Derniers articles
Coucher de soleil hivernal (1893)
Paul Chanel Malenfant : Au passage du fleuve : Poésie : Les Éditions du Noroît : 2024 : 130 pages (recension)
Dominique Fortier : Notre-Dame de tous les peut-être : Poésie : Les Éditions du Passage : 2024 : 89 pages (recension)
2008-2013 : À la défense des services publics
La période allant de 2008 à 2013 a été fortement marquée par la nécessité de défendre les services publics. S'il s'agit-là d'une préoccupation récurrente à la revue, le moment était particulièrement propice pour développer une solide réflexion sur la question, alors que le modèle québécois était attaqué de front par le gouvernement de Jean Charest, puis par celui de Philippe Couillard, ceux-ci adoptant différentes formules pour justifier leur offensive : réingénierie, révolution tarifaire, principe de l'utilisateur payeur, rigueur budgétaire.
C'est d'ailleurs le numéro incluant le dossier Nos services publics, un trésor collectif en péril, qui a été le plus vendu de notre histoire. Commandé par le Front commun, en pleine période de négociations du secteur public et parapublic, ce dossier a été rédigé en toute liberté éditoriale, avec la même rigueur et le même sentiment d'indignation qui caractérise une grande partie de notre travail.
Il a été précédé de quelques mois par L'Université entre déclin et relance, qui présentait des menaces concernant nos universités : mauvais financement, type de gestion inspiré du privé, limitations de la liberté académique, etc. Les idées de ce dossier ont d'autant plus circulé qu'on en a imprimé un tiré à part largement distribué. Le texte que nous avons retenu de Normand Baillargeon, tiré de sa chronique sur l'éducation, élabore une réflexion plus générale, et qui reflète bien, en partie, l'essence de débats si bien ancrés dans l'air du temps. La santé n'a pas été négligée et le dossier Santé, état d'urgence l'abordait sous l'ange de la privatisation, une tendance hélas toujours prévalente aujourd'hui.
La bataille pour les services publics a atteint un point culminant avec les manifestations étudiantes contre la hausse des droits de scolarité. La rapidité avec laquelle le mouvement a trouvé un très large appui dans la population et l'ampleur des revendications — qui ont débordé sur la piètre question de la gestion de l'État par les libéraux — tout cela donc, nous a forcé à réagir rapidement. Ce qui n'est pas évident dans une revue, alors que les numéros sont préparés très longtemps d'avance !
Nous avons alors préparé, aussi vite que nous l'avons pu, le court dossier Grève étudiante et lutte sociale, en parallèle à celui qui était prévu sur le sport dans son appropriation citoyenne, puis, dans le numéro suivant, Le printemps érable, ses racines et sa sève, plus élaboré et réalisé en partie avec des acteurs et actrices de la grève. Le texte de Diane Lamoureux sélectionné ici rend bien compte d'un des choix que les étudiant·es et les personnes qui les appuyaient ont faits, celui de désobéir, de refuser de se laisser mater par une loi spéciale mal ciblée et antidémocratique.
Bien sûr, cette préoccupation de défendre les services publics ne doit pas occulter la variété des sujets abordés pendant cette période, surtout ceux portant sur des préoccupations récurrentes chez nous, comme le féminisme, la culture, l'industrie numérique.
Comme toujours, À bâbord ! aime commémorer le passé et les luttes militantes, en présentant des dossiers sur 1968, sur la contribution de « femmes inspirées et inspirantes » et l'œuvre d'un penseur aussi marquant que Noam Chomsky. Et cela tout en plongeant un regard vers l'avenir, en abordant un sujet qui prendra par la suite une grande place, soit l'éthique animale, ou en réfléchissant sur les « promesses et les périls du numérique » sur la « démocratisation de l'économie » ou sur les « mutations de l'univers médiatique ». « Facebook, un ami qui vous veut du bien », de Philippe de Grosbois, l'un des collaborateurs les plus actifs de la revue et membre du collectif, montre que dès le départ, les intentions de cette multinationale ont été bien dévoilées, par une explication de son fonctionnement encore très pertinente aujourd'hui. Relire ces numéros permet de constater à quel point notre revue a su s'intéresser à quelques grandes tendances qui seront largement abordées par la suite.
Nous tenons finalement à signaler deux dossiers intemporels et très particuliers, d'abord Apocalypse et politique, et pour contrer la noirceur de ce sujet, L'utopie a-t-elle un avenir ? Entrevoir le pire (l'apocalypse), puis imaginer le mieux (l'utopie), en toute lucidité, n'est-ce pas en quelques mots une façon frappante de résumer l'orientation d'À bâbord ! ?
2013-2018 : Austérité et crise démocratique
Un an après la grève étudiante de 2012, les impacts de ce mouvement social historique continuent de se faire sentir. Riche d'une expérience politique qui a permis à plusieurs citoyen·nes de se familiariser avec le fonctionnement de la démocratie directe, la rue demeure un lieu actif de prise de pouvoir pour revendiquer des changements sociaux.
Par contre, plusieurs sont sorti·es de cette grève désabusé·es du système de démocratie représentative : l'élection de septembre 2012 aura mis fin à la grève sans apporter de changements significatifs. Les cinq années présentées ici sont porteuses de cette tension qui émerge entre les revendications des mouvements sociaux exprimées dans la rue et un désabusement face à l'état de notre système démocratique qui n'arrive pas à donner un sens à cette grogne populaire contre le néolibéralisme. Cette réflexion sur l'état de la démocratie en Occident est un thème important à À bâbord ! entre 2013 et 2018, avec plusieurs dossiers qui se penchent directement sur l'enjeu du déficit démocratique. La question est posée à savoir comment la rue et les urnes peuvent apparaître aussi déconnectées l'une de l'autre.
De fait, autant au Québec qu'à l'international, les mouvements sociaux s'organisent contre les attaques au filet social portés par des régimes autoritaires. Au Québec, les années 2015 et 2016 sont marquées par une forte mobilisation contre les mesures d'austérité du gouvernement Couillard. À chaque numéro paru durant cette période, plusieurs articles font état du saccage de nos services publics et la revue a organisé en avril 2016 un colloque sur notre système de santé. Dans cette période, des dossiers d'À bâbord ! abordent directement ce repositionnement de l'appareil étatique qui délaisse sa mission de protection sociale sous l'excuse de l'austérité.
Les années 2013-2018 représentent aussi une période de luttes contre les hydrocarbures, particulièrement contre des projets de pipelines sur le territoire. Rappelons que c'est en 2013 que TransCanada a proposé le projet d'oléoduc Énergie Est dont une des composantes centrales était la construction d'un port pétrolier à Cacouna, à un endroit réputé pour être la pouponnière des bélugas. La modification du projet en 2015 représente une victoire marquante pour la justice climatique et la mobilisation des groupes de la société civile autour de cet enjeu. Finalement, cette période est marquée par une mobilisation historique des peuples autochtones au Canada qui s'organise autour de revendications pour leurs droits territoriaux ainsi que pour la protection de l'environnement. Parallèlement, c'est en 2015 que la de Commission vérité et réconciliation conclue au génocide culturel des peuples autochtones par l'État canadien. En mai 2014, À bâbord ! se penche spécifiquement sur ces luttes avec un dossier consacré aux résistances autochtones, bien que plusieurs articles publiés entre 2013 et 2018 font état de leurs revendications et stratégies de mobilisation.
Les deux textes choisis pour illustrer cette période témoignent de la continuité de certaines luttes. Le premier, publié en 2015 et écrit par Nadine Lambert et Jean-Pierre Larche, porte sur la réforme Barrette du Parti libéral du Québec (PLQ) en démontrant en quoi il s'agit d'un virage vers la privatisation de nos services sociaux et de santé. La nouvelle réforme qui nous sera imposée dans le système de santé par le projet de loi 15 apparaît en continuité avec cette tendance. Nous nous retrouvons devant le même constat, soit une place toujours plus grande accordée au privé dans l'organisation de notre filet social. Le deuxième texte fait écho au mouvement #MeToo qui marque un tournant sur la notion de consentement, notamment pour le harcèlement de rue que subissent les femmes au quotidien. Martine Delvaux, dans sa chronique féministe d'hiver 2014, s'interroge sur les réactions suscitées par les propos de Judith Lussier qui a dénoncé, dans un numéro d'Urbania de 2013, les micro-agressions qu'elle subit dans la rue. Ce texte est inspirant, car il montre le changement de ton qu'il est possible d'observer aujourd'hui dans la réception de ces témoignages. Bien qu'il reste des luttes à mener pour faire en sorte que l'espace public soit un lieu sécuritaire pour toutes, ce texte témoigne des changements sociaux que le mouvement #MeToo a provoqués.
2018-2024 : De nouveaux horizons
Les années 2018 à 2024 ont été animées pour À bâbord !. Nous sommes passés de cinq numéros par années à quatre, nous avons profité du retour progressif d'une équipe régulière de création d'images originales et poursuivi la série des numéros sur les régions. À ces éléments s'ajoutent les chroniques régulières qui maintiennent le cap depuis des années. Signalons aussi deux séries d'articles notables : celle sur les États généraux en éducation (Wilfried Cordeau) et celle sur les GAFAM (Yannick Delbecque).
Mentionnons aussi la précieuse collaboration d'Anne-Laure Jean au graphisme. Elle a grandement contribué au façonnement de la nouvelle image de la revue, une étape marquante qui nous a donné un nouvel élan. Nous sommes absolument reconnaissant de tout son travail régulier et de qualité.
Sur une note moins joyeuse, deux camarades de la revue sont décédés durant ces années. Il s'agit de Léa Fontaine et Jean-Marc Piotte. Tous deux ont crucialement travaillé au développement de la revue. Nous avons célébré leur mémoire dans nos pages à travers plusieurs articles hommages.
Dans un autre ordre d'idées, la revue a connu des difficultés financières majeures en 2019. Les efforts du collectif et la mobilisation du lectorat ont favorisé une stabilité, mais il n'en demeure pas moins qu'aujourd'hui, les défis sont toujours présents.
Malgré ces défis, À bâbord ! a accompagné les réflexions sur les enjeux sociaux de l'heure comme la pandémie de COVID-19, la crise des médias, la crise du logement, le racisme et bien plus. Par ailleurs, bien que les angles d'analyse suivants figuraient régulièrement dans les pages des périodes antérieures de la revue, la période allant de 2018 à 2024 a créé une place plus prégnante pour l'analyse intersectionnelle des oppressions et la pensée décoloniale. Ces éléments ont amené un approfondissement de la couverture des luttes autochtones, des luttes LGBTQ+ et de la justice climatique.
Finalement, en 2022 le collectif d'À bâbord ! a été particulièrement impliqué dans la création du Regroupement des médias critiques de gauche. Un espace pour s'entraider et favoriser la mise en commun des forces et ressources de plusieurs médias alternatifs.
Le premier texte sélectionné est la chronique initiale « Sortie des cales » de Jade Almeida : « Racisme systémique. Pirouettes et bistouri » paru dans le numéro 86. L'autrice fait la lumière sur l'hypocrisie d'un gouvernement voué à maintenir le statu quo sur la question coloniale et raciste. Alors que la décennie semblait paver la voie à une remise en question du système par la conjugaison de mouvements de lutte tel qu'Idle no more et la création d'enquêtes d'envergures sur la situation coloniale, l'article montre l'impasse de la situation coloniale.
Le deuxième texte, paru dans le numéro 80 et rédigé par Frédéric Legault, illustre l'attention portée à ce qui s'annonce l'un des plus grands défis des prochaines décennies : la crise climatique. Il met la table sur ce qui nous attend, mais aussi sur une option possible pour espérer changer la donne : la grève climatique. Ce texte, « Pourquoi faire la grève climatique ? », s'interroge sur l'escalade des moyens de pression à utiliser pour forcer les élites économiques et politiques à répondre concrètement à l'urgence de la situation.
Finalement, le texte « L'illibéralisme, le nouvel encerclement », rédigé par Claude Vaillancourt et paru dans le numéro 96, aborde la montée d'un phénomène politique d'une ampleur mondiale, celui de l'illibéralisme, « une forme hybride entre la dictature et la démocratie ». Le texte nous amène à en cerner les influences jusqu'au Québec et au Canada. Au final, c'est à une considération profonde sur l'avenir de nos systèmes politiques que nous sommes convié·es.

Lancement du dossier « Épiceries. Faim de justice » le 10 février
Le collectif de la revue À bâbord ! vous invite au lancement de son numéro 106 et du dossier « Épiceries. Faim de justice ».
Plusieurs auteurs et autrices du numéro seront sur place pour prendre parole et présenter leur article !
Ça se passe à la librairie N'était-ce pas l'été (6702 St-Laurent, Montréal), le mardi 10 février à 18h30.
Entrée libre, bienvenue à toutes et à tous !
Déroulement de la soirée : présentation du dossier, présentations de divers articles du numéro 106 par des auteur.trices. Par la suite, breuvages et discussions informelles !
Vente sur place des numéros. Breuvage disponible sur place (alcool/sans alcool).

S’opposer à l’idéologie réactionnaire
L'idéologie réactionnaire occupe de plus en plus d'espace, au Québec et ailleurs, que ce soit sur les réseaux sociaux, dans les grands médias ou dans la politique.
Elle se reconnaît à 4 caractéristiques complémentaires :
* L'attachement acharné à une tradition idéalisée, comme si le racisme, le sexisme, la misogynie, l'homophobie ou la transphobie, par exemple, constituaient un héritage à préserver…
* Une farouche opposition aux idées et aux mesures progressistes, tout particulièrement lorsqu'elles concernent des minorités (sexuelles et de genre, ethniques, religieuses, culturelles, etc.).
* Une vision alarmiste du présent et du futur si on ne retourne pas rapidement à la tradition la plus conservatrice qui soit.
* Une propagande active en faveur du maintien des privilèges, des rapports de pouvoir et de domination qui ont prévalus par le passé (et qui se poursuivent dans le présent).
Les cibles favorites du mouvement réactionnaire sont les personnes, groupes et populations les plus démunies de pouvoir, sur tous les plans, à qui on reproche notamment leur sens critique et leur combattivité pour être davantage reconnues, soutenues et respectées. L'internationale réactionnaire pourrait être décrite comme une opposition massive des dominants à tout ce qui limite leurs privilèges et leur pouvoir. Pas étonnant que ses leaders soient majoritairement, à l'instar de Trump, des suprématismes masculinistes blancs.
L'idéologie réactionnaire se déploie actuellement autour de quelques thèmes, principalement :
* L'égalité entre les sexes et entre les genres dans toute leur diversité. Ainsi, un discours masculiniste profondément antiféministe et une mouvance TERF (trans exclusion radical feminists) font paradoxalement alliance pour défendre des définitions et représentations binaires et traditionnelles des sexes (et des genres, quand ils ou elles croient en ce concept).
* L'égalité et la réciprocité citoyennes. Le suprématisme nationaliste blanc fait des personnes non-blanches, en particulier celles issues de l'immigration, des citoyens et citoyennes de seconde zone, dont il conviendrait de se méfier, de restreindre les droits et libertés, ou d'exclure.
* La liberté académique. Les réactionnaires entendent notamment favoriser la colonisation des esprits via une éducation excluant les notions de diversité, d'équité et d'inclusion sociale. Ce discours compte sur la complicité de certains médias et politiciens complaisants face à l'intolérance, très peu critiques face aux idées complotistes démonisant tout ce qui est désigné comme woke.
L'idéologie réactionnaire refuse de reconnaître la diversité humaine et le pluralisme. Elle s'en prend sans relâche aux minorités (ethniques, religieuses, sexuelles et de genre, etc.), cherchant à les invisibiliser, à restreindre ou à supprimer leurs droits, à les culpabiliser pour la marginalisation voire l'ostracisme qu'elles subissent. Les réactionnaires dénoncent les acquis des minorités comme étant déraisonnables (ou wokes, ce qui revient au même à leurs yeux). Leurs propres privilèges ne sont évidemment jamais questionnés : ils sont considérés comme normaux, éternels et légitimes.
L'idéologie réactionnaire entretient une culture du ressentiment afin de diviser la population en deux camps : les bons versus les méchants, les normaux versus les anormaux, les blancs versus les non-blancs, les citoyens se disant de souche versus les immigrants, etc. Des personnes socialement et économiquement parmi les plus privilégiées se présentent comme les victimes de minorités qui auraient gagné trop de visibilité et de droits.
La droite réactionnaire privilégie les opinions personnelles, faisant passer son dogmatisme ou son ignorance pour des évidences, dénonçant tout enseignement et toute connaissance scientifique contredisant ses mensonges, refusant d'entendre les experts en mesure de contester ses propos alarmistes. Son appel au gros bon sens est plus souvent qu'autrement un appel aux préjugés.
On reconnaît souvent les tenants de l'idéologie réactionnaire à leur manque d'introspection, d'écoute, d'empathie et de compassion, à leur absence de sens de l'humour (ils vivent en permanence en mode catastrophe, animés par la peur et la rage de voir leur monde s'écrouler), à leur ego démesuré, à leur déficit de sens critique et de curiosité intellectuelle. En politique, de tels personnages sont à fuir. Ils obéissent uniquement à leurs propres émotions et perceptions, refusant à tout prix d'être contrariés, fût-ce par des faits avérés. Résultat : des décisions politiques prises sur le feeling du moment et basées sur des opinions personnelles. Cela mène dans le meilleur des cas au chaos, dans le pire des cas à la crise, ce dont toute la collectivité souffre, tôt ou tard.
Provoquer des crises, c'est toutefois une façon pour la droite de vous amener à regretter l'époque où il y en avait moins, vous dit-on, et à voter pour un retour de 50 ans et plus en arrière. C'est pourquoi vigilance et solidarité humaine sont si essentielles actuellement. En commençant par reconnaître, nommer et dénoncer les problèmes, en proposant ensuite une autre vision du monde. Si vous ne vous opposez pas à l'Idéologie réactionnaire, elle vous avalera.
Michel Dorais, professeur émérite, Université Laval
Photo : Andrew Carnegie (1835-1919) et Philip James Stanhope, mai 1913. (Source : Flickr Commons project, 2009, domaine public)
Culling The Working Class : Acceleration and the Period of Capitalist Democide | Jeff Shantz (December,2025)
Murder Infrastructures : Capitalist Eliminationism, Acceleration, and Democide | Jeff Shantz (Canada, 2025)
L’inévitable transition en Iran
La révolution tunisienne de 2011 : promesses et dangers

Max Chancy, militant et pédagogue socialiste
Max Chancy (1928-2002), philosophe et militant socialiste, a consacré sa vie à la défense des droits démocratiques du peuple haïtien, à la construction d’une société égalitaire, ainsi qu’au développement d’une pédagogie émancipatrice. D’abord actif en Haïti, il est forcé à l’exil en 1965, en raison de la dictature de François Duvalier. Il s’installe alors au Québec d’où il organise un réseau de solidarité, tout en participant à la création de la Maison d’Haïti et en s’engageant dans la transformation du système d’éducation québécois. Après la chute de la dictature en 1986, il retrouve son pays qu’il faut dorénavant reconstruire[1].
Max Chancy est né en 1928 à Jacmel en Haïti, mais a principalement été élevé dans la famille de sa mère à Port-au-Prince[2]. Dans ce milieu intellectuel rassemblé autour de l’imprimerie du grand-père, il s’initie rapidement aux idées progressistes. Il est lauréat de la première promotion de l’École normale supérieure d’Haïti en 1947, tout en animant avec quelques ami·es un groupe de réflexion littéraire et sociale, appelé sobrement NOUS. C’est aussi l’époque où il se fiance avec Adeline Magloire qui deviendra sa compagne pour la vie. En 1950, grâce à ses excellents résultats, il obtient une bourse pour étudier à Paris, y découvrant le marxisme et les mouvements anti-coloniaux par l’entremise de militant·es français·es et ouest-africain·es. Après trois ans d’études, Chancy rentre en Haïti afin de participer à la construction d’un réseau scolaire laïc et démocratique. Mais le climat social est à l’affrontement entre les élites conservatrices et un mouvement populaire qui désire instaurer un état social. Dans ce contexte, le régime autoritaire de Paul Magloire (1950-1956) entrave les efforts des progressistes. Chancy profite donc d’une nouvelle bourse pour compléter un doctorat en philosophie à l’Université de Mayence (Allemagne).
Lutter contre la dictature, malgré la prison et l’exil
À son deuxième retour au pays, Max Chancy découvre un climat encore plus délétère, marqué par l’imposition de la dictature de Duvalier père (1957-1971). « Le choc fut brutal, nous avons compris d’un coup la répression sauvage, le traitement fait aux opposants, la milice des tontons macoutes en action. »[3] Max Chancy s’implique alors à tous les niveaux pour lutter contre le gouvernement. En plus de ses activités syndicales, il rejoint le noyau clandestin du Parti populaire de libération nationale (PPLN). Cette organisation marxiste-léniniste, fondée en 1954, s’inspire des différentes luttes révolutionnaires en cours ou victorieuses (comme à Cuba) pour lancer des opérations de déstabilisation du régime duvaliériste. Dès 1959, son action militante entraîne son licenciement de l’enseignement public, bien que son engagement révolutionnaire demeure secret. Privé de revenu, Chancy survit grâce à des contrats de tutorat, mais consacre le plus clair de son temps à l’organisation politique. Il contribue à la grève étudiante de 1960 et anime, à partir de 1962, le journal illégal Haïti demain, organe du PPLN. Adeline Magloire Chancy, pour sa part, participe au comité révolutionnaire Femme patriote. Tous deux travaillent aussi, avec des camarades de plusieurs groupes, à mettre sur pied un front démocratique unifié. L’arrestation de Max Chancy, en octobre 1963, interrompt le projet.
Après plusieurs mois d’incarcération et de tortures, Chancy est relâché, mais sa liberté est relative puisqu’il fait l’objet d’une surveillance particulière. À l’été 1965, une nouvelle vague de répression frappe le PPLN. Chancy est informé que la police le cherche pour l’exécuter. Lui et sa famille sont alors cachés par les réseaux du parti et exfiltrés du pays, avant d’arriver au Canada où ils demandent l’asile politique. Les Chancy s’installent à Montréal et sont rapidement embauchés dans le système scolaire québécois. Il n’empêche que la priorité demeure d’organiser la résistance, à quoi sert le fameux appartement du 798, avenue Champagneur, souvent considéré comme la « première Maison d’Haïti »[4]. Cet objectif implique l’envoi de fonds et d’imprimés aux militant·es resté·es en Haïti, le soutien aux prisonnier·ères politiques, l’aide envers les autres exilé·es et la dénonciation tous azimuts du régime de Duvalier. « Les grands enjeux de l’heure étaient la ligne politique face à la dictature et au terrorisme d’État qui ne laissaient d’autre voie que la lutte armée à ceux qui refusaient l’embrigadement et rêvaient d’une nouvelle Haïti. »[5] Le rôle de Max Chancy est déterminant puisqu’il demeure un cadre dirigeant du PPLN, devenu en 1969 le Parti unifié des communistes haïtiens (PUCH).

Démocratiser l’éducation pour établir une société juste
Bien que le gouvernement du Canada refuse de régulariser son statut jusqu’en 1982, Max Chancy s’investit dans plusieurs projets destinés aux communautés migrantes comme à l’ensemble des jeunes du Québec. En 1972, un groupe de militantes et de militants (Nirva Casséus, le couple Chancy, Charles Dehoux, Pierre Normil, etc.) fonde la Maison d’Haïti pour offrir des services aux nouveaux·elles arrivant·es et pour défendre les intérêts démocratiques du peuple haïtien. En sus, l’organisme se concentre sur l’éducation populaire pour aider les personnes ayant une faible scolarité, pour développer la conscience politique de la communauté et pour garder vivante la culture haïtienne auprès de la jeunesse. Max Chancy s’implique particulièrement dans la lutte contre les déportations de réfugié·es politiques et dans l’animation de cercles politiques destinés aux adolescent·es. Embauché comme professeur de philosophie au cégep Édouard-Montpetit (Longueuil), Chancy milite aussi dans son syndicat où il tente de rattacher les luttes économiques aux combats politiques. En compagnie de Michel Chartrand, il participe à l’organisation d’une Conférence internationale de solidarité ouvrière (juin 1975) à Montréal, qui rassemble plus de 600 personnes venues de trois continents avec l’objectif d’unir leurs forces pour lutter contre l’impérialisme.
C’est d’ailleurs comme enseignant progressiste et militant pour une éducation démocratique que Chancy se fait connaître dans les années 1980. Ayant mené plusieurs enquêtes sur l’intégration des immigrant·es dans le système scolaire, il est nommé au Conseil supérieur de l’éducation (CSE) du Québec pour développer une politique à ce sujet. Il rédige un rapport intitulé L’école québécoise et les communautés culturelles, rendu public en février 1985. Parmi ses 61 recommandations, il suggère de réviser le matériel didactique pour qu’il tienne compte de la diversité culturelle et d’offrir des formations aux enseignant·es concernant les enjeux propres aux différentes communautés. Le rapport souligne aussi le lien entre l’immigration et la pauvreté, conséquence de la division raciale du travail. Cette situation implique une sous-scolarisation chez les migrant·es à laquelle le gouvernement est sommé de répondre par des programmes spécifiques. L’objectif est de briser le cercle vicieux qui renvoie de la pauvreté à l’éducation lacunaire, et vice-versa[6].

À la même époque, la situation commence à bouger en Haïti. En 1971, Jean-Claude Duvalier a succédé à son père, tout en maintenant son régime despotique. Mais, à partir des années 1980, plusieurs organisations politiques et syndicales défient le régime. À l’automne 1985, une révolte populaire s’étend depuis les campagnes jusqu’aux principales villes. L’année suivante, le dictateur est forcé de quitter le pouvoir et le pays. Max Chancy rentre immédiatement en Haïti pour participer à l’effort de reconstruction. Il reprend ses activités d’enseignement et, comme dirigeant du PUCH, il travaille à l’unité de la gauche haïtienne dans un contexte qui reste chaotique. Malheureusement, une maladie cérébrale ralentit considérablement ses activités à partir du début des années 1990, jusqu’à ce qu’il doive se retirer entièrement de la vie politique. Son combat pour une Haïti démocratique et socialiste est depuis poursuivi par ses camarades. Ceci dit, le parcours de Max Chancy demeure exemplaire et nous pouvons reprendre à son endroit les mots qu’il réservait à Jacques Stephen Alexis : « il est devenu ainsi pour le mouvement révolutionnaire haïtien le symbole du militant qui a vécu pleinement ce qu’il pensait et ce qu’il disait, qui a réalisé l’adéquation entre la théorie et la pratique »[7].
[Photo en couverture : Wikipedia]
Notes
[1] Cet article est d’abord paru dans À Bâbord ! no. 103 [En ligne]
[2] La principale source biographique demeure MAGLOIRE CHANCY, Adeline. Max Chancy (1928-2002), Port-au-Prince, Fondation Gérard Pierre-Charles, 2007.
[3] MAGLOIRE CHANCY. Max Chancy, 2007, page 17.
[4] NOËL, Julie. « Le 798, Champagneur ou la première Maison d’Haïti », 11 septembre 2018, en ligne : https://ville.montreal.qc.ca/memoiresdesmontrealais/le-798-champagneur-ou-la-premiere-maison-dhaiti
[5] MAGLOIRE CHANCY. Max Chancy, 2007, page 23.
[6] NOËL, André. « Québec reconnaît le besoin d’adapter l’école à la nouvelle réalité multiculturelle », La Presse, 23 février 1985, page A5.
[7] Cité dans MAGLOIRE CHANCY. Max Chancy, 2007, page 88.
Jean-Luc Deveaux : à la défense de la classe ouvrière
Jean-Luc Deveaux : à la défense de la classe ouvrière
Né dans un quartier ouvrier de Montréal, Jean-Luc Deveaux est exposé à la pensée marxiste, dès son jeune âge. Militant précoce, il participe à toutes les grandes manifestations et grands rassemblements qui marquent la fin des années soixante et le début des années soixante-dix.
Il fait ses premières armes de syndicaliste dans l'industrie de la construction où il exerce le métier de ferrailleur. Engagé dans une lutte pour la démocratisation de son syndicat, il en est chassé. Il exerce ensuite des mandats syndicaux pour le compte de différentes organisations, avant d'entreprendre des études en sciences juridiques à l'UQAM. Il poursuit plus tard ses études en Europe et, revenu au Québec, il met ses compétences au service de différentes organisations du mouvement syndical québécois.
Vouant sa vie à la défense de la classe ouvrière, il se fait le promoteur constant de l'unité des travailleurs, au-delà des étiquettes particulières.
Bon visionnement !
https://www.ferrisson.org/saisons/saison-13/jean-luc-deveaux
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
Les victimes de l’agence de recrutement et de placement IRIS poursuivent leur combat
Tio'tià:ke (Montréal), le 23 janvier 2026. - Des travailleuses et travailleurs migrants, victimes d'une agence privée abusive, IRIS, se réunissent pour partager leurs expériences et dénoncer les abus ainsi que les politiques d'immigration qui engendre la précarité et l'injustice.
Alors les gouvernements fédéral et du Québec multiplient des restrictions, exclusivement axée sur la réduction du nombre des personnes migrantes et immigrantes, les travailleuses et travailleurs migrants font face à des abus plus graves et à des difficultés plus complexes. Les porte-paroles convient les médias à cette conférence de presse.
Quoi : conférence de presse
Quand : vendredi 23 janvier, 10h 30
Où : 110-4755, avenue Van Horne, Montréal (Québec) H3W 1H8
Qui : des anciens travailleurs et travailleuses de l'agence IRIS affectés et
le CTTI
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
gauche.media
Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.











