Derniers articles

La disparition progressive de la couverture médiatique de la vie des femmes constitue un risque politique

3 février, par Sarah Little , Zahra Nader — ,
En 2023, je me souviens m'être assise dans une chambre de motel en Jordanie avec une adolescente qui fuyait son père après qu'il ait tenté de la forcer à se marier. Tiré de (…)

En 2023, je me souviens m'être assise dans une chambre de motel en Jordanie avec une adolescente qui fuyait son père après qu'il ait tenté de la forcer à se marier.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/27/des-femmes-afghanes-trois-textes/?jetpack_skip_subscription_popup

Cet éditorial est publié en partenariat avec More to Her Storyet Middle East Uncovered.

La loi ne lui offrait aucune protection ; la police s'était rangée du côté de son père, une réalité courante en Jordanie et dans de nombreux autres pays. Sans la/le journalisme prêt à documenter son expérience, son histoire — et le système qui l'avait laissée tomber — serait restée inconnue.

Dans la plupart des pays du monde, les femmes et les filles constituent le meilleur indicateur de l'existence effective des droits humains. Le journalisme a pour mission de documenter la manière dont le pouvoir est exercé au-delà des déclarations officielles, dans les domaines où les droits sont le plus souvent remis en cause. Les reportages sur la vie des femmes montrent si les lois sont respectées, si la violence est punie et si l'accès à l'éducation, au travail et à la sécurité est réel.

Alors que les crises mondiales s'aggravent, les femmes et les filles se retrouvent au cœur des conflits, de la répression, des migrations et de l'autoritarisme. Pourtant, le journalisme qui documente leur vie est en train de disparaître. Cette réalité se manifeste aujourd'hui en Iran, où les femmes mènent l'un des mouvements les plus courageux de notre époque, risquant la prison et la mort pour défendre leur autonomie corporelle et leurs libertés fondamentales. Leurs manifestations sont en elles-mêmes une forme de journalisme : un témoignage public contre un système fondé sur la peur et le silence. Pourtant, les reportages nécessaires pour immortaliser ce moment restent rares, sous-financés et considérés comme facultatifs.

Selon le Global Media Monitoring Project 2025, l'étude la plus complète au monde sur les femmes dans l'actualité, celles-ci n'apparaissent que dans 26% des reportages. Après trois décennies de suivi, les progrès n'ont progressé que de neuf points. La violence sexiste, une réalité quotidienne pour des millions de personnes, apparaît dans moins de deux reportages sur cent. La couverture médiatique qui remet en question les normes sexistes restrictives a atteint son plus bas niveau en trente ans.

« Les femmes ne représentent qu'une personne sur quatre vue, entendue ou mentionnée dans les actualités », a déclaré Kalliopi Mingeirou, cheffe de la section « Mettre fin à la violence sexiste » à ONU Femmes, lors du lancement du rapport en septembre dernier. « Les articles sur la violence sexiste apparaissent dans moins de deux articles sur 100. Réfléchissez-y. Il ne s'agit pas seulement d'un écart dans la couverture médiatique, mais d'un écart dans la démocratie. »

Les rédactions indépendantes axées sur les femmes, comme la nôtre, existent pour combler ce fossé. Nous nous efforçons de faire entendre la voix des femmes, en particulier dans les endroits où elles sont systématiquement privées de leurs droits.

Chez Zan Times, notre rédaction dirigée par des femmes documente la vie sous le régime taliban en Afghanistan, où un système d'apartheid sexuel est institutionnalisé depuis 2021. Mes collègues en Afghanistan, pour la plupart des femmes, couvrent l'actualité tout en la vivant. Elles racontent en détail comment leurs filles, leurs sœurs et les jeunes filles de leur communauté sont privées d'éducation au-delà de l'école primaire. Les femmes sont exclues des universités et poussées hors du marché du travail. Dans un pays où près de la moitié de la population vit au bord de la famine, les femmes se voient refuser le droit de gagner leur vie. Les femmes journalistes sont elles-mêmes la cible des talibans.

Quatre mois seulement après la prise de pouvoir des talibans, Reporters sans frontières a déclaré que sur cinq femmes journalistes travaillant en Afghanistan, quatre avaient perdu leur emploi. Et pourtant, contre toute attente, les femmes journalistes afghanes continuent de travailler, secrètement, dans la clandestinité, pour documenter les crimes des talibans.

En décembre 2025, nous avons interviewé une femme dans l'une des provinces les plus conservatrices d'Afghanistan. Elle avait été emprisonnée par les talibans et brutalement violée. Elle a raconté son histoire en pleurant. « Je ne m'en sortirai peut-être pas, mais je veux que mon histoire soit racontée. Je veux que les gens sachent ce qui m'est arrivé. » Les reportages que nous réalisons en Afghanistan sont peut-être les seuls témoignages d'une vie vécue et d'une vie violée.

J'ai fondé More to Her Story après avoir voyagé pendant des années et rencontré des femmes et des filles dont la vie ne ferait jamais la une des journaux. Aujourd'hui, nous rendons compte de l'actualité en Afghanistan, en Égypte, en Syrie, au Soudan, en Ukraine et aux États-Unis, touchant des millions de lectrices/lecteurs grâce à un journalisme qui place la vie des femmes au centre plutôt qu'en marge.

Les rédactions comme la nôtre existent désormais dans un écosystème fragile, où le travail n'a jamais été aussi urgent et pourtant aussi vulnérable.

Mais ce travail est aujourd'hui plus important que jamais. De l'Iran au Soudan, de Gaza à l'Afghanistan, les femmes vivent sous le poids de systèmes culturels, religieux et sociaux qui définissent leur liberté et leur vie. Leurs histoires en sont la preuve. Lorsque leurs voix disparaissent, la vérité disparaît aussi. Et sans cette vérité, ces forces restent incontestées.

Le monde doit comprendre les enjeux. Le journalisme féminin n'est pas un complément à la démocratie, il en est au contraire un élément central. Et l'histoire nous le montre bien : lorsque les femmes disparaissent, la démocratie et les droits humains ne sont jamais loin derrière.

Sarah Little & Zahra Nader, 20 janvier 2026
Sarah Little, fondatrice et rédactrice en chef de More to Her Story, et Zahra Nader, fondatrice et rédactrice en chef de Zan Times.
https://zantimes.com/2026/01/20/the-vanishing-coverage-of-womens-lives-is-a-policy-risk/
Traduit par DE

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Starlink en Afrique, un objet politique et de domination technologique

3 février, par Georges Macaire Eyenga — , , ,
L'internet par satellite en orbite basse déployée par le milliardaire Elon Musk risque de rendre le continent dépendant. Si ce projet est vanté comme une alternative aux (…)

L'internet par satellite en orbite basse déployée par le milliardaire Elon Musk risque de rendre le continent dépendant. Si ce projet est vanté comme une alternative aux services locaux défaillants, seule une minorité aisée y aura pourtant accès.

Tiré d'Afrique XXI.

Cet article s'appuie une étude récemment publiée par l'auteur dans la revue Social Studies of Science (Sage Publications), qui analyse la manière dont l'Internet par satellite reconfigure les infrastructures de télécommunications et les rapports de pouvoir au Cameroun et plus largement en Afrique.

Sur le continent, Internet s'est progressivement imposé comme une infrastructure fondamentale de la vie sociale, économique et politique, au-delà de sa seule dimension technologique. Étudier, travailler, se soigner, s'informer, mobiliser, payer ses impôts ou recevoir de l'argent dépendent désormais de la connectivité. Pourtant, malgré des décennies de réformes, de privatisations et d'innovations technologiques, l'accès à Internet reste profondément inégal, fragile et coûteux pour une grande partie des populations africaines. En Afrique, seulement 40 % de la population est connectée, et les disparités sont particulièrement marquées entre les zones rurales et les zones urbaines : les premières ont un taux de connectivité environ deux fois inférieur que les secondes (1).

C'est dans ce paysage que s'impose depuis 2023 Starlink, le projet d'internet par satellite en orbite basse (Low Earth Orbit, LEO) porté par SpaceX, l'entreprise dirigée par le milliardaire Elon Musk. Présenté comme une solution révolutionnaire capable de connecter les territoires les plus enclavés et où les infrastructures classiques de télécoms sont quasi absentes, Starlink suscite de grands espoirs. Mais, comme le montre notre enquête (2), cette technologie ne résout pas mécaniquement les problèmes de connectivité en Afrique. Disons plutôt qu'elle les reconfigure, en redéfinissant les formes d'accès, d'exclusion et de pouvoir.

Dans de nombreux pays africains, l'accès à internet demeure marqué par l'instabilité et la rareté. Le cas du Cameroun est révélateur. Bien que le pays soit traversé par plusieurs dorsales de fibre optique reliées à des câbles sous-marins, l'accès effectif reste concentré dans quelques axes urbains. À Yaoundé ou à Douala, la fibre s'arrête souvent à quelques centaines de mètres des grands boulevards. Dès que l'on s'en éloigne, la connexion disparaît. Par exemple, dans la ville universitaire de Dschang, située à environ 330 kilomètres de la capitale, la fibre optique de Camtel, l'opérateur national de télécoms, couvre un périmètre très limité. Il n'est toujours pas possible de raccorder un usager vivant à plus de 300 mètres des points de relais situés le long de l'axe principal de la ville. Qui plus est, l'internet mobile, longtemps présenté comme l'alternative africaine par excellence, montre aujourd'hui ses limites. En 2023 et en 2024, de nombreux usagers ont fait face à des ralentissements fréquents, des coupures inexpliquées et des basculements soudains vers des réseaux de très faible qualité, y compris dans les capitales. Étudiants, journalistes, travailleurs à distance et petits entrepreneurs se plaignent de la qualité des réseaux de communications avec des forfaits payés mais impossibles à consommer. À cela s'ajoutent des stratégies tarifaires opaques où l'on voit que les opérateurs multiplient les offres promotionnelles (bonus d'appels, forfaits nocturnes, paquets « réseaux sociaux ») qui donnent l'illusion de l'abondance mais expirent en quelques jours, voire en quelques heures. En pratique, les usagers achètent de la connexion plusieurs fois par semaine. Dans un pays où le salaire minimum est inférieur à 70 dollars (environ 60 euros) par mois, la connexion dans ces conditions devient un luxe quotidien.

Pannes, coupures... Des infrastructures lointaines et fragiles

La fragilité d'internet en Afrique est apparue de manière spectaculaire en 2024 et en 2025 lorsque plusieurs câbles sous-marins majeurs (WACS, SAT-3 et ACE) ont été endommagés au large de l'Afrique de l'Ouest et de l'Afrique de l'Est (3). De la Côte d'Ivoire à l'Afrique du Sud, les connexions ont ralenti ou cessé pendant plusieurs jours. Des banques ont été paralysées, des universités ont suspendu leurs examens en ligne, et des hubs technologiques comme Lagos ou Accra ont tourné au ralenti. Au Cameroun, de nombreux usagers se sont retrouvés incapables d'accéder aux plateformes administratives ou même d'envoyer des courriels. Certes, les opérateurs ont présenté leurs excuses aux abonnés par SMS, mais pour les usagers le constat était clair : la connectivité du continent repose sur des infrastructures lointaines, fragiles et largement hors de tout contrôle démocratique local.

Dans ce contexte, Starlink apparaît comme une alternative crédible. Ce dernier se distingue des technologies traditionnelles telles que la fibre optique, les antennes de téléphonie mobile ou l'ADSL en reposant sur une constellation de satellites. Cette configuration réduit la dépendance aux infrastructures physiques terrestres, souvent difficiles à déployer dans des contextes géographiques contraignants, comme les zones montagneuses. Cela ne signifie pas pour autant que Starlink repose sur une infrastructure simplifiée, mais plutôt sur un système techniquement sophistiqué dont la complexité est déplacée vers l'espace, rendant l'installation au sol plus légère et plus rapide que celle des réseaux classiques. Fonctionnant selon une logique de « kit », cette technologie offre une grande flexibilité et une forte adaptabilité, notamment en situation de mobilité des usagers ou lors de contextes d'urgence. L'étape la plus technique de l'installation consiste à fixer l'antenne en hauteur – idéalement sur le toit – et à relier celle-ci au routeur à l'aide du câble fourni (15 mètres). Une fois cette opération effectuée, la mise en service se fait simplement via l'application Starlink, que l'utilisateur télécharge sur son smartphone et configure en suivant les instructions.

L'Internet par satellite LEO de Starlink contourne les câbles sous-marins et les réseaux nationaux. Lors des coupures de 2024, certaines ambassades, ONG, entreprises et institutions équipées de cette technologie sont restées pleinement connectées. Cette différence n'a échappé à personne. Aujourd'hui, Starlink est utilisé dans plusieurs niches tels que les sites miniers, les opérations humanitaires, les lodges touristiques, les industries, les services de sécurité et de nombreuses administrations publiques dans plusieurs pays africains. Pour ces acteurs, le service fonctionne, et parfois mieux que les réseaux nationaux. Mais cette fiabilité sélective pose une question centrale : se connecter, oui, mais pour qui ?

Starlink est un objet profondément politique

Si le discours officiel de Starlink repose sur une promesse d'universalité, la réalité est celle d'une inclusion sélective. Avec un kit standard d'installation coûtant environ 370 dollars et un abonnement mensuel variant d'un pays à l'autre (entre 28 et 50 dollars) mais approchant souvent le revenu minimum, Starlink est inaccessible à la majorité des ménages africains. Dans l'histoire des technologies sur le continent, l'avènement du téléphone mobile a contribué à réduire les inégalités d'accès à la téléphonie. La démocratisation de ce marché a favorisé une concurrence qui s'est révélée, à termes, bénéfique pour les consommateurs. Peut-on attendre un scénario similaire avec Starlink ? Nous pensons que cela est possible dans les années à venir, dans la mesure où Starlink est une technologie émergente qui côtoie d'autres projets en cours (OneWeb, Amazon Kuiper, Telesat Lightspeed, SES O3b mPOWER, China's Hongyan and Hongyun...) susceptibles d'alimenter le marché s'ils aboutissent. On voit par exemple que Starlink travaille à rendre son service compatible avec les smartphones, comme en témoignent ses alliances avec des opérateurs de téléphonie tels qu'Airtel dans certains pays. Cela dit, comme tout développement technologique, le marché est aujourd'hui marqué par une forte incertitude et par des dynamiques de disruption susceptibles de surgir à tout moment. Il est donc également possible que les choses évoluent autrement et que le développement de solutions comme Starlink contribue, au contraire, à aggraver les inégalités d'accès à Internet pour les populations les plus défavorisées du continent. Les deux scénarios restent possibles mais on peut dire qu'aujourd'hui Starlink ne remplace pas les systèmes défaillants, il permet juste à certains d'en sortir : il crée ainsi un Internet parallèle, rapide et stable, réservé à une minorité solvable. C'est ici que Starlink devient un objet profondément politique.

Contrairement aux opérateurs traditionnels, Starlink dispose d'un « pouvoir topologique (4) » qui lui permet d'opérer au-delà des territoires et des régulations nationales. En effet, cette infrastructure technologique globale exerce une influence à distance, sans présence physique ni ancrage institutionnel local, hormis quelques Points de présence (PoPs) à Ikire et Lekki (Nigeria), Accra (Ghana) et Nairobi (Kenya). Des décisions prises aux États-Unis ont des effets immédiats sur les conditions de connectivité et sur l'économie numérique en Afrique, sans véritable mécanisme de redevabilité. Cela soulève des enjeux majeurs de souveraineté numérique. Comment réguler une infrastructure orbitale privée ? Qui contrôle les données, les prix et la continuité du service ? Dans un continent déjà marqué par la privatisation et la fragmentation des infrastructures, Starlink ouvre une nouvelle ère de dépendance technologique, masquée par le langage de l'innovation et de l'inclusion.

En Afrique, Starlink n'a conclu des accords formels qu'avec une douzaine de pays, tandis que des négociations sont encore en cours avec plusieurs gouvernements. Dans de nombreux cas, la technologie a toutefois été déployée sans autorisation officielle, suscitant de vives réactions de la part des États concernés. Des agences de régulation dans des pays comme le Mali, la Côte d'Ivoire, le Burkina Faso, la République démocratique du Congo, le Zimbabwe, l'Afrique du Sud, le Tchad, le Sénégal et le Cameroun ont exigé que Starlink régularise ses activités et se conforme aux cadres nationaux des télécommunications, invoquant des risques pour la sécurité nationale et la concurrence loyale (5). L'absence d'infrastructures physiques et de présence officielle de l'entreprise (à l'exception du Nigeria) complique le contrôle réglementaire, la responsabilisation de Starlink quant aux contenus diffusés, ainsi que la fiscalisation de ses activités. Car la société génère des revenus dans plusieurs pays sans y payer d'impôts, tout en y réalisant des investissements très limités.

Fonctionnement sans autorisation

En Afrique australe, Starlink a été interdit dans la plupart des pays, à l'exception de la Zambie. En Afrique du Sud, le refus d'Elon Musk de se conformer à la politique de Black Economic Empowerment (6) a empêché l'autorisation du service, malgré une utilisation illégale persistante via des dispositifs livrés à des adresses sud-africaines et opérant par itinérance régionale. Au Zimbabwe, après une interdiction initiale marquée par des arrestations (7), un accord de régularisation a été conclu en mai 2024, mais celui-ci a été entaché de pratiques de favoritisme, conduisant finalement à l'annulation d'un partenariat exclusif controversé.

Dans certains pays, des mesures répressives ont été mises en place pour empêcher l'utilisation de Starlink sans accord formel. Au Cameroun, par exemple, une note officielle (8) d'avril 2024 a interdit l'importation des kits Starlink et ordonné leur saisie, au nom de la sécurité nationale et du respect de la réglementation. Malgré l'annonce par Starlink de la suspension de ses services dans les pays non autorisés, cette mesure n'a pas été effectivement appliquée. En pratique, les kits Starlink ont continué à être utilisés de manière informelle, notamment par l'enregistrement des équipements dans des pays où le service est autorisé, souvent à un coût plus élevé et sous des conditions d'usage limitées dans le temps.

Les pannes massives d'Internet survenues ces dernières années ont mis en lumière la grande vulnérabilité des infrastructures de télécoms sur le continent. Ces interruptions, combinées aux dysfonctionnements chroniques des réseaux mobiles ont profondément affecté les services publics, l'activité économique et la vie quotidienne des usagers africains. Puis elles ont nourri un sentiment généralisé de méfiance à l'égard des opérateurs et des infrastructures numériques. Dans ce contexte d'instabilité, la question de la confiance dans les infrastructures devient centrale. Celle-ci ne repose pas uniquement sur la performance technique, mais aussi sur un ensemble de relations sociotechniques, institutionnelles et normatives qui rendent les systèmes fiables, prévisibles et légitimes. À l'instar de la science ou des systèmes financiers, l'économie numérique dépend d'un Internet digne de confiance pour fonctionner.

Une compétition entre les États-Unis et la Chine

Starlink s'impose progressivement comme une infrastructure de confiance alternative, capable de contourner les vulnérabilités terrestres grâce à son réseau de satellites en orbite basse. En offrant une connectivité plus stable, Starlink contribue à restaurer, au moins temporairement, la confiance dans l'accès à Internet et soutient des écosystèmes entiers dépendants de la connectivité.

Cependant, cette reconfiguration soulève des enjeux critiques. Loin d'être neutre, Starlink s'inscrit dans des logiques géopolitiques, commerciales et épistémiques qui déplacent la gouvernance des infrastructures vers un acteur privé, extranational et largement soustrait au contrôle public. La dépendance ne disparaît pas, elle se transforme. La confiance devient alors une expérience marchandisée, déléguée à une entreprise globale, au risque d'effacer les dimensions politiques, historiques et sociales qui fondent la légitimité des infrastructures.

Enfin, l'essor de l'Internet par Satellite LEO s'inscrit dans une compétition géopolitique plus large, notamment entre les États-Unis et la Chine, posant la question du choix des dépendances technologiques futures de l'Afrique. Si Starlink redéfinit les possibles de la connectivité, il illustre aussi les contradictions du capitalisme technologique contemporain. Il s'agit d'une innovation présentée comme inclusive, mais qui, par ses coûts et son modèle économique, approfondit les inégalités et transforme l'Internet en produit de luxe.

De ce fait, il faut comprendre que Starlink n'est ni un ennemi, ni un sauveur en Afrique. Le véritable problème réside dans l'absence d'un projet collectif de la connectivité en Afrique. Tant que l'Internet sera pensé avant tout comme un marché, les nouvelles technologies continueront de renforcer les inégalités existantes. Une autre voie est pourtant possible, celle d'un Internet conçu comme un « bien public commun », et qui articule infrastructures publiques, réseaux communautaires, régulation démocratique et innovations technologiques. La question n'est donc pas de savoir si Starlink fonctionne, il fonctionne. La question est de savoir qui décide de l'avenir numérique de l'Afrique, des entreprises en orbite ou des sociétés ancrées au sol.

Notes

1- International Telecommunications Union, « Internet surge slows, leaving 2.7 billion people offline in 2022 », communiqué de presse, 16 septembre 2022.

2- Georges Macaire Eyenga, « Satellite Internet and the Disruption of Telecommunications Infrastructures in Cameroon », Social Studies of Science, 26 décembre 2025, disponible ici.

3- « Pannes majeures d'internet dans au moins 10 pays d'Afrique de l'Ouest », Africanews, 13 août 2024. Voir aussi Julian Pecquet & Sheriff Bojang Jnr, « Pannes d'internet en Afrique de l'Est : quelles raisons, quelles solutions ? », Jeune Afrique, 21 mai 2024, modifié le 19 mars 2025.

4- John Allen,Topologies of power : Beyond territory and networks, Routledge, 2016.

5- Patrick-Félix Abely, « Comment Starlink séduit en RDC malgré son interdiction », 9 avril 2024, Jeune Afrique. Voir aussi Beaugas Orain Djoyum, « Starlink va suspendre son service Internet au Cameroun et dans plusieurs pays africains dès le 30 avril 2024 ». Digital Business Africa, 16 avril 2024.

6- Nqobile Dludla et Bhargav Acharya, « South Africa is not changing policy to suit Musk's Starlink, minister says », Reuters, 27 mai 2025, lire ici.

7- Jacob Kudzayi Mutisi, Starlink can operate without government approval in Zimbabwe, Bulawayo 24 News, 6 mars 2024.

8- Communiqué de l'Agence de régulation des télécommunications, 11 septembre 2024, disponible en PDF ici.

L’église orthodoxe russe à la conquête de l’Afrique

3 février, par Leslie Varenne — , , ,
Le site russe African initiative relate à intervalles réguliers des événements en lien avec le développement de la religion orthodoxe sur le continent. En Ouganda, des élèves (…)

Le site russe African initiative relate à intervalles réguliers des événements en lien avec le développement de la religion orthodoxe sur le continent. En Ouganda, des élèves du séminaire célèbrent leurs mariages respectifs dans la grande tradition orthodoxe ; six habitants de l'île Maurice sont baptisés par un dignitaire de cette Église ; au Mali, des écoliers découvrent la tradition de la Théophanie en regardant des vidéos où les fidèles se plongent dans l'eau glacée par -40 °C. Loin d'être anecdotiques, ces exemples témoignent à la fois de l'importance que Moscou accorde à l'Afrique et de la mise en œuvre d'une véritable stratégie d'influence qui s'inscrit dans le temps long. Avec d'autres instruments, la Chine poursuit une démarche similaire, tandis que les États-Unis se désengagent.

Tiré de MondAfrique.

Du conflit ukrainien à l'Afrique

La présence de l'Église orthodoxe sur le continent africain est longtemps restée marginale. Elle reposait sur deux foyers anciens : l'Égypte d'une part, et l'Éthiopie, christianisée dès le IVᵉ siècle et inscrite dans une tradition orthodoxe orientale ancienne. En dehors de ces espaces, les diasporas grecques installées en Afrique avaient développé ici et là quelques églises. L'ensemble du continent était placé sous l'autorité du Patriarcat d'Alexandrie.

Mais en janvier 2019, dans le contexte du conflit ukrainien, entamé bien avant l'invasion russe de 2022, le monde orthodoxe se divise. Le Patriarcat de Constantinople reconnaît l'Église d'Ukraine comme indépendante de Moscou. Dans la foulée en novembre 2019, celui d'Alexandrie lui emboîte le pas. Pour la Russie, cette situation est inacceptable. Le schisme est consommé. C'est dans ce contexte qu'en décembre 2021, l'Église orthodoxe russe annonce la création de l'Exarchat patriarcal d'Afrique, une structure continentale placée directement sous son autorité. Cette décision marque un tournant. Selon les chiffres avancés par le Patriarcat de Moscou en février 2025, cette institution religieuse comptait déjà 350 paroisses réparties dans 32 pays africains, avec une très forte présence au Kenya. En créant l'Exarchat d'Afrique, le Kremlin – qui utilise l'Église comme outil de l'État, même si ce point ne fait pas consensus au sein du clergé – a joué sur deux tableaux : marginaliser le Patriarcat d'Alexandrie et se doter d'un instrument supplémentaire d'influence. Le continent devient alors un nouveau terrain de recomposition du monde orthodoxe, où enjeux religieux et géopolitiques s'entremêlent.

Un continent de tolérance religieuse

La capacité de la Russie à mobiliser le registre religieux s'inscrit dans un contexte particulier : celui d'une Afrique subsaharienne marquée par une forte tolérance envers toutes les confessions. Dans la plupart des sociétés, les appartenances ne sont ni rigides ni exclusives. Les mariages mixtes entre musulmans et chrétiens sont courants et socialement acceptés ; les conversions sont fréquentes et admises. L'ancien Président Laurent Gbagbo en est un exemple. Baptisé, élève du petit séminaire, il deviendra évangélique, puis après son retour de la prison de la Haye, il réintègrera son ancienne maison lors d'une grande cérémonie à la cathédrale Saint-Paul d'Abidjan. Les enterrements comme certaines commémorations donnent lieu à des cérémonies œcuméniques. Dans cet univers, seul être athée fait figure de blasphème. Ni Dieu, ni maître est toléré mais parfaitement incompris. Le christianisme orthodoxe russe s'insère dans cet environnement comme une offre religieuse supplémentaire, non comme une rupture.

La guerre des valeurs

L'Afrique a déjà connu plusieurs vagues d'immigrations religieuses. Aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, les missions catholiques et protestantes arrivent dans les bagages des colonisateurs. À partir de la fin des années 1980, les Églises évangéliques américaines connaissent une croissance spectaculaire ; elles s'inscrivent dans la diffusion du libéralisme économique, avec un fort tropisme messianique. S'il ne faut pas occulter la véritable dimension théologique, aujourd'hui Moscou mobilise la religion dans un cadre d'une confrontation idéologique plus large.

Dans ses discours, Vladimir Poutine fustige souvent l'Occident « amoral », qu'il oppose à la « spiritualité et à la moralité russes ». Il hausse la Russie au rang de « phare des valeurs traditionnelles ». Des propos qui trouvent un écho particulier en Afrique et, plus largement dans de nombreux pays du Sud, hermétiques aux théories du genre et au wokisme vantés inlassablement par les dirigeants américains et européens depuis une vingtaine d'années. Cette déconnexion a largement contribué à la désaffection des Occidentaux sur le continent.

Mais derrière le discours spirituel se joue une autre guerre : celle des valeurs marchandes, sonnantes et trébuchantes. Une bataille d'influence pour l'accès aux opportunités. Irina Abramova, directrice de l'Institut de l'Afrique de l'Académie des sciences, ne s'en cache pas. Dans un long entretien, elle détaille les atouts du continent et les raisons pour lesquelles la Russie s'y implante : « l'Afrique est appelée à devenir l'un des espaces centraux du monde de demain ». Outre des rythmes de croissance économique impressionnants, elle souligne l'importance de la démographie sur le continent : « près de 800 millions d'Africains ont moins de 25 ans, une jeunesse qui représente à la fois énergie, capacité de production et potentiel de consommation ». Il faut, dit-elle, « planter des jalons ». Lucide, elle ajoute : « Faute de s'y inscrire durablement, la Russie, pays de 150 millions d'habitants confronté à une dynamique démographique défavorable, risquerait de se retrouver isolée, tandis que le continent offrant les opportunités économiques et humaines de demain serait investi par d'autres acteurs. » Dans cette interview, Irina Abramova fait également l'éloge de la culture africaine. « Il y a cette combinaison de valeurs : bonté, courte mémoire de la haine. Ils sont bienveillants, comme les Russes, d'ailleurs. Nous sommes pareils. » L'implantation des églises orthodoxes s'inscrit dans ce temps long, dans les liens tissés entre les sociétés. Depuis son retour sur le continent, il y a dix ans, où elle est arrivée sans stratégie géographique, ni sectorielle, la Russie s'est depuis dotée de plusieurs leviers : économiques, sécuritaires, culturels et maintenant religieux.

Pékin, Washington et les autres…

La Russie n'est pas la seule à investir tous azimuts en Afrique. La Chine l'a précédée : depuis le début des années 2000, Pékin a implanté plus de soixante Instituts Confucius sur le continent. Ici, il ne s'agit pas de religion, mais d'apprentissage du mandarin, de diffusion culturelle et de formation des élites, avec une forte implantation au sein des universités africaines. Un champ d'influence qui ne cesse de s'élargir.

Dans le même temps, Washington se désengage progressivement de l'ensemble des instruments traditionnels de son soft power en Afrique : réduction des programmes d'aide et de développement, affaiblissement de l'USAID, recentrage des actions diplomatiques et culturelles, moindre présence dans des secteurs clés comme la santé, l'éducation ou les médias. Ce retrait se reflète également dans les documents stratégiques récents des États-Unis. Dans la nouvelle National Security Strategy (NSS), l'Afrique n'est mentionnée qu'incidemment à la fin du texte. Le National Defense Authorization Act (NDA), publié le 23 janvier dernier, pourtant central pour les priorités budgétaires et capacitaires américaines, ne comporte aucune référence au continent.

Ce silence stratégique entérine le recentrage de Washington sur l'Asie, jugée prioritaire. En outre, l'administration américaine ne cherche même plus à contenir ses adversaires en Afrique ; elle sait que cette bataille est perdue d'avance. La Russie domine le récit. Dans une enquête d'opinion réalisée entre 2023 et 2024, Vladimir Poutine prend la tête des dirigeants inspirant le plus confiance. La guerre économique avec Pékin est, elle aussi tranchée depuis longtemps. Les échanges commerciaux entre les États-Unis et l'Afrique représentent aujourd'hui moins d'un quart de ceux entre le continent et la Chine. Washington est également conscient que, malgré leurs positions géographiques et historiques, ses alliés européens sont trop affaiblis pour être en capacité de jouer le rôle d'endiguement de ses concurrents, comme ils l'avaient fait avec le communisme pendant la guerre froide. Une autre époque, quand les élites africaines choyées par l'URSS bénéficiaient de formations dispensées entre autres à l'Université Patrice Lumumba de Moscou : celle d'un matérialisme pur et dur qui combattait l'opium du peuple. Du marxisme au grand retour de la spiritualité…

USA/Afrique : Privatisation de l’aide à la santé

3 février, par Paul Martial — ,
Les récents accords conclus entre les États-Unis et une quinzaine de pays africains redessinent en profondeur la coopération sanitaire sur le continent, alors même que (…)

Les récents accords conclus entre les États-Unis et une quinzaine de pays africains redessinent en profondeur la coopération sanitaire sur le continent, alors même que Washington vient de quitter l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Au service des trusts états-uniens

Ces nouveaux partenariats s'inscrivent dans la stratégie dite « America First Global Health », qui conditionne l'aide sur les priorités américaines. Washington a ainsi signé, en décembre, avec une quinzaine de pays, des mémorandums fixant des objectifs précis de surveillance épidémique, de renforcement des laboratoires et d'amélioration des systèmes d'information sanitaire. En apparence, l'Afrique y gagne : visibilité politique accrue, flux financiers, promesse de modernisation de systèmes de santé souvent fragiles.

Mais cette montée en puissance du bilatéral intervient au moment où les États-Unis tournent le dos à l'OMS, dont ils étaient le principal contributeur. Ce retrait risque de fragiliser les mécanismes collectifs de réponse aux crises sanitaires, qui bénéficient largement aux pays africains. Il prive l'Organisation d'une part décisive de son budget et accentue la concurrence entre cadres multilatéraux et privés, alors que la lutte contre les pandémies exige coordination et partage de données à l'échelle mondiale. Or, les nouveaux textes conclus avec les capitales africaines prévoient un accès privilégié de Washington aux informations sanitaires et aux échantillons d'agents pathogènes, au seul bénéfice des trusts pharmaceutiques américains. Comme souvent, l'argent public est dépensé pour l'aide, mais le « retour sur investissement » profite aux entreprises privées. Quant aux gouvernements africains, ils sont pris dans un chantage où le financement de leurs politiques sanitaire implique un abandon de leur souveraineté.

Des dérives inquiétantes

Déjà, des dérives sont constatées. En Zambie, l'accès aux fonds d'aide a été conditionné à un accord permettant aux entreprises des USA d'exploiter les richesses en terres rares du pays.
Aux États-Unis, la stratégie de Robert F. Kennedy Jr., secrétaire à la Santé, vise à disqualifier la politique vaccinale et à susciter le doute. Cela lui permet de justifier la remise en cause des recommandations américaines et la réduction des financements à la Global Alliance for Vaccines and Immunization (Gavi). Début janvier, il a retiré la recommandation de vaccination universelle des nouveau-nés contre l'hépatite B, invoquant le principe de précaution malgré son efficacité et sa sécurité largement démontrées. Parallèlement, il a financé une étude en Guinée-Bissau pour examiner les soi-disant conséquences sur le neurodéveloppement. Cette étude heurte l'éthique : elle prive délibérément une partie des nourrissons d'un vaccin immédiat, alors que la prévalence de l'hépatite B dans ce pays ouest africain y est très élevée et que le vaccin constitue une intervention de référence, sûre et vitale pour prévenir cirrhoses et cancers du foie. Devant le tollé cette étude devrait être abandonnée.

Paul Martial

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Niger : la junte face à ses mirages, ou l’art de transformer l’échec en victoire

3 février, par Mohamed Ag ahmedou — , ,
À Niamey, le pouvoir militaire persiste à nier la réalité sécuritaire. Après l'attaque spectaculaire contre la base aérienne 101 et l'aéroport international Diori Hamani, le (…)

À Niamey, le pouvoir militaire persiste à nier la réalité sécuritaire. Après l'attaque spectaculaire contre la base aérienne 101 et l'aéroport international Diori Hamani, le général Abdourahamane Tiani a une nouvelle fois préféré la fuite en avant rhétorique à l'examen lucide de ses propres responsabilités.

Écrit par Mohamed AG Ahmedou, journaliste spécialiste des dynamiques politiques et sécuritaires sahelo-sahariennes.

La défaite travestie en triomphe :

Le général Abdourahamane Tiani, à l'image de ses homologues de l'Alliance des États du Sahel (AES), ne s'avoue jamais vaincu. Acculé, il s'emploie inlassablement à transformer les revers les plus cinglants en victoires imaginaires. Une mécanique bien rodée, nourrie par l'énergie du désespoir, où la mise en scène supplante les faits.L'histoire politique regorge de ces figures autoritaires pour qui le déni est une méthode de gouvernement. Les dictateurs, hier comme aujourd'hui, trichent avec la réalité, simulent des succès et s'auto-convainquent de leur infaillibilité. Le manuel est connu, documenté, presque scolaire : nier l'échec, proclamer la victoire, désigner des ennemis, et surtout ne jamais rendre de comptes.L'attaque surprise contre la base aérienne 101 de Niamey et l'aéroport international Diori Hamani, survenue récemment, aurait pu constituer un moment de vérité. Elle fut au contraire l'occasion d'une nouvelle démonstration de cette dramaturgie autoritaire.

Une attaque majeure, un silence sur les failles :

Les faits sont pourtant lourds de conséquences. L'attaque a causé des dégâts considérables :Plusieurs sources ont rapporté qu'au moins 16 soldats nigériens tués, 9 membres russes d'Africa Corps morts, 5 soldats italiens également touchés, la destruction du centre stratégique des forces unifiées de l'AES, plusieurs drones et aéronefs militaires incendiés et des avions civils criblés de balles, dont deux appareils de la compagnie togolaise ASKY et un avion d'Air Côte d'Ivoire.Il s'agit là d'une atteinte sécuritaire d'une ampleur inédite dans l'histoire récente du Niger. Pourtant, au lieu d'un bilan rigoureux, d'une reconnaissance des failles du dispositif sécuritaire ou d'un hommage sobre aux victimes, le chef de la junte a opté pour des bains de foule orchestrés, des déclarations martiales et une autosatisfaction déplacée.

Quand l'échec devient un outil de propagande :

Dans les régimes autoritaires, l'échec n'est jamais admis : il est recyclé. La défaite devient un acte de résistance, l'impréparation un plan stratégique, l'isolement diplomatique une posture souverainiste assumée.Le raisonnement frôle l'absurde : « si l'on nous attaque, c'est que nous sommes forts ».La réalité est tout autre. Si le Niger est attaqué, c'est parce qu'il est fragile, isolé, mal gouverné, et livré à l'improvisation sécuritaire d'une junte incapable de protéger ses infrastructures vitales.Depuis son arrivée au pouvoir, plus de 2 000 soldats nigériens ont perdu la vie face aux groupes armés terroristes – JNIM, EIGS et ISWAP. Un chiffre accablant, systématiquement évacué du discours officiel.

La fabrique de l'ennemi extérieur :

Pour masquer cet échec structurel, le général Tiani s'est une nouvelle fois réfugié dans une rhétorique complotiste. Lors de ses prises de parole, il a multiplié les accusations contre la France, le Bénin et la Côte d'Ivoire, allant jusqu'à proférer des propos injurieux et menaçants à l'encontre d'Emmanuel Macron, Patrice Talon et Alassane Ouattara, désignés sans preuve comme commanditaires de l'attaque.Cette stratégie n'est ni nouvelle ni originale. Elle vise à contenir la colère interne, à détourner l'attention d'un peuple confronté à l'insécurité chronique, à la pauvreté, à l'effondrement économique et à l'isolement diplomatique.Depuis 2024 et 2025, le chef de la junte n'a cessé de faire des révélations sensationnalistes sur de prétendus complots impliquant la France, le Nigeria et le Bénin, accusés d'armer les groupes djihadistes. Ironie tragique : malgré ces alertes répétées, il n'a pas su anticiper une attaque préparée pendant près de trois mois au cœur même de Niamey.

Une responsabilité régionale occultée :

Un autre silence interpelle : celui sur la situation au Mali voisin. Le groupe État islamique au Grand Sahara (EIGS), auteur de l'attaque, est implanté depuis 2022 dans plusieurs localités de la région de Ménaka, Tidermène, Inékar, Anderboukane, où il dispose de bases connues, au vu et au su des autorités maliennes.Plus de cinq départements des régions de Gao et de Ménaka échappent aujourd'hui au contrôle de l'État malien. Cette progression djihadiste, facilitée par le laxisme et l'aveuglement stratégique du régime d'Assimi Goïta, a directement favorisé l'extension de la menace vers le Niger, notamment à Banibangou, Téra, Flingué et Assamaka, où plus de 2 000 civils ont été tués en 2025.Pourtant, ce constat est soigneusement évité dans le discours des juntes de l'AES, préférant l'anathème extérieur à l'autocritique régionale.

Des représailles contre des civils désarmés :

Dans les jours qui ont suivi l'attaque du 29 janvier contre la base militaire nigérienne de Niamey, une patrouille de l'armée s'est rendue dans le village de Bartchawal, non loin de la capitale. Selon plusieurs sources concordantes, dont des défenseurs nigériens des droits humains, cette opération s'est soldée par l'exécution de deux civils non armés : Cheikh Hamid Ag Almouner, marabout âgé, convalescent, membre de la communauté touarègue Kel Assouk, et son accompagnateur Sidi Takioune. Les deux hommes auraient été tués en représailles à l'attaque pourtant revendiquée et attribuée à des éléments identifiés de l'État islamique au Grand Sahara (EIGS). D'après une publication du défenseur des droits humains Intinicar Alassane, les victimes ont été inhumées le vendredi 30 janvier au cimetière du quartier Yantala, au cœur de Niamey. Cet épisode illustre une dérive désormais récurrente dans les pays du Sahel dirigés par des juntes militaires : incapables de neutraliser durablement les groupes armés terroristes, certaines armées s'en prennent à des civils sans défense, alimentant un cycle de violences, de frustrations et de défiance, au détriment même de la lutte contre le terrorisme qu'elles prétendent mener.

Le récit contre la réalité :

Le général Tiani gouverne par le récit plus que par les faits. Il se met en scène en chef assiégé, héros solitaire face à des ennemis multiples. Une posture victimaire efficace, mais qui ne peut masquer indéfiniment l'effondrement de l'État.Pendant ce temps, le Niger s'enfonce l'insécurité progresse, l'économie se contracte, les alliances se délient, l'État s'affaisse.

Toute dictature repose sur une fiction centrale :

l'infaillibilité du chef. Reconnaître l'échec, ce serait faire s'écrouler l'édifice. Alors, les boucs émissaires prolifèrent, les slogans remplacent les politiques publiques, et la peur tient lieu de gouvernance.Mais l'histoire est têtue. Quand les mirages se dissipent, le dictateur cesse d'être un homme providentiel. Il devient un problème. Et aucun récit, aussi bruyant soit-il, ne peut éternellement masquer l'échec.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Iran. « Gérer la crise : sanctions, austérité, mobilisations sociales, répression »

3 février, par Ida Nikou — , ,
[Nous publions ci-dessous la traduction en français d'une analyse par Ida Nikou des mécanismes qui ont conduit à la crise du régime iranien caractérisé par une intrication du (…)

[Nous publions ci-dessous la traduction en français d'une analyse par Ida Nikou des mécanismes qui ont conduit à la crise du régime iranien caractérisé par une intrication du pouvoir des Gardiens de la révolution, de leurs fondations et du pouvoir théocratique qui les bénit. Un régime qui fait face à montée des mobilisations sociales, une explosion sans précédent en termes sociaux et géographiques qui a débouché sur un massacre monstrueux propre à un système de domination prêt à tout pour se perpétuer. Il convient toutefois, en introduction, de rappeler l'ampleur du massacre à huis clos.

Tiré d'À l'encontre.

HRANA-Human Rights Activists News Agency, le 30 janvier, le présente ainsi : « Selon les dernières données agrégées de HRANA au trente-quatrième jour depuis le début des manifestations, le nombre total de décès confirmés s'élève à 6563. Parmi eux, 6170 étaient des manifestants, 124 étaient des enfants de moins de 18 ans, 214 étaient des forces affiliées au gouvernement et 55 étaient des civils non manifestants. 17'091 cas sont toujours en cours d'examen. Le nombre de civils blessés s'élève à 11'021, le nombre total d'arrestations à 49'070, le nombre d'arrestations d'étudiants à 80, le nombre de cas signalés d'aveux forcés à 289 et le nombre de convocations par les institutions de sécurité à 11'027. En outre, un total de 660 incidents liés aux manifestations ont été enregistrés dans 203 villes de 31 provinces. » Réd. A l'Encontre)

***

Le 28 décembre 2025, des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes d'Iran en réponse à l'effondrement de la monnaie et à la spirale à la hausse des prix à la consommation. Alors que le taux de change devenait de plus en plus volatil, certains secteurs du Grand Bazar et des centres commerciaux de Téhéran ont fermé leurs portes. L'évolution rapide des prix a rendu impossibles les importations, la fixation des prix et le commerce.

L'État a rapidement mis en œuvre une mesure d'urgence prévue dans son budget pour l'exercice 2025-2026 : il a supprimé les taux de change préférentiels pour les biens essentiels et pour les principaux intrants de production [taux préférentiels qui profitaient à des fondations contrôlées par les Gardiens de la révolution ; les fondation aux mains de ces derniers contrôlent des secteurs économiques – réd.]. Les responsables ont présenté cette mesure comme une réforme anti-corruption et ont promis une compensation directe sous forme de transferts en espèces et d'aides ciblées.

Dans la pratique, ce changement a accéléré la hausse déjà rapide des prix et a encore érodé le pouvoir d'achat, faisant peser le fardeau sur les ménages. L'inflation officielle en décembre 2025 était d'environ 42%, mais le coût des produits alimentaires de base a augmenté beaucoup plus rapidement, atteignant 72% par rapport à l'année précédente, rendant les produits de première nécessité tels que le pain et les produits laitiers inaccessibles pour une grande partie de la classe laborieuse. Début janvier 2026, la suppression des taux de change préférentiels n'avait fait qu'aggraver la pression sur la consommation quotidienne, et les protestations se sont transformées en manifestations de masse dans tout le pays. Ces dernières ont duré plusieurs semaines.

Ce n'était pas la première fois que les dirigeants iraniens provoquaient des émeutes en introduisant des mesures régressives au nom de la réforme. Au cours de la dernière décennie, les gouvernements successifs ont présenté la libéralisation des prix et les ajustements monétaires comme des mesures nécessaires pour stabiliser les marchés et lutter contre la corruption et les profits abusifs des secteurs initiés. Dans la pratique, ces politiques ont fonctionné comme des mesures d'austérité, transformant les programmes sociaux basés sur les services en aides financières qui perdent rapidement de leur valeur dans un contexte d'inflation chronique.

Les hausses des prix du carburant en 2010, puis en 2019, sont des exemples notables de cette politique de choc, la seconde ayant déclenché un soulèvement massif contre la détérioration des conditions économiques. Les deux manifestations ont alors été réprimées de manière meurtrière. La situation actuelle suit la même trajectoire, mais avec une intensité accrue. Cette fois-ci, les mesures d'austérité déguisées ont été mises en œuvre dans un contexte de protestation économique. À la mi-janvier, on estimait que le gouvernement avait tué des milliers de personnes et avait plongé le pays dans un black-out à durée indéterminée des communications (Internet et téléphone), au cours de l'un des épisodes les plus meurtriers de l'histoire de la République islamique depuis les purges des dissidents politiques dans les années 1980.

L'économie politique des sanctions

La plupart des commentaires sur la crise politique en Iran oscillent entre deux récits commodes et réducteurs. Le problème réside soit dans la corruption et la mauvaise gestion, comme si l'économie iranienne fonctionnait dans un vide, à l'abri du capitalisme mondial, soit, faisant écho au discours de l'État iranien, dans les sanctions et l'hostilité impérialiste sont considérées comme la seule cause des problèmes du pays. Ces deux récits simplifient une réalité complexe. La question la plus pertinente est de savoir comment les sanctions ont été intégrées dans l'économie politique iranienne de manière à servir les intérêts de la classe dirigeante. Les sanctions n'ont pas suspendu la restructuration orientée vers le marché en Iran. Elles l'ont remodelée en élargissant le pouvoir discrétionnaire de l'État sur l'accès aux dollars, aux licences et aux contrats, et en créant de nouvelles opportunités de profits pour les privilégiés du régime, cela sous le couvert de la réforme. Tout compte rendu sérieux de la crise iranienne doit aborder à la fois le régime de sanctions externes et le mécanisme interne qui gère la crise par l'austérité et la répression.

Les sanctions ont façonné l'économie politique de l'Iran depuis 1979, avec une forte escalade en 2012 visant le pétrole et la finance ; et en 2018 après le retrait des États-Unis de l'accord nucléaire (lorsque les sanctions ont été réimposées) et à nouveau fin 2025 avec le rétablissement des sanctions « snapback » [mécanisme de rétablissement automatique des sanctions tel que prévu dans l'accord de 2015] au niveau de l'ONU et de l'UE. Au cours des 15 dernières années, ces mesures punitives se sont traduites par une inflation chronique, l'effondrement des salaires réels et une crise croissante de la reproduction sociale. Depuis fin 2017, les luttes pour les conditions de vie ont débouché à plusieurs reprises sur des conflits socio-politiques ouverts, du soulèvement de 2017-2018 aux manifestations contre la hausse du prix du carburant en 2019, en passant par des mobilisations décentralisées récurrentes sur les lieux de travail et dans les collectivités. Une vague de protestations syndicales qui dure depuis une décennie s'est également poursuivie, avec la mobilisation des enseignants, des retraités et des travailleurs contractuels du secteur pétrolier et pétrochimique autour des contrats, des salaires, des retraites et du coût de la vie. [A cela il faut ajouter, comme Nima Shokri, professeur à l'United Nation University, le décrit dans un récent article – The Conversation, 26 janvier – , les profondes crises structurelles et environnementales qui s'expriment entre autres dans le manque de ressources hydriques, la baisse massive de la productivité de la terre et des interruptions des réseaux énergétiques. – Réd.]

Les sanctions n'ont pas contribué à la crise simplement en réduisant les ressources. Elles ont également redéfini qui en profite et comment. En créant une pénurie de devises fortes et en bloquant les paiements transfrontaliers courants, elles ont poussé le commerce vers des circuits opaques, affaibli la monnaie et rendu les prix des biens de base de plus en plus instables. L'un des résultats est ce que beaucoup en Iran appellent « l'économie de confiance », en référence à l'expansion des intermédiaires qui maintiennent les exportations, en particulier le pétrole, en contournant les restrictions bancaires et SWIFT [e réseau sécurisé de messagerie financière internationale]. Ces courtiers, souvent liés à des réseaux étatiques ou quasi étatiques, tirent profit des commissions, des marges sur les taux de change et du contrôle du moment où les paiements sont effectués, notamment en retardant ou en retenant les recettes d'exportation qui sont censées être rapatriées dans le pays. Depuis 2018, les déclarations officielles ont affirmé à plusieurs reprises qu'une part importante des devises étrangères provenant des exportations n'avait pas été rapatriée, certaines estimations atteignant 30%, soit des dizaines de milliards de dollars.

Un mécanisme similaire mais distinct fonctionne au sein de l'économie nationale. L'État a tenté de gérer la volatilité par le biais de taux de change multiples, de devises préférentielles et d'autorisations d'importation discrétionnaires, transformant ainsi l'accès aux sphères politiques en source de profit. Lorsque les devises fortes sont rares, le régime d'allocation de l'État canalise les dollars subventionnés et les licences d'importation par le biais d'un contrôle institutionnel qui favorise de manière prévisible les entreprises ayant des liens politiques, créant ainsi des opportunités lucratives pour celles qui sont les plus proches de ces goulets d'étranglement.

Le scandale de la société Debsh Tea en est un exemple flagrant. Entre 2019 et 2022, Debsh Tea Company, un importateur et producteur privé, a reçu des milliards de dollars en devises préférentielles destinées à des importations essentielles. Fin 2023, les organismes de supervision iraniens et des rapports liés au pouvoir judiciaire ont affirmé qu'une partie importante de ces devises subventionnées n'avait pas été utilisée pour les importations déclarées, mais avait été détournée vers des transactions sur le marché libre, transformant l'accès à des dollars bon marché en un profit rapide en exploitant l'écart entre les taux de change préférentiels et ceux du marché. Les sommes déclarées, qui s'élevaient à plus de 3 milliards de dollars, étaient suffisamment importantes pour couvrir plusieurs années de demande nationale en thé ou financer d'importants investissements publics.

Tous les cas ne font pas la une des journaux nationaux, mais le mécanisme est bien connu. Des scandales similaires suite à des audits ont déjà fait surface, concernant l'accès préférentiel à des devises étrangères qui ne correspondaient pas aux registres d'importation vérifiés ni à aucun retour d'argent documenté. Un exemple largement cité est le litige devant la Cour suprême d'audit concernant 4,8 milliards de dollars de devises préférentielles qui auraient été versés à des importateurs sans qu'aucune importation correspondante n'ait été documentée.

Lorsque la crise de légitimité qui en résulte devient intolérable, l'État met en place des mesures correctives présentées comme des réformes anticorruption. Dans la pratique, ces politiques renforcent l'austérité et provoquent des chocs soudains sur les prix. La politique de santé en est un exemple clair. La réforme dite Darooyar, une refonte des subventions pour les médicaments en 2022, a mis fin aux devises étrangères préférentielles pour les médicaments et a transformé la subvention en un système de remboursement basé sur l'assurance. En théorie, les patients paieraient moins cher à la pharmacie, tandis que les assureurs et l'État couvriraient la différence. Dans la pratique, la chaîne de financement ne s'est jamais stabilisée : les retards de remboursement et les pénuries de liquidités ont augmenté les frais à la charge des patients et ont créé des écarts persistants dans l'accès aux soins, tant pour les patients que pour les pharmacies. Dans le même temps, le gouvernement a tiré profit des gains fiscaux liés aux variations du taux de change, et les banques ont bénéficié du fait que les fournisseurs et les importateurs ont davantage recouru à des emprunts coûteux. La politique en matière de carburant a suivi un schéma similaire. Les hausses de prix ont été justifiées comme un moyen de financer une redistribution ciblée par le biais de transferts en espèces, mais ces transferts ont rapidement pris du retard par rapport à la forte inflation, laissant les ménages absorber l'écart croissant entre ce qu'ils recevaient et le coût réel du carburant.

La réponse générale de l'État à la crise budgétaire provoquée par les sanctions suit une voie bien connue. Plutôt que de remplir ses obligations grâce à un financement public stable, l'Etat s'est appuyé sur la privatisation, les échanges de dettes contre des actifs et les programmes d'« utilisation productive » (Movaledsazi) qui transfèrent les actifs publics entre les mains du secteur privé. Le système de retraite en est un exemple notable. Au lieu de rembourser sa dette envers la sécurité sociale en espèces, le gouvernement a de plus en plus transféré des actions d'entreprises publiques, forçant de fait le système de retraite à financer les prestations par le biais de dividendes, de ventes d'actifs et de rendements d'investissement. Cette politique transfère le risque aux retraités en liant leurs moyens de subsistance aux performances du marché et à l'inflation plutôt qu'à des droits stables.

Il en résulte une économie politique soumise dans laquelle l'austérité devient un outil de gouvernance et la rareté génère des profits pour ceux qui bénéficient d'un accès privilégié. Au lieu de protéger les ménages par des prestations sociales, les réformes dites anti-corruption transfèrent les coûts et les risques vers le bas par la dévaluation et la suppression des subventions, tout en préservant les systèmes d'allocation qui favorisent les élites bien connectées. Ce schéma est largement observé dans les analyses de l'inégalité et de la répartition réalisées à l'époque des sanctions. Selon des estimations officielles récentes (voir article sur les sanctions d'Esfandyar Batmanghelidj et Zep Kalb, dans Jacobin du 28 août 2023), la pauvreté touche environ un tiers de la population ; de même, la Banque mondiale estime que près de 10 millions de personnes sont tombées dans la pauvreté au cours de la dernière décennie.

La redistribution vers le bas est visible dans la rapidité avec laquelle les chocs économiques se propagent du centre commercial vers les villes et les provinces périphériques, ainsi que dans les formes de colère qu'ils suscitent. Dans les régions longtemps marginalisées de l'ouest de l'Iran, dans des villes comme Abdanan, la crise a frappé plus tôt et plus fort que dans de nombreuses provinces centrales, laissant derrière elle un profond sous-investissement, un taux chômage élevé et une pauvreté endémique. Au cours de la récente vague de protestations, les manifestants ont pris d'assaut un supermarché et déchiré des sacs de riz, répandant les grains sur le sol et dans la rue plutôt que de les emporter. Fin décembre, un sac de riz de 10 kg se vendait environ plusieurs millions de tomans, soit l'équivalent d'un mois de salaire minimum. Ce geste n'était pas tant un vol qu'un refus et un rejet public d'un système qui transforme un produit de base en un luxe tout en exigeant que les gens acceptent l'humiliation comme une soumission quotidienne.

Lorsque la crise est gérée par des transferts chocs plutôt que par la redistribution équitable, la politique devient partie intégrante du problème, créant un cercle vicieux. À mesure que l'instabilité économique s'intensifie, l'État réagit par de nouvelles mesures d'austérité présentées comme des réformes. Les ménages ne perçoivent pas ces mesures comme une solution, mais comme un transfert des coûts qui aggrave la crise de la survie quotidienne. Les voies habituelles de plainte et de médiation perdent leur crédibilité. Les citoyens peuvent adresser des pétitions aux responsables et aux institutions, mais ces mêmes institutions mettent en œuvre les réformes néfastes ou n'ont pas le pouvoir de les inverser. À mesure que cette légitimité s'érode, la pression s'accumule jusqu'à ce qu'un élément déclencheur transforme les difficultés économiques en un mouvement de protestation national. Une fois que la contestation déborde des canaux institutionnels, l'État la traite de plus en plus comme un trouble à l'ordre public. Avec moins de mécanismes d'intégration crédibles, la répression devient courante, car c'est le seul outil qui reste pour maintenir le contrôle.

Signaux externes, escalade interne

Ce qui a rendu cette vague de soulèvements plus meurtrière, c'est l'interaction entre l'escalade externe et interne. Les Iraniens n'avaient pas besoin d'encouragements extérieurs pour descendre dans la rue : l'effondrement de la monnaie, les salaires sans commune mesure avec l'inflation et l'érosion des conditions de survie quotidiennes étaient des conditions suffisantes pour déclencher la révolte. L'escalade externe a plutôt augmenté le coût de la contestation d'une manière différente, moins par le biais d'un soutien matériel que par le biais de discours et de signaux. Lorsque les responsables américains et israéliens présentent les manifestations comme un théâtre de guerre et un changement de régime, l'État peut plus facilement recadrer la contestation massive comme une menace pour la sécurité et y répondre par une répression de type contre-insurrectionnel.

Les figures de l'opposition en exil, notamment le prétendant au trône, Reza Pahlavi (fils du shah d'Iran renversé lors de la révolution de 1979), ont tenté de présenter le soulèvement comme un mouvement de transition et ont appelé à l'escalade, notamment en demandant à plusieurs reprises une intervention étrangère pour faciliter le retour de Pahlavi en tant que leader national. Dans le même temps, les responsables états-uniens et israéliens ont publiquement fait allusion à leur propre implication, se vantant de leurs ressources sur le terrain (Times of Israel, 3 janvier 2026, déclaration de Mike Pompeo, ancien secrétaire d'Etat de Trump I), parlant avec désinvolture d'armer les manifestants et promettant que « l'aide est en route ». Leur posture ne fait que renforcer l'affirmation propagandiste de l'État selon laquelle la contestation est une opération étrangère. Les responsables iraniens ont à leur tour présenté les manifestations comme une prolongation de la guerre de 12 jours avec Israël [et aussi les Etats-Unis] en juin 2025.

Il en résulte un double discours qui profite à tout le monde sauf aux Iraniens de base. D'un côté, les signaux extérieurs transforment la véritable contestation populaire en un champ de bataille par procuration où la mort devient un dommage collatéral sur la voie du changement de régime. De l'autre, la République islamique considère toute rhétorique de changement de régime comme la preuve que les manifestants sont des terroristes, des espions et des agents ennemis plutôt que des citoyens ayant des revendications légitimes. En ce sens, la réponse de l'État iranien et la politique des puissances extérieures partagent une caractéristique fondamentale : tous deux considèrent que la vie des Iraniens est sacrifiable au profit du pouvoir et du profit.

Les manifestations ont certes été réprimées massivement pour l'instant, mais les conditions qui les ont générées restent inchangées. Rien n'indique que l'État soit capable ou disposé à entreprendre les réformes structurelles et sociales nécessaires pour résoudre fondamentalement la crise de la survie quotidienne. Alors qu'il ne peut pas lever directement les sanctions, il n'a montré que peu d'intérêt pour réduire l'exposition des familles à l'inflation, lutter contre la précarité des conditions de vie ou rétablir un minimum de crédibilité en matière de protection sociale et de représentation. L'instabilité monétaire et la volatilité des prix sont de plus en plus considérées comme des conditions normales, et non comme des urgences à résoudre. À chaque cycle d'austérité suivi de manifestations, la crise s'aggrave et le recours à la force brutale, massive devient la méthode de contrôle par défaut. L'avenir est incertain, mais la direction à prendre ne l'est pas. Tant que la crise sera gérée par l'austérité et les balles, et tant que les puissances extérieures traiteront la vie des Iraniens comme des instruments de pression et de changement de régime, les coûts continueront d'augmenter et d'autres personnes mourront. (Article publié sur le site Merip Report – Middle East Research and Information du 29 janvier 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre)


Ida Nikou est titulaire d'un doctorat en sociologie de l'université Stony Brook et étudie comment les sanctions, l'austérité et la restructuration financière remodèlent le travail, le bien-être et le pouvoir de l'État en Iran.

Les Kurdes et le régime syrien

3 février, par Gilbert Achcar — , ,
Les développements récents dans le nord de la Syrie – en particulier à l'est de l'Euphrate – ont de graves implications tant pour la condition kurde que pour la situation (…)

Les développements récents dans le nord de la Syrie – en particulier à l'est de l'Euphrate – ont de graves implications tant pour la condition kurde que pour la situation syrienne en général.

28 janvier 2026
Gilbert Achcar
Professeur émérite, SOAS, Université de Londres
Abonné·e de Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/gilbert-achcar/blog/280126/les-kurdes-et-le-regime-syrien

Les développements récents dans le nord de la Syrie – en particulier à l'est de l'Euphrate – ont de graves implications tant pour la condition kurde que pour la situation syrienne en général. Examinons ces implications, en commençant par la question kurde.

L'Administration autonome du nord-est de la Syrie se trouve désormais dans une situation critique, ayant perdu une part importante du territoire qu'elle contrôlait jusqu'ici. Ces pertes incluent principalement des enclaves kurdes situées dans des régions majoritairement arabes, comme Alep, ainsi que des zones majoritairement arabes à l'est de l'Euphrate, notamment Raqqa et Deir ez-Zor. La principale cause de ce revers réside dans l'abandon par l'administration Trump de l'alliance que Washington avait forgée il y a plus de dix ans avec les forces kurdes syriennes dans la lutte contre Daech. Tom Barrack, le représentant local de l'administration Trump, a cyniquement déclaré que l'utilité de ces forces kurdes pour Washington était « largement périmée ».

Une fois de plus, le mouvement national kurde paie le prix de sa dépendance envers un allié dont l'absence de fiabilité est historiquement bien établie. Au début des années 1970, le mouvement kurde dans le nord de l'Irak, dirigé par la famille Barzani, avait misé sur le soutien du Shah d'Iran contre le régime baasiste. Ce pari s'est terminé en catastrophe lorsque le Shah a poignardé le mouvement dans le dos après avoir assuré ses propres objectifs grâce à un accord avec Bagdad. Ayant utilisé le mouvement kurde comme une carte dans sa confrontation avec l'Irak, il s'en est débarrassé une fois ses objectifs atteints. Depuis les années 1990, la famille Barzani s'est alliée à un autre ennemi juré du peuple kurde : l'État turc. Ils ne soutiendront pas les forces dirigées par le Parti de l'Union démocratique (PYD) dans le nord-est de la Syrie contre la Turquie et ses alliés, tout comme ils ne soutiennent pas les forces du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans le nord de l'Irak face aux incursions turques répétées. Ils cherchent plutôt à étendre leur influence dans le nord de la Syrie avec l'approbation d'Ankara.

Le PYD, pour sa part, récolte également les conséquences de la contradiction entre ses principes proclamés et ses pratiques réelles. Bien que le parti revendique son adhésion aux idéaux anarchistes auxquels le chef du PKK s'est converti dans la prison turque où il est détenu, avant d'être adoptées par son organisation, il n'a pas réussi à établir une véritable autonomie démocratique dans les zones à majorité arabe qu'il a saisies avec le soutien des États-Unis à l'est de l'Euphrate. Plutôt que d'autonomiser les communautés locales, il a imposé son autorité d'une manière largement perçue par la population arabe comme une domination nationaliste kurde. Cela explique l'effondrement rapide des forces affiliées au PYD dans ces régions : les tribus arabes locales ont préféré réintégrer l'État syrien sous le nouveau régime de Damas, surtout après que le soutien de Washington fut passé du mouvement kurde au gouvernement syrien. Si les majorités arabes de ces régions avaient connu une véritable autonomie démocratique, elles auraient été certainement prêtes à la défendre contre toute tentative d'un régime basé à Damas de la démanteler afin de réimposer une autorité centralisée.

En observant les événements récents sur la scène syrienne de manière plus générale, on est frappé par le contraste entre la posture du nouveau régime syrien envers les zones contrôlées par les Kurdes au nord et sa position envers l'occupation israélienne, ainsi que la région majoritairement druze bordant le plateau du Golan occupé au sud. Ce contraste rappelle le slogan lancé par la résistance palestinienne et le Mouvement national libanais en 1976, face à l'intervention brutale du régime de Hafez el-Assad pour les réprimer et étendre le contrôle de Damas sur le Liban avec l'approbation de Washington : « Lion (asad en arabe) au Liban et lapin dans le Golan. » On pourrait appliquer cette même formule à juste titre au comportement du régime d'Ahmed al-Sharaa, qui agit comme un lion contre les Kurdes du nord tout en accommodant l'État sioniste – allant jusqu'à conclure des accords de sécurité avec lui – malgré l'occupation par Israël d'une portion stratégique du territoire syrien depuis près d'un demi-siècle.

Quoi qu'on puisse dire des politiques antidémocratiques menées par Hayat Tahrir al-Cham (HTC) dans sa volonté de consolider son contrôle sur le territoire de l'État syrien – politiques déjà discutées (voir « Syrie : Pêche en eau trouble », 6 mai 2025) – une distinction fondamentale existe néanmoins du point de vue des intérêts du nouveau régime entre, d'une part, l'extension de son autorité sur les zones majoritairement arabes à l'est de l'Euphrate, ainsi que leurs champs pétrolifères, qui représentent une source vitale de revenus pour l'État syrien, et d'autre part, la poursuite de sa campagne contre les régions à majorité kurde du nord, malgré le coût potentiel élevé en vies humaines et ressources qu'une telle campagne implique, et bien qu'elle n'apporte aucun bénéfice important au nouveau régime de Damas.

Cela soulève une question évidente : pourquoi HTC poursuit-elle un combat dont elle n'a pas besoin, alors qu'elle fait face à des priorités politiques et économiques bien plus pressantes – des priorités par rapport à ses propres intérêts, sans parler de ceux du pays ? La réponse renvoie clairement à l'intérêt de l'État turc. L'autonomie kurde dans le nord-est de la Syrie constitue une préoccupation turque, du fait de son lien avec le mouvement de libération nationale kurde au sein de l'État turc lui-même. Ce n'est pas, et ne devrait pas être, une préoccupation syrienne. L'implication du nouveau régime de Damas dans ce conflit n'est qu'une autre manifestation de sa soumission à l'alliance turco-états-unienne, tout comme le régime Assad était subordonné à l'alliance irano-russe. Le principal bénéficiaire de toute cette dynamique reste le gouvernement sioniste, dont le pouvoir régional a été renforcé à un degré sans précédent.

Traduit de ma chronique hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe, Al-Quds al-Arabi,basé à Londres. Cet article est d'abord paru en ligne le 27 janvier. Vous pouvez librement le reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.

*Dernier ouvrage paru Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale (La Dispute, 2025).

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Au Liban, une paix qui n’existe pas

3 février, par Hassan El-Khansa — , ,
En novembre 2024, un accord de cessez-le-feu est conclu entre Israël et le Hezbollah à la suite de la guerre ayant débuté l'année précédente, dans le contexte de celle de Gaza. (…)

En novembre 2024, un accord de cessez-le-feu est conclu entre Israël et le Hezbollah à la suite de la guerre ayant débuté l'année précédente, dans le contexte de celle de Gaza. Cet accord, qui prévoit la fin des hostilités, comporte aussi le désarmement du Hezbollah et le retrait complet de l'armée israélienne du Liban. Plus d'un an à la suite de cet accord, Israël occupe toujours le territoire libanais et commet des violations quotidiennes du cessez-le-feu, citant des prétextes sécuritaires.

Tiré d'Alter.quebec

Le Hezbollah, ou le « Parti de Dieu » en arabe, a émergé en tant que groupe paramilitaire libanais chiite directement soutenu par l'Iran, dans le contexte de la guerre civile libanaise. À la suite de cette guerre, il devient également un parti politique et continue une guérilla contre l'occupation israélienne qui avait sévi au sud du Liban jusqu'en 2000. Le Hezbollah parvient à s'imposer en tant que première force de dissuasion arabe contre Israël.

Le Hezbollah ouvre un « front de soutien » au Hamas

À la suite de l'attaque du 7 octobre par le Hamas, le Hezbollah ouvre un « front de soutien » à partir du Liban et promet de ne pas accepter un cessez-le-feu au Liban avant que la même chose n'arrive à Gaza. Le conflit demeure de basse intensité pendant plusieurs mois au Liban, mais prendra une autre tournure à partir de septembre 2024.

En l'espace d'un mois, Israël parvient à mener une campagne aérienne agressive, une opération d'explosion de milliers de bipeurs piégés à la bombe, puis à l'assassinat de Hassan Nasrallah, secrétaire général de l'organisation, le 27 septembre 2024. Il aura été le leader charismatique de l'organisation politico-militaire pendant plus de trente ans, devenant une véritable figure de martyr. Israël poursuit sa guerre par une invasion terrestre au sud du Liban le 1er octobre 2024, démontrant encore davantage sa domination militaire.

Naïm Qassem, membre sénior de l'organisation, devient secrétaire général et rompt avec la promesse de son prédécesseur. Le 27 novembre 2024, un cessez-le-feu est accepté par le Hezbollah, le gouvernement libanais et Israël, sous la médiation de cinq pays, dont les États-Unis et la France, chargés de la veille de son application.

Le début de l'année 2025 voit la formation d'un nouveau gouvernement pour le pays du Cèdre. Après plus de deux ans de vacance présidentielle, le général Joseph Aoun, commandant de l'armée libanaise, est élu à la présidence, et Nawaf Salam, juge à la Cour Internationale de Justice, est nommé en tant que premier ministre. Ce gouvernement nouvellement formé dans un contexte d'un pays en crise économique, sociale, politique et sécuritaire, se confronte immédiatement aux difficultés de l'application de l'accord de paix.

Des violations quotidiennes du cessez-le-feu de la part d'Israël

L'accord prévoyant de nombreuses obligations pour le Hezbollah et Israël, dont le désarmement du Hezbollah, a permis de constater en peu de temps le manque d'engagement de l'État hébreu, du fait de ses violations quotidiennes du cessez-le-feu. Depuis le cessez-le-feu officiel, Israël a désormais commis plus de 10 000 violations de ce dernier, gardant de fait le Liban dans un état de guerre continue. Ces violations sont particulièrement agressives ; bombardements, assassinats de membres du Hezbollah, démolition de maisons, occupation permanente, construction d'un mur en territoire libanais, utilisation d'armes incendiaires, et plus encore.

Outre les violations quotidiennes de l'accord par Israël, le Liban subit des contraintes records pour désarmer le Hezbollah, depuis la signature de l'accord. Les États-Unis considérant l'organisation comme terroriste, les visites de la diplomatie américaine au gouvernement libanais sont devenues régulières, mettant une pression maximale sur le gouvernement libanais en ce sens.

Le positionnement de la société civile et de la classe politique

Israël défend son non-respect total de l'accord, dont l'occupation continue et les bombardements quotidiens, pour des raisons dites sécuritaires. Benjamin Nétanyahou, premier ministre israélien, assure qu'Israël « ne permettra pas au Hezbollah de reconstruire son pouvoir », et a appelé le gouvernement libanais à « respecter son engagement à désarmer le Hezbollah ».

Youssef Rajji, ministre libanais des Affaires étrangères, affilié aux Forces libanaises, un parti hostile au Hezbollah, est également l'un des acteurs centraux du désarmement prévu de l'organisation. Ayant récemment dit que « les armes du Hezbollah sont un fardeau sur le Liban et la communauté chiite », ce dernier a également affirmé qu'Israël a le droit de continuer à mener ses attaques, tant que le Hezbollah ne complète pas son processus de désarmement.

Les diverses déclarations de ce ministre suscitent de vives réactions au sein de la société civile et de la classe politique libanaise. Le cheikh chiite Ahmad Qabalan a déclaré que « le rôle du ministère des Affaires étrangères est de protéger les intérêts du Liban, pas de protéger les intérêts d'Israël ». Le député du Hezbollah, Ihab Hamadeh, a réagi en affirmant que le gouvernement devrait mettre fin à ses déclarations, les qualifiant de « moquerie ». Ce dernier a réitéré que le ministre des Affaires étrangères est honteux et ne représente pas le Liban ou sa population.

Une paix impossible

Les appels au désarmement de l'organisation ne datant pas d'hier, la guerre récente de 2023 est parvenue à porter les appels au désarmement du Hezbollah à leur plus haut niveau. La droite libanaise accuse le Hezbollah de violer la souveraineté du Liban au compte de l'Iran depuis plusieurs années. Outre le cessez-le-feu actuel, ce camp appelle de manière assidue à l'application de la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations Unies, ayant prévu le désarmement de l'organisation suite à la guerre de 2006.

Le renversement du régime de Bashar Al Assad en Syrie et la récente guerre ont vu la logistique de l'arsenal militaire du Hezbollah plus affaiblie que jamais auparavant. Les capacités de manœuvre du Hezbollah et de l'armée libanaise face aux agressions israéliennes étant minimes, le Liban se retrouve coincé entre le marteau et l'enclume. C'est dans ce contexte qu'Israël mène une campagne de harcèlement, sous prétexte que le côté libanais ne s'engage pas à ses obligations de l'accord de cessez-le-feu.

Le pays du Cèdre pourrait être coincé dans une situation où Israël continue ses agressions, même après un désarmement complet du Hezbollah. Considérant l'historique d'Israël pour le respect des cessez-le-feu, son avantage militaire considérable, et ses alliés occidentaux, un scénario similaire à la colonisation de la Cisjordanie, du Golan, et du Sinaï auparavant, ne s'avère pas tout à fait impossible. Le prolongement de la présente situation s'avère inquiétant pour le Liban, mettant le pays au risque d'un renouvellement de la guerre ouverte qui a précédé celle de septembre 2024.

La paix impossible arrivera-t-elle ?

Les attaques de l'entité sioniste à Gaza, en Syrie et au Liban, démontrent le manque de moyens considérables, tant militaire que diplomatique, pour stopper les agissements d'un État voyou. La paix totale n'étant pas possible, à moins qu'Israël cesse complètement les hostilités, cette situation explique la vigilance du gouvernement libanais et du Hezbollah quant au désarmement de l'organisation, gardant de fait un dernier moyen de pression, pour qu'Israël complète ses obligations du cessez-le-feu également.

Japon : Sanae Takaichi joue son va-tout avec des législatives anticipées

3 février, par Sébastien Raineri — , ,
La Première ministre japonaise Sanae Takaichi a pris la classe politique japonaise par surprise en annonçant le 19 janvier la dissolution imminente de la Chambre des (…)

La Première ministre japonaise Sanae Takaichi a pris la classe politique japonaise par surprise en annonçant le 19 janvier la dissolution imminente de la Chambre des représentants et la tenue d'élections législatives anticipées le 8 février prochain. Une décision rare par son calendrier, audacieuse par ses implications et révélatrice d'une stratégie politique assumée : transformer une popularité exceptionnelle en mandat politique renforcé pour mener son programme de relance économique avec autorité.

Tiré de The Asialyst.

Le contexte lui était favorable. Depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2025, Sanae Takaichi s'est en effet imposée comme une figure centrale du paysage politique japonais. Première femme à occuper le poste de Première ministre, elle bénéficie d'un état de grâce inédit. Selon de récents sondages, 75,9 % des Japonais soutiennent son action, un chiffre qui grimpe à 92,4 % chez les moins de 30 ans, une tranche d'âge traditionnellement distante vis-à-vis de la politique.

Lors d'une conférence de presse organisée pour annoncer sa décision, Takaichi a fait état de sa détermination : « Je ne veux pas d'une politique vague. Je veux montrer clairement la direction que le Japon doit prendre et demander au peuple de me donner son mandat en toute confiance. C'est avec cette détermination que j'ai décidé de dissoudre la Diète. »

« Nous visons à obtenir la majorité en tant que coalition au pouvoir. Je suis également prête à mettre en jeu mon propre avenir en tant que Premier ministre sur le résultat, » a-t-elle ajouté.

Sanae Takaichi soigne une image de dirigeante politique spontanée

Cette popularité repose en partie sur une communication politique très maîtrisée. Takaichi a multiplié les gestes symboliques à forte valeur médiatique, tant sur la scène internationale que domestique. Sa rencontre avec la cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni venue à Tokyo en début de semaine pour une courte visite de travail, a été marquée par un échange chaleureux et un message d'anniversaire en italien prononcé par la Première ministre japonaise tout sourire, un épisode médiatique qui a renforcé son image de dirigeante à l'aise sur la scène mondiale.

Quelques jours auparavant, même succès médiatique lorsque c'était avec le président sud-coréen Lee Jae Myung qu'elle avait joué à la batterie des tubes de K-pop devant les caméras, offrant une image inédite et décontractée des relations nippo-coréennes longtemps plombées par les contentieux historiques.

Sanae Takaichi a profité de ces deux rencontres pour faire abondamment usage d'une image de spontanéité décontractée qui tranche singulièrement avec les attitudes généralement guindées des responsables politiques japonais lors des rencontres diplomatiques.

Ces séquences, largement relayées par les médias et sur les réseaux sociaux, participent à la construction d'un récit politique, celui d'un Japon plus confiant, plus visible, et incarné par une dirigeante énergique et accessible.

Une dissolution au timing inhabituel, un risque calculé

Mais c'est surtout le calendrier choisi pour ces élections anticipées qui retient l'attention des observateurs. Dissoudre la Chambre basse dès l'ouverture de la session ordinaire de la Diète, en janvier, est un fait extrêmement rare dans l'histoire politique japonaise. La dernière dissolution comparable remonte à 1966, sous le gouvernement Satō Eisaku. Le mois de janvier est en effet crucial pour les débats budgétaires, puisque le budget de l'exercice fiscal débutant en avril y est traditionnellement examiné.

En optant pour ce calendrier, Sanae Takaichi prend un risque calculé. La campagne éclair (à peine seize jours entre la dissolution et le scrutin) pourrait retarder l'adoption du budget 2026, pourtant présenté comme un instrument clé pour lutter contre l'inflation et soutenir le pouvoir d'achat. L'opposition dénonce déjà une manœuvre qui sacrifierait les préoccupations économiques immédiates des ménages japonais sur l'autel du calcul politique.

Pourquoi alors prendre ce risque ? La réponse est avant tout arithmétique. Malgré sa popularité personnelle, Sanae Takaichi gouverne avec une majorité étroite et instable à la Chambre des représentants. Le Parti libéral-démocrate (PLD), affaibli par des scandales de financement et des défaites électorales successives, ne tient sa majorité actuelle que grâce à des alliances fragiles et à des ralliements ponctuels.

Cette situation de précarité politique limite la marge de manœuvre de la Première ministre pour faire adopter son programme : relance budgétaire ambitieuse, hausse des dépenses de défense, réformes économiques structurelles, voire, à plus long terme, débat sur une révision de la Constitution.

En convoquant des élections anticipées alors que les sondages lui sont extrêmement favorables, Takaichi espère transformer sa popularité en capital parlementaire, voire permettre au PLD de gouverner sans dépendre de partenaires encombrants. Trop attendre exposerait la Première ministre à l'érosion naturelle de sa popularité, d'autant que les effets de sa politique économique (chute du yen, inflation persistante) pourraient peser à moyen terme sur l'opinion publique.

Un pari à double tranchant

Pour Gerald Curtis, professeur émérite de sciences politiques à l'université Columbia, « la seule raison plausible pour laquelle Takaichi a organisé des élections après seulement trois mois au pouvoir est sa conviction que le PLD obtiendra la majorité absolue. »

« Sa popularité semble principalement due au fait qu'elle est la première femme Première ministre du pays, à son image de leader décisive et confiante, et à sa capacité à tirer parti du virage à droite de l'opinion publique japonaise, en particulier chez les jeunes, » a ajouté M. Curtis, cité par le quotidien japonais Nikkei Asia lundi 19 janvier.

Pour Takuji Aida, économiste en chef chez Crédit Agricole Securities Tokyo, cité mardi 20 janvier par Japan Today, une victoire aux élections législatives renforcerait l'autorité de Mme Takaichi, lui donnant la possibilité de passer d'une consolidation budgétaire à une position économique plus proactive et responsable.

Face à cette offensive, les partis d'opposition peinent à trouver un terrain commun. Le Parti démocrate constitutionnel, principal adversaire du PLD, tente de dénoncer une fuite en avant politique, tandis que d'anciens alliés du PLD, comme le Kōmeitō, cherchent à se repositionner. Mais la fragmentation du paysage politique et l'absence d'une figure fédératrice rendent la tâche difficile.

Le scrutin se déroulera par ailleurs dans un contexte international tendu, marqué par la dégradation des relations sino-japonaises après les déclarations de Takaichi sur Taïwan. Si ce dossier inquiète une partie de l'électorat, il renforce paradoxalement son image de dirigeante ferme sur les questions de sécurité, un thème porteur auprès de l'opinion.

En annonçant des législatives anticipées, Sanae Takaichi engage clairement son avenir politique. Une victoire nette lui permettrait de rompre avec la « valse des Premiers ministres » qui caractérise le Japon depuis le départ de Shinzō Abe et de s'installer durablement au pouvoir. À l'inverse, un résultat décevant affaiblirait son autorité et relancerait les divisions internes au PLD.

À court terme, la stratégie semble rationnelle, car jamais une Première ministre japonaise n'a bénéficié d'un tel soutien populaire, en particulier chez les jeunes. Reste à savoir si cet engouement, nourri par une communication habile et des symboles forts, se traduira dans les urnes par un mandat clair. Le 8 février, les électeurs japonais ne voteront pas seulement pour des députés, mais pour confirmer, ou non, la promesse politique incarnée par Sanae Takaichi.

Par Sébastien Raineri

Le 7 octobre par les faits

3 février, par Emmanuel Dror, Thomas Vescovi — , , , ,
Le rapport d'Amnesty International sur les attaques du 7 octobre 2023 permet de s'écarter des intox diffusées par les autorités israéliennes et leurs relais. Mais il convient (…)

Le rapport d'Amnesty International sur les attaques du 7 octobre 2023 permet de s'écarter des intox diffusées par les autorités israéliennes et leurs relais. Mais il convient d'aller plus loin pour écarter les récits qui ont nourri le consentement à l'écrasement de Gaza.

Tiré d'Orient XXI.

Le rapport d'Amnesty International, publié le 11 décembre 2025, compte plus de 170 pages au travers desquelles le lecteur se plonge dans les faits commis entre les 7 et 9 octobre 2023 en Israël (1). Les données collectées comprennent notamment 70 entretiens et plus de 350 vidéos et photographies. Si le délai entre les faits et la publication du rapport peut poser des questions, à savoir plus de deux ans, le rapport en indique la raison :

  1. Le refus des autorités israéliennes de coopérer avec notre organisation pour partager certaines informations, l'absence de preuves médico-légales suffisantes, et la réticence de beaucoup de survivant·es et de témoins à confier leur histoire à nos équipes, ont constitué des défis importants durant notre enquête.

Dans sa présentation, l'ONG met en avant la responsabilité de « la branche armée du Hamas, la brigade Al Qassam, et d'autres groupes armés palestiniens » dans des actes « de meurtres, d'extermination, d'emprisonnement, de disparitions forcées, d'enlèvements, de torture et de viols ou toute autre forme de violences sexuelles ». Des violations qui sont constitutives de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité.

Le rapport d'Amnesty n'est pas le premier de ce type. Le bureau du procureur de la Cour pénale internationale (CPI) était parvenu à des conclusions similaires. Il avait demandé l'émission de mandats d'arrêt contre trois responsables du Hamas, Mohammed Deif, Ismaïl Haniyeh et Yahya Sinwar, tous trois assassinés entre-temps par l'armée israélienne, et contre deux dirigeants israéliens, Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, pour des crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis dans la bande de Gaza depuis le 8 octobre 2023.

La complexe identification des auteurs

Bien qu'incomplète pour les raisons mentionnées ci-dessus, l'enquête d'Amnesty est utile pour documenter les exactions et les ramener à leur juste mesure, loin des exagérations de la propagande israélienne et de ses fake news (bébés brûlés ou décapités, famille ligotée et brûlée vive, viols massifs…). Il est aujourd'hui admis qu'environ 1 200 personnes ont été tuées lors de l'attaque, dont 64 % de civils répartis entre 72 % d'hommes, 25 % de femmes et 3 % de mineurs (2).

À titre de comparaison, rappelons que, dans la bande de Gaza, les statistiques font état, à ce jour, de plus de 71 000 personnes tuées, dont 83 % de civils, répartis entre 51 % d'hommes, 19 % de femmes et 30 % de mineurs, sans compter les disparu·e·s et les morts dites « indirectes » (famine, épidémies, manque d'accès aux médicaments, etc.) qui ne font que s'accumuler (3).

Dans deux documents publiés en janvier 2024 (4) et décembre 2025 (5), le Hamas reconnaît et dit regretter les victimes civiles, tout en faisant porter la responsabilité des principales exactions à d'autres groupes.

Les difficultés à pouvoir réaliser une enquête indépendante sur les faits survenus le 7 octobre rendent complexe l'identification de l'ensemble des auteurs. Si plusieurs photographies et vidéos permettent d'incriminer les membres de la branche armée du Hamas, d'autres paraissent moins évidentes. En effet, dans la foulée de l'offensive menée par le Hamas, de nombreux groupes armés, structurés ou non en organisation, ont pénétré en Israël — près de 6 000 personnes selon l'armée israélienne. Certains en étroite collaboration avec le Hamas, d'autres de façon tout à fait opportuniste. Un nombre non négligeable de civils palestiniens ont aussi franchi la barrière. Dans un contexte d'incarcération massive et arbitraire de Palestiniens par les forces d'occupation israéliennes — et ce bien avant le 7 octobre — la capture d'Israéliens constitue pour les Palestiniens le seul moyen de pouvoir espérer une libération négociée de leur proche. Cette réalité explique à la fois le nombre stupéfiant de captifs israéliens (251), leur hétérogénéité (civils et soldats, hommes et femmes, mineurs et personnes âgées) et la difficulté après l'attaque d'identifier et de localiser l'ensemble des captifs dans une bande de Gaza massivement bombardée dès le 8 octobre.

Il en va de même concernant les accusations de violences sexuelles. Ainsi, le rapport d'Amnesty « atteste de violences sexuelles commises sur les populations civiles par des combattants vêtus d'uniformes militaires et par des hommes armés ou non armés en tenue civile », tout en constatant que « les difficultés rencontrées pour obtenir des témoignages de victimes ou de témoins ont largement entravé notre capacité à déterminer l'échelle ou le caractère systématique de ces violences ».

Reste également à mesurer la proportion de personnes tuées le 7 octobre dans le cadre de la doctrine dite « Hannibal » (6). Celle-ci vise, en cas de prise d'otage, à tirer sur les assaillants même au détriment de la survie des captifs. Plusieurs enquêtes, israéliennes ou internationales, considèrent, à partir d'images et de vidéos prises par l'armée israélienne, que des ordres en ce sens ont pu être donnés. La cellule d'investigation d'Al-Jazeera English estime, après l'analyse des données disponibles, que plusieurs dizaines d'Israéliens, civils ou non, auraient pu être tués par leur propre armée.

Dès lors, la nécessité d'une enquête internationale indépendante et impartiale continue de demeurer indispensable, comme Amnesty l'appelle de ses vœux, mais aussi le Hamas, qui espère être dédouané d'une partie des exactions commises. À ce jour, les autorités israéliennes continuent à y être réticentes et à l'empêcher, alors que les preuves disparaissent pour de futures enquêtes.

Les victimes israéliennes

Le 3 janvier 2024, la professeure de droit international Rafaëlle Maison est au micro des « Enjeux internationaux » sur France Culture. Après un bref exposé autour de la définition juridique du crime de génocide, l'universitaire affirme disposer de suffisamment d'éléments pour considérer que les actes constitutifs de génocide peuvent être caractérisés dans les actions militaires israéliennes à Gaza : « On a quand même des conditions qui semblent vouloir entraîner la destruction au moins partielle du groupe ». En retour, le journaliste Guillaume Erner questionne la pertinence de cette qualification sur les actions du Hamas le 7 octobre. L'échange se tend à la suite de la réponse de Rafaëlle Maison, pour qui l'attaque n'avait pas pour but de « détruire les juifs », expliquant que « le premier moment de cette attaque, c'est une attaque sur les postes militaires entourant Gaza ». Il n'en faut pas moins pour que le journaliste s'emporte, accusant l'universitaire d'avoir une « vision biaisée » et affirmant que « 1 200 civils » avaient été tués.

Cet échange mérite un plus long développement tant il témoigne des biais qui entourent le principal narratif diffusé par une large partie des médias à grande audience, concernant le 7 octobre.

L'enquête d'Al-Jazeera English, October 7, publiée en mars 2024, se base sur 1 154 personnes tuées, comprenant 782 civils. Le reste des 372 victimes est réparti entre les soldats (256), les policiers (53) et la sécurité civile (63). Une dépêche AFP de mai 2024 établit, à partir d'une enquête basée sur les données livrées par les autorités israéliennes, un bilan de 1 189 victimes, comprenant 810 civils et 379 forces de sécurité. Une autre dépêche de l'AFP, publiée pour les deux ans du 7 octobre, rapporte, à partir de sources officielles, 1 219 victimes, sans mentionner la proportion de civils.

Dès lors, pourquoi la version d'une attaque ayant tuée « 1 200 civils » est-elle autant reprise ? Bien que les raisons puissent être multiples, il parait évident que l'enjeu majeur autour de ce narratif est de nourrir le consentement à la destruction de la bande de Gaza et des Palestiniens par une armée israélienne, prétendument innocente, qui ne ferait que « répondre » à une « attaque barbare » contre sa population civile.

Quelle était la situation à Gaza le 6 octobre ?

Le 24 octobre 2023, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, déclare devant le Conseil de sécurité condamner sans équivoque les « actes de terreur horribles », « injustifiables » et « sans précédent » du Hamas en Israël. Puis, il poursuit : « Mais il est également important de reconnaître que les attaques du Hamas ne se sont pas produites en dehors de tout contexte », rappelant les « 56 ans d'occupation étouffante » et le blocus illégal imposé depuis 2007 sur la bande de Gaza. Il conclut en rappelant que « aucune partie qui combat dans un conflit armé n'est au-dessus des lois humanitaires internationales ».

Le « contexte » est celui d'une année 2023 particulièrement violente en Palestine, avec plus de 240 Palestiniens tués par l'armée ou par des colons israéliens, à Gaza et en Cisjordanie, et ce durant les neuf premiers mois de l'année. C'est alors l'année la plus meurtrière pour les Palestiniens depuis la fin de la seconde intifada. À ce chiffre s'ajoutent les expulsions de Palestiniens de leurs maisons, les incarcérations massives comprenant un nombre de mineurs sans précédent, la rétention des corps de victimes palestiniennes, les attaques de villages palestiniens et de sites religieux musulmans et chrétiens, encouragés par des ministres israéliens d'extrême droite, et un nombre record de nouvelles colonies. Ce contexte était donc celui d'une menace existentielle pour l'avenir des Palestiniens sur leur terre, et l'éloignement de toute perspective d'une coexistence pacifique.

Dans ses deux documents diffusés, le Hamas insiste également sur le « contexte », comme pour chercher à donner des éléments d'explication à l'attitude de Palestiniens ayant pu profiter de l'attaque pour commettre des exactions. Mais surtout, l'organisation palestinienne tient à soutenir le « caractère de résistance » de son opération que son dirigeant Ismaïl Haniyeh avait expliqué dès le 7 octobre 2023, alors que les tenants d'une lecture centrée sur des victimes exclusivement civiles visent à soutenir le caractère strictement « terroriste » du 7 octobre.

S'en tenir à la chronologie des évènements

Pour appréhender de façon raisonnée la nature des faits survenus lors de l'attaque, plusieurs enquêtes et documents permettent d'en retracer la chronologie, à l'instar des rapports d'enquête publiés en février et mars 2025 respectivement par l'armée israélienne (7) puis le Shin Beth (renseignement intérieur). Le 7 octobre 2023, parallèlement à l'envoi de roquettes sur Israël, la branche armée du Hamas entame, autour de 6h30, une attaque synchronisée en de multiples points par terre, par air et par mer, afin de démanteler tout ce qui structure le blocus : barrière, mur, tour de contrôle, char d'assaut… Ainsi, le checkpoint militaire d'Erez figure parmi les premières cibles. Dans la foulée, les unités du Hamas qui pénètrent en Israël s'attaquent aux bases militaires à travers la région : Paga, Nahal Oz ou Réim à proximité de laquelle se tient le festival Nova, ainsi que le poste de police de Sderot. Dans un deuxième temps, les communes frontalières sont attaquées tandis que, selon l'armée israélienne, plusieurs groupes se dirigeaient vers des bases de l'armée de l'air et « des sites sensibles ».

Cet exposé des faits, aussi bref soit-il, ne cherche pas à exclure la réalité des crimes commis contre des civils, mais à les inscrire dans le cadre de ce que fut le 7 octobre, à savoir, comme a essayé de l'expliquer Rafaëlle Maison à France Culture, une opération d'abord militaire visant à briser un blocus illégal et à s'emparer du plus possible de captifs militaires. Tout autant que l'affirmation, maintes fois entendue, d'une « attaque contre des juifs », reprenant de façon erronée le terme de « pogrom », ne tient pas face à l'étude des faits et à leur historicité (8), celui du meurtre de « 1 200 civils » vise à masquer le caractère militaire de l'attaque du 7 octobre.

L'ensemble de ces éléments pris en compte, il devient plus aisé de distinguer ce qui relève du légitime droit des peuples colonisés et occupés à la résistance ; des crimes commis et dont les auteurs, une fois identifiés, doivent être arrêtés, jugés et punis. Cependant, force est de constater la disproportion d'énergie déployée pour élucider les crimes du 7 octobre, et l'écho dont bénéficie chaque rapport qui tente de le faire, contrairement aux innombrables actes criminels commis dans la bande de Gaza, en Cisjordanie ou dans les prisons militaires israéliennes.

Pour une partie seulement de ces derniers, des enquêtes et rapports existent, mais ils sont systématiquement accueillis avec « prudence » — notamment lorsqu'ils mentionnent des crimes d'apartheid ou de génocide, et confrontés aux explications/critiques/versions de responsables israéliens. Cet exceptionnalisme israélien relève du racisme antipalestinien, mais sert surtout d'écran de fumée pour détourner l'attention de crimes dont la plupart des coupables sont connus puisqu'ils s'en vantent eux-mêmes à travers leurs déclarations ou sur les réseaux sociaux.

Notes

1- Amnesty International, « Attaques du 7 octobre 2023 : le Hamas et d'autres groupes armés palestiniens responsables de crimes de guerre et crimes contre l'humanité », 11 décembre 2025.

2- Lire le rapport de Action on Armed Violence (AOAV), « An analysis of the 7th of October 2023 casualties in Israel », publié le 20 décembre 2023.

3- Yuval Abraham, « Israeli army database suggests at least 83% of Gaza dead were civilians », +972 Magazine, 21 août 2025.

4- « Opération Déluge al-Aqsa : Notre récit », Chronique de Palestine, 24 janvier 2024.

5- « “Déluge d'Al-Aqsa : Deux ans de résistance et de volonté de libération”, Hamas publie son narratif », Le Centre palestinien d'information, 25 décembre 2025.

6- Adoptée en 1986, après la capture de deux soldats tués par le Hezbollah, cette procédure a été révélée le 21 mai 2003 par le quotidien Haaretz. Elle consiste à utiliser tous les moyens pour empêcher la capture d'otages israéliens par des groupes armés, même si cela met leur vie en péril.

7- Emanuel Fabian, « 767 soldats vs. 5 000 terroristes : la division de Gaza a été assaillie des heures durant, à l'insu de Tsahal », Times of Israel, 27 février 2025.

8- Gilbert Achcar, « Gaza : le 7 octobre en perspective historique », Yaani, 29 avril 2024.

Comment Netanyahu sabote la phase deux du cessez-le-feu à Gaza

En sapant un nouvel organisme technocratique palestinien, Israël tente de faire paraître Gaza ingouvernable — et de prouver la nécessité de sa domination militaire durable. (…)

En sapant un nouvel organisme technocratique palestinien, Israël tente de faire paraître Gaza ingouvernable — et de prouver la nécessité de sa domination militaire durable.

Tiré d'Agence média Palestine.

Lorsque l'envoyé spécial américain Steve Witkoff a annoncé le début de la phase deux du plan de cessez-le-feu du président Donald Trump pour Gaza à la mi-janvier, cela a marqué l'inauguration du Comité national pour l'administration de Gaza (NCAG) — un organisme technocratique palestinien de 15 membres chargé de fournir des services et de gérer la reconstruction dans l'enclave dévastée, supervisé par le Conseil de la paix et le Conseil exécutif de Gaza de Trump.

Dans les heures suivant l'annonce, toutes les principales factions palestiniennes, y compris le Fatah et le Hamas, ont salué la formation du NCAG. Bon nombre des membres du comité sont des personnalités reconnues et respectées qui ont rapidement gagné le soutien populaire. Le président Ali Shaath lui-même a perdu son père pendant le génocide perpétré par Israël à Gaza et exige qu'Israël soit « tenu responsable », tout en ayant ouvertement critiqué le « plan Gaza Riviera » de Trump. Le commissaire à la santé du comité, Dr Aed Yaghi, est un militant de longue date de la société civile qui a dirigé la Société palestinienne de secours médical à Gaza. Ayed Abu Ramadan, commissaire au commerce et à l'industrie, était président de la Chambre de commerce de Gaza et a été un opposant véhément à la politique israélienne de soutien aux gangs criminels dans la bande.

La population à Gaza a également poussé un soupir de soulagement lorsque la première décision du comité a été d'exonérer tous les particuliers et entreprises des taxes ou frais imposés par le gouvernement du Hamas (à la fois avant le 7 octobre et depuis le cessez-le-feu), et lorsque Shaath a promis la réouverture du point de passage de Rafah lors de sa première apparition télévisée au Forum économique mondial de Davos.

Mais depuis sa formation il y a deux semaines, Israël n'a toujours pas permis au NCAG d'entrer à Gaza, encore moins de la reconstruire.

Bien que Benjamin Netanyahu ait accepté de rejoindre le Conseil de la paix sur invitation de Trump, le Premier ministre israélien a publiquement réprimandé le président et critiqué le Conseil exécutif de Gaza comme allant « à l'encontre de la politique israélienne ». Peu après, le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich a déclaré « Gaza est à nous » et a qualifié le plan Trump de « mauvais pour Israël ». Smotrich a exigé que le plan soit abandonné au profit de la reprise d'« une offensive à pleine puissance sur Gaza » et de la reconstruction de « colonies israéliennes permanentes » dans l'enclave.

Le journal israélien Maariv a même rapporté qu'Israël « se prépare actuellement à l'effondrement du plan Trump » et a déjà pris des dispositions pour reprendre son offensive sur Gaza « sans restrictions », cherchant cette fois à occuper directement l'ensemble de la bande. La chaîne 14 israélienne a en outre souligné que le chef d'état-major de l'armée a approuvé des plans pour une attaque à grande échelle sur l'enclave, y compris l'invasion de zones dans lesquelles les forces israéliennes ne sont pas entrées pendant deux ans de combats.

En d'autres termes, Israël n'a fait aucun secret de son intention de maintenir Gaza dans l'impasse indéfiniment. Le gouvernement israélien prend de manière proactive des mesures pour s'assurer que la phase deux du plan Trump ne se déroulera pas comme prévu — et au mieux, comme Netanyahu l'a remarqué avec dédain, restera un « spectacle » symbolique — afin de convaincre les Américain·es que Gaza est ingouvernable, et ainsi prouver la nécessité d'une domination militaire israélienne durable.

Une technocratie triée sur le volet

La formation du NCAG est attendue depuis longtemps. Il aurait pu être nommé pour remplacer le gouvernement du Hamas à Gaza il y a plus de deux ans : en décembre 2023, la direction du Hamas a accepté à l'unanimité de transférer les fonctions gouvernementales à un organisme administratif technocratique intérimaire, selon plusieurs dirigeants du groupe.

Plusieurs dirigeants palestiniens m'ont dit que les noms des membres potentiels du comité étaient sur le bureau de Netanyahu depuis août 2024. L'Égypte a facilité les discussions entre le Hamas, le Fatah et les autres factions palestiniennes pour parvenir à un accord sur la composition du comité, élaborant une liste de 41 noms qui a ensuite été réduite à 15. Selon les dirigeants palestiniens, Netanyahu n'a pas donné de réponse avant deux semaines.

Même après que Trump ait incorporé le comité administratif dans son plan en 20 points, Israël a continué à tergiverser pendant plus de 100 jours jusqu'à ce que Witkoff presse Netanyahu de prendre une décision, espérant que la création du NCAG créerait un « élan » après qu'Israël ait mené le cessez-le-feu au bord de l'effondrement par des violations répétées de la première phase et en retardant l'arrivée de la seconde.

L'agence de sécurité israélienne Shin Bet a à plusieurs reprises opposé son veto à la plupart des noms proposés pour le comité — y compris l'avocat des droits humains Amjad Shawa, directeur du Réseau palestinien des organisations non gouvernementales à Gaza, qui était censé présider le comité, ou Maged Abu Ramadan, ancien maire de Gaza-ville et actuel ministre de la Santé de l'Autorité palestinienne. Israël a cherché à manipuler davantage la liste de noms pour mettre le comité sur une trajectoire de collision avec le Hamas et d'autres factions à Gaza.

Selon une source palestinienne bien informée et un haut responsable britannique, la moitié des membres du comité technocratique ont été triés sur le volet par les Émirats arabes unis et appartiennent à la faction autour de Mohammed Dahlan — autrefois dirigeant important du Fatah à Gaza, opposé au président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas avant d'être exilé aux Émirats arabes unis en 2011, où il est proche du président Mohamed ben Zayed.

Israël sait que le Hamas se méfie du rôle des Émirats arabes unis et croit qu'ils cherchent la disparition du groupe, notamment compte tenu de leur soutien présumé au gang criminel Abu Shabab soutenu par Israël et de leur investissement dans le camp de concentration dystopique « Nouveau Rafah ». Pourtant, le Hamas a consenti à beaucoup de ces noms, car il ne veut pas être perçu comme un obstacle au progrès. Cependant, le rôle qui préoccupe le plus le Hamas est celui de commissaire à la sécurité du NCAG, qui prendrait en charge la police et d'autres agences de sécurité et superviserait un démantèlement, de type Irlande du Nord, des armes offensives du Hamas.

Ce portefeuille devait être confié au général de l'Autorité palestinienne à la retraite Mohammed Tawfiq Heles. Cependant, son nom a été échangé à la dernière minute pour l'agent des renseignements de l'Autorité palestinienne à la retraite Sami Nasman, malgré l'engagement d'Israël d'opposer son veto à tous les affiliés de l'Autorité palestinienne dans le comité. (Shaath a failli être bloqué pour cette raison, mais Israël l'a jugé suffisamment proche de Dahlan pour contrebalancer son affiliation à l'Autorité palestinienne.)

Le Hamas et d'autres factions à Gaza considèrent Nasman comme une figure « compromise » et l'accusent de « collaborer avec Israël », selon deux sources proches du groupe. En 2016, un tribunal de Gaza a condamné Nasman par contumace à 15 ans de prison pour espionnage présumé et pour recrutement de cellules chargées d'incendier des véhicules et d'attaquer les infrastructures publiques pour créer des troubles et déstabiliser le gouvernement du Hamas. Une source bien informée m'a dit qu'après que Nasman ait pris sa retraite, il s'est également rapproché du cercle de Dahlan, et que les Émirats arabes unis ont fait pression pour sa nomination au NCAG.

L'inclusion de Nasman dans le comité a provoqué une frustration importante parmi la direction et les membres du Hamas et du Jihad islamique palestinien, et le Hamas pourrait tenter de l'empêcher d'entrer à Gaza. C'est précisément l'objectif d'Israël : s'assurer que les militants du Hamas n'auront aucune confiance dans le NCAG et refuseront de coopérer dans un processus de démantèlement dirigé par leur ennemi juré, ce qu'Israël utiliserait alors comme prétexte pour reprendre son offensive.

Retarder, attaquer, obstruer

Netanyahu a bien d'autres tours dans son sac pour empêcher le NCAG de pouvoir faire son travail. Lors de son passage de Ramallah vers la Jordanie pour prendre l'avion vers l'Égypte pour la première réunion du comité le 15 janvier, Shaath a été retenu par Israël pendant six heures au point de passage d'Allenby. De même, Israël a empêché Husni Al-Mughni, le commissaire du NCAG aux affaires tribales (qui fait également partie de l'orbite de Dahlan), de passer de Gaza vers l'Égypte, probablement parce qu'il avait approuvé la répression du Hamas contre les collaborateurs d'Israël dans la bande.

Ce n'était qu'un prélude à de nouvelles restrictions israéliennes sur le NCAG dans le but de l'empêcher de remplir son mandat et finalement de conduire à son effondrement. Israël bloque actuellement le NCAG d'employer des fonctionnaires du Hamas ou de l'Autorité palestinienne, ce qui signifie que les 15 membres du comité seraient seuls sans aucun personnel sur le terrain pour gérer l'enclave. Même si Israël recule sur ce point, il insistera pour vérifier chaque fonctionnaire employé·e par le NCAG, donnant à Netanyahu plus de pouvoir pour limiter son travail.

Dès l'annonce du comité, Israël a également déchaîné ses gangs criminels mandataires à Gaza pour l'attaquer publiquement et promettre de le boycotter et de le saper. Israël a récemment utilisé ces gangs pour mener des assassinats et des opérations de sabotage dans les parties de Gaza sous le contrôle du Hamas tout en maintenant une dénégation plausible, ce qui ne présage rien de bon pour la sécurité des membres du NCAG.

En effet, les membres du comité qui entreraient à Gaza seraient d'abord contraint·es de passer par la zone occupée par la milice Abu Shabab, juste à côté du point de passage frontalier de Rafah. Le gang a installé plusieurs postes de contrôle dans cette zone, arrêtant régulièrement les délégations internationales et les convois d'aide. Et bien que l'accord Trump stipule explicitement qu'Israël rouvrira le point de passage de Rafah entre Gaza et l'Égypte pour permettre la circulation des personnes dans et hors de l'enclave, Israël a maintenu le passage fermé pendant plus de 100 jours après son annonce — et a continué à le faire pendant deux semaines depuis la formation du NCAG.

Le prétexte d'Israël était que le Hamas n'avait pas rendu le corps de Ran Gvili, le dernier captif israélien encore à Gaza. Cependant, le journal israélien Israel Hayom a révélé lundi que l'armée connaissait l'emplacement approximatif du corps de Gvili depuis plus d'un mois, mais Netanyahu a refusé d'autoriser une mission pour récupérer ses restes jusqu'à la dernière minute lorsque Trump a fait pression pour l'ouverture du passage.

Malgré cette pression, Israël a imposé de nombreuses restrictions destinées à faire de l'ouverture de Rafah un geste purement symbolique. Par exemple, le gouvernement prévoit d'autoriser seulement 50 Palestinien·nes à entrer à Gaza depuis l'Égypte chaque jour ; étant donné qu'il y a environ 150 000 Gazaoui·es en Égypte seulement, cela signifierait qu'il faudrait près d'une décennie pour que tou·tes rentrent chez elles.eux.

Israël insiste également pour que trois fois plus de personnes soient autorisées à quitter Gaza chaque jour que celle et ceux qui y retournent, tout en cherchant à interdire l'entrée à tou·te Gazaoui·e né·e hors de la bande au cours des deux dernières années — ainsi qu'à celleux né·es à l'étranger qui n'étaient pas à Gaza au début de la guerre — même s'ils et elles ont une carte d'identité palestinienne, ce qui signifie que la plupart des familles avec de jeunes enfants seraient de facto banniess de leur patrie.

Le gouvernement israélien conservera également le contrôle total sur qui est autorisé·e à entrer ou à quitter Gaza, car tous les noms seraient envoyés au Shin Bet et au COGAT, l'unité de coordination civile de l'armée, pour approbation préalable. Les passeports seraient également scannés et envoyés aux autorités israéliennes avant d'être tamponnés par le personnel local au passage.

Toute personne entrant à Gaza devrait également passer par un poste de contrôle israélien pour inspection manuelle par des soldats — une étape destinée à dissuader les gens de revenir, car Israël a montré sa volonté d'enlever et d'emprisonner des Palestinien·nes sans procédure régulière ni conseil juridique. Prises ensemble, ces politiques suggèrent que l'ambition de longue date d'Israël de nettoyer ethniquement Gaza de ses habitant·es palestinien·nes ne s'est pas apaisée.

Des propositions délibérément inapplicables

Selon un haut responsable arabe et deux diplomates européens, les Israéliens ont une approche consistant à contourner toute demande de progrès à Gaza en jouant à ce qu'ils décrivent comme un jeu de « taupe », ou en adoptant une position de « Excellent, mais… »

Le premier fait référence à la stratégie d'Israël consistant à faire traîner les discussions avec les médiateurs ou au Centre de coordination civilo-militaire (CMCC) de Trump en Israël avec des éléments de langage vides et de la propagande pour justifier le maintien des restrictions. Il faut ensuite des jours aux membres du CMCC — l'organisme chargé de mettre en œuvre le plan Trump — pour formuler une réponse qui démystifie ou fournit une solution technique aux objections israéliennes, moment auquel les Israélien·nes leur en lanceront de nouvelles.

Par exemple, Israël restreint actuellement l'entrée de maisons préfabriquées temporaires à Gaza et même limite l'entrée de tentes sous le prétexte que le Hamas peut extraire la petite quantité d'aluminium ou d'acier utilisée pour les ériger et la recycler en armes et missiles. L'absurdité de cette affirmation est immédiatement clarifiée par le fait qu'Israël autorise de grandes quantités de nourriture en conserve à entrer à Gaza — ainsi que par les propres renseignements d'Israël, qui indiquent que le Hamas ne se réarme pas et n'a même pas « la capacité de produire des roquettes et des RPG ».

La deuxième stratégie israélienne de « Excellent, mais… » fait référence à l'approche d'Israël consistant à contourner toute demande de progrès avec des idées délibérément inapplicables. Par exemple, lorsque des diplomates européens ont évoqué la nécessité de relancer le secteur bancaire de Gaza, les Israélien·nes ont répondu : « Excellent, mais nous créerons une nouvelle banque à Gaza avec un système de portefeuille numérique crypto » — une proposition sapée par le manque d'internet et d'électricité stables dans la bande, sans parler des autres vulnérabilités de la cryptomonnaie.

De même, un diplomate arabe de haut rang m'a dit que lorsqu'il a insisté sur l'unification à long terme de la Cisjordanie et de Gaza sous un seul gouvernement, la réponse a été : « Excellent, mais sous le comité administratif technocratique », un organisme dont la seule véritable autorité est de fournir des services humanitaires. Les Israélien·nes et les Américain·es lui ont expliqué que Gaza pourrait servir de projet pilote : si le comité y réussit, il pourrait potentiellement remplacer l'Autorité palestinienne en Cisjordanie.

Le diplomate a ajouté que lorsqu'il a soulevé la nécessité pour Israël de libérer des milliards de shekels de revenus fiscaux retenus de l'Autorité palestinienne, la réponse a été : « Excellent, mais nous les libérerons au Conseil de la paix et au NCAG puisque Gaza fait également partie du territoire palestinien. »

Cette approche israélienne est facilitée par Aryeh Lightstone, l'homme d'affaires américain et rabbin de droite qui sert de lien entre le CMCC, Jared Kushner et Witkoff. Lightstone, qui était conseiller principal de l'ancien ambassadeur américain en Israël, David Friedman, est si proche de Netanyahu que ce dernier lui a demandé de diriger sa campagne électorale de 2022. Il aurait été impliqué dans la création de la tristement célèbre Fondation humanitaire de Gaza, responsable du massacre de centaines de Gazaoui·es affamé·es sur des sites de distribution d'aide.

Deux experts israéliens qui ont rencontré Lightstone l'ont décrit comme « plus idéologique et plus à droite que Netanyahu », expliquant qu'il tue toute plainte soulevée par le CMCC à Washington. Lightstone a récemment été nommé conseiller spécial du Conseil de la paix de Trump, lui donnant encore plus de pouvoir sur Gaza et permettant à Israël une marge de manœuvre encore plus grande.

Cimenter l'occupation perpétuelle

Peut-être le plus grand obstacle auquel le NCAG est confronté est le fait que l'armée israélienne occupe toujours environ 60% de Gaza, et ne prévoit pas de se retirer de sitôt. Entre-temps, elle consolide sa présence avec plusieurs avant-postes dans la zone, tout en cultivant plus de collaborateurs et de gangs pour faire ses quatre volontés de l'autre côté de la soi-disant « Ligne jaune ».

Israël a conditionné tout retrait à la création et au déploiement de la Force internationale de stabilisation (ISF), mais Netanyahu cherche à empêcher cela par tous les moyens. Cela comprend l'opposition à la participation de la Turquie et du Qatar à l'ISF et l'insistance pour que la force agisse en tant que sous-traitante de l'armée et de l'occupation israéliennes — en surveillant les Palestinien·nes, en confisquant les armes du Hamas et en détruisant les tunnels. Israël a même poussé l'Azerbaïdjan à se retirer de l'ISF pour s'assurer qu'elle reste mort-née à l'arrivée, selon un haut responsable arabe.

Sans retrait israélien, le NCAG serait soit interdit d'accès à plus de 60 %de Gaza, soit contraint de fonctionner dans cette zone sous contrôle israélien, conduisant ainsi ses membres à être perçu·es par la population comme des collaborateur·rices.

Israël fait également pression pour la création d'un camp de concentration à Rafah, dans lequel seul·es les individu·es filtré·e·s par les agences de sécurité israéliennes seraient autorisé·es à s'installer. Si le NCAG devait y opérer, cela éroderait également considérablement sa légitimité, ainsi que son incapacité à fournir un abri et des services adéquats ailleurs.

Israël insiste en outre pour qu'aucune reconstruction ne soit autorisée à Gaza tant que le désarmement complet du Hamas n'est pas achevé, un processus sensible qui prendra probablement des années. Et au lieu de se concentrer initialement sur les armes offensives du Hamas (comme les roquettes), Netanyahu insiste pour collecter 60 000 fusils, dont certains sont entre les mains de familles puissantes, de clans ou de particuliers.

Par un sabotage délibéré, le déchaînement de mandataires criminels et un réseau de conditions impossibles, Netanyahu s'assure que le plan Trump est mort-né, fabriquant le chaos même qu'il prétend nécessiter un contrôle militaire israélien indéfini. Ce n'est pas simplement un désaccord politique ; c'est une stratégie délibérée pour cimenter l'occupation perpétuelle.


Traduction pour l'Agence Média Palestine : L.D

Source : +972 Magazine

L’armée israélienne reconnait avoir tué plus de 71 000 Palestiniens à Gaza

“L'armée israélienne accepte le bilan du ministère de la Santé de Gaza faisant état de plus de 71 000 Palestinien·nes tué·es pendant la guerre.” C'est ce qu'annonce le journal (…)

“L'armée israélienne accepte le bilan du ministère de la Santé de Gaza faisant état de plus de 71 000 Palestinien·nes tué·es pendant la guerre.” C'est ce qu'annonce le journal israélien Haaretz, qui révèle qu'après deux ans à minimiser voire nier les chiffres du génocide à Gaza, l'armée israélienne valide donc les données du ministère de la santé de Gaza.

Tiré de Agence média Palestine.

Cette reconnaissance par Israël est aussi un aveu, celui d'avoir voulu minimiser l'ampleur de ses dégâts pour continuer de justifier sa campagne militaire génocidaire. Une propagande mensongère qui a été reprise par de nombreuses personnalités, y compris en France, pour délégitimer l'expression de soutien au peuple palestinien.

Jusqu'ici, le gouvernement israélien refusait officiellement d'accepter les chiffres avancés, les qualifiant même de “trompeurs et peu fiables” au motif qu'ils étaient produits par le Hamas.

En écho depuis deux ans, les médias occidentaux reprennent ces chiffres mais en les accompagnant systématiquement de la mention “selon le ministère de la santé du Hamas”, comme pour l'assortir de suspicion, relativisant l'ampleur des massacres commis par Israël.

Le bilan produit par le ministère de la santé de Gaza est pourtant largement considéré comme fiable par la communauté internationale, voire en dessous de la réalité. Cette liste détaillée des victimes comprend le nom complet (y compris ceux du père et du grand-père) et le numéro de carte d'identité du ou de la défunt·e.

Cette liste ne prend pas en compte les corps non-identifiés. Elle ne prend pas en compte les personnes disparues, qu'on estime au nombre de 9 500, enfouies sous les décombres des bombardements.

Ce chiffre ne prend pas non plus en compte les victimes indirectes, mortes de faim, de maladie, de froid. Pour certains analystes, le bilan du génocide perpétré par Israël à Gaza pourrait atteindre les 200 000 morts.

Si la reconnaissance du chiffre de 71 000 victimes par l'armée israélienne marque donc un tournant, elle est loin d'être une surprise. Depuis le début de la campagne génocidaire israélienne, différentes sources ont rapporté que les chiffres du Hamas sont utilisés par les services de renseignements.

Tout en reconnaissant leur exactitude, l'armée israélienne a déclaré qu'elle cherchait à distinguer les morts civils et militaires dans l'enclave, sans donner d'estimation précise à ce sujet. Un chiffre pourtant avait été avancé avant l'entrée en vigueur du plan Trump en octobre dernier, celui de 22 000 combattant·es tué·es par l'armée israélienne. Ce chiffre revendiqué par l'armée elle-même laisse conclure à une majorité de victimes civiles.

Le NCAG : le tournant technocratique de Gaza dans la gestion du génocide

L'annonce de la création du Comité national pour l'administration de Gaza (National Committee for the Administration of Gaza, ou NCAG), un organe technocratique composé de (…)

L'annonce de la création du Comité national pour l'administration de Gaza (National Committee for the Administration of Gaza, ou NCAG), un organe technocratique composé de quinze membres et présidé par Ali Shaath, consacre le tournant vers une gouvernance dépolitisée à Gaza, alors même que le génocide se poursuit. Ali Shaath, ingénieur civil palestinien et ancien vice-ministre de la Planification et de la Coopération internationale, est appelé à diriger une structure gouvernementale provisoire dont la mission est de gérer la reconstruction et la fourniture de services sous contrôle extérieur. Tout en se présentant comme une structure gouvernementale technocratique neutre, le NCAG est plus susceptible de fonctionner comme un appareil administratif qui stabilise les conditions qui permettent le génocide plutôt que de les remettre en question.

Tiré d'Agence média Palestine.

Cette note d'orientation défend l'idée que la gouvernance technocratique à Gaza, en particulier sous la tutelle des États-Unis, compte tenu de leur rôle de co-auteur du génocide, ne doit pas être considérée comme une voie vers la reconstruction ou la souveraineté, mais plutôt comme un élément d'une stratégie plus large de gestion du génocide.

Le tournant technocratique

Le NCAG a été créé sous la supervision du Conseil de paix (BoP) du président étatsunien Donald Trump dans le cadre de la deuxième phase de l'accord de cessez-le-feu, que le régime israélien a violé à plusieurs reprises. La composition et le mandat du BoP restent flous, malgré son approbation par la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies en tant qu'organe principal chargé de superviser la reconstruction et l'administration provisoire à Gaza. Pourtant, selon son projet de charte distribué aux États membres potentiels, Trump, en tant que président du BoP, se voit accorder des pouvoirs étendus pour définir la composition du BoP, contrôler ses organes subsidiaires et exercer une influence décisive sur la politique stratégique et sa mise en œuvre.

Ce qui frappe le plus dans le plan de Trump pour Gaza, c'est l'absence totale de discussion sur la souveraineté palestinienne.

Le plus frappant dans le plan de Trump pour Gaza est l'absence totale de discussion sur la souveraineté palestinienne. En effet, les Palestinien·nes ont été exclu·es de toute prise de décision significative, privant ainsi la population de Gaza de toute influence politique et la soumettant une fois de plus à un contrôle colonial extérieur.

La composition du NCAG illustre la manière dont l'administration technocratique se met en place dans la pratique. Le comité s'est réuni pour la première fois le 15 janvier au Caire. Ses quinze membres palestiniens sont tous originaires de Gaza et la plupart sont affiliés ou proches de l'Autorité palestinienne (AP) en Cisjordanie. Leur expertise couvre les domaines des infrastructures, des finances, des télécommunications et de la gestion des déchets. Il est à noter qu'il n'y a qu'une seule femme au sein du comité, Hana al-Tarazi, chargée du portefeuille des affaires sociales.

Le président du comité, Shaath, est un ingénieur originaire de Khan Younès qui a occupé divers postes au sein de l'Autorité palestinienne et joué un rôle de premier plan dans le développement des zones industrielles palestiniennes. Dans la première interview qui a suivi sa nomination, accordée à une station de radio appartenant à l'homme d'affaires palestinien Bashar al Masri, Shaath a souligné à plusieurs reprises que le NCAG ne jouerait aucun rôle politique dans la gouvernance de Gaza. Il a renvoyé les questions relatives aux accords de cessez-le-feu et aux délimitations territoriales – y compris l'extension de la « ligne jaune », que les autorités israéliennes considèrent comme la nouvelle frontière de facto de Gaza – au BoP de Trump. Il est également resté délibérément vague sur le financement du comité, citant les États arabes comme potentiels bailleurs de fonds, et s'est montré particulièrement évasif lorsqu'on lui a posé des questions sur les salaires des membres du comité.

Ali Shaath a évoqué la nécessité pour les Palestiniens de s'unir sous « un seul système, une seule loi et un seul président », signalant le retour de l'Autorité palestinienne à la tête de Gaza et l'extension du régime autoritaire du président Mahmoud Abbas.

Dans la même interview, Shaath a évoqué la nécessité pour les Palestinien·nes de s'unir sous « un seul système, une seule loi et un seul président ». Plus tard, lors de la signature du BoP à Davos, Shaath a révisé cette formulation pour la remplacer par « une seule loi, une seule autorité, une seule arme », une formulation qui est apparue mot pour mot dans la présentation de Jared Kushner expliquant la démilitarisation du Hamas et le rôle du NCAG dans l'autorisation de toutes les armes à Gaza. Cette formulation indique clairement le retour de l'Autorité palestinienne à la gouvernance de Gaza et l'extension du régime autoritaire du président Mahmoud Abbas. La nomination de Sami Nasman au poste de ministre de la Sécurité intérieure, apparemment sur l'insistance de la faction de Mohammed Dahlan au sein du Fatah, souligne encore davantage l'alignement politique du NCAG. Ancien responsable des services de renseignement de l'Autorité palestinienne et opposant de longue date au Hamas, Nasman a été accusé dans les médias d'avoir collaboré avec les forces israéliennes pendant le génocide.

La dépolitisation comme politique

Gaza a un besoin urgent d'aide humanitaire, de relèvement et de reconstruction dont certains aspects pourraient être facilités par le NCAG. Mais elle a également besoin d'une solution politique qui mette fin au génocide, au siège et à l'occupation. Sans solution politique, le NCAG fera office de dispositif de gestion du génocide, et d'instrument politique qui renforce les conditions mêmes qui l'ont rendu possible.

La création du Comité national pour l'administration de Gaza s'inscrit dans le cadre d'une stratégie délibérée des États-Unis qui vise à dépolitiser la lutte palestinienne.

En effet, la création du NCAG s'inscrit dans une stratégie délibérée des États-Unis visant à dépolitiser la lutte palestinienne. Elle créé l'illusion d'une participation palestinienne tout en fonctionnant selon le BoP de Trump, érodant dans les faits la capacité d'action politique des Palestinien·nes. Dans la pratique, le NCAG est appelé à jouer un rôle similaire à celui de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie : un prestataire de services opérant sous contrôle colonial. Cet arrangement reporte en fait indéfiniment toute résolution politique. Pire encore, en favorisant une gouvernance technocratique au détriment de la justice, de l'autodétermination et de la responsabilité, cet arrangement maintient les conditions structurelles qui permettent le génocide. En fin de compte, traiter la gouvernance et la reconstruction de Gaza comme de simples défis techniques nécessitant une expertise technocratique masque le génocide en cours et facilite l'évasion de la responsabilité qui en découle.

Refuser le contrôle colonial

La société civile palestinienne, les mouvements qui s'organisent depuis les bases, les organisations politiques et les acteurs de la solidarité internationale doivent rejeter les cadres dépolitisés qui fonctionnent en l'absence de cessez-le-feu immédiat et permanent. Ils doivent également faire pression pour obtenir des garanties exécutoires contre de nouvelles attaques militaires et pour que les responsables du génocide soient tenus de rendre des comptes. Ils doivent insister pour que les accords de reconstruction et de gouvernance soient fondés sur l'action politique palestinienne et la prise de décision collective plutôt que sur la neutralité technocratique imposée sous le contrôle colonial extérieur. Le plan Phoenix pour Gaza, un plan de reconstruction élaboré par des experts palestiniens à Gaza et en Cisjordanie, en est un exemple.

En outre, les dispositifs de sécurité qui privilégient le maintien de l'ordre intérieur parmi la population palestinienne, au détriment de la protection des civils et du processus collectif de reconstruction et de guérison, doivent être examinés de près et contestés. Enfin, l'engagement international envers Gaza doit rejeter les paradigmes de « stabilisation » et insister sur le démantèlement des structures qui permettent le génocide, le siège et l'occupation.


Yara Hawarie est Codirectrice d'Al-Shabaka, réseau politique palestinien

Traduction : JC pour l'Agence Média Palestine

Source : Al-Shabaka

Minneapolis : grève générale et nouvel assassinat par des agents fédéraux

3 février, par Dan La Botz — , ,
Au lendemain d'une grève générale remarquable d'une journée à Minneapolis pour protester contre le meurtre de Renee Nicole Good par des agents fédéraux, le 24 janvier ces (…)

Au lendemain d'une grève générale remarquable d'une journée à Minneapolis pour protester contre le meurtre de Renee Nicole Good par des agents fédéraux, le 24 janvier ces derniers ont assassiné une deuxième personne, Alex Jeffrey Pretti, infirmier en soins intensifs au Veterans Affairs Medical Center.

29 janvier 2026 | tiré de l'Hebdo l'Anticapitalisme | Crédit Photo : Artists against apartheid / @sharonfrancesme
https://lanticapitaliste.org/actualite/international/minneapolis-greve-generale-et-nouvel-assassinat-par-des-agents-federaux

Les porte-parole fédéraux ont immédiatement déclaré que Pretti était un terroriste intérieur qui avait l'intention de « massacrer » des agents fédéraux, qui, selon eux, lui ont donc tiré dessus en légitime défense. Mais les vidéos de l'événement contredisent les affirmations du gouvernement.

L'assassinat d'Alex Pretti

On voit clairement sur ces vidéos que Pretti, qui tenait un téléphone à la main pour filmer les agents de la police des frontières, s'était approché pour aider une femme qui avait été poussée à terre, lorsqu'il a été attaqué par sept agents qui l'ont plaqué au sol, lui ont pulvérisé du gaz poivré et l'ont roué de coups. Les agents ont alors découvert que Pretti portait une arme de poing dissimulée, comme la loi de l'État l'y autorisait, bien qu'il ne l'ait jamais brandie. Ils lui ont pris son arme, puis un agent de la police des frontières lui a tiré dessus à dix reprises, le tuant.

Comme cela s'était produit précédemment lors du meurtre de Good, les agents fédéraux ont pris le contrôle du lieu de la fusillade, et même si les autorités de l'État du Minnesota, munies d'un mandat judiciaire, ont exigé le droit d'examiner les lieux, le département fédéral de la Sécurité intérieure a refusé.

Malgré des températures nettement inférieures à zéro (– 21 °C), des centaines de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre le meurtre de Pretti et un millier d'entre elles se sont rassemblées pour une cérémonie commémorative spontanée en plein air. Le gouverneur Tim Walz, qui avait auparavant ordonné à la Garde nationale de se tenir prête, l'a maintenant mobilisée pour maintenir l'ordre à Minneapolis.

Donald Trump a menacé d'invoquer la loi sur l'insurrection qui permet au président de mobiliser l'armée américaine. Il affirme désormais que le gouverneur démocrate Walz et le maire démocrate Jacob Frey « incitent à l'insurrection avec leur rhétorique pompeuse, dangereuse et arrogante ». Jusqu'à présent, Trump n'a pas envoyé de militaires, bien que son ministère de la Justice enquête sur le gouverneur et le maire pour avoir prétendument entravé le travail des agents de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement).

Grève générale contre l'ICE

La grève générale contre l'ICE organisée à Minneapolis le 23 janvier, soutenue par les syndicats, les groupes religieux et les organisations communautaires mobilisés sous le slogan « Journée de la vérité et de la liberté » et appelant à « ne pas travailler, ne pas aller à l'école, ne pas faire les courses », a pratiquement paralysé l'activité économique de la ville. Une centaine de membres du clergé qui s'étaient rassemblés à l'aéroport et avaient bloqué les installations ont été arrêtés pour non-respect des ordres de la police, puis relâchés, tandis que des dizaines de milliers de personnes défilaient dans le centre-ville de Minneapolis. Des centaines de petites entreprises ont fermé leurs portes pour la journée en signe de protestation, tandis que d'autres ont autorisé leurs employéEs à prendre un jour de congé. Partout, les gens criaient « ICE out » (ICE dehors). Des manifestations ont également eu lieu dans d'autres villes du pays, malgré les températures négatives, la neige, le grésil et le verglas qui régnaient sur la moitié du territoire.

Contrairement à l'Europe ou à l'Amérique latine, il n'y a pas de grève générale aux États-Unis. La grève générale de Minneapolis est sans précédent dans l'Amérique contemporaine. Il n'y a pas eu de grève générale à Minneapolis depuis 1934 et aucune autre ville n'a fait grève depuis la grève générale d'Oakland en 1946. Mais cela fait également longtemps que des agents fédéraux n'ont pas battu, gazé et assassiné des citoyenNEs américainEs blancHEs en toute impunité.

Nous avons dépassé le maccarthysme réactionnaire des années 1950. Les événements de Minneapolis confirment que les États-Unis vivent aujourd'hui sous l'emprise mortelle d'un gouvernement autoritaire, mais aussi qu'il existe une résistance populaire puissante. Nous menons une lutte pour la justice, pour la démocratie et pour nos vies. Et cette lutte se poursuit, de manière particulièrement intense à Minneapolis, mais aussi ailleurs dans le pays. Et la fin n'est pas pour demain.

Dan La Botz,
traduction Henri Wilno

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le tournant - Minneapolis s’insurge, Trump vacille !

3 février, par Yorgos Mitralias — , ,
Les mobilisations exemplaires anti-ICE des habitants de Minneapolis sont la preuve vivante de la bien réelle et tangible capacite des citoyens et surtout des masses laborieuses (…)

Les mobilisations exemplaires anti-ICE des habitants de Minneapolis sont la preuve vivante de la bien réelle et tangible capacite des citoyens et surtout des masses laborieuses de s'organiser pour résister tous ensemble aux bandes armées de la « peste brune » trumpiste

29 janvier 2026
yorgos mitralias
Tiré de Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/290126/le-tournant-minneapolis-s-insurge-trump-vacille
Le dessin est de Sonia Mitralia

Comme les tragiques et révoltants évènements de Minneapolis font que la crise des Etats-Unis sous Trump semble atteindre maintenant à la fois son paroxysme et son point de non-retour, il nous faut impérativement arrêter de macher nos mots afin de travestir l'horrible réalité du trumpisme, et donc, appeler dorénavant les choses par leur nom. Pourquoi ? Mais, pour rendre plus claires et le plus précises possible nos idées sur la nature, les objectifs et les méthodes de Trump et du trumpisme, Car le sort du trumpisme, et par conséquent notre propre sort, sera décidé à l'intérieur et pas en dehors des Etats-Unis. Et tout ça, pour qu'on puisse affronter Trump et le trumpisme avec des fortes chances de succès, sachant que l'issue de cette mère de tous nos combats influencera profondément le présent et l'avenir de ce monde.

Alors, commençons par le tristement célèbre ICE (Immigration and Customs Enforcement) qui défraye actuellement la chronique avec ses assassinats de sang froid successifs de citoyens de Minneapolis. Aucun doute, ICE est une milice (surarmée) privée, au service de Trump et de ses politiques ouvertement racistes et fascistes. Recrutant ses agents en partie dans les milieux néonazis et suprématistes, ICE ne répond de ses activités criminelles qu'a ses chefs totalement inféodés à Trump en personne, et en conséquence il agit en dehors de toute légalité. Conçue initialement pour faire la chasse aux migrants, qui deviennent de fait ce qu'étaient les juifs pour le nazis, sa mission s'élargit dorénavant à la chasse et a la répression des personnes racisées même quand elles vivent légalement au pays. Cependant, le temps passant force est de constater que ICE est en train d'élargir champ d'action encore plus, s'en prenant aussi aux gens de gauche et à tout opposant de Trump !

Bien que les raids de ICE dans les quartiers populaires, les lieux de travail et les maisons pour arrêter ou kidnapper des personnes de tout âge, et même des enfants, le font ressembler plutôt a la Gestapo nazie, l'évolution de ses activités combinée a la volonté clairement exprimée du trumpisme de réprimer durement ses opposants, font que ICE semble destiné a devenir l'équivalent trumpiste des SA, les sections d'assaut du nazisme avant sa prise de pouvoir en 1933. Évidemment, les 22.000 agents actuels de ICE, ne peuvent pas être comparés aux 400.000 membres des SA nazis en 1932, mais le succès de sa campagne de recrutement en cours pourrait faire gonfler ses effectifs rapidement, rendant ICE autrement dangereux. Par contre, les « qualités » de la racaille de ICE sont déjà tout à fait comparables a celles de la racaille des SA, commençant par la monstrueuse cheffe de ICE Kristi Noem qui n'a rien à envier a son équivalent ministre nazi de l'intérieur Heinrich Himmler, quand elle exhibe fièrement son incroyable sadisme décrivant par écrit comment elle a tiré et abattu son chiot parce qu'il n'obéissait pas rapidement à ses ordres…

Mais, pourrait-on se demander, pourquoi ces références répétées au nazisme, pourquoi ces comparaisons de ICE a la Gestapo et surtout, aux SA nazis ? Notre réponse est catégorique : parce qu'il y a bien plus que des simples similitudes ou des simples affinités électives entre le trumpisme et le nazisme. Parce que malgré leurs bien réelles différences, il y a une filiation consciente et de plus en plus assumée entre ces deux formes de la même « peste brune » fasciste ! En réalité, c'est comme si Trump suivait, souvent à la lettre, ce que Hitler a non seulement dit, mais aussi et surtout ce que Hitler a fait durant la première phase de son pouvoir dictatorial, avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale en 1939.

Cependant, il ne faut pas croire que les penchants nazis du trumpisme sont l'affaire d'une seule personne, de Trump lui-même. En réalité, la fine fleur du noyau dominant de la direction trumpiste, dont l'homme fort de la Maison Blanche Stephen Miller, Elon Musk et ses amis d'origine sud-africaine David Sacks et surtout Peter Thiel, ne cachent pas leur nostalgie des temps de la toute-puissance du nazisme qu'ils veulent non seulement …réhabiliter mais aussi faire revivre aux Etats-Unis ! Dans leur cas, bien naïfs ceux qui croiraient qu'il s'agit des clowns inoffensifs qui se limitent à reprendre à leur compte les signes extérieurs du nazisme. Des gens comme Peter Thiel sont des milliardaires nazis convaincus, très formés, très expérimentés et intelligents et donc, terriblement dangereux car en possession d'un projet politique, social et économique cauchemardesque…qu'ils sont déjà en train de le mettre en application.

Mais, attention : ce qui précède ne signifie en aucune manière que le trumpisme est invincible ou qu'on ne peut rien contre lui. Les mobilisations exemplaires anti-ICE -toujours en cours- des habitants de Minneapolis sont la preuve vivante du contraire, de la bien réelle et tangible capacite des citoyens et surtout des masses laborieuses de s'organiser pour résister tous ensemble aux bandes armées de la « peste brune » trumpiste. Évidemment, pour arriver à cette résistance exemplaire, laquelle constitue probablement l'évènement fondateur du réveil et de la contre-attaque de la classe ouvrière et de ceux d'en bas américains, il a fallu que Trump et ses acolytes commettent une grave erreur d'appréciation : choisir Minneapolis et Minnesota comme terrain d'expérimentation de la sauvagerie des agents de ICE.

En effet, ni la grève générale qui a paralysé Minnesota le 23 janvier, la première grève générale aux Etats-Unis après 80 ans ( !), ni la manifestation de masse qui l'a suivi, ni la résistance du peuple de Minnesota, ne tombent pas du ciel. Ce petit État fédéral a une longue histoire de luttes exemplaires, surtout ouvrières, dont l'extraordinaire grève générale de 1934, qui a duré plus de deux mois et a été marquée par les affrontements sanglants entre des piquets de grève armés et des milices patronales soutenues par l'armée. (1) Une longue histoire des luttes comme celles plus récentes, victorieuses et d'envergure nationale, pour l'augmentation des salaires et l'amélioration de la condition des salariéEs, mais aussi des mobilisations de masse dont celle qui a abouti à la création du mouvement Black Lives Matter, après l'assassinat toujours à Minneapolis de George Floyd par un policier, en 2020.

En somme, le choix par Trump de Minnesota pour briser les résistances populaires et terroriser une fois pour toutes la population d'une importante ville américaine, était d'avance condamné à l'échec. Il a mis le feu aux poudres avec des résultats qui pourrait etre catastrophiques pour le résident de la Maison Blanche, lequel voit maintenant les mobilisations de solidarité aux valeureux habitants de Minneapolis se multiplier et faire tache d'huile, (2) tandis que sa grève générale du 23 janvier est en train d'inspirer des syndicalistes ailleurs dans le pays, qui veulent désormais faire de même. Alors, bien qu'il est encore trop tot pour qu'on puisse mesurer tout l'impact de cette véritable démonstration de force de la classe ouvrière de Minnesota, il n'est pas du tout à exclure qu'elle reste dans l'histoire comme l'événement fondateur du réveil et de la remobilisation du gigantesque prolétariat américain trop longtemps défait et endormi. Et pas de doute, ce réveil des ceux d'en bas américains trouvera surement son héro en la personne de Alex Pretti, ce jeune infirmier en réanimation syndicalisé de Minneapolis, assassiné par les tueurs de ICE, juste parce qu'il voulait aider les migrants pourchassés par ICE et aider ses prochains agressés et maltraités par les voyous de la milice de Trump. A cette epoque de toutes les barbaries, des replis sur soi et de la montee en fleche des extremes droites, de l'individualisme egoiste et de retour en force de la menace fasciste, rien de mieux que de prendre pour exemple cet Alex Pretti au grand coeur, qui n'a pas hesité d'affronter mains nues les brutes de ICE pour rendre tangibles ces mots terribles qu'il aimait tant de repeter : « la liberté n'est pas gratuite. Nous devons la cultiver, la nourrir, la protéger et même nous sacrifier pour elle » ... …

Notes

1. Voir Wikipedia, Minneapolis general strike of 1934 :https://en.wikipedia.org/wiki/Minneapolis_general_strike_of_1934

2. Parmi les innombrables réactions provoquées par les actions de ICE, nous choisissons le commentaire suivant à la fois pertinent et éloquent du joueur étoile de l'équipe de basket de Cleveland (NBA) Larry NanceJr,qui a reposté sur son compte X cet extrait du journal d'Anne Frank.Écrites le 13 janvier 1043 dans l'Amsterdam occupé par les nazis, ces lignes auraient pu très bien être écrites aujourd'hui par un migrant dans les Etats-Unis de Trump et de ICE : " Des choses terribles se passent à l'extérieur. Des personnes démunies sont tirées de chez elles. Des familles sont déchirées. Des hommes, des femmes et des enfants sont séparés. Des enfants reviennent de l'école et voient que leurs parents ont disparu ".

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Un témoignage de Minneapolis sur la question de l’autodéfense.

3 février, par Animatrice d'un comité de voisins — , ,
Texte d'une animatrice des comité de voisins qui organisent la résistance à l'occupation par ICE, Minneapolis (source : Kieran Frazer Knudson, responsable du Communication (…)

Texte d'une animatrice des comité de voisins qui organisent la résistance à l'occupation par ICE, Minneapolis (source : Kieran Frazer Knudson, responsable du Communication Workers Union de Minneapolis et également militant pro-ukrainien). Ce texte montre comment la question de l'autodéfense monte en puissance, alimentée par l'incurie totale, pour l'instant, de la Garde nationale et de la police aux ordres des autorités démocrates terrorisées de l'Etat et de la ville. Nous avons enlevé le nom de l'autrice.

25 janvier 2026 | tiré d'Arguments pour la lutte sociale
https://aplutsoc.org/2026/01/25/un-temoignage-de-minneapolis-sur-la-question-de-lautodefense/

Message du quartier où j'ai grandi :

» *Voisin, résistez ! Voisin, résistez ! Voisin, résistez !*

Une autre exécution publique dans les rues de Minneapolis, samedi matin. Cela faisait suite à ce qui aura certainement été l'une des plus grandes manifestations de Minneapolis la veille. J'ai le cœur brisé et je suis furieux. Les autorités fédérales voulaient s'assurer que nous comprenions bien qui, selon elles, est aux commandes. J'ai vu de mes propres yeux comment les autorités fédérales, la police de Minneapolis et la Garde nationale se sont soutenues mutuellement dans le quartier de Whittier dans les heures qui ont suivi le meurtre d'Alex Pretti, et j'ai vu de nombreuses personnes exercer leur droit légal de manifester, pacifiquement, et se faire tirer dessus avec des balles de poivre, des balles en caoutchouc, subir les gaz lacrymogènes et les grenades assourdissantes. J'ai vu des agents de l'ICE quitter le quartier en trombe et descendre la 26e Rue à toute vitesse (à contresens, en plus), en arrosant de gaz lacrymogène par leurs fenêtres les personnes qui se tenaient sur le trottoir, des personnes qui ne représentaient aucun danger pour les Suburbans qui s'éloignaient à toute allure sur une route dégagée.

Je suis si fière de ma ville et de mon quartier. Notre devise dans le quartier Central a toujours été « Solidarité et résistance ». C'est seulement grâce à de véritables relations de voisinage que nous trouverons la force de nous entraider et de lutter. Des veillées ont eu lieu hier soir à de nombreux coins de rue dans notre quartier et dans toute la ville. Nous avons pleuré, chanté et partagé des moments de recueillement, ensemble, en tant que voisins. Aujourd'hui, hier, demain et jusqu'au départ de l'ICE, nous continuerons à soutenir nos voisins.

Cependant, une question demeure : comment arrêter l'ICE ? Vendredi matin, avant le rassemblement en centre-ville, un groupe d'une centaine de personnes s'est réuni devant le bâtiment Whipple pour les bloquer. Nous nous sommes tenus près de la ligne de tramway, bloquant la route pendant deux heures et demie. Pendant ce temps, un autre groupe, indépendant, a déposé une remorque sur la route, bloquant une autre sortie. L'ICE n'a pas pu envoyer de nouvelles patrouilles pendant près d'une demi-heure. Toute la matinée, ils ont été débordés et furieux.

Nos groupes étaient moins nombreux, mais bien plus efficaces pour paralyser les opérations de l'ICE que lors de la manifestation d'il y a deux semaines, qui avait rassemblé des milliers de personnes.

Qui détient le pouvoir ? C'est NOUS. Nous sommes bien plus nombreux qu'eux. Nous ne pouvons pas attendre que Walz ou Frey [gouverneur et maire démocrates] agissent enfin pour stopper l'ICE ; nous devons prendre les choses en main et forger notre propre avenir.

Nous devons continuer à nous impliquer d'une manière que nous n'aurions jamais cru possible. Nous devons continuer à bâtir une véritable communauté et à prendre soin des plus vulnérables. Nous devons continuer à être solidaires et à résister. »

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Défendre le Groenland contre les agissements des États-Unis – sans se faire d’illusions sur l’Unité du royaume du Danemark et l’UE

3 février, par Socialistisk Arbejderparti — , , ,
Le régime Trump poursuit son offensive acharnée en vue d'une prise de contrôle impérialiste américaine du Groenland. Tous les moyens ont été mis en œuvre : menaces politiques, (…)

Le régime Trump poursuit son offensive acharnée en vue d'une prise de contrôle impérialiste américaine du Groenland. Tous les moyens ont été mis en œuvre : menaces politiques, économiques et même militaires. Dans cette situation, le gouvernement autonome du Groenland, un Inatsisartut [1] uni, a tout naturellement choisi de se réfugier dans une alliance tactique avec l'ancienne puissance coloniale (le Danemark [2]), l'UE et les pays européens membres de l'OTAN. Au mieux, cette alliance peut, dans l'immédiat, mettre un terme aux projets de Trump de prendre officiellement le contrôle du Groenland. Mais ni le pouvoir en place au Danemark ni l'UE ne sont des défenseurs fiables du droit à l'autodétermination du peuple groenlandais, bien au contraire !

26 janvier 2026 par SAP (Denmark)
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77875

Le soutien massif de la population, notamment lors des manifestations contre les plans de conquête de Trump, s'est très clairement concentré sur le droit à l'autodétermination des Groenlandais. Pour cela, bravo ! Et même la Première ministre a, ces derniers mois, choisi cette approche, aux côtés des dirigeant.e.s du gouvernement autonome. Mais il n'y a absolument aucune raison de faire confiance au gouvernement danois et aux autres partenaires de l'alliance, ni d'idéaliser leurs motivations.

Comme nous l'avons expliquéit dans un document il y a environ un an, les relations entre le Danemark et le Groenland restent marquées et motivées par des intérêts impérialistes, notamment celui de préserver l'importance géopolitique du Danemark. Et ce, malgré l'autonomie limitée que les Groenlandais·e.s ont réussi à obtenir.

Les partenaires européens, toujours si disposés à aider, ont d'ailleurs parfois laissé transparaître l'intérêt indéniable de l'UE pour les ressources souterraines du Groenland, ainsi que pour la position stratégique du pays en matière de défense, notamment de l'Europe.

De l'hypocrisie à revendre

Pour les véritables partisans de l'indépendance du Groenland, et surtout pour les Groenlandais eux-mêmes, il a été difficile d'entendre ces dernières semaines l'ensemble de la classe politique danoise louer le droit des Groenlandais·es à disposer de leur pays, les droits des peuples autochtones, etc. Comme si cela avait toujours été le fondement du « Royaume », comme on l'appelle si joliment. L'hypocrisie est flagrante lorsque l'on compare ce conte de fées à l'histoire coloniale dano-groenlandaise. Et à la domination impérialiste danoise qui se poursuit, même après l'autonomie.

Il est également scandaleux que le Danemark, l'Angleterre, la France, les Pays-Bas et d'autres pays prétendent désormais veiller au respect de « l'ordre juridique international ». Et invoquent le fait que « nous, en Occident », le défendrions depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce sont par exemple plusieurs de ces mêmes pays – notamment le Danemark – qui ont participé avec enthousiasme à « l'alliance des États volontaires » qui, sous la houlette des États-Unis, a violé sans scrupules, au regard du droit international, l'intégrité territoriale et la souveraineté nationale de l'Afghanistan – et, pour beaucoup d'entre eux, plus tard aussi, de l'Irak !

La gauche doit-elle, par respect pour l'alliance tactique contre les États-Unis, passer sous silence cette hypocrisie ? Devons-nous faire semblant de partager entièrement cette conception de la « communauté des nations » – et, d'ailleurs, celle de nos « amis de l'UE » ? C'est ce qu'a choisi de faire, dans l'ensemble, le parti Enhedslisten.

Et c'est une erreur !

Premièrement, parce que nous apparaissons alors soudainement comme des hypocrites eurocentristes qui ferment les yeux sur le colonialisme et l'impérialisme de l'Occident (y compris de l'Europe et du Danemark), tant dans le passé que dans le présent. Cela pourrait manifestement et à juste titre compliquer notre travail de coopération solidaire et internationaliste au-delà des frontières. De même, cela pourrait peser sur nos relations avec les Groenlandais·es et les autres minorités ethniques au Danemark et au Groenland, qui sont généralement déjà douloureusement conscient·es de cette hypocrisie.

Non aux images idylliques du Danemark et de l'UE

Deuxièmement, afin de préparer au mieux le terrain pour la poursuite de la lutte pour le droit réel à l'autodétermination des Groenlandais·es. Une lutte qui, même si Trump et les États-Unis renoncent à une prise de contrôle formelle, voire même indépendamment de Trump et des États-Unis, sera nécessaire.

À moins que Trump réussisse pleinement sa conquête et, du même coup, rompe complètement l'alliance impérialiste économique et militaire transatlantique, le gouvernement danois et l'UE joueront un rôle décisif dans ce que sera l'avenir de l'autodétermination des Groenlandais·es, tant en termes militaires que pour l'.e.exploitation du sous-sol groenlandais.

Et pour cette seule raison, il serait irresponsable de contribuer à entretenir l'illusion que les Groenlandais·es peuvent faire confiance aux dirigeants du Danemark et de l'UE. Car il ne fait guère de doute que l'objectif de ces derniers sera de trouver une solution qui serve avant tout leurs propres intérêts impérialistes pour le sous-sol groenlandais et le contrôle militaire de l'Arctique. Et non l'autonomie des Groenlandais·es, qui se sont montré·es très réticent.es tant à la course à l'armement dans l'Arctique qu'à l'exploitation minière, dangereuse pour l'environnement.

Non à la course à l'armement dans l'Arctique

L'armement de l'Arctique est une menace tant pour la sécurité des Groenlandais·es que pour la paix mondiale et doit être stoppé !

Il semblait peut-être très raisonnable d'envoyer quelques soldats danois (de plus) pour « monter symboliquement la garde autour du Groenland contre une prise de pouvoir militaire des États-Unis »– si le gouvernement autonome du Groenland, y compris le parti de gauche Inuit Ataqatigiit, le souhaitait. C'était clairement leur volonté, et tout le monde semble également ravi qu'un important contingent de troupes européennes de l'OTAN vienne en Groenland et dans les eaux environnantes. L'enthousiasme de l'Enhedslisten était dû à la « solidarité européenne massive autour de la souveraineté du Groenland ». Cet aspect a également été fortement mis en avant par de nombreux journalistes.

MAIS : officiellement, le déploiement massif de troupes est présenté comme tout autre chose que la protection du Groenland contre les États-Unis, à savoir comme une protection du Groenland, de l'OTAN et, dans une large mesure, même des États-Unis contre la Russie et la Chine. C'est-à-dire comme une tentative de démontrer ce que le Danemark et d'autres ont déjà dit, à savoir que l'Union du Royaume du Danemark est disposée à réaliser tous les rêves de Trump en matière de folie militariste – il n'a donc pas besoin d'envahir le Groenland !

Il est clair que cette opération sert ces deux objectifs – et qu'il s'agit donc d'un coup habile si l'on veut convaincre les États-Unis, d'une part, qu'une prise de contrôle militaire serait très difficile et coûteuse, et que les rêves les plus fous des États-Unis en matière de militarisation du Groenland et de l'Arctique seront réalisés dans la joie et l'enthousiasme par le Danemark, avec le soutien des autres pays européens membres de l'OTAN.

C'est là que le bât blesse pour un parti comme Enhedslisten. Ou plutôt : c'est là que le bât aurait dû blesser.

Nous sommes en effet farouchement opposés à l'armement des blocs impérialistes en vue d'une guerre entre eux. C'est pourquoi nous luttons également pour une Arctique démilitarisée, pour un désarmement mutuel – et donc contre l'accélération manifeste de la course à l'armement, dont l'escalade de l'OTAN autour du Groenland, qui vient de commencer, est également une expression.

Ce n'est pas une défense des Groenlandais·es ni de la paix mondiale

Les plans d'armement communs au Danemark, à l'OTAN et aux États-Unis autour du Groenland n'ont que très peu à voir avec la défense du Groenland – et absolument rien à voir avec la protection de la population groenlandaise. Par exemple, la surveillance et la lutte contre les sous-marins russes dans les eaux autour du Groenland, qui peuvent empêcher les sous-marins russes de s'approcher et de menacer les États-Unis, et la construction d'un bouclier antimissile au-dessus du Groenland (« Golden Dome ») destiné à protéger les États-Unis contre les missiles russes, ne constituent en aucun cas une « protection défensive » du Royaume. Cet armement dans l'Arctique fera plutôt du Groenland et des Groenlandais·es une cible de choix en cas de guerre.

Qu'est-ce que cela signifie pour la paix mondiale si le « Dôme d'or » parvient effectivement à protéger la puissance impérialiste la plus agressive du moment, les États-Unis, contre toute riposte s'ils déclenchent la troisième guerre mondiale ? Cela augmenterait le risque qu'un président comme Trump, dans un conflit armé avec la Russie ou la Chine, décide de tenter sa chance et plonge le monde dans une guerre nucléaire. Et Trump a souligné pas plus tard que la semaine dernière que le « Dôme d'or » était précisément dans « l'intérêt de la sécurité nationale » des États-Unis, qui rendrait nécessaire la conquête du Groenland.

Respectez le respect des Groenlandais·es pour la nature

Malgré la pression économique, le gouvernement autonome du Groenland a, à plusieurs reprises, mis son veto lorsque d'avides entreprises, de différentes origines nationales, ont envisagé d'exploiter les ressources naturelles du sous-sol groenlandais au détriment de l'environnement. Et il ne fait guère de doute que l'un des arguments les plus rationnels en faveur du souhait de Trump d'obtenir une autorité formelle supérieure sur le Groenland consiste précisément à éliminer à terme tous les obstacles – par exemple la législation environnementale – à l'exploitation des matières premières du Groenland par les entreprises américaines. On peut donc craindre qu'une partie d'un accord négocié puisse comporter des concessions désagréables allant dans ce sens. Que Trump en ait déjà discuté ou non avec le secrétaire général de l'OTAN. Et on peut craindre que le Danemark et l'UE se soucient davantage de leur propre part du gâteau que de garantir le droit de veto des Groenlandais·es.

Dans ce contexte, il ne suffit pas que le droit des Groenlandais·es à décider de la législation environnementale, etc. soit préservé. Le Groenland doit également se doter d'une économie qui lui permette de ne pas être contraint, sous la pression économique, de brader la protection de la nature.

Une véritable autonomie du Groenland nécessite une indépendance économique. À l'heure actuelle, l'économie constitue un obstacle majeur à la prise en charge de nouveaux domaines de responsabilité par le gouvernement autonome. Une première exigence doit être l'augmentation de la dotation globale et la suppression de son conditionnement, afin qu'elle puisse également être versée à un Groenland indépendant. Une autre exigence évidente est une « indemnisation pour la période coloniale » danoise, qui doit permettre lors de la prise d'autonomie compète d'investir massivement dans un développement économique durable, entre les mains du peuple et géré par lui, susceptible de créer une base économique stable pour un Groenland financièrement autonome et indépendant.

La lutte n'est pas terminée

Il est clair qu'il s'agit actuellement de créer un front aussi solide que possible contre les menaces de Trump, pour le respect des frontières du Groenland et le droit à l'autodétermination du peuple groenlandais.

Et il lui appartient bien sûr de décider ce qu'il est prêt à accepter ici et maintenant pour parvenir à une solution négociée, dans une situation où il est confronté à des menaces écrasantes de la part des États-Unis et à de fausses promesses de toutes parts.

Mais cela ne signifie pas que nous, et aussi notre parti Enhedslisten, devons applaudir une « solution » qui, dès le départ, cimente les intérêts impérialistes, qu'ils soient américains, danois ou européens.

Enhedslisten devrait dès le départ être claire sur les problèmes posés par une « solution négociée réussie », un « accord » avec Trump qui ne porte pas atteinte à la souveraineté du Royaume, mais qui implique une course aux armements catastrophique dans l'Arctique, des possibilités accrues d'exploitation impérialiste des ressources naturelles du Groenland et un lien de facto entre le Groenland et le Royaume.

La lutte pour une véritable indépendance du Groenland et contre les catastrophes environnementales et l'armement insensé se poursuit, dans des conditions légèrement différentes, mais quel que soit le résultat du bras de fer en cours. Il faudra maintenir le soutien populaire impressionnant dont bénéficient les revendications des Groenlandais·es en faveur de l'autodétermination - ainsi que pour les revendications qui peuvent faire de cette autodétermination une réalité Notre tâche la plus importante est de renforcer la solidarité populaire anti-impérialiste et de rallier des soutiens à ces revendications au Danemark et dans les autres pays impérialistes.

Mettons fin à la campagne impérialiste de pillage menée par les États-Unis – Défendons le droit du Groenland à l'indépendance !

ll faut résilier l'accord de défense avec les États-Unis, mettons fin aux achats d'armes du Danemark et de l'Europe auprès des États-Unis

Imposons des sanctions économiques de l'UE contre les États-Unis.

Le Danemark doit garantir au Groenland les moyens économiques nécessaires à son indépendance

Augmentation et maintien inconditionnel des dotations globales et des indemnisations au titre de la colonisation, que le pays peut utiliser pour des investissements durables dans une économie indépendante.

Non au pillage des ressourcest à la destruction de l'environnement, non à l'exploitation impérialiste par le biais de contrats abusifs

Les Groenlandais·es doivent se voir garantir un contrôle démocratique total sur le sous-sol de leur pays.

Non à l'armement dans l'Arctique

Les Groenlandais·es doivent avoir le droit de limiter ou refuser toute installation militaire sur leur territoire et dans leurs eaux territoriales.

Comité exécutif du SAP (Danemark)
P.-S.

• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro

Source - Socialistisk Information, 26 janvier 2026 :
https://socinf.dk/forsvar-groenland-mod-usas-roevertogt-uden-illusioner-om-rigsfaellesskabet-og-eu/
Notes

[1] L'Inatsisartut est l'organe législatif monocaméral du Groenland.

[2] L'Unité du Royaume est l'entité politique qui rassemble le Danemark proprement dit, les Îles Féroé et le Groenland.

CHRONIQUE : OBJECTIONS DE CONSCIENCE : Sale temps pour la culture québécoise, comme si ce n’était déjà le cas !

2 février, par Marc Simard
Entre Papa Legault qui méprise ceux et celles qui ne sont « pas assez consensuels » comme Victor-Lévy Beaulieu, au point de refuser à l’éminent et regretté romancier des (…)

Entre Papa Legault qui méprise ceux et celles qui ne sont « pas assez consensuels » comme Victor-Lévy Beaulieu, au point de refuser à l’éminent et regretté romancier des funérailles nationales, et Paul Saint-Maurice Duplessis (appelons-le PSMD à partir d’ici) venu dénoncer leur « manque de (…)

ÉDITORIAL : La désobéissance civile : entre devoir moral et défi à l’ordre établi

1er février, par Marc Simard
La désobéissance civile ne naît pas d’un simple caprice ou d’un refus arbitraire de l’autorité. Elle s’enracine dans la conviction morale qu’une loi, une décision ou une (…)

La désobéissance civile ne naît pas d’un simple caprice ou d’un refus arbitraire de l’autorité. Elle s’enracine dans la conviction morale qu’une loi, une décision ou une politique heurte les principes fondamentaux de la justice et de la dignité humaine. Henry David Thoreau, l’un des premiers (…)

Le parti comme articulateur

30 janvier, par Archives Révolutionnaires
Qu’est-ce qu’un parti révolutionnaire et comment doit-il lutter ? C’est la question à laquelle tente de répondre Salar Mohandesi, dans un texte publié initialement chez (…)

Qu’est-ce qu’un parti révolutionnaire et comment doit-il lutter ? C’est la question à laquelle tente de répondre Salar Mohandesi, dans un texte publié initialement chez Viewpoint Magazine. Contre la réduction de la politique aux calculs électoraux ou les groupes persuadés que la pureté de leur programme fera spontanément vibrer le peuple, le texte défend une conception du parti ancrée dans les luttes quotidiennes. Partant des conflits concrets, nés des expériences vécues de l’exploitation et de l’oppression, il vise à unifier des forces sociales dispersées et à transformer des résistances fragmentées en un rapport de force collectif. Le parti apparaît alors comme un outil de politisation et de prise de conscience pour celles et ceux qui luttent. En se construisant à même ces dynamiques, il donne une expression politique cohérente à des mobilisations qui, bien que rarement socialistes à leur origine, contiennent les éléments décisifs d’un projet socialiste à construire. Si le texte ne va pas au bout de la réflexion sur la question du pouvoir, il offre toutefois des outils précieux pour penser l’organisation révolutionnaire à l’ère de la fragmentation sociale, des soulèvements imprévisibles et de la crise durable de l’État.

/ / /

L’année dernière, la plus grande organisation socialiste des États-Unis a décidé d’appuyer la candidature de Bernie Sanders; certains de ses membres dirigeants sont allés jusqu’à affirmer qu’en l’absence d’un mouvement de masse radical dans ce pays, la candidature de Sanders s’imposait comme une étape clé d’une avancée socialiste. Accrocher le destin du DSA (Socialistes démocrates d’Amérique) à la candidature à la présidence du septuagénaire social-démocrate signifiait que l’effondrement de la campagne Sanders, ainsi que l’espoir de se saisir des rênes du pouvoir dans un avenir proche, a provoqué un débat important sur le futur du DSA.

Certains ont soutenu que, malgré le résultat, les DSA avaient tout de même beaucoup gagné, et que les socialistes devraient continuer à s’engager au sein du Parti démocrate, en particulier à travers ses lignes électorales, ce qui leur permettrait un jour de détacher une partie de ses soutiens afin de former la base d’un troisième parti. Pour d’autres, toute cette affaire prouvait exactement le contraire : qu’il était grand temps que les socialistes tournent le dos aux démocrates pour construire, le plus rapidement possible, un parti indépendant.

Malgré leurs différences réelles, les deux camps partagent de nombreuses similitudes. Tous deux veulent une organisation indépendante. Tous deux voient cette organisation comme une solution indispensable à leurs problèmes, comme l’horizon de toute réflexion stratégique. Et si l’un pense avant tout en termes d’un organe centralisé de militants disciplinés, prêts pour un scénario final de rupture, tandis que l’autre imagine une sorte de parti de masse démocratique développant lentement ses forces afin de devenir un jour un parti ouvrier indépendant capable de déjouer les manœuvres des démocrates et, à terme, de gouverner, tous deux en sont venus à ressusciter le même mot – « le parti » – pour désigner l’organisation qu’ils ont en tête, confondant ainsi de fait (au moins) deux expériences historiques très différentes. Cependant, les évènements des quelques derniers mois nous ont révélé un point commun entre les deux côtés. Alors qu’ils étaient occupés à débattre de différentes manières de bâtir « le parti » qui saurait diriger les masses, aucun n’a su anticiper le soulèvement, l’un des plus importants de l’histoire du pays, qui a explosé sous leur nez après le meurtre de George Floyd par la police en mai. En fait, il est indicatif que, sauf quelques exceptions notables, la majorité du DSA, surtout au niveau national, a été surprise.

Pendant que des milliers de personnes descendaient dans la rue, certains organisateurs aguerris se demandaient sur Twitter s’il fallait seulement soutenir la révolte. D’autres étaient complètement à côté de la plaque, se contentant de sortir des communiqués maladroits. Et puis il y en avait qui se sentaient tout de suite solidaires, mais qui ne savaient pas trop comment s’y prendre pour se connecter vraiment au mouvement en tant que socialistes assumés.

Au final, aucun de ces débats pourtant riches sur le parti n’avait vraiment préparé l’organisation à s’engager rapidement et efficacement dans le soulèvement. En réalité, je dirais que l’une des principales raisons pour lesquelles tant de socialistes, y compris en dehors des DSA, ont eu du mal, non seulement à lire la conjoncture, mais aussi à s’impliquer dans le mouvement, tient aux limites flagrantes des façons dominantes de penser ce que veut dire « s’organiser ». En particulier, la manière dont les organisations se rapportent à la diversité des mobilisations de masse, au caractère imprévisible du moment politique, et à l’attrait du pouvoir d’État.

Dans ce qui suit, je voudrais proposer une autre manière de penser le parti. Plutôt que de le considérer comme une entité unique et figée cherchant à conquérir le pouvoir d’État, que ce soit par l’insurrection ou par les élections, je propose de voir le « parti » comme une organisation parmi d’autres, définie par sa fonction d’articulation : celle qui met en relation des forces sociales disparates, relie les luttes dans le temps et facilite le projet collectif de construction du socialisme au-delà de l’État.

La composition

L’état fondamental de l’existence dans une société capitaliste est l’atomisation dépolitisée. La plupart des gens passent leur vie à bricoler toutes sortes de stratégies de survie individuelles, souvent en concurrence les unes avec les autres. Quand un problème surgit, il y a de fortes chances que quelqu’un réagisse en travaillant plus dur, en négociant un arrangement, en changeant de boulot ou en déménageant ailleurs.

Cet individualisme n’est pas l’expression d’une quelconque nature humaine, mais une réponse socialement acquise aux défis de la reproduction sociale sous le capitalisme. L’idéologie de l’État naturalise le statu quo au point où bon nombre se résigne à la croyance que rien ne changera jamais. Lorsqu’il y a une lueur d’espoir, nos vies précaires nous nous dissuadent d’entreprendre des actes risqués qui pourraient empirer les choses. Et même lorsque certains sont prêts à accepter ces risques, s’unir autour d’une cause commune exige de concilier tant d’intérêts, de personnalités et d’objectifs différents que plusieurs ont le sentiment que l’effort n’en vaut même pas la peine. Ainsi, lorsqu’il y a résistance, elle tend à rester individualisée : arriver en retard au travail, ou subtiliser quelques fruits à l’épicerie.

Cela dit, il est de ces moments tels que le soulèvement pour George Floyd où les gens changent leurs habitudes. Plutôt que de se considérer comme des individus impuissants, ils se réinventent en agents du changement. Au lieu de rêver à comment les choses devraient être, ils exigent qu’elles soient différentes. Plutôt que de poursuivre leur vieille routine, ils font l’expérience de nouvelles formes d’activités. Au lieu d’accepter passivement les catégories d’identité qu’on leur impose, ils construisent un nouveau type de subjectivité. Plutôt que de résoudre leurs problèmes indépendamment, ils cherchent d’autres personnes pour les aider à affronter un problème commun.

Le processus par lequel les individus se rassemblent en force sociale collective s’appelle la composition. Par le passé, on avait tendance à le voir surtout en termes de classe, en partant du principe que la seule véritable force sociale était celle fondée sur une position de classe objective. Mais la classe n’est pas le seul moyen pour les forces sociales de structurer leur subjectivité. En fait, lorsque les individus se rassemblent en collectif, ils s’agrippent à une multitude de déterminants compositionnels, en d’autres mots, d’aspects de leurs vies dont la majorité est hors de leur contrôle, mais qui peuvent néanmoins être activés subjectivement et réappropriés pour accomplir de nouvelles tâches. Cela peut tout inclure, du genre à la race, de l’occupation à l’âge, de la géographie à la mémoire, aussi bien que toute combinaison de ces déterminants.

En fait, au grand désarroi des socialistes dogmatiques qui ne peuvent penser qu’en termes de « conscience de classe », dans la plupart des cas, les individus ne se rassemblent pas sur la base d’un quelconque sentiment abstrait d’unité de classe. Cela ne les rend pas moins authentiques. Si des jeunes pauvres et noirs, terrorisés par la police, décident de se regrouper pour lutter contre la brutalité policière, et le font principalement sur la base de la race plutôt que de leur origine sociale, qu’il en soit ainsi. La composition se produit, que les socialistes le veuillent ou non. Et elle se produit souvent d’une manière sur laquelle les organisateurs socialistes ont peu de contrôle.

Cela ne veut toutefois pas dire que la composition est spontanée. Comme Rodrigo Nunes l’explique : « Pensez à la manière dont une action ‘spontanée’ se matérialise. Une personne parle à une autre, qui parle à une autre, qui parle à une autre. Soudain, une idée émerge qui circulera probablement avant qu’on puisse la verbaliser. Une assemblée est convoquée, l’idée est présentée : certains quittent la salle, d’autres trouvent des failles, puis quelqu’un propose une nouvelle idée. Un court texte est rédigé, une nouvelle réunion est organisée, et ainsi de suite. Notre exemple démontre que la spontanéité ne signifie pas que des comportements uniformes s’actualisent en même temps chez chacun : la spontanéité commence quelque part ; il y a toujours quelqu’un pour l’organiser. » Et ça ne veut pas dire qu’il faut toujours que ce soient les mêmes qui organisent, ou que cette organisation dépende du génie de quelques individus exceptionnels. La meilleure manière d’envisager ce phénomène provient encore de la microsociologie de Gabriel Tarde : il faut des « inventions » proposées par certains individus pour qu’il se passe quelque chose de nouveau, mais ces inventions ne sont rien d’autre que la recombinaison de tendances déjà présentes autour d’eux.

Autrement dit, la spontanéité pure n’existe pas. Derrière chaque initiative « spontanée » nous retrouvons des multitudes de couches d’organisation cachée. Certaines sont héritées et émulent d’autres modèles organisationnels, alors que d’autres se matérialisent dans le feu de la lutte, ce qui constitue alors des sauts novateurs. Dans tous les cas, les forces sociales sont organisées et fondées dans des organisations. Après tout, les forces sociales ne peuvent qu’exister en action, en lutte, en mouvement vers un but spécifique, en réponse à un problème politique commun. Et la seule manière de coordonner la capacité d’agir, de construire la force nécessaire à concrétiser une solution à ce problème, c’est l’organisation.

L’articulation

Bien sûr, les forces sociales n’existent pas en isolation. À tout moment, il y a des centaines, sinon des milliers, de forces sociales impliquées dans la lutte.

Mais tout comme les individus demeurent cloisonnés, les forces sociales se tiennent aussi à distance les unes des autres. C’est en partie parce qu’elles ont déjà tellement de difficultés à rester unies que même penser à se coordonner avec une autre force distincte dépasse simplement leurs capacités.

Les forces sociales divergent tellement en taille, style, composition, et objectifs qu’au premier coup d’œil elles peuvent sembler étrangères les unes aux autres. Différentes forces sociales peuvent vouloir lutter contre un nouveau projet de développement dans leur quartier, contre la brutalité policière dans leur ville, contre une loi d’état homophobe précise, contre le sexisme quotidien des hommes dans cette communauté, contre la politique d’admission de ce collège, ou encore contre les salaires déplorables de cette entreprise. Qu’est-ce que toutes ces réalités peuvent bien avoir en commun?

Cela dit, malgré l’inertie structurelle qui pousse à la méfiance, à l’atomisation et à la compétition, il arrive que des forces sociales diverses se rassemblent. Cela se produit parfois, par exemple, lorsque différentes forces adoptent des cadres de subjectivation similaires, affrontent un ennemi commun, agissent dans le même lieu, poursuivent des objectifs liés, ou partagent certains membres.

Si la composition désigne la manière dont des individus se rassemblent en forces sociales, l’articulation renvoie aux façons dont ces forces sociales se combinent pour former des unités. Et si la composition est un processus difficile, l’articulation représente un défi encore plus grand. Harmoniser une multitude d’intérêts, d’expériences, de parcours et d’objectifs sur une période prolongée, construire l’unité tout en prenant en compte les différences réelles, est un travail extrêmement ardu. C’est pourquoi ce type d’articulation est assez rare et ne dure souvent pas longtemps. Mais lorsqu’elle se produit, l’unité ainsi articulée accroît considérablement sa capacité à réaliser des transformations profondes.

En fait, ce rassemblement de multiples forces sociales est la plus grande menace à l’ordre capitaliste actuel. Il est plus terrifiant qu’une récession, qu’une pandémie virale, ou qu’une guerre.  C’est en quelque sorte la seule chose qui saurait supplanter l’état actuel des choses, et le bloc dirigeant le sait. C’est pourquoi, comme Nicos Poulantzas l’a avancé il y a des années, l’une des fonctions principales de l’État n’est pas seulement d’articuler les forces sociales qui forment le bloc hégémonique, mais de désarticuler toute force sociale qui s’y oppose.

L’État parvient à accomplir cette tâche de toutes sortes de manières. En s’appuyant sur ses ressources supérieures, l’État peut tout simplement attendre que tout passe, en tenant ferme jusqu’à ce que cette unité articulée s’effondre d’elle-même. Mais s’il semble que cette unité des forces sociales s’avère persistante, l’État peut intervenir directement. Il sèmera des divisions entre les forces sociales constituantes en les montant les unes contre les autres, accordant ici des concessions, exerçant là un peu de répression. Il mobilisera toutes ses forces pour isoler le bloc d’opposition, l’empêcher de s’étendre ou de se lier à d’autres forces sociales. Il cultivera les soupçons, brandira le spectre d’agitateurs extérieurs et exacerbera toute division identitaire possible. Il récupérera l’agenda, contrôlera le discours, domestiquera les revendications et fera des promesses creuses, réduisant en définitive la lutte politique autonome à des solutions technocratiques inefficaces.

De ces manières, et plusieurs autres, l’État désarticulera l’unité des forces sociales, et ensuite décomposera les forces sociales elles-mêmes. Là où il y avait déjà une lutte unie, il y aura des forces sociales qui se battront entre elles. Là où il y avait des sujets collectifs luttant pour résoudre des problèmes communs, il n’y aura que des individus cloisonnés. Pour faire bonne mesure, l’État recomposera parfois ces individus atomisés en collectivités factices, telles que la « classe moyenne américaine », la « classe ouvrière blanche » ou encore la « communauté noire ». Contrairement aux forces sociales en lutte, ce sont des entités passives où tout le monde est divisé, où personne n’a de réelle autonomie, et où des leaders désignés par l’État disent aux autres quoi penser et, surtout, comment voter. Ce ne sont pas des groupes de personnes en train de construire de nouvelles subjectivités, mais des individus interpellés par l’État comme une identité statique. Ce ne sont pas des collectifs vivants travaillant à travers leurs différences, mais des abstractions homogènes qui cachent de vraies divisions internes. Les gens sont unis, mais uniquement dans leur séparation.

Voilà le plus important problème politique pour tous ceux qui souhaitent transformer le monde. La seule manière d’apporter des transformations profondes est d’articuler plusieurs niveaux d’unité. L’ordre établi est conçu pour imposer des solutions individuelles à des problèmes d’ordre social, pour décomposer les forces sociales lorsque le peuple s’unit en collectivité, pour désarticuler sans merci toute unité des forces sociales en quête d’un objectif plus large, et pour divertir l’aspiration sincère à une vie commune en catégories passives qui ne font que reproduire le statu quo. Si on laisse les choses suivre leur cours, la désunion, la séparation, l’atomisation et la concurrence deviennent la norme.

Devant cet ardent défi, des générations de socialistes se sont demandé, que faire? La réponse historique à cette question fut : « le parti ».

Le parti

Le « parti » – ou, le plus souvent, les partis – est une organisation comme une autre, mais avec des fonctions particulières.

Alors que toutes les organisations existent pour coordonner la capacité collective d’agir, les partis coordonnent le vaste champ d’organisations créées par l’auto-activité des forces sociales. En tant que facilitateur des efforts organisationnels de ces forces sociales diverses, le parti a été imaginé comme une sorte de méta-organisation. Pour le dire autrement : si l’État est le grand dés-articulateur, le parti est le grand articulateur.

Un parti peut certainement aider à catalyser la formation de forces sociales, mais comme tout organisateur expérimenté vous le dira, à moins qu’il n’y ait déjà un désir de changement, une volonté de se rassembler pour lutter, tout effort d’organisation restera lettre morte. En réalité, dans la plupart des cas, le rassemblement des individus en une force sociale se fait en grande partie indépendamment de tout parti, et dépasse souvent en créativité tout ce qu’un parti aurait pu imaginer. Les soviets, par exemple, n’ont pas été inventés par les Bolcheviks, mais par les forces sociales en lutte.

Pour cette raison, la tâche principale du parti n’est en réalité pas de créer des forces sociales, mais plutôt de faciliter leur regroupement en une unité plus large. Bien sûr, comme je l’ai déjà mentionné, certaines de ces forces sociales peuvent chercher à former des alliances de manière indépendante, mais leur convergence n’est pas automatique, et dans la plupart des cas, les efforts pour se coaliser échoueront. Le parti agit donc comme une sorte d’élément liant, cherchant à trouver un moyen de rassembler des forces sociales diverses et de les maintenir unies, malgré les nombreuses tendances qui les tirent dans des directions opposées. Et différents partis développeront différentes stratégies pour rendre cela possible.

Voilà un dur travail. Le parti doit trouver une manière créatrice d’unifier une énorme diversité d’expériences, de formes de lutte et de buts politiques en une unité qui persiste, tout en préservant les réelles différences. Comment cela est possible dépend de la conjecture spécifique, et il n’y a pas de formule abstraite que nous pouvons copier/coller à plusieurs endroits et moments. Mais une chose est sûre : l’unité ne se crée pas parce que le comité central du parti convoque tous les responsables de ces forces sociales dans une salle de conférence à moitié éclairée pour négocier des accords en coulisses. C’est ainsi que l’État articule un bloc hégémonique.

À l’inverse, l’unité du parti vient d’en bas, et uniquement par la lutte. Comme l’écrivait Amílcar Cabral il y a longtemps, la seule manière d’accroître sa capacité de lutter est de construire l’unité, mais « pour avoir l’unité, il est aussi nécessaire de lutter. » Les forces sociales ne se rejoignent que lorsqu’il y a un enjeu réel, lorsque leurs membres voient que s’allier à une autre force est indispensable pour atteindre leurs objectifs. La lutte forge la confiance, le respect et l’assurance; sans cela, il ne peut jamais y avoir de véritable articulation. Le rôle du parti est d’aider à rendre cette rencontre possible, comme l’agronome mène deux ruisseaux à s’unir en une puissante rivière.

Bien sûr, le parti fait cela en s’impliquant vraiment dans ces différentes luttes. Et par « s’impliquer », je ne parle pas d’entrisme cynique pour recruter, je parle de construire de vraies racines. Si un parti n’a pas d’ancrage, sa tentative d’unifier les forces sociales sera rejetée, et ses organisateurs seront tournés en dérision et expulsés en tant qu’acteurs externes sans emprise sur la réalité. C’est pour ça que, même s’il ne crée pas directement les forces sociales, un parti doit toujours s’engager avec elles, rejoindre leurs luttes, les prendre au sérieux, avec respect et patience, et surtout, apprendre d’elles. Plus un parti est ancré, mieux il comprend ces forces sociales, plus il est lié à des organisations autonomes, plus sa composition deviendra diversifiée, et plus il sera un articulateur efficace.

Et plus un parti est fort, plus sa capacité à articuler des forces à travers de grandes distances sociales est grande, de la ville à la région, jusqu’au pays entier, et à terme à travers plusieurs formations sociales. Après tout, l’articulation n’est pas seulement un problème local, c’est un problème global. Tout comme l’État cherche à désarticuler l’unité sur un terrain politique national inégal, l’impérialisme travaille à démanteler l’unité au-delà des frontières, isolant les mouvements et opposant les luttes les unes aux autres. C’est ça, le vrai sens de l’internationalisme : le processus par lequel des forces sociales distinctes issues de plusieurs formations sociales se rassemblent en une unité, parfois appelée une « internationale ».

La composition est un processus délicat, et les forces sociales sont fragiles, beaucoup d’entre elles apparaissant et disparaissant, comme des châteaux de sable construits le matin pour s’effondrer face au vent sec du soir. En combinant la force de plusieurs forces sociales, les luttes articulées deviennent plus durables, mais elles aussi finissent presque toujours par s’arrêter – atteignant leurs limites, perdant de l’élan, succombant à des tensions internes ou noyées sous une répression vigoureuse.

D’une certaine manière, ce schéma cyclique est à prévoir. « Il ne faut pas imaginer la révolution elle-même comme un acte singulier », écrivait Lénine. « La révolution sera une succession rapide d’explosions plus ou moins violentes, alternant avec des phases de calme plus ou moins profond. » Une insurrection populaire un mois, puis une démobilisation apparemment totale le mois suivant. Les luttes connaissent des va et viens, les organisations apparaissent et disparaissent.

Les forces sociales dominantes dans l’État, elles, cherchent à aller plus loin : non seulement faire échouer ces vagues de contestation, mais les effacer de l’histoire, comme si elles n’avaient jamais existé. Elles mobiliseront des ressources colossales pour réécrire l’histoire, falsifier les preuves, marginaliser tous les récits qui ne correspondent pas à leur version officielle. Leurs efforts sont si impressionnants qu’elles réussiront même à convaincre ceux qui ont participé à ces luttes merveilleuses qu’elles n’ont jamais eu lieu, ou qu’elles visaient des objectifs réformistes, ou qu’elles étaient mauvaises dès le départ. En quelques années, peut-être une décennie, le souvenir de ces exploits disparaîtra. L’histoire des communistes noirs internationalistes, effacée. L’histoire des syndicats ouvriers militants, pleins d’immigrants coopérant dans ce qui sont aujourd’hui des États rouges, effacée. L’histoire des luttes multi-raciales acharnées contre le racisme, effacée.

La deuxième fonction articulatoire du parti, alors, est de combattre cette révision en apportant un degré de continuité entre différentes luttes à travers du temps. Son action, écrivait John Watson, l’un des membres fondateurs de la Ligue des ouvriers noirs révolutionnaires (League of Revolutionary Black Workers), « pourrait offrir un pont entre les sommets d’agitation. » Cela aide à canaliser l’énergie de ces luttes, à préserver leur mémoire, à dresser des bilans, et à créer un espace de réflexion. Le parti est la mémoire historique de ces luttes, un dépositoire de toutes ses formes organisationnelles, un rolodex de ces vastes réseaux de contacts. C’est une archive vivante, remplie d’activistes intrépides qui se sont battus lors des vagues antérieures et qui se préparent pour la prochaine.

Le parti, alors, ne s’occupe pas seulement d’articuler des forces sociales diverses lors d’une montée d’agitation, dans la foulée des coups; il aide à garder le flambeau allumé pour la prochaine. Alors que la plupart des organisations de combat sont éphémères, surgissant pour résoudre un problème puis disparaissant, le parti s’efforce de rester toujours actif, pendant ces explosions où des milliers de personnes se retrouvent soudain à faire de la politique pour la première fois, et pendant ces périodes de relative stabilité, quand les choses reviennent, pour ainsi dire, à la normale.

Le parti joue une fonction d’articulation finale, qui est de donner une voix à un contenu politique précis. L’activité autonome des personnes en lutte identifie des problèmes sociaux importants, crée de nouvelles formes d’organisation, et dans certains cas même une vision positive du changement.

Hélas, dans la plupart des cas, ces formes organisationnelles n’avanceront pas spontanément un contenu socialiste cohérent. Leurs membres ne se sont probablement pas assemblés en tant que socialistes, mais en tant que travailleurs de la construction en colère, en tant que courageux activistes trans, en tant que jeunesse immigrante désespérée, ou en tant que mères inquiètes militant pour des revendications spécifiques.

En fait, si les forces sociales élaborent un projet politique, celui-ci n’est le plus souvent pas de nature socialiste. Les afro-américains peuvent s’insurger du racisme dans leur ville, mais le mouvement peut aussi s’orienter vers le support pour les capitalistes noirs. Les ouvriers d’une manufacture en Ohio peuvent être révoltés par leur licenciement, mais ils peuvent choisir d’en rejeter la faute sur les immigrants. Des immigrants récents peuvent s’unir pour agir face à la criminalité dans leur quartier, mais ensuite décider de soutenir un renforcement de l’intervention policière contre d’autres minorités. Il n’existe donc pas, autrement dit, de lien automatique entre la constitution d’une force sociale et la lutte pour le socialisme.

C’est en grande partie parce que nous n’existons pas dans un vide politique. Des courants concurrents font de leur mieux pour attirer les forces sociales vers leurs propres projets. Et derrière tout cela, les nombreux appareils idéologiques de l’État cherchent constamment, de notre naissance à notre mort, à neutraliser le potentiel politique de toutes les luttes possibles : transformer les initiatives autonomes en marches processionnelles, les revendications audacieuses de changements radicaux en appels modérés à la réforme, la critique systématique des structures en moralisme individualisé, l’auto-activité en simple vote. Un des objectifs centraux de tout cela est de détruire l’idée même de socialisme : la présenter comme de la violence terroriste, ou la domestiquer en assistanat social. Dans ces conditions, il y a peu de raisons pour que quelqu’un devienne automatiquement socialiste.

Le rôle du parti est d’avancer ce projet socialiste contre les tendances politiques concurrentes et, par-dessus tout, contre les méandres idéologiques des forces de l’ordre. À ce point, il est crucial de souligner d’où vient ce contenu socialiste. Il ne vient pas d’intellectuels déconnectés, mais des luttes quotidiennes des forces sociales elles-mêmes. Bien que le programme socialiste n’émerge pas automatiquement, tout prêt, de ces luttes, ses éléments fondamentaux ne peuvent se trouver qu’à cet endroit. La tâche du parti est d’écouter attentivement ces luttes, d’observer cet immense écosystème, d’apprendre profondément de ces nombreuses forces sociales pour en extraire les rudiments d’un programme politique historiquement approprié. Le parti rend ensuite ce contenu explicite, le clarifie, l’approfondit, le transforme en une forme plus systématique, puis le soumet de nouveau à ces forces sociales en lutte pour vérification. À travers leurs luttes, les forces sociales élaborent le programme, le rejettent ici, le révisent là, affinant le contenu que le parti réarticule, avant de le renvoyer à nouveau aux luttes, comme dans une sorte de spirale.

Il est maintenant clair que les trois fonctions articulatoires (rassemblement des forces sociales, la continuité dans le temps et donner voix à un contenu politique commun) sont tous connectées. L’une des principales façons pour un parti d’articuler des forces sociales diverses, par exemple, est d’élaborer un programme qui montre comment leurs luttes sont en réalité interconnectées. Mais la façon dont le parti arrive à articuler un programme cohérent est de le fonder sur les aspirations profondes des nombreuses forces sociales diverses qu’il cherche à aider à unifier.

Un instrument limité

Comme toutes les organisations, les partis n’émergent que par la lutte, et on ne peut donc jamais déterminer de manière abstraite à quoi ils ressembleront, ni comment ils réaliseront concrètement leurs fonctions d’articulation. Mais si l’on imagine le parti de cette manière, comme un articulateur, quelques conséquences s’imposent nécessairement.

Le parti n’est pas une entité fixe, mais la condensation de fonctions d’articulation en constante évolution. Devenir un parti ne consiste pas à franchir une limite numérique, à atteindre des critères structurels particuliers ou à être reconnu comme tel par l’État. Ce n’est pas une déclaration mais un acte.

Et c’est déjà en train de se produire : il y a déjà plusieurs organisations qui réalisent ces fonctions du parti à différent niveaux, même s’il ne se conçoivent pas comme un parti et ne désirent pas en devenir un. Par exemple, le syndicat des enseignants de Chicago ou les chapitres locaux de Black Lives Matter. Le DSA ne monopolise pas cette question à elle-seule.

Le parti ne peut pas s’obstiner à se concentrer sur une seule lutte, force sociale, ou forme organisationnelle. Bien que le parti devrait certainement se sentir libre de juger la conjecture et déterminer d’où émergent les luttes et y mobiliser des ressources, il ne peut pas non plus s’entêter sur une lutte unique, il doit demeurer attentif à toute agitation potentielle. Lénine l’exprimait clairement : « le communisme surgit de tous les points de la vie sociale; il fleurit résolument partout » et parfois « dans les lieux les plus inattendus ».

L’insurrection politique peut avoir une multitude de déclencheurs : des salles de classe sous-financées, le procès d’un violeur, un meurtre policier raciste, la construction d’un oléoduc sur des terres autochtones, la contamination de l’eau dans une ville désindustrialisée, un effondrement boursier, une fusillade dans une école, une pandémie. La vérité est que personne ne peut le savoir à l’avance, le parti doit être prêt à agir à n’importe quel moment. Au lieu d’attendre de manière myope l’émergence d’une lutte parfaite imaginée, ou de tordre les actions autonomes des personnes en mouvement pour les faire entrer dans un cadre préconçu, le parti doit rester à l’écoute du terrain. Comme l’écrivait Louis Althusser : « il ne s’agit pas d’“étendre” la politique existante, mais de savoir écouter la politique là où elle se fait. »

Pour cela, le parti doit demeurer très flexible. Il doit être prêt à abandonner une longue campagne et à se jeter dans une nouvelle explosion si nécessaire. Il doit être prêt à embracer immédiatement de nouvelles formes d’organisation, de nouvelles tactiques, de nouvelles formes de luttes. Il doit être prêt à sacrifier ses idées et en ramasser de nouvelles lorsque les conditions changent. Il doit être prêt à réécrire son programme dès que c’est nécessaire, si les développements l’exigent. Il doit être prêt à faire des compromis, à négocier, à donner aux mouvements sociaux le bénéfice du doute. Il doit être ouvert à toutes les tactiques et méthodes. Comme Daniel Bensaïd le disait pour reprendre Lénine, : « Agitez dans tous les milieux! Soyez à l’affût des solutions les plus imprévisibles! Restez prêts aux changements soudains de formes! Sachez manier toutes les armes! » Mais surtout, le parti doit être disposé à apprendre, à admettre ses erreurs et à réfléchir sur ses propres actions.

Dans ce contexte, bâtir le parti ne revient pas à accumuler graduellement ses forces selon un plan prédéterminé. Il ne s’agit pas d’attendre patiemment que les membres nous joignent et favorisent le partage du vote ainsi que notre influence législative. Cette conception d’une croissance lente suppose un progrès linéaire, une vision du temps selon laquelle on peut espérer que le futur soit plus ou moins le même que le présent, un temps vide, homogène, ponctué de rituels, de cycles électoraux qui porteraient le lent développement du parti. Ce temps du « progrès mécanique », écrivait Daniel Bensaïd, est un temps non politique.

Plutôt que de traiter le futur comme une progression linéaire, il faudrait le voir comme des ruptures, des zigzags, des renversements et des bonds. Dans ce contexte, la construction du parti signifie accroître sa capacité à agir, ce qui signifie sa flexibilité, sa rapidité, d’aiguiser les atouts de ses membres, et d’étendre ses racines à mêmes les luttes sociales. Cela signifie accepter que ses effectifs connaîtront des hauts et des bas, que des revers surviendront, mais aussi qu’il existe des moments où le parti doit agir avec une extrême rapidité en jetant par la fenêtre les vieux manuels. Bâtir le parti ne revient pas à produire des millions de cartes de membre ; il s’agit de rendre le parti aussi flexible, adaptable, connecté, et attentif que possible.

Cela implique également de construire un haut niveau de diversité interne. Le parti doit coordonner non seulement une variété de forces sociales, mais aussi différents types de militantisme. Un parti composé uniquement d’intellectuels, de combattants, ou vraiment de n’importe quel type unique d’activistes, est un parti très limité. Un parti puissant est non seulement diversifié, mais aussi capable de coordonner différents efforts et de tirer le maximum de ce que ses membres peuvent apporter, plutôt que de les forcer à entrer dans un moule : il y a ceux qui combattent les fascistes dans la rue et il y a ceux qui dirigent les campagnes de terrain; il y a ceux qui théorisent tout comme il y a ceux qui organisent les entrepôts d’Amazon; il y a ceux qui organisent des réunions et ceux qui gèrent

Les travailleurs du Cégep de Saint-Laurent donnent un ultimatum au CA

30 janvier, par Comité de Montreal
Face à des enjeux d’infrastructures urgents ainsi que de nombreuses coupures dans le budget, des travailleurs du Cégep de Saint-Laurent à Montréal et des alliés ont interrompu (…)

Face à des enjeux d’infrastructures urgents ainsi que de nombreuses coupures dans le budget, des travailleurs du Cégep de Saint-Laurent à Montréal et des alliés ont interrompu une rencontre du… Source

Ils ne savaient pas que c’était impossible d’être transparent, alors ils l’ont été !

29 janvier, par Marc Simard
La vie nous réserve de drôles de surprises. En 2025, elle a décidé de m’envoyer couvrir les conseils municipaux de Shediac pour un journal acadien. Je m’y emploie donc toutes (…)

La vie nous réserve de drôles de surprises. En 2025, elle a décidé de m’envoyer couvrir les conseils municipaux de Shediac pour un journal acadien. Je m’y emploie donc toutes les deux semaines, soit en regardant la page YouTube de Shediac (où les séances sont diffusées en direct), soit en allant (…)

L’accroissement de l’ultra-richesse au détriment de l’égalité : une crise sans précédent

29 janvier, par Claire Comeliau
Claire Comeliau, correspondante en stage Selon le rapport d’Oxfam paru le 16 janvier dernier, en 2025, la fortune des milliardaires a augmenté à un rythme trois fois plus élevé (…)

Claire Comeliau, correspondante en stage Selon le rapport d’Oxfam paru le 16 janvier dernier, en 2025, la fortune des milliardaires a augmenté à un rythme trois fois plus élevé que la moyenne annuelle au cours des cinq dernières années. L’accroissement de la fortune des plus riches n’est pas un (…)

Au Liban, une paix qui n’existe pas

29 janvier, par Hassan El-Khansa
Hassan El-Khansa En novembre 2024, un accord de cessez-le-feu est conclu entre Israël et le Hezbollah à la suite de la guerre ayant débuté l’année précédente, dans le contexte (…)

Hassan El-Khansa En novembre 2024, un accord de cessez-le-feu est conclu entre Israël et le Hezbollah à la suite de la guerre ayant débuté l’année précédente, dans le contexte de celle de Gaza. Cet accord, qui prévoit la fin des hostilités, comporte aussi le désarmement du Hezbollah et le (…)

Fascisme, démocratie et inquiétudes citoyennes à la Librairie Gallimard

28 janvier, par Gabriel Watson
Gabriel Watson La démocratie n’est jamais acquise et elle repose sur une participation citoyenne. C’est du moins ce qui ressort de la causerie qui s’est tenue à la Librairie (…)

Gabriel Watson La démocratie n’est jamais acquise et elle repose sur une participation citoyenne. C’est du moins ce qui ressort de la causerie qui s’est tenue à la Librairie Gallimard le 23 janvier dernier sur le thème de Contre la démesure, les dérives autoritaires en Amérique. Animée par (…)

Réconciliation™

Que reste-t-il et qu'adviendra-t-il de la « réconciliation » ? À l'occasion du mois de l'histoire des peuples autochtones, tenons nos gouvernements responsables des (…)

Que reste-t-il et qu'adviendra-t-il de la « réconciliation » ? À l'occasion du mois de l'histoire des peuples autochtones, tenons nos gouvernements responsables des détournements sémantiques qui leur servent à faire avancer leurs intérêts économiques et ceux de leurs partenaires de l'industrie extractive.

La Commission de vérité et réconcilitation (CVR), qui s'est tenue de 2008 à 2015, avait pour mandat d'étudier l'héritage des pensionnats autochtones au Canada, d'entendre les témoignages de survivant·es des pensionnats et d'en informer l'ensemble de la population canadienne. Au bout de six années d'audiences, la CVR publie son rapport contenant ses 94 appels à l'action. L'un d'entre eux demandait la tenue d'une enquête sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Huit ans après le dépôt du rapport final de la CVR, seuls 13 des 94 appels à l'action ont été complétés. Devant la stagnation de la situation, le Yellowhead Institute, seul institut de politique publique au Canada à être dirigé par des chercheur·euses autochtones, a annoncé en décembre dernier mettre un terme à sa série de publications annuelles faisant état de la complétion des appels à l'action.

L'Institut dénonce par la même occasion cinq barrières à la réconciliation : le paternalisme des politicien·nes, des bureaucrates et des législateur·rices, la discrimination structurelle envers les Autochtones, le prétexte de « l'intérêt public » pour justifier l'exploitation des territoires autochtones, l'insuffisance des ressources et la montée en popularité d'un discours de la « réconciliation économique ».

Au Québec, il y a lieu d'être vigilant·es devant les déclarations d'Hydro-Québec, qui dit vouloir adopter une démarche de réconciliation économique avec les Premières Nations. Selon le plan d'action 2023 d'Hydro-Québec, cette réconciliation économique prendrait la forme de partenariats financiers et de représentation et de concertation dans le cadre des projets de développements hydroélectriques. Le modèle demeure le même : harnacher de nouvelles rivières, notamment sur la Côte-Nord, ce à quoi bien des communautés innues s'opposent, en vue d'atteindre les objectifs d'électrification promus par la CAQ. C'est le cas des Innu·es d'Unamen Shipu avec la rivière du Petit Mécatina, où Hydro-Québec aurait mené des survols du territoire malgré l'opposition de la communauté.

Si ce discours met de l'avant le développement et le partage des ressources naturelles ainsi que le partage des profits, dans les mots des chercheur·euses du Yellowhead Institute, « il est clair que la réconciliation économique n'est pas une restitution des territoires ni la mise en œuvre du type de réparation significative que demandent la Convention des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones ou le Livre rouge du Yellowhead Institute, Cash Back. […] La réconciliation économique est un nouvel outil servant à creuser des oléoducs, des mines, des dépotoirs nucléaires, des bassins de résidus de gaz bitumineux autorisés par des « partenariats » et des « accords de partage de la ressource » avec des Premières Nations et des communautés métis et inuit. »

Photo : André Querry

Un réseau de médias de gauche

28 janvier, par Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG) — , ,
En novembre 2022 [1], une dizaine de revues progressistes se sont donné rendez-vous pour constituer le Regroupement des médias critiques de gauche, un réseau de discussion, de (…)

En novembre 2022 [1], une dizaine de revues progressistes se sont donné rendez-vous pour constituer le Regroupement des médias critiques de gauche, un réseau de discussion, de partage et de mise en commun par et pour les médias écrits de gauche du Québec. Aujourd'hui, qu'en est-il de cette initiative ? À la découverte de ce projet et de ses activités.

Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Plus particulièrement, il s'intéresse aux enjeux et défis que nos médias rencontrent, ainsi qu'aux stratégies logistiques et politiques à mettre en œuvre au bénéfice du Regroupement et de ses idées. Nous comptons actuellement 15 médias membres participants, auxquels s'ajoutent deux membres observateurs et plusieurs médias alliés faisant partie d'un large réseau de collaborateur·rices. Pour le RMCG, le travail médiatique aspire à une transformation sociale animée par une volonté de mettre fin aux différents systèmes d'exploitation et formes d'oppression, et d'œuvrer pour l'établissement d'une société plus solidaire et égalitaire. Nous concevons que ces valeurs justifient le choix des sujets abordés, la manière dont on les traite et les personnes sollicitées pour les développer. Globalement, les médias du Regroupement s'appuient sur le travail collaboratif de militant·es, professionnel·les des sciences sociales et humaines [2] ainsi que de personnes et communautés directement concernées par les sujets traités, pour la plupart sur une base bénévole.

Notre engagement

Nous pensons que les médias se doivent de fournir les outils de compréhension nécessaires pour transformer nos sociétés. À cet effet, le mythe et le choix de la neutralité journalistique contribuent à faire le lit d'un système qui détruit notre environnement et reproduit les inégalités socio-économiques. Notre vision du journalisme relève du militantisme, et tranche avec la vision établie d'un journalisme prétendant à la neutralité tout en suivant les cadres d'un modèle d'affaires [3]. Notre but est de nourrir le débat public, un principe au fondement d'une mise en œuvre concrète et directe de la démocratie.

Nos projets

On peut déjà le constater : l'existence du Regroupement contribue à dynamiser le réseau des médias critiques du Québec. Il a favorisé, entre autres, la mise en commun de ressources afin de promouvoir les événements des médias membres, la concertation logistique pour la réalisation de nos lancements respectifs, l'échange de réflexions sur les contenus et la mobilisation autour d'enjeux politiques ou de société (notamment autour de la mise à pied des employé·es de la revue Relations). De plus, afin de contrer la censure du groupe Meta sur le contenu généré par les médias canadiens, le RMCG a mis sur pied un site colligeant les publications de nos médias membres (gauche.media). Il agit comme un agrégateur et un carrefour donnant accès à l'ensemble de nos productions médiatiques depuis janvier 2023.

L'avenir du RMCG

Le Regroupement continue de se construire et de se formaliser au gré des rencontres en suivant une philosophie d'organisation collective et démocratique. Depuis mars 2024, le RMCG s'appuie sur un comité de liaison constitué de quatre membres, et dont le mandat vise à développer et à promouvoir les activités du regroupement ainsi qu'à faciliter les communications internes.

Nous entrevoyons la tenue d'un deuxième rendez-vous dans les prochains mois. D'ailleurs, la mobilisation n'est pas terminée : le rôle de catalyseur du RMCG ne fait que commencer. Vous faites partie d'un média qui se définit comme étant à gauche ? On vous invite à nous contacter pour échanger sur vos projets en lien avec nos activités.

Enfin, le Regroupement tient à féliciter tous·tes les membres et bénévoles de la revue À bâbord ! pour sa contribution à la critique sociale au Québec depuis maintenant 20 ans. Bonne continuation au collectif de rédaction de la revue !


[1] À ce propos, nous vous invitons à lire l'article « Rendez-vous des médias critiques de gauche » paru dans le numéro 95 d'À bâbord ! : www.ababord.org/Rendez-vous-des-medias-critiques-de-gauche

[2] Diplômé·es, travailleureuses communautaires, enseignant·es, chercheur·euses, etc.

[3] À ce propos, nous vous invitons à lire notre texte collectif paru dans le numéro 47 de la revue Le Trente publiée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et sous la direction de L'Esprit libre.

Suivez le RMCG sur https://gauche.media

2003-2008 : Retour vers le futur

28 janvier, par Ricardo Peñafiel — , ,
En relisant les numéros des cinq premières années d'À bâbord !, un certain sentiment d'impuissance pourrait se dégager de l'exercice. À bâbord ! est née en même temps que (…)

En relisant les numéros des cinq premières années d'À bâbord !, un certain sentiment d'impuissance pourrait se dégager de l'exercice. À bâbord ! est née en même temps que l'arrivée au pouvoir du gouvernement Charest et sa réingénierie de l'État. Vingt ans plus tard, on pourrait croire qu'on fait du surplace ou qu'on régresse.

En effet, les numéros des cinq premières années d'À bâbord ! abordent les mêmes thèmes qui nous préoccupent aujourd'hui, comme la crise du logement et du système de santé, « l'assaut néolibéral contre l'université », les PPP, les liens entre « Pauvreté et contrôle social », les dangers des « technologies du vivant », les « droits et libertés en péril des personnes réfugiées », le « lobby pro-israélien et la politique étrangère canadienne » et, malheureusement, à pratiquement tous nos numéros, la Palestine…

Il y a vingt ans, À bâbord ! critiquait le « programme néolibéral pur et dur » de l'ADQ, alors qu'aujourd'hui il suffirait de changer une lettre pour que ce soit celui de la CAQ. On analysait la « révolution du bon sens » du gouvernement Harris ; on parle maintenant du « gros bon sens » de Poilièvre. On parlait déjà du « reniement social-démocrate » du PQ et du « virage à droite des élites politiques québécoises » ; on en parle encore. À force de virer à droite, on tourne en rond.

Et pourtant, À bâbord ! ne fait pas qu'analyser ce qui ne va pas. Nous avons aussi combattu les nombreux systèmes de domination, depuis la perspective et avec celles et ceux qui résistent. Si les nombreux virages à droite de nos élites doivent continuellement se répéter, c'est parce que cette résistance est non seulement parvenue à empêcher la privatisation « pure et dure » de nos services publics ou la dépossession de nos richesses naturelles et humaines, mais aussi à potentialiser des projets émancipateurs porteurs d'histoire.

Nous avons cherché à « Démocratiser radicalement la démocratie » en explorant des « alliances entre ‘radicaux' et ‘modérés' ». Nous nous sommes solidarisé·es avec l'historique « Grève étudiante de 2005 », avec le mouvement syndical ou le « mouvement communautaire autonome ». Dans la même veine, nous avons procédé à une « critique sociale des médias et du journalisme » et nous avons exploré les relations entre « Agriculture et souveraineté alimentaire », « Transports, écologie et changement social », ne serait-ce qu'avec « L'énergie du désespoir »…

À la crise du logement, nous avons opposé des mouvements revendiquant le « droit à la ville ». En montrant comment « L'eau, c'est politique », notamment en fonction de sa privatisation, nous avons aussi montré comment les populations de la Bolivie, de Soweto, du Québec ou d'ailleurs sont parvenues à la préserver en tant que « commun ». Nous avons montré comment le « droit à l'hospitalité » des personnes réfugiées peut devenir le vecteur d'une « citoyenneté en marche ». Pour faire un contrepied à l'hégémonie de la droite, nous avons suivi de l'intérieur les développements de l'UFP, de « D'abord Solidaires », de Québec solidaire et de plusieurs autres expériences de « municipalisme libertaire » ou de « démocratie participative ».

C'est dans ce contexte d'une participation organique avec les mouvements sociaux et, en l'occurrence, féministes qu'À bâbord ! a dû faire face à un SLAPP pour l'article de Barbara Legault, « Des hommes contre le féminisme », que nous reprenons dans ce numéro anniversaire, étant donné l'importance que cette judiciarisation de la lutte a eu dans l'histoire de la revue. Heureusement, grâce à la solidarité de tous ces groupes et militants avec qui nous luttions, Andy Srougi perd son procès contre À bâbord ! et Barbara Legault. Respectivement, ces deux textes ont été publiés dans le numéro 16 d'automne 2006 et dans le numéro 18 de l'été 2008.

Dès ses débuts, À bâbord ! se distingue aussi par une volonté de ne pas dissocier la culture de l'analyse sociale et politique. La couverture du premier numéro attirait l'attention par une caricature du premier ministre récemment élu, Jean Charest, visage joufflu et sourire niais. L'endos ne laissait pas sa place, avec une dérision de G.W. Bush, en « virus du nul occidental ». Souvent utilisée pour l'ironie, l'endos de la revue servait aussi à laisser toute la place à des illustrations. La plupart des premiers dessins étaient l'œuvre de Shrü et nous le remercions grandement pour cette collaboration déterminante. D'autres apports comme Charb (de Charlie Hebdo), « les Rémillard » (Louis et Denis), Frédéric Guimont, Charlotte Lambert, Chloé Germain-Thérien et plusieurs autres, ont fini par constituer un petit collectif de dessinateur·trices. Ce collectif informel s'est déstructuré avec le temps, mais il se recompose actuellement sur de nouvelles bases. Pour rendre compte de la place de la culture dans les réflexions de la revue, nous reproduisons à la page 38 un court texte de Ricardo Peñafiel, intitulé « Fétichisme et marchandisation de la culture », paru dans le dossier du numéro 12 (hiver 2006), Les non-lieux de la culture.

Ricardo Peñafiel est professeur associé au département de sciences politiques de l'UQAM et ancien membre du collectif.

Iran : une solidarité sous tension

28 janvier, par Lyna Zorgane
Comment être solidaire sans parler à la place de celles et ceux qui subissent la répression, mais sans pour autant s’aligner sur des stratégies qui ont historiquement produit (…)

Comment être solidaire sans parler à la place de celles et ceux qui subissent la répression, mais sans pour autant s’aligner sur des stratégies qui ont historiquement produit des désastres humains ? C’est la question centrale qui a traversé la conférence d’Alternatives le 23 janvier dernier, (…)

Ubisoft Halifax a fermé quelques semaines après l’arrivée d’un syndicat

27 janvier, par Contributeur
De retour au travail après les vacances, les employés d’Ubisoft Halifax s’attendaient à reprendre leurs activités là où ils les avaient laissées. À la place, ils ont été (…)

De retour au travail après les vacances, les employés d’Ubisoft Halifax s’attendaient à reprendre leurs activités là où ils les avaient laissées. À la place, ils ont été convoqués dans… Source
9999 résultat(s).
Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

gauche.media

Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.

En savoir plus

Membres