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Camarade

31 mars, par Editions M, Jodi Dean — , ,
En librairie dès mai Dans les milieux de gauche, on parle aujourd'hui plus volontiers d'allié·es que de camarades. Face à la montée des droites réactionnaires et aux attaques (…)

En librairie dès mai

Dans les milieux de gauche, on parle aujourd'hui plus volontiers d'allié·es que de camarades. Face à la montée des droites réactionnaires et aux attaques répétées d'un capitalisme néolibéral en crise, Jodi Dean propose de puiser dans la riche histoire des mouvements socialistes du 20e siècle pour élaborer une théorie politique du « camarade ». Avec humour et provocation, elle montre que la camaraderie, par son caractère générique, égalitaire et utopique, constitue une relation essentielle pour combattre le capitalisme racial et patriarcal. Traduit de l'anglais (états-unien) par Isabelle Le Bourdais.

« Camarade est le degré zéro du communisme parce qu'il désigne la relation entre celles et ceux qui sont dans le même camp dans la lutte pour produire des relations sociales libres, justes et égalitaires – des relations sans exploitation. »


L'AUTRICE

Jodi Dean est théoricienne politique et enseignante aux Hobart and William Smith Colleges, à New York. Elle a publié et édité plus d'une dizaine d'ouvrages, dont The Communist Horizon en 2012 et Crowds and Party en 2016.

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« Overshoot », l’arnaque des capitalistes pour décourager tout effort pour le climat

31 mars, par Vincent Lucchese — ,
Pour sauver leurs profits, les capitalistes construisent un mythe : que la technologie permettra de revenir sur le réchauffement du climat, expliquent Andreas Malm et Wim (…)

Pour sauver leurs profits, les capitalistes construisent un mythe : que la technologie permettra de revenir sur le réchauffement du climat, expliquent Andreas Malm et Wim Carton, auteurs d'« Overshoot ». Ils dénoncent une propagande funeste relayée jusqu'au Giec.

25 mars 2026 | Tiré de Reporterre
https://reporterre.net/Overshoot-l-arnaque-des-capitalistes-pour-decourager-tout-effort-pour-le-climat

C'est une vérité aussi simple que sordide : il serait techniquement tout à fait possible de limiter le réchauffement climatique sous la barre de 1,5 °C et d'éviter ainsi des atrocités et souffrances décuplées dans les décennies à venir. Mais nous ne le faisons pas. Pour préserver les intérêts du capital.

Dit autrement, le capitalisme est fondamentalement incompatible avec la préservation d'un climat viable pour l'être humain. Le constat n'est pas nouveau mais il fait l'objet d'une démonstration limpide, sous un angle original, dans un nouvel essai, Overshoot — Résister à l'idéologie du dépassement (éditions La Fabrique, 2026).

Ses deux auteurs, Andreas Malm, maître de conférences en géographie humaine, et Wim Carton, professeur en sciences de la durabilité, tous deux à l'université de Lund, en Suède, y exposent la manière dont l'industrie fossile, et derrière elle l'ensemble de la classe capitaliste, ont imposé l'idée qu'un dépassement des objectifs climatiques était inéluctable.

« Impératif révolutionnaire »

Ce que l'on appelle dépassement — ou overshoot en anglais — renvoie à l'idée que l'on pourrait sortir temporairement des clous, émettre trop de carbone, dépasser l'objectif de 1,5 °C ou 2 °C de réchauffement mais que cela ne serait pas si grave car on pourrait ensuite faire machine arrière et revenir à un seuil de température viable d'ici 2100.

Comment ? Grâce à des solutions technologiques dont on fait le pari qu'elles seront, un jour, disponibles : élimination technologique du carbone et géoingénierie. Des techniques à l'efficacité hautement spéculative et limitée et aux effets secondaires potentiellement catastrophiques.

Ce narratif s'est pourtant imposé, au point que l'écrasante majorité des scénarios climatiques qui respectent l'objectif de 1,5 °C ou 2 °C en 2100 intègrent aujourd'hui une phase de dépassement. Ce que démontrent Malm et Carton, c'est comment cette « idéologie du dépassement », qui n'a rien d'inéluctable, était la seule solution possible pour le capital pour éviter une crise mortelle.

Car l'urgence climatique et le besoin de décarboner immédiatement nos sociétés sont tels que la seule alternative au dépassement — la solution en réalité la plus rationnelle — impliquerait de remettre en cause toute l'organisation sociale. Ce que l'ONU nomme pudiquement « une transformation en profondeur de nos économies et de nos sociétés ». Et ce que le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) appelle « des transitions systémiques » qui seraient « sans précédent ».

En d'autres termes, écrivent Malm et Carton, analyser notre situation avec lucidité conduit à prendre acte de « l'impératif révolutionnaire » que l'inaction climatique des dernières décennies n'a fait que renforcer. « La révolution — en tant que nécessité logique — est née du retard historique de l'atténuation », résument-ils.

Des scénarios climatiques biaisés

Pour échapper à cette conclusion implacable, la classe capitaliste a construit et martelé un contre-récit, défini par les auteurs comme « antirévolutionnaire ». Ce récit s'est notamment imposé via les biais introduits dans les scénarios climatiques pour 2100, formulés dans les rapports du Giec.

Il est important ici de bien distinguer deux choses. D'une part, les modèles climatiques utilisés par les climatologues, qui utilisent les lois de la physiques et décrivent les liens entre émissions de gaz à effet de serre et évolution du climat. Ils sont un outil scientifique robuste, et nous fournissent aujourd'hui des connaissances climatiques solides et incontestables.

Mais, d'autre part, existent ce que l'on appelle les modèles d'évaluation intégrés souvent mentionnés sous leur acronyme anglais IAM (Integrated assesment models). Ces derniers produisent des scénarios d'évolution de nos émissions jusqu'en 2100, en modélisant l'évolution de nos économies.

Ce que dénoncent Malm et Carton, ce sont les multiples biais induits par l'écrasante majorité de ces modèles, calibrés pour proposer une politique climatique « économiquement optimale ». La plupart intègrent les dogmes de la théorie économique néoclassique et prennent, par exemple, comme hypothèse la recherche de croissance économique continue.

Par construction, ces modèles tendent aussi à privilégier le report des efforts climatiques à plus tard. Car les progrès techniques et la croissance économique sont supposés rendre ces efforts plus efficaces et moins chers à l'avenir. Autrement dit : le cadrage de ces modèles exclut toute option révolutionnaire et rend le dépassement du budget carbone inéluctable. La seule solution pour faire repasser la courbe sous 1,5 °C en 2100 consiste alors à sortir du chapeau des solutions technologiques miraculeuses.

Chantage à la crise

Un autre levier extrêmement puissant a été mobilisé par le capitalisme fossile pour imposer cette idéologie du dépassement : le chantage aux actifs échoués. On appelle par ce terme les investissements, ou les « actifs », devenus irrécupérables car dévalorisés par l'évolution de la situation.

Plus concrètement, dans le cas qui nous préoccupe, les auteurs pointent l'existence de milliers de milliards de dollars d'infrastructures, plateformes offshore, oléoducs, gazoducs, supertankers, centrales électriques, etc. Ces actifs, décrits comme « le plus gros réseau d'infrastructures jamais construit », seraient brutalement dévalués par une politique climatique ambitieuse qui planifierait une sortie rapide des énergies fossiles.

Pire, le capital investi dans l'industrie fossile imprègne l'ensemble du marché des actions et des crédits dans le monde. Les banques, les États et les gestionnaires d'actifs sont bourrés d'actifs fossiles, au point de lier le destin de l'économie mondiale à celle des fossiles.

Il fut donc aisé, dans les années 2010, pour les lobbies de l'industrie fossile, d'agiter le spectre d'un krach global, et de défendre leurs intérêts en évoquant le risque que toute action climatique sérieuse ferait peser sur « le capital commun de la classe » capitaliste. Confrontées à ce dilemme entre sauver le climat et sauver le capital, les classes dirigeantes s'en sont sorties par la pirouette du dépassement.

Vertus anticapitalistes des énergies renouvelables

Un dernier argument crucial permet à Malm et Carton d'exclure toute possibilité de solution pour le climat dans un contexte capitaliste : les énergies renouvelables, solaires et éoliennes, sont incompatibles avec l'impératif d'accumulation du capital.

Dans les années 1990 ou 2000, racontent les auteurs, Total, BP, Shell, Chevron et la plupart des majors pétrolières avaient investi massivement dans les énergies renouvelables, affichant fièrement leur politiques de verdissement. Mais toutes ont brutalement retourné leur veste et tourné le dos aux renouvelables dans les années 2020.

La raison ? L'énergie offerte par le soleil ou le vent n'est, par nature, pas profitable à long terme. Ces énergies de flux sont offertes sans travail humain (une fois amorti l'investissement initial dans le panneau solaire ou l'éolienne), leur coût est voué à fondre, l'électricité tend vers la gratuité et le taux de profit qu'elles génèrent tend vers zéro.

Ce phénomène est aussi logique qu'inéluctable pour les auteurs, qui l'analysent avec leur grille de lecture marxienne, selon laquelle seul le travail humain génère de la valeur. Les énergies fossiles, énergie de stock, nécessitent un travail humain constant pour leur extraction, et ce travail, exploité par le capital, peut produire ainsi de la « survaleur », donc du profit capitaliste.

À l'inverse, les renouvelables sont des énergies de flux, virtuellement infinis, sans travail humain, donc sans exploitation et sans valeur. Si la part de l'électricité provenant des renouvelables devient trop vaste, elle menace de transformer cette électricité en « non-marchandise ». Ce phénomène de « déclin de la valeur » s'accélère dès que solaire et éolien atteignent un quart à un tiers de l'ensemble de l'électricité produite, notent les auteurs.

Organiser le krach contrôlé du capital fossile

Voir des multinationales capitalistes engager une véritable transition énergétique serait donc une impossibilité structurelle. La biomasse ou le nucléaire, en revanche, restent des énergies de stock, nécessitant un travail humain exploitable. Raison pour laquelle ces sources d'énergies auraient les faveurs des classes dominantes, malgré leur faible pertinence face à l'urgence climatique.

La démonstration étayée et pédagogique livrée ici par Malm et Carton a le mérite de mettre en lumière les mécanismes profonds qui précipitent le désastre climatique. Le capitalisme a un besoin vital d'accroître continuellement son taux de profit et le capital fossile, pour maintenir cette course effrénée, a réussi à imposer son idéologie du dépassement.

Pour en sortir, il est urgent d'imaginer une manière d'échouer ces actifs mortifère. Soit, plaident les auteurs : organiser le krach contrôlé du capital fossile, son démantèlement, et déployer une production énergétique renouvelable postcapitaliste.

« C'est l'ampleur herculéenne de cette tâche qui explique que le dépassement continue de s'imposer », concluent-ils, tout en se gardant de livrer une solution clé en main pour mener à bien une telle tâche. Identifier les racines du mal et l'objectif à atteindre, aussi « extrêmement improbable » soit-il, est au moins une première étape pour entretenir l'espoir.

Overshoot — Résister à l'idéologie du dépassement, de Wim Carton, Andreas Malm, éditions La Fabrique, février 2026, 300 p., 22 euros.

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« Quand le monde dort » : un plaidoyer contre l’indifférence et pour la résistance palestinienne

Dans son dernier ouvrage, "Quand le monde dort. Récits, voix et blessures de la Palestine" (éditions Mémoire d'Encrier, 2025), Francesca Albanese livre un récit poignant de son (…)

Dans son dernier ouvrage, "Quand le monde dort. Récits, voix et blessures de la Palestine" (éditions Mémoire d'Encrier, 2025), Francesca Albanese livre un récit poignant de son combat en soutien à la Palestine occupée. À travers une série de portraits de personnes qui ont marqué sa trajectoire personnelle et professionnelle, elle nous invite à sortir de l'indifférence et à agir pour soutenir la cause palestinienne. Nous publions ici l'introduction de l'ouvrage, avec l'aimable autorisation de la maison d'édition Mémoire d'Encrier à qui nous devons sa traduction en français.

Tiré du site de la revue Contretemps.

Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l'ONU sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, est l'une des voix les plus respectées sur le droit international et l'oppression des palestinien·nes. Mais elle est également victime, depuis quelques années, d'une série d'intimidations, de menaces et d'une véritable campagne de harcèlement de la part des gouvernements états-unien et européens.

En février dernier, le gouvernement français, en la personne du ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot, l'a accusée d'être « une militante politique qui agite des discours de haine » et a appelé à sa démission de l'ONU après des propos de la juriste italienne évoquant un « ennemi commun » à l'humanité, responsable d'un « génocide » à Gaza.

C'est lorsque le monde dort que naissent les monstres. Et des monstres, nous en avons déjà beaucoup parmi nous. Le premier d'entre eux : notre indifférence.

Pour la première fois, je me sens véritablement indignée.

Indignée par l'indifférence.

Par la violence de ce génocide, la manière dont il s'est immiscé dans notre quotidien, le constat que certains n'en sont absolument pas affectés alors que d'autres sont dévastés. Je me retrouve, une fois encore, face à des représentants d'État qui – ensemble, et certains plus que d'autres – pourraient mettre un terme à tout cela.

Il suffirait d'un trait de plume.

Cela m'indigne et me déçoit, comme cela m'arrive souvent dans cette salle, de voir la plupart d'entre vous réciter la même comédie de toujours.

Bien sûr, nous condamnons l'attaque du Hamas.

Bien sûr, nous sommes solidaires des victimes israéliennes. Bien sûr, nous demandons la libération des otages.

Mais est-il possible qu'après la mort de quarante-deux mille personnes à Gaza, il y ait encore des gens incapables d'éprouver la moindre empathie pour les Palestiniens ?

Voilà : ceux d'entre vous qui, aujourd'hui, n'ont pas prononcé un seul mot sur ce qui se passe à Gaza montrent que l'empathie a disparu de cette salle.

L'empathie est le ciment qui nous relie les uns aux autres en tant qu'humanité. Et il ne s'agit pas de charité envers les Palestiniens.

Il s'agit du respect de vos fonctions qui impliquent aussi l'obligation, pour vos États, de faire appliquer fermement la Convention sur le génocide afin de prévenir ce crime.

Alors, si nous sommes réellement ici aujourd'hui pour faire respecter le droit international, il n'y a pas d'autre issue que d'imposer des sanctions à Israël et de revoir nos relations diplomatiques, économiques, politiques, militaires et stratégiques avec cet État.

Pour que cela soit le dernier génocide de l'histoire de l'humanité.

Francesca Albanese – Extraits de son intervention à l'Assemblée générale des Nations Unies – 30 octobre 2024

Introduction

La solidarité est une forme politique de l'amour

Je suis devenu à dix ans ce qu'on appelle un réfugié.

Dans ma tête d'enfant, je me demandais qui était

cet ennemi invisible qui a détruit ma vie.

À quoi ressemblait-il ? Était-ce un humain ou un

monstre ? Pourquoi avait-il fait de moi un réfugié ?

Qu'est-ce que je lui avais fait ? D'où venait-il ?

Quelle langue parlait-il ?

— Salman Abu Sitta,Mapping My Return[1]

Ces derniers temps, je me suis souvent surprise à repenser à George Orwell. Son célèbre aphorisme – « la guerre, c'est la paix ; la liberté, c'est l'esclavage ; l'ignorance, c'est la force » – ne m'a jamais semblé aussi actuel, aussi juste que dans le cas de la Palestine et d'Israël.

J'écris ces lignes à un moment particulier de ma vie : les États-Unis viennent de me sanctionner. Depuis le 9 juillet 2025, le Département du Trésor m'a inscrite sur la liste des « ressortissants spécialement désignés », ce qui interdit à tout citoyen ou toute entreprise étatsunienne d'avoir le moindre lien financier avec moi.

Je deviens ainsi la première responsable des Nations Unies à être sous le coup d'une telle mesure – je partage désormais le même sort que Vladimir Poutine, l'ayatollah Ali Khamenei ou encore le président vénézuélien Nicolás Maduro – pour le « crime » absurde d'avoir, dit-on, collaboré avec la Cour pénale internationale. La réalité est tout autre : ce que l'on me reproche, c'est d'avoir dénoncé les violations des droits de la personne commises par Israël contre les Palestiniens. Les États-Unis choisissent d'appeler cela « antisémitisme ». Une accusation à la fois infondée et dangereuse, car elle dessert profondément les communautés juives du monde entier et banalise la mémoire ainsi que la réalité de la haine antisémite. Ces sanctions ne sont rien d'autre qu'une punition pour avoir exercé, avec constance, le mandat que m'a confié l'ONU, au moment même où Gaza et les territoires palestiniens occupés subissent des souffrances indescriptibles.

Je n'avais pas prévu, en commençant ma vie, de me retrouver dans un combat contre le pouvoir. Je suis née et j'ai grandi à Ariano Irpino, une petite ville montagneuse du sud de l'Italie, un lieu que peu de gens quittent et où ils sont encore moins à s'y installer. Mon adolescence a été façonnée par un rejet viscéral de l'injustice. Dans le même temps, la violence mafieuse – ses assassinats de juges, d'avocats et de journalistes – a laissé une empreinte indélébile sur moi. Lorsque les procureurs antimafia Giovanni Falcone et Paolo Borsellino ont été assassinés en 1992, la Sicile a éclaté de colère. Les gens ordinaires se sont mobilisés partout à travers le sud de l'Italie contre le crime organisé. J'ai alors compris que la solidarité et le courage sont les moteurs les plus puissants de changement.

À dix-huit ans, après le décès de mon père, j'ai trouvé refuge dans le havre de rationalité que m'offraient les études de droit. Bien qu'un profond sens de la justice sociale ait toujours coulé dans mes veines, l'ordre, la structure et la logique du droit m'ont apaisée. J'ai aussi eu la chance d'avoir une mère forte, toujours présente à mes côtés, qui me tenait la main ou posait simplement la sienne sur mon épaule quand j'en avais besoin.

À l'université, j'ai trouvé ma véritable voie. Je me suis engagée dans un collectif d'étudiants critiques. J'animais la vie culturelle du campus et je représentais mes camarades dans les instances académiques. J'ai été indignée par la décision de mon département de vouloir honorer Giovanni Gentile, ministre de l'Éducation de Mussolini et signataire des lois raciales de 1938 qui ont condamné des milliers de juifs[2] italiens à la mort. J'ai organisé une manifestation, et nous avons gagné : la plaque commémorative prévue pour Gentile n'a pas été installée à la faculté de droit.

Pour subvenir à mes besoins, je cumulais deux, parfois trois petits emplois en même temps, et j'ai tout de même obtenu mon diplôme avec la plus haute mention. Ces années m'ont permis de voyager, d'apprendre l'anglais à l'étranger et de découvrir des horizons bien plus vastes que ceux de ma petite ville. Mais devenir avocate n'a jamais été ma vocation : la notion de « juriste des droits de la personne » n'existait pas en Italie à l'époque, et je n'avais aucune envie de passer le Barreau. Ce qui me motivait réellement, c'était de défendre les personnes privées de leurs droits. Pendant un moment, j'ai rêvé de devenir journaliste, mais ce rêve s'est transformé lorsqu'une généreuse bourse m'a permis de poursuivre des études de droit international et de développement dans une grande ville du sud que j'aimais tant, Lecce

C'est au détour d'un de mes nombreux petits boulots étudiants que j'ai découvert pour la première fois le monde des relations internationales, grâce à un stage au ministère italien des Affaires étrangères. Cette expérience a ouvert la voie à une bourse onusienne, puis à ma première mission à l'étranger : deux années passées au Maroc, où j'ai travaillé tout en vivant pleinement, à la fois comme voyageuse curieuse et comme témoin malgré moi des injustices et atteintes aux droits de la personne. Cette étape m'a donné envie de faire mon doctorat, et j'ai finalement choisi de poursuivre mes études à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres.

Mon passage à Londres a joué un rôle décisif dans ma trajectoire intellectuelle. Alors étudiante de troisième cycle à SOAS, j'ai découvert les approches critiques du droit international et des études sur le développement. Ce fut une révélation, non sans peine. C'est là que j'ai rencontré Edward W. Said – non pas en personne, mais à travers ses écrits. L'Orientalisme[3] et ses autres ouvrages m'ont offert une langue et un cadre pour comprendre la politique de la représentation, la construction de « l'Autre » et les distorsions profondément ancrées dans les récits eurocentrés. Ces idées n'étaient pas toujours confortables, mais elles exerçaient une force irrésistible en dévoilant le monde tel qu'il est.

Edward W. Said – aux côtés d'Antonio Gramsci, autre phare intellectuel dans ma vie – m'a aidée à comprendre comment la culture soutient le pouvoir, et que la résistance doit d'abord commencer par la remise en question des récits que le pouvoir impose. Ces influences ont marqué mon parcours et guidé mes choix. S'en sont suivies quatre années au Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme, vécues entre le monde arabe et l'Asie du Sud-Est. Finalement, je me suis installée en Palestine pour travailler au sein de l'UNRWA[4], l'agence de l'ONU créée en 1949 après la Nakba, la catastrophe de l'expulsion forcée des Palestiniens à la suite de la création de l'État d'Israël en 1948. Je réalisais ainsi un rêve que je portais depuis longtemps.

À Londres, j'avais étudié la question palestinienne à travers le prisme du droit. J'en suis ressortie avec le sentiment d'une injustice à la fois immense et persistante. Juriste onusienne dans la ville occupée de Jérusalem, je me débattais chaque jour avec la dissonance entre les principes du droit international – égalité, justice, dignité – et la réalité brutale des rapports de force. Nulle part ailleurs cet écart n'était plus flagrant qu'en Palestine, où l'inaction de la communauté internationale tournait en dérision le droit qu'elle prétendait défendre. Cette contradiction m'a finalement poussée à quitter l'ONU, tout en poursuivant mes recherches de manière indépendante.

Entre-temps, mon mari Max et moi nous sommes installés à Washington, où est née notre première fille, Leila. Jeune mère, j'explorais la ville et ses contradictions. J'avais mis de côté le droit et la Palestine, et m'étais formée pour devenir professeure de yoga. Mais les bombardements incessants de Gaza – en 2012 puis en 2014 – m'ont brutalement ramenée à la réalité. Avec Leila en porte-bébé, je participais aux manifestations, cherchant à apaiser la culpabilité de ne pas être aux côtés de mes collègues de l'UNRWA et des Gazaouis qui pleuraient leurs proches. Le sentiment d'impuissance était étouffant.

Je me souviens d'un sit-in devant le magasin Target, sur la rue Columbia, où j'ai éclaté en larmes dans les bras de bénévoles de l'organisme Jewish Voices for Peace. Ce fut le début de mon amitié avec nombre d'activistes pacifistes basés à Washington. Parallèlement, je me suis mise à enseigner bénévolement le yoga dans des communautés défavorisées, de la rue Columbia jusqu'à Anacostia. Il n'a pas fallu longtemps avant que, malgré un emploi bien rémunéré mais émotionnellement stérile, mon cœur et mon esprit ne reviennent à la Palestine. Cette fois-ci, ce fut sous l'angle de la recherche à l'université de Georgetown.

Quatre ans plus tard, un nouveau départ : cette fois en Indonésie, où nous avons vécu jusqu'à la naissance de notre deuxième enfant, Giordano. C'est au cours de cette période que mes recherches ont abouti à un livre consacré aux réfugiés palestiniens[5], qui montre l'humanité des Palestiniens, malgré la tragédie de leur histoire.

Pour ces réfugiés, leur « statut » n'est pas qu'une mention juridique ; il incarne l'expérience quotidienne de l'exil, celle de l'arrachement à une patrie qui a bel et bien existé. Très vite, il m'est apparu évident que leur situation ne pouvait être résolue sans d'abord la reconnaissance du droit collectif du peuple palestinien à l'autodétermination. C'est aussi ce que j'ai souligné dans mon tout premier rapport en tant que Rapporteuse spéciale de l'ONU sur les territoires palestiniens occupés.

Dans ce rôle, je cherche à incarner ce qu'Edward W. Said appelait le « témoin véridique ». Pour moi, l'impartialité ne signifie pas l'indifférence : elle implique d'enquêter avec rigueur, de confronter les faits au droit, et de dire la vérité au pouvoir, même lorsqu'elle dérange. En Palestine, cela revient à dévoiler l'asymétrie profonde entre occupant et occupé, colonisateur et colonisé, et à montrer comment des décennies de dépossession ont fini par être norma- lisées par une communauté internationale trop souvent impuissante.

Mon parcours, de ma petite ville du sud de l'Italie jusqu'au cœur du droit international, a été marqué par l'intranquillité, la force de mes convictions et une intolérance viscérale face à l'injustice. Si une leçon se dégage de ce cheminement, c'est bien celle-ci : lorsque nous nous tenons ensemble, avec courage, même face à des pouvoirs solidement ancrés, le changement n'est pas seulement possible, il devient inévitable.

Je suis aujourd'hui la huitième Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation des droits de la personne dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 – et la première femme à occuper ce poste en 30 ans. Ce mandat a été créé en 1993 par la Commission des droits de l'homme (aujourd'hui le Conseil des droits de l'homme) pour documenter et rapporter à l'ONU les violations commises par Israël dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, territoires alors occupés militairement depuis 26 ans déjà.

Cette occupation, qui viole de manière flagrante le droit international, a permis à la puissance occupante d'établir des dizaines de colonies réservées aux seuls citoyens israéliens juifs (une violation grave de la Quatrième Convention de Genève et un crime de guerre au regard du Statut de Rome). Israël a en parallèle déplacé de force des Palestiniens (autre crime de guerre et crime contre l'humanité), exécuté extrajudiciairement des centaines d'entre eux, et arrêté arbitrairement et détenu dans des conditions inhumaines des dizaines de milliers d'adultes et d'enfants (des actes également constitutifs de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité).

Les Palestiniens qualifient depuis longtemps ce régime d'apartheid : d'un côté, un droit militaire imposé aux Palestiniens – des lois rédigées par des soldats, appliquées par des soldats, et révisées dans des tribunaux militaires par ces mêmes soldats ; de l'autre, un droit civil pour les colons israéliens. Il aura pourtant fallu près de trois décennies pour que le mot apartheid circule plus librement à l'échelle internationale.

À titre d'experte indépendante de l'ONU, ma tâche consiste à examiner les faits avec impartialité et à fournir une analyse juridique rigoureuse et étayée de la situation des droits de la personne des Palestiniens au regard des normes internationales pertinentes.

Il convient de rappeler que mon mandat est pro bono et limité à l'examen des violations commises par Israël, en tant que puissance occupante. Lors de sa création, il reposait sur un constat clair : depuis 1967, Israël occupait illégalement un territoire palestinien et y commettait, depuis plus de 30 ans, des violations répétées et documentées. Annexions rampantes, déplacements forcés, exécutions extrajudiciaires… toutes ces pratiques se poursuivent aujourd'hui encore.

Il m'est arrivé aussi d'examiner les violations commises par le Hamas et par les autorités de facto en place. Mais, par définition, ces actes échappent au cadre de mon mandat, qui est centré sur la racine du problème : l'occupation. Le fait central est ceci : Israël maintient une occupation illégale, de type colonial, visant à perpétuer la dépossession, la privation et l'assujettissement du peuple palestinien. Fondamentalement, cette occupation sans fin repose sur le déni du droit du peuple palestinien à l'autodétermination – l'un des droits fondateurs de l'ordre international établi après la Seconde Guerre mondiale.

Face au déni abject de leurs droits fondamentaux, les Palestiniens ont cherché à se libérer par tous les moyens, dont beaucoup sont pleinement légitimes en droit international. L'Assemblée générale de l'ONU elle-même a reconnu le droit des peuples colonisés à résister à une occupation étrangère « par tous les moyens disponibles, y compris la lutte armée ». Mais, comme je l'ai toujours affirmé dans mes fonctions de Rapporteuse spéciale, cela ne signifie en aucun cas que les crimes commis contre des civils puissent être justifiés. J'ai toujours été claire : ceux qui commettent de tels crimes, dont certains groupes armés palestiniens, doivent rendre des comptes devant les institutions appropriées du droit international, et non par le biais d'opérations de vengeance militaire qui ne font qu'accroître la souffrance des populations civiles.

Pour comprendre pourquoi ces opérations de représailles sont particulièrement odieuses dans le contexte palestinien, il faut rappeler qu'Israël a été fondé sur des terres palestiniennes, habitées depuis des siècles par une population qui n'a jamais souhaité vivre sous un régime d'apartheid ni sous une occupation étrangère. Que la Palestine d'alors n'ait pas correspondu aux critères occidentaux de l'État-nation est sans importance : la Charte de l'ONU reconnaît à tous les peuples le droit à l'autodétermination et à un gouvernement représentatif. Or, depuis 77 ans, les Palestiniens se voient refuser ce droit, tout en subissant une occupation militaire indéfinie, une colonisation rampante et une annexion de facto. Ces conditions ne font qu'alimenter le cycle de la violence et éloignent toujours plus la possibilité d'une paix juste.

Malgré cette réalité accablante, la question palestinienne reste au cœur des préoccupations mondiales, en Italie notamment, où ce livre a connu un grand succès dès sa parution. Partout, des milliers de personnes sont venues m'écouter, avides de comprendre la situation et d'agir. Cet enthousiasme est inhabituel pour un récit écrit par une juriste, d'autant plus qu'il traite d'un sujet systématiquement effacé de l'agenda public par une presse docile et par l'idéologie dominante. D'où mon bonheur de savoir que Quand le monde dort rejoindra des lecteurs à travers le monde grâce à ses diverses traductions.

Les États-Unis, de par leur soutien inconditionnel à Israël, demeurent l'obstacle principal à une résolution pacifique. En épargnant Israël de toute sanction internationale – que ce soit par leur veto au Conseil de sécurité ou par leurs milliards de dollars d'aide militaire –, ils ont instauré une culture de l'impunité qui a permis à Israël de perpétrer les pires crimes. Comme je l'ai montré dans mes travaux, cette impunité a conduit à l'irréparable : à Gaza, Israël a pu commettre un génocide, c'est-à-dire la négation ultime du droit d'un peuple à l'autodétermination, et même de son droit à exister.

Ce constat n'a pas été une surprise pour les chercheurs spécialisés. Tous les signes avant-coureurs étaient présents dans la période qui a précédé le 7 octobre 2023, ce jour fatidique où le Hamas et d'autres groupes armés palestiniens ont tué environ 1 200 personnes en Israël et en ont enlevé 252, emmenées à Gaza comme otages. La ségrégation raciale, les déplacements forcés, l'apartheid, les exécutions extrajudiciaires, l'impunité de leurs auteurs tous ces crimes perpétrés à différents moments et contre différentes communautés palestiniennes convergeaient vers un but commun : effacer la présence palestinienne vivante en Palestine, afin de laisser place à un projet sioniste de « Grand Israël ».

Cette tragédie, hélas, était annoncée. Elle résulte de l'échec des États-Unis et de l'Europe à assumer leurs responsabilités au regard du droit international. Selon le droit de la responsabilité des États, un crime tel que le génocide entraîne trois obligations claires pour les États tiers : ne pas reconnaître la situation illégale, ne pas aider à la perpétrer, et coopérer activement pour y mettre fin par des moyens légaux (sanctions, embargos, mesures concrètes). Or ni les États-Unis ni l'Europe n'ont respecté ces obligations. Ils ont continué à entretenir des relations économiques et politiques normales avec Israël, légitimant ainsi son occupation illégale, et se sont refusés à imposer la moindre sanction significative.

Le résultat, tragique, est que le génocide de Gaza est désormais inscrit dans notre histoire : la destruction quasi totale du territoire, le massacre de dizaines de milliers de familles, l'instrumentalisation cynique de l'aide humanitaire, et la tentative désespérée du gouvernement israélien d'expulser définitivement les Gazaouis hors de leurs terres. Tout cela aurait pu être évité, et de nombreux experts en droits de la personne n'ont cessé de le prédire depuis des années.

Pourtant, la répression ciblant à la fois le message que je porte, mes fonctions et ma personne a atteint un niveau sans précédent – à l'image de l'intolérance qui mine de plus en plus le débat sur la question israélo-palestinienne.

Alors, qu'est-ce qui a changé ?

Juste avant mon arrivée en Allemagne, en février 2025, deux événements universitaires auxquels je devais participer ont été annulés sous pression politique. Le premier – un cours prévu à l'Université de Munich – a été supprimé immédiatement. Grâce aux étudiants, j'ai pu tout de même donner le cours dans un centre d'accueil pour réfugiés, indépendant du gouvernement, financé par des fonds privés, dont le directeur courageux n'a pas cédé aux menaces.

À l'Université de Berlin, je devais présenter une conférence avec Eyal Weizman, expert israélien d'architecture médicolégale ; mais l'université avait déjà annulé l'événement public, nous proposant plutôt de tenir l'événement à huis clos. Nous avons refusé : cela n'avait aucun sens de se rendre sur place pour une rencontre accessible uniquement en ligne. Quelques professeurs et étudiants sont parvenus à déplacer la conférence dans un centre culturel qui pouvait accueillir au plus 600 personnes, alors que 1 200 personnes étaient déjà inscrites. L'ambassadeur israélien, la police, plusieurs responsables politiques, un ministre et d'autres figures institutionnelles ont alors exercé de nouvelles pressions : insatisfaits de l'annulation par l'université, ils ont menacé de couper les subventions du centre culturel s'il persistait à nous accueillir. Face au risque de fermeture, le centre a cédé. Le lendemain matin, ses murs étaient recouverts de graffitis par les habituels groupes pro-israéliens : « Albanese antisémite », « Albanese terroriste », assortis d'insultes contre l'ONU et moi-même.

Finalement, la conférence a eu lieu dans les locaux du journal Junge Welt, où il n'y avait de place que pour une centaine de personnes. À l'extérieur, une foule s'était massée. La police avait encerclé le bâtiment avec des agents en tenue antiémeute, matraques et mitraillettes bien visibles. C'est dans ce décor qu'Eyal Weizman et moi avons parlé de la souffrance d'un peuple et de paix.

En Allemagne, comme ailleurs en Europe et de plus en plus ouvertement aux États-Unis, la répression peut être d'une extrême violence. J'ai lu à propos de charges policières contre des étudiants et manifestants de tous âges et nationalités, et j'ai vu, de mes propres yeux, des Palestiniens, mais aussi des Juifs antisionistes, se faire frapper, matraquer, incarcérer.

Le drame est double : ces personnes luttent pour mettre fin à des crimes atroces, tout en exerçant leur droit fondamental à la critique et à la dissidence – droit indissociable de la liberté d'expression, censée être l'un des piliers de nos dites démocraties libérales.

Mais que vaut la démocratie si elle ne laisse aucune place au débat ?

Cette fois-là, aucun membre de nombreux think tanks (groupes de réflexion) rencontrés à Berlin l'année précédente ne s'est présenté. Sur dix-huit délégués d'organismes non gouvernementaux (ONG), seuls trois sont venus.

La veille de l'événement au Junge Welt, une menace d'arrestation est survenue. La police fédérale allemande a contacté les groupes organisateurs pour les prévenir que je risquais d'être arrêtée pour violation des lois allemandes sur l'antisémitisme. Après une nuit blanche, j'ai appelé Max, mon mari, à six heures du matin :

— Je ne sais pas quoi faire, Max… Je sais que ce que je fais est juste, mais je ne veux pas être arrêtée, je n'ai pas vu les enfants depuis trois semaines.

Il m'a répondu, avec son calme habituel :

— Vas-y. Fais ce que tu dois faire. Nous sommes là.

Alors j'y suis allée.

Il a fallu que l'ONU intervienne, rappelant à la police allemande qu'en tant que Rapporteuse spéciale des Nations Unies, je bénéficie de l'immunité diplomatique, et qu'une arrestation serait un scandale sans précédent. Ce n'est qu'à ce moment-là que les choses se sont calmées. L'événement a tout de même eu lieu sous haute surveillance : une vingtaine de fourgons de police étaient stationnés devant le journal, et des policiers en tenue d'assaut encombraient la salle. Je suis entrée souriante, comme si de rien n'était. Je suis montée sur scène, le cœur débordant d'indignation, mais cela ne m'a pas empêchée de m'exprimer clairement, avec précision. À la fin de l'événement, Michael Barenboim, violoniste et professeur à la Barenboim-Said Akademie, a joué aux côtés de musiciens palestiniens. C'était bouleversant. Le lendemain, Melanie Schweizer, une fonctionnaire du gouvernement allemand présente à la soirée, déjà suspendue pour ses prises de position critiques à l'égard de la politique israélienne, a été licenciée.

Tel est le climat de répression que l'on respirait en Allemagne.

L'incapacité de l'Occident à appliquer le droit international à la Palestine, alors même qu'il en est l'un des principaux architectes et garants, montre clairement son désengagement pour une paix véritable. Il maintient l'illusion de son rôle de médiateur, tout en laissant se cristalliser une situation intenable : trois décennies d'un processus de paix sans issue, sous l'égide des accords d'Oslo[6].

Présentés à l'origine comme une voie vers la libération palestinienne, ces accords ont en réalité agi comme un cheval de Troie, permettant le contrôle et le pillage de la société palestinienne. J'ai récemment décrit cette situation comme un continuum carcéral sociopolitique : les Palestiniens sont détenus à la fois « derrière les barreaux » et « au-delà des barreaux », par la contrainte physique, la bureaucratie envahissante et une surveillance omniprésente. Voilà pourquoi je parle des territoires palestiniens occupés comme d'un « panoptique moderne ».

À l'occasion de récents anniversaires politiques, j'ai relu attentivement les déclarations officielles. Ce qui frappe, c'est la volonté de la communauté internationale de maintenir le statu quo, en répétant les mêmes recettes éculées depuis trois décennies. On parle d'ouvrir une « nouvelle voie », « au-delà d'Oslo », sans en reconnaître les failles, en particulier l'incapacité à placer les droits et la dignité des Palestiniens au cœur de toute démarche politique. Voilà qui résume l'air du temps : un mélange d'amnésie, d'aveuglement et de déni.

Le contraste est d'autant plus flagrant quand on observe la réaction internationale face à l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Là, les violations du droit international – l'agression, l'occupation illégale, l'annexion – ont immédiatement suscité une condamnation ferme et une mobilisation rapide en faveur de la justice internationale. À l'inverse, pour la Palestine, le silence est assourdissant.

Cette disparité révèle une profonde dissonance cognitive au sommet des institutions politiques occidentales, ces « grands prêtres de l'empire ». Elle expose aussi les limites du droit international, dont l'application reste tributaire de la volonté des États. Ce double standard mine les fondements mêmes de l'ordre international axé sur les droits de la personne, tel qu'il avait été conçu à l'issue de la Seconde Guerre mondiale.

L'histoire de la Palestine illustre cruellement comment les pratiques internationales peuvent perpétuer l'injustice, même en présence d'un corpus juridique solide. Dans le paysage politique actuel, où les États oscillent entre l'angoisse « post-Oslo », l'oubli volontaire ou la myopie assumée, je tiens à rappeler ceci : la priorité demeure le respect des obligations internationales et non la définition abstraite de ce que devrait être la paix. Mettre fin à l'occupation, stopper la colonisation et bloquer toute annexion : telles sont les exigences inscrites dans le droit international. Car ce que la loi requiert, au fond, c'est de permettre à l'autre de vivre dans la liberté, la sécurité et la dignité. Voilà la justice dans son sens le plus simple.

Le génocide de Gaza fait désormais partie de notre histoire collective, une tache indélébile qui pèsera sur l'humanité et pour laquelle nos petits-enfants demanderont des comptes. C'est dit, c'est fait. La question qui se pose à présent est celle de l'avenir : comment avancer ?

Il m'est souvent arrivé de penser que la Palestine, pour moi, a été comme la pilule rouge du film The Matrix – celle qui révèle la vraie nature du monde. Mon travail, après des années d'étude de la question palestinienne, m'a permis de voir et de comprendre plus clairement le système dans lequel nous vivons.

J'en suis venue à constater le courage qu'il faut pour affronter les rouages de ce système. J'ai vu ce courage se manifester à d'innombrables occasions lors de mes longs voyages, à travers une multitude de visages et d'histoires : représentants officiels, membres de la société civile, chercheurs, intellectuels, travailleurs, syndicats et, surtout, des foules d'étudiants et de gens ordinaires. Des personnes précieuses qui cherchent à faire circuler des propos utiles et à propager l'espoir.

C'est arrivé aux États-Unis, en Australie, en Nouvelle- Zélande, en Espagne, en Norvège, au Danemark, aux Pays-Bas, au Portugal, en Égypte, en Jordanie, au Canada et en Italie. Même en Belgique, où la présence des institutions européennes – parfois plus attachées à leur bureaucratie qu'à leur efficacité – rend souvent l'atmosphère lourde. Ce périple m'a permis de percevoir l'élan qui lie tant de communautés et les pousse à lutter pour la justice, la vérité, la dignité et un avenir plus juste, par-delà les différences.

Ce livre que vous tenez entre vos mains a vu le jour grâce à tous ces compagnons et compagnes de route qui m'ont entourée de près ou de loin. J'ai donc choisi de centrer l'exploration de thèmes que je considère comme fondamentaux pour comprendre l'histoire, le présent et l'avenir de la Palestine sur les récits de dix personnes qui me sont chères. Ces dix personnes, par leur enseignement, leur témoignage ou même simplement leur présence, m'ont guidée sur mon cheminement vers la connaissance de cette terre qui souffre depuis bien trop longtemps.

George, l'un de nos amis les plus proches à l'époque où Max et moi vivions à Jérusalem, nous fera sillonner la ville, ses ruelles, ses recoins, entre les maisons anciennes pleines de charme, les librairies où les livres pour enfants sont désormais confisqués par les soldats israéliens, et les cafés où, il y a quelques années encore, il n'était pas rare de danser aux côtés de jeunes Israéliens – sans uniforme.

Ingrid, une femme européenne qui a choisi la Palestine et qui lui a tant donné, montrera l'exigence de la rigueur dans la pensée et de l'utilisation du cadre juridique de l'apartheid – comme elle me l'avait fait comprendre en 2017, avec une clarté fondatrice.

Eyal, qui a quitté Israël depuis longtemps et estime ne pas avoir le droit d'y retourner tant qu'il ne pourra le faire avec un passeport palestinien, c'est-à-dire celui d'un État unique et démocratique, éclairera sur la complexité des conditions physiques et matérielles qui engendrent un génocide.

Hind, morte à six ans pour le seul fait d'être palestinienne, ouvrira les yeux sur ce que signifie être un enfant dans un pays où, depuis des générations, les mineurs n'ont pas le droit à un nid qui les protège et respecte leurs racines.

Gabor, marqué dès son enfance par les persécutions contre les juifs, révélera l'absurdité de ce que subit aujourd'hui le peuple palestinien et l'illusion de normalité.

Et puis il y a Ghassan, le chirurgien venu de Londres, plongé au cœur de l'horreur innommable de Gaza dans les premiers mois de l'assaut génocidaire ; Malak, la jeune artiste dont l'œuvre illustre la première de couverture, elle qui a fait le chemin inverse, quittant Gaza pour rejoindre Londres, afin de raconter en peinture ce que vit son peuple ; Abu Hassan, qui nous a guidés à travers les lieux marqués par l'oppression que subissent les Palestiniens ; Alon, éminent spécialiste du génocide et ami précieux, qui m'a aidée à mieux comprendre les conflits intérieurs d'un juif israélien qui « voit » les Palestiniens et fait sienne leur cause – car la libération du peuple palestinien de l'apartheid est aussi la clé de la libération des Israéliens eux-mêmes ; et enfin, Max, mon mari, l'une des personnes les plus proches de moi, dans la vie comme dans cette recherche de lucidité que nous aspirons à traduire en action.

Dix personnes, dix récits qui s'entrelacent avec les vies et les visages de beaucoup d'autres – moi-même, les membres de ma famille, la caissière d'un magasin irlandais, ou encore les enfants qui venaient manger les mûres devant notre maison à Jérusalem.

En développant, en ce moment terrible, le germe d'une idée qui me trottait en tête depuis des années – celle d'écrire un livre de « Polaroids de Jérusalem » –, je souhaite aussi raconter ici la Palestine telle que je l'ai vécue : non pas comme une militante, mais comme une personne qui s'en est approchée d'abord par curiosité culturelle, puis avec un regard de juriste.

J'ai voulu interroger, à travers ces récits, à la fois le passé et le présent de la Palestine, dans l'espoir d'imaginer un avenir meilleur pour tous ceux qui partagent cette terre. Mon propos n'est pas d'adoucir la réalité cruelle dans laquelle nous vivons : ces récits sont brutaux, dévastateurs, parfois insoutenables. Certains viennent du cœur même du génocide, d'autres de la position douloureuse de ceux qui, impuissants, ont dû regarder les atrocités de loin.

Et pourtant, au milieu de cette souffrance, j'espère transmettre une conviction : la paix au Moyen-Orient, et en Palestine, reste possible. Cette terre peut redevenir un foyer pour juifs, chrétiens, musulmans et pour tous ceux qui la considèrent comme leur chez eux – quel que soit le nom qu'on lui donne. Mais cette paix ne pourra voir le jour qu'en s'appuyant sur la justice universelle et la responsabilité partagée. Chaque récit de Quand le monde dort offre un regard singulier et complémentaire sur le génocide et sur les erreurs qui nous y ont conduits. Ce sont ces expériences humaines, brutes et authentiques, qui peuvent servir de base à un avenir commun, juste et durable.

Il est temps de se dresser contre la dévastation de Gaza et contre la destruction de ce qu'il reste de la Palestine, et de lutter contre un système international fondé sur la force, au nom d'une soi-disant « paix » toujours invoquée au bénéfice de quelques-uns, et toujours avec des mots servant à travestir la réalité de ce qui est commis – exactement comme Orwell l'avait prophétisé il y a près d'un siècle.

Aujourd'hui, le concept de doublepensée[7] imaginé dans 1984 par le Ministère de la Vérité ne nous paraît plus du tout fantaisiste ; il nous invite au contraire à regarder ce que nous avons vraiment sous les yeux.

Face à ce mal qui se répand, et qui voudrait nous soumettre ou nous abattre, nous devons répondre par la conscience et l'action. Le savoir est une arme essentielle, car la connaissance est notre meilleure défense contre la manipulation, l'exploitation et le mensonge. Et de cette connaissance devrait naître, naturellement, l'action.

Mais alors, quelle issue salvatrice peut encore exister, pour nous tous, pour les Palestiniens comme pour les Israéliens ? Moi, je la vois. Même si ce n'est qu'avec les yeux de l'esprit, je la vois – et je vois aussi les contours du chemin qui pourrait nous y mener. Et je sais que cette vision est réellement partagée : toutes celles et tous ceux qui, depuis le début du génocide, ont reconnu en moi un espoir, une lumière, un point de repère, m'ont donné une force que je n'aurais jamais imaginée. Malgré les plaintes, les menaces de mort, la peur que quelque chose n'atteigne ce que j'ai de plus précieux au monde, lutter pour une cause juste est un appel que plusieurs d'entre nous sont incapables d'ignorer.

Je crois profondément en la possibilité de nous retrouver, ensemble, comme une famille humaine, en redécouvrant le sens vrai et profond de la solidarité. Le mot latin solidum signifie précisément « un tout » : quelque chose d'entier, d'indivisible, de complet – souvent à l'opposé de ce qui est fragmenté ou brisé. Et ainsi, comme un seul corps, nous devrions pouvoir nous unir, nous rencontrer et résister. La solidarité, dans ce sens, devient une « forme politique de l'amour », comme l'a si justement dit la rabbine étatsunienne Alissa Wise.

Le succès de Quand le monde dort ne se mesurera pas au nombre d'exemplaires vendus, mais à sa capacité à susciter un élan collectif en faveur de la justice. J'espère un effet papillon : que, malgré nos fragilités individuelles, nous soyons capables, ensemble, de provoquer une transformation profonde au nom de notre humanité commune.

Sans trahir le message d'Edward W. Said, j'inclus résolument les Israéliens dans ce discours de réhumanisation. Comme les Palestiniens, ils sont pris dans un projet colonial anachronique – avec, bien sûr, des responsabilités et des souffrances incomparables. Mettre fin à la domination des Israéliens juifs sur les Palestiniens serait un acte de réhumanisation. Car nul ne peut opprimer et brutaliser les autres sans perdre lui-même une part de son humanité.

C'est dans la convergence des luttes pour l'émancipation et la liberté – qu'elles soient individuelles ou collectives – que nous devons retrouver notre solidum, notre socle commun. Ensemble, nous pouvons relever tous les défis.

Une chose est certaine : l'avenir dépend du travail que nous accomplissons aujourd'hui. Ce qui importe, c'est d'arrêter immédiatement les injustices passées et de prévenir celles à venir. La responsabilité revient à nous tous – société civile internationale, juristes, étudiants, citoyens du monde – de nous lever et d'utiliser nos voix pour exiger de nos gouvernements qu'ils respectent leurs obligations et défendent l'ordre multilatéral, aujourd'hui plus menacé que jamais.

Lorsque le monde s'endort, c'est à nous, peuples, de le réveiller. Et aujourd'hui plus que jamais, le monde a besoin de cet éveil. Alors faisons du bruit, provoquons la tempête, ou mieux encore – comme on dit chez moi – faisons de l'ammuina[8] !

Bonne lecture,

Francesca Albanese

Notes

[1] Salman Abu Sitta, Mapping My Return : A Palestinian Memoir, American University in Cairo Press, Cairo/Oxford University Press, Oxford, 2016. Sauf mention contraire, toutes les notes de bas de page proviennent de la traductrice.

[2] Est appliquée dans ce livre la règle suivante : on écrit le nom des religions et des adeptes d'une religion avec une lettre minuscule, soit les musulmans, les chrétiens, les juifs, ou l'islam, le christianisme, le judaïsme. (Note de l'éditeur.)

[3] Edward W. Said, L'Orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, Points, Paris, 2015 ; paru originalement en anglais en 1978, chez Routledge & Kegan Paul Ltd, à Londres.

[4] L'UNRWA fournit de l'aide humanitaire et des services essentiels aux réfugiés palestiniens forcément déplacés par la guerre de 1948 en Jordanie, au Liban, en Syrie et dans les territoires occupés de la Palestine. L'UNRWA est financée par les contributions des États membres de l'ONU. Contrairement au HCR (l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés), l'UNRWA ne propose pas de réinstallation dans des pays tiers. Son mandat est lié à la résolution 194 de l'ONU, qui affirme le droit au retour des réfugiés palestiniens.

[5] Francesca Albanese et Lex Takkenberg, Palestinian Refugees in International Law, Oxford University Press, Oxford, 2020.

[6] Officiellement la Déclaration de principes sur des arrangements intérimaires d'autonomie, les accords d'Oslo, signés en 1993, comprenaient entre autres le retrait partiel des forces israéliennes et la négociation ultérieure de certains enjeux d'autonomie palestinienne. Ces négociations, poursuivies jusqu'en 2014, n'ont jamais abouti.

[7] Concept central du roman 1984 de George Orwell, la doublepensée est une forme de contrôle mental et de manipulation idéologique qui désigne la capacité de croire simultanément deux idées contradictoires, tout en acceptant que les deux soient vraies.

[8] C'est un terme issu du dialecte napolitain où fare ammuina signifie un joyeux brouhaha, s'agiter dans le vide, et, parfois, s'agiter pour attirer l'attention bienveillante de ses supérieurs.

Comptes rendus de lecture du mardi 31 mars 2026

31 mars, par Bruno Marquis — , ,
Ni vivants ni morts Federico Mastrogiovanni Traduit de l'espagnol Cette enquête fouillée qui s'est étendue sur plusieurs années et comprend de nombreux entretiens avec les (…)

Ni vivants ni morts
Federico Mastrogiovanni
Traduit de l'espagnol

Cette enquête fouillée qui s'est étendue sur plusieurs années et comprend de nombreux entretiens avec les parents des victimes, des experts, des activistes et des journalistes démontre que la disparition forcée des personnes est au Mexique un outil de pouvoir terriblement cruel et efficace, qui fait taire toute possibilité de contestation. L'auteur de ce très bon bouquin est allé au fond des choses. Le trafic de drogue dont on nous parle tant, nous explique-t-il, n'est qu'un rideau de fumée. Le véritable donneur d'ordres des enlèvements et des assassinats est l'armée, dans le but de créer un « haut niveau de terreur », de faire taire quiconque s'oppose à l'exploitation des matières premières – minières, pétrolières et gazières – et de chasser les populations pour faire place nette. Un autre de ces livres qui nous permet de comprendre bien des choses.

Extrait :

Je ne suis pas mexicain, mais je vis et travaille au Mexique depuis des années. J'ai sillonné ce pays, côtoyé ses habitants, en compagnie des personnes les plus banales et parfois les plus marginales. J'ai beaucoup parlé, et écouté encore plus. Tel est mon travail : écouter, puis raconter des histoires, des récits, des expériences, écrire des chroniques. Je me suis intégré à la vie quotidienne de ce pays en partageant la vie quotidienne de nombreux habitants. Et je me suis rendu compte qu'il était littéralement impossible d'ignorer l'ampleur des disparitions forcées, une pratique déjà si évidente, si banalisée, si massive. C'est un danger tellement proche que tous les Mexicains, ainsi que les touristes et les étrangers qui, comme moi, travaillent dans ce pays, le vivent comme un épouvantable cauchemar, dont beaucoup ne se réveillent pas.

Les boeufs sont lents mais la terre est patiente
Pierre Falardeau

Le départ de Falardeau, il y a un peu plus de seize ans, a laissé un vide. C'est avec beaucoup de plaisir qu'aujourd'hui encore on revoit ses films et relit ses textes. L'essai « Les bœufs sont lents mais la terre est patiente », qui regroupe des lettres, des articles et des projets de films, écrits pour la plupart après le référendum de 1995, est un véritable délice intellectuel pour tous ceux qui ont apprécié et aimé ce grand cinéaste. Un bon bouquin qu'on se plaît à redécouvrir.

Extrait :

Aujourd'hui, par exemple, je n'ai que mon calice de crayon et une calice de feuille de papier pour m'opposer aux Américains qui bombardent en Irak. C'est dérisoire face aux bombes téléguidées, aux chasseurs supersoniques, aux porte-avions nucléaires. C'est minable face à la parole des criminels qui contrôlent le discours médiatique. Là-bas des gens meurent, des hommes, des femmes, des enfants. Je me sens triste. Je me sens mal. Je me sens vide.

La fin de l'histoire
Luis Sepúlveda
Traduit de l'espagnol

Les romans de Luis Sepúlveda sont souvent liés à la dictature chilienne d'Augusto Pinochet mise en place avec l'aide décisive des États-Unis en 1973. Ils sont toujours très près de la réalité des événements. « La fin de l'histoire » est un autre très bon roman qui nous fait découvrir ou redécouvrir sur le sujet des réalités qu'on mentionne peu de ce côté-ci de l'Amérique : la Villa Grimaldi, la DINA (la Direction nationale du renseignement), l'Oficina, l'ELN (l'Armée de libération nationale), etc. Comme le dit ce bon et grand écrivain, « la littérature raconte ce que l'histoire officielle dissimule ».

Extrait :

Posant l'Uzi sur ses genoux, Espinoza évoqua alors sa jeunesse, ses rêves similaires, la femme qu'il avait aimée et perdue, le fils perdu lui aussi, et de la pire manière. Quant le cercle de ses camarades s'était réduit autour de lui, il avait reçu l'ordre de partir en exil, d'abord au Mexique puis, un mois plus tard, en Union soviétique, afin de recevoir une formation de cadre militaire de haut niveau. La dictature avait des conseillers américains, et la plupart des officiers du renseignement avaient été formés à l'Escuela de Las Américas, au Panama. Le parti l'avait choisi pour intégrer le service de renseignement de la future armée révolutionnaire. La compartimentation était absolue. Il ne devait pas se soucier de sa famille, car le parti subvenait à ses besoins. Il étudiait depuis deux ans à l'académie Rodion Malinovski, sous la tutelle du colonel du KGB Stanislav Sokolov quand, par le biais d'un autre Chilien tout juste arrivé à Moscou, il apprit le terrible sort qu'avait connu sa famille. Sa femme et leur fils étaient tombés entre les mains d'un commando des Opérations spéciales. Les soldats avaient attaché la mère et l'avaient forcée à assister aux tortures de son fils. Ils ne la touchèrent pas mais transformèrent l'enfant en un amas de chair et de sang, jusqu'à ce qu'il meure au cours d'une session de torture. Alors ils s'étaient occupés d'elle et, après lui avoir arraché le peu d'informations qu'elle pouvait leur donner, l'avaient fait disparaître.

L'Ontario français, quatre siècles d'histoire
Paul-François Sylvestre

J'ignore si on utilise ou étudie ce livre d'histoire dans les écoles françaises de l'Ontario, mais si ce n'est pas le cas, on devrait le faire. « L'Ontario français, quatre siècles d'histoire », qui a été publié au cours de la dernière décennie, retrace merveilleusement bien l'histoire de la présence française en Ontario jusqu'à maintenant depuis les premiers établissements de la Nouvelle-France dans les Pays-d'en-Haut. Organisé de façon chronologique, mais aussi thématique, il nous explique avec précision les nombreuses luttes et différents événements qui ont influé et continuent d'influer sur la présence française en Ontario. J'ai beaucoup apprécié que l'on y souligne le rôle fondamental des communautés religieuses en éducation (et dans d'autres domaines aussi), rôle qui a grandement contribué à la continuation du fait français en Ontario.

Extrait :

Pour plusieurs historiens, les États généraux du Canada français constituent un point tournant dans l'identité franco-ontarienne. Il importe d'abord d'examiner le contexte socio-politico-culturel qui a présidé à cet événement des années 1960. Nous avons déjà vu que des Québécois se sont massivement établis en Ontario, notamment dans les comtés de Prescott et Russell, au point où l'élite anglo-saxonne n'hésitait pas à parler d'une « French invasion » ou d'une « Quebec invasion ». Nous avons aussi vu que de nombreuses communautés religieuses envoyaient leurs sœurs et frères du Québec pour œuvrer en Ontario, pour maintenir une vie francophone. Pour leur part, certains évêques ontariens faisaient appel à leurs collègues québécois pour obtenir des curés francophones. Souvenez-vous du cas de Mgr Lynch qui écrivit à Mgr Fabre pour obtenir un curé pouvant desservir les francophones de Toronto (l'abbé Philippe Lamarche : paroisse du Sacré-Coeur).

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La litanie du Litani

31 mars, par Mohamed Lotfi — , ,
. Un fleuve, une histoire et une prédation coloniale des plus abjectes Le Litani n'est pas qu'un fleuve. C'est une mémoire qui coule, un récit ancien qui serpente entre les (…)

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Un fleuve, une histoire et une prédation coloniale des plus abjectes

Le Litani n'est pas qu'un fleuve. C'est une mémoire qui coule, un récit ancien qui serpente entre les montagnes du Liban et les fractures de son histoire. Il traverse la Bekaa, irrigue des terres, porte des vies. Il est, depuis toujours, une promesse de souveraineté dans une région où l'eau vaut parfois plus que le territoire lui-même.

Mais le Litani est aussi une convoitise ancienne. Dès les années 1940, des projets d'ingénierie hydraulique envisagent déjà son détournement vers le sud. Certains plans, élaborés dans le contexte du projet sioniste naissant, évoquent l'idée d'intégrer les eaux du Litani dans un système régional au profit d'Israël, au prix d'un redécoupage territorial.
Cette tentation n'a jamais complètement disparu.

Elle trouve aussi un ancrage dans la géographie. Environ trente kilomètres séparent le Litani du bassin du Jourdain. Une distance relativement courte à l'échelle des grands aménagements hydrauliques, qui alimente depuis longtemps les projections stratégiques autour de ces deux systèmes fluviaux.

Aujourd'hui, cette question ressurgit dans un contexte de guerre. Les mots ne sont plus seulement ceux des ingénieurs, mais ceux des dirigeants. Le ministre israélien Bezalel Smotrich a affirmé que le Litani devait constituer une frontière. Une phrase lourde de sens, qui dépasse la seule logique sécuritaire.

Sur le terrain, les faits donnent corps à ces discours. Le ministre de la Défense, Israël Katz, a déclaré récemment que les forces déployées au sol « manœuvraient à l'intérieur du territoire pour s'emparer d'une ligne de défense avancée » jusqu'au fleuve Litani. Depuis plusieurs jours, les communiqués de Tsahal annoncent la destruction de ponts traversant ce cours d'eau, qui s'étend à environ cinquante kilomètres au nord de la frontière entre Israël et le Liban.

Le fleuve devient alors une ligne. Une frontière militaire possible. Un objectif stratégique implicite.

Dans le discours officiel, il s'agit de sécurité. Éloigner une menace. Créer un espace de protection. Mais dans la profondeur de l'histoire, une autre lecture s'impose. Celle d'un territoire convoité pour ses ressources. Celle d'un fleuve qui, parce qu'il est entièrement libanais, représente une richesse rare dans une région marquée par le stress hydrique.
Faut-il parler d'un plan explicite visant à relier le Litani au Jourdain

L'histoire montre que cette idée a existé, qu'elle a été formulée, étudiée, puis officiellement abandonnée. Mais les logiques qui l'ont rendue pensable, elles, persistent.

Ce qui se joue aujourd'hui est peut-être moins visible, mais tout aussi déterminant. Contrôler un territoire, c'est aussi contrôler son eau. Et contrôler l'eau, c'est peser sur l'avenir.
La litanie du Litani, c'est donc la répétition d'un même récit. Un fleuve qui nourrit, puis un fleuve convoité. Un territoire habité, puis fragilisé. Une justification sécuritaire, puis une réalité stratégique.

Et au milieu, des populations déplacées. Des villages meurtris. Une souveraineté mise à l'épreuve.

Le Litani a déjà été une ligne militaire. Il revient aujourd'hui au centre du jeu, comme si l'histoire refusait de se taire.

Mais un fleuve n'est pas une frontière. Le réduire à une ligne, c'est déjà l'appauvrir.
Alors oui, la litanie continue. Elle se répète dans les discours, dans les cartes, dans les conflits. Elle se répète dans cette manière constante de transformer une ressource en enjeu de domination.

La prédation avance rarement à visage découvert. Elle emprunte le langage de la sécurité, du progrès, de la nécessité. Mais elle laisse derrière elle des territoires fragilisés et des peuples sous pression.

Et pourtant, malgré tout, le Litani continue de couler.

Il résiste, comme une vérité qu'on ne peut détourner. Celle que porte chaque Libanaise et chaque Libanais au fond de son cœur et de son âme. Une vérité simple et irréductible. Le Liban n'est pas à vendre.

Mohamed Lotfi
27 Mars 2026

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Hôpital, il faut avancer !

31 mars, par Collectif de défense de l'hôpital de Die — , ,
Les élections municipales ont montré clairement un désaveu du choix de construire un nouvel hôpital à Chanqueyras. Mais faut-il pour autant perdre à nouveau plusieurs années, (…)

Les élections municipales ont montré clairement un désaveu du choix de construire un nouvel hôpital à Chanqueyras.

Mais faut-il pour autant perdre à nouveau plusieurs années, modifier le PLUI, les règlements d'urbanisme, refaire les études de terrains, etc. pour construire un nouvel hôpital à Chamarges ?

Pendant ce temps perdu, notre hôpital n'est pas entretenu, rénové, modernisé et les solutions pour améliorer les conditions de travail et d'accueil du public ne sont pas étudiées.
Que coûterait la construction d'un hôpital neuf ?

En utilisant les bases de données de l'ANAP et à partir des éléments donnés lors de l'enquête public pour la modification de la ZAC de Chanqueyras, on peut estimer un montant total minimum de 70 à 80 M€ (études, construction, prestations intellectuelles, parking, voirie, réseaux, etc). L'hôpital qui gère déjà ses deniers au plus proche peut-il avoir les moyens d'investir autant sans baisser ses charges de fonctionnement et donc la qualité de vie des travailleurs hospitaliers et des patients ?

La ville aurait, elle, à financer l'ensemble des équipement publics de desserte routière, mais aussi avec toutes les viabilités en limite de lot : voirie, réseaux d'eaux et incendie, réseau télécom, EDF, GDF.

Pourquoi la ville, donc ses habitants, auraient à supporter les charges de ces investissements pour un service public qui touche tout le bassin de population du Diois ?

Nous voulons encore citer le coût de démolition ou de réhabilitation des bâtiments actuels de l'hôpital, dont il faudrait tenir compte lorsque ceux-ci seraient abandonnés, non chiffré et non chiffrable à l'heure actuel mais bien réel.

La rénovation in-situ aurait l'avantage d'être moins chère (sous réserve d'une étude sérieuse à mener dans les plus brefs délais) d'environ 20% (Source : ANAP).

Un projet bien plus respectueux pour notre environnement à l'heure où la sobriété est de mise et qui aurait aussi l'avantage de laisser la possibilité de relancer des constructions de logements à Chanqueyras et des terres agricoles à Chamarges.

Et enfin l'impact positif sur la vie du centre-ville et de nos commerces serait indéniable, alors qu'à l'inverse une reconstruction décentralisée ne pourrait qu'avoir des conséquences néfastes…

A lire actuellement sur le site de la mairie : L'observatoire du commerce local 2026. On y lit que la fragilisation des centres-villes ne relève pas uniquement des facteurs économiques ponctuels mais constitue un phénomène structurel, associant « baisse démographique, désindustrialisation, pertes de fonctions centrales et dégradation des représentations symboliques de villes ».

Si nous ne sommes pas concernés par la baisse démographique, pour l'instant du moins, à nous de tenir compte des deux derniers facteurs cités, fonctions centrales et représentation symbolique maintenues.

On pourrait encore parler des résidents de l'Ehpad : ils et elles méritent bien mieux qu'un isolement loin de la vie, des cafés et des petits commerces accessibles à pied, loin des autres générations. Les placer à l'écart, les effacer de notre vivre-ensemble est aujourd'hui une ineptie politique, intellectuelle et vitale. La crise du COVID19 en a d'ailleurs montré les pires aspects. C'est de notre condition humaine qu'il s'agit. Quand on sait que 1/3 de la population est âgée de plus de 60 ans (site de la mairie) ça en fait du monde concerné ou prochainement concerné !

Aussi le projet de rénovation intégrale des actuels bâtiments – voire une extension – écologique, créative, moderne, ambitieuse a toute sa place. Si les tutelles hospitalières – et leurs partenaires (Ville, Interco, Département) – s'en donnent les moyens, notamment intellectuels, rénover les actuels bâtiments de l'hôpital serait un projet fédérateur, ambitieux, ouvert sur la ville, accessible, écologiquement exemplaire, bref un outil de travail de qualité pour les soignants et un lieu de soins et de résidence confortable pour les usagers.
Tout est encore possible

Ensemble nous sommes forts
Envoyez-vous vos questions et vos suggestions

Le Collectif de défense de l'hôpital de Die
Collectifhopitaldie26@gmail.com

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Le Yémen, un atout en réserve pour l’Iran

31 mars, par Afrah Nasser — , ,
La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février s'est étendue à toute la région. Un seul front est resté calme, celui du Yémen. Les houthistes qui (…)

La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février s'est étendue à toute la région. Un seul front est resté calme, celui du Yémen. Les houthistes qui contrôlent Sanaa se sont pour l'instant tenus à l'écart tout en soutenant verbalement Téhéran. Une hésitation qui tient autant à des facteurs internes au Yémen qu'aux calculs de la République islamique à ce stade du conflit.

Tiré de orientxxi
25 mars 2026

Par Afrah Nasser

Sanaa (Yémen), le 6 mars 2026. Des milliers de personnes se sont rassemblées sur la place Sabeen, contrôlée par les Houthis soutenus par l'Iran au Yémen, pour protester contre l'assassinat du guide suprême iranien Ali Khamenei lors de frappes aériennes états-uniennes et israéliennes et pour condamner les attaques contre l'Iran.
Mohammed Hamoud / ANADOLU / Anadolu via AFP

Le 26 mars 2015, alors que l'Arabie saoudite démarrait son intervention militaire au Yémen, Adel Al-Jubeir, ambassadeur saoudien à Washington, assignait un double objectif à la coalition militaire dirigée par le royaume : rétablir le gouvernement yéménite internationalement reconnu, et mettre fin à l'emprise des houthistes sur Sanaa, débutée en septembre 2014. Onze ans plus tard, le gouvernement yéménite n'a toujours pas été rétabli et les houthistes tiennent la capitale. La guerre perdure, non sous la forme d'un affrontement spectaculaire d'armées en mouvement, mais comme une impasse, un conflit qui refuse de se résoudre et qui continue d'affecter les moyens de subsistance des civils yéménites.

Le Yémen se trouve dans un entre-deux précaire que les diplomates qualifient volontiers de situation de « ni guerre ni paix ». Les grandes offensives qui ont autrefois structuré le conflit se sont pour l'essentiel interrompues depuis la trêve de 2022 qui, bien que n'ayant pas été renouvelée, perdure. Les bombardements saoudiens, qui incarnaient visuellement le conflit, ont en grande partie cessé depuis quatre ans. Pourtant, aucune paix véritable ne s'est matérialisée.

Le pays s'est au contraire installé dans une fragmentation durable. Les houthistes contrôlent Sanaa et l'essentiel du nord-ouest du territoire, administrant un espace conquis au fil des années. Ailleurs, un ensemble de forces alignées sur le gouvernement reconnu internationalement et sur l'Arabie saoudite domine en théorie les régions du sud et de l'est.

Fragmentation du camp anti-houthiste

Pendant une grande partie de la dernière décennie, les forces opposées aux houthistes ont passé moins de temps et d'énergie à lutter contre leurs ennemis qu'à se diviser, et parfois même se battre entre elles. La fragmentation était profonde, accentuée par les priorités divergentes de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Pour l'essentiel, Riyad visait un État yéménite unifié sous l'autorité du gouvernement reconnu, tandis qu'Abou Dhabi semblait privilégier un Yémen fragmenté, notamment avec un sud semi-autonome, voire indépendant. Chacune des deux puissances régionales a ainsi investi dans ses propres réseaux d'alliés.

Abou Dhabi a soutenu plusieurs acteurs, dont le Conseil de transition du Sud (CTS), formation sécessionniste dirigée par Aïdarous Al-Zoubaïdi qu'elle a contribué à créer en 2017, les forces de la Ceinture de sécurité à Aden, les Brigades des Géants d'Abdulrahman Al-Mahrami, les forces de Tareq Saleh, neveu de l'ancien président Ali Abdallah Saleh, ainsi que les unités d'élite hadramies et shabwanies. Riyad, pour sa part, s'est appuyée sur des personnalités liées au parti Islah, dont Sultan Al-Arada, gouverneur de Marib, et Abdallah Al-Alimi Bawazir, ancien chef du bureau présidentiel.

Carte du Yémen montrant les forces en présence et les régions en décembre 2025.

Ces logiques ont donc fragmenté le camp anti-houthiste et détourné le conflit de sa logique initiale. Les structures de commandement se superposaient ou entraient en concurrence, le soutien militaire arrivait de manière inégale et les loyautés politiques demeuraient fragmentées.

Les formations soutenues par les Émirats arabes unis opéraient selon des ordres extérieurs aux institutions étatiques. À l'inverse, les forces soutenues par l'Arabie saoudite demeuraient formellement rattachées aux ministères de la défense et de l'intérieur, en lien notamment avec des réseaux affiliés à Islah. En pratique toutefois, ces structures pro-saoudiennes coexistaient sans réelle intégration, répondant à des parrains et à des agendas politiques variés.

À maintes reprises, ces fractures ont affaibli les tentatives de pression sur les positions houthistes, transformant ce qui aurait pu être des campagnes coordonnées en une succession d'échecs. Ainsi, en 2019, les affrontements entre forces gouvernementales et unités du CTS à Aden ont conduit ces dernières à s'emparer de la capitale intérimaire. En 2020, l'effondrement de l'offensive gouvernementale dans la province d'Al-Jawf, suivi d'une avancée houthiste vers Marib et Shabwah, a mis en lumière l'absence de commandement coordonné.

Évolution et réorganisation des différentes forces

Au début de l'année 2026, toutefois, le paysage intérieur a commencé à évoluer significativement. L'engagement militaire des Émirats arabes unis au Yémen a pris fin après l'échec de leur stratégie visant à étendre le contrôle du CTS vers l'est. L'Arabie saoudite s'y est opposée, consolidant son influence puis remodelant le mouvement sudiste à son avantage.

Ces évolutions ont ouvert la voie à une possible réorganisation des forces yéménites opposées aux houthistes. Cette dynamique s'est notamment traduite par l'annonce de la nomination d'un nouveau gouvernement en février 2026. Toutefois, pléthorique comme il est et incapable d'intervenir pleinement dans l'ensemble des zones hors du contrôle houthiste, celui-ci demeure bien fragile.

Des efforts existent désormais — encore hésitants et inégaux — pour regrouper les différentes formations militaires sous une forme de commandement unifié. Parallèlement, l'Arabie saoudite a renforcé son rôle direct dans la supervision de zones stratégiques clés, notamment Aden et certaines portions de la côte occidentale. Les partisans du CTS restent néanmoins actifs, capables d'organiser des manifestations importantes en soutien à Aïdarous Al-Zoubaïdi, exilé depuis janvier 2026.

L'approche de Riyad porte désormais la marque d'une puissance ayant appris, lentement et à grands frais, les limites de l'usage de la force au Yémen. Pourtant, rien n'est vraiment réglé sur le terrain. Dans le nord, les dirigeants houthistes conservent le pouvoir sur la majorité de la population totale du Yémen. Leur stratégie militaire agressive en mer Rouge au cours des deux dernières années et demie montre qu'ils ne constituent pas une nuisance passagère, mais un enjeu stratégique durable que Riyad et le reste du monde ne peuvent vraiment ignorer.

Depuis novembre 2023, les forces houthistes ont ciblé les routes maritimes commerciales, s'attaquant d'abord à des navires liés à Israël avant d'étendre leurs frappes à des bâtiments associés à des dizaines de pays, souvent sans discrimination. En octobre 2024, elles avaient mené plus de 190 attaques en mer, contraignant plus de 2 000 navires à contourner la zone, perturbant ainsi le commerce mondial. Des dizaines de missiles et drones avaient aussi été envoyés en Israël.

Avant cette phase de projection de la violence, les flux de missiles et de drones houthistes envoyés vers des positions en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis jusqu'en 2022 avaient déjà mis en lumière la vulnérabilité des monarchies du Golfe. La stratégie militaire des houthistes, appuyée sur des transferts de technologie iraniens, a préfiguré la situation actuelle qui, avec les attaques iraniennes et la fermeture du détroit d'Ormuz, a mis au jour les failles béantes du dispositif sécuritaire régional.

Aéroports, infrastructures pétrolières et même, potentiellement, La Mecque demeurent donc à portée d'attaque des houthistes. Pour les Saoudiens, il paraît donc nécessaire de trouver un terrain d'entente avec eux. Pour l'heure, les diplomates et militaires à Riyad semblent moins enclins à lancer une nouvelle offensive qu'à consolider ses positions : unifier leurs partenaires yéménites et renforcer les lignes déjà tenues hors des zones houthistes.

Dès lors, le terrain yéménite demeure, pour l'instant, relativement calme comparé à d'autres foyers de tension au Proche-Orient. Les lignes de front tiennent. La guerre se suspend sans s'achever, tandis que l'économie et la situation humanitaire, malgré leur dureté manifeste, révèlent une certaine capacité d'adaptation de la société.

Face à la guerre contre l'Iran, les hésitations des houthistes

Mais le calme apparent est fragilisé par la guerre lancée le 28 février par les États-Unis et Israël contre l'Iran. Le conflit yéménite pourrait bien, une nouvelle fois, déborder de ses frontières. Les houthistes, interviendront-ils pour soutenir leur principal allié, l'Iran, comme ils l'ont fait en appui à Gaza, ou choisiront-ils la retenue ? S'ils le décident, la mer Rouge pourrait alors redevenir leur théâtre d'action.

À la mi-mars 2026, les appels publics de la nouvelle direction iranienne à fermer le détroit de Bab El-Mandeb ont reçu des réponses ambiguës de la part des dirigeants militaires houthistes. Depuis une décennie, leurs opérations au-delà des frontières semblent certes s'articuler avec les calculs stratégiques de Téhéran. Mais la relation entre les houthistes et l'Iran ne relève pas d'une hiérarchie stricte de type mandataire (« proxy »), mais plutôt d'un réseau souple d'acteurs alliés, unis par une idéologie commune, des intérêts partagés et des mécanismes de coordination régionale.

Cette configuration s'exprime dans le discours offensif des houthistes, qui insiste sur une forme de disponibilité à soutenir Téhéran. Ils multiplient les déclarations et mobilisent des foules importantes, comme lors de la manifestation du 7 mars à Sanaa dénonçant « l'agression américano-sioniste ». Pourtant, ils n'ont pas franchi le seuil d'un engagement total. Leur posture révèle une forme d'ambiguïté stratégique liée à un calcul géopolitique autant qu'interne. Les houthistes ont en effet beaucoup à perdre de la fin d'un statu-quo qui leur est favorable.

Le détroit de Bab El-Mandeb représente pour eux un levier considérable. Une perturbation, même limitée, peut affecter les flux commerciaux et énergétiques mondiaux. Mais toute escalade comporte des risques. Une campagne prolongée contre des cibles israéliennes ou étatsuniennes entraînerait très probablement une riposte d'une ampleur inédite. Les pertes subies par les houthistes — notamment la mort de membres de leur cabinet lors d'une frappe israélienne sur Sanaa en août 2025 — illustrent le coût potentiel d'une telle escalade.

Une partie du calcul se joue aussi à Téhéran. Après l'affaiblissement de plusieurs de ses partenaires régionaux, l'Iran pourrait être peu enclin à compromettre un acteur à la fois solide et stratégiquement utile. Les houthistes occupent en effet une position singulière : résilients, situés à proximité de routes maritimes vitales et capables, s'ils le décidaient, d'exercer une pression bien au-delà du Yémen. Cet atout pourrait bien être mobilisé plus tard, ultime carte gardée en réserve par l'Iran et ses rares alliés.

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Guerre en Iran. Le Maghreb se refuse à condamner les États-Unis

31 mars, par Khadija Mohsen-Finan — , ,
Des trois pays du Maghreb, le Maroc se situe le plus fermement du côté des attaques états-uniennes et israéliennes contre l'Iran. Plus surprenante est la position de l'Algérie (…)

Des trois pays du Maghreb, le Maroc se situe le plus fermement du côté des attaques états-uniennes et israéliennes contre l'Iran. Plus surprenante est la position de l'Algérie et de la Tunisie qui, rompant avec leur positionnement traditionnel, cherchent à s'attirer les bonnes grâces du président états-unien Donald Trump.

Tiré de orientxxi
24 mars 2026

Par Khadija Mohsen-Finan

De gauche à droite : le roi du Maroc Mohammed VI, le président tunisien Kaïs Saïed et le président algérien Abdelmadjid Tebboune.
Photomontage Orient XXI

La guerre contre l'Iran par Israël et les États-Unis intervient alors que des négociations sur le Sahara occidental sont en cours sous l'égide des États-Unis et de leur président Donald Trump. Washington, qui a déjà reconnu la souveraineté du Maroc sur ce territoire, soutient Rabat dans ce conflit. Par-delà cette première contrainte, le positionnement du Maroc est conditionné par le partenariat stratégique et économique dans lequel ce pays est engagé avec l'administration Trump d'une part, mais aussi avec Israël depuis la normalisation des relations bilatérales en 2020.

Ces paramètres expliquent que Rabat ait condamné les tirs de missiles iraniens contre les pays du Golfe, sans exprimer la moindre réserve sur l'opération lancée contre l'Iran. L'attitude du Maroc paraît d'autant plus cohérente qu'en juin 2025, lors de la guerre dite « des 12 jours » qui avait opposé déjà Israël, puis les États-Unis à l'Iran, Rabat n'avait publié aucun communiqué officiel.

Une hostilité ancienne à la République islamique

L'hostilité du Maroc à la République islamique d'Iran est ancienne. La première rupture entre les deux pays remonte à 1980, lorsque l'Iran de l'ayatollah Ruhollah Khomeiny reconnaissait le mouvement indépendantiste du Front Polisario. La seconde date de 2018, le Maroc avait alors rompu ses relations diplomatiques avec l'Iran, l'accusant de livrer des armes au Front Polisario. Il n'est donc pas étonnant de voir les autorités politiques marocaines qualifier, en mars 2026, d'« abjectes » les frappes iraniennes sur les pays du Golfe, considérant cette agression comme une « violation flagrante de la souveraineté nationale de ces États, inacceptable à leur sécurité et une menace directe à la stabilité de la région. » (1)

Cette position n'est pas partagée par l'ensemble des formations politiques marocaines. Certaines d'entre elles, comme le Parti de la justice et du développement (PJD) ou la Fédération de la gauche démocratique (FGD), ont publié des communiqués condamnant l'attaque contre l'Iran. D'autres ont appelé à des actions, comme le Groupe d'action nationale pour la Palestine qui voulait organiser un sit-in pour « dénoncer l'agression sioniste américaine contre l'Iran ». Mais les rassemblements ont été empêchés par les autorités, tout comme la manifestation du 2 mars à Tétouan, organisée par le Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation avec Israël, et qui rassemble des ONG et des partis politiques.

L'opposition à l'attitude officielle du Maroc est également venue du monde religieux. Dans un communiqué signé par plusieurs oulémas marocains, ces derniers ont exprimé leur solidarité avec l'Iran en tant que pays musulman. Le théologien Ahmed Raïssouni, qui avait autrefois cofondé et dirigé le Mouvement unicité et réforme (MUR), véritable matrice idéologique du PJD, avant de présider l'Union internationale des oulémas musulmans (UIOM), a exprimé un positionnement sans ambiguïté : « Je suis avec l'Iran parce qu'ils sont musulmans et parce qu'ils sont opprimés. Je suis contre les agresseurs criminels et leurs alliés (2) ». Même si elles émanent d'une figure paradoxale qui a toujours défendu la séparation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux dans un pays où le roi est commandeur des croyants, ces déclarations remettent explicitement en cause le positionnement officiel du Maroc dans le camp anti-Iran.

Washington et Tel-Aviv, meilleurs alliés du roi

Mais les autorités de Rabat ne font pas grand cas de ces voix et assument leur posture solidaire des pays du Golfe avec lesquels elles entretiennent des liens solides. Les bénéfices que le Maroc tire de son partenariat avec les États-Unis et avec Israël expliquent l'absence de dénonciation de leurs bombardements. En 2020, Donald Trump reconnaissait la marocanité du Sahara occidental, ouvrant la voie à des changements de positionnement d'autres États, comme l'Espagne ou encore la France sur cette question. C'est aussi l'administration Trump qui multiplie les rencontres en 2026, de manière à clore le conflit en privilégiant l'option marocaine d'une autonomie sous souveraineté marocaine. Elle a aussi soutenu Rabat lors du vote historique du 31 janvier 2026 de la résolution 2797 du conseil de sécurité de l'ONU reconnaissant le plan d'autonomie marocain comme la référence principale d'une solution au conflit.

La contrepartie de ce soutien était la signature par le Maroc des accords d'Abraham en 2020. Dès lors, l'administration Trump considérait ce pays comme un acteur de stabilité au Maghreb et en Afrique, jugé digne d'être récompensé. Le Maroc a été invité par Donald Trump à rejoindre le Conseil de la paix, et devrait également participer à la force internationale de stabilisation à Gaza, en envoyant des soldats sur place.

Ces bonnes manières faites au Maroc ne se limitent pas au dossier du Sahara : les droits de douane imposés aux pays du Maghreb sont nettement plus faibles pour le Maroc (10 %), au lieu de 30 % pour l'Algérie et 25 % pour la Tunisie. Autre signe de distinction, Donald Trump pense transférer le siège du commandement des États-Unis pour l'Afrique (Africom) de Stuttgart à Rabat, qui accueille régulièrement l'exercice multinational African Lion, conduit par Africom. Ces différents gains, auxquels s'ajoutent les investissements états-uniens au Sahara occidental (3), ne peuvent être remis en question par la guerre contre l'Iran.

D'autant que le Maroc est engagé dans une coopération avec Israël, comme l'atteste l'achat d'un système de défense antiaérienne Barak MX (4), ou l'installation d'une usine de drones du groupe israélien BlueBird Aero Systems dans la province de Benslimane, près de Casablanca, qui entrera en service en avril 2026. Ce double partenariat dont bénéficie le Maroc le place naturellement dans le camp des anti-Iran. Face à ses détracteurs, Rabat n'hésite pas à mettre en avant son rôle de médiateur au service des Palestiniens, que ce soit pour débloquer des fonds, retenus par Israël, destinés à l'Autorité palestinienne, ou encore pour permettre à l'aide humanitaire d'entrer dans Gaza, sans grand succès pour l'instant.

Le revirement diplomatique de l'Algérie

Si l'attitude du Maroc s'inscrit dans le sillage des accords d'Abraham, la position algérienne confirme une rupture avec ses principes diplomatiques, et vis-à-vis de l'Iran. Le 1er mars, le ministre algérien des affaires étrangères, Ahmed Attaf, a exprimé « la solidarité totale de l'Algérie avec les pays arabes frères qui ont été victimes d'attaques militaires ». En revanche, Alger n'a pas déploré la mort du Guide suprême Ali Khamenei, alors qu'elle avait réagi, lors de la « guerre des 12 jours », aux bombardements israéliens sur le sol iranien en évoquant « une agression qui n'aurait pas été possible sans l'impunité dont jouit l'agresseur ». Le 13 juin 2025, l'Algérie avait aussi appelé le Conseil de sécurité des Nations unies à « assumer pleinement sa responsabilité de protéger la paix et la sécurité internationales ».

Bien sûr, cette rupture avec Téhéran n'est pas une première. Il y eut un grand moment de froid entre les deux pays, de 1993 à 1999. Alger accusait alors l'Iran de soutenir et de financer les groupes armés islamistes dans le contexte de la décennie noire, et avait rompu ses relations avec Téhéran. Mais le président Abdelaziz Bouteflika les a rétablies en 2000. Ses homologues iraniens Mohammad Khatami et Mahmoud Ahmadinejad s'étaient rendus à Alger en 2004 et 2007. En 2026, Ali Khamenei y était même attendu pour une visite officielle dont la date restait à déterminer.

Ces dernières années, l'Algérie avait défendu le droit de l'Iran d'acquérir la technologie nucléaire à des fins pacifiques. Les relations avaient retrouvé leur niveau de proximité de l'année 1980. Dans le contexte de la guerre entre l'Irak et l'Iran (1980-1988), Alger avait mis en œuvre sa diplomatie en jouant un rôle majeur dans la libération des otages de l'ambassade états-unienne (5), qualifiant l'Iran de « pays tiers ami ». Aujourd'hui pourtant, elle ne condamne pas les attaques israéliennes et états-uniennes.

L'atout gazier ?

Soucieuse de ménager Donald Trump, l'Algérie estime que cette guerre pourrait peut-être lui offrir l'opportunité de se positionner comme acteur économique. Si la guerre au Proche-Orient s'inscrit dans la durée, Alger pourrait profiter de sa proximité géographique avec l'Europe et être tentée d'augmenter sa production de barils afin d'exporter son pétrole vers des pays en difficulté d'approvisionnement. Selon une information du média spécialisé dans les affaires énergétiques Attaqa, reprise par Algérie 360 le 2 mars 2026, le pays pourrait également se positionner en recours gazier stratégique pour satisfaire une demande de plus en plus grande dans le contexte de la guerre en Iran et en Ukraine. Ses ventes de gaz liquéfié destinées au Vieux Continent peuvent s'intensifier, à travers les gazoducs Trans-med et Medgaz qui passent sous la Méditerranée. Une perspective toutefois discutable compte tenu de l'état du secteur gazier et pétrolier et de sa productivité.

Alger espère aussi sortir de son isolement diplomatique et stratégique auquel sa rigidité doctrinale et son incapacité à s'adapter aux évolutions géopolitiques ont largement contribué. Depuis 2021, le pays s'est brouillé avec la plupart de ses voisins : le Maroc en 2021, l'Espagne en 2022 pour reconnaissance de la marocanité du Sahara et la France en 2024pour la même raison. La même année, Alger était en froid avec les Émirats arabes unis (6). Sur son flanc sud, l'Algérie, traditionnellement influente dans les pays du Sahel, a été rejetée par les nouveaux gouvernements issus des coups d'État militaires — Mali, Burkina Faso et Niger —, tandis que ces États se sont regroupés dans l'Alliance des États du Sahel (AES) qui participe à la recomposition de la géopolitique de la région. Enfin, en s'éloignant progressivement de la Russie, son partenaire historique, Alger éprouve des difficultés à peser dans le conflit libyen.

Consciente de cette solitude, le pays a décidé d'opérer un rapprochement avec Washington. Ce choix explique sa non-participation au vote de la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU sur l'autonomie du Sahara occidental ou encore la non-condamnation des bombardements d'Israël et des États-Unis.

Diplomatie « de la retenue » pour la Tunisie

Comme pour Alger, le changement de posture vis-à-vis de l'Iran est de mise pour la Tunisie. Le président Kaïs Saïed s'était en effet rapproché de Téhéran ces deux dernières années. Les deux pays ont exprimé leur volonté de s'engager dans une coopération technologique dans le domaine de l'intelligence artificielle (IA). Le chef de l'État s'est également rendu à Téhéran en mai 2024 suite à la mort du président iranien Ibrahim Raïssi. Lors de la « guerre des 12 jours » contre l'Iran, Tunis avait dénoncé une atteinte à la souveraineté et à la sécurité de la République islamique, une violation flagrante de la Charte des Nations unies et de toutes les lois et coutumes internationales.

Le communiqué du ministère tunisien des affaires étrangères du 1er mars 2026 est radicalement différent : il n'évoque pas l'assassinat du guide Ali Khamenei, ne condamne ni Israël ni les États-Unis — qui ne sont même pas cités — et se contente d'appeler à la sagesse et au retour à la table des négociations.

Mais contrairement à l'Algérie, qui interdit toute manifestation de protestation contre les bombardements de l'Iran, la colère des Tunisiens a pu s'exprimer dans le centre-ville de la capitale au neuvième jour de la guerre. Les participants ont pu agiter des drapeaux iraniens et des drapeaux palestiniens, ainsi que des portraits d'Ali Khamenei. En revanche, Tunis a donné des gages à Washington en arrêtant sept membres de la campagne Global Sumud Flottilla qui a organisé un départ de bateaux pour briser le siège de Gaza à l'été 2025, et s'apprêtait à refaire de même en avril 2026. Ils et elles ont été accusés de « blanchiment d'argent » dans le cadre de la collecte de fonds pour la flottille.

Dans un communiqué publié le 17 mars, plusieurs organisations, dont la Ligue tunisienne des droits de l'homme, ont dénoncé un recours « abusif » à ces accusations dans des affaires à caractère politique. Pour ces collectifs, l'objectif ne se limite pas à empêcher le départ de navires vers Gaza, mais vise plus largement à affaiblir le mouvement de soutien à la cause palestinienne. Elles accusent également le régime de « s'être contenté pendant des années de discours et de slogans sur les droits des Palestiniens, sans prendre de mesures concrètes pour les soutenir ».

Ces arrestations confirment l'embarras de l'exécutif tunisien. Depuis quelques années, sa diplomatie était quelque peu calquée sur la diplomatie algérienne. En outre, le souverainisme mis en avant par le président Saïed ne lui permet pas de se brouiller avec Donald Trump, l'armée tunisienne étant en partie financée par les États-Unis. Enfin, le pays bénéficie de l'aide financière de certains États du Golfe, en particulier l'Arabie saoudite. Autant dire que Carthage dispose d'une marge de manœuvre étroite et n'a plus d'espace diplomatique et géopolitique pour faire entendre une quelconque singularité. Comme l'Algérie, la Tunisie n'a plus les moyens d'être dans la dissidence diplomatique.

Notes

1. NDLR. Dans un communiqué du ministère des affaires étrangères, de la coopération africaine et des Marocains résidant à l'étranger, 28 février 2026.

2. Jassim Ahdani, « Au Maroc, le cas iranien divise », Jeune Afrique, 5 mars 2026.

3. En août 2025, le département d'État a donné son feu vert à ces investissements avec un premier programme de 5 millions de dollars (4,3 millions d'euros).

4. NDLR. Construit par la coentreprise entre Israel Aerospace Industries (IAI) et la société Rafael (Rafael Advanced Defense Systems).

5. NDLR. Du 4 novembre 1979 au 20 janvier 1981, 52 diplomates et civils états-uniens sont retenus en otage par des étudiants iraniens dans l'ambassade des États-Unis à Téhéran.

6. NDLR. Le gouvernement algérien reproche aux Émirats une politique régionale interventionniste, notamment en Libye, au Mali et au Soudan, des investissements au Sahara occidental et des tentatives d'ingérence dans les affaires intérieures algériennes.

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L’économie US, l’IA et la destruction créatrice

31 mars, par Michael Roberts — , , ,
Ces dernières années, les investissements dans l'intelligence artificielle (IA) ont explosé et ont contribué de façon non négligeable à la croissance américaine. Mais (…)

Ces dernières années, les investissements dans l'intelligence artificielle (IA) ont explosé et ont contribué de façon non négligeable à la croissance américaine. Mais l'économiste Michael Roberts pointe le risque d'une bulle spéculative, potentiellement plus dangereuse que la bulle internet de la fin des années 1990 en raison de son large recours à l'endettement, notamment auprès d'entités non réglementées. En outre, si l'IA conduit à un boom de la productivité, il est à craindre que ce soit au prix d'importantes destructions d'emplois.

Tiré de la revue Contretemps
26 mars 2026

Par Michael Roberts

Les géants du cloud et de la « tech » continuent d'investir massivement dans les centres de données et les puces dédiées à l'IA. Jusqu'à présent, la hausse des investissements liés à l'IA n'est pas particulièrement importante au regard des standards historiques.

Selon une étude de la Banque des règlements internationaux (BRI), à environ 1 % du PIB américain, elle est comparable au boom du pétrole et du gaz de schiste américain du milieu des années 2010 et moitié moins importante que l'essor des investissements informatiques lors de la bulle internet des années 1990. Les booms de l'immobilier commercial et de l'investissement minier observés au Japon et en Australie dans les années 1980 et 2010, respectivement, étaient plus de cinq fois supérieurs en proportion du PIB.

Elle n'a peut-être pas atteint l'ampleur de la fièvre ferroviaire du dix-neuvième siècle, mais elle s'en approche.

L'investissement total dans les technologies de l'information, y compris dans d'autres équipements de technologies d'information et logiciels, a atteint 5 % du PIB, dépassant ainsi son précédent pic, celui atteint en 2000 avec la bulle internet.

Les investissements liés à l'IA prennent diverses formes. La plus directe est l'investissement dans les centres de données, qui hébergent l'infrastructure informatique spécifique nécessaire pour entraîner, déployer et fournir des applications et des services d'IA. Ces dépenses incluent les coûts de construction des installations physiques, ainsi que les dépenses en technologies de l'information et autres équipements électriques nécessaires à leur fonctionnement, notamment les serveurs et les équipements réseau.

Pour aller plus loin
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L'économie américaine : la réalité derrière le récit trumpien

Contrairement à la bulle internet, qui a été alimentée presque entièrement par les dépenses des entreprises utilisatrices de technologies d'information, la bulle actuelle est, pour l'instant, portée par les entreprises productrices de technologies de l'information. Mais la situation évolue. Au-delà des centres de données, les investissements liés à l'IA peuvent aussi englober les usines de matériel informatique, qui produisent les puces et matériels spécialisés qui font fonctionner ces systèmes.

Enfin, les avancées en matière d'IA pourraient aussi stimuler plus largement l'investissement dans les produits informatiques, par exemple si l'IA incite les entreprises à moderniser leur matériel informatique ou à acheter de nouveaux logiciels. L'investissement lié à l'IA est donc devenu un moteur important de la croissance économique américaine. Alors que leur contribution était négligeable avant 2022, les dépenses consacrées aux usines de semi-conducteurs et aux centres de données ont contribué en moyenne à hauteur de 0,4 point de pourcentage à la croissance du PIB au cours des trois années suivantes.

On prévoit que les centres de données américains consommeront près de 10 % de la capacité du réseau électrique des Etats-Unis d'ici 2030, soit quatre fois la part prévue pour la Chine. Les États-Unis hébergent environ la moitié des centres de données mondiaux, alors qu'ils ne représentent que 4 % de la population mondiale.

Alors que l'activité manufacturière américaine reste atone, les investissements dans les technologies de l'information ont atteint, en pourcentage du PIB américain, leur plus haut niveau depuis 2001, stimulant fortement l'investissement global et l'activité des entreprises. Bien que ce boom informatique ait été concentré aux États-Unis, il génère aussi des retombées positives à l'échelle mondiale, notamment sur les exportations technologiques asiatiques.

L'investissement total dans les technologies de l'information, qui inclut aussi les dépenses des entreprises en équipements et logiciels facilitant l'utilisation de l'IA, a représenté près de la moitié de la croissance du PIB ces derniers trimestres, contribuant ainsi à limiter l'impact des droits de douane de Trump sur la croissance. Les dépenses annuelles consacrées aux centres de données pourraient augmenter de 100 à 225 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années. Cela porterait la part des dépenses liées aux centres de données dans le PIB entre 0,8 et 1,3 %, contre 0,5 % actuellement.

L'enthousiasme des institutions financières pour le boom des actions liées à l'IA ne faiblit guère. Nvidia, Microsoft et Amazon prévoient d'investir ensemble 60 milliards de dollars dans OpenAI, le concepteur de ChatGPT. Amazon envisage d'investir à elle seule 50 milliards de dollars dans cette entreprise, tandis que SoftBank prévoit d'y investir 30 milliards de dollars supplémentaires. Parallèlement, OpenAI recherche 50 milliards de dollars auprès d'investisseurs du Moyen-Orient.

Les entreprises qui tirent actuellement le boom des investissements dans l'IA ont par le passé opéré avec moins de dette que les autres entreprises. Elles se sont plutôt appuyées sur leurs activités très rentables pour générer les flux de trésorerie nécessaires au financement de leurs investissements. Cependant, ces sociétés ont fortement accru leurs dépenses d'investissement, ces dernières augmentant à la fois en valeur absolue et en pourcentage du chiffre d'affaires. Ainsi, l'ampleur de ces investissements dépasse désormais les flux de trésorerie disponibles.

Le financement par la dette se généralise, augmentant l'effet de levier. Et c'est là que réside le risque d'éclatement de la bulle, si les rendements ne se concrétisent pas ou si les conditions financières se durcissent.

En outre, la rentabilité des investissements dans l'IA est très sensible à la dépréciation fréquente des puces. Cela comprime les marges bénéficiaires et nécessite donc de nouveaux emprunts. Les prêts accordés par des fonds de crédit privés (c'est-à-dire en dehors des banques traditionnelles) aux secteurs liés à l'IA ont connu une croissance rapide, dépassant désormais les 200 milliards de dollars, leur part dans le volume total des prêts en cours passant de moins de 1 % à près de 8 %. Les prêts en provenance de sources non réglementées pourraient tripler d'ici la fin de la décennie.

En outre, de nombreuses entreprises essentielles du secteur de l'IA ne sont actuellement pas cotées en Bourse. Leurs emprunts pourraient avoir des conséquences que nous n'avons pas vues durant la bulle internet.

OpenAI est généralement considéré comme le meneur dans la course à l'IA. Depuis le lancement de ChatGPT en 2022, la start-up a rassemblé 800 millions d'utilisateurs actifs hebdomadaires, soit plus du double du trafic des IA concurrentes développées par Meta Platforms (propriétaire de Facebook) et Alphabet (la maison mère de Google).

Mais cette position dominante implique d'énormes coûts. OpenAI prévoit d'augmenter sa puissance de calcul de 1,9 GW à 36 GW au cours des huit prochaines années et a conclu une série d'accords pour construire des centres de données et acquérir des puces de pointe, ce qui a augmenté ses passifs de 1 400 milliards de dollars. Ses plus importants concurrents, comme Alphabet et Meta, disposent d'activités historiques générant des centaines de milliards de dollars par an sur lesquelles ils peuvent s'appuyer. OpenAI, en revanche, ne peut survivre que tant que ses bailleurs sont prêts à la maintenir à flot.

OpenAI a levé plus de 60 milliards de dollars depuis 2015, dont 41 milliards l'an dernier lors d'une levée de fonds record conduite par SoftBank. Mais l'entreprise s'apprête à épuiser sa trésorerie cette année et, avec une rentabilité qui risque de ne pas être positive avant plusieurs années, la question est de savoir si les investisseurs sont prêts à financer ce géant déficitaire. L'entreprise fait face à un trou de 20 milliards de dollars dans ses comptes cette année, comme plusieurs accords de financement différé conclus avec des fournisseurs tels que Nvidia, Oracle et CoreWeave arrivent à échéance.

Cette situation met la start-up sous forte pression pour trouver de nouveaux investisseurs aux amples ressources financières afin d'assurer son avenir. Cette année pourrait être décisive pour OpenAI. Avec des recettes ne couvrant qu'une fraction de ses coûts croissants, le trou dans ses finances devrait atteindre environ 130 milliards de dollars au cours des deux prochaines années.

OpenAI envisage une introduction en Bourse la valorisant à 100 milliards de dollars. Ce montant serait plus de trois fois supérieur à celle de la plus grosse introduction en Bourse jamais réalisée jusqu'à présent : l'introduction de Saudi Aramco en 2019, d'une valeur de 29,4 milliards de dollars, qui générait à l'époque plus de 1 000 milliards de dollars de recettes pétrolières.

Un éclatement de la bulle de l'IA reste une hypothèse plausible pour 2026. L'effondrement des précédents booms d'investissement a retranché en moyenne un point de pourcentage à la croissance du PIB réel américain.

Comme l'indique la BRI, « si une baisse des investissements dans l'IA devait s'accompagner d'une correction boursière significative, les répercussions négatives pourraient être plus importantes que ne le laissent supposer les précédents booms. Les investisseurs ont privilégié les actions américaines pour s'exposer aux entreprises d'IA et un effet de levier caché pourrait avoir des retombées négatives sur le marché du crédit. Alors que l'IA pourrait donner un coup de pouce durable à la croissance économique, rien ne garantit que ce potentiel se matérialisera ».

Gita Gopinath, ancienne économiste en chef du FMI, a calculé qu'un krach boursier lié à l'IA, équivalent à celui qui a mis fin à la bulle internet, effacerait quelque 20 000 milliards de dollars de patrimoine des ménages américains et 15 000 milliards de dollars supplémentaires à l'étranger, suffisant pour étrangler la consommation et provoquer une récession mondiale.

C'est également l'avis du FMI, qui craint que les entreprises d'IA ne parviennent pas à dégager des bénéfices à la hauteur de leurs valorisations boursières élevées. Même une correction modérée des valorisations boursières liées à l'IA réduirait la croissance mondiale de 0,4 %. « Conjuguées à des gains de productivité totale des facteurs plus faibles qu'attendu et à une correction plus marquée des marchés boursiers, les pertes de production mondiale pourraient s'accroître, concentrées dans les régions à forte intensité technologique comme les États-Unis et l'Asie. »

Mais même si une bulle éclatait et plongeait l'économie américaine dans la récession, celle-ci ne serait peut-être que de courte durée, si l'adoption généralisée de l'IA dans tous les secteurs augmentait fortement la productivité américaine.

De nombreux économistes orthodoxes partagent cet optimisme. Eric Brynjolfsson, économiste à l'université de Stanford, prédit que l'IA suivra une « courbe en J » : dans un premier temps, son effet sur la productivité sera lent, voire négatif, car les entreprises investissent massivement dans cette technologie, avant d'en récolter les fruits. Puis viendra le boom.

On a observé une courbe en J dans la croissance de la productivité manufacturière américaine : celle-ci a chuté au milieu des années 1980, puis, après la récession de 1991, s'est fortement accélérée jusqu'au milieu des années 2000.

Ainsi, d'abord la bulle éclate, puis il y a une récession et enfin il y a une reprise basée sur les applications liées à l'IA, comme ce fut le cas après l'éclatement de la bulle ferroviaire au milieu du dix-neuvième siècle. Cela semble d'ailleurs être la vision de Kevin Warsh, le candidat de Trump à la présidence de la Réserve fédérale. Warsh estime que l'IA va tellement stimuler la productivité qu'elle constituera une « puissante force déflationniste ».

Telle est la théorie de la destruction créatrice, initialement développée par l'économiste autrichien Joseph Schumpeter au vingtième siècle. Sa théorie a récemment été ravivée par les derniers lauréats du « prix Nobel » d'économie, Philippe Aghion et Peter Howitt. Ils affirment que le rythme auquel émergent de nouvelles entreprises aux technologies innovantes et déclinent les entreprises vieillissantes aux technologies obsolètes est positivement corrélé à la croissance de la productivité du travail. « Cela pourrait refléter la contribution directe de la destruction créatrice. »

Mais la « destruction créatrice » comporte deux versants. La productivité augmente, certes, mais seulement après la destruction d'une partie du capital existant. Tout saut d'ampleur de la productivité ne sera possible qu'au prix d'une réduction de l'emploi. Le FMI estime que 60 % des emplois dans les économies avancées seront affectés. Les économistes de Morgan Stanley prévoient que les banques européennes pourraient réduire leurs effectifs d'environ 10 % d'ici 2030. Cette estimation repose sur une analyse de 35 grandes banques qui emploient au total environ 2,12 millions de personnes.

Une telle réduction se traduirait par la disparition d'environ 212 000 postes au cours des cinq prochaines années. D'ores et déjà, certains éléments suggèrent que l'adoption de l'IA affecte les perspectives d'emploi des travailleurs américains, selon une étude réalisée par trois chercheurs de l'Université de Stanford. Cette étude met en évidence « des preuves préliminaires et à grande échelle cohérentes avec l'hypothèse selon laquelle la révolution de l'IA commence à avoir un impact significatif et disproportionné sur les nouveaux entrants sur le marché du travail américain » : depuis 2022, les travailleurs âgés de 22 à 25 ans dans les emplois les plus exposés à l'IA, tels que le service client, la comptabilité et le développement de logiciels, ont connu une baisse de 13 % de l'emploi.

Une économie fondée sur des agents d'IA est en train d'émerger. Des agents d'IA commencent déjà à réserver des voyages et à effectuer de petits achats de manière autonome pour le compte de consommateurs. Bientôt, ils prendront en charge une part plus importante du processus d'achat, même pour les transactions complexes : négociation des prix et des conditions, coordination des livraisons et des retours et transactions avec d'autres agents à très haute vitesse. D'après les prévisions, le marché mondial des agents d'IA, estimé à 5,4 milliards de dollars en 2024, devrait atteindre 236 milliards de dollars d'ici 2034.

Pour les entreprises, cela signifie qu'une part croissante des clients ne seront plus des humains. Il s'agira d'agents agissant pour le compte d'individus, interagissant avec d'autres agents représentant des vendeurs, des prestataires logistiques et des prestataires de paiement. À terme, la majeure partie de la chaîne d'approvisionnement commerciale pourrait s'opérer d'agent à agent.

Mais historiquement, il y a un revers à l'impact de la technologie. Le changement technologique a été le principal moteur de la croissance de l'emploi tout au long de l'histoire. Aux États-Unis, environ 60 % des travailleurs occupent aujourd'hui des emplois qui n'existaient pas en 1940. Dans les années 1840, Friedrich Engels affirmait que la mécanisation entraînait des suppressions d'emplois, mais qu'elle créait également de nouveaux emplois dans de nouveaux secteurs. Dans les années 1850, Marx a clarifié ces deux versants de la destruction créatrice :

« Voici les faits réels, que l'optimisme des économistes déforme : les travailleurs, chassés de l'atelier par les machines, sont jetés sur le marché du travail. Leur présence sur ce marché accroît la quantité de force de travail disponible pour l'exploitation capitaliste… L'effet des machines, présenté comme une compensation pour la classe ouvrière, est au contraire un effroyable fléau… Dès que les machines ont libéré une partie des travailleurs employés dans une branche donnée de l'industrie, les hommes de l'armée industrielle de réserve sont également dirigés vers de nouveaux emplois et absorbés par d'autres branches ; entre-temps, les victimes initiales, durant la période de transition, ne mangent pas à leur faim et pour la plupart d'entre elles périssent » (Manuscrits des « Grundrisse »).

Cela implique que l'automatisation se traduit par une précarisation accrue de l'emploi et une augmentation des inégalités à long terme. Daron Acemoglu, « prix Nobel d'économie » et spécialiste de l'économie de la technologie, est parvenu à des conclusions similaires à celles d'Engels et de Marx :

« Je pense que l'une des choses qu'un économiste doit faire, c'est de garder en tête deux idées contradictoires », explique-t-il. « D'une part, la technologie peut générer de la croissance sans pour autant enrichir les masses (du moins pas avant longtemps). Le progrès technique est le principal moteur de l'épanouissement humain, mais on a tendance à oublier que ce processus n'a rien d'automatique ».

Dans un mode de production capitaliste axé sur le profit et non sur les besoins sociaux, il y a une contradiction. « Modéliser mathématiquement et comprendre quantitativement la lutte entre le capital, qui capte l'essentiel des bénéfices du progrès technologique, et le travail n'est donc pas une tâche facile. » En effet.

*

Michael Roberts, « AI and creative destruction », sur son blog The Next Recession, 3 février 2026. Traduit par Martin Anota.

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Pays basque : bilan de la grève générale du 17 mars

Le bilan quantitatif de la grève a été clair et sans équivoque : plus de 105 000 manifestant.es dans les capitales des quatre provinces le matin, puis une deuxième vague (…)

Le bilan quantitatif de la grève a été clair et sans équivoque : plus de 105 000 manifestant.es dans les capitales des quatre provinces le matin, puis une deuxième vague l'après-midi dans presque tous les villages et villes d'Euskal Herria, impossible à quantifier. Quant aux arrêts de travail, ils ont touché la majeure partie de l'industrie et, de manière inégale, les autres secteurs.

22 mars 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots

Le résultat qualitatif est impressionnant. La question du salaire minimum interprofessionnel s'est définitivement imposée dans l'agenda social.

La question du salaire minimum a été le facteur fédérateur, mais les autres revendications (logement, soins, retraites, etc.) n'ont pas été oubliées, elles étaient présentes dans toutes les manifestations. Les revendications des travailleuses du secteur domestique et des services de soins, avec leur dimension racialisée et décoloniale, ont eu un impact important.

Des actions contre la guerre ont eu lieu à Bilbao.

Fait curieux, à Pampelune, l'EHKS-GKS [voir la présentation des organisations ci-dessous.], la CNT (qui ailleurs a participé aux appels à la mobilisation unitaire), la CGT et Anticapitalistas ont choisi de ne pas participer aux manifestations unitaires au nom de l'unité de la classe ouvrière autour d'un ensemble de revendications plus larges. Il convient de noter que le GKS a été très actif dans la grève, mais avec des piquets de grève et des mobilisations en marge du reste du mouvement syndical.

Les attitudes de l'UGT, des CC OO et de Sumar sont grotesques : elles s'opposent à la revendication d'un salaire minimum pour l'Euskal Herria, la considérant comme une revendication non solidaire avec le reste des travailleurs de l'État.

Cette grève a été possible parce qu'il existe en Euskal Herria une majorité syndicale qui comprend que la négociation n'est viable et possible que par la confrontation. Cette attitude la distingue des CC OO et de l'UGT, qui ne savent négocier qu'à la baisse. En effet, le patronat de Confebask a systématiquement refusé de discuter de la question du salaire minimum à 1 500 euros. Et au Parlement basque, le PNV et le PSE ont refusé ne serait-ce que d'inscrire cette question à l'ordre du jour, malgré le soutien social majoritaire dont bénéficiait l'initiative législative populaire présentée par la majorité syndicale (tout comme ils l'ont fait avec le mouvement des retraités et sa demande d'une pension minimale égale au salaire minimum interprofessionnel). Auparavant, ils avaient exigé du gouvernement basque qu'il soumette au Parlement espagnol la proposition visant à ce que le Statut des travailleurs permette aux communautés autonomes, et pas seulement à la communauté basque et à celle de Navarre, d'avoir le pouvoir de fixer le salaire minimum interprofessionnel.

Il convient de mentionner tout particulièrement l'attitude du PNV et du gouvernement basque face à la grève, qui ont privilégié la voie de la négociation plutôt que celle de la confrontation, alors qu'il est de notoriété publique que (tout comme le patronat) ils ont refusé de débattre au sein des institutions des questions relatives au salaire et à la pension minimale. Nous verrons bien ce qu'ils feront lorsque ces questions seront portées devant le Parlement espagnol.

Cette grève a été précédée par l'impressionnante commémoration du 3 mars, anniversaire du massacre de Gasteiz, et du 8 mars, tout aussi impressionnante. Ces trois événements étaient étroitement liés

Il a été important de garder pendant 40 ans dans notre mémoire collective ce qui s'est passé le 3 mars 1976. À cette époque, le mouvement ouvrier a dû faire face à deux problèmes : défendre ses revendications et répondre à la dictature fasciste. Aujourd'hui, nous devons faire face à un problème similaire : lutter pour nos droits, notamment pour garantir un salaire minimum interprofessionnel décent, et répondre aux héritiers du franquisme qui frappent à la porte. Et il n'y a qu'une seule voie : constituer un front unique du mouvement ouvrier et, en même temps, organiser la majorité sociale de ce peuple.

Ceux d'entre nous qui avons participé aux comités de grève et aux vastes initiatives de mobilisation lors de la grève du 30 janvier 2020 ont pu constater l'efficacité et le caractère transversal de son organisation, ainsi que l'importance de la mener non seulement sur les lieux de travail, mais aussi dans l'espace social et au sein des communautés.

Cette fois-ci, nous avons reproduit la même formule. Syndicalistes, salarié.e.s précaires, étudiant.e.s et retraité.e.s, militant.es sociaux de tous horizons, féministes, citoyens et citoyennes engagé.es dans la grève, ainsi que les travailleurs et travailleuses du commerce et de l'hôtellerie, militant.e.s de différents partis politiques (il faut toutefois souligner la contribution active d'EH Bildu, présent dans la plupart des comités de grève et des mobilisations avec ses figures les plus connues pour soutenir la grève générale, au grand dam du PNV)… toutes et tous ensemble, nous avons organisé la grève, élaboré nos arguments, intégré nos revendications propres, tissé des liens de solidarité : en un mot, nous avons fades provinces it peuple. Il faut souligner la participation massive et très active de la jeunesse étudiante à toutes les mobilisations. Une expérience merveilleuse.

Hier comme aujourd'hui, nous pouvons affirmer que ni les libertés politiques ni les améliorations économiques n'ont été des concessions des classes dominantes, mais des conquêtes obtenues au prix de dures luttes.

Cependant, ces acquis ne sont jamais garantis. Ce qui a été obtenu au prix de grands efforts peut être perdu par des contre-réformes et des contre-révolutions si les classes dominantes estiment avoir suffisamment de force pour faire pencher la balance en leur faveur. C'est ce qui s'est produit au cours des vingt dernières années et s'est intensifié après la crise de 2008. C'est ainsi que les portes du tsunami néolibéral se sont grandes ouvertes, emportant comme un torrent bon nombre des acquis sociaux antérieurs.

Nous savons tous et toutes que le pouvoir de la bourgeoisie réside dans la propriété de l'argent et dans le contrôle de l'État. En revanche, les travailleur.es, les syndicats et la gauche sociale et politique ne doivent pas oublier que la véritable source de leur pouvoir réside, fondamentalement, dans la capacité de mobilisation sur les lieux de travail et dans la rue. Et la grève générale est, malgré ses limites, l'un des outils les plus efficaces. À condition, bien sûr, qu'elle ne soit pas considérée comme une action isolée et qu'après la journée de grève, les syndicats ne retournent pas dans leurs quartiers d'hiver ou à leur routine habituelle.

Depuis le début de la crise, nous avons insisté sur le même mot d'ordre et nous n'y renoncerons pas : le capitalisme et ses institutions économiques et politiques ont pris l'initiative et nous ont déclaré la guerre, une guerre sociale, une guerre des classes. Et les partis de gauche, les syndicats et les mouvements sociaux concernés doivent y répondre au même niveau.

La crise, avec ses hauts et ses bas, sera longue, et si elle se résout, ce sera le rapport de forces qui se dispute dans tous les territoires et tous les coins de la planète qui déterminera son issue. Nous ne sortirons pas indemnes de cette situation si nous ne reléguons pas au rebut de l'histoire le système qui a conduit l'être humain et la nature à une situation limite, et si, dans le même temps, nous ne faisons pas des pas déterminés vers la construction d'un autre modèle de société. La lutte — unitaire et large — est, en outre, la manière la plus efficace de faire face au climat de guerre et au fascisme.

La grève générale du 17 mars a été la répétition de ce que nous avons réussi à faire il y a 50 ans à Gasteiz : un mouvement ouvrier (aux côtés du mouvement féministe) affrontant hier le franquisme et aujourd'hui ses successeurs.

Joxe Iriarte, Bikila
Joxe Iriarte, Bikila, est membre d'Alternatiba
Source – Viento sur, 19 mars 2026 :
https://vientosur.info/un-balance-de-la-huelga-general-del-17-de-marzo/
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78381

Présentation succinte des organisations mentionnées (P. V.)

Anticapitalistas, section espagnole de la IVe internationale.
CC OO : Commissions Ouvrières, principal syndicat espagnol, à l'origine combatif et construit dans l'illégalité, aujourd'hui syndicat d'accompagnement plutôt proche du Parti communiste et de Podemos.
CGT : syndicat libertaire plus « souple » que la CNT.
CNT : syndicat anarchosyndicaliste
EH Bildu : Coalition de gauche indépendantiste basque abertzale (nationaliste basque).
EHKS : (Euskal Herriko Kontseilu Sozialista) et sa branche jeune.
GKS : Scission « communiste », dynamique et sectaire de la gauche indépendantiste EH Bildu
PNV : Parti Nationaliste Basque, parti de la bourgeoisie basque, autonomiste, qui domine la vie politique basque.
PSE : branche basque du PSOE souvent allié au PNV.
UGT : Union Générale des Travailleurs, traditionnellement réformiste et proche du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE).
Sumar : Coalition de la gauche gouvernementale.

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Israël tue trois journalistes libanais, les médias français « crachent sur leur tombe »

31 mars, par Meriem Laribi — , , ,
« Les journalistes tués à Gaza sont accusés par Israël d'être liés au Hamas. Au Liban, ils sont accusés d'être liés au Hezbollah. Les bons journalistes doivent être liés à (…)

« Les journalistes tués à Gaza sont accusés par Israël d'être liés au Hamas. Au Liban, ils sont accusés d'être liés au Hezbollah. Les bons journalistes doivent être liés à Netanyahou », résume le journaliste français Jack Dion sur son compte X. Ce post entend dénoncer l'alignement occidental massif sur le narratif israélien, notamment dans les médias français.

Tiré d'Agence média Palestine.

Trois journalistes libanais·es ont été assassiné·es dans leur pays et dans l'exercice de leur fonction le 28 mars par une frappe israélienne qui a visé leur voiture dans la région de Jezzine, dans le sud du Liban. Elle s'appelait Fatima Ftouni et travaillait pour la chaîne Al-Mayadeen. Son frère s'appelait Mohammed Ftouni et travaillait comme caméraman. Le troisième était le correspondant vedette d'Al-Manar, il s'appelait Ali Shoieb. Tous trois étaient très admirés et respectés dans leur pays.

Contacté par l'Agence Média Palestine, Jack Dion dénonce la « tuerie invraisemblable de journalistes à laquelle nous avons assisté à Gaza et qui recommence au Liban ». À ce jour, le site Stop murdering journalists compte 318 journalistes et professionnel·les de la presse assassiné·es par Israël à Gaza depuis le 7 octobre 2023 et 21 au Liban.

Sur toutes les chaînes d'information francophones, l'nnonce de l'assassinat des trois journalistes libanais a systématiquement été affublée du fameux « considérés comme proches du Hezbollah », une épithète employée à dessein par Israël afin de décrédibiliser la fonction même de journaliste.

« Les tuer une deuxième fois »

S'il est juste de dire qu'Al-Mayadeen et Al-Manar sont des médias proches du Hezbollah, ajouter cette précision au moment de l'assassinat de leurs journalistes ne peut pas être considéré comme neutre et vise à jeter le discrédit sur leur travail, et par la même occasion contribue à l'effacement de la distinction entre combattants et non combattants. Pour Jack Dion, un ancien du magazine Marianne, cela permet d'accorder un « droit de tuer » sous prétexte d'une affiliation supposée ou avérée à une organisation telle que le Hamas ou le Hezbollah. « Quand bien même ces journalistes seraient liés d'une manière ou d'une autre au Hamas ou au Hezbollah, cela ne donne pas le droit de les tuer, en droit international ça n'existe pas », rappelle-t-il. De son point de vue, il s'agit d'un « argument que l'on ressort pour diaboliser les journalistes dont on parle ». Sans surprise, l'argument est brandi par les autorités israéliennes mais le « plus grave » pour Jack Dion est que cela soit cité tel quel par les médias français qui « globalement reprennent le narratif israélien ». Et d'ajouter : « Il suffit de voir le nombre de représentants israéliens reçus sur les chaînes de télévision et de radios tandis qu'on ne voit presque jamais l'ambassadrice palestinienne alors même que la Palestine est reconnue par la France ».

« Est-ce qu'on a le droit de tuer les journalistes israéliens proches de l'extrême droite israélienne aux propos et actions génocidaires ? Les médias français trouveraient-ils légitime de tuer de tels journalistes », interroge Jack Dion. « Les gens qui sont du côté des Palestiniens, du Liban ou de l'Iran sont considérés comme suspects », estime-t-il, tandis que le côté israélien bénéficie de la « sympathie » des médias français, dénonce le journaliste qui constate qu'il n'y a chez les journalistes français des chaînes dominantes « aucun sens de la solidarité » professionnelle. « Le carnage qui a eu lieu à Gaza et le manque de réaction de la presse française est inexplicable, injustifiable et extrêmement choquant. Nous n'avons pas vu le début d'une critique sur ces pratiques détestables. Les journalistes palestiniens et libanais ne sont pas des terroristes, ce sont des journalistes. Les affubler de cette affiliation est une manière de cracher sur leur tombe et de les tuer une deuxième fois », dénonce Jack Dion.

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Agression de l’Iran par les États-Unis et Israël : quel impact possible sur la dette ?

31 mars, par Maxime Perriot — , , ,
L'agression impérialiste des États-Unis et d'Israël, en Iran et au Liban, a déjà provoqué la mort de centaines de personnes. Elle pourrait également engendrer une hausse (…)

L'agression impérialiste des États-Unis et d'Israël, en Iran et au Liban, a déjà provoqué la mort de centaines de personnes. Elle pourrait également engendrer une hausse durable des prix du pétrole et du gaz. Un tel choc pétrolier pourrait accentuer la crise de la dette en cours depuis les années 2020-2022 dans le Sud global. Explications.

Tiré du site du CADTM.

Les créanciers privés ont massivement prêté aux pays du Sud global en 2023-2024

Au cours de l'année 2022, les créanciers privés se sont massivement retirés des pays du Sud Global après la hausse des taux d'intérêt décidés par la Banque centrale européenne et la Réserve fédérale étasunienne. Des taux d'intérêt de plus en plus intéressants leur étaient proposés au Nord, et ils craignaient des défauts de paiement au Sud, la crise de la dette des pays du Sud global ayant déjà débuté en 2020 au moment de la pandémie de Covid-19. Leur retrait massif et rapide avait alors été compensé par les institutions multilatérales. Parmi elles, le Fonds monétaire international a imposé des politiques contraires aux intérêts des populations en échange de prêts.

Les années 2023, et surtout 2024, avaient ensuite vu les créanciers privés – au fil de la baisse des taux d'intérêt au Nord – revenir vers les États du Sud global. Pour preuve, entre 2022 et 2024, les prêts des banques commerciales au secteur public des pays du Sud global ont presque doublé. Même chose pour les titres de dette émis par les États du Sud global sur les marchés financiers, qui sont passés de 70 milliards de dollars en 2022 à 150 milliards de dollars en 2024 [1].

Si la guerre entre l'Iran et les États-Unis dure, cela pourrait impacter durablement les prix du pétrole et du gaz et faire monter le prix des importations des États du Sud global

Si l'agression étasunienne et israélienne venait à durer, le trafic dans le détroit d'Ormuz pourrait être considérablement impacté. La hausse du prix du pétrole, qui est pour le moment spéculative [2], pourrait donc durer car 20% du pétrole consommé mondialement transite par ce détroit. Même chose pour les prix du gaz.

Or, les États du Sud global, notamment ceux d'Afrique subsaharienne, importent proportionnellement plus de produits manufacturés que les autres États, et exportent proportionnellement plus de matières premières. En cas de hausse durable du prix du pétrole, ils seront donc fortement impactés car du pétrole est nécessaire à la production (et au transport) de nombreux produits importés par ces pays. Or, l'inverse n'est pas nécessairement vrai. Par exemple, 19% des exportations de la Côté d'Ivoire sont des fèves de cacao [3], produit non transformé pour lequel la hausse du prix du pétrole n'aura d'impact que sur le prix du transport.

De la même manière, de nombreux pays des Suds importent des engrais qui nécessitent du gaz (azote) pour être produits [4]. Si le prix du gaz augmente durablement, le prix des engrais grimpera, donc celui des importations des pays des Suds également.

Une augmentation du prix des importations sans une hausse équivalente de celui des exportations demanderait aux gouvernements de se procurer davantage de devises fortes – notamment le dollar qui domine le commerce international. Une des manières de le faire est de recourir davantage à la dette, d'augmenter le niveau d'exportations – souvent en accentuant les politiques extractivistes destructrices pour le vivant et les populations locales – ou de se spécialiser toujours plus dans le tourisme.

Réaction des Banques centrales et fuite des capitaux ?

Si l'inflation venait à s'installer au Nord, il est probable que les Banques centrales dominantes (la FED, la BCE et la Banque d'Angleterre) décident d'augmenter leurs taux pour contrer l'inflation. Cela s'est déjà vu en 2022 ou au début des années 1980. Souvent, quand elles prennent ce genre de décision, cela provoque ou participe à une crise de la dette du Sud car les intérêts étant dorénavant plus intéressants au Nord, les capitaux (les créanciers privés) retrouvent de l'intérêt pour prêter aux acteur·ices et États du Nord, quittant peu à peu ceux des Suds.

Si cette hausse des taux d'intérêt par les grandes banques centrales du Nord – qui augmente mécaniquement les remboursements des pays endettés – se combine avec un choc économique qui diminue leurs revenus, alors de nombreux gouvernements des Suds devront rembourser davantage en devises fortes avec moins de revenus. Prenons quelques exemples historiques.

En parallèle de la hausse subite des taux d'intérêt décidée par la Réserve fédérale étasunienne en 1981, les pays des Suds ont dû faire face à une baisse importante des cours des matières premières, dont ils étaient des exportateurs très importants. Ils ont donc dû rembourser plus (car les taux d'intérêt augmentaient) avec moins (car leurs recettes en devises fortes issues de l'exportation de matières premières diminuaient). Résultat, de nombreux pays sont entrés en défaut de paiement et en crise de la dette.

Dans les années 2020 – 2022, même situation avec :

une baisse des recettes en devises fortes à cause de la crise du tourisme international due à la pandémie de Covid-19 ;

une hausse des dépenses d'importation (en devises fortes) suite à l'agression de l'Ukraine par la Russie qui a provoqué une hausse spéculative puis réelle du prix du blé et des intrants (importés par de nombreux pays) ;

une hausse des taux d'intérêt par la FED, la BCE et la Banque d'Angleterre à partir de juin 2022.

Après la crise de 2020 - 2022, un nouveau choc fatal ?

Après la crise de la dette qui a débuté en 2020 – 2022, plusieurs pays sont entrés en défaut de paiement, ou s'en sont approchés. Ils ont fait appel au Fonds monétaire international et à d'autres créanciers multilatéraux comme la Banque mondiale. Ces derniers sont venus compenser le départ des créanciers privés, non sans imposer leurs conditionnalités néolibérales. Le FMI a prêté en échange de l'adoption de plusieurs mesures mortifères par les gouvernements : hausse de la TVA (y compris sur les produits de première nécessité), baisse des subventions publiques aux produits de première nécessité, privatisations, spécialisation toujours plus poussée vers le tourisme et l'exportation de matières premières…

L'année 2020 fut marquée par des prêts massifs du FMI adossés à ces différentes conditionnalités. Par exemple, le Fonds monétaire international a prêté pour 18 milliards de dollars aux pays d'Afrique subsaharienne en 2020 (contre 2,5 milliards en 2019) [5]. Ces prêts se sont poursuivis, dans des proportions plus faibles, dans les années qui ont suivis. Ils sont venus « sauver » les pays en difficultés d'un défaut de paiement prolongé, qui aurait été synonyme de non-remboursements des créanciers privés. Par exemple, la Zambie, le Ghana, ou encore le Sri Lanka en Asie du Sud, sont entrés en défaut de paiement et ont fait appel au FMI.

Le FMI permet donc aux créanciers privés de continuer à être remboursés en imposant des politiques qui vont clairement contre l'intérêt des populations, qui servent les créanciers privés en élevant leur remboursement au rang de priorité numéro une, au détriment des droits humains les plus basiques. L'exemple grec l'a montré au début des années 2010, durant lesquelles la Troïka a imposé à la population des politiques inhumaines qui, entre 2008 et 2014, ont fait augmenter la mortalité infantile de 42,8%, les suicides de 44%, les dépressions de 272,7%, le chômage de 190,5% et… la dette de 36,5% [6].

Précisons que la Chine est totalement complice de la politique du FMI puisqu'elle pousse différents pays, voire les aide directement, comme elle l'a fait avec l'Argentine de Milei, à rembourser le Fonds monétaire international [7].

Ce tableau montre une hausse très importante des créances du FMI envers les pays des Suds entre 2019 et 2024. Or, un nouveau choc qui viendrait frapper les pays des Suds à un moment où ils avaient retrouvé accès aux marchés financiers, serait synonyme d'un énième retour du Fonds monétaire international, à un moment où de nombreux pays des Suds sont déjà très endettés envers cette institution. On pourrait donc craindre un scénario à la grecque avec des politiques d'austérité de plus en plus dures, des conditions de vie de plus en plus difficiles pour les populations, et un approfondissement toujours plus inquiétant du modèle extractiviste exportateur destructeur du vivant.

Cette analyse n'a pas vocation à prédire l'avenir mais à montrer ce qui pourrait arriver si l'agression étasunienne sur l'Iran se prolonge. Elle se base sur les précédentes crises de la dette en tâchant de faire ressortir des points communs, des causes qui reviennent au cours des différentes crises de la dette qui ont marqué les cinquante dernières années.

Notes

[1] Chiffres issus de la base de données de la Banque mondiale, International debt statistics.

[2] C'est-à-dire basée sur des projections des marchés financiers sans rapports avec les quantités de pétrole réellement disponibles aujourd'hui.

[3] Source : OEC, https://oec.world/en/profile/country/civ.

[4] « Vers un nouveau choc pétrolier », Les Échos, 10 mars 2026, https://shows.acast.com/07b210dd-7af5-5b41-b04d-e4eb2a19e708/69b03843c36fc2d58b0d7fac.

[5] Chiffres issus de la base de données de la Banque mondiale, International debt statistics.

[6] Thomas Porcher, L'économie pour les 99%, Stock, 2024.

[7] Sur ce sujet, voir Éric Toussaint, « [Étude] Questions/réponses sur la Chine comme puissance créancière de premier ordre », 29 octobre 2024, CADTM

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L’IA et la désinformation : leur impact sur l’opinion publique

31 mars, par Elva Araceli Fabián — ,
Aujourd'hui, l'information est devenue un élément essentiel à notre prise de décision sur n'importe quel sujet, public ou privé, et l'intelligence artificielle associée aux (…)

Aujourd'hui, l'information est devenue un élément essentiel à notre prise de décision sur n'importe quel sujet, public ou privé, et l'intelligence artificielle associée aux réseaux sociaux, joue un rôle clé dans la création et la diffusion de tout type de contenu. - Collaboration publiée en Français et dans la langue d'origine (Espagnol)

Tiré du blogue de l'auteur.

L'IA et la désinformation : leur impact sur l'opinion publique

Aujourd'hui, l'information est devenue un élément essentiel à notre prise de décision sur n'importe quel sujet, public ou privé, et l'intelligence artificielle associée aux réseaux sociaux, joue un rôle clé dans la création et la diffusion de tout type de contenu. Cependant, cette surabondance d'informations comporte des risques et des biais qui ont un impact direct sur notre vision du monde, l'opinion publique et la participation citoyenne.

Dans ce contexte, dans les démocraties modernes, la confiance envers un gouvernement dépend en grande partie d'une communication assertive, claire et honnête, ainsi que d'une citoyenneté impliquée dans la recoupement et la vérification des informations qu'elle reçoit, au-delà de la viralisation des contenus sur les réseaux sociaux. Une citoyenneté qui exige la transparence, la responsabilité et qui valorise le journalisme de qualité comme élément fondamental pour dialoguer ou, le cas échéant, débattre de l'action politique de ses fonctionnaires publics, ce qui se manifeste de différentes manières, avec une profondeur ou une capacité d'action et d'influence politique variables selon les régions du monde. Sur le seul continent américain, ces facteurs entraînent des crises de représentativité et de compréhension des récits en raison des écarts d'inégalité éducative et technologique qui ont un impact direct sur la formation de l'opinion publique.

L'un des changements les plus significatifs est lié à l'écosystème médiatique numérique qui a permis à l'intelligence artificielle, en particulier à l'intelligence artificielle générative (IAG) en raison de sa capacité d'automatisation massive, d'être utilisée pour créer et diffuser des récits informatifs à l'échelle mondiale à une vitesse sans précédent, ce qui en fait un agent actif qui façonne et redéfinit les dynamiques sociales et politiques. Ces récits ne se contentent pas d'informer, mais peuvent être conçus – via des deepfakes[1] , la micro-segmentation ou des bots génératifs – pour manipuler l'opinion publique.

Dans cette optique, l'IAG n'est pas seulement un outil pratique pour la conception de stratégies de production et de diffusion d'informations, mais aussi un instrument utile pour la création de récits qui positionnent certaines idéologies ou visions du monde, en fonction du dirigeant ou du parti politique au pouvoir. En effet, cette technologie est largement utilisée depuis quelques années pour la création de contenu massif diffusé sur les réseaux sociaux, visant à promouvoir un groupe politique ou un programme gouvernemental donné, notamment lors de processus électoraux, de débats publics cruciaux concernant l'adoption ou la réforme d'une loi, ou encore la compréhension et l'interprétation d'un conflit armé régional ou international, entre autres[2] .

Le problème est d'autant plus flagrant que les citoyens ne s'intéressent guère à la vérification des contenus qu'ils reçoivent. Selon l'étude sur l'état du langage numérique en Amérique latine, à la fin de l'année 2024, un tiers des Mexicains ne savait pas reconnaître une fausse nouvelle, ce qui place le pays, avec le Pérou, parmi les plus vulnérables à ce type de contenu[3] .À l'échelle mondiale, 62 % des « influenceurs » – qui sont devenus des références en matière d'information pour des millions de personnes – ne vérifient pas non plus les informations qu'ils partagent sur leurs réseaux sociaux, selon l'enquête « Derrière les écrans » de l'UNESCO (2024)[4] . Sur le Vieux Continent, seuls 45 % des Européens reconnaissaient que les fausses nouvelles et la désinformation avaient un impact important sur eux (Eurobaromètre, 2024).[5]

D'une manière générale, à l'échelle mondiale, selon le Digital News Report (2025), les médias traditionnels perdent de leur audience face aux réseaux sociaux, où les influenceurs et les créateurs de contenu jouent un rôle prépondérant en tant que références pour la formation de l'opinion publique, étant, avec les acteurs politiques, les principaux diffuseurs de fausses informations. Par ailleurs, la fragmentation de la consommation d'informations soulève de sérieuses préoccupations concernant la désinformation qui, selon les données du rapport, reste élevée, puisque 58 % des personnes interrogées déclarent avoir des difficultés à distinguer le vrai du faux sur Internet, conséquence de la perte de confiance dans l'information depuis la pandémie.

Compte tenu de ces données, se fier aux informations diffusées sur les réseaux sociaux sans procéder au préalable à une vérification constante et approfondie auprès d'autres sources d'information favorise la manipulation délibérée et partiale[6] de la part d'acteurs au pouvoir qui construisent des récits alignés sur leurs intérêts politiques et économiques, au détriment des institutions démocratiques. Cela a accru la polarisation sociale, la discrimination et le rejet de l' t de la différence, comme l'ont montré des sujets liés à la migration, à la diversité sexuelle, à la défense de l'environnement[7] ou aux positions critiques à l'égard du gouvernement en place, qui encouragent la censure, l'autocensure et la violence.

Ainsi, sans accès à des informations vérifiées, se met en place une adhésion collective artificielle, reposant sur des fondements fragiles, basée sur des rumeurs mais dépourvue de vérification solide s'appuyant sur des faits concrets et objectifs ; validant ainsi le principe d'orchestration de Joseph Goebbels : « la propagande doit se limiter à un petit nombre d'idées et les répéter inlassablement, présentées encore et encore sous différents angles mais convergeant toujours vers le même concept. Sans faille ni doute », d'où découle la célèbre phrase « si un mensonge est répété suffisamment, il finit par devenir une vérité », qui repose sur l'idée de la répétition constante pour créer une illusion de vérité.


Elva Araceli Fabián

Titulaire d'un doctorat en sciences sociales, avec une spécialisation en histoire et politique de l'Amérique latine et du Mexique. Professeure-chercheuse à l'Université de Guadalajara, au Mexique. Spécialiste des études sur le journalisme d'investigation, les relations entre la presse et le pouvoir, la liberté d'expression et l'accès à l'information. Membre du réseau @ReddePolitólogas #NoSinMujeres

@Lafabianne sur X

Araceli Fabián sur FB

Notes

[1] Contenus vidéo, audio ou image générés ou manipulés à l'aide d'une intelligence artificielle générative de haut niveau. Ces contenus donnent l'impression qu'une personne dit ou fait quelque chose qui, en réalité, ne s'est jamais produit ou n'a jamais été fait. Cela a des implications en matière de vie privée et de confiance du public (Kietzmann, et al., 2020).

[2] Quelques exemples à l'échelle internationale et de nature géopolitique : le référendum sur le Brexit (2016) ; l'élection présidentielle aux États-Unis (2016) ; l'élection en Turquie (2019) ; la pandémie mondiale de COVID ; l'attaque du Capitole aux États-Unis (2021) ; les élections présidentielles en France (2017 et 2022) et, plus récemment, les récits autour du conflit israélo-palestinien (2023 – aujourd'hui) et l'invasion du Venezuela (2025 – 2026).

[3] Riquelme, R. (28 juillet 2025). Un tiers des Mexicains ne sait pas reconnaître une fausse nouvelle. El Economista.https://www.eleconomista.com.mx/tecnologia/tercio-mexicanos-reconocer-noticia-falsa-20250728-770127.html

[4]ONU (2024, 27 novembre). 62 % des influenceurs ne vérifient pas les informations qu'ils partagent sur les réseaux sociaux. [Communiqué de presse]. ONU https://news.un.org/es/story/2024/11/1534691

[5] Car, P. (19 février 2025). Vérification des faits et modération des contenus. Parlement européen. https://epthinktank.eu/2025/02/19/fact-checking-and-content-moderation/

[6] En raison des algorithmes qui ne sont pas exempts de reproduire les biais présents dans les données avec lesquelles ils sont entraînés, ce qui conduit à des perceptions, des décisions et des actions discriminatoires et exclusives fondées sur le genre, la race ou l'âge. (Piedra-Alegría, 2024).

[7] Planelles, M. (9 janvier 2026). Les 400 coups de Trump à l'environnement mondial : les États-Unis deviennent le super-vilain de la lutte mondiale contre le changement climatique. El País. https://bit.ly/4bqel48

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Déclaration de Porto Alegre : Unité contre le fascisme et pour la souveraineté des peuples

Réunis à Porto Alegre — ville symbole des luttes internationales, riche d'importantes traditions et aspirations démocratiques — des milliers d'activistes provenant de plus de (…)

Réunis à Porto Alegre — ville symbole des luttes internationales, riche d'importantes traditions et aspirations démocratiques — des milliers d'activistes provenant de plus de quarante pays des cinq continents célèbrent notre unité dans la diversité, cherchant à faire progresser l'organisation de la résistance et la lutte contre les différentes formes de fascisme, l'extrême droite et l'impérialisme dans sa phase la plus agressive.

Tiré du site du CADTM.

Au cours de cette même semaine, la caravane Nuestra América vers Cuba a eu lieu ; plus d'un million de personnes sont descendues dans les rues en Argentine, luttant pour la mémoire et contre Milei ; des centaines de milliers ont participé à la mobilisation antifasciste au Royaume-Uni et, surtout, la grande et historique manifestation « No Kings » aux États-Unis, où des millions d'Américains se sont rassemblés dans des centaines de villes, déclarant une fois de plus Trump ennemi de l'humanité.

Le système capitaliste-impérialiste traverse une crise profonde et un déclin économique, social et moral marqué. La réponse des puissances impérialistes à ce déclin a été la promotion du fascisme partout, l'imposition de politiques néolibérales, des agressions militaires contre les nations les plus faibles et leur recolonisation.

Dans chaque pays, les menaces fascistes et néolibérales prennent des formes particulières, mais présentent des caractéristiques communes : l'élimination des libertés démocratiques ; la destruction des droits du travail ; l'augmentation du chômage structurel ; le démantèlement de la protection sociale ; la répression des organisations syndicales et populaires ; la privatisation des services publics ; des politiques d'« austérité » qui suppriment tout investissement social ; le négationnisme scientifique et climatique ; l'expropriation des paysans au profit de l'agro-industrie ; le déplacement forcé des populations autochtones pour promouvoir un extractivisme effréné ; des politiques migratoires ultra-restrictives ; et une forte augmentation des dépenses militaires.

L'extrême droite et les forces néofascistes mènent une vaste offensive, instrumentalisant le mécontentement face aux conséquences désastreuses du néolibéralisme afin d'accélérer ces politiques. À l'instar du fascisme classique, elles cherchent à orienter ce mécontentement contre les groupes opprimés et dépossédés : migrants, femmes, personnes LGBTQ+, bénéficiaires de programmes d'inclusion, personnes racisées et minorités nationales ou religieuses. Le nationalisme exacerbé, le racisme, la xénophobie, le sexisme, la haine anti-LGBTQI+, l'incitation à la haine et la banalisation de la cruauté accompagnent l'avancée de l'extrême droite à chaque étape, selon les particularités de chaque pays.

La volonté de concentrer la richesse entre les mains du capital et la recherche effrénée du profit maximal qui sous-tend les politiques de l'extrême droite se manifestent également par l'intensification des agressions impérialistes visant à monopoliser les ressources et à exploiter les populations.

L'impérialisme devient de plus en plus déchaîné, agressif et belliciste ; il piétine le droit international, la Charte des Nations unies et l'autodétermination des peuples ; il impose des sanctions, attaque et bombarde les nations qui ne se soumettent pas à ses diktats ; il enlève et assassine des chefs d'État.

Cela va de pair avec la perpétuation de situations coloniales qui, dans le cas de la Palestine, prennent la forme d'un génocide explicite à Gaza, orchestré par l'État sioniste d'Israël, soutenu inconditionnellement par les États-Unis, avec la complicité d'autres pays impérialistes. En outre, Israël a récemment envahi et bombardé de manière criminelle le Liban et affirme qu'il annexera le sud du pays.

Nous luttons contre tous les impérialismes et soutenons la lutte des peuples pour leur autodétermination, par tous les moyens nécessaires.

L'extrême droite, en plus de sa complicité avec le gouvernement génocidaire de Netanyahu, tisse des liens internationaux, organise des congrès, des think tanks, des déclarations conjointes, un soutien mutuel dans les processus électoraux, ainsi que des programmes de propagande et de désinformation. Elle bénéficie également du soutien direct (ou indirect) des grandes entreprises technologiques, déstabilisant les gouvernements qui résistent à l'impérialisme et amplifiant la propagande réactionnaire dans les espaces numériques.

Les forces qui combattent l'ascension de l'extrême droite sont diverses et présentent différentes analyses, stratégies, tactiques, programmes et politiques d'alliance. L'expérience nous enseigne que, tout en reconnaissant ces différences, il est essentiel d'articuler une lutte unitaire contre nos ennemis. Cette convergence doit inclure toutes les forces prêtes à défendre les classes travailleuses, les paysans, les migrants, les femmes, les personnes LGBTQ+, les personnes racisées, les minorités nationales ou religieuses opprimées et les peuples autochtones ; à défendre la nature contre le capitalisme écocide ; à combattre les agressions impérialistes et coloniales, quelle que soit leur origine ; à lutter pour la fin de l'OTAN ; et à soutenir la lutte des peuples et des gouvernements qui résistent. Il est urgent de partager les analyses, de renforcer les liens et de mener des actions concrètes.

Au-delà de la résistance au fascisme et à l'impérialisme, nous aspirons également à construire les bases pour avancer à partir de convergences sur des aspects centraux et unitaires. Pour combattre l'autoritarisme, il est nécessaire de restaurer, d'élargir et d'approfondir les droits démocratiques fondés sur la participation populaire, du niveau local au niveau national et dans les instances internationales. Nous affirmons la centralité du monde du travail et proposons de promouvoir des initiatives communes pour organiser la résistance mondiale contre les violences fascistes et la précarisation néolibérale. La défense d'un avenir durable exige de s'attaquer directement à l'écocide promu par le capitalisme et par les gouvernements d'extrême droite, qui traitent la nature comme une marchandise et démantèlent la protection environnementale au nom du profit. Nous soulignons l'importance de la réforme agraire comme voie nécessaire vers la souveraineté alimentaire.

Jamais la lutte contre l'impérialisme et le fascisme n'a été aussi urgente et nécessaire qu'aujourd'hui. Cette lutte doit être articulée à l'échelle internationale. La Conférence antifasciste pour la souveraineté des peuples s'engage à poursuivre la lutte sans relâche et à constituer un espace de construction d'unités face à l'ascension de l'extrême droite et aux agressions impérialistes. Face à la barbarie, nous levons la bannière de la solidarité internationale, de la lutte des peuples et d'un avenir socialiste, écologique, démocratique, féministe et antiraciste.

Nous proposons :

Le Comité international, en coordination avec le comité local, sera chargé d'organiser la planification de la prochaine Conférence et de proposer des critères et des initiatives pour l'inclusion de nouvelles organisations.

Compte tenu de l'existence de nombreuses organisations et associations engagées dans la lutte contre le fascisme et l'impérialisme, nous proposons la création d'un espace de coordination internationale afin d'unifier cette lutte à l'échelle mondiale, ainsi que l'encouragement à l'organisation de conférences antifascistes et anti-impérialistes régionales et nationales, dans le but de tenir une 2e Conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples.

Toutes les organisations participantes à cette Conférence, sauf indication contraire, sont automatiquement signataires de cette déclaration.

Soutenir la construction d'une conférence latino-américaine en Argentine, à une date et selon un format à proposer par la délégation et les organisations argentines, en dialogue avec le comité international.

Soutenir une conférence régionale en Amérique du Nord impliquant des organisations du Mexique, des États-Unis, du Canada, des Caraïbes et de l'Amérique centrale.

Soutenir la Flottille globale Sumud, qui cherche à nouveau à briser le blocus et à dénoncer le génocide à Gaza. La lutte du peuple palestinien — à Gaza et en Cisjordanie — est la cause de l'humanité. Nous soutenons la solidarité active, notamment à travers des initiatives telles que le BDS.

Solidarité avec Cuba face au blocus criminel imposé par les États-Unis et aux menaces contre sa souveraineté. Soutien à toutes les initiatives de solidarité, telles que les récentes flottilles vers l'île.

Condamnation de l'invasion du Venezuela et de l'enlèvement et de l'emprisonnement du président Nicolás Maduro et de la députée Cilia Flores, et soutien à la lutte pour leur libération.

Condamnation de l'attaque militaire contre l'Iran par les États-Unis et Israël. Respect de l'autodétermination du peuple iranien et fin des sanctions unilatérales.

Défense de l'indépendance, de l'autodétermination et de la souveraineté de tous les territoires sous occupation coloniale et impérialiste.

Dénoncer l'ingérence étrangère en Haïti et soutenir la lutte de son peuple.

Soutien à la lutte du Front Polisario pour l'indépendance du Sahara occidental, droit reconnu par l'ONU.

Soutien à la lutte du peuple portoricain pour l'autodétermination et l'indépendance.

Soutien à la rencontre anti-OTAN en Turquie en 2026.

Soutien à la contre-sommet du G7 en France et en Suisse en juin 2026.

Soutenir les initiatives contre le négationnisme climatique, telles que les mobilisations et rencontres écosocialistes en cours d'organisation.

Soutenir et contribuer à la construction du prochain Forum social mondial au Bénin, en août 2026.

VAINCRE LES FASCISMES ET L'IMPÉRIALISME EST UNE TÂCHE URGENTE DE NOTRE ÉPOQUE

Porto Alegre, 29 mars 2026.

Source : https://antifas2026.org/fr/declaration-de-porto-alegre-unite-contre-le-fascisme-et-pour-la-souverainete-des-peuples/

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À Kaboul, les bombes et les décrets s’abattent sur les femmes

Tandis que le conflit avec le Pakistan se rapproche des centres urbains afghans, un autre étau se resserre à l'intérieur du pays : celui des décrets imposés par les talibans. (…)

Tandis que le conflit avec le Pakistan se rapproche des centres urbains afghans, un autre étau se resserre à l'intérieur du pays : celui des décrets imposés par les talibans. Entre guerre régionale et durcissement du régime, les femmes afghanes se retrouvent en première ligne.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/29/toutes-les-filles-ont-le-droit-daller-a-lecole-et-autres-textes/

Invitée mardi au point de presse quotidien de l'ONU, Susan Ferguson, représentante d'ONU Femmes en Afghanistan, a dressé depuis Kaboul un constat d'une rare gravité : « Pour les femmes et les filles en Afghanistan, 2026 s'annonçait déjà comme une année extrêmement difficile. Désormais, avec le conflit au Moyen-Orient et les hostilités en cours avec le Pakistan, beaucoup font face à encore plus de traumatismes et de difficultés ».

La veille au soir, une frappe aérienne attribuée aux forces pakistanaises a touché un centre de soins pour personnes dépendantes dans la capitale afghane. « Beaucoup ont été tués et blessés », a-t-elle rapporté, évoquant une scène « dévastatrice » encore visible quelques heures plus tard. La Mission d'assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA) a confirmé dans un communiqué que l'attaque avait visé l'hôpital Omid, faisant des dizaines de victimes. La mission onusienne rappelle qu'« en vertu du droit international, les attaques contre les hôpitaux et les installations civiles sont strictement interdites ».

Depuis fin février, l'Afghanistan se retrouve pris dans une double spirale : à l'ouest, la guerre déclenchée par les frappes américaines et israéliennes contre l'Iran ; à l'est, une escalade militaire avec le Pakistan, qui accuse les talibans d'abriter des combattants du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), un groupe armé soupçonné de mener des attaques meurtrières sur le sol pakistanais. Échanges de tirs, frappes aériennes pakistanaises et fermetures de postes-frontières se multiplient. Selon la MANUA, au moins 76 civils ont été tués et 213 blessés dans ces violences avant même le bombardement de lundi à Kaboul.

Déplacements à répétition, vies disloquées

Dans l'est du pays, les chiffres disent l'ampleur du choc. Plus de 64 000 personnes ont été affectées par l'escalade militaire dans quatre districts frontaliers, « un peu plus de la moitié étant des femmes et des filles », selon Mme Ferguson. Certaines ont déjà quitté leur domicile au moins une fois au cours de l'année écoulée, notamment après le séisme d'août 2025 dans l'est du pays.

« Pour beaucoup de femmes, c'est la deuxième, voire la troisième fois qu'elles sont contraintes de fuir au cours de l'année écoulée », a-t-elle souligné. Sur les routes, elles redoutent « la violence ou l'exploitation », tandis que l'accès aux services de base – santé, eau, moyens de subsistance – s'effondre à nouveau.

À l'ouest, une autre vague se profile : celle des retours depuis l'Iran, que l'ONU anticipe dans les semaines à venir. Des femmes seules ou accompagnées d'enfants devraient affluer vers une frontière déjà sous tension en raison de l'offensive israélo-américaine contre Téhéran, obligeant les agences humanitaires à se préparer à un nouvel afflux.

Dans ce contexte, le Programme alimentaire mondial (PAM) a lancé une réponse d'urgence pour plus de 20 000 familles déplacées, distribuant des rations immédiates avant une aide alimentaire ou financière plus durable. L'opération doit s'étendre à huit provinces.

Une crise économique qui frappe d'abord les femmes

À la violence militaire s'ajoute une pression économique croissante. « Les femmes et les filles en Afghanistan ne peuvent tout simplement pas se permettre un nouveau choc économique », a averti Mme Ferguson. Déjà, 10,7 millions d'entre elles avaient besoin d'une assistance humanitaire en 2026. La hausse des prix liée aux conflits régionaux menace désormais l'accès même à la nourriture.

Les ménages dirigés par des femmes, particulièrement vulnérables, sont en première ligne. ONU Femmes tente d'élargir les aides en espèces, de distribuer des kits de première nécessité et de soutenir de petites activités génératrices de revenus. Mais l'agence fait face à un déficit de financement de 50 %.

Un système juridique qui entérine la violence

C'est pourtant sur le terrain des droits que le constat est le plus accablant. Mme Ferguson a dénoncé un récent « décret numéro 12 » qui « supprime formellement l'égalité entre les hommes et les femmes devant la loi » et autorise des formes de violence domestique.

Dans le détail, ce texte permet à des figures masculines – maris, pères – d'exercer une « discipline morale » en dehors des institutions judiciaires, y compris par des châtiments corporels. Il rend aussi l'accès à la justice quasi impossible : pour faire reconnaître des violences, une femme doit présenter des blessures visibles et se rendre au tribunal accompagnée d'un tuteur masculin, potentiellement son agresseur.

« Nous sommes profondément préoccupés par ce décret », a insisté la responsable onusienne, appelant les autorités de facto à respecter les obligations internationales du pays en matière de droits humains.

Les chiffres illustrent déjà l'ampleur du recul : seuls 14% des femmes déclarent avoir accès à des mécanismes formels de règlement des litiges, contre 53% des hommes.

Le risque de l'habitude

Au-delà de l'urgence humanitaire et juridique, Mme Ferguson a pointé un danger plus insidieux, celui de l'accoutumance. « L'un des plus grands risques auxquels sont confrontées les femmes afghanes est la normalisation », a-t-elle averti. « Quand nous commençons à accepter cela comme normal, nous cessons de croire que cela peut changer – et nous cessons de le voir ».

Dans un pays où les femmes sont déjà confrontées à « la crise des droits des femmes la plus grave au monde », selon l'ONU, cette banalisation pourrait s'avérer fatale.

Malgré les restrictions – notamment l'interdiction faite aux employées afghanes d'accéder aux locaux de l'ONU – les agences assurent poursuivre leurs activités, souvent à distance ou via des ONG locales. En 2025, plus de 350 000 femmes ont ainsi pu accéder à des services essentiels grâce à ONU Femmes.

Mais pour combien de temps encore ? Mardi matin, le Conseil de sécurité n'a renouvelé le mandat de la MANUA que pour trois mois, signe des divisions persistantes sur la stratégie à adopter face aux talibans.

Sur le terrain, pourtant, l'urgence ne se négocie pas. « Le changement est encore possible, mais seulement si le monde continue de se tenir aux côtés des femmes afghanes », a plaidé Mme Ferguson.

https://news.un.org/fr/story/2026/03/1158577

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De Pelicot à Epstein, l’urgence mondiale de la violence contre les femmes

Qu'il s'agisse de l'affaire Pelicot ou des « dossiers » Epstein, la violence contre les femmes est devenue une « urgence mondiale », a affirmé vendredi à Genève le chef des (…)

Qu'il s'agisse de l'affaire Pelicot ou des « dossiers » Epstein, la violence contre les femmes est devenue une « urgence mondiale », a affirmé vendredi à Genève le chef des droits de l'homme de l'ONU, exhortant les États « à enquêter sur tous les crimes présumés, protéger les survivantes et garantir que justice soit faite sans crainte ni favoritisme ».

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/09/de-pelicot-a-epstein-lurgence-mondiale-de-la-violence-contre-les-femmes/?jetpack_skip_subscription_popup

Selon le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Volker Türk, les affaires Pelicot et Epstein montrent, toutes deux, « l'ampleur de l'exploitation et des abus dont sont victimes les femmes et les filles ».

« Quelqu'un pense-t-il qu'il n'y a pas beaucoup d'autres hommes comme Dominique Pelicot ou Jeffrey Epstein ? », a-t-il demandé devant le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies réuni à Genève.

« Ces abus horribles sont rendus possibles par des systèmes sociaux qui réduisent au silence les femmes et les filles et protègent les hommes puissants de toute responsabilité », a-t-il ajouté.

Dans l'affaire Pelicot, dite des viols de Mazan, Dominique Pelicot est accusé d'avoir drogué son épouse, Gisèle Pelicot, pour la livrer à des dizaines d'hommes recrutés en ligne entre 2011 et 2020. En refusant le huis clos, Gisèle Pelicot a transformé le procès d'une cinquantaine d'accusés en une confrontation publique autour du consentement, de la soumission chimique et de la responsabilité collective.

50 000 femmes et filles tuées en 2024

A l'échelle internationale, l'affaire Jeffrey Epstein a révélé, elle aussi, l'ampleur de réseaux d'exploitation sexuelle dans le monde. Le financier américain a été retrouvé pendu en prison en 2019, avant d'être jugé pour trafic sexuel de mineures.

Deux dossiers distincts, mais une même onde de choc : celle d'un système où l'emprise, les complicités et le silence permettent aux violences sexuelles de prospérer bien au-delà des sphères privées.

Pour le chef des droits de l'homme, « la violence à l'égard des femmes, notamment les féminicides, constitue une urgence ».

Selon le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme (HCDH), environ 50 000 femmes et filles ont été tuées dans le monde en 2024, la plupart par des membres de leur famille.

M. Türk s'est également dit profondément préoccupé par le nombre croissant d'attaques, y compris en ligne, contre les femmes dans la vie publique. Toutes les femmes politiques que je rencontre me disent qu'elles sont constamment confrontées à la misogynie et à la haine en ».

Les conflits armés ont presque doublé depuis 2010

Lors de son discours sur la situation des droits de l'homme dans le monde, M Türk s'est également inquiété du recours à la menace et à la force pour résoudre les conflits.

Alors que le nombre de conflits armés a presque doublé depuis 2010, pour atteindre environ 60, les attaques contre les civils ont augmenté de près d'un tiers.

Dans ce contexte de dégradation sécuritaire, il a cité plusieurs foyers de crise où ces dynamiques sont à l'œuvre, du Soudan à la République démocratique du Congo, des territoires palestiniens occupés au Myanmar et au Sahel. Il a appelé à mettre en lumière la lutte pour le pouvoir et les ressources qui alimente les conflits, et les moyens de l'arrêter.

Dans la Corne de l'Afrique, ces préoccupations prennent une dimension particulière. M. Türk s'est inquiété des tensions entre l'Éthiopie et l'Érythrée, qui risquent de s'aggraver encore. Il a appelé toutes les parties à renforcer la protection des civils et à faire preuve de la plus grande retenue.

Répression au Sahel

S'agissant du Soudan du Sud, le chef des droits de l'homme s'est dit « consterné » de voir que les civils sont les premières victimes des attaques militaires aveugles menées par les forces de l'opposition et du gouvernement, y compris les bombardements aériens, et qu'ils sont victimes de violences sexuelles liées au conflit.

Dans tout le Sahel, les défenseurs des droits humains et les journalistes sont arbitrairement arrêtés et détenus, les médias indépendants sont interdits et les partis politiques dissous, dans le cadre d'une réponse militarisée à l'extrémisme violent.

Malgré ces contraintes, certaines transitions politiques récentes illustrent des tentatives de retour à l'ordre constitutionnel. Les élections qui se sont tenues en Guinée en décembre dernier ont marqué une transition vers le rétablissement de cet ordre constitutionnel. « Cependant, de graves violations persistent, notamment la restriction de l'espace civique, les disparitions forcées et les coupures d'accès à l'Internet », a-t-il détaillé au sujet de la situation à Conakry.

Droits fondamentaux menacés en Iran et en Chine

Cette persistance des violations des droits fondamentaux se retrouve également dans d'autres régions du monde, comme en Iran.

Le Haut-Commissaire s'est dit « horrifié » par les indications des récentes peines capitales contre huit manifestants en Iran.

Parmi les personnes condamnées figurent deux enfants. Et 30 autres Iraniens pourraient être exposés à la même sentence. Il a demandé des investigations indépendantes et des procès équitables et il a réitéré son souhait d'un moratoire sur la peine capitale.

Ces préoccupations concernant la protection des droits fondamentaux se manifestent également dans d'autres pays, comme la Chine où les autorités sont invitées « à cesser d'utiliser des dispositions pénales et de sécurité nationale vagues pour réprimer l'exercice pacifique des droits fondamentaux ».

M. Türk a regretté également « l'absence de suivi par les autorités des recommandations précédentes et des mesures de reddition des comptes visant à protéger les droits des Ouïghours et des autres minorités musulmanes du Xinjiang, ainsi que ceux des Tibétains dans leurs régions ».

« Les droits humains sont plus populaires que le populisme »

Lors de ce tour d'horizon de l'actualité des droits humains dans le monde, le Haut-Commissaire s'est inquiété de « la crise économique de longue date » à Cuba, qui a été aggravée par les récentes restrictions américaines sur l'accès au carburant, poussant le pays « au bord de l'effondrement ». « Les enfants atteints de cancer meurent faute de médicaments et de traitements », a-t-il déploré.

Devant le Conseil des droits de l'homme, il a ensuite évoqué la situation des migrants et des populations vulnérables dans d'autres pays. Aux États-Unis, les agents de l'immigration et d'autres agents ont fait usage d'une force excessive lors d'opérations de grande envergure contre des migrants et des manifestants pacifiques, et ont abattu plusieurs personnes au cours de ces opérations.

La question des droits des migrants se retrouve également en Europe, avec des mesures qui pourraient limiter leur accès aux services essentiels.

Face à ces défis mondiaux, le HCDH lancera prochainement une Alliance mondiale pour les droits de l'homme, visant à canaliser l'engagement international.

Selon M. Türk, « les droits de l'homme sont plus populaires que le populisme » et constituent un garde-fou indispensable contre les abus de pouvoir, en protégeant l'État de droit pour « empêcher les puissants de faire tout ce qu'ils veulent ».

https://news.un.org/fr/story/2026/02/1158478

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La guerre contre les femmes

31 mars, par Rafia Zakaria — ,
J'ai commencé cette chronique sur le thème de la Journée internationale des femmes (8 mars) par la nouvelle de cet assassinat grotesque, car il incarne le type de femme qui est (…)

J'ai commencé cette chronique sur le thème de la Journée internationale des femmes (8 mars) par la nouvelle de cet assassinat grotesque, car il incarne le type de femme qui est haïe dans de nombreux pays musulmans, y compris au Pakistan.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/19/la-guerre-contre-les-femmes/?jetpack_skip_subscription_popup

Récemment, Yanar Mohammed, pionnière des droits des femmes en Irak et dans le reste du monde musulman, se trouvait devant son domicile lorsqu'elle a été tuée par des hommes armés qui l'ont criblée de balles. Cette militante âgée de 66 ans était revenue en Irak depuis le Canada quelques jours auparavant. Au cours de sa longue et courageuse carrière, Yanar Mohammed avait milité contre les crimes d'« honneur », la violence domestique et l'extrémisme religieux. Elle avait créé des refuges en Irak qui ont sauvé des centaines de femmes de l'exploitation et des abus. Dans une interview accordée en 2022, elle avait évoqué les difficultés persistantes des femmes qui avaient survécu à l'esclavage et aux abus commis par l'État islamique. Selon elle, au moins 10 000 femmes avaient été victimes de l'État islamique.

J'ai commencé cette chronique sur le thème de la Journée internationale des femmes (8 mars) par la nouvelle de cet assassinat grotesque, car il incarne le type de femme qui est haïe dans de nombreux pays musulmans, y compris au Pakistan. Ce n'est un secret pour personne que militer pour la cause des femmes est une activité dangereuse dans ces pays. Yanar Mohammed et d'autres comme elle ont reçu des centaines de menaces de mort. Cette tendance se poursuit. Si vous êtes une femme qui prend la parole pour défendre les femmes dans le monde musulman, des menaces proférées par des hommes apparaissent sur votre compte Instagram, dans vos e-mails, vos SMS, etc. Les militantes apprennent à les ignorer et à les considérer comme l'une des conséquences sinistres du fait de s'exprimer dans une société qui ne veut pas que les femmes s'expriment.

Cela conduit parfois à la mort. Qu'il s'agisse d'une féministe respectée comme Yanar Mohammad ou d'une adolescente star de TikTok comme Sana Yousaf, tuée par un homme chez elle à Islamabad l'année dernière, ce sont les femmes qui sont prises pour cibles. L'existence d'une femme qui ne reconnaît aucun homme comme son supérieur est en quelque sorte une menace trop grande à supporter. Qu'elle critique l'exploitation des femmes par des groupes terroristes comme l'État islamique ou qu'elle repousse des avances, elle est considérée comme une rebelle pour avoir refusé de se plier à la volonté des hommes.

Dans de nombreux cas, les femmes musulmanes ont été prises pour cible en raison d'interprétations rigoristes de la religion. Sur la base de ces interprétations, la société s'est opposée à la présence des femmes dans la sphère publique et à des postes de direction. La tendance était donc d'utiliser la religion pour imposer des restrictions culturelles. Même celles qui travaillaient hors de leur foyer n'ont pas été épargnées, bien que la toute première femme musulmane, Hazrat Khadija, fût une femme d'affaires.

Les réseaux sociaux regorgent d'abus à l'encontre des femmes.

Des objections similaires ont été formulées à l'encontre des femmes qui choisissaient elles-mêmes leur conjoint ou demandaient le divorce, alors même qu'il existe des interdictions religieuses claires contre les mariages forcés et qu'il est permis à une femme de demander le divorce. Et pourtant, le mariage libre et le divorce sont tous deux cités comme des exemples de « déviation » dans les sociétés patriarcales. Au fil du temps, cependant, les travaux de spécialistes des religions, dont certaines sont des femmes, ont mis en évidence le caractère fallacieux des interprétations rigides de la foi. En conséquence, parmi les Pakistanais instruits, ces vieilles tactiques visant à restreindre les femmes perdent de leur emprise.

Mais la haine est encore bien présente. Les Reels d'Instagram et les clips TikTok regorgent d'insultes, de railleries et de diverses autres formes de haine à l'égard des femmes. Cette année, si des marches sont organisées pour célébrer la Journée internationale des femmes, les réseaux sociaux déborderont une fois de plus d'insultes — se moquant des femmes, prétendant que leurs actions ne sont que de la mise en scène, maudissant celles qui se revendiquent du féminisme, etc. Ces propos jailliront même de la bouche d'hommes qui se croient « progressistes ».

Ces derniers temps, ce qui caractérise le vocabulaire utilisé dans la réaction hostile à l'égard des femmes, c'est qu'il est presque entièrement emprunté à l'Occident. Les hommes pakistanais qui passent beaucoup de temps sur Internet ont été influencés par la misogynie véhiculée par des hommes comme Andrew Tate. Cette nouvelle forme de virulence considère les femmes comme des croqueuses de diamants, stupides et, d'une manière générale, comme des êtres inférieurs. Surtout, elle considère l'oppression des femmes comme essentielle à la suprématie des hommes. Cette nouvelle forme occidentale d'antiféminisme s'appuie sur le sentiment d'impuissance, réel ou imaginaire, des hommes dans un monde occidental où ils doivent redéfinir ce que signifie être un homme.

Même si les hommes pakistanais ne vivent pas dans un monde occidental où les femmes ont accumulé suffisamment de pouvoir économique pour être autonomes, ils ont tout de même adopté les propos haineux que les hommes occidentaux ont à offrir. Cette nouvelle vague a renforcé le discours misogyne existant dans le monde musulman. Ainsi, en cette Journée internationale des femmes, toute Pakistanaise qui publiera quoi que ce soit sur les droits des femmes, sur le fait de s'exprimer haut et fort, sur les problèmes auxquels les femmes pakistanaises sont confrontées face à la militarisation mondiale et à l'oppression locale sera la cible de messages haineux dont le style et le contenu sont empruntés aux misogynes américains et européens.

Tout ce que les femmes pakistanaises peuvent faire, c'est se souvenir de la force de femmes comme Yanar Mohammed qui refusent de se laisser intimider. Elles choisissent de se tenir devant leur foyer, réel ou virtuel, et de dire la vérité.

Rafia Zakaria, 7 mars 2026
rafia.zakaria@gmail.com
Rafia Zakaria est avocate et militante des droits humains. Elle tient une chronique pour DAWN Pakistan et contribue régulièrement à Al Jazeera America, Dissent, Guernica et de nombreuses autres publications.
Elle est l'autrice de *The Upstairs Wife : An Intimate History of Pakistan* (Beacon Press, 2015). Elle tweete sous le nom @rafiazakaria
https://www.dawn.com/news/1979351/the-war-on-women
Traduit par DE

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Féminisme et guerre en Russie : déconstruction de la propagande antiféministe

31 mars, par Yekaterina Neroznikova — , ,
Depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine, la propagande antiféministe russe s'est radicalisée, amalgamant féministes, personnes LGBTQ+ et « influence occidentale » dans (…)

Depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine, la propagande antiféministe russe s'est radicalisée, amalgamant féministes, personnes LGBTQ+ et « influence occidentale » dans un rejet unifié des « valeurs traditionnelles ».

« Un homme du Daghestan préférerait mourir debout plutôt que de devenir une femme »

Yekaterina Neroznikova, militante des droits humains au sein du groupe de crise Marem (Марем), actif au Caucase du Nord, déconstruit deux thèses antiféministes centrales : que les féministes déstabiliseraient la natalité, et que les femmes seraient déjà surreprésentées dans les institutions d'État. Elle montre comment répression, misogynie d'État et guerre s'imbriquent, et pourquoi les initiatives militantes de base continuent de résister malgré les menaces et les poursuites. [AN]

Femmes, levez la main

Les politiciens russes estiment que les femmes russes n'ont pas besoin du féminisme. Pour eux, c'est comme une maladie : d'abord on arrête de se raser les aisselles, ensuite on prend les hommes en haine, et après on sait ce qui vient – le mode de vie « sans enfants », le séparatisme lesbien et le mouvement antiguerre. On se sert des féministes pour effrayer les femmes et les enfants, sans jamais expliquer en quoi elles seraient si mauvaises.

« Un homme du Daghestan préférerait mourir debout plutôt que de devenir une femme ! Que les femmes des montagnes restent des femmes des montagnes et ne deviennent pas des lesbiennes ! Et personne – ni l'Occident ni quiconque – ne peut mettre la Russie à genoux ! »

Ces mots sont ceux de Gadjimourad Magomedov, directeur de l'École de football de réserve olympique du Daghestan, prononcés trois mois après le début de l'invasion à grande échelle de la Russie en Ukraine, lors d'un rassemblement en soutien aux forces armées russes [1]. Ce court discours illustre d'emblée trois questions de genre qui se sont aiguisées depuis le début de la guerre : la transphobie, renforcée après l'interdiction du changement de genre ; la persécution des personnes LGBTQ+ ; et l'opposition active entre les soi-disant valeurs familiales traditionnelles et l'influence corruptrice de l'Occident, censée dévoyer femmes et enfants russes. Selon les autorités russes et leurs propagandistes, il faut protéger les femmes de l'influence des féministes – nourries par l'Occident, elles n'auraient qu'un seul désir : transformer tout le monde en êtres asexués et sans enfants.

Voici un extrait d'une chronique du poète et publiciste Igor Karaulov :

Le féminisme n'est pas nécessaire en premier lieu aux femmes elles-mêmes. Une femme qui réussit n'insistera pas pour qu'on l'appelle « manageuse », « rédactrice en cheffe » ou « entrepreneuse ». Elle ne verra pas d'inconvénient à ce qu'un homme lui tende la main ou lui ouvre une porte – elle n'y voit rien d'humiliant. Elle ne s'affirmera pas en refusant de se raser les aisselles ; elle connaît de meilleures façons de le faire. Elle apprécie sa féminité. Elle apprécie la virilité chez les hommes et veut leur plaire. Ces exemples montrent que le choix entre « féminisme » et un patriarcat à la Domostroï [2] est une fausse alternative, et qu'il n'est pas obligatoire de choisir l'un de ces deux partis [3].

L'auteur s'adresse aux personnes de 30-40 ans qui ont grandi à l'époque des films érotiques de Tinto Brass [4], où les femmes ne se rasent ni les aisselles ni d'autres parties du corps, ce qui ne les empêche pas d'être féminines et sexy. Pourtant, les histoires de peur autour des « terribles féministes poilues » résonnent encore dans certains cœurs russes. Ce procédé est-il encore efficace après quatre ans de guerre totale, ou faut-il désormais des accusations plus sérieuses ?

Thèse n°1 : les féministes ont volé nos enfants. Ou bien pas ?

Le féminisme est un phénomène visant peut-être à défendre les droits des femmes, mais qui aura de grandes conséquences négatives. Si les droits des femmes sont vraiment développés, les filles ne voudront pas se marier et n'auront pas d'enfants. Voilà le problème. Elles veulent être égales aux hommes. C'est compréhensible. Mais un homme ne peut pas accoucher… Il faut être très prudent avec le féminisme.

Cette déclaration de Vladimir Jirinovski, défunt dirigeant du LDPR (Parti libéral-démocrate de Russie, ЛДПР) [5], est un aveu assez candide sur le « danger » du féminisme. Aujourd'hui, les opposant·es au féminisme dans l'espace public russe le répètent comme une évidence : la femme doit être épouse et mère, rien de plus.

« La chose la plus importante pour une femme est d'enfanter et de prendre soin de ses enfants. La capacité de donner la vie est un précieux don, et la famille est la priorité absolue de l'État. » Tels sont les termes dans lesquels Vladimir Poutine a félicité les Russes le 8 mars 2024. Il a dit à plusieurs reprises qu'avoir des enfants devrait être à la mode et qu'il faudrait prendre exemple sur le Caucase du Nord, où les femmes accouchent plus souvent et plus tôt. Il a cité la Tchétchénie en modèle, où les femmes auraient six enfants et commenceraient presque dès la fin du lycée.

Mais est-ce exact ? Selon les statistiques officielles [6], l'âge moyen de naissance du premier enfant en Tchétchénie est de 23,1 ans, et au Daghestan de 23,4 ans. Les hommes en Tchétchénie contractent leur premier mariage officiel à 30 ans en moyenne, les femmes à 25 ans. Si la Tchétchénie est bien la championne de natalité en Russie, son taux s'établit à 2,67 enfants par femme – et non pas à cinq ou six. Dans les autres républiques du Caucase du Nord, le nombre moyen d'enfants par femme est de 1,86 en Ingouchie et de 1,78 au Daghestan. La natalité est en recul dans le Caucase comme partout dans le pays. Les femmes caucasiennes restent en tête, mais l'époque où elles étaient contraintes d'avoir de nombreux enfants est révolue.

Au Caucase du Nord, le récit de la maternité et du mariage comme vocation première de la femme reste particulièrement prégnant, ce qui explique que nombre de femmes des républiques y soient réceptives. Mais des données officielles fiables sur leurs préférences réelles ne sont guère à attendre prochainement. Ce que les féministes auraient « imposé » à ces femmes se traduit surtout par des exigences accrues envers les hommes : des blogueuses daghestanaises recommandent ainsi de plus en plus souvent aux futures mariées les documents à exiger de leur promis (casier judiciaire vierge, attestation de la clinique de narcologie, absence d'arriérés de pension alimentaire). Les hommes les critiquent régulièrement pour cela, les accusant d'avoir trop d'exigences.

Pendant ce temps, des femmes assassinées par leur partenaire font les nouvelles presque chaque semaine. Les féministes y sont associées – mais uniquement parce qu'elles contribuent à diffuser ces informations. Et malgré les risques, et malgré les arriérés de pension alimentaire dépassant 150 millions de roubles (plus de 70% des mauvais payeurs étant des hommes), les femmes veulent toujours être mères.

Elles continuent d'avoir des enfants malgré la crainte d'en être privées. En cas de séparation d'avec le père, l'enfant peut être soustrait à la mère selon des règles non écrites et des traditions locales : l'enfant est censé rester dans la famille paternelle. Les militantes du projet « Caucase sans mère » reçoivent des dizaines de demandes de femmes qui tentent de retrouver le droit de voir leurs enfants – surtout en Tchétchénie et en Ingouchie. La pratique s'est répandue au point que certains hommes russes enlèvent leurs enfants à leurs ex-femmes et se réfugient avec eux à Makhatchkala ou à Grozny.

Les féministes ont-elles influencé le rapport des femmes à la maternité ? En partie oui, notamment par le travail d'éducation des militantes et des défenseures des droits humains. Le groupe de crise Marem (Марем) informe depuis cinq ans les femmes de leurs droits et les aide à lutter contre les violences [7]. Ce travail peut influer indirectement sur la natalité, car il modifie les priorités des femmes vers une vie de meilleure qualité. Mais il n'a rien à voir avec la propagande du mode de vie « sans enfants » ou avec la haine des hommes que les « folles féministes » instilleraient prétendument. Les études montrent que seulement 2,4% des femmes russes ne veulent absolument pas d'enfants ; celles qui n'en ont pas le doivent avant tout à des problèmes de santé ou à des difficultés à trouver un partenaire.

Et surtout, cinq ans de guerre ne sont pas propices à mettre des enfants au monde. Selon une étude récente, un tiers des Russiennes ont repoussé leurs projets d'enfants jusqu'à la stabilisation de la situation dans le pays [8].

La situation démographique que les autorités russes déplorent depuis le 24 février 2022 pourrait être améliorée par une lutte systématique contre les violences domestiques ; par un travail de réduction de la tolérance sociale envers la violence ; par de meilleures conditions pour les accouchements et pour celles qui les assistent ; par des cours d'éducation sexuelle ; par un soutien en matière de contraception et de planification familiale ; par un accompagnement des femmes dans l'acquisition d'une formation professionnelle leur permettant d'assurer l'avenir de leurs enfants ; et par la construction de villes sûres dotées d'infrastructures accessibles. Tout cela enverrait un signal clair : dans ce pays, je n'ai pas peur de devenir mère.

L'Alliance des initiatives féminines de Russie a publié à l'occasion de la Journée des mères une pétition pour une maternité digne, qui énumère huit revendications essentielles : droit au choix reproductif, maternité et accouchements respectueux, conditions économiques et sociales stables. Ce sont ces enjeux qui méritent attention, plutôt que de rejeter la faute sur les femmes et sur celles qui les défendent.

Thèse n°2 : les statistiques, ou comment les misogynes les manipulent

Les organes du pouvoir d'État sont aux mains des femmes, qui occupent 73% des postes, et dans les tribunaux et les parquets elles représentent 81%. J'ai appelé ce phénomène « l'État profond féministe ».

Ces propos de Vladimir Maslov, délégué à un congrès des pères tenu quelques mois auparavant, exposaient tristement ce qu'il identifiait comme un problème. Ils résument un argument récurrent des opposant·es au féminisme : les femmes sont déjà omniprésentes, la Russie a hérité des meilleures pratiques soviétiques, il serait temps de se calmer.

Ces mêmes amateurs de statistiques omettent cependant de mentionner que dans les organes du pouvoir, les femmes n'accèdent quasi jamais aux niveaux les plus élevés de l'encadrement, durablement occupés par leurs collègues masculins. La Russie compte certes plus de femmes juges que n'importe quel autre pays, mais elles sont pratiquement absentes des sommets : à la Cour suprême, elles représentent moins de 30% des sièges, et seules deux femmes en sont présidentes. À la Cour constitutionnelle, sur dix juges en exercice (sur onze sièges), il n'y a qu'une femme. Dans les tribunaux militaires, en 2024, on comptait 700 juges, dont seulement 17 femmes.

Même si l'on fait fi du fait que les femmes n'accèdent pas aux postes les plus élevés et qu'on se satisfait de leur présence quantitative dans le système, il ne faut pas négliger que les tribunaux n'en deviennent ni plus justes ni plus cléments envers les femmes. À l'inverse, des femmes sont emprisonnées pour des infractions pour lesquelles un homme aurait pu obtenir un sursis. L'École supérieure d'économie (HSE) a récemment observé que les femmes recevraient en moyenne douze mois de moins que les hommes pour un meurtre. Mais les infographies montrent que, dans la plupart des cas, les femmes n'auraient tout simplement pas dû purger de peine de prison : elles agissaient en légitime défense contre un partenaire intime.

C'est précisément en temps de guerre que la condamnation la plus sévère de l'histoire judiciaire russe contemporaine a été prononcée contre une femme : Daria Trepova a écopé de 27 ans de prison pour l'explosion dans un café de Saint-Pétersbourg, qui a coûté la vie au blogueur pro-guerre Vladlen Tatarsky [9]. Une bénévole, Nadin Geisler, qui aidait les réfugié·es depuis le début de l'invasion à grande échelle, a elle aussi failli recevoir la même peine – sa condamnation a finalement été réduite à 22 ans.

Le système ne ménage pas davantage les personnes âgées. Il y a quatre ans, Zarema Mousaïeva, mère âgée de blogueurs tchétchènes de l'opposition, a été traînée pieds nus dans la rue par des agents des forces de sécurité tchétchènes en plein hiver et emmenée de force de Nizhny Novgorod à Grozny [10]. Zarema, qui a du mal à marcher sans aide, est toujours en détention, et le système ne prévoit pas de la libérer, fabriquant sans cesse de nouvelles accusations. Et pourtant, on dit que les femmes sont traitées avec un grand honneur dans le Caucase.

Les femmes : une force que le pouvoir veut contrôler

La guerre est un lourd fardeau pour la Russie, et il devient chaque mois plus difficile d'expliquer aux gens pourquoi ils doivent le porter. Les féministes, avec leurs thèses sur le rejet de toutes les formes de violence, ne cadrent pas avec un récit dans lequel l'État justifie chaque jour l'agression et chante les louanges des « héros de l'OMS » [11].

Les protestations contre la mobilisation ont offert une démonstration saisissante de la menace que les femmes actives font peser sur l'État russe. L'une des manifestations les plus importantes a eu lieu à Makhatchkala en septembre 2022 [12]. Des centaines de femmes de tous âges, nationalités et convictions sont descendues dans la rue pour exiger que leurs proches ne soient pas envoyés à la guerre. L'activité des manifestantes a d'abord pris la police de court : c'est une chose d'affronter un jeune homme à qui on peut tordre le bras, mais que faire d'une grand-mère en pleurs ? Cependant, les forces de l'ordre ont fini par trouver le moyen de les remettre à leur place. Certaines d'entre elles sont encore, aujourd'hui, visitées par des fonctionnaires du Centre E (Direction principale de lutte contre l'extrémisme du ministère de l'Intérieur de Russie) [13].

Qu'observe-t-on aujourd'hui ? On explique aux écolières l'importance de devenir mère. On oriente les adolescent·es vers les prêtres plutôt que vers les éducateurs en santé sexuelle. Les centres de santé féminine se remplissent de documentation antiavortement, et la directrice du fonds « Femmes pour la vie » (« Женщины за жизнь »), financé par l'État, arrache elle-même les brochures sur les différents modes de contraception accrochées aux murs. La littérature féministe est retirée de la vente car elle véhiculerait prétendument une idéologie extrémiste. Pourtant, pour mille roubles seulement, on peut acheter un livre d'Abou Omar Sasitlinski, qui a figuré pendant dix ans sur la liste rouge d'Interpol pour financement du terrorisme et pour des liens avec lequel des personnes ont été envoyées en prison en Russie.

Dans le même temps, les programmes de développement du potentiel des femmes dans les républiques du Caucase du Nord proposent « la création d'ateliers culinaires et de couture pour les filles issues de familles en difficulté », sans jamais mentionner le mot « violence ». Les femmes sont invitées à se regrouper sous la bannière de Russie unie (« Единая Россия ») pour soutenir les « vétérans de l'OMS » et collecter de l'aide humanitaire pour ceux qui ne sont pas encore morts à la guerre. On présente comme des avancées pour les femmes les pharmacies séparées par genre en Tchétchénie et un café réservé aux femmes à Grozny – dirigé, bizarrement, par un homme.

Pourtant, les voix des femmes continuent de se faire entendre, que ce soit pour défendre ouvertement le féminisme – souvent dangereux désormais – ou pour s'opposer, plus simplement, à la violence. Ksenia Goriatcheva, du parti Nouvelles personnes (« Новые люди »), fait passer discrètement des initiatives en faveur des femmes à la Douma d'État et prend la parole pour les victimes de violences. Nina Ostanina soutient prudemment le durcissement des peines pour les violences familiales. Oksana Pouchkina, bien qu'ayant quitté la politique, poursuit son activisme public.

Les initiatives de base, créées par des femmes pour des femmes [14], continuent d'aider malgré la pression. Les militantes de Marem reçoivent encore des menaces anonymes de « défenseurs des traditions », qui les accusent de propager la haine des hommes avec l'argent de l'Occident. Parfois, même les forces de l'ordre comprennent qu'on ne peut pas se détourner de ces problèmes. C'est ce qui s'est passé avec Ayna Mankieva, qui avait fui sa famille en Ingouchie pour échapper aux violences. Elle a été relâchée par un commissariat de Moscou sans être remise à ses proches. Des membres du Conseil présidentiel pour les droits de l'homme et des député·es de la Douma d'État ont pris sa défense, et la police a cessé de la rechercher.

Il reste encore beaucoup à faire. Des drames comme le meurtre d'Ayshat Baïmouradova à Erevan ou la disparition de Seda Souleymaniva en Tchétchénie montrent qu'une femme ayant fui les violences reste une cible facile. Mais il est de plus en plus évident que davantage de personnes refusent de faire comme si rien ne s'était passé – y compris au sein des diasporas nationales. Après le meurtre de Larissa Arsanoukayeva à Nice, des femmes tchétchènes qui avaient gardé le silence pendant des années sont sorties manifester et ont appelé à ne plus ignorer ni étouffer les meurtres de femmes au sein des diasporas.

Alors, la propagande contre les féministes est-elle efficace ? Il est encore trop tôt pour répondre. Mais cinq ans de guerre ont déjà amené de plus en plus de gens à comprendre que le vrai danger ne vient pas des féministes, mais du voisin qui peut tuer sa compagne, sa sœur, son amie, puis partir au front pour échapper aux poursuites et revenir auréolé des honneurs de l'État.

Yekaterina Neroznikova
Yekaterina Neroznikova est journaliste et militante des droits humains, coordinatrice et bénévole du groupe de crise Marem (Марем, Russie), qui soutient les femmes victimes de violences domestiques et sexuelles dans les républiques du Caucase du Nord (Daghestan, Tchétchénie, Ingouchie, Ossétie du Nord). Elle a quitté la Russie après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine. Elle fait l'objet de poursuites administratives en Russie pour sa participation à une émission de Radio Free Europe (RFE/RL, désignée « organisation indésirable » en Russie depuis 2024) consacrée à l'enlèvement de Seda Souleymaniva.
Source : Posle Media, 11 mars 2026 : posle.media/article/muzhchine-dagestana-luchshe-umeret-stoya-chem-stat-zhenshchinoy
Traduit et notes pour ESSF par Adam Novak.
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78333

Notes
[1] Discours disponible en ligne (en russe) : vk.com/video-60114953_456239977
[2] Le Domostroï (Домострой) est un guide domestique russe du XVIe siècle codifiant les rôles au sein de la famille sur des bases patriarcales et religieuses strictes. Le terme est devenu synonyme en russe de conservatisme patriarcal extrême.
[3] Igor Karaulov, colonne publiée dans Vzglyad, 8 février 2023 :
vz.ru/opinions/2023/2/8/1198151.html
[4] Tinto Brass (né en 1933), réalisateur italien de films érotiques – Caligula(1979), Miranda (1985) – dans lesquels les corps féminins ne sont généralement pas épilés.
[5] Vladimir Jirinovski (1946—2022), dirigeant du LDPR pendant plus de trente ans, décédé en avril 2022. Démagogue nationaliste russe connu pour ses sorties provocatrices.
[6] Tochno.st, données sur la Tchétchénie :
tochno.st/problems/gender_inequality/regions/chechenskaya_respublika
[7] Le groupe Marem (Марем, fondé en 2020) apporte un soutien juridique et psychologique aux femmes victimes de violences domestiques et sexuelles dans les républiques du Caucase du Nord (Daghestan, Tchétchénie, Ingouchie, Ossétie du Nord) ; il aide également à l'évacuation vers des lieux sûrs. Pour une analyse de l'activisme féministe de base en Russie, dont le groupe Marem, voir : « Tisser la résistance féministe en Russie », Europe Solidaire Sans Frontières (ESSF), 2025 :
europe-solidaire.org/spip.php ?article75731
[8] Glasnaya.media, « Okolo treti rossiyan otkazalis ot idei rozhat detej iz-za vojny… », 10 septembre 2024 :
glasnaya.media/2024/09/10/okolo-treti-rossiyan-otkazalis-ot-idei-rozhat-detej-iz-za-vojny-ekonomicheskoj-i-politicheskoj-situaczii-v-strane-govoritsya-v-issledovanii-niu-vshe/
[9] Daria Trepova a été condamnée en août 2024 pour l'explosion dans un café de Saint-Pétersbourg en avril 2023, qui a tué le blogueur militaire Vladlen Tatarsky (nom réel : Maxim Fomine).
[10] Zarema Mousaïeva est la mère d'Abubakar, Baisangur et Ibragim Yangulbaev, blogueurs tchétchènes d'opposition. Arrêtée en janvier 2022, elle est restée depuis lors en détention. En mars 2026, un tribunal tchétchène l'a condamnée à près de quatre ans supplémentaires à l'issue d'un nouveau procès. Voir : The Moscow Times, « Chechen Judge Re-Sentences Zarema Musaeva to Nearly 4 Years in Prison After Retrial », 5 mars 2026 :
themoscowtimes.com/2026/03/05/chechen-judge-re-sentences-zarema-musaeva-to-nearly-4-years-in-prison-after-retrial-a92127
[11] OMS : « Opération militaire spéciale » (Специальная военная операция, СВО), euphémisme utilisé par les autorités russes pour désigner l'invasion de l'Ukraine depuis le 24 février 2022. L'utilisation du mot « guerre » est passible de poursuites pénales en Russie.
[12] Des centaines de femmes ont manifesté à Makhatchkala les 25 et 26 septembre 2022, au lendemain de l'annonce de la « mobilisation partielle ». La police a utilisé des gaz lacrymogènes et des fourgons ; au moins 250 personnes ont été arrêtées sur les deux jours, dont des journalistes. Pour une analyse du mouvement de résistance féminine antiguerre en Russie, voir : « Résistance féministe en Russie », entretien avec le Mouvement socialiste de Russie (RSD, Secrétariat unifié) et la Résistance antiguerre féministe (FAS, Феминистское антивоенное сопротивление), ESSF, 2023 :
europe-solidaire.org/spip.php ?article65904
[13] Le Centre E (Центр « Э », ou Direction principale de lutte contre l'extrémisme, Главное управление по противодействию экстремизму) est un service du ministère de l'Intérieur russe chargé de surveiller et de réprimer les groupes jugés « extrémistes », y compris les militant·es pacifistes, les féministes et les personnes LGBTQ+.
[14] Pour un panorama des initiatives féministes de base en Russie dans le contexte de la guerre, voir : « En Russie, les féministes descendent dans la rue contre la guerre de Vladimir Poutine », manifeste des féministes russes, ESSF, 2022 :
europe-solidaire.org/spip.php ?article61344 ; et : « Russie — La recherche féministe d'alternatives », entretien avec Anastasia Polozkova et Ella Rossman, ESSF, 2025 :
europe-solidaire.org/spip.php ?article77295

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« Frappes iraniennes : le Golfe confronté au scénario catastrophe du choc hydrique »

31 mars, par Dany Moudallal — , ,
Dans une région où l'approvisionnement en eau dépend presque entièrement des infrastructures de dessalement, leur mise hors service entraînerait rapidement des pénuries. 26 (…)

Dans une région où l'approvisionnement en eau dépend presque entièrement des infrastructures de dessalement, leur mise hors service entraînerait rapidement des pénuries.

26 mars 2026 | tiré du site alencontre.org
https://alencontre.org/moyenorient/frappes-iraniennes-le-golfe-confronte-au-scenario-catastrophe-du-choc-hydrique.html

Alors que la guerre entre l'Iran et l'axe américano-israélien déborde désormais les champs pétrolifères et les installations militaires, un seuil bien plus dangereux est en train d'être franchi : celui de l'eau. Les frappes récentes et les menaces de Téhéran visant des usines de dessalement, longtemps considérées comme des infrastructures civiles intouchables, laissent entrevoir une transformation inquiétante de l'accès à l'eau potable en arme de guerre. Les installations de dessalement au Koweït et aux Émirats arabes unis ont subi des dommages indirects suite à des frappes de missiles et de drones iraniens au début du conflit. Par la suite, des usines à Bahreïn et en Iran auraient été délibérément prises pour cible. Nulle part cette vulnérabilité n'est plus marquée que dans les États du Golfe, où la dépendance à l'eau dessalée figure parmi les plus élevées au monde et constitue l'un des piliers de la vie dans une région pauvre en ressources hydriques.

Une région bâtie sur une dépendance fragile

Les premières usines de dessalement ont vu le jour dans le Golfe dans les années 1960 et 1970, au moment où l'essor des hydrocarbures amorçait la transformation économique de la région, avant de connaître une expansion massive dans les années 1990. « Le dessalement est devenu la colonne vertébrale de la sécurité hydrique dans la région, souligne Mohammad Mahmoud, un expert en gestion des ressources en eau à l'Université des Nations unies. Sans le dessalement, une grande partie de la croissance socio-économique du Golfe n'aurait pas été possible. » Avec des précipitations très limitées, l'absence de grands fleuves et une urbanisation rapide, les États du Golfe ont construit leurs sociétés autour de cette technologie. Les chiffres en témoignent : au Koweït, le dessalement représente environ 90 % de l'approvisionnement en eau, contre près de 70 % en Arabie saoudite, tandis que le Qatar et les Émirats arabes unis affichent des niveaux comparables.

Mais cette dépendance s'accompagne d'une vulnérabilité structurelle majeure : une forte concentration des capacités de production. L'essentiel de l'approvisionnement repose sur un nombre limité de grandes installations côtières. En pratique, plus de 90 % de l'eau dessalée provient de quelques dizaines de sites seulement, chacun constituant un maillon critique. Par nature, ces infrastructures sont exposées : implantées en bord de mer, souvent associées à des centrales électriques, elles sont fixes, visibles et difficiles à protéger. Leur proximité géographique avec l'Iran, parfois à seulement quelques dizaines de kilomètres de l'autre rive du Golfe, les rend particulièrement vulnérables aux missiles et aux drones. Dès 2010, la CIA avertissait que la perturbation des installations de dessalement dans la plupart des pays arabes « pourrait avoir des conséquences plus graves que la perte de toute autre industrie ou ressource ». Un câble diplomatique américain de 2008, révélé par WikiLeaks, estimait même que Riyad pourrait être contrainte d'évacuer en l'espace d'une semaine si l'usine de Jubail ou ses conduites étaient gravement endommagées.

Une crise aux effets en cascade

« Même si cela reste peu probable, la mise hors service des usines de dessalement entraînerait une série d'effets en cascade », prévient Mohammad Mahmoud. Le premier choc serait celui de la pénurie. Les pays du Golfe ne disposent généralement que de réserves d'eau limitées, parfois de quelques jours seulement. Dans les scénarios les plus extrêmes, de grandes villes pourraient être confrontées à des ruptures d'approvisionnement en moins d'une semaine, contraignant les autorités à instaurer des mesures de rationnement et à prioriser certains usages essentiels, comme les hôpitaux ou la production d'électricité. « Les pays du Golfe devraient se tourner entièrement vers les eaux souterraines, qui sont elles-mêmes non renouvelables et déjà menacées par la surexploitation », poursuit l'expert. Ce basculement vers les nappes phréatiques, déjà sous pression, ne pourrait constituer qu'une solution temporaire.

Des secteurs entiers, de la production alimentaire à l'énergie, pourraient être perturbés. Le dessalement ne se limite en effet pas à l'eau potable : il alimente également les systèmes de refroidissement des centrales électriques et de nombreuses activités industrielles. La crise dépasserait donc rapidement la seule question de l'eau pour toucher l'ensemble de l'économie. D'autant que, comme le souligne Mohammad Mahmoud, « en raison de l'ampleur du déficit hydrique que comble le dessalement, il est impossible de le remplacer à long terme ». La seule réponse viable consisterait à réparer les installations endommagées dans les plus brefs délais ou à en construire de nouvelles, un processus qui pourrait prendre des mois, voire des années, selon l'ampleur des destructions.

La vulnérabilité de ces infrastructures n'est pas purement théorique. Lors de la première guerre du Golfe, à la suite de l'invasion du Koweït par l'Irak en 1990, une grande partie des infrastructures critiques du pays, dont les usines de dessalement, avaient été endommagées, arrêtées ou rendues inopérantes. Fortement dépendant de ce système pour son approvisionnement en eau potable, le Koweït avait vu sa capacité de production chuter brutalement, contraignant les autorités à recourir à des réserves limitées et à des livraisons d'urgence acheminées par navires-citernes. Dans certaines zones, l'accès à l'eau potable avait été sévèrement restreint pendant plusieurs semaines. À l'époque, les pays voisins avaient pu fournir une aide rapide, atténuant en partie la crise. Mais dans un scénario où plusieurs États du Golfe seraient simultanément touchés, une telle solidarité logistique serait beaucoup plus difficile à mettre en œuvre. Les conséquences humanitaires pourraient alors s'avérer bien plus graves, et bien plus durables. (Article publié par L'Orient-Le Jour le 25 mars 2026)

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L’Afrique face aux chocs de la guerre contre l’Iran

31 mars, par Paul Martial — ,
À l'exception d'un missile aperçu dans le ciel égyptien, le continent reste pour l'heure à l'écart du conflit déclenché par les États-Unis et Israël contre l'Iran, tant que les (…)

À l'exception d'un missile aperçu dans le ciel égyptien, le continent reste pour l'heure à l'écart du conflit déclenché par les États-Unis et Israël contre l'Iran, tant que les Houthis, alliés du régime des mollahs, préfèrent consolider leur pouvoir dans le nord du Yémen. Le risque de bombardement par leurs forces sur les positions israéliennes de l'archipel de Dahlak et du mont Soira en Érythrée, ou encore sur la base militaire américaine de Djibouti, est donc pour l'instant écarté.

Tiré d'Afrique en lutte.

Conséquences spécifiques

Au Nigeria, où la communauté chiite est importante, le Mouvement islamique du Nigeria a organisé des manifestations dans plusieurs grandes villes du Nord, mais aussi à Lagos et à Abuja. Une partie de cette communauté pourrait se radicaliser, d'autant que le gouvernement a autorisé une présence militaire des États-Unis sur le territoire.

Autre possibilité : la réduction par Dubaï de son soutien en armement aux Forces de soutien rapide du Soudan et à l'Armée nationale libyenne du maréchal Haftar.

La flambée du prix du pétrole inquiète particulièrement les pays enclavés. À cet égard, le Mali est parmi les plus durement touchés : il doit importer bien plus que ses besoins habituels afin d'anticiper les bombardements des groupes islamistes contre les convois de camions-citernes approvisionnant Bamako.

Une économie encore plus fragilisée

À l'exception des exportateurs de pétrole et de gaz — comme l'Angola, le Nigeria ou l'Algérie — susceptibles d'en tirer un bénéfice relatif, la majorité des pays africains subissent une hausse brutale du coût de l'énergie sans disposer de marges de manœuvre, qu'il s'agisse de réserves stratégiques ou de capacités budgétaires. Les crises successives — la pandémie de Covid-19 puis la guerre en Ukraine — ont déjà profondément ébranlé les économies africaines.

Depuis le début du conflit, les monnaies locales sont délaissées au profit du dollar, alourdissant le service de la dette et le coût des importations, ce qui accentue l'inflation. Celle-ci est également nourrie par la désorganisation des chaînes d'approvisionnement, perturbées par le blocage du détroit d'Ormuz.

Répercussions à moyen terme

À moyen terme, les effets risquent d'être lourds. En une décennie, les pays du Conseil de coopération du Golfe ont investi près de 100 milliards de dollars en Afrique dans les domaines des ports, de la logistique, de l'énergie et des technologies. Désormais, ces priorités financières seront réorientées vers la réparation et la reconstruction des infrastructures bombardées par l'Iran.

Les exemples répétés de violation du droit international des grandes puissances affaiblissent davantage l'Afrique et encouragent les ambitions territoriales de certains dirigeants comme Paul Kagamé, Abiy Ahmed en Éthiopie ou Mohammed VI. Ces dynamiques risquent d'accentuer des conflits souvent ignorés par la communauté internationale.

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RDC : pour les USA le profit avant la paix

31 mars, par Paul Martial — , ,
L'accord de paix entre la RDC et le Rwanda n'a qu'un but : permettre aux entreprises américaines d'exploiter les richesses minières du Congo. « Cela va être un miracle  », (…)

L'accord de paix entre la RDC et le Rwanda n'a qu'un but : permettre aux entreprises américaines d'exploiter les richesses minières du Congo.

« Cela va être un miracle  », prédisait Donald Trump à propos de l'accord de paix signé le 4 décembre 2025 par Félix Tshisekedi pour la République démocratique du Congo (RDC) et Paul Kagame pour le Rwanda. À défaut de miracle, six jours plus tard, l'AFC/M23, soutenu par l'armée rwandaise, envahissait Uvira, grande ville du Sud-Kivu. Le «  puissant et détaillé  » accord, selon le locataire de la Maison-Blanche, avait déjà du plomb dans l'aile.

Un accord de paix sans effet

Face à un tel affront, Washington a exigé que les rebelles se retirent d'Uvira, ce qui a été fait en janvier 2026. Cela n'a toutefois pas empêché le gouvernement américain d'adopter des sanctions à l'encontre de quatre officiers supérieurs et de la Rwanda Defence Force, sans que cela ne change grand-chose sur le terrain.

En effet, non seulement la guerre se poursuit, mais elle prend de nouvelles formes avec l'utilisation de drones par les deux camps. Ainsi, Willy Ngoma, porte-parole militaire de l'AFC/M23, a été tué par une frappe aérienne, tandis que les forces rwandaises bombardaient l'aéroport de Kisangani.

Cette intensification du conflit avec les drones accroît les dangers pour les populations civiles. Récemment, une employée humanitaire de l'UNICEF a été tuée à son domicile dans la ville de Goma.

Exploiter les richesses minières

Trump ne s'intéresse ni à la paix en RDC, ni à la situation dramatique des populations. Son objectif est de contrer la présence chinoise dans l'extraction des terres rares et de « se faire beaucoup d'argent  » grâce au « Cadre régional d'intégration économique (REIF), une initiative bilatérale novatrice qui libère le vaste potentiel économique de la région des Grands Lacs et crée des opportunités pour le secteur privé américain », selon la Maison-Blanche.
Pour cela, il faut sécuriser les zones minières. Les États-Unis ont ainsi œuvré à l'ONU pour que la mission principale de la MONUSCO soit désormais d'accompagner le processus de paix de Washington. Et, comme on n'est jamais mieux servi que par soi-même, le nouveau dirigeant de la mission onusienne James Swan est un diplomate américain.

L'idée centrale est de permettre aux entreprises américaines d'exploiter le sous-sol congolais. Un accord a déjà été signé entre KoBold Metals — une entreprise états-unienne soutenue par des milliardaires de la Tech — et les autorités congolaises concernant le gisement de lithium de Manono, le plus grand du monde. Une seconde phase prévoirait l'exploration d'autres gisements de minerais rares sur le territoire congolais.

Les États-Unis pourraient aussi jouer le rôle de receleurs en achetant le coltan produit par la mine de Rubaya, contrôlée par l'AFC/M23 et exporté illégalement vers le Rwanda. Une telle pratique entérinerait de facto l'occupation de l'est de la RDC par les troupes officielles et officieuses de Paul Kagame.

Paul Martial

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L’Illusion Électorale : Une Provocation Face à l’Agonie d’un Peuple

L'organisation d'élections au sein d'un État de droit ne saurait se réduire à une simple formalité technique ; elle est le couronnement d'un édifice institutionnel solide et (…)

L'organisation d'élections au sein d'un État de droit ne saurait se réduire à une simple formalité technique ; elle est le couronnement d'un édifice institutionnel solide et transparent. Or, force est de constater qu'en Haïti, cet édifice est bâti sur les sables mouvants de l'indécence. Prétendre convoquer le peuple aux comices dans le contexte actuel n'est pas un acte démocratique, c'est une mystification politique.

Port-au-Prince, Haiti, 24 Mars 2026

A- Une Machine Électorale axée sur le Mensonge

C'est une machine qui axée sur du mensonge purement et simplement. Et ils savent qu'ils mentent à la population. Le processus est vicié à sa racine. Comment accorder le moindre crédit à un scrutin dont les bases sont ouvertement frauduleuses ?

L'anomalie des doublons : Avec près de 800 000 cartes électorales suspectes, la sincérité du vote est morte avant même le premier bulletin.

L'exclusion des invisibles : Ignorer le sort de 1,4 million de déplacés internes, arrachés à leur foyer et privés de leurs droits civiques, revient à amputer le corps électoral d'une part essentielle de sa souveraineté.

B- Le Paradoxe de la Faim et du Chaos Sécuritaire

Actuellement Haïti traverse un des moments les plus tristes de son histoire où plus de 5.4 millions de nos compatriotes Haïtiens subissent et connaissent la douleur d'une crise alimentaire aiguë. Ceci étant dit, des familles qui ne peuvent pas se nourrir et nourrir leurs enfants. Mais comment appeler ces familles aux joutes électorales montées préalablement à l'encontre de leurs intérêts ?

Donc l'obsession électorale des dirigeants apparaît comme une insulte à la misère humaine.

La géographie de la peur : Plusieurs départements et communes sont contrôlés par des groupes armés et d'autres sont sur le point d'être contrôlé. Donc dans un pareil cas, comment des élections seront réalisées dans ces localités ?

l'urne devient un accessoire dérisoire. Là où la loi du plus fort substitue celle de la république, nulle élection libre ne peut germer.

Malgré tous ces manquements et zones d'ombres, ces hommes et femmes malhonnêtes et irresponsables continuent à mentir la population sur la tenue des élections matériellement impossible.

C- La Démocratie ne se Résume pas à l'Urne

Il est impératif de rappeler cette vérité fondamentale : si les élections irriguent la démocratie, des scrutins corrompus en sont le poison. Organiser des élections « à tout prix » en 2026, au mépris des conditions matérielles et humaines, n'est pas une quête de légitimité, mais une manœuvre de perpétuation du chaos.

On a toujours pris soin de porter cette clarification à l'organisation des élections à savoir que " La Democratie ne se résume pas à l'organisation des élections, mais un élément de la Démocratie". Autrement dit, il est essentiel d'organiser des élections pour renouveler les personnels politiques, ce qui donne vie à la démocratie, mais cela doit-être un scrutin qui inspire confiance.

En fait, de bonnes élections renforcent et donnent vie à la démocratie, mais le contraire est aussi fatal et chaotique à savoir provoquer des crises politiques manifestées à travers des mobilisations, des oppositions. Donc l'organisation des élections frauduleuses et irrégulières ne fait que détruire la démocratie et renforce la précarité.

Le calendrier annoncé en août et décembre 2026 relève de la pure fiction politique. Persister dans cette voie, c'est sciemment précipiter le pays vers une crise post-électorale d'une violence inédite, dont seuls les manipulateurs de l'ombre tireront profit.

En conclusion, l la refondation de l'État doit précéder la quête des suffrages. Appeler une population affamée aux urnes, sans sécurité ni dignité, n'est rien d'autre qu'une mise en scène tragique destinée à valider un système qui a déjà échoué.

Me Louimann MACÉUS, Av

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Argentine, 24 mars : Le peuple est dans la rue et le pouvoir est nerveux

Les marches et les manifestations organisées ce 24 mars pour commémorer le début de la dernière dictature ont marqué un tournant en termes d'ampleur et de portée de la (…)

Les marches et les manifestations organisées ce 24 mars pour commémorer le début de la dernière dictature ont marqué un tournant en termes d'ampleur et de portée de la mobilisation populaire. Deux éléments interdépendants s'y sont conjugués : d'une part, la condamnation de la dictature et la revendication en faveur des 30 000 disparu·es. Et d'autre part, avec une force non négligeable, le rejet de la politique du gouvernement actuel.

26 mars 2026 | tiré de Rebelion | Sources : Huella del Sur
https://rebelion.org/24-de-marzo-el-pueblo-en-las-calles-y-el-arriba-nervioso/

Toutes des marches, d'une ampleur inhabituelle

L'appréciation selon laquelle il s'agissait d'un rassemblement d'une ampleur inhabituelle a été quasi unanime. Toutes les chroniques ont fait état de la place de Mayo bondée. L'Avenue et des rues y convergeant débordaient de monde.

On a même dit que le nombre de participant·es avait dépassé celui de la marche contre le 2×1, en mai 2017. Celle-ci avait déjà fait preuve d'une capacité de mobilisation mémorable.

Une situation similaire s'est produite dans plusieurs autres villes. La manifestation massive de rejet collectif de la dictature a été plus qu'éloquente dans tout le pays. Il en a été de même pour le rejet massif des politiques qu'une minorité de riches et de puissants a une fois de plus imposées au peuple. Accompagné du fort souhait que l'agression actuelle contre les conditions de vie et les valeurs des majorités prenne fin au plus vite.

La mobilisation a revêtu un caractère fédéral. Rosario, Córdoba, Mendoza, Tucumán. Mar del Plata également, avec une affluence remarquable par rapport à la taille de la ville. Il convient de noter que les mobilisations ont été extraordinaires, même dans des circonscriptions qui avaient massivement voté pour Libertad Avanza (le parti fondé et dirigé par Javier Milei) en octobre dernier.

Les marches, à Buenos Aires et dans d'autres villes, ont constitué une illustration de la diversité et de la richesse des organisations de la société argentine.

Des collectifs issus d'une longue histoire et d'autres tout nouveaux. Ceux que nous connaissions de nom mais que nous n'avions jamais croisés. Et ceux que nous croyions disparus. Et chacun est là ; avec des dizaines, des centaines ou des milliers de partisans. Du petit groupe qui anime des espaces locaux au mouvement de masse d'envergure nationale. Avec toutes les possibilités intermédiaires.

Il y avait aussi des milliers de personnes que l'on qualifie à tort de « d'inattendus ». Ils viennent seuls ou en petits groupes familiaux ou d'amis. Il ne s'agit pas de les exalter en tant qu'« indépendants ». Comme si cela constituait en soi un mérite. Il s'agit plutôt de souligner que la mobilisation a dépassé le contingent très nombreux des différentes militances.

Une autre caractéristique, non moins admirable bien qu'évoquée à maintes reprises, est celle de la créativité populaire. Elle s'est en grande partie concentrée sur le lien entre 1976 et le présent, avec des piques adressées au gouvernement de Javier Milei. La fête populaire était bien là. Des troupes de théâtre communautaire, des fanfares carnavalesques (murgas), des groupes de percussion.

C'est une autre grande tradition qui se poursuit ou se reprend. La joie exultante mêlée aux grands drames de notre histoire. Le chant collectif comme vecteur de l'indignation justifiée et des critiques les plus acérées.

Le slogan « Qu'ils disent où ils sont », qui a donné son titre au document et présidé la marche de cette année, revêt de multiples dimensions. Elle s'adresse aux responsables des disparitions qui maintiennent leur « pacte de sang » et emportent leurs secrets sinistres dans la tombe. Et peut-être surtout à l'État, qui, sous les gouvernements successifs, n'a jamais ouvert les archives de la répression.

Les corps restent sans tombe visible, les familles ne peuvent achever leur deuil, la société tout entière n'a pas accès à toute la vérité.

Les preuves en justice sont difficiles à obtenir, l'impunité de nombreux agents de la répression est facilitée par ces secrets et ces silences. C'est pourquoi il faut brandir le slogan « Qu'ils disent où ils sont », une fois et mille fois encore.

Un autre slogan, « Le même plan, le même combat », relie sans intermédiaire la lutte contre la dictature et ses crimes à la confrontation de classes actuelle.

La politique économique de la dictature et celle du gouvernement libéral actuel présentent plusieurs similitudes. L'une est déterminante : toutes deux ont défendu et défendent les intérêts du grand capital local et transnational. Et toutes deux ont été mises en place pour mener à bien une revanche de classe qui ouvrirait la voie à une restructuration sociale globale et durable.

On peut s'interroger sur la pertinence d'un événement indépendant, autour d'un document alternatif à celui sur lequel se sont mis d'accord les organisations de défense des droits humains et d'autres forces. Cet événement a été organisé par la majorité des forces qui composent le Front de gauche et des travailleurs-Unité (FIT-U).

Ce doute n'invalide pas le nœud de la dissidence. Nous faisons référence à l'absence de dénonciation explicite, dans le texte commun, du rôle funeste joué par les syndicalistes et certains secteurs du péronisme. Tant sous la dictature que dans la résistance à Milei.

Cependant, cela ne semble pas invalider complètement la possibilité de converger vers un événement unique. Ni rendre absolument nécessaire l'élaboration d'un document séparé. D'autant plus que la dénonciation des crimes de la Triple A et de la pratique des disparitions forcées avant mars 1976 a bien été intégrée.

La véritable mémoire complète

Le gouvernement et les courants réactionnaires qui l'accompagnent aujourd'hui se retranchent derrière le slogan « mémoire complète ». Ils font valoir qu'on a beaucoup parlé des agents de la répression et très peu des « subversifs ». Ils vont même jusqu'à ramener la question au domaine budgétaire et s'en prennent aux indemnités versées aux anciens prisonniers et aux disparus.

C'est un sophisme. Il suffit de parcourir les médias sous toutes leurs formes pour constater qu'on a beaucoup informé et discuté des actions des organisations armées. Ajoutez-y les dizaines de livres, souvent à ton condamnatoire, consacrés aux actes et aux personnages des Montoneros et d'autres groupes.

Quant au facteur économique, ce n'est que pour des esprits qui considèrent le commerce, le profit et la propriété comme des valeurs exclusives qu'il est concevable que les politiques en matière de droits de l'homme aient été guidées par leurs aspects monétaires.

Pour compléter la mémoire de la vérité, il faudrait l'ouverture déjà mentionnée des archives de la répression. Il faudrait également le jugement et la condamnation des grands capitalistes et des dirigeants de grandes entreprises. Ceux qui ont été à l'origine de la disparition des délégués et déléguées syndicaux et des militants syndicaux.

Jusqu'à présent, très peu de procès ont été intentés contre les meneurs de la destruction ou de la mise au pas par la terreur du secteur le plus combatif de la classe ouvrière argentine.
Le gouvernement d'extrême droite a lancé sa vidéo annuelle à l'occasion de cet anniversaire. Au contenu politique toujours détestable s'ajoute cette fois-ci une durée excessive et une monotonie lassante.

L'apologie de la dictature semble être un autre domaine dans lequel le répertoire « libertaire » montre des signes d'usure. Elle ne contient que deux témoignages, extrêmement longs. L'un est celui du fils du colonel Argentino del Valle Larrabure, enlevé par le P.R.T-E.R.P (Parti révolutionnaire des travailleurs — Armée révolutionnaire du peuple) pendant une longue période. Celui-là même que certains secteurs de l'Église veulent ériger en martyr.

L'autre est celui d'une petite-fille retrouvée, Miriam, la numéro 127. Celle qui a choisi de rester du côté de ses ravisseurs. La femme s'est déclarée « revictimisée » par l'État national. Elle a reconnu comme parents ceux qu'elle refuse d'appeler ses ravisseurs. Et elle a qualifié de « terroristes » ses véritables parents.

Tout cela n'a pas beaucoup servi au gouvernement. Les premières évaluations ont fait état d'un faible retentissement sur les réseaux audiovisuels et d'un accueil majoritairement critique.

Du côté de Norita, dans la vie et dans l'histoire, une constatation incontournable s'impose en revanche. La foule s'est rassemblée pour rejeter l'attitude du gouvernement actuel sur tout ce qui touche aux droits de l'homme.

Une attitude qui ne se limite pas au négationnisme, comme on le dit et l'écrit souvent. Elle admet plutôt l'existence des crimes et les revendique comme faisant partie de la « guerre antisubversive ». Celle qui aurait sauvé le pays de l'avènement du communisme et de la destruction qui en aurait résulté.

Tout au plus reconnaît-elle la commission d'« erreurs » et d'« excès ». Une parfaite concordance avec le discours justificatif brandi par le régime dictatorial pour dissimuler la barbarie génocidaire.

Des centaines de milliers de personnes à travers tout le pays ont élevé leur voix dans l'espace public contre les mensonges qui relient un demi-siècle d'attaques contre les classes populaires. Celles perpétrées par la violence physique, mais aussi celles matérielles ou symboliques. Compléter la mémoire, c'est les éviter pour toujours.

Réalisations, continuités et désaccords

Malgré les cinquante années qui se sont écoulées depuis, l'année 1976 n'est pas une simple évocation historique. Elle interpelle le présent et l'avenir. Dans le domaine des droits humains et sur les plans politique, économique, social et culturel.

Il en va ainsi non seulement pour ceux qui ont vécu cette époque, mais aussi pour ceux qui sont nés bien après ces événements. De ceux dont quelques milliers se trouvaient sur les places. Aux côtés de ceux qui étaient jeunes, adolescents ou enfants à cette époque.

Et bien sûr, les géants de la lutte qui ont aujourd'hui près de 90 ans ou plus et qui sont toujours là, comme un témoignage vivant des combats du peuple argentin. Ceux dont l'axe central est tout ce qui touche aux droits de l'homme. Sans compter ceux qui ont eu lieu et se déroulent dans tous les autres domaines.

Ce 24 mars a marqué une défaite sur toute la ligne pour le gouvernement. Jusqu'à présent, la réaction dominante a été le silence.

Peut-être ont-ils été paralysés, ne serait-ce qu'un instant, par la stupéfaction face à l'ampleur et à la force dont ont fait preuve de larges secteurs critiques. Qui ne sont pas en proie à la confusion ou à un pessimisme irréversible face à l'offensive déclenchée par l'administration actuelle et ses commanditaires du grand capital.

Peut-être certains responsables sont-ils conscients que, pour les plus démunis, cela a été un coup de fouet contre la mélancolie et les sentiments négatifs. À un moment où les données peu encourageantes pour l'économie s'enchaînent et où les conflits risquent de s'intensifier.

Comme nous l'avons déjà écrit, des millions d'Argentins et d'Argentines comprennent aujourd'hui pleinement le lien indéniable entre le plan du ministre José Alfredo Martínez de Hoz [1] et celui que met aujourd'hui en œuvre Luis Caputo [2]. En plus d'avoir clairement rejeté la tentative de révision régressive de la période dictatoriale et des luttes des décennies 1960 et 1970.

Le fait de se reconnaître mutuellement dans les rues, la convergence massive lors des manifestations, sont autant de stimuli pour mettre notre tête et notre cœur au service d'une société et d'un monde différents.

Nous savons que le « ils ne passeront pas » ne suffit pas. Il faut de la conscience, de l'initiative, de la réflexion. Des sentiments et des émotions aussi, bien sûr. De la lutte, de l'organisation, la création d'alternatives. Tout cela, lié et démultiplié.

Les immenses marches auxquelles nous avons assisté nous donnent un élan très fort. Un élan qui a besoin de continuité et d'expansion. Ce qui nous conduit à un défi précieux pour l'avenir immédiat. orienté vers l'avenir, vers des utopies réalisables — aussi paradoxal que cela puisse paraître.

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Les élections dans le collimateur : « Une fraude systémique pour reprendre le pouvoir »

Marlon Ochoa, membre du Conseil national électoral, dénonce des fraudes généralisées, des ingérences étrangères et une stratégie visant à l'exclure des institutions. « Ils (…)

Marlon Ochoa, membre du Conseil national électoral, dénonce des fraudes généralisées, des ingérences étrangères et une stratégie visant à l'exclure des institutions. « Ils veulent m'empêcher d'enquêter et faire taire ceux qui s'opposent ».

Les élections du 30 novembre dernier au Honduras resteront dans l'histoire en raison du nombre considérable d'irrégularités dénoncées, ainsi que des actes flagrants d'ingérence étrangère qui ont porté atteinte à la liberté de vote et faussé le résultat final des urnes.

25 mars 2025 | tiré du site Rebelion.org | Sources : LINyM | Photo : Nasry Asfura, candidat conservateur, soutenu par Donald Trump
https://rebelion.org/las-elecciones-en-el-punto-de-mira-un-fraude-sistemico-para-recuperar-el-poder/

Des centaines de milliers de votes qui n'ont jamais été comptés, des procès-verbaux électoraux contestés et jamais vérifiés, des recours jamais tranchés, s'ajoutent à l'absence de mesures de sécurité biométriques dans la plupart des bureaux de vote, au piratage du système de transmission des résultats préliminaires, aux pannes répétées et prolongées du système de dépouillement et de la page de scrutin en ligne.

Si l'on ajoute à cela l'ingérence agressive de Washington dans les heures précédant le scrutin, indiquant pour qui il fallait voter et quelles seraient les conséquences en cas de victoire de la candidate progressiste Rixi Moncada (Liberté et Refondation – Libre), ainsi que les menaces du crime organisé visant à favoriser ce même candidat, il est évident que nous sommes face à des résultats électoraux fortement faussés et qui ne respectent en rien la volonté populaire. Une situation dénoncée à maintes reprises par Marlon Ochoa, l'un des trois conseillers de la plus haute instance électorale.

Au cours des mois précédant le scrutin, Ochoa n'avait pas ménagé ses critiques à l'égard de la gestion de ses collègues Ana Paola Hall et Cosette López, liées aux deux partis traditionnels (Libéral et National), dénonçant le complot subversif ourdi par ces groupes de pouvoir économique et politique qui, protégeant leurs intérêts, dirigent depuis plus d'un siècle les destinées du Honduras.

C'est précisément en raison de ses dénonciations publiques de ce qui se passait après le scrutin – avec la proclamation des vainqueurs avant même que le dépouillement des votes ne soit terminé et que tous les recours ne soient tranchés – et pour avoir demandé au ministère public d'enquêter sur d'éventuels délits électoraux, qu'Ochoa a été isolé et, de fait, exclu des réunions plénières du Conseil national électoral (CNE). Une destitution de facto qui ne l'a toutefois pas empêché de continuer à dénoncer les abus, les irrégularités et les graves anomalies.

Une fois que le candidat conservateur soutenu par Trump, Nasry Asfura, a pris la présidence, l'offensive de restauration s'est déchaînée pour mettre fin aux avancées réalisées sous le mandat de la présidente Xiomara Castro. Outre les licenciements massifs dans le secteur public — on estime que plus de 9 000 personnes ont perdu leur emploi en moins de deux mois —, les décrets visant à assouplir et à précariser encore davantage le marché du travail, les déclarations d'état d'urgence économique et fiscale pour faciliter la mise aux enchères et la privatisation des services publics et des biens communs, une véritable chasse aux sorcières s'est déclenchée contre ceux qui ont dénoncé la mascarade électorale.

L'outil choisi par la majorité parlementaire bipartisane est la procédure de destitution, qui vise les hauts responsables institutionnels n'appartenant pas aux deux partis traditionnels, parmi lesquels la présidente de la plus haute instance judiciaire, Rebeca Raquel Obando ; le procureur général, Johel Zelaya ; l'ancien président du Congrès, Luis Redondo ; et, précisément, Marlon Ochoa, qui, parmi les quatre, est celui qui subit le plus les assauts du sectarisme partisan et de l'oligarchie nationale. Confirmant les craintes, ce lundi 23 mars, une large majorité parlementaire a engagé la procédure de destitution contre le procureur Zelaya, le suspendant de ses fonctions.

Au Honduras, lorsque les forces ultraconservatrices s'allient et visent un objectif précis, ce n'est pas seulement l'emploi, la carrière ou l'avenir politique et social d'une personne qui est en jeu, mais sa propre intégrité physique. Les exemples de Berta Cáceres et des quelque 200 défenseurs et défenseuses de la terre, des territoires et des biens communs assassinés, des dizaines de paysans organisés abattus en toute impunité dans le Bajo Aguán, ainsi que des centaines de personnes assassinées, victimes de disparitions forcées ou contraintes à l'exil pour avoir protesté contre les coups d'État et les fraudes électorales, sont là pour témoigner de la dangerosité de la situation.

C'est dans ce contexte de crise institutionnelle et sociale que Marlon Ochoa a accepté de s'entretenir en exclusivité avec Pagine Esteri.

« L'objectif est de rétablir le pouvoir des secteurs les plus conservateurs du pays et de reprendre ainsi le contrôle absolu des institutions. Pour cela, ils doivent nécessairement se débarrasser de tous les fonctionnaires qui font obstacle à leur projet », explique-t-il.

Selon la loi électorale, c'est à Ochoa qu'il revient d'assumer la présidence du CNE en septembre prochain. Une situation que les forces ultraconservatrices veulent éviter à tout prix.

« Ils savent combien d'irrégularités ont été commises, quelles pressions internes et externes ont été exercées par les États-Unis, le crime organisé et les dirigeants du monde des affaires pour manipuler le vote en fonction de leurs propres intérêts. Ils savent également que la première chose que je ferai en tant que président sera de lancer une enquête interne sur les responsabilités de mes collègues et de leurs complices. C'est pourquoi ils veulent m'empêcher de continuer à faire mon travail. Il ne s'agit pas d'un processus politique, ni de justice, mais de persécution et de vengeance », affirme Ochoa.

Les plaintes déposées par le conseiller brossent un tableau inquiétant dans lequel plus de cent mille votes potentiels au niveau présidentiel n'ont jamais été comptés, tandis qu'aux deux autres niveaux (législatif et municipal), on parle de plus d'un million. « Cela signifie qu'il y a des personnes qui occupent des fonctions électives sans avoir obtenu les votes nécessaires pour cela. De plus, les délais pour la destruction de tout le matériel électoral sont accélérés, ce qui rendrait impossible toute enquête future. C'est inacceptable. »

Se réapproprier les institutions et « éliminer » le représentant de l'opposition progressiste au sein de l'appareil électoral signifie également commencer à préparer le terrain pour une nouvelle candidature en 2029 de l'ancien président Juan Orlando Hernández, condamné aux États-Unis à 45 ans de prison pour des délits liés au trafic de drogue et gracié par Trump quelques jours seulement avant les élections.

La procédure de « destitution » débute officiellement par le dépôt d'une plainte contre le fonctionnaire et son acceptation à la majorité qualifiée des deux tiers. Ensuite, l'assemblée plénière devra constituer une commission d'enquête, donner à la personne visée la possibilité de se défendre et parvenir à un verdict final qui nécessitera également les deux tiers des voix.

« Je doute qu'ils suivent la procédure légale, ni qu'ils respectent le droit de présenter des moyens de défense et toutes les preuves de fraude électorale. Ils ne veulent pas que cela soit rendu public et que les gens entendent tout ce qui s'est passé avant, pendant et après le 30 novembre. Ils veulent agir rapidement. Cela s'inscrit dans un plan plus large qui prévoit ma destitution, la délivrance d'un mandat d'arrêt, mon arrestation et mon incarcération, ainsi que mon assassinat. Je dispose d'informations des services de renseignement qui confirment que, dans les plus hautes sphères du bipartisme, on débat actuellement de l'opportunité de me tuer ou non », explique Ochoa.

Depuis son compte X, l'ancien président Manuel Zelaya a lancé un appel à tous les députés qui « croient encore en la démocratie » pour que « ce nouveau et monstrueux coup d'État électoral (…) qui serait comme une déclaration de guerre contre le peuple hondurien » ne se concrétise pas. Il s'est ensuite joint à des centaines de militants du parti Libre qui manifestaient devant le siège du Congrès, où se tenait la session parlementaire, invitant la base du parti à rester vigilante et mobilisée.

Afin de protéger sa vie, Ochoa a demandé au Comité des familles des détenus disparus au Honduras (Cofadeh) de déposer une demande de mesures conservatoires auprès de la Commission interaméricaine des droits de l'homme (CIDH). Si celles-ci sont accordées, l'État devra garantir la protection et la sécurité du bénéficiaire de ces mesures.

« Malgré les menaces et les persécutions, je vais de l'avant et j'affronterai cette épreuve la tête haute, car je n'ai rien à cacher ni de quoi avoir honte. Au contraire, il apparaîtra clairement à tous qu'il s'agit d'un complot, ourdi par ceux qui veulent reprendre le contrôle absolu des institutions et ainsi assurer leurs propres intérêts économiques et politiques », conclut Ochoa.

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Nous sommes avec le peuple cubain – lettre ouverte étudiante

31 mars, par Collectif étudiant pour Cuba — , ,
Nous publions une lettre ouverte appuyée par 356 étudiantes et étudiants du Québec adressée au Gouvernement du Canada pour lui demander d'agir immédiatement en soutien avec (…)

Nous publions une lettre ouverte appuyée par 356 étudiantes et étudiants du Québec adressée au Gouvernement du Canada pour lui demander d'agir immédiatement en soutien avec Cuba. L'initiative est issue d'un groupe étudiant du collège Dawson qui, de retour d'un séjour à Cuba, s'est engagé à agir en solidarité avec la population cubaine. La lettre circule actuellement dans différents établissements collégiaux et universitaires. On peut ajouter sa signature en suivant le lien ici. La rédaction.

24 mars 2026 | tiré d'Alter-Québec | Photo : Arrivée de la Flottille Nuestra America à Cuba cette semaine @ crédit hoto page FB du réseau Table de concertation de solidarité Québec Cuba
https://alter.quebec/nous-sommes-avec-le-peuple-cubain-lettre-ouverte-etudiante/?utm_source=Cyberimpact&utm_medium=email&utm_campaign=Les-Actus-dAlter-du-26-mars-2026

Nous, actuel•les et récent•es étudiant•es du cégep, exhortons le Gouvernement du Canada à agir immédiatement et concrètement en soutien à la population cubaine en réponse à l'escalade du blocus économique des États-Unis et la crise du carburant en résultant.

Plusieurs d'entre nous ont eu l'opportunité de se rendre à Cuba dans un cadre scolaire avec l'appui du Collège Dawson et des Offices jeunesse internationaux du Québec. Ces expériences ont grandement élargi nos perspectives sur cet enjeu. Nous avons appris, en partenariat avec des communautés cubaines, étudié avec des organisations populaires et bâti des liens fondés sur le respect mutuel. Aux côtés de nos hôtes et ami•es, nous avons compris que la solidarité n'est pas un slogan. Elle demande de l'action. Elle signifie que nous nous soutenons, au-delà des frontières, en défense de la dignité et la justice de tou•tes.

Nous sommes dévasté•es d'être témoins de l'escalade extrême du blocus des États-Unis contre Cuba, qui a privé le peuple cubain d'accès au pétrole et à d'autres produits de première nécessité. Nos ami•es à Cuba font face à des pénuries alimentaires, des fermetures d'hôpitaux et d'écoles, une absence totale de transport et des pannes d'électricité constantes. Une crise humanitaire a été créée, non pas par une catastrophe naturelle, mais par des politiques d'État. Mettons la solidarité en pratique.

Où est notre gouvernement ? Le Canada entretient depuis longtemps des relations diplomatiques avec Cuba et, comme presque tous les autres pays du monde, a constamment exprimé son opposition au blocus américain qui dure depuis des décennies. Malgré tout, à ce moment crucial, la réponse du Canada a été remarquablement inadéquate en offrant de l'aide alimentaire qui équivaut seulement à moins d'un dollar par personne à Cuba. Mark Carney a insisté à Davos sur le besoin des puissances moyennes comme le Canada d'agir ensemble contre les « grandes puissances » comme les États-Unis. L'absence de réponse du Canada à la pénurie violente et létale imposée sur Cuba par les É-U diffère nettement de ces promesses. C'est le moment de faire de ces paroles des actions.

Appuyés par d'autres groupes de solidarité, nous demandons au gouvernement du Canada de

Envoyer en urgence plus d'aide humanitaire à Cuba, incluant du carburant.
Condamner publiquement le blocus et les violations du droit international par le gouvernement des États-Unis.
Prendre toutes les mesures nécessaires pour restaurer les vols vers Cuba.
Approfondir les liens économiques du Canada avec Cuba.
Maintenir et promouvoir sans équivoque le droit des peuples à l'autodétermination autour du monde, incluant les pays d'Amérique latine et des Caraïbes.
Nous voulons que le Canada soit un leader sur la scène internationale en se tenant publiquement et matériellement avec le peuple cubain. Nous, la jeunesse canadienne et québécoise, refusons de rester indifférent•es !

Signatures

Pour ajouter son nom et prendre connaissance de la liste

Anna Gueye, Dawson College
Mariana Duque Antolinez, Dawson College
Emma Blinn-Giroux, Dawson College
Cloé Fortin, Dawson College
Fatima-Zahraa Sabri , Dawson College
Nazim Ousidhoum, Dawson College
Mayssam-Al-Janna Yhek, Dawson college
Keny Manuel Garcia Morillo, Dawson College
Dagmawit Mulugeta, Dawson College
Zye Mayo, Dawson College
Olivia Scully, Dawson College
Shirleyann Rabbitskin, Dawson College
Maria Alejandra Acosta Ardila , Dawson College
Lucille Sullivan, Dawson College
Chloé Cauvin, Dawson College
Eva Thomas-Paskal, Dawson College
Chloé Cauvin, Dawson College
Frederique Turcot, Dawson College
Jeanne Soucy, Dawson collège
Manuella Abalo, Dawson college
Sofia Cherrat, Ahuntsic
Nada Bouglouf, Collège Jean-de-Brébeuf
Gisèle Brown, Dawson College
Rebecca Harvey, Dawson College
Rama Kosara, Dawson College
Camelia Santana, Dawson College
Victoria Ormiston, Dawson College
Julian Haldane-Ainsworth, Dawson College
Princesse Kifoko Ndoulou Mboussi, Dawson College
Samantha Pyndus, Dawson College
Leah Sonnenschein, Dawson College
Emma Rose Labrecque, Dawson College
Sarah Tayeb Dawson College
Patrizia Tomarelli, Dawson college
Danaé Gamache, Collège O'Sullivan, Collège Jean-de-Brébeuf
Jaden Adams Lewis, Dawson College
Brandon Moroz, Dawson College
Dalila Rodriguez, Dawson College
Kayshira Jaunky, Dawson College
Xavier Francius, Champlain Regional College – Lennoxville
Leysha Joseph Lagredelle, Dawson College
Lamis Semmar, Dawson College
June Wiggins, Dawson College
Mubina Tavakkal Shoh, Dawson college
Anthony Nonez, Dawson College
Iliana Cesta, Dawson College
Nicole Motta, Dawson College
Clotilde McComber, dawson college
Amelia Miquet, Dawson College
Tameem Hartman, Dawson College
Edan Matter, Dawson College
Gwenyth Fuller, Dawson College
Brae Sinclair-Carter, Dawson College
Finneas MacDonald, McGill University
Chloe Grizenko, Dawson College
Hannah Schmidt, Dawson College
Mariam Yande Diouf, McGill University (Alumni Dawson College)
Vaishnavi Selvarajah, O'Sullivan College
Julia Zwicker, Dawson College
Liana Renzelli, Dawson College
Amalia de Macedo Collins, Concordia University, Dawson alumni
Maya Bunbury, Dawson college alumni
Maira Jade Paynot, Dawson College
Delilah Sparling, Dawson
Alexandra Williams, Concordia University
Emerson Rheault, recent Dawson College alum
Leilah Doyle, Dawson College
Loïc Boucher-Dubuc, Champlain College
Maïa Baccanale, Cégep de Saint-Laurent
Salma Sévigny, Dawson College
Agathe Roumy, Cégep de Sainte-Foy
Lara Judah, Dawson College
Gabrielle Morin, Cégep de Sainte-Foy
Cara Herring, Dawson College
Rosie Johnson cégep Rosemont
Aude St-Arnaud, Dawson College
Ashley Maciré Bouchard, Dawson College
Suhita Ray, Dawson College
Raida Hussain, Concordia University
Kiana Cadieux, Dawson College Alumni
Jamie Diabo, Dawson College
Lupita Johnson, Dawson College
Megan Francoeur, Université de Montréal, Dawson College Alumni
Juliane Rodrigue, Cégep de Saint-Laurent
Érika Lamontagne, Dawson College alumni
Olivia McNeill, Concordia University
Valerie Reynolds, Dawson College
Gabriela Casillas Caro, Cégep du Vieux Montréal
Tanika Delmas, Collège Ahuntsic
Emma Al-Romhein, Collège Lionel Groulx
Natalie el saffarini, Vanier College
Jilaurys Gonzalez, Dawson College
Alaa Ettaouth, Dawson College
Danika Richelle Barrios Azurdia, Vanier College
Alison Keomanyla, Dawson College
Camila Pereira, Cégep du Vieux-Montréal
Yasmine Bouanani, Dawson College
Danika Richelle Barrios Azurdia, Vanier College
Claire Zhang, Dawson College
Danika Richelle Barrios Azurdia, Vanier College
Lina Benkhellat, college Lionel-Groulx
Allisson Yohana Mendoza Colin, Cégep André-Laurendeau
Danika Richelle Barrios Azurdia, Vanier College
Maria fernanda Vazquez perez EMS
Kiva Williams, Concordia University
Magaly Hanna, Dawson College
Camila Buitrago
Amery Brunache, Cégep Lionel-Groulx
Maria Jose Ahumada Lamus/Cégep Édouard Montpetit
Billie Barbara Petronzio, Dawson College
Niloofar Moazzami, UQAM
Dorji Dhatsenpa, Dawson College
Lynne Zreik, Dawson College
Alessandra Porato, Dawson College
Eve Chouinard, Dawson College
Tessa Twijuke, Dawson Colleg
Élodie Astrid Mambe Fotsing/Dawson College
Jowie Nahra, Dawson College
Angelica lauro, Dawson College
Amaya Hernandez Briel
Chaïma Gam, Dawson College
Amaya Hernandez Briel, Dawson College
Megan Medeiros, Dawson college
Sarah-Abigal Blackburn, Dawson
Kimberly Howell, Dawson College
Luna Duran, Dawson College
Rahlyn Rice, Dawson College
Thomas Bray Dawson College
Yousra Benabdallah, Dawson College
Jonah Ostrowski, Dawson College
Zaid Dakouri, Dawson College
Alessio Tamburini, Dawson College
Elizabeth Sbardi Dawson College
Maya le, Dawson College
Diana Zakutaylo, Dawson College
Amir Al-Hafidh Dawson College
Marie Emilie Jacqdom, Dawson College
Hiba Tahiri, Dawson College
Gabriela Rodriguez
Abigail Paterson, Dawson College
Melanie Charbonneau, Dawson College
Muhammad Shamuil Hossain Saadat, Dawson College
Diana Rebecca Ponce Zapata, Dawson College
Kyla campbell, Dawson college
Liane Hatmaker, Dawson College
Seong Hyeon Cho, Dawson College
Jayden Scarlette, Dawson College
Majdik Choudhury, Dawson College
Kiarra Findlay-Fraser, Dawson Collège
Shalom Obatta, Dawson College
Noemis Aguilar, Dawson College
David Dominguez
Daphnée Hennessy, Dawson College
Joshua Musiyazviriyo Dawson College
Irini King, Dawson college
Sara El Alami Saidi, Dawson College
Calvin James, Dawson College
Noa Rosengarten,Dawson College
Julia Carmelina Fiorilli Dawson College
Ro Larochelle, collège Ahuntsic
Finnegan Vetrone
Kaiah Larin Joseph, Dawson college
Alicia Abbou Dawson College
Dal Zhong, Dawson College
Jena Gianforte, Dawson College
Liana Graceff, Dawson College
Sophia Dereux, Dawson
Bassma Razine, Dawson College
Prabhleen Bhatti, Dawson college
Exilia Asselin-Yamazaki, Dawson college
Eveline Stucky, Dawson College
Liantsoa Andriamihamisoa, Dawson College
Sarah-Phina Bernard, Dawson College
Naomi Lisanu, Dawson College
Mia Salvati, Dawson College
Natali Petrosyan, Dawson College
Emma Vigani, Dawson College
Emma Ochoa, Dawson College
Yann Devine, Dawson College
Kiryl Kaptsevich, John Abbott College
Tahmeena Atif
Kathir Muthusamy , Dawson College
Justin D'Entremont, Dawson College
Benji Deltinois, Dawson College
Leila Pozzi, UDEM
Emily Rivera Gonzalez, Dawson College
Dariya Damirzhankyzy, Dawson College
Ayyoub Oberoi, Dawson College
Yaqoub Oberoi, Dawson college
Hiba ben Dawson
Camille Lops, Collège Ahuntsic
David Garnes-James, Dawson College
Nour El-Hage, Cégep de St-Laurent
Alejandra Mesa
Angel Véronique Liwanag Morrison, Dawson College
Daniella Ragasa, Dawson College
Carmela Kangah, Dawson College
Rasane Berrahil, Dawson
Lemoyne Poku, Dawson College
Wilhelm Pamba, Université de Sherbrooke (alum)
Diana Panaite, Dawson College
Sahana Narayanan, university of Massachusetts Amherst
Chelsea Sun, McGill University
Michael Kontitsis
Aya Mimouh, Vanier College
Linux Rivera, Dawson College
Tessa Chabot, Dawson College
Selma Menouar, Dawson College
Alyssa Jeria-Dagrain, Dawson College
Mira-Théa Rybkin, McGill University
Emma Rose Velasquez, Dawson College
Noah Bouayed, Dawson College
Lara Ramadan Dawson College
Aïcha R. Samih, Université de Montréal, Dawson College Alumni
Antonia Parra , Dawson college
Lulya Andemariam Haile, University of Ottawa
Léane Hamel, Cégep Édouard-Montpetit
Kyra Sternthal, Dawson college
Iriniel Razakamanana, UQAM
Sara Aizel, UQAM
Camila Abdallah, Dawson College
Daniela Gutierrez Fernandez, Dawson College
Lucía Desourdy-Fuentes, Dawson College
Victoria Dessalines, Dawson college
Morgan Dubé, Concordia University
Rosée Bruneau-Hapanowicz, Collège de Maisonneuve
Fabrice Boursiquot, Cégep de Maisonneuve
Nolan Ring, Dawson College
Kamea Mancuso, Dawson College
Lia Desjardins, McGill University (Dawson Alumni)
Rose Flageol, Dawson Collège
Nerlyne Sibomana, Dawson College
Alia Nahima Denoncourt, Dawson College
Matthew Plourde, Dawson College
Tayisiya Synychenko, Dawson college
Raphaël Boucher, UQAM
John Aidan Marrett, Dawson College
Celine Ben mohand, Dawson College
Jasmine Bryant, Dawson College
Brooke Morrison, Dawson College
Dania Gario Royal Vale
Maro Adjemian, Vanier College
Antonia Velasquez Vargas, Dawson College
Serena Mingione, Dawson College
Tasneem Kaidali, Dawson College
Stella Ruiz Dawson college
Sarah Cunningham, Trafalgar School for Girls
Roxana Krutous Tanoutasi, Dawson College
Loredana Gutiérrez Cardona, Marianopolis College
Tamara Falduto, Dawson College
Sofía Torres Sánchez, Dawson College
Basmala Yarjallah El Belghiti, Dawson College
Sinann Hunter-Batal, Dawson College
Marilou Berlow, Dawson College
Rhea Romero Giuliana Concordia university
Maria Gurdjekliev, Dawson College
Mariam Kassem, College Montmorency
Mouadh Absaoui, Dawson College
Shamp Sinnathamby, Dawson College
Cintra Shiwprasad, Dawson College
Esther Wasserlauf, Dawson College
Madi Khuyagbaatar
Magdali Thormodsgard, Dawson Collage
Loudjina Louis, Dawson College
Kelly-Ineza Karake, Dawson College
Emma Rose Tremblay, Dawson College
Mani Sadeghi, Dawson College
Emmanuelle Adou Barsovska, Dawson College
Vielot Cassandre Dawson collège
Dorlicas Makuikila, University of Toronto
Rayane Ben Taleb, Dawson College
Malka Gibbs, Dawson College
Zaynab Ben Mekki, Concordia University
Noura Aljouma, Dawson College
Philipe Lao, Dawson College
Phoenix Breau-Elliott, Dawson college
Sofia Giuliano, McGill University
Veronica Vasilieva, Dawson College
Ivanka Ramos Diaz, Dawson College
Reshawn Metabie — Concordia University
Trinity Neeposh, Algonquin college
Anthony Beaudoin Rodriguez, Dawson College
Kitenge Kayembe McGill University, Dawson graduate
Juliana Gomez, cégep Lionel-groulx
Marco Salazar, Dawson college
Luciana Mendez Torres, Dawson College
Fatih Amin, Dawson College
Océanne Damour, Dawson College
Enrique Aranda, Dawson College
Kevinbir Singh Pannu, Dawson college
Erfan Eftekhar Tabrizi, Dawson College
Farouk Msallati, Dawson College
Alexandru Ionescu, Dawson College
Jahera Pambuh, Dawson College
Kaoutar Ahchouch, Dawson College
Emrik Blondin, Dawson College
Alexey Solovyev, Dawson college
Eleonora Komvopoulou, Dawson College
Bade Aktepe, Dawson College
Lyla Baghdadi, Dawson college
Aryan Narayanswamy, Dawson College
Noyemi Mirzakhanyan, Dawson College
Anne Orellana-Olivera, Cegep Saint-Laurent
Elliot Monter Gonzalez, école secondaire Eulalie Durocher
Tesfa Peterson, Concordia University
Castro Arellano David, Dawson College
Leïssa Taïna François, Dawson College
Emily Chénier Dawson College
Zeinah Aloklah, Collège Bois de Boulogne
Devina Kachorin, Dawson College
Alicia Brind'Amour-Rousse, Dawson College
Talia Forgues Dawson college
Atika Ume Fazal, Dawson College
Ikram Bourema, Dawson College
Ezekiel Montoya Desjardins, Dawson College
Alisone Czesak, cégep de Maisonneuve
Diana Joseph-Thibodeau, Dawson College
Sara Aquel, College Montmorency
Yuting San, Dawson College
Layla kosara, concordia university
Helene Draganic, Université de Montréal
Ugo Bourassa, Dawson College
Thenral Nadarajah, Dawson College
Olivier Deschênes, Université de Montréal
Lucia Taylor-De Leon, McGill University
Sophia El Bakir, McGill University
Olivia Helguero, Mcgill University
Mathéo Andrade Rubio, Dawson College
Lilia El Mernissi, Cegep lionel-groulx
Ludovic Boisclair-Châteauvert, Collège Montmorency
Cynthia Gallant, Montmorency College
Paola Mora, cégep Marie-Victorin
Yasmine Ibn El Farok/collège Lionel Groulx
Yasmine Elmasser, Dawson College
Riadh Haicheur, Collège Bois de Boulogne
Lilia El Mernissi, Cegep Lionel-Groulx
Adam lahlafi collège Bois-de-Boulogne
Moulay Mehdi Hafidi
Kenza Soltani , College Montmorency
Jana Dahan, Université de Montréal
Wadly Collège Ahuntsic
Juan Felipe Mesa, Université de Montréal
Katherine Maria Sideris Paulino , Concordia University
Gabriel Mabuila-Thalu, Cégep Saint-Laurent
Avril Cabrera, collège Montmorency
Nicolas Eric Razafintseheno, Dawson College
Kaya Striefler, Dawson College
Sierra Frigon, Dawson College
Nihal Kerrouche, Dawson College
Dominic Delgado Estrada, UQAM
Shelden I. Jean-Michel, Dawson College
Jaël Ambroise, Collège Montmorency
UniversityLisa Similhomme, McGill
Charles-Edouard Bistodeau, McGill University
Oliver Justicia-Acosta, Dawson College
Alexandre Labrie, Université de Montréal

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Municipales 2026 (France) : le tremplin de la division à gauche

31 mars, par Léon Crémieux — , ,
Les élections municipales ont eu lieu en France les 15 (premier tour) et 22 mars (second tour). La confusion qui en ressort, à un an de la présidentielle, est signe d'un (…)

Les élections municipales ont eu lieu en France les 15 (premier tour) et 22 mars (second tour). La confusion qui en ressort, à un an de la présidentielle, est signe d'un morcellement du bloc central et de la droite qui risque surtout de produire un glissement vers l'extrême droite et, face à cela, un éclatement des forces du Nouveau Front populaire (NPF) qui compromet la construction d'une alternative unitaire.

Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
28 mars 2026

Par Léon Crémieux

Chaque parti politique est désormais obsédé par la préparation des élections présidentielle et législatives qui, sauf accident de parcours, auront lieu à partir d'avril 2027. Donc, chaque responsable politique – et surtout chaque futur candidat présidentiel –, dans l'impatience d'en finir avec les années Macron, vient de tirer le bilan de ces élections municipales en affirmant, chacun avec autant de certitude, que celles-ci confortent sa stratégie politique pour préparer l'échéance institutionnelle majeure de 2027. Ces élections municipales avaient donc comme vocation obligatoire, à leurs yeux, d'être un « tour de chauffe » et, dans les entrailles de leurs résultats, chaque parti a voulu lire l'augure de sa propre réussite en 2027. Il en suit une cacophonie depuis une semaine, entre et au sein de beaucoup de partis, avec de nombreux éclairages contradictoires des résultats.

La spécificité des élections municipales en France

Il est pourtant étonnant de prétendre tirer « une leçon » de ces élections – et encore moins la légitimation d'une stratégie pour 2027 –, car les élections municipales ont leurs propres caractéristiques et, de plus, le bilan en est largement mitigé pour les uns comme pour les autres. Il n'y a pas « une leçon » des élections municipales.

En France, les élections municipales (l'élection de conseils municipaux dans les communes) a lieu tous les six ans, dans chacune des quelque 34875 communes du pays. Ces communes sont issues d'un découpage opéré lors de la Révolution française de 1789, essentiellement calqué sur la carte des paroisses catholiques de l'époque. Depuis 1884, chacune élit un conseil municipal, plus ou moins nombreux selon l'importance de la commune, et un maire. En Europe, un tel nombre de communes est exceptionnel (l'Etat espagnol, l'Allemagne et l'Italie ont entre 8000 et 10000 communes). Mais 32000 d'entre elles ont moins de 3500 habitants, dans les zones rurales qui ne rassemblent plus que 20,8% de la population française. 33173 communes ont eu leur maire élu au premier tour le 15 mars, donc essentiellement dans ces zones rurales où, deux fois sur trois, il n'y avait qu'une seule liste « sans étiquette ».

L'abstention croissante

Les affrontements de listes politiques et leur dénouement concernent donc essentiellement les communes de plus de 3500 habitants qui regroupent 69% de la population dans 3189 villes.

Avant toute chose, il faut aussi souligner la progression constante de l'abstention, à toutes les élections en général, aux élections municipales en particulier. Il y a eu 42.7% d'abstentions cette année, la participation étant en chute constante depuis des décennies : elles étaient inférieures à 30% jusqu'en 1997 ; en 2014 elles n'étaient encore que de 37,8%. Toutes les élections en France (régionales, européennes, municipales) ont désormais un taux d'abstention croissant, soit autour d'un électeur sur deux. Seule l'élection présidentielle connait une participation plus importante, mais l'abstention y progresse aussi régulièrement, plus d'un électeur sur quatre en 2022. De plus, d'après des études de l'INSEE, plus de 10% du corps électoral n'est pas, ou ne croit pas être, inscrit sur les listes électorales.

La seule exception notable dans cette courbe de l'abstention a été en 2024 les élections législatives anticipées (qui ont suivi la dissolution décidée par Macron) et qui avaient abouti à la victoire des listes du Nouveau Front populaire : les abstentions étaient tombées de 53% en 2022 à seulement 33% lors des deux tours de cette élection. La large mobilisation présente lors de cette élection a été évidemment en décalage avec la prise de distance grandissante d'avec les processus électoraux. Pour ces municipales-ci, l'abstention a été plus forte chez les jeunes de 18 à 25 ans (56%), de 25 à 34 ans (60%), l'électorat ayant un revenu inférieur à 1250€ (60%).

L'érosion des résultats du Parti socialiste et des Républicains

L'autre point particulier de ces élections est le décalage [retard] entre la crise profonde des partis traditionnels (le Parti socialiste et les Républicains) au niveau national depuis 10 ans et le maintien de leur implantation dans les institutions locales. Mais l'érosion est bien présente.

Si l'on se réfère aux vingt dernières années, dans les villes de plus de 30000 habitants, les Républicains sont passés de 102 mairies (120 avec les « divers droite ») en 2014 à 48 (97 avec les « divers droite ») en 2026. Même phénomène pour le PS qui passe de 98 mairies (106 avec les « divers gauche ») en 2008 à 30 en 2026 (52 avec les « divers gauche »). La baisse tendancielle des deux vieux partis traditionnels est donc évidente. Par ailleurs, il faut souligner que les « divers gauche » et « divers droite » tendent petit à petit à être aussi importants que les maires affiliés aux Républicains ou au PS.

Pour sa part, le « bloc central » macroniste (Horizons, Renaissance, Modem) avec 43 mairies maintient le poids qu'avait déjà le centre droit dans les années 80 (Modem de Bayrou ou UDI de Borloo). Ce qui est notable est que ce courant « macroniste », depuis 2017, ne s'est pas structuré comme un parti national et a été incapable de supplanter les partis traditionnels au plan local.

Dans ces villes de plus de 30000 habitants, le RN a gagné 12 mairies et la France insoumise 6 (le PCF lui-même maintient 19 mairies – 25 en 2014). Donc pour ces villes moyennes et grandes, on note une perte lente, mais progressive, pour les Républicains et le Parti socialiste.

Les Républicains et l'éclatement du « bloc central »

Ces élections ont lieu à deux tours et les listes peuvent fusionner entre elles ou se maintenir si elles ont rassemblé plus de 10% des voix.

Bruno Retailleau, président des LR, a pu se féliciter au soir du second tour en déclarant que « les Républicains et leurs alliés remportent le plus grand nombre de voix et d'élus. Nous sommes toujours la première force politique locale en France ». Pour invoquer de tels chiffres, il faut mobiliser les résultats dans toutes les villes de plus de 3500 habitants où, en effet, la droite affiche l'élection de 1267 maires et 8,7 millions de voix. Le PS et les « divers gauche » affichent eux seulement 829 mairies, mais 9,2 millions de voix.

Les LR ont du mal à masquer un sérieux échec dans les grandes métropoles, Paris, Lyon, Marseille. Les Républicains ne peuvent avoir comme trophées que l'élection de trois maires du « bloc central », soutenus par LR : Jean Luc Moudenc à Toulouse (membre du petit groupe de France audacieuse, proche du parti Horizons d'Edouard Philippe), celle de Thomas Cazenave à Bordeaux, macroniste de la première heure et de Antoine Armand à Annecy, tous deux membres de Renaissance (le parti de Macron). La plus grande ville dirigée par un Républicain est Clermont Ferrand, 24e ville de France, 146000 habitant.es.

Rachida Dati perd à Paris. Martine Vassal était largement distancée par le Rassemblement national à Marseille et une union autour du socialiste Benoit Payan. Echec aussi à Lyon où le Jean Michel Aulas, ancien président du club de football de l'Olympique Lyonnais, soutenu par toute la droite, a été battu par le maire sortant écologiste Grégory Doucet, dont la liste avait fusionné avec celle de LFI. Enfin, à Nice, alors que le macroniste Estrosi était soutenu officiellement par LR, Retailleau disait clairement son refus de le soutenir, le renvoyant dos à dos avec Éric Ciotti, ancien président des LR, transfuge vers l'extrême droite et aujourd'hui allié du Rassemblement national avec son nouveau petit parti UDR. Plusieurs élus LR du Sud-Est comme le maire de Cannes ont marqué clairement leur soutien à Éric Ciotti.

Donc le discours triomphaliste de Retailleau, « LR premier parti de France » (LR a rassemblé 4,8% à la présidentielle de 2022 et 4,3% aux législatives de 2024) sert à Retailleau et à la direction LR pour justifier la marche en avant annoncé au Bureau politique du parti : la désignation d'un candidat LR (soit directement Retailleau, soit par une primaire interne), à la suite de quoi, le parti proposerait peut-être une primaire commune à LR et aux partis du bloc central (Renaissance et Horizons ). Cette position s'oppose à celle de l'autre dirigeant principal du parti, Laurent Wauquiez, qui voudrait clairement s'ouvrir à une primaire intégrant le parti d'extrême droite Reconquête (Knafo/Zemmour), petit parti membre du groupe ENS du Parlement européen avec l'AfD allemande et les antisémites et anti-Roms du MHM hongrois.

La vraie leçon concernant les LR est que ce parti, déjà lourdement affaibli, sort de ces élections clairement fragmenté, sous-estimant le faible poids électoral de leur parti pour une présidentielle, face à Horizons, à Edouard Philippe et aux restes de Renaissance d'un côté, au RN de l'autre. Tout cela pour une organisation de plus en plus poreuse aux thèmes du RN et à aux alliances avec l'extrême-droite. Être supplétif d'une candidature Edouard Philippe ou une peau de chagrin qui s'effiloche face au RN sont les deux risques qui menacent les Républicains, qui se voit néanmoins comme un axe de rassemblement avec le « bloc central » des macronistes.

Dans ce camp du centre droit macroniste et de la droite, ont compte près d'une dizaine de prétendants, déclarés ou non, pour la présidentielle, voulant tous (il n'y a pas de femmes candidates pour l'instant dans ce courant) tourner la page de Macron, espérant chacun couvrir le même espace politique qui avait permis la victoire surprise, en 2017, d'Emmanuel Macron. Dans tous les cas, le bloc central et la droite n'ont pas encore trouvé les moyens de ne pas se présenter éclatés en 2027.

Le Rassemblement national

Le Rassemblement national n'a pas « renversé la table « lors de ces élections municipales, mais avec son allié UDR d'Éric Ciotti. Il a gagné 57 mairies dans les 3060 villes de plus de 3500 habitants, contre 9 en 2020. Son poids local est encore dérisoire par rapport à son poids dans les élections nationales, mais il a franchi un réel palier. La victoire à Nice est symbolique, mais a du mal à gommer l'échec subit à Marseille et à Toulon où un très bon score de premier tour laissait espérer une victoire. Le RN s'est heurté à un front de la droite à Toulon et à un front de la gauche à Marseille. Reste un seul élu RN dans une ville de plus de 100000 habitants, Louis Aliot à Perpignan.

Cependant, le RN progresse dans son ancrage institutionnel, notamment dans le Var et la région du Nord avec plusieurs communes moyennes gagnées et désormais ces résultats peuvent permettre l'élection de plusieurs sénateurs [1]. C'est un pas de plus dans une normalisation où le parti grignote des voix sur la droite, l'image la plus spectaculaire étant la place prise par son candidat à Marseille, Frank Alisio, rassemblant 35% des voix au premier tour, trois fois plus que la candidate LR, Martine Vassal, qui apparaissait pourtant favorite des sondages quelques mois avant l'élection.

Au total, là encore, malgré tout, ces résultats montrent la spécificité des Municipales et le décalage entre les résultats réels et les commentaires de Jordan Bardella qui les présentait comme « l'expression d'un basculement profond (…) la fin d'un vieux monde à bout de souffle ». Le RN poursuit sa course vers l'élection présidentielle avec Bardella ou Le Pen, si elle n'est pas déclarée inéligible cet été. Les élections municipales ont montré à la fois la banalisation de ce parti néofasciste (et la banalisation aussi assumée par la droite du petit parti Reconquête, de Sarah Knafo et Éric Zemmour) et la porosité croissante de la base électorale de la droite dure et de l'extrême droite.

L'éclatement des composantes du Nouveau front populaire

Le vrai problème manifesté par ces élections municipales est le franchissement d'un pas supplémentaire dans l'éclatement des composantes du Nouveau front populaire.

Les élections municipales ont toujours été le socle le plus solide, le maillage de la vie politique institutionnelle en France (ce sont essentiellement les conseillers municipaux qui élisent le Sénat), et chaque parti traditionnel a toujours voulu « soigner » sa présence à ce niveau. La France insoumise ne s'était, jusque-là, pas préoccupée de sa présence municipale. Après sa victoire au sein de la gauche avec la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES) en 2022, LFI avait essayé de négocier des accords avec ses partenaires socialistes, écologistes et PCF pour obtenir au moins un poste de sénateur aux élections de la même année. Son faible poids dans les conseils municipaux et une logique boutiquière des dirigeants de ses partis alliés aboutit alors à un refus et l'évincement maintenu de LFI du Sénat.

En 2020, la France insoumise n'avait que deux maires dans des villes de plus de 5000 habitants. Au-delà de cette première raison de peser fortement en 2026, la stratégie annoncée de la France insoumise était de faire de ces élections un tremplin pour la candidature de Jean-Luc Mélenchon en 2027. La conséquence fut le choix de présenter plus de 500 listes labellisées LFI dans toutes les villes de plus de 100000 habitants et dans 80% des villes de plus de 30000 habitants, en collant aux zones où les présidentielles et les législatives avaient donné les meilleurs résultats. C'était donc clairement un choix d'appareil, mais lié aussi avec une stratégie pour 2027 visant à faire jouer au maximum le rapport de force pour s'imposer comme la seule candidature pouvant passer le premier tour. Il n'était donc pas question pour Mélenchon de présenter à nouveau des listes NFP. Les campagnes de LFI furent, sur des bases radicales reprenant le programme du NFP, une affirmation sans démarche unitaire.

Pour le PS, le choix était diamétralement opposé. Essayer de s'appuyer sur la force restant à ce parti au niveau de son implantation locale pour lui redonner une visibilité nationale et construire un rapport de force suffisant, soit pour une candidature socialiste autonome en 2027 ( avec la possibilité d'un choix Parti socialiste-Place publique avec Raphaël Gluksmann), soit pour participer à une primaire de la gauche avec les autres composantes du NFP (sans Mélenchon) comme cela a été proposé à Tours en janvier 2026 par une annonce commune d'Olivier Faure, Marine Tondelier, Clémentine Autain, François Ruffin.

Parallèlement à ces préparatifs, les semaines précédant les élections municipales ont vu la multiplication de forces centrifuges. A côté du dispositif mis en place par LFI, le reste des partis du NFP ont construit des alliances à géométrie variable, selon les configurations locales. Mais alors que les Ecologistes et le PCF laissait la porte ouverte à des alliances au second tout avec la France insoumise face à la droite, la direction du Parti socialiste, sous pression de la droite du parti (Jérôme Guedj et François Hollande, notamment), affirmait « aucun accord national au second tour avec la France insoumise », rejetant LFI hors de la gauche « respectable » (tout en laissant la possibilité d'accords locaux à bas bruit). Cela venait après que les dirigeants du PS ont multiplié les dénonciations de la France insoumise, reprenant l'ignoble campagne de la droite après la mort du néonazi Quentin Deranque et la multiplication de la dénonciation de Mélenchon comme antisémite.

La droite du parti semblait donc avoir scellé la ligne du parti, imposant à Faure de fermer la page du NFP et même d'écarter une primaire ouverte à gauche avec des forces comme les Ecologistes et l'Après (qui elles avaient refusé à l'Assemblée la ligne de « salut public » du PS, de soutien aux budgets des gouvernements Lecornu et avaient voté plusieurs fois la censure).

Marseille et Paris semblaient à l'échelle des municipales représenter cette ligne d'unité du NFP sans LFI puisque l'unité de toutes les autres composantes (Ecologistes, PCF et Après) était réalisée derrière Emmanuel Grégoire à Paris et Benoit Payan à Marseille.

La France insoumise semblait donc mise sur la touche de ces élections et la physionomie du reste de la gauche unie semblait donner du crédit aux partisans d'une recomposition d'une unité de la gauche « à l'ancienne » sous domination sociale-démocrate. Malgré tout, des dynamiques militantes unitaires se sont construites, par exemple à Saint-Denis ou à Toulouse.

Les résultats du premier tour des municipales et les jours qui ont suivi ont démenti ce scénario. Si le PS avait engrangé de bons résultats, la percée spectaculaire était venue de LFI qui gagnait Saint-Denis, plus grande commune de la région parisienne, était en nette position de l'emporter à Roubaix, arrivait en tête de la gauche à Toulouse, notamment. Les listes faisaient plus de 10% dans 60% des communes de banlieue, dans 96 villes. Ces très bons résultats locaux réduisaient à néant la campagne de presse de la réaction et faisaient apparaître LFI comme une force populaire locale, une composante essentielle à gauche.

La France insoumise, renversant sa position d'isolement du premier tour, a proposé nationalement la fusion avec les autres listes de la gauche pour réaliser un « front antifasciste », en pratique pour battre la droite. Malgré la décision de la Direction du PS, les accords PS/LFI se multiplièrent dans de nombreuses villes, comme Toulouse, Nantes, Tulle, Limoges, Clermont-Ferrand, signés dans plusieurs cas par des socialistes proches de Hollande et Guedj comme à Tulles et à Nantes. Toute la campagne et le positionnement du PS semblaient s'écrouler comme un château de cartes et l'unité de la gauche se reconstruire. Mais surtout, le Parti socialiste donnait le tournis à ses propres électeurs à qui la plupart des dirigeants du parti avaient répété qu'il était impossible de s'allier avec le parti de Mélenchon. A Paris et à Marseille, les têtes de listes socialistes refusèrent la fusion des listes. A Marseille, ce refus semblait incompréhensible alors que la liste du socialiste Benoit Payan ne devançait celle du Rassemblement national que de 1,6%, que la liste LFI avait rassemblé 11,94% et que, dans tous les cas, de nombreux électeurs de la candidate LR (12,41%) se reporteraient sur le RN au second tour donnant la mairie à l'extrême droite. Malgré le refus sectaire de Benoit Payan, la France insoumise eut l'intelligence de préférer retirer sa liste, même sans fusion, plutôt que d'offrir la ville au RN.

Mais le plus grave évidemment est que, au total, les divisions de la campagne de premier tour, le déferlement d'une campagne haineuse contre la France insoumise et une forte mobilisation de la droite auront empêché la victoire du candidat insoumis à la tête de listes fusionnées à Toulouse et à Limoges et un pourcentage réel d'électeurs du PS n'auront pas suivi le mouvement. Il faut noter que ce n'est qu'après le premier tour, à Toulouse par exemple que les syndicats (CGT, FSU, Solidaires) ont appelé à voter pour la liste fusionnée à gauche. Ces fusions et le retrait volontaire de LFI à Marseille auront permis des victoires à gauche comme à Nantes et à Lyon. Mais la majorité des listes fusionnées LFI/ PS furent battues, permettant une nouvelle offensive au sein du PS pour verrouiller toute démarche d'unité à gauche.

Au total, LFI aura gagné son pari d'implantation locale en gagnant les élections dans 8 villes, dont 7 de plus de 30000 habitants, essentiellement dans les banlieues populaires de la région parisienne, dans le Nord et autour de Lyon.

Cependant, cette campagne aura mis la gauche sur des rails qui ne peuvent que la faire dérailler en 2027. Non seulement les principaux partis de la gauche ne voient leur action des prochains mois que sur le terrain institutionnel, avec la préparation électorale de 2027, sans aucune campagne commune sur les questions sociales ou démocratiques. De plus l'éclatement des partis de gauche a largement freiné la construction de démarches unitaires avec le mouvement social et syndical. La différence avec juin/juillet 2024 est évidente de ce point de vue. Sur la question électorale, un triste jeu symétrique est en train de se jouer. Olivier Faure vient de refuser publiquement « tout accord national entre le PS et LFI pour la présidentielle et pour les législatives ». Une déclaration inimaginable il y a deux ans et démoralisante pour des dizaines de milliers de militant-e-s du mouvement social et syndical qui voient arriver le RN en 2027. Du côté de la France insoumise, toutes les déclarations qui ont suivi le deuxième tour écartent toute référence au NFP, détaillant la marche du parti vers la présidentielle et appelant les courants de gauche à la rejoindre sans proposer aucune démarche commune des partis du NFP.

La voie semble donc fermée à la construction d'une unité à gauche sur des bases de rupture avec les politiques d'austérité et aucun levier social n'apparait pour l'instant pouvant inverser les dynamiques centrifuges, alors que les classes populaires subissent encore de nouvelles attaques avec l'augmentation du coût de la vie dues à la spéculation sur les produits pétroliers et qu'à l'arrière-plan, les crises climatique et écologiques, sanitaires et sociales ne cessent de s'aggraver, boostées notamment par les guerres moyen-orientales ou est-européennes, les rivalités inter-impérialistes et la course aux armements. C'est donc malgré tout une nécessité impérieuse, face à la victoire programmée de Bardella/Le Pen que de construire une telle alternative unitaire de rupture avec les politiques capitalistes libérales, construction qui nécessiterait la mobilisation unitaire de toutes les forces du mouvement ouvrier et démocratique comme cela a pu se réaliser en 2024, il y a à peine deux ans.

Léon Crémieux

P.-S.

• Article écrit pour la revue Viento sur :

• Communiqué par l'auteur. Inter-titres et mise en forme par la rédaction d'ESSF.

Notes

[1] Le Sénat comprend 348 sièges. Il est élu au suffrage indirect par 162'000 grands électeurs, à 95% délégués issus des conseils municipaux, plus les autres élu·e·s régionaux, députés, sénateurs.

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Arrêtons les conneries ! - Après le second tour des municipales en France

31 mars, par Alliance pour la République Écologique et Sociale (APRÈS) — , ,
Le deuxième tour des élections municipales démontre que l'union de la gauche et des écologistes est la seule issue pour battre la droite et l'extrême droite dont l'alliance est (…)

Le deuxième tour des élections municipales démontre que l'union de la gauche et des écologistes est la seule issue pour battre la droite et l'extrême droite dont l'alliance est aujourd'hui en marche dans les urnes.

22 mars 2026 | tiré du site Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78398

Le risque de l'extrême droite est ce soir plus grand que jamais. Le RN et ses supplétifs l'emportent ce soir dans plusieurs dizaines de communes dont Nice, La Seyne-sur-Mer, Vierzon.

Mais la progression des forces xénophobes, trumpistes et néofascistes n'est pas inéluctable. L'APRÈS remercie les électeurs et électrices qui ont barré au RN le chemin des mairies à Marseille, à Toulon et tout particulièrement à Nîmes reconquise par la gauche unie.

L'APRÈS se félicite du rassemblement de toute la gauche et des écologistes, dans l'unité la plus large de LFI au PS, qui l'emporte ce soir à Lyon, Nantes, Grenoble, et de nombreuses autres villes, ainsi que de la défaite de la droite à Paris.

L'APRÈS, qui présentait pour la première fois des candidat.es dans ces municipales salue les très bons résultats de Luce Troadec à Valenciennes. Demain ce sont plus d'une centaine d'adhérent.es de L'APRÈS qui exerceront des mandats d'adjoints au maire ou siègeront dans les conseils municipaux, et qui agiront concrètement pour l'unité d'action et pour des politiques qui répondent à la crise sociale, écologique et démocratique.

L'APRÈS, soutien de l'unité là où elle était présente, regrette encore une fois qu'une telle unité ne se soit pas réalisée partout. Ces élections font la démonstration qu'il n'existe qu'un choix possible pour la victoire de la gauche et des écologistes, celui de l'unité la plus large.

Si la pression du peuple de gauche à l'union entre les deux tours a permis de sauver de nombreuses villes, les fusions bricolées en 48 heures et la poursuite des invectives entre théoriciens et praticiens des « deux gauches irréconciliables » coûteront chers aux habitant.es de Toulouse, Clermont-Ferrand, Poitiers, Limoges, Brest, Tulle et d'autres villes encore où la gauche échoue.

Le taux d'abstention encore très élevée aujourd'hui, surtout chez les jeunes et les catégories populaires, les plus malmenées par les politiques libérales qui ne croient plus en la politique pour changer leur vie, est une alarme pour la démocratie.

À partir de demain, jusqu'aux élections de 2027, l'avenir du pays se jouera entre l'extrême droite et la gauche. Les forces de la gauche et des écologistes viennent de montrer que leur unité était possible et conduisait le plus souvent à la victoire.

La situation est maintenant trop grave pour que les divisions l'emportent. Il faut dire halte à la guerre des gauches ! Il faut cesser les controverses stériles et construire l'union, écrire une nouvelle page de transformation, de progrès social et de justice écologique. C'est notre responsabilité face à l'alliance de la droite et de l'extrême droite.

En avant pour une candidature commune de la gauche et des écologistes en 2027 !

Bagnolet, le 22 mars 2026, 23 h 00.

L'APRÈS

Pour signer l'appel : « Maintenant arrêter les conneries ! » :
https://clementine-autain.fr/il-faut-arreter-les-conneries/

P.-S.
• Publié par L'APRÈS le 23 mars 2026 :
https://www.l-apres.fr/arr_tons_les_conneries

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Italie : Le vote populaire repousse le projet séditieux de la droite

31 mars, par Sinistra Anticapitalista — , ,
Mobilisons-nous maintenant pour renverser le gouvernement, mettre fin à la guerre et au réarmement, et reconquérir les droits civils et sociaux dont la classe ouvrière a été (…)

Mobilisons-nous maintenant pour renverser le gouvernement, mettre fin à la guerre et au réarmement, et reconquérir les droits civils et sociaux dont la classe ouvrière a été privée !

24 mars 2026 | tiré d'europe solidaire sans frontières
https://europe-solidaire.org/spip.php?article78413

Le résultat du référendum balaye le projet séditieux du gouvernement Meloni. Les 15 millions de « NON » au référendum de confirmation (53,5 %) l'ont emporté avec plus de 2 millions de voix d'avance et un écart de sept points de pourcentage sur les « OUI ».

Le taux de participation de 59 % des électeurs et électrices marque une rupture avec la tendance à l'abstention, notamment lors des derniers référendums. Les votes « NON » correspondent à peu près au total des votants aux référendums proposés par la CGIL en 2025 sur la précarité, les marchés publics et la citoyenneté. Évidemment, c'est l'appel à la mobilisation lancé par la campagne pour le « oui », en particulier par les forces politiques de droite, qui a contribué de manière décisive à ce résultat.

Ce résultat a toutefois renversé les prévisions politiques de la majorité de droite, qui avait fortement souhaité ce référendum, sûre de sa victoire. La réforme constitutionnelle du CSM a été adoptée par le Conseil des ministres et votée sans qu'aucun amendement n'ait été approuvé lors des deux lectures parlementaires. Lors du second vote, la réforme de la Constitution a été approuvée à la majorité absolue des parlementaires dont dispose la majorité de droite, sans aucune tentative d'atteindre la majorité qualifiée des deux tiers, qui aurait empêché le référendum populaire ; au contraire, c'est précisément les parlementaires de droite qui ont été les premiers à demander ce référendum, car ils auraient voulu boucler rapidement cette étape de leur projet subversif.

Le premier volet, qu'ils pensaient avoir mené à bien et qu'ils persistent encore aujourd'hui à poursuivre, concernait l'autonomie différenciée des régions, rejetée pour l'essentiel par la Cour constitutionnelle, mais que le gouvernement continue de mettre en œuvre en signant des accords d'application avec les régions. Le deuxième volet aurait justement été celui de la subordination de la magistrature au pouvoir exécutif, avec la division du Conseil supérieur de la magistrature (CSM), l'introduction du tirage au sort de ses membres magistrats et la création d'une Haute cour disciplinaire également désignée par tirage au sort, parallèlement à une autre proposition de révision constitutionnelle déjà déposée au Parlement qui proposait ouvertement de subordonner les magistrats instructeurs au gouvernement. Le troisième volet aurait consisté à transformer la république parlementaire en une forme essentiellement présidentielle, le « premierministériat », qui prévoirait l'élection directe du chef du gouvernement, ainsi qu'une réforme électorale fortement majoritaire, avec l'introduction d'une prime majoritaire pouvant atteindre 60 % pour les coalitions obtenant 40 % des voix, voire seulement 35 % dans le cas d'un second tour. Un projet qui s'inscrit dans la tradition du fascisme et de la Loge P2, celle d'une bourgeoisie en quête d'impunité et obsédée par la « gouvernabilité » et la répression des mouvements sociaux et des revendications des opprimés et des exploités.

Aujourd'hui, le vote populaire marque un sérieux revers pour ce projet. En 2022, les forces politiques de droite avaient remporté la majorité parlementaire avec plus de 12 millions de voix (et un taux de participation de 64 %, supérieur même à celui des référendums d'aujourd'hui), auxquelles il faut ajouter les près de 3 millions de voix de Più Europa, Italia viva et Azione, qui s'étaient elles aussi largement prononcées pour le OUI. Aujourd'hui, ces forces s'arrêtent à 13 millions de voix, face aux 15 millions de NON. Ce chiffre témoigne d'un autre fait incontestable : le Parlement actuel n'est pas représentatif de l'électorat populaire et devrait donc être dissous et de nouvelles élections organisées au plus vite.

Le Parlement n'est pas représentatif pour deux raisons.

La première tient à la loi électorale en vertu de laquelle il a été élu. Une loi qui, par le biais de circonscriptions uninominales, instaure un système électoral majoritaire, grâce auquel les forces de droite, bien qu'ayant recueilli environ 44 % des voix, ont obtenu la majorité absolue des sièges, ce qui leur a permis d'adopter une réforme constitutionnelle, élément fondamental de leur programme électoral, rejetée par le référendum. Il est donc nécessaire de procéder à une réforme électorale qui réintroduise un système électoral proportionnel, dans lequel la répartition des sièges au Parlement soit proportionnelle aux voix obtenues aux urnes.

La deuxième raison concerne l'action du gouvernement, qui, ces dernières années, a considérablement détérioré les conditions de vie et de travail de larges couches de la population, par la poursuite des politiques d'austérité capitaliste, en adoptant des mesures sécuritaires qui ont restreint les libertés des travailleurs et des travailleuses, des migrant·e·s, des femmes et de quiconque tente de remettre en cause l'ordre établi. Pendant ce temps, les salaires continuent de perdre de leur pouvoir d'achat et la sécurité des travailleurs et travailleuses est toujours moins assurée. Le jour même du référendum, on a appris qu'un jeune ouvrier avait été écrasé par un engin industriel dans la région de Padoue.

Le mouvement de solidarité avec la Palestine qui s'est manifesté l'automne dernier a été un premier signe fort du déclin du consensus autour de la droite au sein des masses ; il a vu la participation à des manifestations et à des grèves de nombreux travailleurs et travailleuses (notamment dans certains secteurs comme l'éducation et les transports), mais surtout de très nombreux jeunes, dont le vote a été déterminant lors du référendum. Seule la myopie des directions des partis et des syndicats a empêché ce mouvement de continuer à s'exprimer au cours des mois suivants, mais il est clair que quelque chose couve sous la cendre en termes de disposition à la mobilisation et de volonté d'un changement radical. Nous l'avons également constaté lors des mobilisations contre le projet de loi Bongiorno sur la violence à l'égard des femmes et lors de celles des 8 et 9 mars.

Samedi prochain, le 28 mars, aura lieu à Rome une importante manifestation nationale contre la guerre et le réarmement, qui s'inscrit dans le cadre de la mobilisation mondiale Together No Kings, avec des manifestations également au Royaume-Uni et aux États-Unis, organisée par une nouvelle génération d'activistes et de militants sociaux, ceux et celles de la Global Sumud Flotilla, qui s'apprête à repartir le lendemain, du réseau Stop Rearm Europe, du réseau A pieno regime contre les mesures sécuritaires et des nombreuses forces sociales et politiques de la gauche de classe qui animent les conflits et les mobilisations en cours aujourd'hui en Italie. Ce sera une occasion décisive de montrer dans la rue la véritable opposition aux droites réactionnaires, une opposition qui part des luttes pour reconstruire une perspective politique radicalement alternative, différente de celle du soi-disant « camp large » des oppositions parlementaires, subordonnées à la bourgeoisie néolibérale et qui, lorsqu'elles étaient majoritaires, ont posé les bases de la mise en œuvre des politiques de droite aujourd'hui portées par Meloni et ses acolytes.

Seule la mobilisation de masse peut vaincre à la racine le projet néofasciste de la droite. Le résultat du référendum populaire d'aujourd'hui et le succès de la manifestation de samedi prochain doivent constituer la base d'une reprise des luttes sociales, de la reconquête des salaires, de la sécurité et des droits sur les lieux de travail, de la réhabilitation des services publics à commencer par l'école et la santé, de la construction de la paix et de la solidarité entre les peuples et entre les classes ouvrières à l'échelle mondiale, pour vaincre les politiques de réarmement et de guerre, contre les rois et les tyrans !

La direction nationale de Sinistra Anticapitalista

P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro.

Source - Anticapitalista, 24 mars 2026 :
https://anticapitalista.org/2026/03/24/il-voto-popolare-boccia-il-progetto-eversivo-della-destra/

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« Nous, journalistes pigistes et de médias indépendants, nous nous désolidarisons de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient »

Une soixantaine de journalistes ont publié une tribune pour se « désolidariser de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient ». Nous la relayons ici. Nous sommes (…)

Une soixantaine de journalistes ont publié une tribune pour se « désolidariser de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient ». Nous la relayons ici.

Nous sommes journalistes, reporters, photojournalistes pigistes et de médias indépendants, exerçant en France et à l'international. Depuis les attaques conjointes lancées par les États-Unis et Israël sur l'Iran, ainsi que la guerre enclenchée au Liban depuis le 2 mars, nous assistons, indignés, à une couverture médiatique défaillante, lacunaire, déséquilibrée et, trop souvent, complaisante envers certains récits officiels. Une défaillance qui ne date pas d'hier et qui s'inscrit dans une longue histoire de conflits perpétuels, notamment au Liban Sud, dans les territoires palestiniens occupés et à Gaza, où le traitement médiatique reste systématiquement le même : simpliste, orienté et répétitif, donnant l'impression d'un “nouveau” conflit à chaque escalade alors qu'il s'agit en réalité d'une continuité tragique ignorée ou minimisée.

Nous demandons qu'à une guerre asymétrique ne soit pas apposé un traitement médiatique asymétrique.

Sans essentialiser l'ensemble des médias, force est de constater que trop de journaux, de magazines, de chaînes de télévision et de radios produisent une lecture partielle de cette actualité pourtant majeure, aux conséquences humaines, politiques et géopolitiques considérables.

Nous ne comprenons pas les choix éditoriaux concernant les invité·es convié·es à commenter ces événements. Trop souvent, les plateaux sont occupés par des intervenant·es insuffisamment qualifié·es pour analyser des situations d'une telle complexité. Couvrir ces conflits exige pourtant une connaissance fine du terrain, une maîtrise des contextes historiques et une capacité à mobiliser des analyses géopolitiques rigoureuses.

Nous dénonçons également un manque criant de pluralisme. Les prises de parole de représentants israéliens sont fréquentes, parfois hégémoniques, alors même que le chef du gouvernement fait l'objet d'un mandat d'arrêt international. Dans le même temps, les représentants politiques des autres parties impliquées sont marginalisés, disqualifiés ou absents des grands espaces de débat. Cette asymétrie dans l'accès à la parole contribue à orienter la perception du public et à appauvrir la compréhension du conflit.

Nous condamnons fermement les commentaires de plateau qui, sous couvert d'analyse, relèvent trop souvent de prises de position approximatives ou idéologiques. Ils participent à une déshumanisation des victimes, réduisant les morts iraniens, libanais et palestiniens à des données chiffrées, déconnectées de toute réalité humaine, sociale et historique.

Nous souhaitons également attirer l'attention sur les usages sémantiques profondément différenciés selon les parties concernées. Là où certains « meurent », d'autres sont « tués », voire « assassinés ». Là où certaines opérations sont présentées comme des « frappes préventives », d'autres sont immédiatement qualifiées d'« attaques ». Ces choix lexicaux ne sont pas neutres : ils hiérarchisent implicitement les vies et orientent la lecture morale des événements.

De la même manière, le recours au terme « évacuation » pour désigner des déplacements massifs de populations civiles mérite d'être interrogé. Lorsqu'ils sont contraints, organisés sous la menace ou dans un contexte de bombardements, ces déplacements relèvent, en droit international humanitaire, de transferts forcés, voire de déportations. L'article 49 de la Quatrième Convention de Genève interdit explicitement « les transferts forcés individuels ou massifs, ainsi que les déportations de personnes protégées hors du territoire occupé », sauf impératif absolu de sécurité, une exception strictement encadrée et dont l'interprétation ne saurait être extensible à des politiques de déplacement généralisé.

Nous nous indignons de voir certaines informations émanant des autorités américaines ou israéliennes reprises sans distance critique, parfois en temps réel, tandis que des faits documentés concernant des violations du droit international imputables à ces mêmes acteurs sont systématiquement relativisés, minimisés ou entourés de doutes excessifs. Cette asymétrie dans le traitement de la preuve fragilise la crédibilité du travail journalistique.

Nous sommes également préoccupés par la multiplication de chroniqueurs et chroniqueuses présents non pas pour établir des faits, mais pour exprimer des positions idéologiques. Ce glissement brouille la frontière entre information et opinion, au risque de transformer certains espaces médiatiques en chambres d'écho ou en instruments de légitimation politique.

En ce sens, nous appelons nos consœurs et confrères exerçant dans les rédactions télévisées, radiophoniques et de presse écrite à large audience à se montrer à la hauteur de leurs responsabilités. Leur engagement est encadré par des principes clairs, notamment ceux énoncés dans la charte de Munich : recherche de la vérité, vérification des faits, indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques, refus de la manipulation.

Nous les appelons à sortir de l'écueil de l'autocensure, qu'elle soit imposée, intériorisée ou structurelle, qui conduit trop souvent à tordre, simplifier ou édulcorer l'information. En agissant ainsi, c'est le droit fondamental des citoyennes et des citoyens à une information libre, complète et honnête qui est compromis.

Informer, ce n'est pas relayer. Informer, ce n'est pas hiérarchiser les vies. Informer, ce n'est pas choisir ses mots au service d'un récit dominant.

Informer, c'est donner à comprendre, avec rigueur, honnêteté et courage.

Aujourd'hui plus que jamais, face à des conflits d'une gravité extrême, notre responsabilité collective est engagée.

La liste complète des signataires est consultable ici.

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Turquie : un an après l’arrestation d’İmamoğlu, où en est la lutte pour la démocratie ?

31 mars, par Necati Mert Gümüş — , ,
Un an après l'arrestation du maire d'Istanbul, Ekrem İmamoğlu, où en sont l'opposition et la lutte contre l'autoritarisme d'Erdoğan en Turquie ? Ont-elles été durablement (…)

Un an après l'arrestation du maire d'Istanbul, Ekrem İmamoğlu, où en sont l'opposition et la lutte contre l'autoritarisme d'Erdoğan en Turquie ? Ont-elles été durablement vaincues ou peut-on espérer une relance prochaine des luttes démocratiques et populaires ?

Tiré du site de la revue Contretemps.

Ce 19 mars 2026 marque le premier anniversaire de l'arrestation d'Ekrem İmamoğlu, maire d'Istanbul et figure centrale du champ politique d'opposition en Turquie. Cette année a été une épreuve pour les oppositions politiques et civiles en Turquie puisque cette séquence temporelle s'inscrit une phase de glissement autoritaire que certains chercheurs nomment comme le passage d'un « autoritarisme compétitif » vers un « autoritarisme hégémonique »[1].

À partir d'une analyse des modes d'action de répression du gouvernement central gouverné par le Parti de la justice et du développement (AKP) et répertoires d'action de l'opposition politique et civile[2] depuis le 19 mars 2025, l'enjeu est ici de questionner si ce basculement autoritaire a conduit à une neutralisation durable des forces d'opposition ou s'il a généré de nouvelles formes de résistance.

19 mars : vers une reconfiguration de l'espace politique par le démantèlement de l'opposition

Le processus de démantèlement de l'opposition – entendu ici comme une stratégie gouvernementale visant à évider l'espace politique de toute alternative électorale crédible – s'est cristallisé autour d'une offensive ciblée contre Ekrem İmamoğlu. Cette séquence s'est articulée en deux temps : d'abord, une disqualification administrative le 18 mars, par l'annulation de son diplôme de licence par l'Université d'Istanbul, rendant caduque sa capacité juridique à briguer la présidence.

Ensuite, une phase de neutralisation judiciaire le 19 mars, marquée par son arrestation et celle de nombreux cadres de la Municipalité métropolitaine d'Istanbul ainsi que d'élus d'arrondissements affiliés au Parti républicain du peuple (CHP – social-démocrate, kémaliste). Cet usage du système judiciaire à des fins politiques (lawfare)[3] a rapidement dépassé le cadre stambouliote pour prendre une dimension nationale, se traduisant par une vague d'arrestations et de mises sous tutelle par la révocation des maires élus de ce parti visant l'ancrage territorial du principal parti d'opposition.

Le ciblage de l'administration İmamoğlu ne relève pas d'une simple contingence politique ; il visait à démanteler un modèle de gouvernance municipal alternatif. Ce dernier, fondé sur des politiques sociales redistributives et des mécanismes de démocratie participative, entrait en contradiction directe avec le paradigme néolibéral, conservateur et descendante de l'AKP. En outre, İmamoğlu avait structuré une stratégie de mobilisation électorale transpartisane, capable de neutraliser les clivages partisans à l'échelle locale[4].

Pour briser cette dynamique, l'exécutif a eu recours à l'institution du kayyum (administrateur public nommé par l'État). Cette pratique d'exception, systématisée dès 2015 dans les municipalités administrées par le parti pro-kurde (Parti démocratique des peuples – HDP) dans le Sud-Est du pays, a ainsi été étendue aux municipalités CHP, majoritairement à l'ouest du pays. En réponse à cette menace d'éviction institutionnelle, les rassemblements sur la place Saraçhane initialement impulsés par les organisations étudiantes et les structures du CHP, ont muté en un mouvement social multidimensionnel, trouvant des résonances immédiates dans les espaces publics physiques, numériques et au sein de la communauté internationale.

En dépit du durcissement répressif, les acteurs de la contestation ont fait preuve d'une plasticité remarquable en hybridant des modes d'action conventionnels ou traditionnels et des registres plus innovants. En dépit du durcissement répressif, les acteurs de la contestation ont fait preuve d'une plasticité remarquable en hybridant des modes d'action conventionnels et des registres plus innovants. Ce renouvellement du répertoire d'action s'est manifesté, lors des mobilisations du 19 mars, par le recours à la performance artistique et au registre de la dérision comme vecteurs de désacralisation du pouvoir.

Parallèlement, une stratégie de pression économique s'est structurée : d'une part, par un boycott général impulsé par les organisations étudiantes s'inspirant des mobilisations serbes en janvier 2025 – et, d'autre part, par un boycott sélectif orchestré par le CHP visant les conglomérats médiatiques pro-gouvernementaux (ex : Turkuvaz, Albayrak, Demirören, Dogus, Agence Anadolu). Sur le plan institutionnel, l'organisation des urnes populaires (dayanışma sandıkları) ouvert à tous les citoyens lors des primaires présidentielles du CHP a permis de réaffirmer une légitimité démocratique à Ekrem İmamoğlu face à l'arbitraire judiciaire.

Enfin, la lutte s'est déplacée sur le terrain technologique : l'usage de l'intelligence artificielle est devenu un outil de contournement de la censure numérique dans le cadre d'une logique de contrôle algorithmique des voix dissidentes, notamment sur la plateforme X, lequel est propriété d'Elon Musk qui a une proximité affichée avec les courants de la droite radicale mondiale[5].

Modes d'action répressives du pouvoir : Instrumentalisation de l'appareil judiciaire et stratégies de cooptation

L'action du gouvernement repose sur une double logique. En premier lieu, elle procède d'une instrumentalisation systématique du pouvoir judiciaire, structurée par un régime de gratifications pour les magistrats s'alignant sur les impératifs du pouvoir. La promotion d'Akın Gürlek – procureur pivot dans les procédures visant les gouvernements locaux de l'opposition à Istanbul – au poste de vice-ministre de la Justice le 11 février 2026, illustre cette logique de récompense symbolique et fonctionnelle.

Cette ingénierie institutionnelle s'avère opérationnelle : on dénombre, depuis janvier 2025, l'ouverture de sept procédures judiciaires distinctes visant directement Ekrem İmamoğlu. Cette tactique semble à fonctionner car depuis janvier 2025, sept procès judiciaires contre ce dernier. La pluralité des procédures engagées contre Ekrem İmamoğlu entre janvier et octobre 2025 témoigne d'une stratégie de harcèlement juridique couvrant l'ensemble du spectre pénal. Les chefs d'accusation se répartissent en trois axes principaux :

atteintes à l'ordre public et sûreté de l'État (aide délibérée à une organisation terroriste, menace et ciblage d'agents de la lutte antiterroriste et espionnage politique ou militaire) ;

immixtion dans le champ judiciaire et administratif (tentative d'influence sur les fonctions judiciaires, injure à fonctionnaire et falsification de documents officiels),

criminalisation de la gestion municipale (abus de pouvoir, corruption, entrave à la passation de marchés publics et inexécution d'obligations administratives).

Parallèlement à la judiciarisation, le gouvernement déploie une stratégie de coercition visant à neutraliser la représentation politique de l'opposition et à pallier l'érosion constante du soutien électoral de l'AKP depuis une décennie. Cette dynamique se manifeste par des transferts de députés et d'élus locaux vers le parti au pouvoir, souvent obtenus sous la menace de poursuites judiciaires. Entre 2023 et janvier 2025, l'AKP est parvenu à transférer 14 députés issus de formations nationales-conservatrices tels que le Bon Parti (IYIP), le Parti de la démocratie et du progrès (DEVA) et le Parti du Futur[6], le Nouveau parti de la prospérité (YRP) et du CHP.

À l'échelle locale, cette stratégie vise à enrayer le « désancrage » territorial de l'AKP, devenu manifeste lors des élections municipales de 2024 où le parti a, pour la première fois, été relégué au second rang national. Depuis ce scrutin, seize maires et des dizaines d'élus locaux ont démissionné du CHP ; parmi eux, quatorze maires ont rejoint les rangs de l'AKP. La dimension coercitive de ces ralliements est documentée par des cas de menaces explicites : ainsi, un élu de l'arrondissement de Bayrampaşa a dénoncé avoir reçu, en guise d'intimidation, un message téléphonique comprenant une lettre de démission pré-remplie, des menaces de mort et une photographie de menottes[7]. Si le CHP tente de freiner cette hémorragie en intégrant à son tour 14 députés issus de petites formations d'opposition, il peine à stabiliser son socle d'élus locaux face à la pression de l'appareil étatique.

Une autre dimension de l'offensive gouvernementale repose sur une stratégie de division de la principale force d'opposition. L'exécutif semble instrumentaliser les clivages internes au CHP, en s'appuyant notamment sur les réseaux évincés lors du dernier renouvellement de la direction en 2023, liés à l'ancien président Kemal Kılıçdaroğlu. Cette dynamique s'est traduite par une multiplication de recours juridiques par ces groupes contestant l'irrégularité des instances électorales au sein du CHP, ouvrant ainsi la voie à une immixtion judiciaire inédite.

Même si la possibilité de destitution de la direction centrale du CHP est empêché, un tribunat local d'Istanbul a ordonné la destitution d'Özgür Çelik, président de la fédération stambouliote, et de son bureau et a nommé comme un administrateur provisoire, Gürsel Tekin, ancien président de la fédération locale et proche de l'ancienne direction. Paradoxalement, cette stratégie d'ingérence semble avoir produit un effet de ralliement au profit d'Özgür Özel. Le nouveau président du CHP depuis 2023 a consolidé son leadership lors des 21e et 22e congrès extraordinaires (avril et septembre 2025), où il a été réélu en élargissant significativement sa base de soutien parmi les délégués, transformant ainsi une menace de scission en un plébiscite interne.

Répertoires d'action des forces d'opposition fragmentées

Suite à l'effervescence du 19 mars, la dynamique contestataire a connu un reflux estival, laissant place à une stratégie de mobilisation institutionnalisée par le CHP sous le label de « Rassemblements pour le respect de la volonté nationale ». Ce choix tactique révèle le « piège de la légalité » dans lequel se trouve l'opposition : contrainte de naviguer entre le risque de criminalisation — le pouvoir assimilant tout appel à l'action directe à du « terrorisme » — et le risque d'épuisement du mouvement par la banalisation de la protestation.

L'observation participante de ces rassemblements met en lumière une ritualisation rigide qui s'écarte des formes classiques de la manifestation pour s'apparenter à une mise en scène politique descendante. Le dispositif spatial renforce cette hiérarchie : au sein d'un périmètre urbain sous contrôle policier strict, le public se voit assigner une posture de réception passive face à une scène d'où émanent les discours officiels.

J'ai observé deux rassemblements : l'un à Istanbul, l'autre à Bruxelles. Ces rassemblements sont organisés dans la place centrale sous le contrôle de forces de police. Les fédérations locales après leurs marches de rue et les alliées (souvent des partis de gauche tels que Parti ouvrière de Turquie-TIP, parti de gauche – SOL) font leur entrée au lieu de rassemblement avec les slogans sous applaudissements. Les discours commencent avec la lecture de la lettre d'Ekrem İmamoğlu depuis sa cellule, continue ensuite avec le discours du président du CHP, Özgür Özel axé sur les procès contre le CHP, les injustices et inégalités structurelles, la crise économique.

L'interaction collective se limite à une fonction acclamative (applaudissements, slogans tels que « Erdogan démission », « Droit, Loi, Justice »), à une dimension numérique, où l'unique action intéressant par les participants réside dans la diffusion en direct de l'événement sur les réseaux sociaux par leur téléphone. Cette ritualisation culmine et se termine avec le chant collectif d'une chanson – intitulé Yiğidim, aslanım (tr : mon courageux, mon lion) – qui est dédié à l'origine à Mustafa Kemal Atatürk (fondateur de la République de Turquie) mais attribué à Ekrem İmamoğlu, ce qui crée un rapport émotionnel entre ce dernier et le public en lui rendant un héros de la lutte qui subit du mal de l'adversaire. Ce format, s'il préserve une visibilité médiatique, semble toutefois neutraliser le potentiel disruptif du mouvement social.

Jusqu'au 15 mars 2026, le CHP a orchestré 96 rassemblements, dont la moitié s'est tenue à Istanbul, l'autre dans diverses provinces anatoliennes, complétée par une séquence internationale à Bruxelles. Cette prédominance du meeting marque l'abandon progressif d'autres répertoires d'action, tels que la pétition – malgré le succès symbolique de la campagne pour la libération d'İmamoğlu ayant recueilli 25,1 millions de signatures – ou le boycott économique. La direction du parti semble désormais exclusivement indexée sur la temporalité électorale des scrutins à venir.

Cette mutation est illustrée par l'institutionnalisation précoce de la candidature d'Ekrem İmamoğlu : dès juillet 2025, un bureau de campagne présidentielle a été établi afin de structurer son programme et campagne électorales. Parallèlement, le renouvellement du programme du parti, opéré à la veille de l'année 2026, dessine les contours d'un « renouveau démocratique » fondé sur une citoyenneté active et un renforcement des politiques redistributive et sociale.[8] En l'absence d'un programme électoral qui est en construction, le CHP utilise de plus en plus ses rassemblements pour diffuser des promesses électorales sectorielles.

Parallèlement à son ancrage national, le CHP déploie une stratégie de paradiplomatie active visant à rompre son isolement international. Cette démarche cherche à transformer le soutien « discursif » des gouvernements européens en une coopération politique et institutionnelle concrète avec les sociales-démocrates et libérales du continent. L'organisation de la réunion de l'Internationale socialiste à Istanbul en mai 2025 a constitué un jalon symbolique de cette action, favorisant notamment l'implication du gouvernement espagnol dans la campagne transnationale « Free İmamoğlu ».

Au-delà des instances partisanes, le CHP investit les réseaux de gouvernements locaux européens pour mobiliser des appuis au sein des municipalités démocrates[h1] . Cette stratégie de légitimation par l'extérieur vise à édifier un contre-pouvoir diplomatique capable de faire pression sur le gouvernement turc, tout en élargissant le périmètre de reconnaissance internationale du parti comme alternative crédible de gouvernement.

Au sein de l'espace civil, trois dynamiques d'action collective se sont émergés depuis un an. Premièrement, on observe une prolifération de réseaux de solidarité visant à décloisonner les sphères civile et politique. le « Réseau de solidarité familiale » (Aile Dayanışma Ağı) organise des rassemblements hebdomadaires sur la place Saraçhane, place symbolique des manifestations de 19 mars, associant des figures publiques aux familles de prisonniers politiques pour maintenir une visibilité médiatique sur la question carcérale. Parallèlement, la « Plateforme de solidarité universitaire » (Üniversiteli Dayanışma Platformu) déploie des stratégies de défense face à la judiciarisation de la vie étudiante, ciblant particulièrement l'accompagnement des militants victimes d'expulsions ou de sanctions disciplinaires consécutives aux mobilisations du 19 mars.

Cette dynamique de solidarité s'articule également à une échelle transnationale. Aux États-Unis, la « Plateforme du 19 mars » s'est donné pour mission de documenter et de diffuser les mécanismes de l'autocratisation turque en langues étrangères, s'adressant directement à l'opinion publique internationale. Enfin, le « Mouvement pour une Turquie démocratique » (Demokratik Türkiye Hareketi), fondé dans le sillage des arrestations, structure des actions de soutien symbolique et matériel, à l'image de ses campagnes épistolaires destinées aux responsables politiques, journalistes et avocats incarcérés. Ces initiatives témoignent d'une volonté de maintenir un lien social et politique malgré l'atomisation imposée par le pouvoir central.

La deuxième dynamique réside dans le mouvement étudiant qui, après avoir agi comme une force motrice lors des mobilisations du 19 mars, semble désormais marquer le pas. Si la résistance opiniâtre des universitaires[9] et étudiants[10] au sein de l'Université de Boğaziçi (Istanbul) contre les pratiques autoritaires du recteur nommé par le président Erdogan, demeure un pôle symbolique majeur, elle illustre également les difficultés du mouvement étudiant à se structurer en une force politique nationale et coordonnée. En février dernier, les étudiants de cette université ont lancé un mouvement en mettant en place des gardes contre la fermeture de leur bureaux associatifs dans le campus du sud.

Toutefois, ces poches de résistance, bien que persistantes, peinent à s'articuler avec d'autres secteurs civils et politiques, restant confinées à des enjeux de défense des libertés académiques, sans parvenir à une montée en généralité politique à l'échelle nationale.

Enfin, une troisième dynamique s'affirme à travers la persistance de vagues de grèves et de débrayages, en dépit d'un cadre néolibéral de plus en plus répressif[11], et d'un taux de syndicalisation contestataire encore limité. Si les grandes centrales syndicales n'avaient pas relayé les appels à la grève générale lors des mobilisations du 19 mars, l'aggravation de la crise économique contraint désormais même les organisations les plus institutionnalisées à l'action. À titre d'exemple, la confédération des syndicats d'ouvrière de Turquie (Türk-İş, plus d'un million d'adhérents) a dû engager des mouvements de grève dans le secteur public en juillet 2025. Parallèlement, la Confédération des syndicats ouvriers révolutionnaires (DİSK, plus de 250 milles adhérents) a organisé, en fin d'année, une marche symbolique d'Istanbul à Ankara pour la revalorisation des salaires.

Un trait marquant de cette conflictualité en 2025 réside dans le rôle moteur des travailleuses, particulièrement au sein des secteurs du textile, de l'agroalimentaire et de la santé[12]. Cette tendance s'est confirmée en janvier 2026 avec le conflit social dans les entrepôts de l'enseigne Migros. Ce mouvement a essaimé à l'échelle nationale, déclenchant des grèves de solidarité et sur ce même modèle dans les centres logistiques d'autres géants de la distribution réputés proches du pouvoir, tels que BİM ou A101.

Conclusion

Au terme de cette année écoulée depuis le 19 mars 2025 en Turquie, le processus de neutralisation de l'opposition apparaît inachevé. Si le gouvernement central a intensifié ses dispositifs répressifs, les résistances politiques, civiles et syndicales manifestent une résilience notable.

Il me semble qu'un paradoxe semble s'installer : d'un côté, une fragmentation persistante des luttes qui peine à produire une convergence des fronts social et politique ; de l'autre, une érosion de l'hégémonie de l'AKP qui ne parvient plus à élargir sa base électorale malgré son contrôle de l'appareil d'État. Les sondages d'opinion corroborent ce constat de stagnation des blocs politiques malgré le mécontentement populaire croissant envers le gouvernement. Selon un sondage d'opinion en janvier 2025 de l'institut ASAL, une majorité de la société (54 %), se prononce désormais en faveur d'élections anticipées, majorité que l'on retrouve dans plusieurs enquêtes convergentes.

C'est la raison pour laquelle le futur de la Turquie se jouera lors des prochaines échéances électorales, qui reste un mécanisme capable de trancher le dilemme entre l'installation de l'autoritarisme hégémonique et la possibilité d'une restauration démocratique. La longue année de la démocratie turque continuera jusqu'à ces élections.

Notes

[1] Berk Esen, From Competitive Authoritarian to Hegemonic : Berk Esen on the Decline of Turkish Democracy and the Prospects for Its Revival, Review of Democracy, 13 août 2025, https://revdem.ceu.edu/2025/08/13/competitive-authoritarian-hegemonic/.

[2] Charles Tilly, The Contentious French (Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 1986).

[3] Kemal Büyükyüksel, « Turkey's Brazil-Style Lawfare Means Harder Authoritarianism », Jacobin, 5 janvier 2026, https://jacobin.com/2026/01/turkey-brazil-lawfare-authoritarianism-imamoglu.

[4] Necati Mert Gümüş, « L'arrestation d'Ekrem Imamoglu : quand Erdogan tente d'éliminer toute possibilité d'alternance », The Conversation, 24 avril 2025, http://theconversation.com/larrestation-dekrem-imamoglu-quand-erdogan-tente-deliminer-toute-possibilite-dalternance-254654.

[5] Necati Mert Gümüş et Théo Malçok, « Pikachu, icône inattendue de la contestation en Turquie », The Conversation, 4 juin 2025, http://theconversation.com/pikachu-icone-inattendue-de-la-contestation-en-turquie-257569.

[6] Le parti du futur est fondé par ancien premier ministre Ahmet Davutoglu et et le Parti DEVA par ancien ministre des Affaires étrangères Ali Babacan, écartés lors de l'erdoganisation du parti gouvernemental.

[7] Diken. « CHP'li belediye meclis üyesine kelepçeli tehdit mesajı », 12 juillet 2025. https://www.diken.com.tr/chpli-belediye-meclis-uyesine-kelepceli-tehdit-mesaji/.

[8] Si ce nouveau programme réalise une critique de « l'économie de rente » inhérente au système néolibéral turc, son orientation demeure ancrée dans un paradigme développementaliste classique, sans proposer de rupture systémique radicale.

[9] Tuğçe Yılmaz, « Boğaziçi University Resistance Left Three Years behind : “We Are Standing up for an Ideal” », Bianet, 5 janvier 2024, https://bianet.org/haber/bogazici-university-resistance-left-three-years-behind-we-are-standing-up-for-an-ideal-290174.

[10] Burcu Nur Binbuğa, « Student protests at Boğaziçi University against Turkey's authoritarian regime », Third World Quarterly 0, no 0 (14 octobre 2024) : 1‑18, doi:10.1080/01436597.2024.2407394.

[11] Cemal Burak Tansel, « Authoritarian Neoliberalism and Democratic Backsliding in Turkey : Beyond the Narratives of Progress », South European Society and Politics 23, no 2 (2018) : 197‑217.

[12] Cihan ÇELİK. « Grev ve direnişlerle geçen bir yıl ». ekmek ve gül, 8 mars 2026. https://ekmekvegul.net/gundem/grev-ve-direnislerle-gecen-bir-yil.

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