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Des techniques légères pour reprendre le contrôle de la production

Il est difficile d’imaginer collectivement de quoi aurait l’air une société non capitaliste. D’abord parce que le capitalisme nous impose des ornières qui limitent notre capacité à imaginer les avenirs possibles, mais aussi parce qu’au sein même de la gauche, différentes visions – souvent implicites – de l’utopie se confrontent. La question de la place de la technique me parait être un bon point de départ pour penser l’avenir socialiste, dans la mesure où il s’agit d’une question qui touche à plusieurs sphères de la vie : temps de travail, « contenu » du travail, organisation politique, rapport à l’environnement, etc. Historiquement, la plupart des penseuses et penseurs socialistes qui se sont penchés sur la question ont adopté la position suivante : la machine, dans le monde actuel, contribue à asservir et à aliéner les êtres humains parce qu’elle est contrôlée par les capitalistes. Mais une fois ce système d’oppression renversé, elle pourra être mise au service de l’émancipation humaine[1].
Le communisme de luxe entièrement automatisé (Fully Automated Luxury Communism) envisagé par un groupe de militantes et militants britanniques est une incarnation récente et attrayante de cette approche[2]. Cette avenue mérite d’être explorée sérieusement, à tout le moins pour en examiner le potentiel et les risques. Je prendrai toutefois la direction inverse, en mettant de l’avant une proposition qui s’inscrit dans une perspective de décroissance. À mesure que les objets techniques qui nous entourent se complexifient, ils exigent souvent des infrastructures de plus en plus lourdes, des réseaux de production de plus en plus vastes et dispersés à travers le monde, ainsi qu’une division du travail de plus en plus poussée. Par conséquent, il devient extrêmement difficile d’envisager un véritable contrôle démocratique de l’économie. Pour remettre la production entre les mains des individus et des communautés, je propose donc de tendre vers une forme d’autosuffisance qui s’appuie sur le développement de techniques légères.
Le crayon de Milton Friedman
Dans un extrait vidéo disponible sur YouTube[3], on voit l’économiste Milton Friedman s’adresser à son public, l’air enthousiaste. Tenant un crayon à mine dans ses mains, il fait une déclaration provocatrice : « Personne sur cette planète ne sait comment fabriquer ce crayon ». En fait, Friedman s’inspire de l’économiste libertarien Leonard Read, dont le texte I, Pencil (1958) se veut une illustration de la puissance de la main invisible du marché. Dans ce court texte[4], le crayon prend la parole pour expliquer la complexité de son processus de fabrication. Il est fait de bois, de graphite, d’un peu de métal et d’une gomme à effacer, mais le bois vient des forêts de l’Oregon, le graphite est extrait des mines du Sri Lanka, tandis que la gomme est fabriquée à partir d’huile de colza provenant de champs indonésiens. À chaque étape de ce processus qui s’étale déjà à l’échelle du monde, des outils ont été employés et des individus ont contribué avec une part de leur force de travail. Les outils ont eux-mêmes dû être fabriqués quelque part, tandis que les travailleuses et travailleurs ont dû être logés et nourris. De plus, chacune des matières premières utilisées a dû être transportée sur de vastes distances, ce qui a nécessité l’usage de camions, de bateaux, d’un réseau de routes et d’installations portuaires. Rapidement, on comprend que la chaine de production prend une ampleur colossale, et que des milliers, voire des millions de personnes ont été mobilisées pour fabriquer ce « simple » crayon, chacune y consacrant une fraction de son temps de travail.
Ce qui fascine Friedman et Read, tous deux farouchement opposés aux mesures de planification économique souhaitées par les marxistes et par les keynésiens, c’est que tout cela s’est produit sans coordination centrale :
Il y a quelque chose d’encore plus étonnant : c’est l’absence d’un esprit supérieur, de quelqu’un qui dicte ou dirige énergiquement les innombrables actions qui conduisent à mon existence. On ne peut pas trouver trace d’une telle personne. À la place, nous trouvons le travail de la Main invisible. C’est le mystère auquel je me référais plus tôt[5].
Évidemment, cette affirmation est discutable. De nombreux aspects du processus reposent sur la planification étatique : construction du réseau routier, formation de la main-d’œuvre, recherche scientifique, etc. De plus, à toutes les étapes du processus, des cadres et des conseils d’administration d’entreprises ont orienté et coordonné le déploiement des ressources nécessaires, en s’appuyant notamment sur une certaine vision englobante de l’économie, provenant d’études de marché ou de prédictions économiques diffusées par les médias. On sait aussi qu’il a pu y avoir collusion entre l’État et les entreprises concernées pour réprimer dans la violence tout mouvement qui freinerait la bonne marche des affaires. Bref, il serait absurde de considérer ce processus comme la somme des actions individuelles, sans tenir compte de toutes les formes de direction et de concertation existantes.
Néanmoins, il est vrai qu’aucune organisation surplombante n’a dirigé l’ensemble du processus. Il est aussi avéré que seule une fraction des personnes impliquées a pu prendre part aux décisions concernant les différentes étapes de la production, d’où l’illusion d’un ordre spontané, « naturel ». Selon Friedman, le plus beau dans tout cela est que cet « ordre spontané » fonctionne alors même que chaque personne impliquée ignore presque tout des autres personnes impliquées et du processus lui-même. Or, ce que Friedman considère comme une vertu m’apparait extrêmement problématique. L’ignorance mutuelle des acteurs et actrices du réseau de production (et de consommation) contribue à perpétuer des situations affligeantes du point de vue social et environnemental. À titre d’exemple, beaucoup de consommatrices et consommateurs des pays occidentaux sont inconscients de la pollution et des conditions de travail exécrables associées à l’industrie électronique.
L’exemple du crayon à mine est intéressant parce qu’il s’agit d’un objet familier et relativement simple. L’affirmation selon laquelle personne au monde ne possède toutes les connaissances et les ressources requises pour en fabriquer un devient alors particulièrement frappante. Mais cette affirmation est d’autant plus vraie pour le nombre incalculable d’objets encore plus complexes qui nous entourent. La trajectoire technologique et socioéconomique empruntée par le monde au cours des dernières décennies a mené à l’approfondissement du modèle décrit par Friedman. De manière générale, le processus de production des objets qui peuplent nos vies est de plus en plus mondialisé et exige une division du travail de plus en plus poussée. Chaque travailleur et chaque travailleuse apparait alors comme un fil d’une vaste toile que personne ne peut saisir dans sa totalité[6].
La conséquence d’une telle division du travail à l’échelle de la planète est sans doute d’accroitre la productivité globale, mais aussi de placer chaque personne dans une situation de dépendance face à des réseaux de production et de distribution sur lesquels il devient pratiquement impossible d’exercer un véritable contrôle démocratique. En effet, comment envisager des mécanismes de participation et de prise de décision qui incluent un nombre considérable de personnes séparées par de vastes distances et par des barrières culturelles et linguistiques ?
C’est toutefois lorsque l’un des réseaux dont nous dépendons s’effondre que l’on prend le plus conscience de notre dépendance à son égard. Ainsi, durant la crise du verglas de 1998, en l’absence de sources d’énergie autonomes, des dizaines de milliers de familles québécoises ont dû assister, impuissantes, au chamboulement de leur mode de vie pendant plusieurs semaines à la suite de l’effondrement du réseau électrique[7]. Notre inscription dans des réseaux de production et de distribution nationaux, continentaux et planétaires peut aussi donner un pouvoir disproportionné aux individus et aux groupes qui contrôlent les maillons clés de ces réseaux. Pensons par exemple aux moments dans l’histoire où les pays producteurs de pétrole ou de gaz naturel ont restreint l’accès à ces deux ressources cruciales à des fins géopolitiques : le choc pétrolier de 1973 ou, plus récemment, en 2014, la coupure par la Russie de l’approvisionnement en gaz de l’Ukraine.
À une échelle plus locale, une coopérative de production qui se veut non capitaliste, mais qui dépend d’entreprises capitalistes pour l’accès à telle ou telle ressource risque d’être constamment forcée de se compromettre afin de maintenir cet accès. Pour réaliser et rendre durable l’idéal socialiste d’un contrôle démocratique de l’économie, il importe donc de maitriser l’ensemble des réseaux de production et de distribution, un objectif qui semble d’autant plus difficile que ces réseaux sont étendus et dispersés. Une autre voie possible consisterait à miser sur la création de réseaux courts, c’est-à-dire de circuits de proximité qui permettraient une production autosuffisante et qui garantiraient l’autonomie et l’indépendance des personnes concernées[8].
Entre l’ermite et le marché global, la « communauté vécue »
Lorsque l’on parle d’autosuffisance, l’image qui nous vient à l’esprit est souvent celle d’une microcommunauté formée de tout au plus quelques dizaines de personnes. L’indépendance économique doit pourtant être envisagée comme un continuum. À une extrémité, on trouve la figure de l’ermite ou de la survivaliste, qui cherche à combler seul·e l’ensemble de ses besoins. À l’autre extrémité, on peut concevoir une économie entièrement mondialisée, dans laquelle aucun besoin n’est comblé uniquement à partir de ressources locales. La « communauté vécue » représente une position intermédiaire possible.
Le politologue Benedict Anderson a inventé le concept de « communauté imaginée » pour décrire les nations, des sociétés au sein desquelles il est impossible, pour des raisons pratiques, que tous les membres se connaissent entre eux et aient des interactions en personne. À l’inverse, une « communauté vécue » en serait une où chaque personne serait à tout au plus deux degrés de séparation de toutes les autres, c’est-à-dire que chaque personne pourrait rencontrer n’importe quelle autre par l’intermédiaire d’une seule connaissance commune[9]. Partant de cette échelle, je propose le projet d’utopie suivant :
Que chaque communauté vécue détienne les moyens (ressources, compétences, connaissances) de produire ce qu’elle juge essentiel au maintien de son mode de vie et à sa reproduction dans le temps.
Il est impossible de définir a priori ce qu’une communauté jugerait essentiel à son mode de vie, mais il est certain que cela inclurait au minimum l’ensemble des tâches liées au fait de se nourrir, de se loger, de se vêtir et d’accomplir le travail de care. Une telle communauté, dont la taille correspondrait grosso modo à celle d’une petite ville, aurait l’avantage d’être suffisamment petite pour que des principes de démocratie directe puissent y être réalistement appliqués. Elle serait en même temps assez grande pour soutenir une certaine spécialisation du travail, ce qui contribuerait à la productivité générale. En supposant un système d’éducation qui enseignerait à chacune et chacun les rudiments des tâches essentielles, il serait possible, pour chaque individu, de parfaire ses connaissances en rencontrant personnellement les meilleurs artisans et artisanes de chaque tâche. Toute personne préserverait donc potentiellement la capacité de faire sécession de la communauté en apprenant auprès des autres ce qu’il lui faut pour assurer sa propre survie.
Techniques lourdes, techniques légères
Si l’on reprend l’exemple du crayon cité plus haut, et qu’on accepte que sa fabrication exige la mobilisation de millions de personnes comme Friedman et Read le suggèrent, comment peut-on penser qu’une communauté d’au plus quelques dizaines de milliers de personnes pourrait produire ce qu’il lui faut pour que tous ses membres mènent une vie décente ? Pour répondre à cette question, il faut s’attarder à une idée simple que Friedman et Read ne prennent pas en considération : le même objectif – fabriquer un outil servant à écrire – aurait pu être atteint par d’autres moyens.
Le capitalisme industriel s’est développé en misant sur la production de masse et sur l’élargissement constant des marchés. S’appuyant entre autres sur les structures coloniales, il a pris son essor en profitant d’une main-d’œuvre sous-payée et d’un accès facilité aux matières premières tirées des pays du « tiers-monde ». Le développement technique des deux derniers siècles a donc été en phase avec ces conditions socioéconomiques. D’une part, la division internationale du travail a favorisé l’émergence d’immenses plantations en monoculture, qui nécessitent des variétés de plantes adaptées, de la machinerie lourde et des apports constants d’engrais chimiques, d’herbicides et de pesticides[10]. D’autre part, elle a donné lieu à la construction d’usines de grande taille, souvent polluantes et aliénantes, qui utilisent des machines spécialisées pour produire en série des biens dont la durée de vie est limitée et dont la réparation est difficile.
L’expansion du capitalisme industriel a donc reposé sur le développement de techniques lourdes. À l’inverse, il serait possible d’utiliser le savoir existant et d’orienter la recherche vers le développement de techniques légères[11]. Il s’agirait de techniques qui amélioreraient le quotidien ou qui permettraient d’accroitre la productivité du travail, mais qui auraient une empreinte écologique réduite et qui préserveraient l’autonomie des individus et des communautés.
La différence entre l’automobile et le vélo constitue sans doute la meilleure illustration du contraste entre technique lourde et technique légère. La voiture exige un réseau étendu de routes larges capables de supporter un poids de plus d’une tonne et des vitesses élevées. Elle exige aussi une source d’énergie externe capable de faire fonctionner un moteur à explosion. Le vélo, nettement plus léger, n’a besoin que de l’énergie musculaire. De plus, on peut facilement apprendre à le réparer par soi-même et il peut être adapté pour faire face à différentes contraintes comme le vélo à trois roues pour plus d’équilibre ou le vélo à mains pour ceux et celles souffrant d’un handicap. Des exemples de techniques légères existent donc déjà. Quelques pistes peuvent être envisagées pour tendre vers un monde où elles prédomineraient, dont :
- Prendre en compte systématiquement l’ensemble du cycle de vie d’un objet pour connaitre à la fois son empreinte écologique et ses effets sur la capacité d’agir des individus et des communautés.
- Appliquer à tous les niveaux les principes de l’économie circulaire, selon laquelle les déchets issus d’un processus de fabrication servent de matières premières pour la conception d’un autre produit. Par exemple, une champignonnière peut produire de la nourriture à partir des drèches d’une microbrasserie locale et du marc de café des torréfacteurs du quartier. Le substrat obtenu peut ensuite servir à enrichir la terre d’un potager.
L’idéal de communautés largement autosuffisantes peut paraitre irréaliste, dans la mesure où il est en contradiction directe avec le modèle économique actuel. Pourtant, tout au long de l’histoire, une partie importante de l’humanité a vécu dans des communautés autarciques. Est-ce à dire que l’idéal proposé ici correspond en quelque sorte à un « retour au Moyen-Âge » ou au « communisme primitif » ? Non, dans la mesure où l’on peut profiter de l’esprit de découverte et d’innovation qui a toujours animé l’être humain et qui lui a permis de faire des bonds technologiques spectaculaires au cours des derniers siècles. Il s’agit cependant de canaliser cet esprit vers le développement de techniques légères, conviviales et adaptées à une échelle humaine.
Par Guillaume Tremblay-Boily, chercheur à l’IRIS
- Voir le livre de François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2014, particulièrement les pages 110-120, pour une analyse des positions des socialistes à l’égard des machines et de la technique.↑
- Pour une présentation succincte de cette vision, voir le texte de Brian Merchant, « Fully Automated Luxury Communism », sur le site du journal The Guardian. Pour une critique équilibrée, voir : « Fully Automated Luxury Communism : A Utopian Critique ». ↑
- Milton Friedman, Lesson of the Pencil, YouTube, 2009. ↑
- Pour la version originale du texte, voir Wikisource : <https://en.wikisource.org/wiki/I,_Pencil#cite_ref-1>. Pour une traduction française, voir le site de l’Institut Coppet, Le marché expliqué par la métaphore du crayon par Damien Theillier, 2012. ↑
- Traduction de : « There is a fact still more astounding : The absence of a master mind, of anyone dictating or forcibly directing these countless actions which bring me [the pencil] into being. No trace of such a person can be found. Instead, we find the Invisible Hand at work ». Leonard Read, « I, pencil », The Freeman, décembre 1958. ↑
- Même si, bien sûr, certains et certaines ont la possibilité de tirer davantage de ficelles. ↑
- La fréquence et l’intensité de ce type d’évènement extrême risquent d’augmenter en raison des changements climatiques. Il s’agit donc d’un facteur à prendre en considération dans notre réflexion sur la société postcapitaliste. ↑
- Ces deux voies – (1) remettre entre les mains des travailleurs et travailleuses les vastes réseaux de production et de distribution qui sont en ce moment entre les mains des capitalistes et (2) créer des communautés autosuffisantes – correspondent à deux « horizons utopiques » différents, mais dans le monde actuel, il est envisageable de combiner les deux « stratégies ». ↑
- Si l’on conçoit qu’une personne peut raisonnablement en connaitre 200 autres (la taille d’un petit réseau d’amis Facebook) et que chacune de ces personnes peut aussi en connaitre 200, la taille maximale d’une telle communauté serait d’environ 40 000 personnes. La communauté serait vraisemblablement plus petite en raison des contacts communs. ↑
- Ce type d’agriculture a généralement un rendement énorme, mais ses coûts sont faramineux : « La synthèse de tous ces herbicides, pesticides et engrais artificiels s’effectue en faisant usage de combustibles fossiles, qui alimentent également toute la machinerie agricole. En un sens, l’agriculture moderne peut donc se voir comme un processus de transformation du pétrole en nourriture […]. Elle consomme environ dix calories d’énergie fossile pour chaque calorie de nourriture effectivement mangée » : Lewis Dartnell, À ouvrir en cas d’apocalypse : petite encyclopédie du savoir minimal pour reconstruire le monde, Paris, Lattès, 2015, p. 97. ↑
- Pour désigner un ensemble d’idées semblables, d’autres auteurs ont parlé d’outils conviviaux (Yvan Illich, Tools for Conviviality, New York, Harper & Row, 1973), de techniques douces ou encore de basses technologies (Philippe Bihouix, L’âge des low tech, Paris, Seuil, 2013). ↑
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Démocratie ou barbarie  ; ?

[1]Je ne remercie pas souvent Elon Musk, mais il a fait un travail remarquable
en montrant ce que nous soutenons depuis des années –
le fait que nous vivons dans une société oligarchique
où les milliardaires dominent non seulement notre politique
et les informations que nous consommons,
mais aussi notre gouvernement et notre économie.
Cela n’a jamais été aussi clair qu’aujourd’hui.
– Bernie Sanders[2]
Nous vivons dans un système politique qui se dit démocratique parce que ses dirigeantes et dirigeants aux divers paliers de gouvernement sont élus par la population. Mais un véritable système démocratique ne peut se limiter à la tenue d’élections ponctuelles, selon d’ailleurs un mode de représentativité fort discutable. Rappelons que le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), au pouvoir presque absolu, dirige avec moins de 41 % du vote et compte 90 sièges, alors que les élu·e·s des autres partis qui cumulent près de 60 % du vote ont 35 sièges. Depuis 1940, au Québec, seuls quatre gouvernements provinciaux ont été élus avec plus de 50 % des suffrages, ceux de 1960, 1962, 1973 et 1985.
On ne compte plus les groupes de citoyennes et de citoyens qui se lèvent pour exiger des mesures visant à assurer la protection de l’eau, une meilleure qualité de l’air, un réel accès aux soins de santé, un système d’éducation démocratique et équitable, des solutions à l’itinérance, des transports en commun accessibles, un salaire minimum digne de ce nom…, ce dont un gouvernement réellement démocratique devrait s’occuper. Chacun de ces groupes se bute à un même mur : nos élu·e·s, ayant prétendu connaitre les besoins de la population, une fois au pouvoir, s’occuperont de leurs affaires. Toutes et tous ces valeureux citoyens engagés vont continuer encore longtemps à éponger le plancher, tant et aussi longtemps qu’on ne se décidera pas à fermer le robinet.
La démocratie représentative est un trompe-l’œil, elle n’a rien à voir avec le sens originel du mot démocratie (du grec dêmokratia : dêmos, peuple et kratos, pouvoir). C’est « le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple » comme le répétait Michel Chartrand. Il ne suffit pas de donner la parole aux citoyennes et aux citoyens, une fois tous les quatre ans ou dans les instances des différentes institutions politiques, syndicales, de santé, d’éducation, d’art, d’information, etc. Il faut développer la pratique de la démocratie à tous les niveaux du système social ; c’est un travail difficile, car cela ne va pas de soi.
Dans une authentique démocratie, les élu·e·s gouvernent de manière continue en fonction des valeurs, des aspirations et des besoins de la population qu’ils sont censés représenter. Or, ce n’est en rien le cas aux différents niveaux du système politique actuel ni dans les principales institutions de la société. Il importe donc de tout mettre en œuvre pour que s’y vive une réelle démocratie. Qu’en est-il de notre « démocratie » dans le domaine de l’écologie, de la politique, de l’information, de l’éducation ? C’est ce que nous verrons.
Un pas en avant, deux pas en arrière
Notre gouvernement ne répond pas aux exigences de la population en matière de lutte contre les bouleversements climatiques et de perte de la biodiversité. Les crises environnementales menacent indéniablement et de plus en plus sérieusement l’avenir de l’humanité[3]. D’une COP (Conférence des Parties regroupant 196 États) à l’autre, nos gouvernements dits « démocratiques » s’esquivent. Malgré le mur vers lequel ils nous mènent inexorablement, ils persistent à jouer le jeu de la démocratie représentative, prétendant que le gouvernement représente la population ! Au cours des dernières années, nombre de décisions prises par le gouvernement québécois vont à l’encontre des engagements de la COP de 2024, des avis d’experts, dont ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), des désirs et des besoins de la population exprimés par diverses organisations et coalitions écologiques[4].
Citons quelques-unes de ces décisions qui vont à l’encontre de ce qui est désiré par la population :
1) le projet de loi 81 à l’étude en février 2025 donnerait le droit d’autoriser des « travaux préalables » pour des projets avant même l’évaluation par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). Avec ce projet de loi, le gouvernement caquiste compte modifier les huit lois sous la responsabilité du ministère de l’Environnement du Québec. L’objectif est notamment d’accélérer l’évaluation environnementale des projets et devrait entrainer « des économies » pour les entreprises[5]. Ce projet de loi prévoit la possibilité de « permettre que certains travaux préalables requis dans le cadre du projet soient entrepris ».
2) malgré l’engagement de la réduction de 37,5 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, le Québec a réduit ses GES de 9 % depuis l’année de référence de 1990 ;
3) les subventions de plusieurs milliards de dollars à Northvolt ;
4) l’inaction devant les dangers attestés de la fonderie Horne à Rouyn-Noranda ;
5) la protection des aires protégées n’a pas atteint la cible promise de 17 % ;
6) l’inaction face au controversé déboisement du mont Owl’s Head dans les Cantons-de-l’Est ;
7) l’absence de soutien aux producteurs agricoles locaux pour l’élimination des pesticides ;
8) l’absence de sanctions contre la cimenterie McInnis de Port-Daniel en Gaspésie qui, selon les données officielles de 2022, est le plus gros pollueur industriel du Québec, avec des émissions de près de 1,4 million de tonnes de gaz à effet de serre ;
9) la relance des projets d’énergies fossiles GNL Québec et Énergie Est constituent-ils des-mirages[6] ?
10) les projets de loi 81 et 93 permettant l’enfouissement de déchets dangereux à Blainville.
On pourrait allonger la liste encore et encore. Là, comme ailleurs, nos gouvernements protègent les intérêts financiers des entreprises de pollueurs et de destructeurs de notre écosystème.
La protection de l’environnement doit s’apprendre dès l’enfance, c’est une responsabilité collective où l’école a un rôle important à jouer. D’excellents outils existent pour cela, dont la Stratégie québécoise d’éducation en matière d’environnement et d’écocitoyenneté où se trouvent des pistes d’action structurantes[7]. Il n’est pas trop tard, mais il y a urgence.
La démocratie représentative : un oxymore
Nous serons bientôt en campagne électorale au Québec. Au lendemain de l’élection, chacun des partis, au pouvoir comme dans l’opposition, continuera à affirmer qu’il est l’unique dépositaire de la vérité et que l’autre, quoi qu’il dise ou fasse, sera toujours dans l’erreur. Même si, rationnellement, vous êtes d’accord avec la décision prise par le parti au pouvoir, en tant que membre de l’opposition, vous vous devez de la contester.
L’existence de partis politiques, générateurs de passions collectives, peut difficilement coexister avec la rationalité. Jadis, si vous étiez pour l’indépendance du Québec, vous deviez être membre du Parti québécois (PQ), être d’accord avec l’exploitation des gaz de schiste à l’ile d’Anticosti et avec la construction de la cimenterie McInnis, l’entreprise la plus polluante du Québec : des centaines de milliards de dollars de pertes pour les contribuables québécois ! Le mot partisanerie ne décrit-il pas bien la situation ?
Quelle sera l’équipe gagnante ? Celle dont la caisse électorale sera la mieux garnie, peu importe d’où proviendront les fonds. Ceux qui ont dépensé le plus lors de leur campagne électorale l’emportent. Et les fournisseurs à la caisse électorale s’attendent à une certaine forme de reconnaissance… L’emportera aussi qui maitrisera le mieux l’art de la communication et du marketing, cet art qui réussit à vous faire acheter ce dont vous n’avez pas besoin avec de l’argent que vous n’avez pas.
La démocratie représentative couronne non pas les plus aptes à défendre le bien commun, mais les plus habiles à prendre le pouvoir. Sinon, comment expliquer qu’au fil du temps nous basculons d’un parti à l’autre toujours convaincus que cette fois-ci sera la bonne, d’un parti encensé lors de son accession au pouvoir à conspué un mandat ou deux plus tard ?
Est-ce tout de même préférable à la dictature ? Selon Boris Cyrulnik :
De plus en plus de dictateurs sont démocratiquement élus […] Un brouhaha de théories opposées aggrave alors la confusion dans l’esprit des gens désorientés. Tout le monde a une théorie pour s’en sortir, chacun s’oppose à l’autre […] Arrive alors un sauveur, un homme providentiel qui, lui, sait ce qu’il faut faire. C’est moi ou le chaos, dit ce candidat dictateur, et les gens, avides d’ordre et de paix, ne demandent qu’à le croire. Pour être élu, ce quidam doit disposer d’un ennemi, contre lequel il va dresser la foule de ses supporteurs. S’il n’a pas d’ennemi réel, il en trouvera dans les minorités de son pays ou dans les groupes étrangers à cause de leurs origines différentes, de leur langue pas comme la nôtre, de leurs croyances ou de leurs rituels forcément barbares, non civilisés[8].
Et si la démocratie représentative peut ainsi ouvrir la porte à des dictateurs (on peut déjà en compter dans plus d’une vingtaine de pays, dont l’Algérie, l’Argentine, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, le Burkina Faso, le Burundi, les États-Unis d’Amérique, l’Éthiopie, la Gambie, la Hongrie, l’Italie, Madagascar, la Mauritanie, le Mozambique, le Niger, la Russie, la Serbie, la Turquie), ne peut-elle pas tout aussi bien l’ouvrir à de simples opportunistes désireux de faire profiter les membres de leur caste des largesses de l’État en attendant, au lendemain de leur défaite, un retour d’ascenseur ?
Le rôle dit d’information des médias
La valeur d’une démocratie est indissociable de la qualité de l’information dont disposent les citoyennes et les citoyens pour prendre des décisions rationnelles. Comment un État peut-il se dire démocratique lorsqu’il confie le soin d’informer ses citoyens à des médias de moins en moins nombreux, appartenant à des groupes privés dont les intérêts ne sont pas d’emblée ceux de l’ensemble des citoyens ? Comment peut-on croire que ces groupes privés n’en profiteront pas pour diffuser une information qui favorisera d’abord leurs intérêts et ne seront pas tentés de taire celle dont les citoyens auraient besoin ? Un État qui se prétend démocratique et laisse le secteur de l’information entre les mains du marché et du profit ne dévoile-t-il pas son vrai visage ?
Les journaux, les postes de télévision ou de radio n’ont jamais eu la réputation d’être des entreprises rentables. Le Devoir nous rapportait d’ailleurs que « depuis 2008, 40 journaux quotidiens, 400 journaux communautaires, 42 stations de radio et 11 stations de télévision ont disparu au Canada[9] ». Pourquoi investir dans ce secteur, sinon pour y défendre ses propres intérêts ? Peut-on sérieusement imaginer que des journalistes puissent produire des textes qui iraient à l’encontre des intérêts des propriétaires des journaux qui les emploient ou de leurs annonceurs ? Même là où les propriétaires prétendent n’exercer aucun contrôle sur l’information, leurs journalistes connaissent bien les modes d’attribution des promotions… « L’autocensure intentionnelle ou subconsciente existe chez presque tous les journalistes[10] » regrette Jean Ziegler.
S’il n’est pas rare qu’un média ait une section Affaires financières, pourquoi ne s’y trouve pas une section Affaires syndicales, si ce média prétend représenter les intérêts de tous les citoyens et citoyennes ? Comment expliquer que dans nos médias le mot privé est associé à efficacité et dynamisme et le mot public à lourdeur et gaspillage ? Pourtant, le mot privé pourrait bien évoquer évasion fiscale (le Canada ne se classe-t-il pas au cinquième rang des paradis fiscaux[11] ?), malversation, culture du secret, collusion, cartel, falsification des faits, publicité trompeuse.
Information et publicité
Comment un État peut-il se dire démocratique lorsqu’il confie le soin d’informer ses citoyens et citoyennes à des entreprises financées par la publicité ? L’information dont ont besoin les citoyens doit faire appel à la rationalité, alors que rationalité et publicité font rarement bon ménage. Les publicitaires nous racontent leurs histoires pour qu’on achète leurs produits et les médias nous racontent les leurs pour que les publicitaires qui les financent puissent arriver à nous les vendre. C’est Patrick Le Lay, alors président-directeur général du groupe TF1, qui disait : « Nos émissions ont pour vocation de le [le téléspectateur) rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible[12] ».
Quelle attention une ou un téléspectateur accordera-t-il à une information illustrant l’urgence de nous attaquer à la quantité de CO2 que nos modes de vie génèrent lorsqu’elle est suivie par une publicité l’incitant à acheter un « VUS intermédiaire de luxe à 7 places » ou à partir en croisière sur « le plus grand paquebot du monde » ?
Comment expliquer autrement qu’il y ait autant de violence à la télé et dans nos journaux ? La caméra qui nous montre une mère en pleurs tenant dans ses bras un enfant blessé par un obus gardera l’attention des téléspectateurs et téléspectatrices beaucoup plus facilement que le sociologue qui tentera de leur expliquer les dessous de cette guerre. De même, on gardera davantage l’attention du lecteur ou de la lectrice en faisant appel aux sports, générateurs de passions collectives, qu’en faisant appel à sa rationalité. On priorisera le monde des émotions à celui de l’intelligence.
On peut donner de nombreux exemples. « L’affaire Clinton-Lewinsky a été, de loin, la plus couverte par les médias étatsuniens en 1998. ABC, CBS et NBC lui ont consacré plus de temps (43 heures !) qu’à la totalité des autres grandes crises nationales ou internationales[13] ». Alors que Donald Trump reconnaissait Jérusalem comme capitale d’Israël en décembre 2017, provoquant une crise internationale majeure, les médias français n’étaient préoccupés que par le décès du chanteur Johnny Hallyday, dont les obsèques occupaient la presque totalité des antennes[14]. Le 9 aout 2021 parait le premier volet du sixième rapport d’évaluation du GIEC ; 24 heures plus tard, le club de football du Paris–Saint-Germain annonce accueillir le joueur Lionel Messi. La seconde nouvelle est relayée dans cinq fois plus d’articles de presse et fait l’objet de 25 fois plus de recherches sur Internet que la première[15].
Informer, c’est, désormais, « montrer l’histoire en marche » ou, en d’autres termes, faire assister (si possible en direct) à l’évènement. Il s’agit, en matière d’information, d’une révolution copernicienne dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences. Car cela suppose que l’image de l’évènement (ou sa description) suffit à lui donner toute sa signification […]. L’objectif prioritaire pour le téléspectateur, sa satisfaction, n’est plus de comprendre la portée d’un évènement, mais de le voir se produire sous ses yeux. Cette coïncidence est considérée comme jubilatoire. Ainsi s’établit, petit à petit, l’illusion que voir, c’est comprendre[16]. Ignacio Ramonet.
Si l’Homo est vraiment sapiens (intelligent, sage, raisonnable, prudent), il serait grand temps qu’on lui laisse la chance d’en faire la démonstration !
Ce dont on parle et ce dont on ne parle pas
On entend parler de la guerre en Ukraine, mais combien de fois a-t-on évoqué la guerre qui sévit au Congo qui a fait plus de quatre millions de morts[17] ? La couverture médiatique des couts de nos services publics se compare-t-elle à celle consacrée à l’Annuaire des subventions au Québec avec ses 2 696 programmes recensés sur 813 pages[18], à l’évasion fiscale, au taux d’imposition des mieux nantis, à la rémunération des PDG déterminée par les membres d’un conseil d’administration qu’ils ont eux-mêmes sélectionnés ? On parle de l’impérialisme de Poutine, mais fort peu des 220 000 soldats étatsuniens déployés à l’étranger dans plus de 900 bases militaires[19]. On parle des espions chinois, mais fort peu des Five Eyes (États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), cette alliance de renseignement anglo-saxonne[20]. De même, ne devrait-on pas à tout le moins accorder autant de sympathie à Assange qu’à Navalny ?
Que dire des portes tournantes du lobbyisme ?
Pierre-Elliott Trudeau, Brian Mulroney, Jean Chrétien, Lucien Bouchard, Pierre-Marc Johnson, tous d’ex-premiers ministres, ont été embauchés par de grands bureaux après leur carrière politique, certains avec beaucoup de succès, quelques-uns rapportant beaucoup d’argent pour eux et leur firme. […] Jean Charest pourrait toucher un salaire de base oscillant entre 1 et 1,3 million de dollars […]. Avec les bonis de performance, sa rémunération annuelle pourrait grimper à 1,5, voire 2 millions de dollars par année. […] En fait, le cabinet qui embauchera Jean Charest n’a rien à faire de ses talents d’avocat. Comme la plupart des ex-politiciens, il aura pour rôle d’ouvrir des portes et de rapporter des mandats grâce à ses contacts – nombreux – et sa notoriété[21].
Du financement des partis politiques ? En 2010, au nom de la liberté d’expression, les juges de la Cour suprême des États-Unis éliminent tout plafond au financement des partis politiques[22]. Pourquoi un individu ou un groupe financerait-il la campagne d’un candidat ou d’une candidate, sinon pour s’assurer d’avoir toute son attention au lendemain de son élection ? D’où proviennent les millions de dollars que Marc Carney a reçus pour sa campagne à la chefferie du Parti libéral du Canada[23] ? Les déductions fiscales auxquelles les contributeurs et contributrices ont droit font en sorte que les petits contribuables, par les impôts qu’ils paient, financent les choix politiques des mieux nantis.
De la libre circulation des capitaux ? Elle met les États en concurrence face aux multinationales (Vous nous subventionnez, vous diminuez vos normes environnementales ou on plie bagage) et favorise les paradis fiscaux… Encore une fois, la finance l’emporte sur la démocratie !
Quelle démocratie dans le système scolaire ?
En février 2020, invoquant le peu de participation de la population aux élections scolaires, le gouvernement de la CAQ a aboli les commissions scolaires et les a remplacées par des centres de services scolaires (CSS), dont les dirigeantes et dirigeants sont nommés et révocables par le ministre de l’Éducation. Ce changement de gouvernance des instances régionales (CSS) et locales (établissements scolaires) a créé une plus grande centralisation des pouvoirs et encore moins de démocratie. Récemment, le Mouvement pour une école moderne et ouverte (MÉMO) relevait que le Québec était la seule province canadienne qui ne dispose pas d’un régime où les dirigeantes et dirigeants scolaires sont élus, en plus de maintenir deux modes différents de gouvernance : un pour la communauté francophone et un pour les anglophones. « Nous proposons de tourner le dos à une gouvernance administrative formée de groupes d’intérêt et dont le mandat et les responsabilités ont fondu comme peau de chagrin depuis l’adoption du projet de loi 40 » exigent les auteurs de ce texte[24]. En effet, les conseils d’administration des CSS ne s’avèrent pas plus représentatifs des communautés desservies et ne défendent pas mieux les intérêts des groupes qu’ils disent représenter que le faisaient les commissions scolaires. Depuis cinq ans, on assiste à un mouvement de centralisation autoritaire de la part du ministère de l’Éducation et du gouvernement même s’il a été démontré que, pour un fonctionnement efficace, les centres de décision doivent être le plus près possible des besoins.
Le ministre de l’Éducation peut annuler toute décision d’un CSS « lorsque la décision n’est pas conforme aux cibles, aux objectifs, aux orientations et aux directives qu’il a établis », ou lorsqu’il s’agit d’imposer des coupes de subvention, comme cela fut le cas pour du prêt ou de la location d’équipements sportifs des écoles aux municipalités et aux communautés. Il peut aller jusqu’à vouloir inverser une décision prise par une direction d’école et un conseil d’établissement, comme cela s’est fait au sujet de la grille-matières de l’école Le Plateau de La Malbaie dans Charlevoix[25].
Les écoles s’avèrent-elles plus ouvertes sur leur milieu ? Se préoccupe-t-on mieux des besoins des élèves et des adultes fréquentant les établissements scolaires ainsi que de la communauté ambiante qui devrait bénéficier de l’école et de l’éducation comme d’un bien collectif commun ? Poser la question, c’est y répondre.
L’intelligence collective, résultant de l’interaction entre tous les acteurs et actrices d’un groupe et de leur diversité cognitive[26], est supérieure à la somme des intelligences de chacune et chacun des individus qui le composent et permet de mieux faire face à des situations et à des défis parfois fort complexes. L’éducation à la démocratie doit commencer dès le plus jeune âge par l’expérimentation de la démocratie participative de toutes et tous, des élèves, des personnels scolaires, des parents, des citoyens et citoyennes au sein des conseils d’établissement (CÉ) des écoles, des centres de formation et des conseils d’administration des CSS.
Dès le primaire, les élèves doivent expérimenter la vie démocratique dans leur classe et dans leur école, comme cela se fait avec succès dans certaines écoles dites alternatives, et en constater les bienfaits. Cela implique de comprendre et d’accepter les exigences de la démocratie participative où les élèves apprennent à écouter, à échanger cordialement, à participer à un conseil ou à une assemblée mensuelle réunissant tous les membres de l’école pour échanger sur les bienfaits et les difficultés liées aux décisions prises, faire des propositions et en discuter. Mais qui dit démocratie participative dit collaboration plutôt que compétition. Le système scolaire avec son système de notation qui exige de plus en plus d’épreuves et d’examens entraine la compétition, facteur de stress pour les élèves. D’autres modes d’évaluation des apprentissages des élèves existent et ils ont fait leurs preuves.
Dans ces écoles, les parents sont les bienvenus et assurent plusieurs heures de bénévolat pour soutenir les projets des élèves et de l’école. Un climat de confiance entre les parents et les personnels scolaires stimule l’engagement des élèves et diminue les risques de malentendus et d’insatisfactions. Plus les parents sont impliqués dans l’école de leurs enfants, plus ils sont en mesure de créer à la maison un climat familial propice aux apprentissages. Les enfants, constatant l’intérêt que leurs parents accordent à l’école, seront plus portés à s’y investir.
L’essentielle reconnaissance de la liberté de parole
L’article 2088 du Code civil du Québec précise que le salarié ou la salariée doit agir avec loyauté et ne pas faire usage de l’information à caractère confidentiel qu’il obtient dans l’exécution de son travail. L’employé doit éviter de causer un préjudice à l’employeur en privilégiant ses propres intérêts ; ce qui est raisonnable. Aussi, lorsqu’un ou une membre du personnel informe un ou une journaliste d’un problème grave qui concerne la mission de l’école ou le bienêtre des personnes qui y sont dans le but d’améliorer la situation, cela sans révéler d’informations confidentielles, cet employé ne contrevient en rien à ses devoirs inscrits dans cet article du Code civil. Il exerce un droit inscrit dans la Charte des droits et libertés de la personne. Or, la plupart des personnels scolaires ignorent leurs droits ou en ont une compréhension erronée. Le ministère de l’Éducation, les directions des CSS, les syndicats du milieu de l’éducation et la Commission des droits de la personne ont la responsabilité d’informer les personnels scolaires de leurs droits. Il est temps qu’ils le fassent et qu’ils mettent fin à l’omerta qui sévit dans le milieu scolaire.
Construire un fonctionnement démocratique partout, maintenant
Ne serait-il pas temps de prendre conscience de cette illusion qu’est la démocratie représentative et la refuser ? N’attendons plus de réformes administratives et politiques venant d’en haut, car rien n’indique qu’elles remettront en question leur ersatz de démocratie. Combien de partis ont-ils déclaré qu’une fois au pouvoir, ils remettraient en question le système électoral, ce qu’ils n’ont pas fait, ayant été élus par ce système ?
Travaillons à instaurer un réel fonctionnement démocratique dans toutes les organisations et institutions où nous sommes par un patient travail d’éducation politique, par le courage de critiquer ce qui y contrevient dans nos propres organisations, comme dans celles des instances où nous n’avons pas de pouvoir. Des initiatives et l’expérimentation d’une réelle démocratie existent, nous les présenterons dans un prochain texte.
Depuis notre naissance, on nous biberonne l’esprit en nous disant que l’on vit en démocratie. Nous n’avons plus le choix, il s’agit aujourd’hui de l’avenir de l’humanité. Il est temps de cesser de dire sans nuance qu’on vit en démocratie et que nos institutions sont démocratiques, ce sont plutôt des ersatz de démocratie, si pour nous la démocratie est telle que la définissait Michel Chartrand. Sinon, on continuera à s’enfoncer dans la barbarie[27].
Par Jean-Yves Proulx et Suzanne-G. Chartrand, retraités de l’enseignement
- L’autrice et l’auteur appliquent les rectifications orthographiques adoptées par l’Académie française en décembre 1990. ↑
- Bernie Sanders, « Merci Elon … », ObsAnt, Observatoire Antropocène, 17 février 2025. ↑
- Eric Martin, « Communalisme et culture. Réflexion sur l’autogouvernement et l’enracinement », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 24, 2020, p. 94-100. ↑
- Lucie Sauvé et Pierre Batellier, « Gaz de schiste et mobilisation citoyenne au Québec : une exigence de démocratie », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 6, 2011, p. 224-236. ↑
- Assemblée nationale du Québec, Projet de loi no 81. Loi modifiant diverses dispositions en matière d’environnement. ↑
- Les projets d’énergies fossiles au Québec constituent « des mirages », selon 100 organisations et représentant.e.s, communiqué de presse, 19 février 2025. ↑
- Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté, Stratégie québécoise d’éducation en matière d’environnement et d’écocitoyenneté, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2018. ↑
- Boris Cyrulnik et Boualem Sansal, France-Algérie. Résilience et réconciliation en Méditerranée, Paris, Odile Jacob, 2020. ↑
- Texte collectif, « Il est temps de mettre fin à l’injustice envers nos médias ! », Le Devoir, 20 février 2025. ↑
- Jeaen Ziegler, Le Capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin), Paris, Seuil, 2018. ↑
- Éric Desrosiers, « Le Canada au cinquième rang des paradis fiscaux », Le Devoir, 20 novembre 2024. ↑
- « Le Lay (TF1) vend “du temps de cerveau humain disponible” », Acrimed, 11 juillet 2004. ↑
- Ignacio Ramonet, La tyrannie de la communication, Paris, Gallimard, 2001. ↑
- Anne-Cécile Robert, La stratégie de l’émotion, Montréal, Lux, 2018. ↑
- Arthur Grimonpont, Algocratie, Paris, Actes Sud, 2022. ↑
- Ignacio Ramonet, « S’informer fatigue », Le Monde diplomatique, octobre 1993. ↑
- Simon Robinson et Vivienne Walt, « The deadliest war in the world », Time, 28 mai 2006. ↑
- Annuaire des subventions au Québec, Répertoire de subventions et incitatifs financiers pour entreprises, organismes à but non lucratif et projets personnels. ↑
- Greta Zarro, « The biggest military base empire on Earth », CounterPunch, 23 septembre 2024. ↑
- <https://en.wikipedia.org/wiki/Five_Eyes>. ↑
- René Lewandowski, « Combien vaut Jean Charest ? », Droit-inc. Le journal des avocats et juristes du Québec, 10 septembre 2012. ↑
- François Bougon, « Présidentielle aux États-Unis : les milliardaires arrosent, la démocratie trinque », Mediapart, 25 aout 2024. ↑
- Sandrine Vieira, « Mark Carney domine la collecte de fonds avec près de 2 millions de dollars en dons », Le Devoir, 18 février 2025. ↑
- Alain Fortier et Catherine Harel Bourdon, « Sur l’état de la démocratie scolaire, cinq ans après l’adoption de la loi 40 », Le Devoir, 8 février 2025. ↑
- Kevin Dubé, « L’école du Plateau doit “revoir la décision” d’interdire l’accès aux sports à certains étudiants, demande le ministre de l’Éducation », Journal de Québec, 14 janvier 2025. ↑
- Hélène Landemore, « Why the many are smarter than the few and why it matters », Journal of Public Deliberation, vol. 8, n° 1, 2012. ↑
- Un emprunt à Cornelius Castoriadis et Claude Lefort qu’ils n’auraient certes pas désavoué :
Nicolas Poirier (dir.), Cornelius Castoriadis et Claude Lefort : l’expérience démocratique, Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2015. ↑
Le MRIF ne respectera pas les conventions du programme Québec sans frontières

Le choix des présidents
Les grandes surfaces d'alimentation ne vendent pas que des produits : elles structurent l'accès à la nourriture, définissant ce qui est accessible, à quel prix et pour qui. Derrière leurs néons, un système organise les différences sociales, créant des épiceries à plusieurs vitesses où chaque panier raconte une histoire d'inégalités.
Le commerce de détail alimentaire canadien est marqué par un manque criant de concurrence. Derrière la panoplie d'enseignes se cachent en réalité trois grandes chaînes : Loblaw, Metro et Sobeys. En ajoutant Walmart et Costco, cinq géants se partagent près de 80 % du marché. Cet oligopole entretient l'illusion du choix : des commerces différents, mais qui remplissent les mêmes poches. Super C, Adonis, Marché Richelieu et Première Moisson appartiennent à Metro ; IGA, les Marchés Tradition et Kim Phat sont détenus (majoritairement ou en totalité) par Sobeys ; Provigo, Maxi et le Supermarché T&T sont affiliés à ou détenus par Loblaws. Les différences de façade masquent une réalité uniforme : les prix, les produits ainsi que les marges sont décidés par les mêmes directions et leur pouvoir s'étend bien au-delà des tablettes. Ces entreprises possèdent ou contrôlent aussi des pharmacies, des stations-service et les immeubles où elles s'installent, consolidant leur emprise sur le quotidien des Québécois·es.
Or, il n'en a pas toujours été ainsi. En 1986, au moment de l'adoption de la Loi sur la concurrence, le paysage alimentaire canadien comptait encore huit grandes chaînes indépendantes. Quarante ans plus tard, presque toutes ont été avalées. Le Canada ne compte d'ailleurs aucune véritable « épicerie à rabais » : le segment des commerces « à escompte » est intégré au même oligopole. Les rabais y sont calibrés ; la compétition est chorégraphiée. Au Québec, le choix est encore plus restreint : seuls Metro et Loblaw exploitent des enseignes dites « économiques », tandis que Sobeys brille par son absence. L'inflation alimentaire des dernières années a poussé les ménages à traquer les promotions, à remplir leurs paniers de marques maison et à fréquenter davantage ces « magasins à rabais ». Les grands détaillants se sont adaptés à cette nouvelle réalité : Loblaw a converti une soixantaine de Provigo en Maxi, tandis que Metro a multiplié les Super C. Or, cet essor des magasins « à escompte » est trompeur : sous prétexte de nous faire économiser, ils trouvent surtout le moyen de gagner plus.
Une chaîne d'approvisionnement verrouillée
Le contrôle des géants de l'alimentation ne s'arrête pas aux caisses : il s'étend tout au long de la chaîne d'approvisionnement. En effet, ils détiennent un pouvoir immense sur la distribution, dictant aux personnes qui produisent non seulement ce qu'elles peuvent vendre, mais aussi à quelles conditions. Ces dernières négocient souvent à armes inégales : retards de paiement, exigences de rabais et changements de conditions sans préavis.
Cette concentration a aussi un effet d'étouffement sur les épiceries indépendantes, de plus en plus rares. Les trois groupes d'achat ont transformé une industrie qui était jadis dominée par des épiceries de quartier indépendantes. Cette consolidation du marché rend périlleuse la survie des petits commerces, constamment menacés d'être rachetés ou marginalisés par les grandes chaînes. Beaucoup n'ont d'autre choix que de s'approvisionner directement auprès de leurs concurrents : faute d'entrepôts ou de volume suffisant, ils doivent acheter leurs produits à Loblaw ou Sobeys, qui dominent aussi le secteur de la vente en gros. Une absurdité économique qui les empêche de rivaliser sur les prix et les marges.
D'autres obstacles s'accumulent pour les commerces indépendants : l'accès à des emplacements commerciaux est limité, puisque la plupart des locaux adaptés sont déjà contrôlés par ces mêmes géants. Les bannières exigent aussi des frais de placement pour les produits sur leurs tablettes — une pratique inaccessible pour la plupart des petits commerces. Ces mécanismes verrouillent le marché : les géants dictent non seulement ce qui est vendu, mais aussi qui a le droit de vendre.
En aval de la chaîne, ces rapports de force se traduisent directement en magasin. Loin d'être neutre, l'expérience d'achat devient un marqueur social : les grandes bannières segmentent leurs clientèles comme on segmente un marché, calibrant l'ambiance, les produits et même la qualité selon le revenu et le quartier. Loblaw, Maxi et Provigo partagent les mêmes fournisseurs, les mêmes marques maison, parfois les mêmes produits — simplement disposés différemment et vendus à des prix distincts. La même logique s'applique entre Super C et Metro. Entre les différentes enseignes, les tablettes racontent ainsi une histoire de classes : des choix limités dans des allées éclairées au néon pour les ménages à faible revenu ; un éclairage tamisé et un prêt-à-manger invitant pour les personnes plus aisées. Ces écarts ne sont pas le fruit du hasard : ils sont le résultat d'une stratégie méticuleuse de segmentation. Les bannières adaptent leurs marges, leurs assortiments et même leur expérience visuelle à la clientèle qu'elles ciblent. Ce n'est pas seulement le pouvoir d'achat qui détermine l'épicerie où l'on va ; c'est l'épicerie elle-même qui vient dire à qui elle s'adresse.
D'une ville à l'autre, les écarts de dignité persistent, parfois même au sein d'une même bannière. Une bannière n'offre pas la même expérience dans un quartier populaire que dans un milieu plus aisé : qualité des produits, propreté, entretien, fraîcheur — tout varie subtilement selon l'environnement socioéconomique. Ces différences ne tiennent pas seulement aux clientèles, mais aux investissements consentis — ou non — par les sièges sociaux. La géographie urbaine devient ainsi le reflet du pouvoir économique : la qualité du panier et de l'expérience d'achat fluctue selon le code postal. Cette architecture silencieuse du marché alimentaire ne fait pas que refléter les inégalités : elle les entretient. Elle façonne des réalités alimentaires à plusieurs vitesses, où l'accès à la fraîcheur, à la diversité et à la dignité dépend du revenu. L'épicerie n'est plus seulement un lieu d'achat : elle devient le reflet du milieu qui l'abrite.
Une question de justice alimentaire
L'épicerie n'est pas seulement un lieu d'achat, mais un miroir de notre rapport à la nourriture et à celles et ceux qui y accèdent. Quand certaines personnes sont obligées de faire leur épicerie au Dollarama pour trouver des produits à bas prix, tandis que d'autres se procurent des aliments biologiques dans des épiceries spécialisées, c'est une violence ordinaire qui se manifeste : elle révèle les injustices structurelles qui traversent l'accès à l'alimentation.
La fragmentation du marché alimentaire est un enjeu politique : ce qui se retrouve sur les tablettes, ce qui est accessible et à quel prix, cela dépend d'un rapport de force où oligopoles et gouvernements pèsent lourd, tandis que les personnes qui produisent, qui travaillent dans les commerces et qui mangent disposent de bien peu de pouvoir. Ce rapport de force détermine la structure du marché et l'accès à la nourriture. Néanmoins, des alternatives existent : épiceries solidaires, coopératives alimentaires et épiceries publiques explorent des modèles qui redistribuent le pouvoir. Leur poids reste modeste face aux géants du marché, mais elles montrent qu'il est possible de repenser l'accès à l'alimentation comme un droit collectif. Pourtant, tant que le pouvoir restera concentré dans les mains de quelques « présidents [1] », l'alimentation demeurera une marchandise et les épiceries seront traversées par des injustices. Aux côtés des petits commerces de proximité, ces alternatives rappellent que reprendre la table, c'est refuser la résignation face à un oligopole qui contrôle le jeu et ses règles. C'est contester la logique d'exploitation qui détermine l'offre et façonne la demande en exigeant que l'accès à une alimentation adéquate, juste et durable soit garanti pour toustes.
[1] Au moment d'écrire ces lignes, tous les dirigeants des cinq principaux détaillants alimentaires au pays sont des hommes.
Dimitri Espérance est fondateur et directeur général de Ti frais. Vanessa Girard-Tremblayest co-fondatrice de la coop de travail Estuaire.
Photo : Rachel Cheng (鄭凱瑤)
Intérieurs
Antisémitisme et fascisme dans l’actualité en Australie et au Chili.
La lecture de mon journal matinal a provoqué un profond désarroi au fond de moi.
Que dire ? Au Chili, le peuple chilien a élu un président d'extrême droite proche du régime militaire du général Pinochet ; d'ascendance allemande, son père a combattu dans l'armée nazie au cours de la guerre 39-45).
En Australie, un attentat contre des Juifs alors qu'ils.elles inauguraient la première flamme rituelle sur le hanoukia (chandelier traditionnel à neuf branches) pour la fête des lumières, Hanouka. Quel est le lien direct entre les deux événements ? Factuellement, aucun, mais les références idéologiques et politiques méritent considération.
Les motifs précis des deux agresseurs (un père et son fils) en Australie ne sont pas encore très explicites et leur geste funeste soulève plusieurs questions ? Est-ce en lien avec l'opposition aux politiques et aux stratégies destructrices et colonisatrices du gouvernement de droite de Benyamin Netanyahou ? Est-ce en vertu d'un antisémitisme radical ? L'hypothèse de l'antisémitisme semble la plus probable. À cette étape-ci, nul ne peut affirmer une explication exhaustive, ce qui n'empêche pas le premier ministre israélien de récupérer ce drame à son avantage politique en affirmant qu'il s'agit d'une attaque antisémite, ce pour maquiller ses politiques jugées criminelles et honnies sur le plan international à l'égard de la Palestine. En réalité, toute forme d'agression contre des Juifs résulte souvent d'une discrimination fondée sur l'antisémitisme. Évidemment, on peut évoquer le même type de discrimination contre des chrétiens, des musulmans ou des bouddhistes en raison de leur croyance et/ou de leur origine ethnique.
Au Chili, la dynamique diffère un peu. Le nouveau président, José Antonio Kast, se définit comme un catholique pratiquant, admirateur du général Pinochet, promoteur assumé de l'expulsion de 340 000 immigrant.e.s du Chili, apôtre de la loi et l'ordre en se présentant comme le champion de la lutte à la criminalité (celle des plus pauvres d'abord), aussi fervent promoteur de l'abolition du droit à l'avortement, même en cas de viol, de réduction de la taille de l'État et des politiques sociales (retraites, etc.) déjà déficientes au Chili, etc. Évidemment, il se proclame champion de l'économie et de réformes favorables aux grandes entreprises d'extraction. Ces positions sont explicites.
Le lien entre les deux événements vient surtout d'une récupération démagogique en vertu d'une supposée menace des étrangers dans le pays comme boucs émissaires responsables de tous les maux, ce qui vaut pour Kast et Netanyahou ; ce dernier prétend que les Palestiniens sont la cause de tous les maux d'Israël.
Dans l'Allemagne de l'avant-guerre, on a mobilisé la population par la propagande antisémite alors que les Juifs participaient à la société allemande sur tous les plans (sociaux, culturels, économiques et politiques). Les nazis mobilisaient l'opinion publique en présentant toujours les Juifs comme une menace à l'égard du peuple allemand. Une majorité d'Allemand.e.s a intégré cette menace et accepté le principe du rejet des Juifs. En évoquant constamment la menace des étrangers, on arrive aussi à réveiller le vieil antisémitisme qui sommeille souvent au fond des tiroirs de l'histoire. On peut penser à l'accusation des juifs ayant tué le Christ, à l'empoisonnement des puits par les juifs, à leur contrôle du monde capitaliste et des médias, etc. Une telle désinformation contribue à réveiller le vieil antisémitisme en dormance et à assimiler l'idée de la menace à l'urgence d'élire un chef qui prétend protéger le bon peuple supposément assailli par des ennemis mystérieux incarnés par les étranger.e.s ou … des Juifs.
La philosophe Hannah Arendt, dans sa réflexion sur l'antisémitisme, a résumé ce sentiment de la menace comme source de l'antisémitisme fondé sur des opinions construites et non sur des faits. Elle réfère au philosophe Platon pour étayer son raisonnement en affirmant que « c'est des opinions que procède la persuasion, mais non point de la vérité (Phèdre, 260) ; elle résume en affirmant que « l'histoire elle-même est détruite, et sa compréhension - fondée sur le fait qu'elle est l'œuvre des hommes et peut donc être comprise par eux – est en danger si les faits ne sont plus regardés comme des composants et des parcelles du monde passé et présent, mais sont utilisés à tort afin de prouver telle ou telle opinion. »
Ces jours-ci, je peux vivre ma solidarité avec mes ami.e.s chilien.nes réfugiés au Québec en les accompagnement dans leur deuil suite à cette élection pour le moins hasardeuse et énigmatique, et avec mes ami.e.s juifs (étant moi-même un descendant de marranes) en allumant le hanoukia, cadeau reçu de la part d'un ami juif il y a plusieurs années.
André Jacob, professeur retraité
École de travail social
UQAM
Terrebonne, le 15 décembre 2025
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Los Angeles : une population migrante persécutée

Retour à la table des matières Droits et libertés, automne 2025/hiver 2026
Los Angeles : une population migrante persécutée
Johannes Prins et Mélisande Séguin, militant·es Les années 1950 évoquent souvent la montée de l’American way of life aux États-Unis, une période marquée par la prospérité économique des entreprises et une présence militaire à l’échelle mondiale. Pourtant, derrière l’image idyllique des familles blanches souriantes à la télévision, les communautés noires, hispaniques et autochtones étaient largement invisibles et traitées comme des populations excédentaires ne bénéficiant que du strict minimum en matière de droits, et souvent encore privées du droit de vote[1]. Alors que les banlieues se développaient pour incarner le soi-disant rêve américain, des communautés entières ont été déplacées et leurs maisons rasées. À l’époque, Los Angeles, une ville souvent décrite comme une terre où tout est possible (« land of opportunity »), connaissait une transformation rapide, mais cette croissance s’accompagnait de profondes contradictions et inégalités. [caption id="attachment_22309" align="alignnone" width="731"]
Crédit : Mélisande Séguin[/caption]
Bien que les États-Unis aient envahi et annexé la moitié nord du Mexique en 1848, cette histoire a été rapidement effacée de la conscience nationale. Les populations hispanophones, qui faisaient autrefois partie intégrante de ces terres, ont soudainement été considérées comme étrangères dans leurs propres villes. Elles ont été reléguées au rang de main-d’œuvre bon marché et, dans de nombreux cas, contraintes de quitter leurs chez-soi. Les personnes immigrantes mexicaines et le Mexique lui-même ont été présentés comme des envahisseurs dans un nouveau récit, perpétué par Hollywood qui, à l’époque, produisait des films comme Davy Crockett at the Alamo (Disney, 1955) pour aider à façonner l’opinion publique.
Cet effacement historique a jeté les bases de la construction du Dodger Stadium à Los Angeles en 1959, symbole à la fois de la croissance de la ville et de ses injustices profondément enracinées. Ce stade a été construit sur le terrain de Chavez Ravine, qui abritait 1800 familles hispanophones[2]. D’abord attirées par des offres manipulatrices visant à leur faire vendre leurs propriétés, elles furent finalement expulsées de force par les adjoints du shérif.
Cet épisode continue de résonner aujourd’hui, s’inscrivant dans un long historique de violences, de détentions et de déportations visant certaines communautés depuis longtemps, comme on le sait. Reste que le deuxième mandat de Trump à la présidence du pays constitue une étape alarmante. En juin 2025, le Dodger Stadium est devenu un centre d’opérations de ICE. Son personnel, lourdement armé, a utilisé ce site comme point de départ pour des raids visant les communautés latino-américaines, une brutale démonstration de la marginalisation continue, de l’expulsion et de la criminalisation qui affectent ces communautés dans la région.
Nos esprits étaient empreints de cette histoire douloureuse lorsque nous sommes allé·es à Los Angeles en juin dernier. Poussé·es par un sentiment d’urgence et de colère, nous avons participé à des rassemblements contre l’ICE et avons cherché à mieux comprendre la situation. Dès notre arrivée, nous avons été frappé·es par le silence écrasant qui régnait. Une courte promenade dans le centre-ville nous a permis de découvrir des fenêtres recouvertes de contreplaqué et un calme inquiétant dans les rues. Nous avons reçu une alerte sur nos téléphones nous informant d’un couvre-feu en vigueur à 22 heures. Pour nous, qui n’avions vu Los Angeles que dans les films, la réalité qui s’offrait à nous était à mille lieues de nos attentes.
La manière Trump
S’il y a la « manière Trump », cela ne date pas d’hier que l’on parle « d’étrangers illégaux » (illegal aliens) dans la législation américaine sur l’immigration pour désigner qui vient de l’étranger et n’est pas admis·e officiellement. Cela inclut les personnes entrées au pays sans avoir été contrôlées à un point d’entrée ou celles entrées légalement, mais qui ont dépassé la durée de validité de leur visa ou enfreint les conditions de leur statut légal et se trouvent donc sans papiers, non autorisé·es. L’administration Trump s’est fixé comme objectif d’expulser 3000 personnes par jour à l’échelle du pays[3], consacrant d’énormes ressources à la militarisation des services de contrôle de l’immigration et démonisant à tort et à travers ses cibles. Six mois après son élection, l’impact de ses politiques s’est fait sentir à Los Angeles. Les agent·es de l’ICE ont commencé à arrêter des personnes en fonction de leur couleur de peau et de leur langue, souvent dans la précipitation et sans vérifier leur statut migratoire, générant un climat d’incertitude et de peur parmi la population chicana et latino-américaine naturalisée. Depuis le début de la campagne de déportation de Trump, plusieurs personnes détenant un statut conforme à la loi de l’immigration américaine ont été détenues et, dans certains cas, déportées[4]. Le National Immigration Law Centre a d’ailleurs publié un article encourageant les migrant·es ayant la résidence permanente (la fameuse « Green Card ») à s’informer sur leurs droits. Entre autres, le groupe indique que les gens ayant des affiliations politiques ou des propos contraires aux positions du gouvernement pourraient être ciblés par l’administration Trump[5]. Alors que l’ICE intensifiait ses raids, la communauté latino-américaine, qui compose près du tiers de la population de Los Angeles, était en proie à la panique et vivait dans un climat de peur. Les entreprises employant du personnel migrant étaient ciblées et les quartiers devenaient des lieux de surveillance constante. Des manifestations ont éclaté dans toute la ville, rassemblant des milliers de personnes qui réclamaient le départ de l’ICE. En représailles, le gouvernement américain a déployé 4000 membres de la Garde nationale et 700 Marines pour intimider les gens, remettant ainsi en cause l’autonomie de la Californie sur son propre territoire. Le tollé que cela a suscité l’a toutefois contraint de réduire cette présence un mois plus tard[6]. Plusieurs des politiques de Trump sont contestées devant les tribunaux par des juges progressistes qui les estiment inconstitutionnelles. Malgré ces efforts pour limiter la violence envers la population, les effets de la répression sur le terrain sont dévastateurs. De nombreuses personnes ont été contraintes de se cacher chez elles, et de nombreux lieux de travail, en particulier ceux dépendant d’une main-d’œuvre latino-américaine, se sont retrouvés vides, aggravant une précarité déjà grande, les plus vulnérables étant les plus touché·es. Rappelons que les forces policières qui patrouillent à Los Angeles sont déjà fortement militarisées. Leur présence est très visible. Alors que nous étions dans le métro en direction du centre-ville, six agents de police ont fait irruption dans notre wagon à Crenshaw en annonçant de manière agressive « This is the LAPD! » ; ils ont ensuite exigé de voir les billets de jeunes hommes de couleur tout en ignorant les autres personnes. À un autre moment, à bord d’un autobus en direction d’un rassemblement dans le quartier Paramount, nous avons été témoins de l’arrestation d’un jeune homme noir devant un café par plusieurs agents. Immédiatement, les passager·es ont commencé à demander en espagnol s’il s’agissait de l’ICE ou du département du shérif. Lorsqu’il est devenu évident qu’il s’agissait « seulement » de la police, mais une police portant ses uniformes ainsi que des vêtements civils et des équipements militaires, les gens ont repris leur trajet, en silence. Partout dans la ville, les bâtiments du gouvernement fédéral étaient encerclés par des militaires portant des armes d’assaut.Une vague de résistance
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Crédit : Mélisande Séguin[/caption]
Malgré le climat oppressant, cette démonstration abusive de pouvoir a déclenché une vague de solidarité locale et internationale. Alors que des familles migrantes sont contraintes de rester chez elles, des réseaux d’entraide se créent et leur permettent d’accéder à de la nourriture et à d’autres produits de première nécessité sans risquer l’arrestation. Des collectes de fonds ont été organisées pour soutenir les familles qui ne peuvent se permettre de rester sans travail pendant de longues périodes. Dans les quartiers à majorité latino-américaine, les actions vont des fêtes de quartier au travail de plaidoyer dans les conseils municipaux, créant ainsi un front uni dans la lutte contre cette déshumanisation et cette violence d’État. Comme nous l’a confié une organisatrice locale, l’entraide est une bouée de sauvetage qui permet de sauver des vies en cette période critique.
Alors que des familles migrantes sont contraintes de rester chez elles, des réseaux d’entraide se créent.Ailleurs dans la ville, des groupes locaux ont lancé diverses initiatives pour résister à la présence de l’ICE. L’Unión del Barrio, un groupe militant de base, aide à identifier des agent·es de l’ICE et partage leur description sur les réseaux sociaux afin de prévenir la population migrante. Leur objectif est de les intercepter avant les raids. Devant les hôtels où séjournent les forces de l’ICE, des militant·es font du bruit pour perturber leur repos et sensibiliser le public à leurs actions. Aux quatre coins de Los Angeles et au-delà, les gens se rassemblent avec un message clair : « ICE, vous n’êtes pas les bienvenus ici ».
Leçons tirées de Los Angeles
Nous avons passé cinq jours à Los Angeles, où nous avons rencontré des organisateur·ices locaux, participé à des rassemblements et travaillé à la création de réseaux de solidarité pour soutenir les groupes communautaires. Nous avons cherché à comprendre la situation complexe qui se déroulait sous nos yeux. Ce que nous avons vu aux États-Unis nous a profondément inquiété·es quant à ce qui pourrait nous attendre chez nous. Même si le Québec et le Canada ne sont pas encore confrontés à des politiques aussi agressives que celles de l’administration Trump, des dynamiques d’exclusion, de dépossession et de violence sanctionnée par l’État à l’encontre des communautés marginalisées existent et sont troublantes de similitude. Les mesures en matière de laïcité qui limitent les droits des minorités au travail et à l’éducation, celles visant à réduire l’immigration, la montée de la rhétorique xénophobe dans les médias grand public, démontrent que le racisme et la xénophobie ne se limitent pas aux États-Unis. Les luttes des communautés migrantes partout dans le monde doivent être considérées comme faisant partie d’un combat plus large et mondial.[1] « History of Voting : Latinx Community and Voting » [en ligne]. [2] Sur ce sujet, lire Jovanni Perez, « The Los Angeles Freeway and the History of Community Displacement », The Toro Historical Review, 2017, vol. 3, no 1, [en ligne]. [3] Lire American Immigration Council, « Mass Deportation : Analyzing the Trump Administration’s Attacks on Immigrants, Democracy, and America », 2025, [en ligne]. [4] Leila Jackson, « Migrants in U.S. legally and with no criminal history caught up in Trump crackdown », PBS News, 28 mars 2025, [en ligne]. [5] National Immigration Law Center, « Green Card Holders : Know Your Rights & Risks During the Second Trump Administration », 16 septembre 2025, [en ligne]. [6] Thomson Reuters, « Pentagon ends weeks-long deployment of U.S. Marines to Los Angeles », CBC News, 21 juillet 2025, [en ligne].
L’article Los Angeles : une population migrante persécutée est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

À Ottawa, un empilage inquiétant de projets de lois

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À Ottawa, un empilage inquiétant de projets de lois
Anne Pineau, militante au comité Surveillance des populations, intelligence artificielle et droits humains de la Ligue des droits et libertés Depuis son élection en avril dernier, le gouvernement libéral de Mark Carney multiplie les projets de lois liberticides. Les C-2 et C-12, C-4, C-8 et C-9[1] forment autant de propositions législatives heurtant de plein fouet de nombreux droits humains, notamment le droit à la vie privée, le droit à la protection contre les fouilles abusives, le droit d’asile, la protection des renseignements personnels, la liberté d’expression. [caption id="attachment_22307" align="aligncenter" width="466"]
Crédit : Action Réfugiés Montréal[/caption]
C-2 devient en partie… C-12
Présenté par le ministre de la Sécurité publique en juin dernier, le projet de loi C-2 poursuivait au départ deux grands objectifs : restreindre de manière importante les droits des personnes réfugiées et migrantes, et augmenter les pouvoirs de fouille des forces de l’ordre. Il a suscité des critiques acerbes dès son dépôt. Le 18 juin 2025, plus de 300 organisations de partout au pays exigeaient son retrait[2] au motif que C-2 transformerait le service d’immigration canadien en véritable machine à déportation. On dénonce également une expansion sans précédent des pouvoirs de surveillance de la police sur les citoyen·nes. Les partis d’opposition ayant indiqué qu’ils s’opposeraient eux aussi à certains volets de C-2, dont ceux concernant la surveillance, le projet de loi a été scindé. Les dispositions concernant les droits des personnes migrantes et réfugiées ont été regroupées – sans réelles modifications – dans le nouveau projet de loi C-12. Le gouvernement espère ainsi faciliter l’adoption des mesures migratoires[3]. Mais C-2 n’a pas été retiré pour autant. Les autres dispositions, dont celles relatives aux fouilles et à la surveillance, sont toujours à l’étude à la Chambre des communes.Une atteinte majeure au droit à la vie privée
Nous limitons ici notre analyse de C-2 aux parties 4, 14 et 15, car ce sont celles qui présentent le plus de risques en matière de surveillance de masse. Partie 4 : ouverture du courrier (lettres) La partie 4 attire l’attention car elle prévoit que des modifications seraient apportées à la Loi sur la Société canadienne des postes pour autoriser l’ouverture et la lecture du courrier, ce qui est actuellement interdit. Partie 14 : des pouvoirs de fouille accrus pour les forces de l’ordre La partie 14 prévoit pour sa part des pouvoirs de fouille abusifs. Or, l’article 8 de la Charte canadienne des droits et libertés énonce que « Chacun a droit à la protection contre les fouilles, les perquisitions ou les saisies abusives. » Cette disposition assure le droit à la vie privée, ce qui inclut la protection des renseignements personnels lorsqu’existe une attente raisonnable de vie privée. La garantie contre les fouilles abusives ne se limite pas aux lieux physiques ; elle peut s’étendre à l’obtention illégale de renseignements sur un individu. En autorisant l’obtention de renseignements sans mandat et/ou sur la base de simples soupçons, la partie 14 du C-2 vient permettre ce qui est actuellement interdit.La garantie contre les fouilles abusives ne se limite pas aux lieux physiques ; elle peut s’étendre à l’obtention illégale de renseignements sur un individu.Des modifications au Code criminel permettraient à un·e agent·e de la paix ou un·e fonctionnaire d’obtenir, sans mandat, des « renseignements relatifs à l’abonné ». Toute personne (ou compagnie) fournissant des services au public est visée (fournisseurs de services de télécommunications, banques, hôpitaux, hôtels, etc.). Il deviendrait possible de leur demander des renseignements du genre : Fournissez-vous des services à tel·le client·e ou détenteur·trice de compte ? Avez-vous en votre possession des renseignements, notamment des données de transmission, sur cette personne ? Dans quelle région et à quelle période ces services ont-ils été fournis ? Ce type de demande pourrait être formulé sur la base de simples soupçons (motifs raisonnables de soupçonner) qu’une infraction à une loi fédérale (n’importe quelle infraction) a été ou sera commise, et que les renseignements seront utiles à l’enquête. Le fournisseur de services recevant l’ordre n’aurait que cinq jours pour le contester, ce qui est ridiculement insuffisant. Et l’ordre pourrait être assorti d’un interdit de divulgation. Un·e fonctionnaire ou un·e policier·ère pourra ensuite s’adresser au tribunal pour obtenir une ordonnance afin que le fournisseur de services produise un document détaillé contenant tous les renseignements sur l’abonné·e qui sont précisés dans l’ordonnance et qui sont en sa possession. À nouveau, de simples soupçons qu’une infraction à une loi fédérale est ou sera commise et que les renseignements seront utiles à l’enquête suffisent. En cas d’urgence, on pourra même se passer de mandat. Là encore, le délai de contestation n’est que de cinq jours et l’ordonnance peut être assortie d’un interdit de divulgation. Le projet de loi C-2 prévoit par ailleurs qu’aucun ordre n’est nécessaire pour recevoir ou demander à quiconque de fournir volontairement des renseignements. Le cas échéant, la personne bénéficiera de l’immunité en matière civile et pénale. Bref, il s’agit d’une prime à la coopération. Selon le ministère de la Justice du Canada[4], la partie 14 ne contreviendrait pas à la Charte canadienne parce que, tant l’ordre de fournir des renseignements que l’ordonnance de communication se limitent à des informations de base sur la nature des services fournis et ne révèlent pas le contenu des communications. Or, c’est précisément cet argument que la Cour suprême rejette dans l’arrêt Spencer : « Si les renseignements relatifs à l’abonné ne lui avaient pas été communiqués, la police n’aurait pu obtenir le mandat. Par conséquent, si ces renseignements sont écartés (ce qui doit être le cas, parce qu’ils ont été obtenus d’une façon inconstitutionnelle), il n’y avait aucun motif valable justifiant la délivrance d’un mandat[5]. » La partie 14 vise en fait clairement à contourner deux arrêts de la Cour suprême (R. c. Spencer [2014 CSC 43], mais aussi R. c. Bykovets [2024 CSC 6]) qui établissent que les renseignements relatifs à l’abonné·e sont protégés par la Charte canadienne et qu’un mandat judiciaire est nécessaire pour les obtenir, même en cas de remise volontaire de l’information par le fournisseur de services. La Loi sur l’entraide juridique en matière criminelle (art.183) serait aussi modifiée pour faciliter l’exécution de demandes de renseignements formulées par des États étrangers. Cela paverait éventuellement la voie à la mise en œuvre par le Canada d’un accord international en matière d’échange de renseignements. C’est ce que note l’Association canadienne des libertés civiles (ACLC) : « Le deuxième protocole additionnel à la Convention de Budapest (appelé “2AP”) est un traité que le Canada a signé, mais qu’il n’a pas encore entièrement adopté. Le deuxième protocole additionnel exigerait que le Canada applique les ordonnances étrangères relatives aux métadonnées et aux données d’identification. En vertu du projet de loi C-2, toute ordonnance étrangère relative à l’identification ou aux métadonnées émises par un État ayant conclu un accord d’échange de renseignements avec le Canada pourrait devenir une ordonnance contraignante d’un tribunal canadien[6]. » Cela est extrêmement préoccupant, particulièrement dans le contexte actuel, comme le souligne le professeur Pierre Trudel de l’Université de Montréal dans une lettre ouverte intitulée « À la merci de la police de Trump » (Le Devoir, 19 août 2025) : « Est-il raisonnable de permettre à la police américaine d’obtenir des informations sur les personnes se trouvant au Canada ? Cela pourrait viser notamment des renseignements relatifs à des questions comme l’accès à l’avortement, les soins de réinsertion sociale ou les manifestations politiques. » Partie 15 : accès facilité aux données des citoyen·nes Une nouvelle loi, la Loi sur le soutien en matière d’accès autorisé à de l’information, permettrait de forcer des Fournisseurs de services électroniques (FSE) à s’équiper de dispositifs facilitant l’extraction de renseignements dans leurs systèmes, lorsqu’une demande d’information est légalement soumise par la police[7]. Les FSE seraient donc mis au service des autorités. Ils devraient configurer leurs équipements et dispositifs en conséquence, sauf si la conformité avec cette exigence les forçait à introduire une « vulnérabilité systémique » affectant les protections liées à un service électronique. La notion de « vulnérabilité systémique » serait précisée par règlement. Non seulement cette loi faciliterait-elle la surveillance policière des services Internet, mais on peut aussi craindre que ces dispositifs d’extraction soient un jour piratés, rendant nos données privées vulnérables à des cyberattaques.
Le projet de loi C-8 sur la cybersécurité
Un autre projet de loi comportant des similitudes avec C-2 est le projet de loi C-8 sur la cybersécurité (anciennement C-26, mort au feuilleton). Il vise à renforcer la cybersécurité du système de télécommunication canadien et la protection numérique de certaines entreprises dans des secteurs critiques (transport, énergie, banques, etc.). Plusieurs groupes ont mis à jour les failles de C-8 sur les plans du droit à la vie privée et de la protection contre les fouilles abusives[8]. Open Media souligne les risques en lien avec la surveillance : « Bien que certaines corrections aient été apportées au C-26 après une forte mobilisation des citoyens et de la société civile, le C-8 a hérité de défauts majeurs de son prédécesseur : ordres gouvernementaux secrets sans limites de temps, et nouveaux pouvoirs pour obliger les fournisseurs de télécommunications, les banques et toute autre organisation fédérale à affaiblir le chiffrement ou à installer des capacités de surveillance au nom de la cybersécurité[9]. » Qui plus est, C-8 permettrait au ministre, à certaines conditions, d’interdire ou de suspendre l’accès à Internet « à toute personne qu’il précise » par voie d’arrêté ministériel.Projet de loi C-4 : les partis politiques fédéraux et nos renseignements personnels
Le projet de loi C-4 concerne diverses mesures fiscales. Mais la partie 4 modifie aussi la Loi électorale du Canada eu égard aux renseignements personnels détenus par les partis politiques. Actuellement, aucune loi fédérale de protection des renseignements personnels (PRP) ne s’applique aux partis fédéraux, ni la loi couvrant le secteur privé, ni la loi couvrant les institutions publiques. C-4 vise à empêcher l’application des lois provinciales de protection des RP aux partis fédéraux[10]. Le nouveau régime prévoit tout au plus un système d’autorégulation : chaque parti doit rédiger sa propre politique de PRP, la rendre publique et voir à son respect sous peine de sanctions. Le contenu de la politique est à la discrétion du parti, sauf pour quelques éléments de contenu obligatoire peu contraignants (désignation d’un·e agent·e de protection, ses coordonnées, type de renseignements utilisés et de quelle manière, formation des employé·es et bénévoles). De plus, C-4 rend ce régime rétroactif… à l’an 2000.Il est totalement inacceptable que les partis politiques, en matière de renseignements personnels, échappent à un encadrement légal solide.Le projet de loi précise aussi que « les partis et les personnes agissant en leur nom ne peuvent être tenus de donner accès aux renseignements personnels qui relèvent d’eux, de fournir des renseignements concernant ceux-ci, de corriger une erreur ou une omission à ceux-ci ou encore de recevoir, d’examiner ou de traiter toute demande à cet effet ». Pourtant, la PRP fait partie intégrante du droit à la vie privée. Il est totalement inacceptable que les partis politiques, en matière de renseignements personnels, échappent à un encadrement légal solide et sous supervision d’un organisme indépendant. D’autant plus qu’ils utilisent de plus en plus ces informations à des fins de ciblage électoral. L’absence d’encadrement légal des partis politiques sur l’utilisation des données engendre aussi des risques importants pour la démocratie (manipulation de l’opinion), comme l’a montré l’affaire Cambridge Analytica[11].
Projet de loi C-9 : une atteinte à la liberté d’expression et au droit de manifester
Le projet de loi C-9 modifie le Code criminel pour encadrer la propagande haineuse et l’accès à des lieux religieux ou culturels. Déposé le 19 septembre 2025, C-9 soulève de nombreuses critiques. Déjà, 37 organismes de la société civile, dont la Ligue des droits et libertés, ont signé une lettre conjointe pour en dénoncer les effets[12]. C-9 risque de criminaliser certaines formes de protestations et de manifestations pacifiques. Il porte atteinte au droit de manifester devant certains lieux ou bâtiments (utilisés pour le culte religieux ou par certains groupes pour la tenue d’activités à caractère administratif, social, culturel ou sportif ou comme établissements d’enseignement ou résidences pour personnes âgées par ces groupes. Il vise aussi les cimetières). Il criminalise l’utilisation de symboles associés à ceux d’organisations inscrites sur la liste des entités terroristes. Or, la Ligue des droits s’oppose à l’existence même de cette liste qui ne cesse de s’allonger. L’usage de symboles associés à des organisations de libération nationale (tamils, kurdes, palestiniennes) dans le cadre de manifestations politiques exposerait les manifestant·es à des accusations criminelles. De plus, C-9 définit la haine comme un « sentiment plus fort que le dédain ou l’aversion et comportant de la détestation ou du dénigrement(hatred) ». Le gouvernement n’y fait plus référence au caractère extrême de ce sentiment, tel que défini dans la jurisprudence de la Cour suprême. C-9 risque ainsi d’abaisser le seuil à partir duquel une personne pourrait être considérée comme ayant tenu des propos criminellement haineux. Certes, la liberté d’expression n’est pas sans limites, mais les dispositions actuelles du Code criminel suffisent largement à pénaliser la propagande haineuse.Un élan législatif à stopper
Cette ribambelle de projets de loi est pour le moins préoccupante. D’autant plus que le gouvernement semble vouloir précipiter leur adoption (notamment en scindant des volets de C-2 d’avec le C-12). Quelques pièces législatives paraissent aussi taillées en vue de satisfaire l’administration Trump et de mettre le Canada « au niveau » de ses partenaires sur le plan de la surveillance et de l’échange de renseignements. Cette brève analyse montre bien que ces lois, si elles étaient adoptées, conféreraient aux forces de l’ordre des pouvoirs de fouille exorbitants et totalement injustifiés, saperaient la liberté d’expression, en plus de faire en sorte que les partis politiques fédéraux continuent d’échapper aux lois de protection des renseignements personnels. Autant de raisons de placer le gouvernement fédéral sous haute surveillance et de s’opposer fermement à ce programme législatif faisant fi des droits humains.[1] Voici les titres complets des projets de loi : C-2, Loi concernant certaines mesures liées à la sécurité de la frontière entre le Canada et les États-Unis et d’autres mesures connexes liées à la sécurité ; C-12, Loi visant à renforcer le système d’immigration et la frontière du Canada ; C-4, Loi concernant certaines mesures d’abordabilité pour les Canadiens et une autre mesure (volet loi électorale) ; C-8, Loi concernant la cybersécurité, modifiant la Loi sur les télécommunications et apportant des modifications corrélatives à d’autres lois ; C-9, Loi modifiant le Code criminel (propagande haineuse, crime haineux et accès à des lieux religieux ou culturels). [2]Conseil canadien pour les réfugiés, « Plus de 300 organisations s’unissent pour exiger le retrait complet du projet de loi C-2 », 18 juin 2025, [en ligne]. [3] Pour une analyse du projet de loi C-12, voir le mémoire soumis par la Ligue des droits et libertés au Comité permanent de la citoyenneté et de l’immigration. [4] Justice Canada, Énoncé concernant la Charte. Projet de loi C-2, 19 juin 2025, [en ligne]. [5] R. c. Spencer, 2014 CSC 43. [6] Association canadienne des libertés civiles, « L’ACLC et une coalition de coalitions demandent le retrait du projet de loi C-2 », 11 juillet 2025, [en ligne]. [7] Holly Lake, « Un projet de loi digne d’une dictature », Association du Barreau canadien, 21 juillet 2025, [en ligne]. [8] Association canadienne des libertés civiles, « Le gouvernement doit combler les lacunes dangereuses de la proposition fédérale sur la cybersécurité », 26 septembre 2025, [en ligne]. [9] Open Media, « Corrigez le projet de loi C-8 : Non à l’adoption précipitée d’un projet de loi bancal sur la cybersécurité », [en ligne]. [10] En 2024, la Cour suprême de Colombie-Britannique a conclu que la loi provinciale de protection des renseignements personnels de la province s’applique aux partis fédéraux. Voir Liberal Party of Canada v. The Complainants, 2024 BCSC 814. [11] Radio-Canada, « Tout ce que vous devez savoir sur le scandale Facebook-Cambridge Analytica », 19 mars 2018, [en ligne]. [12] Ligue des droits et libertés, « Des organisations de la société civile demandent au gouvernement fédéral de revoir le projet de loi C-9 », 6 octobre 2025, [en ligne].
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Chronique du gars en mots dits : Deuils nationaux

Fiertés et résistances – présentation du dossier

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Droits et libertés, automne 2025/hiver 2026
Fiertés et résistances
Delphine Gauthier-Boiteau et Stéphanie Mayer,
membres du CA de la Ligue des droits et libertés
Ce dossier paraît dans un contexte de précarisation des droits humains des personnes qui dérogent à l’ordre hétérocisnormatif. Ce terme, issu des études queers, éclaire la manière dont les rapports de pouvoir normant les sexualités, les genres et les corps des personnes s’imbriquent avec d’autres systèmes de domination – notamment le patriarcat, le colonialisme et le capitalisme racial. Autrement dit, l’« hétérocisnormativité » correspond à un système reposant sur un ensemble normatif qui se rattache à l’expression du sexe, du genre et des désirs. Les règles de conduite implicites ou explicites qui en découlent, en ce qu’elles fixent les contours du normal et de l’anormal, sont intimement liées aux structures sociales, aux institutions ainsi qu’aux rapports de domination et aux régimes de pouvoir qui les traversent. C’est à partir de ce cadre que ce dossier aborde l’existence, la réalisation et la mise à mal des droits des personnes qui dérogent à ces normes, se prenant en plein visage, dans leur corps et leur cœur, le ressac actuel.
Vous constaterez la diversité des termes employés dans les textes – «queer», «gais et lesbiennes», «LGBTQ+», «LGBTQIA2S+» – pour aborder ces enjeux de droits. Notre comité éditorial a choisi de respecter la volonté des auteur·ices à cet égard et de conserver ces expressions auto-identificatrices variées, même si elles ne sont pas interchangeables.
Au Québec, évoquer un ressac contre les droits humains LGBTQ+ n’a rien d’exagéré. Malgré des avancées aussi imparfaites que significatives, les droits obtenus ont permis aux personnes dissidentes des normes hétérocisnormatives de gagner en dignité, de se sentir respecté·es et même d’exister avec fierté, peut-être, l’espace d’un moment. Nous assistons à une montée de l’extrême droite et à un glissement faisant en sorte que des idées fascisantes deviennent ou redeviennent plus acceptables au sein de la population. Les personnes LGBTQ+ figurent parmi les premières cibles des discours ultraconservateurs, nationalistes et masculinistes produisant des paniques morales dont les personnes migrantes, racisées, pauvres, vivant avec des enjeux de santé mentale ou un handicap font aussi les frais.
Le cadre hétérocisnormatif proposé plus haut est utile pour comprendre comment la précarisation des droits des personnes LGBTQ+ se déploie dans un contexte plus large de politiques autoritaires qui font reculer les droits des minorités, quelles qu’elles soient. En filigrane de cette droitisation se profilent les désastres amorcés et à venir liés à une crise écologique reposant sur la «colonialité du pouvoir», comme le conceptualise le sociologue péruvien Aníbal Quijano, c’est-à-dire sur l’imposition d’un pouvoir voulant toujours aller au-delà et en dehors de lui-même. Notre cadrage hétérocisnormatif rappelle ainsi l’imbrication de l’impérialisme, de la suprématie blanche, du patriarcat, du capitalisme racial et une organisation sociale dont les logiques extractives, expansives et binaires sont reproduites.
Des droits humains à défendre
On constate au Québec, ces dernières années, l’adoption de lois bafouant les principes des droits humains et les protections prévues dans les chartes canadienne et québécoise. L’importante dégradation des conditions socio-économiques de vie des personnes menace directement les droits humains qu’il faut toujours concevoir comme étant indivisibles et interdépendants. Sous la gouverne de François Legault, soulignons l’adoption de dispositions législatives – trop souvent sous bâillon – attentant directement aux droits, en plus du recours répété aux clauses dérogatoires. Cette approche culmine avec le projet de loi 1 (PL1), déposé le 9 octobre 2025, qui prétend imposer une « Constitution » du Québec sans processus constituant et qui affaiblit les droits et libertés sous prétexte de souveraineté parlementaire. Le PL1 constitue une attaque frontale des contre-pouvoirs (judiciaires, communautaires, syndicaux, organismes indépendants, etc.) qui permettent de se prémunir des dérives autoritaires.
Au regard de l’État québécois, l’article de Léo Lecomte explique bien que la réponse caquiste au « jugement Moore » n’est pas si positive qu’on l’imagine et que le gouvernement actuel continue de prendre des décisions à l’encontre des droits des personnes trans. Les possibilités pour les personnes queers de faire famille autrement sont entravées par la non-reconnaissance de la pluriparenté, affirment pour leur part Sophie Parent et Kévin Lavoie. Les politiques menées ont des conséquences bien concrètes sur les corps et la sécurité des personnes, qu’il s’agisse des personnes trans incarcérées, comme l’aborde Samuel Bernard, ou de celles luttant pour l’accès aux soins de santé, la démédicalisation et le respect de l’autonomie corporelle, comme en traite Judith Lefebvre.
Certains textes du dossier adoptent le cadre des droits LGBTQ+ pour réfléchir sur les appropriations libérales de certaines revendications, de même que sur la mobilisation et l’instrumentalisation de discours féministes et queers par des groupes nationalistes. Zev Saltiel discute du pinkwashing qui tapisse la propagande de l’État d’Israël dans le contexte du génocide du peuple palestinien. Diane Lamoureux montre comment l’homo et le fémo nationalismes entraînent d’importantes dérives au sein des mouvements LGBTQ+, tandis que Laurence Gauvin-Joyal et Djemila Carron rompent avec la rhétorique libérale canadienne, en dévoilant ce qui se cache sous le couvert du libéralisme et conduit à la reproduction d’un État straight.
Dans le contexte de droitisation actuel, Céleste Trianon décrit une partie de la nébuleuse des groupes actifs contre les personnes trans au Canada ainsi que leurs allié·es, documentant les attaques et les luttes menées sur le front juridique. En ce qui concerne les jeunes, prenant appui sur un récent rapport du Groupe de recherche en intervention sociale de Montréal, Alexis Graindorge, Amélie Charbonneau et Olivier Vallerand apportent une compréhension empirique de ce qui se joue dans les écoles et décrivent les effets du déplacement à droite des discours sur les diversités de genre et les sexualités.
Dans un entretien, Josu Otaegi Alcaide met en exergue les réalités de personnes migrantes au Québec, plusieurs fuyant les persécutions subies dans leur pays d’origine en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre. Christian Djoko Kamgain témoigne de la criminalisation et de la stigmatisation des personnes appartenant à la diversité sexuelle en Afrique de l’Ouest et du Centre, qui compromettent l’efficacité des réponses à l’épidémie de VIH/sida. L’article de Fabrice Nguena brosse un portrait des personnes queers d’origine africaine ou afro-descendantes, proposant un devenir afroqueer.
D’ailleurs, nombre de textes du dossier font écho à la nécessité de se rassembler pour créer des présents et des devenirs autres. Des espaces physiques sont mis en place autour du besoin de (re)connaître la mémoire militante, les résistances passées et les personnes qui les ont portées. Les textes d’Iain Blair des Archives gaies du Québec et d’Antoine Vogler de la librairie Mes Pants de Queer témoignent de la puissance des solidarités émergeant dans ces lieux grâce aux personnes qui leur donnent vie et qui y participent, établissant des ponts entre le passé et l’avenir. De manière similaire, le projet précurseur de la Maison des RebElles, dont nous parle Lise Moisan en entrevue, montre comment les solidarités lesbiennes et entre femmes permettent d’éviter le risque de retours dans le placard aux personnes vieil-lissantes devant changer de résidence. Puis, relatant l’expérience qu’a constituée l’organisation de la conférence « Toward Trans Joy and Justice », Belen Blizzard et Mar Ibrahim réfléchissent aux espaces éphémères contribuant à l’émergence de savoirs non académiques et à l’expression d’un pouvoir de création, de résistance et de libération.
Souhaits de solidarités à incarner
Nous chérissons le souhait que les sujets abordés dans les différents textes instruisent sur des enjeux peut-être méconnus et sensibilisent à des réalités nouvelles présentées dans toute leur complexité. Nous espérons aussi qu’ils toucheront les cœurs, incitant à faire un pas de côté, pour accueillir les différences et la pluralité, pour aimer véritablement. Mais aussi, qu’ils témoigneront de la nécessité d’une convergence, de l’impératif de ne pas penser en vase clos (ce qui s’observe sur divers fronts) et de l’étendue des solidarités à bâtir, à incarner et à porter. Voilà le socle de nos aspirations solidaires, actuelles et à venir. En dépit des multiples luttes à mener et des menaces de toutes parts, nous sommes convaincues que les solidarités politiques contre les forces réactionnaires – et la fierté d’agir collectivement qu’elles procurent – sont les seules voies d’avenir pouvant nous conduire vers des mondes de demain plus vivables.
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Fiertés et résistances

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Illustration : Isadora-Ayesha Lima[/caption]
Nouveau numéro!
Hiver 2025 / Printemps 2026
Au Québec comme ailleurs, dans un contexte de montée de l'extrême droite, les attaques contre les droits des personnes queer et LGBTQ+ se multiplient - menaçant parfois leur existence même. Elles s'intriquent à d'autres formes d'oppression, entraînant des expériences particulières de stigmatisation, notamment pour les personnes migrantes et/ou racisées.
Ainsi, sur plusieurs fronts, des luttes se poursuivent. Un regard critique s'impose sur de prétendues avancées des droits LGBTQ+, qui n'en sont pas toujours. L'homo ou le fémo nationalisme et le pinkwashing doivent être compris à l'aune des logiques impérialiste, raciale et capitaliste qui se trouvent à leur racine, pour être contrés. En dépit de l'instrumentalisation à des fins politiques des luttes et revendications des mouvements, joie et inspiration émergent dans des espaces de mémoire, de partage, de création et de libération.
Le recul des droits des un·es étant toujours le recul des droits des tous·tes, nous espérons que ce dossier non seulement vous informe sur ces enjeux, mais surtout qu'il nourrisse de nouvelles solidarités.
Bonne lecture !
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Dans ce numéro
Éditorial
La stigmatisation des immigrant·es, une déshumanisation à combattreAurélie Lanctôt
Laurence Guénette
Chroniques
Un monde sous surveillance
À Ottawa, un empilage inquiétant de projets de loisAnne Pineau
Le monde de l'environnement
Loi C-5 : quelles conséquences pour la démocratie, l'État de droit et l'environnement ?Me Ann Ellefsen
Ailleurs dans le monde
Los Angeles : une population migrante persécutéeJohannes Prins
Mélisande Séguin
Un monde de lecture
Incursion en Iran au cœur d'un mouvement féministeCatherine Guindon
Dossier principal
Fiertés et résistances
Présentation
Fiertés et résistancesDelphine Gauthier-Boiteau
Stéphanie Mayer
Dossier
Défendre les droits LGBTQ+ comme droits humainsDiane Lamoureux Pinkwashing : pas de quoi être fièr·es !
Entretien avec Zev Saltiel
Propos recueillis par Charlotte Vallée Gagnon Brève histoire de la construction juridico-politique d'un État straight
Djemila Carron
Laurence Gauvin-Joyal Droits des personnes trans : quelles avancées ?
Léo Lecomte Trans sous attaque
Céleste Trianon La libération transféministe commence là où le pouvoir des médecins finit
Judith Lefebvre Enjeux LGBTQ+ : une panique morale qui se sent dans les écoles
Alexis Graindorge
Amélie Charbonneau
Olivier Vallerand En prison, où devraient aller les personnes transgenres ?
Samuel Bernard À quand la reconnaissance des familles pluriparentales au Québec ?
Sophie Parent
Kévin Lavoie Au service des personnes LGBTQ+ migrantes
Entretien avec Josu Otaegi Alcaide
Propos recueillis par Catherine Caron Réalités afroqueers au Québec
Fabrice Nguena Épidémie de VIH/sida et homophobie en Afrique de l'Ouest et du Centre
Christian Djoko Kamgain Pour ne pas retourner dans le placard
Entretien avec Lise Moisan
Propos recueillis par Diane Lamoureux Archives gaies du Québec : le désir d'évoluer avec son temps
Iain Blair Mes Pants de Queer : un espace de mobilisation et de mémoire
Antoine Vogler Regard sur la conférence « Towards Trans Joy and Justice »
Belen Blizzard
Mar Ibrahim
Reproduction de la revue
L'objectif premier de la revue Droits et libertés est d'alimenter la réflexion sur différents enjeux de droits humains. Ainsi, la reproduction totale ou partielle de la revue est non seulement permise, mais encouragée, à condition de mentionner la source.
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Éditorial – La stigmatisation des immigrant·es, une déshumanisation à combattre

Retour à la table des matières Droits et libertés, automne 2025/hiver 2026
Aurélie Lanctôt et Laurence Guénette, respectivement membre du CA et coordonnatrice de la Ligue des droits et libertés Au début du mois d’octobre, on apprenait que le ministre québécois de l’Immigration, Jean-François Roberge, songeait à limiter les prestations d’aide sociale aux demandeur·euses d’asile à une durée de neuf mois, en plus de sabrer l’aide aux familles et aux mineur·es non accompagné·es. Un mémoire présenté au Conseil des ministres détaillait d’autres économies de bouts de chandelle que l’on envisageait de réaliser sur le dos des demandeur·euses d’asile : accès réduit à l’aide juridique, aux titres de transport en commun, aux services de francisation. Des broutilles, en somme, à l’échelle du budget de l’État, mais qui procurent un soutien essentiel aux personnes qui s’installent ici, ce type de mesures contribuant directement à l’exercice de plusieurs de leurs droits et libertés. Le gouvernement Legault menace depuis plus d’un an de réduire progressivement le « panier de services » offert aux demandeur·euses d’asile, sous prétexte que le Québec ferait déjà plus que sa part en matière d’accueil. La stratégie est simple : on annonce des coupes dans les services pour envoyer un message à Ottawa et exiger une répartition soi-disant plus équitable des demandeur·euses d’asile à travers le Canada. De plus, on diminue les seuils d’immigration sur la base de la « capacité d’accueil », un concept flou, purement arbitraire et dépourvu d’assise empirique. Les mesures mises de l’avant par le ministre de l’Immigration repoussent les limites de la mesquinerie, d’autant plus que l’empressement à réduire le soutien offert aux personnes en demande d’asile survient à un moment singulier. En effet, pour les premiers mois de l’année 2025, on constate une baisse générale de leur nombre à l’échelle canadienne (données du ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale) et une diminution de 60 % des demandes d’aide sociale déposées par ces personnes. Qu’à cela ne tienne, on suggère de couper à la fois dans les mesures de soutien de première ligne et dans l’aide de dernier recours – ce qui représente un montant dérisoire pour l’État. Ces propositions, avant tout idéologiques, s’inscrivent en droite ligne avec la prolifération des discours anti-immigration, qui se sont intensifiés de manière frappante tout au long du dernier cycle électoral. Depuis 2022, les personnes immigrantes et demandeuses d’asile ont été blâmées sans relâche pour tous les maux de la société québécoise par le gouvernement Legault. L’idée que le Québec serait « trop généreux » envers elles a le dos large. On enfonce le clou à chaque occasion. On les a blâmées pour le manque de places en garderie, pour le « poids » qu’iels exercent sur l’ensemble des services publics, pour la pénurie de logements (en dépit de données démontrant que le manque de logements abordables est avant tout le résultat de décennies de politiques sur le logement indifférentes à la condition des ménages locataires), pour le recul du français, pour la hausse des signalements à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). On a poussé la note jusqu’à les pointer du doigt pour leur contribution aux accidents de la route! En somme, on a dépeint ces personnes comme représentant une menace tant pour la prospérité et le bien-être de la population que pour les « valeurs québécoises », en particulier l’égalité et la laïcité. Il suffit d’un peu de recul historique pour constater que la stratégie n’est pas neuve. L’idée que les personnes immigrantes constituent une menace pour la paix et l’ordre social, pour les valeurs ou pour l’économie traverse l’histoire des politiques migratoires au Canada. Des immigrant·es « voleurs de jobs » d’hier aux familles immigrantes d’aujourd’hui qui « surchargent les services publics » et s’accaparent des logements, la continuité d’une même idéologie – marquée par le racisme et le sentiment de supériorité des sociétés occidentales – est claire. Or, ces discours sont d’une dangerosité extrême, parce qu’ils alimentent le racisme systémique – l’islamophobie en particulier – et banalisent ses manifestations, des plus frontales aux plus subtiles. Plus largement, ces discours accélèrent les reculs sur le plan des droits : on s’attaque d’abord aux plus vulnérables, puis on élargit – en invoquant la nécessité de défendre le « Nous » face à une menace extérieure (largement fantasmée et fabriquée). Les entorses aux droits des individus prennent alors des airs de vertu. À ce sujet, le tout récent projet de loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec (Projet de loi 1) est un cas d’école. Élaboré en l’absence de toute démarche démocratique, ce projet mal nommé prétend renforcer l’autonomie du Québec et affirmer les droits collectifs de la nation québécoise. Dans les faits, il a pour effet principal d’ébranler l’édifice des droits et libertés au Québec. Dans sa mouture actuelle, il subordonne les droits fondamentaux protégés par la Charte québécoise au principe de « souveraineté parlementaire » alimentant le détournement idéologique qui consiste à faire croire que les droits des individus sont un obstacle à l'exercice démocratique, alors qu'ils constituent en réalité un rempart contre les dérives autoritaires. En plus de limiter la portée de la Charte québécoise et de la déclasser dans la hiérarchie des lois du Québec, le projet entend confisquer un pouvoir considérable à la société civile, en empêchant une série d’organisations recevant des fonds publics de contester la constitutionnalité des lois portant sur les « caractéristiques fondamentales » du Québec. Ces dernières demeurent abstraites, à définir, selon le bon vouloir du législateur. En soi, c'est inquiétant, mais on devine aussi la teneur de ces « caractéristiques fondamentales » : elles se définissent surtout en opposition à un·e « Autre » dont il faudrait se protéger. En arrière-plan, ce discours est alimenté par une nouvelle vague d’austérité : puisque l'ensemble des ressources et des services se raréfient, peut-on vraiment se permettre de partager ? Là encore, la stratégie n'est pas neuve. Elle détourne l'attention des vraies causes des problèmes qui minent les conditions de vie de la population : le manque de logements abordables, la vie chère, l’érosion dramatique de l’égalité des chances dans l’éducation scolaire publique, le manque d’accès aux soins de santé publics de première ligne, l’insuffisance chronique et délibérée de l’aide de dernier recours… Au chapitre des attaques mesquines lancées contre les personnes immigrantes par la Coalition Avenir Québec (CAQ), plus rien n’étonne. En fait, il s’agit d’une stratégie éculée qui permet au parti de faire un maximum de gains politiques auprès de sa base pour un minimum de coûts, sans égard aux dommages causés. Le gouvernement de la CAQ stigmatise les personnes qui se trouvent souvent en situation de précarité – en nourrissant au passage la xénophobie, le racisme ordinaire et systémique, la discrimination – sans avoir trop à craindre une riposte par les urnes. La montée de la rhétorique anti-immigration, alimentée par le gouvernement actuel, s’inscrit dans un discours plus large qui tend à déshumaniser des personnes vulnérables et marginalisées. On parle des personnes immigrantes comme on parle des personnes en situation d’itinérance, ou de celles qui vivent avec des problèmes de santé mentale : avec un manque de considération pour leur dignité humaine et un mépris pour leurs droits. Or cela concerne chacun·e d’entre nous, car cette tendance à la déshumanisation est un symptôme de la dégradation des droits et libertés de tous·tes.L’article Éditorial – La stigmatisation des immigrant·es, une déshumanisation à combattre est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

Éditorial – La stigmatisation des immigrant·es, une déshumanisation à combattre

Retour à la table des matières Droits et libertés, automne 2025/hiver 2026
Aurélie Lanctôt et Laurence Guénette, respectivement membre du CA et coordonnatrice de la Ligue des droits et libertés Au début du mois d’octobre, on apprenait que le ministre québécois de l’Immigration, Jean-François Roberge, songeait à limiter les prestations d’aide sociale aux demandeur·euses d’asile à une durée de neuf mois, en plus de sabrer l’aide aux familles et aux mineur·es non accompagné·es. Un mémoire présenté au Conseil des ministres détaillait d’autres économies de bouts de chandelle que l’on envisageait de réaliser sur le dos des demandeur·euses d’asile : accès réduit à l’aide juridique, aux titres de transport en commun, aux services de francisation. Des broutilles, en somme, à l’échelle du budget de l’État, mais qui procurent un soutien essentiel aux personnes qui s’installent ici, ce type de mesures contribuant directement à l’exercice de plusieurs de leurs droits et libertés. Le gouvernement Legault menace depuis plus d’un an de réduire progressivement le « panier de services » offert aux demandeur·euses d’asile, sous prétexte que le Québec ferait déjà plus que sa part en matière d’accueil. La stratégie est simple : on annonce des coupes dans les services pour envoyer un message à Ottawa et exiger une répartition soi-disant plus équitable des demandeur·euses d’asile à travers le Canada. De plus, on diminue les seuils d’immigration sur la base de la « capacité d’accueil », un concept flou, purement arbitraire et dépourvu d’assise empirique. Les mesures mises de l’avant par le ministre de l’Immigration repoussent les limites de la mesquinerie, d’autant plus que l’empressement à réduire le soutien offert aux personnes en demande d’asile survient à un moment singulier. En effet, pour les premiers mois de l’année 2025, on constate une baisse générale de leur nombre à l’échelle canadienne (données du ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale) et une diminution de 60 % des demandes d’aide sociale déposées par ces personnes. Qu’à cela ne tienne, on suggère de couper à la fois dans les mesures de soutien de première ligne et dans l’aide de dernier recours – ce qui représente un montant dérisoire pour l’État. Ces propositions, avant tout idéologiques, s’inscrivent en droite ligne avec la prolifération des discours anti-immigration, qui se sont intensifiés de manière frappante tout au long du dernier cycle électoral. Depuis 2022, les personnes immigrantes et demandeuses d’asile ont été blâmées sans relâche pour tous les maux de la société québécoise par le gouvernement Legault. L’idée que le Québec serait « trop généreux » envers elles a le dos large. On enfonce le clou à chaque occasion. On les a blâmées pour le manque de places en garderie, pour le « poids » qu’iels exercent sur l’ensemble des services publics, pour la pénurie de logements (en dépit de données démontrant que le manque de logements abordables est avant tout le résultat de décennies de politiques sur le logement indifférentes à la condition des ménages locataires), pour le recul du français, pour la hausse des signalements à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). On a poussé la note jusqu’à les pointer du doigt pour leur contribution aux accidents de la route! En somme, on a dépeint ces personnes comme représentant une menace tant pour la prospérité et le bien-être de la population que pour les « valeurs québécoises », en particulier l’égalité et la laïcité. Il suffit d’un peu de recul historique pour constater que la stratégie n’est pas neuve. L’idée que les personnes immigrantes constituent une menace pour la paix et l’ordre social, pour les valeurs ou pour l’économie traverse l’histoire des politiques migratoires au Canada. Des immigrant·es « voleurs de jobs » d’hier aux familles immigrantes d’aujourd’hui qui « surchargent les services publics » et s’accaparent des logements, la continuité d’une même idéologie – marquée par le racisme et le sentiment de supériorité des sociétés occidentales – est claire. Or, ces discours sont d’une dangerosité extrême, parce qu’ils alimentent le racisme systémique – l’islamophobie en particulier – et banalisent ses manifestations, des plus frontales aux plus subtiles. Plus largement, ces discours accélèrent les reculs sur le plan des droits : on s’attaque d’abord aux plus vulnérables, puis on élargit – en invoquant la nécessité de défendre le « Nous » face à une menace extérieure (largement fantasmée et fabriquée). Les entorses aux droits des individus prennent alors des airs de vertu. À ce sujet, le tout récent projet de loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec (Projet de loi 1) est un cas d’école. Élaboré en l’absence de toute démarche démocratique, ce projet mal nommé prétend renforcer l’autonomie du Québec et affirmer les droits collectifs de la nation québécoise. Dans les faits, il a pour effet principal d’ébranler l’édifice des droits et libertés au Québec. Dans sa mouture actuelle, il subordonne les droits fondamentaux protégés par la Charte québécoise au principe de « souveraineté parlementaire » alimentant le détournement idéologique qui consiste à faire croire que les droits des individus sont un obstacle à l'exercice démocratique, alors qu'ils constituent en réalité un rempart contre les dérives autoritaires. En plus de limiter la portée de la Charte québécoise et de la déclasser dans la hiérarchie des lois du Québec, le projet entend confisquer un pouvoir considérable à la société civile, en empêchant une série d’organisations recevant des fonds publics de contester la constitutionnalité des lois portant sur les « caractéristiques fondamentales » du Québec. Ces dernières demeurent abstraites, à définir, selon le bon vouloir du législateur. En soi, c'est inquiétant, mais on devine aussi la teneur de ces « caractéristiques fondamentales » : elles se définissent surtout en opposition à un·e « Autre » dont il faudrait se protéger. En arrière-plan, ce discours est alimenté par une nouvelle vague d’austérité : puisque l'ensemble des ressources et des services se raréfient, peut-on vraiment se permettre de partager ? Là encore, la stratégie n'est pas neuve. Elle détourne l'attention des vraies causes des problèmes qui minent les conditions de vie de la population : le manque de logements abordables, la vie chère, l’érosion dramatique de l’égalité des chances dans l’éducation scolaire publique, le manque d’accès aux soins de santé publics de première ligne, l’insuffisance chronique et délibérée de l’aide de dernier recours… Au chapitre des attaques mesquines lancées contre les personnes immigrantes par la Coalition Avenir Québec (CAQ), plus rien n’étonne. En fait, il s’agit d’une stratégie éculée qui permet au parti de faire un maximum de gains politiques auprès de sa base pour un minimum de coûts, sans égard aux dommages causés. Le gouvernement de la CAQ stigmatise les personnes qui se trouvent souvent en situation de précarité – en nourrissant au passage la xénophobie, le racisme ordinaire et systémique, la discrimination – sans avoir trop à craindre une riposte par les urnes. La montée de la rhétorique anti-immigration, alimentée par le gouvernement actuel, s’inscrit dans un discours plus large qui tend à déshumaniser des personnes vulnérables et marginalisées. On parle des personnes immigrantes comme on parle des personnes en situation d’itinérance, ou de celles qui vivent avec des problèmes de santé mentale : avec un manque de considération pour leur dignité humaine et un mépris pour leurs droits. Or cela concerne chacun·e d’entre nous, car cette tendance à la déshumanisation est un symptôme de la dégradation des droits et libertés de tous·tes.L’article Éditorial – La stigmatisation des immigrant·es, une déshumanisation à combattre est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

Québec solidaire peut devenir l’alternative politique face aux attaques du gouvernement Legault contre la majorité populaire
Les attaques du gouvernement Legault contre la majorité populaire ne sont ni isolées ni conjoncturelles. Elles s'inscrivent dans un réalignement politique plus large, structuré par le durcissement autoritaire et impérial de la politique américaine sous Trump et par la vassalisation croissante du Canada à cette orientation.
1. Le cours prédateur et la volonté hégémonique de l'actuelle administration américaine
La nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis, fondée sur la militarisation accrue, la domination économique, le contrôle autoritaire des frontières et la défense agressive des intérêts extractifs, exerce une pression directe sur les gouvernements canadien et québécois. Ceux-ci répercutent cette orientation par un virage combinant déréglementation environnementale, répression migratoire, alignement militaire et subordination aux vœux de l'administration américaine.
La nouvelle stratégie du gouvernement américain vise : a) à « recruter, former, équiper et déployer l'armée la plus puissante, la plus redoutable et technologiquement la plus avancée » ; b) à obtenir « la dissuasion nucléaire la plus robuste, la plus crédible et la plus moderne au monde » ; c) à assurer « un contrôle total des frontières et du système d'immigration » ; d) à « veiller à ce que les économies alliées ne soient pas subordonnées à une puissance concurrente » ; e) à assurer la prospérité de la nation, ce « qui ne peut être réalisé sans un nombre croissant de familles traditionnelles et unies, qui contribuent à la naissance d'enfants en bonne santé ». [1]
2. Les conséquences sur le Québec du processus d'inféodation du Canada aux États-Unis
Au Canada, le gouvernement Carney accompagne le nouveau cours du gouvernement américain. Il a, dans un premier temps, répondu aux demandes du président Trump de durcir le contrôle des frontières et de restreindre les possibilités d'immigration sur le territoire canadien. Il a aboli la taxe carbone pour les consommateurs. Il a abandonné le plafond sur les émissions du secteur pétrolier et gazier. Il a adopté un projet de pipeline vers la côte Pacifique, torpillant les objectifs nationaux de réduction de 40 à 45 % des émissions d'ici 2030. Il a supprimé le quota minimal de véhicules électriques imposé aux constructeurs. Il a adopté le projet de loi C-5, qui permet de soustraire tout projet « d'intérêt national » aux normes environnementales. Il a planifié une augmentation massive des dépenses militaires et l'alignement de sa politique commerciale et diplomatique sur Washington, notamment dans la rivalité avec la Chine. Il a entrepris de réduire le nombre de fonctionnaires fédéraux. Ce choix transfère les coûts sociaux et écologiques vers les classes populaires, les femmes, les communautés autochtones et les territoires, tout en consolidant le pouvoir des secteurs extractifs et financiers.
3. Le gouvernement de la CAQ s'inscrit dans une orientation économique et politique marquée par le mépris des droits démocratiques et des conditions d'existence de la majorité populaire
Le gouvernement de la CAQ mène une offensive systématique contre la démocratie et les conditions de vie de la majorité populaire. Son projet de loi no 1 sur la Constitution du Québec, qu'il veut faire adopter, constitue une attaque frontale contre l'État de droit : imposé de manière unilatérale et antidémocratique, il piétine les libertés fondamentales, affaiblit les contre-pouvoirs et perpétue une logique coloniale en escamotant la reconnaissance du droit à l'autodétermination des peuples autochtones. Pendant que la population fait face à une profonde détérioration des services publics, à la crise du logement, à la hausse du coût de la vie et au creusement des inégalités sociales, le gouvernement choisit délibérément de s'en prendre aux droits plutôt que de répondre aux besoins urgents.
Cette orientation autoritaire s'accompagne d'un sabotage conscient de la transition écologique. En niant l'urgence climatique, en démantelant les protections environnementales, en contournant les garde-fous et en se proposant d'abaisser les cibles de réduction des GES, la CAQ sacrifie l'avenir collectif aux intérêts du capital. Les fonds destinés à la lutte contre les changements climatiques sont détournés pour réduire la dette, pendant que la privatisation de l'énergie est encouragée et que le gouvernement a proposé l'accaparement des territoires forestiers par les grandes entreprises, au mépris des droits autochtones. Ces derniers sont parvenus à faire reculer le gouvernement sur ce point.
Fidèle à son rôle de gouvernement au service de la classe dominante, la CAQ distribue des milliards aux multinationales et aux grands groupes industriels sans garanties ni retombées sociales ou créations d'emplois, tout en prétendant manquer de ressources pour les hôpitaux, les écoles, le logement social et la francisation. Cette logique de classe s'étend désormais à la militarisation de l'économie : en voulant faire du Québec un acteur majeur de l'industrie militaire, le gouvernement Legault veut détourner des ressources vitales de la justice sociale et de la transition écologique pour les consacrer à la production d'armes et à l'escalade militaire.
Dans le même temps, la CAQ criminalise les mouvements sociaux, attaque le droit de grève, cherche à réduire l'action syndicale à une simple gestion technocratique des conventions collectives et restreint l'accès à l'immigration et aux programmes d'intégration.
Incapable d'assumer la responsabilité de ses politiques néolibérales, d'austérité et de privatisation, le gouvernement désigne les personnes immigrantes comme boucs émissaires des crises du logement, de la santé et de l'itinérance. Sous couvert de « protection du français » et de « laïcité », il attise les divisions, normalise la discrimination — en particulier envers les personnes racisées, arabes et musulmanes — et tente de reconstruire sa base électorale sur la peur et le repli identitaire. Cette stratégie vise à masquer une réalité fondamentale : ce ne sont ni l'immigration ni la diversité qui détruisent le Québec, mais bien un projet politique autoritaire, néolibéral et antisocial qu'il est urgent de combattre collectivement.
4. La nécessaire construction d'un front commun de résistance… et la discussion sur les stratégies pour bloquer l'offensive caquiste
a) Participer à la construction d'un front uni contre les attaques du gouvernement Legault
Face à cette convergence des droites — fédérale, provinciale, économique et idéologique — aucune lutte sectorielle isolée ne peut suffire. La riposte doit prendre la forme d'un front uni des mouvements sociaux, rassemblant syndicats, groupes communautaires, mouvements féministes, écologistes, autochtones, étudiant·es et organisations de défense des droits. Ce front ne peut se limiter à une coordination ponctuelle : il doit se structurer autour d'un diagnostic commun, d'un programme de rupture et d'une stratégie visant à construire un rapport de forces capable de bloquer politiquement et socialement l'offensive en cours.
Dans ce contexte, la « grève sociale contre les politiques du gouvernement Legault » apparaît comme un outil central. La grève sociale ne doit pas être conçue comme un simple arrêt de travail, mais comme une mobilisation collective élargie qui articule le travail salarié, le travail du care, les services communautaires, les groupes féministes, les artisan·es de la culture, les minorités immigrantes et les peuples autochtones. Une grève sociale commune permet de rendre visible ce que l'État et le capital invisibilisent : sans le travail des travailleuses et travailleurs, sans les femmes, sans les communautés et sans les services publics, ni l'économie ni la société ne peuvent fonctionner. Elle permet aussi d'inscrire la lutte sur le terrain politique et démocratique.
Cette grève sociale doit porter des exigences claires : arrêt de la déréglementation environnementale, réinvestissement massif dans une transition écologique juste, défense des droits sociaux et du logement, refus de la militarisation de l'économie, respect de l'autonomie des communautés et reconnaissance des droits des peuples autochtones. Elle doit également affirmer que la crise climatique et sociale est incompatible avec le modèle extractiviste et néolibéral actuellement imposé.
Dans cette perspective, Québec solidaire a une responsabilité politique particulière. Parce qu'il est issu des mouvements sociaux, parce qu'il articule lutte contre les changements climatiques, justice sociale et démocratie, et parce qu'il refuse l'alignement sur les droites économiques et sécuritaires, Québec solidaire peut et doit se définir comme le défenseur, sur le terrain politique, de ce front uni. Non pas pour se substituer aux mouvements, mais pour amplifier leurs revendications, leur offrir une traduction institutionnelle et préparer une alternative électorale crédible face à la CAQ, au Parti libéral, au Parti québécois et à l'ensemble des forces de droite.
Cette orientation stratégique souligne que Québec solidaire ne saurait négliger l'impact de son insertion dans les mobilisations sociales pour la construction de sa crédibilité politique. Préparer les prochaines élections ne peut donc se faire indépendamment de la mobilisation sociale. Québec solidaire doit chercher à enraciner son projet de société en devenant un parti au cœur des luttes, pour participer à la construction de la grève sociale et de l'unité populaire contre les projets de la classe dominante et des gouvernements à son service.
b) Québec solidaire doit se poser comme le débouché politique incontournable de ce front uni
Si les luttes sur la scène extraparlementaire sont essentielles pour faire reculer le gouvernement Legault et les autres partis liés à la bourgeoisie, il n'en demeure pas moins qu'il faut que le camp populaire pose la question de qui doit diriger cette société s'il veut réellement en finir avec l'offensive actuelle contre ses intérêts.
Relever le défi de défendre activement le projet d'un Québec égalitaire, solidaire, féministe et inclusif ne peut se faire en laissant le pouvoir politique aux mains des partis liés à la classe dominante. S'il faut assumer une défense militante et unitaire contre « les effets dévastateurs de l'austérité caquiste, les politiques antiécologistes et les attaques contre les droits de la majorité populaire », il est tout à fait insuffisant de se contenter « d'interpeller les partis politiques et les candidat·es sur la base des propositions syndicales ou communautaires », vieille stratégie qui a démontré à maintes reprises son inefficacité.
Pour passer à l'offensive, le camp populaire doit se porter candidat au pouvoir politique. Pour parvenir à « sécuriser le revenu tout au long de la vie, à développer l'économie et à créer des emplois de qualité, à consolider les services publics, à lutter contre les changements climatiques et à renforcer la démocratie », c'est l'ordre politique lui-même qui doit être bouleversé.
Si le mouvement syndical québécois et les autres mouvements sociaux veulent assumer leur pleine liberté vis-à-vis des partis politiques liés à la classe capitaliste, nous ne pouvons pas abandonner la lutte pour le pouvoir politique à nos adversaires de classe. Ce serait s'enfermer dans une position défensive qu'il faut à tout prix dépasser pour faire face aux défis posés par l'offensive actuelle de la classe dominante.
Des militantes et militants du mouvement syndical, du mouvement des femmes et des mouvements populaires et étudiants ont lancé Québec solidaire pour défendre un projet de société visant à définir le Québec que nous voulons.
Le mouvement syndical et les mouvements sociaux peuvent, tout en préservant leur autonomie politique et organisationnelle la plus complète, dans le respect de leurs mandats démocratiques, appuyer un parti construit à partir du camp populaire pour en finir avec le pouvoir de la classe dominante et de l'oligarchie politique à son service. Mettre tous les partis politiques dans le même sac, sans discuter de la pertinence d'appuyer un parti au service de la majorité populaire, revient à esquiver des débats essentiels.
Face à l'autoritarisme, à l'extractivisme et à la militarisation, l'enjeu n'est rien de moins que la reconquête démocratique du Québec, la défense des conditions de vie de la population et l'imposition d'un projet écologique et social à la hauteur de la crise historique que nous traversons. Québec solidaire peut et doit être le débouché politique de la résistance aux politiques réactionnaires du gouvernement Legault.
c) Une plate-forme revendicative qui répond aux défis de la majorité populaire
La Commission politique a déterminé les principaux enjeux auxquels devra répondre la plate-forme électorale de Québec solidaire : « coût de la vie et redistribution de la richesse ; logement et habitation ;environnement, transition socioécologique et transports ;santé et services sociaux ;éducation ;indépendance inclusive, féminisme, vivre-ensemble et amour du Québec ; démocratie et droit du travail (lutte contre la dérive autoritaire et défense du syndicalisme) ».
Les débats autour de ces enjeux doivent viser non seulement à définir des revendications précises capables de marquer des ruptures avec les politiques du gouvernement et des partis néolibéraux, mais aussi à établir un ordre de priorité tenant compte du vécu de la majorité et de ses aspirations à améliorer ses conditions d'existence.
La plate-forme électorale devra donc assumer une orientation de lutte, centrée sur la défense des intérêts matériels de la classe ouvrière et des classes populaires, en intégrant explicitement la lutte contre la pauvreté — particulièrement celle des femmes —, la défense des services publics et la lutte contre les discriminations racistes et xénophobes. Cette plate-forme doit renforcer l'unité populaire en s'opposant aux tentatives de division fondées sur le sexisme, le racisme ou le nationalisme conservateur. Les revendications doivent jouer un double rôle : améliorer immédiatement les conditions de vie et ouvrir une dynamique de confrontation avec la classe dominante.
En adoptant la décroissance comme stratégie pour réaliser la transition, la plate-forme ciblera les secteurs économiques les plus polluants et impliquera démocratiquement les populations concernées. De plus, la décentralisation des pouvoirs de l'État vers les régions et les collectivités locales (villes, villages, arrondissements municipaux) leur donnera un véritable pouvoir décisionnel sur les aspects essentiels de la vie quotidienne.
Enfin, la défense des droits démocratiques du mouvement syndical et des organisations de la société civile impliquera d'exiger l'abrogation des lois antidémocratiques et divisives adoptées par le gouvernement de la CAQ au cours de la dernière année, et surtout le retrait du projet de loi no 1 sur la Constitution du Québec, qui vise à limiter les libertés démocratiques et à contourner une véritable démarche de souveraineté populaire.
d) Comment rallier la majorité populaire au projet d'indépendance mis de l'avant ?
Face au carcan que constitue l'État canadien pour la majorité populaire, il n'existe pas de demi-mesures. L'indépendance ne peut se réduire à une dimension identitaire ou culturelle : elle est la condition matérielle d'une rupture réelle avec un État canadien qui sacrifie le territoire, l'environnement, les services publics, les droits démocratiques et les conditions de vie des classes populaires. Sans indépendance, le Québec restera prisonnier d'un régime qui protège les profits des pétrolières, impose des politiques anti-immigration racistes, intensifie la surveillance militarisée et bloque toute transition écologique digne de ce nom.
L'indépendance proposée par PSPP n'est pas une véritable indépendance : le Québec demeurerait assujetti aux politiques de l'empire américain. « Un Québec indépendant devra aligner ses politiques économiques et militaires sur celles des États-Unis, malgré la guerre tarifaire menée par Donald Trump », affirme Paul St-Pierre Plamondon. « Il y a un contexte géopolitique et nos intérêts, au Québec, sont alignés sur ceux des États-Unis », a-t-il déclaré en dévoilant les premiers éléments de son Livre bleu sur un Québec souverain.
Cette vision de l'indépendance implique le refus de remettre en question la société néolibérale, la politique militariste imposée par Washington et le déni de la réalité des changements climatiques. Si le projet d'indépendance accepte l'alignement des politiques économiques et militaires d'un Québec souverain sur celles des États-Unis (adhésion à l'OTAN et au NORAD), il s'agit d'une indépendance néocoloniale, où la souveraineté du peuple est sacrifiée sur l'autel de l'impérialisme américain. L'indépendance du Québec devra être anti-impérialiste, ou elle ne sera pas.
Ce projet du PQ ne permettra pas de rallier une majorité de la population, car il défend un nationalisme identitaire qui divise le Québec entre un « nous » canadien-français et un « eux » étranger. Seule la perspective d'un Québec inclusif, plurinational et intégrant pleinement les Premières Nations dans la démarche indépendantiste peut jeter les bases de la construction d'une majorité pour l'indépendance. Définir l'indépendance comme un avenir indéterminé, comme le propose le PQ, prive la mobilisation indépendantiste d'un ressort essentiel : celui d'un projet de société écologiste, féministe, redistributif et véritablement égalitaire, promettant une amélioration réelle des conditions d'existence et un avenir meilleur pour la majorité populaire. Il ne s'agit pas de poser des conditions à l'indépendance, mais d'identifier les ressorts qui en font une force propulsive.
Des débats importants sont devant nous. Ils ne doivent pas se limiter aux discussions sur le contenu de la plate-forme, aussi importantes soient-elles. Ils doivent aussi porter sur les chemins que devra emprunter la résistance populaire pour bloquer les attaques contre les droits et les conditions d'existence de la majorité, faire face aux politiques de division du camp populaire et identifier les conditions de la construction d'une majorité pour l'indépendance du Québec.
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À propos du livre : Le fascisme tranquille, affronter la nouvelle vague autoritaire
Nous publions ci-dessous un intéressant échange entre Pierre Dubuc, rédacteur de l'Aut'journal et Jonathan Durand Folco à propos du livre de ce dernier, Fascisme tranquille, affronter la nouvelle vague autoritaire, livre publié aux éditions Écosociété.
À propos du livre Le Fascisme Tranquille, Pierre Dubuc
2025/11/11 | https://www.lautjournal.info/20251111/le-fascisme-tranquille
L'Autjournal
En 1977, le cinéaste Chris Maker produisait « Le fond de l'air est rouge », un film sur l'émergence d'une nouvelle gauche. Aujourd'hui, la gouvernance de Donald Trump et la montée des partis d'extrême droite inciteraient plutôt à dire que « le fond de l'air est brun ». Aussi, il faut saluer le fait que de plus en plus de livres traitent de la question du fascisme, dont celui de Jonathan Durand Folco, Fascisme tranquille. Affronter la nouvelle vague autoritaire (écosociété, 2025).
Folco soutient « l'étrange hypothèse du fascisme tranquille », qui caractériserait la société québécoise. Le Québec serait rendu à la phase 2 du « niveau émotionnel et idéologique » de « la radicalisation du complexe autoritaire », une typologie qu'il emprunte au politologue américain Robert O. Paxton. Le Québec aurait quitté la phase 1 (Le nationalisme conservateur), et le processus de radicalisation l'entraînerait vers la phase 3 (Régime autoritaire) et la phase 4 (Terreur fasciste).
L'auteur accorde beaucoup d'importance à l'aspect psychologique de la fascisation (77 pages) et énumère différents classements (les 14 signes du fascisme ; les 15 définitions de l'extrême droite ; les 6 racines de l'extrême droite ; les 4 émotions du populisme) avant de se rabattre sur la classification de Paxton.
Le Québec, seul au banc des accusés
La partie la plus intéressante du livre est celle consacrée au technofascisme aux États-Unis. Folco présente une brillante synthèse du passage des géants du web d'une idéologie libertarienne « progressiste » à une alliance avec les représentants des secteurs industriels les plus à droite dans le cadre du trumpisme (63 pages).
Mais le cœur de son livre est consacré au Québec (87 pages). Au départ, soulignons l'absence totale de chapitre sur le Canada. À peine quelques mentions dans cet ouvrage de 415 pages ! Les intellectuels anglophones nous ont habitués à des livres sur le Canada sans mention du Québec, voici un livre sur le fascisme au Canada avec seulement deux petites mentions du Convoi de la « liberté », qui a occupé Ottawa pendant la pandémie, et le nom de Pierre Poilièvre, l'émule de Trump, qui n'apparaît que trois fois ! Faut le faire !
Le Québec est seul au banc des accusés de fascisme – bien que « tranquille » – alors qu'il a bloqué, lors des dernières élections fédérales, l'arrivée de Poilièvre au pouvoir. Le Parti conservateur n'a recueilli que 23,5% des suffrages au Québec contre 44,3% en Ontario et 64,8% en Alberta. À Québec, le gouvernement Legault est certes conservateur, mais il a été élu avec une minorité de votes (40,9%) et ne recueille aujourd'hui que 16% des intentions de vote.
Le gouvernement Carney n'est mentionné que 11 fois, alors que c'est lui qui contrôle les « vrais » pouvoirs, les pouvoirs régaliens (la sécurité, la politique étrangère, la diplomatie, la défense, l'armée, la monnaie, etc.), ces pouvoirs les plus susceptibles de conduire le Canada vers les stades 3 et 4 de la grille de Paxton. Folco n'y porte aucune attention, même si le gouvernement Carney est en train de transformer l'économie du pays en économie de guerre.
L'obsession Bock-Côté
Pour Folco, le danger du fascisme vient du Québec et il cible plus particulièrement Mathieu Bock-Côté (198 occurrences), auquel il consacre un chapitre complet (33 pages). Avec raison, il présente MBC comme le chef de file de la nébuleuse conservatrice québécoise. Il décrit son cheminement politique du conservatisme de jeunesse au « populisme de droite décomplexé », lui faisant jouer le rôle d'un « pont » entre la droite et l'extrême droite, particulièrement en France.
En fait, la « pensée » de MBC n'a pas évolué. Dès 2001, il citait Charles Maurras de l'Action française dans une publication du Forum Jeunesse du Bloc Québécois, s'attirant les foudres du parti. Il a alors compris, comme il l'écrit dans Le Nouveau régime (Boréal, 2017), que, plutôt qu'une « opposition frontale », il valait mieux une « contestation dans les limites du système, en se permettant d'en repousser chaque fois les marges ». MBC a toujours campé du même côté du « pont ». Lors de l'élection présidentielle française de 2022, il a appuyé Éric Zemmour – le plus à droite sur le spectre de l'extrême droite française – dont il est toujours un des proches.
Bien sûr, il faut combattre les idées de MBC et de son entourage – et nous le faisons à L'aut'journal – mais il ne pas laisser croire que l'ensemble du Québec est sous sa coupe.
La nation
Notre divergence principale avec Folco concerne le concept de nation. Au « nationalisme ethnique », il oppose le « nationalisme civique », en faisant référence au débat, qui a lieu après la déclaration malheureuse de Parizeau. Dans ce débat, nous avons démontré dans un texte paru dans le livre Les grands textes indépendantistes (tome 2, Hexagone 2004) et dans un dossier intitulé « Sans nous qui est québécois » publié de la revue L'Apostrophe de L'aut'journal, que ce « nationalisme civique » était le cheval de Troie de la mondialisation.
Il était basé sur les Chartes des droits individuels, réduisant la nation à une simple agrégation d'individus, la coupant de ses racines historiques, de sa langue, de sa culture, de son économie spécifique, pour l'engager dans la libéralisation des échanges sans mesures de protection. André Boisclair, promoteur de ce concept dans les années post-référendaires, et que Folco salue positivement, était un néolibéral dont la source d'inspiration était Tony Blair.
Dans la présentation des objectifs politiques de Folco, le cadre national est totalement absent. Il propose, au plan économique, une société post-capitaliste fondée sur des coopératives autogérées, des systèmes d'échange non monétaires, des communautés de soin et d'entraide, des réseaux de production et de distribution autogérées, le tout dans un système politique postnational basé sur la décentralisation politique. Ce n'est là qu'une reprise du discours anarchiste classique, véhiculé par les tenants de l'altermondialisme, qui n'était que l'envers par effet miroir du néolibéralisme, avec comme caractéristique commune l'oblitération de la nation.
Les termes « classe ouvrière » et « peuple » rebutent Folco. Il propose plutôt comme sujet politique « la multitude » (un concept plus inclusif, à ses yeux) pour affronter « l'oligarchie », un terme plus « accessible » à la grande masse de la population que « capitalisme ». Ce n'est là qu'une réactualisation de la lutte contre le 1% d'Occupy.
Notre position
Pour notre part, nous croyons que le cadre national est le plus approprié pour mener la lutte contre l'extrême droite et le fascisme. Nous nous réclamons, au-delà du nationalisme ethnique ou civique, de la tradition du « nationalisme révolutionnaire » québécois, qui inclut toutes celles et ceux qui veulent participer à notre lutte de libération nationale. Nous développons cette orientation, et notre critique de thèses proches de celles de Folco, dans le carnet Cap sur l'indépendance, que nous venons de publier. Nous y soutenons que la menace de guerre sera l'enjeu principal des prochaines années et que le meilleur moyen de s'y opposer est d'affaiblir le tandem Trump-Carney en visant comme objectif l'indépendance du Québec.
Ceci étant dit, malgré nos divergences, nous sommes prêts à collaborer avec Jonathan Durand Folco et avec tous ceux qui partagent ses vues. Dans cette perspective, nous accueillons avec plaisir sa proposition d'une « gauche transversale » et trouvons fort pertinente sa critique du sectarisme de la gauche intersectionnelle. Nous devons nous unir pour faire barrage à l'extrême droite et au fascisme.
La réponse de Jonathan Durand Folco
3 décembre 2025 | Dernier texte sur Métapolitiques : Critique du fascisme tranquille
https://www.facebook.com/jonathan.durand.folco/posts/dernier-texte-sur-m%C3%A9tapolitiques-critique-du-fascisme-tranquilleje-suis-ravi-pie/26492608413672746/
Je suis ravi : Pierre Dubuc, syndicaliste et rédacteur en chef de L'Aut'Journal, a récemment publié une recension critique de mon ouvrage Fascisme tranquille. Il est en désaccord avec plusieurs de mes analyses, mais il semble saluer mon travail et manifester des points de convergence.
Cela contraste avec la plupart des réactions vis-à-vis mon livre que j'ai reçues jusqu'à maintenant, lesquelles sont souvent tranchées. D'un côté, beaucoup de gens issus de la nébuleuse conservatrice, identitaire et/ou anti-woke s'en donnent à cœur joie en dénigrant le livre simplement en raison du titre, de telle image, citation ou de ma simple présence, me qualifiant de gauchiste extrémiste ou d'autres anathèmes, et ce sans avoir lu une ligne du livre. D'un autre côté, je reçois aussi beaucoup d'éloges du camp progressiste, libéral, socialiste ou antifasciste, qui saluent mon courage, la qualité de mon ouvrage, mes prises de parole sur les médias sociaux, mais sans avoir lu le livre…
J'ai également reçu des échos très positifs de personnes sérieuses ayant lu une bonne partie ou la totalité de l'ouvrage. C'est très flatteur, et je suis heureux de voir que mes réflexions résonnent chez plusieurs personnes qui partagent le même horizon politique que moi.
Cela dit, ça me semble essentiel de recevoir des commentaires critiques sur les angles morts de mon livre, que ce soit par des gens de mon propre camp ou mes adversaires, afin de pousser la réflexion plus loin, apporter des nuances, et rectifier le tir au besoin. Dans sa recension, Dubuc salue l'importance de mon livre, tout en exprimant des critiques qui visent parfois juste. Par exemple, il écrit :
"Mais le cœur de son livre est consacré au Québec (87 pages). Au départ, soulignons l'absence totale de chapitre sur le Canada. À peine quelques mentions dans cet ouvrage de 415 pages ! Les intellectuels anglophones nous ont habitués à des livres sur le Canada sans mention du Québec, voici un livre sur le fascisme au Canada avec seulement deux petites mentions du Convoi de la « liberté », qui a occupé Ottawa pendant la pandémie, et le nom de Pierre Poilièvre, l'émule de Trump, qui n'apparaît que trois fois ! Faut le faire !"
En effet, mon livre n'aborde pas l'émergence du "fascisme tranquille" au Canada, et il aurait été utile d'ajouter un chapitre à cet effet pour éviter de donner l'impression que ce phénomène se limitait seulement au Québec. Les chefs Pierre Poilièvre et Maxime Bernier jouent un rôle clé en ce sens, et l'analyse du contexte québécois doit être liée à celle plus large du Canada et des États-Unis. Je mentionne certes le virage autoritaire de Carney qui épouse les diktats du trumpisme avec un visage libéral, mais mon analyse reste plutôt sommaire.
Cela dit, Dubuc affirme que le Québec serait "seul au banc des accusés", alors que mon introduction affirme le contraire. En fait, la montée de l'autoritarisme et de l'extrême droite affecte la vaste majorité des sociétés à travers le monde, les pays occidentaux et ceux du Sud global. Je spécifie d'emblée que j'analyse les conditions générales du néofascisme à notre époque, tout en me concentrant sur deux "études de cas" : le Québec et les États-Unis. Je ne pouvais pas aborder le cas français dans mon ouvrage, comme la plupart des pays proches de nous, faute d'espace et d'expertise. J'aurais pu certes parler de l'extrême droite au Canada, mais cela m'apparaissait comme un phénomène connexe face à la montée de la droite identitaire au Québec.
Ensuite, Dubuc me reproche de faire une "obsession" sur la figure de Mathieu Bock-Côté. Je dédie en effet un chapitre de mon livre sur son œuvre et sa trajectoire, mais cela représente à peine 33 pages sur 418, soit environ 8% du livre. Je le cite longuement ici :
"Pour Folco, le danger du fascisme vient du Québec et il cible plus particulièrement Mathieu Bock-Côté (198 occurrences), auquel il consacre un chapitre complet (33 pages). Avec raison, il présente MBC comme le chef de file de la nébuleuse conservatrice québécoise. Il décrit son cheminement politique du conservatisme de jeunesse au « populisme de droite décomplexé », lui faisant jouer le rôle d'un « pont » entre la droite et l'extrême droite, particulièrement en France. En fait, la « pensée » de MBC n'a pas évolué. Dès 2001, il citait Charles Maurras de l'Action française dans une publication du Forum Jeunesse du Bloc Québécois, s'attirant les foudres du parti. Il a alors compris, comme il l'écrit dans Le Nouveau régime (Boréal, 2017), que, plutôt qu'une « opposition frontale », il valait mieux une « contestation dans les limites du système, en se permettant d'en repousser chaque fois les marges ». MBC a toujours campé du même côté du « pont ». Lors de l'élection présidentielle française de 2022, il a appuyé Éric Zemmour – le plus à droite sur le spectre de l'extrême droite française – dont il est toujours un des proches. Bien sûr, il faut combattre les idées de MBC et de son entourage – et nous le faisons à L'aut'journal – mais il ne pas laisser croire que l'ensemble du Québec est sous sa coupe.
Je partage ici l'analyse de Dubuc, et je mentionne à la page 202 que MBC défendait déjà en 1998 "la nécessité d'une alliance entre la droite conservatrice et l'extrême droite en France, « la collaboration avec le Front national permettrait de réintégrer dans le giron républicain 15 % de l'électorat de l'Hexagone »."
Mais je souligne aussitôt dans mon livre : "Selon cette grille de lecture, Bock-Côté plaiderait depuis ses débuts pour une « union de toutes les droites », en faisant sauter le cordon sanitaire entre le conservatisme et l'extrême droite. Le ver était déjà dans la pomme, en quelque sorte. Cela dit, à la suite de cette prise de position controversée, Mathieu Bock-Côté fut marginalisé au sein des cercles souverainistes, et il dut prendre un détour pour réhabiliter progressivement un nationalisme conservateur qui allait à contre-courant de la doxa de l'époque. Autrement dit, la thèse selon laquelle Bock-Côté flirtait avec l'extrême droite française au départ n'est pas incompatible avec l'idée d'une radicalisation progressive de sa philosophie et de ses écrits, qui deviennent de plus en plus décomplexés avec le temps."
Enfin, voici un dernier point de divergence avec Pierre Dubuc qui me reproche de délaisser le cadre national au profit d'une vision altermondialiste. Il est vrai que mon livre n'adopte pas une posture nationaliste, bien que je considère que les nationalistes de gauche peuvent faire partie d'un front populaire large opposé à l'extrême droite. Mais pour Dubuc, mon projet de société visant une démocratie économique néglige complètement la question nationale. Il écrit :
"Dans la présentation des objectifs politiques de Folco, le cadre national est totalement absent. Il propose, au plan économique, une société post-capitaliste fondée sur des coopératives autogérées, des systèmes d'échange non monétaires, des communautés de soin et d'entraide, des réseaux de production et de distribution autogérées, le tout dans un système politique postnational basé sur la décentralisation politique. Ce n'est là qu'une reprise du discours anarchiste classique, véhiculé par les tenants de l'altermondialisme, qui n'était que l'envers par effet miroir du néolibéralisme, avec comme caractéristique commune l'oblitération de la nation. [...] Les "termes « classe ouvrière » et « peuple » rebutent Folco. Il propose plutôt comme sujet politique « la multitude » (un concept plus inclusif, à ses yeux) pour affronter « l'oligarchie », un terme plus « accessible » à la grande masse de la population que « capitalisme ». Ce n'est là qu'une réactualisation de la lutte contre le 1% d'Occupy."
Il est vrai que les pistes de solution vers la fin de mon livre ne tournent pas autour de la réhabilitation de la nation comme figure centrale de l'émancipation. Cela dit, il est faux d'affirmer que les termes "classe ouvrière" et "peuple" me rebutent. En réalité, je dis qu'il faut essayer de renouveler notre imaginaire politique en dépassant les idées reçues à l'endroit de la classe ouvrière, du peuple et de la nation, sans répudier ces mots pour autant. On peut par exemple réinterpréter la notion de peuple de manière processuelle et dynamique.
Le peuple peut être vu comme une "multitude" se déployant à travers l'histoire, comme lorsqu'on dit "un peuple ce n'est pas des gens tous pareils, mais des gens tous ensemble". Il faut délaisser l'idée d'un peuple ethnique homogène, au profit d'une conception large d'un peuple en mouvement, qui se redéfinit à travers l'histoire, et dont les intérêts s'opposent directement aux élites et à la concentration du pouvoir.
Outre ces divergences sur la question nationale, je salue tout de même l'ouverture de Pierre Dubuc qui souhaite converger en créant un front plus large contre l'extrême droite. Il termine son texte en disant :
"Ceci étant dit, malgré nos divergences, nous sommes prêts à collaborer avec Jonathan Durand Folco et avec tous ceux qui partagent ses vues. Dans cette perspective, nous accueillons avec plaisir sa proposition d'une « gauche transversale » et trouvons fort pertinente sa critique du sectarisme de la gauche intersectionnelle. Nous devons nous unir pour faire barrage à l'extrême droite et au fascisme."
Je critique effectivement certains excès de la "gauche intersectionnelle" et de la "gauche universaliste" dans mon livre, mais dans l'espoir de trouver des voies de passage et des points de convergence face à la droite décomplexée qui domine le paysage politique, idéologique et médiatique actuel. Malgré les divergences et les querelles de chapelles, il est temps d'élargir le front antifasciste au-delà des cercles des personnes convaincues.
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Le côté autoritaire du conservatisme albertain
La question de l'avancée de l'extrême droite au Canada a pris un caractère d'urgence après que la première ministre de l'Alberta, Danielle Smith, ait invoqué pour la quatrième fois en seulement cinq semaines la clause dérogatoire (NWC). Cette clause, qui figure à l'article 33 de la Charte canadienne des droits et libertés, permet aux gouvernements fédéral ou provinciaux de suspendre temporairement certains droits garantis par la Charte. Elle a été introduite en 1982 dans le cadre d'un compromis politique visant à protéger l'autonomie des provinces, mais elle est depuis devenue un outil permettant aux gouvernements de soustraire des lois controversées à l'examen judiciaire.
https://canadiandimension.com/articles/view/the-authoritarian-edge-of-alberta-conservatism
1er décembre 2025
Au-delà de la simple lutte contre le populisme de droite et la politique réactionnaire, nous devons désormais faire face à l'utilisation de plus en plus autoritaire des outils constitutionnels pour protéger les projets politiques d'extrême droite de la critique et du contrôle des autres branches du gouvernement.
Si de nombreuses analyses institutionnelles et libérales ont été publiées dans les quotidiens et les grands médias concernant l'utilisation répétée de la NWC par Mme Smith, elles ne parviennent généralement pas à appréhender la politique régressive et réactionnaire qui est au cœur de son projet idéologique. Ce n'est pas une coïncidence – ni même une spécificité provinciale – si Mme Smith a utilisé la NWC contre les travailleurs, les travailleuses et les personnes LGBTQ+ ; en dehors du Québec, ces groupes ont été les principales cibles de cette clause.
En octobre, le gouvernement de l'Alberta a utilisé la NWC, combinée à une loi de retour au travail, pour mettre fin à la grève des enseignant·es de l'Alberta, une grève soutenue par un vote de rejet à 90 % en réponse au refus de la province et des commissions scolaires de négocier de bonne foi. La loi sur la rentrée scolaire (Back to School Act) a imposé une convention collective de quatre ans qui limitait les augmentations salariales à 3 % par an et restreignait les nouvelles embauches dans le secteur public, reflétant essentiellement l'offre que les travailleuses et travailleurs avaient déjà rejetée. Il s'agissait d'une attaque délibérée contre un syndicat spécifique, mais cela correspond également à la manière dont la NWC a été utilisée par d'autres gouvernements de droite contre le mouvement syndical dans son ensemble.
Le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, a utilisé la NWC pour imposer un contrat aux travailleuses et travailleurs de l'éducation du SCFP en grève à l'automne 2022, ne reculant que face à une large alliance syndicale intersectorielle et à une résistance publique généralisée. Smith et Ford ont toustes deux invoqué la nécessité de défendre les étudiant·es contre les syndicats et d'empêcher les dépenses publiques incontrôlées, revendiquant une responsabilité démocratique pour protéger leurs programmes d'austérité contre les juges et les tribunaux « interventionnistes ». Cela s'inscrit parfaitement dans la longue histoire de l'utilisation de la NWC comme arme contre les travailleuses et les travailleurs : en 1986, la Saskatchewan est devenue le premier gouvernement hors Québec à invoquer cette clause, passant outre la décision de la Cour d'appel provinciale selon laquelle la législation de retour au travail violait la liberté d'association des travailleuses et des travailleurs. Ce fut un moment charnière dans la stratégie juridique antisyndicale de l'État néolibéral.
Au-delà de ses positions politiques anti-syndicales et libertaires, Smith participe depuis longtemps aux campagnes culturelles de la droite, allant de la rhétorique sur les « droits des parents » à une politique réactionnaire plus large contre le mouvement woke. Il était presque inévitable qu'elle cherche à apaiser les mouvements sociaux conservateurs et chrétiens d'extrême droite influents de l'Alberta. Pourtant, elle a initialement affirmé qu'elle n'aurait pas besoin de recourir au NWC pour protéger sa législation anti-trans. Comme dans la plupart des gouvernements d'extrême droite, l'autoritarisme est toujours prêt à être déployé dès que cela est politiquement opportun.
Les trois projets de loi qu'elle a choisi de soumettre au NWC le mois dernier modifient la loi sur l'éducation, la loi sur l'équité dans le sport et la loi sur les professions de santé. Ensemble, ils constituent un ensemble radical de mesures d'extrême droite visant à afficher une vertu hypocrite et à attaquer directement l'existence même des personnes transgenres en Alberta.
Le premier projet de loi exige que les enfants de moins de 16 ans obtiennent le consentement de leurs parents pour changer leur nom ou leur pronom à l'école, avec une notification obligatoire des parents pour les élèves de plus de 16 ans. Il habilite également le ministère provincial de l'Éducation à interdire effectivement l'enseignement de l'identité de genre et de l'orientation sexuelle, remplace l'éducation sexuelle par un système parental optionnel et exige l'approbation du gouvernement pour tout matériel pédagogique provenant de tiers.
Le deuxième projet de loi reflète la législation anti-transgenres aux États-Unis en interdisant aux athlètes transgenres de participer à des sports amateurs féminins et en introduisant un système officiel de signalement des plaintes dans les écoles et les organisations sportives.
Le troisième projet de loi restreint les soins d'affirmation du genre exclusivement aux personnes transgenres, interdisant à toute personne de moins de 16 ans l'accès aux bloqueurs de puberté, à l'hormonothérapie et à la chirurgie du haut ou du bas du corps.
Ces politiques reflètent non seulement la ferveur anti-transgenres qui balaye la droite nord-américaine, mais aussi l'utilisation stratégique de la NWC pour protéger des mesures manifestement inconstitutionnelles et discriminatoires. Elles s'inscrivent dans une tendance régionale plus large : le premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, a invoqué cette clause en 2023 pour faire adopter une « charte des droits des parents » similaire qui, loin d'être un simple débat sur les pronoms, obligeait en fait à révéler l'identité transgenre des enfants à leurs parents, les exposant ainsi au risque de discrimination et d'abus. Le refus supplémentaire de soins en Alberta pourrait entraîner une augmentation des taux d'automutilation et de suicide chez les jeunes transgenres. Smith a tenté de justifier ces mesures en comparant les soins d'affirmation du genre à la prescription trop permissive d'opioïdes, affirmant que l'État doit imposer des « garde-fous ».
La rhétorique « Sauvez les enfants » a une longue histoire et reste fondamentale pour le mouvement réactionnaire et peu structuré des droits des parents, dont Smith et Moe sont toustes deux des partisan·es éminent·es.
Le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, s'est également rallié à ce mouvement, affirmant dans la biographie flatteuse d'Andrew Lawton que « les droits des parents priment sur ceux des gouvernements » et que les parents devraient avoir le dernier mot sur « les valeurs [...] enseignées aux enfants ». Ce programme s'inscrit dans le droit fil de la politique anti-État providence et des revendications en faveur de la privatisation de l'école, en lien avec le mouvement historique en faveur des chèques-éducation en Alberta et les dépenses record de Smith pour les écoles à charte – près de 10 milliards de dollars –, qui font de l'Alberta le plus grand réseau d'écoles privées et à charte du Canada.
Les mouvements en faveur des bons scolaires et des droits des parents sont de plus en plus fusionnés, car certains stratèges populistes de droite les considèrent comme deux fronts dans une lutte plus large visant à limiter l'autorité de l'État : soit en réduisant le financement public, soit en le redirigeant vers des institutions choisies par les parents. L'utilisation de la NWC contre la soi-disant « idéologie du genre » est justifiée par un discours populiste dans lequel les gouvernements prétendent défendre le « bon sens » contre « l'idéologie gouvernementale » ou les juges activistes socialement libéraux.
Ces développements s'inscrivent également dans la longue histoire de l'Alberta en matière d'utilisation de la NWC contre les personnes LGBTQ+. Après la décision rendue en 1998 par la Cour suprême dans l'affaire Vriend c. Alberta, les groupes chrétiens de droite ont exigé que la province utilise cette clause pour passer outre les protections anti-discrimination dont bénéficient les personnes LGBTQ+ dans le domaine de l'emploi. Menés par la Family Life Coalition et des politiciens tels que Jason Kenney et Stockwell Day, leurs arguments faisaient écho à la même rhétorique sectaire qui refait surface aujourd'hui. Le premier ministre Ralph Klein s'est opposé à l'invocation de cette clause pour des raisons d'autoprotection politique, mais a ensuite adopté une loi menaçant de l'utiliser si le gouvernement fédéral redéfinissait le mariage pour inclure autre chose qu'un homme et une femme (la Cour suprême a finalement déclaré cette loi inconstitutionnelle).
Pour comprendre l'idéologie de Smith, il faut la replacer dans le contexte d'une longue tradition politique anti-planification centrale et anti-État providence qui caractérise le conservatisme albertain depuis plus de 60 ans.
La montée de la rhétorique populiste de droite pour justifier l'utilisation autoritaire de la NWC s'inscrit dans un projet idéologique plus large, auquel il faut opposer une résistance. L'utilisation abusive de cette clause par Ford a été contrée par une mobilisation massive, qui a réussi à convaincre le public que la NWC est un outil autoritaire donnant carte blanche à des gouvernements antidémocratiques pour agir de manière anticonstitutionnelle. Comme je l'ai fait valoir dans Canadian Dimension en 2022, les victoires juridiques sont importantes, mais elles ne peuvent se substituer à une résistance collective soutenue contre les gouvernements régressifs.
Historiquement, la NWC a été utilisée presque exclusivement pour attaquer les travailleurs, les travailleuses et les personnes LGBTQ+, sous prétexte de limiter l'intervention et les dépenses de l'État. En réalité, elle permet une forme d'interventionnisme étatique ancré dans la politique d'extrême droite, se faisant passer pour du populisme alors qu'elle ne sert que des intérêts socialement régressifs. C'est un moyen de contester la judiciarisation des droits dans un pays où les tribunaux ont souvent été plus disposés que les partis politiques à défendre les droits des minorités.
Pour contester cette politique, nous devons nous appuyer à la fois sur l'histoire plus longue de l'utilisation de la NWC et sur son application contemporaine par un gouvernement Smith déterminé à réorienter l'État vers un néolibéralisme plus profond et un conservatisme social réactionnaire.
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Menace fasciste, boucs émissaires et défense des personnes migrantes

Trump n’était pas encore élu, mais à l’été 2024, le gouvernement fédéral de Justin Trudeau a pris une série de mesures rendant très difficile la vie des personnes migrantes au Canada. Prolongeant la décision du gouvernement québécois de François Legault de geler dans la région de Montréal les autorisations données aux entreprises pour recruter ou garder à leur emploi des travailleuses ou travailleurs migrants temporaires (TMT) sur des postes dits à bas salaires[1], le gouvernement fédéral libéral l’a étendue à toutes les zones métropolitaines où le taux de chômage atteint ou dépasse 6 %[2]. Parallèlement, rien n’a été prévu pour protéger les travailleuses et travailleurs migrants déjà présents sur le territoire et qui y font leur vie – car les entreprises comblent ainsi des besoins permanents – du risque d’avoir à plier bagage ou de continuer de vivre au Canada, mais sans statut.
Pourtant les ministres qui gèrent ces programmes et ces autorisations savent que les personnes entrant au Canada par le programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) et même, pour certaines, par le programme de mobilité internationale (PMI), n’ont pas de permis à proprement parler : c’est leur employeur qui a une autorisation pour les recruter[3]. Si celui-ci rompt le contrat ou n’obtient pas de réponse positive à sa demande de renouvellement d’une EIMT (voir la note 2), la travailleuse ou le travailleur doit quitter le Canada dans les 90 jours après la période initialement prévue, à moins qu’elle ou il trouve immédiatement un autre employeur ayant obtenu une EIMT et souhaitant le recruter. Voilà pourquoi on parle de « permis fermé ». Faute de droits qui leur soient attachés en propre, les travailleurs et travailleuses du PTET n’ont presque pas de voie administrative d’accès à un permis ouvert, à moins de s’être fait abuser ou violenter par son employeur[4]. Quant aux démarches menant à la résidence permanente, elles sont complexes et très restreintes, en particulier pour les travailleuses et travailleurs migrants à bas salaire au Québec, car le gouvernement caquiste de François Legault, qui se plaint que le champ de compétence du Québec en immigration n’est jamais assez grand, les en a exclus, à quelques exceptions près (notamment en agroalimentaire et chez les préposé·e·s aux bénéficiaires).
D’autres mesures prises réduisent l’accueil de réfugié·e·s et le regroupement familial. Une partie pénalise les étudiantes et étudiants internationaux – dont les frais de scolarité apportent une part de financement non négligeable aux universités ; par exemple, de nouvelles exigences sont ajoutées pour obtenir un permis de travail postdiplôme tandis que les possibilités de regroupement familial ont été restreintes.
Pourquoi le gouvernement libéral a-t-il adopté de telles mesures ? L’objectif officiel est pour réduire le nombre d’entrées de personnes migrantes temporaires au Canada et au Québec, qui s’est accru dans l’après-pandémie, contrairement au nombre d’entrées de résidentes et résidents permanents – une tendance dont les responsables politiques ne peuvent ignorer qu’elle est à l’œuvre depuis deux décennies puisque depuis 2008, les entrées au Canada avec un statut temporaire surpassent les entrées par la voie de la résidence permanente[5].
Mais comment expliquer que les politiques adoptées récemment ne s’embarrassent guère des conséquences pour les travailleuses, travailleurs, étudiantes et étudiants concernés ? Preuve en est de l’abandon du programme de régularisation promis par Justin Trudeau après sa réélection en septembre 2021, à la sortie de la pandémie ; on oublie ainsi les anges gardiens et tous ceux et celles qui avaient continué à travailler pendant la pandémie au risque de leur vie.
C’est que depuis la fin de 2023, le débat public a commencé à être rythmé par la perspective d’une élection fédérale où les conservateurs menés par Pierre Poilièvre avaient le vent en poupe, du moins jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis. Le succès des conservateurs a été analysé par les libéraux comme résultant du fait que Poilièvre se montrait résolu à contrôler une immigration qu’il rendait responsable de tous les maux sociaux et qu’il criminalisait dans ses discours, comme le fait le gouvernement Legault au Québec. En réalité, si des électrices et électeurs semblaient se détourner du Parti libéral, c’est sans doute qu’elles et ils sont affectés par la montée des inégalités, pris en tenaille entre l’inflation et la montée des taux d’intérêt.
Mais le gouvernement Trudeau ne s’est pas attaqué aux inégalités croissantes et aux racines de la crise du logement. Il n’a pas adopté de politique de soutien au logement social ou vraiment abordable dans un contexte de marchandisation du logement et de spéculation immobilière. Il a reproduit les mêmes stratégies de fuite en avant que celles adoptées par des partis équivalents en Europe : croyant récupérer des voix, il a mis en œuvre des politiques banalisant la criminalisation de l’immigration, en brossant dans le sens du poil les discours qui transforment les personnes migrantes ou demandeuses d’asile[6] en boucs émissaires des problèmes sociaux. L’illustrent le renforcement de la surveillance de la frontière entre le Canada et les États-Unis avec force démonstration publique et les déclarations de Marc Miller, ministre de l’Immigration de l’époque, préférant cibler les personnes migrantes plutôt que les nombreux employeurs, recruteurs et agences de placement qui en abusent en contrevenant à la loi[7]. Il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce que ces personnes migrantes soient traitées comme des dommages collatéraux de choix politiques et non comme des êtres humains dont la dignité et les droits doivent être prioritairement respectés et protégés, comme le prévoient d’ailleurs les conventions internationales signées par le Canada.
Au Québec, le ciblage des immigrantes et immigrants comme boucs émissaires reste minoritaire. Contrairement aux autres provinces du Canada, pour lesquelles, en moyenne, 62 % des habitants déclarent qu’il y a trop d’immigrants, ce sont 46 % des Québécois qui cochent cette réponse. Cependant, pour ces derniers, comme pour les autres Canadiens, à force de l’entendre, ils finissent par croire qu’il y a trop d’immigrants par rapport au nombre de logements disponibles[8]. Les personnes sondées sont sensibles aussi à l’augmentation de la présence de personnes migrantes, travailleuses ou étudiantes, avec un statut temporaire, et doutent que ces personnes puissent s’intégrer aussi bien que des personnes résidentes permanentes, ou s’inquiètent que trop d’immigrants n’adoptent pas les valeurs canadiennes – une rhétorique largement développée par les conservateurs au Canada et par le gouvernement caquiste au Québec. Cette croyance est pourtant loin des faits, en tout cas au Québec, où les candidates et candidats à l’immigration permanente réussissent à un taux de quasi 100 % le test des valeurs imposé par le gouvernement Legault depuis 2020[9] !
On peut penser que les Québécoises et les Québécois se démarquent dans les résultats du sondage par rapport aux habitants des autres provinces en raison de leur attachement à un modèle d’État social, l’État-providence, plus développé, ce qui les rendrait plus sceptiques face à un discours désignant les personnes migrantes comme responsables des problèmes sociaux. On y maitrise sans doute mieux le lien entre fiscalité progressive et financement des services publics, ou le rôle qu’a l’État dans le développement de logements abordables.
Mais à ce jour, le Québec est aussi la seule province où il existe une large coalition regroupant 45 organismes : des organisations au service des personnes migrantes ou les organisant, comme le Centre des travailleurs et travailleuses migrants (CTTI) ; des organismes de défense des droits, telles Amnistie internationale Canada francophone, la Ligue des droits et libertés ; toutes les centrales syndicales ainsi que l’APTS et la FIQ[10] ; la Fédération des femmes du Québec et nombre de regroupements ou de tables pour les droits des femmes qui sont conscients des abus spécifiques que subissent les femmes migrantes avec un statut temporaire ou sans statut ; de nombreux organismes à Québec et en région, dont le Bas-Saint-Laurent et l’Estrie, confrontés là aussi aux cas d’abus de travailleuses et travailleurs migrants temporaires. Enfin, on compte aussi dans la coalition québécoise des organismes qui souhaitent d’autant plus vivement déconstruire les discours anti-immigrants qu’ils sont bien placés pour pointer les causes des problèmes sociaux, tel le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) qui se bat de longue date pour le droit au logement.
Créée en 2022 à partir de quelques organisations et sous la poussée de la mobilisation des premières et premiers concernés, cette coalition baptisée Campagne québécoise pour la régularisation et pour la justice migrante[11] a multiplié les interventions sous forme de communiqués, lettres ouvertes et rassemblements ou manifestations, pour réclamer un programme de régularisation large et inclusif, et aussi pour dénoncer les discours anti-immigrants ainsi que le système d’immigration à deux vitesses[12] – avec la création à partir de 1966 des programmes de travail temporaire, qui visent essentiellement la main-d’œuvre provenant des pays du Sud dont le Guatemala, le Mexique, et les Philippines. À l’automne 2024, la coalition a permis de mobiliser largement autour d’une position de dénonciation des mesures prises à l’encontre des travailleuses et travailleurs migrants temporaires, en dégageant un consensus non pas pour réclamer leur annulation – puisque parallèlement, la coalition demande de prioriser les entrées par la résidence permanente – mais pour obtenir que ces mesures ne soient pas appliquées à celles et ceux déjà présents sur le territoire et pour lesquels est réclamé l’accès à la résidence permanente. Elle a ainsi contribué à légitimer des actions concrètes des organisations membres pour accompagner les personnes migrantes temporaires affectées, qui se voient privées de statut ou à la recherche d’un employeur.
La capacité de la coalition à prendre rapidement position d’une manière cohérente et satisfaisante pour ses nombreux membres tient à la qualité des débats et au fait d’avoir su anticiper qu’il serait nécessaire de mener une campagne publique pour relier les revendications – un programme de régularisation large et inclusif, l’abolition du permis fermé, le moratoire sur les détentions et déportations et la priorisation du statut de résident permanent – à la déconstruction du discours anti-immigrant. La coalition a ainsi organisé une semaine d’action du 2 au 9 novembre 2024 qui a rassemblé plusieurs centaines de personnes et permis de faire converger ses actions en tant que coalition[13] avec les différentes initiatives de ses membres, comme une conférence de la Ligue des droits et libertés[14] ou le lancement de vidéos réalisées par l’Observatoire pour la justice migrante présentant une dénonciation humoristique des discours contre les personnes migrantes temporaires ou demandeuses d’asile[15].
Dans sa pratique, la coalition est aussi une chambre d’écho des initiatives des différents membres, par exemple de la campagne pour l’abolition du permis fermé lancé à l’automne 2024 par Amnistie internationale Canada francophone en collaboration avec, notamment, l’Association pour les droits des travailleurs ses de maison et de ferme (DTMF-RHFW)[16]. Elle a aussi relayé la mobilisation des travailleuses et travailleurs migrants temporaires ou sans papier le 18 décembre 2024, qui s’organisait avec le CTTI, Migrante Québec et Migrante Canada ainsi que l’Alliance internationale des migrants au Canada, pour mener des actions autour des lieux de travail dans tout le Canada, pour protester contre la trahison des promesses, les resserrements des permis temporaires sans abolition du permis fermé ni accès à la résidence permanente et pour montrer que « rien ne bouge sans nous ». Une mobilisation qui a eu un important succès médiatique et reçu un appui significatif des centrales syndicales.
Enfin, ce qui soude sans doute les membres lors des réunions de la coalition, c’est la reconnaissance du rôle primordial que doivent jouer les personnes migrantes dans la définition des actions de la coalition (avec l’appui de leurs organisations qui participent à la coalition) et le fait de partager des analyses sur la période actuelle, comme lors de la seconde rencontre stratégique de la coalition en février 2025. Une sorte de consensus se dégage sur le fait que la montée des discours anti-immigrants s’inscrit dans une période mondiale de durcissement des politiques envers les travailleuses et travailleurs et d’une répression ouverte et violente des conflits sociaux, y compris dans l’Union européenne, pourtant longtemps considérée comme un modèle social. Les réorientations des politiques migratoires au Canada participent d’une dynamique mondiale s’appuyant sur un recours accru à l’autoritarisme et sur l’abandon par les États-nations de la recherche d’intérêts communs au profit d’intérêts privés – ce qu’illustre entre autres l’accélération de la privatisation de services publics, en particulier de la santé.
Ce durcissement des politiques sociales et migratoires des États-nations s’accompagne aussi d’un repli sur ce qui est considéré comme la « majorité » de la population, à laquelle on associe des valeurs et une culture que ne partageraient pas les personnes migrantes ou immigrantes. Au Québec, l’illustration en est donnée par la décision du gouvernement Legault de revenir à la charge, après la Loi sur la laïcité (loi 21) toujours contestée, avec le projet de loi 84 (PL 84) sur l’intégration nationale en février 2025. Ajoutons que récemment, en mars, le gouvernement a déposé un autre projet de loi, le PL 94[17], une relecture caquiste des événements de l’école Bedford[18] qui aboutit sur des interdictions étendues de port de signes religieux et sur une forme d’encadrement des pratiques pédagogiques.
Les attaques sur les dimensions culturelle ou idéologique ont leur raison d’être : celle de justifier un traitement de deuxième ou troisième zone des personnes migrantes racisées, au prétexte qu’elles ne partageraient pas les valeurs majoritaires et qu’il ne serait plus d’actualité de défendre les droits des minorités, comme le prétend le PL84 (voir l’encadré). Dans la compétition que se mènent les États, et en particulier dans la guerre économique que se livrent les grandes puissances européennes ou nord-américaines et les puissances montantes (comme la Chine, l’Inde, le Brésil), la gestion contrôlée des flux migratoires, c’est-à-dire la vassalisation d’une partie de la main-d’œuvre, celle qui vient des Suds et souvent des anciennes colonies, devient une sorte d’avantage compétitif, en tout cas pour les pays du Nord. Car, ainsi, ils réintroduisent les Suds au sein même de leur pays, au profit notamment des secteurs d’activité qui ne peuvent se délocaliser, et modernisent les dominations pour accumuler du capital non seulement par un processus de dépossession (ou de vol, nommons-le, dans le cadre de l’extractivisme), mais aussi par un processus de reproduction élargie.
Articuler luttes contre l’austérité et luttes contre la transformation des personnes migrantes en boucs émissaires
Dans ce contexte, et même si le sentiment anti-Trump au Canada ne fait guère de doute – en témoigne la baisse des conservateurs dans les sondages à la mi-mars –, il peut paraitre inquiétant de constater, toujours selon le sondage sur les perceptions à l’égard de l’immigration[19], la croissance du pourcentage de personnes qui associent l’immigration à une montée de la criminalité (de 14 % en 2019 à 35 % en 2024) ou qui pensent que le Canada accepte trop d’immigrants venant des minorités racisées (de 24 % en 2022 à 39 % en 2024). C’est une évolution vers un racisme décomplexé que l’on doit mettre en relation avec la montée des discours anti-immigrants, et que l’on est tenté de comparer à la montée de l’antisémitisme au cours des années 1930 en Europe, et au-delà, pendant que les nazis asseyaient par la force leur pouvoir en Allemagne – ce que l’on souhaite ne pas voir arriver aux États-Unis, mais ce qui n’est pas exclu, et qui pourrait prendre la forme d’une loi martiale ou de l’annulation des élections de mi-mandat : Trump n’a-t-il pas fait référence à la mi-mars à une loi datant de 1798 et qui n’a été utilisée qu’en période de guerre pour justifier le renvoi forcé de Vénézuéliens, malgré un jugement contraire, considérant que les États-Unis étaient en guerre[20] ?
Au Québec comme au Canada, les mois qui viennent seront importants notamment pour les mouvements sociaux et les syndicats, pour montrer leur capacité à se solidariser avec les personnes immigrantes contre la montée du fascisme et contre les politiques d’extrême droite, et aussi contre les politiques d’austérité mises en œuvre en douce par le gouvernement Legault. Il est important de développer un contre-discours qui associe la lutte contre l’austérité, la lutte contre le racisme et la transformation des immigrantes et immigrants en boucs émissaires, sans hiérarchiser les attaques qui, en réalité, s’articulent et tirent profit l’une de l’autre. Le 1er mai 2025 sera l’occasion de manifester une vision inclusive de la société québécoise, loin du PL84 dénoncé tant par les organisations de défense des droits que par les centrales syndicales.
De minorités « ethniques » à minorités « culturelles » : les mots autorisés et ceux bannis du projet de loi 84 sur l’intégration nationaleComme une façon de brasser les peurs face à l’idée d’un « grand remplacement[21] », la décision du gouvernement Legault de proposer un projet de loi sur l’intégration nationale va surtout accentuer la polarisation, comme Trump a su si bien le faire aux États-Unis pour gagner les élections, tout en étouffant les droits des minorités. Heureusement, à l’initiative de la Ligue des droits et libertés, 87 organisations, parmi lesquelles les groupes de femmes, les associations de chômeuses et chômeurs, les centrales syndicales, ont d’une seule voix, dans un communiqué de presse, dénoncé ce projet de loi qui alimente « une rhétorique dangereuse », et propose « plusieurs modifications inadmissibles à la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, en plus de constituer une menace directe à plusieurs droits humains, dont la liberté de conscience et le droit à l’égalité[22] ». Il faut mettre sur pause le processus d’étude de ce projet de loi. Les organisations, au nombre de presque une centaine maintenant, dénoncent aussi le fait que le gouvernement s’arroge le droit de définir lui-même les modalités d’un « contrat social » que ce projet de loi-cadre prétend poursuivre. De là à dire que l’on va nous imposer comment il faut dire les choses et quelles représentations sociales sont autorisées ou bannies – à l’instar de Trump qui, par décret, a défini les mots acceptables ou interdits pour obtenir des subventions en recherche –, il n’y a quasiment qu’un pas que l’on serait tenté de franchir. Par exemple, lorsqu’on voit que le projet de loi se propose de modifier l’article 43 de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne en remplaçant « ethniques » par « culturelles » dans la façon de caractériser les minorités[23]. On ne parlerait plus ainsi de minorités ethniques, terme distinguant ethnicité et tradition culturelle, mais de minorités culturelles. Le projet de loi ne mentionne d’ailleurs que l’intégration des « personnes immigrantes et des personnes s’identifiant à des minorités culturelles ». Cela revient à transformer un signe – la langue parlée, le pays d’origine, la religion, etc. – en marqueur d’une caractéristique distinctive et homogène, puisqu’on considère ainsi que toute personne membre d’un groupe ethnique partage nécessairement la même culture avec ce groupe. Or, prenons un seul contre-exemple pour montrer que cette équation ne tient pas : les Juifs forment un groupe ethnique ; pourtant, il est évident que les membres de ce groupe ne sont pas tous religieux, n’habitent pas le même pays, ne parlent pas la même langue, n’ont pas les mêmes valeurs, n’adoptent pas nécessairement une position de dénonciation du génocide à Gaza. Bref, on ne peut confondre ethnicité et culture, à moins de vouloir réduire une population à des caractéristiques que lui prête un groupe dominant ou majoritaire. S’agit-il ainsi de rétablir une forme de racisation en utilisant la culture plutôt que la race comme marqueur ? |
Par Carole Yerochewski, sociologue
- C’est-à-dire sur des postes dont le salaire horaire est inférieur à 120 % du salaire médian, qui est à 27,47 $/h en 2024. ↑
- Certains secteurs d’activité ont été exclus de ces resserrements, notamment ceux de la construction et de la santé, où le pourcentage maximum de TMT a été réduit à 20 % de la main-d’œuvre totale. ↑
- L’autorisation est accordée à la suite d’une demande d’Évaluation de l’impact sur le marché du travail (EIMT) déposée par une entreprise. Pour un aperçu des réformes prises à l’été 2024, voir : https://www.canada.ca/fr/emploi-developpement-social/services/travailleurs-etrangers.html. ↑
- Pressés notamment par les organismes d’accompagnement ou de défense des droits des personnes migrantes, qui dénoncent au sujet du « permis fermé » le risque de livrer pieds et poings liés ces personnes aux employeurs – ce que le rapporteur spécial de l’ONU a conforté en 2024 en disant que le programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) alimente des formes contemporaines d’esclavage –, le ministère Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) a créé un « permis ouvert pour travailleurs vulnérables », comme s’il s’agissait de protéger quelques cas individuels. Cette mesure, prise pour répondre aux abus sans abolir le système du permis fermé, ne répond pas à l’ampleur des abus et discriminations systémiques ainsi engendrés à l’égard essentiellement des travailleurs et travailleuses des Suds. Les démarches pour obtenir ce permis ouvert sont complexes et les temps d’attente longs en raison de la multiplication des demandes, ce qui veut dire continuer à subir ou quitter l’employeur et vivre sans statut pendant ce temps, car sa durée d’un an est souvent trop courte pour faire aboutir des démarches, notamment de recherche d’emploi. ↑
- Avant le gouvernement Harper, les agentes et agents des services ministériels étudiaient les demandes d’EIMT, notamment pour vérifier qu’il n’y avait pas de candidates ou de candidats potentiels sur le marché du travail local. Depuis Harper et par la suite, les démarches ont été simplifiées et les seuils d’embauche par entreprise augmentés. Les universités se sont tournées vers les étudiantes et étudiants internationaux. En outre, au Québec, le gouvernement Legault a demandé en fin de pandémie de faciliter l’accès aux EIMT pour les entreprises québécoises. ↑
- Dans les mesures prises depuis l’été 2024, il faut aussi souligner l’abaissement des seuils d’accueil, notamment dans le cadre des programmes de parrainage collectif (dont les demandes ont été suspendues en 2025) et pour d’autres programmes ainsi que pour l’immigration permanente (retour à 400 000 entrées par an au lieu des 500 000 annoncées à l’automne 2023). ↑
- Marc Miller déclarait ainsi : « Le discours qu’on entend aux États-Unis est malheureux. Je n’y adhère pas, mais nous avons besoin d’un système d’immigration qui ne donne pas l’impression qu’il est fraudé par des gens qui tentent d’en profiter. Nous constatons une augmentation du nombre de fausses demandes en provenance de certains pays ». La Presse canadienne, « Immigration : le système fédéral manque de discipline, reconnaît Marc Miller », Radio-Canada, 21 décembre 2024. ↑
- Institut Environics, Opinion publique canadienne sur l’immigration et les réfugiés, Toronto, automne 2024. ↑
- Voir Sarah R. Champagne, « Les immigrants décrochent une note presque parfaite au test des valeurs », Le Devoir, 10 mars 2025. ↑
- APTS, Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux ; FIQ, Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec. ↑
- Elle a un site web (https://cqrjm.org/) et un courriel (régulariser.qc.ca@gmail.com). On pourra aussi consulter l’article de Cheolki Yoon, « Campagne pour la régularisation des sans-papiers », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 29, printemps 2023, sur la place des personnes migrantes dans la conduite de la lutte pour la régularisation. ↑
- Plusieurs articles publiés à ce sujet dans les Nouveaux Cahiers du socialisme, notamment dans le dossier immigration du n° 27, hiver 2022, et l’article « Nommer et combattre un système d’immigration colonialiste et raciste », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 31, printemps 2024 par Carole Yerochewski. ↑
- Voir par exemple le webinaire du 28 octobre 2024 intitulé Évolution des politiques d’immigration et statut migratoire précaire. ↑
- Voir la conférence hybride du 5 novembre 2024 : On remet les pendules à l’heure ! Crise du logement et personnes migrantes. Rétablir les faits. ↑
- Campagne On s’fera pas porter l’chapeau, novembre 2024 et un exemple de vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=JcZn3EFfkiA. ↑
- Voir les deux webinaires à ce sujet : Travail migrant et formes contemporaines d’esclavage au Canada, avec une conférence de Tomoya Obokata, rapporteur spécial de l’ONU sur le sujet, 17 septembre 2024 et Permis de travail sectoriels et droits des travailleuses et travailleurs migrants : perspectives internationales, 3 octobre 2024. ↑
- Voir le PL94 : https://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-94-43-1.html. ↑
- Direction des enquêtes, Administration, organisation et fonctionnement du Centre de services scolaire de Montréal et de l’école Bedford, rapport d’enquête, Ministère de l’Éducation du Québec, juin 2024. Ce rapport met en garde contre la présentation faite dans les médias : « Il serait fautif de croire qu’un individu d’origine maghrébine, enseignant à l’école Bedford, soit nécessairement associé au clan dominant » (p. 5) et « En somme, bien qu’il y ait effectivement présence de clans à l’école Bedford composés d’individus de différentes origines, les enquêteurs ont surtout observé une opposition entre des idéologies » (p. 6). ↑
- Institut Environics, automne 2024, op. cit. ↑
- Nicholas Riccardi, « L’administration Trump expulse des centaines d’immigrants malgré l’ordre d’un juge », Le Devoir, 16 mars 2025. ↑
- Théorie complotiste, promue par l’écrivain français Renaud Camus, qui a imaginé qu’il y avait une volonté politique de substituer à la population européenne « de souche » une population des pays du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne, soit une population provenant notamment des pays anciennement colonisés par la France. ↑
- Consultations sur le projet de loi n° 84 sur l’intégration nationale – Plusieurs dizaines d’organisations expriment leurs vives inquiétudes, communiqué de presse, 25 février 2025. ↑
- Voir la page 11 du PL84 : https://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-84-43-1.html. ↑

La culture québécoise a un impérieux besoin de critique matérialiste
La récente nomination de Marc Miller au ministère de l'identité et de la culture a suscité l'enthousiasme de certain·es acteur·ices d'importance du milieu culturel québécois. Ceux-ci se réjouissent de ce qu'un fin connaisseur des arcanes du pouvoir canadien puisse se pencher sur les dossiers du remplacement de certain·es travailleur·euses de la culture par l'intelligence artificielle, du maintien de l'exemption culturelle canadienne dans l'Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) et du renforcement d'un filet social pour les artistes.
La culture, dans ces trois dossiers apparemment prioritaires, est perçue dans sa dimension économique, intégrée dans un marché compétitif mondialisé dont il faut réguler les méfaits, mais qui n'est jamais lui-même remis en cause. Ce que l'on nomme « milieu culturel » désigne ainsi un ensemble d'institutions, de pratiques et de discours qui adhère aux manières de faire, aux structures et à la vision du monde du capitalisme néolibéral, sans qu'il soit mentionné que ce dont on cherche à protéger la culture et ses travailleur·euses est causé en grande partie par la logique de dévoration d'un capitalisme sous-entendu comme normal, neutre et indépassable. Or toute défense des travailleur·euses sans critique des conditions d'exercice et de production de leur pratique est vouée à la stérilité intellectuelle et à l'inefficacité. Ce « milieu culturel » est tout entier acquis à la compétition néolibérale qui le ronge.
Dans ce cadre précaire et dans la dépendance de subventionnaires qui pensent en termes de progrès, de carrière et de développement, à quel point les plus vulnérables, mal logé·es, mal nourri·es, mal soigné·es, mal éduqué·es, violenté·es, peuvent-iels prétendre à une agentivité culturelle ? Comment dans ce contexte, peut-on avoir autre chose qu'une culture reconduisant un ensemble de dominations, connaissant d'instinct les limites à ne pas dépasser dans ses analyses critiques, aveugle à tout ce qui n'apparaît pas au sein des institutions traditionnelles, plus encline à défendre l'auto-entrepreneuriat de ses travailleur·euses que le financement de l'éducation populaire et de l'alphabétisation ?
La culture est célébrée avec ferveur par les médias dominants de tout bord au Québec. Elle raconte « nos histoires », dit « la diversité », « invente de nouvelles formes », célèbre « les saveurs d'ici ». Son approche est idéaliste, la culture est une belle idée, l'expression d'identités plurielles, de sensibilités multiples, de « voix fortes » et « nécessaires », l'émerveillement et le pas de côté. Si la belle idée de la culture se concrétise, c'est sous la forme d'un protectionnisme commercial. Consommons de la culture québécoise, explique-t-on, pour soutenir nos artistes, ces entrepreneur·euses d'iels-mêmes. Car la culture est un bien consommable sur un marché compétitif de capitaux économiques (et symboliques). Que la culture soit un marché subventionné et encadré par l'état, voilà l'horizon d'espérance du Québec. Là où aussi s'arrête trop souvent la réflexion. Comme si chaque artiste et travailleur·euse culturel·le pourrait tirer son épingle du jeu, comme si la compétition ne faisait que des gagnant·es, ce qui est une reconduction pure et simple d'un des mensonges premiers du libéralisme économique.
En réduisant la culture à un ensemble de savoir-faire professionnels, à une poïésis en situation de marché, en en excluant sa dimension transversale, son intime présence dans chaque existence, son rôle dans la vie collective, en lui niant sa dimension de praxis, d'engagement éthique, le néolibéralisme s'assure que celle-ci ne puisse pas se mettre en travers de son chemin, une route menant chaque jour à plus d'inégalités sociales, au péril même du vivre ensemble.
Il ne s'agit pas de dire ici que tout ce qui a été fait en matière de politique culturelle au Canada et au Québec était inadéquat et n'a eu que des effets néfastes. Que l'on subventionne et protège n'est pas un mal en soi, mais encore faut-il réarticuler la culture à des promesses d'avenir démocratique. Et pour cela, il est impératif de contrer l'idéalisme sur lequel repose l'idéologie culturelle néolibérale et de promouvoir des outils essentiels pour la poursuite des débats concernant les politiques culturelles : des analyses matérialistes, prenant en compte les situations très concrètes des divers rapports de forces matériels. Depuis Marx, des intellectuel·les et des militant·es ont produit et produisent à travers le monde des analyses matérialistes des politiques culturelles, que l'on pense à l'école de Francfort, aux théories décoloniales ou encore au féminisme matérialiste. Le débat culturel québécois est-il devenu tel qu'il se privera de ces perspectives ? Que l'on soit ici clair : appeler à des analyses matérialistes ne revient pas à en exclure d'autres, ni à promouvoir un marxisme orthodoxe. Il reste que la critique matérialiste – marxiste ou non – apparaît indispensable à toute critique efficace en contexte capitaliste qui ne souhaite pas se leurrer de belles histoires.
Que ce soit au niveau fédéral ou provincial, quelle culture subventionne, structure et, in fine, propose un état néolibéral extractiviste fondé sur un génocide colonial quand celle-ci n'inclut pas sa propre analyse matérialiste ? Une fois cette question posée, et toutes celles qui en découlent, pourront alors commencer des débats au sujet des politiques culturelles canadiennes et québécoises ouvrant sur de véritables perspectives d'avenir, inclusives et démocratiques.
L'idéalisme culturel prend les choses par le haut, et impose un point de vue informé par les desiderata des classes dominantes. D'un point de vue matérialiste, la culture ne peut être qu'une praxis, un engagement en situation dans le monde, et aucune réflexion intellectuelle, si pertinente soit-elle, ne pourra dégager d'analyse efficace si elle n'est secondée et redoublée par l'expérience de terrain, qu'elle soit syndicale, communautaire ou militante, les trois piliers de la défense des droits.
Si la culture demeure l'affaire d'une défense de professionnel·les, alors iels resteront des millions que l'on gave de mauvaise télé, de mauvaise radio, de malbouffe, que l'on enrôle dans des travails abrutissants sous-payés, que l'on séquestre dans la culture du char, avec sucre, sel, alcool et pétrole pour espérance, à qui ont intime d'admirer les artistes, à qui on laisse entendre que la culture est à mille lieues de leurs possibles à eux et elles, tout au mieux ce sera le concert gratuit sur la place publique cet été, financé par une banque, bien sûr.
Peut doit nous chaloir, ceci posé, qu'un gouvernement qui a pour horizon l'écocide et l'armement – c'est-à-dire la guerre, que ce soit à Gaza, au Darfour ou ailleurs, il ne faut pas se leurrer – mette en poste un « quelqu'un d'envergure » au ministère de l'identité et de la culture. Les institutions culturelles en place jouent le jeu du néolibéralisme, c'est pour cela qu'elles ont été créées, on ne les changera pas demain. Cela ne doit pas empêcher les cultures populaires, les pôles intellectuels et les bases militantes de revendiquer leur rôle majeur, premier et essentiel, dans le débat concernant les politiques culturelles, au même titre que les institutions culturelles. Le « milieu culturel » ne doit pas faire le hold-up d'un débat démocratique sur le droit général à la culture en contexte néolibéral.
Pour une culture solidaire et émancipatrice, que les artistes ne soient pas des travailleur·euses comme les autres, mais que chacun·e, travailleur·euse ou non, devienne un·e artiste comme les autres. Toute perte sur le front social est une perte pour la culture. Toute lutte un progrès. La culture ne doit être pas une reconduite du suicide sociétal néolibéral.
Travailleur·euses culturel·les et/ou artistes, politisons notre position au sein d'une analyse matérialiste générale de la situation néolibérale, ouvrons-nous aux luttes pour les droits (logements, santé, éducation, papiers…) de celles et ceux qui ont en retour leur part dans le débat culturel. Que l'inertie des institutions culturelles dominantes ne nous prive pas de cultiver des devenirs alternatifs.
Paul Kawczak
Auteur
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Presse-toi à gauche prend une pause en cette fin d’année
Presse-toi à gauche prend une pause en cette fin d'année. Nous serons de retour le 20 janvier pour reprendre le fil de l'actualité à gauche. D'ici là, nous vous souhaitons à tous et toutes, collaborateurs et collaboratrices, lecteurs et lectrices, une bonne fin d'année. Nous la souhaitons reposante afin de reprendre des forces et puis reprendre les luttes afin de résister aux assauts de la droite et ouvrir les perspectives pour une transformation solidaire de la société.

Priorisons les solutions climatiques plutôt que les énergies fossiles
Le gouvernement fédéral nouvellement élu, dirigé par le premier ministre Carney, vient d'adopter le projet de loi C-5 qui permet d'accélérer la réalisation de mégaprojets pétroliers et gaziers en ouvrant explicitement la porte à des exemptions dans l'application de normes environnementales.
Avec la Loi visant à bâtir le Canada, les mégaprojets choisis et considérés comme étant d'« intérêt national » passeront par un « processus d'évaluation accéléré » qui demeure flou et inquiétant. Pendant ce temps, les solutions d'énergie renouvelable, comme les centrales solaires et les réseaux verts, sont reléguées au second plan.
Nous ne pouvons pas tolérer un affaiblissement des mesures de protection environnementale existantes.
Au Québec, le BAPE (Bureau d'audiences publiques sur l'environnement) est essentiel : il permet aux citoyen·nes de se faire entendre et de freiner des projets destructeurs. Il permet de défendre notre territoire et notre avenir – soumettre un projet au BAPE est une étape clé pour la démocratie et la protection de l'environnement. Au fédéral, la loi sur l'évaluation d'impact est complémentaire au BAPE, elle doit être préservée !
Le processus d'approbation accéléré de Carney n'est pas qu'un simple changement de politique – c'est un cadeau aux lobbyistes des énergies fossiles. Les grandes compagnies pétrolières et gazières en tireront profit, tandis que les peuples autochtones risquent de voir leurs droits bafoués. Cette proposition législative ne garantit pas un consentement libre, préalable et éclairé, ce qui compromet la réconciliation et la souveraineté autochtone.
C'est la mise en œuvre de solutions climatiques que nous devons accélérer, et non la destruction du climat.
Nous n'avons pas le loisir d'attendre à plus tard. Rejoignez-nous pour rappeler au premier ministre Carney que le Canada doit protéger la nature, respecter les droits des peuples autochtones et investir non pas dans de nouveaux pipelines, mais dans un avenir qui carbure aux énergies renouvelables.
Pour signer la pétition.
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Le sermon de Amir !
À la veille de la diffusion officielle du documentaire Le serment d'Hippocrate de Nadia Zouaoui le 12 décembre, puis sur Ici Télé le 8 janvier prochain, une question lourde d'enjeux politiques et humains s'impose avec une acuité douloureuse. Comment une société qui se dit ouverte et soucieuse du bien commun peut-elle accepter que des médecins formés ailleurs et déjà prêts à soigner soient tenus à l'écart d'un système de santé qui manque cruellement de bras et d'esprits compétents ?
Le Québec accepte 8% de médecins formés à l'étranger alors que l'Ontario en accueille 31%. Au Canada, le Québec est la province qui intègre le moins ces médecins venus d'ailleurs. Ce contraste n'est pas seulement un chiffre. Il est le révélateur d'une attitude institutionnelle qui entretient l'impression d'une discrimination systémique vécue par des praticiens pourtant qualifiés et désireux de contribuer. Ces femmes et ces hommes arrivent avec des années d'expérience, souvent dans des contextes médicaux exigeants, mais ici leur parcours est suspendu. Leurs diplômes sont reconnus, puis on leur impose un nouveau passage par des formations, des périodes d'adaptation et une quantité d'étapes qui s'allongent jusqu'à devenir décourageantes.
Le documentaire de Nadia Zouaoui suit quatre de ces médecins. Deux d'entre eux ouvrent les portes de leur vie quotidienne et montrent sans fard les effets de cette situation sur leurs familles. On y voit l'attente, le doute, mais aussi une incroyable persévérance. Le film fait tomber les masques administratifs et rappelle que derrière chaque dossier il y a un être humain en suspens et des citoyens privés de soins.
Au cœur du récit, les interventions du Dr Amir Khadir frappent par leur lucidité. Médecin, ancien député, ancien porte-parole de Québec Solidaire, figure de l'engagement social, il met des mots précis sur un malaise que l'on appréhendait sans toujours oser le nommer. Pour lui, la racine du problème n'est pas strictement technique. Elle n'est pas seulement dans les formulaires ni dans les examens à repasser. Elle se trouve dans la volonté politique. Une volonté absente, hésitante ou fragmentée. Les gouvernements successifs auraient pu simplifier l'accès à la pratique médicale, alléger des processus qui n'en finissent plus, réformer un système de sélection devenu trop lourd. Ils auraient pu, mais ils ne l'ont pas fait.
Le réseau québécois souffre. Les urgences débordent. Les listes d'attente s'allongent. Les régions éloignées cherchent encore désespérément des médecins de famille. On répète depuis des années qu'il faut attendre que les cohortes d'étudiants finissent leur parcours. Mais le temps d'attente pèse lourd sur la population déjà fragilisée. Et ce paradoxe demeure. Des
médecins formés à l'étranger vivent ici, prêts à contribuer, parfois installés depuis des années, mais ils ne peuvent pas exercer.
Il faut préciser une idée qui apporte nuance et crédibilité au débat. Employer davantage de médecins formés ailleurs et viser au moins le taux de l'Ontario ne réglera pas tous les problèmes du système de santé. Personne ne croit qu'une seule mesure peut tout transformer. Mais cette décision ferait partie d'un ensemble de gestes nécessaires pour améliorer l'accès
aux soins et offrir à la population un réseau plus fluide et plus humain. On ne résout pas un système entier avec un seul levier. On amorce cependant un changement réel en actionnant les leviers qui sont disponibles maintenant.
On ressort du documentaire avec une sensation persistante, presque amère. Pourquoi choisir la complexité quand la simplicité est possible. Pourquoi maintenir des labyrinthes institutionnels alors que l'urgence de soigner saute aux yeux. La question devient une sorte de refrain intérieur, une interrogation qui dépasse la technique et touche au sens même de la gouvernance.
Autrefois, les médecins, les guérisseurs parcouraient montagnes et vallées, d'une contrée à l'autre, pour offrir leurs services à ceux qui en avaient besoin. Aujourd'hui les médecins traversent des océans pour offrir leur savoir. Ce ne sont plus les distances qui les freinent, mais une architecture de règles qui se referme sur eux, tantôt trop prudente, tantôt trop rigide, souvent marquée d'un corporatisme qui ne dit pas son nom. La médecine n'est pas seulement une discipline. Elle est devenue un espace qu'on protège comme un territoire privé. Un gâteau qu'on ne veut pas trop partager.
Dans le film, Amir Khadir lance une phrase qui expose à elle seule un malaise profond. « * À quoi bon gagner quatre cent mille dollars par année, et parfois jusqu'à un million pour certains médecins, si l'on n'a même pas le temps d'en profiter ?* ». Dans cette interrogation se trouvent le praticien, le citoyen et l'homme solidaire. On y entend aussi un sermon que toute la corporation médicale gagnerait à méditer et si possible, incarner.
En sortant de l'avant première du film de Nadia Zouaoui, je revoyais défiler certains moments marquants, notamment cette première scène où un médecin algérien lit la lettre du Collège des médecins. Les premières lignes laissaient croire à une bonne nouvelle, puis les dernières qu'il n'avait pas besoin de lire pour comprendre qu'elles refermaient brutalement la porte à une carrière en médecine au Québec. Karim Laribi, aurait pu être devenir un excellent comédien tant son visage exprime à la fois la retenue, le désarroi et l'absurdité de la situation de tous ces médecins déçus.
Le Dr Karim Laribi a fini par devenir enseignant au cégep après avoir consacré plus de cinq années à tenter de franchir les étapes imposées par le Collège des médecins du Québec. Il a passé les examens, cherché en vain un stage de résidence, multiplié les démarches sans jamais obtenir la porte d'entrée qu'il espérait. La Dre Daniela Pujol, anesthésiste d'Argentine
forte de quinze ans d'expérience, a dû prendre une tout autre direction.
Faute de pouvoir exercer ici, elle s'est engagée avec Médecins sans frontières Canada, acceptant des missions dans des régions à haut risque et menant une vie loin de son mari québécois. Le Dr Gilles Carruel, médecin français cumulant trois décennies de pratique, a lui aussi fini par renoncer aux longues attentes et aux embûches administratives qui se
succédaient. Il exerce désormais en Martinique, bien qu'il conserve un pied à terre au Québec où il aurait souhaité poursuivre sa carrière. Quant à la Dre Fernanda Pérez Gay Juarez, médecin d'origine mexicaine et détentrice d'un doctorat en neurosciences de l'Université McGill, elle a réussi à devenir psychiatre. Forte de son parcours, elle a choisi de soutenir d'autres médecins issus de l'immigration et de les accompagner dans ce labyrinthe de procédures qui empêche trop souvent des talents essentiels de rejoindre le réseau québécois.
Mais ce sont les toutes dernières images du film qui ont fait naître en moi une question insistante. Pourquoi un homme de l'envergure d'Amir Khadir, dont les interventions donnent au documentaire sa force et sa cohérence, pourquoi cet homme n'est il pas notre ministre de la Santé. Pourquoi ne pas confier cette responsabilité à quelqu'un qui possède une vision politique comparable à celle des premiers artisans du système de santé solidaire et universel, quelqu'un qui connaît le réseau de l'intérieur, qui perçoit ses failles, ses besoins et l'épuisement de ceux qu'il devrait soutenir.
Aucune réforme profonde ne peut naître sans volonté politique. Cette volonté se manifeste souvent lorsque l'opinion publique s'éveille et refuse de rester silencieuse. Le documentaire ne se limite pas à informer. Il met en lumière une évidence que l'on ne peut plus repousser. Rien ne changera si nous n'exigeons pas que cela change. Rien ne s'améliorera tant que nous accepterons une complexité inutile qui bloque des médecins compétents et prive des citoyens de soins dont ils ont besoin maintenant.
Le film se termine sur l'appel d'Amir Khadir adressé au ministre de la Santé Christian Dubé. Même s'ils ne partagent pas la même famille politique, Amir le décrit comme un homme honnête. Mais l'honnêteté en politique, si elle ne repose pas sur du courage et une réelle volonté d'agir, elle n'a aucun sens.
*Mohamed Lotfi*
11 décembre 2025
PS : Comme aujourd'hui, un 11 décembre, il y a exactement 36 ans, j'ai fait mon entrée en prison pour tendre un micro de radio. Cela m'a permis, pendant 35 ans, de voler une quantité phénoménale de temps au profit de ceux qui en étaient prisonniers. J'avais l'intention d'accoucher d'un texte pour souligner cette date anniversaire. Mais la projection du film de Nadia m'a accaparé. Je vous laisse sur ce lien. C'est la toute dernière émission Souverains anonymes, tournée en mars 2025. https://www.youtube.com/watch?v=bmCKc9ryXlg
Et ce court document réalisé par Nadia Zouaoui, il y a 14 ans, sur Souverains anonymes : https://youtu.be/GkNzgpta8xw
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Cri du cœur au Mont-Sainte-Anne
On se rappelle aisément de 2020, avec l'arrêt brusque des télécabines ayant fait 21 blessés. D'une télécabine tombée en 2022. Et aujourd'hui, d'une panne électrique majeure forçant la Régie du bâtiment du Québec (RBQ) à fermer les remontées mécaniques pour des enjeux de sécurité. Depuis 1994, les événements au Mont-Sainte-Anne se succèdent et démontrent l'incapacité de RCR à agir comme un gestionnaire responsable et un véritable citoyen corporatif.
Cependant, le problème est plus profond encore. Oui, on peut affirmer que RCR a cherché pendant des décennies à siphonner l'argent des contribuables québécois tout en sous-traitant ses obligations. Mais une question demeure : pourquoi aura-t-il fallu près de 30 ans avant d'oser sérieusement envisager leur éviction ? Cette situation ne s'est pas créée par hasard. Elle prend racine bien au-delà de la montagne.
Un premier élément majeur est l'absence historique d'un réseau médiatique local fort, indépendant et soutenu sur la Côte-de-Beaupré. Il y a bien eu L'Autre Voix, et il nous reste La Télé d'ici, mais jamais cela n'a été une priorité pour nos décideurs locaux. Il est toujours plus facile de gérer ses petites affaires sans le regard du quatrième pouvoir.
Pendant ce temps, les médias régionaux et nationaux ont — légitimement — d'autres enjeux à couvrir que ceux de notre territoire. On ne peut demander à La Télé d'ici d'être partout, tout le temps. Mais cette absence profite à qui, au juste ?
Deuxième élément : le morcellement politique de la Côte-de-Beaupré. Huit municipalités qui peinent à travailler ensemble, sans oublier la présence du Séminaire à la table du conseil de la MRC. Le comté provincial s'étend de la rivière Montmorency à la rivière Saguenay, incluant l'Île d'Orléans : 27 municipalités, 4 MRC, des TNO, des terres institutionnelles inaccessibles.
Au fédéral, on ajoute le sud et le nord de Beauport ainsi qu'une partie de la MRC de La Jacques-Cartier. Résultat ? Aucun leadership clair. Aucune voix forte pour la Côte.
Ce vide ouvre la porte à un troisième phénomène : les pouvoirs informels. Des gens tirent les ficelles. Les situations précédentes ont créé un terreau fertile permettant à certaines fortunes locales d'influencer nos élu·e·s : comment agir, quelles décisions prendre, et surtout, quand fermer les yeux. Cette recette se répète ensuite dans les associations influentes, les associations d'affaires, les organismes publics et parapublics. Quand vient le temps de défendre réellement les besoins de notre région auprès des paliers supérieurs, tous les leviers sont déjà occupés — souvent au service de copinages et d'intérêts personnels.
Un dernier élément, trop souvent passé sous silence : la Côte-de-Beaupré est l'un des territoires colonisés les plus anciens du Québec. Nous n'avons jamais réellement été les décideurs chez nous. Les réflexes judéo-chrétiens du « être né pour un petit pain » demeurent profondément ancrés. Il est temps que cela change.
Non, le Mont-Sainte-Anne ne devrait pas être confié à un autre acteur privé.
Il devrait être géré par nous, par la MRC, avec l'appui du Québec pour le relancer.
Non, notre arrière-pays ne devrait pas être sous la gouvernance d'une institution archaïque.
Il devrait être administré collectivement, par et pour le territoire.
Non, le développement immobilier sauvage ne devrait pas être la norme.
Non, l'étalement urbain de la Ville de Québec ne devrait pas se faire sans vision régionale.
Notre territoire est magnifique.
Notre collectivité l'est tout autant.
Des solutions existent. Sortons RCR et reprenons le contrôle de notre montagne, de notre arrière-pays, de nos rivières et de notre fleuve. Bonifions et coordonnons nos réseaux de transport collectif : le quai, le chemin de fer, la PluMobile. Lançons un média local fort, indépendant et multiplateforme.
Revisitons notre démocratie locale : un préfet élu au suffrage universel, des budgets participatifs, des regroupements municipaux intelligents respectant la représentativité locale, et un véritable appui à nos organismes communautaires.
Le Mont-Sainte-Anne n'est pas un accident.
Il est le symptôme.
À nous maintenant d'agir sur la cause.
Jonathan Tremblay, citoyen engagé
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gauche.media
Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.












