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Chevalier, Barbie.... et Richelieu : Le cinéma des bonnes intentions
Certains films, portés par de bonnes intentions, devraient spontanément susciter l'adhésion par les valeurs qu'ils défendent. Tout le monde sait cependant que l'appui à des causes justes n'assure en rien la qualité d'une œuvre. Deux films hollywoodiens récents, Chevalier et Barbie, en sont de bons exemples.
Chevalier de Stephen Williams s'appuie sur une excellente idée : raconter l'histoire de Joseph Boulogne, chevalier de Saint-Georges, né esclave à Saint-Domingue d'un père français et d'une mère de descendance africaine, qui s'est hissé dans les plus hautes sphères de la société française grâce à ses talents extraordinaires comme escrimeur, musicien et militaire. Un personnage fascinant, donc, qui a affronté de forts préjugés racistes et qui a laissé derrière lui une œuvre musicale digne d'intérêt.
Bien qu'on l'ait oublié pendant de longues années, comme plusieurs compositeurs de son temps par ailleurs, Saint-Georges suscite un intérêt nouveau, tant par sa destinée singulière que par la volonté des ensembles musicaux d'ajouter ses compositions au répertoire musical du XVIIIe siècle. Si bien que la documentation à son sujet ne manque pas et qu'on en sait beaucoup sur sa vie et son époque, ce dont n'ont toutefois pas semblé tenir compte le réalisateur du film et sa scénariste Stefani Robinson.
En effet, les affronts à la réalité historique abondent : anachronismes, invraisemblances, invention d'événements qui ne se sont jamais produits, etc. Le vrai Saint-Georges doit s'effacer devant ce qu'on a fait de lui. Lorsqu'il prend son violon, il ne joue même pas ses compositions, mais une musique sirupeuse d'aujourd'hui, moins bonne que la sienne, dans un style irrecevable. Ses talents d'escrimeur, auxquels il devait sa renommée autant qu'à la musique, sont beaucoup trop escamotés.
Mais surtout, ce film, comme trop souvent dans le cinéma, refuse de se plonger dans le passé. Le XVIIIe siècle décrit dans Chevalier ressemble en tous points au monde d'aujourd'hui : le racisme, les relations familiales, la création artistique, l'expression de la colère et des émotions, tout cela se vit comme si les mentalités étaient les mêmes depuis plus de deux cents ans. En fait, le seul changement marquant est que les gens portaient de drôles de costumes et d'étranges perruques.
Cette méconnaissance profonde de l'époque et ce refus fondamental de chercher à comprendre la France prérévolutionnaire viennent ainsi bousiller les bonnes intentions initiales. Sensibiliser le public au racisme et faire renaître un personnage particulièrement inspirant en faussant la réalité ne sert aucune cause. Le racisme d'aujourd'hui se comprendrait mieux si on acceptait d'en examiner les racines et d'en suivre l'évolution. Et le pauvre Saint-Georges, tellement malmené dans cette histoire, en sortirait plus fort si on ne le montrait pas autant en victime, mais en personnage qui, en vérité, a su remarquablement s'imposer et vaincre les préjugés.
Barbie et le cinéma indépendant
Il est bien connu que le film Barbie porte un message féministe explicite. Étant produit par la puissante compagnie Mattel, dont l'objectif ultime est de vendre davantage de ses poupées et de ses produits dérivés, il devient évident que ce choix relève d'une importante stratégie de marketing.
Celle-ci n'est pas sans intérêt. Elle révèle que dans un pays politiquement divisé comme les États-Unis, Mattel a fait le pari qu'un point de vue progressiste et féministe serait mieux pour ses ventes que de tenter une difficile neutralité ou de pencher du côté conservateur. Cela vaut aussi pour les nombreux autres pays où se trouvent d'importantes clientèles de la compagnie. Selon les conclusions de ses expertes, Mattel s'assure ainsi de vendre davantage de ses produits à son public essentiellement féminin et préoccupé par son émancipation. La firme parvient aussi à déjouer un certain discours féministe accusant Barbie de donner l'image d'une femme-objet, consommatrice, blonde stéréotypée, aux proportions invraisemblables.
Mattel a aussi fait le choix audacieux d'engager une cinéaste provenant du cinéma indépendant, Greta Gertwig, qui a réalisé des films d'une grande qualité (Lady Bird et Little Women). Elle a écrit le scénario avec Noam Baumbach, qui vient de la même école, lui aussi réalisateur de films remarquables (Frances Ha, Marriage Story). La présence de ces deux personnes ajoute à Barbie un label de qualité. Par contre, on peut aussi se demander pourquoi ces artistes ont embarqué dans une telle galère, et s'iels n'ont pas vendu leur âme au diable…
La stratégie de Mattel
Le film Barbie posait de prime abord sa part de difficultés. Comment faire du cinéma respectable avec une poupée sans histoire, dont les aventures sont celles que les petites filles inventent en jouant avec elle ? Comment cette œuvre, produite par la compagnie qui fabrique la poupée en question, pouvait-elle faire semblant d'échapper à sa véritable destinée, celle d'être aussi une longue publicité pour Barbie ?
La firme fait une habile diversion en intégrant dans son histoire les critiques que l'on formule à son égard : une adolescente exprime de sévères reproches contre la poupée (ceux que j'ai exprimés plus haut) ; le conseil d'administration de la compagnie, de façon caricaturale, est uniquement masculin ; on va jusqu'à mentionner la puissance des corporations et leur tendance naturelle à tenter d'échapper à l'impôt. En apparence, donc, la firme n'est pas épargnée. Mais ces reproches semblent bien secondaires, laisse-t-on entendre, devant l'exploit d'avoir créé une merveilleuse poupée, un jouet révolutionnaire favorisant l'émancipation des femmes.
La diversion sera encore plus grande par l'orientation féministe du film. Dans la bonne vieille tradition manichéenne d'Hollywood, le monde féminin de Barbie, dans lequel s'épanouit une belle diversité d'individus, se trouve confronté à un brutal retour du patriarcat, qui montre à nouveau du muscle après que Ken ait découvert que dans le « vrai monde », les hommes dominent encore. L'opposition entre le féminin et le masculin se nourrit ici de stéréotypes et s'exprime par de gros traits qui offrent au jeune public du film une compréhension superficielle et rassurante des enjeux abordés. La morale de l'histoire est dite clairement, après qu'un putsch patriarcal ait été défait : chacun doit trouver son identité autonome… et les femmes ne doivent pas prendre toute la place, sinon les hommes vont se fâcher.
Dans ce film, les bonnes intentions tournent plutôt mal. Une vision simpliste du monde, même pour les enfants, et l'abus de stéréotypes servent mal le propos alors que dans le fond, c'est Mattel qui s'en sort le mieux. La firme a rendu encore plus visible son principal produit, dans un film très populaire, et s'est offert un beau succès commercial avec une gentille fable féministe (tout de même positive, n'oublieront pas certain·es).
Au-delà des bonnes intentions, Richelieu
Aux antipodes de ces deux grosses productions hollywoodiennes, Richelieu, de Pier-Philippe Chevigny, un film québécois avec un budget restreint et une diffusion plus que limitée en comparaison, évite totalement ce type de piège. Ici aussi, cette œuvre est motivée par de bonnes intentions : il s'agit ici d'exposer les éprouvantes conditions de travail de Guatémaltèques venus combler les besoins de main-d'œuvre temporaire dans une ferme québécoise. Mais jamais ces bonnes intentions ne l'emportent sur le réalisme, la rigueur du développement, la justesse du propos.
Film très bien documenté et alimenté de témoignages bien sentis, Richelieu émeut davantage en montrant sèchement la réalité : celle d'un système d'exploitation global dont les principaux maillons sont exposés. D'une part, on voit une multinationale avide de bons rendements, et d'autre part, il y a des travailleurs qui fuient une misère injustifiable dans leur pays pour connaître à peine mieux dans une entreprise agricole étrangère. La force de ce système est de ne rendre personne responsable, d'imposer cruellement sa logique froide, alors que les travailleurs, et même les petits patrons, s'échinent à le faire fonctionner, même s'il les détruit.
Une des grandes qualités du film est d'avoir choisi, comme personnage principal, une traductrice œuvrant auprès des travailleurs étrangers, une Québécoise d'origine guatémaltèque. Se trouvant entre deux feux, entre patrons québécois et employés guatémaltèques, elle découvre progressivement le fonctionnement d'un grand rouleau compresseur et fait ce qu'elle peut pour humaniser les travailleurs. Son regard devient aussi celui des spectateurs et spectatrices, dont l'indignation provient de ce qui est montré sans fard.
Les bonnes intentions s'effacent alors derrière des personnages qui vivent tout simplement, alors que le public, qui ne se sent pas pris par la main, en tire ses propres leçons. Une performance que ne parviennent pas à faire Chevalier et Barbie, malgré le spectacle éblouissant qu'ils offrent.
Illustration : Ramon Vitesse

Ni dystopie ni barbarie : s’organiser pour résister au fascisme de Trump et consorts

Les temps sont sombres. Depuis que Donald Trump a de nouveau accédé à la présidence de la première puissance militaire mondiale, l’Histoire sordide de la domination s’accélère. Avec sa garde rapprochée, dont fait partie Elon Musk, l’homme le plus riche du monde, Trump démantèle l’appareil d’État pour laisser le champ libre à une quasi-dictature des grandes entreprises « libérées » ainsi de toute entrave règlementaire et nous amène à une forme de fascisme où le cartel de la technologie de pointe joue un rôle prédominant. La surveillance de nos comportements, grâce aux données personnelles que s’approprient Google, Facebook et cie, s’ajoute désormais à une guerre directe contre la démarche scientifique, qui n’a rien à envier aux autodafés des nazis. Au nom là aussi de la défense de la grandeur – mythique – d’une nation qui serait supérieure aux autres, l’utilisation de tout un lexique de plus d’une centaine de termes comprenant « femme », « diversité », « changement climatique », « opprimés » et, bien sûr, « transgenre » est de facto interdite dans la recherche, tandis que des bases de données scientifiques et médicales sont retirées des sites web ministériels ou remodelées pour se conformer à la propagande idéologique du monde MAGA de Trump.
C’est tout un ordre mondial qui bascule par l’action du gouvernement étatsunien. Même si elles varient d’un jour à l’autre, selon la réaction des « marchés », guère friands d’incertitudes, et la montée du mécontentement au sein y compris de ses propres électeurs et électrices, les déclarations de Trump visant à s’emparer des richesses du sous-sol du Groenland ou du Canada, par la force s’il le faut, ou à prendre possession de Gaza en expulsant les Palestiniens et Palestiniennes, l’expriment sans ambigüité : le consensus qui présidait à la création des institutions de l’après-Seconde Guerre mondiale, comme l’ONU ou l’Union européenne, pour régler les différends entre pays par la négociation en référence à des principes de droit ne tient plus. Même les politiques néolibérales de libre-échange ne résistent pas aux coups de force de Trump, qui ramène clairement ce qui se joue sur la scène internationale à une logique de purs rapports de force, à l’instar de la stratégie suivie par Poutine en Ukraine, par Netanyahou à Gaza ou par Xi Jinping vis-à-vis de Taïwan, dont on peut anticiper une future occupation.
Mais peut-on vraiment parler d’un retour à la loi du plus fort ? Le monde était-il vraiment sorti depuis la Seconde Guerre mondiale de la barbarie exterminatrice façonnée par le colonialisme ? Un temps, l’Occident a pu y croire, en faisant abstraction de ce qui se passait dans les pays périphériques et parmi les populations noires ou racisées ou les communautés autochtones en Europe et en Amérique du Nord, et au Québec plus spécifiquement. Les populations des pays du Sud n’étaient-elles pas en train d’arracher leur indépendance et leurs droits – même si c’était au prix de massacres, comme en Corée en 1950[1] ou au Vietnam ? Les États-Unis n’ont jamais renoncé à étouffer les révoltes, à armer les groupes paramilitaires de droite et à intervenir afin de sécuriser leurs visées impérialistes, comme ils le font actuellement au Moyen-Orient.
Les conflits armés n’ont donc jamais cessé, du moins au Sud. « La guerre est inhérente à l’impérialisme comme elle le fut aux empires », résume Étienne Balibar[2]. La domination impérialiste s’y est aussi exercée à coup de blocus et de manipulations « stratégiques » dans l’ombre, ce qui alimente et légitime les agissements antidémocratiques et nourrit des bandes armées. Les États-Unis n’étaient pas seuls. Des pays européens y ont participé comme, par exemple, la France qui menait sa politique « françafricaine », faite de corruptions et d’appuis occultes à des coups d’État contre les démocraties naissantes. On ne peut pas oublier non plus les « ajustements structurels » réclamés par le Fonds monétaire international (FMI) qui a mis à genoux l’Afrique et d’autres parties du monde.
Aveuglés par l’illusion d’une démocratisation du capitalisme, et négligeant comment les rapports Nord-Sud entretenaient une hiérarchisation des populations et maintenaient des pratiques colonialistes de prédation, nous avons oublié que les processus d’accumulation qui soutiennent la course aux profits et à la rente ne sont pas domesticables. La classe capitaliste, incarnée aujourd’hui par des Musk ou des Zuckerberg (groupe Meta) qui critiquaient le Trump élu en 2017, mais qui lui apportent à présent des appuis de taille, montre encore une fois qu’elle choisit toujours de soutenir l’extrême droite pour préserver ses intérêts, même si c’est au prix d’étouffer la démocratie et d’ériger en système la déshumanisation de l’Autre. C’est l’une des principales leçons que nous pouvons tirer de la comparaison avec les années 1930.
Face à cette tragédie du capitalisme qui se rejoue en s’aggravant jusqu’à miner nos conditions de vie et nos solidarités sociales, et, clairement, jusqu’à l’ensemble des conditions d’existence des vivants sur la Terre, nous croyons que c’est en dessinant les pistes d’autres rapports sociaux – et les luttes en ce sens sont nombreuses dans le monde – que nous serons mieux équipé·e·s pour résister.
Faire du Québec un chantier d’expériences de solidarités locales et internationales
Cependant, plutôt qu’à un « que faire » directif, c’est à un « comment faire » inclusif que nous croyons utile de réfléchir. Concrètement, si l’on ne veut pas reproduire le deux poids, deux mesures auquel on a assisté entre le déploiement immédiat de la solidarité avec les Ukrainiens et les Ukrainiennes et la réticence à nommer le génocide palestinien, si l’on ne veut pas qu’en s’organisant pour résister localement, cela signifie consentir aux inégalités globales, voire à les amplifier, entre des pays centres et des pays périphériques et au sein des populations, la question suivante se pose : comment avancer pour que le Québec devienne un chantier d’expériences de solidarités locales et internationales au profit de la démocratie, de l’égalité de race[3], de classe, de genre, d’âge… ? Si c’est la vision d’un futur qui est le moteur de nos actions présentes, cette vision a besoin de s’inscrire dans un ensemble concret, territorialisé dans le temps et l’espace.
L’ancrage territorial d’un « comment faire » renvoie à la reconnaissance des nations autochtones et de leurs droits ancestraux. Il donne à voir les interdépendances globales et nous invite à être attentifs et attentives aux répercussions des propositions locales, de façon à ce qu’elles mettent en œuvre également des solidarités internationales avec les populations qui, partout dans le monde, luttent déjà contre l’extractivisme, pour un commerce équitable et une économie solidaire, pour l’autodétermination, contre les formes d’apartheid envers les femmes et contre l’exclusion des personnes migrantes renvoyées à la mort en mer ou dans des pays commettant les pires exactions. Dans la façon d’articuler local et global se joue « la question du rapport dialectique entre universalité et particularité dans la lutte contre l’impérialisme[4] ». Elle demande de reconnaitre la multiplicité des luttes, condition pour arriver à constituer des causes communes.
Un exemple qui peut illustrer l’importance de se questionner sur le comment articuler des « engagements “anti systémiques” locaux et globaux[5] » est celui de la construction de circuits courts de production et de consommation, notamment en agriculture. Peuvent-ils se développer sans intégrer une volonté de remettre en cause les déséquilibres dans les échanges commerciaux entre le Nord et le Sud et l’actuel système d’immigration à deux vitesses[6], héritage du passé colonial et raciste du Canada ? Car ce système met à la disposition des employeurs – dans l’agriculture et dans nombre de secteurs d’activités – une main-d’œuvre aux pieds et poings liés, alimentant des formes contemporaines d’esclavage. La réponse ne peut consister à renvoyer, c’est-à-dire exclure, les personnes migrantes, alors que leur présence au Nord est aussi une façon de transférer des richesses au Sud, et que nombre de ces personnes ont de toute façon fait le choix de vivre au Québec ou ailleurs au Canada.
Avec cet exemple qui illustre la multiplicité des enjeux enchevêtrés, le questionnement sur le « comment faire du Québec un chantier… » comprend nécessairement une autre face. Celle-ci porte sur le « comment redonner du pouvoir aux premières concernées, les populations dominées et exploitées ? » Comment les convaincre que cette fois, leur parole sera prise en compte ? Car c’est de la mobilisation des premières et premiers concernés que viendront les propositions susceptibles de combattre vraiment les inégalités multiples en articulant des réponses intersectionnelles, locales et globales. C’est à partir de ces mobilisations que peuvent émerger de nouvelles subjectivités remettant en cause le partage impérialiste du monde, ou des sujets collectifs « hybrides » ou « intersectionnels » formant des réseaux transnationaux de luttes.
Comment peuvent se réapproprier une capacité d’agir des personnes perçues comme minoritaires, mais constituant une masse à l’intersection de plusieurs dominations, et qui sont enfermées dans une précarité renforcée par les inégalités et les violences genrées et racisées, la difficulté à joindre les deux bouts, la peur de perdre son logement ou d’être expulsées…? Comment créer les conditions d’un mouvement massif, allant au-delà de ce que font déjà, malgré leurs faibles moyens, des communautés autochtones, ou nombre d’organismes communautaires de lutte contre la pauvreté, pour les droits des personnes migrantes, pour un salaire minimum viable, pour les droits des femmes…, ou nombre de syndicats agissant dans le commerce de détail, les résidences privées pour ainées et autres secteurs d’activités où les conditions de travail et de rémunération sont basses et les possibilités de s’organiser difficiles. En témoigne la réponse d’Amazon à la syndicalisation d’un de ses entrepôts[7], qui a consisté à les fermer tous au Québec.
À l’exemple du mouvement des Gilets jaunes en France, dont la colère contre l’accroissement des inégalités sociales et écologiques s’est déployée à partir du refus d’être taxés pour une situation – la pollution – dont les classes populaires ne sont guère responsables comparées aux classes dominantes, on peut penser que les mobilisations des populations dominées se nouent autour d’enjeux qui reconnaissent leur vécu collectif et son expression.
Parmi les différentes publications produites après le retour de Trump, des propositions concrètes s’adressent en premier lieu aux populations dominées. Celle de Mathieu Dufour et Audrey Laurin-Lamothe[8] consiste à sortir de la logique marchande « trois piliers sociaux et économiques » : la distribution alimentaire, en créant une société d’État non monopolistique; le logement social, en reprenant les propositions du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) dont celle d’avoir 20 % de logement hors marché d’ici 15 ans; les services publics, en les revalorisant par « une taxation massive des biens de luxe » et en les « humanisant » par la restitution de leurs droits (la résidence permanente) aux travailleuses et travailleurs migrants temporaires ou sans papiers et aux réfugié·e·s. Pour Dufour et Laurin-Lamothe, il va de soi que les réponses locales doivent tenir compte de notre dette écologique à l’égard des Suds. Ces mesures apporteraient ainsi « sécurité économique et paix d’esprit » et renforceraient les capacités d’agir et de se solidariser.
Une proposition de Maxim Fortin et Anne Plourde[9] cible plus particulièrement le système de santé et la réparation des inégalités face aux enjeux climatiques. Dénutrition, paludisme, pollution, désertification, etc. : les populations des Suds sont beaucoup plus exposées et vont continuer à payer un lourd tribut si rien n’est fait pour contrer un tel processus. Même au Nord, les personnes pauvres, les communautés autochtones, les minorités ethniques et racisées, les personnes handicapées sont surexposées aux effets des changements climatiques.
Or, Fortin et Plourde constatent que les mesures étatiques et institutionnelles au Nord ne sont pas à la hauteur des engagements pris, faute justement de voir les premières et premiers concernés associés à l’élaboration et à la mise en œuvre des solutions. Il et elle proposent en conséquence d’adopter une approche de justice environnementale, c’est-à-dire d’octroyer un pouvoir de décision, par des processus participatifs, aux populations concernées.
Redonner du pouvoir suppose aussi d’appuyer les luttes en cours des travailleuses et travailleurs, notamment celle contre Amazon, parce qu’elle est fédératrice de plusieurs enjeux : arriver à encadrer ou à exproprier l’activité des plateformes; organiser les employé·e·s et faire cesser leur robotisation ainsi que leur surveillance algorithmique; créer des solidarités concrètes entre les travailleuses et travailleurs de cette plateforme dans les différents pays où elle intervient.
Ces questionnements ne sont pas secondaires, ils sont au cœur de toute volonté de « faire converger les luttes ». Car il ne suffit pas d’appeler sincèrement à se rassembler lorsqu’on constate que les luttes restent cloisonnées selon le statut social, le genre ou la racisation alors qu’on est censé partager les mêmes intérêts. Comme le soulignait Émilie Nicolas[10], des souffrances se sont accumulées en raison des actes de domination et des conflits multiformes, ici et ailleurs dans le monde. Elles dressent des pensées de haine et de vengeance qui demandent à être reconnues pour s’éteindre. L’intérêt commun n’existe pas a priori : il ne peut provenir que d’une construction collective dont le processus doit être débattu dès maintenant, du moins si l’on ne veut pas que la résistance qui s’organise aboutisse, comme durant les siècles passés du capitalisme, à proposer un compromis qui obtient le consentement d’une minorité de population pour… continuer à s’emparer des richesses sur le dos d’une majorité d’autres[11].
L’accès à Internet et à l’intelligence artificielle devrait aussi être d’emblée inclus dans les biens communs essentiels à sortir de la logique du marché et à soumettre à un contrôle collectif. Notamment parce qu’il est fondamental de ne plus voir se répandre des messages dévalorisants ou violents concernant les personnes racisées ou pauvres, les femmes, les personnes LGBTQ+, celles handicapées, les jeunes, etc. Nous ne pouvons pas minimiser le pouvoir de la haine qui se déverse en ligne et sa capacité à détruire un sentiment de sécurité et d’appartenance à une communauté humaine.
En outre, grâce aux systèmes d’intelligence artificielle, la production de messages mensongers mais soigneusement formatés a envahi la toile. L’obligation morale de se référer à des faits, qui encadrait la production des discours dominants et des contre-récits contestataires de l’ordre social, semble dépassée. Or, comme le souligne Maria Ressa, journaliste et opposante à l’ex-dictateur philippin : « Sans faits, pas de vérité. Sans vérité, pas de confiance. Sans confiance, pas de réalité partagée[12] ». Comme il n’est pas possible de réguler des algorithmes[13], démarchandiser l’usage du web suppose d’exproprier les GAFAM ou de développer nos propres applications.
- Voir Kang Han, Impossibles adieux, Paris, Grasset, 2023. ↑
- Étienne Balibar, « Géométries de l’impérialisme au XXIe siècle », AOC, 25 novembre 2024. ↑
- Le terme de race ne signifie pas que la race existe mais que cette construction sociale opère : le racisme et la racisation de populations sont toujours présents dans nos sociétés et le terme de race maintient visible ce rapport de domination. ↑
- Étienne Balibar, « Géométries de l’impérialisme au XXIe siècle », AOC, 26 novembre 2024. ↑
- Ibid. ↑
- Par la création de programmes de travail temporaire aux permis fermés, qui ne donnent pratiquement pas accès à la résidence permanente et qui visent principalement la main-d’œuvre des pays du Sud. ↑
- André-Philippe Doré, «Comment des militants et militantes ont pu devenir le sable dans l’engrenage d’Amazon», Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 32, automne 2024. ↑
- Mathieu Dufour et Audrey Laurin-Lamothe, « Quelques pistes économiques pour contrer le vent de droite », Le Devoir, 15 février 2025. ↑
- Maxim Fortin et Anne Plourde, Crise climatique, inégalités de santé et justice environnementale : donner au système de santé la capacité d’agir, Montréal, IRIS, 2025.↑
- Intervention à la conférence de clôture de la Grande Transition le 21 mai 2023. ↑
- Giovanni Arrighi et Beverly J. Silver, Chaos and Governance in The Modern World System, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1999. ↑
- « Without facts, you can’t have truth; without truth, you can’t have trust; without trust, you can’t have shared reality ». Discours de Maria Ressa lors de la réception du prix Nobel de la paix le 10 décembre 2021. ↑
- Yanis Varoufakis, Technofeudalism. What Killed Capitalism, Londres, Bodley Head/Penguin, 2023. ↑
Dérive sociale : un point de non-retour ?
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Cuba, ou comment faire la révolution en Amérique
À la suite de l’occupation militaire de Cuba par les États-Unis (1898-1902), le pays se trouve dominé par quelques grandes entreprises américaines et la mafia, de connivence avec un régime local corrompu. De 1952 à 1958, la dictature de Fulgencio Batista asphyxie la société, jusqu’à la révolution. À partir de 1959, le peuple cubain mène une véritable expérience socialiste, une première en Amérique malgré l’hostilité des États-Unis. Que retenir de ce pied de nez à l’impérialisme et de cette tentative révolutionnaire confrontée à l’adversité ?
Par Alexis Lafleur-Paiement[1]
Dans les années 1950, l’économie cubaine est totalement dominée par les États-Unis qui importent la grande majorité de la production sucrière de l’île et qui contrôlent la vente des produits manufacturés. Le sucre, l’agriculture, le pétrole, les mines, les usines, l’électricité et la téléphonie sont accaparés par des compagnies américaines (les profits vont donc à leurs actionnaires), alors que les salaires restent très bas et qu’il n’existe pas de services sociaux dignes de ce nom. Le chômage, qui frappe le tiers de la population active, accentue la détresse et amenuise le rapport de force que pourraient imposer les travailleur·euses. La dictature de Batista[2] étouffe la vie politique et bloque les possibilités de changement social, se réservant le peu de richesse qui demeure sur l’île. La jeunesse militante évolue de la légalité à la clandestinité, puisque les partis progressistes et le droit de grève sont interdits.
Fidel Castro dirige un premier mouvement d’insurrection marqué par l’attaque de la caserne Moncada, avant d’être emprisonné par le régime. Néanmoins, le mouvement ouvrier et social grandit à Cuba, et force la libération des prisonniers politiques en 1955. L’année suivante, le mouvement socialiste, réorganisé et armé, lance une offensive de grande ampleur contre le gouvernement. Ses positions en faveur des paysan·nes et des ouvrier·ères, ainsi que sa capacité à tenir en échec l’armée régulière au service de la dictature, le rendent de plus en plus populaire auprès des classes laborieuses. La majorité de la population sympathise bientôt avec les guérilleros, voire leur apporte une aide active. En décembre 1958, les insurgés lancent une dernière campagne, appuyée par une grève générale nationale. Batista est défait et, le 1er janvier 1959, La Havane est prise.


¡ Hasta la victoria siempre !
Au départ, Fidel Castro souhaite construire un socialisme proprement cubain, ni soumis à Washington ni aligné sur Moscou. Ce rêve est de courte durée, puisque les États-Unis refusent tout compromis avec le nouveau pouvoir. La nationalisation de plusieurs entreprises américaines[3], souhaitée par la population cubaine, met le feu aux poudres. Les États-Unis votent des sanctions économiques ciblant Cuba, puis commanditent l’envoi de troupes contre-révolutionnaires sur l’île en 1961, lors du débarquement de la baie des Cochons. La victoire totale des socialistes lors de cette bataille consomme la rupture entre les deux pays. Les États-Unis imposent un embargo en 1962 et le gouvernement castriste s’allie avec l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Les tensions atteignent un sommet lors de la crise des missiles, lorsque des armes soviétiques doivent être livrées à Cuba, qui recule face à la pression américaine. Un conflit de moindre intensité fait suite à ces épisodes extrêmes.
Malgré les aléas géopolitiques qu’affronte Cuba, les efforts pour bâtir une société nouvelle donnent des résultats. Comme la population a longtemps souffert de l’impérialisme et de la dictature, elle appuie le gouvernement de Castro et participe à la construction du socialisme. Les grandes propriétés terriennes sont nationalisées puis gérées par l’entremise de coopératives agricoles. L’éducation est nationalisée, rendue obligatoire, universelle et gratuite. Un système de santé public est mis en place à la grandeur du pays, lui aussi universel et gratuit. Ces mesures sont particulièrement bénéfiques pour les campagnes, délaissées avant la révolution. Ainsi, il n’existait qu’un hôpital public en région rurale avant 1959. Une dernière mesure est la nationalisation des biens du clergé au profit des systèmes d’éducation et de santé. Grâce à la vision sociale du gouvernement, à la motivation de la population et à l’appui de l’URSS, la société cubaine se développe rapidement et supprime les problèmes les plus graves hérités de l’ère néocoloniale.
À partir du milieu des années 1960, les forces progressistes de Cuba cherchent à s’unir et à pérenniser les acquis de la révolution. Les différents groupes forment le Parti communiste de Cuba (PCC) en 1965, dirigé par Fidel Castro, avant d’adopter une nouvelle constitution en 1976. Leur esprit collégial permet de maintenir la vie démocratique et le débat, tout en impliquant de larges franges de la population dans les processus en cours. L’essoufflement se produit subséquemment, en raison de l’embargo américain qui appauvrit l’île, du ressac de la gauche mondiale dans les années 1980 et du contrôle grandissant des cadres du Parti. Ce dernier élément est notamment explicable par la pression américaine qui renforce la paranoïa des dirigeants cubains. L’effondrement de l’URSS au début des années 1990 isole Cuba qui se retrouve à la croisée des chemins.

La « période spéciale », défis et avenir
En raison de l’anticommunisme forcené des États-Unis, Cuba a profondément intégré son économie à celle du régime soviétique. La disparition de celui-ci entraîne un effondrement des exportations cubaines, d’autant que l’embargo américain se poursuit. Une politique de rationnement, dite « période spéciale en temps de paix », est proclamée en 1990 afin de préserver l’état social, tout en évitant un appauvrissement prolongé. Les initiatives politiques et personnelles sont encouragées afin de mobiliser la population et de trouver des solutions novatrices. L’objectif est de canaliser la créativité et la débrouillardise au service du bien commun. Finalement, le déblocage économique se produit grâce aux nouveaux régimes socialistes d’Amérique latine, dont celui du Venezuela qui devient le principal partenaire de Cuba. Politiquement, les évolutions sont plus lentes, car la direction historique du PCC craint que des changements trop brusques n’entraînent la déstructuration des institutions héritées de la révolution.
Depuis le début des années 2000, Cuba évolue dans un environnement complexe où le maintien de l’état social demeure une priorité, alors que les jeunes générations désirent des transformations politiques et économiques. Le problème, c’est que rien ne garantit que l’île puisse préserver ses acquis si elle libéralise son marché. En effet, les régimes socialistes, comme les social-démocraties, résistent mal au néolibéralisme, sans compter qu’ils continuent d’être la cible des États-Unis, comme à Cuba, au Venezuela ou en Bolivie. En quête d’équilibre, la constitution cubaine de 2019 reconnaît les droits et libertés individuels, y compris la propriété privée, tout en maintenant un horizon socialiste et le dirigisme économique afin de développer « la pleine dignité de l’être humain »[4].
L’histoire de la révolution cubaine nous enseigne qu’il est possible, en dépit de circonstances difficiles, de renverser un état corrompu et d’instaurer un gouvernement populaire. Pourtant, dans un monde dominé par l’impérialisme et les cartels, la construction d’une société nouvelle reste délicate. Les pressions économiques et militaires contre les régimes de gauche ne doivent pas être sous-estimées, ainsi que les difficultés sociales et les crispations qu’elles entraînent. Pour y résister, les meilleures pratiques de la révolution cubaine répondaient directement aux aspirations du peuple et le mobilisaient dans leur mise en œuvre. Ce travail commun en vue d’objectifs clairs et légitimes s’est révélé à la fois galvanisant et efficace. De plus, l’internationalisme a permis à Cuba de maintenir sa souveraineté et une économie dynamique, malgré la dépendance envers l’URSS. Le renouvellement du système cubain, et plus largement de la gauche, doit passer par de telles pratiques collectives en vue d’objectifs globaux, dont la construction de l’état social et d’une économie pour le peuple, ancrés dans un réseau mondial de solidarité. « Le communisme d’abondance ne peut être édifié dans un seul pays. »[5]

En couverture : 1959-1969 Décimo Aniversario del Triunfo de la Rebelión Cubana, Rene Mederos (1969)
Notes
[1] Article initialement paru dans À Bâbord !, Numéro 99, printemps 2024 (p. 10–11)
[2] Fulgencio Baptista a procédé à un coup d’État en mars 1952, avec l’aide de la Central Intelligence Agency (CIA), avant d’instaurer une dictature militaire, pro-américaine et mafieuse.
[3] Notamment les installations pétrolières, l’International Telephone and Telegraph Company (ITT) et la United Fruit Company.
[4] Constitución de la República de Cuba, préambule, 2019, en ligne : https://biblioteca.clacso.edu.ar/clacso/se/20191016105022/Constitucion-Cuba-2019.pdf
[5] CASTRO, Fidel. Révolution cubaine (tome II), Paris, Maspero, 1969, page 122.
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