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Vous êtes chaleureusement invités au lancement...

10 février, par PTAG ! —
Vous êtes chaleureusement invités au lancement du livre Avant d'en arriver là, essai choral sur le péril fasciste Le jeudi 12 février 2026, à partir de 17 heures à la (…)

Vous êtes chaleureusement invités au lancement du livre Avant d'en arriver là, essai choral sur le
péril fasciste

Le jeudi 12 février 2026, à partir de 17 heures à la librairie Pantoute,1100 rue Saint Jean, Québec

David Murray et Pierre Mouterde —les initiateurs de ce projet d'échanges pluriels entre progressistes
québécois à propos de la montée de l'extrême-droite— seront là, accompagnés de deux des
protagonistes de la conversation chorale qui en a découlé : Catherine Dorion et Maxim Fortin.
On y présentera le livre, mais aussi discutera ensemble tant de la présence ou non au Québec d'un
péril fasciste que des manières que nous aurions de nous y opposer.

On vous y attend nombreux !

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Éditorial : une autre résistance est possible face à Trump

9 février, par Phoebé Boisclair-Fleury
Phoebé Boisclair-Fleury Ces derniers mois, nous assistons à une certaine distanciation des chefs d’État, notamment des pays occidentaux, face aux États-Unis et à Donald Trump. (…)

Phoebé Boisclair-Fleury Ces derniers mois, nous assistons à une certaine distanciation des chefs d’État, notamment des pays occidentaux, face aux États-Unis et à Donald Trump. Le forum économique mondial à Davos de janvier en est une bonne démonstration. Ces postures peuvent marquer le cours des (…)

Lancement du Collectif québécois vers le FSM 2026

9 février, par Hassan El-Khansa
Hassan El-Khansa Le Collectif québécois vers le FSM 2026 a tenu une première séance d’information en ligne le 4 février pour promouvoir la 17e édition du Forum social mondial (…)

Hassan El-Khansa Le Collectif québécois vers le FSM 2026 a tenu une première séance d’information en ligne le 4 février pour promouvoir la 17e édition du Forum social mondial (FSM) qui aura lieu à Cotonou au Bénin du 4 au 8 août 2026. En amont de la rencontre, plusieurs organismes se sont (…)

Janvier, un mois de bouleversement qui met la table pour 2026

9 février, par Comité éditorial
Chaque mois, l’équipe éditoriale de L’Étoile du Nord publiera un résumé de l’actualité pour aider à comprendre ce qui se passe dans un monde chaotique, alors que le système (…)

Chaque mois, l’équipe éditoriale de L’Étoile du Nord publiera un résumé de l’actualité pour aider à comprendre ce qui se passe dans un monde chaotique, alors que le système médiatique… Source

Les liens invisibles

9 février, par Marc Simard
C’est décembre et l’hiver qui s’installe pour de bon de l’autre côté du mur de la chambre. Un renouveau de ce cycle que nous connaissons bien ici avec son lot de traditions (…)

C’est décembre et l’hiver qui s’installe pour de bon de l’autre côté du mur de la chambre. Un renouveau de ce cycle que nous connaissons bien ici avec son lot de traditions annuelles et de gestes typiquement saisonniers. Pour les sens, c’est le retour du vent qui pique, des narines gelées et des (…)

Cuba : si l’île tombe, nos espoirs aussi – Manuel Medina

9 février, par Rédaction-coordination JdA-PA
Manuel Medina, traduit de l’espagnol par Bernard Tornare, pour Investigaction Trump et son lieutenant Marco Rubio veulent anéantir tout vestige de socialisme et de souveraineté (…)

Manuel Medina, traduit de l’espagnol par Bernard Tornare, pour Investigaction Trump et son lieutenant Marco Rubio veulent anéantir tout vestige de socialisme et de souveraineté à Cuba. Et ils y parviendront si nous les laissons faire. Malgré les menaces de Donald Trump, l’île qui ne se rend pas (…)

À la Galerie l’Articule, le 20 février à 17h, rencontre avec Emmanuel Dror, auteur de La fierté de Gaza

8 février, par Rédaction-coordination JdA-PA
Entrevue d’Emmanuel Dror, réalisée par Vincent Gay pour Contretemps À l’occasion de la tournée d’Emmanuel Dror au Québec pour présenter son livre La Fierté de Gaza, nous (…)

Entrevue d’Emmanuel Dror, réalisée par Vincent Gay pour Contretemps À l’occasion de la tournée d’Emmanuel Dror au Québec pour présenter son livre La Fierté de Gaza, nous publions une entrevue de l’auteur faite par le site Contretemps. Deux activités sont annoncées, une à la Livrerie le mercredi (…)

Justice et vérité pour El Hacen Diarra

7 février, par Jan Torras Griso
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Jan Torras Griso depuis Paris El Hacen, un Mauritanien de 35 ans vivant dans le XXe arrondissement de Paris depuis 7 ans, est sorti de son foyer pour jeter les poubelles. Il croise des policiers qui le soupçonnent de «rouler un joint de cannabis». Selon leur témoignage, il aurait refusé les (…)

Solidarité internationale : Quand la jeunesse réinvente l’apprentissage par le mouvement

7 février, par Rédaction-coordination JdA-PA
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Biaba Maùwa Mchumbe* C’est ici, à Paris, au cœur de l’hiver, que s’est tenu le Grand Week-end Engagé.e.s et Déterminé.e.s (WEE&D) du 30 au 31 janvier. Si l’événement promettait d’aborder des enjeux importants, comme la solidarité internationale, la méthode, elle, a été une véritable (…)

Comment la gauche doit répondre aux menaces de Trump contre le Canada ?

7 février, par Archives Révolutionnaires
Archives Révolutionnaires a traduit cet article publié par le collectif Tempest. Face à la vague de soutien à l’administration libérale de Mark Carney et son appel à l’unité (…)

Archives Révolutionnaires a traduit cet article publié par le collectif Tempest. Face à la vague de soutien à l’administration libérale de Mark Carney et son appel à l’unité nationale, le texte met de l’avant un « gros bon sens socialiste » en matière stratégique. Ceci implique de construire une politique de classe autonome et internationale, sans soutien aux États bourgeois et aux patrons.


par David Camfield

La récente menace de Donald Trump d’imposer des droits de douane de 100 % au Canada si celui-ci concluait un accord avec la Chine a ravivé les inquiétudes, au sein de l’appareil d’État canadien, face aux méthodes de pression de l’administration « America First ». Certains redoutent même qu’il puisse un jour tenter de concrétiser ses anciennes déclarations sur une intégration du Canada aux États-Unis.

Cette crainte peut aisément pousser des gens à soutenir le gouvernement fédéral libéral de Mark Carney qui a promis de « jouer du coude » contre l’administration Trump, malgré son programme d’austérité contre les services publics et les travailleurs qui les assurent, son appui à l’expansion des industries extractives, ses politiques anti-migrants et la hausse massive des dépenses militaires. Pour traverser cette période politique agitée, la gauche a besoin d’une boussole claire.

Même si Trump ne mettra probablement pas sa menace tarifaire à exécution, il faut s’attendre à d’autres tentatives — de sa part ou d’un futur gouvernement MAGA — d’utiliser la pression économique pour imposer ses conditions à Ottawa. Face à cela, comment la gauche doit-elle répondre aux guerres commerciales et aux tensions économiques entre les deux pays ?

John Clarke résume notre orientation de base :

La classe ouvrière agit dans un monde dominé par ses adversaires de classe. Elle n’a pas créé les rivalités entre États ni tracé leurs frontières, mais doit défendre ses intérêts dans ce cadre contraignant. Les travailleurs n’ont rien à gagner d’une guerre commerciale et n’ont pas à sauver le capitalisme canadien. Leur position devrait être guidée par l’hostilité envers « leurs » capitalistes et par une solidarité active avec les travailleurs des États-Unis et du Mexique.

Aux États-Unis comme au Mexique, il faut privilégier le même point de vue : l’hostilité contre les patrons et bâtir une solidarité de classe par-delà les frontières. Il nous faut une solidarité ouvrière internationale, et non la compétition ! Notre camp doit se bâtir dans l’animosité envers « nos capitalistes » et une ferme solidarité envers les travailleurs des États-Unis et du Mexique.

Soutenir « nos » entreprises et « notre » gouvernement dans la concurrence internationale mène presque toujours à une dégradation des salaires, des conditions de travail, des droits sociaux et environnementaux — en plus de nouvelles attaques aux droits des peuples autochtones. Dès que nous acceptons l’objectif capitaliste, tout ce qui fait obstacle à l’augmentation du profit est présenté comme un problème. La fièvre nationaliste attise plutôt la suspicion et souvent le racisme envers celles et ceux jugés « non patriotes » ou « étrangers ».

L’approche des libéraux fédéraux face à l’administration Trump, « bien qu’elle soit présentée comme une alternative à la domination américaine… reflète en fait des éléments centraux du trumpisme. Elle propose une économie militarisée qui exigera le démantèlement des services sociaux, d’éducation et de santé », comme le soulignent James Cairns et Alan Sears. Toute politique de gauche significative doit s’y opposer et s’organiser contre cela, en « refusant de reproduire le programme de Trump de militarisation, d’extraction des ressources et d’attaques contre les travailleurs ».

On ne répètera jamais assez que le rôle de la gauche n’est pas d’aider les propriétaires d’entreprises canadiennes ou peu importe qui siège à Ottawa. Notre tâche est plutôt de renforcer les syndicats et les mouvements sociaux pour défendre le peuple contre les patrons, en plus de se battre pour un meilleur monde, avec l’objectif ultime de révolutionner la société qu’ils gouvernent. Nous ne devrions pas proposer de mesure pour contribuer à la gestion du capitalisme. Au contraire, « la gauche doit développer et défendre une vision politique et économique alternative », comme le soutient Todd Gordon.

En période de crise économique, cela signifie défendre de meilleurs soutiens au revenu pour les travailleurs licenciés, contester les fermetures d’usines et s’inspirer d’exemples comme celui des travailleurs d’Ex-GKN en Italie, qui ont occupé leur usine et luttent pour la reconvertir en coopérative produisant des biens écologiques.

Il faut aussi revendiquer des emplois publics stables et bien rémunérés dans le cadre d’un Green New Deal radical, tout en promouvant des réformes qui réduisent les injustices sociales et écologiques. Dans les mots de Gordon : « un tel programme […] ne peut être réalisé que si nous développons une stratégie centrée sur la lutte de masse et seulement si nous refusons de limiter notre horizon collectif à la défense du Canada ». Voilà comment la gauche devrait répondre à l’intimidation économique des États-Unis. Mais qu’en est-il d’éventuelles tentatives futures des États-Unis d’annexer le Canada ?

La première chose à dire est que, malgré les rodomontades de Trump, il est très improbable que les États-Unis tentent d’annexer le Canada. Une annexion présenterait de nombreux inconvénients pour un gouvernement MAGA, même si le Canada obtenait un statut semblable à celui de Porto Rico, où les citoyens ne peuvent pas voter aux élections américaines. Les dirigeants MAGA ne voudraient certainement pas près de 30 millions de nouveaux électeurs admissibles, dont la plupart soutiendraient l’assurance maladie publique, le mariage entre personnes de même genre, le droit à l’avortement, les droits trans et d’autres droits que l’extrême droite déteste. Agiter la peur d’une invasion et d’une annexion américaines a des effets néfastes : cela attise le nationalisme canadien et rend les gens plus enclins à accepter tout ce que le gouvernement d’Ottawa prétend nécessaire pour le bien du Canada.

Un scénario moins improbable que l’annexion — mais tout de même peu vraisemblable — serait une tentative américaine future d’imposer une forme d’arrangement politique sans annexion formelle qui limiterait juridiquement les marges de manœuvre du gouvernement d’Ottawa, plutôt que de s’appuyer seulement sur la pression économique.

Même si ces scénarios sont peu probables, la gauche doit avoir une orientation à leur sujet étant donné le nombre de personnes dans l’État canadien qui en parlent. Aux États-Unis, la réponse est évidente : s’opposer à toute tentative de domination politique du Canada — une forme d’agression impérialiste contre un partenaire subalterne.

Au Canada, il faut partir d’un constat : l’État canadien est un État capitaliste colonial de peuplement, fondé sur la dépossession des peuples autochtones. De plus, il s’agit d’un État construit sur la conquête de ce qu’on appelle aujourd’hui le Québec, qui ne dispose toujours pas pleinement de son droit à l’autodétermination dans une fédération multinationale. Malgré les dénégations nationalistes, le Canada est également une puissance impérialiste dans l’ordre mondial capitaliste. En témoigne le bilan des compagnies canadiennes dans le Sud global qui est largement condamnable.

Fort heureusement, plus de personnes à gauche comprennent aujourd’hui – au moins partiellement – que le pays dans lequel nous vivons agit comme un prédateur envers la majorité des peuples du monde — plus que durant les décennies 1960 à 1980, âge d’or du nationalisme de gauche canadien. C’est lorsqu’on considère le Canada par rapport à la puissance beaucoup plus grande située au sud que cette perspective se perd souvent.

Le premier principe socialiste pertinent ici est que, dans les conflits entre puissances impérialistes comme les États-Unis et l’État canadien, la gauche ne devrait soutenir aucun des deux camps. Ce qui est vrai des conflits entre les États-Unis et la Chine ou la Russie pour les ressources et l’influence politique l’est aussi des conflits entre les États-Unis et l’État canadien.

Du point de vue de la classe ouvrière et des personnes opprimées à l’échelle mondiale, de tels conflits ne peuvent être que nuisibles. S’aligner sur les dirigeants canadiens dans leurs différends avec les États-Unis se fait toujours au détriment des travailleurs d’ici. Comme le dit le proverbe swahili : « Quand les éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre. »

Cela signifie que la gauche ne devrait pas défendre la « souveraineté canadienne ». Les gens ordinaires ne dirigent pas l’État canadien — ce sont les propriétaires des grandes entreprises et les hauts responsables de l’État qui constituent la classe dominante. La « souveraineté canadienne », c’est leur pouvoir, pas le nôtre. Elle s’exerce au détriment des nations autochtones, du Québec et des travailleurs de toutes les nations concernées.

S’opposer à l’annexion — l’intégration forcée d’un pays dans un autre — est aussi un principe socialiste. Il ne s’agit pas de défendre les États-nations, leurs frontières, leurs drapeaux ou leurs mythes. Toute personne opposée au pouvoir du capital devrait être internationaliste et viser à construire la solidarité entre les travailleurs de toutes les nations. L’opposition à l’annexion est une question démocratique fondamentale : la fusion de pays ne devrait se produire que lorsque les populations concernées décident démocratiquement de s’unir.

Toute tentative future des États-Unis de dominer directement l’État canadien — en modifiant la relation entre deux États aujourd’hui indépendants — ou de l’annexer devrait être combattue par la gauche. Pourquoi ? Parce que ses effets concrets incluraient davantage d’attaques contre les programmes sociaux, les droits syndicaux, les droits à l’égalité et d’autres acquis issus des luttes passées. Bien qu’insuffisants du point de vue socialiste, ces acquis sont, pour la plupart, plus solides au nord de la frontière canado-américaine qu’au sud.

De nombreux travailleurs, femmes, personnes queer, trans et racisées vivant au nord de la frontière savent que leurs conditions sont pires aux États-Unis. Ils ne veulent pas vivre dans un pays dirigé par le Parti conservateur du Canada, qui apprécie plusieurs aspects de la politique MAGA même s’il la juge en partie excessive. Ils ne veulent surtout pas vivre dans un pays encore plus subordonné aux États-Unis (ni dans des États-Unis élargis). La peur d’une détérioration de leurs conditions de vie peut facilement les pousser vers la feuille d’érable et soutenir les libéraux comme politique du moindre mal.

La gauche devrait répondre à cette peur en s’organisant contre ce que font aujourd’hui les libéraux pour gérer le capitalisme et en popularisant un programme alternatif radical. Mostafa Henaway a raison :

La question stratégique est maintenant de savoir comment construire une résistance de masse, multiraciale et ouvrière à Carney, à l’échelle requise, capable d’une confrontation soutenue.

Nous devrions aussi nous opposer, de manière internationaliste, à toute tentative future d’un gouvernement américain d’extrême droite d’imposer une domination directe ou une annexion. Si les États-Unis faisaient un tel pas, les populations au nord de la frontière devraient se soulever contre cette agression par des manifestations de masse, des grèves et des occupations, et lutter pour une société meilleure — non pour défendre le statu quo — tout en appelant celles et ceux aux États-Unis qui s’opposent à l’extrême droite à faire de même. Une telle opposition ne doit pas impliquer d’alliance avec les dirigeants canadiens. Elle devrait au contraire être menée dans un esprit internationaliste, pour un monde où les gens ordinaires peuvent s’épanouir — un monde de liberté et de rationalité écologique. Nos alliés sont les gens ordinaires aux États-Unis et ailleurs qui combattent l’extrême droite et le déclin du capitalisme libéral qui l’alimente.

Affaire Sosa Orantes : le Canada se dérobe face aux crimes contre l’humanité

7 février, par Communiqué des réseaux
Communiqué d’Avocats sans frontières Québec, le 6 février 2026 — Avocats sans frontières Canada (ASF Canada) déplore le choix des autorités canadiennes de ne pas engager de (…)

Communiqué d’Avocats sans frontières Québec, le 6 février 2026 — Avocats sans frontières Canada (ASF Canada) déplore le choix des autorités canadiennes de ne pas engager de poursuites criminelles à l’encontre de Jorge Vinicio Sosa Orantes, alors qu’il a tous les outils pour le faire. Cet ancien (…)

Dans les manifestations en Iran, entre répression et ingérence étrangère

7 février, par Southern Ontario Committee
Le début de la nouvelle année a été marqué par près de trois semaines de manifestations de grande ampleur en Iran. Des centaines de milliers de personnes auraient pris la… Source

Le début de la nouvelle année a été marqué par près de trois semaines de manifestations de grande ampleur en Iran. Des centaines de milliers de personnes auraient pris la… Source

La remarchandisation discrète du logement social dans le logement abordable et hors marché

7 février, par Rédaction

L’article de Véronique Laflamme et de François Saillant publié dans ce numéro[1] retrace l’histoire récente du financement du logement que l’on voulait financièrement accessible, et qui devait répondre aux besoins que le secteur privé était à lui seul incapable de satisfaire. Ce type de logement a longtemps été associé au modèle du logement social qui a depuis laissé sa place à celui du logement abordable, et auquel s’est récemment ajouté celui du logement hors marché. L’autrice et l’auteur soulignent que cette évolution est source d’une grande confusion, puisque les différentes appellations que l’on emploie aujourd’hui presque indistinctement et qui peuvent facilement passer pour des synonymes traduisent en réalité une transformation discrète, mais profonde, dans l’orientation des politiques publiques de soutien au logement. Ainsi, loin de se résumer à une simple évolution terminologique, le passage du logement social au logement abordable et hors marché résulte, plus fondamentalement, du virage néolibéral entrepris par les différents paliers de gouvernement, à partir des années 1990, dans le but de redéfinir le rôle de l’État dans ce secteur d’activité au profit du marché. Ce changement a pour effet de fragiliser les avancées en matière de démarchandisation du logement que des luttes populaires étaient parvenues à faire intégrer au modèle du logement social.

Le logement social se démarque en effet des deux formes qui lui ont succédé par son plus faible degré d’exposition au marché et au capitalisme. Son remplacement par le logement abordable et hors marché a donc aussi remis à l’avant-plan la question ancienne de la place du marché dans la réponse aux problèmes dont il est lui-même la cause. D’une certaine manière et à différents degrés, ces deux nouvelles formes résidentielles marquent le retour des logiques marchandes et rentières dans un secteur d’activité dont on avait auparavant jugé nécessaire de les exclure et auxquelles l’État avait encore l’ambition d’offrir une alternative.

Le problème de la propriété rentière pour le capital

Le marché de l’habitation est depuis longtemps au cœur des débats concernant sa capacité à répondre adéquatement aux besoins de la population. Ces débats ont gagné en importance au tournant du XXe siècle alors que les conditions de vie dans les villes industrielles étaient devenues un objet de préoccupation et d’insatisfaction grandissantes, au point où les pouvoirs publics, au départ récalcitrants, ont dû se résoudre à intervenir dans ce secteur d’activité[2]. Les gouvernements ont certes été poussés à agir par des luttes populaires, mais aussi par une mobilisation importante au sein de l’élite de l’époque qui se montrait de plus en plus critique à l’égard du laisser-faire qui avait prévalu jusque-là dans le marché de l’habitation. Cette élite ne mettait pas directement en cause le principe de l’intégration du logement au marché, mais plutôt la déconnexion de ce marché des besoins du capitalisme industriel qui était en plein essor. Si les gouvernements devaient intervenir, ils devaient le faire de manière à harmoniser le fonctionnement du marché résidentiel avec les exigences de l’économie capitaliste. Ce principe a contribué de manière importante à structurer le champ des politiques du logement et à circonscrire le rôle que les pouvoirs publics seront appelés à jouer dans ce secteur d’activité.

Au risque de simplifier un peu, la déconnexion dénoncée par la frange réformiste de la bourgeoisie de l’époque tenait au fait que le marché de l’habitation était composé d’une multitude de propriétaires qui protégeaient avant tout leurs intérêts personnels et qui ne contribuaient pas, ou très peu, à la croissance économique, puisque leurs revenus provenaient de leur seule capacité à prélever, sous forme de rente, une partie de la richesse créée par les travailleuses et travailleurs et par les entreprises qui louaient et faisaient usage de leurs immeubles. Les rentiers étaient ainsi accusés de se comporter en parasites se préoccupant davantage de maximiser leurs revenus que des conditions économiques globales qui pourtant faisaient leur fortune. Cela les incitait, par exemple, à mettre en marché des logements insalubres, précaires et mal adaptés à la reproduction de la main-d’œuvre industrielle, et à exiger des loyers sans considération pour la pression qu’ils pourraient exercer sur le niveau des salaires, et donc des profits. On reprochait aussi aux rentiers de spéculer sur la valeur des terrains. Cela pouvait les conduire à en faire un usage mal avisé et incompatible avec l’essor d’une véritable industrie de la construction résidentielle et avec le développement cohérent des villes, qui exigeaient tous deux davantage de prévisibilité et de coordination[3].

Ainsi, d’un point de vue proprement capitaliste, le principal problème du marché du logement relevait surtout de sa dimension rentière et des risques auxquels elle exposait l’économie et la société lorsqu’elle était laissée à elle-même et devenait sa propre raison d’être. Les premières politiques publiques résidentielles adoptées à partir des années 1940 s’attaqueront à ce problème en tentant de contenir les effets potentiellement nuisibles de la rente sans pour autant l’abolir. Le logement social fera partie des solutions proposées, mais de façon marginale, puisque comme nous le verrons, il comportait la possibilité d’une rupture trop importante avec la logique de la rente et du marché que l’on souhaitait néanmoins préserver. Les plus importantes politiques, encore à ce jour, viseront à mettre la rente au service du capital en soutenant la création de deux grands secteurs d’activité, soit la finance résidentielle (composée des banques et plus tard des fonds d’investissement immobilier) et la promotion immobilière. Ces deux secteurs d’activités, qui sont aujourd’hui des piliers du marché de l’habitation, ont donné naissance à une industrie de la construction, d’abord spécialisée dans les maisons unifamiliales de banlieue, au sein de laquelle la rente n’était plus un frein, mais un facteur d’expansion du capital[4]. Les gouvernements interviendront également dans le marché de la location résidentielle, où la rente demeure la forme dominante de revenu. Cette fois, leur objectif était d’encadrer les rapports rentiers en introduisant des limites juridiques au droit de propriété, comme le droit des locataires au maintien dans les lieux et le contrôle des augmentations de loyer. Ces limites, qui n’ont jamais été pleinement efficaces, encore moins depuis le début des années 2000, visaient néanmoins à éviter les conditions abusives que les rentiers imposaient aux locataires dans les villes dont l’économie reposait par ailleurs en grande partie sur une main-d’œuvre qui n’avait pas accès à la propriété[5].

Enfin, afin de répondre aux besoins des ménages que la nouvelle industrie et le marché ne parvenaient toujours pas à loger convenablement, le gouvernement fédéral a, tel que le réclamaient de nombreux groupes de la société civile, créé les premiers programmes de logements sociaux. Il faudra attendre la fin des années 1940 pour que soient lancés les premiers chantiers, et le début des années 1960 pour que ceux-ci gagnent en importance. Conçus comme une mesure résiduelle destinée à compléter l’offre résidentielle privée plutôt qu’à lui faire concurrence[6], les logements sociaux présentaient une réponse tout à fait différente aux problèmes de l’époque. Sans abolir les revenus de la propriété (la rente), ils en éliminaient la portion lucrative et en limitaient considérablement l’exposition au marché et au capital. Ils constituaient en ce sens une forme de logement démarchandisé.

À des degrés divers, on retrouvait dans les premières formules de logements sociaux quatre caractéristiques qui participaient de leur relative démarchandisation. Premièrement, ils étaient soustraits au régime dominant de la propriété privée. Ils étaient soit de propriété publique, dans le cas des HLM (habitations à loyer modique), ou communautaire, dans les cas des coopératives et des OBNL (organismes à but non lucratif), et n’avaient pas de vocation lucrative. Ils n’étaient pas non plus destinés à la revente. Deuxièmement, les logements sociaux devaient respecter la capacité de payer des ménages qui devaient y habiter. Pour ce faire, les loyers d’une bonne partie d’entre eux étaient établis à 25  % des revenus des locataires. La référence pour fixer le coût mensuel de ces logements ne devait donc plus être les prix en vigueur dans le marché de la location privée, mais le niveau des salaires ou des revenus[7]. Troisièmement, pour qu’une telle méthode de calcul des loyers soit viable, il fallait également que ces derniers soient relativement indépendants des coûts d’exploitation de l’immeuble. C’est pourquoi, comme c’est le cas dans les HLM aujourd’hui, il était prévu que l’État subventionnerait les déficits d’exploitation des immeubles dans l’éventualité où les revenus générés par les loyers ne suffiraient pas en à couvrir tous les frais d’entretien et de gestion. Cette mesure avait ainsi pour effet de diminuer l’exposition du logement social à l’évolution des prix dans l’industrie de la construction et à celle des taux d’intérêt exigés par les banques. Quatrièmement, le logement social se caractérisait également par la place qu’il accordait à la participation des locataires dans la gestion de leur immeuble. Dans le cas des HLM, cette participation n’a été obtenue qu’en 2002, à la suite d’une mobilisation de longue haleine soutenue par la Fédération des locataires de HLM du Québec[8]. Il n’en demeure pas moins qu’elle est devenue avec le temps un critère distinctif du logement social qui se démarque aussi du logement marchandisé par le fait qu’il n’est pas entièrement soumis à l’autorité d’un propriétaire unique, qu’il soit privé, public ou sans but lucratif.

Le virage vers le logement abordable

La fin des programmes fédéraux de logement social alors que s’amorçait l’offensive néolibérale au milieu des années 1990 et, plus récemment en 2022, la fin de la seule initiative provinciale en la matière (Accès-logis) ont pavé la voie à leur remplacement par des mesures de soutien au développement du logement dit «  abordable  ». La principale caractéristique du logement abordable est de rompre avec le principe du loyer démarchandisé calculé en fonction du revenu des locataires. Il lui substitue, en la généralisant, une méthode qui était déjà appliquée à une partie des logements coopératifs et communautaires et qui consiste à établir le loyer en fonction des médianes de marché[9]. Selon celle-ci, un logement est abordable lorsque son prix mensuel de location est légèrement inférieur au loyer médian du secteur où il se trouve[10]. Les seuils d’abordabilité se définissent désormais exclusivement en fonction des prix de marché et du niveau général de la rente. Si les loyers de marché augmentent, comme ce fut le cas au cours des dernières années, les critères d’abordabilité s’ajusteront également à la hausse, indépendamment du revenu des locataires et de leur capacité de payer. En vertu de ce principe, la mesure de l’abordabilité sera également différente d’un secteur géographique à l’autre. Ainsi, dans ce type de logement, le marché devient la référence et en établit la principale condition d’accès, comme dans le reste du secteur de l’habitation.

La généralisation de cette méthode de calcul des loyers au sein du logement abordable a rendu possibles deux autres mesures qui ont, elles aussi, eu pour conséquence d’exposer davantage le logement subventionné par l’État aux aléas du marché et des dynamiques rentières. Elle a d’abord permis de renforcer la tendance qui avait déjà cours consistant à confier aux organismes gestionnaires de logements l’entière responsabilité de leurs coûts d’exploitation, c’est-à-dire la totalité de leurs frais de gestion et de remboursement de leur dette, qui varient quant à eux en fonction du niveau des taux d’intérêt. Les projets de logements abordables deviennent alors plus vulnérables à l’évolution des prix dans l’industrie de la construction et aux exigences des institutions financières. Sans aide publique comparable à celle que l’on retrouve dans les HLM et qui permet de combler d’éventuels écarts entre les dépenses et les revenus, il devient effectivement plus difficile de résister aux loyers plus élevés et mieux ajustés aux tendances de marché autorisées par les programmes de logement abordable. D’ailleurs, constatant que les contraintes financières rencontrées par les promoteurs de logements abordables étaient de plus en plus importantes, en raison notamment de la hausse récente des taux d’intérêt, des coûts de construction et des terrains, le gouvernement du Québec a amendé son programme au printemps 2025 afin de rendre admissible au financement public une nouvelle catégorie de logements, les «  logements intermédiaires abordables  », dont les loyers peuvent atteindre 150  % des seuils d’abordabilité établis[11]. Un logement est alors considéré comme abordable même s’il se loue significativement plus cher que le prix de référence permettant d’établir son abordabilité. Les conditions de marché sont donc désormais le seul critère à prévaloir dans le calcul des loyers. Il ne s’agit plus de construire moins cher que le marché, mais de s’y adapter.

L’autre possibilité créée par le calcul des loyers en fonction du marché est celle de la participation du secteur privé au développement et à la gestion du logement abordable financé publiquement, et d’y introduire une dimension lucrative. Cette possibilité avait d’ailleurs été prévue dès la création de l’Initiative pour le logement abordable de 2001 et elle a par la suite été réaffirmée dans les autres programmes du même type, tant à l’échelle fédérale que provinciale. Cependant, les développeurs privés ont jusqu’ici été peu nombreux à répondre à l’appel.

En 2023, le gouvernement du Québec s’est alors tourné vers d’autres acteurs, des fonds d’investissement (le Fonds de solidarité FTQ et Fondaction CSN) et la Fédération des caisses Desjardins du Québec, afin qu’ils fournissent l’apport en capitaux privés recherché. Ces derniers se sont vu confier la gestion de 395 millions de dollars en subventions publiques, auxquels ils ajouteront de leurs propres fonds pour financer la construction de 3000 logements abordables, dont 2000 seront des logements locatifs (communautaires ou privés) et 1000 seront détenus en copropriétés (condos). Les ententes particulières que le gouvernement a conclues avec ces acteurs financiers prévoient non seulement qu’ils seront les gestionnaires des fonds publics investis dans la construction du logement abordable, mais aussi qu’ils seront responsables de leur attribution, c’est-à-dire de la sélection des projets et des promoteurs qui bénéficieront de ce financement, une tâche qui relevait jusqu’ici des pouvoirs publics. Il est difficile de chiffrer les bénéfices que les trois partenaires financiers du gouvernement tireront de ces ententes, car de telles informations ne sont pas rendues publiques. Il est donc aussi difficile d’en évaluer précisément les répercussions sur les loyers. Ces bénéfices seront cependant de deux ordres. D’une part, les deux fonds d’investissement et Desjardins obtiendront un rendement sur leurs investissements directs dans les projets financés. D’autre part, ils pourront également faire fructifier pour leur propre compte les fonds publics administrés pour l’État québécois, avant qu’ils ne soient distribués aux porteurs des projets retenus. Sans doute s’agit-il d’une façon de compenser les rendements moindres qu’ils réaliseront avec ces investissements qui visent à loger des clientèles moins rentables.

Le logement hors marché

Au cours des dernières années, l’appellation «  logement hors marché  » s’est ajoutée au lexique des solutions à la crise du marché de l’habitation et elle gagne en popularité. Tout comme le qualificatif «  abordable  », sa signification relève à priori d’une quasi-évidence selon laquelle il s’agirait d’un type de logement soustrait au marché, et donc à son influence. Cependant, les initiatives auxquelles le logement hors marché est associé sont plus ambigües quant à la rupture qu’elles opèrent véritablement avec ce dernier. À certains égards, tel qu’il est aujourd’hui promu, le logement hors marché est aussi marchandisé, sinon plus, que le logement abordable.

On doit la popularité de l’expression «  hors marché  » à des acteurs qui sont aux premières loges de la crise du logement et qui, constatant l’insuffisance des programmes publics actuels pour y répondre, proposent une «  troisième voie  » qui s’ajouterait au logement social et abordable, tout en étant moins dépendante du financement provenant des gouvernements fédéral et provincial. Les grandes villes comme Montréal et Longueuil, où les prix ont atteint des niveaux si élevés qu’il devient difficile d’y construire des logements abordables, même selon les critères des programmes actuels, sont d’importantes promotrices de cette alternative. Par exemple, la Ville de Montréal propose d’utiliser le contrôle dont elle dispose sur le domaine foncier pour retirer des terrains du marché et pour les mettre au service de sociétés paramunicipales ou d’entreprises d’économie sociale afin qu’elles y construisent du logement qui, à défaut de réunir toutes les caractéristiques du logement social ou abordable – bien que cela ne soit pas exclu –, sera soustrait au régime de la propriété privée. Pour l’instant, ce modèle ne semble pas non plus prévoir de mécanisme de gouvernance démocratique ou de participation des locataires[12]. Ainsi, le logement hors marché se caractériserait d’abord et avant tout par le mode sous lequel il est détenu et dont est exclue la possibilité que des individus puissent en tirer un profit personnel. Selon toute vraisemblance, c’est même à cette seule caractéristique que pourrait se résumer le caractère «  non marchand  » de ce type d’habitation.

Les logements sociaux et abordables communautaires sont de fait des logements hors marché, mais la nouveauté de cette approche et l’intérêt de la distinguer des deux autres tiennent à la possibilité de construire des unités résidentielles à but non lucratif sans nécessairement recourir autant qu’auparavant au financement provenant des paliers fédéral et provincial pour compléter le montage financier des projets. Depuis peu, cette alternative est activement portée par des entreprises d’économie sociale spécialisées dans la construction ou l’acquisition de logements à but non lucratif qui, pour limiter leur dépendance à l’égard des fonds et des programmes publics, proposent de libérer la valeur des immeubles dont ils sont eux-mêmes propriétaires ou qui appartiennent à un ensemble de coopératives et d’OBNL – ce que l’on appelle aussi l’équité[13] –, afin de s’en servir comme levier d’investissement. Cette pratique est déjà bien établie dans le domaine de la promotion immobilière privée. Elle permet de convertir le potentiel de rente inutilisé des immeubles, celui que l’on en tirerait s’ils avaient pour vocation d’être commercialisés, en prêt pour financer la construction ou l’achat de nouveaux bâtiments. En d’autres termes, elle consiste à transformer en capacité de financement par emprunt la valeur marchande supposée d’un immeuble qui en principe ne devrait pas exister, puisque celui-ci n’a pas été conçu pour être vendu. Ainsi, tout en demeurant à l’intérieur du cadre de la propriété à but non lucratif, le logement existant peut donc être traité comme un actif porteur d’une valeur qui pourra être mise à contribution dans l’accroissement de la part du logement soustrait à la propriété privée. Selon les promoteurs de cette approche, une fois libéré, ce potentiel de développement serait d’autant plus important que les actifs immobiliers communautaires continueraient à gagner en valeur. En tirant profit de cette plus-value, il serait alors possible d’assurer au logement hors marché les conditions autonomes de son expansion[14].

Le retour du marché dans le logement social et ses effets négatifs

L’évolution du logement social vers le logement abordable et hors marché marque une transformation importante. Celle-ci se traduit par une reconnexion avec les dynamiques marchandes et rentières dont on avait pourtant souhaité s’éloigner, parce qu’elles étaient jugées incompatibles non seulement avec la reconnaissance du droit à un logement accessible, mais aussi, voire surtout, avec la croissance du capitalisme. Le retour en force de la logique du marché ne peut pas uniquement s’expliquer par l’adhésion aveugle des décideurs aux thèses néolibérales. Il est aussi indissociable de l’essor de la finance résidentielle et de la promotion immobilière qui, nous l’avons vu, ont effectivement proposé une réponse au problème que la propriété rentière présentait pour l’économie en favorisant – ou du moins en tentant de le faire – une meilleure harmonisation des pratiques immobilières avec les exigences du capitalisme. Grâce au soutien dont ils ont bénéficié de la part des pouvoirs publics, les banques, les fonds d’investissement et les entreprises de promotion immobilière sont aujourd’hui des acteurs de premier plan du marché de l’habitation et doivent leur succès à leur capacité à intégrer la rente à leur modèle d’affaires, à en faire un outil de développement et de croissance, plutôt qu’une nuisance à contrôler. On peut alors faire l’hypothèse que c’est dans le contexte de la consolidation et de la diffusion des pratiques de ces acteurs, pratiques qui étaient marginales il y a quelques décennies encore, qu’il est désormais plus facile d’envisager la production du logement à coût moindre autrement que sous la forme démarchandisée du logement social. On se tourne notamment vers le secteur financier pour investir dans le logement abordable, et en important au domaine du logement hors marché les pratiques de valorisation des actifs éprouvées par les entreprises de promotion immobilière.

Le degré de marchandisation et d’exposition aux processus rentiers des différentes formes de logement destinées aux personnes mal logées n’est pas seulement un enjeu conceptuel. Cette préoccupation ne relève pas non plus du simple attachement à un passé exagérément idéalisé. Elle soulève des questions très actuelles et concrètes. La première, qui n’est certes pas nouvelle, mais qui se manifeste avec plus d’acuité dans le présent contexte de crise, est celle de la déconnexion croissante entre la production du logement et les besoins auxquels il est censé répondre. Cette rupture s’observe avant tout sur le niveau des loyers qui, en étant déterminés par les conditions de marché – les coûts médians de location, de construction, d’exploitation ou d’acquisition des terrains –, tendent à s’éloigner du revenu disponible des ménages. De façon plus large, ce changement entraine une redéfinition du logement destiné aux personnes mal logées et de la mission des organismes qui le construisent. Ces derniers sont peut-être plus indépendants de l’État et même du droit de regard que les locataires pouvaient exercer dans les logements sociaux, mais ils le sont beaucoup moins à l’égard du marché qui influence de manière importante le type de logement à développer et les catégories de ménages auxquelles il devrait s’adresser. À terme, la réactivation de la rente dans le champ du logement abordable et sans but lucratif comporte le même risque que dans le secteur privé, c’est-à-dire qu’elle en vienne à se suffire à elle-même et à constituer le principal moteur du développement.

L’exposition plus grande au marché comporte aussi certains risques pour la viabilité de ces initiatives ainsi que pour la pérennité du logement financièrement accessible dans son ensemble. Il y a d’abord celui de saper ses propres bases, c’est-à-dire de nourrir la hausse des valeurs foncières, qui représente déjà un obstacle, avec pour conséquence de rendre encore plus coûteux le développement ultérieur de logements abordables et encore plus inadaptés les programmes publics créés pour le financer. La tendance actuelle au financement des projets par effet de levier qui misent sur la valeur de «  l’actif  » que représente le logement social et communautaire existant n’est pas non plus sans risque. Elle repose sur le pari que les immeubles gagneront en valeur dans le temps, ou du moins qu’ils la conserveront, ce qui est loin d’être assuré. S’il advenait qu’une crise immobilière, comme celle des années 1990 ou comme celle que les États-Unis ont connue à partir de 2008, ait pour effet de faire fondre drastiquement les valeurs immobilières, ce serait alors l’ensemble du parc de logements donné en garantie pour financer le développement du logement hors marché qui s’en trouverait mis à mal[15].

On peut enfin se préoccuper du fait que le processus de remarchandisation du logement à coût moindre semble faire l’objet d’une certaine normalisation dans les milieux où, il y a peu de temps encore, il aurait été accueilli de manière plus critique. Il est vrai que la conjoncture actuelle laisse peu de raisons d’espérer à court terme un changement d’orientation significatif dans les politiques publiques. On peut comprendre que, dans ce contexte, le logement abordable et hors marché puisse apparaitre comme un moindre mal et comme une alternative valant mieux qu’une absence totale de développement, d’autant plus qu’une telle éventualité signifierait probablement pour les organismes spécialisés dans la construction de logements à but non lucratif de cesser leurs activités. Cependant, aussi compréhensible soit-il, ce repli pragmatique comporte aussi le risque de détourner une partie grandissante du secteur du logement à but non lucratif de la mobilisation pour la démarchandisation du logement, celle-là même qui lui a donné naissance, et ainsi de rendre ce projet encore plus inaccessible. Les avancées des dernières décennies qui s’étaient concrétisées dans le logement social n’ont certes pas été à la hauteur des attentes et des besoins, mais si elles ont été réalisées et qu’une partie des élites économiques et politiques ont fini par se ranger derrière l’idée d’une démarchandisation du logement, même partielle et circonscrite, c’est d’abord parce qu’elle a fait l’objet d’une mobilisation large.

Par Louis Gaudreau, professeur à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal (UQAM)


  1. François Saillant et Véronique Laflamme, «  Sauvegarder les acquis du logement social  » dans ce n° 34 des Nouveaux Cahiers du socialisme.
  2. John C. Bacher, Keeping to the Marketplace. The Evolution of Canadian Housing Policy, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 1993.
  3. Michael Doucet et John C. Weaver, Housing the North American City, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 1991  ; Marc Allan Weiss, The Rise of the Community Builders. The American Real Estate Industry and Urban Land Planning, Frederick (MD), Beard Books, 1987. Voir aussi le documentaire Horizon 2000 produit par le Service d’urbanisme de la Ville de Montréal en 1967.
  4. Depuis une trentaine d’années, cette industrie a aussi investi le marché des grandes tours (de condos ou locatives). Pour plus de précisions à ce sujet, voir Louis Gaudreau, Marc-André Houle et Gabriel Fauveaud, «  L’action des promoteurs immobiliers dans le processus de gentrification dans le Sud-Ouest de Montréal  », Recherches sociographiques, vol. 62, n° 1, 2021.
  5. C’est en ces termes qu’en 1973, le ministre Jérôme Choquette a présenté devant l’Assemblée nationale du Québec son projet de loi concernant le louage des choses  : Assemblée nationale du Québec. Journal des débats, vol. 14, 1re session, 30e législature, Projet de loi no 2, deuxième lecture, 1973, p. 615.
  6. Bacher, 1993, op. cit.  ; Greg Suttor, Still Renovating. A History of Canadian Social Housing Policy, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2016  ; Lynn Hannley, «  Les habitations de mauvaise qualité  », dans John R. Miron (dir.), Habitation et milieu de vie. Évolution du logement au Canada, 1945 à 1986, Montréal, Ottawa, Mc Gill-Queen’s University Press, 1994, p. 229-247.
  7. On peut alors parler d’une démarchandisation partielle, puisqu’il s’agissait de limiter l’influence du marché de l’habitation sur le prix des logements au profit d’une meilleure harmonisation avec les besoins d’un autre marché, celui du travail.
  8. Voir l’article de Patricia Viannay et Robert Pilon, «  Les HLM, une vieille recette qui loge son monde  » dans ce numéro 34 des Nouveaux Cahiers du socialisme.
  9. Il existe un autre programme provincial, le Programme de suppléments au loyer, qui en couvrant la différence entre la part payable par le locataire et le loyer convenu avec le propriétaire permet d’offrir des logements loués à 25  % du revenu des locataires dans les projets résidentiels financés par le Programme d’habitation abordable Québec. Il ne s’agit cependant pas d’une exigence, comme c’était le cas des derniers programmes de logements sociaux comme Accès-logis. Les développeurs ont le choix d’en faire la demande ou non.
  10. Les premiers programmes établissaient généralement le seuil d’abordabilité autour de 85  % du loyer médian.
  11. Isabelle Porter, «  Québec financera des logements abordables… plus cher  », Le Devoir, 5 juin 2025.
  12. Ville de Montréal, Ce que fait la Ville en matière d’habitation, 4 août 2025.
  13. Le terme équité dans le sens de capital ou d’avoir est un anglicisme qui s’est inséré dans le domaine de l’habitation. Le terme est parfois traduit par «  avoir propre  » qui fait référence à la valeur marchande libre de dette d’un immeuble.
  14. Ce projet est évidemment de nature à plaire au gouvernement caquiste actuel. La ministre de l’Habitation de l’époque, France-Élaine Duranceau, l’a d’ailleurs accueilli très positivement, le qualifiant de «  musique à [ses] oreilles  ». Marie-Claude Morin, «  Logement social  : pour les coopératives, l’union fait la force  », Radio-Canada, 8 mai 2025.
  15. Ce scénario est d’ailleurs loin d’être fictif. La Société d’habitation et de développement de Montréal (SHDM) l’a appris à ses dépens alors que les immeubles locatifs qu’elle achetait à des propriétaires privés en ayant recours à cet effet de levier ont perdu, à l’occasion de la crise immobilière des années 1990, plus de 40  % de leur valeur.

 

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Lien de connexion : https://us02web.zoom.us/j/89196209022...

Face à une conjoncture politique provinciale des plus instables, à des attaques aux contre-pouvoirs via des projets de loi liberticides, face à une mobilisation sociale qui s'organise, et à quelques jours du Conseil National de Québec solidaire...

Comment le parti devrait-il se positionner ? Quels enjeux devraient être mis de l'avant ? Quelles stratégies ? Comment le seul parti de gauche devrait-il manoeuvrer pour pouvoir prendre sa place dans cette situation ?

Nous tenterons de répondre à ces questions et nous vous proposerons quelques pistes de réflexions et d'actions lors d'une rencontre en ligne le jeudi 12 février à 19h.

Soyez-y et prenez part à la discussion !

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Pour une politique militaire ouvrière

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Après quatre années de guerre en Ukraine, une guerre génocidaire contre les Palestiniens, un coup de force contre le Venezuela, et une menace de colonisation du Groenland, il pourrait sembler étonnant que le débat sur la politique militaire rencontre autant de difficultés à se développer à une échelle de masse dans les organisations qui se réclament de l'émancipation des travailleurs.

25 janvier 2026 | tiré d'Arguments pour la lutte sociale
https://aplutsoc.org/2026/01/25/pour-une-politique-militaire-ouvriere-par-lm/

Après quatre années de guerre en Ukraine, une guerre génocidaire contre les Palestiniens, un coup de force contre le Venezuela, et une menace de colonisation du Groenland, il pourrait sembler étonnant que le débat sur la politique militaire rencontre autant de difficultés à se développer à une échelle de masse dans les organisations qui se réclament de l'émancipation des travailleurs.

Pourtant, chaque offensive de l'entente Trump-Poutine contre l'Ukraine et contre l'Europe suscite des réactions et des initiatives. Chaque offensive du gouvernement Netanyahou contre Gaza, la Cisjordanie, le Liban, la Syrie, provoque des appels et des mobilisations. Chaque acte de guerre de Trump contre les peuples des Amériques, d'Europe et d'Afrique, du Groenland au Nigeria via le Venezuela et l'Iran soulève des résistances internationales. Et maintenant chaque offensive aux États-Unis des milices de l'ICE entraîne des formes de résistance auto-organisées de la population.

En France, en juin 2022, au salon de l'armement Eurosatory à Villepinte, Macron prétendait inaugurer « l'entrée de la France dans une économie de guerre ». Mais ni cette proclamation tonitruante ni la situation mondiale marquée par les guerres et les coups de force des puissances impérialistes contre les peuples n'ont vu, dans le mouvement ouvrier et démocratique, d'autre réaction que celle d'une certaine résurrection du Mouvement de la paix, d'une résurgence des slogans pacifistes et du retour des colombes au rameau d'olivier du siècle de Picasso.

Les seules perspectives offertes aux militants qui ne confondraient pas l'internationalisme avec de pieuses incantations à la Paix (avec la majuscule de l'abstraction allégorique), c'est la saisine de l'ONU, le respect de ses résolutions sur la prévention des conflits, les votes de son conseil de sécurité, le rappel de sa Charte. Tout cela à l'heure où l'impuissance de ces institutions supranationales les a le plus largement discréditées et où le système de veto des impérialismes Étasunien et Russe au Conseil de sécurité devait enterrer définitivement tout espoir d'arrêter, par ce moyen, un génocide ou même de condamner une agression. Cela n'empêche en rien les chefs des organisations démocratiques, dévots des « règles du droit international », de rédiger de creux communiqués pour un sursaut de l'ONU.

Indépendamment et parfois antérieurement aux choix stratégiques européens (« Rearm Europe »), à la décision de Macron d'instaurer un « service national volontaire », aux déclarations du chef d'état-major des armées, le général Mandon, sur la perspective pour le pays d'« accepter de perdre ses enfants », quelques essais de mener une réflexion de fond sur une politique militaire populaire de défense ont toutefois émergé. C'est de ces essais dont nous voulons débattre. Il s'agit notamment d'une conférence de l'APRES tenue en juin 2025 et intitulée « l'Europe de la défense, les nouveaux enjeux », d'une initiative du Réseau Bastille de publier Lignes de mire, une revue traitant spécifiquement « des gauches et de la question militaire », des articles publiés par la Tendance Claire « pour une défense populaire » (Voir iciet ici). En commençant par les documents de la CGT publiés dans son mensuel La Vie Ouvrière-Ensemble d'abord au mois de mai 2025 sous le titre « Économie de Guerre » et six mois plus tard dans le même mensuel sous le titre « Défendre la paix ou préparer la guerre »

Produire l'armement

Commencer par débattre des positions de la CGT sur la question de la guerre ce n'est pas seulement focaliser sur les idées qui influencent le plus largement le mouvement ouvrier organisé, c'est aussi considérer que tous les dispositifs visant l'appropriation des questions militaires par les travailleurs est centrale dans les solutions concrètes qui peuvent être utilisées pour faire face aux menées guerrières des impérialismes. Si l'on se réfère à l'exemple du développement de l'armée ukrainienne après l'invasion russe, la nécessité d'équiper des femmes et des hommes en nombre pour créer de nouvelles unités d'appui et de combat pose d'abord la question de leur équipement individuel et de leur armement. Quelle que soit, dans chaque pays, la solution retenue pour la formation de ces unités en termes de conscription et de réservistes mobilisables, elle n'aura de sens que si l'infrastructure matérielle (véhicules, armement, munitions, logistique) est disponible pour leur formation, puis pour leur éventuel déploiement.

C'est précisément de cette infrastructure matérielle dont se préoccupe la CGT dans son dossier sur l'économie de guerre (VO-Ensemble, n°35, mai 2025) se félicitant que, quatre mois après l'invasion russe en Ukraine, les 4500 entreprises de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) exhortées par Macron « à produire plus, plus vite et mieux » tournent à plein régime. Dans ce dossier la CGT se situe nettement sur le terrain de la sauvegarde des emplois en listant les entreprises en difficulté qui ont pu conserver leur activité d'armement ou réorienter leur activité vers la défense. Parmi les exemples les plus connus, celui des Fonderies de Bretagne, célèbre pour ses grèves visant à maintenir l'emploi à l'époque où l'entreprise produisait encore des pièces de moteur pour Renault et qui produit aujourd'hui des corps d'obus. Mais ce sont aussi les cas de Valdunes (Nord) fabricant de roues de chemin de fer réorienté vers l'armement, d'Aubert et Duval (Loire) dont l'atelier aciérie fabriquera désormais des fûts de canon Caesar, de MDBA (Cher) où 1300 salariés produisent le missile Aster, de KNDS ex Giat industries (Cher) qui a pour objectif de produire 48 canons Caesar par an contre 12 actuellement, d'Eurenco (Dordogne) qui a évité la délocalisation en Suède de la production de poudre et d'explosifs et doublé ses effectifs depuis 2019 pour doubler sa production de charges modulaires pour obus, etc.

A côté de ces reconversions, les grandes entreprises travaillant tout ou partie pour la défense, Airbus, Safran, Thales, Naval Group, Dassault, Nexter… sont invitées par Macron à « produire plus, plus vite et mieux ». Mais souvent comme à Naval Group les recrutements ne sont pas à la hauteur des nouveaux objectifs et les conditions de travail se détériorent et les droits sociaux sont souvent les premières victimes de « l'économie de guerre » telle que la pense le Président.

La Commission internationale paix et désarmement de la CGT explique que la centrale syndicale doit composer avec l'ambiguïté que présentent la défense de l'emploi dans les industries et les technologies de la défense et la réorientation de sites industriels vers l'armement, d'une part et les principes pacifistes traditionnels de la Confédération d'autre part. Mais les responsables de la fédération de la métallurgie le concèdent : « Pour les salariés, entre voir fermer la boite ou fabriquer des obus, le choix est vite fait ».

Pour la CGT les revendications de défense de l'emploi dans ce secteur se conjuguent avec une orientation stratégique visant à assurer le « contrôle strict de la production et de la commercialisation des armes par le Parlement ». En mettant en avant l'objectif d'empêcher les industriels de l'armement de profiter de la situation pour s'enrichir des financements publics et celui d'une « maîtrise publique des industries de l'armement », la CGT réclame la création d'un « Pôle public national de défense (PPND) ». Les « propositions » de Pôles publics dont la CGT est coutumière, ont pour effet de préserver un « pôle privé » majoritaire et d'éviter la revendication du contrôle ouvrier sur l'ensemble de la production en renvoyant le contrôle de l'activité du seul pôle public aux institutions de la Ve République.

Ajoutons que les contours de ce pôle public sont mal définis, mais que les entreprises qui le composent seraient grassement rachetées ou indemnisées, puisque l'expropriation de ceux qui ont bénéficié tous les ans des milliards d'aides publiques, semble être devenue un tabou. De plus les nationalisations de 1982 ont montré aux militants syndicaux qui les ont vécues que le passage de leur entreprise dans le domaine public n'était en rien la garantie que son mode de gestion abandonne les critères du capital. En matière d'armement, la pente naturelle de l'entreprise étatisée sera l'orientation des productions vers le retour rapide sur investissements de l'État, notamment en maintenant ses positions sur les marchés à l'export, sans planification véritable des besoins de la défense des populations et de leur droit à la souveraineté nationale.

Si la CGT et son projet de pôles publics (de la finance, de l'armement, etc.) se gardent bien de poser la question de l'articulation entre la nécessaire planification, nationale ou européenne, des productions et le contrôle des salariés sur ces productions, c'est que l'orientation de la CGT sur la production d'armement est fluctuante. Ce qu'elle nomme « un choix cornélien » entre plaidoiries pour le désarmement et « proposition » d'un « Pôle public national de défense » n'est pas tranché.

Cela apparaît clairement dans le même mensuel de la CGT, (VO- Ensemble, n°39 de novembre 2025). Dans ce numéro est publié un débat « Défendre la paix ou préparer la guerre » qui veut opposer Guillaume Ancel* et Éric Valade. Respectivement un ancien officier qui promeut une « culture militaire de la population » et un dirigeant cégétiste, membre de la Commission International, paix et désarmement qui milite pour une « culture de la paix ». À la question de : comment concilier lutte pour l'emploi dans les industries d'armement et revendication d'une démilitarisation, le dirigeant de la CGT Éric Valade répond en proposant la reconversion de la production d'armement en production de matériel civil, Safran pourrait fabriquer des moteurs pour l'aviation anti-incendie, Thalès pourrait se consacrer à l'imagerie médicale, le secteur naval pourrait construire des navires pour des missions humanitaires en Méditerranée, etc. On peut en revanche être en accord avec la position de la CGT qui réclame « la signature du traité d'interdiction des armes nucléaires », considérant que cette question « est un marqueur d'humanité ».

Guillaume Ancel, même s'il croit que la dissuasion nucléaire correspond à un besoin, exclut d'emblée le nucléaire de la politique de défense, considère qu'il ne s'agit pas d'une arme mais d'un système de destruction massive. Il plaide pour des groupes européens dans les industries de défense, il se réfère au modèle d'Airbus avec des réseaux de sous-traitants. Il se scandalise que Dassault préfère saboter le projet européen d'avion de combat plutôt que de partager son savoir-faire.

Effectivement, les meilleurs défenseurs de l'avion de chasse franco-français de Dassault ont été, depuis les années 80, les dirigeants du syndicat CGT de Dassault qui ont longtemps voulu voir dans le Rafale l'emblème de la souveraineté nationale. Mais la réalité de la politique commerciale de Dassault, c'est majoritairement l'exportation. Fin 2024, Dassault Aviation totalisait 507 commandes de Rafale depuis le début du programme, dont 273 à l'export et 234 pour l'armée française.

Articuler le contrôle des salariés sur la production d'armement avec une planification d'ensemble qui s'inscrirait dans un cadre européen, est donc de première nécessité pour construire le programme de gouvernements s'appuyant sur les partis de gauche, les organisations syndicales et le mouvement social. Un tel programme serait axé sur les armes de défense : les drones anti-drones et les brouilleurs portatifs directionnels anti-drones, les mitrailleuses et les plateformes mobiles de feu anti-drones, l'armement individuel léger et les protections pare-balles, les masques et les tenues de protection nucléaire-biologique-chimique (NBC), les véhicules de transport légers et véhicules blindés de combat d'infanterie (VBCI). En fait, il s'agit de disposer, comme le note Michel Goya*, « d'une masse de véhicules de tout type ». Il rappelle que les Ukrainiens disposaient en février 2022 de bien plus de véhicules de combat que la France pour un budget de défense dix fois inférieur. Ce programme n'exclura pas les armements traditionnels, navires, avions et hélicoptères, missiles, chars… dont le gouvernement démocratique pour lequel nous combattons, aura besoin de réquisitionner et de trouver en ordre de marche dès son arrivée au pouvoir.

Budget de guerre ?

En janvier 2026, lorsqu'il présente ses vœux aux armées, trois ans et demi après avoir décrété l'économie de guerre, Macron constate son impuissance. Il fait remarquer que la France a produit en 2025 quelques milliers de drones quand l'Ukraine en produisait 4 millions. Il admoneste les industriels français de l'armement qui « se font sortir du marché » par leurs concurrents européens (polonais, allemands, tchèques…) En réponse les marchands de canons mis en cause se plaignent de l'instabilité politique française, du manque de commandes de l'État, des trimestres perdus faute de loi de finance, des lenteurs administratives de la Direction générale de l'armement, etc. En fait le militarisme de Macron reflète assez précisément la crise du bonapartisme qui voudrait une économie de guerre sans s'attaquer au modèle économique qui a détruit le tissu industriel français, socle fissuré d'une puissance de 11e rang.

Sans que cela puisse résoudre cette crise, la Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 a prévu d'augmenter le budget des armées de 3 milliards par an jusqu'en 2027, puis de 4 milliards par an jusqu'en 2030, pour parvenir à 67 milliards d'euros. Cela représenterait 14% du budget global des dépenses alors que l'Ukraine qui est véritablement entrée dans une économie de guerre, consacre à son budget militaire 58% de la dépense publique.

Un autre élément de comparaison nous est fourni par Michel Goya qui a calculé que « si l'effort de défense de 1989 (2,9% du PIB) avait été maintenu jusqu'à aujourd'hui, le budget des armées serait actuellement de 85 milliards d'euros contre 50 milliards ». Il ajoute qu'« en dessous d'un effort de 3% du PIB il est impossible de maintenir un modèle de force complet alors que le coût des matériels double ou quadruple d'une génération à l'autre. Cela signifie par ailleurs que si le PIB ne croît pas, ou faiblement, il faut aller au-delà de 3% d'effort pour soutenir la modernisation d'un outil de défense moderne complet, ce qui s'avère d'autant plus difficile qu'une faible croissance implique par ailleurs des difficultés budgétaires. C'est fondamentalement la situation dans laquelle la France se trouve. » (Michel Goya, Théorie du combattant, Perrin, octobre 2025).

Une fausse alternative

Les velléités gouvernementales d'efforts budgétaires portent le label d'une prétendue économie de guerre dont on voit l'inefficacité. Pourtant, toutes les gesticulations présidentielles pour lesquelles les Ukrainiens ont vite inventé le verbe « macroner », soulèvent dans toute la tradition pacifiste des militants chevronnés, des protestations effarouchées ou véhémentes. Des plus réformistes qui déplorent la sidération des opinions publiques, aux plus révolutionnaires qui répètent « Pas un centime, pas une arme, pas une vie, pour la guerre » tous sont d'accord pour considérer que les droits sociaux sont la première victime de la prétendue économie de guerre.

Ainsi le dossier de la CGT sur « l'économie de guerre » déjà cité, est sous-titré : « Alerte sur les droits sociaux » et introduit le débat sur la défense par cette observation que le gouvernement « sous couvert d'une menace de la Russie de Vladimir Poutine prépare la France à un nouveau budget austéritaire imposé sous l'effet de la peur ».

Dans le premier numéro de Lignes de mire, Hanna Perekhoda* écrit : « La gauche doit rejeter le faux dilemme entre justice sociale et sécurité nationale. La sécurité ne doit pas être financée en réduisant les pensions ou les soins de santé, mais en veillant à ce que les milliardaires et les multinationales contribuent à leur juste part. La gauche doit lutter pour une fiscalité équitable, supprimer les niches fiscales qui permettent aux entreprises d'échapper à l'impôt et sévir contre les paradis fiscaux, y compris la Suisse ».

D'autres sources de financement que préconise Hanna Perekhoda c'est de « confisquer les 300 milliards d'euros de fonds russes gelés et à les utiliser pour financer la défense de l'Ukraine et renforcer la sécurité de l'Europe. De cette manière, la Russie serait tenue financièrement responsable de ses crimes de guerre tout en évitant de faire peser des charges supplémentaires sur les citoyens européens. » et « Surtout, la gauche doit agir rapidement pour obtenir la confiscation des biens de l'État russe. Retarder cette décision pour protéger les intérêts de l'élite financière ne fait qu'enhardir les attaquants. »

En France, une commission d'enquête du Sénat a publié, le 1er juillet 2025, un rapport sur l'utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants. La question du coût (211 milliards pour 2023) et de l'efficacité de plus de 2 300 dispositifs publics pour les entreprises en France fait l'objet de débat.

La CGT dénonce assez souvent et à juste titre, les 211 milliards annuels d'aides, de crédits d'impôts, de financements, d'allégement de cotisations sociales, de cadeaux divers que les gouvernements français offrent aux entreprises. Mais elle oublie soudainement que ces milliards pourraient constituer autant de sources de financement de la défense. La ligne pacifiste a ses raisons et cette amnésie n'a pas d'autre cause que le grand écart confédéral entre PPND et désarmement.

Créer une garde populaire

Ces questions des équipements et donc des budgets, déterminent les formations et les missions qui seront données aux hommes et aux femmes qu'il va s'agir de recruter si l'on veut sortir du modèle de l'armée professionnelle dont le métier est de propulser quelques sections d'infanterie et des forces spéciales dans des opérations extérieures visant à maintenir le domaine colonial de la France ou à accompagner des interventions militaires états-uniennes.

Sans équipement, sans armement, toute mobilisation qu'il s'agisse de conscription universelle ou de volontaires, s'oriente nécessairement vers des pratiques sportives de fitness, des déambulations de protection civile, accompagnées de briefings idéologiques.

Comme en ce qui concerne l'armement, une position pacifiste datant de la coexistence pacifique obscurcit l'analyse de la CGT en matière de formation militaire populaire. Ses éditorialistes n'hésitent pas à utiliser la mobilisation des jeunes allemands contre la loi de conscription militaire votée au Bundestag, pour jeter les jeunes au-devant des canons sans aucune formation.

« La jeunesse ne veut pas des tranchées et dénonce les milliards consacrés au surarmement,
tandis que l'éducation et le social sont abandonnés » (la Vie ouvrière-ensemble n°41 janvier 2026). Plus la guerre menace, plus la presse de la CGT s'installe dans un déni qui concentre le refus de la défense, le mythe du surarmement européen et la fausse alternative « des logements, pas des casernes ».

Guillaume Ancel* lors d'un webinaire organisé par l'APRES en juin 2025, a pointé ce qui serait selon lui « le chaînon manquant » entre la dissuasion nucléaire et la très professionnelle force rapide d'intervention, formes privilégiées de la défense sous la Ve République. Sur les modèles de la garde nationale US ou de la conscription et des périodes de « répétition » suisses, il préconise une garde européenne et ses divisions nationales recrutées sur la base du volontariat. C'est, selon lui, le moyen d'atteindre la taille d'une armée de masse qu'aucun pays ne pourrait financer. Ces volontaires qui seraient formés par des périodes de trois semaines payées par les employeurs, devraient acquérir dans ces entraînements les références communes nécessaires pour agir ensemble, avec des moyens simples, sur des missions de sécurité. Un autre objectif serait de partager une culture militaire afin que les sujets militaires puissent être débattus de manière éclairée par les citoyens.

Pour une remontée en puissance des effectifs de l'armée française, Michel Goya table sur l'emploi massif de réservistes. Cette réserve pourrait « passer de 40 000 à 256 000 personnes en y consacrant 0,1% du PIB soit 2,9 milliards d'euros en coût total direct et indirect. » Selon lui, les anciens militaires devraient prioritairement intégrer les forces de réserves et ceux qui n'intégreraient pas la réserve devraient rester mobilisables donc suivis. Les recettes de l'ancien officier pour augmenter les effectifs passent aussi par l'augmentation du nombre des soldats sous contrat et l'allongement de la durée des engagements. En revanche le rétablissement d'un service militaire national lui parait inutile, voire source d'affaiblissement des capacités opérationnelles « tant que le tabou de l'engagement des appelés au-delà des frontières ne sera pas brisé ». Il fait valoir que l'investissement financier, d'encadrement, d'infrastructures pour former des unités qui ne seront jamais utilisées est contre-productif.

Former une garde populaire

La Tendance Claire* a détaillé dans deux textes Pour une défense populaire des dispositifs de recrutement et de formation en se référant à ce que Trotsky appelait « programme militaire transitoire » : « Aujourd'hui, en France, nous devons adapter cette orientation à la réalité concrète, en nous inscrivant dans les débats sur le SNU et en nous opposant aux pacifistes : nous devons revendiquer, à la place du SNU, un service militaire pour toutes et tous, par une formation militaire initiale, avec droit d'expression et de réunion des conscrit-e-s, et sous le contrôle des enseignant-e-s de l'Éducation nationale et avant tout de leurs syndicats à tous les échelons. En effet, l'école est la seule instance de socialisation globale pour presque toute la jeunesse du pays et permettrait de limiter l'influence idéologique des militaires. On peut comparer ce contrôle avec celui qu'exercent aujourd'hui, en principe, les enseignant-e-s des lycées professionnels sur les stages en entreprise de leurs élèves, devant vérifier leur qualité, s'assurer que les jeunes découvrent un métier, limiter l'exploitation. Quant à la formation militaire continue, nous devons exiger qu'elle ait lieu sous le contrôle des citoyen-ne-s/soldat-e-s eux/elles-mêmes, sous la forme de séquences régulières de formation militaire, avec droit d'expression et de réunion, contrôle et élection des officiers et des militaires professionnels, etc. »

Mais après quelques pas en avant, ces dispositifs sont assez vite détachés des missions de formation au combat pour être versées dans la protection civile et l'intervention dans les catastrophes climatiques « dont on sait qu'elles vont être de plus en plus nombreuses et de plus en plus graves. D'ores et déjà, c'est souvent l'armée qui intervient en ce cas (encore récemment à Mayotte ou à la Réunion) : au lieu que ce soit des professionnels, il serait juste que ce soient des citoyen-ne-s en cours de service militaire initial ou de formation militaire continue. »

Ce qui permettra aux jeunes recrues, en cas de conflit et faute d'avoir une formation opérationnelle sur l'armement et d'une qualité tactique suffisante au combat, d'être reléguées au rang de chair à drone, justes bonnes à grossir la statistique des prolétaires tombés au champ d'honneur.

À l'inverse, nous devons réclamer que chaque période militaire des appelés soit l'objet d'une attention particulière et d'investissements suffisants pour un entraînement utilisant toutes les possibilités technologiques (immersion dans le combat d'infanterie par réalité virtuelle, vision nocturne et réalité augmentée, pilotage de robots, maîtrise des armes légères). Mais aussi, et là le concours d'enseignants et le cadre de l'Éducation nationale ne sont pas remplaçables, des formations en sciences humaines, histoire militaire, histoire de la tactique, science de l'organisation, soins d'urgence…) Les organisations syndicales, particulièrement celles du secteur de l'armement sont indispensables pour contrôler la qualité technique des formations à l'utilisation des armes, comme pour faire évoluer la qualité de leur production en fonction des besoins constatés.

À la différence du projet Macronien d'embrigadement des jeunes, la formation militaire que nous revendiquons pour les hommes et les femmes s'étend à partir de 20 ans, par périodes courtes, sur une large part de la vie active. Il ne s'agit plus d'imprimer l'éloge du patriotisme et le réflexe de l'obéissance « dans les cires molles de la jeunesse » comme ambitionnaient de le faire les généraux du colonialisme triomphant. L'heure de la grande muette est passée. Les hommes et les femmes qui voudront se réapproprier les tâches militaires, auront besoin de démocratie à tous les échelons, pour innover, pour contrôler, pour décider collectivement, de manière éclairée, de ce qui constitue les besoins prioritaires de la défense.

Si vis pacem…

Ces débats prennent immédiatement une dimension vitale pour les Ukrainiens, pour les Iraniens, pour les Palestiniens, pour tous les peuples qui sont contraints de s'engager dans la défense armée de leurs besoins sociaux et de leurs aspirations démocratiques. Sans oublier le peuple américain et ses immigrants contre lesquels Trump a envoyé les bandes armées de l'ICE en précurseurs de la guerre civile. Et aussi pour les peuples qui seront contraints d'affronter militairement les forces avec lesquelles l'axe Trump-Poutine prétendra asservir l'Europe.

« Et tout cela ne conduit pas à la guerre mondiale, c'est au contraire la condition nécessaire pour l'éviter, en prenant l'autre voie, celle de la démocratie, de l'écologie, de la révolution. » (APLutSoc 15/01/26, Groenland, Iran, la démocratie passe par les armes)

LM, le 19 /01 / 2026

Notes*

Michel Goya est ancien officier d'infanterie, docteur en histoire et conseiller du chef d'état-major des armées. Il est notamment l'auteur de la Théorie du combattant (Perrin, 2025) et du blog « la voie de l'épée »

Guillaume Ancel est un ancien officier, chroniqueur et auteur de Petites leçons sur la guerre. Comment défendre la paix sans avoir peur de se battre, Autrement, 2025,

Hanna Perekhoda est historienne et chercheuse à l'Université de Lausanne – Institut d'études politiques et Centre d'histoire internationale et d'études politiques de la mondialisation, elle est militante de Sotsialnyi Rukh ( mouvement social, Ukraine)

Tendance Claire (TC) Tendance du NPA jusqu'en 2022, appartient désormais à l'espace politique de La France Insoumise (LFI)

Jancovici et le Shift Project : un plan pour sortir de la crise écologique, vraiment ?

3 février, par Kassad Saadi — , ,
Le Shift Project et son charismatique chef de file Jean-Marc Jancovici ont le vent en poupe. Cette écologie représente-t-elle enfin un plan à la hauteur pour sortir de la (…)

Le Shift Project et son charismatique chef de file Jean-Marc Jancovici ont le vent en poupe. Cette écologie représente-t-elle enfin un plan à la hauteur pour sortir de la crise, ou au contraire l'impasse d'une nouvelle nuance de capitalisme vert ?

tiré de Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/Jancovici-et-le-Shift-Project-un-plan-pour-sortir-de-la-crise-ecologique-vraiment

En juillet 2025, le think-tank écolo Shift Project a réussi à obtenir plus de 4,5 millions d'euros à la suite de sa campagne « Décarbonons la France ». L'influence du groupe, acteur incontournable de l'écologie institutionnelle, ne cesse de croître, particulièrement chez les ingénieurs et les scientifiques. L'association de bénévoles qui lui est affiliée, les Shifters, revendique aujourd'hui 30 000 membres. Son charismatique chef de proue, Jean-Marc Jancovici, défend dans les médias une écologie qui n'a pas peur d'annoncer, données à l'appui, des mesures drastiques ou la nécessité de la sobriété, gagnant par là une large sympathie chez celles et ceux qui se politisent sur les enjeux écologiques. Mais cette écologie représente-t-elle un plan à la hauteur pour sortir de la crise, ou au contraire l'impasse d'une nouvelle nuance de capitalisme vert ?

La montée en force du Shift

Dans la dernière décennie, le Shift Project est devenu un think-tank majeur dans l'écosystème de l'écologie politique institutionnelle. Ce groupe de réflexion, créé en 2010 par l'ingénieur polytechnicien et concepteur du bilan carbone [1] Jean-Marc Jancovici, se donne pour but d'« éclairer les choix politiques et industriels nécessaires à la transition énergétique », en s'appuyant sur différentes analyses et expertises scientifiques.

En pratique, le groupe et ses bénévoles ont pu proposer des amendements de loi [2] ou organiser des consultations à l'échelle nationale [3]. En outre, le groupe cherche à faire peser l'écologie dans les échéances électorales : occupation du terrain médiatique, évaluation des programmes, organisation de débats avec les candidats ou têtes de liste et publication de propositions portant sur la planification économique de l'économie française, le cœur de son programme politique.

Ce lobbying politique est assumé comme « l'outil » de prédilection de l'association. Elle avait agi en ce sens avec son Plan de transformation de l'économie française (PTEF), publié en 2022 à l'occasion des élections présidentielles avec pour but assumé de peser sur le programme des candidats. Dans cet ouvrage, chaque secteur de l'économie, comme l'industrie ou le transport, est passé au crible de l'analyse à laquelle sont associées des propositions de transformations. Parmi les recommandations, on peut citer pêle-mêle l'électrification du parc automobile, le décuplement du recyclage et la diminution de la production animale agricole.

De plus en plus implantée à l'échelle locale, l'association multiplie les conférences et interventions à destination du grand public ainsi que les consultations, et a récemment impulsé « un réseau d'agriculteurs sur la décarbonation ».

L'énergie contre la politique

Les bases politiques du Shift Project sont fondamentalement tributaires de son fondateur. Souvent associé un peu rapidement aux théories de la décroissance [4], Jancovici s'est fait connaître dans les années 2010 par ses considérations sur les liens entre énergie et économie. Soulignant l'étroite corrélation entre la croissance économique et la consommation énergétique, il en conclut que c'est en réalité l'énergie qui entraîne le développement économique. La lecture de l'économie ne devrait plus se faire à l'aide des paramètres habituels (PIB, flux monétaires et de marchandises) mais bien par la consommation énergétique. Jancovici écrivait ainsi, en 2022, que « l'économie compte en euros un flux de transformation que le physicien ou l'ingénieur comptent en joules (ou en kilowattheure) [5] ».

L'approche a le mérite de sortir d'une conception de l'écologie dans laquelle c'est l'efficience financière qui dicte sa loi. Ainsi, « le PTEF parle de tonnes, de watts, de personnes et de compétences. Mais il parle peu d'argent, et jamais comme d'une donnée d'entrée du problème posé : face à ce problème, l'épargne et la monnaie ne sont pas les facteurs limitants les plus sérieux [6] ». L'approche a parfois été comparée au « calcul en nature » élaboré par certaines traditions socialistes, selon lequel l'économie est abordée à travers l'enjeu de la répartition des flux d'énergie, matériels ou de personnes [7]. Mais à la différence de ces traditions socialistes, l'ambition du Shift est une rationalisation et une planification partielle du capitalisme complémentaire des logiques de marché [8].

Cette conception jouit d'une certaine popularité car elle permet de sortir du réductionnisme économique qui structure les politiques écologiques des États. Ce faisant, elle tombe dans un réductionnisme inverse. Là où les politiques écologiques institutionnelles ne voient que des dollars et des euros, le Shift voit des tonnes et des kilowattheures. Mais il est en grande partie aveugle aux rapports sociaux, et notamment d'exploitation et de domination qui résident quelque part entre les tonnes et les euros, et structurent le passage de l'un à l'autre [9]. Un réductionnisme qui va très loin : Jancovici s'amuse à soutenir que la fin de l'esclavage est le résultat de l'utilisation du pétrole ou encore que des avancées dans les droits des femmes auraient eu pour cause… les progrès techniques. Les luttes de libération ou encore les reconfigurations de l'exploitation dans le capitalisme sont ainsi sorties de l'analyse, quand les premières ne sont pas carrément insultées.

La précision technique de l'écologie du Shift tend à se faire au détriment de sa dimension politique. Ainsi, le cœur du problème écologique est identifié comme l'abondance énergétique qui soutient nos sociétés, mais la cause de cette orgie énergétique reste désincarnée. Le capitalisme, autrement dit le mode de production qui structure nos rapports à l'environnement, est considéré comme un cadre indépassable au sein duquel l'écologie doit évoluer. Dès lors, la réponse à la crise écologique et énergétique est essentiellement technique, en matière d'optimisation et de rationalisation du capitalisme plutôt que de bouleversement des rapports sociaux qui le structurent.

Planifier, oui mais pour qui ?

Cette « rationalisation » du problème écologique s'incarne dans la proposition de planification économique, cœur du Plan de transformation de l'économie française, avec pour but ultime d'atteindre une économie plus sobre et efficace. Il faut souligner l'intérêt de ce retour en force de la question de la planification de l'économie dans les débats contemporains de l'écologie [10]. Mais toutes les planifications ne se valent pas, loin s'en faut.

On l'a déjà évoqué, le Shift défend une plus grande intervention des pouvoirs publics dans la planification écologique, sans pour autant exclure les mécanismes de marché. De même, il se refuse à incorporer tout changement politique radical dans les différents scénarios de transition proposés, se bornant à inscrire ses analyses dans le cadre légal et institutionnel actuel.

D'une part, cette dernière hypothèse est plus que discutable. La militarisation en cours et la perte de vitesse de l'hégémonie américaine présagent une ère de convulsions politiques à l'échelle mondiale, si bien que les futurs effets sur nos économies et nos régimes politiques sont encore imprévisibles. S'il est par définition impossible de prédire avec précision les effets de ces tendances, toute projection écologique dans le futur devrait a minima prendre acte de l'entrée dans une période d'immense instabilité qui remet en cause toute hypothèse de transformation graduelle sur le temps long.

Surtout, en pratique, cette conception de la planification signifie que la transition écologique serait toujours aux mains des décisionnaires de l'économie, c'est-à-dire des entreprises et des pouvoirs publics. À ce propos, le Shift écrivait, dans le PTEF : « Le premier levier d'action consiste en un débat d'idées qui doit faire réémerger l'État comme un acteur légitime et même essentiel de la sphère commerciale, comme il l'a été dans les plus grandes réussites de développement dans le monde – mais avec cette fois un objectif de décarbonation et de résilience [11]. »

Cela présuppose que l'État est une institution neutre, alors même qu'il n'a jamais réellement amorcé la moindre hypothétique transition écologique. Pire, il entérine des propositions comme la loi Duplomb, et soutient inconditionnellement Total, quand il ne réprime pas les militants écologistes qualifiés « d'écoterroristes ». In fine, l'État français restera toujours l'allié des grandes entreprises de l'énergie ou des lobbys-fossoyeurs tels que la FNSEA.

Refusant de remettre en cause les intérêts privés des entreprises pour mettre en place la planification, le Shift préconise « de proposer des moyens permettant de faire en sorte que les investissements nécessaires à la transformation de l'économie soient perçus comme suffisamment rentables, et le risque comme suffisamment maîtrisé (compte tenu du rendement) [12] ». Si le réductionnisme économique est combattu dans l'analyse globale du think-tank, il réapparaît brusquement lorsqu'il est question de parler aux intérêts des entreprises.

Plutôt que de combattre ces intérêts, qui nous ont plongés dans le chaos de la crise écologique, à la faveur de décennies de mensonges des multinationales du pétrole, l'enjeu est de chercher à les concilier avec l'écologie : une contradiction dans les termes que se sont employés à dénoncer des théoriciens du marxisme écologique tels que Daniel Tanuro [13]. L'impératif d'accumulation illimitée du capital, reposant sur une exploitation tout aussi illimitée de la force de travail et de l'environnement, est inconciliable avec l'écologie, quand bien même le capital serait plus encadré ou planifié. En outre, il est permis de douter de l'efficacité d'un projet de planification qui ne remettrait pas en cause la propriété privée des grandes entreprises de l'énergie, des transports ou de l'agro-alimentaire, par exemple. Comme le souligne le philosophe Alexis Cukier, « l'option de l'État social écologique semble postuler qu'une décision étatique étant promulguée, sa mise en œuvre est acquise [14] ». Elle néglige ainsi totalement l'incroyable capacité des entreprises à se soustraire aux normes ou réglementations, mais également la dimension réelle et matérielle du travail tel qu'il est mené, au sein des entreprises, sous l'autorité patronale [15]. Pour le dire rapidement, une planification sans remise en question de la propriété privée des moyens de production [16] risque bien de ne pas planifier grand-chose.

Absence de remise en cause de la propriété privée des entreprises et du salariat, planification depuis un État gestionnaire garant des intérêts économiques du patronat justifiée par l'impératif écologique et la rationalité physique : on est en droit de questionner le caractère démocratique du projet du Shift. L'économiste décroissante Geneviève Azam a raison de souligner que ce plan est sans doute davantage un plan d'administration de la catastrophe que de sortie de la crise. Pour être réellement démocratique, tout projet de planification écologique de l'économie devrait reposer sur une démocratie des travailleurs et des classes populaires, organisée depuis la base des entreprises et des lieux de vie, où ils décideraient en assemblées, au plus près de leur réalité, des besoins de production, reconversions et rythmes de travail, avant de confronter leur vision à l'échelle locale, régionale et nationale voire internationale à des organes démocratiquement élus et chargés de centraliser les informations, les orientations défendues de part et d'autre, et de les confronter aux contraintes écologiques [17]. On l'a compris, cette démocratie a comme condition de possibilité l'expropriation et le contrôle collectif des moyens de production.

Ce genre d'orientations est bien sûr difficile à défendre lorsque, comme le Shift, on est en partie financé par des PDG de la tech ou des banques comme BNP Paribas, l'un des plus grands financeurs d'énergies fossiles en France, ou que l'on cherche à discuter de l'écologie comprise comme « cadre global qui n'est ni de gauche ni de droite » avec tout le monde, y compris les Républicains.

Un militarisme vert ?

Logiquement, ce logiciel de gestion du capitalisme dans la crise écologique implique également de gérer sa composante militaire et impérialiste. Le Shift converge de plus en plus avec les thèses défendues par le philosophe Pierre Charbonnier [18] sur la question d'une hypothétique écologie de guerre dans laquelle la décarbonation de l'économie pourrait se faire au nom de la puissance géopolitique et militaire de la France et de l'Europe.

Absent du PTEF en 2022, le domaine de la Défense fera son apparition dans les futures analyses sectorielles du Shift. De partout, nos dirigeants appellent à faire des sacrifices pour se préparer aux conflits à venir, tandis que la marche à la guerre est une excuse pour mener des attaques anti-écologiques. Plutôt que de remettre en cause cette dynamique, le Shift cherche à y participer, avec l'ambition de décarboner partiellement le complexe militaro-industriel et de convaincre les états-majors de l'urgence écologique.

Il organise ainsi des conférences « Défense et industries : quelles stratégies face à la double contrainte énergie climat », au cours desquelles interviennent les fleurons du complexe militaro-industriel Thalès et Naval Group ou encore la Marine nationale ; ou produit des rapports et études en lien avec les forces armées.

Cette logique se décline également sur le terrain de l'impérialisme. En effet, en l'absence de remise en cause des racines sociales de la crise écologique, la transition énergétique revendiquée, notamment en soutenant l'électrification des usages, augmentera sensiblement l'usage de métaux. Selon les projections de l'Agence internationale de l'énergie,la transition énergétique nécessitera par exemple d'au minimum doubler la demande de nickel et de multiplier par sept celle de lithium. Une explosion de la demande qui, selon Célia Izoard dans son livre La Ruée minière au XXIᵉ siècle, renforcera la place de l'extractivisme, en particulier celui du secteur minier, dans le capitalisme. La transition énergétique apparaît alors comme une notion qui, aux mains des capitalistes, est synonyme de passe-droit pour piller et dévaster les pays du Sud. Profondément aligné sur l'impérialisme des pays européens, le Shift ne questionne aucunement ces politiques extractivistes, induites par ses propres préconisations.

Alors que la crise écologique est par définition un enjeu global, une transition dans un seul pays, qui plus est quand elle se ferait au détriment des autres, ou au moyen de la guerre, représente une impasse dangereuse. Plus que jamais, la lutte pour une planète habitable passe au contraire par celle contre le militarisme et les guerres impérialistes, mais également contre le pillage impérialiste de l'Afrique ou de l'Amérique latine.

À quoi sert le Shift ?

Depuis quelques années, la jeunesse des secteurs scientifiques ou de l'ingénierie vit une crise subjective profonde, alimentée par le désastre écologique. Consciente de la catastrophe en cours, elle se retrouve néanmoins à devoir choisir entre travailler pour des entreprises écocidaires et militaires, ou pour des institutions publiques de recherche poussées à la ruine et de plus en plus asservies aux premières. Face à cette contradiction entre la politisation écolo des étudiants et la pratique scientifique sous le capitalisme, des phénomènes tels que les désertions [19] et défections émergent : les étudiants refusent de choisir entre la peste et le choléra, politisent leurs formations, à l'instar des déserteurs d'AgroParisTech, et cherchent des alternatives en se tournant vers d'autres métiers considérés comme plus alignés avec leurs valeurs, des pratiques associatives voire des formes de militantisme plus radical. Si ces formes de défection ne constituent pas en soi une stratégie à même d'abattre le rouleau compresseur du capitalisme, elles sont autant de signaux alarmants pour le patronat, la classe politique ou les directions d'universités.

Le Shift intervient comme un filet de sécurité face à ce processus profond. Il s'appuie sur le référentiel commun du langage physique et technique, et sur la rigueur scientifique (au détriment, on l'a vu, de la rigueur de l'analyse sociale) pour proposer, clé en main, une solution écologique qui n'impliquerait pas de déserter, ou pire, de mettre à bas le capitalisme. C'est ainsi que pour contenir les étudiants de l'INSA (Institut national des sciences appliquées), un réseau d'écoles dont les futurs ingénieurs semblaient être fortement politisés sur les enjeux écologiques, la direction a fait appel au Shift, en 2020 pour intégrer des éléments écologiques au programme, et convaincre ses étudiants de ne pas pousser la remise en question trop loin. Une logique qui illustre parfaitement le propos du sociologue Jean-Baptiste Comby lorsqu'il analyse la « réappropriation de la contestation écologique » par ce qu'il qualifie d'écologie dominante, qui « ne se construit […] pas tant contre la critique du “capitalisme vert” que tout contre elle, à son contact [20] ». Si la jeunesse scientifique semble bien être le cœur de cible du Shift, celui-ci séduit au-delà, sa feuille de route sourcée et précise jouant un effet rassurant face aux enjeux vertigineux de la crise écologique et à l'incertitude de l'avenir.

Seulement, en refusant de remettre en cause le système à l'origine de la crise et en choisissant, au contraire, d'accompagner les intérêts du patronat et de l'impérialisme français via une planification technocratique décidée par en haut, la proposition conduit à l'impasse. Comme le soulignait dès les années 1960 le sociologue marxiste Henri Lefebvre, ingénieurs, scientifiques ou technocrates d'État ne disposent pas de pouvoir politique propre [21]. Face aux ravages de la crise écologique, ce secteur, qui dispose de peu de capacité – sociale, démographique – de blocage ou de pression, peut être tenté d'aller chercher la force politique qui lui manque du côté de l'État, du patronat et de l'impérialisme, en faisant jouer son expertise à travers une stratégie de lobby. C'est la voie que poursuit le Shift. Il pourrait, à l'inverse, se tourner vers des forces sociales capables de mettre l'industrie à l'arrêt, de bloquer l'économie par la grève : celles du mouvement ouvrier et du monde du travail, au-delà des secteurs scientifiques. Une voie qui permettrait de partager les savoirs techniques et scientifiques avec l'intégralité de la société, en vue d'amorcer une véritable reconversion écologique et sociale de la production sous contrôle des travailleurs, et d'abolir la séparation absurde entre la conception du travail et sa réalisation : c'est la voie qu'il faut chercher à construire.

NOTES DE BAS DE PAGE

[1] Le bilan carbone est une méthode comptable visant à évaluer l'ordre de grandeur des émissions de gaz à effet de serre liées à la production, la distribution et l'utilisation d'un bien, d'un service et, par extension, d'un territoire, d'une filière industrielle ou encore de la consommation d'un individu. Elle repose sur une modélisation (sans mesure directe, donc) des émissions liées à chaque étape du cycle de vie de l'objet étudié. En 2010, la loi Grenelle II rend obligatoire la production d'un bilan carbone pour certaines entreprises, établissements publics ou services d'État. Si le bilan carbone permet effectivement de fournir des indications chiffrées des émissions liées à certains secteurs ou produits, sa logique fondamentalement comptable explique son hégémonie dans l'écologie industrielle, en ce qu'elle permet d'enfermer l'écologie dans une logique d'optimisation technique du bilan carbone plutôt que de remise en cause politique des filières et logique sociales qui ravagent le monde. Cette hégémonie participe également d'une lecture fragmentée de la réalité et peine à retranscrire les interactions sociales complexes qui la constituent.

[2] Voir, par exemple, « “Petite Loi Énergie” : The Shift Project plaide pour un renforcement des outils de politique climatique.

[3] Comme une grande consultation sur les agriculteurs de 2024, qui a recueilli l'avis de plus de 7 000 agriculteurs.

[4] À tort, puisqu'il assume davantage une perspective « ni croissantiste, ni décroissantiste » dans le Plan de planification de l'économie française. Le Shift et Jancovici sont par ailleurs critiqués par une majeure partie des auteurs décroissants qui voient à raison dans leur logiciel une approche techniciste et bureaucratique de l'écologie. Voir Pierre Thiesset, « Contre la sobriété technocratique », in Hélène Tordjman, François Jarrige (dir), Décroissances, Lorient, Le Passager clandestin, 2023.

[5] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l'économie française, Paris, Odile Jacob, 2022, p. 16.

[6] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l'économie française, ibid., p. 29, cité dans Razmig Keucheuan, Cédric Durand, Comment Bifurquer, Paris, Zones/La Découverte, 2023, p. 35.

[7] Razmig Keucheuan, Cédric Durand, Comment bifurquer, ibid., p 36.

[8] Comme l'indique clairement la section « Référentiels et valeurs » du site du Shift, « [c]ette planification n'exclut en rien un rôle pour les mécanismes de marché. Mais dans la question du changement climatique, certaines questions concernent l'échelle du siècle : beaucoup d'éléments déterminants (réseaux de transports et d'énergie, urbanisme, implantation agricole et forestière, etc.) sont pilotés à des pas de temps hors de portée des anticipations par le marché, donc une part de puissance publique doit encadrer et coordonner donc planifier voire gérer certaines activités essentielles considérées comme régaliennes. En complément, les acteurs de marché sont souvent incontournables pour décliner efficacement un cadre global dans un grand nombre de secteurs où une action diffuse est nécessaire ».

[9] L'économiste décroissante Geneviève Azam décrit bien ce réductionnisme : « Le Plan du Shift Project est un plan chiffré en flux physiques avec UN objectif, la décarbonation nationale, UNE variable de décarbonation, les énergies fossiles, UNE unité de mesure, le CO₂ émis ou « évité », UNE méthode, un plan réalisé selon les principes réductionnistes de l'optimisation économique sous contrainte, la contrainte étant ici physique. Le fait que les désastres écologiques, irréductibles au seul CO₂, soient le produit de nombreux facteurs enchevêtrés et interdépendants n'entre pas dans ce modèle. La mesure unique (CO₂) est un équivalent général qui assure le passage du qualitatif au quantitatif et unifie le monde. » Geneviève Azam, « Planification écologique : frein d'urgence ou administration de la catastrophe »

[10] Voir, entre autres, Razmig Keucheuan, Cédric Durand, Comment bifurquer, op. cit. ; Troy Vettese, Drew Pendergrass, Half-Earth Socialism, Londres, Verso, 2022 ; Geneviève Azam, « Planification écologique : frein d'urgence ou administration de la catastrophe », Terrestres, 28/09/2023 ; Matías Maiello, « Démocratie conseilliste et planification socialiste, nouveaux enjeux », Révolution Permanente, 24/02/2024.

[11] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l'économie française, Paris, Odile Jacob, 2022, p. 227.

[12] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l'économie française, Paris, Odile Jacob, 2022, p. 230.

[13] Daniel Tanuro, L'Impossible Capitalisme vert, Paris, La Découverte, 2012.

[14] Alexis Cukier, « Démocratiser le travail dans un processus de révolution écologique et sociale », Attac, 2020.

[15] « L'expérience montre qu'il est possible et commun, pour les dirigeants d'entreprises capitalistes, non seulement de se soustraire à la loi, mais aussi de contraindre les travailleurs à contrevenir eux-mêmes aux régulations dans leur activité. Et si les décisions productivistes et polluantes sont prises au niveau des conseils d'administration, des directions des agences gouvernementales ou des entreprises financières – mais sans la collaboration (en l'occurrence majoritairement) contrainte des travailleurs, ces décisions ne sont pas suivies d'effet. L'option de l'État social écologiste sous-estime dramatiquement le pouvoir des travailleuses et travailleurs, pour détruire ou préserver la planète. » Alexis Cukier, « Démocratiser le travail dans un processus de révolution écologique et sociale », Attac, 2020.

[16] Contrairement à ce qu'affirme Jancovici, relayant l'argument classique des néolibéraux et du patronat sur le fait que les communistes menaceraient avant tout le boulanger, le coiffeur du coin et, en dernière instance, « l'initiative individuelle », un processus de révolution écologique impliquerait de s'en prendre au grand capital des multinationales et du secteur bancaire. Une condition pour sortir les petits commerçants et autres détenteurs de petits capitaux de la vulnérabilité imposée par le capital financier et la dette, pour les convaincre de l'intérêt d'une socialisation intégrale de l'économie (que leurs employés potentiels ne manqueront pas d'exiger). Ceci n'exclut bien évidemment pas l'initiative individuelle, ni le fait d'avoir une boulangerie dans son quartier.

[17] Pour approfondir sur la démocratie conseilliste et la planification socialiste, voir Matías Maiello, « Démocratie conseilliste et planification socialiste, nouveaux enjeux », Révolution Permanente, 24/02/2024.

[18] Voir Vincent Rissier, « Le devenir guerrier de la transition écologique », RP Dimanche, 19/04/2025.

[19] Jeanne Mermet, Désertons !, Paris, Les Liens qui libèrent, 2025.

[20] Jean-Baptiste Comby, Écolos… mais pas trop, les classes sociales face à l'enjeu environnemental, Paris, Raisons d'agir, 2024, p. 39.

[21] « Qu'en utilisant cette image d'Épinal moderne, quelques groupes animés par une idéologie, celle de la rationalité technicienne, gagnent une influence et même tentent d'arriver au pouvoir politique de décision, ce n'est pas contestable. Ils renforcent l'image ; ils la transforment en idéologie. Une prétendue “gauche” rêve ainsi de réaliser la fiction technocratique. Les hommes qualifiés de technocrates passent pour détenir des compétences éminentes ainsi que le don de l'efficacité. Ils en auraient le quasi-monopole. Ils seraient capables à la fois de découvrir les solutions techniques répondant aux problèmes précis posés par la pratique, et d'imposer ces solutions (de commander). Or, si l'on observe ce qui advient effectivement, de tels hommes n'existent pas. Ceux que l'on nomme “technocrates” et qu'on voit à l'ouvrage (notamment dans le secteur public de l'économie et de la vie sociale en France) ne commandent pas ; ils ne disposent que d'un pouvoir de décision limité ; en fait, ingénieurs devenus administrateurs, ils exécutent des commandes, celles du pouvoir politique qui dispose des “variables stratégiques”. Le pouvoir impose aux technocrates dont il dispose les choix décisifs. Aux problèmes officiellement reconnus et formulés, ils - les technocrates - proposent des solutions et le pouvoir d'État choisit entre elles. » Henri Lefebvre, Position : contre les technocrates, Paris, Éditions Gonthier, 1967, p. 16.

Un LOUPerivois dans la bergerie : PSPP SVP

3 février, par Marc Simard
Un des avantages liés au fait de vieillir, c’est que les plis en viennent à cacher les cicatrices. Un autre, c’est qu’on a vu neiger et qu’on est généralement assez aguerri (…)

Un des avantages liés au fait de vieillir, c’est que les plis en viennent à cacher les cicatrices. Un autre, c’est qu’on a vu neiger et qu’on est généralement assez aguerri pour voir venir les tempêtes. Lors du premier référendum au Québec, en 1980, on a en quelque sorte tétanisé les aînés en (…)

Faire grève pour ne pas se faire mettre en boîte

3 février, par Francis Dupuis-Déri , Geneviève Dorais — , ,
Notes sur l'Assemblée Générale du Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN) du mercredi 28 janvier 2026. Sans montre en main, il semblait tout de même que la (…)

Notes sur l'Assemblée Générale du Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN) du mercredi 28 janvier 2026.

Sans montre en main, il semblait tout de même que la minute de silence à la mémoire des personnes mortes pour la classe ouvrière, qui précède chaque assemblée générale du Conseil central de Montréal, a duré plus longtemps et que l'ambiance était plus lourde que d'habitude. Était-ce simplement la fatigue provoquée par un vortex polaire qui n'en finit plus ? Le deuil du bâtiment plus que centenaire de la shop à savons Barsalou, qui trônait de l'autre côté de la rue jusqu'à ce qu'un immense brasier la consume, quelques jours avant ? Ou par respect pour les fantômes de René Good, mère de famille et poétesse, et d'Alex Pretti, infirmier d'un hôpital de vétérans, deux âmes de 37 ans abattues à quelques jours d'intervalle à bout portant par la police fédérale, en plein jour dans les rues de Minneapolis, pour avoir tenté de ralentir sa chasse xénophobe aux personnes migrantes ?

Le président, Bertrand Guibord, a pris soin aussi de nommer les autres camarades qui sont morts depuis le début de l'année chez nos voisins du sud, victimes de l'ICE. Keith Porter, Luis Gustavo Núñez Cáceres, Geraldo Lunas Campos, Víctor Manuel Díaz, Parady La, Luis Beltrán Yáñez-Cruz, Heber Sánchez Domínguez. Ces noms ont résonné dans les locaux de la CSN comme autant d'échos de la lutte qui s'organise au Québec contre les avancées de l'extrême-droite et les dérives autoritaires de nos gouvernements.

L'assemblée a finalement commencé, et entre les états financiers et les informations sur le Mois de l'Histoire des personnes noires, deux présentations portaient sur des conflits en cours.

Kruger LaSalle

Les 150 syndiqué-es de Kruger LaSalle produisent des boites de carton depuis des générations, de pères en fils, et en filles, comme l'a rapporté une conseillère syndicale. Les affaires sont bonnes, puisque l'entreprise fournit de grandes chaines comme Danone, Jean-Coutu, Olymel et Kruger (Cashmere, Scotties, Sponge Towels). Voilà 50 ans qu'on n'y a pas fait grève, mais un nouveau boss s'est imposé. La dernière convention a été signée avant la pandémie de la Covid19 et la flambée des prix à la consommation qui a suivi. Il y a donc un besoin pour un sacré rattrape, mais les négos lancées en mai achoppent principalement sur les revendications salariales. Le patron offre 16% pour les 4 prochaines années, offre refusée à la majorité. L'accepter signifierait d'accepter une chute du pouvoir d'achat, comme l'explique un tract syndical : « Cette offre patronale ne représente rien de moins qu'un appauvrissement pour ses fidèles travailleuses et travailleurs en raison de l'inflation des dernières années. Il n'y a aucune raison pour que leur pouvoir d'achat ne profite pas des succès de Kruger dans son ensemble ! »

En grève le 12 janvier, les camarades se parlent sur la ligne de piquetage ou dans la roulotte installée-là, pour se réchauffer : « Y a 15-20 ans, on avait un sentiment d'appartenance et les meilleures conditions de l'industrie », maintenant, « on est l'enfant pauvre du groupe », dit-on en référence aux autres shops qui ont fait la grève dans Lanaudière et à Trois-Rivières. Heureusement, les automobilistes expriment bruyamment leur appui. « Y fait frette, mais on reste mobilisé-es ».

Sous l'effet de cette pression, le syndicat a finalement adopté à 73% des augmentations salariales d'environ 20% sur 5 ans, l'ajout d'une semaine de congé pour les membres qui ont plus d'ancienneté et une prime pour les opérateurs. Ce n'est pas-là l'ensemble des revendications voulaient, mais les grévistes ont jugé l'offre suffisamment acceptable pour retourner au travail.

Librairie Raffin de la Plaza Saint-Hubert

En novembre 2020, en pleine pandémie de la covid19, les libraires de cette succursale du réseau Raffin avaient dû faire grève pour obtenir de meilleures conditions de travail. Les revoilà encore au pied d'un mur derrière lequel se retranche le couple de propriétaires qui possèdent trois librairies rentables, selon les livres… comptables, y compris la succursale de la Plaza où il y a toujours des client-es sur le plancher, et qui a de gros contrats aux collectivités, par exemple avec des bibliothèques et des écoles. Des affiches sont mystérieusement apparues sur la Plaza, il y a quelques jours, indiquant que les libraires méritent d'obtenir 20$ de l'heure comme salaire de base, soit un « salaire viable ». Présentement, c'est le salaire minimum, ou jusqu'à 19$ de l'heure. Un conciliateur est entré en scène, alors que les libraires se sont voté 5 jours de grève et ont déjà effectué un arrêt de travail de 2h. La grève de 2020 rappelle de bien mauvais souvenirs, mais c'est une question de respect, de dignité et de condition de vie, pour des libraires qui connaissent si bien leur métier, contrairement à leurs propriétaires, et qui organisent en plus des évènements pour animer les lieux : de nombreux lancements, l'enregistrement du balado de Fred Savard, des installations représentant les bibliothèques idéales d'auteur-es. Le mandat de grève a été voté à l'unanimité, « parce que la passion du livre ne paie pas le loyer ! ».

Vous êtes client·e de la librairie Raffin ? Arrêtez-vous en magasin ou écrivez à la direction et faites-leur part de votre solidarité avec les libraires.

Vers une grèves sociale ?

Première de l'année 2026, cette assemblée générale du mercredi soir a été suivie vendredi par une autre rencontre, cette fois pour partager et discuter, avec des camarades d'autres organisations, du ras-le-bol généralisé dans la société civile envers une classe politique irresponsable et déconnectée des véritables problèmes qui affligent la population québécoise.

Pour orchestrée une résistance, pour mobiliser les troupes et pour intensifier la lutte, le Conseil central a reçu de ses membres le mandat d'organiser un plan d'actions menant à une possible grève sociale au printemps. La journée de vendredi y était dédiée. Plus de quarante groupes alliés et une centaine de délégué·es de syndicats des secteurs publics et privés ont répondu présents !

Ces camarades sont déterminés à lutter contre les projets de lois antisociaux, antidémocratiques et antisyndicaux qu'une classe politique déchue tente de faire avaler aux travailleurs et aux travailleuses.
Laissons au président du CCMM le mot de la fin, qui donne le ton pour la suite des choses : « La société civile doit se dresser devant celles et ceux qui l'abusent et qui profitent d'un système mortifère usé jusqu'à la corde. Le conseil central fera tout en son possible pour que ça se produise, je compte sur nous ! »

Geneviève Dorais & Francis Dupuis-Déri
Délégué-es du Syndicat des professeur-es de l'UQAM (SPUQ)

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La bulle de l’IA et l’économie étatsunienne

3 février, par Michael Roberts — , ,
Selon l'économiste Michael Roberts, la bulle de l'IA masque l'état désastreux de l'économie américaine… en attendant l'inévitable crise qui découlera de son éclatement. 27 (…)

Selon l'économiste Michael Roberts, la bulle de l'IA masque l'état désastreux de l'économie américaine… en attendant l'inévitable crise qui découlera de son éclatement.

27 janvier 2026 | tiré de Contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/bulle-ia-economie-etats-unis-trump-capitalisme/

Le marché boursier étatsunien continue d'atteindre de nouveaux records ; le prix du bitcoin est également quasiment à son plus haut et celui de l'or a atteint des sommets historiques.

Des investissements démesurés

Les investisseurs dans les actifs financiers (banques, compagnies d'assurances, fonds de pension, fonds spéculatifs, etc.) sont extrêmement optimistes et confiants en ce qui concerne le marché financier. Comme l'a déclaré Ruchir Sharma, président de Rockefeller International :

« Malgré les menaces croissantes qui pèsent sur l'économie étatsunienne – des droits de douane élevés à l'effondrement de l'immigration, en passant par l'érosion des institutions, l'augmentation de la dette et l'inflation persistante –, les grandes entreprises et les investisseurs semblent imperturbables. Ils sont de plus en plus convaincus que l'intelligence artificielle est une force si puissante qu'elle peut relever tous les défis ».

Jusqu'en 2025, les entreprises travaillant sur l'IA ont généré à elles seules 80 % des gains boursiers américains. Cela a contribué et contribue encore à financer et à stimuler la croissance étatsunienne, car le marché boursier axé sur l'IA attire des capitaux du monde entier.

Pour aller plus loin
L'irruption de DeepSeek, ou la nécessité de repenser la souveraineté numérique

Au deuxième trimestre 2025, les investisseurs étrangers ont injecté 290 milliards de dollars dans les actions étatsuniennes, un record. Ils détiennent désormais environ 30 % du marché étatsunien, une part d'une importance inédite depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme le fait remarquer M. Sharma, les États-Unis sont devenus le meilleur pari, « la meilleure mise pour ce qui concerne l'IA ».

La « bulle » des investissements dans l'IA (mesurée grâce au rapport entre le cours des actions et la « valeur comptable » des entreprises) est 17 fois plus importante que celle de la bulle internet en 2000, ou encore que celle des subprimes en 2007. Le ratio entre la valeur du marché boursier étatsunien et le PIB du pays (l'« indicateur Buffett ») a atteint un nouveau record de 217 %, soit plus de 2 écarts-types au-dessus de la tendance à long terme.

Et ce ne sont pas seulement les actions des entreprises qui sont en plein essor. Il y a une forte demande pour acheter de la dette des entreprises étatsuniennes, en particulier des grandes entreprises technologiques et d'intelligence artificielle, les Magnificent Seven. L'écart entre les taux d'intérêt versés sur les obligations d'entreprise et ceux des obligations d'État, considérées comme sûres, est tombé à moins de 1 %.

Des dépenses colossales et des gains de productivité très incertains

Ces paris sur l'avenir de l'IA s'étendent à tous les secteurs. En d'autres termes, les États-Unis ont mis tous leurs œufs dans le même panier. Les investisseurs parient que l'IA finira par générer d'énormes rendements sur leurs achats d'actions et leurs titres de créance, lorsque la productivité du travail augmentera de manière spectaculaire et, avec elle, la rentabilité des entreprises spécialisées dans l'intelligence artificielle. Matt Eagan, gestionnaire de portefeuille chez Loomis Sayles, a déclaré que les prix exorbitants des actifs suggéraient que les investisseurs misaient sur « des gains de productivité sans précédent »grâce à l'IA. « C'est le truc qui pourrait mal tourner ».

Jusqu'à présent, rien n'a encore indiqué que les investissements dans l'IA permettaient d'accélérer la productivité. Ironiquement, en attendant, les investissements colossaux dans les centres de données et les infrastructures d'IA soutiennent l'économie étatsunienne. Près de 40 % de la croissance du PIB réel étatsunien au dernier trimestre provient des dépenses d'investissement technologique – majoritairement liées à l'IA. Depuis 2022, la valeur de ces infrastructures a augmenté de 400 milliards de dollars.

Une part importante de ces dépenses a été dédiée aux équipements de traitement de l'information, qui ont connu une hausse de 39 % en valeur annualisée au cours du premier semestre de 2025. Jason Furman, économiste à Harvard, a fait remarquer que ces dépenses ne représentaient que 4 % du PIB étatsunien. Paradoxalement, Furman raconte qu'elles étaient à l'origine de 92 % de la croissance du PIB étatsunien au premier semestre de 2025. Si l'on exclut ces catégories, l'économie étatsunienne n'a progressé que de 0,1 % en rythme annuel au premier semestre de 2025.

Ainsi donc, sans ces dépenses technologiques, les États-Unis auraient été en récession économique, ou presque.

La stagnation économique

Cela montre l'autre facette de la situation étatsunienne, à savoir la stagnation du reste de l'économie du pays. Le secteur manufacturier étatsunien est en récession depuis plus de deux ans (c'est-à-dire tous les scores inférieurs à 50 dans le graphique ci-dessous).

Plus largement, aujourd'hui, certains signes indiquent que le secteur des services est également en difficulté. L'indice IMS Services PMI 1 est tombé à 50 en septembre 2025, contre 52 en août. Ce point est bien en dessous des prévisions de 51,7, ce qui indique que le secteur des services est au point mort.

Le marché du travail étatsunien semble également fragile. Selon les données officielles, l'emploi n'a progressé que de 0,5 % en taux annualisé au cours des trois mois précédant juillet. Ce chiffre est bien inférieur aux taux observés en 2024. « Nous sommes dans une économie où les embauches et les licenciements sont rares », a déclaré le mois dernier Jay Powell, président de la Réserve fédérale étatsunienne.

Les jeunes travailleur·ses étatsunien·nes sont touché·es de manière disproportionnée par le ralentissement économique actuel. Le taux de chômage des jeunes aux États-Unis est passé de 6,6 % à 10,5 % depuis avril 2023. La croissance des salaires des jeunes travailleur·ses a fortement ralenti. Les offres d'emploi pour les nouvelles personnes arrivant sur le marché du travail ont chuté de plus de 30 %. Les travailleur·ses en début de carrière dans les professions exposées à l'IA ont connu une baisse relative de 13 % de l'emploi. Les seul·es Étatsunien·nes qui dépensent beaucoup d'argent sont les 20 % les plus riches. Ces ménages s'en sortent bien, et ceux qui se situent dans les 3,3 % les plus riches s'en sortent encore mieux. Les autres se serrent la ceinture et ne dépensent plus.

Les ventes au détail (après suppression de l'inflation des prix) sont restées stables pendant plus de quatre ans.

Le graphique ci-dessus montre que l'inflation a érodé le pouvoir d'achat de la plupart des Étatsunien·nes. Le taux d'inflation moyen reste bloqué à environ 3 % par an selon les chiffres officiels, bien au-dessus de l'objectif de 2 % par an fixé par la Réserve fédérale. Et ce taux moyen masque en grande partie l'impact réel sur le niveau de vie et les augmentations des salaires réels. Les prix des denrées alimentaires et de l'énergie augmentent beaucoup plus rapidement que prévu. L'électricité coûte aujourd'hui 40 % plus cher qu'il y a cinq ans.

Les prix de l'électricité sont encore plus poussés à la hausse par les centres de données de l'IA. OpenAI consomme autant d'électricité que New York et San Diego réunies, au plus fort de la vague de chaleur intense de 2024, ou encore autant que la demande totale en électricité de la Suisse et du Portugal réunis. Cela représente la consommation électrique d'environ 20 millions de personnes. Google a récemment annulé un projet de centre de données d'un milliard de dollars dans l'Indiana après que les habitant·es ont protesté contre le fait que ce centre de données « ferait grimper les prix de l'électricité » et « absorberait des quantités incalculables d'eau dans une région déjà touchée par la sécheresse ».

Qui absorbera les droits de douane ?

À cela s'ajoute l'impact des droits de douane imposés par Trump sur les importations de marchandises aux États-Unis. Malgré les démentis de l'administration, les prix à l'importation augmentent et commencent à se répercuter sur les prix des marchandises aux États-Unis (et pas seulement dans les domaines de l'énergie et de l'alimentation).

Jusqu'à présent, les entreprises étrangères, dans leur ensemble, n'absorbent pas les coûts des droits de douane. Lors de la guerre commerciale de 2018, les prix à l'importation ont été principalement réduits par les entreprises étrangères. Cette fois-ci, les prix à l'importation n'ont pas baissé. Ce sont plutôt les importateurs étatsuniens que les exportateurs étrangers qui paient les droits de douane, et les consommateurs risquent d'en subir les conséquences à l'avenir. Comme l'a déclaré le président de la Fed, « les droits de douane sont principalement payés à l'importation et non plus à l'exportation, et les consommateur·rices… Toutes ces entreprises et entités intermédiaires vous diront qu'elles ont bien l'intention de répercuter ces coûts [sur le consommateur] en temps voulu ».

Les importateurs, les grossistes et les détaillants paient des coûts plus élevés dès le départ et espèrent pouvoir, à terme, augmenter suffisamment leurs prix pour répercuter la charge. Le problème est que les consommateur·rices sont déjà à bout. Les budgets des ménages sont sous pression en raison de l'augmentation de la dette, des impayés et des salaires qui ne suffisent pas. Tenter de répercuter les coûts des droits de douane dans ce contexte ne ferait que réduire encore davantage la demande.

Les entreprises le savent, c'est pourquoi beaucoup d'entre elles absorbent plutôt les coûts. Mais lorsqu'elles le font, leurs marges diminuent et il devient plus difficile de maintenir leurs activités sans procéder à des coupes ailleurs. Lorsque la rentabilité est mise sous pression, la direction de l'entreprise a peu d'options. Elle ne peut pas contrôler les droits de douane et ne peut pas forcer les consommateurs à dépenser davantage. Ce qu'elle peut contrôler, ce sont les dépenses. Cela commence par un ralentissement des embauches et une réduction des plans de croissance, puis par une réduction des heures de travail et des heures supplémentaires. Si les droits de douane restent en vigueur et que la consommation reste faible, les répercussions se propagent davantage sur le marché du travail.

Viennent ensuite les dépenses publiques. La fermeture [lors du shutdown] des services gouvernementaux imposée par le Congrès a donné à l'administration Trump une nouvelle occasion de réduire les effectifs de l'administration fédérale dans une vaine tentative de réduire le déficit budgétaire et la dette publique croissante. Cette tentative est vaine, car l'affirmation de Trump selon laquelle l'augmentation des recettes douanières fera l'affaire n'est pas crédible. Depuis janvier 2025, les recettes douanières ne représentent encore que 2,4 % des recettes fédérales totales prévues pour l'exercice 2025, qui s'élèvent à 5 200 milliards de dollars.

Quant à l'affirmation selon laquelle les droits de douane finiraient par résoudre le déficit commercial des États-Unis avec le reste du monde, elle s'est également révélée absurde jusqu'à présent. Au cours des sept premiers mois de 2024, le déficit s'élevait à 500 milliards de dollars ; au cours des sept premiers mois de 2025, il atteignait 654 milliards de dollars, soit une hausse de 31 % en glissement annuel, un niveau record.

Contrairement à ce qu'affirme Trump, les hausses tarifaires sur les importations ne contribueront guère à « rendre sa grandeur à l'Amérique » (Make America Great Again) dans le secteur manufacturier. Robert Lawrence, de la Kennedy School de Harvard, estime que « la réduction du déficit commercial n'augmenterait que très peu la part de l'emploi manufacturier aux États-Unis ». La valeur ajoutée nette correspondant au déficit commercial de produits manufacturés en 2024 représentait 21,5 % de la production étatsunienne. Ce serait donc l'augmentation de la valeur étatsunienne si le déficit commercial était éliminé.

Combien d'emplois cela créerait-il ? Cela représenterait 2,8 millions d'emplois, soit une augmentation de seulement 1,7 point de pourcentage de la part du secteur manufacturier dans l'emploi étatsunien, pour atteindre 9,7 % de l'emploi total. Mais la part des ouvrier·es de production dans l'industrie manufacturière étatsunienne n'est en réalité que de 4,7 %, les 5 points de pourcentage restants étant constitués de cadres, de comptables, d'ingénieur·ses, de chauffeur·ses, de commerciaux·ales, etc. L'augmentation de l'emploi des ouvriers de production ne serait que de 1,3 million, soit seulement 0,9 % de l'emploi étatsunien.

L'économie étatsunienne n'est pas encore à genoux et en récession, car les investissements des entreprises continuent d'augmenter, même si leur croissance ralentit.

L'épuisement du modèle

Les bénéfices des entreprises continuent d'augmenter. Le résultat d'exploitation des sociétés du S&P 500 (hors secteur financier) 2 a progressé de 9 % au cours du dernier trimestre, par rapport à l'année précédente. Leur chiffre d'affaires a augmenté de 7 % (avant inflation). Mais cela ne concerne que les grandes entreprises, tirées par les Magnificent Seven. Dans l'ensemble, le secteur des entreprises non financières étatsuniennes commence à voir la croissance de ses bénéfices s'estomper.

Et la Fed devrait encore réduire son taux directeur au cours des six prochains mois, ce qui réduira le coût d'emprunt pour ceux qui souhaitent spéculer sur ces actifs financiers fictifs. La récession n'est donc pas encore là. Mais tout dépend de plus en plus de la capacité du boom de l'IA à générer de la productivité et de la rentabilité. Si les retours sur les investissements massifs dans l'IA s'avèrent faibles, cela pourrait entraîner une sérieuse correction boursière.

Il est vrai que les grandes entreprises technologiques ont principalement financé leurs investissements dans l'IA à partir de leurs flux de trésorerie disponibles. Mais les énormes réserves de trésorerie des Magnificent Seven s'épuisent et les entreprises spécialisées dans l'IA se tournent de plus en plus vers l'émission d'actions et de titres de créance.

Les entreprises de l'IA signent désormais des contrats entre elles afin d'augmenter leurs revenus. Il s'agit en quelque sorte d'un jeu de chaises musicales financières. OpenAI a signé cette année des contrats d'une valeur totale d'environ 1 000 milliards de dollars pour acquérir la puissance de calcul nécessaire au fonctionnement de ses modèles d'intelligence artificielle. Des engagements qui dépassent largement ses revenus. OpenAI dépense sans compter pour ses infrastructures, ses puces électroniques et ses talents, sans disposer des capitaux nécessaires pour financer ces projets ambitieux. Afin de financer son expansion, OpenAI a donc levé d'énormes montants en fonds propres et a commencé à se tourner vers les marchés obligataires. Elle a obtenu 4 milliards de dollars de dette bancaire l'année dernière et a levé environ 47 milliards de dollars auprès de fonds de capital-risque au cours des 12 derniers mois, même si une part importante de cette somme dépend de Microsoft, son principal bailleur de fonds. L'agence de notation Moody's a signalé qu'une grande partie des ventes futures de centres de données d'Oracle dépendait d'OpenAI et de sa rentabilité encore incertaine.

Beaucoup dépend désormais de la capacité d'OpenAI à augmenter suffisamment ses revenus pour commencer à couvrir la hausse exponentielle des coûts. Les économistes de Goldman Sachs affirment que l'IA stimule déjà l'économie étatsunienne d'environ 160 milliards de dollars, soit 0,7 % du PIB étatsunien au cours des quatre années depuis 2022, ce qui se traduit par une croissance annualisée d'environ 0,3 point de pourcentage. Mais il s'agit davantage d'une astuce statistique que d'une réelle croissance de la productivité grâce à l'IA jusqu'à présent, et le secteur de l'IA ne bénéficie que d'une faible augmentation de ses revenus.

En effet, les retours sur investissement liés au développement de l'IA pourraient être en baisse. Le lancement de ChatGPT-3 a coûté 50 millions de dollars, celui de ChatGPT-4 500 millions de dollars, tandis que le dernier ChatGPT-5 a coûté 5 milliards de dollars et, selon la plupart des utilisateur·rices, n'était pas nettement meilleur que la version précédente. Parallèlement, des concurrents beaucoup moins chers, tels que Deepseek, en Chine, sapent les revenus potentiels.

Une crise financière est donc à prévoir. Mais lorsque les bulles financières éclatent, les nouvelles technologies ne disparaissent pas pour autant. Elles peuvent au contraire être acquises à bas prix par de nouveaux acteurs, dans le cadre de ce que l'économiste autrichien Joseph Schumpeter appelait la « destruction créatrice ». C'est d'ailleurs exactement l'argument avancé par les lauréats du prix Nobel d'économie de cette année, Philippe Aghion et Peter Howitt. Les périodes d'expansion et de récession sont inévitables, mais nécessaires pour stimuler l'innovation.

La technologie de l'IA pourrait éventuellement permettre une importante croissance de la productivité si elle parvient à limiter suffisamment le travail humain. Mais cela ne se concrétisera peut-être qu'après un krach financier et le ralentissement de l'économie étatsunienne qui s'ensuivra. Et si l'économie étatsunienne, tirée par l'IA, plonge, il en sera de même pour les autres grandes économies. Le temps ne joue pas en faveur des Magnificent Seven. En effet, l'adoption de la technologie de l'IA par les entreprises reste faible et est même en baisse parmi les grandes.

Pendant ce temps, les dépenses consacrées aux capacités d'IA continuent d'augmenter et les investisseurs continuent d'investir massivement dans l'achat d'actions et de titres de créance d'entreprises spécialisées dans l'IA. C'est donc un pari énorme sur l'IA pour l'économie étatsunienne.

Ce texte a été publié le 14 octobre 2025 sur le blog de l'auteur, The Next Recession, et traduit par Lalla F. Colvin pour le site Inprecor.

Illustration : Wikimedia Commons.

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Rassemblement : À bas les attaques racistes contre les migrant·es : Un Statut permanent pour tous·tes !

3 février, par Solidarité sans frontière —
Nous, sans-papiers au Québec, et nos allié·es, appelons à lutter en solidarité avec tous·tes les migrant·es et à exiger un programme de régularisation massif, inclusif et (…)

Nous, sans-papiers au Québec, et nos allié·es, appelons à lutter en solidarité avec tous·tes les migrant·es et à exiger un programme de régularisation massif, inclusif et continu qui accorde un statut permanent à toutes les personnes sans-papiers et à statut précaire : Statut pour tous et toutes !

L'actualité au Québec, au Canada, aux États-Unis et ailleurs dans le monde ne cesse de nous rappeler les attaques violentes des gouvernements contre les personnes migrantes, contre leur dignité et leur liberté d'exister et de circuler.

Au Canada, en 2025, 22 100 personnes ont été déportées ; ce chiffre n'inclut pas celles qui ont dû partir, faute de pouvoir renouveler leur statut temporaire. Aussi en 2025, 32 800 sont restées suite au refus de leur demande d'asile et sont devenues sans-papiers. Des dizaines de milliers de personnes qui ont perdu leur statut temporaire ont également fait ce choix, faute de pouvoir obtenir un statut permanent ou renouveler leur visa.

Alors qu'à Davos, Carney a tenté de faire croire au monde entier que le Canada était un rempart contre l'impérialisme et l'intimidation de Trump, lui-même et son gouvernement ont mis en place des mesures anti-migrantes et renforcé l'Entente sur les tiers pays sûrs qui va très bientôt empêcher toute personne venue des Etats-Unis de demander l'asile au Canada. Face à la violence érigée en spectacle qui s'abat sur les migrant·es et les personnes 2LGBTQ+ aux États-Unis, le message est clair : le Canada préfère fermer ses portes à celles et ceux qui viendraient y chercher refuge et les abandonner à leur sort.

Pendant ce temps-là, les demandes humanitaires, l'une des seules façons pour les personnes sans-papiers d'obtenir un statut au Canada, constituent une impasse avec un temps d'attente dans le traitement des dossiers pouvant aller jusqu'à 50 ans. De nombreuses provinces, dont le Québec, ont suspendu les possibilités d'accéder à la résidence permanente pour les travailleur·euses temporaires et les étudiant·es, contribuant à l'augmentation du nombre de sans-papiers pour celles et ceux qui n'auraient pas la possibilité de partir. Le projet de loi C-12 limitera encore plus le droit d'asile, et l'accès aux services de santé pour les demandeur·euses d'asile est remis en cause. Cette avalanche de mesures racistes montre que, dorénavant, les migrant·es ne sont pas les bienvenu·es, quel que soit leur statut, et que les plus précaires d'entre nous sont condamné·es à vivre dans la peur et l'oubli. Le Canada doit revenir sur ces lois mortifères et retourner à son projet de régularisation. En annonçant un programme de régularisation de 500 000 sans papiers, l'Espagne montre que d'autres choix politiques sont possibles.

Luttons pour mettre fin à cette politique globale et systémique de mort et de déportation. Nous, sans-papiers, revendiquons notre liberté de circuler, de rester et de retourner, et notre droit à vivre dans la dignité.

Nous demandons à toutes les personnes qui ont un statut de s'opposer aux mesures et la rhétorique anti-migrante de leurs gouvernements. Nous demandons à tous·tes nos allié·es de rejoindre notre lutte. Comme le montre l'exemple de Minneapolis, c'est en faisant front, en tant que communauté, que l'on peut résister au fascisme. Ne nous laissons pas diviser par les fausses catégories de bon et mauvais migrant·es que les gouvernements nous imposent. Ensemble et solidaires, nous sommes fort·es et fièr·es, et nous ne les laisserons plus nous terroriser.

Avec la diversité de nos statuts et de nos situations, unissons-nous, en tant que personnes migrantes et alliées confrontées à l'apartheid mondial et au système brutal des frontières, pour exiger un programme continu et inclusif de régularisation complète pour tous·tes les migrant·es sans statut et en situation précaire, ainsi que la fin de l'Entente sur les tiers pays sûrs.

STATUT POUR TOUS·TES !

Solidarité Sans Frontières

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