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« Pas tous les hommes quand même ! »
« Pas tous les hommes quand même ! », c'est le titre d'un petit livre féministe au ton vif, colérique et plein d'humour, de Giulia Foïs, une journaliste. (2025, éditions La Meute, 11,5€.)
Tiré de Entre les lignes et les mots
L'autrice revient dans son essai sur cette phrase répétée, ad nauseam, dés qu'un témoignage de violence sexiste et sexuelle voit le jour : « Pas tous les hommes quand même ! »
L'autrice montre en quoi cette phrase est une résistance aux dénonciations et analyses féministes. Elle fait en effet taire les victimes en détournant le sujet, elle minimise les violences masculines d'une société patriarcale, et cherche à nier le caractère systémique de celles-ci. Elle permet aussi aux hommes d'éviter un examen de conscience qui serait pourtant fort utile. « Celui qui dit #NotAllMen souligne, en creux, que lui n'a pas violé. Estimant sans doute qu'il mérite des lauriers. Oubliant que c'est le minimum qu'on puisse lui demander. (…) Cesser de dire #NotAllMen, c'est trouver la force de s'interroger : dans ce système que je dis conchier, quel a été mon rôle ? » Et lequel est-il aujourd'hui ?
Réquisitoire facile à lire contre la culture du viol, chiffres effarants à l'appui, Giulia Foïs ne mâche pas ses mots pour dénoncer les mythes qui entourent le viol, ou les mythes qui entourent les femmes « menteuses » ou « vengeresses ». Elle rappelle ce qui devrait nous être des évidences : « La drague lourde n'existe pas », les actes en question sont du harcèlement sexuel, voire des agressions.
Après un rapide détour sur l'histoire de la pénalisation du viol et l'impact de #MeToo, elle relate le procès Mazan et les victimisations secondaires subies par Gisèle Pelicot. Terrible ! Elle invite alors à ce que « la justice accepte d'interroger ses pratiques. »
Un livre efficace contre cette « société vérolée par une virilité hypertrophiée, un sexisme lancinant et une misogynie crasse » ; à l'image d'un Macron, nommant un homme accusé de viol au ministère de l'Intérieur, et rechignant à répondre à la hauteur des besoins des associations accompagnant les femmes victimes de violences.
Un livre à découvrir et à laisser trainer.
[Je repique cette courte chronique publiée dans le journal Bifisud n°57 du syndicat Sudau CHU de rennes]
Télécharger le journal Bifisud n°57 : Bifisud 57 à imprimer
https://scenesdelavisquotidien.com/2025/11/14/pas-tous-les-hommes-quand-meme/
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Un nouveau marxisme pour la révolution écologique
20 novembre 2025 | tiré de contretemps
Nous publions un extrait de l'introduction de Découvrir le marxisme écologique paru aux Éditions Sociales en août 2025.
Dans cet ouvrage, les philosophes Alexis Cukier et Paul Guillibert présentent dix textes (dans l'ordre des chapitres de l'ouvrage : Ted Benton, James O'Connor, Maria Mies, Ariel Salleh, John Bellamy Foster, Kohei Saito, Michael Löwy, Andreas Malm, Jason Moore, Alyssa Batistoni) qui permettent de saisir les principaux concepts du marxisme, ses liens avec d'autres courants, notamment l'écoféminisme, et ses enjeux politiques actuels.
L'introduction, intitulée « Un nouveau marxisme pour la révolution écologique » présente les principales caractéristiques du marxisme écologique – c'est l'objet de l'extrait ci-dessous, constitué de ses deux premières parties – puis les débats stratégiques qui le traversent et qu'il permet d'éclairer.
Alexis Cukier et Paul Guillibert, Découvrir le marxisme écologique, Éditions Sociales, 2025, 176 p., 12 euros
La catastrophe est déjà là. Partout sur la planète, des écosystèmes sont au bord de l'effondrement. Les températures ont augmenté si vite que certaines parties de la biosphère sont déjà en passe de devenir inhabitables. Alors que la hausse des températures globales n'a pas encore atteint 1,5 °C par rapport à la période préindustrielle, les pires scénarios climatiques sont en train de se réaliser. Et l'on entend brûler les feux assourdissants des flammes entretenues par les capitalistes fossiles avec le concours de leurs alliés néofascistes.
Pourtant, si la réalité de la catastrophe est désormais incontestable, l'écologie politique se dispute sur ses causes. Faut-il imputer la crise à des traits anthropologiques fondamentaux de l'espèce humaine, son insatiable et éternel désir de consommation ? Faut-il au contraire incriminer des modes de pensée typiquement modernes ? Ou alors, serait-ce le cumul de choix technologiques inadaptés qui nous aurait insidieusement conduits à la situation actuelle ? L'économie capitaliste serait-elle la principale responsable du désastre ?
Les différentes approches de l'écologie politique divergent sur la façon de comprendre l'histoire de la catastrophe. Elles proposent des pistes qui, sans être toujours contradictoires ou exclusives, n'en mettent pas moins l'accent sur des tendances différentes au sein des sociétés modernes. Certains insistent donc sur l'insatiabilité humaine dont témoignerait le désir effréné de consommation, d'autres sur la marchandisation, le productivisme et la croissance. Certains accusent la cosmologie « naturaliste » occidentale ou les technologies modernes, d'autres insistent sur l'histoire coloniale des plantations esclavagistes ou sur la domination conjointe des femmes et de la nature.
Les mobilisations écologistes elles-mêmes ont adopté des stratégies variées pour conjurer la catastrophe. Le mouvement écoféministe de la Women's Pentagon Action et la lutte paysanne du Larzac ont ciblé l'institution militaire et ses infrastructures nucléaires. Le mouvement Chipko Andolan en Inde et le Mouvement des sans-terre au Brésil se battent pour la réappropriation des conditions naturelles de la vie, c'est-à-dire pour la communauté de la terre et contre la propriété privée. De Standing Rock à Notre-Dame-des- Landes, des activistes se défendent contre l'extractivisme et les grands projets inutiles. C'est dans ce panorama théorique et politique qu'a émergé le marxisme écologique.
Marx, le capital et l'Empire : les trois fondements du marxisme écologique
Marxisme(s) écologique(s), écomarxisme, green marxism, tous ces termes expriment la volonté de repenser le marxisme dans une perspective écologique, en rompant avec le productivisme qui a caractérisé une partie de l'œuvre de Marx et Engels et la très grande majorité des courants marxistes ultérieurs. Si l'on voulait dater la naissance de ce courant, la fondation de Capitalism Nature Socialism en 1988, revue à laquelle a participé la première génération d'auteurs écomarxistes importants (James O'Connor, Ted Benton, John Bellamy Foster, Paul Burkett[1] ou encore Ariel Salleh), ferait sans doute une borne chronologique pertinente.
En raison de sa diversité interne, nous préférons parler de « marxismes écologiques » au pluriel. Trois éléments principaux les distinguent des autres courants de l'écologie politique. Ces diverses théories matérialistes : 1) se concentrent sur le rôle du mode de production capitaliste dans la trajectoire écocidaire des sociétés modernes ; 2) se réclament d'un rapport étroit – qu'il soit critique ou apologétique – à la pensée de Marx et 3) développent des analyses de longue durée et à l'échelle mondiale, impliquant une critique de l'impérialisme écologique.
Les marxismes écologiques affirment d'abord que le capitalisme est le principal responsable de la crise écologique, un constat qui n'est pas unanimement partagé en écologie politique. À la différence des pensées de la décroissance, par exemple, les marxismes écologiques défendent que les tendances au développement infini de l'économie et au dépassement des limites planétaires ne sont pas d'abord liées à une croissance de la demande de consommation mais à un système de production fondé sur l'accumulation de capital. La reproduction cyclique de crises de surproduction est bien le symptôme que le problème écologique du capitalisme n'est pas réductible à l'augmentation de la demande en consommation (cf. chap. 2).
Comme l'ont fort bien montré l'économiste décroissant Timothée Parrique ou le philosophe écomarxiste Kohei Saito (cf. chap. 6), marxisme écologique et décroissance peuvent avancer main dans la main, à condition de reconnaître que la décroissance de la consommation globale de matière et d'énergie n'est pas l'objectif principal. La finalité stratégique de l'écomarxisme, c'est le dépassement du capitalisme, en d'autres termes, le communisme. La décroissance de la consommation globale de matière et d'énergie est légitime à condition de s'inscrire dans une stratégie anticapitaliste de bifurcation écologique. Le marxisme écologique élargit ainsi la définition marxiste du capitalisme comme un système fondé non seulement sur l'accumulation infinie de la valeur par la vente de marchandises pour le profit par l'exploitation du travail salarié, mais aussi sur l'appropriation gratuite et illimitée des forces naturelles.
À l'encontre, cette fois, des approches qui insistent sur le rôle du développement technique dans la trajectoire écocidaire des sociétés modernes, les marxismes écologiques montrent que ce développement est inscrit dans la logique de la valorisation capitaliste. Il est vrai que les écomarxistes ont parfois tendance à minorer le rôle des controverses scientifiques, des conflits technopolitiques et des logiques proprement technologiques dans l'instauration de rapports déprédateurs à l'environnement. Néanmoins, leur réponse générale aux approches techno-centrées consiste à démontrer la corrélation forte entre devenir technique des sociétés modernes et logique de l'accumulation du capital.
À cet égard, le travail d'Andreas Malm, chercheur en écologie humaine, nous semble fondamental (cf. chap. 8). En prouvant que l'adoption de la machine à vapeur alimentée au charbon était liée à l'histoire de la lutte des classes dans le capitalisme anglais du XIXe siècle, il a montré que la technique était impensable sans l'économie. Cela a permis de réinscrire la compétition technologique dans la loi de la concurrence capitaliste, et de montrer qu'il n'est pas possible de comprendre le moteur des innovations techniques responsables des désastres environnementaux indépendamment des rapports sociaux au sein desquels elles émergent. La place des forces naturelles dans le processus de production capitaliste a également eu une grande importance dans ces débats d'économie politique, comme le synthétise le texte d'Alyssa Battistoni sur le « travail de la nature » (cf. chap. 10).
L'une des controverses qui structure le champ du marxisme écologique et qui constitue son deuxième élément constitutif porte sur l'écologisme de Marx et d'Engels. On pourrait schématiser cette controverse en affirmant que deux positions antagonistes s'y sont exprimées. La première – développée notamment par Ted Benton (cf. chap. 1) ou James O'Connor (cf. chap. 2) – considère que la pensée de Marx et Engels est profondément structurée par une forme de productivisme. Certains textes marxiens sur le rôle des machines dans les Grundrisse témoigneraient par exemple d'une adhésion sans faille à l'idéal du développement humain par l'innovation technique et l'augmentation de la productivité industrielle.
L'autre approche, portée par des auteurs comme Paul Burkett, John B. Foster (cf. chap. 5) ou Kohei Saito (cf. chap. 6) insiste au contraire sur la dimension écologiste de la pensée marxienne, allant jusqu'à affirmer qu'on pourrait y trouver une pensée écologiste systématique. Ces auteurs se sont intéressés en particulier à l'usage par Marx des sciences naturelles – la géographie de Karl Fraas et l'agronomie de Justus Liebig notamment – et à sa formulation du concept de perturbation ou de « rupture du métabolisme entre les sociétés et la nature » dans Le Capital. Ces concepts marqueraient, selon eux, une rupture historique irréversible dans l'œuvre de Marx.
Dans ce débat, il nous semble que les positions les plus caricaturales ont été tenues et qu'il convient plutôt d'échapper à l'idée que Marx aurait été un « ange vert » ou un « démon productiviste », pour reprendre les mots de Daniel Bensaïd. C'est la perspective adoptée par Timothée Haug dans sa thèse de doctorat intitulée La rupture écologique dans l'œuvre de Marx : analyse d'une métamorphose inachevée du paradigme de la production. L'auteur démontre que Marx a amorcé une transformation radicale du paradigme productiviste qu'il défendait dans ses premières années – paradigme hérité notamment de Hegel –, mais que cette transformation inachevée laisse en place des schèmes productivistes jusqu'à la fin de son œuvre.
Il faudrait donc penser, dans le corpus marxien, un abandon progressif du productivisme au profit de l'écologisme et, en même temps, une tension persistante entre productivisme et écologisme. L'idée centrale de Haug est que cette évolution des rapports de Marx à la nature est liée à la coexistence de conceptions antagonistes de l'émancipation dans son œuvre : une émancipation vis-à-vis du travail qui suppose le développement de la production industrielle et du machinisme chez le premier Marx ; une émancipation dans le travail qui suppose la réappropriation collective des tâches de subsistance chez le second Marx et qui introduit une rupture, partielle, avec les schèmes productivistes du premier Marx.
Le dernier élément caractéristique du marxisme écologique relève d'une attention particulière aux logiques impériales-coloniales dans la trajectoire écocidaire du capitalisme sur la longue durée. C'est la raison pour laquelle l'histoire environnementale joue un rôle si important dans le développement des marxismes écologiques.
Les études de l'anthropologue Alf Hornborg sur les « échanges écologiques inégaux » ou encore le concept d'« écologie-monde » de Jason W. Moore (cf. chap. 9) en témoignent. Comme l'ont montré John B. Foster et Brett Clark, cette critique de l'« impérialisme écologique » trouve son origine dans les écrits de Marx, notamment dans des textes sur l'Irlande et le Pérou. Marx analyse comment, après avoir appauvri les sols de l'Angleterre, la puissance coloniale en est venue à piller les sols irlandais et à s'approprier les engrais naturels du Pérou, et suggère ainsi que la logique du capital conduit à une mondialisation de la crise écologique.
Nous avons fait le choix d'inscrire les travaux écoféministes de Maria Mies et de l'« école de Bielefeld » sur la division sexuelle et internationale du travail (cf. chap. 3) dans l'histoire des marxismes écologiques. Si ces autrices ne se sont jamais définies comme des écomarxistes, il nous a semblé néanmoins pertinent de les intégrer à cette anthologie.
D'une part, parce qu'elles partagent certaines des caractéristiques de ce champ : le « féminisme de la subsistance » (pour reprendre une expression de Geneviève Pruvost), co-fondé par Maria Mies, Veronika Bennholdt-Thomsen et Claudia von Werlhof, fait bien du patriarcat capitaliste et de la division sexuelle du travail la cause fondamentale de la catastrophe environnementale ; ces autrices établissent à cet égard un dialogue étroit, bien que critique, avec la pensée de Marx.
D'autre part, leur travail a eu une influence décisive sur le marxisme écologique, comme en témoignent les textes de James O'Connor ou de Jason W. Moore qu'on pourra lire dans ce recueil. Les mêmes arguments nous ont conduits à intégrer des textes de l'écoféministe socialiste Ariel Salleh (cf. chap. 4) : son rôle dans la création de l'importante revue écomarxiste états-unienne Capitalism Nature Socialism et dans les débats de l'époque lui donne une place remarquable dans la constitution de ce champ. Il nous semblait également important de montrer la proximité, et la distance, entre le marxisme écologique et certains courants matérialistes de l'écoféminisme.
Contraints d'arbitrer des choix difficiles lors de la composition de ce recueil, nous avons privilégié des extraits universitaires[2], dont certains sont inédits en français, pour donner à lire la grande diversité conceptuelle et la fécondité théorique des marxismes écologiques. Mais ces derniers ne sont pas seulement un courant académique, ils se présentent aussi, désormais, comme une tentative de renouveler le marxisme pour intervenir dans les débats stratégiques contemporains
Notes
[1] Paul Burkett (1956-2024), économiste états-unien et pion- nier de la lecture écologiste de Marx, est l'un des théoriciens écomarxistes majeurs que nous n'avons pas pu inscrire dans la table des matières de cet ouvrage, en raison de son format.
[2] Un ouvrage de synthèse sur le marxisme écologique, présentant une histoire complète et une analyse très utile, sera bientôt disponible en français. Voir Marius Bickhardt, Gauthier Delozière et Cannelle Gignoux, Le marxisme écologique, Paris, La Découverte, à paraître.

« Au diable l’environnement, donnez‑moi l’abondance ! » : pourquoi le backlash est structurel
9 octobre 2025 | tiré de Terrestres
https://www.terrestres.org/2025/10/09/backlash-structurel-fressoz/
Ce texte est extrait du livre collectif Greenbacklash : qui veut la peau de l'écologie ?, sous la direction de Laure Teulières, Steve Hagimont et Jean-Michel Hupé, à paraître le 10 octobre 2025 aux éditions du Seuil.
Le 25 mai 1970, un mois à peine après le premier Jour de la Terre qui vit des millions d'Américains manifester pour la défense de l'environnement, le New York Times évoquait déjà l'hypothèse d'un ecological backlash, d'un retour de bâton contre l'écologie. La menace n'était pas prise au sérieux. La vague environnementaliste semblait portée par la démocratie américaine elle‑même. « Tant que des millions d'Américains ont l'usage de leurs yeux, de leurs oreilles, de leur nez, la position du personnel politique est prévisible », expliquait l'éditorialiste. « Les habitants de Santa Barbara, dont beaucoup sont conservateurs, n'ont pas eu besoin d'être sermonnés pour s'indigner de la pollution de leurs plages. Les habitants de New York et de Los Angeles n'ont pas besoin d'être informés des dangers de la pollution de l'air. »
Dans la perspective des élections de novembre 1970, le New York Times plaignait « le député qui n'aurait pas de mesures environnementales à présenter à ses électeurs ». La défense de l'environnement était alors consensuelle, portée à la fois par une jeunesse éduquée votant démocrate et par le Parti républicain défendant son passé conservationniste (les parcs nationaux, Theodore Roosevelt). L'Environmental Protection Agency (EPA) et le Clean Air Act furent d'ailleurs adoptés sous la présidence du républicain Richard Nixon avec d'écrasantes majorités. Le backlash, expliquait le journal, venait de « conservateurs obtus […] qui n'accepteraient pas d'être sauvés d'un incendie sans demander avec suspicion où ils sont emmenés et si le danger des flammes n'a pas été exagéré ». Certes, quelques industriels « de moindre envergure » s'opposeraient à l'écologie, mais ils « seraient balayés par ceux dotés d'une vision plus large ».
Résignation climatique sous couvert de transition
Avec le recul, 1970 semble marquer l'apogée de l'écologie politique aux États‑Unis. La décennie qui s'ouvrait, annoncée par Nixon comme celle de l'environnement, fut surtout celle de la « crise énergétique » et de la recherche tous azimuts de la souveraineté par le nucléaire, par le gaz et par le charbon. Dès 1970, le journal Science prévoyait que la crise énergétique allait engloutir les préoccupations environnementales : « quand l'air conditionné et les télévisions s'arrêteront le public se dira “au diable l'environnement donnez‑moi l'abondance” ». En 1980, l'élection de Ronald Reagan et plus encore le score de Barry Commoner à la même élection (0,25 %) confirmeraient ce sombre pronostic. À l'époque, comme aujourd'hui, l'idée de « backlash écologique » est trop optimiste. Elle suggère une réaction temporaire, une résistance agressive, mais passagère, émanant des franges conservatrices de la société face à un mouvement d'écologisation et de transition. Les reculs observés ne seraient que tactiques : des contretemps fâcheux sur la voie du progrès. Le problème est qu'en matière écologique, le backlash est structurel, il reflète des intérêts liés à la totalité ou presque du monde productif. La lutte contre la pollution touche au fondement de l'activité économique, au volume et à la nature de la production, à la rentabilité des investissements, à la compétitivité des entreprises et des nations et à la place de l'État dans la régulation de l'économie. La nature structurelle du backlash est particulièrement visible pour le cas des États‑Unis et du réchauffement climatique sur lequel se limite ce texte.
À la fin de la décennie 1970, quand la question du réchauffement apparaît dans l'arène politique aux États‑Unis, personne ne mettait en cause la réalité du phénomène. Sa compréhension n'était entravée ni par les fausses controverses (le climatoscepticisme) ni par les fausses solutions (la capture du carbone par exemple). La nature du défi était bien perçue par les experts de l'EPA et de la National Academy of Science. Les experts soulignaient le rôle central du carbone dans le système productif mondial et l'énorme difficulté qu'aurait l'humanité à sortir des fossiles à temps pour éviter un réchauffement de 3 °C avant 2100. En 1979, le météorologue américain Jule Charney parlait du réchauffement comme du « problème environnemental ultime » : il fallait agir immédiatement, avant même sa détection, pour espérer limiter les dégâts à la fin du XXIe siècle.
Très vite, la résignation l'emporta. En 1979, la Chine annonçait aux pays du G7 ses prévisions de production de charbon : 2 milliards de tonnes par an d'ici l'an 2000, soit les deux tiers de la production mondiale à l'époque. Si on ajoute à cela l'échec de l'énergie nucléaire — lié à ses risques et ses surcoûts —, l'urbanisation et l'électrification du monde pauvre, la poursuite du consumérisme dans le monde riche et la montée du néolibéralisme, on comprend pourquoi l'idée de stopper le réchauffement fut promptement abandonnée.
En 1983, la National Academy of Science publiait un rapport dont le titre Changing Climate signale à lui seul le parti pris de la résignation. La conclusion défendait rationnellement l'idée de ne rien faire. Il était plus que probable que les grandes puissances de ce monde, prises dans un dilemme du prisonnier, ne parviendraient pas à restreindre leur consommation énergétique et matérielle. L'essentiel des stocks de carbone étant réparti entre les États‑Unis, l'URSS et la Chine, c'est‑à‑dire entre deux superpuissances rivales et un pays en voie de développement, il était illusoire de penser qu'un de ces acteurs puisse y renoncer. On pourrait certes ralentir le phénomène, en introduisant une taxe carbone, mais, concluait le rapport, l'expérience des chocs pétroliers récents dissuaderait n'importe quel gouvernement d'opter pour un renchérissement volontaire des prix de l'énergie. Il faudrait donc s'adapter à un climat plus chaud, ce qui, au dire des agronomes, des forestiers et des ingénieurs consultés sur ce sujet était tout à fait envisageable pour un pays comme les États‑Unis. Quant aux pays pauvres, leur meilleure option était encore de brûler les fossiles nécessaires à leur développement et donc à l'augmentation de leur « résilience ». Il y aurait bien sûr des perdants — le Bangladesh est souvent cité à l'époque — mais imaginer que les pays industriels ou ceux qui aspiraient à le devenir puissent sacrifier leur économie pour le bien‑être des plus pauvres était une illusion. Au pire, il resterait la possibilité de déménager des zones entières de la planète.
➤ Lire aussi | « Les plus pessimistes étaient beaucoup trop optimistes »・Jean-Baptiste Fressoz (2023)
À l'échelle internationale, les grandes conférences commencèrent à se succéder, mais sans modifier les bases économiques et géostratégiques du problème. L'une des premières du genre se tient à Toronto en 1988. La déclaration finale fait preuve d'une réelle ambition : réduire de 20 % les émissions mondiales de CO2 d'ici à 2005 par la mise en place d'une taxe sur les combustibles fossiles dans les pays riches, destinée à financer le développement et l'adaptation des pays pauvres. Mais des contre‑feux sont rapidement allumés. En 1988, une nouvelle institution est créée, le GIEC, dont le but explicite était de remettre les gouvernements au cœur du processus d'expertise. Parmi les trois groupes composant le GIEC, deux sont présidés par des climatosceptiques. Le groupe III, celui chargé des « solutions », est dirigé par l'Américain Robert Reinstein. Comme il l'expliquera plus tard, cette affaire de réchauffement n'est selon lui qu'un faux-nez des négociations commerciales. Les Européens, jaloux des ressources énergétiques américaines, cherchent à nuire à la compétitivité des États‑Unis en invoquant des objectifs de réduction d'émissions illusoires. En tant que chef de la délégation américaine à la conférence de Rio en 1992, il est chargé par son gouvernement de mettre en avant les solutions technologiques au réchauffement — même si lui-même n'y croyait guère. Cette « carte technologique » — c'est son expression — fut largement reprise tant elle arrangeait tout le monde : elle permettait de repousser à plus tard et dans des progrès futurs les efforts de décarbonation.
Couverture du rapport de la Conférence mondiale de Toronto, Canada, 27-30 juin 1988 : l'atmosphère en évolution : implications pour la sécurité du globe. Le texte intégral des actes est disponible dans la bibliothèque numérique de l'ONU.
Transitionisme et climatoscepticisme sont loin d'être contradictoires. En 2002, un mémo de Franz Luntz qui est alors le principal communiquant au service du Parti républicain montre comment ces deux tactiques dilatoires peuvent fonctionner en tandem. Selon lui, les Républicains proches des intérêts pétroliers sont perçus comme vulnérables sur la question climatique. Ils ont besoin de modifier leur langage. Il leur faut par exemple employer le terme « énergie » en lieu et place de « pétrole », dire « energy company » pour désigner Exxon et consorts. De même, mieux vaut éviter « drilling for oil », qui évoque « une bouillasse noire et gluante », mais dire plutôt « energy exploration » qui paraît plus propre et renvoie à la technologie. Sur la question du climat, Luntz reprend la boîte à outils des marchands de doute et y ajoute l'idée de transition en cours. « Le débat scientifique est en train de se clore contre nous » écrit‑il, mais il reste « une fenêtre de tir ». Les Américains respectent la science et donc il faut insister sur le besoin de faire plus de science ou de la meilleure science. Et surtout, il faut parler d'innovation, souligner les baisses d'émissions déjà réalisées par le secteur privé et insister sur les progrès technologiques à venir. L'opposition aux normes et aux traités internationaux n'est pas contre le climat ou l'environnement. Au contraire : ces règles imposées par les étrangers entraveront la prospérité nationale et l'inventivité technologique américaines. C'est aussi à ce moment, sous la présidence de George W. Bush, que sont poussées les propositions de capture et de stockage du carbone, solutions impraticables à grande échelle, mais qui jouent un rôle clé dans les scénarios de neutralité carbone mis en avant par le GIEC.
Quelle « écologisation » au regard des dynamiques matérielles ?
Depuis que le monde se préoccupe officiellement du changement climatique, depuis 1992 et la conférence de Rio, les techniques — dont les énergies renouvelables — ont beaucoup progressé : il faut émettre presque deux fois moins de CO2 pour produire un dollar de PIB. Mais ce rapport entre deux agrégats est bien trop grossier pour comprendre les dynamiques matérielles. La baisse de l'intensité carbone de l'économie mondiale cache le rôle presque inexpugnable des énergies fossiles dans la fabrication d'à peu près tous les objets, un rôle qu'elles remplissent, il est vrai, de manière plus efficace. Depuis les années 1980, l'agriculture mondiale a accru sa dépendance au pétrole et au gaz naturel (ingrédient essentiel des engrais azotés) avec les progrès de la mécanisation et l'usage croissant d'intrants chimiques. L'extraction minière et la métallurgie deviennent plus gourmandes en énergie. L'urbanisation du monde pauvre a conduit à remplacer des matières peu émettrices comme le pisé ou le bambou par du ciment. L'extension des chaînes de valeur, la sous‑traitance et la globalisation accroissent les kilomètres parcourus par chaque marchandise ou composant de marchandise et donc le rôle du pétrole dans la bonne marche de l'économie. Tous ces phénomènes sont masqués par l'efficacité croissante des machines et le poids des services dans le PIB mondial (d'où l'impression de découplage), mais ils n'en sont pas moins des obstacles essentiels sur le chemin de la décarbonation.
➤ Lire aussi | Défataliser l'histoire de l'énergie・François Jarrige & Alexis Vrignon (2020)
Car la « transition énergétique » présentée comme la solution au réchauffement concerne surtout l'électricité, soit 40 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Pour l'aviation, le transport maritime, l'acier, le ciment, les plastiques, les engrais, l'agriculture, le bâtiment ou encore l'armement, les perspectives de décarbonation restent encore assez fantomatiques. Le déploiement des renouvelables va alimenter en électricité décarbonée une économie dont la constitution matérielle dépendra encore longtemps des fossiles. D'où la nécessité de quantités colossales « d'émissions négatives » après 2050 sous forme de BECCS, pour « bioénergie couplée à la capture et au stockage de carbone ». C'est sur cette promesse technologique sans fondement que reposait l'Accord de Paris.
En 1970, l'éditorialiste du New York Times qui avait inventé le terme d'« ecological backlash » se moquait d'une rumeur colportée par la droite américaine, celle d'une collusion entre socialisme et environnementalisme. Peut‑être aurait‑il fallu explorer cette idée plus loin : lutter contre le réchauffement et la destruction des écosystèmes nécessite une transformation extraordinairement profonde du monde matériel et donc de notre société. Cela requiert non seulement le déploiement de nouvelles techniques, mais aussi et surtout le démantèlement accéléré de secteurs entiers de l'économie qui dépendent et dépendront longtemps des fossiles. Il s'agit bien d'une rupture avec le capitalisme industriel fondé sur la propriété privée des moyens de production. Denis Hayes, l'organisateur du premier Jour de la Terre, le reconnaissait volontiers : « Je soupçonne que les politiciens et les hommes d'affaires qui sautent dans le train de l'écologie n'ont pas la moindre idée de ce à quoi ils s'engagent […] Ils parlent de projets de traitement des eaux usées alors que nous contestons l'éthique d'une société qui, avec seulement 6 % de la population mondiale, représente plus de la moitié de la consommation annuelle mondiale de matières premières. »
L'idée de backlash a ceci de confortable qu'elle tend à naturaliser l'écologisation des sociétés. Elle donne l'impression que les revers actuels ne sont que temporaires. La transition serait en marche, il suffirait de l'accélérer. En fait, les ennemis de l'écologie — qu'ils soient populistes ou néolibéraux — ne sont que la face visible et grimaçante d'une force colossale, celle qui se trouve derrière l'anthropocène : non seulement le capitalisme, mais tout le monde matériel tel qu'il s'est constitué depuis deux siècles.
➤ Lire aussi | Portrait du capitalisme en économie régénérative・Quentin Pierrillas (2020)

Iksan Skuter : « Kamuflase » (Camouflage) , hymne de colère contre la manipulation politique en Indonésie
Le musicien indonésien Iksan Skuter a publié « Kamuflase » (Camouflage) le 3 septembre 2025, quelques jours après le paroxysme des manifestations d'août contestant les tentatives du gouvernement de modifier la loi électorale et de concentrer le pouvoir.
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Cette chanson tranchante de critique sociale dénonce l'exploitation systématique du peuple par les élites au pouvoir. Les paroles articulent la rage des classes ouvrières face aux promesses creuses et à la manipulation politique, dénonçant notamment la façon dont les buzzers (trolls internet payés employés par les partis politiques ou le gouvernement) sont mobilisés pour déformer la réalité.
La vidéo officielle sur YouTube intègre des images des manifestations d'août 2025, renforçant l'ancrage de la chanson dans l'actualité politique indonésienne.
Musicien indépendant originaire de Blora (Java central), Iksan Skuter s'est imposé comme une voix majeure de la contestation politique en Indonésie, utilisant sa musique pour dénoncer les injustices sociales et la corruption du système politique. Né Mohammad Iksan le 30 août 1981, il réside maintenant à Malang, Java oriental, apparaissant toujours avec son chapeau distinctif orné d'une image d'étoile rouge unique.
Iksan a commencé à jouer de la musique durant l'école secondaire et a été guitariste et auteur-compositeur pour Putih Band de 2000 à 2010, sortant trois albums avant la dissolution du groupe. Après huit ans à Jakarta qui se sont terminés par son retour à Malang début 2014, il a fondé Kedai Srawung, un café qui sert également de mini-studio, Srawung Record, où la plupart de ses chansons sont produites.
Parmi ses chansons les plus populaires figurent « Rindu Sahabat », « Bapak », « Bingung », « Pulang » et « Partai Anjing », cette dernière faisant partie d'un album de compilation de 2013 « Frekuensi Perangkap Tikus » (Fréquence du piège à souris) initié par Indonesia Corruption Watch (ICW) [1] en tant que campagne anti-corruption par l'art. « Partai Anjing » (Parti des chiens) dépeint satiriquement un parti politique fictif avec un programme ouvert de corruption, inspiré par les jurons spontanés que le public lance en voyant ses représentants empêtrés dans des scandales de corruption. Le succès de la chanson a conduit Iksan à être invité à l'émission de débat Kick Andy.
Se décrivant comme « un combattant sans couteau ni arme à feu, avec des œuvres musicales comme substitut au couteau », Iksan s'inspire des conditions politiques indonésiennes, des affaires gouvernementales et des problèmes sociaux. Son militantisme environnemental a émergé lorsque la forêt urbaine de Malabar à Malang était en train d'être bétonnée, le conduisant avec d'autres artistes à créer l'album de compilation « Save Hutan Malabar » (« Sauvez la forêt Malabar ») et la plateforme médiatique alternative « Suar Malabar ».
Sur les réseaux sociaux, son compte Twitter compte plus de 4 000 abonnés, tandis que sa chaîne YouTube compte près de 39 000 abonnés avec des chansons vues des millions de fois. Il a collaboré avec divers musiciens Pop et Indie Pop, et continue à sortir des chansons fraîches et captivantes qui touchent les auditeurs.
Le nom de scène « Skuter » est un acronyme de « Seniman Kurang Terkenal » (Artiste moins célèbre), bien qu'il fasse également référence à son amour des scooters, en particulier une Vespa vintage bleu clair de 1977. Iksan refuse d'être catégorisé par genre musical, considérant les divisions de genre comme une forme de compartimentalisation de style colonial servant les profits de l'industrie plutôt que l'expression artistique.
Paroles de « Kamuflase »
Bahasa Indonesia / Traduction française
Membanting tulang peras keringat Nous nous brisons les os, nous essorons la sueur
Agar tuan berkuasa Pour que le maître puisse gagner le pouvoir
Lalu kau curi semua hak kami Puis tu voles tous nos droits
Sekarat dibuai janji Mourant, bercés par des promesses
Genderang perang sudah ditabuhkan Le tambour de guerre a déjà retenti
Pertanda mara bahaya Signe de danger imminent
Bara api Braises de feu
Bara api Braises de feu
Corong politik beretorika Porte-parole politique plein de rhétorique
Menjual mimpi semata Ne vendant que des rêves
Sudah keringkah air mata penguasa Les larmes du peuple ont-elles tari ?
Menari di atas luka Dansant sur les blessures
Genderang perang sudah ditabuhkan Le tambour de guerre a déjà retenti
Pertanda mara bahaya Signe de danger imminent
Bara api Braises de feu
Bara api Braises de feu
Propaganda semata Rien que de la propagande
Kamuflase semua Tout est camouflage
Buzzer digerakkan Les trolls sont mobilisés
Lalu framing dibelokkan Puis le cadrage est tordu
Dan berkuasa Et ils gouvernent
Dan berkuasa Et ils gouvernent
Propaganda semata Rien que de la propagande
Kamuflase semua Tout est camouflage
Buzzer digerakkan Les trolls sont mobilisés
Lalu framing dibelokkan Puis le cadrage est tordu
Dan berkuasa Et ils gouvernent
Dan berkuasa Et ils gouvernent
Propaganda semata Rien que de la propagande
Kamuflase semua Tout est camouflage
Buzzer digerakkan Les trolls sont mobilisés
Lalu framing dibelokkan Puis le cadrage est tordu
Dan berkuasa Et ils gouvernent
Dan berkuasa Et ils gouvernent
Mark Johnson
Traduction pour ESSF par Wendy Lim et Adam Novak
Notes
[1] Indonesia Corruption Watch (ICW) est une organisation indonésienne de surveillance de la corruption fondée en 1998.
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Haïti : quand la jeunesse érige l’art et la littérature en dernier bastion de résistance
Plus de dix ans d'instabilité politique, économique et sociale ont profondément bouleversé la vie quotidienne en Haïti.
Insécurité persistante, paralysie institutionnelle, inflation galopante, déplacements internes forcés : le pays vit au rythme des crises successives, laissant une grande partie de la population dans un état d'incertitude permanente. Dans ce contexte sombre, une dynamique inattendue continue pourtant de se développer : celle d'une jeunesse qui, malgré tout, refuse le silence.
Loin des scènes politiques qui semblent leur échapper, de nombreux jeunes se tournent vers la littérature et les arts comme espaces de liberté. Poésie, slam, peinture, photographie, théâtre, installations : les formes d'expression se multiplient et trouvent un écho particulier dans une société assoiffée de sens et de souffle.
*Un pays secoué, une créativité qui persiste*
Selon plusieurs acteurs culturels, le phénomène s'est intensifié au cours des dernières années. Bien que les conditions de déplacement soient difficiles et que les infrastructures culturelles se réduisent, les initiatives artistiques ne disparaissent pas : elles se réinventent.
Dans la capitale comme dans certaines villes de province, des groupes informels continuent d'organiser des rencontres littéraires, des lectures de poésie, des expositions en plein air ou encore des spectacles improvisés dans des cours d'école ou des centres communautaires.
« Les jeunes n'ont plus de repères institutionnels stables, mais ils ont encore cette force créative qui refuse de mourir », explique *Josué Dérisier*, animateur culturel au sein d'un collectif artistique de Port-au-Prince. « Quand tout s'effondre autour, l'art devient un moyen de tenir debout. »
*Créer malgré la peur et les obstacles*
Organiser un événement culturel dans le contexte actuel relève souvent du défi. Les coupures d'électricité, les risques de blocage des routes et les tensions dans certains quartiers obligent les organisateurs à faire preuve d'adaptation. Parfois, l'annonce d'une activité n'est diffusée qu'à la dernière minute, afin de réduire les risques.
« On vit au jour le jour », confie *Marie-Lyne Célestin*, jeune poétesse participant régulièrement à ces soirées de création. « On a peur, bien sûr. Mais rester enfermés chez nous, c'est laisser la crise gagner. L'art, c'est notre manière de rester humains. »
Les réseaux sociaux jouent également un rôle crucial, permettant d'élargir la portée de ces initiatives. Des performances sont filmées, partagées, diffusées, donnant aux jeunes artistes une visibilité qu'ils ne trouvent plus dans les circuits institutionnels traditionnels.
*L'art comme espace politique alternatif*
Au-delà de l'aspect créatif, ces initiatives véhiculent souvent une portée sociale et politique assumée. Par leurs poèmes, leurs peintures ou leurs performances, les artistes abordent des thèmes tels que la violence, la précarité, la migration forcée, mais aussi l'espoir, l'amour ou la
résilience. Cette génération transforme ainsi la création artistique en un terrain de contestation alternative.
« Dans un contexte où la parole publique est souvent confisquée ou étouffée, la littérature devient un acte politique », analyse *Renette Joseph*, professeure de littérature contemporaine. « Ce que les jeunes Haïtiens écrivent ou peignent en ce moment constitue une mémoire essentielle de la crise que nous vivons. »
*Une scène fragile, mais essentielle*
Malgré les ressources limitées et les dangers quotidiens, l'écosystème artistique continue de respirer. Des ateliers d'écriture se mettent en place dans certains quartiers, des associations tentent de maintenir des festivals locaux, et des auteurs autodidactes publient leurs textes sur des plateformes collaboratives.
Pour beaucoup, cette persistance culturelle est le signe d'un pays qui, malgré la souffrance, n'a pas renoncé à son humanité.
« L'art ne résout pas la crise, mais il nous permet de la traverser », affirme *Jonas Alcindor*, peintre de 22 ans originaire des Gonaïves. « C'est notre manière de dire que nous existons encore, que nous ne sommes pas seulement des victimes. »
*Un avenir incertain, mais une volonté intacte*
Si la situation du pays demeure fragile, les initiatives artistiques portées par la jeunesse témoignent d'une résilience exceptionnelle. Elles prouvent qu'à défaut de stabilité politique ou économique, Haïti conserve encore une richesse inestimable : la créativité, la parole et la capacité de transformer la douleur en expression.
Tant que ces jeunes continueront de créer, Haïti ne cessera pas de rêver, même au cœur des ténèbres.
Dans un pays où les institutions vacillent et où l'avenir semble constamment repoussé, la jeunesse haïtienne refuse de se résigner. À travers la littérature et l'art, elle revendique un droit fondamental : celui d'exister pleinement, de rêver et de construire des espaces où la
dignité demeure intacte. Ses créations ne sont pas de simples divertissements ; elles sont des messages, des alertes, des cris qui rappellent que la société haïtienne possède encore des forces vives prêtes à se battre autrement.
L'État chancelle, mais la culture tient. Les rues se vident, mais les scènes renaissent. Et tant que cette génération continuera à écrire, à peindre, à chanter ou à performer, Haïti ne sera jamais un territoire vaincu. Au contraire : elle demeure un pays où, même au bord du chaos, des voix s'élèvent pour dire que l'espoir existe encore – et qu'il appartient à ceux qui osent créer.
Marvens Jeanty
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Les frères ennemis
Depuis l'émergence d'un important courant indépendantiste au Québec, durant les années 1960, les commentateurs et les opinions publiques, tant ici qu'à l'étranger ont eu tendance à en percevoir l'origine dans l'antagonisme entre le Québec français et le Canada anglais. Certains, aux États-Unis surtout, ont fait un rapprochement avec la guerre de Sécession, laquelle dans ce cas, opposerait le Québec francophone et le Canada anglophone.
Au Québec, la lutte pour sauvegarder le français a contribué à brouiller les cartes. Par conséquent, bien des souverainistes se sont ralliés à la thèse d'un antagonisme fondamental entre les deux nations, laquelle est radicalement opposée à celle d'un Canada multiculturel chère aux libéraux et qui reflète aussi la perception qu'entretient de son pays une bonne partie de l'opinion canadienne-anglaise.
Les tenants de ce courant idéologique multiculturaliste font valoir que le gouvernement du Québec dispose de bien plus de pouvoirs que la plupart des minorités dans la monde. Le fait est que le Québec est très autonome au sein de la fédération canadienne, ce qui au départ satisfait plusieurs Québécois et Québécoises. Ils se sont contentés par conséquent longtemps d'un nationalisme provincialiste teinté de conservatisme social et culturel qui ne remettait pas en cause la structure fédérale canadienne. Ils se concevaient comme des Canadiens français.
Mais la Révolution tranquille a chambardé cette perception. Ce grand bouleversement a restructuré la société québécoise, ce qui a nécessité un renouvellement du stock des idéologies et entraîné une redéfinition de l'identité nationale du Québec, sous l'impulsion de nouvelles élites, déjà opposées sous Duplessis au nationalisme autonomiste conservateur prévalant jusqu'en 1960. Ce mouvement a entraîné la transformation du nationalisme, qui s'est « modernisé » et provoqué l'émergence de l'idéal souverainiste. Dès lors, a commencé à se poser ce qu'on a appelé la question du Québec et celle de sa place, au sein ou en dehors, de la fédération canadienne. Le débat s'est donc polarisé entre fédéralistes et indépendantistes.
Les libéraux fédéraux francophones, qui disposaient d'une longue tradition de pouvoir à Ottawa se sont fanatiquement opposés aux thèses « séparatistes ». Même si l'ensemble du Canada anglais réprouve évidemment le « séparatisme » et trahit par le fait même ses préjugés contre le nationalisme québécois, l'antagonisme se cristallise surtout entre francophones. Par exemple, Pierre Elliott Trudeau, Jean Chrétien et Marc Lalonde, pour ne citer que ceux-là et leurs successeurs dans les hautes sphères du Parti libéral fédéral ont toujours exprimé une opposition virulente à l'endroit du « séparatisme », et les indépendantistes leur ont rendu la pareille, chaque camp accusant l'autre de traîtrise à la nation, canadienne pour les fédéralistes, québécoise pour les souverainistes. Trudeau père est même allé jusqu'à utiliser la Loi sur les mesures de guerre lors de la crise d'octobre 1970 pour envoyer en prison 500 personnes afin d'intimider ceux qu'il considérait comme des dangers publics, c'est-à-dire les « séparatistes » extrémistes ou considérés comme tels.
Comment rendre compte de cette situation ?
Tout d'abord, les libéraux surtout, et les fédéralistes en général sont les héritiers du vieux nationalisme canadien-français qui considère le Canada comme un tout, dans lequel cependant les francophones ont un droit d'antériorité puisqu'ils ont occupé en premier une bonne partie de ce vaste territoire. Ils se voient comme « Canadiens » avant tout au même titre que leurs compatriotes anglophones. Ils se regardent donc comme plus ouverts aux « autres » que les méchants « séparatistes » québécois, censés, eux, exhorter les Québécois et Québécoises à se replier sur eux-mêmes au détriment des droits des minorités, anglophone comme allophones. Ils entretiennent donc une vue glorieuse de la grande « nation canadienne » contre le nationalisme, qu'ils jugent étriqué, des « séparatistes », un nationalisme vu comme une régression.
Les souverainistes au contraire, croient incarner un mouvement de libération nationale, dans le droit fil de ceux du Tiers-Monde, qui ont eu lieu surtout à l'époque de la décolonisation des années 1950 et 1960. Ils veulent mettre au monde un nouveau Québec, affranchi de la tutelle d'Ottawa et capable par conséquent de s'affirmer en toute liberté sur la scène internationale, ce qui nécessite l'indépendance. Plusieurs voulaient aussi compléter les réformes de la Révolution tranquille, ce qui nécessitait une autonomie très accrue pour le Québec.
On comprend dès lors l'incompatibilité des deux positions : les uns se considèrent comme les sauveurs de l'unité canadienne, les autres comme les libérateurs du Québec. D'où l'avalanche d'excommunications réciproques, surtout à l'époque où s'intensifiait la fièvre indépendantiste, durant les années 1970 jusqu'au référendum de mai 1980. Pierre Elliott Trudeau dans le camp fédéraliste et René Lévesque dans celui souverainiste, représentaient à la perfection ces deux options quant à l'avenir national du Québec. Est-il besoin d'ajouter qu'il s'agissait là d'un débat essentiellement québécois ?
Il faut y ajouter les intérêts politiques et financiers en présence d'un côté comme de l'autre. Si les fédéralistes n'ont pas manqué de souligner que le « séparatisme » était avant tout soutenu par les nouvelles élites administratives et politiques issues de la Révolution tranquille, eux-mêmes entretenaient des liens étroits avec les milieux d'affaires et financiers de Montréal et de Toronto.
Tout ceci prouve bien que le pire ennemi des souverainistes n'est pas tant le « Canadian » que le fédéraliste canadien-français. Ce n'est pas le Canada qui est divisé, mais le Québec. Si le conflit entre les deux factions rivales principales de la classe politique québécoise au sujet du statut national du Québec avait dégénéré entre 1970 et 1980, il n'en aurait pas résulté une guerre de Sécession entre Québécois et « Canadians », mais une guerre civile entre Québécois. On ne conçoit pas l'accession d'une nation à la souveraineté sans que ce processus ne provoque un affrontement plus ou moins aigu en raison des intérêts fondamentaux en jeu, même si dans le contexte du Québec un dérapage militaire apparaît fort improbable.
En dépit des coups de gueule que les Québécois aiment bien se lancer réciproquement à la figure, leurs conflits aboutissent en général à des compromis plus ou moins satisfaisants peut-être, mais jusqu'à maintenant, le pire a été évité. Ils préfèrent les règlements de compte en douce pour bien des motifs sociaux, économiques et culturels. Mais cette inclination pourra-t-elle à la longue régler la problème crucial de leur statut national ?
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Jean-François Delisle
Nota bene.
J'ai encore commis une erreur de distraction et de fatigue dans mon article paru dans le précédent numéro de Presse toi à gauche (18 au 24 novembre). Il est intitulé : « En présence pour la réalisation éventuelle de l'indépendance : des généraux de paix ou des généraux de guerre ? »
Au huitième paragraphe, sixième ligne, au lieu de lire :
« On peut par ailleurs penser que cet ancien professeur de philosophie au collégial, pacifique et humoriste, soit « un général de guerre », mais plutôt un « général de paix », il aurait fallu lire :
« On peut par ailleurs douter que cet ancien professeur de philosophie et humoriste, soit un « général de guerre », mais plutôt un « général de paix ».
De plus, au neuvième paragraphe sixième ligne, au lieu de lire :
« Elle est membre fondatrice de Québec solidaire en 2006. », j'aurais du écrire plus correctement :
« Elle a été membre fondatrice de Québec solidaire en 2006 ».
Une odeur de trahison
Vincent, maintenant, je comprends ta réaction d'hier après-midi à ce café sur la rue Masson à mon égard.
Quelle ne fut pas ma déception ce matin de ce samedi 22 novembre en ouvrant mon internet que d'apprendre ta trahison.
Un dégoût m'est monté dans la gorge et au moment où j'écris ce texte, j'ai encore ce goût de vomir.
Je me rappel hier, j'étais assis à ma place habituelle dans ce café, je te vois entrer, une poignée de main et on discute.
À un moment donné, comme je te mentionnais que j'apprécierais que tu sois encore candidat de Qs dans Rosemont, que Rosemont avait besoin de toi (question que la circonscription ne retombe pas au PQ).
Tu as commencé à être, disons moins amical.
Tu n'arrivais pas à dissimuler ton irritation.
Et ta réponse est encore gravée dans ma mémoire.
Tu m'as répondu que ta décision n'était pas prise et qu'il fallait que tu penses à toi.
Pourtant au moment que tu me répondais ça, ta trahison était déjà accomplie, est-ce que je me trompe, dis-moi ?
Trahir tous ceux qui avaient mis leur confiance en toi, tous ceux qui avaient travaillé pour te permettre de te faire élire, tout ça pour penser qu'à toi, n'est-ce pas ?
Tu as manqué de courage pour le dire en pleine face que ta décision était prise et que tu avais déjà commencé à négocier avec PSPP.
Vincent, Vincent regardes, aux 2 élections où tu t'es présenté pour Qs et où tu as été élu, je tiens à te rappeler que le PQ avait lui aussi à chacune de ces élections un candidat, donc si les votants de la circonscription de Rosemont avaient voulu voter pour le programme du PQ, ils n'auraient pas voté pour toi.
Ils auraient simplement voté pour le candidat du PQ.
Donc cette trahison est aussi envers chacun de ceux qui avaient voté pour toi et le programme de Qs.
Et cette trahison pour rejoindre un parti néolibéral qui fait la promotion de l'intolérance.
Ce Parti Québécois qui a trahi le peuple québécois, rappelons-nous :
Ce PQ, ce créateur de la loi sur le déficit zéro et les budgets d'austérité. Ce PQ du retrait de 37,000 employés-es en santé et en éducation, t'en rappelles-tu Vincent ?
Le PQ qui avait réduit les impôts des plus riches de 5 milliards par année, pendant qu'il coupait dans l'aide sociale et les services publics, et ça, t'en rappelles-tu Vincent ?
Ce PQ de la Charte des valeurs et de la même xénophobie envers les réfugiées et les immigrants.
N'oublions pas ce PQ qui donnait 10 milliards par année de cadeaux de toute sorte aux banques et aux multinationales. Sans oublier des 800 millions en cadeaux pour les minières étrangères en 2013.
Surtout n'oublie pas le rejet du scrutin proportionnel en 2O11.
Vincent, toi qui défendais le dossier de la santé pour Qs, tu sembles oublier que le parti qui a foutu le trouble dans notre système de santé c'est justement ce même "Parti Québécois" que tu désires rejoindre.
J'espère Vincent que l'ancien journaliste que tu étais se rappelle que c'est bien Lucien Bouchard sous son gouvernement qui a mis à la retraite 37,000 employés-es en santé.
Mais Vincent n'est-ce pas toi qui avais été critique du virage identitaire du PQ au moment où tu étais journaliste à La Presse ?
Tu accuses la base du parti d'être la supposée cause de tous les causes, mais dis-moi en quoi qu'un parti peut être dirigé par sa base au lieu de l'être par une petite élite dominante puisse en être un problème ?
Vincent, tu viens de détruire toute la confiance et l'espoir que j'avais mis en toi.
En terminant, J'ai une pensée et une tristesse pour les 3 attachés politiques qui travaillaient au bureau de Vincent Marissal sur la 5e Av. dans le Vieux-Rosemont.
Que leur est-il arrivé ? Ont-ils été les 3 remerciés vu qu'ils étaient les 3 d'allégeance solidaire ?
Je sais qu'il y a une rumeur comme quoi que Vincent Marissal aurait tenté d'engager un nouvel attaché politique pour se créer une nouvelle équipe.
Ce soir ma pensée va pour Marie-Ève et ses 2 collègues.
Depuis le 1er octobre 2018, tu as bien joué ton jeu. Pendant tout ce temps, j'ai cru que tu étais intègre, maintenant je le sais que ce n'était fort probablement qu'un fake.
Dis-moi Vincent, j'aimerais savoir, pense-tu être encore longtemps capable de te regarder dans un miroir ?
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Une monnaie québécoise ? Peut-être que si !
Germain Dallaire,
Samedi le 15 novembre dernier, le PQ faisait connaître son orientation concernant la monnaie dans un Québec indépendant. Il faut saluer avec enthousiasme la prise de position en faveur d'une monnaie québécoise. Il s'agit d'un pas en avant décisif par rapport à la souveraineté association de René Lévesque et l'union monétaire de Jacques Parizeau. Pour la première fois, on assume pleinement ce que signifie réellement l'indépendance d'un pays. En soi, c'est un événement.
La démonstration faite par PSPP en conférence de presse était d'une limpidité totale. Le Québec deviendra de facto la 27ieme économie du monde avec toute l'infrastructure financière et réglementaire nécessaire ainsi que les institutions(banques, caisse de dépôt, assurances). Jamais un nouveau pays n'aura été aussi bien pourvu pour prendre en main son destin de façon autonome.
Si l'objectif apparaît limpide, le chemin choisi pour y arriver pose cependant d'énormes questions parce qu'en plus d'être long (dix ans), l'issue en est carrément hypothétique. Toute la lucide analyse faite lors de la conférence de presse risque de s'effondrer comme un château de cartes. En choisissant de donner ce qui s'apparente à un veto à une commission d'experts (banquiers, gestionnaires, universitaires), le PQ abdique de sa responsabilité politique. Avec la CAQ, nous avons vu apparaître les top guns de l'administration publique, avec le PQ ce sont les top guns de l'indépendance. La décision de nous doter de notre propre monnaie ne doit pas relever d'une commission formée d'experts prétendument objectifs, rationnels et indépendants. Si leur implication active dans la mise en œuvre est légitime et souhaitable, la décision doit être prise par le pouvoir politique dans la mesure où elle découle d'une volonté démocratique de la population.
La prétendue objectivité des experts économiques est une pure fiction qui se vérifie tous les jours par les opinions souvent opposées qu'ils expriment publiquement. Le PQ lui-même en a fait l'expérience dès le lendemain de sa conférence de presse alors qu'un économiste patenté traitait le mal hollandais de foutaise dans les pages d'un quotidien. Le PQ s'est fortement appuyé sur ce phénomène pour justifier sa prise de position en faveur d'une monnaie québécoise.
Le PQ présente cette démarche en s'appuyant sur une volonté de stabilité. S'imaginer que la réalisation de l'indépendance sera un long fleuve tranquille relève de la pensée magique. Suffit de regarder toutes le magouilles qui ont entouré les référendums de 1980 et 1995. Du « coup de la Brink's » au scandale des commandites en passant par la naturalisation accélérée de milliers d'immigrants, les leaders fédéralistes autant politiques qu'économiques ont montré qu'ils ne reculeraient devant rien pour maintenir le statu quo. Faut-il le rappeler, la demande unanime de l'Assemblée Nationale de publier les documents de la Commission Grenier est toujours lettre morte près de deux ans après le vote. Comme le dit si bien PSPP en parlant des prochains mois, « on n'a encore rien vu en termes de vents contraires ». Ces documents secrets pourraient aider en mettant les fédéralistes sur la défensive .
Le conseil national portait essentiellement sur les PME et les régions. Comme pour la monnaie, on retrouve la même préjugé aveugle en faveur du milieu d'affaire. Le PQ voit les 90 milliards d'impôts rapatriés d'Ottawa comme une manne permettant d'installer ce qu'il appelle un système fiscal plus compétitif. Quand on utilise un tel langage, on vise la clientèle d'affaire. En plus de la fiscalité, les tarifs d'électricité sont dans le viseur. Le 20% de réduction de tarif d'électricité sur le tarif L qui ont coûté à ce jour 1,37 milliard aux québécois et vont en coûter autant sinon plus jusqu'à la fin du programme en 2032 fait saliver les PME qui veulent leur part du gâteau. PSPP a terminé son conseil national en parlant de création de richesse. François Legault n'aurait pas dit mieux. Une CAQ 2,0 vous dites ?
Plutôt de parler de stabilité, ce dont il faut parler c'est de courage et d'audace. Plus que jamais l'épitaphe qu'a fait inscrire Jacques Parizeau sur sa pierre tombale doit nous servir de boussole : « N'ayez pas peur ».
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Écosocialisme ou Extinction : défendre la vie, construire des territoires libres et l’Écosocialisme depuis et pour les Peuples
Nous nous réunissons à un moment de profonde offensive du capital contre la vie, dans le cadre des actions que les peuples organisons face à la COP 30. Cette rencontre nous a permis, une fois de plus, de réaffirmer que tant la montée de l'extrême droite que les fausses solutions proposées par des gouvernements qui se disent progressistes, mais qui, aussitôt, n'hésitent pas à privatiser les biens communs ou à faciliter des agressions contre les peuples et les leaders qui affrontent quotidiennement les conséquences de la logique de croissance infinie du capital sur leurs territoires, nous poussent à lutter pour un monde dans lequel les systèmes de vie soient au centre de toutes nos constructions politiques et à rejeter énergiquement toute tentative d'intimidation.
20 novembre 2025 | tiré d'Inprecor.fr
https://inprecor.fr/ecosocialisme-ou-extinction-defendre-la-vie-construire-des-territoires-libres-et-lecosocialisme
Nous avons eu un exemple de ce qui arrive lorsque, au lieu de renforcer la lutte des peuples qui défendent leurs territoires au péril de leur propre vie, les défenseurs du néolibéralisme progressiste se mettent au service du capital et de l'extractivisme prédateur. Les menaces politiques subies par notre camarade indigène Auricelia Arapiun, lors de son intervention dans notre table ronde d'analyse de la conjoncture, montrent clairement un secteur qui agit à l'intérieur des communautés pour y installer la peur et la fragmentation. Cependant, nous — tout comme Auricelia l'a exprimé dans sa réponse à la menace — ne nous taisons pas et ne concilions pas.
L'offensive de l'extrême droite, nous le savons, se traduit également dans nos territoires par des tentatives de violation de notresouveraineté, reproduisant les mêmes logiques de soumission et de domination qui ont existé par le passé et perdurent aujourd'hui. Face à cette offensive impérialiste, nous, écosocialistes, défendons un front uni pour résister et nous défendre.
L'écosocialisme, en tant qu'outil pour construire un autre monde, devient nécessaire et urgent. L'accélération de la destruction massive des capacités de reproduction des écosystèmes et le caractèrenéocolonial et impérialiste des prétendues alternatives proposées par le même système qui a engendré la situation actuelle d'urgence climatique représentent une menace pour notre continuité en tant qu'espèce et nous conduisent à un point de non-retour.
Face à ce défi, la seule issue possible est l'organisation coordonnée de nos luttes afin de dépasser le système capitaliste. La lutte
organisée des peuples, leur résistance face aux systèmes de domination et leur avancée dans la construction d'autres mondes fondés sur la solidarité, la complémentarité et la réciprocité — en respectant les savoirs et les cosmovisions des différents peuples ainsi que leur droit légitime à l'autodéfense et à l'autodétermination — constitue la base fondamentale de notre stratégie.
Ces jours de débat ont réuni des représentant·es de peuples en lutte de diverses latitudes d'Abya Yala et d'autres continents, qui, au niveau mondial, ont élevé leur voix pour dénoncer le fait que les extractivismes capitalistes et impérialistes provoquent la destruction environnementale et humaine dans de nombreux territoires. Il est nécessaire de renforcer les articulations entre les peuples enrésistance pour combattre cette destruction, tout en consolidant les formes de production de la vie développées historiquement par les peuples et aujourd'hui menacées par la contamination et l'appropriation de l'eau, de la terre et de l'air par les entreprises transnationales et les gouvernements.
Les voix des peuples autochtones ont été protagonistes de cette rencontre, identifiant un contexte commun de colonialisme, d'invasion, de dépossession, d'extractivisme et de fausses solutions, accompagné d'une politique d'anéantissement et de génocide, où l'on ne se contente pas de tuer, mais où l'on invisibilise également ces peuples, en les criminalisant et en les persécutant. À ce stade, nous voyons la relation entre corps et territoire comme un tissu où, bien que résident des violences structurelles, réside aussi la lutte pour la vie. Cette lutte se manifeste dans les résistances alternatives, à travers la valorisation et l'articulation des savoirs, des cosmologies oùancestralité et nature sont indissociables, ainsi que par l'autodéfense, l'autodétermination, la vie communautaire et l'importance de l'espérance et de l'unité des différents territoires.
Ces luttes pour la vie se retrouvent également dans les écoféminismes, mettant en lumière la lutte des femmes et des corps féminisés de différents territoires d'Abya Yala, qui affrontent la relation étroite et historique entre capitalisme et violences exercées à la fois sur la terre, les territoires et les femmes.
Des différents extractivismes découle une violence qui s'exprime par la contamination et la destruction de la terre ; la prédation et le vol de nos biens communs ; la fragmentation des perspectives culturelles ; et sur les corps féminisés, appauvris et racialisés de milliers de femmes du Sud global.
Cette analyse, en plus d'identifier le capitalisme comme l'origine structurelle de toutes les violences territoriales, propose également des solutions capables de surmonter ces contradictions, telles que la gestion communautaire de l'eau, l'autonomie alimentaire, l'autogouvernement, la justice communautaire et une conceptionsubversive du soin — c'est-à-dire issue d'une critique structurelle de la néolibéralisation du discours du care, qui continue de soutenir la logique du capital. À l'inverse, nous nous positionnons en faveur de soins collectifs et communautaires, pour une transformation radicale.La lutte écosyndicale est un élément fondamental de la lutte écosocialiste. La lutte pour davantage et de meilleures conditions de travail, combinée à la conscience que l'exploitation de la classe travailleuse et la dépossession de nos biens communs sont au service du capital et se complètent, crée les conditions nécessaires pour mobiliser et avancer sur les causes structurelles des oppressions que nous subissons dans le système capitaliste. En ce sens, rejeter la pratique du fracking en Colombie, en Amérique latine, dans les Caraïbes et dans le monde est une tâche que nous assumons avec responsabilité, afin de contribuer à la construction de territoires libres. Nous savons que cela ne sera possible que si les organisations syndicales s'articulent avec les processus sociaux, populaires, indigènes et paysans de chaque pays, tout en maintenant leurs autonomies dans la défense des territoires, de la vie et de sa reproduction. Par la solidarité internationaliste, nous nous engageons à promouvoir des espaces de dénonciation des violations des droits du travail, humains et naturels.
C'est depuis ce tissu que nous sommes que nous crions, à l'unanimité : Palestine Libre, du fleuve à la mer ; cessez-le-feu à Gaza ; et condamnation de l'État génocidaire d'Israël pour le massacre du peuple palestinien. Un peuple qui résiste, qui sème, qui conserve la conviction de rester debout — et que nous embrassons depuis la solidaritéinternationaliste, en multipliant les actions globales de soutien, comme le BDS et la Flottille, exemples de résistance par le bas que l'État d'Israël considère comme des menaces.
Nous exigeons également des gouvernements de la région qu'ils rompent leurs relations avec Israël, comme dans le cas des accords avec Mekorot, l'entreprise nationale de l'eau d'Israël, qui est devenue un instrument de domination coloniale. L'eau est un bien commun et, en Palestine, elle est utilisée comme arme politique et économique : Israël contrôle les sources, empêche les Palestiniens de forer des puits, de collecter l'eau de pluie ou d'entretenir des citernes, créant ainsi une dépendance totale et un système d'apartheid hydrique. La Palestine est unlaboratoire de domination dont les techniques se répandent dans d'autres territoires, et la résistance et la solidarité avec le peuplepalestinien doivent être globales. Nous, écosocialistes du monde entier, accompagnons et construisons une solidarité active avec le peuple palestinien et son droit à exister.
À quelques jours du début de la COP 30, nous observons une fois de plus que cet espace n'est pas capable de répondre aux besoins des territoires ; au contraire, il s'impose comme un mécanisme de financiarisation de la nature. C'est pourquoi nous réaffirmons notre dénonciation et notre rejet du paiement des dettes odieuses et illégitimes, et plaidons pour la fermeture des mécanismes internationaux qui les impulsent et les légitiment. Ces mécanismes hypothèquent notre avenir en échange de la livraison des biens stratégiques dont le capital a besoin pour sa reproduction illimitée. Il est essentiel de démanteler le système de la dette, qui subordonne et limite les capacités de sortie planifiée du système.
Nous n'attendons rien de ces espaces qui proposent des projets tels que les crédits carbone qui, tout comme le TFFF, adoptent le récit selon lequel le problème serait que les biens communs ne sont pas encore complètement marchandisés et qu'il existerait donc une « défaillance du marché » à surmonter. Nous dénonçons également les gouvernements complices de projets écocides, comme c'est le cas du gouvernement brésilien qui, quelques jours avant le début de la COP 30 à Belém — territoire amazonien — a approuvé l'exploitation pétrolière àl'embouchure de l'Amazone et qui, en outre, pendant la COP 30, a approuvé l'enregistrement de 30 nouveaux pesticides.
Nous réaffirmons l'agroécologie comme l'un des chemins qui construisent notre stratégie écosocialiste. La production d'aliments agroécologiques, de base paysanne et indigène, n'est pas seulement une alternative au système agroalimentaire dominant, dont l'agronegocio et la production de commodités sont les principaux protagonistes ; c'est aussi une manière de restaurer et reconstruire les écosystèmes, et de rompre l'aliénation entre campagne et ville, étant donc essentielle dans la lutte contre le changement climatique. Il est indispensable de comprendre qu'il n'y a pas d'agroécologie possible au sein d'un capitalisme vert, car elle implique, en tant que pratique politique, une transformation structurelle des relations de production et de vie actuelles.
Reconnaissant que l'écosocialisme œuvre depuis des années à laconstruction de manifestes et programmes qui définissent cettestratégie, nous avons débattu des prochaines étapes qui nous permettent de conclure qu'il n'y a pas d'écosocialisme possible sans territoires libres. Nous n'avons aucun doute que les luttes éco-territoriales et la construction d'un monde vivable sont le chemin que nous devons suivre, en renforçant solidairement nos initiatives, en rendant visibles et en construisant des espaces où nous puissions avancer dans la construction d'un écosocialisme depuis et pour les peuples.
Pour atteindre cet objectif, il est nécessaire d'accumuler des victoires qui nous montrent la voie. Réaliser des mobilisations et campagnes entre les différents collectifs engagés dans la construction de ce projet écosocialiste est fondamental pour consolider un processus intégral et internationaliste de résistance coordonnée et de stratégie commune.La continuité de cette articulation de lutte, de construction du programme écosocialiste dont nous avons besoin, et l'internationalisation du mouvement écosocialiste, sont des tâches que nous avons entreprises il y a dix ans dans ces rencontres, et qui se sont consolidées avec la formation du Réseau Internationaliste des Rencontres Écosocialistes en 2024, à la suite de la rencontre de Buenos Aires.
Parmi les nouvelles initiatives, nous annonçons la tenue du Septième Rencontre Écosocialiste Internationaliste, en Belgique, en mai 2026 ; le Séminaire Écosocialiste International, qui se tiendra au Brésil dans le cadre de la Première Conférence Internationale Antifasciste ; et la Troisième Rencontre Écosocialiste Latino-Américaine et Caribéenne, en 2027, en Colombie. Nous sommes convaincu·es que ces rencontres doivent dépasser les frontières et générer des actions de lutte communes permettant de frapper simultanément les pouvoirs concentrés del'extractivisme capitaliste dans chaque territoire où nous nous trouvons.Cependant, les seules Rencontres Écosocialistes ne suffisent pas pour faire avancer la construction d'un programme véritablement enraciné dans les luttes concrètes. C'est pourquoi nous proposons la création d'actions et campagnes conjointes sur la Palestine, les combustibles fossiles, l'exploitation minière, la dette et les traités de libre-échange ; la défense de l'eau ; la lutte contre l'agronegocio ; et la restauration des forêts. Nous proposons également de cartographier quelles entreprises sont alignées avec des projets écocides dans les pays d'Amérique latine et des Caraïbes, afin de réaliser des dénonciations et communiqués communs. De plus, nous proposonsd'organiser des rencontres écosocialistes territoriales préalables à celle de Colombie, afin que les débats reflètent des formulations et propositions éco-territorialisées.
Enfin, nous voulons que notre espace de construction soit vivant et divers, capable de générer des débats profonds entre les collectifs qui le composent, de manière à penser et problématiser notre compréhension de l'écosocialisme, en réaffirmant que l'écosocialisme n'est pas un socialisme teint en vert, mais une proposition de transformation profonde de nos relations — tant entre nous que avec la nature. C'est une autre façon de faire de la politique, capable de construire un monde nouveau, digne et beau à vivre, pour les êtres humains comme pour tous les autres êtres vivants.
Le 19 novembre 2025
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Censure sur les réseaux sociaux et guerre informationnelle : rencontre avec l’ONG 7amleh
L'Agence Média Palestine s'est entretenue avec la chargée de plaidoyer pour l'Union européenne de 7amleh, une organisation de défense des droits numériques des Palestinien-nes basée à Haïfa.
Tiré d'Agence médias Palestine.
Agence Média Palestine : Vous dénoncez dans plusieurs rapports publiés en septembre et octobre un double standard raciste dans la gouvernance des contenus de Meta et LinkedIn, avec l'impunité d'incitation à la haine des Palestinien-nes d'une part et des restrictions accrues aux contenus palestiniens d'autre part. Pouvez-vous nous décrire ce double-standard, ses mécanismes et ses conséquences ?
7amleh : 7amleh documente la manière dont les GAFAM, mais également les plateformes des réseaux sociaux, mettent en place des réglementations internes qui vont à l'encontre de la protection des droits humains des Palestinien-nes et ne permettent pas que la parole pro-palestinienne soit aussi libre que la parole pro-israélienne.
Nous avions commencé à documenter ce double-standard en 2021, notamment au niveau de Meta lors des soulèvements survenus dans le quartier de Cheikh Jarrah à Jerusalem-Est. Alors que de nombreux-ses Palestinien-nes voyaient leur maison détruite ou saisie par l'armée israélienne, Facebook a bloqué les lives, empêchant les Palestinien-nes de documenter en direct ce qu'ils et elles vivaient.
Depuis le 7 octobre, on remarque la manière dont META diminue la parole ou le contenu pro-palestinien par la suppression massive de contenus.
Ce qui se passe techniquement, c'est que le niveau moyen de « faux positif », soit de contenu légitime supprimé à tort par l'intelligence artificielle (IA) qui modère les publications, est augmenté : de 20 % avant le 7 octobre, il est monté à 80 % pour les contenus en arabe et pro-palestiniens. C'est un seuil fixé volontairement pas Meta, qui prétend qu'il y a “ trop de contenu “ et qu'ils ne peuvent pas le modérer efficacement, raison pour laquelle ils ont décidé de baisser le niveau de sécurité en augmentant le seuil de « faux positif » permis par leur IA.
Cela entraîne une sur-modération du contenu en arabe par des outils d'IA qui n'ont qu'une très faible connaissance du contexte régional ni de ses dialectes, menant à des suppressions massives de contenus tout ce qu'il y a de plus légitime. Prenez par exemple le mot شهيد, martyr : tout contenu comportant ce mot en arabe est supprimé, Meta estimant que l'usage du mot renvoie nécessairement à la célébration de combattant-es. Mais ce mot est utilisé bien plus largement, il équivaut à la formule « toutes mes condoléances », c'est un mot que l'on utilise pour toute personne, y compris des civils, des enfants.
Au contraire, par rapport à ce que l'on a pu observer de la modération du contenu en hébreu, Meta y opère une sous-modération flagrante des contenus haineux. Du contenu appelant à la destruction de Gaza, au nettoyage ethnique des Palestiniens, au viol des femmes Palestiniennes, reste sur les plateformes et n'est pas modéré comme il devrait l'être. On peut considérer qu'il y a un donc un parti-pris qui permet à ce contenu de se propager librement sur les réseaux sociaux et d'être relayé au plus haut des sphères politiques israéliennes.
Ce que nous démontrons dans nos rapports, c'est qu'il ne s'agit pas d'erreurs techniques, comme l'affirme Meta, mais bien d'une politique délibérée de narratifs précis. Quand Meta prétend avoir ‘trop de contenu' à modérer, nous répondons qu'il s'agit d'une entreprise qui est plus riche que certains pays : augmentez les moyens, embauchez des médiateur-ices, formez-les aux spécificités régionales et linguistiques.
Agence Média Palestine : Comment menez-vous vos enquêtes, à quelles actions aboutissent-elles ? Quelle agentivité avons-nous face aux géants de ces plateformes ?
7amleh : Tout d'abord, nous avons développé nos propres outils d'IA, des LLM (modèles de langage), pour pouvoir collecter des données et contextualiser la modération de contenu en Israël/Palestine. Nous n'utilisons pas, ou très peu, les autres outils d'IA des plateformes que nous surveillons, précisément parce que nous estimons que ces outils sont partiaux.
Nous avons par ailleurs notre propre Helpdesk, intitulé 7or, par lequel des victimes de la modération abusive (suppression de contenu, de compte, etc) peuvent venir vers nous pour effectuer un signalement, que nous faisons remonter à la plateforme concernée. Ces utilisateurs sont une base précieuse pour documenter nos plaidoyers.
Nous travaillons également avec d'autres organisations de défense des droits humains qui ont leurs propres informations, et nous nous basons sur le travail de journalistes d'investigation de médias comme le Guardian, Disclose, Lighthouse, Haaretz, +972.
Enfin, des employé-es de ces plateformes elles-même nous fournissent des informations cruciales sur les réglementations internes qui vont à l'encontre des droits des Palestinien-nes. C'est une ressource extrêmement importante, qui pose la question de la protection des lanceurs d'alerte car nous devons protéger leur identité.
Avec toutes ces données, nous produisons des rapports, et des entretiens avec des victimes de censure ou de contenus de haine, et nous mettons en place des plaidoyers et des stratégies de communication.
Par exemple, en tant que responsable de plaidoyer pour l'UE, je m'adresse directement aux décisionnaires et aux États membres, je leur montre les rapport et leur explique pourquoi il s'agit d'une problématique européenne. Quand l'armée israélienne a payé Youtube et Google pour appeler en Europe à l'enrôlement dans son armée via des publicités ou du contenu pro-israélien, il s'agit de manipulation d'information contraire à la réglementation européenne. Nos plaidoyers tendent à changer les réglementations, à visibiliser ces questions et mettre des débats sur la table.
En ce qui concerne l'agentivité, c'est très compliqué car on ne peut pas vraiment dire « arrêtons d'utiliser ces plateformes » : on en a besoin, car de manière paradoxale ce sont aussi des plateformes qui permettent d'avoir de l'information, notamment dans la bande de Gaza, où les médias internationaux ne peuvent pas rentrer.
Pour cette raison, nous n'appelons pas au boycott. Ce que nous voulons, c'est qu'elles soient régulées. Mais il ne faut pas s'attendre à ce qu'elles se régulent elles-même : ce sont des entreprises qui visent le profit. Leurs choix ne seront jamais guidés par le bien commun ou le respect de chacun, mais bien par le profit. C'est pour cela qu'il faut des réglementations fortes, qui s'imposent au-delà de l'UE.
Et c'est là tout notre travail, de dénoncer des lois qui ne protègent pas tous les utilisateurs, par exemple, des réglementations comme le EU AI Act en Europe qui n'imposent pas un ban à l'exportation : alors, une entreprise européenne qui développe un outil interdit d'utilisation en UE peut continuer à le vendre hors UE. Nous dénonçons aussi l'instrumentalisation d'un certain nombre des ces réglementations du numérique à des fins de censure, comme c'est le cas de la part de groupes d'extrême droite.
Mais la chose la plus importante à faire, selon moi, en tant qu'individu-es, c'est de continuer à partager les informations vérifiées, sans se dire qu'on n'est qu'un petit poids, car chaque poste à son importance. Et il faut aussi éduquer les utilisateurs et utilisatrices à la vérification des informations.
Agence Média Palestine : Dans un article publié en juillet dernier, vous analysez l'utilisation des réseaux sociaux par les Gazaoui-es avant et depuis le génocide, son impact dans la construction de récits collectifs et de la solidarité. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette enquête et ses conclusions ?
7amleh : C'est tout le paradoxe dont on parlait : ces plateformes sont au cœur de la censure du mouvement de solidarité pour la Palestine, en écho aux médias traditionnels qui ont censuré la parole des Palestinien-nes. Mais c'est aussi l'endroit où les Gazaoui-es ont pu communiquer avec l'extérieur, et cela a généré un large mouvement de solidarité.
On observe également certains discours, en faveur des droits humains et des droits fondamentaux, qui n'ont plus leur place dans des médias traditionnels, qui retrouvent une certaine place et une certaine légitimité sur les réseaux sociaux, comme on l'a observé par exemple avec l'élection du nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, qui a fait une grande partie de sa campagne sur ces réseaux.
C'est intéressant de voir que pour répondre à cela, Israël a recours à des moyens presque archaïques pour bloquer cette parole sur les réseaux sociaux, notamment via la destruction des infrastructures de télécommunication, le brouillage des satellites. On revient à une forme de censure qu'on pourrait dire ‘à l'ancienne', qui ne relève pas de la manipulation d'information mais bien de l'empêchement de sa circulation.
C'est donc un paradoxe très complexe que nous essayons d'expliquer, qui veut que les plateformes de communication sont une source précieuse d'information, d'analyse et de débat, mais elles permettent aussi et encouragent une violence et une désinformation qui vise à déshumaniser les Palestinien-nes.
Et enfin, au-delà de la bataille du narratif, ces outils de télécommunication sont au cœur de la crise humanitaire : les gens à Gaza qui subissent des bombardements israéliens ne peuvent pas appeler les secours, ni leurs proches, les familles sont séparées du Nord au Sud. La communauté elle-même a besoin de pouvoir être connectée.
Agence Média Palestine : Définiriez-vous la désinformation comme l'une des armes du génocide en cours à Gaza, ou plutôt comme un symptôme ?
7amleh : L'armée israélienne elle-même a déclaré, dès le début, la stratégie informationnelle comme une arme. Il y a au sein de l'armée israélienne une unité dédiée, la Digital Task Force : ce sont des membres de l'armée qui ne sont formés que pour mener cette guerre informationnelle.
On voit des proches du pouvoir dont l'expertise n'est que centrée sur cela : des soldats israéliens dont le seul mandat est l'activité sur les réseaux sociaux, par la diffusion de fausses informations, de contenus haineux et l'attaque de contenus pro-palestiniens, avec l'objectif d'imposer le narratif israélien.
Donc on peut affirmer que oui, l'information, comme la désinformation, est une arme du génocide.
Maintenant, beaucoup affirment qu'Israël a perdu la guerre informationnelle dans ce génocide. À 7amleh, nous pensons qu'il est un peu tôt pour le dire, cela prendra des années pour pouvoir réellement l'observer.
Mais le fait est que l'armée paie Google et Youtube pour avoir ses publicités relayées, et cela montre bien qu'il s'agit d'un enjeu majeur. Par ailleurs cette pratique est illégale, et cela a été démontré par de nombreuses analyses.
Ce ne sont pas des pratiques nouvelles, dans ce que l'on a pu observer avec 7amleh, mais il y a une exacerbation certaine dans le cadre de ce génocide.
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Les marxistes révolutionnaires et la question institutionnelle
Alors que la Belgique sombre dans une crise d'ampleur, avec un gouvernement fédéral qui se déchire sur le budget tandis que se poursuit l'impasse complète des négociations pour la formation d'un gouvernement en région bruxelloise, la question des orientations immédiates à mettre en avant se pose avec force et urgence pour notre camp social. Dans ce contexte, difficile d'éluder l'examen de l'attitude à adopter en tant que marxistes révolutionnaires vis-à-vis du jeu institutionnel. Nous publions ci-dessous une contribution à la discussion, rédigée par trois membres de la direction de la Gauche anticapitaliste, qui cherche à clarifier les liens complexes entre dynamiques institutionnelles et transformations sociales, sans perdre de vue la nécessité d'ancrer ces problèmes dans la conjoncture spécifique de la Belgique en 2025.
14 novembre 2025 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
« [C]omment peut-on dire que « le parlementarisme a fait son temps politiquement », si des « millions » et des « légions » de prolétaires non seulement s'affirment encore pour le parlementarisme en général, mais sont franchement « contre-révolutionnaires » !? Vous êtes tenus de leur dire l'amère vérité. Vous êtes tenus d'appeler préjugés leurs préjugés démocratiques bourgeois et parlementaires. Mais en même temps vous êtes tenus de surveiller d'un œil lucide l'état réel de conscience et de préparation de la classe tout entière (et pas seulement de son avant-garde communiste), de la masse travailleuse tout entière (et pas seulement de ses éléments avancés). (…) » (Lénine, 1920).
Ces mots de Lénine, pourtant éloignés de nous par plus d'un siècle, résonnent avec notre présent politique. Ce qui valait pour la jeune république allemande au lendemain de la Première Guerre mondiale vaut a fortiori pour la Belgique de 2025, bien éloignée de l'intensité insurrectionnelle de la révolution allemande. Dans un pays où le modèle de la démocratie libérale est durablement implanté dans toutes les couches de la société, y compris la classe travailleuse, c'est peu dire que des “légions de prolétaires” s'affirment encore pour le parlementarisme en général, et ne sont pas d'emblée acquises à la cause révolutionnaire.
Ce constat doit servir de point de départ à toute discussion sur la position des révolutionnaires à l'égard du jeu institutionnel aujourd'hui en Belgique, pour éviter de se perdre dans des généralités qui voudraient que les marxistes interviennent soit toujours soit jamais sur ces questions. En effet, s'il est tentant de prime abord de considérer que des révolutionnaires devraient rejeter par principe le jeu institutionnel, il est vrai cadenassé par les structures sociales et les règles juridiques élaborées par la classe dominante et conçu pour étouffer toute dynamique de transformation sociale, d'éminentes figures du marxisme ont pris très au sérieux cette question en l'inscrivant dans une stratégie plus large de prise du pouvoir. Marx et Engels appelaient ainsi à la présentation de figures issues du mouvement ouvrier lors des élections, tandis que Lénine n'a jamais perdu de vue la question institutionnelle dans la construction d'un bloc historique révolutionnaire.
S'ancrer dans la conscience de classe
Nous sommes bien loin d'une période de crise révolutionnaire, dans laquelle ceux d'en haut ne peuvent plus et ceux d'en bas ne veulent plus, qui rendrait plausible la mise en place rapide d'un pouvoir ouvrier antagoniste aux institutions bourgeoises. Si la tâche centrale des révolutionnaires est bien de construire une alternative dans et par les luttes, un tel objectif ne nous autorise pas aujourd'hui à snober la question institutionnelle, parce que l'immense majorité de notre camp social y reste encore attaché. Dans ces circonstances, éluder la question institutionnelle revient tout simplement à ignorer le niveau de conscience de ces parties de la classe travailleuse, et à adopter une posture qui nous isole du reste du mouvement ouvrier.
En outre, avec toutes leurs limites, les victoires parlementaires progressistes ont un impact très concret sur la classe travailleuse et sa confiance dans des perspectives de changement. S'il est possible de regretter l'aspect minimaliste de certaines mesures, notre attitude doit plutôt être, selon la logique du programme de transition, de tirer le fil de ses victoires dans un sens anticapitaliste. Par exemple, le vote au printemps 2025, par une majorité de centre-gauche au parlement bruxellois, d'une loi contraignant les propriétaires bruxellois·es à respecter une grille des loyers n'est pas révolutionnaire. Cette loi ne fait qu'atténuer la domination du propriétaire sur le locataire sans la remettre structurellement en cause, dans un contexte pourtant dramatique de pénurie de logement et d'explosion du prix de l'immobilier dans la capitale. On ne peut cependant se contenter de mépriser cette victoire en appelant abstraitement à l'expropriation des propriétaires, au risque d'apparaître déconnecté à l'égard des locataires pour qui cette loi représente potentiellement une bouffée d'air dans un contexte de précarisation croissante. Notre rôle doit plutôt consister à mettre en avant que cette loi diminue l'arbitraire des propriétaires en provoquant une incursion (certes limitée) dans leur liberté de bailleur, et d'essayer d'en approfondir la logique, en orientant par exemple le mouvement pour le droit au logement dans une perspective de rupture avec la logique de la propriété privée.
Le piège du double fétichisme de la question institutionnelle
La posture qui rejette en bloc et par principe la question institutionnelle pêche par une conception simpliste et réductrice de la réalité sociale et politique. Cette logique consiste à refuser toute participation au jeu électoral, toute pression sur les partis de gouvernement, et parfois plus généralement toute prise de position qui prendrait pour objet le champ institutionnel. Il y aurait d'un côté les institutions bourgeoises, et de l'autre la société civile, le mouvement social et les révolutionnaires. A partir de ce postulat de base, il existe une myriade de nuances, plus ou moins fines : des forces antipolitiques et antipartisanes les plus zélées, à des formes plus raffinées qui assument de faire de la politique, qui cherchent à politiser le mouvement social autour d'un vrai programme anticapitaliste et qui construisent des organisations, mais qui refusent de prendre position sur les questions qui relèvent de l'institutionnel.
Il est important de noter que ce postulat a le mérite de placer l'accent sur l'essentielle indépendance du mouvement social face aux émanations de la bourgeoisie, mais également face aux partis issus du mouvement ouvrier. Une telle posture vise de manière salutaire à pointer les dangers d'étouffement de la dynamique sociale par le champ institutionnel : il ne manquent en effet pas d'exemples, y compris récents, de forces politiques qui se sont appropriées des revendications issues des luttes sociales pour les vider de leurs potentialités de rupture avec l'ordre existant. Néanmoins, ce postulat demeure désorientant en tant que tel, en ce qu'il abandonne de fait la lutte institutionnelle aux seules forces bourgeoises, et ne permet pas de comprendre la complexité dialectique des interactions entre luttes sociales et institutionnelles ni d'agir dans le présent politique. Nous y reviendrons.
En niant tout simplement la possibilité d'intervenir dans le débat institutionnel en tant que révolutionnaires, les tenants d'un anti-institutionnalisme de principe adoptent paradoxalement une logique similaire à celle des réformistes. En effet, le geste réformiste consiste notamment à fétichiser le champ institutionnel en le présentant comme le seul lieu du pouvoir, c'est-à-dire en autonomisant les institutions des antagonismes de classe qui structurent la société. De leur côté, les révolutionnaires anti-institutions fétichisent aussi le champ institutionnel en le considérant à leur tour comme résolument extérieur à la lutte des classes, mais pour condamner le premier au profit de la seconde. Dans les deux cas, ces postures ne parviennent pas à saisir le caractère spécifique des rapports de force qui s'expriment dans les institutions, et leurs liens avec la conflictualité de classe. La situation n'est paradoxale qu'en apparence : en semblant prendre le contrepied absolu des réformistes, ces révolutionnaires adoptent en fait une logique similaire, en fétichisant ainsi le fait institutionnel non pour s'en réjouir, mais pour le condamner. Comme souvent, les postures gauchistes adoptent la même forme que celle de leurs adversaires, mais se contentent d'en inverser le contenu.
Dans le meilleur des cas, les révolutionnaires anti-institutions arriment effectivement le champ institutionnel à la lutte des classes, mais présentent les institutions comme le simple reflet de la conflictualité des luttes sociales. La conséquence d'une telle conception est qu'il n'y aurait pas besoin d'amener de perspectives propres aux questions institutionnelles, et que l'objectif serait simplement d'appeler à renforcer les luttes sociales, y compris pour débloquer une situation de crise dans le domaine institutionnel. Il n'y aurait ainsi aucune autonomie du champ institutionnel, et par effet rebond, la lutte des classes réglerait la question institutionnelle. Nous pensons pourtant que les révolutionnaires doivent se garder de toute tentation de raccourci facile de ce type, qui affirme qu'en réglant la question de la lutte des classes, toutes les autres questions se solutionneront par la même occasion.
Intégrer la question institutionnelle dans une stratégie révolutionnaire
Les marxistes ne se représentent pas la réalité en blocs homogènes et hermétiques. Il n'y a pas d'un côté la rue, les quartiers, les lieux d'étude et de travail, et de l'autre les institutions politiques bourgeoises, mais un complexe d'interactions variées et dialectiques entre différents espaces qui exercent des pressions les uns sur les autres. S'il est vrai que l'infrastructure des rapports de classe détermine en dernière instance la superstructure institutionnelle, celle-ci n'est pas un simple prolongement immédiat et inerte de celle-là, mais peut à son tour agir sur la dynamique des conflits de classe. Autrement dit, le champ institutionnel n'est pas le reflet transparent de la conflictualité de classe, mais dispose d'une autonomie relative, qu'il faut pouvoir discuter comme telle, car elle peut également avoir en retour des effets bénéfiques (ou néfastes) sur la lutte des classes [1].
Il ne s'agit pas de dire que chaque espace se vaut, et qu'il faudrait un pied dans les institutions, et un pied dans la rue. Il est clair qu'une véritable transformation sociale ne viendra pas des institutions, puisque le moteur du changement historique, c'est la lutte des classes qui s'exprime par excellence au sein de la conflictualité sociale. Mais la dynamique qui s'exprime dans le champ institutionnel s'élève sur cette conflictualité de classe, et réfracte le rapport de force entre les classes fondamentales, c'est-à-dire qu'il les retraduit de manière tronquée dans le vocabulaire institutionnel. Ainsi, le rôle des marxistes révolutionnaires doit être de déchiffrer les symptômes de la lutte des classes au sein des conflictualités institutionnelles, et de donner les perspectives pour orienter les crises dans le sens le plus fidèle aux intérêts de notre camp, à partir du champ institutionnel lui-même [2]. Vouloir résoudre une crise institutionnelle en renvoyant uniquement à la construction de la révolution dans la rue ne donne aucune orientation immédiate de la voie à suivre pour y arriver, a fortiori pour celles et ceux, majoritaires, qui ne sont pas déjà acquis·es à la stratégie révolutionnaire.
Donner des perspectives à notre camp social ne se fera donc pas seulement en appelant à la révolution, mais également en mettant les mains dans la tambouille institutionnelle. En effet, considérer qu'en agissant uniquement sur les rapports de classes au sens restreint (c'est-à-dire les rapports directs entre capitalistes et travailleur·ses) ou au “social” vu comme strictement séparé des questions politico-institutionnelles, on peut faire l'économie d'un discours sur le jeu institutionnel, c'est ne pas faire droit aux médiations qui composent nécessairement la réalité politique, et dont le domaine institutionnel constitue l'une des modalités [3]. Le champ de la politique institutionnelle n'est pas extérieur aux luttes sociales, ni déterminé mécaniquement par celles-ci. Cela signifie qu'il est nécessaire pour nous d'inscrire le fait institutionnel dans une stratégie plus large, en le considérant comme un champ de lutte à part entière qui, bien que clairement subordonné à la lutte sur les lieux de travail et dans la rue, n'est pas insignifiant et ne peut être ignoré. A fortiori dans les pays où le modèle de la démocratie libérale est durablement implanté dans la société.
Réformes, réformistes, rapport de forces et attitude des révolutionnaires
“[I]l est tout à fait évident que les ouvriers qui soutiennent encore les réformistes et les centristes sont tout aussi intéressés que les communistes à la défense de meilleures conditions d'existence matérielle et de plus grandes possibilités de lutte. Il est donc nécessaire d'appliquer notre tactique de telle manière que le Parti Communiste (…) n'apparaisse pas aujourd'hui – et surtout ne le soit pas en fait – un obstacle à la lutte quotidienne du prolétariat. (…)
L'unité du Front s'étend-elle seulement aux masses ouvrières ou comprend-elle aussi les chefs opportunistes ? Cette question est le fruit d'un malentendu.
Si nous avions pu unir les masses ouvrières autour de notre drapeau ou sur nos mots d'ordre courants, en négligeant les organisations réformistes, partis ou syndicats, ce serait, certes, la meilleure des choses. Mais alors la question du Front Unique ne se poserait pas dans sa forme actuelle.” (Extraits de la résolution de l'Internationale communiste sur le Front unique, rédigée par Trotsky, 1922)
Développer et mettre en pratique une stratégie et une tactique à l'égard de cette question politico-institutionnelle implique nécessairement de prendre en considération, d'interpeller et de parfois d'interagir avec des partis de la gauche institutionnelle et/ou avec leurs sympathisant·es et militant·es. Le fait de ne pas snober ces partis n'implique à aucun moment d'entretenir des illusions quant à leur nature profonde de gestionnaires du capitalisme. Au contraire, il s'agit d'aiguiser au maximum les contradictions politiques et sociales représentées par ces partis, pour aider à mobiliser leur base dans la lutte des classes. La tâche des marxistes révolutionnaires est alors de lutter au côté de cette dernière, de stimuler sa combativité, et de jouer un rôle utile dans la construction d'un rapport de forces permettant de défendre de la manière la plus fidèle possible les intérêts de la classe travailleuse. Finalement, il s'agit de convaincre dans l'action le plus grand nombre de la nécessité d'une rupture révolutionnaire, ce qui passe aussi par le fait de lutter pour un ensemble de réformes de gauche répondant aux besoins de la classe travailleuse et soutenues par celle-ci mais considérées comme inacceptables par la bourgeoisie.
Très concrètement, puisque c'est l'un des points de tension majeurs actuellement en Belgique, la majorité parlementaire de gauche et centre-gauche au Parlement bruxellois est une occasion de mettre ces forces au défi de former un gouvernement anti-austérité tout en appelant les travailleurs, les syndicalistes et les mouvements sociaux et associatifs à ne plus rester au balcon mais à imposer par eux et elles-mêmes, dans la lutte, un programme de rupture sociale, écologique et démocratique qui répond aux besoins, défie la droite radicalisée et ses institutions, ainsi que la création des outils politiques nécessaires pour y arriver. Une telle dynamique pourrait donc créer une première fissure majeure dans l'édifice des gouvernements issus des élections de 2024 qui participent d'un rapport de forces dégradé pour notre classe. Cette dynamique, conditionnée et loin de tout résoudre, déboucherait évidemment sur d'autres questions et affrontements sociaux et politiques, auxquels la gauche de combat devra pouvoir répondre. Mettre les institutions bourgeoises en crise, par la gauche, et par la lutte, cela implique aussi de pousser les partis et forces de centre-gauche et réformistes à jouer cartes sur table. En plus et en lien avec une forte implication dans la lutte sociale sous toutes ses formes, c'est ça aussi, faire de la politique en marxiste révolutionnaire en Belgique en 2025. Et cette approche à la fois unitaire et indépendante est d'autant plus indispensable dans la période réactionnaire et lourde de dangers dans laquelle nous nous trouvons.
John Christiaens, Denis Verstraeten et Madeleine Vibert
Photo : manifestation contre l'Arizona du 29 avril 2025. Crédit : Gauche anticapitaliste / CC BY-NC-SA 4.0
P.-S.
• Gauche anticapitaliste (Belgique). 14 novembre 2025 :
https://www.gaucheanticapitaliste.org/les-marxistes-revolutionnaires-et-la-question-institutionnelle/
Notes
[1] Il manque d'espace pour développer ce point, mais le processus révolutionnaire connu par le Chili entre 1970 et 1973 relève de ce type de dynamique positive. Avec toutes ses limites, la présidence de Salvatore Allende pour l'Unité Populaire a entretenu, du moins au début de la révolution chilienne, une relation de renforcement mutuel avec l'important mouvement social qui le soutenait sans perdre son autonomie critique. Il aura fallu le massacre du coup d'Etat de Pinochet pour écraser cette dynamique.
[2] Mutatis mutandis, la même logique vaut pour la question nationale en Belgique. Apporter une réponse marxiste aux conflits communautaires ne se fera pas seulement en appelant à l'unité des prolétariats wallon et flamand contre les bourgeoisies. Si c'est bien l'horizon à viser, atteindre cette unité implique des orientations immédiates et ancrées dans une société effectivement structurée par des conflits communautaires qui ne sont pas simplement le reflet des antagonismes de classe.
[3] Les structures syndicales, les collectifs de quartiers et les organisations politiques au sens large sont d'autres de ces médiations nécessaires entre l'expression d'une volonté individuelle et la mise en place d'un projet politique
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L’automobile canadienne n’est pas en « crise », elle est en danger d’extinction
Les travailleurs et travailleuses de l'automobile au Canada ont traversé de nombreuses crises au fil des années, mais la menace actuelle est différente. Lana Payne, présidente d'Unifor, a averti que « si nous ne nous opposons pas fermement à lui [le président américain Donald Trump] et à ces entreprises, nous allons tout perdre ». Jusqu'à présent, le débat sur la manière de réagir s'est arrêté aux tarifs imposés par Trump. Mais les menaces vont plus loin, tant pour les entreprises automobiles que pour notre capacité, en tant que travailleurs et citoyens, à déterminer démocratiquement le type de société que nous voulons — c'est-à-dire pour la souveraineté du Canada, dans son sens substantiel et non simplement formel. Relever ces défis plus vastes exige d'affronter certaines réalités difficiles.
Le point de départ d'une réponse doit être que les tarifs ne sont qu'un symptôme du dilemme plus vaste du Canada : sa dépendance excessive à l'égard de la grande puissance dominante mondiale. Nous avons peut-être longtemps été le « partenaire économique le plus proche et l'allié le plus fidèle » des États-Unis, mais cela n'a pas empêché Trump de nous traiter comme un État vassal.
Au-delà des tarifs
À entendre la justification de l'administration Trump pour imposer des tarifs contre le Canada, nul ne devinerait que les États-Unis enregistrent en réalité un excédent commercial avec le Canada pour les produits manufacturés, y compris dans l'automobile. Les tarifs ont été imposés malgré cela et motivés, comme l'a affirmé sans détour le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, par la volonté des États-Unis d'appliquer « les politiques les plus America First possibles ».
Bessent a ajouté que la seule limite à cela était de ne pas « encourir la colère des marchés ». Cette déclaration – selon laquelle la seule contrainte acceptée par les États-Unis est celle de la Bourse américaine, qui appartient massivement aux riches (10 % de la population détient plus d'actions que les 90 % restants) – offre une vision remarquablement sombre, quoique précise, non seulement de la politique internationale américaine, mais aussi de la démocratie interne du pays.
Quelles qu'aient été les frustrations de longue date de nombreux Canadiens face à notre relation subordonnée aux États-Unis et au malaise généralisé quant à ce que représente l'Amérique, la dissidence a historiquement été étouffée par l'attrait économique des produits américains, des marchés américains, des investissements américains, de la technologie américaine et par la prétendue sécurité offerte par le parapluie militaire américain. Mais aujourd'hui, bon nombre de Canadiens ont compris — ou re-compris — que s'accrocher aux États-Unis constitue un handicap. Bien que Trump ait porté à son paroxysme l'antipathie envers l'unilatéralisme américain, ce que nous affrontons ne se réduit pas à Trump. Le problème le précédait et perdurera longtemps après son départ.
Le Canada n'est, bien sûr, pas seul dans sa dépendance à l'égard de l'empire américain. D'autres pays, y compris d'autres alliés des États-Unis, éprouvent des inquiétudes similaires. Dans le cas du Canada, toutefois, cette dépendance est particulièrement extrême, et dans l'industrie automobile, unique. Dans ce secteur, déplacer des usines d'assemblage canadiennes vers les États-Unis est perturbant et coûteux, mais relativement plus simple que dans d'autres secteurs et d'autres pays. C'est l'effet d'une industrie continentale hautement intégrée, où le principal marché est américain et où les décisions essentielles en matière de recherche, de développement et de planification sont concentrées aux États-Unis.
Le Canada bénéficie certes de coûts de main-d'œuvre plus faibles que les États-Unis, en grande partie en raison de notre dollar plus faible et du refus obstiné des Américains d'adopter un système universel de santé publique. Mais contrairement à l'écart massif entre les coûts de main-d'œuvre au Mexique et aux États-Unis (les coûts mexicains représentent environ un sixième de ceux des États-Unis), l'avantage canadien n'est pas assez grand pour compenser les incertitudes créées par les pressions de Trump visant à relocaliser au sud de la frontière.
Voir des entreprises quitter le Canada et constater un biais croissant contre les investissements futurs au pays est consternant, mais pas surprenant. C'est précisément ce que Trump visait en agitant la menace de tarifs. Même si les tarifs prennent fin et que Trump et notre Premier ministre s'enlacent, les entreprises américaines n'oublieront pas cette expérience de sitôt. La prudence dans l'attribution de nouveaux travaux et de nouvelles installations de production au Canada persistera.
La menace pour l'emploi des deux côtés de la frontière
Une deuxième réalité touche les travailleurs des deux côtés de la frontière. Les travailleurs de l'automobile se retrouvent pris entre une crise environnementale impossible à éviter et une industrie qui, obsédée par ses profits à court terme, n'a pas su se préparer à la catastrophe climatique planétaire en évolution. Cela aussi est antérieur à Trump, bien qu'il ait tout fait pour aggraver la situation.
Le contraste avec la Chine est saisissant. Alors que les entreprises nord-américaines retardent activement la conversion aux véhicules électriques (VE), la Chine fonce à toute vitesse. Alors que l'industrie nord-américaine tergiverse, la Chine a sécurisé l'accès à l'ensemble des chaînes d'approvisionnement nécessaires aux VE ainsi qu'aux minéraux rares requis pour les batteries. Tandis que la Chine subventionne la recherche sur les VE, l'innovation dans les batteries, les coûts d'assemblage, et construit un réseau national de bornes de recharge facilement accessibles, Trump mise sur le maintien de bas prix de l'essence, renforçant la dépendance à un pétrole coûteux pour l'environnement.
Les entreprises nord-américaines versent des larmes de crocodile en affirmant qu'il n'y a pas de demande pour les VE, mais la Chine a démontré que si le prix est raisonnable et si les bornes de recharge sont facilement disponibles, les consommateurs suivront. À mesure que la production chinoise a augmenté, les économies d'échelle ont réduit le coût des VE au point que les véhicules électriques se vendent maintenant en Chine autour de 20 000 $ – soit moins de la moitié du prix des VE ici ou ailleurs. Les VE représentent aujourd'hui environ 50 % du marché chinois, contre seulement 10 % du marché américain et 15 % du marché canadien.
Pour replacer ces réalisations dans leur contexte historique : au tournant du siècle, le secteur automobile américain assemblait plus de six fois ce que produisait la Chine (même le Canada assemblait environ 50 % de plus que la Chine). La production chinoise ne représentait alors que 3,4 % de l'industrie mondiale. Pourtant aujourd'hui, alors que les véhicules électriques sont l'avenir de l'automobile, la Chine produit 7 VE sur 10 au niveau mondial. C'est le même ratio que celui des véhicules à essence produits par les États-Unis au sommet de leur domination économique d'après-guerre, au milieu des années 1950.
Le contraste Chine–États-Unis dans la transition vers les VE s'étend également à leurs réponses respectives en matière d'énergies renouvelables ; la Chine est aussi de loin la première dans le solaire et l'éolien. Reconnaître la réponse impressionnante de la Chine à une menace fondamentale pour la nature et l'humanité ne revient pas à être « pro-Chine ». La Chine a évidemment ses défauts, notamment la faiblesse des droits syndicaux et des travailleurs ainsi qu'un régime autoritaire de haut en bas.
L'objectif est plutôt de déplacer la responsabilité : ce n'est pas le prétendu désintérêt des consommateurs nord-américains pour les VE qui explique le retard, mais les échecs économiques et technologiques stupéfiants du capitalisme américain à rendre les VE réellement accessibles au public. Devant cet échec historique, il est difficile d'imaginer les entreprises américaines et l'État américain mener le monde hors de la catastrophe environnementale, plus vaste et plus complexe, qui se profile.
L'automobile ne pourra plus créer des emplois comme autrefois
Une troisième réalité est que l'industrie automobile dans les pays développés ne va pas — et ne peut pas — redevenir le moteur d'emplois qu'elle a été. Les centaines de milliers d'emplois perdus au Canada et aux États-Unis au fil des décennies ne reviendront pas, et au mieux seule une partie des emplois actuels pourra être sauvée.
Les raisons sont claires : l'environnement ne peut plus supporter l'augmentation continue du nombre de voitures sur les routes ; le marché des véhicules neufs dans les pays capitalistes développés est relativement saturé ; la faible croissance restante est compensée par les gains de productivité ; et la transition vers les véhicules électriques exigera significativement moins de main-d'œuvre par véhicule, à moins que la production de batteries ne se fasse également au Canada. (Il faut aussi compter avec le fait que la concurrence internationale déplace la production automobile hors de l'Occident développé, la Chine et le Mexique étant les principaux bénéficiaires.)
Aux États-Unis, les emplois dans les véhicules motorisés ont chuté de plus de 20 % depuis 2000, ce qui représente une perte de près de 300 000 emplois. Ce chiffre masque l'impact bien plus important pour le Midwest américain, puisqu'il inclut des gains d'emplois dans le sud des États-Unis. Depuis le début du siècle, les emplois liés aux véhicules motorisés au Michigan, en Ohio et en Indiana ont diminué de 46 %, soit plus du double du déclin national.
Les entreprises asiatiques et européennes s'étaient installées aux États-Unis pour contrer les menaces protectionnistes, mais elles ont évité les régions où les emplois étaient perdus et se sont plutôt dirigées vers le sud américain massivement non syndiqué. Les tarifs douaniers à eux seuls ont peu fait pour relancer la fabrication dans le Midwest. Bien que les pertes d'emplois américaines se soient stabilisées ces six dernières années, l'insécurité demeure une réalité permanente pour les travailleurs de l'automobile.
Pour le Canada, les emplois ont diminué d'environ 30 % — pire que pour l'ensemble des États-Unis, mais pas autant que dans le Midwest, bien que les données les plus récentes datent d'avant l'impact des tarifs. En 2000, les Big Three américains — GM, Ford et Chrysler (désormais Stellantis) — comptaient neuf usines d'assemblage au Canada. Malgré les subventions massives accordées au fil des années, aucun nouveau site n'a été ajouté par les Big Three ; quatre installations ont fermé ; trois sont en attente de nouveaux produits ; et une a perdu un quart de travail et fait face à des incertitudes quant à son avenir. Seules deux usines des Big Three assemblent actuellement des véhicules (l'une devant ajouter un troisième quart en 2026).
Usines d'assemblage des Big Three au Canada depuis 2000
No. USINES D'ASSEMBLAGE 2000 SITUATION ACTUELLE (novembre 2025)
1 GM St-Thérèse Fermée en 2002
2 GM Oshawa – voitures Fermée en 2005
3 GM Oshawa – camions Fermée en 2009
4 Ford St Thomas Fermée en 2011
5 GM CAMI, Ingersoll Production de VE suspendue
6 Stellantis Brampton Aucun produit
7 Ford Oakville Camion électrique abandonné, camion à essence en 2026
8 GM Oshawa – camion Silverado 3 quarts, réduits à 2 en 2026, moteur à essence
9 Stellantis Windsor 2 quarts, passant à 3 en 2026
Toyota, avec trois installations non syndiquées (dont la seule nouvelle usine d'assemblage ajoutée dans l'industrie au cours de cette période), assemble désormais plus de véhicules au Canada que les Big Three réunis. En ajoutant les deux usines canadiennes de Honda, la capacité d'assemblage de ces deux entreprises japonaises dépassera celle des Big Three, même si les usines en attente obtiennent de nouveaux produits. Le message, dont Unifor est pleinement conscient, est que syndiquer les usines japonaises est aujourd'hui aussi crucial que l'était la syndicalisation de GM puis de Ford et Chrysler dans les années 1930.
La résistance est primordiale
Ne pas résister revient essentiellement à capituler. Tripler nos dépenses militaires pour tenter d'obtenir les faveurs de Trump n'a mené, comme on pouvait s'y attendre, qu'à de nouvelles exigences de sa part. Et rien n'est plus absurde que de voir l'Ontario ne trouver de meilleure publicité que des louanges à l'endroit du président américain Ronald Reagan ou d'entendre que notre Premier ministre se serait « excusé » auprès de Trump parce qu'une juridiction canadienne avait diffusé une publicité qui ne lui plaisait pas.
L'explosion des dépenses militaires, comme en Europe, ira principalement à l'achat d'équipement américain et détournera des revenus publics essentiels au financement de la santé, de l'éducation, des services sociaux pour les plus pauvres, ainsi qu'aux investissements nécessaires pour faire face à la crise environnementale. En cédant aux pressions américaines, le Canada tente en réalité de défendre sa souveraineté en devenant davantage comme les États-Unis.
Lorsque, dans les années 1980, les syndicats ont commencé – sous la pression – à accepter les concessions exigées par les entreprises en échange de promesses de sécurité d'emploi, une leçon importante s'est dégagée. Céder à l'intimidation ne fait que révéler les faiblesses et invite à de nouvelles concessions. Les emplois ne sont pas revenus, les syndicats ont perdu en crédibilité auprès de leurs membres et les travailleurs, comme leurs organisations, en sont ressortis affaiblis pour les batailles à venir.
Réponses immédiates
Que peut-on faire pour sauver une industrie automobile canadienne en pleine tourmente ? Diverses mesures immédiates ont été proposées pour stopper l'hémorragie : se battre pour obtenir de nouveaux produits dans les usines mises à l'arrêt, instaurer des contre-tarifs, diversifier le commerce canadien, créer des coentreprises avec la Chine, et développer une stratégie industrielle.
Chacune est importante, mais leur effet reste limité, même combinées.
Obtenir rapidement de nouveaux produits pour les installations existantes, plutôt que de se contenter de vagues « possibilités » de produits futurs, est crucial. Comme Unifor l'a souligné, laisser passivement des usines à l'arrêt réduit la pression sur l'entreprise et risque de faire disparaître ces installations de l'attention publique. Cependant, l'indignation morale face aux promesses rompues ne suffira pas. Toute forme de protestation, y compris un retour au legs historique du syndicat — les occupations d'usine — doit faire partie de son arsenal.
L'introduction de contre-tarifs contre les États-Unis, comme l'avait initialement menacé le Premier ministre canadien, a peu de chances d'être efficace. Cela aurait sans doute peu ou pas d'effet positif sur l'emploi au Canada et mènerait certainement à davantage de menaces américaines. Mais imposer de tels contre-tarifs constituerait malgré tout une affirmation défiante : nous ne nous laisserons pas écraser sans nous battre. Cela pourrait aussi inciter d'autres alliés des États-Unis à réagir plus fermement. Si le Canada — l'allié le plus dépendant — conclut qu'il doit défier les États-Unis, pourquoi pas eux aussi ?
Diversifier notre commerce, notamment avec la Chine, apparaît désormais comme une évidence. Il ne s'agit pas de remplacer notre dépendance envers les États-Unis par une dépendance envers la Chine, mais plutôt d'opérer un rééquilibrage attendu depuis longtemps. Cependant, il ne faut pas se faire d'illusions : ces mesures, aussi nécessaires soient-elles, ne résoudront pas la crise automobile canadienne. Le Canada n'a ni la force du gigantesque marché chinois, ni ses énormes réservoirs de main-d'œuvre à bas coûts, ni sa base technologique. L'espace disponible à l'étranger est déjà largement occupé par la Chine, et l'Europe cherche aussi à exporter davantage pour compenser ses limites face aux États-Unis.
Quant aux coentreprises de VE avec la Chine, les États-Unis bloqueraient sans aucun doute l'entrée massive de ces véhicules sur leur marché depuis le Canada. Ils le font déjà contre des entreprises américaines opérant au Canada. Sans un accès assuré au marché américain, et la Chine refusant d'aggraver les tensions, il est difficile d'imaginer un tel partenariat.
Une « stratégie industrielle », avec un rôle accru de l'État dans l'économie, est discutée depuis longtemps et connaît aujourd'hui un renouveau, notamment pour l'automobile. Mais compte tenu de l'ampleur du problème, certaines précisions s'imposent. Si le leadership reste entre des mains privées, avec un gouvernement qui tente timidement d'influencer la direction par des « incitatifs », cela ne fonctionnera pas. L'expérience passée l'a démontré. Le gouvernement doit diriger, et la propriété publique devra jouer un rôle important.
De plus, se concentrer uniquement sur l'offre ne suffit pas. Il faut aussi trouver des marchés pour les produits issus de cette stratégie, ce qui renvoie encore une fois à la fonction de planification de l'État en tant qu'acheteur (j'y reviendrai plus bas). Et surtout, relier une stratégie industrielle aux marchés ne peut être laissé aux décisions des entreprises sur la rentabilité. Prioriser la « liberté » des entreprises de faire ce qui est bon pour leurs actionnaires nuit à notre capacité de répondre à nos propres besoins. Les nouveaux marchés doivent être réservés à notre capacité productive nationale nouvellement développée.
Tout cela met en évidence les conflits inévitables au cœur d'une stratégie industrielle. Les préoccupations des travailleurs et du public ne coïncident généralement pas avec les intérêts des entreprises. Comme dans tous les pays capitalistes, ces divergences façonnent les politiques. Les travailleurs peuvent se sentir tiraillés — ce n'est pas surprenant compte tenu de la complexité des enjeux, et du fait que les « grandes questions » ont été longtemps reléguées. Mais les élites économiques canadiennes, elles, sont parfaitement claires : leur priorité absolue est de revenir au statu quo commercial pré-Trump, lequel exerçait déjà des pressions pour que les travailleurs et gouvernements canadiens « s'alignent » (c'est-à-dire deviennent compétitifs) sur les États-Unis — pays où les lois du travail sont les pires et les programmes sociaux les plus faibles du monde capitaliste avancé.
Le nationalisme peut donc être un piège — un moyen de coopter le mouvement syndical dans une « solidarité » où la main-d'œuvre est subordonnée et ses intérêts dilués. Fait notable : les oppositions auxquelles nous serions confrontés dans toute alternative sérieuse ne viendraient pas seulement des entreprises américaines. Les entreprises canadiennes seraient souvent tout aussi — voire davantage — hostiles à tout effort visant à réduire la dépendance de la classe ouvrière canadienne envers les États-Unis.
Relever nos ambitions
Le problème fondamental d'une dépendance politique et économique est qu'on ne peut pas simplement claquer des doigts pour s'en libérer. Pour contrer ce qui nous menace, il n'y a d'autre voie que de penser plus grand, beaucoup plus grand. L'urgence ne peut être ignorée, mais elle ne doit pas se substituer à la construction d'une réponse à long terme.
Rompre significativement nos chaînes à l'égard des États-Unis bouleverserait tout dans l'économie capitaliste canadienne. Y faire face exigerait une planification globale ; ce ne peut pas être fait en ajustant légèrement les marchés et les incitatifs aux entreprises. Et comme on ne peut pas planifier ce qu'on ne contrôle pas, cela impliquerait une régulation accrue des entreprises et la création d'entreprises d'État pour mettre en œuvre ces plans. Surmonter la dépendance du Canada envers les États-Unis exige donc aussi de surmonter notre dépendance interne à l'égard du capital canadien et américain.
Ces nouvelles capacités de planification devraient être démocratiques, tant dans leurs objectifs que dans leurs processus décisionnels. La restructuration économique, autrefois une menace pour les travailleurs, pourrait devenir une opportunité. De telles transformations historiques ne se font pas du jour au lendemain, mais les évoquer dès maintenant fournit des balises — des points de repère — indiquant où nous devons aller. Dans notre effort pour affronter ce qui se présente, plusieurs éléments sont fondamentaux.
D'abord, bien que le syndicat doive se battre pour sauver ce qui peut l'être, si les entreprises ont décidé de partir, il n'est plus réaliste de leur supplier de rester. Ce sont alors les capacités productives — les espaces industriels, l'équipement flexible, les ateliers polyvalents d'outillage, les divers savoir-faire — et non les entreprises elles-mêmes, qui doivent devenir la cible. Ces ressources ne doivent pas être gaspillées. Répéter l'échec historique consistant à les soudoyer pour rester est futile. Certaines entreprises resteront peut-être et investiront au Canada, mais nous ne pouvons pas compter sur cela pour résoudre les menaces considérables auxquelles nous faisons face. Ici en particulier, les tactiques devront inclure une renaissance de l'histoire syndicale des occupations et prises d'usine.
Deuxièmement, nous devons élargir nos ambitions au-delà de la fabrication de véhicules. Produire des véhicules — surtout des modèles davantage compatibles avec l'environnement — demeure important, mais l'enjeu majeur consiste à convertir nos riches capacités productives et à les développer pour fabriquer la multitude de biens dont nous avons besoin au-delà de l'automobile.
Troisièmement, relier la transformation des capacités de production dans le secteur des transports à la crise environnementale peut rendre les enjeux plus concrets. Pour faire face à la crise environnementale, nous devrons revoir en profondeur tout ce qui concerne notre manière de vivre, de travailler, de nous déplacer et de nous divertir. À ceux qui demandent ce que nous produirons si nous dépendons beaucoup moins du marché américain, la réponse est que la lutte contre la crise environnementale fournit une bonne partie de la réponse : accélérer la transition vers les véhicules électriques ; convertir tous les véhicules publics en flottes électriques fabriquées au Canada (véhicules postaux, véhicules des services publics, ambulances, autobus scolaires, voitures de police) ; étendre le transport en commun et ses infrastructures ; rénover les maisons et les bureaux ; transformer les machines dans les milieux de travail ; investir massivement dans les énergies renouvelables tout en amorçant un retrait progressif de la production pétrolière.
Quatrièmement, un Institut national de conversion pourrait suivre les évolutions, élaborer des plans pour les biens nécessaires et faciliter les reconversions ainsi que l'investissement dans de nouvelles installations. Il coordonnerait les financements avec les gouvernements locaux et leurs projets environnementaux municipaux spécifiques, ainsi qu'avec les entreprises fournissant des composantes. Les gouvernements provinciaux pourraient créer des pôles technologiques dans diverses communautés, où des milliers de jeunes ingénieurs étudieraient les besoins des collectivités et des entreprises, et initieraient ou appuieraient des adaptations techniques pour produire de nouveaux biens, services et méthodes de production.
Cinquièmement, les sections locales des syndicats — dans les secteurs public et privé — pourraient mettre en place des comités en milieu de travail pour surveiller si leur employeur prévoit des compressions ou des fermetures, se préparer au pire si cela se produit, et faire appel au futur Centre national de conversion pour examiner des alternatives permettant de maintenir la production et les services. Le commerce continuerait d'exister, mais il serait intégré aux besoins de la nouvelle économie domestique, beaucoup plus tournée vers l'intérieur, et non laissé au libre jeu des entreprises privées.
Depuis des décennies, le secteur manufacturier est dévalorisé comme une composante déclinante de l'économie. Mais réparer et préserver l'environnement ne peut se faire sans des capacités manufacturières. Cela inclut la satisfaction des besoins sociaux essentiels annuels, tels que les pénuries de biens collectifs comme le logement, l'éducation ou les soins aux personnes âgées, ainsi que l'inversion du déclin des cliniques de santé communautaires, des installations sportives et des centres communautaires. Il y a aussi la charge immense et urgente de réparer et soutenir l'environnement. Plutôt que de se demander ce qu'il adviendra de notre « surplus » de main-d'œuvre, nous pourrions très bien faire face à une pénurie de main-d'œuvre si nous réalisons un tournant politique et social vers la satisfaction des besoins sociaux plutôt que des impératifs du marché.
Conclusion : Le défi nécessaire de “penser en grand”
Au début des années 1980, les travailleurs canadiens affrontaient une accélération de la mondialisation, tandis que les élites économiques et politiques se tournaient vers une intégration plus étroite avec les États-Unis, Ottawa ouvrant la voie à ce qui allait devenir le néolibéralisme (qu'Adolph Reed a très justement décrit comme « un capitalisme sans opposition de la classe ouvrière »). La direction de l'UAW, le syndicat mère des travailleurs de l'automobile en Amérique du Nord, avait accepté à contrecœur l'idée qu'il n'y avait d'autre choix que de céder aux concessions exigées par les constructeurs automobiles et voulait imposer cette attitude défaitiste à ses membres canadiens.
Les travailleurs canadiens de l'automobile étaient dans une impasse historique. Le syndicat mère représentait 90 % des travailleurs des Big Three dans une industrie intégrée de manière unique. Les accréditations syndicales étaient officiellement détenues par le syndicat mère. Rompre avec l'organisation américaine signifiait donc perdre non seulement le poids et les ressources de cette vaste union, mais aussi devoir réaccréditer des centaines d'unités de négociation. En décidant de défier l'UAW — qui leur avait pourtant inspiré leurs propres avancées — les autoworkers canadiens osaient également défier certaines des plus grandes corporations du monde, leur propre gouvernement et la tendance à une intégration toujours plus profonde avec les États-Unis.
Malgré tout cela, la direction syndicale canadienne comprit que pour ne pas « tout perdre », elle devait convaincre ses membres de rompre avec la maison mère américaine. Sous la direction de son président, Bob White, la confiance nécessaire pour prendre ce risque s'est imposée. La crédibilité ainsi acquise permit ensuite au nouveau syndicat indépendant, les Travailleurs canadiens de l'automobile (TCA/CAW), de jouer, avec d'autres syndicats et mouvements sociaux, un rôle moteur dans la lutte contre le libre-échange, le néolibéralisme et l'intégration croissante au voisin américain.
Il n'était toutefois pas encore clair pour les TCA et les autoworkers canadiens — ni pour le mouvement syndical élargi — jusqu'où il faudrait aller pour réussir. Aujourd'hui, ce dilemme du rapport aux États-Unis réapparaît. Une différence majeure est que l'affaiblissement du mouvement syndical au fil des années a réduit sa portée : il ne s'agit plus de contester la dépendance du Canada aux États-Unis, mais essentiellement de mettre fin aux tarifs et, de fait, de favoriser une intégration accrue avec les États-Unis.
Construire une société différente à l'ombre de l'empire américain est évidemment une tâche historique intimidante. Il est facile de comprendre pourquoi on hésite à s'y engager. Pourtant, penser plus grand est, au fond, la seule option réaliste si l'on veut sortir de l'impasse actuelle, marquée par frustrations et démoralisation. Les étapes précises et le calendrier pour avancer avec lucidité dépendront des circonstances. Mais il ne faut pas éviter de commencer, dès maintenant, les discussions — dans nos lieux de travail, nos sections locales, nos communautés et au niveau national — sur ce à quoi nous faisons face, où nous nous situons, ce qu'il faut faire et comment nous pourrions y parvenir.
La politique électorale sera inévitablement nécessaire, mais l'expérience passée montre que laisser les choses aux politiciens conduit à l'érosion de toute action décisive. Le monde électoral n'a de sens que si une base sociale solide est construite à l'extérieur du parlement, avec la vision, la solidarité, l'engagement et la confiance nécessaires pour orienter la politique. Cela exige une institution focalisée non sur la prochaine élection mais sur la construction d'une force sociale qui rendra un jour l'activité électorale réellement pertinente. La création d'une telle institution — un « parti » d'un type différent — est, au bout du compte, la pièce essentielle qui manque encore à nos luttes. •
Le Socialist Project est particulièrement intéressé par des réponses à l'orientation présentée ici. Pensez-vous qu'elle va dans la bonne direction ? Souhaiteriez-vous en savoir davantage ? Souhaitez-vous mettre en place un comité dans votre communauté ou votre section locale et, si oui, quelles informations supplémentaires seraient utiles ? Intéressé à aider à organiser un forum public sur ces questions et, le cas échéant, obtenir des suggestions d'intervenants ? Contact : info@socialistproject.ca
Sam Gindin a été directeur de la recherche des Travailleurs canadiens de l'automobile de 1974 à 2000. Il est coauteur (avec Leo Panitch) de The Making of Global Capitalism (Verso), et coauteur, avec Leo Panitch et Steve Maher, de The Socialist Challenge Today, version américaine élargie et mise à jour (Haymarket).
Source : https://socialistproject.ca/2025/11/canadian-auto-isnt-in-crisis-danger-of-extinction/

L’avortement est un droit, pas un débat
L'avortement n'est pas un débat : c'est un droit fondamental des femmes et des personnes dissidentes, comme l'a reconnu la Cour constitutionnelle, malgré l'opposition de la droite espagnole.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/10/23/lavortement-est-un-droit-pas-un-debat/?jetpack_skip_subscription_popup
Cependant, ce droit n'est toujours pas effectif pour toutes et tous, car il est devenu un parcours du combattant presque impossible à franchir pour celles et ceux qui n'ont pas de carte de santé. Nous exigeons l'abolition de la loi sur les étrangers et la fin des frontières dès maintenant !
La droite et l'extrême droite s'attaquent à nos droits et au domaine public :
● En démantelant la santé publique
● En empêchant les interruptions volontaires de grossesse ou le traitement du cancer du sein
● En réduisant les ressources consacrées à l'éducation publique
● En refusant aux enfants l'accès à une éducation affective et sexuelle, également reconnue comme un droit.
Tout cela vise à priver les femmes et les dissidents de notre liberté de choix et de notre capacité d'agir sur notre corps et nos relations, nous ramenant à une époque que nous croyions révolue.
À la mairie de Madrid, cette offensive se traduit par la censure et le démantèlement des espaces d'égalité, piliers fondamentaux de la défense des droits sexuels et reproductifs.
L'avortement doit être garanti comme n'importe quelle autre prestation de santé publique, conformément à la loi. Cela permet d'éviter la stigmatisation et le harcèlement des femmes et des dissidents, et garantit un accès universel, quel que soit le lieu de résidence ou la situation administrative.
L'enregistrement de l'objection de conscience est indispensable pour mettre fin à l'opacité qui permet à des services entiers de se déclarer objecteurs. Cet enregistrement, obligatoire et anonyme, doit être l'exception et non la règle. L'année dernière, seuls 0,47 % des avortements pratiqués dans la Communauté de Madrid l'ont été dans des centres du réseau public (et nous savons qu'il y a des professionnels disposés à le faire !).
Que demandons-nous, à qui et pourquoi ?
Au ministère de la Santé :
L'élaboration de la Stratégie nationale en matière de santé sexuelle et reproductive, outil indispensable à la pleine mise en œuvre de la loi et à la garantie effective de ce droit.
À la Communauté de Madrid :
La création et la publication du registre d'objection de conscience, le respect de la loi, la protection des personnes qui décident d'interrompre leur grossesse et de celles qui travaillent dans le réseau public, indépendamment de leur situation bureaucratique.
À la mairie de Madrid :
Qu'elle cesse d'entraver nos décisions et d'attaquer les services qui nous soutiennent et nous accompagnent. Qu'elle respecte la loi, s'appuie sur des preuves scientifiques et respecte les droits fondamentaux. Nous exigeons la fin de la censure et la restauration des Espaces d'égalité en tant que services publics de référence pour les femmes et les habitantes de Madrid.
Nous ne partirons pas, Ayuso, nous resterons pour avorter dans le système de santé publique de la Communauté de Madrid.
Commission pour le droit à l'avortement de Madrid
21 octobre 2025
https://feministas.org/wp-content/uploads/2025/10/COMUNICADO-COMISION-ABORTO-MADRID-OCT-2025-1.pdf
Traduit par DE
https://feministas.org/el-aborto-es-un-derecho-no-un-debate/
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Droit à l’avortement. Une délégation d’Amnesty International rencontre des défenseur·e·s de l’avortement dans un contexte de recul des droits fondamentaux
Une délégation d'Amnesty International se joindra à des personnes qui pratiquent des avortements et défendent ce droit dans divers pays lors de deux conférences internationales à Bogotá, en Colombie, pour examiner les avancées dans l'accès à l'avortement sécurisé et discuter de nouvelles stratégies contre les menaces croissantes visant les droits fondamentaux.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/11/03/droit-a-lavortement-une-delegation-damnesty-international-rencontre-des-defenseur%c2%b7e%c2%b7s-de-lavortement-dans-un-contexte-de-recul-des-droits-fondamentaux/
Cette délégation participera à un certain nombre de tables rondes organisées dans le cadre de la conférence régionale du Groupement latino-américain contre l'avortement non sécurisé(CLACAI), du 30 octobre au 1er novembre, et de laconférence internationale sur la planification familiale (ICFP), du 4 au 6 novembre.
« De nombreux progrès ont été réalisés pour garantir la disponibilité et l'accessibilité des services d'avortement qui sauvent des vies, mais les discours et les lois anti-avortement gagnent du terrain dans le monde et présentent de nouvelles menaces, a déclaré Fernanda Doz Costa, directrice du programme Justice de genre, Justice raciale et Droits des personnes migrantes et réfugiées d'Amnesty International.
« Malgré tous les risques encourus, de courageux militant·e·s et professionnel·le·s de santé continuent d'œuvrer pour protéger le droit durement acquis d'accéder aux soins médicaux essentiels dont dépend la vie de très nombreuses personnes. Ces conférences sont un signal clair que le mouvement en faveur de l'égalité des genres résiste face aux multiples difficultés, et c'est une source d'inspiration. »
Ces conférences sont un signal clair que le mouvement en faveur de l'égalité des genres résiste face aux multiples difficultés, et c'est une source d'inspiration – Fernanda Doz Costa, directrice du programme Justice de genre, Justice raciale et Droits des personnes migrantes et réfugiées d'Amnesty International
La criminalisation de l'avortement est le principal facteur contribuant aux quelque 35 millions d'avortements pratiqués dans des conditions dangereuses chaque année. Cela signifie que le personnel de santé est constamment pris en étau entre le devoir éthique et professionnel de proposer les meilleurs soins disponibles et le risque de poursuites pénales s'il ne respecte pas des lois préjudiciables.
Un rapport d'Amnesty International a conclu que, en dépit de nombreuses avancées, les personnes qui pratiquent des avortements et celles qui défendent ce droit sont confrontées à une multiplication des attaques à leur encontre. À Bogotá, l'organisation et ses partenaires continueront également de promouvoir les Principes et mesures clés visant à protéger les prestataires de soins d'avortement en leur qualitéde défenseur·e·s des droits humains et de plaider en faveur de nouveaux discours pour faire progresser la justice reproductive par le biais d'une nouvelle campagne intitulée Latido Común.
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Pourquoi nous soutenons le projet de loi « Inachetable » d’Ash Regan au Parlement écossais
Ash Regan, membre du Parlement écossais (MSP), a présenté au Parlement écossais le projet de loi sur la prostitution (infractions et aide) (Écosse), communément appelé « projet de loi anti-prostitution ». S'il est adopté, ce projet de loi introduira en Écosse l'approche du modèle nordique en matière de politique et de législation sur la prostitution.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Photo : Amanda Quick témoignant oralement devant la commission de la justice pénale du Parlement écossais, le 8 octobre 2025
Nous soutenons très fortement ce projet de loi et espérons de tout cœur qu'il sera adopté. Nous avons donc été ravies d'être invitées à témoigner devant la commission de la justice pénale du Parlement écossais le 8 octobre 2025, lors de l'examen du projet de loi.
Amanda Quick, l'une des survivantes de la prostitution du groupe Nordic Model Now !, a accepté de s'y rendre. Bien qu'elle se soit déjà exprimée via Zoom lors de plusieurs événements organisés en Écosse par d'autres organisations, c'était la première fois qu'elle s'exprimait aussi publiquement (la session était diffusée en direct) sur cette question profondément personnelle. Mais nous étions convaincues que si quelqu'une pouvait faire comprendre la réalité brute et sans fard aux membres de la commission, c'était bien elle. Et c'est exactement ce qu'elle a fait. Et même plus.
Dans ce cadre formel du Parlement écossais, lors d'une session présidée par une femme qui rappelait sans cesse à tous et toutes les participantes qu'elles et ils devaient discuter du projet de loi et non d'autres questions, aussi pertinentes soient-elles, Amanda a résolument ramené tout le monde à la réalité chaotique : les droits et la cruauté des clients masculins, la violence, la misère et l'érosion de son estime de soi jusqu'à ce qu'il lui devienne impossible d'envisager toute autre existence. Cela a nécessité un courage et une force extraordinaires, qui nous inspirent le plus grand respect.
À ses côtés, deux autres femmes brillantes participaient au panel : Diane Martin CBE, présidente du groupe de campagne A Model For Scotland et elle-même survivante de la prostitution, et Bronagh Andrew, directrice des opérations de Tara and Routes Out Services à Glasgow. Toutes deux éloquentes et très compétentes, elles ont également apporté à la session une expertise indispensable.
Vous pouvez regarder l'intégralité de la session sur le site web du Parlement écossais, mais nous avons inclus ci-dessous deux extraits de l'intervention d'Amanda. Ceux-ci contiennent des informations sous copyright du Parlement écossais.
« Tant que le corps d'une femme est à vendre, c'est tout ce qu'elle vaut. »
Amanda ne mâche pas ses mots lorsqu'elle évoque la réalité de la prostitution et le message selon lequel vendre son corps revient à réduire le bien-être des femmes et des filles à néant. L'envie, le besoin ou le « droit » des hommes de payer pour un orgasme incite à la marchandisation, à l'exploitation et à un cycle sans fin de violence injustifiable envers les femmes qui se vendent, ainsi qu'envers leurs partenaires ou leurs épouses.
« C'est une industrie insatiable. »
Elle revient ici sur l'impact des commentaires laissés par les clients après qu'elle ait refusé une demande et qu'ils aient tenté de la violer. Elle a réalisé à ce moment-là qu'elle avait perdu tout pouvoir de consentement, tant avec le client qu'après avoir réussi à le faire sortir de la pièce. Elle était condamnée à subir des violences sexuelles, verbales ou écrites.
Certains préféreraient peut-être que nous nous en tenions aux données et aux statistiques, mais serait-il éthique de prendre des décisions sur la politique en matière de prostitution sans comprendre ce dont il s'agit réellement, à savoir la violence masculine institutionnalisée contre (principalement) les femmes et les enfants ?
Comment pouvez-vous contribuer à l'adoption de ce projet de loi ?
Si vous résidez en Écosse, veuillez écrire à votre député·e pour lui demander de soutenir ce projet de loi et lui expliquer pourquoi vous le soutenez. A Model For Scotland met à votre disposition un outil qui vous permet d'envoyer rapidement un modèle d'e-mail à votre député·e. Encouragez vos ami·es et collègues à faire de même.
Si vous ne vivez pas en Écosse, contribuez à faire connaître le modèle nordique en général et expliquez pourquoi vous espérez que le Parlement écossais franchira cette étape historique en adoptant ce projet de loi.
Preuves écrites supplémentaires
À plusieurs reprises au cours de la session, Amanda a fait référence à des études et à d'autres preuves qu'elle a expliqué qu'elle enverrait après la session.
Informations complémentaires à l'appui du témoignage oral d'Amanda Quick devantla commission de la justice pénale, le mercredi 8 octobre 2025.
Pour en savoir plus : Un appel à l'action pour avoir des conversations courageuses
https://nordicmodelnow.org/2025/10/21/why-we-support-ash-regans-unbuyable-bill-in-the-scottish-parliament/
Traduit par DE
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Turquie. Les dispositions divulguées qui criminaliseraient les personnes LGBTI « ne doivent en aucun cas être intégrées dans la législation »
En réaction à un projet de loi divulgué intitulé « 11e paquet judiciaire » qui propose des sanctions pénales visant la communauté LGBTI en Turquie, Dinushika Dissanayake, directrice régionale adjointe pour l'Europe à Amnesty International, a déclaré : « Ces propositions constituent une grave menace pour les droits des personnes LGBTI et de celles qui les défendent. Elles ne doivent en aucun cas être intégrées dans la législation. »
Tiré de Entre les lignes et les mots
« Pour la première fois de l'histoire de la République turque, les législateurs pourraient envisager la criminalisation de toute expression des identités LGBTI, des relations sexuelles entre adultes consentants et de l'accès à des soins de réattribution sexuelle qui sont vitaux. Aux termes des dispositions figurant dans ce projet de loi, des gens pourraient encourir des peines d'emprisonnement sur la base de stéréotypes de genre, en fonction de la manière dont ils se présentent et des personnes qu'ils choisissent de fréquenter. Si ce texte était examiné et adopté, tout propos positif sur des sujets liés aux personnes LGBTI pourrait également être passible de poursuites pour « incitation, promotion ou éloge » de celles-ci.
« Sous le prétexte fallacieux de protéger “les bonnes mœurs” et “l'institution familiale”, ces mesures menaceraient en réalité les fondements mêmes de la société turque. Si ces dispositions étaient adoptées, elles constitueraient une violation grave de l'obligation qui incombe aux autorités turques de respecter, de protéger et de garantir les droits humains des personnes LGBTI et de leurs allié·e·s sans discrimination. Elles représenteraient un immense retour en arrière, il faut donc y répondre par une résistance forte et un rejet catégorique. »
Complément d'information
Le texte de 66 pages qui a été divulgué, intitulé Projet de loi portant modification du Code pénal turc et de certaines lois, comporte des dispositions qui modifieraient le Code pénal, le Code civil et d'autres lois. C'est la troisième fois en un an qu'un projet législatif comprenant des mesures visant les personnes LGBTI est porté à la connaissance du public. Les deux précédents n'ont pas été examinés par la Commission parlementaire pour la Justice, comme le prévoit la procédure législative.
La modification proposée de l'article 225 du Code pénal turc (relatif aux « actes indécents ») alourdirait à trois ans la peine encourue par toute personne qui « se livre publiquement à des relations sexuelles ou de l'exhibitionnisme » et prévoirait dans le nouveau deuxième paragraphe que « toute personne qui affiche une attitude ou un comportement contraire à son sexe biologique de naissance et aux bonnes mœurs, ou qui encourage, félicite ou promeut publiquement ce type de comportement, est passible d'une peine d'emprisonnement d'un à trois ans ».
Si ces propositions étaient examinées et approuvées par le Parlement, les couples de même sexe organisant des cérémonies symboliques de fiançailles ou de mariage encourraient jusqu'à quatre années de prison. Le mariage entre personnes de même sexe n'est pas légal en Turquie.
La motivation invoquée pour justifier cette modification est « d'élever des personnes et des générations saines physiquement et mentalement et de protéger l'institution familiale et la structure sociale ».
Par ailleurs, le document divulgué comporte des modifications de l'article 40 du Code civil turc qui rendraient les procédures de réattribution sexuelle extrêmement difficiles, voire impossibles, et créeraient de nouveaux obstacles pour les personnes souhaitant obtenir une reconnaissance juridique de leur identité de genre. Les propositions de modification relèveraient notamment l'âge minimum pour s'engager dans ces procédures de 18 à 25 ans, réintroduiraient l'obligation d'être privé définitivement de ses fonctions reproductives et imposeraient des évaluations supplémentaires dans les hôpitaux conventionnés pour démontrer que la réattribution sexuelle est nécessaire au bien-être de la personne concernée.
Un nouvel article est également proposé pour le Code pénal, selon lequel les personnes s'engageant dans des procédures de réattribution sexuelle seraient passibles de poursuites. Cet article criminaliserait aussi les professionnel·le·s de santé qui réalisent ces procédures, en prévoyant des peines d'emprisonnement à leur encontre.
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Venezuela : agression impérialiste étatsunienne et bruits de bottes
Dans le cadre de l'avancée militaire des États-Unis dans la mer des Caraïbes, Gabriel Hetland propose ici de revenir sur la politique impérialiste des États-Unis vis-à-vis de la région en général, et du Venezuela en particulier. Sans faire de concessions quant au caractère autoritaire du gouvernement Maduro, Hetland montre que, derrière l'instrumentalisation de la lutte contre le « narco-terrorisme », on trouve bien la volonté de l'administration Trump d'imposer un changement de régime. À l'heure où ce dernier annonce d'éventuelles négociations avec le gouvernement vénézuélien, la menace militaire reste bien réelle.
19 novembre 2025 | Tiré de la revue Contretemps
https://www.contretemps.eu/meurtre-caraibes-venezuela-imperialisme-etats-unis/
À ce jour, le plus grand navire de guerre du monde, le porte-avion USS Gerald Ford, est déployé dans la mer des Caraïbes ainsi que quatorze autres navires de guerre, un sous-marin à propulsion nucléaire, l'USS Newport et autour de 14 000 soldats, faisant de cette démonstration de force la plus massive dans la région depuis leur intervention à Haïti en 1994. En outre, des manœuvres militaires étatsuniennes ont lieu du 16 au 21 novembre à Trinité-et-Tobago, à une quinzaine de kilomètres des côtes vénézuéliennes. Les intérêts des néo-conservateurs restent au cœur de ce processus, représentés par Marco Rubio qui est à la tête du secrétariat d'État.
Le décompte est d'ores et déjà macabre : 83 exécutions extra-judiciaires dont la plupart de victimes sont des Vénézuéliens victimes de cette réorientation de la politique étrangère états-unienne qui cherche à récupérer sa capacité d'influence sur sa « zone d'influence naturelle ». Si le déploiement de troupes n'est pas, pour l'heure, d'une ampleur suffisante pour une intervention terrestre, Donald Trump n'a pas exclu l'envoi de troupes au solet a déjà clarifié, conformément à son mépris habituel pour le droit international et l'État de droit, qu'il ne demanderait pas l'autorisation du Congrès en vue d'une déclaration de guerre formelle car il considère qu'il s'agit d'un « conflit armé non-international » (n'opposant pas un État à un autre) contre des « combattants illégaux » (les supposés « narcoterroristes »). Si nous ne partageons pas le projet de Nicolás Maduro, qui n'a plus rien à voir avec un horizon émancipateur et socialiste, nous souhaitons à travers la publication de ce texte adresser notre solidarité au peuple vénézuélien contre les menaces militaires impérialistes des États-Unis. Aussi brutale qu'ait pu être la répression de Nicolás Maduro contre chaque vague de mobilisation, arbitraire face à de nombreux mouvements sociaux, rien ne saurait justifier ces ingérences étatsuniennes.
Gabriel Hetland, chercheur et militant étatsunien travaillant depuis longue date sur les gouvernements progressistes du début de XXIème siècle en Amérique latine. Cet article a été initialement publié en anglais le 16 octobre dernier sur le blog Sidecar de la New Left Review.
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« Nous l'avons fait exploser. Et nous le referons. » « Je me fiche de savoir comment vous appelez ça. » Ces mots, prononcés respectivement par le secrétaire d'État étatsunien Marco Rubio et le vice-président J. D. Vance, font référence au premier des cinq bombardements étatsuniens de bateaux dans les eaux internationales près du Venezuela au cours du mois dernier, qui auraient fait vingt-sept morts au total.
Washington affirme que les bateaux transportaient de la drogue destinée aux côtes étatsuniennes, mais n'a fourni aucune preuve ; les éléments disponibles indiquent que les personnes tuées lors du premier bombardement, le 2 septembre, étaient peut-être des pêcheurs. L'opération s'est accompagnée d'un renforcement des forces militaires américaines dans les Caraïbes, avec notamment huit navires de guerre, un escadron de F-35, un sous-marin nucléaire d'attaque et plus de 10 000 soldats.
Trump a qualifié le gouvernement de Maduro de « cartel narco-terroriste », et selon certaines informations, les tentatives d'accord diplomatique auraient été interrompues par l'administration américaine, début octobre. Le 9 octobre, le gouvernement vénézuélien a demandé une session d'urgence du Conseil de sécurité de l'ONU, invoquant des « menaces croissantes » et la perspective d'une « attaque armée » imminente contre le pays. Comment interpréter cette escalade spectaculaire de la politique étatsunienne ?
Washington considère depuis longtemps l'Amérique latine comme son « arrière-cour », comme l'a clairement exprimé la doctrine Monroe de 1823, qui avertissait les puissances européennes de laisser la région aux États-Unis – et non, bien sûr, aux Latino-Américains eux-mêmes. Au cours des XIXe et XXe siècles, les États-Unis ont interféré à plusieurs reprises dans les affaires latino-américaines.
Parmi les exemples récents les plus notoires – où l'implication des États-Unis a pris toutes les formes, du soutien en coulisses et de l'appui politique à l'intervention directe – figurent le coup d'État de 1954 contre Jacobo Arbenz au Guatemala, le coup d'État de 1973 contre Salvador Allende au Chili, l'invasion du Panama en 1989 (qui, comme beaucoup l'ont fait remarquer, présente des parallèles frappants avec les actions actuelles de Trump contre le Venezuela), le renversement du président haïtien Jean-Bertrand Aristide en 1991 et 2004, et le coup d'État de 2009 au Honduras.
Le Venezuela a toutefois été confronté à plus de tentatives étatsuniennes de changement de régime que tout autre pays d'Amérique latine au cours des vingt-cinq dernières années. L'obsession de Washington pour cet objectif a commencé quelques années après l'élection d'Hugo Chávez en 1998. Washington a soutenu de nombreuses initiatives visant à le destituer, notamment un coup d'État militaire en 2002 et le blocus pétrolier de 2002-2003 qui a frappé l'industrie la plus importante du pays.
Les administrations Bush et Obama ont versé des millions de dollars à l'opposition, notamment à María Corina Machado, récente lauréate du prix Nobel de la paix. Le comité du prix a ignoré le fait que Machado milite depuis des décennies pour le renversement violent des dirigeants vénézuéliens et qu'elle a soutenu les récents assassinats.
Le soutien de Washington à l'opposition s'est poursuivi après la mort de Chávez en 2013 et l'élection de son successeur désigné, Nicolás Maduro. Obama a soutenu une vague de manifestations souvent violentes en 2014, qui a fait environ 43 morts, et Maduro a dû faire face à une nouvelle vague de manifestations parfois violentes de l'opposition soutenue par les États-Unis en 2017. Ces mobilisations ont été réprimées dans la violence par les forces de l'ordre de Maduro, provoquant des dizaines de morts en plus de registres d'emprisonnement arbitraires et tortures dans les centres de rétention.
En 2015, Obama a déclaré que le Venezuela constituait une « menace extraordinaire et inhabituelle pour la sécurité nationale des États-Unis », une accusation si ridicule qu'elle a été rejetée par les dirigeants de l'opposition vénézuélienne lorsqu'elle a été initialement annoncée. Cette accusation a néanmoins été utilisée pour justifier l'imposition de sanctions étatsuniennes, qui ont contribué de manière décisive à la déliquescence de l'économie vénézuélienne. Comme le montre Francisco Rodriguez dans The Collapse of Venezuela, si les politiques gouvernementales ont été une cause majeure de l'effondrement économique du Venezuela, ce sont les sanctions qui ont rendu la reprise pratiquement impossible.
L'antipathie envers le régime a ensuite atteint un nouveau niveau pendant le premier mandat de Trump, qui a appliqué une politique de « pression maximale » pour renverser Maduro. En plus des sanctions punitives – qui s'appliquaient désormais à l'industrie pétrolière vénézuélienne –, Trump a soutenu l'autoproclamation grotesque de Juan Guaidó à la présidence en janvier 2019. Au cours des années suivantes, les partisans de Guaidó ont appelé à une intervention humanitaire menée par les États-Unis, ont ouvertement soutenu les mesures coercitives étatsuniennes (à l'instar de la plupart des dirigeants de l'opposition), ont exhorté l'armée à se soulever contre Maduro et ont financé l'opération Gédeon, une invasion maritime spectaculairement peu sérieuse du Venezuela en mai 2020 par des mercenaires soutenus par les États-Unis, qui n'ont survécu qu'après avoir été secourus par des pêcheurs vénézuéliens, puis remis à l'État.
Les récentes actions de Trump doivent donc être comprises comme s'inscrivant dans un schéma de longue date d'agressions étatsuniennes envers le régime chaviste. Il existe toutefois des différences notables. D'une part, l'administration a effectivement abandonné le discours rhétorique sur la « démocratie » et les « droits de l'homme », longtemps utilisé – même pendant le premier mandat de Trump – comme prétexte pour justifier son bellicisme envers le Venezuela. Parallèlement, l'accent a été davantage mis sur l'apparence du multilatéralisme : la « présidence par intérim » de Guaidó, par exemple, a été soutenue par des dizaines de pays à travers le monde.
Bien que l'Argentine, le Paraguay et le Pérou se soient tous alignés derrière les États-Unis, et que la République dominicaine d'Abinader ait participé à des opérations conjointes dans les Caraïbes, l'administration actuelle semble considérer le soutien international comme une réflexion après coup. La supervision de la région par Washington s'est toujours exercée sur un spectre allant de la force au consentement, et jusqu'à présent, l'administration Trump penche clairement davantage vers la première option – la direction prise pourrait être celle que Ranajit Guha a qualifiée de « domination sans hégémonie ».
Le second mandat de Trump a été marqué par un penchant non dissimulé pour la puissance brute. Cela se voit dans la manière dont il a cherché à utiliser la politique commerciale pour contraindre les pays à se plier à sa volonté, comme dans le cas des droits de douane de 50 % imposés au Brésil pour avoir osé traduire Bolsonaro en justice. On peut également citer, entre autres, le fait qu'il ait rebaptisé le secrétariat de la Défense « secrétariat de la Guerre », qu'il ait déployé la garde nationale, qu'il ait poursuivi ses ennemis politiques devant les tribunaux, qu'il ait refusé de feindre l'unité après le meurtre de Charlie Kirk (Trump ayant répondu à la déclaration d'Erica Kirk selon laquelle elle pardonnait au meurtrier de son mari : « Je déteste mes ennemis »).
Le bombardement de bateaux vénézuéliens s'inscrit dans cette logique. La seule justification fournie pour ces exécutions extrajudiciaires est la nécessité de lutter contre le spectre mal défini du narco-terroriste, une catégorie qui associe la guerre contre la drogue et la guerre contre le terrorisme, mais l'administration Trump n'a fourni aucune preuve à l'appui de cette accusation. Comme le fait valoir Miguel Tinker-Salas, elle a agi en tant que juge, partie et bourreau. Le message véhiculé par le meurtre de non-combattants par l'administration est « nous ferons ce que nous voulons, quand nous le voulons, et nous n'avons pas à nous expliquer ni à nous justifier auprès de qui que ce soit ».
L'opération semble s'inscrire dans la nouvelle stratégie de sécurité nationale, qui sera bientôt publiée et qui appellerait à un recentrage sur la sécurité hémisphérique, en mettant l'accent sur les relations avec l'Amérique latine, les migrations et les cartels de la drogue. L'idée que les bombardements de bateaux auront un impact significatif sur le trafic de drogue vers les États-Unis est toutefois improbable, pour la simple raison que la grande majorité des drogues provenant d'Amérique latine transitent par le corridor du Pacifique oriental, et non par les Caraïbes.
Il convient également de noter que si le Venezuela est une voie de transit pour environ 10 à 13 % de la cocaïne mondiale (selon les agences américaines), il ne fournit aucun des fentanyls qui sont à l'origine de 70 % des décès liés à la drogue aux États-Unis. L'affirmation de l'administration Trump selon laquelle Maduro est à la tête du Cartel de los Soles est tout aussi peu plausible ; les experts en criminalité organisée au Venezuela nient l'existence même d'un tel cartel.
Si les États-Unis ne bombardent pas les bateaux vénézuéliens pour mettre fin au trafic de drogue, alors pourquoi le font-ils ? L'une des raisons est la tentative de Rubio de s'imposer face aux autres membres du cercle restreint de Trump. L'obsession du secrétaire d'État à vouloir renverser Maduro trouve son origine dans son passé politique dans le sud de la Floride et dans le rôle crucial que les exilés vénézuéliens et cubains d'extrême droite anticommunistes y jouent depuis des décennies. D'autres personnalités importantes de l'entourage de Trump partagent son point de vue, notamment le directeur de la CIA, John Ratcliffe, et Stephen Miller.
Comme le souligne Greg Grandin, la position belliciste de Rubio envers le Venezuela contraste avec celle de l'envoyé spécial de Trump, Richard Grenell, qui a préconisé la conclusion d'accords avec Maduro. Selon un article récent du New York Times, Grenell a réussi à obtenir des concessions extraordinaires, notamment un accord qui aurait donné aux entreprises américaines un contrôle important sur les ressources du Venezuela, y compris son pétrole. Trump a toutefois rejeté cet accord, et tout porte à croire que la position intransigeante de Rubio a actuellement la faveur du président.
Il pourrait également y avoir toute une série d'incitations nationales en jeu. Un conflit avec le Venezuela fournirait une justification à l'utilisation de la loi de 1798 sur les ennemis étrangers pour expulser les Vénézuéliens, comme l'administration tente de le faire. Si un conflit militaire venait à éclater, les tribunaux adopteraient probablement une position plus favorable, permettant ainsi l'expulsion des Vénézuéliens au motif qu'ils constituent une menace pour la sécurité nationale.
Un tel conflit détournerait également l'attention d'autres domaines dans lesquels Trump est vulnérable, tels que les dossiers Epstein, qui le tourmentent depuis des mois et qui semblent sur le point d'exploser à la suite de la victoire d'Adelita Grijalva lors de l'élection spéciale en Arizona. Cela donne aux démocrates de la Chambre des représentants suffisamment de voix pour forcer l'administration Trump à divulguer les dossiers restants ; cependant, jusqu'à présent, le président républicain de la Chambre, Mike Johnson, a refusé de faire prêter serment à Grijalva (Grijalva a menacé d'intenter une action en justice).
Maduro soutient que l'offensive dans les Caraïbes s'inscrit dans le cadre d'un nouvel effort visant à renverser le régime. Trump a publiquement nié cette affirmation, mais certains signes indiquent qu'il prend cette idée au sérieux. Des rapports indiquent que les États-Unis prévoient une action militaire au Venezuela. Des frappes aériennes sur des cibles continentales – une escalade majeure – pourraient ostensiblement commencer dans les semaines à venir, et Trump a autorisé la CIA à mener des opérations secrètes dans le pays.
La possibilité que le président change soudainement de cap ne peut être exclue, compte tenu de son caractère capricieux et de sa tendance à se désengager des opérations qui ne se déroulent pas sans heurts. Qu'il existe ou non un plan cohérent pour renverser Maduro, il semble clair que l'administration espère le provoquer afin qu'il réagisse. Jusqu'à présent, il n'a pas mordu à l'hameçon. Au-delà de la mobilisation des milices populaires, la réponse militaire du Venezuela s'est limitée au survol de deux F-16 armés au-dessus d'un navire de la marine américaine dans le sud des Caraïbes. Avec la menace d'une intervention étatsunienne, les questions sur la préparation militaire du Venezuela se sont multipliées.
Beaucoup de choses restent inconnues, mais de récents articles publiés dans des médias américains spécialisés dans les questions militaires suggèrent que les défenses du Venezuela, bien qu'inégales, constituent néanmoins un obstacle important. À ce jour, il semble que l'agression étatsunienne ait renforcé Maduro sur le plan intérieur. Prenons, par exemple, la déclaration du Parti communiste vénézuélien, farouchement critique à l'égard de Maduro – qu'il considère comme autoritaire, illégitime et anti-ouvrier – qui affirme qu'en cas d'invasion étatsunienne, la position du parti subirait un « changement radical » au nom de la défense de la souveraineté du Venezuela.
Pour l'instant, l'administration Trump semble déterminée à poursuivre sa politique de destruction des bateaux vénézuéliens. Les tentatives du Congrès pour s'y opposer se sont jusqu'à présent avérées infructueuses : un vote a été imposé sur la résolution d'Ilhan Omar visant à mettre fin aux hostilités non autorisées au Venezuela, mais il a été rejeté à trois voix près. L'opposition des démocrates s'est principalement fondée sur des motifs procéduraux, comme l'a résumé la sénatrice du Michigan Ellisa Slotkin, qui s'est plainte que « si l'administration Trump veut entrer en guerre contre une organisation terroriste, elle doit s'adresser au Congrès, nous en informer et demander notre approbation », ajoutant qu'« en réalité, je n'ai aucun problème à lutter contre les cartels ».
Sur la scène internationale, le président colombien de gauche Gustavo Petro a qualifié les bombardements de bateaux d'« acte de tyrannie », et lors de la réunion du Conseil de sécurité de l'ONU le 10 octobre, la Russie et la Chine ont fermement condamné les actions de Trump ; d'autres diplomates, d'Europe et d'Afrique, se sont gardés d'exprimer des critiques. La question de savoir si une guerre est imminente reste ouverte, mais Caracas a de bonnes raisons de craindre le pire.
Le 16 octobre 2025.
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Illustration :Wikimedia Commons.
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La victoire du NON : un revers inattendu dans la politique équatorienne
Le référendum du 16 novembre 2025 a porté un coup politique inattendu au gouvernement de Daniel Noboa. Malgré le soutien massif des grands médias et de la campagne officielle, le NON l'a emporté sur les quatre questions, en particulier sur les deux plus sensibles : l'autorisation d'établir des « bases militaires étrangères » et la convocation d'une « Assemblée constituante ».
Tiré de Viento Sur
19 novembre 2025
Les citoyen·nes ont rejeté à la fois la possibilité d'approfondir les accords militaires avec les États-Unis — qui impliquent la présence de personnel étranger et remettent en question la souveraineté — et la tentative d'ouvrir un processus constituant qui, selon de larges secteurs sociaux, visait à démanteler la Constitution de 2008 et à favoriser les intérêts oligarchiques et privatiseurs. Le bloc progressiste, les mouvements sociaux et indigènes et diverses organisations citoyennes ont réussi à mener une campagne créative et efficace sur les réseaux sociaux, mettant en évidence le fond néolibéral du projet gouvernemental et exposant les risques politiques et économiques d'une modification de la Constitution pour l'adapter aux groupes de pouvoir.
Le résultat reflète le rejet par les citoyen·nes de la concentration du pouvoir exécutif et des pratiques législatives promues par le gouvernement, perçues comme une « dictature du vote ». De même, cela marque une limite à la criminalisation de la protestation et aux politiques de « guerre interne », ce qui constitue un avertissement aux forces armées et à la police. Bien que la victoire du NON constitue une défaite significative pour Noboa et les entrepreneurs qui soutiennent son programme, le paysage politique reste tendu. Les élites, avec le soutien international, ne renonceront pas à leurs objectifs. Le défi immédiat des forces progressistes sera de maintenir l'unité dont elles ont fait preuve pour soutenir la défense de la Constitution de 2008 et ouvrir la voie à la restauration de la démocratie, de la souveraineté et des droits sociaux en Équateur.
Le gouvernement de Daniel Noboa a convoqué une consultation et un référendum pour le 16 novembre (2025) sur quatre questions identifiées par des lettres : A. permettre l'établissement de « bases militaires étrangères ou d'installations étrangères à des fins militaires, et céder des bases militaires nationales à des forces armées ou de sécurité étrangères » ; B. supprimer « l'obligation pour l'État d'allouer des ressources du budget général de l'État aux organisations politiques » ; C. « réduire le nombre de député·es » ; et D. convoquer une « Assemblée constituante » pour « élaborer une nouvelle Constitution ». Chaque question est accompagnée d'annexes explicatives sur sa portée, qui ne semblent pas avoir été lues par une grande partie de la population (https://t.ly/LIHOJ).
La polarisation que connaît le pays a aligné les grands médias (et d'autres) sur les intérêts politiques du gouvernement et de l'ADN (Acción Democrática Nacional), le parti de Noboa, soutenant sa campagne, qui s'est étendue aux réseaux sociaux. À l'autre extrémité, la Révolution citoyenne (le parti du « correismo »), toutes les organisations de gauche et les mouvements sociaux, en particulier les mouvements indigènes (réprimés comme « terroristes » il y a à peine un mois lors de la « grève nationale ») et les mouvements ouvriers, soutenus par de larges couches de la classe moyenne, ont convergé pour proposer un NON radical à toutes les questions. Dépourvus d'espace dans les grands médias, leur position a été diffusée par les réseaux sociaux, avec une grande créativité, au point de mettre en évidence, à travers des analyses et des vidéos, les intentions de l'« establishment » d'obtenir une Constitution qui réponde à des intérêts privés.
Cette confrontation, qui exprime la lutte des classes (Marx) évidente qui agite le pays, s'inscrit dans un contexte historique complexe. Il existe une réaction culturelle traditionnelle contre la « classe politique » abstraite, cultivée au cours de quatre décennies de démocratie représentative. Si la Constitution de 1979 a institutionnalisé le premier système de partis réglementé par la loi, ces bases ont été dénaturées au fil du temps. Les « changements de camp », les « achats de votes » se sont multipliés, le caudillisme populiste a fait son retour, des partis purement conjoncturels et sans projets nationaux ont fait leur apparition, ainsi que des politicien·nes opportunistes de tous bords, parmi lesquels des personnes incapables d'articuler des propositions répondant aux besoins du « peuple », etc. Le pouvoir législatif a été au centre de cette « discréditation » qui dure depuis des années et à laquelle ont contribué, actuellement, l'ADN et ses alliés, en imposant à l'Assemblée nationale une véritable « dictature du vote », en approuvant toutes les lois proposées par l'exécutif, même si plusieurs d'entre elles ont été jugées inconstitutionnelles par la Cour constitutionnelle respective ; en subordonnant les actions du pouvoir législatif aux politiques et aux directives du pouvoir exécutif ; en empêchant le contrôle politique et même en coupant l'intervention des député·es de « l'opposition ». Il semblait donc compréhensible que la population soit encline à voter OUI aux questions B et C. Cependant, cela ne s'est pas produit : le NON l'a emporté aux deux questions au niveau national (B = 58 % ; C = 53 %), à l'exception de 7 provinces (le OUI à 1 ou 2 questions) sur les 24 que compte le pays.
Pour le bloc social opposé au gouvernement, il était vital d'obtenir le vote total pour le NON, même si la campagne a mis l'accent sur les questions A et D qui, sans aucun doute, reflètent l'intérêt du gouvernement à poursuivre les actions qu'il menait déjà, malgré les interdictions constitutionnelles en la matière. En effet, comme l'a bien étudié le professeur Luis Córdova-Alarcón (https://t.ly/T7rRI), l'Équateur a conclu des accords de coopération avec les États-Unis qui impliquent la présence de « bases » et de militaires étrangers dans le pays. Naturellement, il n'est pas possible d'exiger de tous les citoyen·nes qu'ils et elles s'informent sur un sujet complexe, dont les sources officielles sont à la disposition des chercheuses et chercheurs spécialisés dans ces questions. Mais, en résumé, l'Équateur a conclu divers engagements et accords avec les États-Unis, à commencer par le protocole d'accord MOU (juillet 2023), suivi des accords SOFA (27/09/2023) sur la présence temporaire de personnel militaire/civil américain, avec privilège diplomatique, fiscal et libre circulation (https://t.ly/eOAKR) ; sur l'interception aérienne (août 2023 et janvier 2024) ; le Shiprider (septembre 2023), sur les opérations maritimes contre les activités criminelles (https://t.ly/aUrc8) ; et la récente proposition diplomatique de « pays tiers sûr » (Homeland Security, juillet 2025, https://t.ly/kPgeM), afin de « garantir le transfert digne, sûr et rapide depuis les États-Unis vers l'Équateur des ressortissant·es de pays tiers présent·es aux États-Unis, qui peuvent demander une protection internationale contre le retour dans leur pays d'origine ou leur pays de résidence habituelle antérieure ». Il s'agit d'une expérience nouvelle au niveau international et sérieusement remise en question. L'Italie, par exemple, a conclu un accord avec l'Albanie, qui a suscité l'inquiétude des milieux politiques et des défenseurs des droits humains (https://t.ly/gX40N). En définitive, il s'agit de créer une « base » d'accueil pour les migrant·es qui demandent l'asile aux États-Unis, mais qui sont transféré·es en Équateur, sous prétexte d'examiner leur situation. Comment cela fonctionnera-t-il ? Où ? Avec quelles ressources ces personnes seront-elles prises en charge ? Il existe d'autres expériences de « centres » en Amérique latine, qui ne font que donner des arguments à celleux qui défendent les droits humains contre ce type de « camps de concentration ».
Évidemment, ce type d'accords militaires a été rejeté par les forces sociales opposées à ces politiques du gouvernement Noboa, qui considèrent qu'ils violent la Constitution de 2008 (qui les interdit) et portent atteinte à la souveraineté nationale. La question A est donc étroitement liée à la question D. Le gouvernement, bien sûr, mais derrière lui, les grands groupes économiques de l'entrepreneuriat équatorien, qui présentent aujourd'hui des caractéristiques oligarchiques et oligopolistiques évidentes, ont des objectifs néolibéraux qui remontent aux années 80 et 90, mais qui s'appuient sur la pensée entrepreneuriale des années 20 et 30, comme je l'ai souligné dans plusieurs articles. En termes sociologiques, cette « bourgeoisie » équatorienne manque de vision nationale, de sens du développement avec bien-être social et de vision patriotique. Elle ne pense qu'à ses affaires. C'est donc cette bourgeoisie qui souhaite abolir la Constitution de 2008, qui fait obstacle à sa voracité privatisatrice et à son désir d'accumulation, sans se soucier des droits sociaux, communautaires, du travail ou environnementaux, acquis au cours de décennies de lutte.
Les porte-parole de l'oligarchie néolibérale équatorienne n'ont pas manqué de proposer un retour à la Constitution de 1998 qui, comme je l'ai analysé, a certes fait des progrès conceptuels en matière de droits, mais a consacré le néolibéralisme créole (https://t.ly/WGUSk) sur le plan économique. Les forces progressistes de l'Équateur ont réussi à unifier leurs idées, leurs arguments et leurs instruments sur les réseaux sociaux citoyens afin de défendre la Constitution de 2008 et d'empêcher qu'une nouvelle Constitution du pays ne reflète que les intérêts économiques de l'oligarchie entrepreneuriale, qui a tenté de consolider la deuxième période ploutocratique que connaît le pays depuis 2017.
Avec une maladresse sans pareille, les détracteurs de cette Charte ont forgé des arguments qui frisent la stupidité, en essayant de la lier exclusivement au « correismo » et même au « chavismo », en inventant que la Constitution garantit les délinquants, en soulignant qu'elle empêche le développement économique parce qu'elle porte atteinte à l'entreprise privée et recherche le « socialisme du XXIe siècle » et, enfin, insinuant que les électeurs et électrices du NON seraient aligné·es avec le trafic de drogue. À chaque occasion de débat, d'interview ou de polémique, celles et ceux qui ont participé dans les médias pour soutenir de telles fantaisies ont été critiqué·es par des universitaires, des professeur·es et des politicien·nes progressistes. Les résultats électoraux montrent donc que les secteurs progressistes ont réussi à convaincre les citoyen·nes des dangers que recelaient les deux questions cruciales du référendum. Selon les données officielles du CNE (à 7 heures ce matin), le NON l'a emporté sur la question A (bases militaires) avec 60,65 % et sur la question D (assemblée constituante) avec 61,65 %. La seule province à avoir voté OUI aux quatre questions est Tungurahua. Mais il est frappant de constater que le OUI l'emporte également dans toutes les régions à l'étranger, ce qui soulève des doutes quant à la transparence du contrôle du scrutin.
La sensibilité nationale exprimée dans les questions relatives aux bases militaires et à l'assemblée constituante a porté un premier coup dur au gouvernement de Noboa et au bloc oligarchique au pouvoir, allant jusqu'à lui infliger une « raclée » dans des provinces telles que Imbabura, Manabí, Orellana et Sucumbíos. Mais elle exprime également un appel à l'attention des forces armées et de la police, car le pays a finalement remis en question les accords militaires qui affectent la Constitution et, surtout, la souveraineté nationale. La réaction contre une « guerre interne » dans laquelle les secteurs populaires, les organisations sociales, le « correismo » et tout acteur ou force progressiste qui proteste et remet en question le régime peuvent faire l'objet d'une « enquête » et risquent d'être associés au « terrorisme » ou au crime organisé, devenant ainsi des victimes injustifiées, dans un climat de peur et d'impunité, est également évidente. Se prononcer en faveur de la Constitution de 2008 fait échouer toute tentative de la lier au crime organisé. Et si elle constitue un « obstacle » pour les entrepreneurs privés qui ont persisté à imposer leur domination économique, la déclaration dans le cadre de la consultation/référendum est un mandat pour qu'ils apprennent à se soumettre aux principes sociaux et constitutionnels de la vie nationale.
Enfin, le processus vécu en Équateur ne semble pas garantir une voie vers la démocratie et la paix, dans le respect de la Constitution et des lois. Dans un pays polarisé, les élites au pouvoir conservent leur domination et ne renonceront pas à la reproduire à long terme, balayant tout obstacle sur leur passage. Elles peuvent compter non seulement sur les forces de droite internes, mais aussi sur la droite internationale latino-américaine et, surtout, sur le soutien des États-Unis, intéressés par l'alignement sur le monroïsme géostratégique (https://bit.ly/3PWMrzA), afin d'empêcher l'émergence d'un monde multipolaire et l'ascension de la Chine, de la Russie et des BRICS, dans lequel l'Équateur d'aujourd'hui est un grand allié, parallèlement à l'Argentine des « libertariens », avec des positions différentes de celles des gouvernements colombien et vénézuélien, menacés par le gouvernement Trump. Les forces progressistes ont donc pour défi de maintenir et de renforcer l'unité de critères démontrée pendant le processus de consultation/référendum, afin de créer une base citoyenne et populaire capable de renverser le cours de l'histoire récente de l'Équateur.
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Le groupe « Starlink » d’Elon Musk, un outil de pouvoir au coeur du Sahel
En l'espace de quelques années, Starlink est parvenu à mettre en place une stratégie d'expansion méthodique sur le continent africain. Déjà actif dans 24 pays africains en 2025, l'entreprise ambitionne d'étendre sa toile sur 20 nouveaux marchés avant la fin de l'année.
Tiré de MondAfrique.
Une enquète de Qemal Affagnon, responsable Afrique de l'Ouest de l'ONG de défense des droits numériques, Internet Sans Frontières, co-auteur du livre Internet « Shutdowns in Africa, Technology, Rights and Power », paru aux éditions Bloomsbury et expert électoral en RDC, en Afrique du Sud, au Mozambique et en Russie.
Malgré de multiples tentatives pour joindre le groupe Starlink, aucune réponse ne nous est parvenue.
Dans au moins cinq des 16 pays africains où le service est disponible, l'abonnement mensuel à Starlink reviens moins cher que celui du principal fournisseur d'accès à Internet fixe. D'ici 2026, cinq nouveaux pays sont par ailleurs susceptibles d'être intéressés par le service. L'acquisition de ces nouveaux marchés devrait permettre au fournisseur d'accès à Internet par satellite , de couvrir potentiellement la quasi-totalité du continent.
Dans la bande sahélo-saharienne, une région qui s'étend de l'Afrique de l'Ouest à l'Afrique centrale, ce constat se fait déjà. Dans ce vaste territoire, le réseau de plusieurs milliers de satellites de Starlink permet aux groupes terroristes de communiquer dans les endroits qu'ils occupent. Confrontés à un fort déploiement du terrorisme djihadiste, à l'insécurité, mais aussi à l'instabilité politique et économique, ces zones, sont caractérisé par un faible accès à Internet. On y trouve encore par exemple, de nombreux coins non couverts par les infrastructures de communication terrestres. Cette situation représente une opportunité exceptionnelle pour Starlink, le service Internet par satellite d'Elon Musk. Dans cette région en proie à une crise sécuritaire sans précédent, la technologie du milliardaire d'origine sud-africaine est de plus en plus utilisée par les populations civiles, mais également par les groupes armés . Avant la parution de cet article, plusieurs demandes d'entretien ont été adressé à Starlink, mais ces demandes sont restées sans suite.
Internet à des fins terroristes
Ces dernières années, la disponibilité d'Internet dans des zones occupées par des hommes armés qui tentent d'imposer leurs dictats, permet à ces derniers de diffuser de nombreux éléments de propagande via X, Facebook, TikTok et d'autres plateformes en ligne. De fait, certains groupes terroristes se servent d'Internet afin de promouvoir leurs idéologies, ou encore dans le but de proférer des menaces ou de renforcer leurs capacités opérationnelles.
En Afrique où le taux de pénétration d'Internet reste inférieur (43 %) à la moyenne mondiale (68 %), un véritable marché noir prospère ainsi grâce à la force des réseaux Starlink. Des kits Starlink sont ainsi vendus et se retrouvent parfois dans des régions très reculées ou inaccessibles au grand public. Parmi les facteurs qui facilitent la vente frauduleuse des kits Starlink, il faut citer le fait que ces kits soient faciles à transporter. Dans certains pays où l'utilisation de Starlink est approuvée, des revendeurs locaux font préalablement enregistrer ces appareils pour ensuite les expédier à l'étranger dans des zones insoupçonnées.
Cette chaîne d'approvisionnement illicite permet ainsi aux groupes extrémistes, notamment le Jama'at Nasr al Islam wal Muslimin et la Province de l'État islamique en Afrique de l'Ouest de coordonner leurs activités dans des endroits où l'accès à Internet classique est inexistant.
À titre d'exemple, le groupe Province de l'État islamique en Afrique de l'Ouest s'appuie sur l'internet par satellite pour communiquer avec le groupe djihadiste d'idéologie salafiste État islamique et d'autres organisations extrémistes dans la région. Le réseau Internet par satellite permet à ces groupes armés non seulement de diffuser de la propagande, notamment en publiant des messages directement sur les médias sociaux et sur certains sites web. Dès lors , ces groupes extrémistes bénéficient d'un certain nombre davantage. Tout d'abord, ils parviennent à tirer parti de l'anonymisation sur Internet. Ensuite, en se passant de la barrière spatiale, ils profitent largement de la non-réglementation des publications en ligne.Dans cette partie de l'Afrique, les forces de sécurité gouvernementales signalent par ailleurs que l'utilisation de Starlink pour les communications sécurisées rend plus difficile l'interception des plans des groupes armés.
La haine en ligne permise
Or, le réseau social X, propriété de Musk a récemment intenté une action en justice contre l'État de New York, dans le but de contester une loi qui régule les contenus des plateformes.Dans sa plainte, la société X Corp, estime que la loi, promulguée fin 2024 et qui oblige les entreprises de réseaux sociaux à révéler des informations sensibles sur la manière dont elles modèrent les discours de haine et la désinformation, porte atteinte à la liberté d'expression.
Malgré l'usage que certains groupes armés font de Starlink au Sahel et dans les pays du golfe de Guinée, on peut en déduire que Musk pourrait combattre toute législation qui obligerait les plateformes à dévoiler leurs coulisses, notamment sur la gestion des discours haineux et la désinformation dans cette vaste zone.
En guise de réponse à l'utilisation du système d'Internet du milliardaire excentrique, par ces groupes rebelles, des pays de la région ont été contraints d'introduire certaines restrictions aux communications satellitaires. Il s'agit entre autres de la Libye et du Soudan. Le Tchad, le Mali et le Nigéria ont emboîté le pas aux deux autres, car ils sont particulièrement touchés par l'utilisation clandestine de Starlink par des acteurs criminels et violents.
Des vidéos circulant fréquemment sur les réseaux sociaux montrent des groupes extrémistes et violents qui utilisent des kits Starlink dans différentes régions.
Les vidéos de djihadistes
Dans la guerre qu'il mène au Sahel, le Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) , a publié certaines vidéos en ligne. Ces vidéos montrent comment certaines branches terroristes se déchirent entre elles. De plus, ces images montrent également le butin de guerre que certaines branches terroristes parviennent à arracher chez des groupes rivaux. Le visionnage de ces vidéos révèle par exemple la présence de kits Starlink que le JNIM a pu saisir chez l'État Islamique au Sahel.
Cette organisation terroriste est particulièrement active dans la zone des trois frontières à savoir le sud-ouest du Niger, le sud-est du Mali, et le nord du Burkina Faso. Comme le montre de nombreuses vidéos de décapitations qu'il poste en ligne grâce à Starlink, l'État islamique a une prédilection pour la violence graphique extrême. Pour l'État Islamique au Sahel, le recours aux vidéos en ligne représente un moyen de communication puissant qui peut atteindre un large public et générer des réactions fortes.À travers les vidéos qu'ils postent en ligne, Al-Qaïda et ses mouvements affiliés cherchent par contre à gagner le soutien des populations locales qui ont perdu confiance en leurs gouvernements ou envers les forces de l'ordre. Grâce à l'Internet de Starlink, les contenus diffusés par Al-Qaïda et ses mouvements associés, exploitent également les griefs régionaux et ethniques afin d'être plus convaincants. Qu'il s'agisse de vidéos courtes, de vidéos explicatives, ou de confessions en direction du grand public, les possibilités qui s'offrent à ses groupes armés sont infinies. Sur les réseaux sociaux, les vidéos courtes de ces groupes de combattants sont converties sous des formats engageants comme les reels, shorts, lives et stories. Ces différents formats permettent de capter l'attention des internautes, ce qui permet de maximiser leur visibilité de façon naturelle. En général, il peut arriver que ces vidéos courtes génèrent un engagement plus élevé que les autres formats vidéos. Cette situation incite parfois les algorithmes de YouTube, X, Facebook, Instagram, et TikTok à leur donner une plus grande visibilité dans les fils d'actualité et les suggestions de contenu. C'est ainsi que ces vidéos parviennent à influencer idéologiquement de nombreuses populations. Toutefois, il arrive aussi que les groupes armés fassent usage de la force pour atteindre cet objectif ou en mettant en avant des avantages économiques dont bénéficient leurs membres. Toutefois, il arrive aussi que les groupes armés fassent usage de la force pour atteindre cet objectif ou en mettant en avant des avantages économiques dont bénéficient leurs membres.
La vague Starlink
L'année dernière, les autorités maliennes avaient indiqué, s'être rendu compte de l'emploi sans autorisation des kits Starlink dans les zones du nord et de l'est du pays. Ces deux régions sont particulièrement en proie aux activités des groupes séparatistes et jihadistes.
Fin juillet 2024, le réseau Starlink a joué un important rôle, lors de la bataille de trois jours à Tinzaouaten. Lors de cette bataille qui a opposé, les Forces Armées Maliennes et les mercenaires de Wagner à l'alliance des groupes armés majoritairement touaregs qui opèrent au nord du Mali, les rebelles ont utilisé Starlink pour maintenir une communication sécurisée entre leurs unités d'une part. D'autre part, Starlink a également permis de diffuser les dernières actualités sur les réseaux sociaux, amplifiant ainsi les efforts de communication de cette coalition de groupes rebelles séparatistes du Mali. Le matériel de Starlink arrive donc à se retrouver dans des profondeurs du territoire Malien où, son utilité n'est plus à démontrer dans les conflits armés.
Toujours dans la même période, les soldats nigérians ont également mis la main sur un terminal Starlink lors d'un raid de l'armée dans la forêt de Sambisa, une localité du nord-est du pays. Lors de l'acheminement du matériel, Les kits Starlink sont souvent stockés dans des entrepôts ou dans des complexes résidentiels avant d'être envoyés vers d'autres destinations dans le but de brouiller les pistes. Les kits Starlink se composent de petits éléments à savoir la parabole, une alimentation électrique, des câbles, une base et un routeur Wi-Fi. Pour éviter d'être détectés, les trafiquants démontent les kits avant de les mélanger à des produits agricoles par exemple. Ce qui ne permet pas toujours aux douaniers de les détecter lors des passages aux postes de frontières. Afin d'éviter les contrôles douaniers, il arrive également que le transport des kits Starlink s'organise après la tombée de la nuit. Au coucher du soleil , il devient plus aisé aux trafiquants d'utiliser des routes secondaires, des pistes non asphaltées ou de préférer l'usage des motos plutôt que des voitures afin de se déplacer plus rapidement.
Parmi les clients finaux, beaucoup ne disposent pas de compte bancaire. Les trafiquants exploitent donc le faible taux de pénétration bancaire dans des pays comme le Burkina Faso, Mali, et le Niger pour générer un flux continu de revenus illicites.Ces opérations leur permettent de tirer profit des frais d'abonnement liés au fonctionnement de Starlink.
Ces dernières années, la diffusion d'Internet par satellite aide à mieux appréhender les enjeux qui gouvernent des endroits comme le Sahel, qui regorge d'importantes richesses naturelles et énergétiques. Dans un pareil contexte, la donnée spatiale pourrait favoriser l'émergence de nouveaux protagonistes particulièrement redoutables. Au nombre des joueurs qui se démarquent, la force de pénétration du réseau Starlink, montre qu'il faudra désormais composer avec Elon Musk.
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Madagascar 1972-2025 : comment ne pas se faire voler sa Révolution ?
L'écrivaine malgache met en perspective historique le soulèvement à Madagascar en septembre et octobre 2025.
Tiré de Afriques en Lutte
https://www.afriquesenlutte.org/afrique-australe/madagascar/article/madagascar-1972-2025-comment-ne-pas-se-faire-voler-sa-revolution
et du site histoirecoloniale.net
https://histoirecoloniale.net/madagascar-1972-2025-comment-ne-pas-se-faire-voler-sa-revolution-par-marie-ranjanoro/
18 novembre 2025
Marie Ranjanoro
Marie Ranjanoro est née en 1990 à Madagascar. En 2019, elle a créé avec Hoby Ramamonjy le podcast féministe Basy Vavy. Après des nouvelles dans plusieurs revues, elle a publié en 2023 le roman Feux, fièvres, forêts sur la mémoire du massacre commis par la France à Madagascar en 1947. Elle nous donne ici un texte qui met en perspective historique les récents évènements politiques survenus dans l'île qui aboutirent à l'exfiltration du président Andry Rajoelina par l'armée française.
En 2024, une étincelle prend sur une île de l'océan Indien. Elle serait passée inaperçue – noyée dans le chaos du Levant et du bloc social-démocrate occidental en phase finale d'effondrement – si dans son sillage, elle n'avait pas allumé la mèche conduisant à une barricade truffée de bâtons de dynamite. Cette île, le Sri Lanka, et à sa suite le Bangladesh, le Kenya, l'Indonésie, le Népal, puis Madagascar, le Maroc et le Pérou s'embrasent dans une clameur commune, sous un seul étendard, celui du Mugihara, le bateau pirate du manga One Piece.
Que s'est-il passé à Madagascar depuis septembre ?
Partout la répression est féroce, cruelle, acquise aux techniques de « maintien de l'ordre » longuement mûries par les démocraties néo-libérales qui ont abreuvé leurs pays-clients de méthodes et d'armes, d'une expertise de la guérilla urbaine, de l'usage savant d'un lumpenprolétariat violent au service de l'intérêt des puissants. Mais en face, la résistance tient bon. Partie de mouvements étudiants, les jeunes, ceux que l'on a appelé la génération Z, nés entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, ceux dont on a dit qu'ils étaient la génération la moins politisée, grands ados apathiques vissés à leurs écrans, ont en quelques semaines renversé le narratif politique dans chacun de leurs pays. A Madagascar, il aura suffi de trois semaines pour que les lycéens de Tamatave et les étudiants polytechniciens d'Ankatso et Vontovorona, rapidement rejoints par les syndicats, les commerçants et les organisations de la société civile, parviennent à mettre en fuite le président Andry Rajoelina, sa cour et son opaque financier, le milliardaire Maminiaina Ravatomanga.
Entre le 25 septembre 2025, date de la première manifestation et le 11 octobre 2025, fuite du désormais ex-président Rajoelina, les revendications des jeunes sont restées claires et sont même montées en intensité à mesure que la société civile rejoignait les rangs de la contestation. En 24h, le Président a limogé son ministre de l'Énergie, puis son gouvernement mais la voix de la rue était claire : c'était sa propre destitution qui était demandée. C'est maintenant que désormais tout se joue. En 65 ans, depuis son indépendance, Madagascar aura connu sept grands renversements de pouvoir par la rue (1972, 1981, 1989, 1991, 2002, 2009 et 2025). Mais seuls 1972 et 2025 s'inscrivirent dans une logique rhizomatique, sans leader, sans coloration politique, et dans l'impensable révolte des jeunes contre un pouvoir gérontocratique profondément enraciné dans la coutume malgache. Se pourrait-il que la Gen Z vienne enfin venger la révolution volée de leurs aînés ?
1972 : la première « révolution » générationnelle malgache
Les émeutes anti-gouvernementales de mai 1972 représentent un point de rupture révélateur, souvent comparé à une « troisième indépendance » du pays. La première, celle de 1947, fut violemment réprimée ; la seconde, obtenue en 1960, fut accordée dans un contexte de transition négociée ; la troisième, celle de 1972, reste difficile à nommer tant ses implications sont encore débattues.
Le contexte social et politique : la fin de la Première République
L'indépendance officielle de 1960 donne naissance à une Ière république malgache encore largement sous tutelle française, avec à sa tête, le président Philibert Tsiranana, issu de l'aile gauche du PADESM – Parti des Déshérités de Madagascar – résolument opposé aux velléités indépendantistes du MDRM lors de l'insurrection de 1947. Si Tsiranana s'arroge le soutien populaire en nommant à son gouvernement les tout juste relaxés Ravohangy et Rabemananjara, il faut noter dans la composition de ce premier gouvernement la présence détonante de deux ministres français, Eugène Lechat et Xavier Delmotte, aux portefeuilles pour le moins signifiants puisqu'étant ceux des équipements et télécommunications pour l'un et de l'agriculture pour l'autre [1]. Ces remarques qui semblent anecdotiques soulèvent pourtant un consensus général sur l'absence d'un réel sursaut nationaliste malgache, y compris à la suite des épisodes particulièrement sanglants et humiliants de 1947. Dans les faits, après 1947 ou 1960, il semblerait qu'il n'y ait jamais eu d'indépendance. Le clientélisme entre la France et Madagascar migre vers des formes encore plus perverses que celle d'une métropole à son outre-mer.
Un soulèvement sans chef, né dans la rue et l'université
Le mouvement étudiant né à Antananarivo se transforma en quelques semaines en une révolte populaire de grande ampleur, exprimant un profond malaise national. Si de nombreuses analyses ont été consacrées aux causes structurelles et conjoncturelles de ce soulèvement – notamment dans l'ouvrage Madagascar Mai 1972, dirigé par Brigitte Rasoloniaina (Hémisphères, 2023) – il s'agira ici d'en évoquer un élément déclencheur spécifique : l'inégalité entre les diplômés de la faculté de médecine d'Ankatso, inaugurée en 1961, et ceux de l'ancienne école de Befelatanana, issue de l'Assistance médicale indigène de l'époque coloniale. Tandis qu'Ankatso formait des médecins spécialisés, francophones, souvent destinés à la pratique urbaine voire à une carrière internationale, les diplômés de Befelatanana étaient cantonnés aux soins de base en milieu rural, avec une reconnaissance moindre. Toutefois, cet élément ne constitue qu'un foyer parmi d'autres dans un ensemble de facteurs imbriqués. Le mécontentement généralisé s'alimentait également des nombreuses injustices marquant la Première République, notamment la hiérarchisation linguistique issue de la diglossie franco-malgache. Cette dernière conférait au français un statut dominant dans les sphères de pouvoir, de l'administration à l'éducation, au détriment du malgache. Mais cela ne saurait occulter d'autres facteurs décisifs : les déséquilibres régionaux, la pauvreté persistante dans le Sud, la crise éducative, le décalage entre promesses méritocratiques et réalités sociales, ainsi qu'une fracture générationnelle profonde. L'après-1972 inaugura une succession de gouvernements oscillant entre politiques de malgachisation et de francisation, souvent mises en avant comme symboles de changement, tout en dissimulant la pérennité des rapports de force et des inerties structurelles.
Trois semaines de révolte, puis la reprise en main militaire
Le scénario politique de 1972 suit l'idylle des révoltes spontanées et des lendemains glorieux. Après les révoltes paysannes de 1971, l'implication des syndicats étudiants en 1972 concourent à la chute en quelques semaines seulement du gouvernement Tsiranana. Contre le système de coopération, la présence militaire française, l'économie au service d'une élite et pour une réelle indépendance, la valorisation des territoires ruraux, l'égalité et la justice sociale, les cieux s'ouvrent afin de s'imaginer tous les possibles dans une Deuxième République proclamée en 1975. Nous sommes alors en plein Guerre Froide, la fin d'un clientélisme français signifie aussi la sortie du bloc de l'Ouest, le refus de l'autorité libérale, la possibilité politique d'une alternative économique. Flirter avec le bloc de l'Est, s'affirmer en tête des Non Alignés, Madagascar se veut promise à un avenir libre de toute ingérence occidentale. C'est en tous cas l'ambition du Général Richard Ratsimandrava, qui se voit remettre les pleins pouvoirs par le Général Gabriel Ramanantsoa, président de transition entre Tsiranana et la mise en place d'un directoire militaire. En charge de la protection des postes de gendarmerie du sud de l'île, alors commandant durant la révolution de 1972, Ratsimandrava avait rétabli l'ordre en interdisant les chasses à l'homme du parti et en sanctionnant ses hommes les plus zélés. Au pouvoir, il entend refonder la nation malgache autour de la collectivité villageoise coutumière du fokonolona, décentraliser les institutions crispées autour de la capitale, nationaliser et planifier l'agriculture et l'économie jusqu'alors informelles, de subsistance et coupées du commerce extérieur. Cette esquisse d'un Madagascar plus juste, plus libre et en mesure de s'émanciper du joug colonial, mourra avec lui, assassiné dans sa Peugeot 404, le 11 février 1975, seulement 6 jours après son accession au pouvoir.
2025 : la Gen Z contre le néocolonialisme énergétique
Retour en 2025. La revendication première de cette mobilisation historique concerne le non-accès à l'eau et à l'électricité, deux services essentiels non couverts pour lesquels la population paye pourtant une dîme particulièrement lourde au regard de son pouvoir d'achat.
Un soulèvement né du quotidien : coupures, précarité, colère
Cette incurie essentielle s'inscrit dans un contexte où le gouvernement vient de confier la gestion de la compagnie nationale des eaux et de l'énergie, la JIRAMA, à Ron Weiss, ressortissant israélien précédemment CEO du Rwanda Energy Group et cadre dirigeant de la Israel Electric Corporation. La collusion du pouvoir malgache avec le pouvoir colonial israélien, incidemment, se fait à plusieurs étages : cession d'un contrat d'exploitation agricole de plus de 90 Mds $, achat d'armes coercitives auprès de l'industrie militaire (balles caoutchouc, gaz lacrymogènes, grenades de désencerclement…), logiciels de cyber-surveillance de masse… Mais l'entité coloniale sioniste n'est que la dernière arrivée dans le long chapelet de puissances aux dents longues qui s'étaient partagé le bout de viande : Vinci, Bouygues, le Groupe Bolloré, EDF et Total pour les Français, Daewoo (Corée du Sud), QMM (Canada) et Rio Tinto (Brésil) pour le reste du monde.
La question coloniale revient au cœur du débat
Au cœur de cette mobilisation historique, se logent non seulement des enjeux de précarité énergétique, mais aussi le spectre tenace de l'ingérence française et de son « néo » colonialisme. Les conséquences politiques à l'échelle du continent africain pour la France qui vient de perdre son carré d'or sahélien (Mali, Niger, Burkina-Faso et Tchad), seraient désastreuses. Une prophétie auto-réalisatrice veut que la visite d'un président français à Madagascar précède presque immédiatement la déchéance de son homologue local. Pour 2025, en tous cas, elle ne fut pas démentie. Pour l'occasion, les 30 millions de citoyens malgaches s'étaient vu offrir un jour chômé. On fit nettoyer les rues, et distribuer des drapeaux français aux badauds (payés, selon les rumeurs, 10 000 Ar pour acte de présence, soit deux jours de salaire). Un jour chômé dans toute l'île de Madagascar, du nord au sud, sur 1 580km de long, jusque dans les provinces les plus reculées, où il ne mettrait pas le pied, et où certains s'étaient même convaincus que c'est au deuil du Pape François qu'ils devaient ce congé. Mais il s'agissait bien de la visite d'Emmanuel Macron à Madagascar, invité en ami, accueilli en conquérant. Il concluait un hiatus de 20 ans [2], dans les pas de son sur-successeur Jacques Chirac, dernier président français à s'être présenté sur la Grande Île. Six mois plus tard, la rue se soulevait aux slogans de « Dehors la France », « Reprenez votre concitoyen » : il existe hors de France un autre président disposant de la nationalité française, qui n'est autre qu'Andry Rajoelina.
Trois semaines encore : la chute de Rajoelina et la reprise en main militaire
Trois semaines, comme en 1972, c'est tout ce qu'il a fallu à nos jeunes, au prix certes de violences inouïes, pour renverser un pouvoir que l'on croyait verrouillé de toutes parts. Andry Rajoelina, lui-même ancien jeune, ancien espoir de renouveau, auto-proclamé fer de lance d'une génération avide de changement, était arrivé en 2009 par la rue. Profitant d'une énième dérive autoritaire de son prédécesseur et mentor, Marc Ravalomanana, il rallie à sa cause les masses affamées comme la caste militaire, et leur main secourable, celle du CAPSAT (Corps d'Armée des Personnels Administratifs et Techniques). Puis s'enchainent 5 ans de « transition démocratique » qui le maintiennent sans élection au pouvoir avant l'intervention de la communauté africaine qui arbitre en faveur de nouvelles élections sans lui ni son rival. En 2019, celui qui a baptisé son parti TGV (Tanora Gasy Vonona – Jeunes Malgaches Déterminés), se propulse à la vitesse d'une machine au pouvoir. C'est avec la même rapidité qu'en 2009, que la rue, celle de 2025, le fait vaciller, rejointe par le corps stratégique du CAPSAT toujours, puis fuir à bord d'un avion militaire français. Elle fut déterminante cette annonce, prononcée dans l'émotion d'une caserne bondée, celle du colonel Mickaël Randrianirina, connu des services pour sa position anti-Andry qui le conduira au tribunal militaire, en prison puis placardisé en province, dans l'épineuse région de l'Androy, avant de devenir en 2025, la figure débonnaire d'une armée lasse de servir un pouvoir central inique.
1972–2025 : deux révolutions captées par la même matrice néocoloniale
En 1972 comme en 2025, la France soutient le pouvoir jusqu'à sa chute, et pour cause, il s'agit pour elle d'un enjeu crucial de maintien de l'île sous son giron.
La constante française : de la Françafrique à la « coopération » militaro-énergétique
En 1972, et depuis 1947, Philibert Tsiranana et le PADESM sont des représentants de l'autorité coloniale, opposés à l'émergence d'un parti indépendantiste comme le MDRM. Le PADESM, fort en province, assume son alignement assimilationniste et assure la transition en douceur du statut colonial à celui d'Union française. Andry Rajoelina, de son côté, doit son coup de force de 2009 à un allié français de taille, Nicolas Sarkozy, le faiseur de démocrates. Il est le premier à légitimer le coup de force du jeune loup malgache, tandis que la communauté internationale dénonçait encore son putsch. Le 11 octobre dernier, une rumeur tenace circule dans les couloirs des rédactions journalistiques. Tandis que Nicolas Sarkozy s'avance vers les couloirs de la Santé, on chuchote qu'il aurait joué une dernière carte en faveur de Rajoelina, alors acculé dans le palais présidentiel, pour qu'Emmanuel Macron dépêche un avion militaire sur la Grande Île afin de l'exfiltrer en toute discrétion vers La Réunion, où on le somme de se diriger vers un terrain plus neutre. Il choisira Dubaï… A l'image d'un Louis XVI montant à l'échafaud, « A-t-on des nouvelles de Lapérouse ? » prend en 2025, de forts accents de Françafrique. Mais en 1972 comme en 2025, la loyauté française ne dure que le temps du réalisme politique, dès les premiers signes d'une bascule en la défaveur de leur champion, Tsiranana comme Rajoelina, sont priés de tirer la révérence, et à charge du nouvel homme fort de la République de traiter avec l'hydre française.
La rue, sans Dieu ni maître
En 1972, les étudiants imprimaient chaque soir les tracts du lendemain, qui partaient par le taxi brousse ou la poche sympathisante d'un steward ou d'une hôtesse de l'air par les vols – alors quotidiens – vers la province. En 2025, ce sont Instagram, Facebook, TikTok, Discord et WhatsApp qui diffusent en continu et jusque dans les chambrées froides de la diaspora, le programme des manifestations et les revendications toujours plus incisives. Depuis Paris, rien n'est plus simple que d'envoyer de l'argent en un clic pour alimenter les caisses de grèves. Depuis Tana, on documente jour par jour les exactions du pouvoir, les emprisonnements abusifs, la collusion de la police et des casseurs, via les yeux innombrables des téléphones portables – appareil si tu casses, un autre sort de l'ombre à ta place. Dans le monde entier, c'est toute une nation diasporique qui a suivi mile par mile, le plan de vol du milliardaire Ravatomanga en fuite dans son avion privé – le même qui avait exfiltré son ami Carlos Ghosn au Liban – durant toute une nuit d'insomnie à traquer l'appareil sur Flight Radar. Protéiforme, anonyme, égalitariste, ce sont ces idéaux et ces modus operandi qui ont fait de la mobilisation Gen Z une redite inattendue des mouvements historiques de 1972. Depuis, le chapelet de ce qu'on appelle avec lassitude le « rotaka » en malgache, n'étaient que la prosopopée lâche des velléités prédatrices d'hommes providentiels à la chaîne, d'opportunistes aux dents longues, de Che Guevara d'opérette. Presque toujours, la rue ne fut qu'un instrument du challenger contre le dernier dictateur en date. Albert Zafy contre Ratsiraka, Ravalomanana contre Ratsiraka, Rajoelina contre Ravalomanana… Les rappels d'une foule en délire réclamant inlassablement la reprise du même opéra tragi-comique, la tradition faisant reprendre au jeune démocrate précédant le rôle du vieux dictateur suivant. Mais en 1972 comme en 2025, c'est une vague sans ambition séditieuse qui s'abat sur le théâtre tout entier. Si les slogans visent sans ambages le Président et son affairiste, la revendication est antisystème, anti-coloniale, prenant racine dans l'urgence quotidienne pour viser les fondations toutes entières de ce négoce des puissants.
L'hypothèse d'une révolution confisquée
En 1972, deux étudiants deviennent malgré eux le symbole de l'embrasement. Les oreilles traînantes de la police repèrent deux jeunes gens particulièrement prônes à être repris par leur camarades dans leur ferveur et l'articulation de leur discours. Micheline Ravolononarisoa et Michel Rambelo, ceux que l'Histoire retiendra comme Michou Vavy (femme) et Michou Lahy (homme), sont alors visés spécifiquement par la police et envoyés au terrible bagne de Nosy Lava. Cette infâme prison politique, érigée par les Français, remplie du cri sanglant des insurgés de 1947, venait tout juste d'être condamnée, avant de servir à faire taire ces deux piliers de la vague estudiantine. Ils y passeront plusieurs semaines en attendant la victoire de leurs camarades. C'est sur le tarmac de l'aéroport d'Ivato que Michou Vavy prononcera son célèbre discours libertaire (reconstitué dans le film L'Île Rouge de Robin Campillo en 2023). En 1972 comme en 2025, c'est l'armée qui fera basculer le cours de l'Histoire. Refusant une fois de trop de tirer sur la foule, les militaires rejoignent les rangs du peuple. Tsiranana et Rajoelina sont mis en fuite. La rue a gagné. En 1972, une guerre civile entre les loyalistes et les révolutionnaires fera rage, arbitrée par le Général Ramanantsoa qui remettra le pouvoir à Ratsimandrava. Celui-ci, assassiné à l'aube de son avènement sera épargné du spectacle triste de sa révolution volée. A l'échec du paradis socialiste proclamé par son opaque successeur, l'Amiral Rouge Didier Ratsiraka.
Que reste-t-il de 1972 dans la jeunesse de 2025 ?
A l'heure où j'écris ces mots, se tiennent dans toute l'île des séminaires de la révolution, organisées par le collectif Gen Z, consultations éplorées entre les jeunes de Tana et ceux de province, dans une langue que j'imagine chevrotante, entre Merina, malgache des hauts plateaux et dialectes côtiers. Mais quelle que soit la tonalité du vocabulaire employé, la seule question qui demeure est : et maintenant ? C'est un jeune colonel aux yeux clairs qui a défrayé la chronique française, déjà salivante de son fantasme d'une Afrique coutumière des putsch militaires (vieil Œdipe non-soigné vis-à-vis du Général De Gaulle sans doute). Mais c'est pourtant la figure inquiétante du premier ministre civil nommé à ses côtés qui nous reste en travers de la gorge. Cheveux en brosse, lunettes noires, veste de costume bombée par un ventre repu, la silhouette d'Herintsalama Rajaonarivelo – banquier de son état – nous semble beaucoup trop familière. Autour de lui flotte un parfum ancien, gagné sans doute dans les cercles d'affaires, les couloirs du pouvoir, le cuir des voitures de luxe qu'il a fréquenté durant de longues années. Sur les réseaux sociaux du collectif Gen Z, en lettres capitales sur le fond rouge d'un poing levé s'étale une maigre mise en garde : « AUCUNE MAGOUILLE, AUCUN RETOUR D'ANCIENS DINOSAURES NE PASSERA INAPERCU. » Mais les jeunes sentent déjà que leurs inénarrables aînés ont déjà repris la main. « Merci pour la place nette les enfants, maintenant les grandes personnes vont parler entre elles. » Comment faire pour ne pas laisser glisser le pouvoir tout juste arraché ? Comment endiguer la mécanique trop bien huilée d'une révolution que l'on a trop vite fait de se faire voler ? Comment et que faire pousser dans les grandes flaques du sang versé ? En 1972, les révolutionnaires avaient connu la colonisation, évoluaient dans un monde en ébullition froide, dans la perspective de modèles économiques alternatifs. La génération Z est née après internet, dans le siècle victorieux du capitalisme total, sans aucune échappatoire possible, ne serait-ce qu'à imaginer. C'est cet imaginaire qu'il faut nourrir, l'alimenter de nos utopies libertaires, égalitaires, féministes, border leurs rêves avec les nôtres qui furent cent fois brisés, leur narrer des contes, des royaumes sans rois, sans faim, sans chaînes, faire comme si nous aussi, nous y croyions encore. Et peut-être qu'à force, ils y croiront aussi.
Marie Ranjanoro
[1] « Le nouveau gouvernement malgache ne comprend que des membres du PSD » Le Monde du 31 août 1965.
[2] A l'exception de François Hollande, en novembre 2017, pour un sommet de la Francophonie, accompagné de sa proverbiale pluie.
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Niger : la trahison d’Issoufou, la dignité de Bazoum et la parole de ceux qui refusent l’oubli
Pendant plus de trente ans, leurs noms avançaient comme une seule trajectoire. Mohamed Bazoum et Mahamadou Issoufou avaient bâti, pierre après pierre, un compagnonnage politique rare en Afrique de l'Ouest : même idéal démocratique, mêmes années de clandestinité, même combat dans un Niger où l'alternance a souvent vacillé.
Par Mohamed AG Ahmedou, journaliste et spécialiste des dynamiques politiques et sécuritaires sahelo-sahariennes.
L'accession de Bazoum à la présidence en 2021 devait être l'aboutissement d'une fidélité militante et d'un pacte fraternel.Mais au cœur du Sahel, l'amitié politique peut se fracturer sous le poids des ambitions, et l'histoire se charge parfois de révéler un visage inattendu. Le renversement de Mohamed Bazoum, le 26 juillet 2023, a ouvert une plaie plus profonde qu'un simple putsch militaire : il a dévoilé, pour beaucoup, la main de celui qu'il considérait comme un frère, l'ancien président Mahamadou Issoufou.
« Un coup de poignard, pas un coup d'État » : la parole de Ghaliou Alhassane
Pour Ghaliou Alhassane, président du Collectif pour la Libération du Président Bazoum et de l'Alliance Démocratique Africaine, l'affaire ne laisse plus place au doute :« Ce qui s'est passé n'est pas seulement un putsch militaire. C'est un coup de poignard porté par un ami. Et le Niger paie aujourd'hui le prix d'une trahison programmée. »Il raconte les deux premières semaines du coup d'État comme un moment d'alerte et d'effondrement moral :« Nous avons vu un président patriote, un homme de principes, refusant de signer sa démission malgré les menaces. Et pendant ce temps, dans l'ombre, ceux qui ont profité du pouvoir pendant une décennie manœuvraient pour préparer une courte transition de six mois, juste assez pour repositionner leur propre clan. »
« Leur propre clan »
Ghaliou ne cite pas seulement Abba Issoufou (fils de l'ancien président Mahamadou Issoufou), dont beaucoup affirment en coulisses qu'il aurait été pressenti pour reprendre les rênes. Il vise également les cercles du ministère de la Défense, notamment ceux accusés d'une gestion opaque des milliards destinés à l'armée.« Les grands vautours de dossiers comme de la SOPAMIN-TANAADI, SONUCI, CNTPS, BAGRI, MDN Gate, URANIUMgate, ceux qui ont laissé mourir des soldats faute de matériel, ce sont eux qui rêvaient d'un retour. Bazoum les dérangeait parce qu'il touchait à la corruption. Il dérangeait parce qu'il servait le peuple et non un réseau. »
La dignité murée de Bazoum
Pour Ghaliou Alhassane comme pour beaucoup de Nigériens, le refus de Bazoum de démissionner reste l'acte fondateur de sa stature morale dans l'histoire contemporaine du pays :« Le président Bazoum a juré de servir le peuple. Il a tenu. Il a préféré la prison à la trahison de ses valeurs. Dans l'Afrique politique de 2023, c'est un geste rarissime ». Une dignité murée, mais intacte.Une résistance silencieuse, mais puissante.
« Quand un homme trahit, il sera trahi », écrit Henri Sebgo, un des soutiens inconditionnels de Mohamed Bazoum, dans un édito publié sur les groupes WhatsApp.
Le militant et soutien du président Bazoum, Henri Sebgo, ajoute une lecture plus implacable encore. Selon lui, le système mis en place entre 2011 et 2021 est en train de s'autodétruire.« Aujourd'hui, même le putschiste du Niger, général Tiani, son propre allié, est en train d'abandonner Issoufou. Quand on trahit un camarade, on finit toujours par être trahi à son tour. C'est la logique implacable du pouvoir sans morale. »
Sebgo dénonce aussi les mises en scène orchestrées par les militaires au pouvoir :« Les foules qu'ils montrent à l'international sont fabriquées : 90 % d'enfants d'écoles coraniques, d'orphelinats, de commerçants contraints de fermer boutique, d'enseignants forcés de quitter leurs classes pour applaudir. Ce n'est pas une adhésion. C'est une manipulation. »
Pour lui, l'enjeu dépasse les personnes. C'est la démocratie nigérienne qui est devenue la victime collatérale.
Une démocratie sacrifiée au nom de l'ambition :
Alhassane, formule sa critique avec lucidité :« En Afrique, quand des hommes politiques décident de trahir leurs camarades pour conserver le pouvoir, ils n'hésitent pas à pervertir la démocratie, à la bannir, à l'enterrer. Pourtant, ce sont ces mêmes hommes qui ont profité de la démocratie depuis la Conférence nationale des années 1990.. »
La transition militaire qui a suivi l'arrestation de Bazoum n'a fait qu'accélérer ce renversement institutionnel. Pour beaucoup de citoyens, elle a démontré que le Niger reste un terrain où les ambitions personnelles peuvent écraser les avancées démocratiques.
Issoufou, pressenti envoyé de l'ONU : une insulte aux opinions sahéliennes ?
Dans un contexte déjà explosif, de nombreuses sources diplomatiques affirment que Mahamadou Issoufou serait envisagé comme futur envoyé spécial des Nations unies auprès des États de l'Alliance des États du Sahel (AES) : Mali, Burkina Faso, Niger.
Une perspective qui indigne Ghaliou Alhassane :« Comment l'ONU peut-elle envisager de nommer un homme accusé par son propre peuple d'avoir trahi la démocratie ? L'AES, pour beaucoup de Sahéliens, n'est qu'un syndicat de putschistes autocratiques. Leur donner un parrain international est une erreur historique. ».
Pour les populations touarègues, arabes, peules et songhaï du Sahel, déjà frappées par les guerres civiles et les répressions militaires, cette annonce sonne comme une provocation.
Au-delà du Niger, un message pour tout le Sahel :
Le cas Bazoum dépasse les frontières nationales. Il résonne au Mali, au Burkina Faso, au Tchad, en Guinée. Il interpelle toute l'Afrique de l'Ouest.À travers lui, c'est la question centrale qui revient : peut-on encore défendre des principes démocratiques dans une région où la loyauté personnelle se heurte constamment aux ambitions militaires et aux intérêts d'appareil ?
Bazoum, depuis sa cellule, semble répondre par son silence.Un silence qui pèse plus lourd que tous les discours.
Ghaliou Alhassane conclut, presque solennel :« Dans l'obscurité du putsch, Bazoum est devenu lumière. Il a prouvé qu'il existe encore en Afrique des dirigeants qui peuvent perdre le pouvoir sans perdre leur honneur. Et c'est cela que l'histoire retiendra. »Quant à Issoufou, la page se tourne.Mais elle se tourne avec fracas, dans un bruit de rupture.
Le prix de la loyauté
Le Niger a payé le prix d'une alliance brisée.Bazoum paie celui de l'intégrité.Et Issoufou, celui de la trahison.L'histoire, elle, continue de s'écrire.Et dans cette histoire, une certitude demeure : la dignité finit toujours par vaincre la force.
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Derrière les négociations de paix se cache l’enjeu de l’appropriation et la sécurisation de l’exploitation minière en RDC
À Doha, au Qatar, le gouvernement de la République Démocratique du Congo (RDC) et la délégation du M23/AFC (Alliance du Fleuve Congo) ont signé la semaine dernière un accord-cadre pour la paix dans l'est du pays, en proie à un conflit provoquant une crise humanitaire de grande ampleur.
La guerre continue…
L'accord-cadre a défini les protocoles nécessaires à la paix. Seuls les deux premiers ont été signés, portant sur la surveillance du cessez-le-feu et l'échange de prisonniers, mais sans aucune traduction concrète sur le terrain.
En effet, au lieu d'un cessez-le-feu, on assiste à une offensive du M23/AFC, qui s'est emparé de la ville de Katoyi. Quant à l'échange de prisonniers, il n'a pas eu lieu.
Les autres protocoles – qu'il s'agisse de l'accès humanitaire ou du retour des réfugiés, pourtant les questions les plus urgentes – ont été renvoyés à plus tard, tout comme ceux relatifs à la restauration de l'autorité de l'État, aux réformes de gouvernance et à la démobilisation des groupes armés.
Cette stratégie de « paix sur le papier et guerre sur le terrain » arrange tout le monde.
Le M23/AFC en tire profit pour conquérir de nouveaux territoires et affermir son autorité sur les populations. Il a instauré un passeport, recrute de nouveaux juges, met en place la collecte des impôts, tandis que le « salongo », désignant à l'origine un travail communautaire, est détourné et ressemble désormais davantage à du travail forcé.
Tshisekedi, président de la RDC, profite de la situation pour renforcer son pouvoir en vue d'un troisième mandat. Il coopte une partie de l'opposition, tandis que celle qui refuse est confrontée à la répression. Il mène une purge parmi les officiers supérieurs de l'armée pour prévenir toute tentative de coup d'État et s'apprête à investir massivement dans l'armement, notamment dans les drones, afin de reconquérir les territoires perdus.
… et le pillage aussi
En parallèle des négociations de paix de Doha, d'autres discussions, directement parrainées par les États-Unis, se sont tenues entre les gouvernements de la RDC et du Rwanda. Elles ont abouti à un « accord-cadre d'intégration économique régionale » visant à favoriser les entreprises américaines dans le secteur minier, notamment pour l'exploitation du cobalt, du lithium et des minerais rares essentiels à l'industrie des nouvelles technologies. Cet accord prévoit que ces minerais issus de la RDC soient traités soit au Rwanda, soit directement aux États-Unis.
Faute d'accord à Doha, la question sécuritaire reste sans solution. La carte du mercenariat est de nouveau envisagée par Tshisekedi, déjà expérimentée sans succès avec la société française Agemira. Désormais, c'est Erik Prince — ancien militaire, fondateur de Blackwater et proche de Donald Trump — qui aurait sa préférence.
Pour les protagonistes de ce sordide Monopoly où s'entremêlent armes et richesses naturelles, les populations n'ont, une fois de plus, aucun rôle à jouer si ce n'est celui de victime.
Paul Martial
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Libye : La captation est au bout du fusil
Les violents affrontements de mai 2025 entre milices dans le quartier résidentiel de Tripoli soulignent l'instabilité chronique de la Libye. Le pays reste divisé avec deux gouvernements où règne le pouvoir de ces groupes armés sur fond d'une corruption généralisée. Mais les récents évènements pourraient bouleverser ce statut quo.
Tiré de Afrique en lutte
https://www.afriquesenlutte.org/afrique-du-nord/libye/article/libye-la-captation-est-au-bout-du-fusil
17 novembre 2025
Depuis 2014 la Libye connait deux autorités concurrentes. Une première installée dans la capitale Tripoli dont les appellations changeront au cours des années, et actuellement intitulée Gouvernement d'Union Nationale (GUN) avec à sa tête le premier ministre Abdel Hamid Dbeibah et un Haut Conseil d'Etat sorte de parlement reconnu internationalement gouvernant la partie ouest du pays. La seconde est dirigée par le maréchal Khalifa Haftar à la tête d'une autoproclamée Armée Nationale Libyenne (ANL) soutenant un gouvernement de stabilité nationale et un parlement appelé chambre des représentants. Le pourvoir d'Haftar s'étend sur la partie est et une grande proportion du sud du pays. Si les deux autorités assoient leur pouvoir sur les milices, la différence réside dans les degrés d'unification et de contrôle de ces dernières, bien plus importants du côté d'Haftar.
Des cohortes armées qui sont apparues du fait même de la spécificité de la révolution libyenne découlant de la l'organisation du pouvoir où les tribus restent des acteurs majeurs dans la vie sociale et politique de la Libye. A cela s'est ajoutée la facilité d'obtenir des armes après la chute de Kadhafi. Ainsi progressivement une économie politique singulière s'est installée fondée sur la captation des ressources du pays, l'infiltration des structures étatiques et la construction d'un équilibre des pouvoirs qui reste précaire entre les milices, particulièrement à l'ouest du pays.
Des milices de Tripoli …
A Tripoli, la puissance de ces formations vient en partie de leur capacité à accompagner et soutenir militairement le Gouvernement d'Accord National (qui deviendra par la suite le GUN après moult péripéties) issu des accords de Skhira est censé préparer les élections. Les milices n'apparaissent plus comme des groupes armés qui sont prohibés par les accords mais se définissent comme des forces de police adoubées par le ministère de l'intérieur.
Fort de cette légitimité reconnue internationalement ces unités vont expulser militairement de Tripoli les groupes armés de Misrata. Une fois le terrain conquis elles vont mettre en exergue leurs activités policières contre la criminalité et les différents trafics même si elles vont s'adonner elles aussi à ces activités illégales. Leur capacité à apparaître comme le garant d'un pôle de stabilité et de sécurité essentiel dans la lutte contre le terrorisme et l'immigration illégale vont satisfaire aussi bien les Nations-Unis que les pays occidentaux. Six milices ont joué un rôle prépondérant à Tripoli.
La Brigade des révolutionnaires de Tripoli (BRT) dirigée par Haytham Al-Tajouri et Hachim Bishr, basée dans le quartier de Souq Al-Juma'a. Elle est responsable de disparitions et de tortures dans des centres de détention informels. Ces dirigeants sont impliqués dans des détournements de fonds parfois avec violence pour obtenir des lettres de crédit.
La Brigade Nawasi, dirigée par la famille Qaddur (Kaddour) également basée à Souq Al-Juma'a. Elle s'est dotée d'un service de renseignement. Ses membres sont responsables de la répression contre une manifestation qui s'est déroulée en 2020.
Les forces d'Abdelghani Al-Kikli dit « Ghneiwa », appelées Forces de sécurité centrales puis Autorité de Soutien à la Stabilité (SSA), basées dans le quartier d'Abou Salim. Elles ont été décisives pour repousser les attaques des troupes d'Haftar contre Tripoli en 2020 mais ont été perdantes lors des affrontements du 13 mai dernier.
Les Forces spéciales de dissuasion communément appelées Force Radaa, dirigées par Abdel Raouf Kara, basées à l'aéroport de Mitiga, largement influencées par les combattants se réclamant du courant madkhaliste. Spécialisées dans la lutte contre le terrorisme, le trafic de drogue et contre les atteintes à l'islam. Ces combattants ont fermé la deuxième édition de Comic-Con Libya un festival de bandes dessinées pour satanisme et s'attaquent aux concerts pop considérés comme lieu de dépravations morales. La force Radaa est responsable d'un centre de détention situé dans l'aéroport de Mitiga où les meurtres et les tortures sont courant. Elle est désormais en opposition avec le gouvernement de Tripoli.
A cela s'ajoutent la brigade 301 qui rassemble des combattants de l'ouest du pays et dont les dirigeant sont issus de Misrata et le Bataillon 444 qui va jouer un rôle décisif dans les derniers affrontements et qui dépend du ministère de la défense.
Le pouvoir d'Abdel Hamid Dbeibah dépend largement de ces groupes d'autant que son élection est controversée. Sa désignation en février 2021 comme premier ministre par le Forum de dialogue politique libyen a été obtenue grâce aux distributions de commissions occultes. Les experts de l'ONU ont réuni les preuves qu'au moins trois membres ont reçu des enveloppes de 200 000 dollars en échange de leur vote.
… A l'ANL de Benghazi
A la différence de Tripoli, l'Armée Nationale Libyenne (ANL) relève d'un commandement unique. Au départ l'ANL s'est formée à partir d'un conglomérat d'anciens militaires kadhafistes, et de civils rejoints par des troupes locales, des combattants étrangers comme des Soudanais et des Tchadiens ainsi que des miliciens madkhaliste. C'est lors de la bataille de Benghazi en 2016 contre les islamistes que Haftar a pu faire émerger son armée grâce à l'important soutien des Emirats Arabes Unis (EAU). Le maréchal Haftar a tenu le discours qui correspondait à la vision politique que les EAU ont pour la région. Un projet ordonné autour de la stabilité, d'un pouvoir autoritaire menant la lutte contre l'islamisme politique.
Cette armée a pu se déployer progressivement dans le sud du pays et prendre le contrôle du croissant pétrolier où se situent les principales unités d'extraction de l'or noir.
A chaque fois les différentes batailles de l'ANL sont menées au nom de la lutte contre le terrorisme et le djihadisme lui permettant de recueillir un large soutien à l'international. L'Egypte offre son appui technique, la Russie a déployé les mercenaires de Wagner, les EAU financent et la France plus discrètement est intervenue avec ses forces spéciales.
D'autres milices existent à travers le pays. A l'extrême sud, elles présentent un caractère de défense communautaire notamment pour les Toubou et les Berbères. Il faut mentionner aussi les milices de la ville portuaire de Misrata qui jouent un rôle non négligeable à travers leurs alliances versatiles.
Des plans de paix récurrents et inefficaces
Le point commun entre les groupes armés, les différents gouvernements et autres institutions qu'ils soient de Tripoli ou de Benghazi, est leur volonté de faire échec à toutes solutions politiques qui sortiraient le pays du chaos synonyme d'une menace pour leurs intérêts économiques. Abdoulaye Bathily, ancien émissaire de l'ONU, le résume parfaitement lorsqu'il déclare : « La plupart des leaders libyens ne veulent pas d'élections ».
Une situation qui a usé plus de neuf envoyés spéciaux des Nations-Unis qui ont tous tenté en vain la mise en place d'une autorité commune pour l'organisation d'élections. L'actuelle émissaire, la dixième donc, est l'ancienne ministre des affaires étrangères du Ghana Hanna Serwaa Tetteh. Elle vient de présenter sa feuille de route qui ne se différencie guère des autres. L'objectif étant la mise en place d'élections législatives et présidentielles organisées par un gouvernement unifié dans un délai de 12 à 18 mois. Il n'y a aucune raison objective pour que ce plan rencontre un quelconque succès.
Pourtant existe un désir partagé par une majorité de libyens de bénéficier d'une gouvernance démocratique comme en témoignent les élections municipales qui se sont déroulées dans la partie ouest du pays et qui ont vu une participation électorale de 74%. Dans la zone est, contrôlée par le maréchal Haftar, les élections ont été annulées et certains bureaux de vote dans la partie ouest ont été incendiés par des groupes armés, révélateur d'une volonté de maintenir le statu quo et par là même le bâillon sur les populations.
Une économie politique singulière
Si la Libye est divisée, certaines structures restent unitaires et font l'objet de rivalités parfois violentes. Parmi elles la National Oil Company (NOC). Elle est la seule structure habilitée à vendre le pétrole libyen à l'étranger. Les recettes sont versées à la Central Bank of Libya (CBL). Cette dernière contribue au budget des deux entités Tripoli et Benghazi, comprenant notamment les salaires des combattants des milices affiliées du moins formellement aux structures gouvernementales.
Les différentes malversations qui financent les milices passent en premier lieu par le détournement de l'essence raffinée. Cette dernière est très fortement subventionnée mais la plupart des livraisons n'atteignent jamais les stations-services du pays car revendues à l'étranger engrangeant ainsi des forts profits pour les auteurs de cette contrebande. Autre système celui des fraudes aux lettres de crédit. La CBL octroie des devises soit en dollars soit en euros sur la base du taux de change officiel pour favoriser les importations de marchandises. Que cela soit du côté de Tripoli ou de Benghazi, les dirigeants des milices bénéficient de ces devises sans rien importer et les échangent au marché noir triplant voire quadruplant leur valeur en dinars. Ces pratiques illégales de grande envergure ne peuvent s'effectuer qu'avec la complicité des autorités.
A ces différents trafics s'ajoute celui des êtres humains en utilisant les fonds européens destinés à la lutte contre l'immigration clandestine.
Si toutes les factions et les dirigeants politiques peuvent trouver leur compte dans cette corruption généralisée, cela n'annihile pas pour autant les compétitions entre elles avec cette volonté de part et d'autre d'accroitre voire de contrôler la totalité du pouvoir en Libye. Ainsi Haftar a tenté de s'emparer de Tripoli en 2019 avec une guerre qui a duré près d'une année. Dbeibah s'est attaqué au gouverneur de la banque centrale lui reprochant ses critiques sur sa politique dispendieuse et surtout d'être trop proche des autorités de Benghazi en finançant la reconstruction de l'est du pays fortement touché par le cyclone Daniel notamment à Derna avec les effondrements des barrages. Ibrahim Dbeibah, le neveu du premier ministre, avec l'aide des milices a tenté de remplacer Sadiq Al Kabir le gouverneur de la CBL par un homme dévoué à leur clan. Al Kabir s'est enfui dénonçant notamment les enlèvements de cadres de la banque comme moyen de pression pour détourner de l'argent. Le remplaçant à la solde de Dbeibah, s'est retrouvé rapidement impuissant, puisque les grandes banques internationales ont bloqué toutes les transactions et Haftar a coupé les exportations de pétrole. C'est sous l'égide de l'ONU que Naji Issa Belqasem directeur du contrôle monétaire et figure consensuelle a pu être nommé à la tête de la CBL.
Volonté d'affermir ses positions
A Benghazi, le maréchal Haftar conforte le pouvoir de son clan familial en nommant à des postes stratégiques et/ou lucratifs ses fils. Al-Muntasir Haftar dirige des sociétés immobilières en Virginie aux USA dont les actifs sont évalués à huit millions de dollars. Belgacem Haftar est à la tête du Fonds de développement et de reconstruction pour l'est de la Libye avec un budget de 10 milliards de dinars libyens. Saddam Haftar est nommé vice-commandant de l'ALN et fait figure de successeur de son père. Khaled Haftar est le chef d'état-major des forces de l'est. Les principaux dirigeants de l'ALN sont aussi des hommes d'affaires reproduisant le système économique que l'on peut trouver en Egypte ou au Soudan où les officiers supérieurs ont accaparé les principales entreprises industrielles, commerciales et agricoles du pays.
Pour Tripoli, on a affaire à un partage entre les élites issues des milices, des ministères ou du parlement créant une sorte d'équilibre par l'établissement d'alliances précaires. Une milice qui risque de prendre le dessus engendrera contre elle une alliance des autres. En septembre 2021 la milice de l'Autorité de soutien à la stabilité (SSA) de Gheniwa avait attaqué la caserne de Khalifa El-Tekbali siège de la brigade 444 placée sous la responsabilité du ministère de la défense. Deux ans plus tard c'est le commandant de la brigade 444, le colonel Mahmoud Hamza qui est enlevé par les forces Radaa occasionnant la mort d'une cinquantaine de personnes lors des affrontements entre les deux structures. Sa libération a été le fruit de pourparlers entre les deux groupes sous l'égide des autorités de Tripoli.
Les affrontements du 13 mai
La dernière confrontation importante a eu lieu le 13 mai dernier, quelques semaines avant la fête de l'Aït. Ghneiwa le dirigeant de la SSA, a été assassiné au quartier général de la brigade 444 qui s'est attaquée aussitôt à la SSA provoquant son démantèlement.
Ghneiwa, un ancien criminel, avait au fil du temps pris du poids dans l'appareil sécuritaire de Tripoli et avait réussi à infiltrer l'appareil d'Etat, la banque centrale et les principales entreprises publiques. L'alliance nouée entre Dbeibah et Ghneiwa s'est détériorée. Le patron de la SSA, d'allié est devenu un concurrent sérieux du premier ministre au moins au niveau économique. L'objet du litige était le contrôle de la compagnie nationale des télécoms dotée d'un trésor de guerre de plusieurs milliards de dinars.
Fort du succès de l'opération contre la SSA, Dbeibah a voulu l'étendre contre Radaa au motif de la lutte contre les milices qui dans les faits se traduit par la lutte contre une milice. Mais elle a résisté avec l'aide de plusieurs autres milices de Misrata venues en renfort. Après une journée de combats, un cessez-le-feu a été décrété suivi d'un accord entre les protagonistes sous la supervision du responsable des services secrets turcs. Radaa était dans le collimateur de Dbeibah car elle s'est opposée de plus en plus fréquemment au premier ministre, et a soutenu le gouverneur de la banque centrale.
De nouveau un calme précaire s'est installé sur Tripoli. Il est certain que Dbeibah est sorti affaibli de cette confrontation. La nomination de Hassan Bouzriba à la tête des restes de la SSA par Mohammed el-Menfi le chef du Conseil présidentiel libyen, même si cette structure a peu de pouvoir, révèle les oppositions. En effet Hassan Bouzriba l'ancien bras droit de Ghneiwa est issu d'une grande famille et est un opposant déclaré à Dbeibah. Il entretient de bonnes relations avec le maréchal Haftar et a la capacité de reconstruire la SSA. De plus une alliance s'est formée entre milices de Misrata avec Radaa. Enfin le premier ministre est complétement discrédité aux yeux des populations qui voient en lui le premier responsable des violents affrontements qui ont eu lieu à l'arme lourde au milieu d'une population dans un quartier résidentiel alors qu'il avait promis de ramener la paix et l'ordre.
Désormais les principales chancelleries doutent de la capacité de Dbeibah à jouer son rôle de dirigeant de Tripoli et de garant de l'équilibre entre les différentes forces présentes dans la capitale.
Une recomposition possible
Si la Turquie est le principal soutien du GUN de Tripoli, cette configuration est en train de changer. En effet, Cette politique de soutien est avant tout motivée par ses propres intérêts économiques et géopolitiques. Ainsi Recep Erdoğan a conditionné son soutien militaire au GUN qui s'est avéré décisif lors de l'attaque des troupes d'Haftar contre la capitale, à la signature d'un accord économique très favorable à Ankara pour l'exploitation du pétrole en Méditerranée.
L'affaiblissement du premier ministre sur la scène libyenne pousse les autorités turques à diversifier ses alliances notamment avec le clan Haftar. On a assisté à la visite de Sadam Haftar à Istanbul où il a rencontré le ministre turc de la Défense, Yaşar Güler, et le chef d'état-major Selçuk Oğuz. Après cette visite inédite une autre rencontre a eu lieu, cette fois entre le maréchal Haftar et le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan un poids lourd du gouvernement Erdogan, et Ibrahim Kalin chef du Service national du renseignement turc (MIT). Des entrevues qui se déroulent dans un cadre d'une offensive diplomatique d'Haftar en direction des USA mais aussi de la France et de l'Italie qui reste un soutien de Tripoli.
Un autre facteur souvent sous-estimé est la force de plus en plus importante du courant islamiste madkhaliste. Cette tendance se réclame d'un érudit musulman saoudien Rabi al-Madkhali. Un ultraconservateur très rigoriste dans les préceptes religieux. Il se prononce notamment contre la démocratie et pour l'établissement d'une gouvernance basée sur la Sharia mais est fermement opposé à l'islam politique. Il enjoint les fidèles à se soumettre au pouvoir politique en place et interdit toute forme de rébellion.
Comme nous l'avons vu ce courant est présent avec une influence certaine dans les forces de l'ALN d'Haftar et contrôle la milice de Tripoli Radaa. Les madkhalistes sont aussi présents dans d'autres milices à travers le pays et sont aussi capables de transcender les appartenances tribales.
Les affrontements du 13 mai ont peut-être ouvert une nouvelle séquence autour de l'affaiblissement de Dbeibah. Son camp est miné par les oppositions de certaines milices de Misrata et de Radaa qui peut devenir le cheval de Troie d'Haftar à Tripoli. Le crédit politique du premier ministre s'est effrité et ses soutiens internationaux n'hésitent plus à nouer des relations avec son principal adversaire le maréchal Haftar. Ce dernier arrive à engranger des succès en élargissant son pouvoir au sud, en contrôlant les principaux puits de pétrole et en gardant des bons contacts avec une partie des dirigeant des principales institutions publiques du pays qui siègent à Tripoli.
Aussi paradoxale que cela puisse paraître, la nouvelle feuille de route de l'ONU qui vise à réunifier les deux autorités politiques du pays pourrait être une occasion pour Haftar de montrer sa capacité à fournir des gages aux différents acteurs internationaux même si leurs agendas sont opposés. Pour les pays du Golfe, il peut offrir une stabilité politique basée autant sur la répression des mouvements citoyens que sur le courant islamiste quiétiste représenté par des madkhalistes, pour les Russes il peut leur garantir la pérennité de leur emprise dans le sud du pays pour organiser les flux logistiques de leurs mercenaires en Afrique et enfin pour les pays européens un contrôle strict de l'immigration. Le tout couronné par une augmentation des exportations de pétrole. Certes Haftar est loin d'avoir un soutien unanime surtout de la part des dirigeants des milices qui, dans cette configuration, risquent d'être dépossédés de leur pouvoir et de leur manne financière. Mais en l'absence d'un soutien de l'étranger le rapport de force diplomatique et militaire joue en leur défaveur surtout si les puissances occidentales agitent la menace de sanctions économiques et de gel des avoirs aux motifs d'une obstruction à l'unité du pays.
Les grands perdants resteraient les populations. Après avoir subi la dictature de Kadhafi, puis celle des différentes milices, elles seraient de nouveau en but à un népotisme autoritaire comme le montrent les violations systématiques des droits humains dont sont victimes les opposants dans les territoires que les Haftar contrôlent.
Pour les pouvoirs réactionnaires de la région, cette recomposition en Libye tout comme la guerre au Soudan participerait à tourner la page du printemps arabe. Mais c'est sans compter sur les désirs de changement de la jeunesse, que l'on voit un peu partout à travers le monde, que pourrait s'écrire un nouveau chapitre.
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El-Fasher, Soudan. La catastrophe annoncée a bien eu lieu
Le 26 octobre 2025, la ville d'El-Fasher, capitale du Darfour-Nord (Soudan), est tombée aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) après un siège total de 18 mois. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville, des milliers de civils ont été exécutés. Trois semaines après les massacres, l'heure semble plus à la poursuite de la guerre qu'aux négociations.
Tiré de orientxxi
18 novembre 2025
Par Eliott Brachet
Convoi de camions sur une route, entouré de militaires et de verdure désertique.
21 juillet 2023. Entrée est d'El Fasher. La photo montre les derniers convois alimentaires qui sont entrés dans la ville, escortés par des combattants des mouvements armés (la Force conjointe du Darfour, alliée de l'armée soudanaise).
© Toutes les photos sont de
Mohamed Zakaria
Abdelwahab* (son prénom a été modifié) est un miraculé. Dimanche 26 octobre, alors que les soldats des Forces de soutien rapide (FSR) envahissent le cœur d'El-Fasher, il parvient à s'extirper du carnage, une première fois. « On est partis la peur et la faim au ventre. Partout, des corps jonchaient les rues », se souvient cet habitant de 57 ans. Des colonnes interminables de civils fuient alors la capitale du Nord du Darfour tombée aux mains des troupes du général Mohammed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », qui s'adonnent à des tueries de masse parmi les 260 000 civils assiégés depuis plus de 18 mois.
Aux abords de la ville, Abdelwahab est arrêté à un check-point tenu par les paramilitaires. Les hommes sont séparés des femmes. Sous la menace des fusils, ils sont dépouillés et regroupés dans la poussière. Soudain, les balles crépitent. Sur la centaine d'hommes, aucun ne se relève. « J'aurais dû être le centième. Par la grâce de Dieu, j'ai survécu », raconte-t-il, rescapé une seconde fois. Blessé à la jambe, il lui faudra plusieurs jours de marche, pieds nus, pour rejoindre la localité de Tawila, aux pieds des montagnes du Jebel Marra.
Sur les plus de 70 000 personnes qui ont fui les massacres à El-Fasher, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), moins de 10 000 sont parvenues à atteindre cette zone sous le contrôle du Mouvement de libération du Soudan, l'un des seuls groupes armés officiellement neutre dans le conflit qui ravage le pays depuis avril 2023. Près de 15 000 civils ont réussi à fuir vers le Nord du Soudan et quelques milliers d'autres ont trouvé refuge à l'Est du Darfour.
« Où sont passés tous les autres ? », s'interroge Iqbal* (son prénom a été modifié), horrifiée. Cette mère tout juste arrivée à Tawila a perdu la trace de ses sept enfants. Lorsque les FSR ont lancé leur ultime assaut, elle veillait sur l'un de ses fils à l'hôpital saoudien d'El-Fasher, où 460 patients ont été abattus deux jours plus tard par les paramilitaires selon l'Organisation mondiale pour la santé (OMS). Parvenue à s'enfuir de justesse, elle finit par cacher son fils blessé au milieu d'un bosquet d'arbustes pour qu'il échappe aux griffes des soldats. Arrêtée, elle est détenue pendant trois jours, avant d'être relâchée et de rejoindre Tawila, seule.
Dix-huit mois de siège
« Où sont nos hommes ? Je n'ai retrouvé personne. Que Dieu les protège », se lamente Iqbal. Sur les témoignages vidéo transmis à Orient XXI, les survivants d'El-Fasher s'expriment à voix basse sous des draps tendus sur des bouts de bois comme seul abri de fortune. Ils sont frêles et épuisés, cherchent leurs mots et parviennent difficilement à articuler. Hormis le traumatisme de la fuite et des massacres, c'est la faim qui les tourmente. Car depuis plus de 18 mois, El-Fasher était devenue un mouroir à ciel ouvert.
« Les mères n'ont plus de lait pour nourrir les nourrissons. Si l'on trouve un peu d'argent, les travées du souk sont vides et l'on s'expose à des frappes de drones. Nous sommes les marginalisés des marginalisés. Le monde nous a oubliés »
À mesure que les paramilitaires resserraient leur étau sur la ville, les ressources se sont amenuisées. Alors que les obus pleuvaient sur la ville, pas un carton d'aide humanitaire n'était autorisé à franchir la tranchée de sable longue de 55 kilomètres érigée par les FSR autour de la cité pour asphyxier sa population. Ceux qui voulaient fuir devaient prendre le risque d'être arrêtés aux check-points, dépouillés et parfois exécutés sommairement sur le bas-côté. En sens inverse, des marchands tentant de faire passer des sacs de riz en contrebande étaient fusillés à bout portant dans les tranchées.
Terrain brûlé avec débris et une structure en métal, ambiance désolée.
El-Fasher, quartier d'Al-Amal, le 31 mai 2024. La photo montre les décombres d'une maison détruite par une frappe des FSR.
« Il n'y a plus rien à manger. Plus aucun médicament. Les gens consomment une fois tous les deux jours de l'ambaz, de la nourriture pour animaux. Mais ces derniers temps, elle n'est même plus disponible sur le marché. Alors on mange des peaux de vache bouillies. On ne va pas durer longtemps », livrait un photographe local quelques jours avant l'assaut final sur El-Fasher.
Orient XXI a perdu toute communication avec lui.
À l'hôpital saoudien d'El-Fasher, seule structure encore fonctionnelle de la ville, ciblée à de multiples reprises par l'artillerie ou par les drones des paramilitaires, la situation était critique depuis de longs mois. « Les obus tombent dès la prière du matin. Nous manquons de tout. Nous vivons dans l'odeur du sang et de la mort », confiait un médecin sur place quelques heures avant l'assaut. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.
Un groupe de personnes se regroupe sous une bâche près d'une voiture.
17 juin 2024. Dans une forêt près de la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud. Le photojournaliste soudanais Mohamed Zakaria tente de rejoindre le Soudan du Sud, puis l'Ouganda depuis El-Fasher. Sur la route, un pneu crève. La réparation se fait sous la pluie.
Une ville entière attendait sa mort
« Les mères n'ont plus de lait pour nourrir les nourrissons. Si l'on trouve un peu d'argent, les travées du souk sont vides et l'on s'expose à des frappes de drones. Nous sommes les marginalisés des marginalisés. Le monde nous a oubliés », s'alarmait une femme déplacée dans une école. Les près de 260 000 civils — dont une moitié d'enfants — pris au piège avant le dernier assaut vivaient déjà comme « des otages craignant leur exécution prochaine », selon les mots d'un habitant contacté avant la prise de la ville. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.
Une ville entière attendait sa mort dans le silence coupable de la communauté internationale. Si les organisations humanitaires tiraient depuis des mois la sonnette d'alarme, décrivant El-Fasher comme « le gouffre de l'enfer » — selon les mots de l'Unicef — aucune initiative internationale crédible n'a été mise sur pied pour exiger la levée du siège et éviter le scénario du pire : la famine doublée de massacres à grande échelle.
La catastrophe était prévisible. Dans le sillage des affrontements débutés à Khartoum le 15 avril 2023entre les FSR et les Forces armées soudanaises (FAS) dirigées par le général Abdel Fattah Al-Bourhane, la guerre s'est rapidement propagée au Darfour, fief historique des paramilitaires. Dès le mois de juin 2023, les FSR se sont emparés de la ville d'El-Geneina, au Darfour occidental, perpétrant un nettoyage ethnique visant la communauté Massalit faisant entre 10 000 et 15 000 morts selon les Nations unies.
Face à l'impossibilité d'accéder à la ville et face à la coupure des télécommunications [...] les seuls indices macabres furent des mares de sang visibles depuis l'espace par des images satellites.
Tous les regards se sont alors tournés vers El-Fasher. La garnison militaire abritant la 6e division d'infanterie d'El-Fasher, dernier bastion, au Darfour, des FAS, était aussi défendue par les Forces conjointes — une coalition d'anciens mouvements rebelles — ainsi que par des groupes d'autodéfense locaux principalement recrutés parmi la communauté Zaghawa — une ethnie non-arabe à cheval entre le Soudan et le Tchad. Peuplée d'un million et demi d'habitants, principalement issus des communautés non-arabes du Darfour, la ville allait-elle connaître le même sort qu'El-Geneina ?
Tout portait à le croire. Pour conquérir El-Fasher, les FSR avaient massé des dizaines de milliers de combattants, venus des quatre coins du Darfour, principalement recrutés parmi les tribus arabes de la région. Leurs troupes, étoffées de mercenaires tchadiens et d'autres communautés arabes sahéliennes, sont les descendants des milices Janjawids qui ont semé la terreur au Darfour à partir de 2003, participant au génocide commis par le régime d'Omar Al-Bachir. Vingt ans plus tard, dans cette région où les cicatrices de la guerre ne se sont jamais refermées, les hommes de Hemetti sont le visage du même cauchemar revenu hanter ses habitants et poursuivre leur stratégie d'accaparement des terres et de nettoyage ethnique amorcée en 2003.
Combien de civils ont-ils été tués à El-Fasher ? La question flotte sans réponse claire. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville aux mains des paramilitaires, entre 2 000 et 3 000 civils ont été tués. Depuis deux semaines, de multiples sources concordantes indiquent que ce pourrait être le double, voire le triple. Face à l'impossibilité d'accéder à la ville et face à la coupure des télécommunications — seulement contournée par une poignée d'activistes et de journalistes locaux disposant de routeurs Starlink — les seuls indices macabres furent des mares de sang visibles depuis l'espace par des images satellites. Les FSR ont également documenté eux-mêmes leurs crimes en publiant des myriades de vidéos sur les réseaux sociaux.
Une journaliste locale, tout juste rescapée d'El-Fasher, qui a souhaité rester anonyme,
témoigne :
Nous sommes sans nouvelles de milliers de personnes qui ont disparu. Les médecins, les activistes, les politiciens, ont été ciblés. Des dizaines de cas de viols ont été recensés. Ce qui s'est déroulé à El-Fasher n'est pas une guerre entre deux armées, c'est un massacre. Un assaut motivé par la haine ciblant des populations sans défense sur des critères ethniques.
Partition de facto
Dimanche 26 octobre, à l'aube, l'armée régulière est finalement mise en déroute par les FSR qui ont bénéficié d'un appui logistique et militaire accru en provenance des Émirats arabes unis, fournissant depuis le début des hostilités aux troupes du général Hemetti des armements de pointe, des drones, et même des mercenaires colombiens. Face à l'ultime assaut des paramilitaires, le contingent des FAS présent dans la 6e division d'infanterie a négocié indirectement son sauf-conduit en dehors de la ville, laissant les civils sans protection, à la merci de combattants chauffés à blanc par 550 jours de siège et des centaines d'assauts maintes fois repoussés.
Avec la chute d'El-Fasher s'ouvre un nouveau chapitre de la guerre au Soudan. Les FSR peuvent désormais revendiquer un contrôle quasi incontesté sur les cinq États du Darfour, soit sur un territoire aussi étendu que la France. Dans le même temps, les FAS du général Abdel Fattah Al-Bourhane consolident leur emprise sur l'Est du pays, notamment depuis la reprise en mars de la capitale, Khartoum.
La guerre n'a pas endigué le pillage des ressources naturelles du Soudan au profit de puissances régionales et internationales qui s'enrichissent en abreuvant les deux camps d'armements de pointe.
À mesure que la guerre s'enlise, le Soudan se fracture d'Est en Ouest, sombrant un peu plus vers le scénario d'une partition de facto du pays, en deux zones de contrôle distinctes, sur le modèle libyen. La division politico-économico-militaire du pays s'est aggravée en août avec la proclamation d'un gouvernement parallèle par l'aile politique des FSR — alliance baptisée « Tasis » — installé dans la ville de Nyala, dans le Darfour-Sud. Nommée de façon orwellienne « Gouvernement de la Paix », cette nouvelle autorité, présidée par le général Hemetti lui-même, se pose en rival du gouvernement temporairement installé à Port-Soudan par les FAS, actant un pas de plus vers la scission du pays.
Sur le terrain, aucun des deux belligérants ne revendique pourtant une quelconque volonté de diviser le Soudan. Ils continuent d'afficher leurs velléités de contrôler l'intégralité du territoire. Désormais, les lignes de front se déplacent dans la province du Kordofan, au centre du Soudan, théâtre d'âpres combats depuis plusieurs mois et où se joue une guerre de plus en plus technologique. Car l'autre tournant du conflit au Soudan est l'utilisation croissante de drones par les deux belligérants.
Si les FSR bénéficient de drones de fabrication chinoise livrés par les Émirats arabes unis, les FAS disposent pour leur part de drones turcs et iraniens. La guerre n'a en effet pas endigué le pillage des ressources naturelles du Soudan au profit de puissances régionales et internationales qui s'enrichissent en abreuvant les deux camps d'armements de pointe, cause de la perpétuation du conflit. Alors que les deux forces bénéficient de réseaux d'alliances internationales antagonistes, toutes les tentatives de médiation semblent vaines.
La poursuite de la guerre
La dernière en date, parrainée sous la houlette de Washington par le Quartet composé des États-Unis, des Émirats arabes unis, de l'Arabie saoudite et de l'Égypte, a déjà fait long feu. Quelques jours après la prise d'El-Fasher, les FSR ont annoncé être disposés à signer un accord de cessez-le-feu avec l'armée régulière, dans une vaine tentative de redorer leur blason après la vague de condamnations internationales pour leurs crimes commis au Darfour. Mais dès le lendemain, les paramilitaires menaient déjà une série d'attaques de drones contre des infrastructures civiles et militaires à l'Est du pays.
De leur côté, les FAS et les autorités à Port-Soudan, noyautées par l'influence du mouvement islamiste soudanais, s'enfoncent un peu plus dans une posture va-t-en-guerre. Le général Bourhane a rejeté toute négociation avec les FSR tant que les troupes paramilitaires ne se seraient pas retirées des zones peuplées par des civils. Tout en réclamant un soutien accru de ses parrains égyptiens et turcs, l'armée régulière a appelé à la mobilisation générale.
Après la chute d'El-Fasher, l'heure ne semble pas aux négociations, mais plutôt à la poursuite de la guerre. Un nouveau chapitre s'ouvre dans le cauchemar ininterrompu des près de 44 millions de Soudanais dont la moitié est au bord de la famine.
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Des militants autochtones forcent l’entrée de la COP30 : « On a le droit d’être entendus »
Estimant que leur voix est ignorée, quelque 300 militants autochtones ont tenté d'entrer dans la COP30. Reporterre a rencontré l'un d'entre eux, qui dénonce la duplicité de Lula sur la question des peuples autochtones.
13 novembre 2025 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/On-a-le-droit-d-etre-entendus-des-militants-autochtones-forcent-l-entree-de-la-COP30
Les images ont fait le tour de la planète. Le 11 novembre, un groupe d'environ 300 militants, menés par des autochtones de la région du fleuve Tapajós, dans l'État amazonien du Pará, ont tenté de forcer l'entrée des négociations de la COP30, à Belém, au Brésil. Objectif : se faire entendre.
Engagé depuis un an dans la lutte de la communauté Tupinamba, à laquelle il appartient, André Marajó fait partie des militants qui, dans un « coup de sang », ont décidé de participer à cette action, en déviant le cortège de la manifestation qui se déroulait en parallèle en faveur de l'accès à la santé des populations autochtones. L'étudiant en archéologie, originaire de la région du fleuve Tapajós, raconte à Reporterre cette action guidée par le désespoir et la frustration.
Reporterre — Quel était le mot d'ordre de votre action du 11 novembre ?
André Marajó — Nous voulions signaler que nous sommes les personnes qui devraient réellement être en train de discuter du climat. Notre région du fleuve Tapajós a été vendue d'un trait de plume, pour la construction de voies navigables [en août, le président brésilien Lula a signé un décret ouvrant la voie à la privatisation de plusieurs voies navigables en Amazonie, dans l'idée de faciliter le transport des combustibles et des produits agricoles]. Le projet menace quatorze ethnies autochtones de la région, en plus des communautés ribeirinhas [installées au bord des fleuves] et quilombolas [fondées par des esclaves en fuite].
« J'ai le droit de demander des comptes,
d'être entendu »
Or, nous subissons déjà un impact très important de l'exploitation minière, qui contamine l'eau des populations autochtones. L'eau, c'est la vie, et sans eau, nous ne survivons pas. L'année dernière, la ville de Santarém [au bord du fleuve Tapajós] enregistrait la pire qualité de l'air au monde, à cause de la fumée et de la déforestation, causées par l'avancée de l'agro-industrie. Nous vivons sous une menace quotidienne. D'ailleurs, plusieurs de nos leaders ont déjà été menacés par l'agronégoce.
Pourtant, il y a bien des représentants autochtones à la table des négociations à Belém. Le gouvernement Lula se targue même d'avoir réuni la plus grande participation autochtone de l'histoire des COP…
Bien sûr, ce serait honteux si ça n'était pas le cas ! L'État du Pará a été construit par les autochtones. Mais, ce que ces chiffres ne montrent pas, c'est que les autochtones présents sont des représentants alignés sur la politique du gouvernement, qui sont là pour donner l'image que les autochtones soutiennent le pouvoir. La plupart des représentants des peuples du Pará ne sont pas accrédités [sur les environ 2 500 représentants présents à Belém, seuls 14 % d'entre eux auront accès à la « zone bleue », où se déroulent les négociations officielles]. Ceux qui luttent, ceux qui ne se vendent pas, ne sont pas écoutés.
Que pensez-vous des quelques avancées permises par le gouvernement Lula, notamment sur la réduction de la déforestation et la démarcation de seize nouvelles terres autochtones ?
Mon analyse, c'est qu'il donne d'une main et prend avec l'autre. Certes, il a amélioré la question de notre sécurité et de la déforestation. Mais pour nous, la question de la privatisation des voies navigables est aussi importante. Sans compter celle de l'exploitation pétrolière au large de la forêt ou du Ferrogrão [projet de ligne de chemin de fer traversant l'Amazonie du nord au sud sur plus de 900 km, pour écouler la production agricole, elle-même source de déforestation].
En 2022, Lula l'a emporté de peu face au président sortant d'extrême droite, Jair Bolsonaro. Regrettez-vous d'avoir voté pour Lula ?
Je ne le regrette pas. Mais ça n'empêche que j'ai le droit de demander des comptes, d'être entendu

Notes sur la situation politique en France. Editorial du 18 novembre 2025
Mercredi 12 novembre dernier, a eu lieu le vote à l'Assemblée nationale sur l'article du PLFSS (Projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale) « suspendant », ou plus exactement décalant, la contre-réforme des retraites de Macron.
Tiré de Arguments pour la lutte sociale
18 novembre 2025
Par aplutsoc
Les députés PS, une majorité des députés du groupe écologiste (sauf 4 abstentions dont Alexis Corbière et Clémentine Autain, François Ruffin votant pour), et d'autre part le RN, ont voté pour. Les députés LFI et PCF, et d'autre part la majorité des LR (25 contre, 8 pour, 9 abstentions) d'Horizons et tous les ciottistes, ont voté contre. Le gros des députés ci-devant macroniens se sont abstenus tout en se disant contre sur le fond. L'article a donc été adopté. Le Sénat a immédiatement entrepris de le liquider.
Selon LFI, c'est une tromperie illustrant la « trahison des socialistes » alliés de Macron, voire du RN, qui auraient « voté pour la retraite à 64 ans ». Selon Olivier Faure, dirigeant du PS, c'est une « victoire importante ».
Remarquons aussi que pour les partisans de l'union des droites, tous les rameaux dits « gaullistes » (Horizons, LR, UDR) qui ont pris position contre, ceci constitue un recul inadmissible. Ils y voient d'autant plus la nécessité d'encadrer le RN, ce dernier n'ayant pas pu faire autrement que voter pour, dans l'union des droites au pouvoir qu'ils appellent au fond de leurs vœux.
Mais revenons aux déchirements qui servent à empêcher l'unité politique de notre camp social.
Jetons aussi, pour cela, un coup d'œil aux positions syndicales.
La CGT, la FSU et Solidaires écrivent dans leur appel à une journée d'action le 2 décembre : « Par notre mobilisation depuis le mois de septembre, nous avons obtenu l'abandon du vol de 2 jours fériés et le décalage de la réforme des retraites, première brèche en vue de son abrogation. » FO rappelle également vouloir l'abrogation.
La CFDT insiste pour dire qu'il y a bien « suspension » et appelle à « faire de cette pause un temps utile en vue de construire un nouveau système ». L'UNSA salue un « pas important qui devra en appeler d'autres ».
Cette « suspension » qui consiste en un « décalage » ne mérite ni des excès d'honneur, ni des excès d'indignité. Cracher dessus en parlant de trahison, c'est mépriser les petits gains revendicatifs qui sont toujours importants pour les travailleurs d'en bas, à la fois matériellement et symboliquement, donc politiquement. Mais il est évident qu'il ne s'agit pas de l'abrogation et que le pouvoir manœuvre. Tout pouvoir capitaliste quand il opère une concession, d'ailleurs, manœuvre !
Toutefois, à cela ne se limite pas la portée de ce sujet. Tout le monde sait qu'il est hyper-politique et touche à la fonction présidentielle et donc à la survie des institutions antidémocratiques de la V° République. Ce petit pas pour les salariés qu'est le décalage de quelques mois pour quelques millions d'entre eux, est une cassure irrémédiable pour le président Macron.
S'il est donc grotesque de hurler à la trahison absolue, il est tout à fait vrai que ce recul a été emballé par Lecornu dans un paquet empoisonné : l'ensemble formé par le projet de budget hérité de Bayrou et par le PLFSS.
Et rappelons l'origine de ce « machin » qu'est le PLFSS : c'est le plan Juppé de 1995 qui l'a institué, plaçant la gestion de l'argent du salaire socialisé de la classe ouvrière sous le contrôle du Parlement. Du point de vue de notre classe, les députés n'ont pas à gérer les comptes de la Sécurité sociale qui devrait être administrée par les élus des travailleurs, actifs, retraités, en recherche d'emploi ou en formation !
Alors, osons poser la question : un député ayant dans son bagage tout ce que porte… Aplutsoc, il aurait fait quoi ce 12 novembre ?
C'est assez simple, mais il fallait y penser : il aurait proposé une loi parlementaire, indépendante, portant, quels que soient les contenus de la loi budgétaire et du PLFSS, sur la suspension de la réforme des retraites.
Et il aurait combattu pour qu'un maximum de députés élus au titre du Nouveau Front Populaire en 2024, première force de cette Assemblée, en fasse autant.
Et peut-être même, du coup, serait-on allé jusqu'à l'abrogation complète, si toutefois la pression sociale, celle de septembre 2025 à laquelle tire un coup de chapeau l'appel CGT/FSU/Solidaires au 2 décembre, contraignait les députés RN à ne pas jouer leur rôle de petits suppôts des lois antisociales…
Si cela n'a pas été fait, ce n'est pas seulement, soyons modestes, parce que nous n'avons pas de députés, mais surtout parce que la désunion qui fait le jeu de l'ennemi est déjà là et qu'il n'y a eu ni l'idée ni la force commune parmi suffisamment de députés, qu'ils soient de l'Après, écologistes, socialistes, insoumis ou communistes, pour imposer ce décalage, cette suspension, voire cette abrogation, comme vote législatif indépendant des manœuvres de l'exécutif.
Mais c'était possible. Et tout reste possible si l'on impose l'unité, dans la grève, dans la rue, comme entre les partis du NFP.
Deux évènements ce samedi 15 novembre.
Ce samedi, une partie des comités issus du mouvement du 10 septembre (« Bloquons tout ») avaient lancé l'idée d'une manifestation centrale visant les lieux de pouvoir. Ils ont ainsi indiqué la direction nécessaire à prendre, ce pour quoi nous les avons appuyés. Cela dit, totalement occultée dans les médias (à la différence du 10 septembre) et subissant la pression de la division politique, cette « indication de direction » n'a pas marqué de manière décisive la situation. Elle n'en est pas moins significative, de la braise qui couve et ne demande qu'à se renflammer.
Il y a donc eu à Paris une manifestation plutôt réussie, suscitant une forte inquiétude préfectorale et une concentration policière disproportionnée, de 1000 à 2000 Gilets jaunes pour l'anniversaire de ce grand mouvement social visant le pouvoir central, dans la meilleure tradition française disons-le (celle de 1792 !), suivi d'une AG d'une grosse centaine de participants, suivie par plus de 500 personnes en streaming, le tout très jeune et « abandonné » par l'ensemble des députés, notamment LFI, qui avaient annoncé leur présence, et ne sont finalement pas venus. À quoi il faut ajouter une cinquantaine d'actions diverses dans toute la France.
L'autre évènement de ce samedi a été la tenue d'un forum sur l'école et l'éducation du regroupement formé à Bagneux début juillet pour l'unité du NFP, à Trappes. Or, ledit forum s'est transformé en autre chose à l'initiative des « ténors » et notamment des candidats potentiels à des présidentielles qui s'y sont retrouvés – Marine Tondelier, Lucie Castets, Olivier Faure, François Ruffin, Clémentine Autain : ils ont saisi cette occasion pour promettre une primaire de la gauche pour après les municipales.
On peut s'interroger sur le choix du moment, cet appel unitaire étant au fond accéléré non par l'unité, mais par la division, entre la pression de LFI et de Mélenchon d'un côté, celle de l'aile droite du PS et de la candidature Glucskmann de l'autre. Car en effet l'unité n'est pas un besoin déterminé seulement par le calendrier électoral institutionnel, surtout quand celui-ci est aussi incertain qu'actuellement, mais avant tout par les besoins des plus larges masses. C'est dire qu'elle ne peut en aucun cas faire l'impasse de la mobilisation sociale.
Toute primaire réussie comme toute offensive parlementaire indépendante des manœuvres de l'exécutif ne se feront qu'en étant portées par la mobilisation large et autonome des plus larges masses. Quelles que soient les difficultés, confusions, et tout ce que l'on veut, c'est là le message de la manifestation « anniversaire » des GJ de ce 15 novembre.
Or, les points de combat arrivent à toute vitesse.
Sans attendre le vote de quelque budget que ce soit, préfets, recteurs et directeurs académiques préparent des milliers de suppressions de postes dans l'Éducation nationale, avec l'intention de ne les révéler qu'après le second tour des municipales !
Et Lecornu vient de tendre la main à la majorité plus ou moins LR et LR-compatibles et apparentés, c'est-à-dire à la minorité illégitime, qui tient le Sénat, très mécontente du décalage de la réforme des retraites et des autres « petits reculs » qu'il a dû, du fait du mouvement social de septembre 2025, placer dans le budget (sur les restes à charge, les retraités, etc.). Il leur propose (à l'occasion des « Assises des départements » ce vendredi 14 novembre) la mise en place d'une « allocation sociale unique » fusionnant prime d'activité, RSA, aides au logement, les LR et apparentés voulant y rajouter les Allocations Adultes Handicapés, de Solidarité aux Personnes Âgées, et de Soutien Familial. Il s'agit là d'un projet de Macron de 2017, repris par l'ultra-réactionnaire Wauquiez qui précise « interdit de dépasser 70% du SMIC », contre « l'assistanat ». À l'inverse de la logique socialisante de la Sécu, c'est la logique thatchérienne du recensement étatique, confié aux Départements, des « assistés » avec baisse globale des aides et contrainte sociale au « travail ».
Pas de doute, comme déjà avec le 10 septembre, tout doit et donc tout va rebondir, ces processus se combinant à la crise politique et aux municipales, qui n'y échapperont pas !
Le 18/11/2025.
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Russie. Depuis sa cellule, Boris Kagarlitsky traite des thèmes centraux pour une reconstitution d’une gauche socialiste face à l’autocratie
Boris Kagarlitsky, sociologue russe et intellectuel de gauche de longue date, purge actuellement une peine dans une colonie pénitentiaire de régime général (IK-4), ce qui n'a pas détruit son ironie.
L'interview ci-dessous a été réalisée par Andrey Rudoy, journaliste de gauche et animateur de la chaîne YouTube Vestnik Buri (classée par l'État russe comme « agent étranger ») et a été publiée pour la première fois en octobre 2025 sous forme de long texte sur Rabkor [1], accompagné d'une longue vidéo sur Vestnik Buri. La vidéo présente les réponses de Kagarlitsky (reçues depuis la prison) avec une restitution vocale assistée par IA et des sous-titres automatiques clairs, ce qui rend ce matériel des plus regardable pour un entretien en prison.
Couvrant la vie en prison, la guerre, les débats sur le stalinisme, l'état des médias de gauche en Russie et les perspectives d'un réalignement politique après la guerre, Kagarlitsky se montre ici sous son jour le plus lucide. Lorsqu'on lui demande s'il regrette de ne pas avoir quitté la Russie quand il en avait l'occasion, sa réponse est simple : aucun regret — non seulement c'était le bon choix, mais c'était un choix important.
15 novembre 2025 | tiré du site alencontre.org
https://alencontre.org/europe/russie/russie-depuis-sa-cellule-boris-kagarlitsky-traite-des-themes-centraux-pour-une-reconstitution-dune-gauche-socialiste-face-a-lautocratie.html
La première question qui vient naturellement à l'esprit : comment allez-vous, physiquement et moralement ?
Tout le monde comprend que la prison n'est pas un endroit où l'on améliore sa santé. Donc oui, j'ai quelques problèmes — de tension artérielle, de vue. Bref, tout n'est pas rose.
Mais d'un autre côté, rien de grave ni d'effrayant ne m'arrive. Je suis tout à fait capable de travailler et j'ai l'intention de continuer à travailler activement. Je pense donc qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter ni de paniquer. Tout ira bien et tout finira par s'arranger.
Je comprends que, plus récemment, les « agents étrangers » ne sont plus enrôlés, mais avant cela, vous a-t-on proposé d'aller au SMO-« Opération militaire spéciale » [2] ?
Ils ne pouvaient pas me proposer d'aller au SMO en raison de mon âge et de mes convictions. Heureusement, personne ne m'a fait ce genre de proposition. De toute façon, il était évident dès le départ que j'aurais refusé.
Une autre question est qu'ici, dans la colonie (carcérale), des invitations générales sont régulièrement lancées. Par exemple, ils alignent tout le camp, ou juste plusieurs détachements, sur le terrain de football. Un recruteur arrive – ou plutôt tout un groupe de recruteurs – et ils commencent à nous dire à quel point ce serait formidable si tout le monde allait au SMO. Ils disent que même si vous y êtes tué, vos proches recevront certainement une bonne indemnité. Alors allez-y, inscrivez-vous.
De plus, avant l'appel du matin, ils nous font parfois des discours sur la manière de rejoindre le SMO, de s'enrôler, de soumettre une candidature, etc. Naturellement, je suis censé écouter tout cela à chaque fois. Cependant, certains détenus qui ne remplissent pas les conditions d'âge ou d'autres critères sont parfois dispensés de cette activité. Quoi qu'il en soit, ce type d'activité est obligatoire pour la plupart des personnes du camp. Tout le monde écoute calmement ces exhortations, puis vaque à ses occupations ou retourne au travail.
De manière générale, à quel rythme les détenus quittent-ils le centre de détention provisoire et la colonie pour rejoindre le front ? Y a-t-il une tendance particulière ? Les médias d'opposition ont rapporté que le nombre de contrats signés cette année avait atteint un niveau historiquement bas.
Ici, dans la colonie IK-4, ils publient des statistiques mensuelles, et l'un des indicateurs est le nombre de détenus qui ont rejoint le SMO. Je suis de près ces statistiques.
Voici la tendance. On m'a dit qu'en 2023, certains mois, des centaines de contrats avaient été signés. Lorsque je suis arrivé à la colonie en mai 2024, les chiffres mensuels oscillaient entre 35 et 45 personnes, puis à partir de la fin de l'été ils ont commencé à baisser de manière constante et brutale, jusqu'en décembre 2024, où une seule personne est « partie ». Après cela, il y a eu une nouvelle hausse, mais elle n'était pas impressionnante.
Dernièrement, entre 8 et 11 personnes partent chaque mois. Et je peux affirmer avec certitude que même cette légère augmentation est précisément liée à l'espoir de paix. De nombreux détenus espéraient qu'en signant un contrat, ils n'arriveraient pas à temps au front, qu'un cessez-le-feu serait conclu avant. J'ai parlé à beaucoup de ceux qui ont signé et c'est ce qu'ils m'ont dit.
De plus, les recruteurs eux-mêmes ne cessent de répéter : « Les hostilités vont bientôt prendre fin ; vous n'irez peut-être même pas au front. » Hélas, cela ne s'est pas encore produit. Cependant, les recruteurs ont commencé à se faire plus rares.
Une autre observation instructive concerne la motivation de ceux qui s'engagent. Parmi eux, je n'ai rencontré aucune personne motivée par l'idéologie. Au contraire, j'ai rencontré à plusieurs reprises des personnes qui sont des opposants convaincus au SMO. Alors pourquoi signent-ils des contrats ? Pour être libérés et pour gagner de l'argent pour leur famille. Les recruteurs ont également insisté sur ces points, sans mettre beaucoup l'accent sur le patriotisme. Il s'agit d'une décision pragmatique, dictée non pas par des convictions, mais par les circonstances de la vie.
Par ailleurs, nous avons un certain nombre de patriotes fervents et idéologiquement convaincus qui répètent les arguments de la propagande, mais aucun d'entre eux ne s'est jamais engagé pour aller combattre. Pas une seule fois !
Le camp compte de nombreuses personnes condamnées en vertu de l'article 337 [absence non autorisée d'une unité militaire]. À ne pas confondre, soit dit en passant, avec les déserteurs qui s'enfuient avec leurs armes – cela relève d'un autre article. Là encore, la dynamique est intéressante. La plupart du temps, ils dissuadent les autres détenus de signer des contrats, mais certains d'entre eux ont eux-mêmes signé des contrats, non pas pour des raisons idéologiques, mais parce qu'ils avaient besoin d'être innocentés de cette accusation spécifique. Une personne dit : « Je ne veux pas que les gens pensent que j'ai abandonné mes camarades, même si je déteste absolument cette guerre en tant que telle. »
D'une manière générale, il me semble très important d'éviter les jugements simplistes et manichéens. Du genre : si quelqu'un a combattu, c'est qu'il est pour la guerre. Ou l'inverse : si quelqu'un ne veut pas combattre, c'est qu'il est contre. Malheureusement, tout est beaucoup plus compliqué.
Vous êtes en détention depuis plus de deux ans maintenant, avec seulement une courte interruption. Regrettez-vous de ne pas avoir saisi l'occasion de partir lorsque vous avez été libéré à la fin de l'année 2023 ? Vous auriez pu émigrer et poursuivre votre travail d'information et d'organisation [voir l'article publié sur ce site les articles du 2 avril et du 16 novembre2024 – réd.].
Je n'ai aucun regret. J'ai fait un choix et je le considère non seulement comme juste, mais aussi comme extrêmement important.
Quand les gens me disent que depuis l'étranger j'aurais pu m'exprimer de manière plus incisive et utiliser un langage plus dur, je leur rappelle que ce n'est pas du tout mon style. J'ai toujours essayé, et j'essaie encore, de m'exprimer correctement et poliment, même lorsque je parle de personnes qui, à mon avis, ne méritent pas le respect. La retenue ne fait que rendre le discours plus convaincant.
Bien sûr, il est plus difficile de travailler quand on se retrouve en prison ou dans un camp. Il n'y a pas d'internet, pas d'accès à une bibliothèque, et la communication avec les collègues et les camarades est limitée. Je dois toutefois, une fois de plus, faire l'éloge du système FSIN-Letter [3]. Grâce à lui, non seulement j'ai reçu à plusieurs reprises les données nécessaires, mais je maintiens également une communication continue avec un grand nombre de personnes, dont beaucoup que je n'aurais jamais rencontrées à l'extérieur. Et ce sont souvent des contacts très intéressants et utiles.
En revanche, la poste russe « perd » régulièrement mes lettres ou celles qui me sont adressées. Il y a donc des choses qui fonctionnent encore mieux dans nos prisons qu'à l'extérieur.
Juste pour clarifier les choses. Considérez-vous que votre décision de rester en Russie est la bonne pour vous personnellement, ou pour tous les opposants de gauche en général ?
Je n'ai aucune intention de condamner les personnes qui sont parties à l'étranger, surtout si elles sont capables de soutenir ou de créer des projets utiles à la cause commune. On peut et on doit travailler dans des circonstances différentes. Nous nous complétons et nous nous aidons mutuellement. Certains·e sont en exil, d'autres dans le pays, d'autres encore en prison. L'essentiel est que nous préservions tous notre solidarité et notre foi en ce que nous faisons.
Vous sentez-vous isolé sur le plan informationnel ? Comment obtenez-vous des informations à jour ?
Il existe bien sûr certaines difficultés pour obtenir des informations. Mais ce n'est pas grave. Les nouvelles qui comptent vraiment, celles que nous attendons tous, nous parviennent de toute façon. Et sur ce point, la différence entre les personnes incarcérées et celles qui sont à l'extérieur n'est pas grande.
Dans un certain sens, notre situation est même meilleure, car nous ne sommes pas distraits par des futilités. Je remarque souvent que les gens à l'extérieur sont dans une sorte de dépression, d'humeur pessimiste. Et il s'avère donc, assez amusant, que je dois leur remonter le moral depuis la prison. Ici, dans la colonie, il est plus facile de distinguer l'essentiel du secondaire.
L'attente est toujours un processus douloureux. La prison, c'est attendre la liberté. Et que se passe-t-il au-delà des portes ? La même chose, en réalité. Ce n'est simplement pas aussi évident. À bien des égards, c'est plus simple ici.
Puisque nous avons abordé le sujet des médias et de l'information : Rabkor est la plus ancienne chaîne de gauche sur YouTube. J'ai vérifié : elle a commencé à se développer pendant les manifestations de Bolotnaya [4]. Comment évaluez-vous l'ère (probablement déjà révolue) de YouTube de gauche dans son ensemble ?
Je pense que cette époque, qui n'a pas commencé avec les « manifestations de Bolotnaya », mais avec la crise économique mondiale de 2008-2010, la Grande Récession, n'est pas terminée. J'espère vivement qu'elle touche à sa fin, mais hélas, ce n'est pas encore le cas. Et le développement des chaînes de gauche sur YouTube reflète des processus beaucoup plus larges.
Pendant la Grande Récession, l'épuisement du modèle néolibéral du capitalisme s'est révélé à l'échelle mondiale. En Russie, une crise a frappé le modèle de « démocratie dirigée », que l'on avait commencé à construire sous [Boris] Eltsine avec le coup d'État de 1993 [5] et qui a pris toute son ampleur pendant le premier mandat de [Vladimir] Poutine.
En 2010, il était devenu évident qu'il y avait une demande de changement. Et la bifurcation politique est apparue clairement à tous et toutes : soit une véritable démocratisation, soit, au contraire, un virage vers un autoritarisme ouvert.
Les cercles dirigeants russes craignaient la démocratisation, car elle aurait pu entraîner une perte de contrôle. Et les dirigeants n'étaient pas les seuls à avoir peur. Les dirigeant·e·s de l'opposition libérale et les personnalités du monde des affaires qui les soutenaient redoutaient également des processus incontrôlables.
En conséquence, au lieu d'un changement radical, nous avons eu droit à la « manifestation de Bolotnaya », qui s'est avérée inutile. Son nom s'est révélé symbolique : toute l'énergie de la protestation s'est noyée dans le marécage de l'opportunisme libéral.
Le problème est que ces événements, d'une part, ont renforcé la gauche – on pourrait même dire qu'ils ont, dans une certaine mesure, créé un nouveau mouvement de gauche – mais, d'autre part, ils ne lui ont pas permis de se développer suffisamment pour jouer un rôle déterminant dans le cours des événements.
La crise du début des années 2010 était déjà une crise spécifiquement capitaliste. Le lien entre les problèmes économiques et la politique néolibérale est devenu évident pour toute personne capable d'analyse critique, et une nouvelle génération a atteint l'âge adulte, formée après l'Union soviétique. Si auparavant la gauche se composait principalement de groupes d'intellectuel·les capables de comprendre les contradictions économiques et sociales qui s'étaient développées après 1991, et libéré·e·s du dogmatisme officiel soviétique, dans les années 2010, un nouveau milieu a commencé à se former et, de plus, à se reproduire et à se développer.
C'est à ce moment-là qu'un public stable a émergé pour des projets tels que Rabkor, Prostye Chisla [6], Vestnik Buri et d'autres. Mais le fait est que cette croissance s'est produite dans un contexte de faiblesse politique. Il n'y avait toujours pas de possibilité de devenir une force politique indépendante.
D'où les tentatives de coopération avec les partis d'opposition officiels qui, à l'époque, ne s'étaient pas encore complètement discrédités, même si nous connaissions parfaitement leurs vices et en parlions publiquement.
D'autres ont réagi à cette contradiction par l'apolitisme : « La politique ne nous intéresse pas, tout cela est horrible, ce n'est que de l'opportunisme, des institutions bourgeoises, etc. Nous nous plongeons dans la théorie pure, dans le monde des idées ou dans la reconstruction historique. » Le problème, c'est qu'une théorie qui tourne consciemment le dos au présent est une théorie sans valeur.
Et là encore, au niveau de l'abstraction, il est facile de tracer une ligne entre, d'une part, les nouvelles idées et les nouveaux besoins qui ont émergé au XXIe siècle et, d'autre part, l'héritage des années 1990, lui-même grevé par l'héritage soviétique.
Dans la vie réelle, tout est beaucoup plus compliqué, plus enchevêtré. La critique abstraite du capitalisme et du libéralisme a permis non seulement à des personnes différentes de se rencontrer sur la même plateforme, mais aussi à des idées très différentes, souvent même opposées, de coexister dans un même esprit. Et il y avait, et il y a toujours, beaucoup de ces « esprits ». Nous devons travailler avec elles et eux.
Il est impossible de ne pas évoquer ici le phénomène Goblin (surnom du blogueur Dmitry Puchkov) [7]. Le fait n'est même pas que sa critique de la politique sociale des autorités se mêlait à son admiration pour ces mêmes autorités, mais que de nombreuses et nombreux militants de gauche authentiques ont réussi à se faire connaître sur sa plateforme. J'ai souvent entendu des téléspectateurs/téléspectatrices de Rabkor dire qu'elles ou ils étaient venus vers nous grâce à Goblin. On pourrait en dire autant d'autres plateformes, mais il n'est pas nécessaire de toutes les énumérer ici.
À l'époque, il était plus facile pour nous d'accéder à certains médias « patriotiques » cultivant la nostalgie soviétique qu'aux médias libéraux. Dans les médias libéraux, la situation n'a commencé à changer qu'à la fin de la décennie, grâce à une nouvelle génération de journalistes professionnel·les qui n'étaient pas hostiles aux idées de gauche et qui, parfois, y étaient même favorables. Ce sont précisément ces jeunes journalistes qui ont réussi, sur certaines plateformes libérales, à obtenir une plus grande ouverture et à influencer les rédacteurs/rédactrices en chef.
Pendant ce temps, le système politique continuait d'évoluer dans une direction complètement différente : Covid, répression des manifestations initiées par [Alexei] Navalny, subordination définitive de tous les partis de la Douma au contrôle du gouvernement, lois sur les « agents étrangers ». Et enfin, le 24 février 2022 [intervention en Ukraine].
Peut-être avons-nous obtenu des succès notables sur le plan moral, voire idéologique, et formé des audiences stables qui ont survécu à l'épreuve des trois dernières années et qui, dans l'ensemble, persistent. Nous disposons désormais d'un milieu, de cadres, d'une culture et d'une tradition distinctes – en bref, d'une grande partie de ce qui nous manquait dans les années 2010. Et paradoxalement, dans le contexte de l'effondrement moral et politique de l'ancienne opposition officielle, nous sommes au moins plus visibles et plus aptes à développer des initiatives politiques indépendantes.
Mais dans le même temps, la société dans son ensemble est écrasée non pas avant tout par la répression, mais par la dépression. Les problèmes de la gauche sont, en fin de compte, les problèmes de la société russe en tant que telle : une solidarité faible, des liens fragiles et un manque d'expérience.
Avez-vous été surpris que la plupart des blogueurs/blogueuses dits « de gauche », censé·es mobiliser et radicaliser leur public, aient ouvertement ou implicitement pris le parti des autorités russes ces dernières années ? De plus, la plupart d'entre elles et d'entre eux n'ont aucune ambition politique et se distancient de la politique. S'agit-il d'une tendance générale ou d'un dysfonctionnement ?
Vous allez rire, mais je m'attendais à pire. Quelques personnes m'ont agréablement surpris. Quant à la dépolitisation, je suis tout à fait d'accord : se déclarer « de gauche » n'implique en rien une activité ou une position sur les questions politiques actuelles.
Mais il y a un autre point curieux concernant les staliniens post-soviétiques. Historiquement, l'idéologie stalinienne a traversé plusieurs étapes et a considérablement évolué. Il y a d'une part l'idéologie des années 1930, où l'on trouve encore beaucoup de rhétorique révolutionnaire, de références aux intérêts de classe, etc. Et d'autre part, l'idéologie de 1948-1953, qui prépare en substance l'« impérialisme rouge » [l'imposition de régimes dépendants du centre moscovite dans les pays du Comecon créé en 1949 : Bulgarie, Tchécoslovaquie, Hongrie, Pologne, Roumanie et RDA en 1950]. Il n'y a plus rien de progressiste là-dedans. Pour employer des termes familiers, on est passé du thermidor soviétique au bonapartisme soviétique.
Et en 2022, on a immédiatement compris à quelle période de l'histoire soviétique tel ou tel·le blogueur/blogueuse se référait. Parmi celles et ceux qui s'orientaient vers les idées des années 1930, beaucoup ont critiqué le SMO, tandis que les « impérialistes rouges » ont naturellement soutenu les autorités. Tout cela est assez logique.
Avez-vous le sentiment que les médias de gauche ont commis des erreurs au cours des années qui ont précédé le conflit ukrainien ? Pensez-vous qu'il y ait eu une forte tendance à critiquer l'histoire et les libéraux (j'ai ma part de responsabilité à cet égard) et que les discours promus aient créé un phénomène étrange, à savoir une audience de gauche dépolitisée, avec des discours qui étaient, franchement, antimarxistes ?
Bien sûr, avec le recul, certaines erreurs sont toujours visibles. Mais en ce qui concerne la critique des libéraux, il me semble que nous avions raison. Et il ne s'agit même pas de points théoriques, mais du fait que la plupart des opposant·es libéraux aux autorités refusaient catégoriquement de voir les racines systémiques et économiques de ce qui se passait. En d'autres termes, elles et ils appelaient non pas à changer le système, mais à remplacer certaines personnes très mauvaises et corrompues issues des services de sécurité par des personnes « très bonnes et respectables », de préférence issues du monde des affaires. Et bien sûr, à organiser des élections équitables.
Personne ne contestera ce dernier point, mais le système politique actuel n'est pas sorti de nulle part ; il repose sur certaines relations de pouvoir économique et de propriété, sur une structure sociale qui non seulement présuppose une inégalité sociale et matérielle flagrante, mais qui éloigne également la grande majorité des citoyen·nes, y compris la classe moyenne, de la participation aux prises de décision.
Si nous voulons obtenir le soutien massif de la population en faveur du changement, nous devons parler de tout cela. Et nous devons critiquer les libéraux pour leur incohérence, pour le fait que beaucoup d'entre elles et eux ont peur de la démocratie effective et ne le cachent même pas.
Bien sûr, la critique peut prendre différentes formes. Il est ridicule de réprimander les libéraux simplement parce qu'elles ou ils sont libéraux, ou d'oublier les personnes honnêtes et courageuses du camp libéral avec lesquelles nous partageons aujourd'hui des problèmes communs. Nous ne devons pas confondre solidarité démocratique et absence de position propre. Et il va de soi que la critique doit être substantielle et courtoise. Les militant·es de gauche qui, au lieu d'engager un débat raisonné, se contentent de lancer des slogans n'obtiendront rien de bon.
Nous devons comprendre que les militant·es libéraux sont actuellement en train de procéder à une très sérieuse remise en question de leurs valeurs. Cela ne signifie pas qu'elles ou ils deviendront tous et toutes militantes de gauche demain (même si certain·es le feront, et l'ont déjà fait). À tout le moins, elles et ils nous écouteront, et dans une telle situation, ce qui nous est demandé, c'est d'exposer clairement et de manière convaincante notre position sur des questions concrètes, de respecter nos adversaires et d'exiger le respect pour nous-mêmes. Quand l'une de nos connaissances communes se met soudain à crier qu'il faut écraser ces « maudits militants de gauche », cela ne ressemble pas non plus à de la solidarité démocratique.
Je suis d'accord avec vous. Mais il me semble que le problème réside également dans l'angle d'approche de la critique. Vous avez sûrement réfléchi à maintes reprises à la manière dont les idées ouvertement de droite ont été et sont encore promues en Russie sous le drapeau rouge. Et cela ne concerne pas seulement le CPRF [Parti communiste de la Fédération de Russie] [8], mais aussi les partis extra-systémiques. Sexisme, chauvinisme, antisémitisme, antidémocratisme, négationnisme vaccinal, théories du complot : tout cela est monnaie courante dans le public « de gauche » russe. Êtes-vous d'accord pour dire que de nombreuses et nombreux « militants de gauche » en Russie sont en pratique de droite, et que cette situation n'a pas pu être corrigée au fil des années de présence de YouTube « rouge » ?
À mon avis, la dépolitisation et la promotion d'idées réactionnaires sont étroitement liées. Je rencontre souvent la même personne qui tient des propos tout à fait sensés lorsque la discussion porte, par exemple, sur son domaine professionnel, puis qui débite des absurdités conspirationnistes lorsqu'il s'agit de politique ou d'histoire politique. Mais la politique réelle est toujours concrète et exige une logique systémique. En d'autres termes, la politisation ordonne et structure la conscience.
Le « YouTube rouge » est-il responsable de la situation actuelle ? En partie oui, mais seulement en partie. Nous aurions peut-être dû accorder plus d'attention à la démystification de divers mythes réactionnaires et propres au complotisme. Eh oui, nous avons essayé d'élargir notre audience, y compris au détriment d'un public loin d'être exempt de ces mythes.
Mais voici le point délicat. D'une part, on ne peut pas se permettre de telles choses. D'autre part, regardez les militant·es de gauche occidentaux qui qualifient immédiatement de fasciste toute personne ordinaire qui raconte une blague politiquement incorrecte, la poussant ainsi vers les fascistes, les vrais.
Le travail d'éclaircissement exige des efforts constants, de la patience, de la persévérance et une attitude bienveillante envers les personnes qui sont devenues victimes de la manipulation idéologique, combinées à une intolérance totale envers les manipulateurs/manipulatrices eux-mêmes et leur idéologie.
J'espère vivement que la politisation accélérera les choses. Plus les gens acquerront d'expérience pratique dans la lutte politique, plus il leur sera facile de démêler ces questions.
Pensez-vous que le 24 février 2022 et les événements qui ont suivi ont marqué la fin de l'ancien mouvement de gauche en Russie, issu du mouvement rouge-brun [cf. entre autres le Parti communiste de la Fédération de Russie, CPRF] des années 1990, et que nous nous trouvons désormais à un carrefour où trois voies principales s'offrent aux marxistes : (1) une voie rouge-conservatrice soutenant les autorités ; (2) un « reconstructionnisme » rouge au niveau de la sous-culture, sans réelle influence politique ; et (3) une voie progressiste de gauche dont les contours sont encore indéfinis ?
Il ne fait aucun doute que les événements du 24 février 2022 ont marqué un tournant. Nous voyons désormais très clair sur qui vaut quoi et qui est bon pour quoi. Et l'essentiel n'est même pas ce qui s'est passé en 2022, mais comment cela va se terminer. C'est rétrospectivement que le comportement des différentes personnes et des différents groupes sera évalué. Je ne parle pas de nos jugements – nous les avons déjà exprimés – mais de la façon dont ce qui se passe sera perçu par la société. Nous sommes actuellement dans une phase intermédiaire. Elle s'est prolongée de manière intolérable, mais manque encore de contenu propre.
D'ailleurs, les plaintes concernant le manque de définition du projet de gauche sont du même ordre. Le flou de la situation politique ne nous permet pas de façonner pleinement un projet de gauche, même dans ses aspects économiques. Par exemple, nous préconisons la nationalisation des monopoles naturels [une situation de monopole naturel existe lorsque la production d'un bien donné par plusieurs entreprises est plus coûteuse que la production de ce bien par une seule entreprise, entre autres dans les infrastructures essentielles]. Mais le plan concret et les formes de nationalisation, ses limites et ses possibilités organisationnelles, nous ne pourrons les déterminer qu'après l'ouverture de perspectives d'action politique. Nous comprendrons alors qui est prêt à nous soutenir et dans quelle mesure, comment nous entendre avec nos allié·es et les rallier à notre cause, ce que la société sera prête à accepter et à soutenir.
En tant que démocrates, nous devons tenir compte de l'opinion des populations. Mais cela ne signifie pas qu'il faille rester à la traîne. Pour formuler un projet, il faut avoir une longueur d'avance, voire une demi-longueur d'avance sur le processus, mais en aucun cas s'en détacher.
Il y a quelque temps, beaucoup de gens (dont vous-même, dans votre livre Between Class and Discourse [9]) ont critiqué les influenceurs/influenceuses de gauche pour avoir abandonné les questions de classe et de politique au profit de batailles culturelles et de « guerres en ligne ». Cela concernait en particulier les « féministes de Twitter », qui ont formé des communautés toxiques et se sont empressées de « censurer » celles et ceux qui ne correspondaient pas à leur discours. Ne pensez-vous pas qu'aujourd'hui, compte tenu de la complexité de la politique réelle, les défenseur·es de l'Union soviétique sur Internet sont devenus exactement les mêmes « féministes Twitter », qui s'empressent de dénoncer toute personne critiquant l'Union soviétique, avec ou sans raison ? Et que cette défense est soit dépolitisée, soit carrément réactionnaire ?
En fait, la réponse est déjà contenue dans la question. Oui, une réaction douloureusement agressive à certains mots et sujets est pour le moins un signe malsain. Mais il me semble que nous devons creuser plus profondément et réfléchir à ce que les gens défendent exactement. Quelle Union soviétique ? Qu'est-ce qui les attire dans l'expérience soviétique ?
Je peux parler en mon nom. Il ne fait aucun doute que les acquis de la révolution ont été l'État social, qui, soit dit en passant, n'a pris pleinement forme que dans les années 1960, bien qu'il ait été déclaré comme objectif dès le début ; l'éducation de masse, non seulement par le biais des écoles et des universités, mais aussi par la diffusion de la haute culture ; et, bien sûr, l'immense travail de transformation d'un pays agraire en un pays industriel, le développement de la science, etc.
Mais le fait est que l'Union soviétique était une société extrêmement contradictoire. Et les aspects de l'histoire soviétique dont je parle n'ont pas simplement coexisté en parallèle avec la répression, la suppression de l'individu·e, les campagnes contre la génétique ou les « cosmopolites sans racines », le bureaucratisme sauvage, etc. – tout cela était étroitement lié.
Et c'est là que réside le problème crucial. Celles et ceux qui défendent aujourd'hui avec tant de zèle l'Union soviétique ne défendent en fait pas l'Union soviétique, mais précisément les aspects sombres, réactionnaires ou conservateurs de l'histoire soviétique, c'est-à-dire les traits mêmes du système soviétique qui l'ont finalement condamné à la défaite historique. Pour nous, en tant que militant·es de gauche, il est fondamental de tirer des conclusions critiques de cette expérience afin de ne pas la répéter et de ne pas répéter sa défaite. Nous n'avons pas l'intention de nous complaire dans la nostalgie ; nous avons l'intention de gagner. Vous voyez la différence ?
Vous avez probablement entendu dire que j'ai récemment publié une longue vidéo sur la terreur stalinienne contre les communistes et, plus largement, contre la gauche. Pensez-vous qu'il soit destructeur d'aborder de tels sujets ?
J'ai entendu parler de la vidéo, mais je n'ai malheureusement pas pu la regarder. Nous n'avons pas Internet ici. Mais il me semble que la question ne porte pas sur la vidéo, mais sur la réaction qu'elle suscite.
Ce qui est intéressant, c'est de savoir pourquoi cette réaction est si douloureuse aujourd'hui [10]. Après tout, la répression contre les communistes en Union soviétique est un fait connu depuis longtemps. N'y a-t-il pas eu les révélations du 20e congrès du PCUS [Parti communiste de l'Union soviétique] en 1956 ? Même si certain·es n'appréciaient pas les évaluations de [Nikita] Khrouchtchev – certain·es les trouvaient trop modérées, d'autres au contraire trop catégoriques –, les faits sont évidents.
Et depuis lors, de nombreuses recherches ont été menées. Certaines d'entre elles, comme le livre de [Viktor Nikolaïevitch] Zemskov, Staline et le peuple [11], sont souvent citées par les staliniens eux-mêmes lorsqu'ils affirment que le nombre de victimes était inférieur à celui avancé par les auteurs libéraux antisoviétiques. C'est d'ailleurs vrai : dans de nombreuses publications de la fin des années 1980 et des années 1990, le nombre de victimes a été exagéré. Mais il y a eu des victimes ! Ou bien près de 700 000 personnes fusillées sur décision de « troïkas spéciales » [12] ne suffisent-elles pas ? Combien faut-il pour commencer à prendre au sérieux les répressions des années 1930 ?
Alors, si les faits sont connus, pourquoi une telle réaction ? Et pourquoi maintenant, alors que la direction du CPRF-Parti communiste de la Fédération de Russie condamne officiellement les décisions du 20e Congrès, qui n'ont aucun rapport direct avec le moment présent ? Il me semble qu'il y a deux raisons à cela.
La première est que l'histoire se substitue à la politique. Il ne s'agit même pas de dépolitisation, c'est pire : la défense des mythes devient le contenu principal de l'activité – ou de la passivité. Et, je le répète, ce sont des mythes réactionnaires. Le mythe du grand leader est réactionnaire en soi, car il vise à supprimer l'activité indépendante et démocratique des masses. Big Brother pensera à votre place.
La deuxième raison est simplement le désir de plaire aux autorités actuelles. Peut-être inconsciemment. Mais ce n'est un secret pour personne que l'héritage autoritaire de l'Union soviétique est tout à fait accepté et approuvé par le régime actuel, contrairement à l'héritage progressiste soviétique, tel que l'émancipation des femmes, la séparation de l'école et de la culture de l'Église, etc.
Plus largement, à l'heure où la lutte pour les libertés démocratiques devient l'aspect le plus important de la lutte pour la transformation sociale, on nous propose un culte de l'autoritarisme et du conservatisme. En d'autres termes, il existe déjà ici une politique bien définie, dans l'intérêt de la préservation de l'ordre existant.
La conclusion s'impose. Même si cela ne plaît pas à certain·es, nous devons soulever les questions de démocratie, car en dernière analyse, ce sont des questions sociales, des questions de classe.
Pourquoi, selon vous, le mouvement de gauche en Russie refuse-t-il de se défaire du spectre de [Joseph] Staline ? N'est-il pas temps de développer une nouvelle image du socialisme, tant sur le plan politique qu'esthétique ?
Tant que la gauche sera associée au passé, nous n'aurons pas d'avenir. Bien sûr, vous pouvez consulter les résultats des sondages sur la popularité de Staline [en Russie]. Mais ce qui importe, c'est de savoir quelles questions ont été posées et comment elles ont été formulées. Une chose est de savoir comment vous évaluez la personnalité de Staline. Discutons-en, débattons-en, réfléchissons-y.
Mais voici une autre question : aimeriez-vous revenir en 1937 ? Ou plus généralement à l'époque stalinienne, sans appartements privés, sans Internet, voire sans le droit de choisir librement son lieu de résidence dans son propre pays ? Et là, nous constatons que la grande majorité des personnes ne voudraient même pas envisager une telle perspective. Nous devons nous débarrasser des fantômes du passé, tout simplement parce que nous avons besoin du soutien de la majorité d'aujourd'hui, du soutien des personnes avec lesquelles nous construirons l'avenir, et non pour pleurer le grand passé.
Un autre point sensible pour la gauche russe d'aujourd'hui est la lutte pour les droits démocratiques. Il est clair pour moi, comme pour beaucoup (et je suppose pour vous aussi), qu'il ne peut y avoir de transition directe du régime de Poutine à un régime socialiste, de la société actuelle à une société socialiste. De plus, la dictature et la restriction des libertés nous éloignent d'un avenir radieux plutôt que de nous en rapprocher. Mais lorsque ce sujet est abordé, on nous reproche de « prôner l'amélioration du capitalisme », d'être « devenu·es libéraux », etc. Comment expliqueriez-vous à celles et ceux qui ne comprennent pas le sens de la lutte pour les libertés et droits démocratiques pourquoi elle est nécessaire ?
Restons simples. Que quelqu'un me montre une citation de [Karl] Marx, [Vladimir] Lénine ou même Staline affirmant clairement qu'une dictature bourgeoise est préférable à une démocratie bourgeoise. Il est évident qu'aucun des « classiques » n'a jamais dit une absurdité aussi flagrante. Et pour les plus récalcitrant·es, je recommande le discours de Staline au 19e Congrès du PCUS. Le thème central de ce discours est que les communistes des pays capitalistes doivent être à l'avant-garde de la lutte pour la démocratie.
Pourquoi est-ce que je dis que la question de la démocratie est une question de classe ? Parce que l'auto-organisation massive des travailleurs et des travailleuses n'est possible que dans des conditions de liberté et d'ouverture, lorsque de nombreuses et nombreux membres de la classe ouvrière, et pas seulement des héros/héroïnes et des militant·es individuel·les, peuvent adhérer à des organisations de gauche, exprimer leurs opinions sans crainte de répression et, enfin, influencer la politique, y compris celle des partis de gauche.
Je comprends parfaitement que certain·es militant·es de gauche n'ont pas besoin des masses laborieuses ; elles et ils rêvent de devenir des patrons et d'imposer leurs transformations au peuple depuis le sommet. Mais ce sont de « mauvais·es militant·es de gauche ». Et surtout, elles et ils n'y parviendront pas.
Je rencontre souvent une réponse de la part des admirateurs/admiratrices du Généralissime selon laquelle nous sommes moralisateurs/moralisatrices. Que le marxisme concerne la nécessité historique, et non la morale et l'éthique. Y a-t-il une place pour la morale dans le marxisme ? Si oui, quelle pourrait être la base solide d'une telle morale pour les matérialistes, pour qui les pouvoirs divins et leurs dogmes n'existent pas ?
Je trouve étrange de supposer que pour être une personne honnête, il faille nécessairement craindre Dieu. Ne peut-on pas simplement se comporter honnêtement. Par exemple, ne pas ressentir le besoin compulsif de nuire à son prochain. Et nous ne manquons pas de personnes qui proclament constamment leur foi tout en agissant comme si elles étaient poussées par le diable.
Bien sûr, si l'un ou l'une d'entre nous a besoin de Dieu, je n'ai rien contre. Mais d'un point de vue sociologique, la société a simplement besoin de moralité, de certaines références éthiques sans lesquelles la reproduction des relations sociales et économiques serait impossible. Ces règles morales générales peuvent être codifiées sous forme religieuse – à travers les Dix Commandements – ou sous la forme du Code moral du constructeur/constructrice du communisme [13]. Ce n'est pas la question. Le fait est qu'elles sont établies de manière informelle par la communication, l'éducation, l'art, l'expérience d'autres personnes que l'on prend pour modèles.
La loi seule et la menace de répression ne suffisent pas à maintenir, au quotidien, la reproduction de la société ; il faut quelque chose d'évident, fondé non pas sur la crainte de la punition, mais sur la nécessité d'une interaction constructive et d'une compréhension mutuelle avec les autres. On ne peut pas faire le bien sur une île déserte. Marx se moquait à juste titre des « robinsonades ». Pour faire le bien, il faut un/une « autre ». Il faut des relations sociales. Et nous, la gauche, voulons changer ces relations, les rendre plus humaines et minimiser la violence et la coercition.
Les ondes de l'entretien entre Andrey Rudoy et Boris Kagarlitsky.
Envisagez-vous une force politique de gauche qui pourrait devenir importante à l'avenir et prendre la place du Parti communiste de la Fédération de Russie et d'autres organisations ? Et quelle devrait être son organisation et son idéologie ? Un parti communiste orthodoxe, un parti socialiste démocratique, un parti social-démocrate ? Ou pourrait-il s'agir de tout un spectre de forces politiques ?
Si l'on parle des changements qui se sont produits au cours des trois dernières années, l'un des plus importants est la disparition de l'ancienne opposition à la Douma. On pouvait critiquer autant qu'on voulait l'opportunisme des dirigeants du PCFR et affirmer de manière convaincante qu'ils n'étaient ni communistes ni de gauche, mais ils restaient pratiquement la seule opposition représentée au sein du système ; c'est pourquoi les gens continuaient à les rejoindre, et nous devions les prendre en considération, tenir compte de leur monopole.
Après le 24 février 2022, ils ont finalement perdu la fonction qu'Anatoly Baranov appelait « fournir des services d'opposition à la population » [14]. Le champ politique en Russie n'est pas seulement « nettoyé », il est vidé. Nous pouvons repartir de zéro, et c'est excellent.
Non seulement nous pouvons et devons construire une nouvelle force politique sur le flanc gauche, mais nous pouvons et devons en faire la plus moderne et la plus avancée à l'échelle mondiale – et c'est là notre avantage par rapport, par exemple, à nos camarades occidentaux, car ces derniers doivent se référer à des structures, des organisations et des institutions qui persistent depuis les années antérieures, alors que nous n'avons rien de tout cela.
Pendant ce temps, c'est précisément au niveau mondial que le processus de refondation du mouvement de gauche mûrit et commence déjà. Regardez le nouveau parti créé par les partisan·es de Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne ; regardez les nouveaux animateurs et animatrices de la gauche aux États-Unis. Notre tâche consiste non seulement à unir les partisan·es, mais aussi à trouver de nouvelles formes d'organisation.
Je dirai tout de suite que j'ai plusieurs idées organisationnelles que je préfère ne pas rendre publiques prématurément. Mais cela concerne la technique. Sur le plan politique, il est clair que nous devrons former une coalition. Il est impossible de parvenir à une uniformité idéologique forte, et nous ne devons pas nous efforcer d'y parvenir. Mais l'unité politique sur les questions principales est tout à fait réalisable.
De toute évidence, selon les mots de Lénine, « avant de pouvoir nous unir, nous devons tracer des lignes de démarcation [15] ». En ce sens, la discussion actuelle sur l'histoire initiée par Vestnik Buri est tout à fait naturelle et opportune. Mais il est également clair que la véritable unification, la coalition, ne se construira pas autour de la question de l'attitude envers Staline, mais autour des questions de démocratisation, de nationalisation des monopoles naturels et de socialisation des plateformes, autour des questions de guerre et de paix, d'éducation et de droits sociaux. Et il s'avérera alors qu'un bon nombre de personnes qui débattent aujourd'hui avec zèle du passé se montreront absolument désintéressées par le travail pour l'avenir. Si quelqu'un·e refuse, ce sera son choix, sa liberté.
Nous devons rassembler une large coalition autour d'un programme de réformes démocratiques et sociales, tandis que les différents éléments de cette coalition peuvent conserver leurs particularités idéologiques – c'est normal.
La discussion d'un programme de réforme a déjà commencé ; je peux citer le document « New Deal » [16], qui a été discuté il y a environ un an. À mon avis, le projet est trop modéré et donc irréaliste.
Si la gauche a une chance, c'est dans le contexte d'une crise profonde qui exige des solutions plus radicales affectant la structure du pouvoir et de la propriété. Mais bien sûr, nous ne parlons pas d'une nationalisation totale dans l'esprit de l'ancienne économie soviétique.
Lors de la précédente vague ascendante du mouvement de gauche, alors que YouTube « rouge » était en plein essor, des cercles d'étude ont également commencé à se former en masse. Mais il est désormais évident que dans la plupart d'entre eux, les participant·es lisaient des ouvrages vieux de 100 à 115 ans, qu'elles ou ils traitaient de manière trop dogmatique, perdant souvent toute pertinence scientifique dans le processus. Selon vous, quels sont les livres et auteurs/autrices contemporains sur le marxisme qui méritent d'être étudiés ? Et comment amener les marxistes à lire également de la littérature non marxiste, afin d'élargir leurs horizons et d'éviter une bulle d'information ?
En substance, la réponse est déjà contenue dans votre question. Il faut lire des ouvrages variés, y compris non marxistes. Marx, par exemple, ne lisait pas seulement [Friedrich] Engels et lui-même. Et Lénine a étudié Les conséquences économiques de la paix de John Maynard Keynes et a même correspondu avec lui. Tout cela est évident.
Ce qui est plus intéressant, c'est que les membres de notre cercle ont souvent non seulement une mauvaise compréhension de la littérature non marxiste, mais elles ou ils ne lisent pas toujours Marx lui-même avec attention. Qui, en fait, a étudié les volumes deux et trois du Capital dans ces cercles ? Ou les Manuscrits économiques et philosophiques de 1844 ? Ou les articles sur la domination britannique en Inde ? Si ces textes avaient été lus attentivement, de nombreuses disputes et plaintes absurdes à l'égard d'autres militant·es de gauche n'auraient jamais vu le jour, en particulier lorsque ces militant·es de gauche ne faisaient que répéter une idée formulée pour la première fois par Marx. Ou par Rosa Luxemburg, d'ailleurs.
Nous devons également lire l'ensemble des travaux rédigés par les chercheurs /chercheuses de gauche au cours des cent dernières années. Une bibliothèque entière s'est constituée. Elle contient de nombreux ouvrages précieux et pertinents. La maison d'édition Direct-Media tente aujourd'hui de combler en partie cette lacune avec sa série « Red Books ».
Étant en prison, je ne peux pas participer pleinement à ce travail, mais j'essaie d'apporter mon aide. Par exemple, l'ouvrage d'Otto Šik intitulé Plan and Market under Socialism [17] devrait enfin paraître prochainement. Cette série est intéressante car elle présente différents auteurs et courants de pensée socialiste, des austro-marxistes [Otto Bauer, Max Adler, etc.] à Mao [Zedong]. Que les lecteurs/lectrices tirent leurs propres conclusions. L'essentiel est de vaincre l'ignorance. Et parmi les classiques non marxistes de la sociologie et de l'économie, Max Weber, Émile Durkheim, Keynes et Joseph Schumpeter sont des auteurs incontournables.
Enfin, de nouveaux ouvrages utiles apparaissent actuellement, y compris en russe. Pour ma part, je ne suis pas d'accord avec [Yanis] Varoufakis sur de nombreux points, mais je pense néanmoins que son ouvrage Technofeudalism [18] est aujourd'hui incontournable [voir Cédric Durand et Jean-Marie Harribey sur la critique du technoféodalisme]. Tout comme Platform Capitalism [19] de Nick Srnicek.
J'ai entendu dire que vous étiez contrarié lorsque [Donald] Trump a remporté les élections. Et il est évident que son retour à la Maison Blanche a déjà eu des conséquences désastreuses sur la vie nationale et internationale. Mais n'y a-t-il pas une lueur d'espoir, puisque le processus de paix a au moins bougé grâce à lui ?
Je ne suis pas d'accord pour dire que le processus de paix a avancé grâce à Trump. Des informations faisant état de pourparlers secrets sont apparues dès l'été 2024. Au contraire, je pense que la politique de Trump a conduit le processus dans une impasse.
Il pensait qu'en offrant des conditions favorables à Moscou, il obtiendrait très rapidement le résultat souhaité. Mais il n'a absolument pas compris les causes et la dynamique de ce conflit, qui ne trouve pas son origine dans une lutte pour le territoire ou l'idéologie du « monde russe », mais dans les problèmes politiques internes de la Russie et, dans une certaine mesure, de l'Ukraine.
Il est impossible de parvenir à un accord sur la base d'un marchandage géopolitique, tout simplement parce que la géopolitique, ou même la question de savoir qui s'empare des gisements de terres rares, est tout à fait secondaire. La question principale est le transfert du pouvoir au Kremlin. Et en Ukraine, je pense qu'il y a également une question de redistribution du pouvoir, mais sous une forme différente.
La fin de la guerre signifie la fin de la configuration politique actuelle. La manière dont les hostilités prendront fin n'a même pas d'importance. La paix est un défi pour lequel les acteurs/actrices ne sont pas prêt·es ; elles et ils en sont terrifiés. Mais elle est inévitable de toute façon. Je pensais auparavant qu'il y aurait un accord de paix, puis, par conséquent, un transfert de pouvoir. Maintenant, je pense que ce sera l'inverse : d'abord le transfert, puis la paix. En tout état de cause, il me semble que Trump n'a fait que retarder et embrouiller les choses.
Il semble qu'une nouvelle escalade se prépare. Trump est déçu par l'intransigeance de Moscou et transfère des missiles en Ukraine. Comment évaluez-vous les perspectives de paix aujourd'hui, en 2026 ?
Comme je l'ai dit, les conditions nécessaires à un cessez-le-feu étaient déjà réunies à la fin de 2024. Les deux parties comprenaient parfaitement que prolonger les combats n'améliorerait pas leur position stratégique. Quant au processus de négociation, le retarder joue clairement en défaveur de la Russie : après chaque échec d'un accord proposé, la version suivante ne sera que pire. Trump a fait le maximum de concessions possibles dès le début, et la logique des événements l'oblige à durcir sa position.
Le problème ne réside pas dans les négociations, mais dans les alignements internes à Moscou. Paradoxalement, la propagande du Kremlin et celle des libéraux donnent la même image : des élites consolidées avec un seul leader poursuivant un objectif mondial connu de lui seul. Rien ne pourrait être plus éloigné de la réalité. Il n'y a pas eu de régime autocratique depuis longtemps ; les élites sont profondément divisées et poursuivent des objectifs totalement différents, souvent incompatibles. Mais elles craignent une scission ouverte et tentent donc de résoudre les problèmes par consensus, ce qui est impossible. En conséquence, les décisions qui sont mûres et même préparées ne sont tout simplement pas prises.
C'est comme un navire dérivant par inertie tandis qu'une dispute sans fin fait rage sur le pont pour savoir où naviguer. Combien de temps cela peut-il durer ? Nous naviguons ainsi depuis au moins un an. Et nous pouvons dériver jusqu'à ce qu'un iceberg apparaisse. Qu'est-ce qui pourrait jouer le rôle d'un iceberg ? Un sérieux revers militaire ou une manifestation aiguë de la crise économique et financière. Jusqu'à présent, rien de tel n'est visible, mais comme on le sait, un iceberg émerge du brouillard de manière inattendue.
Et ici, peu importe qu'une collision se produise. Ce qui importe, c'est que celles et ceux qui se disputent sur le pont le remarquent et décident enfin de tourner la barre. Tout se passera soudainement et très rapidement. En bref, le titre du classique d'Alexei Yurchak me vient à l'esprit : Tout était éternel, jusqu'à ce que cela ne le soit plus [20].
Il y a quelque temps, vous et plusieurs autres prisonnier·es politiques avez signé une lettre ouverte appelant les dirigeant·es mondiaux à accorder l'amnistie aux prisonnier·es politiques en Russie et en Ukraine [21]. À votre avis, sommes-nous proches d'une telle amnistie ?
S'il y a un transfert de pouvoir, il y aura un accord de paix et une amnistie. Je dois toutefois ajouter qu'il ne s'agit pas seulement des prisonnier·es politiques. Des milliers de personnes sont détenues dans des camps et des prisons en vertu de l'article 337, qui punit l'absence non autorisée d'une unité militaire. Elles sont là à cause de la guerre et devraient être libérées.
Même en vertu d'articles pénaux ordinaires, y compris ceux dits « économiques », les tribunaux ont prononcé des peines clairement exagérées, en calculant que les personnes signeraient des contrats avec l'armée. Il est évident que l'amnistie devrait être plus large et couvrir non seulement tous et toutes les prisonnieres politiques, mais aussi d'autres articles.
Et à l'avenir, une réforme judiciaire est nécessaire. Je suis dans un camp de régime général ; il n'y a pratiquement pas de véritables criminels ici. Mais je peux affirmer avec certitude qu'au moins un tiers de mes voisins ne devraient pas être ici ; une amende ou des travaux d'intérêt général auraient suffi.
Certains militant·es de gauche ont critiqué à la fois votre lettre ouverte et la présence de [Yevgeny] Stupin, [Mikhail] Lobanov et [Alexey] Sakhnin à l'APCE [Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe] [22], affirmant qu'ils ne s'adressaient pas aux peuples et aux masses laborieuses, mais aux politiciens bourgeois et aux institutions politiques bourgeoises. Que répondez-vous à ces affirmations ?
Ce sont des affirmations étranges. Si nous publions une déclaration publique que des centaines de milliers de personnes peuvent lire, nous nous adressons déjà aux masses. Si nous nous orientions vers les élites, nous aurions besoin de négociations en coulisses et de diverses visites à des personnalités influentes, ce qui est précisément ce que font de nombreuses et nombreux émigrés libéraux. Très bien, qu'elles et ils le fassent. Je ne m'y oppose pas. Mais notre position est publique ; nous essayons d'influencer l'opinion publique en Russie et en Occident.
Quant aux politicien·nes occidentaux, c'est surtout à gauche que la question des prisonniers politiques est soulevée. J'irai même plus loin : depuis que la crise humanitaire autour de l'opération israélienne à Gaza a éclaté, il est devenu évident que la question des droits humains est polarisante et hautement idéologique. La position internationaliste de gauche est que tout le monde a un droit égal à la vie et à la liberté – Russes, Ukrainien·nes, Juifs/Juives, Palestinien·nes.
Revenons à votre quotidien dans le camp. À IK-4, il y a plusieurs prisonniers politiques de gauche : vous, Ruslan Ouchakov, Gagik Grigoryan [23]. Une telle communauté est-elle utile ? Et comment vont les gars ?
À IK-4, une communauté de prisonniers politiques s'est formée, avec des militants de gauche en son sein.
Paradoxalement, la plupart des personnes purgeant une peine pour des motifs politiques ne sont en réalité pas très politisées. Ils ont simplement été scandalisés par les événements de ces dernières années et ont commencé à exprimer leur indignation sur les réseaux sociaux. Ils se sont donc retrouvés à l'IK-4. Et ce n'est qu'ici, après avoir rencontré d'autres prisonniers politiques, qu'ils commencent à réfléchir en termes politiques. Et même là, ce n'est pas toujours le cas.
Mais c'est là qu'il devient évident qu'ils sont spontanément de gauche. Non pas parce qu'ils ont lu des livres théoriques, mais en raison de leur expérience de vie. À cela s'ajoute l'effet du milieu. Notre petit groupe se réunit régulièrement, boit du thé, discute de l'actualité ; parfois, je raconte des histoires sur l'histoire ou la sociologie. Certains m'empruntent des livres à lire (et pas seulement les prisonniers politiques, d'ailleurs).
C'est une leçon importante pour les militants de gauche : ne vous enfermez pas dans votre propre milieu. Nous devons rendre intéressant pour les profanes ordinaires et dépolitisés d'être avec nous, et leur permettre de s'identifier à nous. Il sera alors facile de faire avancer un programme politique. C'est cela, l'hégémonie. Non pas en théorie, mais dans la pratique.
Quant à notre petit cercle, oui, avec Ruslan Ouchakov et Gagik Grigoryan, vous pouvez discuter de livres, d'épisodes du mouvement de gauche et en débattre. Mais tous les autres écoutent aussi avec intérêt. Denis Anokhin [24] passe régulièrement nous voir. J'espère vivement que lorsque nous sortirons d'ici, nous agirons ensemble.
Il n'y a pas longtemps, un autre participant à nos réunions autour d'un thé, Valentin Shlyakov [25], a été libéré de l'IK-4. Il m'écrit maintenant des lettres, nostalgique de nos rencontres du soir. Mais la situation de Shlyakov est difficile : il n'a pas de travail, des problèmes de logement et il est sous surveillance administrative pendant huit ans. À l'époque tsariste, on appelait cela « surveillance policière à vue ».
Quoi qu'il en soit, je suis à ma place parmi ces personnes. Il y a des milliers de prisonnier·es politiques en Russie. Et nous pouvons les aider non seulement de l'extérieur, mais aussi de l'intérieur : en maintenant une communauté et en nous soutenant les un·es les autres. Il me semble que nous y parvenons.
Je comprends que les lieux de détention soient tristes, mais quand même : quelles ont été les situations les plus drôles et les plus joyeuses qui vous sont arrivées ou qui se sont produites autour de vous au cours de ces deux années ? (La libération ne compte pas.)
Curieusement, il se passe toujours beaucoup de choses absurdes et amusantes en prison et dans le camp. En fait, il n'y a rien de surprenant à cette absurdité. La prison elle-même est par définition une institution plutôt absurde. Mais je ne vais rien raconter de précis pour l'instant, car je prends des notes : je note les histoires les plus curieuses et les personnages les plus intéressants dans un petit carnet. Et je ne vais pas raconter ce qui se passe en prison.
J'espère vraiment qu'il y aura un livre, si jamais je sors d'ici. Et dans ce livre, je décrirai en détail tout ce qui s'est passé ici. Toutes les histoires drôles, comiques, grotesques et parfois, bien sûr, légèrement inquiétantes que j'ai observées ou entendues au cours de mes pérégrinations dans les prisons et l'IK-4. Je pense que ce livre sera – du moins je l'espère vivement – un succès.
Donc, pour l'instant, vous devrez attendre que je sorte, car je ne veux pas le rendre public avant.
À propos de sortie : si vous vous retrouviez face à Dud' [26], que lui diriez-vous ?
C'est une question intéressante. Je n'ai pas été invité à Dud'. Mais si je l'étais, je commencerais par le féliciter. Il me semble qu'il a beaucoup évolué en tant que journaliste.
Comme vous le comprenez, je n'ai pas vu son dernier travail, mais la différence entre ce qu'il faisait lorsqu'il débutait dans le journalisme sociopolitique et ce qu'il a accompli, par exemple, en 2023, est énorme. L'interview d'[Andrei] Lankov [27] est la dernière que j'ai pu voir ; c'est un très bon travail professionnel.
Il serait difficile de me soupçonner d'avoir initialement sympathisé avec Dud', mais je suis tout à fait d'accord avec vous. Et quand vous serez libre, vous aurez beaucoup à voir de lui. L'interview avec Volkov [28] est presque une forme d'art contemporain. Permettez-moi de vous poser une dernière question : que voudriez-vous faire en premier lieu une fois que vous serez libre ?
Nous parlerons de libération quand il y aura une libération définitive. Mes deux mois de vacances entre deux arrestations ne comptent pas vraiment. Pas plus que les visites qui vous permettent de vous sentir libre pendant quelques jours ou quelques heures.
Mais en réalité, il y a beaucoup de choses instructives et même drôles en prison. Si je sors d'ici, comme je l'ai déjà dit, j'écrirai certainement un livre. Il a même déjà un titre : Walks with Leviathan (Promenades avec Léviathan). Je vous assure qu'il y aura beaucoup d'humour dedans.
Mon entourage, et même le personnel, sont déjà au courant de ce livre qui n'est pas encore écrit. Je me souviens qu'à Rzhev, le chef des opérations m'a convoqué et m'a demandé : « Est-ce que vous écrivez vraiment un livre sur la prison ? » J'ai répondu que oui. Il m'a dit : « Alors, écrivez sur nos problèmes. Notre financement est mauvais et nous ne pouvons même pas faire les réparations nécessaires. » Je lui ai promis. Je l'écrirai.
Bien sûr, j'ai de grands projets, tant politiques que littéraires. Mais je dois d'abord me concentrer sur ma santé. Il ne m'est rien arrivé de grave ici, mais un camp n'est pas une station balnéaire. De plus, j'ai une famille. Beaucoup de gens veulent me voir. Et puis, il y a le chat Stepan [29]. Tout le monde et tout a besoin de temps.
Par Boris Kagarlitsky et Andrey Rudoy. Publié pour la première fois en russe dans Rabkor. Traduction en anglais et introduction par Dmitry Pozhidaev pour LINKS International Journal of Socialist Renewal.
https://links.org.au/interview-boris-kagarlitsky-behind-bars
Traduit en français par D.E.
Voir articles de ou concernant Boris Kagarlitsky sur le site alencontre.org le 24 octobre 2022, les 4 mars, 23 mai 2023, les 2 avril, 8 avril, 11 mai, 21 octobre, 1er novembre, 16 novembre 2024, le 16 juillet 2025. (Réd.)
Notes
[1] Rabkor (Correspondant ouvrier), la plateforme médiatique en ligne de gauche fondée et dirigée pendant de nombreuses années par Boris Kagarlitsky avant son arrestation.
[2] SMO signifie « opération militaire spéciale », la désignation officielle russe pour la guerre en Ukraine. En vertu de la loi russe, l'utilisation du mot « guerre » pour désigner ces événements est interdite et peut entraîner des sanctions administratives ou pénales.
[3] FSIN-Letter : service payant de transmission d'e-mails vers les prisons russes, géré par des sous-traitants du Service pénitentiaire fédéral russe (FSIN) ; les messages soumis sur un portail sont filtrés par des censeurs, imprimés dans la colonie pénitentiaire et remis au détenu ; les réponses sont généralement manuscrites, scannées et renvoyées à l'expéditeur d'origine. Ce service est plus rapide que la poste ordinaire, mais il n'est pas privé et les retards sont fréquents.
[4] Les manifestations de Bolotnaya (2011-2012) désignent une vague de manifestations de masse en Russie déclenchée par des allégations de fraude lors des élections législatives de décembre 2011 et un mécontentement général face au retour de Vladimir Poutine à la présidence. Les premiers rassemblements du mouvement se sont concentrés autour de la place Bolotnaya, dans le centre de Moscou, attirant une large coalition allant des libéraux aux militant·es de gauche et aux nationalistes. Les manifestations réclamaient des élections équitables, la libéralisation politique et la responsabilité ; elles ont été réprimées par une forte présence policière, des détentions et, plus tard, des poursuites pénales contre les participant·es. En russe, boloto signifie « marécage », donc « Bolotnaya » se lit littéralement comme « place du marécage ». La réponse de Kagarlitsky à cette question – « Le nom s'est avéré symbolique : toute l'énergie de la protestation s'est noyée dans le marécage de l'opportunisme libéral » – exploite ce double sens. Il dit que l'élan du mouvement s'est effondré à la fois au sens figuré (dans des tactiques libérales sans but ou prudentes) et au sens linguistique.
[5] La confrontation entre le présiden

Belgique : Echec du « fédéralisme d’union », crise de régime larvée
Sur les réseaux sociaux, nombreuses sont les personnes de gauche à avoir considéré que le duel De Wever-Bouchez sur le budget 2026 de l'Etat fédéral n'était rien de plus qu'une mise en scène pour faire passer la pilule de l'austérité. On voit aujourd'hui qu'il n'en est rien. L'affrontement est bien réel. Sur quoi porte-t-il et que révèle-t-il ?
16 novembre 20235 | tiré du site de la gauche anticapitaliste
Le « duel » De Wever/Bouchez
Les commentateurs politiques ont pointé la responsabilité du président du MR. L'égo démesuré de Bouchez est en effet un élément clé de la situation. Bertrand Henne, dans une chronique pour la RTBF, a bien saisi le personnage. Il « suit invariablement la même stratégie depuis cinq ans : rien ne doit être plus important que lui. Aucune règle, aucune amitié, aucun intérêt général, aucun journaliste, aucun gouvernement et, bien sûr, aucun premier ministre ne doit le détourner de son ‘cavalier seul contre tous'. Un mythe aux accents bonapartistes qui doit, il en est convaincu, le mener un jour au 16, rue de la Loi ». C'est bien vu.
Bertrand Henne rappelle à juste titre que Bouchez, par cette stratégie, « a affaibli le gouvernement Vivaldi et, surtout, le premier ministre Alexandre De Croo ». En effet, en harcelant de l'extérieur le gouvernement dont le MR faisait pourtant partie, Bouchez a délibérément « fait perdre le VLD », tout en faisant gagner le MR et la N-VA. Le calcul était cynique. Il a fonctionné.
Selon le journaliste, l'alliance De Wever-Bouchez contre De Croo a amené les nationalistes flamands à espérer que l'alliance entre les deux hommes déboucherait sur un gouvernement stable pour assainir l'Etat en imposant des réformes ultra-libérales. Pourtant, après huit mois de négociations, Bouchez annonce qu'il ne sera pas ministre. « De Wever sait que cela va compliquer les choses » mais « il espère que les réformes du gouvernement, les plus à droite depuis des lustres, vont apaiser le président du MR. »
Chacun peut constater qu'il n'en a rien été. Le blocage budgétaire est profond entre les deux principaux partenaires de l'Arizona. Pour éviter la crise ouverte, De Wever a même dû passer par le Palais. Certains observateurs croient savoir que c'est le dossier européen des avoirs russes gelés en Belgique qui l'a retenu de démissionner. Quoiqu'il en soit, comme l'écrit Bertrand Henne, « c'est la douche froide à la N-VA, où l'on se retrouve désormais, et pour la première fois, à la gauche d'un partenaire plus à droite ».
Au-delà du choc entre deux ego, il faut constater que l'objectif des deux camps est le même : dix milliards « d'assainissement budgétaire » d'ici 2030. Mais les moyens diffèrent en partie : d'un côté, campé sur sa dénonciation de la « rage taxatoire », Bouchez exclut toute rentrée supplémentaire ; de l'autre, De Wever veut compléter les réductions de dépenses par des hausses de la TVA et une ponction symbolique sur les plus hauts revenus. Les autres partenaires de l'Arizona appuient le premier ministre N-VA, au nom des « compromis nécessaires » et d'une équité qui n'est évidemment qu'un leurre grossier (le bla-bla sur « les épaules les plus larges »).
Il y a donc un vrai désaccord entre deux projets politiques bourgeois. Pourquoi ? Selon Bertrand Henne, « De Wever s'est fait élire sur un libéralisme conservateur classique marqué par une obsession d'assainir les comptes publics et, donc, une certaine conception de la continuité de l'Etat. (…) Il a face à lui un MR qui s'est radicalisé et s'inspire désormais davantage de la tronçonneuse de Javier Milei ou d'Elon Musk, une conception anti-Etat, anti-impôt, qui s'accorde mal avec la volonté d'assainissement, dont l'objectif est de rendre l'Etat plus sain et plus solide ».
A notre avis, cette explication n'est pas pleinement satisfaisante. On peut douter de l'affirmation que le libéral-monarchiste Bouchez serait moins attaché que la NVA à rendre l'Etat « plus sain et plus solide ».
D'une part, le fait que De Wever soit le premier ministre de l'Etat belge n'efface pas les interrogations sur les conséquences institutionnelles de son libéral-nationalisme flamand. D'autre part et surtout, il ne faut pas confondre démantèlement du secteur public et affaiblissement de l'Etat. Le néolibéralisme implique un Etat fort pour affronter les révoltes contre les destructions sociales et écologiques. (Le projet Quintin montre qu'il n'y a pas l'ombre d'un désaccord stratégique à ce sujet entre le MR et la N-VA.)
Bien que le conflit De Wever-Bouchez puisse donner cette impression, on peut douter que la N-VA soit vraiment « plus à gauche que le MR » par suite d'une évolution purement idéologique de ce dernier. Entendons-nous bien : cette évolution est indiscutable, Bouchez est d'extrême-droite. Son parti le suit puisque, électoralement, « ça marche » (c'est ce qu'ont dit benoîtement Glatigny et Wilmès lors de la soirée électorale de juin dernier !). Mais c'est « l'existence sociale qui détermine la conscience ». Pour les matérialistes que nous sommes, la question sous-jacente est la suivante : qu'est-ce qui, dans la situation générale, sous-tend l'extrême-droitisation du MR et son succès sur une ligne trumpiste ?
Plus qu'une crise budgétaire, l'échec du « fédéralisme d'union »
A cette question, il y a des réponses générales bien connues : l'extrême-droite se nourrit de la misère et des inégalités créées par des décennies de politiques néolibérales, ainsi que du désespoir semé par la social-démocratie gestionnaire du capitalisme. C'est le terreau favorable à la propagation du racisme, de l'islamophobie, de l'antisémitisme, de la transphobie, du climato-négationnisme et autres abjections réactionnaires.
Cette explication générale vaut partout, des Etats-Unis à l'Union Européenne, en passant par la Russie et la Grande-Bretagne. Mais il faut compléter le tableau avec les spécificités nationales, voire régionales.
Dans le cas belge, en particulier, l'affrontement De Wever-Bouchez et l'extrême-droitisation du MR gagnent à être mis en lumière en prenant en compte la réponse bourgeoise à la « question nationale » – autrement dit, l'existence de deux peuples administrés par un Etat qui, de sa fondation jusqu'en 1898, ne reconnaissait que le français comme langue officielle.
Dans les années '70, la réforme « fédérale » de l'Etat était censée permettre à la classe dominante et à son personnel politique de surmonter leurs « divisions communautaires ». L'idée était que la régionalisation des budgets et des compétences éliminerait les sources de conflits en permettant à chacun de gérer ses propres affaires.
Régionaliser une part substantielle des affaires de l'Etat a certes mis fin pendant une période aux querelles incessantes entre politiciens Flamands et Wallons et aux crises gouvernementales à répétition. Mais sans rien résoudre au fond du problème. Loin d'être strictement linguistique, ce fond du problème est en réalité l'inégalité du développement socio-économique combiné des deux parties du pays où sont parlées des langues différentes.
Cette inégalité socio-économique n'a fait que croître. Il ne pouvait en être autrement, car les politiques néoliberales laissent au capital la liberté de faire ce qu'il veut, où il veut, quand il veut, en fonction de ses profits. Concrètement, cette liberté, après la guerre, revint à privilégier les investissements capitalistes en Flandre ( de la même manière que le Capital avait privilégié la Wallonie durant la révolution industrielle).
A son tour, cette différenciation économique a approfondi la différenciation socio-politique entre les sociétés civiles du Nord et du Sud du pays. Le personnel politique bourgeois s'est grandement « regionalisé », de sorte que les « hommes d'Etat » capables de « prendre leurs responsabilités » au niveau fédéral ont quasiment disparu (le CVP W. Martens était sans doute le dernier). Les autres politiciens ont le nez dans le guidon de leur région. Il y a de plus en plus « deux sociétés dans un Etat ».
Bouchez lui-même incarne ce phénomène : il veut être premier ministre mais est incapable de formuler une phrase simple en néerlandais. Son modèle est Margaret Thatcher. La dame de fer disait « il n'y a pas de société, seulement des individus ». Aveuglé comme elle par le néolibéralisme, Bouchez s'imagine que la question nationale – l'existence de deux peuples – est soluble dans le tout au marché.
Les conditions particulières de la Wallonie (en gros, le déclin socio-économique et l'écrasante responsabilité social-démocrate face à ce déclin) ont fourni le terreau propice au succès électoral de Bouchez sur une ligne trumpiste. Or, son arrogance et son ignorance l'empêchent de comprendre que cette stratégie d'extrême-droite, qui lui a réussi en Wallonie (mais pas à Bruxelles !), est inacceptable pour De Wever parce que, si elle était appliquée en Flandre, elle déstabiliserait la NVA au profit du Vlaams Belang.
Le conflit actuel entre la N-VA et le MR doit être saisi dans ce contexte. Pour continuer à conduire le bulldozer de la destruction sociale, Bouchez doit appuyer constamment sur l'accélérateur populiste-raciste. C'est pourquoi il accueille au MR tous les débris malodorants de l'extrême-droite francophone. De Wever est dans une autre situation : pour continuer à piloter le bulldozer, il doit au contraire faire barrage au Belang et neutraliser le mouvement syndical. Il a constaté avec surprise, à l'automne 2014, la force considérable des travailleurs.euses de Flandres, notamment des jeunes sur les zonings. C'est pourquoi il a embarqué les sociaux-libéraux de Vooruit dans sa coalition.
Dévoré par sa haine viscérale des syndicats et de tout ce qui ressemble à la gauche de près ou de loin (de très, très loin, dans le cas de Vooruit !) Bouchez, le fils enragé de petits commerçants ruinés par la concurrence, le petit avocat belliqueux qui se campe comme « homme d'Etat inconditionnel de la monarchie Belgique », fait du pied au Vlaams Belang et accueille avec satisfaction les félicitations de Tom Van Grieken. Il ne semble même pas capable de comprendre que ses foucades risquent d'ouvrir tout grand bien plus qu'une crise gouvernementale : une crise de régime.
Reprendre le débat sur les alternatives
La critique est aisée, l'art est difficile. Comme développé dans un article récent sur ce site, il est puéril de vouloir faire abstraction des enjeux institutionnels. Ils ne sont pas indépendants de la lutte sociale-économique, mais intimement liés à celle-ci. En supposant que le mouvement contre l'Arizona aille « jusqu'au bout », syndicats et mouvements sociaux seraient inévitablement confrontés au problème de l'alternative politique, donc aussi du cadre institutionnel où cette alternative pourrait être mise en oeuvre.
L'art, à gauche, consisterait donc à rouvrir le dossier « question nationale ». Entre deux marqueurs. D'une part, l'unitarisme ne saurait constituer une alternative démocratique et sociale a la gabegie et aux absurdités du « fédéralisme d'union » (les nombreux ministres du climat, par exemple). D'autre part, ce soi-disant « fédéralisme » est non seulement une machine de guerre contre la gauche mais aussi une machine à désarticuler la société, au bénéfice des tendances autoritaires à tous les niveaux. « A tous les niveaux », car ces tendances pourraient dans certaines conditions se concrétiser aussi au niveau fédéral, autour de la monarchie, ce « dernier recours » possible (le passage de De Wever par la case « Palais » du Monopoly belge est un exemple : c'est au parlement, pas au roi, que le premier ministre devait demander « cinquante jours » !).
Il n'y a pas de démocratie dans un cadre monarchique, et pas de fédéralisme digne de ce nom sans réformes de structures anticapitalistes mettant fin a la liberté d'investissement du capital. C'est à partir de ce constat ( valable aussi, mutatis mutandis, au niveau européen !) qu'il conviendrait de reprendre, à gauche, le débat sur les alternatives possibles.
Daniel Tanuro
Photo : Bart De Wever face à la Chambre la 6 novembre 2025, après avoir « demandé » au roi cinquante jours pour sortir de la crise. Source : capture d'écran d'un reportage de la RTBF.
Glossaire
Pour faciliter la lecture, nous publions un glossaire généré automatiquement expliquant le positionnement des politicien·nes et les noms des partis et leur orientation. Les corrections sont bienvenues.
I. Dirigeant·es politiques mentionnés
Bart De Wever
Fonction : Président de la N-VA (Nouvelle Alliance Flamande), premier ministre dans la coalition dite « Arizona » (selon le contexte de l'article).
Positionnement : Nationaliste flamand, droite conservatrice, néolibéralisme autoritaire ; partisan d'un affaiblissement du fédéral au profit de la Flandre.
Rôle dans l'article : Cherche à imposer un « assainissement » budgétaire, coincé entre son programme nationaliste-flamand et la nécessité de barrer la route au Vlaams Belang.
Georges-Louis Bouchez (GLB)
Fonction : Président du MR (Mouvement Réformateur).
Positionnement : Droite radicalisée, ligne ultralibérale et trumpiste ; posture « anti-impôt / anti-État social ».
Rôle dans l'article : Déclencheur des conflits internes ; stratégie populiste agressive ; incarne l'extrême-droitisation du MR.
Alexandre De Croo
Fonction : Président du VLD (Open Vld) ; ancien Premier ministre (gouvernement Vivaldi).
Positionnement : Libéralisme classique, pro-UE, centre droit.
Rôle dans l'article : A été affaibli par l'offensive permanente de Bouchez malgré la participation du MR au gouvernement Vivaldi.
Bertrand Henne
Fonction : Journaliste politique (RTBF).
Rôle : Analyses citées pour éclairer les stratégies de Bouchez et De Wever.
Javier Milei
Fonction : Président de l'Argentine (extrême droite libertarienne).
Positionnement : Ultralibéralisme « anarcho-capitaliste », destruction de l'État social.
Rôle dans l'article : Référence pour illustrer la radicalisation idéologique du MR.
Elon Musk
Fonction : PDG de plusieurs entreprises (Tesla, SpaceX, X).
Positionnement politique : Libertarien, anti-impôt, anti-État régulateur.
Rôle dans l'article : Icône du modèle hyperlibéral et anti-État qui inspire Bouchez.
Tom Van Grieken
Fonction : Président du Vlaams Belang.
Positionnement : Extrême droite flamande, identitaire, nationaliste xénophobe.
Rôle dans l'article : Son parti menace la N-VA ; il félicite Bouchez, ce qui montre la porosité idéologique.
Glatigny et Wilmès
Fonctions : Figures du MR (Sophie Wilmès, ancienne Première ministre ; Valérie Glatigny, ex-ministre).
Positionnement : Libéral modéré mais aligné sur la droitisation du MR.
Rôle dans l'article : Elles valident publiquement la stratégie de Bouchez lors de la soirée électorale.
II. Sigles, partis et coalitions
MR – Mouvement Réformateur
Espace politique : Droite libérale francophone.
Évolution récente : Radicalisation à droite sous Bouchez (ligne trumpiste), hostilité aux impôts et à l'État social, rhétorique anti-syndicale.
N-VA – Nieuw-Vlaamse Alliantie
Espace politique : Droite nationaliste flamande ; conservatrice ; antisyndicale.
Projet : Autonomie maximale de la Flandre, voire confédéralisme.
VLD / Open Vld – Open Vlaamse Liberalen en Democraten
Espace politique : Libéralisme classique, centre droit flamand.
Rôle : Pilier du gouvernement Vivaldi ; affaibli électoralement.
Vooruit
Espace politique : Social-libéralisme flamand (ex-SP.A).
Positionnement : Centre gauche mais fortement recentré ; soutien à des politiques néolibérales modérées.
Dans l'article : Partenaire « de gauche » de la coalition avec la N-VA, ce qui illustre la normalisation néolibérale du parti.
Vlaams Belang (VB)
Espace politique : Extrême droite flamande, nationaliste identitaire.
Rôle : Menace électorale majeure pour la N-VA ; pression vers la radicalisation à droite.
Arizona (coalition dite « Arizona »)
Composition habituelle : N-VA, MR, Vooruit, CD&V (parfois).
Orientation : Droite dure, programme de réformes antisociales, priorité à l'« assainissement » budgétaire.
Rôle dans l'article : Coalition en crise interne, révélatrice d'une crise de régime.
Vivaldi (ancienne coalition fédérale)
Composition : VLD, PS, MR, Ecolo-Groen, CD&V, Vooruit.
Orientation : Gouvernement « 7 partis », compromis centristes, gestion de crise.
Dans l'article : Bouchez a constamment sapé la stabilité de cette coalition.
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Nous combattons, nous avons des droits : comment la démocratie des soldats alimente la résistance ukrainienne
Les soldats ukrainiens font face à une contradiction impossible : ils défendent la démocratie tout en se voyant refuser des droits fondamentaux. Pas de calendriers de rotation. Pas de durées de service fixes. Des indemnisations inadéquates pour les blessés qui prennent des années à être traitées. Des femmes qui combattent dans des uniformes conçus pour les hommes. Des soldats LGBT+ dont les partenaires ne peuvent pas leur rendre visite à l'hôpital. Des spécialistes de la réparation envoyés à des postes d'assaut. Des commandants de bataillon retirés en pleine bataille sans consultation. Depuis près de quatre ans, les défenseurs ukrainiens luttent non seulement contre l'impérialisme russe mais aussi contre les échecs de leur propre État en matière de mobilisation, de bien-être et de responsabilité.
20 novembre 2025 | tiré d'Inprecor.fr | Illustration : © Kwak 90 / CC BY-SA
https://inprecor.fr/nous-combattons-nous-avons-des-droits-comment-la-democratie-des-soldats-alimente-la-resistance
Pourtant, c'est précisément à travers ces luttes que la culture militaire ukrainienne démontre quelque chose que les armées autoritaires ne peuvent pas reproduire : l'organisation démocratique renforce plutôt qu'elle n'affaiblit l'efficacité au combat. Lorsque des soldats refusent collectivement des ordres stratégiquement stupides et parviennent à les faire annuler, lorsque des familles protestent pour la rotation et forcent des débats parlementaires, lorsque des femmes vétéranes produisent l'équipement que l'État n'a pas fourni, lorsque le personnel LGBT+ s'organise ouvertement pour les droits de partenariat, lorsque des syndicats défendent simultanément la souveraineté nationale et les droits des travailleurs — ce ne sont pas des distractions par rapport à la nécessité militaire. Ils constituent l'avantage stratégique de l'Ukraine. Les mécanismes de rétroaction démocratiques détectent les erreurs catastrophiques. Les réseaux de solidarité horizontaux compensent les limites de la capacité de l'État. L'inclusion élargit les viviers de recrutement. La responsabilité construit la confiance qui maintient le moral à travers des années de guerre d'usure. C'est ainsi que les petites nations résistent aux empires plus grands : non par la discipline autoritaire, mais par la résilience adaptative que seule la démocratie permet.
Les soldats ukrainiens défendant Pokrovsk en janvier 2025 ont fait quelque chose d'impensable dans les armées autoritaires : ils ont filmé une vidéo exigeant la réintégration de leur commandant, l'ont publiée publiquement et ont mis au défi la direction militaire d'annuler sa décision. 1 L'action collective du 48eBataillon d'assaut séparé n'était pas de l'insubordination — c'était une responsabilité démocratique en temps de guerre. Leur commandant, Lenur Islyamov, venait d'être retiré durant la défense d'un carrefour logistique critique, et ses troupes refusaient d'accepter une décision qui menaçait leur survie. Ce n'était pas un incident isolé. Des bataillons de réparation menaçant une absence collective pour mauvais déploiement à des milliers de membres de familles manifestant pour la rotation, 2 des soldats LGBT+ s'organisant pour les droits de partenariat aux femmes vétéranes produisant des uniformes que l'État n'a pas fourni, 3 la culture militaire démocratique de l'Ukraine représente un contraste fondamental avec l'autoritarisme russe — et un avantage stratégique.
La gauche occidentale comprend souvent mal la lutte ukrainienne, piégée entre des réflexes anti-occidentaux généralisés qui traitent avec suspicion quiconque combat la Russie, et des récits libéraux qui ignorent la lutte des classes en guerre ou en paix. Mais les soldats et syndicalistes ukrainiens démontrent quelque chose que le mouvement anti-impérialiste doit comprendre : l'organisation démocratique durant la résistance n'est pas un luxe ou une faiblesse — c'est ce qui rend la victoire possible. Lorsque la culture autoritaire russe produit des agents de renseignement qui mentent pour éviter l'exécution, les réseaux de renseignement démocratisés de l'Ukraine recueillent quotidiennement des dizaines de milliers de rapports provenant des citoyens. 4 Lorsque les commandants russes menacent de tirer sur les troupes en retraite, les chefs de bataillon ukrainiens demandent publiquement du repos et de la rotation. Lorsque la Russie criminalise l'existence queer, plus de 600 soldats ukrainiens LGBT+ s'organisent ouvertement, portant des écussons de licorne en réponse sardonique à l'affirmation qu'ils n'existent pas. 5 Cet article examine comment la culture ukrainienne de dissidence, de responsabilité et d'organisation ascendante renforce sa résistance — et ce que cela signifie pour la solidarité anti-impérialiste.
Les spécialistes de la réparation ne sont pas de la chair à canon : la logique stratégique des protestations des soldats
Septembre 2025. Vingt-quatre militaires du bataillon de réparation de la 125e Brigade mécanique lourde séparée d'Ukraine ont annoncé qu'ils partiraient collectivement en absence sans autorisation plutôt que d'obéir aux ordres les transférant à des postes d'assaut. La plupart avaient plus de 50 ans. C'étaient des spécialistes de la réparation de drones, exploitant des ateliers auto-organisés avec des imprimantes 3D et des microscopes financés par leurs familles. 6 Volodymyr Romaniv, l'un des soldats, a expliqué l'absurdité aux médias ukrainiens : « Mon fils est diplômé d'un institut polytechnique avec un diplôme en technologie informatique. Il n'a pas encore 25 ans, a signé un contrat et s'est porté volontaire... maintenant un ordre de combat arrive — mon fils est envoyé au 218e Bataillon. Au 'hachoir à viande', dans des compagnies de fusiliers... L'absurdité la plus grande est que maintenant c'est une guerre de drones, des spécialistes sont nécessaires. Mon fils, qui est un spécialiste, est jeté dans les tranchées. » 7
L'ordre a été annulé dans les 48 heures. Ce n'était pas de la désertion — c'était une grève militaire, et elle a réussi. La protestation du bataillon de réparation a révélé quelque chose que les analystes occidentaux manquent souvent : les soldats ukrainiens peuvent identifier des décisions stratégiquement stupides et, plus important encore, ils peuvent parfois les arrêter. Dans les forces russes hiérarchiques, de tels ordres se poursuivraient indépendamment de la folie tactique, car l'honnêteté est récompensée par l'emprisonnement ou la mort. Comme War on the Rocks l'a documenté, Poutine a limogé plus de 150 agents de renseignement début 2022 pour avoir fourni des évaluations précises, créant « une culture militaire et politique de fourniture de renseignements inexacts ou carrément trompeurs vers le haut » qui n'a fait qu'empirer alors que la Russie s'est retrouvée bloquée dans le sud-est de l'Ukraine, à un coût humain et matériel énorme.
Deux mois plus tôt, en janvier 2025, le 48e Bataillon d'assaut séparé a fait face à une ingérence similaire du commandement. Quelques jours seulement après le redéploiement à Pokrovsk — l'un des champs de bataille les plus contestés — leur commandant fondateur Lenur Islyamov a été retiré. Le bataillon, composé à 90 % de volontaires, dont de nombreux Tatars de Crimée 8 luttant pour récupérer leurs terres occupées, a publié une vidéo publique : « Changer le commandant à un moment critique est une menace directe pour la capacité de combat de l'unité et sape la confiance des combattants... Nous considérons cette décision inacceptable durant la phase active de la guerre. » Contrairement au bataillon de réparation, leur demande n'a pas été immédiatement satisfaite. Mais le fait qu'ils aient pu la formuler — que des soldats combattant l'assaut russe aient pu faire une pause pour filmer un témoignage collectif questionnant la direction militaire — démontre une culture que les armées autoritaires ne peuvent pas reproduire.
Ces protestations comptent stratégiquement. Lorsque le personnel spécialisé peut contester un mauvais déploiement, les compétences sont adaptées aux missions. Lorsque les unités peuvent défendre des commandants en qui elles ont confiance, la cohésion se renforce. Le fait qu'elles aient pu s'organiser publiquement démontre des valeurs fondamentalement différentes de la culture militaire russe.
Le succès du septembre de la 125e Brigade était temporaire. En octobre, le même bataillon de réparation — envoyé à Kupiansk ostensiblement pour « creuser des tranchées » — a plutôt reçu l'ordre de prendre des positions de combat. Durant le déploiement, ils ont essuyé des tirs. Deux ont été blessés ; le conducteur principal Oleksandr Bezsmertnyi est mort durant l'évacuation. Le sergent junior Nazar Mykytynsky, un pilote de drone de l'ancien 219e Bataillon, a été tué. 9 La trahison était complète. Pourtant, le succès de la protestation initiale compte : il a démontré que l'organisation des soldats peut fonctionner, que l'action collective peut annuler des décisions mortelles, et que la culture militaire ukrainienne permet des défis à l'autorité que les systèmes autoritaires ne peuvent tolérer.
« La centralité de l'humain, c'est aimer son personnel » : les demandes de rotation et la crise de l'épuisement
Fin 2023, les mêmes soldats qui s'étaient portés volontaires au début de l'invasion à grande échelle de la Russie en février 2022 approchaient deux ans sans rotation. Le mari de 50 ans d'Anastasia Bulba, se remettant d'une commotion, était l'un d'entre eux. En décembre 2023, elle a rejoint plus de 100 femmes dans une tempête de neige à Kiev, tenant des pancartes indiquant « Soldat épuisé = guerre perdue » et « Mon mari est à cette guerre depuis 636 jours. » Leur demande était précise : la démobilisation après 18 mois, pas les 36 mois proposés par le gouvernement. Comme Bulba l'a déclaré au Kyiv Independent : « Ils proposent 36 mois, mais ce n'est pas juste pour ceux qui sont sur la ligne de combat. Ce serait une condamnation à mort pour eux. »
Les protestations des familles — se produisant dans au moins 11 villes d'octobre 2023 à début 2025 — représentaient le premier mouvement de protestation sociale soutenu durant la guerre. 10 Leurs slogans défiaient à la fois l'ennemi et la société ukrainienne : « C'est leur tour maintenant », « Les soldats ne sont pas en fer », « Tout le monde est responsable de la victoire. » Une mère a noté la dimension de classe de manière frappante : « Mon fils va à l'école, sur 24 élèves de sa classe, des hommes en service viennent de seulement deux familles. » Les protestations n'étaient pas anti-guerre — elles étaient pro-équité. Taiisia, l'épouse d'un soldat lors d'une manifestation de février 2024, a clarifié : « La protestation ne porte pas sur l'arrêt de la guerre. Il s'agit du fait que les gars remplissent leurs devoirs civiques. Comme tout autre citoyen de notre pays, ils ne devraient pas avoir seulement des devoirs, mais aussi des droits. »
Le Parlement a initialement rédigé une législation incluant une limite de rotation de 36 mois. Sous la pression du nouveau commandant en chef Oleksandr Syrskyi et du ministre de la Défense Rustem Umerov, la disposition a été retirée avant le vote d'avril 2024. 11 Le raisonnement de l'armée était froidement pragmatique : la Russie surpasse l'Ukraine de sept à dix fois dans les secteurs orientaux ; faire tourner des soldats expérimentés sans remplaçants formés s'effondrerait les défenses. Les soldats comprenaient ce dilemme. Un soldat de la 47e Brigade près d'Avdiivka a déclaré à CNN : « Reporter l'examen de la démobilisation est injuste, mais le monde est injuste en général. La démobilisation sera possible lorsque les recrues seront formées. Correctement formées. »
Mais le retrait du commandant Yurii Zaluzhnyi en tant que commandant en chef en février 2024 — peu après qu'il ait demandé 500 000 troupes supplémentaires pour permettre la rotation — suggérait que la question était autant politique que militaire. Zaluzhnyi s'était opposé à un système de rotation de six mois proposé, arguant que les conditions étaient trop imprévisibles. Pourtant, son limogeage, survenant au milieu des débats sur la mobilisation, indiquait que le président Zelenskyy préférait un commandant moins disposé à exiger des ressources permettant le soulagement des soldats.
En 2025, l'épuisement a atteint des niveaux de crise. Le lieutenant-colonel Oleksandr Yurin, commandant le 7e Bataillon de fusiliers de la 65e Brigade, a parlé à Hromadske avec une franchise inhabituelle : « Il y a une semaine, j'ai soumis un rapport au commandant de brigade indiquant que l'unité devait être retirée de la zone de combat, réapprovisionnée en personnel et reposée. » 12 Son bataillon, en moyenne de plus de 50 ans (le plus âgé : 59), avait perdu 160 soldats pour des raisons familiales depuis avril 2023, reçu seulement 40 remplaçants, et subi 10-15 % de pertes irrécupérables en six semaines. « Passer la troisième année sans rotations est aussi un problème », a déclaré Yurin. « La fatigue est un mauvais combattant. » Comme beaucoup de soldats en service, il a contrasté les approches ukrainienne et russe : « Nous ne devrions pas imiter les Russes qui méprisent leurs soldats. Nous ne devrions pas répéter cette pratique soviétique. »
Les médecins militaires et les officiers ukrainiens ont développé un discours autour de « людиноцентричність » (la centralité de l'humain) — le principe selon lequel les organisations militaires efficaces donnent la priorité au bien-être du personnel. Cette culture — où les commandants défendent publiquement le bien-être de leurs subordonnés, où l'épuisement est reconnu plutôt que puni — diffère fondamentalement de la « grande tolérance à la souffrance et à la violence » de la culture militaire russe.
La crise de la rotation a exposé les échecs de mobilisation de l'Ukraine et le partage inégal du fardeau de la société. Environ 650 000 hommes ukrainiens âgés de 18 à 60 ans sont partis pour l'Europe depuis février 2022 ; les riches évadeurs ont acheté des exemptions médicales pour 3 000 dollars (2 430 euros) ; environ un million de fonctionnaires détenaient des exemptions de mobilisation. Pendant ce temps, les taux de désertion ont explosé : plus de 100 000 soldats inculpés depuis 2022, avec 88 000 cas rien qu'en janvier-octobre 2024 — près du double de 2022 et 2023 combinés. 13 Début 2025, environ 576 soldats désertaient quotidiennement. 14 Ce n'étaient pas des lâches ; c'étaient des hommes qui avaient servi continuellement pendant deux à trois ans tandis que la société ne partageait pas le fardeau.
L'Ukraine a répondu avec des réformes que les systèmes autoritaires ne pourraient pas mettre en œuvre, bien que la mise en œuvre ait révélé une promesse démocratique confrontée à une résistance bureaucratique. En novembre 2024, la plateforme numérique « Army+ » a été lancée en vertu de la résolution gouvernementale n° 1291, permettant aux soldats de demander des transferts électroniquement sans l'approbation du commandant — les demandes étant envoyées directement au Centre du personnel des Forces armées, qui doit répondre dans les 72 heures. 15 Mais des restrictions importantes s'appliquent : les soldats doivent servir au moins six mois dans leur unité actuelle avant de demander un transfert, ne peuvent soumettre des demandes qu'une fois par an, et les transferts de rôles de combat à non-combat restent restreints sauf avec évaluation médicale. 16 L'activiste Lyuba Shipovich, qui a plaidé pour la réforme, l'a caractérisée avec précision : « C'est traiter les symptômes, et nous devons travailler sur une réforme structurelle du capital humain dans l'armée. Mais en ce moment, il est crucial de donner au personnel militaire la capacité de se transférer dans des unités où ils peuvent être plus efficaces. »
Un programme d'amnistie a invité les déserteurs pour la première fois à revenir volontairement sans poursuite. Le gouvernement a initialement fixé une date limite au 1er janvier 2025, puis l'a prolongée jusqu'en mars 2025. Plus de 9 000 militaires sont revenus durant la période d'amnistie initiale, choisissant de nouvelles unités pour servir. 17
Cela représente un succès minimal par rapport à l'ampleur de la crise : 88 000 cas de désertion rien qu'en janvier-octobre 2024, avec environ 576 soldats désertant quotidiennement début 2025. Ce n'étaient pas des lâches ; c'étaient des hommes qui avaient servi continuellement pendant deux à trois ans tandis que la société ne partageait pas le fardeau. Le faible taux de participation à l'amnistie — 9 000 retours contre plus de 100 000 cas — démontre que le problème n'est pas un échec moral individuel. Tout simplement, la mobilisation s'effondre.
Ces réformes traitaient les symptômes plutôt que les causes — la mobilisation restait inadéquate, la rotation inexistante, l'indemnisation retardée sur des années — mais elles démontraient une réactivité démocratique impossible dans les systèmes autoritaires. Les réformes ne pouvaient se produire que parce que la société civile ukrainienne pouvait faire pression sur le gouvernement, parce que les soldats pouvaient s'organiser publiquement, parce que la désertion était comprise comme un échec systémique plutôt qu'une lâcheté individuelle.
Licornes et gilets pare-balles : l'organisation queer et féministe comme force militaire
L'écusson de licorne est apparu sur les uniformes ukrainiens en 2014 comme réponse sardonique à la propagande russe : puisque les forces de Poutine affirmaient « qu'il n'y a pas de personnes homosexuelles dans l'armée », les soldats LGBT+ ont adopté la créature mythique « inexistante » comme leur symbole. En 2022, l'insigne en forme de bouclier avec licorne était devenu le symbole officiel du groupe ukrainien LGBT+ Military for Equal Rights, cousu dans les épaulettes juste en dessous du drapeau national. Plus de 600 militaires et vétérans LGBT+ s'organisent maintenant ouvertement, servant dans au moins 59 unités ukrainiennes. Leur visibilité marque un contraste profond avec l'homophobie militarisée de la Russie, où Poutine présente la guerre comme une défense contre les « valeurs occidentales dégénérées » incluant l'existence queer.
Viktor Pylypenko, le fondateur de 38 ans de l'organisation et premier soldat ukrainien ouvertement gay, a expliqué les enjeux de manière frappante : « Les morts n'ont pas besoin de droits. Si l'Ukraine perd, notre communauté — en particulier les activistes et les soldats LGBT+ ouvertement — fera face à un choix stark : mort, torture ou fuite... C'est probablement la première guerre où tant de soldats LGBT+ ouvertement combattent en première ligne. » 18 Le parcours de Pylypenko de volontaire du Donbass caché en 2014 à activiste public en 2018 retrace l'évolution démocratique de l'Ukraine.
La demande centrale de l'organisation — les droits de partenariat permettant aux partenaires des soldats LGBT+ de leur rendre visite à l'hôpital, de prendre des décisions médicales, d'hériter de biens, de recevoir des pensions militaires et d'organiser des funérailles — aborde des vulnérabilités matérielles. Lorsque Maria Zaitseva a été tuée en service, sa partenaire Anna Honcharova n'a pu voir le corps de Maria que parce qu'« un camarade a pris des dispositions ». Maria a reçu l'Ordre du courage à titre posthume, mais la récompense est allée au « plus proche parent » — Anna n'a pas été notifiée. Cette invisibilité juridique aggrave le traumatisme du champ de bataille.
La société ukrainienne a réagi. Le soutien public aux droits de partenariat LGBT+ est passé de 44 % en janvier 2023 à 70 % croyant que la communauté LGBTQ+ devrait avoir des droits égaux en juin 2024. En novembre 2024, Zelenskyy s'est engagé publiquement à signer la législation sur les partenariats civils. En mai 2025, la feuille de route d'adhésion à l'UE du Cabinet des ministres incluait « l'élaboration et l'adoption d'une loi définissant le statut juridique des partenariats enregistrés » avec une échéance au troisième trimestre 2025. 19
L'échéance du troisième trimestre 2025 est passée sans législation. Le projet de loi 9103 sur les partenariats civils, introduit par la députée Inna Sovsun en mars 2023, est resté bloqué au Comité des affaires juridiques malgré des évaluations positives de cinq autres comités parlementaires. 20 Le Synode de l'Église orthodoxe d'Ukraine s'est opposé au projet de loi, décrivant les unions civiles de même sexe comme « contraires à la loi naturelle établie par Dieu » et « une menace pour la moralité publique ». Malgré le soutien présidentiel, malgré un soutien public de 72 %, la législation reste bloquée.
Pourtant, en juin 2025, un tribunal de district de Kiev a émis la première reconnaissance juridique de l'Ukraine d'un couple de même sexe en tant que « famille de facto ». 21 L'affaire concernait Zoryan Kis, un diplomate, et son partenaire Tymur Levchuk, qui vivaient ensemble depuis 2013 et se sont mariés aux États-Unis en 2021. Après que le ministère des Affaires étrangères a refusé de reconnaître Levchuk comme famille — lui refusant le droit d'accompagner Kis en affectation diplomatique — le couple a porté plainte. Le tribunal de district de Desnianskyi a statué que leur relation constituait un mariage de facto en vertu du droit ukrainien, citant la Constitution et la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme. La Cour d'appel de Kiev a confirmé la décision. Bien que s'appliquant uniquement à ce cas spécifique, il établit un précédent juridique que les futurs couples peuvent citer.
Le service de combat a changé les mentalités plus rapidement que les marches des fiertés, mais le changement législatif nécessite de confronter le pouvoir enraciné. L'écart entre un soutien public de 70 % et l'inaction parlementaire révèle comment les institutions démocratiques peuvent être en retard par rapport à la culture démocratique. Les soldats LGBT+ continuent de se battre sans les protections juridiques que leur service démontre qu'ils méritent.
Organisation des femmes : du Bataillon invisible au féminisme armé
L'intégration des femmes ukrainiennes dans les rôles de combat a suivi des schémas similaires d'organisation de base forçant le changement institutionnel. Avant 2018, les femmes servaient comme « couturières » et « cuisinières » dans les registres officiels tout en effectuant des opérations d'assaut. Andriana Susak-Arekhta a reçu une médaille « pour courage » en tant que couturière tout en servant en réalité comme soldat d'assaut depuis 2014. La campagne du « Bataillon invisible », fondée en 2015 par la vétérane Maria Berlinska, a documenté la participation réelle des femmes au combat par la recherche sociologique, construisant le dossier pour le changement législatif.
Hanna Hrycenko, sociologue à l'Institut de recherche sur le genre et cofondatrice du projet Bataillon invisible, décrit la transformation : « Il y a quelques années, la couverture médiatique standard consistait en photos de femmes soldats se maquillant dans les tranchées, ou en entretiens dans lesquels on leur demandait ce que leurs maris pensaient de leur travail. Heureusement, ce type de situation est maintenant rare. » 22 La documentation systématique du Bataillon invisible — interviewant des femmes combattantes, cartographiant leurs rôles, quantifiant leur participation — a fourni une base empirique pour les demandes politiques.
En septembre 2018, le Parlement a adopté la loi n° 2523-VIII accordant aux femmes l'accès à tous les rangs et postes militaires — ouvrant officiellement 63 postes de combat. En juillet 2024, plus de 67 000 femmes servaient dans les Forces armées de l'Ukraine, avec plus de 10 000 dans des rôles de combat actifs en première ligne — près de 8 % des forces totales, contre peut-être 30 000 avant l'invasion. 23
La critique féministe de la culture militaire ukrainienne s'étend au-delà de la demande d'accès. « Cinq thèses sur le féminisme et le militarisme » d'Oksana Potapova et Irina Dedusheva soutient que « l'anti-militarisme occidental (y compris sa version féministe) est louable dans son intention, mais est complètement inadapté à la situation dans certains pays colonisés ». Cette position — que le pacifisme peut être un luxe indisponible pour ceux confrontés à l'impérialisme génocidaire — représente la position féministe ukrainienne dominante depuis l'invasion à grande échelle de 2022.
Hrycenko note la transformation : « Il y a seulement quelques années — lorsque la guerre était confinée à l'est du pays — les féministes ukrainiennes s'opposaient à donner aux femmes un rôle plus important dans l'armée, par pacifisme. Elles ont changé d'avis dès que des missiles ont commencé à tomber sur leurs têtes. » Le changement reflète les conditions matérielles : lorsque les soldats russes emploient systématiquement la violence sexuelle (208 affaires judiciaires documentées en août 2023, avec des activistes féministes ukrainiennes estimant les victimes réelles à des milliers ou des dizaines de milliers), lorsque l'occupation signifie le viol collectif « avec l'utilisation d'armes et en présence d'enfants », la résistance armée devient une pratique féministe.
Certaines féministes ukrainiennes plaident maintenant pour étendre la conscription aux femmes. Selon Hrycenko, « c'est un point de vue que l'on peut souvent entendre des femmes qui combattent dans l'armée ukrainienne », tandis que « les féministes 'civiles' sont plus réticentes sur ce sujet ». Depuis octobre 2023, les femmes ukrainiennes âgées de 18 à 60 ans travaillant dans les domaines médicaux (médecins, infirmières, sages-femmes, dentistes, pharmaciens) doivent s'enregistrer pour un éventuel service militaire, avec des exemptions uniquement pour les femmes enceintes, celles en congé de maternité, les mères célibataires, les mères de familles nombreuses, les mères s'occupant d'enfants handicapés et les épouses de militaires.
Le Mouvement des femmes vétéranes ukrainiennes (Veteranka), fondé en 2018, est passé d'environ 20 membres initiaux à plus de 1 700 en octobre 2024. 24 En octobre 2025, plus de 70 000 femmes servaient dans les Forces armées de l'Ukraine, 25 avec plus de 10 000 dans des rôles de combat actifs en première ligne. La croissance de l'adhésion a suivi l'intégration des femmes en temps de guerre et a reflété le travail efficace de Veteranka sur deux fronts : le plaidoyer pour l'égalité juridique et le soutien pratique là où l'État a échoué. Lorsque le ministère de la Défense n'a émis aucun uniforme pour femmes jusqu'en février 2024 (été seulement ; les uniformes d'hiver restent indisponibles fin 2025), l'atelier de couture de Veteranka a produit environ 700 ensembles d'uniformes gratuits adaptés aux corps des femmes. Lorsque les cas de harcèlement sexuel dans les Forces armées restaient non résolus, la pétition présidentielle de Veteranka de mars 2024 a recueilli plus de 25 000 signatures exigeant une responsabilité. Lorsque les femmes vétéranes avaient besoin de communauté, Veteranka a organisé des groupes de soutien psychologique et des campagnes de collecte de fonds. Entre février 2022 et mi-2025, l'organisation a collecté plus de 90 millions de hryvnias (2,1 millions d'euros), livrant 98 véhicules, 1 961 drones et 34 000 pièces de munitions et d'équipement. Rien qu'en avril 2025, Veteranka a livré 1 875 976 hryvnias d'aide aux premières lignes ; en mai 2025, 1 493 906 hryvnias. 26
Kateryna Pryimak, directrice de Veteranka, a décrit l'importance politique de l'organisation : « L'égalité des sexes n'est pas notre objectif ultime ; c'est un marqueur du niveau de développement d'une communauté. » Lorsqu'elle a reçu le Prix franco-allemand des droits de l'homme pour la défense des droits des femmes militaires, elle a clarifié : « Aujourd'hui, les militaires sont le groupe de la société avec le moins de droits, et les femmes dans l'armée font face aux plus grandes restrictions. »
L'organisation militaire des femmes et des LGBT+ renforce la résistance de l'Ukraine de manières que les militaires autoritaires ne peuvent pas reproduire. Elle élargit le vivier de recrutement en rendant le service militaire viable pour les populations que la Russie exclut. Elle renforce le moral par l'inclusion — les soldats qui se battent pour une société qui les reconnaît combattent plus durement que ceux qui défendent des systèmes qui les oppriment. Elle démontre aux publics internationaux que la lutte de l'Ukraine n'est pas du nationalisme réactionnaire mais une libération démocratique. Elle tire également parti des ressources de la société civile — les ateliers de Veteranka, les services juridiques de LGBT+ Military — pour remédier aux échecs de l'État par des réseaux horizontaux.
Crise de l'indemnisation : la promesse brisée de l'État aux soldats tombés
L'État ukrainien promet aux familles de soldats tombés 15 millions de hryvnias. La réalité expose comment les pressions du temps de guerre interagissent avec les échecs institutionnels pour abandonner ceux qui ont le plus sacrifié.
L'indemnisation n'arrive pas sous forme de somme forfaitaire mais sur 40 mois : 20 % payés immédiatement, le reste en versements égaux sur plus de trois ans. 27 Mais ce calendrier suppose que l'État reconnaît un soldat comme mort. De nombreux soldats ukrainiens sont répertoriés comme « disparus » plutôt qu'officiellement déclarés morts. Selon la loi, la reconnaissance judiciaire du décès devient possible seulement deux ans après la fin de la guerre, et seulement par ordonnance du tribunal. Cela signifie que même dans des conditions idéales, les familles devront attendre au moins 24 mois après la guerre avant de commencer le processus d'indemnisation.
Selon la députée de la Verkhovna Rada 28 Sofia Fedina, la période de paiement est passée de trois à huit ans, « mais même ce chiffre n'est qu'une formalité. En pratique, de nombreuses familles ne recevront pas un centime ». L'État ukrainien s'est effectivement dégagé de sa responsabilité immédiate. Le Comité international de la Croix-Rouge a documenté environ 50 000 cas de personnes disparues en février 2025 — dont 90 % de militaires d'Ukraine et de Russie combinés. 29 En août 2025, cela était passé à 146 000 cas ouverts. 30 La définition du CICR de « disparu » inclut toute personne non comptabilisée — ceux dont les restes n'ont pas été récupérés même lorsque le décès est confirmé, les prisonniers de guerre dont la Russie ne divulguera pas l'emplacement, et les civils qui ont perdu le contact après avoir fui. Les corps ne peuvent pas être récupérés du territoire contrôlé par la Russie, et la Russie refuse d'autoriser les visites du CICR pour confirmer la détention de nombreux prisonniers de guerre ukrainiens. 31 Pour les familles, cette « perte ambiguë » aggrave le deuil : elles savent que leur proche est mort, mais sans restes ni déclaration officielle, l'indemnisation reste juridiquement impossible.
Le système d'indemnisation pour les soldats blessés fonctionne selon des principes similaires. Le gouvernement fixe l'indemnisation d'invalidité en fonction des minimums de subsistance : l'invalidité de groupe I reçoit 1 211 200 hryvnias (environ 28 000 euros) ; le groupe II reçoit 908 400 hryvnias (environ 21 000 euros) ; le groupe III reçoit 757 000 hryvnias (environ 17 500 euros). 32 Mais ces chiffres représentent des responsabilités totales potentielles, pas des paiements immédiats. Les versements s'étalent sur des années. Pendant ce temps, Fedina a reconnu que « une partie de l'argent destiné au personnel militaire et à leurs familles n'atteint pas ses destinataires prévus » — la corruption aggrave le retard.
Pour les volontaires étrangers combattant dans les forces ukrainiennes, la bureaucratie de l'indemnisation s'avère encore plus impossible. Le droit ukrainien exige que les familles ouvrent des comptes bancaires en Ukraine pour recevoir des paiements, nécessitant des visas pour les pays sans régimes de visa, et des permis de résidence temporaire ou permanente. Les restrictions de change interdisent le transfert d'indemnisation à l'étranger — même les paiements de l'État pour les soldats tombés. Les familles étrangères ne peuvent effectivement pas accéder à l'indemnisation prévue par la loi à moins qu'elles ne se réinstallent en Ukraine de manière permanente. 33
La crise de l'indemnisation révèle comment la mobilisation en temps de guerre sans transformation économique produit une injustice systémique. La demande du Mouvement social de confisquer la propriété des oligarques et d'imposer des taux d'imposition de 90 % aux plus hauts revenus aborde directement cet échec : si l'Ukraine mobilisait les ressources économiques aussi complètement qu'elle mobilise les hommes de la classe ouvrière, l'indemnisation pourrait être immédiate plutôt qu'étalée sur une décennie. Le fait que les familles doivent attendre huit ans tandis que les oligarques évitent le service par des pots-de-vin de 37 000 dollars (30 000 euros) démontre les intérêts que l'État protège.
Guerre de classe et guerre du peuple : la critique socialiste du Mouvement social
Le mouvement socialiste démocratique ukrainien, en particulier le Mouvement social, a produit l'analyse la plus systématique des inégalités de mobilisation durant la guerre de 2022-2025. Leur critique centre une vérité fondamentale : la conscription forcée pèse systématiquement sur la classe ouvrière tandis que les classes moyennes et supérieures évitent le service.
La résolution de la conférence d'octobre 2024 du Mouvement social l'a déclaré clairement : « Depuis le début de l'invasion à grande échelle, le noyau de la résistance à l'agression — tant au front qu'à l'arrière — a été la classe ouvrière. » 34 Cette observation ancre leur critique complète des inégalités de mobilisation documentées à travers de multiples dimensions.
Les dimensions de classe se manifestent le plus clairement par qui peut éviter le service. 37 000 dollars (30 000 euros) achètent une fausse exemption médicale auprès de médecins évitant la conscription. En août 2024, le Service de sécurité a arrêté deux chefs d'enrôlement de l'oblast de Kiev qui avaient gagné plus de 1,2 million de dollars (973 000 euros) par de tels stratagèmes. Pour ceux incapables de se permettre de tels pots-de-vin, on estime que 600 000 à 850 000 hommes ukrainiens ont fui à l'étranger malgré les interdictions de sortie — nécessitant des ressources financières importantes pour des opérations de contrebande facturant des milliers de dollars.
Les tentatives du gouvernement de formaliser les exemptions basées sur la richesse se sont révélées explosives. Des projets de loi proposaient une « réservation économique » permettant aux entreprises d'exempter les employés en payant 20 000+ UAH (493+ euros) mensuels par travailleur. Les critiques ont averti que cela crée une guerre pour les pauvres où « ceux qui ont une stabilité financière et de l'argent pourraient effectivement 'acheter leur sortie'. »
Le leader du Mouvement social Vitaliy Dudin, avocat du travail, a critiqué la réservation économique pour provoquer « une division au sein de la société parce qu'elle a été développée sans tenir compte des opinions des syndicats ». 35 L'analyse de l'organisation relie l'inégalité de mobilisation à la structure économique plus large : « Les perspectives incertaines de la victoire de l'Ukraine découlent du fait que la seule stratégie fiable pour s'opposer à l'agresseur — mobiliser toutes les ressources économiques disponibles pour soutenir la première ligne et les infrastructures critiques — contredit les intérêts de l'oligarchie. »
La déclaration de mars 2025 du Mouvement social « Pour une Ukraine sans oligarques et sans occupants » présente leur programme politique le plus détaillé. Le plan en dix points relie explicitement la réforme de la mobilisation à la transformation économique :
Introduire une imposition progressive avec un taux supérieur atteignant 90 % du revenu — « Pour préserver le pays, les plus riches doivent sacrifier leurs fortunes »
Établir un contrôle étatique sur les entreprises du secteur stratégique pour la production de masse
Augmenter le prestige social du personnel militaire
Paiement d'une compensation financière équitable aux soldats blessés
Restaurer la pratique de maintenir le salaire moyen pour les travailleurs mobilisés, ce qui assurera aux Forces armées d'Ukraine le potentiel de personnel nécessaire
Financer adéquatement l'éducation et la science — « La nature hautement technologique de la guerre moderne rend le rôle des ingénieurs et des travailleurs qualifiés aussi important que celui des soldats »
La déclaration insiste sur le fait que « la mise en œuvre de ces étapes est impossible sans une rupture entre la direction du pays, les grandes entreprises et ses agents d'influence. Si même certaines de ces mesures sont mises en œuvre, elles augmenteront la confiance du public dans le gouvernement. Les véritables garanties de la sécurité de l'Ukraine résident dans le renforcement des liens sociétaux internes. »
Les demandes centrales de mobilisation de la résolution d'octobre 2024 du Mouvement social étaient explicites : « Nous plaidons pour mettre fin à l'incertitude concernant la durée du service militaire, car c'est une question d'équité élémentaire. » Plus complètement : le Mouvement social plaide pour le développement du secteur public de l'économie, subordonné aux priorités de défense et de plein emploi, et défend les droits des conscrits et des militaires à un traitement digne, à la démobilisation après une durée de service définie, et à la réhabilitation.
La lettre publique de Dudin de mars 2022 à Zelensky s'opposant à la déréglementation du travail en temps de guerre reliait la mobilisation à la justice économique : « De telles mesures transféreront le fardeau de la guerre des plus riches à la majorité ouvrière. Elles doivent être rejetées... Il est nécessaire de confisquer la propriété des oligarques ukrainiens pour des raisons de nécessité publique. Le capital des oligarques ukrainiens doit travailler pour l'économie. » 36
La mobilisation coercitive reflète et approfondit la crise de légitimité. Lorsqu'elle est combinée avec des scandales de corruption (pots-de-vin d'exemption de conscription), des évasions d'oligarques et des attaques contre les droits du travail, la conscription forcée aggrave l'injustice plutôt que de partager le sacrifice.
Le Mouvement social soutient que le recrutement volontaire reviendrait s'il était lié à une mobilisation économique globale : nationaliser les capacités de production, imposer des taux d'imposition de 90 % sur les Ukrainiens les plus riches, confisquer la propriété des oligarques, maintenir les salaires des travailleurs mobilisés, garantir des durées de service définies avec une démobilisation claire. Le groupe soutient que « gagner la supériorité technologique combinée à une approche prudente des personnes est le chemin vers la victoire » — réduire les besoins en personnel grâce à l'équipement tout en traitant les soldats avec dignité crée une défense durable.
Le pacifisme comme privilège : la gauche ukrainienne rejette l'objection de conscience
La position de la gauche ukrainienne sur l'objection de conscience (OC) révèle une division fondamentale d'avec certains mouvements progressistes occidentaux. Les organisations socialistes ukrainiennes dominantes rejettent explicitement le pacifisme et ne plaident pas pour les droits d'OC, arguant que la résistance armée est nécessaire contre l'impérialisme génocidaire. Seul le petit Mouvement pacifiste ukrainien — confronté à des poursuites et à la marginalisation — continue de plaider pour les protections constitutionnelles d'OC suspendues depuis février 2022.
La position dominante de la gauche ukrainienne se cristallise dans l'expression « le pacifisme est un privilège ». Anna Zyablikova, une carabinière et médecin anarcho-féministe de Kharkiv, a articulé cela avec force : « Vous pouvez être une très bonne personne et suivre toutes les règles, mais un missile russe vous frappera quand même. Ils rejettent le sentiment d'impuissance face à l'agression militaire et se cachent derrière le pacifisme : 'la guerre est mauvaise'. Nous en Ukraine n'aimons pas non plus la guerre ! Je n'aime pas que j'ai dû abandonner mes rêves de carrière. Mais je ne peux pas y renoncer. Je ne peux pas me permettre de me cacher dans le pacifisme. » 37
Le Mouvement social, la plus grande organisation socialiste démocratique d'Ukraine, n'a produit aucune déclaration officielle plaidant pour les droits d'objection de conscience. Leur résolution de conférence de septembre 2022 déclarait : « la classe ouvrière constitue le noyau de la résistance ukrainienne à l'impérialisme russe ». Plusieurs membres du Mouvement social ont rejoint volontairement les Forces de défense territoriale et les Forces armées.
Les organisations féministes ont des positions similaires. Feminist Workshop et Bilkis n'ont pas plaidé pour les droits d'objection de conscience. Au lieu de cela, les membres ont déclaré : « La volonté de se battre et de défendre votre pays ne dépend pas du genre. » Les membres de Bilkis servent activement dans l'armée. Comme le membre de Bilkis Tania Vynska l'a expliqué à New Politics : « Si l'Ukraine est vaincue et que la Russie conquiert l'Ukraine, cela signifierait la fin des organisations de la société civile, et surtout des groupes féministes LGBT. » 38
La revue Commons a publié abondamment sur la résistance armée, sans aborder l'objection de conscience. La revue rend hommage aux contributeurs de gauche tombés : « En 2023-24, plusieurs auteurs de Commons sont morts en première ligne en défendant l'Ukraine contre l'invasion russe : le journaliste Evheny Osievsky, l'anarchiste russe Dmitry Petrov, et l'avocat Yuriy Lebedev. » Le rédacteur en chef Oleksandr Kravchuk est mort au combat en juin 2023 à l'âge de 37 ans. La ligne éditoriale de la revue s'est systématiquement opposée à ce qu'elle appelle le « faux pacifisme déguisé sous des slogans de gauche ».
En contraste frappant, la poignée de membres du Mouvement pacifiste ukrainien plaide avec persistance pour les droits d'OC malgré les poursuites. Le secrétaire exécutif Yurii Sheliazhenko a fait face à une assignation à résidence d'août à décembre 2023, à des perquisitions d'appartement et à des saisies d'appareils. L'organisation a déposé de multiples demandes à la Cour européenne des droits de l'homme au nom d'objecteurs de conscience, a documenté que l'Ukraine a suspendu le service alternatif en affirmant qu'il ne s'applique qu'en temps de paix, et a rapporté qu'en 2024-2025, des centaines font face à des poursuites en vertu de l'article 336 (évasion de conscription) qui pourrait entraîner 3 ans d'emprisonnement.
La déclaration d'avril 2022 du Mouvement pacifiste ukrainien a condamné l'invasion russe tout en critiquant la suspension par le gouvernement ukrainien des droits d'OC, appelant à la protection du « droit absolu à l'objection de conscience au service militaire, par tous les moyens légaux ». Ils ont documenté au moins 17 objecteurs de conscience condamnés à l'emprisonnement en novembre 2023, avec des chiffres croissants — principalement des Témoins de Jéhovah (ils ont parlé de plus de 700 cas en février 2024) plus des manifestants comme Dmytro Zelinsky dont le cas a atteint la Cour constitutionnelle.
La Commission de Venise 39 a émis un avis en mars 2025 constatant que les droits d'objection de conscience « ne peuvent être complètement exclus même en temps de guerre », et le Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe a qualifié les poursuites d'OC de l'Ukraine d'« alarmantes ». Ces positions juridiques internationales ne trouvent aucun écho dans le discours dominant de la gauche ukrainienne. La gauche ukrainienne voit le conflit à travers des cadres anti-impérialistes plutôt que pacifistes — comparable à la résistance anti-fasciste pendant la Seconde Guerre mondiale — faisant apparaître l'objection de conscience implicitement comme un abandon de la défense collective contre l'agression génocidaire.
Collectifs de Solidarité : logistique anarchiste comme infrastructure de résistance
Au-delà des organisations étatiques et quasi-étatiques, les réseaux horizontaux fournissent un soutien militaire crucial. Les Collectifs de Solidarité (Solidarity Collectives), un groupement anarchiste ukrainien, gèrent ce que les visiteurs internationaux décrivent comme un « entrepôt secret » rempli d'équipement : gilets pare-balles (armure corporelle de niveau 4), casques, équipement de vision nocturne, détection thermique, drones, équipement médical tactique, uniformes et bottes. Le collectif accorde la priorité aux « camarades et alliés qui ont précédemment participé à des activités politiques — tels que les syndicalistes, les antifascistes, les féministes, les militants écologistes et climatiques et d'autres activistes progressistes de gauche qui ont décidé de participer volontairement à la guerre contre l'invasion russe ou qui ont été recrutés par la conscription ukrainienne. » 40
L'entrepôt comprend un espace de travail dédié à la construction de drones : « Des tables de travail remplies de fers à souder, de circuits imprimés et de fils, une étagère avec des piles de petits drones qui peuvent être utilisés pour la logistique, la reconnaissance et le combat. » En collaboration avec des forces anti-autoritaires tchèques et allemandes, les Collectifs de Solidarité construisent, assemblent et distribuent ces drones. Le collectif a livré plus d'une centaine de gilets pare-balles efficaces et « d'innombrables casques » grâce à des dons internationaux de particuliers, d'activistes et de groupements anti-autoritaires à travers l'Europe.
Cette infrastructure est stratégiquement importante car les soldats ukrainiens « sont largement censés acheter leur propre équipement » — une réalité qui impose un fardeau énorme aux combattants individuels et à leurs familles. Les réseaux de solidarité horizontaux compensent les défaillances de l'État tout en construisant des connexions anti-autoritaires internationales qui transcendent les cadres nationalistes. Lorsque des activistes antifascistes en Allemagne aident à construire des drones pour des syndicalistes ukrainiens combattant la Russie, ils créent un internationalisme fondé sur la solidarité matérielle plutôt que sur des déclarations abstraites.
Comme l'a expliqué un activiste des Collectifs de Solidarité : « Pour nous, il était important de montrer les perspectives de la gauche, les activités et les histoires de militants anti-autoritaires sur la ligne de front. De nombreux antimilitaristes dans le passé, comme les personnes qui accusaient d'autres de militarisation de la société ici en Ukraine, par exemple, ont fini par prendre les armes, et nous essayons d'expliquer pourquoi. » 41 Le travail du collectif fait le pont entre l'engagement idéologique envers l'antimilitarisme et la reconnaissance matérielle que résister à l'impérialisme russe nécessite une défense armée.
Défense Territoriale et organisation militaire démocratique
Les Forces de Défense Territoriale, organisées de manière similaire à l'armée régulière mais agissant comme infanterie légère sans armes lourdes, démontrent le potentiel militaire démocratique. Elles « restent généralement dans la ville ou le village où elles ont été formées pour le défendre. » Plusieurs unités de Défense Territoriale « ont défendu avec succès leurs villes contre l'armée russe régulière par elles-mêmes, sans aucun soutien ou avec très peu de soutien de l'armée ukrainienne. » 42 Leur structure — basée localement, à forte composante volontaire, défendant les communautés plutôt qu'un territoire abstrait — permet un degré de responsabilité démocratique impossible dans les forces hiérarchiques conventionnelles.
Dans les endroits où la Défense Territoriale combat aux côtés de l'armée régulière, « elles sont parfois utilisées pour effectuer des attaques éclair sur les positions russes, afin de harceler les lignes ennemies et de les épuiser. Dans d'autres endroits, où les combats n'ont pas eu lieu, la Défense Territoriale assure des patrouilles, servant ainsi de dissuasion pour l'armée russe qui tenterait d'envahir. » Cette flexibilité — alterner entre harcèlement offensif, opérations défensives et patrouilles dissuasives en fonction des conditions locales — nécessite une initiative que les structures de commandement autoritaires suppriment.
Les volontaires internationaux rejoignant la Légion étrangère d'Ukraine « déclarent le plus souvent qu'ils sont venus combattre pour la démocratie et prévenir les crimes de guerre russes. » La Légion étrangère n'accepte officiellement que ceux ayant une expérience militaire, transférant les autres vers des rôles auxiliaires. Les volontaires biélorusses se sont révélés particulièrement actifs, avec « une unité biélorusse spéciale qui a maintenant la taille d'un régiment et qui fait des plans pour aller en Biélorussie et y déclencher une révolution afin de renverser le dictateur biélorusse Alexandre Loukachenko après la fin de la guerre en Ukraine. » 43
Un organisateur anarchiste de la Défense Territoriale a expliqué les enjeux de manière frappante : « Malheureusement, ce n'est pas une guerre où il y a de la place pour la pureté idéologique ou des choix. Le régime de Poutine est extrêmement autoritaire, sans liberté d'expression ou de réunion, avec la répression et le meurtre d'opposants politiques, de fausses accusations criminelles contre des activistes, y compris des anarchistes, des poursuites contre la communauté LGBTQ+. » L'analyse se poursuit : « Après le massacre de Boutcha 44, il est clair que mon hypothèse était trop optimiste, tous les activistes politiques (ou les personnes soupçonnées d'activisme) seraient purement et simplement assassinés. De plus, les massacres augmenteraient probablement jusqu'à l'échelle du génocide, car les propagandistes russes disent déjà ouvertement que tous ceux qui sont dans l'armée ukrainienne ou qui l'aident devraient être considérés comme des « nazis » et donc purgés. »
La comparaison est délibérée : « Nous considérons cette situation assez similaire à celle des anarchistes espagnols, qui ont combattu sous le commandement opérationnel de l'armée républicaine espagnole contre la dictature de Franco, et qui ont ensuite rejoint l'armée française libre pour combattre le nazisme. » 45
Conclusions
Les soldats ukrainiens défendant leur pays contre une conquête impériale ne devraient pas avoir à se battre simultanément pour des droits fondamentaux comme la rotation, les conditions de démobilisation et la reconnaissance des partenaires. Le fait qu'ils se battent — collectivement, publiquement, par l'organisation démocratique — révèle à la fois les faiblesses persistantes de la capacité de l'État ukrainien et la force fondamentale de la culture démocratique ukrainienne. Lorsque des spécialistes en réparation peuvent arrêter des ordres stratégiquement stupides par l'action collective, lorsque les familles peuvent faire pression sur le parlement pour aborder la question de la rotation, lorsque les soldats LGBT+ peuvent s'organiser pour la reconnaissance légale, lorsque les femmes vétéranes peuvent produire des uniformes que l'État n'a pas réussi à fournir, lorsque les syndicats peuvent soutenir l'effort de guerre tout en s'opposant au néolibéralisme, lorsque les collectifs anarchistes peuvent construire des réseaux de solidarité internationale fournissant des drones et des armures corporelles, ces pratiques démocratiques ne sont pas des distractions de l'efficacité militaire — elles la constituent.
Les soldats ukrainiens ont remporté plus de réformes démocratiques durant trois années de guerre totale que de nombreuses armées n'en réalisent en temps de paix. Comparons la trajectoire de l'Ukraine à des exemples historiques et contemporains. L'armée américaine ne s'est intégrée racialement qu'en 1948 — trois ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale — et a résisté aux femmes dans les rôles de combat jusqu'en 1994, cinquante ans après que les femmes aient servi massivement dans des rôles de soutien durant la Seconde Guerre mondiale. L'armée britannique a interdit le personnel LGBT+ ouvertement jusqu'en 2000. La France a conscrit des soldats pour un service indéfini durant la guerre d'Algérie (1954-1962) sans rotation, sans conditions fixes, et avec une répression brutale de la dissidence. L'armée turque a emprisonné des objecteurs de conscience tout au long des années 1990 et 2000. Les armées autoritaires comme celle de la Russie ne permettent aucune organisation indépendante des soldats — la dissidence signifie emprisonnement ou pire.
Dans ce contexte, les réalisations de l'Ukraine durant une guerre existentielle sont extraordinaires. Le système de transfert Army+, bien que limité, donne aux soldats une agence impossible dans les forces hiérarchiques. Le programme d'amnistie pour désertion, bien qu'incomplet, traite l'absence comme un échec systémique plutôt que comme une lâcheté individuelle — 9 000 soldats sont revenus volontairement, quelque chose d'impensable en Russie où les déserteurs font face à une exécution sommaire. La décision judiciaire de juin 2025 reconnaissant les couples de même sexe comme des familles, bien qu'elle ne soit pas encore une législation, établit un précédent juridique durant un conflit actif. La production par Veteranka d'uniformes pour femmes a compensé l'échec de l'État par la solidarité horizontale. La protestation réussie de la 125e Brigade contre un déploiement inapproprié a démontré que l'action collective des soldats peut renverser les décisions de commandement sans détruire la cohésion de l'unité — une capacité que les armées autoritaires ne peuvent structurellement permettre.
Ces victoires restent incomplètes et contestées. L'indemnisation des soldats tombés prend huit ans pour être entièrement traitée, les familles ne recevant que 20 pour cent des 15 millions d'hryvnias 46immédiatement. La législation sur le partenariat LGBT+ a manqué son échéance du troisième trimestre 2025. La réforme des corps continue d'être affectée par des unités dispersées et des commandants sous-entraînés. La rotation reste inexistante pour la plupart des soldats. Mais la lutte elle-même — le fait que les soldats, les familles, les vétérans et les organisations de la société civile peuvent s'organiser, protester, exiger et parfois gagner — marque la différence fondamentale de l'Ukraine par rapport à la puissance impériale qu'elle résiste.
Démocratie et anti-impérialisme sont inséparables — parce que seule l'organisation démocratique permet le retour d'information, l'adaptation, la mobilisation et la solidarité qui rendent la résistance possible. Les soldats ukrainiens prouvent cette vérité de la manière la plus dure possible : en se battant simultanément pour l'indépendance de leur pays et pour leurs propres droits démocratiques, remportant des batailles sur les deux fronts que les armées en temps de paix ne parviennent pas à réaliser.
Publié le 15 novembre 2025 par Europe Solidaire
Notes
1. Kyiv Independent, « 'Direct threat' — Ukraine's 48th Separate Assault Battalion denounces commander replacement », 18 janvier 2025. Disponible sur : https://kyivindependent.com/ukraines-48th-assault-battalion-denounces-commander-replacement/
2. Kyiv Independent, « 'It's their turn now' — Ukrainians call on government to demobilise exhausted soldiers fighting for nearly two years », 24 décembre 2023. Disponible sur : https://kyivindependent.com/its-their-turn-now-ukrainians-call-on-government-to-demobilize-exhausted-soldiers-fighting-for-nearly-two-years/
3. Ukraїner, « How Ukraine's Women Veterans Movement works », 1eroctobre 2024. Disponible sur : https://www.ukrainer.net/en/women-veterans/
4. War on the Rocks, « Intelligence and the War in Ukraine : Part 2 », 19 mai 2022. Disponible sur : https://warontherocks.com/2022/05/intelligence-and-the-war-in-ukraine-part-2/
5. LGBT Military for Equal Rights of Ukraine. Disponible sur : https://www.lgbtmilitary.org.ua/en/
6. Suspilne, « Військові ремонтного батальйону 125-ї бригади заявили, що неспроможних бійців відправляють до штурмових рот », 21 septembre 2025. Disponible sur : https://suspilne.media/lviv/1134982-vijskovi-rembatu-125-brigadi-zaavili-so-nepidgotovlenih-bijciv-vidpravili-na-bojovi-pozicii/
7. ZAXID.NET, « У Львові військові 125-ї бригади ТрО оголосили про намір масово піти в самовільне залишення частини », 21 septembre 2025. Disponible sur : https://zaxid.net/lvivska_125_brigada_tro_vidminila_nakaz_pro_perevedennya_fahivtsiv_z_rembatu_n1619661
8. Les Tatars de Crimée sont un groupe ethnique turc indigène de la péninsule de Crimée. Ils ont fait face à une déportation massive par Staline en 1944 et ont été particulièrement ciblés pour la répression sous l'occupation russe depuis 2014.
9. Censor.NET, « Soldiers of the 125th Brigade's repair battalion were sent to combat positions », 9 octobre 2025. Disponible sur : https://censor.net/en/news/3578685/soldiers-of-the-125th-brigade-s-repair-battalion-were-sent-to-combat-positions
10. Ukrainska Pravda, « Women demand demobilisation of men fighting since start of full-scale war in protests across Ukraine », 27 octobre 2023. Disponible sur : https://www.pravda.com.ua/eng/news/2023/10/27/7426002/
11. CNN, « Ukraine's parliament scraps plan to demobilise battle-weary soldiers », 11 avril 2024. Disponible sur : https://amp.cnn.com/cnn/2024/04/11/europe/ukraine-parliament-scrap-demobilization-plans-intl
12. Hromadske, « Fatigue is a bad fighter : a commander about the threatening wear and tear of his unit », 10 juillet 2024. Disponible sur : https://hromadske.ua/en/war/225991-fatigue-is-a-bad-fighter-a-commander-about-the-threatening-wear-and-tear-of-his-unit
13. Euronews, « Tens of thousands of soldiers have deserted from Ukraine's army », 30 novembre 2024. Disponible sur : https://www.euronews.com/2024/11/30/tens-of-thousands-of-soldiers-have-deserted-from-ukraines-army
14. Eurasian Times, « Ukraine's Military In Turmoil : 576 Soldiers Desert Daily », octobre 2025. Disponible sur : https://www.eurasiantimes.com/ukraines-alarming-desertion-crisis-576-soldiers/
15. Ministère de la Défense de l'Ukraine, « The Army+ application now features a new option allowing military personnel to submit transfer requests », 2024. Disponible sur : https://mod.gov.ua/en/news/the-army-application-now-features-a-new-option-allowing-military-personnel-to-submit-transfer-requests-to-a-different-unit
16. Euromaidan Press, « Ukraine starts addressing its army woes : soldiers can now change their units », 10 décembre 2024. Disponible sur : https://euromaidanpress.com/2024/12/10/ukraine-starts-addressing-its-army-woes-soldiers-can-now-change-their-units/
17. Euromaidan Press, « Ukraine faces critical military reform challenge as desertions soar past 100,000 », 16 janvier 2025. Disponible sur : https://euromaidanpress.com/2025/01/16/ukraine-faces-critical-military-reform-challenge-as-desertion-soar-past-100000/
18. Euronews, « Gay war veteran speaks out for equal rights in Ukraine's military », 18 septembre 202

« L’Ukraine face à un choix insupportable »
Épuisés par plus de trois ans d'attaques russes, les Ukrainiens sont de plus en plus disposés à accepter des compromis politiques injustes et des concessions territoriales sévères pour mettre fin à la guerre. Cependant, il est loin d'être certain que ce choix difficile apportera réellement une paix durable.
22 novembre 2025 | tiré du site alencontre.org
Alors que les spéculations vont bon train au sujet d'un nouveau plan de paix pour l'Ukraine négocié par Trump [voir annexe ci-dessous], une grande partie du débat actuel donne une impression de déjà-vu. On retrouve les mêmes dénonciations des « intérêts particuliers » dans le conflit, les condamnations des bellicistes et les appels à des « négociations urgentes ». En Ukraine, nous n'avons pas seulement entendu ces arguments. Nous les avons nous-mêmes avancés.
À l'été 2014, après l'annexion de la Crimée par la Russie et alors que la guerre dans le Donbass faisait déjà rage, des militants ukrainiens, russes et biélorusses ont publié une déclaration intitulée « Le nouveau Zimmerwald » [1] critiquant la montée du chauvinisme et de la xénophobie dans leurs pays. Ils ont appelé à un large mouvement anti-guerre, à un cessez-le-feu immédiat et à un désarmement mutuel. Le mouvement social ukrainien Sotsialnyi Rukh, qui venait de se former, s'est fait l'écho de cet esprit en 2015, en préconisant des négociations directes entre les syndicalistes et les défenseurs des droits humains des deux camps, ainsi que la dissolution des appareils de défense. Il s'agissait d'une véritable tentative de paix internationaliste, qui a échoué.
Rien de tout cela n'a empêché l'agression de la Russie en 2022. Pourtant, à l'exception d'une courageuse minorité, les militants de gauche russes se sont à nouveau retranchés derrière des formules pacifistes, rejetant la responsabilité de la guerre sur les deux belligérants et pointant du doigt l'OTAN, Boris Johnson [alors premier ministre anglais] et le « régime oligarchique néonazi de Kiev ». Les Ukrainiens, sous le feu des bombardements, n'avaient pas ce luxe. Ils ont résisté aux troupes d'occupation, et trop nombreux sont ceux qui ont déjà perdu la vie.
Au niveau international, lorsque la gauche ne se limite pas à de brèves déclarations stéréotypées, elle oscille largement entre une répulsion instinctive face à l'injustice et un appel désespéré à la paix. Mais l'un ou l'autre peut-il servir de guide pour l'action ?
Le prix de la justice
Nombreux sont ceux qui dénoncent tout compromis avec le Kremlin comme une trahison pure et simple qui créerait un précédent en récompensant l'agression. En termes absolus, ils ont raison. Pourtant, la justice a toujours un prix : si ce n'est pour les militants qui la réclament, c'est pour quelqu'un d'autre.
Les ressources de l'Ukraine sont poussées à leur limite. Les dépenses de défense en 2025 ont atteint les 70 milliards de dollars, dépassant les recettes fiscales nationales. Le déficit budgétaire se situe à près de 40 milliards de dollars, et le maintien de l'aide étrangère n'est pas garanti. Le coût de la reconstruction a déjà grimpé à plus d'un demi-billion de dollars. La dette publique s'élève à 186 milliards de dollars et continue d'augmenter.
Près des deux tiers des Ukrainiens s'attendent que la guerre dure encore plus d'un an, et les experts [ukrainiens] sont d'accord [TSN 17 septembre 2025]. Le président Volodymyr Zelensky souligne que son pays aura besoin de tout le soutien disponible pour combattre l'armée russe pendant encore deux à trois ans. Dans le même temps, les forces armées ukrainiennes sont mises à rude épreuve non seulement par la pénurie d'armes et de munitions, mais aussi par la diminution des effectifs.
Plus de 310'000 cas de désertion et d'absence sans permission ont été enregistrés depuis 2022, dont plus de la moitié en 2025 [2]. De nombreux soldats qui ont quitté l'armée invoquent l'épuisement, le manque de préparation psychologique à l'intensité extrême des combats, les déploiements sans fin et la corruption des commandants qui les traitent comme des pions. Certains sont prêts à revenir dès que les conditions s'amélioreront, mais seule une fraction d'entre eux l'ont fait dans le cadre de l'amnistie [décidée en août 2024].
Plus de la moitié des hommes ukrainiens se disent prêts à se battre, mais un million et demi d'entre eux n'ont toujours pas mis à jour leur dossier militaire. Après l'introduction du recrutement en 2024, seuls 8500 se sont portés volontaires en un an. Même l'offre d'une prime d'inscription de 24 000 dollars pour les contrats d'un an aux jeunes n'a pas réussi à attirer beaucoup de monde. Une fois les restrictions de voyage pour les jeunes de 18 à 22 ans assouplies, près de 100 000 hommes ont franchi la frontière au cours des deux premiers mois, beaucoup d'entre eux partant pour de bon [3].
La triste réalité est que la résistance ukrainienne repose sur la « busification » [personne arrêtée et emmenée dans un bus], c'est-à-dire le fait de saisir de force des hommes dans la rue ou sur leur lieu de travail et de les enrôler de force dans l'armée. Le médiateur a reconnu que ces abus sont désormais systémiques. Malgré cela, la Cour suprême ukrainienne a jugé que la mobilisation restait légalement irréversible, même lorsqu'elle était effectuée de manière illégale. Pendant ce temps, les réseaux sociaux font de plus en plus souvent état d'affrontements violents avec les agents chargés de la conscription.
L'opinion publique reflète cette lassitude, et les récents scandales de corruption impliquant les plus proches collaborateurs du président n'arrangent rien [4]. Les sondages montrent que 69% des Ukrainiens et Ukrainiennes sont désormais favorables à une fin négociée de la guerre et près des trois quarts sont prêts à accepter un gel de la ligne de front, même si ce n'est pas selon les conditions de la Russie. Les Ukrainiens continuent d'insister sur des garanties de sécurité, qui pour eux incluent des livraisons d'armes et l'intégration à l'UE.
Le rêve de « se battre jusqu'à la victoire », quoi qu'il arrive, ignore ces limites. À moins que le « soutien indéfectible » de l'Occident n'inclue la volonté d'ouvrir un deuxième front, à quoi devons-nous nous attendre ? La logique du désespoir conduit à abaisser l'âge de la conscription, à étendre le service militaire aux femmes, à reconduire depuis l'étranger les réfugiés ukrainiens en âge d'être appelés, à remplir les tranchées, puis à mettre en place des troupes de barrage [unités militaires visant à empêcher la retraite de leurs propres soldats] et des exécutions sur le terrain pour empêcher les désertions.
L'illusion pacifiste
Cette situation sombre n'est pas seulement un échec national. Elle reflète l'épuisement de porter seul le fardeau le plus lourd et de se battre bec et ongles pour obtenir le soutien matériel de ceux qui pensent que de vives condamnations et une aide humanitaire suffisent pour mettre fin à l'invasion russe. Plus la situation devient difficile, plus il devient tentant pour certains à l'étranger d'imaginer que la résistance elle-même doit être le problème.
D'où l'idée que les armes occidentales ne font que « prolonger les souffrances » et que couper cette bouée de sauvetage à l'Ukraine la pousserait à accepter les « concessions nécessaires ». C'est une illusion réconfortante fondée sur un raisonnement erroné. Si les mots seuls pouvaient mettre fin à l'oppression, les grèves et les révolutions auraient été remplacées par des concours d'éloquence.
Les livraisons d'armes n'entravent pas la diplomatie, mais permettent à l'Ukraine de participer aux négociations. Le président Zelensky a fait part de son ouverture à des discussions et même à des décisions difficiles. Mais seul un camp capable de tenir bon peut négocier sur un pied d'égalité. Désarmer l'Ukraine reviendrait à la forcer à céder. Moscou le sait et exploite les contradictions pour semer la confusion et diviser les rangs.
Le Kremlin a rejeté à plusieurs reprises un cessez-le-feu, indiquant clairement qu'il ne s'intéressait qu'à la capitulation effective de l'Ukraine. Même si le maximalisme de la Russie est en partie un bluff, un conflit « gelé » ou même la cession du Donbass par l'Ukraine ne « s'attaquerait pas aux causes profondes » de la guerre, comme l'affirme Vladimir Poutine. Moscou a sécurisé son pont terrestre vers la Crimée, mais manque de ressources pour s'emparer du reste des oblasts de Kherson et de Zaporijia, qu'elle revendique également. L'Ukraine ne reconnaîtra jamais ses pertes, même si elle y est formellement contrainte. Le ressentiment fera de la Russie un ennemi éternel, créant ainsi le risque d'une nouvelle flambée de conflit.
La maxime de Poutine lui-même – « Si le combat est inévitable, frappe le premier » – rend la prochaine étape prévisible, à en juger par la cartographie. Une avancée vers l'avant-poste russe en Transnistrie piégerait la Moldavie, sécuriserait le corridor de la mer Noire et étranglerait ce qui reste du commerce maritime ukrainien, tout en offrant Odessa, autrefois joyau de l'empire russe, au cœur de la mythologie du « printemps russe ».
L'abandon de l'Ukraine par les États européens n'apporterait aucune détente. Les nouveaux membres de l'OTAN, la Finlande et la Suède, ont abandonné leur neutralité précisément en raison de la nouvelle manière dont la Russie « résout les différends ». Cinq pays se sont retirés de l'interdiction des mines terrestres prévue par le traité d'Ottawa en 2025 pour la même raison. Les dépenses militaires de la Pologne sont en passe de tripler depuis 2022, et les pays baltes se précipitentvers un niveau de dépenses de défense équivalent à 5% du PIB. Voir un voisin démembré par un ancien suzerain ne les apaiserait pas, mais les pousserait à s'armer davantage.
Angle mort
L'ultimatum lancé par Moscou en décembre 2021 a clairement affiché ses ambitions : l'OTAN doit se retirer aux frontières de 1997 et reconnaître la sphère d'influence russe en Europe centrale et orientale. Cette exigence semblait absurde jusqu'à ce que les tirs éclatent en février 2022. Mais la guerre éclair de Poutine contre l'Ukraine a échoué, et il en tient les « élites dirigeantes européennes » pour responsables.
Personne ne s'attend à ce que les chars russes atteignent Berlin. Mais les États baltes, coincés entre la Russie et son enclave militarisée de Kaliningrad, correspondent à ce schéma. Les anciennes provinces impériales, qui séparent Moscou de son territoire côtier, constituent une cible tentante. La rhétorique sur les « nations non historiques » [5] en proie à la russophobie est déjà en place.
Si le Kremlin décidait de combler le corridor de Suwalki – l'étroite bande de territoire polonais et lituanien entre Kaliningrad et la Biélorussie, alliée de la Russie [6] – au milieu d'une nouvelle série de querelles internes à l'Occident sur les sanctions, la politique énergétique ou la stratégie de défense commune, qui risquerait une troisième guerre mondiale ?
À un moment donné, une partie de la gauche a perdu la capacité de distinguer la résistance du militarisme. En considérant l'expansion de l'OTAN comme la cause de la guerre – et en trouvant ainsi une solution dans son simple retrait –, les antimilitaristes concèdent discrètement que de vastes régions au-delà de la Russie appartiennent à son domaine « naturel ».
La question centrale est la suivante : si la Russie peut régler ses griefs historiques et répondre à ses « préoccupations légitimes en matière de sécurité » par la force, pourquoi les autres ne le pourraient-ils pas ? La véritable victoire pour le complexe militaro-industriel ne serait pas les livraisons à l'Ukraine ni même les programmes de réarmement, mais une Europe en crise permanente, où chaque frontière devient contestable et où les dépenses de défense augmentent sans fin.
Révisionnisme rancunier
La véritable menace n'est pas le nationalisme ukrainien. Il n'est ni plus sinistre ni plus chauvin que celui de n'importe quel petit État assiégé. Même les personnes les plus touchées par la guerre se soucient plus souvent de survivre aux frappes de missiles et aux attaques de drones. Cela n'implique pas qu'on approuve la création de mythes nationalistes. Mais se focaliser sur les excès de la politique culturelle de l'Ukraine est une distraction commode, une excuse pour relativiser l'agression et se distancier de ce qui est réellement en jeu.
Ce à quoi nous sommes aujourd'hui confrontés, c'est à un empire pétrolier militarisé et expansionniste qui dissimule son ressentiment derrière des discours sur la « justice historique », qui drape sa renaissance néotraditionnelle contre « l'Occident décadent » et qui est prêt à utiliser tous les moyens pour revendiquer sa « place légitime dans le monde ». Cette politique de révisionnisme rancunier n'est pas propre à Moscou, mais trouve un écho de Washington à Pékin, et doit être combattue avant que tout discours sur le désarmement ne prenne tout son sens.
Il est grand temps de proposer une alternative crédible dans les débats sur la sécurité, qui ne cède pas au néolibéralisme militarisé et ne fétichise pas la pureté.
Li Andersson, ancienne présidente de l'Alliance de gauche finlandaise [actuellement présidente de la commission de l'emploi et des affaires sociales du Parlement européen], a déjà plaidé [7 juin 2025] en faveur d'une politique étrangère et de sécurité antifasciste. Elle rejette l'illusion selon laquelle on peut raisonner le fascisme, accepte le renforcement des capacités de défense et de l'autonomie stratégique des États membres de l'UE comme condition préalable à la paix, et défend le droit international comme mécanisme de prévention contre la subversion autoritaire.
Comme l'a fait valoir Li Andersson, il est grand temps de proposer une alternative crédible dans les débats sur la sécurité, qui ne cède pas au néolibéralisme militarisé et ne fétichise pas la pureté. L'extrême droite progresse dans les sondages, les budgets de défense gonflent tandis que les dépenses sociales, l'adaptation au changement climatique et l'aide au développement sont réduites. Pourtant, le problème ici, ce sont les élites qui exploitent cette crise pour faire avancer leur programme, et non les Ukrainiens qui refusent de se soumettre à Poutine.
Pour résister à cette tendance, il faut insister sur deux points. Premièrement, des institutions sociales résilientes et des infrastructures publiques solides sont essentielles pour résister aux chocs et à ceux qui peuvent les utiliser comme des armes. Deuxièmement, seuls la démocratie économique, une politique d'inclusion et un contrôle public permettent de mettre au premier rang toute cause digne d'être défendue. Comme le montrent les leçons tirées de l'Ukraine, sans cela, tout discours sur la solidarité est une imposture.
Il n'y a pas de solution toute faite
Tout le monde souhaite que la guerre prenne fin, mais personne n'a de solution toute faite – peut-être n'y en a-t-il pas. Nous nous devons mutuellement l'honnêteté que cette situation exige. Tout ce qui ne serait pas le retrait complet de la Russie d'Ukraine serait profondément injuste et carrément dangereux, mais la recherche intransigeante de la justice peut également nous mener à un point de non-retour.
La survie elle-même – perdurer en tant que nation indépendante malgré les leçons d'histoire de Poutine – est déjà une victoire pour l'Ukraine. Mais l'histoire ne s'arrêtera pas là. Les États rapaces attaquent non pas parce qu'ils sont provoqués, mais parce qu'ils en ont la possibilité. Pour les arrêter, il faudra plus que la force morale.
Oleksandr Kyselov, originaire de Donetsk, est un militant de gauche ukrainien (membre du Mouvement social-Sotsialnyi Rukh) et assistant de recherche à l'université d'Uppsala (Suède).
Annexe
Le magazine Le Grand Continent publie le 21 novembre la version intégrale du « Plan de paix en 28 points » de Trump et le présente ainsi : « Le document — que les États-Unis affirment pouvoir encore faire évoluer — reprend les principales exigences maximalistes formulées par la Russie depuis le printemps 2022.
Si celles-ci étaient acceptées par Kiev, elles équivaudraient à une capitulation pure et simple d'un pays souverain.
Au-delà des points concernant le renoncement de l'Ukraine à adhérer à l'OTAN, la réduction de la taille de son armée — limitée à 600 000 militaires — et la reconnaissance de facto, au niveau international, des territoires illégalement occupés comme étant russes, le plan prévoit plusieurs mesures liées à l'intégration de la Russie dans l'économie mondiale — notamment son retour à la table du G7, qui redeviendrait alors le G8 — ainsi qu'une amnistie pour Vladimir Poutine, visé depuis 2023 par un mandat d'arrêt international pour crimes de guerre.
Dans le cadre de ce plan, l'Ukraine recevrait des garanties de sécurité — sans troupes de l'OTAN sur son sol mais sans beaucoup plus de détails — et les États-Unis seraient compensés en retour.
L'Europe, qui n'a pas participé à l'élaboration de ce plan — alors même que celui-ci limite le rôle marginal que devrait jouer l'Union dans cette paix en accueillant l'Ukraine dans son marché —, se retrouverait à en assumer une grande partie du coût : les actifs russes gelés, majoritairement détenus dans des pays européens, seraient utilisés principalement par les États-Unis (100 milliards de dollars servant à financer leurs efforts de reconstruction et d'investissement en Ukraine, Washington récupérant 50 % de ces bénéfices).
Le reste des fonds serait placé dans un véhicule d'investissement russo-américain, tandis que l'Europe « ajouterait » en plus 100 milliards de dollars.
La mise en œuvre de ce plan devrait être assurée par un Conseil de paix, sous la supervision de Donald Trump. » (GC)
***
Selon la BBC du 22 novembre, version française, le bureau du président ukrainien, le soir du 20 novembre, a indiqué dans un communiqué que le président « avait officiellement reçu de la part des États-Unis un projet de plan qui, selon l'évaluation américaine, pourrait contribuer à redynamiser la diplomatie ». La BBC ajoute : « La Première ministre ukrainienne, Yulia Svyrydenko, a rencontré jeudi des responsables américains à Kiev. Le bureau de Zelensky a déclaré que “les parties ont convenu de travailler sur les dispositions du plan de manière à mettre fin à la guerre de manière équitable”. »
Le 21 novembre, Volodymyr Zelensky s'adresse à la population : « Ukrainiens, Ukrainiennes, Dans la vie de chaque nation, il y a un moment où tout le monde doit se parler. Honnêtement. Calmement. Sans suppositions, sans rumeurs, sans ragots, sans tout ce qui est superflu. Tel quel. Tel que j'essaie toujours de vous parler. Nous vivons actuellement l'un des moments les plus difficiles de notre histoire. La pression exercée sur l'Ukraine est aujourd'hui l'une des plus fortes.L'Ukraine pourrait se retrouver face à un choix très difficile. Soit perdre sa dignité, soit risquer de perdre un partenaire clef. Soit accepter 28 points difficiles, soit affronter un hiver extrêmement difficile – le plus difficile – et les risques qui en découlent. Une vie sans liberté, sans dignité, sans justice. Et pour que nous croyions celui qui nous a déjà attaqués deux fois. » (Adresse complète à ce lien : https://www.revueconflits.com/document-volodymyr-zelensky-adresse-a-la-nation-ukrainienne/) – (Réd. A l'Encontre)
Notes
1. Conférence dans le village de Zimmerwald (canton de Berne) en septembre 1915 de militants socialistes qui affirment leur attachement à l'internationalisme et à la lutte contre la guerre, contre le triomphe du chauvinisme et du militarisme dans les rangs de la social-démocratie. Cette dernière, très largement, participe aux gouvernements d'Union sacrée des pays en guerre. (Réd.)
2. « Selon des statistiques citées par les médias ukrainiens et issues du bureau du procureur général, 253'000 procédures pénales sont en cours : environ 50 000 pour désertion et un peu plus de 200'000 pour absence non autorisée. » (Watson, 2 septembre 2025) – Réd.
3. Les autorités ukrainiennes ont abaissé l'âge légal de mobilisation de 27 à 25 ans en avril 2024. En février 2025, le ministère de la Défense propose un contrat d'un an à destination des 18-24 ans, accompagné d'une indemnité d'environ 23'000 euros en plus d'un soutien mensuel d'environ 1800 euros. Cela a suscité des débats. (Le Monde, 14 février 2025) – Réd.
4. Voir l'article du Mouvement social publié sur ce site le 14 novembre 2025 https://alencontre.org/europe/ukraine/appel-de-sotsialnyi-rukh-travailleurs-vous-etes-importants-pour-lavenir-de-lukraine.html – Réd.
5. Référence à la préface écrite par Sergueï Lavrov à un ouvrage publié en Russie déniant « le caractère historique » de la nation lituanienne. – Réd.
6. La dénomination de « corridor de Suwalki »est utilisée principalement dans un contexte militaire, en raison du fait que cette bande de terre assure, seule, une continuité territoriale entre les trois États baltes et les autres pays de l'OTAN(Pologne au premier chef). – Réd.
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