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18 mars 2025, par Mario Gil Guzman
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Mario Gil Guzman, collaborateur Jaime Gallego, alias Mongo, est un dirigeant syndical minier bien connu dans le nord-est d’Antioquia, mais aussi militant en faveur des luttes paysannes et des droits du travail dans les mines. Lui et son garde du corps, Didier Edisson Berrio Pèrez, ont disparu le (…)

Embarquez avec nous !

17 mars 2025, par Ligue des droits et libertés

Retour à la table des matières Droits et libertés, automne 2024 / hiver 2025

Embarquez avec nous !

COMITÉ MOBILITÉ DE LA TABLE DES GROUPES DE FEMMES DE MONTRÉAL

Au Québec, les femmes en situation de handicap dépendent plus des transports collectifs que les autres femmes ou encore, les hommes en situation de handicap1. Pourtant, leurs expériences sont souvent ignorées lors des réflexions sur ces services. Face à ce constat, les membres de la Table des groupes de femmes de Montréal (TGFM) ont lancé une recherche-action en 2023 pour inclure ces femmes dans les décisions sur la mobilité durable. Ce projet a engagé 10 expertes du vécu, qui ont tenu des journaux de bord, participé à des balades exploratoires et contribué à l’analyse. Plus de 150 femmes y ont aussi participé via un sondage et des groupes de discussion. La mobilité est un droit essentiel à la participation sociale des mères, travailleuses, étudiantes, proches aidantes et militantes en situation de handicap. L’article 15 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec garantit l’accès aux transports et aux lieux publics sans discrimination. Les témoignages recueillis dans le cadre de notre recherche-action soulignent que ces droits sont encore souvent bafoués, compromettant la capacité de ces femmes à se déplacer de façon autonome et sécuritaire à bord des transports collectifs. Cet article dévoile quelques enjeux clés qui sont présentés plus en détail dans notre rapport de recherche2. [caption id="attachment_20889" align="alignnone" width="458"] Crédit : Bérénice Lemarié[/caption]

Les transports collectifs

D’abord, le service de transport adapté complique considérablement la conciliation entre travail, famille et vie sociale des personnes qui en dépendent.

À Montréal, les transports collectifs comprennent d’abord le transport en commun régulier (autobus, métros, trains) qui fonctionne selon des horaires fixes et est, en principe, accessible à tout le monde. Il y a ensuite le transport adapté qui pallie les obstacles du réseau régulier en offrant, sur réservation, des véhicules, itinéraires et accompagnements adaptés aux besoins individuels des personnes ayant une incapacité qui affecte grandement leur mobilité. L’offre est complétée par les navettes qui offrent des trajets pour faciliter des déplacements ciblés (par exemple, aéroport ou traverse du fleuve). Parmi les répondant-e-s de notre sondage, 67 % jugent que le transport adapté est accessible et sécuritaire, contre seulement 28 % pour les autobus, métros et trains et 16 % pour les navettes fluviales. Dans le même ordre d’idées, 2 répondant-e-s sur 3 considèrent le transport adapté sécuritaire, et le personnel et les client-e-s bienveillant-e-s, alors que moins de la moitié évalue positivement le personnel et les client-e-s du transport en commun. Malgré cette meilleure perception du transport adapté, ce service ne parvient pas à offrir des déplacements équitables et sécuritaires.

Mirages du transport adapté

D’abord, le service de transport adapté complique considérablement la conciliation entre travail, famille et vie sociale des personnes qui en dépendent. Pour ne nommer que quelques irritants logistiques, les réservations ne peuvent pas se faire à la dernière minute. L’accompagnement, crucial pour le sentiment de sécurité, est contraignant tout comme le nombre de sacs permis, ce qui complique la possibilité de faire son épicerie. En raison des retards et des jumelages, un trajet peut prendre plus de deux heures pour parcourir quelques kilomètres. L’insécurité est un problème. Les espaces d’attente sont souvent hostiles : peu de bancs, d’éclairage et d’accès à des toilettes. En hiver, la neige et le froid aggravent ces conditions. En été, les travaux et les piétonnisations compliquent l’embarquement et le débarquement. Les témoignages révèlent des comportements dangereux du personnel ou des gestes non consentis, notamment lors de l’attache de la ceinture de sécurité, ainsi que des remarques intrusives et sexistes. Des cas d’agressions physiques, sexuelles et psychologiques ont été vécus à bord des véhicules. Surtout, les expertes du vécu expriment une faible confiance envers le système de plainte en raison de l’absence de suivi et de changements constatés. Le transport adapté est précaire. Dans les dernières années, en plus des réductions de service dues aux conditions météorologiques, d’autres ont été établies en raison de la pandémie et en raison de problèmes de main-d’œuvre et de financement en août 2022. Les réductions incluent la limitation des trajets hors de l’île de Montréal, la permission exclusive des déplacements liés aux études, au travail et à la santé et la suspension des accompagnements. Ces restrictions portent atteinte au droit à la mobilité notamment de celles qui n’ont pas d’alternatives de transport.

Inaccessible et non sécuritaire

[caption id="attachment_20890" align="alignright" width="237"] Crédit : Bérénice Lemarié[/caption] Conformément à la loi, les autorités de transport ont l’obligation d’assurer l’accessibilité des transports en commun pour les personnes en situation de handicap3. Les plans de développement en accessibilité universelle conduisent à l’ajout d’ascenseurs, de loges et de tourniquets accessibles et de portes automatiques dans certaines stations de métro. De plus, de nombreux véhicules du réseau d’autobus sont équipés de signaux sonores et de rampes d’accès. Cependant, ces avancées dépendent du financement gouvernemental. Vraisemblablement, la Société de transport de Montréal (STM) ne pourra atteindre sa cible de 41 stations de métro universellement accessibles d’ici 2025, puisque le gouvernement de la CAQ a rejeté la demande d’aide financière pour la mise en accessibilité de 6 stations4.

Environ 1 répondant-e sur 3 considère qu’il est impossible de se déplacer de manière sécuritaire pour être parent, proche aidant-e, étudiant-e, occuper un emploi ou s’impliquer dans sa communauté.

Les expertes du vécu soulignent les retombées positives de ces aménagements et équipements qui les incitent à utiliser le réseau régulier lorsque possible. Toutefois, les ascenseurs, escaliers mécaniques et rampes d’accès sont souvent hors service, rendant certains trajets impraticables. Les mesures d’urgence ne sont pas universellement accessibles. En effet, les messages d’urgence sont communiqués uniquement à l’oral, il faut parfois évacuer à une station de métro sans ascenseur et les navettes sont rarement accessibles. Enfin, des obstacles saisonniers compliquent l’accès au réseau : des itinéraires détournés en raison de travaux ou de piétonnisation, ainsi que des risques de chute dus à une mauvaise gestion du déneigement ou des chantiers de construction. L’accessibilité ne dépend pas uniquement des infrastructures. De nombreux témoignages révèlent des manques de civisme, comme le fait de s’asseoir sur des sièges réservés ou de ne pas offrir d’aide ou de le faire de façon inadéquate (par ex., sans demander le consentement). Plusieurs ont également subi du harcèlement de rue (par ex., regards, commentaires, attouchements ou menaces envers elles, iels ou leur chien d’assistance). C’est pourquoi il est essentiel de mener des actions de sensibilisation et de formation pour changer les attitudes et comportements du personnel et de la clientèle dans les transports en commun.

Des impacts profonds

[caption id="attachment_20891" align="alignright" width="228"] Crédit : Bérénice Lemarié[/caption] Plus de 3 répondant-e-s sur 4 affirment vivre du stress et limiter leurs déplacements en raison des problèmes quotidiens de mobilité. Ces obstacles affectent leur autonomie et leur participation sociale. Environ 1 répondant-e sur 3 considère qu’il est impossible de se déplacer de manière sécuritaire pour être parent, proche aidant-e, étudiant-e, occuper un emploi ou s’impliquer dans sa communauté. Cette perception fait écho aux études qui mettent en évidence le rôle clé des transports collectifs dans l’accès et le maintien à l’emploi des personnes en situation de handicap5. Les femmes en situation de handicap ne restent pas passives devant un système de transport capacitiste. Elles et iels utilisent diverses stratégies selon leur tolérance au risque, leurs obligations et leurs ressources : elles recourent au transport adapté, au taxi ou demandent de l’accompagnement pour se déplacer.

Pour une mobilité durable, inclusive et sécuritaire

Pour la TGFM, cette recherche-action est un outil de défense collective des droits. Parmi les initiatives visant à faire connaître les résultats, la TGFM a conçu une exposition qui présente une série de photos évocatrices des expertes du vécu accompagnées de textes exprimant leurs revendications pour la mobilité à Montréal. Ces témoignages démontrent que les enjeux de mobilité touchent profondément le quotidien de personnes réelles. Il est urgent de repenser les pratiques, les comportements et la planification des services publics pour garantir une mobilité durable, inclusive et sécuritaire à Montréal et partout au Québec. L’exposition photo se déplacera, selon la demande, dans différents milieux et événements pour susciter ces réflexions.
1 Office des personnes handicapées du Québec, Les femmes avec incapacité au Québec, un portrait statistique de leurs conditions de vie et de leur participation sociale, 2021. En ligne : https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/org/ophq/Statistiques/femmes-incapacite.pdf 2 En ligne : https://www.tgfm.org/fr/nos-publications/143 3 Article 67 de la Loi assurant l’exercice des droits des personnes handicapées en vue de leur intégration scolaire, professionnelle et sociale. 4 S. Baillargeon, Le programme pour l’accessibilité du métro à l’arrêt, Le Devoir, 11 mai 2024. En ligne : https://www.ledevoir.com/societe/transports-urbanisme/812712/transport-commun-programme-accessibilite-metro-arret 5 A. Tessier et coll., The impact of transportation on the employment of people with disabilities: a scoping review, Transport Reviews, 2023. En ligne : https://doi.org/10.1080/01441647.2023.2229031

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Adam Smith, l’antidote ultime au capitalisme

Thierry C. Pauchant, Adam Smith, l'antidote ultime au capitalisme, Dunod, 2023, 191 pages. En écrivant Adam Smith, l'antidote au capitalisme, Thierry C. Pauchant s'est (…)

Thierry C. Pauchant, Adam Smith, l'antidote ultime au capitalisme, Dunod, 2023, 191 pages.

En écrivant Adam Smith, l'antidote au capitalisme, Thierry C. Pauchant s'est lancé dans un exercice courageux. Il est admis depuis longtemps que Smith est l'un des fondateurs du capitalisme, et cela principalement avec son principe de la main invisible du marché, revendiqué par tous les économistes libéraux et ultralibéraux. Pour cette raison, ce philosophe est aussi considéré comme l'un des adversaires à combattre pour les progressistes.

Erreur, nous dit Thierry Pauchant, longtemps professeur à HEC Montréal, et très critique de notre système économique qui engendre d'abyssales injustices. Il faut relire Smith dans le texte, selon lui, le considérer sous un regard nouveau. Un examen minutieux de ses écrits nous permet de constater à quel point la pensée de Smith a été déformée par les penseurs de l'école néo-classique en économie. L'auteur parle même d'un « hold up intellectuel ». Les écrits de Smith ont aussi été négligés par les progressistes qui auraient intérêt à y plonger pour y découvrir de nouvelles inspirations dans la défense de leurs idées.

Pauchant démontre d'abord à quel point le concept de « main invisible du marché » occupe une place restreinte dans l'ensemble de l'œuvre du philosophe. Ces mots, « répétés trois fois, ne représentent que 0,000 004 % de ses écrits » et sont en plus utilisés dans des contextes différents. Ce sont des successeurs, notamment Friedrich Hayek, qui ont vu l'utilité de cette théorie pour les intérêts qu'ils défendent, qui l'ont mise de l'avant, alors que Pauchant en montre toute la fausseté.

L'essentiel de la démarche de l'auteur est surtout d'expliquer une réflexion sur l'économie et la société beaucoup plus complexe qu'on ne le dit trop souvent. Il situe l'une des origines de la pensée de Smith chez les stoïciens, plus précisément chez Cicéron, dont il rappelle la notion d'oikos, soit la gestion responsable de l'économie domestique, qui doit aussi se reconduire jusqu'à une gestion tout aussi responsable de l'État. La pensée de Smith est aussi profondément implantée dans le siècle des Lumières, une époque déchirée entre l'espoir et le désespoir, mais aussi enthousiasmée par une recherche scientifique multidisciplinaire que Smith a très bien intégrée.

Le visage de Smith révélé par la lecture attentive de Thierry Pauchant est celui d'un homme empathique, préoccupé par la sollicitude. Cohérent envers lui-même, il défend les services publics et la redistribution par une fiscalité progressive, et prône ainsi un clair interventionnisme de l'État, contrairement à ce qu'on lui a fait dire. Il se préoccupe du sort des travailleurs et travailleuses. Il se demande « comment une société serait-elle heureuse et florissante si la plupart des membres étaient pauvres et misérables ? » Il dénonce les compagnies par action dirigées sans la diligence qu'on porte naturellement à l'argent qui nous appartient.

Sachant qu'il doit vaincre un scepticisme relié à la réputation posthume du penseur, Pauchant s'appuie dans tout le livre sur des citations longues et nombreuses. Ce soutien systématique de Smith par lui-même rend ce livre très convaincant et le met à l'abri d'une réfutation qui ne serait pas au moins aussi solidement appuyée.

La pensée de Smith mène directement au capabilisme, une approche défendue avec passion par l'auteur. Inspirés par Smith, l'économiste indien Amartya Sen et la philosophe étasunienne Martha Nussbaum ont défendu cette approche qui cherche à rendre les personnes capables de réaliser « ce à quoi elles attribuent de la valeur ». Le capabilisme vise donc une grande émancipation de tous les individus, dans un contexte où les avancées des un·es ne se font pas aux dépens des autres. Ainsi, toustes profitent d'une meilleure éducation, d'un environnement sain, d'un système de santé accessible et efficace, d'une production culturelle stimulante, entre autres.

Pauchant donne comme exemple d'approche capabiliste les objectifs de développement durable de l'ONU — dont il admet cependant qu'ils ne sont pas parfaits. Il est important de spécifier qu'on ne parle pas ici de l'usage strictement environnementaliste qu'on a fait de ce mot, et vivement dénoncé par l'auteur. Il ne s'agit donc pas de justifier de façon perverse la croissance économique en faisant croire qu'elle puisse se faire sans dommages environnementaux, mais bien d'améliorer de façon significative la vie d'un très grand nombre de personnes en leur donnant ce qui est nécessaire pour vivre dignement.

Selon Pauchant, cette approche nécessite d'importants changements de société et est incompatible avec le capitalisme. Saisissons ainsi toute l'ironie de la chose, ce qui nous renvoie au titre de l'ouvrage : Adam Smith, selon plusieurs le grand théoricien du capitalisme, a surtout inscrit dans sa pensée ce qu'il faut pour miner le système auquel on l'associe faussement.

Il faut donc lire cet excellent essai de Thierry Pauchant, qui vient ébranler de grandes convictions, et qui a en plus le mérite de présenter ses idées avec clarté et un grand souci d'être bien compris.

Motifs raisonnables. Dix ans d’affiches politiques

Clément de Gaulejac, Motifs raisonnables. Dix ans d'affiches politiques, Écosociété, 2023, 235 pages. Durant la grève étudiante de 2012, il est certain que vous avez croisé (…)

Clément de Gaulejac, Motifs raisonnables. Dix ans d'affiches politiques, Écosociété, 2023, 235 pages.

Durant la grève étudiante de 2012, il est certain que vous avez croisé une affiche créée par Clément de Gaujelac, dont les satires inspirées de l'actualité ont abondamment circulé sur les différents réseaux sociaux. Certaines ont été imprimées et affichées aux murs de Montréal ou apposées sur des pancartes pendant les manifestations. Depuis, de Gaujelac a poursuivi son œuvre de mises en scène de l'actualité et des personnes politiques qui la créent. Une image valant mille mots, l'artiste réussit à rendre compte du ridicule des gens qui nous gouvernent en illustrations simples, mais poignantes de véracité.

Ce livre regroupe l'ensemble des prises de parole artistiques de Clément de Gaujelac sur l'actualité de 2012 à 2022, pas moins de 300 affiches. Grève étudiante, mais aussi gouvernement Couillard et ses coupes austères, gouvernement Harper et ses idées de grandeur nationaliste, Parti québécois et ses dérives identitaires, élection du bouffon en chef Donald Trump, crise climatique, François Legault et son gouvernement déconnecté, gestion de la pandémie de COVID, etc. L'artiste n'a pas chômé compte tenu des enjeux politiques qui se multiplient et se complexifient. Vu comme un travail d'archivage, l'ouvrage nous permet de replonger avec ironie au cœur des événements politiques marquants ayant eu lieu au Québec et au Canada depuis les dix dernières années. Chaque affiche est accolée à une description de l'événement qui y est représenté puisque celle-ci ne prend un sens que mise en relation avec l'actualité qu'elle décortique. De plus, avec humilité et transparence, l'ouvrage offre un éclairage sur la démarche de l'artiste qui souhaite avant tout se réapproprier les discours médiatiques pour remettre en scène les événements discutés à partir de sa propre subjectivité.

Ainsi, bien au-delà d'un simple retour nostalgique sur la grève étudiante de 2012, cet ouvrage retrace les décisions politiques qui ont influencé nos vies et qui continuent, dans bien des cas, à affecter notre quotidien. L'humour dans la façon dont l'artiste explique les événements et l'introspection qu'il nous livre concernant sa propre démarche nous permettent de revisiter ces événements sous un nouvel angle et apportent un peu de légèreté à une actualité qui, bien souvent, est déprimante d'inégalités et de discrimination.

Panique à l’université. Rectitude politique, wokes et autres menaces imaginaires

Francis Dupuis-Déri, Panique à l'université. Rectitude politique, wokes et autres menaces imaginaires, Lux Éditeur, 2022, 328 pages. Vous n'en pouvez plus qu'on vous (…)

Francis Dupuis-Déri, Panique à l'université. Rectitude politique, wokes et autres menaces imaginaires, Lux Éditeur, 2022, 328 pages.

Vous n'en pouvez plus qu'on vous demande si votre récent cours a été annulé par une bande de vilains activistes progressistes ? Entendre Bock-Côté se plaindre encore du prétendu totalitarisme woke vous donne la nausée ?

Le récent opus de Francis Dupuis-Déri est une contribution autant jouissive à lire qu'essentielle au débat public sur la question de l'état actuel des universités. Jouissive, car l'argumentation, doublée d'un riche travail de recherche et d'une écriture incisive, frappe juste ; essentielle, car Dupuis-Déri remet les pendules à l'heure d'une manière convaincante : il n'y a pas de crise du « wokisme » au sein des universités. Non, les professeur·es ne sont pas menacé·es par de dangereux ayatollahs du progressisme, la recherche financée ne se concentre pas que dans les études culturelles, et le savoir qu'on y enseigne ne verse pas dans le dogmatisme.

Au contraire, et par le biais d'une argumentation basée sur la surenchère d'exemples, Dupuis-Déri montre que l'objectif des polémistes réactionnaires est « d'agiter l'opinion publique par une amplification du sentiment de menace qui entretient la panique morale (p. 140) ». Et agitation, il y a. L'essai de Dupuis-Déri se divise en chapitres ayant chacun pour thème une facette de la façon dont le discours réactionnaire manipule le débat public pour imposer le thème d'une guerre culturelle où l'université serait le terrain de bataille : utiliser un vocabulaire piégé et limitant la portée du débat, faire apparaître comme neuf le poncif petit-bourgeois et conservateur répété depuis plusieurs décennies de la décadence de la culture, amplifier à l'extrême la réalité pour mieux cacher la violence montante de l'extrême droite, carrément créer de faux enjeux, ou déformer la réalité en manipulant les faits. Voilà autant de stratégies discursives employées par les thuriféraires à la mode de la réaction.

Dupuis-Déri montre bien en outre comment nos nouvelles vigies dénoncent chez les « wokes » exactement leurs valeurs. Ainsi, « bien plus que les wokes, ce sont leurs détracteurs qui rêvent d'une […] société sans division fondamentale et en appellent à une “unité sociale” qui se traduirait par une identification du “peuple” à l'État-nation (p. 147). » Pour ceux qui aiment apparaître comme des icônes dandy d'une contre-critique dénonçant les scories de la gauche, Dupuis-Déri montre comment la figure de « dissident » de ces mondains très fâchés est mensongère et qu'ils discourent plutôt comme des clowns.

La très grande force de l'essai de Dupuis-Déri réside toutefois dans sa démonstration que la polémique réactionnaire et le poncif de la guerre culturelle paient. Un chapitre entier est consacré à l'industrie de l'opinion et expose les liens culturels, médiatiques et politiques entre les États-Unis, le Québec et la France. « Les flux sur le marché transnational des idées reproduisent peu ou prou la géopolitique postcoloniale, ce qui confirme l'importance des dynamiques de pouvoir et des rapports de force dans la production, la diffusion et la consommation des idées (p. 245) » : c'est tout un réseau aux branchements multiples qui se déploient et se renforcent dans l'objectif d'imposer une trame narrative conservatrice qui fait des revendications progressistes un bouc émissaire, engrangeant ainsi d'importantes richesses et rendant normales des idées nauséabondes et violentes.

L'essai de Dupuis-Déri est, au final, une lecture nécessaire pour renverser le discours culturel de la droite, et un doigt d'honneur bien senti contre cette dernière : c'est bien contre elle qu'il faudra défendre l'Université.

Anarchisme occulte

Erica Lagalisse, Anarchisme occulte, Les éditions du remue-ménage, 2022, 218 pages. S'il a un format universitaire, particulièrement avec son entrelacs de recherches et de (…)

Erica Lagalisse, Anarchisme occulte, Les éditions du remue-ménage, 2022, 218 pages.

S'il a un format universitaire, particulièrement avec son entrelacs de recherches et de références citées en continu, dans le travail de Lagalisse, qu'on ne s'y trompe pas, se trouve également, ou peut-être plus encore, le fait d'une militante anarchiste. Mieux, d'une militante sagace qui se fiche des idées reçues, même reconnues anarchistes, pour ne jamais hésiter à nous entraîner dans les coulisses ou l'arrière-scène afin de décrypter d'autres types de pouvoir — entre autres le fait que les hommes y ont autrement plus d'écoute… Pour ma part, la première partie du livre, qui remonte le cours des racines souvent entrecroisées de l'anarchisme et des mouvements révolutionnaires anciens avec « l'illumination » ou, attention ça va faire mal, la « religion purifiée », m'a complètement scié. Depuis une dizaine d'années, l'autrice place au cœur de ses recherches les questions très peu glamour des « théories du complot » qui permettent de mieux comprendre les questions d'appropriation culturelle et des mécanismes mettant hors jeu ce qui, par exemple, pourrait être lié à l'enchantement ou à des savoirs traditionnels. La mise au ban des « sorcières » et de leur connaissance des plantes et d'une certaine médecine tient notamment de ce type de démystification des pouvoirs de domination imposée par les médecins. Passionnants, les travaux de Lagalisse mènent vers la réhabilitation du commérage comme prise de parole essentielle ; par-delà nos institutions révolutionnaires qui l'écartent lors de la formalisation idéologique. Remue-ménage ne dit-on pas !!!

Tout inclus

16 mars 2025, par Camille Simard — , , ,
François Grisé, Tout inclus, Atelier 10, 2021. Tome 1, 122 pages ; Tome 2, 120 pages. Il y a des pièces qui deviennent des livres avec plus d'aisance que d'autres : c'est (…)

François Grisé, Tout inclus, Atelier 10, 2021. Tome 1, 122 pages ; Tome 2, 120 pages.

Il y a des pièces qui deviennent des livres avec plus d'aisance que d'autres : c'est le cas de Tout inclus, tomes 1 et 2, de François Grisé. Grâce aux sections « à propos de la pièce », « mot des dramaturges », « mot de l'auteur », postfaces et autres photos de la pièce mise en scène, on se sent habilement pris·e en charge par les éditeur·rices. La forme documentaire est d'ailleurs particulièrement propice à l'expérience de lecture : on est presque dans l'essai. À la suite d'une statistique ou de la conclusion d'un·e intervenant·e, on a tout le loisir de relire deux fois le passage du texte pour mieux le comprendre. Cependant, à ce sujet, quelque chose me titille. Le théâtre et la BD documentaires présentent-ils toujours leurs intervenant·es de la même façon ? Typiquement, le nom de l'expert·e y est énoncé, suivi de son âge et de sa profession : « (Au public) Jacques Nantel, soixante-trois ans, professeur émérite de marketing au HEC. » Loin d'être une formule fautive ou désagréable, je crains toutefois que cette pratique ne devienne rapidement éculée si elle continue d'être employée telle que telle.

Autrement, je ne saurais trop insister sur la pertinence d'aborder le devenir vieux et le devenir vieille dans une œuvre théâtrale. D'emblée, le choix du titre empreint de douce ironie − le tout inclus des résidences pour aîné·es versus celui des vacances idéalisées par beaucoup − met la table à un ton relativement irrévérencieux. L'auteur ne va pas jusqu'à traiter les élu·es en poste de criminel·les envers les personnes âgées, mais il ne mâche pas ses mots, ce qui est rassurant sur la charge critique de l'œuvre. Dans le premier tome, Grisé s'amuse davantage avec la langue que dans le deuxième : la correspondance, voire l'oxymore, entre Val-d'Or et l'âge d'or coule de source et il est particulièrement plaisant d'avoir les propos rapportés des résident·es de la RPA qui s'expriment comme le faisait mon grand-père : « C'est ben d'valeur », « Avoir de l'ouvrage », « Un foyer pour personnes âgées ». Finalement, je demeure positivement impressionnée par la mise en abime permise par le théâtre documentaire. Comme il est intéressant d'avoir accès au processus en train de se faire de l'artiste : ses écueils, ses joies, ses questions sans réponses !

Bref, on voit sans effort la plus-value que ce texte incarne en tant que livre, tout en ne manquant pas de se taper sur les doigts de ne pas s'être présenté·e au théâtre en personne quand c'était le temps ! À quand de nouvelles représentations ?

Chocolaté. Le goût amer de la culture du cacao

Samy Manga, Chocolaté. Le goût amer de la culture du cacao, Écosociété, 2023, 136 pages. L'écrivain, ethnomusicien, artiste et militant écologiste camerounais — aussi (…)

Samy Manga, Chocolaté. Le goût amer de la culture du cacao, Écosociété, 2023, 136 pages.

L'écrivain, ethnomusicien, artiste et militant écologiste camerounais — aussi co-auteur d'Opinion poétique (L'Harmattan, 2020) avec Caroline Despont — compose avec ce livre exalté une combinaison explicite englobant une écriture poétique forte, le personnage d'un enfant qui sert de porte-voix à la transmission de la mémoire vernaculaire sans jamais dérougir d'une conscientisation fondamentale à la lutte contre l'envahisseur. Lutte oh combien inégale et emblématique d'un capitalisme « indestructible » ; envers les requins du cacao qui asservissent les cultivateurs, devrait-on dire les damnés, de cet or vert nommé cacao. Cette lecture donne à régurgiter ce chocolat bon au goût, mais fabuleusement dégueulasse : les multinationales du cacao constituent de véritables hydres, les écrans de fumée multiples brouillent invariablement la compréhension d'état de fait qui ne change pas d'un iota malgré tous les protocoles et toutes les belles promesses… Pire, dire une chose et faire le contraire passe même avec une facilité déconcertante !!! Manga pose pourtant la voix de l'enfant qui questionne son grand-père sur leur indigence persistante tandis que les blancs repartent inexorablement avec leurs précieuses fèves de cacao. De chocolat engagé et équitable, il n'en existe point — esclavagisme (entre autres des enfants), pesticides délétères, déforestation ravageuse (80 % des forêts de la Côte d'Ivoire ont été rasées en 50 ans !), asservissement et même endettement pour une matière première dont les Africain·es ne verront jamais la couleur des millions et des milliards récoltés périlleusement. En 2012, le prix du cacao payé aux producteurs a baissé de 20 % ! Les chiffres seront toujours trop stériles pour ressentir la plaie abyssale : « Vaste soleil noir des horizons amputés, je suis le cultivateur aguerri du PIB mondial confisqué, nous sommes ce riche continent braqué par cinq cents supplices imparables appartenant à cent fauves capitalistes du même nom et par sa mondialisation pourrie. ».

Le vide : mode d’emploi. Aphorismes de la vie dans les ruines

Anne Archet, Le vide : mode d'emploi. Aphorismes de la vie dans les ruines, Lux Éditeur, 2022, 160 pages. Avec ce dernier opus, celle qui se présente (humblement ?) dès la (…)

Anne Archet, Le vide : mode d'emploi. Aphorismes de la vie dans les ruines, Lux Éditeur, 2022, 160 pages.

Avec ce dernier opus, celle qui se présente (humblement ?) dès la première page comme une « stratégie discursive » vient (ironiquement ?) consolider sa place dans le champ littéraire québécois. Anne Archet n'en est pas à son premier rodéo. Et tout le plaisir est pour nous !

« Bien que tous les aphorismes contenus dans Le vide : mode d'emploi ne soient pas équivalents en termes d'efficacité selon moi, l'écrivaine fantôme maîtrise cette forme avec brio. Ça se lit d'un trait. Après avoir exploré l'intime avec Le carnet écarlate (Remue-ménage, 2014) et Amants (Remue-ménage, 2017), la voici maintenant les deux pieds dans la sphère publique. Anne Archet anarchiste brille dans toute sa splendeur, car elle prend à bras-le-corps l'odieux de l'accaparement des richesses par une infime fraction de la population avec cynisme, humour et beaucoup d'intelligence, en ne lésinant pas sur le sérieux de la chose : « Je crois qu'il faut cesser de dire “environnement” et commencer à dire “survie de l'espèce humaine”. Ce serait rigolo d'entendre les politicien-ne-s dire “la survie de l'espèce humaine est importante, mais pas aux dépens de l'économie” dans les campagnes électorales » (p. 14) ou encore : « Toutes les libertés que vous chérissez ont pour origine une émeute. Embrassez un casseur, pas la police. » (p. 29) Ça fait du bien de ne pas arrondir les angles, pour une fois, parce que oui, l'heure est grave.

Comment les travailleurs de Concordia ont reconstruit leur syndicat

https://etoiledunord.media/wp-content/uploads/2025/03/Crew-manif-2-e1741985476317-1024x389.jpg14 mars 2025, par Comité de Montreal
Mercredi, le Syndicat des travailleurs de la recherche et de l'éducation de Concordia (CREW) a entamé une grève générale illimitée. Le CREW représente plus de 2 000 assistants (…)

Mercredi, le Syndicat des travailleurs de la recherche et de l'éducation de Concordia (CREW) a entamé une grève générale illimitée. Le CREW représente plus de 2 000 assistants d'enseignement et de recherche à l'Université Concordia de Montréal. À la fin du mois de février, 95% des membres du (…)

Les inégalités dans l’angle mort de la transition écologique : un enjeu de mobilité

14 mars 2025, par Marc Simard
L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local Dans la course à la transition écologique, la question des inégalités d’accès à la mobilité est souvent négligée. (…)

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local Dans la course à la transition écologique, la question des inégalités d’accès à la mobilité est souvent négligée. Pourtant, elle représente un angle mort essentiel. Si, autrefois, posséder une voiture était un symbole de luxe et de (…)

Participation citoyenne et villes, quel avenir ?

14 mars 2025, par Ligue des droits et libertés

Retour à la table des matières Droits et libertés, automne 2024 / hiver 2025

Participation citoyenne et villes, quel avenir ?

Elsa Mondésir Villefort, Conseillère en participation citoyenne et membre du CA de la Ligue des droits et libertés

Depuis les dernières élections de 2021, on assiste à une situation exceptionnelle alors qu’un nombre record d’élu-e-s ont pris la décision de quitter la scène municipale. En réaction à cette situation alarmante, un projet de loi a été déposé le 10 avril 2024 par la ministre des Affaires municipales, Andrée Laforest. Adoptée en juin 2024, la loi 24 (projet de loi 57), qui vise essentiellement à protéger les élu-e-s et à favoriser l’exercice sans entraves de leurs fonctions ne pourra pourtant pas, à elle seule, mettre un frein aux démissions dont nous sommes témoins. La démocratie municipale, déjà en crise et fragilisée, fait l’objet de plusieurs débats soulevant des questions importantes concernant la participation des citoyen-ne-s aux affaires politiques et publiques, participation qui est inévitablement affectée par l’arrivée de cette loi. Bien que les actrices et acteurs du milieu municipal soient confrontés à un climat particulièrement difficile, les élu-e-s détiennent toujours les clefs du pouvoir. Hocine Ouendi, un jeune Montréalais résidant de l’arrondissement d’Anjou, en est l’exemple parfait. Le 4 octobre 2022, il s’est présenté au conseil d’arrondissement pour exercer son droit de prendre part aux débats relatifs aux décisions qui le concernent. Le maire d’arrondissement lui a fait comprendre qu’un jeune de son âge n’avait pas la légitimité de prendre la parole et qu’il aurait plutôt dû être représenté par un adulte1. L’incident a conduit la Ville de Montréal à émettre une déclaration rappelant l’obligation de répondre, dans le respect, aux questions soumises par la population2. Hocine Ouendi n’est pas seulement venu avec une question, mais aussi avec des pistes de solution pour pallier une problématique vécue par plusieurs jeunes, soit l’accès aux installations publiques de l’arrondissement. C’est pourtant à un déni de son droit de participer à la vie politique qu’il s’est heurté, laissant l’enjeu qui lui tenait à cœur sombrer dans l’oubli. Cet événement est représentatif des nombreux obstacles auxquels plusieurs groupes marginalisés font face. En donnant des leviers supplémentaires aux villes et aux municipalités pour encadrer le débat public à travers la loi 24, on met en danger le droit des citoyen-ne-s d’accéder à des espaces sécuritaires favorisant leur participation. La responsabilité de préserver et de soutenir la capacité d’agir des populations doit être au cœur des stratégies à mettre en place. Sans l’établissement de processus de participation qui informent adéquatement les citoyen-ne-s, les accompagnent et encouragent une prise de parole et d’actions, il ne sera pas possible pour les villes de prendre des décisions éclairées, durables et représentatives des nombreuses réalités vécues. Dans ce cas spécifique, la déclaration de la Ville de Montréal conserve un caractère symbolique qui n’a, dans les faits, redonné aucun pouvoir à Hocine Ouendi. Au contraire, une plainte portée par sa famille à la Commission municipale du Québec a été rejetée alors qu’elle dénonçait les manquements graves de l’élu3. Même si ce n’est pas son objectif annoncé, la nouvelle loi n’est pas à l’abri d’une instrumentalisation ayant pour conséquence de limiter l’engagement citoyen.
Ces personnes, qui ne sont pas majoritairement en position d’autorité dans la société, peuvent faire face à différents obstacles qui entravent leur participation, et elles n’ont pas les mécanismes nécessaires pour protéger leur droit de participer aux affaires publiques.

Pour une saine démocratie dans les villes

Si les probabilités de croiser Justin Trudeau ou François Legault un samedi matin en faisant son épicerie sont pratiquement nulles pour le commun des mortels, la situation n’est pas la même au niveau municipal. Certaines municipalités au Québec ne comptent qu’une poignée d’habitant-e-s (moins de 1000), ce qui peut rendre les dynamiques dans les espaces de participation citoyenne plus difficiles comme les membres de la communauté côtoient les élu-e-s quotidiennement. En 2017, la loi 13 (projet de loi 122) visant principalement à reconnaître que les municipalités sont des gouvernements de proximité et à augmenter à ce titre leur autonomie et leurs pouvoirs a été adoptée. Cette nouvelle reconnaissance est venue contribuer à la réflexion sur la participation publique des citoyen-ne-s en mentionnant, notamment, le besoin que toutes et tous soient « consultés en amont des prises de décision » ainsi que la nécessité d’avoir une « présence active des élus dans le processus de consultation » (article 80.3). Cette proximité fait la force du monde municipal qui bénéficie d’un contact privilégié avec la population, ce qui rend le milieu plus aligné sur les réels besoins des gens qui y vivent. Le revers de la médaille fait toutefois en sorte que les mésententes entre les acteurs et les actrices d’une communauté peuvent prendre une place prépondérante dans l’espace public. Entre 2021 et 2024, un élu sur dix a démissionné de son rôle avec un taux de départ record dans les plus petites communautés4. L’importance de mettre en place des outils pour contrer l’intimidation et le harcèlement dans le milieu municipal n’est pas contestée, mais on peut questionner si la cible est réellement la bonne lorsqu’on consulte certains éléments de la loi 24. La Ligue des droits et libertés (LDL), le Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire du Québec (MÉPACQ) et le Regroupement des organismes en défense collective des droits (RODCD) se sont prononcés à maintes reprises sur le dossier : certaines mesures de la loi ouvrent la porte aux dérives et menacent plusieurs libertés constitutionnelles (libertés d’expression, d’opinion et d’association). Les cas de citoyen-ne-s se sentant muselés dans l’exercice de leur droit de participer sont nombreux à travers le Québec. Joan Hamel, citoyenne de Trois-Rivières, a reçu une lettre d’un huissier en 2023 après avoir fait un commentaire sur Facebook, alors que la Ville vivait une situation particulièrement tendue en lien avec l’expansion d’un parc industriel. La Ville prétendait que son commentaire contrevenait à la Politique sur la prévention de la violence dans les interactions avec le personnel de la Ville de Trois-Rivières. La lettre stipulait qu’une récidive pouvait entraîner une amende. Le justificatif derrière cette intervention a été critiqué, d’autant plus que cela s’est produit alors qu’un dialogue important avait été entamé autour de la situation de l’expansion du parc5. En mettant l’accent sur le besoin d’encadrer les interventions des citoyen-ne-s, la nécessité de naviguer dans des zones de tension et de débattre d’enjeux polarisants est gravement menacée. La solution ne se trouve pas dans un passe-droit offert aux citoyen-ne-s qui ne seraient jamais imputables de leurs actions, mais elle ne peut pas non plus se retrouver sur un terrain où les règles du jeu sont redéfinies pour protéger un acteur au détriment de ceux et celles auxquels il est redevable et qu’il est censé représenter. D’ailleurs, restreindre la prise de parole affecte nécessairement les personnes aux intersections de plusieurs oppressions et dont l’existence même suscite le débat. Ces personnes, qui ne sont pas majoritairement en position d’autorité dans la société, peuvent faire face à différents obstacles qui entravent leur participation, et elles n’ont pas les mécanismes nécessaires pour protéger leur droit de participer aux affaires publiques.

Mieux protéger les droits humains

La ville appartient à celles et ceux qui l’habitent. Pour protéger toutes les personnes concernées, une réflexion s’impose sur les faiblesses et les défis qui rendent difficile la participation au Québec, peu importe de quel côté du pouvoir nous nous retrouvons. Il est impératif de s’interroger sur ce qui menace notre démocratie ainsi que sur les réels maux de société dont le climat actuel est le symptôme : opacité des institutions et des prises de décision, discriminations, sentiment d’impuissance des citoyen-ne-s, désinformation, manque d’éducation à la démocratie et bien plus. Il existe un fossé majeur entre la personne citoyenne et le monde politique. En tant que gouvernement de proximité, le palier municipal est un espace de choix pour expérimenter, innover et redéfinir les espaces de participation citoyenne tels qu’on les connaît. Les villes sont plus que jamais concernées par les enjeux de l’heure qu’il s’agisse d’immigration, de culture, de changements climatiques, de transformation du tissu social, etc. Nous aurons besoin d’avoir beaucoup plus de voix au chapitre pour faire face aux défis émergents. Il faut rester vigilant-e-s face à la situation actuelle et s’accorder sur le fait que les reculs au droit de participer aux affaires publiques et politiques ne peuvent pas faire partie de la solution.
1 Arrondissement Anjou. Séance du conseil d’arrondissement et séance liée au Budget et au PDI 4 octobre 2022. [vidéo] (à partir de 23 h). En ligne : https://www.youtube.com/live/EUcnRe_parU 2 En ligne : https://www.lapresse.ca/actualites/grand-montreal/2022-10-24/propos-discriminatoires-envers-un-adolescent/le-maire-d-anjou-blame-par-le-conseil-municipal-de-montreal.php 3 En ligne : https://www.lapresse.ca/actualites/2023-08-18/propos-cassants-envers-un-adolescent/la-plainte-contre-le-maire-d-anjou-rejetee.php 4 En ligne : https://www.lesoleil.com/actualites/politique/2024/01/23/pres-dun-elu-municipal-sur-dix-a-demissionne-depuis-les-elections-de-2021-WPG3WACNKJFJVJNAPL5JNAHUDE/ 5 En ligne ; https://www.lapresse.ca/contexte/le-prix-de-nos-incivilites/2023-09-10/proteger-les-employes-museler-les-citoyens.php 6 Haut-Commissariat des droits de l’homme. Directives à l’intention des États sur la mise en œuvre effective du droit de participer aux affaires publiques : 4, 2018. En ligne :https://www.ohchr.org/sites/default/files/Documents/Issues/PublicAffairs/GuidelinesRightParticipatePublicAffairs_web_FR.pdf

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2024 : l’année la plus meurtrière pour les journalistes en trois décennies

14 mars 2025, par Isabel Cortés
Isabel Cortés, correspondante. La Fédération internationale des journalistes (FIJ) a publié son 34e rapport annuel sur les journalistes et le personnel des médias assassinés en (…)

Isabel Cortés, correspondante. La Fédération internationale des journalistes (FIJ) a publié son 34e rapport annuel sur les journalistes et le personnel des médias assassinés en 2024, révélant des chiffres choquants. Un total de 122 journalistes ont été tué.es dans le monde entier, dépassant le (…)

Prédation trumpiste et « domino » canadien

13 mars 2025, par Marc Simard
Il est plus que temps de se réveiller et de nationaliser les secteurs stratégiques, notamment les ressources naturelles et la production alimentaire, en particulier les fruits (…)

Il est plus que temps de se réveiller et de nationaliser les secteurs stratégiques, notamment les ressources naturelles et la production alimentaire, en particulier les fruits et légumes. Trump sait que l’application de tarifs douaniers nuirait à l’économie américaine, mais à court terme (…)

La ville donne raison aux propriétaires qui jettent des familles à la rue

https://etoiledunord.media/wp-content/uploads/2025/03/20250227_164618-1024x576.jpg13 mars 2025, par Southern Ontario Committee
La ville de Guelph a récemment approuvé une série de rénovations d'appartements au 493 Victoria Road, dans le nord de la ville. L'ombre de l'expulsion plane sur les familles (…)

La ville de Guelph a récemment approuvé une série de rénovations d'appartements au 493 Victoria Road, dans le nord de la ville. L'ombre de l'expulsion plane sur les familles depuis que les propriétaires de Daniko Management ont proposé de repartitionner l'immeuble pour augmenter le nombre de (…)

La compagnie sous-traitante pour Amazon au Québec

https://etoiledunord.media/wp-content/uploads/2025/03/Unknown.jpeg13 mars 2025, par L'Étoile du Nord
Après avoir annoncé l'arrêt de ses opérations au Québec, Amazon a annoncé qu'elle aurait recours à des sous-traitants pour contourner la montée du syndicalisme qui s'était (…)

Après avoir annoncé l'arrêt de ses opérations au Québec, Amazon a annoncé qu'elle aurait recours à des sous-traitants pour contourner la montée du syndicalisme qui s'était emparée de ses entrepôts. La multinationale a choisi Intelcom pour assurer le relais dans la belle province. Cette compagnie (…)

Cameroun : l’intersectionnalité de la lutte écologique

12 mars 2025, par Tina Mostel
Tina Mostel, correspondante en stage Le Cameroun, situé en Afrique centrale, est un pays possédant une riche biodiversité, souvent surnommé « l’Afrique en miniature ». Pour (…)

Tina Mostel, correspondante en stage Le Cameroun, situé en Afrique centrale, est un pays possédant une riche biodiversité, souvent surnommé « l’Afrique en miniature ». Pour cause, la diversité de ses paysages offre des plateaux, des montagnes ou encore des volcans, mais aussi savanes, lacs et (…)

Des manifestants interrompent la plus grande convention minière au monde à Toronto

https://etoiledunord.media/wp-content/uploads/2025/03/Screenshot-2025-03-10-at-7.18.37%E2%80%AFPM-1024x624.png11 mars 2025, par Southern Ontario Committee
Travailleurs, activistes et membres des communautés touchées par l'exploitation minière canadienne dans le monde entier ont bloqué l'entrée du Palais des Congrès du Toronto (…)

Travailleurs, activistes et membres des communautés touchées par l'exploitation minière canadienne dans le monde entier ont bloqué l'entrée du Palais des Congrès du Toronto métropolitain le jour de l'ouverture de la conférence annuelle de Prospectors & Developers Association of Canada (…)

Lancement de la campagne « Sortons la Caisse des crimes en Palestine »

11 mars 2025, par Coalition du Québec URGENCE Palestine — , ,
28 février 2025 En ligne, les 17 et 18 mars 2025 CLIQUEZ ICI POUR VOUS INSCRIRE Israël viole l'accord de cessez-le-feu à Gaza et se prépare à y reprendre ses (…)

28 février 2025
En ligne, les 17 et 18 mars 2025

CLIQUEZ ICI POUR VOUS INSCRIRE

Israël viole l'accord de cessez-le-feu à Gaza et se prépare à y reprendre ses bombardements. Israël intensifie aussi sa campagne de nettoyage ethnique en Cisjordanie et refuse de se retirer du sud du Liban. Nous nous devons d'agir !

C'est dans ce contexte que la Coalition du Québec URGENCE Palestine lancera en mars la campagne « Sortons la Caisse des crimes en Palestine ». Notre objectif : faire pression sur la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) pour qu'elle cesse d'investir dans des entreprises impliquées dans le génocide du peuple palestinien et la colonisation de la Palestine.

Le webinaire de lancement de la campagne se tiendra en ligne. Deux séances sont prévues.

>> Lundi, 17 mars 2025, 12 h (midi) à 13 h 30
>> Mardi, 18 mars 2025, 18 h 30 à 20 h
Événement Facebook 17 mars
Événement Facebook 18 mars

DÉROULEMENT

Mot de bienvenue et historique des démarches menées auprès de la CDPQ (10 min.)
Élargir la lutte pour le désinvestissement : Pourquoi cibler la CDPQ ? Présentation de Benoît Allard, membre du collectif Désinvestir pour la Palestine (20 min.)

Dévoilement du site web de la campagne « Sortons la Caisse des crimes en Palestine » (15 min.)
Présentation des éléments actuels du plan d'action et du matériel de mobilisation (15 min.)
Période de questions et échanges (30 min.)

Plusieurs d'entre-vous le savent : le « bas de laine des Québébois.es » investit 14,2 milliards de dollars dans 87 entreprises complices du génocide et de l'apartheid israélien (au 31 décembre 2023).

Deux exemples d'entreprises :

Lockheed Martin, la plus grande entreprise militaire au monde, qui fournit la majorité des avions de chasse de l'armée israélienne ;
WSP Global, une firme de génie-conseil basée à Montréal, qui supervise l'expansion du train léger de Jérusalem vers les colonies illégales de Jérusalem-Est.
La CDPQ investit dans ces entreprises. Concrètement, cela signifie que les Québécois.es financent et profitent de la souffrance du peuple palestinien. Nous exigeons que cela cesse !

Lors du webinaire de lancement, nous ferons la lumière sur l'implication de la CDPQ dans le génocide et l'occupation et nous poserons les bases d'une campagne panquébécoise (impliquant organisations et individus) que nous espérons la plus large possible.

Pour vous inscrire au webinaire de lancement de la campagne, merci de remplir ce formulaire.

Nous vous invitons aussi à faire circuler cette information dans vos réseaux pour susciter un maximum d'inscriptions (individuelles ou d'organisations).

Les Québécois.es ont sorti la caisse du carbone, sortons-la maintenant des crimes en Palestine !

La Coalition du Québec URGENCE Palestine

CLIQUEZ ICI POUR VOUS INSCRIRE
Résultats financiers 2024 de la CDPQ – Pas d'investissements complices des crimes contre le peuple palestinien !
Du nettoyage ethnique au génocide (1967-2025)

La dissolution du PKK annonce-t-elle la fin de la lutte des Kurdes ?

11 mars 2025, par Marie-Ève Godin
Marie-Ève Godin, correspondante en stage Abdullah Öcalan, le chef historique du Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan – PKK), a appelé à la (…)

Marie-Ève Godin, correspondante en stage Abdullah Öcalan, le chef historique du Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan – PKK), a appelé à la dissolution du parti et à la fin de la lutte armée le 1er mars dernier, après plus de 40 ans d’existence. Alors qu’on en parle (…)

L’histoire occultée de la Palestine face à un siècle de colonialisme

11 mars 2025, par Claire Comeliau
Claire Comeliau, correspondante en stage Révéler les responsabilités historiques dans la dépossession des terres palestiniennes, tel est l’objectif de la soirée d’information « (…)

Claire Comeliau, correspondante en stage Révéler les responsabilités historiques dans la dépossession des terres palestiniennes, tel est l’objectif de la soirée d’information « De la naissance du sionisme à la Nakba (1897-1949) » qui a marqué le coup d’envoi d’une série de conférences organisées (…)

RDC : le combat pour les droits humains de Caritas Bukavu en temps de guerre

11 mars 2025, par Charlie Wittendal
Une entrevue avec Damas, le chef d’antenne de l’ONG congolaise par Charlie Wittendal, correspondant en stage au journal et chargé de communication pour le FSMI. Dans l’est de (…)

Une entrevue avec Damas, le chef d’antenne de l’ONG congolaise par Charlie Wittendal, correspondant en stage au journal et chargé de communication pour le FSMI. Dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), les violences sexuelles sont utilisées comme armes de guerre, dévastant des (…)

À terme, l’engagement de Carney envers le statu quo néolibéral ne fera qu’affaiblir le Canada

11 mars 2025, par James Hardwick — ,
La souveraineté est devenue l'enjeu le plus important des prochaines élections fédérales. La réponse de notre pays aux menaces d'annexion de notre voisin du sud a supplanté (…)

La souveraineté est devenue l'enjeu le plus important des prochaines élections fédérales. La réponse de notre pays aux menaces d'annexion de notre voisin du sud a supplanté tout le reste. Les postures agressives du président Trump, y compris ses menaces tarifaires, ses insultes publiques et son bellicisme général, ont bouleversé le paysage politique canadien. Le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, a perdu son élan, transformant ce qui semblait être une victoire facile pour les Conservateurs en une véritable compétition politique. Le plus grand bénéficiaire de ce tumulte est le Parti libéral et son nouveau chef, le premier ministre Mark Carney.

10 mars 2025 | tiré de Canadian dimension
https://canadiandimension.com/articles/view/i-read-mark-carneys-book-so-you-dont-have-to

Alors que les menaces américaines envahissent la conscience publique, les Canadien-nes réfléchissent à ce que pourrait signifier une éventuelle victoire libérale. Carney pourrait être responsable de bien plus que du maintien de l'indépendance nationale. Il se positionne pour gouverner un Canada libre et indépendant, et ses décisions pourraient façonner nos vies pour les années à venir.

Heureusement, nous n'avons pas besoin de nous fier à la documentation de campagne pour discerner la vision de Carney pour l'avenir. Les décennies qu'il a passées dans le secteur privé et la fonction publique, ainsi que son livre de 2021, Value(s) : Building a Better World for All, offrent un aperçu de l'imagination politique de banquier central qui serait le premier ministre.

La carrière de Carney se situe des deux côtés du fossé entre le privé et le public. Il a fait ses armes au sein de certaines des sociétés financières les plus prédatrices de l'industrie, et a passé des années à travailler à la division des services bancaires d'investissement de Goldman Sachs Canada et chez le géant de l'investissement immobilier Brookfield Asset Management. Lorsqu'il est passé dans le secteur public en 2004, il s'est joint au ministère fédéral des Finances, où il a orchestré la vente de milliards de dollars d'actifs publics.

En 2008, dans la foulée de la Grande Récession, M. Carney est promu à la direction de la Banque du Canada. En 2013, il a traversé l'Atlantique et est devenu gouverneur de la Banque d'Angleterre. Voyant de quel côté le vent soufflait, Carney s'est forgé la réputation d'un ardent défenseur d'un système monétaire bien réglementé qui privilégie la faible inflation et la stabilité du marché.

En tant que banquier central des deux côtés de l'Atlantique, Carney a fait sa part pour maintenir un statu quo à faible friction adapté aux intérêts à long terme des grandes entreprises. Il écrit avec fierté sur ses réalisations et il croit fermement à la solidité fondamentale de notre système économique et au rôle que jouent les banques centrales en tant que force stabilisatrice en son sein.

M. Carney a quitté la Banque d'Angleterre en 2020 et a rejoint les Nations Unies où il a occupé le poste d'envoyé spécial pour l'action et le financement du climat. Il parle et écrit avec passion sur l'environnement. Il croit en la réalité du changement climatique d'origine humaine et aux risques qu'il pose pour la vie sur cette planète. Pour Carney, le changement climatique est essentiellement un problème d'ingénierie, qui peut et doit être résolu par l'innovation technologique encouragée par des incitations commerciales. Il affirme que les investisseurs sont déjà en train de se désinvestir des entreprises destructrices de l'environnement et de se réorienter vers le capitalisme vert : « Un nouveau système financier durable est en train de se construire. Il finance les initiatives et les innovations du secteur privé. M. Carney croit que le rôle du gouvernement dans la lutte contre le changement climatique devrait être de soutenir une transition du marché qui est censée être déjà établie. « La meilleure approche, dit M. Carney, est une taxe sur le carbone progressive et sans incidence sur les revenus. » Il va même jusqu'à dire : « Le cadre fédéral canadien de tarification du carbone est un modèle pour d'autres. »

Bien qu'il se soit depuis distancié de cette réponse à la dégradation du climat, la réponse limitée de Carney au réchauffement climatique est emblématique de son approche de la politique en général. Il croit vraiment que le statu quo n'a besoin que de quelques ajustements à la marge et que tout ira bien.

Carney nomme librement les défauts inhérents au capitalisme néolibéral : catastrophe environnementale, formation d'oligopoles, marchés de plus en plus turbulents, échanges inégaux, niveaux historiques mondiaux d'inégalité des revenus. Il est également capable d'articuler leurs effets destructeurs sur la vie des individus et sur le tissu social au sens large. Mais ses solutions sont incapables de s'attaquer à la racine du problème.

Lorsqu'il parle d'inégalité des richesses, il évite de parler de l'élimination des échappatoires fiscales et de l'augmentation des impôts des riches – en fait, il préconise une réduction des impôts sur les soi-disant start-ups. Lorsqu'il parle de stagnation des revenus, il ne parle pas de l'augmentation du salaire minimum et de l'augmentation du pouvoir des syndicats. Lorsqu'il parle de la délabrement des infrastructures sociales, il n'a rien à dire sur l'augmentation des dépenses publiques dans les domaines de la santé et de l'éducation. Lorsqu'il parle des dangers d'un marché dominé par des oligopoles, il refuse de parler de l'utilisation du pouvoir de l'État pour démanteler les grandes entreprises qui ont adopté des comportements de prix abusifs et de recherche de rente.

Au lieu de cela, il préconise des solutions politiques conçues pour maintenir et étendre le pouvoir et la richesse des ultra-riches. M. Carney souhaite que davantage d'argent public soit versé au secteur privé. Il croit que l'État devrait financer les entreprises immobilières et technologiques, que le Canada devrait « utiliser les investissements gouvernementaux à la fois pour soutenir l'activité économique à court terme et pour construire le capital physique, numérique et naturel dont nous avons besoin ».

Il estime que le pouvoir de l'État devrait être utilisé pour soutenir les petites et moyennes entreprises, ou PME, afin de stimuler l'innovation et de créer une prospérité générale. Mais là aussi, il y a un oubli politique choquant. Carney ne fait aucune mention de la législation antitrust qui serait nécessaire pour empêcher les PME prospères d'être absorbées par des mastodontes nationaux et internationaux.

Pour Carney, l'idée que les grandes entreprises prennent de l'ampleur n'est pas une source d'inquiétude. « Il n'est peut-être pas à la mode de soutenir la création de richesse, mais c'est essentiel si nous voulons relever nos nombreux défis. » De son point de vue, le problème n'est pas l'accumulation de richesse, le problème est que les gens qui ont accumulé cette richesse se comportent mal.

Comme le suggère le titre de Value(s), la réponse de Carney aux excès du capitalisme est une réprimande morale. Il estime que « les individus et leurs entreprises doivent retrouver leur sens de la solidarité et de la responsabilité vis-à-vis du système. Plus largement, en basant la valorisation sur les valeurs de la société, nous pouvons créer des plates-formes de prospérité. » C'est le cœur de sa vision d'un monde meilleur. Il croit sincèrement qu'il est possible de créer un néolibéralisme éthiquement responsable.

En fin de compte, Carney n'a aucun intérêt à contester le pouvoir de l'oligarchie corporative ; Au lieu de cela, il veut utiliser les incitations du marché pour encourager les oligarques à agir de manière prosociale. Il croit que les excès du capitalisme peuvent être maîtrisés en créant les bonnes mesures, les bonnes mesures et les bons points de repère. M. Carney présente des évaluations environnementales, sociales et de gouvernance (ou ESG) conçues pour donner aux entreprises la possibilité de se tenir responsables de leurs indicateurs clés de performance socialement et écologiquement responsables. Il veut rendre visibles les externalités négatives du capitalisme afin que les investisseurs puissent avoir la possibilité de prendre des décisions fondées sur des valeurs quant à l'endroit où ils placent leur argent. Il aime les B-corps et les entreprises en mission. Il croit sincèrement que ces exercices de blanchiment de l'éthique sont capables d'entraîner un véritable changement, malgré le fait que ces mesures de gouvernance d'entreprise existent depuis des décennies et que la polycrise n'a fait que s'accélérer.

Carney regarde droit dans les yeux les catastrophes en expansion et en multiplication du capitalisme tardif et reste inébranlable dans sa conviction que les changements structurels sont inutiles. Il voit un monde au bord du gouffre et ne veut rien faire d'autre que de bricoler les subtilités de la politique publique. Cela ne devrait pas nous surprendre. La carrière de Carney est définie par de petits ajustements ; Une augmentation de 0,5 % des taux d'intérêt, une reformulation de la réglementation des prêts – ces ajustements fins pourraient remplir le rôle d'un banquier central, mais pour un Premier ministre, ce bricolage n'est pas suffisant.

La vision de Carney pour l'avenir du Canada est celle d'une oligarchie d'oligarques mieux élevés. D'un néolibéralisme avec des « valeurs ». Un capitalisme qui fait le choix d'être raisonnable et responsable. Une technocratie d'entreprise qui résout la double crise de la baisse du niveau de vie et de la catastrophe environnementale sans ralentir l'accumulation de capital.

« Pour construire un avenir meilleur, nous avons besoin d'entreprises imprégnées de raison d'être et motivées par le profit », écrit Carney. « Leurs activités produiront une valeur partagée qui profitera aux actionnaires ainsi qu'aux employés, aux clients, aux fournisseurs et à la communauté au sens large. »

C'est à la fois insuffisant et impossible.

Le Canada a besoin d'un premier ministre capable de reprendre le pouvoir aux forces du capital et d'exercer ce pouvoir dans l'intérêt des citoyen-nes. Nous devons taxer les riches, supprimer les échappatoires fiscales, emprisonner les fraudeurs fiscaux, introduire des plafonds de richesse, nationaliser les entreprises prédatrices, mettre fin à la propriété de nos médias par des fonds spéculatifs et des milliardaires, et insister sur la propriété publique des industries et des ressources clés. Nous avons besoin d'un premier ministre qui utilisera ces revenus accrus pour réinvestir radicalement dans la santé, l'éducation, le logement social, les soins aux aînés et le développement économique.

L'engagement de Carney à consolider le statu quo néolibéral ne fera que miner le Canada à long terme – et lorsqu'il aura terminé, nous serons encore plus vulnérables aux démagogues d'extrême droite comme Pierre Poilievre.

Le Canada mérite mieux.

James Hardwick est un écrivain et un défenseur de la communauté. Il a plus de dix ans d'expérience au service d'adultes en situation de pauvreté et d'itinérance au sein de diverses ONG à travers le pays.

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De la naissance du sionisme à la Nakba (1897-1949)

11 mars 2025, par Coalition du Québec Urgence Palestine — , , ,
Première d'une série de cinq soirées d'information sur les racines du génocide à Gaza, sous le thème « Palestine : une histoire qui n'a pas commencé le 7 octobre 2023 », (…)

Première d'une série de cinq soirées d'information sur les racines du génocide à Gaza, sous le thème « Palestine : une histoire qui n'a pas commencé le 7 octobre 2023 », organisées par la Coalition du Québec URGENCE Palestine.

THÈMES ABORDÉS : La naissance du mouvement sioniste. Les débuts de la colonisation juive en Palestine. La montée du nationalisme arabe. La déclaration Balfour. Les conflits entre nationalismes juif et arabe. La Shoah. Le plan de partition de la Palestine. La Nakba, le plan Daleth et son exécution. La création de l'État d'Israël et la Première Guerre israélo-arabe. L'escalade des opérations de nettoyage ethnique. La Nakba, première étape du processus de nettoyage ethnique de la Palestine.

Avec Yakov Rabkin et Dyala Hamzah.

Animation : Diane Lamoureux.

Yakov Rabkin est professeur émérite d'histoire à l'Université de Montréal. Ses travaux sur l'histoire du judaïsme, du sionisme et d'Israël, traduits dans de nombreuses langues, en ont fait une autorité dans ce domaine. Ses ouvrages récents sont : Israël et la Palestine — rejets de la colonisation sioniste au nom de judaïsme ; judaïsme, islam et modernités ; comprendre l'État d'Israël.

Dyala Hamzah, descendante de survivant.es de la Nakba, est professeure d'histoire du monde arabe contemporain à l'Université de Montréal, et cofondatrice de Maison Palestine. Engagée dans la vie syndicale et le mouvement de solidarité avec la Palestine, elle milite notamment au sein des réseaux Campus Québec Palestine (CQP) et Faculty for Palestine (F4P).

Diane Lamoureux est professeure émérite de science politique à l'Université Laval et militante de la Coalition du Québec URGENCE Palestine.

00:00 Mot de présentation par Diane Lamoureux

06:43 Yakov Rabkin : Le projet sioniste comme projet colonial

41:33 Dyala Hamzah : La Nakba comme processus plutôt que comme évènement

1:17:40 Période de questions et réponses

Le choix des mots La démocratie sans l’agora ? Sans nous ?

11 mars 2025, par Bruno Marquis — ,
(Ce texte a d'abord été publié dans l'édition de mars du journal Ski-se-Dit.) S'il est un terme détourné de son sens original et galvaudé de nos jours, c'est bien le terme « (…)

(Ce texte a d'abord été publié dans l'édition de mars du journal Ski-se-Dit.) S'il est un terme détourné de son sens original et galvaudé de nos jours, c'est bien le terme « démocratie » avec tous ses dérivés.

Les sans-voix que nous sommes se le voient répété sans cesse, dans un continuum politique et médiatique ahurissant, contre toute évidence. Sans surprise, il s'est retrouvé par exemple 106 fois dans les pages du quotidien Le Devoir seulement en janvier 2025.

Souvenons-nous que dans l'ancienne Athènes on entendait par « démocratie » le gouvernement direct du peuple assemblé à l'agora pour débattre, puis proposer des lois et les voter. Cette démocratie d'alors n'était bien sûr pas parfaite, puisqu'elle excluait de cette participation citoyenne les femmes, les esclaves et les métèques, mais elle correspondait bien à cette définition de gouvernement par le peuple. Il n'était alors pas question de se choisir collectivement un représentant pour penser, débattre, puis proposer et voter des lois à notre place en nous excluant de fait de cette prérogative.

« Démocratie représentative » est un oxymoron, c'est-à-dire qu'il y a contradiction dans les termes ! La démocratie ne peut s'exercer que directement, elle ne peut être représentative. Elle doit s'exercer directement, comme le faisait le peuple d'Athènes, comme le faisaient aussi au Moyen Âge les hommes et les femmes des villages encore hors de portée des monarchies, comme nous l'explique Francis Dupuis-Déri dans son ouvrage « Démocratie – Histoire politique d'un mot », et comme le faisaient aussi autour d'un calumet les peuples autochtones à l'arrivée des Européens, comme l'ont rapporté les « Relations des jésuites ».

Il faut rappeler qu'après la disparition des pouvoirs monarchiques, les pères fondateurs des républiques étaient au XVIIIe et XIXe siècles totalement opposés à la démocratie, démocratie qu'ils méprisaient parce qu'elle aurait accordé au peuple le pouvoir de décision. Ils considéraient de ce fait le système représentatif comme un système antidémocratique nécessaire, éloignant efficacement le peuple du pouvoir. Des personnages politiques comme le premier premier ministre canadien John A. Macdonald, et le premier président des États-Unis Georges Washington dénigraient la démocratie et ils le faisaient probablement avec cette même hargne avec laquelle on dénigrera le communisme aux États-Unis à l'époque du maccarthysme.

L'emploi du mot démocratie pour désigner le suffrage n'apparaît que plus tard, vers le milieu ou la fin du XIXe siècle, le mot étant alors devenu inoffensif et plutôt positif pour des populations ayant assumé depuis belle lurette, dans l'impuissance, leur mise à l'écart. Des intellectuels de service se sont ensuite servilement appliqués à différencier la « démocratie directe », en fait la démocratie tout court, de la « démocratie représentative », cette détestable contrefaçon de la démocratie.

La beauté de la démocratie, la vraie, voyez-vous, c'est qu'en mettant tous les citoyens et citoyennes sur le même pied, en les regroupant tous, disons-le de façon figurative, autour d'une même table, pour débattre, décider, proposer et voter des lois qui les concernent, en partageant le pouvoir en somme, jusqu'à sa dissolution, ils développent leur empathie les uns pour les autres et finissent par mettre en place une société égalitaire et pacifiste, fondée sur de meilleures relations humaines où l'être s'impose sur l'avoir, et en mesure de faire face aux graves défis environnementaux et sociaux auxquels nous sommes actuellement confrontés.

Le mot démocratie est aujourd'hui vidé de son sens. Nous le savons tous, dans le fin fond, sans avoir le courage de l'admettre…

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Milei manœuvre, contourne le Sénat et nomme les juges de la Cour suprême par décret

11 mars 2025, par rédaction de cartacapital — , ,
Le président argentin Javier Milei a nommé par décret deux juges à la Cour suprême. Cette décision, officialisée mardi 25, a ouvert une nouvelle crise au sein du gouvernement (…)

Le président argentin Javier Milei a nommé par décret deux juges à la Cour suprême. Cette décision, officialisée mardi 25, a ouvert une nouvelle crise au sein du gouvernement ultra-libéral, déjà fragilisé par le scandale des crypto-monnaies $Libra.

https://www.cartacapital.com.br/mundo/milei-faz-manobra-atropela-o-senado-e-nomeia-ministros-da-suprema-corte-por-decreto/

27 février 2025

Les noms ont été choisis par le président à titre temporaire pendant les vacances parlementaires, qui reprennent le samedi 1er, au motif que le Sénat « a choisi de rester silencieux » en n'analysant pas les nominations faites par Milei en mai 2024.

Comme au Brésil, les candidats à la Cour suprême doivent être approuvés par la chambre haute. Toutefois, dans le cas de l'Argentine, la Constitution prévoit une nomination « en commission » jusqu'à la fin de la législature suivante, pendant les vacances du Congrès....

Ses détracteurs estiment toutefois que ce mécanisme ne devrait être utilisé que dans des cas exceptionnels, et non comme un moyen de contourner la résistance du Congrès.

L'organisation internationale Human Rights Watch a critiqué l'action de Milei comme étant « l'une des plus graves atteintes à l'indépendance de la Cour suprême en Argentine depuis le retour de la démocratie ». Alors que la crise s'amplifie, l'affaire a atteint la Cour suprême elle-même, qui doit analyser la légalité de la manœuvre.

Le groupe péroniste au Sénat a rejeté le décret. « Il s'agit d'une manœuvre qui viole clairement ce qui est établi dans la Constitution nationale et les réglementations en vigueur », indique la note.

Le dernier président argentin à avoir nommé des juges à la Cour par décret « sur commission » est Mauricio Macri (2015-2019), cinq jours après avoir pris ses fonctions de président, lorsqu'il a nommé Horacio Rosatti et Carlos Rosenkrantz par cet instrument. Cependant, la controverse suscitée par cette décision, avec les critiques d'une grande partie de l'opposition et des constitutionnalistes, a conduit Macri à faire marche arrière sur cette mesure. Six mois plus tard, le Sénat a approuvé les deux candidats, qui ont ensuite rejoint la Cour suprême.

Les candidats de Milei

Milei a décidé de nommer l'avocat Manuel García Mansilla et le juge fédéral Ariel Lijo. Le décret est « destiné à normaliser le fonctionnement de la plus haute juridiction », a déclaré le gouvernement. Actuellement, la Cour suprême est composée de trois des cinq juges nécessaires en raison du départ de deux membres en 2021 et 2024.

Les nominations de Lijo et de García Mansilla se sont heurtées à la résistance de l'opposition péroniste et d'autres partis qui soutiennent habituellement les propositions du gouvernement au Congrès.

Lijo est considéré comme particulièrement controversé, car il est accusé de retarder les enquêtes sur la corruption impliquant des hommes d'affaires et des hommes politiques. Actuellement, plus de 10 actions de corruption, dont beaucoup impliquent des politiciens de haut rang, font l'objet d'un rapport.

Le collège des avocats de la ville de Buenos Aires déclare qu'il a été « mis en cause à plusieurs reprises pour mauvaise exécution de ses fonctions et pour avoir agi de manière irrégulière et lente dans des affaires de corruption ».

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L’entreprise de Trump et Rumble accusent le ministre de la Cour suprême fédérale du Brésil, Alexandre de Moraes de censure illégale et autoritaire

11 mars 2025, par rédaction de alternativa.co.jp — , ,
Trump Media & Technology Group, qui appartient au président des États-Unis, et la plateforme Rumble ont déposé une plainte conjointe mercredi (19 février) devant le (…)

Trump Media & Technology Group, qui appartient au président des États-Unis, et la plateforme Rumble ont déposé une plainte conjointe mercredi (19 février) devant le tribunal américain contre le ministre de la Cour suprême fédérale du Brésil (STF), Alexandre de Moraes. L'accusation est que le ministre aurait censuré illégalement le droit sur les réseaux sociaux, selon Conexão Política.

https://alternativa.co.jp/noticias/brasil/168377/empresa-de-trump-e-rumble-acusam-moraes-de-censura-ilegal-e-autoritaria/

21 février 2025

La poursuite a été déposée devant un tribunal fédéral de Tampa, une ville américaine de l'État de Floride. L'action intervient un jour après que le bureau du procureur général (PGR) a envoyé une plainte officielle contre l'ancien président Jair Bolsonaro (PL), pour son implication présumée dans la planification d'un coup d'État, dans lequel le ministre Moraes est rapporteur de l'affaire.

Les entreprises accusent le ministre d'avoir censuré le discours politique aux États-Unis, lorsqu'il a ordonné le retrait du profil du journaliste Allan dos Santos, sur Rumble, qui est décrit comme un « dissident politique, conservateur brésilien, basé aux États-Unis, commentateur et blogueur, connu pour avoir fondé des médias critiques du STF ». Les deux entreprises comprennent que suivre l'ordre du ministre Moraes viole la Constitution américaine et viole la liberté d'expression, garantie par le 1er amendement.

Rumble ajoute que permettre à un juge de la Cour suprême d'imposer des restrictions à un utilisateur aux États-Unis viole la souveraineté nationale américaine et les principes démocratiques fondamentaux. Dans la poursuite, Rumble et la société de médias de Trump soutiennent que les ordonnances d'un juge brésilien représentent un abus de compétence alors qu'il tente d'imposer des règles étrangères à une plateforme basée aux États-Unis.

La poursuite cite également que les décisions du juge font partie d'un effort de censure politique et que les restrictions imposées par le ministre font référence à « un utilisateur spécifique, connu politiquement » – peut-être une référence à l'ancien président Jair Bolsonaro ou à ses alliés.

Le patron de Rumble, Chris Pavlovski, a commenté que le procès contre Moraes est une « bataille historique pour la liberté d'expression à l'ère numérique ». Il avait déjà critiqué publiquement le ministre lors d'une audition à la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants des États-Unis, dénonçant les pratiques de censure au Brésil.

Sur le réseau X (anciennement Twitter), Pavlovski a directement défié Moraes, déclarant qu'il ne se conformerait pas à ses ordres, car ils sont illégaux aux États-Unis. « Nous nous engageons à protéger la liberté d'expression et ne nous laisserons pas intimider par la censure autoritaire », a déclaré l'exécutif.

Le juge Alexandre de Moraes, de la Cour suprême fédérale (STF), a déterminé jeudi (20) que le réseau social Rumble doit nommer un représentant légal au Brésil. Le délai doit être respecté soit dans les 48 heures. Si la décision n'est pas respectée, la chaîne peut être suspendue dans le pays et condamnée à payer une amende, a rapporté l'Agência Brasil.

La décision a été prise après que le ministre a constaté que l'entreprise n'avait pas de représentant dans le pays. Selon les documents contenus dans les dossiers, les avocats de l'entreprise ont démissionné du mandat de représentation et de nouveaux représentants n'ont pas été nommés.

« Le système juridique brésilien prévoit donc la nécessité pour les entreprises qui gèrent des services Internet au Brésil d'avoir leur siège social sur le territoire national, ainsi que de se conformer aux décisions judiciaires qui déterminent le retrait de contenus illicites générés par des tiers, selon les termes des dispositions précédemment indiquées, sous peine de responsabilité personnelle », a décidé le ministre.

La délibération du ministre a été faite dans le cadre du processus au cours duquel l'arrestation et l'extradition du blogueur Allan dos Santos, accusé d'avoir diffusé des appels aux attaques contre les ministres de la Cour, a été demandée. Il vit actuellement aux États-Unis.

Le bureau du procureur général (AGU) a informé qu'il défendrait Alexandre de Moraes. Dans ce cas, la défense sera faite par une firme qui sera embauchée par l'agence aux États-Unis.

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Au Brésil, le gouvernement tente de légiférer pour contenir le pouvoir des réseaux sociaux en partant du principe que ce qui est interdit dans la vie ne devrait pas rester impuni en ligne (diffamation, appel au meurtre,...). Pendant la tentative de coup d'état de Jair Bolsonaro, Allan Do Santos a utilisé son blogue pour propager des mensonges et promouvoir l'assassinat du président Lula, du vice-président et du ministre de la Cour suprême fédérale. Mis en accusation, il a fui aux État-Unis.

Comptes rendus de lecture du mardi 11 mars 2025

11 mars 2025, par Bruno Marquis — , ,
Ordures ! Simon Paré-Poupart J'ai beaucoup aimé ce court bouquin qui nous fait connaître le monde de nos vidangeurs. L'auteur nous y raconte à travers de nombreuses (…)

Ordures !
Simon Paré-Poupart

J'ai beaucoup aimé ce court bouquin qui nous fait connaître le monde de nos vidangeurs. L'auteur nous y raconte à travers de nombreuses anecdotes – souvent empreintes d'empathie et d'une grande camaraderie – ce travail physiquement très exigeant et le maigre intérêt que l'on porte à ces travailleurs fort utiles. Il nous y rappelle également fort pertinemment que « la production annuelle de déchets solides a dépassé les 2 milliards de tonnes dans le monde et devrait atteindre 3,4 milliards en 2050 ». Un bouquin que vous aurez beaucoup de plaisir à lire, puis que vous ne regretterez certainement pas d'avoir lu !

Extrait :

Le vidangeur vit aux marges de la société. C'est un anticonformiste par la force des choses. Un rebelle sans cause, chaotique, pathétique, farouchement indépendant. Image inversée de la normalité.

Le rêve du jaguar
Miguel Bonnefoy

Ce roman, qui se déroule sur trois générations et qui retrace en partie l'histoire du Venezuela, a mérité à son auteur les derniers Prix Femina et Grand prix du roman de l'Académie française. Son style, qui relève de l'épopée, m'a rappelé les romans de Gabriel García Márquez, mais dans un rythme plus saccadé, sans les développements qui nous permettraient de nous attacher aux personnages – qui sont la plupart, à mon avis, trop idéalisés. Sur le plan historique, même si l'auteur fait preuve d'une certaine rigueur, on regrette qu'il n'est jamais fait mention des ingérences étrangères qui n'ont cessé, durant cette période, de compromettre le bien-être de la majorité des habitants du pays.

Extrait :

Au troisième jour de sa vie, Antonio Borjas Romero fut abandonné sur les marches d'une église dans une rue qui aujourd'hui porte son nom. Personne ne put dire précisément à quelle date il fut trouvé, on sait seulement que tous les matins, toujours au même endroit, une femme misérable avait l'habitude de s'asseoir là pour déposer devant elle une écuelle en calebasse et tendre une main fragile aux passant du parvis.

Illusions
Simon Tremblay-Pepin

« Illusions » est un beau petit livre qui fait le tour de la question des médias. Tremblay-Pepin nous y fait découvrir brièvement les critiques d'auteurs comme Pierre Bourdieu, Antonio Gramsci, Michel Freitag, Edward S. Herman et Noam Chomsky et nous donne nettement le goût d'aller plus loin et d'en savoir davantage. Ce plaisant ouvrage de vulgarisation se révèle une très belle façon de commencer à développer notre esprit critique.

Extrait :

L'œuvre de Pierre Bourdieu ne porte pas, d'abord et avant tout, sur les médias. Sociologue des hiérarchies et de leur reproduction, il a consacré la majeure partie de son œuvre à dévoiler les processus de domination symboliques et culturels. Sil a abordé la question des médias avec une certaine fréquence, il l'a toujours fait de biais et en partie pour illustrer ses thèses plus générales et pour réagir à l'état peu réjouissant du monde médiatique français.

Interventions 1961-2001
Pierre Bourdieu

Nous aurions tort de ne lire que les livres récemment publiés. Ce serait nous priver de la connaissance d'intellectuels comme Pierre Bourdieu, décédé il y a vingt-trois ans, et de sa critique lucide et instructive du monde dans lequel nous vivons. Par sa façon d'aller au fond des choses, simple mais rigoureuse, Bourdieu nous amène à réfléchir au-delà des impressions. Ce recueil d'interventions, pour rébarbatif qu'il puisse nous apparaître à première vue, est franchement intéressant et agréable à lire.

Extrait :

Je ne vais pas me donner le ridicule de décrire l'état du monde médiatique devant des personnes qui le connaissent mieux que moi ; des personnes qui sont parmi les plus puissantes du monde, de cette puissance qui n'est pas seulement celle de l'argent mais celle que l'argent peut donner sur les esprits. Ce pouvoir symbolique, qui, dans la plupart des sociétés, était distinct du pouvoir politique ou économique, est aujourd'hui réuni entre les mains des mêmes personnes, qui détiennent le contrôle des grands groupes de communication, c'est-à-dire de l'ensemble des instruments de production et de diffusion des biens culturels.

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Quelle lecture écologique peut-on faire de Marx ?

Dans quelle mesure la pensée de Marx et d'Engels est-­elle compatible avec l'écologie moderne ? Peut-on concevoir une lecture écologique de Marx ? Quels sont les acquis du (…)

Dans quelle mesure la pensée de Marx et d'Engels est-­elle compatible avec l'écologie moderne ? Peut-on concevoir une lecture écologique de Marx ? Quels sont les acquis du marxisme indispensables à la constitution d'un écosocialisme à la hauteur des défis du XXIe siècle ? Et quelles sont les conceptions de Marx qui exigent une « révision » en fonction de ces exigences ?

C‘est notamment à ces questions que répond le philosophe Michael Löwy dans ce texte. Celui-ci est extrait de son dernier livre Étincelles écosocialistes, paru aux éditions Amsterdam, dans lequel il revient sur les origines, les enjeux stratégiques et le contenu politique du projet écosocialiste.

4 mars 2025 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/lecture-ecologique-marx-ecosocialisme-etincelles-lowy/

Mon point de départ est la constatation suivante : premièrement, les thèmes écologiques n'occupent pas une place centrale dans le dispositif théorique marxien ; deuxièmement, les écrits de Marx et d'Engels sur le rapport entre les sociétés humaines et la nature sont loin d'être univoques et peuvent donc être l'objet d'interprétations différentes. À partir de ces prémisses, j'essayerai de mettre en évidence quelques tensions ou contradictions dans les textes des fondateurs du matérialisme historique, en soulignant, cependant, les pistes qu'ils donnent pour une écologie d'inspiration marxiste.

Les principales critiques adressées par les écologistes à la pensée de Marx et d'Engels

Tout d'abord, on décrit les deux penseurs comme des partisans d'un humanisme conquérant, « prométhéen », qui oppose l'homme à la nature et fait de lui « le maître et possesseur » du monde naturel, selon la formule de Descartes. Il est vrai qu'on trouve chez les deux de nombreuses références aux notions de « contrôle », de « maîtrise » ou même de « domination » de la nature. Par exemple, selon Engels, dans le socialisme, les êtres humains « pour la première fois deviennent des maîtres réels et conscients de la nature, parce que et en tant que maîtres de leur propre vie en société[1] ». Cependant, comme nous verrons plus loin, les termes « maîtrise » ou « domination » de la nature renvoient souvent à la connaissance des lois de la nature.

D'autre part, ce qui frappe dès les premiers écrits de Marx, c'est son naturalisme affiché, sa vision de l'être humain comme un être naturel, inséparable de son environnement naturel. La nature, écrit Marx dans les Manuscrits de 1844, « est le corps non organique de l'homme ». Ou encore : « Dire que la vie physique et intellectuelle de l'homme est indissolublement liée à la nature ne signifie pas autre chose sinon que la nature est indissolublement liée avec elle-­même, car l'homme est une partie de la nature. »

Certes, Marx se réclame de l'humanisme, mais il définit le communisme comme un humanisme qui est en même temps un « naturalisme achevé » ; et surtout, il le conçoit comme la vraie solution de l'« antagonisme entre l'homme et la nature ». Grâce à l'abolition positive de la propriété privée, la société humaine deviendra l'« achèvement de l'unité essentielle de l'homme avec la nature, la vraie résurrection de la nature, le naturalisme accompli de l'homme et l'humanisme accompli de la nature[2] ».

Ces passages ne s'occupent pas directement du problème écologique – ni a fortiori des menaces sur l'environnement –, mais ils s'inscrivent dans une logique qui permet une approche du rapport homme-­nature qui ne soit pas unilatérale. Dans un texte célèbre d'Engels intitulé Le Rôle du travail dans la transformation du singe en homme (1876), c'est cette conception du naturalisme qui fonde sa critique de l'activité prédatrice de l'homme sur l'environnement :

« Nous ne devons pas nous vanter trop de nos victoires humaines sur la nature. Pour chacune de ces victoires, la nature se venge sur nous. Il est vrai que chaque victoire nous donne, en première instance, les résultats attendus, mais en deuxième et troisième instances, elle a des effets différents, inattendus qui trop souvent annulent le premier. Les gens qui, en Mésopotamie, en Grèce, en Asie mineure et ailleurs, ont détruit les forêts pour obtenir de la terre cultivable n'ont jamais imaginé qu'en éliminant ensemble avec les forêts les centres de collecte et les réservoirs d'eau, ils ont jeté les bases pour l'état désolé actuel de ces pays.

Quand les Italiens des Alpes ont coupé les forêts de pins des versants sud, si aimés dans les versants nord, ils n'avaient pas la moindre idée qu'en agissant ainsi ils coupaient les racines de l'industrie laitière de leur région ; encore moins prévoyaient-­ils que par leur pratique ils privaient leurs sources montagnardes d'eau pour la plupart de l'année […].

Les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu'un qui est en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein et que toute notre domination sur elle réside dans l'avantage que nous avons sur l'ensemble des autres créatures de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement[3]. »

Certes, ce passage a un caractère très général ; il ne met pas en cause le mode de production capitaliste, mais les civilisations anciennes, et il ne constitue pas moins un argument écologique d'une surprenante modernité, aussi bien par sa mise en garde contre les destructions générées par la production que par sa critique de la déforestation.

Selon les écologistes, Marx, suivant en cela l'économiste anglais David Ricardo, attribuerait l'origine de toute valeur et de toute richesse au travail humain, négligeant l'apport de la nature. Cette critique résulte, à mon avis, d'un malentendu : Marx utilise la théorie de la valeur-­travail pour expliquer l'origine de la valeur d'échange dans le cadre du système capitaliste. En revanche, la nature contribue à la formation des vraies richesses, qui ne sont pas les valeurs d'échange, mais les valeurs d'usage. Cette thèse est très explicitement avancée par Marx dans la Critique du programme de Gotha (1875), texte dirigé contre les idées du socialiste allemand Ferdinand Lassalle et de ses disciples :

« Le travail n'est pas la source de toute richesse. La nature est tout autant la source des valeurs d'usage (qui sont bien, tout de même, la richesse réelle !) que le travail, qui n'est lui-­même que l'expression d'une force naturelle, la force de travail de l'homme[4]. »

Non, dans la mesure où personne n'a autant dénoncé que Marx la logique capitaliste de production pour la production, l'accumulation du capital, des richesses et des marchandises comme un but en soi. L'idée même de socialisme – contrairement à ses misérables contrefaçons bureaucratiques – est celle d'une production de valeurs d'usage, de biens nécessaires à la satisfaction des nécessités humaines. L'objectif suprême du progrès technique selon Karl Marx n'est pas l'accroissement infini de biens (l'« avoir »), mais la réduction de la journée de travail[5], et l'accroissement du temps libre (l'« être[6] »).

Dans certains écrits de jeunesse, on trouve même l'intuition que les forces productives ont un potentiel destructif, comme par exemple dans ce passage de L'Idéologie allemande :

Dans le développement des forces productives, il arrive un stade où naissent des forces productives et des moyens de circulation qui ne peuvent plus être que néfastes dans le cadre des rapports existants et ne sont plus des forces productives, mais des forces destructrices (le machinisme et l'argent)[7].

Malheureusement, cette idée n'est pas développée et il n'est pas certain que la destruction dont il est question ici soit celle de la nature.

Cependant, il est vrai que l'on trouve souvent chez Marx ou chez Engels (et encore plus dans le marxisme ultérieur) une posture peu critique envers le système de production industrielle créé par le capital, et une tendance à faire du « développement des forces productives » le principal vecteur du progrès. De ce point de vue, le texte « canonique » est la célèbre préface à la Contribution à la critique de l'économie politique (1859), un des écrits de Marx les plus marqués par un certain évolutionnisme, par la philosophie du progrès, par le scientisme (le modèle des sciences de la nature) et par une vision nullement problématisée des forces productives :

À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants […]. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. […] Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir[8].

Dans ce passage célèbre, les forces productives apparaissent comme « neutres », et la révolution n'a pour tâche que d'abolir les rapports de production qui sont devenus une « entrave » à un développement illimité de celles-­ci.

Le passage suivant des Grundrisse est un bon exemple de l'admiration trop peu critique de Marx pour l'œuvre « civilisatrice » de la production capitaliste, et pour son instrumentalisation brutale de la nature :

Ainsi donc, la production fondée sur le capital crée d'une part l'industrie universelle, c'est-­à-­dire le surtravail en même temps que le travail créateur de valeurs ; d'autre part, un système d'exploitation générale des propriétés de la nature et de l'homme. […] Le capital commence donc à créer la société bourgeoise et l'appropriation universelle de la nature et établit un réseau englobant tous les membres de la société : telle est la grande action civilisatrice du capital. Il s'élève à un niveau social tel que toutes les sociétés antérieures apparaissent comme des développements purement locaux de l'humanité et comme une idolâtrie de la nature. En effet, la nature devient un pur objet pour l'homme, une chose utile. On ne la reconnaît plus comme une puissance. L'intelligence théorique des lois naturelles a tous les aspects de la ruse qui cherche à soumettre la nature aux besoins humains, soit comme objet de consommation, soit comme moyen de production[9].

Il semble manquer à cet écrit de Marx une notion des limites naturelles au développement des forces productives.

En réalité, il faut considérer les écrits de Marx (ou ­d'Engels) sur la nature non comme un bloc uniforme et définitif, mais comme une pensée en mouvement. C'est la contribution qu'apporte l'ouvrage du jeune chercheur japonais Kohei Saito, Karl Marx's Ecosocialism : Capitalism, Nature, and the Unfinished Critique of Political Economy (2017) : il montre l'évolution des réflexions de Marx sur l'environnement naturel, dans un processus d'apprentissage, rectification et reformulation de sa pensée.

Il y a cependant, sur certaines questions, une grande continuité dans ses écrits. C'est le cas notamment du refus de la « séparation » capitaliste entre les êtres humains et la terre, c'est-­à-­dire la nature. Marx était persuadé que dans les sociétés primitives existait une sorte d'unité entre les producteurs et la terre, et il voyait comme l'une des tâches importantes du socialisme de rétablir cette unité détruite par la société bourgeoise, mais à un niveau supérieur (négation de la négation). Cela explique l'intérêt de Marx pour les communautés prémodernes, aussi bien dans sa réflexion écologique (par exemple, à partir de Carl Fraas) que dans sa recherche anthropologique (Franz Maurer) : deux auteurs qu'il considérait comme des « socialistes inconscients ».

Mais pour la plupart des questions concernant l'environnement, Kohei Saito met en évidence des évolutions notables. Avant Le Capital (1867), on trouve dans les écrits de Marx une vision plutôt acritique du « progrès » capitaliste – une attitude souvent décrite par le terme mythologique assez vague de « prométhéisme ». C'est évident dans le Manifeste communiste, qui célèbre l'« assujettissement des forces de la nature » et le « défrichement de continents entiers » par la bourgeoisie. Mais cela vaut aussi pour les Cahiers de Londres (1851), pour les Manuscrits économiques de 1861-1863 et autres écrits de ces années-­là. Curieusement, Kohei Saito (comme avant lui John Bellamy Foster) semble exclure les Grundrisse (1857-1858) de cette critique, ce qui ne me semble pas justifié, comme nous l'avons vu plus haut.

Les changements commencent à partir de 1865-1866, quand Marx découvre, en lisant les écrits du chimiste agricole Justus von Liebig, les problèmes de l'épuisement des sols et la rupture métabolique entre les sociétés humaines et la nature. Cela le conduira, dans le volume 1 du Capital (1867), mais aussi dans les deux autres volumes inachevés, à une vision beaucoup plus critique des dégâts du « progrès » capitaliste. Après 1868, en lisant les travaux du scientifique allemand Carl Fraas, il fait la découverte de la déforestation et des changements climatiques locaux.

On peut ainsi voir s'esquisser, dans plusieurs passages du Capital qui concernent l'agriculture, une vraie problématique écologique et une critique radicale des catastrophes résultant du productivisme capitaliste : Marx avance une sorte de théorie de la rupture du métabolisme entre les sociétés humaines et la nature, qui résulterait du productivisme capitaliste. Le point de départ de Marx est constitué par les travaux de Justus von Liebig, dont « c'est un des mérites immortels […] d'avoir fait ressortir amplement le côté négatif de l'agriculture moderne au point de vue scientifique », écrit-­il.

L'expression « Riß des Stoffwechsels », littéralement « rupture » ou « déchirure » « du métabolisme » ou « des échanges matériels », apparaît notamment dans un passage du chapitre 47, « Genèse de la rente foncière capitaliste », au livre III du Capital :

« D'une part, la grande propriété foncière réduit la population agricole à un minimum en déclin constant, d'autre part elle lui oppose une population industrielle toujours en croissance, entassée dans les grandes villes : elle crée par conséquent des conditions qui provoquent une rupture irréparable (unheilbaren Rißs) dans la connexion du métabolisme (Stoffwechsel) social, un métabolisme prescrit par les lois naturelles de la vie ; il en résulte que la force du sol est gaspillée (verschleudert), et ce gaspillage s'étend grâce au commerce bien au-­delà des limites de chaque pays (Liebig). […] La grande industrie et la grande agriculture industrialisée agissent en commun. Tandis qu'à l'origine elles se distinguaient en ceci que la première dévastait (verwüstet) et ruinait la force de travail et donc la force naturelle des êtres humains, tandis que la deuxième faisait directement la même chose à la force naturelle du sol, dans leur développement postérieur elles joignirent leurs efforts, dans la mesure où le système industriel dans les campagnes affaiblit aussi le travailleur tandis que l'industrie et le commerce fournissent à l'agriculture les moyens pour épuiser le sol. »

Comme dans la plupart des exemples que nous verrons par la suite, l'attention de Marx se concentre sur l'agriculture et le problème de la dévastation des sols, mais il rattache cette question à un principe plus général : la rupture dans le système des échanges matériels (Stoffwechsel) entre les sociétés humaines et l'environnement, en contradiction avec les « lois naturelles » de la vie. Il est intéressant de noter aussi deux suggestions importantes, même si elles ont été peu développées par Marx : la coopération entre l'industrie et l'agriculture dans ce processus de rupture, et l'extension des dégâts, à cause du commerce international, à une échelle globale.

Le thème de la rupture du métabolisme se trouve aussi dans un passage connu du livre I du Capital : la conclusion du chapitre sur la grande industrie et l'agriculture. C'est un des textes de Marx où il est le plus explicitement question des ravages provoqués par le capital sur l'environnement naturel ; s'y fait jour une vision dialectique des contradictions du « progrès » induit par les forces productives :

La production capitaliste […] détruit non seulement la santé physique des ouvriers urbains et la vie spirituelle des travailleurs ruraux, mais trouble encore la circulation matérielle (Stoffwechsel) entre l'homme et la terre, et la condition naturelle éternelle de la fertilité durable (dauernder) du sol, en rendant de plus en plus difficile la restitution au sol des ingrédients qui lui sont enlevés et usés sous forme d'aliments, de vêtements, etc. Mais en bouleversant les conditions dans lesquelles s'accomplit presque spontanément cette circulation, elle force à la rétablir d'une manière systématique, sous une forme adéquate au développement humain intégral et comme loi régulatrice de la production sociale. […] En outre, chaque progrès de l'agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l'art d'exploiter le travailleur, mais encore dans l'art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l'art d'accroître sa fertilité pour un temps est un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les États-­Unis du Nord de l'Amérique par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce processus de destruction s'accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en sapant (untergräbt) en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur[10].

Plusieurs aspects sont notables dans ce texte : tout d'abord, l'idée que le progrès peut être destructif, un « progrès » dans la dégradation et la détérioration de l'environnement naturel donc. L'exemple choisi n'est pas le meilleur, et apparaît trop limité – la perte de fertilité du sol –, mais du moins pose-­t-­il la question plus générale des atteintes au milieu naturel, aux « conditions naturelles éternelles », par la production capitaliste. L'exploitation et l'abaissement des travailleurs et de la nature sont mis ici en parallèle, comme résultat de la même logique prédatrice, celle qui prévaut dans le développement de la grande industrie et de l'agriculture capitalistes. C'est un thème qui revient souvent dans Le Capital, par exemple dans le chapitre consacré à la journée de travail :

La limitation du travail manufacturier a été dictée par la nécessité, par la même nécessité qui a fait répandre le guano sur les champs d'Angleterre. La même cupidité aveugle qui épuise le sol attaquait jusqu'à sa racine la force vitale de la nation. […] Dans sa passion aveugle et démesurée, dans sa gloutonnerie de travail extra, le capital dépasse non seulement les limites morales, mais encore la limite physiologique extrême de la journée de travail. […] Et il atteint son but en abrégeant la vie du travailleur, de même qu'un agriculteur avide obtient de son sol un plus fort rendement en épuisant sa fertilité[11].

Cette association directe faite par Marx entre l'exploitation du prolétariat et celle de la terre initie bien une réflexion sur l'articulation entre lutte des classes et lutte en défense de l'environnement, dans un combat commun contre la domination du capital.

Tous ces textes mettent en évidence la contradiction entre la logique immédiate du capital et la possibilité d'une agriculture « rationnelle » fondée sur une temporalité beaucoup plus longue, c'est-­à-­dire dans une perspective durable et intergénérationnelle qui respecte l'environnement :

Même des chimistes agricoles tout à fait conservateurs, comme Johnston par exemple, reconnaissent que la propriété privée est une limite infranchissable pour une agriculture vraiment rationnelle. […] Tout l'esprit de la production capitaliste, orientée vers le profit monétaire immédiatement proche, est en contradiction avec l'agriculture, qui doit prendre en compte l'ensemble permanent (ständigen) des conditions de vie de la chaîne des générations humaines. Les forêts en sont un exemple frappant, qui ne sont administrées dans une certaine mesure en accord avec l'intérêt général que là où elles ne sont pas soumises à la propriété privée mais à la gestion étatique[12].

Après l'épuisement du sol, l'autre exemple de catastrophe écologique évoqué fréquemment par Marx et Engels est celui de la destruction des forêts. Il apparaît à plusieurs reprises dans Le Capital :

Le développement de la civilisation et de l'industrie en général […] s'est toujours montré tellement actif dans la dévastation des forêts que tout ce qui a pu être entrepris pour leur conservation et leur production est complètement insignifiant en comparaison[13].

Les deux phénomènes – la dégradation des forêts et celle du sol – sont d'ailleurs étroitement liés dans leurs analyses. Dans un passage de la Dialectique de la nature, Engels parle de la destruction des forêts cubaines par les grands producteurs de café espagnols et de la désertification qui résulte de l'exploitation des sols ; il la qualifie d'exemplaire de l'« attitude immédiate et prédatrice envers la nature de l'actuel mode de production » et de l'indifférence pour les effets naturels nuisibles de ses actions à plus long terme[14].

Le problème de la pollution de l'environnement n'est donc pas absent des préoccupations des deux penseurs, mais il est abordé presque exclusivement sous l'angle de l'insalubrité des quartiers ouvriers des grandes villes anglaises. L'exemple le plus frappant est contenu dans les pages de La Situation de la classe laborieuse en Angleterre[15] : Engels y décrit avec horreur et indignation l'accumulation des détritus et des résidus industriels, déversés dans les rues et les fleuves ; il parle des émanations de gaz carbonique qui empoisonnent l'atmosphère, des « exhalaisons des rivières contaminées et polluées », etc. Implicitement, ces passages, et d'autres analogues, dénoncent la pollution de l'environnement par l'activité industrielle capitaliste, mais la question n'est jamais posée directement.

Comment Marx et Engels définissent-­ils le programme socialiste par rapport à l'environnement naturel ?

Quelles transformations le système productif doit-­il connaître pour devenir compatible avec la sauvegarde de la nature ? Les deux penseurs semblent souvent concevoir la production socialiste comme l'appropriation collective des forces et moyens de production développés par le capitalisme : une fois abolie l'« entrave » que représentent les rapports de production et en particulier les rapports de propriété, ces forces pourront se développer librement. Il y aurait donc une sorte de continuité substantielle entre l'appareil productif capitaliste et le socialiste, l'enjeu socialiste étant avant tout la gestion planifiée et rationnelle de cette civilisation matérielle créée par le capital.

Par exemple, dans la célèbre conclusion du chapitre sur l'accumulation primitive du Capital, Marx écrit :

Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe vole en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. […] La production capitaliste engendre elle-­même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature[16].

Indépendamment du déterminisme fataliste et positiviste qui le caractérise, ce passage semble laisser intact, dans la perspective socialiste, l'ensemble du mode de production créé « sous les auspices » du capital, ne mettant en question que l'« enveloppe » de la propriété privée, devenue une « entrave » pour les ressorts matériels de la production. On rencontre une conception similaire du socialisme dans l'Anti-­Dühring (1878) de Friedrich Engels :

La force d'expansion des moyens de production fait sauter les chaînes dont le mode de production capitaliste l'avait chargée. Sa libération des chaînes est la seule condition requise pour un développement des forces productives ininterrompu, progressant à un rythme toujours plus rapide, et par suite, pour un accroissement sans bornes de la production elle-­même[17].

Il va sans dire que le problème de l'environnement est absent de cette conception du passage au socialisme. Cependant, on trouve aussi d'autres écrits qui prennent en considération la dimension écologique du programme socialiste et ouvrent quelques pistes intéressantes. Nous avons vu que les Manuscrits de 1844 se réfèrent au communisme comme la « vraie solution de l'antagonisme entre l'être humain et la nature ». Et dans le passage cité du volume I du Capital, Marx laisse entendre que les sociétés précapitalistes assuraient « spontanément » (naturwüchsig) le métabolisme (Stoffwechsel) entre les groupes humains et la nature ; dans le socialisme (le mot n'apparaît pas directement, mais on peut l'inférer par le contexte), on devra le rétablir de façon systématique et rationnelle, « comme loi régulatrice de la production sociale ». Il est dommage que ni Marx ni Engels n'aient développé plus avant leur intuition fondée sur l'idée que les communautés précapitalistes vivaient « spontanément » en harmonie avec leur milieu naturel, et que la tâche du socialisme est de rétablir cette harmonie sur des bases nouvelles[18].

Plusieurs passages de Marx semblent tenir la conservation de l'environnement naturel pour une tâche fondamentale du socialisme. Par exemple, le volume III du Capital oppose à la logique capitaliste de la grande production agricole, fondée sur l'exploitation et le gaspillage des forces du sol, une autre logique, de nature socialiste : le « traitement consciemment rationnel de la terre comme éternelle propriété communautaire, et comme condition inaliénable (unveräußerlichen) de l'existence et de la reproduction de la chaîne des générations humaines successives ». Un raisonnement analogue se rencontre quelques pages plus haut :

Même une société tout entière, une nation, enfin toutes les sociétés contemporaines prises ensemble, ne sont pas des propriétaires de la terre. Elles n'en sont que les occupants, les usufruitiers (Nutznießer), et elles doivent, comme des boni patres familias, la laisser en état amélioré aux futures générations[19].

En d'autres termes, Marx semble défendre le « principe responsabilité » qui sera, bien plus tard, cher à Hans Jonas. Dans certains textes, le socialisme est associé à l'abolition de la séparation entre villes et campagnes, et donc à la suppression de la pollution industrielle urbaine :

« Ce n'est que par la fusion de la ville et de la campagne que l'on peut éliminer l'intoxication actuelle de l'air, de l'eau et du sol ; elle seule peut amener les masses qui aujourd'hui languissent dans les villes au point où leur fumier servira à produire des plantes, au lieu de produire des maladies[20]. »

La formulation est maladroite – la question étant réduite à un problème de métabolisme du fumier humain ! –, mais elle pose un problème crucial : comment mettre fin à l'empoisonnement industriel de l'environnement ? Le roman utopique du grand écrivain marxiste libertaire William Morris, Nouvelles de nulle part (1890), est une tentative fascinante d'imaginer un monde socialiste nouveau, où les grandes villes industrielles auraient cédé la place à un habitat urbain-­rural respectueux de l'environnement naturel.

Enfin, toujours dans ce même tome III du Capital, Marx ne définit plus le socialisme comme la « domination » ou le « contrôle » humain sur la nature, mais plutôt comme le contrôle sur les échanges matériels avec la nature : dans la sphère de la production matérielle, « la seule liberté possible est la régulation rationnelle, par l'être humain socialisé, par les producteurs associés, de leur métabolisme (Stoffwechsel) avec la nature, qu'ils le contrôlent ensemble au lieu d'être dominés par lui comme par une puissance aveugle[21] ».

Il ne serait pas difficile de trouver d'autres exemples d'une réelle sensibilité à la question de l'environnement naturel de l'activité humaine. Il n'en reste pas moins qu'il manque à Marx et à Engels une perspective écologique d'ensemble.

À ce sujet, Kohei Saito me semble faire fausse route quand il écrit que pour Marx « l'insoutenabilité environnementale est la contradiction du système » ; ou que dans ses dernières années Marx a perçu la rupture métabolique comme « le plus sérieux problème du capitalisme » ; ou encore que le conflit avec les limites naturelles est, pour lui, « la principale contradiction du mode capitaliste de production[22] ». Je me demande où Kohei Saito a trouvé, dans les écrits de Marx – livres publiés, manuscrits ou cahiers de notes – de telles affirmations… Elles n'existent pas, et pour une bonne raison : l'insoutenabilité du système capitaliste n'était pas encore une question décisive au XIXe siècle – comme elle l'est devenue aujourd'hui ; ou mieux, depuis 1945, quand la planète est entrée dans une nouvelle ère géologique, l'Anthropocène.

Mon autre désaccord porte sur l'idée que la rupture métabolique ou le conflit avec les limites naturelles est « un problème du capitalisme » ou « une contradiction du système » : il s'agit de bien plus que cela ! C'est une contradiction entre le système capitaliste et les « éternelles conditions naturelles » (Marx), et donc avec les conditions naturelles pour la vie humaine sur la planète. En fait, comme l'observe Paul Burkett (cité par Kohei Saito), le capital peut continuer à s'accumuler, sous n'importe quelles conditions naturelles, même dégradées, tant qu'il n'y aura pas une complète extinction de la vie humaine.

S'il est vrai que l'écologie n'occupe pas une place centrale dans le dispositif théorique et politique de Marx et Engels, il n'est pas moins vrai qu'il est impossible de penser une écologie critique à la hauteur des défis contemporains sans prendre en compte la critique marxienne de l'économie politique, sa mise en question de la logique destructrice induite par l'accumulation illimitée du capital. Une écologie qui ignore ou méprise le marxisme et sa critique du fétichisme de la marchandise est condamnée à n'être qu'un correctif des « excès » du productivisme capitaliste.

On pourrait conclure provisoirement cette discussion par une suggestion, qui me semble pertinente, avancée par Daniel Bensaïd dans son remarquable ouvrage consacré à Marx : reconnaissant qu'il serait aussi abusif d'exonérer Marx des illusions « progressistes » ou « prométhéennes » de son temps que de faire de lui un chantre de l'industrialisation à outrance, il nous propose une démarche bien plus féconde : s'installer dans les contradictions de Marx et les prendre au sérieux. La première de ces contradictions étant, bien sûr, celle entre le credo productiviste de certains textes et l'intuition que le progrès peut être source de destruction irréversible de l'environnement naturel[23].

Notes

[1]. Friedrich Engels, Anti-­Dühring, trad. fr. É. Bottigelli, Paris, Éditions sociales, 1950, p. 322.

[2]. Karl Marx, Manuscrits de 1844, trad. fr. É. Bottigelli, Paris, Éditions sociales, 1962, p. 62, 87, 89.

[3]. Friedrich Engels, Dialectique de la nature, trad. fr. É. Bottigelli, Paris, Éditions sociales, 1968, p. 180-181.

[4]. Karl Marx, Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt, trad. fr. É. Bottigelli, Paris, Éditions sociales, 1950, p. 18. Cf. Le Capital, Paris, Garnier-­Flammarion, 1969, I, p. 47 : « Le travail n'est donc pas l'unique source des valeurs d'usage qu'il produit, de la richesse matérielle. Il en est le père, et la terre, la mère, comme dit William Petty. »

[5]. Cf. Karl Marx, Das Kapital, vol. 3, Berlin, Dietz Verlag, 1968, p. 828.

[6]. « Moins tu es, moins tu manifestes ta vie, plus tu possèdes, plus ta vie aliénée grandit, plus tu accumules de ton être aliéné » (Manuscrits de 1844, op. cit., p. 103).

[7]. Karl Marx, L'Idéologie allemande, trad. fr. collective, Paris, Éditions sociales, p. 67-68.

[8]. Karl Marx, préface à la Contribution à la critique de l'économie politique, trad. fr. M. Husson et G. Badia, Paris, Éditions sociales, 1977, p. 3

[9]. Karl Marx, Fondements de la critique de l'économie politique, trad. fr. R. Dangeville, Paris, Anthropos, 1967, p. 366-367.

[10]. Karl Marx, Le Capital, livre I, trad. fr. J. Roy, Paris, Éditions sociales, 1969, p. 363, traduction revue et corrigée d'après l'original allemand : Das Kapital, vol. 1, Berlin, Dietz Verlag, 1960, p. 528-530.

[11]. Ibid., p. 183-200.

[12]. Karl Marx, Das Kapital, vol. 3, Berlin, Dietz Verlag, 1968, p. 630-631.

[13]. Karl Marx, Das Kapital, vol. 2, op. cit., p. 247.

[14]. Friedrich Engels, Dialectics of Nature, Moscou, Progress Publishers, 1964, p. 185.

[15]. Friedrich Engels, The Condition of the Working Class in England, in Marx, Engels, On Britain, Moscou, Foreign Language Publishing House, 1953, p. 129-130.

[16]. Karl Marx, Le Capital, livre I, op. cit., p. 566-567.

[17]. Friedrich Engels, Anti-­Dühring, op. cit., p. 321.

[18]. Cet aspect du texte est perdu dans la traduction du Capital par Jean-­Pierre Lefebvre, cité dans la traduction de l'article de Ted Benton, dans la mesure où naturwüchsig, « spontané », est traduit par « origine simplement naturelle ».

[19]. Karl Marx, Das Kapital, vol. 3, op. cit., p. 784, 820. Le mot « socialisme » n'apparaît pas dans ces passages, mais il est implicite.

[20]. Friedrich Engels, Anti-­Dühring, op. cit., p. 335. Voir aussi ce passage de La Question du logement (Paris, Éditions sociales, 1957, p. 102) : « La suppression de l'opposition entre la ville et la campagne n'est pas plus une utopie que la suppression de l'antagonisme entre capitalistes et salariés. […] Personne ne l'a réclamée avec plus de force que Liebig dans ses ouvrages sur la chimie agricole dans lesquels il demande en premier et constamment que l'homme rende à la terre ce qu'il reçoit d'elle et où il démontre que seule l'existence des villes, notamment des grandes villes, y met obstacle. » La suite de l'argument tourne, encore une fois, autour des « engrais naturels » produits par les grandes villes.

[21]. Karl Marx, Das Kapital, vol. 3, op. cit., p. 828. Ted Benton, qui semble avoir lu ce texte en traduction, se demande si, en parlant de « contrôler ensemble », Marx se réfère à la nature ou à l'échange avec elle. Le texte allemand ne laisse pas de place au doute, puisqu'il s'agit du masculin (ihm) du mot « métabolisme » et non du féminin de « nature »…

[22]. Kohei Saito, Karl Marx's Ecosocialism : Capitalism, Nature, and the Unfinished Critique of Political Economy, New York, Monthly Review Press, 2017, p.142.

[23]. Daniel Bensaïd, Marx l'intempestif, Paris, Fayard, 1996, p. 347.
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Stratégie écosocialiste en période de turbulences

Pourquoi diable parler d'écosocialisme ? Le socialisme ne cherche-t-il pas déjà à organiser librement et consciemment le métabolisme social ? Les outils classiques de l'analyse (…)

Pourquoi diable parler d'écosocialisme ? Le socialisme ne cherche-t-il pas déjà à organiser librement et consciemment le métabolisme social ? Les outils classiques de l'analyse marxiste sont-ils incomplets pour faire face à la période historique actuelle ? Quelles sont les implications fondamentales de la crise écologique pour l'organisation et la stratégie socialistes ? Tout au long de cet article, nous tenterons d'aborder certains des éléments centraux qui définissent le champ de la stratégie socialiste en relation avec la crise écologique. La thèse principale que nous défendrons ici est que l'analyse marxiste reste le meilleur outil pour faire face à cette situation qualitativement différente, tandis que la gravité, l'urgence et l'irréversibilité des conséquences imposent des tactiques et des revendications transitoires spécifiques.

27 février 2025 | tiré d'inprecor.fr no. 729

La question pertinente n'est pas de savoir si le capitalisme sera capable ou non de résoudre la crise écologique, mais comment nous pouvons résoudre la crise écologique à temps et dans les dimensions qui s'imposent tout en avançant dans la construction d'un pouvoir de classe qui soit capable de dépasser le capitalisme. On ne peut pas se contenter de répondre que l'on se préoccupera de la fumée des cheminées seulement quand on aura socialisé les usines. Une stratégie socialiste consciente de la gravité de la crise écologique doit être capable d'intégrer dans son horizon de transformation radicale l'objectif d'éviter l'extinction massive des espèces, la dégradation de la fertilité des sols, l'épuisement de certaines ressources naturelles ou les destructions, à l'échelle mondiale, associées au chaos climatique. Elle doit le faire parce que tous ces phénomènes représentent une atteinte aux conditions qui permettraient à l'ensemble de l'humanité de jouir d'une vie digne. Mais elle doit le faire aussi, et surtout, parce que ces luttes et conflits spécifiques portent en eux la possibilité d'un antagonisme entre la classe ouvrière et le pouvoir capitaliste qui peut être particulièrement fertile pour avancer vers le socialisme. Comme l'écrivaient Joel Kovel et Michael Löwy en 2001 :

« L'écosocialisme conserve les objectifs émancipateurs du socialisme première version et rejette les buts atténués, réformistes, de la social-démocratie et les structures productivistes du socialisme bureaucratique. Il insiste sur une redéfinition des voies et du but de la production socialiste dans un cadre écologique. » 1

C'est dans ce sens large que nous entendons l'écosocialisme et c'est à partir de ce cadre que nous estimons urgent et nécessaire d'avancer sur les implications théoriques et stratégiques qui en découlent. À cette fin, dans les pages suivantes, nous passerons en revue des éléments centraux liés à la conceptualisation de la crise écologique, à la crise du capitalisme mondial, aux discussions sur l'État et la planification, aux exigences transitoires, au temps brisé 2 de la politique et à l'organisation.

Qu'entendons-nous par « crise écologique » ?

À des fins de clarification, il nous semble important de nous arrêter sur la manière dont nous comprenons les scénarios de dégradation écologique massive qui s'annoncent. L'accumulation jusqu'à saturation de rapports, de publications, de reportages et de discours sur cette dégradation sème souvent plus de confusion qu'autre chose. Il n'est pas surprenant qu'actuellement les représentations sociales associent principalement le mouvement écologiste au recyclage, au fait de fermer le robinet en se brossant les dents ou de ne pas jeter de mégots de cigarettes par terre.

Dans la même veine, il est habituel de présenter de fausses solutions, portées par les grandes entreprises, telles que la licorne appelée économie circulaire, la chimère dénommée neutralité climatique ou la voiture électrique comme réponses à un diagnostic catastrophique. Parallèlement, le conte de la transition verte est utilisé pour justifier des processus de réorganisation de l'accumulation capitaliste, impliquant dans de nombreux cas une attaque contre le travail et l'expropriation de territoires. L'une des conséquences logiques est donc la généralisation de la frustration et du rejet de tout ce qui a trait à la soi-disant transition écologique.

Cela ne doit pas conduire à construire un projet socialiste qui esquiverait la crise écologique. Nous devons partir d'une compréhension solide et précise de celle-ci, qui indique les points où le conflit peut éclater en premier. Un cadre d'analyse pour l'aborder se trouve dans le concept de rupture métabolique, déjà présent dans l'œuvre de Marx : « une rupture irrémédiable de la continuité du métabolisme social prescrit par les lois naturelles de la vie ». Ce concept a été exploré par des auteurs tels que John Bellamy Foster 3 et Kohei Saito 4. Dans l'État espagnol, Joaquim Sempere 5 parle d'une triple rupture métabolique, marquée par : 1) le passage d'un système énergétique, basé sur les énergies renouvelables, à un système énergétique basé sur les énergies fossiles, 2) la rupture du cycle biologique de la production alimentaire due à l'introduction massive d'engrais chimiques, et 3) le pillage minéral du sous-sol avec le risque associé d'épuisement des ressources.

Cette triple rupture conduit à une incompatibilité entre le maintien du mode de production actuel basé sur la reproduction élargie du capital et le respect des limites écologiques de la planète. En même temps, elle fixe des objectifs spécifiques au socialisme, dans l'idée de réintégrer l'activité économique de la société au sein des cycles de régénération des écosystèmes indispensables à la vie. Les conséquences de ce dépassement des limites biophysiques constituent ce que nous appelons de manière générique la crise écologique. Des aspects spécifiques tels que le changement climatique, la perte de biodiversité ou l'épuisement des sols fertiles en sont quelques-uns des symptômes. Néanmoins, une compréhension solide et précise doit aller beaucoup plus loin.

La crise écologique est l'expression de la crise du capitalisme

Dans notre approche, nous concevons la crise écologique comme une succession de crises multiples, qui s'enchaînent et sont interconnectées. Nous sommes confrontés à un scénario où vont s'ajouter des couches de plus en plus complexes. À mesure que s'assèche l'huile qui graisse la circulation du capital, de nombreuses pièces commencent à grincer. Aucun événement ne viendra simplifier l'ensemble du champ politique, aucun élément ne dominera ni ne guidera tous les processus comme ce fut le cas du choc pétrolier. Aussi importants, graves et profonds que soient certains phénomènes, la réalité sera toujours beaucoup plus complexe. Cette approche vise à se distinguer d'une vision linéaire et mécaniste qui culmine dans un moment catastrophique où l'on certifie que le pire est arrivé, et qui correspond à l'image renvoyée par les théories de l'effondrement, de la collapsologie, mais qui alimente également les arguments réformistes.

Cela signifie que la crise écologique ne vient pas simplement s'ajouter à d'autres processus violents du développement capitaliste mais plutôt que la crise écologique est l'expression même de la crise du modèle d'accumulation capitaliste. La chute du taux de profit dans les années 1970 a nécessité l'accroissement de l'exploitation du travail humain et le pillage de la nature, ce qui a été réalisé avec l'introduction du néolibéralisme mondial à la fin des années 1980. Cela explique pourquoi la moitié des émissions de gaz à effet de serre de la modernité ont été produites au cours des trente dernières années. Ce n'est pas arrivé par inadvertance, et cela n'aurait pas pu être évité sans remettre en cause le capital. Dans ce cadre d'analyse, toute possibilité de résolution de la crise écologique passe nécessairement par une transformation radicale dans le domaine des rapports de production.

Notre stratégie pour répondre à l'accumulation de crises

En même temps, il faut être attentif au fait que chaque crise possède des traits spécifiques, souvent structurés autour de questions qui semblent éloignées des causes écologiques sous-jacentes. Nous pouvons trouver des exemples tels que l'inflation, la dette ou le tournant autoritaire, qui répondent à des processus propres, mais qui seront de plus en plus influencés par les symptômes de la crise écologique 6. Dans la plupart des cas, nous sommes confrontés à une expression non environnementale de la crise écologique. Il est rare qu'elle apparaisse comme quelque chose de pur et d'idéal, avec des liens de causalité clairs. Non pas parce qu'elle est trop floue, mais parce que ces liens n'existent pas. Il n'y a pas une chose appelée crise écologique qui s'ajoute à une autre chose appelée inégalité sociale, à une autre chose appelée exploitation du travail et à une autre chose appelée oppression de genre. La combinaison unique de tous ces éléments est la forme sous laquelle la crise actuelle du capitalisme mondial se présente à nous. Celle-ci doit être comprise comme le résultat du processus historique qui nous a conduits jusqu'ici, et non comme une réalité immuable. Des situations ponctuelles et localisées de rupture des cycles de régénération de la nature ont existé auparavant sous d'autres formes d'organisation sociale. Cependant, ce à quoi nous sommes confrontés aujourd'hui est le résultat spécifique de processus induits au cours des deux derniers siècles par l'accumulation du capital, tels que la révolution industrielle basée sur les sources d'énergie fossiles, l'impérialisme ou la mondialisation. L'expression et le dépassement de cette accumulation sont donc inséparables de ces processus.

Cela implique que, dans de nombreux cas, les conflits, les explosions et les révoltes sociales qui se produiront à l'avenir ne répondront pas à des revendications purement écologiques ou relatives aux limites biophysiques de la planète. Et dans de nombreux cas, paradoxalement, ce sera précisément dans ces conflits sociaux moins liés narrativement à la crise écologique que nous pourrons trouver les ingrédients nécessaires pour construire des solutions politiques aux causes de la crise. La tâche révolutionnaire consiste donc à savoir comment intervenir dans chacun de ces conflits, en cherchant à introduire une orientation écosocialiste dans leur développement. Dans chacune de ces crises, des possibilités de rupture s'ouvrent. Par conséquent, les processus de lutte collective qui s'y développent auront une influence sur notre capacité à affronter la crise suivante. Notre conception est celle d'un scénario cumulatif, dans lequel c'est le travail politique et social de chaque phase qui déterminera la capacité de réorganisation de notre monde. C'est précisément l'accumulation de processus dans lesquels de larges masses populaires entrent en conflit qui permettra d'apprendre et d'expliquer les phénomènes globaux qui permettront d'avancer dans la construction d'une alternative.

Enfin, nous considérons que ce processus de dégradation écologique massive et de raréfaction des ressources n'établit en aucun cas des scénarios dans lesquels les possibilités d'une pratique politique émancipatrice et de justice sociale disparaissent. Quelle que soit la gravité de la crise, quelle que soit sa violence, la possibilité et l'obligation de mener une lutte collective pour améliorer les conditions de vie des classes démunies subsisteront.

Turbulences économiques

Réintégrer notre métabolisme social dans les cycles de régénération de la nature exige des transformations radicales, à une échelle et à une vitesse qui n'ont guère d'équivalent dans l'histoire récente. Nous parlons de transformations telles que le remplacement de toutes les technologies énergétiques basées sur les combustibles fossiles par des technologies exploitant les sources d'énergie renouvelables, la reconfiguration des dépendances au commerce et au transport internationaux, le développement massif des systèmes de transport public collectif, le démantèlement de l'industrie de la viande et la mise en œuvre d'une réforme agraire agroécologique, le lancement de programmes massifs de protection des écosystèmes, la réhabilitation énergétique des bâtiments, ou encore la réorganisation urbaine et territoriale généralisée. Et tout cela devrait se produire au niveau mondial dans un délai d'à peine trois décennies pour éviter de dépasser les points de non-retour qui nous conduiraient à des niveaux de catastrophe inimaginables sur le plan historique.

Cela implique nécessairement que beaucoup, beaucoup de choses doivent changer dans la sphère économique. Cependant, penser ces transformations radicales dans la sphère productive d'une manière volontariste, étrangère à la réalité concrète sur laquelle nous travaillons, est une erreur. Comme le disait Marx dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte :

« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants » 7 .

Ces mots résonnent avec une acuité particulière à l'heure actuelle, alors que nous ne demanderions pas mieux que de pouvoir faire l'histoire à notre guise. Mais la dynamique d'un capitalisme mondial est celle d'une profonde crise d'accumulation. On ne peut pas ignorer ce phénomène, et encore moins le contourner. La crise prolongée du capital, avec un taux de profit stagnant depuis des décennies, définit le champ dans lequel nous évoluons. Il en résulte une série de conséquences inévitables pour tout projet politique visant à résoudre la crise écologique.

Isidro López et Rubén Martínez, dans leur livre La solution verte, mettent en évidence quatre phénomènes qui caractérisent la crise du mode de production à laquelle nous sommes confrontés : 1) une crise de surproduction et une baisse tendancielle du taux de profit, 2) la modération salariale, 3) l'épuisement du changement technologique et de la productivité du travail, 4) l'érosion de l'investissement productif 8 . Or, s'il y a une chose qui nécessite une quantité énorme d'investissements productifs, c'est bien la transition écologique. Cependant, notre économie n'est pas mue par des volontés extérieures, mais guidée par une simple loi d'airain : le capital est obligé de produire plus de capital. Dans ce contexte, l'incapacité d'augmenter la productivité du travail par des changements technologiques signifie que la condition préalable à la restructuration capitaliste est de réduire les salaires.

Dans le même temps, face à la stagnation de l'économie mondiale, le capital a pris un tour de plus en plus rentier en s'orientant massivement vers la finance. Cette évolution renforce la dynamique de pillage et de dépossession. Nous en trouvons des exemples dans des domaines clés pour la reproduction sociale et les possibilités d'existence : c'est la dynamique d'extraction de valeur par les marchés financiers qui définit de plus en plus l'accès au logement, aux produits de base et à l'alimentation. Dans ce contexte, comme l'affirme Javier Moreno Zacarés : « l'accumulation de capital devient, dans une large mesure, un conflit redistributif à somme nulle dans lequel l'investissement fuit vers la sécurité que procure la rente » 9. Le Green New Deal est une bannière regroupant actuellement des projets néokeynésiens qui tentent de relancer l'investissement productif en détournant le capital des mains de la finance. Cela paraît toutefois assez compliqué, au vu des énormes difficultés à relancer un cycle d'accumulation expansionniste dans un avenir proche. Le problème sous-jacent est qu'il n'y a pratiquement pas de perspective de rentabilité pour alimenter un tel cycle à partir de la sphère de la production. L'inefficacité des politiques d'assouplissement quantitatif 10 des banques centrales, qui n'ont pas eu d'effet stimulant, en est la preuve.

Cette incapacité à relancer une expansion économique est d'autant plus problématique qu'il est urgent de transformer en profondeur les technologies de l'énergie. Ce que l'on appelle la transition énergétique renvoie, en fait, à une véritable révolution technologique, encore plus importante que celles qui ont eu lieu précédemment dans l'histoire. Mais là encore, on constate que ces transformations ne se font pas non plus au hasard. Dans ses recherches sur les ondes longues du développement des énergies fossiles, Andreas Malm souligne à quel point le capitalisme a surmonté les phases économiques récessives en augmentant la consommation en énergies fossiles 11. On connaît les développements technologiques associés à chaque source d'énergie, mais le développement massif qui les place en position dominante se produit dans la phase ascendante d'un cycle économique. Or, passer d'un système énergétique basé sur les énergies fossiles à un système basé sur les renouvelables suppose des changements substantiels dans le fonctionnement que le mode de production capitaliste connaît depuis deux siècles. Face à ce constat, Malm souligne : « La question qui se pose alors est de savoir si l'accumulation du capital en général et une phase de nouvelle expansion en particulier sont compatibles avec une utilisation exclusive du soleil, du vent et de l'eau ».

Dans la même veine, Daniel Albarracín estime que la relance d'un cycle expansif qui conduirait à un changement substantiel du modèle productif ne se fera que si le capital en espère des profits 12. Et cela, dans les circonstances actuelles, ne semble possible qu'à travers une formidable intensification de l'exploitation et la marchandisation de nouvelles sphères de la vie. En d'autres termes : une plus grande exploitation des forces de reproduction, un plus grand pillage des ressources naturelles et de plus grandes inégalités.

Tous ces éléments complexifient le terrain économique sur lequel nous évoluons et rendent caduques tous les projets politiques qui tentent de naviguer dans ces turbulences sans assumer une stratégie de rupture avec le capital. La crise écologique s'inscrit dans le cadre de la crise actuelle de l'accumulation, dont elle restreint plus encore les limites et accroît l'urgence d'en sortir. Prétendre la résoudre dans le cadre capitaliste, au-delà du fait que c'est probablement impossible, nous fait perdre un temps précieux. Pour autant, le fait qu'il soit impossible de la résoudre n'implique pas que nous n'allons pas connaître de multiples tentatives de remettre à flot le capitalisme en essayant de le verdir… Comme l'affirment Isidro López et Rubén Martínez :

« Au fond de toutes les stratégies, réglementations et projets, il y a le même problème à résoudre : l'extraction de la plus-value et le pillage des ressources naturelles, de l'énergie et du travail humain non rémunéré sont entrés dans une spirale d'escalade des coûts et parfois de non-viabilité qui met en péril la reproduction élargie du capital. Depuis plusieurs décennies, ce processus produit plus de coûts que de bénéfices pour la majorité de la population mondiale. L'une des expressions de cette forme négative de valeur à laquelle le capitalisme historique est parvenu est le réchauffement climatique, qui menace la vie sur terre, mais qui est avant tout une menace pour l'accumulation capitaliste elle-même. C'est précisément face à l'impossibilité de maintenir le taux de profit à flot et face à la matérialisation évidente des contradictions capital-nature que les forces capitalistes avancent leur solution verte ».

Le projet d'un écosocialisme révolutionnaire doit être capable de se distinguer des fausses solutions, de comprendre les limites imposées par la recherche incessante de l'accumulation du capital, et de formuler des réponses de rupture capables de les dépasser.

État capitaliste et planification

L'ampleur et l'urgence de la crise écologique remettent l'État et la planification au centre du débat politique. L'ampleur et la rapidité des transformations nécessaires rendent de plus en plus évidente l'inadéquation des solutions de marché. En juillet 2021, un article d'opinion du Financial Times affirmait :

« La lutte contre le changement climatique nécessite la transformation d'au moins cinq systèmes d'approvisionnement : l'énergie, les transports, les bâtiments, l'industrie et l'agriculture. Le mécanisme des prix a du mal à coordonner une transformation rapide à cette échelle. [...] Quelle est l'alternative ? Au lieu d'attendre après le marché, une agence de planification – dont la composition et la responsabilité doivent être soigneusement examinées – devrait formuler des plans pour chacun des cinq systèmes, qui devraient ensuite être traduits en critères à l'échelle de projets pour des investissements durables » (13).

Cependant, les références historiques auxquelles se réfère l'article ne sont pas le Gosplan soviétique ou le projet chilien Synco, mais le New Deal américain et le Plan Monnet français (14). Il ne s'agit donc pas d'une planification économique démocratique permettant d'organiser la production et la reproduction de la vie d'une manière libérée des impératifs du capital. Il s'agit d'une planification dite indicative, respectueuse du marché et subordonnée aux intérêts des fractions dominantes du capital, qui met d'énormes quantités de ressources publiques au service de l'accumulation. On parle là de la mise en œuvre d'un ensemble de politiques publiques plus ou moins ambitieuses, avec une boîte à outils constituée principalement d'investissements publics, de réglementation et du trio de politiques fiscales, monétaires et industrielles. Cette approche de plus en plus répandue est au cœur de nombreuses propositions politiques pour la transition écologique. Il n'est pas question ici d'analyser les approches développées directement par les valets de la bourgeoisie, comme le Green Deal de l'Union européenne. Mais il est, en revanche, intéressant de questionner les hypothèses qui sous-tendent les divers projets à gauche concernant la place de l'État et ses marges de manœuvre dans la transition écologique.

Développer massivement les transports publics, mener une réforme agraire agroécologique et augmenter les emplois publics dévolus à la prévention des incendies sont trois propositions partagées par les forces de gauche conscientes de la gravité de la crise écologique. Et pour rendre cela possible, en passer par le pouvoir de l'État est en général une évidence. Le risque de cette forme de logique est de très vite tomber dans un fétichisme de l'État. Ainsi, l'appareil d'État capitaliste est présenté comme un outil neutre dans lequel il faudrait s'impliquer pour transformer la société. Notre tâche pour la mise en œuvre d'une transition écologique socialement juste serait donc de gagner suffisamment de positions institutionnelles pour pousser à de telles transformations depuis l'intérieur de l'appareil d'État. Dans cette hypothèse, les mouvements sociaux, les syndicats et les expériences d'auto-organisation peuvent être utiles certes, et il est bon qu'ils et elles existent, mais l'essentiel et la priorité se trouvent dans la compétition électorale.

Une stratégie politique écosocialiste doit se distancier de ces conceptions et partir d'une compréhension de la nature de l'État capitaliste actuel. L'État n'est pas un ensemble d'institutions neutres qui peuvent être occupées et utilisées à n'importe quelle fin. D'une manière générale, l'État a pour fonction d'agir comme un capitaliste collectif : il préserve les intérêts de l'accumulation du capital dans son ensemble, même si cela va momentanément à l'encontre des intérêts de secteurs capitalistes spécifiques. Il y a aussi deux éléments concrets qui déterminent considérablement les marges de manœuvre de l'État aujourd'hui : la crise de rentabilité du capitalisme mondial et le degré d'internationalisation des circuits d'accumulation. Cela affaiblit sérieusement la stratégie qui confie la transformation de la société uniquement à un État fort qui domine le marché et assure la redistribution des richesses.
L'auto-organisation de la classe comme stratégie

Et, fondamentalement, ce n'est pas tant l'arithmétique parlementaire qui détermine l'ambition des politiques publiques qui peuvent être menées à un moment donné que les rapports de production capitalistes. En définitive, le juge de paix n'est pas l'État mais la loi de la valeur. La social-démocratie verte a donc besoin que le capital se porte bien pour pouvoir mettre en œuvre son programme. Alors qu'elle se présente comme la seule option réaliste capable de répondre à l'urgence de la crise écologique, elle utilise une boîte à outils avec laquelle il est difficilement possible d'opérer les transformations nécessaires. Ainsi, une étude récente souligne qu'une réduction du temps de travail sans rupture avec l'accumulation capitaliste nécessiterait une gouvernance qui garantisse le taux de profit du secteur privé et la stabilité macroéconomique 13. Le refus du conflit implique donc un compromis avec le capital et nécessite d'assumer la gestion de la misère produite par le néolibéralisme, ou toute autre forme spécifique que prend le capitalisme à un moment donné. Et, tant dans le présent que, de façon prévisible, dans le futur, nous n'allons pas rencontrer un nouvel âge d'or du capitalisme qui nous permette de mettre en œuvre un solide programme de réformes écosociales 14 par l'État sans épisodes de violents conflits et de rupture.

Cela doit nous conduire à baser notre stratégie écosocialiste sur un projet politiquement et organisationnellement autonome vis-à-vis de l'État. Un projet qui mette au centre de nos tâches politiques les expériences d'auto-organisation de la classe ouvrière tout en maintenant, à chaque instant, un horizon de rupture révolutionnaire. Dans ce cadre, il n'y a pas de place pour les raccourcis politiques et intellectuels : ce qui ouvrira la moindre possibilité de réaliser des transformations radicales pour remédier à la crise écologique se trouve dans la force des expériences de pouvoir populaire extra-institutionnel. La faiblesse dont nous partons ne change rien à cette réalité. Dans le même temps, ce projet doit être en capacité de montrer les limites de la gestion de l'État capitaliste afin de rendre évidente la nécessité de son dépassement.... Car c'est précisément lorsque les capacités de l'ancien appareil d'État sont paralysées, disloquées et incapables de remplir leur fonction qu'émerge la légitimité des structures et institutions autonomes, grâce auxquelles les classes populaires répondent démocratiquement aux tâches et aux besoins quotidiens, asseyant ainsi leur autorité sociale.

Il existe plusieurs façons d'orienter au maximum l'action de l'État dans un sens écosocial. Celles qui nous intéressent le plus sont les revendications transitoires capables de rassembler la plus grande force sociale, politique et organisationnelle. La gratuité d'un service public ou l'expropriation de grands propriétaires immobiliers, par exemple, peuvent être obtenues par des initiatives législatives ou par un processus d'auto-organisation, de mobilisation et d'affrontement soutenu dans le temps. Dans le premier cas, l'échec de l'initiative sera un fait divers. Dans le second cas, en revanche, le succès comme l'échec signifieront un renforcement du pouvoir de la classe ouvrière, une augmentation de sa légitimité et une base d'apprentissage fertile sur laquelle construire les expériences futures. Il serait faux, pour autant, de tirer un trait d'égalité entre la victoire ou la défaite du mouvement. Mais l'existence d'un tel processus assure la survie de fondations sur lesquelles reprendre et renforcer l'émancipation. La lutte pour des réformes dans le cadre de l'État ne disparaît donc pas de notre stratégie. Mais ce doit être une lutte pour des réformes qui visent à affaiblir l'équilibre du système, à aiguiser ses contradictions, à intensifier ses crises et à porter la lutte des classes à des niveaux de plus en plus intenses 15.

Tout cela doit nous aider à reconstruire, à partir du conflit, les imaginaires d'un avenir radicalement différent. Cela doit nous aider à reprendre la question de l'autogestion, de la planification et de la démocratie socialiste 16. On doit rejeter les limites étroites d'une planification fondée sur des politiques publiques qui ne rompent pas avec l'accumulation capitaliste. Enfin, on doit désigner le marché comme le parasite qu'il est et montrer l'actualité, la viabilité et l'efficacité des méthodes avec lesquelles nous pourrions organiser démocratiquement la production et la reproduction dans un modèle écosocialiste 17.

Revendications transitoires et temps brisé de la politique

« [Tous] reconnaissent que la catastrophe est certaine, qu'elle est imminente, qu'il faut la combattre énergiquement, que le peuple doit faire des “efforts héroïques” pour conjurer le désastre, etc. Tout le monde le dit. Tout le monde le reconnaît. Tout le monde l'affirme. Et l'on ne fait rien » 18 écrivait Lénine en septembre 1917. Les comparaisons historiques hors contexte sont à proscrire dans la plupart des cas. Cependant, dans ce cas, nous pouvons nous inspirer d'un point commun : le moment où la perspective révolutionnaire apparaît comme la solution la plus logique. Comme nous l'avons vu dans les pages précédentes, nous sommes bien conscient·es des actions à entreprendre immédiatement pour remédier aux causes de la crise écologique, mais nous constatons jour après jour que rien ne se passe alors que la catastrophe est imminente. Cette inaction, souvent dénoncée comme un manque de volonté politique de la part des gouvernants, est une démonstration de l'incapacité structurelle de la gestion institutionnelle à aller à l'encontre de la dynamique de l'accumulation capitaliste. En même temps, la conception majoritairement partagée de la politique la réduit à sa dimension institutionnelle. La combinaison de tous ces éléments ouvre un espace de lutte au sein duquel le manque de compréhension des limites que rencontre l'action de l'État nous fournit un terrain fertile dans lequel les expériences organisationnelles écosocialistes peuvent croître et se renforcer.

Par conséquent, l'une des tâches stratégiques d'une organisation écosocialiste est d'identifier les revendications qui sont largement comprises et partagées à une échelle de masse et qui, à certains moments de la crise, peuvent favoriser l'organisation et la mobilisation de masse. Dans de nombreux cas, il s'agira de revendications visant à arracher des transformations à l'État capitaliste tout en affaiblissant sa domination et en renforçant les structures de la classe. Il s'agit par exemple d'un régime salarial plus favorable, de l'expropriation d'un secteur stratégique ou de l'amélioration des services publics. Cela n'est pas en contradiction avec l'objectif de construire un projet doté d'une autonomie politique et organisationnelle par rapport à l'État, tant que les expériences de pouvoir populaire restent prioritaires. Il s'agit précisément d'identifier les interstices les plus propices au développement de conflits qui défendront un programme de rupture écosocialiste.

L'écologie comme lieu de confrontation avec le capital

En ce sens, la crise écologique nous offre un large éventail de possibilités, une chaîne aux maillons rouillés à laquelle s'attaquer, des dizaines de moments où les contradictions sont criantes entre l'ampleur de la catastrophe et les limites de la gestion capitaliste, et où la révolution peut émerger comme la solution logique. Nous pensons à ces moments où le conflit entre la vie et le capital est ressenti avec le plus d'acuité, ceux dans lesquels les fausses solutions d'une gestion verte et bienveillante du néolibéralisme seront perçues avec plus de clarté. Plus précisément, nous pouvons mettre en évidence trois domaines d'intervention prioritaires. Premièrement, les secteurs du monde du travail qui seront sérieusement affectés par la réorganisation de la production industrielle dans les années à venir. Nous pouvons parler en particulier de l'industrie automobile, dont il est peu probable qu'elle continue à fonctionner comme avant au cours de la prochaine décennie. Deuxièmement, les conflits liés aux conditions qui rendent possible la reproduction sociale, depuis l'approvisionnement de base, l'alimentation, le logement et les services publics – éléments fondamentaux pour l'organisation de la vie quotidienne – jusqu'aux corps eux-mêmes des travailleur·ses de la reproduction sociales et du soin 19. Il s'agit donc de conflits dans le cadre de la lutte contre l'inflation et l'endettement, mais aussi dans des domaines de l'exploitation comme le travail domestique. Troisièmement, des brèches sont ouvertes par les dynamiques de dépossession territoriale et de marchandisation des ressources naturelles. C'est dans ce cadre que nous situons les conflits nés des nouvelles vagues extractives, de la marchandisation de l'accès aux biens communs et de la reconfiguration territoriale du capital fossile.

Saisir les occasions

Ce faisant, le projet écosocialiste doit être capable de proposer des futurs meilleurs, enthousiasmants et porteurs d'espoir. Tout en disant clairement que les améliorations immédiates dans la vie des classes populaires ne peuvent se faire sans accepter la gravité de la situation et les limites biophysiques de la planète. Nous devons articuler trois éléments clés dans notre discours : 1) les formes collectives de satisfaction des besoins sociaux, 2) la redistribution et la valorisation de la prise en charge du soin, et 3) des conquêtes concernant le temps libre et les formes de travail non aliénantes. On doit opposer ce discours à la désaffection actuelle et à la conviction que tous les futurs possibles seront pires qu'aujourd'hui, ce qui alimente des discours stériles ou carrément réactionnaires.

Toutes ces tâches doivent être menées à bien sans tomber dans ce que nous pourrions appeler un écosocialisme hors du temps : un écosocialisme qui fait confiance à l'accumulation incrémentale de petites victoires pour rendre possible la transformation radicale et urgente de la société que la crise écologique nous impose. Si nous croyons à la gravité du diagnostic, nous ne pouvons pas concevoir les décennies à venir comme un long fleuve tranquille. Au contraire, nous sommes confrontés à des temps brisés, pleins de nœuds, de bifurcations et de virages serrés. Comme l'a souligné à juste titre Daniel Bensaïd, le temps brisé de la stratégie léniniste est un temps rythmé par la lutte et interrompu par la crise 20. Ceci est particulièrement pertinent dans le contexte de la crise écologique. Les points de non-retour du changement climatique, les phénomènes météorologiques extrêmes ou la combinaison des inégalités sociales et de la rareté des ressources sont des expressions de la crise écologique qui impliquent un avenir proche marqué par les turbulences et l'instabilité. C'est précisément dans ce temps brisé de la politique que nous avons une chance minimale de réaliser les transformations nécessaires à une solution socialement juste à la crise écologique. La radicalité du diagnostic doit coïncider avec la radicalité de la pratique politique. À un siècle de distance, nous devons lire les derniers rapports du GIEC, qui parlent de réductions drastiques des émissions de CO2 en seulement trois décennies, en parallèle des annotations de Lénine dans lesquelles il déclarait « La gradualité n'explique rien sans les sauts. Les sauts ! Les sauts ! Les sauts ! Les sauts ! Les sauts ! »

Nous devons travailler sans relâche ici et maintenant, intervenir dans les conflits qui s'annoncent, renforcer patiemment les expériences organisationnelles, acquérir une légitimité sociale par une pratique concrète ancrée dans le territoire. Mais nous devons aussi rester ouverts à l'improvisation des événements, conscients que c'est précisément dans les moments de crise que s'ouvrent les possibilités de rupture révolutionnaire. C'est précisément des moments de crise, comme une sécheresse prolongée ou une hausse des prix de l'énergie, que nous pouvons profiter pour faire avancer avec force des revendications transitoires, largement comprises et défendues, qui permettent des sauts qualitatifs dans l'organisation et la mobilisation des classes populaires. Mais aussi des crises où le mécontentement et la rage sociale accumulés s'expriment sous forme d'explosions spontanées, sous forme de révoltes, massives mais sans horizon politique défini ni structures intermédiaires qui iraient au-delà de ce qui est nécessaire pour mobiliser ou faire face aux défis immédiats. En ce sens, la stratégie écosocialiste doit également être en mesure de répondre à la question de savoir comment transformer la forme-révolte et les crises organiques qui suivront et s'intensifieront dans le cadre de la crise écologique en crises révolutionnaires, dans lesquelles de larges masses agissent consciemment en confrontation avec le pouvoir existant et en vue de la construction de leur propre pouvoir populaire.
Organisation et stratégie écosocialiste

Quelles sont donc les nouveautés spécifiques que la crise écologique introduit dans la stratégie socialiste ? Fondamentalement, la nouveauté réside dans le rythme et l'urgence imposés par la gravité du diagnostic. Comme l'affirment Kai Heron et Jodi Dean :

« Nous n'avons plus le luxe de la spontanéité. Pour éviter que le changement climatique n'intensifie l'oppression et n'accélère l'extinction, nous devons créer et rejoindre des organisations capables de relever le défi d'une pensée et d'une action transitoires. » 21

Le fil conducteur de la politique révolutionnaire de ce siècle doit être d'assumer les tâches qui découlent de l'urgence écosociale. Dans ce sens, nous pouvons schématiquement esquisser trois grands cadres au sein desquels penser les tâches politiques du présent. Ces trois cadres sont inséparables et ne peuvent être compris isolément, ils doivent donc être abordés ensemble et se nourrir les uns des autres.

Premièrement, la construction d'organisations socialistes adaptées aux stratégies de rupture révolutionnaire. Il faut partir du principe qu'il s'agit d'un combat de très longue haleine. En effet, on ne devrait plus parler de lutte écologique. Mais plutôt de la façon dont la crise écologique détermine et conditionne désormais tout le scénario de la lutte politique émancipatrice, elle doit être l'air que nous respirons tou·tes. À partir de là, nous devons être conscient·es que nous avons besoin de bien plus que trois ou quatre manifestations de masse, et de mouvements spontanés qui apparaissent et disparaissent en un clin d'œil. Nous avons besoin de structures organisationnelles stables. Des espaces collectifs dans lesquels nous pouvons mener des réflexions stratégiques qui nous permettent de comprendre les raisons des victoires et des défaites que nous allons accumuler. Des lieux à partir desquels promouvoir de nouvelles initiatives, grâce auxquels renforcer les luttes et dans lesquels se réfugier dans les phases de recul. Assumer cet engagement militant sera essentiel pour affronter l'avenir.

Deuxièmement, accepter de composer et d'improviser sur la pratique. Les diagnostics de la crise écologique ne nous fournissent pas une image claire de ce que sera le futur proche. La complexité des processus biophysiques et l'imprévisibilité des processus sociaux induisent des conséquences qui ne sont pas mécaniques. Cependant, même si nous n'avons pas de boule de cristal, nous en savons assez sur la gravité de la crise écologique pour pouvoir nous y préparer et agir avec audace politique lors des multiples crises et conflits qui s'annoncent. Nous savons que dans un avenir proche, les incendies massifs, les sécheresses, les crises énergétiques, les crises alimentaires, les faillites et licenciements massifs, la création de millions de réfugié·es climatiques, sont des situations qui vont advenir. À partir de là, nous devons anticiper, planifier et tirer parti des convulsions de l'avenir pour recueillir un soutien massif en faveur de nos propositions de transformation radicale de la société. Renforcer l'organisation des syndicats agraires de gauche dans les endroits qui seront les plus touchés par la sécheresse, construire la confiance entre les travailleur·ses et les organisations politiques sur la base de propositions de reconversion des industries dont on sait qu'elles vont fermer, préparer des campagnes et des actions qui puissent être déployées rapidement face aux futurs incendies et diriger la rage accumulée vers les entreprises d'énergie fossile. C'est plus facile à dire qu'à faire, mais nous devons passer à la pratique pour acquérir de l'expérience. Une gymnastique révolutionnaire pour le temps brisé de la crise écologique.

Troisièmement, nous devons faire en sorte que l'écologie ne soit plus une lutte sectorielle. Comme nous l'avons dit, la crise écologique détermine et conditionne tout le scénario de la lutte politique émancipatrice. Il faut donc cesser de l'envisager comme s'il s'agissait d'une lutte sectorielle, et l'aborder dans toute son ampleur et sa complexité. Cela implique que les collectifs, organisations et mouvements « purement » écologistes n'aient pas le monopole de l'organisation concernant la question écosocialiste. L'objectif est de promouvoir et de construire un bloc écosocialiste populaire. Et on ne parle pas d'une alliance morale ou d'une liste inopérante d'acronymes. La raison d'agir ensemble réside dans la réalité complexe à laquelle nous sommes confronté·es. Si les fonds d'investissement qui dominent les grandes compagnies pétrolières sont les mêmes que ceux qui réalisent une part importante de leurs profits dans le secteur immobilier, un encadrement strict des loyers et l'expropriation des logements des spéculateurs constituent un pas en avant dans la lutte contre le changement climatique. Pour cette raison et pour bien d'autres encore.

Les tâches des révolutionnaires

Cela doit se faire de manière non sectaire, en comprenant les difficultés de la situation sociale, politique et organisationnelle d'où nous partons. Deux voies fondamentales en découlent. D'une part, les militant·es et les groupes écosocialistes doivent s'immerger dans les processus de base du conflit, mettre les mains dans le cambouis et collaborer à la construction d'un tissu de résistance populaire, marqué par une grande hétérogénéité et des niveaux de conscience inégaux. Le militantisme écosocialiste doit être compris au sens léniniste, comme le fait d'être un ou une « tribun populaire sachant réagir contre toute manifestation d'arbitraire et d'oppression, où qu'elle se produise, quelle que soit la classe ou la couche sociale qui ait à en souffrir » 22. Avoir une compréhension élaborée de la crise écologique et des moyens de la combattre ne s'oppose pas au fait de s'impliquer et de renforcer une lutte de quartier contre l'extension d'un aéroport ou d'un incinérateur. Pour gagner en légitimité, il faut cultiver tous les terrains, et « profiter de la moindre occasion pour exposer devant tous ses convictions socialistes et ses revendications démocratiques, pour expliquer à tous et à chacun la portée historique et mondiale de la lutte émancipatrice du prolétariat ».

D'autre part, nous devons établir et renforcer les alliances entre les différents espaces qui constitueraient ce bloc écosocialiste populaire. Nous soulignons trois éléments qui devraient être présents dans la construction de ces alliances :

1) Des espaces stables de coordination entre des organisations qui assument une stratégie de rupture. Au-delà des événements ponctuels, il s'agit de maintenir des espaces de rencontre où se construisent la confiance, l'expérience et la reconnaissance des apports de chacun. Pourquoi entre organisations qui assument une stratégie de rupture ? Parce qu'il faut partir d'un minimum de clarté stratégique sur la nécessité de dépasser le capitalisme pour que ce type d'espace soit vraiment utile.

2) Discussion stratégique. Nous ne pouvons pas continuer à réfléchir de manière obsessionnelle à ces questions dans un quasi-isolement. Nous avons besoin de mettre en commun nos discussions stratégiques entre militant·es et activistes de multiples organisations, espaces et mouvements. Nous avons besoin de partager nos doutes et d'intégrer les propositions et les expériences d'autres personnes organisées. Nous devons identifier collectivement les lacunes que nous ne parvenons pas à combler et les fronts politiques que nous devons renforcer.

3) Unité d'action, diversité des tactiques. En nous appuyant sur les tâches et les outils susmentionnés, nous devons être capables de frapper ensemble à partir de différents fronts. Pour prendre un exemple concret, être capable de réagir conjointement dans une situation de crise énergétique implique : des revendications transitoires aux institutions pour assurer la gratuité des transports publics et la garantie d'un approvisionnement de base dans les foyers, des campagnes pour coordonner le non-paiement des factures d'énergie, des occupations et actions de désobéissance civile au siège des compagnies d'électricité, des grèves du travail dans les services d'autobus urbains…

Ces notes, probablement incomplètes et manquant de précision, devront être examinées et mises à jour sur la base des résultats de l'expérience concrète. Comme toujours, nous avons peu de certitudes quant au succès de la lutte des classes. La crise écologique, cependant, établit un élément qui ne fait aucun doute : nous n'entrons pas dans des décennies de calme plat, de sorte que la stratégie socialiste de ce siècle devra naviguer à travers des périodes de turbulences extrêmes. Avec, comme toujours, des risques importants. Mais cela permet aussi d'ouvrir sans cesse le champ des possibles. Chaque lutte, chaque conflit, chaque expérience de pouvoir populaire sème la graine des suivantes. La stratégie écosocialiste doit donc se lancer sur cette mer agitée et s'atteler résolument aux tâches révolutionnaires de ce moment historique.

Le 19 juin 2024

Traduit par William Donaura.

Notes

1. Joel Kovel et Michael Löwy, « Manifeste écosocialiste international », 2001, Cahiers du socialisme.
2. Le « temps brisé de la politique » et la « politique du temps brisé » font référence à un texte de Daniel Bensaïd, cité plus bas, sur la pensée stratégique de Lénine.
3. John Bellamy Foster, Marx écologiste, Éditions Amsterdam, 2024.
4. Kohei Saito, La nature contre le capital. L'écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital, Syllepse et Page 2, 2021.
5. Joaquim A Sempere, Las cenizas de prometeo : Transición energética y socialismo, Pasado y Presente, 2018.
6. Christopher Olk. « No hay estabilidad de precios en un planeta moribundo », Viento Sur, 11 octobre 2022.
7. Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1851.
8. Isidro López et Rubén Martínez, The Green Solution : Crisis, Green New Deal and Capitalist Property Relations, La Hidra Cooperativa : Barcelone, 2021.
9. Javier Moreno Zacarés, « Euphoria of the Rentier ? », New Left Review, n° 129, mai/juin 2021, pp. 47-67.
10. Ces politiques conduisent à injecter massivement de la monnaie dans l'économie et sont censées relancer l'investissement privé. On peut aussi parler dans ce cas de « facilités de prêt », NDT.
11. Andreas Malm, « Long Waves of Fossil Development : Periodizing Energy and Capital », Mediations, Volume 31, n° 2, printemps 2018, pp. 17-40.
12. Daniel Albarracín Sánchez, « Controversias socioeconómicas sobre la tecnología : ¿Una nueva onda larga expansiva gracias a la revolución digital ? », Revista Internacional De Pensamiento Político, volume 17, n° 1, pp. 435–456.14) Le plan Monnet ou premier Plan de modernisation et d'équipement est un plan quinquennal de reconstruction et de modernisation du gouvernement français après la fin de la Seconde Guerre mondiale centré sur les principales ressources nécessaires à l'économie du pays.
13. Basil Oberholzer, « Post-growth transition, working time reduction, and the question of profits », Ecological Economics, 206, 107748, 2023.
14. Nous avons choisi le terme « écosocialiste » quand l'auteur fait référence aux courants politiques qui se revendiquent de ces analyses et le terme « écosociales » quand l'auteur faire référence à des revendications ou des mesures. Dans ce second sens le terme vient remplacer « sociales », d'usage plus habituel, NDT.
15. Mark Engler y Paul Engler, « Las reformas no reformistas de André Gorz », Jacobin Latinoamérica, 25 juillet 2021.
16. Ernest Mandel, « En défense de la planification socialiste », Quatrième Internationale n° 25, septembre 1987.
17. Cibcom, « Cerrar la fractura : por una planificación ecológica del metabolismo universal », Jacobin Latinoamérica, 18 février 2023.
18. V.I. Lénine, La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer, septembre 1917.
19. Stefanía Barca, « Fuerzas de reproducción. El ecofeminismo socialista y la lucha por deshacer el Antropoceno », Viento Sur, 30 décembre 2022.
20. Daniel Bensaïd, « Les sauts ! Les sauts ! Les sauts ! », Inprecor, n° 716, janvier 2024. Article initialement publié en 2002 dans la revue International Socialism.
21. Kai Heron et Jodi Dean, « Leninismo climático y transición revolucionaria. Organización y antiimperialismo en tiempos catastróficos », Viento Sur, n° 183, 16 août 2022.
22. V.I. Lénine, Que faire ?, 1902.

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