Derniers articles

Lettre ouverte à Plamondon, chef du Parti québécois. "La diversité n’est pas une faiblesse : elle est constitutive de l’humanité"
Cela fait plusieurs jours que je réfléchis à une réponse appropriée à adresser à M. Plamondon. Un homme qui, loin de paraître avoir 48 ans, en semble plutôt avoir cent — non pas en raison de son apparence physique, qui m'est parfaitement indifférente, mais en raison de ses idées suprémacistes et de ses vieilles techniques d'agitation sociale.
Nous l'avons entendu parler de laïcité en dénigrant de manière sélective les religions diabolisées à chaque époque — hier les Juifs, aujourd'hui les musulmans. Nous l'avons entendu parler de l'indépendance du Québec tout en exprimant sa volonté d'établir des relations avec l'administration Trump, avec laquelle le Québec serait tout sauf indépendant. Nous l'avons entendu parler de l'immigration en la présentant comme une menace qu'il faudrait contenir, sans reconnaître que si la population du Québec peut aujourd'hui être qualifiée d'« autochtone », c'est parce qu'elle a été imposée par la force aux véritables habitants de cette terre, dans le sang et le feu. Et, il y a quelques jours à peine, nous l'avons vu comparer l'esclavage et la colonisation à ce que, selon lui, cette province aurait vécu — ou vivrait encore.
Si l'on se fie aux sondages au Québec, le discours de M. Plamondon semble bénéficier d'un accueil majoritaire auprès d'une partie de l'électorat. Cela devrait susciter de l'inquiétude, mais aussi de la détermination : la détermination de remettre cet homme à sa place.
Je viens d'un pays impérialiste et colonisateur, l'Espagne, et je dois dire que ce n'est que depuis relativement peu d'années que l'Amérique latine a commencé à nous demander des comptes pour nos exactions historiques, présentées pendant des générations, au sein même de notre pays, comme des « actions civilisatrices ». L'histoire, lorsqu'on l'examine avec honnêteté, dérange. Et les vérités doivent être reconnues afin de pouvoir établir des équilibres et des réparations. Ne pas le faire fait perdre toute légitimité, vide les sociétés de leur morale et nourrit une arrogance dont nous sommes déjà largement pourvus.
Dans mon pays d'origine existent des nations historiques qui ont suivi leur propre trajectoire depuis des temps immémoriaux, avec leurs langues propres et des cultures pleinement développées : la Catalogne, la Galice, l'Andalousie ou le Pays basque. Et non, M. Plamondon : le Québec peut être considéré comme une nation historique — je ne contesterai pas ce point — mais il ne ressemble en rien à ces nations européennes. Il ne possède ni une histoire millénaire ni même une reconnaissance internationaliste aux côtés des peuples qui luttent aujourd'hui pour leur libération.
Le Québec, comme le reste du Canada, est une construction politique édifiée sur la domination et le génocide des Premières Nations, traitées comme des obstacles sacrifiables dans un projet colonial qui n'a toujours pas été assumé ni réparé.
S'il y a eu et s'il existe encore de l'esclavage au Québec, ce n'est pas la société québécoise blanche qui en a été victime, malgré les exactions du colonialisme britannique. Des Blancs contre des Blancs. Hier, ce furent les Premières Nations, les citoyens chinois ou les citoyens noirs qui furent violentés de mille façons ; aujourd'hui, s'y ajoute la population migrante — celle-là même que vous dénigrez pour son culte et que vous stigmatisez pour ses langues.
Car, Paul St-Pierre Plamondon <https://www.facebook.com/pspp.quebe...K*F]> , il existe de profondes différences entre le Québec que vous proclamez et le Québec réel. Et les livres d'histoire — plus tôt que tard — commenceront à refléter cette réalité avec davantage d'honnêteté.
Je considère parfaitement légitime la défense du français comme langue véhiculaire. Mais il est profondément incohérent de soutenir cette défense tout en ignorant — hier, aujourd'hui et vraisemblablement demain — les immenses difficultés réelles liées à l'intégration de nouveaux citoyens : ceux-là mêmes que vous ne voulez pas, mais qui sont déjà ici.
La réalité est qu'au Québec, comme dans le reste du monde globalisé, chaque nouvelle famille parle trois ou quatre langues sous un même toit. Aller à l'encontre de cette réalité, aller à l'encontre de la nature sociale elle-même façonnée par le capitalisme global, en tentant d'imposer de manière impériale une culture dominante — artificielle mais omniprésente — sur les autres, ne peut produire qu'une seule chose : un rejet profond et croissant, qui finira par s'organiser contre tout ce que vous représentez aujourd'hui.
Ce rejet naturel, M. Plamondon, ne vient pas des minorités. Il naît de la peur érigée en programme politique et de discours xénophobes qui placent des centaines de milliers de personnes vivant au Québec dans la ligne de mire de la discrimination et de l'infamie. Heureusement, une nouvelle société — dont vous et ceux qui se reconnaissent dans vos paroles êtes déjà exclus — avance sans demander la permission. Une société qui parle espagnol, anglais, français, hindi, tagalog, arabe, hébreu, grec, italien, persan et bien d'autres langues, et qui comprend que l'État québécois et l'État canadien, loin d'être des alliés naturels, ont historiquement agi comme des structures d'exclusion et de domination.
Manuel Tapial est un militant social et chercheur sur les mouvements populaires et la justice internationale. Il vit à Montréal et collabore avec des plateformes d'analyse politique et de défense des droits humains, avec un accent particulier sur la solidarité internationale et les droits des peuples marginalisés.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Sauvegarder les acquis du logement social

Peu utilisée jusqu’à récemment au Québec, la notion de logement hors marché est de plus en plus présente dans les discours de certains organismes communautaires et publics du milieu de l’habitation, ainsi que dans ceux de villes comme Montréal, Québec, Longueuil et Laval. Elle tend même à y remplacer l’expression « logement social et communautaire[2] » largement utilisée jusque-là. S’agit-il uniquement d’un changement de vocabulaire ? N’assistons-nous pas plutôt à une transformation profonde des approches en habitation, qui occultent à la fois leur mission sociale et le rôle que doivent y jouer les communautés ?
Le tournant du logement abordable
Pour bien comprendre cette transformation, il faut revenir en arrière. En 2001, le gouvernement libéral de Jean Chrétien, qui sept ans plus tôt avait officialisé le retrait complet du fédéral du financement de nouveaux logements sociaux[3], prend le tournant du « logement abordable ». Cette formule, volontairement ambigüe, ouvre la porte à toutes sortes d’utilisations de la part des provinces et des territoires, dont l’octroi de subventions au marché privé. La seule exigence est alors d’offrir, au moins pendant un certain temps, des logements dont le loyer est inférieur à celui du marché. De plus, le niveau de financement accordé par l’Initiative de logement abordable, créée expressément à cette fin, est nettement insuffisant pour générer des loyers réellement accessibles financièrement.
Pour utiliser les fonds fédéraux ainsi rendus disponibles, le gouvernement du Québec, alors dirigé par le Parti québécois, échafaude un nouveau programme baptisé Logement abordable Québec (LAQ). Même s’il comprend un volet autorisant des subventions à des promoteurs privés, il est principalement axé sur le financement de logements sociaux et communautaires[4]. Il vient, pendant quelques années, s’ajouter à AccèsLogis, créé en 1997 à la suite des pressions exercées par le milieu communautaire et des municipalités comme Montréal. Ensuite, tous les fonds fédéraux passent par ce dernier programme. Budget après budget, jusqu’en 2019, le gouvernement ajoute ses propres investissements à AccèsLogis, sans toutefois annoncer de plan de financement sur cinq ans, alors qu’il l’avait fait à deux reprises dans les premières années du programme.
Le Québec garde donc le cap sur le logement social, sous la forme de coopératives et d’OSBL d’habitation. La construction de HLM ne reprendra par contre jamais à la suite du désengagement d’Ottawa, alors qu’entre 35 000 et 40 000 ménages se retrouvent chaque année sur les listes d’attente des offices d’habitation, lesquels gèrent les HLM. Tout au plus, le gouvernement québécois permettra-t-il à ces derniers de présenter des projets de logements publics dans ses programmes. Ils ne sont toutefois pas entièrement destinés à des ménages à faible revenu, contrairement à la situation dans les HLM, où les locataires consacrent au loyer au plus 25 % de leur revenu. C’est pourquoi le FRAPRU et d’autres regroupements de défense collective des droits continuent à réclamer le retour de cette formule.
Malgré cette prédominance du logement social au Québec[5], le concept de logement abordable contamine désormais les interventions des gouvernements et des municipalités. Il jette aussi de la confusion dans la couverture médiatique du domaine de l’habitation, le thème « abordable » étant souvent utilisé à tort et à travers, y compris pour qualifier des logements à caractère clairement social. De plus, même dans le milieu communautaire de l’habitation, on tend à l’utiliser pour désigner des logements sociaux dont les locataires ne sont pas admissibles à un supplément au loyer, ce qui conduit à une dilution de la notion même de logement social.
L’adoption en 2017 de la Stratégie nationale sur le logement par le gouvernement libéral de Justin Trudeau pousse le bouchon encore plus loin. Les principales initiatives fédérales sont axées sur la construction massive de logements qualifiés d’abordables, ce qui n’empêche pas une bonne partie des réalisations financées sur le marché privé de se louer à des prix exorbitants alors qu’elles sont appuyées par des dizaines de milliards de dollars ($) en subventions et en prêts gouvernementaux. Les faibles exigences d’Ottawa et ses différentes définitions de l’abordabilité encouragent ouvertement cette pratique.
L’arrivée au pouvoir à Québec à l’automne 2018 de la Coalition avenir Québec (CAQ) sonne pour sa part le glas d’AccèsLogis qui bat de l’aile depuis quelques années en raison d’un sous-financement chronique et de l’indifférence des gouvernements successifs face aux améliorations demandées par le milieu. Durant les trois premières années de son premier mandat, le gouvernement de François Legault se contente de livrer les logements déjà annoncés antérieurement, refusant d’en ajouter de nouveaux[6], ce qui bloque l’émergence de projets de logements sociaux et communautaires qui auraient pourtant été nécessaires, compte tenu de la détérioration de la situation de l’habitation. Il préfère nier l’existence de la pénurie de logements locatifs qui s’aggrave pourtant année après année depuis 2018.
Le ton change à partir de 2022. Legault reconnait enfin l’existence d’une « crise du logement », sans considérer que ce sont les locataires et non le marché privé de l’habitation qui la vivent[7] et qui en subissent les autres dimensions : flambée des loyers, montée de pratiques spéculatives entrainant des évictions en nombre record, accroissement de la discrimination et de l’itinérance, etc. Sa nouvelle ministre de l’Habitation, France-Élaine Duranceau, officialise la disparition d’AccèsLogis et son remplacement par le Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ).
Ce programme ouvre le financement public, destiné auparavant au logement social, au marché privé pour lequel il semble conçu sur mesure. Après Ottawa, c’est au tour de Québec de prendre le virage du logement abordable.
Or, le PHAQ est tellement peu fonctionnel qu’il doit rapidement être complété par un appel à d’autres joueurs. C’est ainsi que le gouvernement Legault se tourne dans un premier temps vers des fonds fiscalisés : Fonds de solidarité FTQ, Mouvement Desjardins et Fondaction (CSN) – dans ce dernier cas, pour l’accès à la propriété par la voie coopérative. Par la suite, il instaure de nouveaux partenariats dont un avec la Fondation Luc Maurice, une société philanthropique mise sur pied par celui qui a fait fortune dans les résidences pour ainé·e·s. L’octroi des fonds publics par décrets gouvernementaux, puis la reconnaissance récente du statut de « développeur qualifié[8] » visant, selon les termes mêmes de la Société d’habitation du Québec, à « diversifier les interventions de la SHQ, réduire les coûts d’intervention dans le processus de réalisation et réduire les délais de mise en chantier de logements », viennent compléter le tout en 2024.
Tout cela explique que beaucoup plus de projets hors programmes soient actuellement en réalisation que de projets financés par l’entremise du PHAQ, et ce, même si Ottawa a injecté 992 millions $ pour l’accélération de la construction de logements et que ces sommes, tout comme celles équivalentes investies par Québec, auraient pu être utilisées à cette dernière fin.
AccèsLogis et le PHAQ
AccèsLogis
Mis sur pied par le gouvernement du Parti québécois en 1997 afin de financer le développement de coopératives, de logements gérés par des OSBL d’habitation et, plus tard, de logements publics gérés par des offices d’habitation. Destiné aux ménages à revenu faible et modeste, dont une partie est de la classe moyenne inférieure, ainsi qu’à des personnes ayant des besoins particuliers en habitation, il inclut du supplément au loyer pour celles et ceux qui ont le moins de moyens financiers. Le gouvernement caquiste a annoncé sa disparition en février 2023, mais les logements qui étaient alors en développement continuent d’être livrés. AccèsLogis a jusqu’ici permis la réalisation de quelque 41 000 logements sociaux.
Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ)
Créé par le gouvernement caquiste de François Legault dans le but de répondre aux mêmes besoins qu’AccèsLogis, tout en accélérant la réalisation de logements locatifs abordables, il est ouvert aussi bien aux promoteurs du marché privé qu’aux coopératives, OSBL et offices d’habitation. Il est moins complet qu’AccèsLogis puisqu’il ne prévoit pas une proportion minimale de logements dédiés à des ménages à faible revenu. Il n’inclut d’ailleurs pas de suppléments au loyer destinés à cette fin. De plus, il n’accorde pas de subventions de démarrage qui faciliteraient le développement des projets communautaires sans but lucratif. Il mise aussi sur des projets plus gros, ce qui défavorise les projets de coopératives et d’OSBL d’habitation ancrés dans leurs milieux, sans prévoir des balises minimales de participation des locataires comme c’était le cas dans AccèsLogis.
Par ailleurs, les promoteurs des projets subventionnés par le PHAQ ne sont plus tenus de maintenir des loyers abordables au bout d’un délai pouvant aller de 10 à 35 ans, fixé en fonction de la subvention accordée. Le programme fonctionne par appels de projets plutôt que par dépôts en continu, comme dans AccèsLogis, sauf pour des projets répondant aux besoins de personnes vulnérables. Le dernier appel de projets remonte à juin 2023. À l’automne 2025, ce programme n’avait jusqu’ici permis la livraison que de 459 logements.
Des impacts sur le mouvement communautaire
Tous ces bouleversements se répercutent sur les dynamiques en cours au sein du mouvement communautaire en habitation. Certaines de ses composantes, principalement le réseau des groupes de ressources techniques (GRT), qui est au cœur du développement de logements coopératifs et sans but lucratif depuis 1977, et plus tardivement de certains logements publics, doivent redoubler d’efforts pour s’adapter à ce nouvel environnement. À l’opposé, de gros OSBL d’habitation, dont certains se présentaient autrefois comme des sociétés acheteuses[9], souhaitent jouer un rôle plus important. En 2022, elles se regroupent au sein d’ACHAT (Alliance des corporations d’habitations abordables du territoire du Québec)[10]. Cette organisation se fait la porteuse d’un discours axé sur le « changement d’échelle » et la « professionnalisation » du secteur du logement sans but lucratif.
La taille de ces OSBL, la coopération qu’elles ont établie au sein d’ACHAT et leur capacité de recourir à des montages financiers complexes, qui font appel à une diversité de sources, leur permettent de se placer comme des acteurs incontournables, susceptibles de répondre aux exigences gouvernementales d’accélération et de réduction des coûts pour du logement abordable.
Coup sur coup, en 2023, trois organismes membres d’ACHAT acquièrent un nombre imposant de logements locatifs, avec l’aide plus ou moins substantielle des fonds fiscalisés et d’autres bailleurs de fonds. SOLIDES achète 363 logements à bas loyer de Drummondville. La corporation Mainbourg prend possession des 720 appartements du Domaine La Rousselière à Pointe-aux-Trembles. Interloge négocie l’achat des 91 logements du Manoir Lafontaine à Montréal, où les locataires ont victorieusement résisté à des rénovictions[11]. Pour sa part, UTILE, dont la première livraison de logements étudiants remonte à 2020, affirme pouvoir disposer dans les prochaines années de 13 projets regroupant un total de 2088 appartements dans plusieurs villes du Québec, le tout grâce à de nombreuses sources de financement dont des subventions gouvernementales.
Durant la même période, de nombreuses organisations partent en mission en Europe pour s’inspirer d’expériences qui ont cours en Autriche, au Danemark ou en France. Même la mairesse de Montréal, Valérie Plante, invite des organisations à se joindre à la Ville pour examiner de plus près l’exemple de Vienne où le logement sans but lucratif représente autour de 45 % du parc locatif.
La perspective d’une plus grande socialisation du parc locatif date de 2006 au FRAPRU qui, dès ce moment, s’est donné comme premier objectif de doubler le nombre de logements sociaux dans un délai raisonnable. La nécessité que le logement social et communautaire représente au moins 20 % du parc locatif fait aujourd’hui consensus parmi les grands regroupements communautaires en habitation[12], contrairement à ce qui s’est alors passé.
C’est dans ce contexte que certaines composantes du mouvement apposent l’étiquette « hors marché » pour qualifier ces logements, au détriment des termes utilisés précédemment. Volontairement situé dans la continuité du logement abordable, le logement hors marché se présente comme la seule formule permettant d’assurer cette abordabilité de façon permanente et d’ainsi constituer un patrimoine collectif pour les générations à venir.
En 2024, la Ville de Montréal s’appuie sur le travail accompli au sein du Chantier Montréal abordable[13] pour se donner un objectif de 20 % de logements hors marché sur l’ensemble du parc de logements d’ici 2050. Cependant, son Plan d’urbanisme et de mobilité (PUM), adopté en juin 2025, prévoit que seulement 75 % des 20 % de logements hors marché de son territoire en 2050 soient du logement social. D’ailleurs, le Plan présente le logement social simplement comme « une forme de logements hors marché[14] ». Cela vient clarifier que même si, au départ, les deux termes apparaissent comme des synonymes, ce n’est pas réellement le cas.
Le 10 juin 2025, la Ville de Montréal fait un pas de plus, en lançant au coût de 2 millions $, un appel d’offres lui permettant de contribuer à des projets de « changement d’échelle » de certains OBNL, de manière à ce qu’ils soient plus aptes à « développer du logement hors marché, qu’il soit social ou abordable », ce qui passe entre autres par la « mise sur pied de stratégies visant à accélérer la structuration et la professionnalisation de l’organisme[15] ». Les quatre organismes retenus sont annoncés à la fin septembre, sans aucune indication sur les contreparties exigées par la Ville quant à l’abordabilité réelle, l’implication des locataires et un nombre de membres suffisant pour agir comme chiens de garde de la mission sociale des logements gérés et développés par les organismes.
Vers la socialisation du parc de logements locatifs
Quoi qu’il en soit, la notion de logements hors marché rejoint au moins en partie l’opposition à la logique du profit et à celle de la spéculation qui sont les propres du marché privé de l’habitation, surtout avec les tendances exacerbées à la marchandisation et à la financiarisation du logement.
Ce sont ces tendances dévastatrices pour le droit au logement qui, au cours des dernières années, poussent le FRAPRU à remettre au premier plan sa perspective de socialisation, en réclamant de faire passer, sur une période de 15 ans, de 11 à 20 % la part du logement social sur l’ensemble du parc locatif. L’organisme fait largement campagne à ce sujet, en menant une tournée à travers le Québec et en diffusant une variété de publications, dont la brochure Mettre les bouchées doubles. Faire progresser la part du logement social au Québec (2024)[16].
Pour parvenir à son objectif, le FRAPRU met de l’avant une série de demandes, dont celle de nouveaux programmes complets, suffisamment subventionnés et permettant un développement accéléré de coopératives et d’OSBL d’habitation, mais aussi de HLM. L’acquisition de logements locatifs existants fait aussi partie de ses demandes de manière à sortir le maximum de logements du marché spéculatif et d’en préserver l’accessibilité financière. Il appuie aussi la réalisation de logements étudiants sans but lucratif, considérant qu’il s’agit d’un besoin qui a trop longtemps été ignoré par les autorités[17].
La volonté du FRAPRU de favoriser une progression accélérée du nombre de logements échappant à la logique du marché privé l’a convaincu de l’importance du rôle joué par les gros OSBL d’habitation et autres développeurs de logements dits hors marché, dont des sociétés publiques comme la Société d’habitation et de développement de Montréal (SHDM). Il prend d’ailleurs en compte les logements déjà réalisés par ces acteurs dans son évaluation du nombre de logements sociaux au Québec qui tourne, autour de 170 000, selon des chiffres récents.
Le FRAPRU et ses groupes membres n’adhèrent pas pour autant à l’ensemble du discours tenu au nom du développement du logement hors marché. Ils s’opposent d’abord à ce que son financement se fasse au détriment de la mise sur pied et du financement adéquat de programmes de logements réellement sociaux. La crise du logement, c’est d’abord et avant tout l’érosion accélérée de logements pleinement accessibles financièrement aux ménages à faible et modeste revenu. Cette crise entraine toute une série de conséquences dont la plus dommageable est l’exacerbation de l’itinérance visible ou cachée et la multiplication de campements de sans-abri[18]. C’est donc vers la réponse à cette crise que doivent en priorité être dirigés les fonds publics de tous les paliers de gouvernement.
Le réseau FRAPRU insiste par ailleurs pour que tout le secteur du logement sans but lucratif reprenne les acquis développés au cours des décennies par les diverses formules de logement social quant à la place des ménages à plus faible revenu, à la gouvernance démocratique des ensembles de logements et à la réponse aux besoins exprimés par tous les milieux, y compris les moins populeux. Le FRAPRU craint aussi les répercussions que le recours à une multitude de sources de financement, dont des fonds privés qui exigent un rendement financier, peut avoir sur le prix des logements, sur leur pérennité à l’extérieur du marché privé et sur l’autonomie des groupes.
La place des ménages à plus faible revenu
L’un des acquis majeurs du logement social est la place qu’y ont toujours occupée les ménages à faible et souvent même très faible revenu, y compris dans des formules encourageant une certaine mixité sociale.
Les programmes de logement social financés par le passé comprenaient une aide additionnelle au loyer qui permettait aux ménages moins nantis de payer un loyer fixé en fonction de leur revenu, soit 25 % au maximum[19]. Ce n’est plus le cas avec les programmes de logement abordable comme le PHAQ (même quand leur octroi passe par un fonds fiscalisé) et les diverses initiatives fédérales. Les projets de logement peuvent chercher à se prévaloir du Programme de supplément au loyer Québec financé par la Société d’habitation du Québec[20], mais ce n’est ni obligatoire ni accordé automatiquement. De plus, ces aides financières ne sont pas réservées au secteur sans but lucratif et peuvent être utilisées par le privé, ce qui est inacceptable sauf dans les cas d’urgence. Il faut donc corriger ces lacunes.
Par ailleurs, le secteur hors marché doit viser une abordabilité immédiate des logements construits ou achetés. Il peut être tentant, dans l’objectif d’accroitre plus rapidement le parc de logements non spéculatifs ou encore de faire diminuer les contributions publiques (ce que le gouvernement Legault encourage fortement), de miser sur une « abordabilité à long terme ». Certains organismes sans but lucratif pourraient même opter pour la réalisation de « logements intermédiaires abordables », selon le nouveau concept introduit par le gouvernement de la Coalition avenir Québec[21]. Le loyer peut y atteindre « 150 % des loyers maximaux reconnus par la SHQ pour le PHAQ ou le loyer basé sur les coûts réels », comme le permet le Programme de financement en habitation adopté le 19 mars 2025[22].
La logique sous-tendant le discours sur « l’abordabilité à long terme » est que, même s’ils sont chers au départ, les loyers se distanceront progressivement de ceux du privé, en raison d’augmentations de loyer moins importantes. Cette hypothèse n’est pas totalement fausse, comme l’ont démontré les expériences antérieures de logement social et communautaire. Le problème, c’est que ce sont des ménages ayant davantage de moyens financiers qui pourront, dans un premier temps, accéder sans trop d’efforts aux logements réalisés et que cet état de fait risque de se prolonger.
Des groupes de locataires s’inquiètent de voir des logements qualifiés de hors marché se développer dans leurs milieux, alors que leurs loyers sont beaucoup trop élevés, et qu’ils peuvent avoir un effet d’embourgeoisement, contribuant à la hausse des loyers des logements environnants.
Garantir la gouvernance démocratique
Si la formule coopérative en habitation repose sur l’implication à tous les niveaux des membres locataires, la gouvernance démocratique et la participation des résidents et résidentes aux décisions qui les concernent n’ont pas toujours représenté des acquis dans les autres formules de logement social.
Dans les HLM, les relations entre les offices municipaux d’habitation et les locataires ont pendant des décennies été marquées au sceau de l’autoritarisme ou du paternalisme. Les longues et parfois difficiles luttes menées par des associations locales de locataires de HLM et, à partir de 1993, de la Fédération des locataires d’habitations à loyer modique du Québec (FLHLMQ)[23], réussissent toutefois à faire bouger les choses.
À l’automne 2002, au moment de l’adoption du projet de loi 49, on peut carrément parler d’une « petite révolution dans les HLM ». La loi[24] reconnait les associations de locataires, de même que leur droit de choisir les locataires siégeant sur les conseils d’administration des offices. Une nouvelle structure démocratique, les comités consultatifs de résidents et résidentes (CCR), est également mise en place. Elle est invitée à se prononcer sur une série d’enjeux, dont les règlements d’immeubles et la planification des travaux majeurs de rénovation. Bien sûr, des réticences parfois très fortes existent toujours dans une partie des offices d’habitation, mais elles sont de plus en plus minoritaires. Ces acquis ne s’appliquent cependant pas dans les logements publics gérés par les offices ou par des sociétés paramunicipales comme la Société d’habitation et de développement de Montréal. Ce n’est pas non plus le cas dans le reste du Canada.
Les OSBL d’habitation ne sont soumis à aucune obligation légale en ce qui a trait à la participation démocratique des locataires et à leur place sur les conseils d’administration. Des programmes de financement peuvent toutefois exiger une telle participation. C’était le cas d’AccèsLogis qui obligeait « qu’un tiers des administrateurs soit élu par et parmi les locataires des immeubles (ou leur représentant) dont l’OBNL est propriétaire, lors d’une assemblée générale de ses membres convoquée à cette fin[25] ».
Le Réseau québécois des OSBL d’habitation (RQOH) encourage l’implication des locataires : « Dans tous les cas, une vie associative dynamique, qui favorise la participation des membres, est essentielle au bon fonctionnement de l’organisme[26] ». La forme de participation démocratique peut varier : présence aux conseils d’administration, formation de comités de locataires, possibilité pour les locataires d’être membres de l’organisme et de participer à ses assemblées générales.
L’enjeu de la gouvernance démocratique se pose de façon encore plus aigüe dans le contexte actuel : programmes de financement ne comprenant aucune exigence à cet égard ; volonté de « changer d’échelle », en favorisant la formation de plus gros organismes.
Certains faits récents alimentent les inquiétudes. Dans les premiers mois de 2022, deux conseils d’administration d’OSBL d’habitation, le Faubourg Mena’sen de Sherbrooke et Villa Belle Rivière de Richelieu, ont vendu leurs immeubles à des investisseurs privés, sans aucune forme de consultation des locataires qui ont été mis devant des faits accomplis[27]. Les pressions du RQOH et de la Fédération régionale des OSBL d’habitation de la Montérégie et de l’Estrie (FROHME) ont convaincu le gouvernement québécois de légiférer à ce sujet en juin 2022 en modifiant la Partie III de la Loi sur les compagnies. Toute vente ou aliénation d’immeuble « financé publiquement pour sa réalisation » doit dorénavant obtenir l’autorisation du Ministère. La RQOH ou les fédérations d’OSBL ont aussi la possibilité de s’exprimer sur une éventuelle transaction.
Malgré ces progrès, la porte n’est pas totalement fermée à des ventes d’immeubles appartenant à des OSBL, encore moins s’ils n’ont pas été financés par le gouvernement. Le statut sans but lucratif n’est donc pas encore protégé suffisamment.
Une tendance dangereuse commence par ailleurs à se manifester, soit la formation d’OSBL d’habitation par des intérêts privés. Le quotidien Le Soleil du 22 mars 2025[28] en fournit un exemple éloquent en révélant que quatre promoteurs privés, Biophilia, Cloriacité, Immostar et Maître Carré, ont mis sur pied un OSBL dans l’objectif de construire, à l’aide de subventions gouvernementales, 25 000 logements hors marché d’ici 10 ans dans l’ensemble des régions du Québec. En quoi la gestion d’un tel organisme est-elle démocratique et en quoi la place de ses locataires serait-elle différente de celle qui leur est accordée sur le marché privé ?
De plus, de nombreux offices d’habitation créent des OSBL affiliés, ce qui a pour effet volontaire ou non d’échapper aux obligations démocratiques qui encadrent désormais la gestion des HLM.
Dans un tel contexte, il est impératif de resserrer les règles entourant la participation des locataires dans les instances des OSBL et en particulier des plus gros qui ne se définissent pas comme des organismes d’action communautaire. Voilà un sujet sur lequel tous les organismes sans but lucratif en habitation souhaitant changer d’échelle et se professionnaliser devraient réfléchir impérativement en prenant connaissance des expériences positives que certains ont développées en ce sens.
Les différents paliers de gouvernement incluant les villes doivent également faire en sorte que tous leurs programmes de financement quels qu’ils soient (y compris s’ils transitent par des intermédiaires) et plus largement l’octroi d’autres ressources publiques (terrains, prêts, etc.) comprennent des balises claires sur la gouvernance et le contrôle démocratique des organismes dans l’objectif d’assurer le bon fonctionnement et la pérennité du caractère sans but lucratif des logements financés.
Par exemple, chaque OSBL devrait disposer d’un membrariat actif, plus large que les membres de son conseil d’administration et ses gestionnaires. Les locataires devraient pouvoir en faire partie si c’est leur volonté, tout comme les organismes d’action communautaire autonome du territoire concerné. De plus, une majorité des sièges du conseil d’administration d’un OSBL devrait être occupée par des locataires ou des représentants et représentantes d’organismes communautaires. Des comités consultatifs de locataires pourraient aussi être mis sur pied, à l’image des CCR dans les HLM.
Des modifications devraient également être apportées à la section de la Loi des compagnies touchant les OSBL, ne serait-ce que pour interdire toute possibilité de vente d’immeubles à vocation sans but lucratif à moins que ce ne soit à un autre OSBL ou à un organisme public ou coopératif. Alors que la fin des conventions signées avant 1994[29] avec le fédéral va s’accélérer, il faudra aussi faire de même avec les HLM et les autres logements publics gérés par les offices d’habitation. Les expériences de privatisation de logements sociaux vécues en Grande-Bretagne dans les années 1980, puis dans d’autres pays européens comme l’Allemagne, les Pays-Bas et la France[30], et même dans certaines provinces canadiennes, doivent nous convaincre de la nécessité de faire preuve de vigilance, même si, pour le moment, le Québec est très loin de ces réalités.
Répondre aux besoins des communautés
Une autre force du logement social est sa capacité à répondre à des besoins et des volontés du milieu.
De nombreux projets de coopératives, d’OSBL et même de HLM ont été réalisés au terme de luttes citoyennes visant à s’opposer à des démolitions massives, à s’assurer que des projets de développement immobilier répondent aux besoins de la population locale, à freiner la spéculation ou l’embourgeoisement, à obtenir la réalisation d’appartements à bas loyer où les locataires ont leur mot à dire sur leurs conditions d’habitation et de vie, etc.[31]
Les maisons de chambres sans but lucratif réalisées à partir de l’Année internationale du logement des sans-abri en 1987 visaient pour leur part à répondre aux inquiétudes et aux demandes exprimées par les organismes intervenant en itinérance. Il en est de même de plusieurs autres projets de logements avec support communautaire développés par la suite en vertu d’AccèsLogis[32].
De multiples projets d’OSBL répondant à une variété de besoins ont été réalisés à l’initiative d’organismes communautaires comme des groupes en santé mentale, des associations de personnes en situation de handicap, des centres de femmes, des organismes intervenant en violence conjugale ou auprès de jeunes en difficulté, des regroupements d’ainé·e·s, etc.
Grâce à leur présence partout au Québec et aux liens étroits qu’ils ont tissés avec leur communauté, la plupart des groupes de ressources techniques ont aussi réussi à mener des projets à terme dans toutes sortes de milieux, y compris les moins populeux. Ils ont ainsi pu jouer un rôle positif dans des villes et villages en voie de dévitalisation.
Comment cette capacité de répondre aux besoins des diverses communautés pourra-t-elle être assurée par des organismes de plus grande taille, à la recherche d’opportunités d’affaires, voulant développer à grande échelle et parfois dans plusieurs régions ? La question reste entière et mérite d’être abordée ouvertement.
De la collaboration, mais aussi des débats
Aussi essentiel soit-il, compte tenu de l’étendue et de la profondeur des problèmes de logement, l’objectif d’atteindre au moins 20 % de logements sociaux représente un défi considérable. Il exigera une vaste mobilisation de tous les acteurs de l’habitation sociale et communautaire, mais aussi d’autres milieux – syndicaux, municipaux, sociaux, économiques, politiques, etc. La population elle-même devra adhérer à une telle vision pour que celle-ci ait des chances de se matérialiser.
Cette vision nécessitera des investissements majeurs de la part des différents paliers de gouvernement. Nous savons que ces investissements ne sont pas de simples dépenses et qu’elles généreront des retombées économiques et sociales très significatives[33]. Les autorités politiques ne manqueront toutefois pas l’occasion d’en brandir les coûts en affirmant qu’il serait irresponsable d’aller de l’avant avec un objectif aussi ambitieux. Il faudra donc démontrer la faisabilité d’un tel chantier et les moyens de le financer sans renoncer à d’autres investissements eux aussi essentiels et sans augmenter tous les impôts. Un travail colossal a déjà été fait à ce sujet par diverses organisations, notamment par la Coalition Main rouge[34]. Elles devront être mises à contribution. Il faut par ailleurs rappeler que de ne pas financer de logement a aussi un coût et qu’il est énorme[35].
Il faudra également contraindre les gouvernements à cesser de mettre leurs investissements en habitation à la merci des arbitrages budgétaires annuels pour plutôt annoncer des plans à long terme, ce qu’a tenté de faire la Stratégie nationale sur le logement, mais en misant sur les mauvaises initiatives.
L’ampleur du travail à accomplir et des obstacles à surmonter exige une collaboration étroite entre l’ensemble des organisations concernées. Pour être fructueuse, elle ne pourra cependant pas faire l’économie de débats, francs et ouverts, ne serait-ce que pour s’entendre clairement sur les termes utilisés, par exemple sur ce qui est inclus ou non dans les expressions « logement hors marché », « logement sans but lucratif », « logement abordable » ou « logement social ». En ce sens, les préoccupations exposées dans ce texte devront entre autres être abordées, en évitant les consensus de surface et les formules alambiquées pouvant donner lieu à toutes sortes d’interprétations. Nous estimons, pour notre part, que le milieu communautaire en habitation a atteint une maturité suffisante pour y parvenir. D’ici là, le FRAPRU et ses membres continueront à promouvoir la nécessité de doubler le nombre de logements sociaux au Québec d’ici 2040.
Par Véronique Laflamme, organisatrice communautaire et porte-parole du FRAPRU et François Saillant, militant communautaire et politique et ex-coordonnateur du FRAPRU
- François Saillant est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont Lutter pour un toit, Montréal, Écosociété, 2018 et Dans la rue. Une histoire du FRAPRU et des luttes pour le logement au Québec, Écosociété, 2024. FRAPRU : Front d’action populaire en réaménagement urbain. ↑
- Cette expression date du tournant des années 2000. Elle répond alors à la volonté des organismes communautaires en habitation se réclamant de l’économie sociale de se distinguer du seul logement social, à tort identifié aux HLM (habitations à loyer modique) et à la seule réponse aux besoins des ménages à plus faible revenu. Longtemps réticents, les organismes de défense collective des droits, comme le FRAPRU, s’habituent à l’expression, tout en continuant pour leur part de ne parler que de logement social en y incluant les logements publics, les coopératives et les OSBL (organismes sans but lucratif) d’habitation, comme cela avait toujours fait consensus avant le retrait du gouvernement fédéral. ↑
- Jusque-là, tous les logements sociaux réalisés au Québec l’étaient majoritairement avec des fonds fédéraux. La décision d’Ottawa de se retirer du financement de nouveaux logements sociaux à partir du 1er janvier 1994 a été prise par le gouvernement progressiste-conservateur en avril 1993, mais des élections ayant eu lieu entretemps, c’est au Parti libéral, nouvellement élu, qu’est revenu l’odieux de la mettre en application. ↑
- Le volet social du programme permettra la réalisation de 5271 logements sociaux et communautaires, alors que son volet privé accordera des subventions pour 3180 appartements. ↑
- Ce n’était pas le cas dans toutes les provinces. ↑
- Ce fut le cas de tous les budgets présentés par le ministre des Finances, Éric Girard, à l’exception de celui de 2021-2022 qui annonça le financement de 500 nouveaux logements par AccèsLogis. ↑
- Lire à ce sujet les critiques de David Madden et Peter Marcuse, Défendre le logement. Nos foyers, leurs profits, Montréal, Écosociété, 2024 et Ricardo Tranjan, La classe locataire, Montréal, Québec Amérique, 2025. ↑
- Des conditions sont fixées pour l’obtention du statut de « développeur qualifié » dont une expérience minimale de 10 ans en développement, construction et exploitation de projets immobiliers, de même que la capacité financière de réaliser des projets. À l’automne 2025, sept organismes s’étaient vu accorder ce statut dont deux développeurs privés et des OSBL au statut douteux. Depuis le 7 mai 2025, les « développeurs qualifiés » font l’objet d’un volet spécifique du PHAQ. ↑
- C’est le cas d’Interloge et de la Société d’habitation populaire de l’Est de Montréal (SHAPEM), fondés respectivement en 1978 et 1988. ↑
- Formée au départ de 8 organisations membres, elle en compte maintenant 28 dont des membres associés. ↑
- Voir : Zacharie Goudreault, « Front commun pour protéger les locataires du Manoir Lafontaine », Le Devoir, 23 avril 2021 et Jeanne Corriveau, « Le Manoir Lafontaine mis à l’abri de la spéculation », Le Devoir, 12 juin 2023. Le terme rénoviction fait référence à une pratique selon laquelle un propriétaire évince illégalement une ou un locataire de son immeuble sous prétexte qu’il souhaite faire des rénovations. ↑
- Le consensus à ce sujet est clair lors des journées d’étude organisées par la Fédération des OSBL d’habitation de Montréal (FOHM) en mai 2024 sur le thème Perspectives internationales sur le logement social et communautaire. ↑
- Ville de Montréal, Rapport final. Chantier Montréal abordable. Pour une ville abordable et résiliente, Montréal, 2024. ↑
- Projet de Plan d’urbanisme et de mobilité 2050, Partie 1 – Le cadre de référence, Chapitre 2 – La Stratégie montréalaise, Montréal, 2024, p. 67. ↑
- Ville de Montréal, Montréal investit dans les organismes à but non lucratif d’habitation pour stimuler le développement de logements hors marché, communiqué, 10 juin 2025. ↑
- < https://www.frapru.qc.ca/socialisation/>. ↑
- Selon le FRAPRU, la construction ou la rénovation de résidences étudiantes relève toutefois de la responsabilité des établissements d’enseignement et donc du ministère de l’Éducation. Elles sont présentement éligibles au PHAQ. ↑
- Malheureusement trop souvent démantelés par les autorités municipales au détriment des droits des personnes itinérantes. ↑
- La seule exception a été le volet social du programme Logement abordable Québec instauré en 2002, mais celui-ci n’a pas duré très longtemps et comprenait un pourcentage de subventions gouvernementales plus élevé qui, en théorie, devaient permettre d’abaisser le coût des loyers. ↑
- Contrairement à ce qui était le cas dans AccèsLogis, le supplément est géré séparément dans le PHAQ. ↑
- Le gouvernement Legault s’est inspiré d’une pratique présente en France. Elle y est qualifiée de logement social intermédiaire ou logement locatif intermédiaire et s’adresse à la classe moyenne. ↑
- Société d’habitation du Québec, Programme de financement en habitation, Cadre normatif 2025-2029, version administrative au 19 mars 2025, p. 2. ↑
- Ces luttes sont souvent appuyées concrètement par des membres du personnel des offices, ainsi que par des organismes communautaires. ↑
- Loi modifiant la Loi sur la Société d’habitation du Québec. ↑
- Société d’habitation du Québec, Guide d’élaboration et de réalisation des projets – Programme AccèsLogis Québec, janvier 2020, p. 3. ↑
- Réseau québécois des OSBL d’habitation, Gestion locative en OSBL d’habitation. Manuel du participant, édition février 2021, p. 65. ↑
- Si ces deux cas ont été largement publicisés, on peut soupçonner qu’ils ne sont pas les seuls. Il est malheureusement extrêmement difficile de savoir ce qui est arrivé de tous les ensembles de logements financés par le gouvernement fédéral avant 1994. Même la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) qui les a subventionnés l’ignore. ↑
- Chloé Pouliot, « Quatre promoteurs aspirent à bâtir 25 000 logements accessibles », Le Soleil, 22 mars 2025. ↑
- Même si le gouvernement fédéral ne finance plus directement de nouveaux logements sociaux, il a dû respecter les ententes de financement à long terme prises avant 1994. Il devait donc continuer à les subventionner, mais aussi à les encadrer, pendant une période pouvant aller jusqu’à 35 ou même 50 ans. Or, ces ententes se terminent presque toutes d’ici la fin de la présente décennie. Dans le cas des HLM, ça signifie que le gouvernement québécois se retrouvera seul à assumer toute la facture d’un parc vieillissant de logements, ce qui pourrait le convaincre de hausser les loyers de leurs locataires ou de se départir d’une partie des ensembles de logements. ↑
- Ces expériences sont très différentes l’une de l’autre. Par exemple, dans la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher en 1980, il s’agissait d’utiliser le « right to buy » pour vendre aux locataires les mieux nanti·e·s des immeubles, ce qui en réduisait l’offre pour les ménages en besoin. En Allemagne, c’est à des investisseurs privés que des logements sociaux ont été cédés en grande quantité. ↑
- François Saillant, Lutter pour un toit. Douze batailles pour le logement au Québec, Montréal, Écosociété, 2018 et François Saillant, Dans la rue. Une histoire du FRAPRU et des luttes pour le logement au Québec, Écosociété, 2024. ↑
- Logemen’occupe, Des logements qui font reculer l’itinérance, 2024. ↑
- En mai 2025, l’Association des groupes de ressources techniques du Québec (AGRTQ) a publié une étude convaincante à ce sujet : Le logement social et communautaire : un investissement qui rapporte au Québec. ↑
- Coalition Main rouge, Pour une société plus juste. Nous avons les moyens de faire autrement, automne 2021. ↑
- Ferdaous Roussafi, Manque de logements adéquats : quels coûts pour la prospérité économique ? La facture collective de la crise du logement au Québec, Montréal, Observatoire québécois des inégalités, 2025. ↑

Le projet de souveraineté néocoloniale du Parti québécois : une fausse perspective
L'indépendance est la condition matérielle d'une rupture avec un État impérialiste qui sacrifie les territoires, l'environnement, les services publics et les droits démocratiques. Il faut redonner à l'indépendance son sens véritable : un outil de libération collective. Elle ne se fera pas en cherchant à amadouer un gouvernement américain autoritaire, qui ne sera jamais un allié de l'émancipation québécoise. Elle implique la sortie des alliances militaires et la construction de solidarités transnationales contre la guerre, l'austérité et l'autoritarisme.
1. La stratégie à la base de la reconstruction du Parti québécois
Le Parti québécois a amorcé sa reconstruction à partir d'un recul historique marqué par l'échec électoral de 2022. Le PQ n'a alors remporté que trois sièges à l'Assemblée nationale du Québec et n'a obtenu que 14,6 % des suffrages exprimés. Cette période de creux de la vague a forcé la direction péquiste à revoir sa stratégie. Cela a signifié la remise en question d'une orientation qui, en marginalisant ou en reportant sine die la tenue d'un référendum, ne visait en fait qu'à faire du PQ un parti se limitant à la gestion d'un gouvernement provincial.
Cette orientation, défendue par les différentes directions du PQ depuis la défaite de 1995, avait conduit le parti à recevoir un soutien beaucoup plus faible que la proportion de la population qui se disait souverainiste.
Sous la direction de Paul St-Pierre Plamondon, le PQ a choisi de placer l'indépendance comme son objectif stratégique central et a proposé de tenir un référendum dès un premier mandat. Le PQ a arrimé sa perspective indépendantiste à un nationalisme identitaire qui fait de l'immigration le bouc émissaire des maux sociaux du Québec. Il a cherché à concurrencer le gouvernement de la CAQ sur le terrain du nationalisme identitaire et à dénoncer l'incapacité du gouvernement Legault à obtenir des concessions significatives du gouvernement fédéral. Il a facilement pu démontrer que la « troisième voie » de Legault était une faillite et ne débouchait sur aucune réforme du fédéralisme permettant le renforcement de l'autonomie du Québec dans la fédération canadienne.
Combinée à l'échec de cette troisième voie, à la poursuite de politiques néolibérales dans les domaines de la santé et de l'éducation et à une politique économique fondée sur la distribution d'argent public aux multinationales — sans parler des nombreux scandales frappant ce gouvernement —, cette situation a conduit à l'effondrement du soutien au gouvernement Legault. C'est en s'appuyant sur les échecs et le discrédit du gouvernement de la CAQ à tous ces niveaux que le PQ a su se reconstruire, en profitant également de la crise de direction du PLQ et de la crise d'orientation de Québec solidaire.
2. Intégration directe et disciplinée au bloc américain
Historiquement, Jacques Parizeau et Bernard Landry soutenaient le libre-échange avec les États-Unis, car, pour eux, il permettait de désenclaver l'économie québécoise et de réduire sa dépendance historique envers le marché canadien. L'accès direct au marché américain devait permettre au Québec de se passer du cadre économique canadien après l'indépendance et de rassurer les organisations patronales qui soutenaient, à l'encontre des organisations syndicales, ce ralliement au libre-échange.
La question se pose maintenant dans un nouveau contexte. Le gouvernement Trump a lancé une guerre commerciale contre ses alliés, Canada compris. Il utilise les tarifs comme un instrument de chantage pour faire pression sur les politiques canadiennes et québécoises et pour favoriser le transfert d'une partie de la production manufacturière vers les États-Unis. Ce gouvernement mène une politique de militarisation à outrance de son économie. Il nie l'existence de la crise climatique et soutient la relance des industries fossiles. Il cherche à opérer une expulsion massive des personnes migrantes n'ayant pas de statut légal aux États-Unis. On assiste à une opération de fascisation de la société américaine et à des attaques systématiques contre les droits de la population.
Pourtant, la direction du PQ ne dénonce en aucune façon les dérives autoritaires du gouvernement américain. PSPP va même jusqu'à dénoncer le Canada comme un mauvais voisin des États-Unis, car il tarde à se rendre aux demandes du gouvernement Trump en ce qui concerne les politiques migratoires. Le PQ abandonne toute ambiguïté quant à son insertion dans l'ordre nord-américain et assume une intégration renforcée à cet espace dominé par les États-Unis, faisant de l'indépendance non pas un outil d'émancipation, mais un mécanisme d'adaptation à l'ordre impérial existant.
Ce repositionnement s'est cristallisé lors du congrès du Parti québécois, où s'est affirmé un réalignement géopolitique majeur. Le PQ y redéfinit non seulement ses alliances internationales, mais aussi le type de société et de rapports de classe qu'il entend promouvoir. La rupture avec le projet de souveraineté-association est désormais actée : il n'est plus question d'institutions communes négociées ni de rapports égalitaires, mais d'un affaiblissement stratégique de l'État canadien afin de mieux se positionner comme partenaire régional fiable de Washington.
Le PQ va jusqu'à s'appuyer sur les forces centrifuges qui minent l'unité canadienne, notamment certains courants séparatistes en Alberta, non pas par solidarité démocratique, mais pour servir une stratégie de recomposition favorable aux intérêts américains. Les intérêts du Québec seraient ainsi alignés sur ceux de l'empire américain.
Ce ralliement s'accompagne d'un silence assourdissant sur le processus de fascisation en cours aux États-Unis. Aucune critique de la dérive autoritaire du gouvernement Trump, aucune dénonciation de son bellicisme, de son extractivisme brutal, de sa négation de la crise climatique ou de ses politiques d'expulsion massive. Si l'adhésion à l'OTAN est au programme du PQ depuis la fin des années 1970, elle est désormais revendiquée sans nuance : un Québec indépendant serait un allié discipliné de l'impérialisme américain. Pire encore, le PQ reprend certains éléments du discours idéologique trumpiste, critique les accords commerciaux du Canada avec la Chine au nom des intérêts des entreprises québécoises et cherche une relation de bon-ententisme avec une administration qui vise ouvertement la vassalisation du continent.
L'indépendance proposée est ainsi néocoloniale : elle s'inscrit dans une logique d'accommodement avec l'empire américain, au moment même où celui-ci adopte des politiques d'extrême droite.
3. Un parti au service du patronat québécois
Sur le terrain économique, le PQ confirme son alignement de classe. L'abolition du Fonds de développement économique, combinée à la réduction du fardeau fiscal des PME, s'inscrit dans une logique de sécurisation du capital. S'il critique parfois les subventions massives aux multinationales, ce n'est pas pour remettre en cause le pouvoir du capital, mais pour mieux redistribuer les avantages fiscaux en faveur du patronat québécois.
La baisse des impôts, l'allègement des contraintes réglementaires et l'ouverture à l'exploitation des hydrocarbures témoignent d'une écologie d'ajustement qui ne remet nullement en cause l'extractivisme. Il n'y a aucune perspective de décroissance matérielle ni de rupture avec le capitalisme fossile. Les revendications sociales et culturelles mises de l'avant — défense partielle des travailleurs et travailleuses, défense de la langue française, critiques limitées du système scolaire à trois vitesses, appui à la culture québécoise — relèvent davantage du vernis social que d'un projet de transformation émancipateur. Elles ne s'opposent en rien à une inflexion conservatrice profonde.
4. La question migratoire : variable d'ajustement économique et identitaire
La politique migratoire du PQ s'inscrit pleinement dans cette orientation. La réduction massive des seuils d'immigration, les plafonds stricts imposés aux travailleurs et travailleuses temporaires et aux étudiant·e·s internationaux·ales ne visent pas à lutter contre la surexploitation, mais à réduire l'immigration. Le PQ de PSPP ne manifeste aucune volonté d'élargir les droits des personnes migrantes, ni aucune stratégie sérieuse pour combattre la précarisation structurelle de cette population.
Au contraire, ces politiques renforcent les divisions entre travailleurs et travailleuses, alimentent la concurrence par le bas et désignent l'immigration comme une menace pour la nation et la langue française. Le PQ reprend ainsi la rhétorique de la « louisianisation » du Québec, faisant écho aux discours de la CAQ et contribuant à banaliser une vision ethnicisée de la nation et à présenter une partie importante de la population du Québec comme un danger pour celle-ci.
5. Une souveraineté de façade ou une indépendance de pacotille
La souveraineté péquiste est une indépendance croupion, strictement compatible avec l'ordre impérial existant. Elle ne comporte aucune rupture avec le capital extractif, aucune émancipation populaire, aucune remise en cause du pouvoir des élites économiques et technocratiques. Elle vise avant tout à renforcer la position des capitalistes francophones au sein du marché nord-américain. L'indépendance n'est pas conçue comme une reprise collective du contrôle sur l'économie ou comme un processus ouvrant sur l'élargissement de la démocratie, mais comme une opération de sécurisation du capital visant à faire du Québec un espace encore plus compétitif, fiscalement attrayant et déréglementé.
L'indépendance devient un mot vide. La souveraineté économique et culturelle passe à la trappe. La politique étrangère n'est plus qu'une simple déclinaison des rapports de force imposés par Washington.
6. La libération nationale doit être liée à un projet de société
Soit l'indépendance s'inscrira dans une démarche anti-impérialiste claire, soit elle ne sera qu'une nouvelle forme de dépendance. Faire l'indépendance, c'est rompre avec l'État canadien promoteur du militarisme et du capitalisme fossile, et être capable de remettre en cause l'ensemble de ses institutions. Cette rupture ne pourra advenir sans la construction d'un vaste mouvement populaire, capable de se déployer à l'échelle du Québec comme du reste du Canada, en alliance avec les Premières Nations.
L'indépendance est la condition matérielle d'une rupture avec un État impérialiste qui sacrifie les territoires, l'environnement, les services publics et les droits démocratiques. Il faut redonner à l'indépendance son sens véritable : un outil de libération collective. Elle ne se fera pas en cherchant à amadouer un gouvernement américain autoritaire, qui ne sera jamais un allié de l'émancipation québécoise. Elle implique la sortie des alliances militaires et la construction de solidarités transnationales contre la guerre, l'austérité et l'autoritarisme.
7. Québec solidaire peut être comme alternative indépendantiste véritable
Pour incarner une alternative réelle, Québec solidaire doit assumer pleinement la construction des rapports de force nécessaires à l'indépendance. Cela passe par une implication directe dans les mobilisations syndicales, populaires et écologistes, par l'opposition frontale aux lois liberticides du gouvernement Legault et par la reconstruction de liens durables avec les classes populaires.
QS doit intervenir avec des revendications claires sur le logement, l'inflation, les services publics et le chaos écologique : gel des loyers, construction de 100 000 logements sociaux publics et coopératifs écoénergétiques, gratuité et extension des transports collectifs, investissements massifs en santé et en éducation, fiscalité réellement redistributive, soutien aux régions.
Cela implique une politique de frontières ouvertes, l'accueil des personnes réfugiées, la reconnaissance de la plurinationalité et un projet de pays où l'économie sert le bien commun. Nationaliser l'énergie et protéger Hydro-Québec de sa privatisation, nationaliser les mines et les forêts sous contrôle des travailleurs et des communautés, reprendre collectivement le contrôle de nos richesses : voilà les bases d'une indépendance réelle, inclusive et radicale, capable de rompre avec l'ordre impérial nord-américain et de construire un Québec solidaire, démocratique et écologiste.
Québec solidaire doit dire ouvertement : nous voulons un pays où l'économie sert le bien commun, où les richesses collectives sont partagées, où les Premiers Peuples participent à une refondation plurinationale du pays, où la transition écologique n'est pas un supplément d'âme mais le cœur du projet national, où la souveraineté énergétique, alimentaire et industrielle libère le Québec de la dépendance envers les multinationales et l'ordre impérial nord-américain. C'est une orientation stratégique indispensable à une indépendance réelle, à une véritable libération nationale. Voilà le sens du combat indépendantiste de Québec solidaire.

Les médias de l’establishment plaident pour le service militaire obligatoire
Les médias de l'establishment plaident pour le service obligatoire, cultivant discrètement le consentement public à une société plus lourdement armée. Lorsque le Canada a mis fin à la conscription après la Seconde Guerre mondiale, les Canadien·nes ont poussé un soupir de soulagement. Aujourd'hui, les médias de l'élite veulent la rétablir.
28 janvier 2026 |The Breach
Alors que le premier ministre Mark Carney s'engage dans une expansion massive et sans précédent de l'armée canadienne, les médias publient des articles appelant à un service national obligatoire, encensent la conscription dans les pays nordiques et interviewent sans esprit critique des dirigeants militaires qui se lamentent de la baisse du recrutement.
Ces articles soutiennent qu'un renforcement militaire est nécessaire pour prévenir une invasion américaine. En réalité, Carney a augmenté les dépenses militaires pour complaire à Trump, et des hausses majeures du budget de la défense figurent depuis longtemps sur la liste de souhaits de l'élite patronale et du lobby de l'armement.
Plutôt que de jouer leur rôle de critiques ou d'enquêteurs face à ce virage, les médias canadiens fabriquent le consentement.
Clameur pour la conscription
Lors de l'élection fédérale de 2025, Carney a promis que son parti augmenterait les dépenses militaires à deux pour cent du PIB afin de respecter l'exigence de l'OTAN.
Mais une fois les libéraux élus à la tête d'un gouvernement minoritaire, ils se sont engagés à porter ce chiffre à un énorme cinq pour cent d'ici 2035, se conformant ainsi à une cible encore plus élevée exigée par Trump. Cela représente 150 milliards de dollars de fonds publics par année — plus du double de ce que le Canada consacrait à l'armée au sommet de la guerre froide.
Mais une armée n'a pas seulement besoin d'argent. Elle a besoin de soldats. Or, ces dernières années, l'armée canadienne a été confrontée à une « spirale de la mort » marquée par une chute du recrutement.
Carney a donc lancé une campagne de recrutement, augmentant les salaires et les avantages sociaux à l'entrée dans les forces armées. Il prévoit d'ajouter 100 000 Canadien·nes aux réserves militaires et d'en recruter 300 000 autres comme « soldats-citoyens », un groupe de volontaires formés à des compétences telles que le tir, la conduite de camions et le pilotage de drones.
Les médias canadiens avancent en parfaite synchronisation avec lui, publiant des articles qui justifient et soutiennent ses politiques.
En juin, le gouvernement a annoncé une augmentation de 9 milliards de dollars pour les Forces armées canadiennes, incluant des cibles de recrutement plus élevées pour la réserve primaire. Deux jours plus tard, The Globe and Mail publiait un article saluant le financement militaire de Carney. Cette semaine encore, The National Post célébrait la « reconstruction » de l'armée canadienne grâce au plan de financement de 9 milliards de dollars de Carney.
Pour l'instant, les projets de Carney visant à muscler l'armée reposent sur le volontariat. Mais les médias de l'élite plaident déjà pour un service national obligatoire incluant l'enrôlement militaire. On retrouve ces appels dans Maclean's, The National Post et PNI Atlantic News (la branche maritimes du gigantesque réseau médiatique Postmedia).
Même des médias indépendants progressistes ont rejoint le chœur. The Tyee a publié des articles plaidant pour une augmentation des dépenses militaires, appelant à la création d'un corps de défense civile et allant même jusqu'à réclamer explicitement la conscription.
Carney prévoit une expansion massive de l'armée canadienne à l'aide d'une force civile composée de 300 000 volontaires. Crédit : MarkJCarney/X
La campagne médiatique canadienne en faveur de dépenses militaires et de recrutement accrus s'est intensifiée lors de l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022, lorsque les médias affirmaient que le Canada pourrait devenir une cible de Moscou.
Puis, en mai 2024, le premier ministre britannique Rishi Sunak, chef du Parti conservateur du Royaume-Uni, a lancé une idée extravagante pour tenter de redresser son parti alors en difficulté dans les sondages. Sunak a déclaré que, s'il était élu, les jeunes de 18 ans seraient obligés de servir un an dans l'armée ou de se porter volontaires pour la « résilience civile », c'est-à-dire essentiellement du service communautaire.
Même l'ancien chef d'état-major de la marine britannique a qualifié cette idée de « complètement folle ». Pourtant, les médias canadiens lui ont accordé une attention démesurée.
Une collaboratrice du Toronto Star a écrit que Sunak « pourrait avoir involontairement résolu l'une des préoccupations croissantes du Canada ». Notant l'augmentation du nombre de Canadien·nes recourant aux banques alimentaires, elle affirme que « la réponse, ce sont davantage de bénévoles » — plutôt que, par exemple, des gouvernements qui s'attaquent aux géants de l'alimentation ou financent des programmes publics de sécurité alimentaire. Le service militaire n'est mentionné qu'une seule fois dans le premier paragraphe.
The National Post a également soutenu la politique de Sunak, en y ajoutant sa propre touche de guerre culturelle. L'autrice passe l'essentiel de l'article à se plaindre que « les jeunes apprennent à haïr le Canada » et soutient qu'un service national obligatoire pourrait leur inculquer un peu de patriotisme. Elle conclut : « Nous nous illusionnons si nous pensons qu'un jour ou l'autre, nous n'aurons pas à nous battre nous aussi pour notre pays. »
Ces tribunes mettent de l'avant la nécessité d'un « service national » où les jeunes feraient du bénévolat dans des organisations communautaires, tout en minimisant la dimension militaire. Mais les projets de service national constituent en réalité une pression déguisée en faveur du recrutement militaire et des budgets qui l'accompagnent. Dans PNI Atlantic News, un ancien lieutenant-général canadien et un professeur du Collège des Forces canadiennes ont confirmé qu'un service national obligatoire « contribuerait grandement à résoudre le problème de recrutement des Forces ».
De fait, le ministère de la Défense nationale s'est mis à étudier les modèles de conscription des pays nordiques pour orienter sa nouvelle stratégie visant à inciter les fonctionnaires à se porter volontaires pour le service militaire.
En août, un article de CBC News dressait le portrait des armées de conscription finlandaise et suédoise, suggérant que le Canada pourrait vouloir « suivre l'exemple de la Suède ». Sans jamais l'affirmer explicitement, l'article amène le lecteur à conclure que ces alliés de l'OTAN sont lucides face à la menace de guerre et que la conscription constitue une solution raisonnable — voire responsable.
Dans un détour étrange, l'article de la CBC revient sur la guerre d'Hiver de 1939, lorsque la Finlande a repoussé une invasion soviétique, et affirme que cet épisode rappelle pourquoi le service militaire obligatoire est « nécessaire » en Finlande. L'auteur omet de mentionner ce qui a suivi dans l'histoire : la collaboration active de l'armée finlandaise avec l'Allemagne nazie.
Carney a annoncé en août 2025 qu'il dépenserait 2 milliards de dollars pour augmenter la rémunération et les avantages sociaux des militaires. Crédit : MarkJCarney/X
Des cadeaux pour les va-t-en-guerre
Recruter davantage de civils canadiens dans l'armée est une mauvaise idée, qu'il s'agisse de volontaires, de réservistes à temps partiel ou de militaires d'active.
Pousser plus de Canadien·nes à s'enrôler servira à justifier des budgets militaires plus élevés, et des budgets plus élevés entraîneront des campagnes de recrutement encore plus agressives, créant une dynamique auto-entretenue vers une société toujours plus militarisée. Cette militarisation est une concession à Trump, et non une protection contre lui.
Mettre le Canada sur un pied de guerre mal conçu laisse peu de place aux dépenses qui amélioreraient réellement la vie des gens : investissements dans les énergies propres, les soins de santé publics et le transport collectif. N'oublions pas que, tout en élargissant les effectifs militaires et en augmentant les salaires, Carney supprime 40 000 emplois dans la fonction publique.
Derrière la rhétorique du « coudes levés », l'augmentation des dépenses militaires de Carney resserrera les liens du Canada avec les États-Unis. Un programme de l'armée canadienne prévoit de dépenser jusqu'à 500 millions de dollars en équipement américain. Un autre contrat majeur de défense, signé en juillet dernier, comportait des exigences techniques qui ont réduit les candidats à une seule entreprise américaine.
Les armées sont de gigantesques contributrices aux changements climatiques. Les hauts gradés des Forces armées canadiennes ont reconnu que l'institution est infiltrée par des suprémacistes blancs et minée par les inconduites sexuelles. Les signalements de comportements haineux dans l'armée ont explosé au cours de la dernière année.
L'ensemble de notre écosystème médiatique repose sur l'idée que davantage d'armes et de soldats constitue un bien fondamental. Avec la guerre en Ukraine et les menaces de Trump fournissant un prétexte commode, les grands médias canadiens se montrent ravis de célébrer l'énorme expansion militaire de Carney.

Après Kast au Chili, pourquoi l’extrême-droite gagne-t-elle en Amérique latine ?
L'élection à la présidence de José Antonio Kast au Chili, le 14 décembre dernier, le montre une fois de plus : il y a dans le camp de la gauche, chez les progressistes, une sorte de sidération, ou stupeur mêlée d'incompréhension, lorsque l'on en vient à réaliser soudain que l'extrême-droite fascisante peut, en ce premier quart du XXIème siècle, arriver au gouvernement et qui plus est y parvenir par les urnes. Que s'est-il donc passé —et plus particulièrement au Chili, mais pas seulement— pour que de telles tendances si régressives et inquiétantes finissent par s'imposer ?
Après tout, les secteurs populaires chiliens, dans le sillage du coup d'État militaire de 1973 et des politiques néolibérales du général Pinochet, ont bien goûté à la médecine dictatoriale et à ses cruautés et barbaries ! Comment expliquer qu'une partie d'entre eux ait, malgré tout en 2025, choisi d'élire à la tête de leur gouvernement, un fils de nazi non repenti devenu fasciste notoire ? Apparemment c'est à rien n'y comprendre, à moins d'oser s'interroger sur le passé récent et sur les politiques majoritaires menées par la gauche depuis les dernières décennies.
Il nous semble en effet important d'aller plus loin que ne le fait par exemple Christophe Ventura dans Le Monde diplomatique, qui après avoir fait un portrait très fouillé de la montée de l'extrême-droite et de toutes les récentes interventions impérialistes états-unienne en Amérique latine, ne se contente que de rapides allusions aux difficultés de la gauche latino-américaine ainsi qu'à « l'usure des gouvernements progressistes qui ont passé de longues années au pouvoir »(1) . Comme si les orientations politiques prises par la gauche ne jouaient pas un rôle décisif dans le portrait d'ensemble.
C'est la raison pour laquelle nous pensons nécessaire de revenir attentivement sur les points aveugles ou mieux dit sur les difficultés passées des forces progressistes du sous-continent qui en dépit de toutes leurs volontés déclarées n'ont pas su ou pu faire face aux grands défis politiques des dernières décennies. On ne le dira jamais assez, quand la droite-extrême prospère et ne cesse de gagner du terrain, au point de prendre pied dans plus un des gouvernements du monde, c'est parce que la gauche —dans ses courants majoritaires— n'a pas fait ce qu'elle aurait pu ou dû faire !
Il est vrai que nous vivons une époque particulièrement difficile à appréhender ; une époque faite d'inédits et de défis gigantesques, d'"inoui", diraient même certains(2) . Mais en même temps il s'agit d'une époque dans laquelle la gauche a continué à jouer un rôle de premier plan, accumulant au passage certes plus de défaites que de succès, mais lui ouvrant néanmoins la possibilité, en en faisant un bilan sans concession, de tracer quelques lignes directrices alternatives. Des lignes susceptibles d'orienter ses interventions futures autour d'un projet de transformation sociale correspondant à un authentique projet d'émancipation collectif.
D'où l'importance d'oser prendre le temps d'en débattre le plus librement qui soit, sans tabous, ni mises à l'index, sans complaisance non plus, en toute liberté ! Ne serait-ce que pour tenter ensemble d'y voir plus clair.
XXXXX
Dans un capitalisme mondialisé, toujours et encore... la lutte de classes
Ce qui caractérise notre époque —dans le cadre d'un capitalisme chaque fois plus mondialisé, en pleine mutation et à la recherche d'un nouveau souffle—, c'est la combinaison inédite de multiples crises qui inter-agissent les unes avec les autres dont au premier chef la crise climatique ; le tout dopé par la présence de classes possédantes bourgeoises particulièrement prédatrices, mais dont les fractions dominantes sont désormais emportées par le désir insatiable de reconquérir tout ce qui avait été arraché par les classes populaires lors du cycle keynésien précédent, celui des Trentes glorieuses (1945-1975).
Alors qu'aujourd'hui la crise de profitabilité des entreprises ne cesse de s'approfondir malgré les espérances —non encore confirmées— d'une nouvelle révolution technologique menée autour de l'IA, jamais ce qu'il faut bien appeler "la lutte des classes" n'a été —dans les faits —aussi déterminante. Et cela, même si elle a été soigneusement invisibilisée par les élites dominantes, tout comme mise en berne par une partie de gauche, et qu'une série de phénomènes nouveaux d'atomisation sociale en brouillent l'indéniable présence.
Ce terme de luttes de classes, passé de mode, devrait pourtant redevenir central pour tous ceux et celles qui partagent l'idée d'une critique radicale du capitalisme, c'est-à-dire d'une critique qui s'emploie à prendre les choses à la racine. Car il nous offre des clefs décisives pour non seulement comprendre la période dans laquelle nous nous trouvons désormais plongés, mais aussi et surtout pour y définir, depuis la gauche, des stratégies d'intervention à la hauteur des défis rencontrés.
C'est en effet, à un formidable affrontement entre classes possédantes (détenant le capital) et classes populaires (ne détenant que le fruit de leur travail pour vivre ou survivre) auquel nous assistons depuis plusieurs décennies à l'échelle du monde. Un affrontement qui jusqu'à présent s'est soldé par une dégradation croissante des conditions d'existence matérielles comme culturelles des classes populaires.
On en retrouve les indices non seulement dans la montée foudroyante depuis une quarantaine d'années des inégalités économiques entre par exemple le 1% des plus riches et les 50% les plus pauvres(3) , mais aussi dans la dégradation accélérée partout au monde des rapports de force socio-politiques entre droite et gauche, en faveur de la droite extrême. Plus encore, on en retrouve la marque aujourd'hui au coeur de ces espaces d'informations et de communication constitués autour du web et de ses nouvelles technologies de l'information —dont l'IA— qui sont monopolisées par les GAFAM et devenues, par leur opacité même, chaque fois plus synonymes de contrôle et de dépossession sociale, politique et culturelle pour de larges secteurs de la population. Avec en prime sur ce terrain aujourd'hui si décisif, une gauche démunie et profondément déstabilisée.
Il reste que si les classes dominantes et leurs thuriféraires d'extrême-droite profitent de cette dynamique et agissent en conséquence, il faut reconnaitre qu'une grande partie de la gauche —en particulier celle marquée par ses a priori socio-démocrates ou socio-libéraux— ne voit pas les choses ainsi et surfe allégrement sur le déni. Comme si désormais ces confrontations de classes pourtant grandissantes ne comptaient plus vraiment !
Et même si certains autres courants à gauche ont su —comme une réaction légitime— radicaliser leur discours en pointant du doigt avec raison les oppressions de genre, raciales, ou encore décoloniales en les combinant aux prédations environnementales, rares sont ceux qui ont su les lier organiquement à la marche structurante du capitalisme mondialisé contemporain et à la nécessité de travailler à d'authentiques stratégies politiques d'émancipations qui pourraient en dépasser le cadre actuel, et nous pousser à transiter vers un autre monde possible, post-capitaliste. Car ce recul de l'anticapitalisme ainsi que des utopies transformatrices qui traditionnellement l'accompagnent, ont facilité cet émiettement des luttes qui, aujourd'hui se recoupent sans se lier et ne se rejoignent que pour cultiver leurs différences. Pourtant, en filigrane, la marche du capitalisme triomphant est ressentie, en particulier au sein des classes populaires comme un véritable et unique rouleau compresseur duquel la gauche a été incapable de les soustraire, quand elle n'en a pas été, plus ou moins la complice directe !
Résultats : il en découle pour la gauche, une formidable crise de la stratégie politique ; et en réaction, ont fini par fleurir dans de larges secteurs de la population —en particulier dans les secteurs populaires— des sentiments de cynisme grandissant, accompagnés de colères, de désorientation et de ressentiment, en somme "d'angoisses collectives nomades"(4) prêtes à se fixer sur n'importe quel bouc-émissaire dressé par l'extrême-droite à la vindicte publique. Avec toutes les conséquences néfastes que l'on sait. En ce sens, on peut dire que ces phénomènes délétères de raidissement social ou mieux dit encore de « néofascisation en cours » participent pleinement à ce qu'on pourrait appeler avec Ugo Palheta : "la cristallisation politique du désespoir".
XXXXXX
Au Chili : de la révolte de 2019 à l'élection de José Antonio Kast en 2025
C'est dans ce contexte mondial qu'il faut comprendre la victoire de José Antonio Kast lors des dernières élections présidentielles. Et au Chili, on peut en saisir d'autant plus facilement le côté paradoxal, que seulement six ans auparavant –en octobre 2019— s'y étaient exprimées dans la rue de puissantes volontés populaires de changement à l'encontre des legs autoritaires et inégalitaires laissés par la dictature ; legs auxquels le président de droite d'alors Sebastian Piñera, tout comme les différents gouvernements de la Concertation (oscillant au fil des ans entre le centre-droit et le centre-gauche) n'avaient pas vraiment osé ou voulu s'attaquer.
En fait, il s'est agi d'un authentique soulèvement populaire qui s'est déclenché de manière inattendue à l'occasion d'une hausse annoncée du prix du métro de 30 pesos, et qui a pris la forme dès le 19 octobre 2019 de gestes massifs de désobéissance civile et de manifestations gigantesques qui furent —couvre-feux et État d'urgence à l'appui— violemment réprimées : 31 morts, 3748 blessés (dont 427 de lésions oculaires) et près de 20 000 personnes arrêtées. Elles ne prirent cependant fin qu'un mois plus tard et qu'à la suite d'un accord passé entre partis politiques « pour la paix sociale et la nouvelle constitution », tant il semblait –comme l'évoquait le slogan repris par tous les manifestants— que « ce n'est pas 30 pesos, mais trente ans » d'abus avec lesquels il fallait finir.
De quoi révéler l'ampleur des frustrations collectives vécues depuis au moins trois décennies par de larges secteurs de la population chilienne ! Car après le départ du général Pinochet en 1990 et la mise en place de la transition démocratique, de profondes inégalités économiques et sociales se sont creusées au Chili, contribuant à faire de ce dernier, le pays le plus inégalitaire de l'OCDE. Et il s'est installé un régime –largement cautionné par la Concertation— où, pour le bénéfice des plus riches, les systèmes de santé, d'éducation, de retraites et de gestion de l'eau, ont été complètement ou en grande partie privatisés, objets de profits et d'enrichissement démesurés. Le tout garanti –il faut le souligner— par une constitution mise en place en 1980 par le général Pinochet et dont aucun des principes essentiels n'avaient pu être modifiés depuis par les cinq gouvernements de la concertation. Institutionnalisant l'existence d'un État autoritaire ainsi qu'un fossé infranchissable entre la classe politique et la société civile ; laissant ainsi la société entière à la merci d'une série de verrous constitutionnels anti-démocratiques particulièrement efficaces.
Il faut ajouter à ce sombre tableau d'autres éléments non négligeables. Au fil des dérèglements imposés par les diktats néolibéraux du libre marché capitaliste, on a vu au Chili surgir une série de nouveaux problèmes tout à la fois inédits et préoccupants : l'implantation de puissants groupes mafieux dans le sud compliquant la question des autonomies à accorder au peuple mapuche ; mais aussi la fuite en avant incontrôlée dans l'extractivisme minier se heurtant aux conséquences dramatiques du stress hydrique produit par les changements climatiques ; sans parler des difficultés à gérer sur le mode de l'hospitalité démocratique des flux migratoires stimulés par le tout au marché et la « continentalisation » néolibérale de l'économie latino-américaine.
Il y avait donc au Chili des années 2019-2022 —et couplé à bien des colères et frustrations collectives— un indéniable besoin de changement ; un besoin de changements structurels pensés –au sein de larges secteurs de la population— depuis des aspirations collectives à plus d'égalité sociale ainsi qu'à moins d'impunité vis-à-vis des exactions passées de l'ère Pinochet. Et cela, d'autant plus clairement que ce besoin de changement n'a cessé de s'exprimer les mois suivants, cette fois-ci dans les urnes, tant d'ailleurs au moment du plébiscite validant par un « oui » majoritaire la nécessité d'une Convention constitutionnelle (25 octobre 2020) que lors de l'élection des constituants (dont une forte majorité étaient de gauche) les 15-16 mai 2021, puis plus tard à l'occasion de l'élection du nouveau président de gauche, Gabriel Boric (11 mars 2022), avant d'être cependant abruptement stoppé le 4 septembre 2022... lorsque le projet de nouvelle constitution présenté par la gauche, fut refusé lors du plébiscite de sortie par une large majorité électorale.
Il faut préciser en effet que pendant cette crise, toute ces indéniables avancées de gauche se sont effectuées dans un contexte difficile où les forces de gauche –mouvements sociaux comme partis politiques— sont restés profondément divisées, notamment sur la stratégie à suivre, partagées entre les appels à radicaliser la lutte provenant des mouvements sociaux les plus actifs et déterminés (féministe, étudiant, autochtone), et les volontés des partis de gauche (et en particulier d'une grande partie du « Frente Amplio ») de parvenir coûte que coûte, au moment de la crise de 2019, à des compromis politiques avec le gouvernement de Sebastian Piñera, fussent-ils pris derrière des portes closes et sans validation démocratique préalable. Et cela, en grande partie par crainte d'une intervention des forces armées chiliennes, mais pas seulement, par manque aussi de liens étroits avec les forces vives du pays. Car c'est là une des caractéristiques des forces politiques de gauche de cette période, celle d'être peu enracinées dans les mouvements sociaux, et donc de ne pas être l'expression politique des revendications portées par ces mouvements.
Dès lors, il n'a pas émergé au sein des forces politiques chiliennes de gauche une stratégie politique radicale qui puisse entrainer la société, à la différence de ce qui s'était passé lors des processus constituants menés par Hugo Chavez, Rafaël Correa et Évo Morales, au Venezuela, en Équateur et en Bolivie lors de la première décennie des années 2 000, là où existaient autour de la présidence de chacun de ces pays, d'authentiques états-majors politiques de campagne. Et au Chili, cela s'est particulièrement aperçu, au moment de la mise en route de la Convention constitutionnelle, alors qu'une très grande majorité de constituants se situaient en termes de valeurs sociales et culturelles très à gauche de l'échiquier politique, mais sans pour autant disposer d'une perspective politique commune pour en permettre la réalisation effective, et donc pour parvenir à ce que le très avancé projet de constitution qu'ils avaient pu imaginer, puisse être validé majoritairement par la population et résister aux attaques de plus en plus systématiques et concertées de la droite(5) .
Bien plus, avec l'élection de Gabriel Boric à la présidence du Chili –un des protagonistes clé de l'accord de paix promu par les partis politiques au moment su soulèvement d'octobre 2019— s'est très vite imposée « de facto », depuis la présidence une approche politique social-démocrate voire social-libérale qui au-delà de quelques améliorations sociales non négligeables(6) , était loin de répondre à l'ensemble des mécontentements et aspirations au changements existant au sein des classes populaires et qui s'étaient si fortement exprimés en 2019.
Il est vrai que le nouveau président ne disposait pas de majorité de soutien, ni au sénat, ni à la chambre des députés, et qu'enfermé dans les limitations touchant à la Convention constitutionnelle –qu'il avait lui-même acceptées lorsqu'il était à la tête du Frente Amplio—, il n'a pu jouer aucun rôle décisif pour orienter les travaux de la convention constitutionnelle et leur offrir une perspective stratégique dotée de quelque chance de victoire. Il est vrai aussi que suite à la défaite du plébiscite du 4 septembre 2022, ses marges de manœuvre politique avaient considérablement diminué, et qu'il n'a pu par la suite mener à bien –dans le cadre d'un strict respect de toutes les règles du marché néolibéral(7) — que certaines réformes très ciblées qu'acceptaient de négocier les oppositions de droite (8), dont celles proposées par la communiste Jeannette Jara, celle-là même qui sera la candidate défaite des forces progressistes, contre José Antonio Kast, en décembre 2025.
Il est vrai surtout que le gouvernement Boric a choisi de rester corseté dans des limites institutionnelles qu'il n'a jamais voulu transgresser, notamment en n'appelant pas à des mobilisations sociales de grande ampleur contre les projets de la droite(9) .
Il est vrai enfin que le gouvernement Boric s'est vu –parfois à son corps défendant— participé activement au renforcement d'un Etat fort, avec sous sa présidence le maintien de l'état d'exception en territoire Mapuche, la poursuite vaille que vaille de la criminalisation des mouvements sociaux, et le renforcement du pouvoir des forces de répression, notamment pour pourchasser les immigrés sans papiers. En ce sens les manifestants, les éborgnés et les blessés de la révolte de 2019 pouvaient bien crier avec quelque raison : « Tout ça pour ça ? »
Résultats : loin d'apparaître comme ce président qui ouvrait à nouveau pour le Chili ces nouvelles avenues de liberté dont en 1973 avait parlé avant de mourir Salvador Allende, son gouvernement s'est bien vite retrouvé la cible facile des attaques orchestrées par la droite et la droite-extrême, devenant le responsable tout choisi des maux dont pouvait pâtir le pays. Laissant à l'extrême droite en général, et à Kast en particulier, le champ nécessaire pour surfer sur ces mécontentement latents et se présenter comme le candidat... paradoxalement... du changement véritable.
Les résultats électoraux du deuxième tour des élections présidentielles du 14 décembre 2025, nous donnent cependant une image plus précise de ce qui s'est vraiment joué dans les urnes, et par conséquent comprendre quelques-uns des raisons de fond qui peuvent rendre compte du succès de l'extrême-droite au Chili de 2025.
Même si au sein des grandes villes, José Antonio Kast est largement majoritaire dans les quartiers chics des grandes agglomérations (jusqu'à 90% !), il l'emporte également et largement dans le centre/sud agricole du pays ainsi que dans les régions de la frontière nord. Et cela, grâce au report de voix de Parisi, le candidat populiste du Parti des gens, qui a obtenu près de 20% des voix au premier tour. Le contraste est saisissant : dans les grands centres urbains, comme Santiago et Valparaiso, les frontières sociales sont globalement respectées : quartiers riches pour Kast et quartiers populaires pour Jara. Ce sont d'ailleurs les villes où les mobilisations ont été fortes en 2019, y compris avant cette année décisive, ce qui peut expliquer ce réflexe de classe. Par contre dans les campagnes, les villes moyennes et les petites villes, le vote populaire a été gagné par Kast, en particulier dans les zones à faibles revenus.
On peut donc se demander : pourquoi la gauche a-t-elle perdu dans ces régions le vote populaire ?
Au-delà bien entendu du puissant pouvoir de nuisance médiatique d'une extrême-droite en pleine ascension partout en Amérique latine, il y a sans doute deux grandes séries de raisons politiques que l'on pourrait avancer. La première renvoie à l'alignement progressif d'une bonne partie de la gauche derrière l'idéologie néolibérale, ou au mieux derrière le choix d'un keynésianisme « allégé ». Il n'y a pas (ou plus ?) au sein des forces de gauche majoritaires, ainsi par exemple que pouvait le symboliser l'Unité populaire de Salvador Allende, de projet de rupture, d'utopie mobilisatrice, de véritables alternatives politiques. Un projet de rupture qui parce que mobilisant en particulier les classes populaires, aurait pu contrecarrer ces sentiments collectifs de peur si fortement exacerbés et manipulés par la droite extrême. Il n'y a donc plus de projet de rupture tout à la fois mobilisant et rassurant, à tel point d'ailleurs qu'une bonne partie de la gauche chilienne en est venue à reprendre peu ou prou le discours sécuritaire de la droite : sur l'immigration, l'insécurité urbaine, la nation chilienne, etc. Or on l'imagine bien, si on a le choix et si l'on reste perméable aux campagnes de peur habilement menées par la droite extrême, il va sembler préférable d'opter pour l'original –le projet de la droite—, plutôt que pour la pâle copie de la gauche.
La deuxième série de raisons en découle et renvoie à une illusion –bien souvent véhiculée par la gauche— concernant le rôle de l'État, de ses institutions et de la démocratie parlementaire. La gauche, exception faite de la gauche radicale, continue à croire en la neutralité d'un État ; un État qui ne serait qu'accaparé par une poignée de « profiteurs », et qu'on pourrait rendre à sa nature originelle, simplement en en changeant le personnel ou en se contentant de quelques réformes constitutionnelles ou institutionnelle mineures. Il n'y a donc pas (ou plus ?) de compréhension de la nature de classe de la société et de ses implacables effets sur l'État qui nécessiterait donc des transformations majeures pour pouvoir être véritablement remis au service des intérêts les plus fondamentaux des classes populaires. Résultats : les quelques réformes que le gouvernement de Boric a pu négocier avec l'opposition n'ont pas eu la vertu mobilisatrice attendue, ni non plus ont été perçues comme ayant provoqué d'authentiques améliorations des conditions d'existence des classes populaires, permis de les rassurer sur l'avenir.
Il reste enfin un autre élément clef : la non-compréhension véritable du projet politique auquel les forces de gauche sont désormais confrontées. Car aujourd'hui, ce n'est généralement pas la droite traditionnelle qui revient au pouvoir mais une aile bien plus radicale de la bourgeoisie qui prend le dessus, avant tout en raison de la crise mondiale dont nous avons parlé. Une fraction de plus en plus importante de la bourgeoisie estime ainsi que, pour redresser le taux de profit, il n'est plus possible de recourir aux moyens classiques comme on en trouve à foison dans l'histoire passée : l'expansion géographique, la colonisation, ou même la révolution technologique promise avec l'informatique (et maintenant l'IA), mais qui n'a pas réussi à nous faire entrer dans une nouvelle vague d'expansion.
Elle doit donc chercher d'autres moyens : reprendre tout ce qu'elle a lâché pendant le XXème siècle. Pour cela, elle a besoin d'un État fort avec des dirigeants forts. La démocratie devient un obstacle à ce projet, et la violence d'Etat se meut en norme du pouvoir...avec des lois de plus en plus répressives, la criminalisation des mouvements sociaux, la guerre, etc.
On le voit bien dorénavant : quand la gauche est parvenu à se hisser au gouvernement avec des ambitions progressistes (au sens qu'elle souhaite donner de nouveaux droits aux classes populaires), et quand finalement elle recule au point de refuser d'entendre leurs doléances les plus claires, voire de s'affronter aux mouvements sociaux les plus avancés, la réaction de la bourgeoisie est nette : elle utilise ce moment politique pour reprendre la main. C'est ce qui s'est passé en Équateur avec Daniel Noboa, au Brésil avec Jaïr Bolsonaro, au Pérou avec le limogeage de Pédro Castillo, en Argentine avec Javier Milei, et maintenant au Chili avec José Antonio Kast. La droite extrême se nourrit des reculs de la gauche, et particulièrement quand cette dernière a pu arriver au gouvernement.
XXXXXX
Au-delà du Chili, l'exemple de l'Amérique latine.
Peut-être vaut-il la peine ici –pour mieux comprendre ce qui est en jeu— de ne pas en rester au seul cas du Chili, et revenir à l'histoire plus large de la gauche du sous-continent, en rappelant quelques-uns des traits socio-politiques spécifiques qui ont façonné les forces progressistes latino-américaines lors de ce premier quart du 21ième siècle.
Depuis 1998 et la victoire d'Hugo Chávez à l'élection présidentielle vénézuélienne, l'Amérique latine a connu des gouvernements de gauche dirigés la plupart du temps par des partis d'un type nouveau. Il faut dire que dans le sillage de vagues de révoltes et de mobilisations populaires anti-néolibérales, la rupture avec un lourd passé —qu'il soit social-démocrate ou stalinien(10) — a favorisé l'émergence de nouvelles formes partidaires, bien différentes de celles que l'on connaissait traditionnellement : des formes plus inclusives et diversifiées, mais aussi globalement plus lâches et floues en termes d'orientation programmatique. On peut citer à ce propos, le Parti des travailleurs du Brésil fondé autour d'une fusion entre syndicalistes (comme Lula), groupes d'extrême-gauche, militants politiques divers et religieux catholiques de la théologie de la libération. C'est aussi le cas du MVR vénézuélien (Mouvement pour la Cinquième République) créé quelques mois avant la victoire de son dirigeant Hugo Chávez, ou même du MAS en Bolivie, fusion de petits courants politiques et de mouvements sociaux en lutte, notamment paysans et indigènes. C'est encore le cas avec Alianza País en Équateur dirigé par Rafael Correa. On pourrait continuer cette énumération en rappelant l'exemple de Morena au Mexique, et bien sûr du Frente Amplio au Chili, etc.
C'est donc, dans un contexte de fortes luttes sociales anti-néolibérales et parfois « anti corruption » (comme au Venezuela ou au Mexique), mais combiné à une restructuration de l'offre politique autour du refus des vieux partis et de la promesse « plus ou moins floue » d'un nouvel État plus démocratique, qu'il faut comprendre la victoire de ces candidats de gauche charismatiques dans la première décennie des années 2000, tout comme leur volonté de rompre avec, comme disait Rafaël Correa, « la grande nuit néolibérale ». Il y a cependant un autre élément à prendre en compte : le fait qu'à cette époque ces vastes mobilisations sociales n'étaient pas défensives mais étaient portées par une véritable volonté de changement (un autre monde est possible !) et visaient à obtenir de nouveaux droits, politiques et sociaux. Comme le note Modonesi, ou encore Edgardo Lander pour le Venezuela(11) , les progressismes latino-américains « étaient étroitement liés aux classes subalternes et à leurs aspirations ».
Pourtant –mis à part le cas du Mexique, de la Colombie et pour l'instant de celui du Brésil qui malgré l'épisode Bolsonaro a vu le retour in extrémis de Lula— la droite est revenue au pouvoir, notamment avec Javier Milei en Argentine, Noboa en Équateur, Kast au Chili ou Rodrigo Paz Pereira en Bolivie. Quant au Venezuela, au-delà même du kidnapping du président Maduro et de son épouse par les forces US et les tractations qui ont suivi avec une aile plus docile de la mouvance maduriste, le pouvoir sur place reste aux mains d'une petite fraction de possédants et de militaires qui se sont enrichis de leur proximité avec le pouvoir politique et ses ramifications, et n'hésitent pas à réprimer la population.
Or ce renversement de situation s'est produit indépendamment des orientations de départ de ces gouvernements de gauche, qu'ils soient considérés comme radicaux, comme au Venezuela ou en Bolivie, ou simplement de tendance social-démocrate comme au Brésil ou en Argentine. En fait, qu'y a-t-il de commun entre un gouvernement Kirchner en Argentine, le régime de Chávez, celui de Boric au Chili ou les présidences de Lula au Brésil ? Peu de choses, sinon la volonté de mieux répartir les richesses. Mise à part cela, les orientations des uns et des autres divergent, oscillant entre une volonté de rompre avec le passé comme au Venezuela et celle de composer avec ce dernier comme en Argentine. Pourtant l'effondrement des partis de gauche est, sous des formes diverses, manifeste, partout ou presque. Comment alors en expliquer les raisons ?
En fait, il faut se rappeler que ces gouvernements de gauche qui ont gagné les élections sur la base de mobilisations populaires et d'un refus très majoritaire du néolibéralisme, se sont vite retrouvés –une fois au pouvoir— à s'opposer, d'une manière ou d'une autre à ces revendications populaires et anti-néolibérales. On peut prendre l'exemple de l'Équateur de Correa qui, une fois passés les premiers élans de la révolution citoyenne, a criminalisé les mouvements sociaux allant jusqu'à interdire un syndicat enseignant et à saisir les biens de la Conaï. On peut penser aussi à celui du Venezuela qui n'a pas hésité à faire scissionner le mouvement syndical de manière à créer de toute pièce un interlocuteur syndical exclusif et plus facilement manipulable. Et on retrouve la même logique dans le cas de la route de Tipnis en Bolivie dont la décision de la faire traverser un parc national s'est faite contre l'avis des populations concernées.
De manière globale, ces gouvernements de gauche se sont pliés aux exigences de la mondialisation néolibérale. Ils se sont rapidement ralliés, à quelques nuances près, aux politiques extractivistes menées ailleurs par la droite. Dans la dernière période de leur existence, ils ont tous privilégié un développement primaire dirigé vers l'exportation, et cela malgré les dégâts environnementaux et sociaux qui en sont toujours la conséquence. En Bolivie, au-delà de l'échec de l'exploitation du lithium, ces politiques ont favorisé la production agricole et l'élevage intensifs destinés à l'exportation, mais au détriment d'une déforestation massive. En Équateur, après avoir tenté une politique audacieuse pour restreindre la production pétrolière, le gouvernement Correa a finalement décidé de fournir des concessions aux compagnies pétrolières et a criminalisé, voire interdit, des ONGs qui contestaient cette décision. Il a aussi développé l'exploitation des gisements de minerais, dont l'or, avec les méthodes extractives traditionnelles conduisant à la contamination des sols. Le Venezuela a créé des Zones Economiques Spéciales, dont la plus remarquable est l'Arc Minier de l'Orénoque, où tousles droits sociaux et environnementaux sont désormais restreints, voire abolis.
Ces régimes progressistes sont en outre revenus sur leurs engagements de départ, concernant l'utilisation de ces nouveaux droits politiques et sociaux qui avaient été accordés, que ce soit en ne consultant plus les populations concernées par un projet économique d'ampleur comme en Bolivie, ou encore en instaurant la restriction du droit de grève comme en Equateur, ou en n'appliquant pas le nouveau code du travail comme au Venezuela.
Quant à la revitalisation d'une « citoyenneté active » vécue à travers des mobilisations sociales de grande ampleur et dont l'arrivée au gouvernement de la gauche avait été le symptôme, elle a vite été réduite à une simple « citoyenneté électorale formelle », dépossédant « de facto » la population de sa capacité d'agir sur les évènements et d'améliorer son futur. Ce qui en retour a créé un fort ressentiment, et pas uniquement contre les élites en général, mais contre les partis de gauche qui paraissaient avoir trahis leurs espoirs initiaux. Dans tous ces pays, il y a eu un moment où le cours des choses a basculé et où le régime a commencé à s'opposer à une partie grandissante de sa base sociale
Bien sûr, mettre le doigt sur certaines des politiques progressistes et leurs indéniables effets contre-productifs, ne veut pas dire qu'il ne faut pas prendre en compte les facteurs dits « exogènes », c'est-à-dire ceux qui ne dépendent pas directement des gouvernements élus. Dans un monde néolibéral et dans des économies largement dépendantes, comme le sont les économies latino-américaines, ils pèsent lourds. On le sait et on le voit bien avec les méthodes de blocus utilisées contre Cuba et le Venezuela : les armes de l'impérialisme sont efficaces, et il ne s'agit pas de nier leur importance.
Mais en dehors des facteurs « exogènes » il y a aussi des choix politiques dits « endogènes », et par conséquent des marges de manœuvre possible sur lesquelles on peut jouer, si on peut dire, « de l'intérieur ». Par exemple, la décision d'orienter le développement autour de politiques extractivistes renforce la dépendance au marché mondial. Le cas du pétrole est éclairant. Quand le baril dépassait les 100 dollars, les pays producteurs, dont le Venezuela, ont construits leurs politiques sociales grâce à cette rente pétrolière. Mais dès 2014, avec la baisse rapide du prix du baril (qui a chuté à 40 dollars), non seulement la rente a fortement diminué, mais les coûts d'exploitation ont fini par dépasser les revenus, ce qui a obligé à réduire voire à supprimer la politique de redistribution des profits pétroliers en direction des services publics et des catégories sociales les plus pauvres. Cette baisse a aussi accéléré les politiques extractivistes qui ont cherché d'autres sources de rente, que ce soit l'or, le gaz, le lithium mais aussi l'agriculture et l'élevage intensifs dévolus aux exportations.
Et il n'y a pas que dans le champ économique où l'on peut disposer de marges de manœuvre appréciables. On en retrouve aussi dans le champ politique. D'autant plus si on se rappelle que, pour les forces de gauche, la politique n'est pas l'art du possible, mais bien plutôt l'art de rendre les choses possibles(12) . Aussi si la gauche prétend prendre à cœur les intérêts des classes populaires, elle ne peut que s'employer à d'ores et déjà rendre ces dernières partie prenante de ce nouveau pouvoir qu'elle commence à occuper dans la sphère gouvernementale et tente de reconstruire partout ailleurs. Or quand les masses populaires mobilisées se voient dépossédées du pouvoir politique qui devrait leur revenir au profit d'une élite institutionnalisée, cela favorise non seulement la dépolitisation, mais aussi un profond ressentiment. Et dans la plupart de ces récentes expériences gouvernementales de gauche, on a noté l'existence d'une « séparation » lourde de conséquences entre les « agissants » qui sont au pouvoir et « les spectateurs » de l'action gouvernementale. Une première séparation qui se redouble d'une seconde existant entre ceux qui subissent le chaos économique, l'incertitude du lendemain et ceux qui ont des privilèges de fonction (aussi bien en termes économiques que de par leur situation de pouvoir) et qui éventuellement profiteront de la corruption.
Dans tous les pays dirigés pendant un temps par des gouvernements progressistes, cette addiction au pouvoir se doublant d'avantages matériels a permis la consolidation de couches économiques issues du pouvoir qui bradent leurs aspirations initiales contre un confort bourgeois. C'est le cas de « la bolibourgeoisie(13) » au Venezuela, de la couche issue des populations indigènes happées par les institutions en Bolivie, du nouveau patronat constitué grâce à la politique développementiste de Correa en Équateur. Et comme le dit un proverbe, « il est plus facile de changer d'opinion que de façon de vivre », ces couches sociales, en se consolidant, se heurtent frontalement aux aspirations populaires de justice sociale ainsi qu'à leur volonté nouvelle de participer aux affaires politiques de la cité.
Ce détournement, ou peut-être mieux dit, ce désarmement des mobilisations populaires en ce premier quart du XXIème siècle n'a pas lieu à n'importe quel moment. Il s'inscrit dans le sillage de la crise de 2008 et de l'incapacité de la bourgeoisie internationale à stabiliser le monde selon ses intérêts bien comptés. Et il opère au même moment où dans un contexte de guerre commerciale ouverte avec la Chine, une fraction de cette classe dominante s'est radicalisée et lorgne ouvertement vers l'extrême-droite, seule option politique susceptible, selon elle, de consolider sa place dans le nouvel ordre mondial. C'est dans ce contexte précis... de radicalisation à droite et de déception envers les forces de gauche, que l'extrême droite (où des partis de droite traditionnels en cours de radicalisation) prend la direction des affaires et balaye une gauche perçue comme trahissant ses mandants.
XXXXX
Conclusion
On le voit, il vaut la peine de reprendre le fil de l'histoire récente. D'autant plus que celle-ci a été en Amérique latine particulièrement riche, certes d'échecs patents, mais aussi de promesses et d'initiatives audacieuses dont il ne faut savoir rappeler les élans prometteurs. Pour ne pas oublier, et surtout pour chercher à comprendre là où le fil s'est brisé ainsi que pour en renouer les morceaux épars, reprendre la lutte là où elle s'est affaissée, ou a échoué.
Le Chili nous rappelle bien cette trajectoire, toujours à reprendre à partir des luttes collectives qui se nouent ici et maintenant. Après 17 ans d'une dictature de sécurité nationale (1973-1990), combinant néolibéralisme débridé et répression sanguinaire, le peuple chilien était parvenu -grâce notamment aux grandes protestas populaires des années 83-86— à retrouver le chemin de la démocratie formelle, à ré-ouvrir des espaces démocratiques, certes encore étroitement contrôlés par des militaires, mais qui tout de même laissaient entrevoir pour les classes populaires un avenir ouvert sur bien des possibles.
Mais c'était sans compter sur la cage de fer du capitalisme néolibéral et sur les politiques des partis de centre-droit-centre gauche qui se sont depuis succédées au Chili et ont mis de côté la lutte au capitalisme néo-libéral, faisant du statu-quo leur vade mecum. La rébellion populaire de 2019 impulsée par les mouvements sociaux les plus dynamiques (féministe, étudiant, autochtone, écologiste, etc.) a soudainement ré-ouvert le jeu. Mais faute d'avoir pu offrir un débouché politique digne de ce nom à toutes ces aspirations populaires, la gauche politique chilienne s'est retrouvée finalement à la remorque des événements, sur la défensive, quand ce n'est pas en partie défaite. Alors qu'au même moment la droite et la droite-extrême parvenaient à s'imposer chaque fois plus auprès de larges secteurs de la population, y compris populaires.
Ce constat propre au Chili n'est pas unique. Dans tous les pays dirigés par un gouvernement de gauche, en Amérique latine et évoqués ici, ce renversement de perspective a été total. Soit parce qu'il a été suscité par des élections perdues, comme en Équateur, en Argentine, en Bolivie, soit parce qu'il a été promu de l'intérieur comme au Venezuela avec le triomphe d'une « bolibourgeoisie » directement issue du pouvoir politique de gauche.
On pourrait en déduire –bien superficiellement— que la défaite est alors inéluctable, surtout si elle se trouve liée à une offensive extérieure menée directement ou indirectement par l'impérialisme US. Mais ce serait admettre –à l'encontre de bien des leçons du passé— que tout projet de transformation sociale populaire est impossible du moment qu'il est soumis à la présence de facto d'une tutelle impérialiste(14).
On peut à l'inverse, opter pour cet « autre monde possible » à l'horizon duquel se déploient toujours les luttes sociales et l'action politique de gauche. Et depuis cette perspective, on peut oser revenir à l'histoire et s'engager à regarder de plus près les mesures réellement prises par ces gouvernements progressistes latino-américains, les bifurcations et les choix politiques qu'ils ont opérés, la réalité de la participation populaire qu'ils ont favorisée ainsi que la prise en compte ou non des divergences qu'ils sont eues avec les mouvements sociaux. Le tout bien sûr, en tenant compte des rapports de force existant, des pressions des marchés financiers ou encore de l'agressivité de l'impérialisme US. À la manière de cette « mémoire du futur » mise à l'honneur par les féministes chiliennes, et qui cherche à combiner d'un même élan, l'héritage du passé et la préoccupation soucieuse du futur.
C'est cette deuxième voie qui est porteuse d'espoir et qui seule pourra nous faire retrouver le chemin des victoires.
Patrick Guillaudat
Pierre Mouterde
Paris/Québec, le 2 février 2026
Notes
1. Voir : M. Trump, pirate des caraïbes, Le Monde diplomatique, janvier 2026.
2. Voir ce propos dans Avant d'en arriver là, essai choral sur le péril fasciste, Montréal, Écosociété, 2026, les interventions d'Alain Deneault, p. 17/18
3. Voir https://www.google.com/search?client=firefox-b-e&q=World+Inequality+Lab+%28WIL, le rapport sur les inégalités mondiales du World Inequality Lab (WIL). Quelques données en ressortent : 75% de la richesse mondiale appartient aux 10% les plus riches de la planète, pendant qu'il ne reste que 2% de cette dernière à la moitié la plus pauvre de l'humanité. « Dans le monde, plus de la moitié (53%) des salaires, primes, dividendes et autres gains en capital est allée en 2025 dans les poches des 10% les plus riches. Les 40% de la population suivante ont eu droit à 38% du total du revenu. La part qui est revenue à la moitié de la population la plus pauvre n'a été que de 8%. Un Occidental (Europe, USA) continue de gagner en moyenne, à parité du pouvoir d'achat, 3 fois plus qu'en Amérique latine, 6 fois plus qu'en Asie du sud et 12 fois plus qu'en Afrique subsaharienne.
4. Ces angoisses ne trouvant pas de représentations adéquates pour faire face aux dangers pressentis, se sont donc peu à peu transmuées en ces angoisses indéterminées et sans objet (dont parle la psychanalyse, voir Freud, Reich, Fromm, etc.), toutes prêtes à se fixer sur n'importe quel objet de substitution, faisant ainsi naître ce qu'on pourrait appeler des « angoisses nomades », devenant ainsi des "angoisses contre-productives et paralysantes" en termes de projet émancipateur.
5. Ces constituants sont parvenus à élaborer une constitution –sur papier— en tous points avancée : institutionnalisant la parité homme/femme et reconnaissant le droit à l'avortement, formalisant le retour de l'État social (gratuité de la santé et de l'éducation) comme le principe de la pluri-nationalité ou encore de l'autonomie des régions, intégrant au passage non seulement de nettes préoccupations écologiques, mais encore plusieurs notables mécanismes de démocratie participative. Faisant même miroiter les promesses d'une incontestable révolution constitutionnelle !Voir à ce propos l'ouvrage de Pierre Dardot La Mémoire du Futur, Chili 2019-2022. Révélateur cependant : cet auteur va –en conclusion de ce livre et loin de toute compréhension stratégique des rapports de force en présence- se contenter de valoriser le projet de constitution concocté par la gauche, ce qu'il dénomme d'une belle formule empruntée au mouvement féministe chilien, « la mémoire du futur ». Mais sans jamais vraiment s'attarder –autrement que pour noter les manœuvres déloyales de la droite— aux raisons politiques de fond qui pourraient expliquer le rejet par la population de ce projet de constitution. Par exemple en se référant aux stratégies mises en place par le gouvernement de Gabriel Boric, la gauche et les mouvements sociaux ainsi qu'à leurs possibles erreurs ou maladresses, ou encore en analysant les rapports de force réellement existants entre les forces de droite montantes, la très puissante oligarchie économique, et l'ensemble des classes populaires chiliennes.
6. Voir le bilan qu'en a fait Gabriel Boric à la fin 2025 : amélioration des pensions des personnes âgées (avec réforme du système prévisionel permettant, en plus d'un apport de l'Etat et des salariés, une cotisation de 7% des employeurs) ; une augmentation du salaire minimum ; un remboursement progressif de la dette due par l'Etat aux professeurs ; un plan de soutien au logement social ; la baisse de 44 à 42 heures de la journée de travail.
7. Voir à ce propos la nomination de Mario Marcel Culell en tant que ministre des finances, alors qu'il a été ancien directeur du Budget sous Frei et Lagos, puis Président de la Banque centrale du Chili nommé par Bachelet puis reconduit par Pinera.
8. Il faut noter que tous les projets de lois sociales (notamment sur la réduction du temps de travail ou la réforme des retraites) ou à portée écologique (contrôle de l'eau, etc.) ont été à chaque fois soit repoussés, soit largement rognés par le Sénat et l'Assemblée Nationale, tous deux dominés par les forces d'opposition.
9. C'est là une différence avec le Président de gauche Gustavo Petro de Colombie qui, bien que ne disposant pas d'une majorité parlementaire, a appelé la population à descendre dans la rue pour défendre sa réforme du travail ; ce qui a lui a permis de gagner.
10. C'est le parti social-démocrate vénézuélien de Carlos Andres Perez qui fut responsable des massacres de population connus comme étant ceux du Caracazo au Venezuela en 1989, et qui en mina définitivement la légitimité. Et dans le sillage de la chute du mur de Berlin, tous les partis latino-américains liés à l'ex URSS ou d'obédience stalinienne perdirent une grand part de leur traditionnel crédit.
11. Voir aussi la citation de Edgardo Lander reprise dans notre ouvrage, Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesses et défis d'un processus de changement social, Montréal, M Éditeur, 2012 (p. 131) : « le changement le plus important qui s'est donné au Venezuela tout au long de ces années, ce sont les transformations de la culture politique et les processus d'inclusion, l'incorporation comme sujets de l'action politique et organisatrice des majorités pauvres du pays qui se trouvaient exclues ».
12. Voir la formule de Walter Benjamin : « Désormais la politique prime l'histoire ».
13. Voir notre ouvrage, Les couleurs de la révolution, la gauche à l'épreuve du pouvoir, Venezuela, Équateur, Bolivie, un bilan à travers l'histoire, Paris Syllepse, 2022 (p. 140/141).
14. C'est la conclusion logique sur laquelle devrait déboucher tous les « campistes », qu'ils soutiennent Maduro du Venezuela ou Ortega du Nicaragua, ou qu'ils soient les inébranlables afficionados de l'équatorien Correa ou du bolivien Morales. Ne considèrent-ils pas leurs échecs comme le résultat d'un « complot impérialiste » ?
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Etats-Unis. « Le script néofasciste derrière les exactions de la milice ICE à Minneapolis »
Pendant qu'à Davos (WEF), les puissants de la planète tentaient encore de conjurer la catastrophe qu'est devenu leur monde, transformé comme dans le film de Charlie Chaplin en un globe de plastique avec lequel s'amuse « le dictateur », des anonymes, loin de là, entraient en dissidence. A ce jour, deux d'entre eux y ont laissé la vie. Deux semaines après la mort de Renee Good, Alex Pretti, un infirmier de 37 ans, a été tué lors d'une altercation entre des agents de la Border Patrol [qui agissent conjointement aux membres de l'ICE] et des habitants de la ville. [Voir sur le site A l'Encontre l'article publié le 25 janvier]
26 janvier 2026 | tiré de alencontre.org
https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/etats-unis-le-script-neofasciste-derriere-les-exactions-de-la-milice-ice-a-minneapolis.html
A Minneapolis, ville progressiste du Minnesota, l'administration américaine s'est employée depuis des semaines à démontrer sans fard quelle était la nature du nouveau régime : la police fédérale de l'immigration, ICE, créée au lendemain du 11 septembre 2001 avec le ministère de la Sécurité intérieure pour joindre la « guerre au terrorisme » et la lutte contre l'immigration clandestine, a entamé une chasse à l'homme raciste dans les rues de la ville. La communauté somalienne est ainsi la cible principale de cette présence paramilitaire agressive, faite d'arrestations arbitraires, de passages à tabac, de pénétration de domiciles privés sans autorisation et d'intimidations quotidiennes de la population. Noirs et musulmans (citoyens américains pour nombre d'entre eux), les résidents d'origine somalienne sont l'objet d'une détestation raciste obsessionnelle du Président qui, après avoir qualifié la députée somalienne Ilan Omar de « déchet », a traité toute la communauté somalienne de « tas d'ordures ».
La police de l'immigration en symbiose avec les activistes de l'extrême droite
Incités à la traque des indésirables, une clique de podcasteurs et autres influenceurs d'extrême droite ont également fondu sur la ville pour harceler les institutions somaliennes et accompagner ICE dans ses descentes. Leurs vidéos conspirationnistes sur des crimes supposément commis par les Noirs de la ville excitent les passions fascistes d'une minorité en quête de pogroms. Elles complémentent les nombreuses images publiées par la hiérarchie ICE, destinées à recruter des jeunes hommes désaffiliés en quête de violence et à normaliser le spectacle de la violence dans la population. Sans aucun doute possible, l'imagerie du ministère de la Sécurité intérieure emprunte à l'esthétique fasciste et aux références des milieux néonazis. Comme du temps de la lutte pour les droits civiques où la police du sud prêtait main-forte aux foules ségrégationnistes, la police de l'immigration agit en symbiose avec les activistes de l'extrême droite suprémaciste. Si ICE est masqué, sa ligne idéologique est exhibée. Elle est le visage du pouvoir américain aujourd'hui, et nous en dit sa nature.
L'impunité intégrale à laquelle aspire ce pouvoir a été rendue illusoire à Minneapolis avec l'exécution publique de Renee Good, mère de famille blanche de cette classe moyenne des banlieues typiques. Le pays entier a alors vu de ses yeux l'agent ICE ne lâchant pas son téléphone portable pendant qu'il tirait ses trois balles létales. L'évidente manipulation du rapport de police sur l'hostilité supposée de la victime et l'identification de tant d'Américains à Good ont indéniablement secoué le pays, ce dont furent incapables des milliers de noirs et d'hispaniques enlevés et incarcérés dans des camps de détention sans avocat ni juge ni public pour assister à leur disparition. La terreur était jusqu'alors pour eux, elle est désormais pour tous. Il a semblé un temps que l'indignation serait nationale.
Mais le gouvernement a amplifié le régime de terreur et de propagande. La première punition avait été la suppression des bons alimentaires pour les démunis de l'Etat. La diffamation suit. La ministre concernée [Kristi Noem] comme le vice-président [J.D. Vance] accusent immédiatement la victime, puis sa veuve d'être des « terroristes », les protestataires sont qualifiés de « marxistes subversifs » et des milliers d'agents supplémentaires ICE sont envoyés à Minneapolis. Dans le même temps, le Pentagone déploie 1500 soldats de la 11e division aéroportée en Alaska afin qu'ils soient prêts à intervenir, le Président menaçant une fois encore d'invoquer la loi sur l'insurrection qui l'autoriserait à la répression de masse.
Violations des droits fondamentaux
Passages à tabac et violations des droits fondamentaux se sont multipliés depuis la mort de Renee Good : un Vénézuélien a reçu plusieurs balles et est hospitalisé, à Saint Paul (ville reliée à Minneapolis), la milice masquée a enfoncé la porte d'une maison et, sans mandat, a arrêté un vieil homme qu'elle a traîné hors de chez lui à moitié nu dans un climat glacial. L'homme est un citoyen américain naturalisé né au Laos. Un pasteur blanc qui s'interpose s'entend dire que « ce serait plus amusant de te liquider si tu étais noir » et des citoyens amérindiens sont accusés de ne pas appartenir au pays et sont arrêtés. Il y a quelques jours, un enfant hispanique de 5 ans a été arrêté avec son père. La persécution des Américains-Somaliens redouble et s'étend désormais à l'Etat du Maine. L'indignation retombait à peine que le samedi 24 janvier, un Américain est exécuté à bout portant pour s'être interposé. Le mensonge d'Etat, immédiatement déployé (la victime était un « terroriste » incité à la « sédition » par le maire [Jacob Frey] et le gouverneur [Tim Walz] démocrates) est une fois encore démenti par l'analyse des images. Mais l'impunité s'impose à la vérité. Le budget ICE, mi-milice, mi-police politique, a déjà triplé, mais le Président annonce encore son doublement.
N'en doutons donc pas, ce qui se passe à Minneapolis se reproduira. Cette ville est une fixation de l'extrême droite depuis qu'en 2020, elle s'est soulevée contre la brutalité policière après la mort de George Floyd [25 mai 2020]. Mais après Los Angeles, Chicago, Washington, Memphis et Minneapolis, d'autres villes démocrates, multiraciales et hospitalières aux immigrés seront soumises à ce traitement. La confrontation est recherchée, le vieux fantasme de la guerre civile servirait, s'imagine sans doute l'extrême droite au pouvoir, à consolider son emprise sur le pays. Les villes de Californie subiront certainement de nouveau le déploiement ICE et la menace de l'occupation militaire. Le script néofasciste est établi.
Refus de l'arbitraire de l'appareil d'Etat devenu police voyou
Mais quelque chose d'inédit se passe à Minneapolis. Dès les premiers jours de la chasse aux Somaliens, la population de la ville a refusé l'arbitraire de l'appareil d'Etat devenu police voyou. Des groupes de surveillance et de protection des communautés vulnérables se sont organisés, armés de sifflets pour prévenir de la présence ICE et de leurs véhicules pour gêner leur circulation. Renee Good faisait partie de ces milliers de simples citoyens qui s'interposent. « No pasarán ! »Avec eux, l'ensemble des élus de la ville a affirmé sa résistance, à commencer par le gouverneur Tim Walz et le maire de la ville Jacob Frey.
La justice locale s'est également insurgée, quatre procureurs ont démissionné après que leur fut demandé d'ouvrir une enquête contre la veuve de Good et des dizaines de plaintes ont été déposées contre l'Etat, offensive judiciaire menée par Keith Ellison, le procureur de l'Etat. Chacun d'entre eux a été depuis attaqué et mis en examen par le ministère de la Justice sur ordre du Président, mais aucun n'est intimidé. Les collectifs militants et syndicaux, qui ont une longue tradition dans cette ville très engagée, organisent de leur côté la désobéissance civile : trois femmes membres de la section locale de Black Lives Matter ont perturbé le service d'une église dont l'un des pasteurs est un membre ICE, des syndicats occupent les magasins de l'enseigne Target dont la direction autorise les rafles policières, quand d'autres syndicats auxquels la communauté somalienne est historiquement affiliée, s'associent aux enseignants de la ville pour protéger les enfants.
Les églises et groupes religieux, toutes fois confondues, défient les autorités sous le cri de ralliement « Tu aimeras ton prochain ! » Le point d'orgue de cette mobilisation populaire sans précédent depuis la réélection du président dictateur fut la journée du vendredi 23 janvier. Dite Jour de vérité et de liberté, cette mobilisation générale vit écoles et commerces fermés, syndicats et églises appeler au boycott sur les pavés et les citoyens, comme immigrés sans papiers, refuser de plier.
Nul ne sait si cette journée modeste de résistance, dans une ville moyenne américaine que peu savent placer sur une carte, sera le point de départ d'un mouvement d'ampleur destiné à reprendre le pays des mains du tyran. Certainement, alors que la nation s'apprête à célébrer les 250 ans de sa déclaration d'indépendance, voir des insurgés américains rejouer sa conquête démocratique aurait de l'allure. Nous n'en sommes pas là. Mais si la démocratie américaine et avec elle l'équilibre du monde ont une chance d'être sauvés, ce n'est pas de Davos que viendra le salut, mais de Minneapolis. (Opinion publiée sur le site du quotidien français Libération le 25 janvier 2026)
Sylvie Laurent, historienne et américaniste française.

Le « Board of Peace » pour Gaza de Donald Trump : diplomatie de façade et remise en cause de l’ordre international
Le Conseil de la paix que Donald Trump vient d'instituer correspond pleinement à sa vision de la diplomatie : celle-ci est transactionnelle et fluide, non contrainte par les règles complexes de l'Organisation des Nations unies et du droit international, et repose avant tout sur des relations personnelles et des intérêts immédiats, bien plus que sur des valeurs.
23 janvier 2026 | tiré d''Europe solidaire sans frontières, par SHEPPARD SELLAM Elizabeth
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77873
Donald Trump signe la charte du « Conseil de la paix » pendant la réunion annuelle du Forum économique mondial (WEF) à Davos, le 22 janvier 2026. Derrière lui, plusieurs chefs d'État et ministres des affaires étrangères des pays ayant accepté de siéger au sein de cette instance. On voit notamment les présidents de l'Argentine (Javier Milei), de l'Azerbaïdjan (Ilham Aliev) et du Kazakhstan (Kassym-Jomart Tokaïev), ainsi que les premiers ministres du Pakistan (Shehbaz Sharif) et de la Hongrie (Viktor Orban), seul membre de l'UE concerné. Fabrice Coffrini/AFP
Présenté dans le contexte de la guerre à Gaza comme une initiative « historique » destinée à accompagner la négociation d'un cessez-le-feu durable et à structurer l'après-guerre à Gaza, le Board of Peace voulu par Donald Trump a été officiellement lancé ce 22 janvier, à Davos, en marge du Forum économique mondial, lors d'une cérémonie de signature largement médiatisée.
Derrière cette mise en scène, une question s'impose : le Board est-il un véritable instrument de négociation politique, ou avant tout un objet trumpien de communication et de personnalisation du pouvoir, conçu en concurrence avec les cadres multilatéraux existants ? À ce stade, il apparaît surtout comme l'expression d'une diplomatie transactionnelle, profondément individualisée et potentiellement déstabilisatrice pour l'ordre international.
Une initiative floue et transactionnelle
Derrière l'affichage diplomatique, c'est une logique de communication politique qui domine. Le lancement à Davos a surtout mis en scène un dispositif centré sur Trump, sans cadre juridique clair ni mandat précis, laissant planer la plus grande ambiguïté sur sa nature : institution internationale, forum informel ou structure privée adossée à la Maison Blanche ?
La vision de la paix sur laquelle s'appuie ce projet est avant tout marchande. À Davos, Trump parle, à propos de Gaza, de reconstruction et de valorisation territoriale dans un langage de promoteur immobilier, son propos étant illustré par la diffusion dans la salle d'images fabriquées par l'IA, présentant une Gaza rutilante.
La paix devient un projet économique, et l'accès au Board une transaction. Certes, l'adhésion au Board of Peace est, en soi, gratuite : aucun État n'est tenu de payer pour en être membre, y compris des pays relativement pauvres comme le Bélarus ou l'Ouzbékistan. En revanche, les États qui souhaiteraient obtenir un siège permanent devront verser une contribution financière. Le dispositif ne dispose d'aucun calendrier ni de mécanismes de décision ou de mise en œuvre des accords. En réalité, il relève davantage d'un instrument symbolique que d'un véritable processus de résolution des conflits. Si bien qu'il a pu être qualifié de « club privé pour diriger le monde », fondé sur l'affichage politique et la personnalisation du pouvoir.
Ce dispositif ne cherche pas à réformer les institutions existantes, mais à leur substituer une diplomatie parallèle, détachée du droit international et dominée par l'autorité personnelle du président américain. Il installe une logique ouvertement transactionnelle, où la participation repose sur l'échange d'intérêts : reconnaissance contre loyauté, accès contre financement, visibilité contre alignement stratégique.
Une remise en cause directe de l'ordre international existant
Le Board prétend promouvoir la paix tout en réunissant des acteurs qui ne partagent ni normes démocratiques ni principes juridiques communs. À ce stade, sur près de soixante États invités par l'administration Trump, environ 35 pays ont accepté de participer au Board of Peace.
Parmi eux figurent plusieurs régimes autoritaires ou illibéraux, tels que l'Azerbaïdjan, le Bélarus, l'Arabie saoudite, l'Ouzbékistan ou encore le Vietnam, ce qui interroge directement la cohérence politique et normative de cette initiative. La Russie de Vladimir Poutine, bien qu'officiellement invitée, n'a pas encore confirmé son adhésion, le Kremlin affirmant devoir en « clarifier les modalités ».
Cette configuration renforce l'ambiguïté du dispositif : l'adhésion, nous l'avons dit, est gratuite, mais l'accès à un siège permanent repose sur une contribution financière dite volontaire d'un milliard de dollars, ce qui donne au Conseil l'allure d'un assemblage diplomatique hétéroclite fondé sur des logiques transactionnelles plus que sur des principes communs. Il donne l'image d'un cercle où la légitimité se mesure moins aux valeurs qu'à l'utilité politique. Trump s'y impose comme arbitre central, concentrant la reconnaissance diplomatique et faisant de la paix un capital politique.
Ce fonctionnement prolonge une évolution déjà engagée par les États-Unis, marquée par une réticence croissante à s'inscrire dans des cadres juridiques contraignants.
Le Board n'ouvre donc pas une rupture ; il accélère une dynamique d'érosion. Il fait primer la décision politique immédiate sur la régulation collective et fragmente la gouvernance mondiale, désormais fondée sur des dispositifs informels et personnels.
L'Europe face au Board : méfiance, refus et lucidité stratégique
Des alliés majeurs des États-Unis comme l'Australie, le Japon ou la Corée du Sud n'ont pas confirmé leur participation, tandis que le Canada a été placé dans une situation encore plus singulière, son invitation ayant été unilatéralement retirée par Donald Trump, révélant le caractère à la fois politique et arbitraire de la composition du Board of Peace.
En Europe, l'initiative suscite d'emblée une méfiance marquée, et dans plusieurs cas un refus assumé d'y participer. La France, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, l'Espagne, la Suède et la Norvège ont exprimé leurs réserves face à un dispositif dont la légitimité politique et juridique apparaît incertaine. Ce n'est pas un désaccord tactique, mais un désaccord de principe : participer reviendrait à cautionner une structure qui contourne les institutions internationales existantes, sans cadre juridique clair ni articulation avec le droit international.
Pour les Européens, le Board apparaît comme un facteur de déstabilisation plus que comme un outil de pacification. Il légitime l'idée que les grandes crises peuvent être traitées en dehors de toute architecture collective, alors que la diplomatie européenne repose précisément sur l'inverse : la centralité du droit, la primauté du multilatéralisme et la recherche de compromis institutionnalisés.
L'incompatibilité est aussi idéologique. Le Board incarne une diplomatie transactionnelle, peu sensible aux normes juridiques et aux valeurs démocratiques, là où l'UE continue de revendiquer une action extérieure fondée sur des principes. L'enjeu dépasse ainsi Gaza pour toucher à la définition même de ce qui constitue une action internationale légitime.
Enfin, le Board s'impose comme un marqueur supplémentaire de la fracture transatlantique. Il révèle une divergence croissante entre Washington, qui privilégie des formats ad hoc et personnalisés, et les Européens, attachés à une architecture collective, imparfaite mais structurante.
Le Board et Israël : attentes, désillusions et instrumentalisation politique
Pour Israël, l'initiative touche au cœur de ses intérêts sécuritaires. Dans le contexte de la guerre à Gaza, l'attente demeure celle d'un leadership américain capable de structurer l'après-conflit. Jérusalem ne peut donc ignorer un dispositif porté par Washington, même imparfait.
La méfiance est cependant apparue immédiatement. L'annonce de la composition du Board, qui inclut notamment la Turquie et le Qatar, a suscité de fortes réserves, du fait de l'hostilité politique croissante d'Ankara envers Israël, et des liens que Doha entretient avec le Hamas. Le bureau de Benyamin Nétanyahou a rappelé que la démarche n'avait pas été coordonnée avec Jérusalem… avant qu'Israël accepte finalement d'y participer, faute de pouvoir rester en dehors d'un processus directement piloté par l'administration américaine. Cette séquence illustre une constante de la diplomatie israélienne : Israël est directement concerné, il ne peut pas dire non, mais avance avec prudence structurelle.
La centralité accordée à Steve Witkoff comme émissaire principal est d'autant plus controversée que, selon plusieurs responsables israéliens, il aurait pesé pour empêcher une frappe américaine contre l'Iran mi-janvier, ce qui alimente une forte défiance à son égard, d'autant plus qu'il siège au cœur de l'Executive Board du Board of Peace, instance restreinte appelée à concentrer l'essentiel du pouvoir décisionnel.
Steve Witkoff agit comme l'émissaire personnel de Donald Trump bien au-delà du Board of Peace : c'est lui qui a conduit les échanges directs avec le ministre iranien des affaires étrangères et qui a été au cœur des négociations menées à Doha, notamment sur Gaza. Sa présence dans l'Executive Board du Board of Peace renvoie donc moins à un rôle symbolique qu'à une position de pouvoir réel, cet organe restreint concentrant l'essentiel de l'impulsion politique et du contrôle opérationnel de l'initiative. Cela fait de Witkoff à la fois un négociateur de terrain et l'un des pivots décisionnels du dispositif, ce qui explique l'ampleur des critiques qu'il suscite, notamment en Israël.
La question polarise en tout cas le débat israélien, entre acceptation pragmatique et rejet d'un mécanisme perçu comme dangereux par les ministres israéliens d'extrême droite, parce qu'il implique des acteurs qu'ils estiment hostiles ou complaisants envers le Hamas et qu'il s'oppose à leur objectif de contrôle direct et durable de Gaza au nom de la sécurité d'Israël.
Le Board devient ainsi le symbole de la tension permanente entre la dépendance stratégique d'Israël envers Washington et sa défiance face à une diplomatie trop fondée sur les liens personnels pour constituer un cadre fiable de long terme.
Du côté palestinien, la réaction est plus nuancée qu'on ne le dit souvent : l'Autorité palestinienne a accueilli l'initiative avec prudence mais sans hostilité frontale, y voyant une possible ouverture diplomatique, tandis que d'autres acteurs palestiniens dénoncent un dispositif conçu dans un cadre avant tout américano-israélien et ne leur offrant pas de garanties politiques réelles. En parallèle, des pays qui se présentent traditionnellement comme des défenseurs de la cause palestinienne – comme l'Égypte, l'Indonésie ou l'Arabie saoudite – mais qui sont aussi, pour certains, en paix avec Israël ou engagés dans des processus de normalisation, justifient leur participation au Board of Peace par un discours de pragmatisme diplomatique : mieux vaut siéger à la table des discussions pour peser sur la reconstruction de Gaza et l'après-guerre que rester en dehors d'un processus piloté par Washington.
Une rupture profonde
« Une fois que ce conseil sera complètement formé, nous pourrons faire à peu près tout ce que nous voulons ». Cette phrase prononcée par Trump à Davosrésume le Board of Peace. Elle ne parle pas de paix, mais de pouvoir : une diplomatie fondée sur la maîtrise, la transaction et la personnalisation de l'action internationale.
Ce qui devait constituer le socle d'un processus durable au Moyen-Orient s'est transformé en un exercice de mise en scène, où l'ego présidentiel, l'argent et les projets portés par Witkoff ou Jared Kushner, gendre du président et businessman très actif dans la région, prennent le pas sur toute logique de négociation réelle. La paix n'y apparaît plus comme un objectif politique, mais comme un actif et un instrument de valorisation.
Plus qu'un projet de paix, le Board révèle une rupture profonde : celle d'un ordre international où la règle cède devant la transaction, où l'institution recule face à la personnalisation, et où la diplomatie devient un espace de démonstration de puissance plus qu'un lieu de construction du compromis.
Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours
Plus qu'un projet de paix, le Board révèle une rupture profonde : celle d'un ordre international où la règle cède devant la transaction, où l'institution recule face à la personnalisation, et où la diplomatie devient un espace de démonstration de puissance plus qu'un lieu de construction du compromis.< !—> The Conversationhttp://theconversation.com/republishing-guidelines —>
P.-S.
•The Conversation. Publié : 23 janvier 2026, 12:24 CET.
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.
• Elizabeth Sheppard Sellam, Université de Tours
Elizabeth Sheppard Sellam est maîtresse de conférences à l'Université de Tours, directrice du programme Politiques et Relations internationales. Spécialiste des questions de défense et de sécurité, elle intervient régulièrement sur LCI.
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

La géopolitique du PQ : vers une biélorussisation du Québec ?
Depuis la fin de l'année 2022, plusieurs ont remarqué le virage à droite dans le discours du chef du Parti québécois Paul St-Pierre-Plamondon (PSPP). Cela se manifeste au niveau des enjeux identitaires : critique répétée de l'immigration massive, lutte contre "l'entrisme religieux", dénonciation du wokisme, alignement sur le nationalisme conservateur, positions politiques constamment encensées par le chroniqueur de droite radicale Mathieu Bock-Côté, etc.
26 Jan 2026 | tiré de Métapolitiques | Photo : Congrès du Parti québécois, Thomas Laberge, La Presse Canadienne, 25 janvier 2026. Source.
Dans les derniers mois, l'élection partielle d'Arthabaska a aussi rendu visible un virage conservateur au niveau économique. Selon l'aveu du nouveau député Alex Boissonneault, cette campagne du PQ a été gagnée à droite. L'objectif était de couper l'herbe sous le pied au Parti conservateur du Québec d'Éric Duhaime, qui espérait faire des gains sur l'effondrement de la CAQ. Était-ce là une simple tactique électorale, ou bien un repositionnement vers la droite économique ? Lors du congrès du PQ de novembre 2025, "le chef péquiste a entre autres promis de réduire massivement la paperasse et la bureaucratie et de remplacer le bar ouvert des subventions [de la CAQ] par un allègement fiscal de nos PME québécoises."
Mais le virage à droite du PQ ne se joue pas seulement au niveau identitaire et économique ; il se manifeste aussi dans sa diplomatie et ses alliances à l'échelle internationale. Quelle est la position actuelle du PQ au niveau géopolitique, dans un contexte de forte instabilité liée à l'administration fascisante et impérialiste de Donald Trump ? Quels sont les impacts de cette conjoncture inédite sur une éventuelle campagne référendaire dès le premier mandat d'un gouvernement péquiste ? Quelles alliances internationales devrions-nous créer dans un scénario d'accession à l'indépendance du Québec ?
Dans ce texte, je souhaite jeter un pavé dans la marre par un exercice de realpolitik, c'est-à-dire une analyse de « la politique étrangère fondée sur le calcul des forces et l'intérêt national ». Mon hypothèse est que PSPP a récemment misé sur une alliance avec la droite populiste et indépendantiste albertaine, puis un alignement sur les politiques économiques et militaires de l'administration Trump, en vue d'obtenir leur soutien dans l'éventualité d'un processus référendaire et la création d'un Québec indépendant.
La stratégie de la droite indépendantiste albertaine
Cette idée m'est venue à l'esprit lorsque j'ai pris connaissance d'un article d'actualité du Edmonton Journal datant du 15 janvier 2026 qui a été partagé par la psychiatre et autrice Marie-Ève Cotton. Un événement d'apparence banale de la droite indépendantiste albertaine a été l'occasion pour ses militant·e·s de dévoiler leur stratégie d'alliance avec le PQ et les États-Unis. Je traduis ici un extrait de cet article intitulé "What Alberta separatist leaders are telling supporters at secession petitition events" : "Lors d'un événement à Red Deer, l'Alberta Prosperity Project vante son alliance avec le Parti québécois et affirme bénéficier du soutien du département d'État américain." Ce n'est pas rien.
Pour mettre tout ça en contexte, notons que l'Alberta Prosperity Project (APP) est une organisation de la société civile qui milite pour une plus grande autonomie et l'indépendance potentielle de l'Alberta vis-à-vis du Canada, dans le but de garantir la prospérité économique, les libertés individuelles et l'identité culturelle de la province en restructurant ses relations avec le gouvernement fédéral. Dans les derniers mois, ils ont amorcé un processus pour lancer un référendum sur l'indépendance de l'Alberta d'ici l'automne 2026. Comme le relate l'article :
Si environ 177 000 signatures sont recueillies et vérifiées avant début mai, un référendum sur le statut d'État de l'Alberta aura lieu à l'automne. Dennis Modry, ancien PDG de l'APP, a déclaré que le véritable objectif n'était pas d'atteindre 177 000 signatures, mais d'en recueillir plus d'un million. [...] Modry a admis que si l'Alberta se séparait, le Canada pourrait prétendre que la province n'a pas le droit légal de le faire — et c'est pourquoi il est essentiel que l'État de l'Alberta soit reconnu par les autres le plus rapidement possible.
Il a déclaré qu'une réunion en septembre entre les dirigeants de l'APP et le chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, avait contribué à préparer le terrain pour cette reconnaissance. Le PQ est en tête dans les sondages au Québec, et si St-Pierre Plamondon est élu, il devra honorer son engagement à soutenir l'indépendance de l'Alberta. Modry a qualifié le PQ d'allié de l'APP, chacun travaillant depuis des côtés opposés du pays pour faire pression sur Ottawa. De plus, l'APP a revendiqué trois réunions distinctes avec le département d'État américain. [...] « Tous les niveaux soutiennent la souveraineté de l'Alberta », a déclaré Modry à propos des réunions présumées avec le département d'État.
Ceci est très gros. Rappelons que le département d'État des États-Unis (U.S. Department of State) est le département exécutif fédéral des États-Unis chargé des relations internationales, et donc l'équivalent du ministère Affaires mondiales Canada. Est-ce que ce département névralgique des relations internationales des États-Unis a véritablement négocié avec le mouvement indépendantiste albertain et/ou québécois, ou est-ce là une stratégie de communication publique visant à prétendre que ces mouvements disposent déjà d'un appui des États-Unis ?
Nul ne le sait avec certitude, et une enquête journalistique sur les stratégies diplomatiques de ces mouvements souverainistes permettrait de lever le voile sur l'état d'avancement de ces possibles alliances. Cela dit, hormis la véracité ou la fausseté de ces discussions en coulisses, il semble ici y avoir un véritable alignement d'intérêts entre la droite indépendantiste albertaine, le PQ et la nouvelle administration Trump.
Que cet "alignement des astres" entre l'indépendantisme québécois, l'État pétrolier de l'Alberta et les velléités expansionnistes de Trump soit le fruit d'une stratégie délibérée, un hasard de circonstances ou encore un rapprochement inconscient, cela importe peu. Tout porte à croire qu'il y a une convergence d'intérêts entre le Québec, l'Alberta et les États-Unis contre l'État fédéral canadien. Bref, ce n'est pas étonnant que le gouvernement de Mark Carney devienne une cible de choix dans le contexte politique actuel.
Rappelons d'ailleurs qu'en septembre dernier, le chef du PQ a fait une visite de "diplomatie internationale" en Alberta pour nouer des alliances. Malgré plusieurs différences entre l'indépendantisme albertain et québécois, PSPP s'est réjouit de cette visite de 48h où il a pu faire plusieurs rapprochements avec l'APP et d'autres organisations proches de la droite indépendantiste. Comme il le dit lui-même dans cet article : "Il y a un certain nombre de points en commun, notamment la lecture de l'abus de pouvoir du fédéral dans des champs de compétences provinciales, qui crée également du gaspillage, c'est-à-dire des impôts qui s'en vont à Ottawa pour dédoubler ce qu'on fait déjà." Voilà un argument classique du souverainisme québécois, et sur ce point, il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Cela dit, comme je l'ai mentionné dans mon texte "La gauche radicale est l'Ennemi", PSPP a donné une longue entrevue au podcast de Derek Fildebrandt, un animateur du média conservateur Western Standard. Notons que Fildebrandt a appuyé Maxime Bernier en 2017, avant de créer le Freedom Conservative Party of Alberta en 2018, qui se définit comme un regroupement de conservateurs, de libertariens et de patriotes en faveur de l'indépendance albertaine.
Dans cette entrevue, PSPP précise le positionnement du PQ : « I think we could say we're anti-radical left social democrats ». L'opposition forte à la "gauche radicale" est une caractéristique partagée tant par la droite albertaine, le nationalisme conservateur au Québec, et l'administration Trump. On peut trouver d'autres éléments de ce récit comme les menaces de l'islamisation de l'Occident, la domination de la gauche woke dans les universités, la panique morale autour de la théorie du genre, les personnes trans, etc. À titre d'exemple, l'article du Edmonton Journal cité précédemment rapporte ce discours de Kathy Flett, une figure importante de la droite indépendantiste albertaine :
« Tout va mal au Canada », a-t-elle déclaré, ajoutant que l'Alberta et la Saskatchewan n'avaient eu ni choix ni possibilité de négocier lorsqu'elles ont rejoint la Confédération - que les deux provinces avaient été, selon ses propres termes, « colonisées par Ottawa ». Elle a déclaré que le gouvernement fédéral soutenait la « population extrémiste djihadiste » et a évoqué une récente décision de la Cour suprême qui a annulé les peines minimales pour les possesseurs de pornographie infantile. « Ce ne sont pas nos valeurs », a-t-elle déclaré, sous les applaudissements. Elle a ajouté que les partis communistes et socialistes étaient présents sur les campus universitaires et tentaient de recruter des étudiants. « Les marxistes sont là et tentent de séduire nos enfants. » Elle a clairement indiqué que l'idée n'était pas que l'Alberta quitte le Canada, mais que la séparation de cette province marque le début d'un processus visant à diviser le pays. « Nous ouvrirons la voie à d'autres provinces qui suivront notre exemple ».
Cette citation peut sembler banale, mais elle fait écho aux récentes positions de PSPP qui a invité des figures comme Éric Duhaime et Maxime Bernier à rejoindre le "camp du OUI". Dans la grande coalition souverainiste, il y aurait de la place pour tout le monde. Même si on tape constamment sur la "gauche radicale", on ouvre grand la porte à des figures de la droite populiste radicale qui n'aiment pas trop Ottawa. Si on prend l'exemple de Maxime Bernier qui a milité toute sa vie au sein de partis fédéralistes, celui-ci semble avoir récemment changé d'idée comme le rapporte cet article du 11 août 2025 :
Les souverainistes ont un nouvel allié insoupçonné : le chef du Parti populaire du Canada (PPC), Maxime Bernier, entend appuyer le camp du OUI dans un éventuel référendum sur la souveraineté du Québec ou en Alberta pour « briser l'emprise du fédéralisme impérial et ouvrir la voie à une dernière tentative de rééquilibrer notre fédération ».
Soulignons que Maxime Bernier n'est pas vraiment un nationaliste amoureux du Québec (il a élevé ses enfants en anglais et a affirmé en 2011 que la loi 101 n'était plus nécessaire), mais plutôt un conservateur libertarien relayant des théories du complot et des idées trumpistes en sol canadien. Cela dit, Bernier semble aujourd'hui vouloir accélérer la fragmentation du Canada et s'allier aux mouvances de droite indépendantiste au Québec et en Alberta.
Bref, le virage à droite du PQ sur le plan identitaire, économique et géopolitique ne sont pas trois phénomènes isolés ; ce sont trois aspects d'une même stratégie visant à renforcer les alliances avec la droite populiste albertaine et états-unienne, qui ont un intérêt commun à vouloir briser l'unité canadienne.
D'un point de vue séparatiste, cela est tout à fait rationnel et cohérent : les mouvements indépendantistes en Alberta et au Québec se soutiennent mutuellement. Face à l'anticipation du refus d'Ottawa, ils cherchent leur meilleur allié potentiel pour reconnaître la légitimité de leurs revendications : les États-Unis. Ils défendent ainsi leur leur propre "intérêt national" au niveau économique et politique par cette triade Alberta/Québec/États-Unis. Et comme leurs discours s'appuient sur la droite anti-woke, voyant dans le Canada l'incarnation du Mal (libéralisme, multiculturalisme, immigrationnisme), ils défendent une ligne commune tant au niveau idéologique que géopolitique.
Une question de pétrole ?
Un autre signe de cette convergence se trouve autour de l'industrie pétrolière. Tout le monde sait que l'Alberta se positionne parmi les plus grands producteurs mondiaux de pétrole, et ce n'est pas un hasard si les États-Unis cherchent à se rapprocher de cette province pour déstabiliser le Canada et consolider sa mainmise sur ces ressources énergétiques.
Il s'agit bien pour les États-Unis de consolider leurs intérêts, car les compagnies qui exploitent les sables bitumineux en Alberta sont déjà sous contrôle du capital américain. Comme le souligne Karel Mayrand dans un article de l'Actualité : "Derrière le nationalisme pétrolier canadien, c'est l'aigle américain qui tire les ficelles et s'empare des profits". Je cite ici longuement son article À qui appartient vraiment l'industrie pétrolière canadienne ?, car il met en lumière une intégration au niveau économique, énergétique et géopolitique.
Un rapport publié en octobre dernier par le groupe Canadiens pour une fiscalité équitable apporte un éclairage nouveau sur les entreprises qui exploitent les sables bitumineux. On y apprend que quatre membres de l'Alliance nouvelles voies, soit Canadian Natural Resources, Cenovus Energy, Imperial Oil et Suncor Energy, représentent à elles seules 80 % de la production des sables bitumineux. Au total, la propriété de ces quatre entreprises est à 73 % étrangère, dont 60 % américaine. Les deux autres membres de l'Alliance sont ConocoPhillips Canada, filiale canadienne de la pétrolière américaine, et MEG Energy, qui vient d'être rachetée par Cenovus, dont 85 % de la propriété est étrangère. Le lobby veut « énergiser l'économie canadienne », mais il est au service d'intérêts américains.
Par ailleurs, il faut noter le repositionnement du Parti québécois en matière de politique énergétique, qui ouvre maintenant la porte aux oléoducs et gazoducs. Si le mouvement souverainiste et le PQ ont souvent répété leur opposition au pétro-nationalisme canadien, en affirmant que le Québec serait un pays plus vert et vertueux en raison de son hydro-électricité, cette ouverture aux hydrocarbures au dernier congrès du PQ a de quoi étonner. Comme le note cet article de La Presse :
Les projets de gazoduc et d'oléoduc visant à favoriser l'exportation des hydrocarbures de l'Ouest du Canada et à leur trouver des débouchés aux États-Unis ou outre-mer sont revenus à l'avant-scène de l'actualité dans les dernières années. D'ailleurs, l'année dernière, un projet de gazoduc de plusieurs centaines de kilomètres reliant l'Ouest canadien à Baie-Comeau, sur la Côte-Nord, en vue de construire un terminal d'exportation de gaz naturel liquéfié (GNL), a fait les manchettes.
D'un point de vue moral ou écologique, ce virage du PQ peut sembler étrange, mais d'un point de vue géopolitique, le nouvel alignement sur les intérêts de l'Alberta et des États-Unis offre un autre éclairage. Si le PQ rejette l'État pétrolier canadien (de manière rhétorique), il tisse une alliance avec le nationalisme pétrolier albertain, lequel est subordonné à l'impérialisme américain.
Comme le dit l'adage, "il faut rendre à César ce qui appartient à César" ; le nationalisme au XXIe siècle, en Amérique du Nord, est très bien campé à droite.
Le Québec comme "mauvais voisin"
Le retour de Trump à la Maison-Blanche fut un accélérateur de ce réalignement géopolitique. En janvier 2025, Trump accusa le Canada d'encourager une trop forte porosité de la frontière canadienne avec les États-Unis. Le chef du PQ n'avait pas hésité à dire : "on a été de mauvais voisins".
En gros, il donna raison à Trump concernant ses allégations de laxisme au niveau du trafic d'armes, de fentanyl et d'immigrants illégaux circulant à la frontière. Le discours du PQ depuis la fin de l'année 2022 plaidait déjà pour la fermeture des frontières, notamment au niveau du chemin Roxham qui était considéré comme un symptôme de l'échec du fédéralisme et du caquisme. En réalité, moins de 2% des contrôles migratoires des États-Unis ont lieu au Nord, et moins de 1% du fentanyl saisi aux États-Unis vient de la frontière canadienne. Bref, PSPP a erré en relayant les mensonges du président Trump, sans doute pour calmer la situation.
On sait que depuis le début son deuxième mandat, Trump utilise une foule de prétextes pour imposer sa volonté à l'échelle internationale, y compris auprès de ses voisins et principaux partenaires. Une première stratégie consiste à se plier à ses caprices afin d'éviter des représailles, comme lorsque le gouvernement Trudeau nomma un "tsar du fentanyl" du Canada, quand Mark Carney décida de retirer les contre-tarifs, d'abolir la taxe sur les services numériques des Géants américains, ou d'amadouer Trump pour lui faire entendre raison. Visiblement, ces tentatives d'apaisement n'ont pas fonctionné. C'est une raison pour laquelle Mark Carney a choisi la rupture avec les États-Unis dans son récent discours à Davos, pour ne plus dépendre de leur protectorat toxique.
Malgré les choix étranges et brutaux de l'administration Trump,PSPP considère qu'un Québec indépendant "devra aligner ses politiques économique et militaire sur celles des États-Unis, malgré la guerre tarifaire menée par Donald Trump". Dans cette entrevue du 6 novembre 2025, Paul St-Pierre-Plamondon dit :
Si on se met à jouer aux plus forts avec les États-Unis, et qu'on commence à jouer avec des pays dont les intérêts géopolitiques sont directement opposés aux intérêts des États-Unis, on commence à se mettre les pieds dans les plats. Notre avenir est régional, nous sommes un bloc régional [...] mais au final, en termes de sécurité et d'intérêts économiques, il faut être capables de se parler et de se doter d'une stratégie commune, parce que les démocraties sont fragiles. Notre loyauté commence par le Canada et les États-Unis, ce sont nos partenaires naturels avant toute chose."
À première vue, on pourrait voir là un signe de prudence sur le plan diplomatique. Or, PSPP a objectivement intérêt à ne pas froisser l'administration Trump ou à couper les ponts comme l'a fait Carney au Forum économique mondial de 2026. Un projet de sécession vis-à-vis une "moyenne puissance" comme le Canada n'est pas un pique-nique, une tasse de thé ou un dîner de gala.
Si le Québec devait un jour proclamer son indépendance, il lui faudrait inévitablement une reconnaissance à l'échelle internationale. C'est pourquoi le mouvement indépendantiste québécois requiert des "alliés forts" susceptibles de soutenir son processus d'auto-détermination, sans quoi cela risque de reproduire l'épisode catastrophique de la Catalogne, dont le référendum de 2017 fut écrasé par la force de l'État espagnol, dans une violence inouïe, avec le silence complet des membres de l'Union européenne (UE).
Si l'Europe se prétend souvent vertueuse sur le plan moral et politique, on a pu constaté dans la dernière décennie comment elle a été complice de mesures brutales, que ce soit en imposant un traitement-choc à la Grèce, ou en fermant les yeux sur le génocide à Gaza. PSPP aurait pu amorcé sa stratégie de diplomatie internationale en tissant des alliances avec la France et l'UE, mais il a trouvé plus utile de se rapprocher de l'Alberta et des États-Unis en raison de leur proximité géographique, économique et idéologique. Ce n'est pas bête, malgré tout.
Le Canada comme ennemi #1
Le fait de présenter le Québec comme un "mauvais voisin" des États-Unis a comme corollaire l'idée de présenter le Canada comme un danger existentiel pour les intérêts du Québec et la survie de sa culture. Au niveau des politiques migratoires, le PQ a raison en partie d'identifier l'Initiative du sièclevisant une augmentation drastique de l'immigration au Canada comme un enjeu important ayant des conséquences néfastes sur le Québec. À ce titre, le plan du PQ Un Québec libre de ses choix est une réponse directe à cette augmentation rapide des seuils d'immigration sous le gouvernement Trudeau.
Or, PSPP verse aussi dans l'exagération lorsqu'il prétend que le Canada souhaite délibérément "effacer le Québec" par ses politiques, comme il l'a affirmé au Conseil national du PQ en avril 2024. Bock-Côté a lui-même rajouté une couche en disant que la nation québécoise est vouée à disparaître en raison de ces politiques libérales immigrationnistes, faisant ici écho à la théorie du Grand Remplacement.
Néanmoins, plusieurs analyses ont remarqué que malgré les défis occasionnés par cette augmentation rapide de l'immigration au Canada, il n'est pas possible d'attribuer l'ensemble des problèmes sociaux du Québec à cette cause unique. La crise du logement, l'augmentation du coût de la vie, la perte de repères, le recul du français, tout cela n'est pas exclusivement causé par la seule hausse de l'immigration. Lorsque Legault affirme que 100% de la crise du logement est causée par les travailleurs étrangers temporaires, ou que PSPP soutient que les "seuils astronomiques d'immigration" sont responsables de la baisse de natalité au Québec, c'est de la foutaise.
En somme, tout discours soi-disant "anti-système" qui n'a pas le courage de nommer le capitalisme ou d'autres systèmes d'oppression comme étant à la source de nos problèmes sociaux, se doit d'inventer un bouc-émissaire et/ou un ennemi imaginaire : islamisation, wokisme, totalitarisme communiste chinois, etc.
Dans le cas du souverainisme québécois, c'est surtout le gouvernement fédéral qui serait la source ultime de tous nos problèmes. Ce n'est pas nouveau, hormis le fait que la droite indépendantiste attribue maintenant à l'État canadien d'autres intentions : favoriser l'islam radical, le wokisme, l'immigration de masse pour accélérer la "noyade démographique", etc.
C'est pourquoi le chef du Bloc québécois Yves-François Blanchet a récemment affirmé que le Québec devrait plus craindre le Canada que les États-Unis. Le fait de minimiser la menace de l'impérialisme américain tout en dramatisant les risques que font peser la fédération canadienne sur le Québec n'est pas un fait accidentel ou anodin ; cela fait partie d'une stratégie géopolitique.
Démembrer le Canada
En résumé, PSPP semble souhaiter une alliance, voire un protectorat avec les États-Unis, les deux entités ayant comme intérêt commun d'affaiblir le Canada sur le plan politique et économique. Cela n'est pas fou d'un point de vue géopolitique : l'administration Trump cherche à réaffirmer sa puissance impériale sur l'hémisphère Nord, et a donc intérêt à appuyer les velléités séparatistes au Canada, qu'elles viennent de l'Alberta ou du Québec.
Le mouvement indépendantiste québécois, sous hégémonie péquiste, a tout intérêt à présenter le Canada et ses alliés comme l'ennemi #1 de l'intérêt national du Québec, et à ménager l'administration Trump et les États-Unis qui représentent un "allié potentiel" dans l'éventualité d'une rupture avec l'État canadien. Cela explique pourquoi PSPP, s'il n'endosse pas l'ensemble des mesures de Trump, évite de critiquer les États-Unis depuis 2025. Lui et d'autres députés comme Pascal Paradis montent aux barricades dès que le Canada signe une entente avec la Chine pour 40 000 voitures électriques. PSPP a raison de rappeler que la Chine est une "dictature communiste et totalitaire". Mais pourquoi reste-il silencieux sur le virage fasciste et autoritaire aux États-Unis ?
Dans une entrevue de TVA
avec l'animateur Paul Larocque, PSPP critique le fait que Carney souhaite multiplier des ententes avec des régimes autoritaires comme la Chine, la Russie, le Qatar ou l'Iran, en omettant soigneusement de nommer les États-Unis. Lorsque Larocque évoque le fait que les États-Unis ne respectent pas davantage le droit international, PSPP admet du bout des lèvres "de moins en moins, c'est un bon point", pour aussitôt changer de sujet. Le chef du PQ adopte donc une approche timide, prudente ou de "désescalade" vis-à-vis l'Amérique trumpiste, car il a objectivement intérêt à nouer une alliance à long terme avec les États-Unis si le Québec souhaite se séparer du Canada.
C'est compréhensible, mais vaut-il mieux s'allier aux États-Unis sous Trump qui souhaite conquérir l'ensemble des Amériques, ou bien faire un partenariat ciblé avec la Chine, des pays de l'Union européenne et d'autres nations à travers le monde comme le suggère Carney ?
Si Paul St-Pierre-Plamondon reprochait récemment au milieu culturel québécois son "aplaventrisme" face au Canada, en affirmant que les artistes "manquent de loyauté envers le milieu culturel francophone parce que le régime fédéral travaille explicitement à les affaiblir", on pourrait lui reprocher au même titre qu'il succombe lui aussi à une forme d'aplaventrisme face à l'administration Trump.
Si PSPP veut maximiser ses chances de créer un Québec indépendant en misant sur la realpolitik, il semble privilégier la loyauté envers l'impérialisme américain, en espérant y trouver là une protection de ses intérêts. Par le fait même, il risque d'arrimer l'indépendance politique du Québec à sa vassalisation par les États-Unis. Voilà un beau projet de "souveraineté".
Le cas de la Biéolorussie
C'est pourquoi nous aboutissons sur une analogie avec la Biélorussie. Ce petit pays d'Europe de l'Est, situé à proximité de la Russie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne et l'Ukraine, a acquis son indépendance en 1991 dans le sillage de l'effondrement de l'Union soviétique. Malgré son indépendance formelle, ce pays reste un État russophone largement inféodé aux intérêts de la Russie, avec une économie de marché et un régime autoritaire dominé par le président Alexandre Loukachenko qui est au pouvoir depuis 1994. La Biélorussie est largement considérée comme un État vassal de la Russie de Vladimir Poutine. Dépendante économiquement et militairement, elle sert de base arrière stratégique pour Moscou, tout en harmonisant sa législation avec la Russie.
La question se pose donc de savoir si la création d'un Québec indépendant, dans le sillage d'un affaiblissement de l'État canadien et d'un alignement stratégique avec l'impérialisme américain, reproduirait une dynamique similaire. Assisterons-nous à la création de l'État indépendant du Québec, souverain au niveau politique, mais inféodé aux intérêts économiques et militaires des États-Unis, tout comme la Biélorussie avec la Russie ?
Cela semble relever de la science-fiction, mais le scénario d'une alliance entre la droite indépendantiste de l'Alberta, le mouvement souverainiste québécois et l'impérialisme américain nous mène tout doit dans cette direction ; le Québec serait appelé à devenir un État formellement indépendant, mais un État vassal des États-Unis, aligné sur ses politiques économiques et militaires comme le rappelle PSPP.
Certains objecteront sans doute que ce rapprochement entre le Québec et la Biélorussie est une fausse analogie, que PSPP n'a jamais prétendu faire une alliance avec les États-Unis, que tout ce texte n'est qu'une fabulation ou un procès d'intention pour disqualifier le projet souverainiste en bloc. Mon seul objectif serait d'associer la démarche indépendantiste au trumpisme et à l'autoritarisme. Soulignons ici que ce n'est nullement mon intention, et voici pourquoi.
1. Je suis personnellement indépendantiste, même si je ne considère pas l'indépendance comme une valeur suprême ou un idéal supérieur à toute autre considération (comme la démocratie, la justice sociale, etc.). Si jamais le projet d'indépendance était instrumentalisé, coopté, détourné ou récupéré pour en faire un projet politique hostile à d'autres valeurs importantes (comme les droits humains) ou pour vassaliser notre pays à une superpuissance impérialiste, disons que j'aurais quelques hésitations avant de voter Oui.
2. Si l'objectif de PSPP était simplement de chercher des appuis à l'international pour obtenir un soutien à sa démarche référendaire (y compris l'Alberta), il n'y aurait pas de problème en soi. L'enjeu devient plutôt l'alignement idéologique, économique et géopolitique du PQ avec les forces de droite populiste, au Canada et aux États-Unis, qui semblent devenir les "premiers alliés" de PSPP dans la dernière année. C'est d'abord cet alignement qui me semble dangereux, en amenant le mouvement indépendantiste sur la mauvaise voie en termes de diplomatie internationale.
3. Si PSPP voulait dissiper cette impression d'alignement avec la droite albertaine et l'administration Trump, il faudrait minimalement que le PQ exprime des critiques plus fortes et assumées à l'endroit de l'Alberta et des États-Unis. Si l'alliance avec l'indépendantisme albertain n'est pas particulièrement inquiétante en tant que telle, le silence du PQ et du mouvement nationaliste à l'endroit du fascisme aux États-Unis est assez préoccupant.
4. L'alignement entre le discours de PSPP et celui de Mathieu Bock-Côté se fait déjà sentir sur la question identitaire depuis 2023. On pourrait y avoir là une convergence au niveau de la politique intérieure du Québec ; mais il semble aussi y avoir un alignement au niveau géopolitique, qui est à mes yeux encore plus grave et compromettant.
Dans son dernier livre Les Deux Occidents, Bock-Côté met en évidence la fracture entre l'Amérique trumpienne et l'Europe progressiste, et on sait évidemment vers qui son cœur balance. S'il n'endosse pas chaque fait et geste de Donald Trump, Bock-Côté voit dans le mouvement qui le porte un réveil des peuples contre le "wokisme totalitaire". Bien que Bock-Côté évite soigneusement d'appuyer directement le dirigeant de la Maison-Blanche, sa pensée s'aligne aisément sur la mouvance trumpiste, populiste, autoritaire et hyper-conservatrice.
On me dira enfin que Bock-Côté ne soutient pas Trump, avec son style grossier et brutal. Mais il minimise, banalise, normalise et même justifie le virage de droite décomplexée et anti-démocratique qui sévit actuellement aux États-Unis. Qui plus est, il diabolise l'Europe avec ses valeurs libérales et la défense de l'État de droit, qu'il associe à une forme de "soviétisation", rien de moins. Le "totalitarisme woke" ou chinois seraient donc les deux principales menaces pour nous actuellement, et non l'autoritarisme fascisant aux États-Unis.
De son côté, PSPP ne fait pas l'éloge de l'Amérique trumpienne, mais il reste assez silencieux sur ses dérives, et n'ose pas nommer les excès actuels de l'extrême droite, au Sud de la frontière ou au Québec même. Si le chef du PQ avait comme stratégie de critiquer à la fois les menaces de la gauche radicale et de l'extrême droite, en prétendant incarner un "centre politique raisonnable", alors on pourrait mieux saisir son engagement envers l'État de droit et la démocratie.
Or, je n'ai pas vu PSPP critiquer l'extrême droite ou le fascisme une seule fois depuis 2023. Je me trompe peut-être, et il me faudra des contre-exemples pour me prouver le contraire. Le principal ennemi du PQ reste Mark Carney et la "gauche radicale", qui seraient des alliés du statu quo et l'incarnation d'un régime autoritaire hostile aux intérêts du Québec. La principale menace serait la "louisianisation" de la nation québécoise, soit une forme de lente assimilation comparable à celle des francophones en Louisiane depuis plus de trois siècles.
Le récit selon lequel le Québec serait menacé d'une lousianisation relève du fantasme, mais la formule reste parlante et évocatrice pour une partie du mouvement nationaliste et indépendantiste. Dans le même esprit, je souhaite proposer un contre-discours montrant que la stratégie géopolitique du PQ dans les derniers mois nous mène plutôt vers une biélorussisation du Québec : un État indépendant sur papier, mais un pays vassal des États-Unis ; un pays sans souveraineté économique ou militaire, mais en français. Ainsi, à moins d'un changement de stratégie au niveau géopolitique, le principal véhicule du mouvement indépendantiste au Québec semble acquiescer tacitement à sa vassalisation par l'impérialisme américain.
Si PSPP détourne le discours de Carney en affirmant : "Combien de fois le Québec a été au menu au lieu d'être à la table ?", il semble paradoxalement offrir le Québec au menu de Donald Trump. Si le Québec veut véritablement être à la table des nations libres et des "puissances intermédiaires", il devra rompre avec le populisme autoritaire de droite et l'impérialisme américain. En sera-t-il capable ? Là est la question.

Le peuple québécois est convoqué au rendez-vous de l’indépendance
Tant le PQ avec ses livres bleus que les Libéraux provinciaux, et même fédéraux avec leur discours des Plaines d'Abraham devenu in extremis celui de la Citadelle, font tout pour que l'épine dorsale de la prochaine élection québécoise l'automne prochain soit l'accès à l'indépendance. En rajoutent les déboires de la troisième voie qui sombre avec la CAQ. Québec solidaire, l'autre parti indépendantiste, une fois qu'il ait affirmé que contrairement au PQ veut « un pays qui est écologiste, un pays qui reconnaît la souveraineté des peuples autochtones. Un pays qui est inclusif, accueillant envers tout le monde ». Mais il abandonne tout l'espace médiatique au PQ et aux fédéralistes en restant coi sur le sujet à quelques interventions Facebook près mais hors conjoncture.
Les Solidaires en danger faustien de devenir le pot de terre du pot de fer péquiste
Taper sur le clou de la hausse du coût de la vie sans démontrer que l'indépendance faciliterait cette lutte (et sans articulation avec la lutte climatique) suggère que cet enjeu se résout dans le cadre du statuquo. La pauvreté si ce n'est le ridicule des revendications mises de l'avant en témoignent. Idem en ce qui concerne les rares interventions écologiques. Le discours Solidaire a dressé une muraille de Chine entre son aspect largement dominant mais déficient de défense des travailleuses et travailleurs, et son aspect dominé de promotion de l'indépendance. À ce rythme-là Québec solidaire se positionne sur la défensive comme second violon du PQ tant que l'indépendance s'affirme comme l'enjeu de l'urne. Ainsi coincé, lors de la campagne électorale Québec solidaire est voué à être le pot de terre de l'alliance avec le pot de fer péquiste. On sait ce qu'il advint du premier !
Le PQ mettra les Solidaires au pied du mur de s'embarquer avec lui dans une alliance indépendantiste quelque soit son contenu socio-économique. Ce contenu, étant donné le rapport de forces, sera par défaut celui du PQ soit néolibéral, identitaire et pro-étatsunien. La parade d'invoquer une alliance de la société civile pour noyer le PQ, invoquée par le porte-parole homme Solidaire, fait fi de la réalité trébuchante de sa direction politique. C'est en fait une forme de capitulation. Ce sera un choix faustien, face tu trahis la nation, pile tu t'alignes avec la tendance mondiale néofascisante. La seule façon d'éviter ce piège est de prendre l'initiative. Il est plus que temps, à peine plus de six mois de l'officielle campagne électorale, de prendre le taureau par les cornes à la manière de la tactique électorale Mamdani peu importe son cul-de-sac stratégique d'aile gauche Démocrate.
Il n'y a rien ni de magique ni d'un casse-tête à tricoter dans une même trame les enjeux social, national et écologique. Pour faire concret, prenons l'exemple de la crise du logement qui est aussi un aspect crucial de la crise du coût de la vie. Pour une population légèrement inférieure à celle du Québec, l'équipe Mamdani s'est engagée à « [tripler] la production de la ville en matière de logements abordables à perpétuité, construits par des syndicats et à loyer régulé – en construisant 200 000 nouvelles unités au cours des 10 prochaines années. » Serait-il sorcier pour Québec solidaire de s'engager pour la période de son mandat à construire 100 000 logements sociaux, publics et coopératifs, à la fine pointe de la technologie écoénergétique, doté de toits verts et/ou de panneaux solaires de sorte que ces logis aient une consommation énergétique (quasi-)nulle ? À gauche, n'est-on pas d'avis que le logement est un droit et non une marchandise et que la crise climatique est la priorité des priorités ?
Le fédéral et le PQ à sa suite sacrifient le droit au logement à la doctrine « Donroe »
La politique fédérale, qui est aussi celle de la nationaliste-identitaire CAQ et qui serait celle du soi-disant indépendantiste-identitaire PQ ne prend pas cette direction mais celle d'une mince couche de logements à majorité « abordables » liés au marché et non à la capacité de payer, soit une goutte d'eau pour étancher la soif de logements populaires. Ce parent pauvre de la politique générale fédérale est sacrifié à ses priorités extractivistes, tant fossile que minière pour le tout-électrique, et celles militaires, pour s'aligner sur les desiderata du trumpisme. Ne nous méprenons pas sur la diversion des idéologues fédéralistes qui, pour maintenir la fiction de la résurgence du nationalisme canadien, font croire que ces politiques visent l'indépendance économique du Canada et à contrer la menace étatsunienne du 51e état dans le sillage de la menace de mainmise sur le Groenland.
Le patronat canadien, en exportant massivement ses capitaux aux ÉU depuis le début de la décennie 2010 (voir le graphique de Statistique Canada), tendance que renforcera le protectionnisme trumpien, se plie déjà à la doctrine « Donroe » abandonnant la production manufacturière pour se spécialiser comme pourvoyeur de matières premières et comme frontière Nord à renforcer militairement l'Amérique trumpienne. Dans le stratégique secteur pétrolier et gazier, la propriété canadienne est déjà entremêlée à celle étatsunienne dont les investisseurs institutionnels qui paraissent dominer cette industrie au Canada. Ne reste plus que la production automobile et l'avionnerie comme majeurs secteurs manufacturiers mais fort menacés. Le cri du cœur de la bourgeoisie canadienne, par le discours de Davos de son Premier ministre, n'a comme but que de commercialement et diplomatiquement limiter les dégâts et d'embrumer l'opinion publique.
Les indépendantistes timoré-e-s se réfugient dans les bras du banquier vire-capot
Il ne manque pas d'indépendantistes québécois-e-s qui traumatisé-e-s par l'offensive trumpienne et concient-e-s de la grande vulnérabilité du Canada sont prêt-e-s à s'en remettre armes et bagages au rassurant Premier ministre banquier, ex dirigeant non pas d'une mais de deux banques centrales (Grande-Bretagne et Canada) puis ex co-dirigeant du plus grand gestionnaires d'actifs du Canada (Brookkfield Corporation) gérant un actif de 1000 milliards $US. Comment ne pas se sentir entre bonnes mains avec ce super-banquier au pedigree impressionnant qui selon une journaliste économique de Mediapart est « le premier des banquiers centraux et des régulateurs à souligner la sous-estimation systématique des risques posés par le changement climatique, et leurs répercussions sur l'ordre du monde ».
Mais voilà que ce super-banquier soi-disant écologiste qui a contribué au lancement de la Glasgow Financial Alliance for Net Zero (GFANZ) lors de la COP26 à Glasgow en novembre 2021, alliance qui par la suite a laissé tomber ses engagements, vire complètement capot à titre de Premier ministre du Canada reniant même les faiblardes politiques climatiques de son prédécesseur :
Mark Carney décide de remettre les énergies fossiles au cœur de la stratégie économique canadienne, avec l'ambition de faire du pays une « superpuissance énergétique ». Il autorise, ainsi, un projet d'expansion du terminal de gaz naturel liquéfié de Kitimat, afin de doubler sa capacité annuelle d'exportation et signe un accord sur la construction d'un nouvel oléoduc qui pourrait acheminer, quotidiennement, un million de barils de pétrole, de l'Alberta vers la côte ouest.
Ce choix suscite une forte controverse, car il va à l'encontre des engagements pris par le Canada en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le Réseau Action Climat lui décerne le prix satirique de « fossile du jour » à l'occasion de la Conférence de Belém de 2025 sur les changements climatiques — où Mark Carney ne s'est pas déplacé —, tandis que Steven Guilbeault démissionne du gouvernement.
Il décide, également, d'abroger la taxe carbone, suspend l'obligation pour les constructeurs automobiles d'atteindre 20 % de ventes de véhicules zéro émission à partir de 2026, et fait voter une loi qui accélère les projets d'« intérêt national », en contournant la législation sur la protection de l'environnement. D'autre part, le budget fédéral privilégie des mesures favorables au secteur pétrolier et gazier (subventions, crédits d'impôt...), au détriment de politiques de transition énergétique.
Une politique d'alliance ne se sacrifiant pas pour l'axe Calgary-Toronto pétrogazier
Les indépendantistes timoré-e-s opteraient pour le statuquo du Canada pétrolier et gazier soutenu plus que jamais par le capital financier et qui fonce tête baissée dans le gouffre de la terre-étuve. Leur argument ultime est que pour faire face à Trump il faut au moins un grand pays du G-7… qui ne fait pas le poids ni économiquement ni militairement face aux ÉU. D'un, la politique canadienne cherche d'abord à se conformer aux volontés des ÉU incluant sur le plan militaire y compris en ce qui concerne la hauteur du budget de la guerre. De deux, le Canada — c'est là la substantifique moelle du discours de Davos — mise sur une politique d'alliance tant pour faire face aux turbulences commerciales et à la volonté trumpienne de désindustrialiser le Canada que pour défendre ses frontières.
Une telle politique d'alliance, le Québec indépendant en serait parfaitement capable, y compris de s'allier au Canada dans la mesure de ses intérêts, et mieux encore en termes de politique climatique car il ne lui serait pas nécessaire de défendre becs et ongles le complexe auto-pétrole-gaz qui définit l'économie canadienne. Ne resterait plus, économiquement parlant, que de se libérer de l'extractivisme minier du tout-électrique lequel en plus le force à importer une pléthore d'autos électriques. C'est cette dépendance vis-à-vis les ÉU trumpistes et le Canada chauvin que veut le PQ et à propos de laquelle Québec solidaire reste pour le moins ambigu.
La libération nationale pour contrer le trumpisme par une société du soin et du lien
Le peuple québécois a besoin de son indépendance pour choisir et construire cette société du soin et du lien en radicale décroissance matérielle. Pour aller au fond des choses, c'est moins une question économique qu'une politico-idéologique de libération nationale vis-à-vis le mépris chauvin ou condescendant du conquérant. Aller à contre-courant de la néofascisation du monde à la barbe du voisin trumpiste ne peut pas être le lot d'une nation soumise et prostrée s'enfermant dans la peur xénophobique et même raciste comme le propose le PQ. Ce serait au mieux une pseudo indépendance qui n'aurait rien à voir avec la libération nationale. Cette indépendance factice déboucherait sur un p'tit Canada avec un duplessiste flag s'ul hood masquant la crue réalité d'une Biélorussie marionnette des ÉU en retour de son soutien intéressé et exigeant.
À cet égard, Québec solidaire a raison de faire appel à une indépendance inclusive et en harmonie avec les nations autochtones. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. C'est certes un signal fort que la porte-parole femme du parti soit d'origine palestinienne comme ce l'était pour l'identité musulmane de Mamdani. Est-ce que ça se traduirait par une politique de frontières ouvertes laquelle pourrait signifier pour le prochain mandat l'accueil annuel égal à 1% de la population québécoise sans compter les personnes réfugiées, et certainement pas une politique de l'immigration à la PQ encore plus tatillonne et restrictive que celle de la CAQ ? Québec solidaire serait-il prêt à prôner une république fédérative partageant le territoire de la province canadienne du Québec avec les nations autochtones et inuit mêlant gouverne exclusive et co-gouvernement et dont la pemière étape pour le prochain mandat pourrait être la cogestion de la forêt y compris leur consentement libre et éclairé, c'est-à-dire leur droit de veto ?
Marc Bonhomme, 31 janvier 2026
www.marcbonhomme.com ; bonmarc@videotron.ca

Haroun Bouazzi ne se représentera pas : Le début de la fin pour Québec Solidaire (QS) ?
Après Catherine Dorion qui en avait long à dire sur l'esprit de « clan » qui régnait autour de GND et Émilise Lessard-Thérien qui avait fait le même constat, voilà que celui ayant osé, contre vents et marées, appeler un « chat » un « chat » en ce qui concerne la xénophobie ambiante dans nos institutions « démocratiques », quitte le navire, préférant, comme il le dit dans un courriel accompagnant une Infolettre de QS : « [s'impliquer] au sein de la société civile pour défendre la justice sociale et porter les luttes qui nous rassemblent. »
Ajouté aux prévisions « désastreuses » des derniers sondages sur les intentions de vote (QS arrive bon dernier, derrière le PCQ de Éric Duhaime) et aux démissions « spectaculaires » des deux leaders les plus médiatisés du parti, dont la « tiédeur » idéologique n'avait d'égale que leur hautaine arrogance vis-à-vis la base « militante », on est en droit de se demander s'il y a une place pour un parti de gauche au Québec qui ne s'évertuera pas à se saborder à la première occasion.
Pourtant, la « demande » n'est pas en reste, c'est l'« offre » qui est défectueuse ou qui, lorsqu'elle existe, tente de la détourner à des fins autres que celles qu'elle s'est donnée à l'origine. Ces fins sont :
1° Un arrimage concret et durable aux revendications de la société civile pour une changement « radical » de paradigme concernant nos modes d'exploitation/production/consommation « capitalistes ».
2° Une plus grande part de démocratie « directe » qui donnerait d'autant plus de pouvoir de décision à ceux qui la revendiquent qu'ils sont les premiers à « trinquer » lorsqu'en haut lieu, on s'inquiète plus du sacro-saint équilibre budgétaire (jamais atteint de toute façon) que les coupes dans les programmes sociaux, l'allégement fiscal pour les contribuables les mieux à même de renflouer les finances publiques ou la stigmatisation grandissante des nouveaux arrivants qu'on accuse (à tort) d'aggraver encore plus la crise du logement, de contribuer au recul du Français et de remettre en question le principe de la laïcité de l'État (made in Québec).
3° Une prise de distance « claire », tranchée et « conséquente » avec les mouvements d'extrême-droite dont les politiques délirantes pourrissent le tissu social partout en Occident, semant le chaos, la division et le désordre en nous rapprochant toujours un peu plus d'une troisième guerre mondiale entre puissances nucléaires.
Que ce soit à Ottawa ou à Québec, au-delà des discours officiels d'« indignation » conçus sur mesure pour épater (enfumer) la galerie, les velléités guerrières venues du Sud de la frontière, tout comme celles gesticulant outre-Atlantique, constituent une bonne nouvelle pour le complexe militaro-industriel ainsi que pour tous ceux qui, au Nord de cette frontière, comptent bien, pour l'occasion, ramasser les miettes qui vont s'éparpiller suite au festin auquel sont conviées les grosses pointures qui vont s'empiffrer à qui mieux mieux à même les nouveaux investissements publics, sous prétexte d'une légitime défense contre l'ennemi (ou « les » ennemis) qui fomente(nt) le projet d'anéantir l'Occident parce qu'envieux de ses « valeurs » séculières : la Chine, la Russie, les BRICS, les Palestiniens et ceux (tous « terroristes » autant qu'ils sont) qui appuient leur droit à l'autodétermination, les ONG engagées dans la défense des droits de l'Homme, l'ONU et ses instances (CJI), la CPI et… les extraterrestres !
Les historiens versés dans l'analyse des phénomènes de fascisation le disent clairement : aussi « charismatiques » puissent-ils être, les leaders d'extrême-droite ne peuvent mener à terme leurs projets démentiels que si une part importante de l'élite (politique, économique, financière, industrielle) y voit une « occasion », une « opportunité » de faire de bonnes affaires, d'augmenter leur influence parlementaire, de s'élever encore plus dans l'échelle sociale, de suivre le courant somme toute « inoffensif » qui a l'immense mérite de redonner au « Peuple » sa fierté perdue.
Dans les années 1930, les industriels allemands se sont « gavés »1 de deutsch mark en convertissant leurs usines automobiles en usines d'armements (munitions, artillerie, chars d'assaut — Panzers, avions de combat — Luftwaffe), la droite allemande traditionnelle (très ancrée dans l'aristocratie) a vu dans le Parti ouvrier allemand national-socialiste (Parti Nazi) un allié de « circonstance » qu'elle allait pouvoir maîtriser en expurgeant de ses rangs les éléments les plus perturbateurs (SS, SA), lui permettant ainsi de se maintenir au pouvoir (avec les privilèges qui, de tout temps, lui sont « naturellement » dus), les classes moyennes se sont senties en sécurité derrière le discours antisémite et anti-bolchevique (tout sauf le « communisme ») d'Adolf Hitler qui leur garantissait, ainsi, leur droit de propriété auquel elles sont attachées plus que tout.
Cette complaisance, cette complicité, cet aveuglement volontaire, cette fausse naïveté expliquent en bonne partie l'étrangeté du fait que des « bouffons », des clowns, des incompétents auto-revendiqués et des « branleurs » de premier ordre comme Adolf Hitler, Benito Mussolini, Donald Trump, Jair Bolsonaro, Javier Milei puissent acquérir autant de pouvoir et faire l'objet de tant de dévotion de leur personne alors que chacun pris isolément ne peut que provoquer rire, perplexité, étonnement et incrédulité face à leur réel dangerosité. Dans un contexte socio-politique plus apaisé, ces personnages évolueraient à la marge et le rayonnement de leur toxicité n'aurait pas l'ampleur qu'il a dans un autre contexte, comme celui dans lequel nous nous trouvons actuellement.
4° Un réajustement de la place du parlementarisme dans une démocratie libérale d'obédience anglo-saxonne comme celle qui nous a été imposée après la Conquête de 1760 (plus précisément, par l'Acte constitutionnel de 1791). Le statut quo « institutionnel » voulu par à peu près tous les partis au Canada comme au Québec défavorise d'emblée la gauche (social-démocrate, social-libéral mais surtout libertaire et anarchiste) dans la mesure où règne un conservatisme formaliste, procédural, idéologique et corporatiste qui finit par prendre des allures surréalistes et rend presque impossible tout changement d'envergure dans la façon de siéger, de gouverner, de meubler le temps passé sur les bancs de l'Assemblée et de nouer des relations vivantes et dynamiques entre la députation et leurs commettants.
Le « clivage » entre élus et électeurs, à la base même d'une démocratie de type parlementaire, s'est accentué depuis le dernier quart du vingtième siècle et constitue à la fois une cause et une conséquence du recul des valeurs démocratiques observé partout en Occident (même par les médias mainstream), alors même que le pouvoir de l'argent, accompagné d'idéologies suprémacistes, transhumanistes et néofascistes (toutes arrimées au social-darwinisme), s'attaque, comme le veut la tradition libérale « classique », à l'État Social (ce qu'on a appelé, dans un relent d'esprit religieux, l'État- « Providence ») en le démembrant morceau par morceau pour garder uniquement ce qui sert directement ses intérêts, à savoir le contrôle de la monnaie (par la Banque centrale) et l'utilisation « légale » des forces de répression, au National (renforcement de l'État policier en guise de politique intérieure) comme à l'International (Budget de la défense toujours bonifié au détriment du financement des programmes sociaux, dépenses militaires astronomiques sur le dos des contribuables, soutien indéfectible au complexe militaro-industriel et à l'industrie des hydrocarbures qui en assure le fonctionnement).
Dans ce contexte, se contenter de faire de la figuration à l'Assemblée Nationale en prétendant servir ainsi le Peuple consiste à nourrir l'illusion que le système parlementaire, tel qu'il est aujourd'hui constitué et fonctionne « normalement », peut encore être réformé par ceux qui ont tout intérêt à le maintenir dans son état actuel d'inefficacité chronique. Que ce soit par l'utilisation abusive du « Bâillon », du virage à 180° concernant la réforme du mode de scrutin (pour des raisons « électoralistes » à peine voilées), promesse maintes fois réaffirmée à partir de 2018, ou l'augmentation « indécente » du salaire des parlementaires alors que l'État tergiverse constamment pour offrir des conditions de travail « décentes » aux employées du secteur de la santé, de l'éducation et des services sociaux en général, la classe « politique » s'est délibérément enfermée dans un huis-clos permanent, n'ayant de compte à rendre qu'à l'« opinion » dont les médias se feraient les fidèles courroies de transmission alors qu'ils contribuent largement à l'influencer.
Un parti de gauche doit de toute évidence (et de toute urgence) porter au niveau des institutions « bourgeoises », aussi insensibles et imperméables puissent-elles être au changement nécessaire, les revendications de la base « militante » (agissante, réflexive et critique), quitte à bousculer les habitudes, à provoquer le scandale et à faire perdre la tête aux éditocrates, chroniqueurs patentés et autres adeptes du commérage parlementaire. QS devrait s'inspirer de ses camarades de La France Insoumise (LFI) chez nos cousins germains (outre-Atlantique) : à peu près tout le monde (gauche caviar, droite, extrême-droite, extrême-centre) tire à boulets rouges sur les Insoumis juste pour avoir aligner des mots comme : « taxer les riches », « imposer les gros patrimoines », « redistribuer la richesse produite en amont », « financer les programme sociaux plutôt que baisser les impôts des milliardaires », etc.
On n'y échappera pas. La gauche n'a pas à demander la permission aux élites (politiques, économiques, financières, médiatiques) de pouvoir agir dans le sens de la justice sociale. Elle doit la considérer comme un devoir « moral » et prendre les moyens nécessaires pour renverser le rapport de force en sa faveur, que ce soit « concrètement » (mobilisations citoyennes et parlementaires, manifestations publiques, boycottages, désobéissance civile non-violente) ou « abstraitement » (travail idéologique, pédagogie de l'engagement citoyen, développement de l'esprit « critique », culture du débat démocratique). Elle ne peut reporter constamment dans un futur idéalisé le moment d'affronter la tempête politico-médiatique qui va poindre à l'horizon de la res publica suite à des prises de position « radicales » (ne pas confondre avec « extrémistes ») en matière de mesures anticapitalistes, pro-socialistes (peu importe leurs déclinaisons : socialistes démocratique, libéral, anarchiste, libertaire), environnementalistes, antimilitaristes et indépendantistes. Il n'est plus temps de dorer la pilule ou d'essayer de tergiverser, c'est l'avenir de l'Humanité qui est en jeu.
Mario Charland
Note
1. L'expression est de Johan Chapoutot, spécialiste du nazisme, qui établit un lien de cause à effet direct entre l'appétit insatiable des grands entrepreneurs européens (au premier quart du vingtième siècle) et la montée de l'extrême-droite qui, par ses politiques autoritaires (antisyndicales, légalement anti-ouvrières, antidémocratiques), représente une sécurité pour les investissements et constitue une assurance pour l'accumulation continue du capital.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Projet de loi 9 et prières collectives en public – Une atteinte claire à la liberté de religion, mais aussi une menace pour la liberté d’expression de toustes les Québécois·es
Le gouvernement du Québec a déposé ce 27 novembre un projet de loiinterdisant, sauf exception, les pratiques religieuses collectives sur les voies publiques et dans les parcs, élargissant les interdictions de port de signes religieux des CPE à l'université et restreignant les accommodements religieux. La Ligue des droits et libertés et l'Association canadienne des libertés civiles, ainsi que de nombreuses voix de la société civile, dénoncent à nouveau l'instrumentalisation de la notion de laïcité de l'État pour justifier une violation de la liberté de religion. Nous décrions également l'approche du gouvernement, que nous considérons comme discriminatoire.
Tiré du site de la Ligue des Droits et Liberté
Lettre ouverte publiée dans La Presse, le 27 novembre 2025.
Anaïs Bussières McNicoll, Directrice du programme des Libertés fondamentales, Association canadienne des libertés civiles
Laurence Guénette, coordonnatrice et porte-parole, Ligue des droits et libertés
Soulignons que ce projet de loi ne bafoue pas uniquement les droits des minorités religieuses. Ce sont tous les Québécois et Québécoises – croyants et non-croyants – qui doivent s'alarmer de cette nouvelle limite à l'expression en public.
D'entrée de jeu, rappelons que la laïcité de l'État signifie de séparer le politique et le religieux, et d'assurer la neutralité de l'État face aux croyances et non-croyances de la population. Ce principe ne signifie aucunement d'effacer le religieux de l'espace public.
Non seulement les prières collectives publiques sont loin de constituer un réel enjeu au Québec, mais qui plus est, elles ont tout à fait leur place dans une société libre et démocratique.
On ne peut d'ailleurs passer outre au fait que cette offensive du gouvernement fait suite à des prières publiques spécifiques qui ont fait les manchettes récemment. Les rares exemples évoqués s'inscrivaient dans le contexte de manifestations en soutien au peuple palestinien, qui subit ce qu'unecommission d'enquête de l'ONU et des experts internationaux en la matière qualifient explicitement de génocide. Le contexte de ces moments de recueillement collectif observés à Montréal ne peut être ignoré – tout comme le danger, pour une démocratie, que pareille expression soit censurée par l'État.
Climat d'intolérance
Une quasi-interdiction de prières collectives dans l'espace public ne répond à aucune lacune juridique. Elle entrave plutôt les libertés civiles et alimente un climat d'intolérance et de délation entre concitoyens et concitoyennes. En effet, la législation canadienne et québécoise encadre déjà les rassemblements publics, qu'ils soient ou non de nature religieuse. Advenant qu'un rassemblement soulève des enjeux de sécurité, les autorités disposent déjà de leviers et normes en matière d'ordre public et de sécurité routière leur permettant d'intervenir. La société civile doit d'ailleurs exercer une vigilance constante pour s'assurer que les lois et règlements en la matière, et leur application, respectent la liberté de réunion pacifique, la liberté d'expression et les autres libertés civiles protégées par nos chartes et essentielles à l'exercice de la démocratie.
Censurer l'expression en public sur la base de son caractère religieux est aussi dommageable pour une démocratie que ne le serait de censurer l'expression d'activistes féministes, syndicalistes, indépendantistes, étudiants ou climatiques au motif que leurs propos ou actions offensent, déplaisent ou dérangent.
Le Québec d'aujourd'hui, dans toute sa richesse et sa diversité, est le fruit de nombreuses luttes socio-économiques et politiques menées sur la place publique. Le mouvement féministe des années 1960 et le plus récent mouvement d'action climatique, tout comme les mouvements syndicalistes, indépendantistes et étudiants, ont tous un point en commun : ils ont eu recours aux manifestations pour sensibiliser la population à leur cause et critiquer le statu quo, dans l'espoir d'être entendus par le gouvernement et de provoquer un changement.
L'expression critique génère forcément des réactions variées. Les manifestations pacifiques perturbatrices peuvent aussi créer de l'inconfort, tout comme le fait de voir des concitoyens méditer ou prier dans un espace public.
Cela ne justifie pas pour autant une approche qui est à nos yeux répressive, arbitraire et autoritaire. Au contraire, un inconfort passager fait partie de la vie dans une démocratie, dont une des pierres angulaires est ce droit fondamental qu'a chacun d'exprimer librement en public ses croyances et opinions.
Contrairement à ce que le premier ministre du Québec a laissé entendre, il n'en revient pas à son gouvernement d'être l'arbitre de « ce qu'on veut voir – ou pas – au Québec ». Sous le couvert de protéger la population contre le prétendu fléau des prières de rue, le gouvernement du Québec s'attaque en réalité à notre droit fondamental d'exercer notre liberté de réunion pacifique et de nous exprimer d'une manière qui déplaît à certains, y compris au gouvernement.
Le gouvernement du Québec a déjà porté atteinte de manière éhontée à la liberté de religion de certains employés de l'État. Mais pour la première fois, il annonce son intention d'élargir cette violation de droits à l'ensemble de la population ; c'est un énorme pas qu'il entend franchir. En interdisant les prières collectives dans l'espace public au motif qu'elles importunent certains, le gouvernement du Québec s'avance davantage sur une pente glissante à laquelle tous les Québécois et Québécoises devraient s'opposer.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Pour une clause grand-père
La présidente de la CSN, Caroline Senneville, et le Syndicat des professeurs et professeures de l'Université du Québec à Montréal–CSN, accompagnés de quelques-uns de ses membres affectés par l'abolition du Programme de l'expérience québécoise (PEQ), réclament qu'une clause de droits acquis (clause grand-père) soit mise en place rapidement par le gouvernement du Québec.
Tiré de l'Infolettre de la CSN En Mouvement
29 janvier 2026
« Aujourd'hui, la CSN joint sa voix à celles de plusieurs maires du Québec, d'employeurs, d'organismes communautaires et d'établissements publics et demande au ministre de l'Immigration, Jean-François Roberge, de respecter la parole de son gouvernement envers différents immigrants et immigrantes qui sont venus ici dans le but de répondre à un besoin de main-d'œuvre », affirme d'entrée de jeu Caroline Senneville.
Des professeur-es devant l'incertitude
« Ce sont plus de 20 de nos membres qui vont devoir quitter le Québec, mais aussi leur emploi. Ces professeur-es avaient choisi de joindre la communauté uqamienne, et ils vont laisser un grand trou derrière eux. Cette mesure s'inscrit dans une politique d'immigration désastreuse pour les universités québécoises et l'UQAM en particulier. Parce qu'en plus d'abolir le PEQ, le gouvernement refuse dorénavant d'accorder des permis de travail dans la région de Montréal et Laval. Cette mesure doit être levée immédiatement », soutient Geneviève Hervieux, présidente du Syndicat des professeurs et professeures de l'Université du Québec à Montréal–CSN.
Elle ajoute que les décisions irrationnelles de la politique d'immigration du gouvernement caquiste auront également des effets néfastes sur l'innovation et le développement économique et culturel du Québec à travers le rayonnement de ses universités. « Des cours ne se donneront pas et des recherches ne se réaliseront pas. »
« Le gouvernement québécois doit cesser de blâmer Ottawa pour toutes ses bévues. Le PEQ est une création du Québec et a été aboli par le Québec. C'est à Québec de résoudre ce problème », conclut Caroline Senneville.
À propos
Le Syndicat des professeurs et professeurs de l'Université du Québec à Montréal–CSN, affilié à la Fédération des professionèles (FP–CSN) et au Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM–CSN), regroupe près de 1200 professeur-es de l'UQAM.
Fondée en 1921, la CSN est une organisation syndicale qui œuvre pour une société solidaire, démocratique, juste, équitable et durable. À ce titre, elle s'engage dans plusieurs débats qui intéressent la société québécoise. Elle regroupe plus de 330 000 travailleuses et travailleurs réunis sur une base sectorielle ou professionnelle dans 8 fédérations, ainsi que sur une base régionale dans 13 conseils centraux, principalement sur le territoire du Québec.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

La prochaine est toujours en vie
La Mouvance et ses membres se sont réunis une fois de plus pour dénoncer les quatrième et cinquième féminicides de l'année 2026. Déjà en ce début d'année, la violence faite aux femmes frappe et est encore trop fréquente. À peine 25 jours après le début de l'année, nous dénonçons la violence et commémorons la mémoire de ces deux femmes tuées dans un contexte conjugal ou post-conjugal.
Dénonçons les violences
Depuis juin 2025, les travailleuses et les membres se rassemblent systématiquement à la suite d'un féminicide. Pourquoi le faire chaque fois ? « C'est simple, trop de femmes sont victimes de violences et les acteurs gouvernementaux ne prennent pas action. Tant que des femmes mourront, nous serons là pour le dénoncer. »
« Nous réclamons des investissements massifs auprès des organismes communautaires qui travaillent en prévention et en soutien aux victimes. Nous réclamons plus de maisons d'hébergement afin de diminuer les listes d'attente pour les femmes victimes qui souhaitent s'en sortir. Nous réclamons des investissements en santé mentale afin de prévenir les violences et d'aider toutes ces femmes victimes. »
Vickie Ouellette, directrice générale.
Les ressources communautaires, les maisons d'hébergement, les centres de femmes font un travail essentiel, souvent à bout de souffle. Il manque des places. Il manque de financement. Il manque de la reconnaissance. Et trop souvent, il manque une écoute politique à la hauteur de l'urgence. Nous le répétons clairement : les ressources ont besoin de places supplémentaires, de soutien financier récurrent et d'être entendues dans l'élaboration des politiques publiques.
Chaque féminicide appelle une action concrète, immédiate et durable.
Chaque féminicide exige plus que des mots.
Chaque féminicide nous oblige à agir, maintenant.
À propos de la Mouvance
La Mouvance, Centre de femmes est un organisme à but non lucratif de la MRC de Deux-Montagnes qui vise à briser l'isolement des femmes, à sensibiliser et à susciter la prise de conscience des femmes aux dimensions collectives de leur situation en identifiant les causes et les conséquences sociales. Elle vise également à mobiliser les femmes dans l'affirmation et la défense de leurs droits et intérêts, transmettre des outils et favoriser l'acquisition de nouvelles compétences et outils permettant la reprise de pouvoir dans les différentes sphères de leur vie ainsi que de lutter contre toutes formes de discrimination faite aux femmes.
Grâce à nos approches féministes intersectionnelles et d'éducation populaire, la Mouvance, Centre de femmes offre un lieu inclusif où chaque femme est accueillie dans sa globalité et son unicité afin de permettre le développement et l'épanouissement de sa pleine individualité.

La sororité, sur tous les fronts
L'École féministe syndicale de la CSN lançait sa deuxième édition le 27 janvier dernier. Sous le thème Tant qu'il le faudra ! – qui trouve écho auprès des militantes depuis quelques années.
Tiré de L'Infolettre de la CSN En Mouvement
29 janvier 2026
Des dizaines de participantes se sont réunies pour traiter d'idées féministes de l'heure. Et les sujets ne manquaient pas cette année. Pendant deux jours, la CSN a accueilli un grand forum consacré aux droits des femmes à travers des ateliers collaboratifs et des conférences données par des expertes en la matière. Un espace de mentorat et de réseautage féministe toujours si pertinent, tant que l'égalité des genres demeurera un objectif à atteindre – ici comme ailleurs.
« Le mois de janvier n'est pas fini, qu'on dénombre déjà cinq féminicides au Québec. Je tiens à dédier la tenue de l'école à ces merveilleuses femmes qui ont perdu la vie, lance d'emblée la secrétaire générale de la CSN et responsable politique du comité confédéral de la condition féminine, Nathalie Arguin. Sans vouloir alourdir l'atmosphère en ouverture d'événement, je vous invite à vous lever et à clamer haut et fort so-so-so-sororité ! », scande Nathalie avec ses consœurs.
À l'École féministe de la CSN, les participantes ne chôment pas. Une multitude de sujets présentés en conférence résonnent auprès des militantes. De la division sexuelle du travail, à la dénonciation de l'antiféminisme, en passant par les risques psychosociaux de l'épuisement professionnel et par les menstruations et la ménopause en milieu de travail, le champ exploré par l'école se distingue par sa grande diversité.
Caroline Senneville, au lancement de l'événement, rappelle l'importance de la lutte féministe au cœur du mouvement CSN. « La rémunération des employées syndiquées a atteint 95,6 % de celles de leurs collègues masculins, près de cinq points de plus que pour l'ensemble des travailleuses. Les femmes, qu'elles soient syndiquées ou non, gagnent cependant toujours moins que leurs homologues masculins. Les acquis le sont jusqu'à tant qu'on nous les enlève », met en garde la présidente de la confédération.
À la deuxième journée, les membres avaient l'occasion de partager leurs idées et de consolider leurs militances syndicales dans les ateliers organisés par l'école. La grève comme objet d'émancipation, le continuum des violences envers les femmes et l'analyse différenciée selon les sexes en santé et sécurité du travail ont nourri les débats lors des laboratoires animés.
« Durant ces deux journées, j'ai vu des féministes qui se tiennent debout et qui déploieront divers projets pour améliorer les conditions de vie et d'emploi de toutes les membres. À la CSN, on a une force de mobilisation sans commune mesure. Nous ne baisserons jamais la garde et nous poursuivrons l'action collective pour une véritable égalité ! », clame Nathalie Arguin en mot de clôture.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Greenpeace réclame la fin de l’exportation de véhicules blindés vers l’ICE
Toronto, 2 février 2026 – Des activistes de Greenpeace ont déployé aujourd'hui une bannière portant le message « Pas un véhicule blindé de plus pour l'ICE » devant le siège social à Brampton de l'entreprise qui fabrique des véhicules blindés destinés à l'ICE, l'agence américaine de l'immigration et des douanes. Afin de remédier à cette situation, Greenpeace appelle l'ensemble des députées et députés fédéraux à appuyer le projet de loi C-233, qui est actuellement à l'étude au Parlement.
Tiré de Greenpeace Canada.
« Le Canada ne peut pas affirmer défendre les droits de la personne tout en vendant des véhicules blindés qui serviront à terroriser des communautés, a déclaré Keith Stewart, stratège principal en matière d'énergie chez Greenpeace Canada. Ces exportations vont directement à l'encontre de ses obligations en vertu du Traité sur le commerce des armes, qui interdit l'octroi de permis d'exportation lorsqu'il existe un risque substantiel d'atteinte aux droits de la personne. C'est pourquoi nous demandons à l'ensemble des député·es de soutenir le projet de loi C-233 qui est présentement en cours d'examen au Parlement. »
Alors que des communautés partout aux États-Unis subissent une vague de violence, de descentes militarisées et d'atteintes aux droits de la personne aux mains de l'ICE, de nouvelles révélations démontrent que le Canada en est complice. Une entreprise canadienne, Roshel, a été mandatée pour fournir 20 véhicules blindés à l'ICE. Cette entente a été publiquement saluée par le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, qui l'a qualifiée d'« excellente nouvelle ».
Greenpeace Canada condamne fermement l'exportation d'équipement militaire fabriqué au Canada vers une agence dont le lourd bilan en matière d'atteinte aux droits de la personne est largement documenté, notamment en ce qui concerne son implication dans des raids violents, la séparation de familles, le refus de soins médicaux et les décès en détention.
Des organisations de défense des droits et des enquêtes journalistiques ont recensé plus de 1 000 cas allégués d'abus dans les centres de détention de l'immigration aux États-Unis. La fourniture de véhicules blindés à l'ICE contribue à la militarisation accrue d'une agence déjà responsable de préjudices graves et répétés.
Le Canada sait à quoi ressemble l'usage de la force militarisée lorsqu'elle sert à protéger le pouvoir et le profit. Des défenseur·ses des terres autochtones, des travailleur·ses et des communautés marginalisées ont subi ici même des violences étatiques similaires. Nous refusons que le Canada exporte ces outils de répression à l'étranger.
Greenpeace Canada appelle l'ensemble des députées et députés, y compris le premier ministre Mark Carney et la ministre des Affaires étrangères Anita Anand, à appuyer le projet de loi C-233 présenté par la députée néo-démocrate Jenny Kwan, également connu sous le nom de « loi visant à éliminer les échappatoires ». Cette mesure permettrait de combler les failles qui autorisent l'exportation sans suivi adéquat d'armes, de pièces d'armes et d'explosifs canadiens. Elle donnerait aussi au gouvernement fédéral les moyens d'empêcher toute future exportation de véhicules blindés ou d'équipement militaire vers l'ICE.
« Le premier ministre Carney a lui-même affirmé que bâtir un Canada fort signifie vivre selon nos valeurs, a ajouté Stewart. Il est temps de les mettre en pratique. »
Les Canadiennes et Canadiens sont invités à passer à l'action en signant notre pétition qui exhorte le gouvernement fédéral à mettre fin à l'exportation de véhicules blindés au profit de l'ICE et à éliminer les failles dangereuses présentes dans le système canadien d'exportation d'armes.

Quel avenir pour le pétrole ?
On parle beaucoup de pétrole ces jours-ci. Notamment des réserves du Venezuela, les plus importantes du monde, sur lesquelles Donald Trump veut mettre la main, comme un enfant gâté qui veut s'approprier les jouets de ses petits camarades.
On parle aussi des effets de cette prise de contrôle sur l'industrie pétrolière au Canada.
C'est vrai que le pétrole joue un rôle vital dans la vie économique de tous les humains. Or la production et la consommation des énergies fossiles est la principale cause des émissions de gaz à effet de serre qui bouleversent le climat de la planète.
Mais si l'avenir des humains sur la terre est en jeu, la priorité ne devrait-elle pas être de préserver ce qui peut encore l'être, et de freiner le dérèglement climatique et la dégradation des écosystèmes ?
En fait, le problème n'est pas le pétrole : c'est l'utilisation que nous en faisons, c'est le mode d'exploitation et la consommation de cette ressource qui sont aujourd'hui devenus toxiques. Et surtout, c'est la recherche effrénée de profit à court terme qui oriente tout le secteur des énergies fossiles. Nos dirigeants et les patrons de l'industrie doivent comprendre que leur intérêt est dans une vision à moyen terme et à long terme.
Le pétrole est précieux ! Raison de plus pour ne pas le gaspiller. Les réserves de pétrole et de gaz devraient rester sous terre : dans les prochaines décennies, les générations qui nous suivent sauront les exploiter selon leurs besoins, de façon plus raisonnable que nous.
La fuite en avant dans l'exploitation des énergies fossiles est une aberration : la demande mondiale de pétrole est en baisse, et les investissements dans ce secteur vont inévitablement baisser. L'avenir est ailleurs.
Quelques pays mieux avisés se tournent d'ailleurs aujourd'hui avec profit vers les énergies renouvelables et adoptent des politiques de sobriété énergétique.
L'accélération de la crise climatique va nuire à tout le monde, en causant de plus en plus de catastrophes, en affaiblissant les écosystèmes et l'agriculture, en déplaçant des populations, en suscitant des conflits et des crises sociales, en augmentant les injustices climatiques.
La recherche du profit à court terme de quelques-uns, qui sont alliés aux rois de la technologie pour contribuer au décervelage d'une population esclave du consumérisme, nous précipite tous dans le mur.
C'est à nous, humains ordinaires, de dire vigoureusement NON aux dirigeants, Trump, Carney et autres : nous serons dans la rue pour affirmer que la priorité des priorités, c'est la lutte contre le dérèglement climatique et les injustices !
Denise Campillo
François Prévost
Membres du Regroupement Vigilance Énergie Québec
Roxton Falls
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Qu’entend-on au juste par intérêt national ?
Les écosystèmes et la biodiversité qu'ils abritent sont nos trésors les plus précieux, les seuls véritables, parce que ce sont eux qui nous font vivre.
Pourtant, à la lumière de certaines décisions prises récemment par le gouvernement canadien au nom de l'intérêt national en vertu de laLoi visant à bâtir le Canada, on peut se demander si nos décideurs n'ont pas plutôt choisi d'ignorer que ces écosystèmes terrestres et marins arrivent aujourd'hui à un point de rupture, et qu'il est impératif de les protéger.
Voilà des décennies que nous connaissons les impacts négatifs de notre consommation effrénée, fondée sur l'exploitation irresponsable des énergies fossiles, mais aussi de toutes les ressources de la planète. Face à ces constats alarmants, ne devrions-nous pas collectivement, en tant qu'espèce intelligente, porter toute notre attention sur les moyens de préserver l'héritage millénaire qui a permis à notre civilisation de se développer ?
L'intérêt national devrait normalement se définir comme ce qui est bénéfique à l'ensemble d'une nation (sécurité, prospérité, identité). Mais il semble qu'à l'ère de l'intelligence artificielle, nos dirigeants soient victimes d'un « bogue » qui les empêche de bien comprendre ce qu'est l'intérêt national, et qui pourrait entraîner la perte de millions d'êtres vivants et la destruction de ce qui fait le bien-être et la santé des populations. Quels sont en effet, parmi les projets mis de l'avant par nos gouvernements au nom de l'intérêt national, ceux qui servent vraiment cet objectif ? Voyons quelques exemples :
Le pétrole des sables bitumineux appartient à 60% à des intérêts américains. À qui profiterait donc la hausse de la production stimulée par le projet de construction d'un nouveau pipeline, qui aurait par ailleurs pour effet d'aggraver le désastre environnemental et d'accélérer le réchauffement climatique ? Un virage vers les énergies renouvelables ne servirait-il pas mieux l'intérêt national en permettant de réorienter les travailleurs des secteurs pétrolier et gazier pour le bénéfice de notre économie, de la population et de toute la biodiversité ? De son côté, le projet de port de conteneurs à Contrecœur, en plus de détruire l'habitat d'une espèce de poisson unique au monde et de plonger la population locale dans un enfer industriel, aurait pour effet d'augmenter la pollution atmosphérique et celle de l'eau potable de près de la moitié des Québécois, tout en exacerbant les problèmes liés à l'introduction d'espèces envahissantes. Sans compter que le transport maritime, à cause du bruit et de la pollution, constitue également une nuisance pour le tourisme, la santé humaine et celle de la faune marine, notamment les mammifères marins, et que l'augmentation du transit de cargos géants sur le fleuve ne peut qu'accentuer l'érosion des berges, que les propriétaires riverains observent déjà en raison de la diminution du couvert de glace en hiver.
L'avantage compétitif avec les ports américains que font valoir les promoteurs pour justifier le projet ne serait même pas au rendez-vous puisque les nouveaux porte-conteneurs géants, véhicules de l'économie mondialisée, sont trop gros pour naviguer sur le Saint-Laurent. D'autant plus que, dans le contexte d'une décarbonation nécessaire du transport maritime, commencent à émerger des modèles de voiliers cargos plus petits, qui semblent voués à un bel avenir. L'intérêt national ne commanderait-il donc pas de miser plutôt sur l'économie locale et la sobriété face au commerce international, de maximiser les installations portuaires déjà existantes à Québec et à Montréal, et de favoriser le développement de la filière de ces voiliers cargos ?
Et qu'en est-il de ces projets d'agrandissement d'aéroports, de ce virage vers l'industrie militaire, la robotisation et l'intelligence artificielle, de la course aux minéraux critiques, de l'implantation sauvage de la filière éolienne et de centres d'enfouissement, imposés chez nous de façon antidémocratique, sans parler de la dénationalisation de l'électricité et de l'abolition pure et simple des règles environnementales qui servaient de garde-fous contre les dérives prédatrices dont nous sommes témoins ? Tout cela sert-il vraiment l'intérêt national ?
Certains payscomme le Costa-Rica, les Pays-Bas et la Suède ont compris qu'il est dans leur intérêt de protéger leurs milieux naturels, leurs forêts et leur biodiversité pour s'assurer un avenir viable. Ces gouvernements inspirent leur population et le monde entier en adoptant des politiques audacieuses qui mettent la science et la technologie au service de la transition écologique. Et cela profite à leur économie.
N'est-ce pas plutôt vers ce genre de progrès que devraient se tourner le Canada et le Québec ? À quoi bon, en effet, performer sur les marchés mondialisés du transport maritime, des armes, des robots, de l'aérospatiale ou de tout autre technologie qui repose sur l'extraction minière, le pétrole et le gaz, si c'est pour réduire à néant notre espérance de vie, miner notre santé et notre bien-être en refusant de s'attaquer au véritable problème que constituent la crise climatique et la perte de biodiversité. D'autres avenues sont possibles, porteuses d'espoir et d'un avenir bien meilleur.
Louise Morand
Regroupement vigilance énergie Québec
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Mois de l’histoire des Noirs : les syndicats exigent une intervention contre le racisme environnemental
Selon un rapport (en anglais seulement) de 2020 du Rapporteur spécial des Nations Unies sur les substances toxiques et les droits de l'homme, les politiques et les lois du Canada ayant trait aux substances dangereuses et aux déchets sont empreintes d'une discrimination répandue. Ce rapport indique qu'il « existe une tendance selon laquelle les groupes marginalisés, et particulièrement les peuples autochtones, vivent dans des conditions toxiques qui ne seraient pas acceptables ailleurs au Canada ». Cette tendance est qualifiée de racisme environnemental, et celui-ci a une longue histoire au Canada.
Les personnes habitant des communautés de la Nouvelle-Écosse d'ascendance africaine telles qu'Africville, Shelburne et Lincolnville en ont fait l'objet (en anglais seulement) — exposées aux réseaux d'égouts, décharges, déchets toxiques et autres polluants placés dans leur collectivité.
Il ne s'agit pas que d'une partie de notre histoire. Le racisme environnemental découle d'iniquités structurales profondes et durables qui n'ont laissé que peu de ressources et de protections à certaines communautés pendant des générations. Les travailleuses et travailleurs et les communautés noirs vivent encore les conséquences de décisions sur les politiques économiques et sociales ancrées dans le racisme systémique qui ont accru leur exposition à des risques environnementaux.
Il arrive souvent que les décisions sur les politiques négligent les coûts environnementaux, sociaux et économiques à long terme pour les communautés qu'elles influencent le plus. Cela a eu pour résultat que les communautés de personnes noires, autochtones, racialisées et marginalisées ont des taux d'exposition à la pollution et à la contamination plus élevés que les autres, ce qui leur a causé de graves préjudices et a réduit leur espérance de vie. Ces communautés paient le prix élevé de politiques injustes influant sur l'accès à l'emploi, aux revenus, aux logements et aux soins de santé.
« Les changements climatiques ne font qu'approfondir les injustices du racisme environnemental, et bien que tous les travailleurs et travailleuses en sentent de plus en plus les effets, ils ne les subissent pas tous également. Les travailleuses et travailleurs noirs font en outre l'objet d'iniquités structurales de longue date, y compris la discrimination et le racisme anti-Noirs et l'inégalité des revenus qui en découle. Cela rend les travailleuses et travailleurs noirs plus vulnérables à tous les éléments de la crise climatique — tant au travail qu'à la maison », a déclaré Larry Rousseau, vice-président exécutif du CTC.
L'établissement de la toute première Stratégie nationale relative au racisme environnemental et à la justice environnementale au gouvernement fédéral offre une occasion historique d'apporter un changement durable en s'assurant que les travailleuses et travailleurs et les communautés noirs ainsi que les travailleuses et travailleurs et les communautés autochtones et racialisés soient bien consultés, en affectant suffisamment de fonds à des solutions dirigées par la communauté, en investissant dans la protection et la création de bons emplois syndiqués durables grâce à l'assortiment des solutions à de fortes protections en matière de santé et de sécurité au travail, en répondant à des besoins pressants en même temps qu'on s'attaque au racisme environnemental systémique, et en recueillant et utilisant des données désagrégées sur la race afin d'établir une bonne politique tenant bien compte des risques et des inégalités structurales.
La survie et le bien-être des travailleuses et travailleurs noirs dépend de l'équité de l'accès à de bons emplois sécuritaires et des mesures prises par le gouvernement pour s'attaquer aux causes fondamentales de l'inégalité des revenus et de la crise climatique. Participez à notre appel à l'action en envoyant sans tarder une lettre à la ministre de l'Environnement, du Changement climatique et de la Nature et en incitant le gouvernement à agir rapidement pour établir et déposer une stratégie nationale et combattre le racisme environnemental dont font l'objet les travailleuses et travailleurs et les communautés noirs.

Mois de l’histoire des Noirs | Pour une intelligence artificielle exempte de biais racistes
Plus l'intelligence artificielle (IA) évolue rapidement, plus il devient évident que ses systèmes sont loin d'être neutres : ils peuvent reproduire, voire accentuer les biais sociaux, entraînant des discriminations raciales. Ces biais reflètent et amplifient les préjugés présents dans la société, comme en témoignent plusieurs exemples de discriminations sexistes et racistes. Ils sont notamment alimentés par des données stéréotypées et un manque de diversité dans les équipes de développement.
Les autrices sont membres du comité antiracisme de la FIQ.
Les communautés noires et afro-descendantes restent largement sous-représentées dans ce secteur, ce qui contribue à renforcer les discriminations existantes et peut entraîner des conséquences concrètes, comme l'exclusion des femmes ou des personnes racisées. La gravité de la situation appelle une action urgente pour rendre l'IA plus éthique, inclusive et équitable, en misant sur la diversité, la vigilance collective et une technologie réellement au service de toutes et tous.
À cet égard, un rapport publié en 2016 a révélé qu'un logiciel d'IA utilisé dans le système judiciaire américain renforçait les biais racistes en surestimant les risques de récidive chez les accusés noirs. Ce cas illustre bien comment l'IA peut aggraver les discriminations lorsqu'elle repose sur des données biaisées. Cependant, si elle est utilisée de manière responsable, l'IA peut aussi devenir un outil puissant pour détecter et corriger les injustices. Par exemple, des outils comme Ravel Law permettent d'analyser les décisions judiciaires et de mettre en lumière d'éventuels biais. Au Canada, l'IA pourrait également combler le manque de données raciales et favoriser davantage la transparence et l'équité dans le système judiciaire.
Pour faire face à ces défis, il est essentiel de promouvoir la transparence, d'encourager la diversité dans le secteur de l'IA et de mettre en place une régulation stricte, afin de garantir l'équité et le respect des droits fondamentaux.
Dans cette optique, un projet a été mis en place en partenariat avec l'Observatoire des communautés noires du Québec. Ce projet vise, entre autres, à créer un espace collaboratif pour favoriser la participation de ces communautés, renforcer leur impact et stimuler l'innovation dans le domaine de l'intelligence artificielle.

La CSN dépose ses vœux pour le gouvernement caquiste
Des militantes et des militants de la CSN ont manifesté devant les bureaux du ministre du Travail pour réclamer le retrait des projets de loi autoritaires, un réinvestissement dans le filet social et des actions face à la crise climatique. À quelques mois des élections, il est urgent d'agir sur les priorités de la population plutôt que d'attaquer sans cesse les contre-pouvoirs.
Un gouvernement qui doit cesser d'attaquer les droits des travailleuses et des travailleurs
L'action de ce midi visait à rappeler au gouvernement qu'il doit plus que jamais changer de cap. Le gouvernement doit cesser de s'attaquer aux droits des travailleuses et des travailleurs avec son projet de loi 3 sur la cotisation facultative. Ce projet de loi s'ingère dans les affaires syndicales et déséquilibre les relations de travail en faveur des patrons.
« Nous étions plus de 50 000 dans les rues le 29 novembre dernier. Les syndicats affiliés au CCMM–CSN se penchent aujourd'hui même sur un plan d'action prévoyant une escalade des moyens de pression afin d'accentuer la pression sur le gouvernement, qui continue de s'en prendre aux droits des travailleuses, des travailleurs et de la population dans son ensemble. Nous continuerons aussi à lutter contre les coupes dans notre filet social et pour réclamer une transition juste », déclare le président du Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM–CSN), Bertrand Guibord.
Réinvestir dans notre filet social
À quelques mois des prochaines élections, l'ensemble des partis politiques doivent s'engager à réinvestir dans notre filet social. De nombreux exemples montrent à quel point il est urgent d'investir davantage dans nos services publics, aussi bien pour bien entretenir nos infrastructures que pour améliorer l'accès et la qualité des services.
« L'état des cégeps a de quoi préoccuper. Les compressions budgétaires du gouvernement caquiste dans l'enseignement supérieur ont un impact direct sur les étudiantes et les étudiants comme sur le personnel. L'austérité caquiste doit prendre fin, il est encore temps pour ce gouvernement d'agir pour la population », lance le président de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec–CSN, Benoît Lacoursière.
« Le gouvernement abandonne notre filet social, ce qui a des conséquences tragiques sur la vie de milliers de Québécoises et de Québécois. Rien n'est fait pour contrer à la crise du logement et à la crise du coût de la vie. Le bilan caquiste est désastreux. Quand des gens doivent choisir entre payer le loyer ou manger, c'est qu'on a un problème. Qu'attend le gouvernement pour aider les Québécoises et les Québécois ? », demande le président du Front de défense des non-syndiqué-es, Vincent Chevarie.
Faire front pour le Québec
La CSN mène la campagne Faire front pour le Québec pour inviter la population à se mobiliser face au bilan désastreux du gouvernement Legault. La CSN fait front pour un Québec qui agit pour un meilleur partage de la richesse, pour des services publics qui permettent de s'occuper de la population et pour enclencher la transition juste.
« Avec la démission de François Legault, la CAQ ne peut plus faire comme si de rien n'était. Ça fait des mois qu'on réclame des actions concrètes pour prendre en compte les priorités de la population. Nous devons continuer de réclamer haut et fort un autre Québec qui veut améliorer le sort des travailleuses et des travailleurs », de conclure la vice-présidente de la CSN, Katia Lelièvre.

Un signal positif, mais aucune garantie pour 1 200 professionnelles en soins, déplore la FIQ
Québec, le 30 janvier 2026 — La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec–FIQ prend acte des nouvelles orientations dévoilées aujourd'hui par le ministre de l'Immigration, de la Francisation et de l'Intégration, Jean-François Roberge, concernant les invitations au Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ).
Le fait que les travailleuses de la santé soient identifiées parmi les secteurs prioritaires constitue un signal positif, mais cela ne suffit pas à rassurer les professionnelles en soins déjà plongées dans l'incertitude depuis l'abolition du Programme de l'expérience québécoise (PEQ).
Au total, environ 1 200 professionnelles en soins dont le permis de travail vient à échéance en 2026, déjà en emploi dans le réseau et essentielles au maintien des services, ont été directement touchées par la disparition du PEQ le 19 novembre 2025. Plusieurs vivent depuis des mois une grande détresse liée à la précarité de leur statut et à la possibilité de perdre leur droit de rester au Québec, alors même qu'elles comblent des besoins critiques dans de nombreux établissements.
« Que les travailleuses de la santé soient priorisées dans le PSTQ, c'est bien. Mais cela ne règle rien pour celles qui, depuis l'abolition du PEQ, vivent dans l'angoisse et l'incertitude. On parle de femmes qui soignent la population québécoise tous les jours, qui maintiennent à bout de bras des unités en manque de personnel, et qui ne savent toujours pas si elles pourront rester ici. Le gouvernement doit prendre la mesure de l'impact humain et organisationnel de ses décisions », déclare Julie Bouchard, présidente de la FIQ.
La FIQ réitère ses demandes au gouvernement : reconnaître une clause de droits acquis garantissant que les professionnelles en soins déjà établies au Québec puissent poursuivre leur vie et leur carrière ici ; stabiliser les règles d'immigration pour éviter que les travailleuses essentielles ne paient le prix de décisions administratives changeantes ; et collaborer avec les organisations syndicales pour assurer que les politiques d'immigration reflètent réellement les besoins du réseau.
« Le ministre peut bien annoncer des orientations et des exercices d'invitation, mais rien ne permet aujourd'hui d'affirmer que les femmes qui soignent nos patient-e-s depuis des années pourront réellement rester au Québec. Et lorsqu'il laisse entendre que la responsabilité revient au gouvernement fédéral ou aux personnes elles‑mêmes qui n'auraient pas déposé leur dossier assez tôt, il détourne l'attention de l'essentiel : ce sont les décisions du Québec qui ont plongé ces travailleuses dans la précarité actuelle. Elles ont bâti leur vie ici, elles soutiennent un réseau en crise, et pourtant on les laisse dans l'incertitude. Tant que des solutions claires et engageantes n'assureront pas leur maintien au Québec, la FIQ continuera de dénoncer cette situation injuste et dangereuse pour l'accès aux soins », conclut Mme Bouchard.
À propos de la FIQ
Créée en 1987, la FIQ représente près de 90 000 professionnelles en soins (infirmières, infirmières auxiliaires, inhalothérapeutes et perfusionnistes cliniques) qui travaillent dans les établissements de santé à travers le Québec. Organisation féministe composée à près de 90 % de femmes, la FIQ se consacre à la défense des droits de ses membres, tout en veillant à la qualité des soins offerts à la population et à la pérennité du réseau public de santé.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Syndicalisme, néofascisme et internationalisme
Que ce soit sur les sites internet ou les comptes Facebook de la FTQ (600 000 membres), la CSN (315 000), la CSQ (225 000) ou la CSD (72 000), il semble impossible de trouver un seul communiqué publié ces derniers mois (années ?) en solidarité avec nos camarades étatsunien·nes qui luttent contre le régime néofasciste de Trump, qui s'opposent à cette haine de l'immigration, à la répression policière et syndicale.
Les centrales syndicales et la résistance antifasciste aux États-Unis
On cherche sur les sites de ces « contre-pouvoirs », qui représentent 40% de la force de travail au Québec, une marque de solidarité avec les travailleurs et travailleuses qui, au risque de leur vie, comme Renee Nicole Good ou Alex Pretti, s'opposent physiquement aux miliciens de ICE et autres officines de chasse aux étrangers. On cherche des condamnations de la complicité de la multinationale Montréalaise GardaWorld ou de la multinationale Française, Capgemini, également présente au Canada.
Aucune référence non plus à celles et ceux qui viennent de réaliser, les 23 et 30 janvier 2026, les deux plus importantes grèves générales de l'histoire des États-Unis depuis des décennies ; des grèves illégales portées par la jeunesse étasunienne qui se révolte et se politise, des grèves politiques de masse contre le néofascisme. Aucune référence à ce mouvement de résistance historique alors qu'il y aurait de quoi s'en inspirer ici aussi. De fait, on oublierait presque qu'à peine deux mois plus tôt, fin novembre 2025, la présidente de la FTQ réussissait enfin, après des années de "dialogue social", à agacer la bourgeoisie québécoise et à remobiliser la classe ouvrière en évoquant à l'Assemblée nationale le terme « grève sociale ». Ici aussi, il s'agissait de résister à un gouvernement qu'elle n'hésitait pas alors à qualifier de "quasi-dictature". Mais depuis, malgré une mobilisation intersyndicale exceptionnelle à Montréal de plus de 50 000 personnes le samedi 30 novembre 2025 et un mouvement de grève étasunien potentiellement contagieux, c'est le silence le plus complet. À croire que les centrales syndicales québécoises estiment que le problème est réglé depuis l'annonce du départ du Premier ministre Legault et que ce qui se passe aux États-Unis n'a aucune conséquence sur la classe ouvrière québécoise.
Les centrales syndicales et le reste du monde
Et sans surprise, il est tout aussi difficile de trouver des textes récents en solidarité avec les camarades qui sont géographiquement plus éloigné·es. Pour ne prendre que deux exemples d'actualité et impossible à ignorer : nous n'avons rien trouvé sur les dizaines de milliers de camarades massacré·es en janvier 2026 en Iran ou sur nos camarades Ukrainien·nes qui ne cessent de nous réclamer des armes, en vain depuis quatre ans, pour se défendre contre l'impérialisme Russe ou tout simplement de l'aide pour se chauffer. Il faut par exemple remonter au mois de février 2022 pour trouver une référence à l'Ukraine sur le site de la FTQ ou de la CSN. Seule exception à ce désintérêt syndical à l'égard du reste du monde – une exception qui mériterait d'être davantage questionnée - on retrouve ici ou là une dénonciation de la situation à Gaza.
Et encore, cette solidarité se manifeste alors du bout des lèvres, en toute discrétion, presque honteusement, avec de toute évidence la peur d'être accusé par le gouvernement de "faire de la politique" ou de froisser certain·es membres. À titre d'exemple, le 17 octobre 2025, à la télévision, la présidente de la CSN rassurait un journaliste antisyndicaliste en affirmant (5'05) que bien qu'elle soit « bardée de mandats », la CSN n'a pas « dépensé 15 piastres en 3 ans » pour la Palestine ; sur le site de la FTQ, il faut remonter à 2014 pour trouver une mention de la Palestine et le terme est absent du moteur de recherche du site de la CSQ [1].
Il existe surement d'autres actions de solidarité syndicale internationale. Mais force est de constater que si c'est le cas, elles relèvent davantage d'une diplomatie syndicale secrète que d'une véritable politique ouvrière internationaliste qui s'assume en tant que telle.
L'oubli de l'internationalisme et la montée du fascisme
Ce silence à l'égard de celles et ceux qui, en dehors du Québec, luttent activement contre le néofascisme et pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes soulèvent d'importantes questions, notamment sur l'opportunisme des directions syndicales. Car de fait, la bureaucratie syndicale a parfaitement conscience de l'importance vitale de la solidarité ouvrière internationale… quand ça la concerne directement à tout le moins. Toutes les centrales syndicales se sont ainsi empressées, avec raison, de rediffuser largement le message de solidarité publié le 22 janvier 2026 par la Confédération syndicale internationale (CSI) qui dénonce les attaques du Gouvernement du Québec contre le financement et le fonctionnement des syndicats.
Dans tous les cas, ces oublis, cette invisibilisation de la solidarité ouvrière internationale, ce repli sur ce soi et ce corporatisme des directions syndicales pavent la voix au racisme, au fascisme, à l'impérialisme, au colonialisme, aux conquêtes, y compris du Québec. Trump, Poutine et leurs ami·es, y compris québécois·es ou albertain·nes, ne vont pas mettre un terme à leurs projets fascistes et coloniaux sous prétexte qu'on ne parle plus d'eux, qu'on oubli le reste du monde et qu'on serre les fesses en espérant que la peste brune fasciste épargne la classe ouvrière québécoise. Au contraire :
« L'expérience du passé nous a appris comment l'oubli de ces liens fraternels qui doivent exister entre les travailleurs des différents pays et les exciter à se soutenir les uns les autres dans toutes leurs luttes pour l'affranchissement, sera puni par la défaite commune de leurs entreprises divisées (…) Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » (Karl Marx, Adresse, Première Internationale, 1864).
Martin Gallié
Image : Black Lives Matter St. Paul / Minneapolis, 30 janvier 2026. "Tonight hundreds of individuals spelled out an SOS on Bde Maka Ska".
[1] Les sites internet des centrales n'en parlent pas mais on peut mentionner que le Comité international de solidarité ouvrière (CISO), au sein duquel siègent des représentants des principales centrales, a récemment adopté à l'unanimité un communiqué de presse pour dénoncer l'ingérence, l'impérialisme étatsuniens et l'enlèvement de Maduro au Vénézuéla. Aucun mot de solidarité en revanche avec nos camarades syndicalistes prisonniers politiques du régime de Maduro ou pour dénoncer la vice-présidente maduriste-trumpiste Delcy Rodriguez, désormais au pouvoir avec le soutien officiel… des États-Unis. De même, on a vainement cherché un communiqué de solidarité du CISO publié ces trois dernières années, avec nos camarades iranien·nes ou ukrainien·nes.

Les groupes environnementaux dénoncent leur mise à l’écart de la commission parlementaire sur la loi « Q-5 »
Alors que le projet de loi n°5, Loi visant à accélérer l'octroi des autorisations requises pour la réalisation des projets prioritaires et d'envergure nationale, vise principalement à contourner les lois environnementales pour des projets dits « d'envergure nationale », plusieurs organisations environnementales dénoncent vigoureusement leur mise à l'écart par le gouvernement de la commission parlementaire et demandent à être entendues.
Les groupes avaient déjà tiré la sonnette d'alarme le 8 décembre dernier en dénonçant la multiplication des mesures législatives du gouvernement du Québec qui affaiblissent les lois et les contre-pouvoirs, marginalisent la science et réduisent la participation citoyenne sous prétexte « d'accélération économique ». « En écartant des voix pertinentes et essentielles durant ces consultations, le gouvernement persiste et signe dans son mépris répété des processus démocratiques », déplorent les groupes.
Pour les organisations, le manque de représentativité des groupes invités en commission parlementaire saute aux yeux et empêche une prise de décision éclairée. « Il est particulièrement préoccupant de constater la surreprésentation des secteurs industriel et patronal qui, on le sait, sont les principaux demandeurs de la vague de déréglementation actuelle. D'ailleurs, c'est la deuxième fois en quelques semaines que la Commission des finances publiques fait l'impasse sur les groupes environnementaux alors que les projets de loi 5 et 7 touchent directement leurs secteurs d'activités », expliquent les organisations.
Les groupes sont d'avis que le projet de loi n°5 est problématique à de nombreux niveaux et qu'il enferme le Québec dans des voies risquées difficiles à inverser. Ils déplorent notamment les pouvoirs démesurés accordés au ministre des Finances au détriment de nos institutions démocratiques essentielles et le fait que les promoteurs pourront réaliser des travaux préparatoires risquant de détruire des milieux naturels avant même de recevoir les autorisations nécessaires. Les organismes s'inquiètent aussi de voir le BAPE muselé, alors qu'il ne pourra pas recommander la non-réalisation du projet même si les impacts sociaux et environnementaux sont majeurs pour le milieu d'accueil.
« Avec sa loi « Q-5 », le gouvernement ne coupe pas dans la paperasse, il coupe dans la protection légale de la population et du territoire québécois. Cette tentative d'accélérer le développement industriel et d'infrastructures risque d'aboutir, à la manière de Northvolt, à des projets mal ficelés, sans acceptabilité sociale, et dont les impacts sur la santé de la population et des écosystèmes ne seront connus que trop tard. Personne n'en sortira gagnant et c'est pour cela qu'on exige d'être entendus », concluent les organismes.
Organisations signataires
– Nature Québec
– Fondation David Suzuki
– Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets
– SNAP Québec
– Équiterre
– Regroupement national des conseil régionaux de l'environnement du Québec (RNCREQ)
– Vivre en Ville
– Eau Secours
– Fondation Rivières

Climat Québec réitère son opposition ferme au retour du projet de GNL au Saguenay Chicoutimi
Climat Québec réitère son opposition ferme au retour du projet de GNL au Saguenay
Chicoutimi, mardi le 27 janvier 2025 — Dans le cadre de l'élection partielle dans Chicoutimi, Climat Québec réitère son opposition ferme et sans équivoque au retour du projet de gaz naturel liquéfié (GNL) au Saguenay, un projet dangereux, inutile et profondément incompatible avec la transition énergétique.
Sous prétexte du contexte géopolitique international, un projet de construction d'un gazoduc visant à transporter le gaz de fracturation albertain, de l'Ontario jusqu'au Saguenay — où serait construite une usine de liquéfaction pour l'exportation maritime — refait surface. Climat Québec dénonce cette tentative de ressusciter un projet qui a pourtant déjà été rejeté par les instances publiques et par la population suite à de vifs débats.
« Il faut être très clair : ce projet n'a rien à voir avec une transition énergétique. C'est un projet d'enfoncement dans le fossile qui menace notre territoire, notre eau et l'avenir de la région. Le Saguenay n'a pas à devenir un corridor ou une zone de sacrifice pour les intérêts pétro-gaziers canadiens », affirme Olivier Dion, candidat de Climat Québec dans Chicoutimi.
En 2021, le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) a émis un rapport dévastateur, invoquant une augmentation importante des émissions de gaz à effet de serre, contrairement aux prétentions du promoteur et présentant le projet comme un frein à la transition énergétique. Le rapport soulignait également les dangers importants pour le béluga.
Climat Québec rappelle que son candidat dans Chicoutimi, Olivier Dion, a lui-même participé au BAPE de 2021 pour s'opposer au projet, tout comme Martine Ouellet, cheffe de Climat Québec, qui y avait déposé un mémoire. Leur engagement dans ce dossier est donc constant, cohérent et ancré dans le terrain depuis plusieurs années.
Climat Québec s'oppose tout autant, et pour les mêmes raisons, au projet de GNL–Baie-Comeau, dont le gazoduc traverserait l'ensemble du territoire québécois, incluant la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, avec des risques majeurs pour les milieux naturels et les communautés.
« Le Québec n'a pas besoin de nouveaux projets fossiles, encore moins de méga-infrastructures qui nous enfermeraient dans une dépendance au gaz pour des décennies. Ce dont nous avons besoin, c'est au contraire de s'affranchir du Canada et d'opter pour une transition énergétique planifiée, publique et cohérente au bénéfice des citoyens et non pas des grands industriels », déclare Martine Ouellet, cheffe de Climat Québec.
Climat Québec rappelle que le gaz de fracturation est l'une des sources d'énergie les plus polluantes, émettant davantage de gaz à effet de serre que le charbon. Présenter ce projet comme une solution de transition constitue une désinformation grave.
Climat Québec invite la population de Chicoutimi à faire de cette élection partielle un moment fort pour dire non aux reculs climatiques et oui à une vision d'avenir fondée sur la protection du territoire, la justice climatique et le bien commun.
À propos de Climat Québec : Climat Québec est un parti politique indépendantiste dédié à la justice climatique qui propose que l'État de la République du Québec prenne toutes ses décisions à travers le prisme du climat dans une perspective d'équité sociale et économique.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Grenville-sur-la-Rouge remporte une victoire décisive devant le Tribunal administratif du Québec
Après plusieurs années de démarches juridiques et de débats publics, la Municipalité de Grenville-sur-la-Rouge accueille avec satisfaction la décision rendue par le Tribunal administratif du Québec (TAQ), qui confirme la validité de la décision de la CPTAQ et rejette la contestation déposée par Canada Carbon inc. concernant son projet minier sur le territoire municipal. Les citoyens pourront enfin retrouver leur quiétude selon la municipalité.
Tiré du journal Le Carillon.
Rappelons que Canada Carbon tentait depuis 2017 d'obtenir une permission pour exploiter une mine de graphite à Grenville-sur-la-Rouge. Depuis les débuts, la population de Grenville-sur-la-Rouge, de même que la MRC d'Argenteuil, l'UPA Outaouais-Laurentides et de nombreuses municipalités voisines, ont exprimé leur opposition au projet.
Cette conclusion met fin à un long processus ayant nécessité des investissements publics importants et suscité une mobilisation citoyenne sans précédent. Le Tribunal juge que la CPTAQ n'a commis aucune erreur dans son analyse des impacts agricoles, territoriaux et régionaux du projet. La Municipalité salue cette décision, qui permet enfin de tourner la page.
Le maire, Tom Arnold, a déclaré : « Nous sommes heureux de ce dénouement, c'est la fin d'une longue bataille pour la municipalité et pour les citoyens. Cette victoire démontre que même devant une grosse corporation, on ne doit pas baisser les bras pour défendre nos convictions. C'est toute la communauté de Grenville-sur-la-Rouge qui en bénéficiera. »
Un message clair pour l'avenir
La Municipalité voit dans cette conclusion une reconnaissance de la pertinence de ses interventions et de la nécessité de protéger le territoire agricole contre des projets incompatibles. Elle souligne également que cette décision permet désormais aux élus et aux citoyens de tourner la page et de se consacrer à des projets structurants pour l'avenir de la communauté.

Écoutez « Streets of Minneapolis », le vibrant hommage de Bruce Springsteen aux victimes des milices de l’ICE
Tiré du Journal l'Humanité
Publié le 29 janvier 2026
Pierre Chaillan
Le « Boss » a publié, mercredi, sur les réseaux sociaux, une nouvelle chanson, Streets of Minneapolis. Un hommage aux victimes des milices de l'ICE, la police anti-immigration états-unienne, et à celles et ceux qui résistent.
Son refrain – « Nous défendrons ce pays/Et l'étranger parmi nous » – est repris en fin par un appel à se souvenir des rues de Minneapolis.
Le « Boss » reste la conscience de l'Amérique populaire. Sur fond d'une image de manifestants anti-ICE, Bruce Springsteen a diffusé le 28 janvier sur les réseaux sociaux un nouveau titre, Streets of Minneapolis (les rues de Minneapolis), « en réponse à la terreur d'État qui s'est abattue sur la ville »
Les paroles en français
À travers le froid de l'hiver
Sur l'avenue Nicollet
Une ville en flammes, combattant le feu et la glace
Sous les bottes d'un occupant
L'armée privée du roi Trump venant du DHS
Des armes ceinturées à leurs manteaux
Ils sont venus à Minneapolis pour faire respecter la loi
Ou du moins c'est ce qu'on raconte
Contre la fumée et les balles en caoutchouc
Au petit matin
Des citoyens se sont levés pour la justice
Leurs voix résonnent à travers la nuit
Et il y avait des empreintes ensanglantées
Là où la sécurité aurait dû se tenir
Et deux ont trouvé la mort
Dans les rues couvertes de neige
Alex Pretti et Renée Good
Ô notre Minneapolis, j'ai entendu ta voix
Chanter à travers la brume ensanglantée
Nous nous tenons debout pour cette terre
Et pour l'étranger parmi nous
Ici, chez nous, ils ont tué et rôdé
Au cœur de l'hiver 26
Nous nous souviendrons des noms de ceux qui sont morts
Dans les rues de Minneapolis
Les voyous féroces de Trump frappaient
Son visage et sa poitrine
Puis nous avons entendu les coups de feu
Et Alex Pretti, dans la neige, est mort
Ils prétendaient que c'était de la légitime défense, monsieur
Juste ne crois pas ce que tu vois
C'est notre sang et nos os
Et ces sifflets et ces téléphones
Contre les sales mensonges de Miller et Noem
Ô notre Minneapolis, j'entends ta voix
Pleurant à travers la brume ensanglantée
Nous nous souviendrons des noms de ceux qui sont morts
Dans les rues de Minneapolis
Maintenant ils disent qu'ils sont là pour faire respecter la loi
Mais ils piétinent nos droits
Si ta peau est noire ou brune, mon ami,
Tu peux être arrêté ou expulsé sur le champ
Dans nos slogans “ICE dehors maintenant”
Le cœur et l'âme de notre ville persistent
À travers les vitres brisées et les larmes ensanglantées
Dans les rues de Minneapolis
Ô notre Minneapolis, j'entends ta voix
Chanter à travers la brume ensanglantée
Ici, chez nous, ils ont tué et rôdé
Au cœur de l'hiver 26
Nous nous tenons debout pour cette terre
Et pour l'étranger parmi nous
Nous nous souviendrons des noms de ceux qui sont morts
Dans les rues de Minneapolis
Dans les rues de Minneapolis
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Invitation à une série de conférences durant le mois de février dans le cadre du mois de l’histoire des noir.e.s
Dans le cadre du mois de l'histoire des noir.e.s, le CIRFA a le plaisir de vous inviter à une série de trois conférences clôturées par une soirée festive, commémorative sous le thème '*'Reprenons notre histoire pour mieux penser nos lendemains*''. Il s'agit d'un moment de (re)découverte d'un pan d'histoire, de réflexion, de partage et de solidarité.
Les événements auront lieu au *1710 rue Beaudry, salle 210*
- *le vendredi 6 février 2026* de 18:00 à 20:00
* Patrice Lumumba, la lutte pour la liberté*
Conférencier : Prudencio Adom'megaa, Membre du GRILA
Animation : Floralie Pointel-Abeto et Ayo Ogunremi
*Partagez SVP dans vos réseaux :*
https://www.instagram.com/cirfa1710/
https://www.facebook.com/CIRyerson/
- *le vendredi 13 février 2026* de 18:00 à 20:00
* Kwame Nkrumah, l'unité panafricaine*
Conférencier : Abdel Aziz Dicko , Membre du GRILA
Animation : Floralie Pointel-Abeto et Ayo Ogunremi
- *le vendredi 20 février 2026* de 18:00 à 20:00
* Thomas Sankara, son héritage*
Conférencier : Malick Coulibaly, Membre du GRILA
Animation : Floralie Pointel-Abeto et Ayo Ogunremi
*Au programme :*
-
-18h00 - Accueil social : Petites bouchées et réseautage pour briser la
glace et se retrouver entre nous.
- 18h30 - Conférence
- 19h15 - Discussion : Échange convivial, questions et micro ouvert pour
vos réflexions.
- 19h50 - Clôture
- *le samedi 28 février 2026* de 16:00 à 18:00
*Soirée festive et commémorative *
* Carine au micro, Ekspresyon, ICI Théâtre, DJ Pauline*
Discussion et réflexion agrémentées d'une ambiance conviviale
* Au programme :*
- Animations musicales
- Prestations théâtrales
- Prestations de danses
- Discussions et débats sur le thème
- Dégustations et buffet solidaire
*Venez nombreuses et nombreux se (re)approprier ce pan d'histoire,
célébrer et s'inspirer des luttes, écrire ensemble, divers.e.s et
pluriel.le.s des lendemains meilleurs. Le tout dans une ambiance
chaleureuse placée sous le signe de la solidarité et de la joie collective !*
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Comment un syndicat noir a changé l’histoire américaine
Il y a un siècle, la Brotherhood of Sleeping Car Porters (Fraternité des porteurs de wagons-lits) a lancé une campagne syndicale contre un géant du chemin de fer, changeant ainsi le cours du 20e siècle et liant à jamais les causes des droits des travailleurs et des droits civiques des Noirs.
Tiré de Entre les lignes et lesm ots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/30/comment-un-syndicat-noir-a-change-lhistoire-americaine/?jetpack_skip_subscription_popup
Le simple fait que cette réunion ait lieu suffisait à créer une atmosphère d'excitation subversive. Le 25 août 1925, il y a un siècle cette année, les porteurs de wagons-lits noirs qui espéraient former un syndicat au sein de la Pullman Company remplissaient la salle de l'Elks Hall à Harlem. Bien que nous ne saurons jamais combien ils étaient, des espions de la Pullman Company se trouvaient sans aucun doute parmi le public.
En fait, pour lutter contre la présence de ces espions, aucun porteur n'a pris la parole pendant la réunion. C'est A. Philip Randolph, alors socialiste excentrique et orateur de rue ayant à son actif une série de tentatives infructueuses de syndicalisation, qui a dirigé la réunion. Il a fait valoir qu'un syndicat était le seul moyen de s'opposer à la compagnie, de répondre aux griefs des porteurs et de leur redonner leur dignité d'êtres humains. Et qu'il devait être l'homme qui les dirigerait.
Le bon sens et les précédents suggéraient que cette campagne se déroulerait comme tant d'autres avant elle : un élan d'enthousiasme suivi d'espoirs déçus et d'un retour à la réalité. Mais au lieu de cela, ce rassemblement a marqué le début d'une lutte de douze ans pour former la Brotherhood of Sleeping Car Porters (BSCP) et obtenir un premier contrat contre un géant industriel.
L'importance de la Brotherhood of Sleeping Car Porters dépassait largement le cadre d'un simple syndicat et de ses membres. « La Fraternité », comme beaucoup de ses membres l'appelaient affectueusement, allait devenir un vecteur permettant d'éduquer les communautés noires sur les syndicats et de remettre en question les relations paternalistes avec les entreprises. Elle a joué un rôle essentiel en tant que pilier institutionnel à travers lequel se sont menées des luttes plus larges pour les droits civiques et se sont développées des tactiques de pression militantes.
L'histoire de la BSCP met en lumière le lien historique profond entre le mouvement syndical et les droits civiques. Grâce à la mise en place patiente d'institutions et à une détermination sans faille, le syndicat a réussi à faire évoluer les mentalités et à modifier l'équilibre des pouvoirs au sein des communautés noires afin de soutenir la syndicalisation. Cette coalition a été le pilier des progrès historiques réalisés en matière de droits civiques au milieu du 20e siècle. Plutôt que de la laisser dans le passé, cette même coalition peut servir de base à la lutte contre les inégalités raciales aujourd'hui.
« Formés comme une race »
Les porteurs noirs de Pullman occupaient une position sociale complexe au sein des communautés noires. Associés à la fois à la dignité et à la servilité, les porteurs représentaient un symbole contradictoire de l'ascension sociale des Noirs. Leur émergence remonte littéralement à l'esclavage.
À la fin du 19e siècle, l'industriel George Pullman a conçu des wagons de luxe pour transporter des passagers à travers le pays. Son génie a consisté à rendre ce service accessible à la classe moyenne, et pas seulement à l'élite fortunée. L'idée a fait son chemin et, en 1895, Pullman disposait de 2 556 wagons-lits qui parcouraient plus de 126 660 miles de voies ferrées. À l'apogée de l'entreprise, les wagons-lits accueillaient cent mille passager·es par nuit, soit plus que tous les grands hôtels du pays réunis.
La clé de ce luxe résidait dans le fait qu'il ne s'agissait pas seulement d'un lit où dormir et de nourriture à manger. Les passager·es disposaient de leurs serviteurs personnels à leur entière disposition : les porteurs Pullman. De manière cynique, Pullman réservait ces emplois aux hommes noirs du Sud, de préférence d'anciens esclaves.
Pullman estimait que c'était une combinaison parfaite, expliquant que les anciens esclaves noirs avaient été « formés en tant que race par des années de service personnel à divers titres et étaient, par nature, fidèles dans l'accomplissement de leurs tâches dans des circonstances qui exigeaient une bonne humeur, une sollicitude et une fidélité sans faille ». Pour insulter davantage leur dignité, la plupart des porteurs étaient appelés « George », rappelant l'époque où les esclaves étaient nommés d'après leurs maîtres.
Associé à la fois à la dignité et à la servilité, le porteur représentait un symbole contradictoire de l'avancement des Noirs.
L'attente d'une soumission totale était renforcée par le fait que les porteurs dépendaient principalement des pourboires pour leur salaire. Le moyen le plus sûr d'obtenir un pourboire généreux était de répondre à tous les besoins des client·es et d'endurer chaque humiliation avec le sourire. Cirer les chaussures, préparer le bain, poster les lettres, transporter les bagages et fermer les yeux sur les indiscrétions faisaient partie du quotidien. L'ancien président de la NAACP, Roy Wilkins, qui a travaillé comme porteur Pullman dans sa jeunesse, a déclaré qu'ils « travaillaient comme des esclaves domestiques sur des patins à roulettes ».
Les horaires de travail étaient infernaux. En moyenne, un porteur devait travailler près de 350 heures par mois. Au début surtout, ils avaient du mal à dormir plus de trois heures par nuit pendant les voyages. Les porteurs devaient payer de leur maigre salaire leur uniforme de travail et des fournitures telles que du cirage.
Mais malgré ces conditions, le métier de porteur dans les wagons-lits était considéré comme prestigieux au sein des communautés noires. Avec leurs uniformes Pullman impeccables, les porteurs avaient une allure distinguée. Leur travail n'était pas « sale », contrairement à tant d'autres emplois auxquels les travailleurs/travailleuses noir·es étaient relégués. Le salaire n'était pas mirobolant, mais il était tout de même bien meilleur que celui de la plupart des autres emplois que les Noir·es de la classe ouvrière pouvaient espérer trouver. Un porteur Pullman était considéré comme un fier représentant d'une classe moyenne noire petite mais en pleine expansion. À Chicago, par exemple, en 1927, 57 % des porteurs étaient propriétaires de leur logement.
Samuel Turner, qui a travaillé pendant quarante et un ans dans les chemins de fer, principalement dans les wagons-restaurants, a déclaré à Larry Tye, auteur de Rising from the Rails, qu'il « avait toujours voulu être porteur dans les wagons-lits » :
Ils portaient de beaux uniformes, recevaient des pourboires et avaient affaire à des personnes de la haute société, des gens fortunés, qui voyageaient dans ces wagons-lits. Tous ces porteurs avaient de belles maisons, de magnifiques demeures. On vous considérait presque comme un médecin.
« L'ancien président de la NAACP [1 -NdT : Organisation de défense des droits civiques, la National Association for the Advancement of Colored People a été fondé en 1909, notamment par W. E. B. Du Bois et Ida B. Wells.], Roy Wilkins, qui a travaillé comme porteur Pullman dans sa jeunesse, a déclaré qu'ils « travaillaient comme des esclaves domestiques sur des patins à roulettes ».
De nombreux porteurs utilisaient ce travail pour financer leurs études universitaires. De Thurgood Marshall à Malcolm X, la liste des anciens porteurs ressemble à un véritable Who's Who de l'histoire des Noirs. Au-delà de la stabilité économique, un porteur incarnait le cosmopolitisme et la sophistication de ceux qui avaient beaucoup voyagé. E. D. Nixon, porteur et leader du BSCP en Alabama, disait que lorsqu'un porteur parlait, « tout le monde écoutait, car ils savaient que le porteur avait voyagé partout et qu'eux-mêmes n'étaient jamais allés nulle part ».
Les porteurs Pullman sont devenus un important vecteur de diffusion d'informations et d'idées nouvelles auprès des communautés noires. Le rédacteur en chef du Chicago Defender, l'un des journaux noirs les plus importants et les plus influents, faisait appel aux porteurs pour distribuer le journal dans tout le Sud, dans les salons de coiffure, les églises et autres lieux de rencontre. C'est probablement grâce aux porteurs que, en 1920, le journal avait un tirage de 230 000 exemplaires, dont les deux tiers en dehors de Chicago.
Les porteurs avaient déjà essayé auparavant de s'organiser, mais leurs efforts n'avaient jamais duré longtemps. En 1890, un groupe de porteurs connu sous le nom de Charles Sumner Association avait menacé de faire grève, mais avait reculé devant la menace de Pullman de les remplacer par des travailleurs blancs. En 1901, un groupe de porteurs avait même réussi à faire publier leurs revendications dans le St. Louis Post-Dispatch.
Ces initiatives avaient été étouffées par une intimidation brutale, puis finalement par une cooptation habile de la part de l'Employee Representation Plan (ERP), un syndicat d'entreprise créé en 1920. En réponse à la grogne des travailleurs, l'ERP avait instauré une maigre augmentation salariale de 8%.
L'un des responsables de l'ERP était un porteur respecté nommé Ashley Totten qui lisait le Messenger, le magazine socialiste d'A. Philip Randolph. Il avait aussi entendu certains de ses discours que Randolph prononçait au coin des rues, monté sur une caisse à savon. Totten et d'autres membres de l'ERP en avaient assez de son inefficacité et pensaient que Randolph pourrait être l'outsider idéal pour mobiliser les porteurs sans craindre de représailles de la part de l'entreprise.
Si Randolph était effectivement très direct, ses résultats en matière de syndicalisation n'étaient pas vraiment encourageants. Bien que son activité contre la Première Guerre mondiale lui ait valu le titre de « Nègre le plus dangereux d'Amérique » de la part du Département d'État, il éprouvait des difficultés à faire en sorte que ses idées socialistes aient un impact sur le monde réel. Sa tentative d'organiser les ascensoristes et les serveurs noirs s'était soldée par un désastre. Comme la plupart des syndicats de l'American Federation of Labor (AFL) interdisaient l'adhésion des travailleurs noirs, sa quête pour promouvoir le syndicalisme au sein des communautés noires semblait illusoire et déconnectée de la réalité.
Au cours des années 1910 et au début des années 1920, l'idéologie de Marcus Garvey, fondée sur l'entraide et l'auto-organisation, le nationalisme noir et sur la célébration raciale internationale des Noirs, a captivé l'imagination des masses noires. Ce que Randolph reconnaîtra plus tard
Le socialisme et le syndicalisme exigeaient une lutte sociale rigoureuse — un travail acharné et des programmes — et peu de gens voulaient y penser. Face à la puissance émotionnelle du garveyisme, ce que je prêchais n'avait aucune chance.
Mais Randolph voyait dans la lutte des porteurs un symbole des aspirations de tous les travailleurs noirs. Convaincu qu'ils étaient « destinés à porter le message du syndicalisme dans le monde des personnes de couleur », il se lança à corps perdu dans son nouveau rôle de propagandiste.
La campagne a pris rapidement de l'ampleur. Lors de la première réunion de masse à l'Elks Hall, Randolph a présenté les principales revendications : un salaire de 150 dollars par mois, une limite de 240 heures de travail par mois et la fin de la pratique humiliante des pourboires. Le lendemain, 200 porteurs new-yorkais ont afflué dans les bureaux du Messenger, qui servaient désormais de siège au syndicat. L'Amsterdam News [2. Journal fondé à New York en 1909 qui donne un éclairage « noir » sur l'actualité] a décrit cet événement comme « le plus grand rassemblement jamais organisé par et pour les travailleurs noirs ».
Briser le réseau paternaliste de Pullman
Pour affronter Pullman et gagner, le syndicat ne pouvait se contenter de convaincre les travailleurs. Il devait mener une croisade pour gagner le cœur et l'esprit des communautés où vivaient les travailleurs et modifier l'équilibre des pouvoirs au sein des institutions noires importantes. Au fil des décennies, Pullman avait mis au point un réseau paternaliste pour s'assurer la loyauté des principaux électeurs noirs.
L'ouvrage de Beth Tomkins Bates, Pullman Porters and the Rise of Protest Politics in Black America (University of North Carolina Press, 2001) offre un excellent compte rendu du réseau paternaliste qui liait la communauté noire de Chicago à la société Pullman, et explique comment, au fil du temps, le BSCP a réussi à le briser.
La société a toujours été considérée comme bienveillante pour avoir toujours employé des travailleurs noirs. Cette image était renforcée par un soutien financier substantiel à des institutions noires telles que les Églises, l'Urban League et le YMCA de Wabash Avenue. Sans le financement de Pullman, le Provident Hospital, premier projet civil à grande échelle dans la communauté noire de Chicago, n'aurait pas vu le jour. Ida B. Wells et Frederick Douglass avaient même participé à sa cérémonie d'inauguration en 1893.
Pullman courtisa et rallia à sa cause toute une série de personnalités noires éminentes. Julius Nelthropp Avendorph, rédacteur en chef du Chicago Defender, fut engagé comme assistant et tenait Pullman informé des développements au sein de la communauté noire. Claude Barnett, fondateur de l'Associated Negro Press, reçut des fonds pour publier Heebie Jeebies, un organe de propagande antisyndicale.
Le contrôle des Églises noires garantissait que la propagande antisyndicale pouvait également être diffusée en chaire le dimanche. L'une des relations les plus importantes cultivées par Pullman était celle avec l'Église AME Quinn Chapel, dirigée par le révérend Archibald James Carey. L'Église gérait un service de placement qui orientait les travailleurs vers Pullman, et Carey refusait d'autoriser Randolph ou toute autre personnalité pro-syndicale à prendre la parole dans son église. Son explication sans détour correspondait à l'opinion de nombreuses institutions religieuses noires de l'époque : « L'intérêt de mon peuple réside dans la richesse de la nation et dans la classe des Blancs qui la contrôle. »
De façon tout aussi importante, Pullman offrait aux travailleurs divers loisirs sociaux sous la forme de matchs de baseball, de concerts et de barbecues financés par l'entreprise. Son pique-nique annuel à Jersey City était décrit par le New York Times comme le « lieu le plus prisé de la sociabilité des personnes de couleur ». Randolph et les autres dirigeants du BSCP avaient compris que le succès dépendrait de leur capacité à faire également du syndicat une présence déterminante dans la vie sociale des Noirs.
Lentement mais sûrement, le BSCP a commencé à faire des percées. Au début, les clubs politiques féminins ont joué un rôle déterminant dans la mise en relation des militants de la Fraternité avec un réseau politique plus large. Ida B. Wells était très active dans ce milieu et a organisé le Wells Club et la Negro Fellowship League, où des discussions ont eu lieu sur la syndicalisation de Pullman. En décembre 1925, après que Randolph eut pris la parole devant la Chicago and Northern District Federation of Women's Clubs, Wells l'invita chez elle et appuya les efforts du syndicat.
L'auxiliaire féminine du BSCP, composée principalement des épouses des porteurs de Pullman, apporta également un soutien essentiel. Souvent, les femmes se rendaient aux réunions pour éviter les représailles contre les travailleurs masculins. Benjamin McLaurin, organisateur du BSCP, explique qu' « à l'époque, il leur fallait passer par les femmes, car elles pouvaient assister aux réunions et récupérer la documentation ». Les sections auxiliaires organisaient des groupes d'étude et des collectes de fonds pour la cause du syndicat.
Alors que la communauté religieuse noire de Chicago était au départ largement unie dans son opposition au syndicat, les actiivistes ont profité de certaines fissures qui sont apparues très tôt. Le Dr William D. Cook, de la Metropolitan Community Church, fut le seul orateur invité à la première réunion du BSCP, en octobre 1925. Il était connu comme un « prédicateur hors-la-loi » et Ida B. Wells et ses amies du club furent parmi les premières à appartenir à son Église. Deux mois plus tard, Cook y accueillit Randolph pour qu'il puisse s'exprimer sur « Les Noirs et l'émancipation industrielle ».
Le Dr Junius C. Austin quitta Pittsburgh pour Chicago en 1926 et devint pasteur de la Pilgrim Baptist Church. À Pittsburgh, il était un fervent partisan de l'United Negro Improvement Association (UNIA) de Marcus Garvey, mais il était plus ouvert à l'idée de soutenir le BSCP à Chicago, car il n'était pas impliqué dans le système clientéliste local de Pullman. Il autorisa le BSCP à utiliser son église comme lieu de réunion.
Bien que les idéologies de l'UNIA et du BSCP aient été presque diamétralement opposées, il n'était pas rare que des personnes comme Austin soutiennent les deux organisations dans des contextes différents. Cela témoigne de la capacité du syndicat à redéfinir et à réorienter le militantisme de la classe ouvrière noire et ses aspirations à l'auto-organisation. Les militants des droits civiques comme Austin voulaient une action directe pour faire avancer les intérêts des Noirs et étaient prêts à s'allier avec quiconque prenait l'initiative.
Milton Webster, le chef intransigeant et politiquement influent de la division de Chicago de la fraternité, a mis sur pied un comité de citoyen·nes afin de rallier le soutien du public au syndicat au sein de la communauté noire de la ville. Les personnes qui formaient le noyau initial du comité étaient issues de classes sociales et d'associations diverses, ce qui le rendait d'autant plus puissant.
Irene Gaines, militante expérimentée des clubs politiques féminins et secrétaire de la Young Women's Christian Association (YWCA), fut l'une des premières recrues du comité. George Cleveland Hall, l'un des membres les plus improbables, était un homme d'affaires éminent et un ami personnel de Booker T. Washington lui-même opposé aux syndicats. Mais en tant que défenseur de l'auto-organisation des Noirs, ce syndicat nouvellement créé et entièrement noir a captivé son imagination.
Le Comité des citoyen·nes organisait régulièrement des « conférences sur le travail » qui rassemblaient les allié·es de la Fraternité et stimulaient une réflexion plus approfondie sur le rôle des communautés noires dans l'économie. Décrites par le Chicago Defender comme un « mouvement visant à susciter l'intérêt pour les problèmes économiques sérieux et à éduquer la race noire à des modes de pensée qui n'existaient pas auparavant », ces conférences jouaient un rôle à la fois organisationnel et idéologique au sein de la communauté noire de Chicago. En 1929, près de 2000 personnes assistaient à ces rassemblements.
Le syndicat présentait très consciemment son combat comme la continuation de la longue quête des Noirs pour les droits civiques et l'égalité.
Des citations de Frederick Douglass, en particulier « le pouvoir ne concède rien sans revendication », se retrouvent dans toute la littérature de la fraternité. Dans un bulletin syndical, on pouvait ainsi lire :
Douglass s'est battu pour l'abolition de l'esclavage, et aujourd'hui, nous nous battons pour la liberté économique. Le temps où un homme noir adulte devait mendier quoi que ce soit à un homme blanc adulte est révolu.
Ces appels étaient d'autant plus poignants que la plupart des membres de la Fraternité avaient un lien direct avec l'esclavage. Dans les pages du Messenger, l'organe officieux du syndicat, fut publiée l'histoire de Silas M. Taylor. Né esclave, Taylor était allé travailler dans une fabrique de tabac en Virginie après l'émancipation. Trouvant les conditions trop similaires à l'esclavage, il avait tenté, sans succès, de mener une grève. Il était devenu porteur, emploi qu'il a occupé pendant quarante ans, et devint le dirigeant de la section de Boston de la Fraternité.
« Le syndicat présentait très consciemment son combat comme la continuation de la longue quête des Noirs pour les droits civiques et l'égalité ».
Taylor a été licencié sans pension pour son militantisme, ce à quoi il a répondu : « Ils peuvent me retirer ma pension… Je ne suis pas vieux. Je suis né quand le BSCP a vu le jour ». L'histoire de Taylor incarnait la vie de tant d'autres porteurs et l'importance symbolique de la quête de liberté économique du syndicat.
Il était devenu difficile de dissocier le sort du syndicat de celui de la vie civique noire en général. Un dessin de presse pro-syndical publié dans le Messenger montrait un porteur votant pour le syndicat avec la légende suivante : « cette fois, je vote pour moi, mes enfants et ma race. » Le fait d'être favorable ou opposé à la fraternité est devenu un sujet brûlant qui a animé de violentes disputes entre les différentes couches de la société civile noire. Les historiens du travail noir Sterling D. Spero et ont écrit qu'il était « impossible pour tout dirigeant de rester neutre vis-à-vis du syndicat », et que prendre position était devenu un « test fondamental » de la militance raciale.
La presse noire a été mis sur la sellette et contrainte de se débattre avec cette question. Au départ, le Chicago Defender, qui percevait des recettes publicitaires de la Pullman Company, s'était opposé à la syndicalisation. N'hésitant jamais à lutter contre les forces antisyndicales au sein de la communauté noire, Randolph lança un boycott du journal lors d'un rassemblement de masse organisé par le syndicat à Chicago en 1927. À la fin de l'année, estimant que sa réputation auprès de la population noire avait plus de valeur que ses revenus publicitaires, le Defender se prononça en faveur de la Fraternité.
Bataille avec les tribunaux et l'entreprise
Tout en mobilisant la sympathie du public, les dirigeants du syndicat devaient continuer à recruter et à fidéliser leurs membres pendant que se déroulait une longue bataille judiciaire. En juin 1927, la commission de médiation du Railway Labor Act reconnut le syndicat comme représentant la majorité des porteurs de Pullman. Mais celui-ci n'avait toujours pas le pouvoir ni le moyen de forcer l'entreprise à négocier un contrat.
Randolph estimait que s'ils présentaient une menace de grève crédible et créaient une crise nationale, le Président pourrait être appelé à intervenir et à forcer l'entreprise à négocier. Le syndicat se lança dans la préparation de la grève et, au printemps 1928, affirma que plus de 6 000 porteurs avaient voté en faveur de la grève. Mais Pullman ne se laissa pas intimider, affirmant qu'ils pouvaient facilement être remplacés. Le comité de médiation accorda foi aux déclarations de Pulmann et estima que, puisqu'il n'y avait pas de crise, il n'était pas nécessaire de faire intervenir le Président. Randolph, sous la pression du président de l'AFL, William Green, décida d'annuler la grève.
Le syndicat avait montré son jeu et perdu. Après des années d'élan, l'ensemble du projet fut remis en question. Randolph fut confronté à de sérieuses remises en question quant à son leadership, et tout cela ressemblait à une répétition de ses échecs passés. Le St. Louis Argusécrivit : « La chose à faire maintenant pour ceux qui lui ont accordé du crédit est d'en réclamer une grande partie en retour ». La déception causée par la grève avortée, combinée à la pression de la Grande Dépression, entraîna le syndicat dans une spirale mortelle.
« Randolph dirigeait le syndicat vêtu d'un costume en lambeaux et chaussé de chaussures trouées. Il devait souvent faire passer le chapeau à la fin des réunions afin de pouvoir se rendre d'un endroit à l'autre. »
Le nombre d'adhérents au BSCP est passé de 4 632 en 1928 à 1 091 en 1931. Ce furent des années de lutte personnelle intense pour ceux qui sont restés fidèles au syndicat.
Randolph dirigeait le syndicat vêtu d'un costume en lambeaux et chaussé de chaussures trouées. Il devait souvent faire passer le chapeau à la fin des réunions afin de pouvoir se rendre d'un endroit à l'autre.
E. J. Bradley, le dirigeant de la branche du BSCP de Saint-Louis, est l'un des symboles les plus puissants de ce sacrifice. Il a perdu deux maisons et sa femme à cause de son engagement et a vécu dans sa voiture jusqu'à ce que les créanciers lui prennent également celle-ci. Mais il a refusé d'abandonner et a reçu le titre de « plus noble Romain de tous ».
En 1931, Spero et Harris, bien que grands partisans du syndicat depuis le début, étaient prêts à jeter l'éponge en 1931 et écrivaient : « L'espoir que ce mouvement devienne le « centre et le point de ralliement de l'ensemble des travailleurs noirs est désormais mort. » Le syndicat a cependant réussi à rebondir, et pas seulement grâce à la foi et à la persévérance de la direction de la Fraternité.
L'élection de Franklin D. Roosevelt à la présidence en 1932 fut une bouée de sauvetage pour la Fraternité. Le New Deal est souvent décrié par les progressistes d'aujourd'hui, qui le décrivent au mieux comme sans importance pour les Noir·es et au pire comme un agent de discrimination raciale. Cette conception va à l'encontre des faits historiques réels et de l'expérience vécue par les travailleurs noirs. Ainsi, William H. Harris, dans son récit sur le BSCP intitulé Keeping the Faith, affirme :
On ne saurait trop insister sur l'importance des changements apportés par la Grande Dépression, en particulier le New Deal, pour le succès de la Fraternité.
Les progrès ne furent pas immédiats, car les porteurs n'étaient pas couverts par le National Industrial Recovery Act [loi nationale sur la relance industrielle]. Mais en 1934, Roosevelt signa un amendement au Railway Labor Act (loi sur le travail dans les chemins de fer) qui incluait les porteurs, interdisait les contrats « yellow dog » [accord écrit contenant une promesse de ne pas adhérer à un syndicat] avec les syndicats d'entreprise comme l'ERP et obligeait les sociétés comme Pullman à négocier avec les syndicats qui représentaient la majorité de leurs travailleurs. Le changement de dynamique sur le terrain fut rapide. Tombé à 658 en 1933, le nombre de membres du BSCP remontait à 2 627 en 1934.
Le travail long et patient accompli par Randolph et la direction de la Fraternité pour obtenir le soutien de la communauté noire et de l'American Federation of Labor (AFL) portait ses fruits. En 1929, Randolph avait facilité la venue du président de l'AFL, William Green, à l'Église baptiste abyssinienne de Harlem pour s'adresser aux porteurs et aux dirigeant·es civiques noir·es. À l'époque, ce fut l'un des rares événements qui ont contribué à apaiser quelque peu les tensions justifiées entre les travailleurs noirs et l'AFL. Bien qu'elle ait toujours été un partenaire réticent et hésitant, le soutien institutionnel apporté par l'AFL aux porteurs a été crucial pour le succès final de la Brotherhood.
Des organisations noires de premier plan, telles que la NAACP et l'Urban League, ont commencé à se concentrer davantage sur les questions économiques et à soutenir les syndicats, en grande partie grâce à la propagande incessante de Randolph.
En 1934, Abram L. Harris a ainsi présidé le nouveau comité sur le plan et le programme futurs de la NAACP qui appelait à des mesures économiques radicales. L'Urban League a commencé à mettre en place des conseils de travailleurs, qui sensibilisaient les Noirs aux avantages des syndicats. Les deux organisations ont publiquement soutenu la BSCP et, le 1er juillet 1935, le syndicat a remporté une élection officielle organisée par les porteurs, par 5 931 voix contre 1 422.
Le 25 août 1937, douze ans jour pour jour après la première réunion publique de Randolph avec les porteurs, la Pullman Company signait une convention collective avec la Brotherhood of Sleeping Car Porters. Cette convention répondait à bon nombre des revendications initiales du syndicat et changeait la vie des porteurs. Le mois de travail était réduit de 400 heures à 200, les salaires augmentaient d'un total de 1,25 million de dollars et une procédure de règlement des griefs était mise en place.
Le Chicago Defender a décrit ce contrat comme « la plus importante transaction financière jamais négociée par un groupe de la race noire ».
Roy Wilkins, qui avait lui-même travaillé comme porteur avant de devenir en 1955 président de la NAACP, a déclaré que trois événements survenus dans les années 1930 l'avaient rendu fier d'être noir. Deux d'entre eux étaient des événements sportifs : la performance de Jesse Owens lors des Jeux olympiques de 1936 et le KO de Joe Louis contre Max Schmeling la même année. Mais le troisième était le jour où la société Pullman, après une dispute contractuelle qui avait duré plus d'une décennie, a convoqué A. Philip Randolph et les dirigeants du BSCP et leur a dit : « Messieurs, la société Pullman est prête à signer. »
Un pilier du mouvement des droits civiques
Randolph n'a jamais pu dissocier son rôle de dirigeant syndical de celui de défenseur des droits civiques.
Après s'être imposée comme une force motrice dans le monde du travail noir, la Fraternité a utilisé son poids institutionnel et ses vastes réseaux sociaux pour stimuler l'activité politique contre les inégalités raciales.
La survenue de la Seconde Guerre mondiale a fourni une excellente occasion.
La guerre a mobilisé l'industrie et sonné le glas de la Grande Dépression. Mais les travailleurs noirs sont restés largement exclus des emplois dans les industries de défense. Cette question a touché un point sensible chez eux et a accentué la contradiction entre le fait de mener une guerre pour la démocratie tout en en étant exclus. Pour le gouvernement américain, le problème risquait de dégénérer en une crise de sécurité nationale.
C'est là que se trouvait le levier de Randolph.
« Après s'être imposée comme une force dominante dans le domaine du travail des Noirs, la Fraternité a utilisé son influence institutionnelle et ses vastes réseaux sociaux pour stimuler l'activité politique contre les inégalités raciales.
Randolph a appelé à une marche sur Washington afin d'obtenir des emplois pour les Noirs dans les industries de défense, ainsi que d'autres revendications telles que la déségrégation des forces armées. Aujourd'hui, les marches sur Washington attirent rarement l'attention, mais à l'époque, c'était une idée audacieuse, surtout lorsqu'il s'agissait de mobiliser les Noirs de la classe ouvrière pour la réaliser. Des sections du Mouvement de la marche sur Washington (MOWM) ont été créées dans tout le pays, et il n'était pas surprenant qu'elles soient les plus fortes là où il y avait de grandes sections locales du BSCP.
Les membres du BSCP dirigeaient cette initiative, le syndicat offrant des locaux pour les réunions et d'autres formes de soutien logistique. Randolph organisait de grands rassemblements à travers le pays, tandis que les porteurs faisaient passer le message lors de leurs trajets. Ce mouvement ne se contentait pas du lobbying poli auprès de la classe moyenne qui caractérisait la plupart des efforts de la NAACP à l'époque. Le MOWM avait un caractère plus militant et se développait dans les salles syndicales, les sections fraternelles, les salons, les cinémas, les bars et les salles de billard de la classe ouvrière noire américaine.
Randolph affirmait pouvoir rassembler 100 000 personnes noires dans la capitale fédérale. Personne ne pouvait vraiment estimer quel en serait le nombre. Cependant, Roosevelt reconnut que, quel que puisse être le nombre exact, la menace d'une grave agitation intérieure au moment où les États-Unis entraient en guerre était réelle. Il céda et signa le décret 8802, interdisant la discrimination dans les industries de défense et créant le Comité pour l'égalité dans l'emploi (FEPC).
Randolph et les porteurs ont réussi à mobiliser le militantisme noir pour obtenir des gains matériels concrets, ce que les nationalistes noirs radicaux n'ont pas réussi à faire.
Dans les années 1970, Richard Parrish, militant du MOWM, déclarait ainsi que la marche « avait effrayé ces gens comme rien d'autre ne l'avait jamais fait. Marcus Garvey, Malcolm X, H. Rap Brown, tous réunis, n'ont jamais eu le pouvoir, le vrai pouvoir de mettre en ouvre la menace qu'avait représentée la première marche ».
Randolph et les porteurs ont réussi à mobiliser le militantisme noir pour obtenir des gains matériels concrets, ce que les nationalistes noirs radicaux n'ont pas réussi à faire.
Après avoir remporté cette victoire, Randolph a annulé la marche, mais a maintenu le mouvement en place afin de faire respecter l'ordre dans les localités. Bien qu'il n'ait duré que relativement peu de temps dans les années 1940, le MOWM a établi les réseaux sociaux, les stratégies de protestation et la confiance politique qui allaient s'épanouir pleinement pendant la « phase classique » du mouvement des droits civiques dans les années 1950 et 1960. Là encore, la Fraternité a joué un rôle déterminant.
Saint-Louis abritait à la fois une section très forte du MOWM et une section locale du BSCP, dont le dirigeant était le porteur T. D. McNeal. La section mobilisait régulièrement des centaines de personnes pour manifester devant les usines de fabrication d'armement et avait organisé un rassemblement massif contre les licenciements qui avait rassemblé 10 000 personnes. En mai 1942, ils ont mené une marche silencieuse de 500 personnes autour du complexe de l'US Cartridge Company, qui a abouti à l'augmentation des salaires des travailleurs noirs et à l'embauche de 72 femmes noires.
Anticipant l'utilisation généralisée de cette tactique dans les années 1960, le MOWM de Saint-Louis a organisé des sit-in devant des restaurants et des entreprises de services publics comme la Southwestern Bell Telephone, qui ont abouti à des accords pour l'embauche de travailleurs/travailleuses noir·es. Le FBI, qui s'intéressait avec inquiétude au MOWM, a conclu que « l'organisation noire la plus active de la ville de Saint-Louis est le March on Washington Movement ».
Le MOWM a prospéré dans d'autres villes comme Chicago et New York, également bastions du BSCP.
Le 16 juin 1942, l'événement du MOWM organisé au Madison Square Garden de New York a été décrit par le Pittsburgh Courier comme « le plus grand rassemblement racial de l'histoire de cette ville ». Il ne s'agissait pas seulement d'un rassemblement, mais d'un tour de force d'expression politique et culturelle noire. Des saynètes sur le thème des droits civiques furent jouées et des discours militants furent prononcés par une liste impressionnante de dirigeants noirs. Adam Clayton Powell Jr, pasteur de l'Abyssinian Baptist Church et membre du conseil municipal, profita de l'événement pour annoncer sa candidature historique au Congrès.
L'historien David Welky a décrit ainsi la présence captivante du MOWM à Harlem :
Environ 18 000 Africain·es-Américain·nes affluèrent dans le centre-ville dans leurs plus beaux habits du dimanche. Les femmes coiffées de chapeaux festifs et les hommes vêtus de cravates solennelles ont envahi les bus et les métros. […] La culture de rue de Harlem s'est tue par respect pour l'audace de Randolph.
Lorsque le Congress of Industrial Organizations (CIO) [3. Groupe de syndicats des travailleurs de l'industrie, qui se sépare à partir de 1935 de l'AFL en rompant notamment avec les syndicats de métier] a commencé à s'atteler sérieusement à la tâche d'organiser les travailleurs/travailleuses noir·es, il s'est largement appuyé sur les réseaux politiques noirs qui s'étaient développés dans le cadre du soutien au BSCP et au MOWM. Halena Wilson, par exemple, était présidente du Chicago Women's Economic Council et a été sollicitée pour aider à organiser l'Inland Steel Company à Indiana Harbor. Elle s'est appuyée sur ses liens avec le BSCP pour aider 5 000 travailleurs/travailleuses noirs·es à s'inscrire au Steel Workers Organizing Committee en 1937.
« La période intense d'activité menée par le BSCP dans les années 1930 et 1940 a ouvert aux femmes noires la possibilité d'exercer un rôle dirigeant dans le militantism
e politique noir »
Même si souvent cela ne se traduisait pas par une place officielle dans les organigrammes, les femmes noires ont joué un rôle essentiel dans l'organisation d'actions directes et dans la gestion administrative des activités du mouvement.
Randolph était un dirigeant inspirant et visionnaire, mais ce sont des femmes comme E. Pauline Myers et Anna Arnold Hedgeman qui ont principalement dirigé les bureaux du MOWM en s'occupant des tâches organisationnelles quotidiennes qui ont permis à l'organisation de fonctionner. T. D. McNeal a admis que, même s'il avait été le visage du mouvement de sit-in pour l'emploi à Saint-Louis, « ce sont ces femmes qui ont vraiment fait le travail ».
Maida Springer, qui est devenue organisatrice pour l'International Ladies' Garment Workers' Union (ILGWU), cite Randolph comme l'un de ses premiers mentors importants. Elle se souvient, lorsqu'elle était enfant, d'être allée chez un·e ami·e de la famille pour prendre des tracts pour la campagne syndicale du BSCP. Elle a défilé avec le syndicat lorsqu'il a obtenu son premier contrat en 1937 et a fait partie du cercle restreint de Randolph pendant le MOWM des années 1940.
Les femmes de l'association Ladies Auxiliary de la BSCP n'ont pas seulement aidé leurs maris dans leur lutte pour former un syndicat ; elles se sont également engagées pendant la guerre dans les mouvements portant sur la consommation. Les salaires plus élevés obtenus par les porteurs Pullman ont permis à de nombreuses épouses de rester à la maison sans travailler, un luxe rare pour la plupart des femmes noires à l'époque.
Certains comités d'auxiliaires, comme à Chicago, ont formé des groupes de lecture s'intéressant aux coopératives de consommateurs/trices et ont même créé les leurs.
Certains de ces groupes de femmes ont fait pression sur le Congrès pour qu'il adopte une loi sur le contrôle du prix du lait et ont activement souyenu l'Office of Price Administration (OPA) afin de faire respecter le contrôle des prix au niveau local. À Saint-Louis, ils ont par exemple surveillé les prix des loyers. L'OPA a officiellement reconnu l'association d'aide féminine du BSCP de Denver et a déclaré : « Aucune femme de la ville n'est mieux informée ou plus coopérative que ces femmes. »
L'expérience de ce mouvement nous offre aujourd'hui une multitude d'enseignements sur l'importance de susciter un large soutien public, d'éduquer politiquement et de faire d'un syndicat un pilier institutionnel pour mener des combats politiques plus importants.
Compte tenu de tout cela, il n'est pas surprenant que le BSCP ait joué un rôle central lors de l'événement catalyseur du mouvement moderne des droits civiques : le boycott des bus de Montgomery. E. D. Nixon, président du BSCP de Montgomery, a payé la caution de Rosa Parks après son arrestation. Le local syndical du BSCP de Montgomery est devenu le lieu de réunion du mouvement de boycott, tandis que la grande expérience de Nixon en matière d'organisation et son vaste réseau social ont été inestimables tout au long du mouvement.
Les porteurs Pullman ont été les yeux et les oreilles itinérants de la lutte pour les droits civiques : ils signalaient par exemple les lynchages à des groupes tels que la NAACP. Le syndicat a apporté un soutien financier et juridique aux travailleurs noirs hautement qualifiés, tels que les pompiers, les serre-freins et les aiguilleurs, qui luttaient pour mettre fin à la discrimination à l'emploi et conserver leur travail. Lors de la Marche sur Washington, qui concrétisait l'idée initiale d'A. Philip Randolph, le BSCP a fait un don de 50 000 dollars.
La Fraternité n'était pas seulement un syndicat de travailleur·euses noir·es. C'était un mouvement : une institution pour le progrès économique et l'égalité sociale des Noir·es. Le syndicat incarnait la nécessité de fonder les droits civiques sur une perspective économique et une base ouvrière.
Transposer les expériences de 1925 à 2025 est dangereux et risqué. Le BSCP s'est appuyé sur un vaste réseau de la société civile au sein des communautés noires, qu'il a mobilisé pour amplifier et renforcer ses objectifs. Nous vivons dans une société beaucoup plus atomisée, où la vie associative est en déclin. Mais les individu·es continuent de s'engager dans des ligues sportives, des Églises, des associations de parents d'élèves et d'autres organisations. Les travailleurs et les travailleuses noir·es occupent toujours une place importante dans notre économie, des usines automobiles et des entrepôts aux services postaux et aux écoles publiques.
En février 2025, la section locale 100 du syndicat des Teamsters a organisé un événement dans le cadre du Mois de l'histoire des Noir·es dans les locaux syndicaux à Cincinnati, dans l'Ohio. Plus de 150 membres ont rempli la salle, dont beaucoup assistaient rarement aux réunions syndicales. Ce réseautage social a semé les graines d'une campagne en facteur de la signature d'un contrat menée par les employé·es de Zenith Logistics, un opérateur tiers de Kroger où la plupart des travailleurs/travailleuses sont noir·es et latino-américain·nes. Elles et ils ont rassemblé des questionnaires sur les contrats en plusieurs langues, ont porté des t-shirts « Will Strike if Provoked » (Nous ferons grève si nous sommes provoqué·es) et ont tous pointé en même temps devant la direction. Les employé·es ont obtenu un contrat avec de meilleurs salaires et des avantages sociaux qu'elles et ils aient jamais connus. Ont également été obtenues des clauses protégeant les employé·es contre les raids de l'ICE. Certain·es de ces membres deviennent aujourd'hui des dirigeant·es sur le terrain et ont fièrement participé à la convention des Teamsters for a Democratic Union.
On ne peut s'empêcher de voir en elles et en eux l'esprit de la Fraternité.
Paul Prescod, 12 juin 2025
Paul Prescod est rédacteur en chef adjoint du magazine Jacobin.
https://jacobin.com/2025/12/pullman-strike-bscp-randolph-civil-rights
Traduit par DE et PS
Publié dans Adresses n°17(page 56
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Saint ours !
Pendant que le monde continue de s'agiter autour d'un ballon ayant manqué son but, un enfant de cinq ans cherche encore son petit ours sous les décombres.
Dans ce bout de terre où se joue une fin du monde, le bruit des voix lointaines passe comme un vent sans chaleur. Au milieu de la poussière et des pierres d'un paysage apocalyptique, les mains de l'enfant fouillent.
Elles fouillent encore, s'arrêtent, reprennent, s'enfoncent, ressortent vides. Elles recommencent, cherchent encore, lentement.
Anis, son petit ours, lui avait été offert par son père pour ses deux ans. Aucune fin du monde ne se profilait alors. C'était un ours brun, doux, rassurant, charmant, toujours présent. Quelques jours après l'avoir accueilli, l'enfant ne savait toujours pas comment l'appeler. « Son nom devait être ce qu'il est », disait le père, « un Anis », un beau mot arabe pour dire un compagnon.
Dès lors, l'enfant se mit à crier le nom de son petit ours dans toute la maison, dans la rue, puis dans le quartier. Désormais, Anis n'appartenait qu'à lui. Le père ajouta qu'il ne fallait pas s'inquiéter, « Anis sera ton compagnon de route pour la vie, à toi seul ». Depuis ce jour, l'enfant et son compagnon ne se quittaient plus. Ils dormaient ensemble, mangeaient ensemble, jouaient ensemble. Ils couraient, tombaient, puis se relevaient ensemble.
Anis était devenu son ami et son confident. Un soir, la mère interdit à l'enfant de regarder un match de football à la télévision. Le père, lui, se montra plus indulgent. Pour elle, un enfant de deux ans ne deviendrait ni grand médecin, ni grand ingénieur, en veillant trop tard, même pour une finale de coupe d'Afrique. Ce soir-là, dans son lit, l'enfant pleura, serré contre Anis, et lui confia son chagrin. Anis, les yeux grands ouverts, sembla donner raison à la mère. Alors l'enfant le lança contre le mur, puis le reprit aussitôt dans ses bras, en murmurant des excuses. La douleur d'avoir blessé son compagnon de route dépassait désormais toute autre peine.
Exactement un jour avant ses trois ans, en ce jour noir du mois d'octobre, une boule de feu tomba du ciel. Elle coupa le temps en deux. Elle sépara ceux qui s'aimaient. La maison devint poussière, les cris devinrent silence. Le père disparut. La petite voisine aussi. Le vieillard d'en face aussi. Anis aussi. L'enfant ouvrit les yeux sur des bouts de corps, beaucoup de corps sans vie.
Pourquoi le sien et celui de sa mère avaient ils survécu ? Une question sans réponse. Il se la poserait, une fois grand. Pour l'instant, une seule urgence existait. Grandir vite pour retrouver Anis.
Pour distraire le petit, la maman fabriqua un nouveau jouet. Elle rassembla des chiffons trouvés sur les routes qu'elle traversait avec ce qu'il restait de la famille, des cousins, des voisins. Elle en fit une boule douce et légère. Un ballon que l'enfant frappait lorsque le ciel se permettait encore d'envoyer sa lumière. Le ballon de chiffons se hasardait parfois parmi les bouts de corps. La nuit venue, pour effacer de sa mémoire les corps sans vie, l'enfant serrait le ballon contre sa poitrine, et le sommeil arrivait.
À chaque réveil, les visages se modifiaient. Des amis d'hier s'effaçaient, d'autres apparaissaient, les noms se confondaient, le temps poursuivait sa course folle, et lui, grandissait. Dans cette vie de survie devenue son quotidien, il grandissait à vue d'œil. Mais rien n'effaça de sa mémoire son compagnon de route. Son regard mêlait une tristesse silencieuse à une espérance tenace.
Pour le consoler, sa mère, avec une voix fatiguée, lui racontait une histoire. Elle disait qu'Anis était parti dans le nord rendre visite à sa mère qui lui manquait. Elle disait qu'elle était gravement malade. Anis, petit ours bien élevé, voulait rendre un dernier hommage à celle qui l'avait mis au monde. La mère racontait aussi qu'une boule de feu était un véhicule spécialement conçu pour transporter les petits ours. Elle promettait à son enfant qu'Anis reviendrait un jour. Il aurait tardé à rentrer parce qu'il faisait le chemin à pied. « Tu sais, les boules de feu ne font que des allers simples vers le nord », disait-elle, le plus sérieusement du monde.
L'enfant écoutait sa mère avec l'air de celui qui croit encore. Il souriait lorsqu'elle transformait les boules de feu en véhicules conçus pour transporter les petits ours. Il souriait un peu moins lorsqu'elle associait les boules aux anges. D'après elle, ce sont des créatures célestes bannies du Paradis pour rébellion, converties en moyens de transport aériens pour racheter leurs fautes. Il leur arrivait parfois, précisait-elle, de confondre les petits ours et leurs maîtres, mais cela ne devrait plus se reproduire. Le temps de la confusion, insistait-elle, touchait à sa fin.
Mais l'enfant ne comprenait pas pourquoi sa mère lui répétait la même fable. Il voyait bien qu'elle se laissait gagner, doucement, par son imaginaire. Il ignorait, par ailleurs, que quelque chose, dans son ventre, grandissait, mais trop lentement. Un frère ou une sœur hésitait à venir au monde pour échapper à la confusion.
Un jour, l'enfant se réveilla sur les cris de sa mère. Au milieu d'une tente, il lui tenait les deux mains, de toutes ses forces, pour l'aider à se délivrer de la mort qui logeait dans son ventre. Quand la voisine arriva pour donner un coup de main, la mère souriait déjà. Elle recommença à raconter l'histoire des anges déchus. Puis le sommeil gagna ses yeux trop fatigués.
Lorsque la famille, ou ce qu'il en restait, revint au nord après deux ans de déroute, l'enfant ne reconnut pas son quartier. L'immeuble de sa maison s'était effondré. Il n'y avait plus de portes ni d'escaliers, seulement des murs et des plafonds brisés, éventrés. Des souvenirs écrasés.
À cinq ans, l'enfant agissait comme s'il en avait dix. Chaque matin, il partait à la recherche de son petit ours, comme son père, jadis, partait au travail. À son retour, il s'occupait de sa mère. Il lui apportait de l'eau et un peu de pain que la nouvelle voisine faisait de ses mains. Mais, dès qu'il le pouvait, il fouillait les décombres. Il soulevait les pierres légères, une à une. Il leur parlait à voix basse. Dès qu'un trou se dessinait entre deux pierres, de tout son être, il appelait Anis, avant d'y glisser son corps.
Le nord était devenu une montagne de ruines. Une montagne cachant tous les disparus du monde. Parmi eux, l'enfant en était certain, dormait encore son petit ours. Il s'était juré que, le jour où il poserait enfin la main sur lui, ils reprendraient la route ensemble pour aller loin, très loin. Loin des ballons de chiffons qui traînent parmi les bouts de corps.
Mohamed Lotfi
22 Janvier 2026
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Mouloud ouvre son kebab au Groenland !
( Le réchauffement climatique aiguillonnant les conquêtes prédatrices sur l'Île du Groenland, Mouloud saisit l'opportunité pour lancer son projet Kebab dans l'Arctique )
– Viens par-là Klibou, tu risques de t'égarer dans l'immensité !
( Le chien aboie nerveusement )
- Du calme Klibou ! Oui, j'ai compris. Une silhouette à l'horizon.
– Waaw, waaw !
- Même ton Waaw a un accent kabyle. Y a même pas d'orthophoniste dans ce désert glacial. Mais… ? Grand Dieu ! Que vois-je ? Blond Blond ! Pas le chanteur éploré qui assumait son albinisme. L'autre, le nouvel Empereur ! Que dis-je ? Empereur ? Non ! Le Boutiquier. Ben quoi ? Le Monde est devenu sa boutique. N'est-ce pas Klibou ?
- (Le chien boude)
- J'en étais sûr ! L'odeur irrésistible de mon Kebab.
– Hello everybody !
- « Makach »* everybody, Monsieur le Président ! Y a Klibou et moi. Et c'est tout un honneur de vous accueillir comme premier client. Attention ! Klibou n'aime pas qu'on lui rabat les oreilles. Il défend son territoire farouchement.
– Beautiful dog !
( Tu vas voir la note comment elle va être beautiful ) susurre Mouloud.
- Alors Monsieur le Président ? Avant de vous délecter de mon Kebab, quel bon vent vous amène au Groenland ?
- L'espace et le grand air.
– J'en étais sûr. Vous ressourcer, c'est ce qu'il vous faut, Monsieur le Président. L'american dream allie Finance, Cataclysme géopolitique, Dilatation capitaliste immensurable, Jurisprudence inique, Détentions arbitraires des chefs d'Etats vulnérables, Colonialisme despotique new wave, et j'en passe… Ça mérite une bouffée d'oxygène !
- Je n'aime pas le mot Colonialisme ! Dites business, conquête, Ok ?
– D'accord, Monsieur le Président.
– Donald, Donald !
- Familiarité ? Je euuu…
- Si ! Je vous l'autorise. Y a personne.
(Mouloud lui sert le Kebab avec Ras el Hanout** et un thé fumant )
– Alors Donald, t'as mis la Planète à contre-poil, à ton âge avancé ?
– Un Président doit donner du relief à son investiture à tout moment !
– T'as fait fort, Donald ! Fort ! Le Monde n'a d'yeux que pour toi. Rien ne se décide sans toi. La Warner Bros est prête à mettre le paquet pour un Biopic à ton honneur.
– T'as pas de Ketchup ?
- Essaye Ras el Hanout ! Excellent pour la longévité.
– Hum ! Divin !
- Eh Donald, de toi à moi, tu vas continuer dans ton délire à mettre tout le monde sous ta botte ? Et puis c'est une drôle de manière de renverser la table. L'Europe et son fer de lance Macron - absorbé par son nombrilisme avarié - s'écrasent lamentablement. Tu déstabilises leur prédation !
– Rapports de force, Mouloud !
- A Guteres, il ne reste qu'un souffle atone pour balbutier : « L'ONU est au bout de l'effondrement ! ». Joseph Borel et Karim Khan ont les mains liées face aux Puissants occidentaux dont vous êtes le redoutable protagoniste.
( Trump déglutit malaisément et rebondit )
– La Puissance détient une force magique, my friend : Celle de casser la Légitimité d'une Institution Internationale !
- Et de diaboliser les Nationalistes !
- Les ennemis des grandes Démocraties, Mouloud.
– Démocraties pirates !
- Attention ! Je vais me fâcher.
– Un Républicain doit prendre de gré la critique, Donald ?
– Ok !
- Eh Donald, ton dernier sursaut hégémonique a mis en état d'alerte les deux géants (Chine, Russie). Ils sont à présent trois, avec l'Iran, à avoir le doigt sur la gâchette !
– Mais ! C'est quoi ces balivernes. L'équipage d'Abraham Lincoln avait besoin de s'affranchir du désœuvrement. La virée au Golfe persique était le choix idoine.
– Et le Groenland ?
- Ah, j'y tiens ! Pour la Sécurité de mon pays !
– La Souveraineté de l'île polaire peut vous coûter cher, Donald.
– It doesn't mater !
- La prochaine étape ça sera quoi, alors ?
- (Silence).
– Moi, je l'sais !
- Je t'écoute fouinard.
– Mettre la main sur le Système Solaire et décréter des droits de douanes spatiales sur les satellites, les sondes, les vols habités… ?
– Oh, Mouloud ! Viens dans mes bras, viens ! Bisous, mon brave ! JD.Vance, Stephen Miller, notez le bien ! : Mouloud parmi nous !
- Douga ! Douga***, Donald !
– Quoi ?
- Vous vous êtes engagé dans une aventure expansionniste aux effets néfastes sur votre santé. Même les pingouins se sont alarmés sur le fait que vous piquiez du nez à maintes reprises pendant les réunions à la Maison Blanche.
– Et alors ?
- Alors, Mouloud vous relaie l'info médicale d'une récente étude attestant qu'un manque de sommeil génère des insuffisances cardiaques et des AVC ! A votre âge, je réfléchirais à deux fois, Donald.
– Et le Groen… ? Moi qui pensais que la Suprématie insufflerait un deuxième souffle !
– Eh Donald, God bless Ras el Hanout !
Omar HADDADOU Février 2026 * y a pas ** Mélange d'épices *** lentement .
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
gauche.media
Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.











