhume une contreculture longtemps occultée, fondée sur des pratiques religieuses, sociales et sexuelles enracinées dans la nature, la sensualité et l'insoumission. De figures mythiques en rites interdits, il esquisse une généalogie des résistances queers à la répression.
Alors que les discriminations envers les personnes LGBTQIA+ persistent, voire s'aggravent, cette traduction inédite résonne comme un appel à renouer avec nos ancêtres queers et à raviver notre esprit de subversion.
L'auteur
Écrivain et militant gay américain, Arthur Evans (1942-2011) a activement participé aux luttes contestataires des années 1960, au sein du Gay Liberation Front puis de la Gay Activists Alliance. Critique d'un militantisme gay déconnecté des perspectives anticapitalistes et écologistes, il a développé une approche plus spirituelle qui a influencé de nombreux courants queers et néopaïens, notamment le mouvement des Radical Faeries.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
»

« Une orientation ancrée à gauche et sur le terrain populaire permet de marquer des points en période de polarisation »
Notre camarade Violetta Bock présente la situation en Allemagne et son travail de députée de Die Linke, consistant à faire le lien entre les classes populaires et la contestation d'un pouvoir de plus en plus instable.
25 septembre 2025 | tiré du site inprecor.fr | Photo : Manifestation contre l'extrême droite. Berlin, 3 février 2024. / Die Linke CC BY.2.0
Comment vois-tu la situation en Allemagne, en particulier les répercussions de la crise économique ?
Le trait marquant de la situation en Allemagne, c'est le déclin de « l'Ouest ancien ». Cela vaut aussi bien pour son rôle militaire et géopolitique dans l'alliance entre les États-Unis et l'Europe que pour la base économique de cette alliance : l'époque où l'Allemagne occupait une place de premier plan dans l'industrie européenne et jouait un rôle prépondérant dans l'économie mondiale semble révolue pour le moment, et rien n'indique actuellement que cette évolution pourrait s'arrêter ou même s'inverser.
Depuis des années, les chaînes de production et la croissance se déplacent de plus en plus vers l'Asie, en particulier vers la Chine et l'Inde. En Allemagne, cette évolution n'est pas suffisamment comprise, ni par le gouvernement actuel, ni par de larges pans de la gauche sociale et du mouvement syndical, et elle ne constitue pas non plus la base à partir de laquelle on envisage les actions à mener.
C'est une situation dramatique, car tout ce à quoi nous assistons aujourd'hui se déroule sous le signe de ces changements économiques, dans le contexte d'une catastrophe climatique qui progresse rapidement, avec toutes ses conséquences sociales et politiques.
Pour les classes laborieuses, cela se traduit par un vide stratégique.
La catastrophe climatique est désormais reconnue comme une réalité, mais la réflexion sérieuse sur ses conséquences est supplantée par les crises sociales et économiques qui se développent parallèlement. À vrai dire, la société devrait investir dans des projets d'avenir qui renforcent la protection civile et les infrastructures sociales, qui donnent aux gens les moyens d'amortir les conséquences de la catastrophe climatique et qui empêchent en même temps la destruction continue des conditions de notre existence. En lieu et place, ce sont la guerre, la concurrence géopolitique et la défense des sites industriels nationaux qui occupent le devant de la scène. Les investissements se font pour la guerre, l'exploitation et le pillage, autrement dit l'endettement et le démantèlement social se font pour servir le complexe militaro-industriel et tout ce qui garantit une mainmise sur les ressources naturelles au niveau international. C'est là où gisent les profits et les attentes des classes dominantes.
Cela augmente considérablement la pression sur les classes travailleuses, tant sur le plan matériel qu'idéologique : d'une part, à travers la propagande nationaliste et la volonté de militariser largement l'industrie et la société – en Allemagne, cela se fait toujours sur le thème « les Russes arrivent » –, d'autre part, à travers la désindustrialisation du pays, qui détruit emplois et conditions d'existence.
L'Allemagne, même si elle reste une puissance centrale dans l'UE, n'a pas de puissance bancaire au niveau planétaire comme la Grande-Bretagne, ni de suprématie militaire comme les États-Unis, ni même de position économique dominante comme la Chine. Dans les hautes sphères syndicales, on trouve même des dirigeant·es qui espèrent que, tout compte fait, la militarisation leur profitera et que l'Allemagne parviendra à regagner du terrain dans la course à la compétitivité, avec leur aide si nécessaire.
Cela entrave également les luttes quotidiennes. Tant qu'il manquera une espérance vigoureuse en un avenir meilleur, tout mouvement restera freiné. Voilà la tâche qui incombe à la gauche d'aujourd'hui.
Violetta Bock – Organiser la justice climatique – au Parlement et dans la rue
Quel rôle joue l'extrême droite dans cette situation ?
L'AfD constitue un rassemblement hétéroclite de courants de la droite. À ses débuts, elle critiquait l'Union européenne et mobilisait ce que l'on appelle la classe moyenne, même si, dès le départ, sa base électorale était en grande partie composée de salarié·es déçu·es par le système politique.
Aujourd'hui, le spectre va des conservateurs-nationalistes et des partisans d'un libéralisme économique drastique aux fascistes déclarés qui parviennent à se présenter comme une opposition radicale ; et pourtant cela fait déjà longtemps qu'ils s'efforcent de proposer leurs services à la CDU en tant que partenaire gouvernemental.
Grâce à une polarisation permanente, ils ont largement ancré leur programme raciste au sein de la société, et leurs revendications – telles que le démantèlement du droit d'asile – ont été reprises par d'autres partis et traduites en mesures gouvernementales.
Nous assistons actuellement à un glissement vers la droite de l'ensemble du spectre politique (à l'exception du parti Die Linke), qui rend chaque jour plus difficile la vie des migrant·es, des travailleur·ses, des personnes LGBTQ+ et de toutes les personnes socialement vulnérables.
La crainte de l'émergence d'un mouvement fasciste de masse incite à la recherche d'une réponse centrale dans le cadre d'alliances aussi larges que possible, allant jusqu'à la CDU/CSU, au SPD et aux Verts, afin de faire barrage à l'AfD à tous les niveaux. Il n'existe pour l'instant aucun mouvement fasciste de masse en Allemagne.
Mais nous devons nous attendre à ce que la CDU, le SPD et même les Verts puissent trouver des points de convergence politiques avec l'AfD – dans la pratique, cela existe déjà. C'est précisément contre cela que nous devons nous dresser…
Au cours de ces derniers mois, nous avons assisté non seulement à un glissement vers la droite, mais aussi à une polarisation, visible notamment dans la croissance du parti Die Linke. Une partie croissante de la jeune génération recherche des réponses plus radicales et est prête à agir. Les réponses au glissement à droite ne doivent donc pas se concentrer sur des alliances contre l'AfD mais doivent aussi mettre en avant une perspective socialiste comme alternative à la militarisation, au nationalisme et au délitement social.
Comment réagissent les syndicats ?
Nous sommes régulièrement confrontés à des attaques virulentes contre le droit de grève et les droits syndicaux. Le gouvernement actuel s'en prend par exemple ouvertement à la journée de travail de 8 heures. Dans les années 2000, les syndicats allemands ont raté l'occasion de se débarrasser de leurs illusions dans la social-démocratie. Certes, il y a désormais un nombre considérable de permanent·es syndicaux bien à gauche, mais en même temps, il y a beaucoup moins de dirigeant·es ouvrier·es dans les entreprises. C'est une évolution qui se dessinait dans les années 80. En même temps, les conflits sociaux qui focalisent l'attention générale sont en diminution, après un bref regain à la fin de la dernière décennie et au début de celle-ci.
Nous ne voyons actuellement aucune lutte importante et très médiatisée comme celles qui ont eu lieu il y a quelques années chez Amazon, à la poste, dans les hôpitaux ou dans la fonction publique. Bien sûr, il y a toujours des initiatives et des campagnes importantes qui nous donnent de l'espoir et que nous devons soutenir de toutes nos forces. Pour ce faire, les méthodes dites d'organizing 1) sont de plus en plus souvent mises en œuvre. Mais elles restent étroitement liées aux cadres, aux décisions et aux perspectives fixées par les appareils syndicaux centraux.
Nous assistons également à l'émergence de comités d'entreprise de droite, en particulier dans les petites et moyennes entreprises, ou à la création de syndicats concurrents de droite. Y faire face nécessite un travail syndical de contestation, car ils attaquent là où ça fait mal : là où des comités d'entreprise et des commissions en charge de négocier les accords collectifs aux ordres sont constamment en train de faire des compromis qui, au final, ne correspondent pas à la volonté des collègues.
Une tâche fondamentale reste celle de former, au sein des entreprises, des noyaux qui s'attachent à mettre en évidence les contradictions de classe et à dégager une perspective sociale. Mais sans une organisation socialiste qui serait à même de présenter ce que devrait être le pas suivant et aussi de le faire aboutir, nous resterons bloqués au stade des luttes défensives. C'est exactement ce que nous vivons actuellement : beaucoup de petites luttes, mais pratiquement aucune qui parvienne à s'imposer dans le débat social. Dans le secteur des services, on a cherché dans ce but à former des coalitions citoyennes, par exemple en coopérant avec le mouvement pour la transition énergétique dans les transports lors des négociations salariales sur les transports publics.
Nos camarades dans les entreprises s'efforcent de transformer, de démocratiser et de radicaliser le travail syndical, mais souvent aussi simplement de le réorganiser. Die Linke peut être d'une aide précieuse à cet égard, mais pas si nous nous enfermons dans des cellules d'entreprise qui tentent de déployer notre politique de parti en dehors même de ce travail syndical.
Quelle forme revêt la politique de la social-démocratie ?
En période de crise, le SPD a toujours été incapable de développer une politique indépendante dans l'intérêt des classes laborieuses, car pour lui sa réussite est indissociable de celle du capital. Rien n'a changé à cet égard.
Et comme il a largement perdu son ancrage dans la classe ouvrière, il fait de moins en moins semblant de mener une politique de classe. Il se délite petit à petit.
À mon avis, le rôle des Verts est plus intéressant. À l'étranger, on sous-estime souvent l'importance que les Verts ont ou ont eu dans la société allemande – ils sont récemment passés derrière Die Linke dans les sondages. Ils ont longtemps représenté un espoir de renouveau : écologiques, progressistes, pacifistes, même si, dans les faits, ils ont toujours plié devant les intérêts du capital et de la réaction et ont emmené l'Allemagne dans ses premières guerres depuis la Seconde Guerre mondiale.
Aujourd'hui, ils se situent au centre de la société, mais ils sont devenus le parti du « racisme humain », qui maintient les frontières ouvertes au profit du capital, et celui de la « guerre humanitaire ». Ils sont devenus un parti important, en particulier dans la classe moyenne, mais la trahison de leurs propres origines est, à mon avis, déjà de l'histoire ancienne.
Ceux qui votent pour les Verts savent aujourd'hui assez précisément ce qu'ils recevront en retour : une politique en faveur du capital, avec des voitures électriques et des dosettes de café bio.
Selon toi, quelle politique Merz va-t-il mener ?
Ce n'est pas encore déterminé. La CDU – et avec elle le SPD, son partenaire de coalition – est confrontée à un dilemme. Ils ont recours à la recette capitaliste standard bien rodée : coupes sociales draconiennes, militarisation de la société, fermeture des frontières de l'UE aux réfugié·es, investissements massifs dans le capital européen. Ils espèrent ainsi créer une nouvelle marge de manœuvre pour la redistribution grâce à un nouveau « miracle économique ».
Mais il y a de bonnes raisons de penser que, cette fois-ci, dans le contexte de la crise économique générale, ils ne pourront pas s'en sortir au moyen d'une corne d'abondance remplie d'euros – la crise économique s'accompagne en effet de profonds bouleversements internationaux dans les modes de production modernes, parallèlement à une réorganisation impérialiste des rapports de force. Le programme de réarmement ne pourra à lui seul changer la donne – il ne fera qu'accroître et étendre le risque de guerre.
Actuellement, nous constatons que la CDU/CSU et le SPD s'alignent de plus en plus sur les slogans racistes et nationalistes de l'AfD. Pourquoi alors ne serait-il pas possible que Merz ose un jour franchir le pas et former un gouvernement minoritaire soutenu par l'AfD ? Ce serait désastreux pour les gens en Allemagne, mais c'est un scénario réaliste.
Les médias bourgeois et les grands groupes industriels font pression de toutes leurs forces pour aboutir à un gouvernement de type conservateur. Ils parlent sans cesse de crises au sein de la coalition, transforment chaque désaccord en catastrophe et défendent une conception de la démocratie selon laquelle les gouvernements doivent pouvoir « passer en force » sans contestation ni discussion, argumentant que ce serait tout simplement une nécessité imposée par cette crise.
C'est précisément là que nous, socialistes, pouvons affûter notre profil : nous sommes les démocrates. Nous prenons au sérieux la diversité des opinions et les conflits ouverts, car nous partons du principe que les solutions collectives ne peuvent naître que de la confrontation et d'une large participation. Il s'agit là d'une conception de la démocratie totalement différente de celle du « passage en force » autoritaire du centre bourgeois.
Peux-tu nous parler de Die Linke ? Quelle en est l'orientation politique générale ? Quel a été l'impact de l'afflux massif de jeunes ?
Pour bien comprendre Die Linke, il faut connaître son histoire. Au départ, ce parti était le résultat de la fusion de deux courants : d'une part, l'organisation qui a succédé à l'ancien parti d'État à l'Est, le PDS, et, d'autre part, l'Alternative électorale pour le travail et la justice sociale (WASG), qui est apparue dans l'Ouest de l'Allemagne.
La WASG est née au milieu des années 2000 en réaction à l'offensive radicale du gouvernement Schröder contre les acquis sociaux, les fameuses « réformes Hartz ». Elle a été alimentée par des membres déçus du SPD, mais aussi par des éléments provenant de la gauche plus radicale, dont beaucoup avaient une orientation marxiste.
Dès le début, il était donc clair que Die Linke n'était pas simplement un parti politique comme les autres, mais plutôt le produit du rassemblement de différentes expériences et traditions, tant sur le plan politique qu'entre l'Est et l'Ouest. Sa physionomie a changé à plusieurs reprises au cours de son histoire, et elle continuera à évoluer à l'avenir. Parce que son succès a toujours été et sera toujours lié à sa capacité à s'adapter aux nouvelles dynamiques sociales.
Aujourd'hui, Die Linke – et c'est ici que naît souvent un malentendu – est moins un parti au sens classique du terme qu'une organisation de masse, un point de ralliement de masse.
Qu'est-ce que je veux dire par là ? Il définit certes des orientations politiques, mais n'impose pas qu'elles soient suivies de manière uniforme, préférant les remettre en discussion au sein des mouvements. Il regroupe aussi bien des sociaux-démocrates de gauche pragmatiques que des socialistes révolutionnaires, sans que cela entraîne en règle générale de divisions, d'exclusions ou de manquements à la solidarité. Tous et toutes ont conscience qu'il s'agit d'un projet commun qui doit pouvoir accepter différents courants. Son objectif central est la défense des acquis sociaux, associée au débat et à la lutte pour une perspective socialiste, en tenant compte des expériences diverses, tant du point de vue de l'histoire de l'Allemagne de l'Est et de l'Ouest que de celle des différents mouvements.
L'orientation politique de Die Linke est donc difficile à résumer en une phrase, et c'est précisément là que beaucoup d'observateurs et observatrices achoppent. Ils veulent des mots définitifs, sans ambiguïté, mais ce n'est pas ainsi que fonctionne cette formation. Son orientation est déterminée par les personnes qui y sont actives.
C'est l'une de ses forces : ceux et celles qui s'impliquent peuvent influencer la manière dont le travail du parti évolue. La ligne suivie sur les questions centrales est en constante évolution et s'adapte aux mouvements.
Le débat sur la manière d'aborder la montée de l'extrême droite en est un exemple : certain·es réclament de larges alliances contre l'AfD, y compris au sein du Parlement, tandis que d'autres veulent montrer que des marges de manœuvre plus importantes existeraient dans le capitalisme. Je m'oppose par exemple à ces deux positions. En effet, les marges de manœuvre objectives pour des stratégies réformistes en Europe, et en particulier en Allemagne, se sont réduites dans un contexte de désindustrialisation et d'autoritarisme.
Nous nous trouvons actuellement dans une situation plutôt confortable, mais difficile : le parti a plus que doublé le nombre de ses membres, beaucoup sont directement issu·es de mouvements sociaux, d'autres appartiennent à une génération qui commence tout juste à se politiser. Le simple fait que ces jeunes aient décidé de faire de Die Linke leur organisation est déjà significatif. Ils se détournent ainsi délibérément des Verts, un parti souvent considéré comme de gauche libérale, mais qui, en réalité, défend pour partie une politique de droite libérale. Cette génération a pris conscience que l'ensemble du système des partis en Allemagne s'est déplacé vers la droite et que seul Die Linke est resté à sa place : comme force porteuse d'espoir, comme pôle contre l'exclusion et la privation de droits.
L'énergie ne doit pas nous coûter le monde. Les êtres humains et le climat avant les profits
Et qu'attendent ces jeunes du parti ?
Je pense que ce qu'ils veulent, ce n'est pas la satisfaction de revendications particulières, mais plutôt être partie prenante de cette opposition porteuse d'espoir. Dans le meilleur des cas, et c'est ce que l'on constate dans de nombreux endroits, ils voient dans Die Linke un espace où ils peuvent agir efficacement en politique. Ce qui a permis d'en arriver là, c'est aussi le fait que depuis le départ de Sahra Wagenknecht, le parti a réussi à sortir des querelles publiques, qu'il a su trouver un thème central avec la question des loyers et qu'avec les campagnes de porte-à-porte il est possible de commencer à agir à un niveau élémentaire et, en dehors des petits milieux refermés sur eux-mêmes, d'établir un contact avec les gens sur la base de ce qu'ils vivent au quotidien.
Nous avons ici une chance historique : les député·es et les responsables du parti se trouvent aujourd'hui dans la position qui est la leur parce qu'ils et elles ont choisi de se lancer dans ce projet à une époque où il semblait impossible de faire carrière en politique de cette manière. L'automne dernier encore, Die Linke était considéré comme finie. Toutes celles et ceux qui se sont présenté·es aux élections l'ont fait avec la conviction profonde qu'il fallait une alternative de gauche. C'est précisément sur cela que nous pouvons nous appuyer aujourd'hui pour construire l'avenir.
Concernant le mouvement de solidarité avec la Palestine : y a-t-il une nouvelle dynamique, en particulier dans les quartiers ouvriers et immigrés ?
Le mouvement de solidarité avec les Palestinien·nes est actuellement l'un des plus importants mouvements en Allemagne. Il est principalement porté par des immigré·es. Comme dans de nombreux pays, la répression est forte et sert à alimenter encore davantage le racisme. Il est donc toujours important de faire la distinction entre l'opinion « publiée » et l'opinion publique. Dans l'ensemble de la population, il y a une majorité contre les livraisons d'armes par l'Allemagne, mais cela ne se voit pas encore dans la rue.
Tu ne pourras plus toucher les jeunes, mais également de nombreux travailleur·ses et certaines parties de la population dans son ensemble, si tu qualifies globalement la solidarité avec la Palestine de « problème » ou d'« antisémite ». Cette façon de voir a pourtant longtemps imprégné la gauche sociale, notamment en raison de l'histoire terrible de l'Allemagne.
Bien sûr, il reste vrai que plus les gens sont liés aux institutions étatiques dans leur vie quotidienne – que ce soit sur le plan professionnel ou dans leur vie privée –, plus la vieille pression de la « raison d'État » se fait sentir. Cela reste un obstacle.
Mais cela ne pose pas de problème majeur pour une stratégie socialiste. Car c'est avant tout à ceux qui ne sont pas intégrés dans ce système, mais qui en souffrent, que nous nous adressons. Et c'est précisément là que la solidarité avec la Palestine, malgré toutes les attaques, prend une nouvelle dynamique.
Comment se déroule la lutte contre la répression ? Peut-elle être surmontée ? Le mouvement peut-il devenir plus fort que la répression ?
Bien sûr, la répression a un effet, en particulier sur celles et ceux qui travaillent ou agissent au plus près de l'État ou qui dépendent d'une manière ou d'une autre des institutions étatiques. À certains endroits, la répression apparaît au grand jour, par exemple lorsque des femmes juives se voient interdire de s'exprimer publiquement parce qu'elles se positionnent clairement contre la politique israélienne, ou lorsque les tribunaux condamnent a posteriori les interventions brutales de la police et lèvent après coup l'interdiction de certains slogans. Au sein du mouvement de solidarité, nous constatons régulièrement de nouvelles avancées avec le ralliement de nouvelles franges de la population et la réalisation de percées importantes.
Le fait que de plus en plus d'organisations ne peuvent plus fermer les yeux y a également contribué. Celles et ceux qui ont réussi une fois à surmonter leur peur sont d'autant plus déterminés. L'attitude de l'État ébranle chez beaucoup de personnes leur confiance fondamentale dans le système. Dans le mouvement de solidarité, il existe toujours un large éventail de positions, allant de l'accent mis sur les revendications humanitaires aux positions antisionistes.
Le problème majeur en Allemagne est actuellement tout autre : la lutte contre la dépression et le sentiment qu'il n'y a aucune issue. Le gouvernement fédéral a longtemps refusé avec obstination de décider quoi que ce soit qui puisse faire pression sur Israël. Nous sommes donc contre l'État, mais l'État ne bouge pas. La « raison d'État » allemande plane sur tout et imprègne l'ensemble de la politique étrangère.
Nombre d'activistes ont donc l'impression de se battre contre des moulins à vent. Pour ceux et celles qui militent depuis des décennies en solidarité avec la Palestine, cette période est dominée par l'horreur de ce qui se passe à Gaza, en Cisjordanie et dans toute la région.
Et en même temps, cette phase marque une avancée majeure : une nouvelle génération de militant·es et de membres de partis est arrivée sur le devant de la scène, et elle n'est plus prisonnière de l'idée que toute critique d'Israël est antisémite en soi. Ce progrès n'a peut-être pas d'effet immédiat, mais il crée une base solide à partir de laquelle nous pourrons construire une perspective internationaliste plus radicale dans les années à venir.
Comment vois-tu ton rôle de députée dans cette situation ?
J'aborde toujours mon rôle de députée en ayant en tête la question des relations entre Parlement, mouvement et parti.
Heureusement, ces dernières années, il y a eu de nombreux débats et des progrès évidents au sein de Die Linke. Nous avons tiré des enseignements sur la manière dont cette relation doit être structurée et nous avons introduit des règles précises, par exemple pour les versements d'argent ou la tenue régulière de permanences sociales. Il apparaît très clairement que les député·es avec lesquel·les je travaille aujourd'hui ne se sont pas présenté·es par ambition professionnelle, mais par conviction. Bien sûr, il subsiste au sein du parti une ancienne manière de fonctionner, dans laquelle les député·es s'organisaient plutôt en petits groupes de travail. De telles tendances refont régulièrement surface pour des raisons structurelles. Mais nous avons commencé à briser cette logique. Et je pense que nous sommes sur la bonne voie, même si nous n'en sommes qu'au début.
Concrètement, je distingue trois volets dans mon travail.
Premièrement, il faut faire en sorte que les mouvements puissent bénéficier des ressources existantes. Je ne parle pas ici en premier lieu d'argent, mais plutôt d'informations, de réseaux, et de possibilités de se faire entendre. Souvent, on réduit cela à un simple soutien financier. Mais ce qui est déterminant, c'est de fournir aux mouvements des analyses, des thèses, des évaluations, des impressions, et une bonne compréhension de l'adversaire. Ce sont là des ressources dont nous disposons en tant que député·es.
Deuxièmement, il s'agit d'être un modèle. Nous ne devons pas rattacher à ce rôle l'objectif de faire un jour partie du bloc des puissant·es au pouvoir. En tant que député·es, nous devons montrer que nous ne disparaissons pas dès que nous sommes au Bundestag. À Kassel, en particulier dans le quartier de Rothenditmold, j'ai créé un centre communautaire avec de nombreux et nombreuses camarades. Après mon élection, beaucoup se sont demandé si j'étais désormais « partie ».
Mais pour moi, une chose était claire : le travail au Parlement et l'ancrage local ne doivent pas être contradictoires2. C'est pourquoi je continue à faire du conseil social, c'est pourquoi je soutiens le mouvement des locataires – qui, dans cette situation de crise, est devenu, et ce n'est pas un hasard, un domaine d'activité central pour l'ensemble du parti. Nous prouvons ainsi qu'il est possible de travailler au sein du Parlement bourgeois sans se « parlementariser ».
Troisièmement : nous devons utiliser la tribune du Parlement d'une manière qui fasse date. En ces temps de guerre et de catastrophe climatique, il s'agit de donner la plus grande visibilité possible à la lutte pour la justice climatique et contre les intérêts impérialistes. C'est la grande tâche qui nous incombe, mais elle ne doit pas être dissociée de la lutte des classes telle qu'elle se déroule concrètement. Au contraire, elle s'inscrit dans le prolongement de celle-ci. Je serais heureuse si, dans deux ou trois ans, ces questions précisément – travail d'organisation, d'implantation, activité en direction de la classe ouvrière et avec elle – constituaient la base de nos débats internes au parti. Et je suis confiante dans notre capacité à y contribuer. Car nous avons déjà montré qu'une orientation ancrée à gauche et sur le terrain populaire n'est pas une caricature mais qu'elle nous permet réellement de marquer des points en période de polarisation.
Le 1er septembre 2025
Propos recueillis par Antoine Larrache, traduits par Pierre Vandevoorde.
Notes
1. Violetta Bock est la traductrice en allemand du livre de référence de Eric Mann, directeur du Labor/Community Strategy Center de Los Angeles, The 7 Components of Transformative Organizing Theory.
2. Violetta Bocka écrit, en collaboration avec notre camarade Thomas Goes, Ein unanständiges Angebot ? Mit linkem Populismus gegen Eliten und Rechte (Une proposition indécente ? Un populisme de gauche contre les élites et la droite), 2017. Ils y prônent un « socialisme des gens simples » et « l'organisation d'un contre-pouvoir afin de créer des laboratoires d'espoir et un arrière-pays de solidarité ». Ils y qualifient également Sahra Wagenknecht de « populiste en échec ».
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
gauche.media
Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.











