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Aux États-Unis, le mouvement anti-guerre se développe lentement

17 mars, par Dan La Botz — , ,
Donald Trump et Benjamin Netanyahu ont engagé une offensive aérienne extrêmement puissante contre l'Iran qui, lorsque ce pays a riposté et qu'Israël s'est attaqué au Liban, (…)

Donald Trump et Benjamin Netanyahu ont engagé une offensive aérienne extrêmement puissante contre l'Iran qui, lorsque ce pays a riposté et qu'Israël s'est attaqué au Liban, s'est rapidement transformée en une guerre régionale apportant mort et destruction dans de nombreux pays du Moyen-Orient, tuant des milliers de personnes.

Hebdo L'Anticapitaliste - 791 (12/03/2026)

Par Dan La Botz
traduction Henri Wilno

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Trump exige désormais la « capitulation sans condition » de l'Iran et le droit de participer au choix des futurEs dirigeantEs du pays. Candidat se proclamant opposé aux guerres étrangères et aux changements de régime, Trump a trahi à plusieurs reprises ses promesses.

Une opposition encore limitée

Au début de ce mois, le Parti démocrate a tenté de présenter au Congrès une résolution sur les pouvoirs de guerre qui aurait limité la guerre du président Donald Trump contre l'Iran sans le soutien du Congrès. La mesure des démocrates a été rejetée au Sénat par 53 voix contre 47, ce qui correspond presque exactement au rapport de force entre les deux partis.

Un sondage récent montre que 56 % des AméricainEs désapprouvent la guerre contre l'Iran. Pourtant, au cours des deux premières semaines de la guerre, il a été difficile de mettre en place un mouvement national anti-guerre d'une certaine ampleur. La bureaucratie syndicale, étroitement liée au Parti démocrate, a généralement soutenu les guerres américaines, soit ouvertement, soit tacitement. Aujourd'hui, alors que de nombreux ouvriers de l'industrie et du bâtiment soutiennent Trump, il est peut-être encore plus difficile de trouver des syndicats qui s'y opposent.

Des syndicats prennent position

Le Syndicat national des infirmières a toutefois pris une position ferme, déclarant : « Les infirmières de tout le pays sont indignées que l'administration Trump ait ignoré la Constitution et commis un nouvel acte de guerre impérialiste au cours du week-end sans l'approbation du Congrès. Tout comme l'action militaire unilatérale de Trump au Venezuela, l'attaque américaine contre l'Iran est payée par nos patientEs : les travailleurs américains qui ont déjà du mal à subvenir à leurs besoins fondamentaux tels que les soins de santé, la nourriture et le logement. »

De même, le syndicat Service Employees International Union – 1199, le plus grand syndicat de travailleurs de la santé du pays, « condamne la guerre illégale menée par l'administration Trump contre l'Iran, un conflit qui a déjà coûté la vie à des centaines d'innocentEs et qui menace de provoquer une nouvelle catastrophe humanitaire au Moyen-Orient. Cette dernière guerre visant à renverser le régime est une trahison effroyable des priorités des travailleurs. »

Indivisible, la principale organisation responsable de l'organisation des manifestations massives « No Kings », a publié une déclaration dans laquelle elle affirme que « Trump a lancé des frappes militaires non autorisées contre l'Iran, entraînant les États-Unis dans une nouvelle guerre sans l'accord du Congrès. Cette escalade militaire imprudente met en danger la vie des militaires américains et des civilEs iranienNEs innocentEs, tout cela pour faire avancer un programme unilatéral que le Congrès n'a pas autorisé et que le peuple américain ne soutient pas ».

Confusions dans la gauche américaine

Certains groupes de la gauche américaine ont toutefois tendance à semer la confusion. Le Workers World Party, le Party of Socialism and Liberation et l'ANSWER Coalition ont adopté des positions qui rendent plus difficile pour beaucoup de gens de se joindre à leurs manifestations, car ils ont soutenu la dictature iranienne et les actions du Hamas. En effet, bien que, pour la première fois, une majorité d'AméricainEs sympathisent avec la Palestine plutôt qu'avec Israël, ils ne soutiennent guère la dictature brutale de l'Iran ni les tactiques meurtrières du Hamas. Le travail anti-guerre du Democratic Socialists of America (DSA), la plus grande organisation socialiste du pays, a été perturbé par une lutte interne sur l'opportunité de collaborer ou non avec ces groupes.

Des Irano-AméricainEs diviséEs

Il n'y a pas d'unanimité sur la guerre parmi le million ou plus d'Iraniens vivant aux États-Unis. Si une majorité d'Irano-AméricainEs s'opposent à la guerre (53 % selon un récent sondage), il existe des positions contraires très marquées. CertainEs IranienNEs détestent la dictature théocratique violente et soutiennent donc la guerre malgré la destruction de leur pays.

Malgré toutes ces divisions, si la guerre se poursuit, un mouvement devrait se développer.

Dan La Botz

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Les travailleurs quittent la coalition Trump

17 mars, par Jared Abbott , Joan C. Williams — , ,
De nouveaux sondages montrent que bon nombre des électeurs issus de la classe ouvrière qui ont voté pour Donald Trump en 2024 sont déjà en train de changer d'avis. Mais la (…)

De nouveaux sondages montrent que bon nombre des électeurs issus de la classe ouvrière qui ont voté pour Donald Trump en 2024 sont déjà en train de changer d'avis. Mais la plupart ne se tournent pas vers les démocrates : ils se désintéressent complètement de la politique. Le « réalignement multiracial de la classe ouvrière » à l'origine de la victoire de Donald Trump est déjà en train de s'effriter — en particulier parmi les électeurs à faibles revenus qui lui avaient donné sa chance.

11 mars 2026 | tiré de Jacobin.com | Photo (Andrew Thomas / Middle East Images / AFP via Getty Images)
https://jacobin.com/2026/03/trump-coalition-voters-working-class

De nombreux commentateurs ont tiré à plusieurs reprises la sonnette d'alarme concernant le déclin du soutien de la classe ouvrière au Parti démocrate en 2024, en particulier parmi les électeurs de la classe ouvrière non blancs. Ces préoccupations restent réelles et s'inscrivent dans le cadre d'un désalignement, vieux de plusieurs décennies, des électeurs de la classe ouvrière par rapport au parti autrefois considéré comme leur foyer naturel. Mais la première année de mandat erratique, vindicative et économiquement néfaste de Donald Trump a déjà fait naître chez bon nombre de ces mêmes électeurs un sentiment de regret.

La victoire de Trump en 2024 reposait sur un discours visant à rallier une coalition multiraciale de la classe ouvrière, composée d'électeurs noirs et latino-américains unis par leur frustration face aux échecs perçus de l'administration Biden en matière d'inflation, du coût de la vie et de l'immigration. Ce discours est déjà en train de s'effondrer.

Un récent sondage que nous avons mené auprès de 1 940 électeurs de Trump en 2024 (avec un suréchantillonnage des électeurs noirs et latino-américains de la classe ouvrière) montre que la coalition républicaine de 2024 est en train de se fracturer : 20,1 % des électeurs de Trump — soit plus d'un sur cinq — n'ont actuellement pas l'intention de voter républicain en 2028. Nous définissons ces « indécis » comme des électeurs de Trump en 2024 qui (du moins pour l'instant) n'ont pas l'intention de voter républicain en 2028. Et ils sont disproportionnellement pauvres, non blancs et issus de la classe ouvrière. Ce sont précisément ces groupes dont le soutien était censé signaler que les républicains avaient réussi à consolider une majorité ouvrière.

Les « transfuges » reviennent en arrière

Notre constat le plus marquant concerne les électeurs qui sont passés de Joe Biden en 2020 à Trump en 2024. Ils constituaient le fleuron du récit républicain de la soirée électorale, la preuve ultime supposée que les républicains avaient réalisé leur rêve de longue date : un réalignement multiracial de la classe ouvrière. Mais 57 % de ces électeurs ayant basculé de Biden vers Trump déclarent ne pas avoir l'intention de voter pour le candidat républicain à la présidence en 2028.

Beaucoup de ceux qui sont passés de Biden à Trump n'ont jamais été des convertis au mouvement MAGA. Il s'agissait de modérés et d'indépendants pris entre deux feux qui ont donné une chance à Trump par frustration envers les démocrates. Soixante-dix pour cent ne s'identifient pas comme républicains (contre seulement 16 % des personnes interrogées qui restent fidèles à Trump), et 44 % se qualifient de modérés (contre seulement 15 % des fidèles de Trump). Ces électeurs ne se sont pas ralliés au mouvement MAGA, ils ont simplement exprimé leur frustration envers Biden et les démocrates.

La dynamique sociale des électeurs de Trump indécis est particulièrement révélatrice. Le soutien à Trump s'est érodé le plus fortement au bas de l'échelle des revenus : 31,3 % des électeurs de Trump gagnant moins de 15 000 dollars par an sont indécis, contre seulement 12,7 % de ceux gagnant plus de 200 000 dollars.

La même tendance s'observe en matière d'éducation : 31,8 % des électeurs de Trump sans diplôme d'études secondaires sont indécis, tandis que seulement 17,6 % de ceux titulaires d'un diplôme universitaire de quatre ans ont déclaré ne pas avoir l'intention de voter républicain en 2028.

En d'autres termes, les partisans les plus riches et les plus instruits de Trump sont ses plus fidèles. Ses partisans les plus pauvres sont les plus susceptibles de le quitter. Le « réalignement de la classe ouvrière » commence à ressembler moins à un changement durable qu'à une transaction éphémère — qui n'a apporté que peu de résultats en retour.

Race, classe sociale et fragilité de la nouvelle coalition de Trump

Les gains de Trump en 2024 parmi les électeurs noirs et latino-américains de la classe ouvrière ont été largement considérés comme la clé de sa victoire, mais nos données révèlent que ce sont précisément ces électeurs qui hésitent aujourd'hui le plus.

Parmi les électeurs noirs et latino-américains de la classe ouvrière (sans diplôme universitaire) ayant voté pour Trump en 2024, 44,8 % et 27,8 % respectivement sont indécis, contre seulement 19,3 % des Blancs de la classe ouvrière. Le fossé des revenus montre une tendance similaire : 49,8 % des électeurs noirs de Trump et 34,6 % des électeurs latino-américains de Trump gagnant moins de 50 000 dollars par an déclarent ne pas avoir l'intention de voter républicain en 2028, contre 25 % des Blancs de la même tranche de revenus.

Et au sein de chacun des trois groupes raciaux/ethniques, les indécis étaient moins nombreux parmi les répondants plus diplômés et aux revenus plus élevés. Les électeurs noirs de Trump gagnant moins de 50 000 dollars avaient 26 points de pourcentage de plus de chances d'être indécis que ceux gagnant plus de 100 000 dollars ; l'écart équivalent était de 18 points chez les Latino-Américains et de 11 points chez les Blancs.

Ce phénomène n'est pas simplement racial : il concerne les électeurs de la classe ouvrière, toutes origines confondues, qui ont donné une chance à Trump et constatent que sa présidence n'a pas tenu ses promesses à leur égard. Les taux d'indécision sont les plus élevés là où race et classe sociale se recoupent : les électeurs noirs et latino-américains à faibles revenus et sans diplôme universitaire — précisément ceux dont le ralliement à Trump avait été le plus salué par les républicains — sont les plus susceptibles de se détourner de lui.

L'immigration semble également être à l'origine d'une partie de cette défection. Seuls 59 % des indécis de Trump 2024 déclarent préférer les politiques d'immigration de Trump à celles de Biden, contre 92 % des fidèles de Trump, et les indécis sont près de trois fois plus susceptibles que les fidèles de penser que Trump est allé trop loin en matière d'immigration. La posture agressive de l'administration, la rhétorique sur les expulsions massives, les raids de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement), les attaques contre l'immigration légale, consolident peut-être sa base, mais elles repoussent activement les électeurs de couleur issus de la classe ouvrière qui ont permis à Trump de l'emporter en 2024.

Désengagement, pas conversion

Les démocrates devraient résister à la tentation d'interpréter ces données comme une bonne nouvelle. La plupart des électeurs de Trump indécis ne deviennent pas démocrates — ils se désengagent complètement de la politique. Sur les 20,1 % d'indécis, seuls 3,4 % prévoient de voter démocrate. Les 16,7 % restants déclarent qu'ils ne voteront pour aucun des deux partis ou qu'ils sont indécis.

C'est cette tendance qui devrait alarmer quiconque suppose que le fait de se détourner de Trump signifie automatiquement un soutien aux démocrates : un vaste bloc d'électeurs de la classe ouvrière, jeunes, à faibles revenus et non blancs, qui ont essayé le système politique, l'ont trouvé décevant des deux côtés et s'apprêtent désormais à se désengager. Ce ne sont pas des personnes qui se tournent vers la gauche. Ce sont des personnes qui perdent confiance dans la capacité de la politique à répondre à leurs attentes.

Les implications stratégiques sont claires. Il existe un électorat composé de travailleurs, de personnes à faibles revenus et, de manière disproportionnée, d'électeurs non blancs qui ont voté pour Trump mais ne sont pas des républicains fidèles. On peut les convaincre — mais pas avec le discours habituel des démocrates, qui fait appel aux normes, aux institutions et à la préservation d'une démocratie dont beaucoup d'entre eux estiment qu'elle ne leur a donné que peu de raisons de la défendre.

Ces électeurs ont répondu à la promesse de Trump d'une amélioration matérielle. Ils hésitent désormais parce que cette promesse n'a pas été tenue ou parce que la cruauté de l'administration en matière d'immigration est devenue impossible à ignorer.

Ce qui les toucherait est simple : une politique qui prenne au sérieux leurs revendications économiques et propose des programmes concrets et tangibles — des prix plus bas, des emplois meilleurs et plus stables, des soins de santé moins chers et de meilleure qualité, ainsi que des logements abordables. Le fait qu'ils se désengagent plutôt que de changer de parti est une condamnation de l'incapacité du Parti démocrate à offrir une alternative crédible.

La coalition de Trump a toujours été plus fragile qu'elle n'en avait l'air. La question est de savoir si quelqu'un organisera les personnes qu'elle laisse pour compte.

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Nous avons besoin d’un moratoire sur les centres de données IA MAINTENANT. Voici pourquoi.

17 mars, par Bernie Sanders — , ,
Je suis terrifié par le moment que nous vivons. Une trifecta parfaite des pires choses pouvant survenir simultanément. Un président criminel sans freins ni contrepoids. Des (…)

Je suis terrifié par le moment que nous vivons. Une trifecta parfaite des pires choses pouvant survenir simultanément. Un président criminel sans freins ni contrepoids. Des entreprises qui achètent le gouvernement. L'IA et l'absence de régulation due à la relation entre les deux premiers points. C'est un tournant dans l'histoire et il semble que nous glissions sur un chemin très, très sombre.

Merci beaucoup de me rejoindre. Je vais bientôt déposer une législation appelant à un moratoire sur la construction de nouveaux centres de données. En conséquence, on m'a traité d'élitiste, d'anti-innovation, d'anti-progrès, de pro-chinois, entre autres choses. Alors, pourquoi est-ce que je fais ça ? Pourquoi est-ce que j'appelle à un moratoire sur la construction de nouveaux centres de données ? En résumé, nous sommes au début de la révolution technologique la plus profonde de l'histoire du monde. C'est la vérité. C'est une révolution qui apportera des changements inimaginables à notre monde. C'est une révolution qui impactera notre économie avec des déplacements massifs d'emplois.

Elle menacera nos institutions démocratiques. Elle impactera notre bien-être émotionnel et ce que signifie même être un être humain. Elle impactera la façon dont nous éduquons et élevons nos enfants. Elle impactera la nature de la guerre, quelque chose que nous voyons en ce moment en Iran.

De plus, et de manière effrayante, certaines personnes très informées craignent que ce qui était autrefois considéré comme de la science-fiction puisse bientôt devenir réalité. À savoir qu'une IA super intelligente pourrait devenir plus intelligente que les êtres humains, pourrait devenir indépendante du contrôle humain et poser une menace existentielle pour toute la race humaine. En d'autres termes, les êtres humains pourraient réellement perdre le contrôle de la planète.

Et au milieu de tout cela, de tous ces changements transformateurs, ce que je dois vous dire, c'est que le Congrès des États-Unis n'a pas la moindre idée, pas la moindre, de comment répondre à ces technologies révolutionnaires et protéger le peuple américain. Et non seulement ils n'ont pas la moindre idée, mais ils passent leurs journées à lever des fonds auprès de l'IA et de leurs super PAC, ce qui est un tout autre problème.

Comme beaucoup d'entre vous le savent, la révolution de l'IA est portée par les personnes les plus riches de notre pays, notamment Elon Musk, Jeff Bezos, Larry Ellison, Mark Zuckerberg, Peter Thiel, et d'autres. Toutes ces personnes sont des multi-milliardaires qui, s'ils réussissent dans l'IA, deviendront encore plus riches et plus puissants qu'ils ne le sont aujourd'hui.

Ce que je veux faire maintenant, ce n'est pas vous parler de mes craintes concernant l'IA et la robotique. Je veux que vous entendiez directement les milliardaires qui poussent ces technologies. Écoutez attentivement ce qu'ils disent.

Elon Musk, la personne la plus riche en vie, a déclaré que : « L'IA et les robots remplaceront tous les emplois. » Tous les emplois. Travailler sera optionnel. Fin de citation.

Dario Amodei, le PDG d'Anthropic, a prédit que « l'IA pourrait déplacer la moitié de tous les emplois de cols blancs débutants dans les deux à cinq prochaines années » et que « l'humanité est sur le point de se voir remettre un pouvoir presque inimaginable, et il est profondément incertain que nos systèmes sociaux, politiques et technologiques aient la maturité nécessaire pour le manier. » Fin de citation.

Selon Demis Hassabis, le directeur de Google DeepMind, la révolution de l'IA sera 100 fois plus grande que la révolution industrielle et 10 fois plus rapide. Vous avez compris ? Cela signifie qu'elle aura un impact 1 000 fois plus grand sur la société que la révolution industrielle.

Jeff Bezos, la quatrième personne la plus riche du monde, pousse ses équipes depuis des années à réfléchir grand et à envisager ce qu'il faudrait pour qu'Amazon, dont il est propriétaire, automatise entièrement ses opérations et remplace au moins 1 000 000 de travailleurs d'entrepôt par des robots. Un million d'emplois supprimés. Des robots faisant le travail.

Bill Gates, également l'une des personnes les plus riches de la planète, a prédit que les humains ne seront « plus nécessaires pour la plupart des choses », telles que fabriquer des produits, livrer des colis ou cultiver des aliments au cours de la prochaine décennie en raison de l'intelligence artificielle.
Mustafa Suleyman, le PDG de Microsoft AI, a déclaré que la plupart des travaux de cols blancs seront « entièrement automatisés par une IA dans les 18 à 36 prochains mois ».

Jim Farley, le PDG de Ford, a prédit que l'IA éliminera « près de la moitié, littéralement la moitié, de tous les emplois de cols blancs aux États-Unis » dans la prochaine décennie. Je veux que vous entendiez celui-ci.

Larry Ellison, également l'une des personnes les plus riches de la planète et un investisseur majeur dans l'IA, a déclaré qu'il y aurait un État de surveillance alimenté par l'intelligence artificielle où « les citoyens se comporteront de leur mieux parce que nous enregistrons et signalons constamment tout ce qui se passe. » Fin de citation.

Le Dr Geoffrey Hinton, considéré comme le parrain de l'IA, estime qu'il y a entre 10 % et 50 % de chances que l'IA nous anéantisse. Fin de citation. Mark Zuckerberg, la cinquième personne la plus riche du monde, construit un centre de données dans l'État de Louisiane. Un centre de données de la taille de Manhattan qui utilisera trois fois la quantité d'électricité que toute la ville de La Nouvelle-Orléans consomme chaque année.

Maintenant, depuis de nombreuses années, des experts de premier plan ont appelé à une réglementation et à des pauses raisonnables dans le développement de l'intelligence artificielle pour assurer la sécurité, la sécurité même de l'humanité.

Revenons à notre bon ami Elon Musk. Il a déclaré en 2018 : « Croyez-moi, l'IA est bien plus dangereuse que les armes nucléaires. Alors pourquoi n'avons-nous aucune surveillance réglementaire ? C'est insensé. » Fin de citation, Elon Musk.

En mars 2023, plus de 1 000 chefs d'entreprise dans le secteur des grandes technologies, des scientifiques éminents, des chercheurs en IA et des universitaires ont cosigné une lettre ouverte intitulée « Faire une pause dans les expériences géantes d'IA », déclarant : « Nous devons nous demander si nous devons laisser les machines inonder nos canaux d'information de propagande et de mensonges. Devons-nous automatiser tous les emplois, y compris les plus épanouissants ? Devons-nous développer des esprits non humains qui pourraient éventuellement nous dépasser en nombre, nous surpasser en intelligence, nous rendre obsolètes et nous remplacer ? Devons-nous risquer de perdre le contrôle de notre civilisation ? De telles décisions ne doivent pas être déléguées à des dirigeants technologiques non élus. Par conséquent, nous appelons tous les laboratoires d'IA à suspendre immédiatement pendant au moins 6 mois l'entraînement de systèmes d'IA plus puissants que GPT-4.

Cette pause devrait être publique et vérifiable et inclure tous les acteurs clés. Si une telle pause ne peut pas être mise en place rapidement, les gouvernements devraient intervenir et instituer un moratoire. » Fin de citation.

Voilà ce que certains des leaders de l'industrie de l'IA ont déclaré. Et il est clair qu'en ce moment, il n'y a eu aucune pause ; il y a eu des quantités massives de compétition entre une entreprise et une autre, entre les États-Unis et la Chine. Donc, en résumé, à mon avis, pour protéger nos travailleurs de la perte de leurs emplois, pour protéger les êtres humains des atteintes à leur santé mentale, pour protéger nos enfants, pour protéger la sécurité de la vie humaine — oui, nous avons besoin d'un moratoire sur les centres de données. Nous devons reprendre notre souffle. Nous devons nous assurer que l'IA et la robotique travaillent pour nous tous, et non pour une poignée de milliardaires. Merci beaucoup.

Voici le lien de la vidéo d'où est tiré ce texte

https://youtu.be/IynfcDLQcmU?si=mTkP8q95LKNjB_Za

États-Unis : comment le Parti Républicain a perdu sa laisse

17 mars, par Meagan Day — , ,
Un mouvement ouvrier fort exigeait des élites unifiées. Le patronat organisé, en retour, contenait la folie du Parti Républicain afin de garantir un climat favorable aux (…)

Un mouvement ouvrier fort exigeait des élites unifiées. Le patronat organisé, en retour, contenait la folie du Parti Républicain afin de garantir un climat favorable aux affaires. Selon Paul Heideman, auteur de "Rogue Elephant : How Republicans Went from the Party of Business to the Party of Chaos" (Verso, 2025), la plongée du Parti républicain dans le chaos trumpiste serait le produit de la fragmentation capitaliste

13 mars 2026 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/etats-unis-comment-le-parti-republicain-a-perdu-sa-laisse/

En mars 1954, Dwight D. Eisenhower revenait d'une semaine de vacances dans le ranch luxueux de l'homme d'affaires californien Paul Helms (1889-1957), à Palm Springs, lorsqu'il fut rattrapé par les frasques incontrôlées du sénateur Joseph McCarthy(1908-1957). Frustré, le président républicain écrivit à Helms pour exprimer ses inquiétudes face à l'escalade de la chasse aux sorcières anticommuniste de McCarthy :

« C'est un triste constat sur notre gouvernement qu'une chose aussi manifestement inutile et fallacieuse puisse détourner notre attention de tout le travail constructif auquel nous pourrions et devrions nous consacrer. »

Dans sa poursuite zélée de subversifs socialistes, McCarthy donnait une expression outrancière aux sentiments politiques qui animaient nombre d'élites économiques et conservatrices. Mais il le faisait sans leur aval, mû par ses propres passions grandiloquentes et ses paranoïas. À mesure que sa démagogie s'intensifiait, ils craignaient qu'il n'embarrasse leur cause et ne provoque des turbulences politiques et économiques inutiles. C'était un boulet incontrôlable. Au cours de l'année suivante, les élites économiques et républicaines unirent donc leurs forces pour soutenir la procédure de censure du Congrès qui finit par lui clouer le bec.

Pour aller plus loin |Trump, les Démocrates et nous : les trois blocs aux États-Unis

Paul Heideman[1] ouvre son nouveau livre, Rogue Elephant, en opposant cette mise au pas rapide de McCarthy par les grands du GOP à l'ascension irrésistible de Donald Trump. Trump, lui aussi, a toujours été controversé et imprévisible, inquiétant de nombreux acteurs du monde des affaires et de l'establishment républicain. Mais en 2016, les liens qui unissaient les dirigeants du GOP aux titans de l'industrie américaine s'étaient désintégrés. Plus personne pour manier le fouet. En réalité, il n'y avait plus de fouet du tout — seulement un million de fils distendus et effilochés. Et beaucoup de colère, et beaucoup d'argent.

Le Parti républicain d'aujourd'hui est le théâtre d'un chaos généralisé. Il est déchiré par des luttes internes, le long de lignes idéologiques souvent incohérentes, souvent sous l'influence du culte de la personnalité autour de Trump. Dans la mesure où un projet idéologique est discernable, l'objectif semble être de repousser toujours plus à droite les normes établies, pour le choc et le prestige intra-factionnel, obtenu le plus facilement en imitant la mesquinerie vengeresse et l'amoralité revendiquée de Trump.

Mais, soutient Heideman, Trump n'a pas créé cet état de fait. Son règne chaotique est l'aboutissement d'un long processus de désagrégation organisationnelle de la classe patronale et du Parti républicain, entraînant un désalignement entre les deux qui n'a pourtant en rien affaibli le pouvoir du capital.

Une vaste arène dominée par les grandes entreprises

La cohérence est une anomalie dans l'histoire des partis politiques étatsuniens. Avant le XXᵉ siècle, ils n'étaient « guère plus que des coalitions d'élites régionales », écrit Heideman, dépourvus des fondements programmatiques et institutionnels des grands partis d'autres États bourgeois. Cette situation changea avec le New Deal, qui fit des démocrates le parti du travail et de ses alliés, transformant de facto le GOP en parti du grand capital, accompagné des conservateurs sociaux, adversaires culturels des alliés du travail.

La grande erreur de McCarthy fut donc de jouer les francs-tireurs à un moment de discipline programmatique. Le grand patronat s'opposa à lui par l'intermédiaire d'organisations conçues pour consolider ses intérêts — des instances unifiées comme le Committee for Economic Development (CED) ou le Business Council[2]. Le CED, par exemple, fournit un soutien financier et du personnel à une opération anti-McCarthy qui collectait et diffusait des informations compromettantes sur le sénateur. Avant de devenir président, Eisenhower siégeait aux conseils d'administration du CED et du Business Council : c'était leur homme, et ils firent pression sur lui pour agir contre McCarthy.

Mais les capitalistes ne sont pas toujours unifiés. Ils tirent profit quotidiennement d'une concurrence féroce entre eux. Les rassembler pour défendre leurs intérêts communs — notamment la stabilité politique qui fait tourner les marchés — exige une menace d'ampleur historique. Au XXᵉ siècle, cette menace fut le mouvement ouvrier. Fait notable, 1954 fut également l'année du taux de syndicalisation le plus élevé de l'histoire des États-Unis. Les élites économiques étaient unifiées parce que le mouvement ouvrier l'était aussi.

Heideman note que la coordination patronale atteignit son apogée dans les années 1970 avec la création de la Business Roundtable[3]. Face aux grèves et à la crise politique intérieure, la Business Roundtable et la Chambre de commerce des États-Unis fonctionnèrent comme des « organisations de combat de classe » dédiées au démantèlement de l'héritage du New Deal — et elles réussirent. À partir de 1981, Ronald Reagan présida à l'effondrement du mouvement ouvrier américain, avec d'immenses conséquences sur la cohérence organisationnelle des intérêts patronaux. Heideman écrit :

« Leurs adversaires immédiats vaincus, les entreprises découvrirent vite qu'elles ne pouvaient plus maintenir l'unité forgée dans la chaleur du combat. Les organisations patronales s'atrophièrent, leurs membres se demandant à quoi bon puisque Reagan leur donnait déjà tout ce qu'ils voulaient. Les organisations commencèrent à se battre entre elles pour savoir quels secteurs et quelles firmes bénéficieraient le plus de la générosité de leur ami à la Maison-Blanche. Selon un conseiller de Reagan, le patronat se comportait moins comme une force politique disciplinée que comme des cochons à la mangeoire. »

Sans adversaire puissant pour les discipliner, soutient Heideman, les entreprises étatsuniennes devinrent de plus en plus fragmentées et repliées sur des intérêts sectoriels après l'ère Reagan. La Business Roundtable et la Chambre de commerce passèrent de la défense d'intérêts capitalistes collectifs à des agendas étroits — protection des rémunérations des dirigeants, gestion de réputation. Cette fragmentation signifia que le patronat ne pouvait plus coordonner pour discipliner le GOP ni l'orienter vers une gouvernance stable.

Les démocrates, de leur côté, dissolvaient leur propre programme politique. Des forces internes plaidèrent pour l'abandon de la coalition du New Deal, et l'élection de Bill Clinton en marqua la victoire. L'absence d'un parti représentant clairement le monde du travail remit en cause la nécessité d'un parti du capital. Les capitalistes se mirent alors en roue libre. Et la politique partisane devint folle.

La foire aux monstres indépendants

La gauche résume parfois l'évolution politique américaine ainsi : les démocrates se recentrent, le GOP en profite pour se radicaliser à droite, et la fenêtre d'Overton se déplace. Ce récit suppose que l'éventail des opinions acceptables ait une largeur fixe : si un camp recule, l'autre peut avancer d'autant. Autrement dit, si un camp cesse d'affirmer que les travailleurs et les travailleuses ont besoin de syndicats, l'autre tentera opportunément d'interdire l'adhésion syndicale.

Dans Rogue Elephant, Paul Heideman propose une explication plus dynamique. Plutôt que deux partis glissant ensemble vers la droite, il souligne la perte générale de cohérence programmatique, permettant à des entrepreneurs politiques de combler le vide. Parallèlement, la dérégulation du financement des campagnes fait que ces insurgés arrivent souvent avec leurs propres fonds — surtout à droite, où les intérêts économiques ont le plus à gagner.

Finies les alliances patronales de haut niveau conditionnant le Parti républicain pour garantir la stabilité politique. Nous sommes entrés dans l'ère de l'outsider politique, où des aspirants autoproclamés lèvent des fonds auprès de capitalistes individuels ou d'associations sectorielles sur la promesse d'agir en leur faveur, sans égard pour les conséquences à long terme. L'incohérence idéologique devient un avantage : flexibilité pour se ranger du côté d'un mécène au gré des circonstances.

Depuis l'ascension de Newt Gingrich (1943) en particulier, un cycle se répète sans fin : des insurgés, financés par des secteurs économiques cherchant à pousser la politique vers la droite, défient la direction du parti ; ils finissent par prendre le pouvoir ; puis une nouvelle génération d'insurgés apparaît.

Un parti qui abandonne la discipline programmatique peut conquérir le pouvoir, mais il ne peut pas gouverner efficacement. Avant Trump, ces dynamiques s'illustrèrent avec le Tea Party, attisant les conflits internes sous vernis populiste de droite, et avec les frères Koch, symboles du mécénat milliardaire hyper-idéologique. En 2010, la décision Citizens United[4] de la Cour suprême accéléra cette tendance en ouvrant largement le financement politique aux donateurs fortunés individuels, affaiblissant encore le rôle des dirigeants de parti.

« Soudain, écrit Heideman à propos de Citizens United et de la dérégulation du financement des campagnes, le parti se retrouva à travailler tant bien que mal aux côtés de groupes disposant de ressources financières au moins équivalentes aux siennes. »

Mais ce n'étaient plus les alliances patronales conscientes de classe d'autrefois : c'étaient des fiefs sectoriels cherchant des émissaires capables de mobiliser les masses. Dans ce climat, McCarthy aurait prospéré, comme prospèrent aujourd'hui des figures telles que Marjorie Taylor Greene (1974).

Paul Heideman voit dans le règne de Trump à la fois l'aboutissement de ces dynamiques et un développement singulier : un insurgé populiste réactionnaire soutenu par des milliardaires pour les gouverner tous. Trump a réussi à obtenir un niveau de loyauté partisane inédit depuis Reagan et à dépasser Reagan par le degré de personnalisation hagiographique qu'il suscite. Son ascension a montré qu'un système partisan affaibli et une classe capitaliste fragmentée ne pouvaient plus contenir un outsider charismatique contournant les réseaux de financement et les hiérarchies de parti par la marque personnelle et le spectacle médiatique constant.

Mais une fois au pouvoir, soutient Heideman, sa présidence a révélé les limites du modèle personnaliste. Son premier mandat a produit d'importantes baisses d'impôts et des dérégulations appréciées par une partie du monde des affaires, mais fut autrement marqué par l'incohérence politique, les luttes de factions et des crises auto-infligées. Son second mandat, bien plus destructeur, demeure tout aussi peu productif en matière de construction d'institutions durables.

La même fragilité institutionnelle qui lui a permis de dominer le Parti républicain — dépendance à l'argent extérieur, structures organisationnelles vidées de leur substance, primat du spectacle — le rend incapable d'une gouvernance soutenable. Trump est à la fois l'aboutissement logique de la transformation du GOP et un avertissement : un parti qui renonce à la discipline programmatique peut prendre le pouvoir, mais il ne peut pas gouverner efficacement.

Le déclin du Parti démocrate a commencé lorsqu'il a cessé de se revendiquer, avec plus ou moins d'exactitude, comme le parti du travail. De même, bien que les républicains restent redevables à des capitalistes individuels, leur descente dans la folie a commencé lorsque le GOP a renoncé à être le parti du capital.

*

Publié initialement dans Jacobin. Traduit de l'anglais pour Contretemps par Christian Dubucq

Notes

[1] Paul Heideman est un historien et essayiste étatsunien, titulaire d'un doctorat en American Studies (Rutgers–Newark). Chercheur, écrivain et enseignant, ses travaux portent sur la politique partisane aux États-Unis, l'histoire de la gauche et l'histoire intellectuelle étatsuniennes. Il a publié dans des revues et médias tels que Jacobin, Dissent, In These Times, Sociology of Race and Ethnicity et Catalyst. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dontClass Struggle and the Color Line : American Socialism and the Race Question, 1900–1930 (2018), Third Camp Socialism : A Phyllis and Julius Jacobson Reader (avec Kent Worcester, 2020) et Rogue Elephant : The Republicans from the Party of Business to the Party of Chaos (2025). On pourra lire ses articles dans Contretemps : « Le socialisme américain face à la question raciale » (entretien, 12 juin 2018) et « Les Bolcheviks noirs » (5 septembre 2018).

[2] Le Committee for Economic Development (1942) et le Business Council (1933) sont deux puissantes organisations patronales étatsuniennes chargées d'articuler les intérêts du grand capital et d'influencer les orientations économiques et politiques nationales, notamment face aux revendications sociales et aux forces politiques perçues comme menaçant la stabilité de l'ordre économique.

[3] Business Roundtable (Table ronde des grandes entreprises) : puissant groupe de pression du grand patronat étatsunien, créé en 1972, réunissant les PDG des principales multinationales. Véritable instance de coordination politique du capital, elle intervient régulièrement dans les débats législatifs et fiscaux au niveau fédéral.

[4] Citizens United : arrêt de la Cour suprême des États-Unis (Citizens United v. Federal Election Commission, 2010) qui a démantelé une grande partie des limites au financement politique par les entreprises et les associations. En assimilant ces dépenses à une « liberté d'expression » protégée par le Premier Amendement, la Cour a ouvert les vannes à l'argent des grandes fortunes et des groupes d'intérêts dans les campagnes électorales. Cette décision a notamment favorisé l'essor des Super PACs (Political Action Committees dits « indépendants »), comités pouvant lever et dépenser des sommes illimitées pour soutenir ou attaquer des candidats, à condition de ne pas coordonner officiellement leurs actions avec eux — une indépendance surtout juridique, souvent contournée dans les faits, qui permet aux grandes fortunes, entreprises et lobbies d'injecter massivement de l'argent dans la vie politique étatsunienne.

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Mobilisation internationale pour la première Conférence internationale antifasciste

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Du 26 au 29 de mars 2026 – Porto Alegre, Rio Grande do Sul, Brésil Un mois après un premier appel pour la tenue de la première Conférence internationale antifasciste, une seconde vague de 335 personnalités rejoint l’initiative, portant à 565 le nombre total de personnalités signataires provenant (…)

Au Liban, d’une guerre coloniale à l’autre et du droit de résister

17 mars, par Ghassan Khoury — , ,
Le 2 mars 2026, une nouvelle guerre d'ampleur a commencé au Liban. Dans ce texte, Ghassan Khoury propose une analyse de cette guerre coloniale en la réinscrivant dans (…)

Le 2 mars 2026, une nouvelle guerre d'ampleur a commencé au Liban. Dans ce texte, Ghassan Khoury propose une analyse de cette guerre coloniale en la réinscrivant dans l'histoire libanaise du conflit avec Israël et en éclairant la genèse et le rôle du Hezbollah comme mouvement anticolonial libanais.

Tiré de de la revue Contretemps
10 mars 2026

Par Ghassan Khoury

Dans la nuit du 1er au 2 mars 2026, après quinze mois d'arrêt de ses activités militaires, le Hezbollah a pris la décision de tirer une salve de roquettes vers la Galilée. Aussitôt, l'État israélien est monté en escalade en bombardant le sud du pays ainsi que la banlieue sud de Beyrouth.

Comprendre cette nouvelle guerre au Liban nécessite de la réinscrire, d'une part, dans l'histoire du pays et de la région, et, d'autre part, dans son contexte immédiat, en prenant au sérieux les acteurs engagés. Cela requiert également de se défaire des systèmes d'évidence du discours dominant en Occident sur le conflit avec Israël tout comme du narratif d'une partie du champ politico-médiatique libanais proche des options occidentales.

Le Hezbollah : un mouvement anticolonial libanais

Sans doute faut-il commencer par établir d'emblée que le Hezbollah n'est pas une « extension de l'Iran », ni un « proxy de l'Iran », de même qu'il ne place pas les « intérêts de l'Iran au-dessus de ceux du Liban ». Cette idée martelée aussi bien par des journalistes que des politistes et autres commentateurs est non seulement erronée mais elle a une fonction politique spécifique. Au Liban, elle est brandie par les adversaires du Hezbollah, des partis d'extrême droite qu'ils aient ou non tentés de se racheter une légitimité sous les habits du libéralisme, tels que les Forces libanaises de Samir Geagea ou encore le Parti phalangiste des Gemayel, au Courant du futur des Hariri, néolibéraux pro-occidentaux et amis de l'Arabie saoudite, en passant par nombre d'organisations, de figures et de médias pro-occidentaux. Pour ces courants politiques, le but de ce refrain est simple : il s'agit de délégitimer le Hezbollah en le décrivant comme une formation politique exogène, obéissant à la main de l'étranger et hostile aux intérêts du Liban.

Or, si le Hezbollah a des liens étroits avec la République islamique d'Iran, aussi bien les raisons de son émergence que son agenda politique constant et sa sociologie interne sont ancrés au Liban et tournés vers le Liban, ainsi qu'une littérature l'a amplement documenté [1]. C'est en effet dans le creuset de la lutte contre l'occupation israélienne du Liban en 1982 (qui avait commencé au Sud Liban en 1978) que le Hezbollah trouve ses racines. Des groupes et individus de sensibilités diverses – certains issus d'une scission avec le mouvement chiite Amal, d'autres de la région de la Bekaa majoritairement chiite – s'engagent spontanément dans la résistance à l'invasion israélienne. À cette époque, la résistance a pour acteur moteur la gauche libanaise qui avait fondé le Front de la résistance nationale libanaise (dont l'acronyme en arabe est Jammoul) au moment de l'invasion israélienne de Beyrouth.

Mais Jammoul ne constitue pas un front compact et coordonné ; chacune des formations le composant fonctionne de manière assez autonome avec ses propres ressources et soutiens mis au service de la lutte contre l'occupation. Aussi bien l'Irak que la Libye et l'Union soviétique, entre autres, fournissaient alors armes et/ou moyens logistiques et financiers aux diverses organisations de gauche. Dans la Bekaa, ces groupes et individus chiites font ainsi appel à l'aide des Gardiens de la révolution arrivés au pouvoir en Iran depuis trois ans. Ce sont donc des Libanais qui demandent le soutien aux Iraniens pour mener la lutte contre l'invasion israélienne. Leur lien se tisse dans ce sens-là, et dans un objectif clair – libérer le Liban de l'occupation –, loin donc de la fable qui ferait du Hezbollah une création de l'Iran et/ou pour l'Iran. De même que les liens d'alors du Parti communiste libanais (PCL) avec l'Union soviétique ne faisaient pas du PCL un « proxy » au service des intérêts russes, ceux du Hezbollah avec l'Iran n'ont jamais été de type à ôter ou réduire l'agentivité du mouvement chiite libanais.

En 1982, la Résistance islamique au Liban (RIL) voit ainsi le jour. Il s'agit de l'aile militaire de ce qui deviendra le Hezbollah en 1985. Ce point est important : le parti politique arrive après la fondation de la RIL, et son objectif principal est de soutenir et consolider la lutte armée du mouvement contre l'occupation israélienne.

En 1990, à l'issue de l'accord de Taëf, le Liban sort de quinze années de guerre civile. Parce que la Syrie a rejoint la coalition étatsunienne lors de la première guerre du Golfe, une stabilité précaire se dessine au Liban entre tutelle politique syrienne, occupation coloniale israélienne du Sud, résistance à cette occupation et influence économique de l'Arabie saoudite [2]. Dans un contexte mondial transformé, la gauche libanaise est affaiblie ; la droite chrétienne pro-israélienne est quant à elle très diminuée. L'État libanais de la deuxième République proche de la Syrie des Assad se développe en consacrant, d'un côté, une nouvelle ère néolibérale incarnée par l'homme d'affaires Rafik Hariri et, d'un autre côté, en laissant le champ libre au Hezbollah pour mener la lutte anticoloniale dans le Sud. Al-Janoub (le Sud) est alors occupé par l'armée israélienne depuis 1978, et le sera pendant 22 ans.

Tout au long des années 1990, le Hezbollah est officiellement reconnu comme un mouvement de résistance anticoloniale par l'État libanais. S'il n'y a pas de coopération formelle entre l'armée libanaise et la RIL – le Liban ne pouvant assumer d'être en guerre contre Israël en raison de sa faiblesse militaire et de l'équilibre de ses alliances régionales et internationales –, dans les faits, l'armée libanaise, sous le commandement du général Émile Lahoud, est dans un rapport non seulement de cohabitation mais aussi de protection de la Résistance [3].

Du côté du Hezbollah, à la suite de l'assassinat par Israël de son secrétaire général Abbas al-Moussaoui en 1992, Hassan Nasrallah est élu à ce poste. Au fil des années, l'organisation s'accroît et évolue. Le Hezbollah s'impose comme un mouvement anticolonial, nationaliste et islamiste. Son objectif est anticolonial et national, il s'agit d'œuvrer à la libération des terres libanaises occupées ; son cadre idéologique est tout aussi bien islamique – l'islam chiite est un référentiel majeur dans lequel il puise la philosophie et les ressources spirituelles pour la lutte contre l'occupation – qu'adossé à la tradition anticoloniale du 20ème siècle [4]. Très tôt, le Hezbollah clarifie son rapport politique à l'islam : il ne vise pas à bâtir un État islamique au Liban, et il se montre soucieux d'entretenir des rapports amicaux avec toutes les communautés du pays, notamment chrétiennes.

C'est ainsi que la décennie 1990 voit la RIL mener une lutte asymétrique au Sud contre l'armée israélienne. Le Hezbollah ne se mêle alors pas de la vie politique libanaise ; il se consacre entièrement au terrain de la résistance armée. En 2000, l'armée israélienne se retire du Sud, usée par une occupation impossible à tenir du fait de la guérilla menée par le Hezbollah. C'est la Libération. Elle est célébrée comme telle au Liban. Des milliers de Libanais reprennent alors le chemin du Sud et retrouvent leurs terres, leurs villes et villages. À une époque marquée par l'hégémonie impérialiste étatsunienne, le Hezbollah a montré que la lutte anticoloniale armée est non seulement un droit légitime mais une stratégie pertinente et impérative face à la domination et l'expansionnisme israéliens.

Avec le PCL et quelques autres formations de gauche au Liban, le Hezbollah est ainsi l'une des rares organisations encore actives à avoir concrètement œuvré à la libération du Liban et à la défense de sa souveraineté. Les analyses interrogeant sa « libanité » ou sa « libanisation » sont à cet égard ineptes. Entre le Hezbollah et la République islamique d'Iran prime un rapport de coopération, entretenu par le Hezbollah dans le cadre de son agenda propre au Liban, et certainement pas de subordination du premier au second.

Nouvelle étape de la guerre coloniale, nouvelles équations

En octobre 2023, le Hezbollah ouvre un front contre Israël dont le but tactique est d'alléger le front militaire à Gaza. Cet engagement armé du Hezbollah pour la Palestine ne peut se comprendre qu'au regard de deux éléments. Le premier est celui du rapport à la Palestine des populations arabes en général et du Sud Liban en particulier : la Palestine n'est pas envisagée comme une cause extérieure, elle est un territoire arabe dont la domination est vécue à l'échelle régionale. En 1948, la perte brutale d'une partie de la Palestine est un choc collectif ; elle l'est en particulier pour les habitants du Sud Liban dont la vie quotidienne était davantage liée à la Galilée, à Akka et à Haïfa notamment, qu'aux localités situées au nord du nouvel État libanais. Des décennies durant, les mouvements régionaux ont ainsi fait de la Palestine une pierre angulaire de leur politique. À cet égard, le Hezbollah ne fait pas exception. Pour ce dernier, le système colonial israélien est à combattre non pas seulement en raison de la menace constante qu'il représente pour la souveraineté du Liban mais aussi parce qu'il domine la Palestine, c'est-à-dire des lieux et une population qui font plus largement partie d'un « nous » collectif.

Le second élément à considérer dans l'ouverture de ce front libanais en 2023 est l'« axe de la résistance », autrement dit cette alliance entre divers acteurs politiques du Moyen-Orient opposés à Israël et aux États-Unis et au sein de laquelle fut théorisée la stratégie de l'« unité des fronts ». Concrètement, comme dans nombre d'alliances militaires, si l'un de ces acteurs est attaqué, les autres lui viennent en aide.

On le sait à présent, Israël et les États-Unis ont initié une nouvelle étape dans la guerre pour l'hégémonie ; on assiste à l'accélération de leur projet de domination coloniale par tous les moyens, notamment génocidaire. Face à cette stratégie impérialiste radicale, marquée par le déploiement d'une violence exterminatrice, et face à la supériorité militaire et technologique des États-Unis et d'Israël, le Hezbollah a subi un coup important à l'automne 2024. L'assassinat du Sayyid Hassan Nasrallah le 27 septembre 2024 dans une immense explosion à Beyrouth a constitué un réel bouleversement.

En novembre 2024, un accord de cessez-le-feu est conclu. Quelques mois plus tard, après deux ans de vacance présidentielle, Joseph Aoun, ancien commandant en chef des armées, est élu président du Liban par le Parlement. Puis Nawaf Salam, juriste et ancien diplomate et universitaire, accède à la fonction de Premier ministre, sans l'assentiment des députés du Hezbollah et du mouvement Amal. Bénéficiant du soutien des États-Unis et de l'Arabie saoudite, le couple Aoun-Salam à l'exécutif est hostile à la lutte armée du Hezbollah.

L'époque n'est dès lors plus à un État libanais qui reconnait le Hezbollah comme un mouvement de résistance légitime comme ce fut le cas lors des années post-Taëf, ni à un certain équilibre entre les coalitions du « 8 mars » (proche de l'Iran) et du « 14 mars » (proche des États-Unis et de l'Arabie saoudite), avec notamment à la présidence Michel Aoun, allié du Hezbollah, entre 2016 et 2022. L'effondrement de la dictature des Assad en Syrie et l'arrivée au pouvoir d'un jihadiste allié des États-Unis est au reste un autre facteur d'affaiblissement pour le Hezbollah.

Dans ce contexte, le Hezbollah accepte d'appliquer la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies, laquelle prévoit que la région au sud du fleuve Litani soit démilitarisée et que les seules forces armées autorisées soient l'armée libanaise et la FINUL (Forces intermédiaires des Nations unies au Liban). En échange, Israël est censé retirer ses troupes du Sud et cesser les actes de guerre. En coopération avec la FINUL et les renseignements étatsuniens, le désarmement de la région au sud du Litani par l'armée libanaise est ainsi progressivement mis en œuvre au cours des mois qui suivent la trêve.

Or, le monopole des armes par l'État – en principe souhaitable au sens où la violence physique devrait être régulée par la collectivité – est une question qui se pose d'une manière singulière au Liban. En effet, l'armée libanaise est incapable de défendre ses frontières. La raison est simple : les « alliés » étatsuniens veillent à ce que toute possession d'armes autres que légères et défensives lui soit interdite. Cela parce que le Liban est frontalier d'Israël et parce que l'État libanais, composé de divers centres de pouvoir représentés par les communautés confessionnelles, n'est pas un bloc homogène ; selon la conjoncture, il peut être dominé par des courants pro-occidentaux ou des courants opposés à la domination occidentale. Dès lors, pour les intérêts d'Israël, l'armée libanaise doit rester faible, son matériel militaire rudimentaire, sa défense aérienne inexistante.

C'est pourquoi l'État post-Taëf avait opté pour la cohabitation avec la Résistance dans un jeu d'équilibre subtil entre ses différents alliés. Mais à partir de 2000, à la suite de la Libération, dans un contexte politique tendu, les armes du Hezbollah sont devenues un sujet de débat national. Si la majorité de ceux qui plaident pour le monopole des armes par l'État nourrit cette revendication comme moyen d'œuvrer à un Liban sous la botte des États-Unis, qui normaliserait ses relations avec Israël et qui deviendrait une sorte de Dubaï en Méditerranée, une minorité défend cette option en étant sincèrement patriote et dans l'espoir que l'État soit en mesure d'assumer ses responsabilités de défense du territoire contre les agressions externes.

À cette minorité, les partisans de la Résistance – aussi bien parmi les communautés musulmanes que chrétiennes et la majorité de la gauche libanaise – répondent qu'il n'est pas concevable de renoncer à la Résistance sans l'assurance préalable que l'État est capable de défendre le pays contre les invasions israéliennes. C'est également la position du Hezbollah : il affirme accepter de renoncer à sa Résistance lorsque l'État sera équipé pour défendre le pays et qu'un dialogue national sera engagé pour une stratégie de défense unitaire qui intégrerait ses armes.

Les mois qui ont suivi la trêve de novembre 2024 ont été l'occasion d'éprouver les capacités de l'État libanais à garantir la souveraineté du Liban. Le Hezbollah s'est mis en retrait, il a laissé faire le désarmement au sud du fleuve Litani par les autorités libanaises et n'a pas violé une seule fois le cessez-le-feu.

Et comme jamais en période de paix depuis la libération du Sud en 2000 la souveraineté du Liban n'a autant été piétinée.

Depuis novembre 2024, les bombardements sont fréquents et les drones israéliens pilonnent chaque jour le territoire libanais. Il ne s'agit de rien de moins qu'une occupation aérienne constante, le bourdonnement menaçant des drones rappelant à chaque Libanais et Arabe au Liban qu'Israël est là et les surveille. En novembre 2025, la FINUL a ainsi signalé plus de 10 000 violations du cessez-le-feu de la part d'Israël, à la fois terrestres, aériennes et maritimes. Près de 400 personnes ont été tuées depuis le début de la trêve (et avant le début de cette guerre). Cela sans compter le fait qu'Israël a durablement pris position dans cinq collines du Sud Liban, qu'il réalise un écocide en larguant du glyphosate à haute concentration au Sud Liban pour empêcher le retour de la population, ou encore qu'il construit un mur en béton sur le territoire libanais.

Pourtant, l'armée libanaise était déployée au sud du Litani, et elle menait méthodiquement les opérations de contrôle et de désarmement dans cette région. Pourtant, l'exécutif libanais était pleinement engagé auprès des médiateurs étatsuniens ; il appliquait avec zèle les conditions imposées par les États-Unis à l'égard du Hezbollah.

Ces quinze mois de trêve ont ainsi montré de manière implacable que : 1) Le cessez-le-feu était à sens unique, il s'agissait en réalité d'une désescalade dans laquelle seul Israël était autorisé à bombarder et occuper le territoire ; 2) Israël, dans sa logique coloniale, est en train d'annexer une parcelle du territoire libanais à la frontière et œuvre à rendre inhabitable le Sud Liban ; 3) L'option diplomatique consistant à se fier aux Américains pour qu'Israël respecte la souveraineté libanaise est un échec ; 4) L'État libanais n'est toujours pas en mesure de défendre la souveraineté et la population du Liban.

Résister, un droit. Quand résister, une question tactique

Dans ce contexte, la résistance est non seulement inévitable mais un droit légitime, confirmé par le droit international qui reconnait aux peuples le droit de lutter contre la domination coloniale et étrangère par tous les moyens dont il dispose (article 1 de la Charte des Nations unies ; résolution 2649 de l'Assemblée générale des Nations unies (AGNU) adoptée en 1970 ; résolution 3070 de l'AGNU adoptée en 1973 ; protocole additionnel 1 des Conventions de Genève). À cet égard, les réactions de certaines organisations soi-disant de gauche en Europe dénonçant « les provocations du Hezbollah » sont plus que problématiques ; elles révèlent un rapport raciste aux Arabes qui sont censés accepter la domination coloniale sans agir pour avoir le rôle des « victimes parfaites » auxquelles les bonnes âmes occidentales pourraient apporter leur petit soutien symbolique.

Résister à la machine de guerre coloniale israélienne est un droit légitime, une voie politique juste et une lutte fondamentale pour la libération et l'émancipation. Après les contributions de Frantz Fanon, de Mahdi Amel et d'Edward Said, il est temps que les espaces de gauche en Occident apportent un soutien franc aux luttes anticoloniales dans le monde arabe/ Moyen-Orient. Car notre époque n'a pas rompu avec le paradigme colonial.

Au Liban, le soutien à la résistance menée par le Hezbollah est la position de ceux qui refusent la soumission à Israël et la domination occidentale. C'est notamment celle des principales organisations de gauche – le PCL, l'Organisation populaire nassérienne à Saïda et le Mouvement du peuple de Najah Wakim. En prenant au sérieux les luttes anticoloniales, les organisations de gauche locales, ainsi que le droit international, nul ne devrait hésiter à soutenir la résistance du peuple libanais. À l'heure actuelle, ce soutien est impératif.

Quant à la question du moment choisi par le Hezbollah pour résister aux agressions israéliennes depuis quinze mois, elle est légitime et doit être discutée. Riposter à peine quarante-huit heures après le début de la guerre contre l'Iran était-il le meilleur moment ? Sans aucun doute l'évocation par le Hezbollah de la mort du guide suprême iranien comme un élément parmi d'autres pour justifier la riposte n'était pas bienvenue. Les Libanais dans leur grande majorité, et y compris parmi la base sociale du Hezbollah, n'éprouvent aucune forme de sympathie pour ce dirigeant politique. Par ailleurs, cela a constitué un argument facile pour les adversaires du Hezbollah qui dépeignent à tort le mouvement comme un « proxy » au service de l'Iran.

Néanmoins, dans son discours du 4 mars 2026, l'actuel secrétaire général du Hezbollah a sans ambiguïté clarifié les raisons de cette riposte : il s'agit d'une réponse à quinze mois d'agressions israéliennes contre le Liban. Naïm Qassem a ainsi abondamment insisté sur l'engagement du Hezbollah dans la défense du Liban et uniquement du Liban et du peuple libanais dans son ensemble contre Israël. Face aux attaques israéliennes incessantes, « la patience a des limites », a-t-il déclaré.

Une analyse un tant soit peu objective de la situation permet de savoir que, bien avant le début de la guerre contre l'Iran, Israël préparait ce nouvel assaut contre le Liban. C'est l'étape logique de la guerre de basse intensité qu'il mène depuis le cessez-le-feu, par la multiplication des bombardements, des assassinats ciblés et des annexions de facto. Israël vise à éradiquer la Résistance au Liban, par tous les moyens, et à coloniser une partie du Sud Liban. Et le Hezbollah le sait. Il s'agissait alors pour lui d'attendre le moment opportun pour répondre, en prenant en compte les nouvelles équations politiques externes et internes décrites en amont.

Affaibli depuis l'automne 2024, le Hezbollah a ainsi considéré que la riposte contre Israël devait d'une part ne pas avoir lieu lorsqu'Israël l'aura décidé – c'est-à-dire lorsque les meilleures conditions seraient réunies pour Israël, sans doute après la guerre d'Iran –, d'autre part se déployer à un moment où il ne serait pas seul face à Israël. En lançant une salve de roquettes et de drones au moment où la guerre d'Iran s'enclenchait, le Hezbollah s'assurait ainsi la participation de l'Iran dans la guerre à ses côtés. Ce point est essentiel : ce n'est pas l'Iran qui a besoin du Hezbollah dans cette guerre des titans mais bien le Hezbollah qui a besoin de l'Iran dans sa guerre de résistance vertigineusement asymétrique contre Israël.

Enfin, un des éléments les plus inquiétants de la situation actuelle est à l'évidence la position de l'État libanais. Le 2 mars, le Conseil des ministres a décidé l'interdiction de la Résistance et a demandé aux appareils militaires et sécuritaires de l'État de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la lutte armée du Hezbollah. Au moment où Israël a annoncé son intention d'envahir le Liban le 3 mars, le gouvernement a par ailleurs ordonné à l'armée de se retirer de ses positions du Sud Liban et d'empêcher les combattants du Hezbollah de revenir au Sud pour lutter contre l'invasion israélienne. Autrement dit, il s'agit de laisser le champ libre à l'armée d'occupation israélienne et d'empêcher les Libanais de défendre leurs terres. Non seulement l'État libanais faillit à ses responsabilités basiques à la première épreuve de force, mais il se pose officiellement comme un adversaire de la Résistance en temps de guerre.

Pour la première fois depuis la fin de la guerre civile en 1990, l'État libanais apparaît ainsi comme un autre belligérant en désignant la Résistance du Hezbollah comme illégale, et en agissant contre elle, quand bien même le droit international consacre sa pleine légalité et légitimité. Cette situation est en outre particulièrement dangereuse ; elle pourrait mettre la Résistance et l'armée dans un rapport de confrontation.

Mais l'armée libanaise est composée du peuple libanais, et c'est aussi une institution qui sous la 2ème République est réputée incarner l'unité du Liban. C'est pourquoi il est peu probable que ces ordres du gouvernement ne provoquent pas des réticences ou des désobéissances au sein de l'armée. Pour le moment, il est à noter qu'au cours d'une réunion extraordinaire de l'armée le 7 mars, le commandant en chef, Rodolphe Haykal, a envoyé un message clairement distinct de la ligne du gouvernement. En indiquant notamment son attachement à l'unité du Liban, le fait que l'armée prenait ses décisions suivant les circonstances ainsi que la nécessité de mettre fin aux agressions israéliennes [5], il a exprimé le souci de l'armée d'éviter tout affrontement interlibanais et l'impératif de faire face aux attaques israéliennes.

Bien évidemment, les checkpoints de l'armée n'ont pas empêché la Résistance de reprendre position dans le Sud pour lutter contre les troupes israéliennes et en défense de la souveraineté du Liban. Alors que nombre de commentateurs en tout genre décrivaient le Hezbollah comme un mouvement fortement diminué et divisé à l'interne, les jours qui suivent depuis le début de la guerre montrent que le mouvement est solide, agile et en mesure de résister. Des chars et véhicules militaires israéliens sont abattus chaque jour par les combattants du Hezbollah, des opérations simultanées avec l'armée iranienne sont menées contre des bases et des sièges de commandements militaires en Israël, et des affrontements directs avec les soldats israéliens (venant y compris par la frontière syrienne) ont lieu dans les localités du Liban.

*

La guerre coloniale actuelle est d'une violence inouïe, les destructions sont massives, les civils sont largement pris pour cibles, les souffrances sont terribles. Nous entrons dans une phase de radicalisation de l'impérialisme occidental ; les États-Unis et Israël ont décidé de « redessiner la carte du Moyen-Orient » suivant leurs intérêts, c'est-à-dire d'asservir plus que jamais les populations, d'éradiquer leur environnement, jusqu'à ce qu'elles n'aient plus aucun moyen de sauver leur dignité et leur histoire. Comme depuis le début du 20ème siècle, les peuples au Liban, en Palestine et dans la région continuent de résister contre la domination coloniale. C'est leur droit le plus légitime.

***

Illustration : « La Patience et l'Espoir ». Tableau du peintre Sleiman Mansour.

Notes

[1] Abisaab Malek, Abisaab Jurdi Rula, The Shi'ites of Lebanon. Modernism, Communism and Hizbullah's Islamists, New York, Syracuse University Press, 2014 ; Calabrese Erminia Chiara, Militer au Hezbollah. Ethnographie d'un engagement dans la banlieue sud de Beyrouth, Beyrouth/ Paris, Presses de l'Ifpo/ Khartala, 2016 ; Daher Aurélie, Le Hezbollah. Mobilisation et pouvoir, Paris, Presses Universitaires de France, 2014 ; Saad Ghorayeb Amal, Hizbullah. Politics and Religion, Londres, Pluto Press, 2002.

[2] Corm Georges, Le Liban contemporain. Histoire et société, Paris, La Découverte, 2005.

[3] Pakradouni Karim, Les Années résistance. Le mandat d'Émile Lahoud (1998-2007), Beyrouth, 2009.

[4] Dot-Pouillard Nicolas, « La greffe et l'empreinte : chiisme et communisme dans le monde arabe », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 145, 2019.

[5] https://www.lebarmy.gov.lb/ar/content/اجتماع-قائد-الجيش-مع-أركان-القيادة-وقادة-الوحدات-والأفواج-العملانية

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77 organisations demandent au Canada de prendre position face aux attaques par DPM Metals Inc. contre des activistes environnementaux en Équateur

16 mars, par Communiqué des réseaux
SOURCE : MiningWatch Canada, Fédération des organisations paysannes et autochtones de l’Azuay (FOA) Soixante-dix-sept organisations et coalitions de la société civile (…)

SOURCE : MiningWatch Canada, Fédération des organisations paysannes et autochtones de l’Azuay (FOA) Soixante-dix-sept organisations et coalitions de la société civile équatorienne, canadienne et internationale ont adressé une lettre officielle à l’ambassadeur du Canada en Équateur, Craig (…)

Radio-Canada suspend son partenariat avec Amazon suite à une vague de critiques

16 mars, par Comité de Montreal
ICI RDI ne sera temporairement inaccessible aux abonnés d’Amazon Prime Video ; l’accord avec CBC News Network reste en vigueur. À peine une semaine après son annonce, le (…)

ICI RDI ne sera temporairement inaccessible aux abonnés d’Amazon Prime Video ; l’accord avec CBC News Network reste en vigueur. À peine une semaine après son annonce, le partenariat entre… Source

Lancement et « fête de la parole antifasciste » le 1er avril

Le collectif de la revue À bâbord ! vous invite au lancement de son numéro 107 et du dossier « Les lignes de front de l'antifascisme ». Ce lancement est organisé (…)

Le collectif de la revue À bâbord ! vous invite au lancement de son numéro 107 et du dossier « Les lignes de front de l'antifascisme ».

Ce lancement est organisé conjointement avec la revue Liberté et M Éditeur.

Ça se passe à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal), le mercredi 1er avril à 18h.

Entrée libre, bienvenue à toutes et à tous !

L'événement Facebook est ici.

Les lignes de front de l’antifascisme

16 mars —
La croissance de la vague autoritaire et réactionnaire à laquelle nous assistons aujourd'hui et qui s'étend un peu partout sur la planète expose crûment une vision politique, (…)

La croissance de la vague autoritaire et réactionnaire à laquelle nous assistons aujourd'hui et qui s'étend un peu partout sur la planète expose crûment une vision politique, économique et sociale de l'extrême droite incompatible avec les libertés démocratiques.

Au quotidien, les manifestations du fascisme se déploient avec une désinhibition totale, y compris dans la sphère médiatique et discursive. Elles s'accompagnent notamment de négationnisme scientifique et climatique, d'une logique de militarisation et de « loi et d'ordre », d'anti-intellectualisme, de censure ainsi que de répression de la contestation. Nous sommes bien en présence d'une haine érigée en système, dont les premières cibles sont les personnes traquées comme « ennemies » et utilisées comme boucs émissaires pour tous les problèmes de la société. Ce sont les migrant·es, les musulman·es, les personnes de la diversité sexuelle et de genre, les « wokes ».

Pour ce dossier, nous avons justement cherché à ancrer nos analyses à partir de la perspective des communautés frappées de plein fouet par le fascisme contemporain. Nous sommes parti·es du postulat que c'est en se penchant sur les lignes de front de l'antifascisme, telles qu'elles se déploient à l'heure actuelle, que la gauche peut renouveler ses analyses critiques et ses réflexions stratégiques.

Prenons l'admirable riposte collective à la guerre que mène l'agence Immigration and Customs Enforcement, ou ICE, contre les populations de Minneapolis : on y voit se déployer des tactiques de résistance urbaine variées, allant de corvées facilitant les tâches quotidiennes des personnes migrantes pour éviter qu'elles ne se fassent capturer, aux actions de perturbation et de documentation vidéo des opérations de l'ICE, aux tintamarres dans les hôtels où ces milices fascistes dorment pour bousiller leur sommeil. Pareille organisation collective montre que l'antifascisme, au-delà des clichés faciles, rassemble des personnes ordinaires, simplement animées par un respect élémentaire de la dignité humaine, prêtes à s'interposer avec courage à la violence nue.

Par ailleurs, la « bataille de Minneapolis » vient montrer que les racines du fascisme contemporain sont profondes. Avant Renee Nicole Good et Alex Pretti, c'est aussi dans les rues de Minneapolis que George Floyd a été froidement assassiné par les forces policières. L'ICE a été fondée en 2003 et son pouvoir s'est consolidé pendant des décennies, y compris sous 12 ans de présidence démocrate. Ce qui s'invite dans l'ensemble du territoire étatsunien sous Trump, c'est une logique ancienne de criminalisation de l'immigration, ainsi qu'une militarisation des frontières qui prend ses origines dans le projet colonial moderne.

Dans ce dossier, nous souhaitons interroger certaines spécificités du fascisme d'aujourd'hui, son projet et son idéologie, et réfléchir à un antifascisme à la hauteur des enjeux actuels. Quels remparts pouvons-nous ériger contre le fascisme, et quel imaginaire lui opposer ? Quelles sont les tâches prioritaires pour celles et ceux qui se réclament de la gauche ? Comment les nombreuses expériences issues des luttes et mobilisations antiracistes et antifascistes, passées et actuelles, peuvent-elles nous éclairer sur le potentiel de résistance ainsi que sur les articulations possibles entre les différentes formes de lutte ?

Un dossier coordonné par Myriam Cloutier, Philippe de Grosbois et Samuel Raymond

Illustré par François Berger

Avec des contributions de Myriam Cloutier, Collectif de lutte contre l'islamophobie, Jonathan Durand Folco, Sam Harper, Anne Latendresse, Montréal antifasciste, Louise Nachet, Samuel Raymond, Alberto Toscano et Amel Zaazaa

Numéro en librarie le 23 mars

Illustration : François Berger

Sommaire du numéro 107

16 mars —
Luttes Recul organisé du logement social : Stratégie du choc / Véronique Laflamme Mémoire des luttes 1969–1984. L'expropriation de Mirabel : Entre déplacement forcé e

Luttes

Recul organisé du logement social : Stratégie du choc / Véronique Laflamme

Mémoire des luttes

1969–1984. L'expropriation de Mirabel : Entre déplacement forcé et lutte pour le territoire / Flandrine Lusson

Regards féministes

Éric Lapointe : Est-ce que la cancel culture est dans la pièce avec nous ? / Eli San

Analyse du discours

Colloque de PDF Québec sur l'école et l'idéologie : L'idéologie, c'est les autres / Philippe de Grosbois

Culture numérique

Le Canada veut vous surveiller. Entretien avec Matt Hatfield / Propos recueillis par Yannick Delbecque

Société

Résister au rabougrissement du pays : Autodéfense intellectuelle et pouvoir de la littérature / Vanessa Jérome et Pierre-Luc Landry

Ce que la lutte à l'islamophobie fait à l'antiracisme / Mouloud Idir

Santé mentale : Outil de compréhension collective / David Castrillon

Coup de poing

Merci doux Jésus de ne pas m'avoir fait naître au dix-neuvième siècle / Anne Archet

Politique

Fascisme hindou et xénophobie : Résister ici et là-bas. Entretien avec le SADAC / Propos recueillis par Louise Nachet

Quand la droite nationaliste et le capitalisme marchent main dans la main / Quentin Lehmann

Mini-dossier : Le pouvoir des cabinets

Coordonné par Mélanie Ederer et Isabelle Bouchard. Illustré par Em Saulnier-Leclerc

Violences publiques et intimes : Contribution d'une personne transmasc au « débat » sur les toilettes genrées / lou

Affects et rapports de pouvoir entourant les toilettes publiques / Maria Nengeh Mensah, Olivier Vallerand, Carolyne Grimard, Isabelle Ruelland

Les toilettes sur les chantiers de la construction : Pas d'égalité pour les « petits besoins » / Laurence Hamel-Roy

Manque de bols ! / Entretien avec Nathalie Boucher et Sarah‑Maude Cossette. Propos recueillis par Isabelle Bouchard

Dossier : Les lignes de front de l'antifascisme

Coordonné par Myriam Cloutier, Philippe de Grosbois et Samuel Raymond. Illustré par François Berger

Une histoire de continuités. Entretien avec Alberto Toscano / Propos recueillis par Myriam Cloutier et Philippe de Grosbois

Résistances migrantes : Lutter contre la fascisation du monde à partir des marges / Amel Zaazaa

Qu'en est-il de l'antifascisme aujourd'hui ? / Collectif Montréal antifasciste

Antifa, le jeu / Samuel Raymond

Ville, néolibéralisme et fascisme : L'insurgent planning pour mieux résister / Anne Latendresse

Luttes trans : Se saisir des moyens de libération / Louise Nachet

Pas de lutte antifasciste sans lutte contre l'islamophobie / Collectif de lutte contre l'islamophobie

Le technofascisme est parmi nous : comment l'affronter ? / Jonathan Durand Folco

Faut-il un « Joe Rogan de la gauche » ? / Sam Harper

Pour aller plus loin

International

Commerce Canada-Mexique : Le libre-échange peut-il contribuer aux luttes syndicales ? / Philippe Morin

Sur la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis : À quel monde rêve l'extrême droite ? / Maël Foucault

L'université du privilège au pays des inégalités / Zéphyr Tardif

Culture

Palmarès alternatif : Les meilleurs films du 21e siècle / Claude Vaillancourt

Film anti-démolition : Ville Jacques-Carton / Ramon Vitesse

À tout prendre ! / Ramon Vitesse

Recensions

Numéro en librairie le 23 mars

Couverture : François Berger

L’action, rien d’autre

Le numéro 107 et son dossier « Les lignes de front de l'antifascisme » seront lancés le 1er avril, 18h, à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal). Lancement conjoint avec la revue (…)

Le numéro 107 et son dossier « Les lignes de front de l'antifascisme » seront lancés le 1er avril, 18h, à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal). Lancement conjoint avec la revue Liberté et M Éditeur ! Tous les détails ici.

Quand les enjeux s'accumulent et que la descente vers l'impensable s'accélère, on peut se demander : comment arriverons-nous à nous en sortir ? Nous le pourrons, ensemble.

Les premières semaines de l'année 2026 nous laissent déjà sans mots. Les nouvelles sont anxiogènes et les crises se multiplient : elles sont sociales, politiques, environnementales, économiques, structurelles et organisationnelles. Pendant ce temps, devant ces reculs et désastres, notre élite politique se tiraille à savoir qui jouera mieux du coude pour défendre ses intérêts auprès du gouvernement fasciste de Trump. Elle négocie des deals ou bien pile sur d'autres quidams, également pliés en quatre devant l'hégémon, afin d'éviter les conséquences (inéluctables) de l'intégration économique et du capitalisme effréné.

Dans ce contexte où les violences se multiplient et où l'urgence d'agir devient un acte de survie, la résistance semble avoir de la difficulté à s'organiser pour former une offensive concrète contre l'extrême droite et l'ascendance de la classe dominante sur nos corps, nos droits et libertés ainsi que sur nos conditions matérielles. La lutte est ardue, constante et menée à forces inégales. Bien que nous nous organisions sur différents enjeux, encore aucun « mouvement » général ne s'est structuré. Il existe autant de luttes et d'actions à entreprendre que de dominations ; et ces luttes sont toutes légitimes.

Beaucoup ne savent pas quoi faire ni par où commencer. Ainsi, du fait de conditions de vie de plus en plus précaires, plusieurs peinent à s'engager dans des actions collectives ; d'autres ont perdu totalement confiance dans la possibilité de s'impliquer dans des actions qui les dépassent.

Chez les personnes qui ne s'engagent pas socialement, nous assistons à des invitations à « arrêter de se concentrer sur ce qui va mal », une forme de refus de politiser le quotidien, qui vient souvent avec l'idée que de penser aux crises actuelles est déprimant et qu'il vaut mieux se concentrer sur les petits bonheurs. Individuellement, c'est une façon légitime de se protéger, d'autant plus que nous sommes constamment bombardé·es par une injonction du bonheur à tout prix à coup de développement personnel : yoga, alimentation santé, voyage, etc. Toutefois, cette rhétorique de la joie constante sert bien le système, car ce mécanisme de défense favorise l'apathie politique et peut mener à un refus de discuter des enjeux qui affectent notre tissu social.

Pour d'autres, l'action politique est vue comme dérangeante et inconfortable. Bien souvent, ces personnes n'ont pas eu l'occasion d'apprendre à s'organiser ou connaissent peu d'exemples d'actions ayant amené des changements réels. Ce manque de connaissance sur l'organisation militante vient aussi brimer notre capacité à nous organiser collectivement. Nous devons donc (ré)apprendre à nous concerter et à agir, en permettant à tous·tes de se réapproprier les espaces de transmission des savoirs militants.

Il y a quelque chose de joyeux et de subversif à construire avec les autres. Cette effervescence dans la lutte doit être transmise pour combattre l'apathie politique. C'est seulement ainsi que nous pourrons lutter pour déconstruire les inégalités, incluant toutes les structures et entités qui en profitent.

Nos derniers éditoriaux, tout en dénonçant le fascisme ou en rappelant l'urgence climatique, témoignaient de notre besoin de solidarités et de mobilisations. Or, nous nous apercevons que nous parlons beaucoup, souvent entre nous, mais que les actions concrètes tardent à émerger de ces espaces de discussion. Bien sûr, il faut continuer de dénoncer et de faire de l'éducation populaire. Mais il devient urgent de réfléchir également à comment s'unir en dépassant nos réflexes affinitaires. Diriger nos forces pour des solidarités qui traversent nos luttes, au-delà de ce qui nous a parfois divisé·es. Le temps de la réflexion est nécessaire, mais celle-ci doit être suivie par l'action.

Ensemble, il faut trouver des moyens de lutter pour consolider nos communautés, bâtir de nouvelles solidarités. Lutter pour gagner.

« La fierté de Gaza » : un peuple qui résiste ne s’effondre pas !

16 mars, par Rédaction-coordination JdA-PA
Né à Jérusalem, Emmanuel Dror est chercheur en biophysique, mais aussi militant internationaliste, formateur, essayiste, journaliste musical et politique. Il a vécu en France (…)

Né à Jérusalem, Emmanuel Dror est chercheur en biophysique, mais aussi militant internationaliste, formateur, essayiste, journaliste musical et politique. Il a vécu en France et au Canada où il a milité à Montréal depuis 2007 pour la Palestine. En France, il est membre fondateur de la Campagne (…)

Divest McGill : Lutter pour responsabiliser nos institutions

Divest McGill est une campagne qui a commencé entre 2011 et 2012 sous le nom de Decorporatize McGill. Depuis, la campagne milite plus spécifiquement pour que l'Université (…)

Divest McGill est une campagne qui a commencé entre 2011 et 2012 sous le nom de Decorporatize McGill. Depuis, la campagne milite plus spécifiquement pour que l'Université McGill cesse d'investir dans l'industrie des combustibles fossiles.

Entretien avec Laura et Emily, membres de Divest McGill. Propos recueillis par Arianne Des Rochers et traduits de l'anglais par Amadou Ballo.

À bâbord ! : Quel est le but de Divest McGill ? Qui l'a formé ?

Divest McGill : Le but de Divest McGill est d'affirmer que la communauté a son mot à dire sur la façon dont on dépense son argent, et pas seulement les douze membres non élu·es du Conseil des gouverneurs. L'Université n'a pas à financer des activités destructrices. Les étudiant·es sont aux premières lignes de la campagne, mais iels ne sont pas les seul·es qui s'impliquent. Nous luttons avec plusieurs facultés, le Sénat (où siègent des professeur·es et des étudiant·es) et d'autres associations sur le campus comme Professors and Librarians for Divestment. Certain·es membres du corps professoral nous ont aussi énormément aidé·es en nous transmettant leur mémoire institutionnelle.

On savait que c'était possible de pousser McGill à désinvestir des combustibles fossiles, car des combats semblables avaient été menés et remportés par le passé, ici même, comme quand McGill a désinvesti de l'apartheid sud-africain et de l'industrie du tabac dans les années 1990. Notre groupe fait partie d'un mouvement plus grand : il existe d'autres campagnes de désinvestissement au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni qui militent pour que les grandes institutions arrêtent d'investir dans des secteurs problématiques. Divest McGill fait aussi partie d'une coalition nationale : Divest Canada.

ÀB ! : Qu'est-ce qu'on entend par désinvestissement ?

D. M. : Quand les universités reçoivent des dons, elles les placent dans des fonds de dotation. Ces montants sont investis et les retours sur ces investissements sont utilisés pour financer toutes sortes de choses. Dans le cas de McGill, une partie importante des fonds est investie dans les industries fossiles et les activités militaires, via des fabricants d'armes.

L'appel à désinvestir est à la fois une stratégie et un mouvement politique visant à dissuader les institutions de financer les industries et secteurs nuisibles. Les universités peuvent influencer l'opinion publique et mettre en branle des mouvements sociaux. La campagne vise donc à porter atteinte à l'image de ces industries et à les rendre moins acceptables dans l'opinion publique. Le but, c'est aussi d'amener le gouvernement à réaliser que de plus en plus d'individus et d'institutions tournent le dos à ces secteurs, et qu'il devrait arrêter lui aussi d'y gaspiller l'argent public.

Au fil de nos discussions sur la nature antidémocratique du processus d'investissement qui a toujours existé à McGill, la démocratisation est également devenue un des objectifs de la campagne. On attend des établissements d'enseignement qu'ils défendent les principes de justice, de paix et d'égalité. Ça ne devrait pas nous prendre plus de dix ans de lutte acharnée pour leur faire comprendre quelque chose d'aussi logique. C'est un geste simple et fondamental que les universités peuvent poser, elles qui sont censées préparer leurs étudiant·es à rendre la société meilleure par le biais de la recherche et de l'enseignement.

ÀB ! : À Divest McGill, quelles sont vos principales cibles ?

D. M. : Toutes les campagnes de désinvestissement de l'industrie des énergies fossiles tournent autour du top 200 des entreprises dans la liste de l'organisation Carbon Underground. On veut un désinvestissement total de celles-ci. On a aussi une autre cible, en dehors du top 200 : TC Energy, une entreprise canadienne de combustibles fossiles coupable d'énormes dégâts sur le Yintah (territoire) des Wet'suwet'en. On a également eu affaire à Teck Frontier, un projet d'extraction de sables bitumineux prévu dans le nord de l'Alberta, mais qui a été annulé. Divest McGill est aussi membre d'une coalition appelée Divest for Human Rights, qui a milité non seulement contre TC Energy, mais aussi contre des entreprises qui profitent de l'occupation en Palestine, qui exploitent des enfants ou qui vendent des armes.

ÀB ! : Quelles ont été les stratégies, tactiques et actions que Divest McGill a entreprises et qui ont convaincu l'administration de McGill de désinvestir ?

D. M. :Au début, nous nous sommes rapproché·es des membres du Conseil des gouverneurs pour gagner leur confiance et aborder le sujet du désinvestissement. On a donné des présentations, envoyé des rapports. Bref, on a joué le jeu conformément aux protocoles de l'Université, malgré toutes les critiques qu'on pouvait avoir contre ses dirigeant·es et son fonctionnement. La majorité des membres votant·es vient de l'extérieur de l'Université (des PDG de grandes banques, etc.), et ces membres se nomment entre eux et elles.

Avec le temps, nous nous sommes tourné·es vers la désobéissance civile et les actions perturbatrices. Il n'y a que deux choses qui intéressent l'administration de McGill et le Conseil des gouverneurs : l'argent et leur réputation. On a donc appelé les grands donateurs en leur demandant de menacer McGill de cesser leurs dons si l'Université n'arrêtait pas ces investissements. On a organisé des actions directes lors d'événements-bénéfice, où on expliquait tout le mal que faisait McGill avec ses investissements. On a également ciblé leurs intérêts financiers privés. Par exemple, en 2021, on a mené une campagne de boycott qui ciblait Metro, car une des membres du Conseil des gouverneurs, Maryse Bertrand, est aussi une cadre supérieure de cette entreprise. Toutes les deux semaines, un petit groupe de personnes se pointait avec des banderoles et des pancartes devant des épiceries Metro à Montréal pour inciter les gens au boycott. McGill n'a pas apprécié cette technique et a envoyé des courriels à certain·es d'entre nous, pour nous dire que ce qu'on faisait était inacceptable et devait cesser. On a aussi accueilli les membres du Conseil à leurs réunions avec des dépliants, des mises en scène ou en scandant des slogans. Au début, ces réunions étaient ouvertes au public, mais à cause de nos perturbations, elles ont maintenant lieu sur Zoom. Enfin, on a organisé plusieurs occupations de lieux et des manifs, notamment en 2022. Durant cette occupation, on a offert des ateliers aux étudiant·es, organisé des projections de film et servi des repas gratuits afin de solidariser les membres de notre communauté universitaire.

[On n'est pas juste un groupe militant, on est une communauté.]

ÀB ! : Comment l'administration de McGill a-t-elle réagi ?

D. M. : Une chose que McGill a faite systématiquement, et qui montre à quel point c'est une institution antidémocratique, c'était de menacer l'association étudiante d'une rupture de son protocole d'entente si elle continuait à soutenir notre campagne. L'association a ainsi arrêté de faire circuler les informations sur le boycott de Metro. Ils font la même chose avec d'autres campagnes. Par exemple, chaque fois qu'il y a une action en solidarité avec la Palestine, l'administration menace de rompre le protocole d'entente et dissuade l'association d'agir selon les décisions votées en assemblée.

ÀB ! : Aujourd'hui, est-ce qu'on peut dire que Divest McGill a atteint ses objectifs ?

D. M. : On a partiellement atteint nos objectifs. L'idée, c'était d'atteindre un désinvestissement total d'ici 2025. En décembre dernier, le Conseil des gouverneurs a voté en faveur de l'arrêt des investissements directs dans les entreprises du top 200. On reste toutefois sur nos gardes pour voir s'il va tenir parole.

Mais on n'a toujours pas atteint notre objectif sur le plan des investissements indirects. Certains investissements ciblés se poursuivent dans des fonds communs ou groupés, et l'Université se montre de plus en plus habile pour dissimuler ses actions. Par exemple, elle ne dévoile plus ses investissements en actions en dessous de 500 000 $. Enfin, en ce qui a trait au réinvestissement, on essaie de surveiller qu'il s'agit bel et bien de postes acceptables et plus éthiques, si cela existe.

ÀB ! : Qu'est-ce que Divest McGill projette pour l'avenir ?

D. M. : Nos moyens sont limités et le travail à faire est énorme. On doit déterminer où mettre nos énergies et discuter de l'avenir avec la communauté. C'est certain qu'on aimerait se débarrasser des investissements indirects. Que McGill se démocratise est aussi essentiel à nos yeux, peu importe si c'est grâce à Divest McGill ou à un autre groupe. Finalement, on aimerait se pencher davantage sur les banques comme la RBC, qui soutient activement l'industrie fossile et possède une succursale sur le campus. Pour le moment, toute notre énergie est tournée vers le génocide en Palestine, pour que McGill désinvestisse des entreprises qui y sont reliées. On doit aussi s'assurer d'archiver nos activités, pour que la lutte continue après nous.

Illustration : Elisabeth Doyon

Savoirs autochtones. Les minéraux critiques de la recherche universitaire

Après avoir été choquée d'en apprendre sur ma propre culture dans les écrits d'anthropologues blancs, j'ai découvert la recherche communautaire et j'ai travaillé avec des (…)

Après avoir été choquée d'en apprendre sur ma propre culture dans les écrits d'anthropologues blancs, j'ai découvert la recherche communautaire et j'ai travaillé avec des chercheuses qui entretenaient des relations de longue date avec des organismes autochtones. Ces années formatrices ont éveillé en moi le désir de travailler auprès des communautés autochtones et de consacrer mon énergie à organiser, à mobiliser, à soutenir, à honorer, à apprendre, à défendre les intérêts de personnes animées du même esprit que moi. Cette démarche s'inscrit en faux contre l'extractivisme épistémique (des savoirs) dont est héritier le milieu de la recherche universitaire.

Imaginez le Québec, les accents du Lac St-Jean, les pêcheries de la Gaspésie et les quartiers montréalais décrits en détails, en anglais, par des anthropologues américains. C'est ce qui m'est arrivé à moi, fille, petite-fille et arrière-petite-fille de Wendats, quand j'ai découvert ma propre culture dans des textes rédigés au début du 20e siècle par l'anthropologue Marius Barbeau. Sur les bancs d'université, on me fait lire des textes rédigés par des hommes blancs qui détaillent le mode de vie des Innus, l'importance de la chasse pour les Naskapis. L'effet est double : je suis à la fois captivée d'accéder enfin à des connaissances sur ma culture, et sidérée de constater qu'il m'ait fallu aller à l'université pour qu'on parle de Nous.

Comment en sommes-nous arrivé·es là ? Comment la recherche universitaire s'approprie-t-elle les savoirs autochtones, et peut-on combattre cet extractivisme ?

Le racisme au service du capitalisme

D'abord, le paradigme de supériorité raciale sur lequel repose le système d'éducation justifie la perte culturelle qu'il engendre. Les pensionnats, où sont envoyé·es de force plus de 150 000 enfants des Premières Nations, Inuit et Métis, est un exemple de domination de la culture blanche. En plus d'être fondés sur des préceptes racistes, les pensionnats opèrent dans une logique capitaliste d'exploitation des ressources. Jusqu'en 1950, le gouvernement fédéral n'établit pas de pensionnats sur les territoires nordiques car, n'y voyant aucun intérêt économique, il ne considère pas ces territoires pour l'installation de colons. Ensuite, la représentation coloniale permet de cantonner les Autochtones dans des stéréotypes opposés : le sauvage, non-moderne et l'être exotique, objet de curiosité et de fétichisme.

Le racisme et le capitalisme constituent les prémices d'un contexte facilitant l'exclusion et l'exploitation des Autochtones et de leurs savoirs dans les institutions universitaires. D'ailleurs, jusqu'en 1984, tout membre d'une Première Nation qui recevait un diplôme universitaire était « émancipé·e », son identité culturelle, supprimée. En d'autres mots, un « Indien » éduqué n'était plus un « Sauvage ». Cette disposition raciste de la Loi sur les Indiens a contribué à invisibiliser la présence autochtone dans les universités, mais elle n'a pas empêché des pionnières, comme Éléonore Sioui en 1988, de décrocher des diplômes universitaires.

Plus qu'un simple « champ de spécialisation »

Il est reconnu que la recherche universitaire concernant les Autochtones est largement menée par des chercheurs allochtones, et qu'elle est désavantageuse, voire dommageable pour les communautés. Elle s'inscrit dans un rapport de pouvoir et un accès aux ressources qui permet d'exploiter les savoirs autochtones (et les ressources minières, matérielles, culturelles, etc.) pour en tirer profit. Le savoir traditionnel autochtone n'appartient à personne, la seule responsabilité des individus est de le protéger et le transmettre et ce, au bénéfice de leur communauté. Il est donc impossible de s'approprier les connaissances et de les utiliser pour en faire des gains personnels et professionnels, pour faire du profit, et encore moins pour breveter une innovation.

À l'opposé, l'anthropologie, par exemple, permet à des chercheurs de se bâtir une carrière et une renommée internationale en étudiant les peuples autochtones du monde – pensons à Franz Boas, qui était fasciné par les Inuit de l'île de Baffin. Cette prise d'espace par les chercheurs allochtones découle aussi de la dévalorisation et le musellement de la parole des Autochtones, et des stratégies d'oppression qui menacent nos langues, comme l'ont fait les pensionnats. La colonisation a miné le développement intellectuel autochtone par l'assimilation culturelle et la séparation violente des Peuples autochtones à leur source principale de connaissances : le territoire.

C'est justement sur le territoire que se commet la biopiraterie, c'est-à-dire le vol de savoirs traditionnels sur les plantes et leur commercialisation, ou encore la foresterie ou le génie civil qui accapare des ressources sur les territoires traditionnels, mais dont le corpus de connaissances considère peu les savoirs autochtones. Ce constat est peu surprenant si on se rappelle qu'en plus de privatiser les terres, les colons ont renommé l'ensemble du territoire du Kanata et effacé de précieuses connaissances contenues dans la toponymie autochtone, créant l'illusion d'une terra nullius. Déjà, la colonisation entravait la possibilité de transmettre des connaissances sur le territoire et rendait difficile l'apprentissage in situ, écartant l'approche autochtone qu'est la pédagogie par le territoire (land-based pedagogy). Dans certains cas, la déshumanisation des Autochtones ouvre la voie aux recherches à l'éthique douteuse, et ce, sans grandes conséquences pour les chercheurs, mais avec énormément de conséquences pour les communautés. L'un des exemples les plus violents est certainement les expériences sur la malnutrition qui ont été menées par des chercheurs sur des enfants pensionnaires dans les années 1940-1950 (Mosby, 2013).

Quelles voies de sortie ?

Devant à ces constats, le penseur Kanienʼkehá:ka Taiaiake Alfred propose le terme « résurgence autochtone » pour inviter ses pairs à forcer un changement de paradigme de la réconciliation vers la décolonisation. Il suppose qu'une régénération des pratiques culturelles, spirituelles et politiques permettra de confronter le colonialisme des États et des institutions. Des intellectuel·les autochtones comme Linda Tuhiwai Smith et Eve Tuck et K. Wayne Yang publient aussi des textes fondateurs qui appellent à la décolonisation de la recherche.

Bien que le militantisme autochtone dans les universités remonte aux années 1960-70, ce n'est que depuis récemment que ces dernières prennent des engagements publics pour décoloniser la recherche, encouragées par l'adoption de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (2007) et les appels à l'action de la CVR (2015). En parallèle, les communautés ont adopté des stratégies pour se protéger, par exemple en créant les « Principes de propriété, de contrôle, d'accès et de possession des Premières Nations (PCAP-OCAP) », en développant des protocoles éthiques ou des formations pour outiller les chercheurs allochtones. Le fardeau reste largement porté par les Autochtones, comme si l'équilibre entre se laisser diriger par les Autochtones et porter un parti de la lutte n'a pas été trouvé.

Dans leurs plans d'action, les universités formulent des vœux pieux comme le respect des protocoles locaux, une meilleure compensation, de la recherche collaborative et communautaire, de la réciprocité et des partenariats à long terme. Cependant, les obstacles structurels demeurent et les mécanismes de suivi pour assurer un respect des nouvelles normes en recherche sont quasi inexistants. Entre temps, les communautés innovent pour pouvoir déterminer leurs priorités de recherche ou contourner les règles pour accéder aux fonds de recherche qui sont réservés aux titulaires de diplômes. Il reste que les savoirs communautaires autochtones et ceux qui les possèdent sont pas reconnus comme des égaux dans le monde universitaire. Le système actuel permet difficilement à une Aînée qui ne possède pas un diplôme universitaire d'être reconnue et payée comme co-chercheure ou d'être citée comme auteure d'un article scientifique. On encourage donc la collaboration avec les communautés, mais on ne corrige pas les iniquités qui contribuent à l'exploitation.Enfin, le défi est aussi d'encadrer les pratiques individuelles qui sont extractives et néfastes. Le manque de connaissances et parfois le racisme des chercheurs allochtones limitent leur capacité à agir comme allié·es. Le guide Mes relations invite les non-autochtones à l'autoréflexion et à utiliser leurs privilèges au profit de l'autodétermination des Autochtones et de la transformation de la recherche. Il suggère des bonnes pratiques qui peuvent être mises en place dans nos relations, comme redéfinir la notion de consentement, aborder les relations de pouvoir dans la recherche, ou encore repenser la compensation en fonction du travail invisible et émotionnel que font les Autochtones. Ces actions sont nécessaires en attendant qu'on élimine les obstacles qui empêche une réelle décolonisation de la recherche universitaire.

Geneviève Sioui est membre de la nation Wendat et coordinatrice de l'engagement communautaire autochtone à l'Université Concordia. Mon identité mixte wendate et québécoise, mon statut de femme autochtone en milieu urbain et mes expériences professionnelles en recherche, en éducation et en organisation communautaire colorent mes valeurs et principes. En contexte de recherche universitaire, ces valeurs guident mon travail et m'aident à déterminer si nous respectons les attentes, les protocoles et les pratiques adoptées par les communautés autochtones.

Illustration : Elisabeth Doyon

Enfances extraites. Mères mohawks et Orphelin·es de Duplessis

La recherche de sépultures anonymes d'enfants autochtones a mené à des découvertes troublantes sur le rôle des orphelinats dans les transferts et les disparitions d'enfants au (…)

La recherche de sépultures anonymes d'enfants autochtones a mené à des découvertes troublantes sur le rôle des orphelinats dans les transferts et les disparitions d'enfants au Québec. Ethnographie kanien'kehá:ka de l'alliance avec les orphelin·es pour réparer leurs enfances extraites par l'Église et l'État durant la Grande Noirceur.

Par contraste avec la consonance christianisée du terme « Créateur » – Shonkwaia'tíson, littéralement « celui qui a fabriqué nos corps » –, les traditionalistes kanien'kehá:ka (mohawks) de Kahnawà:ke avec lesquels je travaille préfèrent l'expression « Création » – Ka'shatsténhsera'kó:wa sha'oié:ra, littéralement « la grande puissance naturelle ». Leur tradition millénaire n'admet aucune transcendance sinon l'élan vital et créateur amenant le monde à sans cesse se poursuivre et se renouveler. C'est à l'image des générations qui se succèdent et des aiguilles du grand pin blanc – Tionerahtase'kó:wa, littéralement « le grand arbre qui se renouvelle toujours » –, l'arbre de la paix sous lequel la hache de guerre a été enterrée pour sceller l'alliance originelle des cinq nations de la confédération rotinonhsión:ni (iroquoise) [1].

C'est en vertu de cette même puissance naturelle de poursuite du monde que les femmes kanien'kehá:ka sont dites avoir un lien « ombilical » avec la terre. O'nísta, la racine de Kahnistensera (femmes), désigne aussi bien le cordon rattachant l'enfant à la mère que le pédoncule d'un fruit. Cela explique pourquoi leur tradition reconnaît aux femmes le titre de « progénitrices de la terre [2] » et de gardiennes du territoire, qu'elles veillent à préserver des velléités extractivistes pour les générations futures – Tahatikonhsontóntie, littéralement « les enfants dont le visage est encore dans le sol ».

C'est par le truchement de tels concepts autochtones – et de leur refus de la séparation nature/culture – que je propose ici de traduire l'ethnographie kanien'kehá:ka de l'extractivisme au Québec, dont j'ai été témoin en accompagnant les Kahnistensera dans leur rencontre des orphelin·es de Duplessis.

Enclave autoritaire

Ayant eu vent de leur combat juridique, les orphelin·es ont entrepris de rencontrer les Kahnistensera pour partager un secret public bien gardé : la sous-traitance montréalaise du programme MK-Ultra dans les années 1950 et 1960 – dont la CIA tirera les méthodes de torture et de lavage de cerveau qu'elle exportera bientôt du Guatemala à Guantanamo – ne se limitait pas à l'institut Allan Memorial, antenne psychiatrique du Royal Victoria mcgillois. L'expérimentation asilaire bénéficiait en outre ici d'une municipalité entière – Ville Gamelin, dont la mère supérieure était mairesse par acclamation –, quoique d'une population nulle, car ses dizaines de milliers d'âmes y vivaient incarcérées. N'entrait pas qui veut – mais entrait seulement qui ne voulait pas – dans le fief fortifié des Sœurs de la Providence à Montréal-Est. Tout le long de l'actuelle autoroute 25, d'un fleuve à l'autre (entre l'archi-asile de Saint-Jean-de-Dieu près du fleuve Saint-Laurent, éloquemment le plus grand bâtiment au Canada au tournant des 19e et 20e siècles, et l'institut « médico-pédagogique » du Mont-Providence, sis à la rivière des Prairies), les Sœurs disposaient de leur propre boîte d'ombre administrative, gardée par sa propre police d'hôpital, si bien qu'aujourd'hui encore ses archives sont introuvables.

Extraire le travail des enfants

Dans les années 1990, des orphelin·es déposèrent pas moins de 321 dossiers d'accusations criminelles (aujourd'hui scellés à la BAnQ pour raisons de « sécurité nationale »), qui seront rejetés en bloc par le Directeur des poursuites criminelles et pénales. En 2001, après des excuses à demi-mot de l'ancien avocat des Sœurs de la Providence, Lucien Bouchard, iels seront contraint·es d'accepter un maigre 20 000 $ en moyenne d'« aide financière » (sans reconnaissance de culpabilité) contre l'abandon de toutes poursuites potentielles. La responsabilité de la province était pourtant indéniable : le 12 août 1954, Duplessis avait décrété, par l'arrêt en conseil no 818, qu'une génération entière d'orphelin·es (dont l'écrasante majorité avait été en réalité été confisquée à ses parents du fait d'être « illégitimes », notamment née hors mariage) serait désormais considérée, d'un trait du crayon de psychiatres sans scrupules, comme « retardée mentale ». Le motif était d'extraction bassement pécuniaire, chaque patient·e psychiatrique générant 2,25 $ par jour d'argent fédéral, comparativement à 70 cents pour les orphelin·es. Sans oublier les profits générés par la vente de ces enfants pour adoption ou l'extraction de leur conscience comme cobayes d'expériences médicales, notamment pour tester en masse la chlorpromazine/Largactil/Thorazine, qualifié de « lobotomie chimique » par le docteur mcgillois Heinz Lehmann.

Alors que les Sœurs de la Providence fournissaient des effectifs à des douzaines de pensionnats autochtones dans l'Ouest (y compris la mission St. Eugene, en territoire ktunaxa en Colombie-Britannique, où 182 sépultures anonymes d'enfants ont été détectées en 2021), les Mères mohawks découvrirent des parallèles troublants entre les récits des orphelin·es et la manière dont leurs familles avaient été ciblées par des politiques génocidaires. Non seulement les enfants autochtones raflé·es au Québec étaient systématiquement dissimulé·es parmi la population plus large d'orphelin·es, se faisant changer leur nom ou faussement déclarer mort·es, mais un système similaire d'esclavage économique était imposé dans les pensionnats autochtones et dans les orphelinats et asiles [3] : travaux forcés à la buanderie, pour soigner les autres patient·es, pour confectionner des rosaires sous couvert d'ergothérapie, ou encore dans les champs – les orphelin·es formant à l'époque une bonne partie de la main-d'œuvre agricole aujourd'hui reléguée aux autochtones mésoaméricain·es.

Archéologie et extraction

Ayant eu vent de la construction prochaine d'un entrepôt automatisé de la SAQ près de l'ancien cimetière de Saint-Jean-de-Dieu, appelé de façon troublante la « soue à cochons », les Mères mohawks se sont jointes aux orphelin·es pour demander une enquête archéologique préalable en janvier 2024. Tandis que les Sœurs avaient officiellement exhumé plus de 2000 corps en 1967, la SAQ a découvert de nombreuses autres dépouilles « par accident » en 1976, puis une fois encore en 1999, lors de travaux d'expansion menés par nul autre que François Legault, alors ministre. J'ai accompagné les orphelin·es et les Mères durant cinq mois pour convaincre la SAQ de suivre les recommandations du Groupe de travail sur les sépultures non marquées de l'Association canadienne d'archéologie et d'utiliser des chiens renifleurs capables de détecter des restes humains à deux mètres de profondeur, en vain. La SAQ a simplement refusé de les laisser entrer, se prévalant de la Loi sur le patrimoine culturel, qui accorde l'entière discrétion au ministère de la Culture et des Communications d'octroyer des permis d'archéologie.

Cette loi, dont la constitutionnalité sera bientôt contestée en cour par les Mères mohawks, considère tout le contenu du sous-sol comme la propriété exclusive de la nation québécoise par le biais du ministère, même si ce contenu s'est retrouvé là bien avant l'arrivée des Européen·nes sur le continent. Je pense non seulement aux artéfacts et aux dépouilles – dont l'intégrité médico-légale n'est en rien protégée –, mais aussi aux pollens, qui constituent l'ultime trace paléobotanique de pratiques paysagères autochtones précoloniales et des modes de vie qu'elles supposent. C'est contre cet écogénocide quotidien de l'excavation de théâtres d'atrocités et de terres non cédées, extraites, déplacées et dompées ailleurs en même temps que leurs preuves de titres ancestraux pour faire place à quelques condos, que luttent désormais ensemble les Mères mohawks et les orphelin·es.

Enfance et Création

Mais cette extraction de la Terre-Mère, de cette grande puissance naturelle de la Création, ne se limite pas à l'installation de membranes géotextiles antivégétatives [4]. L'extraction de la Création est aussi celle des esprits les plus créatifs qu'aient connu ce bout de monde, aujourd'hui devenus artéfacts fondateurs de notre « culture nationale ». Tour à tour, Saint-Jean-de-Dieu vit passer, en camisole de force, Louis Riel (pour avoir osé imaginer un Ouest gardant une part de sa liberté et de son métissage pré-confédéraux), Émile Nelligan (publié, enfermé et possiblement lobotomisé contre son gré), Alys Robi (exploitée pour ses talents dès sept ans avant d'être jetée au cachot) et Claude Gauvreau (dont l'exploréen allait trop loin pour certains).

Selon les Mères mohawks, la voie de la Création est une relation d'apprentissage basée sur la confiance en la liberté de conscience naturelle pour tout être. C'est pour cela qu'elles préfèrent « grand sentier de la paix » à la traduction habituelle « grande loi de la paix » pour désigner la Kaianere'kó:wa (constitution ancestrale de la confédération rotinonhsión:ni), car personne n'est libre devant la loi, qui entrave l'apprentissage éthique en imposant une maxime morale applicable automatiquement. La création culturelle est du même acabit que celle qui permet aux natures humaines comme non humaines d'apprendre, de s'entendre, de s'arranger et de perdurer.

Je voudrais ainsi, pour terminer, pousser l'analogie plus loin, ou plutôt plus près, vers ce qu'on pourrait appeler l'origine de notre commune humanité : l'enfance.

Le philosophe Giorgio Agamben pense la figure de l'« éternel enfant », qui nous pousse sans cesse de l'intérieur, comme un axolotl, cette curieuse salamandre indigène de Tenochtitlan, qu'on dit « néoténique » du fait qu'elle cesse son évolution en cours de route pour maintenir ses poumons hors du corps. Le parallèle animalier est courant, sachant la postérité d'Aristote : « dans son enfance, l'homme n'est guère qu'un animal [5] ». Agamben y voit le signe de l'indétermination et de l'indigence originelles à toute humanité, le gage de sa puissance d'ouverture vers des formes inachevées, en vertu de laquelle notre immaturité préside à notre créativité, en dépit des « tentatives fatalement vouées à l'échec de rendre saisissable l'insaisissable, de devenir adulte [6] ».

Un thème récurrent, dans les témoignages des orphelin·es de Duplessis à qui j'ai parlé, relate les duretés de l'apprentissage au sortir des instituts médico-pédagogiques où on les privait non seulement d'une éducation, mais aussi des facultés sociales essentielles, notamment à cause de l'interdiction généralisée de parler (ce à quoi les sœurs et moniteurs préféraient un système de clics en bois pour mettre au garde-à-vous). Les tests de QI leur ayant faussement diagnostiqué un retard mental étaient ainsi truqués de telle sorte qu'il aurait fallu être élevé·e hors de ces institutions terribles pour y répondre : dans un des tests, par exemple, un enfant qui se fait demander la définition du mot « achever » répond « rester tranquille » [7]. Aux dires de témoins, les orphelin·es émergèrent de ces institutions avec l'apparence de pages blanches, attendant qu'on leur dicte comment agir.

Or, leur apprentissage du monde social s'est précisément présenté comme une faculté spontanée, de survie : un étonnement créateur. Un ex-orphelin, Gilles Dupuis, m'a raconté comment il est soudainement devenu capable, apprenant sur le tas le métier d'éboueur, de connaître le contenu exact des sacs rien qu'à les soulever. Il fit ce faisant de l'inhumanité à laquelle le régime duplessiste l'avait confiné l'occasion d'une puissance de connaître. Sa faculté naturelle de création lui permit de surmonter l'extraction de son entendement par l'État théocratique qui voulait le modeler à son image de créature du pouvoir. C'est de la même façon, pourrait-on dire, qu'on peut survivre à une torture psychologique, en dépit des tentatives, poussées à leur comble au Royal Victoria, d'effacer la conscience jusqu'à un « état d'enfance » pour de là, la reprogrammer.

Mais cette origine toujours présente que conjurait le duplessisme – et que conjure encore ses partisans caquistes, lorsque le procureur général du Québec porte en appel, sans succès, la loi fédérale reconnaissant que les Autochtones ont le droit de contrôler leurs services de protection de l'enfance –, les orphelin·es comme les aînées kanien'kehá:ka prouvent qu'elle se love au plus profond de nous, car c'est en se fiant à cette puissance créative qu'iels ont survécu aux pires tentatives d'extraction. Comme on dit en kanien'kehá:ka : Tóhsa sathón:tat naiesa'nikonhráhkhwa, « ne les laisse pas prendre ton esprit [8] ».


[1] J'emprunte ces termes kanien'kehá:ka au « glossaire conceptuel » sur lequel j'ai travaillé pour l'ouvrage de Louis Karonhiaktajeh Hall, La Mohawk Warrior Society : Manuel de souveraineté autochtone, Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2022, pp. 415-439.

[2] Arthur C. Parker, « The Constitution of the Five Nations », New York State Museum Bulletin, no 184, 1916, p. 42.

[3] Voir le rapport crucial du Bureau de l'interlocutrice spéciale indépendante pour les enfants disparus et les tombes et les sépultures anonymes en lien avec les pensionnats indiens, Lieux de vérité, lieux de conscience : sépultures anonymes et fosses communes des enfants autochtones disparus au Canada, 2024, pp. 122-129.

[4] La Mère mohawk Kahentinetha a été choquée de voir ces membranes être posées à l'entrepôt de la SAQ, coupant le lien avec la Terre-Mère.

[5] Aristote, Histoire des animaux, Hachette, 1983, tome 3, livre VIII.

[6] Giorgio Agamben, Idée de la prose, Christian Bourgeois, 1988, p. 86.

[7] Je remercie Josie Quigley pour cette information trouvée dans les archives des orphelin·es de Duplessis à la BAnQ.

[8] Le grand-père de Tekarontakeh, de Kahnawake, voir Hall, op. cit.

Philippe Blouin est candidat au doctorat en anthropologie à l'Université McGill. Il accompagne les Kanien'kehá:ka Kahnistensera (Mères mohawks) dans leur combat pour protéger les sépultures anonymes d'enfants autochtones victimes d'expériences psychiatriques MK-Ultra menées dans les années 1950 et 1960 à l'ancien Hôpital Royal Victoria, à Montréal. En octobre 2022, elles ont obtenu la première injonction décernée à des demanderesses autochtones sans avocats au Canada pour lancer une enquête archéologique sur les lieux.

Photos : Sœurs de la Providence et leurs orphelin·es, à Athabaska, vers 1915 (Crédit : Bibliothèque et Archives nationales du Québec) ; Vue aérienne de l'asile Saint-Jean-de-Dieu et des champs adjacents, 1947 (Crédit : Archives de la Ville de Montréal) ; Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Une interprétation économique de la constitution (1966)

14 mars, par Archives Révolutionnaires
Archives Révolutionnaires republie cet article de la revue Socialisme 66. Dans ce dernier, l’historien Alfred Dubuc fait une critique d’un texte paru dans la très libérale (…)

Archives Révolutionnaires republie cet article de la revue Socialisme 66. Dans ce dernier, l’historien Alfred Dubuc fait une critique d’un texte paru dans la très libérale revue Cité Libre, où écrivait notamment Pierre Elliott Trudeau. Refusant sa vision romantisée du fédéralisme canadien, Dubuc oppose à Cité Libre un portrait réaliste de l’histoire du Canada.


Alfred Dubuc

Le Manifeste « Pour une politique fonctionnelle », publié il y a 78 mois dans Cité Libre [1], prend une nouvelle actualité depuis que se sont exprimées quelques « vocations » politiques qui s’en inspirent. C’est un véritable programme politique ; mais il n’est fondé ni sur l’histoire ni sur une analyse rigoureuse de la réalité politique. La première partie de cet article a pour objet de présenter quelques matériaux pour servir à une interprétation économique de la constitution canadienne. Ces matériaux sont utilisés ensuite pour critiquer le Manifeste; la deuxième partie de l’article constitue un Anti-Manifeste.

Le Manifeste nie toute utilité à une analyse globale de la situation politi­que et définit certaines tâches partielles qui devraient, par priorité, utiliser les énergies disponibles : « Il faut descendre des idéologies globales et s’attaquer directement aux problèmes » (partie VI). « Nous venons d’esquisser une problé­matique dans huit secteurs qui nous paraissent primordiaux à l’heure actuelle » [partie II, no 9).

L’objet de l’Anti-Manifeste est de démontrer que le refus avoué des auteurs du document de prendre en considération le problème politique de la Constitu­tion canadienne (partie IV) repose sur un refus inavoué d’affronter globale­ment le problème posé par le développement économique du Canada dans toutes ses dimensions. Les auteurs du Manifeste prétendent que l’attention portée à la Constitution canadienne risque de dépenser des énergies qui pour­raient être utilisées de façon plus constructive à la solution de certains problèmes économiques et sociaux particuliers.

L’Anti-Manifeste démontrera que la majorité des tâches recommandées mettent en cause toute la structure économique du Canada et, partant, l’effica­cité de la politique économique élaborée parallèlement à la loi de l’Amérique du Nord britannique, notre Constitution depuis 1867.

Partie I

Interprétation économique de la Constitution

Une constitution est beaucoup plus qu’un texte juridique ; c’est une institution politique. Elle est le reflet d’une société ; elle marque une étape du développement social et de la croissance économique ; elle repose sur une structure socio-économique. Dans une analyse à dimension historique, une Constitution est susceptible d’une interprétation sociologique et d’une interpré­tation économique.

L’on peut proposer, de la Constitution de 1867, une définition en termes économiques ; la Confédération fut essentiellement une opération de finances publiques ayant pour but de mettre à la disposition des agents reconnus responsables de l’investissement les ressources nécessaires au développement économique du pays. Elle reposait sur un projet fondamental de développe­ment économique. l’ouverture de régions nouvelles à l’agriculture et à I’exploi­tation forestière ; le développement de l’industrie nationale; la venue d’une main-d’œuvre abondante; l’intensification des relations commerciales avec l’Empire. Dans la mesure, et c’était là la croyance générale, où tous ces sec­teurs économiques étaient solidaires les uns des autres et où toutes les régions géographiques du territoire canadien étaient, par leurs ressources et leurs avantages particuliers, complémentaires les unes des autres, dans la même mesure il suffisait de privilégier un secteur pour que, par voie d’entraînement, tous les autres secteurs et toutes les régions du Canada, se développassent parallèlement et de façon harmonieuse ; bref, c’était un projet de croissance équilibrée, pourrions-nous dire aujourd’hui. Cette politique élaborée de façon générale par A.T. Galt, à la fin de la décennie 1850-60, fut exprimée de façon détaillée et précise dans la fameuse « Politique Nationale » de 1878-79. Les mêmes groupes d’intérêt et les mêmes hommes politiques qui avaient été responsables de la Confédération avait élaboré cette politique de développe­ment économique.

Parce que la technologie de l’époque favorisait, dans tous les pays occi­dentaux en voie de développement, la construction de voies ferrées ce furent les compagnies de chemin de fer que l’on privilégia dans la distribution des avantages de la Confédération (les actionnaires de la compagnie du Canadien-Pacifique en tirent encore leurs dividendes). La construction des chemins de fer, en effet, était à l’époque, dans les pays peu développés à très grands espaces, le secteur par excellence d’entraînement de tous les autres secteurs de l’économie nationale. C’est par le chemin de fer que l’on accédait aux régions nouvelles et que l’on en tirait les produits agricoles et forestiers ; l’exportation de ces produits vers l’Angleterre accroissait la capacité d’importer de la Métropole les biens de consommation et les biens d’équipement, sans compter la main-d’œuvre nombreuse ; le secteur des chemins de fer constituait un pôle de développement industriel, entraînant les investissements dans la sidérurgie, la métallurgie et les mines et, par voie de contagion, dans tous les autres sec­teurs de production de biens et de services.

L’on croyait ferme à la solidarité étroite entre tous les secteurs écono­miques. Chaque région du Canada allait pouvoir dorénavant spécialiser sa production : le chemin de fer permettrait, en joignant toutes les régions les unes aux autres, a mari usque ad mare, de transporter les facteurs de produc­tion, les produits semi-finis et les biens prêts à la consommation ou à la production. Ainsi l’économie canadienne deviendrait une économie intégrée.

Tel était le projet ; il ne serait donc pas surprenant de constater qu’il ait été élaboré autant au bureau d’administration de la Compagnie du Grand Tronc que dans les cabinets des ministres du Gouvernement ; ce qui était relative­ment facile puisque, parmi les Pères de la Confédération, l’on retrouve des individus qui siègent aux deux endroits.

Problèmes de l’économie canadienne du milieu du 19e siècle

Certes, les problèmes politiques à résoudre étaient graves et nombreux. Pour l’ensemble des colonies britanniques d’Amérique du Nord, indépendam­ment des problèmes internes de chacune des sociétés impliquées, on peut énumérer ces problèmes de façon générale :

  1. faiblesse et éparpillement des colonies ;
  2. dangers de guerre entre l’Angleterre et les États-Unis ;
  3. impérialisme continental des Américains.

À juste titre, pour des motifs éminemment stratégiques, l’union des colo­nies s’imposait au premier chef. Toutefois, ces problèmes politiques n’auraient jamais reçu une solution aussi rapide si les intérêts économiques ne l’avaient inspirée.

On pourrait qualifier l’économie canadienne de 1860 à 1867 d’une économie qui marque le pas à l’intérieur d’un grand mouvement de croissance économique accélérée.

L’économie mondiale de 1850 à 1873 traverse une expansion très rapide. Partout, c’est la grande époque des chemins de fer ; l’Angleterre connaît les splendeurs de l’époque victorienne ; la France, celle du Second Empire ; l’Allemagne achève son unification et est entraînée dans son « take-off » ; les États-Unis, malgré la guerre de Sécession, s’industrialisent très rapidement. Le commerce international des matières premières et des produits alimentaires atteint des niveaux jamais atteints auparavant ; le marché du travail s’interna­tionalise tout autant que ceux des produits et des autres facteurs de production.

Malgré la grande crise commerciale de 1846 à 1850, causée à la fois par l’abandon des préférences impériales de l’Angleterre et la grande crise mon­diale de 1848, l’économie canadienne connaît un nouveau départ en 1850 : puisque les investissements dans la voie maritime du Saint-Laurent n’ont pas donné ce que l’on en attendait et que les États-Unis ont déjà pris une avance considérable dans la construction ferroviaire, c’est la stratégie des chemins de fer qui va inspirer maintenant le développement économique du Canada. Dans sa compétition séculaire contre New York, Montréal doit de toute urgence s’ouvrir une porte sur la mer pour les mois d’hiver : on construit la voie ferrée de Montréal à Portland (Maine) ; de Québec à Rivière-du-Loup et à Rich­mond ; de Montréal à Sarnia (Ontario) ; le long du lac Érié, la voie du Grand Tronc est doublée par celle du Great Western. Tous ces investissements se réalisent en moins de 10 ans ; après 1860, il n’y a plus de construction de longues voies ferrées au Canada ; le Grand Tronc connaît déjà, d’ailleurs, de graves difficultés financières.

On peut déceler le rythme de l’activité économique au Canada par les mouvements de la population.

En 1866, la population totale de toutes les colonies britanniques d’Améri­que du Nord était de 3,500,000 habitants, (celle du Canada, de 2,600,000). Durant la décennie des grands investissements ferroviaires, de 1851 à 1861, la population s’était fortement accrue tant par la croissance naturelle que par une immigration nette de 175,000 personnes ; durant la décennie suivante (1861-1871), le Canada ne put donner du travail à toute sa population : l’émigration nette fut de 250,000 personnes représentant 1/3 de l’accroissement naturel.

Délaissé par l’Angleterre, le Canada oriente ses relations internationales vers les États-Unis ; signée en 1854, le Traité de Réciprocité commerciale, entre les États-Unis et les colonies britanniques d’Amérique du Nord, tiendra de 1855 à 1866, juste à la veille de la Confédération ; ce qui n’est pas pure coïncidence. Le traité aura pour effet de régionaliser les relations économi­ques en Amérique du Nord. Les colonies maritimes vont commercer avec les États atlantiques, l’Ontario avec le Mid-Ouest américain et New-York, le Québec, avec la Nouvelle-Angleterre et New-York. De 1860 à 1865, les États-Unis sont entraînés dans la guerre civile ; celle-ci a un double effet sur la pros­périté canadienne : elle accroît la demande américaine de produits canadiens et elle ouvre aux Canadiens des marchés jusque-là détenus par les Américains, en particulier celui des Antilles. Les effets de la guerre de Sécession sur l’économie canadienne sont dans le même sens que ceux de la Réciprocité commerciale, à tel point qu’il est presque impossible de discerner, dans l’ana­lyse, lequel des deux événements est responsable de tel ou tel aspect de la prospérité canadienne, surtout si l’on tient compte en même temps de la vague d’investissements dans les chemins de fer.

Province de Québec

Le Québec participe largement à cette prospérité, tant dans son agriculture que dans son industrie. Ce que l’on peut appeler la révolution agricole bat son plein au Québec ; les petits marchés régionaux s’ouvrent au grand commerce international ; la production se spécialise dans l’industrie laitière et c’est prin­cipalement vers les États-Unis que le Québec exporte ses produits. Montréal, dont l’économie est maintenant liée aux chemins de fer, s’industrialise rapide­ment. Il y a, cependant, deux éléments de crise profonde dans l’économie du Québec. La navigation de haute-mer abandonne maintenant le bateau à voile construit de bois pour lui substituer le bateau à vapeur construit de fer et d’acier; toutes les grandes marines marchandes du monde se métamorphosent au profit des chantiers de construction navale des nations industrialisées ; quant aux chantiers de la ville de Québec, qui occupaient jusqu’alors plus de 50 % de la population active de la ville, ils commencent à connaître, à l’instar des chantiers du Nouveau-Brunswick, la grande crise qui apportera leur perte.

Montréal

À Montréal, la régionalisation de l’économie Nord-américaine porte une atteinte très grave à la fonction d’intermédiaire du port entre l’Angleterre et le Canada occidental : c’est à travers les États-Unis que celui-ci exporte ses matières premières et ses produits alimentaires vers l’Angleterre et qu’il en importe produits de consommation et biens d’équipement. La fonction com­merciale de Montréal et certaines de ses activités de transformation, comme la meunerie, souffrent considérablement de la Réciprocité. Il n’est pas surprenant que c’est de là que surgiront les atteintes au traité de 1854 et s’élaborera une nouvelle politique économique: le conservateur Alexander Tilloch Galt, lié aux plus grands intérêts financiers de Montréal et à la Compagnie du Grand Tronc (n’est-ce pas sur ses terres de Richmond que l’on a placé la jonction des voies de Québec, Montréal et Portland), ministre des finances, élaborera les premiers éléments de la Politique Nationale et provoquera la fin de la Réci­procité commerciale par une politique de discrimination tarifaire à l’encontre des produits manufacturés importés des États-Unis. Il sera, bien sûr, un des plus actifs artisans de la Confédération.

Le Grand-Tronc

La Compagnie du Grand Tronc affrontait, depuis 1860, avec la fin des investissements ferroviaires, de graves difficultés financières : concurrencée, le long du lac Érié, par la compagnie Great Western et New-York prenant la place de Montréal comme intermédiaire du commerce du Canada occidental avec l’Europe, elle n’arrivait pas à rencontrer ses obligations ; c’est en effaçant une créance obligataire de près de $40 millions que le gouvernement canadien lui permet d’éviter la faillite. En 1862, son président, Edward W. Watkin, vient au Canada pour examiner la situation ; selon lui, il y a une façon d’en sortir : c’est de copier l’expérience américaine des chemins de fer transconti­nentaux ; il faut relancer l’investissement en joignant par chemin de fer, de l’Atlantique au Pacifique, toutes les colonies britanniques d’Amérique du Nord ; grâce aux subventions gouvernementales, ce sera le salut de la Compagnie ; de retour en Angleterre, Watkin sera, auprès du gouvernement britannique, le propagandiste assidu d’une union des colonies.

Mais une grande difficulté subsistait : la responsabilité d’administrer la plus grande partie du territoire britannique de l’Amérique du Nord reposait entre les mains de la Hudson’s Bay Company, selon le mode des chartes conférées par le gouvernement britannique, au 17e siècle, aux grandes compagnies commerciales. Le territoire de Rupert (tout le bassin de la baie d’Hudson) et le territoire du Nord-Ouest (jusqu’à l’Océan Pacifique) étaient administrés par les fonctionnaires de la Compagnie. Qu’à cela ne tienne : en juin 1863, Watkin et les deux banquiers du gouvernement canadien et de la Compagnie du Grand Tronc, Thomas Baring et George Carr Glyn, fondent la « International Financial Society » : celle-ci achète les actions de la Hudson’s Bay Company (pour $1,500,000). En juin 1870, au lendemain de la Confédé­ration, la Compagnie remettra au gouvernement canadien la responsabilité de l’administration publique sur la terre de Rupert et le territoire du Nord-Ouest moyennant le paiement de $300,000 et la concession en propriété privée de 6,630,000 acres de terre.

Tel est le fondement de l’affirmation suivant laquelle la Confédération aurait été élaborée tant au bureau d’administration de la compagnie du Grand Tronc qu’au gouvernement.

Problèmes de finances publiques

Avec les années 1865 et 1866, prennent fin presque en même temps la guerre civile aux États-Unis et le régime de réciprocité commerciale entre les colonies britanniques d’Amérique du Nord et les États-Unis. Les régions qui avaient le plus profité de ces avantages furent le plus fortement touchées par leur disparition ; au premier chef, les Maritimes. La crise y apparut comme très grave, d’autant plus que s’ajoutaient les conséquences d’une crise struc­turelle très profonde ; l’exploitation forestière, la construction navale, le transport maritime sur toutes les mers du monde : tout le fondement économi­que de ces colonies s’effondrait à la fois par l’avènement de la nouvelle technologie du bateau de fer propulsé par la vapeur. L’âge d’or des Maritimes était déjà décrit au passé. Certains investissements publics aux frais des gouvernements des colonies et l’absence d’administrations municipales pour partager ses frais avaient provoqué le développement de dettes publiques considérables. Les colonies Maritimes cherchaient à s’unir : la conférence de Charlottetown en fut le premier jalon.

À l’autre extrémité de l’Amérique, sur les côtes du Pacifique, la grande aventure de l’or sur la Frazer, commencée en 1855, était déjà terminée. La population, qui avait atteint 25,000 habitants à un certain moment, n’était plus que de 10,000. Et le gouvernement de la nouvelle colonie, détachée du terri­toire de la Compagnie de la Baie d’Hudson, avait contracté des dettes impor­tantes pour l’aménagement du territoire en fonction de la production d’or. Là, encore, l’union était apparue comme la solution des problèmes financiers : les deux colonies de l’Île de Vancouver et de la Colombie britannique s’unirent en 1866.

Dans la colonie du Canada, la dette publique était considérable ; aux investissements dans les canaux s’étaient ajoutées les subventions généreuses consenties aux compagnies de chemin de fer. En 1866, l’investissement public dans les moyens de transport représentait 6001, de la dette et les dépenses publiques courantes dans ce secteur représentaient 30 % du budget. Comme les recettes publiques provenaient presque uniquement des taxes indirectes, en tout premier lieu de la douane (dans les Maritimes 80 %, au Canada 66 %), tout ralentissement de l’activité économique avait pour conséquence immé­diate de réduire considérablement les recettes publiques.

Ces difficultés des colonies se soldèrent par une incapacité d’emprunter davantage : le marché des obligations de Londres leur était fermé et elles durent avoir recours à des emprunts à court terme auprès des banques cana­diennes et anglaises, à des taux d’intérêt atteignant 8 %. La solution que l’on trouva fut de répéter la loi d’Union des deux Canada de 1841; en unissant les dettes et les populations, on accroissait la capacité d’emprunter et on relançait l’économie par l’investissement dans les moyens de transport. Les chemins de fer furent pour la Confédération ce que les canaux avaient été pour l’Union des Canada.

Les avantages économiques immédiats de cette nouvelle union étaient nombreux : elle permettait à chaque colonie de sortir de l’isolement, elle créait une puissance plus grande en face des États-Unis, elle allégeait le poids des dettes publiques individuelles et rehaussait le crédit de l’ensemble sur les marchés monétaires internationaux. L’union permettait, en outre, d’élaborer une politique économique de développement : axée sur les intérêts financiers de Montréal et ceux des compagnies ferroviaires, cette nouvelle politique serait fondée sur la conviction que les colonies avaient des ressources diverses et complémentaires et que le développement ne pouvait pas manquer d’entraî­ner, par contagion, celui de toutes les autres et de l’ensemble. La crise écono­mique de 1873 à 1879, la « grande dépression », comme on l’appela, imposa une élaboration plus complète de cette politique, axée, cette fois, davantage sur la protection tarifaire, dans le but de provoquer l’industrialisation : ce sera la fameuse « Politique Nationale » du gouvernement de MacDonald qui repren­dra le pouvoir aux élections de 1878.

Dans cette optique, la Confédération de 1867 accordait au gouvernement fédéral tous les pouvoirs essentiels pour inspirer le développement écono­mique. Le capital fixe de toutes les colonies était remis au pouvoir central, en même temps que toutes les dettes ; le pouvoir de législation dans tous les secteurs responsables du développement lui était conféré : canaux, chemins de fer, télégraphe, communications interprovinciales et commerce international, banque, crédit, monnaie, faillite ; de concert avec les provinces il pourvoyait à l’agriculture et à l’immigration. Toutes les sources importantes de recettes fiscales étaient abandonnées à Ottawa ; aux provinces, il ne restait même pas de quoi subvenir à leurs propres besoins ; le gouvernement fédéral allait com­bler la différence par des subsides.

À n’en pas douter, la constitution du Canada avait une préoccupation éco­nomique fondamentale : éponger l’épargne de tout le pays il pour investir dans le développement économique, c’est-à-dire principalement dans le secteur des chemins de fer qui devait entraîner tous les autres.

Un siècle plus tard…

Il devient aujourd’hui de plus en plus évident que la structure économique du Canada, au milieu du 20e siècle, est complètement différente de celle que je viens de décrire. Car le déroulement historique n’a pas répondu aux projets fondamentaux de la politique nationale et de la Constitution de 1867. On peut schématiser en quelques points les facteurs de transformation de la structure de l’économie canadienne.

1) Le sur-investissement dans les chemins de fer et le secteur primaire (produits alimentaires et matières premières) a provoqué le gaspillage des ressources, a ralenti le développement des autres activités économiques et a donné à l’ensemble une vulnérabilité considérable aux fluctuations du com­merce international ;

2) les grandes crises économiques de la fin du 19e et du début du 20e siècle ont frappé inégalement les divers secteurs et les diverses régions de l’économie canadienne, freinant considérablement le processus de spécialisa­tion des productions;

3) les guerres mondiales du vingtième siècle ont favorisé l’industrialisation de certains grands centres, y attirant les ressources humaines, les ressources physiques et les ressources financières au détriment de certaines régions; quelques-unes d’entre elles furent laissées pour compte;

4) les relations commerciales avec les États-Unis se sont intensifiées de plus en plus, diminuant l’importance des liaisons impériales et accentuant les complémentarités régionales Nord-Sud avec les États-Unis ; ainsi quelques régions, comme la Colombie britannique, connurent un développement écono­mique autonome, indépendamment de l’ensemble, échappant de plus en plus à l’emprise de la Politique Nationale ;

5) avec l’exploitation des ressources naturelles, la découverte de nouvelles sources d’énergie (électricité, pétrole), la création de réseaux routiers, le déve­loppement de l’éducation et de la sécurité sociale, les gouvernements provinciaux ont pris une responsabilité de plus en plus considérable dans le développement économique, prétendant à une part toujours plus grande des recettes publiques;

6) avec l’aggravation des crises économiques et la découverte de moyens plus efficaces pour en atténuer l’amplitude et la durée, le gouvernement fédéral, par ses politiques fiscales, monétaire et d’investissements publics, se reconnaissait une responsabilité sans cesse croissante dans l’équilibre conjonc­turel à court terme; ce qui rend plus difficile l’élaboration d’une politique à long terme de plein emploi et de développement économique;

7) le système capitaliste a évolué de telle façon que ce n’est plus l’entre­prise privée qui joue le premier rôle moteur dans l’investissement ; à ce titre, il n’appartient plus au gouvernement d’éponger l’épargne des citoyens pour la remettre aux entreprises privées, mais d’attirer, par le financement de la dette publique, les disponibilités considérables accumulées dans les institutions financières et les utiliser à des investissements publics; de très grandes diffi­cultés naissent du pouvoir considérable de pression que détiennent les institu­tions financières et de la part trop grande du budget public consacrée aux projets de défense nationale.

Voilà sept domaines où des lignes de forces nouvelles, apparues dans le déroulement historique du dernier siècle, imposent de déclarer un bilan d’inef­ficacité à l’exercice de la politique de développement économique qui a inspiré profondément la Constitution canadienne.

Partie II

Anti-manifeste

Un refus méthodique

Et, pourtant, cette Constitution ne mériterait pas de réforme fondamen­tale ; selon les auteurs du Manifeste, nos élites accorderaient une importance exagérée aux problèmes constitutionnels et l’énergie qu’elles y dépenseraient serait « enlevée à la solution des problèmes plus urgents et plus fondamentaux de notre société ». Les problèmes constitutionnels ne seraient ni graves, ni importants car l’ordre juridique n’imposerait pas de contrainte sérieuse ; en effet « ce qu’on appelle la constitution d’un nouvel édifice constitutionnel à la futilité d’un immense jeu de blocs… » Les vrais problèmes ne sont pas d’ordre constitutionnel : ce sont « les obstacles au progrès économique, au plein emploi, à un régime de bien-être équitable ou même au développement de la culture française du Canada… »

Cependant, la constitution canadienne dure depuis bientôt 100 ans ; elle n’a pas démontré « la futilité d’un immense jeu de blocs ». Elle a été élaborée en fonction d’une structure économique et sociale donnée, à un moment précis de la croissance économique, de l’évolution technologique et du développement social. Elle répondait aux conceptions politiques des groupes socio-économi­ques dominants. Comme toute constitution, la constitution canadienne de 1867 reposait sur une vision du monde globale. Il est vrai qu’à l’époque on ne se préoccupait ni de plein-emploi, ni de bien-être ; l’absence de telles préoccu­pations est en soi significative et exige une analyse. Mais la loi constitu­tionnelle de l’Amérique du Nord britannique poursuivait des objectifs bien définis de progrès économique ; c’est précisément l’échec de ces objectifs, l’arrivée d’une nouvelle étape du progrès technique et du développement socio-économique et la prise de conscience d’une nouvelle vision du monde qui font éclater le cadre juridique et imposent la rédaction d’une nouvelle constitution. Les auteurs du Manifeste n’ont visiblement pas dépensé beau­coup d’énergie à la réflexion sur le problème constitutionnel. Leurs références fréquentes à des expressions aussi imprécises que : « tous les niveaux de gou­vernement », « les gouvernements », « les pouvoirs publics », « les fonds publics », manifestent un refus délibéré d’affronter le problème fondamental: celui de l’élaboration d’une politique rationnelle de développement dans le cadre juridique d’une répartition périmée des responsabilités législatives. L’on ne peut négliger le problème constitutionnel que dans la ligne d’un refus délibéré d’affronter globalement le problème général du développement. C’est ce que font explicitement les auteurs du Manifeste. Et pourtant lorsqu’ils définissent les tâches à accomplir (partie II) en fonction de certains problèmes, ils ne peuvent s’empêcher de faire allusion à la structure générale de l’économie.

Des problèmes particuliers qui sont des problèmes généraux

1) Le chômage oblige à Ici recherche de politiques qui « entraîneraient, soit un rajustement de la valeur externe du dollar, soit une injection plus forte de capitaux étrangers » (no 1) ;

2) « la distribution actuelle du revenu et de la richesse … carrément inacceptable… » pose le problème de la mobilité du capital humain, « comme de toute autre forme de capital » (no 2). Il s’agit visiblement de la mobilité géographique. Quant à la mobilité professionnelle, nécessaire pour rencontrer les difficultés « de l’industrialisation et de l’automation », il faudra « une politi­que rationnelle de la famille » de la part des gouvernements, pour « résoudre les problèmes difficiles d’adaptation posés par la société moderne » (no 5).

3) La productivité du capital humain dépend de la quantité et de la qualité des ressources allouées à l’éducation et à la santé (no 4) ; les services de santé exigent « un investissement considérable de fonds publics » pour développer l’assurance-hospitalisation et combler « ce décalage entre le développement scientifique et l’organisation communautaire de la recherche médicale et des services médicaux » (no 6).

Voilà tous des problèmes qui ne peuvent être analysés sans que soit posé dans son entier le problème global du développement économique. Or, de l’aveu même des auteurs du Manifeste, la plupart de ces problèmes se distin­guent dans leur acuité selon les diverses régions du Canada ; ainsi, le taux de chômage, par exemple, est plus élevé dans les Maritimes que dans l’ensemble du Canada et plus élevé encore dans le Québec. Or, « un phénomène qui semble nouveau apparaîtrait : « tandis que le niveau de vie des chômeurs diminue, celui de la population au travail continue de croître … On aboutit ainsi à la formation de deux sociétés étrangères aux besoins l’une de l’autre » (no 1). Voilà qui est extraordinaire ; mais cela ne mettrait pas en cause les principes économiques fondamentaux de la constitution canadienne car, pour étrange que cela puisse paraître, les auteurs du Manifeste ne considèrent pas que cette affirmation soulève le problème de la répartition géographique du produit national; celle-ci sera pourtant expressément mise en cause dans le paragraphe suivant : « La distribution actuelle du revenu et de la richesse, entre les groupes sociaux et les diverses régions du Canada, est carrément inacceptable ». (no 2) Le vrai problème, précisément, n’est pas tant de savoir si cette répartition est acceptable ou pas, mais d’en rechercher une explication.

Le vrai problème

En parlant de la planification, les auteurs du Manifeste se sont rapprochés du problème politique véritable. En effet, constatant les difficultés que pose une politique globale de planification dans un pays où le pouvoir est partagé entre divers niveaux de gouvernement, ils croient que, « il est permis de se demander si toute cette planification (ne) produira jamais autre chose que des tiraillements inter-gouvernementaux et interministériels et (ne) contribuera à faire croître autre chose que la confusion ». Voilà enfin le problème posé, croirions-nous : pas du tout. Car les auteurs du Manifeste ne croient pas à la planification. Ils mettent « au défi les hommes politiques de définir leur plan de développement et de coordination des divers modes de transport au Canada », voilà pour eux ce qui suffirait à résoudre bien des difficultés. D’autres avaient déjà pensé de la même façon, il y a bientôt cent ans.

Mais ils ont touché le problème d’encore plus près en décrivant la septiè­me des huit priorités définies. le fédéralisme. En caractère gras dans le texte, le Manifeste exprime le principe suivant : « Quel que soit le partage des res­ponsabilités entre les provinces et l’autorité centrale, chacune devrait disposer d’une portion des pouvoirs fiscaux proportionnelle aux charges qui lui sont confiées par la Constitution ». Car, et cela à leurs yeux est « chose certaine, le genre d’expédient politique qui a inspiré la politique des plans conjoints et des subsides fédéraux, depuis quelques décennies, est nettement à proscrire ».

On n’a pas l’impression que les auteurs du Manifeste ont pleinement con­science de s’attaquer ici à l’un des principes fondamentaux de notre Constitu­tion. Que cette politique soit « nettement à proscrire », j’en suis ; mais il s’impose que l’on réalise bien qu’en s’exprimant ainsi on exige une réforme fondamentale. Car, à ma connaissance, nous en sommes très précisément à la dixième décennie de cette politique, qui n’est pas un « genre d’expédient », com­me la désigne le Manifeste, mais repose au contraire sur les principes mêmes de la Confédération de 1867.

Comme nous l’avons vu dans l’analyse des facteurs économiques de la Confédération, il avait été entendu, dès le départ, que les pouvoirs provinciaux n’auraient pas les ressources suffisantes pour défrayer le coût de l’exercice de leur compétence législative ; c’est par des subsides annuels statutaires, propor­tionnels au volume de la population, que le pouvoir fédéral remettrait aux gouvernements provinciaux, les fonds nécessaires. Dépositaire du stock des capitaux fixes publics et responsable des dettes de toutes les colonies, le gouvernement d’Ottawa se voyait attribuer l’autorité incontestée en matière de développement économique avec toutes les sources principales de taxation. Proposer de remettre aux provinces une portion des pouvoirs fiscaux propor­tionnelle à leur responsabilité, c’est, allègrement, tout remettre en question.

En guise de politique de développement, le Manifeste propose une inten­sification des plans conjoints. Il envisage même, chose curieuse, que l’on puisse prendre la peine d’amender la Constitution, pour étendre le champs d’application des plans conjoints « dans les cas où leur établissement … per­mettrait à la population de bénéficier d’économies externes importantes ».

Je ne vois pas très bien l’utilité de la notion d’économies externes dans cette discussion ; car il y a économies externes lorsqu’une unité économique (une entreprise industrielle, par exemple) réussit à tirer profit des dépenses collectives (d’aménagement du territoire, par exemple) que consent la société politique à l’intérieur de laquelle se produit l’activité de cette unité économi­que. Il n’y a d’économie que sur le plan partiel de l’entreprise ; globalement, la société défraie l’entièreté du coût de production des biens et services produits par l’entreprise ; il n’y a que transfert de la comptabilité de l’entreprise à la comptabilité publique d’une partie du coût de production ; il n’y a aucune diminution du coût total au niveau de la comptabilité nationale.

Il m’apparaît que les auteurs du Manifeste ont plutôt voulu suggérer la possibilité d’économies de dimension (d’économies d’échelles, comme disent souvent les économistes, traduisant littéralement l’expression anglaise, « economies of scale »), qui pourraient naître de la centralisation des décisions et des investissements publics. Or, ce que l’histoire nous impose de remettre en question, c’est précisément l’incapacité de la politique économique centrali­sée de réaliser, au Canada, un développement harmonieux, équilibré, intégré. Ce qui s’impose à nous, c’est la réflexion sur un bilan d’inefficacité.

On ne peut se défaire de l’idéologie

Le refus méthodique d’affronter le problème global du développement économique et la volonté expresse de s’en tenir à l’analyse de problèmes partiels constituent, de la part des auteurs du Manifeste, un refus de porter la discussion au niveau politique. À ce niveau, il eut été impossible de départa­ger les problèmes vrais du développement économique et les principes fondamentaux de la Constitution canadienne; la discussion aurait été tellement plus fructueuse.

Mais il semble qu’il leur eut été impossible de consentir ce pas en avant, car leur choix fondamental était idéologique ; ils l’ont exprimé fort clairement: « Il importe, dans le contexte politique actuel, de revaloriser avant tout la personne, indépendamment de ses accidents ethniques, géographiques ou religieux » (partie 1). Pour moi, une telle phrase, en tête d’un document politi­que, n’a d’autre signification qu’une vague résonance de l’individualisme libéral de la fin du 18e et du début du 19e siècle. De même, les appels fré­quents du Manifeste à des politiques de libre-échange, de porte ouverte à l’investissement étranger, sans aucune réserve, son option « pour la libre circu­lation des facteurs économiques et culturels », sans aucune distinction, son assimilation du capital humain à « toute autre forme de capital », sans préciser que la mobilité de ce capital, pour désirable qu’elle soit, comporte un coût humain et social autrement plus élevé que la mobilité des autres formes de capital : voilà tous des relents d’idéologie de laissez-faire et de libre-concur­rence. L’on ne peut se défaire de l’idéologie ; prétendre n’en pas avoir, c’est tromper les autres en s’illusionnant soi-même ; c’est aussi refuser de mettre en cause l’ordre établi et, ce faisant, s’en porter défenseur.

Une contradiction

Nous pouvons déceler dans le Manifeste une contradiction fondamentale. Le document fait appel à « la personne indépendamment de ses accidents ethniques, géographiques ou religieux » ; car « un ordre de priorité au niveau politique et social, qui repose sur la personne est totalement incompatible avec un ordre de priorité appuyé sur la race, la religion ou la nationalité » (partie 1). « Le défi qui s’offre … consiste à définir et à mettre en oeuvre une politique faite d’objectifs précis, réalisables et fondés sur les attributs universels de l’homme » (partie VI).

Cet appel est-il lancé au nom d’un ordre politique international ? Il le semblerait bien, car « les tendances modernes les plus valables s’orientent vers un humanisme ouvert sur le monde, vers diverses formes d’universalisme politique, social et économique » (partie V). Non pas, parce que ce monde est celui « de l’humanisme et des formes politiques internationales de demain ». Cet homme désincarné, serait-ce alors l’homme américain, puisque, au dire du Manifeste, il serait tellement avantageux d’augmenter nos relations économi­ques avec les États-Unis ? Non plus; car « vouloir intégrer (le Canada) à une autre entité géographique nous apparaît comme une tâche futile à l’heure actuelle, même si un tel développement peut, en principe, sembler plus con­forme à l’évolution du monde ».

Pour aujourd’hui, le Canada suffit à apaiser la soif d’universalisme des auteurs du Manifeste. Pour eux, « le Canada constitue une reproduction en plus petit et en plus simple de cette réalité universelle ». Cependant il y aurait une limite à la réduction en miniature : « Quant à nous, nous refusons de nous enfermer dans un cadre constitutionnel plus petit que le Canada ». Et voici qu’a ce niveau l’homme reprend subitement toute sa chair. Pour surprenant que cela puisse paraître, le Canada est « un fait juridique et géographique… il est une donnée de l’histoire »; « c’est à partir de critères humains que nous réclamons des politiques mieux adaptées à notre espace et à notre temps », proclament les auteurs du Manifeste.

Au fait, c’est à l’homme québécois qu’ils en veulent ; il est « un occident » qu’il faut désincarner au nom de la personne humaine, de l’homme universel. Quant à l’homme canadien, il est tout autre chose : il est « une donnée de l’histoire … un fait juridique et géographique » dont il faut tenir compte dans « des politiques mieux adaptées à notre espace et à notre temps ».

Devant une telle conception, l’on s’attendrait à ce que soit exprimé le principe d’une constitution canadienne fortement centralisée. Au niveau des tâches prioritaires à accomplir (partie II), le Manifeste préconise en effet de nombreuses mesures de centralisation ; mais au niveau des principes, lorsque sont décrits les avantages d’un cadre constitutionnel élargi (partie V), le docu­ment devient déconcertant : « La grandeur du pays, sa géographie, la diversité de sa composition ethnique, la variété des économies régionales, la nécessité en démocratie de rapprocher du peuple l’exercice du pouvoir, sont autant de facteurs qui militent en faveur de la décentralisation fédérative » !

Coupable : le nationalisme !

Cette contradiction ne peut s’expliquer que pour la raison que, devant le phénomène du nationalisme, le Manifeste abandonne toute préoccupation d’analyse pour condamner ; et cette condamnation vise surtout le séparatisme québécois, même si elle veut s’appliquer « autant au nationalisme canadien-français qu’au nationalisme canadien » (partie III).

« Le séparatisme québécois nous apparaît non seulement comme une perte de temps, mais comme un recul »… Une telle affirmation n’avance en rien l’analyse. Le séparatisme est une solution parmi d’autres, issue du jaillissement du nationalisme dans le Québec du début de la 2e moitié du XXe siècle. C’est une réalité sociale, historique, qui demande d’être analysée dans toutes ses dimensions. Le nationalisme québécois, comme le nationalisme canadien, est une donnée politique que tout projet, fut-il « fonctionnel », ne peut écarter.

Le problème n’est pas tant de savoir si l’on est pour ou contre le sépara­tisme, mais d’en connaître la nature, d’en évaluer l’importance, d’en rechercher les fondements et d’en percevoir l’évolution.

Il n’est pas nécessaire d’analyser longuement l’évolution du Québec d’aujourd’hui pour s’apercevoir que les Canadiens français, pour la première fois de leur histoire, s’éveillent à la dimension du monde et qu’ils se sensi­bilisent aux problèmes de la politique internationale. Mais ce n’est ni aux titres d’Américains du Nord, de membres de l’Empire britannique ou de pourvoyeurs de fonds et de main-d’œuvre aux entreprises missionnaires de l’Église Catholique. C’est pour eux-mêmes, avec toutes leurs caractéristiques culturelles propres, qu’ils se définissent citoyens du monde. À cet égard, l’expérience bientôt séculaire de la Confédération s’est montrée plutôt frus­trante pour eux.

Un acte de loi

Ce qui empêche le Manifeste d’être un document positif et d’inspirer une action éclairée, c’est qu’il repose non pas sur une recherche de compréhension de la réalité, mais sur un acte de foi :

« Nous croyons au fédéralisme comme régime politique au Canada » (partie II, no 7).

« Ce Manifeste est donc un acte de foi dans l’homme… cela nous suffit comme mobile d’action » (partie 1).

L’acte de foi, en analyse politique, est un arrêt de la démarche intellec­tuelle en-deçà de la rationalité. Il peut inspirer certaines vocations (« Nous désirons travailler au service de la communauté »), mais il n’assure pas du succès d’une entreprise à long terme.

Conclusion

Un programme politique n’a de valeur que s’il s’appuie sur une analyse rigoureuse de la réalité et que s’il s’enracine dans l’histoire. Le Manifeste « pour une politique fonctionnelle » refuse l’un et l’autre : il refuse méthodiquement l’analyse globale, morcèle délibérément la réalité en problèmes partiels et refuse de considérer la Confédération comme une institution politique fonda­mentale. C’est pourquoi il n’éclaire d’aucune façon l’action politique et, par ses professions de foi, empêche cette action d’être rationnelle.

Plus qu’un simple texte juridique, une constitution est l’image d’une société à un moment précis de son développement. Elle plonge ses racines dans l’infrastructure économique et sociale d’un peuple. C’est toute la vision du monde que se fait ce peuple, à une étape de son évolution historique, qui inspire une constitution. Une telle conception n’entraîne aucunement la néces­sité de révisions fréquentes de la constitution. Car les étapes du développe­ment social qui marquent une modification de la vision du monde et un tournant de l’histoire sont peu fréquentes : le milieu du 19e siècle en constitua une, qui entraîna une nouvelle constitution pour les colonies britanniques d’Amérique du Nord ; le milieu du 20e apparaît comme une nouvelle étape de cette importance.


[1]      A. BRETON, R. BRETON, C. BRUNEAU, Y. GAUTHIER, M. LALONDE, M. PINARD, P.-E. TRUDEAU, « Manifeste pour une politique fonctionnelle », Cité Libre, vol. XV, no 67, mai 1964, pp. 11-18.

MiningWatch Canada. 25 ans de lutte contre les injustices

C'est en rassemblant les gens directement affectés et préoccupés par les réalités minières, en favorisant les échanges de leur expérience et leur expertise, et en créant des (…)

C'est en rassemblant les gens directement affectés et préoccupés par les réalités minières, en favorisant les échanges de leur expérience et leur expertise, et en créant des relations, des réseaux, des coalitions que nous avons choisi de livrer bataille.

Le 1er avril 1999, MiningWatch Canada naissait de la volonté d'organisations autochtones, environnementales, syndicales et de justice sociale de s'unir pour affronter les politiques complaisantes en matière de ressources minières et les pratiques irresponsables des entreprises canadiennes ici et à l'étranger. Dans cette mission et avec des moyens plus que limités comparés à ceux de l'industrie, nous avons opté pour la solidarité. Un quart de siècle plus tard, nous sommes toujours là. Mais où sommes-nous rendu·es ? Qu'avons-nous appris ? Et surtout, que faire maintenant ?

Une longue histoire de luttes

Depuis 1999, nous recevons une masse de demandes d'aide de la part de communautés du Canada et du monde entier qui sont dévastées par des catastrophes minières, ou qui sont prises dans des conflits en gestation ou qui durent depuis trop longtemps. Déjà à cette époque, l'appétit des minières canadiennes ne connaissait aucune limite. Il se construisait un nombre grandissant de mines dans des pays où les normes et la surveillance rivalisaient en médiocrité. Partout, les populations locales étaient privées de toute protection et de considération de la part des autorités censées les représenter. Mines abandonnées rejetant des métaux lourds et de l'acide dans les cours d'eau où les gens pêchent ; mines à ciel ouvert décapitant le sommet des montagnes et creusant de profonds cratères dans les forêts tropicales et boréales ; sites sacrés violés ; violences étatiques contre les communautés mobilisées, et bien pires encore. Trois ans avant la création de MiningWatch, une fuite massive dans une mine de cuivre et d'or appartenant à la société canadienne Placer Dome – aujourd'hui Barrick Gold – a déversé pour la troisième fois des déchets miniers dans l'environnement, dévastant l'île de Marinduque aux Philippines. Nous avons travaillé avec les communautés touchées pour documenter les dommages subis et, près de trente ans plus tard, nous continuons à nous battre à leurs côtés pour que les responsables rendent des comptes et que les réparations soient rendues.

Chez les communautés autochtones, ce sont leurs droits inhérents, internationaux et issus de traités qui sont violés. Alors que les compagnies minières canadiennes s'efforcent d'exploiter les fonds marins pour la première fois de l'histoire dès 2025, MiningWatch s'est lié aux habitants des îles du Pacifique, tels que les Solwara Warriors en Papouasie–Nouvelle-Guinée, pour demander l'interdiction de cette pratique avant que l'exploitation minière ne cause des dommages irréversibles à l'un des écosystèmes les moins bien compris et les plus sensibles de la planète.

Les communautés locales sont les mieux placées pour intervenir aux premiers stades du développement minier et pour arrêter de mauvais projets avant qu'ils ne démarrent, ou demander justice devant les tribunaux pour les préjudices subis. Pour soutenir les personnes affectées par l'exploitation minière, nous avons cherché à les aider à s'organiser et développer leur pouvoir à l'échelle locale. Lorsque les communautés Maya Sipakapense et Mam du Guatemala ont été confrontées à la répression policière et à la militarisation imposée par Goldcorp à sa mine Marlin, nous avons contribué à la mise en place d'un réseau régional de communautés affectées par cette minière dans toute l'Amérique centrale pour unir ces luttes isolées et élaborer des stratégies régionales de résistance. En 2016, nous avons ainsi prêté assistance aux gens de Malartic au Québec pour lancer un recours collectif sans précédent contre le plus grand producteur d'or du Canada, Canadian Malartic.

25 ans plus tard, le bilan est néanmoins loin d'être réjouissant. Globalement, l'avidité de l'industrie, le soutien omniprésent des gouvernements, l'empreinte de l'exploitation minière et les dommages se sont accrus. Les mines deviennent plus vastes à mesure que les entreprises recherchent des minerais de concentration moindre. Cette raréfaction des gisements rentables combinée à la demande croissante imposée par les lois du marché conduit les exploitants vers des régions plus reculées et souvent des territoires autochtones.

En finir avec le free mining

L'industrie et les gouvernements canadiens promeuvent de longue date l'exploitation minière en tant qu'outil de « développement ». À leurs yeux, il s'agit du moyen idéal pour garantir de bons emplois payants, construire des routes et d'autres infrastructures pour desservir les communautés éloignées, générer des impôts sur les sociétés et les travailleurs bien payés pour renforcer les services publics et améliorer le bien-être général de la société. Ce mythe a servi de justification sociale à l'expansion rapide de projets industriels qui allaient définitivement spolier les communautés et leurs environnements.

La plupart des provinces et des territoires appliquent un système de « libre accès », dit de free mining, pour assurer le développement minier par des entités tierces et privées. Ce système est conçu pour permettre aux compagnies de jalonner le territoire de titres miniers (claims) pratiquement n'importe où en imposant un minimum de restrictions, sans tenir compte de l'avis des personnes qui y vivent, ni de leur relation avec la terre. Le free entry agit comme une subvention gouvernementale à l'industrie, tant les avantages et pouvoirs accordés à l'industrie sont grands. Les entreprises disposent d'un accès pratiquement gratuit à la terre et leurs droits d'exploration détiennent la priorité devant toute autre forme d'affectation du territoire.

L'éradication du free mining est l'une des priorités de MiningWatch Canada. Nous avons utilisé nos ressources limitées pour cibler des juridictions minières spécifiques – la Colombie-Britannique, l'Ontario et le Québec – chaque fois qu'il y avait des ouvertures politiques, et nous avons utilisé les maigres avancées dans une juridiction pour faire bouger les choses dans les autres. Mais en dépit des mobilisations de nombreuses Premières Nations et de la société civile, ce principe subsiste dans la quasi-totalité des juridictions du pays. Il importe cependant de souligner la victoire de la Nation Dénée de Ross River en 2012 devant la Cour d'appel du Yukon, la contestation du Mineral Tenure Act par la Nation Gitxaała et la Nation Ehattesaht devant la Cour suprême de la Colombie-Britannique en 2023, imitée en février 2024 par la Première Nation Mitchikanibikok Inik devant la Cour supérieure du Québec.

Comme si le free mining n'était pas déjà assez, l'État accorde d'autres subventions aux minières, comme les redevances risibles exigées pour l'extraction de l'eau douce, l'implication massive d'Investissement Québec dans des projets miniers, les allègements fiscaux pour le développement des minéraux critiques et stratégiques et la prise en charge de la restauration des sites miniers abandonnés. Mais l'exemple le plus flagrant est peut-être celui des actions accréditives, qui canalisent des fonds publics considérables vers des sociétés d'exploration sans tenir compte des dommages causés par leurs activités, sans leur imposer une forme de contrôle ou de responsabilité, et sans tenir compte de la possibilité de récupérer l'investissement public en cas de découverte de valeur minérale. Loin d'être une source de développement et une aubaine pour les communautés locales et les caisses de l'État, il s'agit en réalité d'une industrie très coûteuse pour les fonds publics. Pour satisfaire les intérêts privés, les gouvernements investissent dans des d'infrastructures « publiques » comme des routes, chemins de fer et ports en eaux profondes pour le transport et l'exportation, alors que les peuples autochtones vivant sur ces mêmes territoires spoliés composent avec des infrastructures déficientes en matière de logement, d'éducation, de santé et d'eau.

L'État à la solde des minières

L'exploitation minière est avant tout une industrie de gestion de déchets : il faut en moyenne extraire un million de tonnes de roches pour obtenir une tonne d'or. Tous ces déchets miniers sont érigés à perpétuité en montagnes artificielles ou forment d'immenses parcs à résidus miniers toxiques autorisés par l'État. Alors que les milliers de mines abandonnées au pays posent des risques de catastrophes environnementales liés à la dégradation physique de ces lieux et au drainage des roches acides qu'ils contiennent, le gouvernement fédéral a mis en place en 2002 une procédure permettant que des lacs et des rivières abritant des poissons soient sacrifiés à jamais pour stocker des déchets miniers. Au cœur d'un vaste mouvement contestataire, nous faisons campagne contre plusieurs projets miniers de ce type. Nous avons obtenu la suppression d'une faille juridique qui permettait de déverser des résidus miniers dans l'océan au Canada. Nous avons aussi réussi à pousser certains gouvernements à prendre des mesures pour réduire la responsabilité des contribuables, notamment en obligeant les entreprises à déposer en garantie des sommes plus importantes pour la restauration anticipée des sites miniers. Hélas, le gouvernement fédéral a déjà sacrifié plus de soixante-dix masses d'eau douce poissonneuses pour créer des dépotoirs à résidus miniers. Sans la réponse coordonnée du public, ce chiffre aurait certainement été plus élevé.

Les communautés locales et les groupes d'intérêt public considèrent souvent l'évaluation environnementale des projets industriels comme leur meilleure, et peut-être leur unique occasion d'avoir leur mot à dire sur le sort d'un projet minier. Au fil des ans, nous avons lutté pour que les processus fédéral et provinciaux soient à la hauteur de leur potentiel. Néanmoins, 25 ans plus tard, nous estimons à regret que l'évaluation des projets miniers constitue un processus profondément défectueux et inefficace pour écarter les mauvais projets. Après des décennies de réductions budgétaires et de personnel comme de compression des échéanciers, les agences et bureaux n'ont pas les moyens de faire pencher la balance au niveau technique et scientifique. Leurs avis et recommandations sont souvent ignorés ou balayés par les décideurs lorsque les commissaires émettent des réserves ou s'opposent aux projets miniers. L'avenir des évaluations environnementales réside dans la consultation sincère et le respect du consentement des volontés autochtones et communautaires. Un outil de planification du territoire, pas une case à cocher.

Quelle justice à l'étranger ?

Le Canada reste le pays qui compte le plus grand nombre de sociétés minières au monde, avec plus de 1400 sociétés d'exploitation et d'exploration minières opérant dans près de 100 pays. Des raisons évidentes expliquent cet attrait pour les multinationales. La faiblesse de la réglementation financière et des exigences en matière de divulgation des activités, les mécanismes de régulation insuffisants qui facilitent l'évasion fiscale, ou encore le soutien politique, diplomatique et financier du gouvernement aux entreprises canadiennes opérant à l'étranger.

Au cours des 25 dernières années, nous avons été submergés d'appels de communautés lésées par les actions des minières canadiennes opérant à l'extérieur de nos frontières : meurtres, mutilations et agressions sexuelles perpétrées par les agents de sécurité des mines ou la police qui les surveille, évictions forcées de villages entiers, projets imposés en violation des droits autochtones, menaces envers des défenseur·euses des droits humains et de l'environnement, travail forcé, contamination de l'eau potable, destruction de sites sacrés et dommages environnementaux massifs. Ces personnes font face à des entreprises dont le siège social est au Canada, qui lèvent des fonds sur les marchés boursiers canadiens, qui prennent des décisions stratégiques au Canada sur la manière dont elle mène ses activités à l'étranger et qui reçoit très certainement le soutien du gouvernement canadien. Contrairement à nos gouvernements, nous devons refuser de détourner notre regard du sort tragique de ces populations et soutenir collectivement leur quête de justice.

Et maintenant

Alors que l'industrie et les gouvernements adoptent un discours mensonger prétendant que l'augmentation excessive de notre consommation de minéraux est critique pour la survie de l'humanité, il est vital de rappeler les impacts réels de l'expansion et de l'intensification de l'exploitation minière. Et par-dessus tout, la priorité est de réduire à la source nos excès et notre dépendance aux métaux. N'étant pas opposé·es à toute forme ou projet d'extraction de métaux, nous croyons simplement que lorsque la société – et non les investisseurs – décide que celle-ci est réellement nécessaire, elle doit se conformer aux normes les plus strictes, y compris le consentement des populations visées. La ressource la plus importante dont disposent les communautés est l'entraide.

Catherine Coumans, Val Croft, Viviana Herrera, Jamie Kneen, Diana Martin et Rodrigue Turgeon sont membres de MiningWatch Canada.

Illustration : Elisabeth Doyon

NON à la guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran et le Liban

14 mars, par Coalition du Québec URGENCE Palestine
Bulletin Express – Coalition du Québec URGENCE Palestine Nous étions déjà nombreuses et nombreux à être très préoccupés par la dérive conflictuelle, militariste et guerrière (…)

Bulletin Express – Coalition du Québec URGENCE Palestine Nous étions déjà nombreuses et nombreux à être très préoccupés par la dérive conflictuelle, militariste et guerrière dans laquelle nous plongent de plus en plus le gouvernement Trump aux États-Unis et son acolyte génocidaire au (…)

Élections aux États-Unis : deux visions, deux mondes

14 mars, par Claude Vaillancourt — , ,
C'est avec un grand soulagement que les progressistes ont appris le retrait de Joe Biden de la primaire démocrate. L'élection de Trump comme président des États-Unis ne serait (…)

C'est avec un grand soulagement que les progressistes ont appris le retrait de Joe Biden de la primaire démocrate. L'élection de Trump comme président des États-Unis ne serait donc plus une fatalité. Tous les regards se sont alors tournés vers sa successeure, Kamala Harris. Où se situe-t-elle parmi les démocrates : à gauche, au centre ou à droite ?

Au premier coup d'œil, selon des critères étatsuniens, il est clair que Kamala Harris, dans sa campagne pour devenir candidate à la présidence du Parti démocrate en 2020, penche vers la gauche. Elle défend, entre autres, la nécessité de lutter contre les changements climatiques, soutient le contrôle des armes à feu ou encore la hausse du salaire minimum. On lui reproche par contre ses années en tant que procureure. Dure contre les criminels, proche de la police, plaidant pour un renforcement de la loi pénale, elle a aussi contribué à la condamnation d'un nombre disproportionné de Latinos et d'Africains-Américains. Enfin, comme une grande majorité de démocrates, elle ne cache pas son soutien à Israël.

Le choix du colistier présidentiel est alors devenu particulièrement important. Il a permis de savoir qui est la véritable Kamala Harris, de mieux la situer dans le large spectre politique du Parti démocrate. D'autant plus que les candidats potentiels, tels qu'exposés dans les médias, offraient des profils contrastés. Il ne pouvait donc pas y avoir de choix innocent, ou uniquement stratégique : l'homme sélectionné donnerait une idée précise de l'orientation générale du parti.

Du côté droit, se présente Josh Shapiro, gouverneur de la Pennsylvanie, politicien talentueux, au parcours exemplaire, et qui a longuement évolué dans l'establishment du parti. Un homme qui correspond très bien au profil populaire pendant les années Clinton et Obama. Proche des entreprises, il leur propose d'importantes baisses d'impôts. Côté éducation, il est en faveur du « choix », c'est-à-dire de l'expansion des écoles à charte, une forme de privatisation du système scolaire. L'environnement ne semble pas être l'une de ses préoccupations. Et il ne cesse d'affirmer son soutien total à Israël. Retenir Shapiro aurait peut-être permis de faire balancer l'électorat en faveur du Parti démocrate, dans un État pivot où rien n'est encore décidé. Il n'y a pas si longtemps, un tel homme aurait été le choix logique et évident du parti.

Un candidat atypique

Pourtant, on lui a préféré son homologue du côté gauche, le gouverneur de Minnesota Tim Walz. Un curieux personnage dont l'alignement politique a longtemps été incertain. D'abord apolitique, puis un peu confus dans ses choix (il soutenait le libre port des armes), il n'a rien d'un idéologue et n'appartient pas à l'aile la plus radicale du Parti démocrate incarnée par Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez. Le fait d'être gouverneur d'un État rural n'a en rien favorisé sa proximité avec les grandes élites économiques du pays. Ses adversaires lui reprochent ainsi d'être le plus pauvre de tous les vice-présidents : il ne possède ni actions ni propriétés et ses revenus seraient nettement insuffisants. Sa fortune évaluée à 330 000 $, relève d'une anomalie dans la politique ploutocrate étatsunienne. Ses adversaires en profitent d'ailleurs pour l'accuser d'être incompétent en économie [1].

Son parcours singulier, ainsi que son profil humble et sympathique, en fait un candidat passe-partout, idéal pour rallier les indécis. Le journaliste Branko Marcetic, du magazine Jacobin, l'a cependant qualifié de « progressiste inattendu ». Sous ses allures de bon gars qui chasse et pêche, qui s'est engagé dans la Garde nationale, qui a été un prof et un entraineur apprécié, qui ne s'est pas compromis avec qui que ce soit à gauche ou à droite, se cacherait « celui qui a les accomplissements les plus progressistes de tous les démocrates élus dans le paysage politique actuel » [2]. Parmi ses réalisations en tant que gouverneur du Minnesota : une défense forte de l'avortement, la légalisation du cannabis, la gratuité des repas pour les élèves dans les écoles, un renforcement du contrôle des armes à feu, et un soutien ferme à tous les moments de sa vie aux personnes LGBTQIA+.

Une élection pas comme les autres

La présente élection aux États-Unis est donc exceptionnelle, ne serait-ce que par la seule présence de Donald Trump qui pousse encore plus loin les excès, les délires et les mensonges caractéristiques de ses deux précédentes campagnes présidentielles. Mais aussi exceptionnelle par la présence d'un ticket démocrate qui semble le plus progressiste, et de loin, depuis de nombreuses années.

Même si Trump peine à énoncer le moindre discours cohérent, le plan républicain semble assez clair. Le vide sidéral de ses prises de parole pourrait laisser toute la place au fameux Projet 2025. Élaboré par des organisations conservatrices, ce plan met de l'avant ce que les conservateurs radicaux prônent depuis longtemps, soit un État réduit à ses plus petites dimensions, avec l'élimination ou la mise sous tutelle de nombreux organismes publics et un renforcement majeur de l'autorité du président. Celui-ci, par exemple, s'arrogerait un grand nombre de décisions budgétaires relevant aujourd'hui du Congrès et contrôlerait le choix de nombreux postes de l'administration t fédérale, selon une vision très partisane.

Trump prétend ne rien connaître de ce projet, ce qui est très difficile à croire. Le réseau MSNBC a révélé que 29 des 36 présentateurs des vidéos de formation reliés au projet ont travaillé pour Trump ou comptent parmi ses proches. S'il demeure évident que Trump ne pourrait pas réaliser tout ce qui se trouve dans le texte, il obtient avec ce plan un mode d'emploi pour réaliser ce qu'il n'a jamais vraiment caché : son intention de prendre beaucoup plus de pouvoir et d'éliminer ce qui l'empêche de gouverner à sa guise. Un chemin tracé vers l'autoritarisme débridé.

Un choix aux énormes conséquences

Au moment de l'écriture de cet article, le Parti démocrate n'a pas encore révélé l'essentiel de son programme. Tout porte à croire qu'il se situera dans la lignée des projets relativement audacieux du gouvernement Biden, sur le plan de l'environnement, des infrastructures ou de la lutte contre les inégalités sociales. Harris et Walz continuent à mettre de l'avant les idées qu'ils ont défendues dans le passé, et leur motivation pour atteindre ces objectifs semble forte et sincère.

Certes, il est difficile de faire confiance à un parti qui a auparavant si mal gouverné et si souvent trahi sa base électorale. Sur le plan de la politique extérieure, peu de changements sont à envisager dans l'approche impérialiste que le pays a longuement adoptée. Il est peu probable que l'attitude change de façon significative vis-à-vis d'Israël et de la Palestine. Une fois élus, les démocrates subiront comme toujours l'assaut des lobbys des grandes entreprises dont les demandes, menaces et chantages pourraient venir à bout de beaucoup des bonnes intentions exprimées. Les pressions seront fortes pour ramener le pays dans ce que le milieu des affaires considère comme le droit chemin. Mais le Parti démocrate propose pour le moment beaucoup mieux qu'un moindre mal. Ainsi, nous trouvons-nous en face d'une confrontation assez typique de l'ère post-néolibérale, alors qu'une extrême droite décomplexée et agressive affronte un centre qui se déplace vers la gauche.

Les enjeux de cette campagne électorale demeurent donc particulièrement élevés parce qu'ils ne concernent pas seulement le choix d'élus et de programmes politiques, mais aussi le type de gouvernement et le rôle de la présidence. La bonne nouvelle, c'est que pour s'opposer au parti peut-être le plus réactionnaire de l'histoire des États-Unis, on présente l'une des équipes les plus progressistes, dans le contexte particulier du bipartisme américain. Il est encore difficile d'envisager ce qui résultera de ce choc.


[1] « The poorest VP ever ? » Nick Allen, Daily Mail, 17 août 2024.

[2] « Tim Walz, the Progressive's Moderate Is the Obvious VP Choice », Branko Marcetik, Jacobin, 3 août 2024.

Illustration : Elisabeth Doyon

Appel trinational à la solidarité transfrontalière contre le programme truqué du commerce de Donald Trump

13 mars, par Rédaction-coordination JdA-PA
Participez à la conférence de presse virtuelle le 25 mars à 18 h (heure de l’Est). Des travailleuses, des travailleurs et des militant.es de toute l’Amérique du Nord se (…)

Participez à la conférence de presse virtuelle le 25 mars à 18 h (heure de l’Est). Des travailleuses, des travailleurs et des militant.es de toute l’Amérique du Nord se réuniront le mercredi 25 mars à 18 h (heure de l’Est) pour lancer un appel trinational à la solidarité transfrontalière contre (…)

Appel à un soutien public contre la criminalisation du militantisme de solidarité avec la Palestine

12 mars, par Collectif — , ,
Montréal, le 12 mars 2026 – Quarante-quatre (44) manifestant.e.s solidaires de la Palestine contestent des accusations depuis près de deux ans. Des poursuites judiciaires (…)

Montréal, le 12 mars 2026 – Quarante-quatre (44) manifestant.e.s solidaires de la Palestine contestent des accusations depuis près de deux ans.

Des poursuites judiciaires sont en cours contre une grande partie d'entre eux. Une audience préliminaire a eu lieu le jeudi 12 mars, avant une série d'audiences prévues sur trois semaines en avril et mai.

Au printemps 2024, des manifestant.e.s ont organisé un sit-in devant une succursale de la Banque Scotia à Montréal pour exiger le désinvestissement d'Elbit Systems, un fabricant d'armes israélien. Les manifestant.e.s ont été victimes d'arrestations et de détentions massives, et ont été maltraités par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Ils ont par la suite été accusé.e.s au criminel. À ce jour, il s'agit de la plus importante arrestation massive de militant.e.s pro-palestinien.ne.s au Canada.

En tant que plus grande entreprise d'armement d'Israël, Elbit Systems produit 80 % des armes et 85 % des drones destinés aux forces d'occupation israéliennes. Elbit Systems présente ses armes comme ayant été « testées au combat » sur les Palestinien.ne.s de Gaza et joue un rôle important dans l'armement du génocide en cours en Palestine, qui a détruit les infrastructures et tué plus de 72 000 Palestiniens à Gaza, tout en forçant
de nombreuses autres personnes à se déplacer. La Banque Scotia était le principal bailleur de fonds d'Elbit Systems au Canada et figurait parmi ses cinq principaux actionnaires. En conséquence, la Banque Scotia et Elbit Systems sont devenues des cibles majeures du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) et font l'objet d'une campagne
continue comprenant des rassemblements, des sit-in, des fermetures massives de comptes et des actions directes. Face à la pression croissante, la Banque Scotia s'est complètement désengagée d'Elbit Systems en février 2026.

« Le désinvestissement de la Banque Scotia démontre que les tactiques de pression sont à la fois nécessaires et efficaces », a déclaré Olly*, l'une des accusé.e.s.

Les manifestant.e.s appellent au soutien du public, soulignant que leur arrestation massive est emblématique du phénomène plus large de la criminalisation du militantisme solidaire de la Palestine. Elles soulignent également que cette affaire pourrait avoir de graves répercussions sur la capacité de manifester contre le génocide, tant à Montréal qu'ailleurs.

« Le traitement infligé à mes clients par le SPVM lors de leur arrestation et de leur détention n'est qu'un exemple parmi d'autres de la partialité policière envers les Palestiniens et les manifestants pro-palestiniens que nous constatons depuis 2023 », déclare Barbara Bedont, l'une des avocates représentant les accusé.e.s.

« Les réactions souvent violentes de la police face aux manifestations de solidarité avec la Palestine démontrent son manque de neutralité dans les affaires liées au génocide perpétré par Israël à Gaza et à ses incursions violentes en Cisjordanie », a déclaré Pali*, un autre accusé. « Cette affaire est un élément important de la lutte continue visant à protéger notre capacité d'agir contre ceux qui sont complices du financement et de l'armement du colonialisme, de l'impérialisme et du génocide, que ce soit à Gaza ou ailleurs dans le monde. »

* Des pseudonymes sont utilisés pour protéger l'identité des personnes
arrêtées.

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Radio-Canada « se vend aux américains », dit un ex-employé d’Amazon Québec

12 mars, par Comité de Montreal
Pendant qu’ils attendent toujours le résultat d’un procès contre Amazon, d’anciens travailleurs de la multinationale au Québec ont appris que Radio-Canada a signé une entente (…)

Pendant qu’ils attendent toujours le résultat d’un procès contre Amazon, d’anciens travailleurs de la multinationale au Québec ont appris que Radio-Canada a signé une entente avec le géant du web… Source

Bulletin de solidarité « Le porte-voix », abonnez-vous !

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La distribution gratuite du bulletin de solidarité « Le porte-voix anarcho-syndicaliste » est commencée! L'abonnement est gratuit par la poste! (pour le Canada seulement) Pour (…)

La distribution gratuite du bulletin de solidarité « Le porte-voix anarcho-syndicaliste » est commencée! L'abonnement est gratuit par la poste! (pour le Canada seulement) Pour vous abonner, pour contribuer à sa diffusion ou à sa rédaction, écrivez par courriel au porte-voix(a)riseup.net

Israël doit être arrêté !

12 mars, par Coalition du Québec URGENCE Palestine
Communiqué de presse de la Coalition du Québec URGENCE Palestine Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal, le 10 mars 2026 – Depuis le 28 février dernier, Israël, avec le soutien (…)

Communiqué de presse de la Coalition du Québec URGENCE Palestine Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal, le 10 mars 2026 – Depuis le 28 février dernier, Israël, avec le soutien militaire et politique de son allié étasunien, s’est lancé dans une guerre sans merci contre l’Iran, un des seuls pays de la (…)

Le revirement de la politique étrangère des pays du Golfe – première partie

12 mars, par Hassan El-Khansa
Par Hassan El-Khansa, correspondant Chacune des richissimes pétromonarchies du Golfe suit une politique étrangère propre à ses intérêts, qui transcendent leurs objectifs (…)

Par Hassan El-Khansa, correspondant Chacune des richissimes pétromonarchies du Golfe suit une politique étrangère propre à ses intérêts, qui transcendent leurs objectifs communs : soutien à des groupes armés, relations avec Israël, guerre au Yémen, aide humanitaire, etc. Depuis la dernière (…)

L’impact de la démographie au Japon : miroir mondial d’une transition historique

12 mars, par Gabriel Watson
Gabriel Watson, correspondant Notre monde traverse une transition historique. D’ici 2050, la population mondiale des personnes âgées de 60 ans et plus aura doublé pour (…)

Gabriel Watson, correspondant Notre monde traverse une transition historique. D’ici 2050, la population mondiale des personnes âgées de 60 ans et plus aura doublé pour atteindre 2,1 milliards, selon l’Organisation mondiale de la Santé. «Même les pays à forte croissance démographique connaîtront (…)

Althusser assassin. La banalité du mâle

Francis Dupuis-Déri, Althusser assassin. La banalité du mâle, Éditions du remue-ménage, 2023, 79 pages. Dans ce court ouvrage, l'auteur revient sur un événement survenu à (…)

Francis Dupuis-Déri, Althusser assassin. La banalité du mâle, Éditions du remue-ménage, 2023, 79 pages.

Dans ce court ouvrage, l'auteur revient sur un événement survenu à Paris au début des années 1980 : le meurtre d'Hélène Legotien par son mari, Louis Althusser. L'intérêt d'une relecture de cet événement repose d'abord sur le fait d'y introduire la subjectivité d'Hélène Legotien en évoquant sa vie de sociologue engagée dans la résistance et de militante politique. Dans la foulée, Depuis-Déri en profite pour dénoncer la dépolitisation et la banalisation d'un féminicide tendant à innocenter Althusser, immédiatement pris en charge et protégé par l'École normale supérieure où il enseignait. Le diagnostic de démence apposé par des experts permettra d'atténuer aux yeux du public la gravité de son geste et d'obtenir une inculpation réduite d'homicide involontaire.

Rappelons enfin qu'Althusser a aussi bénéficié de l'empathie ou de la compréhension de plusieurs de ses amis célèbres qui continueront de soutenir sa notoriété des décennies plus tard (Debray, Negri, Rancière), ou d'en appeler à revisiter son œuvre (Derrida, Barthes) sans jamais que le meurtre ne soit évoqué. Pour Dupuis-Déri, l'effacement de la violence d'Althusser est le résultat d'une approche psychologisante de l'homme et des motifs de l'acte conduisant à victimiser le meurtrier (une interprétation qui sera d'ailleurs utilisée par Althusser lui-même dans son autobiographie). Les réflexions féministes subséquentes présentées par Dupuis-Déri ont permis de restituer le féminicide en tant que phénomène social et de dévoiler les « stratégies d'occultation », dont parle Patrizia Romito, qui servent à dissimuler les violences masculines contre les femmes.

Indépendance ou égalité ? L’œuf ou la poule ou le PQ au bout du rouleau

11 mars, par Marc Simard
Avant la naissance du PQ, l’indépendance du Québec était une idée large. Il y avait bien sûr quelques nationalistes old-school adeptes du « maudits anglais », mais à gauche (…)

Avant la naissance du PQ, l’indépendance du Québec était une idée large. Il y avait bien sûr quelques nationalistes old-school adeptes du « maudits anglais », mais à gauche émergeaient des adeptes d’un mouvement internationaliste et décolonial basé sur une lecture marxiste et pour qui l’ennemi (…)

Iran - Une troisième voie contre la guerre d’agression et la dictature religieuse

11 mars, par Amir Khadir — , , , ,
Certains appuient la guerre Les factions de l'opposition monarchiste, basées à l'étranger, ont ouvertement exprimé leur soutien à la guerre. Mais aussi, d'innombrables autres (…)

Certains appuient la guerre

Les factions de l'opposition monarchiste, basées à l'étranger, ont ouvertement exprimé leur soutien à la guerre. Mais aussi, d'innombrables autres membres de la diaspora iranienne — et, de toute évidence, de nombreux Iraniens qui endurent l'enfer des bombes écrasant leurs foyers et leurs quartiers — y compris dans les cercles progressistes, libéraux et nationalistes de l'opposition, hésitent à condamner l'intervention étrangère : ils voient dans cette guerre d'agression contre l'Iran, malgré toute sa laideur, la seule voie restante pour le peuple iranien de se libérer de la tyrannie de la dictature religieuse.

10 mars 10

Ma ligne d'argumentation contre cette vision fataliste peut se résumer ainsi :

· Légitimité nationale : l'autorité politique ne peut pas se construire par un alignement avec une puissance militaire étrangère. Une légitimité née de l'occupation ou de l'invasion est difficilement durable, bien que des exceptions existent.

· Responsabilité humanitaire : Les campagnes de bombardement ne font pas de distinction. Elles tuent des civils et détruisent les infrastructures sociales — écoles, hôpitaux, habitations — érodant ainsi les fondations mêmes sur lesquelles toute future société démocratique devrait être bâtie.

· Réalisme stratégique : L'histoire montre que l'agression extérieure renforce souvent les régimes autoritaires. Elle leur fournit un prétexte pour rallier le sentiment nationaliste, réprimer la dissidence interne et consolider leur pouvoir sous la bannière de la défense nationale. Il faut admettre que pour le régime actuel cette marge de manœuvre est bien bien mince.

Mais ici, je souhaite prendre du recul et offrir une perspective plus globale, sur ce qui est vraiment en jeu dans cette guerre dévastatrice — une guerre entre trois régimes aux relents fascistes qui, au final, ne peut qu'apporter la ruine au peuple iranien et déstabiliser davantage une région déjà fracturée.

Une guerre à trois camps

La situation géopolitique qui se déploie aujourd'hui au Moyen-Orient ne peut se réduire à l'habituelle opposition entre un axe occidental et un axe dit de la résistance. Ce qui se joue en Iran aujourd'hui— et qui embrase plus largement de la Palestine au Golfe — est une confrontation triangulaire entre deux systèmes de pouvoir qui, malgré leurs antagonismes apparents, partage une même logique structurelle : celle du fascisme. Et à l'autre pointe du triangle les peuples de la région, dont le peuple iranien qui subit la plus récente des violentes conséquences.

D'un côté, le fascisme impérial américain sous Trump, qui apporte son soutien inconditionnel au fascisme colonial israélien, lequel étend ses politiques génocidaires et racistes à toute la région — Palestine, Liban, Syrie, et désormais l'Iran dans sa ligne de mire.

De l'autre, le fascisme religieux qui a instauré une théocratie despotique massivement rejetée par sa propre population. Et entre ces deux feux, meurtri et affaibli, le troisième camp : celui des peuples de la région, de Beyrouth à Téhéran en passant par Gaza et Damas.

C'est dans cet espace étouffant que prend tout son sens l'émergence, le 1er mars 2026, du Conseil Stratégique des Républicains à l'intérieur de l'Iran — une alternative démocratique, laïque et populaire, née des entrailles mêmes du pays, y compris de ses prisons.

Anatomie de trois fascismes

Les trois fascismes à l'œuvre — théocratique en Iran, colonial en Israël, impérial aux États-Unis — partagent la même architecture structurelle : pouvoir sans limites, guerre comme valeur fondatrice, discrimination des minorités comme ciment identitaire. Leurs antagonismes de surface servent en réalité à se légitimer mutuellement, condamnant les peuples de la région à choisir entre des bourreaux.

Le fascisme théocratique iranien

Le régime de la République islamique présente avec une clarté troublante les trois piliers constitutifs du fascisme.

Le premier pilier — le pouvoir exceptionnel sans limites ni contre-pouvoirs — est incarné par l'institution du Guide Suprême, dont l'autorité transcende toute légitimité électorale ou juridique. C'est l'état d'exception permanent que Carl Schmitt théorisait : celui qui suspend le droit ordinaire au nom d'une souveraineté absolue. En Iran, cette souveraineté se drape du manteau divin pour mieux échapper à toute contestation.

Le deuxième pilier — la guerre comme valeur fondatrice — se lit dans la militarisation profonde de la société iranienne : quelque 800 000 membres des forces de l'ordre sous diverses formes (Pasdaran, Basidji, milices multiples), une jeunesse endoctrinée sur les plans religieux et militaire, un culte du martyre et du sacrifice guerrier institutionnalisé depuis quatre décennies.

Le troisième pilier — la discrimination violente des minorités comme mécanisme de cohésion interne — frappe les sunnites, les Kurdes, les Azéris, les Baloutches, et plus généralement toute opposition qualifiée d'apostate. L'ennemi intérieur est constitutif du système : sans lui, la mobilisation permanente s'effondre.

Le fascisme colonial israélien

Pour Israël, la démonstration requiert quelques détours mais ne laisse aucun doute. La cohérence fasciste du système mis en place par Israel n'en est pas moins réelle. L'État israélien s'est arrogé, par l'impunité que lui confèrent les puissances occidentales, le droit de décider unilatéralement de l'état d'exception qui encadre toutes ses actions contre ses voisins — exactement au sens donné par Carl Schmitt, théoricien nazi, à l'État d'exception qui est à l'origine du pouvoir en dictature fasciste : ‘'est souverain celui qui décide de l'état d'exception''. L'état d'exception permanent conféré par l'impunité que s'est arrogé Israel, adossée à la puissance de frappe américaine, lui permet d'exercer une domination, voire une tyrannie régionale totale.

La guerre n'est pas une politique circonstancielle pour Israël : elle est constitutive de sa fondation et de sa légitimation permanente. Son projet d'espace sécuritaire — le Grand Israël — n'est pas sans rappeler la notion nazie d'espace vital ou l'empire méditerranéen rêvé par Mussolini. L'expansionnisme a besoin de l'ennemi extérieur pour maintenir la mobilisation interne.

Enfin, la discrimination violente des Palestiniens et des populations arabes de la région — poussée aujourd'hui jusqu'au génocide à Gaza — fonctionne comme mécanisme de cohésion nationale israélienne. Ce n'est pas une simple théocratie militarisée : c'est un système total et cohérent de domination régionale dont les trois piliers s'alimentent mutuellement.

Le fascisme impérial américain

Sous l'administration Trump, les USA connaissent une montée fasciste dont de nombreux analystes ont fait la démonstration depuis un an. Sur le plan géopolitique, le soutien inconditionnel à Israël révèle une même logique : pouvoir exceptionnel exercé sans égard au droit international, actions militaires permanentes, et désignation d'ennemis — l'Iran, les migrants, les minorités intérieures — comme ciment d'une identité nationale belliqueuse. Ce fascisme impérial ne combat pas le fascisme théocratique iranien par souci des libertés iraniennes : il l'utilise comme prétexte pour consolider sa propre domination régionale.

La troisième voie : alternative démocratique de l'intérieur

C'est précisément dans cet espace que l'émergence d'alternatives démocratiques et populaire à l'intérieur de l'Iran sont porteur d'une lueur d'espoir pour le peuple iranien et ses multiples composantes ethniques.

La création du Conseil Stratégique des Républicains à l'intérieur de l'Iran en est un exemple récent qui revêt une signification politique importante. Formé de 35 personnalités de l'opposition — dont des prisonniers politiques — se positionne explicitement comme une troisième voie, distincte à la fois de la théocratie et des monarchistes de l'exil souvent alignés sur Washington et Tel Aviv.

Ses orientations programmatiques méritent d'être soulignées dans leur globalité : une république séculière, décentralisée, fondée sur la démocratie représentative et les décisions d'une Assemblée constituante ; la reconnaissance pleine et entière de toutes les ethnies, religions et courants de pensée dans l'immense diversité iranienne ; une constitution élaborée sur la base de la Déclaration universelle des droits de l'homme ; et une diplomatie fondée sur l'indépendance nationale et les intérêts mutuels — non sur la subordination aux puissances extérieures.

Ce positionnement est crucial : en refusant de s'aligner sur l'agression militaire américano-israélienne tout en combattant la théocratie, ce conseil refuse de choisir entre deux fascismes. Il incarne la logique du mouvement Femme-Vie-Liberté — issu des profondeurs de la société iranienne — que ni Khamenei ni Netanyahu ni Trump ne peuvent récupérer.

La désignation de Shilan Mirzaei, militante laïque progressiste d'origine kurde, comme porte-parole provisoire de cette initiative nationale symbolise également la continuité avec les luttes des femmes iraniennes qui ont été à l'avant-garde de la résistance depuis 2022.

Pourquoi cette alternative est stratégiquement décisive

Le maintien de l'anonymat des 35 membres principaux et des 35 membres du cercle secondaire n'est pas une faiblesse : c'est une adaptation lucide aux conditions de la clandestinité dans un régime répressif. La communication via des porte-parole à l'étranger, les contacts formels déjà établis avec la diplomatie occidentale, et la rédaction en cours d'une constitution provisoire montrent une organisation sérieuse, qui pense la transition et non seulement la protestation.

L'enjeu dépasse les frontières iraniennes. Si les peuples de la région sont aujourd'hui pris en étau entre trois formes de domination fascisante, l'émergence d'une alternative démocratique ancrée dans la société civile iranienne — non téléguidée de l'extérieur — constitue un précédent et un espoir pour l'ensemble du Moyen-Orient. Elle démontre que la résistance au fascisme théocratique n'implique pas de se jeter dans les bras du fascisme impérial ou colonial.

Les trois fascismes à l'œuvre — théocratique en Iran, colonial en Israël, impérial aux États-Unis — partagent la même architecture structurelle : pouvoir sans limites, guerre comme valeur fondatrice, discrimination des minorités comme ciment identitaire. Leurs antagonismes de surface servent en réalité à se légitimer mutuellement, condamnant les peuples de la région à choisir entre des bourreaux.

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