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Ormuz, la mondialisation étranglée
La crise iranienne – et les agressions étasunienne et israélienne – rappelle une évidence : nos sociétés thermo-industrielles restent dépendantes d'un flux pétrolier qui transite par quelques kilomètres d'eau. À Ormuz, un blocage suffirait à enrayer la mécanique énergétique et économique mondiale. (Renaud Duterme)
Tiré du blogue de l'auteur.
Stocks
L'interconnexion de nos économies repose sur la méthode du just-in-time, à savoir la réduction des stocks à leur minimum (l'espace, c'est cher) au profit des flux (le transport, c'est moins cher). La quasi-totalité des infrastructures industrielles et commerciales repose donc sur un approvisionnement régulier, souvent quotidien, rendu possible par une énergie abondante et (relativement) bon marché. Cette machinerie est ultra-efficace sauf… en cas de couac. Une guerre dans une région productrice de pétrole par exemple. Ou le blocage d'une des principales voies de transit énergétique mondiale[1].
Ce blocage, au-delà des effets d'annonce, a comme première conséquence de gripper la fluidité du transport d'hydrocarbures (près d'un cinquième du pétrole et du gaz consommés mondialement), engendrant des risques d'approvisionnement pour les industries dépendantes des tankers pétroliers. Mais il crée aussi un goulot d'étranglement pour les pays producteurs de pétrole de la région. Les tankers ne pouvant venir chercher le pétrole extrait, ceux-ci connaissent une saturation des capacités de stockage, forçant l'arrêt de nombreux puits (les oléoducs transportant ce pétrole étant également au maximum de leurs capacités).
Inertie
Cette situation augure des conséquences durables, à commencer par l'augmentation des prix du brut et du gaz. La hausse actuelle est amenée à se poursuivre étant donné les délais entre l'extraction de pétrole brut, son achat, sa transformation (elle-même gourmande en énergie) et sa consommation. Pour le dire autrement, les produits consommés aujourd'hui ont nécessité du pétrole acheté avant le début du conflit en Iran. La hausse du brut aujourd'hui augure donc des tensions inflationnistes durant des mois, voire des années.
En outre, l'ouverture du détroit et un retour à la normal ne signifieront en rien l'arrêt des perturbations. D'une part, les pétroliers devront attendre leur tour pour aller s'approvisionner. À l'instar d'un embouteillage routier causé par un accident, la fin de la perturbation n'engendre pas la reprise immédiate du trafic. Évidemment, chaque jour de blocage supplémentaire allonge les délais d'un retour à la fluidité antérieure. D'autre part, le redémarrage de la production ne pourra s'effectuer du jour au lendemain et revenir à un rythme de production normal mettra un certain temps pour d'évidentes raisons logistiques. Qui plus est si les destructions des infrastructures (pétrolières, portuaires mais aussi de dessalement d'eau de mer[2]) se poursuivent.
Dominos
L'Europe n'important plus de pétrole en provenance de l'Iran, le Vieux Continent sera-t-il épargné ? Non, pour au moins trois raisons.
Primo. Plusieurs pays européens importent d'importantes quantités de pétrole et de gaz en provenance d'autres pays bordant le détroit d'Ormuz. Il leur sera donc difficile de se passer de ces quantités puisque l'approvisionnement russe a été abandonné en raison de l'agression contre l'Ukraine. Le nombre de nos fournisseurs se réduit comme peau de chagrin. Le pétrole et le gaz russes ont été compensés par de l'énergie en provenance des États-Unis, mais ces derniers ne peuvent augmenter les quantités exportées du jour au lendemain. Raréfaction physique de la ressource oblige, cette tendance va se poursuivre puisque de nombreux autres pays producteurs, dont les quantités de ressources accessibles déclinent, limiteront forcément leurs exportations.
Secundo. Le pétrole transitant par le Detroit d'Ormuz était principalement à destination de l'Asie (Chine, Corée du Sud, Japon…). La participation de Washington dans cette opération militaire s'inscrit d'ailleurs probablement dans une stratégie d'affaiblissement de la puissance chinoise dont l'approvisionnement en pétrole est un des talons d'Achille.
Or, des ruptures d'approvisionnement pour ces pays entraîneraient des répercussions sur le reste du monde, et sur l'Europe en particulier. D'abord en raison de l'achat par ces pays de pétrole auprès d'autres fournisseurs, ce qui limiterait de facto les quantités exportées ailleurs. Ensuite parce que les économies de ces pays sont très axées sur l'exportation de produits stratégiques à destination du reste du monde (technologies de pointes, composants, plastiques, machines-outils, …), produits dont la fabrication et l'assemblage sont extrêmement dépendants du pétrole. Il est donc fort à craindre des effets dominos qui vont se faire sentir pendant des mois (voire des années en cas d'approfondissement du conflit) et dont on peine encore à voir les effets.
Tertio. Le pétrole et le gaz ne sont pas les seuls produits stratégiques transitant par le détroit d'Ormuz. 35% de l'urée, un des principaux engrais azotés utilisés dans l'agriculture, emprunte ce point de passage. Encore une fois, cette perturbation est à mettre en lien avec d'autres dépendances du secteur puisque le premier exportateur d'engrais n'est autre que la Russie, elle-même engagée dans un conflit perturbant ses capacités de production et d'exportation. L'agriculture mondiale va donc subir de plein fouet cette nouvelle crise énergétique, d'autant plus que son fonctionnement est dépendant des énergies fossiles (machines agricoles, usines de transformation, transports de denrées…).
Autonomie
Cette crise s'inscrit au sein d'un contexte et d'une problématique plus larges : la multiplication et l'interconnexion des vulnérabilités écologiques et socio-économiques de nos systèmes de production et d'approvisionnement. Des évènements précis (pandémie de Covid-19, blocage du canal de Suez par un porte-conteneurs, guerre en Ukraine, tensions en mer rouge, assèchement du canal de Panama…) ne sont que des symptômes d'un problème plus large, celui d'un système d'accumulation à bout de souffle régi par des principes (libre-échange, économie axée sur l'exportation, perte de souveraineté alimentaire et énergétique, conquête permanente de nouveaux marchés extérieurs, non prise en compte des contraintes géologiques et climatiques dans la croissance économique, etc.) rendant les perturbations de plus en plus fréquentes et durables.
Si aucune leçon n'est tirée de cette nouvelle crise, la prochaine n'en sera que plus grave. L'on ne pourra pas dire que l'on ne savait pas…
[1] Plus qu'un blocage au sens strict, c'est avant tout le refus des armateurs et des assureurs de faire prendre des risques aux navires traversant le détroit (navigable uniquement sur quelques kilomètres), en raison de potentielles attaques et/ou mines installées au fond de la mer.
[2] L'extraction de pétrole nécessitant en effet d'importantes quantités d'eau.
À lire
Renaud Duterme, Pénuries. Quand tout vient à manquer, Payot, 2024.

La Loi 14 : Un sommet de la cacocratie[1]
Dans le dossier du Centre de la petite enfance (CPE) Le Jardin de Robi la décision du Tribunal administratif du travail (TAT) est tombée vendredi dernier (le 13 mars 2026). Il s'agit ici de la première décision en lien avec les nouvelles dispositions législatives en matière d'arrêt collectif de travail incluses dans la Loi visant à considérer davantage les besoins de la population en cas de grève ou de lock-out (la Loi 14).
Cette loi, qui a été parrainée par le ministre Jean Boulet, a pour effet d'élargir la notion de « services essentiels » en introduisant le concept de « services assurant le bien-être de la population » lors surtout (évidemment) de grève et qui sait peut-être également de lock-out.
La décision
Dans une décision unanime, les trois juges ordonnent à l'employeur et au syndicat de maintenir des services assurant « le bien-être de la population ». Les trois juges du TAT précisent que « [l]a privation d'un service de garde éducatif sur une si longue période a un impact disproportionné sur la sécurité sociale des enfants, en particulier ceux qui présentent une vulnérabilité particulière. » Ils ajoutent que « [l]a grève produit également un effet disproportionné sur la sécurité socioéconomique des parents, notamment parce qu'ils voient leur capacité à travailler compromise, en particulier les femmes, et qu'ils sont à court de mesures alternatives. Ces effets sont de nature à affecter d'une manière encore plus démesurée les parents vulnérables. » Par conséquent, le triumvirat de magistrat spécifie qu'à « la lumière de tous les éléments du présent dossier, […] la grève générale illimitée en cours depuis près de cinq mois prive les parents et les enfants des services de garde dispensés par l'employeur, un CPE, et affecte de manière disproportionnée leur sécurité sociale et économique. »
Les parties (employeur et syndicat) disposent maintenant de « sept jours ouvrables francs pour négocier les services assurant le bien-être de la population à maintenir » durant la grève. Nous verrons bien à quoi pourront ressembler, d'ici la semaine prochaine, les services à maintenir durant l'arrêt collectif de travail. Pas besoin d'être grand clerc pour imaginer que ce sont les salariées syndiquées qui se verront affaiblies, au sortir de ce processus, dans l'exercice de leur rapport de force.
Comment qualifier cette nouvelle ère
Nous voici maintenant officiellement dans une nouvelle ère. L'ère de la « grève anesthésiée » dans certains secteurs de l'activité économique. La « grève phagocytée », la « grève évanescente », la grève accompagnée d'une capacité de résistance syndicale diminuée, la « grève édulcorée » et possiblement réduite à sa plus simple expression dans des branches bien ciblées : tels pourront être les concepts appropriés pour qualifier dorénavant certains arrêts de travail dans les secteurs identifiés dans la Loi 14. Voilà où nous mène la suprématie parlementaire. Que se passera-t-il du côté syndical et de la contestation juridique ? Nous laissons à d'autres le soin d'élaborer ici divers scénarios de riposte.
Ce à quoi correspond la démocratie contemporaine
De notre côté, nous sommes d'avis que la démocratie contemporaine ce n'est pas uniquement une question de procédure électorale, de pluralisme politique et de suprématie parlementaire. La démocratie c'est aussi le respect par l'État (et pas uniquement du gouvernement) des droits de citoyenneté en matière de travail et de rapports de travail. Plus concrètement, il s'agit d'un régime de liberté syndicale qui s'accompagne de la reconnaissance du droit d'association, du droit de négociation et du droit de grève. Dans ce régime de liberté syndicale, les règles du jeu doivent permettre, avec le moins d'entraves possible, l'expression de la conflictualité sociale. Autrement dit, dans une démocratie contemporaine, l'État doit mettre en place un régime qui autorise l'expression de l'agonistique conflictuelle.
Pour conclure
Ce que le ministre Boulet a créé avec sa Loi 14 correspond à une forme d'agonie de la conflictualité dans certains lieux de travail. Il s'agit là, selon nous, d'une véritable régression en matière de droits d'opposition des salariéEs syndiquéEs. Un sommet de la bêtise. Un idéal type de la cacocratie.
Yvan Perrier
16 mars 2026
8h45
Communiqués consultés
Confédération des syndicats nationaux (CSN).« Trois juges, onze avocats – Un premier test pour la loi 14 ». https://www.csn.qc.ca/actualites/trois-juges-onze-avocats-un-premier-test-pour-la-loi-14/
Centrale des syndicats du Québec (CSQ). « Communiqué de presse. Décision du TAT dans le dossier du CPE Le Jardin de Robi ». 13 mars 2026. Consulté le 13 mars 2026.
Tribunal administratif du travail (TAT). « CPE Le Jardin de Robi – Le Tribunal administratif du travail ordonne le maintien de services assurant le bien-être de la population. » https://www.tat.gouv.qc.ca/menu-utilitaire/actualites/cpe-le-jardin-de-robi-le-tribunal-administratif-du-travail-ordonne-le-maintien-de-services-assurant-le-bien-etre-de-la-population. Consulté le 15 mars 2026.
[1] Caco : mauvais.
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Que veut Multitudes ?
Nous reproduisons ci-dessous, une lettre du mouvement Multitudes qui présente ses perspectives. (PTAG)
Et si nos questions étaient déjà un début de réponse ?
Vous le savez, vous le ressentez, notre époque en est une d'accélération et de crises. Si vous êtes préocuppé·es par le sort du monde, c'est difficile de ne pas se sentir impuissant·e. Vous avez sans doute conscience de l'ampleur de la tâche. Vous vous demandez probablement comment continuer à être créatif· ve et déterminé·e dans les nombreuses et laborieuses luttes qu'il nous faut mener.
Ce sont des préoccupations et des questions que nous partageons à Multitudes.
Nous sommes une multitude à espérer la fin des systèmes prédateurs qui régissent le monde. Tout comme nous sommes une multitude à aspirer à un avenir où l'on respire, où l'on vit dignement.
Un avenir dans lequel nous avons du pouvoir sur nos vies.
En février, nous avons entamé l'année avec une journée dédiée aux questions de membres et à un exercice de remue-méninges. Cette journée nous a aidé à prendre un grand souffle avant de plonger dans 2026 qui sera une année en puissance !
Un fourmillement d'interrogations a émergé💡
Comment rendre la lutte antifasciste mainstream sans qu'elle devienne inoffensive ? Comment lutter contre la droitisation sans perdre notre humanité ? Comment éviter que l'ego nous divise entre allié·es ? Comment se libérer de nos réflexes capitalistes et compétitifs ? Comment lutter sans que la gravité du moment nous écrase ? Comment on remet du jeu, de la fête, du désir dans la transformation politique ? Comment faire en sorte que nos identités ne nous isolent pas les un·es des autres, sans nier les rapports de pouvoir bien réels ? Comment faire tenir ensemble des expériences situées et un projet commun ? Est-ce qu'on peut construire un mouvement non bourgeois, non technocrate ? Un mouvement qui ne parle pas seulement le langage des experts, des panels et des mémoires, mais aussi celui des cuisines collectives, des quartiers, des assemblées populaires ? Un mouvement qui ne cherche pas simplement à mieux gérer le système, mais à déplacer ce qui semble immuable.
Que peut Multitudes ?
Face au recul démocratique, la réponse n'est pas le repli : c'est l'organisation. Multitudes bâtit un mouvement décentralisé, rassemblant des personnes de milieux divers pour construire un projet politique ambitieux, inclusif et épanouissant. Au cœur de cette vision : redonner de l'autonomie aux gens et aux territoires face aux concentrations de pouvoir extrêmes et extractives.
Nous voulons, avec vous et avec nos partenaires, nous mettre à l'ouvrage tout de suite.
Pour (re)découvrir nos actions, nos chantiers et nos prises de parole → Consultez notre site web
Orientation pour cette deuxième année
Concrètement, en 2026, des antennes territoriales seront déployées dans différentes régions du Québec pour commencer à donner forme à un mouvement ancré partout dans la province. En parallèle, nous travaillerons à sortir nos idées des marges et à les faire circuler dans l'espace public. Tout au long de l'année, un think tank – en cours d'élaboration – nous fournira des analyses de conjoncture, des interprétations et des propositions stratégiques influencées par ce qu'on entend dans les territoires. Enfin, avec la collaboration de partenaires locaux, nous lancerons bientôt un Convoi pour la démocratie 🚌 qui sillonnera plusieurs régions du Québec au printemps.
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Une prison, un ministre et une contradiction !
Une mini émeute a éclaté le mercredi soir du 11 mars à la prison de Bordeaux à Montréal. À l'origine de la tension, une décision administrative qui pourrait paraître mineure vue de l'extérieur. Le couvre-feu imposé aux détenus, qui les obligeait à regagner leur cellule à 22 h, a été avancé à 21 h. Une heure de moins dans les espaces communs, une heure de plus enfermés.
Concrètement, les détenus perdaient l'accès aux appels téléphoniques, aux espaces communs et même à l'infirmerie à partir de 20 h 30. Une restriction supplémentaire qui modifiait sensiblement le fonctionnement de la vie quotidienne à l'intérieur de l'établissement.
La consigne provenait directement du Ministère de la Sécurité Publique dirigé par le ministre Ian Lafrenière.
Le lendemain de la petite émeute, le ministre a déclaré ne pas avoir été surpris par les conséquences de cette mesure. Jusque-là, on pourrait presque saluer la lucidité. Les milieux carcéraux sont des environnements fragiles où la moindre modification du quotidien peut provoquer des tensions.
Pour moi, qui réfléchis à la question carcérale depuis un moment, le véritable intérêt de cette affaire se trouve dans la justification offerte par le ministre. « Je comprends que des gens ne sont pas contents, mais je le rappelle, c'est un milieu carcéral ».
Il faut reconnaître à cette phrase une certaine franchise. En quelques mots, le ministre semble résumer une conception assez particulière de l'univers carcéral. Puisqu'il s'agit d'une prison, les personnes qui s'y trouvent devraient donc accepter les décisions qui leur sont imposées sans trop discuter. Après tout, elles sont en prison.
Ce raisonnement n'est d'ailleurs pas absent d'une certaine opinion publique. Le ministre le sait très bien. En formulant les choses ainsi, il s'adresse précisément à cette sensibilité et lui dit, en somme, ce qu'elle souhaite entendre. De la part d'un ministre appartenant à un parti politique qui n'hésite pas à recourir à des accents populistes, la chose n'a finalement rien de très surprenant.
Dans la déclaration du ministre, moi, j'entends autre chose. J'entends une question : Les personnes incarcérées, ont-elles encore des droits qui méritent d'être respectés, ou le simple fait d'être détenu suffit-il à justifier une forme de pouvoir discrétionnaire où la dignité humaine devient une variable secondaire ?
Dans un État de droit, la peine prononcée par un tribunal est précise. Elle consiste en une privation de liberté. Elle ne consiste pas en une suspension générale des droits fondamentaux. Elle ne consiste pas non plus en une permission implicite donnée aux autorités d'exercer leur pouvoir sans se soucier des conséquences humaines.
Dans ce contexte, un agent des services correctionnels, préférant garder l'anonymat, aurait commenté les événements avec une certaine désinvolture. Selon lui, le fait que les détenus contestent ces mesures et l'expriment parfois avec violence « ne devrait pas nous faire peur ». Après tout, pourrait-on ajouter, dans une prison, ça nous prend des agents qui savent faire face à la musique carcérale. Une musique qui n'a rien d'un concert symphonique.
Une telle réaction peut sembler compréhensible de la part d'un surveillant. Son métier consiste précisément à maintenir l'ordre dans un environnement difficile. Mais la question mérite tout de même d'être posée. Est-ce vraiment dans un esprit de défi permanent que l'on réduit les tensions à l'intérieur d'un établissement carcéral ? Est-ce en attisant la confrontation que l'on protège mieux la société à l'extérieur ?
C'est ici que l'ironie de la situation apparaît avec encore plus de netteté. Le ministre de la Sécurité publique n'est pas un observateur extérieur du système carcéral. Il en est le responsable politique. Sa fonction ne consiste pas seulement à administrer des établissements de détention. Elle consiste aussi à protéger la mission que la société prétend leur confier. Celle de protéger la société.
Or cette protection ne repose pas uniquement sur l'enfermement. Elle repose surtout sur ce que l'on appelle la réhabilitation. L'idée est simple. Une grande partie des personnes incarcérées finiront par sortir de prison. La question n'est donc pas seulement de les punir. Être derrière les murs, privé de liberté est une punition. La question est de savoir dans quel état social et moral elles réintégreront la société ? Qu'est-ce que la prison fait pour les préparer à ce retour ?
Si la prison doit contribuer à la réhabilitation, elle doit nécessairement préserver un minimum de respect envers la personne humaine. Elle doit maintenir un cadre où les droits fondamentaux demeurent reconnus. Car on ne prépare pas quelqu'un à vivre dans une société fondée sur le respect du droit en lui donnant quotidiennement l'impression que ce respect du droit ne s'applique plus à lui.
Lorsque le responsable politique chargé de défendre cette mission explique en substance que l'insatisfaction des détenus est normale puisqu'il s'agit d'un milieu carcéral, il donne involontairement l'impression que la mission de réhabilitation passe au second plan. La prison devient alors essentiellement un lieu de gestion disciplinaire plutôt qu'un lieu de transformation sociale.
Dans ce contexte, la petite émeute de la prison de Bordeaux n'apparaît plus comme un simple incident. Elle ressemble plutôt à un symptôme. Un symptôme de plus qui révèle les limites d'un modèle carcéral déjà fragilisé.
Si la protection de la société est réellement l'objectif, il serait peut-être temps de reconnaître que celle-ci passe moins par la taille des murs que par la qualité du travail humain qui se fait à l'intérieur.
Bordeaux n'en est pas à sa première crise. Depuis longtemps, cette prison révèle les difficultés inhérentes à la gestion d'un établissement de détention d'une telle ampleur, conçu selon une logique carcérale héritée du siècle dernier. Un véritable monstre pénitentiaire dont l'échelle rend la gestion humaine particulièrement complexe.
Au fil des années, plusieurs administrateurs et directeurs ont tenté d'y imposer leur vision avec une bonne volonté afin d'en améliorer le fonctionnement. Beaucoup s'y sont engagés avec sérieux et détermination. Force est de constater qu'ils sont bien rares ceux qui ont réellement réussi à dompter cette machine carcérale.
Il faudra bien finir par poser la question que l'on repousse depuis des années. La prison de Bordeaux est-elle encore adaptée à la mission que l'on prétend confier au système carcéral ?
J'espère qu'un jour cet immense bâtiment cessera d'être une prison. Il pourrait devenir un musée carcéral, un centre de recherche en criminologie consacré à l'étude de la réhabilitation, ou même un hôtel ou un lieu patrimonial. En prenant l'exemple de l'Allemagne qui a transformé d'anciennes prisons en hôtels.
Montréal pourrait très bien fonctionner avec trois ou quatre établissements de détention plus petits, répartis sur son territoire. Des institutions à échelle plus humaine, où la gestion quotidienne serait moins dominée par la logique du contrôle massif et davantage orientée vers la réhabilitation.
Si la prison de Bordeaux est appelée un jour à devenir autre chose, il faudra peut-être aussi redéfinir le rôle même du gardien de prison dans notre société. Et au-delà de cette fonction, c'est probablement tout le système de justice qui devra être repensé. L'incarcération est trop souvent devenue la réponse la plus simple à des problèmes sociaux qui, eux, sont tout sauf simples.
Mohamed Lotfi
14 mars 2026
L'auteur a été responsable du programme Souverains anonymes pendant 35 ans à la prison de Bordeaux. Auteur de Vols de temps, Chroniques des années anonymes et d'un prochain livre « Une prison, pourquoi faire ? ».
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L’AGIDD-SMQ demande l’interdiction d’utilisation des masques anti-crachats en milieu de soin
MONTRÉAL, 9 mars 2026 — À la suite du récit numérique publié par Radio-Canada[1] sur des décès associés à l'utilisation de masques anti-crachat par les forces policières et en milieu carcéral, l'Association des groupes d'intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ), ses groupes membres et des milliers de personnes premières concernées tiennent à rappeler une réalité largement ignorée du public : ces dispositifs font aussi partie de l'arsenal de mesures de contrôle utilisé dans certains hôpitaux, particulièrement sur les unités psychiatriques.
Ces masques — souvent appelés spit hoods ou cagoules anti-crachat — sont généralement utilisés dans des situations où des personnes en crise sont déjà soumises à d'autres mesures de contrôle, notamment la contention physique, mécanique ou chimique. Placé sur la tête d'une personne déjà immobilisée, ce dispositif renforce une dynamique de contrainte extrême qui comporte des risques sérieux pour la sécurité, l'intégrité, la dignité et les droits fondamentaux des personnes concernées.
Pour l'AGIDD-SMQ, il est profondément alarmant de voir des dispositifs associés aux pratiques policières et carcérales s'intégrer aux pratiques d'intervention en santé mentale, alors que les établissements de soins devraient au contraire privilégier des approches thérapeutiques,
humaines et fondées sur la désescalade.
« Que se passe-t-il une fois que des personnes en crise arrivent à l'hôpital ou sont hospitalisées en psychiatrie ? L'usage de dispositifs comme les masques anti-crachat, combiné à d'autres mesures de contrôle comme les contentions - déjà largement utilisées - démontre à quel point les pratiques coercitives peuvent s'étendre et se banaliser », souligne François Winter, porte-parole de l'AGIDD-SMQ.
L'organisme rappelle que la multiplication et la normalisation des mesures de contrôle en psychiatrie traduisent une dérive sécuritaire inquiétante qui éloigne les services de santé mentale de leur mission première : soigner, accompagner et respecter les droits et la dignité des personnes.
La position de l'AGIDD-SMQ est sans équivoque.
Les masques anti-crachat ne doivent jamais être utilisés comme moyen de contention ou de « contrôle » d'une personne en crise . Leur utilisation constitue une atteinte grave aux droits fondamentaux des personnes vivant des problèmes de santé mentale, contribue à déshumaniser les états de crise et expose les personnes concernées à des risques physiques potentiellement mortels ainsi qu'à des conséquences psychologiques graves et évitables.
« L'AGIDD-SMQ demande l'interdiction immédiate de l'usage des masques anti-crachat en psychiatrie, en milieu carcéral et par les forces policières auprès des personnes en situation de crise, ainsi que l'adoption de pratiques d'intervention fondées sur les droits humains, la désescalade et le soin. Une telle interdiction existe déjà au Nouveau-Brunswick depuis 2020, décision prise à la suite du décès de Derek Whalen, un détenu de 37 ans, survenu quelques mois plus tôt dans un incident impliquant l'utilisation d'un tel dispositif », clame Nancy Melanson, responsable du volet sociopolitique à l'AGIDD-SMQ.
L'organisme appelle également les autorités sanitaires, les ordres professionnels et les établissements de santé à mettre en place des protocoles clairs, des formations spécialisées et de véritables mécanismes de reddition de comptes concernant toute mesure de contention
utilisée en milieu de soins.
La protection du public ne peut jamais se faire au détriment de la sécurité physique et psychologique et des droits des personnes vivant des problèmes de santé mentale. Les hôpitaux doivent demeurer des lieux de soin, de soutien et de respect des droits — et non des espaces où se multiplient des pratiques coercitives traumatisantes et potentiellement
létales.
À propos de l'organisme :
L'association des groupes d'intervention en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ) est un regroupement d'organismes régionaux et locaux de défense et de promotion-vigilance des droits en santé mentale. Elle a entre autres comme mission de dénoncer les abus de droits commis en psychiatrie.
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L’hypocrisie de Carney vis-à-vis de l’Iran
La réaction d'Ottawa face à la guerre en Iran met en évidence le fossé entre le discours du Canada sur le droit international et son alignement sur la puissance américaine
8 mars 2026 | traduit de Canadian dimension | Photo : Des nuages de fumée s'élèvent au-dessus de Téhéran, derrière la tour Azadi, sous les bombardements israéliens et américains. Photo de Davoid Ghahrdar.
Le 28 février, les États-Unis et Israël ont lancé une guerre d'agression contre l'Iran. En moins d'une semaine, ces frappes illégales ont tué plus de 1 000 Iraniens. Outre les installations militaires, les bombardements ont touché des sites du patrimoine iranien, des infrastructures civiles et énergétiques, des commissariats de police et des postes de garde-frontières.
Les attaques ont détruit une école primaire dans le sud de l'Iran, tuant 165 enfants. Une enquête du New York Times a suggéré que l'armée américaine était responsable du bombardement de l'école, tandis qu'Al Jazeera a conclu que le massacre était probablement « délibéré ». Parallèlement, la CIA a révélé des plans visant à armer les Kurdes iraniens contre le gouvernement de la République islamique, dans une tentative apparente d'attiser le conflit ethnique. Les frappes illégales américano-israéliennes ont également risqué de déclencher une guerre régionale plus large — précisément le résultat que le dirigeant iranien assassiné, Ali Khamenei, avait prévu qu'elles provoqueraient.
Le chef intérimaire du NPD, Don Davies, a condamné la guerre. Le Parti communiste et les Verts ont fait de même.
Pourtant, la guerre a reçu un large soutien de la part du premier ministre Mark Carney, qui a initialement approuvé les frappes américano-israéliennes et, bien qu'il ait reconnu par la suite qu'elles semblaient contraires au droit international, a refusé d'exclure une participation canadienne.
L'image d'un « toutou de l'hégémonie américaine »
Le jour même du début des frappes, Carney et la ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, ont publié une déclaration commune affirmant le soutien du Canada à la guerre : « Le Canada soutient les États-Unis dans leurs actions visant à empêcher l'Iran de se doter de l'arme nucléaire et à empêcher son régime de menacer davantage la paix et la sécurité internationales. » La déclaration « réaffirme également le droit d'Israël à se défendre et à assurer la sécurité de son peuple ».
Selon l'article 51 de la Charte des Nations unies, les États membres de l'ONU n'ont le droit de légitime défense que « si une attaque armée est dirigée contre un Membre ». L'Iran n'a lancé aucune attaque armée contre Israël ni contre les États-Unis. Cela fait des frappes américano-israéliennes un acte d'agression plutôt qu'un acte de légitime défense. Dans ce cadre, le droit de légitime défense reviendrait à l'Iran — le pays victime de l'attaque — et non aux États qui l'ont menée.
Face aux critiques émanant du caucus libéral, Carney a réaffirmé son soutien à la guerre quelques jours plus tard. Le Premier ministre a reconnu que l'attaque américano-israélienne violait le droit international, mais a déclaré qu'il la soutenait néanmoins, bien qu'« à regret ».
Ce n'est que plus tard que Carney a tenté de formuler sa position dans le langage du droit international, offrant une défense vague de « l'ordre international fondé sur des règles » tout en refusant toujours de condamner Washington ou Tel-Aviv pour avoir lancé les frappes. Il en a résulté une forme familière de diplomatie canadienne : invoquer le droit international de manière abstraite tout en refusant de l'appliquer aux actions des alliés.
C'est une position surprenante de la part d'un chef de gouvernement qui avait fait la une de la presse internationale en janvier pour sa vive défense du droit international et de la coopération mondiale lors du Forum économique mondial de Davos.
Le ministre canadien de la Défense, David McGuinty, a en effet approuvé l'assassinat de Khamenei, qualifiant le défunt dirigeant iranien de « force du mal ». Il va sans dire que l'assassinat de chefs d'État étrangers constitue une violation flagrante de la souveraineté des États et de l'interdiction du recours à la force.
Le 4 mars, Carney est allé plus loin. Il a déclaré que le Canada ne pouvait pas « exclure sa participation » à la guerre contre l'Iran — une guerre que le Premier ministre lui-même a reconnue comme illégale. « Nous soutiendrons nos alliés », a-t-il déclaré.
En janvier 2026, Stephen Miller, conseiller de Trump, a rejeté le concept de droit international, le qualifiant de simples « formalités ». Miller a déclaré : « Nous vivons dans un monde régi par la force, régi par la puissance. Ce sont là les lois d'airain du monde qui existent depuis la nuit des temps. »
En soutenant ouvertement une guerre qu'il reconnaît comme illégale, Carney a tacitement approuvé la vision du monde de l'administration Trump selon laquelle « la force fait le droit ».
Depuis l'attaque du 28 février, des militants pour la paix à travers le Canada ont organisé des rassemblements anti-guerre d'urgence — à Toronto, Montréal, Vancouver, Winnipeg et dans de nombreuses villes plus petites.
Candice Bodnaruk, membre de Peace Alliance Winnipeg qui a aidé à organiser un rassemblement anti-guerre le 1er mars, a déclaré à Canadian Dimension : « Les Canadiens ne soutiennent pas cette guerre. Un sondage Angus Reid du 3 mars a révélé que 49 % des Canadiens s'opposent à cette guerre, tandis que seulement 34 % la soutiennent. Les Canadiens ne veulent pas que le Canada soutienne une guerre illégale contre l'Iran — ils veulent que l'argent soit dépensé chez nous pour des programmes sociaux. »
Il y a actuellement 200 membres des Forces armées canadiennes stationnés au Moyen-Orient. Au moment des frappes américano-israéliennes, 18 militaires étaient en mission d'échange dans des bases américaines à Bahreïn et au Qatar. Le ministère de la Défense nationale nie que des Canadiens aient participé à la planification ou à l'exécution de l'opération Epic Fury. Quoi qu'il en soit, Ottawa a donné pour instruction à ces soldats de rester intégrés aux forces américaines pendant que l'administration Trump mène sa campagne illégale.
Anne Kamath et Umer Azad, organisateurs de CODEPINK Ontario, ont fait valoir qu'« Ottawa réagit habituellement aux agressions menées par les États-Unis, que ce soit au Venezuela, en Palestine ou maintenant en Iran, par des appels abstraits à la désescalade tout en refusant ostensiblement de désigner les États-Unis comme l'agresseur ou de condamner ses actions comme illégales ». La déclaration de Carney sur l'Iran représente toutefois une escalade dangereuse :
Elle passe d'un silence passif à un soutien actif. En appuyant explicitement ce qu'il a qualifié d'action militaire « américano-israélienne », Carney a abandonné même le semblant de défense d'un ordre international fondé sur des règles. Sa rhétorique de Davos sur le droit international est désormais dévoilée comme purement performative, un ensemble de principes à invoquer contre des États comme le Venezuela ou l'Iran, mais suspendus dès qu'une administration américaine ou Israël décide de les violer.
Les organisateurs soulignent que ces frappes, en plus de violer le droit international, sont également illégales au regard du droit interne américain et sont très impopulaires auprès de l'opinion publique américaine.
« En s'alignant quand même sur ces frappes », ont-ils déclaré, « le Canada a donné une image de faiblesse, s'est associé à une action profondément controversée que même de nombreux Américains remettaient en question, et a sapé sa propre crédibilité quant à l'ordre international fondé sur des règles qu'il prétend défendre. Mark Carney est apparu comme un véritable toutou de l'hégémonie américaine. »
Tous les gouvernements occidentaux n'ont pas soutenu l'action militaire américano-israélienne. Au lendemain des bombardements, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a expulsé le personnel militaire américain des bases aériennes espagnoles. Sánchez a condamné l'attaque, la qualifiant d'« injustifiable » et de « dangereuse », affirmant que « le monde ne peut pas résoudre ses problèmes par les conflits et les bombes ».
« Il n'est pas trop tard », a déclaré Bodnaruk. « Le Canada pourrait se racheter et se placer du bon côté de l'histoire en condamnant Israël et les États-Unis. »
Mark Carney s'exprime au Parlement australien le 5 mars 2026. Photo gracieusement fournie par Mark Carney/Facebook.
Changement de régime ou effondrement du régime ?
Pris dans leur ensemble — le large éventail de cibles américano-israéliennes, comprenant des dirigeants politiques, l'armée, la police, les services frontaliers, les écoles et d'autres infrastructures civiles, ainsi que les efforts signalés pour provoquer un conflit ethnique — suggère une stratégie visant à faire s'effondrer la société iranienne. Un tel résultat serait catastrophique pour l'Iran et la région. Cela éliminerait également l'Iran en tant que soutien de la résistance palestinienne et en tant que challenger de l'hégémonie américano-israélienne au Moyen-Orient — une issue que Washington et Tel-Aviv semblent prêts à accepter.
Trump, qui prévoit d'augmenter les dépenses militaires à 1 500 milliards de dollars, cherche à obtenir des fonds d'urgence pour soutenir la destruction de l'Iran. Les démocrates ont déjà exprimé leur volonté de soutenir l'effort de guerre. Parallèlement, certains responsables américains et israéliens qualifient ouvertement leur guerre contre l'Iran de conflit religieux.
Danny Citrinowicz, de l'Institut d'études sur la sécurité nationale de Tel-Aviv, a décrit ainsi les objectifs du gouvernement israélien : « Si nous pouvons provoquer un coup d'État, tant mieux. Si nous pouvons faire descendre les gens dans la rue, tant mieux. Si nous pouvons déclencher une guerre civile, tant mieux. Israël se moque éperdument de l'avenir [ou] de la stabilité de l'Iran. »
Comme l'a déclaré l'ancien conseiller du gouvernement israélien Daniel Levy : « Israël s'intéresse davantage à l'effondrement du régime et de l'État. Ils veulent que l'Iran implose. »
En décembre 2025, Vincent Bevins, auteur de *The Jakarta Method*, a écrit sur le concept de « effondrement du régime » dans la politique étrangère américaine. Bevins a initialement utilisé ce terme pour décrire la campagne de Washington contre le Venezuela, mais aujourd'hui, il semble encore plus applicable à l'Iran.
« L'avantage de rechercher la destruction, pour les impérialistes contemporains, a écrit Bevins, c'est que si l'on ne parvient pas à provoquer l'effondrement, au moins on affaiblit. »
La guerre américano-israélienne contre l'Iran est un désastre régional et mondial — un échec humain aux proportions gigantesques. Elle représente l'exportation du scénario meurtrier de Gaza, avec toutes ses tendances théocratiques, son ethnonationalisme et sa soif de sang, vers une nation de plus de 90 millions de personnes.
Pas un simple spectateur innocent
Le soutien de Carney à l'attaque du 28 février fait écho à son appui aux frappes américano-israéliennes de juin 2025 contre l'Iran. À l'instar des attaques actuelles, la soi-disant « guerre des 12 jours » était non provoquée et reposait sur de fausses allégations, mais Carney et son gouvernement ont affirmé le droit d'Israël à se défendre.
À l'époque, Carney avait déclaré : « Le programme nucléaire iranien est depuis longtemps une source de grave préoccupation, et ses attaques de missiles sur Israël menacent la paix régionale… Le Canada réaffirme le droit d'Israël à se défendre et à assurer sa sécurité. Nous appelons toutes les parties à faire preuve d'une retenue maximale. » La ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, avait également mis l'accent sur la désescalade et la préférence du Canada pour une solution négociée.
On pourrait se demander : pourquoi attend-on des victimes d'attaques non provoquées qu'elles « fassent preuve d'une retenue maximale », tandis que les agresseurs sont présentés comme se défendant ? Ces contorsions linguistiques et ces accents sélectifs s'inscrivent dans des schémas plus larges de la politique étrangère canadienne, et pas seulement sous Carney.
Comme Kamath et Azad l'ont écrit le mois dernier, le gouvernement canadien refuse depuis longtemps de désigner les responsables des actes criminels et des violations des droits humains commis par les États-Unis et leurs alliés — y compris le Canada lui-même.
« Le Canada a perfectionné l'art de l'indifférence diplomatique », affirment-ils, « présent dans le langage, absent dans les conséquences ».
S'adressant à Canadian Dimension, les organisateurs de CODEPINK ont réitéré :
Le discours de Carney à Davos était un avertissement concernant l'effondrement de l'ordre fondé sur des règles, mais c'était un avertissement fondamentalement malhonnête car il effaçait la complicité du Canada dans cet effondrement. Il a parlé comme si cet ordre était détruit par des forces abstraites ou des autocrates lointains, alors qu'en réalité, le Canada et ses alliés le démantèlent activement depuis des années par l'invasion illégale de l'Irak, le soutien aux coups d'État en Amérique latine et, plus infamement encore, par le soutien matériel et diplomatique au génocide à Gaza.
Le soutien de Carney à une guerre illégale contre l'Iran n'est que la dernière manifestation en date de la volonté de longue date du Canada de mettre de côté le droit international et la coopération mondiale au profit d'un unilatéralisme mené par les États-Unis visant à préserver le pouvoir et les privilèges occidentaux.
Ce n'est pas une tendance nouvelle.
En 1999, le Canada a participé au bombardement de la Yougoslavie par l'OTAN, qui n'avait pas été autorisé par le Conseil de sécurité de l'ONU. Quatre ans plus tard, Ottawa a apporté un soutien discret mais substantiel à l'invasion illégale de l'Irak par les États-Unis en 2003. En 2011, le Canada a violé des principes fondamentaux du droit international et les résolutions 1970 et 1973 du Conseil de sécurité de l'ONU pour mener une guerre contre la Libye (comme je le détaille dans mon nouveau livre Targeting Libya).
On peut également citer la longue histoire du soutien canadien aux coups d'État contre des gouvernements élus jugés gênants par les intérêts impérialistes — Jacobo Árbenz au Guatemala, Patrice Lumumba au Congo, Manuel Zelaya au Honduras, Evo Morales en Bolivie, et d'autres.
L'indifférence du Canada à l'égard du droit international s'est manifestée de la manière la plus flagrante lors de la destruction de Gaza par Israël.
La plus haute cour du monde a qualifié l'attaque d'Israël de génocide plausible. Une commission de l'ONU a conclu qu'Israël avait commis un génocide contre les Palestiniens de la bande de Gaza. La principale association mondiale de spécialistes du génocide et de nombreuses organisations de défense des droits humains sont parvenues à des conclusions similaires. Pendant ce temps, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté à plusieurs reprises en faveur d'un cessez-le-feu, mais ces résolutions ont été rejetées par le veto des États-Unis.
Tout au long de cette période, le Canada a continué d'expédier du matériel militaire à Israël tout en réprimant les manifestations contre le génocide sur son territoire. Au moment où nous écrivons ces lignes, le Canada continue de fournir des armes à Israël via les États-Unis et de fabriquer des pièces pour les variantes israéliennes du F-35 — le même avion qui a décimé Gaza et qui est désormais utilisé pour bombarder l'Iran.
Après être arrivé au pouvoir en prônant l'indépendance vis-à-vis de Washington et en défendant le droit international, Carney a désormais soutenu deux guerres d'agression contre l'Iran, approuvé le bombardement du Venezuela et l'enlèvement de son chef d'État reconnu par l'ONU, poursuivi les livraisons de matériel militaire canadien à l'armée israélienne, et répondu par le silence au siège brutal et illégal de Cuba par Washington.
Alors que Carney se plaint des menaces qui pèsent sur le droit international, il contribue activement à son démantèlement.
Comme l'a dit Bodnaruk : « Nous ne pouvons pas être un pays qui prétend défendre les droits de l'homme tout en restant silencieux ou en se rangeant du côté de l'agresseur. »
Conséquences d'une frappe aérienne à Téhéran, le 3 mars 2026. Photo de Mostafa Tehrani/Agence de presse Tasnim.
Hypocrisie et mensonges
Contrairement à Israël, l'Iran ne possède pas d'armes nucléaires. Il n'existe pas non plus de preuve que le gouvernement iranien ait prévu d'en développer.
Néanmoins, les politiciens et les médias occidentaux ont affirmé à maintes reprises que l'Iran était sur le point d'acquérir des armes nucléaires depuis 1984. Le Christian Science Monitor a compilé des décennies de ces « avertissements », qui se sont tous révélés faux. Les médias canadiens se sont longtemps rendus complices de l'amplification de ces allégations.
En 2003, Khamenei a émis une fatwa religieuse interdisant la production d'armes nucléaires. Six ans plus tard, la commission des relations étrangères des États-Unis a déclaré : « Rien n'indique que les dirigeants iraniens aient ordonné la fabrication d'une bombe. »
En mars 2025, la directrice du renseignement national, Tulsi Gabbard, a déclaré au Congrès : « L'Iran ne construit pas d'arme nucléaire et le Guide suprême [l'ayatollah Ali] Khamenei n'a pas autorisé le programme d'armes nucléaires qu'il avait suspendu en 2003. »
À l'approche des récentes négociations entre les États-Unis et l'Iran, le président iranien Masoud Pezeshkian a déclaré que l'Iran n'avait « absolument aucun » intérêt à développer des armes nucléaires, tandis que le ministère iranien des Affaires étrangères qualifiait les affirmations contraires de « gros mensonges ».
Le 27 février, les négociateurs iraniens ont accepté le « stockage zéro » de matières nucléaires, une exigence clé des États-Unis. Le ministre des Affaires étrangères d'Oman, qui assurait la médiation des pourparlers, a déclaré : « Je pense que l'Iran est ouvert à discuter de tout. »
Le lendemain, les États-Unis et Israël ont lancé leur guerre d'agression.
Ce conflit relève purement de la politique impérialiste — fondée sur de faux prétextes et un mépris du droit international, de la coopération ou de la négociation. Pour la deuxième fois en moins d'un an, l'Iran signalait sa volonté de faire des concessions lorsqu'il a été bombardé, et pour la deuxième fois, les alliés des États-Unis — y compris le Canada — se sont rangés derrière eux.
Compte tenu de la longue tradition d'alignement du Canada sur le militarisme américain et israélien, le soutien de Carney à la guerre n'est pas une surprise.
Owen Schalk est l'auteur de Targeting Libya : How Canada went from building public works to bombing an oil-rich country and creating chaos for its citizens, une exploration du rôle crucial mais méconnu du Canada dans l'histoire de la Libye, désormais disponible chez Lorimer Books.
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Les néo-démocrates subissent un nouveau revers face à Carney alors que la députée du Nunavut Lori Idlout passe chez les libéraux
Désormais, il suffit aux libéraux de remporter deux des trois élections partielles du 13 avril pour obtenir la majorité.
11 mars 2026 | traduit de Rabble.ca | Photo : La députée du Nunavut Lori Idlout. Crédit : site web du NPD
À l'instar de leurs homologues conservateurs qui ont déjà subi les foudres de Carney à trois reprises, les néo-démocrates fédéraux ne seront guère ravis de la nouvelle, pas tout à fait inattendue, annoncée mardi soir : la députée du Nunavut Lori Idlout a changé de camp pour rejoindre le gouvernement libéral alors que celui-ci se rapproche peu à peu d'une majorité post-électorale.
Lorsque j'ai prédit dans mon billet de mardi que le premier ministre Mark Carney tenterait bientôt de débaucher certains députés néo-démocrates confrontés à des jours difficiles pour leur parti, ainsi que quelques conservateurs supplémentaires, je ne m'attendais pas à ce que cela se produise avant le dépouillement du vote à la direction du NPD à Winnipeg le 29 mars.
Mais bon, Carney reste Carney !
Désormais, Carney n'a plus qu'à remporter deux des trois élections partielles du 13 avril pour obtenir la majorité, même si elle est étroite, et comme le dit le dicton populaire, deux sur trois, c'est pas mal !
Idlout est le quatrième député à changer de parti depuis les élections du 28 avril dernier. Les trois autres étaient des conservateurs mécontents du chef de l'opposition Pierre Poilievre, dont le plus récent est le député d'Edmonton Riverbend, Matt Jeneroux, dont la décision du 18 février a été un véritable choc pour les conservateurs albertains, toujours confiants, qui pensaient l'avoir dissuadé de le faire.
La décision d'Idlout pourrait bien avoir un rapport avec les projets du premier ministre visant à construire (et à défendre) la nation dans l'Arctique, ainsi qu'avec l'état déplorable dans lequel l'ancien chef Jagmeet Singh a laissé le NPD.
Dans une déclaration publiée sur les réseaux sociaux, le chef intérimaire du NPD, Don Davies – qui venait de voir son caucus passer de sept à six députés – a exprimé sa déception, qui était sans doute sincère, ainsi que la désapprobation pro forma de son parti à l'égard des transfuges.
« La position des néo-démocrates sur les transfuges est de longue date et claire », a-t-il écrit. « Nous estimons que lorsqu'une personne rejette la décision de ses électeurs et souhaite rejoindre un autre parti, elle doit soumettre sa décision à ses électeurs.
« Dans une démocratie, une question aussi importante que le choix de la représentation d'un parti au Parlement doit toujours revenir à nos électeurs », a-t-il poursuivi. « Nous estimons que cela devrait être le cas ici. »
Bon, d'accord. C'est un argument valable qui peut être avancé de bonne foi – même s'il est le plus souvent avancé par des partis qui viennent de perdre un membre de leur caucus au profit d'un autre parti.
Dans le système parlementaire moderne, de nombreux électeurs – probablement la grande majorité – font leur choix en fonction du parti, et non du candidat ; ainsi, un changement de camp, surtout peu après une élection, ne peut que donner l'impression d'une trahison.
Pourtant, le droit des députés fédéraux et provinciaux de changer de parti, ou de ne dépendre d'aucun parti, est un élément fondamental du système parlementaire que nous appelons le gouvernement responsable, dans lequel le cabinet est responsable devant les députés élus de la Chambre. Le gouvernement responsable est au cœur du gouvernement canadien depuis le célèbre rapport de Lord Durham en 1839, et c'est une bonne chose !
Demandez donc à la première ministre de l'Alberta, Danielle Smith, qui a elle-même une petite expérience des changements de camp, si vous en avez l'occasion !
En effet, une plainte courante parmi les électeurs – dont beaucoup désapprouveraient également haut et fort les changements de camp à tout moment du mandat d'un parti – est que le système des partis ne permet généralement pas aux députés de voter selon leur conscience ou les sentiments de leurs propres électeurs lorsque cela va à l'encontre du programme du gouvernement.
Quelques changements de camp, voire beaucoup, n'y changeront rien. Mais la vague récente de défections au Canada démontre bien le désir de plus d'un député de pouvoir agir, au moins de temps à autre, en dehors des contraintes de la discipline de parti, tant pour des questions de principe que par pur intérêt personnel.
J'imagine que dans le cas d'Idlout, élue pour la première fois sous la bannière néo-démocrate en 2021, elle souhaiterait que les électeurs de sa vaste circonscription aient leur mot à dire dans les décisions qui auront un impact considérable sur leur vie et leur environnement, au sens le plus large du terme.
Il est bien connu qu'un député indépendant à la Chambre des communes n'a que peu d'influence. Malheureusement, à ce moment de l'histoire, être un député élu en tant que représentant d'un parti sans statut officiel n'est guère différent. La priorité numéro un pour celui ou celle qui sera élu(e) à la tête du NPD le 29 mars sera de remédier à cela lors des prochaines élections fédérales générales. Il est possible que ce soit leur seule chance.
En attendant, alors qu'il n'y a certainement pas de joie aujourd'hui dans les cercles du NPD, on imagine qu'il y a peut-être une certaine satisfaction parmi les dirigeants de l'opposition conservatrice. Après tout, la dernière chose qu'ils souhaitent en ce moment, c'est une nouvelle élection. Cela est vrai quoi qu'ils puissent dire.
Du point de vue des conservateurs, il est évidemment préférable que Carney obtienne sa majorité d'une manière qui semble relever de la machination, voire de manœuvres machiavéliques, plutôt que par une démonstration de soutien populaire, dont il bénéficie pourtant clairement en ce moment. C'est d'autant mieux si le dernier transfuge vient des rangs d'un autre parti.
Oui, Poilievre et Andrew Scheer se frottaient probablement les mains hier soir et portaient discrètement un toast à Idlout.
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Appel à un soutien public contre la criminalisation du militantisme de solidarité avec la Palestine
Montréal, le 12 mars 2026 – Quarante-quatre (44) manifestant.e.s solidaires de la Palestine contestent des accusations depuis près de deux ans. Des poursuites judiciaires sont en cours contre une grande partie d'entre eux. Une audience préliminaire a eu lieu le jeudi 12 mars, avant une série d'audiences prévues sur trois semaines en avril et mai.
Au printemps 2024, des manifestant.e.s ont organisé un sit-in devant une succursale de la Banque Scotia à Montréal pour exiger le désinvestissement d'Elbit Systems, un fabricant d'armes israélien. Les manifestant.e.s ont été victimes d'arrestations et de détentions massives, et ont été maltraités par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Ils ont par la suite été accusé.e.s au criminel. À ce jour, il s'agit de la plus importante arrestation massive de militant.e.s pro-palestinien.ne.s au Canada.
En tant que plus grande entreprise d'armement d'Israël, Elbit Systems produit 80 % des armes et 85 % des drones destinés aux forces d'occupation israéliennes. Elbit Systems présente ses armes comme ayant été « testées au combat » sur les Palestinien.ne.s de Gaza et joue un rôle important dans l'armement du génocide en cours en Palestine, qui a détruit les infrastructures et tué plus de 72 000 Palestiniens à Gaza, tout en forçant de nombreuses autres personnes à se déplacer. La Banque Scotia était le principal bailleur de fonds d'Elbit Systems au Canada et figurait parmi ses cinq principaux actionnaires. En conséquence, la Banque Scotia et Elbit Systems sont devenues des cibles majeures du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) et font l'objet d'une campagne continue comprenant des rassemblements, des sit-in, des fermetures massives de comptes et des actions directes. Face à la pression croissante, la Banque Scotia s'est complètement désengagée d'Elbit Systems en février 2026.
« Le désinvestissement de la Banque Scotia démontre que les tactiques de pression sont à la fois nécessaires et efficaces », a déclaré Olly*, l'une des accusé.e.s.
Les manifestant.e.s appellent au soutien du public, soulignant que leur arrestation massive est emblématique du phénomène plus large de la criminalisation du militantisme solidaire de la Palestine. Elles soulignent également que cette affaire pourrait avoir de graves répercussions sur la capacité de manifester contre le génocide, tant à Montréal qu'ailleurs.
« Le traitement infligé à mes clients par le SPVM lors de leur arrestation et de leur détention n'est qu'un exemple parmi d'autres de la partialité policière envers les Palestiniens et les manifestants pro-palestiniens que nous constatons depuis 2023 », déclare Barbara Bedont, l'une des avocates représentant les accusé.e.s.
« Les réactions souvent violentes de la police face aux manifestations de solidarité avec la Palestine démontrent son manque de neutralité dans les affaires liées au génocide perpétré par Israël à Gaza et à ses incursions violentes en Cisjordanie », a déclaré Pali*, un autre accusé. « Cette affaire est un élément important de la lutte continue visant à protéger notre capacité d'agir contre ceux qui sont complices du financement et de l'armement du colonialisme, de l'impérialisme et du génocide, que ce soit à Gaza ou ailleurs dans le monde. »
* Des pseudonymes sont utilisés pour protéger l'identité des personnes arrêtées.
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Procès d’Amazon : La CSN s’oppose à un interdit de publication
Après quatre journées d'audience consacrées au témoignage du président d'Amazon Canada Fulfillment Services, Jasmin Begagic, le procès de la multinationale intenté par la CSN se poursuivra à compter de demain devant le Tribunal administratif du travail (TAT).
La juge qui préside les audiences, Irène Zaïkoff, sera notamment appelée à décider si elle accueille la demande d'ordonnance de non-publication demandée par les avocats d'Amazon, qui désire interdire toute publication notamment au sujet des stratégies d'affaires de la multinationale contenues dans des documents déposés en preuve par la CSN.
Pour la CSN, plusieurs de ces informations financières et opérationnelles sont au cœur du litige, ne serait-ce parce qu'elles démontrent qu'Amazon avait un plan d'expansion de ses opérations de distribution au Québec. L'analyse financière au cœur de la décision d'Amazon de fermer ses entrepôts doit également pouvoir être soumise à un examen public, argue la centrale syndicale.
La décision d'Amazon de fermer ses entrepôts au Québec constitue un « vaste subterfuge » visant à se soustraire de ses obligations prévues à la loi et à éradiquer toute présence syndicale au sein de l'entreprise, soutient la centrale syndicale dans sa plainte déposée le 20 février 2025. « La multinationale ne cesse pas ses activités de vente en ligne sur le territoire. Elle choisit de réorganiser ses activités dans le but d'éluder ses obligations d'employeur en vertu du Code du travail », précise la requête déposée en vertu des articles 12, 13, 14 et 53 du Code. « Illégale à plusieurs égards », la décision d'Amazon doit être infirmée par le tribunal, demande la CSN au nom de nombreux plaignants.
Puisque « les agissements d'Amazon s'attaquent à l'ordre juridique québécois [et] parce que cet employeur n'hésite pas à licencier des milliers de personnes afin de donner l'exemple », la CSN demande au tribunal d'ordonner la reprise des activités aux sept entrepôts visés par la plainte. Elle réclame également que chaque employé-e reçoive plus d'un an de salaire en guise d'indemnité, en plus de dommages moraux et exemplaires.

Rejetons la fausse solution du véhicule privé électrique et de son complément de métro et REM en faveur du transport collectif exclusif dans la trame urbaine
Ce serait pertinent de contrer la liste des projets prioritaires extractivistes et militaires des gouvernements par une liste de grands projets de services publics. Dans cet esprit, côté transport en commun, pourquoi ne pas revendiquer la mise en place sur dix ans de corridors exclusifs de transport en commun sur toutes les rues et routes de quatre voies et plus et jusqu'au moindre village.
1. L'enjeu du transport n'est pas la même problématique ni ne donne le même résultat si on l'analyse du point de vue micro, celui de l'individu ou du ménage, ou macro, celui du gouvernement ou plus largement de la société. Du point de vue micro, la question de la mobilité se résume à se poser la question à partir du budget personnel ou du ménage, de la taille du ménage, de sa localisation étant donné les moyens de transport disponibles et possiblement des valeurs écologiques personnelles. Du point de vue macro, étant donné la dérive du monde vers la terre-étuve et la nécessité d'assurer une mobilité sociale égalitaire à partir du système de mobilité légué par le capitalisme, l'enjeu se résume à assurer le droit à la mobilité pour toustes tout en minimisant la dépense d'énergie et surtout les émanations de gaz à effet de serre (GES). Si les solutions aux deux niveaux ne sont pas compatibles, et elles ne le sont pas, le défi est de proposer une solution à la quadrature du cercle, une stratégie de transition qui tienne compte de l'urgence du problème.
2. Au Québec, étant donné le bon marché de l'électricité, de sa faible émanation de GES et de la politique gouvernementale de soutien au véhicule privé électrique (subventions, bornes) le choix du véhicule électrique coule de source. Malgré tout, des obstacles demeurent. On peut ne pas disposer des fonds nécessaires pour acheter un véhicule plus cher à l'achat même s'il est plus rentable à la longue parce que par unité d'énergie l'électricité est beaucoup moins chère que l'essence. On peut ne pas tolérer d'être incommodé par la temporaire rareté relative des bornes interurbaines, le temps pour faire le plein (± ½ heure pour les bornes rapides), ce qui est en partie prédéterminé par la possibilité d'avoir ou non une borne domestique. Comme quoi, il y a une forte corrélation entre possession d'un véhicule privé électrique d'une part et d'autre part revenus élevés, maison unifamiliale ou au moins en rangée ou minimalement la disposition d'un stationnement privé (mais il faut payer collectivement le système de base en plus de la borne individuelle), et l'étalement urbain. On peut considérer à part les personnes habitant un noyau urbain d'une grande agglomération bien desservi par le transport en commun et pouvant recourir à l'autopartage au besoin… et si elles en ont les moyens.
3. Qu'en est-il, à ce niveau micro, des avantages écologiques ? À l'usage, au Québec, le véhicule électrique bat à plate couture le véhicule à essence. C'est aussi vrai, dans une moindre mesure, quand l'électricité est produite parune source fossilece qui est généralement le cas ailleurs dans le monde. Si on considère le cycle de vie, ça reste vrai mais dans une moindre mesure étant donné que la production des véhicules électriques, surtout à cause des batteries, engendre davantage de GES. Idem pour le recyclage (incomplet) des mêmes batteries. L'électricité nucléaire, si elle génère peu de GES pollue autrement et surtout plus dangereusement. À remarquer que c'est aussi le cas pour l'hydroélectricité vis-à-vis l'impact sur les bassins versants et l'éolien vis-à-vis celui sur les paysages et la vie rurale comme quoi il n'y a pas que les GES à prendre en considération. L'analyse de 2016 du CIRAIG pour le compte d'Hydro-Québec admettait que sur le cycle de vie, le véhicule électrique contribuait à l'épuisement des ressources minérales 25% davantage que le véhicule à essence ! Il n'en reste pas moins que pour une automobile électrique au Québec, le bilan strictement GES au niveau du cycle de vie devient habituellement favorable en moins d'un an.
4. Le niveau macro analyse non seulement les impacts du moyen de transport mais aussi la transformation de l'environnement due à ces impacts. Ici l'importance de ces transformations au sein d'une société complexe, dans la logique de la théorie du chaos et de son effet papillon rendant impossible la prévision quantitative à long terme, oblige de passer à l'analyse qualitative et ses aléas. Les tendances statistiques de l'analyse quantitative prolongées dans le temps sont quand même utiles pour démontrer l'ineptie de continuer comme si tout-est-beau-Mme-la-marquise. Ce qui frappe, à première vue, si on admet la substitution du véhicule à essence par celui électrique c'est qu'au Québec, contrairement à par exemple l'Alberta, rien en apparence ne serait modifié pour la structure économique, l'aménagement du territoire, le mode de consommation sauf la bénéfique réduction des importations de pétrole et de nouvelles opportunités pour la production d'électricité « propre » et pour le développement minier. Ce serait là une vision statique du monde ignorant l'obligation de croissance due à la loi de compétition entre les capitaux inhérente au capitalisme.
5. Depuis sa naissance le capitalisme est accro aux hydrocarbures qui a l'avantage d'un rapport énergie/poids et énergie/volume imbattable, particulièrement sous sa forme liquide, dû à l'effet de la condensation physique et chimique sous terre pendant quelques centaines de millions d'années. L'inconvénient est que la réintroduction de cet enfoui carbone dans le cycle de la vie, en croissance exponentielle depuis la mi-XXe siècle, crée un déséquilibre en précipitant le monde vers la terre-étuve. Les sources d'énergie participant au cycle de la vie terrestre (soleil, vent, biomasse) n'ont pas ce désavantage mais non pas non plus l'avantage de la concentration. Sans cette qualité de concentration, la croissance capitaliste se serait enlisée depuis longtemps. Sortir de ce piège est un défi car étant donné les faibles rapports énergie/poids et énergie/volume des énergies renouvelables, ces dernières exigent de lourds et volumineux équipements pour capter et transformer en électricité les énergies abondantes et gratuites du cycle de la vie. En un mot, de la plaie connue et comprise des hydrocarbures on passe à celle inconnue, mais de moins en moins, du tout-électrique renouvelable.
6. Le tout-électrique exige une généralisation des mines à ciel ouvert, étant donné la dilution dans le sol de la plupart des minerais requis, et leurs transformations dans des fonderies et tutti quanti. Le tout est fort énergivore, pollue l'eau et l'air ambiant et requiert des grandes surfaces destructrices de la nature. Comme en plus la majorité de l'électricité mondiale est encore d'origine fossile, la majorité de l'énergie nécessaire à cette mue énergivore le sera aussi. Les exceptions québécoise ou norvégienne ne sont pas légions. Ce serait une erreur de tomber dans la myopie des années 1950 au sujet de l'énergie nucléaire « too cheap to meter ». Le lobby nucléaire étatsunien a alors pollué l'opinion publique pour blanchir l'arme nucléaire. Idem, le dominant complexe télé-électronique de la ploutocratie multimilliardaire, qui a supplanté celui auto-pétrole du XXe siècle, se rendant compte du côté aléatoire des déshumanisants réseaux sociaux dont on prend de plus en plus conscience, pousse à fond le tout-électrique. Ce complexe le fait tant au niveau de la production pour les besoins gargantuesques de son « intelligence artificielle », qui pénètre partout, que des majeurs produits de consommation dont le véhicule électrique. Ce dernier est en fait un véhicule électronique comme l'est le téléphone dit intelligent et comme le devient la maison dit intelligente et même la ville avec l'émergence des réseaux de communication 5G.
7. Que ce soit par l'intermédiaire de l'énergie nécessaire à l'exploitation et à la transformation des minerais pour le tout-électrique requérant une orgie de matériaux due à son caractère diffus, ou pour cause des besoins énergétiques de l'intelligence artificielle et de la cybermonnaie, ou pour cause plus fondamentalement d'alimenter la croissance capitaliste, les énergies renouvelables n'arriveront jamais à remplacer celles fossiles. Elles s'y ajouteront comme le pétrole et le gaz se sont ajoutés au charbon au XXe siècle. En proportion, les fossiles vont et iront en diminuant mais de manière absolue ils ne cessent de croître alors que pour éviter la catastrophe de la terre-étuve leur usage devrait dès maintenant drastiquement diminuer pour disparaître au plus tard en 2050. Afin de jeter de la poudre aux yeux de l'opinion publique qui ne veut pas regarder en face la réalité alors que l'humanité est aux prises avec une explosion de guerres jouant à la roulette russe d'une guerre mondiale, les apparatchiks de ce monde prétendent que le développement de technologies d'apprenti-sorcier sauveront la mise. Ce serait soit en captant et en enfouissant le carbone, soit en accélérant la croissance de la biomasse marine, soit en bloquant le rayonnement solaire. Mais ces technologies en plus d'être elles-mêmes énergivores sont fort coûteuses et nullement au point sur une échelle suffisamment large.
8. C'est à ce capitalisme vert auquel appartient le véhicule privé électrique comme épine dorsale de son système de transport. La substitution du véhicule à essence par celui électrique ne résout en rien l'étalement urbain de quartiers de maisons unifamiliales et en rangée avec sa congestion de la circulation aux heures de pointe, ses accidents, et l'accaparement de la trame urbaine par l'auto solo. Pour semer la confusion en mêlant les cartes, ce système de transport, tout en abandonnant le réseau routier à l'auto solo, de plus en plus un VUS solo plus rentable grâce à la publicité, prône un système de transport en commun sous terre, le métro, et dans les airs, le REM qui contribue à peine à la baisse des GES. Ce type de transport en commun, dispendieux et long à réaliser et combiné à l'expansion de l'étalement urbain qui n'a de cesse, fait la joie du secteur de la construction et de l'ingénierie, alias « industrie de la corruption », au centre du capitalisme québécois. Au bout du compte, le capitalisme vert impose un très cher système de transport à deux niveaux qui étrangle tant le budget des ménages que celui des gouvernements. « …[L]e transport est le deuxième poste de dépenses des ménages. Il arrive derrière le logement et avant l'alimentation. Tout ça pour un objet qui est inutilisé plus de 95% du temps et qui ne transporte en moyenne que 1,2 personne ! Quelle inefficacité ! » La revendication écologiste vis-à-vis le système de transport ne consiste pas seulement à s'opposer à l'auto solo à essence mais à l'auto solo tout court y compris son complément de transport en commun tape-à-l'œil.
9. La revendication centrale pour un système de transport écologique, en plus du rejet de l'auto solo et des métro/REM pour le plus grand bonheur des ménages populaires qui se verraient soulagés des anxiétés des fins de mois, est un système de transport en commun mur-à-mur utilisant le réseau routier existant et dégagé de la plaie de l'auto solo. On constate immédiatement et intuitivement le bon marché et la rapidité de réalisation d'un tel système. Ce dernier répondrait aux besoins de mobilité en autant qu'il soit partout, fréquent, confortable et, last but not least, mu à l'électricité puisée à même les « négawatts » de la rénovation écoénergétique du stock de bâtiments récupérables du Québec. Comme on construit déjà au Québec des moyens de transport en commun, mais non des autos solos, le peuple québécois bénéficierait de bons emplois. Sans compter que le Québec verrait rétablir et même plus sa balance des paiements en s'épargnant l'importation d'autos et de pétrole.
10. En ce qui a trait à la transition, toujours un défi, il serait possible d'abolir la circulation automobile sur la moitié des travées des rues et routes à quatre voies et plus. Pour les banlieues pavillonnaires faites pour l'auto solo et non l'autobus, il serait possible d'établir des circuits balisés de minibus, à terme sans chauffeurs si conçus et entretenus à cet effet, amenant les gens au réseau principal sans compter le système adapté aux personnes handicapées. Bien entendu, ce réseau serait public y compris pour le service interurbain. Comme service public, il serait gratuit ce qui peut s'échelonner sur cinq à dix ans. Le coût du système serait essentiellement à la charge des employeurs qui seront les premiers à bénéficier d'une main-d'œuvre plus reposée et moins frustrée par les embouteillages et, ne l'oublions pas, une circulation des marchandises plus fluide. À la longue, les lieux de travail et de services y compris de loisirs et de vacances, se transformeront pour accommoder les transports en commun (et éliminer les vastes stationnements). Dans la transition, au fur et à mesure que disparaîtrait l'auto solo, disons sur dix ans, serait disponible un service d'autopartage communautaire, à la mode de Communauto.
11. Dans le passé, deux projets ont en vain été présentés allant plus ou moins dans ce sens soit celui de la Coalition climat Montréal en 2016 à la place du REM et celui, lors de la campagne électorale municipale de 2025 par Projet Montréal soit « un réseau de lignes express qui reprend les atouts du métro mais dans nos rues : moins d'arrêts, plus de fréquence, des passages réguliers le jour comme la nuit, et une vitesse accrue grâce à des voies réservées et des feux synchronisés qui libèrent les autobus du trafic. » Pourquoi les propositions allant dans le sens du remplacement des autos solos par le transport en commun et non de l'auto solo à essence par celle électrique sont-elles rares ? La facilité statuquo améliorée de la seconde solution, son bon marché à court terme pour les gouvernements et son apparent mais faux avantage écologique expliquent l'essentiel. En plus, les politicien-ne-s carriéristes répugnent à s'attaquer à l'auto solo préférant le tape-à-l'œil des grands projets inutiles métro ou REM ou même tramway de grande envergure hors trame urbaine. L'exception de la proposition de Projet Montréal en fin de campagne peut s'expliquer par la tentative désespérée de ce parti d'inciter sa base électorale à voter voyant qu'il allait vers la défaite. Quant aux experts, rares sont cellieux qui veulent risquer leur carrière en prônant des projets hors normes capitalistes.
12. Au niveau du choix proprement dit du système de transport écologique, la bataille majeure consiste à faire la critique de l'auto solo électrique prétendant être non seulement la meilleure solution écologique mais aussi la solution le meilleur marché. Comme on l'a vu, les apparences sont trompeuses. La vérité surgit seulement quand on englobe dans l'analyse l'ensemble du système de transport dans lequel s'insère l'auto solo électrique. Si vaincre cet obstacle s'avère une gageure, se dresse depuis la pandémie un mur de Chine qui refoule non seulement la priorité à accorder au développement du transport en commun mais celle plus générale à attribuer au développement de l'ensemble des services publics qui se désintègrent. Greta Thunberg n'est plus la bienvenue à Davos. Les COP sont devenus un mauvais théâtre pour à peine masquer le renoncement aux cibles pourtant insuffisantes de la COP de Paris. Les gouvernements canadien et québécois n'en ont plus que pour les grands projets extractivistes et leurs transports fossiles, électriques ou miniers. Le Québec veut investir 200 milliards $ d'ici 2050 pour hausser de 50% la production électrique de moins en moins en faveur de la filière batterie en chute libre et de plus en plus en faveur des centres de données pour l'intelligence artificielle. Cerise sur le gâteau, les dépenses pour la guerre sont devenues prioritaires y compris pour Québec.
13. N'y cherchez pas de grands projets de services publics et encore moins de transport public. Même les grands projets de métro et de trains aériens propres au capitalisme vert n'y trouvent pas leur compte. On imagine ce qu'il advient du transport en commun ordinaire d'autant plus que les gouvernements savent que M. et Mme Tout-le-monde accordent plus d'importance à la santé et à l'éducation qu'au transport en commun qu'utilise seulement moins de 10% des Québécois-e-s pour se rendre au travail et beaucoup moins dans les banlieues et régions. Il ne s'agit pas seulement de gel budgétaire mais de coupes sévères. « Pendant que le monde municipal somme Québec de ramener les 200 millions de dollars qui viennent d'être retranchés en transport collectif pour les années 2025 à 2027, un autre pactole estimé à 5,5 milliards dort toujours quelque part dans un coffre-fort à Ottawa. Il s'agit du moins de la part estimée devant revenir au Québec à partir du Fonds pour le transport en commun du Canada. […] Entretemps, ce fonds lancé sous le précédent gouvernement libéral a fondu de 30 à 25 milliards, révélait en janvier Radio-Canada, réduisant ainsi la pointe de tarte potentielle du Québec. » Ces coupes pour financer l'armée sont d'ailleurs générales.
14. On en voit les conséquences : « 42% des infrastructures de son réseau de métro et d'autobus [de la STM] sont en mauvais état » ; « l'électrification des réseaux de transport en commun du Québec a essuyé plusieurs échecs au cours des dernières années » ; « aux prises avec des ‘'difficultés'' dans l'approvisionnement de ses pièces, la Société de transport de Laval (STL) se voit obligée de suspendre une soixantaine de trajets d'autobus par jour » ; Gatineau se voit retirer son projet de tramway et « après le tramway, le prolongement du Rapibus serait mis sur la glace ». On déplore que généralement les services d'autobus du Québec n'aient pas retrouvé l'achalandage prépandémie. Pourtant « quand on ajoute 2 % d'offre de service, on va chercher 1 % d'achalandage dans une fenêtre de deux ou trois ans. Donc, pour retrouver le 5-6 % de fréquence qui manque versus 2019, ça serait un coût de quelques millions ». Selon la présentation l'IRIS au colloque de TJC du 24/01/26, de 2020 à 2025 Québec a augmenté ses investissements dans le réseau routier de 9 milliards $ pendant qu'il n'augmentait ceux dans le transport en commun de 90 millions $ soit 100 fois moins ! Faut-il se surprendre que le nombre de trajets aillent en diminuant, de 9% de 2019 à 2024 à la STM. À ce rythme, on a peine à croire que les travaux du tramway de Québec vont enfin débuter. Si au moins la CAQ laissait pour de vrai tomber le troisième lien.
15. La palme négative revient au transport interurbain qui a chuté de 85% depuis 1981 ! À remarquer que le transport interurbain est privé. Est-ce prédire ce qu'il adviendra du transport en commun urbain si s'y enclenche une vague de privatisation. L'étude de l'IRIS sur la sous-traitance dans le transport en commun constate que « la société de transport en commun de Lévis (STLévis) ainsi que l'organisme exo [desservant la couronne du Grand Montréal], qui sous-traitent tous deux en tout ou en partie leurs services de transport en commun, ont les taux moyens de plaintes des usagers et usagères les plus élevés parmi les 10 principales sociétés de transport du Québec. Le taux moyen de plaintes par 100 000 déplacements d'exo a été plus de 4 fois supérieur à celui des sociétés de transport du Grand Montréal entre 2020 et 2024. » Faut-il se surprendre que « la société de transport exo réduit ses services et supprime 11 % de ses effectifs ». Comme l'explique l'IRIS, les services privés d'antan de tramways et d'autobus prospéraient parce que les gens ne possédaient pas d'automobiles. La privatisation dans le présent contexte de sursaturation automobile — une auto par 1.4 habitant en 2021 contre 3.5 en 1971 — ne peut signifier qu'une dégringolade et à terme une service maigrement subventionné, genre PPP, pour les pauvres comme le deviennent la santé publique et l'école publique non sélective.
16. Le Québec populaire commence à se mobiliser contre cette plongée dans le néant privatif dont seulement la ploutocratie et leurs alliés de la classe moyenne supérieure tirent les marrons du feu. Tout comme ce 10% génère des tonnes de GES per capita de constamment nous rappeler Oxfam dans ses fréquents rapports. De nous apprendre le dernier en date, « depuis 1990, part des émissions mondiales des 0,1 % les plus riches a augmenté de 32 %, tandis que celle de la moitié la plus pauvre de l'humanité a diminué de 3 %. » Une manifestation intersyndicale majeure a eu lieu le samedi 29 novembre 2025 à Montréal rassemblant près de 50 000 personnes contre les politiques du gouvernement Legault. Le rassemblement, organisé par les principales centrales (CSN, FTQ, CSQ, SCFP) avec la participation des groupes communautaires visait à dénoncer les compressions budgétaires, le virage à droite du gouvernement, le projet de loi 14 limitant le droit de grève, et à défendre les services publics. Il n'est pas exclu qu'autour du Premier mai, fête des travailleuses et travailleurs, que ce premier élan débouche sur une grève sociale. Le plan d'action du Conseil central de la région de Montréal de la CSN « prévoit une stratégie d'escalade pouvant aller jusqu'au déclenchement de jours de grève avant la date du scrutin. »
17. Pour faire le plein de la mobilisation manque un volet positif. On ose espérer que les mouvements syndical, féministe, étudiant et populaire y contribueront chacun dans leur domaine. À la suite de leur colloque de janvier sur le transport en commun, on verrait très bien le Travailleuses et travailleurs pour la justice climatique (TJC) mettre la main à la roue. On pense à des revendications d'urgence tels le gel immédiat des tarifs jusqu'à la gratuité ; non à la privatisation — oui au réinvestissement massif ; étendre, diversifier et densifier le service ; la nationalisation du transport scolaire et celui interurbain ; l'accessibilité pour les personnes à mobilité réduite dont les ascenseurs dans le métro. Cette mobilisation qui promet de s'étendre jusqu'aux élections, et pourquoi pas pendant celles-ci, serait une bonne occasion de construire un front commun pour le transport en commun, peut-être même un large front commun contre les coupes et les privatisations et pour un réinvestissement massif dans les services publics.
18. Ce serait pertinent de contrer la liste des projets prioritaires extractivistes et militaires des gouvernements par une liste de grands projets de services publics. Dans cet esprit, côté transport en commun, pourquoi ne pas revendiquer la mise en place sur dix ans de corridors exclusifs de transport en commun sur toutes les rues et routes de quatre voies et plus et jusqu'au moindre village. Évidemment, côté Québec solidaire, on oserait espérer que « le parti des travailleuses et des travailleurs » reprennent ces revendications. Et même que le parti soit à leur avant-garde.
Marc Bonhomme, 15 mars 2026
www.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com
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Mères au front et Action Boréale demandent qu’Hydro-Québec, Énergir et Boralex abandonnent l’installation d’éoliennes dans l’habitat des caribous de Charlevoix
10 mars 2026, Montréal/Tiohtià:ke (Québec) – Mères au front et Action Boréale demandent l'abandon de toutes les éoliennes du projet Des Neiges situées dans l'aire de répartition des caribous de la harde de Charlevoix, qui est protégée par la Loi sur les espèces en péril au Canada et par la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables au Québec.
Hydro-Québec, Boralex et Énergir, inscrivent le projet Des Neiges dans un processus de décarbonation du Québec grâce à la production d'une énergie qualifiée de « renouvelable ». Toutefois, outre l'énergie, rien n'est renouvelable dans ce projet et là est le problème. En effet, l'installation d'éoliennes dans l'air de répartition de ce cervidé ajoute des perturbations permanentes à l'habitat du caribou de Charlevoix, déjà au seuil de l'extinction. La grive de Bicknell se trouve également menacée par l'installation de certaines éoliennes de ce projet.
« Nous dénonçons l'utilisation du prétexte de la lutte contre la crise climatique par Hydro-Québec pour justifier une gigantesque augmentation de production d'électricité alors que d'autres scénarios sont possibles. Nous dénonçons également l'utilisation du même argument par Boralex et Énergir pour accroître leurs profits au détriment de la biodiversité. L'enrichissement de ces compagnies privées est d'autant plus choquant que, comme le signale un rapport de l'IRIS, certains de leurs profits sont transférés dans un paradis fiscal au Luxembourg. Nous demandons à Hydro-Québec, Énergir et Boralex l'abandon de toutes les éoliennes des projets Des Neiges situées dans l'aire de répartition des caribous de la harde de Charlevoix afin de permettre sa restauration. » affirme Isabelle Senécal, du groupe de Mères au front Montréal.
« Nos gouvernants, tant à Québec qu'à Ottawa, doivent modifier d'urgence leurs modèles de développement économique en tenant en compte que la lutte contre les changements climatiques et la protection de la biodiversité doivent se faire simultanément, car elles sont indissociables et s'influencent mutuellement. Ce sont les deux facettes d'une même pièce. Sans ça, nous lèguerons à nos enfants un monde appauvri et imbuvable. » déclare Henri Jacob, écologiste et président de l'Action Boréale.
La harde de caribous de Charlevoix a été sauvée in extremis il y a 4 ans par une mise en enclos. Depuis, elle se multiplie et les scientifiques qui s'en occupent commencent à planifier la remise en liberté d'une partie de la harde. Cette étape du plan de sauvegarde doit absolument être réalisée dans un délai précis, afin d'éviter que les caribous qui savent encore vivre en liberté ne s'éteignent avant d'avoir pu transmettre cette aptitude à des plus jeunes. Ultimement, le sauvetage de cette harde nécessite également la restauration de leur habitat.
En 2024, Québec prévoyait des mesures afin de restaurer l'habitat de la harde de Charlevoix. Pourtant, deux ans plus tard, le gouvernement autorise un projet qui risque fort de précipiter la disparition de celle-ci. En effet, deux des trois secteurs du projet Des Neiges empiètent sur l'aire de répartition du caribou de Charlevoix ; 10 éoliennes sur les 57 prévues pour le « secteur Charlevoix », et jusqu'à 23 autres sur un total possible de 68 pour le « secteur Ouest ».
Pourquoi accorder autant d'importance à la préservation d'une harde de caribous alors qu'il est urgent de lutter contre le réchauffement climatique en décarbonant le Québec ?
Parce que :
Protéger le caribou, c'est préserver un écosystème et l'ensemble des espèces qui en dépendent. C'est pourquoi le caribou est considéré comme une espèce dite parapluie et que le protéger est si important.
La lutte contre les changements climatiques et la préservation de la biodiversité sont indissociables. Protéger les vieilles forêts dont le caribou a besoin, c'est préserver des puits de carbone essentiels pour limiter la crise climatique.
Les conditions dont nous avons besoin pour vivre sont possibles grâce aux services écologiques rendus par une nature riche en biodiversité, dont l'équilibre repose sur le climat.
Le caribou est également une espèce d'une grande importance culturelle et spirituelle pour plusieurs nations et communautés autochtones.
Le caribou a, de plus, une valeur intrinsèque qui contribue à la beauté du monde. Voulons-nous vraiment que nos enfants nous demandent comment avons-nous pu les laisser disparaître ?
Le projet Des Neiges fait partie d'un plan visant à augmenter rapidement la quantité d'énergie non-fossile disponible afin de limiter les émissions de carbone, en maintenant toutefois une économie basée sur la croissance sans limites. C'est dans ce modèle économique que s'insèrent les compagnies Boralex et Énergir, et c'est à cette commande que répond Hydro-Québec. Boralex vise à doubler sa puissance installée d'ici 2030, en plus d'un taux de croissance financière de 12% à 14%. Selon une étude de l'IRIS, entre 2013 et 2021, Boralex a transféré 61,7 millions au Luxembourg à l'abri de l'impôt. Énergir est, pour sa part, engagée dans un vaste projet de transition visant la carboneutralité d'ici 2050, ce qui est louable en soi. Puisqu'elle n'est pas cotée en bourse, ses prévisions de croissances ne sont pas publiques. La même étude de l'IRIS nous apprend, qu'entre 2012 et 2017, c'est 119,5 millions de dollars qu'Énergir a placés à l'abri de l'impôt au Luxembourg. À noter qu'il n'est pas possible de connaître les montants qui auraient pu être transférés vers d'autres abris fiscaux puisque le Luxembourg est le seul paradis fiscal dont les données sont accessibles au public. Boralex et Énergir poursuivent d'abord et avant tout l'objectif d'augmenter leurs profits. Le peu de cas fait au sort des caribous de Charlevoix en est la conséquence.
À l'instar du Regroupement Vigilance Énergie Québec, Mères au front demande au gouvernement, de tenir un BAPE générique sur l'énergie éolienne tel que recommandé par la majorité des BAPE produits ces deux dernières années sur des projets éoliens, afin de mieux comprendre leurs effets cumulatifs sur l'environnement et leur réel apport à la décarbonation.
Il est également temps de remettre en question ce modèle dans lequel décarboner signifie trop souvent détruire. Dans le nouveau nouveau rapport qui oriente l'élaboration du Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE), au cœur de la loi sur l'énergie adoptée en juin dernier, les experts du ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie (MEIE) ont modélisé trois trajectoires, dont une de sobriété dans laquelle le Québec pourrait se décarboner d'ici 2050 avec trois fois moins de nouvelle production d'énergie que prévu actuellement.
En regard de ces solutions tangibles et réalisables, nous réitérons qu'un monde où nous avons tout ce qu'il faut afin de bien vivre, et dans lequel les caribous ainsi que toutes les autres espèces prospèrent est possible.
À propose de Mères au front | meresaufront.org
Avec plus de 30 groupes locaux, situés principalement à travers le Québec, Mères au front est un mouvement décentralisé qui regroupe des milliers de mères, grand-mères et allié·e·s de tous les horizons politiques, économiques, professionnels et culturels qui s'unissent pour protéger l'environnement dont dépend la santé, le bien-être et le futur de nos enfants. À travers leurs actions, elles demandent aux élu·e·s de mettre en place des mesures fortes et immédiates qui s'imposent pour répondre à l'urgence environnementale et à la dégradation des écosystèmes. Nous osons faire de l'amour, de la beauté, de l'art, et de la colère maternelle, un levier inébranlable de transformation sociale et écologique.
À propose de Action Boréale | actionboreale.org
L'Action boréale est un organisme à but non lucratif fondé en 2000, à la suite de la diffusion du documentaire choc L'Erreur boréale, de Richard Desjardins, pour promouvoir la préservation des forêts boréales. L'organisme, présidé par Henri Jacob, promeut la protection de la forêt boréale en revendiquant la création d'aires protégées, de nouvelles pratiques en matière de gouvernance et d'exploitation de la forêt, ainsi qu'en militant pour la réduction des impacts de l'exploitation minière sur les écosystèmes.
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Solidarité avec le peuple iranien. Pas avec la guerre
La FFQ affirme sa solidarité avec les femmes iraniennes, qui se trouvent depuis des années à l'avant-plan des luttes pour la liberté, la dignité et la démocratie en Iran, ainsi qu'avec l'ensemble du peuple iranien.
Tiré de la page Facebook de la FFQ
Les femmes ont joué un rôle central dans les mobilisations qui ont traversé le pays ces dernières années, notamment dans le mouvement Femme, Vie, Liberté, déclenché après la mort de Mahsa Amini. En défiant les lois discriminatoires, la surveillance et la violence du régime, elles ont porté au grand jour l'aspiration profonde d'une grande partie de la population à vivre dans une société plus libre et plus égalitaire.
Si la mort de l'ayatollah Ali Khamenei peut susciter un soulagement chez le peuple iranien, dans la diaspora iranienne, et même au sein de la communauté internationale, on ne peut pas entretenir l'illusion que l'Iran sera libéré à coups de bombardements. La société civile iranienne n'a pas besoin d'être « sauvée » par des bombes. Elle a déjà démontré sa force, sa résistance et sa capacité de mobilisation. Si un changement se produit, il viendra d'abord de là : de ses luttes, de sa société civile. Pas de puissances étrangères qui se présentent en libératrices tout en poursuivant leurs propres intérêts.
Les guerres ne détruisent pas seulement des infrastructures militaires. Elles détruisent des villes, des écosystèmes, des vies humaines et non humaines. Elles frappent des enfants, des familles et des communautés entières.
Cette guerre n'est pas la guerre du peuple iranien. Elle lui est imposée. Ce sont les civils qui en paient le prix, pendant que leurs aspirations démocratiques sont éclipsées par la logique militaire.
Par ailleurs, tuer un dirigeant ne suffit pas à faire tomber un régime. La désignation de Mojtaba Khamenei, fils d'Ali Khamenei, en est d'ailleurs une illustration.
Quant au Canada, il ne peut pas invoquer le droit international et la prudence tout en cautionnant une escalade militaire. De même, la communauté internationale ne peut pas condamner une forme de violence tout en restant silencieuse face à une autre. La guerre et la répression interne doivent être dénoncées avec la même clarté. Dans les discours qui justifient cette guerre, il est surtout question de nucléaire et de pétrole, beaucoup moins de droits humains, de démocratie ou de liberté des femmes iraniennes.
D'autre part, dans l'hypothèse où des États membres de l'OTAN étaient attaqués et invoquaient l'article 5, cela ne signifierait ni ne justifierait automatiquement une participation militaire du Canada. Les obligations des membres de l'OTAN n'imposent pas, en elles-mêmes, un engagement armé dans tous les cas.
La FFQ rejette l'escalade militaire et réaffirme sa solidarité avec le peuple iranien.

Les nanas ne veulent pas de vos droits, elles veulent la liberté !
À l'occasion de la Journée internationale des femmes (8 mars) et de la Journée internationale contre les violences policières (15 mars), le groupe Witches Against Power (WAP) a attaqué simultanément les façades de trois bâtiments liés à l'entreprise GardaWorld. Cette action est une réponse à l'appel lancé par les Soulèvements du fleuve à s'en prendre aux architectes de la fin du monde, à interrompre le bon train de la
domination.
Vendredi 13 mars 2026
Montréal, Québec
Le premier lieu, situé au centre-ville (1390 rue Barré), est un des quartiers généraux de l'entreprise, où sont entreposés plusieurs véhicules blindés dédiés au transport de l'argent liquide. Les vitres ont été enduites de décapant et les murs, aspergés de peinture. Des
caméras ont été détruites et la serrure de la porte déborde désormais de crazy glue. Les deux autres lieux sont les résidences personnelles de deux administrateurs de l'entreprise : François Plamondon (résidant au 4450 rue Sherbrooke Ouest) et Jean-Luc Landry (résidant au 90 avenue Willowdale). Leurs devantures ont été recouvertes de peinture et de
messages sur toute leur longueur. Les administrateurs de GardaWorld ne sont pas simplement complices, mais propagateurs des horreurs dont nous sommes témoins. Les façades de ces bâtiments seront plus faciles à nettoyer que leurs consciences. La peinture sur leurs fenêtres partira ; le sang sur leurs mains, lui, restera à jamais.
GardaWorld est une entreprise québécoise jouant un rôle toujours plus grand et toujours plus controversé dans le secteur de la sécurité privée à l'international. Depuis 2022, l'entreprise a reçu plus de 300 millions de dollars du gouvernement québécois et 26 millions du gouvernement canadien (Observatoire pour la justice migrante, 2025). Cette «
entreprise d'ici » fournit du personnel de sécurité à la prison d'Everglades en Floride - surnommée Alligator Alcatraz - un centre de détention pour personnes migrantes, où sont notamment envoyées les personnes kidnappées par ICE aux États-Unis. L'entreprise assure
également la surveillance de personnes migrantes dites « à haut risque » au Centre de surveillance de l'immigration de Laval. Ici comme à l'international, l'entreprise GardaWorld est implantée depuis des années dans le système de détention migratoire. Elle surveille, contrôle et emprisonne les corps. Elle renforce, durcit et militarise les frontières. Mais notre sororité, elle, n'en connaît aucune.
Tous les ans en Occident, le 8 mars se transforme en journée de célébration des femmes, voire de festivités ! On nous offre des fleurs, on nous dédie des publications Facebook, on souligne les avancées des entreprises en matière « d'équité, diversité, inclusion ». Des slogans ridicules comme « derrière chaque grand homme, il y a une femme »
apparaissent dans l'espace public. On salue « la courageuse résilience des femmes en zone de guerre ». Mais nous n'avons que faire de vos fleurs ou de vos compliments. Nous ne voulons pas de ces droits qui nous sont « accordés », ni d'aucune autre fausse forme de reconnaissance. Ni flic, ni patronne, ni politicienne, nous ne voyons pas notre intégration au « monde des hommes » comme les fruits de nos luttes, mais comme les barreaux d'une cage dorée qui nous tiennent à l'écart de ce qui compte réellement.
Loin d'être des victimes passives de l'Histoire, les femmes ont été et continueront d'être des piliers de la résistance partout dans le monde. Nous tenons les camps et les positions de repli, comme nous tenons les barricades et les lignes de front. Nous sommes des sujets politiques capables d'offensive, et ce que nous visons n'est autre que la liberté.
Voyez cette action comme gage de cette dernière affirmation.
Fuck GardaWorld. Fuck la police. Fuck ICE. Fuck les frontières.
Fuck le contrôle et la surveillance des corps : les nôtres et ceux de
toutes nos soeurs.
Witches Against Power (WAP)
Information sur le groupe d'action autonome Witches Against Power (WAP)
:
Les Soulèvements du fleuve ont reçu un communiqué de la part de Witches Against Power (WAP) avec la demande de partager aux médias. Les Soulèvements du fleuve jouent un rôle de diffusion.
À propos des Soulèvements du fleuve :
Les Soulèvements du fleuve sont nés de la rencontre de plusieurs luttes locales disséminées sur les territoires avec comme volonté de résister au développement extractiviste et à l'accaparement capitaliste. Une tentative qui rassemble de multiples groupes, initiatives et usages. Une réponse à l'appel international des Soulèvements de la terre à rassembler les forces brutes et à s'en prendre directement à ceux qui exploitent et détruisent le vivant, à interrompre la continuité catastrophique du progrès, le rythme incessant de ses flux et la
permanence des infrastructures qui le maintiennent.
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Connaissez-vous l’histoire de la lutte pour le droit à l’avortement ?
Puisqu'en ce moment même, certains groupes remettent en question un droit qui devrait être acquis, on dirait bien qu'il est temps de réutiliser le slogan du Théâtre des cuisines : « Nous aurons les enfants que nous voulons ! »
Tiré de la page Facebook du Réseau des tables régionales des groupes de femmes du Québec.
Après avoir replongé dans l'histoire de "Québécoises deboutte", il fallait aussi se souvenir de celles qui ont mené, souvent dans l'illégalité et la répression, la lutte pour le droit à l'avortement au Québec ! Des femmes ont organisé des services clandestins, affronté la police et les tribunaux, refusé que leur corps soit gouverné par l'État, l'Église ou la médecine ! Ce n'est pas rien !
Et aujourd'hui, alors que certains groupes tentent de remettre en question un droit que l'on croyait acquis, cette histoire prend une résonance particulière. Elle rappelle que nos droits les plus fondamentaux ne sont jamais définitifs, et qu'ils demeurent vulnérables aux reculs politiques, juridiques et idéologiques.
On se souvient. Et la lutte continue !!!

Monde arabe. Frontières et circulations en évolution
Quel est le rôle des frontières dans la construction des appartenances dans le monde arabe ? Comment une région, jadis ouverte à la circulation, a-t-elle été reconfigurée et avec quels impacts ? Quels types de liens persistent d'un côté ou de l'autre des remparts ? Autant de questions que le Réseau des médias indépendants sur le monde arabe va tenter d'approcher avec différents angles, dans ce nouveau dossier d'articles consacré à la thématique des frontière
Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
11 mars 2026 | tiré d'Orient XXI | Illustration : Un groupe de personnes marche vers un bus, avec des montagnes et une ville proche.
© Fourate Chahal
https://orientxxi.info/Monde-arabe-Frontieres-et-circulations-en-evolution
La ligne jaune. Ainsi est nommée la démarcation établie dans le cadre du « cessez-le-feu » à Gaza, en octobre 2025, après deux années de génocide et la poursuite du blocus. Cette « ligne » de séparation qui partage l'enclave palestinienne, encore majoritairement occupée par l'armée israélienne, est mouvante. Elle est également une frontière entre la vie et la mort, car quiconque oserait franchir les blocs de bétons peints en jaune se verrait abattre sur-le-champ. C'est le cas à Rafah, où le média égyptien Mada Masr revient de manière précise sur l'évolution historique de cette ville à la lisière du Sinaï.
Dans la région, le choix de couleurs claires comme qualificatifs de lignes frontalières contraste avec le constat d'une expansion impérialiste d'Israël, qui, fort de la Bible revendiquée comme cadastre, n'a jamais défini ses frontières. « Ligne verte » en Cisjordanie, « bleue » au Sud-Liban, « violette » au-delà du Golan occupé, on pourrait se demander quelle sera la prochaine teinte, tant ces deux dernières années, et la guerre de Tel-Aviv sur sept fronts, ont été marquées par une volonté de conquêtes territoriales. La nouvelle offensive terrestre israélienne, lancée le 3 mars 2026 au Sud-Liban, possiblement jusqu'au fleuve Litani, témoigne de cette logique.
En 1916, les rivalités coloniales de la France et du Royaume-Uni favorisent paradoxalement leur entente pour un découpage de l'empire ottoman en administration directe ou en zones d'influence, et ce à travers les accords Sykes-Picot. L'année suivante, la déclaration Balfour envisage favorablement « l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif », qui se légalise d'abord par le plan de partage en 1947, puis avec la déclaration d' « indépendance » d'Israël l'année suivante sur les trois-quarts du territoire sous mandat britannique, au prix d'un nettoyage ethnique subi par les Palestiniens.
Plus de 75 ans après, et une dizaine d'offensives lancées dans son environnement régional, Israël continue de remodeler les frontières de la région. Avec un appui occidental constant, en particulier états-unien, réaffirmé depuis le début des années 2000 par une administration néo-conservatrice et sa volonté de réorganiser – ou plutôt de déstructurer – la région en fonction de ses intérêts. À commencer par l'Irak. Et, sans surprise, sous couvert de « démocratie, d'économie libérale et de guerre contre le terrorisme », comme le détaillait George Corm dans La nouvelle question d'Orient (La Découverte, 2017) en dénonçant, déjà il y a une décennie, le « deux poids, deux mesures » et « l'hubris » des Occidentaux sur le terrain. Dernière en date, l'actuelle guerre d'agression israélo-étatsunienne contre l'Iran, y compris contre ses structures étatiques, embrasse cette logique du chaos à l'encontre des peuples et du droit international. Il n'y a pourtant ni déterminisme ni fatalité.
Une construction politique
Que ce soit au Ier siècle, sous l'empire romain s'étendant au sud de la Méditerranée ou au début de l'islam, avec l'expansion du califat omeyyade par la cavalerie semi-nomade de l'Atlantique à l'Indus, les évolutions des lignes de front ont transformé les territoires, parfois marqués par une architecture défensive comme les Ribats1, toujours présents au Maghreb. Avec un effet sur les flux de personnes, de biens et d'idées, à l'instar de la fameuse route caravanière dans l'Arabie préislamique. À ce propos, le média jordanien 7iber s'intéresse aux effets d'un changement politique sur les échanges frontaliers en revenant sur l'évolution du commerce, entre la Jordanie et la Syrie, après la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024.
Concept westphalien2 par excellence, celui de « frontière » ne correspond pas à une réalité naturelle, mais traduit une construction politique, afin de borner l'exercice d'un pouvoir sur un territoire. Si le modèle de l'État-nation reste valorisé par le droit international, en vertu du principe de l'Uti possidetis juris3, préférant la stabilité des frontières héritées de la colonisation à une remise en cause perçue comme déstabilisatrice, on peut questionner la pertinence historique de ce modèle à travers la sociologie du monde arabe. Notamment car d'autres logiques ont préexisté, nomades ou unificatrices, comme l'asabiyya4, ou encore du fait des mosaïques ethniques et religieuses qui y coexistent par-delà les marges, dont certaines sont très anciennes, comme entre l'Algérie et le Maroc. Les tentations fédéralistes n'ont d'ailleurs pas été couronnées de succès, que ce soit en Kabylie, en Irak ou encore en Syrie, comme en témoigne la présente situation du Rojava ou du Djebel druze. Le fait est que bousculer les frontières établies apparaît, aujourd'hui, pour le moins périlleux.
Les exemples de conflits, irrédentismes et contentieux territoriaux entre les États de la région ne manquent pas : que ce soit la problématique du sandjak d'Alexandrette entre Damas et Ankara jusqu'en 19505, la « guerre des Sables » entre l'Algérie et le Maroc en 1963, la guerre Iran-Irak (1980 - 1988) dont le fleuve limitrophe Chatt El-Arab, stratégique dans les échanges internationaux, a été un des enjeux ou encore l'annexion pure et simple du Koweït par l'Irak de Saddam Hussein, en 1990, avec les conséquences que l'on connaît. Le sous-espace régional n'est sorti de ces antagonismes que plus divisé.
Les frontières ont parfois fait l'objet d'expérimentations panarabes, comme nous le rappelle le souvenir de la République arabe unie (1958-1961) entre l'Égypte et la Syrie. En 2011, à l'issue d'un référendum, le Soudan du Sud devient le dernier État souverain à déclarer son indépendance, tandis qu'aujourd'hui le Soudan reste déchiré par la guerre. Enfin, si le Yémen s'est réunifié en 1990, il est depuis plus d'une décennie ravagé par un conflit meurtrier, dont la ligne de front correspond strictement à l'ancienne frontière…
La remise en cause des frontières, en particulier de leur portée symbolique – car il s'agit bien « d'un marqueur symbolique » selon le géographe Michel Foucher – a sans doute vu son paroxysme à l'été 2014, lorsque l'organisation de l'État islamique s'est mise en scène entre la Syrie et l'Irak, balayant dans le sable une cartographie dessinée par les Européens, au nom du califat. Elle rappelle ainsi l'artificialité des tracés actuels et ses effets en matière de confessionnalisme exacerbé. Le média panarabe Assafir Al-Arabi revient sur les franchissements tragiques de cette frontière par les Yézidis et ses derniers aménagements sécuritaires.
Militarisation et technologies de surveillance
Depuis un siècle, les bornages modernes ont favorisé la restriction d'un espace qui était jusqu'alors ouvert, pour ceux (au masculin) qui en avaient les moyens. Les grands voyageurs comme Al-Idrissi et Ibn Jubayr au XIIe siècle, ou encore Ibn Battûta, plus d'un siècle après, parcourant notamment l'Afrique du Nord, l'Égypte, la Palestine, la Syrie, l'Arabie, puis l'Irak et la Perse, n'étaient pas rares. La rihla (« voyage ») de ce dernier convoque autant un nouveau genre littéraire, que le sentiment d'une libre circulation au sein de dar al-islam (« la maison de l'islam », autrement dit, les terres musulmanes), où La Mecque représentait déjà une centralité touristique.
Jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, il était d'autant plus facile de circuler grâce au développement du rail en Turquie, en Syrie, en Irak, en Arabie, du Liban au Sinaï et en traversant la Palestine – aujourd'hui parsemée de centaines de checkpoints et autres obstacles militaires, quand les routes ne sont pas tout simplement ségrégées. Ces traversées permettaient d'apprécier davantage de particularismes locaux et de mélanges, y compris religieux, avant la prégnance des nationalismes et la fortification des lisières. Orient XXI met en exergue, avec un témoignage rare de Raja Shehadeh, cette facilité de circulation au Proche-Orient avant 1948, lorsque le Jourdain ne délimitait aucune frontière politique ou administrative.
Aujourd'hui, la militarisation des frontières se renforce par des technologies de surveillance et de contrôle, très lucratives et expérimentales, aux dépens des libertés de mouvement, de la dignité des exilé·es et d'une intégration régionale. Si les déplacements entre pays de la région sont loin d'être aisés – nombre de trajets requièrent des visas préalables et tout est plus compliqué pour les Palestiniens — un de nos collègues journalistes en a fait directement les frais –, la césure est encore plus nette entre le nord et le sud de la Méditerranée. Plus de 40 000 personnes sont mortes noyées depuis 2014. Le budget de l'agence européenne de garde-frontières Frontex est passé sur la même période de 100 millions à plus d'un milliard d'euros. CQFD. Les clôtures meurtrières des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla se sont érigées au Maroc, et s'est développée, sur la rive sud, l'externalisation des frontières de l'Union européenne. Dans son article, le média méditerranéen Babelmed révèle comment les mafias tirent avantage de ces dispositifs frontaliers, partout dans l'espace méditerranéen. Dubaï, moyeu d'un capitalisme financiarisé et globalisé, apparaît comme un territoire offshore permissif à ces pratiques.
Une autre intégration au sein de la région serait-elle envisageable ? Les 22 États de la Ligue arabe pourraient-ils accroître leur coopération, a fortiori en termes de mobilité ? A minima dans les sous-régions, comme avec l'exemple de l'Union du Maghreb arabe, dorénavant coquille vide en raison de la crise sur le Sahara occidental ? À travers l'expérience de la caravane terrestre Soumoud, entre la Tunisie et la Libye, en soutien au peuple palestinien, le média tunisien Nawaat raconte une coopération entre les populations qui tire parti d'une absence de frontière linguistique et religieuse. Avec la conclusion que, parfois, ce ne sont pas les frontières qui séparent les peuples. Ce que confirme le média algérien Maghreb Emergent dans son enquête de terrain aux confins du sud du Sahara.
Après deux précédents dossiers sur le thème des migrations, cette nouvelle initiative du Réseau des médias indépendants sur le monde arabe, qui fête cette année ses dix ans, se veut intégralement disponible en ligne, en arabe, en français et en anglais, afin de franchir autant de murs physiques que de barrières mentales.
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Le fascisme. Un texte d’Otto Bauer
En 1936, le marxiste autrichien Otto Bauer analyse à chaud la nature et les causes de la montée du fascisme en Europe. Son analyse, ici traduite par Tristan Lefort-Martine, était alors hétérodoxe par rapport à la position officielle de l'internationale communiste qui décrivait le fascisme comme une milice montée de toutes pièces par la bourgeoisie pour mater le mouvement ouvrier. Elle insiste au contraire sur la spontanéité du fascisme en tant que mouvement des classes moyennes paupérisées à l'issue de la Guerre et décrit l'arrivée au pouvoir du fascisme comme la victoire momentanée d'une troisième force dans la lutte de la bourgeoisie contre le prolétariat.
Le texte que vous allez lire est paru en 1936, après l'arrivée de Mussolini et d'Hitler au pouvoir, avant l'Anschluss, avant l'invasion de la Pologne et le basculement dans la Seconde Guerre mondiale. Depuis 1918, Otto Bauer préside le Parti ouvrier social-démocrate d'Autriche, et en 1934, il a dû s'exiler en Tchécoslovaquie après l'échec d'une tentative d'insurrection socialiste contre les progrès du nazisme autrichien.
Der Faschismus analyse à chaud la nature et les causes du fascisme, qui expliquent son ascension et l'impuissance du mouvement ouvrier à le contenir. Dans La question des nationalités et la social-démocratie, Bauer avait déjà reproché au marxisme de son époque de ne pas expliquer suffisamment le nationalisme, quand il se contentait le plus souvent de le décrire comme un mythe, une sornette inventée par les bourgeois à destination du peuple pour lui masquer la réalité de la domination de classe. Au contraire les différences entre nationalités sont réelles, non qu'elles soient l'expression d'un génie intemporel ou de déterminants biologiques, mais dans la mesure où elles résultent des rapports de production.
Cette fois, il reproche à la théorie marxiste de s'être contentée d'interpréter le fascisme comme une simple marionnette dans les mains de la bourgeoisie, dépourvue de toute originalité propre. Au contraire, explique Bauer, le fascisme apparaît spontanément comme un mouvement de masse des classes moyennes, il constitue un troisième terme dans le conflit opposant les ouvrier·es au patronat.
Il faut comprendre comment la bourgeoisie en arrive à se laisser déborder par les organisations qu'elle instrumentalisait, puis comment les chefs fascistes arrivés au pouvoir sont conduits à trahir leur propre base de classe, en particulier dans ses aspirations sociales, pour devenir les serviteurs exclusifs de la haute bourgeoisie belliqueuse, sans pour autant perdre complètement leur autonomie.
Walter Benjamin, dans ses thèses Sur le concept d'histoire, rédigées en 1940 alors qu'il s'était à son tour exilé en France pour fuir le nazisme, quelques mois avant que l'usure et le désespoir d'échapper aux polices vichyste ou franquiste ne le poussent au suicide, écrivait : « au matérialisme historique il appartient de retenir fermement une image du passé telle qu'elle s'impose, à l'improviste, au sujet historique à l'instant du danger ». Puissent les nombreux échos entre l'époque que décrit Bauer et celle que nous vivons nous permettre, cette fois-ci, de faire dérailler l'histoire.
Les révolutions de 1918 ont été suivies d'une contre-révolution. Mais cette contre-révolution ne présentait pas partout le caractère distinctif du fascisme. En Pologne, la démocratie a été remplacée par la dictature militaire de Pilsudski. En Yougoslavie, la démocratie a été remplacée par un absolutisme dynastique et militaire de type classique. Les « Gardes blancs » de la contre-révolution hongroise de 1919 et les groupes armés que le gouvernement bulgare de Zankoff avait envoyés semer la terreur dans le parti paysan en déroute et chez les ouvriers présentaient déjà un caractère semblable à celui des troupes de choc fascistes ; mais en peu de temps, dans l'un et l'autre pays, le pouvoir était retombé entre les mains de la vieille oligarchie élimée. Le fascisme, cette nouvelle forme du despotisme, triomphe pour la première fois en Italie et en Allemagne. Il est clair qu'il constitue aujourd'hui la nouvelle forme de dictature des classes capitalistes, dont les méthodes sont désormais imitées par des gouvernements contre-révolutionnaires qui ne partagent pas la même origine.
Le fascisme est le produit de trois processus sociaux étroitement liés.
Premièrement, la guerre a éjecté des masses de combattants de leur vie bourgeoise et les a déclassés. Incapables de retrouver leurs activités et leur mode de vie bourgeois, attachés aux formes de vie et aux idéologies acquises pendant la guerre, ce sont eux qui, après-guerre, ont formé les « milices » fascistes, les « associations de défense »völkisch avec l'idéologie militariste, antidémocratique et nationaliste qui leur est propre.
Deuxièmement, les crises économiques de l'après-guerre ont réduit à la misère de larges masses de petits-bourgeois et de paysans. Ces masses, paupérisées et aigries, se sont détournées des partis bourgeois démocratiques de masse auxquels elles avaient prêté allégeance jusque-là.
Troisièmement, les crises économiques de l'après-guerre ont fait baisser les profits de la classe capitaliste. La classe capitaliste, menacée dans ses profits, entreprend de les rétablir en augmentant le degré d'exploitation. Elle entend briser la résistance que la classe ouvrière lui oppose. Elle désespère de pouvoir le faire sous un régime démocratique. Elle se sert des mouvements de masse rebelles de la petite bourgeoisie et des paysans, ralliés aux milices fascistes et völkisch, d'abord pour intimider la classe ouvrière et la mettre sur la défensive, ensuite pour écraser la démocratie. Elle commence par apporter aux fascistes l'appui de ses moyens financiers. Puis elle encourage son appareil d'État à fournir des armes aux milices fascistes et à assurer l'impunité aux actions violentes des fascistes contre la classe ouvrière. Et pour finir, elle lui conseille de remettre le pouvoir d'État aux fascistes.
Pour aller plus loin
https://www.contretemps.eu/otto-bau...
Examinons de plus près ces trois processus sociaux interdépendants.
Les cellules germinales du parti fasciste italien se sont formées, après la guerre, autour d'officiers de réserve démobilisés. Pendant des années, ils avaient occupé des postes de commandement ; maintenant rendus à la vie bourgeoise, ils n'y retrouvaient pas une position à la hauteur de leur amour-propre et de leurs ambitions. Autour d'eux se regroupaient des déclassés issus des rangs des « arditi », les troupes de choc du temps de la guerre, fiers de leurs décorations et de leurs blessures, et rancuniers, parce que la patrie pour laquelle ils avaient versé leur sang n'avait aucune position à leur offrir, ou en tout cas pas celle à laquelle ils prétendaient. Ils ne voulaient pas abandonner les habitudes prises à la guerre. Ils voulaient commander et être commandés, porter l'uniforme et marcher. Ils commencèrent à mettre sur pied une armée privée.
En Allemagne, cette couche était encore plus large. Le traité de paix de Versailles avait contraint l'Allemagne à licencier une grande partie de ses officiers de carrière. Ce sont eux qui fournirent leurs dirigeants aux « corps francs » militaires et aux « associations de défense » qui commencèrent à se former après la guerre. Les troubles politiques de l'après-guerre (en Italie, l'aventure de Fiume, en Allemagne, les combats dans les pays baltes et en Haute-Silésie) donnèrent aux milices fascistes en formation l'occasion de se consolider et d'accroître leur prestige.
C'est dans ces cellules germinales du fascisme que s'est développée son idéologie originelle. Issue de la guerre, elle est avant tout militariste : elle exige la discipline des masses devant le pouvoir de commandement du chef. Elle s'oppose brutalement au droit à l'autodétermination de la multitude, qu'elle appelle seulement à obéir dans la discipline. Elle est donc hostile à toute démocratie. Elle méprise l'aspiration « bourgeoise » et civile à la paix, à la prospérité et au confort et lui oppose un idéal de vie guerrier et « héroïque ».
Elle est imprégnée d'un nationalisme exacerbé par la guerre. Elle cherche à dresser les masses populaires contre le gouvernement libéral italien, qui se serait laissé dépouiller du butin de la victoire par les alliés, et contre le gouvernement républicain allemand, qui se soumettrait sans dignité au diktat des puissances victorieuses. Elle est typiquement petite-bourgeoise, dirigée à la fois contre le grand capital et contre le prolétariat ; car l'officier hait le spéculateur et le profiteur de guerre et méprise le prolétaire. Leur anticapitalisme ne vise bien entendu que les formes de capital parasitaires spécifiques du temps de guerre et du temps de l'inflation ; l'officier apprécie l'industrie de guerre, mais il déteste le spéculateur, il n'est donc ennemi que du capital « pillard » et non du capital « productif ».
Son rejet du socialisme prolétarien est d'autant plus passionné que celui-ci a passionnément combattu l'intervention de l'Italie dans la guerre, qu'il s'est brusquement renforcé après la guerre, qu'il est arrivé au pouvoir en Allemagne à la suite de la défaite et qu'il lui apparaît donc comme le bénéficiaire de la capitulation, comme l'agent des puissances victorieuses. Dans une époque où le socialisme attire de plus en plus les masses, elle présente son idéal comme un « socialisme national » et l'oppose ainsi au socialisme prolétarien : le véritable socialisme national, ce n'est pas l'exploitation égoïste des conséquences de la guerre par le prolétariat, mais la subordination de tout « intérêt personnel » à l'« intérêt général », la subordination de toutes les forces économiques et sociales à la tâche de l'affirmation nationale contre l'ennemi extérieur.
Elle incorpore des idées antibourgeoises à son nationalisme : la démocratie bourgeoise occidentale n'est que la domination des classes capitalistes les plus riches et les plus puissantes ; l'Italie, « la grande prolétaire », a été dépouillée du butin de la victoire par les capitalistes anglais, français, américains ; le peuple allemand a été rendu tributaire de la haute finance internationale (juive) qui se cache derrière la démocratie occidentale et tire les ficelles de la démocratie allemande. Elle présente sa lutte contre la démocratie aux masses populaires comme une lutte contre la domination de classe de la bourgeoisie, aux capitalistes comme une lutte contre la domination de la plèbe par le prolétariat, à l'intelligentsia nationaliste comme une lutte pour le rassemblement de toutes les forces nationales pour combattre l'ennemi extérieur.
Mais les groupes de choc militaires, premiers porteurs de l'idéologie fasciste, ne pouvaient gagner en force qu'à condition de parvenir à attirer des masses plus larges sous leur direction, ou dans leur sillage. La première couche sociale à s'imprégner de l'idéologie fasciste issue de la guerre fut l'intelligentsia.
En Italie et en Allemagne, la démocratie parlementaire était récente. L'Italie avait depuis longtemps un gouvernement de forme parlementaire ; mais le parlement n'était élu sur la base du droit de vote universel et égal que depuis 1913. L'Allemagne avait depuis longtemps le suffrage universel et égal, mais son gouvernement n'était subordonné au parlement que depuis 1918. Dans les deux pays, l'intelligentsia fut rapidement déçue par la jeune démocratie. Elle y voyait d'une part une ploutocratie déguisée, d'autre part le règne des masses – et des masses telles qu'on les trouve dans la société capitaliste, des masses incultes, brutales, enclines à la violence aux heures d'excitation. Même réduite à la misère par la dévaluation de la monnaie et les crises économiques, l'intelligentsia détestait les parvenus du prolétariat qui parvenaient à s'asseoir au banc du gouvernement. Elle ne comprenait pas les luttes autour des problèmes sociopolitiques qui, sous la pression des masses, dominaient la vie publique. Mais c'est surtout son nationalisme, exacerbé par la guerre, qui mettait l'intelligentsia en opposition avec la jeune démocratie.
Lorsque la guerre mondiale a éclaté, l'Italie est d'abord restée neutre. Pendant des mois, une lutte acharnée a déchiré la bourgeoisie italienne sur la question de savoir si l'Italie devait rester neutre ou entrer en guerre. Les socialistes, les catholiques, la bourgeoisie libérale dirigée par Giolitti et, avec elle, la majorité du Parlement, étaient pour la neutralité. Pour la guerre contre l'Autriche se leva un mouvement de masse, patronné par l'industrie lourde et la grande propriété foncière et dirigé par l'intelligentsia nationaliste qui avait été bercée dans la tradition du Risorgimento. Contre la volonté du gouvernement et de la majorité parlementaire, ce mouvement parvint à imposer l'intervention dans la guerre. Dans tous les autres pays belligérants d'Europe, les masses populaires pouvaient croire que la patrie avait été envahie par l'ennemi, qu'elle avait été contrainte à la guerre ; en Italie, la guerre était manifestement le résultat d'un choix délibéré.
Ce fait a déterminé de manière décisive l'évolution de l'Italie après la guerre. Le socialisme avait combattu la guerre ; lorsque les masses populaires ont traversé les souffrances de la guerre, elles ont afflué en masse vers le socialisme. Dans les premières années de l'après-guerre, les masses populaires italiennes furent traversées par un énorme mouvement socialiste révolutionnaire. Mais, de leur côté, les interventionnistes qui avaient forcé l'Italie à entrer en guerre en 1915 étaient toujours là. Ils avaient lutté en 1915 contre les libéraux, les catholiques et les socialistes. Ils avaient combattu au nom de leur philosophie de vie « héroïque » les neutralistes, les commerçants libéraux non belliqueux d'un côté, et de l'autre les socialistes qui ne se souciaient que du confort paresseux des masses. À l'époque, ils avaient contraint le Parlement, réticent à la guerre, à capituler. Cette décision, leurs troupes de choc l'avaient déjà provoqué depuis la rue. Après la guerre, l'intelligentsia « interventionniste » a fourni les cadres qui sont venus s'agréger aux troupes militaires des fascistes.
Pendant la guerre, l'Allemagne avait résisté à un monde entier d'ennemis par des faits d'armes gigantesques ; elle avait finalement succombé à la supériorité numérique. De la défaite naquit la révolution qui fonda la république – une république née dans la misère la plus noire, sans défense contre l'arrogance des vainqueurs, chargée par eux de lourds tributs, par eux mille fois humiliée, chancelant d'une grave secousse économique à la suivante. Le nationalisme de l'intelligentsia s'insurgeait contre la situation indigne de la nation. La révolution n'avait-elle pas mis fin à la guerre ? Cela ne prouvait-il pas que seul un « coup de poignard dans le dos » avait brisé la force de résistance de l'armée allemande ? Les prolétaires qui ne comprenaient pas la grandeur et la dignité de ce qu'ils avaient perdu et détruit, les traîtres qui avaient ourdi le coup de poignard dans le dos, les parvenus dont la défaite de la nation avait favorisé l'ascension, ne gouvernaient-ils pas la République pour la soumettre servilement aux moindres exigences des vainqueurs ? C'est ainsi que le nationalisme allemand, alimenté par les conséquences de la défaite de la Grande Guerre, poussa une intelligentsia nationaliste éduquée dans la tradition prusso-hohenzollernienne vers les associations de défense völkisch.
L'intelligentsia nationaliste servit d'intermédiaire entre les troupes de choc militaires fascistes-populaires et les larges masses de la petite bourgeoisie et des paysans. Mais pour arracher les larges masses petites-bourgeoises-paysannes aux partis de masse bourgeois-démocratiques historiques et les conduire vers le fascisme, il était encore besoin de graves bouleversements socio-économiques.
Après la guerre, le développement économique et social des anciens États belligérants a d'abord été dominé par l'inflation. À mesure que l'argent perdait de sa valeur, les économies des petits-bourgeois s'amenuisaient, le capital d'exploitation des petits commerçants et des maîtres artisans fondait, de larges couches de la petite bourgeoisie étaient réduites à la misère. Mais en même temps, la dépréciation de la monnaie entraînait des luttes salariales de plus en plus importantes et de plus en plus passionnées, qui immobilisaient régulièrement les réseaux de transport et les entreprises publiques.
La petite bourgeoisie, qui n'était pas en mesure de se défendre contre la dévaluation de l'argent, était furieuse de voir que les luttes salariales entre le capital et le travail troublaient sans cesse sa tranquillité. Elle pensait que les augmentations de salaires imposées par la classe ouvrière, qui étaient en réalité des conséquences de la dévaluation monétaire, en étaient la cause. Elle s'indignait que des parties de la classe ouvrière parviennent toujours à obtenir des augmentations de salaire en dédommagement de l'inflation, alors qu'elle-même ne parvenait pas à augmenter ses revenus dans la mesure de la dévaluation de l'argent. Elle voyait avec amertume son niveau de vie s'abaisser en dessous de celui de certaines couches de la classe ouvrière, la répartition du revenu national tourner en sa défaveur. Tout en haïssant les spéculateurs qui jouaient de l'inflation, elle haïssait encore plus les ouvriers rebelles.
En 1919, une vague de grèves s'abattit sur toute l'Italie, qui arracha d'importantes concessions aux grands et aux petits patrons. Elle culmina avec l'occupation armée des usines en août 1920. Le gouvernement libéral de Giolitti n'osa pas opposer les moyens violents de l'État à ce mouvement de la masse révoltée qui avait touché aussi bien la main-d'œuvre industrielle que la main-d'œuvre agricole. Il chercha à l'apaiser par des négociations, des accords, des concessions, des compromis. Le Parlement, divisé en partis querelleurs, n'était pas en mesure de former un gouvernement stable et fort, de traiter les questions économiques brûlantes autrement que par de pénibles négociations de compromis, et par conséquent incapable de leur apporter une solution claire et rapide. Aussi, de larges couches de la petite bourgeoisie italienne se détournèrent-elles de la démocratie. Elles se mirent à croire que seul un gouvernement doté d'une volonté de fer pourrait contraindre le prolétariat à l'obéissance, mettre fin aux luttes de classe acharnées qui interrompaient sans cesse le cours tranquille de la vie économique, ainsi qu'aux querelles paralysantes des partis, et restaurer l'économie nationale en ruine.
En Allemagne aussi, le mouvement fasciste völkisch est né dès les premières années de l'après-guerre et a pris une ampleur menaçante à l'époque de l'inflation. En 1923 déjà, alors que la guerre de la Ruhr renforçait les passions nationalistes, que la dévaluation totale du mark paupérisait les masses populaires, et que des unités militaires völkisch défilaient à la frontière nord de la Bavière et menaçaient de marcher sur Berlin, l'Allemagne se trouva en grave danger de tomber entre les mains d'un fascisme völkisch. Mais à ce moment-là, la démocratie bourgeoise parvint encore à repousser les assauts du fascisme.
La guerre de la Ruhr avait montré à quel point toute résistance contre les puissances victorieuses restait vouée à l'échec. Les citoyens et les paysans allemands avaient alors besoin de l'aide des puissances occidentales, riches en capitaux, pour stabiliser le mark, il fallait s'entendre avec elles sur le paiement des réparations et surtout en obtenir de gros crédits pour reconstruire les entreprises allemandes. C'est pourquoi ils ne voulaient pas d'une aventure nationaliste-fasciste. Une fois le mark stabilisé, alors que les prix des marchandises allemandes augmentaient rapidement et que les crédits étrangers affluaient en masse, la marée völkisch redescendit rapidement. La petite bourgeoisie et les paysans se rallièrent de nouveau aux partis démocrates.
Au temps de la prospérité, le parti national-socialiste d'Hitler n'était qu'un parti contestataire insignifiant. Mais lorsque éclata la crise de 1929, le fascisme populaire refit surface. La démocratie n'était pas en mesure de protéger les petits-bourgeois et les paysans de la paupérisation provoquée par la crise ; les petits-bourgeois et les paysans se retournèrent contre la démocratie. Puisque les partis démocrates étaient incapables d'aider les masses misérables, ces dernières se tournèrent vers les national-socialistes. Le nazisme conquit rapidement la petite bourgeoisie et les paysans.
Mais si le mouvement fasciste consistait tout d'abord en un mouvement de masse de petits-bourgeois et de paysans, il n'est parvenu au pouvoir que lorsque la classe capitaliste a décidé de s'en servir pour écraser la classe ouvrière.
Au cours des deux premières années de l'après-guerre, l'Italie avait connu une véritable révolution agraire. Les mouvements impétueux des métayers et des colons partiaires contre les grands propriétaires terriens, ceux des journaliers contre les grands propriétaires terriens et contre les métayers ont bouleversé la constitution agraire italienne. La terzeria, le droit des grands propriétaires terriens à percevoir les deux tiers des produits du fermier, a été supprimée et il leur fut imposé de fournir les semences et l'engrais ; la dotation des fermiers fut soumise à l'approbation de commissions paritaires. Les journaliers de la plaine du Pô obtinrent des augmentations de salaire et la garantie d'un minimum de journées de travail annuelles.
Les terres des grands propriétaires terriens furent occupées de force ; le gouvernement dut sanctionner ces occupations par décret. Les grands propriétaires terriens finirent par se défendre. En 1921, ils appelèrent le Faisceau à la rescousse. Chaque fois qu'un grand propriétaire faisait appel aux fascistes, ceux-ci occupaient le village, lourdement armés, ils destituaient le conseil municipal et installaient un nouveau maire, mettaient le feu au siège du syndicat des journaliers, maltraitaient et expulsaient ses dirigeants, assassinaient tous ceux qui résistaient. Ces « expéditions punitives » ont brisé la force du prolétariat rural.
L'exemple donné par les grands propriétaires terriens fut plus tard imité par la bourgeoisie urbaine. Les fascistes occupèrent les villes, forcèrent les maires et les conseillers municipaux rouges à démissionner, détruisirent les locaux syndicaux, expulsèrent, maltraitèrent, assassinèrent les hommes de confiance des ouvriers.
La classe capitaliste avait découvert le moyen de repousser l'attaque impétueuse de la classe ouvrière, de réprimer la classe ouvrière. Elle ne pensait pas encore à remettre le pouvoir d'État aux fascistes. Pour l'instant, elle ne voulait se servir des fascistes que comme d'un instrument pour défaire la classe ouvrière. Elle mit des fonds abondants à la disposition des fascistes pour leur permettre d'entretenir et d'équiper les troupes de choc qui pouvaient être utilisées chaque jour contre les ouvriers rebelles. Elle veillait à ce que ses pouvoirs publics encouragent les actions des fascistes. Dès octobre 1920, le chef d'état-major Badoglio a ordonné aux commandants de division de soutenir le mouvement fasciste. Des armes provenant des stocks de l'armée passèrent entre les mains des fascistes. Lorsque les fascistes entreprenaient des « expéditions punitives » contre les ouvriers, la police n'intervenait que pour confisquer les armes des ouvriers et arrêter leurs dirigeants, sous prétexte de prévenir les affrontements.
Mais les victoires faciles que le fascisme a pu remporter grâce à ce soutien de la force publique ont attiré vers lui des masses toujours plus importantes. Lors des « expéditions punitives », ceux qui portaient la chemise noire pouvaient impunément assassiner, incendier, voler ; et cela a poussé tout le lumpenprolétariat vers le fascisme. Les membres des troupes de choc fascistes étaient habillés et payés grâce aux importantes subventions des capitalistes et des grands propriétaires terriens ; cela poussait les chômeurs dans leurs rangs. Le fascisme avançait rapidement et victorieusement, ce qui lui attirait ces gens qui, de toutes classes confondues, sont toujours du côté du vainqueur. La milice fasciste devint ainsi le point de ralliement des déclassés de toutes les classes.
Grâce à l'aide qu'elle avait reçue de la bourgeoisie, elle devint trop forte pour n'être qu'un simple instrument dans les mains de la bourgeoisie. Elle s'est emparée du pouvoir lui-même. La bourgeoisie n'avait plus le choix qu'entre écraser par la force l'armée privée fasciste qu'elle avait financée et armée, libérant ainsi le prolétariat abattu, ou remettre le pouvoir d'État à l'armée privée du fascisme. Dans cette situation, la bourgeoisie a abandonné ses propres représentants au gouvernement et au parlement, préférant remettre le pouvoir d'État au fascisme. La lutte entre le capital et le travail, au cours de laquelle la bourgeoisie s'était servi de la violence fasciste, semblait aboutir à ce que cette violence, après avoir écrasé le prolétariat, pouvait maintenant chasser les représentants de la bourgeoisie du parlement et du gouvernement, dissoudre les partis bourgeois, établir sa tyrannie sur toutes les classes du peuple. « La lutte parut apaisée en ce sens que toutes les classes s'agenouillèrent, également impuissantes et muettes, devant les crosses de fusil » (Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte).
L'histoire se répète en Allemagne. Ici aussi, le fascisme populaire a été encouragé par la bourgeoisie et ses pouvoirs publics dès la période de dévaluation de la monnaie. Les Junkers ont hébergé dans leurs domaines les corps francs revenus des pays baltes et de Haute-Silésie. L'industrie lourde subventionnait les formations militaires völkisch. L'État forma à partir d'elles la « Schwarze Reichswehr » (armée noire du Reich). En 1923, le gouvernement profita de l'atmosphère de masse créée par la montée du mouvement völkisch, de l'affaiblissement de la classe ouvrière intimidée et mise sur la défensive par le fascisme völkisch, pour démettre les gouvernements ouvriers de Saxe et de Thuringe par décret d'État et pour remettre en question la journée de huit heures. Mais la fin de la guerre de la Ruhr allait rompre cette alliance entre le capital et le fascisme.
Après la fin de la guerre de la Ruhr, la bourgeoisie allemande, qui avait besoin de grands emprunts à l'étranger pour assurer le rétablissement de la monnaie et le paiement des réparations, de grands crédits étrangers afin de remplacer, dans ses banques et ses entreprises industrielles, le capital circulant détruit par l'inflation, et qui avait donc besoin d'une « politique de conciliation », retira son soutien au mouvement völkisch. Pendant la période de prospérité, la bourgeoisie allemande appuya les partis démocrates bourgeois. Le Volkspartei participa au gouvernement démocratique, les nationalistes allemands se rapprochèrent de la démocratie. Ce n'est qu'après l'effondrement de la crise de 1929 que les capitalistes et les Junkers inclinèrent de nouveau vers le fascisme. Lorsque, sous la pression de la crise, le mouvement national-socialiste, qui était resté très à la traîne du temps de la prospérité, conquit rapidement les masses petites-bourgeoises et paysannes appauvries, l'industrie lourde et les junkers reconnurent bientôt en lui le moyen de faire reculer la classe ouvrière, de contrer l'influence des partis ouvriers et des syndicats, de détruire les obstacles que les institutions démocratiques dressaient devant la lutte du capital pour augmenter le degré d'exploitation, pour rétablir ses profits. Les nationalistes allemands, sous la direction de Hugenberg, s'allièrent à Hitler pour former le « Front de Harzburg ». Les syndicats et les sociaux-démocrates craignirent l'arrivée au pouvoir d'une dictature fasciste, et les fractions bourgeoises qui soutenaient Brüning jouèrent de cette peur pour leur extorquer leur « tolérance » de la dictature capitaliste de Brüning, qui réduisait rapidement le niveau de vie des masses populaires par sa politique déflationiste de ses décrets d'urgence. Les troupes d'assaut nationalistes se révélèrent utiles pour extorquer l'accord des organisations ouvrières à la baisse du niveau de vie des travailleurs, l'accord de la démocratie à une dictature capitaliste ; c'est pourquoi elles furent abondamment subventionnées par la grande industrie. L'état-major, la bureaucratie et la magistrature, se félicitant de ce que la montée du flot national-socialiste intimidât les « marxistes », assurèrent un traitement bienveillant de la part du pouvoir aux groupes de la violence brune qui assommaient dans la rue les bannerets du Reich et les frondeurs rouges.
La classe capitaliste et les junkers étaient-ils devenus « national-socialistes » ? Pas du tout. Au fond, ils méprisaient ce « peintre » avide de pouvoir, et tout ce mouvement plébéien, porté par des petits-bourgeois, des paysans, des déclassés de toutes les classes, gorgé d'un anticapitalisme petit-bourgeois utopiste, qu'ils soutenaient. Mais tout comme Giolitti en Italie a cru pouvoir se servir du fascisme pour intimider, refouler, pacifier la classe ouvrière en révolte, les capitalistes et les junkers en Allemagne ont cru pouvoir se servir du mouvement national-socialiste, pour vaincre l'influence de la social-démocratie et des syndicats, pour briser la résistance que la classe ouvrière opposait à la baisse des salaires, au démantèlement de la protection et de la Sécurité sociale des travailleurs, à la politique déflationniste d'une dictature du capital et de la grande propriété foncière. Mais ici comme ailleurs, le fascisme a vite débordé les classes capitalistes. En Allemagne aussi, le moment est venu où les junkers et les capitalistes n'eurent plus le choix que d'écraser le fascisme, au risque de faire basculer d'un seul coup le rapport de force en faveur de la classe ouvrière, ou de remettre le pouvoir d'État au fascisme. Dans cette situation, l'entourage junker de Hindenburg préféra remettre le pouvoir d'État à Hitler. Comme en Italie, les représentants des partis bourgeois traditionnels sont entrés dans le premier gouvernement fasciste, croyant là aussi pouvoir s'assimiler le fascisme et le subordonner au sein du gouvernement. Mais plus vite encore qu'en Italie, le fascisme allemand a utilisé le pouvoir d'État conquis pour chasser les partis bourgeois du gouvernement, dissoudre les partis et les organisations de la bourgeoisie, et établir sa dictature « totalitaire ». Ici aussi, la lutte des classes semblait se conclure par l'écrasement de toutes les classes sous la botte fasciste.
Le fascisme aime se justifier devant la bourgeoisie en disant qu'il l'a sauvée de la révolution prolétarienne, du « bolchevisme ». Et il est vrai que la propagande fasciste effrayait volontiers l'intellectuel, le petit-bourgeois et le paysan en brandissant le spectre du bolchevisme. Mais en réalité, le fascisme n'a pas triomphé dans un moment où la bourgeoisie aurait été menacée par la révolution prolétarienne. Il a triomphé alors que le prolétariat était depuis longtemps affaibli et réduit à la défensive, au moment où la marée révolutionnaire était déjà retombée. La classe capitaliste et la grande propriété foncière n'ont pas remis le pouvoir d'État aux brutes fascistes pour se protéger d'une révolution prolétarienne menaçante, mais afin de baisser les salaires, de détruire les conquêtes sociales de la classe ouvrière, d'écraser les syndicats et les postes de pouvoir politique de la classe ouvrière ; non pas donc pour étouffer un socialisme révolutionnaire, mais pour écraser les conquêtes du socialisme réformiste.
« Le révolutionnarisme oratoire des maximalistes, dit Silone, menace seulement les lampadaires de l'éclairage public et parfois les os de quelques agents de police. Le réformisme, lui, avec ses coopératives, ses augmentations de salaire en temps de crise, ses allocations de chômage, menace quelque chose de bien plus sacré : le profit du capital… Au maximalisme bavard qui, du matin au soir, chante la « Bandiera rossa » et l'« Internationale », le capitalisme oppose, pour se défendre, ses lois, et si les anciennes ne suffisent pas, il en fait de nouvelles ; mais face au réformisme qui, par des voies pacifiques, démocratiques et légales, rompt l'équilibre entre les classes, le capitalisme devient assoiffé de sang et il fait appel au bandit fasciste […] Le réformisme ne court pas le danger lorsqu'il est faible, mais lorsqu'il est fort, c'est-à-dire sitôt qu'il franchit le seuil à partir duquel la démocratie et la légalité sont appliquées contre le profit du capital » (Ignazio Silone, Il Fascismo, 1934).
Dans la démocratie bourgeoise, la classe capitaliste domine, mais elle domine sous la pression constante de la classe ouvrière. Elle doit encore et toujours faire des concessions à la classe ouvrière. La lutte permanente du socialisme réformiste et des syndicats pour l'augmentation des salaires, la réduction du temps de travail, l'extension de la protection et de la sécurité sociales n'ébranle certes pas le capitalisme dans ses périodes de croissance et de développement ; elle l'élèverait plutôt à un niveau technique, social et culturel supérieur. Mais au temps des graves crises économiques qui ont suivi la guerre mondiale, la classe capitaliste voit les conquêtes du socialisme réformiste comme des obstacles au processus de production et de circulation « normal », que détermine l'évolution du taux de profit. Elle est déterminée à refuser toute nouvelle concession, et à révoquer les concessions déjà faites à la classe ouvrière. Les institutions démocratiques l'en empêchent ; elle se retourne donc contre les institutions démocratiques. L'ordre juridique démocratique ne permet pas à son pouvoir d'État d'employer la violence publique contre le socialisme réformiste qui lutte par des moyens légaux ; elle a donc recours aux moyens de violence privés illégaux des bandes fascistes, en marge de son appareil d'État légal. Mais en lâchant les bandes fascistes sur le prolétariat, elle en devient elle-même la prisonnière. Elle ne peut plus abattre les bandes fascistes qu'elle a mobilisées contre le prolétariat sans s'exposer à la revanche de celui-ci. Elle doit donc se soumettre elle-même à la dictature des bandes fascistes, livrer ses propres partis et organisations à la violence fasciste.
La dictature fasciste est donc le produit d'un étrange équilibre des forces entre les classes. D'un côté, on trouve la bourgeoisie, maîtresse des moyens de production, des moyens d'échange et du pouvoir d'État, mais dont les profits ont été entamés par la crise économique. Les institutions démocratiques empêchent la bourgeoisie d'imposer sa volonté au prolétariat dans la mesure qui lui semble nécessaire pour rétablir ses profits. Cette bourgeoisie est trop faible pour continuer d'imposer sa volonté à l'aide des moyens intellectuels ou idéologiques par lesquels elle domine les masses électorales dans la démocratie bourgeoise. Elle est trop faible, contrainte par l'ordre juridique démocratique, pour écraser le prolétariat par des moyens légaux, au moyen de son appareil d'État légal. Mais elle est assez forte pour payer, équiper et lâcher sur la classe ouvrière une armée privée sans foi ni loi. De l'autre côté, on trouve une classe ouvrière, dirigée par le socialisme réformiste et les syndicats. Le réformisme et les syndicats sont devenus plus forts que la bourgeoisie ne peut le supporter. Leur résistance à l'augmentation du degré d'exploitation fait obstacle à la déflation. Elle ne peut plus être brisée autrement que par la violence. Mais si le socialisme réformiste est violemment attaqué précisément à cause de sa force, à cause de l'ampleur de ses succès, à cause de la puissance de sa résistance, il est d'autre part trop faible pour se défendre contre la violence. Lui dont l'action a pour base la démocratie bourgeoise existante, lui qui s'accroche à la démocratie comme à son terrain de lutte et à la source de sa force, apparaît aux larges masses petites-bourgeoises, paysannes et prolétariennes comme un « parti du système », comme un participant et un bénéficiaire de cette démocratie bourgeoise qui n'est pas en mesure de les protéger de la paupérisation due à la crise économique. Il ne peut donc pas attirer à lui les masses radicalisées par la crise. Elles affluent vers son ennemi mortel, le fascisme. La victoire du fascisme résulte de cet équilibre des forces, ou plutôt de la faiblesse des deux classes : il abat la classe ouvrière au service des capitalistes, mais il les dépasse tellement qu'ils finissent par le rendre maître absolu du peuple entier, et donc aussi d'eux-mêmes.
L'absolutisme des débuts du capitalisme, du XVIe au XVIIIe siècle, s'est développé sur la base de l'équilibre des forces entre la noblesse féodale et la bourgeoisie, et le bonapartisme du XIXe siècle est le résultat de l'équilibre des forces entre la bourgeoisie et le prolétariat. De même que l'absolutisme du XIXe siècle résultait de l'équilibre temporaire des forces entre la bourgeoisie et la noblesse, d'une part, et entre le prolétariat et la bourgeoisie, d'autre part, lui-même issu des luttes révolutionnaires de 1848, de même, le nouvel absolutisme fasciste résulte d'un équilibre temporaire, dans lequel ni la bourgeoisie n'a pu imposer sa volonté au prolétariat par ses anciennes méthodes légales, ni le prolétariat ne s'est libéré de la domination de la bourgeoisie, et où les deux classes sont par suite tombées sous la dictature des brutes que la classe capitaliste a utilisées contre le prolétariat, jusqu'au moment où elle a finalement dû se soumettre elle-même à leur dictature.
Mais si la dictature fasciste provient d'un certain équilibre du rapport de force entre les classes, son établissement et sa stabilisation suppriment cet état d'équilibre. Il est vrai que la classe capitaliste, en donnant le pouvoir au fascisme, a dû lui abandonner ses propres gouvernements, partis, institutions, organisations, traditions, et tout le grand état-major des hommes qui avaient sa confiance et la servaient. Mais après l'établissement de la dictature fasciste, la couche dirigeante de la bourgeoisie, les grands capitalistes et les grands propriétaires fonciers parviennent très rapidement à transformer le nouveau système de pouvoir, pour en faire l'instrument de leur domination de classe, et s'asservir les nouveaux maîtres.
Certes, la dictature fasciste apparaît dans un premier temps plus indépendante, plus autoritaire et même plus forte vis-à-vis de la classe capitaliste que ne l'avait été le pouvoir gouvernemental de la démocratie bourgeoise. La terreur fasciste menace aussi le capitaliste. La dictature fasciste dissout y compris les organisations capitalistes, ou les place sous sa tutelle. La dictature fasciste soumet y compris la presse capitaliste. Elle transforme les organes de presse du capital en organes de presse du pouvoir gouvernemental, interdisant ainsi au capital de disposer comme il l'entend de son principal levier d'influence sur les masses populaires. Mais quand bien même la dictature fasciste domine la classe capitaliste, elle finit inévitablement par devenir l'organe d'exécution de ses « besoins », de ses intérêts, de sa volonté.
Dans notre présentation de la démocratie bourgeoise, nous avons décrit le mécanisme économique et idéologique par lequel la classe capitaliste met l'électorat, les partis, les gouvernements de la démocratie bourgeoise au service de ses besoins, de ses profits, de sa volonté. Même sous la dictature fasciste, ce mécanisme conserve toute son efficacité. Même sous la dictature fasciste, la marche de l'économie nationale continue de dépendre du taux de profit et on peut donc faire passer les intérêts du profit pour ceux de la communauté nationale. Même sous la dictature fasciste, l'État et l'économie nationale restent dépendants du crédit et, par conséquent, on peut donc faire passer les intérêts de la haute finance pour ceux de l'État et de l'économie nationale. Même sous la dictature fasciste, les grands dignitaires de la propriété peuvent faire passer leurs intérêts pour ceux de la masse des petits propriétaires.
Mais si les capitalistes et les grands propriétaires fonciers affirment leur domination de classe y compris sous la dictature fasciste, l'établissement de la dictature fasciste fait tomber les inhibitions, les contrepoids qui, dans la démocratie bourgeoise, limitent leur domination de classe. Dans la démocratie bourgeoise, la classe capitaliste ne pouvait exercer sa domination que par le biais des grands partis bourgeois qui, lors des élections, répondaient devant les masses de la bourgeoisie, de la paysannerie, des employés, en sollicitant leurs voix, qui devaient donc tenir compte des intérêts, des opinions, des humeurs de ces masses. Sous la dictature fasciste, les capitalistes et les grands propriétaires fonciers peuvent, de manière non moins directe que dans la démocratie bourgeoise, influencer les dictateurs en jouant de leur pouvoir sur l'économie nationale, sur la marche des affaires et sur le crédit public ; en revanche, les masses de la bourgeoisie et de la paysannerie sont muselées par la mise au pas de leurs organisations, par la suppression de la liberté de la presse et de la liberté de la campagne électorale, elles ne peuvent plus défendre leurs intérêts. Là où, dans la démocratie bourgeoise, toute la bourgeoisie régnait, bien que sous la direction du grand capital, sous la dictature fasciste, seuls dominent le grand capital et la grande propriété foncière, tandis que la « masse » de la bourgeoisie et de la paysannerie tombe dans l'impuissance.
Dans la période de sa lutte pour le pouvoir, le fascisme s'était justement appuyé sur les masses de la petite bourgeoisie et de la paysannerie, sur les masses appauvries par la crise économique, radicalisées et remplies de sentiments anticapitalistes. Mais une fois au pouvoir, il tombe inévitablement sous l'influence déterminante des forces sociales capitalistes et il lui faut donc vaincre le radicalisme utopiste petit-bourgeois de ses propres partisans. En Italie, ce résultat fut obtenu au prix de violentes luttes au sein du parti fasciste en 1923. A Rome, le parti se scinda en deux fractions. A Livourne et à Bologne, des groupes d'opposition attaquèrent le siège du parti. En de nombreux endroits, des groupes révoltés arboraient le mot d'ordre d'une « deuxième marche sur Rome ». Les dictateurs écrasèrent cette rébellion petite-bourgeoise en excluant du parti des dizaines de milliers de chemises noires, en interdisant tous les congrès provinciaux, en remplaçant les sous-chefs et les comités. De 1923 à 1926, ils transformèrent le parti fasciste pour en faire un instrument docile du pouvoir d'État, au sein duquel il n'y aurait plus de libre débat, plus de libre choix des dirigeants, plus de formulation d'aucune volonté propre. La dictature, qui reste sous l'influence des grands capitalistes et des grands propriétaires fonciers, règne alors sur les petits-bourgeois et les paysans.
L'Allemagne a connu le même processus. Hitler a écrasé la rébellion petite-bourgeoise des SA qui criaient à la « deuxième révolution » par les meurtres du 30 juin 1934, puis il a transformé le parti en un simple instrument de domination entre les mains de la dictature. En proclamant « le Führer est le parti », il brisa les résistances petites-bourgeoises à la dictature capitaliste. Pour contenter le petit-bourgeois, il lui permet de déchaîner sa haine contre les juifs.
La démocratie bourgeoise avait assuré à tous les citoyens la jouissance des libertés individuelles, au peuple tout entier le libre choix des corps législatifs et, grâce à eux, le contrôle de l'administration publique. Même si la bourgeoisie y régnait, sa domination était limitée par le poids de la masse des électeurs prolétariens et par la force des organisations prolétariennes. Le fascisme détruit toutes les libertés individuelles, il supprime le droit de vote, il détruit les organisations prolétariennes, – retirant ainsi tout droit et tout pouvoir à la classe ouvrière. À la domination de classe, limitée par les institutions démocratiques, succède une domination de classe « totalitaire », c'est-à-dire illimitée : la dictature. La contre-révolution fasciste signifie donc le passage de la domination de classe de l'ensemble de la bourgeoisie, limitée par les institutions démocratiques, à la dictature illimitée des grands capitalistes et des grands propriétaires fonciers.
L'ordre social est plus fort que la constitution de l'État. Le pouvoir économique du capital s'impose à tout pouvoir d'État tant que le haut commandement de l'économie demeure entre les mains du capital. La démocratie bourgeoise n'est pas née par la seule volonté des capitalistes ; elle résulte des luttes de classe des ouvriers, des petits-bourgeois, des paysans contre la classe capitaliste. Et pourtant, une fois stabilisée, elle devient le moyen de domination de la classe capitaliste. Et pourtant, ce sont précisément les luttes menées sur son terrain qui ont élevé le capitalisme à un niveau technique, social et culturel supérieur ; qui ont transformé les partis petits-bourgeois, naguère portés dans leur ascension par la lutte contre la classe capitaliste, en instruments de sa domination ; qui ont mis fin à la fermentation révolutionnaire dans les masses ouvrières ; et qui ont pacifié les masses ouvrières réformistes. Ainsi, la dictature fasciste n'a pas du tout été voulue à l'origine par la classe capitaliste. Un mouvement plébéien, rebelle, rempli de sentiments anticapitalistes, des déclassés de toutes les classes, éjectés de la vie active bourgeoise par la guerre et les crises, a réussi à entraîner, dans le sillage des bouleversements économiques et sociaux de l'après-guerre, des masses de petits-bourgeois et de paysans misérables, révoltés et d'humeur anticapitaliste. La classe capitaliste s'est servie de ce mouvement de plébéiens révoltés, mais au départ elle ne songeait pas du tout à lui confier le pouvoir. Elle a finalement dû s'y résoudre, non sans réticence et inquiétude. Et c'est de la destruction de la démocratie, qui privait les masses populaires de leurs droits et de leur pouvoir, tout en laissant intact le pouvoir économique et donc l'influence idéologique et politique du grand capital et de la grande propriété foncière ; c'est précisément de la rébellion plébéienne des déclassés de toutes les classes, de la révolte anticapitaliste des petits-bourgeois et des paysans ; c'est précisément de l'équilibre temporaire des forces de classe, qu'est née la dictature sans limites du grand capital et de la grande propriété foncière.
Par le biais de la dictature fasciste, c'est donc la classe capitaliste qui domine. Toutefois, dans la dictature fasciste comme dans les ordres étatiques précédents du capitalisme, il convient de distinguer la classe dirigeante de sa caste gouvernante. À l'époque de l'État libéral, la classe capitaliste dirigeante laissait dans de nombreux pays la gestion des affaires parlementaires et gouvernementales aux fractions libérales de sa noblesse de robe : en Angleterre aux Whigs, en Autriche à la « grande propriété foncière fidèle à la Constitution » et à la bureaucratie « joséphiniste », en Russie aux zemstvos libéraux.[1] Dans la démocratie bourgeoise, la bourgeoisie dirigeait par le biais de la caste dirigeante des politiciens professionnels des partis bourgeois de masse. Sous la dictature fasciste, le grand capital et la grande propriété foncière exercent leur dictature en se servant de la caste dirigeante que la victoire du fascisme a portée au pouvoir. Comme dans l'État libéral, comme dans l'État démocratique, des tensions, des oppositions, des conflits apparaissent de temps en temps entre la classe dirigeante et la caste au pouvoir. Ces oppositions, temporairement brutales dans les débuts de la dictature fasciste, s'atténuent après que le fascisme a abattu le radicalisme petit-bourgeois utopiste dans ses propres rangs. Elles ne disparaissent pas pour autant : l'« économie dirigée », issue de la crise économique et développée par le fascisme, contraint régulièrement la dictature fasciste à prendre des décisions économiques qui lèsent les intérêts de telle ou telle fraction de la classe capitaliste dominante, mettant ainsi la caste dirigeante fasciste au pouvoir en opposition avec une partie de la classe capitaliste dominante.
Dans la première phase de son développement, la dictature fasciste peut cependant rassembler autour d'elle non seulement l'ensemble de la classe capitaliste, mais aussi, au-delà de celle-ci, de larges masses populaires. Car la volonté unitaire et impitoyable de la dictature peut accomplir des exploits dont la démocratie, qui allait cahin-caha de compromis en compromis, déchirée par ses luttes intestines et peu apte à agir de manière impitoyable contre les intérêts particuliers qui lui résistaient, n'était pas capable. L'esprit d'officier des dictateurs impose l'ordre et la discipline dans l'administration publique ; toute l'Europe se félicite de ce que les trains arrivent en Italie plus ponctuellement qu'auparavant. La dictature parvient donc à empêcher la fuite de l'argent national à l'étranger, à réduire l'offre de sa monnaie sur les marchés étrangers et à maintenir ainsi son cours, en dépit des gros moyens qu'elle investit de manière inflationniste dans la création d'emplois et dans l'armement. Bien moins entravée que la démocratie bourgeoise par les intérêts particuliers de certaines couches capitalistes, par les traditions et les préjugés en matière de politique économique, elle parvient à développer beaucoup plus rapidement une économie « dirigée », à endiguer rapidement le chômage par le biais d'une politique économique inflationniste et hyper-protectionniste. La dictature comprime les salaires et réduit les « charges sociales » sans se soucier des conséquences ; elle parvient ainsi à rétablir les profits. Elle soumet sans ménagement les chômeurs au travail forcé ; elle peut ainsi se targuer de la mise en œuvre de grands travaux publics. Issue d'un mouvement nationaliste-militariste, elle abat violemment tous les particularismes régionaux et réalise ainsi l'unité nationale, elle mène une politique étrangère audacieuse et une politique d'armement dont l'agressivité effraie les États démocratiques et les met sur la défensive ; son prestige est rehaussé par de si grands succès.
Mais la base sociale de la dictature fasciste se rétrécit au fur et à mesure de son évolution. En régulant la balance des paiements avec l'étranger, elle peut maintenir longtemps le cours de la monnaie nationale, même si elle la dévalorise dans le pays en se donnant de manière inflationniste les moyens de créer du travail et de s'armer. La tension entre la valeur du cours et le pouvoir d'achat devient un obstacle pour l'exportation, et la dévalorisation inflationniste de la monnaie dans le pays se traduit, pour les masses populaires, par une inquiétante hausse des prix. En développant l'« économie dirigée » dans une optique militariste et nationaliste, pour préparer l'économie de guerre, la dictature n'impose pas seulement de lourds sacrifices aux masses populaires : elle entre également en conflit avec de puissants intérêts capitalistes. Les coûts élevés du réarmement qu'elle entreprend ne pèsent pas seulement sur les masses populaires, mais aussi sur le capital. Sa politique étrangère nationaliste agressive plonge le pays dans des embrouilles qui menacent de le conduire à la guerre. Sa revendication de domination « totalitaire » de toute la vie de la nation, y compris de sa vie spirituelle, entre en conflit avec les traditions et les idéologies d'un grand nombre des couches de la bourgeoisie. Ainsi, de grandes fractions de la classe capitaliste dominante se retrouvent en opposition à la dictature de la caste fasciste au pouvoir. Seules les fractions les plus violentes de la classe capitaliste, celles pour qui la répression violente du prolétariat à l'intérieur et une politique audacieuse et belliqueuse à l'extérieur valent tous les sacrifices économiques et intellectuels, restent regroupées autour de la dictature. Elles sont tout à la fois ses soutiens et ses maîtres. La dictature du capital, par le biais de la caste seigneuriale issue des mouvements de combattants militaro-nationalistes, se rétrécit en dictature de la fraction belliqueuse de la classe capitaliste.
Les éléments pacifistes de la classe capitaliste – l'industrie des produits manufacturés, qui dépend de l'exportation et a besoin de l'échange pacifique des marchandises entre les peuples ; le commerce, qui est entravé par l'économie de guerre ; la classe des rentiers, qui craint la chute des titres de placement en cas de guerre – sont relégués à l'arrière-plan. Les éléments belliqueux de la classe capitaliste, en particulier les industries d'armement et l'aristocratie foncière liée au corps des officiers, prennent le dessus. Comme le capital exerce sa dictature par le biais de la caste dirigeante belliqueuse issue des mouvements de combattants nationaliste-militariste, les tendances belliqueuses l'emportent au sein de la classe capitaliste. La politique agressive et expansionniste des puissances fascistes, dirigée à l'encontre de la répartition du pouvoir issue de la dernière guerre, déplace tous les rapports de force sur le continent. Elle remplit tous les États d'une méfiance réciproque. Elle conduit à une nouvelle course aux armements. Elle menace de déboucher sur une nouvelle guerre.
Ce n'est évidemment pas un hasard si une telle dictature guerrière du capital a d'abord triomphé en Italie et en Allemagne. Dans les deux pays, sa victoire a été favorisée par une situation politique nationale particulière : en Italie, par la forme particulière que la lutte des classes avait prise sous l'influence de la lutte pour et contre l'intervention de l'Italie dans la guerre ; en Allemagne, par les conséquences de la défaite militaire. Mais une fois que le fascisme a triomphé et établi sa domination dans deux grands États, son modèle peut être imité dans d'autres pays et dans d'autres circonstances, où les conditions nationales et politiques ne sont pas les mêmes. Le fascisme a montré à la classe capitaliste de tous les pays qu'une minorité déterminée de soudards audacieux peut suffire à priver le peuple entier de tous ses droits à la liberté, de toutes ses institutions démocratiques, de toutes ses organisations indépendantes, à écraser complètement la classe ouvrière, à instaurer une dictature capitaliste-militariste. Un tel exemple incite à l'imitation, même là où les conditions de la victoire du fascisme ne sont pas les mêmes qu'en Italie et en Allemagne. La naissance de la dictature fasciste en Autriche est caractéristique à cet égard.
L'Autriche a été encore plus durement touchée que l'Allemagne par sa défaite dans la Guerre mondiale. Le grand Empire s'est effondré et il n'en est resté qu'un petit pays, politiquement impuissant et économiquement désarmé. Son industrie, privée de ses anciens débouchés, se réduisait comme peau de chagrin. Sa bourgeoisie et sa paysannerie hésitaient entre l'espoir d'un rattachement à l'Empire allemand et celui d'une restauration de l'ancienne monarchie danubienne. Un mouvement fasciste s'y développa également ; mais dès le début, il renfermait le germe d'une division entre les éléments d'obédience nationaliste allemande et les éléments d'obédience patriotique autrichienne ; entre ceux dont le but ultime était le rattachement à l'Allemagne, et ceux qui ambitionnaient de restaurer la monarchie des Habsbourg ; entre le nationalisme fasciste subventionné par une industrie lourde dominée par le capital allemand, et la réaction noire et jaune dirigée par la grande propriété aristocratique. Lorsque le national-socialisme a triomphé en Allemagne, il a également conquis une grande partie du peuple autrichien allemand ; le séparatisme clérical de l'ancienne Autriche, de tendance habsbourgeoise, s'est défendu contre la menace d'absorption du pays par le Troisième Reich. La bourgeoisie austro-allemande, déchirée par la vieille opposition entre sa germanité et son austrianisme, ne pouvait plus maintenir sa domination par des moyens démocratiques. Pour repousser l'assaut du national-socialisme sur le terrain de la démocratie, sa fraction austro-cléricale aurait dû rechercher l'alliance de la classe ouvrière et en serait ainsi devenue prisonnière ; ce n'était certainement pas son intention, surtout pas au moment où la victoire d'Hitler sur les ouvriers allemands renforçait son désir de briser de la même manière le pouvoir de la classe ouvrière en Autriche. C'est ainsi que la fraction cléricale, autrichienne et patriotique de la bourgeoisie austro-allemande, hostile à l'annexion par l'Allemagne, décida d'utiliser le pouvoir d'État pour instaurer une dictature destinée à abattre par la force à la fois le fascisme nationaliste allemand et la classe ouvrière. Ce faisant, elle imitait extérieurement les méthodes du fascisme. Elle reprenait l'idéologie fasciste en l'associant au cléricalisme catholique. Mais en réalité, son « Front patriotique » ne provient pas, comme le parti fasciste italien et le parti national-socialiste allemand, d'un mouvement populaire de masse : il a été inventé et fondé par le gouvernement, imposé aux masses populaires au moyen de la violence d'État. En réalité, le fascisme n'est pas ici le produit naturel de mouvements de masse élémentaires et de luttes de classe, mais un artefact que le pouvoir d'État légal a imposé au peuple.
Le développement des techniques d'armement a puissamment renforcé le pouvoir d'État contre les masses populaires : un pouvoir qui dispose de mitrailleuses, de canons, de citernes, de trains blindés, d'avions de guerre, de gaz toxiques, peut abattre tout peuple, le priver de ses libertés et de ses institutions démocratiques. Le développement de l'« économie dirigée » accroît considérablement le pouvoir de l'État sur toutes les entreprises et donc sur les masses populaires qui y travaillent ; ce pouvoir considérable de l'État peut devenir, et est devenu, un moyen de domination politique. La technique moderne, en particulier la radio et le cinéma, assure à l'État le monopole des moyens efficaces pour influencer spirituellement les masses populaires. Le fascisme a transformé tous les moyens d'organisation de masse et de manifestation de masse que les partis avaient développés sur le terrain de la démocratie, surtout l'organisation des enfants et des jeunes, l'exploitation politique du sport, l'effet de suggestion des grandes marches, la conversion des moyens de lutte des masses populaires en moyens de leur domination. Lorsqu'elle dispose à la fois de la force militaire, de sa puissance économique et des moyens de domination intellectuelle des masses, la classe capitaliste peut utiliser la puissance publique pour développer rapidement et efficacement les mouvements fascistes qui bourgeonnent un peu partout sous l'influence des exemples allemand et italien, et s'en servir pour instaurer sa dictature. C'est ainsi que le pouvoir légal, imitant les méthodes du fascisme italien et allemand, a instauré la dictature en Autriche et dans les pays baltes. C'est ainsi que dans tous les pays capitalistes, les associations fascistes s'échinent à trouver l'occasion de s'allier avec le pouvoir légal et d'arriver au pouvoir par son intermédiaire.
Les chances de victoire du fascisme ne sont toutefois pas du tout les mêmes dans tous les pays. Elles sont plus grandes dans les pays dont l'économie capitaliste a subi des secousses particulièrement graves que dans les pays où le capitalisme est fort et plus résistant. Ils sont bien plus importants dans les pays qui ont connu dernièrement de grands processus révolutionnaires que dans les pays qui depuis plusieurs décennies n'ont connu ni guerre ni révolution. Elles sont plus petites dans les pays dont la démocratie est ancienne et profondément enracinée dans les idées du peuple que dans les jeunes démocraties. Mais il n'y a guère de pays capitaliste qui ne porte en lui cette possibilité que la classe capitaliste, dans un moment de graves secousses économiques et sociales, dans un moment de forte aggravation des antagonismes de classe, utilise le pouvoir d'État pour briser la démocratie et instaurer sa dictature. Certes, la bourgeoisie, les membres individuels de la classe capitaliste ont eux aussi de fortes inhibitions à surmonter avant de se décider pour le fascisme, inhibitions qui s'enracinent dans toute l'histoire de la bourgeoisie, dans toute sa tradition et son idéologie. Car la dictature fasciste détruit les acquis juridiques et culturels les plus précieux de toute l'ère du développement bourgeois-capitaliste, de la Réforme à la démocratie bourgeoise en passant par la révolution bourgeoise. Elle détruit les institutions de l'État de droit que l'absolutisme, sous l'influence des Lumières bourgeoises, avait déjà mises en place et par lesquelles il avait accordé au citoyen la sécurité juridique et la protection du droit. Elle détruit les droits et libertés que le libéralisme bourgeois avait autrefois arrachés à l'absolutisme, et anéantit les organisations et les corps démocratiques que la bourgeoisie avait constitués et par lesquels elle avait protégé ses intérêts. Elle détruit la liberté intellectuelle, condition indispensable à l'épanouissement de la science bourgeoise. Elle soumet chaque individu à l'arbitraire sans limite des détenteurs du pouvoir, elle livre l'existence physique de chaque individu aux mauvais traitements et à l'extermination par les bandits fascistes, l'existence économique du citoyen à la toute-puissance de l'État. Et pour couronner le tout, elle renvoie la société à un état de barbarie révolu depuis des siècles. Mais lorsqu'il lui faut choisir entre ses profits et ses traditions, ses idéologies, les acquis de sa propre histoire, la classe capitaliste choisit ses profits. Lorsqu'elle a le choix entre la mise en danger de ses profits et la barbarie, elle choisit la barbarie.
La grande vague de fascisme qui a déferlé sur l'Europe à la suite de la crise économique mondiale a atteint son apogée en 1933 et 1934. Après les victoires du fascisme en Allemagne, en Autriche et dans les pays baltes, les mouvements fascistes se sont renforcés dans tous les États démocratiques. Mais en raison du processus de relance économique des années 1934 et 1935, ces mouvements ne se sont pas développés. Là où, comme en Grande-Bretagne, dans les pays scandinaves et en Belgique, la situation économique s'est sensiblement amél

L’ONF gagne un autre Oscar !
Le SCFP-Québec félicite l'Office national du film du Canada (ONF) pour l'Oscar du meilleur court métrage d'animation reçu hier. Chris Lavis et Maciek Szczerbowski étaient à Los Angeles et ont remporté l'Oscar pour La jeune fille qui pleurait des perles.
« Félicitations à tout le monde à l'ONF ! Ce n'est pas le premier Oscar pour l'ONF et l'ensemble de ses artisans, mais nous craignons que ce soit un des derniers. Le gouvernement n'arrête pas de couper dans le budget de l'ONF. C'est le moment de rappeler qu'il nous faut un financement suffisant, stable, indexé et récurrent pour que nous puissions continuer à rayonner sur la scène internationale », de dire Patrick Gloutney, président du SCFP-Québec.
C'est un 12e Oscar pour l'ONF et un premier pour le duo d'animateurs montréalais, mais c'est leur deuxième présence sur le tapis rouge. Ils avaient déjà retenu l'attention du monde entier en 2007 avec le court métrage Madame Tutli-Putli, lequel avait été mis en nomination pour l'Oscar du meilleur court métrage d'animation.
« On est extrêmement fiers de constater à quel points le travail de nos membres fait rayonner le Canada en soutenant les créatrices et les créateurs. Malgré tout, l'Office est toujours en train de courir après sa capacité budgétaire. Depuis 2002, le budget de l'ONF n'est pas indexé à la hauteur de l'inflation. Nous calculons qu'il y a un trou de 16,6 millions de dollars dans le budget. Sans une hausse de son budget suffisante et récurrente, l'ONF compromet son expertise interne, indissociable de sa capacité d'offrir du soutien à la création, d'innover et de se positionner en dialogue avec l'industrie de l'audiovisuel. C'est une menace existentielle bien réelle à la souveraineté culturelle et politique du Canada », de dénoncer Olivier Lamothe, président du Syndicat général du cinéma et de la télévision (SGCT-SCFP).

Le woke, ce bouc émissaire
Vous avez peur ? Peur de perdre vos privilèges ? Vos privilèges de Blancs par rapport aux Noirs et autres minorités ethniques ?
Vos privilèges d'hommes par rapport aux femmes ? Vos privilèges d'hétéros ? Vos privilèges de riches, de possédants, de dominants ou de prétendants à la richesse, à la possession et à la domination de l'autre ? La réalité de la crise écologique vous traumatise et vous vous refusez absolument à la regarder en face ? Eh bien le woke, ce précieux bouc émissaire, est là pour vous, juste pour vous, pour y concentrer toutes vos récriminations et vous épargner ainsi de tels traumatismes.
Vous ne comprenez que vaguement ou pas du tout de quoi il en ressort ? Ce qu'est un woke au juste, d'où ça vient, puisque c'est relativement nouveau, ce que ça mange en hiver, en fait, un woke, des wokes ? Peu importe ! Et c'est là toute la beauté de l'affaire. Ne pas comprendre, ne pas vouloir savoir, fermer les yeux sur la misère des uns, sur la détresse des autres, ou sur la crise climatique, vivre dans une bulle d'incompréhension, de peurs et d'égoïsme, voilà ce qui vous sauvera, sans doute !
Marotte de la droite et de l'extrême droite, les termes « woke » et « wokisme » – puisqu'on a aussi fait du terme original un système ou une doctrine – nous viennent du dénigrement de l'idéal de Martin Luther King, à l'époque de la ségrégation raciale aux États-Unis dans les années 1960, alors qu'il exhortait les étudiants à rester « éveillés » face au racisme et aux injustices.
Ils ont par la suite servi à dénigrer progressivement, entre autres, les mouvements « Les vies des Noirs comptent » et « #MoiAussi » il y a une quinzaine et une dizaine d'années ; puis, enfin, dans une confusion et un obscurantisme complets, tout ce qui servait les objectifs de justice sociale, de partage des richesses, d'égalité entre les femmes et les hommes et entre les personnes de différentes origines, les mouvements écologistes et de libération animale, de démocratie véritable, tout ce qui en fait s'avérait le moindrement progressiste.
Ce qui contribue d'abord à la diffusion et à la popularité de tels mots et concepts, c'est bien sûr l'accaparement des moyens d'information, d'expression et de divertissement par des intérêts privés, défenseurs de leurs privilèges de classe. Ce qui y contribue aussi, c'est la confusion des idées qui résultent de l'emploi de ces mots et concepts brouillons.
Utilisons les vrais mots pour dire les vraies choses ! Ce sont des mots comme « justice », « égalité », « fraternité », « sollicitude », « compassion », « démocratie » et « solidarité », entre autres, qui devraient couvrir les pages et remplir les ondes de nos médias écrits et électroniques et des médias sociaux. Et des sujets comme « société égalitaire », « féminisme », « égalité de genre », « démocratie directe », « crise écologique » et d'autres encore.
Nous tous, des classes moyennes et populaires, qui formons la vaste majorité de la population, cessons d'utiliser et de propager des mots qui nous desservent et nous dénigrent, comme « woke » et « wokisme », et recommençons à utiliser des mots qui nous servent et nous rapprochent, des mots qui nous unissent.
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Le concert ANBA DLO d’Atibon, esquisse d’une esthétique de la traversée imaginaire
À la conférence de Munich du 14 février 2026, le secrétaire d'État des États-Unis, Marco Rubio, a invité les puissances européennes à se mettre du côté des États-Unis pour la reconquête des parts de marchés des pays du Sud global. Après avoir ouvertement exprimé sa nostalgie de la période coloniale, il a appelé à la reprise de l'initiative de conquêtes pour conjurer le déclin des puissances occidentales. Ce discours a eu lieu dans un contexte particulier. Dans le continent africain, la menace de recolonisation est de plus en plus présente. Au cours de l'année 2025, le président américain a ordonné le bombardement de plusieurs pays africains, dont la Somalie et le Nigeria. En Amérique latine, au début de l'année 2026, il a fait bombarder le Venezuela et kidnapper le président Nicolas Maduro et son épouse Cila Flores. Il a également pris de nouvelles mesures pour étrangler la république de Cuba.
Au Moyen-Orient, la longue colonisation israélienne de la Palestine se transforme depuis l'année 2023 en génocide dans la bande de Gaza alors que les mécanismes d'annexion se renforcent à la Cisjordanie (1). Depuis le 28 février, l'Iran est sous une pluie de bombes des armées américaines et israéliennes. À l'exception de l'Espagne, les ex-puissances coloniales et alliées ont approuvé cette agression coloniale contre la République islamique d'Iran.
C'est dans ce contexte de guerre de conquêtes coloniales que les montréalaises et montréalais ont une fois de plus célébré le mois de l'histoire des noirs tout au long du mois de février. Plusieurs organismes ont organisé des activités culturelles et artistiques un peu partout dans la ville. Pour la circonstance, l'organisme communautaire Comité international pour la promotion du créole et l'alphabétisation (KEPKAA) (2), en partenariat avec la société de recherche et de diffusion de la musique haïtienne (SRDMH), a organisé le samedi 28 février 2026 un concert emblématique à la Maison de la culture du Plateau Mont-Royal de 19h30 à 21h00. Intitulé ANBA DLO, le concert est inspiré des chants vodous du Nord d'Haiti que Jean Hervé Joseph, alias Atibon, a minutieusement enregistrés et conservés.
Accompagné au piano par Gabriel Evangelista et Matthew Goulet à la contrebasse, Atibon a offert un tour de chants ensorcelants. Composé d'une douzaine de pièces, le programme est organisé en trois parties. La thématique centrale est axée sur la place fondatrice de l'eau dans la culture populaire haïtienne.
Après le discours du représentant de KEPKAA, monsieur Pierre-Roland Bain, le concert a débuté avec les pièces : Legba, Kwalasi et Momia. Amplifiée par l'étreinte sonore du piano et du violon, la voix du baryton a crée une ambiance de recueillement. La variété de rythmes invitait l'auditoire à un voyage intérieur. Ces morceaux abordaient également la question de la discrimination dans la vie sociale. En lieu et place des mots, la récurrence des sonorités servait de langage exprimant le mal social dans la société haïtienne. À la fin de l'exécution des trois premiers morceaux, le public se faisait déjà complice des musiciens. Les applaudissements ont traduit un profond lien fusionnel entre la scène et l'auditoire.
À la deuxième partie, Atibon a amené le public à revisiter l'histoire coloniale. Les morceaux Yazili, Layila, Fawo et Danton ont été exécutés à travers des rythmes traditionnels du Nord d'Haïti dont le Mayi, le Pétro, etc. Par la magie des jeux sonores, ils mettaient en lumière les traumatismes de l'esclavage dans la société postcoloniale d'aujourd'hui. Ce faisant, ils invitaient à s'interroger sur le besoin de guérison de ces traumatismes.
À travers des rythmes subjuguants, l'artiste s'adressait au cœur du public dans une douce litanie à la limite de la transe. Il se déplaçait sur la scène en dansant avec sa calebasse sous le bras. L'expression musicale ne se limitait pas à sa voix envoutante. Au contraire, Atibon a transformé tout le décor de la scène en instrument de musique. Dans le public, les plus jeunes dansaient avec une frénésie qui témoignait de la forte connexion de la diaspora haïtienne à Montréal avec la culture populaire haïtienne.
Sous les applaudissements nourris, le chanteur annonçait les compositions de la dernière partie. Celle-ci se composait de : Irite, Lamandye, Anais et Tipa. À travers ses morceaux, le flux musical invitait à revisiter le sens du corps féminin lors de la traite négrière en particulier et de l'histoire coloniale en général.
Rappelons que, dans l'histoire de la musicologie, le chant constitue un art particulier. Il est une forme d'expression qui sert à traduire les sentiments les plus profonds de l'humain. Il sert à manifester tout ce que la rigidité du logos peine à formuler. Comme Gilles Deleuze l'a fait remarquer, le chant peut permettre à l'homme de marquer son territoire (3). L'esthétique d'Atibon s'inscrit dans cette perspective anthropologique consistant à mettre en lumière le sens profond de l'humain dans son rapport à son milieu de vie. Par la récurrence des sonorités, l'artiste a tenté de jeter un éclairage sur la valeur du féminin dans la culture populaire haïtienne en participant à la régénération de l'humanité tout en étant symbole divin dans le vodou.
Accentuée par la percussion et la contrebasse, la voix d'Atibon a donné une nouvelle résonance à cette épopée par la magie des rythmes vodous du Nord d'Haïti, dont le Banbocha, le Fouye, le manuy.
Le concert ANBA DLO confirme une fois de plus que le chant peut agir comme une onde qui apaise, reconnecte et réveille des forces profondes (4). En donnant une nouvelle vie aux chants traditionnels haïtiens, Atibon se lance dans un partage créatif lorsqu'il reformule collectivement les chants de la paysannerie haïtienne dans le respect de leur authenticité. Ce faisant, il se propose de guider le public dans une traversée imaginaire.
Notes
1- Voir le rapport de l'ONU de Juillet 2025 dans le lien suivant : https://www.ohchr.org/fr/press-releases/2025/07/forever-occupation-genocide-and-profit-special-rapporteurs-report-exposes
2- Le sigle en créole haitien est le suivant : Komite entènasyonal pwomosyon Kreyòl ak alfabetizasyon (KEPKAA)
3- Pour plus de precision, voir l'ouvrage collectif “Gilles Deleuze, La pensée-Musique'' dirigé par Pascale Criton et Jean Marc Chouvel (2015).
4- Voir l'affiche du concert dans le lien suivant : https://l.facebook.com/l.php?u=http%3A%2F%2Flepointdevente.com

Qui l’eut cru ?
Face aux intempéries
l'imperméable je l'ai revêtu.
À contre-courant je me suis débattue.
Ma détresse, je l'ai tue.
Les obstacles sur mon chemin se sont accrus.
Mourir de chagrin, j'y ai cru
quand la source d'inspiration a décru.
La mort en face, je l'ai vue.
L'ombre du passé, je l'ai revue.
Un pied dans la tombe, je me suis vue,
prise au dépourvu, dans cet air de déjà-vu.
J'errais parmi les rebuts de la société, sans but.
La mer à boire, je l'ai bu, à mes débuts.
La poussière, plus d'une fois, je l'ai mordue.
Mes biens, une fois de plus, j'ai tout perdu.
Bien qu'en cours de route, je me suis perdue,
me dépasser j'ai dû
m'accrocher au fil suspendu.
Sans toit, dans la rue, j'ai vécu.
Du mal de vivre, j'ai survécu.
Mes peurs handicapantes, je les ai vaincues.
Sous la brume, du chemin, j'ai parcouru
pour retrouver, ce qu'hier avait disparu
de mon champ de vision incongru.
Aujourd'hui, je me rue sur cette avenue.
J'accueille à bras ouvert, sans retenue
la lueur d'espoir revenue
illuminer ma cour intérieure bien entretenue.
À l'abri des regards inconnus,
cette fleur méconnue
est parvenue à mettre à nue
ce qu'elle est devenue
Dorénavant elle connait sa plus value
n'a plus peur des passages occlus.
Elle marche la tête haute vers son salut.
Elle évolue.
Zaz pitit Dessalines
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Les arguments fatigués et les guénilles molles
Il existe une expression dans la langue de Shakespeare, your tired argument, pour illustrer ce que les Français désignent, quant à eux, par une idée reçue. Cela équivaut, bien souvent, aux commentaires dans les fils de conversation Meta qui regorgent de banalités et de stéréotypes. J'aime la force de l'image de l'expression anglaise, celle d'une idée qui est déjà épuisée, qui n'a rien de nouveau ou de signifiant, avant même qu'elle soit énoncée. Malheureusement, ceux qui sont familiers avec la loi de Brandolini savent que « La quantité d'énergie nécessaire pour réfuter des sottises est bien supérieure à celle requise pour les produire. » Avec les assemblées locales pour les votes de grève sociale, voici un petit guide pour répondre du tac au tac à des opposants à la mobilisation qui s'objectent pour s'objecter ou qui défendent l'ordre établi. C'est-à-dire un pouvoir qui les dépossède objectivement de droits antérieurement acquis.
« 1. Nos cotisations sont déjà bien assez chères de même. »
Oui, si elles le sont, c'est en prévoyance d'un fonds de grève pour se donner des options lors d'un conflit de travail. Sinon, c'est difficilement possible de recourir à la grève comme moyen de pression en temps normal. Par ailleurs, les conséquences d'une grève sociale n'ont pas été encore édictées par le gouvernement. Je ne mentirai pas, les amendes et les contraintes pourraient être importantes. Il est aussi possible que cela se fasse à coût zéro, car la seule menace d'immobiliser de larges parts de la société pourrait être suffisante comme menace pour faire bouger le gouvernement. De toute façon, cela n'a rien à voir avec le taux des présentes cotisations. Ce qu'il en coûtera est le coup de bluff du législateur. Ce que nous arriverons à mobiliser comme forces civiles est le nôtre.
« 2. Il y a un risque de crise de l'inflation ou de crise économique, ce n'est pas le temps de faire la grève. »
La dernière fois qu'il y a eu une crise d'inflation, en 2022, la fonction publique et ses syndicats n'y étaient pour rien. S'il y a une envolée des prix, c'est sans doute à cause des prix de l'essence et du conflit en Iran. Nous n'y pouvons rien d'une manière ou d'une autre. Si la guerre vous inquiète, il ne faudrait pas laisser adopter la loi 13 sur la sécurité. Cela va devenir dur de manifester, car on pourra se faire fouiller avant les manifestations, se voir interdits d'aller à certains endroits, voire se faire retirer nos pancartes, car les bâtons pourraient être vus comme des objets dangereux.
« 3. On devrait prendre notre argent pour payer des avocats pour qu'y défendent nos droits. »
Non, si vous dites cela, vous avez mal compris la portée de la loi 1 et de l'utilisation de la clause dérogatoire. En effet, toute contestation d'une loi que le gouvernement déclarerait comme protégeant la nation québécoise pourrait être interdite. Cela se veut pour serrer la vis au Collège des médecins et possiblement au Barreau. Si vous vous imaginez que les syndicats vont avoir les coudées franches, vous êtes gravement mal informés.
4. « Il n'y a pas de momentum. Il vaudrait mieux attendre à l'automne. »
Non pas encore, mais voter contre la grève sociale ne va définitivement pas aider à le créer. En outre, rendus à l'automne, plusieurs des lois restreignant nos droits collectifs auront été adoptées, nous ne serons plus en mesure de nous défendre. Pas dans la rue, pas devant les tribunaux. Même si l'on défait la CAQ en octobre prochain, le mal sera déjà fait. Peut-on s'arrêter pour mesurer à quel point ce qui se passe est profondément antidémocratique et franchement alarmant ? Il est possible qu'on adopte un projet de constitution sous le bâillon et cela, sous l'autorité d'un gouvernement hautement impopulaire qui n'a jamais demandé un mandat pour ce faire.
« 5. Pourquoi ce ne sont pas les employés de la santé qui font la grève et que cela doit être nous autres ? »
Certains secteurs de la fonction publique n'ont presque plus de marge de manœuvre à cause de la loi sur les services essentiels qui existait déjà et la nouvelle loi 14 (loi visant à considérer davantage les besoins de la population en cas de grève ou de lock-out) adoptée l'an passé et maintenant en vigueur.
À cet égard, c'est le temps d'être solidaires avec les groupes communautaires et les associations étudiantes. Les premiers n'ont pas les bons salaires, les solides fonds de grève et la latitude des groupes dans le secteur de l'éducation notamment. On pense aux professeurs et professeures de cégep. Pourtant, les travailleurs communautaires vont sortir lors de grèves tournantes. Les seconds y perdent aussi, car les cours levés doivent être repris et raccourcissent d'autant la période des vacances d'été et des emplois qui y sont reliés et ils n'ont pas nos salaires… En ce moment, si nous ne sortons pas, cela va coûter cher à tout le monde.
« 6. Cela ne va rien changer. »
Bien sûr, avec cette attitude, nous n'irons pas loin. À ce compte, cela ne sert à rien non plus de voter. De plus en plus de gens ne le font plus. Certains par conviction anarchiste, d'autres par cynisme, d'autres par indifférence. Une chose est certaine en contrepartie, même si on ne se préoccupe pas de politique, la politique s'occupe de nous.
N'avez-vous rien remarqué ? Depuis 2024, le monde s'est dangereusement mis à rapetisser, le champ des possibles a diminué. Avez-vous réalisé le nombre de pays qui ont versé dans l'autoritarisme ou qui s'en rapprochent ? Est-ce que nous voulons dévaler cette pente dangereuse au Québec aussi ? C'est pour cela qu'il faut se lever, être mobilisés et militants, nous ne sommes pas des guénilles molles.
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Le concert ANBA DLO d’Atibon, esquisse d’une esthétique de la traversée imaginaire

Les Canadiens doivent soutenir Cuba face au siège barbare imposé par Trump.
Alors que les États-Unis resserrent leur emprise, les Canadiens doivent prendre le relais là où leur gouvernement fait défaut.
tiré de Canadian Dimension
https://canadiandimension.com/articles/view/canadians-must-support-cuba-against-trumps-barbaric-siege
La révolution cubaine traverse sans doute l'épreuve la plus sombre de
toute son histoire.
Le président américain Donald Trump a ouvertement déclaré son intention de renverser le gouvernement cubain d'ici la fin de l'année. Pour atteindre cet objectif, Washington renforce son blocus de Cuba, en place depuis 60 ans, pour en faire un véritable siège. L'administration Trump a qualifié cette petite nation pacifique des Caraïbes de « menace inhabituelle et extraordinaire » pour les États-Unis et a imposé des droits de douane à tout pays vendant du pétrole à Cuba.
L'invasion américaine au Venezuela, et la campagne de pression contre la compagnie pétrolière nationale mexicaine PEMEX, orchestrées par Trump, ont privé le Cuba de ses principaux fournisseurs d'énergie. L'île a vu disparaître près de 77 % de ses importations de pétrole. Le modeste apport provenant de la Russie, ajouté au maigre soutien humanitaire apporté par le Mexique, ne suffit pas à combler le déficit.
L'objectif explicite des responsables administratifs et de la diaspora cubano américaine d'extrême droite est de semer la misère sur l'île, de provoquer la famine, des pénuries de médicaments et des coupures d'électricité. Lorsque le représentant de Floride Carlos Gimenez a menacé de priver le Cuba, île peuplée de près de 11 millions d'habitants, « de pétrole, de voyages, et d'oxygène », le masque est enfin tombé. La représentante Maria Elvira Salazar, également de Floride, a admis que le siège américain privait les Cubains de nourriture et de soins médicaux, et a déclaré qu'elle soutenait cette politique pourvu qu'elle permette de « libérer le Cuba pour toujours ».
Le but explicitement déclaré par les responsables de l'administration et la diaspora cubano-américaine d'extrême droite est de semer la misère sur l'île, en provoquant la famine, des pénuries de médicaments et des coupures d'électricité.
Les intentions des États-Unis envers Cuba sont plus claires que jamais : Washington veut étrangler une nation entière jusqu'à ce qu'elle cède à la soumission.
Le 31 janvier, le Réseau canadien de solidarité avec Cuba (CNC, par son acronyme en anglais) a publié une déclaration condamnant la dernière agression de Trump contre l'île :
Cette action répréhensible, illégale et immorale constitue une attaque directe et flagrante contre le peuple cubain et intensifie des décennies de pression économique et de sabotage…le gouvernement américain n'a jamais hésité à recourir au terrorisme économique dans ses tentatives de reconquête de Cuba, mais la sévérité de cette nouvelle stratégie menace le peuple cubain d'anéantissement.
Isaac Saney est membre du comité exécutif du CNC et spécialiste des études afro-américaines et cubaines à l'université Dalhousie. Dans une entrevue accordée au Canadian Dimension, M. Saney a souligné que « les Cubains ont toujours fait preuve d'une résilience incroyable ». Il a ajouté que « c'est sans doute la période la plus dangereuse que la Révolution cubaine ait jamais affrontée. Et c'est évidemment le plus grand défi auquel le mouvement de solidarité avec Cuba n'ait jamais été confronté. »
Longtemps victime des pénuries imposées par les États-Unis, Cuba est désormais entrée dans une nouvelle ère de privations. À la fin janvier, des rapports ont révélé que les réserves de pétrole de Cuba se limitaient à seulement 15 à 20 jours.
Les coupures de courant qui menacent l'île depuis des années risquent de s'aggraver, plongeant Cuba dans une obscurité prolongée et paralysant le fonctionnement des hôpitaux, des exploitations agricoles, des systèmes électriques, des transports, des établissements d'enseignement et d'autres services essentiels.
À la suite de l'imposition d'un blocus pétrolier illégal le mois dernier, Trump a déclaré : « Les Cubains se plaignent du « blocus » depuis des années.
Mais désormais, ils auront droit à un vrai blocus. » Il s'avère que ce blocus est réel – et impitoyable – depuis plus de soixante ans. Pendant 33 années consécutives, une très large majorité des pays membres de l'assemblée générale des Nations unies ont voté en faveur de la condamnation des mesures illégales et unilatérales prises par Washington visant à étouffer économiquement Cuba.
Le célèbre mémorandum Mallory d'avril 1960, rédigé par Lester Mallory, sous-secrétaire d'État adjoint américain aux Affaires interaméricaines, a révélé les efforts déployés par Washington pour infliger des difficultés économiques à Cuba dès l'arrivée au pouvoir du gouvernement de Fidel Castro en 1959. Le mémorandum constate que « la majorité des Cubains soutiennent Castro (l'estimation la plus basse que j'ai vue est de 50 %) ». Mallory concluait que « le seul moyen prévisible d'aliéner le soutien interne passe par le désenchantement et la désaffection liés à l'insatisfaction et aux difficultés économiques... il en découle que tous les moyens possibles doivent être mis en œuvre pour affaiblir la vie économique de Cuba ». Quels moyens Mallory recommandait-il ? « Refuser de fournir de l'argent et des approvisionnements à Cuba, afin de faire baisser les salaires monétaires et réels, pour ainsi provoquer la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement ».
Selon le gouvernement cubain , le blocus américain a entraîné un coût d'environ 150 milliards de dollars US pour l'île. Chaque mesure prise pour renforcer le blocus – la loi Helms-Burton de 1996 et les désignations absurdes de « pays soutenant le terrorisme » de 2021 et 2025 – a intensifié la punition collective infligée à la population cubaine.
En novembre 2025, la rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les sanctions, Alena Douhan, s'est rendue à Cuba pour évaluer l'impact du blocus. Elle a constaté que les sanctions unilatérales imposées par les États-Unis « étouffaient le tissu social cubain » et que le blocus avait « de graves conséquences sur la jouissance des droits de la personne, notamment les droits à la vie, à l'alimentation, à la santé et au développement ». Elle a également signalé « des pénuries de nourriture, de médicaments, d'électricité, d'eau, de machines essentielles et de pièces de rechange... tandis que l'émigration croissante de travailleurs qualifiés, notamment de personnel médical, d'ingénieurs et d'enseignants, pèse davantage sur le pays ».
Pourtant, selon Trump, il n'y avait pas eu de « réel » blocus à Cuba avant le mois dernier.
Tout en subissant plus de 60 ans d'attaques brutales de la part des États Unis, les Cubains ont réussi à mettre en place l'un des systèmes de santé les plus avancés au monde en offrant l'accès universel au logement et à l'éducation. Le blocus n'a jamais réussi à vaincre l'esprit internationaliste de Cuba. Dans les années 1970 et 1980, les combattants cubains ont joué un rôle central dans la libération de l'Afrique de l'apartheid.
À ce jour, l'internationalisme médical de Cuba est reconnu dans le monde entier, des dizaines de milliers de médecins cubains fournissant des services de santé vitaux à travers le globe. Pendant la pandémie de COVID 19, le gouvernement cubain a envoyé des professionnels de la santé en Italie, qui a été durement touchée par le virus. En février 2025, la première ministre barbadienne Mia Mottley a déclaré : « Nous n'aurions pas pu traverser la pandémie sans les infirmières et les médecins cubains. » Le premier ministre de la Grenade a été encore plus direct : « Je ne pense pas qu'un système de santé publique dans les Caraïbes puisse survivre sans le soutien du personnel médical cubain. »
Les Canadiens devraient également se rappeler qu'en 2020, les Premières Nations du Manitoba ont demandé à Ottawa d'autoriser les médecins cubains à se rendre dans les réserves afin de protéger les peuples autochtones contre la COVID-19. Le gouvernement Trudeau a refusé. Si seulement Ottawa avait donné son accord, les médecins cubains auraient été plus que disposés à se rendre au Manitoba pour fournir des soins médicaux de haute qualité aux communautés autochtones.
Compte tenu de la générosité mondiale de Cuba, le silence du gouvernement canadien face aux dernières provocations de Trump est honteux. Ni le premier ministre Mark Carney ni les Affaires mondiales Canada n'ont condamné les efforts de Trump pour accélérer les souffrances cubaines et mener le pays vers l'effondrement. Selon deux anciens ambassadeurs canadiens à Cuba, la réponse du Canada – ou plutôt son absence de réponse – à l'agression américaine est motivée par « le besoin d'Ottawa de conclure un nouvel accord commercial avec les États-Unis ». Alors que Cuba a toujours partagé ses ressources limitées avec le monde malgré des décennies de sabotage de la part des États-Unis, le gouvernement canadien n'est pas disposé à risquer la moindre réprimande de Washington en défendant le droit international et les droits de la personne des Cubains.
L'hypocrisie de Mark Carney est flagrante. Il a remporté les élections fédérales d'avril 2025 en promettant de tenir tête à Trump et en défendant les principes de souveraineté nationale et d'intégrité territoriale. Le mois dernier, lors du Forum économique mondial de Davos, Carney a déclaré que le Canada avait « la capacité de construire un nouvel ordre qui englobe nos valeurs, telles que le respect des droits de la personne, le développement durable, la solidarité, la souveraineté et l'intégrité territoriale des différents États ». Aujourd'hui, alors que la campagne américaine contre Cuba piétine tous ces principes, Carney refuse de dire un mot, tout comme il a refusé de condamner l'agression illégale et non provoquée de Trump contre le Venezuela le 3 janvier.
Saney souligne que, malgré le siège américain, Cuba n'est pas totalement isolée.
La Chine vient de lui envoyer 80 millions de dollars pour moderniser son réseau électrique, ainsi que 60 000 tonnes de riz. L'île a également reçu l'aide du Vietnam. Sans oublier la relation économique entre Cuba et le Canada. Le tourisme cubain a subi un coup très dur en raison des menaces et de l'agression des États-Unis, mais le Canada reste l'une des principales sources de touristes à Cuba, et d'investissements étrangers. Les pays du BRICS ont dénoncé l'attaque américaine.
Pourquoi les Canadiens devraient-ils faire preuve de solidarité envers Cuba ? Saney évoque deux raisons : l'obligation éthique et morale, mais aussi l'intérêt national.
« Les États-Unis infligent une punition collective à un pays qui refuse de se plier à leur volonté », déclare Saney. « Les pays ont un droit fondamental à l'autodétermination. Ils devraient pouvoir déterminer leurs systèmes économiques, politiques et sociaux sans ingérence ni coercition extérieure. » Il ajoute que le Canada a également un intérêt direct à défendre Cuba contre les attaques des États-Unis. « Les États-Unis ont également pris pour cible le droit du Canada à l'autodétermination, à l'indépendance et à la souveraineté. Ainsi, en défendant l'autodétermination, l'indépendance et la souveraineté de Cuba, nous défendons également celles du Canada. »
Le gouvernement canadien refuse de défendre Cuba, mais les Canadiens à la base peuvent le faire. Nous pouvons soutenir les campagnes d'organisations nationales de solidarité telles que le Réseau canadien de solidarité avec Cuba. Nous pouvons participer aux comités régionaux de solidarité dans nos villes. Nous pouvons faire des dons à des collectes de fonds, adresser des pétitions au Parlement et nous rendre sur l'île dans le cadre de brigades de travail ou pour voyager en tant que touristes.
Le temps presse. Il n'a jamais été aussi important pour les Canadiens de montrer leur solidarité envers Cuba, de manifester leur respect pour la résilience et l'indépendance du peuple cubain, ainsi que leur gratitude pour les décennies de générosité dont il a fait preuve.
Si les Cubains peuvent partager le peu qu'ils ont avec le monde entier, les Canadiens peuvent partager certaines de leurs ressources avec le peuple cubain au moment où il en a le plus besoin.
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Non à l’Europe de la guerre – Non au réarmement européen
La crise historique du capitalisme commence à avoir des effets visibles à tous les niveaux. Les conflits impérialistes et interimpérialistes menés par les puissances régionales conduisent à des guerres ouvertes. L'attaque de la Russie contre l'Ukraine alimente la remilitarisation de la bourgeoisie européenne. La guerre génocidaire lancée par Israël a abouti aux « accords de paix » néocoloniaux en Palestine, tandis que l'impérialisme américain recourt une fois de plus à la coercition militaire en Amérique latine, tout en pratiquant un blocus inhumain contre Cuba. D'autres guerres contre les peuples et les minorités sont menées au Yémen, en Birmanie, au Soudan, au Congo, en Syrie et dans le Sahel africain.
Tiré de Quatrième internationale
13 mars 2026
Par le Comité international
Les actions des États-Unis, qui ont kidnappé Maduro et sa femme au Venezuela et menacé d'envahir le Groenland en janvier 2026, contribuent à la déstabilisation du monde et à l'idée que le réarmement est nécessaire.
La Quatrième Internationale et ses sections rejettent le concept capitaliste de « sécurité » qui nécessite un déploiement encore plus important d'armes de destruction massive. L'Europe est déjà fortement militarisée et souffre de plusieurs années d'austérité et de coupes dans les services publics, mais lorsqu'il s'agit de financer l'industrie de l'armement, les fonds ne manquent pas.
Les « démocraties » libérales deviennent de plus en plus autoritaires ; le grand patronat cherche des moyens de sortir de sa crise structurelle de rentabilité, à garantir des profits plus importants sans développement social ; la transition verte promise par les puissants s'est transformée, sans débat public, en une augmentation exponentielle des dépenses militaires au niveau international.
La course à la guerre n'est pas indépendante de la montée du racisme et du fascisme à travers le continent, ni de l'expansion de Frontex et du pacte sur l'asile et l'immigration ; la surveillance de masse, la militarisation des frontières et les attaques contre les réfugié·s, voilà ce que la classe dirigeante prévoit pour nous tous, alors que la crise climatique s'aggrave et que la société devient moins stable. Le racisme et le fascisme sont en hausse en Europe, et les États capitalistes se renforcent. En Europe, cela se traduit par un durcissement de la politique à l'égard des migrant·es. Non seulement aux frontières, mais aussi à l'intérieur des pays européens et sur les routes qui y mènent.
En fait, l'Union européenne est en train de connaître une augmentation sans précédent de ses dépenses militaires : jusqu'à 800 milliards en quatre ans. À cette fin, elle propose d'assouplir les omniprésentes règles de discipline budgétaire en permettant aux 27 États membres de s'endetter, d'encourager de nouveaux prêts aux États grâce à la réforme de la Banque européenne d'investissement (BEI) et même de détourner l'argent destiné aux Fonds de cohésion vers les dépenses militaires. Ceux-là mêmes qui disaient que l'Europe sociale ne pouvait être financée promeuvent aujourd'hui une Europe de la guerre, du militarisme et des barbelés.
Il s'agit d'un véritable changement de paradigme qui vise non seulement à augmenter les dépenses militaires, mais aussi à promouvoir la réindustrialisation européenne par le militaire, tout en continuant à détruire les services publics et la protection sociale. Cette vision de la défense européenne, exposée dans le document Boussole stratégique, n'est plus fondée sur le maintien de la paix, mais sur la protection des infrastructures critiques, la sécurité énergétique, le contrôle des frontières et la protection des « routes commerciales clés ». En d'autres termes, protéger les intérêts coloniaux européens en garantissant « l'autonomie stratégique » de l'UE, en dernière instance soumise aux desseins de l'empire américain et de l'OTAN, son bras armé. Une Union européenne qui a continué à faciliter de diverses manières la livraison d'armes à Israël pour mener le génocide du peuple palestinien.
Ainsi, la transformation tant annoncée du modèle de production, ainsi que la transition énergétique nécessaire pour se conformer aux plans de décarbonation, ont été ensevelies sous les bombes. Mais la course européenne à l'armement, en plus de mettre en évidence l'échec du greenwashing, représente une accélération vers l'abîme de l'urgence climatique. Les matières premières essentielles et rares seront désormais également utilisées dans les plans de réarmement européens, alors qu'elles seraient nécessaires pour assurer une transition écosocialiste. Le réarmement européen, tout comme la course à l'intelligence artificielle générative, représente une véritable course accélérée vers l'abîme climatique.
La remilitarisation et la fermeture des frontières sont devenues la clé de voûte du nouveau projet « Europe puissance » dans le contexte de la polycrise mondiale, complétant l'absolutisme du marché qui prévalait jusqu'à présent. L'invasion impérialiste de Poutine a servi de catalyseur à l'offensive militariste du réarmement européen, basée sur la construction d'un fort sentiment d'insécurité.
Une stratégie de choc, avec en toile de fond les tambours de la guerre, est utilisée par les élites européennes non seulement pour atteindre leur vieil objectif d'intégration militaire européenne, mais aussi pour renforcer un modèle de fédéralisme oligarchique et technocratique. Car notre lutte n'est pas pour une UE, indépendante des États-Unis, de la Russie et de la Chine, fondée sur le renforcement de sa propre stratégie impérialiste et colonialiste, mais pour la construction d'un horizon européen écosocialiste qui établisse une relation de solidarité et de soutien mutuel avec les autres peuples.
Sans une politique internationaliste indépendante, le prolétariat et les peuples d'Europe sont condamnés à être les marionnettes des grandes puissances ; l'économie se concentrera encore plus sur l'industrie militaire et le pillage écologique, et le monde du travail ne sera rien d'autre que de la chair à canon entre les mains de gouvernements bellicistes.
Pour toutes ces raisons, nous appelons les peuples d'Europe à se soulever contre le réarmement et l'économie de guerre promus par l'UE et ses gouvernements.
Ils doivent rechercher des alliances internationalistes pour faire face au risque d'une nouvelle guerre mondiale et à la menace nucléaire qui se profile à l'horizon.
Nous devons nous engager dans une politique antimilitariste et internationaliste qui rejette l'impérialisme sous toutes ses formes.
Nous rejetons le nationalisme et les préjugés nationaux. Notre projet politique est d'unir les peuples d'Europe, de la Russie à l'Irlande, de la Norvège à l'Italie, dans une lutte commune contre leurs gouvernements capitalistes et l'impérialisme.
Nous devons nous opposer à toute augmentation des budgets militaires dans nos pays et mener une lutte internationaliste contre les nouveaux projets de service militaire, qui s'inscrivent dans le processus de militarisation.
Nous devons lier la lutte pour le climat à la lutte contre le militarisme, car un avenir écosocialiste est incompatible avec tout processus de réarmement impérialiste.
Nous combattons pour mettre fin au commerce des armes, convertissons la production d'armes en production sociale.
Nous exigeons la dissolution des blocs militaires de l'OTAN et de l'OTSC.
Dans cette situation, des slogans tels que « guerre à la guerre », « à bas les budgets militaristes » et « contre le service militaire » doivent servir à armer politiquement un mouvement antimilitariste qui vise à limiter la capacité de nos bourgeoisies à faire avancer un réarmement qui encourage la croissance de l'extrême droite, augmente la répression interne et aux frontières, ainsi que la possibilité d'une guerre.
Seul un monde écosocialiste peut mettre fin à la menace de guerre. Nous devons au contraire concentrer les efforts de l'humanité sur l'amélioration de la vie de toutes et tous, en veillant à ce que les ressources soient réparties démocratiquement et équitablement afin de garantir une vie meilleure, loin de l'exploitation sans fin et de l'oppression autoritaire.
Nous devons soutenir les mobilisations et les grèves contre le réarmement impérialiste menées par les organisations de travailleurs dans des pays comme l'Italie, ainsi que les mobilisations telles que celles qui auront lieu le 5 mars dans plusieurs villes d'Allemagne et le 28 mars à Rome.
Guerre à la guerre : pour l'internationalisme et la solidarité entre les classes ouvrières et opprimées du monde entier.
Le 25 février 2026
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« Mediapart » en 2025 : toujours plus d’abonnés et d’indépendance
En toute transparence, et comme chaque année en mars, « Mediapart » publie ses résultats. Le soutien indéfectible de nos lecteurs permet à notre journal, structurellement rentable, de se développer pour atteindre un public toujours plus vaste et pour défendre, dans un climat de plus en plus hostile, le droit de savoir.
Tiré de Médiapart, section Le club.
Mediapart fête cette année ses dix-huit ans d'existence, l'âge magnifique d'une jeunesse florissante et de la majorité !
Grâce à nos fondateurs, notre journal est devenu incontournable dans l'espace médiatique français. Grâce aux efforts déployés par l'ensemble de l'équipe, et après une transmission réussie à une direction renouvelée en 2024, il continue de tracer son sillon singulier : Mediapart est plus que jamais un média à part, intransigeant dans sa mission d'intérêt général et dans la protection de son indépendance, indomptable dans sa capacité à produire des informations qui dérangent et indispensable pour donner du sens au monde dans lequel nous vivons.
Nos lecteurs et nos lectrices nous rendent au centuple notre passion journalistique, et nous les en remercions du fond du cœur.
En total contraste avec un contexte médiatique particulièrement dépressif, nos résultats sont au-delà de nos espérances : en 2025, le nombre de nos abonné·es a augmenté de 10 % pour atteindre 257 000 fin décembre, et plus de 260 000 à ce jour.
Cette envolée conforte notre place d'exception : selon le panorama annuel de mind Media, Mediapart engrange la plus forte croissance d'abonné·es numériques, ce qui nous positionne dans le trio de tête des médias d'informations générales (avec Le Monde et Le Figaro) qui rassemble 70 % des abonnements en France. Et encore, notre mode de calcul particulièrement strict nous distingue de nos compétiteurs : nous comptons un abonnement pour chaque abonnement collectif, les extrapolations nous paraissant trop peu rigoureuses en raison du manque de fiabilité des outils actuellement disponibles.
L'actualité particulièrement chaotique a porté cet élan. Notre couverture internationale a été marquée par le vertige fasciste infligé par Trump, le génocide à Gaza, l'interminable guerre en Ukraine, le massacre en Iran et l'accélération de la catastrophe climatique. En France, nous avons chroniqué les dangers de l'extrême droite, ainsi que la corruption politico-financière sous toutes ses formes et les violences systémiques contre les personnes racisées, les femmes, les enfants et le corps social dans son ensemble. La justice a pu se saisir de certaines de nos enquêtes pour en donner un prolongement, que ce soit en termes d'investigations judiciaires, voire in fine de condamnation pénale, comme ce fut le cas pour Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen, Gaël Perdriau ou encore Gérard Depardieu (voir notre rétrospective).
Cette hausse des abonnements, nous la devons aussi à nos innovations : notre film documentaire Personne n'y comprend rien, autour de l'affaire libyenne, a été salué par le public : il a été vu par plus de 155 000 personnes dans les salles de cinéma, a donné lieu à plus de cent cinquante débats avec notre équipe partout en France, a été élu « meilleur documentaire » sur AlloCiné et a été nommé aux César. Pour l'accompagner, nous avons mis en place une plateforme de VOD qui nous a également permis de diffuser le spectacle de l'humoriste Waly Dia.
Nous avons lancé notre chaîne WhatsApp et de nouvelles newsletters (« Antiraciste », « Batailles culturelles » et « L'éco à part ») ainsi que des chroniques sur les jeux vidéo (« Aux manettes » par Théo Dezalay) et en BD (« La semaine de Soulcié » par Thibaut Soulcié et « Pécho avec l'éco » par Lisa Mandel et Anne-Laure Delatte).
Alors que notre équipe, à taille humaine, compte aujourd'hui 156 salarié·es, parmi lesquel·les la moitié de journalistes, notre chiffre d'affaires progresse pour atteindre 28,1 millions d'euros fin 2025, soit une hausse de 12 % par rapport à l'année précédente, ce qui nous permet d'enregistrer un bénéfice net de 4,4 millions d'euros (+ 31 %). Mediapart continue ainsi de marquer sa différence en étant profitable pour la quinzième année consécutive.
Ces précieuses ressources, nous les devons presque exclusivement (99 %) à nos abonné·es, qui garantissent l'indépendance financière de Mediapart, l'un des rares journaux en France et en Europe à produire de l'information sans publicité, sans aides publiques, sans milliardaire à sa tête et sans accord commercial avec les multinationales de la Big Tech.
Nous nous félicitons d'autant plus de ne dépendre que de nos abonné·es que l'année 2025 a été marquée par le ralliement mortifère des géants du numérique au pouvoir réactionnaire de Donald Trump. Cet événement aux répercussions antidémocratiques majeures déstabilise profondément l'industrie mondiale de l'information : nous sommes entrés dans l'ère du faux contre les faits. Des milliers de journaux à travers le monde sont menacés : à leur place, des algorithmes opaques et tout-puissants, contrôlés par quelques milliardaires, inondent le débat public de fake news au risque de formater les esprits et de reconfigurer les opinions politiques.
Les pouvoirs illibéraux se saisissent de cette opportunité pour diffuser leur propagande et accroître leur emprise sur la planète, réduisant au silence les journalistes quand ils ne les attaquent voire ne les assassinent pas. De Washington à Gaza, en passant par Moscou et Téhéran, les entraves à la liberté d'informer ne cessent de s'aggraver.
L'arbitraire contre la démocratie, le deal contre la diplomatie, le pillage des données contre les libertés individuelles, le mensonge contre la vérité des faits : ces nouveaux maîtres du monde ont en commun de défendre leurs intérêts privés au détriment de l'intérêt général. En France, l'internationale réactionnaire trouve de redoutables relais dans les « médias » de la sphère Bolloré. En quelques années, cette dernière a considérablement accru son pouvoir de nuisance, en amplifiant, de CNews au JDD en passant par Europe 1, la portée des fausses nouvelles, au point que l'extrême droite, désormais, avec ses clashs et ses polémiques, cadre le débat public, en même temps qu'elle l'empoisonne.
Face à ces vents contraires, notre objectif est de faire de Mediapart l'épicentre de la bataille de l'information, en nous adressant à un public toujours plus large. En 2025, notre audience s'est accrue, passant de 25 à 29 millions de pages vues par mois. Les vues sur nos vidéos explosent, atteignant 60 millions, soit une hausse de 100 %, tandis que le nombre des personnes inscrites à nos newsletters augmente de 30 %, pour atteindre 565 000. De même, les internautes nous suivant sur les réseaux sociaux sont toujours plus nombreux et nombreuses (5 millions, + 11 %).
Retrouvez tous les chiffres et résultats dans notre rapport d'activité 2025.
En cette année d'élections municipales, test grandeur nature de l'élection présidentielle, pour pousser les feux toujours plus loin, nous nous sommes fixé plusieurs objectifs : accroître l'accessibilité de nos contenus pour peser dans le débat démocratique, en valorisant notre offre audiovisuelle et en consolidant l'organisation de notre central d'édition ; installer Mediapart comme lieu d'échange et de riposte citoyenne contre l'extrême droite, en proposant à nos abonné·es des espaces de discussions vivants et respectueux ; convaincre, aussi, nos audiences, notamment les plus jeunes, de rejoindre notre communauté en leur donnant à voir l'impact de nos informations par des formats spécifiques.
Parce que notre capacité à remplir notre mission d'utilité publique dépend de la cohésion de notre collectif, nous portons une attention particulière aux conditions de travail dans l'entreprise, afin d'aligner nos pratiques internes sur les valeurs portées dans nos colonnes.
Alors que l'extrême droite est aux portes du pouvoir en France, nous nous employons, enfin, à consolider l'édifice juridique abritant Mediapart. La création du Fonds pour une presse libre (FPL), en 2019, a sanctuarisé notre capital : cette structure à but non lucratif empêche, par l'intermédiaire de la Société pour la protection de l'indépendance de Mediapart (Spim), tout rachat et toute revente de notre entreprise, pour aujourd'hui et pour toujours.
Les résultats réalisés en 2025 nous permettent d'accroître les réserves financières qui pourraient nous être utiles en cas de catastrophe.
Notre indépendance structurelle nous distingue, là encore, dans le paysage médiatique. Mais nous ne cédons pas aux postures vantardes et solitaires. Nous savons que c'est ensemble, avec nos confrères et nos consœurs de la presse indépendante, que nous pouvons résister aux sirènes antidémocratiques qui résonnent de plus en plus fort sur notre planète.
Observer la chute d'un journal de renom, comme le Washington Post, tombé entre les mains du milliardaire de la tech Jeff Bezos, rallié à Donald Trump, nous rappelle que notre liberté est intrinsèquement liée à nos lecteurs et nos lectrices, qui nous font confiance pour les informer. Aussi sommes-nous bien décidé·es à saisir toutes les occasions d'aller, cette année encore, à leur rencontre pour échanger, de vive voix, avec elles et eux.
En 2025, nos multiples événements nous ont permis de toucher plus de 7 200 personnes. À la suite de notre tournée pour accompagner Personne n'y comprend rien, nous travaillons sur un nouveau projet de documentaire sur l'extrême droite, dont nous ambitionnons qu'il soit vu par toutes et tous avant l'élection présidentielle.
Plus que jamais, nous sommes à votre service. Nous comptons sur vous, vous pouvez compter sur nous.

Face au nouveau fascisme : comprendre et agir
Préface de Janine Guespin-Michel, professeure honoraire
Du fascisme historique au nouveau fascisme : Alternative et complexité dialectique analyse les métamorphoses du fascisme, des années 1930 à nos jours, en mettant au jour leurs racines communes et leurs formes nouvelles. À partir d'une pensée dialectique du complexe,
l'ouvrage propose des clés pour comprendre notre présent et penser l'« Alternative » face aux dérives autoritaires contemporaines.
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Comptes rendus de lecture du mardi 17 mars 2026
Nous n'irons plus aux urnes
Francis Dupuis-Déri
Ce plaidoyer pour l'abstention est un petit essai convaincant qui nous rappelle que la seule véritable démocratie est celle que l'on appelle de nos jours la démocratie directe. Il nous propose une critique radicale du système électoral, cette « démocratie représentative » qui ne saurait, en toute honnêteté, être assimilable à la démocratie – comme l'écrivaient en leur temps Rousseau, Montesquieu et avant eux Spinoza. Dupuis-Déri a aussi écrit, dans la même veine, « Démocratie – Histoire politique d'un mot » et « Agoraphobie et agoraphilie politiques ». « Nous n'irons plus aux urnes » est un petit ouvrage de vulgarisation éclairant et d'une lecture facile, dont je vous recommande vivement la lecture.
Extrait :
Si on évoque souvent le sacrifice des personnes mortes pour le droit de vote, on souligne rarement que les régimes parlementaires sont responsables de l'emprisonnement, de la torture et de l'assassinat de gens du peuple qui tentaient de s'organiser de manière autonome, sans chef ni Parlement, au nom des principes pourtant reconnus de liberté, d'égalité et de solidarité. Rappelons que le gouvernement républicain français a ordonné à ses troupes d'écraser la Commune de Paris en 1871, ce qui s'est soldé par le massacre de 20 000 à 30 000 adeptes d'une démocratie autonome et locale ; que le gouvernement républicain social-démocrate allemand a déployé les miliciens des corps francs pour éradiquer les conseils ouvriers qui autogéraient certaines entreprises et même des villes entières, comme Munich, en 1919 ; que les troupes coloniales du régime parlementaire britannique ont mitraillé en 1929 des dizaines de femmes igbo au Nigéria qui protestaient contre de nouvelles taxes, avant de leur interdire de tenir leurs assemblées non mixtes ; que le gouvernement républicain espagnol a dépêché des milices commandées par des officiers soviétiques pour imposer par les armes la reprise des terres collectivisées dans des villages autogérés pendant la révolution de 1936-1939 ; que le gouvernement républicain mexicain a ordonné l'attaque des villages libérés par les zapatistes au Chiapas dans les années 1990. Sans parler des exécutions par pendaison ou électrocution d'anarchistes accusés de crimes qu'ils n'avaient pas commis, entre autres Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, assassinés par la république des États-Unis en 1927. Rendre hommage avec insistance aux personnes mortes pour le droit de vote contribue souvent à occulter la mémoire de celles qui défendaient et même exerçaient à petite ou grande échelle l'autogestion, l'autonomie, l'anarchie ou la démocratie (directe) – peu importe le terme choisi – et que des policiers, soldats, miliciens ou bourreaux à la solde de parlements ont massacrées pour s'assurer que le pouvoir reste entre les mains des parlementaires ou d'un parti politique.
Les brutes et la punaise
Dominique Payette
Vous prendrez certainement beaucoup de plaisir vous aussi à lire ce livre qui dresse l'historique des radios-poubelles de la région de Québec et nous décrit leurs conséquences néfastes sur la vie collective. L'injure, le mépris et la propagande libertarienne y prennent toute la place, les animateurs de ces stations de radio s'en prenant avec hargne aux femmes, aux pauvres, aux autochtones, aux immigrants, aux intellectuels…
Extrait :
Ces radios ne sont devenues que progressivement des fers de lance du populisme de droite. La première expression de cette nouvelle orientation a été la grande manifestation de l'été 2004. Il s'est ensuite développé une sorte de symbiose entre Radio X – menacée de fermeture par le CRTC – et l'Action démocratique du Québec (ADQ), le parti de Mario Dumont, qui se trouvait à l'époque en position de faiblesse. Mario Dumont n'avait fait élire que quatre députés en 2003 et son parti stagnait dans les sondages. L'ADQ a alors choisi de miser sur la colère d'une partie de la population contre le CRTC, et d'appuyer la station de radio. En retour, Radio X a soutenu le candidat adéquiste Sylvain Légaré lors de l'élection partielle de septembre 2004, dans la circonscription de Vanier. Le candidat libéral s'est rallié à son tour à Radio X dans les derniers jours de sa campagne électorale, mais trop tard, et l'ADQ a remporté une victoire décisive le soir des élections.
La Porte du soleil
Elias Khoury
Traduit de l'arabe
Ce superbe roman nous fait découvrir la triste histoire des Palestiniens depuis leur exode forcé de leurs villages et de leurs propriétés par les Israéliens en 1948, avec les massacres et les humiliations, puis leurs parcours et leurs séjours sans fin dans des camps de réfugiés dans les pays voisins. Le tout à travers le long monologue de Khalil, un infirmier qui fait office de médecin dans un hôpital à l'abandon du camp de Chatila. Par ses récits et ses soins, Khalil tente de maintenir en vie un héros palestinien, Younès, plongé dans un long coma. Le roman par excellence sur la triste histoire du peuple palestinien. Un roman poignant aussi. À lire… si bien sûr vous aimez la bonne littérature !
Extrait :
Samih parlait sans arrêt de son rêve d'écrire un livre qui n'aurait ni début ni fin. Une épopée, disait-il. L'épopée du peuple palestinien. Il commencerait par raconter les détails de la grande expulsion de 1948. Il disait toujours que nous ne connaissions pas notre histoire, qu'il fallait réunir les histoires de chaque village afin que chaque village demeure vivant dans notre mémoire.
Les Montréalais - Portraits d'une histoire
Jean-François Nadeau
Je voulais lire – et regarder – « Les Montréalais » depuis sa publication il y a une dizaine d'années. Jean-François Nadeau nous y fait redécouvrir Montréal à partir de photos en noir et blanc et de textes éclairants sur son histoire et ses habitants. Le livre nous fait aussi découvrir la photographie à travers Montréal et ses nombreux photographes. Un très beau livre sur l'histoire de notre métropole par la photo.
Extrait :
À l'époque victorienne, les autochtones du Québec sont déjà installés dans des réserves. Leur existence réelle est voilée par une vision stéréotypées que soutiennent notamment les photographes du studio Notman. On s'attache à capter un certain pittoresque mis en scène en studio et destiné à satisfaire les curieux en quête de souvenirs. Bien que l'on connaisse l'identité individuelle des autochtones qui sont photographiés, ces images rendent compte avant tout d'un type culturel que souligne à grands traits la présence d'objets – raquettes, broderies, mocassins, coiffe, etc. – que les Montréalais peuvent alors assez facilement se procurer.
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Se tirer dans le pied
Donald Trump et Benjamin Netanyahou semblent avoir trouvé la méthode parfaite pour aboutir à un échec retentissant dans la lutte à finir qu'ils mènent contre le régime iranien, peu importe ses dirigeants. Le conflit s'étend et il devient toujours plus complexe, en plus de nuire aux économies occidentales.
Il n'est peut-être pas très utile de savoir lequel a influencé l'autre pour lancer cette offensive majeure contre Téhéran. Ils se sont entendus comme larrons en foire pour utiliser la force afin de parvenir à leurs politiques. C'est la parfaite illustration de l'affirmation de Clausewitz selon qui la guerre n'est que la continuation de la politique par d'autres moyens.
Il est difficile (pour moi en tout cas) de discerner des motifs clairs et précis dans cette initiative aussi folle que meurtrière. La raison officielle, du côté israélien, veut qu'on empêche l'Iran de se doter de l'arme nucléaire. Les explications de Trump, elles, sont confuses et contradictoires, ce qui fait qu'une bonne partie de l'opinion américaine s'y oppose. L'engagement des États-Unis risque de les mener à un cul-de-sac.
La victoire totale du camp israélo-américain est-elle possible ? C'est plus que douteux.
Tout d'abord, comme plusieurs analystes et observateurs l'ont déjà fait remarquer, l'Iran est un vaste pays très peuplé (entre 80 et 90 millions d'habitants) au relief varié, ce qui faciliterait la résistance de la population à tout envahisseur, même doté d'une technologie militaire très supérieure aux maquisards nationaux. Ceux-ci et les restes de l'armée régulière iranienne seraient en mesure d'infliger de lourdes pertes aux Israéliens et aux Américains, ce qui renforcerait l'opposition de la population des États-Unis à de conflit, comme à l'époque de la guerre du Vietnam.
Pour Israël, occuper et coloniser la Cisjordanie, écraser la résistance des Gazaouis est une chose, puisqu'il s'agit de petits territoires au relief plat ; même chose pour le Liban sud. Mais il ne va tout autrement pour l'Iran. La mégalomanie des dirigeants israéliens et américains peut les mener au désastre.
Quelques considérations d'ordre militaire d'imposent ici. Tout d'abord, les bombardements aériens ((par avions et missiles), s'ils peuvent provoquer d'énormes dégâts, ne sont pas en mesure d'emporter la décision finale, c'est-à-dire la capitulation officielle du régime en place et la soumission totale de sa population. La Seconde guerre mondiale l'a bien démontré : les bombardements aériens sur l'Allemagne nazie n'ont pas suffi à abattre le régime de Hitler. Il a fallu une invasion terrestre en bonne et due forme (le fameux débarquement de Normandie) pour y arriver. Le Japon, lui, n'a cédé qu'à l'arme atomique. Autrement, il aurait fallu là aussi un débarquement qui aurait été extrêmement coûteux en vies humaines, tant pour l'armée américaine que pour la population japonaise.
Si on transpose ce que cette histoire nous enseigne à la situation actuelle en Iran, les mêmes remarques s'appliquent. Ni Israël ni son protecteur américain ne peuvent changer le régime en place à Téhéran sans une invasion en règle, ce qui s'avérerait extrêmement lourd tant en termes de vies humaines que sur le plan budgétaire. Même en Israël, l'opposition à cet éventuel élargissement du conflit (et l'alourdissement des pertes qui en résulterait) monterait en flèche.
De plus, la crédibilité de ces deux pays, déjà mise à mal par la guerre à Gaza, menée par le gouvernement Netanyahou avec l'appui de Donald Trump, son bon ami, baisserait encore davantage que ce n'est le cas maintenant, ce qui accentuerait les divisions entre les États-Unis et leurs alliés. Même le plus proche allié des États-Unis, le Canada en appelle par la voix de son premier ministre Mark Carney à la désescalade.
Il apparaît donc impossible de mettre à genoux le régime de Téhéran simplement en multipliant les bombardements aériens. Dirigeants américains et israéliens (surtout ces derniers) se laissent aller à la conviction que les pays voisins de l'État hébreu ne comprennent que la force et que seule la politique du gros bâton peut les faire plier. Mais si un corps expéditionnaire israélien, même accompagné d'un corps d'armée américain imposant, s'aventurait en territoire iranien, cela signifierait la fin du mythe de l'invincibilité militaire israélienne.
Tel-Aviv et Washington se sont donc jetés dans ce qui risque de devenir une impasse.
Ils ne peuvent reculer sans s'humilier ni continuer sans conséquences négatives pour l'économie mondiale. Comment et quand se terminera cette équipée meurtrière ? Impossible de le prévoir. Mais Israël et les États-Unis se sont embourbés dans une aventure qui a toutes les chances de tourner à l'impasse, une tragédie qui nous concerne tous.
Jean-François Delisle
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En tant que baby-boomer, je suis choquée par l’attitude de la génération Z envers les femmes – quelque chose ne va vraiment pas.
De nouvelles recherches suggèrent que les personnes âgées ont des opinions plus progressistes sur les droits des femmes que les jeunes générations. Cette tendance est très préoccupante.
Tiré de Entre les lignes et les mots
On suppose généralement que les jeunes sont plus libéraux que les générations précédentes. Ce n'est pas ce que révèle une nouvelle étude surprenante menée dans 29 pays, dont le Royaume-Uni, qui suggère que près d'un tiers des hommes de la génération Z pensent qu'une femme doit toujours obéir à son mari. Un nombre similaire estime que le mari doit avoir le dernier mot sur les décisions importantes.
Bien que ces statistiques correspondent à une moyenne de 29 pays, elles semblent refléter les inquiétudes concernant une crise de la masculinité chez les jeunes hommes au Royaume-Uni. Dans quel siècle vivons-nous ? On pourrait croire à un instantané des années 1970, mais ces chiffres sont tirés d'une enquête publiée cette semaine par Ipsos et le Global Institute for Women's Leadership du King's College de Londres. Pourtant, il y a encore cinq décennies, les hommes britanniques qui exprimaient de telles opinions pouvaient s'attendre à être ridiculisés. Ils nageaient à contre-courant, car une loi avait été votée pour interdire la discrimination sexuelle et créer un droit (théorique) à l'égalité salariale.
Il est donc difficile de ne pas être choquée par la découverte que tant d'hommes nés entre 1997 et 2012 partagent des opinions qui semblent appartenir à un ecclésiastique déconnecté de la réalité ; l'époque où les femmes étaient censées « aimer, honorer et obéir » devrait être révolue depuis longtemps.
Heureusement, l'enquête révèle également un écart entre les hommes et les femmes de la génération Z. Moins d'un cinquième (18%) des femmes de la génération Z interrogées sont d'accord pour dire que les femmes doivent obéir à leur mari, ce qui suggère un décalage important entre les sexes dans cette tranche d'âge. Mais ce qui est également frappant, c'est l'écart entre les différentes générations. Ma tranche d'âge, les baby-boomers nés entre 1946 et 1964, a des opinions plus libérales sur tout, depuis qui doit prendre l'initiative dans les relations sexuelles jusqu'à la question de savoir s'il est acceptable pour les femmes d'apparaître comme indépendantes.
Les opinions des femmes de la génération Z et des femmes baby-boomers sont plus proches, la grande majorité des deux groupes rejetant l'idée bizarre selon laquelle les femmes ne devraient pas paraître trop autonomes. D'une certaine manière, cela montre que les femmes sont généralement plus attachées à l'égalité entre les sexes que les hommes. Bien sûr que nous le sommes, après avoir souffert pendant des siècles d'attitudes intransigeantes envers les rôles de genre. En terminale, on m'a dit que je ne pouvais pas passer le baccalauréat en économie parce que « ici, c'est une école de filles ». Dans les années 1970, il n'était pas rare qu'on nous dise qu'il fallait un garant masculin pour obtenir un prêt immobilier.
En même temps, j'ai bénéficié d'une éducation universitaire gratuite et je n'ai jamais eu à me soucier de trouver un emploi. Avec le recul, les baby-boomers des pays occidentaux formaient une génération exceptionnellement optimiste, ce qui a favorisé des attitudes sociales libérales. Mais il est plus facile de penser aux droits des autres quand on n'est pas accablé·e par les dettes, incapable de trouver un emploi et inquiet e pour l'avenir. Les plus âgé·es de la génération Z avaient environ 11 ans lorsque la crise financière mondiale a frappé en 2008, marquant le début d'années d'austérité. Les frais de scolarité en Angleterre ont grimpé à 9250£ par an en 2017, tandis que la pandémie de Covid a eu un effet dramatique sur le marché de l'emploi trois ans plus tard. Une réaction possible à des conditions économiques hostiles est de rêver d'un passé idéalisé où les rôles de genre étaient clairement définis, ce qui est une mauvaise nouvelle pour les femmes du même groupe d'âge.
Le nombre d'hommes de la génération Z (43%) qui sont d'accord avec l'affirmation « les jeunes hommes devraient essayer d'être physiquement forts, même s'ils ne sont pas naturellement costauds » suggère un retour alarmant à la masculinité traditionnelle. S'ils ressentent une pression pour se conformer à des stéréotypes de genre rigides, ils sont susceptibles d'avoir des attentes similaires envers les femmes. Ces attitudes sont encouragées par le fait qu'une grande partie des interactions sociales se déroule désormais en ligne, où les hommes de la génération Z constituent un groupe cible pour les misogynes tels qu'Andrew Tate.
Les résultats des recherches universitaires peuvent sembler arides, mais il existe un lien entre les attitudes et les comportements, et il est indéniable que la violence à l'égard des femmes atteint des niveaux épidémiques dans ce pays. Il y a cinq ans cette semaine, l'enlèvement et le meurtre de Sarah Everard ont révélé d'énormes défaillances de la police. Sir Mark Rowley, commissaire de la police métropolitaine, a marqué cet anniversaire en admettant, non sans honte, qu'il comprenait pourquoi certaines femmes ne faisaient toujours pas confiance aux forces de l'ordre.
La misogynie est le moteur de ces crimes et son omniprésence n'est pas le fruit du hasard. Les femmes et les filles sont des cibles faciles pour les jeunes hommes en colère qui cherchent quelqu'un à blâmer pour leur faible estime de soi. Les conditions économiques difficiles peuvent expliquer ce phénomène, mais elles ne constituent en aucun cas une excuse. Les attitudes réactionnaires sont partagées par une minorité d'hommes de la génération Z, pour l'instant, mais elles révèlent une tendance inquiétante. Il est plus important que jamais de les dénoncer sans cesse et de donner aux jeunes femmes la confiance nécessaire pour remettre en question les stéréotypes préjudiciables.
Joan Smith, 5 mars 2026
Joan Smith est autrice, journaliste et ancienne présidente du comité VAWG (Violence Against Women and Girls) du maire de Londres. Son dernier livre s'intitule Unfortunately, She Was a Nymphomaniac : A New History of Rome's Imperial Women (Malheureusement, elle était nymphomane : une nouvelle histoire des femmes impériales de Rome).
https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/mar/05/boomer-shocked-gen-z-attitude-towards-women-change
Traduit par DE
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« Assistance sexuelle », « accompagnement sexuel » pour personnes handicapées, notre rapport
« Assistance sexuelle ». Régulièrement, tel le serpent de mer, la question de « l'accompagnement sexuel pour les personnes handicapées » est remis au devant de l'actualité. Le premier mouvement, face à ces propositions, est souvent d'adhésion. Pourtant, cette mesure aux allures altruistes est porteuse de dérives inaperçues, aussi bien pour les personnes concernées que pour la société dans son ensemble.
Tiré de Entre les lignes et les mots
On peut certes se féliciter de voir abordée au grand jour la question de la sexualité des personnes handicapées dans un contexte bienvenu d'affirmation de leurs droits. Mais faut-il espérer la régler par une « réponse » marchande qui exige la révision à la baisse de nos lois sur le proxénétisme ? Faut-il créer en France un emploi de nature sexuelle au moment où les femmes réaffirment plus que jamais leur droit de vivre libres de toute obligation en la matière ?
Plutôt qu'une ghettoïsation de plus, le véritable enjeu n'est-il pas celui de l'intégration pleine et entière des personnes handicapées, leur accès dans l'égalité à une vie sociale, affective et sexuelle ? En un mot la création, par nous toutes et tous, d'une société plus inclusive qui profitera à l'ensemble des citoyen.ne.s.
Les questions posées, éthiques, philosophiques, sont fondamentales. Existe-t-il un droit à la sexualité ? Peut-on donner une réponse marchande à la souffrance ? La prostitution, même « aménagée », peut-elle constituer un emploi à promouvoir ?
Face à ces interrogations, nos associations, Femmes pour le Dire Femmes pour Agir, qui accueille des personnes en situation de handicap, et le Mouvement du Nid, investi auprès des personnes prostituées, ont jugé bon de présenter leur analyse, loin des habituelles approches émotionnelles et sensationnalistes.
Souhaitons que ce document enrichisse le débat sur la question de l'assistance sexuelle et contribue, que l'on soit personne valide ou handicapée, à défendre une approche positive, égalitaire et non marchande de la sexualité.
Consulter le rapport complet : Rapport Handicap
A lire également, notre dossier dans Prostitution et Société :[ Assistance sexuelle, voie sans issue
https://mouvementdunid.org/prostitu...->->https://mouvementdunid.org/prostitution-societe/dossiers/assistance-sexuelle-voie-sans-issue/]]
Claudine Legardinier
Journaliste indépendante, ancienne membre de l'Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l'enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.
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gauche.media
Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.














