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La lutte des Kurdes est au cœur de l’avenir de la Syrie
Joseph Daher estime que les progressistes doivent construire une Syrie pluraliste qui reconnaisse les libertés des Kurdes
Ces dernières semaines, l'armée nationale syrienne (ANS), avec le soutien des forces turques, a lancé des attaques meurtrières contre les zones contrôlées par l'Administration autonome du nord-est de la Syrie (AANES), dirigée par les Kurdes, et les Forces démocratiques syriennes (FDS). En effet, depuis sa création en 2017, l'ANS joue le rôle de supplétif de la Turquie en Syrie et bénéficie d'un financement, d'un entraînement et d'un soutien militaire de la part d'Ankara. Toutefois, le 23 décembre, les FDS ont mené une contre-offensive qui a contraint l'ANS à se retirer de plusieurs zones.
L'offensive militaire menée par l'ANS contre certaines zones habitées par les Kurdes et contrôlées par les FDS a commencé presque en même temps que l'offensive militaire qui a conduit à la chute du régime d'Assad. Les forces de l'ANS ont pris le contrôle des villes de Tell Rifat et de Manbej dans le nord de la Syrie, ce qui a entraîné le déplacement de plus de 150 000 civils et de nombreuses violations des droits de l'homme.
Suite à ces attaques, l'Armée nationale syrienne a poursuivi ses opérations militaires contre les FDS autour du barrage de Tishrin. Ce barrage fournit de l'électricité à une grande partie du nord-est de la Syrie qui se trouve sous l'autorité de l'AANES. Les FDS contrôlent ces installations depuis 2015, après en avoir éliminé Daëch avec l'aide des troupes américaines.
En outre, l'armée turque a bombardé la zone autour de Kobané, ce qui a entraîné des pertes civiles ; elle a notamment pris pour cible un entrepôt de céréales et gâté ainsi les 300 tonnes de blé qui y étaient stockées.
Les États-Unis ont tenté de négocier une trêve entre les FDS et la Turquie, mais Ankara a refusé denégocier un cessez-le-feu avec une « organisation terroriste ». La Turquie considère les Unités de protection du peuple (YPG) – qui constituent l'épine dorsale des FDS – comme le front syrien du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qu'elle considère comme un groupe terroriste.
Plusieurs manifestations ont été organisées dans les zones contrôlées par les FDS pour dénoncer les attaques menées par la Turquie. La population craint une répétition de l'invasion puis de l'occupation d'Afrin en 2018, qui a entraîné le déplacement forcé de centaines de civils (300 000 selon certaines estimations ), dont une grande majorité de Kurdes.
La dernière offensive soutenue par la Turquie est donc perçue par beaucoup comme une menace existentielle pour les Kurdes.
Le rôle destructeur de la Turquie en Syrie
Après la chute du régime Assad, la Turquie est devenue la principale puissance régionale active dans le pays. En apportant son soutien à Hayat Tahrir al-Cham (HTC), Ankara a consolidé son emprise sur la Syrie. Le principal objectif de la Turquie, outre le fait de procéder au retour forcé des réfugiés syriens et de retirer des avantages économiques de la phase de reconstruction, est de nier les aspirations des Kurdes à l'autonomie, et plus particulièrement de fragiliser l'AANES. Une telle évolution aurait un impact négatif sur les aspirations des Kurdes à l'autonomie en Turquie.
Le ministre turc des affaires étrangères, Hakan Fidan, a déclaré lors d'une conférence de presse conjointe avec le chef du HTC, Ahmed al-Charaa, que l'intégrité territoriale de la Syrie n'était « pas négociable » et que le PKK « n'avait pas sa place » dans le pays. Quelques jours plus tard, le président Erdogan a déclaré que les FDS « feront leurs adieux aux armes ou seront enterrées sur les terres syriennes ». L'armée turque n'a par ailleurs cessé de bombarder les civils et les infrastructures névralgiques du nord-est de la Syrie depuis la fin de l'année 2023.
Si HTC n'a participé à aucun affrontement militaire contre les FDS ces dernières semaines, l'organisation n'a pas pour autant exprimé son opposition aux attaques menées par la Turquie, bien au contraire. Mourhaf Abou Qasra, commandant de haut rang du HTC et ministre de la Défense nouvellement mis en place au sein du gouvernement de transition, a déclaré que« la Syrie ne sera pas divisée et il n'y aura pas de fédéralisme inch'Allah. Si Dieu le veut, toutes ces régions seront placées sous l'autorité de la Syrie ».
En outre, al-Charaa a déclaré à un journal turc que la Syrie établirait une relation stratégique avec la Turquie à l'avenir, ajoutant que « nous ne pouvons pas accepter que des territoires syriens soient utilisés pour menacer et déstabiliser aussi bien la Turquie que d'autres ».
Il a également déclaré que toutes les armes devaient passer sous le contrôle de l'État, y compris celles qui se trouvent dans les zones tenues par les FDS.
Par le passé, HTC a à maintes reprises apporté son soutien aux offensives turques contre les FDS.
Tout cela malgré le fait que les responsables des FDS aient déclaré vouloir négocier avec HTC. Le commandant des FDS, Mazloum Abdi, a fait savoir qu'il était favorable à la décentralisation de l'État et à l'auto-administration, mais pas au fédéralisme, tout en indiquant qu'il était ouvert à l'idée d'intégrer une future armée nationale syrienne (moyennant des garanties). Il a déclaré que les FDS n'étaient pas une extension du PKK et qu'elles étaient prêtes à renvoyer les combattants non syriens immédiatement après la conclusion d'une trêve.
Dans son dernier discours, al-Charaa a déclaréque des négociations étaient en cours avec les FDS pour trouver une solution à la crise dans le nord-est du pays et que le ministère syrien de la défense intégrerait les forces kurdes dans ses rangs.
La présence militaire américaine dans le nord-est est actuellement le principal obstacle à l'élimination totale par la Turquie des FDS dans cette zone. Cependant, l'arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche pourrait éventuellement conduire à un accord avec Ankara qui entraînerait le retrait des États-Unis. Cela donnerait le feu vert à une invasion turque aux conséquences désastreuses pour les civils, en particulier les Kurdes, et ce serait mettre fin à l'existence de l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie (AANES).
Faiblesse de la solidarité
Il est peu probable que HTC soit disposé à répondre aux exigences des FDS et de l'AANES, surtout en ce qui concerne les droits nationaux des Kurdes. C'est que les régions du nord-est sont riches en ressources naturelles, en particulier le pétrole et l'agriculture, et qu'elles sont donc stratégiquement et symboliquement importantes.
En fin de compte, HTC n'est pas différent du Conseil national syrien et de la Coalition nationale des forces de l'opposition et de la révolution – les représentants officiels de l'opposition en exil, qui sont hostiles aux droits nationaux des Kurdes.
Plus généralement, tout comme pour Afrin en 2018, le principal problème est l'absence de toute manifestations organisées de solidarité, ou d'opposition, à l'offensive militaire menée par la Turquie contre les zones des FDS, et aux menaces qui pèsent sur les civils kurdes. C'est un enjeu considérable car il s'agit d'une nécessité politique pour l'avenir démocratique, progressiste et pluraliste de la Syrie.
La modification d'e cette situation serait un pas en avant dans la lutte contre la division ethnique entre Arabes et Kurdes. Il appartient aux forces progressistes et démocratiques de lutter contre le chauvinisme arabe afin que se crée une solidarité entre ces deux populations. Ce défi a été posé dès le début de la révolution syrienne en 2011 et devra être relevé si l'on veut que le peuple syrien puisse véritablement être libéré.
Il y a un besoin impérieux de revenir aux aspirations initiales du soulèvement pour la démocratie, la justice sociale et l'égalité-ce qui inclut le maintien de l'autodétermination kurde. Car si les FDS ou les YPG peuvent être critiquées pour leurs erreurs et leurs mesures de répression, ce ne sont pas elles qui constituent le principal obstacle à la solidarité entre Kurdes et Arabes. Au contraire, aujourd'hui, c'est le positionnement agressif des forces de l'opposition arabe en Syrie, ainsi que du HTC et de l'ANS .
La population kurde de Syrie fait l'objet de discriminations depuis la création de l'État en 1946. Les Kurdes ont souffert de l'interdiction de leur langue et de leurs manifestations culturelles, ont subi les politiques de colonisation arabe, ont été privés de leur nationalité et de leurs droits sociaux fondamentaux, et ont dû endurer le sous-développement dans les régions où ils étaient majoritaires.
Dans ce contexte, les forces progressistes doivent rechercher la collaboration entre les Arabes syriens et les Kurdes, y compris l'AANES. Car tout compte fait, l'AANES et ses institutions politiques représentent de larges pans de la population kurde et l'ont protégée contre des menaces locales et extérieures de toutes sortes.
Le soulèvement de 2011 a permis de faire émerger une dynamique nationale kurde de grande ampleur, sans précédent dans l'histoire de la Syrie. La question kurde soulève de nombreuses autres questions sur l'avenir du pays, notamment le possible développement d'une identité plurielle ne reposant pas uniquement sur l'arabité ou l'islam, ainsi que la nature de l'État et son modèle social. En définitive, ce sont autant de défis intrinsèquement associés à la recherche d'une véritable émancipation des classes populaires syriennes.
Joseph Daher
Source – New Arabs, 29 décembre 2024 :
https://www.newarab.com/opinion/kurdish-struggle-central-syrias-future
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro.
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73326
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Le peuple syrien s’est libéré des Assad mais leurs chantres campistes feignent de l’ignorer...*
*par Yorgos Mitralias*
* Des milliers et des milliers des Syriens de tout âge qui dansent et qui
s'embrassent, qui pleurent et qui chantent, qui brandissent le nouveau
drapeau du pays et qui célèbrent la fin de la tyrannie, au centre des
villes syriennes mais aussi à Paris, à Istanbul et à Moscou, à Berlin ou à
Stockholm, partout de par le monde où se sont réfugiés, les presque 7
millions de Syriens chassés de leur pays depuis 2011. Et des milliers des
Syriens qui franchissent les frontières même à pied, et retournent dans
leur pays après un très long exil forcé. Mais aussi, des milliers de
Syriens qui cherchent leurs proches emprisonnés, torturés ou disparus dans
les geôles et dans les innombrables fosses communes du régime ! *
Ces terribles scènes de joie mais aussi d'indicible douleur humaine qui ne
peuvent que bouleverser et émouvoir profondément tout être humain tant soit
peu sensible, laissent pourtant de marbre ceux de par le monde -de droite
et d'extrême droite comme de gauche - qui ont peur et haïssent les révoltes
populaires et ne voient en elles que des « complots » des puissances plus
ou moins occultes. Faisant preuve d'une totale insensibilité, ceux-là
préfèrent ne rien dire de ces scènes de joie et de douleur du peuple syrien
en chair et en os. Pas un mot. Rien que des théories complotistes qui les
amènent à inventer actuellement une Syrie sans Syriens, où s'affrontent
uniquement des... intérêts géostratégiques étrangers. Exactement comme ils
avaient inventé et défendu hier une Syrie de rêve où le clan des Assad ne
massacrait pas ses sujets mais jouissait de leur soutien enthousiaste ! Et
ce faisant, ils se posent en négationnistes, *dignes successeurs et clones
de leurs si tristement célèbres ancêtres qui n'ont rien vu, les uns des
camps d'extermination nazis, et les autres des goulags staliniens !…*
Évidemment, ils ne voient rien parce qu'ils ne veulent pas voir ce qui
infirme leur vision du monde. Alors, ils remplacent la lutte de classes par
la lutte des camps impérialistes adverses, allant même jusqu'à découvrir
des vertus progressistes et...anti-impérialistes à l'un de ces camps non
moins barbare et impérialiste que l'autre ! Et comme ils veulent que leurs
actes soient conformes à leurs théories, ils deviennent les adorateurs et
les propagandistes de ces barbares et obscurantistes dictateurs
« anti-impérialistes » et n'hésitent pas à se mettre à leur service en
défendant leurs élucubrations réactionnaires et leurs crimes !
Alors ce n'est pas du tout surprenant qu'à la racine de leur dérive qui
fait d'eux des auxiliaires des dictateurs sanguinaires et réactionnaires,
se trouve le fait qu'ils ne croient pas en la capacité de ceux d'en bas de
se révolter et de faire des révolutions. C'est pourquoi *ils ne voient dans
les insurrections populaires que des « complots » et des manipulations des
masses ignares par les puissants* ! Comme par exemple dans le cas des
révoltes populaires du « *Printemps Arabe * », qu'ils réduisent à un...
« complot » des services américains. Ce qui les amène à proclamer que les
masses des opprimé*E*s ne sont, et ne peuvent être, que des simples
figurants de l'histoire. Et aussi et surtout, que seuls les tout puissants
services secrets impérialistes sont capables de faire l'histoire !
Manifestement, une telle profession de foi conspirationniste se situe aux
antipodes de l'affirmation de Marx que « *les hommes font leur propre
histoire* »...
Ce n'est donc pas un hasard que ce qui caractérise leur façon de penser le
monde actuel et d'agir en conséquence c'est* leur conception policière de
l'histoire.* C'est pourquoi leur première réaction face à un quelconque
mouvement populaire, c'est de se demander... « *qui est derrière lui ?* ».
Car il leur est impossible d'admettre que ceux d'en bas, les travailleurs,
les femmes, les jeunes ou les peuples opprimés puissent se révolter pour
prendre leur sort entre leurs mains, sans être manipulés par personne.
Voici d'ailleurs la raison qui explique -au moins en partie- leur aversion
pour les mouvements sociaux et altermondialistes qu'ils regardent toujours
avec suspicion, étant dans l'impossibilité de déceler... « qui est derrière
eux »…
Toutefois, force est de constater que leur conception policière de
l'histoire et leur insensibilité sont bien sélectives. Par exemple, ceux
qui d'habitude se disent antifascistes et n'hésitent pas de taxer de
« fascistes » ceux qui n'aiment pas (par exemple, le président Ukrainien
Zelensky), « oublient » et passent sous silence le fait -nullement
insignifiant- que l'organisateur du terrible appareil de répression du
régime des Assad a été *Aloïs Brunner,* le dirigeant nazi le plus recherché
après la chute du Troisième Reich. Bras droit d'*Adolf Eichman**n* et
qualifié -à juste titre- de “*boucher de Salonique*” par les très rares
survivants (seulement 4 % du total !) de la grande communauté juive de cette
ville appelée aussi “*J**érusalem des Balkans*”, Brunner qui a trouvé asile
à Damas auprès de *Hafez Assad* lequel l'a protégé bec et ongles jusqu'à sa
mort en 2010, a été un monstre sadique qui aimait torturer avec ses mains,
et a “enseigné” personnellement les pires tortures aux tortionnaires
syriens…
Les voilà donc maintenant, tous ces « amnésiques » complotistes et autres
compagnons de route du très sanguinaire et corrompu régime des Assad dont
ils « oubliaient » systématiquement les horreurs, qui font la fine bouche
devant les célébrations de peuple syrien enfin libéré de ses bourreaux.
Sans doute, c'est le comble de l'hypocrisie.(1) Oui, le peuple martyrisé de
Syrie aura un calvaire à surmonter. Mais, qui oserait prétendre que ceux,
la Russie de Poutine en tête, qui ont maintenu ce régime en vie en rasant
les villes syriennes et en massacrant par centaines de milliers leurs
habitants, ne soient pas les premiers et plus grands responsables de ses
malheurs d'hier et d'aujourd'hui ?
*Note*
*1.* Il a suffi que Deutsche Welle dénonce, preuves a l'appui, la diffusion
par Tik Tok de quelques photos et vidéos truqués des prisons de régime
syrien, pour que la plupart des grands médias grecs titrent que tout ce
qu'on raconte et montre sur les geôles-« boucheries » des Assad sont des
mensonges. Évidemment, ces médias grecs qui sympathisent depuis longtemps
avec Trump, Netanyahou et surtout avec M. Poutine, ont « oublié » de citer
la conclusion de l'enquête de DW. Le lecteur attentif comprendra le
pourquoi de cet « oubli » en lisant cette conclusion très instructive : « *La
diffusion de fausses informations sur les **atrocités **font
seulement les efforts visant à les documenter et à enquêter sur celles-ci,
mais elle entrave **également** que **leurs** auteurs **en * *soient tenus
pour responsables**. Une telle désinformation peut conduire à un phénomène
connu **sous le nom de déni des atrocités, où la crédibilité des
véritables violations des droits de l'homme est remise en question,
affaiblissant ainsi les efforts de justice et obscurcissant
la vérité".*Détail plus que éloquent qui montre que cette
« désinformation » fait, malheureusement, un tabac en Grèce* :* selon un
dernier sondage, les dirigeants étrangers les plus populaires en Grèce,
sont d'abord M. Poutine et ensuite M. Trump...
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L’Autorité palestinienne et l’achèvement du siège
L'AP de Ramallah a décidé de compléter l'assaut lancé par les forces armées sionistes en Cisjordanie parallèlement à leur invasion de la bande de Gaza...
Gilbert Achcar
Professeur, SOAS, Université de Londres
Il était tout naturel que la guerre génocidaire lancée par Israël dans la bande de Gaza, à la suite de l'opération Déluge d'Al-Aqsa menée par le Hamas le 7 octobre 2023, s'accompagne d'un assaut contre la Cisjordanie. En effet, l'État sioniste vit dans l'opération du Hamas une occasion en or de s'en prendre au peuple palestinien dans les territoires qu'il a occupés en 1967, et ce afin d'achever la Nakba de 1948. Car, lorsqu'Israël occupa en 1967 les parties restantes de la Palestine sous mandat britannique entre le fleuve et la mer, il fut surpris par la résilience de la plupart des habitants et leur refus obstiné de fuir le champ de bataille, contrairement à ce qui s'était passé en 1948 lorsque les habitants des terres saisies par les forces sionistes avaient fui en grande majorité sans jamais être autorisés à revenir, devenant ainsi des réfugiés. Les habitants de Cisjordanie avaient tiré la leçon de cette expérience historique amère, tout comme les habitants de Gaza (en plus du fait que les conditions géographiques font de la fuite vers le Sinaï une aventure dangereuse).
C'est pourquoi Israël s'est abstenu jusqu'ici d'annexer les territoires occupés en 1967, à l'exception de Jérusalem-Est. Les gouvernements sionistes successifs ont discuté de divers plans pour déloger la population de Gaza et de la Cisjordanie dans le but d'achever leur mainmise sur toute la Palestine, entre le fleuve et la mer, en annexant les territoires de 1967 sans avoir à faire face au dilemme du sort des habitants autochtones. Comme il était hors de question pour l'État sioniste de leur accorder la citoyenneté israélienne comme il l'avait accordée à la minorité palestinienne restée dans les territoires saisis en 1948 – un geste qui lui permit d'afficher une prétention démocratique – le gouvernement sioniste qui supervisa la guerre de 1967 prépara également un plan B, connu sous le nom du ministre qui l'avait élaboré, Yigal Allon. Ce plan prévoyait le contrôle permanent des zones stratégiques dans les territoires nouvellement occupés, y compris la vallée du Jourdain, par le déploiement de bases militaires et de colonies de peuplement, et la restitution des zones à forte densité de population palestinienne à la tutelle du Royaume hachémite de Jordanie.
La glorieuse Intifada de 1988 mit fin à ce projet, le royaume hachémite ayant renoncé à la responsabilité de l'administration de la Cisjordanie, et ayant même abandonné la revendication de la récupérer en tant que territoire annexé au royaume en 1949. Cette décision était ostensiblement une concession au souhait des Palestiniens de jouir de leur propre autogouvernement, confirmé par le Conseil national palestinien tenu à Alger la même année, mais en réalité, elle était la conséquence de la conviction à laquelle était parvenue le royaume que l'exercice d'un contrôle sur le peuple palestinien dans les territoires de 1967 était devenu difficile et périlleux. C'est cette séquence d'événements qui convainquit les sionistes travaillistes, qui avaient agi conformément au plan Allon lorsqu'ils étaient au pouvoir, de remplacer le royaume hachémite par la direction d'Arafat de l'Organisation de libération de la Palestine après leur retour au gouvernement sous la direction de Yitzhak Rabin à l'été 1992.
Ce fut le préambule des négociations secrètes d'Oslo, auxquelles Yasser Arafat et Mahmoud Abbas participèrent derrière le dos d'autres membres de la direction palestinienne, et qui aboutirent aux fameux accords signés à la Maison Blanche, à Washington, en septembre 1993. Quant à l'objectif de ces accords, il était clair pour tous ceux qui ne se laissèrent pas berner par l'illusion que des miracles allaient se produire conduisant à « l'État palestinien indépendant » qu'Arafat avait promis. Le gouvernement sioniste s'était immédiatement appliqué à intensifier la colonisation dans les territoires de 1967, tout en confiant à ce qui fut appelé « Autorité nationale palestinienne » la tâche de réprimer toute tentative de rébellion ou de résistance au sein du peuple palestinien. C'est pour l'accomplissement de cette mission qu'Israël autorisa l'entrée de l'Armée de libération de la Palestine (composée de réfugiés palestiniens) dans les territoires de 1967 et sa mutation en force de police équipée d'armes légères, chargée de contrôler la population locale.
Lorsque les accords d'Oslo commencèrent à être mis en œuvre avec la cession de Gaza et de Jéricho à la nouvelle Autorité palestinienne (AP) à l'été 1994, cette dernière décida de prouver à l'occupant sa capacité à maîtriser son peuple en réprimant dans le sang une manifestation menée par le Hamas à Gaza à l'automne de la même année – un événement connu sous le nom de « massacre de la Mosquée de Palestine », qui fut l'inauguration la plus importante d'une série d'actions répressives menées par les forces de sécurité affiliées à l'AP, contre les mouvements islamiques en particulier. En vérité, il ne saurait y avoir d'Autorité « nationale » palestinienne aux côtés de l'État sioniste et avec son consentement, mais seulement une autorité affiliée à l'occupant, semblable au gouvernement de Vichy qui avait pris en charge l'administration de la partie du territoire français que l'Allemagne nazie n'avait pas directement occupée en 1940. Cette comparaison qu'Edward Saïd avait faite, dans sa critique des accords d'Oslo, avait provoqué la colère de la direction d'Arafat au point d'interdire les écrits du plus célèbre des intellectuels palestiniens dans les territoires sous sa supervision.
L'analogie de Saïd se trouva confirmée dans les faits, à la différence près que Yasser Arafat refusa de continuer à jouer le rôle du Maréchal Pétain à la tête du gouvernement de Vichy, après avoir réalisé que son rêve d'un « État indépendant » n'était rien d'autre qu'une illusion, et avoir compris la réalité des objectifs sionistes, bien qu'avec beaucoup de retard. Arafat dirigea l'Intifada d'Al-Aqsa qui commença à l'automne 2000, une attitude qui entraîna son décès quatre ans plus tard. Alors que la majorité du peuple palestinien s'était faite des illusions lorsque les accords d'Oslo furent annoncés et commencèrent à être mis en œuvre, en particulier en raison du prestige personnel dont jouissait Yasser Arafat, ces illusions s'étaient complètement dissipées lorsque Mahmoud Abbas lui succéda. Ce dernier est devenu un symbole de la corruption et de l'oppression inhérentes à l'AP de Ramallah au point que, sous sa direction, le Fatah, principale fraction de l'OLP, perdit les élections du Conseil législatif palestinien en 2006. La suite est connue : le Hamas remporta ces élections ; puis Mohammed Dahlan orchestra dans la bande de Gaza une tentative de subjugation du mouvement islamique en 2007 ; elle échoua, mais conduisit à la division des territoires de 1967 entre deux autorités palestiniennes rivales, celle de Mahmoud Abbas en Cisjordanie et celle du Hamas dans la bande de Gaza.
Depuis octobre dernier et la fin de la première année de la guerre génocidaire sioniste en cours contre Gaza, un spectacle ignominieux se déroule sous nos yeux en Cisjordanie. L'AP de Ramallah a décidé de compléter l'assaut lancé par les forces armées sionistes en Cisjordanie parallèlement à leur invasion de la bande de Gaza – l'assaut israélien le plus violent mené en Cisjordanie, avec utilisation de la force aérienne, depuis la répression de l'Intifada d'Al-Aqsa il y a plus de vingt ans. Comme à l'automne 1994, l'AP a lancé une attaque sanglante contre des groupes de jeunes armés, commençant dans la ville de Tubas puis culminant avec l'attaque en cours contre le camp de réfugiés de Jénine, où se trouve le Bataillon de Jénine, un groupe de jeunes combattants de la résistance contre l'occupation israélienne.
Dans son désir de convaincre les États-Unis et Israël de sa capacité de réprimer le peuple palestinien, ce qui implique nécessairement une imitation de ce que fait l'État sioniste, l'AP de Ramallah, tout en attaquant le camp de Jénine en même temps que les forces sionistes attaquaient le camp de Jabaliya dans la bande de Gaza, a jugé bon d'interdire la chaîne de télévision Al Jazeera sur son territoire, de la même manière qu'Israël l'avait interdite quelques mois auparavant. Face à ce spectacle ignominieux, nous sommes partagés entre le ressentiment envers une AP qui a sombré encore plus bas, et le mépris pour son illusion de parvenir à convaincre Donald Trump et Benjamin Netanyahu de sa capacité de jouer le rôle de gardienne de la grande prison dans laquelle ils veulent enfermer les habitants restants de Cisjordanie et de Gaza.
Traduit du texte original de ma tribune hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe, Al-Quds al-Arabi, basé à Londres. Cet article est d'abord paru en ligne le 7 janvier. Vous pouvez librement le reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.
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Le retour au statu quo ante bellum : la paix, vraiment ?
Le récent cessez-le-feu conclu entre Israël et Gaza prélude-t-il à une paix durable, c'est-à-dire à la fin du conflit israélo-palestinien ou ne constitue-t-il qu'une trêve entre les deux peuples ennemis ? Sa fragilité et sa complexité sont de mauvais augure pour la suite des choses.
photo Serge d'Ignazio
Tout d'abord, il ne concerne que les Gazaouis et les Israéliens. Il ne s'agit pas d'une traité de paix en bonne et due forme entre Israéliens et Palestiniens dans l'ensemble. La Cisjordanie et Jérusalem-Est n'entrent pas dans cet accord. Ces endroits constituent aux aussi une bombe à retardement étant donné l'expansionnisme israélien qui y sévit et l'occupation militaire qu'elle entraîne. La tension y monte chaque jour. Une insurrection palestinienne n'y est donc pas improbable, loin de là. Le front pourrait donc se déplacer de Gaza à la Cisjordanie.
En effet, les causes du conflit perdurent : tant que le gouvernement israélien, peu importe sa couleur politique considérera la Palestine comme la "Judée-Samarie" et continuera d'y multiplier les colonies de peuplement, illégales au regard du droit international, sauf les 20% du territoire contrôlé par la faiblarde "Autorité palestinienne" aux pouvoirs très limités de Mahmoud Abbas, il se heurtera inévitablement à une forte résistance de la population occupée.
Avec la récente trêve, on est loin du compte. Si la Cisjordanie s'embrase, l'accord de cessez-le-feu actuel à Gaza ne risque-t-il pas de s'effondrer ? Après tout, les Gazaouis sont des Palestiniens eux aussi ; certains vivent dans des camps de réfugiés au coeur de l'enclave. Leurs grands-parents et arrière grands-parents avaient fui les attaques sionistes en 1947-1948. La direction du Hamas céderait sans doute aussi à la tentation d'appuyer les frères et soeurs cisjordaniens.
Tant que les gouvernements occidentaux ne reconnaîtront pas sans ambiguïté le droit à l'autodétermination des Palestiniens et Palestiniennes, qu'ils soumettront ce droit à des négociations hasardeuses entre les deux parties concernées, la plus forte (Israël) et la la plus faible (les Palestiniens) sans supervision de l'ONU qu'ils n'adopteront pas des mesures de rétorsion sur Tel-Aviv pour que son gouvernement rende la Cisjordanie et Jérusalem-Est aux Palestiniens, le conflit va perdurer. Dans cette optique, le sionisme intraitable de la plupart des classes politiques occidentales, surtout l'américaine, fait partie du problème et non de la solution. Le noeud de ce problème réside précisément dans la tentative obstinée d'imposer aux Palestiniens une paix à rabais.
La résolution du conflit israélo-palestinien représente un point de départ vers une paix durable au Proche-Orient et non un aboutissement.
Jean-François Delisle
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Notre revue de presse sur le Moyen-Orient : le Hamas encore debout, Trump à la manoeuvre !!!
Le Hamas est « affaibli, isolé mais toujours debout », remarque le New York Times, le 16 janvier, au lendemain de l'annonce d'un prochain accord de cessez le feu entre Israël et le mouvement islamiste palestinien.
Tiré de MondAfrique.
Le quotidien new Yorkais estime en effet que, en dépit de l'assassinat de ses principaux dirigeants ainsi que ceux de la branche armée du mouvement et la mort de milliers de ses combattants sous les bombardements israéliens, le Hamas reste « la force palestinienne dominante à Gaza, continue à régner en maître dans les camps de personnes déplacées et n'a pas été contraint à la reddition ». Le Hamas n'a pas « hissé le drapeau blanc », souligne le journal.
Le New York Times précise que, même si de nombreux Palestiniens ont critiqué la décision du mouvement de lancer l'attaque du 7 octobre 2022 qui a provoqué la mort de dizaines de milliers de personnes et a réduit Gaza à un champ de ruines, le Hamas » a fait face à relativement peu d'agitations populaires ».
La réponse disproportionnée d'Israël aux attaques du 7 octobre aurait-elle donc été menée en vain ? « Si l'accord à plusieurs niveaux [entre le mouvement islamiste palestinien et l'Etat Hébreu] porte ses fruits, le Hamas pourrait bien être en mesure de réimposer sa poigne de fer sur Gaza, ou tout au moins de maintenir un rôle décisif sur ce territoire », analyse le New York Times, qui donne du poids à cette prédiction en citant l'analyste Ibrahim Madhoun, considéré comme proche du mouvement : ce dernier estime en effet que « le Hamas va rester partout présent dans Gaza et ignorer son influence reviendrait à enterrer sa tête dans le sable »…
« Si le Hamas a perdu beaucoup d'hommes, il en a aussi recruté beaucoup durant cette année et demi durant ces quinze mois de conflit… » Le secrétaire d'Etat américain Antony Blinken
Les Palestiniens se réjouissent du cessez le feu entre Israël et le Hamas … jusqu'à un certain point
Le Washington Post relativise la bonne nouvelle, citant un Gazaoui éploré : « La joie de certains me brise le coeur car, au fond, que nous reste-t-il ? », s'interroge Mohammed Abu Alkas, un responsable marketing de 32 ans vivant avec 33 autres personnes dans un immeuble en partie effondrée de la ville de Nuseirat, au centre de Gaza (1)
Interviewé sur son lieu de résidence, Mohammed Abu Alkas porte toujours la même paire de jeans troué qu'il avait lors du début des bombardements et a été blessé une fois avec sa mère lors d'une explosion. Jeudi dernier, une bombe qui a pulvérisé un immeuble voisin du sien a projeté des lambeaux de corps humains chez lui, « une jambe et des morceaux de visage », détaille le quotidien de la capitale des Etats-Unis. Et de citer encore Abu Alkas : « Jusqu'au bout la mort aura frappé ».
Le Financial Times de Londres s'avère, pour sa part, un peu plus positif que son collègue américain, préférant insister sur les raisons de se réjouir à la veille de l'application du cessez le feu.
« Les gens sont très heureux », confie ainsi Shifa Al Ghazali, une mère de quatre enfants résidente de Gaza ville, qui a perdu son mari, sa mère et deux oncles depuis le début de la guerre.
« En dépit de ma douleur et de ma peine, je suis optimiste », ose pour sa part la femme d'affaires gazaouie Nida Aita, qui ajoute : » Même si on a tout perdu, je pense qu'il est temps que ce torrent de sang se tarisse « . Celle qui vit sous une tente dans un camp de déplacés et qui a dû déménager 14 fois parvient à se réjouir de pouvoir bientôt rentrer chez elle et « vivre dans les ruines » de son immeuble.
Haaretz, le grand quotidien de la gauche libérale israélienne, affirme que l'accord entre le Hamas et l'état hébreu n'aurait pas pu être signé sans Steve Witkoff, l'envoyé spécial de Donald Trump au Proche Orient
» Une grande partie des raisons de la percée [diplomatique] de la semaine dernière est à mettre au crédit de Witkoff », écrit Haaretz, soulignant » l'habileté démontré par Witkoff qui est parvenu à faire pression sur le premier ministre Benjamin Netanyahou, amenant ce dernier à accepter des compromis qu'aucun envoyé du président américain Joseph Biden n'avait réussi à lui arracher ces quinzes derniers mois ».
Le quotidien israélien prend certes la précaution de rappeler que les négociations avec les intermédiaires qataris et Israël ont été, côté américain, l'œuvre conjointe de l'envoyé de Trump et de son homologue pour les affaires moyen orientales de l'administration Biden, Brett Mac Gurk. Mais, en dépit de l'auto satisfaction affichée sur ce tournant diplomatique au Proche orient par le président américain sortant dans son allocution de départ, jeudi, Haaretz s'interroge tout de même sur cette incapacité de Biden à faire plier le premier ministre israélien : le fait que Witkoff ait réussi, en un seul meeting avec Netanyahou, début janvier. « ce que les officiels envoyés par Biden se sont montrés incapables de faire en plus d'un an pose de sérieuses questions, celle de savoir si l'administration américaine sortante a bien fait tout ce qu'elle pouvait pour pousser Israël [ au compromis], remarque non sans une certaine perfidie ce journal qui est l'honneur de la presse israélienne.
Le Financial Times met lui aussi l'accent sur l'incapacité de Joe Biden à forcer Netanyahu au compromis pour parvenir à un cessez le feu à Gaza
Dans un éditorial de son édition du vendredi 17 janvier, le grand quotidien britannique souligne que c'est bien grâce à Donald Trump qu'un « deal a pu être trouvé », une réussite qui met du même coup en lumière l'impuissance de l'administration américaine sortante « : « Tout cela pose la question de savoir pourquoi les Etats-Unis n'ont pas pu trouver un accord vers un cessez le feu plus tôt »… Certes, ajoute le « FT », « cet accord en plusieurs temps est basé sur les propositions que Joe Biden avait approuvées en mai 2024. Mais son administration n'a jamais réussi à convaincre le premier ministre israélien de prendre les mesures nécessaires [vers la conclusion d'un accord] « ; et le quotidien de regretter que le président Biden ait toujours préféré » d'accuser le Hamas d'être le responsable de l'impasse » dans laquelle se sont fourvoyées durant des mois les négociations.
The Washington Post évoque le fait qu'un « deal » secret a bien été passé entre l'Italie et l'Iran pour assurer la libération de la journaliste italienne Cecilia Sala
Rome a en effet relâché, dimanche 12 janvier, un ingénieur iranien recherché par les Etats-Unis et arrêté un plus tôt à Milan, une libération qui est intervenue trois jours après la libération de Mlle Sala, qui avait, elle, été appréhendée le 13 décembre sous un prétexte fallacieux par le régime des Mollahs alors qu'elle faisait un reportage en Iran avec un visa en règle.
Si l'Iran nie tout lien entre ces deux affaires, le quotidien américain remarque que tout cela ne relève pas de la coïncidence : la première ministre italienne Giorgia Meloni était « sous pression pour obtenir la libération de la journaliste » et a reconnu » que l'élargissement de Cécilia Sala a été obtenu grâce à des efforts diplomatiques intenses » entre Rome, Téhéran et Washington.
L'ingénieur iranien, Mohammed Abidini, était accusé par les Etats-Unis d'avoir fourni des composants à des drones iraniens qui, lors d'une frappe en Jordanie en janvier 2024, avaient occasionné la mort de plusieurs soldats américains.
(1) Selon les autorités sanitaires du Hamas, 46 600 Gazaouis ont été tués depuis le 7 octobre 2022, tandis que, au terme de l'accord qui devrait entrer en vigueur dimanche 19 janvier, 33 otages israéliens et plus d'un millier de prisonniers palestiniens en Israël devraient être libérés.
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90 prisonnières palestiniennes libérées dans le cadre de l’accord de cessez-le feu
L'armée israélienne a libéré tôt ce matin 90 prisonnier·es palestinien·nes, en échange des 3 prisonnières israéliennes libérées quelques heures plus tôt par le Hamas.
Tiré d'Agence médias Palestine.
Il s'agit des premier·es prisonnier·es libéré·es dans le cadre de la première phase de l'accord de cessez-le-feu entré en vigueur dimanche. Sept heures après la libération par le Hamas de trois prisonnières israéliennes, les autorités israéliennes ont libéré 69 femmes et 21 adolescents (dont certains n'avaient que 12 ans) tous et toutes originaires de Cisjordanie et de Jérusalem occupées.
Plus tôt dimanche, la police israélienne avait perquisitionné plusieurs domiciles appartenant aux familles des détenu·es allant être libéré·es, et avertit leurs proches d'éviter les rassemblements et de ne pas brandir de drapeaux palestiniens, menaçant d'annuler leur libération.
Les médias locaux affirmaient également pendant la journée que la police interdirait les rassemblements, mais cela n'a pas empêcher des centaines de personnes de se rassembler pour venir accueillir les ancien·nes détenu·es.
« Nous sommes venu·es ici pour être témoins et ressentir les émotions, tout comme les familles des prisonnier·es qui sont libéré·es aujourd'hui », explique Amanda Abu Sharkh, 23 ans, originaire de Ramallah. « Tous·tes les prisonnier·es aujourd'hui font partie de notre famille. Ils et elles font partie de nous, même si ce ne sont pas des parents de sang. »
Khalida Jarrar, méconnaissable, parmi les libéré·es
Parmi les détenues libérées se trouve Khalida Jarrar, militante des droits humains et figure emblématique du féminisme palestinien. Arrêtée en décembre 2023 et incarcérée au titre de la « détention administrative », elle était emprisonnée sans chef d'accusation ni procès. De nombreux·ses acteur·ices des droits humains avaient dénoncé un emprisonnement politique, car la militante venait de publier un rapport accablant sur les conditions de détention dans les prisons israéliennes, et l'agravation de celles-ci depuis le 7 octobre 2023.
Universitaire et chercheuse à l'Université de Birzeit, élue au Conseil Législatif Palestinien lors des élections de 2006, Khalida Jarrar avait déjà été emprisonnée à trois reprises, pour une durée totale de près de 6 ans.
Depuis le mois d'août dernier, Khalida Jarrar était placée à l'isolement, soit dans une cellule de 1,5 sur 2 mètres, sans aération ni fenêtre. Sa cellule comprenait une très petite salle d'eau avec des toilettes et une douche. La militante détenue manquait cruellement de produits d'hygiène personnelle et de vêtements, et n'a accès qu'à des quantités très limitées d'eau. En outre, la nourriture fournie était de mauvaise qualité et en très petites quantités.
Des photographies montrent son visage transformé par ces derniers mois d'incarcération, démontrant la brutalité des conditions d'enfermement. Il faut noter que Jarrar, agée de 62 ans, souffre de problèmes de santé et qu'elle a besoin d'un régime alimentaire spécial, que l'administration pénitentiaire israélienne a refusé de prendre en compte.
La négligence médicale fait partie des nombreux traitements abusifs dénoncés par les organismes de défenses des droits humains et des droits des prisonniers. La semaine dernière, la mort du prisonnier Moataz Mahmoud Abu Zneid, 35 ans, qui souffrait de graves problèmes de santé mais n'avait pas reçu de soins médicaux jusqu'à ce qu'il tombe dans le coma le 6 janvier, était annoncée.
Son décès portait le nombre connu de prisonniers morts en détention à 55 depuis le début de la campagne génocidaire d'Israël à Gaza. Les prisonnier·es libéré·es au cours des derniers mois témoignent de conditions dégradantes et de traitements violents. Plusieurs rapports ont dénoncé des cas de sous-alimentation, d'insalubrité, de violences physiques et verbales, de torture, d'agressions sexuelles et de viol.
La rapporteuse spéciale des nations unies sur la torture a salué dans un communiqué l'accord de cessez-le-feu à Gaza. Elle a ensuite souligné les préoccupations concernant le traitement des Palestinien·nes détenu·es par Israël, appelant à un traitement humain, à la libération des personnes détenues arbitrairement et à l'ouverture d'enquêtes sur les allégations de torture : « Toutes les allégations doivent faire l'objet d'une enquête approfondie, les responsables doivent rendre des comptes et toutes les victimes de la torture doivent bénéficier de la justice et d'une aide à la réadaptation. »
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Le génocide israélien à Gaza et « l’effondrement moral et éthique » selon le professeur Omer Bartov
Le professeur Bartov est un spécialiste des génocides et de l'holocauste. Il enseigne à l'Université Brown aux États-Unis. Il est un enseignant israélo-américain que le Musée du Mémorial de l'holocauste a décrit comme le leader des spécialistes mondiaux sur les génocides.
Democracy Now, 30 décembre 2024
Traduction, Alexandra Cyr
photo Serge d'Ignazio
Nermeen Shaikh : Pendant que 2024 va vers la fin, nous recevons plus de détails d'information de la part du ministère de la santé de Gaza. Il confirme que depuis le 7 octobre 2023, 108,000 Palestiniens.nes ont été blessés.es dans des attaques israéliennes. Plus de 45,500 ont été tués.es mais en réalité cest beaucoup plus que cela. Pendant ce temps, les représentants.es de Gaza continuent à accuser Israël de bloquer délibérément l'aide et l'UNRWA a avisé que la « famine approche » à Gaza où la population fait face à une grande insécurité alimentaire.
Cela se passe alors que des milliers de protestataires israéliens.nes demandent au gouvernement Netanyahu de mettre fin à cette guerre, de déclarer une cessez-le-feu et de ramener les otages encore aux mains du Hamas, au pays.
Notre prochaine invité, le professeur Omer Bartov, soutien qu'Israël mène une combinaison « d'actions génocidaires, de nettoyage ethnique et d'annexion de la bande de Gaza ». (…) Il est allé récemment en Israël et en est revenu ce mois-ci.
Professeur Bartov, soyez à nouveau le bienvenu sur Democracy Now. Pouvez-vous commencer par nous expliquer pourquoi vous pensez qu'un génocide est en marche à Gaza ?
Omer Bartov : Merci de votre invitation. (…) Comme vous devez le savoir, déjà en novembre 2023, j'ai publié une opinion dans le New York Times où j'écrivais que je croyais que les Forces de défense israéliennes (FDI) menaient des actions qui s'apparentaient à des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité. Mais, je n'étais pas convaincu que les preuves étaient suffisantes pour parler de génocide. J'ai changé d'avis aux environs de mai 2024, quand la FDI a décidé, malgré l'opposition des États-Unis, d'envahir Rafa, la seule portion de la Bande de Gaza qui ne l'avait pas été. Il y avait là, environ un million de Palestiniens.nes qui avaient été déplacés.es plusieurs fois antérieurement. La FDI les a déplacés.es une fois de plus vers la plage, vers la zone de Mawasi où il n'y avait pas d'infrastructures adéquates du tout, seulement un camp de tentes le long de la plage et elle a procédé à la démolition de l'essentiel de Rafa.
C'est à ce moment-là que j'ai commencé à examiner toute l'opération en commençant par les déclarations faites par des dirigeants.es politiques et militaires israéliens.nes détenant une autorité d'exécution dès le début de la guerre les 7-8-9 octobre 2023. Ces déclarations affirmaient la volonté d'éliminer Gaza, de la détruire et que personne ne pouvait échapper à cette décision etc. etc. Il est devenu évident à ce moment-là, qu'il y avait une tentative systématique de rendre Gaza invivable et d'y détruire toutes les institutions qui rendent possibles la résistance d'un groupe non seulement physiquement mais aussi culturellement avec son identité et sa mémoire collective. Cela veut dire la destruction systématique des universités, des écoles, des mosquées, des musées et bien sûr des maisons et des infrastructures. Donc, ce qu'on pouvait voir alors c'était ce qu'on peut qualifier de destruction totale du milieu urbain, une tentative de détruire les centres urbains, de les détruire matériellement, de tuer les membres des institutions d'enseignement, des écoles, des professeurs.es d'université etc. Alors, la population qui a été déplacée tant de fois comme je vous l'ai dit plus tôt, dont un grand nombre a été soit tué, blessé ou affaibli ne pourra jamais se rétablir comme groupe dans cet endroit. C'est la dérive généralisée.
Mais, en octobre de cette année, un an après le début de la guerre, l'armée israélienne a commencé une opération dans le nord de Gaza, au nord de ce qu'on nomme le Corridor Nerzarim. En fait ce n'est pas un corridor, c'est une espèce de boite d'environ 5 milles de large sur 5 milles de long. Il s'agit de vider tout ce qui est au nord de ce corridor de sa population. C'est un plan qui a été mis de l'avant par un général retraité, M. Giora Eiland à la télévision israélienne quelques mois au paravent. Il s'agit de forcer toute la population à s'en aller par l'action militaire, par la famine en la privant de nourriture et d'eau. De fait, la majorité de cette population a été déplacée. Cette dernière attaque contre l'hôpital dont vous parliez plus tôt (dans l'émission), n'est qu'un pas de plus pour arriver à rendre cette zone libre de toute population.
Un ancien chef de cabinet du ministre de la défense, lui-même faucon en cette matière, a qualifié ce genre d'opération de nettoyage ethnique dans les médias israéliens. Mais, le nettoyage ethnique implique que vous déplacez une population, un groupe ethnique particulier d'un endroit où vous ne voulez pas qu'elle soit, vers un autre où elle sera au moins protégée de ces attaques. Mais, évidemment à Gaza, quand vous déplacez des gens d'un endroit à un autre prétendument sécurisé … il n'y a pas de ces dites zones sécurisées, ces personnes ne sont pas en sécurité et sont constamment soumises à des attaques. C'est ce qui fait que ces soit disant nettoyages ethniques font partie d'opérations génocidaires.
En ce moment, les médias israéliens traitent avec une certaine insistance la situation dans la portion nord de Gaza. Comme elle a été rasée et vidée de sa population, des groupes de colons attendent de l'autre côté de la clôture pour y entrer et démarrer une aire de colonisation avec le projet de l'occuper totalement. Et lorsqu'ils en seront là, après que l'armée les aura autorisés à entrer, je ne vois aucun mécanisme en Israël proprement dit, et même internationalement bien franchement, qui pourrait les en faire sortir. Ce serait donc le commencement d'une annexion rampante et de recolonisation puisque la zone aurait été vidée complètement de sa population palestinienne.
N.S. : Professeur Bartov je veux que vous nous parliez des facilitateurs de cette situation que vous appelé » génocide ». La semaine dernière la chroniqueuse Nesrine Malik publiait dans le Guardian sa chronique intitulée : Un consensus émerge : Israël commet en ce moment un génocide à Gaza. Que faisons-nous ? Elle condamne ce qu'elle appelle la complicité de l'Occident dans ce qui se passe actuellement à Gaza. Elle souligne : « Actuellement, les Palestiniens.nes sont en danger de mourir deux fois. Physiquement, et ensuite moralement parce les puissants.es restreignent les règles qui définissent le monde tel que nous le connaissons. En refusant la désignation de génocide et de nettoyage ethnique, en ne s'en occupant pas, les alliés d'Israël imposent au monde une adaptation après laquelle il sera possible de simplement accepter que les droits ne sont plus consacrés par l'humanité mais sont laissés aux mains de ceux et celles qui décident qui est humain ou non ». Professeur Bartov pouvez-vous répondre à cette opinion ? Comme vous dites qu'un génocide est en cours à Gaza, il ne serait pas possible sans la complicité et l'implication directe des pouvoirs occidentaux en particulier celui des États-Unis. Donc, en ce sens, mais aussi par association, ils sont aussi coupables de génocide ?
O.B. : (…) Je vais commencer par dire premièrement et par-dessus tout, que la population qui est la plus responsable de ce que fait Israël en ce moment, est la population israélienne. Il y a une profonde complicité entre cette population dont les partis d'opposition, avec ce que fait son gouvernement en le soutenant. Nous pouvons donc en parler.
Mais, bien sûr, Israël ne pourrait pas poursuivre son programme envers Gaza sans le soutien total particulièrement américain mais aussi européen dont l'Allemagne au premier chef mais aussi de beaucoup d'autres dont la France et le Royaume Uni. L'administration Biden aurait pu mettre fin à cette guerre aussi tôt qu'en novembre ou décembre 2023. Israël est incapable mener de telles opérations à cette échelle, sans l'aide constante des États-Unis qui lui fournit une énorme quantité de munitions sur une base quotidienne ; des tanks, des obus, et des intercepteurs de roquettes. Tout cela arrive en masse depuis les États-Unis au prix actuel d'environ 20 mille milliards de dollars des impôts des Américains.es. Si l'administration américaine avait dit à B. Netanyahu en décembre 2023 : « Vous arrêtez ça ou vous aller vous retrouver seul », il se serait arrêté parce que c'était simplement impossible qu'il continue seul. Mais ça n'a pas été fait.
Évidemment nous en voyons le résultat : premièrement, une destruction massive de Gaza. Ensuite c'est tout l'édifice des lois internationales mises en place dans la foulée de la deuxième guerre mondiale et l'holocauste, avec le Tribunal de Nuremberg en 1948 et les accords de Genève de 1949 et maintenant le Statut de Rome, en vue de prévenir la commission de génocides. Tout cet appareil est privé de son sens si un pays comme Israël, soutenu par ses alliés occidentaux, peut agir en toute impunité. Donc, des pays voyous dans le monde pourront conclure que si Israël le fait pourquoi-pas eux ? En ce sens, nous sommes face à un effondrement moral et éthique total dans les pays précis qui se disent protecteurs des droits civiques, de la démocratie, des droits humains dans le monde. Et une partie de cette catastrophe qui se passe maintenant va avoir de bien plus importantes ramifications dans le futur.
N.S. : Professeur, vous étiez en Israël le mois dernier. Vous avez parlé à bon nombre de personnes. Quelle est leur perception de Gaza selon vous ? Est-ce qu'il y a des critiques en ce moment ? Est-ce qu'elles sont plus vastes, évidentes par rapport aux actions d'Israël à Gaza qu'elles n'étaient plus tôt cette année, à l'été quand vous y étiez ou l'an dernier ?
O.B. : Oui, j'étais en Israël en juin 2024. Quand je parlais avec les gens à ce moment-là, pour la plupart des libéraux conventionnels ou de la gauche et que je mentionnais ce qui se passait à Gaza, je faisais face à une énorme réticence à juste en parler. Ces personnes étaient complètement envahies par le traumatisme et la peine suite à l'attaque du Hamas le 7 octobre précédent. 900 civils.es et plusieurs centaines de soldats.es y ont été tués.es.
Cette fois, quand j'étais en Israël le mois dernier, j'ai senti que plus de gens étaient au fait de ce qui se passe à Gaza même si la télévision israélienne, qui est encore totalement bloquée, ne donne volontairement aucune information sur Gaza. Tous ses reportages sont construits sur ce que lui transmet l'armée. Mais il y a eu des reportages dans les journaux et beaucoup sur les réseaux sociaux. Donc plus de gens je pense, sont au courant de ce qui se passe là-bas.
Mais quelle est leur réaction à cela ? Je crois comprendre que le sentiment de résignation, de désespoir et de découragement sont grandissants dans ce cercle mais qu'on pourrait espérer qu'il devienne l'opposition principale aux politiques du gouvernement d'extrême droite.
N.S. : Professeur Bartov, je suis désolée mais nous devons nous arrêter maintenant.
*****
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Palestine. En Cisjordanie, la brutalité des colons en roue libre
Si Gaza reprend sa respiration au lendemain du cessez-le-feu, le cauchemar continue dans les campagnes et les bourgs de Cisjordanie : des centaines de morts, des milliers d'agressions, des pillages sévères. Le harcèlement de colons grisés par l'impunité est terrible. Rencontres, en ce début 2025, en compagnie d'une délégation de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), avec des Palestiniens victimes de la volonté israélienne d'annexion. Mais qui refusent de s'avouer vaincus.
Tiré d'Orient XXI.
Orient XXI remercie ici la FIDH pour nous avoir proposé de l'accompagner en Palestine, et pour le travail d'information et de terrain qu'elle mène sur les sujets de droit international et humain. De notre envoyé spécial en Palestine.
En ces premiers jours de 2025, je parcours les routes de Palestine au pas de charge. Enfin, certaines routes. À côté du réseau traditionnel aux tracés antiques, comme souvent au Proche-Orient, les routes réservées aux colons transpercent le paysage, surélevées, grillagées, vidéosurveillées. Menaçantes, nombreuses et rapides, ces voies prioritaires rendent l'apartheid pratique, comme une application de transport. Ce paysage palestinien fragmenté, gravement altéré par la colonisation, les blocs de béton, les tourbillons de poussière, les traces de destructions, je le connais, je l'ai parcouru maintes fois ces dernières années. Pourquoi la Palestine semble plus moche, sale, triste qu'au printemps dernier. L'injustice y crève les yeux, étouffe comme le souffle de l'enfer. Ces voies de la discrimination sont laides. Elles sont un des signes qu'en Palestine tout s'enfonce dans l'inacceptable. L'indifférence du monde devrait donner à pleurer, si cela servait à soulager ma colère.
Les faits ne laissent aucun répit. Exécutions sommaires, passages à tabac, incendies de maison, destructions de fermes, saccages de terre, arrestations arbitraires… Responsables de cette rengaine quotidienne : des colons organisés en milices armées par le gouvernement et des soldats acteurs de la répression, complices des horreurs des dits-colons. Ce qui se déroule dans les profondeurs de la Palestine est « de pire en pire ». Tout le monde me le dit.
Pour la délégation de la FIDH que j'accompagne, la diplomatie de l'accolade est le signe de partage et de solidarité. Celles et ceux que l'on rencontre se forcent à sourire mais ont envie de hurler. « Comment vous-dites déjà ? Pénible [en français] », tente de plaisanter un homme dont le regard a perdu toute confiance, tandis qu'il étreint nos mains.
Cinq attaques par jour en moyenne
Les colons israéliens partagent les idéaux de l'extrême droite suprémaciste et religieuse mondiale. Ils combattent les Arabes, ce qui revient à chasser les Palestiniens (musulmans et chrétiens) de Cisjordanie. Pauvres, riches, paysans, bourgeois, citadins, ruraux. Les milices des colons ne font « plus de quartier », c'est leur mot d'ordre général. Ils auraient tort de se gêner, puisqu'ils sont encouragés par deux des plus puissants ministres de Benyamin Nétanyahou, Itamar Ben Gvir — qui a quitté la coalition gouvernementale suite à l'accord de cessez-le-feu à Gaza — et Bezalel Smotrich, eux-mêmes colons, comme onze des 29 ministres de l'actuel gouvernement. Un permis de massacrer délivré par des ministres, rabbins et généraux, dans une Sainte Trinité mortifère.
Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2024, 1 654 attaques contre des civils palestiniens, perpétrées par des colons, ont été répertoriées dans les territoires palestiniens, soit presque cinq par jour, selon l'OCHA, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Résultat : 722 Palestiniens ont été tués « dans le contexte de l'occupation » sur la même période à Jérusalem-Est et dans les territoires, précise l'organisme onusien (1).
Certains Palestiniens, notamment à Jénine, ont quant à eux été tués par la police palestinienne, gangrenée par une complicité sécuritaire avec Israël qui écœure les Palestiniens. « Aidez-nous à nous débarrasser du Hamas et du Fatah », supplie un bourgeois de Ramallah. Des Palestiniens les jugent comme des pions dans les mains d'Israël, prêts à les sacrifier pour leurs intérêts idéologiques et économiques. « Et nous, on compte les disparus, on n'arrive même plus à dresser les listes de nos morts, déplore un Palestinien. On est des parias, les oubliés de l'humanité. » Un homme, croisé à Bethléem, n'a pas envie de parler de ses 18 ans passés en prison. Il y a plus de 5 000 prisonniers politiques palestiniens détenus par Israël. Selon l'ONG Addameer, on comptait 3 376 détenus administratifs au 7 janvier 2025 contre « seulement » 1 264 en septembre 2023.
Les Palestiniens tout le temps observés
En outre, les territoires sont quasi bouclés. L'UNRWA, l'agence onusienne en charge des réfugiés, a été mise hors circuit par Israël. Un scandale politique et humanitaire de plus. Sa petite permanence à l'entrée du camp Ayda, à Bethléem, est fermée pour une durée indéterminée. Non loin de là, l'hôtel de Banksy prend la poussière. Seuls le hall et le petit musée de l'Occupation sont ouverts, mais personne n'y passe plus, les bobos australiens se sont évanouis. Ils débarquaient couverts de lin en Uber Berline et descendaient des cocktails sur la terrasse face au mur. Mais au moins ils venaient. Comme les pèlerins, totalement absents ces temps-ci, après le long coup d'arrêt du Covid. Bethléem se meure en sourdine et des malheureux vendent de misérables souvenirs aux rares étrangers de passage.
Un homme du camp d'Ayda, très sympathique, affable, d'une courtoisie répandue en Palestine, sourit tristement. Pour lui, la Palestine ne répond pas à la brutalité de l'occupant. « Depuis le début de la guerre à Gaza, on est bien obligés de se poser des questions sur notre mobilisation. On est trop faibles face à l'armée israélienne. Jeter des pierres sur des soldats n'est pas suffisant. » Il pense que les jeunes de Naplouse et de Jénine ont eu raison, les gens du Hamas aussi. Le temps des armes est venu. De plus en plus de Palestiniens s'interrogent.
Les colons, eux, ne doutent pas. Ils ont les armes, et s'en servent. Tous comme les soldats.
L'homme raconte la mort d'un enfant palestinien le 10 novembre 2023, dans la rue, devant tout le monde, transpercé par la balle d'un sniper. Les soldats ont embarqué le cadavre du garçon et l'ont rendu le lendemain à son père. Un peu plus loin, dans un repli du mur de séparation qui longe le camp, une base militaire israélienne, avec en permanence une vingtaine de soldats, nous observe. Ici, les Palestiniens sont tout le temps observés. Le jour venu d'un nouveau départ, qu'exigent les colons messianiques et leurs ministres, d'une nouvelle Nakba qui semble presque écrite, l'armée saura où trouver les valises pour accélérer le mouvement.
Nuits de barbarie
Malgré ses multiples fronts, cette armée a renforcé sa présence dans les territoires. Elle n'a nulle intention de « cesser-le-feu » en Cisjordanie. Elle reprend en main les checkpoints et multiplient les patrouilles, et laisse circuler les vendredis des hordes d'adolescents colons de 16 ans et moins. Ils disposent de cocktails Molotov et de gourdins. Les plus âgés qui les encadrent ont des armes. Ils boivent de l'alcool et attaquent dans l'ivresse, hurlant à la mort dans leurs nuits de barbarie. Ces instants effrayants sont saisis par les caméras de surveillance installées par l'ONG B'tselem et d'autres organisations des droits humains, comme Al-Haq.
Une victime, un bédouin, montre ses plaies encore purulentes infligées par des colons quatre jours plus tôt, vendredi 4 janvier 2025. Khaled Najjar, 71 ans, a l'allure épuisée d'un vieillard mais le regard pétillant. Il dénude son ventre, dévoilant une énorme boule noire. Il vit dans un hameau de Masafer Yatta, là même où a été tourné No Other Land. Au milieu de la nuit, les colons l'ont arraché à sa maison, qui avait été démolie par l'armée à plusieurs reprises. « Ils étaient trois au quatre, ils m'ont jeté au sol et ont commencé à me battre. » Ils avaient au préalable détruit la caméra d'observation installée par B'tselem.
Khaled a passé deux jours à l'hôpital, et ce n'est pas la première fois. « Je ne compte plus les fois où j'ai été blessé, j'ai passé des mois à l'hôpital. » Non loin, Bassel Adra, l'un des coréalisateurs de No Other Land, soupire. « Cela n'a pas commencé avec le 7 octobre, mais le harcèlement des colons est de pis en pis. Les autorités ne font rien pour le faire cesser. » Il est beau, triste, sympathique : ses combats sont là, sous nos yeux.
Face à nous, à quelques centaines de mètres, se trouve la colonie, anciennement « poste avancé », de Regavim. Et sur une autre hauteur, tout près de la maison de Khaled Najjar, un kiosque à musique a été édifié. Sur cette position dominante, les colons se retrouvent avant de passer à l'attaque, mettent la musique à fond, boivent, chantent et dansent.
À Jérusalem, les mêmes colons et leurs amis dansent parfois dans la rue, devant la gare Centrale, accompagnés de leur musique pop biblique et guerrière. Un passant, hors de lui, les traite de « fascistes ». Sa colère glisse sur la foule. Le tramway, un autre symbole de la colonisation (2), file dans la nuit. Il est à peine 23h, il ne transporte que de jeunes hommes pieux, farfadets farouches d'un autre temps, des gens parfois patibulaires, parfois juste fatigués, mais tous armés. Il y a aussi des soldat.e.s en armes qui soupirent les yeux au ciel. Rien ne va pour eux. Tout messianique qu'il soit, le bidasse israélien n'ignore pas que son destin est de finir en chair à canon. Des généraux et des rabbins nationaux-religieux hystériques lui disent toute la journée « Meurs pour Dieu et la patrie ! ». Le malheur des Palestiniens ne compte pas. Ou, pour être plus près de la vérité, ils s'en félicitent.
Ben Gvir et Smotrich ont la haute main sur les affaires militaires, civiles et financières des territoires occupés palestiniens (3). Ces proconsuls ricanent de leurs volontés meurtrières sur des télévisions de propagande, ébahis de voir à quel point les « alliés » d'Israël les laissent tranquilles. En outre, des rabbins les bénissent. Le « plus de quartier », c'est eux, repris par des milliers de personnes armées par Ben Gvir et Smotrich. Ils méritent l'un et l'autre la Cour pénale internationale (CPI) pour leurs appels répétés aux meurtres et aux pillages. Ces gens suivent leurs méfaits depuis leurs limousines blindées et climatisées, sillonnant des routes réservées. Leur vision du monde est en train d'anéantir la Palestine, sa douceur un peu brumeuse, les vapeurs de la Mer morte.
« On reconstruira »
Tous les Palestiniens ne vivent pas dans le dénuement des bédouins du sud. Turmus Ayya, un gros bourg de 3 000 résidents environ, au nord de Ramallah, a la caractéristique d'être peuplé à 80 % de Palestiniens ayant la nationalité américaine. Fortune faite aux États-Unis, ils reviennent et se bâtissent de gigantesques maisons entourées de précieux jardins tirés au cordeau. Parfois, ils financent une mosquée aussi chic qu'une synagogue de Beverly Hills. L'un d'eux, très élégant avec son blouson en daim et son pantalon à plis, a travaillé comme avocat en Californie. « Je suis revenu pour m'installer mais aussi pour résister », affirme-t-il avec sa courtoisie old fashion.
Il nous entraîne sur les hauteurs de la localité. On grimpe au cœur de la Palestine ancestrale, faite de champs d'oliviers tortueux et d'herbes folles incrustées entre les pierres. Deux jours avant notre passage, le 6 janvier 2025, un pavillon d'été construit au sommet d'une colline était incendié par les colons. Jouissant d'une vue magnifique, cette bâtisse récente de vastes dimensions faisait face à la colonie de Shilo, établie en 1979 sur des terres confisquées à Turmus Ayya, et qui compte 5 000 habitants. « On se retrouvait dans cette maison pour des occasions spéciales, avec de quoi s'amuser pour tout le monde », raconte le Palestino-américain. Il n'a pas besoin de grands discours pour afficher sa détermination : « On reconstruira. »
Cela ne sera pas forcément simple. Il n'ignore pas qu'en contrebas, dans la vallée, les bâtiments de Shilo s'étendent, s'approchent des merveilleux petits palais de Turmus Ayya. Plus de quarante maisons y ont été attaquées et parfois incendiées ces derniers mois.
Beita, convoitée par les colons
Sur la route de Naplouse, je retrouve Beita, où je me suis déjà rendu au printemps 2022. La population s'opposait frontalement aux colons qui, chaque vendredi, venaient les harceler. Quand une nouvelle colonie, Eyvatar, sur le mont Sabih, avait commencé à s'implanter près de Beita en 2021, les habitants s'étaient soulevés. Il y avait eu dix morts au cours de manifestations. Les colons d'Eyvatar avaient été évacués, mais sont revenus en 2022.
Avec 12 500 habitants, Beita est une commune aux contours compliqués, avec de nombreux vallons fertiles comptant des points d'eau qui attisent les convoitises des colons. Une dizaine de colonies, de tailles diverses, entourent Beita. Et depuis le 7 octobre, les affrontements sont incessants, et ont fait plus d'une dizaine de victimes. Sur une hauteur de Beita, Aysenur Ezgi Eygi, militante américano-turque, a été tuée par un sniper de l'armée le 6 septembre 2024. La jeune femme de 26 ans manifestait contre les colons. Ici aussi, « tout s'est aggravé depuis le 7 octobre », dit un habitant. Les morts, les destructions, le harcèlement.
Mosad Soufan a le malheur d'avoir sa ferme de Beita située à flanc de coteau, en contrebas de la colonie en pleine expansion de Yitzhar. À quelques mètres de ses fenêtres, une route neuve monte à la colonie, impeccable trait de velours presque fictionnel dans ce rude paysage. Pour aller à sa rencontre, on a dû monter un chemin pierreux, déplacer de lourdes pierres que les colons venaient de déposer pour isoler Mosad et sa famille. « Ils étaient là il y a deux heures, et ils nous observent », explique-t-il. Mosad raconte ensuite les nombreuses avanies subies par sa famille depuis des années. Il montre sur son téléphone les captures d'écran d'un groupe de colons qui se qualifient de « chasseurs de nazis ». Ils ont mis une cible sur son visage. Son chien, sympathique bâtard aux fines jambes, arrive en se traînant, abattu. « Les colons ont tenté de l'empoisonner, il y a deux jours », dit Mosad, s'excusant presque de tant de brutalité. Sur l'horizon orangé du crépuscule, nombre de lumières sont autant de promesses que de menaces. Mosad les connaît. C'est bientôt l'heure de se boucler pour la nuit. Jusqu'à la prochaine alerte.
Notes
1- De nombreuses données sont disponibles sur le site de la plateforme des ONG pour la Palestine, qui a collecté des données pour cet article.
2- NDLR. Le réseau de tramway construit à Jérusalem par Israël relie de manière illégale Jérusalem-Ouest aux colonies israéliennes implantées sur les terres palestiniennes de Jérusalem-Est. Deux entreprises françaises sont impliquées dans son développement : Alstom et Engis rail.
3- Lire à ce propos cet article qui pointe le coût des hausses des ressources des colonies : Pascal Brunel, « Israël : le financement des colonies de Cisjordanie déclenche une polémique », Les Échos, 28 novembre 2023.
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Medine Mamedoğlu : Le journalisme au milieu de la violence étatiquo-masculine
TURQUIE / KURDISTAN – Les nombreux défis que pose le fait d'être kurde, femme et journaliste – que mes collègues femmes comprendront très bien – n'ont pas diminué au cours des dix dernières années.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Depuis de nombreuses années, la profession de journaliste est en proie à d'intenses violations des droits de l'homme et à des pressions, tant en Turquie qu'au Kurdistan. En période de troubles politiques, de crises économiques et de guerre, des dizaines de journalistes qui ont embrassé le rôle et la mission que la profession implique ont été assassinés, emprisonnés ou soumis à la torture. Ces pressions, qui ont atteint leur apogée dans les années 1990, perdurent encore aujourd'hui, même après 30 ans.
Des milliers de journalistes qui continuent leur travail en ajoutant l'éthique et la conscience aux principes traditionnels de QQOQCCP* subissent encore aujourd'hui ces pressions. La presse libre est en première ligne de cette lutte. Tout en essayant de porter à l'attention du public les violations et les tortures subies par la population, les travailleurs de la presse libre, qui ont été systématiquement pris pour cible par les pouvoirs en place à l'époque, ont été soit soumis à un harcèlement judiciaire, soit contraints de quitter le terrain sous la menace lorsqu'ils ont révélé la vérité au public. Des journalistes comme Ape Musa (Musa Anter), Hafız Akdemir et bien d'autres ont été assassinés simplement parce qu'ils exerçaient cette profession. Quand on regarde en arrière, on constate que les méthodes utilisées pour réprimer les journalistes aujourd'hui sont les mêmes qu'il y a 30 ans. Malgré le passage du temps, rien n'a changé dans ce pays. Comme les journalistes dont nous avons hérité, nous continuons à nous battre. Dans cette lutte, nous avançons sur le chemin en donnant la priorité à la vérité sans discrimination fondée sur la race, la langue, la religion ou le sexe. Les paroles et le travail de ceux qui ont payé le prix pour que ces vérités ne restent pas dans l'ombre continuent de guider notre chemin aujourd'hui.
Il n'est pas surprenant que nous ayons vécu une histoire semblable à celle que j'ai décrite en lisant, en écoutant ou en regardant. En fonction du climat politique du pays, les politiques du gouvernement envers les journalistes et la presse libre changent constamment. Alors que ces cycles se répètent depuis des années, les journalistes ciblés par la censure et le harcèlement judiciaire continuent d'écrire et de documenter malgré tout. Je suis l'une des femmes journalistes qui perpétuent cette tradition aux côtés de centaines de mes collègues dans mon domaine. J'ai commencé à travailler chez JINHA, la première agence de presse féminine au monde, en novembre 2015, alors que j'étais étudiante à l'université, à l'âge de 18 ans. Comme j'ai commencé pendant une période d'intense activité, je n'ai pratiquement pas passé de temps au bureau. Pendant cette période, j'ai suivi de près les processus de conflit à Sur et les mouvements sociaux à Amed. Lorsque j'ai commencé ma carrière, j'ai vécu, vu et écrit sur des choses que je n'aurais jamais pu imaginer dans mes rêves les plus fous. Chaque reportage que j'ai écrit, chaque photo que j'ai prise et chaque personne dont j'ai écouté l'histoire m'accompagnent désormais comme une partie de mon expérience.
Être une femme journaliste sur le terrain
En plus des défis que représente le métier de journaliste, les pressions auxquelles nous sommes confrontées en tant que femmes journalistes kurdes au Kurdistan sont bien plus intenses. Les nombreuses difficultés qui accompagnent le fait d'être kurde, d'être une femme et d'être journaliste – que mes collègues femmes ne comprendront que trop bien – n'ont pas diminué, même après dix ans. Les politiques oppressives visant à la fois les femmes et le peuple kurde dans ce pays nous affectent à chaque étape de notre travail sur le terrain. Cette réalité n'est pas différente pour des milliers de femmes journalistes comme moi qui travaillent sur le terrain. Au début de ma carrière de journaliste de terrain, j'ai été témoin et victime directe de la violence des hommes, de l'État et du système judiciaire.
Pour donner un exemple récent, après la nomination d'un administrateur à la municipalité de Batman, notre collègue Pelşin Çetinkaya, qui couvrait les événements de la ville, a été arrêtée alors qu'elle avait déclaré à plusieurs reprises qu'elle était journaliste. Elle a été agressée et insultée. Le même jour, nous avons également été empêchées de faire notre travail et menacées par la police.
Ce mois de novembre marquera mes neuf ans de carrière. Malgré toutes les pressions, les violences et les menaces auxquelles nous avons été confrontées pendant cette période, nous avons continué à écrire. Nous avons documenté et rapporté les violations et les injustices auxquelles est confronté le peuple kurde, dont le sort a été largement ignoré par l'opinion publique, dans toutes les régions où nous avons été présents.
Dans cette ère de politique répétitive, les politiques visant le public n'ont malheureusement pas changé, tout comme les pressions exercées sur la presse n'ont pas changé. Les mêmes personnes dont les villages ont été incendiés hier (…) sont aujourd'hui confrontées à des politiques d'écocide et de dépeuplement. Les journalistes qui ont été assassinés hier pour avoir écrit la vérité sont aujourd'hui emprisonnés pour les informations qu'ils écrivent.
Grandir à une époque où ces politiques demeurent inchangées et assumer la responsabilité de la vérité est pour nous une expérience honorable. Dans les moments où nous nous sentons mis au défi, épuisés ou désespérés, nous puisons une force renouvelée dans les luttes du passé. Car nous savons tous très bien que si nous n'écrivons pas, personne ne le fera. C'est pourquoi écouter et documenter les expériences de chaque femme, enfant, prisonnier et arbre – chaque être vivant – dans cette région est devenu pour nous plus qu'un simple métier. C'est parce que nous ne vivons pas dans une région normale et que nous ne traversons pas une période normale.
Impunité
Le prix à payer pour écrire la vérité et dénoncer la torture à notre époque est l'emprisonnement et un harcèlement judiciaire sans fin. Cependant, avant d'aborder le sujet des procédures judiciaires, j'aimerais partager quelques exemples de violences d'État masculines auxquelles j'ai été confrontée en travaillant sur le terrain, comme je l'ai déjà souligné. Alors que j'avais un appareil photo à la main et une carte de presse autour du cou, j'ai été agressée par des agents des forces de l'ordre lors de nombreuses manifestations et événements auxquels j'ai participé. Quelle coïncidence (!), ma première rencontre avec cette violence a eu lieu lors des célébrations de la Journée internationale des femmes en 2016. J'ai été agressée par deux policiers, puis j'ai failli être arrêtée pour avoir pris des photos de deux jeunes femmes qui étaient torturées et détenues de force.
Durant cette période, à un poste de contrôle de police dans le district de Sur où des affrontements faisaient rage, j'ai été soumise au harcèlement et à une fouille corporelle par une policière. À Sur encore, malgré un contrôle d'identité (GBT), j'ai été soumise à des violences verbales et physiques de la part de quatre policiers. Aujourd'hui, les femmes de cette région sont confrontées à de telles violences presque quotidiennement. Pour ceux qui lisent ces récits, ce que j'ai vécu peut paraître anormal ; au début, cela m'a semblé aussi anormal. Mais ces pratiques de torture, normalisées et systématisées par l'impunité, n'ont jamais cessé un instant. Le 8 mars 2017, j'ai de nouveau été confrontée à la même violence lors du tournage. Ce processus s'est ensuite poursuivi avec des enquêtes.
Au lendemain du tremblement de terre du 6 février 2023, qui a provoqué des dégâts considérables, j'ai travaillé dans des dizaines de villes. En particulier à Maraş et à Malatya, nos interviews ont souvent été entravées par la police. À Maraş, par exemple, alors que nous enregistrions avec deux collègues journalistes les réactions des citoyens qui disaient : « L'État n'était pas là », un policier a d'abord réprimandé les citoyens, puis a tenté de soulever une foule contre nous.
Violence numérique systématique
Pendant cette période, j'ai été la cible d'insultes et de menaces intenses sur les réseaux sociaux pour avoir dénoncé la négligence entourant ces événements. La violence des médias numériques a ajouté aux pressions auxquelles je faisais face sur le terrain. Pour les reportages que j'ai préparés pendant mes trois mois environ dans la zone du tremblement de terre, une enquête a été ouverte contre moi en février pour « diffusion publique d'informations trompeuses ». Je n'ai pas été informée de cette enquête, ni convoqué pour faire une déclaration. Je n'ai appris l'existence du mandat de comparution forcée que lorsque je me suis rendu dans un commissariat de police pour une plainte pour disparition, après quoi j'ai fait une déclaration au bureau du procureur.
Environ un an après cette enquête, après les élections locales du 31 mars, les mêmes menaces et tortures ont refait surface à Van, où un administrateur devait être nommé. J'ai reçu de violentes menaces de mort sur les réseaux sociaux pour avoir partagé des images d'un jeune homme de Hakkâri torturé par les forces de l'ordre pour avoir protesté contre ces actions. Le lendemain de ces menaces, alors que je couvrais une manifestation d'avocats à Van contre la confiscation des mandats des élus, j'ai été torturée et arrêtée alors que je tenais une caméra et portais une carte de presse autour du cou. Bien que j'aie déclaré à plusieurs reprises que j'étais journaliste, les forces de l'ordre ont essayé de briser ma caméra pour effacer les images de torture que j'avais enregistrées. Lorsque j'ai refusé de remettre ma caméra, j'ai été soumis à la fois à des violences physiques et à des insultes. Après avoir arraché ma carte de presse de mon cou, ils m'ont menottée dans le dos et m'ont arrêtée. L'enquête que nous avions ouverte concernant cet incident a été classée sans suite au motif que l'« intervention était proportionnée ».
Plusieurs mois après cet événement, un reportage que j'avais publié sur un incendie dans les districts de Mazıdağı et Çınar, qui avait fait 15 morts, a fait l'objet d'une autre enquête à la suite d'une dénonciation anonyme. Dans ce reportage, où je n'ai ni commenté ni modifié quoi que ce soit, je me suis contentée de partager une vidéo dans laquelle un citoyen disait la vérité. Néanmoins, une enquête a été ouverte contre moi le mois dernier. Les allégations dans les trois enquêtes étaient liées aux reportages et aux vidéos d'actualité que j'avais préparés. Si certaines ont été lancées sur la base de dénonciations, d'autres découlent de rapports de la Division de la cybercriminalité. Deux de ces enquêtes ont finalement été classées sans suite.
Bien que je dise que les contenus que je partage relèvent de mes activités professionnelles, je continue à subir le même harcèlement dans de nombreux reportages qui concernent le public. Sur les réseaux sociaux en particulier, une vague systématique de violence numérique se poursuit sans relâche, de la part d'un groupe incapable de digérer la vérité. Cette violence, qui commence dès que nous prononçons les mots « kurde », « femme » ou « droits », reste incontrôlée car elle est renforcée par l'impunité. De nombreuses plaintes pénales que nous avons déposées auprès de nos avocats contre des individus qui ont ouvertement proféré des menaces de mort, des insultes et partagé des images d'armes sur des comptes publics ont été rejetées au motif qu'« il n'y a pas de preuve concrète ». La justice, qui considère nos reportages comme une menace et ouvre des enquêtes contre nous, ne parvient pas à trouver de preuves concrètes contre des individus qui nous menacent ouvertement de mort sous leur vrai nom.
Il est évident que la seule enquête restante aboutira au même résultat. Un journaliste est contraint de faire une déclaration et d'être jugé simplement pour avoir rapporté l'actualité. Au-delà de ces harcèlements judiciaires, les obstacles auxquels nous sommes confrontés sur le terrain restent les mêmes pour les journalistes de Diyarbakır et de la région. Lors des interventions ou des détentions, les forces de l'ordre empêchent les journalistes d'enregistrer des images en utilisant des boucliers. Si les journalistes s'y opposent, on leur dit : « C'est l'ordre reçu ». Pourtant, aucun document n'est fourni pour clarifier qui a donné cet ordre. Les forces de l'ordre, agissant de manière éhontée, non seulement nous empêchent de faire notre travail, mais prennent également des mesures contre nous ou font usage de la force si nous résistons à cette obstruction.
Être la voix de ceux qui ne sont pas entendus…
Dans cette région, je me concentre souvent sur des sujets liés aux femmes, aux questions de genre, à l'écologie et aux droits des enfants. Dans les reportages sur les violences faites aux femmes et les féminicides, je suis fréquemment victime d'insultes et de menaces de la part des hommes auteurs ou de leurs proches. Cette violence se poursuit souvent lors des procès pour féminicides que je suis. De même, les hommes auteurs de ces actes dénoncés dans nos reportages sur le terrain tirent leur force de la politique d'impunité et persistent à menacer les femmes journalistes.
Cette situation ne fait pas exception dans les cas où les auteurs ne sont pas des hommes mais des entreprises. Les entreprises responsables de la destruction écologique nous empêchent parfois de filmer ou nous empêchent d'atteindre les communautés qui protestent contre elles. En bref, que ce soit sur le terrain ou sur les plateformes numériques, la violence de l'État masculin nous confronte dans tous les espaces où nous accordons la priorité aux intérêts publics et nous efforçons d'amplifier la voix des citoyens. Nous savons bien pourquoi cette pression est exercée. Elle est le produit d'un système qui cherche à intimider, à réduire au silence et à construire ses propres médias, dans le but de supprimer la dénonciation des violations et des crises. Ils tentent d'atteindre cet objectif en réduisant au silence les journalistes.
Malgré toutes ces pressions, ma foi dans l'écriture et le journalisme reste inébranlable. Quoi qu'il arrive, nous continuerons à être sur le terrain pour les droits des femmes et des enfants, pour les droits des prisonniers torturés et pour les droits de tous les êtres vivants – et surtout pour être la voix de ceux qui ne sont pas entendus. Malgré les accusations simplistes et les tactiques d'intimidation, nous resterons ici aux côtés de nos collègues femmes et de toutes les femmes qui luttent pour la justice dans tous les domaines de la vie.
Par Medine Mamedoğlu, journaliste travaillant à l'agence de presse des femmes du Moyen-Orient (NuJINHA). Elle a débuté sa carrière à l'agence de presse Jin (JINHA) en novembre 2015. Elle a travaillé chez Gazete Şûjin et Jinnews après la fermeture de l'agence par un décret.
*QQOQCCP (pour « Qui ? Quoi ? Où ? Quand ? Comment ? Combien ? Pourquoi »), concept notamment utilisé en journalisme
Cet article a été produit avec le soutien financier du Centre de journalisme et des médias internationaux (OsloMet-JMIC) de l'Université métropolitaine d'Oslo.
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Au cinéma—« Mon ami le terroriste », ou l’humanisation des ennemis politiques

Comptes rendus de lecture du mardi 21 janvier 2025
Faire que !
Alain Deneault
Mes nombreuses critiques des livres d'Alain Deneault ont toujours été élogieuses, mais soulevaient l'idée qu'ils gagneraient à être vulgarisés. Je m'en repens aujourd'hui : nous y perdrions beaucoup – et pour quels gains illusoires ? - quant à la profondeur et la sagacité de ses analyses et de ses vues. Dans « Faire que ! », essai sur « l'engagement à l'ère de l'inouï », l'auteur aborde la question « quoi faire ? », que nous nous posons tous devant l'étendue des défis en présence en matière d'environnement, mais il le fait en déplaçant progressivement la question vers un mode d'action - « faire que » - quant à ce que nous devons faire et que nous serons d'ailleurs amenés à faire pour changer la donne… en cette ère de l'inouï. Un bouquin, à mon sens, d'un grand intérêt, qui nous fait découvrir et redécouvrir encore une fois une foule d'idées et d'auteurs, et qui se termine sur une note, je dois le dire, plutôt stimulante.
Extrait :
La vie deviendra plus dure, mais plus significative. On se découvrira des talents qu'on ignorait, et les mettra à des fins plus pertinentes que celles d'un influenceur sur internet. On appellera « biorégion » l'ensemble qui naîtra de la nécessité, dans un moment où il faudra réapprendre à s'organiser à une échelle sensible. Dans les villes, appelées tendanciellement à se dépeupler, les bio quartiers pourront en être le pendant, avec leurs politiques d'agriculture urbaine et de concentrations de services. La biorégion n'est pas un projet, mais le lieu à partir duquel des projets émergent, la suite à donner à une situation - la contraction de la pensée politique à l'échelle régionale - qui sera, elle, impérative.
Les Thibault
Roger Martin du Gard
« Les Thibault » est une œuvre magistrale, en huit volumes, qui couvre l'époque de 1904 à 1940. C'est l'un des meilleurs romans de la première moitié du dernier siècle et l'un des plus beaux qu'il m'ait été donné de lire. Il tourne autour de deux familles, les familles Thibault et Fontanin, et de deux frères que tout oppose, Antoine et Jacques Thibault. Le premier, l'aîné, est un médecin sûr de lui, à l'esprit rationnel et conformiste ; le second, son cadet de neuf ans, est un idéaliste, en révolte contre les valeurs de la société bourgeoise, qui deviendra militant socialiste et tentera d'empêcher la guerre. Une œuvre d'une grande valeur historique et sociale et une œuvre prémonitoire à bien des égards.
Extrait :
C'était vrai. Contre toute attente, cette nuit de voyage avait été mieux que bonne : libératrice. Seul dans son compartiment, il avait pu s'allonger, s'endormir presque aussitôt ; et il ne s'était éveillé qu'à Culoz, reposé, plein d'ardeur, exceptionnellement heureux même, comme délivré d'il ne savait quoi. A la portière, en respirant à larges traits l'air matinal, tandis que le premier soleil achevait de dissiper au fond des vallées les ouates laissées par la nuit, il s'était penché sur lui-même, cherchant à s'expliquer cette joie intérieure, dont, ce matin, il se trouvait comblé. « Fini, s'était-il dit, de se débattre dans la confusion des idées, des doctrines ; un but précis s'offre enfin l'action directe contre la guerre ! » Certes, l'heure était grave ; décisive, sans doute. Mais, lorsqu'il faisait le bilan des impressions qu'il rapportait de Paris, la fermeté de la position du socialisme français, l'accord des chefs, réalisé autour de Jaurès et soutenu par sa combativité optimiste, la soudure qui semblait se faire entre l'activité des syndicats et celle du Parti, tout contribuait à accroître sa confiance dans la force invincible de l'Internationale.
Dissident - Pierre Vallières (1938-1998)
Daniel Samson-Legault
Nous sommes redevables à Daniel Samson-Legault d'avoir écrit une biographie aussi fouillée de ce brillant intellectuel que fut Pierre Vallières près de vingt ans après sa mort. Même si l'auteur de « Nègres blancs d'Amérique » a beaucoup écrit, qu'il a été une figure marquante de notre histoire dans les années 1960 et 1970 et qu'il s'est investi dans une foule de projets au cours de sa vie, nombre de ses proches étaient disparus aussi – dont Charles Gagnon et Michel Chartrand – lorsque l'auteur a repris son projet de biographie. Mais le travail de moine de Samson-Legault, ses recherches et ses très nombreuses rencontres et entrevues avec des personnes de l'entourage de Vallières lui ont permis de pallier ce passage du temps et de nous livrer une très belle et bonne biographie de Vallières. La préface d'Amir Kadhir, qu'on dirait écrite sur un coin de table, hâtivement, est probablement le seul aspect décevant du livre.
Extrait :
Pour les deux représentations, ce soir, la salle est comble avec 700 personnes, et on doit en refuser au moins une centaine d'autres, qui repartent piteuses. Les journalistes ont été invités pour la deuxième, prévue pour 21 h 30, mais qui commence à 22 heures pour se terminer vers minuit et demi. Les télévisions de Radio-Canada et de CBC filment. Le spectacle a commencé par la lecture, par le « juge » Lionel Villeneuve, d'un extrait du compte rendu du procès de Pierre Vallières, personnifié par Robert Gadouas, suivi d'un appel de chacun des prisonniers politiques. C'est un succès éclatant.
Odyssée Lumpen
Alberto Prunetti
Traduit de l'italien
« Odyssée Lumpen » est un beau roman qui nous fait redécouvrir la face cachée du monde, celle de l'exploitation sans scrupule d'une partie de la population. Le narrateur a quitté sa Toscane natale, diplôme à la main, dans l'espoir de trouver mieux en Angleterre. Mais il déchante assez vite, passant à Bristol d'un boulot mal payé à un autre, comme pizzaiolo et nettoyeur de toilettes dans un centre commercial, avec des conditions de travail exécrables, exploité et sans cesse surveillé et harcelé par ses patrons. Un récit sur le lumpenprolétariat, sur les déclassés et les exploités des temps modernes, qui nous fait sourire par moment, mais jamais d'un sourire de mépris. Ce qu'il nous fait plutôt haïr, c'est ce mode d'exploitation capitaliste profondément méprisant et inhumain.
Extrait :
Depuis des siècles les chercheurs et les critiques essaient de déchiffrer les secrets de Shakespeare. Il suffirait d'entrer dans un pub ouvrier le vendredi soir et le mystère serait élucidé. Orgueil, Peur, Vengeance, Jalousie. Entre le comptoir et les chiottes de n'importe quel pub anglais, on trouve bien plus que tout ce dont rêve votre philosophie.
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Où va la gauche française ?

Pour la révolution mondiale – 10 affiches de l’OSPAAAL (1968-1976)
L’Organisation de la solidarité des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine (OSPAAAL) est une organisation anti-impérialiste cubaine, fondée le 12 janvier 1966 suite à la Conférence tricontinentale. Pendant plus d’un demi-siècle, jusqu’à la fermeture de ses locaux en 2019, l’OSPAAAL a joué un rôle de liaison entre les mouvements de libération sur trois continents, dans une perspective anti-impérialiste et socialiste.
La Conférence tricontinentale se tient du 3 au 15 janvier 1966 à La Havane (Cuba). Elle rassemble 500 représentants issus de divers mouvements de libération provenant de 82 nations distinctes. Elle se situe dans le prolongement de la Conférence de Bandung (1955) et de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (1966), deux événements clés qui ont contribué à l’émergence du mouvement des non-alignés, c’est-à-dire des pays qui ne soutiennent ni les États-Unis ni l’URSS. La Tricontinentale vise à unir les mouvements de libération africains, asiatiques et latino-américains afin d’établir une structure de solidarité internationale orientée vers la révolution communiste mondiale. Il s’agit alors d’un des plus importants rassemblements anti-impérialistes à travers le monde. Contrairement à la conférence de Bandung, la Tricontinentale est plus claire dans son intention de s’opposer au capitalisme et soutient ouvertement le socialisme. Durant cette conférence, les délégués adoptent diverses résolutions, comme soutenir la révolution cubaine, demander la fermeture des bases militaires étrangères, promouvoir le désarmement nucléaire et militer contre l’apartheid en Afrique du Sud. Une résolution commune identifie l’impérialisme américain comme l’ennemi commun des peuples en lutte. La conférence aboutit également à une condamnation de l’impérialisme, du colonialisme et du néo-colonialisme, ainsi qu’à la création de l’OSPAAAL.
Entre les années 1960 et 1980, dans un climat de tensions croissantes dû à la guerre froide, l’OSPAAAL s’impose rapidement comme un foyer d’idées révolutionnaires. L’organisation devient la voix des mouvements de résistance contre la domination coloniale à l’échelle mondiale. Grâce à la coopération au sein de l’OSPAAAL, les nouveaux États indépendants peuvent sortir de leur isolement, développer des stratégies économiques et soutenir activement les luttes, qu’elles soient violentes ou pacifiques, sur trois continents.
Pour faire passer son message anti-capitaliste et anti-impérialiste, l’OSPAAAL mise sur son magazine Tricontinental, imprimé à près de 30 000 exemplaires et diffusé dans plus de 80 pays. Elle utilise aussi l’art, notamment à travers des films, mais surtout par la création d’affiches. Les artistes associés à l’OSPAAAL conçoivent des œuvres en soutien aux luttes de libération dans le monde entier, qui se distinguent par leur style visuel audacieux.
Sur le site web de l’OSPAAAL, on peut découvrir une collection d’affiches originales réalisées par divers artistes depuis les années 1960 jusqu’à aujourd’hui. Nous mettons en avant ici dix affiches de solidarité internationale.
Semaine internationale de solidarité avec le Viêt Nam (13 au 19 mars)
René Mederos, 1970

Semaine internationale de solidarité avec l’Amérique latine (19 au 25 avril)
Asela M. Pérez Bolondo, 1970

Journée de Solidarité Mondiale avec la Lutte du Peuple de Palestine (15 mai)
Gladys Acosta, vers 1975

Journée de solidarité avec le peuple d’Afrique du Sud (26 juin)
Berta Abelénda, 1968

Journée de solidarité mondiale avec la Révolution cubaine (26 juillet)
Alberto Ortiz de Zarate, 1975

Solidarité avec le peuple afro-américain (18 août 1968)
Lázaro Abreu / Illustration par Emory Douglas, 1968

Journée de solidarité avec les peuples de Guinée-Bissau et du Cap-Vert (3 août)
Berta Abelénda Fernández, 1968

Journée de solidarité mondiale avec la lutte du peuple portoricain (23 septembre)
Rolando Córdova Cabeza, 1976

Journée de solidarité avec le peuple du Laos (12 octobre)
Rafael Zarza, 1969

Journée de Solidarité avec le peuple du Venezuela (21 novembre)
Faustino Pérez, 1969

Une propriétaire harcèle ses locataires âgés pour les expulser
Les libéraux choisissent un nouveau tête
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2024 au Québec—Accélération marquée de l’effritement du filet social
Finalement un cessez-le-feu à Gaza, mais tiendra-t-il ?

Plan d’urgence contre le privé en santé et services sociaux
Pétition
Un réseau de la santé et des services sociaux (RSSS) gratuit est central dans notre conception d'une société équitable et qui prend soin de tout le monde. Nous vivons actuellement au Québec, un vaste processus de privatisation de notre RSSS, accéléré par le gouvernement caquiste de François Legault et du ministre de la Santé et des Services sociaux Christian Dubé. La CSN, par l'entremise de sa campagne Pour un réseau Vraiment public demande un RSSS plus démocratique, décentralisé, déprivatisé et qui met au centre de ses préoccupations des réponses adéquates aux problèmes reliés aux principaux déterminants de la santé.
Lors de son rassemblement, qui a regroupé près de 4000 personnes à Trois-Rivières, le 23 novembre dernier, la CSN a présenté trois mesures rapides que le gouvernement doit prendre afin de freiner l'érosion du RSSS :
– Mettre fin à l'exode des médecins vers le secteur privé ;
– Cesser d'octroyer des permis de cliniques privées à but lucratif ;
– Décréter un moratoire sur tous les projets de privatisation du travail et des tâches effectués par le personnel du réseau public.
Ces trois mesures peuvent se réaliser dès maintenant si la volonté politique est au rendez-vous. La CSN donne au gouvernement jusqu'au 1er mai 2025, soit la Journée internationale des travailleuses et des travailleurs, pour mettre en place ce plan d'urgence.
La présente pétition vise à envoyer un message clair au gouvernement du Québec en lui rappelant que la population exige des engagements concrets et immédiats pour notre RSSS public.
Pour chaque signature, la CSN fera suivre une carte postale au ministre de la Santé et des Services sociaux. Des activités régionales seront aussi organisées pour livrer le message à d'autres élu-es de la CAQ.
En signant cette pétition, vous acceptez de recevoir de l'information de la CSN et de ses organisations affiliées.
Voici le lien pour passer à l'action : https://urls.fr/a19nBT
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Toutes les vies se valent-elles vraiment ?

Retour à la table des matières Droits et libertés, automne 2024 / hiver 2025
Toutes les vies se valent-elles vraiment ?
CHRISTIAN DJOKO KAMGAIN, PhD, Chargé de cours à l’ÉNAP, Membre du CA de la Ligue des droits et libertés - section de Québec
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce cri, « Plus jamais ça », s’est élevé dans le ciel brûlé de l’humanité comme une prière adressée aux abysses de notre propre cruauté. Ce slogan, simple en apparence, portait l’espoir fragile d’un renouveau, le désir universel de panser les plaies d’un monde défiguré. Mais plus de 70 ans se sont écoulés, et l’on peut se demander si ces fleurs d’idéaux ont produit autre chose que des fruits amers. Les promesses n’ont-elles été que de pâles fleurs sur le sol aride de nos illusions ? L’a-t-on nourrie de mots, cette terre, ou a-t-on simplement replanté les racines des mêmes divisions empoisonnées ? En scrutant le regard que porte cette communauté sur l’Ukraine d’un côté, et sur les cicatrices ouvertes du Moyen-Orient ou de l’Afrique de l’autre, n’assistons-nous pas plus que jamais à l’effritement du pacte fondateur ? J’emploie le nous, mais est-ce vraiment Nous ? Ne sommes-nous pas conduits à soupçonner que ce « Plus jamais ça » pourrait en réalité signifier : « Plus jamais ça pour ceux et celles dont la peau est blanche » ? Les édifices juridiques internationaux, ces architectures imposantes d’un droit façonné par les leçons de l’horreur, se dressent encore, mais que valent-ils vraiment ? Ne sont-ils que des statues d’argile élevées au nom d’une justice que l’on ne sert que par intermittence ? Derrière le vernis des conventions et des lois, derrière les mots qui se veulent universels, la promesse s’effrite : toutes les vies se valent-elles vraiment, ou avons-nous, en silence, désigné des vies plus précieuses que d’autres ? Ce pacte tacite nous entraîne-t-il sur la pente d’un nouvel oubli, où les vies humaines ne sont que des pions, repliés au gré des intérêts du jour, dans un jeu sans fin où seuls les souvenirs de l’horreur retentissent, mais sans jamais arrêter la main de ceux qui rejouent l’échiquier du monde ?Se dissocier de son époque, c’est avoir le courage de nommer ces vies marginalisées et tuables [...]
Humanisme à géométrie variable
Lutter pour que toutes les vies comptent, c’est avoir le courage de nommer et de défendre en particulier celles qui, dans la hiérarchie implicite des valeurs humaines, comptent objectivement le moins. Derrière les déclarations humanistes universelles se dissimulent bien souvent des structures d’injustice qui, loin de les combattre, les perpétuent sous couvert de neutralité bienveillante. Comme une horloge brisée qui échoue à indiquer l’heure juste, ces discours d’égalité universelle masquent les déséquilibres profonds qui organisent le monde. Certains lieux, comme l’est du Congo ou la bande de Gaza, fonctionnent comme des hétérotopies au sens foucaldien : des espaces qui, bien qu’ancrés dans le monde réel, incarnent des contradictions intenses et une vérité parallèle sur la conscience occidentale. Ces lieux de « marginalité violente », où les vies, piégées dans une cage de fer et de feu, semblent peser moins que d’autres sur l’échelle de la valeur humaine universelle. Ils se dressent comme des miroirs inversés de l’humanisme occidental : ce qu’il condamne avec véhémence dans un contexte, il le facilite ou l’ignore dans un autre. Dans ces espaces autres, où l’horreur et l’indifférence coexistent, la promesse d’égalité se fissure, exposant des hiérarchies tacites. En fait, derrière la force apparente de ses principes, l’occident tergiverse, hésite, et parfois recule, incapable de surmonter ses propres contradictions morales et politiques. Plus largement, l’inaction coupable de nombreux pays occidentaux devant le crâne éclaté d’un enfant palestinien1, leur silence devant les injonctions de la Cour internationale de justice ou les avertissements de la Cour pénale internationale, indiquent plus que jamais que leur prétendu humanisme universel multiséculaire n’est très souvent qu’un voile pudique qui, lorsqu’il n’occulte pas l’autre (Enrique Dussel), dissimule une indifférence sélective.Ces discours d’égalité universelle masquent les déséquilibres profonds qui organisent le monde.
Exemplifions cette triste réalité par un autre cas : les réactions mondiales aux crises des réfugiés. Quand des millions de personnes fuient des conflits au Moyen-Orient ou en Afrique, elles se heurtent aux murs de l’indifférence ou à la xénophobie institutionnelle des pays occidentaux, et la Méditerranée devient le symbole d’une honte collective et d’une frontière mortifère. En revanche, l’accueil réservé aux réfugiés d’Ukraine illustre une empathie différenciée qui traduit une hiérarchisation implicite des vies. Au cœur de cette logique, disais-je plus haut, les vies racisées se voient accorder une valeur inférieure. Elles sont réduites au rang de murmures, étouffés par le vacarme des priorités géopolitiques et économiques, où la xénophobie et le racisme les relèguent à des notes de bas de page dans l’histoire humaine. Ce contraste n’est pas le fruit du hasard, mais le symptôme d’une xénophobie structurelle et de la « violence atmosphérique du racisme » dont parlait Frantz Fanon : une violence imperceptible, mais présente, qui se déploie dans les imaginaires collectifs façonnés par des siècles de colonialisme et de suprématie blanche.S’en dissocier
« On n’est pas responsable de son temps, mais de ne pas s’en dissocier », affirmait Guy Hocquenghem en 1986. Se dissocier de son époque, c’est avoir le courage de nommer ces vies marginalisées et tuables, de désigner cette part du monde où, selon les mots poignants de Sony Labou Tansi, « la vie et la mort racontent la même histoire sans serrure, [avec] un trousseau de morts mêlés aux vivants ». C’est lever le voile sur une vérité inconfortable, mais nécessaire : derrière le masque de l’humanisme se dresse une hiérarchie invisible, mais omniprésente, qui dicte silencieusement quelles souffrances méritent notre compassion et quelles morts peuvent être ignorées. Cette hiérarchie secrète, soutenue par un égalitarisme de façade aux accents kantiens, trahit la promesse fondamentale de l’humanité : reconnaître et défendre chaque vie, surtout celles systématiquement rejetées dans l’ombre, dévalorisées ou tuées dans l’indifférence. Se dissocier de cette fausse neutralité, c’est également s’engager. Dans le contexte actuel, l’engagement des forces progressistes doit se transformer en une flamme ardente qui éclaire les zones d’ombre de notre conscience collective et consume les illusions de l’égalitarisme superficiel. Tel un jardinier qui prend soin des plantes les plus fragiles pour assurer la prospérité de tout le jardin, nous devons orienter notre attention et nos efforts vers ceux et celles qui incarnent la vulnérabilité et portent le fardeau des injustices historiques. Cet engagement implique de reconnaître et de contester les hétérotopies modernes de l’oppression – ces espaces où l’existence même semble soumise à un statut précaire, où l’indifférence coloniale persiste, transformant certaines vies en objets du déni collectif. Il ne s’agit pas simplement de tolérer l’existence de ces espaces autres, mais de se mobiliser sans relâche pour les faire émerger au cœur de notre conscience sociale et politique. Ce n’est qu’en prenant en charge cette responsabilité que nous pourrons espérer bâtir un monde où chaque vie compte réellement, et où l’égalité entre toutes les vies n’est plus un idéal distant, mais une réalité tangible et vécue.1 Selon une étude d’OXFAM, entre 2023 et 2024, « plus de 6 000 femmes et 11 000 enfants ont été tués à Gaza par l’armée israélienne ». En ligne : https://oxfam.qc.ca/un-an-conflit-gaza/
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Les profits avant les besoins dans le futur quartier Molson à Montréal ?

Après cinq jours qui ont changé son visage, où va le Liban ?
Les événements qui se sont déroulés au Liban entre l'élection d'un nouveau président de la République jeudi 9 janvier et la nomination d'un nouveau premier ministre lundi 13, constituent un bouleversement majeur de la situation politique du pays. Ces événements sont eux-mêmes principalement le résultat d'un bouleversement majeur dans l'équilibre réel des forces qui détermine la situation politique du Liban.
tiré de Médiapart
https://blogs.mediapart.fr/gilbert-achcar/blog/150125/apres-cinq-jours-qui-ont-change-son-visage-ou-va-le-liban
Gilbert Achcar
En effet, dans les étapes clés de l'histoire du pays depuis son indépendance en 1943, le gouvernement du Liban a fait l'objet d'un accord entre deux puissances extérieures rivales, et chaque fois que cet accord et l'équilibre qui l'accompagnait ont été perturbés, la situation est devenue tendue au point d'exploser lorsque la tension atteignait son paroxysme.
Au début de la trajectoire de l'État libanais, un équilibre fut établi entre les influences concurrentes des colonialismes britannique et français. Il fut perturbé avec l'affaiblissement de l'influence de ces deux anciens colonialismes et la montée de l'impérialisme américain à l'échelle mondiale et celle du mouvement nationaliste arabe dirigé par l'Égypte de Nasser à l'échelle régionale. La situation explosa alors, jusqu'à ce qu'un accord entre les deux influences ascendantes fût réalisé sur la présidence du commandant de l'armée de l'époque, le général Fouad Chéhab. Cet équilibre fut de nouveau rompu après que l'Égypte nassérienne eut reçu un coup décisif de la part d'Israël en 1967, avec la fraction gauche du parti Baas au pouvoir en Syrie et la Jordanie. Soleimane Frangié devint président du Liban en 1970, à une époque de prépondérance américaine. Cela coïncida avec le coup fatal porté à la résistance palestinienne en Jordanie, la mort de Gamal Abdel Nasser et le coup d'État de Hafez el-Assad contre l'aile gauche du Baas syrien. Avec le transfert du centre de gravité de la résistance palestinienne de Jordanie au Liban, les tensions s'intensifièrent à nouveau jusqu'à ce que la guerre du Liban éclatât en 1975.
Le régime d'Assad intervint au Liban l'année suivante avec les feux verts des États-Unis et d'Israël. Cela aboutit à l'élection d'un président à l'intersection des deux influences, Elias Sarkis. Cependant, le consensus s'effrita rapidement après l'arrivée au pouvoir du Likoud en Israël et le début du processus qui conduisit aux accords de Camp David entre Anouar el-Sadate en Égypte et Menahem Begin en Israël. Les tensions reprirent jusqu'à ce que l'État sioniste envahisse le Liban en 1982. Il tenta d'imposer comme président Bashir Gemayel, le chef de l'extrême droite chrétienne libanaise, mais la tentative échoua avant l'investiture de Gemayel en raison de son assassinat, attribué à Damas. Il fut remplacé par son frère, qui tenta d'entraîner le Liban sur la voie de la normalisation avec Israël, à la suite de l'Égypte, mais une rébellion des forces libanaises soutenues par Damas contrecarra son projet. Après une période de chaos armé, un nouveau consensus entre le régime de Hafez el-Assad et le royaume saoudien aboutit à la fin de la guerre civile libanaise, quinze ans après son début. Le consensus syro-saoudien fut béni par les États-Unis à la suite de la participation du régime syrien à la coalition qui allait mener la guerre contre l'Irak en 1991 sous commandement américano-saoudien.
Le Liban entrait alors dans une phase de « reconstruction » sous tutelle saoudo-syrienne incarnée par le Premier ministre Rafic Hariri et le haut-commissaire syrien au Liban, Ghazi Kanaan. Ce consensus dura jusqu'à ce que les relations entre Damas et Washington se détériorent en raison de la décision des Etats-Unis d'envahir l'Irak et de renverser le régime du parti Baas à Bagdad. La tension revint, l'un de ses signes les plus marquants étant les assassinats orchestrés par le régime syrien, qui culminèrent avec celui de Rafic Hariri en 2005. Cela déclencha un soulèvement populaire qui, combiné à la pression internationale, força Damas à retirer ses forces du Liban. L'équilibre restait fragile, cependant, surtout après la mutation complète de Michel Aoun, de champion autoproclamé de l'opposition au régime syrien au Liban en allié des forces libanaises sous influence syrienne et iranienne.
Le Liban entra une fois de plus dans une phase de troubles résultant de la fragilité de l'équilibre politique entre les deux coalitions, d'autant plus que l'échec de l'assaut sioniste contre le Hezbollah en 2006 avait renforcé l'influence de ce dernier. La région connut une forte expansion de l'influence iranienne, bénéficiant d'abord de l'occupation américaine de l'Irak, qui ouvrit la voie à Téhéran pour imposer sa tutelle sur ce pays, puis de la guerre civile syrienne, en particulier après que le régime syrien eut recours à l'aide iranienne, principalement incarnée par le Hezbollah lui-même, à partir de 2013. La balance s'inversa donc de nouveau, l'influence de l'Iran devenant écrasante dans la région et l'influence du Hezbollah écrasante au Liban. Ce dernier put imposer son allié Michel Aoun à la présidence libanaise en 2016, après une décennie d'alliance entre eux.
Mécontent de l'évolution du Liban et de l'influence croissante de l'Iran sur le pays, le royaume saoudien retira son soutien au Liban, ce qui entraîna l'effondrement de son économie à partir de 2019. La situation du pays resta fort turbulente en raison de l'absence d'accord entre ses composantes de base, jusqu'à la guerre de Gaza et la décision de l'Iran d'y intervenir de manière limitée. Cela se retourna contre le Hezbollah lorsqu'Israël décida de lancer son attaque contre lui et réussit à le décapiter et à détruire la majeure partie de sa capacité militaire. Cette situation a été exacerbée par l'effondrement du régime d'Assad survenu il y a un peu plus d'un mois, et avec lui l'effondrement de la principale voie d'approvisionnement entre l'Iran et ses supplétifs libanais.
C'est dans le contexte de ce nouveau basculement des rapports de force qui a fait pencher la balance en faveur des États-Unis au Liban, que l'homme que Washington avait soutenu pour devenir président du Liban depuis la fin du mandat de Michel Aoun a été élu, à savoir le commandant de l'armée Joseph Aoun (qui n'est pas un parent du premier). Washington avait parié pendant des années sur le renforcement de l'armée libanaise pour lui permettre de mettre fin à la dualité du pouvoir au Liban, représentée par l'existence de l'État du Hezbollah au sein de l'État libanais, et surtout par la coexistence des forces armées du parti avec l'armée officielle du pays. La balance penchant à présent en faveur de l'influence américaine, le royaume saoudien a renouvelé son intérêt pour la situation libanaise, soutenant les efforts de Washington.
Le Hezbollah a participé au vote en faveur de Joseph Aoun lors d'un second tour des élections au parlement libanais, après s'être abstenu de le soutenir au premier tour pour bien marquer la dette du nouveau président à son égard. Il a accepté ce compromis sous la pression de son allié confessionnel Nabih Berri, qui était auparavant dépendant du régime syrien d'Assad. Les deux alliés ont cependant été choqués par la nomination au poste de Premier ministre de Nawaf Salam, dont ils s'étaient précédemment opposés à l'accession à ce poste, le Hezbollah en particulier, tout comme ils s'étaient opposés à l'accession de Joseph Aoun à la présidence.
Le résultat de tout cela est que le consensus qui a présidé aux années de stabilité au Liban, qui sont presque égales aux années de tension, sinon moins nombreuses, n'a pas été renouvelé. Cela laisse présager que le pays entrera dans une nouvelle phase de tension et de conflit, surtout si le nouveau gouvernement tente d'imposer le monopole de l'État sur les armes au Liban, ce qu'Aoun a promis dans son discours de victoire, au lieu de prendre la voie consensuelle qu'il a également promise. Le sort de la situation libanaise dépendra en grande partie de ce qui se passera entre Israël, soutenu par Donald Trump, derechef président des États-Unis, d'une part, et l'Iran d'autre part. Il sera également affecté par les développements en Syrie, où il ne fait aucun doute que l'Iran a l'intention d'étendre à nouveau son influence d'une manière ou d'une autre, ce qui, si Hay'at Tahrir al-Cham (HTC) continue d'essayer de monopoliser toutes les rênes du pouvoir, pourrait faire sombre la Syrie de nouveau dans la guerre civile.
Traduit de ma tribune hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe, Al-Quds al-Arabi, basé à Londres. Cet article est d'abord paru en ligne le 14 janvier. Vous pouvez librement le reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.
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La conquête de l’Amérique à la manière trumpiste
Dans une rhétorique répétitive (est-ce à titre d'avertissement et de persuasion ?), le président étasunien élu cible une nouvelle fois des alliés à des fins hégémoniques. Le Canada, le canal de Panama et le Groenland font l'objet d'une desiderata ouverte qui ne fait qu'animer les tensions.
Expansion des États-Unis vers le nord et vers le sud fait écho aux époques (soi-disant) révolues où les conquêtes visaient la prise de possession de territoires par la guerre. Or, une telle intention n'a rien de surprenant dans le contexte actuel. Des conflits ici ouverts et là larvés se manifestent un peu partout dans le monde, des conflits animés par des dirigeants convertis à la tyrannie qui mérite d'être définie.
Une définition
Dérivé du grec turannos, la tyrannie est associée à un « pouvoir cruel », voire « despotique » et aussi « injuste » au point où elle s'accompagne « d'un jugement de valeur », étant donné qu'on la compare à l'une des formes du mal (Guineret, 2014, p. 765). Il s'agit en plus d'une façon de traiter les personnes en leur usurpant des libertés, afin de les contraindre au sein d'un régime dit totalitaire. Ici s'érige un culte de la personnalité, celle du tyran, qui prédomine sur tout genre d'individualité. Conquérir, rayonner, atteindre le prestige et autres ambitions d'extase supposent à l'inverse une insatisfaction constante, des envies non rassasiées, une humeur variable, y compris la recherche d'un idéal presque impossible (sinon l'étant [1]).
La voie du Nord
Insinuer la conquête du Canada pour en faire le cinquante-et-unième état fédéré des États-Unis va bien au-delà des arguments entendus sur la diminution des impôts, l'élimination des règles tarifaires et le bénéfice d'une meilleure défense armée pour les Canadiennes et les Canadiens. Cela suppose de s'intéresser aux ressources du pays, à ses terres encore vierges, à son sous-sol, mais aussi à la voie du Nord lorgnée par d'autres, dont la Russie et la Chine. Voilà une interprétation similaire en ce qui concerne le Groenland, qui perd d'année en année des masses de glace au point de le rendre attrayant à l'exploration. Mettre la main sur ces territoires souverains accroîtrait la force des États-Unis en Arctique, jusqu'ici soulignée par l'Alaska. Mais pourquoi ne pas chercher plutôt à renforcer l'alliance États-Unis-Canada-Groenland (Danemark), voire même en ajoutant l'Union européenne ? Parce qu'il faudrait séparer le gâteau, négocier avec des alliés (pouvant aussi être jugés de compétiteurs) en plus des adversaires. Viser la totalité suppose une volonté de tyran. Celui-ci aime l'attaque et appréhende les revers, dans le sens où il limite sa confiance à des personnes proches, très proches ; voire des fidèles adorateurs, soit de lui, soit de son idéologie. Ainsi, les alliés, sur lesquels il n'a point de contrôle, peuvent agir contre ses desseins. Ils représentent alors des menaces latentes et imprévisibles, contrairement aux ennemis supposément plus faciles à analyser (même si leurs actions peuvent aussi s'inscrire dans l'imprévisibilité). Limiter le nombre d'alliés et d'adversaires revient à simplifier les communications et à réduire les dissensions ; cela revient à gagner une plus grande part du magot.
La voie du Sud
La conquête du canal de Panama offre cette fois-ci une mainmise sur le trafic de l'hémisphère sud de l'Amérique. Il s'agit alors d'une position stratégique déjà bien identifiée et facile à saisir, comparativement à la voie du Nord qui impose une configuration à élaborer. Par ailleurs, la voie du Sud est entourée de pays jugés plus faibles, accroissant ainsi le succès d'une manoeuvre rapide. On envisage même un « achat » du canal plutôt qu'une manoeuvre armée. Dans la tête d'un tyran, il n'a même pas lieu de se demander qui est allié ou ennemi, puisqu'un préjugé lui sert à n'y voir qu'une victoire inéluctable. Cette interprétation diffère-t-elle dans le cas de la voie du Nord ? Le Groenland et le Canada sont militairement plus faibles, mais leur alliance avec l'OTAN (Organisation du traité de l'Atlantique Nord) accroît leur force tout de même. Mais les États-Unis font aussi partie de l'OTAN, étant en plus un grand contributeur. En exprimant un souhait tyrannique contre des membres d'une organisation dont il fait partie, le tyran revendique alors un droit extraordinaire, à défaut de quoi l'alliance sera rompue. Il s'agit également d'une stratégie visant à réviser des ententes jugées désormais défavorables. Cela ne vient-il pas donner un coup de pouce à un pays jugé ennemi, en songeant à un conflit toujours d'actualité ? Pourquoi alors prendre ce risque ? Voilà le complexe du tyran : les alliés véritables n'existent pas dans son esprit, même si quelquefois il s'avère opportun d'en avoir afin d'atteindre le but espéré.
Après l'Ukraine, la Palestine et Taïwan
Le contexte actuel sert bien l'attitude étasunienne de la présidence nouvellement élue. Au-delà d'une raison de grandeur et de retour aux empires, le conflit en Ukraine et les tensions dans la mer de Chine exposent surtout des raisons idéologiques et économiques dans l'accroissement d'un pouvoir sur le Monde. Semblablement, mais aussi avec d'autres raisons, s'explique la dynamique conflictuelle entre Israël et Gaza, en supposant une conquête éventuelle de la Palestine de jadis. Voilà des actions de tyrans qui en font réagir d'autres, le tout exprimé au nom de la nation. En effet, le tyran voudra exposer sa sollicitude aux besoins de sa population, justifiant ainsi ses faits et gestes sur cette base. Des valeurs servent à la propagande : la grandeur, la force, le pouvoir, la richesse, la préservation de la nation, de la famille, du travail, etc. ; sans oublier de parler au nom de la liberté. Toujours, les tyrans lorgneront les territoires de proximité, puisqu'un empire ne peut se constituer et se maintenir si les conquêtes sont trop éloignées de la métropole. Une logique centrifuge fait donc gagner l'étendue, à moins de juger d'une résistance quasi nulle permettant de remporter des positions stratégiques. Cela dit, rien n'est encore précisé au sujet du Mexique, pourtant limitrophe aux États-Unis. Pour éviter la contradiction, en raison de la construction d'un mur entre les deux pays, mieux vaut s'en remettre à renommer le golfe. Donner un nom ou changer le nom d'un lieu ou d'un territoire suppose aussi une forme d'appropriation, de conquête (dans une certaine mesure, du moins d'ordre symbolique ou idéologique).
Conclusion
S'agit-il de phantasmes irréalistes d'un politicien qui se prend pour Ubu roi ou d'aspirations démoniaques d'un politicien populiste et démagogue qui aurait de graves problèmes mentaux échappant à l'expertise de l'analyste politique ? Nous avons plutôt décidé d'examiner ces déclarations qui détonnent sous un angle de géographie stratégique en lien avec des aspirations impérialistes.
Il est facile de taxer Donald Trump de « perversité diabolique » ou de personnalité atteinte par la « folie des grandeurs ». Nous avons voulu, de notre côté, nous éloigner de cette interprétation simpliste qui semble avoir actuellement moult adeptes chez les commentateurs et les commentatrices de l'actualité politique. Nous avons préféré l'exposé de certains scénarios qui relèvent de la supposée « Raison d'État ». Cette raison qui autorise toutes les dérogations. En un mot, une approche analytique qui examine la voie selon laquelle « la fin justifie les moyens ». La politique n'a rien à voir avec le parcours d'un long fleuve tranquille. La politique évolue avec l'histoire et l'Histoire (avec un grand H), jusqu'à maintenant, montre à voir trop d'exemples qui s'inscrivent dans une suite ininterrompue de convulsions, à première vue, irrationnelles. Il est peut-être temps de rappeler que tout empire cache un secret désir, soit celui de vouloir étendre, par divers moyens, sa domination sur d'autres pays.
Héraclite, à son époque, avait déjà remarqué que « Tout bouge, tout change ». Machiavel précisait de son côté, dans son célèbre ouvrage intitulé Le prince, que les dirigeantEs politiques doivent cultiver l'art de la guerre, pire, qu'elles et qu'ils doivent en faire leur principale pensée. C'est ce que Donald Trump semble prêt à faire et ce, au nom même de son slogan Make America Great Again. Le changement est, faut-il le rappeler, un processus paradoxal. La paix et la guerre ne s'excluent pas. Ces deux phénomènes sont tristement liés l'un à l'autre, en ce sens ils sont consubstantiels.
Au-delà du constat de la stratégie d'attaque pour placer la partie négociante sur le qui-vive, exprimer ouvertement ses désirs de conquête à l'endroit d'une nation souveraine doit être interprété comme un acte de tyrannie. Capitalisant sur le contexte mondial du moment, les propos entendus de la part de la présidence étasunienne élue expose un changement de ton où le slogan American Great Again rejoint soudainement l'esprit de conquête britannique des siècles passés et remplace le protectionnisme ou plutôt le déplace dans ce nouvel esprit. Il ne suffit plus de conquérir des marchés, synonyme de territoires symboliques, mais de véritablement les faire siens. Car tout posséder revient à tirer profit de tous les revenus et avantages possibles. Mais il existe encore un large fossé entre acquérir des voies de communication et d'échange et des territoires entiers dans lesquels se trouvent ces trajectoires. Est-ce seulement au nom de l'économie et de l'idéologie que s'avancent ainsi les tyrans contemporains ? L'histoire nous montre pourtant des motifs et des mobiles souvent dichotomiques aux aspirations communes, c'est-à-dire à la fois des populations qu'ils disent représenter et du reste de l'humanité.
Guylain Bernier
Yvan Perrier
12 janvier 2025
9h
Note
[1] Étant : dans le sens de son impossibilité à se matérialiser ou à devenir.
Référence
Guineret, Hervé (2014). Tyrannie. Dans Jean-Pierre Zarader (Dir.), Dictionnaire de philosophie (pp.765-766). Paris, France : Ellipses.
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