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LA TRANSITION N’EST QU’UN SLOGAN ! Il n’y a aucun plan sérieux - Jean-Baptiste Fressoz
12 juillet . 2025 INTERVIEWS ELUCID 🎥
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▶ Jean-Baptiste FRESSOZ est un historien des sciences, des techniques et de l'environnement. Après avoir été maître de conférence à l'Imperial College de Londres, il est maintenant chercheur au CNRS, enseignant à l'EHESS et à l'Ecole des ponts et chaussées. Il a déjà publié au Seuil L'Apocalypse joyeuse, L'Evénement anthropocène (avec Christophe Bonneuil) et plus récemment, Sans transition : Une nouvelle histoire de l'énergie.
Dans cette interview par Olivier Berruyer pour Élucid, Jean-Baptiste Fressoz détruit le mythe de la transition énergétique : elle n'a jamais eu lieu et n'aura jamais lieu. L'histoire énergétique des sociétés industrielles n'est pas celle d'un remplacement, mais d'une accumulation : à chaque nouvelle source d'énergie s'ajoutent les précédentes, avec à la clé des effets rebond massifs. Depuis le début de la prise de conscience écologique, la ligne des pays riches n'a pas changé : poursuivre la surconsommation, épuiser les ressources, et s'adapter — autant que possible — à une planète qu'on continue de maltraiter.
Lien vers la pub Areva mentionnée dans l'entretien : http://www.culturepub.fr/videos/areva...
Et la publicité EDF : https://urls.fr/sz-8Wr
Glencore : l’empire détenant les plus belles mines de cobalt au monde
15 août 2025 #CashInvestigation #Interview
Encore plus de vidéos 👉 https://www.france.tv/france-2/cash-i...
Pour voir la suite de l'enquête 👉 h • Cash investigation - Coton : l'envers de n...
Extrait de l'enquête : "« Paradise Papers » : au coeur d'un scandale mondial"
Date de première diffusion : 7 novembre 2017
Dans le monde, le business du coton pèse 37 milliards d'euros de chiffre d'affaire chaque année. En Asie centrale, au Bangladesh, en Inde, Sandrine Rigaud est partie sur les routes du coton pour enquêter sur la face sombre de cet or blanc. De nos armoires aux champs de coton, Élise Lucet et l'équipe de Cash Investigation ont remonté la chaîne d'approvisionnement de nos tee-shirts jusqu'en Ouzbékistan, l'un des plus gros producteurs dans le monde.
Un des plus gros clients d'Appleby s'appelle Glencore, l'empire très secret des matières premières. Grâce à des documents inédits, Cash vous raconte comment le groupe a mis la main sur les plus belles mines de cuivre et de cobalt au monde, en s'associant avec un partenaire sulfureux en République Démocratique du Congo.

Trump, la Big Tech et la contre-révolution « libertarienne » : où va l’extrême droite US ?
Quelques semaines après le retour au pouvoir de Trump, Ugo Palheta avait rencontré pour son podcast « Minuit dans le siècle » l'historienne Sylvie Laurent (autrice notamment du livre Capital et race, une hydre moderne, aux éditions du Seuil). Ensemble, ils avaient essayé de comprendre ce qu'il fallait attendre du pouvoir trumpiste dans les quatre années à venir, le type de projet qui caractérise actuellement Trump et le Parti Républicain, le niveau d'attaque qu'il fallait anticiper de sa part à l'encontre des minorités, des immigrés, des mouvements sociaux ainsi que des droits sociaux et démocratiques.
19 juillet 2025 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/trump-big-tech-contre-revolution-libertarienne-extreme-droite-us-sylvie-laurent/
Dans ce nouvel épisode, Sylvie Laurent revient pour faire un bilan des premiers mois de la présidence Trump (y compris des résistances populaires), mais aussi – à partir de son dernier livre La Contre-révolution californienne (au Seuil également) – pour revenir sur le rôle spécifique qu'ont joué les acteurs de la Big Tech, depuis les années 1980, dans la grande offensive réactionnaire en cours.
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L’art de l’enfance : Entrevue avec Nicole Testa
Une victoire des agents de bord qui redonne espoir au mouvement ouvrier

Les partis politiques québécois à l’heure de la recomposition du champ politique
Le paysage politique québécois traverse une recomposition politique majeure. L'illusion de l'hégémonie caquiste s'effondre sous le poids des échecs économiques, de la dégradation sociale des services publics et de la stérilité de sa rhétorique nationaliste. Le Parti québécois, revigoré par un discours indépendantiste assumé, profite de l'électorat, mais porte déjà en lui ses propres contradictions. Le Parti libéral, réduit à une coquille fédéraliste montréalaise, tente de se reconstruire sous la direction de Pablo Rodriguez. Le Parti conservateur d'Éric Duhaime impose la normalisation de l'extrême droite. Québec solidaire, prisonnier de sa quête de réalisme parlementaire, s'enfonce dans une crise stratégique et démocratique. Face à ce tableau, la question centrale est claire : comment construire une véritable alternative de rupture sociale, écologique et démocratique au service des classes populaires du Québec ?
19 août 2025
L'érosion de l'appui électoral au gouvernement Legault
La CAQ de François Legault est en train de s'effondrer sous le poids de ses propres contradictions. Selon QC125, la CAQ ne cesse de décliner dans les intentions de vote, passant d'environ 22–24 % en 2024 à 17 % en juin 2025. Aux élections de 2018, puis à celles de 2022, Legault s'était présenté comme le chef d'un projet « nationaliste » pragmatique, capable d'assurer la prospérité du Québec. Mais derrière ce discours se cachait une politique néolibérale : cadeaux fiscaux aux grandes entreprises débouchant sur des échecs industriels (Northvolt, Lion électrique), compressions dans l'éducation, ouverture plus importante du système de santé au privé, scandales de gestion comme à la SAAQclic, et attaques contre les droits syndicaux. Les conséquences de ces politiques sont claires : dégradation des conditions de vie de la majorité, crise du logement, effritement des services publics. Son incapacité à prendre la crise climatique au sérieux, sa volonté de croissance sans fin sans considérer les limites de la planète ont aussi alimenté ces reculs. En arrière-plan, l'impuissance chronique du nationalisme caquiste à arracher des pouvoirs supplémentaires à Ottawa achève de le discréditer. La CAQ apparaît désormais pour ce qu'elle est : un parti de la bourgeoisie québécoise, arrimé aux élites économiques et incapable de répondre aux besoins populaires.
La remontée du PQ et ses contradictions
Cette érosion ouvre un espace politique que le Parti québécois (PQ) occupe avec une vigueur retrouvée. Longtemps marginalisé, il capte aujourd'hui le mécontentement envers la CAQ et remobilise une base indépendantiste en panne de projet depuis 1995. Il occupe depuis plusieurs mois la première place avec des intentions de vote au-dessus de 30%, ce qui traduit un réalignement significatif du champ politique québécois. Ainsi, dans plusieurs régions et parmi les jeunes électeurs et électrices, le PQ parvient à réactiver le soutien à l'option souverainiste, marquant une inflexion générationnelle dans l'opinion publique.
Le discours de Paul St-Pierre Plamondon séduit par sa cohérence : refus du serment au roi, promesse de référendum rapide, dénonciation de l'impuissance fédéraliste. Mais derrière cette ligne claire se cache un nationalisme identitaire qui lie immigration, crise du logement et danger pour l'avenir de la langue française, reprenant à son compte la logique de bouc émissaire déjà utilisée par la CAQ. Le PQ regagne de la force parce que d'une part, il incarne une rupture avec l'aplaventrisme face à Ottawa du PLQ et d'autre part, il stigmatise l'incapacité du gouvernement Legault d'obtenir des gains significatifs d'Ottawa.
Le Parti Libéral du Québec et le difficile chemin de sa reconstruction
Le parti libéral du Québec (PLQ) n'est pas seulement en crise : il est en état d'effondrement. Le résultat des élections du 3 octobre 2022, un maigre 14,17% des voix et 21 sièges confinés à Montréal ne sont pas une simple défaite électorale, mais l'aboutissement logique d'un rôle historique : celui d'un parti au service de la bourgeoisie canadienne et des élites québécoises fédéralistes.
Après les années Charest, Philippe Couillard a prolongé la cure d'austérité : coupures massives dans les dépenses sociales, privatisation de pans entiers de la santé sous Barrette, marchandisation rampante de l'éducation, attaques contre les professionnels de soutien scolaire, affaiblissement du réseau de la petite enfance. Chaque réforme libérale fut une attaque directe contre les classes populaires, au profit des assureurs, des cliniques privées et des multinationales. Le PLQ n'a pas « géré » l'État : il l'a mis au service des riches, en transformant les droits sociaux en occasions d'affaires pour le capital.
Dans le cadre de la remontée de la polarisation souverainisme/fédéralisme, le PLQ tente de se reconstruire. Son pari est clair : redevenir le grand parti fédéraliste en profitant à la fois de l'érosion de la CAQ et de la peur d'un référendum. Mais son déficit nationaliste auprès de l'électorat francophone, hérité de décennies de néolibéralisme et de soumission à Ottawa, reste béant. Ce projet se heurte de plus au rejet profond qu'il inspire encore aux classes populaires francophones.
Le rôle du Parti conservateur du Québec ou la volonté de normalisation des politiques d'extrême droite
Dans ce paysage, le Parti conservateur du Québec (PCQ) s'installe comme le véhicule politique de l'extrême droite. Sous la houlette d'Éric Duhaime, il combine ultralibéralisme économique, privatisation de la santé et de l'éducation, marchandisation des services publics et démagogie réactionnaire inspirée du trumpisme avec un climatoscepticisme assumé, la relance des hydrocarbures, la xénophobie et les attaques contre les institutions démocratiques.
Lors des élections générales de 2022, cette stratégie a permis au parti de récolter plus de 12% des suffrages au niveau national, un résultat inédit pour une formation jusque là marginale. Dans certaines régions, le PCQ atteint des scores significatifs : plus de 15% dans plusieurs circonscriptions de la Mauricie et plus de 35% dans certains comtés de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches.
Cette percée électorale traduit l'implantation d'un courant politique autoritaire et antisocial, porté par une fraction de la petite bourgeoisie et des couches populaires séduites par son discours anti-élite et anti-État. Le danger est réel : même sans perspective de gouvernement, le PCQ tire tout le débat québécois vers la droite et contribue à légitimer les positions les plus réactionnaires.
Aux fondements de la stagnation actuelle de Québec solidaire
Après une décennie de progression électorale, et le saut qualitatif qu'il avait connu en 2018 en faisant élire 10 député-e-s, Québec solidaire a connu des résultats décevants en 2022. Ces résultats furent décevants non pas à cause des résultats (15,4% des votes et 11 député-e-s,) mais parce que le discours du parti avait fait miroiter la possibilité de devenir l'opposition officielle et de se placer en position de devenir un futur gouvernement. Le parti traverse aujourd'hui une phase de stagnation, voire de recul, qui s'explique par un ensemble de choix stratégiques et organisationnels.
Sous l'impulsion de Gabriel Nadeau-Dubois, QS a cherché à se présenter comme une opposition crédible et un futur parti de gouvernement. Cette orientation s'est traduite par un recentrage pragmatique, la mise à l'écart de propositions de rupture, comme la nationalisation des ressources naturelles et l'abandon explicite d'une critique du capitalisme. Si cette stratégie visait à élargir l'électorat, elle a dilué la spécificité politique du parti et affaibli son image de force contestataire.
Ce virage s'est accompagné d'une centralisation organisationnelle. L'aile parlementaire et les équipes de communication ont pris le pas sur la vie militante et les liens avec les mouvements sociaux. La mobilisation de la base s'est réduite à l'appui aux campagnes électorales, sans réelle valorisation de l'auto-organisation. Le congrès sur les statuts a cristallisé cette évolution en renforçant le pouvoir de la direction, provoquant un sentiment de perte de démocratie interne.
Ce recentrage parlementaire a aussi affaibli la capacité du parti à incarner une opposition ferme sur les enjeux sociaux et antiracistes. L'attitude prudente de la direction dans la défense d'Haroun Bouazzi, après ses dénonciations du climat xénophobe à l'Assemblée nationale, illustre la tension entre la recherche de respectabilité institutionnelle et l'engagement social radical qui avait constitué l'ADN de QS.
Les conséquences électorales de cette impasse sont claires. La démission de Nadeau-Dubois est apparue comme l'aboutissement d'une stratégie qui a échoué à élargir la base électorale tout en démobilisant une partie des militant-es. L'effondrement du score dans l'élection partielle d'Arthabaska illustre ce double échec : QS a perdu à la fois son élan militant et la confiance d'un électorat en quête d'une alternative de rupture, alors que le Parti québécois profitait du vide laissé.
Ainsi, la crise de Québec solidaire ne se réduit pas à des aléas électoraux, mais découle de choix stratégiques et structurels. En s'adaptant aux logiques parlementaires et en misant sur une stratégie électoraliste centrée sur la crédibilité institutionnelle, le parti a compromis son ancrage social, sa démocratie interne et sa spécificité critique. Il se retrouve aujourd'hui à la croisée des chemins : soit il approfondit son intégration au parlementarisme au risque de s'aligner sur les autres partis, soit il renoue avec les dynamiques militantes et les projets de rupture qui avaient nourri son essor initial.
Pour un tournant écosocialiste et écoféministe de Québec solidaire
Après un essor fulgurant qui en avait fait l'expression des espoirs de rupture d'une nouvelle génération militante et populaire, Québec solidaire recule dans les intentions de vote et dans la perception qu'en avait cette génération qui le voyait comme une force de rupture. Si Québec solidaire veut retrouver la possibilité d'une véritable relance, il doit opérer un tournant majeur – stratégique, programmatique et organisationnel – qui rompe enfin avec les logiques d'adaptation au système dominant.
Québec solidaire a besoin d'une stratégie qui dépasse la simple ambition de « gouverner raisonnablement » pour s'ancrer dans les luttes réelles : celles des travailleuses et travailleurs, des mouvements écologistes, féministes, antiracistes, des jeunes en révolte et des quartiers en résistance. Il s'agit de bâtir un pouvoir populaire, d'alimenter la combativité, l'unité et la démocratie des mouvements sociaux antisystémiques, au lieu de les canaliser vers l'attente passive d'échéances électorales.
Cette ligne de rupture doit rallier une majorité populaire autour d'un projet clair : celui de la construction d'un Québec indépendant, écosocialiste et écoféministe. Cela implique :
• la fin du pillage de nos ressources naturelles et de notre énergie par les multinationales ;
• une planification démocratique de la production et des investissements, tournée vers la décroissance énergétique et matérielle et vers le bien-vivre collectif ;
• une Assemblée constituante souveraine pour jeter les bases d'une république sociale et démocratique ;
• l'éradication de la domination patriarcale et la construction d'une société écoféministe ;
• des services publics renforcés et autogérés ;
• la défense des droits des personnes migrantes et la lutte contre le racisme systémique, notamment envers les Autochtones et les communautés racisées ;
• une politique linguistique audacieuse qui fait du français la langue commune sans stigmatiser les personnes immigrantes ;
• le rejet de la laïcité identitaire utilisée comme arme contre les minorités ;
• un internationalisme radical, anti-impérialiste et antimilitariste.
Mais pour que ces perspectives ne restent pas de simples proclamations, Québec solidaire doit transformer sa pratique politique. Cela veut dire : prioriser l'intervention dans les luttes sociales ; construire une gauche écosocialiste combative au sein des syndicats, des mobilisations écologistes, féministes et de la jeunesse ; élaborer un programme de rupture offensif et mobilisateur ; initier des campagnes militantes capables de rallumer l'espoir.
Un choix décisif s'impose. Ou bien QS poursuit sa dérive vers le « réalisme » électoral et il se marginalisera, comme tant d'autres partis de gauche institutionnelle avant lui. Ou bien il assume pleinement son projet de ralliement d'une majorité prête à lutter pour un Québec indépendant, juste, écosocialiste, féministe et internationaliste.
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Les six premiers mois de Trump : Une menace pour notre planète et ses peuples
L'élection de Trump représente l'arrivée au pouvoir d'une direction néofasciste dans le principal pays impérialiste du monde, participant activement au génocide du peuple palestinien. Cela représente un tournant profond vers la droite du rapport de forces international, et cela renforce les Orban, Modi, Meloni, Bolsonaro, etc.
Tiré de Quatrième internationale
14 juillet 2025
Par le Bureau exécutif
Depuis son entrée en fonction le 19 janvier 2025, après avoir remporté une élection serrée avec une majorité relative dans le vote populaire, la présidence Trump a poursuivi un programme profondément réactionnaire, menaçant les droits démocratiques aux États-Unis et agressant le reste du monde. Trump représente une menace particulièrement virulente pour la classe ouvrière américaine et les communautés opprimées à travers le monde. L'un de ses principaux fronts est constitué par ses attaques contre les LGBTIQ*, en particulier contre les personnes trans, point sur lequel il s'accorde largement avec l'extrême droite internationale, notamment Poutine. Cela s'inscrit dans le cadre plus large du programme réactionnaire de Trump, qui attaque farouchement les minorités racisées, les droits reproductifs des femmes et les migrant·es, qui nie le changement climatique, qui est hostile aux droits démocratiques, n'hésite pas à recourir à la violence, méprise les processus démocratiques et les contre-pouvoirs, et aspire au pouvoir total.
La généralisation des droits de douane est une obsession idéologique de Donald Trump et son annonce a constitué une démonstration de forces impérialiste, dès les premiers jours de son mandat. Mais la crainte des conséquences économiques et les ripostes annoncées, notamment de la part des BRICS, ont contraint Washington à reculer et contribuent à la crise de l'hégémonie de l'impérialisme étatsunien. La taxe de 50 % sur les importations brésiliennes, avec l'objectif politique assumé de « punir » le gouvernement brésilien afin d'ouvrir la voie à Bolsonaro et aux autres putchistes pour qu'ils échappent aux poursuites judiciaires. De manière paradoxale, cette mesure a ouvert une situation nouvelle et positive dans le pays.
Sa volonté d'accéder au pouvoir total, avec l'aide et la complicité du parti républicain et d'une partie du système judiciaire américain, fait de lui un autoritaire et un néofasciste en puissance, et renforce l'extrême droite dans le monde entier. Bien que l'opposition n'ait pas été interdite et que les droits démocratiques n'aient pas été complètement éliminés – des indicateurs du néo-fascisme – la tendance dans cette direction est claire.
Les États-Unis sont depuis longtemps le plus grand consommateur de combustibles fossiles. Sous Trump, les États-Unis ont quitté la COP – l'inefficace association internationale sur le changement climatique –, ont donné le feu vert aux compagnies pétrolières pour augmenter l'extraction et l'utilisation des combustibles fossiles et les documents institutionnels américains ont été expurgés de toute référence au changement climatique.
Le gouvernement Trump a lancé une campagne particulièrement cruelle de persécution et d'expulsion menée par la police et l'armée contre des millions de migrants·e, principalement originaires d'Amérique latine et d'Asie du Sud. Avec son discours cynique assimilant tous les travailleur·ses immigré·es à des criminels, elle a transformé le Salvador en une sorte de Guantánamo. Cette campagne encourage les forces suprémacistes blanches les plus réactionnaires.
Trump attaque les universités prestigieuses des États-Unis, en les accusant cyniquement d'antisémitisme en raison de leur répression insuffisante à son goût contre les manifestations pro-palestiniennes. Cette répression a mis en difficulté le mouvement de solidarité avec la Palestine et la liberté d'expression. L'étiquetage des manifestations pro-palestiniennes comme antisémites sert à dissimuler le véritable antisémitisme nourri par le discours et la politique racistes de Trump.
Trump et ses alliés ont récemment adopté un budget réactionnaire accordant d'énormes avantages fiscaux aux ultra-riches, payés directement par des coupes dans Medicaid – un programme d'assurance maladie gouvernemental utilisé par 71 millions de personnes – et dans les bons d'alimentation pour les plus pauvres.
Les menaces ouvertes, formulées par Trump, d'annexer le canal de Panama, le Canada et le Groenland représentent un retour à l'impérialisme du 19e siècle. Concernant l'Ukraine, Trump cherche à conclure un accord prédateur avec Poutine (avec lequel il possède de fortes convergences idéologiques d'extrême droite) pour se partager les sphères d'influence aux dépends des peuples, victimes de la guerre coloniale menée par l'État russe.
Après le choc politique subi par les puissances européennes face à la rhétorique de Trump concernant un désengagement vis-à-vis de l'OTAN, cette alliance a retrouvé sa place historique –la subordination de l'Europe – lorsque Trump s'en est servi pour montrer l'obéissance des Européens aux ordres américains en matière d'augmentation des dépenses militaires.
Alors que la politique « l'Amérique d'abord » guide le bellicisme de Trump à l'égard de ses alliés, la récente attaque contre l'Iran nous rappelle que les États-Unis n'hésiteront pas à recourir à la force militaire lorsque leurs intérêts seront menacés.
Trump poursuit le soutien militaire et politique en faveur d'Israël, mené par Biden et de tous les présidents étatsuniens. Sa menace de vider la bande de Gaza de ses habitant·es et de transformer la région en station balnéaire de luxe constituerait un crime d'une importance historique mondiale.
Le parti démocrate s'est montré totalement inefficace pour s'opposer à Trump. Ceci est principalement dû au fait que le parti démocrate sert les mêmes 1% que les Républicains.
Les meetings immenses et enthousiastes d'AOC et de Bernie Sanders reflètent la profondeur du sentiment anti-Trump. La récente victoire de Mamdani lors des primaires du Parti démocrate à New York défie la direction du Parti démocrate, et son programme social progressiste montre qu'il est possible d'élire des responsables politiques progressistes et anticapitalistes. Contre Trump, au cours des derniers mois, un mouvement de masse s'est construit, dans les rues. Des millions de personnes ont participé à des milliers de manifestations anti-Trump dans des milliers de villes et villages à travers le pays. Les travailleur·ses immigré·es ont été à l'avant-garde de cette résistance. Ces manifestations encouragent celles et ceux qui résistent aux gouvernements d'extrême droite à travers le monde.
Le Bureau de la Quatrième Internationale se solidarise avec le mouvement anti-Trump qui prend de l'ampleur.
À bas le régime Trump !
À bas toutes les menaces américaines contre d'autres pays et d'autres peuples !
Saluons les manifestations héroïques à Los Angeles !
Stop à l'expansion des énergies fossiles aux États-Unis !
Stop à la guerre contre les immigrés !
Autodétermination pour l'Ukraine !
Stop au soutien américain au génocide israélien à Gaza !
Déclaration du Bureau de la Quatrième Internationale, le 13 juillet 2025
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Trump et Poutine : bas les pattes devant l’Ukraine ! Pas de paix sans l’Ukraine Pas de paix contre l’Ukraine
Poutine et Trump veulent s'entendre sur le dos du peuple ukrainien lors d'une réunion au sommet sans le principal intéressé, l'Ukraine, au mépris du droit international et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Tiré de Inprecor
13 août 2025
Par Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine
Trump a annoncé vendredi qu'il rencontrerait son homologue russe en Alaska, le 15 août, sans le président ukrainien. Celui-ci a vivement et justement répliqué : « Toute décision qui serait prise contre nous, toute décision qui serait prise sans l'Ukraine, serait une décision contre la paix. »
Un règlement de la guerre comprendra, selon le président américain, des concessions territoriales.
« Les Ukrainiens n'abandonneront pas leur terre aux occupants », a ajouté Zelensky alors que Trump a évoqué des « échanges de territoires ».
La Crimée et des territoires des oblasts de Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia que Poutine a déclarés annexés sont occupés par les troupes russes au mépris du droit international
L'occupation est un crime, celui qui occupe est un criminel, celui qui la favorise en est un complice !
Trump se prépare à offrir ainsi une victoire à l'agresseur après avoir prétendu qu'il émettrait un ultimatum à l'encontre de Poutine.
Non, l'époque de mise d'un pays, contre sa volonté, sous tutelle d'un autre par décision de « grandes puissances » est révolue.
La mobilisation contre ce brigandage impérialiste entre les compères Poutine et Trump et en solidarité avec l'Ukraine doit s'organiser rapidement.
Le 10 août 2025
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Grande-Bretagne : « Construire le parti »
Au cours des derniers mois, plusieurs groupes de la gauche organisée britannique ont discuté de la formation d'un nouveau vecteur national : soit un parti politique, soit une alliance électorale. Les arguments en faveur d'une telle institution ne pourraient être plus clairs. Le gouvernement travailliste au pouvoir se caractérise par sa soumission envers les intérêts des entreprises, sa complicité dans le génocide à Gaza et la répression de la dissidence. Alors que l'opposition conservatrice reste obsédée par les guerres culturelles et entachée par son long passé de mauvaise gestion, le parti d'extrême droite Reform UK [Nigel Farage] semble en passe de remporter la majorité des suffrages populaires, présentant sa vision powelliste [référence à Enoch Powell (1912-1998) qui disposa d'une grande influence dans le débat politique et qui avait les caractéristiques conservatrices et libertariennes] comme la seule alternative viable.
Tiré de Inprecor
4 août 2025
Par James Schneider
Les sondages suggèrent qu'un parti de gauche pourrait remporter autant de voix que le parti au pouvoir, avec 15% chacun. Ce chiffre pourrait encore augmenter s'il s'enracinait dans des circonscriptions clés et lançait une attaque énergique contre le consensus de Westminster : un événement qui marquerait une avancée majeure pour un bloc socialiste historiquement lié par les contraintes du travaillisme. Si les politiciens et les acteurs impliqués dans cette nouvelle organisation n'ont pas encore défini de ligne directrice claire, la députée socialiste de premier plan Zarah Sultana et l'ancien leader travailliste Jeremy Corbyn ont annoncé la tenue d'une conférence inaugurale cet automne, au cours de laquelle les politiques et les modèles de direction pourront être décidés démocratiquement. En moins de 24 heures, 200 000 personnes se sont inscrites, un chiffre stupéfiant.
James Schneider est l'un des organisateurs qui travaille sur ce projet. Né en 1987, il s'est radicalisé à la suite de la guerre en Irak et de la crise financière mondiale. Il a cofondé le groupe de campagne Momentum afin de rallier le soutien populaire à la direction de Corbyn en 2015, avant d'être recruté un an plus tard comme directeur de la communication stratégique du parti. À ce poste, il a défendu une forme de « populisme de gauche » sans concession, tentant – en vain – de résister à la pression exercée par l'aile droite du Parti travailliste pour qu'il capitule sur des questions clés telles que le Brexit. Depuis, il a publié Our Bloc (2022), son projet pour l'avenir de la gauche britannique, et travaille aujourd'hui comme directeur de la communication pour l'Alliance progressiste qui réunit la IIe Internationale, des syndicats et des ONG.
James Schneider s'est entretenu avec Oliver Eagleton sur certaines des questions cruciales qui se posent dans le processus de construction d'un parti : comment celui-ci peut servir de médiateur entre le pouvoir populaire et le pouvoir électoral, les structures organisationnelles qu'il doit mettre en place, les facteurs qui ont précédemment empêché son lancement et les exemples internationaux dont il peut s'inspirer. Cet entretien est le premier d'une série de réflexions sur les perspectives de la gauche post-Corbyn qui seront publiées sur Sidecar [site en lien avec la New Left Review].
Oliver Eagleton : Commençons par votre description générale de ce qu'un hypothétique parti de gauche devrait espérer accomplir dans le paysage politique des années 2020, en particulier dans des pays comme la Grande-Bretagne, où il serait confronté à un certain nombre d'obstacles majeurs, de l'emprise des médias traditionnels au système antidémocratique de Westminster, en passant par la division des forces à gauche du Parti travailliste.
La tâche de ce parti devrait être d'entreprendre différentes formes de « construction politique ». Il y a tout d'abord la construction de l'unité populaire : prendre les circonscriptions qui constituent actuellement une majorité sociologique et les traduire en une majorité politique. En Grande-Bretagne, il s'agit de la classe ouvrière pauvre, des diplômés en déclin social et des communautés racialisées. La plupart des gens envisagent les circonscriptions en termes purement électoraux : « Comment pouvons-nous gagner quelques sièges supplémentaires ? », etc. Mais peu importe que vous ayez cinquante, cent ou deux cents députés si votre stratégie électorale n'est pas liée à ce projet social plus large.
Vient ensuite la construction du pouvoir populaire : il s'agit de mettre en place des organisations structurées que les gens peuvent utiliser pour contrôler démocratiquement différents aspects de leur vie, soit en obtenant des concessions du capital et de l'État, soit en les transcendant partiellement – en décommodifiant [suppression du statut de marchandise] certaines ressources ou en créant des espaces autonomes. Cela permet aux gens de légiférer collectivement depuis la base tout en créant les conditions pour que leur parti légifère depuis le sommet. Le mouvement ouvrier et les coopératives britanniques ont traditionnellement servi cet objectif. D'autres pays ont des traditions plus variées en matière de création de pouvoir populaire, à travers des groupes de locataires, des collectifs agricoles, des syndicats d'endettés, des occupations de terres, pour n'en citer que quelques-unes.
Cela nous amène à la forme finale de la construction politique : celle d'une alternative populaire. L'unité populaire et le pouvoir populaire démontrent qu'il existe d'autres moyens d'organiser la société dans son ensemble, tout en élaborant un programme majoritaire pour le gouvernement capable de répondre aux besoins de la population à court et moyen terme. Si nous poursuivons cette stratégie tripartite, nous commencerons à voir émerger de nouvelles formes de protagonisme populaire qui diffuseront la lutte et le contrôle dans toute la société.
Permettez-moi de vous donner deux exemples tirés de la Colombie. Ce pays a été historiquement l'un des principaux avant-postes de l'impérialisme sur le continent, dominé par une élite compradore conservatrice. Pourtant, depuis plus de soixante-dix ans, le pétrole du pays est propriété publique, car les travailleurs du pétrole ont lancé une grève illimitée en 1948 qui a contraint l'État à créer une entreprise nationalisée, et la pression massive et persistante de la population a empêché tous les gouvernements qui se sont succédé depuis lors de revenir sur cette décision. Plus récemment, en 2010, une institution appelée le Congrès populaire a été créée pour rassembler divers mouvements sociaux et luttes territoriales : urbains, paysans, autochtones. L'une de leurs initiatives a été de mettre en place des territoires de production alimentaire contrôlés par les paysans, qui relient les petits agriculteurs aux pauvres des villes, et ils ont finalement contraint le gouvernement à reconnaître et à soutenir ces territoires en expansion, que le mouvement considère comme des « tranchées du pouvoir populaire ». Cette stratégie de légiférer par le bas a contribué à l'élection du tout premier gouvernement de gauche de Colombie en 2022, dirigé par Gustavo Petro.
En résumé, notre parti doit être un vecteur d'unité, un catalyseur de l'organisation populaire et un levier de mobilisation populaire vers une alternative sociale. Notre objectif à long terme, bien au-delà de ce qui peut être réalisé dans les années 2020, doit être d'établir une société qui reconnaît la dignité fondamentale de chaque personne. Si ce principe est évident pour beaucoup, les macrostructures de notre système mondial s'y opposent fermement. L'ordre actuel repose sur une triade composée du capital, de la nation et de l'État. Notre objectif doit être de le remplacer par un autre : le social, l'international et le démocratique – trois logiques interdépendantes qui ouvrent la voie à de nouvelles formes de vie au-delà de l'exploitation, de l'empire et du contrôle hiérarchique. Cela signifie socialiser l'économie, transformer notre position dans la chaîne des relations impériales et la division mondiale du travail, et démocratiser l'État. Il n'y a pas de voie vers un avenir écologique durable sans ces transformations. Dans ce pays, nous n'avons jamais eu de vecteur qui ait tenté d'opérer ce type de changement par le biais d'une politique de masse. Aucun des petits groupes de gauche ne l'a fait. Même sous la direction de Corbyn au sein du Parti travailliste, nous n'avons pas conçu notre objectif en ces termes. Ce qu'il faut, c'est un parti populaire, entouré d'un ensemble d'organisations, capable de conquérir le pouvoir dans tous les domaines : social, culturel, politique, industriel.
Pouvez-vous nous en dire plus sur la manière dont cette stratégie s'attaquerait aux réalités pratiques de la politique britannique actuelle ?
Les groupes sociaux que j'ai décrits plus haut – les travailleurs pauvres, les diplômés en déclin social et les personnes victimes de racisme – seraient les principaux bénéficiaires d'un mouvement visant à abolir l'état actuel des choses. Bien sûr, un parti de gauche doit également chercher à gagner le soutien d'autres groupes : il existe des éléments progressistes en dehors de ces groupes, tout comme il existe des éléments réactionnaires en leur sein, ce n'est donc pas un processus rigide ou mécanique. Mais ce sont les trois principaux acteurs à travers lesquels l'unité populaire peut être forgée. Certaines des raisons pour lesquelles ils constituent une majorité numérique sont liées à la position mondiale de la Grande-Bretagne en tant qu'économie avancée au cœur du capitalisme, mais d'autres sont plus spécifiques : par exemple, les politiques mises en œuvre par le New Labour [slogan utilisé dans la campagne électorale de 1996 et qui sera associée à Tony Blair] dans l'enseignement supérieur, le logement et l'industrie, qui ont créé la catégorie des diplômés en déclin social (ironiquement, puisque le New Labour était en partie le projet d'une classe de diplômés en ascension sociale). De plus en plus, les actions de l'establishment – en particulier du gouvernement travailliste actuel – renforcent un intérêt commun parmi ces groupes. Les partis de Westminster ont appauvri les personnes sans patrimoine ainsi que les jeunes diplômés, et ils ont tenté de rejeter la faute sur les personnes racialisées, y compris celles qui n'entrent pas dans ces deux autres catégories sociales, ce qui leur donne une base commune pour renverser le statu quo.
Le potentiel est donc là. Ce qui manque, c'est la capacité. En matière de pouvoir populaire, nous partons d'un niveau très bas. La vie civique en Grande-Bretagne, comme dans une grande partie du Nord global, a été réduite à néant. La vie associative de la classe ouvrière a été détruite, pas seulement les syndicats et les coopératives, mais aussi les bibliothèques, les pubs, les clubs, les groupes de musique, les équipes sportives. De moins en moins de gens se souviennent même de cette culture politique d'autrefois. Notre expression la plus forte du pouvoir populaire est le mouvement syndical, qui a surtout connu la défaite au cours des cinquante dernières années, ce qui a naturellement créé une posture défensive. Comment surmonter cela ? Eh bien, le pouvoir populaire repose toujours sur la concentration. Ce n'est pas un hasard si l'usine crée des ouvertures politiques à la gauche ; il en va de même pour les quartiers populaires, qui sont des lieux où les gens se rassemblent naturellement. En Grande-Bretagne, cela a des implications claires pour la stratégie électorale en raison du système électoral majoritaire à un tour. Je ne suis pas un défenseur de ce système, mais il existe et nous devons travailler avec pour l'instant. Il nous oblige notamment à poursuivre une stratégie de concentration : ancrer notre projet dans des zones spécifiques où ces trois groupes sociaux sont majoritaires.
Prenons l'exemple des élections de l'année dernière, où les cinq candidats indépendants de gauche ont remporté des sièges au Parlement : un gain relativement modeste, mais historique, car il n'y avait eu que trois indépendants de gauche depuis la Seconde Guerre mondiale. La situation à Islington North, où Corbyn a battu son adversaire travailliste avec une marge écrasante, était quelque peu sui generis dans la mesure où il était un candidat de renommée nationale et dont la notoriété était de 100 %. Elle a toutefois des implications plus larges, dans la mesure où tous les derniers éléments de pouvoir social ont été mobilisés pour soutenir la campagne, précisément parce que les gens y voyaient l'expression de leur propre vie civique. Tous les groupes de jardinage, toutes les églises, toutes les mosquées, toutes les sections syndicales de la région ont reconnu en Corbyn leur incarnation politique, et c'est pourquoi ils se sont mobilisés pour lui, presque indépendamment de leur opinion sur des politiques spécifiques.
Les quatre autres candidats indépendants ont également remporté une large victoire grâce au pouvoir social réel dont ils jouissent dans leurs communautés, qui repose en grande partie sur les mosquées – même si, bien sûr, de nombreux non-musulmans et musulmans non pratiquants ont également fait campagne et voté pour eux. Les gens vont à la mosquée chaque semaine. C'est un lieu de socialisation, un lieu de bien-être, un lieu d'orientation morale. Ainsi, même si ces candidats indépendants seraient les premiers à admettre qu'ils étaient inexpérimentés en politique, qu'ils n'avaient pas mené de campagne brillante, ni mis en place une communication innovante ou un programme politique complet, ils ont néanmoins été portés à la victoire grâce à cette identification avec le centre du pouvoir communautaire, qui a contribué à canaliser leur répulsion commune face au génocide à Gaza et à toute une série d'autres questions. C'est exactement la raison pour laquelle l'establishment a réagi avec une telle horreur. Il ne s'agissait pas seulement d'islamophobie, mais aussi de la prise de conscience paniquée que le pouvoir populaire peut contourner les structures censées le neutraliser.
Si votre ambition est de créer une sorte de lien contraignant entre un parti politique et des formes plus larges de vie associative, il y a peut-être une distinction à faire entre les mouvements et les institutions. Les premiers peuvent être éphémères et informels, incapables de créer des formes durables de pouvoir populaire en l'absence des seconds. On pourrait dire que, lorsqu'il s'agit de questions telles que le génocide à Gaza, c'est le mouvement qui mobilise les gens en tant que sujets politiques, l'institution qui traduit cette politisation en pouvoir populaire, et le parti qui exploite ce pouvoir pour influencer ou s'emparer de l'État. Ce qui m'amène à poser la question suivante : si la culture institutionnelle de la classe laborieuse britannique a été largement détruite au cours des cinquante dernières années, ne laissant derrière elle que des enclaves isolées, ne manque-t-il pas alors un maillon essentiel dans cette chaîne ? Comment un nouveau parti de gauche devrait-il aborder ce problème ?
Nous devons construire davantage d'institutions. C'est pour moi la tâche stratégique la plus importante pour le parti, mais aussi celle qui risque le plus d'être négligée. Tout en renforçant les manifestations du pouvoir populaire qui ont survécu aux ruines du néolibéralisme, nous devons en créer de nouvelles. Le nombre de ménages qui sont locataires au Royaume-Uni est de 8,6 millions. Le nombre de personnes syndiquées dans le secteur locatif est d'environ 20 000. Seuls 38% des locataires ont voté lors des dernières élections. Si, sous le Labour de Corbyn, nous avions décidé d'aller frapper aux portes et d'organiser les locataires, combien de dirigeants de ce secteur social aurions-nous aujourd'hui ? Comment aurions-nous pu faire évoluer la conscience de la gauche travailliste, afin qu'elle cesse de soutenir un parti parlementaire sur Twitter et qu'elle se concentre plutôt sur la construction de ses propres institutions solides ? On pourrait poser les mêmes questions sur toute une série d'autres thèmes. Avec alors 600 000 membres du Parti travailliste, dont 450 000 étaient de gauche, nous aurions pu décider que notre priorité politique était de nous organiser autour de la question X ou Y. Si nous avions mobilisé ne serait-ce que 10% de ces membres de gauche, nous aurions pu créer de nouvelles organisations populaires : coopératives alimentaires, syndicats de personnes endettées, groupes de soutien à la santé mentale. Nous aurions pu mener des campagnes pour organiser une grève pour le climat ou tenter de nationaliser les services publics par le biais de boycotts massifs. Les possibilités ne manquent pas, et ce n'est pas à moi de dire lesquelles nous devrions privilégier dans les années à venir. Ces choix doivent être faits démocratiquement par un parti politique national.
Si le nouveau parti passe tout son temps à élaborer la politique sociale parfaite pour notre futur techno-gouvernement de gauche imaginaire lorsque nous dirigerons l'État, il n'ira nulle part. S'il se considère comme un Parti travailliste 2.0, avec une meilleure politique que l'actuel mais sans moyen de participation populaire réelle, il sera détruit par les forces contraires. Pendant la période Corbyn, nous étions pris au piège dans une situation où les membres du Parti travailliste étaient souvent réduits à attendre que quelques personnes au sommet prennent des décisions, au lieu de devenir eux-mêmes des acteurs et des leaders. Nous ne pouvons pas répéter cette erreur. Je pense qu'il est important de se rappeler qu'en dehors de l'Europe et de l'Amérique du Nord, les réunions politiques ne sont pas ennuyeuses. Elles sont animées, participatives et ancrées dans la culture populaire, avec de la musique, de la nourriture et même de la danse. Les gens normaux y participent parce qu'ils s'y sentent chez eux. Il existe différentes façons de participer. Et c'est parce que leur objectif est de renforcer les liens de solidarité et d'unité afin que les gens puissent s'engager dans la construction du pouvoir populaire.
Comment le nouveau parti que vous envisagez devrait-il s'y prendre pour créer ce type de culture politique non traditionnelle en Grande-Bretagne ?
Dans la Grande-Bretagne contemporaine, l'establishment n'a rien à raconter : il dit que tout va bien et qu'il faut se taire sur ses problèmes. Le bloc réactionnaire, quant à lui, affirme que tout va mal : impossible d'obtenir un rendez-vous à l'hôpital, les prix des logements sont inabordables, les salaires ont baissé, et tout cela est la faute des musulmans, des migrants et des minorités. Lorsque ce sont les deux seuls discours proposés, c'est généralement le second qui l'emporte, car il répond au moins à certaines revendications réelles. Mais la vérité, c'est qu'attaquer les minorités est en soi une position minoritaire. Il existe peut-être une certaine forme de racisme omniprésent en Grande-Bretagne, mais la plupart des gens ne passent pas leur temps à penser à leur haine des étrangers, ce qui laisse clairement la place à un autre discours. Ce que nous devrions proposer à la place, c'est une « guerre des classes avec le sourire ». Nous devrions rejeter toutes les pieuses déclarations de la classe politico-médiatique, car elles sont détestées par le public, à juste titre. Nous devrions créer des controverses plutôt que de nous en éloigner. Ce style de communication est souvent appelé « populisme de gauche ». Il consiste à tracer une ligne d'antagonisme large et audacieuse, avec d'un côté l'unité et de l'autre la division. Cette ligne d'antagonisme est extrêmement simple : la cause de nos problèmes, ce sont les banquiers et les milliardaires. Ils sont en guerre contre nous, alors nous allons leur faire la guerre. Nous devons chercher à dérouter et à scandaliser les médias traditionnels avec un style politique combatif mais aussi joyeux. Nous devons organiser des réunions comme celles que je viens de décrire, avec de la musique, de la nourriture et des groupes de discussion, où les gens peuvent repartir avec des actions claires à mener. Cela signifie naturellement que le parti doit être basé principalement en dehors de Westminster ; il ne doit pas être associé à des types en costume qui passent leur temps à marmonner hypocritement devant les caméras.
Mon rêve est un parti qui ait le même impact que « Turn the Page », le premier titre de l'album Original Pirate Material, premier album du groupe The Streets. Quelque chose que vous n'avez jamais entendu auparavant, mais que vous reconnaissez instantanément ; indéniablement britannique et ancré dans la vie quotidienne, des pubs aux trottoirs. Un son – ou dans notre cas, une politique – qui mélange sans effort les cultures et les traditions, ancré dans la classe et la communauté, mais qui va de l'avant avec confiance et style. Nous devons nous approprier ce registre national-populaire. Pour le dire de manière plus théorique, l'efficacité de ce type de politique réside dans la libération du potentiel progressiste de la dimension « nationale » de la triade capital-nation-État. Sur Sidecar, vous avez publié la semaine dernière un court article stimulant de Dylan Riley intitulé « Lénine en Amérique », qui, suivant Gramsci, affirmait que Lénine poursuivrait aujourd'hui une « relation productive et créative avec la culture politique révolutionnaire nationale et démocratique spécifique dans laquelle on opère ». La gauche britannique doit réfléchir dans ce sens.
Vous avez mentionné la Colombie comme modèle, mais réfléchissons un instant aux différences historiques et contextuelles. Dans ce pays, vous aviez un État dominé par deux grands partis, les libéraux et les conservateurs, qui ont passé des décennies à collaborer avec les États-Unis pour maintenir le pays dans un état de dépendance périphérique tout en excluant les secteurs populaires du pouvoir. Beaucoup de ces secteurs étaient donc largement exclus des processus d'accumulation économique et de participation politique, ce qui a contribué à forger certaines traditions autonomes de lutte : mouvements de guérilla contrôlant de vastes zones rurales, campagnes contre l'extractivisme, groupes défendant les territoires autochtones. Petro a réussi à unifier bon nombre de ces forces dans son projet électoral, amenant les marginaux – les « nobodies », comme on les appelait affectueusement – au cœur du gouvernement. En Grande-Bretagne, en revanche, le problème de longue date est moins celui de l'exclusion populaire que celui de l'assimilation populaire. Le Parti travailliste a traditionnellement été un outil permettant d'intégrer la classe ouvrière dans l'État et de la réconcilier avec l'impérialisme, avec pour résultat que notre culture de lutte populaire est moins active, que nos réunions de gauche sont plus ennuyeuses et que la base organique de ce type de politique de masse est beaucoup plus faible.
La direction de Corbyn a fait une évaluation lucide de ces conditions. Votre objectif n'était pas nécessairement de donner du pouvoir à « la base » et d'espérer qu'elle vous mènerait à la victoire. Il s'agissait plutôt d'exploiter une situation de crise politique, de s'emparer du pouvoir étatique et de mettre en œuvre un programme de réformes non réformistes qui, à son tour, galvaniserait de larges couches de la population, en renforçant les travailleurs et travailleuses, les locataires, les migrant·es, etc. Cette approche, dans laquelle la politique d'en haut précède la politique d'en bas, n'était pas simplement une erreur stratégique. Elle reflétait notre situation historique particulière et les possibilités politiques qu'elle offrait. On pourrait soutenir que ces mêmes conditions ont également façonné la manière dont le projet d'un nouveau parti de gauche a été développé jusqu'à présent, les décisions étant prises par une couche relativement restreinte d'acteurs politiques qui espèrent – non sans raison – utiliser les victoires électorales pour stimuler des luttes plus larges.
L'explication que vous donnez est globalement correcte et aide à comprendre pourquoi la conscience dominante au sein de la gauche britannique est fortement électoraliste. Je ne suis pas contre le fait de gagner des élections ou d'entrer au gouvernement. Je pense que c'est essentiel. Mais il y a deux raisons pour lesquelles cela peut et doit être combiné dès le départ avec ces autres processus de construction politique. Premièrement, l'assimilation de la classe ouvrière britannique – non seulement par le Parti travailliste, mais aussi par les syndicats pendant la période corporatiste – n'a jamais été totale : il y a toujours eu des révoltes populaires et des lieux de résistance. Il existe donc des traditions radicales sur lesquelles s'appuyer. Deuxièmement, nous approchons aujourd'hui de la fin d'une offensive capitaliste qui a duré plusieurs décennies et qui visait à détruire cette résistance. Cela s'est fait en partie par l'assimilation, mais surtout par la force brute : l'exclusion violente des masses tant dans le Nord que dans le Sud, avec des mineurs britanniques qui se faisaient fracasser le crâne et des militants de gauche argentins jetés d'hélicoptères. Ce que nous voyons aujourd'hui, c'est que cette offensive commence à s'essouffler, non pas à cause d'une opposition extérieure, mais à cause de ses propres limites internes : l'incapacité des États-Unis à freiner le développement souverain de la Chine, en particulier après 2008, et la pression croissante sur les ressources à mesure que la crise écologique s'accélère. Cela crée une opportunité cruciale pour un parti de gauche.
Mais nous ne pouvons pas simplement reproduire le corbynisme dans ce contexte. Nous ne sommes pas à la tête d'un parti gouvernemental et nous n'avons aucune chance d'y parvenir dans un avenir proche. Ce pari purement électoraliste, qui a déjà été battu en brèche, est donc encore moins viable aujourd'hui. Le nombre de personnes qui avaient même conscience de la stratégie 2015-2019 telle que vous la décrivez était également extrêmement limité : seule une poignée de membres du cabinet fantôme et de conseillers de haut rang l'auraient formulée de cette manière. La logique du socialisme parlementaire est restée très intacte. Je pense que nous avons besoin d'un changement fondamental dans notre vision stratégique afin de créer un consensus au sein de la gauche qui reconnaisse l'importance du pouvoir populaire.
Si vous voulez un exemple négatif, vous pouvez vous tourner vers le Parti vert. Son approche consiste à faire élire ses candidats à des fonctions publiques afin qu'ils puissent utiliser leur notoriété pour défendre des politiques progressistes. Selon leurs propres termes, ils ont remporté un certain succès, élisant un député pour la période 2019-2024, puis quatre autres depuis, ainsi que de nombreux conseillers municipaux. Mais quel impact ont-ils eu sur la conscience publique ? Pratiquement aucun. Extinction Rebellion et Fridays for the Future ont eu un effet beaucoup plus tangible sur la politique environnementale de masse. L'approche arithmétique des Verts – plus il y a d'élus, mieux c'est – est vieille de deux cents ans et remonte à l'époque des révolutions libérales, lorsque le débat public se déroulait dans des parlements et des assemblées nouvellement formés où le nombre comptait vraiment. Elle est totalement inadaptée aux années 2020. Le porte-parole le plus en vue du parti n'est même pas député. On entend récemment des propos tels que « Avec les Verts, un parti de gauche pourrait détenir la clé du pouvoir à Westminster ». C'est le même genre d'absurdités illusoires que certains membres du Socialist Campaign Group colportent depuis des années : « Si nous restons au sein du Parti travailliste et faisons profil bas, nous pourrons peut-être détenir la clé du pouvoir ». Quel a été le résultat ?
C'est un modèle libéral de front populaire qui engage implicitement la gauche à soutenir un gouvernement travailliste, ce qui serait un suicide moral et politique. Mais restons-en un instant aux leçons du corbynisme : la plupart des gens ont reconnu que l'une des principales raisons de sa défaite était son manque de base sociale solide, qui a rendu plus difficile la riposte aux campagnes de diffamation et au sabotage politique dont le projet a été victime. Mais après 2019, beaucoup de ces personnes se sont mises à « construire la base » d'une manière déconnectée de toute infrastructure nationale plus large, donnant naissance à un ensemble d'initiatives disparates – un syndicat communautaire ici, un groupe d'action directe là – que le gouvernement en place a pour l'essentiel ignorées ou réprimées.
Il est désormais largement admis qu'une synthèse entre organisation électorale et organisation populaire est nécessaire, comme vous le dites, mais il n'y a toujours pas de consensus sur la forme que cela devrait prendre. La question de savoir si cette nouvelle organisation doit être un parti dès le départ ou si elle doit commencer par une alliance électorale a fait l'objet de nombreux débats. Les partisans de cette dernière option font valoir que la fragmentation de la gauche britannique, et de la vie civique britannique dans son ensemble, nécessite une coalition capable d'englober les luttes locales et de soutenir les leaders communautaires qui ne s'identifient pas explicitement à « la gauche », même s'ils partagent globalement notre vision politique. Cependant, une coalition lâche risque de pérenniser la fragmentation de la gauche plutôt que de la réparer. Quelle est votre position sur ces questions ?
Je ne suis favorable à aucune de ces deux positions, du moins pas dans leur version extrême. D'un côté, on risque d'aboutir à un travaillisme réchauffé, avec une meilleure politique mais une forme de parti similaire, dont la priorité première est de trouver des candidats pour les élections locales. De l'autre, le danger est de se retrouver avec une coalition informelle d'indépendants qui n'offre aucune perspective gouvernementale pour un véritable changement. Aucune de ces deux options ne permettra de construire un véritable pouvoir dans la société.
Dans le livre que j'ai écrit après la défaite de 2019, j'ai plaidé en faveur d'une fédération des mouvements, des organisations structurées et des forces existantes de gauche qui pourrait servir de base à un projet plus ambitieux. Aujourd'hui, il est encore tout à fait plausible qu'une organisation fédérée puisse jouer ce rôle : jeter les bases de ces différents types de constructions politiques dont j'ai parlé précédemment. Mais, de plus, il faudrait toujours une structure décisionnelle unifiée pour pouvoir mettre en place une structure plus large, qu'elle soit fédérale, confédérale ou centrale. Opter pour une coalition plutôt que pour un parti ne changerait rien au fait que les gens doivent d'abord se rassembler et s'accorder sur les grandes lignes, ce qui n'a pas été le cas jusqu'à présent. Il n'y a pas non plus de raison pour qu'un parti ne puisse pas respecter des positions diverses, avec des tendances différentes et un pluralisme interne. Une marque politique locale existante devrait pouvoir continuer à fonctionner avec un haut degré d'autonomie, si tel est son souhait. Il s'agit là, franchement, de questions secondaires qui pourront être réglées lorsque nous aurons mis en place les canaux de délibération appropriés.
Mon modèle préféré serait une structure dans laquelle nous confierions la stratégie aux membres et la tactique à la direction. Les grandes questions stratégiques – quel type de construction du pouvoir social privilégier, comment répartir les ressources entre les militants à travers le pays, quel type d'éducation et de formation politiques fournir, quel devrait être le contenu du programme politique – seraient toutes décidées collectivement. Les tactiques, c'est-à-dire la manière dont ces objectifs stratégiques sont mis en œuvre, peuvent alors être déterminées en grande partie par les organisateurs ou les politiciens de premier plan. Pour que cela fonctionne, il faudrait un système de direction collective. Cela pourrait se passer comme suit. Une équipe de direction composée de douze ou quinze personnes se présenterait avec une proposition stratégique et peut-être aussi une proposition politique qu'elle soumettrait aux membres, qui voteraient par vote unique transférable pour leur stratégie préférée et les candidats associés. Cela donnerait lieu à la formation d'un comité national composé de dirigeant·es issus de différentes équipes, qui synthétiseraient ensuite les différentes propositions et les soumettraient à la conférence des membres, où elles pourraient être approuvées, modifiées ou rejetées. Le comité élirait également des personnes à différentes fonctions nationales : notre porte-parole principal, notre organisateur principal, notre chargé des relations avec les mouvements progressistes, notre directeur du parti, etc. De cette manière, vous auriez toujours des personnes occupant des postes de direction identifiables, mais cela ne serait pas simplement un concours de popularité. Cela créerait une couche de dirigeants capables de prendre des décisions rapides et tactiques, mais cela favoriserait également le protagonisme populaire en transformant la stratégie en une entreprise collective.
Si un vecteur de gauche avait été lancé plus tôt, il aurait pu saisir un certain nombre d'opportunités politiques. Au niveau de l'élite, il aurait pu exploiter la décision prise en juillet dernier par Starmer de suspendre sept députés, dont Sultana, du parti parlementaire, et peut-être convaincre davantage d'entre eux de quitter le navire.
Au niveau des masses, cela aurait pu permettre de monter une réponse unifiée de la gauche à la vague croissante de violence raciste incitée par Starmer et Farage. Pourquoi, selon vous, ce projet a-t-il mis si longtemps à être rendu public ?
Je travaille sur ce sujet depuis environ un an et je pense qu'il existe des facteurs structurels qui rendent difficile le lancement de quoi que ce soit : pas seulement le type spécifique de parti de gauche que je préconise, mais n'importe quel type de parti de gauche. Comme je l'ai déjà dit, il s'agit de la question de la prise de décision. Quelles sont les décisions légitimes ? Qui peut les prendre et qui peut les mettre en œuvre ? On se retrouve face au dilemme de la poule et de l'œuf : on ne peut pas prendre de décisions avant d'avoir une structure, mais pour avoir une structure, il faut prendre des décisions. Dans d'autres situations équivalentes, ce problème est contourné de l'une des trois manières suivantes.
La première est l'intervention d'un hyperleader. Jean-Luc Mélenchon dit : « Le Parti de Gauche ne fonctionne pas, je forme La France Insoumise », et c'est ce qui se passe. Les gens le suivent. En Grande-Bretagne, nous n'avons pas ce type de figure. Nous avons une sorte d'hyperleader en la personne de Jeremy Corbyn, une personne dont l'autorité morale et politique domine celle de tous les autres, mais il n'agit pas de cette manière. Ce n'est pas son style.
La deuxième solution est une organisation structurée préexistante, dotée d'une capacité de décision disciplinée. Il peut s'agir d'un syndicat ou d'une campagne politique. En Afrique du Sud, Abahlali baseMjondolo, un mouvement de personnes vivant dans des bidonvilles, compte 180 000 membres répartis dans 102 quartiers et mène des occupations de terres dans quatre provinces. Je me suis rendu à leur assemblée générale lorsque j'observais les élections en Afrique du Sud l'année dernière et j'ai assisté à leurs discussions sur la création de leur propre structure électorale. Ils peuvent utiliser leurs mécanismes démocratiques existants qui permettent de prendre des décisions, de les contester et de les renverser dans le cadre d'un processus ouvert où chacun connaît sa position. Cela aussi fait défaut en Grande-Bretagne.
La troisième solution consiste en un petit groupe de personnes politiquement avancées, étroitement liées, capables de prendre des décisions collectives. Au cours de l'histoire, de nombreux partis communistes ont été formés par une douzaine d'individus assis autour d'une table, qui sont rapidement devenus des mouvements de masse. Mais ici, les discussions ont lieu entre des personnes d'horizons et de priorités très différents, qui n'ont pas cette vision collective.
Ces trois facteurs structurels font apparaître un autre facteur contingent qui prend une importance considérable. Il s'agit en fait du facteur déterminant, même s'il se situe en amont des autres. Il s'agit de la question des personnalités. Dans des moments d'insuffisance collective comme celui-ci, les problèmes individuels passent au premier plan. Cela devient beaucoup plus décisif dans des conditions de paralysie objective. Mais aujourd'hui, heureusement, il semble que des progrès soient réalisés. Un nouveau parti est en train de se former malgré ces obstacles, car le besoin politique et la pression extérieure sont écrasants. On ne peut pas ne pas construire un nouveau parti lorsque votre parti, qui n'a pas encore de nom, est déjà à égalité avec le parti au pouvoir dans les sondages. Cela va se produire sous une forme ou une autre.
Quels sont vos projets pour le lancement officiel, maintenant que Corbyn et Sultana ont annoncé cette conférence ?
Malheureusement, le parti a déjà été lancé, même s'il n'existe pas encore. Nous avons été privés d'un lancement soigneusement planifié, mais nous pouvons nous en accommoder. Ce que nous devons faire maintenant, c'est minimiser l'importance du facteur humain contingent en créant un autre type d'autorité souveraine : un organe qui ait le pouvoir de faire avancer le processus. Concrètement, cela prend la forme de cette conférence démocratique. Elle pourrait être chargée de mettre en place un comité qui aurait alors une réelle légitimité dans ses décisions. Toute personne qui s'inscrit comme membre du parti devrait avoir le droit de participer pleinement. La conférence doit les réunir tous, avec des installations hybrides et un vote entièrement en ligne. Elle pourrait élire une équipe de direction collective qui serait chargée de développer l'organisation au cours de l'année suivante, et nous pourrions ensuite mettre en place des structures et une culture qui permettraient de prendre des décisions plus significatives. Rien de tout cela ne serait parfait. En fait, ce serait loin d'être optimal, car cela reviendrait à construire une voiture tout en conduisant. Toutes sortes d'erreurs pourraient être commises, qui pourraient avoir des répercussions plus tard. Mais cela permettrait au moins d'accélérer le processus. Cela offrirait un peu d'espoir à un moment politique où il fait cruellement défaut. Et cela serait très important.
Entretien publié sur le site Sidecar le 25 juillet 2025 ; traduction rédaction A l'Encontre.
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La loi Duplomb partiellement censuré : un pied dans la porte ?
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Cette charte n'a jamais réussi à empêcher la fuite en avant mortifère du complexe agro-industriel. La reculade très partielle de l'Etat est la conséquence directe d'une colère populaire montante face à une intoxication généralisée des corps et des milieux par l'industrie des pesticides. Cette colère s'est traduite ces derniers mois dans le combat de l'association Cancer colère et des autres associations de victimes, dans des actions directes telles que des blocages et intrusions dans des sites de production de pesticides, dans les 2 millions de signatures de la pétition réclamant l'abrogation de la loi Duplomb. Cette dynamique de résistance n'a en rien perdu sa pertinence, et nous devons continuer à œuvrer à son approfondissement : cette loi, même amputée, constitue toujours une offensive brutale d'un modèle agro-industriel délétère. Même sans acétamipride, le blanc-seing accordé à l'agrandissement des fermes-usines en particulier ne peut que contribuer à toujours plus intensifier le recours à la chimie de synthèse.
LE CONSEIL CONSTITUTIONNEL A AUSSI CENSURÉ LA VALIDATION AUTOMATIQUE DES MÉGA-BASSINES
La version du texte soumise au Conseil prévoyait également d'inscrire dans la loi que tout projet de méga-bassines devrait être considéré comme étant d'intérêt général. S'il n'a pas censuré cet article, le Conseil constitutionnel a toutefois émis une importante « réserve d'interprétation ». Comme l'explique Mediapart, « d'une part, les prélèvements d'eau pour ces stockages ne peuvent se faire dans les nappes dites ‘inertielles', c'est-à-dire les nappes souterraines longues à se recharger ou se vider ; d'autre part, la ‘raison impérative d'intérêt général majeur' inscrite dans le texte pour ces projets peut être contestée devant les tribunaux. Ce qui veut dire que la loi est préventivement vidée de son sens : l'intérêt général est présumé, mais un tribunal peut l'invalider.
On sait que les batailles juridiques ne suffisent pas à empêcher les projets mortifères de se faire – que la ‘victoire' arrive une fois les travaux terminés ou qu'elle ne soit tout simplement pas appliquée, par exemple. Il est d'ailleurs possible que des reprises de chantiers de bassines tentent de reprendre à l'automne, notamment dans la Vienne. Tenons-nous prêt-es à y réagir promptement si besoin.
MENER LE COMBAT CONTRE LE MONDE DES PESTICIDES
Comme l'a déclaré Fleur Breteau, porte-parole de Cancer Colère : « Cette décision nous apprend une chose, c'est que le rapport de force fonctionne. Et comme il reste 288 molécules nocives pour la santé et l'environnement utilisées en agriculture, on ne va pas s'arrêter là. Ce que nous voulons, c'est un moratoire sur les pesticides. » Nous n'arracherons pas l'interdiction immédiate de la production et de l'utilisation de ces produits les plus toxiques (cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques et perturbateurs endocriniens), sans une résistance populaire déterminée, sans un mouvement massif de lutte. Cette revendication doit par ailleurs être couplée à deux autres : un coup d'arrêt à la délocalisation coloniale des contaminations environnementales, par l'interdiction des exportations prédatrices par les firmes agrochimiques de pesticides interdits sur le territoire hexagonal ; la nécessaire interdiction aux frontières des produits importés traités avec les mêmes pesticides, provoquant une concurrence déloyale que dénoncent la majeure partie des actifs agricoles. La mobilisation citoyenne des 2 millions de pétionnaires contre la loi duplomb doit se prolonger, par des actions collectives à la hauteur des enjeux et par l'émergence d'une force d'opposition dans la rue.
PAS D'ALTERNATIVE A LA CHIMIE DANS UN MONDE OU LA PRODUCTION AGRICOLE EST DÉVOLUE À UNE MINORITÉ DE 400 000 EXPLOITANT-ES
La sortie généralisée des pesticides et la métamorphose de nos modes de production agro-alimentaires réclamera une réforme agraire plus profonde encore. Une transformation passera par la conquête de mesures protectrices à même de faire cesser la guerre commerciale, et permettre aux agriculteurs d'affronter en connaissance de cause les enjeux écologiques et climatiques. Mais aussi par des luttes foncières pour freiner l'agrandissement et la concentration capitalistique des exploitations. Enfin, par une reprise en main des filières pour se réapproprier la valeur prédatée par les firmes, et asseoir ainsi la garantie économique générale d'un revenu paysan. Ce n'est qu'en imposant politiquement, par la construction d'un rapport de force conséquent, le nécessaire réempaysannement de masse de nos territoires, que nous pourrons nous arracher à notre dépendance à l'endroit de la filière mortifère des pesticides.
Nous continuerons à nous opposer à la loi Duplomb : rendez-vous dans les champs, les usines et les rues !
P.-S.
• Les Soulèvements de la terre, 8 août 2025 :
https://lessoulevementsdelaterre.org/blog/duplomb-partiellement-censure-un-pied-dans-la-porte
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Protestations en temps de guerre à l’intérieur des frontières de la Fédération de Russie
Quels moyens légaux de protestation restent-ils aujourd'hui en Russie ? Où se recoupent les mouvements environnementaux, humanitaires et autochtones ? Kirill Medvedev présente ces nouvelles formes de lutte à l'intérieur des frontières de la Fédération de Russie.
6 août 2025 |tiré du site Entre les lignes entre les mots
Catastrophes environnementales, centralisation excessive, faiblesse des collectivités locales, manque d'autonomie régionale : même si la guerre en Ukraine tend à occulter les questions politiques intérieures russes dans les médias, celles-ci n'en restent pas moins importantes. Sur les quelque 300 campagnes de protestation qui ont eu lieu dans 40 régions de Russie en 2024, la majorité était consacrée à des questions environnementales et d'urbanisme, qu'il s'agisse de lutter contre la déforestation, les nouvelles colonies pénitentiaires ou les décharges.
Les campagnes les plus médiatisées et les plus explosives surviennent lorsque l'autodétermination des minorités ethniques entre en jeu parallèlement aux préoccupations environnementales. Cela s'explique non seulement par le fait que ces campagnes rassemblent des personnes et des groupes aux priorités très différentes, mais aussi parce que les divers groupes ethniques au sein de l'État russe sont un sujet extrêmement sensible pour le régime. D'une part, les autorités sont obsédées par la préservation de « l'intégrité » du pays. D'autre part, elles sapent lentement mais sûrement cette intégrité en démantelant l'autonomie locale et en renforçant la hiérarchie bureaucratico-militaire. De plus, elles promeuvent un discours nationaliste et impérialiste (selon lequel il existerait un « monde russe » transnational, que « les Russes et les Ukrainiens ne forment qu'un seul peuple » et que la langue russe a droit à l'hégémonie au niveau national parce que les Russes de souche ont « fondé » le pays). En conséquence, pour les écologistes et les autres militants sociaux, les questions relatives aux minorités ethniques constituent à la fois un facteur de risque et un moyen de négociation. Ils peuvent parier sur le fait que les autorités ne veulent pas aggraver la situation.
La campagne menée en 2018-2020 à la gare de Shies, dans la région d'Arkhangelsk, où la lutte environnementale contre une décharge que les autorités et les entreprises de Moscou tentaient d'imposer a rassemblé divers groupes, est un bon exemple. Pour certains, il s'agissait d'une question purement environnementale ; pour d'autres, il s'agissait de protéger le Nord russe en tant que région ethnoculturelle. Certains se sont battus pour défendre le patrimoine autochtone. D'autres ont donné la priorité à la justice sociale. D'où la diversité politique des manifestants et de leurs partisans, qui comprenaient des militants de gauche, des militants libéraux des droits de l'homme, des anarchistes, des nationalistes, ainsi que des représentants de partis parlementaires et de divers mouvements civils.
Cet article examine de plus près trois campagnes récentes afin de comprendre comment les problèmes environnementaux et les droits humains s'entrecroisent avec les questions d'autonomie régionale et de souveraineté autochtone.
Altaï : « Les citoyens ont le devoir de défendre leur patrie » contre les oligarques
La République de l'Altaï occupe un territoire petit mais stratégiquement important entre le Kazakhstan, la Mongolie et la Chine avec les régions adjacentes de Touva, Khakassie, Kemerovo et Altai Krai en Russie. (La République de l'Altaï est distincte de l'Altaï Krai.) En juin 2025, elle a été le théâtre de manifestations déclenchées par une réforme du gouvernement local qui a supprimé les conseils de village, qui constituaient la forme de gouvernement la plus locale et la plus immédiate.
Cette réforme remonte à 2020, lorsque, dans le cadre des tristement célèbres amendements présidentiels à la Constitution, l'autonomie locale a été intégrée à un « système unifié d'autorité publique ». Peu après, en 2021, le projet de loi dit « Klishas-Krasheninnikov » a été proposé (il a finalement été adopté en 2025), permettant aux autorités régionales de se débarrasser de l'autonomie locale dans les zones urbaines et rurales et de regrouper les petites municipalités en districts (l'équivalent approximatif des comtés aux États-Unis). Les opposants ont qualifié cette mesure de « coup de grâce » pour l'autonomie locale.
Le 24 juin 2025, le parlement de la République de l'Altaï a adopté un système d'autonomie locale à un seul niveau : les dix districts actuels, dont les dirigeants sont élus par le peuple, seront remplacés par un nombre identique de districts dirigés par des « fonctionnaires nommés », tandis qu'une centaine de conseils villageois seront supprimés.
En réponse, la population a organisé une série de manifestations et bloqué les routes avec des slogans tels que « Turchak doit démissionner », « Non à l'accaparement des terres par les oligarques », « L'Altaï est à nous » et « Oui à un gouvernement à deux niveaux ».
Les autorités ont riposté par la répression (les militants ont été condamnés à 13-14 jours de détention ou à des amendes). Andreï Turchak, fils d'un ami de Poutine et idéologue de Russie unie, nommé par Moscou à la tête de la République, a qualifié les manifestants de vandales sur sa chaîne Telegram. Il les a exhortés à « ne pas troubler les esprits », car « nous luttons ensemble pour la paix et la prospérité de la République de l'Altaï tandis que nos gars sur le front défendent les intérêts de la grande Russie ». Pendant ce temps, ces « gars sur le front » ont enregistré un message de soutien aux manifestants : « Notre patrie est déchirée par Turchak et [le chef du gouvernement par intérim] Prokopyev ».
Qu'est-ce qui préoccupe tant la République de l'Altaï ? Tout d'abord, sa vulnérabilité face aux entreprises basées à Moscou, exacerbée par la nouvelle réforme. Parmi ces entreprises, on trouve la Sberbank, qui construit des hôtels et des complexes touristiques pour l'élite moscovite et régionale, et la holding pharmaceutique Evalar, qui possède des plantations d'herbes médicinales dans les contreforts des montagnes de l'Altaï. Comme d'habitude, les entreprises sont étroitement liées à l'État : German Gref, le directeur de la Sberbank, est un éminent libéral pro-gouvernemental et ancien ministre du Développement économique. Larisa Prokopyeva, fondatrice d'Evalar, est la mère du chef du gouvernement par intérim de l'Altaï, Alexander Prokopyev. Certains prédisent qu'il finira par remplacer Turchak.
En juin 2024, une vidéo est devenue virale, montrant Gref réprimandant des chauffeurs de taxi à l'aéroport de Gorno-Altaysk pour avoir garé leurs voitures au mauvais endroit. (Les chauffeurs ont répondu en se plaignant du manque de parkings modernes.) Il s'en est également pris à leur apparence, menaçant de les faire licencier. « Regardez-vous, debout là, en sous-vêtements ! Garés les uns sur les autres. Qui êtes-vous pour… Comment vous appelez-vous ? Je suis [l'Allemand] Gref. Ouvre encore la bouche et tu ne travailleras plus jamais ici. Compris ? »
Les habitants de l'Altaï ont compris. « Gref est désormais le représentant de nombreuses personnes qui investissent de l'argent et tentent d'acheter des terres locales. Le message anti-oligarchique est au cœur du mouvement des manifestants », explique Vladimir, un habitant de la région avec qui je me suis entretenu.
Selon ses concitoyens de l'Altaï, les entreprises moscovites n'apportent aucun avantage ni aucune nouvelle opportunité à la République. La réforme permettra aux entreprises d'acheter, de manière volontaire ou obligatoire, des parcelles de terrain appartenant à des communautés rurales et gérées jusqu'à présent par les conseils villageois. Cela risque de créer « un apartheid social, qui entraînera le transfert massif de terres, en particulier le long des berges des rivières et des lacs, vers des complexes touristiques fermés et des communautés de maisons de vacances », explique Pavel Pastukhov, blogueur et manifestant actif. Il estime que les habitants seront privés d'eau, de forêts et de pâturages, ce qui créera un conflit social à long terme et un sentiment d'« occupation » de leur terre natale. De plus, le projet de vente des terres sans appel d'offres risque d'accroître la corruption et de nuire aux entreprises locales, déjà fragiles.
Le mot « terre » revient souvent dans les manifestations pour une autre raison : cette année, les législateurs de la République de l'Altaï ont supprimé de leur constitution la phrase garantissant « l'intégrité, l'inaliénabilité et l'indivisibilité du territoire [de la République] ». Certains spéculent que le gouvernement fédéral prévoit d'annexer la République à la région voisine de l'Altaï. Pour les peuples autochtones de l'Altaï, cela signifierait la perte de leur identité nationale. Le gouvernement fédéral avait déjà évoqué l'idée de fusionner les deux régions dans les années 2000, mais en 2006, une manifestation de masse s'était déroulée dans la capitale de la République, Gorno-Altaysk, pour s'opposer à cette mesure, et aujourd'hui, la politique de fusion des régions menée par Moscou fait l'objet d'un débat constant.
La réponse des autorités aux premières manifestations de cet été a déclenché une vague de protestations, et l'organisation Kurultai du peuple de l'Altaï a demandé l'autorisation d'organiser un rassemblement. Dans un premier temps, l'administration a autorisé un rassemblement de 102 participants dans un parc local, mais elle a ensuite cédé et accordé un lieu plus grand. Au total, environ 4 000 personnes se sont rassemblées, un nombre important pour une république qui ne compte que 220 000 habitants.
« Nous sommes venus ici aujourd'hui parce que nous comprenons que c'est le dernier combat de notre peuple. C'est le dernier combat non seulement du peuple de l'Altaï, mais aussi de tous les peuples qui vivent dans la République de l'Altaï, et de ceux qui vivent n'importe où en Russie », a déclaré la principale oratrice du rassemblement, Aruna Arna, la « leadeuse du peuple de l'Altaï ». Elle s'est fait connaître pour son opposition à l'ancien chef de la république, Khorokhordin, et a fait l'objet de perquisitions à son domicile, de détentions et de poursuites administratives. En avril 2023, Arna a été accusée de « discréditer l'armée russe » : elle avait critiqué la mobilisation et suggéré d'envoyer les enfants des fonctionnaires russes à la guerre. L'année dernière, elle a été condamnée à une amende pour un message sur les sosies de Poutine et la fraude électorale.
« Nous défendons notre opinion de manière légale et légitime, et tout ce qu'ils nous donnent, c'est une gifle », poursuit Aruna. « Un État est constitué d'un peuple et d'un territoire. S'il n'y a ni peuple ni territoire, il n'y a pas d'État. Si nous voyons que notre État, notre République de l'Altaï, est en train d'être détruit, alors, conformément à l'article 59 de la Constitution, les citoyens ont le devoir de défendre leur patrie : nous obéissons à la loi. […] On nous dit que la seule politique qui fonctionne, c'est l'investissement. Regardez autour de vous : qui s'est enrichi, à part les investisseurs milliardaires qui possèdent pratiquement tout ? […] Nous exigeons [d'élire] nos propres représentants. Il ne s'agit pas de détruire les administrations villageoises et les députés, mais au contraire de redonner vie aux villages. »
« On ne peut pas prendre la terre d'une nation. […] Comme l'a dit Vladimir Lénine, « La paix aux nations, la terre aux nations ! » Turchak devrait être ici [à notre manifestation]. Il est temps qu'il commence à respecter le peuple », fait écho Antonina Chaptynov, veuve de Valery Chaptynov, connu comme le premier leader post-soviétique de la République de l'Altaï.
Turchak, pour sa part, estime que le nouveau système permet d'économiser des ressources et évite aux habitants de l'Altaï de passer par les méandres bureaucratiques. « C'est facile d'être gentil, essayez donc de faire le bien », commente-t-il à propos de l'adoption de la loi qui a suscité tant d'indignation parmi les habitants. Cependant, les habitants de l'Altaï ont réussi à préserver l'élection directe des chefs de district. Et, comme c'est souvent le cas, les concessions partielles se sont accompagnées d'une répression accrue.
L'histoire de l'Altaï rassemble plusieurs éléments caractéristiques : la destruction de l'autonomie locale, l'expansion agressive des grandes entreprises moscovites et les solutions politiques et policières habituelles qui provoquent la résistance des habitants. Ceux-ci craignent de perdre leurs terres (par nécessité ou sous la pression), ils perdent l'élection des députés de leur village et, avec elle, la possibilité d'influencer les autorités et de résoudre simplement leurs problèmes quotidiens. (« Maintenant, il faut parcourir 50 à 60 kilomètres pour un simple bout de papier, en l'absence de transports réguliers », se plaint Vladimir. Enfin, ils ont le sentiment que leur République, garante de la préservation de la langue et de la culture altaïennes, est menacée.
Opposer l'intégrité du pays à celle de ses régions, le racisme, le mépris des pauvres et l'arrogance coloniale, laisser les oligarques agir à leur guise : clairement, rien de tout cela ne contribuera à maintenir une immense fédération multiethnique.
Défendre les Shikhans au Bachkortostan : le racisme russe se tire une balle dans le pied
Le Bachkortostan est un autre endroit où la protection de l'environnement, la résistance à l'emprise fédérale et la lutte contre les grandes entreprises vont de pair avec l'autodétermination des peuples autochtones. En 2020, des manifestations ont éclaté dans la République contre l'exploitation des gisements de calcaire du shikhan de Kushtau, un site naturel emblématique et une montagne sacrée.
Une campagne publique massive a réussi à bloquer le projet. En 2024, les tensions sont de nouveau apparues après la condamnation de l'activiste Fail Alsynov, qui s'était exprimé lors d'un rassemblement public contre l'exploitation aurifère dans la chaîne de montagnes Irendyk. Les manifestations se sont déroulées sous des bannières écologistes, mais Alsynov lui-même est connu comme l'ancien leader de l'organisation nationaliste Bashkort. Il a même osé mentionner l'éléphant dans la pièce : « Ce n'est pas notre guerre. Aucun étranger n'a attaqué notre terre ». La répression contre Alsynov (condamné à quatre ans de prison pour « incitation à la haine interethnique ») a fait de l'activiste un héros de la résistance : 10 000 personnes se sont rassemblées lors d'un rassemblement en sa défense.
En mai 2025, les manifestations ont repris au Bachkortostan. Cette fois, les habitants étaient mécontents des projets de développement du Kryktytau shikhan proposés par l'une des plus grandes entreprises privées du pays, la Russian Copper Company, représentée par sa filiale Salavatskoe. Kryktytau est un site de rituels et de rassemblements traditionnels bashkir mentionné dans le poème épique Ural-batyr. (La chanson « Homay » du groupe Ay Yola, basé à Oufa, qui a gagné en popularité dans le monde turc, fait référence à ce lieu et au personnage de l'épopée.)
Les manifestations contre la destruction du shikhan ont commencé en 2020. Les défenseurs de Kushtau ont gagné, obtenant le retrait des entreprises et du gouvernement. Mais pendant la guerre, la société minière a repris ses activités à Kryktytau. La population estime que l'usine minière menace les écosystèmes des rivières locales et du lac Yaktykul, un monument naturel.
Le 22 mai, des unités de police régulière et anti-émeute en tenue de combat sont arrivées au cıyın, un rassemblement traditionnel dans le district d'Abzelilovsky, où les participants avaient prévu de discuter de la question de Kryktytau. Craignant une manifestation de masse, les autorités de tout le district ont annulé le Sabantuy, le festival annuel marquant la fin des semailles de printemps. En juin, des militants ont été arrêtés et soumis à des « entretiens préventifs » avec la police. Comme dans l'Altaï, des soldats se sont joints aux manifestations : ils ont enregistré un message vidéo, mais quelques jours plus tard, ils ont retiré leur soutien, affirmant avoir été manipulés.
Les partisans d'Alsynov ont été chassés des places publiques, mais en mémoire de la victoire de Kushtau, des festivals folkloriques sont désormais organisés chaque année dans le village voisin de Shikhany, une nouvelle tradition issue de cette lutte. Mais les tensions persistent. « Le racisme russe se tire une balle dans le pied », déclare Rim Abdunasyrov, l'un des héros de la lutte pour Kushtau. « Nous, les Bachkirs, avons notre propre terre, et notre peuple la défendra. Au cœur de tout ce qui s'est passé à Kushtau se trouve le mot « patriotisme », aujourd'hui corrompu. Pas le patriotisme qui consiste à partir à l'étranger avec des armes, mais celui qui consiste à défendre sa terre et son peuple. »
« Où est Seda ? » : campagne contre la violence domestique de Saint-Pétersbourg à Grozny
Dans ces deux premiers cas, les conflits entre la politique nationale et les intérêts locaux se sont produits dans des régions qui ont souffert (ou plutôt refusé de souffrir) de l'expansionnisme du gouvernement fédéral et des grandes entreprises. Dans le cas de la campagne « Où est Seda ? », l'action s'est d'abord déroulée à Saint-Pétersbourg.
Seda Suleymanova avait quitté la Tchétchénie pour s'installer dans la métropole du nord de la Russie en 2022, fuyant la violence domestique. À Saint-Pétersbourg, Seda a trouvé un emploi dans un bar et a emménagé avec son petit ami Stas. Un jour, elle s'est retrouvée à fuir par une porte dérobée pour échapper à son frère, qui s'était présenté sur son lieu de travail pour exiger qu'elle retourne en Tchétchénie. Peu après, elle a été arrêtée par les forces de sécurité sous de fausses accusations de vol et remise à ses proches. Le 4 septembre, Mansur Soltayev, le médiateur pour les droits de l'homme de la République tchétchène, a publié une vidéo dans laquelle il marchait aux côtés de Suleymanova, silencieuse, confirmant qu'elle était en vie et « en sécurité ». Depuis, personne ne l'a revue.
Lena Patyaeva, une amie proche de Seda, pense qu'elle a très probablement été victime d'un « crime d'honneur ». Après la disparition de Suleymanova, Patyaeva a organisé la campagne « Où est Seda ? », qui, bien qu'elle n'ait pas encore obtenu de réponse à sa question, a réussi à faire ouvrir une enquête pénale sur sa disparition (avril 2024) et, plus récemment, à faire déclarer Suleymanova disparue.
Patyaeva raconte qu'elle a commencé par envoyer des courriels aux médias publics, mais n'ayant reçu aucune réponse, elle a décidé d'organiser un piquet de grève solo pour « attirer l'attention des médias ».
« J'ai organisé mon premier piquet le 1er février 2024. J'avais très peur. […] Mais après le piquet, je n'ai reçu aucune menace et personne ne m'attendait dans la cage d'escalier pour m'attaquer. J'ai réalisé que la peur fait naître des montagnes d'une taupinière. Cela m'a aidée à continuer. »
Patyaeva a organisé plusieurs autres piquets à Saint-Pétersbourg, mais a ensuite constaté que l'intérêt diminuait, ce qui signifiait qu'elle perdait toute possibilité de faire pression sur l'enquête. Elle a alors décidé d'organiser un piquet à Grozny. Elle a soigneusement réfléchi à sa stratégie afin de minimiser les risques et d'attirer l'attention sur le problème. Craignant que les forces de sécurité ne placent de la drogue sur elle, Lena a enregistré une vidéo à l'aéroport de Sheremetyevo pour prouver qu'elle avait passé les contrôles de sécurité et qu'elle n'avait pas d'objets ou de substances interdits en sa possession. Dès le début du piquet, un message a été publié sur la chaîne Telegram « Où est Seda ? », dans lequel la militante explique ses actions et appelle à la solidarité. Les forces de sécurité ont arrêté Lena une heure après le début du piquet de grève, mais son pari que « personne n'a intérêt à provoquer un scandale interethnique à propos d'une fille qui n'a pas brûlé le Coran ni commis d'acte illégal et qui se bat simplement pour son amie » s'est avéré juste : elle a été rapidement libérée sans inculpation. Elle a atteint son objectif, qui était « d'attirer l'attention des médias avant même son éventuelle arrestation ».
Une grande partie de la campagne consistait à impliquer différents groupes politiques, du Parti libertaire à l'Action socialiste de gauche, qui, selon Patyaeva, « se sont réunis et ont trouvé un terrain d'entente ». Les militants visaient à recueillir 2 000 signatures papier au cours des quatre semaines de la campagne, mais ils ont finalement obtenu plus de 5 500 signatures papier et plus de 2 000 signatures électroniques.
« Ce n'est pas une question de politique. […] Je souhaite bénéficier du soutien le plus large possible. Même de la part de personnes avec lesquelles je ne serais pas d'accord si nous nous asseyions pour discuter de toutes les autres questions », admet Lena. « Le cas de Seda est clair pour tout le monde : la gauche comme la droite, les libéraux comme les conservateurs, l'opposition comme les partisans du gouvernement. Les seuls qui détestent cette campagne sont ceux qui soutiennent les « crimes d'honneur », généralement des hommes tchétchènes. Ils nous envoient des menaces, tandis que certaines femmes tchétchènes, au contraire, me soutiennent et me remercient pour ce que je fais. »
La campagne « Où est Seda ? » touche un point sensible de la politique russe. Comme on le sait, la Tchétchénie a développé son propre système juridique, dans lequel les agents de l'État se livrent non seulement à des représailles extrajudiciaires internes, mais mènent parfois aussi des raids en dehors de la République (comme le meurtre de Boris Nemtsov ou l'enlèvement des militants de l'opposition Magamadov et Isaev à Nijni Novgorod). Ce fait est aussi évident qu'il est impossible pour les autorités tchétchènes de le reconnaître : elles affirment que la Tchétchénie respecte toujours les lois russes communes. Le gouvernement fédéral ferme également les yeux sur les « crimes d'honneur » et autres manifestations du statut particulier de la République.
La question de l'autonomie tchétchène est devenue un défi existentiel pour le nouvel État russe dans les années 1990 et, dans le même temps, l'un des principaux arguments en faveur de l'élection d'un président issu de la police secrète. Aujourd'hui, la Tchétchénie, avec ses anachronismes reconstruits et ses cultes militarisés, sert d'exemple effrayant pour le reste de la Russie, et « l'ordre public » dans la république du Caucase du Nord reste un symbole du transfert de pouvoir réussi il y a 25 ans, des réalisations politiques de Poutine et de la viabilité globale de la Fédération de Russie en tant qu'État post-soviétique. L'image sinistre de la Tchétchénie tient en grande partie à son caractère fermé : les habitants du reste de la Fédération de Russie ne sont pas censés connaître l'état d'esprit réel des Tchétchènes. Tout ce que le gouvernement veut qu'ils sachent (ou croient), c'est que le mécontentement public à l'égard du régime de Kadyrov leur coûterait cher et que sa chute entraînerait rapidement l'effondrement de la Russie.
La tactique de Lena Patyaeva consistant à franchir les frontières s'est donc avérée aussi risquée que justifiée, d'abord lorsqu'elle est arrivée à l'improviste à Grozny pour manifester, puis lorsqu'elle s'y est rendue pour être interrogée en tant que témoin. « L'enquêteur tchétchène m'a dit que je devais être interrogée en tant que témoin à mon domicile, mais j'ai immédiatement répondu : « Laissez-moi venir chez vous ». » Ce voyage en Tchétchénie lui a également permis d'entrer en contact direct avec la population locale, y compris des policiers. « L'un d'eux m'a demandé pourquoi je pensais que ses proches l'avaient tuée. Et quand il a appris que Seda vivait à Saint-Pétersbourg avec un Russe, il a admis : « Oh, eh bien, dans ce cas, ils auraient pu la tuer ». »
Le gouvernement tchétchène n'aime pas la publicité, c'était le principal argument de Lena. « La publicité est le seul moyen de pression dont nous disposons. Lorsque je me suis impliquée dans cette affaire, l'histoire était déjà publique et il était trop tard pour régler les choses en privé. À l'heure actuelle, la publicité est la seule chose qui leur met la pression et les met mal à l'aise […] Il faudra du temps aux forces de sécurité tchétchènes, assises dans leurs bureaux, pour décider qu'elles en ont assez de toute cette agitation et qu'elles doivent montrer Seda vivante ou mettre ses assassins en prison, si elle a été tuée. »
Il semble que la tactique de Lena, bien que lente, porte ses fruits : le fait que Seda ait été déclarée disparue en juin est une avancée majeure, qui donne une lueur d'espoir à tous ceux qui suivent cette histoire difficile.
Transcender les nouvelles frontières
Lorsque les moyens de protestation se font rares, que les anciennes structures de contestation ont disparu et que les traditions de résistance post-soviétiques sont brisées, ceux qui veulent s'exprimer n'ont plus que quelques outils à leur disposition. Ils peuvent s'adresser à Poutine, faire intervenir des soldats, recueillir des signatures, lancer des pétitions, organiser des piquets de grève individuels, rassembler des gens… Presque tout le monde essaie d'agir dans le cadre de plus en plus restreint de la loi et presque tout le monde insiste sur la nature « apolitique » de ses actions, ce qui lui permet de se défendre contre la répression tout en comptant sur le soutien de la majorité politiquement confuse sur des questions spécifiques, telles que la préservation du patrimoine naturel et culturel dans les républiques ethniques minoritaires ou le rejet de coutumes telles que les « crimes d'honneur ».
Cependant, quel que soit le degré de distanciation par rapport à la politique, la nécessité de créer un cadre plus large pour discuter des questions locales demeure. Au lieu d'une concurrence entre les grands programmes politiques, qui a été interdite, on assiste à la réinvention ou à la création de rituels collectifs (et parfois personnels), à une lutte pour l'interprétation des symboles officiels de la mémoire historique ou pour la formulation de la Constitution. On peut rappeler comment les femmes de conscrits (dans une autre campagne récente très médiatisée, The Way Home) se sont approprié des dates et des monuments pour leurs actions, rivalisant avec les autorités pour définir la mémoire publique de la Seconde Guerre mondiale.La déclaration de Turchak selon laquelle les défenseurs de l'autonomie de l'Altaï « dérangent les esprits » met en évidence un véritable désaccord : les divinités, les esprits locaux, les fantômes ancestraux et les figures des morts représentent-ils toujours la paix et l'ordre, c'est-à-dire l'administration actuelle, ou pourraient-ils se ranger du côté de ceux qui défient les riches et les puissants de ce monde ?
Dans une interview, Lena Patyaeva, figure de proue de la campagne « Où est Seda ? », raconte comment elle a pris le temps de se familiariser avec l'ensemble du paysage politique et comment elle a élaboré étape par étape sa stratégie de campagne et son cadre rituel unique. « J'ai pris la décision d'aller en Tchétchénie le soir du Nouvel An. Je ne voulais pas le faire n'importe quel jour, mais à la date anniversaire de l'enlèvement, le 25 mars. […] Grâce à mon voyage en Tchétchénie, les gens ont commencé à recueillir des signatures. Je suis certaine que sans ce voyage, les choses ne se seraient jamais passées à une telle échelle ». Rompant avec les conventions, les fêtes saisonnières telles que le réveillon du Nouvel An ne sont pas ici des moments de repos avant le retour à l'ordre ancien, mais des occasions de prendre une décision importante et de faire un pas en avant – un pas à la fois personnel et socialement significatif, comme pour briser le cycle de l'apathie politique généralisée.
Un nouveau rituel politique important consiste à défendre le territoire, dans différents sens du terme : alors que l'État salue la défense des nouvelles frontières de la Fédération de Russie, ses actions sont perçues par de nombreux habitants des régions russes comme une attaque contre leur territoire, qu'il s'agisse de leurs parcelles privées, de leurs zones forestières et montagneuses protégées ou des frontières administratives de leurs républiques minoritaires sur lesquelles les autorités fédérales ont des projets.
Le régime se soucie de l'« intégrité » du territoire sous son contrôle, il protège ses frontières – et il les viole également, privant les pays voisins de leur intégrité, supprimant les garanties d'intégrité des constitutions de ses républiques membres et divisant leurs territoires (rappelons les récentes manifestations en Ingouchie contre le transfert d'une partie de leur territoire à la Tchétchénie). Il crée une frontière informelle entre la Tchétchénie et le reste de la Fédération de Russie, et nous voyons que le franchissement de cette frontière par un militant s'est avéré être un geste politique fort qui a conduit à un succès partiel.
Plus on parle de frontières, plus il est important de trouver comment les franchir, et plus il est important de penser au-delà des frontières notre façon de voir les choses, nos actions et nos projets. Shies est devenu un centre de résistance en grande partie parce qu'il se trouvait à la jonction de deux régions : la région d'Arkhangelsk et la République des Komis. Ce qui se passe aujourd'hui au Bachkortostan est soutenu par les habitants de la région voisine de Tcheliabinsk, entre autres, ce qui est un bon signe que ce qui se passe ne se limite pas à un programme ethnique ou national bachkir. Le peuple de l'Altaï a été soutenu par les habitants d'autres régions et États : Tyva, Sakha, Bouriatie, Kraïe de l'Altaï et Kirghizistan. Les montagnes, les forêts, les rivières et les zones climatiques transcendent les frontières, tout comme les droits humains. En cette période d'obsession pour les frontières et la souveraineté, nous devrons tous donner un nouveau sens politique à cette vérité évidente.
Des citoyens engagés de différentes régions de Russie réapprennent à faire de la politique dans de nouvelles conditions. Ils sont contraints de forger de nouveaux liens au-delà des barrières érigées par les autorités et de recoder les rituels soutenus par l'État. Est-il possible de créer un espace politique dans lequel la lutte pour la terre contre les fonctionnaires fédéraux et les entreprises devient un front commun, et où les traditions patriarcales dépassées cessent d'être un moyen de terroriser, de diviser et de paralyser la société ? C'est peut-être possible, mais cela exigera non seulement que les militants locaux fassent preuve de courage et d'ingéniosité, mais aussi qu'ils bénéficient d'une attention, d'un soutien et d'une solidarité non dogmatiques, au-delà de toutes les frontières.
Kirill Medvedev
https://www.posle.media/article/wartime-protest-across-russias-internal-borders
Traduction Deepl revue ML
https://www.reseau-bastille.org/2025/08/01/protestations-en-temps-de-guerre-a-linterieur-des-frontieres-russes/
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Le nouveau maccarthysme universitaire de la critique d’Israël aux États-Unis, en Allemagne et en Israël
À Jérusalem, aux États-Unis, en Allemagne des professeurs sont licenciés et des étudiants sanctionnés pour s'être exprimés sur la guerre à Gaza. La liberté académique n'est pas un luxe de tour d'ivoire ; elle est une pierre angulaire de la vie démocratique. Prenons la parole non seulement pour nous-mêmes, mais pour un espace public plus juste et honnête. Par Katharina Galor et Noga Wolff.
Tiré du blogue des autrices.
À Jérusalem, une professeure a été emmenée menottée pour avoir critiqué la guerre que son gouvernement mène à Gaza. Aux États-Unis, deux présidentes d'université ont dû démissionner sous la pression de donateurs opposés aux manifestations pro-palestiniennes. En Allemagne, une chaire de professeur invité a été annulée après qu'une universitaire juive américaine a signé une lettre appelant à un cessez-le-feu. Dans ces trois contextes nationaux — Israël, les États-Unis et l'Allemagne — un nouveau maccarthysme vise les universitaires critiques de la politique israélienne.
Depuis l'attaque du Hamas le 7 octobre 2023 et la guerre menée par Israël à Gaza, les universitaires critiques d'Israël font face à une répression grandissante. Dans ces trois pays, le simple fait de réclamer un cessez-le-feu ou de témoigner de la compassion pour les civils palestiniens peut entraîner des représailles professionnelles, des menaces judiciaires, l'opprobre public, la censure, des menaces d'expulsion — voire l'emprisonnement.
Nous sommes deux universitaires israéliennes, l'une en Israël, l'autre aux États-Unis, cette dernière en lien étroit avec le monde académique allemand. Les États-Unis et l'Allemagne apportent un soutien politique et militaire constant à Israël, mais celles et ceux qui remettent en cause ce soutien paient un prix élevé. Les accusations d'antisémitisme, de haine ou de trahison ciblent aussi bien des chercheurs juifs qu'arabes, mais frappent plus durement encore les Palestiniens, les musulmans, les voix minoritaires.
À Harvard et à l'Université de Pennsylvanie, Claudine Gay et Liz Magill ont dû démissionner sous la pression politique et financière, accusées d'avoir été trop indulgentes envers des manifestations pro-palestiniennes. Des professeurs ont été licenciés, et des étudiants internationaux ainsi qu'un universitaire ont été menacés d'expulsion pour leurs prises de position pro-palestiniennes. De plus, la définition de l'IHRA de l'antisémitisme, adoptée dans nombre d'universités, confond critique d'Israël et antisémitisme, en particulier lorsqu'elle assimile l'antisionisme à de la haine et de la violence. Le climat sur les campus s'est glacé : des enseignants sont surveillés, réprimandés ou sanctionnés pour leurs recherches ou leurs enseignements critiques portant sur Israël ou la Palestine, des étudiants s'autocensurent – le silence s'installe.
En Allemagne, où la lutte contre l'antisémitisme est une priorité nationale, cet engagement est instrumentalisé pour étouffer la critique d'Israël. L'histoire de la Shoah, la culpabilité allemande et la notion de Staatsräson — qui fait du soutien à Israël un impératif moral et politique — sont invoquées pour délégitimer toute forme de solidarité avec les Palestiniens. En 2019, le Bundestag a qualifié le mouvement BDS d'« antisémite » ; depuis, des universitaires ont perdu des financements ou des invitations pour avoir défendu les droits des Palestiniens. Depuis le 7 octobre, on demande aux candidats à des postes académiques de renier le BDS ou d'approuver la définition IHRA comme condition d'embauche ou de financement. Le soutien inconditionnel à Israël est érigé en devoir moral ; les voix critiques sont perçues comme une atteinte au consensus moral et politique. L'universitaire juive américaine Amy Kaplan a ainsi vu son poste de professeur invité annulé à l'université de Hambourg après avoir signé une lettre appelant à un cessez-le-feu.
En Israël, toute voix critique est réprimée au nom de la sécurité nationale et de la loyauté envers l'État. Exprimer de la compassion pour les Palestiniens ou critiquer la guerre est perçu comme une trahison. Nadera Shalhoub-Kevorkian, universitaire palestinienne citoyenne d'Israël, a été arrêtée après avoir critiqué la guerre à Gaza – une première pour une universitaire israélienne. D'autres enseignants ont été suspendus ou licenciés pour avoir exprimé des positions pro-palestiniennes. De nouvelles ordonnances d'urgence promulguées après le 7 octobre restreignent encore la liberté d'expression, en assimilant la critique à l'incitation. La loi « Nakba » de 2011 autorise le gouvernement à réduire les subventions des institutions qui commémorent la catastrophe palestinienne de 1948. La frontière entre dissidence et criminalité s'efface.
La liberté académique n'est pas un luxe de tour d'ivoire ; elle est une pierre angulaire de la vie démocratique. Quand des professeurs sont licenciés et des étudiants sanctionnés pour s'être exprimés, ce n'est pas qu'un problème universitaire – c'est un problème démocratique. La répression de la critique d'Israël s'inscrit dans une érosion plus vaste de l'espace public. Message glaçant : certaines vérités doivent rester cachées.
Paradoxalement, l'acharnement de cette répression prouve l'importance de nos idées : si elles étaient insignifiantes, nul ne chercherait autant à les faire taire.
Universitaires, étudiants, artistes : faisons front commun et refusons l'intimidation. Exigeons le droit de questionner et de nous exprimer sans crainte. Le nouveau maccarthysme ne réussira que si nous laissons la peur l'emporter ; il échouera si nous répondons par une solidarité internationale.
Aujourd'hui, l'universitaire est visé — comme le sont journalistes, avocats, artistes et toutes celles et ceux qui osent penser, créer ou témoigner. Prenons la parole non seulement pour nous-mêmes, mais pour un espace public plus juste et honnête. Quand nous parlons d'une seule voix, nous faisons plus que résister – nous élargissons le champ du possible.
Katharina Galor enseigne les études juives et le Moyen-Orient à l'Université Brown, aux États-Unis. Elle a publié Out of Gaza : A Tale of Love, Exile, and Friendship (Potomac Books, 2025), et ses recherches portent sur la culture visuelle, le patrimoine et le conflit israélo-palestinien.
Noga Wolff enseigne au College of Management Academic Studies, en Israël. Elle a écrit sur les interprétations historiographiques de l'antisémitisme et s'intéresse aux questions d'identité, de pédagogie et de société dans l'Israël.
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La loi européenne sur la liberté des médias - Protection ou contrôle ?
L'entrée en vigueur de la loi européenne sur la liberté des médias (European Media Freedom Act) en août 2025 soulève un paradoxe fondamental : comment une législation présentée comme protectrice de la liberté de la presse peut-elle simultanément autoriser l'arrestation de journalistes et leur surveillance ?
Tiré du blogue de l'auteur.
Cette analyse critique examine les tensions inhérentes à ce texte législatif qui révèle des difficultés "commodes" pour concilier sécurité, lutte contre la désinformation et liberté d'expression dans l'espace démocratique européen.
I. Les ambitions affichées : une protection renforcée du journalisme
A. Les garanties théoriques de la loi
La loi européenne sur la liberté des médias s'inscrit officiellement dans une démarche de protection du journalisme. L'article 4 établit le principe de protection des sources journalistiques, interdisant en théorie le recours aux logiciels espions ou aux arrestations pour contraindre les journalistes à révéler leurs informateurs. Cette disposition répond à une préoccupation légitime face aux pressions croissantes exercées sur les journalistes d'investigation dans plusieurs États membres.
La volonté de renforcer les médias de service public (article 5) témoigne également d'une reconnaissance de leur rôle dans le pluralisme démocratique. En exigeant des procédures transparentes pour la nomination des dirigeants et un financement adéquat, la loi semble vouloir prémunir ces organismes contre les instrumentalisations politiques.
B. Une réponse aux défis contemporains
Cette législation s'inscrit dans un contexte où les médias européens font face à des défis multiples : concentration capitalistique, influence des plateformes numériques, campagnes de désinformation et pressions politiques croissantes. La création d'un cadre juridique harmonisé répond à un besoin réel de coordination face à ces enjeux transnationaux.
II. Les contradictions fondamentales : liberté conditionnelle et contrôle renforcé
A. L'exception qui dévore la règle
La principale contradiction de cette loi réside dans ses exceptions. Si l'article 4 protège théoriquement les sources journalistiques, il autorise immédiatement des dérogations au nom de l'« intérêt général » et de la « proportionnalité ». Ces notions floues et subjectives ouvrent une brèche considérable dans la protection annoncée.
L'autorisation d'utiliser des « logiciels de surveillance intrusifs » pour des infractions punies de trois ans d'emprisonnement minimum élargit dangereusement le champ d'application. L'inclusion du « racisme et de la xénophobie » aux côtés du terrorisme révèle une approche extensive qui pourrait englober de nombreux sujets d'investigation journalistique sensibles.
B. La surveillance institutionnalisée
L'obligation de tenir des registres nationaux des propriétaires de médias (article 6) instaure un système de fichage qui, sous couvert de transparence, permet un contrôle administratif renforcé. Cette mesure, couplée aux possibilités de surveillance, dessine les contours d'un système de monitoring généralisé de la profession journalistique.
III. La lutte contre la désinformation : prétexte ou nécessité ?
A. Un enjeu démocratique réel
La préoccupation concernant la désinformation n'est pas feinte. Les campagnes de manipulation informationnelle, amplifiées par les algorithmes des plateformes numériques, constituent effectivement une menace pour le débat démocratique. La volonté de réguler les « modèles économiques qui tendent à amplifier les contenus polarisants » répond à une problématique avérée.
B. Les risques de l'arbitraire
Cependant, la définition de la désinformation reste problématique. Qui détermine ce qui constitue une information fiable ? Le « Comité européen pour les services de médias », malgré son indépendance formelle, reste largement influencé par la Commission européenne qui en fournit le secrétariat et y place un représentant. Cette configuration soulève des questions sur l'impartialité des décisions.
La promotion des « médias de confiance » implique nécessairement une labellisation qui pourrait créer une hiérarchie entre sources « approuvées » et « suspectes », remettant en cause le principe d'égalité d'accès à l'information.
IV. Les enjeux démocratiques : entre protection et paternalisme
A. Le paradoxe de la liberté contrôlée
Cette loi illustre un paradoxe contemporain : l'État démocratique, face aux défis de la désinformation et des menaces sécuritaires, tend à restreindre les libertés qu'il prétend protéger. La logique sécuritaire l'emporte progressivement sur les principes libéraux, créant un système de « liberté surveillée » pour les médias.
B. L'érosion du contre-pouvoir journalistique
En institutionnalisant le contrôle des médias par des organismes liés aux autorités publiques, cette loi risque d'affaiblir la fonction de contre-pouvoir traditionnellement dévolue à la presse. L'autocensure pourrait se développer face aux risques de sanctions ou de surveillance.
V. Perspectives critiques et alternatives
A. Une harmonisation par le bas ?
Plutôt que d'harmoniser vers le haut les standards de liberté de la presse, cette loi semble niveler par le bas en généralisant des pratiques restrictives. Elle risque de légitimer dans l'ensemble de l'UE des mesures de contrôle qui n'existaient que dans certains États membres.
B. Vers une solution alternative
Une approche plus respectueuse des libertés fondamentales pourrait privilégier : l'éducation aux médias, la transparence des algorithmes de recommandation, le soutien économique aux médias indépendants sans contrepartie éditoriale, et des mécanismes de fact-checking décentralisés plutôt qu'une régulation centralisée.
Conclusion
La loi européenne sur la liberté des médias révèle les tensions de nos démocraties contemporaines, prises entre la nécessité de lutter contre de nouvelles menaces informationnelles et la préservation des libertés fondamentales. En prétendant protéger la liberté de la presse tout en instaurant des mécanismes de contrôle étendus, elle illustre parfaitement la dérive sécuritaire qui caractérise de nombreuses législations actuelles.
Cette loi pose une question fondamentale : dans quelle mesure peut-on restreindre la liberté au nom de sa protection ? La réponse à cette interrogation déterminera l'avenir du journalisme européen et, plus largement, la sanité de nos démocraties. Car comme l'histoire l'enseigne, les atteintes à la liberté de la presse, même justifiées par de nobles intentions, constituent souvent les premiers pas vers l'autoritarisme.
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Journalistes en danger : Nos yeux et nos oreilles à Gaza sont pris pour cibles
Un collectif de 52 journalistes, retraités, actifs et enseignants, lance un appel à la solidarité envers les journalistes de la bande de Gaza dont le travail est rendu impossible par les conditions de vie quand ils ne sont pas directement visés par des bombardements.
Nous sommes un groupe de journalistes québécois souhaitant exprimer toute notre solidarité envers nos collègues de la bande de Gaza, qui exercent leur métier dans des conditions effroyables.
Nous joignons ainsi notre voix à celle de nombreux autres associations et syndicats de journalistes internationaux, dont la Fédération internationale des journalistes, qui représente 600 000 professionnels des médias dans plus de 140 pays, ainsi que la Fédération européenne des journalistes, qui ont dénoncé ces conditions au cours des derniers mois.
Depuis 22 mois, plus de 200 journalistes et travailleurs médiatiques palestiniens sont tombés sous les bombes ou sous les balles israéliennes, « dont au moins 46 ciblés en raison de leur activité journalistique », selon Reporters sans frontières et le consortium d'enquête de médias Forbidden Stories.
Encore ce dimanche, le 10 août, cinq journalistes du réseau Al-Jazeera ont péri dans une frappe ciblée sur leur tente, dans la ville de Gaza. Reporters sans frontières dénonce l'« assassinat revendiqué » par l'armée israélienne d'une des victimes de cette frappe, Anas al-Sharif.
Ce conflit meurtrier a déjà tué plus de journalistes et de travailleurs de médias que toutes les guerres réunies depuis le début du XXe siècle, affirme l'Institut Watson de l'Université Brown, au Rhode Island (1).
Ceux qui continuent, malgré tout, à nous informer font preuve d'un immense courage. Ils sont nos yeux et nos oreilles sur le terrain, les seuls à pouvoir rendre compte de la terrible réalité à laquelle font face les habitants de la bande de Gaza. Leur travail est indispensable, particulièrement maintenant, alors que le cabinet de sécurité israélien vient de voter l'occupation militaire de la ville de Gaza, ce qui ne peut qu'exacerber la crise humanitaire actuelle.
Trop affaiblis pour informer
Avec l'étau du blocus imposé par Israël, nos collègues palestiniens souffrent aussi, comme leurs 2 millions de compatriotes, de la faim, à un point tel que certains sont trop affaiblis pour continuer à exercer leurs fonctions – comme le révélait récemment l'un des correspondants de l'Agence France-Presse.
Nous avons le devoir de dénoncer cette réalité sans précédent, qui entrave la liberté d'informer tout en mettant en péril la vie des journalistes.
Nous appelons le gouvernement canadien à faire pression auprès du gouvernement israélien afin qu'il mette tout en œuvre pour laisser les journalistes palestiniens effectuer leur travail en respectant minimalement leur sécurité.
Rappelons que les journalistes sont, en vertu de l'article 79 de la Convention de Genève (12 août 1949), « considérés comme des personnes civiles » et doivent donc bénéficier des mêmes mesures de protection lors des conflits armés.
Nous demandons également au gouvernement du Canada de faire pression sur les autorités israéliennes pour qu'elles ouvrent la bande de Gaza aux médias internationaux, dont ceux du Québec, afin qu'ils puissent rendre compte du conflit armé et de la catastrophe humanitaire en cours, comme c'est le cas dans toute autre guerre, notamment celle qui sévit en Ukraine. Cette ouverture devrait aussi permettre aux organismes de presse internationaux qui engagent des journalistes palestiniens à Gaza de se rendre sur place pour leur prêter main-forte et les aider à améliorer leur situation.
Enfin, nous réclamons l'évacuation de ceux parmi nos collègues palestiniens dont l'état de santé est précaire au point de mettre leur survie en péril.
Soutenir publiquement les journalistes de Gaza, c'est défendre la liberté de la presse et la libre circulation de l'information, toutes deux grandement menacées. Ces enjeux de la liberté d'information et de la protection des journalistes en zone de conflit devraient nous unir et nous mobiliser, en dehors de toute partisanerie politique.
* Consultez la liste complète des 52 signataires de la lettre
1. Consultez le rapport de l'Institut Watson de l'Université Brown

La forêt québécoise face aux spoliateurs et à ses alliés caquistes
Depuis avril dernier, le projet de loi 97 plane au-dessus de la tête du Québec comme une épée de Damoclès alors que le gouvernement caquiste s'apprête à donner littéralement une large partie de la forêt québécoise à l'industrie forestière sous prétexte de lui fournir de la prévisibilité. Or, le bulldozer de l'industrie est affamé suite aux incendies de forêts de l'année dernière et le gouvernement Legault lui offre le tiers de la forêt québécoise sur un plateau d'argent. Tous les intervenant-es se mobilisent pour freiner ce vol des ressources.
Le projet de loi 97 de la ministre Blanchette-Vézina divise le territoire forestier en trois parties : des zones d'aménagement forestier prioritaire, des zones multi-usages et des zones de conservation. La planification stratégique de cette répartition territoriale incomberait non plus aux fonctionnaires du ministère des Ressources naturelles et des Forêts (MRNF), mais plutôt à des aménagistes forestiers régionaux. Ces derniers devront au préalable mener des consultations avec les populations locales concernées, se prêtant ainsi aux menaces de pressions de l'industrie et de ses alliés au sein des élites locales.
Les critiques pleuvent : risques d'affaiblissement des zones de protection environnementales, absence de véritable consultation auprès des Premières nations, graves lacunes quant aux assises scientifiques de l'orientation de la politique, inquiétudes quant au sort des ZEC (zones d'exploitation contrôlée), ignorance quant aux conséquences des changements climatiques, consultations publiques alambiquées.
La forêt québécoise est mal en point. Conséquence des feux de forêt qui se multiplient, de l'arrivée d'insectes ravageurs, de l'érosion de la biodiversité, de la surexploitation commerciale ; plusieurs parlent d'une tempête parfaite. Le projet de loi caquiste est déposé dans ce contexte et rien ne vient corriger les orientations qui ont mené à cette situation, au contraire. Pour citer Nature Québec, « Le projet de loi 97 vient sacrifier les acquis environnementaux et sociaux hérités de la Commission Coulombe, au profit des intérêts à court terme des grands lobbys du bois, incluant des multinationales, le tout de manière antidémocratique ! On recule de 40 ans en arrière, alors qu'il faudrait regarder 40 ans en avant ! »
Les Premières nations mènent une lutte de tous les instants contre ce projet de loi. Selon APTN news, l'ingénieur forestier et chercheur Eric Alvarez affirme que 23,56 millions d'hectares de forêt sont identifiés comme potentiellement exploitables. « Cela réserverait quelque 8 millions d'hectares à la seule industrie forestière. Huit millions d'hectares où tous les autres intervenant-es et utilisateur-ices de la forêt publique n'auront qu'une chose à faire : se taire. » Selon APTN news, « les objections des Autochtones portent principalement sur le fait que le projet de loi ne reconnaît pas leurs droits inhérents. Cette question est étroitement liée à la proposition de privatiser un tiers des terres du Québec, dont près de la moitié n'ont pas été cédées et ne font pas l'objet de traités. »
Selon le chef Lucien Wabanonik, ces propositions font du projet de loi 97 « une insulte à notre intelligence » et « une provocation directe à nos membres en territoire » qui « constitue un acte de dépossession de nos terres ». Pendant ce temps, la CAQ jette de l'huile sur le feu des tensions entre les communautés autochtones et les travailleurs et travailleuses de la forêt dans une stratégie évidente du diviser pour régner. Elle mobilise les élites locales afin de faire front contre les oppositions. Des barrages et contre-barrages sont montés de part et d'autre. L'APNQL a quitté la table de concertation en guise de protestation face à l'immobilisme de la ministre. La formation du Front de Résistance Autochtone Populaire (FRAP) qui a organisé une manifestation en juillet dernier risque de rallier les peuples autochtones autour de la revendication du retrait du projet de loi.
Bref, la CAQ donne littéralement un tiers de la forêt québécoise à l'industrie qui serait désormais maître chez nous au détriment des intérêts de la population. Le projet de loi ne fait aucune mention des objectifs de protection de la ressource et l'industrie pourrait faire comme bon lui semble.
L'opposition s'est mobilisée rapidement dès le dépôt du projet de loi. Les Premières nations, les syndicats, les groupes écologistes ont émis des avis défavorables aux objectifs caquistes. On exige le retrait pur et simple du projet de loi. Les oppositions à l'assemblée nationale demeurent prudentes quant à la critique de l'orientation du gouvernement Legault. Québec solidaire demande de suspendre les travaux entourant le projet de loi 97 et de consulter les Premières nations. Le premier ministre Legault, face aux critiques, évite de parler de changements au projet de loi, mentionnant des « ajustements » qui pourraient être apportés mais qui ne remettent pas en question son orientation générale.
Le gouvernement caquiste veut nous enfoncer sa loi dans la gorge. La résistance populaire demeure la seule façon de faire entendre raison à ces spoliateurs.
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30 ans de YOGA DU RIRE

« Cellule de légitimation » : une unité israélienne chargée de relier les journalistes de Gaza au Hamas
Considérant les médias comme un champ de bataille, une cellule secrète du renseignement militaire a fouillé Gaza à la recherche de matériel destiné à renforcer le hasbara israélien, y compris des affirmations douteuses visant à justifier le meurtre de journalistes palestiniens.
Tiré d'Agence médias Palestine.
L'armée israélienne a mis en place une unité spéciale appelée la « Cellule de légitimation », chargée de collecter du renseignement à Gaza afin de renforcer l'image d'Israël dans les médias internationaux, selon trois sources du renseignement qui se sont confiées à +972 Magazine et Local Call et ont confirmé l'existence de l'unité.
Créée après le 7 octobre, l'unité recherchait des informations sur l'utilisation par le Hamas des écoles et des hôpitaux à des fins militaires, ainsi que sur les tirs de roquettes ratés des groupes armés palestiniens qui ont causé des victimes civiles dans l'enclave. Elle avait aussi pour mission d'identifier des journalistes basés à Gaza qu'elle pourrait présenter comme des agents infiltrés du Hamas, afin de désamorcer l'indignation mondiale croissante suscitée par l'assassinat de reporters palestiniens, le dernier en date étant le journaliste d'Al Jazeera Anas Al-Sharif, tué cette semaine dans une frappe aérienne israélienne.
Selon ces sources, la motivation de la Cellule de légitimation n'était pas la sécurité, mais la communication. Animés par la colère que des reporters gazaouis « salissent [le] nom [d'Israël] aux yeux du monde », ses membres étaient impatients de trouver un journaliste qu'ils pourraient relier au Hamas et marquer comme cible, a affirmé l'une d'elles. Cette source a décrit un schéma récurrent dans le travail de l'unité : chaque fois que les critiques médiatiques contre Israël s'intensifiaient sur un sujet précis, la Cellule recevait pour ordre de trouver du renseignement déclassifiable et exploitable publiquement pour contrer le récit.
« Si les médias mondiaux parlent d'Israël qui tue des journalistes innocents, alors immédiatement il y a une pression pour trouver un journaliste qui ne serait pas si innocent, comme si cela rendait acceptable de tuer les 20 autres », a déclaré une source du renseignement.
Souvent, c'était l'échelon politique israélien qui dictait à l'armée les axes d'enquête de l'unité, a ajouté une autre source. Les informations recueillies par la Cellule de légitimation étaient également transmises régulièrement aux Américains par des canaux directs. Des officiers du renseignement ont indiqué qu'on leur avait dit que leur travail était essentiel pour permettre à Israël de prolonger la guerre.
« L'équipe collectait régulièrement du renseignement pouvant servir au hasbara, par exemple, une cache d'armes [du Hamas] découverte dans une école, tout ce qui pouvait renforcer la légitimité internationale d'Israël à poursuivre les combats », a expliqué une autre source. « L'idée était de permettre [à l'armée] d'opérer sans pression, afin que des pays comme les États-Unis ne cessent pas de fournir des armes. »
L'unité cherchait aussi des preuves reliant la police de Gaza à l'attaque du 7 octobre, pour justifier leur ciblage et démanteler la force de sécurité civile du Hamas, a ajouté une source familière de son travail.
Deux sources du renseignement ont raconté qu'au moins une fois depuis le début de la guerre, la Cellule de légitimation avait déformé du renseignement pour permettre de présenter faussement un journaliste comme membre de la branche militaire du Hamas. « Ils étaient impatients de l'étiqueter comme une cible, comme un terroriste, de dire qu'il était légitime de l'attaquer », se souvient une source. « Ils disaient : le jour, c'est un journaliste, la nuit, c'est un commandant de section. Tout le monde était enthousiaste. Mais il y a eu une chaîne d'erreurs et des raccourcis pris.
« À la fin, ils ont réalisé qu'il était réellement journaliste », poursuit la source, et le journaliste n'a pas été visé.
Un schéma similaire de manipulation apparaît dans les renseignements présentés sur Al-Sharif. Selon les documents publiés par l'armée, non vérifiés de manière indépendante, il aurait été recruté par le Hamas en 2013 et serait resté actif jusqu'à ce qu'il soit blessé en 2017, ce qui, même si les documents étaient exacts, prouverait qu'il ne jouait aucun rôle dans la guerre actuelle.
Il en va de même pour le cas du journaliste Ismail Al-Ghoul, tué en juillet 2024 dans une frappe aérienne israélienne à Gaza-Ville avec son caméraman. Un mois plus tard, l'armée a affirmé qu'il était un « opérateur de la branche militaire et un terroriste Nukhba », citant un document de 2021 prétendument extrait d'un « ordinateur du Hamas ». Or ce document indiquait qu'il avait reçu son grade militaire en 2007, alors qu'il n'avait que 10 ans, et sept ans avant sa supposée recrue dans le Hamas.
« Trouver le plus de matériel possible pour le hasbara »
L'un des premiers efforts médiatisés de la Cellule de légitimation a eu lieu le 17 octobre 2023, après l'explosion meurtrière de l'hôpital Al-Ahli à Gaza-Ville. Tandis que les médias internationaux, citant le ministère de la Santé de Gaza, rapportaient qu'une frappe israélienne avait tué 500 Palestiniens, les responsables israéliens affirmaient que l'explosion avait été causée par une roquette mal tirée du Jihad islamique et que le bilan était bien moindre.
Le lendemain, l'armée a diffusé un enregistrement que la Cellule avait retrouvé dans des interceptions de renseignements, présenté comme un appel téléphonique entre deux membres du Hamas accusant le Jihad islamique de la bavure. De nombreux médias mondiaux ont ensuite jugé l'hypothèse plausible, certains menant leurs propres enquêtes, et cette divulgation a porté un coup sévère à la crédibilité du ministère de la Santé de Gaza, saluée au sein de l'armée israélienne comme une victoire pour la Cellule.
En décembre 2023, un militant palestinien des droits humains a déclaré à +972 et Local Call qu'il avait été stupéfait d'entendre sa propre voix dans cet enregistrement, qu'il affirmait être simplement une conversation anodine avec un ami. Il a insisté n'avoir jamais été membre du Hamas.
Une source ayant travaillé avec la Cellule de légitimation a déclaré que la publication de matériel classifié comme un appel téléphonique était extrêmement controversée. « Ce n'est vraiment pas dans l'ADN de l'Unité 8200 d'exposer nos capacités pour quelque chose d'aussi vague que l'opinion publique », a-t-il expliqué.
Pourtant, les trois sources ont indiqué que l'armée traitait les médias comme une extension du champ de bataille, l'autorisant à déclassifier des renseignements sensibles pour diffusion publique. Même le personnel du renseignement extérieur à la Cellule devait signaler tout élément pouvant servir dans la guerre de l'information. « Il y avait cette phrase : “Ça, c'est bon pour la légitimité” », se rappelle une source. « Le but était simplement de trouver le plus de matériel possible au service du hasbara. »
Après la publication de l'article, des sources officielles de la sécurité ont confirmé à +972 et Local Call que diverses « équipes de recherche » avaient été mises en place au sein du renseignement militaire israélien au cours des deux dernières années dans le but « d'exposer les mensonges du Hamas ». Elles ont déclaré que l'objectif était de « discréditer » les journalistes couvrant la guerre dans les médias audiovisuels « de manière soi-disant fiable et précise », mais qui, selon elles, faisaient en réalité partie du Hamas. Selon ces sources, ces équipes de recherche ne jouent pas de rôle dans la sélection des cibles individuelles à attaquer.
« Je n'ai jamais hésité à dire la vérité »
Le 10 août, l'armée israélienne a tué six journalistes lors d'une frappe qu'elle a admis avoir dirigée contre le reporter d'Al Jazeera Anas Al-Sharif. Deux mois plus tôt, en juillet, le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) avait exprimé sa crainte pour la vie d'Al-Sharif, affirmant qu'il était « la cible d'une campagne de diffamation de l'armée israélienne, qu'il considérait comme un prélude à son assassinat ».
Après qu'Al-Sharif a publié en juillet une vidéo virale de lui en larmes en couvrant la crise de la faim à Gaza, le porte-parole arabophone de l'armée israélienne, Avichay Adraee, a diffusé trois vidéos l'attaquant, l'accusant de « propagande » et de participer à la « fausse campagne de famine du Hamas ».
Al-Sharif avait identifié le lien entre la guerre médiatique et la guerre militaire : « La campagne d'Adraee n'est pas seulement une menace médiatique ou une destruction d'image ; c'est une menace réelle pour ma vie », avait-il confié au CPJ. Moins d'un mois plus tard, il était tué, l'armée présentant ce qu'elle disait être du renseignement déclassifié prouvant son appartenance au Hamas pour justifier la frappe.
L'armée avait déjà affirmé en octobre 2024 que six journalistes d'Al Jazeera, dont Al-Sharif, étaient des opérateurs militaires, accusation qu'il avait vigoureusement niée. Il est devenu le deuxième de cette liste à être visé, après le reporter Hossam Shabat. Depuis l'accusation d'octobre, ses déplacements étaient bien connus, ce qui a amené de nombreux observateurs à se demander si le meurtre d'Al-Sharif, qui rapportait régulièrement depuis Gaza-Ville, ne faisait pas partie du plan d'Israël visant à imposer un black-out médiatique en prévision de la capture de la ville.
En réponse aux questions de +972 Magazine sur la mort d'Al-Sharif, le porte-parole de l'armée a réaffirmé que « Tsahal a attaqué un terroriste de l'organisation terroriste Hamas qui opérait sous couverture en tant que journaliste du réseau Al Jazeera dans le nord de la bande de Gaza », et a affirmé que l'armée « ne nuit pas intentionnellement aux personnes non impliquées et en particulier aux journalistes, tout en respectant le droit international ».
Avant la frappe, a-t-il ajouté, « des mesures ont été prises pour réduire les risques de victimes civiles, y compris l'utilisation d'armes de précision, d'observations aériennes et d'informations de renseignement supplémentaires ».
Âgé de seulement 28 ans, Al-Sharif était devenu l'un des journalistes les plus connus de Gaza. Il figure parmi les 186 reporters et travailleurs des médias tués dans l'enclave depuis le 7 octobre, selon le CPJ, la période la plus meurtrière pour les journalistes depuis que l'organisation a commencé à collecter des données en 1992. D'autres organismes avancent un bilan allant jusqu'à 270.
« Si ces mots vous parviennent, sachez qu'Israël a réussi à me tuer et à faire taire ma voix », avait écrit Al-Sharif dans son dernier message, publié à titre posthume sur ses réseaux sociaux. « J'ai vécu la douleur dans tous ses détails, goûté à la souffrance et à la perte à maintes reprises, et pourtant je n'ai jamais hésité à dire la vérité telle qu'elle est, sans la déformer ni la falsifier. »
Source : +972 Magazine
Traduction : ST pour Agence Media Palestine
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Gaza : après le meurtre de six professionnels des médias dans une frappe israélienne ciblée, RSF demande une réaction internationale forte
Ce dimanche 10 août, une frappe israélienne a tué six professionnels des médias, dont cinq travaillant ou ayant travaillé pour le média qatarien Al Jazeera et un journaliste indépendant, dans la bande de Gaza. Revendiquée par l'armée israélienne, elle visait le reporter d'Al-Jazeera Anas al-Sharif, qu'elle accuse, sans avancer de preuves solides, d'“appartenance terroriste”.
Tiré du site de RSF.
Reporters sans frontières (RSF) dénonce une technique indigne utilisée de manière récurrente contre les journalistes destinée à masquer des crimes de guerre, alors que l'armée a déjà tué plus de 200 professionnels des médias. L'organisation appelle à une réunion d'urgence du Conseil de sécurité de l'ONU pour stopper ce massacre.
- “RSF dénonce avec force et colère le meurtre de six professionnels des médias par l'armée israélienne, perpétré sous couvert, une fois encore, d'accusations de terrorisme contre un journaliste. Pourtant l'un des journalistes les plus célèbres de la bande de Gaza, Anas al-Sharif. L'armée israélienne a tué plus de 200 journalistes depuis le début de la guerre. Il faut de toute urgence mettre un terme à ce massacre et à la stratégie de blackout médiatique d'Israël, destinée à masquer les crimes commis par son armée, depuis plus de 21 mois, dans l'enclave palestinienne assiégée et affamée. La communauté internationale ne peut plus fermer les yeux et doit réagir et faire cesser cette impunité. RSF appelle le Conseil de sécurité des Nations unies à se réunir d'urgence sur le fondement de la résolution 2222 de 2015 sur la protection des journalistes en période de conflit armé afin de stopper ce carnage.
- - Thibaut Bruttin
- Directeur général de RSF
Dans la soirée du 10 août, l'armée israélienne a tué le reporter d'Al Jazeera Anas al-Sharif dans une frappe ciblée sur une tente abritant un groupe de journalistes à proximité de l'hôpital al-Shifa, à Gaza. Cette frappe revendiquée par les autorités israéliennes a également tué cinq autres professionnels des médias, dont quatre travaillant ou ayant travaillé pour la chaîne qatarienne Al Jazeera – le correspondant Mohammed Qraiqea, le vidéoreporter Ibrahim al-Thaher, Mohamed Nofal, assistant caméraman et chauffeur ce jour-là, et Moamen Aliwa, journaliste indépendant qui a travaillé avec Al Jazeera – ainsi qu'un autre journaliste indépendant, créateur d'une chaîne YouTube d'information, Mohammed al-Khaldi. Cette attaque a également blessé les reporters indépendants Mohammed Sobh, Mohammed Qita et Ahmed al-Harazine.
Cette attaque, revendiquée par l'armée israélienne, reproduit un procédé déjà employé contre des journalistes d'Al Jazeera. Le 31 juillet 2024, l'armée israélienne avait tué les reporters Ismail al-Ghoul et Rami al-Rifi dans une frappe ciblée et revendiquée, à la suite d'une campagne de dénigrement visant le premier, accusé, comme Anas al-Sharif, d'“appartenance terroriste”. Hamza al-Dahdouh, Mustafa Thuraya ou encore Hossam Shabat, eux-aussi travaillant pour le média qatarien, comptent notamment parmi les victimes de cette méthode dénoncée par RSF.
Dès octobre 2024, RSF avait mis en garde contre l'imminence d'une attaque visant Anas al-Sharif à la suite des accusations de l'armée israélienne. La communauté internationale, l'Union européenne, le Royaume-Uni et les États-Unis en tête, est restée sourde à ces avertissements. En vertu de la résolution 2222 de 2015 sur la protection des journalistes en période de conflit armé, le Conseil de sécurité des Nations unies a le devoir de se réunir d'urgence à la suite de ce nouveau meurtre extrajudicaire commis par l'armée israélienne.
Depuis Octobre 2023, RSF a déposé quatre plaintes auprès de la Cour pénale internationale (CPI) pour demander des enquêtes sur ce qu'elle qualifie de crimes de guerre commis par l'armée israélienne contre les journalistes à gaza.
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Le mirage d’un État palestinien
La reconnaissance par un nombre croissant de pays d'une entité hypothétique appelée « État de Palestine » est positive en termes d'impact symbolique. Mais dans les conditions présentes, ce ne saurait être plus qu'une version renouvelée de la vaste prison dans laquelle l'État sioniste confine le peuple palestinien dans les territoires occupés en 1967.
30 juillet 2025
Gilbert Achcar
Professeur émérite, SOAS, Université de Londres
Abonné·e de Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/gilbert-achcar/blog/300725/le-mirage-d-un-etat-palestinien
Ce blog est personnel, la rédaction n'est pas à l'origine de ses contenus.
La reconnaissance par un nombre croissant de pays d'une entité hypothétique appelée « État de Palestine » est positive en termes d'impact symbolique quant à la reconnaissance du droit du peuple palestinien à un État, un droit que nient la plupart des composantes de l'establishment sioniste, en particulier la gamme des partis sionistes d'extrême droite qui gouverne actuellement Israël. Cependant, les significations et les implications de cette reconnaissance varient considérablement avec le temps.
Les pays qui ont reconnu l'État de Palestine à la suite de sa proclamation par le Conseil national palestinien, réuni à Alger en 1988, dans la foulée de la grande Intifada populaire dans les territoires occupés en 1967, ont soutenu ce qui était considéré à l'époque comme un épisode majeur dans l'histoire de la lutte palestinienne. C'est ainsi que cela fut perçu, en effet, même si la proclamation était en fait une déviation de l'Intifada de son cours initial. Yasser Arafat et ses collaborateurs à la tête de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) cherchaient à poursuivre l'illusion d'un « État palestinien indépendant » en mettant la pression populaire au service d'un processus de négociation diplomatique parrainé par les États-Unis. C'est ainsi que la proclamation de 1988 fut immédiatement suivie par l'acquiescement honteux d'Arafat à la condition que Washington lui avait imposée pour négocier avec lui. Il déclara publiquement avec grand bruit : « Nous renonçons totalement et absolument à toutes les formes de terrorisme » (déclaration réitérée lors d'une conférence de presse à Genève le 14 décembre 1988).
La proclamation d'un État à l'époque avait néanmoins le caractère d'un geste de défi et fut appuyée par les pays qui soutenaient effectivement le droit du peuple palestinien dans les territoires de 1967 à se libérer de l'occupation sioniste. Au total, 88 pays reconnurent l'État de Palestine nouvellement proclamé, dont presque tous les pays arabes (à l'exception du régime syrien d'Assad, qui était un ennemi acharné de la direction palestinienne), la plupart des pays d'Afrique et d'Asie (avec quelques exceptions naturelles, comme le régime d'apartheid en Afrique du Sud, allié de longue date de l'État sioniste), et les pays du bloc de l'Est dominé par l'Union soviétique. Dans une scission planétaire notable, aucun pays du bloc occidental, dirigé par les États-Unis, ne reconnut l'État de Palestine à l'époque, à l'exception de la Turquie, ni aucun pays d'Amérique latine, à l'exception de Cuba et du Nicaragua, les deux pays rebelles contre l'hégémonie de Washington.
Les reconnaissances se poursuivirent après 1988, englobant progressivement les autres pays d'Asie et d'Afrique – à quelques exceptions près (Cameroun et Érythrée, pour des raisons opposées) – et d'Amérique latine. Les premiers États membres de l'OTAN à reconnaître l'État de Palestine – en plus de la Turquie et des pays d'Europe de l'Est qui se trouvaient auparavant dans l'orbite de l'Union soviétique et l'avaient donc reconnu avant de rejoindre l'alliance – ont été l'Islande en 2011 et la Suède en 2014. D'autres États membres de l'OTAN ne les suivirent dans cette voie que lorsque l'ampleur de la guerre génocidaire d'Israël dans la bande de Gaza devint évidente. La Norvège, l'Espagne et la Slovénie ont reconnu l'État de Palestine en 2024, suivis par le reste des pays d'Amérique latine (le plus récent étant le Mexique cette année).
Jusqu'à ce que le président français annonce son intention de reconnaître officiellement l'État de Palestine en septembre prochain, lorsque l'Assemblée générale de l'ONU se réunira, toutes les puissances de l'Occident géopolitique – en particulier les États-Unis, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, l'Italie, le Japon et l'Australie – avaient refusé de le faire et le refusent encore aujourd'hui, invoquant divers prétextes, en particulier l'argument très hypocrite selon lequel cette reconnaissance pourrait entraver les efforts de paix. [Cet article a été écrit avant l'annonce conditionnelle par Keir Starmer que le Royaume-Uni reconnaîtrait lui aussi l'État de Palestine en septembre, à moins qu'Israël n'accepte un cessez-le-feu et une amélioration de la situation à Gaza.] La pression publique s'accroît dans ces mêmes pays au sujet du génocide en cours à Gaza, à un moment où le caractère délibéré du crime a atteint son apogée avec la présente famine organisée de la population de Gaza. Cela pourrait conduire à de nouvelles reconnaissances et a déjà conduit à une pression accrue sur Israël pour qu'il autorise l'entrée de l'aide alimentaire dans la bande de Gaza.
En réalité, ceux qui ont attendu qu'Israël commette les atrocités en cours au vu et au su du monde entier avant de reconnaître l'État de Palestine tentent principalement de dissimuler leur complicité tacite avec l'occupation sioniste de la Cisjordanie et de la bande de Gaza durant près de soixante ans. Le réveil de dernière minute du premier ministre britannique et du chancelier allemand, et leur décision de participer au largage aérien d'aide dans la bande de Gaza, effectué par la Jordanie et les Émirats arabes unis – une décision condamnée par les organisations humanitaires comme un acte symbolique inutile – ne méritent que du mépris, d'autant plus que les deux pays de l'OTAN mentionnés sont parmi les plus importants collaborateurs militaires de l'État sioniste après les États-Unis.
Ce qui devrait être évident, c'est que les efforts actuels pour établir un État palestinien, à l'instar de la conférence réunie à New York sous parrainage français et saoudien, ont maintenant un sens très différent de la reconnaissance de 1988. Cette année-là avait connu les meilleures conditions politiques que le peuple palestinien ait jamais connues depuis la Nakba de 1948. L'Intifada a suscité la sympathie populaire internationale et a provoqué une grave crise morale au sein de la société et de l'armée israéliennes. Elle créa les conditions pour le retour au pouvoir du Parti travailliste sioniste et sa conclusion des accords d'Oslo avec la direction Arafat, ce qui était inimaginable avant cette époque, bien que lesdits accords aient compris des conditions profondément iniques que Yasser Arafat accepta par pure délusion.
Cependant, ce qui semblait être un État hypothétique mais réalisable en 1988, et même en 1993 (bien que le processus d'Oslo eût été voué à l'échec), est aujourd'hui moins réaliste qu'un mirage dans le désert. Il est probable qu'un dixième ou plus de la population de la bande de Gaza a été tué, et au moins 70 % des bâtiments de l'enclave ont été détruits, dont 84 % des bâtiments de la partie nord et 89 % des bâtiments de Rafah (selon une récente enquête géographique effectuée par l'Université hébraïque de Jérusalem). Alors, de quel type d'État palestinien parlent-ils ? Les plus généreux d'entre eux le voient comme régi par le cadre d'Oslo, qui a abouti à une Autorité palestinienne sous tutelle israélienne, dont la « souveraineté » nominale est limitée à moins d'un cinquième de la Cisjordanie, en plus de Gaza. D'autres envisagent une entité encore plus limitée, après la reconquête par Israël de la majeure partie de la bande de Gaza et l'expansion des colonies sionistes en Cisjordanie.
Les conditions définies par le consensus national palestinien en 2006 (le « document des prisonniers ») comme exigences minimales pour l'établissement d'un État palestinien indépendant – à savoir, le retrait de l'armée et des colons israéliens de tous les territoires palestiniens occupés en 1967, y compris Jérusalem-Est ; la libération de tous les prisonniers palestiniens détenus par Israël ; et la reconnaissance du droit au retour et à des réparations pour les réfugiés palestiniens – ont été reléguées aux oubliettes en tant que revendications « extrémistes », alors qu'elles étaient à l'origine conçues comme des conditions minimales, exprimant une volonté de compromis. En vérité, toute entité palestinienne qui ignore ces conditions de base ne sera rien de plus qu'une version renouvelée de la vaste prison à ciel ouvert dans laquelle l'État sioniste confine le peuple palestinien dans les territoires de 1967, sur une étendue géographique de plus en plus réduite et une population qui continue de diminuer par suite du génocide et du nettoyage ethnique.
Traduit de ma chronique hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe, Al-Quds al-Arabi, basé à Londres. Cet article est d'abord paru en ligne le 29 juillet. Vous pouvez librement le reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.
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Le cabinet de sécurité israélien approuve le plan de Netanyahu visant à prendre le contrôle de Gaza, ignorant les avertissements de l’armée israélienne
Le cabinet de sécurité a également approuvé le plan de Netanyahu visant à ce que l'armée israélienne prenne le contrôle total de la ville de Gaza. Selon certaines sources, l'évacuation des habitants de la ville de Gaza vers d'autres zones devrait être terminée d'ici le 7 octobre, et ce n'est qu'après cela que la prise de contrôle militaire devrait commencer.
Tiré de Association France Palestine Solidarité
8 août 2025
Haaretz par Jonathan Lis, Noa Shpigel, Yael Freidson, Jack Khoury, Ben Samuels
Photo : Les Palestiniens déplacés rentrent chez eux au nord de Gaza après le cessez-le-feu, janvier 2025
Le cabinet de sécurité israélien a approuvé vendredi matin la proposition du Premier ministre Benjamin Netanyahu visant à instaurer le contrôle israélien sur la bande de Gaza, à l'issue d'une réunion marathon de 10 heures qui s'est tenue pendant la nuit.
La prise de contrôle israélienne devrait commencer par une invasion de la ville de Gaza. Le bureau de Netanyahu a déclaré que l'armée israélienne prendrait le contrôle de la ville « tout en distribuant une aide humanitaire à la population civile en dehors des zones de combat ».
Selon un haut responsable israélien qui s'est entretenu avec Haaretz, « lorsqu'une opération majeure débutera dans la ville de Gaza, la population civile se verra offrir la possibilité d'évacuer vers d'autres zones, pas nécessairement vers les camps centraux, afin d'assurer sa protection ».
C'était le cas, a-t-il dit, au début de la guerre, pendant l'offensive de Rafah et ailleurs.
Un haut responsable israélien a déclaré à Haaretz qu'il n'y avait actuellement aucun projet d'envahir et d'occuper les camps de réfugiés dans le centre de la bande de Gaza, ajoutant qu'Israël pouvait prendre le contrôle effectif de la ville de Gaza sans que les troupes israéliennes soient présentes sur tout son territoire.
Un autre responsable a déclaré à Haaretz que « les efforts visant à obtenir la libération des otages se poursuivront par tous les moyens ». Selon des sources proches du dossier, l'évacuation des habitants de la ville de Gaza vers d'autres zones devrait être achevée d'ici le 7 octobre, après quoi l'armée prendra le contrôle de la ville.
Les responsables militaires israéliens se sont opposés au plan approuvé par le gouvernement, préconisant plutôt de mener des raids ciblés et de prendre le contrôle des principales voies d'accès afin de diviser la bande de Gaza
Après l'approbation du plan de Netanyahu, son bureau a publié une déclaration indiquant qu'« une majorité décisive des ministres du cabinet de sécurité estimait que le plan alternatif qui avait été soumis au cabinet de sécurité ne permettrait ni de vaincre le Hamas ni d'obtenir la libération des otages ».
La déclaration énumérait également cinq principes pour mettre fin à la guerre, à commencer par le désarmement du Hamas, suivi du « retour de tous les otages, vivants ou décédés ».
Les autres principes comprennent « le contrôle sécuritaire israélien dans la bande de Gaza » et « la mise en place d'une administration civile alternative qui ne soit ni le Hamas ni l'Autorité palestinienne ».
La déclaration publiée par le bureau de Netanyahu ne mentionne pas le terme « occupation », qui a des implications juridiques en termes de protection de la population civile et de prévention de son transfert vers d'autres territoires, et se contente du concept vague de « prise de contrôle ».
En outre, les préparatifs nécessaires avant la mise en œuvre du plan offrent une occasion de modifier la décision.
Selon une source bien informée, le chef d'état-major de l'armée israélienne, Eyal Zamir, a mis en garde les ministres qui ont participé à la réunion du cabinet de sécurité contre les répercussions du plan.
« Il n'y a pas de réponse humanitaire pour le million de personnes que nous allons transférer », a déclaré Zamir. « Tout sera compliqué. Je vous suggère de retirer le "retour des otages" des objectifs opérationnels. »
Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, a accusé le chef militaire d'avoir rendu publique la discussion.
« Cessez de parler aux médias », a-t-il déclaré. « Nous voulons une victoire. Nous nous inquiétons tous pour les otages, mais aussi pour les soldats et les combattants qui exigent la victoire. »
Ben-Gvir a poursuivi : « Il y a constamment des fuites provenant de sources militaires. Vous êtes subordonné à l'échelon politique. Apprenez de la police comment obéir aux décisions des politiciens. »
Le ministre des Finances Smotrich a également soutenu le plan de Netanyahu. « Nous devons parler de victoire. Si nous optons pour un accord temporaire, ce sera une défaite », a-t-il déclaré.
« Nous ne pouvons pas nous arrêter à mi-chemin. Nous devons faire payer le prix au Hamas. Le Hamas doit payer le prix de ses actes. »
Le ministre Zeev Elkin, qui dirige la Direction Tkuma (Renaissance) chargée de restaurer les communautés frontalières de Gaza endommagées lors de l'attaque du Hamas le 7 octobre 2023, a déclaré que la proposition de Zamir transformerait effectivement Gaza en Cisjordanie.
« L'armée propose un plan pour mettre fin aux combats », a déclaré Elkin. « C'est le genre de mesures de sécurité routinières que nous prenons en Cisjordanie. Ce n'est pas une guerre. »
Jeudi, des milliers de personnes ont manifesté contre le plan de Netanyahu devant le bureau du Premier ministre à Jérusalem et dans plusieurs endroits à travers le pays.
Zamir, qui s'oppose à cette mesure, a été vivement critiqué ces derniers jours par l'entourage proche de Netanyahu. Un haut responsable du bureau du Premier ministre aurait déclaré : « Si cela ne convient pas au chef d'état-major, qu'il démissionne. »
Traduction : AFPS
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Le « jour d’après » à Gaza
Il est ironique que les annonces de Netanyahou aient provoqué un tollé contre lui, alors qu'il les avait conçues comme une déclaration de son intention d'ouvrir la voie à un règlement.
Tiré du blogue de l'auteur.
Les récentes déclarations de Benyamin Netanyahou, faites dans une interview accordée à Fox News jeudi dernier et lors de deux conférences de presse dimanche, ont soulevé un tollé général. Il s'est trouvé condamné par la plupart des gouvernements occidentaux, y compris le gouvernement allemand (une rareté remarquable), qui lui reprochent tous d'avoir annoncé son intention de prendre le contrôle total de la bande de Gaza en occupant les zones bâties peuplées restantes, de la ville de Gaza à Deir al-Balah. Des cris hypocrites de condamnation se sont élevés, avertissant Netanyahou que ce projet conduira à des déplacements massifs et à un grand nombre de morts, comme si le génocide et les déplacements perpétrés par l'armée sioniste au cours des 22 derniers mois, et soutenus durant plusieurs mois par les mêmes gouvernements occidentaux qui aujourd'hui blâment Netanyahou, n'étaient pas déjà pires que ce qu'il promet à présent.
Le premier ministre israélien a certainement été surpris par la vaste condamnation de ses déclarations, ce qui l'a incité à faire de nombreuses apparitions dans les médias pour clarifier ce qu'il a perçu comme un malentendu. Il est ironique, en effet, que les annonces qu'il a faites dans l'intention de rassurer les gouvernements arabes et occidentaux ont provoqué un tollé contre lui, alors qu'il les avait conçues comme une déclaration de son intention d'ouvrir la voie à un règlement. Ses partenaires de l'ultradroite sioniste au gouvernement l'ont bien compris, qui ont dénoncé sa position, menaçant de dissoudre la coalition et de provoquer de nouvelles élections parlementaires. Cette fois-ci, Bezalel Smotrich lui-même – qui a refusé de suivre l'exemple de son ami Itamar Ben-Gvir lorsque ce dernier s'est retiré temporairement du gouvernement au début de cette année pour protester contre la trêve entrée en vigueur dans la bande de Gaza à la veille du retour de Donald Trump à la Maison Blanche – a déclaré dimanche dernier qu'il avait « cessé de croire que le premier ministre peut et veut conduire l'armée israélienne à une victoire décisive ». Il a ajouté : « De mon point de vue, nous pouvons tout arrêter et laisser le peuple décider ».
Qu'y a-t-il donc de nouveau dans les récentes annonces de Netanyahu ? Ce n'est certainement pas la déclaration de son intention d'achever l'occupation de la bande de Gaza et de déplacer sa population, un processus qui est en cours depuis plus de 22 mois au vu et au su de tous. Il s'agit plutôt de sa déclaration claire, pour la première fois depuis le début de la guerre génocidaire, qu'il n'a pas l'intention d'occuper la bande de Gaza en permanence et de l'annexer dans son intégralité à Israël. Au lieu de cela, il a souligné que son objectif est de compléter la prise de contrôle de la bande de Gaza en prélude à la fin de la guerre sur la base du désarmement du Hamas et de la transformation de Gaza en zone démilitarisée dans laquelle les Gazaouis seraient soumis à une autorité « civile » provisoire, non israélienne, prête à coexister en paix avec Israël, à condition qu'il ne s'agisse ni du Hamas ni de l'Autorité palestinienne (AP) dont le siège est à Ramallah. Cela s'accompagnerait du maintien par Israël du contrôle sécuritaire de la bande de Gaza, y compris le déploiement permanent de ses forces armées le long d'axes stratégiques et dans certaines zones, tandis que des « forces arabes » seraient chargées de maintenir la sécurité dans les zones peuplées sous l'autorité palestinienne intérimaire.
La vérité est que ce scénario est certainement plus conforme aux souhaits des États arabes et de la plupart des États occidentaux que le scénario préféré par l'ultradroite sioniste, qui consiste à déplacer la plupart des Gazaouis de la majeure partie de la bande de Gaza et à l'annexer, comme cela s'est produit lors de la Nakba de 1948 pour la plupart des territoires palestiniens entre le fleuve et la mer. Le scénario du « jour d'après », soutenu par les États arabes et la plupart des gouvernements occidentaux, a récemment été décrit dans la déclaration publiée par les pays qui se sont réunis au siège des Nations Unies à New York à la fin du mois dernier, à l'invitation de la France et du royaume saoudien. Cette déclaration, qui a été approuvée par la Ligue arabe et l'Union européenne, ainsi que par plusieurs États arabes et européens, dont l'Égypte, le Qatar, la Jordanie, la Grande-Bretagne, l'Italie, l'Espagne et la Turquie, ainsi que par quelques pays d'autres parties du monde, a salué les efforts de « l'Égypte, du Qatar et des États-Unis » pour trouver un règlement qui mettrait fin à la guerre en cours, à des conditions qui incluent la stipulation que « le Hamas doit mettre fin à son gouvernement de Gaza et remettre ses armes à l'Autorité palestinienne ».
Le correspondant d'Al-Quds Al-Arabi a rapporté ce qui suit sur les pourparlers devant avoir lieu le jour de la rédaction de cet article : « La proposition [égypto-qatarie] que la délégation du Hamas est censée discuter au Caire comprend le gel des armes de la résistance, l'abandon complet par le Hamas du contrôle de la bande de Gaza et la libération de tous les détenus israéliens en un seul lot, en échange de la fin complète de la guerre et du début de la reconstruction dans la bande de Gaza. Elle comprend également la formation d'un comité arabo-palestinien devant prendre le contrôle de la bande de Gaza et la gouverner jusqu'à ce qu'une administration palestinienne au complet, avec du personnel de sécurité palestinien, soit qualifiée pour remplir ce rôle. » (Tamer Hendaoui, Al-Quds Al-Arabi, 12 août 2025).
La principale divergence entre le projet euro-arabe et ce que Netanyahu a annoncé est que le projet prévoit le retrait de l'armée israélienne de toute la bande de Gaza et le transfert de son contrôle à l'AP de Ramallah. Si la distance entre les deux approches – euro-arabe et israélienne – peut sembler grande, les récentes déclarations de Netanyahu l'ont en fait réduite. Ce faisant, il ouvre la voie à un compromis que Washington cherchera à imposer à tous, un compromis qui répondra certainement plus aux nouvelles conditions posées par Netanyahou qu'aux conditions énoncées dans la Déclaration de New York (voir « Trump, Netanyahou et la réorganisation du Moyen-Orient », Al-Quds Al-Arabi, 8 juillet 2025). Ce faisant, Netanyahu ouvre également la voie à l'imposition de sa vision à ses alliés d'ultradroite, invoquant une fois de plus la pression des États-Unis.
Gilbert Achcar
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Cisjordanie : De Sakhnin à Ramallah, une nouvelle vague de lutte populaire palestinienne prend racine
Face à l'indignation croissante suscitée par la situation à Gaza, les manifestations et les grèves de la faim marquent le renouveau d'un mouvement palestinien déterminé à surmonter les divisions et à maintenir la résistance.
Tiré d'Agence médias Palestine.
Ces dernières semaines, la mobilisation populaire palestinienne a connu un essor remarquable, en particulier dans les territoires de 1948 (Israël) et en Cisjordanie occupée. Cette dynamique reflète un effort croissant pour renouer avec une vague de solidarité mondiale revitalisée, qui perdure, et même s'étend, malgré les répressions sévères contre les mouvements pro-palestiniens aux États-Unis et dans une grande partie de l'Europe.
Tous les signes indiquent que cette dynamique continuera à croître, avec la possibilité d'aboutir à une insurrection populaire plus large, capable de faire reculer les politiques brutales d'Israël envers les Palestiniens sur l'ensemble du territoire.
Les images déchirantes en provenance de Gaza, enfants émaciés, familles sans cesse déplacées, civils abattus alors qu'ils attendent de la nourriture, deviennent impossibles à ignorer ou à justifier pour les alliés d'Israël. Ces images commencent à hanter les gouvernements occidentaux, longtemps complices de la campagne génocidaire israélienne, les exposant à la honte dans l'opinion publique et révélant la faillite morale de leur silence. Sous la pression croissante de leurs citoyens, plusieurs États occidentaux ont récemment durci leur ton face à la conduite d'Israël à Gaza : rythme effréné des tueries, obstruction délibérée à l'aide humanitaire, absence manifeste de plan pour mettre fin à la guerre.
Les reproches les plus visibles sont venus sous forme de reconnaissances officielles (ou de menaces de reconnaissance) de l'État de Palestine par quelques chefs d'État occidentaux, notamment Emmanuel Macron. Pourtant, ces déclarations, bien que spectaculaires sur le papier, restent largement symboliques. La « solution à deux États » qu'elles évoquent est largement perçue comme illusoire et insuffisante, elle préserve le régime colonial et d'apartheid d'Israël et nie à des millions de réfugiés palestiniens leur droit au retour.
Même si ces déclarations ne devraient pas avoir d'impacts concrets immédiats, elles restent néanmoins un geste de soutien important, et un encouragement moral nécessaire au mouvement populaire, ouvrant la voie à une nouvelle phase de réflexion et d'action.
Un paysage en mutation
Les manifestants palestiniens et leurs alliés suivent de près les évolutions de l'équilibre géopolitique régional. Avec le soutien indéfectible de Washington, Israël agit désormais en toute impunité sur l'ensemble du territoire de ce que l'on appelle « l'Axe de la Résistance » dirigé par l'Iran. Et malgré les coups sévères subis par l'Iran lors de sa récente guerre de 12 jours contre Israël, il est loin d'être vaincu. Les deux camps accélèrent leur réarmement en vue d'une phase encore plus sanglante du conflit.
Mais pour l'instant, face à une balance des forces fortement en faveur d'Israël, de nombreux militants palestiniens se tournent vers l'intérieur, vers la résistance populaire de base, en l'absence de force militaire extérieure capable de freiner l'agression israélienne. Et certains éléments laissent penser que cette stratégie peut porter ses fruits.
Malgré sa domination militaire, la position mondiale d'Israël, y compris parmi les communautés juives, est plus fragile que jamais. En juin, en tant que président de la campagne One Democratic State (ODSC), j'ai participé à un événement exceptionnel : la première conférence juive antisioniste, tenue dans la ville natale de Theodor Herzl, fondateur du mouvement sioniste. Les organisateurs y ont réuni environ 500 intellectuels et militants juifs du monde entier, avec pour but d'unir le nombre croissant de Juifs antisionistes et de les intégrer dans le mouvement progressiste mondial contre le régime génocidaire d'Israël.
Face aux horreurs infligées à Gaza et à la violence croissante en Cisjordanie, Israël ne parvient plus à redorer son image à l'étranger. Sa propagande ne peut plus masquer ses crimes. Certains estiment même qu'Israël n'a pas encore pris conscience de l'ampleur des dégâts, à la fois sur le plan stratégique et de sa réputation, qu'il est en train de s'infliger, des dommages qui pourraient devenir irréversibles. Dans ce contexte, une stratégie de résistance populaire soutenue et connectée à l'échelle mondiale n'est plus seulement envisageable ; elle devient une nécessité historique.
Ces dernières années, plusieurs tentatives ont été faites pour emprunter cette voie, notamment les grandes manifestations à la frontière de Gaza en 2018-2019, connues sous le nom de « Grande Marche du Retour ». Dès le départ, ces marches ont été violemment réprimées par l'armée israélienne, dans le but d'étouffer leur impact auprès de l'opinion publique mondiale.
Pourtant, cette dynamique n'a jamais atteint la Cisjordanie. Cela s'explique en partie par le climat politique fragile et par l'absence de vision cohérente de la résistance populaire au sein de l'Autorité palestinienne (AP). Liée à sa coordination sécuritaire avec Israël, l'AP a activement saboté les mobilisations indépendantes, collaborant étroitement avec le colonisateur pour empêcher leur émergence.
En mai 2021, un large soulèvement populaire avait balayé toute la Palestine, du fleuve à la mer. Un instant, on a cru à l'émergence d'une campagne nationale et durable de résistance civile. Mais l'introduction d'une dimension militaire, par les tirs de roquettes du Hamas, a rompu cet élan et affaibli le potentiel de cette voie civile. L'opportunité existait malgré la répression israélienne ; elle ne s'est simplement pas concrétisée.
Ces occasions manquées ont renforcé chez beaucoup la conviction que la résistance populaire, légale, culturelle, artistique, reste l'un des moyens les plus prometteurs de défier la domination israélienne, peut-être même plus que la force militaire. Même certains analystes israéliens admettent désormais que les événements du 7 octobre et la guerre qui s'en est suivie ont ébranlé le prestige de l'armée israélienne, un prestige qui, malgré des décennies de crimes, était resté étonnamment intact.
Une étincelle venue de Sakhnin
Un développement récent marque un possible tournant dans la mobilisation des citoyens palestiniens d'Israël. Dans la ville de Sakhnin, au nord, des milliers de personnes se sont réunies pour une grande manifestation contre le génocide à Gaza, tandis qu'à Jaffa, plusieurs figures de proue, y compris des députés palestiniens et des membres du Haut Comité de suivi des citoyens arabes d'Israël, ont lancé une grève de la faim de trois jours. La présence significative de Juifs israéliens anti-occupation fut particulièrement marquante, un signe encourageant pour l'avenir d'une véritable co-résistance.
De Sakhnin, les manifestations se sont rapidement étendues à d'autres villes palestiniennes des territoires de 1948, à travers la Galilée, le Triangle, le Naqab et la région côtière. Et désormais, fait crucial, l'écho de ce mouvement commence à résonner en Cisjordanie, bien que les Palestiniens y soient toujours pris entre la répression des forces d'occupation israéliennes et celle de leurs collaborateurs de l'Autorité palestinienne.
Inspirés par la grève de la faim des leaders palestiniens à l'intérieur d'Israël, des activistes et figures nationales de Cisjordanie ont entamé leur propre grève, non seulement en solidarité avec Gaza, mais aussi comme outil de réveil politique. Les grévistes de la faim à Ramallah, que j'ai rejoints un jour, parlaient ouvertement de leur inspiration directe tirée de la mobilisation des citoyens palestiniens d'Israël et de leurs dirigeants. Sommes-nous en train d'assister aux premiers pas d'un mouvement populaire unifié, capable d'imposer un véritable changement ? Il est encore trop tôt pour le dire. Mais une chose est certaine : les Palestiniens ne peuvent plus se permettre la paralysie de l'immobilisme politique. La suite dépendra des dynamiques internes, et de la capacité des leaders du mouvement à penser stratégiquement pour construire le moteur, la structure et le cadre nécessaires à cette transformation historique.
Awad Abdelfattah, le 6 Août 2025
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Le Munich de l’Alaska : Le sommet Trump-Poutine a récompensé l’agression et trahi l’Ukraine
Christopher Ford affirme qu'il s'agit de l'effondrement du "pivot" vers l'Ukraine et de la consolidation de l'axe Trump-Poutine.
17 août 2025 | Ukraine Solidarity Campaign de Grande-Bretagne --- Christopher Ford
Traduction : Marc Bonhomme
Il y a deux semaines, Washington a amorcé un virage serré contre Moscou. L'indignation publique du président Trump face au massacre de civils ukrainiens par la Russie a été si intense qu'il a prétendu avoir ordonné à deux sous-marins nucléaires américains de s'approcher des eaux russes, tout en promettant de nouvelles sanctions sévères. Les commentateurs ont parlé d'un "pivot" vers l'Ukraine.
Ce pivot n'était qu'un leurre, il n'a jamais eu lieu.
M. Trump a décidé de remplacer l'aide directe à l'Ukraine par un accord commercial dans lequel les gouvernements européens paient l'intégralité du coût des armes, notamment de la défense aérienne. Un spectacle grotesque où Trump profite de la vulnérabilité de l'Ukraine, qu'il a contribué à créer. Il n'y a pas eu d'augmentation importante de l'aide militaire, même par le biais de ventes à l'Europe pour l'offrir à l'Ukraine.
La menace de Trump d'imposer des "tarifs douaniers sévères" à la Russie et à ses clients pétroliers ne s'est finalement concrétisée que par des droits de douane sur l'Inde, épargnant la Chine, la Turquie et d'autres pays - une décision largement perçue en Asie comme une question de relations commerciales plutôt que comme un soutien à l'Ukraine. En juillet, il a fixé au 2 septembre la date limite pour que la Russie progresse vers la paix, puis l'a reportée du 7 au 9 août, avant de remplacer brusquement le discours sur les conséquences graves par un discours sur les territoires ukrainiens qui devraient être cédés à la Russie. Le délai est passé sans conséquence ; au lieu de cela, Trump a envoyé l'envoyé spécial Steve Witkoff à Moscou le 6 août, où Poutine n'a fait aucune concession et a répété ses demandes d'annexion maximalistes - une réunion que Trump a saluée comme un "grand progrès". Le lendemain, le sommet de l'Alaska a été annoncé, et lors des préparatifs, M. Trump a affirmé à plusieurs reprises que l'Ukraine devrait céder des territoires pour parvenir à un accord.
À la veille du sommet de l'Alaska, la Russie a de nouveau frappé l'Ukraine avec 85 drones Shahed et un missile Iskander, tuant des civils et détruisant des infrastructures. Sur le front, ses forces ont poursuivi leurs offensives, sans nouvelles sanctions américaines, maintenant ainsi la machine de guerre en marche.
Dans ce contexte, le sommet a débouché sur quatre résultats clairs, tous à l'avantage de Moscou et tous au détriment de l'Ukraine :
1. Normalisation des relations avec la Russie
L'accueil sur tapis rouge, les échanges personnels chaleureux et les éloges publics de M. Trump ont marqué une nouvelle étape dans la réhabilitation internationale de Vladimir Poutine. Les deux hommes ont salué des entretiens "extrêmement productifs" et "très chaleureux". Poutine a invité Trump à Moscou pour le prochain round.
2. Les sanctions ne sont plus à l'ordre du jour
Les mesures annoncées comme inévitables ont disparu. Dans une interview accordée à Fox News après le sommet, M. Trump a confirmé qu'"en raison de ce qui s'est passé aujourd'hui", une action punitive n'était plus envisagée. L'influence des États-Unis s'est évaporée en un aprèsmidi.
3. Pression sur l'Ukraine pour qu'elle cède des territoires
Dans la même interview accordée à Sean Hannity (Fox News), Trump a admis que lui et Poutine s'étaient "largement mis d'accord" sur les conditions de l'échange de territoires, laissant à Kiev le soin d'accepter ou de refuser. Les exigences de l'agresseur sont ainsi présentées comme relevant de la responsabilité de l'Ukraine, ce qui a pour effet de rejeter sur l'Ukraine la responsabilité de l'échec de la pacification et de récompenser l'invasion de la Russie.
4. Le cessez-le-feu n'est plus nécessaire
Le cessez-le-feu immédiat que Trump a demandé à l'Ukraine d'accepter sous la contrainte, au prix de nombreuses vies, sans aucune pression réciproque sur Poutine, a été abandonné. Aujourd'hui, Trump a entièrement adopté la position russe en faveur d'un soi-disant accord de paix permanent.
En substance et symboliquement, l'Alaska n'a pas été un pas vers la limitation de l'agression russe, mais un pas vers l'accommodement. Le prétendu pivot vers l'Ukraine s'est dissous dans un rapprochement plus profond envers la Russie.
Toutes les nouvelles sanctions destinées à punir la guerre de conquête de la Russie ont disparu, la justice pour les crimes de guerre a disparu et la charge de mettre fin à la guerre a été transférée de l'auteur à la victime.
Malgré toute l'hypocrisie de Washington et son histoire mouvementée en matière d'adhésion à l'ordre juridique d'après-guerre qu'il a contribué à créer à Nuremberg, accueillir Poutine - un criminel de guerre recherché - marque un nouveau coup d'arrêt. Rappelons que Poutine est recherché pour l'enlèvement de milliers d'enfants dans les régions d'Ukraine occupées par la Russie et leur transfert dans la Fédération de Russie.
Le sommet a donné une victoire au Kremlin et a rejoué le scénario de l'apaisement des années 1930 qui a récompensé l'agression et enhardi les autoritaires en puissance. On peut soutenir que l'ordre international d'après-guerre est effectivement terminé, avec un effondrement de ses principes fondamentaux et un affaiblissement des institutions face à la montée de l'autoritarisme et à l'agression incontrôlée.
C'est l'axe de réaction Trump-Poutine en action : un réalignement stratégique qui normalise un criminel de guerre inculpé, démantèle la pression exercée sur son régime et exige que l'Ukraine paie le prix d'une "paix" qui consacre l'occupation russe.
Les dirigeants européens ont fait l'éloge de M. Trump et du sommet de l'Alaska, Keir Starmer (premier ministre de la Grande-Bretagne) déclarant que le "leadership de M. Trump dans la poursuite de la fin de la tuerie doit être salué". Cette réaction accommodante de Trump joue en sa faveur : elle renforce la fausse image qu'il veut projeter tout en camouflant l'aide qu'il apporte réellement aux objectifs du Kremlin. En le présentant comme un pacificateur crédible malgré sa volonté de normaliser les relations avec Poutine sans réelles concessions, Trump légitime l'atteinte à la souveraineté de l'Ukraine et enhardit la Russie. Il affaiblit également le mouvement syndical et ceux qui défendent la démocratie aux États-Unis.
Il existe une alternative à la trahison.
Pendant toute une année, on nous a dit que la ville de Pokrovsk, dans la région du Donbass, tomberait aux mains de la Russie. Un an plus tard, bien que privée d'aide, l'Ukraine tient toujours la ville, qui ne doit pas être livrée à l'occupation russe, comme d'autres villes. La résilience ukrainienne devrait prouver qu'il existe une alternative à la trahison si l'aide réelle dont l'Ukraine a besoin pour garantir une paix juste était fournie.
Il existe une alternative, que le mouvement syndical doit affirmer, comme l'indique la vision de la campagne de solidarité avec l'Ukraine "Une autre Ukraine est possible - libérée de l'occupation". Le mouvement syndical, la société civile et le gouvernement travailliste doivent rejeter tout règlement légitimant l'occupation russe et rallier un soutien militaire, financier et diplomatique. Cela signifie qu'il faut augmenter les livraisons d'armes, saisir les actifs russes, annuler la dette de l'Ukraine et appliquer des sanctions plus sévères. La justice internationale doit poursuivre les crimes de guerre et garantir le retour des enfants enlevés.
La voie à suivre ne doit pas consister à apaiser les nouveaux autoritaires, mais à soutenir une Ukraine démocratique et unie, débarrassée des oligarques et des occupants. Cela signifie qu'il faut résister à la conquête territoriale et se tenir aux côtés de ceux qui, en Ukraine, luttent pour la justice sociale, l'égalité et l'autodétermination - un avenir construit sur la solidarité, et non sur la capitulation face à de nouvelles formes de fascisme.

Pas d’accord avec les criminels de guerre sur le sol de l’Alaska
À lire ! Les organisations du Native Movement Alaska viennent d'adopter cette déclaration qui dénonce l'impérialisme russe et la rencontre des néofascistes Trump/Poutine à Anchorage, ce 15 août 2025 :
« Le Mouvement autochtone s'oppose à tout accord qui force l'Ukraine à céder des territoires, à récompenser l'agression ou à réduire au silence ceux dont la vie est en jeu. Nous nous opposons à la montée du fascisme et à l'occupation violente partout, que ce soit en Ukraine, en Palestine ou ici en Alaska. Aucun de nous ne sera libre tant que nous ne le serons pas tous. »
Internationaliste, cette déclaration rompt avec le discours actuellement porté par une partie de la gauche québécoise qui, dans les faits, défend un internationalisme à géométrie variable, selon qu'il s'agisse de la Palestine ou de l'Ukraine.
Elle devrait ainsi interpeller l'ensemble des organisations militantes qui, tout en se disant décoloniales, ne prennent pas clairement position en faveur du droit du peuple ukrainien à l'auto-détermination et à la résistance, y compris armée, contre le colonialisme.
Ce communiqué a été traduit en français par Aplutsoc.
Camille Popinot et Paco
Aucun accord avec les criminels de guerre sur le sol alaskien
Alors que le président Donald Trump s'apprête à rencontrer le président russe Vladimir Poutine en Alaska le 15 août pour discuter de la crise ukrainienne, le Mouvement autochtone se tient aux côtés des Alaskiens et de ceux qui, à travers le pays, condamnent toute tentative de légitimer les crimes de guerre russes sur le territoire alaskien.
L'Alaska connaît le coût de l'impérialisme russe. Pendant plus d'un siècle, les colonisateurs russes ont volé et exploité des terres, décimé les populations autochtones d'Alaska par la violence, les maladies et l'esclavage, et anéanti des cultures par la suprématie religieuse. Aujourd'hui, nous observons la même stratégie impérialiste en Ukraine : annexion de territoires, ciblage de civils et déportation forcée de plus de 20 000 enfants ukrainiens – un crime de guerre au regard du droit international.
L'histoire de l'Alaska sous la domination russe ne nous rend pas neutres, elle fait de nous des témoins. La décision d'accueillir Poutine, un criminel de guerre, sur le sol alaskien est une trahison de notre histoire et de la clarté morale qu'exigent les souffrances de l'Ukraine et des autres peuples occupés.
Le Mouvement autochtone s'oppose à tout accord qui force l'Ukraine à céder des territoires, à récompenser l'agression ou à réduire au silence ceux dont la vie est en jeu. Nous nous opposons à la montée du fascisme et à l'occupation violente partout, que ce soit en Ukraine, en Palestine ou ici en Alaska. Aucun de nous ne sera libre tant que nous ne le serons pas tous.
Native Movement Alaska : https://www.nativemovement.org/nm-blog/2025/8/14/no-deals-with-war-criminals-on-alaska-soil
Traduit par Aplutsoc : https://aplutsoc.org/2025/08/15/alaska-non-au-sommet-des-brigands/
PS : une vidéo du "comité d'accueil" à Anchorage : https://www.facebook.com/100001518997674/videos/pcb.24478548451779115/1931539270967762

Donald Trump jette à la poubelle le socle de la politique climatique des États-Unis
L'Agence étasunienne pour la protection de l'environnement s'est sabordée en annulant un texte juridiquement fondamental. Une étape de plus dans la lutte sans relâche de Donald Trump contre toute politique écologique.
Tiré de Reporterre
2 août 2025
Par Erwan Manac'h
La thérapie de choc orchestrée par Donald Trump contre les politiques environnementales et climatiques ne connaît aucun répit. Mardi 29 juillet, l'Agence pour la protection de l'environnement (EPA) a rayé d'un trait de plume un texte adopté sous Barack Obama servant de fondement juridique aux réglementations fédérales limitant les rejets de CO2 des voitures et des usines.
L'endangerment finding (« reconnaissance de dangerosité » en français) est un texte scientifique publié en 2009, à l'issue de décennies de débats et de controverses juridiques et à la suite d'un arrêt de la Cour suprême des États-Unis faisant jurisprudence, en 2007. Il reconnaît que le dioxyde de carbone et le méthane, comme causes du changement climatique et facteurs de pollution atmosphérique, nuisent à la santé. C'est sur le fondement de ce grand principe que l'EPA a pu réglementer les émissions maximales des pots d'échappement des véhicules ainsi que les rejets des usines et centrales à gaz ou à charbon.
Croisade contre « la religion du changement climatique »
« Si elle est finalisée, l'annonce d'aujourd'hui serait la plus grande mesure de dérégulation de l'histoire des États-Unis », a claironné Lee Zeldin, le patron climatodénialiste de l'EPA, nommé par Donald Trump le 29 janvier. En s'exprimant à l'occasion d'une visite chez un concessionnaire de camions à Indianapolis, il a fustigé « les personnes qui […] sont prêtes à ruiner le pays au nom de la justice environnementale ».
Dans sa croisade contre « la religion du changement climatique », il vise en particulier les normes édictées par l'administration de Joe Biden pour réduire les émissions de gaz à effet de serre des voitures et camions, accusées d'augmenter le prix des véhicules neufs et de renchérir les factures énergétiques des ménages.
« En révoquant cette conclusion scientifique fondamentale, Trump fait passer la loyauté envers les grandes compagnies pétrolières avant la science et la santé des populations. Il s'agit purement et simplement d'une capitulation politique », dit Dan Becker, directeur de campagne pour l'ONG Center for Biological Diversity, dans un communiqué.
« Les fondements juridiques [de cette décision] sont très fragiles »
Pour motiver sa décision, qui se dessine depuis le mois de mars, le ministère étasunien de l'Énergie a publié le 29 juillet un rapport commandé à cinq scientifiques c connus pour nier les causes anthropiques et minimiser les conséquences du réchauffement climatique. Ils dénoncentdans ce texte les « stratégies d'atténuation agressives ».
De nombreux observateurs s'alarment des conséquences importantes d'une suppression de l'endangerment finding sur les réglementations passées et futures en termes d'émissions de gaz à effet de serre. La bataille ne fait toutefois que commencer : une période de consultation publique de quarante-cinq jours s'ouvre, ainsi qu'une guérilla juridique, avec des recours qui pourraient aboutir à l'annulation de la décision annoncée le 29 juillet.
« Les fondements juridiques sont très fragiles », dit Richard Revesz, expert en politique environnementale à la faculté de droit de l'université de New York, interrogé par le Guardian. Il estime notamment que les fondements théoriques sur lesquels s'appuie l'administration Trump pour motiver sa décision risquent de ne pas tenir, face à cinquante ans de travaux scientifiques démontrant la dangerosité des gaz à effet de serre.
Lire aussi : Climat : pourquoi la décision de la Cour internationale de justice est « historique »
Bien que fragile juridiquement, la décision annoncée le 29 juillet risque d'avoir des conséquences inaltérables, soulignent les ONG : « Ça va prendre des années » pour remonter jusqu'à la Cour suprême, estime Dena Adler, spécialiste du droit de l'environnement interrogée par l'Agence France-Presse. « Pendant ce temps, les entreprises polluantes auront infligé des dommages irréversibles », dit Lena Moffitt, directrice de l'ONG Evergreen Action, également citée par le Guardian.
Six mois d'attaques contre l'environnement
Cette décision est l'une des plus violentes attaques de Donald Trump contre les politiques climatiques, qu'il multiplie depuis son retour à la Maison Blanche en janvier.
Il a notamment pris plusieurs mesures pour favoriser les énergies fossiles : levée, dès son investiture, d'interdictions de forage décidées par son prédécesseur ; détricotage en juin de la réglementation sur les rejets des centrales au charbon, au pétrole et au gaz, incriminées dans une pollution massive de l'environnement au mercure ;attaque, devant les tribunaux, des États qui tentent de faire payer aux compagnies pétrolières et gazières les conséquences du changement climatique ; affaiblissement des procédures d'autorisation environnementale pour les projets extractivistes ; retrait des États-Unis de l'Accord de Paris sur le climat ; autorisationde l'exploitation minière des fonds marins…
En une seule journée, le 12 mars, il a démantelé 31 réglementations environnementales, dont beaucoup portaient sur l'extraction d'hydrocarbures.
Lire aussi : En 100 jours, Trump a plongé les États-Unis dans une dystopie climatique
Donald Trump a également baissé les garde-fous contre le déversement de polluants dans les zones navigables et l'EPA s'est illustrée, en mai, par un affaiblissement des mesures visant à lutter contre la présence de PFAS, ces « polluants éternels » dérivés du fluor, dans l'eau potable. Les seuils de concentration maximale de la plupart des polluants ont été supprimés, tandis qu'une loi est en préparation pour supprimer la quasi-totalité des protections d'habitat pour les espèces menacées.
Au total, 20 milliards de dollars (environ 18 milliards d'euros) de subventions destinées à la lutte contre la crise climatique ont été supprimés depuis son retour au pouvoir en janvier. L'Agence étasunienne d'observation océanique et atmosphérique a dû licencier 900 de ses employés(20 % de son effectif) et doit cesser de répertorier les grandes catastrophes climatiques. Des subventions aux universités Harvard et Columbia ont été gelées et les chercheurs ont été forcés, sous peine de perdre leurs financements, de bannir 120 mots de leurs travaux, dont « climat » et « femme ».
Les États-Unis sont le deuxième plus gros émetteur de gaz à effet de serre mondial après la Chine et le plus important de l'histoire. Ils représentaient à eux seuls 11 % des gaz à effet de serre mondiaux en 2021.
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Trump, les Démocrates et nous : les trois blocs aux États-Unis
Après la victoire éclatante de Zohran Mamdani – candidat de la gauche socialiste (DSA) – aux primaires démocrates de la ville de New York, en vue de l'élection municipale qui aura lieu à l'automne, Mathieu Bonzom s'interroge sur les formes de résistance au pouvoir trumpiste, analyse la crise du Parti démocrate et donne à voir les perspectives possibles pour la gauche états-unienne.
Tiré de la revue Contretemps
21 juillet 2025
Par Mathieu Bonzom
Milliardaire recherche candidat. Après avoir soutenu Donald Trump à la dernière élection présidentielle, Bill Ackman fait la une des journaux en annonçant vouloir financer une grande campagne électorale centriste. Contre le trumpisme ? Non : contre la gauche, à New York, au lendemain de l'étonnante victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate pour le siège de maire.
La presse s'interroge, notamment en France : que font donc les Démocrates face à Trump ? Et les interrogations sur cette apparente inaction démocrate sont compliquées par ce qui se joue entre ce parti et les socialistes qui entreprennent (surtout depuis Bernie Sanders à la présidentielle il y a une dizaine d'années) de s'inviter dans ses primaires [1].
Or, l'arène électorale, où certains contre-pouvoirs institutionnels potentiels au trumpisme sont en jeu (dès cette année au niveau local, l'année prochaine au niveau du Congrès fédéral) est très révélatrice de ce que les Démocrates sont en train de faire, et de ce qui est en train d'arriver à la vie politique étatsunienne en général.
Malgré tout ce qui sépare les dispositifs institutionnels et l'histoire politique des États-Unis et des autres pays du centre capitaliste, force est de constater qu'une même dynamique « à trois blocs » (extrême-droite, centre, gauche) est en train de s'affirmer un peu partout, et se présente comme une sorte de nouvel horizon politique général à la fin de ce premier quart du 21e siècle.
Les Démocrates, à la tête du deuxième parti capitaliste aux États-Unis (et même premier en dons de milliardaires s'agissant de la campagne Kamala Harris l'an dernier), en sont les premiers surpris. Dans « la plus vieille démocratie au monde », les aspects anti-démocratiques du système politique trahissent aussi bien son âge que la défaite historique de la gauche voici un siècle. Des milliards de dollars inondent l'arène politique avec de moins en moins de retenue. Pourtant il semblerait que tout cela ne suffise plus à garantir indéfiniment le verrouillage du champ politique autour des deux grands partis de la bourgeoisie. De façon pour le moins imprévue (au même titre qu'en France du reste), ce ne sont pas deux mais trois blocs qui se dessinent, de façon persistante, aux États-Unis.
Pour mieux comprendre comment s'organisent les conflits politiques entre ces trois blocs depuis le retour de Trump, commençons par quelques remarques sur les forces et les limites, à ce jour, de la résistance au trumpisme.
Mamdani et la résistance contrastée à Trump
L'élection municipale new-yorkaise revêt plus que jamais un enjeu national. Parce qu'un charismatique socialiste de 33 ans a gagné l'investiture du Parti démocrate, au grand dam de la direction de ce dernier. Parce qu'il a mené une campagne mobilisant 50 000 bénévoles et a fait remonter la participation électorale de façon spectaculaire [2].
Parce qu'il l'a fait au nom d'un programme à la fois combatif contre la vie chère [3], et solide sur l'antiracisme, face à l'offensive de Trump contre les immigré∙es comme à l'islamophobie exacerbée, et sur l'anti-impérialisme en particulier concernant la Palestine. Parce qu'il s'est imposé dans l'un des plus grands centres du pouvoir économique au monde, et dans un pays où la gauche a historiquement été marginalisée, ou encore parce qu'il est musulman. Mais aussi parce que Trump ne semble rencontrer aucune résistance significative depuis son retour à la tête de l'État.
Aucune résistance ? Il en a peu été question en France, mais les « No Kings » protests [4] contre sa présidence ont fait du 14 juin l'une des plus grandes journées de manifestations de l'histoire des États- Unis, avec 4 à 6 millions de personnes rassemblées à travers le pays, dans plus de 2 000 localités. Ce n'est peut-être qu'un début.
Certes, il en faudra plus pour arrêter un autoritarisme déterminé à détruire ce qu'il reste de libertés dans une société déjà malmenée par le passé. Dos au mur face à l'austérité de Trump [5], les franges combatives du mouvement syndical, par exemple, retrouveront peut-être leur dynamisme des années Biden. Des réseaux de solidarité s'organisent, notamment face au déchaînement de racisme, de violence et aux détentions arbitraires contre les immigré∙es et certain∙es opposant∙es politiques.
De leur côté, Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez sillonnent les régions républicaines à fort électorat populaire en dénonçant l'oligarchie devant des salles combles. Et la victoire de Mamdani déclenche une nouvelle vague d'adhésions à l'organisation phare de la nouvelle gauche socialiste, les Democratic Socialists of America (DSA).
Le retour d'un trumpisme déchaîné n'a pas encore rencontré d'obstacle décisif sur son passage. D'après le bilan ci-dessus cependant, on peut dire qu'une base politique existe pour une contre-offensive. De plus, Trump n'est pas sûr de remporter son pari de conserver son étroite majorité électorale grâce au racisme d'État et à son usage autoritaire des institutions alors que sa politique économique et sociale va causer des ravages dans les classes populaires, y compris dans les secteurs qui ont voté pour lui.
Certaines des structures organisationnelles existantes ou en train de se constituer (politiques, syndicales et inter-syndicales, associatives…) pourraient contribuer à lancer cette contre-offensive pour de bon. Jusqu'à présent celle-ci a été introuvable, le choc et la désorientation ont eu tendance à l'emporter, mais le coup d'éclat new-yorkais pourrait non seulement faire des émules mais résonner comme un appel à la mobilisation générale.
Si la victoire de Mamdani à la primaire démocrate pour la mairie de New-York a connu un tel retentissement national, c'est qu'elle apparaît comme la campagne la plus éclatante et crédible pour regrouper les forces qui s'opposent à Trump, sans comparaison possible avec tout ce qu'ont pu faire les Démocrates depuis six mois.
Entre Trump et la gauche : la crise du Parti démocrate
En ces temps de crise politique, les grands dirigeants démocrates se font bien plus discrets qu'en 2017. Beaucoup espèrent un retour de balancier aux élections de mi-mandat, qui sont encore bien loin. Compter sur Trump pour organiser des élections régulières relève déjà du pari. Mais surtout, abandonné par une part croissante des classes populaires, le parti vit une crise dans la crise.
Joe Biden, revenu en politique en 2020 pour bloquer Sanders, est devenu l'incarnation parfaite d'un parti dépassé, dans le déni du rejet massif de son bilan social et international. Kamala Harris a prôné la continuité, avec le résultat que l'on sait.
Si l'on revient à New York, il est significatif que les ténors et les sopranos du Parti démocrate, dans la primaire d'une élection test après le retour de Trump, n'aient rien trouvé de mieux que de se ranger derrière Andrew Cuomo. L'ancien gouverneur de l'État de New York a démissionné, il y a quatre ans, après avoir été accusé de corruption et de harcèlement sexuel, ainsi que d'une gestion désastreuse des soins aux personnes âgées pendant la pandémie du Covid-19.
Cela n'a pas empêché son parti de le soutenir à nouveau cette année (après tout, fils de gouverneur lui-même, il s'est associé personnellement et politiquement aux familles Kennedy et Clinton depuis de longues années). Les riches donateurs ont fait de même et les sondages le donnaient gagnant, mais il est finalement arrivé deuxième loin derrière Mamdani. Il a fini par confirmer son intention déjà annoncée de se présenter comme candidat indépendant, mais il s'est là encore fait voler la vedette par le candidat socialiste sur les réseaux sociaux : Cuomo n'a qu'à ouvrir la bouche pour faire affluer les dons de simples électeurs∙trices vers Mamdani, ironise ce dernier.
Et c'est peut-être encore la deuxième place qui attend Cuomo au concours d'imitateurs de Trump : le maire démocrate sortant, Eric Adams, se présente lui aussi en tant qu'indépendant. Inculpé pour corruption, il a vu son affaire classée alors qu'il se ralliait publiquement à la politique migratoire du président. Les « phénomènes morbides » de la crise ne portent pas seulement les noms de Trump, Vance, ou Musk, mais aussi Biden, Harris, Clinton, Schumer, Pelosi, Cuomo, Adams, etc.
Il y a tout juste un an, les dirigeants démocrates se réjouissaient d'avoir fait battre les élu∙es de gauche Jamaal Bowman (à New York) et Cori Bush (à Ferguson) dans les primaires au Congrès, en raison de leurs prises de position défendant la Palestine [6]. Tandis que Biden remportait la primaire présidentielle sans opposition, beaucoup croyaient refermer la parenthèse de dix années de poussée socialiste. Aujourd'hui, on voit bien que c'était illusoire, que les dix ans de renouveau socialiste n'étaient pas un épiphénomène en train de se terminer, et que l'un de ses facteurs est bien l'incapacité durable des Démocrates à incarner une politique crédible pour les classes populaires.
La question de la Palestine mérite que l'on s'y arrête un peu plus. Le New York d'Eric Adams a vu le déchaînement de la police contre les mobilisations de solidarité avec la Palestine (notamment à Columbia). Plus tard, lors de son rapprochement avec Trump impliquant de soutenir l'action de la police fédérale de l'immigration, celle-ci en a profité pour enlever et placer en rétention prolongée le militant étudiant Mahmoud Khalil loin de sa famille pendant trois mois, le laissant aujourd'hui menacé d'expulsion. Le moins qu'on puisse dire est que les Démocrates ne s'empressent pas de soutenir Khalil, naturellement.
La campagne Mamdani, tout en maintenant sa focalisation sur les questions socio-économiques, a courageusement tenu des positions justes sur ces questions, et démontré que ce n'était pas un suicide politique à New York, voire aux États-Unis. Au contraire : c'est un enjeu très important en soi (les États-Unis étant activement impliqués dans une colonisation qui dure depuis trois quarts de siècles et aboutissant à un génocide encore en cours) mais aussi pour rallier les classes populaires et marquer une rupture nette avec le consensus des deux grands partis des classes dirigeantes.
« Good policy and good politics », comme on dit parfois : c'est juste à la fois sur le fond, et en termes de stratégie politique, de construction d'un bloc à vocation majoritaire. Mamdani a été très bon dans la dimension socio-économique de sa campagne ; cela ne doit cependant pas faire oublier l'importance de son positionnement antiraciste et anti-impérialiste, qu'il n'a jamais renoncé à défendre (ce qui n'a pas été le cas de tous ses camarades socialistes ces dernières années).
La poussée à gauche se poursuit bel et bien. De son côté, Trump a mis son camp en ordre de bataille. Le centre néolibéral est pris entre la montée de l'extrême droite et la résurgence de la gauche, comme dans bien d'autres pays. Mais il semble plus pris de cours qu'ailleurs, un peu comme si des décennies de vie politique rendue si routinière par l'érosion extrême de la démocratie avaient endormi ses capacités d'analyse et d'initiative politique (dans un système où les partis sont des organisations notoirement décentralisées). Le Parti démocrate, qui faisait campagne « contre le fascisme » il y a quelques mois, trahit aujourd'hui que pour lui c'était un slogan de campagne comme un autre, car il ne sort pas vraiment de son mode de fonctionnement antérieur.
Du reste, on voit bien que le centre préférerait le face-à-face avec l'extrême-droite, comme en France là aussi. Si le but du centre est d'apparaître comme la seule opposition légitime, prête à bénéficier d'un déclin de la popularité de l'extrême-droite, alors la gauche ne doit même pas avoir le droit d'exister. D'où les attaques très virulentes contre Mamdani de la part de figures démocrates, après sa victoire. Des attaques choquantes pour la frange de centre-gauche du parti, qui sans être anticapitaliste, voit très nettement qu'une vieille garde corrompue tente de saborder une campagne jeune, dynamique et populaire, soit tout ce qui manque au parti. Du côté de la base du centrisme, il y a donc de bonnes raisons de penser que la crise s'approfondira encore.
Et du côté des classes dirigeantes ? C'est bien parce que le Parti démocrate ne s'impose plus autant dans le peuple, malgré tout le soutien dont il bénéficie de la part des riches, que l'on observe l'attrait de bon nombre d'entre eux pour l'ultra-autoritarisme. Les grands capitalistes peuvent en effet trouver leur compte, à court terme, dans le trumpisme – moyennant quelques rappels à l'ordre par Wall Street, comme sur le protectionnisme. Le brouillard de la guerre (militaire, économique, environnementale) se fait de plus en plus épais sur le long terme. « Après moi le déluge » prend son sens le plus littéral.
Alimenter le racisme permet aux riches trumpistes de cimenter une alliance avec une partie des classes populaires blanches issues de zones rurales surreprésentées en vertu de la Constitution, tout en bénéficiant de la crise du Parti démocrate dans d'autres secteurs de l'électorat. Il reviendra à la gauche et aux mouvements populaires de briser ce bloc d'extrême droite.
Quelles perspectives à gauche ?
On ne saurait assez insister sur la ligne politique qui a conduit à la victoire d'une campagne de masse à New York en plein retour du trumpisme. Cette ligne se caractérise, comme on l'a vu, par deux dimensions principales : un positionnement limpide et combatif pour les conditions de vie des classes populaires et contre les riches, et une intransigeance contre les principaux points de la politique raciste et impérialiste des États-Unis, en particulier dans la solidarité avec les immigré∙es et les musulman∙es dont il fait partie, ainsi qu'avec la Palestine – cette deuxième dimension, antiraciste et anti-impérialiste étant plus affirmée que dans la plupart des précédents en date aux États-Unis. Si cette ligne pourra sans doute connaître des ajustements dans le cadre d'une stratégie différenciée sur le plan local, il serait dommageable, sur le fond et en termes de stratégie, de revenir en arrière, et de ne pas porter cette ligne à l'échelle nationale.
Cependant les chances de lancer et réussir une contre-offensive à Trump ne reposent pas seulement sur la capacité des socialistes à trouver et tenir la bonne ligne politique : la lutte contre les classes dirigeantes repose sur le développement d'une dynamique entre le bloc de gauche qui se consolide peu à peu et les mobilisations de masse. La consolidation et l'extension progressive de ce bloc et le déploiement de fortes mobilisations sociales devront s'alimenter mutuellement, ou échouer séparément.
De ce point de vue la radicalité de la campagne Mamdani et du bloc de gauche en général dépend moins de la lettre de son programme que de sa capacité à servir de catalyseur au développement et l'activité d'une gauche de masse dans la population. Sans cela, même des mesures relativement modestes seront inapplicables et Trump continuera d'avoir largement le champ libre. Avec cela au contraire, des espoirs plus ambitieux seront permis car la démonstration sera faite qu'il est possible pour les classes populaires de remporter des victoires qui changent la société à condition de s'organiser et de se mobiliser. Car c'est bien cette conviction même, moteur fondamental de la politique anticapitaliste de masse, qui reste encore à reconstruire au 21e siècle. Les deux niveaux (construction au sein des masses de mobilisations sociales et d'un bloc politique) doivent fonctionner ensemble.
Prenons encore une fois le cas de Mamdani à New York. La situation est contrastée : la campagne elle-même a permis d'élargir, de mobiliser et d'organiser les forces militantes de la gauche dans la ville. DSA compte désormais plus de 10 000 militant∙es dans la ville de New York (et peut espérer des retombées dans le reste du pays, en termes d'adhésions et de stratégie). Ses résultats électoraux sont prometteurs dans les classes populaires. Cependant ces dernières restent largement extérieures aux organisations de la gauche comme DSA. Mamdani a reçu des soutiens importants de la part du mouvement syndical, qui reste lui aussi largement à reconstruire néanmoins.
En outre, les obstacles seront nombreux pour l'application du programme : il faudra non seulement affronter les initiatives directes des riches, de Trump, ou d'une police très puissante et autonome (le fameux NYPD), ce qui annonce de nouvelles batailles antiracistes et anti-impérialistes difficiles mais décisives. Il faudra également faire face aux Démocrates centristes qui contrôlent encore les institutions de l'État de New York.
Ceux-ci se disent ouverts à certaines propositions de politique sociale de Mamdani (pour ne pas déplaire à l'électorat populaire sur le logement ou les crèches par exemple) mais résolument opposés aux mesures de justice fiscale qui sont indispensables à leur réalisation [7]. Aux États-Unis, les villes sont très dépendantes de l'aval des États pour un certain nombre de mesures [8], notamment fiscales. L'État de New York exerce aussi un contrôle sur la régie des transports municipaux (la MTA). Le maire de centre-gauche Bill de Blasio s'était d'ailleurs heurté dans les mêmes domaines à l'opposition du gouverneur… Andrew Cuomo.
Il faudra donc mener une bataille politique pour que les centristes paient le prix de leurs positions politiques, mais cela ne pourra pas réussir seulement depuis la Mairie, il faudra une mobilisation populaire, d'une façon ou d'une autre (ainsi sans doute que de nouvelles campagnes électorales de gauche à l'échelon de l'État).
Zohran Mamdani ne vient pas des classes populaires, cependant c'est un militant socialiste plus chevronné que beaucoup des candidat∙es que DSA a été amené à soutenir. Il est sans doute très conscient de ces enjeux, ce qui est un bon début.
Ensuite, le problème de la reconstruction de mobilisations de masse et d'organisations politiques des classes populaires, dans leur diversité de genre et de race, se pose un peu partout. Là encore, la solution n'est pas une simple question de ligne politique. Des réponses organisationnelles sont à inventer, aux États-Unis comme ailleurs, à partir des conditions de vie et des activités autonomes des classes populaires d'aujourd'hui : activités syndicales et para-syndicales, comités de locataires, mais aussi multiples formes d'entraide dans le travail reproductif qu'il s'agirait de soutenir, de consolider, d'organiser et de politiser.
La situation politique est critique, et pour y faire face il sera indispensable de commencer à inventer de telles solutions. C'est parfois dans ce genre de situation que des avancées soudaines se produisent, ce qui justifiera d'examiner avec attention la ville et l'État de New York, ainsi que les États-Unis plus généralement, dans les prochains mois et années. La voie vers un parti de masse des classes populaires au 21e siècle reste à trouver, mais il faudra la trouver.
Après avoir beaucoup insisté sur la nécessité de mobilisations de masse pour que ce défi soit sérieux, il faut tout de même souligner que les mobilisations nécessitent tout autant une perspective politique aussi bien pour les déclencher que pour leur permettre de savoir ce qu'elles veulent et d'obtenir de réels succès.
Quelles que soient les incertitudes sur l'avenir, le retour confirmé de la politique de classe et de la polarisation gauche-droite, un siècle après sa défaite historique aux États-Unis ne saurait donc être considéré comme un détail. Les petits groupes d'extrême-gauche qui mettent en garde contre le réformisme ne mesurent pas le caractère vital de ces avancées dans la politique de masse (la politique de masse étant d'ailleurs vitale y compris précisément d'un point de vue révolutionnaire).
Alors que certains secteurs de DSA divergent de New York notamment sur la place des campagnes électorales en général et des primaires démocrates en particulier, on peut faire ici l'hypothèse que la poursuite dans cette voie est justifiée jusqu'à nouvel ordre. Parce qu'elle renforce la gauche en élargissant sa base électorale et en consolidant ses organisations comme DSA. Parce qu'elle contribue à la crise du Parti démocrate, crise qui devra être bien plus profonde encore avant qu'un parti de gauche de masse puisse émerger (sans que l'on puisse préjuger des délais que cela implique, en ces temps incertains).
Parce que les expériences concrètes et les débats qu'elles occasionnent sont aussi la source de propositions stratégiques distinctes tournées vers l'électorat populaire républicain, comme des campagnes électorales indépendantes sur de bases de gauche (le cas récent souvent cité est celui de Dan Osborne, qui tentera une deuxième fois sa chance pour devenir Sénateur du Nebraska l'année prochaine), l'objectif à terme étant d'affaiblir le bloc d'extrême-droite dans les classes populaires et de mettre en crise les deux partis.
Républicains et Démocrates agissent comme si rien n'allait leur faire payer le prix de leur incapacité à répondre réellement aux besoins et attentes des classes populaires. La gauche relève le défi de leur prouver le contraire.
Les dirigeants des deux partis et leurs riches soutiens pourront-ils acheter la défaite de Mamdani et de ses homologues à travers le pays ? Peut-être. Ils feront alors, au vu de tous, un pas de plus dans la voie de l'oligarchie, qui sème la misère, la destruction de la planète, la fascisation, et – aboutissement logique – la guerre et le génocide. À la primaire de New York, cependant, ils ont échoué.
Des deux côtés de l'Atlantique, du Nouveau Front populaire à Zohran Mamdani, la gauche esquisse un autre horizon politique en gagnant des batailles qui paraissaient perdues d'avance. Elle le fait en sachant s'unir sur des bases offensives. Car les compromis sociaux-libéraux avec les milliardaires, rejetés dans la rue et les urnes par les classes populaires, n'arrêteront pas l'argent ni la force brute de l'oligarchie fascisante. Trumpistes et centristes, macronistes et lepénistes, ne pourront éternellement voler la victoire.
*
Une première version de ce texte, nettement moins développée, a été publiée sous forme de tribune sur le site du journal Le Monde.
Notes
[1] Les règles des primaires sont définies par les États, qui disposent de listes électorales où les électeurs∙trices sont inscrit∙es comme étant affilié∙es à tel ou tel parti. En vertu de quoi on peut être membre d'une organisation socialiste, tout en étant inscrit démocrate et donc légalement autorisé à concourir aux primaires démocrates. Il ne peut donc y avoir d'exclusion des socialistes selon les mêmes modalités que dans d'autres contextes.
[2] Les résultats détaillés montrent de bonnes surprises dans des catégories sociales populaires votant rarement, dans des quartiers populaires ayant connu des percées pour Trump en 2024, etc. Voir les commentaires présentés ici : https://newleftreview.org/sidecar/posts/gilded-city?pc=1685
[3] Les principales propositions sont un gel des loyers assorti de projets de construction de logements sociaux, des transports publics gratuits et efficaces, la création de commerces alimentaires municipaux pour lutter contre l'inflation, ou encore l'accès universel à des crèches gratuites. Soit un ensemble de mesures d'urgence pour qu'il redevienne possible pour les classes populaires de vivre dignement dans la ville qui dépend de leur travail. Le tout financé par un ajustement fiscal en faveur des classes populaires, calqué sur ce qui existe dans des villes voisines.
[4] Cette journée organisée par une large coalition d'organisations sociales (syndicales, de défense des droits humains…) et politiques (structures soutenant des candidatures de centre-gauche ou de gauche) s'est focalisée sur la question démocratique, comme son nom l'indique (voir le site officiel : https://www.nokings.org/). La date a été choisie pour coïncider avec la grande parade militaire voulue par Trump pour marquer les 250 ans de l'armée des États-Unis, et son propre 79e anniversaire, et qui ne fut pas la démonstration de force espérée par la Maison Blanche. Ce type de mobilisation n'est donc pas survenu aussi vite qu'en 2017 mais a bien fini par entrer en scène de façon marquante, non seulement dans les bastions démocrates mais dans tout le pays : https://jacobin.com/2025/06/no-kings-protests-trump-popularity
[5] Avec le fameux « Big Beautiful Bill », celui qui fut un candidat pseudo-anti-système l'année dernière montre aujourd'hui son vrai visage de président des riches, avec une politique budgétaire de classe et de race d'ampleur historique : réductions d'impôts massives pour les riches et explosion du budget de la police de l'immigration, financées en particulier par des coupes monumentales dans le financement fédéral des prestations sociales de santé et alimentaires. Cela vient s'ajouter à de multiples autres mesures consistant à détruire des services publics déjà réduits à la portion congrue.
[6] Le niveau de solidarité avec la Palestine atteint des niveaux historiques aux États-Unis ces dernières années ; et le bilan des campagnes pro-Israël aux États-Unis est bien plus mitigé que leurs soutiens ne le prétendent, comme l'illustre la victoire de Mamdani et comme l'indiquait récemment Jacobin : https://jacobin.com/2025/07/israel-lobby-campaign-spending-nyc
[7] Un maire de gauche pourrait sans doute, cependant, avancer plus librement sur des mesures ayant de bonnes chances d'entretenir sa popularité. Pour une analyse poussée (et parfois technique) des enjeux, voir https://www.dissentmagazine.org/online_articles/what-can-zohran-accomplish/
[8] Le maire socialiste de Chicago, Brandon Johnson, en a fait l'amère expérience ces dernières années.
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25 ans de réductions d’impôts et de désastre budgétaire aux Etats-Unis
Le 3 juillet, le Congrès américain a adopté les réductions d'impôts de Trump. Les médias traditionnels et les économistes ont principalement rendu compte des détails de ces réductions, c'est-à-dire les impôts qui ont été réduits dans la loi de 2025, les gains qui en découlent pour les entreprises et les riches par rapport au reste de la population, l'impact sur le PIB et peut-être même sur les déficits et la dette publics.
12 août 2025 | tiré du site alencontre.org
https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/25-ans-de-reductions-dimpots-et-de-desastre-budgetaire-aux-etats-unis.html
Tout cela est intéressant, mais ce n'est pas le plus important. Ils ignorent délibérément la perspective historique de ces réductions d'impôts et la situation d'ensemble qu'elles révèlent.
Cette situation d'ensemble annonce la crise budgétaire qui se profile, alimentée par la convergence croissante entre les réductions effrénées d'impôts depuis 2001, l'escalade chronique des dépenses militaires et de guerre, les crises économiques de plus en plus fréquentes et profondes entrecoupées de périodes de croissance économique plus lente, et maintenant, depuis 2022, l'accélération des coûts annuels de la dette nationale des Etats-Unis, qui s'élèvent à des milliers de milliards de dollars.
La dette des Etats-Unis est en passe d'atteindre 38 000 milliards de dollars d'ici la fin de l'année 2025. Les paiements d'intérêts aux détenteurs d'obligations dépassent déjà 1000 milliards de dollars par an. Le Congressional Budget Office, l'organe de recherche du Congrès américain, estime que la dette nationale atteindra 56 000 milliards de dollars d'ici 2034, avec des paiements d'intérêts à hauteur de 1700 milliards de dollars, et tout cela était pronostiqué avant que Trump adopte des réductions d'impôts de 5000 milliards de dollars.
De plus, l'élite américaine » ne montre aujourd'hui aucun signe de vouloir remédier à la crise budgétaire qui s'annonce. Elle continue :
• à réduire de plusieurs milliers de milliards de dollars les impôts des entreprises, des investisseurs et des 1% des ménages les plus riches,
• à augmenter les dépenses du Pentagone, des guerres et autres « mesures de défense » [voir l'article de William D. Hartung publié sur le site alencontre.org le 29 juillet],
• à permettre aux assurances maladie et aux grandes entreprises pharmaceutiques de ponctionner le Trésor,
• à verser chaque année des milliers de milliards de dollars supplémentaires aux détenteurs de titres américains, qu'ils soient étrangers ou états-uniens.
De nombreuses études montrent que, historiquement, 60% des déficits budgétaires des Etats-Unis, et donc de la dette nationale, sont dus à l'insuffisance des recettes fiscales, résultant de réductions chroniques d'impôts, d'une croissance économique lente, de l'évasion fiscale légale et de la fraude. Voici quelques faits intéressants sur les réductions d'impôts cumulées opérées par les deux partis politiques depuis 2001.
Réductions d'impôts cumulées 2001-2025
Les réductions d'impôts de George W. Bush décidées en 2001-2003 se sont élevées à 3800 milliards de dollars sur la décennie 2001-2010. On estime qu'environ 80% de ces réductions ont profité aux entreprises, aux sociétés et aux particuliers fortunés, car elles ont été principalement axées sur les taux d'imposition des particuliers, les plus-values et les dividendes des entreprises, ainsi que sur l'impôt sur les successions touchant les 1% des ménages les plus riches. George W. Bush a ensuite réduit les impôts de 180 milliards de dollars au printemps 2008, alors que l'économie commençait à entrer en récession et que la grande crise de 2008-2009 se profilait.
Lorsque Barak Obama a pris le pouvoir en 2009, son plan de relance économique, l'American Rescue Plan, adopté en mars, prévoyait 325 milliards de dollars supplémentaires de réductions d'impôts. L'ensemble de son plan de relance s'élevait à 787 milliards de dollars, dont 280 milliards ont été alloués aux Etats, qui ont ensuite thésaurisé la majeure partie de cette somme.
Moins de 200 milliards de dollars ont donc été consacrés à la relance de la consommation, ce qui s'est immédiatement révélé insuffisant pour relancer l'économie des Etats-Unis. Il a dû ajouter 25 milliards de dollars supplémentaires pour le programme « cash for clunkers » ou Car Allowance Rebate System [prime à la casse devant faciliter l'achat de nouvelles voitures consommant moins d'essence] et 25 milliards de dollars supplémentaires pour les « first time home buyers » (acheteurs d'une première maison) plus tard dans l'année. La plupart de ces derniers n'ont d'ailleurs pas été versés aux acheteurs de maisons, mais aux prêteurs hypothécaires afin de les inciter à accorder davantage de prêts hypothécaires.
Lorsque les réductions d'impôts de Bush ont dû être renouvelées en 2010, Obama les a prolongées de deux ans, jusqu'en 2012. Cela représentait 803 milliards de dollars supplémentaires de réductions d'impôts, là encore principalement au profit des riches et des entreprises.
En août 2011, dans le cadre d'un accord avec le Congrès [les républicains sont majoritaires dans la Chambre des représentants], Obama a réduit les dépenses sociales de 1500 milliards de dollars dans le cadre d'un nouveau plan « d'austérité ». 1000 milliards ont été supprimés dans le seul domaine de l'éducation et d'autres programmes sociaux ; 500 milliards de dollars devaient être supprimés dans les dépenses de défense, mais cette mesure a été reportée et n'a jamais été appliquée.
Les plans d'austérité dans les programmes sociaux suivent toujours les plans de relance en cas de crise. Cela a été le cas en 2011 après les plans de relance de 2009-2010. C'est à nouveau le cas aujourd'hui, en 2025, après les plans de relance Covid de 2020-2021, que nous aborderons plus en détail ci-dessous.
Les réductions d'impôts d'Obama en 2012 ont rendu permanentes celles de Bush. Elles ont coûté 5000 milliards de dollars supplémentaires. Elles étaient censées éviter ce que les médias, les lobbyistes et les propagandistes appelaient le « mur budgétaire » imminent [pour s'opposer à des augmentations d'impôts – qui passeraient de 35% à 39,6% – entre autres sur les Américains gagnant plus de 400 000 dollars annuels]. Elles étaient censées relancer l'économie.
Ce ne fut pas le cas. La croissance économique en termes de PIB pour le reste du mandat d'Obama n'a atteint en moyenne que 60% de la moyenne historique des périodes de reprise qui ont suivi les dix récessions précédentes aux Etats-Unis depuis 1948.
Obama a donc réduit les impôts des riches et des entreprises plus que Bush. Pour rappel, Bush a réduit les impôts de 4000 milliards de dollars (3800 milliards + 180 milliards). Obama a réduit les impôts de 325 milliards de dollars (2009) + 803 milliards de dollars (2010-2011), puis de 5000 milliards de dollars (2012). Cela représente 4000 milliards de dollars (Bush) et 6100 milliards de dollars (Obama). Puis sont venus les 4500 milliards de dollars de Trump en 2018.
***
Trump avait promis pendant la campagne électorale de 2016 de réduire les impôts de 5000 milliards de dollars. Et c'est à peu près ce qu'il a fait. La réduction d'impôts de 2018 pour la décennie à venir a coûté 4500 milliards de dollars.
Son administration, soutenue par les médias et les économistes de profession, a estimé que ces 4500 milliards de dollars ne coûteraient que 1900 milliards. Le secrétaire au Trésor de Trump à l'époque, Steve Mnuchin, a même déclaré publiquement que les réductions d'impôts de Trump « se financeraient d'elles-mêmes ».
Il voulait dire par là que les réductions d'impôts stimuleraient tellement le PIB et l'économie des Etats-Unis que la croissance entraînerait une augmentation des recettes fiscales au cours de la décennie qui compenserait les 1900 milliards de dollars. Citons Steve Mnuchin à l'époque : « nous pensons que les réductions d'impôts s'autofinanceront sur une période de dix ans » (Reuters, 13 février 2020).
La preuve que les réductions d'impôts de Trump en 2018 s'élevaient à 4500 milliards de dollars, et non à 1900 milliards, se reflétait dans les prévisions budgétaires de l'administration Trump et dans la réduction du déficit fédéral américain de 4600 milliards de dollars sur la décennie 2018-2028. Une preuve encore plus convaincante a été fournie par le Congressional Budget Office (Bureau du budget du Congrès), l'organe de recherche du Congrès, qui a estimé en 2025 que le coût des réductions d'impôts de 2018 s'élevait à au moins 4000 milliards de dollars au total !
Pendant plusieurs années, lors de débats avec des économistes de profession de renom tels que Robert Reich et Paul Krugman, l'auteur de cet article n'a cessé de démontrer que les réductions d'impôts de Trump ne s'élevaient pas à 1900 milliards de dollars, mais à 4500 milliards de dollars. Voici pourquoi.
Tout d'abord, l'estimation officielle de 1900 milliards de dollars était basée sur l'hypothèse que l'économie américaine connaîtrait une croissance annuelle de 3 à 3,5% au cours des dix prochaines années, soit de 2018 à 2028. Une prévision qui s'est avérée totalement inexacte.
Après une croissance modeste en 2018-2019, l'économie des Etats-Unis s'est effondrée en 2020 lorsque le gouvernement a ordonné un arrêt partiel de l'activité économique en réponse au Covid. L'économie a redémarré timidement et s'est redressée par étapes en 2021. Elle n'a ensuite connu qu'une croissance modérée entre 2022 et 2024 [respectivement 2,5%, 2,9% et 2,8%].
Cette modeste reprise du PIB sur trois ans a fait suite à l'énorme plan de relance budgétaire et monétaire de 10 700 milliards de dollars mis en place par le Congrès et la Réserve fédérale (Fed, banque centrale) entre 2020 et 2022 : 6700 milliards de dollars de relance budgétaire et 4000 milliards de dollars supplémentaires de relance monétaire par la Réserve fédérale. En d'autres termes, une montagne de mesures de relance n'a produit qu'une goutte d'eau dans l'océan du PIB.
Ensuite, l'estimation des réductions d'impôts de 2018 a largement sous-estimé et n'a pas pris en compte l'ampleur des réductions d'impôts dont ont bénéficié les transnationales américaines offshore.
Les 108 plus grandes entreprises américaines du classement Fortune 500 ayant des filiales offshore avaient accumulé 2700 milliards de dollars sur leurs comptes offshore, qu'elles ne rapatriaient pas aux Etats-Unis afin d'éviter de payer le taux d'imposition des sociétés de 35% en vigueur à l'époque. Les estimations des bénéfices non rapatriés provenant des activités offshore des transnationales américaines s'élevaient à 4000 à 5000 milliards de dollars.
Les réductions d'impôts de Trump en 2018 leur ont permis de rapatrier ces bénéfices et de ne payer que 10%. Cela représente une économie d'impôt de 25% sur au moins 4000 milliards de dollars.
Le département américain du Commerce a estimé en 2020 que les transnationales américaines n'avaient rapatrié que 750 milliards de dollars en 2018 et 250 milliards supplémentaires en 2019. Elles ont donc payé 10%, soit 100 milliards de dollars, au lieu de 35%, soit 350 milliards. Elles ont empoché les 900 milliards restants sur les mille milliards rapatriés. Malheureusement, aucun registre gouvernemental à ce sujet n'a été tenu après 2019.
Qu'ont-elles fait des 900 milliards de dollars qu'elles ont rapatriés ? Comme l'a rapporté le Wall Street Journal le 28 janvier 2020 : « Une grande partie de ce que les entreprises ont récupéré a servi à des rachats d'actions ». Après avoir atteint en moyenne environ 125 milliards de dollars par trimestre en 2017, les rachats d'actions du S&P 500 ont bondi à 200 milliards de dollars par trimestre en 2018 et 2019.
Et qu'est-il advenu des quelque 3000 à 4000 milliards de dollars supplémentaires que les entreprises n'ont jamais rapatriés ? Elles ont thésaurisé les 3000 à 4000 milliards de dollars restants dans leurs filiales offshore afin d'échapper à l'impôt. Une autre faille leur a permis de convertir leurs bénéfices en espèces provenant de leurs activités à l'étranger en titres financiers à court terme détenus à l'étranger, sur lesquels ils n'avaient pas à payer d'impôts.
Et il y avait un autre moyen d'éviter les impôts : elles ont manipulé leurs prix internes, c'est-à-dire ce que les activités situées aux Etats-Unis facturaient ou payaient à leurs filiales étrangères. Elles ont payé à leurs filiales étrangères des prix plus élevés pour les composants ou les produits finis, transférant ainsi les bénéfices à l'étranger où ils étaient enregistrés à des taux d'imposition plus bas, ce qui a également augmenté leurs coûts aux Etats-Unis et donc réduit les bénéfices imposés à un taux plus élevé.
La loi fiscale Trump de 2018 a également augmenté le montant que les transnationales devaient verser aux pays étrangers, qu'elles pouvaient ensuite déduire de leurs impôts dus aux Etats-Unis.
Le fait est donc que ces règles et ces échappatoires offshore ont considérablement réduit le montant total des réductions d'impôts d'au moins 2000 milliards de dollars sur dix ans, entre 2018 et 2028, qui ont été largement sous-estimées ou n'ont pas été prises en compte dans les estimations officielles du Trump de 2018, qui évaluaient le coût de la réduction d'impôts à 1900 milliards de dollars.
En résumé, des hypothèses erronées concernant la croissance du PIB sur une décennie, la réduction de l'imposition des bénéfices rapatriés et les échappatoires permettant de réduire les impôts dus sur les activités de leurs filiales offshore ont fait que les réductions d'impôts des transnationales américaines ont été bien plus importantes que ce qui avait été annoncé. Ces hypothèses et ces échappatoires ont fait que les réductions de 2018 se sont élevées à 4500 milliards de dollars, et non à 1900 milliards de dollars comme annoncé « officiellement ».
Ainsi, le total des réductions d'impôts pour la période 2001-2019 s'élève à 14 600 milliards de dollars.
***
Puis est venu le plan de relance budgétaire Covid de 2020, pendant la dernière année du mandat de Trump, en 2020. Les impôts ont été réduits de 950 milliards de dollars supplémentaires dans le cadre du plan de relance budgétaire « CARES Act » adopté par le Congrès en mars 2020, puis de 260 milliards de dollars supplémentaires dans le cadre de la loi d'urgence « Consolidated Appropriations Act » adoptée en décembre de la même année, alors que l'économie américaine vacillait à nouveau.
Ces réductions d'impôts de 1200 milliards de dollars en 2020 ont été suivies en 2021 par le plan de relance budgétaire « AMERICAN RELIEF PLAN » de Biden, qui a réduit les impôts de 640 milliards de dollars supplémentaires.
En 2022, Biden a ensuite réaffecté une partie des aides non utilisées pour les programmes sociaux de son plan de relance à une nouvelle série de trois programmes de relance des investissements des entreprises, d'un coût total de 1700 milliards de dollars :
1. la loi sur les infrastructures,
2. la loi sur les puces électroniques et la modernisation,
3. la loi mal nommée « Inflation Reduction Act », qui consistait principalement en des réductions d'impôts et des subventions aux entreprises énergétiques, aux énergies alternatives et aux combustibles fossiles.
Ces trois lois de 2022 sur l'investissement des entreprises ont permis de réduire les impôts d'environ 500 milliards de dollars supplémentaires.
Si l'on additionne toutes les réductions d'impôts de 2001 à 2024, les deux partis – deux administrations républicaines et deux administrations démocrates ont réduit les impôts de près de 17 000 milliards de dollars !
Il n'est donc pas surprenant que Trump 2025 réduise à nouveau les impôts de 5000 milliards de dollars, une fois de plus principalement au profit des entreprises, des investisseurs et des ménages les plus riches. Une réduction massive des impôts est en cours depuis un quart de siècle, depuis 2001. (On peut affirmer que cette tendance remonte encore plus loin, aux réductions d'impôts de Reagan en 1981 et 1986 et à celles de Clinton en 1997-1998.)
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Tout cela s'inscrit dans la politique budgétaire à long terme de l'ère néolibérale (de 1979 à actuellement) :
• réduire les impôts des riches et de leurs entreprises,
• compenser en partie le coût des réductions d'impôts par des coupes dans les programmes sociaux,
• augmenter les dépenses de défense et de guerre,
• ignorer les effets de tout cela sur les déficits budgétaires et la dette nationale, qui se traduisent par une augmentation des paiements d'intérêts aux détenteurs d'obligations américaines à 1000 milliards de dollars par an.
Des études historiques à long terme montrent de manière concluante que les réductions d'impôts et la baisse des recettes fiscales due à la lenteur de la croissance économique, à la fraude et à l'évasion fiscale sont responsables de 60% des déficits budgétaires.
Les autres facteurs importants qui ont contribué au déficit budgétaire et à la dette nationale des Etats-Unis depuis 2001 sont les suivants :
• les 9000 milliards de dollars dépensés pour les guerres à l'étranger au cours du premier quart du XXIe siècle ;
• les deux grands plans de sauvetage de 2008-2009 (787 milliards de dollars au total), 2020 (3,1 milliards de dollars) et 2021 (1,9 milliard de dollars) ;
• la hausse chronique des prix pratiqués par les entreprises de santé et d'assurance, qui fait grimper le coût des programmes publics d'aide à la santé (Medicare [pour les personnes âges dès 65 ans et les handicapés], Medicaid [personnes à faibles revenus], Schip-State Children's Health Insurance Program, rebaptisé Chip, pour enfants non assurés de familles à bas revenus, ACA [Obamacare adoptée suite à la hausse du coût des soins]) ;
• l'augmentation des intérêts versés aux investisseurs (américains et étrangers) qui achètent des titres du Trésor américain.
Ainsi, la perte de recettes fiscales due à 25 ans de réductions d'impôts et au ralentissement de la croissance économique à long terme (17 000 milliards de dollars), les 9000 milliards de dollars gaspillés dans des guerres sans fin depuis 2001, le coût des plans de sauvetage (5800 milliards de dollars) et la flambée des prix des soins de santé (environ 500 milliards de dollars) expliquent à eux seuls la majeure partie de la dette nationale actuelle, qui s'élève à 36 200 milliards de dollars.
En bref, un train budgétaire est en train de dérailler depuis au moins 25 ans et le « Big Beautiful Bill » (BBB) de Trump, d'un montant de 5000 milliards de dollars, ainsi que les milliers de milliards supplémentaires consacrés à la défense et aux guerres, font passer ce train à la vitesse supérieure.
Trump, les déficits budgétaires et la dette nationale
Les déficits budgétaires américains s'élèvent en moyenne à 2000 milliards de dollars par an et sont en hausse depuis 2016. Ils devraient augmenter de 2000 milliards supplémentaires en 025, avant même que les réductions d'impôts de Trump n'entrent en vigueur cette année.
La dette nationale n'est que l'accumulation des déficits budgétaires annuels. En 2000, la dette nationale américaine s'élevait à 5600 milliards de dollars. Huit ans plus tard, elle avait presque doublé pour atteindre 10 700 milliards de dollars. Elle a ensuite doublé sous Obama pour atteindre 20 000 milliards de dollars à la fin de 2016. Trump a ajouté 7800 milliards de dollars au cours des quatre années de son premier mandat et Biden a ajouté 850 milliards de dollars supplémentaires en seulement quatre ans. A la fin du mandat de Biden, en décembre 2024, la dette nationale avait atteint 36 200 milliards de dollars.
À titre indicatif, ce chiffre, qui devrait atteindre 38 000 milliards de dollars d'ici la fin de l'année 2025 et 56 000 milliards de dollars d'ici 2034, n'inclut pas la dette inscrite au bilan de la Réserve fédérale (qui s'élève actuellement à 8000 milliards de dollars) ni la dette des Etats et des collectivités locales, qui se chiffre à plusieurs milliers de milliards de dollars supplémentaires.
Conséquences futures
Il est ironique que Trump ait choisi d'appeler sa proposition de réduction des impôts et d'augmentation des dépenses de défense le « Big Beautiful Bill » (le grand beau projet de loi), ou BBB comme l'appelle le Congrès. En effet, dans le monde de la finance, BBB désigne les entreprises les plus mal gérées, surendettées et présentant un risque élevé (notation triple B). La notation triple B les rend financièrement très fragiles et les expose à un risque élevé de défaut de paiement et de faillite.
Il est toutefois peu probable que le gouvernement fédéral américain fasse faillite ou ne puisse honorer ses paiements annuels de 1000 à 1700 milliards de dollars aux détenteurs d'obligations de la dette nationale. Il lui suffit pour cela d'« imprimer » davantage de billets, soit en ajoutant électroniquement des comptes à la Réserve fédérale, soit, dans un avenir proche, en créant une monnaie numérique.
Mais si cela ne signifie pas nécessairement la faillite, cela pourrait très bien entraîner l'effondrement de la valeur du dollar américain à l'échelle mondiale. Cela pourrait à son tour entraîner l'abandon du dollar comme monnaie de réserve et d'échange mondiale. Et cela pourrait entraîner l'effondrement du recyclage des dollars américains vers les Etats-Unis par les détenteurs étrangers de dollars excédentaires. Dans ce cas, le budget annuel des Etats-Unis ne pourrait plus être financé, ce qui nécessiterait alors des réductions massives des dépenses et des hausses d'impôts. En d'autres termes, ce serait la fin de l'empire mondial états-unien.
Les réductions d'impôts et le projet de loi sur les dépenses de Trump ne sont qu'une nouvelle version de la politique budgétaire néolibérale, cette fois-ci sous stéroïdes. Mais la politique budgétaire néolibérale est défaillante. En effet, elle ne produit plus les mêmes effets de relance sur l'économie réelle, les investissements réels et la croissance du PIB qu'au cours des dernières décennies. Il faut augmenter l'ampleur des mesures de relance budgétaire pour générer une croissance du PIB réel identique, voire inférieure.
La politique budgétaire a plutôt pour effet de stimuler les marchés financiers, aux Etats-Unis et dans le monde, et donc de faire grimper les cours des actions, des obligations, des devises, des produits dérivés et autres instruments financiers. Ou bien les réductions d'impôts sont réorientées par les transnationales qui en bénéficient vers des investissements et des activités offshore.
En d'autres termes, elles servent à subventionner l'expansion du capital états-unien à l'étranger. La financiarisation et la mondialisation des investissements sont deux caractéristiques de l'économie capitaliste du XXIe siècle. Un effet similaire s'applique à la politique monétaire américaine : une part de plus en plus importante des injections de liquidités de la Réserve fédérale dans l'économie est détournée vers les marchés financiers et vers l'étranger.
La meilleure preuve en est peut-être les 10 700 milliards de dollars de mesures de relance budgétaire et monétaire injectés par le Congrès et la Réserve fédérale en 2020-2022. Cela aurait dû entraîner une expansion massive de la croissance du PIB en 2022-2024. Elle n'a produit qu'une croissance historique moyenne un peu supérieure à 2%.
Tous les médias, les économistes et les responsables gouvernementaux qui vantent les mérites des réductions d'impôts de Trump et de la loi BBB pour stimuler l'économie réelle (c'est-à-dire les salaires, l'emploi, l'investissement, etc.) ne font que du battage médiatique. Les réductions d'impôts de 2018 n'ont pas eu cet effet. Ni celles d'Obama et de Bush avant elles. La loi BBB actuelle de Trump n'aura pas d'effet différent.
La politique budgétaire et monétaire de la fin de l'ère néolibérale – dans le capitalisme américain et l'empire économique mondial du XXIe siècle – est en train d'échouer. Néanmoins, « l'élite américaine » redouble d'efforts pour réduire les impôts des riches et mener ses guerres pour défendre l'empire.
Jack Rasmus
Jack Rasmus est professeur au St. Mary's College en Californie et l'auteur du livre récemment publié The Scourge of Neoliberalism : US Economic Policy from Reagan to Trump (Le fléau du néolibéralisme : la politique économique américaine de Reagan à Trump), Clarity Press, 2020.
Article publié sur le site de Jack Rasmus le 11 juillet 2025 ; traduction rédaction A l'Encontre
https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/25-ans-de-reductions-dimpots-et-de-desastre-budgetaire-aux-etats-unis.html
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Trump, les Démocrates et nous : les trois blocs aux États-Unis
Après la victoire éclatante de Zohran Mamdani – candidat de la gauche socialiste (DSA) – aux primaires démocrates de la ville de New York, en vue de l'élection municipale qui aura lieu à l'automne, Mathieu Bonzom s'interroge sur les formes de résistance au pouvoir trumpiste, analyse la crise du Parti démocrate et donne à voir les perspectives possibles pour la gauche états-unienne.
21 juillet 2025 | tiré du site contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/trump-democrates-mamdani-sanders-gauche-etats-unis/
***
Milliardaire recherche candidat. Après avoir soutenu Donald Trump à la dernière élection présidentielle, Bill Ackman fait la une des journaux en annonçant vouloir financer une grande campagne électorale centriste. Contre le trumpisme ? Non : contre la gauche, à New York, au lendemain de l'étonnante victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate pour le siège de maire.
La presse s'interroge, notamment en France : que font donc les Démocrates face à Trump ? Et les interrogations sur cette apparente inaction démocrate sont compliquées par ce qui se joue entre ce parti et les socialistes qui entreprennent (surtout depuis Bernie Sanders à la présidentielle il y a une dizaine d'années) de s'inviter dans ses primaires[1].
Or, l'arène électorale, où certains contre-pouvoirs institutionnels potentiels au trumpisme sont en jeu (dès cette année au niveau local, l'année prochaine au niveau du Congrès fédéral) est très révélatrice de ce que les Démocrates sont en train de faire, et de ce qui est en train d'arriver à la vie politique étatsunienne en général.
Malgré tout ce qui sépare les dispositifs institutionnels et l'histoire politique des États-Unis et des autres pays du centre capitaliste, force est de constater qu'une même dynamique « à trois blocs » (extrême-droite, centre, gauche) est en train de s'affirmer un peu partout, et se présente comme une sorte de nouvel horizon politique général à la fin de ce premier quart du 21e siècle.
Les Démocrates, à la tête du deuxième parti capitaliste aux États-Unis (et même premier en dons de milliardaires s'agissant de la campagne Kamala Harris l'an dernier), en sont les premiers surpris. Dans « la plus vieille démocratie au monde », les aspects anti-démocratiques du système politique trahissent aussi bien son âge que la défaite historique de la gauche voici un siècle. Des milliards de dollars inondent l'arène politique avec de moins en moins de retenue. Pourtant il semblerait que tout cela ne suffise plus à garantir indéfiniment le verrouillage du champ politique autour des deux grands partis de la bourgeoisie. De façon pour le moins imprévue (au même titre qu'en France du reste), ce ne sont pas deux mais trois blocs qui se dessinent, de façon persistante, aux États-Unis.
Pour mieux comprendre comment s'organisent les conflits politiques entre ces trois blocs depuis le retour de Trump, commençons par quelques remarques sur les forces et les limites, à ce jour, de la résistance au trumpisme.
Mamdani et la résistance contrastée à Trump
L'élection municipale new-yorkaise revêt plus que jamais un enjeu national. Parce qu'un charismatique socialiste de 33 ans a gagné l'investiture du Parti démocrate, au grand dam de la direction de ce dernier. Parce qu'il a mené une campagne mobilisant 50 000 bénévoles et a fait remonter la participation électorale de façon spectaculaire[2].
Parce qu'il l'a fait au nom d'un programme à la fois combatif contre la vie chère[3], et solide sur l'antiracisme, face à l'offensive de Trump contre les immigré∙es comme à l'islamophobie exacerbée, et sur l'anti-impérialisme en particulier concernant la Palestine. Parce qu'il s'est imposé dans l'un des plus grands centres du pouvoir économique au monde, et dans un pays où la gauche a historiquement été marginalisée, ou encore parce qu'il est musulman. Mais aussi parce que Trump ne semble rencontrer aucune résistance significative depuis son retour à la tête de l'État.
Aucune résistance ? Il en a peu été question en France, mais les « No Kings » protests[4] contre sa présidence ont fait du 14 juin l'une des plus grandes journées de manifestations de l'histoire des États- Unis, avec 4 à 6 millions de personnes rassemblées à travers le pays, dans plus de 2 000 localités. Ce n'est peut-être qu'un début.
Certes, il en faudra plus pour arrêter un autoritarisme déterminé à détruire ce qu'il reste de libertés dans une société déjà malmenée par le passé. Dos au mur face à l'austérité de Trump[5], les franges combatives du mouvement syndical, par exemple, retrouveront peut-être leur dynamisme des années Biden. Des réseaux de solidarité s'organisent, notamment face au déchaînement de racisme, de violence et aux détentions arbitraires contre les immigré∙es et certain∙es opposant∙es politiques.
De leur côté, Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez sillonnent les régions républicaines à fort électorat populaire en dénonçant l'oligarchie devant des salles combles. Et la victoire de Mamdani déclenche une nouvelle vague d'adhésions à l'organisation phare de la nouvelle gauche socialiste, les Democratic Socialists of America (DSA).
Le retour d'un trumpisme déchaîné n'a pas encore rencontré d'obstacle décisif sur son passage. D'après le bilan ci-dessus cependant, on peut dire qu'une base politique existe pour une contre-offensive. De plus, Trump n'est pas sûr de remporter son pari de conserver son étroite majorité électorale grâce au racisme d'État et à son usage autoritaire des institutions alors que sa politique économique et sociale va causer des ravages dans les classes populaires, y compris dans les secteurs qui ont voté pour lui.
Certaines des structures organisationnelles existantes ou en train de se constituer (politiques, syndicales et inter-syndicales, associatives…) pourraient contribuer à lancer cette contre-offensive pour de bon. Jusqu'à présent celle-ci a été introuvable, le choc et la désorientation ont eu tendance à l'emporter, mais le coup d'éclat new-yorkais pourrait non seulement faire des émules mais résonner comme un appel à la mobilisation générale.
Si la victoire de Mamdani à la primaire démocrate pour la mairie de New-York a connu un tel retentissement national, c'est qu'elle apparaît comme la campagne la plus éclatante et crédible pour regrouper les forces qui s'opposent à Trump, sans comparaison possible avec tout ce qu'ont pu faire les Démocrates depuis six mois.
Entre Trump et la gauche : la crise du Parti démocrate
En ces temps de crise politique, les grands dirigeants démocrates se font bien plus discrets qu'en 2017. Beaucoup espèrent un retour de balancier aux élections de mi-mandat, qui sont encore bien loin. Compter sur Trump pour organiser des élections régulières relève déjà du pari. Mais surtout, abandonné par une part croissante des classes populaires, le parti vit une crise dans la crise.
Joe Biden, revenu en politique en 2020 pour bloquer Sanders, est devenu l'incarnation parfaite d'un parti dépassé, dans le déni du rejet massif de son bilan social et international. Kamala Harris a prôné la continuité, avec le résultat que l'on sait.
Si l'on revient à New York, il est significatif que les ténors et les sopranos du Parti démocrate, dans la primaire d'une élection test après le retour de Trump, n'aient rien trouvé de mieux que de se ranger derrière Andrew Cuomo. L'ancien gouverneur de l'État de New York a démissionné, il y a quatre ans, après avoir été accusé de corruption et de harcèlement sexuel, ainsi que d'une gestion désastreuse des soins aux personnes âgées pendant la pandémie du Covid-19.
Cela n'a pas empêché son parti de le soutenir à nouveau cette année (après tout, fils de gouverneur lui-même, il s'est associé personnellement et politiquement aux familles Kennedy et Clinton depuis de longues années). Les riches donateurs ont fait de même et les sondages le donnaient gagnant, mais il est finalement arrivé deuxième loin derrière Mamdani. Il a fini par confirmer son intention déjà annoncée de se présenter comme candidat indépendant, mais il s'est là encore fait voler la vedette par le candidat socialiste sur les réseaux sociaux : Cuomo n'a qu'à ouvrir la bouche pour faire affluer les dons de simples électeurs∙trices vers Mamdani, ironise ce dernier.
Et c'est peut-être encore la deuxième place qui attend Cuomo au concours d'imitateurs de Trump : le maire démocrate sortant, Eric Adams, se présente lui aussi en tant qu'indépendant. Inculpé pour corruption, il a vu son affaire classée alors qu'il se ralliait publiquement à la politique migratoire du président. Les « phénomènes morbides » de la crise ne portent pas seulement les noms de Trump, Vance, ou Musk, mais aussi Biden, Harris, Clinton, Schumer, Pelosi, Cuomo, Adams, etc.
Il y a tout juste un an, les dirigeants démocrates se réjouissaient d'avoir fait battre les élu∙es de gauche Jamaal Bowman (à New York) et Cori Bush (à Ferguson) dans les primaires au Congrès, en raison de leurs prises de position défendant la Palestine[6]. Tandis que Biden remportait la primaire présidentielle sans opposition, beaucoup croyaient refermer la parenthèse de dix années de poussée socialiste. Aujourd'hui, on voit bien que c'était illusoire, que les dix ans de renouveau socialiste n'étaient pas un épiphénomène en train de se terminer, et que l'un de ses facteurs est bien l'incapacité durable des Démocrates à incarner une politique crédible pour les classes populaires.
La question de la Palestine mérite que l'on s'y arrête un peu plus. Le New York d'Eric Adams a vu le déchaînement de la police contre les mobilisations de solidarité avec la Palestine (notamment à Columbia). Plus tard, lors de son rapprochement avec Trump impliquant de soutenir l'action de la police fédérale de l'immigration, celle-ci en a profité pour enlever et placer en rétention prolongée le militant étudiant Mahmoud Khalil loin de sa famille pendant trois mois, le laissant aujourd'hui menacé d'expulsion. Le moins qu'on puisse dire est que les Démocrates ne s'empressent pas de soutenir Khalil, naturellement.
La campagne Mamdani, tout en maintenant sa focalisation sur les questions socio-économiques, a courageusement tenu des positions justes sur ces questions, et démontré que ce n'était pas un suicide politique à New York, voire aux États-Unis. Au contraire : c'est un enjeu très important en soi (les États-Unis étant activement impliqués dans une colonisation qui dure depuis trois quarts de siècles et aboutissant à un génocide encore en cours) mais aussi pour rallier les classes populaires et marquer une rupture nette avec le consensus des deux grands partis des classes dirigeantes.
« Good policy and good politics », comme on dit parfois : c'est juste à la fois sur le fond, et en termes de stratégie politique, de construction d'un bloc à vocation majoritaire. Mamdani a été très bon dans la dimension socio-économique de sa campagne ; cela ne doit cependant pas faire oublier l'importance de son positionnement antiraciste et anti-impérialiste, qu'il n'a jamais renoncé à défendre (ce qui n'a pas été le cas de tous ses camarades socialistes ces dernières années).
La poussée à gauche se poursuit bel et bien. De son côté, Trump a mis son camp en ordre de bataille. Le centre néolibéral est pris entre la montée de l'extrême droite et la résurgence de la gauche, comme dans bien d'autres pays. Mais il semble plus pris de cours qu'ailleurs, un peu comme si des décennies de vie politique rendue si routinière par l'érosion extrême de la démocratie avaient endormi ses capacités d'analyse et d'initiative politique (dans un système où les partis sont des organisations notoirement décentralisées). Le Parti démocrate, qui faisait campagne « contre le fascisme » il y a quelques mois, trahit aujourd'hui que pour lui c'était un slogan de campagne comme un autre, car il ne sort pas vraiment de son mode de fonctionnement antérieur.
Du reste, on voit bien que le centre préférerait le face-à-face avec l'extrême-droite, comme en France là aussi. Si le but du centre est d'apparaître comme la seule opposition légitime, prête à bénéficier d'un déclin de la popularité de l'extrême-droite, alors la gauche ne doit même pas avoir le droit d'exister. D'où les attaques très virulentes contre Mamdani de la part de figures démocrates, après sa victoire. Des attaques choquantes pour la frange de centre-gauche du parti, qui sans être anticapitaliste, voit très nettement qu'une vieille garde corrompue tente de saborder une campagne jeune, dynamique et populaire, soit tout ce qui manque au parti. Du côté de la base du centrisme, il y a donc de bonnes raisons de penser que la crise s'approfondira encore.
Et du côté des classes dirigeantes ? C'est bien parce que le Parti démocrate ne s'impose plus autant dans le peuple, malgré tout le soutien dont il bénéficie de la part des riches, que l'on observe l'attrait de bon nombre d'entre eux pour l'ultra-autoritarisme. Les grands capitalistes peuvent en effet trouver leur compte, à court terme, dans le trumpisme – moyennant quelques rappels à l'ordre par Wall Street, comme sur le protectionnisme. Le brouillard de la guerre (militaire, économique, environnementale) se fait de plus en plus épais sur le long terme. « Après moi le déluge » prend son sens le plus littéral.
Alimenter le racisme permet aux riches trumpistes de cimenter une alliance avec une partie des classes populaires blanches issues de zones rurales surreprésentées en vertu de la Constitution, tout en bénéficiant de la crise du Parti démocrate dans d'autres secteurs de l'électorat. Il reviendra à la gauche et aux mouvements populaires de briser ce bloc d'extrême droite.
Quelles perspectives à gauche ?
On ne saurait assez insister sur la ligne politique qui a conduit à la victoire d'une campagne de masse à New York en plein retour du trumpisme. Cette ligne se caractérise, comme on l'a vu, par deux dimensions principales : un positionnement limpide et combatif pour les conditions de vie des classes populaires et contre les riches, et une intransigeance contre les principaux points de la politique raciste et impérialiste des États-Unis, en particulier dans la solidarité avec les immigré∙es et les musulman∙es dont il fait partie, ainsi qu'avec la Palestine – cette deuxième dimension, antiraciste et anti-impérialiste étant plus affirmée que dans la plupart des précédents en date aux États-Unis. Si cette ligne pourra sans doute connaître des ajustements dans le cadre d'une stratégie différenciée sur le plan local, il serait dommageable, sur le fond et en termes de stratégie, de revenir en arrière, et de ne pas porter cette ligne à l'échelle nationale.
Cependant les chances de lancer et réussir une contre-offensive à Trump ne reposent pas seulement sur la capacité des socialistes à trouver et tenir la bonne ligne politique : la lutte contre les classes dirigeantes repose sur le développement d'une dynamique entre le bloc de gauche qui se consolide peu à peu et les mobilisations de masse. La consolidation et l'extension progressive de ce bloc et le déploiement de fortes mobilisations sociales devront s'alimenter mutuellement, ou échouer séparément.
De ce point de vue la radicalité de la campagne Mamdani et du bloc de gauche en général dépend moins de la lettre de son programme que de sa capacité à servir de catalyseur au développement et l'activité d'une gauche de masse dans la population. Sans cela, même des mesures relativement modestes seront inapplicables et Trump continuera d'avoir largement le champ libre. Avec cela au contraire, des espoirs plus ambitieux seront permis car la démonstration sera faite qu'il est possible pour les classes populaires de remporter des victoires qui changent la société à condition de s'organiser et de se mobiliser. Car c'est bien cette conviction même, moteur fondamental de la politique anticapitaliste de masse, qui reste encore à reconstruire au 21e siècle. Les deux niveaux (construction au sein des masses de mobilisations sociales et d'un bloc politique) doivent fonctionner ensemble.
Prenons encore une fois le cas de Mamdani à New York. La situation est contrastée : la campagne elle-même a permis d'élargir, de mobiliser et d'organiser les forces militantes de la gauche dans la ville. DSA compte désormais plus de 10 000 militant∙es dans la ville de New York (et peut espérer des retombées dans le reste du pays, en termes d'adhésions et de stratégie). Ses résultats électoraux sont prometteurs dans les classes populaires. Cependant ces dernières restent largement extérieures aux organisations de la gauche comme DSA. Mamdani a reçu des soutiens importants de la part du mouvement syndical, qui reste lui aussi largement à reconstruire néanmoins.
En outre, les obstacles seront nombreux pour l'application du programme : il faudra non seulement affronter les initiatives directes des riches, de Trump, ou d'une police très puissante et autonome (le fameux NYPD), ce qui annonce de nouvelles batailles antiracistes et anti-impérialistes difficiles mais décisives. Il faudra également faire face aux Démocrates centristes qui contrôlent encore les institutions de l'État de New York.
Ceux-ci se disent ouverts à certaines propositions de politique sociale de Mamdani (pour ne pas déplaire à l'électorat populaire sur le logement ou les crèches par exemple) mais résolument opposés aux mesures de justice fiscale qui sont indispensables à leur réalisation[7]. Aux États-Unis, les villes sont très dépendantes de l'aval des États pour un certain nombre de mesures[8], notamment fiscales. L'État de New York exerce aussi un contrôle sur la régie des transports municipaux (la MTA). Le maire de centre-gauche Bill de Blasio s'était d'ailleurs heurté dans les mêmes domaines à l'opposition du gouverneur… Andrew Cuomo.
Il faudra donc mener une bataille politique pour que les centristes paient le prix de leurs positions politiques, mais cela ne pourra pas réussir seulement depuis la Mairie, il faudra une mobilisation populaire, d'une façon ou d'une autre (ainsi sans doute que de nouvelles campagnes électorales de gauche à l'échelon de l'État).
Zohran Mamdani ne vient pas des classes populaires, cependant c'est un militant socialiste plus chevronné que beaucoup des candidat∙es que DSA a été amené à soutenir. Il est sans doute très conscient de ces enjeux, ce qui est un bon début.
Ensuite, le problème de la reconstruction de mobilisations de masse et d'organisations politiques des classes populaires, dans leur diversité de genre et de race, se pose un peu partout. Là encore, la solution n'est pas une simple question de ligne politique. Des réponses organisationnelles sont à inventer, aux États-Unis comme ailleurs, à partir des conditions de vie et des activités autonomes des classes populaires d'aujourd'hui : activités syndicales et para-syndicales, comités de locataires, mais aussi multiples formes d'entraide dans le travail reproductif qu'il s'agirait de soutenir, de consolider, d'organiser et de politiser.
La situation politique est critique, et pour y faire face il sera indispensable de commencer à inventer de telles solutions. C'est parfois dans ce genre de situation que des avancées soudaines se produisent, ce qui justifiera d'examiner avec attention la ville et l'État de New York, ainsi que les États-Unis plus généralement, dans les prochains mois et années. La voie vers un parti de masse des classes populaires au 21e siècle reste à trouver, mais il faudra la trouver.
Après avoir beaucoup insisté sur la nécessité de mobilisations de masse pour que ce défi soit sérieux, il faut tout de même souligner que les mobilisations nécessitent tout autant une perspective politique aussi bien pour les déclencher que pour leur permettre de savoir ce qu'elles veulent et d'obtenir de réels succès.
Quelles que soient les incertitudes sur l'avenir, le retour confirmé de la politique de classe et de la polarisation gauche-droite, un siècle après sa défaite historique aux États-Unis ne saurait donc être considéré comme un détail. Les petits groupes d'extrême-gauche qui mettent en garde contre le réformisme ne mesurent pas le caractère vital de ces avancées dans la politique de masse (la politique de masse étant d'ailleurs vitale y compris précisément d'un point de vue révolutionnaire).
Alors que certains secteurs de DSA divergent de New York notamment sur la place des campagnes électorales en général et des primaires démocrates en particulier, on peut faire ici l'hypothèse que la poursuite dans cette voie est justifiée jusqu'à nouvel ordre. Parce qu'elle renforce la gauche en élargissant sa base électorale et en consolidant ses organisations comme DSA. Parce qu'elle contribue à la crise du Parti démocrate, crise qui devra être bien plus profonde encore avant qu'un parti de gauche de masse puisse émerger (sans que l'on puisse préjuger des délais que cela implique, en ces temps incertains).
Parce que les expériences concrètes et les débats qu'elles occasionnent sont aussi la source de propositions stratégiques distinctes tournées vers l'électorat populaire républicain, comme des campagnes électorales indépendantes sur de bases de gauche (le cas récent souvent cité est celui de Dan Osborne, qui tentera une deuxième fois sa chance pour devenir Sénateur du Nebraska l'année prochaine), l'objectif à terme étant d'affaiblir le bloc d'extrême-droite dans les classes populaires et de mettre en crise les deux partis.
Républicains et Démocrates agissent comme si rien n'allait leur faire payer le prix de leur incapacité à répondre réellement aux besoins et attentes des classes populaires. La gauche relève le défi de leur prouver le contraire.
Les dirigeants des deux partis et leurs riches soutiens pourront-ils acheter la défaite de Mamdani et de ses homologues à travers le pays ? Peut-être. Ils feront alors, au vu de tous, un pas de plus dans la voie de l'oligarchie, qui sème la misère, la destruction de la planète, la fascisation, et – aboutissement logique – la guerre et le génocide. À la primaire de New York, cependant, ils ont échoué.
Des deux côtés de l'Atlantique, du Nouveau Front populaire à Zohran Mamdani, la gauche esquisse un autre horizon politique en gagnant des batailles qui paraissaient perdues d'avance. Elle le fait en sachant s'unir sur des bases offensives. Car les compromis sociaux-libéraux avec les milliardaires, rejetés dans la rue et les urnes par les classes populaires, n'arrêteront pas l'argent ni la force brute de l'oligarchie fascisante. Trumpistes et centristes, macronistes et lepénistes, ne pourront éternellement voler la victoire.
*
Une première version de ce texte, nettement moins développée, a été publiée sous forme de tribune sur le site du journal Le Monde.
Notes
[1] Les règles des primaires sont définies par les États, qui disposent de listes électorales où les électeurs∙trices sont inscrit∙es comme étant affilié∙es à tel ou tel parti. En vertu de quoi on peut être membre d'une organisation socialiste, tout en étant inscrit démocrate et donc légalement autorisé à concourir aux primaires démocrates. Il ne peut donc y avoir d'exclusion des socialistes selon les mêmes modalités que dans d'autres contextes.
[2] Les résultats détaillés montrent de bonnes surprises dans des catégories sociales populaires votant rarement, dans des quartiers populaires ayant connu des percées pour Trump en 2024, etc. Voir les commentaires présentés ici : https://newleftreview.org/sidecar/posts/gilded-city?pc=1685
[3] Les principales propositions sont un gel des loyers assorti de projets de construction de logements sociaux, des transports publics gratuits et efficaces, la création de commerces alimentaires municipaux pour lutter contre l'inflation, ou encore l'accès universel à des crèches gratuites. Soit un ensemble de mesures d'urgence pour qu'il redevienne possible pour les classes populaires de vivre dignement dans la ville qui dépend de leur travail. Le tout financé par un ajustement fiscal en faveur des classes populaires, calqué sur ce qui existe dans des villes voisines.
[4] Cette journée organisée par une large coalition d'organisations sociales (syndicales, de défense des droits humains…) et politiques (structures soutenant des candidatures de centre-gauche ou de gauche) s'est focalisée sur la question démocratique, comme son nom l'indique (voir le site officiel : https://www.nokings.org/). La date a été choisie pour coïncider avec la grande parade militaire voulue par Trump pour marquer les 250 ans de l'armée des États-Unis, et son propre 79e anniversaire, et qui ne fut pas la démonstration de force espérée par la Maison Blanche. Ce type de mobilisation n'est donc pas survenu aussi vite qu'en 2017 mais a bien fini par entrer en scène de façon marquante, non seulement dans les bastions démocrates mais dans tout le pays : https://jacobin.com/2025/06/no-kings-protests-trump-popularity
[5] Avec le fameux « Big Beautiful Bill », celui qui fut un candidat pseudo-anti-système l'année dernière montre aujourd'hui son vrai visage de président des riches, avec une politique budgétaire de classe et de race d'ampleur historique : réductions d'impôts massives pour les riches et explosion du budget de la police de l'immigration, financées en particulier par des coupes monumentales dans le financement fédéral des prestations sociales de santé et alimentaires. Cela vient s'ajouter à de multiples autres mesures consistant à détruire des services publics déjà réduits à la portion congrue.
[6] Le niveau de solidarité avec la Palestine atteint des niveaux historiques aux États-Unis ces dernières années ; et le bilan des campagnes pro-Israël aux États-Unis est bien plus mitigé que leurs soutiens ne le prétendent, comme l'illustre la victoire de Mamdani et comme l'indiquait récemment Jacobin : https://jacobin.com/2025/07/israel-lobby-campaign-spending-nyc
[7] Un maire de gauche pourrait sans doute, cependant, avancer plus librement sur des mesures ayant de bonnes chances d'entretenir sa popularité. Pour une analyse poussée (et parfois technique) des enjeux, voir https://www.dissentmagazine.org/online_articles/what-can-zohran-accomplish/
[8] Le maire socialiste de Chicago, Brandon Johnson, en a fait l'amère expérience ces dernières années.

Amérique latine. Vers une « contre-révolution culturelle ? »
« Quand vous regardiez les chiffres du Chili, il semblait impossible que le système s'effondre […], mais soudain, il s'est effondré. Et il s'est effondré parce que, fondamentalement, ils n'ont pas livré la bataille culturelle. » Cette affirmation confuse de Javier Milei est curieuse, non pas tant parce qu'un président « libertarien » revendique la dictature d'Augusto Pinochet – plusieurs ultralibéraux de l'époque l'ont également appuyée –, mais parce que le pinochetisme a bel et bien mené une bataille culturelle qui a même transcendé son propre régime. Mais au-delà des précisions historiques, ce que révèle la phrase du président argentin, c'est son obsession – et celle des nouvelles droites radicales – pour la bataille culturelle ; une contre-révolution à la Viktor Orbán en Hongrie, aujourd'hui admirée pour son combat anti-woke.
24 juillet 2025 | tiré du site Europe solidaires sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75835
Le terme « woke » (éveillé), dont l'origine remonte à l'histoire du mouvement afro-américain, a été détourné par la droite contre ses ennemis. Si, dans un premier temps, il servait à critiquer un certain progressisme excessivement « paternaliste », il est aujourd'hui devenu un cri de ralliement contre le progressisme dans son ensemble. Bien qu'il fût jusqu'à récemment inconnu dans le monde hispanophone, il a finalement fait son entrée dans le discours public grâce à la nouvelle droite, notamment Vox en Espagne.
« Peu importe que nous soyons bons gestionnaires ou bons politiciens, nous n'irons nulle part sans la bataille culturelle », a déclaré Milei en décembre 2024, lors d'une réunion [en Argentine] de la Conférence d'action politique conservatrice (CAPC), un réseau mondial très présent en Amérique latine, qui constitue l'un des porte-voix de la réaction internationale.
L'Amérique latine a connu ces dernières années la montée en puissance des nouvelles droites radicales, qui étaient déjà en train de transformer les champs politiques dans les démocraties occidentales. La victoire électorale de Jair Bolsonaro en 2018 avait ouvert la « fenêtre d'Overton » – c'es-à-dire la possibilité de tenir des discours extrémistes sans être socialement pénalisé –, mais c'est l'élection de Javier Milei qui a donné un élan sans précédent à ce phénomène qui a eu pour contrepartie la crise des droites libérales-conservatrices traditionnelles. En fin de compte, la région n'est pas étrangère à la « rébellion du public » – théorisée par l'ancien analyste des médias de la CIA Martin Gurri [dans son livre datant de 2014 The Revolt of the Public and the Crisis of Authority in the New Millennium] – , ni au ressentiment, à l'anxiété, à la dépression, à la colère et à la méfiance sociale abordés par Richard Seymour dans son livre Disaster Nationalism : The Downfall of Liberal Civilization (Verso, 2024).
La défaite de l'Argentin Mauricio Macri [en 2019 face à Alberto Fernandez, « péroniste »] et la crise du second mandat du Chilien Sebastián Piñera [qui s'est terminé en mars 2022] ne sont que deux expressions d'un phénomène plus large. Pour l'influenceur réactionnaire Agustín Laje [écrivain argentin, actif à la tête de la Fundacion Faro et de la Fundacion Libre], ce n'est que le résultat d'une « droite lâche » dont la pusillanimité a fini par ouvrir la voie au retour de la gauche ou du centre-gauche au pouvoir dans plusieurs pays de la région. Pour Agustin Laje – invité quotidiennement dans différents pays d'Amérique latine et dont l'influence idéologique ne cesse de croître au sein du gouvernement Milei –, ces droites ont capitulé face au mondialisme, voire face à l'agenda « woke ». Le mondialisme, a-t-il déclaré, est un système de domination mondiale et de contrôle total, « le projet de pouvoir politique le plus ambitieux jamais vu ». D'où la diabolisation de l'Agenda 2030 [en septembre 2025, à l'échelle internationale, les gouvernements ont adopté la résolution : « Transformer notre monde : le Programme de développement durable à l'horizon 2030 »].
Au cours des deux premières décennies de ce siècle, le centre-droit brandissait un discours contre le populisme de gauche, qui mettait l'accent sur les institutions républicaines, qui accusait les populistes d'autoritarisme et brandissait la défense de la démocratie libérale. Aujourd'hui, cependant, les droites radicales sont loin de ces véhémences. En Argentine, les partisans de Milei qualifient de « républicains ringards » les libéraux qui critiquent le mépris de l'exécutif pour les institutions et les insultes constantes de Milei visant quiconque ose le remettre en question. C'est pourquoi le président autoritaire salvadorien Nayib Bukele peut apparaître comme un modèle en matière de lutte contre la criminalité – même si, dans la pratique, son modèle est difficilement exportable –, ou que Milei peut continuer à dire qu'il « déteste l'Etat » alors qu'il est chef de l'Etat, et Bolsonaro a été séduit par l'idée d'organiser un coup d'Etat [en janvier 2023].
Les connexions mondiales d'un projet « antiglobaliste »
Budapest, autrefois éloignée géographiquement et culturellement de l'Amérique latine, est aujourd'hui une Mecque réactionnaire. Son influence n'a plus besoin d'être traduite en espagnol par Vox. De plus en plus de figures de proue de la droite latino-américaine se rendent dans la capitale hongroise en quête d'inspiration.
« L'immigration illégale n'est pas un accident. C'est une stratégie. C'est une décision politique. C'est une arme contre la liberté de nos peuples », a dénoncé le Chilien José Antonio Kast, qui est en lice pour les élections présidentielles de cette année [soit un des trois candidats de la droite, outre Evelyn Matthei et Johannes Kaiser, libertarien], reprenant ainsi la théorie complotiste du « grand remplacement » diffusée par le Français Renaud Camus [1re édition 2011].
Mais si, en Europe, le cœur de cette « théorie » est lié à la paranoïa civilisationnelle vis-à-vis de l'islam, en Amérique latine, la migration est intrarégionale (et dans le cas du Chili, elle vote en grande partie à droite, surtout les Vénézuéliens). Laje, dont la Fundacion Faro a été soutenue par le gouvernement Milei, a également trouvé dans la Hongrie d'Orbán un modèle pour son projet « antiglobaliste » (antimondialisation). Ces nouvelles droites ont également « acheté » l'occidentalisme façonné par les extrêmes droites du Nord. Les messages publiés sur les réseaux sociaux par les libertariens argentins contre les « dangers » de l'islam peuvent ignorer le fait qu'il n'y a pas d'immigration musulmane récente dans la région, reproduire des visions fantaisistes sur la « civilisation judéo-chrétienne » [voir à ce sujet l'ouvrage de Sophie Bessis, La civilisation judéo–chrétienne : anatomie d'une imposture, Liens qui libèrent, 2025] et surjouer leur soutien à Israël, à l'instar du « sionisme chrétien », des évangéliques pro-israéliens très influents dans des pays comme le Brésil ou le Guatemala. « L'Occident est en danger » à cause du socialisme, a averti Milei lors du Forum économique mondial de Davos en 2024.
« Ceux qui sont censés défendre les valeurs occidentales sont cooptés par une vision du monde qui conduit inexorablement au socialisme et, par conséquent, à la pauvreté. » Cet Occident se résume souvent aux Etats-Unis de Donald Trump et à l'Israël de Benyamin Netanyahou.
Une droite rebelle ?
Comme ailleurs, les nouvelles droites latino-américaines combinent de manière complexe des images de retour à l'ordre et de rébellion contre le statu quo. Si Milei incarnait davantage une droite rebelle, le Chilien José Antonio Kast incarne une droite de la loi et de l'ordre. Mais en réalité, les deux articulent les deux éléments. Milei s'est vanté de rétablir l'ordre dans les rues contre les protestations sociales et, malgré sa haine de l'Etat, il a augmenté les dépenses en matière de services de renseignement. De son côté, Kast appelle à « oser » voter pour lui, et son crypto-pinochetisme rime avec son appel à « être audacieux ».
Bien qu'elles fassent appel à des rétro-utopies, ces droites sont loin de représenter un retour linéaire au passé. Elles s'adaptent plutôt aux nouvelles circonstances. Par moments, la tragédie tourne à la farce : Milei, militant nataliste, n'a que des « enfants à quatre pattes » [des chiens clonés] (Elon Musk lui-même lui a déjà fait remarquer que cela ne comptait pas !). Ni Milei, ni sa puissante sœur Karina, ni sa vice-présidente Victoria Villarruel ne sont mariés. Ces droites peuvent même se revendiquer de « gays anti-queer » et compter parmi leurs leaders de nombreuses femmes « anti-idéologie du genre ».
Le progressisme régional est s'affronte donc à un paradoxe : si les forces de centre-gauche gouvernent un grand nombre de pays, dont le Brésil et le Mexique, elles se sentent affaiblies face à la bataille culturelle menée par des droites qui leur disputent la rue. Et aussi les réseaux sociaux, à partir desquels ces droites trollent, trompent leurs cibles et accablent leurs adversaires progressistes pour les mettre sur la défensive. Les droites ont également conquis un grand nombre de jeunes, surtout, mais pas uniquement, des hommes. Leurs discours, en particulier les discours libertariens, semblent mieux adaptés pour interpréter les changements socio-technologiques en cours. Tout cela laisse penser que de nombreux gouvernements progressistes pourraient être remplacés par des forces de droite entre 2025 et 2026.
Pourtant, les sociétés latino-américaines ont connu ces dernières années de profondes transformations, notamment l'adoption du mariage pour tous et du droit à l'avortement dans plusieurs pays, et ne semblent pas disposées à accepter passivement des restaurations conservatrices. Ce n'est pas un hasard si l'une des plus grandes manifestations contre Milei a été organisée par des collectifs LGBTI+ après ses déclarations au Forum de Davos, où son anti-wokisme l'a conduit à associer l'homosexualité à la pédophilie (une analogie qui, a-t-il précisé par la suite, ne s'appliquait qu'aux gays woke). Le slogan « Nous ne retournerons jamais dans le placard » a mobilisé des milliers de personnes, pas seulement des homosexuels, dans le centre de Buenos Aires.
Pour l'instant, aucune de ces extrêmes droites n'a réussi à imposer son projet politique (établir une hégémonie), à l'exception de Bukele, dont les positions idéologiques sont assez complexes et qui gouverne un petit pays (le Salvador). Bolsonaro n'a pas été réélu et est aujourd'hui inéligible. Milei jouera une partie de son avenir lors des élections de mi-mandat de cette année, et d'autres, comme Kast, tenteront de l'emporter lors des prochaines élections. Le progressisme représente encore – malgré l'érosion de sa « sécurité ontologique » [confiance dans la continuité de sa propre identité et de la constance de l'environnement social] – de larges secteurs sociaux et conserve une capacité de mobilisation considérable lorsqu'il trouve un étendard fédérateur. En fait, on pourrait dire qu'une partie de la radicalité des nouvelles droites naît de la crainte que les progressistes retrouvent leur confiance en eux et passent à l'offensive.
Pablo Stefanoni
P.S.
Opinion publiée dans El Pais le 22 juillet 2025 ; traduction rédaction A l'Encontre
https://alencontre.org/ameriques/amelat/debat-une-contre-revolution-culturelle-en-amerique-latine.html
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La portée de l’attaque de Trump contre le Brésil - La guerre tarifaire de Trump selon les pays et régions du monde
Trump ne veut pas seulement établir de nouvelles conditions commerciales avec le Brésil. Son véritable objectif est d'imposer son autorité sur un pays étranger. La guerre tarifaire menée par les États-Unis contre le monde entier, mise en œuvre selon une méthode que certains qualifient désormais de harcèlement et de chantage à l'échelle internationale, est l'expression ultime de l'interventionnisme impérialiste. Sous la présidence de Trump, les États-Unis affichent leur mépris pour la planète, en particulier pour les nations qu'ils considèrent comme subalternes et fragiles.
8 août 2025 | tiré d'Europe solidaires ans frontières
Il est difficile de dresser la carte des droits de douane. Ceux-ci fluctuent au gré des caprices de Trump, de ses élans autoritaires et de son immoralité sans limites.
Il est néanmoins possible d'identifier trois groupes de pays.
Le premier d'entre eux est la Chine, le pivot de la guerre tarifaire. Le retour des États-Unis à une politique protectionniste s'explique par la concurrence chinoise et le déclin relatif de la puissance économique américaine. Trump cherche ainsi à attaquer la Chine, directement ou indirectement, en visant ses alliés sur le plan économique. Mais comme le poids de l'économie chinoise est aujourd'hui incontournable, après une escalade tarifaire sans précédent en avril, Trump a dû conclure un accord, qui prévoit des droits de douane de 30 % sur les produits chinois contre 10 % dans le sens inverse.
La deuxième sphère est représentée par les pays considérés comme des alliés. Dans ces cas, Trump met un couteau sous la gorge de ses partenaires traditionnels afin d'obtenir des avantages économiques immédiats. C'est cette logique qui a présidé aux accords conclus avec l'Union européenne, le Japon et la Corée du Sud, par exemple. Ces accords prévoient des droits de douane asymétriques entre les États-Unis et les pays concernés ainsi que des achats et des investissements étrangers sur le territoire américain, en particulier dans le secteur énergétique.
Le troisième groupe est constitué des pays considérés comme fragiles par l'impérialisme. Il s'agit du Sud global. Dans leurs cas, Trump tente de piller les économies nationales, de générer une instabilité politique, d'intervenir et de piller les ressources. Le président souhaite également soustraire les pays du Sud global à l'influence chinoise, reconstituant ainsi, par l'intimidation, les « arrière-cours » des États-Unis dans le monde. Mais la réalisation complète de ce souhait est irréalisable.
Il est important de rappeler que même les économies les plus modestes sont soumises à des droits de douane plancher de 10 %. Un article récent du New York Times a montré que la simple perspective de ces droits de douane a provoqué une véritable catastrophe au Lesotho, en Afrique, où l'industrie textile s'effondre et où les licenciements sont massifs. Ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres.
Dans l'optique de Trump, le Brésil se trouve dans ce troisième groupe de nations. D'où la gravité des attaques perpétrées contre le Brésil, qui visent à la fois l'économie et la souveraineté du plus grand pays d'Amérique latine, désormais pénalisé par les droits de douane les plus élevés, en plus des sanctions dirigées contre sa Cour suprême.
Trump ne veut pas seulement établir de nouvelles relations commerciales avec le Brésil. Son véritable objectif est d'imposer son autorité sur un pays étranger. Ces menaces reflètent la convoitise impérialiste pour les ressources naturelles, les entreprises publiques, les minerais rares et même le fonctionnement du marché intérieur brésilien, y compris le contrôle du système Pix de paiements électroniques et les normes juridiques qui régissent l'environnement virtuel et les géants de la technologie.
S'il le pouvait, Trump soumettrait l'administration brésilienne au même type de contrôle déjà imposé au Panama et à l'Ukraine. Après les menaces contre le canal de Panama, José Raúl Mulino a retiré le pays d'Amérique centrale de la Route de la soie chinoise et a accordé des privilèges commerciaux et militaires aux États-Unis. Volodymyr Zelensky, sous la pression de la guerre, a quant à lui cédé à Trump l'exploitation des minerais ukrainiens. Et le président américain peut compter sur la collaboration enthousiaste de l'extrême droite brésilienne.
Nous sommes confrontés à la plus grande menace pour la souveraineté nationale de ce siècle, un fait politique qui inaugure une nouvelle ère dans les relations entre les deux pays et dans la situation brésilienne. Le Brésil n'est pourtant pas un acteur insignifiant. Outre le fait qu'il s'agit de la principale économie d'Amérique latine, le pays compte 210 millions d'habitants, est membre des BRICS, possède des richesses naturelles et, en ce moment même, mène à bien une enquête pour traduire en justice son extrême droite criminelle et putschiste.
Dans les semaines à venir, on peut espérer que le gouvernement brésilien maintiendra la fermeté dont il a fait preuve jusqu'à présent, car c'est la seule façon de préserver les intérêts nationaux. En outre, le moment semble opportun pour le pays d'adopter des mesures de rétorsion à l'égard des États-Unis et de renverser la logique de dépendance de son économie, y compris vis-à-vis de la Chine. Cela exigerait la décision de renforcer le marché intérieur, de rompre avec la politique économique néolibérale et de s'attaquer aux effets du retour à la primauté du modèle extraviste – un ensemble de mesures qui semblent difficiles à mettre en œuvre sans une forte pression sociale.
Quant à Trump, il faut espérer que les conflits internes aux États-Unis, ajoutés à la mobilisation anti-impérialiste mondiale, parviennent à enrayer la spirale de la démence. Après tout, ceux qui ressentent un tel besoin de montrer leur force ont généralement besoin de cacher leur faiblesse. Et au cas où une « tempête parfaite » viendrait à se former au-dessus de la tête du président américain, le sortilège pourrait bien se retourner contre le lanceur de sorts.
Samir Oliveira
P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro
Le titre a été augmenté par ESSF.
Source - « La portée de l'attaque de Trump contre le Brésil ». FLCMF, 8 août 2025
https://flcmf.org.br/a-dimensao-do-ataque-de-trump-ao-brasil/
« Fondation Lauro Campos et Marielle Franco » Fondation du PSOL " dont l'objectif est de fournir aux militant.es. des outils qui leur permettent, de manière critique et ouverte, d'affronter les débats qui ont lieu dans la société et ainsi d'augmenter la portée des idées socialistes.
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