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Gaza à Saint-Luc. Montréal
Il fallait oser. Faire entrer la guerre par la porte principale d'une école, lui mettre un badge culturel et lui offrir une chaise pliante. Depuis l'automne 2023, à quatorze reprises, des soldats israéliens sont venus donner des conférences dans des écoles privées religieuses juives financées par des fonds publics, ici même à Montréal. Les écoles Herzliah et Bialik, de Côte-Saint-Luc
Mais rassurez-vous. Ils étaient désarmés. Les bombes sont restées ailleurs. Les avions de chasse ont eu la délicatesse de ne pas stationner dans la cour. L'essentiel est sauf. On parle d'échanges culturels. Le très sérieux Centre consultatif des relations juives et israéliennes l'a confirmé. « Échanges Culturels », nous dit-on.
On imagine donc ces membres de Tsahal transformés en ambassadeurs des arts. Une petite danse classique entre deux anecdotes, un chant d'opéra pour adoucir les angles, un extrait de William Shakespeare pour rappeler l'universalité de la condition humaine, un passage de Molière pour la satire, un clin d'œil à Michel Tremblay pour honorer l'art local. Et bien sûr, moment d'élévation suprême, les soldats qui ont participé à un génocide à Gaza ont chanté, Quand les hommes vivront d'amour de Raymond Lévesque.
Il fallait oser. Faire de la culture tout en appartenant à une armée engagée dans un conflit qui dévore encore des vies à Gaza. C'est une performance artistique en soi. Une œuvre conceptuelle digne d'un musée. L'ironie poussée à son point de perfection.
J'imagine que pour approfondir cet échange culturel, des élèves des écoles voisines ont été invités. Question de partager le message d'amour. Question d'ouvrir les horizons. Question d'apprendre aux élèves que Raymond Levesque a écrit la plus belle chanson.
Un enfant se leva. Il s'approcha et demanda à un soldat au moment où ce dernier poussait la voix « Les soldats seront troubadours ». « Pourquoi vos yeux sont rouges de sang ? ». Question déplacée. Question que le programme n'avait pas prévue. On devait parler culture. On devait parler dialogue. Pas des yeux rouges. Pas de sang. Pas de ruines. Pas de décembres. Pas de ravages. Pas d'enfants amputés. Pas de morts. Pas de génocide.
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Ce qui choque dans cette nouvelle, n'est pas seulement la présence de soldats. C'est la facilité avec laquelle l'extraordinaire devient banal. Quatorze visites. Quatorze fois où l'on a trouvé normal que des militaires étrangers interviennent dans des établissements financés par l'État. Quatorze occasions de répéter que tout cela est pédagogique. Que tout cela est enrichissant. Que tout cela est parfaitement compatible avec nos valeurs. Au moment même où le ministre Jean-François Roberge dans une commission parlementaire, faisait preuve de grande inculture sur le concept de laïcité, la culture de la haine et de la guerre sévissait dans une de nos écoles.
Pourquoi cela ne m'étonne pas qu'une telle horreur soit arrivée chez nous. Je réfléchis. Je cherche. Et finalement me revient l'attitude officielle de nos deux gouvernements respectifs. Le fédéral qui a fermé les yeux sur les livraisons d'armes canadiennes en Israël en plein génocide. Le provincial qui a maintenu l'ouverture d'un bureau du Québec à Tel Aviv.
Non mais tant qu'à y être, pourquoi ne pas les avoir reçus, ces soldats d'amour, directement à l'Assemblée nationale du Québec et au Parlement du Canada. Puisque la mission est culturelle, ces soldats auraient pu chanter Quand les hommes vivront d'amour devant les élus du peuple. J'imagine très bien François Legault pousser la chansonnette à côté d'un Mark Carney esquissant quelques pas. Un grand moment d'unité nationale. Un gala diplomatique. Une célébration de la culture. De la paix.
Tout cela fera l'objet de films plus tard. Et ce ne sera pas des comédies. Ce ne sera pas drôle.
En attendant, les soldats israéliens continuent de tuer à Gaza, même après le cessez le feu.
Mohamed Lotfi
27 Février 2026
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Soirée projection et présentation de recherche
Québec, 24 février 2026 - Le Regroupement des femmes sans emploi du Nord de Québec (ROSE du Nord) et l'Association pour la défense des droits sociaux Québec métropolitain (ADDSQM) ont organisé une soirée de projection et de présentation de recherche. Ces deux groupes distincts se sont alliés afin de sensibiliser le grand public à une réalité bien trop souvent mise aux oubliettes : celle des femmes assistées sociales.
Dans le cadre de leur comité Arts et Solidarité, les militantes actives de ROSE du Nord ont créé un film documentaire, « J'existe », mettant en lumière les impacts du système d'assistance sociale au Québec. Des violences institutionnelles à l'aide sociale, il y en a ! Préjugés, lourdes charges administratives, accusation de fraude sans fondement, intrusion dans la vie privée, les différentes dimensions de la violence vécues par les femmes à l'aide sociale sont décortiquées dans le documentaire laissant le public indigné. « On s'habitue à un système, on normalise le fait de vivre pauvre alors qu'on devrait pas ! » s'exclame Mélanie, prestataire de l'aide sociale après avoir visionné « J'existe » pour la première fois.
Non seulement cet espace de partage et de création a permis aux militantes de dénoncer les injustices qu'elles subissent, mais d'amplifier leurs voix pour revendiquer de meilleures conditions de vie. Les militantes mentionnent également la portée que l'utilisation de l'art a eu dans la reprise de leur pouvoir.
De leur côté, le comité femmes de l'ADDSQM a travaillé sur un projet de recherche portant sur le parcours des femmes avant et pendant l'aide sociale. En effet, une première recherche réalisée auprès de personnes de tout genre à l'aide sociale a permis d'identifier le vécu différencié des femmes et des hommes qui sont prestataires d'aide sociale. Dans cette recherche-ci appelé « Osons un nouveau regard, écoutons les femmes assistées sociales », le vécu de 11 femmes assistées sociales est approfondi mettant en lumière la résilience de ces femmes qui sont confrontées à : des sacs à dos qui se remplissent tout le temps, des portes d'espoir qui se referment, des labyrinthes qui les font monter des escaliers roulants à l'envers, la lourdeur des procédures, des attitudes d'agents et d'agentes remplis de préjugés, des mesures d'appauvrissement et d'exclusion et un sentiment de honte qui parsème tout leur parcours. Le comité femmes de l'ADDSQM tient à souligner l'implication des femmes rencontrées et le travail d'analyse de Léa Valérie Morin Perron et Marietou Niang.
Lors de cette soirée, ROSE du Nord et le comité femmes de l'ADDSQM ont profité de l'occasion pour rappeler que les violences et les injustices vécues par les femmes à l'aide sociale sont évitables notamment en augmentant le montant des prestations versées pour qu'elles couvrent les besoins de base. Elles en appellent à la solidarité envers toutes celles qui tentent de survivre avec une prestation d'aide sociale et dans de déplorables conditions.
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La fin du PEQ : une décision qui rappelle le traitement injuste des migrants chinois du début du 20e siècle
La fin du Programme de l'expérience québécoise (PEQ) décrétée par la CAQ chamboule les plans de vies de milliers de personnes. Cette décision, qualifiée par plusieurs d'injuste et insensible, rappelle une page d'histoire sombre des politiques migratoires du Québec et du Canada qui, au tournant du 20e siècle, a marqué la communauté chinoise.
24 février 2026 | tiré de la lettre de l'IRIS
https://iris-recherche.qc.ca/blogue/immigration/traitement-migrants-chinois/?utm_source=Liste+de+diffusion&utm_campaign=d843cac3df-sous_la_loupe_20241114_COPY_01&utm_medium=email&utm_term=0_831b3c6b78-d843cac3df-126405189
Construire un chemin de fer et repartir ?
Durant la seconde moitié du 19e siècle et dans la foulée de la ruée vers l'or dans l'Ouest états-unien et canadien, des Chinois·es d'origine cantonaise immigrent en Amérique du Nord. Une partie d'entre eux travailleront à la construction du chemin de fer transcanadien et suite à cet ouvrage, s'établiront dans différentes métropoles du pays, dont Montréal.
L'intégration sociale et économique des Chinois·es est alors parsemée d'embûches. D'abord, l'accès au marché du travail est entravé par une forte discrimination à l'embauche. On estime qu'à compétence égale, un ouvrier chinois reçoit un salaire deux fois moindre qu'un ouvrier blanc. Ce contexte d'exclusion stimule la naissance des quartiers chinois partout en Amérique du Nord, où les membres de la communauté chinoise créent leur propre économie et lieu de résidence. Ils investissent d'abord le secteur de la blanchisserie, créent leur propre système communautaire de microcrédit, accèdent à la propriété, et parviennent ce faisant à constituer des leviers de développement économique au sein des quartiers chinois naissants.
Au Canada, les gouvernements fédéral et provinciaux mettent en place diverses politiques de nature à décourager l'établissement des Chinois·es au pays, malgré leur contribution majeure à l'infrastructure critique qu'est le chemin de fer. Le gouvernement fédéral instaure d'abord une taxe à l'entrée sur le territoire canadien spécifique aux Chinois·es afin d'entraver la réunification familiale. Plusieurs hommes chinois avaient en effet immigré en Amérique du Nord en laissant leur famille derrière. En 1903, une personne voulant immigrer au Canada depuis la Chine doit débourser 500$, soit environ 15 000 $ en valeur d'aujourd'hui.
Aux niveaux provincial et municipal, des taxes annuelles spécifiques totalisant 100 $ sont imposées aux blanchisseurs à la main , ce qui représentait une fortune pour ces travailleurs en quasi-totalité d'origine chinoise dont le revenu brut d'une semaine de 80 heures de travail avoisinait en moyenne 12 $. Cette taxe visait spécifiquement la communauté cantonaise, puisque des commerces comparables tels que les boulangeries ou les épiceries n'avaient à défrayer qu'environ 8$ en taxe annuelle. En mars 1900, quelque 70 buandiers chinois montréalais ayant refusé de payer ces taxes sont traînés en justice, et 10 d'entre eux seront emprisonnés suite à leur refus de payer l'amende encourue.
Le 1er juillet 1923, le gouvernement fédéral, qui juge que ses politiques de taxation à l'entrée n'ont pu freiner suffisamment l'immigration chinoise, vote une loi interdisant pratiquement l'immigration chinoise sur le territoire canadien. Cette loi, qui a été en vigueur jusqu'en 1946, est l'aboutissement du racisme du gouvernement fédéral à l'égard des Sinocanadien·ne·s. En 1882, le premier ministre John A. Macdonald avait en effet déclaré à la Chambre des communes, dans la foulée de la construction du chemin de fer : « Les immigrants chinois n'ont aucun intérêt commun avec nous […] Leur valeur est la même que celle d'une moissonneuse-batteuse, ou de tout autre outil agricole. Il sera tout à fait acceptable d'exclure la main-d'œuvre chinoise lorsque nous pourrons la remplacer par de la main-d'œuvre blanche. Mais tant que cela n'est pas fait, il vaut mieux avoir de la main-d'œuvre chinoise que pas de main-d'œuvre du tout. [traduction libre] » Quelques années plus tard, le futur Premier ministre Robert Laird Borden renchérira : « Le parti conservateur soutient un Canada blanc, la protection des travailleurs blancs et l'exclusion absolue des Asiatiques. »
En 2006, le gouvernement fédéral a officiellement présenté ses excuses à la communauté chinoise pour les politiques migratoires racistes du 20e siècle, qui ont notamment eu pour effet de séparer des familles durant des décennies.
L'approche rétrograde de la CAQ
Le parcours migratoire d'une travailleuse ou d'un travailleur du réseau de la santé qui a œuvré durant la pandémie rappelle celui du migrant chinois du 19e siècle qui a concouru à l'érection du chemin de fer transcanadien. Tous deux se sont butés à des politiques publiques d'immigration entravant l'accès à la résidence permanente au pays, malgré leur contribution importante à celui-ci.
Les chauffeurs et chauffeuses de taxi contemporain, qui sont dans une proportion de 55% des immigrant·e·s de première génération, ont également quelque chose en commun avec le blanchisseur cantonais du 20e siècle indûment taxé. Chacun de ces groupes a vu le gouvernement adopter des approches minant leur activité économique respective. Rappelons à cet égard la libéralisation du marché du taxi sous la CAQ, qui a été catastrophique pour les travailleurs et travailleuses de cette industrie, majoritairement issu·e·s de l'immigration.
La fin du PEQ s'inscrit dans une approche où la personne immigrante, pourtant pleinement intégrée sur le plan linguistique et économique, tend à être vue comme une nuisance pour la société. Aujourd'hui, on dira que « la capacité d'accueil a été dépassée » pour justifier une telle politique, un vocabulaire épuré qui met néanmoins en doute comme hier la contribution des personnes immigrantes à leur nouveau pays. Or, comme les Cantonnais·es du 20e siècle, les personnes arrivées au pays grâce au PEQ ou en vertu d'autres programmes enrichissent la société de leur culture, tout en participant au développement du Québec.
Pour en apprendre davantage sur l'histoire de l'immigration chinoise au pays, on peut visionner l'un des documentaires de la réalisatrice Karen Cho, disponible sur le site de l'ONF.
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Le référendum à tout prix ou le pouvoir à tout prix ?
Cette question a la vie dure. On la croyait pourtant soigneusement classée dans les archives jaunies du Parti québécois, depuis la promesse solennelle et résolue de son nouveau chef pour qui, il y a encore quelques jours à peine, le référendum sur la souveraineté du Québec dès le premier mandat relevait de l'évidence. La conviction était affirmée sans détour. La trajectoire semblait rectiligne, presque chevaleresque. Puis, fidèle à ses habitudes, la politique a rappelé qu'aucune ligne n'est jamais parfaitement droite bien longtemps. L'engagement semblait gravé dans le marbre. Et voilà, suite à une victoire du PQ dans des élections partielles, que le marbre révèle une certaine souplesse.
Depuis sa fondation, le PQ vit avec ce nœud gordien : L'indépendance du Québec est elle une fin en soi, un horizon indépassable, une promesse presque mystique ? Ou bien est elle un levier, un moyen d'agréger des forces et de conquérir le pouvoir ? La question n'est pas théorique. Elle structure tout. Elle décide du ton, du calendrier, de la ferveur ou du calcul.
Pour justifier ce changement de cap, le chef invoque l'inquiétude ambiante. Le monde tremble depuis le retour fracassant de Donald Trump à l'avant scène. Les marchés tanguent. Les alliances se fissurent. Les certitudes s'effritent. Bref, le chef n'est plus sûr de plonger le Québec dans l'inconnu.
L'argument a de l'allure. Il respire la responsabilité. Mais il a aussi quelque chose de commode. Parce que les inquiétudes n'ont pas attendu Trump pour s'installer. Crises financières, pandémies, guerres commerciales, urgences climatiques. Le monde moderne n'a jamais été un lac tranquille. Pourquoi alors cette soudaine retenue ?
À mon sens, la réponse se trouve moins à Washington qu'à Québec.
Le chef de la CAQ a annoncé son départ. François Legault sait comme tout chef lucide que certains partis tiennent ou ne tiennent pas d'abord par la force ou la faiblesse de leur figure centrale. Avec lui, la CAQ risque de s'évaporer comme un parti circonstanciel ayant accompli sa mission. On a vu ailleurs des formations s'effondrer dès que le chef quittait la scène.
Même scénario du côté fédéral. Justin Trudeau a lui aussi compris que l'usure du pouvoir finit par devenir un handicap plus qu'un atout.
Dans ce contexte, un plan audacieux pour ne pas dire malicieux a été dessiné par les stratèges de la CAQ. Reproduire le scénario Mark Carney. Une personnalité issue du monde des affaires et de la finance. Une figure rassurante pour les marchés. Un visage neuf en politique. Une compétence technocratique qui promet stabilité et sérieux. Et pourquoi pas une femme ?
Et c'est ici qu'entre en scène Christine Fréchette. Femme d'affaires, profil économique affirmé, droite libérale assumée. Une sorte de Carney au féminin, version québécoise. Son passé politique est vierge. Elle n'est associée à aucune querelle partisane, à aucun vieux dossier embarrassant, contrairement à Drainville, son adversaire. Elle peut parler croissance sans être soupçonnée de dogmatisme. Elle peut séduire les milieux économiques sans effrayer l'électeur moyen.
Ajoutons à cela une position ouverte sur l'immigration, notamment la volonté de rétablir le programme PEQ. Voilà une promesse susceptible de rallier une partie importante des nouveaux arrivants, souvent sensibles aux signaux d'inclusion économique et sociale.
En somme, une libérale sans l'étiquette du Parti libéral du Québec. Et donc sans le poids d'une image ternie par les scandales du passé. Stratégiquement, l'idée est redoutable.
Si une telle candidature émergeait à la tête de la CAQ, le paysage serait bouleversé. Un gouvernement minoritaire deviendrait plausible, qu'il soit caquiste ou péquiste. Et dans un contexte minoritaire, la promesse d'un référendum s'évanouit automatiquement. Les compromis remplacent les élans. Les budgets priment sur les rêves nationaux. La stabilité parlementaire devient la priorité.
Les stratèges du PQ ne sont pas naïfs. Ils savent qu'un électorat inquiet pourrait se tourner vers une figure économique rassurante plutôt que vers l'aventure référendaire. Ils savent aussi que l'opinion publique fluctue vite lorsque surgit une personnalité perçue comme compétente et neuve.
Dès lors, la déclaration du chef péquiste prend un autre relief. Il ne s'agirait pas seulement de tenir compte des turbulences mondiales. Il s'agirait surtout de désamorcer un déplacement possible de l'électorat vers une CAQ renouvelée et incarnée par une figure forte. En atténuant l'urgence référendaire, il cherche à rassurer, à élargir sa base, à neutraliser la peur d'un saut dans le vide. Surtout, il cherche à couper l'herbe sous les pieds d'une CAQ renouvelée, prête pour un troisième mandat.
Ironie de l'histoire. Le parti fondé pour faire l'indépendance se retrouve encore une fois à moduler son ardeur pour préserver ses chances électorales. Le référendum devient variable d'ajustement stratégique. La finalité se fait discrète pour ne pas compromettre le moyen.
Alors me voilà déçu, je dois l'admettre. Je m'étais même surpris à me demander si l'occasion n'exigerait pas un complet bleu républicain ou quelque chose de plus audacieux, une djellaba, un tarbouche et une babouche, juste pour être à la hauteur de l'Histoire. Je m'imaginais pendant quelques secondes, le regard légèrement embué, avant de glisser fièrement mon bulletin OUI comme on signe un autographe à la postérité. Je pensais à Miron, à Godin, à Lévesque, à Parizeau et à Falardeau. C'est aussi pour honorer leur mémoire que j'allais voter OUI.
Bref, j'avais presque répété la scène devant le miroir. Il faudra sans doute encore attendre avant de sortir le costume du grand jour, celui de la naissance d'un nouveau pays.
En attendant, mon attention se tourne vers un ancien. Un pays qui, pendant presque toute son histoire, a réussi à n'être occupé par aucune puissance étrangère. Aujourd'hui l'Orient et l'Occident en ont fait leur champ de bataille. L'Iran. Toute la question mériterait une autre analyse. Un autre texte.
Souverain ou pas, le sort du Québec et du monde ne dépend-t-il pas, en fin de compte, du sort de l'Iran ?
Mohamed Lotfi
25 Février 2026
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Salaire minimum une hausse qui ignore la réalité des salarié∙es à faibles revenus
Le gouvernement du Québec a annoncé le mois dernier une hausse du salaire minimum de 0,50$ à compter du 1er mai, ce qui le fera passer de 16,10$ à 16,60$ l'heure. Dans son communiqué de presse, le ministre du Travail, Jean Boulet, affirme que, « dans le contexte économique actuel », le salaire minimum doit évoluer de « manière équilibrée » pour à la fois préserver le pouvoir d'achat des salarié∙es et ne pas nuire à la compétitivité des entreprises.
Tiré de l'Infoletre La soupe au caillou no 468 2026
Un contexte commode
Le contexte économique est une notion bien commode pour un ministre du Travail :
morose, il sert à justifier une faible hausse du salaire minimum ; dynamique, il sert encore
à justifier une faible hausse. Car d'un côté, il ne faudrait pas fragiliser les entre-prises
quand elles en arrachent et, de l'autre, il ne faudrait pas les ralentir quand elles roulent
à plein régime… La belle affaire ! 300$. Ce qui équivaut à 6 $ par semaine,
à peine de quoi s'acheter un demi-kilo de bœuf haché, s'il est en rabais dans la circulaire. Le ministre est-il au courant que, l'an passé, une personne sur cinq ayant eu recours aux services d'une banque alimentaire déclarait avoir un salaire comme principale source de revenus ?
Un discours déphasé
Peu importe leur couleur, tous les gouvernements répètent qu'occuper un emploi constitue la voie royale pour sortir de la pauvreté. Cette affirmation a-t-elle déjà eu un fond de vérité ? C'est peu probable. Mais chose certaine, aujourd'hui, elle ne reflète pas la réalité. En 2025, il fallait un revenu annuel de 25 200$ à une personne vivant seule à Montréal pour uniquement couvrir ses besoins essentiels : se loger, se nourrir, se vêtir, se déplacer. Or, le nouveau taux
général de 16,60$ l'heure ne permet de dépasser ce seuil que d'environ 2400$. L'équilibre qu'invoque le ministre est une fiction : il sert d'abord les profits des entre prises. Sinon, comment expliquer une aussi faible augmentation cette année, alors que le prix des aliments et celui des loyers continuent de grimper et d'accabler les ménages les moins nantis ?
Avec cette augmentation de 0,50 $, une personne seule qui travaille 35 h par semaine toute l'année verra son revenu disponible annuel augmenter d'à peine N'ayons donc pas peur des mots : un travail leur ou une travailleuse au salaire minimum est pauvre. Car vivre hors de la pauvreté ne se limite pas à couvrir ses besoins de base.
Il faut aussi disposer d'une certaine marge de manœuvre budgétaire pour être en mesure de faire des choix et de composer avec les imprévus. Selon l'Institut de recherche et d'informations économiques, pour disposer d'une telle marge de manœuvre, une personne vivant seule à Montréal devait, en 2025, avoir un revenu disponible de 40000$. Pour y
parvenir, elle devait toucher un salaire de 28$ l'heure.
Le ministre Boulet fait remarquer dans son communiqué que, de 2019 à aujourd'hui, la
hausse du salaire minimum a été supérieure à l'inflation. Soit. Mais le problème de fond
demeure : le salaire minimum ne permet pas de sortir de la pauvreté. L'écart entre le revenu
qui est nécessaire pour sortir de la pauvreté et le revenu que procure le salaire minimum
(en incluant les transferts gouvernementaux) est au bas mot de 13000$. Le fossé entre
les besoins réels et le salaire minimum actuel est immense.
Il n'y a pas de magie. La manière la plus simple et la plus durable de sortir les travail
leurs et travailleuses au bas de l'échelle de la pauvreté, c'est d'augmenter notablement
leur salaire. C'est pourquoi le gouvernement doit planifier dès maintenant des hausses
importantes sur plus d'une année, en gardant toujours à l'esprit ce principe : travailler
à temps plein doit aussi vouloir dire être à l'abri de la pauvreté.
Une tournée pour se préparer
Le Collectif a entrepris l'automne dernier une tournée dans les différentes régions du
Québec. Son objectif est double. D'une part, mettre en lumière et déconstruire les pré
jugés, mythes et demi-vérités véhiculés dans le discours ambiant et qui freinent l'adoption
de politiques progressistes visant à améliorer les conditions de vie des personnes en
situation de pauvreté. D'autre part, porter dans l'espace public des revendications
allant en ce sens, afin de pouvoir en débattre avec les candidat∙es aux prochaines élec
tions provinciales, prévues à l'automne prochain. Il sera question plus longuement
de cette tournée dans un prochain numéro. D'ici là, vous pouvez, si ce n'est pas déjà fait,
prendre connaissance du manifeste et du cahier de revendications qui en forment le
cœur :https://www.pauvrete.qc.ca/manifeste/
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Plus de cent OSBL déposent des propositions afin de garantir que la liberté d’association et le contrôle de la recherche de profit soient au cœur de la Loi sur le lobbyisme
Montréal, le 26 février 2026. Pas moins de 107 organisations sans but lucratif de divers secteurs d'activités posent un geste fort en rendant publiques leurs 29 propositions de modification à la Loi sur la transparence et l'éthique en matière de lobbyisme (Ci-après appelée « la Loi »).
S'inscrivant dans le cadre de la campagne Lobby Halte aux dérapages, l'objectif de ces recommandations est de mieux encadrer l'activité du lobbyisme tout en garantissant la liberté d'association. Par ce geste, elles veulent s'assurer que leurs demandes soient prises en compte lorsqu'un projet de loi sera déposé, ainsi que par les plateformes électorales des partis aspirant à siéger à l'Assemblée nationale.
Malgré un contexte démocratique discutable, le gouvernement étant en fin de mandat et en attente du résultat d'une course à la chefferie, le ministre responsable des institutions démocratiques, Monsieur Jean-François Roberge, pourrait prochainement déposer un projet pour répondre aux appels insistants du Commissaire au lobbyisme du Québec. Que ce soit avant ou après les prochaines élections, les OSBL feront entendre leurs propositions, l'appel aux signatures se poursuivant d'ailleurs jusqu'à la tenue d'une Commission parlementaire sur le sujet.
Endossées par des organisations très variées, dont une soixantaine d'associations et regroupements réunissant des milliers d'organismes à travers le Québec, les propositions abordent deux volets interreliés. Environ la moitié des propositions visent à garantir la liberté d'association des organisations sans but lucratif qui défendent, dans la transparence, les intérêts collectifs reliés au bien commun, tandis que l'autre moitié vise à contrôler le pouvoir des lobbys des entreprises, dont les intérêts commerciaux vont trop souvent à l'encontre de ceux de la population.
Depuis l'entrée en vigueur de la Loi en 2002, un règlement stipule que les OSBL composés majoritairement d'autres OSBL n'y sont pas assujettis. Malgré cela, sept tentatives ont été menées pour considérer les OSBL comme des lobbyistes. Responsable de la presque totalité de ces tentatives, le Commissaire au lobbyisme du Québec est revenu à la charge en novembre dernier lors du lancement d'une campagne de publicité intitulée « Vous méritez plus », qui fait la promotion de l'importance d'actualiser la Loi. Cette campagne établit clairement le désir, une nouvelle fois, d'assujettir les organismes à but non lucratif à la Loi. Non seulement le manque de transparence n'est pas le fait des OSBL, mais les inclure dans la Loi les mettrait en péril, puisqu'ils ne pourraient demeurer des lieux démocratiques d'exercice de la liberté d'association, et ainsi poursuivre leurs interventions visant des améliorations sociales.
« Grâce aux actions collectives des 15 dernières années, aucun gouvernement n'a encore cédé aux pressions du Commissaire, de même qu'à celles des lobbyistes du secteur privé. L'insistance à chercher à assimiler les OSBL à des lobbyistes vise clairement à contrer la mauvaise image publique des lobbyistes et cela doit cesser ; la loi n'a pas été conçue pour les OSBL et ils n'en ont jamais eu besoin pour agir dans la transparence. La Loi doit clairement affirmer qu'elle s'applique uniquement aux communications dont le but est de hausser les profits des sociétés ou des entreprises, ou d'accroître les dividendes d'actionnaires. Les OSBL réunissant majoritairement d'autres OSBL n'ont évidemment pas d'intentions lucratives et cette différence doit compter » affirme Mercédez Roberge, de la Coalition Mon OSBL n'est pas un lobby.
Enjeu démocratique majeur pour les signataires, toutes leurs propositions visent à ce que toute réforme de la Loi réponde aux intérêts de la population et non aux intérêts économiques de quelques-uns, en s'appliquant là où elle le devrait et de la manière dont il le faudrait.
« Que ce soit dans les prochains jours ou suite aux prochaines élections, il importe de recentrer la Loi pour servir la démocratie en surveillant mieux le monde politique et celui des entreprises à but lucratif. Il ne suffit pas de souhaiter l'encadrement du lobbyisme, il importe de bien définir la nature de ce qui doit être surveillé. Ce qui caractérise le lobbyisme, ce n'est pas seulement l'activité exercée, mais l'intérêt lucratif qui motive la démarche. Les lobbyistes-conseils et les lobbyistes d'entreprises profitent d'ailleurs de moyens financiers leur permettant d'influencer l'opinion en leur faveur tout en ayant facilement accès aux titulaires de charges publiques » souligne Camille Charbonneau, analyste chez ATTAC-Québec.
Les propositions abordent notamment la manière d'améliorer la transparence des interventions des lobbyistes, par exemple en fournissant davantage de détails sur les types d'activités entreprises, mais également sur les démarches et les résultats obtenus. Le registre doit contenir l'information que la population n'obtiendrait pas autrement, être accessible sans restriction pour cause de concurrence et en données ouvertes, ce qui n'est pas le cas actuellement.
« Les scandales financiers faisant régulièrement la manchette résultent bien souvent d'actions faites sous de fausses représentations et du phénomène des « portes tournantes », qui permettent à des personnes élues de devenir trop rapidement lobbyistes après leurs mandats, et vice-versa. Pour que cessent les scandales d'influences révélés par le rapport Gallant sur SAAQclic, les malversations d'Oxygène 9, qui menèrent à l'adoption de la Loi en 2002, ou des entreprises de la construction documentées par la Commission Charbonneau (2015), la Loi doit agir sur ceux qui en sont responsables : les entreprises à but lucratif » insiste Thibault Rehn, coordonnateur de Vigilance OGM.
Les organisations signataires appellent à une réforme guidée par l'intérêt de la population, et capable de répondre aux enjeux du siècle présent, sans restreindre la liberté d'association, en protégeant les institutions publiques contre l'influence indue, en valorisant l'intégrité, et en renforçant la capacité de la société civile à exercer un réel contrôle démocratique. La Loi et le Code de déontologie des lobbyistes ont un rôle à jouer, mais certaines dérives se résoudraient surtout par d'autres instruments. Certaines de nos propositions interpellent donc la Loi sur la fonction publique, le Règlement sur l'éthique et la discipline dans la fonction publique, la Loi sur la publicité, la Loi sur la protection du consommateur, le Registre des entreprises et même l'Autorité des marchés financiers.
Les 29 propositions résultent du leadership d'ATTAC-Québec, de la coalitionMon OSBLn'est pas un lobby et de Vigilance OGM, dans l'objectif de concrétiser les principes de la déclaration Lobby :Halte aux dérapages. Visant à contrôler la recherche de profit et garantir le droit d'association, cette déclaration a reçu près de 2 200 appuis depuis l'automne 2023, dont ceux de plus de 345 organisations sans but lucratif. La récolte de signatures se poursuit autant pour cette déclaration que pour les propositions déposées aujourd'hui.
Lien de téléchargement : Propositions « Lobby : Halte aux dérapages » - Toute modification de la Loi sur la transparence et l'éthique en matière de lobbyisme doit garantir la liberté d'association et le contrôle de la recherche de profit
Sources :
ATTAC-Québec (Association québécoise pour la Taxation des Transactions financières et pour l'Action Citoyenne)mène des actions variées visant la reconquête, par les citoyennes et citoyens, du pouvoir démesuré que la sphère financière exerce sur tous les aspects de la vie politique, économique, sociale et culturelle. Nous défendons l'action citoyenne pour la justice fiscale, sociale et environnementale.
Mon OSBL n'est pas un lobby coalise environ 150 organisations opposées à l'assujettissement de tous les OSBL à la Loi sur la transparence et l'éthique en matière de lobbyisme. Formée en 2014 à l'initiative de la Table des regroupements provinciaux et organismes communautaires et bénévoles, les actions de la coalition ont notamment permis d'obtenir l'abandon du projet de loi 56 (2018) lequel aurait grandement nuit au droit d'association des OSBL québécois.
Vigilance OGM est un organisme à but non lucratif, qui forme un réseau regroupant des groupes et des individus de divers horizons : agriculteurs-trices, environnementalistes, consommateurs-trices, citoyen-ne-s, tous-tes préoccupé-e-s par ce que l'on met quotidiennement dans notre assiette et par l'impact des modes de production des cultures génétiquement modifiées et des pesticides sur la santé humaine et environnementale.
Annexe : Liste des sujets abordés par les 29 propositions :
● une exclusion claire des OSBL œuvrant dans l'intérêt public du champ d'application de la loi ;
● l'encadrement du lobbyisme connexe ou indirect, en créant une nouvelle catégorie d'activités de soutien à inscrire au registre ;
● des mesures concrètes contre les portes tournantes, y compris un élargissement des interdictions post-mandat et un meilleur contrôle des conflits d'intérêts ;
● une empreinte législative qui détaille les rencontres des élu.es et lobbyistes ;
● une obligation de déclaration des communications réelles, incluant les dates, personnes rencontrées et objectifs précis, comme c'est le cas au fédéral ;
● une meilleure traçabilité de l'influence sur la recherche publique ;
● un éclaircissement quant au rôle de commissaire, précisant qu'il doit travailler pour protéger la population des excès du lobbyisme et ne pas promouvoir le lobbyisme.
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L’innombrable petite monnaie de la pauvreté
La mendicité est partout désormais : dans la métro et à l'entrée des supermarchés. On n'avait jamais vu autant de mendiants et de mendiantes depuis la Grande Dépression économique des années 1930. Ce phénomène illustre bien le magistral échec du régime économique et financier actuellement dominant à assurer la sécurité matérielle d'une partie croissante de la population.
Cette réalité pourtant omniprésente laisse indifférent le gouvernement caquiste de François Legault, qui n'en traite jamais dans ses discours, mais met plutôt l'accent sur l'effort requis pour rétablir l'équilibre budgétaire, un thème usé qui revient périodiquement depuis quarante ans. On traverse en fait une crise du capitalisme, lequel se transforme en profondeur sur le plan de la réorganisation (restrictive) du marché de l'emploi et entraîne l'abaissement d'une partie importante de la classe moyenne. On assiste à un net recul des politiques redistributives d'inspiration keynésienne et l'hégémonie des politiques néolibérales se maintient. On est entrés pour de bon dans une nouvelle phase de l'économie capitaliste.
La multiplication des sans domicile fixe (SDF) et des sans-abris révèle une grave crise des revenus et par conséquent, de l'accessibilité au logement, cette crise du logement étant due, comme on sait, à la spéculation immobilière effrénée qui s'est accentuée depuis environ une douzaine d'années sous l'oeil complice de nos gouvernements. En particulier, le cabinet Legault n'a rien fait d'efficace pour contrer cette tendance, préférant la mettre sur le compte (ou entérinant implicitement ce discours) des « immigrants ». Mais vu sa complaisance envers les promoteurs immobiliers, elle se serait produite de toute façon, immigrants ou pas.
Une bonne partie de ce qu'on nomme par convention « la classe moyenne » est lourdement affectée par la crise économique. Le taux de chômage officiel est bas au Québec, mais vu l'inflation et la difficulté à se trouver un logement convenable à prix abordable, même des gens qui travaillent à temps plein et qui ne touchent qu'un salaire modeste ou bas en arrachent. Tout cela sans même parler de plusieurs retraités qui n'ont pas pu accumuler beaucoup de fonds faute d'une véritable carrière et qui doivent se contenter d'une maigre pension de vieillesse.
La pauvreté de la classe moyenne se voit moins que celle des marginaux, ses victimes ne quêtant pas au coin des rues, mais elles sont innombrables. Elles doivent couper dans diverses dépenses pourtant essentielles comme la nourriture et le vêtement pour payer le loyer afin qu'elles mêmes et leurs enfants aient un toit sur la tête. Les banques alimentaires sont débordées, elles ne fournissent plus à la demande. Certains de leurs permanents eux-mêmes n'arrivent plus à boucler leurs fins de mois.
Pendant ce temps, condos et appartements de luxe pullulent.
La pauvreté rampante se traduit par des inégalités sociales croissantes. Conduiront-elles à un pic avant de s'atténuer éventuellement ?
Comme tout régime économico-politique, le néolibéralisme connaît ses hauts et ses bas. Ses effets sont plus supportables à certains moments, plus difficile à endurer à d'autres.
Ce qu'on appelle la crise de la classe moyenne n'a pas débuté avec la pandémie de 2020, mais bien avant, en fait depuis la fin des années 1970 et surtout le début de la décennie suivante. Durant la récession majeure de 1982 -1985, près d'un million de Québécois et de Québécoises ont perdu leur emploi, en partie à cause des compressions budgétaires sauvages et non annoncées du cabinet Lévesque, seconde et dernière manière (1981-1985). Tout cela a provoqué l'effondrement d'une partie de la classe moyenne. L'emploi précaire (temporaire, à temps partiel, à contrat, ou à la pige) qui était jusque là plutôt marginal, a alors pris son envol au point d'occuper depuis une place importante sur le marché du travail. Avec diverses fluctuations, la crise de l'emploi s'est continuée, les directions des différents partis politiques s'étant rallié au néolibéralisme, même lorsqu'elles se réclamaient de la social-démocratie.
On a assisté à un phénomène qu'on pourrait qualifier d'auto-intoxication idéologique : leurs responsables ont presque toujours présenté les nouvelles formes d'organisation du travail comme allant de soi, inévitables et ont incité la population à accepter « l'austérité », au nom d'une croissance équilibrée à plus long terme. Les dépenses de l'État ont été qualifiées de gaspillage, et lutter contre la bureaucratie devint une priorité, car on la considérait comme inhibitrice de l'esprit d'initiative nécessaire à la réussite de l'entreprise privée. Le cas du Parti québécois est particulièrement éclairant là-dessus : il tenait un discours social-démocrate mais pratiquait pour l'essentiel des politiques néolibérales. L'État demeurait aussi lourd, mais sa vocation de protection sociale avait diminué. Même chose pour les libéraux fédéraux.
Que nous réserve l'avenir ? Difficile à dire, mais il se situera principalement dans la foulée des tendances lourdes actuelles, tout comme le keynésianisme a assez largement façonné les politiques sociales et économiques des années 1945-1975. À moins que les partis de gauche ne réinventent une forme nouvelle de keynésianisme. Encore faut-il qu'ils sortent de leur torpeur actuelle. Le NPD à Ottawa et Québec solidaire à Québec connaissent d'importantes difficultés. Le second est peut-être même en voie de disparition. Pourtant, un important espace politique s'ouvre pour la gauche, vu la droitisation des grands partis à vocation de pouvoir. Est-ce que les véritables partis sociaux-démocrates sauront en profiter ? Affaire à suivre...
Jean-François Delisle
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La loi canadienne permet la destruction de lacs pour y déverser des déchets miniers, ça doit arrêter !
Nos lacs et rivières sont au cœur de notre identité collective. Leur sauvegarde, comme celle de l'environnement, sont des valeurs fondamentales et prioritaires pour nous tous et toutes.
Malgré cela, la loi canadienne permet actuellement la destruction complète et totale de lacs et cours d'eau par des compagnies minières qui souhaitent les utiliser comme poubelle pour leurs déchets miniers. Le gouvernement présente cette mesure comme exceptionnelle et envisagée uniquement lorsqu'aucune autre solution n'est applicable, pourtant, 100% des demandes de destruction de plans d'eau déposées par des compagnies minières à ce jour ont été autorisées.
Cette situation est complètement absurde et inacceptable, d'autant plus qu'il est quasiment impossible pour la population de connaître l'ampleur réelle de cette dévastation. Sans pouvoir connaître le total exact, il est question de centaines de lacs et plans d'eau qui auraient été ou seront détruits à la demande de l'industrie minière.
Des solutions de rechange existent pourtant et permettent d'éviter la perte de ces plans d'eau naturels. Renvoyer les déchets miniers dans les fosses et les galeries de ces mêmes mines est certainement la plus simple de ces solutions. Mais ces options sont systématiquement écartées par l'industrie qui refuse toute diminution, aussi minime soit-elle, de ses profits. En autorisant cette destruction insensée de plans d'eau, le gouvernement va à l'encontre de ses engagements pour assurer la sécurité et la protection de l'eau douce au pays.
Nous demandons au gouvernement fédéral :
1- d'abroger l'article 5(1) du Règlement sur les effluents des mines de métaux et des mines de diamants de la Loi sur les pêches qui permet aux plans d'eau d'être détruits pour y enfouir des résidus miniers ;
2- d'obliger les exploitants de mines à remblayer systématiquement les excavations minières plutôt que d'utiliser des plans d'eau.
Les lacs et cours d'eau du Canada ne doivent pas servir à enfouir des déchets miniers. Demandez aux ministres responsables d'arrêter cette pratique insensée dès maintenant, avant qu'il ne soit trop tard.

La filière éolienne au Québec : qui sont les véritables opposants ?
Nous sommes en 1998. Le premier parc éolien, Le Nordais, est mis en service, marquant le début de la filière éolienne industrielle au Québec. L'accouchement est difficile et laissera des séquelles permanentes : chaos, improvisation et pertes marqueront tout le processus d'implantation jusqu'à aujourd'hui. La production éolienne sera confiée à des promoteurs privés, en totale contradiction avec la nationalisation de l'électricité, réalisée en 1963, qui faisait de l'hydro-électricité une richesse collective appartenant à tous les Québécois.
La Régie de l'Énergie, nouvellement créée, rejette cette stratégie, estimant que l'intégration de l'éolien dans le réseau engendrera des coûts trop élevés. Le président d'Hydro-Québec redoute lui aussi de transférer l'énergie éolienne vers le privé aux frais des abonnés d'Hydro-Québec. Le projet est aussi sévèrement critiqué par les commissaires du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE), qui recommandent d'éviter de construire en milieu habité.
Tous les voyants sont au rouge, mais le gouvernement, au nom du développement régional et par opportunisme politique, déploiera néanmoins cette filière qui jouit alors d'un fort capital de sympathie. La Gaspésie, après de nombreux revers économiques, sera au centre de ce nouveau créneau industriel. Elle sera rapidement suivie par les régions plus au Sud, ciblées pour l'implantation d'éoliennes géantes.
Qu'en est-il aujourd'hui ? Ironiquement, la production des nombreux parcs éoliens de la Gaspésie est toujours enclavée faute de lignes de transport. Quant au développement régional, à part les retombées de la construction des éoliennes, il n'y a aucune incidence sur la revitalisation des territoires, ni aucun effet de levier sur leur économie.
Hydro-Québec, forcée par décrets d'acheter de l'énergie excédentaire, revend l'électricité à perte, avec pour conséquence une hausse notable des tarifs pour les consommateurs. La société d'État maintient ainsi sous perfusion financière des promoteurs qui, dans une économie de libre-marché, feraient tous faillite. Ceux-ci ratissent tous les paliers de gouvernement pour vendre une énergie réputée verte, pendant que leurs sbires ratissent les campagnes à la recherche non pas de forts vents, mais d'élus faibles pour implanter leurs turbines.
Mais qui sont ces gens qui, par excès et convoitise, finiront par nuire à la réputation de l'éolien, une énergie qui, certes, a ses limites, mais qui, déployée de façon réfléchie, a sa place dans le bouquet énergétique du Québec ?
Qui sont ces gens qui s'opposent à ce que l'énergie éolienne soit de propriété publique pour assurer la cohésion de la filière et la prospérité collective ?
Qui sont ceux qui refusent que le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) enquête sur l'ensemble de la filière éolienne pour en cerner les impacts et les enjeux sur l'occupation du territoire en particulier, et sur la société québécoise en général face à son avenir énergétique ?
Qui sont ceux qui s'opposent à la tenue de référendums sur l'opportunité ou non d'implanter des éoliennes industrielles sur le territoire, par respect pour les citoyens qui veulent choisir et non subir ?
Qui sont ceux qui s'opposent à ce que les éoliennes industrielles de grande puissance soient implantées hors des territoires agricoles et des milieux habités ? À ce qu'on exploite plutôt les meilleurs gisements éoliens, qui sont situés près des lignes de transmission et des réservoirs d'Hydro-Québec (Baie James, Manic, etc.) ?
Qui sont ceux qui refusent l'adoption d'une distance minimale de protection entre les éoliennes et les habitations pour en diminuer les nombreuses nuisances ?
Qui se moquent de voir les milieux ruraux se transformer en zones industrielles ?
Qui sont ceux qui bafouent la majorité des principes de la Loi sur le développement durable ?
Qui sont-ils, ces opposants ? Ce sont ceux qui empochent l'argent public, ceux qui décident pour les autres, ceux qui vivent loin des éoliennes.
Les citoyens, indignés, les dénoncent. Ils dénoncent les promoteurs, leurs ententes secrètes, leurs mensonges, leurs manipulations. Ils dénoncent certains élus, leur opacité, leurs conflits d'intérêts, leurs agissements anti-démocratiques. Ils dénoncent les gouvernements qui, plutôt que d'enrichir, appauvrissent les régions : pertes en milliards de dollars, pertes de qualité de vie, paysages saccagés, impacts psycho-sociaux. Ils dénoncent Hydro-Québec qui se soumet au pouvoir en place. Ils dénoncent notre société d'État qui renie sa mission sociale et son mandat d'offrir à ses abonnés une source d'électricité sécuritaire, stable et à juste prix, qui renonce à la maîtrise pleine et entière de l'énergie au Québec.
Les citoyens des milieux ruraux abhorrent ces manipulateurs qui ont transformé l'éolien en une source de conflits, et demandent qu'on mette fin à ce traumatisme national, à cette honte. Ces citoyens occupent des régions façonnées par des siècles de vivre-ensemble, en relative harmonie avec un milieu offrant une riche diversité de gens et d'usages. Ils sont le cœur et l'âme de la communauté. Ce sont les gardiens du territoire et ils portent cet héritage qu'ils souhaitent transmettre aux générations futures.
Claude Charron, Comité des riverains des éoliennes de L'Érable (CRÉÉ)
Membre de Vent d'élus
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Une résolution emballante pour 2026 : reprenons possession des barrages de la Péribonka
Posons un geste de respect de nous-mêmes et d'indépendance.
En ce début d'année 2026, le Mouvement Onésime-Tremblay1, avec l'appui d'associations, des partis politiques Québec solidaire et Climat Québec, ainsi que de personnalités publiques, tel M. Robert Bouchard, ancien député fédéral de Chicoutimi-Le Fjord, invite la population du Saguenay–Lac-Saint-Jean à mettre de la pression sur son élite politique pour qu'elle favorise un grand geste d'indépendance économique et politique en exigeant du gouvernement Legault la fin du bail de location des forces hydrauliques de la Péribonka et qu'il applique la clause qui permet de prendre possession des barrages et de leurs installations.
Texte tiré de L'Action Nationale, février 2026
Le 31 décembre 2025 était le dernier jour de l'échéance sans cesse retardée, pour que Rio Tinto, anciennement Alcan, complète l'engagement pris lors du renouvellement du bail de la Péribonka en 1984, à savoir la construction de trois usines de classe mondiale (400 000 tonnes métriques).
En 1984, l'échéance pour construire ces trois usines était de 25 ans. En 2006, on a repoussé cette échéance au 31 décembre 2015, puis au 31 décembre 2020, pour finalement en ajouter une troisième fixée au 31 décembre 2025. À l'heure actuelle, deux usines (Laterrière et Alma) ont été construites et on en est à la deuxième phase de construction de l'usine d'Arvida permettant d'atteindre 200 000 tonnes métriques, soit la moitié de l'objectif.
Nous en sommes donc là. La deuxième moitié de l'usine n'est pas seulement absente des plans, elle semble de toute évidence abandonnée, si l'on se fie à l'entrevue donnée à La Presse+ par Jérôme Pécresse à la fin du mois d'octobre.
Il est primordial de le rappeler, les emplois liés à Rio Tinto anciennement Alcan ont diminué drastiquement, passant de 12 000 au début des années 1980 et seront à environ 3 000 à la suite de la fermeture des cuves précuites en 2026. Le privilège d'être dispensé de nationalisation et de posséder ses barrages pour Alcan en retour de l'emploi, tel était le pacte social au début des années 1960.
Manifestement, ce pacte n'est plus respecté. Avec le bail de Péribonka, nul besoin de nationalisation, puisqu'on parle de location liée à des conditions. De toute évidence, ces conditions ne sont pas respectées et, selon le livre publié en 2025 par d'anciens cadres (L'exploitation de notre eau par Rio Tinto), la puissance publique est en droit d'agir.
Dans ce livre, les auteurs sont très clairs : « Les trois délais ont été accordés par décret alors que le bail de Péribonka est une loi. En termes juridiques, une loi a préséance sur un décret. Les engagements pris par Rio Tinto en 2006 sont toujours valides. La dernière échéance pour réaliser cet engagement aurait dû être le 31 décembre 2025. Ce non-respect doit avoir pour conséquence de libérer le gouvernement de ses engagements dans l'entente de 2006, comme il est précisé dans le renouvellement du bail de Péribonka. »
Le 1er janvier 2026, le Mouvement Onésime-Tremblay a interpellé la ministre de l'Énergie, Mme Christine Fréchette, afin que le gouvernement du Québec signifie à Rio Tinto que l'entente supplémentaire de 25 ans est annulée et qu'il entend, en 2033, reprendre possession des trois barrages de la Péribonka (Chute-du-Diable, Chute-à-la-Savane et Chutedes- Passes), ainsi que les installations les accompagnant.
Pour Denis Trottier, porte-parole, « Ne rien faire signifierait qu'on accepte l'inacceptable, soit de prolonger indument une entente avec une compagnie qui a refusé de respecter ses engagements, malgré les nombreux délais de plus de 20 ans, dont elle a bénéficié. »
Nous invitons donc la population et les élites politiques de la région à mettre de la pression pour que le gouvernement du Québec pose ce geste d'indépendance et de respect de ses engagements en prenant possession des trois barrages sur la rivière Péribonka, en conformité avec le bail du même nom.
Porte-parole du mouvement Onésime-Tremblay. Pour rejoindre le Mouvement Onésime Trembley, vous pouvez communiquer avec son porte-parole, M. Denis Trottier : (418-618-3010, dtrottier62@gmail. com), 347 rue Plante, Péribonka, G0W 2G0.
La revue L'Action nationale consacrera un numéro double aux enjeux énergétiques du Saguenay–Lac-Saint-Jean, qui paraîtra à l'été 2026.
1 Créé dans la foulée d'un colloque (1926-2026 : cent ans d'occupation par Alcan et Rio Tinto, le bilan s'impose) tenu à Saguenay le 22 octobre 2024 et rassemblant une centaine de participant(e)s provenant des milieux communautaires, écologistes, universitaires, syndicaux et populaires, le Mouvement Onésime-Tremblay a pour objectifs : 1- de favoriser l'expression et la diffusion d'un point de vue axé sur le bien commun face à l'impact des actions passées, présentes et futures d'Alcan et Rio Tinto. 2- De contribuer à la reprise en main de nos ressources naturelles dans l'intérêt de la collectivité.
tiré de Facebook
https://www.facebook.com/reel/1051227470531613

Pour un réseau public sans discrimination : protéger la population, c’est aussi protéger celles qui la soignent
En ce 1er mars, la Journée zéro discrimination nous rappelle une chose essentielle : l'égalité doit être réelle, pas symbolique. Dans le réseau public de santé, cela vous concerne directement. Un système qui protège moins bien celles qui soignent ne peut pas se dire pleinement juste.
Pourtant, avec la Loi 28, le gouvernement a modifié les règles en santé et sécurité du travail. Et ce sont, entre autres, les professionnelles en soins qui en subissent les conséquences.
Concrètement, cela crée deux niveaux de protection. Dans certains secteurs, les mécanismes de prévention sont plus complets et plus structurés.
Mais dans la santé et l'éducation, les règles sont moins exigeantes.
Cela veut dire moins de prévention avant que la situation ne se détériore. Et quand elle se détériore, ce sont les professionnelles en soins qui en paient le prix : épuisement, arrêts de travail, exposition accrue à la violence physique et verbale.
Bref, vous pourriez être moins protégées que d'autres travailleuses au Québec, alors même que vos milieux sont parmi les plus exigeants.
Vous le vivez déjà : surcharge, pression constante, risques psychosociaux élevés. Réduire les mécanismes de prévention dans ce contexte n'est pas un détail administratif. Ce sont des protections concrètes qui s'affaiblissent dans un environnement déjà fragile.
C'est pourquoi, le 23 février dernier, avec d'autres organisations syndicales des réseaux de la santé, des services sociaux et de l'éducation, nous avons déposé une contestation constitutionnelle devant la Cour supérieure. Nous estimons que certaines dispositions de la Loi 28 créent une inégalité de traitement et contreviennent au droit à l'égalité.
La discrimination ne se limite pas aux paroles ou aux gestes. Elle peut aussi se retrouver dans les lois. Lorsqu'un cadre légal protège moins un secteur majoritairement féminin, il perpétue une injustice qu'il faut corriger.
Un réseau réellement universel commence par reconnaître votre rôle essentiel et par vous offrir des protections pleines et entières. Protéger la population, c'est aussi protéger celles qui la soignent.
Julie Bouchard , Présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec–FIQ

Laïcité dans le réseau de l’éducation : le personnel de soutien scolaire affecté par l’application de la Loi
Des travailleuses du soutien scolaire sont renvoyées dans le cadre de l'application de la Loi visant notamment à renforcer la laïcité dans le réseau de l'éducation et modifiant diverses dispositions législatives (la Loi). Cette situation, vivement dénoncée par la Fédération des employées et employés de services publics (FEESP–CSN), touchait au moins 12 salariées du Centre de services scolaire des Mille-Îles (CSSMI) au moment d'écrire ces lignes. Ce nombre est cependant appelé à augmenter alors que d'autres centres de services scolaires ont entamé les travaux en vue de se conformer à la Loi.
26 février 2026 | tiré du site de la CSN
« D'abord, c'est épouvantable sur le plan humain de forcer des femmes à choisir entre leur gagne-pain et leurs croyances personnelles, s'insurge la présidente du Secteur soutien scolaire de la FEESP–CSN, Annie Charland. S'attaquer au prosélytisme, c'est une chose. Jeter des femmes à la rue, des travailleuses qui s'occupent de nos enfants avec cœur et conviction, sans le moindre remord et sans réfléchir aux impacts, c'est un geste qu'on croirait posé par des compagnies comme Amazon, pas par le gouvernement du Québec et les centres de services scolaires ! »
« Mais, en plus du drame humain qui se joue, en agissant de la sorte, le CSSMI risque de provoquer une crise, poursuit Annie Charland. Pour le moment, on parle de quelques écoles, d'une partie du CSSMI et ça touche déjà 12 salariées qui s'occupent chacune de 20 à 45 enfants, selon les contextes. On parle donc de 240 à 540 enfants pour lesquels on doit trouver de nouvelles travailleuses. C'est déjà difficile d'embaucher dans ce secteur à la rentrée… en plein hiver, oubliez ça ! Soit la charge va retomber sur les collègues déjà au bout du rouleau, soit on tombera en bris de service. J'aimerais que ce soient les ministres de la CAQ qui expliquent ça aux parents ; qu'ils doivent venir chercher leur enfant pour le dîner. »
Comme d'autres centres de services scolaires, le CSSMI a récemment envoyé une lettre à toutes les membres visées de son personnel de soutien pour leur demander de se conformer, dans un court délai (5 à 7 jours ouvrables selon les cas), à la Loi, sous peine de congédiement. Les 12 cas de cessation d'emploi, au CSSMI, sont les premiers qui ont été signalés aux syndicats de la FEESP–CSN, mais, les démarches étant encore en cours, de nombreuses autres situations sont à prévoir.
« On avait prévenu les ministères concernés que l'application de la Loi serait un problème, rappelle le président de la FEESP–CSN, Frédéric Brun, que ça entrainerait de nombreux départs de salariées et que ça provoquerait des bris de services. Mais, comme pour de nombreux autres dossiers qui touchent à des droits fondamentaux, la CAQ fonce tête baissée dans un mur. Un gouvernement ne peut pas opérer des changements de société sur un coup de tête. Ça prend de la réflexion, des débats, de la préparation et une longue période d'adaptation. On explique même aux enfants que ce genre de comportement est inacceptable, qu'on ne peut pas isoler ou mettre à part des personnes du groupe pour leurs différences. Tu parles d'un exemple… »
Pourtant, la FEESP–CSN avait proposé de nombreuses solutions pour que la Loi soit appliquée de façon à en limiter les impacts sur le personnel de soutien déjà à l'emploi.
« Reporter l'application de la clause grand-père au 30 octobre plutôt qu'au 19 mars pour préserver le personnel embauché pour l'année scolaire 2025-2026 ; permettre au personnel de soutien de conserver cette clause lors d'un changement de poste au sein de la même grande catégorie de personnel pour faciliter la mobilité ; aviser le personnel de l'entrée en vigueur de la Loi, mais n'appliquer les cessations d'emploi qu'à la fin de la présente année scolaire pour assurer la stabilité pour les membres, les enfants et les parents ; appliquer la clause grand-père jusqu'à celles qui étudient actuellement dans le domaine pour étaler l'impact dans le temps… On a proposé une dizaine d'idées, explique Frédéric Brun. Mais les ministres de la CAQ n'en font qu'à leur tête et propulsent, une fois de plus, le réseau de l'éducation vers une énième crise depuis qu'ils sont au pouvoir. »
Pour conclure, la FEESP–CSN demande à Mme Sonia LeBel, ministre de l'Éducation, d'intervenir promptement pour mettre un frein au dérapage en cours et pour évaluer adéquatement la situation afin de trouver des solutions qui réduiront les impacts pour le personnel de soutien, mais aussi pour les enfants et leurs parents.
À propos
La Fédération des employées et employés de services publics représente environ 69 000 membres dans près de 425 syndicats, dont 36 000 travailleuses et travailleurs de soutien dans le réseau scolaire dans 37 syndicats regroupés au sein de notre Secteur soutien scolaire, ce qui fait de la FEESP–CSN l'organisation représentant la vaste majorité du personnel de soutien au Québec.
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L’Ours en colère : la Berlinale face à sa fausse neutralité
Berlin, février 2026. Un festival qui voulait étouffer la politique a fini par la diffuser à plein volume. Les prix de la Berlinale n'ont pas simplement “toléré” la dissidence : ils sont devenus un référendum sur le durcissement des lignes rouges allemandes autour de Gaza — et sur l'habitude grandissante du pays de discipliner la parole en poussant les gens hors du travail, hors des lieux, hors de la vie publique.
Tiré du blogue de l'auteur.
La tentative de dépolitiser la Berlinale de cette année n'avait rien de durable, car la “neutralité”, en temps de massacres de masse — de “génocide”, selon les mots de nombreux artistes en compétition — n'est pas une absence de politique : c'est un choix de camp. Cela s'est vu dès que la direction et le jury du festival ont commencé à signaler que les conférences de presse n'étaient “pas le lieu pour des questions politiques” et que les cinéastes devraient “rester en dehors de la politique.”
Quelle qu'ait été l'intention — protéger l'événement, éviter le scandale, rassurer les sponsors et les responsables politiques — l'effet fut le même : la Berlinale paraissait moins une plateforme pour le cinéma qu'un espace sous contrôle, où certaines réalités sont les bienvenues tandis que d'autres deviennent indicibles (“la guerre comme accusation présente”).
Cette posture a explosé au grand jour. Une lettre ouverte signée par des dizaines de cinéastes et d'artistes a dénoncé ce qu'ils décrivaient comme une culture de silence et de censure autour de Gaza, rappelant que le festival n'avait jamais hésité à prendre des positions morales lorsque l'Europe était victime. Le sous-texte était ravageur : si la Berlinale peut parler clairement de certaines atrocités mais devient allergique au langage lorsque des Palestiniens meurent, alors le discours sur “l'art apolitique” n'est qu'un alibi.
La cérémonie de remise des prix a ensuite accompli ce que les cérémonies font parfois de mieux : elle a exposé l'écart entre le discours institutionnel et la réalité artistique. Le réalisateur palestinien-syrien Abdallah Alkhatib, recevant le prix du Meilleur Premier Film pour *Chronicles of the Siege*, a transformé son moment en une adresse directe au pouvoir, mettant explicitement en cause l'Allemagne comme complice, et refusant l'avertissement familier selon lequel les réfugiés doivent être “prudents” dans leurs paroles. Qu'on partage ou non son cadrage, l'essentiel est qu'il a rendu visible le coût de la parole : il a nommé la pression, puis l'a rejetée.
Le réalisateur turc Emin Alper, Ours d'argent pour son film Salvation (Kurtuluş), est allé plus loin encore dans son discours de remerciement, en dénonçant également la politique d'apaisement de Berlin envers le régime répressif en Turquie :
« La pire des solitudes est de souffrir seul… Palestiniens de Gaza vivant et mourant dans les conditions les plus terribles, vous n'êtes pas seuls. Peuple iranien souffrant sous l'oppression, vous n'êtes pas seuls. Kurdes du Rojava et du Moyen-Orient, qui luttez depuis près d'un siècle pour vos droits, vous n'êtes pas seuls. Enfin, mon peuple, vous n'êtes pas seuls. »
Ce fut l'effet boomerang. Un festival qui voulait fuir la politique est devenu, le temps d'une nuit, la scène politique la plus bruyante du pays — précisément parce que ceux qui font des films sont souvent les premiers à reconnaître la chorégraphie familière de l'intimidation.
Et en 2026, en Allemagne, cette chorégraphie ressemble de plus en plus à ceci : ne bannissez pas la personne, isolez-la ; ne l'enfermez pas, rendez-la inemployable ; ne réfutez pas l'argument, collez-lui une tache morale, afin que les institutions paniquent et coupent les ponts.
Le film du réalisateur turc Ilker Çatak, lauréat de l'Ours d'or avec “Yellow Letters”, offre le pont conceptuel le plus net entre ce qui se passe à l'écran et ce qui se passe aujourd'hui en Allemagne. Le récit ne repose pas sur la violence spectaculaire, mais sur la cruauté administrative : un couple d'artistes — Derya et Aziz — perd leur travail et leur logement après qu'Aziz est pris pour cible à cause d'une parole jugée critique en ligne, et leur fille, Ezgi, assiste impuissante à l'effondrement de l'âge adulte dans la précarité.
Le pouvoir de l'État agit par soustraction. Il retire le revenu, le statut, la sécurité, et finalement le langage lui-même, car ceux qui sont punis pour avoir parlé — et ceux qui les observaient en silence — apprennent à s'autocensurer.
Et la phrase du producteur — “la vraie menace est dehors… les autocrates… les partis d'extrême droite… les nihilistes” — importe parce qu'elle refuse le piège qui surgit toujours : les artistes contre les artistes, les communautés les unes contre les autres, une guerre culturelle où tout le monde est trop occupé à surveiller le ton pour remarquer que le pouvoir resserre son emprise.
L'intuition centrale du film de Çatak, et la raison pour laquelle il frappe si juste à Berlin, est que la répression contemporaine n'a plus besoin d'esthétique dictatoriale. Elle agit à travers les carrières, les contrats, le marché immobilier, la réputation institutionnelle et la terreur sourde de devenir “un problème.”
Depuis le déclenchement de la guerre à Gaza, l'Allemagne a connu une vague d'interdictions et de restrictions de manifestations, d'annulations d'événements, de surveillance du langage et de sanctions professionnelles — notamment dans le milieu universitaire et culturel — visant ceux et celles qui expriment leur solidarité avec les Palestiniens ou critiquent la politique du gouvernement israélien.
Depuis octobre 2023, le gouvernement allemand mène l'une des campagnes les plus agressives d'Europe occidentale pour faire taire, institutionnellement, toute parole sur la guerre de Gaza. Toute critique de la conduite militaire d'Israël est spontanément étiquetée antisémite, provoquant une cascade de frilosité dans le monde universitaire, culturel et médiatique.
Les chiffres sont accablants. Plus de 500 manifestations pro-palestiniennes ont été interdites ou restreintes à travers les villes allemandes entre 2023 et 2025. Des universités comme Hambourg, Bochum et la Freie Universität Berlin ont suspendu ou renvoyé des universitaires — y compris des professeurs juifs — pour avoir signé des lettres de cessez-le-feu ou participé à des rassemblements. La directrice d'un centre culturel juif à Berlin a perdu son poste après avoir appelé à la protection des civils à Gaza. Une enquête menée en 2024 a révélé que 40% des universitaires allemands s'autocensurent sur la question Israël-Palestine. Un rapport d'Amnesty International publié en 2025 a conclu que 60% des travailleurs culturels craignaient des représailles professionnelles pour leurs prises de position publiques.
Il n'est pas nécessaire d'invoquer une théorie du complot pour voir le schéma ; il suffit d'observer à quelle vitesse les institutions passent de “nous soutenons la liberté d'expression” à “le sujet est trop sensible”, et à quel point cette “sensibilité” ne fonctionne que dans une seule direction.
Le mécanisme est connu : les accusations d'antisémitisme sont employées si largement qu'elles cessent de fonctionner comme catégorie morale sérieuse et deviennent, à la place, un outil de gestion. Lorsque toute critique sévère de la conduite militaire d'Israël peut être interprétée comme un discours de haine, les institutions optent pour la solution la plus sûre : annuler le débat, retirer l'invitation, prendre leurs distances, rompre le contrat. Le message reçu n'est pas “soyez rigoureux”. C'est “taisez-vous.”
L'histoire de l'Allemagne rend cela particulièrement dangereux, non parce que nous serions en 1933, mais parce que l'Allemagne sait — mieux que quiconque — à quelle vitesse une société démocratique peut normaliser l'exclusion des dissidents. Une société peut commencer par tuer socialement — professionnellement, économiquement, symboliquement — bien avant d'avoir besoin de le faire physiquement.
La confrontation de 2026 n'est pas venue de nulle part ; elle s'appuie sur le scandale de la Berlinale 2024. Cette année-là, le documentaire palestino-israélien “No Other Land” avait remporté le prix du Meilleur Documentaire, et ses auteurs avaient profité de la tribune pour demander un cessez-le-feu et condamner les actions d'Israël. Des responsables politiques allemands avaient alors dénoncé certaines parties de la cérémonie comme “antisémites”. Le co-réalisateur israélien Yuval Abraham expliqua plus tard que cet étiquetage politique avait contribué à déclencher des menaces contre sa famille.
Cet épisode est crucial, car il a établi une règle informelle : la scène de la Berlinale peut être “politique”, mais seulement dans des limites qui protègent le gouvernement allemand de devoir se reconnaître complice. Une fois cette règle posée, chaque édition devient un test d'obéissance. 2026 a échoué à ce test — bruyamment, inévitablement.
Le boomerang a frappé dans deux directions. D'abord, le festival lui-même. La Berlinale voulait se présenter comme un contenant neutre pour le cinéma. Elle est devenue une scène sur laquelle le mythe de la neutralité a été publiquement rejeté — par les lauréats, par les cinéastes, par ceux-là mêmes dont dépend sa légitimité.
Ensuite, il a touché le gouvernement allemand, car la cérémonie a transformé le festival en haut-parleur international pour un murmure intérieur : celui de nombreux Allemands qui répètent depuis longtemps que la politique conduite au nom de la “responsabilité morale” peut basculer dans quelque chose d'erratique, de cynique et de coercitif ; et que la police linguistique autour de Gaza fait résonner un écho glaçant des réflexes les plus sombres de l'histoire allemande — discipline, dénonciation, conformisme — plutôt que ses vertus les plus admirables.
Si Berlin veut vraiment être la capitale de la mémoire, elle ne peut pas traiter la dissidence comme une contamination. Elle doit reconnaître le danger d'une société où l'on apprend à survivre en se taisant. L'art, dans ce qu'il a de meilleur, refuse cette leçon. Cette année, les lauréats de la Berlinale ont forcé l'Allemagne à l'entendre.

Féminicide : Une pluie torrentielle plombe mon ciel
FEMINICIDE
Une pluie torrentielle
plombe mon ciel
de compléments circonstanciels
à chaque fois qu'aux nouvelles
l'une d'elle manque à l'appel.
Une marée démentielle
de données factuelles
déferle sur mon mur virtuel
en images séquentielles
à l'heure actuelle.
Une nuit d'éclipse partielle
surplombe mon aquarelle
quand je dépeins un profil d'elle
un arrière goût de fiel
en tête d'une victime potentielle.
À chaque fois dans les nouvelles
qu'on parle au passé de celles
qui manquent à l'appel
Zaz pitit Dessalines

Course indépendante
Depuis l'élection des nouveaux porte-paroles de QS, Ruba Ghazal, d'abord, puis Sol Zanetti, ensuite, on parle davantage d'indépendance à Québec solidaire. Lors de son élection comme porte-parole masculin, son discours a été centré essentiellement sur ce thème. Cela n'est pas étonnant, compte tenu du parcours de Zanetti, qui appartenait à Option nationale avant sa fusion avec le parti.
À l'automne dernier, on a cru observer une remontée du souverainisme chez les jeunes, ce qui a enthousiasmé plusieurs militants et militantes indépendantistes (autant au PQ qu'à QS). On a remarqué cet engouement principalement dans les réseaux sociaux avec plusieurs vidéos virales, notamment le jeune rappeur québécois KinjiOO, qui affirme que sa fleur préférée : « c'est la fleur de lys » [1]. Les chercheurs de la chaire de recherche sur la démocratie, le vivre-ensemble et les valeurs communes au Québec, Éric Bélanger et Mireille Lalancette, ont étudié le phénomène de manière scientifique en analysant tous les sondages Léger sur la question de la souveraineté de février 24 à décembre 25. Il apparaît que le groupe des jeunes (18-34 ans) a des opinions volatiles sur la question. Ainsi, en août 24, on remarque un creux avec 25% d'appui, en comparaison du pic de 48%, en août 25. Cette ferveur soudaine ne semble pas vouloir perdurer. L'étude plus systématique place l'appui à la souveraineté chez les jeunes à 35%, ce qui serait analogue à celle de la population générale.
Cette semaine avec l'élection partielle à Chicoutimi, nous apprenons que, malgré la victoire électorale du PQ, l'appui pour cette formation baisse. Il en est de même pour l'option souverainiste : les gens qui s'opposent à l'indépendance et qui diraient « non » lors d'un éventuel référendum sont rendus à 60% ferme. Sans surprise, l'impayable PSPP a semblé commencer à rétropédaler. Ainsi, il est disposé à envisager de repousser le référendum à plus tard, possiblement à un deuxième mandat.
Déjà, des solidaires ont quitté pour aller militer au PQ, je pense à Jimmy Thibodeau et Nadia Poirier. Opportunisme ? Manque de conviction sur la posture de gauche ? On ne saurait en douter. Ensuite, notre déconfiture dans les sondages est balayée sous le tapis par la direction du parti. On semble ne plus avoir de locomotive. On n'a surtout pas de boussole. On lance un Manifeste des travailleurs et des travailleuses. On propose des revendications concrètes, mais molles et floues. Et, on est incapable de tenir un discours clair et précis sur l'indépendance.
Surtout, on parle bien peu des raisons qui devraient motiver notre flamme indépendantiste : un Québec vert, féministe, interculturel, décolonial et équitable socialement. On parle bien peu de constituante et on ne présente pas cette perspective comme une alternative à la stratégie d'un référendum qui risque de mener les indépendantistes dans le mur.
Ce que nous lisons dans La Presse n'est guère rassurant : « Pour réaliser sa « mission historique » de contribuer à une victoire du Oui lors d'un référendum sur l'indépendance, Québec solidaire doit rallier le mouvement souverainiste à une approche inclusive, insiste M. Zanetti. Sur l'indépendance, Québec solidaire doit être un leader, et non pas poser « des conditions » pour participer au projet de pays. » [2], avait affirmé Sol Zanetti après sa nomination en novembre dernier.
Zanetti positionne déjà QS comme participant au camp du « Oui ». Son commentaire se voulait plus dans la perspective de cette participation, mais nous devons aussi comprendre le sous-texte : la démarche de la souveraineté est, pour lui, primordiale, même s'il rappelle « qu'on doit rester fidèle à nos valeurs. » Au Parti de la rue, nous pensons que l'indépendance doit s'articuler autour d'un projet de société mobilisateur, pour créer un Québec égalitaire, féministe, écologiste et pluriel. Le projet de la constituante est vital pour donner la parole à l'ensemble du peuple dans la détermination d'un Québec que souhaite la majorité populaire. La démarche de constituante est un instrument essentiel afin de construire une majorité indépendantiste. Pour bâtir un pays, il nous apparaît essentiel de consulter démocratiquement tous les pans de la société : jeunes, vieux, hommes, femmes, personnes non binaires, riches, pauvres, personnes peu ou, au contraire, très scolarisées, personnes des Premiers peuples et, aussi, les personnes immigrantes et racisées. Nous voulons un pays pour tous et toutes. Un référendum sur un projet de constitution élaborée par une démarche radicalement démocratique, c'est cela créer les conditions de la victoire.
L'électorat est volatil sur la question de l'indépendance, en particulier les jeunes. Il faut les séduire avec un projet inspirant. Disons-le carrément : le projet de pays du PQ est déprimant. Ils veulent un pays francophone ce avec quoi nous sommes d'accord, mais ils mettent de l'avant une laïcité falsifiée qui mène à imposer une série de discrimination, particulièrement contre les femmes musulmanes et qui ne touchent pas les écoles religieuses privées. Ils ne veulent pas trop de nouveaux arrivants, à leur avis, il y en a déjà beaucoup trop. Par ailleurs, ils veulent une politique qui serait alignée avec celle des États-Unis et sans prendre en compte le dialogue de nation à nation avec les Premiers peuples.
Le PQ ne réussira pas à convaincre les personnes immigrantes ni probablement les enfants ou petits-enfants d'immigrants (ceux qu'on nomme les 2 ou 3 générations). Inévitablement, il va se mettre à dos les Premières Nations, très peu de péquistes voient les Autochtones comme faisant partie de la population québécoise. Pire, ils sont parfois vus comme des ennemis à cause de leur « attachement » aux lois canadiennes. Les jeunes, quant à eux, risquent de ne pas vouloir prendre ce train : ils sont très sensibles aux enjeux identitaires et ne voudront sans doute pas sanctionner une démarche qui exclut des groupes minoritaires.
S'associer à une démarche du PQ, de près ou de loin, c'est accepter qu'il n'est pas important de définir un projet de société pour un Québec indépendant, c'est accepter qu'il n'est pas nécessaire de définir un Québec qui fait une priorité à la lutte aux changements climatiques, un Québec qui lutte pour un Québec féministe et égalitaire. C'est accepter que l'appartenance à des alliances militaires comme l'OTAN n'est pas à rejeter. Et cela comporte le risque de s'aliéner les personnes racisées, les personnes musulmanes, les immigrants, les Premières Nations, les anglophones, les minorités sexuelles et beaucoup de jeunes en milieu urbain. Et on compte arriver à 51% ? Jamais dans 100 ans.

Grèce : Morts sur ordonnance
Deux drames récents, dans une usine et en mer Égée, illustrent une même logique. Celle d'un système où déréglementation sociale et répression migratoire produisent des morts évitables.
21 février 2026 | tiré d'Inprecor.fr
https://inprecor.fr/grece-morts-sur-ordonnance
Ces dernières années, de graves événements mortels ont eu lieu en Grèce, qualifiés de « tragédies » — comme en 2023 le choc de 2 trains à Témbi (57 morts) et le naufrage de Pylos (400 à 700 morts). Ces dernières semaines, deux désastres terribles viennent confirmer que, comme en 2023, derrière la tragédie se manifestent clairement la loi du profit, la déréglementation, la répression, rendant plus urgente que jamais la nécessité d'en supprimer les causes communes.
Victimes de la surexploitation
Le 26 janvier, une explosion de gaz liquide suivie de l'incendie de l'usine a tué cinq ouvrières de la prospère entreprise de biscuiterie Violanta, à Trikala (Grèce centrale), et provoqué plusieurs blesséEs. Les cinq femmes travaillaient de nuit, et au moins l'une d'entre elles avait un autre emploi de jour. Ce drame s'ajoute à la macabre liste des accidents du travail, au moins 201 en 2025 selon les sources syndicales. Il révèle ici le cynisme de la surexploitation : l'absence de sécurité (l'odeur du gaz avait été signalée, mais le directeur a refusé une réparation minime), de légalité (le sous-sol où opéraient les cinq victimes ne figurait pas dans les plans officiels, des portes étaient souvent bloquées...). Sans oublier une politique de terreur : l'Union locale avait réussi à imposer des élections professionnelles, mais la direction avait menacé toutE travailleurE qui irait voter, et, même aujourd'hui, le personnel a peur de s'exprimer, avec chantage à l'emploi dans une région pauvre.
De son côté, le gouvernement a réagi… en niant les chiffres sur les accidents du travail et les difficultés des contrôles (manque criant d'inspecteurs et inspectrices du travail). Certes, la réaction ouvrière a été immédiate : une grève nationale sectorielle, des manifs, avec des centaines de personnes à Trikala à l'appel de l'UL proclamant « ce n'est pas le hasard, ce sont des crimes programmés ». Mais pas de grève générale face à ce drame qui confirme la complicité du patronat et du gouvernement pour une exploitation désormais sans limite des travailleurEs.
Carnage à Chios
Sur les 3 148 morts et disparuEs en mer Égée entre 2015 et 2025, combien ont été victimes de la répression grecque visant à empêcher migrantEs et réfugiéEs de parvenir en Grèce ? Difficile à dire. Le 3 février, quinze migrantEs sont mortEs près de l'île de Chios. Non pas noyéEs mais victimes des blessures dues à la collision avec le bateau des garde-côtes. Ces derniers accusent l'embarcation (surchargée) d'avoir manœuvré contre eux, il semble pour les expertEs plus probable que, une nouvelle fois, les garde-côtes aient foncé pour refouler les migrantEs hors des eaux maritimes grecques. Une horreur encouragée par le ministre des Migrations, le fasciste Plevris, qui déclarait en 2011 : « Les frontières ne peuvent pas être gardées sans dommages, et pour être plus clair, s'il n'y a pas de morts ». Le même fait porter la responsabilité du drame sur les passeurs et les ONG, tout en félicitant les garde-côtes… Toute la gauche dénonce un nouveau crime, mais les manifs de protestation n'ont jusqu'ici pas été suffisamment massives face à l'horreur.
Le comble : ce gouvernement, adoptant la nouvelle ligne européenne d'« immigration choisie », envisage la création d'une agence — passeur officiel ! — faisant venir des migrantEs pour travailler sans droits. Raison supplémentaire si besoin était, d'une bataille unifiée contre la surexploitation et la répression, unissant les travailleurEs grecs et immigréEs.
Publié le 15 février 2026, par L'Anticapitaliste
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Les enjeux de l’intervention impérialiste de Trump au Venezuela
L'attaque contre le Venezuela de début janvier et l'enlèvement de Nicolás Maduro et de Cilia Flores s'inscrivent dans la nouvelle stratégie impériale des États-Unis. Dans le contexte d'une réorganisation du monde et des rapports de forces inter-impérialistes, cette stratégie agressive passe notamment par un renforcement de la pression économique et de l'interventionnisme militaire direct envers l'Amérique latine.
23 février 2026 | tiré du site de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/lere-des-predateurs-les-enjeux-de-lintervention-imperialiste-de-trump-au-venezuela/
Que s'est-il passé lors de l'enlèvement de Maduro et de sa compagne ?
Franck Gaudichaud : Pas mal d'éléments et de détails nous sont encore inconnus, même plus d'un mois après, mais nous sommes évidemment face à une agression impérialiste de grande envergure et, littéralement, à un coup d'État, qui se sont déroulés dans la nuit du 2 au 3 janvier.
Le Venezuela a été bombardé avec un déploiement militaire inédit (avec plus de 150 avions et hélicoptères en parallèle). C'est la première fois qu'un pays d'Amérique du Sud est bombardé de la sorte (on a toutes et tous en mémoire les dernières interventions dans l'espace Caraïbe et en Amérique centrale, contre le général Noriega au Panama, en 1989 ou encore l'invasion de la Grenade en 1983, précédée de l'arrestation puis l'exécution du Premier ministre Maurice Bishop).
Le présence militaire US était massive dans l'espace Caraïbes depuis plusieurs mois, se traduisant y compris par la présence du plus grand porte-avion au monde, le Gerald Ford et de toute une armada, tout cela au prétexte de la lutte contre le narcotrafic et signifiant plusieurs exécutions extrajudiciaires et le bombardement d'embarcations. La possibilité d'une intervention s'est finalement confirmée. Il y a eu débarquement au sol de forces spéciales le temps de l'intervention et destruction de plusieurs points névralgiques et de défense du Venezuela.
L'absence quasi totale de défense organisée et centralisée, notamment antiaérienne, des Forces armées nationales bolivariennes (FANB) a permis de capturer en un temps record et de séquestrer le président en exercice Nicolás Maduro et sa compagne, la députée Cilia Flores, qui ont donc été « extrait·es » et déporté·es aux États-Unis. Ils ont été présentés à un juge à New York avec des charges fantaisistes, dont celles d'être à la tête d'un « Narco-État ».
Cette opération militaire, qui viole la souveraineté du Venezuela et – bien sûr– toutes les lois internationales (qui sont le dernier des soucis de Trump), inaugure une tentative brutale de recolonisation du pays et, peut-être même, la mise en place d'un protectorat sur le moyen terme, si on l'en croit les premières annonces de la Maison Blanche.
Dans le cadre de la longue crise du capitalisme, du déclin de l'hégémonie mondiale des États-Unis et de la réorganisation violente du système inter-impérialiste, Trump a pour objectif de discipliner tout « l'hémisphère » sous sa coupe, grâce à l'utilisation ou la menace tous azimuts du plus grand arsenal militaro-industriel que l'humanité n'ait jamais construit. Il s'agit, également et plus directement, de reprendre le contrôle du Venezuela bolivarien et de préparer le saccage colonial de l'immense réserve de pétrole lourd du pays.
Selon tes informations, quelle est l'attitude de l'appareil d'État et des couches dirigeantes au Venezuela suite à cette opération ?
Franck Gaudichaud : C'est encore en voie de réorganisation. Ce qu'on constate clairement – et que confirment nos contacts sur place –, c'est que suite à la séquestration du président et de sa compagne, il y a bien continuité de l'appareil d'État maduriste, qui est incarné aujourd'hui par la figure de la présidente intérimaire Delcy Rodríguez. Aussi bien les directions militaires que civiles, les hautes strates de la bureaucratie, les dirigeants du PSUV (Partido Socialista Unido de Venezuela) et les différentes factions de la bourgeoisie affairiste bolivarienne semblent faire bloc… pour l'instant. Bien sûr, ce qui est déterminant ici est et sera l'attitude de l'armée, pilier du mouvement national civico-militaire bolivarien et aussi du contrôle politique de Maduro, particulièrement depuis les crises de 2014 et de 2017-2019.
On voit pour l'instant aux côtés de Delcy Rodríguez les principaux dirigeants de ce qu'était le madurisme au pouvoir depuis le décès de Hugo Chávez, en 2013. À commencer par Diosdado Cabello, qui est l'homme fort du régime, puisqu'il tient la police, a des liens très forts avec l'armée et aussi jusque-là avec la Chine ; le ministre de la Défense et chef d'État-major, l'indéboulonnable Vladimir Padrino López qui affiche son soutien (il n'a pas été limogé malgré la déroute de janvier) ; et le frère de la présidente, Jorge Rodríguez, l'un des hommes clés du chavisme, puis du madurisme, aujourd'hui président de l'Assemblée nationale. Au sein des gauches critiques mais aussi chavistes (jusque chez des ministres en poste), chez de nombreux analystes, il y a débat sur jusqu'à quel point un secteur ou tout du moins certains membres du régime auraient pu « lâcher » Maduro en amont ; savoir s'il y a eu des « trahisons » ou des défections dans l'entourage proche de Maduro, face à la pression maximale exercée par les États-Unis (et aux récompenses promises), et suite aux échecs répétés des négociations avec Trump déjà menées par le président désormais incarcéré aux États-Unis.
Tout une partie de la bureaucratie en place, et particulièrement les hauts dignitaires militaires, ont des intérêts économiques à sauver dans l'extraction pétrolière et minière, et leur impunité à négocier en cas de changement de régime… Mais avec quelle marge de manœuvre pourront-ils peser aujourd'hui (surtout en l'absence d'un vaste mouvement de résistance populaire et autonome national) ?
Le fait est qu'il n'y a pas eu de capacité de réaction immédiate, politico-militaire, face à une agression du Pentagone, si ce n'est attendue en tout cas possible, et malgré des forces armées supposément en alerte permanente. Plusieurs milliards de dollars ont été investis avec du matériel russe et chinois, notamment pour protéger Caracas et l'espace aérien, avec une défense anti-aérienne et des radars sophistiqués, au cours des dernières années. Tout semble avoir été neutralisé en amont, peut-être y compris à l'aide d'armes électro-magnétiques et sans aucun doute par un patient travail d'espionnage.
Il y a donc de nombreuses inconnues de ce point de vue, mais il n'y a eu aucun mouvement de défense nationale coordonné. Cela signifie-t-il certaines complicités actives ou passives internes à une échelle limitée, une perte de contrôle de la chaine de commandement, une passivité stratégique assumée de l'État-Major en l'attente d'une réorganisation du pouvoir ? Les débats vont bon train à Miraflores, et les rumeurs et fake news sont aussi alimentées avec frénésie par les services de Washington pour garder la main. Ceux et celles qui ont payé le prix fort de cette débâcle sont plus de 110 personnes (civiles et militaires), dont les membres de la garde personnelle de Maduro et particulièrement 32 agents cubain·es assassiné·es dans l'affrontement.
Quant à la position de Delcy Rodríguez, au plan interne, elle a tout d'abord confirmé le renforcement de l'État d'exception (on semble donc loin d'une perspective « d'ouverture »), puis elle vient de soutenir une large loi d'amnistie dite de « coexistence démocratique » couvrant la période 1999-2025, qui permettrait – si elle est approuvée par le parlement – la libération – sous conditions – de plusieurs centaines de prisonnier·es politiques.
Ce projet de loi confirme d'ailleurs officiellement l'existence de prisonnier·es d'opinion au Venezuela (détenus pour comisión de delitos políticos ou « critique de fonctionnaires ») ; rappelons que cette loi ne concerne pas les assassinats ou les violences aggravées, notamment commises par l'extrême-droite, ni même la corruption (ce qui est plutôt positif). Ce projet d'amnistie est aussi le produit de l'intense mobilisation de plusieurs collectifs de familles de détenu·es.
Plus globalement, les Rodriguez semblent néanmoins confirmer ce que Trump et Marco Rubio ont fièrement annoncé, dans leur conférence de presse, dès après l'agression : ils seraient disposés à la mise en place d'une nouvelle ère de « coopération » avec les États-Unis, notamment pour faciliter la « reconstruction » de l'industrie pétrolière sous tutelle impérialiste. Les marges de manœuvres sont certes limitées.
La présidente a néanmoins répété qu'il s'agit de sauver la souveraineté du pays, elle demande officiellement la libération immédiate de Maduro et Flores, et prend des accents anti-impérialistes dans ses discours à la TV. Le patron de la CIA, John Ratcliffe a pourtant été reçu à Caracas et même médaillé ! Et Trump a annoncé qu'il annulait toute nouvelle attaque car « les États-Unis et le Venezuela travaillent désormais bien ensemble »… L'accueil enthousiaste et souriant par la présidente intérimaire du ministre du pétrole des États-Unis en ce début février, pour planifier la nouvelle donne impériale, a fait réagir avec consternation de nombreux vénézuéliens et vénézuéliennes attachés à la souveraineté de leur pays.
Jusqu'à quel point pourra s'organiser un « madurisme sans Maduro », sous pression de l'impérialisme et en collaborant avec Trump ? Pourquoi n'y a-t-il pas eu de mobilisations importantes des bases chavistes et populaires ?
Franck Gaudichaud : L'option que l'on pensait être celle de Trump était celle d'un regime change [changement de régime] en plaçant sur le « trône » l'opposition ultraconservatrice néolibérale et pro-États-Unis incarnée par Maria Corina Machado et le candidat présidentiel de 2024 Edmundo Gonzalez, battu suite à une fraude électorale. Mais Machado a été humiliée publiquement et mise de côté par Trump, pour l'instant en tout cas. Et ce n'est pas le cadeau de sa médaille de prix Nobel de la paix à l'autocrate des États-Unis qui y changera grand-chose !
Le pari de Trump est donc clairement de s'appuyer sur l'appareil d'État et le madurisme, en faisant le calcul qu'ils tiennent le pays, constatant qu'ils conservent le soutien essentiel de l'armée et aussi des bases sociales réelles (bien qu'amoindries) : le chavisme populaire dont il convient d'essayer de canaliser les possibles résistances. Ceci en exerçant en parallèle une menace et une contrainte politico-militaire et économique considérables. Les calculs de Washington sont que Corina Machado et Edmundo González ne seraient pas capables de réorganiser brutalement le pays, à court terme, sans un appui direct de l'impérialisme, y compris avec des troupes au sol.
Un scénario à l'irakienne est inenvisageable pour Trump et serait trop couteux, y compris au plan domestique, alors que sa base MAGA est très critique, que la situation aux États-Unis est sous tension, avec des luttes très importantes en cours (contre ICE notamment) et que les élections de mi-mandat arrivent bientôt (en novembre).
C'est quand même assez surprenant que l'appareil d'État et la « bolibourgeoisie » soient capables d'un tel bouleversement.
Franck Gaudichaud : Tout le monde est dans l'expectative, le gouvernement intérimaire vénézuélien en place, comme je l'ai dit, souffle le chaud et le froid, y compris par rapport à sa propre population. Mais la chute est violente, notamment pour celles et ceux qui pensaient possible une résistance nationale anti-impérialiste massive, alimentée par des années de « Révolution bolivarienne ». C'est la peur et l'incertitude qui dominent à ce stade et s'il y a eu bien eu des manifestations de soutien pour la libération de Maduro, avec quelques dizaines de milliers de personnes, elles sont restées relativement timides et bien peu spontanées.
Ce n'est pas si surprenant d'ailleurs. D'une part, face à l'immense asymétrie militaire et à la pression politique maximale exercée par l'impérialisme US, dans un contexte régional – de plus – adverse. Mais aussi parce qu'on assiste, depuis bien plus d'une décennie, à un délitement autoritaire, à un effondrement politique, à la destruction économique du pays de Chávez et de ce qu'avait pu incarner, dans les années 2000, le processus bolivarien et son impulsion national-populaire progressiste, « césariste redistributrice » et anti-impérialiste.
Le madurisme a approfondi les points les plus problématiques du chavisme et consolidé une caste bolibourgeoise au pouvoir, nouvelle oligarchie, qui a accumulé par la dépossession et par la corruption les devises issues de l'extraction pétrolière et minière, et certains actifs de l'État. Après avoir réprimé les manifestations (souvent violentes) et les secteurs de l'opposition conservatrice pro-impérialiste, fermé un temps le parlement élu, et concentré les pouvoirs autour de l'exécutif, Maduro a fait de même pour l'opposition de gauche, contre d'anciens alliés d'hier (le PCV [Parti communiste vénézuélien] notamment), emprisonné des syndicalistes ou des ex-dirigeant·es et ministres chavistes.
La situation interne aggravée et même décuplée par des années de blocus des États-Unis et des milliers de sanctions iniques, a provoqué l'exil de 8 millions de Vénézuélien·nes (sur 28 millions d'habitant·es !). Même si dans les dernières années, on assiste à une lente et continue récupération macroéconomique, d'ailleurs incarnée par la gestion très pragmatique de Delcy Rodríguez, notamment chargée de l'extraction du pétrole.
Pourtant, comme le dénoncent plusieurs syndicats vénézuéliens, la politique économique et les droits du travail sous Maduro ressemblent davantage à une dystopie néolibérale, à une destruction de tous les droits fondamentaux et à une fuite en avant extractiviste aux conséquences écologiques catastrophiques, qu'à du « socialisme du XXIème siècle »… Un large front syndical avait même prévu de mener des grèves et mobilisations pour la mi-janvier, projet contrecarré par Trump et sa folie guerrière.
Dans cette situation, l'absence des conditions de possibilité d'une résistance anti-impérialiste large, pluri-partisane, avec une base populaire mobilisée derrière un gouvernement national légitime est criante. Et l'administration Trump en a parfaitement conscience. Nous ne sommes pas du tout en avril 2002 quand Hugo Chávez subissait un coup d'État, soutenu par la CIA et le patronat local, et fut « sauvé » par les « barrios », par une mobilisation populaire très forte, tandis que les militaires montraient leur disposition à rejeter ce coup d'État pro-impérial.
Y a-t-il néanmoins des pans de l'appareil civico-militaire encore ancrés dans cette perspective nationale-populaire et prêts à résister à la nouvelle tutelle coloniale ? Le chavisme populaire, les gauches critiques, les syndicats et les mouvements sociaux sont considérablement affaiblis, certains démoralisés et d'autres cooptés. Se maintient pourtant une mémoire du chavisme des origines et, çà et là, des expériences collectives communautaires communales toujours debout.
Il semble néanmoins qu'une partie non négligeable de la population, avec beaucoup de résignation, pense que cette nouvelle crise pourrait peut-être desserrer l'étrangement du pays et que l'arrivée des capitaux étatsuniens pourrait amener un rebond économique, voire un retour des millions d'exilé·es…
Va-t-on assister à la mise en place d'une sorte de cogestion forcée entre le capitalisme fossile yankee et la bolibourgeoisie ? Et au plan politique, à une collaboration « pro-impériale » de la part du gouvernement pour – essayer de – sauver ses intérêts et, pour d'autre part, continuer à diriger le pays dans ce contexte de quasi protectorat ? Il n'est pas pour l'instant question de transition, voire d'élections, à court terme. Mais elle est déjà envisagée par tous à moyen terme.
Une réaction nationaliste du pouvoir est-elle envisageable ? En tout cas, la nouvelle loi sur les hydrocarbures défendue par Rodriguez comme une avancée (sic) et qui vient d'être approuvée, approfondit fortement la libéralisation que Maduro avait débutée ces derniers mois. Elle remet en cause radicalement la souveraineté de l'Etat sur la ressource, ainsi que les orientations de la constitution bolivarienne de 1999 au profit des multinationales étatsuniennes. C'est un recul historique ! Les Etats-Unis vont décider de l'extraction. Ils ont annoncé qu'ils commenceraient par confisquer à leur profit 50 millions de barils et qu'une partie des futurs dividendes de l'exploitation pétrolière seraient placés au Qatar et restitués au compte-goutte pour faire fonctionner les services publics vénézuéliens, selon leur bon vouloir…
En tout cas, la nouvelle loi sur les hydrocarbures qui vient d'être approuvée approfondit fortement ce que Maduro avait débuté ces derniers mois et elle remet en cause radicalement la souveraineté de l'État sur la ressource ainsi que les orientations de la constitution bolivarienne de 1999, au profit des multinationales étatsuniennes. C'est un recul historique ! Quelles seront, dans ces conditions, les capacités de réorganisation autonome des classes populaires pour rejeter à la fois la tutelle de Trump et exiger la démocratisation réelle du pays, dans ce nouveau contexte d'oppression coloniale, après des années d'immense précarité matérielle et de dérives autoritaires ? C'est une question clef.
Trump expliquait qu'il voulait récupérer ce qui avait été soi-disant volé aux États-Unis en termes de ressources pétrolières.
Franck Gaudichaud : Le satrape étatsunien annonce sans périphrases le saccage auquel il veut se livrer et la reprise du contrôle du pays. Historiquement, depuis la découverte du pétrole et les premiers puits en 1914, et surtout au moment de l'âge d'or de l'extraction dans les années 60 sous la coupe des multinationales yankees, celles-ci ont pu bénéficier à plein de l'extraction pétrolière, avec des taux de profit gigantesques, démesurés, beaucoup plus par exemple qu'en Arabie saoudite ou au Moyen-Orient.
Ceci est dans l'esprit de l'oligarchie au pouvoir aux États-Unis, et il y a une volonté de revenir à ce type d'accumulation « sauvage » par dépossession. Quand Trump dit qu'ils ont été « écartés », on pourrait penser qu'il parle de la nationalisation de 1976 par la social-démocratie vénézuélienne (sous Carlos Andrés Pérez), mais en fait il se réfère plus directement à 2007 quand Chávez a réorganisé des entreprises mixtes au profit de PDVSA, et nationalisé une grande partie de l'extraction dans la frange pétrolifère de l'Orénoque, là où se situe la principale réserve actuellement, avec peut-être 300 milliards de barils ! C'est la première réserve prouvée à l'échelle planétaire, mais d'un bitume extra-lourd, très couteux à raffiner.
Ce que voudrait le milliardaire Trump, c'est que cette réserve repasse dans les mailles des filets d'Exxon, de Chevron et des grands groupes étatsuniens, et aussi pouvoir dicter le prix du brut mondial (le Venezuela est un acteur central de l'OPEP). Ce n'est pas si facile en réalité, dans un contexte où pour l'instant 80 % des exportations vont vers la Chine, et où l'état de délabrement très avancé des infrastructures pèse sur les capacités d'extraction (avec tout de même 800 000 barils/jour actuellement).
En tout cas, il y a des gros investissements à faire, certains parlent de 60 milliards de dollars, voire de 100 milliards de dollars sur plusieurs années à injecter pour le capital nord-américain. Rien n'est joué car il faudrait réussir à garantir pour ces capitalistes sur une longue durée que la maitrise sociale et politique du pays sera stable et que la Chine sera effectivement écartée ou au moins marginalisée. C'est vraiment une perspective de recolonisation qui pourrait se mettre en place.
En même temps, si l'axe énergétique, pétrolier, saute aux yeux– dans son discours, Trump dit que « l'argent sort du sol au Venezuela » – il faut analyser l'aspect géostratégique qui, à mon sens, est essentiel et qui, d'ailleurs, est exprimé avec brutalité par Marco Rubio : discipliner toute la région, menacer l'Amérique du Sud. Avec en ligne de mire, le Brésil, qui a encore une capacité de relative autonomie géostratégique. Et en même temps, réaligner l'espace des Caraïbes et surtout faire tomber Cuba (l'obsession du clan de Miami de Marco Rubio) comme un « fruit mûr » plutôt que par une intervention.
Cuba qui perd son allié essentiel à Caracas et son approvisionnement en pétrole, alors que l'économie de l'ile est exsangue, dans une situation encore pire que durant la « période spéciale en temps de paix » du début des années 1990. L'ile est très clairement menacée aujourd'hui, cela serait une nouvelle défaite majeure pour la souveraineté latino-américaine. Et de menacer au passage la Colombie et le Mexique, qui sont tous les deux encore gouvernés par des gouvernements progressistes et avec une certaine capacité d'autonomie relative dans l'échiquier régional (les élections sont proches en Colombie et la pression sera forte).
Les documents de la « Nouvelle stratégie de sécurité nationale » (NSSS) de la Maison Blanche, publiés en décembre dernier, confirment une volonté de bouleverser les relations internationales et même de « fascisation » croissante de l'ordre mondial. Éric Toussaint vient d'y consacrer une étude détaillée[1]. On rentre à nouveau dans l'ère des États prédateurs, du gangstérisme impérialiste (qui certes n'a jamais disparu) où seule la force brute compte : l'Amérique latine est leur arrière-cour, tandis que Poutine peut plus ou moins faire ce qu'il veut à l'échelle européenne (la bourgeoisie européenne est méprisée pour sa faiblesse, sa pusillanimité et sa division), y compris en Ukraine, tandis que la Chine incarne le véritable l'ennemi « systémique » : un Empire du milieu à affaiblir dans la région latino-américaine et à contenir en Asie du Sud Est.
L'administration Trump est en train de redécouper le monde pour faire face au déclin de son Empire autrefois hégémonique. Cette nouvelle phase des relations internationales à l'ère du quatrième âge du capitalisme et des grands basculements climatiques et écologiques est plus dangereuse que jamais ; c'est celle de la remilitarisation des relations inter-étatiques et de conflits guerriers à des échelles continentales. Gilbert Achcar décrit une « nouvelle guerre froide »[2], bloc contre bloc, mais celle-ci est de plus en plus peuplée de conflits ouverts, « chauds » et de violence coloniale, à commencer par le génocide à Gaza.
Comment vois-tu le processus de cette recolonisation en Amérique latine, sachant que la Chine est actuellement le premier partenaire commercial de l'Amérique latine ?
Franck Gaudichaud : On voit les conséquences de ce que nous appelons, depuis quelques temps, la « polycrise » du système capitaliste et inter-impérialiste. Les grandes puissances n'ont pas réellement récupéré de la crise depuis 2008 et nous sommes plus largement dans une onde longue de « stagnation séculaire », avec une réorganisation en cours des chaînes de valeur, et marquée par l'hyperconcentration du capital au plan mondial[3]. Dans cette phase, la première puissance actuelle – les États-Unis d'Amérique – en déclin veut récupérer violemment de l'espace, des ressources, des marchés et de la capacité de projection géostratégique.
En ce sens, revenir aux écrits de Lenine, Rosa Luxemburg, d'Ernest Mandel ou de Samir Amin sur l'impérialisme est très intéressant, sans les lire comme une « vérité révélée » bien sûr ; même chose pour les riches débats sur les rapports centre-périphérie, la théorie du développement inégal et combiné ou encore celle de la dépendance dans les années 70[4]. Les auteurs·trices qui pensaient que l'ère de l'impérialisme était plus ou moins finie, ou encore qu'on allait voir émerger un « super-impérialisme » des multinationales, trans-étatique qui gouvernerait le monde, se sont lourdement trompés : ce qui se confirme est bien un système inter-impérialiste fortement hiérarchisé et concurrent, appuyé avant tout sur des États nationaux forts et sur des puissances militaires nationales. Les multinationales les accompagnent dans le processus, tout comme le capital financier.
Dans ce contexte, l'idée de la « sécurité hémisphérique » et de la doctrine de la sécurité nationale, qui est au cœur de la pensée stratégique étatsunienne pour l'Amérique latine, se réaffirme de manière ultraviolente. La doctrine Monroe, comme corolaire de la présidence Roosevelt et de la politique de la canonnière est revisitée par l'administration de Donald Trump avec fracas et violence en doctrine « Donroe ».
Selon cette vision du monde, le problème est désormais la concurrence de la Chine sur tous les plans, notamment celui de la technologie, des infrastructures (y compris celle des Big tech et les infrastructures monétaires) et de la puissance géopolitique (même si ce n'est pas encore le cas au niveau militaire). Le travail de Benjamin Bürbaumer est éclairant à ce propos : le développement capitaliste de la Chine depuis les années 90 met en péril directement la mondialisation sous hégémonie étatsunienne et celle du dollar, tel qu'elle s'est construite au cours de la seconde moitié du 20e siècle[5].
La Chine est en train de dépasser au plan commercial et économique les États-Unis dans la région latino-américaine : elle est le premier partenaire commercial du Brésil, du Pérou ou du Chili et de l'ensemble de l'Amérique du Sud. Cette dynamique semble presque inaltérable. Même le Mexique, qui est pourtant complètement intégré au réseau et aux chaînes de valeur états-uniennes (via un accord de libre-échange notamment), a pour deuxième partenaire commercial la Chine, avec des entreprises directement installées par l'Empire du milieu à la frontière avec les États-Unis.
Trump l'a dit et le répète : il n'était plus possible que la Chine contrôle les ports pacifiques et atlantiques aux entrées du canal de Panama, et il a réussi à modifier la situation à coup de pression politique et de millions de dollars : Panama est de nouveau un canal totalement sous bannière étoilée. Ses outils sont les multiples bases états-uniennes, le déploiement de la quatrième flotte[6], le contrôle très serré au plan militaire, informationnel et toujours économique, alors que la Chine n'a pas de véritables moyens militaires dans la région (à ce stade).
La relation avec la Colombie est à ce propos central, puisque jusque-là, ce pays était la clé de la géostratégie militaire pour la région sud-américaine, via le « plan Colombie » et au prétexte de la lutte contre les guérillas et les « narcos ». Ceci tandis que l'espace centre-américain et des Caraïbes est considéré comme plus aisément maitrisable (bien que Cuba continue à y résister). Cela explique les conflits diplomatiques assez durs de Trump avec le président Petro, même si des négociations sont en cours.
Les résultats de cette bataille de titans sont incertains – même dans l'Argentine de Javier Milei, la Chine reste centrale dans les échanges commerciaux. Il y a donc des aspects géopolitiques et idéologiques : Trump veut renforcer les « siens », les extrême-droites régionales, les Milei, les Bolsonaro, les Kast…, et pratique l'interventionnisme électoral, comme il l'a fait lors des élections de mi-mandat en Argentine. Il y est aussi parvenu avec succès au Honduras tout récemment, et il va continuer à s'appuyer sur Kast, le pinochetiste nouvellement élu au Chili, sur le milliardaire conservateur Noboa en Équateur, sur la droite conservatrice libérale en Bolivie, et mettre la pression sur les gouvernements, même très modérés, comme celui de Lula au Brésil, pour dire : « si vous nous résistez, vous serez considérés comme des ennemis, et si vous êtes des ennemis, on vous applique des droits de douane complètement inédits de 40 ou 50 %, ou carrément nous vous menacerons militairement, comme on a su le faire au Venezuela ».
Ce déploiement de force, qui est aussi celui en cours contre le Groenland, montre que les États-Unis sont de moins en moins un « hégémon » capable de projeter de la force mais aussi du soft power, de l'adhésion et du consensus : ils représentent désormais la domination brute centrée sur les rapports de forces politico-militaires et les oukases commerciaux, avec en toile de fond la menace de destruction économique ou coloniale contre les « non-alignés », Europe et alliés de l'OTAN y compris si besoin.
Ça doit être très complexe de modifier les chaînes de valeurs et l'organisation internationale du travail, donc cela va nécessiter des gouvernements extrêmement répressifs. Même au Venezuela, ça risque d'être très vite contradictoire avec ce que Trump ou d'autres vont pouvoir présenter comme une supposée ouverture démocratique.
Franck Gaudichaud : Exactement. Il est intéressant de noter les déclarations récentes de figures représentant le capitalisme fossile étatsunien et les grandes majors de l'exploitation des hydrocarbures, qui faisaient part de leurs doutes et réticences sur l'investissement considérable que représenterait la « reconquête » du pétrole au Venezuela à leur profit, et le peu de garanties sur l'avenir qu'ils auraient sans une stabilisation politique toujours difficile (sinon par la mise en place d'un protectorat répressif et couteux). Trump a dû les recevoir et leur réitérer son engagement à leurs côtés. En retour, les dirigeants chinois ont faire part de leur rejet de l'agression contre leur allié vénézuélien, mais ils devront reconnaitre que c'est un coup dur qu'ils viennent de recevoir, alors que leur matériel militaire sur place s'est avéré inefficace.
L'envoyé spécial de Xi Jinping pour l'Amérique latine avait longuement rencontré Maduro à Caracas quelques heures à peine avant le raid de Trump… Néanmoins, ils ont émis de nouveaux documents stratégiques renouvelant leur rejet de l'impérialisme US, leur disposition à la coopération « amicale » et au transfert de technologies avec les pays latino-américains, à rebours de l'attitude guerrière des États-Unis. La Chine a bien compris la menace et elle a un talon d'Achille : sa dépendance énergétique (le pays achète à l'étranger 70 % de ses besoins pétroliers). Les dirigeants chinois vont chercher à consolider leur influence en Amérique latine, au nom du respect mutuel, malgré le revers vénézuélien, sans entrer en confrontation directe avec Trump dans l'hémisphère.
Ils affichent un discours « gagnant-gagnant » ; pourtant la relation Chine/Amérique latine reste complètement asymétrique : ils veulent toujours plus de matières premières, de minéraux, de terres arables, d'agro-industrie. Ils annoncent vouloir atteindre leur objectif des 700 milliards de dollars d'investissement dans la région d'ici 2035. Le mégaport de Chancay qui vient d'être inauguré est leur fleuron dans la région pour les « routes de la soie ». Néanmoins, le ralentissement économique affecte également la Chine.
Même si le Parti communiste chinois s'inscrit dans le discours sur le multilatéralisme, la construction des BRICS et du « Sud Global », nombreux sont les militant·es qui ont bien conscience que le capitalisme vorace du géant asiatique ne saurait incarner une perspective alternative réelle en termes d'émancipation, de développement et, même, en termes diplomatiques d'ailleurs. On l'a vu avec leur silence face aux massacres à Gaza, voire leur soutien à Netanyahou de manière directe ou indirecte. Ils défendent un autre ordre global, certes, mais qui ne sera pas forcément celui de libération des peuples du Sud[7].
La région latino-américaine se trouve au contact de deux plaques tectoniques en lutte : un impérialisme dominant, violent et en crise et une hégémonie impériale globale potentiellement en devenir à l'échelle du siècle. À ce stade, les États-Unis dépensent plus de 36 % de l'ensemble des dépenses militaires de la planète. C'est considérable. 250 000 militaires étatsunien·nes sont déployé·es autour du monde, alors qu'il y a quelques centaines de militaires Chinois et peut-être 30 à 35 000 Russes… Trump veut s'appuyer sur cette énorme puissance militaro-industrielle pour essayer de recomposer la place des États-Unis comme acteur global global player toujours intouchable.
Est-ce que tu as des éléments sur les résistances à cette offensive en Amérique latine ? Ainsi que l'attitude des gouvernements dits « progressistes » ?
Franck Gaudichaud : Concernant les gouvernements progressistes ou de centre-gauche, ils dénoncent l'agression contre le Venezuela, l'enlèvement du Président Maduro, la rupture de l'ordre international, la violation de souveraineté d'un pays voisin. Aussi bien Lula, Claudia Sheinbaum au Mexique, Boric au Chili et Gustavo Petro de manière plus claire encore en Colombie, ce qui ne veut pas dire d'ailleurs une adhésion au régime Maduro.
Lula est intervenu essentiellement au plan diplomatique et de manière assez timorée : il a réclamé une réunion urgente de l'ONU, comme espace légitime de règlement des conflits internationaux, essayé de mobiliser l'Organisation des États américains également, mais il montre en même temps une certaine impuissance, et a redit que selon lui, la libération de Maduro n'était pas la priorité (marquant à nouveau ses distances avec Caracas). Alors que dans les années 2000, les gouvernements nationaux-populaires avaient une capacité forte de coopération et de mise en commun, avec l'UNASUR, la CELAC et même l'ALBA[8] pour essayer de peser sur la scène internationale, on est plutôt face de nouveau à la fragmentation.
On ne parle plus des projets de Banque du Sud, voire d'une monnaie commune alternative . Aujourd'hui, l'idéal de la Patria grande (la grande Patrie latino-américaine de José Martí) est en recul, les nationalismes et les extrêmes droites ont le vent en poupe, l'effondrement de l'expérience bolivarienne pèse sur toute la région, Cuba est asphyxiée et en danger, le Mouvement au socialisme (MAS) bolivien s'entredéchire, l'expérience Boric laisse la place à Kast, etc. Les gouvernements progressistes en place (Brésil, Colombie, Mexique, Uruguay) paraissent relativement isolés, même si Petro et davantage encore Claudia Sheimbaum ont su consolider une base sociale pluriclassiste et électorale solide.
Le facteur décisif dans un tel contexte sont et seront les résistances « par en bas », les luttes de classes et populaires, féministes, paysannes, autochtones, indépendamment de la position des gouvernements, pour l'auto-détermination et la souveraineté nationale. Une manière d'avoir plus de poids sur la scène régionale et face à Trump, y compris pour les gauches au pouvoir, serait de s'appuyer sur une population mobilisée, revendiquant l'horizon historique anti-impérialiste qui est encore très présent dans les imaginaires et valeurs collectives d'une partie des latino-américain·es.
Pourtant, au Brésil ou chez Boric au Chili, la politique progressiste a plutôt été de désactiver les luttes et les acteurs mobilisés. Sans parler d'ailleurs du Venezuela. Le gouvernement Maduro a coopté et/ou réprimé les résistances, et ce qu'il n'a pas fait directement, l'effondrement économique et les sanctions s'en sont chargés. Il reste des « communes » et certaines expériences d'auto-organisation courageuses, à soutenir, mais fragiles.
Ceci ne veut pas dire qu'il n'y a pas en ce moment même des mobilisations et des résistances multiples. Le continent de Sandino et des zapatistes reste parsemé de luttes. Au Brésil c'est très clair, on l'a vu dans la dernière période et le Mouvement des sans terre (MST) reste puissant, malgré ces débats internes quant à la relation avec le lulisme. En Équateur aussi face à Noboa, avec les grandes mobilisations de la CONAIE, la Confédération des nations indigènes d'Équateur, des syndicats urbains, des collectifs écologiques, qui ont réussi à infliger une défaite politique cuisante au gouvernement lors du référendum de novembre 2025, rejetant le projet de nouvelle base militaire yankee et la réforme autoritaire de la Constitution. Donc dans plusieurs pays, ça bouge.
On pourrait parler de la puissance des mouvements féministes, autochtones et décoloniaux : c'est par exemple un espoir au Chili pour affronter Kast et ses mesures de régression sociale, raciste et patriarcale. Mais il n'y a pas actuellement de mobilisations à une échelle continentale, comme il y a pu en avoir par le passé, par exemple pour affronter le projet de l'ALCA[9], défait en 2005. Un point d'appui qui pourrait être vraiment fondamental ce sont les mobilisations de plus en plus massives en cours dans le cœur des États-Unis, le mouvement « No King », les luttes contre les violences policières et la police fasciste de l'immigration (ICE), la victoire de Mamdani à New York, la recomposition de la gauche contre l'establishment Démocrate…
Sinon, il faut bien reconnaitre qu'il a un flux montant néo-conservateur, voire réactionnaire, sur de nombreux plans dans la plupart des pays, qui pèse lourdement. La violence aussi envahit le quotidien et les médias, celle des cartels et du narcotrafic, celle de l'État ou des paramilitaires ou celle liée aux migrations forcées. C'est le cas au Chili, que je connais de près. Il est impératif pour nous de bien comprendre ce qui a conduit ce pays d'un grand soulèvement populaire en 2019 (lourdement réprimé) à la victoire massive du néo-pinochetisme de José Antonio Kast en 2025 : c'est fondamental, selon moi, car c'est une défaite majeure pour toutes les gauches sociales et politiques dans un pays emblématique du néolibéralisme mondial[10].
Nous traversons un moment où les néofascismes et les extrêmes droites conservatrices peuvent apparaitre comme une « alternative » aux yeux d'une partie significative des classes populaires. Où les gauches sont décrédibilisées ou ont perdu le contact avec les couches populaires au profit des Églises évangéliques conservatrices. Où les gauches anticapitalistes restent faibles, sectaires ou peu crédibles.
Bien sûr, de notre point de vue, les extrêmes-droites sont une « alternative » ultra-régressive au service du capital, de la destruction de l'environnement, du patriarcat, de la domination brutale des oligarchies, du technoféodalisme, etc. Et aussi au service de l'impérialisme US dans les Amériques. Ainsi, Kast s'est félicité bruyamment de la séquestration de Maduro et de Cilia Flores. C'est la même chose du côté de Noboa qui a publié des tweets affirmant que l'attaque était une excellente nouvelle pour l'Amérique latine. L'extrême droite brésilienne pense la même chose. Ce sont des « laquais » de Trump.
Alors que les élections vont avoir lieu au Brésil, en Colombie et au Pérou dans quelques mois. En Colombie, il y a un risque réel de voir un retour de la droite. Qu'en sera-t-il au Brésil, avec une gauche institutionnelle toujours dépendante de la figure d'un Lula vieillissant (80 ans) ?
Quelles pistes donnerais-tu comme programme transitoire anti-impérialiste mondial ?
Franck Gaudichaud : C'est très (trop) ambitieux !, car je ne saurai répondre seul à une telle question, qui, de plus, devrait être déclinée selon des conditions locales, nationales, puis globales sur la base des élaborations collectives des populations concernées. Ce qu'on peut dire aisément, c'est que ce n'est certainement pas dans ce contexte de militarisation, d'offensives impériales, de guerres, de génocide de Gaza, d'invasion du Venezuela, de soumissions généralisées des peuples à des gouvernements autoritaires, de répression de masse comme en Iran, de fascisation qu'on va trouver l'issue… Donc comme le disait l'ami Daniel Bensaïd, il faut déjà commencer par dire « non ! » et résister à l'air du temps, surtout quand le fond de l'air est brun[11].
Dans le contexte actuel latino-américain, ce que les gauches militantes et radicales cherchent à construire, c'est déjà une résistance anti-impérialiste la plus large et la plus unitaire possible à une échelle continentale, en soutien au Venezuela et pour se défendre dès maintenant face à de nouvelles interventions sur le continent. À ce stade, comme nous le disent les compañerxs sur place, la mobilisation continentale reste très en deçà de l'urgence du moment. Ils et elles exigent déjà le retrait immédiat de l'immense armada que les États-Unis maintiennent depuis des mois dans les Caraïbes et la libération immédiate de Nicolás Maduro et de Cilia Flores, selon le principe clair que c'est au peuple vénézuélien, et seulement lui, de décider qui le gouverne[12].
Dans les pays du « Sud », cela nécessite la création de fronts unis larges pour rejeter les atteintes à la souveraineté, à l'autodétermination. Mais de tels fronts de résistance, ouverts, ne devraient aucunement sacrifier, en même temps, la construction de gauches combatives, indépendantes des bourgeoisies nationales, de toute forme de bonapartisme et de progressismes gouvernementaux chancelants qui ont montré toutes leurs contradictions depuis 25 ans.
Cela veut dire aussi un débat clair avec les nombreux courants « campistes » latino-américains, comme au plan international : la « géopolitique » ne saurait conduire à mettre sous le tapis la lutte contre les autoritarismes (quels qu'ils soient) et la nécessaire défense inconditionnelle des peuples en lutte contre des impérialismes autres que celui de Trump (à commencer par la Russie). Dans les pays du « Nord global », l'urgence est la construction d'une solidarité internationaliste active et concrète. C'est ce que nous avons commencé, encore timidement, à mettre en place en France autour du Venezuela et qui commence à être pensé à nouveau pour Cuba.
Un internationalisme qui aura aussi comme tâche de dénoncer l'hypocrisie et la responsabilité de nos propres gouvernements dans le désordre du monde et leur soumission à Trump : Gaza est venu le rappeler douloureusement et, sur le Venezuela, la position scandaleuse du gouvernement Macron également. À court terme, en mars 2026, la conférence antifasciste de Porto Alegre pourrait être un point d'appui à valoriser[13].
On espère qu'elle saura être transformée aussi en conférence internationale anti-impérialiste pour essayer de regrouper autour d'objectifs communs, sans sectarismes, des forces politiques mais aussi sociales, qui ne sont pas d'accord sur tout, le PT, le PSOL, la CUT brésilienne, des secteurs des gauches radicales de tout le continent, la Via Campesina, les forces syndicales et féministes, des mouvements sociaux d'un peu partout.
Concernant les alternatives concrètes, on devrait essayer de mettre en avant la consigne de « guerre à la guerre impérialiste », contre la militarisation folle en cours, tout en soutenant celles et ceux qui mènent courageusement, les armes à la main, des résistances de libération, notamment en Ukraine, en Palestine ou dans le Kurdistan. Au-delà de cet aspect « défensif », cela signifie penser collectivement et « en positif », la construction d'alternatives démocratiques dans un contexte d'effondrement climatique, de la biosphère, de la biodiversité, et donc penser un programme de transition postcapitaliste et postproductiviste, soit une perspective à la fois écosocialiste et de la décroissance choisie.
Décroissance évidemment dans les pays riches, mais « juste », différenciée selon des critères intersectionnels (de classe, de genre, de race) et aussi décroissance pour les oligarchies des pays du Sud. Avec une reconstruction des services publics, une redistribution radicale des richesses, la planification écologique à plusieurs échelles (du local au global) basées sur la délibération, le communalisme, l'auto-organisation et le contrôle démocratique. Une perspective qui pose la question de l'exploitation et des oppressions qui traversent nos sociétés et nous traversent comme individus (racistes, sexistes, validistes, etc.).
Tout cela, on ne saurait le « proclamer » de manière abstraite, comme un mantra. Comment co-construire des programmes et des mesures transitoires très concrètes qui s'inscrivent dans une stratégie plus générale sur la base de délibérations larges ? De quelles histoires passées nous inspirer et tirer des leçons ? Comment les gauches peuvent-t-elles à nouveau « enchanter le monde », parler aux « affects » de millions de personnes, forger un bloc historique qui pose la question du pouvoir et de sa conquête, sans se renier, ni verser dans le dogmatisme ? Commençons déjà par éviter les réponses toutes faites, le 20e siècle et ses horreurs sont toujours là…
On le sait, il n'y aura pas d'émancipation, s'il n'y a pas une émancipation du travail ; la reconstruction des droits des travailleurs·euses (salarié·es comme précaires) pourrait être une première boussole. Ayons aussi des « antennes », à l'écoute des utopies et expériences pratiques. Par exemple, l'Amérique latine est la terre du zapatisme, de plusieurs processus révolutionnaires, et ces mouvements débattent depuis une vingtaine d'années des chemins pour construire une société du « bien-vivre », qui s'appuie sur une réinterprétation de certaines revendications et pratiques communautaires des peuples autochtones. Même chose sur les droits des femmes et toutes les revendications féministes contre le patriarcat[14].
On a vu à quel point le mouvement féministe chilien était capable d'avoir une vision transversale et radicale pour répondre à la « précarisation de la vie », pour affronter le néolibéralisme, favoriser l'accueil digne des migrant·es, défendre les droits des peuples autochtones. Il faut donc partir de là pour penser les transitions, les décliner pays par pays, mais aussi par la reconstruction de solidarités régionales et internationales. Face au capital mondialisé, il est indispensable de penser aussi à ce niveau-là. Ceci sans céder aux sirènes du « patriotisme » d'une partie de la gauche, y compris décoloniale, en assumant qu'il faut effectivement « rêver » à nouveau, réinventer nos puissances collectives, aider à coconstruire les souverainetés populaires à plusieurs échelles (dont l'échelle nationale, c'est certain)[15].
Nous pensons que la situation est surdéterminée par la catastrophe (déjà en cours) du bouleversement climatique et qu'il faut tout repenser sur cette base si nous voulons éviter un véritable cataclysme. Le fameux « programme de transition » (proposé dès 1938 par Trotsky) doit ainsi être repensé de fond en comble. C'est dans cette perspective que la Quatrième internationale a versé au débat, en plusieurs langues, le Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste, fruit d'une élaboration collective internationale de plusieurs années[16]. Les défis sont colossaux : il est urgent de « tirer le frein d'urgence », pour reprendre la belle formule de Walter Benjamin. Cependant l'ampleur des enjeux ne doit pas nous paralyser. Comme l'écrit Daniel Tanuro, « il est trop tard pour être pessimistes »[17]. Trump, Netanyahu, Macron, Poutine et leur monde sont capables du pire, sentons-nous capables de penser le meilleur !
*
Cet entretien a été mené par Antoine Larrache pour la revue Inprecor (https://inprecor.fr), et actualisé pour Contretemps Web.
Notes
[1] « États-Unis : comprendre la « nouvelle doctrine de sécurité nationale » et ses implications », Contretemps web, 16 janvier 2026.
[2] La nouvelle guerre froide, Gilbert Achcar, janvier 2024, Éditions du Croquant. Lire aussi « Aux origines de la nouvelle guerre froide. Entretien avec Gilbert Achcar », Contretemps web, 29 avril 2023.
[3] Diogo Machado, Francisco Louçã, « Nouvelles et anciennes oligarchies – Les transformations du régime d'accumulation du capital », Contretemps Web, 13 janvier 2026.
[4] Samir Amin, Le développement inégal, Éd. de Minuit, 1973 et Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, Édition 10/18, 1976. Pour une synthèse des débats sur l'impérialisme, voir Benjamin Bürbaumer, Le Souverain et le Marché. Théories contemporaines de l'impérialisme, Ed. Amsterdam, 2020.
[5] Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, 2024.
[6] La quatrième flotte de la marine militaire étatsunienne a été créée en 1943 pour faire face aux sous-marins allemands dans l'océan atlantique, puis dissoute en 1950. Elle a été reconstituée en 2008 pour veiller sur les côtes latino-américaines.
[7] Éric Toussaint, « Pourquoi les BRICS n'agissent pas contre le génocide en cours à Gaza », Contretemps web, 6 octobre 2025.
[8] Les États-Unis sont membres de l'OEA, mais pas de l'Union des nations sud-américaines (UNASUR), de la Communauté d'États latino-américains et caraïbes (CELAC) et de l'Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA).
[9] Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou ALCA selon la langue).
[10] Karina Nohales, Pablo Abufom Silva, « Kast : la “voie démocratique” vers le pinochetisme », Contretemp Web, 15 décembre 2025.
[11] Daniel Bensaid, Les irréductibles. Théorèmes de la résistance à l'air du temps, Textuel, 2001.
[12] Lire la démarche initiée par des militant·es latino-Américains « Arrêter l'offensive néocoloniale de Trump au Venezuela et en Amérique latine ».
[13] Du 26 au 29 mars. Les informations, programme et inscriptions sont sur le site : https://antifas2026.org.
[14] Veronica Gago, La puissance féministe ou le désir de tout changer, Ed. Divergences, 2021.
[15] Collectif, « Rêver en matérialistes internationalistes », Contretemps web, 10 mars 2025.
[16] Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste est disponible dans diverses langues sur le site de la IVe Internationale, et édité par La Brèche.
[17] Daniel Tanuro, Trop tard pour être pessimistes ! Écosocialisme ou effondrement, Textuel, 2020
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Mexique : Déclaration finale du 8e Congrès continental de la CLOC–Via Campesina
Les organisations membres de la Coordination Latino-américaine des Organisations Paysannes (CLOC), courant continental de La Vía Campesina (LVC), plus de 400 délégué·es, originaires de vingt-et-un pays d'Amérique latine et des Caraïbes, ainsi que de six pays d'Amérique du Nord, d'Afrique, d'Asie et d'Europe, nous nous sommes réuni·es à Oaxtepec, lieu où le grand dirigeant des Peuples de l'Anáhuac, Moctezuma Xocoyotzin, avait coutume de se rendre pour réfléchir aux problématiques de son époque.
22 février 2026 | tiré du site en les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/22/mexique-declaration-finale-du-8e-congres-continental-de-la-cloc-via-campesina/#more-102569
En renouant avec cet héritage, du 2 au 9 décembre 2025, nous avons tenu notre 8e Congrès continental de la CLOC–VC, afin de réfléchir aux défis, menaces et préoccupations auxquels sont confrontés nos peuples aujourd'hui, dans la recherche d'initiatives, d'actions, d'articulations et de propositions capables de doter nos peuples et nos organisations des outils et des solutions nécessaires pour poursuivre le chemin vers la souveraineté alimentaire et la transformation systémique pour un nouveau monde de justice, de paix et pour la vie de tous les êtres et de la Terre mère. Ce processus a débuté par une cérémonie autochtone réalisée par le groupe Tlahuikayotl, que nous remercions profondément pour nous avoir transmis les énergies de nos ancêtres.
Notre 8e Congrès continental s'est renforcé avec l'intégration officielle de quatre importantes organisations paysannes et autochtones du Mexique. Nous souhaitons ainsi la bienvenue à la CIOAC-JDLD, à l'UFIC, au MST et à la CNPA, qui rejoignent la CLOC–VIA CAMPESINA dans la région mésoaméricaine. Nous leur adressons notre reconnaissance et nos remerciements pour tout le travail accompli, pour l'acte organisé en hommage à notre général Emiliano Zapata et pour les alliances établies avec le gouvernement de la Quatrième Transformation qui ont rendu possible notre événement. Nous saluons également l'intégration de six importantes organisations paysannes et autochtones d'Amérique du Sud.
Cette Déclaration est le fruit d'un processus collectif, construite à partir de plusieurs mois de réflexion au sein de nos organisations, des réflexions de nos Assemblées des Diversités, des Jeunesses, des Femmes, ainsi que des journées de réflexion de notre 8e Congrès continental. Lors de ce Congrès, le rôle des Peuples originaires et des Communautés noires et quilombolas a également été reconnu, pour l'héritage historique qu'ils apportent à nos organisations.
La CLOC–Via Campesina affirme que le système alimentaire industriel est l'un des principaux responsables de la crise écologique mondiale et multidimensionnelle ; on estime qu'entre 44% et 57% de l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre proviennent de la chaîne alimentaire industrielle ; l'agro-industrie n'alimente que 30% de la population mondiale tout en accaparant 75% des ressources agricoles disponibles ; la chaîne alimentaire industrielle favorise en outre la consommation de produits transformés au détriment des aliments frais et locaux. Celleux qui subissent le plus durement ses conséquences sont les paysan·nes, les Peuples originaires et les communautés noires, qui résistent à des sécheresses de plus en plus prolongées, à des inondations dévastatrices et à la perte de cultures mettant en danger la vie dans nos territoires.
Sœurs et frères, camarades, nous arrivons à ce 8e Congrès au cœur de crises globales structurelles qui frappent l'humanité et la nature : la crise climatique qui dévaste les territoires ; la crise alimentaire provoquée par le système agroalimentaire corporatif et l'agro-industrie ; la crise démocratique causée par l'avancée du fascisme, du racisme et du patriarcat ; et la crise économique, produit d'un modèle capitaliste qui concentre les richesses entre quelques mains, expulse nos peuples des campagnes et pille les biens communs de la vie.
À ces crises s'ajoute la nouvelle offensive de l'impérialisme nord-américain, qui cherche à recoloniser de vastes régions du monde, en particulier dans notre Amérique. Nous observons avec une immense inquiétude la menace que représente le retour de Donald Trump, qui a déclaré son intention de restaurer la doctrine Monroe, de déclarer la guerre aux Peuples d'Abya Yala et de transformer l'Amérique latine, et en particulier les Caraïbes, en un territoire soumis à un harcèlement militaire permanent. Le déploiement de flottes de guerre dans les Caraïbes vise à faciliter une intervention contre le Venezuela, mettant en péril la paix régionale dans le but de s'approprier le pétrole et les biens communs d'un peuple souverain.
Cette agression ne se limite pas au Venezuela : elle constitue un message adressé à toute la région, une tentative de démanteler tout projet populaire qui conteste le pouvoir et défend son territoire, comme c'est actuellement le cas dans ce grand pays qui nous a accueillis sur ses terres ancestrales. C'est pourquoi nous exprimons notre solidarité avec le peuple et le gouvernement du Mexique face aux actions belliqueuses qui cherchent à le déstabiliser et à freiner les avancées historiques obtenues jusqu'à présent en faveur du peuple.
Dans ce contexte, cette Déclaration s'érige comme une boussole politique commune pour nos mouvements ; elle dénonce les systèmes du capitalisme, du patriarcat et du colonialisme qui nourrissent la faim, la guerre et l'effondrement écologique ; elle guide les luttes pour la souveraineté alimentaire, la justice climatique et de genre, ainsi que les droits des peuples, à travers :
Le renforcement de notre capacité de confrontation, d'incidence, d'unité, de mobilisation et de lutte, à travers :
* La souveraineté alimentaire, l'agroécologie, la réforme agraire populaire et la défense des communs fondements du projet politique des paysan·nes, des Peuples originaires, des communautés noires et des diversités.
* La construction de réseaux de protection, de dénonciation et de solidarité continentale pour faire face à la militarisation et à la criminalisation.
* Le renforcement des espaces tels que la CELAC, l'ALBA, la FAO, la Journée continentale pour la démocratie et contre le néolibéralisme, ainsi que les parlements et gouvernements progressistes, afin de disputer les politiques publiques et l'intégration régionale.
* La construction d'un récit continental qui affronte le discours dominant de l'agro-industrie, défende les peuples de la terre et mette en évidence le rôle stratégique du paysannat, des Peuples originaires et des communautés noires face à la crise civilisationnelle.
* L'impulsion de l'Agenda d'Action Politique Commune, en articulation avec d'autres mouvements et plateformes globales présentes en Amérique latine et dans les Caraïbes, qui luttent pour la justice climatique, l'économie sociale et solidaire, la santé des peuples et pour des alliances populaires avec d'autres organisations de travailleuses et travailleurs des campagnes et des villes.
De la même manière, nous nous engageons à œuvrer pour :
* L'élargissement de la participation et le renouvellement de la militance.
* Le renforcement de l'organicité continentale.
* La consolidation de la coordination continentale.
* L'élargissement et l'approfondissement de la Campagne Stoppons les violences faites aux femmes
* La construction politique et programmatique ainsi que la formation politique et idéologique.
* La durabilité politique, financière et solidaire.
* La réalisation d'actions et de journées de lutte unifiées.
* La communication et la bataille des récits.*L'impulsion de l'unité dans la diversité.
* Le renforcement de l'incidence dans les espaces multilatéraux de confrontation des politiques publiques, auprès des organismes internationaux et des gouvernements progressistes.
La CLOC réaffirme avec force que l'Amérique latine et les Caraïbes sont et doivent continuer d'être des territoires de paix. C'est pourquoi le 8e Congrès appelle toutes les organisations du champ ainsi que nos alliées et alliés à renforcer l'unité continentale et à construire un agenda stratégique de lutte.
Ce n'est qu'ensemble que nous pourrons faire face aux crises globales, avancer vers la souveraineté alimentaire, le féminisme paysan et populaire, récupérer les savoirs ancestraux de nos Peuples originaires et défendre la vie face à celleux qui cherchent à la marchandiser.
Sœurs, frères, ami·es et camarades :
Face aux crises globales, nous construisons la souveraineté alimentaire !
Contre l'impérialisme et le fascisme, l'Amérique continue la lutte !
Vive la CLOC–Via Campesina !
Vive l'unité continentale !
Zapata vit, la lutte continue !
Mondialisons la lutte, mondialisons l'espoir !
Mexique, 9 décembre 2025
Cette publication est également disponible en Español.
https://viacampesina.org/fr/declaration-finale-du-8e-congres-continental-de-la-cloc-via-campesina/

Solidarité avec le peuple ukrainien
Le 24 février 2026 a marqué le quatrième anniversaire de l'invasion russe à grande échelle de l'Ukraine. Le régime de Poutine pensait que ce serait le début d'une opération militaire rapide visant à installer un régime fantoche à Kiev. Cependant, la résistance déterminée du peuple ukrainien a contrecarré les plans russes d'une victoire rapide. Quatre ans plus tard, le peuple ukrainien continue de résister malgré d'insurmontables obstacles.
Tiré de Quatrième internationale
26 février 2026
Par Comité international (CI) de la Quatrième Internationale le 25 février 2026.
Ukraine
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La lutte ukrainienne est une lutte pour l'autodétermination d'un peuple historiquement opprimé et une lutte de résistance contre le régime d'extrême droite de Poutine qui vise à reconstruire l'empire russe. C'est une lutte qui mérite la solidarité de toutes celles et ceux qui soutiennent la démocratie et le droit à l'autodétermination.
Tout en étant solidaires du peuple ukrainien, nous restons, à l'instar de la gauche ukrainienne, critiques à l'égard du gouvernement de Volodymyr Zelensky : ses politiques économiques néolibérales et antisyndicales et ses tentatives de saper l'indépendance des principales institutions ukrainiennes de lutte contre la corruption. Comme l'a déclaré le Mouvement social ukrainien, « le principal obstacle à une mobilisation efficace des ressources est la politique néolibérale, qui privilégie la propriété privée avant tout, encourage la spéculation et permet l'accumulation de richesses par des particuliers ». Nous rejetons les politiques qui font peser le poids de la guerre sur les épaules des pauvres et des travailleur·euses, tandis que les riches continuent d'en tirer profit. Les oligarques doivent être contraints de payer.
Même en temps de guerre, la démocratie, les droits de la classe ouvrière et la justice sociale doivent être maintenus et défendus. C'est sur la base de leur propre position de classe et de leurs propres droits que les larges masses de travailleur·euses peuvent être mobilisées. Elles méritent un avenir qui vaut la peine d'être défendu. Il est essentiel d'améliorer les garanties sociales pour les personnes en service militaire, en particulier celles et ceux qui défendent l'Ukraine depuis 2022. Les travailleur·euses qui font fonctionner la société ukrainienne face aux attaques continues de la Russie ont besoin de soutien, tout comme les personnes qui ont fui les régions sous occupation russe.
Aujourd'hui, le régime Trump a redonné à Poutine une légitimité internationale. Il existe une affinité politique évidente entre les régimes américain et russe ; tous deux adoptent ouvertement des politiques impérialistes qui donnent aux grandes puissances les mains libres pour intervenir dans leurs soi-disant « sphères d'influence ». Le régime Trump est prêt à sacrifier l'Ukraine afin d'apaiser Poutine et d'éloigner la Russie de la Chine. Les classes dirigeantes européennes, quant à elles, utilisent la guerre de la Russie contre l'Ukraine comme excuse pour augmenter les dépenses militaires et mettre en œuvre des politiques d'austérité qui attaquent les droits des travailleur·euses et les acquis sociaux. L'impérialisme occidental cherche à imposer des politiques néolibérales et antidémocratiques en Ukraine tout en prétendant hypocritement défendre la liberté.
Nous avons vu comment les politiques de Trump ont alimenté l'agression russe. Les attaques russes visent systématiquement les infrastructures nécessaires pour fournir de l'électricité et du chauffage au peuple ukrainien. La Russie vise à briser la volonté de lutter des Ukrainien·nes. Et pourtant, l'Ukraine continue de résister.
La guerre menée par la Russie contre l'Ukraine a causé des morts et des destructions à une échelle inimaginable, avec des centaines de milliers de victimes. Une « paix » selon les conditions de Poutine et Trump, négociée sans la participation du peuple ukrainien, ne serait pas une paix durable, mais seulement un pas vers de futures agressions d'une Russie enhardie. Une paix véritable n'est possible que sur la base de l'autodétermination, de la démocratie et de la justice sociale. La solidarité internationale avec le peuple ukrainien, sous forme d'aide pratique et de soutien politique aux organisations qui luttent pour les droits démocratiques et sociaux, reste une nécessité urgente.
Depuis le début, la Quatrième Internationale a soutenu la résistance ukrainienne contre l'impérialisme russe et a appelé les socialistes à organiser la solidarité internationale. Nous avons établi des liens avec des organisations sociales et politiques ukrainiennes, notamment avec nos camarades du Mouvement social. Nous avons également soutenu la lutte de nos camarades en Russie et en exil contre l'impérialisme russe.
À l'occasion du quatrième anniversaire de l'invasion à grande échelle de la Russie, nous réitérons notre soutien à la lutte ukrainienne et au peuple ukrainien. Nous exigeons le retrait complet des troupes russes et la libération des milliers de civils ukrainien·nes détenu·es dans des centres de détention en Russie et dans les zones de l'Ukraine sous contrôle russe. Nous rejetons le jeu des marchandages inter-impérialistes et appelons à ce que toutes les négociations soient publiques devant le peuple ukrainien.
Déclaration approuvée par le Comité international (CI) de la Quatrième Internationale le 25 février 2026.
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Trump et les nouvelles dynamiques guerrières
Nigeria, Syrie, Ukraine, Palestine, Congo, Soudan, Venezuela… les zones de guerre se sont multipliées extrêmement rapidement. L'attaque militaire contre le Venezuela marque un saut qualitatif dans l'interventionnisme étatsunien, qu'on ne peut distinguer de l'offensive policière et raciste menée en interne du pays avec l'ICE.
Tiré de Inprecor 741 - février 2026
16 février 2026
Par Antoine Larrache
© The White House
L'offensive de Trump est globale, elle est la réaction face à la perte d'hégémonie, notamment économique, des États-Unis, et face à la crise globale du système. Cette dernière est fondamentalement due à l'incapacité d'augmenter les taux de profit et l'accumulation après les chocs de 2008 et 2020. Les grandes entreprises technologiques veulent, comme Trump, s'approprier les matières premières – le pillage et la spoliation sont le plus court chemin vers plus de profits. C'est un impérialisme (néo)colonialiste et d'expropriation.
Un saut qualitatif dans l'offensive impérialiste
L'enlèvement de Maduro et le deal avec au moins une partie de bolibourgeoisie pour réintégrer le Venezuéla dans la zone de domination américaine constituent un saut qualitatif. C'est une intervention meurtrière et sans précédent depuis plusieurs décennies dans la politique intérieure d'un pays indépendant. Mais cela s'inscrit en cohérence avec les bombardements au Nigeria, l'interventionnisme en Argentine en soutien à Milei, l'alignement de tous les régimes arabes – notamment du nouveau pouvoir en Syrie – sur Israël et les États-Unis, le rôle joué par les États-Unis en RDC, le vote de l'Algérie pour le plan Trump, etc. En bazardant au passage l'ensemble des institutions internationales gérant l'ordre mondial depuis la Seconde Guerre mondiale.
Dans de très nombreux pays du monde, cette reconstruction de la sphère d'influence étatsunienne se réalise par le biais de régimes ultra-autoritaires et libéraux, car la fonction de ces gouvernements est d'imposer aux classes populaires des transferts de matières premières (notamment pour les énergies et l'informatique) à bas prix vers les États-Unis, ainsi que des évolutions dans l'organisation internationale du travail (notamment par le biais des droits de douane de Trump). L'alliance entre Trump et les extrêmes droites mondiales n'est pas principalement idéologique, elle est le produit de besoins économiques et de contrôle.
D'ailleurs, ce processus est comparable aux rapports coloniaux et semi-coloniaux qui ont toujours existé, à ce qu'a fait la France en Afrique pendant des décennies en maintenant au pouvoir des dictatures sanguinaires, et ce que fait la Russie en Biélorussie, ce qu'elle a fait autrefois en Syrie, etc.
Un multi-impérialisme guerrier et autoritaire
L'interventionnisme impérialiste des États-Unis est comparable en de nombreux points à la guerre menée par la Russie en Ukraine et aux grandes manœuvres commerciales menées par la Chine : il s'agit pour chacun des impérialismes de solidifier et élargir ses sphères d'influence.
En ce sens, nous sommes déjà entrés dans une forme de guerre mondiale. Pour une période encore relativement longue, les classes dirigeantes évitent sciemment des affrontements directs entre elles, qu'elles savent destructrices. Sergueï Karaganov, conseiller de Poutine, le formule explicitement : « La situation la plus avantageuse serait de parvenir à une configuration dans laquelle quatre grandes puissances travailleraient de concert à définir les règles de conduite dans le monde à venir. Ces quatre grandes puissances sont la Chine, la Russie, les États-Unis et l'Inde » (1). Mais il n'est pas interdit d'imaginer que cela puisse changer : en effet, une réponse logique à l'offensive des États-Unis sur le Venezuela serait l'envahissement de Taïwan par la Chine. Quelle sera alors la réaction de Trump ?
Le déclin du « vieux continent »
L'Europe est, dans ce contexte, un agent relativement passif. Son manque d'homogénéité, la faiblesse de sa direction politique et ses difficultés économiques l'empêchent de réagir aux niveaux dont sont capables les grandes puissances que sont les États-Unis, la Russie et la Chine. La France est paralysée par sa crise politique et économique et la perte de sa sphère d'influence en Afrique, et la bourgeoisie privilégie à ce jour, comme en Belgique et en Italie, une succession de batailles antisociales – notamment la privatisation de toute la sphère de la reproduction sociale et le démantèlement des services publics – visant à mettre sous perfusion un capital de moins en moins concurrentiel. L'Allemagne tente de jouer sa propre carte, ou du moins de prendre l'ascendant sur la France, par son plan de 1 000 milliards d'investissements militaires, un plan qui sera certainement difficile à tenir du fait des difficultés économiques du pays et de l'Union européenne. Une dislocation, cohérente avec les visées nationalistes des extrêmes droites, n'est plus inimaginable.
Quelques points d'analyse
Dans ce contexte, les peuples et la classe ouvrière sont désorientés, même s'il existe des éléments de réponse, semi-spontanés, sur lesquels nous pouvons nous appuyer.
Un premier bilan de la situation est que le nationalisme sans contenu de classe ne produit pas de dynamique suffisante, sur le plan interne comme dans les rapports de forces internationaux, pour faire face à la réorganisation en cours : le nationalisme des régimes vénézuélien et algérien n'a pas permis de tracer un chemin alternatif, notamment car ils sont incapables de construire une alternative dans le cadre de l'imbrication des échanges commerciaux internationaux. Comme Lula au Brésil, leur politique n'est pas anti-impérialiste, il s'agit plutôt d'une tentative de négocier un espace dans le cadre des nouveaux rapports multi-impérialistes.
Cependant, il nous faut soutenir sans condition les démarches de résistance à l'impérialisme, même limitées, qui existent au niveau étatique, au Mexique, au Brésil, en Colombie, à Cuba, afin d'affaiblir les grandes puissances et de renforcer les dynamiques populaires. La liste est courte, car la chute de l'URSS et la réorganisation néolibérale ont brisé toutes les capacités de résistances dans le cadre d'une économie mondiale très fortement intégrée. La Palestine et le mouvement mondial de solidarité constituent un des symboles de la résistance anti-impérialiste. Les résistances en Ukraine et au Rojava peuvent jouer un rôle similaire. Le soutien inconditionnel à la résistance des peuples opprimés reste notre boussole, mais il n'est pas acritique. En particulier, il faut interroger le rôle de l'État et de la propriété privée dans ce cadre : toute démarche qui se concentre sur des changements par en haut, au détriment de l'auto-activité des classes populaires, en particulier de la classe ouvrière, est vouée à l'échec.
Partout dans le monde – et particulièrement dans les pays impérialistes occidentaux –, les classes populaires font face à l'offensive bourgeoise : les classes dominantes cherchent à briser le mouvement ouvrier, et elles utilisent les extrêmes droites et accentuent les divisions raciales pour défendre des projets nationaux hostiles au reste du monde et surexploiter les personnes racisées. Les réponses collectives contre l'ICE aux États-Unis et les grèves de masse qui existent régulièrement en Europe sont la meilleure réponse à cette offensive.
Discuter et tester des mots d'ordre anti-impérialistes
Pour combiner notre compréhension anti-impérialiste et lutte de classe, nous devons travailler à la formulation d'un programme transitoire répondant au maximum d'enjeux en un nombre limité de points. C'est le sens du Manifeste pour une révolution écosocialiste de la IVe Internationale. Celui-ci doit cependant être adapté et testé au fur et à mesure des évolutions de la situation. Parmi les éléments à tester, on peut trouver :
• Le refus de toute ingérence impérialiste dans les affaires d'un pays dominé, que ce soit par les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, etc. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. L'arrêt des guerres et de la course aux armements.
• La solidarité entre les peuples contre la concurrence capitaliste concernant les prix, le pillage des matières premières, l'organisation écocide des circulations de marchandises et de gestion de l'énergie. Cela passe notamment par le monopole du commerce extérieur, le refus de sa soumission au privé, et des relations entre les nations équilibrées et démocratiquement surveillées, notamment par la fin du secret bancaire.
• L'abolition des dettes illégitimes, afin de permettre aux États de financer leur développement et leurs dimensions sociales, le dédommagement pour les violences coloniales, depuis l'esclavage jusqu'au génocide de Gaza.
• La liberté d'organisation des partis, des syndicats et de la presse, la libération de tou·tes les prisonnier·es politiques.
• La fin des inégalités de genre, en particulier le droit des femmes à disposer de leur corps, la liberté sexuelle et le refus de toute mesure transphobe.
• La socialisation, notamment dans le cadre de la crise écologique, des sociétés de l'énergie, des transports et des banques.
Préparer les prochains affrontements
On ne peut pas savoir d'où viendront les prochaines grandes crises politiques, voire révolutionnaires. Mais les masses ne laisseront pas sans réaction une offensive généralisée visant à décupler l'exploitation, à spolier les matières premières nationales, à casser la démocratie bourgeoise et à réprimer massivement. Surtout dans le contexte d'une crise écologique croissante et qui accélère toutes les autres. De nombreux pays vivent des mobilisations de masse, parfois inattendues. Il y en aura d'autres, très rapidement.
Cette période est très complexe. Les organisations réformistes, liées par de multiples biais à l'appareil d'État et à leur bourgeoisie, développent des orientations très éloignées des enjeux de la période. Mais elles incarnent, de façon déformée, l'état de conscience des classes populaires. Il est par conséquent plus que jamais nécessaire de combiner une orientation de front unique sur quelques points clés, variables selon les situations, pour mettre en mouvement les masses, avec des explications très radicales, permettant de donner confiance aux franges conscientes pour qu'elles ne se perdent pas dans le gauchisme, le sectarisme et le campisme que certains courants staliniens ou gauchistes tentent de faire prospérer.
À nous de tout faire pour qu'une conscience internationaliste se solidifie, capable de lier les intérêts des peuples et en particulier des classes ouvrières pour mettre en œuvre un programme de rupture anticapitaliste internationaliste.
Le 26 janvier 2026

La Chine mène le jeu dans les mutations du commerce international
La Chine a annoncé un excédent record du commerce extérieur en 2025 (1 192 milliards de dollars) qui a été largement commenté par la presse internationale. Mais on observe surtout une rapide montée en gamme des exportations chinoises de biens à fort contenu technologique ainsi qu'une diversification géographique au profit du sud global et en particulier les pays partenaires des Nouvelles routes de la Soie (Belt and Road Initiative), qui représentent désormais plus de 50% des échanges extérieurs du pays.
15 février 2026 | tiré du site asialyst.com | Photo : Un porte container géant de l'armateur chinois COSCO. Source Wikimedias Commons. DR.
La barre du trillion de dollars d'excédent commercial avait été presque atteinte en 2024 par la Chine (avec un excédent de 992 milliards de dollars). Elle est largement franchie en 2025, avec un excédent sans précédent de 1 192 milliards de dollars. Les exportations chinoises ont poursuivi leur progression avec une hausse globale de 6,1%, en dépit des coups de boutoir protectionnistes de Donald Trump. Les importations n'ont augmenté que de 0,5% pour deux raisons : l'atonie de la demande intérieure chinoise et la baisse des prix de l'énergie et des matières premières qui constituent une part importante des achats du pays. Les importations de pétrole ont par exemple progressé de 4,4% en volume tout en diminuant de 6% en valeur.
Une croissance toujours dépendante des excédents commerciaux
La croissance chinoise en 2025 atteint 5%, selon les chiffres officiels, soit exactement la cible fixée par le gouvernement chinois en mars dernier lors de la réunion de l'Assemblée nationale populaire. C'est un peu suspect. Les économistes du Rhodium group (un think tank américain spécialiste de la Chine et du changement climatique) ont leurs propres modes de calcul et ils évaluent la croissance réelle du pays à 3% pour deux raisons principales : le profond effet déflationniste provoqué par l'effondrement durable du secteur immobilier et l'absence de réelle relance de la consommation intérieure.
Il y a un point sur lequel le Rhodium group et les autorités chinoises sont à peu près d'accord : l'importante contribution du commerce extérieur à la croissance du pays. Celle-ci est estimée à hauteur de 30% par l'Office national des statistiques et à un peu plus de 40% par le Rhodium group. Autrement dit, si les exportations nettes n'avaient pas fortement progressé en 2025, la croissance chinoise n'aurait été au mieux que de 3,5%.
C'est donc le reste du monde qui, par l'absorption toujours plus importante de produits chinois (à l'exception des États-Unis), permet à la Chine de maintenir son rythme de croissance. Une équation dont Emmanuel Macron a rappelé qu'elle n'était pas tenable dans la durée lors de sa dernière visite à Pékin en décembre dernier.
La montée en gamme des exportations chinoises s'accélère
Le moteur des exportations chinoises n'est plus fondé sur les produits de consommation à bas coûts. Les ventes de textile-habillement, chaussures, jouets et meubles ont diminué de 7% en 2025 par rapport à 2024, et de 14% par rapport à 2021. Le secteur le plus touché est celui du jouet (- 23% comparé à 2021). Cette érosion progressive est cependant plus que compensée par la montée en puissance des ventes à forte valeur ajoutée.
L'un des exemples les plus frappants de cette montée en gamme est celui de l'automobile. Depuis 2020 les exportations chinoises d'automobiles et d'équipements automobiles ont été multipliées par 3,3. Elles atteignent près de 250 milliards de dollars en 2025. Dans le même temps, les importations chinoises dans ce secteur ont fortement reculé, avec une chute de plus de 50% depuis 2021, et le rapport entre exportations et importations est maintenant de 6 à 1.
Source : International Trade Center. Chapitre 87 du Système Harmonisé.
Les principales victimes du renversement des conditions de la concurrence automobile sur le marché chinois sont les trois premiers fournisseurs de la Chine : l'Allemagne (-57% depuis 2021), le Japon (-41%) et les États-Unis (-74%). L'offensive chinoise à l'exportation se double d'investissements massifs sur les principaux marchés cibles, en particulier vers l'Europe et sa périphérie.
Un autre exemple similaire, où la progression des exportations chinoises s'accompagne d'une vaste campagne d'investissements à l'étranger, est celui des moteurs électriques. Le rapport entre exports et imports est déjà supérieur à 4 et continue de progresser. Les entreprises chinoises détiennent une large majorité des brevets dans ce domaine. Elles innovent en permanence (comme le montre le géant des véhicules électriques chinois BYD avec la diffusion rapide des nouvelles batteries sodium-ion) et fournissent les moteurs de leurs concurrents occidentaux.
Source : International Trade Center. Code 8501 du Système harmonisé.
D'autres exemples sont mentionnés dans une étude récente de China Briefing (une publication du cabinet d'avocats Dezan Shira et Associés). Les exportations de turbines d'éoliennes se sont envolées de 48% en 2025, celles de batteries lithium-ion de 26%. La Chine est devenue exportateur net de robots industriels, avec une progression de 48% des ventes en 2025. Elle est aujourd'hui leader mondial pour l'ensemble de la chaîne des technologies vertes.
La bataille des semiconducteurs se poursuit
Même dans le secteur des semiconducteurs, où la Chine a un retard technologique particulièrement difficile à combler pour les microprocesseurs de dernières générations et où les sanctions commerciales américaines s'accumulent, les échanges chinois de semiconducteurs restent dynamiques depuis 2023, à l'exportation comme à l'importation. Les producteurs chinois se sont spécialisés dans les semiconducteurs d'au moins 28 nanomètres, qui ont de nombreuses applications dans l'automobile et l'électronique grand public, tout en consacrant des ressources maximales à la recherche-développement avec un soutien massif de l'État (de l'ordre de 70 milliards de dollars).
Source : International Trade Center. Code 8542 du Système harmonisé.
Le premier partenaire de la Chine demeure Taïwan, qui représente 36% des importations chinoises de circuits intégrés en 2025 devant la Corée (22%). Un partenariat qui se maintient en dépit des tensions géopolitiques permanentes entre les deux rives du détroit de Taïwan. Globalement, la part de l'Asie dans ces échanges de semiconducteurs est écrasante, même si le relâchement récent des restrictions à l'exportation américaines a fait remonter de 2,5% à 7,5% la part américaine dans les achats chinois en 2025 par rapport à 2024.
La Chine a su rapidement diversifier ses échanges avec le monde
( US-China Trade War Tariffs : An Up-to-Date Chart. Peterson Institute of International Economics. Novembre 2025.)
L'année 2025 a évidemment été marquée par la guerre commerciale initiée par Donald Trump, qui a connu un pic en avril, avec l'annonce de respectivement 145% et 125% de droits de douane sur les échanges entre les deux pays. L'accalmie initiée en mai a été prolongée par étapes successives et reste applicable jusqu'en novembre 2026. Comme une série de droits spécifiques élevés sont appliqués par les États-Unis dans certains secteurs, le tarif moyen pour les produits chinois entrant sur le marché américain est de 47,5% selon les estimations du Peterson Institute for International Economics*. Les exportateurs américains sont pour leur part soumis à des droits de douane moyens de 31,9%. Les obstacles aux échanges restent donc très élevés et le commerce bilatéral a chuté de 19% en 2025, ramenant la part des États-Unis dans le commerce extérieur chinois à un peu moins de 9% contre 11% en 2024.
Ce choc n'a pas suffi à bloquer la dynamique des exportations chinoises, mais il crée un changement profond dans l'équilibre des échanges extérieurs du pays. L'Union européenne compte aujourd'hui beaucoup plus que les États-Unis dans le commerce extérieur chinois (13% contre 8,8%). La part de l'Asie continue de progresser (45%), l'Amérique latine et Centrale se situe maintenant au niveau des États-Unis (elle fait en fait deux fois mieux à l'exportation vers le marché chinois) et l'Afrique fait jeu égal avec le Moyen Orient.
Source : Douanes chinoises.
Selon le China Briefing, les échanges de la Chine avec ses partenaires de la BRI ont atteint 52% du commerce extérieur du pays. Pour la première fois le « sud Global » devient majoritaire et supplante les pays développés.
Cette mutation est cependant en partie trompeuse. En réalité, la Chine est de moins en moins le pays d'assemblage final des chaînes de valeur asiatiques pour devenir un exportateur de composants intégrés dans les produits finis assemblés et exportés par le reste de l'Asie. Washington pénalise fortement les « produits en transit » dans les accords passés avec le Vietnam et d'autres pays de l'Asean. Mais Donald Trump n'aime pas les fonctionnaires. Les douaniers américains sont peu nombreux. Ils vont avoir le plus grand mal à véritablement contrôler la valeur ajoutée réelle des centaines de milliers de produits venant d'Asie du Sud-Est. Il est plus que probable qu'une partie des exportations chinoises vers les États-Unis emprunte déjà des voies détournées pour entrer plus facilement sur le marché américain.
Quelles sont les perspectives pour 2026 ? La chute des échanges avec les États-Unis pourrait prendre fin si un nouvel assouplissement des relations commerciales se confirme à l'occasion du prochain sommet entre Donald Trump et Xi Jinping prévu pour début avril. L'offensive vers l'Europe et les marchés asiatiques a provoqué des frictions commerciales croissantes, avec la multiplication des plaintes antidumping ou des enquêtes antisubventions contre les produits chinois (sur les turbines d'éoliennes par exemple, il y a quelques jours à l'initiative de l'Union européenne). Ces pressions politiques pourraient avoir un certain impact pour modérer les exportations chinoises sur quelques produits clés.
Mais le yuan chinois (renminbi) est faible (il a perdu près de 10% de sa valeur face à l'Euro depuis un an), les prix à la production chinois restent orientés à la baisse, les surcapacités industrielles du pays n'ont pas réellement diminué et la relance du marché intérieur chinois se fait attendre. Les produits chinois restent donc extrêmement compétitifs et ont toujours autant besoin de débouchés extérieurs.
Ces données de fond expliquent les propositions contenues dans le rapport du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan européen intitulé « l'industrie européenne face au rouleau compresseur chinois » publié le 9 février. Dans l'éditorial accompagnant ce rapport, le président du haut-commissariat Clément Beaune soulignait : « Il reste deux réponses choc à préparer et à débattre au plus vite : une protection commerciale inédite, équivalente à un droit de douane général de 30 % vis-à- vis de la Chine ; ou une dépréciation de l'euro de 20 % à 30 % par rapport au renminbi. » Des propositions choc qui vont faire débat mais qui ont très peu de chances d'être retenues dans un cadre idéologique européen encore profondément marqué par l'attachement à la liberté des échanges.
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Déclaration de l’Iran Labour Confederation sur la guerre en cours et l’urgence d’une action révolutionnaire
L'assassinat d'Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs personnalités de haut rang du CGRI et de l'appareil dirigeant, constitue un événement exceptionnel dans l'évolution actuelle de l'Iran. Il s'agit d'un coup décisif porté au cœur même de la machine répressive et à l'épine dorsale de la République islamique. Pour des millions d'Iraniens, la mort d'un homme qui, pendant des décennies, a symbolisé le massacre, la répression, la pauvreté, le militarisme et le règne par le sang a déclenché un moment de libération, mélange de rage longtemps contenue et de soulagement explosif. La présence des gens dans les rues et la réaction sociale plus large révèlent la profondeur de la haine que des années de crimes et de massacres ont accumulée au sein de la société.
Tiré de Inprecor
1er mars 2026
Par Confédération syndicale iranienne
Ce n'est pas la joie de la guerre. Ce n'est pas la joie des bombardements ou du massacre d'enfants. Ce n'est pas la joie de l'intervention étrangère. C'est le soulagement sinistre de voir apparaître des fissures dans un monstre qui, il y a seulement deux mois, à Dey, a baigné le pays de sang, abattant et écrasant des dizaines de milliers de personnes et transformant la société en un océan de chagrin et de colère. Les personnes qui respirent aujourd'hui sont les mêmes que celles qui, hier, ont été battues, abattues et jetées en prison.
Pourtant, nous devons énoncer clairement la réalité : ce coup porté au sommet de l'État s'est produit dans le cadre d'une guerre lancée par le haut et en dehors de la volonté du peuple. Une guerre qui menace des vies, transforme des villes en zones de mort et cherche à paralyser la société par la peur et la ruine. Les États-Unis et Israël ont joué un rôle direct à travers leurs attaques militaires, et ils doivent être condamnés sans condition. Aucun discours de « sauveur » ni aucune justification « défensive » ne peuvent blanchir le meurtre de civils.
Dans le même temps, il faut le dire clairement : la République islamique et le CGRI ne sont pas les victimes de cette guerre, ils en sont parmi les principaux architectes. Un État qui, pendant des années, a utilisé la société comme bouclier pour ses projets militaires et nucléaires paie aujourd'hui le prix de ces politiques par un effondrement interne. La mort de Khamenei ne signifie pas que la crise est terminée, mais elle montre sans équivoque que ce système ne peut plus reproduire son autorité d'antan. Une structure dont le dirigeant a été éliminé, qui est aujourd'hui en guerre et qui fait face à une société saturée de colère et de haine est entrée dans une phase d'instabilité irréversible.
Nous devons également être attentifs à un fait crucial : une rupture au sommet ne signifie pas automatiquement que la volonté du peuple se réalise. C'est précisément dans des moments comme celui-ci que les projets visant à contrôler la société entrent en action : « transition contrôlée », remaniement des élites et promotion d'alternatives descendantes destinées à détourner la révolution et à retirer le contrôle des événements des mains du peuple. Les accords secrets, la reproduction de la même structure sous un nouveau visage ou l'imposition de gouvernements fantoches sous les slogans de « stabilité » et de « transition » sont autant de tentatives visant à neutraliser l'élan révolutionnaire et à bloquer le pouvoir populaire direct. Ces scénarios ne représentent pas la fin de la République islamique, mais la poursuite du même ordre répressif sous une nouvelle forme.
La seule force capable de bloquer cette issue est une organisation indépendante, nationale et venant d'en bas.
Dans un moment comme celui-ci, la question centrale n'est pas simplement « l'opposition à la guerre ». La véritable question est de savoir si la société peut consciemment utiliser l'ouverture créée par la rupture au sommet pour faire avancer le renversement révolutionnaire. La guerre a pour but d'effrayer la société et de suspendre la révolution ; la réponse du peuple doit être de reconstruire et d'organiser son pouvoir social en plein milieu de cette crise.
Les travailleurs, les salarié·es, les jeunes, les femmes et toutes les forces sociales doivent comprendre une vérité fondamentale : aucune puissance étrangère ne leur apportera la liberté. La seule force capable de renverser définitivement ce système est une société organisée. Rejoindre les organisations sociales existantes, renforcer les organisations syndicales indépendantes et créer des conseils, des comités locaux et des réseaux d'entraide n'est pas un « choix » aujourd'hui, c'est une nécessité urgente, à la fois pour protéger les vies humaines en temps de guerre et pour prendre le contrôle collectif de l'avenir de la société.
La République islamique est affaiblie et instable. Ce n'est pas le moment d'être spectateur ou d'hésiter, c'est le moment d'agir. La fin réelle de cette guerre ne viendra pas d'accords entre États, mais du renversement révolutionnaire d'un ordre qui a transformé la vie elle-même en un champ de mort.
Nous appelons les peuples du monde entier, les mouvements syndicaux et les forces éprises de liberté à se tenir aux côtés du peuple iranien, et non des États et des machines de guerre. La véritable solidarité consiste à soutenir le droit du peuple à renverser la République islamique et à construire un ordre humain, libre et égalitaire.
La lutte est entrée dans une nouvelle phase. La répression s'est fissurée, la peur a été ébranlée et la possibilité d'avancer s'est ouverte. Une société qui a tant payé en sang a le droit – et le devoir – de construire son propre avenir.
Confédération syndicale iranienne – À l'étranger
Le 1er mars 2026
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Sénégal : Une dérive autoritaire nourrie par la dette
La réponse du gouvernement à la crise de la dette aggrave la situation sociale des populations et restreint l'espace démocratique.Le Sénégal est entré dans une zone de fortes turbulences. Les audits sur la situation économique du pays montrent que les chiffres publiés par l'ancien gouvernement dirigé par Macky Sall étaient faux.
Manipulations comptables
En 2023, le montant officiel de la dette était estimé à 17 milliards de dollars. En réalité, au moins 7 milliards de dollars ont été dissimulés, plaçant le Sénégal parmi les pays les plus endettés du continent.
L'essentiel de cette dette cachée provient de prêts accordés à des entreprises parapubliques, enregistrés comme emprunts commerciaux. Ces structures, bénéficiant de la garantie de l'État, ont financé de grands travaux d'infrastructures dont la pertinence interroge, notamment l'aménagement d'un réseau autoroutier, la construction d'un nouvel aéroport international ou encore l'achat de biens immobiliers pour différents ministères.
À l'époque, la politique de Macky Sall était saluée par les dirigeants des institutions financières, notamment le FMI. Aujourd'hui, ce dernier conditionne un prêt de 1,8 milliard de dollars à la restructuration de la dette qui placerait le pays sous tutelle en lui imposant les recettes classiques des politiques d'ajustement structurel : démantèlement des services publics, privatisations et suppressions des subventions.
Des mesures contraires aux intérêts populaires
Cette situation a provoqué une crise au sein du gouvernement. Le président Diomaye Faye se montrerait plus conciliant envers le FMI que son Premier ministre Ousmane Sonko, qui exclut toute restructuration de la dette et défend des solutions préservant la souveraineté nationale.
Certaines mesures prises vont cependant à l'encontre des populations : instauration d'une taxe sur les transferts d'argent par mobile, très utilisés en Afrique, et réduction des subventions à l'énergie. Les autorités élues sur la promesse de répondre aux attentes sociales mènent une politique à l'opposée.
La mobilisation des étudiants, réclamant le paiement de leurs bourses, en témoigne. Le retard atteint parfois une année. La réponse du gouvernement a été d'une grande brutalité : fermeture des resto U, intervention violente des forces de l'ordre sur le campus, passage à tabac d'étudiants, entraînant la mort d'Abdoulaye Ba, et saccage de la cité universitaire.
Cette répression s'étend également aux journalistes et aux opposants, accusés de délits d'opinion. Alors que des « assises de la justice » se sont tenues en juin 2024, aucune des propositions visant à renforcer les droits démocratiques n'a été mise en œuvre.
Pire encore, une vague d'homophobie traverse le pays, alimentée par un projet de loi porté par Sonko, prévoyant pour les « actes contre nature » des peines d'emprisonnement allant de cinq à dix ans.
La solution n'est sûrement pas d'affaiblir les droits démocratiques, mais, au contraire — comme le suggère la gauche radicale — de contester cette dette odieuse en mettant en lumière la responsabilité du FMI.
Paul Martial
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Sahara occidental. Un règlement du conflit au profit du Maroc ?
A-t-on assisté à l'esquisse d'un règlement du conflit du Sahara occidental qui déchire le Maghreb depuis plus de cinquante ans et qui se ferait au profit du Maroc ? Il est trop tôt pour le dire, mais une étape semble avoir été franchie à Madrid les 8 et 9 février 2026. Deux semaines après cette réunion, de nouvelles négociations, à huis clos, se sont tenues les 23 et 24 février à Washington, montrant la volonté des États-Unis de résoudre la question en contournant la consultation des populations saharaouis.
Tiré d'Afrique XXI.
Organisée dans les locaux de l'ambassade étatsunienne à Madrid les 8 et 9 février, la rencontre sur le Sahara occidental a réuni tous les protagonistes du conflit — le Front Polisario, l'Algérie, le Maroc et la Mauritanie — à l'initiative du président Donald Trump. Celui-ci avait reconnu fin 2020 la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, en échange de l'établissement de relations diplomatiques entre le Maroc et Israël. Sans désigner de vainqueur ni de vaincu, le président américain semble avoir entériné que la négociation ne portera que sur la proposition d'une autonomie, certes élargie, pour le Sahara occidental, écartant l'idée d'une indépendance.
Un « seul document sur la table »
Sept ans après les dernières négociations directes, l'administration Trump se montre bien décidée à clore le conflit du Sahara occidental. C'est d'ailleurs bien sous son égide que la rencontre a été placée, malgré la présence de Staffan de Mistura, l'envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara.
La réunion avait pour objectif de parvenir à un accord-cadre d'ici le printemps. Le Front Polisario et l'Algérie, qui parlaient d'une même voix, ont évoqué, comme ils en ont l'habitude, l'autodétermination du peuple sahraoui. Or, les discussions portaient bien sur l'autonomie du Sahara au sein d'un Maroc souverain.
Contrairement à la résolution 2797 des Nations unies du 31 octobre 2025 (1), qui appelait avec prudence à des négociations « prenant pour base » le plan marocain d'autonomie, les organisateurs de la rencontre ont bien précisé aux participants que le plan d'autonomie, actualisé par le Maroc, était « le seul document sur la table ». À la différence du plan Baker proposé par l'ancien secrétaire d'État des États-Unis et envoyé personnel du secrétaire général de l'ONU pour le Sahara, l'autonomie n'est pas conçue comme une étape vers l'indépendance, mais bien comme une solution définitive ; il n'y aura pas de référendum d'autodétermination.
Contrairement au plan proposé par le Maroc en 2007, qui ne comptait que trois feuillets, le projet discuté en comportait quarante et était composé de neuf chapitres et quarante-deux clauses. Cette refonte totale a été coordonnée par trois conseillers royaux : le diplomate Taïeb Fassi Fehri, le constitutionnaliste Omar Azziman, et Fouad Ali Al-Himma, le principal conseiller du roi Mohammed VI, qui a veillé aux équilibres politiques entre un Sahara autonome et les autres régions du royaume.
Ce plan prévoit la création d'une région autonome dotée d'un gouvernement, d'un parlement et d'une justice aux compétences propres. Cependant, Rabat conservera les droits régaliens : la défense nationale, la politique étrangère, la monnaie, la nationalité et les symboles de la souveraineté, comme le drapeau.
Le point de vue du Polisario
Si le Front Polisario et, en arrière-plan, l'Algérie semblent avoir accepté ce schéma d'autonomie, des divergences ont porté sur la répartition des compétences entre la région et l'État central. Le Front Polisario, certainement appuyé par Alger, et le Maroc ont essayé de défendre leur propre conception de l'autonomie : la plus large possible pour les premiers, la moins distincte des autres régions du Maroc pour le second. Des tiraillements évidents, mais qui se font alors que le rapport de forces favorise clairement le Maroc, avec le soutien clair de Donald Trump.
Les concepteurs marocains de ce plan avaient pour principale préoccupation de penser cette région comme une partie intégrante d'un ensemble national. Ils ont pris soin de mentionner que les autorités autonomes étaient dans l'obligation d'« agir dans le respect de l'unité de l'État », et de la « cohérence des politiques publiques nationales ». Ainsi, pour Rabat, le chef du gouvernement régional devra être nommé par le roi et non élu. Il ne saurait être question d'un wali (gouverneur) différent des autres régions du royaume. Au Sahara comme ailleurs, il sera le représentant de l'État central et le garant de sa présence : il incarnera le lien entre cette région et l'unité nationale du pays. Que ce soit sur le plan politique, sur le plan juridique ou encore au niveau économique, il s'agit d'abord de préserver l'unité du pays et de ne pas créer d'asymétrie entre les régions.
De son côté, le Front Polisario défend l'instauration d'une vraie autonomie. Pour l'organisation, le chef de l'exécutif régional doit tirer sa légitimité du suffrage universel et non du roi dont il ne peut être le simple représentant. Ces approches différentes sont d'autant plus importantes que, selon le texte proposé, le chef du gouvernement régional jouira de vraies prérogatives : il dirigera l'administration régionale, nommera les hauts fonctionnaires régionaux, prendra les initiatives législatives. Il sera également responsable devant le Parlement.
Les débats autour du pouvoir du wali renvoient au particularisme de cette région. Pour les Marocains, cette large autonomie n'est pas concevable, puisqu'elle suppose une refonte totale de leur architecture institutionnelle. Dans la mesure où ils ont le sentiment d'avoir vaincu la partie adverse, ils ne sont pas disposés à céder. La difficulté réside alors dans un compromis sur des instances qui pourraient paraître indépendantes, mais qui s'inscrivent en réalité dans le système politique marocain existant.
À titre d'exemple, si le nouveau plan prévoit un ordre juridictionnel régional doté de tribunaux de première instance, d'une cour d'appel et d'une cour supérieure relevant du droit régional, ces juridictions rendront toutefois leurs décisions au nom du Roi. Autrement dit, même décentralisée, la justice émanera du Roi, alors que le texte mentionne une « marge d'autonomie significative dans l'application du droit ».
Le retour des exilés
L'autonomie de la région dépendra également beaucoup de la manière dont seront gérées ses ressources. Compte tenu de ses eaux poissonneuses et de son phosphate, le Sahara dispose d'un énorme potentiel en matière d'énergies renouvelables. Dans le plan proposé, seule une partie de ses revenus reviendront à la région, selon un pourcentage à négocier. C'est à ce niveau que le Front Polisario, appuyé par l'Algérie, pourrait demander davantage d'autonomie dans la gestion des ressources naturelles. Car, pour l'heure, les ressources du Sahara sont liées aux impôts fonciers régionaux et à une redevance sur l'exploitation des richesses naturelles.
Le contrôle de l'argent provenant des richesses du Sahara se fera sous le contrôle de la Cour des comptes du royaume du Maroc. Les projets énergétiques et les mines seront soumis à un encadrement légal strict. Quant aux investissements étrangers, ils seront soumis à un double contrôle : celui des autorités régionales et celui des organes centraux de l'État marocain. Pour ce territoire riche et ouvert sur l'Atlantique, il n'est pas question de laisser s'installer une souveraineté économique susceptible d'affaiblir le Maroc.
La question de l'identité régionale se pose également avec acuité compte tenu du retour des exilés de Tindouf en Algérie. Le plan proposé par Rabat leur consacre des dispositions précises. Le retour de ces Sahraouis, qui concerne environ 165 000 personnes selon ce plan, se fera sur la base du volontariat, et sur vérification de leur identité par un comité qui sera mis en place. Cette structure aura vocation à les enregistrer, à estimer leur durée de résidence avant le conflit, leurs liens familiaux, etc. Le document officiel, qui n'a pas été rendu public, ne mentionne pas l'association des Sahraouis à cette évaluation. Rabat est à la manœuvre, et la position d'Alger reste inconnue. Cette question est d'autant plus délicate que le texte discuté précise que ces Sahraouis devront être désarmés et renoncer à leur revendication en faveur d'une indépendance. Une procédure d'amnistie est prévue, à l'exclusion des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.
Exclure l'indépendance
Si le schéma d'autonomie entend faire table rase du combat pour l'autodétermination, il prend néanmoins en compte l'identité sahraouie, dite « hassanie » — en référence à la langue parlée par les Sahraouis et proche de l'arabe. Rabat prévoit ainsi la création d'un institut dédié afin d'en promouvoir la langue et d'organiser des manifestations culturelles. Cette identité, assimilée à d'autres expressions régionales, est considérée comme une composante du Maroc et doit se fondre dans l'identité nationale.
L'identité sahraouie a longtemps été au cœur des revendications du Front Polisario, d'où la présence d'une clause excluant tout droit à la sécession. L'objectif pour le Maroc est d'intégrer une population reconnue pour sa spécificité culturelle et tribale, sans envisager l'indépendance de la région.
Le Maroc sait qu'une grande autonomie accordée à ce qu'il a toujours appelé « les provinces du sud », inciterait les autres régions, et notamment les plus frondeuses comme le Rif, à revendiquer les mêmes droits. Le royaume n'est pas prêt à abandonner la centralité du pouvoir pour un schéma fédéral, même si les rédacteurs de ce plan se sont inspirés de certaines mesures adoptées dans des États organisés sur ce modèle.
Une fois négocié, ce statut d'autonomie sera soumis à un référendum complètement distinct de celui que voulaient le Front Polisario et l'Algérie. Il sera question d'une consultation qui concerne tous les Marocains, et non uniquement les habitants du Sahara. Rabat considère qu'il s'agit d'une modification de l'architecture constitutionnelle du royaume, et qu'elle concerne donc les 37 millions de Marocains. Volontairement ou non, les quelques articles parus dans la presse algérienne sur cette réunion de Madrid faisaient une confusion entre les deux types de consultations.
Notes
1- La résolution 2797 prolonge le mandat de la Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental (Minurso) au mois d'octobre 2026.

Saïd Bouamama :« La situation mondiale offre de nouvelles opportunités à l’Afrique en mettant fin au face-à-face contraint avec les puissances »
La géopolitique mondiale est en forte ébullition. Tandis que l'Occident collectif et particulièrement les États-Unis se démènent pour consever leur hégémonie et leur dominantion sur l'économie mondiale, le Sud global notamment les BRICS, s'affirment pour créer les conditions d'un monde multipolaire. Face à ses enjeux, l'Afrique tente de trouver sa place. Que nous réserve l'avenir en cette année 2026 qui debute avec l'enlèvement d'un président de la république, Nicolas Maduro du Venezuela en l'occurrence ? Kirinapost a interrogé le socio-économiste algérien Saïd Bouamama fin observateur de la scène internationale. Présent à Dakar lors du colloque international organisé par le musée des Civilisations Noires à l'occasion du centenaire de Franz Fanon, ce spécialiste des classes populaires et auteur, entre autres, du « Dictionnaire des Dominations » écrit avec Jessy Cormont Yvan Fotia, a bien voulu répondre à nos questions.
Tiré de Kirinapost
Kirinapost : Le président vénézuélien Maduro a été kidnappé par les États-Unis. Pour certains c'est un coup porté aux Brics, pour d'autres Trump et les Américains viennent de se tirer une balle. En tout cas l'année commence mal. Vous, vous penchez pour une explication en lien avec le dollar dans votre dernier podcast. Vous pouvez y revenir ?
Saïd Bouamama : La compréhension des véritables causes de l'agression militaire contre le Vénézuéla nécessite une prise en compte des mutations titanesques des rapports de force mondiaux au cours des dernières décennies. Au cours de celles-ci les Etats-Unis ont perdu leur hégémonie économique mondiale du fait du développement économique chinois d'une part et de la dynamique des BRICS d'autre part. Plus grave le plan technologique et scientifique chinois 2015-2025 indique une pôle position chinoise pour sept des dix premiers secteurs technologiques de pointe et un nombre de brevets scientifiques (ainsi qu'un nombre de publications scientifiques) chinois déposés supérieur à celui des Etats-Unis. Enfin, en réaction aux sanctions économiques et aux menaces de sanction de plus en plus de pays ont développés des échanges dans d'autres monnaies que le dollar. La création récente par la Chine d'un système interbancaire de paiement international alternatif au système SWFIT dépendant des pays occidentaux et libellé en dollars supprime les obstacles techniques à ce processus de dédollarisation. Les conséquences sont énormes pour les Etats-Unis.
En effet, la décision arbitraire des Etats-Unis de mettre fin à la convertibilité du dollar en or en 1971 constitue un véritable coup d'Etat monétaire et financier. Depuis cette date les Etats-Unis peuvent vivre au-dessus de leurs moyens et de leur économie réelle, ils peuvent s'endetter à l'infini, ils peuvent exporter leur inflation en faisant fonctionner la machine à billet vert, etc. Bref les Etats-Unis sont de plus en plus devenus un Etat rentier et parasite captant une partie de la richesse produite par les autres nations par le simple fait que le dollar soit la monnaie internationale sans convertibilité en or. Les Etats-Unis et plus globalement le monde occidental sont ainsi en voie de perdre leur hégémonie pluriséculaire mondiale. Il ne leur reste véritablement que l'hégémonie militaire et c'est celle-ci qu'ils mobilisent pour reconquérir le terrain perdu et éviter la fin du système rentier actuel. L'agression contre le Vénézuéla indique les moyens qu'ils comptent utiliser partout dans le monde pour contenir le dynamisme chinois, neutraliser l'essor des BRICS et contraindre à des échanges en dollars.
Kirinapost : Le Sud global s'affirme de plus en plus. Notamment avec les BRICS. Quel rôle pour l'Afrique ?
Saïd Bouamama : Une des raisons du succès économique chinois est d'avoir refusé les recettes du FMI et en conséquence d'avoir pu utiliser son insertion dans les échanges internationaux pour favoriser son propre développement. Ce n'est pas le cas de la plupart des pays africains qui se retrouve en conséquence avec des économies encore plus extravertis, des spécialisations dans une ou quelques productions du secteur primaire (minerais, produits agricoles, etc.). La nouvelle situation mondiale offre de nouvelles opportunités en mettant fin au face-à-face contraint avec les puissances occidentales, en élargissant le champ des possibles en termes de partenariat et en ouvrant de nouvelles possibilités de financements non liées à des conditionnalités politiques et économiques. La transformation de ces « nouveaux possibles » en réalité dépendra de la nature des décisions prises par les Etats africains : se contenteront-ils d'être des fournisseurs de matières-premières à de nouveaux acheteurs ou au contraire utiliseront-ils les nouvelles opportunités comme moyens d'enclencher des économies autocentrées ? L'Afrique a du fait de ses ressources l'ensemble des moyens pour prendre une place inédite non dépendante dans l'économie mondiale. Cela dépendra de la nature patriotique des décisions économiques prises par les Etats d'une part et de l'enclenchement d'une dynamique panafricaine porteuse de synergies et de cohérences économiques au moins au niveau régional mais également à l'échelle continentale.
Kirinapost : Vous avez pris part au colloque international consacré à Fanon. Pourquoi son discours semble faire resurgissance en 2025 ?
Saïd Bouamama : Rarement un auteur et militant politique n'aura été autant d'actualité six décennies après son décès. Fanon a en effet diagnostiqué et alerté sur la mise en place du néocolonialisme comme nouveau système de dépendance remplaçant la colonisation directe rejetée radicalement par les peuples africains, y compris par la lutte armée. Il a analysé de manière incisive les classes sociales africaines, « les bourgeoisies nationales », ayant intérêt à la mise en place de cette nouvelle dépendance. Il a mis en exergue que toutes les classes n'avaient pas un égal intérêt à des Etats réellement indépendants. En particulier il a démontré que la paysannerie et la classe ouvrière sont les deux classes ayant un intérêt à une indépendance véritable. Fanon a également analysé les conditions idéologiques permettant au néocolonialisme de s'imposer : la honte de soi, le complexe du colonisé et la fascination pour le « maître ». La décolonisation économique et politique conclut-il logiquement nécessite une décolonisation idéologique, culturelle, linguistique, etc. Lui et Amilcar Cabral reste deux références incontournables pour « oser inventer l'avenir » africain selon le mot de Thomas Sankara.
Propos recueillis par Amadou Bator Dieng

Conflit au Soudan : silence médiatique et racialisation de l’empathie
Affirmant l'urgence de décoloniser le regard porté sur le Soudan, Youssef Abdelrahman revient sur la brève période durant laquelle cette guerre a été visibilisée dans les médias français suite aux massacres d'El Fasher, avant d'être à nouveau effacée. Le traitement médiatique de la guerre au Soudan reflète la hiérarchisation des conflits contemporains dans les pays occidentaux.
Tiré du blogue de l'auteur.
Depuis le 15 avril 2023, le Soudan a sombré dans une guerre d'une extrême violence, et ce n'est qu'au moment de la prise de la ville d'El-Fasher par les paramilitaires que le conflit a refait surface dans l'agenda médiatique français. Ce réveil médiatique tardif pris davantage la forme d'un sursaut ponctuel que d'un réel changement de regard. Interroger ce silence nous conduit à questionner plus largement le traitement médiatique du conflit soudanais, la hiérarchisation des crises, et les cadres de pensée hérités qui continuent de structurer le traitement et la production de l'information au sein des médias institutionnels français.
Depuis avril 2023, la guerre opposant l'armée soudanaise aux Forces de soutien rapide a provoqué l'une des pires crises humanitaires contemporaines. Pourtant, cette tragédie a longtemps été reléguée aux marges de l'actualité. Lorsque le Soudan est évoqué, c'est souvent à travers des formats courts, factuels, réduits à des chiffres de déplacés ou à des alertes humanitaires, sans véritable mise en contexte politique ou historique. Cette couverture fragmentaire empêche de saisir la profondeur du conflit.
L'un des arguments les plus fréquemment avancés pour justifier la faible couverture du conflit soudanais est celui de sa supposée complexité. Le Soudan serait trop difficile à comprendre et trop fragmenté. Or, cette idée mérite d'être frontalement dénoncée.
D'abord parce qu'aucun conflit contemporain n'est simple. Toutes les guerres, notamment en Europe ou au Proche-Orient, sont traversées par des couches historiques, géopolitiques et sociales tout aussi denses. Pourtant, elles font l'objet d'un effort constant de pédagogie médiatique. Le conflit soudanais n'est pas plus complexe qu'un autre : il est surtout moins expliqué.
Ensuite, parce que la complexité ne saurait être une excuse. Au contraire, le rôle fondamental des médias est précisément de rendre le réel lisible et intelligible, en le décomposant, en l'expliquant et le contextualisant. Le problème n'est donc pas la complexité du conflit soudanais, mais l'insuffisance de l'effort médiatique pour en faire un récit clair, suivi et compréhensible.
À cela s'ajoute un autre paradoxe : une part significative de la couverture consacrée au Soudan porte moins sur le conflit lui-même que sur le constat de son invisibilisation. Les médias commentent leur propre silence, multiplient les articles et tribunes sur l'oubli de la guerre au Soudan, sans que cette prise de conscience ne se traduise durablement par un renforcement du travail journalistique de fond.
Ce métadiscours — parler du silence plutôt que de combler son propre silence — finit par se substituer à l'information elle-même. Il produit une forme d'auto-critique sans conséquence, où l'aveu de l'absence tient lieu d'action. Or, constater l'insuffisance de la couverture ne saurait remplacer l'enquête, le reportage, l'explication et le suivi dans le temps. L'enjeu n'est pas seulement de reconnaître le silence, mais de le rompre par un engagement journalistique réel et soutenu.
Le cas soudanais met en lumière de manière particulièrement frappante la hiérarchisation implicite des conflits opérée par les médias français, dans laquelle toutes les guerres ne suscitent ni la même attention ni le même degré d'empathie. Cette hiérarchie ne relève pas uniquement de critères géopolitiques ou stratégiques, mais s'inscrit également dans des logiques plus profondes de racialisation des conflits et des populations concernées.
Ce vide médiatique alimente un déficit structurel d'empathie. Tant que le Soudan restera relégué aux marges de l'actualité et n'apparaîtra que lors de pics humanitaires, sans continuité narrative, il demeura impossible de développer une véritable empathie ou de susciter un lien émotionnel durable avec la situation soudanaise.
Le traitement du Soudan relève le plus souvent d'une émotion à distance, qui se contente de constater la souffrance sans permettre l'identification. Les populations soudanaises apparaissent alors comme des victimes abstraites et lointaines, réduites à des chiffres ou à des images de détresse. Cette distance s'inscrit dans des cadres de représentation hérités et racialement codés, qui limitent l'empathie envers les vies africaines et noires.
L'empathie exige un effort narratif particulier : contextualiser les événements, incarner les trajectoires individuelles, donner des visages, des voix et des récits auxquels le public peut s'identifier. Or, cet effort reste rarement fourni dans la couverture médiatique du conflit soudanais. Faute de récits favorisant l'identification, l'émotion demeure diffuse et ne se traduit ni en compréhension durable ni en attention médiatique soutenue, maintenant le conflit en marge de l'actualité.
Parler du Soudan exige un effort conscient de décolonisation du regard. Trop souvent, le conflit soudanais est appréhendé à travers une grille de lecture paresseuse – guerre civile, chaos endémique, incapacité chronique à la stabilité politique. Ces récits, hérités de l'histoire coloniale, tendent à naturaliser la guerre et à dépolitiser les responsabilités régionales.
Décoloniser le regard permet de rompre avec ces narratifs, et de reconnaître le Soudan comme un espace politique complexe, traversé par des dynamiques sociales, économiques et citoyennes riches. C'est aussi admettre que les ingérences étrangères, les logiques extractivistes et les intérêts géopolitiques globaux jouent un rôle central dans la perpétuation de la guerre soudanaise.
Enfin, la question centrale du traitement de l'information liée à la situation soudanaise demeure celle de la parole, et celle de la source de la parole. Qui parle ? Et, au nom de qui ? Trop souvent, le décryptage du conflit repose sur des experts occidentaux, des institutions internationales ou des correspondants de passage. Les voix soudanaises — journalistes, chercheurs, militants, artistes, membres de la société civile — restent marginalisées.
Or, ce sont ces personnes qui portent en elles la mémoire du pays, l'analyse située des rapports de force locaux, et l'expression des aspirations populaires. Les inclure pleinement dans le traitement médiatique n'est pas un geste symbolique : c'est une condition essentielle pour produire une information juste, incarnée et responsable.
Force est de constater que le bref retour du Soudan dans l'actualité internationale n'a pas suffi à briser le silence médiatique. Il a surtout révélé la persistance de logiques structurelles : hiérarchisation des vies, cadres de pensée postcoloniaux, et difficulté à décrypter le conflit soudanais.
Rompre durablement ce silence suppose plus qu'un sursaut ponctuel. Cela exige une transformation profonde des pratiques médiatiques : décentrer le regard, redonner la parole aux premiers concernés, et accepter que certaines réalités ne se laissent pas réduire à des récits simples. À défaut, le Soudan continuera d'apparaître, puis de disparaître.

Israël responsable de deux tiers des journalistes tués dans le monde en 2025
2025 a été une année record pour le nombre de journalistes tués dans le monde. Deux tiers des journalistes tués l'ont été par Israël, selon une organisation de défense des journalistes. Selon un rapport publié le 25 février par le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), Israël est responsable de la mort de deux tiers du total des journalistes tués dans le monde en 2025.
Tiré d'Agence média Palestine. Photo : Meher Tatna, présidente de la Hollywood Foreign Press Association (HFPA). Photo CPJ.
« L'armée israélienne a désormais commis davantage d'assassinats ciblés de membres de la presse que n'importe quelle autre armée gouvernementale à ce jour, l'écrasante majorité des personnes tuées étant des journalistes et travailleurs des médias palestiniens à Gaza », écrit l'ONG américaine qui compte 86 journalistes et travailleurs des médias tués en 2025 par Israël sur les 129 journalistes tués dans le monde entier. En 2024, le CPJ comptait 124 journalistes assassinés, 2025 constitue donc la deuxième année consécutive la plus meurtrière, depuis trente ans que le CPJ tient ce décompte. Il souligne en outre que l'armée israélienne a commis plus d'assassinats ciblés de journalistes que tout autre corps militaire gouvernemental depuis que le CPJ a commencé à les documenter en 1992.
Expliquant sa méthodologie, le CPJ indique que ses chercheurs mettent en œuvre des « mesures rigoureuses pour confirmer les informations provenant d'au moins deux sources crédibles pour chaque victime répertoriée ». La première étape consiste à examiner chaque cas afin de déterminer si la victime correspond à leur définition de journaliste, « une personne qui couvrait régulièrement l'actualité ou commentait les affaires publiques par tout moyen de communication, afin de rapporter ou de partager des informations factuelles avec un public ». L'étape suivante consiste à déterminer si le décès du journaliste était lié à son travail, en interrogeant autant de collègues, de membres de sa famille, de supérieurs et d'amis que possible pour vérifier les antécédents et les affiliations des personnes tuées, ainsi que les mobiles probables de leur assassinat. « Déterminer ces circonstances peut parfois prendre des mois, voire des années — en particulier dans les zones de guerre, et nous mettons régulièrement à jour notre base de données lorsque nous obtenons de nouvelles informations », explique le CPJ.
Les drones : « un nouvel outil pour les tueurs de journalistes »
Selon le CPJ, un signal d'alarme clair dans les chiffres de 2025 est l'augmentation du nombre de journalistes tués par des drones : « des aéronefs sans pilote ou de petits appareils volants contrôlés à distance et capables d'identifier visuellement leurs cibles. »
Ainsi, les drones militaires sont confirmés ou soupçonnés d'être à l'origine de 33 des assassinats de journalistes selon le CPJ : Ce phénomène reflète une tendance mondiale plus large : les attaques de drones ont augmenté de plus de 4 000 % entre 2020 et 2024, selon le Centre américain pour les civils en conflit, qui a cité l'utilisation croissante de petits drones bon marché et consommables, « à vision subjective », pour « attaquer illégalement des civils et semer la terreur ».
Le site Stop murdering journalists qui tient une comptabilité au jour le jour recense pour sa part 102 journalistes assassinés par Israël sur l'ensemble de l'année 2025 dont 87 à Gaza, 11 au Yémen lors de bombardements israéliens le 10 septembre, trois en Iran les 15, 16 et 17 juin lors de la guerre de 12 jours et un au Liban, Ahmed Farhat, assassiné dans une frappe aérienne israélienne le 15 février. Ce site dénombre 349 journalistes assassinés par Israël à ce jour depuis le 7 octobre 2023, dont 317 à Gaza.

Dans le miroir américain
Les États Unis d'Amérique ne sont pas un modèle pour nous. Mais ils sont parfois un miroir. Un miroir grossissant, brutal, qui montre ce que produit un pouvoir réactionnaire lorsqu'il se croit tout puissant — et ce que peuvent accomplir des mouvements populaires lorsqu'ils s'organisent réellement. La séquence américaine récente — montée du trumpisme, résistances massives, grève générale du Minnesota — n'est pas un simple épisode étranger. C'est un réservoir d'enseignements pour le mouvement ouvrier, les mouvements populaires partout dans le monde, et donc aussi en France, à un moment où nos propres droits sont attaqués, où les offensives antisociales s'accélèrent, où les tentatives de division se multiplient.
23 février 2026 | [Adresses – internationalisme et démocr@tie n°18]
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/23/dans-le-miroir-americain-adresses-internationalisme-et-democrtie-n18-2/#more-102826
Ce qui se joue là-bas éclaire ce que nous devons renforcer ici. C'est un rappel que les victoires populaires ne tombent jamais du ciel : elles se construisent. Même face à un pouvoir agressif, sûr de lui, soutenu par les milliardaires et les appareils répressifs, les mouvements populaires peuvent reprendre l'initiative. Mais à une condition : être organisé·es. Les textes qui composent cette livraison d'Adresses suggèrent quelques enseignements que nous tentons de résumer en huit points.
1. Une attaque généralisée appelle une riposte généralisée
Le trumpisme a frappé partout : personnes immigrées, trans, fonctionnaires, étudiant·es, journalistes, écologistes, minorités religieuses. Cette stratégie visait à isoler chaque groupe, à empêcher toute solidarité.
Elle a produit l'inverse. Quand le pouvoir attaque sur tous les fronts, la seule réponse efficace est la convergence réelle des luttes. Pas une convergence déclarative, mais une coordination concrète : actions communes, revendications partagées, défense mutuelle.
Les mouvements qui gagnent sont ceux qui, s'inscrivant dans l'inévitable lutte de classe, refusent de hiérarchiser les oppressions, qui comprennent que la division est l'arme principale du pouvoir.
2. La solidarité n'est pas un slogan, c'est un outil de lutte
La grève générale du Minnesota n'a pas surgi spontanément. Elle a été rendue possible par des réseaux communautaires déjà existants, des syndicats implantés, des collectifs d'immigré·es, des comités étudiants actifs, des commerçant·es solidaires. Ce tissu social a permis de mobiliser en quelques jours des dizaines de milliers de personnes, de fermer des centaines d'entreprises, de bloquer les écoles.
La solidarité doit être construite avant la crise. Les mouvements populaires doivent être dans les quartiers, les lieux de travail et d'études, et en lien direct avec les associations. Construire préalablement cette infrastructure est une condition nécessaire à l'organisation de mobilisations d'ampleur.
3. La grève générale ne doit pas seulement être un symbole, mais une stratégie d'action
Quelques exemples historiques sont ici convoqués. À Seattle en 1919, il y eut une immense mobilisation, mais sans objectifs clairs ; ce fut un échec. À Oakland en 1946, l'absence de stratégie amena un essoufflement d'un mouvement pourtant porté par une grande force sociale. Minneapolis en 1934 fut une victoire durable grâce à une campagne organisée. La grève du Minnesota de 2026 s'inscrit dans cette lignée : elle n'a pas été pensée comme un coup d'éclat, mais comme un outil de pression dans une campagne plus large contre la répression migratoire.
Une grève générale doit être préparée, articulée, intégrée dans une montée en puissance. Elle doit avoir des revendications précises, des objectifs mesurables, une stratégie d'escalade, une capacité à durer. Sans cela, elle devient un symbole sans lendemain.
4. Les mouvements populaires doivent savoir créer des coalitions larges, sans renoncer à leurs principes
L'une des forces de la séquence américaine actuelle est la capacité à rassembler mouvements, syndical, étudiant, de travailleurs et travailleuses immigré·es, des communautés religieuses, des association écologistes, des collectifs LGBTQI+…
Une coalition solide ne se bâtit pas en abandonnant les minorités, mais en les plaçant au centre. Les mouvements qui gagnent sont ceux qui refusent les compromis sur le dos des plus vulnérables.
5. La peur change de camp quand les mouvements populaires montrent qu'ils peuvent protéger
Les raids anti-immigrés visaient à terroriser. La réponse a été collective la mise en place de l'hébergement solidaire, des réseaux d'alerte, la présence de masse dans les rues, un soutien juridique, la grève générale. Résultat : la peur s'est déplacée. Le pouvoir a dû reculer, au moins temporairement.
Un mouvement populaire doit être capable de protéger concrètement celles et ceux qui sont ciblé·es. Pas seulement par des discours, mais par des dispositifs matériels.
6. L'histoire est une de nos armes
Plusieurs textes de ce numéro insistent sur les parallèles historiques. Il ne s'agit pas de dire que les situations sont identiques, mais de rappeler que les mouvements populaires disposent d'une mémoire collective.
Les luttes doivent s'appuyer sur les expériences passées : leurs victoires, leurs erreurs, leurs bifurcations. L'histoire est une ressource politique.
7. Rien ne remplace l'organisation
Les mobilisations massives ne suffisent pas. Les indignations ne suffisent pas. Les coups d'éclat ne suffisent pas. Ce qui fait la différence, c'est l'organisation : dans les lieux de travail, dans les quartiers, dans les écoles, dans les universités, … Les syndicats, les asociations, les collectifs sont indispensables.
Nous devons construire et développer des organisations capables de durer, de se coordonner, de protéger, de planifier, de riposter.
8. Le vent tourne, mais il faut des voiles
La séquence américaine montre une chose essentielle : un pouvoir réactionnaire peut vaciller, même lorsqu'il semble tout-puissant. Mais ce vacillement n'est jamais spontané. Il est le produit d'un mouvement populaire organisé, stratégique, solidaire. Le vent tourne. Mais le vent, seul, ne fait rien. Il faut des voiles. Il faut des mains pour les tenir. Il faut des collectifs pour décider de la direction.
C'est cela, l'enseignement central : la force populaire se construit.
Christian Mahieux
Christian Mahieux est cheminot retraité, syndicaliste SUD-Rail [Union syndicale Solidaires], co-animateur du Réseau syndical international de solidarité et de luttes
Télécharger le n°18 : Adresses n°18
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L’eau en résistance face à l’extractivisme : le cas de l’Amérique latine
L'Amérique latine regorge de ressources naturelles. Depuis plusieurs années, une véritable « guerre de l'eau » traverse le continent, opposant multinationales assoiffées de profit et population locale, dont la vie quotidienne et le patrimoine ancestral se voient profondément bouleversés. Le dernier numéro de Caminando a décidé d'en faire son dossier. Le numéro thématique « EAU-delà des frontières, rivières en colère, peuples en résistance » fut lancé le 19 février dernier à la Livrerie à Montréal.
https://www.caminando.ca/
23 février 20226 | Dans le cadre du lancement du numéro "Eau-delà des frontières : Rivières en colère, peuples en resistance" de la revue Caminando. | Photo prise lors du lancement de la revue, à la Livrerie
Mise sur pied en 1980, la Revue Caminando se veut un outil de diffusion et d'analyse des luttes des mouvements sociaux latino-américains, sous un prisme anticapitaliste, féministe et anticolonial. Elle encourage une réflexion quant aux luttes alternatives en Amérique latine et propose un regard critique sur les enjeux contemporains dans un contexte marqué par le néolibéralisme.
Les enjeux hydropolitiques en Amérique latine
Dans un contexte de crise climatique, la défense de l'eau face aux dérives extractivistes, s'impose plus que jamais comme un enjeu central. Bien commun indispensable à la survie, l'eau est dorénavant surnommée « l'or bleu », tant les conflits d'intérêts autour de son exploitation se multiplient. L'industrie minière s'arrache son accès, s'enrichissant au détriment de la Pachamama — la Terre mère — des communautés locales et de la biodiversité.
Un paradoxe apparait alors sur le plan politique. Si plusieurs pays d'Amérique latine ont reconnu symboliquement les droits de la nature — la Pachamama ayant même été inscrite dans certaines constitutions — ces actions restent souvent esthétiques. Les grands discours officiels sur la protection de l'environnement contrastent avec la réalité juridique et économique : les politiques extractivistes persistent et peu de changements structurels sont observés.
Le Canada, repère des entreprises minières
Alain Deneault, philosophe québécois, dénonce vivement les politiques canadiennes qui font du pays un paradis réglementaire et fiscal pour l'industrie minière. Le Canada, meurtri par l'extractivisme est parfois surnommé « la Suisse des mines » : en 2013, près de 75 % des entreprises minières mondiales y étaient enregistrées, alléchées par un cadre juridique et fiscal avantageux. Les mécanismes de régulations y sont fragmentés et peinent à sanctionner efficacement les crimes environnementaux et les violations des droits humains. Au Canada, des communautés autochtones dénoncent la dépossession de leurs territoires et la perte de l'accès aux ressources naturelles au profit de projets extractifs.
Comme le rappellent plusieurs articles du numéro de Caminando, en Amérique latine, une grande partie des entreprises minières implantées sont canadiennes. Elles sont les principales responsables de cette dynamique capitaliste d'extraction intensive et de pillage des ressources naturelles. L'étude de cas de la région du Casanare, en Colombie, présentée lors du lancement par Emmanuelle Roy, est révélatrice : « Les pétrolières minières et gazières canadiennes se sont taillé une réputation dans toute l'Amérique latine : créatures terrifiantes et anonymes, elles ouvrent les entrailles des territoires pour en extraire ce qui se vend, puis rejeter le reste. »
L'extractivisme comme une victoire du néolibéralisme
Panneaux de propriété privée, règne des entreprises toutes puissantes, promesses de croissance économique : le discours du développement accompagne l'expansion extractiviste. Pourtant, l'équilibre naturel s'en trouve profondément bouleversé.
Le Casanare est censé être l'un des départements les plus riches de Colombie en ressources naturelles. Mais le contraste est frappant : malgré cette richesse, l'accès à l'eau est fortement restreint pour les populations locales, les entreprises s'appropriant rivières et nappes phréatiques. Les communautés ne profitent aucunement du développement de la région, plaçant la paysannerie de force dans une nouvelle pyramide sociale. Ce décalage illustre une tension irréfutable : l'extractivisme et la protection de l'eau ne seront jamais compatibles.
Résister pour protéger la biodiversité
Refuser la marchandisation de l'eau pour défendre son territoire et son héritage est devenu une réalité quotidienne pour de nombreuses communautés latino-américaines. Les paysages se transforment, s'assèchent, et l'implantation de sociétés extractives bouleverse les modes de vie.
L'assèchement des nappes phréatiques entraine la disparition de points d'eau dont dépendent les écosystèmes. Les poissons disparaissent progressivement, mettant en péril la subsistance du secteur de la pêche. L'exemple du lac Poopó, autrefois deuxième plus grand lac de Bolivie et berceau d'une communauté de la pêche, aujourd'hui totalement asséché, illustre l'impact considérable que subissent la biodiversité et la population locale.
Les populations qui osent s'opposer à ces projets agressifs se voient souvent réprimées par les forces de l'ordre et leur propre État qui privilégient les accords économiques avec les entreprises extractives.
Si le développement économique est présenté comme une nécessité, il faut réfléchir à la nature de sa croissance qui bafoue les droits de la nature en détruisant la biodiversité et en fragilisant les communautés locales. Ce modèle ne peut être qualifié autrement que par des logiques capitalistes aveuglées par la recherche de profit et doit impérativement être réglementé.
Agir d'ici : l'importance de la solidarité
La solidarité internationale apparait comme un levier essentiel. Sensibiliser, informer et relayer ces luttes depuis le Canada permet de lever le voile sur le pouvoir incandescent et monstrueux des entreprises enregistrées ici.
Si les gouvernements ne protègent pas l'eau, les communautés s'organisent pour la faire reconnaître comme un droit humain fondamental et un bien commun. Au Canada, des projets comme « Communauté bleue » encouragent les municipalités à adopter des résolutions tel le bannissement de l'usage pour la vente d'eau embouteillée comme cadre d'engagement.
Le lancement de ce numéro de Caminando rappelle ainsi que les luttes pour l'eau dépassent les frontières : elles engagent la survie des communautés locales, la protection de la biodiversité et notre propre responsabilité face à des entreprises dont la quête de profit continue de bouleverser les territoires et les modes de vie des peuples d'Amérique latine.

Overshoot. Comment la bourgeoisie organise le chaos climatique
En décrivant les contours et les racines sociales de l'Overshoot, ou idéologie du dépassement climatique, Malm et Carton livrent une contribution essentielle qui éclaire la période de crises et de radicalisation du capitalisme en cours, démantelant au passage les illusions du réformisme écologique.
14 février 2026 | tiré du site Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/Overshoot-Comment-la-bourgeoisie-organise-le-chaos-climatique
Dans Overshoot : Résister à l'idéologie du dépassement, Andreas Malm et Wim Carton analysent comment, dans les années qui suivent la signature de l'Accord de Paris, la gouvernance climatique est entrée dans une nouvelle ère. Le patronat et les gouvernements ne prétendent désormais plus limiter le réchauffement climatique, mais organisent consciemment le dépassement des seuils planétaires. En décrivant les contours et les racines sociales de cette idéologie du dépassement, Malm et Carton livrent une contribution essentielle qui éclaire la période de crises et de radicalisation du capitalisme en cours, démantelant au passage les illusions du réformisme écologique.
La conjoncture du dépassement
« Nous devons préparer notre pays à une évolution des températures de +4 degrés ». C'est ce qu'annonçait le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, en 2023. Une année charnière, qui cristallise ce que les deux chercheurs de l'université de Lund appellent la « conjoncture du dépassement [overshoot] ». La décennie 2020 entérine « cette période où les objectifs de limitation du réchauffement mondial fixés officiellement sont déjà transgressés – ou en passe de l'être – et où les classes dominantes responsables de cette transgression lèvent les bras au ciel, résignées, et acceptent l'arrivée d'une chaleur intolérable [1] ». Cette idée s'accompagne en fait de la promesse d'une action rétroactive sur le climat : on dépasserait temporairement les seuils planétaires avant de repasser sous ces derniers grâce à de nouveaux procédés techniques.
Voici la trajectoire : celle d'un missile à tête chercheuse, qui raterait d'abord sa cible, avant de faire demi-tour pour l'atteindre à nouveau. Cela serait rendu possible par l'emploi massif de la géoingénierie ou des technologies de capture et de stockage du carbone (CCS), afin de réduire la concentration de gaz à effet de serre dans l'atmosphère et leurs effets sur le climat. Ces technologies sont pourtant loin d'être viables. Il s'agit donc d'espérer que le capitalisme les développe suffisamment au cours du siècle, en assumant l'approfondissement de la crise écologique dans l'intervalle. C'est cette promesse d'un développement futur qui légitime le statu quo.
Comme l'explique l'historien des techniques Jean-Baptiste Fressoz, ce sont précisément sur ces fausses promesses technologiques qu'a été signé l'Accord de Paris en 2015 [2]. Logiquement, il ne prévoyait donc aucun plafonnement sur les émissions et ne mentionnait même pas le terme… « fossile » ! Ce qu'il en restait, c'était un « free-for-all », sous la forme d'une « irresponsabilité partagée [3] ».
Voilà l'aboutissement programmatique de la COP21 : inutile de faire souffrir les industries pétrolières et gazières puisque les émissions seront « annulées » dans le futur grâce aux innovations technologiques.
Paradoxalement, c'est donc au moment même où la classe dominante annonçait avoir sauvé l'humanité que le « dépassement programmé [4] » devenait hégémonique. « Grâce à ce tour de passe-passe, n'importe quel objectif pouvait être à la fois manqué et atteint et le fait de le manquer pouvait être rationalisé comme une partie du trajet pour l'atteindre, comme le chat de Schrödinger qui est en même temps vivant et mort [5] ».
Quand bien même d'hypothétiques technologies pourraient voir le jour, le dépassement des seuils climatiques entraînera des catastrophes en chaîne, parfois à des échelles cataclysmiques. Destruction des écosystèmes marins par l'acidification des océans, montée des eaux, salinisation des terres agricoles, accroissement des risques d'inondations, de sécheresses et des canicules : des parties entières du globe pourraient devenir inhabitable. Ce réchauffement atteindrait les fameux « points de basculement » du système climatique, entraînant des effets de rétroaction positive qui l'accéléreront toujours plus. La perturbation du Gulf Stream, la fonte du permafrost et de l'inlandsis du Groenland, ou le dérèglement de la mousson indienne sont autant d'exemples des menaces existentielles qui pèsent sur l'humanité.
En 2022, The Economist, le journal du patronat britannique, assumait ce risque dans une froide lucidité : abandonner du jour au lendemain l'idée de se passer des énergies fossiles, « revient, pour ceux qui s'en soucient, à abandonner les plus pauvres, qui souffriront plus que quiconque une fois le seuil critique franchi. Mais il faut affronter la vérité et en explorer les conséquences ». Pour Malm et Carton, nous y reviendrons, l'overshoot constitue donc un véritable « paupéricide ».
Dans cette enquête méticuleuse, Malm et Carton mènent un examen attentif de la presse patronale, des plans de croissance des entreprises pétrolières, ou encore des théories des économistes justifiant l'inaction climatique. Ils les mettent en perspective avec un large panel d'études sur la faisabilité technique de la transition, ou encore sur l'histoire et le fonctionnement des institutions de la gouvernance climatique. La collision de ces données, appréhendées à travers une grille de lecture marxiste, dresse un diagnostic saisissant du monde présent et à venir. Le dépassement des limites climatiques n'a rien d'une « erreur de parcours » ou d'un échec des relations diplomatiques. C'est un projet politique, en tant que tel. Celui d'une classe contre une autre. L'une souhaitant continuer à profiter du business as usual, l'autre subissant de plein fouet les perturbations du système-Terre. Dans une conjoncture historique unique en son genre, la survie de l'humanité se jouera sur le tombeau de sa classe dominante.
S'il fallait encore en faire la démonstration, la nouvelle ère de la gouvernance climatique enterre pour de bon l'idéalisme militant d'une partie de l'écologie politique. Il ne s'agit plus d'entraîner une « prise de conscience » dans les institutions politiques et économiques, ou de « faire pression » sur l'Etat. Les classes dominantes assument désormais leur plan de bataille.
L'inertie des rapports sociaux capitalistes
Pour fournir une explication de l'émergence de cette conjoncture du dépassement, Malm et Carton plongent dans l'infrastructure fossile du capitalisme. S'il y a bien un mot qui effraie tout capitaliste c'est celui-ci : les « actifs échoués » (stranded assets). Ce sont des investissements que les capitalistes ne parviennent pas à amortir, car les actifs en question doivent être abandonnés avant d'avoir pu transmettre aux marchandises l'entièreté de leur valeur dans le cycle de production. C'est ce qui peut par exemple se produire lorsque des machines deviennent concurrentiellement obsolètes.
Mais les actifs échoués peuvent aussi être le résultat de régulations externes, d'interdictions pure et simple. C'est ce qu'il adviendrait dans le cas d'une « transition énergétique » digne de ce nom : les infrastructures fossiles devraient être mises à la casse avant d'avoir pu délivrer leur potentiel productif.
Une perte sèche pour les capitalistes.
« Pour tout gisement pétrolier ou gazier, pour toute mine de charbon d'une certaine importance, il faut une dizaine d'années pour atteindre le « seuil de rentabilité », le moment où la mise de fonds initiale est récupérée. Dans le cas d'un gisement en eau profonde, ça peut prendre de 12 à 20 ans. [6] » Après ce point-là, ce « seuil de rentabilité », les propriétaires ont pour objectif de siroter les profits le plus longtemps possible. Quel intérêt y a-t-il à attendre dix ans qu'une installation devienne rentable si ce n'est pour traire la vache à lait encore dix, vingt ou cinquante ans ? Un capitaliste est « attaché à la longévité de l'installation comme un saint homme à celle de son temple [7] ». Dans le mode de production capitaliste, c'est donc le passé – les investissements privés déjà réalisés – qui déterminent les orientations économiques futures : impossible d'abandonner des actifs avant qu'ils aient délivré leur plein potentiel. Dans le cas d'un dépassement technique sur une technologie particulière, la pression concurrentielle contraint les capitalistes à se débarrasser de leurs actifs. Mais dans le cas de l'exploitation des énergies fossiles, ce genre de pressions existe beaucoup moins et l'ampleur des actifs qui deviendraient alors irrécupérables dépasse l'entendement.
Si l'analyse par Malm et Carton du problème des actifs échoués permet d'éclairer la radicalisation du patronat et des gouvernements face à la crise écologique, elle néglige largement la place de l'exploitation de la force de travail dans les processus de prospection, extraction et transformation des énergies fossiles, et inversement le rôle important de ces énergies dans le maintien et l'intensification de l'exploitation au niveau mondial. L'analyse de l'émergence du capitalisme fossile en tant qu'outil pour contrôler et intensifier l'exploitation développée par Malm Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming mériterait d'être réactualisée dans la conjoncture du dépassement.
L'écoanxiété des capitalistes fossiles
Pour débuter une commercialisation d'hydrocarbures, la première étape est… de les trouver. Les capitalistes doivent d'abord investir dans l'exploration et la mise en état d'exploitation des gisements. Ce coût originel ne peut donc se satisfaire de laisser des réserves découvertes inutilisées puisque c'est leur exploitation qui permettra de recouvrir ces premiers investissements. Or, comme l'observait le Financial Times en 2020, pour respecter l'objectif des 1,5 °C, il faudrait sacrifier 84 % des réserves, 59% pour les 2°C. Dès la première étape d'un business dans les fossiles, les intérêts capitalistes entrent donc en contradiction avec la lutte contre le réchauffement climatique.
Ces investissements nécessaires à l'exploration ne sont que la dernière couche d'une poupée russe d'actifs à faire fructifier. Dans l'écosystème du fossile, on compte aussi les installations extractives, les raffineries, les infrastructures de transport (pipelines, navires-citernes, installations portuaires, etc.) ou encore les centrales dans lesquelles sont consumées les hydrocarbures. « Ainsi cet empilement de couches au-dessus des champs et des gisements constitue-t-il « le plus gros réseau d'infrastructure jamais construit, reflet de dizaines de billions de dollars d'actifs et de deux siècles d'évolution technologique », suspendu à la politique climatique – non à une politique existante, assurément, mais à la possibilité d'une telle politique. [8] ». La moindre approche d'une politique climatique ambitieuse pourrait faire s'effondrer le cours en bourse de ces entreprises. L'impact sur ce circuit primaire du capital fossile ricocherait ensuite sur le circuit secondaire, autrement dit, tout le capital qui ne peut fonctionner sans l'apport direct en hydrocarbures.
Les investissements dans un réseau d'infrastructures d'une telle envergure n'ont également été rendus possibles que grâce aux crédits bancaires. « Il s'ensuit qu'une formation à capital fixe accru nécessite une intégration accrue sur le marché des actions mais aussi sur le marché du crédit – ou, pour reprendre une formule marxienne consacrée, dans « le capital commun de la classe » [9] ». C'est pourquoi, si « ces centrales étaient mises à l'arrêt prématurément, les banques pourraient bien ne jamais voir les prêts remboursés » et se retrouver elles-mêmes dans le rouge.
Un test de résistance du système financier européen réalisé en 2017 a révélé que les cinquante plus grandes banques détenaient environ un dixième de leur portefeuille total en actions du secteur des énergies fossiles, mais que ce chiffre atteignait quatre dixièmes si l'on incluait tous les secteurs concernés par la politique climatique [10]. Selon les estimations les plus hautes, la réduction du PIB mondiale en cas d'éclatement de la « bulle carbone » afin de limiter le réchauffement à 2 °C pourrait être 60 fois supérieure à celle enregistrée en 2009.
Ces coordonnées mathématiques, véritable cauchemar de la finance internationale, ne pouvaient aboutir qu'à une seule issue : celle du dépassement. Chez la bourgeoisie venait d'éclore une nouvelle forme d'éco-anxiété. Non pas l'angoisse de la catastrophe écologique, mais celle de la catastrophe économique que signifierait une sortie des fossiles.
Les forcenés du fossile
On l'aura compris, la forme-capital des moyens de production entrave les capacités de transformation de l'appareil productif. Cependant, les capitalistes pourraient, après tout, décider de laisser vivre jusqu'à leurs termes les infrastructures existantes, tout en ne développant plus, à partir de maintenant, que les énergies bas carbone.
Cette possibilité est très éloignée de ce que l'on observe des nouveaux investissements dans le secteur énergétique. Alors que tout pointait vers l'urgence d'en finir au plus vite avec les hydrocarbures, la sortie des confinements, puis l'invasion de l'Ukraine par la Russie, ont déclenché une croissance fulgurante de leur production. En 2022, dans le monde, 119 oléoducs étaient en construction, totalisant quelque 350 000 km, et 477 gazoducs étaient en chantier, ce qui représentait une longueur cumulée équivalente à vingt-quatre fois le tour de la Terre [11]. Comme l'observent Malm et Carton, c'est le français Total qui a amorcé, cette année-là, la trajectoire de dépassement la plus agressive, avec la mise en service de son projet EACOP, le plus long pipeline de pétrole brut chauffé au monde. En février 2022, la Norvège a accordé autant de licences d'exploration (700) qu'au cours du demi-siècle précédent. La même année aux Etats-Unis, l'administration Biden a octroyé 307 permis d'exploration pétrolière et gazière dans le golfe du Mexique. Cerise sur le gâteau, le pétrolier indien Rystad Energy annonçait même – références bibliques à l'appui [12] – qu'après sept ans de profits médiocres,l'année 2022 faisait débuter un « super cycle » de profits pour le secteur de l'énergie. Cette année-là, comme les suivantes, contre toute forme de rationalité de la transition, la bourgeoisie n'en finissait plus de s'embourber dans les énergies fossiles.
Si l'énergie photovoltaïque est par exemple la source d'énergie « qui a connu la baisse de prix la plus spectaculaire jamais enregistrée [13] », elle ne s'est absolument pas traduite par une réorientation des investissements dans les renouvelables, en raison des possibilités de contrôle, de stockage et d'opportunités de profits garanties par les énergies fossiles. De plus, contrairement aux renouvelables, l'exploitation du pétrole et du gaz offre la possibilité de générer des « super-profits ». Par exemple, les perturbations récurrentes dans l'acheminement des stocks d'énergies fossiles permettent à des entreprises concurrentes de monter leurs prix, voire de conquérir de nouveaux marchés. Sur le marché du pétrole, les prix fluctuent de façon cyclique et offrent la possibilité de marges importantes [14].
Les modèles d'adaptation climatique au service du capital
Pour la classe capitaliste, le réchauffement climatique n'est ainsi que le coût de la « modernité fossile ». Une conséquence nécessaire du développement naturel de l'histoire humaine. La bourgeoisie ne peut admettre l'existence d'une crise qui ne pourrait se résoudre qu'avec sa propre disparition. Celle d'une classe qui ne détermine la production qu'en fonction des profits qu'elle peut en tirer. Les effets historiquement spécifiques du « mode » de production apparaissent dès lors comme des facteurs intangibles de la production sociale.
Malm et Carton montrent en quoi c'est ce point de vue qui irrigue aussi les scénarios d'adaptation développés par les institutions de la gouvernance climatique, qui la considère avant tout sous l'angle des coûts. Dans son 6e rapport d'évaluation de l'année 2022, le GIEC notait que s'il avait commencé à considérer le dépassement, c'est tout simplement parce que ses « modèles ne pouvaient pas trouver d'autres solutions [15] ». Ces modèles dont il est question sont issus de la « modélisation d'évaluation intégrée » (MEI). Leur but est de modéliser numériquement l'impact de la politique climatique sur d'autres domaines sociaux, comme l'économie. Il s'agit donc « d'intégrer » l'écologie au cadre existant, celui de l'économie capitaliste. Ces modèles intègrent donc la problématique des actifs échoués et les « lois » de la production capitaliste, qui déterminent alors le champ des possibles de la politique climatique. Comme un cheval de Troie en plein cœur des scénarios du GIEC, les fondations de la société bourgeoise structurent logiquement les réponses fournies par la gouvernance climatique. Comme dans Sans transition de Jean Baptiste Fressoz, la critique ne vise bien entendu pas le consensus scientifique établi par les groupes I et II du GIEC sur le changement climatique et ses différents impacts, mais la naturalisation du capitalisme dans les « solutions » que le groupe III élabore.
En ce sens, Malm et Carton soulignent le rôle « anti-révolutionnaire » des scénarios d'adaptation en ce qu'ils ferment les portes à des horizons alternatifs. L'anti-révolution est ici à comprendre comme le fait de prévenir un imaginaire révolutionnaire. Pour reprendre les mots de Mark Fisher, le « réalisme capitaliste » s'étant institué dans la politique climatique, elle ne pouvait plus être que « politiquement claustrophobe [16] », confinée dans l'univers exigu du capital.
Ironiquement, en ne débusquant aucune autre voie que celle du dépassement, les MEI font la démonstration de l'incapacité structurelle du capitalisme à répondre à la crise climatique. Mise insidieusement au service des industries fossiles, les institutions de la science climatique en jouent dès lors les supplétives. En naturalisant la trajectoire de l'overshoot, elles préparent le terrain à ce que ses conséquences soient traitées comme des fatalités historiques.
L'écocide est un « paupéricide »
Comme l'écrivait déjà Malm dans Pour la Palestine comme pour la terre : « Lorsque l'atmosphère est déjà saturée de CO2, la létalité de toute quantité de CO2 rejetée supplémentaire est élevée et elle continue d'augmenter. Les pertes humaines massives sont donc le résultat idéologiquement et mentalement intégré, et de fait accepté, de l'accumulation du capital [17] ». Chaque tonne de CO2 émise dans l'atmosphère condamne désormais une partie de la population mondiale. Contre une écologie bourgeoise qui anesthésie la question de la responsabilité en la diluant abstraitement dans la « société de consommation », Malm et Carton soutiennent ainsi que c'est bien la classe qui dirige la production qui est responsable de la crise écologique. C'est d'autant plus juste qu'entre 1990 et 2019, les émissions par habitant de la moitié de la plus pauvre de la population européenne et états-unienne ont été réduites par presque un tiers, à cause de la compression des salaires et de la consommation [18]. Dans la même période, les émissions n'ont pourtant pas cessé de croître. De plus en plus, donc, se développe une identité immédiate entre production- et consommation-carbone : cette production est décidée et consommée par les mêmes personnes. « Les bombes carbone étaient à la fois déclenchées et utilisées par le même corps d'officiers, et non par une infanterie plébéienne ».
Puisque le renversement du système capitaliste est impensable pour une classe qui jouit de sa position dominante, des populations entières devront être éradiquées. Tandis que Trump rend de plus en plus transparente la domination bourgeoise – en faisant par exemple entrer dans son administration des capitalistes industriels de premier plan, comme Elon Musk –, l'inaction climatique est elle aussi devenue une évidence avec la présidence des COP par des PDG d'entreprises pétrolières. Durant la COP 28, en 2023, c'était ainsi le sultan Al Jaber qui était à la manœuvre. PDG d'ADNOC, la principale compagnie pétrolière émiratie, il a martelé que le problème n'était pas les énergies fossiles… mais les émissions ! De nouveau, la solution serait uniquement d'ordre technique. Il suffirait d'attendre, encore un peu, le développement des technologies de capture de carbone. « En 2023, la protection active du capital s'était infiltrée jusqu'au sommet de la gouvernance du climat, le tournant de l'irréel se refermant sur lui-même, la pièce devenue une tragédie et une farce tout à la fois, avec l'idéologie du dépassement pour décor officiel [19] ».
La « politique climatique tardive »
Face au dépassement et à sa gestion capitaliste, les forces sociales et écologistes semblent embourbées dans le flou stratégique. C'est ce que les deux auteurs constatent à juste titre : « ni le Green New Deal, ni la décroissance, ni aucun autre des programmes qui circulent actuellement n'ont de plan pour échouer les actifs qui doivent être échoués. Ils sont aussi riches en propositions pour développer les renouvelables et réduire la production qu'ils sont pauvres en idées sur la dimension inéluctablement destructrice de la transition, sur la démolition des temples vénérables [les infrastructures des énergies fossiles], contre la volonté de leurs gardiens et de leurs saints : mais là est bien, de notre point de vue, le cœur du problème [20] ».
Devant la faiblesse des perspectives actuelles, l'urgence de la situation en conduit certains à proposer des alliances avec des secteurs de la bourgeoisie. Malm et Carton débattent ainsi avec Thomas Meaney, un défenseur du Green New Deal qui propose la constitution de « fronts populaires » pour mener bataille aux côtés du capitalisme vert, de la fraction « éclairée » de la bourgeoisie, contre le capitalisme fossile. Sur un plan géopolitique, il s'agirait de construire une alliance entre les impérialismes verts en devenir, que seraient la Chine et l'Union Européenne, contre les impérialistes bruns, les Etats-Unis et la Russie. D'après lui, le reste du monde se retrouverait ainsi comme un « révolutionnaire indien » des années 1940, pris en étau entre « l'Empire britannique et le fascisme japonais ». Il s'agirait alors de choisir son impérialisme, et si cette alliance se ferait à contre-cœur, elle demeurerait la seule chance de survie de l'humanité. « La simple survie n'est pas une victoire, mais la première est sûrement la condition de la seconde », conclut-il.
Pour les deux auteurs, cette stratégie représente une impasse dangereuse. Ils soulignent même que l'existence d'un « capital vert » indépendant est loin d'être une évidence, au regard de la faiblesse des entreprises du secteur. Celles-ci n'éprouvent d'ailleurs aucune difficulté à avoir pour clients les entreprises pétrolières et gazières. Il n'y a aucun front constitué entre les deux. Si les capitalistes du secteur de la décarbonation ont intérêt au déploiement de leurs capacités de production, cela ne se traduit pas nécessairement par une transition effective. C'est d'ailleurs ce qu'on observe depuis des années : le développement des énergies bas carbone accélère, sans pour autant se substituer aux énergies fossiles [21]. Les installations d'exploitation des hydrocarbures s'intégrant toujours plus au « capital commun de la classe », au travers des banques, des gestionnaires d'actifs, des bourses, etc., la classe capitaliste tendra plutôt à s'obstiner unitairement dans la préservation des énergies fossiles.
Face à l'abandon assumé de l'objectif de contenir la hausse des températures à 1,5 ou 2°C, les militants écolos doivent-ils eux aussi abandonner cette revendication par « réalisme » et sa cantonner à la question de « l'adaptation » aux désastres à venir, ou au contraire continuer à la défendre au risque d'entrer en décalage avec la réalité biophysique produite par le capitalisme ? Malm et Carton défendent l'actualité brûlante et l'importance vitale de la lutte pour contenir le réchauffement à 1,5°C. Dans la conjoncture du dépassement, cette mesure prend un caractère en apparence contradictoire. Elle est en même temps ultra minimale dans le sens où elle ne consiste qu'à limiter la dégradation des conditions biophysiques qui permettaient vie humaine sur terre, jusqu'ici considérées comme acquises. Mais elle est en même temps maximale, dans le sens où cette préservation impliquerait aujourd'hui d'en finir avec le capitalisme. Pour dépasser cette contradiction apparente, Malm et Carton proposent de comprendre la défense de la limitation du réchauffement climatique comme une mesure transitoire, en s'inspirant du Programme de transition développé par le révolutionnaire russe Léon Trotsky. L'idée est que ce type de mesures transitoires agissent comme un pont dans la conscience collective entre les besoins concrets (préserver les conditions de la vie humaine sur la planète) et la révolution.
D'ores et déjà un classique de la pensée éco-marxiste, Overshoot apporte une clarification salutaire des mécanismes de défense du capitalisme face à la crise qu'il a lui-même produite, et de la conjoncture du dépassement qui s'ouvre. Le prélude de cette conjoncture dans un climat plus général de militarisation et de tensions inter-impérialistes implique de repenser en profondeur les stratégies qui ont prévalu jusqu'ici dans le mouvement écolo. Malm et Carton démontrent avec justesse l'impasse des alliances avec une partie de la bourgeoisie, qui n'a aucun intérêt au renversement de son modèle. Face à cette impasse et à la conjoncture du dépassement, seul un projet politique d'indépendance de classe, reposant sur la force sociale des travailleurs et de leur capacité à bloquer et transformer la production, pourra constituer une réponse à la hauteur.
NOTES DE BAS DE PAGE
[1] Andreas Malm et Wim Carton, Overshoot : Résister à l'idéologie du dépassement, Paris, La Fabrique, 2026 [2024], p.9.
[2] Jean-Baptiste Fressoz, « In tech we trust : A history of technophilia in the Intergovernmental Panel on Climate Change's (IPCC) climate mitigation expertise », Energy Research & Social Science, vol. 127, 2025.
[3] Malm et Carton, op. cit. p.54.
[4] Ibid., p.9.
[5] Ibid., p.98.
[6] Malm et Carton, op. cit., p.109-10.
[7] Ibid.
[8] Ibid., p.132.
[9] Ibid., p.137.
[10] Ibid., p.144.
[11] Ibid., p.27.
[12] Pour Audun Martinsen, chef du service de recherche énergétique à Rystad Energy : « Global oil and gas suppliers look set to echo the biblical story about the Egyptian pharaoh's dream of seven years of feast and seven years of famine – only in the opposite order. All signs point towards 2022 being the start of another super cycle for the energy services sector ».
[13] Ibid., p.187.
[14] Andreas Malm, Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Verso, 2016, p.370.
[15] Malm et Carton, op. cit., p.87.
[16] Mark Fisher, Désirs postcapitalistes, Audimat éditions, 2022, p.12.
[17] Andreas Malm, Pour la Palestine comme pour la Terre : Les ravages de l'impérialisme fossile, Paris, La fabrique, 2025, p.28.
[18] Malm et Carton, op. cit., p.217.
[19] Ibid., p.245.
[20] Ibid., p.237.
[21] Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition, Paris, Seuil, 2024
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