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Couverture médiatique à l’international au Québec : le parent pauvre de l’information

Année après année, sauf exception, les palmarès de l'actualité placent rarement plus d'un événement international parmi les dix ou quinze plus marquants, ce qui pose d'emblée (…)

Année après année, sauf exception, les palmarès de l'actualité placent rarement plus d'un événement international parmi les dix ou quinze plus marquants, ce qui pose d'emblée la question de savoir si les médias et le public s'intéressent à ce qui se passe au-delà de nos frontières.

Outre les quelques correspondant·es de Radio-Canada dans quelques grandes capitales, le Québec compte à peine une poignée de correspondant·es ou collaborateur·rices à l'étranger. Cette situation gêne lorsqu'on se compare à la France, aux États-Unis ou au Royaume-Uni, dont les réseaux d'information ratissent le monde. De Jérusalem à Dakar, de Delhi à Bangkok, de Johannesburg à Rio, les médias des grandes puissances occidentales balisent le monde de correspondant·es, de pigistes, d'envoyé·es spéciaux·ales qui font remonter chaque jour des informations, des reportages, des entrevues, des analyses dans leurs pays respectifs. Hors de l'Occident, la Chine a développé son agence étatique Xinhua et son réseau radio et télé CGTN, tous déclinés en dizaines de langues. Le Japon entretient un réseau de correspondant·es par l'entremise de ses agences de presse et de sa chaîne NHK, tandis qu'Al Jazeera n'a cessé d'ouvrir des bureaux à l'étranger, sa couverture dépassant désormais largement les frontières initiales du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord.

Même les médias de pays de taille comparable à celle du Québec, comme la Suisse ou les pays scandinaves, ont une empreinte internationale notoire. Plusieurs déploient un réseau de correspondant·es et d'envoyé·es spéciaux·ales qu'on ne manque pas de remarquer sur le terrain partout dans le monde. Tout ça au point où un lecteur d'ici passionné par l'international aura tendance à s'abreuver à ces différentes sources d'information étrangères plutôt que d'attendre qu'un média d'ici l'alimente.

Une concurrence déloyale

À ce titre, il existe une sorte de concurrence déloyale, ou plus exactement des fondamentaux démographiques, historiques et géographiques qui peuvent expliquer les raisons d'une faible empreinte internationale dans nos médias. D'abord, le Québec a une faible population – 8,6 millions d'habitant·es – et donc un marché médiatique plus restreint, ce qui rend plus difficile pour les médias d'ici de rentabiliser ou d'amortir les coûts d'un reporter à l'étranger. Malgré tout, les médias d'ici dépêchent des envoyé·es spéciaux·ales à l'occasion. Ensuite, le Québec n'est ni une grande puissance ni un ancien empire ayant eu des colonies en dehors de son territoire national, ce qui induit forcément un autre rapport au monde. Ce rapport peut être très positif pour les reporters d'ici, dégagé·es d'un certain poids ou malaise historique, mais il fait aussi en sorte que l'on s'intéresse moins à certaines régions du monde. Enfin, le Québec ressemble parfois à une grande île postée en première couronne d'un empire américain qui la protège. Nous sommes loin du reste du monde, mais au pas de la première puissance mondiale qui est aussi notre premier partenaire économique et militaire. Cette situation géographique, ou plus exactement géostratégique n'est pas sans conséquence pour le monde de l'information : les États-Unis prennent une très grande place dans notre consommation de l'information internationale. Certain·es diraient même trop grande lorsque le récit américain vient à monopoliser notre intérêt sur le monde hors de nos frontières.

L'ailleurs pour notre propre épanouissement

Si le Québec n'est pas une grande puissance, il demeure traversé de part en part par la mondialisation. Par ses échanges économiques, ses touristes à l'étranger, ses travailleur·euses humanitaires, ses diplomates, mais surtout par sa politique migratoire, le Québec s'inscrit de plain-pied dans la mondialisation. Et cela comporte au moins deux conséquences : ce n'est pas de moins d'information internationale dont nous avons besoin, mais de plus, et nous avons besoin d'une information internationale assumant nos regards sur le monde. Plus d'information internationale et plus d'information racontée par nous et pour nous, en s'inscrivant dans nos débats de société.

Cela ne veut pas dire de chercher coûte que coûte les Québécois·es à l'étranger qui nous raconteront leur monde, mais plutôt d'assumer que se posent chez nous des questions qui méritent un éclairage extérieur. Et cet éclairage permettra peut-être de faciliter le vivre ensemble, de prendre de meilleures décisions politiques, de mieux gérer nos ressources. Par exemple, des milliers de travailleurs saisonniers moissonnent les champs du Québec. Mais quelle est la vie de ces travailleurs et travailleuses essentiel·les une fois rentré·es dans leurs pays ? Quelle situation fuient les Nigérian·es qui traversent le chemin Roxham ? Alors que le gouvernement réenvisage un troisième lien entre Québec et Lévis, il faut voir comment d'autres villes du monde de taille similaire ont géré les questions de mobilité. Les pêcheurs de crabe de Gaspésie craignent une migration des crustacés en raison du réchauffement des eaux, mais qu'en est-il pour les pêcheurs de l'Alaska ? Y a-t-il des leçons à tirer, des façons d'anticiper ce qui s'en vient ? Les exemples de la sorte sont légion et témoignent de l'importance du reportage international pour notre épanouissement collectif.

Quelles solutions ?

Les solutions sont nombreuses pour revaloriser le reportage international québécois. Fondé il y a cinq ans, le FQJI bénéficie du soutien des entreprises, des organismes publics et des syndicats qui, par leurs dons, financent ensemble les dépenses de reportage à l'étranger de journalistes œuvrant pour des médias d'ici. En cinq ans, le Fonds a octroyé plus de 300 000 $ en bourses diverses ayant permis à plus de 60 journalistes de se rendre dans une cinquantaine de pays pour livrer au public québécois au moins 150 reportages originaux. Ces articles et ces reportages radio, télé ou Web ont été diffusés dans près d'une vingtaine de médias, ce qui permet de toucher un vaste public malgré la fragmentation des auditoires.

Le FQJI est une structure unique au monde. À notre connaissance, aucune autre organisation n'a réussi à rallier les secteurs privé et public ainsi que des syndicats pour le front commun et concret de l'information internationale. Cinq ans après sa naissance, ce fonds aussi unique qu'utile doit être consolidé, renforcé, étendu, et ce, pour notre bien collectif.

Hélas, chaque année, des dizaines de projets de reportage pertinents, bien ficelés, ne peuvent être financés, faute de fonds. Les médias d'ici ne peuvent assumer à eux seuls la facture qui vient avec la couverture de l'actualité internationale. Au cours des dernières années, les médias ont vu les géants du Web, les GAFAMs, s'emparer d'une part majeure de leurs revenus publicitaires, au point de menacer leur survie et celle de tout l'écosystème médiatique. Lorsque les médias peinent à payer le salaire de leurs journalistes, comment leur demander d'assumer le coût de reportages à l'étranger ?

Photo : Mike Mertz (CC BY-NC 2.0)

La grève des fros, Abitibi 1934

En 1993, le musicien engagé Richard Desjardins rappelle à notre mémoire collective la grève des fros qui s'est déroulée en juin 1934 à la mine Noranda en Abitibi. Depuis, les (…)

En 1993, le musicien engagé Richard Desjardins rappelle à notre mémoire collective la grève des fros qui s'est déroulée en juin 1934 à la mine Noranda en Abitibi. Depuis, les militant·es connaissent sa chanson emblématique, mais beaucoup moins l'histoire derrière. Un retour sur cette grève pionnière, courageuse et radicale s'impose afin de comprendre son importance pour le mouvement ouvrier. Par-delà sa féroce répression, l'action des fros demeure exemplaire.

À partir de la fin du 19e siècle, les régions du Témiscamingue puis de l'Abitibi sont progressivement développées. On tente d'y instaurer des communautés agricoles tout en exploitant les ressources naturelles, dont le bois et le minerai. En raison de la difficulté à cultiver des terres à cette latitude, de nombreux colons [1] finissent par travailler dans les chantiers forestiers et dans les mines. Les compagnies profitent de la complaisance des gouvernements et de la disponibilité de cette main-d'œuvre pour exploiter les ressources et la population, engrangeant d'énormes profits au passage. Malgré tout, le développement des mines d'or et de cuivre le long de la faille de Cadillac nécessite toujours plus de bras et les compagnies font venir des mineurs d'Europe de l'Est par milliers au tournant des années 1930.

Dans ce contexte, la Noranda Mines Limited, une société appartenant à des investisseurs new-yorkais, fonde en 1926 la ville éponyme dédiée à l'extraction et à la transformation du cuivre. La ville est sous le contrôle total de l'entreprise grâce à un statut dérogatoire octroyé par le gouvernement. La mine et la fonderie Horne entrent en activité l'année suivante, entraînant une arrivée massive de travailleurs canadiens, finlandais, yougoslaves, polonais, russes et ukrainiens. Au début des années 1930, les villes de Noranda et de Rouyn comptent plus de 5 500 habitant·es, dont 1 300 sont employé·es dans la mine. L'existence y est difficile, mais avec la Grande Dépression et le chômage qui perdurent, la compagnie se permet d'imposer ses conditions… du moins, jusqu'à l'arrivée du syndicat au début de l'année 1933.

La Mine Workers' Union et la grève de 1934

À l'époque, les conditions sont particulièrement éprouvantes pour les mineurs qui travaillent six ou sept jours par semaine, 10 à 12 heures par jour, pour un salaire de 60 cents de l'heure. Les mineurs de fond sont exposés à la poussière de silice et au bruit, sans ventilation adéquate ni équipement de protection. Ils sortent détrempés du trou, « et rentrer en habits mouillés, ce n'était pas drôle, surtout l'hiver quand il fallait traverser à pied le lac gelé, balayé par le vent, parce qu'il n'y avait pas de service d'autobus dans ce temps-là » [2]. Quant aux travailleurs immigrants, d'Europe du Nord et de l'Est – les fros, une contraction du mot « foreigners » (« étrangers ») – ils sont à risque de se faire expulser du pays s'ils ne respectent pas les consignes de leurs patrons. C'est pourtant au sein de ces communautés migrantes, dont sont issus 50 % des mineurs de Noranda, que se développent une conscience politique et une première activité syndicale. Plusieurs de ces travailleurs possèdent une expérience militante et savent que, malgré les menaces, c'est par l'action collective qu'ils ont une chance d'améliorer leur sort.

Un certain nombre de mineurs adhèrent à la Mine Workers' Union of Canada (MWUC) à partir de 1933. Ce syndicat, principalement implanté en Ontario, est affilié à la Workers' Unity League, une organisation communiste connue pour sa combativité. Le syndicat recrute principalement auprès des travailleurs étrangers, qui soit connaissent déjà l'organisation pour l'avoir côtoyée dans d'autres villes minières, soit y sont favorables en raison de leurs conditions exécrables. De plus, une partie des fros sont liés au Parti communiste du Canada, bien implanté dans la région de Noranda et qui encourage les initiatives du MWUC. Le syndicat organise les travailleurs en cellules, permettant d'éviter un démantèlement de tout le réseau en cas d'infiltration policière. Le 11 juin 1934, les mineurs présentent leurs demandes au patron de la mine, Harry Roscoe : ils veulent la reconnaissance de leur syndicat, la journée de huit heures de travail, une ventilation adéquate dans les tunnels et une augmentation de 6 cents de l'heure. Face à l'intransigeance de Roscoe, la grève est déclenchée le lendemain.

Plus de 300 mineurs de fond participent au débrayage, très majoritairement des Européens de l'Est, et bloquent l'entrée du puits avec l'aide de centaines de sympatisant·es. La compagnie, qui contrôle les autorités locales, maltraite les grévistes et fait emprisonner ceux qu'elle considère comme les meneurs. Roscoe refuse toute négociation par crainte de créer un précédent et fait appel à des briseurs de grève, en majorité canadiens-français. Les grévistes répondent par le « cloutage » des routes afin de crever les pneus des camions qui acheminent les scabs vers la mine. La stratégie patronale se fonde à la fois sur la répression et la division des travailleurs, avec un usage retors des fractures raciales et de la peur du communisme chez les Canadiens. Enfin, on mise sur la pauvreté généralisée pour monter les ouvriers dans le besoin les uns contre les autres. Ces stratagèmes portent fruit et la grève prend fin le 22 juin 1934. Plusieurs dizaines de mineurs sont condamnés à des peines de prison, d'autres sont expulsés du Canada dans les semaines qui suivent. À la fin de l'été 1934, la moitié des travailleurs étrangers de la mine ont été licenciés en raison de leur activité syndicale, soit plus de 350 personnes.

« Reprendre notre place dans la lutte des classes »

[3]

La répression brutale de la grève des fros a porté un dur coup au mouvement syndical et socialiste des années 1930 et 1940, d'autant qu'elle était couplée à une diabolisation patronale et ecclésiale des idées progressistes. Pourtant, cette grève a permis au moins deux avancées notables. D'abord, les conditions des mineurs ont été peu à peu améliorées durant les années suivantes, sous la menace persistante d'un nouveau débrayage. Ensuite, cette expérience de lutte a fourni un modèle pour l'organisation politique dans les milieux de travail, repris par les communistes et d'autres lors de différents conflits, dont les grèves du textile en 1937 et en 1946, ou lors des grèves de l'amiante en 1949, de Louiseville en 1952 et de Murdochville en 1957. Sans prétendre à un rôle constitutif de la grève des fros, on ne peut nier son importance dans l'élaboration d'une stratégie syndicale offensive, et ce, malgré la « grande noirceur » québécoise.

Plus qu'une mise en garde contre la division qu'entraîne le racisme ou qu'un simple épisode de notre histoire, la grève des fros nous rappelle l'importance du rapport de force lorsque vient le temps de lutter pour nos droits et le rôle que doit jouer la politique dans les conflits de travail. L'amélioration de nos conditions et, à terme, l'instauration d'une société égalitaire dépendent de notre capacité collective à nous imposer face aux capitalistes. La grève de 1934 n'a pas été immédiatement victorieuse. « Ç'a été joliment dur pour ces gens-là parce que c'était une grève illégale et inorganisée, on va dire. Et puis ces gens-là n'ont certainement pas eu le mérite, le crédit qu'ils auraient dû avoir de cette grève-là. » [4] Mais les fros ont laissé en héritage de meilleures conditions pour tous les mineurs, ainsi qu'une ambition et une détermination à changer radicalement le monde. À nous de prendre le relais contre la fonderie Horne [5] et toutes les grandes industries capitalistes qui détruisent nos vies.


[1] Le masculin est employé pour référer à certains corps de métier réservés aux hommes à l'époque, dont les bûcherons et les mineurs.

[2] L., mineur à Noranda, cité par DUMAS, Evelyn. Dans le sommeil de nos os, Montréal, Leméac, 1971, page 27.

[3] Message collectif de 15 grévistes, adressé à leurs camarades, lors de leur libération de la prison de Bordeaux après deux années d'enfermement, en juin 1936.

[4] Entrevue réalisée en 1976 avec Rémi Jodouin, mineur et syndicaliste abitibien.

[5] Pour connaître les malversations de la Noranda Mines Limited (achetée en 2006 par Xstrata, puis en 2013 par Glencore) et de la fonderie Horne, on consultera le récent ouvrage de CÉRÉ, Pierre. Voyage au bout de la mine. Le scandale de la fonderie Horne, Montréal, Écosociété, 2023.

Alexis Lafleur-Paiement est membre du collectif Archives Révolutionnaires (archivesrevolutionnaires.com).

Photo : Grévistes devant la Fonderie Horne, 1934 (Bibliothèque et Archives Nationales du Québec).

Les postiers rejoignent les travailleurs de la STM pour dire non au privé

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Vendredi matin, plus de 75 postiers en grève ont quitté le bureau de poste Chabanel pour rejoindre, au coin Saint-Laurent et Crémazie, des centaines d’employés de la Société de transport de Montréal (STM) également en arrêt de travail. La rencontre, remplie de poignées de mains énergiques et (…)

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4 octobre 2025, par Comité de Montreal
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Dix ans plus tard, plusieurs appels à l’action de la CVR ignorés

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Le 30 septembre marquait la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. Ce jour férié fédéral a été instauré en 2021 en réponse à l'un des 94 appels à l'action de (…)

Le 30 septembre marquait la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. Ce jour férié fédéral a été instauré en 2021 en réponse à l'un des 94 appels à l'action de la Commission de vérité et réconciliation. Dix ans après la publication des conclusions de la Commission, les défenseurs (…)

Dix ans plus tard, plusieurs appels à l’action de la CVR ignorés

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Le 30 septembre marquait la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. Ce jour férié fédéral a été instauré en 2021 en réponse à l’un des 94 appels…

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Ce qui s’est passé au débat municipal privé des élites montréalaises

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Le 2 octobre, à un mois des élections municipales, les deux favoris à la mairie de Montréal se sont affrontés lors d’un débat organisé par la Chambre de commerce du Montréal (…)

Le 2 octobre, à un mois des élections municipales, les deux favoris à la mairie de Montréal se sont affrontés lors d’un débat organisé par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM). L’entrée coûtait 90$ et l’accès Zoom, 25$. Après de vives critiques en ligne, l’enregistrement a (…)

Convergence technologique anarchiste de Montréal

Plusieurs personnes militantes ont cru dans le passé que le développement de l'informatique, en particulier celui de l'Internet, permettrait de nouvelles formes de (…)

Plusieurs personnes militantes ont cru dans le passé que le développement de l'informatique, en particulier celui de l'Internet, permettrait de nouvelles formes de communication, de luttes et même la création d'espaces autonomes en accord avec leurs valeurs. Cependant, il est maintenant clair que les capitalistes se sont approprié plusieurs de ces idées pour influencer et imposer leur vision sociale, tout en devenant les monstres géants qui dominent désormais le développement technologique.

En septembre 2024, la Convergence technologique anarchiste de Montréal a réuni en congrès les anarchistes souhaitant examiner les rôles potentiels de la technologie dans nos vies et nos luttes.

À bâbord ! : Quelles sont les motivations qui vous ont poussé à organiser cette rencontre ?

Convergence technologique anarchiste de Montréal (CTAM) : Deux membres du comité organisateur se sont initialement rencontré·es lors de la première édition de Splintercon, à Montréal, à la fin de 2023. Cet événement était organisé par eQualitie, un OBNL montréalais dédié à la création de services Internet décentralisés dans un but d'équité et d'égalité sur le réseau. Même si l'événement était intéressant et qu'on y traitait de certaines dynamiques liées à l'impérialisme occidental, plusieurs des solutions semblaient portées par des entreprises privées et non des communautés. De plus, il n'y avait pas vraiment d'espace pour discuter d'options en dehors du capitalisme : les personnes participant à l'événement étaient en majorité des chercheuses et chercheurs que l'on peut diviser en deux groupes selon leurs moyens : les personnes associées à des universités ou des OBNL, et celles liées à des entreprises de communication. Dans le premier cas, les projets ne disposent pas des moyens ou de l'infrastructure technique nécessaires pour concrétiser leurs idées autrement qu'à petite échelle. Dans le second cas, les entreprises de télécommunication ont les moyens et l'infrastructure, mais consacrent ces ressources à garder l'Internet libre tant que c'est possible d'en tirer des profits. Il y a donc peu de place pour les projets communautaires et à but non lucratif.

Ces constats ont mené à l'idée de mettre en place un événement similaire, mais organisé par et pour les anarchistes afin de discuter des enjeux que nous trouvons importants et des solutions que nous avons à proposer dans une perspective qui est la nôtre. La Convergence est ouverte à tout le monde qui s'intéresse aux technologies dans une perspective émancipatrice.

ÀB ! : Est-ce que la rencontre a permis d'entrevoir une nouvelle place pour l'informatique comme outil de résistance ? Quels moyens pour éviter l'appropriation capitaliste ?

CTAM : Dans les dernières décennies, le Web et la culture des hackers ont grandement été récupérés par le capitalisme.

Par le passé, il y avait une culture beaucoup plus forte du Web ouvert et décentralisé, ainsi que du développement de logiciels libres pour répondre aux besoins de la communauté sans nécessairement attendre une compensation financière. Il y a des critiques à faire à cette culture du logiciel libre, particulièrement quand on regarde qui a le temps et les ressources pour accorder un grand nombre d'heures à du travail non rémunéré. Cependant, il y a probablement des façons de rémunérer les gens en dehors de startups financées par du capital risque et qui, après quelques années à développer un logiciel libre, le transforme en logiciel propriétaire pour faire plus d'argent et répondre aux attentes des investisseurs.

Beaucoup d'hacktivistes d'autrefois sont aujourd'hui des employé·es d'entreprises militaires ou de sécurité, et ne sont plus impliqué·es dans des activités subversives. De la même manière, un grand pan du mouvement des hackers était constitué de gens qui démontaient des logiciels ou qui les pirataient pour mieux comprendre le fonctionnement d'une technologie ou libérer le savoir. Il reste encore quelques communautés de ce genre, mais elles sont beaucoup moins nombreuses qu'avant.

Nous n'avons pas de plan quinquennal ou de programme, mais nous croyons que des événements comme la Convergence peuvent permettre la rencontre des gens, la tenue de discussions et l'émergence de projets afin que cette culture des hackers reprenne de la vigueur, qu'elle puisse à nouveau être subversive et intervenir sur les différentes tensions qui traversent la société.

ÀB ! : Quelle lecture l'anarchisme permet-il de faire de l'évolution de l'informatique ? Pourquoi est-il important d'avoir un événement où échanger au sujet de l'informatique avec une perspective spécifiquement anarchiste ?

CTAM : Beaucoup d'anarchistes, dans leur volonté de combattre les systèmes d'oppressions et de construire des alternatives au capitalisme, en sont venu·es à développer une réflexion critique face aux technologies. Avec la montée du capitalisme algorithmique et de surveillance ainsi que l'exploitation des données personnelles qui est de plus en plus omniprésente, nous croyons qu'une telle critique est importante à développer.

Beaucoup d'idées que les anarchistes mettent en pratique dans leurs communautés (prise de décision collective, gestion de conflits, respect des réalités de chacun·es, etc.) peuvent être utiles pour réfléchir les développements technologiques ou l'hébergement de services dans une perspective émancipatrice et communautaire. Le développement logiciel n'est pas qu'un problème technique, c'est aussi un problème humain. Bien souvent, particulièrement quand on développe un produit afin de faire du profit, on peut remarquer une tendance à évacuer les impacts sociaux et politiques afin de valoriser uniquement la prouesse technologique.

Si nous développions des logiciels dans l'objectif de répondre aux besoins de nos communautés, il serait possible de discuter du « coût social » d'une nouvelle fonctionnalité. Par exemple, si, pour développer une nouvelle fonctionnalité en apparence « cool », il est nécessaire de récolter certaines données sur les personnes utilisant le logiciel, il faut aussi penser que cela pourrait permettre certaines formes de discriminations.

De plus, nous ne vivons pas en dehors de la société et nous utilisons l'Internet et les technologies dans nos vies personnelles ainsi que dans nos luttes ; il est donc important d'avoir des moments pour discuter des façons d'utiliser les technologies sécuritairement et de se protéger des technologies utilisées par l'État pour réprimer les mouvements sociaux.

ÀB ! : Est-ce que vous considérez que les mouvements de gauche dans un sens large, comme les mouvements syndicalistes et communautaires, s'intéressent assez aux questions technologiques ? Est-ce qu'on devrait imiter l'idée de la CTAM dans d'autres milieux ?

CTAM : Les technologies sont souvent des outils du quotidien et moins au cœur du travail d'un organisme ou d'un syndicat. Même si cela peut expliquer le manque d'intérêt pour les technologies, nous croyons que maintenir des infrastructures indépendantes est primordial, particulièrement dans le contexte de la montée de l'autoritarisme.

Il serait probablement intéressant que des acteurs et actrices du milieu de l'informatique libre organisent un événement comme la Convergence afin de discuter des alternatives aux grandes multinationales, mais aussi de voir s'il n'y aurait pas moyen de mutualiser des ressources afin de rendre les technologies libres plus accessibles aux organismes communautaires et aux syndicats.

ÀB ! : Quel est l'avenir de la Convergence technologique anarchiste de Montréal ? Est-ce que cet événement sera récurent ?

CTAM : Il y aura une édition 2025 de la Convergence, dont les dates seront bientôt annoncées. Toutes les informations seront disponibles sur notre site Web. Nous avons aussi organisé un événement sur les réseaux maillés en mai dernier au hackerspace foulab, dans le cadre du festival anarchiste Constellation. Par contre, étant donné le contexte sociopolitique incertain et le fait que nous sommes toutes et tous déjà impliqué·es dans d'autres projets, nous ne nous avancerons pas sur la récurrence de l'événement à long terme.

Illustration : Ramon Vitesse

CHRONIQUE OBJECTIONS DE CONSCIENCE : DÉFENDRE LE TERRITOIRE PAR LA FORCE S’IL LE FAUT

3 octobre 2025, par Marc Simard
Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je crois que nous, Québécois et Québécoises, vivons dans un des racoins les plus beaux de la planète. Je ne le dis pas tant par (…)

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je crois que nous, Québécois et Québécoises, vivons dans un des racoins les plus beaux de la planète. Je ne le dis pas tant par chauvinisme – peut-être un peu – que par constat relativement objectif. Notre demi-pays, entre la majesté de son fleuve et (…)

Quand le phoque devient le miroir de nos déséquilibres

2 octobre 2025, par Marc Simard
Il y a des animaux qui deviennent malgré eux les réceptacles de nos contradictions. Le phoque, dans le Saint-Laurent, est de ceux-là. Tantôt accusé de voler le poisson des (…)

Il y a des animaux qui deviennent malgré eux les réceptacles de nos contradictions. Le phoque, dans le Saint-Laurent, est de ceux-là. Tantôt accusé de voler le poisson des pêcheurs, tantôt brandi comme victime des bouleversements climatiques, il oscille entre mascotte attendrissante et ressource (…)

Constater le temps qu’il fait. Réplique à François Cardinal

On dit parfois que lorsqu'une personne affirme qu'il fait soleil et qu'une autre soutient qu'il pleut, le travail d'un·e journaliste n'est pas de dire qu'il y a controverse, (…)

On dit parfois que lorsqu'une personne affirme qu'il fait soleil et qu'une autre soutient qu'il pleut, le travail d'un·e journaliste n'est pas de dire qu'il y a controverse, mais plutôt d'aller dehors pour constater le temps qu'il fait. De même, lorsqu'on dit d'une personne qu'elle était « la plus ouverte au débat public » et que d'autres rétorquent qu'elle était son « fossoyeur », le travail du journaliste est de mener des recherches et d'exercer son jugement critique.

Dans son plus récent Carnet de l'éditeur adjoint, François Cardinal reproche un manque d'équilibre aux personnes qui critiquent une certaine complaisance dans la couverture médiatique québécoise de la vie et de la mort de Charlie Kirk. À ses yeux, ces critiques refusent de « reconnaître chez Kirk une part de charisme » ou « une aptitude à rallier des jeunes marginalisés dans le débat politique ».

Or, ce portrait m'apparaît caricatural. Il ne s'agit pas de nier le charisme de Kirk ou ses habiletés d'organisateur. Seulement, si on ne fait pas mention d'autres versants de sa personne et de son travail, on passe à côté de faits essentiels pour saisir la nature de l'événement et ce faisant, on ne rend pas service au public.

Par exemple, si on attribue uniquement le succès de Turning Point USA (l'organisation fondée par Kirk) au talent ou au style argumentatif de l'activiste, on néglige le fait que ce groupe a reçu près de 400 millions de dollars américains en financement de la part de milliardaires, entre 2012 et 2023.

Parions qu'avec autant d'argent, des étudiant·es voulant débattre du définancement des forces policières ou du génocide à Gaza susciteraient aussi des débats d'envergure sur les campus états-uniens ! En omettant de mentionner cette information, on présente un portrait tronqué, voire trompeur, du phénomène Kirk, en l'attribuant seulement aux qualités d'une personne plutôt qu'à de puissantes forces économiques et politiques.

Le problème est encore plus criant lorsqu'on prête à Kirk, comme François Cardinal le fait, « une volonté de défendre la liberté d'expression ». On a ici aussi un portrait insatisfaisant (et très fréquent dans les médias québécois) des positions politiques de l'activiste. En effet, il serait plus juste de dire que celui-ci défendait la liberté d'expression de points de vue avec lesquels il était en accord. Ces six mots font toute la différence. Dans le cas de points de vue opposés au sien, Kirk avait un tout autre avis.

Selon Kirk, les personnes qui portent des vêtements autres que ceux convenant au sexe assigné à leur naissance sont « une abomination à Dieu ». Il a aussi suggéré que Joe Biden devrait recevoir la peine de mort. Kirk a également initié une « Professor Watchlist », regroupant des centaines de noms de professeurs, avec des étiquettes telles que « Supporteur du terrorisme », « LGBTQ », « Antifa » et « Socialisme ». Ce type de liste, typique des régimes autoritaires ou fascistes, est une porte ouverte aux fans de Kirk pour qu'ils intimident et menacent ces enseignants et donc limitent leur liberté académique et d'expression.

Voilà pourquoi associer Kirk à une simple défense de la liberté d'expression est non seulement incomplet mais fallacieux. Ce qui est dénoncé par plusieurs, ce n'est pas qu'on ait relevé le talent de Kirk, mais plutôt l'euphémisation et l'omission de ses propos à l'endroit de ses opposants politiques ou de personnes marginalisées. À ma connaissance, la première journaliste de La Presse à traiter de la substance du propos de Kirk en ayant recours à des exemples concrets est Rima Elkouri, après 5 jours d'intense couverture médiatique.

Pourtant, ces faits (j'insiste : ce sont des faits objectifs) sont essentiels à la compréhension du personnage. Les adeptes de régimes autoritaires sont toujours ravis de défendre la liberté d'expression de points de vue qu'ils approuvent. Trump lui-même s'est insurgé contre la « censure woke » à plusieurs reprises ces dernières années, y a-t-il encore des gens qui en déduisent qu'il est un adepte de la liberté d'expression ?

Au-delà de cet épisode lui-même, il m'apparaît essentiel de réfléchir à la manière dont l'appel au « dialogue » a été récupéré et dévoyé par des factions politiques qui souhaitent d'abord et avant tout libérer la parole intolérante de l'opprobre et réprimer par la violence les discours de leurs opposants.

Ce texte a d'abord été envoyé à La Presse, mais l'invitation au dialogue public a été refusée par la rédaction.

Image : Pixabay

L’enseignement supérieur en Outaouais : un retard historique à combler

2 octobre 2025, par Rédaction

Le 5 mars 1954, par un acte politique inédit, le gouvernement de Maurice Duplessis transformait le Séminaire Saint-Charles-Borromée de Sherbrooke en une université, créant ainsi l’Université de Sherbrooke plus ou moins telle qu’elle est connue aujourd’hui.

À l’époque, l’idée était de fonder une université qui permettrait de faire contrepoids à l’Université Bishop, qui avait été fondée plus d’un siècle auparavant, en 1843, et qui était rattachée à l’Église d’Angleterre. Duplessis et le député de Sherbrooke, John Samuel Bourque, estimaient important de contribuer à la consolidation d’une élite catholique francophone dans cette région fortement anglophone. C’est aussi pourquoi, dès le départ, l’Université de Sherbrooke a été formellement rattachée à l’Église notamment par son chancelier, l’archevêque catholique de la municipalité. Le fait que dès sa fondation, cette université ait pu compter sur une faculté des arts, une faculté de droit, une faculté des sciences, et ait pu donner des cours non seulement dans le domaine du droit, mais aussi du commerce et des sciences est en ce sens particulièrement significatif.

Les travaux réalisés au cours des dernières années en histoire de l’éducation ont en effet montré que la création des institutions scolaires n’est jamais purement gratuite et libre de considération politique ou idéologique. Dans des contextes coloniaux, par exemple, les premières écoles avaient généralement pour principale fonction d’enseigner les rudiments de la santé physique, de l’hygiène et d’une certaine forme d’adhésion aux institutions et aux autorités. Dans ces contextes, les premières universités, lorsqu’elles existaient, servaient essentiellement à former les enseignants, les petits cadres et les ingénieurs utiles à la gestion de la colonie. La création des facultés de droit, de sciences ou de philosophie, par exemple, n’est généralement arrivée que beaucoup plus tardivement[1].

En Outaouais, le contexte est radicalement différent, mais ne change pas le fait que la création des établissements d’enseignement supérieur et leur développement sont intimement liés à des considérations tout autant politiques qu’économiques.

Histoire de l’enseignement supérieur en Outaouais

En 1896, le pasteur et historien John L. Gourlay notait que le fondateur de la ville de Hull, Philemon Wright, ne semblait pas avoir été particulièrement préoccupé par l’établissement d’institutions scolaires ou communautaires. Il écrivait alors  : «  Sauf pour loger les ouvriers et les aides, il [Wright] n’était pas disposé à se donner la peine de construire une ville[2]  ».

Pourtant, même si avant 1900, Hull ne comptait ni hôpital, ni orphelinat, ni hospice, ni séminaire, ni scolasticat[3], l’Outaouais a bel et bien pu profiter d’un certain essor dans ces domaines. En effet, comme ailleurs au Québec, la région a pu compter sur un établissement d’enseignement supérieur dès le milieu du XIXe siècle, le Collège Bytown. Ce collège, qui deviendra l’Université d’Ottawa, a été créé plus ou moins à la même période que l’Université Bishop, l’Université Laval et l’Université de Montréal. Cela dit, comme pour tout ce qui relevait plus ou moins des communautés religieuses en Outaouais – la santé, l’éducation et même les médias –, c’est surtout du côté de la ville de Bytown que les principales institutions s’installèrent. Les premiers hôpitaux du côté québécois ne seront ainsi créés que dans les années 1900 à Maniwaki et à Buckingham. Hull, pourtant le troisième centre urbain de la province, dut attendre 1911 pour avoir son hôpital.

À l’époque, le fait que plusieurs établissements d’importance s’installaient sur la rive sud de la rivière des Outaouais ne soulevait pas nécessairement de grandes préoccupations. Non seulement la rive nord était sensiblement moins populeuse, mais l’Acte d’Union de 1840 avait en fait fusionné les juridictions du Bas-Canada et du Haut-Canada. Bytown, renommée Ottawa en 1855, et Hull se trouvaient ainsi toutes deux dans la Province of Canada. La distinction entre les deux rives était donc moins marquée qu’elle l’avait déjà été et qu’elle ne le sera plus tard. Dans le domaine de l’éducation, de façon générale «  [l]a population outaouaise fréquentait le séminaire d’Ottawa, le scolasticat des oblats, le collège séraphique des capucins à Ottawa, le collège universitaire des dominicains à Ottawa, etc.[4]  »

Le réseau des établissements postprimaires du côté québécois reste ainsi très fragile jusqu’à la fin des années 1960. Pendant toute la première moitié du XXe siècle, l’Outaouais ne comptait qu’un seul collège classique près de la frontière, le Collège Saint-Alexandre, ainsi qu’une seule école normale, le Collège Saint-Joseph. À partir de 1940, quelques établissements voient le jour, notamment pour offrir une formation classique aux jeunes filles qui n’y avaient pas accès  ; ce sera le cas du Collège Marguerite-d’Youville et de l’externat classique Marie-Médiatrice[5].

C’est donc sur ces fondations relativement chétives que doivent s’installer le Cégep de Hull en 1967 et l’Université du Québec à Hull (UQAH) en 1981.

Des mobilisations sans grandes retombées

Le retard de l’Outaouais dans le domaine de l’enseignement supérieur ne semble pas avoir été bien évalué lors de la création des cégeps et de l’Université du Québec. Il n’est par ailleurs pas impossible de penser que, au moins pendant un temps, les élites hulloises, qui continuaient à profiter des établissements ontariens, y compris pour l’apprentissage du droit, du commerce ou des sciences, pouvaient croire que les établissements québécois n’avaient pas réellement pour fonction de les remplacer, mais d’offrir une formation plutôt de type professionnel. Ainsi, alors qu’il aurait sans doute été nécessaire de reconnaitre la réalité outaouaise et de financer la création de nouveaux programmes dès la fondation des établissements d’enseignement supérieur de la région, rien n’indique que des investissements particuliers aient été réalisés en ce sens.

Pis encore, la fondation de l’UQAH concorde en fait avec une période de récession et de rigueur budgétaire, prenant notamment la forme de compressions dans le financement des universités. Suivent donc «  deux décennies au cours desquelles les universités subissent une succession de coupures budgétaires, alors que l’UQAH n’a pas encore reçu sa part d’appui spécifique pour la création de programmes et la construction des installations afférentes[6]  ». De fragile, la situation de l’enseignement supérieur en Outaouais devient alors préoccupante. Dès 1986, l’Office de planification et de développement du Québec (OPDQ) sonne l’alarme. Les auteurs du bilan économique de l’OPDQ écrivent alors  :

Les deux institutions d’enseignement postsecondaires (Université et Collège) sont affectées par la conjoncture de décroissance des investissements dans leur domaine. Cette situation cause un nouveau retard dans l’implantation de programmes essentiels au développement de la région[7].

Quinze ans plus tard, la situation est telle que les établissements d’enseignement supérieur de l’Outaouais estiment nécessaire de mettre en place un processus de consultation et de concertation avec les acteurs régionaux pour élaborer une vision stratégique du développement de l’enseignement supérieur. Ces consultations ont mené à la tenue du Forum sur l’enseignement supérieur en Outaouais, réunissant l’Université du Québec en Outaouais (UQO, ex-UQAH), le Cégep de l’Outaouais et le Cégep Heritage College.

Parmi les constats alarmants qui se sont dégagés de ce forum, mentionnons  : une offre de formation incomplète pour les collèges et l’université de l’Outaouais, un investissement en recherche nettement inférieur à la moyenne provinciale et un taux de fréquentation postsecondaire parmi les plus bas au Québec[8].

Bien que la principale préoccupation des intervenantes et intervenants locaux était et demeure assurément l’adéquation formation-emploi et la vitalité du marché du travail, une réflexion plus large sur l’importance culturelle et scientifique d’avoir accès à des établissements d’enseignement supérieur se formalise. Des revendications se font ainsi de plus en plus entendre en faveur de la création de programmes universitaires en droit et en médecine et pour une offre de programmes scientifiques, notamment en reconnaissant le nouvel Institut québécois d’aménagement de la forêt de feuillus (IQAFF) devenu l’Institut des sciences de la forêt tempérée (ISFORT). L’ISFORT a finalement été rattaché à l’UQO en 2012[9].

Sur le plan de la recherche toujours, depuis le début des années 2000, le Cégep de l’Outaouais avait tenté à plusieurs reprises d’obtenir un centre collégial de transfert des technologies (CCTT). Jusqu’en 2018, l’Outaouais était la seule région du Québec qui n’avait toujours pas un tel centre. Les CCTT sont des centres de recherche appliquée, de soutien technique, de formation et de diffusion des connaissances financés par l’État. Ils sont reconnus pour jouer un rôle clé dans le développement et la mise en œuvre de projets d’innovation tant technologique que sociale. Il est généralement admis que l’implication des enseignantes et enseignants ainsi que des étudiantes et étudiants collégiaux dans les activités des CCTT enrichit l’enseignement et suscite l’intérêt des jeunes pour les carrières scientifiques. Au fil des ans et des demandes, un nombre impressionnant de raisons différentes a été fourni par le ministère de l’Éducation ou de l’Enseignement supérieur pour refuser l’octroi d’un CCTT en Outaouais  : absence d’expertise régionale particulière, absence d’un créneau d’excellence en emploi ou, plus ironique, le peu de programmes scientifiques présents au sein de l’établissement.

Entre 2003, date du forum régional, et 2010, plusieurs initiatives ont donc été concrétisées afin de contribuer à réduire les iniquités observées par les intervenantes et intervenants en enseignement supérieur en Outaouais. Toutefois, les établissements ont souvent été confrontés à des barrières administratives et à un manque d’engagement politique qui est venu exacerber le retard existant. Ainsi, en 2010, le retard en matière de programmes, d’infrastructures et de financement s’était encore aggravé. C’est à cette époque que la Table Éducation Outaouais (TÉO), instance régionale de concertation en persévérance scolaire et réussite éducative (IRC), regroupant des personnes représentant les milieux scolaires, l’enseignement supérieur, les différents ministères et des élu·e·s municipaux, a jugé nécessaire d’amorcer un mouvement de mobilisation autour de la question de l’enseignement supérieur. Cette mobilisation s’incarna par la création de l’Alliance pour la cause de l’enseignement supérieur en Outaouais (ACESO) dont le premier mandat était de dresser un portrait le plus fidèle possible de la réalité de l’enseignement supérieur en Outaouais[10].

Le travail réalisé par l’équipe de l’ACESO en 2011 était d’une grande qualité et servira d’assise pour les travaux de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) en 2018[11] et de l’Observatoire du développement de l’Outaouais (ODO) en 2021[12] et 2022[13]. À titre d’exemple, le travail de l’ACESO permettait, pour la première fois, de quantifier le nombre d’étudiantes et d’étudiants de l’Outaouais qui choisissent d’étudier du côté ontarien ainsi que les effets que cette situation a sur le financement des établissements d’enseignement supérieur du Québec. Le portrait réalisé par l’ACESO déboucha sur la publication de sa Déclaration de l’Alliance pour la cause de l’enseignement supérieur en Outaouais[14] dans laquelle on retrouvait à la fois une analyse à jour de la situation de l’enseignement supérieur en Outaouais et les demandes des intervenantes et intervenants du milieu.

Portrait de l’enseignement supérieur en Outaouais en 2025

Depuis 2011, plusieurs choses ont changé et contribuent assurément à la vitalité de l’enseignement supérieur en Outaouais. À ce titre, soulignons que, depuis 2023, l’UQO peut offrir un programme de droit – quelque 70 ans après la création de la faculté de droit de l’Université d’Ottawa. De même, notons que l’engagement obtenu de la part du gouvernement Legault pour la création d’un campus unifié de l’UQO à Gatineau demeure ferme[15]. Du côté du cégep, non seulement un CCTT lui a été octroyé, mais il a eu l’autorisation d’offrir six nouveaux programmes d’études techniques au cours des dernières années – techniques juridiques, techniques de diététique, technologie de l’architecture, technologie de radiodiagnostic, gestion et intervention en loisir, technique de travail social. Enfin, en 2019, «  l’Assemblée nationale du Québec a adopté à l’unanimité une motion reconnaissant le statut particulier de l’Outaouais en raison de sa situation frontalière avec Ottawa[16]  ».

Pourtant, comme le craignaient déjà à l’époque les médias régionaux, cette motion demeure un acte strictement symbolique qui n’aura eu que de faibles retombées. En 2025, malgré ces développements, la situation de l’enseignement supérieur reste, à bien des égards, une aberration lorsqu’elle est comparée à celle d’autres régions du Québec. Les travaux récents de l’ODO et de l’IRIS permettent d’illustrer cette situation.

En 2022, l’ODO estimait que dans le domaine de l’enseignement supérieur, la Mauricie et le Saguenay-Lac-Saint-Jean peuvent être retenus comme des régions comparables. Ces régions présentent une population similaire et des installations semblables, notamment le fait qu’elles comptent une université du réseau de l’Université du Québec[17]. Par ailleurs, quand cela s’avère possible, il est aussi intéressant de comparer la réalité outaouaise avec celle de l’Estrie qui, malgré qu’elle présente une population relativement équivalente, a pu profiter de la création d’une université francophone beaucoup plus tôt.

La population étudiante

Sur le plan de l’effectif étudiant, des différences majeures existent entre l’Outaouais et les autres régions du Québec. Au collégial, en 2020-2021, alors que l’Outaouais comptait 15,36 étudiants par 1 000 habitants (pour un total de 6 164 étudiants) inscrits au diplôme d’études collégiales (DEC), la Mauricie en comptait 19,32 et le Saguenay-Lac-Saint-Jean en comptait 24,35[18]. L’année 2020-2021 est assez représentative des retombées positives de quelques-unes des initiatives prises au cours des précédentes années. Or, malgré ces efforts, on peut noter qu’il existe encore un important manque à gagner en termes de population étudiante allant de 3,96 à 8,99 étudiants par 1 000 habitants. L’ODO estime ainsi que, considérant la moyenne des régions comparables, l’Outaouais devrait compter quelque 2 600 étudiantes et étudiants supplémentaires au DEC.

Si l’on admet que les étudiantes et étudiants de l’Outaouais, malgré certains enjeux sur le plan de la réussite sur lesquels nous reviendrons, ne sont pas radicalement différents de ceux des autres régions, on peut s’interroger sérieusement sur ce qui advient de ces jeunes et de leurs aspirations d’études.

À l’échelle universitaire, la situation semble encore plus préoccupante. Toujours en 2020-2021, alors que l’Outaouais comptait 4 737 étudiantes et étudiants universitaires, soit 11,80 étudiants par 1 000 habitants, ce même ratio était de 18,45 au Saguenay-Lac-Saint-Jean et de 46,51 en Mauricie[19]. Notons au passage que ce ratio était de 60,2 en Estrie en 2016-2017[20]. L’ODO estime ainsi que quelque 7 700 étudiantes et étudiants universitaires manquent à l’appel en Outaouais. Ce constat apparait dramatique. Où sont ces étudiantes et étudiants  ? Soulignons enfin que l’Université d’Ottawa, à elle seule, comptait 44 693 étudiants, dont 13 408 étudiantes et étudiants francophones en 2020[21].

Ce manque d’étudiantes et d’étudiants collégiaux et plus encore d’étudiantes et d’étudiants universitaires parait pour le moins inquiétant lorsqu’on tente d’explorer plus en détail l’accès aux études universitaires à l’échelle de l’Outaouais. En effet, il existe d’importantes variations d’accès à l’enseignement supérieur entre les milieux plus urbains et les milieux plutôt ruraux en Outaouais. En exploitant les données du recensement de 2016 liées au grade universitaire des personnes, l’ODO estime que 24,4  % de la population avait un grade universitaire à Gatineau en 2016 alors qu’à l’extérieur de ce centre urbain les pourcentages variaient de 7,6  % à 15,7  %[22]. Notons enfin que ce même ratio était de l’ordre de 37,7  % à Ottawa à la même période. Pour l’ODO, «  [c]es écarts importants s’expliquent, entre autres, par le fait que les principaux secteurs d’activité en milieu rural ne nécessitent pas d’études universitaires[23]  ».

Il convient aussi de rappeler que, malgré l’installation récente d’un campus du Cégep Heritage College à Campbell’s Bay principalement dédié à l’éducation à l’enfance et à la gestion et à la production animale, il n’existe aucun accès réel à l’enseignement supérieur à l’extérieur du centre urbain de Gatineau. En fait, «  [t]outes les municipalités des MRC de Papineau, de Pontiac et de la Vallée-de-la-Gatineau sont situées à plus de 40 km d’un cégep[24]  » ou d’une université.

Il est difficile de déterminer avec certitude si cet enjeu contribue au faible effectif étudiant en Outaouais. Rappelons néanmoins que si l’Outaouais compte deux cégeps et un établissement collégial privé, tous installés à Gatineau dans un rayon d’environ 12 km, d’autres régions comparables du Québec présentent une répartition géographique sans doute plus équitable de leurs établissements collégiaux. À ce titre, la Mauricie a un cégep à Trois-Rivières et un autre à Shawinigan en plus d’un établissement privé à Trois-Rivières  ; le Saguenay-Lac-Saint-Jean a un cégep à Chicoutimi, un à Jonquière, un à Alma et un autre à Saint-Félicien alors que l’Estrie compte un cégep à Granby et un autre à Sherbrooke, en plus du cégep Champlain à Lennoxville et du Séminaire de Sherbrooke.

Les programmes

La situation n’est pas radicalement différente sur le plan des programmes de formation offerts à la population outaouaise. Au cours des dernières années, l’ACESO en 2011, l’IRIS en 2018, et l’ODO en 2021 et 2022 ont fait un travail remarquable d’illustration du déficit de programmes d’études de l’Outaouais. Ils ont utilisé plusieurs indicateurs allant du nombre de programmes par étudiant au nombre d’habitants par programme. Par souci de concision, nous nous limiterons ici au nombre de programmes par 100 000 habitants, ce qui a aussi l’avantage d’être les données les plus récentes.

D’abord, au collégial, on compte 10,47 programmes de DEC par 100 000 habitants (pour un total de 42) en Outaouais. Ce même indicateur est plutôt de 16,42 en Mauricie et de 37,64 au Saguenay-Lac-Saint-Jean[25]. En ce qui a trait aux attestations d’études collégiales (AEC), les données datent du début des années 2010, mais on parlait alors de 80 programmes offerts en Outaouais pour 150 au Saguenay-Lac-Saint-Jean et 210 en Mauricie[26].

En somme, pour l’année 2020-2021, le fossé à combler en Outaouais pour atteindre la moyenne des régions comparables quant au nombre de programmes de DEC serait, selon l’ODO, de 16,65 programmes par 100 000 habitants, soit quelque 67 programmes supplémentaires[27]. Les quelques ajouts récents ne permettent pas de se rapprocher du compte.

À l’échelle universitaire, en additionnant les programmes de baccalauréat, de maitrise et de doctorat, l’Outaouais compte 14,95 programmes par 100 000 habitants (pour un total de 60) alors que le Saguenay-Lac-Saint-Jean en compte 26,53 et la Mauricie 34,66[28]. Ainsi, toutes proportions gardées, le manque de programmes universitaires serait de l’ordre de 15,61 programmes par 100 000 habitants pour un total de quelque 63 programmes d’études supplémentaires[29].

En somme, au collégial comme à l’université, il faudrait essentiellement doubler le nombre de programmes offerts en Outaouais pour que l’offre soit enfin comparable à celle existant ailleurs au Québec.

Il est donc évident que l’Outaouais souffre d’un déficit important de programmes d’études postsecondaires. Il est difficile d’admettre que cette situation n’a pas en retour des conséquences sur la population étudiante en enseignement supérieur. À ce sujet, l’ODO estime que plus «  de 6 500 étudiant·e·s résidant en Outaouais poursuivent annuellement leurs études supérieures à Ottawa, soit 4 000 de plus que le nombre estimé en 2011[30]  », et ce, malgré le temps de déplacement nécessaire et des frais de scolarité autrement plus élevés du côté ontarien. On peut croire que cette situation est due au moins en partie à la réputation des établissements ontariens, mais il parait difficile d’exclure l’offre de programme comme une variable importante dans la décision des étudiantes et étudiants de la région.

Conclusion

Malgré des données évidentes et une certaine mobilisation depuis plus de 30 ans, la situation de l’Outaouais dans le domaine de l’enseignement supérieur demeure pour le moins préoccupante. Bien entendu, on pourrait toujours se dire que l’enjeu n’est pas si grand alors qu’en fait, il existe une offre de formation collégiale et universitaire tout à fait adéquate dans la région considérant les établissements ontariens. Or, ce serait oublier d’abord que cela implique nécessairement de déléguer une fonction sociale importante à une autre juridiction, et donc de renoncer à un certain droit de regard et à certains pouvoirs dans le domaine de l’offre de formation ou des programmes d’études à offrir. Ce serait aussi oublier que l’accès aux études supérieures en Ontario est beaucoup plus dispendieux et que près de 25  % des formations qui y sont offertes ne sont pas reconnues par l’État québécois ou les ordres professionnels du Québec[31]. Enfin, cela occulterait que, malgré qu’il soit difficile de savoir exactement combien d’étudiantes et d’étudiants québécois étudient du côté ontarien, les revenus liés aux frais d’inscriptions de même que ceux reliés à une importante partie des dépenses assumées par ceux-ci pendant leurs études et leurs stages restent aussi du côté ontarien.

Il convient cependant de reconnaitre que la situation actuelle de l’enseignement supérieur en Outaouais est aussi corollaire de l’état de la réussite et de la diplomation qui demeure préoccupant en Outaouais. Comme cela s’observe en ce qui concerne la proportion de personnes détenant un diplôme universitaire, il existe des écarts importants sur le plan de la réussite scolaire et éducative entre les secteurs urbains de la ville de Gatineau et les régions plutôt rurales. Pourtant la question de la pauvreté dans ces milieux est souvent niée, et ce, même si la TÉO[32] reconnait que les «  conditions économiques  » des familles est un déterminant important de la réussite.

Cela dit, on peut constater deux points tout particulièrement marquants dans la situation actuelle de l’enseignement supérieur en Outaouais, outre le fait que cette situation demeure dramatique près de 40 ans après les premières doléances formelles adressées à Québec. D’abord, malgré le travail impressionnant réalisé par les intervenantes et intervenants des milieux de l’éducation, à travers la création de l’ACESO notamment, il ne semble pas avoir été possible de mobiliser plus largement la population autour de cet enjeu. La Déclaration de l’ACESO en 2011 était signée par des intervenantes et intervenants des milieux scolaires, mais aussi des élu·e·s, des dirigeantes et dirigeants d’entreprises, des athlètes, des groupes citoyens et des municipalités. Pourtant, le mouvement s’est essoufflé ou n’a pas été entretenu après la mise à jour de la Déclaration en 2017 ou l’octroi du statut particulier de la région en éducation en 2019[33]. Est-ce à dire qu’à l’époque, plusieurs pensaient la chose gagnée ou est-ce simplement que la mobilisation s’est essoufflée d’elle-même pendant la COVID-19  ? Pourtant, on sait que la pression des citoyens et citoyennes a déjà réussi à porter fruit dans le domaine en Outaouais. Après une fermeture de trois ans, c’est en effet grâce à «  l’insistance des réclamations de la population hulloise [que] le Collège [Marguerite-d’Youville] reprend vie en 1952 dans une toute nouvelle construction située boulevard Taché, en bordure de la rivière des Outaouais[34]  ». Dans tous les cas, la situation actuelle témoigne d’une mobilisation qui n’était sans doute pas aussi profondément ancrée qu’elle aurait dû l’être et invite à la réflexion. Ne serait-il pas d’intérêt de rappeler la fonction non seulement économique des établissements d’enseignement supérieur, mais aussi leur fonction culturelle et scientifique  ? Plus encore, les efforts réalisés par les établissements de l’Outaouais pour se rapprocher des milieux citoyens pourraient sûrement être accrus et déployés afin de réaffirmer la fonction démocratique des cégeps et des universités, fonction que la montée des discours autoritaires ou les crises socioécologiques rendent tous les jours plus urgente.

Le deuxième point marquant réside dans la portée et l’importance de la volonté politique sur le développement de l’enseignement supérieur des régions. La fondation de l’Université de Sherbrooke en 1954 selon une logique purement politique l’illustre on ne peut mieux. En Outaouais, historiquement, cette volonté aura été, au départ, peu présente alors que la petite bourgeoisie n’avait d’yeux que pour les institutions d’Ottawa et, depuis les années 1980, elle aura été souvent défaillante. Encore récemment, alors que la région est la seule au Québec qui n’a toujours pas de résidence pour ses étudiantes et étudiants de cégep, c’est sans l’engagement de l’État québécois que le Cégep de l’Outaouais tente d’aller de l’avant avec la réalisation d’un premier projet en ce sens[35]. De même, il est loin d’être clair que l’État permettra à l’éventuel campus unifié de l’UQO de profiter d’un gymnase pour la pratique de sports nécessitant de grandes surfaces ou pour réaliser des travaux de recherche, et ce, alors qu’elle est la seule Université du Québec, à part la TÉLUQ, à ne pas pouvoir profiter de telles installations[36].

Par Charles-Antoine Bachand, professeur en fondements de l’éducation à l’Université du Québec en Outaouais


  1. Damiano Matasci, Miguel Bandeira Jerónimo et Hugo Gonçalves Dores (dir.), Repenser la «  mission civilisatrice  ». L’éducation dans le monde colonial et postcolonial au XXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2020.
  2. «  Except to house workmen and helpers, he [Wright] was not disposed to trouble himself about building a city  ». Cité dans Raymond Ouimet, La dépendance de l’Outaouais à l’égard de l’Ontario, 2019, p. 1. Disponible sur le site Équité Outaouais  : https://equiteoutaouais.com/#  !/pages/documentation.
  3. Ibid.
  4. Ibid., p. 4.
  5. Andrée Dufour, «  Le Collège Marguerite-d’Youville de Hull, 1945-1964. Un collège classique féminin en milieu ouvrier  », Histoire sociale/Social History, vol. 47, n° 93, 2014  ; Gérald Pelletier et Jean Harvey, «  Le paysage institutionnel  », dans Chad Gaffield (dir.), Histoire de l’Outaouais, Québec, Institut québécois de la recherche sur la culture, 1994  ; Odette Vincent-Domey, «  Vers une présence institutionnelle…  », dans Chad Gaffield (dir.), Histoire de l’Outaouais, Québec, Institut québécois de la recherche sur la culture, 1994.
  6. Alliance pour la cause de l’enseignement supérieur en Outaouais (ACESO), Déclaration de l’Alliance pour la cause de l’enseignement supérieur en Outaouais, Gatineau, Table Éducation Outaouais, 20 juin  2011, p. 5.
  7. Office de planification et de développement du Québec, Bilan socioéconomique de l’Outaouais, 1986, p. 24. Cité dans ACESO, 2011, p. 6.
  8. ACESO, 2011, op. cit., p. 6.
  9. UQO, La création de l’Institut des sciences de la forêt feuillue tempérée (ISFORT)  : le premier jalon de l’arrivée des sciences naturelles à l’UQO, février 2012.
  10. ACESO, 2011, op. cit.
  11. Bertrand Shepper, Effets du retard de financement public sur les systèmes de santé et d’éducation postsecondaire en Outaouais, Montréal, IRIS, 2018.
  12. Amélie Bergeron, Lynda Gagnon et Alexandre Dubé-Belzile, «  Accès à l’éducation  : un déséquilibre entre les deux rives au détriment de l’Outaouais  », dans Chantal Doucet (dir.), Situation transfrontalière de l’Outaouais et de l’Est ontarien  : impacts et opportunités, Gatineau, Observatoire du développement de l’Outaouais, 2021 
  13. Alexandre Bégin et Iacob Gagné-Montcalm, L’Outaouais en mode rattrapage. Suivi des progrès pour combler le retard historique de la région en santé, éducation et culture, Gatineau, Observatoire du développement de l’Outaouais, 2022.
  14. ACESO, 2011, op. cit.
  15. Daniel LeBlanc, «  UQO  : le campus unifié toujours sur les rails  », Le Droit, 16 avril 2024.
  16. Bergeron, Gagnon et Dubé-Belzile, 2021, op. cit., p. 13.
  17. Bégin et Gagné-Montcalm, 2022, op. cit.
  18. Ibid.
  19. Ibid.
  20. Shepper, 2018, op. cit.
  21. Bergeron, Gagnon et Dubé-Belzile, 2021, op. cit.
  22. Cette situation prévaut pour toutes les MRC de la région, sauf pour la MRC des Collines-de-l’Outaouais, particulièrement favorisée, qui présente un ratio exceptionnel de 23,1  % de la population détenant un grade universitaire.
  23. Ibid., p. 5.
  24. Table Éducation Outaouais et ÉCOBES – recherche et transfert, Portrait de la réussite éducative en Outaouais, février 2021, p. 1.
  25. Bégin et Gagné-Montcalm, 2022, op. cit.
  26. ACESO, 2011, op. cit.
  27. Bégin et Gagné-Montcalm, 2022, op. cit.
  28. Ibid.
  29. Ibid.
  30. Bergeron, Gagnon et Dubé-Belzile, 2021, op. cit., p. 7.
  31. ACESO, 2011, op. cit.
  32. Table Éducation Outaouais et ÉCOBES, 2021, op. cit.
  33. Daniel LeBlanc, «  Statut particulier de l’Outaouais  : satisfaction dans le monde de l’éducation et de la culture  », Le Droit, 31 octobre 2019.
  34. Dufour, 2014, op. cit., p. 66.
  35. Daniel LeBlanc, «  Projet majeur de 450 chambres pour le Cégep de l’Outaouais  », Le Droit, 3 février 2025.
  36. Bégin et Gagné-Montcalm, 2022, op. cit.

 

Le pari du Somaliland : Trump comme allié inattendu

1er octobre 2025, par Mariam Jama-Pelletier
Mariam Jama-Pelletier, correspondante en stage Le Somaliland, région autoproclamée indépendante depuis 1991, tente depuis plus de trois décennies d’obtenir une reconnaissance (…)

Mariam Jama-Pelletier, correspondante en stage Le Somaliland, région autoproclamée indépendante depuis 1991, tente depuis plus de trois décennies d’obtenir une reconnaissance internationale en tant qu’État souverain distinct de la Somalie. Son autonomie, sa stabilité relative et son port sur le (…)

Le bateau Conscience prend la mer pour rejoindre la Flotille Sumud, arraisonnée par Israël

1er octobre 2025, par Rédaction-coordination JdA-PA
Alors qu’Israël a commencé à intercepter les premiers navires de la Flottille mondiale Sumud (qui signifie résistance en arabe), la réponse des mouvements sociaux et de (…)

Alors qu’Israël a commencé à intercepter les premiers navires de la Flottille mondiale Sumud (qui signifie résistance en arabe), la réponse des mouvements sociaux et de certains pays pro-palestiniens ne s’est pas fait attendre. Des manifestations ont eu lieu en France, en Belgique et en Turquie. (…)

Le STTP et la bataille pour un service public

30 septembre 2025, par André Frappier — ,
Selon le président de la section locale de Montréal du STTP Renaud Viel, que nous avons rencontré sur la ligne de piquetage, durant la période de 2023 seule Postes Canada a (…)

Selon le président de la section locale de Montréal du STTP Renaud Viel, que nous avons rencontré sur la ligne de piquetage, durant la période de 2023 seule Postes Canada a dépensé 200 millions $ pour la motorisation des itinéraires de facteurs, qui étaient livrés auparavant à pied. Sans compter les taxes, les assurances l'entretien, et l'essence. Ce processus s'est répété en 2024 se poursuit encore maintenant. En fait tous les facteurs et factrices au Canada vont dorénavant effectuer la livraison par camion. Cela représente non seulement un coût faramineux inutile, mais c'est également anti-environnemental.

En 2023 la construction d'un nouveau plan de tri à Toronto à Albert-Jackson a coûté au-dessus de 470 millions malgré le déclin des colis. Il faut aussi ajouter les millions de bonus que la haute direction se donne.

Le syndicat est conscient de l'inquiétude des clients, au printemps, le STTP a demandé l'arbitrage exécutoire pour avoir une stabilité. Le but était justement d'avoir un arbitrage pour permettre une stabilité, ce qui inciterait les clients à revenir. La direction de Poste Canada refusé et préféré faire voter leur dernière offre finale, qui a été refusée à 70% par les membres.

Postes Canada ment lorsqu'il prétend que le syndicat s'oppose à la création de postes à temps partiel. En fait il veut créer des postes de facteurs de fins de semaine, des temps partiels avec garantie de 8 h par semaine, mais avec une disponibilité de 3 à 4 jours. C'est un gros point qui achoppe à la table de négociation. Cela obligerait ces personnes à ne pas pouvoir travailler ailleurs durant cette période tout en se limitant à 8h de travail, c'est inacceptable.

Le syndicat a ensuite fait une offre et, depuis maintenant un mois, il n'y a pas eu de contre-offre. Poste Canada ne semble pas inquiète de cette instabilité. On constate en même temps un transfert de ses clients à sa filiale Purolator. Les clients, qui se confient souvent aux facteurs, ont mentionné avoir questionné Postes Canada au sujet de la situation instable, ils auraient eu comme réponse d'aller chez Purolator. Cette compagnie fait d'énormes profits, on comprend pourquoi il y a autant de pertes financières à Poste Canada. Pour l'année complète 2023, Purolator a enregistré un profit avant impôt de 201 millions de dollars et de 182 millions en 2024

Postes Canada était censée faire une offre la semaine prochaine, mais a changé d'idée suite à l'intervention du gouvernement, qui s'ingère donc directement dans la négociation. Ils ont repris le rapport Kaplan et utilisé une partie qui correspondait aux demandes de Postes Canada et l'ont mis en application, sans consulter la population.

La présidente nationale, Jan Simpson, confirme cette situation : « Il y a plusieurs mois, lorsque le gouvernement a publié, sur son site Web « Consultations auprès des Canadiens », l'avis de consultation initial pour « l'examen de la Société canadienne des postes », ce dernier indiquait que des consultations publiques seraient nécessaires afin d'examiner le Protocole du service postal canadien. Or, plus tard, sans la moindre explication, le gouvernement a modifié ainsi l'avis de consultation : « En théorie, des consultations publiques peuvent être menées afin d'examiner le Protocole du service postal canadien […] ».

Aujourd'hui, sans avertissement et sans donner la possibilité à la population de s'exprimer, le gouvernement annonce des coupes sombres dans les services. Nous ne le laisserons pas s'en tirer à si bon compte. C'est pourquoi nous demandons au gouvernement de mettre immédiatement fin à toutes les compressions de services à Postes Canada. Avant de mettre en œuvre toute modification du mandat de Postes Canada, le gouvernement doit permettre à la population de s'exprimer. Nous travaillons maintenant avec nos alliés du mouvement syndical, des municipalités et des organismes de justice sociale pour faire entendre ce message à travers tout le pays. »

Bien que le courrier lettre soit en déclin, la livraison de colis est très rentable. Mais ce n'est pas toutes les compagnies privées qui vont livrer partout, plusieurs vont délaisser les endroits qui leur coûtent trop cher, alors que Postes Canada a le mandat de livrer partout.

C'est une des raisons pour lesquelles il y a des pertes. Les facteurs et factrices le constatent lorsqu'ils vont faire le ramassage de colis chez les compagnies. Il y a des cages de colis différentes, celles pour Purolator et les compagnies privées sont destinées à Montréal, et pour Postes Canada, ce sont des colis pour des destinations éloignées, comme Blanc-Sablon, parce que ce n'est pas rentable pour les compagnies privées, mais Postes Canada a l'obligation de le faire.

C'est pour cette raison que Postes Canada devrait avoir le privilège exclusif de la livraison des colis au même titre que la législation pour les lettres.

Cela permettrait à la Société d'État de se rentabiliser parce qu'en fait, elle est la seule à devoir livrer le courrier partout au Canada, pendant que les compagnies privées choisissent ce qui est rentable pour elles et enlèvent cette partie plus rentable à Postes Canada. Ensuite cela permettrait à un plus grand nombre de personnes de bénéficier de conditions de travail et de salaires décents. Évidemment, chaque compagnie souhaite que la population, majoritairement ouvrière, ait des salaires suffisants pour acheter ses produits et services, mais ne veut pas elle-même offrir ces mêmes conditions à ses employé-es.

Le ministre a fait une chose pour augmenter les revenus, c'est l'augmentation du timbre. Mais encore là ce sont des coûts pour la population. On doit créer de nouveaux services comme on voit en Europe, banque postale, vente d'assurances, télécommunications, bornes de recharge, on a des bureaux partout au Canada.

En ce moment, les décisions du gouvernement et de Postes Canada de fermer des bureaux de poste ruraux vont en sens inverse et couteront très cher aux gens des régions. C'est une attaque directe au service de la population.

(Suite dans la prochaine édition)

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Alors cette année, la Marche mondiale des femmes c’est le 18 octobre et c’est à Québec

https://www.pressegauche.org/IMG/mp4/carole_senneville_-_et_la_mmf-mettre_en_surbrillance.mp4?52875/8145569faf01fa7c65dd4dfc871c81a96486b84ac5d4af170c47b0a3d4f147a8 https://www.pressegauche.org/IMG/mp4/carole_senneville_-_et_la_mmf.mp4?52876/586d975b2d57984edbfa01812677db491a0bdeea512d4141dc8b87118bba037c https://www.pressegauche.org/IMG/mp4/carole_senneville_-_et_la_mmf_-_csn.mp4?52877/bb181754af95084377ba6de41b0fcd524427954552b0292c8301378222f5f4b6 https://www.pressegauche.org/IMG/mp4/carole_senneville_-_et_la_mmf_csn-2.mp4?52879/9fac829e208ab27908c5abc8a55c741f90e825cb5e341a876a1072e0485e0b5b30 septembre 2025, par Confédération des syndicats nationaux (CSN) — , ,
Le 18 octobre, des féministes de toutes les régions se rassembleront à Québec pour dénoncer la pauvreté et les violences faites aux femmes. Cliquez ici pour y participer ! (…)

Le 18 octobre, des féministes de toutes les régions se rassembleront à Québec pour dénoncer la pauvreté et les violences faites aux femmes. Cliquez ici pour y participer !

Encore en marche pour transformer le monde

Le 18 octobre, nous nous donnons toutes et tous rendez-vous à Québec pour le rassemblement de la Marche mondiale des femmes. Car oui, nous sommes « Encore en marche pour transformer le monde ».

Des féministes de toutes les régions se rassembleront pour dénoncer la pauvreté, les violences faites aux femmes et la crise environnementale en proposant une vision d'un monde juste, solidaire et… féministe.


Poursuivre la lecture de la page du site de la CSN consacrée à la mobilisation.

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11 brefs essais sur le sport, un collectif co-dirigé par Philippe Chagnon et Christine Gosselin. En librairie le 7 octobre.

30 septembre 2025, par Christine Gosselin, Philippe Chagnon — , ,
11 brefs essais sur LE SPORT sous la direction de Philippe Chagnon et Christine Gosselin En librairie le 7 octobre Des voix diverses explorent le sport comme un acte (…)

11 brefs essais sur LE SPORT
sous la direction de
Philippe Chagnon et Christine Gosselin
En librairie le 7 octobre


Des voix diverses explorent le sport comme un acte de création.

En onze textes brefs, les autrices et auteurs tracent des parallèles entre l'écriture et le sport : la répétition des gestes, la quête d'une forme juste, le rapport exigeant au temps, au corps et à la douleur. L'une comme l'autre discipline réclament de la persévérance, un certain goût du risque et l'acceptation de l'échec. Ce recueil montre comment, dans le sport comme dans l'écriture — et peut-être dans la vie — on tombe souvent, mais on cherche toujours à comprendre ce que la chute nous apprend.

Solitude, rigueur, transformation, émancipation : sur la page comme sur le terrain, le mouvement engage le corps et l'esprit dans une même recherche de sens. À la croisée de l'écriture et de l'effort, ces textes dessinent des liens inattendus entre discipline et liberté, performance et vulnérabilité, chute et relèvement. Ici, chaque mot compte — pour vrai.

Avec les textes de : Jean-Philippe Pleau, Jade Côté-Goulet, Mélanie Noël, Vanessa Bell, Philippe Chagnon, Guillaume Pâquet, Alexandra Campeau, Élodie Savard, Fabrice Vil, Stéphane Picher et Sophie-Anne Landry.

ISBN 9782897945770 - 120 pages - 19,95$

La co-directrice du collectif

Christine Gosselin est l'autrice de Larves de vie (Hamac, 2021) et de Regarder les coulisses se répandre (Hamac, 2023). Elle est aussi rédactrice web pour différentes plateformes anglophones de la Ligue nationale de hockey. Fascinée par les histoires vécues et les émotions brutes, elle aime quand ça frappe fort, quand ça se bouscule dans les arènes sportives — mais elle préfère, au fond, le calme d'une vie tranquille, le confort de son sofa et la chaleur rassurante de ses deux chats blottis sur ses cuisses.


Le co-directeur du collectif

Philippe Chagnon est né à Saint-Hyacinthe en 1986. Grand sportif de salon, il adore suivre des matchs de hockey et de baseball un livre à la main. Il a écrit cinq recueils de poésie dont Ellipses (Noroît, 2023) ainsi que quatre romans dont son plus récent, Du côté du Szechuan (Hamac, 2024). Il travaille dans le milieu du livre à Montréal depuis une douzaine d'années. Ses deux jeunes enfants lui permettent de garder la forme.

Extrait - Préface de Christine Gosselin

« C'est là, entre les failles et les pénalités, que la véritable magie opère. Comme dans l'écriture, chaque erreur, chaque échec nous mène inévitablement à une version plus affinée de nous-mêmes. L'essentiel est de ne jamais quitter la glace ou la page blanche. »

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Sorcellerie et contre-culture gay

30 septembre 2025, par Éditions Le passager clandestin — ,
Bonjour, Nous avons le plaisir de vous annoncer la parution imminente d'un texte fondateur de la pensée queer. Initialement publié en 1978, Sorcellerie et contre-culture gay (…)

Bonjour,

Nous avons le plaisir de vous annoncer la parution imminente d'un texte fondateur de la pensée queer. Initialement publié en 1978, Sorcellerie et contre-culture gay sera disponible en français à partir du 3 octobre, après de longs mois de travail collectif. Dans cet essai audacieux, Arthur Evans, figure incontournable des luttes LGBTQIA+ étatsuniennes, met en lumière l'histoire des résistances queers, souvent invisibilisées, et leurs liens étroits avec la sorcellerie, la nature et l'insoumission. Ce projet éditorial, qui voit le jour dans un contexte où les discriminations envers les personnes LGBTQIA+ persistent — voire se renforcent —, est également, à notre échelle, une tentative de valorisation des luttes et des mémoires minoritaires.

On espère qu'il vous plaira !

Et si Jeanne d'Arc, les sorcières et les hérétiques avaient en commun bien plus que leurs bourreaux ?

Dans cet essai audacieux publié en 1978, Arthur Evans revisite l'histoire occidentale depuis ses marges. De l'Antiquité à l'époque coloniale, en passant par le Moyen Âge, il retrace l'essor d'une civilisation patriarcale et capitaliste qui n'a cessé de traquer, d'effacer et de domestiquer toute forme de liberté sexuelle et de transgression de genre.

Face à cette normalisation violente, Evans exhume une contreculture longtemps occultée, fondée sur des pratiques religieuses, sociales et sexuelles enracinées dans la nature, la sensualité et l'insoumission. De figures mythiques en rites interdits, il esquisse une généalogie des résistances queers à la répression.

Alors que les discriminations envers les personnes LGBTQIA+ persistent, voire s'aggravent, cette traduction inédite résonne comme un appel à renouer avec nos ancêtres queers et à raviver notre esprit de subversion.


L'auteur

Écrivain et militant gay américain, Arthur Evans (1942-2011) a activement participé aux luttes contestataires des années 1960, au sein du Gay Liberation Front puis de la Gay Activists Alliance. Critique d'un militantisme gay déconnecté des perspectives anticapitalistes et écologistes, il a développé une approche plus spirituelle qui a influencé de nombreux courants queers et néopaïens, notamment le mouvement des Radical Faeries.

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« Une orientation ancrée à gauche et sur le terrain populaire permet de marquer des points en période de polarisation »

30 septembre 2025, par Violetta Bock — , ,
Notre camarade Violetta Bock présente la situation en Allemagne et son travail de députée de Die Linke, consistant à faire le lien entre les classes populaires et la (…)

Notre camarade Violetta Bock présente la situation en Allemagne et son travail de députée de Die Linke, consistant à faire le lien entre les classes populaires et la contestation d'un pouvoir de plus en plus instable.

25 septembre 2025 | tiré du site inprecor.fr | Photo : Manifestation contre l'extrême droite. Berlin, 3 février 2024. / Die Linke CC BY.2.0

Comment vois-tu la situation en Allemagne, en particulier les répercussions de la crise économique ?

Le trait marquant de la situation en Allemagne, c'est le déclin de « l'Ouest ancien ». Cela vaut aussi bien pour son rôle militaire et géopolitique dans l'alliance entre les États-Unis et l'Europe que pour la base économique de cette alliance : l'époque où l'Allemagne occupait une place de premier plan dans l'industrie européenne et jouait un rôle prépondérant dans l'économie mondiale semble révolue pour le moment, et rien n'indique actuellement que cette évolution pourrait s'arrêter ou même s'inverser.

Depuis des années, les chaînes de production et la croissance se déplacent de plus en plus vers l'Asie, en particulier vers la Chine et l'Inde. En Allemagne, cette évolution n'est pas suffisamment comprise, ni par le gouvernement actuel, ni par de larges pans de la gauche sociale et du mouvement syndical, et elle ne constitue pas non plus la base à partir de laquelle on envisage les actions à mener.

C'est une situation dramatique, car tout ce à quoi nous assistons aujourd'hui se déroule sous le signe de ces changements économiques, dans le contexte d'une catastrophe climatique qui progresse rapidement, avec toutes ses conséquences sociales et politiques.

Pour les classes laborieuses, cela se traduit par un vide stratégique.

La catastrophe climatique est désormais reconnue comme une réalité, mais la réflexion sérieuse sur ses conséquences est supplantée par les crises sociales et économiques qui se développent parallèlement. À vrai dire, la société devrait investir dans des projets d'avenir qui renforcent la protection civile et les infrastructures sociales, qui donnent aux gens les moyens d'amortir les conséquences de la catastrophe climatique et qui empêchent en même temps la destruction continue des conditions de notre existence. En lieu et place, ce sont la guerre, la concurrence géopolitique et la défense des sites industriels nationaux qui occupent le devant de la scène. Les investissements se font pour la guerre, l'exploitation et le pillage, autrement dit l'endettement et le démantèlement social se font pour servir le complexe militaro-industriel et tout ce qui garantit une mainmise sur les ressources naturelles au niveau international. C'est là où gisent les profits et les attentes des classes dominantes.

Cela augmente considérablement la pression sur les classes travailleuses, tant sur le plan matériel qu'idéologique : d'une part, à travers la propagande nationaliste et la volonté de militariser largement l'industrie et la société – en Allemagne, cela se fait toujours sur le thème « les Russes arrivent » –, d'autre part, à travers la désindustrialisation du pays, qui détruit emplois et conditions d'existence.

L'Allemagne, même si elle reste une puissance centrale dans l'UE, n'a pas de puissance bancaire au niveau planétaire comme la Grande-Bretagne, ni de suprématie militaire comme les États-Unis, ni même de position économique dominante comme la Chine. Dans les hautes sphères syndicales, on trouve même des dirigeant·es qui espèrent que, tout compte fait, la militarisation leur profitera et que l'Allemagne parviendra à regagner du terrain dans la course à la compétitivité, avec leur aide si nécessaire.

Cela entrave également les luttes quotidiennes. Tant qu'il manquera une espérance vigoureuse en un avenir meilleur, tout mouvement restera freiné. Voilà la tâche qui incombe à la gauche d'aujourd'hui.

Violetta Bock – Organiser la justice climatique – au Parlement et dans la rue

Quel rôle joue l'extrême droite dans cette situation ?

L'AfD constitue un rassemblement hétéroclite de courants de la droite. À ses débuts, elle critiquait l'Union européenne et mobilisait ce que l'on appelle la classe moyenne, même si, dès le départ, sa base électorale était en grande partie composée de salarié·es déçu·es par le système politique.

Aujourd'hui, le spectre va des conservateurs-nationalistes et des partisans d'un libéralisme économique drastique aux fascistes déclarés qui parviennent à se présenter comme une opposition radicale ; et pourtant cela fait déjà longtemps qu'ils s'efforcent de proposer leurs services à la CDU en tant que partenaire gouvernemental.

Grâce à une polarisation permanente, ils ont largement ancré leur programme raciste au sein de la société, et leurs revendications – telles que le démantèlement du droit d'asile – ont été reprises par d'autres partis et traduites en mesures gouvernementales.

Nous assistons actuellement à un glissement vers la droite de l'ensemble du spectre politique (à l'exception du parti Die Linke), qui rend chaque jour plus difficile la vie des migrant·es, des travailleur·ses, des personnes LGBTQ+ et de toutes les personnes socialement vulnérables.

La crainte de l'émergence d'un mouvement fasciste de masse incite à la recherche d'une réponse centrale dans le cadre d'alliances aussi larges que possible, allant jusqu'à la CDU/CSU, au SPD et aux Verts, afin de faire barrage à l'AfD à tous les niveaux. Il n'existe pour l'instant aucun mouvement fasciste de masse en Allemagne.

Mais nous devons nous attendre à ce que la CDU, le SPD et même les Verts puissent trouver des points de convergence politiques avec l'AfD – dans la pratique, cela existe déjà. C'est précisément contre cela que nous devons nous dresser…

Au cours de ces derniers mois, nous avons assisté non seulement à un glissement vers la droite, mais aussi à une polarisation, visible notamment dans la croissance du parti Die Linke. Une partie croissante de la jeune génération recherche des réponses plus radicales et est prête à agir. Les réponses au glissement à droite ne doivent donc pas se concentrer sur des alliances contre l'AfD mais doivent aussi mettre en avant une perspective socialiste comme alternative à la militarisation, au nationalisme et au délitement social.

Comment réagissent les syndicats ?

Nous sommes régulièrement confrontés à des attaques virulentes contre le droit de grève et les droits syndicaux. Le gouvernement actuel s'en prend par exemple ouvertement à la journée de travail de 8 heures. Dans les années 2000, les syndicats allemands ont raté l'occasion de se débarrasser de leurs illusions dans la social-démocratie. Certes, il y a désormais un nombre considérable de permanent·es syndicaux bien à gauche, mais en même temps, il y a beaucoup moins de dirigeant·es ouvrier·es dans les entreprises. C'est une évolution qui se dessinait dans les années 80. En même temps, les conflits sociaux qui focalisent l'attention générale sont en diminution, après un bref regain à la fin de la dernière décennie et au début de celle-ci.

Nous ne voyons actuellement aucune lutte importante et très médiatisée comme celles qui ont eu lieu il y a quelques années chez Amazon, à la poste, dans les hôpitaux ou dans la fonction publique. Bien sûr, il y a toujours des initiatives et des campagnes importantes qui nous donnent de l'espoir et que nous devons soutenir de toutes nos forces. Pour ce faire, les méthodes dites d'organizing 1) sont de plus en plus souvent mises en œuvre. Mais elles restent étroitement liées aux cadres, aux décisions et aux perspectives fixées par les appareils syndicaux centraux.

Nous assistons également à l'émergence de comités d'entreprise de droite, en particulier dans les petites et moyennes entreprises, ou à la création de syndicats concurrents de droite. Y faire face nécessite un travail syndical de contestation, car ils attaquent là où ça fait mal : là où des comités d'entreprise et des commissions en charge de négocier les accords collectifs aux ordres sont constamment en train de faire des compromis qui, au final, ne correspondent pas à la volonté des collègues.

Une tâche fondamentale reste celle de former, au sein des entreprises, des noyaux qui s'attachent à mettre en évidence les contradictions de classe et à dégager une perspective sociale. Mais sans une organisation socialiste qui serait à même de présenter ce que devrait être le pas suivant et aussi de le faire aboutir, nous resterons bloqués au stade des luttes défensives. C'est exactement ce que nous vivons actuellement : beaucoup de petites luttes, mais pratiquement aucune qui parvienne à s'imposer dans le débat social. Dans le secteur des services, on a cherché dans ce but à former des coalitions citoyennes, par exemple en coopérant avec le mouvement pour la transition énergétique dans les transports lors des négociations salariales sur les transports publics.

Nos camarades dans les entreprises s'efforcent de transformer, de démocratiser et de radicaliser le travail syndical, mais souvent aussi simplement de le réorganiser. Die Linke peut être d'une aide précieuse à cet égard, mais pas si nous nous enfermons dans des cellules d'entreprise qui tentent de déployer notre politique de parti en dehors même de ce travail syndical.

Quelle forme revêt la politique de la social-démocratie ?

En période de crise, le SPD a toujours été incapable de développer une politique indépendante dans l'intérêt des classes laborieuses, car pour lui sa réussite est indissociable de celle du capital. Rien n'a changé à cet égard.

Et comme il a largement perdu son ancrage dans la classe ouvrière, il fait de moins en moins semblant de mener une politique de classe. Il se délite petit à petit.

À mon avis, le rôle des Verts est plus intéressant. À l'étranger, on sous-estime souvent l'importance que les Verts ont ou ont eu dans la société allemande – ils sont récemment passés derrière Die Linke dans les sondages. Ils ont longtemps représenté un espoir de renouveau : écologiques, progressistes, pacifistes, même si, dans les faits, ils ont toujours plié devant les intérêts du capital et de la réaction et ont emmené l'Allemagne dans ses premières guerres depuis la Seconde Guerre mondiale.

Aujourd'hui, ils se situent au centre de la société, mais ils sont devenus le parti du « racisme humain », qui maintient les frontières ouvertes au profit du capital, et celui de la « guerre humanitaire ». Ils sont devenus un parti important, en particulier dans la classe moyenne, mais la trahison de leurs propres origines est, à mon avis, déjà de l'histoire ancienne.

Ceux qui votent pour les Verts savent aujourd'hui assez précisément ce qu'ils recevront en retour : une politique en faveur du capital, avec des voitures électriques et des dosettes de café bio.

Selon toi, quelle politique Merz va-t-il mener ?

Ce n'est pas encore déterminé. La CDU – et avec elle le SPD, son partenaire de coalition – est confrontée à un dilemme. Ils ont recours à la recette capitaliste standard bien rodée : coupes sociales draconiennes, militarisation de la société, fermeture des frontières de l'UE aux réfugié·es, investissements massifs dans le capital européen. Ils espèrent ainsi créer une nouvelle marge de manœuvre pour la redistribution grâce à un nouveau « miracle économique ».

Mais il y a de bonnes raisons de penser que, cette fois-ci, dans le contexte de la crise économique générale, ils ne pourront pas s'en sortir au moyen d'une corne d'abondance remplie d'euros – la crise économique s'accompagne en effet de profonds bouleversements internationaux dans les modes de production modernes, parallèlement à une réorganisation impérialiste des rapports de force. Le programme de réarmement ne pourra à lui seul changer la donne – il ne fera qu'accroître et étendre le risque de guerre.

Actuellement, nous constatons que la CDU/CSU et le SPD s'alignent de plus en plus sur les slogans racistes et nationalistes de l'AfD. Pourquoi alors ne serait-il pas possible que Merz ose un jour franchir le pas et former un gouvernement minoritaire soutenu par l'AfD ? Ce serait désastreux pour les gens en Allemagne, mais c'est un scénario réaliste.

Les médias bourgeois et les grands groupes industriels font pression de toutes leurs forces pour aboutir à un gouvernement de type conservateur. Ils parlent sans cesse de crises au sein de la coalition, transforment chaque désaccord en catastrophe et défendent une conception de la démocratie selon laquelle les gouvernements doivent pouvoir « passer en force » sans contestation ni discussion, argumentant que ce serait tout simplement une nécessité imposée par cette crise.

C'est précisément là que nous, socialistes, pouvons affûter notre profil : nous sommes les démocrates. Nous prenons au sérieux la diversité des opinions et les conflits ouverts, car nous partons du principe que les solutions collectives ne peuvent naître que de la confrontation et d'une large participation. Il s'agit là d'une conception de la démocratie totalement différente de celle du « passage en force » autoritaire du centre bourgeois.

Peux-tu nous parler de Die Linke ? Quelle en est l'orientation politique générale ? Quel a été l'impact de l'afflux massif de jeunes ?

Pour bien comprendre Die Linke, il faut connaître son histoire. Au départ, ce parti était le résultat de la fusion de deux courants : d'une part, l'organisation qui a succédé à l'ancien parti d'État à l'Est, le PDS, et, d'autre part, l'Alternative électorale pour le travail et la justice sociale (WASG), qui est apparue dans l'Ouest de l'Allemagne.

La WASG est née au milieu des années 2000 en réaction à l'offensive radicale du gouvernement Schröder contre les acquis sociaux, les fameuses « réformes Hartz ». Elle a été alimentée par des membres déçus du SPD, mais aussi par des éléments provenant de la gauche plus radicale, dont beaucoup avaient une orientation marxiste.

Dès le début, il était donc clair que Die Linke n'était pas simplement un parti politique comme les autres, mais plutôt le produit du rassemblement de différentes expériences et traditions, tant sur le plan politique qu'entre l'Est et l'Ouest. Sa physionomie a changé à plusieurs reprises au cours de son histoire, et elle continuera à évoluer à l'avenir. Parce que son succès a toujours été et sera toujours lié à sa capacité à s'adapter aux nouvelles dynamiques sociales.

Aujourd'hui, Die Linke – et c'est ici que naît souvent un malentendu – est moins un parti au sens classique du terme qu'une organisation de masse, un point de ralliement de masse.

Qu'est-ce que je veux dire par là ? Il définit certes des orientations politiques, mais n'impose pas qu'elles soient suivies de manière uniforme, préférant les remettre en discussion au sein des mouvements. Il regroupe aussi bien des sociaux-démocrates de gauche pragmatiques que des socialistes révolutionnaires, sans que cela entraîne en règle générale de divisions, d'exclusions ou de manquements à la solidarité. Tous et toutes ont conscience qu'il s'agit d'un projet commun qui doit pouvoir accepter différents courants. Son objectif central est la défense des acquis sociaux, associée au débat et à la lutte pour une perspective socialiste, en tenant compte des expériences diverses, tant du point de vue de l'histoire de l'Allemagne de l'Est et de l'Ouest que de celle des différents mouvements.

L'orientation politique de Die Linke est donc difficile à résumer en une phrase, et c'est précisément là que beaucoup d'observateurs et observatrices achoppent. Ils veulent des mots définitifs, sans ambiguïté, mais ce n'est pas ainsi que fonctionne cette formation. Son orientation est déterminée par les personnes qui y sont actives.

C'est l'une de ses forces : ceux et celles qui s'impliquent peuvent influencer la manière dont le travail du parti évolue. La ligne suivie sur les questions centrales est en constante évolution et s'adapte aux mouvements.

Le débat sur la manière d'aborder la montée de l'extrême droite en est un exemple : certain·es réclament de larges alliances contre l'AfD, y compris au sein du Parlement, tandis que d'autres veulent montrer que des marges de manœuvre plus importantes existeraient dans le capitalisme. Je m'oppose par exemple à ces deux positions. En effet, les marges de manœuvre objectives pour des stratégies réformistes en Europe, et en particulier en Allemagne, se sont réduites dans un contexte de désindustrialisation et d'autoritarisme.

Nous nous trouvons actuellement dans une situation plutôt confortable, mais difficile : le parti a plus que doublé le nombre de ses membres, beaucoup sont directement issu·es de mouvements sociaux, d'autres appartiennent à une génération qui commence tout juste à se politiser. Le simple fait que ces jeunes aient décidé de faire de Die Linke leur organisation est déjà significatif. Ils se détournent ainsi délibérément des Verts, un parti souvent considéré comme de gauche libérale, mais qui, en réalité, défend pour partie une politique de droite libérale. Cette génération a pris conscience que l'ensemble du système des partis en Allemagne s'est déplacé vers la droite et que seul Die Linke est resté à sa place : comme force porteuse d'espoir, comme pôle contre l'exclusion et la privation de droits.

L'énergie ne doit pas nous coûter le monde. Les êtres humains et le climat avant les profits

Et qu'attendent ces jeunes du parti ?

Je pense que ce qu'ils veulent, ce n'est pas la satisfaction de revendications particulières, mais plutôt être partie prenante de cette opposition porteuse d'espoir. Dans le meilleur des cas, et c'est ce que l'on constate dans de nombreux endroits, ils voient dans Die Linke un espace où ils peuvent agir efficacement en politique. Ce qui a permis d'en arriver là, c'est aussi le fait que depuis le départ de Sahra Wagenknecht, le parti a réussi à sortir des querelles publiques, qu'il a su trouver un thème central avec la question des loyers et qu'avec les campagnes de porte-à-porte il est possible de commencer à agir à un niveau élémentaire et, en dehors des petits milieux refermés sur eux-mêmes, d'établir un contact avec les gens sur la base de ce qu'ils vivent au quotidien.

Nous avons ici une chance historique : les député·es et les responsables du parti se trouvent aujourd'hui dans la position qui est la leur parce qu'ils et elles ont choisi de se lancer dans ce projet à une époque où il semblait impossible de faire carrière en politique de cette manière. L'automne dernier encore, Die Linke était considéré comme finie. Toutes celles et ceux qui se sont présenté·es aux élections l'ont fait avec la conviction profonde qu'il fallait une alternative de gauche. C'est précisément sur cela que nous pouvons nous appuyer aujourd'hui pour construire l'avenir.

Concernant le mouvement de solidarité avec la Palestine : y a-t-il une nouvelle dynamique, en particulier dans les quartiers ouvriers et immigrés ?

Le mouvement de solidarité avec les Palestinien·nes est actuellement l'un des plus importants mouvements en Allemagne. Il est principalement porté par des immigré·es. Comme dans de nombreux pays, la répression est forte et sert à alimenter encore davantage le racisme. Il est donc toujours important de faire la distinction entre l'opinion « publiée » et l'opinion publique. Dans l'ensemble de la population, il y a une majorité contre les livraisons d'armes par l'Allemagne, mais cela ne se voit pas encore dans la rue.

Tu ne pourras plus toucher les jeunes, mais également de nombreux travailleur·ses et certaines parties de la population dans son ensemble, si tu qualifies globalement la solidarité avec la Palestine de « problème » ou d'« antisémite ». Cette façon de voir a pourtant longtemps imprégné la gauche sociale, notamment en raison de l'histoire terrible de l'Allemagne.

Bien sûr, il reste vrai que plus les gens sont liés aux institutions étatiques dans leur vie quotidienne – que ce soit sur le plan professionnel ou dans leur vie privée –, plus la vieille pression de la « raison d'État » se fait sentir. Cela reste un obstacle.

Mais cela ne pose pas de problème majeur pour une stratégie socialiste. Car c'est avant tout à ceux qui ne sont pas intégrés dans ce système, mais qui en souffrent, que nous nous adressons. Et c'est précisément là que la solidarité avec la Palestine, malgré toutes les attaques, prend une nouvelle dynamique.

Comment se déroule la lutte contre la répression ? Peut-elle être surmontée ? Le mouvement peut-il devenir plus fort que la répression ?

Bien sûr, la répression a un effet, en particulier sur celles et ceux qui travaillent ou agissent au plus près de l'État ou qui dépendent d'une manière ou d'une autre des institutions étatiques. À certains endroits, la répression apparaît au grand jour, par exemple lorsque des femmes juives se voient interdire de s'exprimer publiquement parce qu'elles se positionnent clairement contre la politique israélienne, ou lorsque les tribunaux condamnent a posteriori les interventions brutales de la police et lèvent après coup l'interdiction de certains slogans. Au sein du mouvement de solidarité, nous constatons régulièrement de nouvelles avancées avec le ralliement de nouvelles franges de la population et la réalisation de percées importantes.

Le fait que de plus en plus d'organisations ne peuvent plus fermer les yeux y a également contribué. Celles et ceux qui ont réussi une fois à surmonter leur peur sont d'autant plus déterminés. L'attitude de l'État ébranle chez beaucoup de personnes leur confiance fondamentale dans le système. Dans le mouvement de solidarité, il existe toujours un large éventail de positions, allant de l'accent mis sur les revendications humanitaires aux positions antisionistes.

Le problème majeur en Allemagne est actuellement tout autre : la lutte contre la dépression et le sentiment qu'il n'y a aucune issue. Le gouvernement fédéral a longtemps refusé avec obstination de décider quoi que ce soit qui puisse faire pression sur Israël. Nous sommes donc contre l'État, mais l'État ne bouge pas. La « raison d'État » allemande plane sur tout et imprègne l'ensemble de la politique étrangère.

Nombre d'activistes ont donc l'impression de se battre contre des moulins à vent. Pour ceux et celles qui militent depuis des décennies en solidarité avec la Palestine, cette période est dominée par l'horreur de ce qui se passe à Gaza, en Cisjordanie et dans toute la région.

Et en même temps, cette phase marque une avancée majeure : une nouvelle génération de militant·es et de membres de partis est arrivée sur le devant de la scène, et elle n'est plus prisonnière de l'idée que toute critique d'Israël est antisémite en soi. Ce progrès n'a peut-être pas d'effet immédiat, mais il crée une base solide à partir de laquelle nous pourrons construire une perspective internationaliste plus radicale dans les années à venir.

Comment vois-tu ton rôle de députée dans cette situation ?

J'aborde toujours mon rôle de députée en ayant en tête la question des relations entre Parlement, mouvement et parti.

Heureusement, ces dernières années, il y a eu de nombreux débats et des progrès évidents au sein de Die Linke. Nous avons tiré des enseignements sur la manière dont cette relation doit être structurée et nous avons introduit des règles précises, par exemple pour les versements d'argent ou la tenue régulière de permanences sociales. Il apparaît très clairement que les député·es avec lesquel·les je travaille aujourd'hui ne se sont pas présenté·es par ambition professionnelle, mais par conviction. Bien sûr, il subsiste au sein du parti une ancienne manière de fonctionner, dans laquelle les député·es s'organisaient plutôt en petits groupes de travail. De telles tendances refont régulièrement surface pour des raisons structurelles. Mais nous avons commencé à briser cette logique. Et je pense que nous sommes sur la bonne voie, même si nous n'en sommes qu'au début.

Concrètement, je distingue trois volets dans mon travail.

Premièrement, il faut faire en sorte que les mouvements puissent bénéficier des ressources existantes. Je ne parle pas ici en premier lieu d'argent, mais plutôt d'informations, de réseaux, et de possibilités de se faire entendre. Souvent, on réduit cela à un simple soutien financier. Mais ce qui est déterminant, c'est de fournir aux mouvements des analyses, des thèses, des évaluations, des impressions, et une bonne compréhension de l'adversaire. Ce sont là des ressources dont nous disposons en tant que député·es.

Deuxièmement, il s'agit d'être un modèle. Nous ne devons pas rattacher à ce rôle l'objectif de faire un jour partie du bloc des puissant·es au pouvoir. En tant que député·es, nous devons montrer que nous ne disparaissons pas dès que nous sommes au Bundestag. À Kassel, en particulier dans le quartier de Rothenditmold, j'ai créé un centre communautaire avec de nombreux et nombreuses camarades. Après mon élection, beaucoup se sont demandé si j'étais désormais « partie ».

Mais pour moi, une chose était claire : le travail au Parlement et l'ancrage local ne doivent pas être contradictoires2. C'est pourquoi je continue à faire du conseil social, c'est pourquoi je soutiens le mouvement des locataires – qui, dans cette situation de crise, est devenu, et ce n'est pas un hasard, un domaine d'activité central pour l'ensemble du parti. Nous prouvons ainsi qu'il est possible de travailler au sein du Parlement bourgeois sans se « parlementariser ».

Troisièmement : nous devons utiliser la tribune du Parlement d'une manière qui fasse date. En ces temps de guerre et de catastrophe climatique, il s'agit de donner la plus grande visibilité possible à la lutte pour la justice climatique et contre les intérêts impérialistes. C'est la grande tâche qui nous incombe, mais elle ne doit pas être dissociée de la lutte des classes telle qu'elle se déroule concrètement. Au contraire, elle s'inscrit dans le prolongement de celle-ci. Je serais heureuse si, dans deux ou trois ans, ces questions précisément – travail d'organisation, d'implantation, activité en direction de la classe ouvrière et avec elle – constituaient la base de nos débats internes au parti. Et je suis confiante dans notre capacité à y contribuer. Car nous avons déjà montré qu'une orientation ancrée à gauche et sur le terrain populaire n'est pas une caricature mais qu'elle nous permet réellement de marquer des points en période de polarisation.

Le 1er septembre 2025

Propos recueillis par Antoine Larrache, traduits par Pierre Vandevoorde.

Notes

1. Violetta Bock est la traductrice en allemand du livre de référence de Eric Mann, directeur du Labor/Community Strategy Center de Los Angeles, The 7 Components of Transformative Organizing Theory.

2. Violetta Bocka écrit, en collaboration avec notre camarade Thomas Goes, Ein unanständiges Angebot ? Mit linkem Populismus gegen Eliten und Rechte (Une proposition indécente ? Un populisme de gauche contre les élites et la droite), 2017. Ils y prônent un « socialisme des gens simples » et « l'organisation d'un contre-pouvoir afin de créer des laboratoires d'espoir et un arrière-pays de solidarité ». Ils y qualifient également Sahra Wagenknecht de « populiste en échec ».

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Haïti : pour les classes laborieuses, le mépris et la répression

30 septembre 2025, par Regroupement des Haïtiens de Montréal contre l'occupation d'Haïti (REHMONCO) — , ,
Beaucoup d'organisations de la société civile ont critiqué l'absence de volonté de l'État dans le rétablissement de la sécurité publique dans le pays. En effet, les exemples ne (…)

Beaucoup d'organisations de la société civile ont critiqué l'absence de volonté de l'État dans le rétablissement de la sécurité publique dans le pays. En effet, les exemples ne manquent pas.

Au cours des derniers mois, le pouvoir a préféré prioriser le paiement de groupes de mercenaires au lieu de renforcer les forces régaliennes de l'État.

Par ailleurs, tandis qu'aucune disposition n'a été prise pour neutraliser les gangs armés qui s'approprient des quartiers résidentiels, les autorités gouvernementales montrent un grand dynamisme pour défendre des groupes mafieux comme en témoignent les dossiers de Nenel Cassy, Alfredo Pierre Antoine, du scandale de la BNC, etc.

Toutefois, il est frappant de voir que très peu d'organisations ont dénoncé l'indifférence et le mépris du gouvernement pour les classes laborieuses. A titre d'exemple, le gouvernement a ignoré les revendications des enseignants grévistes des écoles publiques pendant toute l'année scolaire 2024-2025.

Le ministre de l'éducation Antoine Augustin a même osé déclarer dans un cynisme sans nom que l'école haïtienne est détruite. Ce même ministre n'a donné aucune suite aux revendications des enseignants-stagiaires, même après le drame du meurtre du talentueux écolier Wanderson Zamy le 18 août 2025.

Rappelons que l'écolier a été tué par les agents de la sécurité du ministère de l'Éducation nationale qui n'ont pas hésité à ouvrir le feu sur des enseignants qui manifestaient pacifiquement.

Mais c'est surtout dans le dossier de l'ajustement du salaire minimum que se manifeste, dans toute sa crudité, le profond mépris vis-à-vis des classes laborieuses.

Dans la législation haïtienne, il est formellement établi que l'État doit ajuster le salaire minimum à chaque fois que l'inflation dépasse le seuil de 10%.

Au cours des trois (3) dernières années, bien que l'inflation ait varié de 30 à 40% au rythme annuel, l'État haïtien fait obstruction à tout ajustement salarial pour les travailleurs et travailleuses des secteurs industriels et des services.

Cela fait au moins quatre mois que le Conseil supérieur salaire (CSS) a recommandé au gouvernement de fixer le salaire minimum à la modique somme de 950.00 gourdes.

Ce montant ne prend pas en compte le niveau de l'inflation actuelle, mais le gouvernement de Didier Fils-Aimé et le CPT refusent d'obtempérer.

Certes, il est dans la tradition de l'État haïtien de ne pas accepter d'ajuster le salaire des travailleurs et travailleuses, mais aujourd'hui, ce qui rend ce refus particulier, c'est qu'il vient d'une coalition gouvernementale réunissant une certaine gauche et la droite néoduvaliériste, coalition qui met en place toute une politique de répression des classes laborieuses au profit de certaines franges de la bourgeoisie haïtienne.

Fort de ce constat, nous dénonçons et condamnons avec véhémence la politique antipopulaire du gouvernement de transition qui, d'un côté, tergiverse avec des gangs criminels et des réseaux mafieux, et de l'autre, punit les classes laborieuses.

À quelques jours de la fin de l'année fiscale, le gouvernement a l'obligation de satisfaire immédiatement les revendications des enseignants des écoles publiques et de fixer le salaire minimum à 2 500 gourdes pour une journée de travail, comme le réclament les syndicats du secteur industriel.

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Le 4 octobre, deux ans de génocide : levons-nous pour Gaza !

30 septembre 2025, par Coalition du Québec URGENCE Palestine —
La Coalition du Québec URGENCE Palestine appelle ses groupes membres et tous ses sympathisant.es à participer en grand nombre à la manifestation appelée par le Mouvement de la (…)

La Coalition du Québec URGENCE Palestine appelle ses groupes membres et tous ses sympathisant.es à participer en grand nombre à la manifestation appelée par le Mouvement de la jeunesse palestinienne de Montréal. Pour favoriser l'expression de la solidarité la plus large et la plus unitaire possible avec la Palestine, la Coalition a décidé de reporter sa propre manifestation au dimanche 26 octobre prochain, à 13 h à partir du Parc Lafontaine.

Deux ans de massacre. Deux ans de silence de la part de gouvernements complices du bain de sang. Deux ans du Canada alimentant les bombes qui s'abattent sur Gaza.

Et pourtant, deux ans de notre peuple présent. Semaine après semaine, nous avons prouvé que l'équilibre a changé : la rue appartient à la Palestine, le peuple est avec Gaza, et aucune puissance ne peut effacer cette vérité.

Le 4 octobre, nous marchons pour plus de 700 jours de résistance à Gaza, où notre peuple fait face aux chars, aux missiles et à la famine, et reste pourtant debout, inébranlable. Nous marchons en sachant que les États-Unis, le Canada, l'Europe et les régimes arabes sont partenaires du génocide. Nous marchons pour briser leur silence, leurs profits, leur complicité.

Chaque jour où ce génocide continue est un jour acheté et payé par leurs armes et leur silence. Le moment est venu de mettre fin à cette chaîne de mort et d'imposer un embargo sur les armes dans les deux sens ! »

Solidarité avec la Palestine !
La complicité du Canada doit cesser !
Mobilisons pour le 4 octobre !

La Coalition du Québec URGENCE Palestine

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Le glissement à droite des gouvernements Carney et Legault et les conditions de la riposte

30 septembre 2025, par Bernard Rioux — ,
La crise climatique et celle de l'effondrement de la biodiversité ne sont pas des phénomènes isolés relevant uniquement du domaine environnemental. Elles constituent un facteur (…)

La crise climatique et celle de l'effondrement de la biodiversité ne sont pas des phénomènes isolés relevant uniquement du domaine environnemental. Elles constituent un facteur structurant de la conjoncture économique, politique et sociale au Canada et au Québec. Ces phénomènes traversent et bouleversent toutes les dimensions de la vie collective, et révèlent l'orientation destructrice des choix des gouvernements actuels. Les gouvernements canadien et québécois continuent de miser sur un modèle d'extractivisme débridé et sur des projets liés aux énergies fossiles en contradiction frontale avec les impératifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de préservation des écosystèmes. Ce cours écocidaire alimente la déforestation, la pollution de l'eau et la destruction des milieux de vie, tout en approfondissant la dépendance structurelle envers des secteurs hautement polluants. L'ensemble des mouvements sociaux doit chercher à coordonner ses actions pour faire reculer les gouvernements, imposer ses revendications et sauver la planète.

Situation de l'économie canadienne et le tournant conservateur du gouvernement Carney

La guerre tarifaire imposée par Trump frappe de plein fouet l'économie canadienne. Les tarifs punitifs sur l'acier, l'aluminium et le bois d'œuvre menacent directement des dizaines de milliers d'emplois dans des secteurs-clés. Les grandes régions industrielles à travers tout le Canada voient s'accumuler les mises à pied. Pendant ce temps, la hausse de l'inflation, particulièrement dans le domaine de l'alimentation et du logement, étrangle les ménages. Si les travailleurs et travailleuses ayant des emplois permanents et syndiqués ont réussi à faire croître leur salaire au-delà de l'inflation pour 2024, les reculs subis au cours des années 2020-2022, n'ont pas encore été surmontés. Les employé-es à temps partiel qui ne sont pas syndiqué-es ont connu une détérioration de leur pouvoir d'achat. Le chômage, en baisse depuis quelques années, est reparti à la hausse.

Le capitalisme dépendant du Canada, arrimé aux États-Unis, révèle son extrême vulnérabilité face aux pressions impérialistes qui se traduisent par des attaques contre la majorité populaire. Le gouvernement libéral mise sur l'accélération de la mise en œuvre de grands projets d'infrastructures, de corridors énergétiques et l'exploitation minière. Il a adopté, pour ce faire, la Loi sur l'Unité de l'économie canadienne afin de réduire les normes de protection de l'environnement favorisant les profits des multinationales liées au capital fossile et minier, au prix même d'une aggravation de la crise écologique. Les Premières Nations, impactées par ces mesures, s'opposent fermement à l'exploitation de leur territoire et à la non-reconnaissance de leurs droits.

Cette logique écocidaire s'articule à une dimension géopolitique et militaire : la compétition internationale pour l'accès aux ressources et le contrôle des routes énergétiques pousse le Canada à augmenter ses budgets militaires et à s'intégrer davantage à la stratégie impérialiste des États-Unis et de l'OTAN. Plutôt que de défendre la souveraineté économique et sociale du pays, le gouvernement Carney compte injecter des milliards de dollars pour atteindre une hausse de 2% dans les dépenses d'armement, au détriment des services publics qui sont eux menacés d'importantes compressions. La course aux armements et le soutien à l'expansion de l'industrie militaire deviennent ainsi un autre moteur de destruction environnementale et de détournement des ressources publiques, qui pourraient autrement financer une transition écologique et sociale.

En ce qui concerne l'immigration, le premier ministre Carney se plie aux demandes de Trump de durcir la politique migratoire canadienne et de contrôler les frontières. Il renforce les patrouilles aux frontières, il diminue le nombre de travailleurs, de travailleuses et d'étudiant-es pouvant rentrer au pays, il réduit les droits des personnes réfugiées et attaque directement le droit d'asile.

Les gouvernements de Trudeau et de Carney n'ont pas hésité à s'attaquer au droit de grève des cheminots, des débardeurs et des agents-es de bord en usant d'injonctions répétées pour les obliger de retourner au travail. Aujourd'hui, ce sont les travailleurs et travailleuses de Postes Canada qui sont attaqué-es : fin de la livraison du courrier à domicile, menaces de privatisation partielle, fermeture de bureaux ruraux.

Le gouvernement Legault se fait le chantre de la loi et l'ordre

Au Québec, le gouvernement Legault connaît un recul majeur en ce qui concerne les intentions de vote et un mécontentement croissant contre ses politiques. Sa réponse : un virage brutal vers la droite. Il veut arrimer les entreprises québécoises à la manne des contrats d'armement, transformant l'économie en appendice du complexe militaro-industriel. Son discours lors du dernier congrès de la CAQ glorifie la « loi et l'ordre ». Le premier ministre François Legault s'apprête à lancer une offensive contre les syndicats : contrôle des finances syndicales, restrictions du droit de grève sous prétexte de « services essentiels » et changement du mode de négociation dans le secteur public jugé trop “rigide” .

Les coupes pleuvent dans la fonction publique : des licenciements et des gels d'embauche, ce qui conduit à des milliers de pertes d'emploi. Il aggrave la situation de sous-financement chronique des écoles et des hôpitaux. Les services à la population s'en trouvent fortement détériorés.

L'environnement est sacrifié : réductions dans le ministère de l'Environnement, retour en arrière sur l'électrification des transports par la levée de l'interdiction de vente de véhicules neufs à essence d'ici 2035, limitation du suivi environnemental pour les mines fermées, affaiblissement de la protection des milieux naturels. De plus, on envisage un affaiblissement des normes de réduction des GES et des secteurs entiers des énergies renouvelables sont laissés sous le contrôle d'entreprises privées.

Legault relance sa rhétorique démagogique contre les personnes migrantes et ressuscite un projet de laïcité identitaire et autoritaire, visant particulièrement les femmes musulmanes. Il présente un projet d'intégration culturelle qui s'inscrit dans une logique assimilationniste. Il bannit l'usage par le gouvernement de l'écriture inclusive.

Le mouvement syndical face à des défis majeurs

Les syndicats sont sur la défensive, mais la colère monte. Depuis 2022, les grèves se multiplient : enseignant-es, infirmières, travailleur-euses du transport, employé-es municipaux. Ces luttes montrent la volonté de résistance, mais la stratégie de concertation sociale empêche encore une rupture agissante avec l'ordre établi. Les débats dans le mouvement syndical (ex. les États généraux du syndicalisme) ouvrent la porte à une réorientation : vers plus d'unité, plus d'offensive, et une articulation entre luttes économiques et luttes politiques. Mais pour l'instant, la riposte devra se radicaliser si elle veut être à la hauteur de la brutalité de l'offensive patronale et gouvernementale.

Le mouvement des femmes et le mouvement écologiste

Le mouvement des femmes demeure l'un des foyers les plus importants de résistance. La Marche mondiale des femmes peut galvaniser la riposte. Il en va de même pour Mères au front qui lie luttes sociales, écologistes et féministes. Leur force est de mobiliser sur des enjeux concrets, comme la crise climatique. Le tissu associatif féministe demeure dense et actif.

Le mouvement écologiste multiplie les luttes sur de multiples terrains : protection de milieux naturels, opposition aux projets industriels polluants et à l'extension des sites d'enfouissement dangereux, lutte contre les réformes forestières donnant tout le pouvoir au privé, défense des espaces verts urbains et surtout dénonciation de l'inaction des gouvernements Carney et Legault face à la crise climatique. Si de nombreux groupes sont très actifs, les combats restent marqués par la fragmentation, la dispersion des énergies et un ancrage souvent strictement local.

Les minorités ethniques face au racisme décomplexé

Dans le climat actuel, les minorités ethniques et religieuses subissent un racisme systémique et décomplexé, nourri par les discours des partis nationalistes et relayé par des médias complaisants. Les attaques islamophobes et xénophobes se multiplient. Le mouvement antiraciste réagit avec courage, mais reste centré sur les communautés directement touchées, ce qui entrave sa capacité à susciter une solidarité plus large. Et le nationalisme conservateur tire vers le bas le soutien à l'indépendance en écartant la reconnaissance de la réalité plurinationale du Québec et en masquant le caractère émancipateur que pourrait avoir une indépendance inclusive.

Construire la convergence des luttes autour d'un projet émancipateur

Face à l'austérité, à la marchandisation de nos vies et à la montée des discours réactionnaires, nous affirmons la nécessité d'une rupture claire avec le capitalisme et ses institutions. Les syndicats qui défendent le droit de grève, les mouvements écologistes qui s'opposent aux mégaprojets extractivistes, les mouvements féministes qui dénoncent tant la violence faite aux femmes que la précarisation et la surexploitation des femmes dans les secteurs de soin et les mouvements antiguerre qui refusent la militarisation de l'économie se voient confrontés à une répression accrue.

Une résistance victorieuse du camp populaire ne peut s'appuyer que sur la convergence des luttes : celles pour le contrôle collectif de l'énergie et des ressources, celles pour les réinvestissements massifs dans nos services publics, celles pour le droit universel au logement, pour les droits des femmes et l'égalité de genre, celles de la résistance au racisme et pour la justice migratoire, celles pour la redistribution des richesses par une politique d'accès au logement et à la réforme de la fiscalité, …

C'est seulement par une telle convergence des luttes que nous pourrons inverser le rapport de force, briser l'hégémonie conservatrice et rouvrir la voie d'une alternative égalitaire, féministe, écologiste, antiraciste et véritablement démocratique. Cette convergence des luttes pourra trouver son aboutissement par la réalisation d'un projet de société démocratique : l'indépendance du Québec.

Les syndicats, les mouvements féministes, écologistes, antiracistes et populaires doivent coordonner leurs actions et dépasser les divisions. Ils doivent créer des assemblées de convergence locales, régionales et nationales capables de définir des revendications et des stratégies communes et de construire un front social et politique, capable d'articuler luttes sociales et projet politique de rupture, capables de rompre avec le capitalisme, de défendre nos droits et de bâtir un Québec juste, écologique, féministe, solidaire et indépendant.

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Pour une décroissance écosocialiste

30 septembre 2025, par Yorgos Mitralias — ,
Pourquoi républier le texte « pour une décroissance écosocialiste » déjà publié en plusieurs langues il y a plus de trois ans et demi ? (…)

Pourquoi républier le texte « pour une décroissance écosocialiste » déjà publié en plusieurs langues il y a plus de trois ans et demi ?

https://www.cadtm.org/POUR-UNE-DECROISSANCE-ECOSOCIALISTE

D'abord, parce que, ayant coïncidé avec l'invasion de l'Ukraine par l'armée russe qui avait pratiquement monopolisé l'intérêt général, sa première publication est passée presque inaperçue. Et ensuite et surtout, parce que ce texte est maintenant mille fois plus actuel et plus crucial qu'au temps de sa première publication. Pourquoi ? Mais, parce entre temps on a assisté non seulement à la montée en flèche des négationnistes de la catastrophe climatique de par le monde, mais aussi à leur arrivée au pouvoir dans la majorité des grands pays, avec en tête les Etats-Unis de Trump « drill baby drill ». Avec comme résultat d'empirer qualitativement une situation climatique déjà catastrophique rendant le présent et surtout l'avenir de l'humanité encore plus cauchemardesques, l'élaboration d'un programme d'action salutaire encore plus urgente et le contenu de ce programme d'action encore plus radicale !

En somme, ça urge désespérément car les politiques et les actes de Trump et de ses amis climatonégationnistes changent profondément les données du problème nous rapprochant beaucoup plus à la catastrophe irréversible, rendant aujourd'hui dépassées et inopérantes même les plus radicales des « solutions » proposées hier. Ce qui rend encore plus crédible et terriblement réaliste la thèse du texte qui suit, selon laquelle « Toute véritable alternative à cette dynamique perverse et destructrice doit être radicale, c'est-à-dire s'attaquer aux racines du problème : le système capitaliste, sa dynamique d'exploitation et d'extractivisme, et sa recherche aveugle et obsessionnelle de la croissance ».

Mais, pas d'illusions. Même le plus brillant et inspiré des textes théoriques ne peut rien s'il ne provoque l'adhésion des premiers intéressés, des masses de ceux d'en bas. C'est ainsi que tout dépend de nous tous et toutes partout au monde, de notre refus du fatalisme et de notre détermination de tout faire pour sauver l'humanité et la planète de la catastrophe annoncée. Si nous perdons ce combat suprême, alors pas de doute, ce véritable appel à la lutte pour un monde radicalement différent qu'est le texte « pour une décroissance écosocialiste », ne sera considéré par les survivants privilégiés que comme une…curiosité, une bizarrerie intellectuelle. Mais, si nous arrivons à nous mobiliser à temps et à nous battre comme jamais dans le passé multimillénaire de l'humanité, ce même texte restera dans l'histoire comme celui qui a tracé les lignes directrices du nouveau monde dont on a besoin pour gagner la course contre la mère de toutes les catastrophes…

Yorgos Mitralias

Déclaration commune entre partisans de la décroissance et de l'écosocialisme, signalant les convergences possibles des deux courants

Pour une décroissance écosocialiste
29 septembre par Yorgos Mitralias

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Pourquoi républier le texte « pour une décroissance écosocialiste » déjà publié en plusieurs langues il y a plus de trois ans et demi ? D'abord, parce que, ayant coïncidé avec l'invasion de l'Ukraine par l'armée russe qui avait pratiquement monopolisé l'intérêt général, sa première publication est passée presque inaperçue. Et ensuite et surtout, parce que ce texte est maintenant mille fois plus actuel et plus crucial qu'au temps de sa première publication. Pourquoi ? Mais, parce entre temps on a assisté non seulement à la montée en flèche des négationnistes de la catastrophe climatique de par le monde, mais aussi à leur arrivée au pouvoir dans la majorité des grands pays, avec en tête les Etats-Unis de Trump « drill baby drill ». Avec comme résultat d'empirer qualitativement une situation climatique déjà catastrophique rendant le présent et surtout l'avenir de l'humanité encore plus cauchemardesques, l'élaboration d'un programme d'action salutaire encore plus urgente et le contenu de ce programme d'action encore plus radicale !

En somme, ça urge désespérément car les politiques et les actes de Trump et de ses amis climatonégationnistes changent profondément les données du problème nous rapprochant beaucoup plus à la catastrophe irréversible, rendant aujourd'hui dépassées et inopérantes même les plus radicales des « solutions » proposées hier. Ce qui rend encore plus crédible et terriblement réaliste la thèse du texte qui suit, selon laquelle « Toute véritable alternative à cette dynamique perverse et destructrice doit être radicale, c'est-à-dire s'attaquer aux racines du problème : le système capitaliste, sa dynamique d'exploitation et d'extractivisme, et sa recherche aveugle et obsessionnelle de la croissance ».

Mais, pas d'illusions. Même le plus brillant et inspiré des textes théoriques ne peut rien s'il ne provoque l'adhésion des premiers intéressés, des masses de ceux d'en bas. C'est ainsi que tout dépend de nous tous et toutes partout au monde, de notre refus du fatalisme et de notre détermination de tout faire pour sauver l'humanité et la planète de la catastrophe annoncée. Si nous perdons ce combat suprême, alors pas de doute, ce véritable appel à la lutte pour un monde radicalement différent qu'est le texte « pour une décroissance écosocialiste », ne sera considéré par les survivants privilégiés que comme une…curiosité, une bizarrerie intellectuelle. Mais, si nous arrivons à nous mobiliser à temps et à nous battre comme jamais dans le passé multimillénaire de l'humanité, ce même texte restera dans l'histoire comme celui qui a tracé les lignes directrices du nouveau monde dont on a besoin pour gagner la course contre la mère de toutes les catastrophes…

Déclaration commune entre partisans de la décroissance et de l'écosocialisme, signalant les convergences possibles des deux courants.

La décroissance et l'écosocialisme sont deux des plus importants mouvements - et propositions - du côté radical du spectre écologique. Bien sûr, tous les membres de la communauté de la décroissance ne s'identifient pas comme socialistes, et tous les écosocialistes ne sont pas convaincus de l'intérêt de la décroissance. Mais on peut voir une tendance croissante au respect mutuel et à la convergence. Essayons de cartographier les grands domaines d'accord entre nous, et énumérons certains des principaux arguments en faveur d'une décroissance écosocialiste :

1) Le capitalisme ne peut exister sans croissance. Il a besoin d'une expansion permanente de la production et de la consommation, de l'accumulation du capital, de la maximisation du profit. Ce processus de croissance illimitée, basé sur l'exploitation des énergies fossiles depuis le 18e siècle, conduit à la catastrophe écologique, au changement climatique, et menace l'extinction de la vie sur la planète. Les 26 conférences COP de l'ONU sur le changement climatique de ces 30 dernières années témoignent de l'absence totale de volonté des élites dirigeantes d'arrêter la course vers l'abîme.

2) Toute véritable alternative à cette dynamique perverse et destructrice doit être radicale, c'est-à-dire s'attaquer aux racines du problème : le système capitaliste, sa dynamique d'exploitation et d'extractivisme, et sa recherche aveugle et obsessionnelle de la croissance. La décroissance écosocialiste est une de ces alternatives, en confrontation directe avec le capitalisme et la croissance. La décroissance écosocialiste nécessite l'appropriation sociale des principaux moyens de re/production et une planification démocratique, participative et écologique. Les principales décisions sur les priorités de production et de consommation seront décidées par les gens eux-mêmes, afin de satisfaire les besoins sociaux réels tout en respectant les limites écologiques de la planète. Cela signifie que les gens, à différentes échelles, exercent un pouvoir direct en déterminant démocratiquement ce qui doit être produit, en quelle quantité et de quelle manière ; comment rémunérer les différents types d'activités productives et reproductives qui nous soutiennent, nous et la planète. Garantir un bien-être équitable pour tous ne nécessite pas de croissance économique mais plutôt de changer radicalement la façon dont nous organisons l'économie et dont nous distribuons la richesse sociale.

3) Une décroissance significative de la production et de la consommation est écologiquement indispensable. La mesure première et urgente est l'élimination progressive des combustibles fossiles, et il en va de même pour la consommation ostentatoire et gaspilleuse de l'élite riche de 1%. Dans une perspective écosocialiste, la décroissance doit être comprise en termes dialectiques : de nombreuses formes de production, comme les installations au charbon, et de services, comme la publicité, devraient non seulement être réduites mais supprimées ; certaines, comme les voitures privées ou l'élevage de bétail, devraient être considérablement réduites ; mais d'autres auraient besoin d'être développées : l'agriculture agro-écologique, les énergies renouvelables, les services de santé et d'éducation, etc. Pour des secteurs comme la santé ou l'éducation, ce développement doit avant tout être qualitatif. Et même les activités les plus utiles doivent respecter les limites de la planète, il ne peut y avoir de production « illimitée » de quelque bien que ce soit.

4) Le « socialisme » productiviste, tel que pratiqué par l'URSS et d'autres expériences similaires, est une impasse. Il en va de même pour le capitalisme « vert », tel qu'il est prôné par les entreprises ou les « partis verts » traditionnels. La décroissance écosocialiste est une tentative de surmonter les limites des expériences socialistes et « vertes » passées.

5) Il est bien connu que le Nord est historiquement responsable de la plus grande partie du CO2 dans l'atmosphère ; les pays riches doivent donc prendre la plus grande part dans le processus de décroissance. Mais nous pensons que le Sud ne devrait pas essayer de copier le modèle productiviste et destructeur de « développement » du Nord, mais plutôt chercher une approche différente, mettant l'accent sur les besoins réels des populations, en termes de nourriture, de logement et de services de base, au lieu d'extraire toujours plus de matières premières (et de combustibles fossiles) pour le marché mondial capitaliste, ou de produire toujours plus de voitures pour les minorités privilégiées.

6) La décroissance écosocialiste implique également la transformation, par un processus de délibération démocratique, des modèles de consommation existants : par exemple, la fin de l'obsolescence planifiée et des biens non réparables ; des modèles de transport, par exemple, en réduisant fortement le transport de marchandises par bateaux ou camions (grâce à la relocalisation de la production), ainsi que le trafic aérien. En bref, il s'agit de bien plus qu'un changement des formes de propriété : c'est une transformation civilisationnelle, un nouveau « mode de vie » fondé sur des valeurs de solidarité, de démocratie, d'égalité et de respect de la Terre. La décroissance écosocialiste est le signal d'une nouvelle civilisation qui rompt avec le productivisme et le consumérisme, en faveur d'une réduction du temps de travail, donc de plus de temps libre consacré aux activités sociales, politiques, récréatives, artistiques, ludiques et érotiques.

7) La décroissance écosocialiste ne peut gagner que par une confrontation avec l'oligarchie fossile et les classes dirigeantes qui contrôlent le pouvoir politique et économique. Qui est le sujet de cette lutte ? Nous ne pourrons pas vaincre le système sans la participation active de la classe laborieuse urbaine et rurale, qui constitue la majorité de la population et qui supporte déjà le poids des maux sociaux et écologiques du capitalisme. Mais nous devons également élargir la définition de la classe pour inclure ceux qui assurent la reproduction sociale et écologique, les forces qui sont aujourd'hui à l'avant-garde des mobilisations sociales et écologiques : les jeunes, les femmes, les peuples indigènes et les paysans. Une nouvelle conscience sociale et écologique émergera à travers le processus d'auto-organisation et de résistance active des exploités et des opprimés.

8) La décroissance écosocialiste fait partie de la grande famille des autres mouvements écologiques radicaux et anti-systémiques : l'écoféminisme, l'écologie sociale, le Sumak Kawsay (la « Bonne Vie » indigène), l'environnementalisme des pauvres, la Blockadia, le Green New Deal (dans ses versions les plus critiques), etc. Nous ne cherchons pas à obtenir une quelconque primauté - nous pensons simplement que l'écosocialisme et la décroissance ont un cadre de diagnostic et de pronostic partagé et puissant à offrir parallèlement aux cadres de ces mouvements. Le dialogue et l'action commune sont des tâches urgentes dans la conjoncture dramatique actuelle.

Signatures :

Michael Löwy, directeur de recherche émérite, CNRS, Paris, auteur de Qu'est-ce que l'Ecosocialisme ? (Paris, Le Temps des Cérises, 2020 ) ; Bengi Akbulut, Université Concordia, Montréal ; Sabrina Fernandes, docteur en sociologie, organisatrice écosocialiste, postdoctorante à la Rosa Luxemburg Stiftung et productrice de Tese Onze. ; Giorgos Kallis, professeur à l'ICTA-Barcelone, et auteur de The case for Degrowth (Polity Press, 2020).

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Le Canada et le piège de la « reconnaissance conditionnelle » de la Palestine.

30 septembre 2025, par Manuel Tapial — ,
L'annonce récente du gouvernement canadien, dirigé par Mark Carney, concernant sa disposition à reconnaître un État palestinien, s'est accompagnée d'une liste de six (…)

L'annonce récente du gouvernement canadien, dirigé par Mark Carney, concernant sa disposition à reconnaître un État palestinien, s'est accompagnée d'une liste de six conditions.

À première vue, elles pourraient sembler des garanties de stabilité démocratique et de respect du droit international. Mais, sous un examen critique, elles révèlent plutôt un cadre profondément colonial, conçu non pas pour reconnaître véritablement la Palestine, mais pour préserver l'hégémonie d'Israël et, avec elle, l'alignement du Canada sur le pouvoir impérial au Moyen-Orient.

1. Réformes de gouvernance : le doigt accusateur du colonisateur

La première exigence stipule que l'Autorité palestinienne doit entreprendre des « réformes fondamentales » de son système politique. Paradoxalement, le Canada proclame sans cesse « le droit d'Israël d'exister en tant qu'État juif et démocratique ». Un État qui pratique la ségrégation ethnique et religieuse et qui viole depuis des décennies les résolutions de l'ONU. Qu'un gouvernement allié d'une puissance colonisatrice impose des conditions au colonisé est une insulte et une démonstration de paternalisme colonial.

2. Des élections en 2026 sans le Hamas : une démocratie sous tutelle

La deuxième condition exige que les élections générales prévues en 2026 excluent le Hamas. Ici, le Canada s'arroge un droit qu'il n'accepterait jamais pour lui-même : l'ingérence directe dans le système électoral d'un autre peuple. La représentation palestinienne doit être décidée uniquement par les Palestiniens. Les Canadiens accepteraient-ils que la Russie ou la Chine interdisent certains partis dans leurs élections ? Ce deux poids, deux mesures montre que ce que cherche Ottawa n'est pas une démocratie, mais un gouvernement palestinien docile et aligné sur Israël.

3. Démilitarisation : la soumission garantie.

Troisièmement, le Canada exige que la Palestine devienne un État démilitarisé. Autrement dit, privé d'une armée capable d'assurer sa souveraineté. Cette exigence révèle une stratégie claire : créer un « État tampon » incapable de se défendre face à une puissance nucléaire comme Israël. Si la justice était le critère, le Canada exigerait le désarmement total d'Israël, dont l'appareil militaire a coûté la vie à des centaines de milliers de Palestiniens depuis 1947.

4. Le piège de la « solution à deux États »

La quatrième condition reprend l'antienne de la « solution à deux États » : un État palestinien démocratique et souverain coexistant pacifiquement avec Israël. La réalité est tout autre. Netanyahu a répété qu'il n'autorisera jamais un État palestinien. Pendant ce temps, le génocide se poursuit à Gaza et en Cisjordanie. Que fera le Canada ? Fermera-t-il les yeux et continuera-t-il à collaborer avec l'occupation ? Une discussion honnête devrait aller plus loin : pourquoi pas un seul État démocratique, avec égalité des droits et droit au retour pour tous les réfugiés et déplacés ?

5. Droits humains et autodétermination : la contradiction flagrante

Cinquièmement, le Canada affirme reconnaître le droit du peuple palestinien à l'autodétermination, aux droits humains et au respect du droit international. Mais en réalité, il conditionne cette autodétermination, en niant aux Palestiniens le choix de leurs représentants et de leurs moyens de défense. Parallèlement, Ottawa continue de commercer avec Israël, violant ses obligations légales de ne pas contribuer à des crimes internationaux. S'il voulait réellement défendre les droits humains, le gouvernement canadien suspendrait immédiatement ses accords avec Israël et appuierait un processus de décolonisation et de réparation.

6. Le veto sous l'étiquette de « terrorisme »

Enfin, Ottawa exige que tout futur gouvernement palestinien rejette le « terrorisme » et exclue le Hamas. Le problème réside dans l'usage opportuniste de ce terme. La Charte des Nations unies reconnaît le droit des peuples colonisés à lutter pour leur libération « par tous les moyens disponibles ». Comment les Palestiniens devraient-ils résister à des décennies d'occupation, d'expulsions et de massacres ? Avec des communiqués de presse ? L'exemple de Nelson Mandela est éclairant : pendant des décennies, il fut qualifié de « terroriste » par les États-Unis et leurs alliés, dont le Canada, avant de devenir l'icône mondiale de la liberté. Aujourd'hui, le même stigmate sert à délégitimer la résistance palestinienne.

Conclusion : une reconnaissance comme masque

Les six conditions imposées par le Canada ne sont pas un geste de solidarité envers le peuple palestinien. Elles constituent plutôt une feuille de route visant à perpétuer sa subordination et à préserver la complicité canadienne avec l'occupation israélienne. Sous les mots de « démocratie », de « droits humains » et de « paix », se cache une politique coloniale qui nie la souveraineté palestinienne.

Si le Canada veut vraiment la justice et la paix, il doit reconnaître immédiatement le génocide en cours, rompre toute complicité avec Israël et soutenir un processus de décolonisation intégrale, garantissant le retour des réfugiés et l'égalité des droits pour tous les habitants de la Palestine historique.

Manuel Tapial, membre de Palestine Vivra.

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Action de visibilité « Vers la Marche mondiale des femmes 2025 »

30 septembre 2025, par Regroupement des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale (Portneuf-Ouébec-Charlevoix) — ,
« Nous serons vues, nous serons entendues ! Nous sommes la rue, la voix des exclues ! » Québec, 24 septembre 2025 - Des dizaines de féministes de la région ont répondu à (…)

« Nous serons vues, nous serons entendues ! Nous sommes la rue, la voix des exclues ! »

Québec, 24 septembre 2025 - Des dizaines de féministes de la région ont répondu à l'appel du Regroupement des groupes de femmes de la région de la Capitale Nationale et se sont mobilisé·es dans rues de la haute-ville de Québec afin de promouvoir la Marche Mondiale des Femmes 2025 (MMF). Par des traverses piétonnières avec bannières et pancartes au coin des rues Honoré-Mercier et René-Lévesque, ainsi qu'un die-in aux couleurs de la MMF, ces femmes ont dénoncé le continuum des violences envers les filles et les femmes, la pauvreté qui représente une violence systémique ainsi que le capitalisme responsable de la crise climatique et de l'effondrement de la biodiversité au détriment de la santé et de la vie des populations et celles des prochaines générations.

« Aujourd'hui, nous sommes venues occuper l'espace public pour dénoncer, entre autres, les violences envers les femmes. Pendant notre mobilisation, quelques hommes ont tenu des propos violents à notre égard. Nous sommes consternées ! Cela nous démontre que nous devons continuer à défendre l'intégrité et la sécurité des femmes. Nos droits et nos vies ne sont pas négociables » fustige Lucie Piché, porte-parole et citoyenne pour le Regroupement des groupes de femmes de la Capitale-Nationale.

Le 18 octobre prochain, ce sont plusieurs milliers de personnes venues des quatre coins de la province, femmes, hommes et personnes de la pluralité des genres qui sont attendues dans la Capitale-Nationale. « Par cette action aujourd'hui, nous appelons toute la population du Québec à se joindre au grand mouvement féministe qui aura lieu le 18 octobre prochain devant l'Assemblée nationale. Une pluralité de voix féministes serons unies pour s'opposer aux montées des droites et extrêmes-droites d'ici et d'ailleurs. Joignez-vous à elles pour défendre les droits des femmes et des personnes issues de la communauté 2SLBGTQIA+ le 18 octobre prochain ! », scande Judy Coulombe, co-coordinatrice au Regroupement des groupes de femmes de la Capitale-Nationale.

Le RGF-CN regroupe des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale et travaille la défense des droits et des intérêts de toutes les femmes, l'égalité des femmes entre elles, l'amélioration des conditions de vie.

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Face au trumpisme, le socialisme étasunien sort de l’ombre

30 septembre 2025, par Mathieu Bonzom — ,
La victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate pour la mairie de New York est le signe d'un souffle nouveau au sein de la gauche étasunienne. Celui-ci repose notamment (…)

La victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate pour la mairie de New York est le signe d'un souffle nouveau au sein de la gauche étasunienne. Celui-ci repose notamment sur le développement de Democratic Socialists of America, une organisation politique se revendiquant explicitement du socialisme. Entretien avec le chercheur Mathieu Bonzom, spécialiste de la gauche étasunienne.

Tiré de Gauche anticapitaliste
19 septembre 2025

Par Mathieu Bonzom

Quelles sont les spécificités du champ politique étasunien ? Quelle place la gauche y tient-elle ?

Les États-Unis ont de nombreuses spécificités politiques par rapport aux autres pays du centre capitaliste, mais deux d'entre elles me semblent particulièrement importantes pour comprendre à la fois le trumpisme et le nouveau socialisme qui se consolide dans le pays. La première réside dans le caractère colonial de cet État qui n'a jamais été décolonisé, avec un caractère historiquement génocidaire, aussi bien par rapport aux populations indigènes qu'avec l'esclavage et les formes de ségrégation qui l'ont suivi. Ce ne sont pas seulement des réalités du passé, elles sont encore très actuelles. Cette dimension est éclairante pour comprendre les formes particulières de l'ultra-­autoritarisme contemporain, je pense qu'on peut parler de néofascisme aux Etats-Unis mais la violence d'État y reprend des formes qui ont déjà existé plus souvent à l'intérieur de ce pays que dans l'histoire des autres grandes puissances capitalistes.

L'autre particularité étasunienne, c'est celle de la défaite historique de la gauche de masse, qui a des conséquences pour la gauche elle-même, mais qui permet aussi de comprendre l'ensemble de la dynamique du système politique et la divergence avec les autres États du centre capitaliste. Cette défaite est claire à partir de la Première Guerre mondiale : aucun parti de masse ne s'installe à ce moment-là, contrairement à la France, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, etc. Le mouvement syndical se développe certes à une grande échelle, mais il prend des formes apolitiques, corporatistes, et surtout muselées par les défaites des batailles de masse préalables qui auraient ouvert un espace pour la lutte syndicale.

La défaite historique de la gauche a des conséquences sur l'ensemble du système politique : la forme que prennent les partis est très particulière, très décentralisée. Ce sont des partis bourgeois qui coalisent de manière assez lâche des élu·es, qui sont des baron·nes politiques regroupant des ressources financières énormes, ce qui leur donne du pouvoir dans le parti par ce biais-là – le Parti démocrate n'est absolument pas contrôlé par ses membres. Beaucoup de contradictions idéologiques en ressortent, et se répercutent dans la forme de la polarisation politique droite/gauche qui n'est pas une réalité claire aux États-Unis.

Quel est le rapport d'une organisation comme Democratic Socialists of America avec le Parti démocrate ?

Tout au long du 20e siècle, la gauche n'est pas arrivée à briser l'étau pour s'installer politiquement. Désormais, nous sommes dans une période de crise généralisée pour l'ensemble des gauches du centre impérialiste comme du reste du monde. Après la crise de 2008 et ses contrecoups sociaux depuis le mouvement Occupy en 2011, le véritable contrecoup politique est déclenché par la première campagne aux primaires présidentielles démocrates de Bernie Sanders en 2015 – 2016. C'est un moment décisif, qui déclenche une série de poussées de croissance de l'organisation Democratic Socialists of America (DSA). On observe dès lors un enthousiasme nouveau pour les idées socialistes, porté par cette campagne de masse.

Sanders incarne vraiment une rupture avec les partis bourgeois, tout en participant aux primaires démocrates parce que le système les rend presque indispensables pour exister électoralement. Cet engouement se mesure aussi dans les sondages à l'époque, notamment parmi les plus jeunes. C'est difficile d'expliquer pourquoi, mais c'est DSA qui profite le plus de la dynamique des campagnes de Sanders – qui ne fait pas partie lui-même de l'organisation. Quand Trump remporte ensuite sa première élection présidentielle, DSA a connu une nouvelle vague d'adhésions, de même qu'avec l'élection d'Alexandria Ocasio-Cortez à la Chambre des représentant·es en 2018, soutenue par DSA au niveau national.

Cette dynamique déclenche vraiment un redémarrage complet de l'organisation qui change de ligne politique en même temps que de composition et de taille. Une série de ruptures stratégiques sont décidées dans les congrès de l'organisation. Jusque-là, DSA était convaincu que la seule chose à faire dans le contexte très particulier du pays, c'était de travailler patiemment à l'intérieur du Parti démocrate dans l'espoir d'un jour le « réaligner » [terme spécifique du contexte américain – ndlr] et le transformer en parti de gauche. Désormais, le parti a rompu avec l'Internationale socialiste dont il était membre jusqu'alors, il adopte des positions telles que le soutien à la campagne BDS sur la Palestine ainsi qu'à une stratégie syndicale radicale par la base. Il y a donc une série de choses qui marque vraiment un renouveau, pas seulement en termes d'afflux de membres, mais aussi en termes de profil politique. DSA commence à théoriser sa stratégie, en s'appuyant sur ses campagnes électorales via les primaires démocrates afin de continuer à grandir comme un petit parti de gauche autonome.

Dans quelle mesure des figures comme Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ont-elles joué un rôle dans la croissance spectaculaire de DSA dans la dernière décennie ?

Sanders joue un rôle assez unique dans le champ politique étasunien, que peu d'autres figures auraient pu jouer. Il fait partie de la génération de la « nouvelle gauche » des années 1960–1970. Lors du reflux de celle-ci et de l'avènement du néolibéralisme, il n'a pas renoncé à ses idées en se réfugiant dans le Vermont, devenant notamment maire de Burlington. Ainsi, il a trouvé une voie pour à la fois rester socialiste et en même temps rester dans la politique et entrer même en réalité dans la politique électorale. Il y a peu d'élu·es dans le paysage politique, voire aucun·e, qui ont ces 2 caractéristiques.

Sa campagne est l'une des conditions de possibilité pour ce qui se passe ensuite dans DSA. Il joue encore un rôle important depuis la victoire de Trump, avec une tournée de meetings importants. D'un côté, il fait un peu le travail des démocrates à leur place pour essayer de faire battre des républicains élus de justesse dans certaines circonscriptions aux prochaines élections. Mais il est clairement en train de mettre en avant une perspective où la seule alternative au trumpisme est une forme ou une autre de socialisme, à distance des figures démocrates. Cela apporte du grain à moudre à une résistance politique introuvable en dehors du camp socialiste.

Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) est plutôt de la génération du renouveau de DSA, elle fait partie des gens qui entrent en politique dans les 10 dernières années. Elle a peu d'expérience politique lorsqu'elle est élue au Congrès sous une étiquette socialiste. Elle se retrouve ainsi propulsée dans un milieu et dans un espace politique difficile, lequel est construit pour détruire en fait nos idées. Elle n'arrive pas toujours à s'en sortir comme DSA le voudrait, ce qui amène toute une série de questionnements sur les liens avec les élu·es : comment éviter de se retrouver avec des élu·es qui ne défendent plus vraiment les idées pour lesquelles iels ont été soutenu·es par le parti ?

AOC n'a pas renié ses idées non plus, mais sur des décisions précises, DSA a été amené à faire des communiqués pour dénoncer le vote de la candidate que l'organisation avait soutenue. Elle essaie par ailleurs de développer sa propre stratégie à l'intérieur du Parti démocrate, ce qui éclaire peut-être un peu certaines de ses intentions.

En quoi la campagne de Zohran Mamdani reflète-t-elle la bonne dynamique générale du parti ?

New York est l'une des pointes avancées du parti, parce que c'est l'une des plus grandes sections dans le pays – avec celle de Chicago – et qu'elle a mené de nombreuses campagnes électorales importantes, victorieuses ou non, faisant ainsi grandir l'organisation bien avant 2025. Celle pour la candidature de Mamdani fut vraiment exemplaire à mes yeux, notamment par son caractère particulièrement massif : la campagne a rassemblé plus de 50000 bénévoles dans toutes les rues de New York, pour frapper à plus d'un million de portes afin de convaincre les gens de voter à la primaire.

C'est un vrai tour de force d'arriver à donner une chance à un candidat socialiste dans une ville particulièrement importante pour le capitalisme, aussi bien étasunien que mondial. Dans la population, les idées socialistes bénéficient d'un soutien réel. Certains quartiers de New York sont aujourd'hui représentés par des socialistes à pratiquement tous les échelons – depuis les conseillers municipaux jusqu'au Congrès, en passant par celui des États.

La campagne arrive à trouver une brèche, avec un caractère de masse, en convainquant plein de gens de voter aux primaires. La participation primaire a beaucoup augmenté dans les classes populaires, rendant la victoire sans appel contre les autres candidats démocrates officiels. Cette campagne est aussi exemplaire en termes de ligne politique, dans la combativité sur la vie chère ou sur la Palestine. Habituellement, gagner la primaire démocrate pour la mairie de New York assure pratiquement la victoire finale. Cette fois-ci, Mamdani aura contre lui les classes dirigeantes qui n'ont pas dit leur dernier motet qui vont essayer de le faire battre, celles-ci bénéficiant notamment du soutien de Trump. On retrouve là l'opposition entre trumpisme et socialisme dans cette élection qui a pris un caractère national.

Peut-on dire que DSA représente une toute nouvelle gauche de masse aux États-Unis ?

Parler de « mouvement de masse » concernant DSA renvoie selon moi à deux choses. D'une part, cela consiste à se démarquer des petites organisations de gauche radicale existantes qui ne pourraient jamais acquérir un caractère de masse par les tactiques actuelles qu'elles emploient. D'autre part, nous devons prendre en compte la période dans laquelle nous sommes : l'idée même d'une gauche a disparu dans les masses. Construire une gauche de masse est synonyme de reconstruction d'un horizon comme celui du socialisme en tant qu'un des avenirs possibles de l'humanité.

DSA est une organisation contrôlée par ses membres, comme d'autres dans la gauche radicale, mais sa croissance, ses succès électoraux et ses débats et expérimentations pour une meilleure implantation populaire lui donnent les meilleures chances d'élargir sa base. Ce socialisme renaissant n'est pas encore implanté dans les classes populaires, même là où il obtient leurs suffrages. Pour l'heure, sa composition sociologique reste celle de la classe moyenne, de jeunes étudiant·es, de personnes essentiellement blanches, etc. L'objectif de massification n'est donc pas atteint, mais DSA s'en donne les moyens !

Quels liens le parti entretient-il avec les mobilisations massives des dernières années ?

Ces dernières années, les manifestations de masse en particulier sont redevenues un mode d'action fréquemment utilisé aux États-Unis. Ce sont parfois des émeutes ou des situations un peu hybrides. Les récents mouvements sociaux du pays – comme Black Lives Matter– ont eu beaucoup de mal à se traduire en retombées organisationnelles sur le plus long terme. Plus précisément, il existe des traditions organisationnelles qui ne sont pas portées par le mouvement de masse, ainsi que des mouvements de masse qui ne sont pas très portés vers l'organisationnel.

Les organisations syndicales, notamment, ne sont pas construites sur un tel modèle. Leur transformation en ce sens est très difficile, même si on retrouve certaines volontés pour repartir sur un modèle de masse. De leur côté, les nouveaux mouvements sont souvent très réticents à l'idée de la participation aux partis. Celles et ceux qui y participent ont de plus en plus conscience que le système électoral du pays n'est absolument pas démocratique.

Tout cela ne veut toutefois pas dire qu'il n'y a pas de retombées additionnelles par défaut. Les démocrates étaient habitués à rafler la mise, mais ça marche de moins en moins. Puisque ce n'est pas vraiment une organisation où on peut entrer pour militer, le Parti démocrate n'est pas investi par les militant·es des mouvements sociaux– sauf pendant les campagnes électorales. Quelques organisations ont émergé de ces mobilisations, mais ce ne sont pas des structures tournées vers une politique de masse et confrontationnelle. Elles ne sont pas capables à elles-seules de mettre du monde dans la rue contre Trump.

Cependant, celles et ceux qui veulent arrêter Trump – et cela fait quand même des millions de gens – et qui voient que les structures existantes jouent un rôle très limité vont devoir tenter d'inventer de nouvelles voies de lutte pour renouveler et étendre le mouvement syndical, organiser d'autres secteurs de lutte dans la durée, etc. Iels pourront, je pense, compter sur la nouvelle gauche politique pour participer à ce combat. Le camp de l'égalité et de la justice sociale n'a pas dit son dernier mot.

Propos recueillis par Antoine Dubiau et Guillaume Matthey, publié par Solidarités le 29 août 2025

Photo : Meeting de la campagne de Zohran Mamdani pour la mairie de New York, Brooklyn, 4 mai 2025. © Jack Califano

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Italie : Contre le génocide à Gaza, des millions de travailleur·ses et d’étudiant·es en grève

30 septembre 2025, par Gippò Mukendi Ngandu — , ,
Il est difficile de donner les chiffres d'une journée aussi intense, grouillante de monde et intergénérationnelle. Ce qui est certain, c'est que cela faisait des années qu'on (…)

Il est difficile de donner les chiffres d'une journée aussi intense, grouillante de monde et intergénérationnelle. Ce qui est certain, c'est que cela faisait des années qu'on n'avait pas vu un tel afflux de travailleur·ses, rejoint·es par des étudiant·es, déferler dans les principales villes italiennes telles que Naples, Milan, Bologne, Turin, Brescia, Florence, Palerme, Catane, ainsi que dans sept autres villes.

Tiré de Inprecor
23 septembre 2025

Par Gippò Mukendi Ngandu

La grève générale organisée par les syndicats de base a non seulement été couronnée de succès, mais elle a dépassé toutes les attentes. Les ports ont été bloqués à Gênes, Livourne, Marghera, Trieste et Salerne. Le périphérique a été occupé à Bologne, et à Florence, l'autoroute vers Pise et Livourne. Les cortèges, quant à eux, se sont multipliés au cours de la journée et, même dans la soirée, les rues de nombreuses villes ont été traversées par de nouvelles initiatives et des barrages.

En réalité, le niveau de participation n'est pas si surprenant. Les mobilisations contre le génocide à Gaza et en soutien au peuple palestinien se sont développées au cours de l'année dernière, jusqu'à impliquer de larges secteurs non militants qui avaient participé aux manifestations du 21 juin à Rome. Au cours de l'année, les mobilisations citoyennes se sont également développées, malgré la fragmentation qui les a souvent caractérisées.

L'initiative de la Global sumud flotilla a sans aucun doute joué un rôle fédérateur, élargissant la participation à de larges secteurs populaires, ainsi qu'aux travailleur·ses. Depuis la fin août et le début septembre, les initiatives en faveur de la flottille se sont multipliées, tout comme l'indignation contre la politique génocidaire et d'épuration ethnique et le mépris du gouvernement Meloni qui continue à maintenir inchangées ses relations commerciales et militaires avec Israël et se montre de plus en plus servile envers les choix stratégiques de Trump et de l'OTAN.

Entre-temps, le mot d'ordre de la grève générale s'est répandu dans de nombreux lieux de travail et la volonté de se mobiliser en solidarité avec le peuple palestinien s'est accrue.

Le syndicalisme de base, qui s'est toujours mobilisé en faveur du peuple palestinien et contre le génocide de Gaza, a soutenu cette démarche et a appelé à la grève générale, qui était désormais dans les esprits de nombreux·ses travailleur·ses. Ce n'est pas un hasard si, en particulier dans l'enseignement, de nombreux membres de la CGIL ont fait grève.

La CGIL a toutefois manqué une occasion. Au lieu de se rallier aux grandes mobilisations et à la grève générale, elle a décidé d'être autocentrée en mettant en place ses propres initiatives, complètement séparées de la mobilisation en cours. Pourtant, des associations importantes telles que l'Arci et l'Anpi, ainsi que d'autres associations et ONG qui soutiennent la Global Sumud Flottilla, avaient décidé de rallier à la grève générale.

La grève générale, même si elle n'a pas paralysé toute l'Italie, constitue un moment fondamental pour l'élargissement d'un grand mouvement de soutien à Gaza et au peuple palestinien, ainsi que contre les politiques impérialistes et bellicistes des gouvernements occidentaux et du gouvernement italien. Elle s'adresse également aux mobilisations européennes et à la nécessité d'une grève générale européenne contre les gouvernements complices du génocide et partisans du réarmement.

Publié le 23 septembre 2025 par Sinistra Anticapitalista

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Guerre des drones ou guerre des nerfs

30 septembre 2025, par Catherine Samary — , , ,
Poutine multiplie les incursions et les menaces tout en intensifiant ses attaques contre l'Ukraine. L'utilisation des drones « low cost », marquée par de rapides innovations, (…)

Poutine multiplie les incursions et les menaces tout en intensifiant ses attaques contre l'Ukraine. L'utilisation des drones « low cost », marquée par de rapides innovations, tire son origine de la résistance populaire ukrainienne. Elle constitue aujourd'hui également un élément central de l'économie de guerre russe.

18 septembre 2025 | Crédit Photo : L'Anticapitaliste Hebdo L'Anticapitaliste - 767
https://lanticapitaliste.org/actualite/international/guerre-des-drones-ou-guerre-des-nerfs

Poutine redouble les manifestations de sa capacité de nuisance pour arriver en position de force dans d'éventuelles négociations. Si Moscou n'a sans doute ni l'objectif ni les moyens militaires de déclencher une guerre contre un autre pays, la Russie multiplie les incursions et menaces — Pologne, Roumanie, États baltes étant les premières cibles — et la ­rhétorique guerrière commence à cibler la Finlande.

Outre les « exercices » menés avec la Biélorussie, déployant officiellement 13 000 hommes (30 000 selon la Lituanie) dans l'opération Zapad (Ouest) 2025, les essaims de drones sur la Pologne ou le viol de l'espace aérien de la Roumanie visent à tester les réactions et à cacher l'essentiel : les attaques quotidiennes meurtrières contre l'Ukraine. En août, les forces russes ont tué au moins 208 civilEs en Ukraine et en ont blessé 827 autres. Et dans la nuit du 12 septembre, l'armée russe a lancé 164 drones de combat et un missile balistique Iskander-M/Kn-23 contre l'Ukraine.

Avec les drones, la guerre à moindre coût

La résistance à l'invasion dirigée par Poutine a initié une nouvelle guerre du 21e siècle : la guerre des drones. Née de l'inventivité populaire ukrainienne, « low cost », elle s'est rapidement inscrite dans l'économie de guerre déployée par le pays agressé. La puissance militaire russe s'y est depuis adaptée, avec une tout autre échelle de moyens, tandis que l'OTAN montre de grandes difficultés à y faire face.

Des systèmes antidrones permettent de protéger des infrastructures. Mais si l'attaque concerne une frontière entière, les alliéEs sont aujourd'hui contraintEs de s'en remettre à leurs avions de chasse avec des missiles embarqués, comme ce fut le cas en Pologne, ce qui est coûteux.

S'adapter aux évolutions

Les états-majors occidentaux pourraient avoir recours à des solutions plus rudimentaires mais innovantes, déployées aujourd'hui en Ukraine. Baptisées Sky Fortress ou Zvook (« son », en ukrainien), elles reposent sur le déploiement de milliers de capteurs acoustiques sur de vastes étendues de territoire, capables de détecter le bruit émis par les drones. Le coût unitaire de ces antennes ne dépasse pas quelques centaines de dollars, selon les UkrainienNEs. L'ensemble du réseau coûterait ainsi à peine plus cher qu'un seul missile Patriot (soit 3,4 millions d'euros, pour la version la plus récente). L'Ukraine fabrique aussi des drones intercepteurs chargés d'entrer en collision ou d'exploser à proximité des drones ciblés. L'UE investit sur un projet industriel de « mur de drones » dans cet esprit.

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L’Italie et l’Espagne déploient des navires de guerre après des attaques répétées de drones contre la flottille à destination de Gaza

30 septembre 2025, par Democracy now ! — , , , ,
L'Espagne et l'Italie envoient des navires de guerre pour protéger la Global Sumud Flotilla, en route pour Gaza, après que des militant·es ont déclaré que leurs bateaux avaient (…)

L'Espagne et l'Italie envoient des navires de guerre pour protéger la Global Sumud Flotilla, en route pour Gaza, après que des militant·es ont déclaré que leurs bateaux avaient été attaqués à plusieurs reprises par des drones près de la Grèce mercredi. Selon les militant·es, ces frappes récentes constituaient la septième attaque contre les navires du mouvement de solidarité. La Global Sumud Flotilla est le plus grand convoi humanitaire de l'histoire à traverser la Méditerranée, affirme David Adler, co-coordinateur général de l'Internationale progressiste, qui s'exprimait depuis la flottille sur Democracy Now !.

25 septembre 2025 | tiré de democracy now !
https://www.democracynow.org/2025/9/25/sumud_flotilla

AMY GOODMAN : Les passagers de la flottille — il y a de nombreux bateaux — incluent l'activiste suédoise Greta Thunberg et le petit-fils de Nelson Mandela, le député sud-africain Mandla Mandela.
Nous rejoignons maintenant la flottille pour parler avec David Adler, co-coordinateur général de l'Internationale progressiste. Il vient de publier dans The Guardian un article intitulé « Nous naviguons vers Gaza. Voici pourquoi. »
David, on voit vos cheveux souffler au vent, on voit que vous êtes sur le navire. Pouvez-vous expliquer ce qui s'est passé ? Pour celles et ceux qui n'ont pas suivi cette flottille, de quoi s'agit-il ? Et quelle est la signification du déploiement de navires de guerre italiens et espagnols pour vous protéger ?

DAVID ADLER : Cette Global Sumud Flotilla est le plus grand convoi humanitaire de l'histoire à traverser la Méditerranée, de Barcelone à Tunis, en passant par la Sicile, jusqu'ici en Crète, et en direction de Gaza, avec une mission très simple mais urgente : briser le siège et établir un corridor humanitaire permanent par voie maritime pour livrer une aide vitale au peuple palestinien affamé.

Ce n'est pas une exagération, Amy, de dire que cette mission sans précédent, dont le nombre de navires dépasse la somme de toutes les tentatives précédentes depuis 2008 de la Freedom Flotilla et de ses affiliés, a été confrontée à du sabotage bureaucratique, a subi des attaques de drones dans le port de Tunis, où nous avons été visés par des dispositifs incendiaires alors que nous étions à bord. Mais le plus terrifiant s'est produit en mer, il y a deux nuits, avant d'approcher de Tikrit : pendant plusieurs heures, nous avons subi des bombardements. Imaginez : sous le couvert de l'obscurité, nous ne voyons pas ces drones. Nous les entendons, mais sans lumière, et ce que nous entendons surtout, ce sont les explosions. Nous n'avons que les images CCTV montrant les bombes larguées sur les bateaux, avec l'intention évidente de les endommager irrémédiablement et donc d'empêcher la mission d'avancer. Dans plusieurs cas, ils ont réussi : certains bateaux sont devenus inutilisables. D'autres ont pu être réparés.

Un détail qui pourrait intéresser vos auditeurs et spectateurs : pendant qu'ils menaient cet acte illégal, criminel, de violence contre une mission humanitaire civile comme la nôtre, ils ont aussi brouillé nos communications. Avec quoi ? Avec ABBA, la chanson « Lay Your Love on Me », évidemment une référence, à peine subtile, à la militante suédoise Greta Thunberg, que vous avez mentionnée dans l'introduction, Amy.

C'est donc à la suite de ces attaques terrifiantes, qui nous ont maintenus éveillés toute la nuit et mis nos vies en danger, que nous avons lancé un appel au monde — en particulier aux gouvernements méditerranéens — non pas seulement pour qu'ils déclarent leur soutien à la flottille ou reconnaissent nos ambitions humanitaires, mais pour qu'ils envoient des navires, non pas tant pour protéger nos vies que pour garantir le succès de notre mission : établir un nouveau corridor pour atteindre Gaza, alors que les points d'accès terrestres sont si notoirement bloqués.

AMY GOODMAN : Combien de bateaux y a-t-il, David ?

DAVID ADLER : Nous sommes environ 40 bateaux, réunissant trois flottes — celle de Barcelone, celle du Maghreb/Tunis, et la flotte italienne. Nous devons rejoindre six autres bateaux venant de Grèce. Nous devrions être entre 40 et 50 navires — un nombre sans précédent de bateaux humanitaires — qui prennent maintenant la mer pour la dernière étape vers Gaza.

AMY GOODMAN : David, votre son coupe un peu, donc pendant que nous corrigeons cela, nous allons entendre la personne que vous venez de mentionner, l'activiste climatique suédoise Greta Thunberg. Voici ce qu'elle disait lorsque la flottille a fait escale en Tunisie.

GRETA THUNBERG : Le message que nous voulons envoyer aux Palestiniens de Gaza est multiple. D'abord, je suis absolument écœurée et révoltée de vivre dans un monde où nos dirigeants trahissent chaque jour les Palestiniens, et où tant de gens acceptent apparemment cette injustice extrême et le massacre massif de civils sans rien faire. Pour cela, j'ai le cœur brisé. Ce n'est pas une question de moi ni de mes sentiments, mais j'ai le cœur brisé de vivre dans un tel monde. …
Ce qui se passe maintenant, par exemple à Gaza-ville, ne devrait surprendre personne, car Israël a été clair dès le début : son intention est génocidaire, il veut prendre le contrôle de la bande de Gaza, ce qui constitue un crime de guerre d'une extrême gravité. Et le monde n'a pas écouté. Aujourd'hui, de plus en plus de gens se réveillent, mais à quel prix ? …
Ce qui se passe est bien sûr une attaque contre les Palestiniens, contre leur identité, leur nation, et contre toutes ces vies dont la souffrance est réduite à des chiffres et à des résolutions de l'ONU. Mais c'est aussi une attaque contre l'humanité, contre le droit international, contre tout ce qu'il nous reste de dignité humaine. Et c'est un immense, immense danger. « Danger » n'est d'ailleurs pas le bon mot : c'est une menace contre tout ce qui nous est cher. …
Nous prétendons seulement agir en accord avec le droit international. Nous entendons les appels des Palestiniens qui exhortent les peuples du monde à agir, à mettre fin à notre complicité. Nous faisons une toute petite part de ce travail, le strict minimum, pour défendre le droit international et les droits humains. …
Les risques auxquels nous pourrions être exposés ne sont rien comparés à ce que les Palestiniens affrontent chaque jour simplement pour survivre. Par exemple, les journalistes palestiniens extrêmement courageux, auxquels nous devons tant, risquent leur vie chaque jour pour raconter ce qui se passe. Et le plus grand danger est que nous avons laissé le fascisme et le racisme croître au point que l'histoire se répète encore et encore.

AMY GOODMAN : Voilà l'activiste climatique Greta Thunberg, l'une des nombreuses militantes à bord d'une quarantaine de navires de la Sumud Flotilla, visés par des drones. Drop Site News rapporte que l'envoyé de Trump, Tom Barrack, a reconnu qu'Israël avait bombardé les navires de la Global Sumud Flotilla en Tunisie plus tôt ce mois-ci. C'est là que Greta s'exprimait. Nous parlons en direct, depuis un navire, avec David Adler, co-coordinateur général de l'Internationale progressiste.

NERMEEN SHAIKH : Avant de conclure, David Adler, pouvez-vous préciser : qu'apportez-vous exactement sur ces navires pour Gaza ? Et quel est votre appel aujourd'hui ?

DAVID ADLER : Nous transportons — ces navires, certains sont de modestes bateaux de croisière familiaux, comme celui où je me trouve, le navire de tête de la flotte ; d'autres sont de simples voiliers — et ils sont remplis jusqu'à la limite de produits humanitaires de base et essentiels : du lait maternisé, des médicaments, de la nourriture et de l'eau.

Cependant, nous ne sommes pas naïfs quant à l'ampleur de la souffrance à Gaza ni de la crise humanitaire, qui exige une réponse beaucoup plus vaste et ambitieuse des États, dont les obligations de bonne foi en vertu du droit international leur imposent d'agir, en vertu de la Convention sur le génocide. C'est pourquoi j'insiste tant sur l'aspect infrastructurel de notre mission. Nous ne sommes pas ici pour déposer l'aide et rentrer chez nous, satisfaits.

AMY GOODMAN : Il nous reste cinq secondes, David.

DAVID ADLER : Nous sommes ici pour établir un corridor humanitaire afin que les États assument eux-mêmes leurs responsabilités et livrent l'aide à l'échelle dont Gaza a besoin.

AMY GOODMAN : David Adler, co-coordinateur général de l'Internationale progressiste, à bord de la Sumud Flotilla qui cherche à briser le siège de Gaza. Des navires espagnols et italiens ont été envoyés pour les protéger. Je suis Amy Goodman, avec Nermeen Shaikh, pour une nouvelle édition de Democracy Now !

Cotisations syndicales « facultatives » au Québec

30 septembre 2025, par Guylain Bernier, Yvan Perrier — , ,
Face à une pente difficile à remonter, la CAQ cherche par divers moyens à redorer son blason. Parmi ceux-ci, notons cette tentative à vouloir réformer le syndicalisme[1] (…)

Face à une pente difficile à remonter, la CAQ cherche par divers moyens à redorer son blason. Parmi ceux-ci, notons cette tentative à vouloir réformer le syndicalisme[1] québécois en rendant « facultatives » les cotisations syndicales. Or, il importe d'apporter ici certaines précisions, puisque la notion « facultative » touche l'un des volets de l'action syndicale, c'est-à-dire celui du militantisme et de la participation à différentes causes sociales — aussi environnementales — qui sont en quelque sorte séparés du volet primaire concernant la négociation et les revendications associées au travail et à l'emploi.

Sans vouloir approfondir les détails, afin de nous intéresser davantage aux sous-entendus possibles d'une telle manoeuvre, la tâche nous amène donc à voir au-delà des tentatives de la CAQ à vouloir remonter dans les sondages. À vrai dire, la néolibéralisation[2] de l'État québécois, comme ailleurs, se poursuit à vitesse grand « V » depuis la fin des années mille neuf cent soixante-dix.

Un tournant fort

Reniant l'État-providence[3], l'ancrage capitaliste[4] au sein de l'idéologie néolibérale participe à faire de l'État l'un de ses rouages en cherchant à rendre « productif » — du sens de l'accumulation — le maximum d'activités humaines. Cette tendance insinue de rendre rentable même ce qui semble ne pas avoir cette visée. L'effritement des services publics et, de surcroît, la responsabilité disons « sociale » de l'État favorisent indubitablement une activité subissant une privatisation éventuelle et soi-disant nécessaire au mouvement « capitaliste » de l'ensemble de l'État ; toujours dans le sens de prêcher la doctrine de l'« utilisateurTRICE payeurEUSE ». On en revient alors à la désarticulation des groupes, des organisations, des ministères et des agences, dans le but exprès de valoriser une société d'individus, dont la responsabilité « sociale » dépend de chacun et chacune qui doivent s'insérer dans les mécanismes du système de la production, voire plus conformément le marché du travail qui en est une composante clé.

Si ce marché se divise en unités de groupe, c'est-à-dire en entreprises habituellement, cela ne signifie pas forcément une cohésion sociale en leur sein, plutôt la décision des individus d'y adhérer sur la base d'un droit de salaire et d'avantages « sociaux » — soi-disant, puisqu'il faudrait y voir à la place, d'après notre effort d'illustration jusqu'ici, des avantages dits « offerts à l'individu » acceptant de sacrifier son temps, accordant donc sa force de travail à l'entreprise qui reconnaît, en vertu des lois « anciennes » mais officielles décrétées par l'État, ce droit pour l'ensemble de ses travailleurEUSEs — qui leur permettront d'évoluer en société et donc de consommer selon leurs désirs et besoins. Or, cette décision a été approuvée par l'employeur représentant ladite entreprise choisie comme lieu de travail par les individus-travailleurEUSEs. Cet acte binaire d'offre et de demande de travail tel qu'illustré détonne de la tendance coutumière où l'engagement au travail serait l'affaire d'une collectivité. Si l'idée continue d'être partagée, il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'une habitude reflétant le passé où l'individu possédait une véritable appartenance à sa nation — ce qui serait à définir ailleurs — et où des groupes veillaient aux intérêts des uns et des autres. Cela ne signifie pourtant pas la disparition d'un tel engagement, car sont encore présents des regroupements oeuvrant à cette dimension sociale et de solidarité, en songeant notamment aux syndicats, au milieu communautaire, au militantisme, y compris à des entreprises. Par contre est survenu le moment d'un individualisme[5] triomphant qui sert à transformer les mentalités, alors que la dimension collective est souvent rattachée au socialisme[6] totalitaire. Si des dérives passées attribuées à un totalitarisme[7] contraignant l'individu ont servi à critiquer l'État, cet événement a par le fait même contribué à l'acclamation des droits et des libertés individuels. Cela représente certes une avancée non négligeable, mais la vertu sociale et sociétale a pu aussi être instrumentalisée de façon à valoriser une lutte de place, dans la mesure où n'importe qui a le droit à son coin de paradis ; mais à quel prix !

Se regrouper n'est pas opposé au mouvement libéral, même si…

La première révolution industrielle a contribué à l'ascension d'un groupe privilégié, et ce sur le dos d'une population qui en est venue à s'organiser pour défendre le droit à de meilleures conditions de travail. Le libéralisme[8] qui a suivi représentait la voie de salut de l'État démocratique, qui toutefois faisait reposer ses assises sur d'anciennes structures souvent monarchiques et avant tout aristocratiques. Cette centralisation des pouvoirs, surtout politiques, s'est donc répercutée dans les entreprises aux pouvoirs de décision centralisés avec une sorte de mainmise — également de renvoi (congédiement) — sur les travailleurEUSEs. Ainsi, l'apparition des mouvements ouvriers, et plus tard syndicaux, constitue non pas une avenue totalisante dans sa forme de socialisme, mais justement une expression du libéralisme favorable à tous et toutes, afin de réaliser un bonheur individuel et collectif par le moyen du travail. Par conséquent, l'étiquette préconçue d'un État-providence néfaste devrait plutôt être troquée contre une écoute électoraliste aux revendications des travailleurs également citoyens (et les travailleuses-citoyennes auront davantage de poids plus tard), sans ignorer les autres demandes associées à la santé, au bien-être général et à la vie, mais découlant souvent d'une existence vécue dans le monde du travail nécessaire, malheureusement inconsciente de l'ampleur des ajustements à effectuer pour arrimer convenablement l'ensemble avec les lois d'un marché en train de se mondialiser. On a alors préféré mettre la faute sur les demandes exagérées, entre autres des syndicats incapables d'avoir la raison de la satisfaction.

Aujourd'hui, nous poursuivons le retour du libéralisme, cette fois-ci en nous éloignant davantage des structures étatiques du passé, mais dans la mesure où, comme nous l'avons souligné plus tôt, les rouages de l'État interventionniste[9] doivent être réduits à leur moindre expression, afin d'encourager la domination « bourgeoise ». Ainsi, la valeur appréciée d'une classe aristocratique proche de l'État s'est maintenue, en plus également de s'être transformée de façon à ce que la classe bourgeoise, désormais capitaliste, doit un jour dominer seule, donc sans trop de liens avec l'État. Et cela implique d'affaiblir tout autre groupe susceptible de ramener au jour, tels des lanceurs d'alerte, les risques d'une course effrénée du capitalisme pour la population et surtout pour les défavoriséEs, et ce en termes d'accentuation des inégalités socio-économiques, insinuant en termes de justice sociale. Automatiquement réapparaît le travail ainsi que le droit à l'emploi, aux salaires décents, aux conditions de travail favorables au bien-être et à l'épanouissement de tous et toutes. En l'occurrence, le meilleur moyen de faire entendre ses revendications repose sur la capacité de créer un contre-pouvoir suffisamment cohérent, cohésif, solidaire, par le plus grand nombre. Pour l'éviter toutefois, sinon à tout le moins lui nuire, l'astuce consiste à « diviser », en faisant référence ici aux droits et libertés individuels.

Une poussée trop loin peut devenir dangereuse

Dès lors, ce retour à l'individualisme ainsi qu'au libéralisme vantés, selon lesquels chaque travailleurEUSE a la possibilité de choisir son lieu de travail et de dire son mot sur les déductions et les cotisations qui réduisent son revenu. N'est-ce pas là une boîte de Pandore qui risque d'être ouverte tout d'un coup ? Dans le cas présent, la CAQ souhaite permettre aux travailleurEUSEs d'accepter ou non de payer une certaine part de leur cotisation syndicale normalement exigée. Et si, dans l'avenir, un gouvernement de droite va plus loin et offre la possibilité aux individus de ne pas payer de RRQ — parce qu'ils ont des REER — et de RQAP — parce qu'ils ne prévoient pas avoir d'enfant —, pour en rester là, alors que nous pourrions certes ajouter en plus l'assurance-emploi et surtout les impôts, ainsi n'en viendrions-nous pas à concrétiser l'idéal libéral de l'extrême droite d'une fin de l'État, selon sa conception, afin d'en arriver non pas à une société véritable, mais à un féodalisme renouvelé[10], alors que chaque individu devra son existence à l'entité qui lui offre du travail ? Bien entendu, nous exagérons en suggérant cette apocalypse des services publics et de la vision collective du monde. Néanmoins, le réflexe exige de prendre le temps de peser le pour et le contre en ce qui concerne tout changement, sans forcément vouloir dire le statu quo. Un regard en arrière permet souvent de mieux (re)saisir les raisons justifiant les tracés qui ont donné forme au portrait actuel, ce qui inclut de bonnes et de mauvaises choses. Il y a donc du bon dans le processus qui a mené à la constitution de l'individualisme néolibéral, y compris son aspect pervers, parce qu'il est question de savoir définir la « liberté » espérée en tant que telle. Ainsi, le monde du travail et les cotisations syndicales ne sont pas cloîtrés dans un champ spécifique. Toute décision touchant le collectif se répercute en écho sur d'autres domaines et sur chaque individu.

Conclusion

Même si cela semble paradoxal et fort éloigné de la manoeuvre même consistant à rendre les cotisations syndicales « facultatives », il n'en demeure pas moins que l'interdépendance des différentes sphères d'intervention dans la société révèle des enjeux et des questionnements qui dépassent la seule allusion à un domaine précis comme le travail syndiqué. Éviter ce moment de réflexion risque d'entraîner rapidement des effets non recherchés susceptibles de provoquer des désordres sociétaux. Néanmoins, si la CAQ parvient à faire accepter sa proposition à la population québécoise, la tâche suivante exigera à tous et toutes de choisir en définitive le genre de société dans laquelle nous souhaitons évoluer. Alors, la question ici est de savoir, moi, en tant qu'individu, citoyenNE et travailleurEUSE, est-ce que « je suis » seulE face au monde, ou puis-je compter sur d'autres afin de faire face aux défis du présent et de l'avenir ? Voulons-nous vraiment vivre dans un monde dans lequel il appartiendra à chacune et à chacun d'y répondre en fonction de ses valeurs et convictions personnelles ?

Guylain Bernier
Yvan Perrier
29 septembre 2025
15h45


Notes

[1] Par syndicalisme, nous nous référons au mouvement attribué aux syndicats de toute nature, à savoir des regroupements associatifs par domaine d'activités rattachées au milieu du travail, dont l'objectif ultime est la défense des intérêts communs, mais surtout de leurs membres.

[2] Dans les faits, la néolibéralisation représente le processus par lequel un État tend à modifier ses modes de fonctionnement et son idéologie, afin de se conformer aux propriétés du néolibéralisme. Cette dernière notion désigne une forme de libéralisme — voir la note 8 plus bas — selon laquelle les interventions de l'État dans différents domaines doivent être limitées.

[3] Par État-providence, il est question d'un État cherchant par différents moyens à maximiser la sécurité sociale de ses citoyenNEs, et ce, du berceau jusqu'au tombeau. Il s'agit donc d'un État interventionniste — voir la note 9 plus bas —, tant au niveau économique que social, dans le but d'assurer des versements de prestations (assurance-emploi, de maternité et de paternité, de retraite, etc.).

[4] Adjectif rattaché à la notion de capitalisme, désignant un régime socioéconomique de production, mais surtout d'accumulation du capital (revenu et profit) à des fins privées avant tout.

[5] Sur la base de l'État, l'individualisme constitue une doctrine privilégiant la valeur et les droits des individus contre les valeurs et les droits des groupes sociaux. Lorsqu'associé au libéralisme — voir la note 8 plus bas —, l'individualisme peut même suggérer la négation de l'État.

[6] Si le sens commun associe souvent le socialisme à une doctrine ou un régime condamnant la propriété privée, surtout en termes de possession des moyens de production et d'échange, il est possible de nuancer l'approche, afin de tenir compte de ce sur quoi nous désirons dans le présent article faire ressortir, à savoir une volonté d'assurer un bien-être commun par une intervention de l'État sur divers enjeux touchant sa population, ce qui inclut une recherche d'équité, d'égalité et de justice sociales.

[7] Si le terme signifie un régime politique totalitaire, cette définition du totalitarisme, se voulant tautologique, suppose avant tout un État dans lequel les contre-pouvoirs sont absents et les exigences individuelles sont entièrement soumises à un ordre collectif placé sous le règne d'un pouvoir dictatorial, voire même absolu.

[8] À l'opposé du totalitarisme, le libéralisme prône une liberté d'entreprise et pour les individus, pour ne pas dire un laisser-faire favorable à la concurrence et, par conséquent, une faible intervention de l'État dans tous les domaines économiques et sociaux. Autrement dit, la diminution volontaire des pouvoirs de l'État l'est sur la base d'un bénéfice recherché pour les libertés individuelles. Par essence, le libéralisme revendique, en tant qu'attitude et doctrine, une liberté politique, économique, de travail, culturelle — au sens large —, de même qu'une liberté de conscience et d'expression.

[9] En ce qui touche l'interventionnisme, c'est-à-dire une doctrine selon laquelle l'État doit intervenir dans l'économie.

[10] Selon le sens commun, le féodalisme évoque le régime par lequel la féodalité s'exprime en tant que doctrine organisant le système politique et social sous la forme de seigneuries et de fiefs. Bien que la notion évoque surtout la période médiévale, l'allusion à un sens renouvelé suppose une désarticulation de l'État actuel favorisant une montée des grandes entreprises qui obtiendront davantage de pouvoir en vertu du mode capitalo-individualo-néolibéral régissant l'organisation sociétale. Autrement dit, la constitution d'une ploutocratie puissance occasionne une redéfinition à la fois du territoire (sur la base des lieux de travail de ces grandes entreprises et la réalité nouvelle du cyberespace) et des trajectoires d'échange économique (occasionnant de nouveaux types de réseaux interdépendants). À ce titre, les individus sont — ou seront — soumis désormais aux artisanEs de ces fiefs contemporains.

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