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L’apport des syndicats dans la lutte pour le désinvestissement de la Caisse de dépôt

Des campagnes de désinvestissement des entreprises complices des crimes commis par Israël sont en action à travers le monde entier. Au Québec, une mobilisation est en cours, à laquelle prennent part plusieurs organisations syndicales, en cohérence avec leurs prises de position historiques en matière de solidarité avec le peuple palestinien. Rappelons en outre que la Confédération des syndicats natinaux (CSN), dans le cadre d’une vaste campagne en 1985, avait déjà ciblé la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) pour qu’elle se désinvestisse des institutions participant à l’apartheid en Afrique du Sud. Les choix d’investissement non éthiques de cette société d’État avaient alors été remis en cause. Le positionnement de la campagne actuelle, qui rallie bon nombre de syndicats, consiste à pointer la CDPQ comme institution complice du génocide qui se déroule sous nos yeux à Gaza.
La CDPQ est un investisseur institutionnel, un riche héritage de la Révolution tranquille, qui gère le bas de laine des Québécoises et des Québécois. En effet, l’argent des cotisations obligatoires de chaque travailleuse et travailleur à la Régie des rentes du Québec (RRQ) et à d’autres régimes de retraite tels que le RREGOP est confié à cette institution pour le faire fructifier. La RRQ est le plus gros déposant de la CDPQ, en y investissant 125,9 milliards de dollars en 2024, alors que le RREGOP en est le troisième avec 91,4 milliards de dollars. Ces deux caisses de retraite représentent près de la moitié (45 %) des sommes gérées annuellement par la CDPQ. À cela s’ajoutent les fonds de la CNESSST[1]et ceux de plus d’une quarantaine d’institutions.
Le génocide, une occasion d’affaires !
Le scandale révélé en juillet dernier par Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, dans son rapport De l’économie de l’occupation à l’économie du génocide qui identifie la CDPQ parmi les 48 institutions dans le monde qui contribuent directement à l’infrastructure du génocide en cours à Gaza a provoqué une onde de choc au Québec. En d’autres mots, chaque travailleuse et travailleur contribue à chaque paie à soutenir le génocide mené par Israël contre les Palestiniennes et Palestiniens.
Neuf mois plus tôt, au moment d’une assemblée publique organisée à l’automne 2024 par le collectif citoyen Désinvestir pour la Palestine (D4P), on a assisté à une importante sensibilisation d’un ensemble d’actrices et d’acteurs du milieu universitaire, collégial, communautaire et syndical. À cette occasion, les personnes participantes furent invitées à former des comités de travail pour établir collectivement un plan d’action visant le désinvestissement de la CDPQ, plan d’action qui fut la pierre angulaire de la campagne Sortons la Caisse des crimes en Palestine, lancée par la Coalition du Québec URGENCE Palestine quelques mois plus tard. en mars 2025. C’est ainsi qu’un comité, dont je faisais partie, s’est chargé de la formulation d’un modèle de résolution pouvant être adoptée tant par le milieu communautaire que syndical, et exigeant que la CDPQ se départisse de tout investissement dans des entreprises et institutions ciblées comme complices d’activités liées à la colonisation et au génocide palestinien.
Cependant, bien que la Coalition du Québec URGENCE Palestine[2] ait tenté à de nombreuses reprises d’attirer l’attention médiatique sur l’enjeu des investissements de la Caisse, il aura fallu attendre la sortie du rapport de Francesca Albanese, rapport auquel la Coalition a participé par le dépôt d’un mémoire, pour faire monter la pression sur la Caisse de dépôt. En effet, figurant parmi les entreprises qui participent à « l’économie du génocide », la CDPQ s’est retrouvée sur la sellette. Et cela d’autant plus que, dans la foulée, La Presse publiait une lettre ouverte[3] de 125 signataires – nous l’avons fait circuler en cette période estivale –qui demandait à la CDPQ de se désinvestir des entreprises complices. La Presse a accepté de la publier à la condition d’obtenir de la CDPQ un communiqué qui serait publié dans la même édition. Mais l’argumentaire de la CDPQ, qui fait une sorte de dénégation, ne tient pas la route et tente de détourner l’attention des investissements réellement problématiques[4].
En parallèle, à l’Assemblée nationale, deux députés de Québec solidaire, Alejandra Zaga Mendez et Haroun Bouazzi, sensibilisés par la Coalition du Québec URGENCE Palestine, ont interpellé directement Charles Emond, PDG de la CDPQ, à la Commission des finances publiques. Elle et il se sont notamment étonnés que la CDPQ ait maintenu ses investissements en Israël, alors qu’elle avait rapidement désinvesti de la Russie après l’invasion de l’Ukraine – démontrant ainsi qu’aucun obstacle technique ne s’y oppose. Ils ont également souligné que les placements de la Caisse dans 24 entreprises du secteur militaire, impliquées dans les violations du droit international à Gaza, avaient augmenté de 70 % en 2024, un chiffre qui montre combien la machine de guerre représente une occasion d’affaires pour plusieurs entreprises. S’il ne s’agit pas là d’une manière de tirer profit d’une occupation génocidaire de la Palestine, comment faut-il l’appeler ? Face à ces questions, Charles Emond, président de la CDPQ, est resté sans réponse.
Cette situation est alarmante à plusieurs titres, car elle correspond aussi à un mouvement plus large de remilitarisation : Charles Emond lui-même a déclaré que le secteur de la Défense au Québec est une occasion d’affaires[5]. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles la CDPQ rechigne à désinvestir des entreprises qui collaborent au génocide en Israël, parce que la guerre, c’est payant. Or, la CDPQ se targue d’être un leader en matière d’investissements responsables !
L’enjeu est énorme pour les travailleuses et travailleurs ainsi que pour leurs syndicats : les investissements de la CDPQ manquent d’éthique en nous rendant complices de crimes contre l’humanité et de violations des droits humains. La plupart des syndiqué·e·s ignorent dans quelles actions ou entreprises est investi l’argent de leur fonds de pension. Quand ils apprennent que leur argent est notamment investi dans des entreprises militaires fournissant Israël en avions F35 et en bulldozers, c’est une réelle consternation ! C’est pourquoi il est essentiel de les informer et de les sensibiliser, notamment en effectuant des présentations de la campagne de désinvestissement en cours, et en diffusant les modèles de résolution[6], qui sont le fruit d’un travail d’équipe, afin de rallier le milieu syndical autour de revendications communes. Ce travail est mené depuis dix mois au sein de diverses instances syndicales et assemblées générales.
Les résolutions adoptées demandent aux différents acteurs syndicaux – fédérations, structures régionales, centrales – d’agir non seulement pour que la CDPQ se désinvestisse des entreprises impliquées dans des violations des droits humains et du droit international en Palestine, mais aussi pour que le Canada cesse de fournir du matériel militaire à Israël et pour que le Québec ferme son bureau à Tel-Aviv, dont le rôle est le maintien et l’intensification des liens économiques et politiques avec Israël.
Le conseil d’administration du Centre international pour une solidarité ouvrière (CISO), organisation intersyndicale qui regroupe plusieurs syndicats québécois, a donné son appui à la campagne, contribuant aussi à l’ancrer davantage auprès des groupes syndicaux. Parallèlement aux prises de position dans le milieu syndical[7], des organismes des milieux communautaire, municipal et culturel adoptaient les mêmes demandes. Il s’agit réellement d’un mouvement large qui place la dimension éthique au cœur des priorités pour une saine gestion de la CDPQ.
Des résolutions syndicales contraignantes
Les résolutions syndicales n’ont pas qu’une valeur symbolique : elles mandatent les représentantes et représentants syndicaux qui siègent aux conseils de gestion des fonds de retraite (RRQ, RREGOP) afin qu’ils portent ces revendications directement auprès de la CDPQ. Ce caractère contraignant est essentiel, car il permet de ramener la transparence et la responsabilité publique au cœur de la gestion du bas de laine collectif. La Caisse doit rendre des comptes et permettre à ces représentants syndicaux de contribuer à redéfinir les critères éthiques et moraux pour nos investissements collectifs.
L’aspect contraignant des résolutions pousse les organisations syndicales à vouloir se former sur ces enjeux d’investissement et, potentiellement, à se réapproprier les débats qui avaient eu cours dans les années 1970-1980 sur les critères éthiques des placements – à l’époque, la FTQ[8] lançait son Fonds de solidarité et quelques années plus tard, la CSN créait Fondaction. La campagne Sortons la Caisse des crimes en Palestine est ainsi en train de relancer, chez les travailleuses et travailleurs et dans les syndicats, les débats éthiques sur les choix d’investissement et, corollairement, sur les choix de société, qui avaient été étouffés par la montée de la vague néolibérale.
Grâce à leurs ressources, leur capacité de mobilisation et leur influence au sein des instances de la RRQ et du RREGOP, les syndicats ont un rôle crucial à jouer. Cette lutte représente également l’occasion d’une concertation intersyndicale élargie, visant à se réapproprier nos choix de société et à exiger que cette société d’État investisse notre argent dans le respect de nos valeurs collectives. La CDPQ est un organisme public, non une entreprise privée : la manière dont elle gère les fonds des travailleuses et travailleurs devrait faire l’objet de débats publics. La mobilisation des syndiqué·e·s peut contribuer à multiplier les initiatives visant à influencer la population québécoise et à accroître la pression sur la Caisse. Espérons que la force du milieu syndical serve de moteur pour mobiliser plus largement la société civile autour des enjeux démocratiques et éthiques que soulève cette lutte.
Par Rafaëlle Sinave, professeure au Cégep du Vieux Montréal, syndicaliste et militante à la Coalition du Québec URGENCE Palestine
- Commission des normes du travail, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail. ↑
- La Coalition du Québec URGENCE Palestine a été créée en mai 2024, et regroupe une cinquantaine d’organisations, dont des syndicats, la Ligue des droits et libertés et des organisations juives antisionistes. Voir leur site :<https://urgencepalestine.quebec/a-propos/membres/>. La Coalition est impliquée dans le mouvement BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) lancé il y a déjà plusieurs années. ↑
- Rafaëlle Sinave et 125 cosignataires, « Sortez nos caisses de retraite de “l’économie du génocide” », La Presse, 15 juillet 2025. ↑
- Charles Émond, « Nous nous préoccupons de la crise humanitaire en Palestine », La Presse, 15 juillet 2025. ↑
- Éric Desrosiers, « La glace de plus en plus mince sous les pieds de Trump, selon Charles Emond », Le Devoir, 11 juin 2025. ↑
- On peut se procurer le matériel sur le site Sortons la Caisse des crimes en Palestine à :<https://cdpq-palestine.info/agir/index.fr.html>. ↑
- Nommons la CSN, le Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN), le Conseil régional FTQ Montréal métropolitain, la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), la Fédération de l’enseignement collégial (FEC-CSQ). ↑
- FTQ : Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec. ↑
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« La guerre américano-israélienne aura des répercussions à vie sur des millions d’enfants à travers le Moyen-Orient »
Des millions d'enfants ont été plongés dans la crise par la guerre au Moyen-Orient, avec des informations faisant état d'enfants soldats en Iran, de déplacements forcés massifs au Liban et du meurtre de centaines de mineurs.
Par William Christou à Beyrouth, Lorenzo Tondo à Jérusalem, Oliver Holmes à Londres
4 avril 2026 | tiré d'alencontre.org | Photo : Cinq enfants d'une même famille tués lors d'une frappe israélienne sur Irkay (Saïda-Liban) le 13 mars. (L'Orient-le Jour, 13 mars, Montage Céline Bejjani)
https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/la-guerre-americano-israelienne-aura-des-repercussions-a-vie-sur-des-millions-denfants-a-travers-le-moyen-orient.html
Selon l'agence des Nations unies pour l'enfance, l'Unicef, plus de 340 enfants ont été tués et des milliers blessés depuis que les États-Unis et Israël ont lancé leurs attaques contre l'Iran, qui a riposté par des bombardements dans toute la région.
Le plus grand nombre de victimes parmi les enfants a été signalé le premier jour de la guerre, lorsqu'une frappe de missile américain sur une école en Iran a tué au moins 160 enfants et enseignants.
L'invasion du Liban par Israël – ainsi que ses attaques incessantes en Cisjordanie occupée et à Gaza – ont aggravé le bain de sang. Dans toute la région, plus de 1,2 million d'enfants ont été déplacés.
« Les enfants de la région sont exposés à une violence effroyable, tandis que les systèmes et services mêmes destinés à assurer leur sécurité sont pris pour cible », a déclaré la directrice générale de l'Unicef, Catherine Russell.
Voici quelques-unes des conséquences de la guerre sur les enfants.
Déplacements forcés au Liban
Selon une évaluation de l'Unicef, plus de 1,1 million de personnes, dont près de 400 000 enfants, ont été contraintes de fuir leur foyer en raison des bombardements israéliens et des ordres d'évacuation au Liban. Près de 90 % d'entre elles vivent en dehors des centres d'accueil, et beaucoup dorment dans la rue.
Nidal Ahmed, 52 ans, et deux de ses enfants vivent dans une tente au sein d'un campement de fortune avec des centaines d'autres familles à Biel, le quartier des boîtes de nuit de Beyrouth. C'est la deuxième fois qu'Ahmed est déplacé : sa maison à Tyr a été détruite lors d'une frappe aérienne le deuxième jour de la guerre entre Israël et le Hezbollah, et la maison de son frère, située dans la banlieue sud de Beyrouth, a reçu l'ordre d'être évacuée par Israël quelques jours après qu'il s'y soit réfugié.
« Il est 17 h et nous n'avons rien mangé aujourd'hui », a déclaré Ahmed, sa fille de huit mois, Zahraa, assise devant lui dans une grenouillère tachée. « Nous n'avons pu donner aux enfants que du thé et un peu de pain. Ce n'est pas adapté à une enfant aussi jeune de manger du pain, mais que pouvons-nous faire ? », a-t-il dit en montrant du doigt quelques restes de pain azyme rassis que Zahraa était en train de mâchouiller.
Après un mois de déplacement, Ahmed n'a plus d'argent pour nourrir ses enfants. Il dépend d'organisations locales qui se présentent de manière irrégulière, distribuant un repas la plupart du temps, mais pas tous les jours.
Les conditions de leur exil sont « humiliantes », a déclaré Ahmed en montrant la tente qu'il a montée pour lui et ses enfants, une bâche bleue jetée à la hâte sur une armature en bois et maintenue par des pierres. « J'ai essayé de la recouvrir pour nous protéger de la pluie, mais nous nous réveillons chaque matin avec nos matelas trempés. »
Tandis que son fils de trois ans, Ahmad, joue avec un autre enfant dans un terrain vague, Ahmad explique qu'il peut se doucher une fois par semaine, le vendredi, lorsque son père les conduit en voiture pendant 30 minutes jusqu'à la maison d'un ami qui leur permet d'utiliser la salle de bains. Pour leurs besoins les plus immédiats, il n'y a qu'une seule salle de bains pour des centaines de familles, qui font la queue pendant une demi-heure pour avoir la chance d'utiliser les toilettes, qui ne disposent pas d'eau courante.
Le représentant de l'Unicef au Liban, Marcoluigi Corsi, a averti le mois dernier que le déplacement aurait des effets durables sur les enfants. « Ce cycle incessant de bombardements et de déplacements aggrave considérablement leurs traumatismes psychologiques, ancrant une peur profonde et menaçant de causer des dommages émotionnels profonds et durables », a déclaré Marcoluigi Corsi.
Ahmed a déclaré avoir déjà constaté certains de ces effets chez ses propres enfants. Lorsque les avions israéliens franchissent le mur du son ou bombardent Beyrouth, son fils se met à courir, essayant de se cacher d'une bombe qu'il pense voir s'abattre sur lui.
Ahmed lui-même est épuisé. Il a dû laisser sa femme et sa fille de 17 ans à l'hôpital de Tyr après qu'elles ont été blessées lors du bombardement de leur maison. Il montre une photo de sa femme dans le coma, allongée sur un lit d'hôpital, et énumère ses blessures : 33 fractures du crâne, hémorragie interne, lésions de la moelle épinière.
« Ils disent qu'elle ne s'en sortira pas », a déclaré Ahmed en regardant ses enfants. « Les enfants sont occupés pour l'instant, ils jouent. Mais quand ils rentreront à la maison et ne trouveront pas leur mère, ce sera un désastre. »
Morts, blessés et deuil en Palestine
Malgré un cessez-le-feu en vigueur depuis plus de cinq mois, les responsables sanitaires de Gaza affirment qu'au moins 50 Palestiniens ont été tués par les forces israéliennes depuis le début du conflit avec l'Iran il y a plus d'un mois. Le nombre d'enfants tués n'est pas connu, mais le 29 mars, des frappes aériennes israéliennes sur des postes de contrôle ont tué au moins six Palestiniens, dont une fillette, selon les services de secours locaux.
La bande de Gaza ne s'est pas remise de 23 mois de bombardements israéliens, qui ont tué des dizaines de milliers de personnes et détruit des hôpitaux et des écoles, dans ce qu'une enquête de l'ONU a qualifié de génocide. Jusqu'en octobre de l'année dernière, au moins un enfant palestinien était tué en moyenne toutes les heures. Le nombre d'enfants tués par les forces israéliennes dans leur guerre contre Gaza a dépassé les 20 000 à la fin de l'année dernière, selon Save the Children.
Si la guerre contre l'Iran n'a pas ouvert un nouveau front à Gaza, elle a aggravé l'insécurité et entraîné une intensification des opérations militaires israéliennes en cours.
Les bouclages et les restrictions de circulation à Gaza, déclenchés par l'escalade, ont perturbé encore plus l'accès aux services de base et contraint certaines écoles à fermer. Les points de passage vers Gaza ont été fermés pendant les premiers jours de la guerre, bloquant l'aide humanitaire et les marchandises.
En Cisjordanie occupée, les colons israéliens et les forces de sécurité ont intensifié leurs violences contre les Palestiniens depuis le début de la guerre en Iran, tuant au moins trois enfants. Le 15 mars, la police israélienne a abattu deux jeunes frères palestiniens et leurs parents à Tamoun, en tirant sur la voiture de la famille alors qu'elle rentrait d'une sortie pour faire des achats pour le ramadan.
Mohammed, cinq ans, et Othman, sept ans – qui était aveugle et avait des besoins particuliers – ont été tués aux côtés de leur mère, Waad Bani Odeh, 35 ans, et de leur père, Ali Bani Odeh, 37 ans. Deux autres frères ont survécu. Khaled, 11 ans, a raconté plus tard qu'il avait entendu sa mère pleurer et son père prier avant leur mort. Après la fusillade, il a déclaré que la police des frontières israélienne l'avait traîné hors de l'épave, l'avait raillé et l'avait battu. Un officier lui a dit : « On a tué des chiens », a rapporté Khaled.
En Israël, au moins quatre enfants ont été tués par des missiles iraniens de représailles. L'une des pires attaques s'est produite le 1er mars, lorsqu'un missile iranien a frappé la ville de Beit Shemesh, dans le centre d'Israël.
« Aucune excuse » : des enfants âgés d'à peine 12 ans gardent des postes de contrôle en Iran
Des informations faisant état d'enfants âgés d'à peine 12 ans utilisés par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) pour garder des postes de contrôle de sécurité ont tiré la sonnette d'alarme sur le recours aux enfants soldats.
Human Rights Watch (HRW) a publié un rapport fin mars indiquant que le CGRI menait une campagne visant à recruter des enfants pour qu'ils s'engagent comme « combattants de la défense de la patrie ».
Le 26 mars, un responsable de l'IRGC à Téhéran a déclaré qu'une campagne visant à enrôler des civils, intitulée « Combattants pour la défense de la patrie en Iran », avait fixé l'âge minimum à 12 ans.
L'affiche de cette campagne de recrutement montre un garçon et une fille aux côtés de deux adultes, dont un homme en uniforme militaire.
HRW, basé à New York, a déclaré que le recrutement et l'utilisation d'enfants par l'armée constituaient une grave violation des droits de l'enfant et un crime de guerre lorsque les enfants avaient moins de 15 ans.
Bill Van Esveld, directeur adjoint chargé des droits de l'enfant à Human Rights Watch, a déclaré : « Rien ne justifie une campagne de recrutement militaire visant à enrôler des enfants, et encore moins des enfants de 12 ans. En fin de compte, cela revient à dire que les autorités iraniennes sont apparemment prêtes à risquer la vie d'enfants pour disposer d'effectifs supplémentaires. »
Un garçon iranien de 11 ans aurait déjà été tué lors d'une frappe aérienne israélienne alors qu'il se trouvait à un poste de contrôle de sécurité. La mère d'Alireza Jafari, Sadaf Monfared, a déclaré au journal municipal Hamshahri qu'il aidait les patrouilles et les postes de contrôle gérés par les Basij, une milice volontaire sous le commandement du Corps des gardiens de la révolution islamique.
Van Esveld a déclaré : « Les responsables impliqués dans cette politique répréhensible exposent les enfants à des risques de préjudice grave et irréversible et s'exposent eux-mêmes à des poursuites pénales. Les hauts dirigeants qui ne mettent pas fin à cela ne peuvent prétendre se soucier des enfants iraniens. »
Attaques contre des écoles et perte d'accès à l'éducation
Le bombardement américain d'une école primaire à Minab, le 28 février, a tué des dizaines de personnes [168 selon les enquêtes les plus précises], dont la plupart étaient des filles âgées de 7 à 12 ans. Cette frappe constitue le pire massacre de la guerre américano-israélienne contre l'Iran à ce jour, et a été qualifiée par l'Unesco de « grave violation » du droit international.
Les attaques incessantes dans toute la région détruisent et endommagent les installations et les infrastructures dont dépendent les enfants, notamment les hôpitaux, les écoles et les réseaux d'eau et d'assainissement.
La Société du Croissant-Rouge iranien a déclaré que 316 centres médicaux et 763 écoles avaient été gravement endommagés ou détruits par des attaques israéliennes soutenues par les États-Unis.
Ces attaques, ainsi que la violence générale, ont paralysé l'éducation. Save the Children a indiqué qu'au moins 52 millions d'enfants d'âge scolaire ont vu leur scolarité perturbée dans toute la région, passant à l'enseignement en ligne ou n'ayant plus aucune scolarité du tout.
Sur les 669 abris collectifs au Liban, 364 sont des écoles publiques, selon l'Unicef. En Israël, les écoles ont été fermées à plusieurs reprises dans une grande partie du pays.
Ahmad Alhendawi, directeur régional de Save the Children pour le Moyen-Orient, l'Afrique du Nord et l'Europe de l'Est, a déclaré : « Dans chaque conflit, les salles de classe sont généralement les premières à fermer et parmi les dernières à rouvrir. Chaque cours manqué aggrave les séquelles de la guerre. Tous les enfants ne peuvent pas échapper à la violence ni se permettre de passer à l'enseignement en ligne ; nous savons que pour les enfants les plus vulnérables, une fois qu'ils quittent l'école, beaucoup n'y retourneront jamais. »
Il a ajouté : « Les écoles sont des sites protégés et les attaques contre celles-ci pourraient constituer de graves violations du droit international humanitaire. Les lois de la guerre doivent être respectées. »
Le bilan psychologique
Les effusions de sang et les bouleversements ont exposé les enfants à des événements traumatisants. On sait qu'une exposition prolongée à la violence et à l'instabilité a des répercussions durables sur le développement du cerveau, la régulation émotionnelle et la santé mentale à long terme.
Alors qu'il y a eu un black-out quasi total d'Internet en Iran, les chaînes de télévision par satellite continuent d'être diffusées et captées. La chaîne satellite Iran International, basée à Londres, a commencé à diffuser, entre les bulletins d'information, une rubrique donnant des conseils sur la manière de gérer les peurs et les angoisses des enfants.
« Toute guerre est une guerre contre les enfants », a déclaré Ahmad Alhendawi. « Les enfants vivent dans la peur, pris entre deux feux dans cette guerre d'adultes », a-t-il ajouté. « Les guerres ont des lois et les enfants doivent être hors de portée dans tout conflit. » Article publié dans The Guardian, le 4 avril 2026 ; traduction par la rédaction de A l'Encontre)
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« C’est un écocide ! » : une marée noire historique suscite l’indignation au Mexique
Au moins 630 km des côtes du golfe du Mexique sont contaminés par une importante fuite de pétrole. Les conséquences, largement minimisées par les autorités, sont dénoncées par la société civile, qui « ne croit plus les discours officiels ».
Veracruz (Mexique), correspondance
7 avril 2026 | tiré de reporterre.net | Photo : Des manifestants défilent sur le front de mer du port de Veracruz pour dénoncer les déversements d'hydrocarbures au Mexique, le 5 avril 2026. - © Rolando Ramos / Anadolu / Anadolu via AFP
https://reporterre.net/Au-Mexique-la-pire-maree-noire-de-l-histoire-du-pays-suscite-l-indignation
« Le golfe n'est pas une zone de sacrifice ! » Alors que le pétrole se déverse depuis plus d'un mois sur les plages du golfe du Mexique, les slogans d'un groupe de manifestants traduisent la colère de la population. Le 5 avril, une centaine d'activistes et habitants du port de Veracruz, dans le sud-est du pays, ont manifesté le long des plages remplies de touristes malgré la catastrophe en cours. « C'est la pire marée noire de l'histoire du Mexique », affirme Roberto Juarez, activiste environnemental venu spécialement de Mexico.
Début mars, de premiers signalements ont alerté sur des dépôts de pétrole le long de côtes du golfe et le phénomène s'est rapidement transformé en une marée noire inédite. Plus d'un mois après, même si le pire de la crise semble être passé, des restes d'hydrocarbures continuent de s'échouer sur certaines plages, et les craintes augmentent quant à l'étendue réelle des dégâts.
Les autorités affirment avoir nettoyé 700 tonnes de restes de pétrole dans un périmètre de 630 km de côte. Mais le regroupement d'organisations locales Red Corredor Arrecifal del Golfo affirme que ce sont 933 km de littoral, à cheval sur trois États du pays, qui sont affectés, selon leur carte collaborative.
933 km de littoral sont affectés, selon la carte collaborative de Red Corredor Arrecifal del Golfo. © Red Corredor Arrecifal del Golfo
Dommages irréversibles
En plus des plages infestées de taches noires, la faune marine comme terrestre est l'une des premières victimes. Si les données précises manquent, de nombreux spécimens de pélicans ont été vus coincés dans le pétrole alors que des tortues et des dauphins ont été retrouvés morts à cause des eaux polluées.
Les pêcheurs et activistes redoutent une contamination invisible et durable des eaux. Mais aussi une dégradation irréversible du grand récif de corail du golfe du Mexique, long de 600 km, déjà largement affaibli par l'activité pétrolière offshore et le dérèglement climatique.
Avec la marée noire, des membres de la Protection civile mexicaine recouvrent un dauphin mort trouvé sur une plage d'Alvarado, dans l'État de Veracruz, au Mexique, le 24 mars 2026. © Victoria Razo / AFP
« Les conséquences sont déjà là, constate Farid Susvilla, un étudiant de 22 ans, pancarte à la main. En plus de demander des comptes au gouvernement, on pousse les citoyens à se mobiliser et à faire la lumière sur ce qu'on veut nous cacher. » Depuis le début de cette crise, le Mexique fait face à une véritable crise de confiance envers les autorités.
L'extractivisme en cause
Au milieu de la marche, en face du port industriel de Veracruz, une porte-parole brandit son mégaphone : « Le peuple ne croit plus les discours officiels ! Ils n'ont toujours pas répondu à comment, quand et où a commencé la marée noire. »
Fin mars, après trois semaines de marée noire et une timide communication officielle, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a finalement attribué la catastrophe à une combinaison d'événements : le déversement illégal de carburant d'un navire non identifié et l'apparition naturelle de résidus de pétrole solidifié venant des fonds marins. Deux pistes fermement balayées par des images satellite publiées par des ONG, montrant une large nappe de pétrole ayant commencé à se former mi-février, probablement autour d'une plateforme en haute mer de la pétrolière nationale Pemex. En mars, le débordement de cuves de stockage d'hydrocarbures dans la raffinerie Olmeca de Dos Bocas (État de Tabasco) a également pu participer à la marée noire.
Le gouvernement réfute toute implication de Pemex, alors que l'entreprise semi-publique et ses sous-traitants extraient environ 1,5 million de barils de brut par jour dans le golfe du Mexique. Les incidents dans la région sont pourtant connus et le Mexique génère, notamment avec son industrie pétrolière, l'équivalent de 9 000 piscines olympiques d'eau contaminée par an, selon une récente étude.
L'absence avérée de protocoles clairs en cas de fuite inquiète tout autant que la dépendance du pays aux énergies fossiles. Malgré la crise en cours, le débat reste ouvert autour de l'autorisation de la fracture hydraulique, une technique controversée et polluante pour extraire du gaz et du pétrole de schiste.
En attendant, les militants comptent bien continuer leur lutte. « Certains disent qu'il n'y a pas de solution, mais le simple fait d'être là, de brandir une pancarte ou de chanter, cela aide à faire prendre conscience aux gens de ce qui se passe », assure Farid Susvilla.
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Québec 2026 : Les nécessaires ruptures pour éviter l’approfondissement des crises !
Le Québec a la bougeotte. Les sondages l'indiquent, les partis se repositionnent, les chefs politiques font des calculs. À droite, on se dispute l'héritage du caquisme en décomposition. Regardons les choses en face : ce qui se joue, c'est la recomposition du champ politique partisan québécois sans que s'impose jusqu'ici une alternative politique significative à gauche. C'est un réarrangement des meubles dans une maison qui brûle auquel on risque d'assister dans les prochaines élections québécoises. Et pendant que les chefs de partis calculent leurs chances électorales, des centaines de militant·es, de syndicalistes, de membres de groupes communautaires et de citoyen·nes ordinaires descendent dans la rue ou se préparent à le faire — parce qu'ils et elles savent que rien ne changera d'en haut et que les nécessaires ruptures seront l'oeuvre des mobilisations massives d'en bas.
I. Retour sur les politiques du gouvernement Legault : une offensive systématique contre la majorité populaire
Les politiques du gouvernement de la CAQ ne sont pas simplement le résultat d'une mauvaise gestion, d'une série d'erreurs ou d'un manque de vision. C'est une offensive systématique contre les droits de la population, contre les services publics et les conditions de vie de la majorité populaire, menée au nom d'un nationalisme identitaire servant de couverture à un projet de classe.
La liste des attaques est longue. Les lois 21, 94 et 9, en ciblant les signes religieux dans la fonction publique, n'ont pas défendu la laïcité — elles ont normalisé la discrimination envers les personnes racisées, arabes et musulmanes, au nom d'une identité québécoise définie par l'exclusion. Elles ont envoyé un message clair aux minorités : votre appartenance à ce pays est conditionnelle à une intégration nationale (voir loi 84) qui ressemble fort à un appel à la simple assimilation.
Derrière la rhétorique identitaire et sa prétendue défense du Québec, le gouvernement de la CAQ a multiplié les projets de loi antisyndicaux, cherchant à réduire l'action syndicale à une simple gestion technocratique des conventions collectives, attaquant le droit de grève, criminalisant les mobilisations sociales. Il a procédé à des compressions majeures dans les services publics et sociaux, laissant des milliers de Québécois·es choisir entre manger ou se loger.
Sur le plan migratoire, le gouvernement a aboli sans préavis et sans clause de droits acquis le Programme de l'expérience québécoise, jetant dans l'angoisse des milliers d'immigrant·es francophones, intégré·es, à l'emploi. Il a désigné les personnes migrantes comme des boucs émissaires responsables des crises du logement et de la santé — des crises que les politiques néolibérales que le gouvernement de la CAQ a lui-même aggravées.
Sur le plan environnemental, le gouvernement a sabordé la transition écologique : détournement des fonds climatiques pour réduire la dette, démantèlement des protections environnementales, contournement des garde-fous, report de cibles de réduction des GES déjà insuffisantes pour faire face à la crise climatique. En voulant faire du Québec un acteur majeur de l'industrie militaire, Legault a décidé de détourner des ressources vitales de la justice sociale et de la transition écologique vers la production d'armes et de matériel militaire. Il y voyait un nouvel espoir de croissance économique pour le Québec.
Et comme couronnement de cette trajectoire autoritaire, le projet de loi no 1 sur la Constitution du Québec — imposé de manière unilatérale et antidémocratique — constitue une attaque frontale contre l'État de droit : il affaiblit les contre-pouvoirs, piétine les libertés fondamentales et perpétue une logique coloniale en escamotant la reconnaissance du droit à l'autodétermination des peuples autochtones. Voilà le bilan. Voilà ce que Christine Fréchette hérite, et voilà ce que les formations qui lui succéderont devront assumer ou combattre.
II. Après Legault : Christine Fréchette veut administrer les reculs imposés à la majorité populaire avec plus de doigté
L'élection de Christine Fréchette à la tête de la CAQ et au poste de première ministre marque la fin d'un cycle, mais pas une rupture. Fréchette arrive avec ses promesses — agir sur le prix des aliments, relancer l'économie, revoir le Programme de l'expérience québécoise (PEQ), éviter les propos outranciers sur la politique migratoire, enterrer définitivement le troisième lien. Des gestes tactiques, des signaux envoyés à un électorat inquiet et déboussolé.
Mais peut-elle incarner le changement ? La question mérite d'être posée sans détour : comment prétendre représenter une rupture quand on assure qu'on va gouverner au centre droit, qu'on priorise la croissance économique en favorisant les entreprises privées, y compris pour les services publics, et qu'on reprend pour l'essentiel l'architecture idéologique du gouvernement Legault — sur le nationalisme identitaire et sur l'immigration ?
Fréchette administrera le déclin, mais administrer le déclin, ce n'est pas gouverner l'avenir. La courte période qui la sépare des prochaines élections est à la fois sa chance et son piège : trop peu de temps pour des résultats tangibles sur le coût de la vie, assez pour que les électeurs et électrices mesurent l'écart entre les promesses de changement et la réalité de sa gestion.
III. À droite, l'appel du vide — et ses conséquences
Pendant que la CAQ cherche son second souffle, le paysage à sa droite se densifie dangereusement. Le Parti conservateur du Québec et ses héritiers sont devenus des acteurs réels, ancrés notamment dans la région de la capitale nationale, nourris par la colère diffuse d'un électorat qui ne croit plus aux institutions et cherche des boucs émissaires plutôt que des solutions. Ce phénomène n'est pas accidentel. Il est le produit direct d'une convergence des droites économique et idéologique — qui se renforce mutuellement.
Et puis il y a le PQ. Paul St-Pierre Plamondon, qui a viré son parti vers un nationalisme de droite de plus en plus assumé, tend la main aux caquistes déçus par l'élection de Christine Fréchette. Son projet d'indépendance, tel qu'il le formule, ne constitue pas une véritable rupture : « Un Québec indépendant devra aligner ses politiques économiques et militaires sur celles des États-Unis », a-t-il déclaré en dévoilant les premiers éléments de son Livre bleu. Ce serait une indépendance néocoloniale, où la souveraineté du peuple serait sacrifiée sur l'autel de l'impérialisme américain. L'indépendance du Québec devra être anti-impérialiste, ou elle ne sera pas.
Le PQ de PSPP, c'est un parti qui a choisi la fermeture là où il faudrait l'ouverture, la nostalgie là où il faudrait l'imagination, et qui défend un nationalisme identitaire qui divise le Québec entre un « nous » canadien-français et un « eux » étranger — dans la continuité directe du caquisme qu'il prétend dépasser.
Quant au PLQ de Charles Milliard, sa remontée dans les sondages en dit moins sur lui-même que sur le désarroi général. Le Parti libéral remonte parce que les autres déçoivent. C'est le parti des chambres de commerce, du statu quo bien géré, de la mondialisation heureuse — un projet qui appartient à un monde d'avant la triple crise qu'aucun parti politique néolibéral ne veut affronter.
IV. La triple crise qu'on ne veut pas nommer [1]
Car voilà ce que tous ces partis, de la CAQ au PCQ en passant par le PLQ et le PQ, refusent obstinément de nommer : nous vivons une triple crise qui n'est pas conjoncturelle. Elle est structurelle, civilisationnelle, et elle exige une réponse à la hauteur.
La crise économique d'abord. Le coût du logement a explosé. La précarité s'est installée pour la majorité laborieuse. L'inégalité des richesses atteint des sommets historiques. Le filet social est en ruines. Le communautaire est sous-financé. Les promesses d'agir sur le prix de certains aliments ou sur les prix des loyers, tout en respectant la logique de marché et en stimulant la croissance, ne changeront rien aux fondamentaux : tant qu'on refusera de remettre en question la logique de l'accumulation privée, de la spéculation immobilière et de l'austérité déguisée, on soignera les symptômes en laissant prospérer la maladie. Et pendant ce temps, le gouvernement distribue des milliards aux multinationales et aux grands groupes industriels sans garanties ni retombées sociales, tout en prétendant manquer de ressources pour les hôpitaux, les écoles, le logement social et la francisation.
La crise écologique ensuite. Les forêts du Québec brûlent. Les inondations se multiplient. Le climat se dérègle. Et l'ensemble du champ politique continue de traiter l'urgence climatique comme une variable d'ajustement, une contrainte à gérer plutôt qu'une réalité qui exige une transformation radicale de notre modèle de développement. La CAQ a sacrifié l'avenir collectif aux intérêts du capital en détournant les fonds climatiques, en refusant de donner la priorité au développement du transport public, en favorisant la privatisation d'une partie de la production d'électricité, notamment l'éolien, en défendant l'exploitation forestière sans limites par les grandes entreprises du secteur, en favorisant la multiplication des claims miniers sur tout le territoire québécois dans une politique extractiviste pleinement assumée. Pas un grand parti ne propose de sortir réellement de ce paradigme extractiviste. Il faut changer de système, pas le climat !
La crise anthropologique enfin — la plus profonde, la moins nommée. C'est la crise du sens. Ce désespoir diffus qui traverse les générations, cette incapacité croissante à se projeter dans un avenir collectif désirable, ce repli sur soi que les algorithmes alimentent et que la politique-spectacle aggrave. Cette détresse existentielle — qui se traduit en votes protestataires, en abstention, en cynisme — ne trouvera pas de réponse dans un plan économique de centre droit ni dans un discours identitaire cherchant à exclure les autres. Elle réclame une politique du sens, une vision du monde partagée, un projet de civilisation.
V. La résistance qui monte : vers la grève sociale
Face à cette convergence des crises et des droites, la résistance s'organise. Et elle ne demande pas la permission.
L'appel au 1er mai 2026 lancé par des militantes et militants de partout au Québec est un signal fort : « C'est une invitation à toutes les personnes qui ne veulent pas rester silencieuses devant le triomphe de la haine et du capital à s'organiser. » Un appel à adopter des moyens de pression au sein des organisations pour interrompre le cours normal des choses, à organiser des actions de perturbation autonomes, à se rejoindre massivement dans la rue.
Cet appel n'est pas naïf. Il est lucide. Il nomme ce que les partis institutionnels refusent de nommer : nous faisons maintenant face, au niveau mondial, particulièrement chez notre voisin du sud, à un fascisme de plus en plus décomplexé, composé d'investissements massifs dans l'appareil militaire, d'attaques répétées aux droits des minorités, d'une précarisation accélérée des travailleuses et travailleurs, et de la poursuite effrénée de l'extractivisme colonial.
La grève sociale n'est pas un simple arrêt de travail. C'est une mobilisation collective élargie qui articule le travail salarié, le travail du care, les services communautaires, les groupes féministes, les artisan·es de la culture, les minorités immigrantes et les peuples autochtones. Elle rend visible ce que l'État et le capital invisibilisent : sans le travail des travailleuses et travailleurs, sans les femmes, sans les communautés et sans les services publics, ni l'économie ni la société ne peuvent fonctionner. Cette grève sociale doit porter des exigences claires : arrêt de la déréglementation environnementale, réinvestissement massif dans une transition écologique juste, défense des droits sociaux et du logement, refus de la militarisation de l'économie, respect de l'autonomie des communautés et reconnaissance des droits des peuples autochtones. Elle doit affirmer que la crise climatique et sociale est incompatible avec le modèle extractiviste et néolibéral actuellement imposé.
Comme l'exprime l'appel au 1er mai : « Devant un avenir qui se referme, cherchons dans ce qui nous rassemble la force de proposer de nouveaux horizons. Face à la peur, l'accablement et l'insoutenable, proposons la résistance, l'organisation collective et la solidarité. »
VI. Québec solidaire : l'heure de la clarté et du choix
Dans ce paysage de recomposition droitière, Québec solidaire occupe une position à la fois inconfortable et décisive. Inconfortable parce que le mouvement du centre de gravité politique vers la droite crée une pression constante pour adoucir les angles. Décisive parce que QS est le seul espace politique qui refuse de jouer le jeu de cette recomposition.
Mais cette position ne peut pas être seulement défensive. QS doit se poser comme le débouché politique incontournable du front uni des mouvements sociaux. Parce qu'il est issu des mouvements sociaux, parce qu'il articule lutte contre les changements climatiques, justice sociale et démocratie, parce qu'il refuse l'alignement sur les droites économiques et sécuritaires, QS peut et doit se définir comme le traducteur institutionnel de la résistance populaire — non pas pour se substituer aux mouvements, mais pour amplifier leurs revendications et préparer une alternative électorale crédible.
Cela exige une clarté idéologique sans concession. QS doit assumer pleinement son identité de gauche — non par sectarisme, mais parce que c'est précisément ce que le moment exige. Relever le défi de défendre activement le projet d'un Québec égalitaire, solidaire, féministe et inclusif ne peut se faire en laissant le pouvoir politique aux mains des partis liés à la classe dominante.
La plate-forme électorale de QS devra porter une orientation de lutte centrée sur les intérêts matériels de la classe ouvrière et des classes populaires : lutte contre la pauvreté, défense des services publics, lutte contre les discriminations. Elle devra exiger l'abrogation des lois antidémocratiques de la CAQ et le retrait du projet de loi no 1. Elle devra embrasser la décroissance comme stratégie de transition écologique, et la décentralisation des pouvoirs vers les collectivités locales.
Et sur la question nationale : QS doit proposer une indépendance inclusive, plurinationale, intégrant pleinement les Premières Nations, anti-impérialiste — une indépendance qui soit un projet de société écologiste, féministe, redistributif et véritablement égalitaire, et non une simple transposition de la souveraineté formelle au service des mêmes logiques de classe.
Enfin, cela exige une politique du sens. Face à la désespérance anthropologique, QS doit proposer non seulement des politiques publiques, mais une vision du monde — une utopie concrète, réaliste et mobilisatrice. Un Québec où l'on prend soin les uns des autres, où la richesse collective sert le bien commun, où on laisse à nos enfants une planète vivable et une société solidaire. Ce n'est pas naïf. C'est nécessaire.
VII. Les ruptures ou le déclin
La recomposition du champ politique québécois que nous observons aujourd'hui est, au fond, une fuite en avant. Changer de chef, reformuler les promesses, récupérer des électorats orphelins : toutes ces manœuvres s'effectuent à l'intérieur d'un cadre que personne, ou presque, n'ose remettre en question.
Ce cadre, c'est celui d'une économie au service du capital, d'une politique climatique compatible avec la croissance, d'un vivre-ensemble défini par l'exclusion de l'autre plutôt que par la construction du commun.
Ce dont le Québec a besoin,c'est d'une rupture avec la logique du profit.. Une rupture avec l'illusion que la croissance infinie peut coexister avec une planète finie. Une rupture avec la politique du repli identitaire qui dresse les précaires les uns contre les autres pendant que les puissants consolident leurs positions. Une rupture avec la militarisation et l'extractivisme au service de l'empire.
Cette rupture ne viendra pas d'en haut. Elle ne sera pas offerte par Christine Fréchette, Charles Milliard, Paul St-Pierre Plamondon ou Éric Duhaime. Elle devra être construite, patiemment et obstinément, par les mouvements sociaux, les syndicats, les groupes communautaires, et les formations politiques qui acceptent de porter ce projet sans en atténuer la radicalité.
Elle se construit déjà, sur les piquets de grève et dans les rues. Elle se construit dans les assemblées syndicales qui débattent de la grève sociale. Elle se construit dans les organisations communautaires qui refusent le mépris et exigent la dignité. Elle se construira le 1er mai 2026 dans les rues de Montréal/Tiohtià:ke, et dans les différentes villes et villages du Québec.
[1] Cette définition de la triple crise est reprise du livre de Romaric Godin, Le problème à trois corps du capitalisme, sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens d'y faire face), Éditions de la Découverte, 2026
Transformations en cours : on ne peut plus enseigner comme si de rien n’était

Plus de 135 organisations, syndicats et collectifs ont signé l’appel à la mobilisation pour le 1er mai 2026
Ceci est une invitation à toutes les personnes qui ne veulent pas rester silencieuses devant le triomphe de la haine et du capital à s'organiser en préparation du 1er mai 2026.
Tiré de la page web https://premiermai.info/
C'est un appel à adopter des moyens de pression au sein de vos organisations pour interrompre le cours normal des choses, à organiser des actions de perturbation autonomes, à participer à celles annoncées et à se rejoindre massivement dans la rue lors d'une manifestation commune à Montréal/Tiohtià:ke.
Alors que le système mondial se redessine sous le joug de la guerre et de l'impérialisme et que le génocide en Palestine se poursuit dans un silence insupportable, les contre-pouvoirs sont activement réprimés. Par le pire des opportunismes, nos dirigeant.e.s se succèdent en misant tour à tour sur la peur de l'Autre pour gagner des votes. La flopée de projets de loi antisyndicaux, anti-immigrants, racistes, transphobes, antiféministes et liberticides proposés par nos gouvernements dans la dernière année annonce un vent d'autoritarisme bien de chez nous.
Nous faisons maintenant face à un fascisme de plus en plus décomplexé. Il est composé d'un ensemble de rouages bien rodés, où se rencontrent des investissements massifs dans l'appareil militaire, des attaques répétées aux droits des minorités, une précarisation accélérée des travailleurs et des travailleuses marquée par des compressions majeures dans les services publics et sociaux et la poursuite effrénée de l'extractivisme colonial, sans égards aux conséquences sur nos écosystèmes.
Devant un avenir qui se referme, cherchons dans ce qui nous rassemble la force de proposer de nouveaux horizons.
Face à la peur, l'accablement et l'insoutenable, proposons la résistance, l'organisation collective et la solidarité.
Le 1er mai 2026, retrouvons-nous dans la rue ou sur un piquet de grève et faisons de cette journée un point d'ancrage pour les luttes à venir.
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Alors qu’Israël envisage des exécutions, le Canada s’en prend à la solidarité avec la Palestine
Les mesures prises par Ottawa sur son territoire contredisent ses critiques à l'égard de la loi israélienne sur la peine de mort. Fin mars, le gouvernement fédéral a pris des mesures pour [dissoudre->Un drapeau arborant le logo de Samidoun lors d'une manifestation de solidarité avec la Palestine à São Paulo, au Brésil, le 15 février 2025.
8 avril 2026 | tiré de Canadian dimension | Photo : Un drapeau arborant le logo de Samidoun lors d'une manifestation de solidarité avec la Palestine à São Paulo, au Brésil, le 15 février 2025. Photo gracieusement fournie par Samidoun Network/X.
Samidoun, le Réseau de solidarité avec les prisonniers palestiniens, un groupe international d'organisateurs et de militants depuis longtemps visés par une campagne de criminalisation menée par le lobby israélien au Canada. Cette décision fait suite aux modifications introduites dans le budget fédéral de 2025, qui accordent à Ottawa le pouvoir explicite de dissoudre les organisations désignées comme « entités terroristes ».
Cette décision marque une escalade significative de la répression étatique contre la solidarité avec la Palestine, qui coïncide avec l'intensification de la répression des Palestiniens par Israël lui-même.
Samidoun a été fondé en 2011 pour soutenir la grève de la faim des prisonniers palestiniens. La grève de 22 jours, qui s'est déroulée d'octobre à novembre de cette année-là, appelait à la fin des pratiques israéliennes d'isolement cellulaire, du refus de livres et de journaux aux prisonniers politiques, et de l'enchaînement des prisonniers lors des visites familiales. Elle exigeait également la libération d'Ahmad Saadat, secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), de l'isolement.
Depuis lors, Samidoun s'efforce de sensibiliser le public à la situation des prisonniers politiques palestiniens et aux conditions auxquelles ils sont confrontés dans le système pénal d'apartheid israélien.
À travers Israël et les territoires occupés, le gouvernement israélien détient environ 10 000 Palestiniens dans son réseau de prisons notoirement brutal. Les prisonniers sont régulièrement victimes de torture, de privation de nourriture et d'abus. Des milliers d'entre eux sont détenus sans inculpation ni procès. Des centaines de ces détenus sont des enfants — en fait, Israël est le seul pays au monde à juger des enfants devant des tribunaux militaires. Defense for Children Palestine note qu'« environ 500 à 700 enfants palestiniens sont détenus et poursuivis chaque année par le système judiciaire militaire israélien — certains n'ont que 12 ans ».
Dans le contexte de la répression menée par l'État canadien contre la solidarité avec la Palestine en 2023–2024, le lobby de l'apartheid a intensifié sa campagne visant à criminaliser Samidoun. Cet effort de longue date repose sur l'allégation non prouvée selon laquelle Khaled Barakat, époux de la fondatrice de Samidoun, Charlotte Kates, serait associé au FPLP, une organisation de résistance armée que le gouvernement canadien a inscrite sur la liste des groupes « terroristes » depuis 2003.
En octobre 2024, les lobbyistes de l'apartheid ont obtenu ce qu'ils voulaient. Ottawa a annoncé que Samidoun avait été inscrit sur la liste des « entités terroristes » en vertu du Code criminel. Cette annonce a été faite en coordination avec le gouvernement américain, qui, le même jour, a désigné Samidoun comme « terroriste mondial spécialement désigné » par décret.
Le mois suivant, la police de Vancouver a mené une descente militarisée au domicile de Kates, qui avait déjà été arrêté pour avoir salué les opérations militaires du Hamas contre les forces d'occupation israéliennes. La descente a mobilisé un véhicule blindé et des agents lourdement armés. Le voisin de Kates a qualifié l'opération d'« exagérée », ajoutant : « Je ne pense pas qu'il soit approprié d'utiliser autant de force. »
Mais cette démonstration de force était le but recherché. Le raid a servi de tactique d'intimidation, envoyant un message effrayant à l'ensemble du mouvement de solidarité avec la Palestine au Canada.
Une telle fureur politique et une telle répression policière pour une prétendue association avec un groupe palestinien révèlent un double standard flagrant dans la vie politique canadienne. On pourrait se demander pourquoi des liens supposés avec une organisation politique palestinienne provoquent une telle indignation, alors que plus de 200 vétérans canadiens des Forces de défense israéliennes (FDI) — une armée qui a rasé Gaza et qui est actuellement engagée dans de brutales guerres d'agression contre le Liban et l'Iran — sont apparemment accueillis chez eux à bras ouverts.
À tous égards, les FDI sont bien plus violentes et destructrices que n'importe quel groupe palestinien. Pourtant, malgré un prétendu embargo sur les armes, le Canada continue d'expédier des armes à Israël via les États-Unis, et le gouvernement libéral a récemment rejeté un projet de loi visant à mettre fin à ces transferts.
En effet, la liste des « terroristes » du Canada elle-même semble largement destinée à délégitimer la lutte armée palestinienne contre l'apartheid et l'occupation israéliens. Cela se reflète dans son accent disproportionné sur les organisations palestiniennes. La liste a été créée en 2001, et en 2022, « plus de 10 % de la liste des organisations terroristes du Canada [était] composée d'organisations dont le siège se trouve sur un territoire occupé de longue date [la Palestine], représentant un dixième de pour cent de la population mondiale ».
Alors que les armes canadiennes alimentaient l'assaut d'Israël sur Gaza, le ministre Dominic LeBlanc a affirmé que les militants de solidarité de Samidoun constituaient une « menace pour la sécurité nationale du Canada ». Sa déclaration concernant la désignation du groupe disait :
L'extrémisme violent, les actes de terrorisme ou le financement du terrorisme n'ont pas leur place dans la société canadienne ni à l'étranger. L'inscription de Samidoun sur la liste des entités terroristes en vertu du Code criminel envoie un message fort indiquant que le Canada ne tolérera pas ce type d'activité et fera tout ce qui est en son pouvoir pour contrer la menace persistante qui pèse sur la sécurité nationale du Canada et sur l'ensemble de la population canadienne.
La manière dont un réseau de solidarité visant à sensibiliser le public à la cause des prisonniers politiques palestiniens constitue exactement une telle « menace » reste inexpliquée.
Le 30 mars de cette année, trois jours après que la base de données du gouvernement fédéral eut répertorié Samidoun comme « dissoute pour non-conformité », le parlement israélien a adopté un projet de loi ethno-nationaliste sur la peine de mort imposant l'exécution par pendaison aux Palestiniens reconnus coupables d'avoir tué des Israéliens dans le cadre d'actes « terroristes ». La même peine ne s'appliquera pas aux Israéliens juifs qui tuent des Palestiniens.
Lorsque le projet de loi a été adopté, le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir — un ethno-nationaliste intransigeant et l'une des figures les plus puissantes d'Israël — a célébré l'événement à la Knesset avec une bouteille de champagne. Il s'était auparavant filmé devant une potence tout en menaçant de mort les « terroristes ». Au cours des mois qui ont précédé le vote, Ben-Gvir et d'autres parlementaires ont porté des insignes en forme de nœud coulant à leur revers pour promouvoir l'exécution massive de Palestiniens.
Le gouvernement canadien a critiqué ce projet de loi raciste prévoyant la peine de mort par pendaison. La ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, a souligné qu'il « vise systématiquement les Palestiniens » et « s'ajoute à une liste croissante de mesures qui encouragent la violence illégale des colons tout en déshumanisant le peuple palestinien ».
Ces paroles sonnent creux. La même semaine, le Canada a dissous de force un important réseau de soutien aux prisonniers politiques palestiniens. Cette mesure s'inscrivait dans le cadre d'une campagne menée depuis des années visant à saper la solidarité avec la Palestine au Canada par le biais de la censure, de la perte d'emploi, de campagnes de dénigrement, d'intimidations étatiques et non étatiques, de la criminalisation ciblée et de violences policières manifestes.
Les critiques du Canada à l'égard de certains aspects grotesques de la politique israélienne n'ont guère de sens alors que le gouvernement soutient fondamentalement un système de dépossession et de domination ethno-supremaciste qui dure depuis des décennies. Ce soutien se manifeste par des transferts d'armes, un appui diplomatique et la répression de la solidarité avec la Palestine sur son propre territoire.
La criminalisation de Samidoun a démantelé un réseau clé de solidarité avec les prisonniers palestiniens au moment même où cette solidarité est la plus nécessaire.
Ottawa peut exprimer autant qu'elle le souhaite ses objections face aux horreurs du projet de loi israélien sur les exécutions. Cela ne change rien au fait que le Canada est profondément impliqué dans les conditions qui ont rendu une telle loi possible.
Owen Schalk est l'auteur de Targeting Libya : How Canada went from building public works to bombing an oil-rich country and creating chaos for its citizens, une exploration du rôle crucial mais méconnu du Canada dans l'histoire de la Libye, désormais disponible chez Lorimer Books.
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Opportunité ou diversion ? 4 organisateurs et organisatrices débattent de la collaboration avec un NPD dirigé par Avi Lewis
Un an après que le NPD ait subi sa pire défaite électorale de l'histoire du parti, le nouveau chef Avi Lewis est monté sur scène lors du congrès du parti et a promis son renouveau. « Canadien·nes, notez la date dans vos agendas : le retour du NPD commence maintenant. » Les réactions de certains milieux ont été vives et furieuses. Lewis a été attaqué par les chefs provinciaux du NPD des Prairies, des chroniqueurs des médias établis et des groupes de lobby pro-israéliens.
Afin de recueillir les points de vue de ceux qui forment la gauche canadienne — dont les forces ont contribué à porter Lewis à la victoire — The Breach a sollicité des réponses à la question suivante : comment la gauche doit-elle se positionner face au nouveau NPD dirigé par Lewis ? Des cinq contributions publiées par The Breach.media, Presse-toi à gauche ! a retenu les trois textes suivants :
9 avril 2026 | The Breach.media
https://breachmedia.ca/opportunity-or-distraction-5-organizers-debate-how-to-work-with-a-lewis-led-ndp/
1. Le NPD ne nous sauvera pas. C'est la lutte de la classe ouvrière qui le fera
Par Deena Newaz et Dave Bush
Être socialiste, c'est être optimiste, et nous croyons que nous pouvons accomplir un changement radical. Mais nous ne pouvons pas attendre qu'Avi Lewis ou le NPD construise nos mouvements et nous livre le socialisme.
La gauche devrait saisir ce moment pour réfléchir plus largement aux possibilités de rejoindre un public plus large avec nos idées.
Cela signifie reconstruire un mouvement syndical militant et des mouvements sociaux dynamiques qui attirent de nouvelles couches de la population dans la lutte. Nous avons désespérément besoin de mouvements extra-parlementaires indépendants construits à la base, selon des lignes de classe, pour résister à l'opposition violente que l'État capitaliste ne manquera pas d'opposer au projet de Lewis.
Ce sont ces mouvements de masse indépendants qui viendront à la rescousse et deviendront le vent dans les voiles des meilleures parties du NPD. Les mouvements poussent les gouvernements à agir avec audace, comme nous l'avons vu avec la solidarité pour la Palestine et contre l'austérité ici au Canada.
Sans ces mouvements puissants, l'histoire nous montre qu'une stratégie électorale socialiste finira par s'échouer sur les récifs de l'État capitaliste et se retrouvera à gérer le capitalisme plutôt qu'à faire avancer le socialisme. Les victoires électorales de la gauche se font trop souvent au prix de l'abandon de la transformation socialiste et de l'affaiblissement des mouvements sociaux indépendants et du pouvoir des travailleurs.
La victoire d'Avi Lewis est un développement bienvenu et indique une réelle ouverture pour la gauche. La faiblesse du NPD a créé un espace permettant à Lewis de se déplacer vers la gauche — mais ce serait une erreur de croire que la classe ouvrière au sens large soutient automatiquement des revendications social-démocrates plus robustes, encore moins le socialisme.
En tant que socialistes, nous aspirons à quelque chose de plus large qu'un simple projet parlementaire. En construisant quelque chose d'indépendant et de plus grand que le NPD, et en unissant les électeurs de Lewis avec des personnes qui n'ont pas voté pour Lewis ni même pour le NPD, nous pouvons renforcer les chances que les politiques proposées par Lewis trouvent leur ancrage dans la classe ouvrière. Cela nécessite un travail d'organisation patient et un travail de terrain dans les milieux de travail, dans les communautés et dans les quartiers, souvent avec des personnes avec lesquelles nous ne sommes pas d'accord.
Les idées des gens peuvent changer, mais cela ne peut se produire de manière significative qu'à travers des luttes qui les impliquent directement dans la transformation de leurs propres conditions. Quiconque a organisé dans son syndicat ou sa communauté peut témoigner du travail acharné qu'il faut pour convaincre les gens et créer des voies d'entrée faciles et accessibles pour les amener dans la lutte. Notre objectif doit être de renforcer la confiance des travailleurs pour s'opposer aux patrons, aux propriétaires et aux politiciens réactionnaires.
Nous voulons construire des mouvements de masse qui donnent voix aux revendications de la classe ouvrière pour une vie décente et digne. Sous le capitalisme, ce travail ne peut pas être accompli par Lewis ni même par un NPD renouvelé seul, sans un projet plus large et indépendant. Sinon, la défaite du chef deviendra votre propre défaite.
Saisissons cette ouverture pour unir et construire des mouvements encore plus grands dont nous avons désespérément besoin.
Deena Newaz est chercheuse syndicale, organisatrice et membre du Spring Socialist Network. Dave Bush est journaliste et organisateur syndical, ainsi que membre de Spring.
2. Combler le « maillon manquant » entre la campagne de Lewis et un renouveau de la gauche
Par Nathan Rao
Premièrement, célébrons et savourons la victoire d'Avi Lewis. Ensuite, soyons honnêtes : cette victoire est aussi le résultat de la faiblesse sans précédent des forces au sein du NPD — les dirigeants syndicaux et les couches associées de professionnels et de consultants — qui se sont opposées à la gauche pendant des décennies. Elles ont subi un coup décisif lors de l'effondrement quasi total du NPD aux élections fédérales d'avril 2025.
Cela signifie que les techniques employées par Lewis pour remporter la direction du NPD ne suffiront pas à surmonter les nombreux défis, bien plus importants, auxquels son projet sera confronté à court et à moyen terme.
La domination des Libéraux de Carney, centre-droite, et des Conservateurs durs au teint MAGA ne s'estompera pas de sitôt. La réponse belliqueuse, voire hystérique, de l'establishment politique et médiatique face au projet Lewis a déjà commencé. Et bien que temporairement affaiblis et désorientés, ceux qui s'opposent à son projet au sein du NPD et dans son entourage chercheront à le marginaliser.
Que pouvons-nous donc faire pour maintenir et consolider cette percée historique pour la gauche ?
Lewis a dit que cela ne peut pas se limiter à des politiques audacieuses, mais doit aussi passer par une transformation de la façon dont nous pratiquons la politique de gauche. À l'heure actuelle, le NPD s'appuie sur des associations de circonscription (AC) bureaucratiques, obsédées par les élections et souvent moribondes. Cette structure n'est manifestement pas à la hauteur de la tâche.
Lewis a parlé de transformer les AC en foyers d'activisme. Ce seraient des endroits où les militants de gauche, nouveaux et anciens, pourraient réfléchir ensemble de manière critique, débattre, acquérir de nouvelles compétences, faire de l'éducation politique, établir des priorités et prendre des initiatives collectives.
La campagne Lewis a prouvé que les ressources humaines pour un tel projet existent. Et ce serait une occasion manquée monumentale que de traiter les milliers de personnes qui se sont mobilisées pour Lewis comme de simples démarcheurs et téléphonistes.
Mais il n'existe pas de chemin clair pour que ces foyers d'organisation se multiplient à travers le pays. « La gauche » au Canada est un ensemble très fragmenté et inégal de groupes, de campagnes et d'individus. Et beaucoup de personnes attirées par le projet Lewis n'ont aucune expérience politique préalable et ne peuvent pas, seules, faire vivre ces pôles militants en rejoignant simplement leur AC locale. Nous devons combler le « maillon manquant » entre l'équipe de campagne de Lewis et la vision d'un maillage de pôles militants dynamiques à travers le pays. Nous avons besoin d'une sorte d'« assemblée constituante » pour débattre franchement de ces épineuses questions stratégiques et organisationnelles, et pour dégager des pistes concrètes vers la mise en place du réseau de pôles envisagé.
L'assemblée pourrait sélectionner une ou deux initiatives prioritaires comme « preuve de concept » de la vision des pôles militants. Pourquoi pas une coalition pancanadienne contre la guerre opposée à l'assaut américano-israélien contre l'Iran, la Palestine et le Liban ? Ou une mobilisation contre la loi C-5 de de Carney qui constitue une attaque contre la souveraineté autochtone et l'environnement ?
En cas de succès, ces pôles militants pourraient générer le dynamisme et l'unité qui attireraient des milliers de personnes à travers le pays. Pendant et entre les campagnes électorales, ils pourraient briser l'emprise du centre-droit et de l'extrême droite sur la politique et construire le rapport de force nécessaire à notre projet d'émancipation humaine, d'internationalisme et de restauration écologique.
Lewis a l'opportunité — et la responsabilité — de faire de cela une réalité. Et le reste d'entre nous, à gauche, devrait tout faire pour l'aider.
Nathan Rao est traducteur-interprète basé à Toronto. Il a soutenu la campagne de leadership d'Avi Lewis et a contribué à organiser une réunion passée et une prochaine pour discuter des questions soulevées ici. Il a également co-écrit un court essai sur la campagne Lewis avec Marcel Nelson. Il écrit sous un nom de plume.
3. Nous avons besoin d'une nouvelle organisation capable de se battre pour le socialisme, à l'intérieur et à l'extérieur du parti
Par Emma Jackson
La victoire d'Avi Lewis ouvre de nouvelles opportunités pour la gauche canadienne de démocratiser le NPD et d'en faire un véhicule politique pour les 99 %. Pour réussir dans cet effort, nous devons tirer les leçons des campagnes insurgées qui ont tenté de transformer les institutions de gauche en construisant un rapport de force à la fois en leur sein et à l'extérieur.
En 2008, des enseignants de la base mécontents à Chicago ont fondé le Caucus of Rank-and-File Educators (CORE) pour revitaliser le syndicat des enseignants de Chicago et le transformer en un syndicat démocratisé et militant. En quelques années, la liste du caucus avait remporté les postes électifs du syndicat, organisé l'une des grèves les plus puissantes de l'histoire récente des États-Unis, et commencé à négocier des conventions collectives qui bénéficieraient non seulement aux membres, mais aussi aux communautés dans leur ensemble.
Une formation similaire a émergé au Royaume-Uni après que Jeremy Corbyn ait remporté la direction du Parti travailliste. Les membres de sa campagne ont créé une organisation appelée Momentum, qui cherchait à s'organiser à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du Parti travailliste pour faire avancer un projet socialiste en son sein et construire un soutien populaire pour la politique socialiste en dehors.
Bien que la campagne d'Avi Lewis ait inscrit des dizaines de milliers de nouveaux membres au NPD, remporté 56 % des voix et emporté les postes clés de gouvernance du parti, le NPD est encore façonné par des forces qui ne disparaîtront pas avec un changement de direction. Les lobbyistes du monde des affaires, les sections provinciales du parti et une culture méfiante envers les « étrangers » continueront à façonner les conditions d'organisation au sein du parti.
Nous devrions tirer les leçons de CORE et de Momentum et construire une organisation qui serve de pont entre l'organisation extra-parlementaire et le NPD. Cette organisation canaliserait les revendications des mouvements sociaux dans les processus d'élaboration des politiques du parti, construirait un soutien populaire pour les idées socialistes, et créerait un mécanisme de reddition de comptes pour le nouveau chef de gauche.
Une telle organisation pourrait créer un sentiment de communauté parmi ceux qui rejoignent leurs AC fédérales pour la première fois, les aidant à naviguer dans des cultures bien établies et une hostilité potentielle. Elle pourrait construire des relations avec des dirigeants et des organisations de mouvements sociaux qui sont encore, pour des raisons légitimes, réticents à faire confiance au NPD, et s'efforcer de nouer ces relations avec le parti au fil du temps. Et surtout, elle pourrait former une base d'organisateurs compétents pouvant être mobilisés pour faire adopter des résolutions cruciales lors des congrès, mais aussi pour mener des campagnes thématiques tout au long de l'année, faire élire des conseillers municipaux socialistes, ou s'organiser en opposition au programme pro-entreprise de Mark Carney.
Comme le montrent clairement CORE et Momentum, ceux qui cherchent à transformer le NPD bénéficieront d'être unifiés par une théorie du changement précise et cohérente — une théorie qui ne sous-estime pas la résilience des cultures et des structures existantes. Pour gagner le socialisme de notre vivant, nous avons besoin de plus qu'un changement de direction. Nous devons construire une nouvelle organisation, aux côtés d'un front commun de syndicats militants, de mouvements sociaux puissants et d'un NPD démocratisé.
Emma Jackson est une organisatrice vivant à Edmonton, en Alberta. Elle était directrice des relations extérieures de la campagne d'Avi Lewis.
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L’expansionnisme israélien au Liban s’empare du Hezbollah comme prétexte
Le Hezbollah libanais entre répudiation majoritaire pour sa subordination à l'Iran et regain de légitimité face à une nouvelle occupation du Sud-Liban, manifestement prévue pour le long terme.
9 avril 2026
Tiré du blogue de l'auteur.
Jamais une initiative militaire du Hezbollah libanais (littéralement, Parti de Dieu) n'avait été aussi répudiée au Liban que sa décision, le 2 mars, de lancer des roquettes par-dessus la frontière sud du pays avec l'État israélien, en représailles au meurtre du Guide suprême iranien Ali Khamenei. Cette salve d'ouverture fut immédiatement saisie par l'État sioniste comme prétexte pour lancer une invasion longtemps préméditée du Sud-Liban.
Le peuple libanais a toutes les raisons d'être massivement en colère contre ce qu'il a perçu comme l'implication de son pays dans une confrontation dépassant ses capacités, à travers une décision unilatérale prise par une organisation militaire opérant pour le compte d'un État étranger, en parallèle aux institutions officielles du pays. Cela est particulièrement compréhensible du fait que la légitimité de ces institutions du point de vue de la démocratie électorale est indiscutable, surtout comparée au contexte politique régional.
Ce qui a exacerbé la colère publique, c'est que la cause pour laquelle le Hezbollah a ravivé la guerre avec l'État sioniste n'est pas une cause sur laquelle une grande partie de la population pourrait s'accorder – contrairement à la solidarité avec le peuple palestinien en général, et avec le peuple de Gaza en particulier, face à la guerre génocidaire qu'ils ont endurée. En effet, la cause pour laquelle le Hezbollah est entré dans la mêlée cette fois-ci n'est même pas un objet de consensus parmi les chiites libanais eux-mêmes, la base sociale religieuse confessionnelle au sein de laquelle le parti a construit sa base. L'initiative du parti de lancer des missiles sur Israël était ostensiblement en représailles à l'assassinat du chef de l'État iranien, le Juriste-Théologien tutélaire (Vali-ye Faqih en farsi), selon la constitution théocratique du pays.
Le Hezbollah n'a jamais caché son affiliation à l'État iranien. Son défunt Secrétaire général, Hassan Nasrallah – lui-même un clerc selon la règle théocratique qui préside à l'organisation du parti en vertu du modèle iranien – a un jour fameusement déclaré : « Nous sommes le Parti de la Tutelle du Juriste-Théologien » (Wilayat al-Faqih en arabe). Il s'agit d'une doctrine théocratique intégriste élaborée par le père fondateur de la République islamique d'Iran, Rouhollah Khomeini, Grand Ayatollah (Grand Signe de Dieu), l'un des plus hauts dignitaires du chiisme duodécimain (la branche dominante du chiisme) et l'un des millions de prétendus descendants du Prophète de l'Islam, reconnaissables parmi les clercs – comme son successeur Khamenei, ou Nasrallah lui-même par ailleurs – par le turban noir qu'ils portent, qui les distingue du reste des clercs portant un turban blanc, et par le titre de Sayyid (maître ou seigneur).
La doctrine de Khomeini n'a jamais été consensuelle parmi les clercs chiites. Son interprétation politique intégriste s'écartait considérablement de la compréhension strictement religieuse originale des attributs du Juriste-Théologien tutélaire. Cela devint encore plus évident lorsque le même poste, à la mort de Khomeini en 1989 et à la suite de manœuvres politiques au sein du nouveau régime, fut confié à Ali Khamenei, qui n'avait atteint que le rang inférieur de Hodjatoleslam (Argument de l'Islam). Cette mesure nécessita un changement constitutionnel, supprimant l'exigence du titre théologique suprême pour le Juriste-Théologien tutélaire, élu par l'Assemblée des Experts – une assemblée composée de 88 clercs élus après sélection par les douze membres du Conseil des Gardiens, dont la moitié sont nommés par le Juriste-Théologien tutélaire lui-même.
Le même type de nomination d'un clerc de rang inférieur à la fonction suprême s'est répété avec le fils de Khamenei, Mojtaba, qui, comme son père au moment de son accession au pouvoir, n'a pas dépassé le rang de Hodjatoleslam. Ainsi, la Tutelle du Juriste-Théologien, telle qu'interprétée en République islamique d'Iran, est devenue une simple façade idéologique pour un régime théocratique dans sa forme, mais dépourvu des exigences spirituelles et reposant plutôt sur des institutions et intérêts très temporels. Au cœur de ces institutions se trouve le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), qui constitue la principale composante idéologique des forces armées iraniennes et contrôle un empire économique – un complexe militaro-industriel-social financé par les revenus pétroliers de l'Iran.
Le Hezbollah libanais a été fondé en pleine résistance contre l'occupation israélienne de la moitié du Liban en 1982, avec une implication iranienne directe. Il combinait ainsi les caractéristiques d'une organisation de résistance à l'occupation avec celles d'un bras armé local du régime iranien. Cette dualité est devenue particulièrement évidente lorsque le parti est intervenu massivement dans la guerre civile syrienne à partir de 2013, pour soutenir un régime qui n'avait aucun lien avec l'idéologie khomeiniste, mais se revendiquait plutôt d'une idéologie opposée à celle-ci (nationalisme arabe et « socialisme »). Cette intervention a constitué l'élément principal du soutien iranien au régime baasiste syrien des Assad, un soutien guidé par les intérêts de l'État iranien et qui n'a pris fin qu'avec l'effondrement du régime à la fin de 2024.
Dans cette optique, l'initiative du Hezbollah visant à déclencher une nouvelle guerre contre l'État sioniste, dans le cadre de la stratégie du régime iranien visant à étendre régionalement sa résistance à l'agression américano-israélienne lancée le 28 février, constitue le deuxième acte majeur qui a confirmé, aux yeux de la plupart des Libanais, la priorité accordée par le parti aux intérêts du régime iranien au détriment de ceux de son propre pays et de son peuple, y compris les intérêts de sa propre base populaire déjà épuisée par la guerre de deux ans que le parti a menée en solidarité avec Gaza depuis octobre 2023 – plus précisément en soutien au Hamas, un autre allié de Téhéran, mais qui est aussi une force engagée dans le combat antisioniste, contrairement au régime des Assad.
Cependant, il existe un dénominateur commun évident entre l'offensive sioniste en cours au Liban et l'offensive à Gaza après l'opération Déluge d'Al-Aqsa d'il y a deux ans et demi. Comme pour cette dernière opération, le lancement par le Hezbollah de ses roquettes a été saisi comme prétexte par le gouvernement sioniste actuel – le gouvernement le plus à l'extrême droite de l'histoire de l'État d'Israël – pour poursuivre des ambitions expansionnistes de longue date, qui sont au cœur de l'idéologie sioniste originelle et sont farouchement revendiquées par l'extrême droite israélienne, dominante dans le cabinet israélien actuel. En effet, le parallèle est frappant entre la manière dont Israël a envahi la bande de Gaza, ordonnant un déplacement progressif de sa population du nord au sud, et ce qu'il fait actuellement au Sud-Liban.
Et comme pour Gaza, les membres les plus extrémistes du cabinet sioniste révèlent le véritable objectif que poursuit leur gouvernement. Le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a déclaré le 24 mars que « le fleuve Litani doit être notre nouvelle frontière » avec le Liban (le Litani coule 15 à 30 km au nord de la frontière actuelle, délimitant une région qui constitue plus de 10 % de la surface du Liban). Smotrich a plaidé pour la mainmise permanente de l'État israélien sur cette partie du Liban, tout comme il occupe une partie de la bande de Gaza dans l'intention d'en perpétuer l'occupation et de l'annexer plus tard. Le même jour, le ministre de la guerre Israel Katz, membre du parti Likoud de Netanyahou, a déclaré que la région convoitée constitue la « zone de sécurité » d'Israël.
Dans ces guerres, le gouvernement israélien exploite la présence à la Maison-Blanche d'un président qui est certainement le plus indulgent envers les ambitions sionistes de tous les présidents américains, un Donald Trump qui, lors de son premier mandat, avait déjà été le premier président américain à reconnaître l'annexion de Jérusalem-Est et du plateau du Golan syrien, occupés par Israël depuis 1967. Il était également prêt à soutenir l'annexion de la majeure partie de la Cisjordanie, n'avait-ce été le veto des monarchies du Golfe, y compris la « ligne rouge » fixée par la plus proche de Trump parmi elles, les dirigeants des Émirats arabes unis. Benyamin Netanyahou et son cabinet espèrent que le président américain fermera les yeux sur leur invasion du Sud-Liban, voire la soutiendra ouvertement. Ils ont conservé le contrôle de plus de la moitié de la bande de Gaza, dans l'espoir que Trump, ou l'échec de son « plan de paix », leur permettrait de prolonger l'occupation en vue d'annexer plus tard la majeure partie de l'enclave. Ils envisagent également d'annexer la majeure partie de la Cisjordanie, qui subit une appropriation progressive et un déplacement de population violents de la part de colons juifs avec le soutien du gouvernement.
Le gouvernement sioniste d'extrême droite espère reproduire cette situation dans le sud du Liban, dont il est actuellement en train d'occuper le territoire après l'avoir vidé de la plupart de ses habitants. Tout comme il utilise la persistance du Hamas et la menace qu'il représente pour l'État d'Israël comme prétexte à la perpétuation de son occupation de Gaza, il entend utiliser l'existence du Hezbollah et la menace qu'il représente pour son État comme prétexte à une occupation à long terme du Sud-Liban. Dans cette optique, la résistance du Hezbollah à l'occupation, tout comme celle du Hamas, devient un argument pour la mise en œuvre et la perpétuation de l'occupation.
Mais une occupation israélienne renouvelée du Sud-Liban ne peut que renforcer la légitimité nationale de la résistance menée par le Hezbollah. Elle confère un regain de justice à sa lutte contre l'occupation, dans l'espoir que son harcèlement de l'armée israélienne puisse finalement forcer le retrait de celle-ci, tout comme la résistance menée par le Hezbollah dans les années 1990 y était parvenue en 2000. Certes, ce retrait fut mené par un gouvernement dirigé par les travaillistes sionistes, et il est peu probable que le gouvernement israélien actuel le répète. Mais le gouvernement israélien pourrait changer de mains dans un avenir proche.
Dans ces circonstances, le mieux que le gouvernement libanais puisse faire est de démarcher énergiquement les États arabes, en particulier ceux qui ont la plus grande influence sur la Maison-Blanche, c'est-à-dire les monarchies du Golfe, afin qu'ils exercent des pressions sur Trump pour empêcher une occupation prolongée du Sud-Liban. Ces monarchies comprennent sûrement que l'occupation israélienne d'une partie du Liban durant les deux dernières décennies du XXe siècle a conduit à la montée du Hezbollah et à l'expansion régionale de l'influence iranienne. Elles ont donc un intérêt direct à empêcher une répétition de ce scénario. C'est sur cela que le gouvernement libanais devrait concentrer ses efforts face à l'agression israélienne – et non sur le désarmement du Hezbollah sous pression des États-Unis, une tâche qui dépasse ses capacités.
Pire encore, le gouvernement libanais a clairement constaté que, malgré le retrait des forces du Hezbollah de la région au sud du fleuve Litani et le déploiement des troupes gouvernementales des Forces armées libanaises (FAL) sur place, conformément à l'accord de cessez-le-feu du 27 novembre 2024, Israël n'a pas cessé ses frappes aériennes et ses incursions dans cette région. Et pourtant, la réaction du gouvernement libanais à cette nouvelle invasion israélienne a été de retirer ses troupes du sud et d'élever la voix contre le Hezbollah, déclarant son action militaire illégale au moment le plus inapproprié.
Les intérêts supérieurs du pays exigent de viser à un accord pacifique pour l'intégration des forces armées du Hezbollah au sein des FAL – une mesure qui ne deviendra possible que lorsque l'équation régionale connaîtra un changement fondamental. Toute tentative de désarmer le Hezbollah par la force n'est qu'une recette pour une reprise de la guerre civile dans un pays déjà dévasté par quinze ans de pareil conflit, entre 1975 et 1990.
* Dernier ouvrage paru Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale (La Dispute, 2025). Cet article est adapté et augmenté à partir d'un original arabe publié dans Al-Quds al-Arabi le 24 mars 2026. Une version anglaise en a été publiée le 30 mars parNew Politics.
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Comprendre la victoire de Péter Magyar contre Viktor Orbán : 5 points sur la géographie politique d’une défaite historique
Après seize ans au pouvoir, le parti de Viktor Orbán a essuyé une défaite historique en perdant la majorité absolue au profit de la coalition de Péter Magyar.
Sur quelle base ? Avec quelle géographie ?
13 avril 2026 | tiré du site Le grand continent
1 — La victoire annoncée de l'opposant Péter Magyar
Donné en tête dans les enquêtes d'opinion depuis l'automne 2025, le Parti Respect et Liberté (TISZA, PPE), mené par le conservateur Péter Magyar, a remporté la victoire. Les résultats préliminaires portant sur 99 % des bureaux de vote lui accordent 54 % des suffrages exprimés et 138 sièges, contre respectivement 38 % et 55 sièges pour le FIDESZ-KDNP (PFUE) de Viktor Orbán.
Les deux principales formations politiques du pays se partagent ainsi l'essentiel des sièges au Parlement, le petit parti ultranationaliste Mi Hazánk (MH, ENS) étant la seule autre formation à dépasser la barre des 5 %, avec 6 % des suffrages et 6 sièges. Sans doute victime du vote utile, la seule formation de centre gauche encore en lice, la Coalition démocratique (DK, S&D), n'obtient que 1 % des voix et aucun siège. Cette concentration des voix permet à TISZA d'obtenir la part des sièges la plus importante jamais recueillie par un seul parti depuis le retour de la démocratie en Hongrie.
Avec ces résultats, Péter Magyar parvient pour la première fois à faire tomber la majorité nationaliste au pouvoir depuis 2010. Cette victoire est d'autant plus notable qu'elle intervient à l'issue d'une décennie au cours de laquelle le clan Orbán a capturé les ressources de l'État hongrois, un régime officiellement désigné comme « autocratie électorale » par le Parlement européen en 2022. Dans un système à forte composante majoritaire, cette victoire est également due au retrait de l'opposition de centre gauche.
Le Parti socialiste hongrois (MSZP, S&D), les partis verts Dialogue et LMP (Verts/ALE) ainsi que les centristes de Momentum ( RE) ont en effet renoncé à présenter des candidats afin de faciliter la victoire du parti d'opposition le mieux placé. En ce sens, la victoire de Péter Magyar est celle d'un « cordon sanitaire » justifié par les lourdes menaces pesant sur la démocratie hongroise. Ce retrait, effectué sans coalition formelle avec TISZA, signifie également que l'opposition de centre gauche sera totalement absente du prochain Parlement, alors qu'elle disposait de 35 sièges lors de la précédente législature.
La politique hongroise reste ainsi solidement ancrée dans le camp conservateur : si Magyar s'est engagé à rompre avec le système Orbán et à renouer avec l'Union, sa politique se rapproche de celle de la majorité précédente sur plusieurs points, notamment l'opposition à l'immigration et un certain conservatisme social.
2 — Une participation historique
Tout au long de la journée électorale, le taux de participation a atteint des niveaux record, dépassant dès 16 heures le taux de 2021 (70,2 %) pour finalement s'établir à 79,5 % en fin de journée. La participation a été particulièrement élevée dans les villes et sensiblement plus faible dans les comitats plus ruraux, où le Fidesz a ses bastions historiques. À Budapest, elle était de 82,8 %, tandis qu'elle n'était que de 74,4 % dans le comitat de Szabolcs-Szatmár-Bereg, où le FIDESZ avait obtenu ses meilleurs résultats en 2022.
Contrairement à ce qui se passe dans d'autres États de l'Union, la participation plus forte des zones urbaines n'est pas un phénomène nouveau en Hongrie. En revanche, la hausse de la participation dans les zones urbaines déjà mobilisées signale un engagement redoublé de l'électorat face à un scrutin perçu comme particulièrement déterminant.
3 — Un système électoral peu proportionnel, favorable aux grands partis
Le système électoral hongrois comprend une composante majoritaire et une composante proportionnelle. Chaque électeur dispose de deux voix lors d'un tour de scrutin unique. La première permet d'élire un candidat qui est élu à la majorité simple dans l'une des 106 circonscriptions uninominales. La seconde voix sert à distribuer 93 sièges au scrutin proportionnel au niveau national, avec un seuil de 5 % des suffrages exprimés nécessaire pour obtenir des sièges.
Un système de report des premières voix vers les secondes compense partiellement le caractère majoritaire du scrutin uninominal 1. Dans l'ensemble, le système électoral est peu proportionnel et favorable au parti en tête : en 2022, le Fidesz a obtenu 68 % des sièges avec seulement 54 % des suffrages de liste.
Une supermajorité des deux tiers des sièges est nécessaire pour procéder à des amendements constitutionnels. Des soupçons de découpage de circonscriptions favorables au parti au pouvoir (gerrymandering) existent depuis longtemps sous les mandats d'Orbán 2.
Ce dimanche, ce redécoupage électoral a profité à TISZA, qui a obtenu une super-majorité de 138 sièges (soit 69 % du total) avec seulement 54 % des secondes voix. Arrivé en deuxième position, le FIDESZ ne conserve que 55 sièges.
Il s'agit d'un retournement quasiment siège pour siège entre le Fidesz et l'opposition, le parti ultranationaliste Mi Hazánk conservant ses six mandats.
4 — La persistance des clivages territoriaux
Malgré le caractère historique du scrutin, les anciens clivages territoriaux sont toujours bien visibles.
L'opposition l'emporte largement dans les grandes villes, notamment à Budapest (63 %), tandis que le FIDESZ fait pratiquement jeu égal dans ses bastions, comme dans le comitat de Szabolcs-Szatmár-Bereg, dans l'est du pays (49 % pour le TISZA contre 45 % pour le FIDESZ).
Contrairement à l'élection de 2022, où le FIDESZ-KDNP avait remporté tous les comitats du pays, hormis la capitale, l'opposition s'impose cette fois dans l'ensemble des 19 comitats, avec une avance variant de 2 à 34 points.
Ancien membre du FIDESZ, Magyar a su mobiliser bien au-delà de l'électorat progressiste des villes et domine désormais le jeu électoral dans l'ensemble du pays.
On peut mettre cette évolution en parallèle avec celle qui a conduit, en 2023, à la chute du gouvernement polonais de Droit et Justice (PiS).
Si la coalition de centre droit de Donald Tusk a remporté les élections, l'alternance n'a pas pour autant effacé les clivages géographiques qui continuent de diviser le pays en deux moitiés relativement égales.
5 — Battu, Viktor Orbán a admis sa défaite
Au soir du vote, Viktor Orbán a reconnu la nette victoire de son adversaire. Il a déclaré : « La tâche qui nous attend est claire, la charge du gouvernement n'est plus sur nos épaules » 3. Pendant toute la journée, son camp avait pourtant tenté de signaler un nombre important de cas de fraude présumée, faisant craindre une volonté de contester les résultats du vote devant la justice.
Pour sa part, Péter Magyar a insisté sur l'importance d'un réel « changement de régime », appelant au départ de toutes les personnalités issues de l'ancienne majorité de droite radicale. Sur X, Friedrich Merz, Emmanuel Macron, Ursula von der Leyen ou encore Volodymyr Zelensky ont félicité le vainqueur.
La loi hongroise prévoit que l'ancienne Assemblée nationale continue de siéger pendant 30 jours après l'élection, avant de céder la place à la nouvelle législature. Le Premier ministre sortant dispose d'un contrôle considérable sur la justice, l'appareil d'État et les médias hongrois, ce qui pourrait perturber un transfert ordonné du pouvoir.
Sources
1. Connu en Italie sous le nom de scorporo, ce système peu fréquent est connu pour favoriser le vote tactique et est généralement considéré comme peu transparent.
2. Pour une occurrence récente, voir Mixing of constituencies benefits Fidesz, not Tisza – changes on the map, Telex.hu, 2025, cité dans une note du Comité d'Helsinki hongrois.
3. Választás 2026 : A Tisza kétharmados győzelme is biztossá vált, 168.hu, 12 avril 2026.
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L’anti-impérialisme à l’heure de la montée du fascisme : une solidarité au-delà des puissances rivales
Le CADTM publie le discours prononcé par Sushovan Dhar, du CADTM Inde, lors de la 5e session plénière de la Conférence antifasciste et anti-impérialiste qui s'est tenue à Porto Alegre. Cette intervention aborde la convergence croissante entre impérialisme et politique d'extrême droite, critique les limites de la multipolarité émergente et souligne la nécessité d'une solidarité internationale renouvelée entre les peuples.
10 avril 2026 | tiré du site du CADTM
https://www.cadtm.org/L-anti-imperialisme-a-l-heure-de-la-montee-du-fascisme-une-solidarite-au-dela
La situation mondiale actuelle est marquée par une convergence dangereuse de trois grandes tendances : la montée du nationalisme autoritaire — parfois sous la forme d'un ultranationalisme exclusif —, la progression des mouvements d'extrême droite et l'intensification des rivalités impérialistes entre puissances mondiales et régionales. Ces évolutions ne constituent pas des phénomènes isolés, mais sont les manifestations étroitement liées d'une crise plus large du capitalisme mondial et de la légitimité politique.
Historiquement, le fascisme a émergé lors de périodes de profonde instabilité sociale et économique. Lorsque les inégalités s'intensifient, que les institutions démocratiques s'affaiblissent et que les élites au pouvoir voient leur autorité remise en cause, les forces autoritaires et réactionnaires gagnent souvent du terrain. À de telles époques, le nationalisme, le racisme et la militarisation servent à consolider le pouvoir et à détourner la colère sociale des inégalités structurelles.
Aujourd'hui, nous assistons à des schémas similaires dans différentes régions. La militarisation s'étend. Les guerres sont de plus en plus souvent justifiées au nom de la sécurité, de la démocratie ou de la civilisation. Les migrants sont transformés en boucs émissaires. Les minorités sont diabolisées. Les institutions démocratiques sont vidées de leur substance, tandis que le pouvoir exécutif se renforce.
Derrière ces développements se cache une réalité structurelle plus profonde : l'impérialisme. L'antifascisme sans anti-impérialisme reste incomplet. L'impérialisme normalise la hiérarchie, la domination et la violence à l'échelle mondiale. Il crée un ordre mondial où les États puissants et les multinationales exercent une influence disproportionnée sur les économies et les systèmes politiques plus faibles. Par le biais de mécanismes tels que la dépendance à la dette, les déséquilibres commerciaux, l'extraction des ressources et l'intervention politique, l'impérialisme sape la souveraineté et aggrave les inégalités. Cependant, toute lutte contre l'impérialisme est impossible sans une lutte contre le capitalisme.
Cet ordre mondial renforce les tendances autoritaires. Lorsque la violence est normalisée au niveau international, la répression devient plus facile au niveau national. Lorsque la rivalité géopolitique est présentée en termes de civilisation ou de race, la xénophobie se développe au sein des sociétés.
Lorsque la domination économique est acceptée à l'échelle mondiale, les inégalités s'intensifient au sein des pays. La récente agression militaire contre l'Iran illustre la convergence dangereuse entre l'impérialisme, la militarisation et l'influence croissante de l'extrême droite dans les relations internationales. Les attaques coordonnées des États-Unis et d'Israël contre des cibles iraniennes constituent une violation flagrante de la souveraineté de l'Iran et contribuent à faire passer l'action militaire unilatérale pour un moyen normal pour un pays de montrer sa puissance. De telles actions risquent de déstabiliser davantage une région déjà fragile, d'accroître la possibilité d'un conflit plus large et d'aggraver les tensions géopolitiques à travers l'Asie occidentale.
Dans le même temps, s'opposer à cette agression ne signifie pas soutenir le régime iranien. L'État iranien est depuis longtemps marqué par un régime autoritaire, la répression des mouvements démocratiques et de sévères restrictions des libertés civiles. Les soulèvements et mouvements de protestation répétés en Iran ces dernières années démontrent que de larges pans de la société iranienne aspirent à la liberté politique, à la justice sociale et aux droits démocratiques. Une position anti-impérialiste de principe doit donc dénoncer à la fois l'agression militaire extérieure et l'oppression autoritaire interne. La solidarité doit aller au peuple iranien — en soutenant son droit à l'autodétermination, aux libertés démocratiques et à la justice sociale, à l'abri tant de l'intervention étrangère que d'un appareil d'État répressif.
L'invasion russe de l'Ukraine illustre comment la politique des grandes puissances continue d'influencer les conflits, souvent au détriment des droits des peuples. Cette intervention militaire a violé la souveraineté de l'Ukraine et porté atteinte au droit du peuple ukrainien à déterminer son propre avenir. Si l'expansion de l'OTAN et l'escalade des tensions géopolitiques peuvent fournir des éléments d'explication, ces facteurs ne justifient pas l'invasion militaire, l'occupation et les ravages infligés aux villes et aux populations civiles ukrainiennes.
Pour nous, défendre les droits du peuple ukrainien ne revient pas à approuver l'OTAN ou à s'aligner sur les stratégies géopolitiques occidentales. De plus, la guerre a été exploitée par des puissances mondiales rivales pour servir leurs propres intérêts stratégiques, ce qui a entraîné une militarisation accrue et une confrontation prolongée, exacerbant ainsi les souffrances des civils et entravant les efforts en faveur d'une résolution pacifique. Une position anti-impérialiste cohérente doit donc rejeter l'agression russe tout en s'opposant simultanément à la logique globale de la politique des blocs et de l'escalade militaire.
La solidarité doit s'adresser spécifiquement au peuple ukrainien, en soutenant son droit à la paix, à la souveraineté et à l'autodétermination démocratique, indépendamment tant de l'agression russe que des rivalités entre grandes puissances.
Les tensions géopolitiques actuelles sont souvent présentées comme une lutte entre des blocs rivaux et une « multipolarité » émergente. Nombreux sont ceux qui affirment que la montée en puissance de nouvelles puissances et de formations telles que les BRICS représente une alternative progressiste à la domination occidentale. Cette hypothèse mérite toutefois d'être examinée avec circonspection. La multipolarité, en soi, ne signifie pas nécessairement l'émancipation. Un monde où coexistent plusieurs puissances rivales peut tout à fait reproduire les hiérarchies impériales, les rivalités géopolitiques, la militarisation et la domination économique. La multipolarité peut réduire la domination d'une seule puissance hégémonique, mais elle ne produit pas automatiquement un ordre mondial plus démocratique ou plus juste.
En ce sens, la multipolarité peut offrir des opportunités aux élites dirigeantes et aux acteurs étatiques, mais elle ne constitue pas nécessairement une alternative pour les peuples du monde. La concurrence entre les puissances peut intensifier la militarisation, les conflits liés aux ressources et les tensions géopolitiques. Sans internationalisme démocratique et sans solidarité entre les peuples, la multipolarité risque de se réduire à une simple redistribution du pouvoir entre puissances concurrentes / des élites en concurrence.
L'Inde offre un exemple important de ces contradictions. Le pays est souvent présenté comme faisant partie d'un monde multipolaire émergent grâce à son appartenance au BRICS. Pourtant, dans le même temps, l'Inde a approfondi sa coopération stratégique avec les cadres militaires occidentaux visant à contenir la Chine. Bien qu'elle ne fasse pas officiellement partie de l'AUKUS [1], l'Inde a renforcé son alignement militaire et stratégique avec les États-Unis et leurs alliés par le biais de mesures tels que le Quad [2], l'élargissement de la coopération en matière de défense, des exercices militaires conjoints et des partenariats technologiques stratégiques.
Ce double positionnement illustre la complexité de la géopolitique contemporaine. Les États participent simultanément à plusieurs blocs de pouvoir, recherchant l'autonomie stratégique tout en renforçant la militarisation et la rivalité géopolitique. De tels alignements ne représentent pas nécessairement une alternative à l'impérialisme, mais reflètent souvent de nouvelles configurations au sein de la même compétition mondiale pour le pouvoir.
Dans le même temps, l'Inde représente également l'un des exemples contemporains les plus significatifs de la montée du nationalisme autoritaire. Le régime politique actuel est étroitement lié au Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), un projet idéologique et organisationnel vieux de près d'un siècle, fondé en 1925. Le RSS s'est inspiré, dans ses premières années, des mouvements fascistes européens, en particulier de l'Italie de Mussolini, puis, plus tard, de certains aspects du modèle nazi allemand de nationalisme culturel, d'identité majoritaire et de mobilisation idéologique centralisée.
Au fil des décennies, le RSS a développé un vaste réseau organisationnel à travers la société indienne, comprenant des structures politiques, éducatives, culturelles et paramilitaires. Son projet politique à long terme a été la transformation de l'Inde, d'une république laïque et pluraliste en un État à majorité hindoue, souvent décrit comme un « Hindu Rashtra ».
Ce projet idéologique a acquis un pouvoir étatique sans précédent ces dernières années. Il en résulte notamment une recrudescence des attaques contre les minorités, en particulier les musulmans et les chrétiens, des restrictions des libertés civiles, des pressions sur les médias indépendants, un affaiblissement des institutions démocratiques et une centralisation croissante du pouvoir.
Dans le même temps, le gouvernement indien a renforcé ses relations politiques et militaires avec Israël, qui sert de plus en plus de modèle dans des domaines tels que la doctrine de sécurité, les technologies de surveillance, la militarisation et le nationalisme majoritaire. Certaines franges de l'extrême droite indienne établissent ouvertement des parallèles entre le projet d'un État à majorité hindoue et le modèle ethno-national d'Israël.
Cela illustre une tendance mondiale plus large : les mouvements d'extrême droite et autoritaires s'inspirent de plus en plus les uns des autres. On assiste à une circulation transfrontalière des cadres idéologiques, des doctrines de sécurité, des technologies de surveillance et des méthodes de gouvernance. Ces évolutions soulignent un point important : l'antifascisme contemporain doit lui aussi être international.
À travers les pays et les continents, les travailleurs sont confrontés à des défis de plus en plus similaires. La précarité du travail, l'austérité, la privatisation et la hausse du coût de la vie sont généralisées. Les agriculteurs sont confrontés à l'expropriation de leurs terres et à des crises agraires. Les communautés autochtones résistent aux industries extractives. Les migrants sont victimes de criminalisation et d'exploitation. Les femmes subissent à la fois une marginalisation économique et une intensification de la violence patriarcale.
Ces luttes sont interconnectées. Pourtant, les mouvements d'extrême droite et autoritaires cherchent à les fragmenter. On accuse les migrants d'être responsables du chômage. Les minorités sont présentées comme des menaces pour l'identité nationale. On invoque des ennemis extérieurs pour justifier la répression intérieure. Ces stratégies visent à diviser les opprimés et à protéger les structures de pouvoir bien établies.
La solidarité entre les peuples constitue la réponse la plus efficace. Cette solidarité ne peut rester abstraite. Elle doit se construire à travers des formes concrètes de coopération : campagnes communes contre la dette et l'austérité, solidarité avec les migrants et les réfugiés, résistance à la militarisation et à la guerre, défense des droits du travail et protection des libertés démocratiques. L'internationalisme n'est donc pas seulement un engagement éthique. C'est une nécessité politique.
L'histoire nous offre des leçons importantes. La résistance la plus forte au fascisme est née de larges coalitions de forces sociales : travailleurs, paysans, étudiants, intellectuels et mouvements démocratiques. Ces luttes ont souvent dépassé les frontières nationales. Les mouvements anticolonialistes, les luttes contre l'apartheid et la solidarité internationale des travailleurs ont tous démontré la puissance de l'action collective au-delà des frontières nationales. Il est essentiel aujourd'hui de reconstruire cet esprit de solidarité.
Dans un monde marqué par la fragmentation et la peur, la coopération internationale entre les peuples offre une alternative fondée sur l'égalité et la justice. L'anti-impérialisme et l'antifascisme ne sont pas des luttes distinctes, mais des dimensions interdépendantes d'un même projet politique.
Renforcer la coopération entre les mouvements, approfondir la solidarité internationale et résister à la division et à l'autoritarisme sont des tâches urgentes. L'avenir ne sera pas déterminé uniquement par les États puissants ou les rivalités géopolitiques. Il sera également façonné par des peuples organisés agissant collectivement par-delà les frontières.
Face à la montée du fascisme, l'anti-impérialisme et la solidarité entre les peuples restent le socle permettant de construire une alternative démocratique et émancipatrice / les piliers centraux d'une alternative démocratique et émancipatrice.
Traduction : Christine Pagnoulle
Notes :
[1] Dans la stratégie américaine, AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis) est un pacte de sécurité
trilatéral crucial pour contenir l'influence chinoise en Indo-Pacifique, en dotant l'Australie de sous-marins à propulsion nucléaire, renforçant ainsi la dissuasion régionale et intégrant plus étroitement Canberra dans l'architecture sécuritaire américaine face à Pékin. C'est un pilier de la politique américaine visant à projeter une force militaire avancée dans la région, complémentaire à d'autres partenariats comme le Quad
[2] Quad (Dialogue quadrilatéral pour la sécurité) est un cadre de coopération informel avec l'Australie, l'Inde et le Japon, visant à promouvoir un espace Indo-Pacifique libre et ouvert, en réponse à l'influence croissante de la Chine, en mettant l'accent sur la sécurité maritime, la coopération technologique (5G, semi-conducteurs), les infrastructures et la démocratie. Il s'agit d'une composante clé de la politique américaine de « libre et ouvert Indo-Pacifique », complétant d'autres alliances comme AUKUS.
Sushovan Dhar
CADTM Inde
Alors qu'Israël envisage des exécutions, le Canada s'en prend à la solidarité avec la Palestine
Les mesures prises par Ottawa sur son territoire contredisent ses critiques à l'égard de la loi israélienne sur la peine de mort
8 avril 2026 | tiré de Canadian dimension
https://canadiandimension.com/articles/view/as-israel-eyes-executions-canada-targets-palestine-solidarity
Un drapeau arborant le logo de Samidoun lors d'une manifestation de solidarité avec la Palestine à São Paulo, au Brésil, le 15 février 2025. Photo gracieusement fournie par Samidoun Network/X.
Fin mars, le gouvernement fédéral a pris des mesures pour dissoudre Samidoun, le Réseau de solidarité avec les prisonniers palestiniens, un groupe international d'organisateurs et de militants depuis longtemps visés par une campagne de criminalisation menée par le lobby israélien au Canada. Cette décision fait suite aux modifications introduites dans le budget fédéral de 2025, qui accordent à Ottawa le pouvoir explicite de dissoudre les organisations désignées comme « entités terroristes ».
Cette décision marque une escalade significative de la répression étatique contre la solidarité avec la Palestine, qui coïncide avec l'intensification de la répression des Palestiniens par Israël lui-même.
Samidoun a été fondé en 2011 pour soutenir la grève de la faim des prisonniers palestiniens. La grève de 22 jours, qui s'est déroulée d'octobre à novembre de cette année-là, appelait à la fin des pratiques israéliennes d'isolement cellulaire, du refus de livres et de journaux aux prisonniers politiques, et de l'enchaînement des prisonniers lors des visites familiales. Elle exigeait également la libération d'Ahmad Saadat, secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), de l'isolement.
Depuis lors, Samidoun s'efforce de sensibiliser le public à la situation des prisonniers politiques palestiniens et aux conditions auxquelles ils sont confrontés dans le système pénal d'apartheid israélien.
À travers Israël et les territoires occupés, le gouvernement israélien détient environ 10 000 Palestiniens dans son réseau de prisons notoirement brutal. Les prisonniers sont régulièrement victimes de torture, de privation de nourriture et d'abus. Des milliers d'entre eux sont détenus sans inculpation ni procès. Des centaines de ces détenus sont des enfants — en fait, Israël est le seul pays au monde à juger des enfants devant des tribunaux militaires. Defense for Children Palestine note qu'« environ 500 à 700 enfants palestiniens sont détenus et poursuivis chaque année par le système judiciaire militaire israélien — certains n'ont que 12 ans ».
Dans le contexte de la répression menée par l'État canadien contre la solidarité avec la Palestine en 2023–2024, le lobby de l'apartheid a intensifié sa campagne visant à criminaliser Samidoun. Cet effort de longue date repose sur l'allégation non prouvée selon laquelle Khaled Barakat, époux de la fondatrice de Samidoun, Charlotte Kates, serait associé au FPLP, une organisation de résistance armée que le gouvernement canadien a inscrite sur la liste des groupes « terroristes » depuis 2003.
En octobre 2024, les lobbyistes de l'apartheid ont obtenu ce qu'ils voulaient. Ottawa a annoncé que Samidoun avait été inscrit sur la liste des « entités terroristes » en vertu du Code criminel. Cette annonce a été faite en coordination avec le gouvernement américain, qui, le même jour, a désigné Samidoun comme « terroriste mondial spécialement désigné » par décret.
Le mois suivant, la police de Vancouver a mené une descente militarisée au domicile de Kates, qui avait déjà été arrêté pour avoir salué les opérations militaires du Hamas contre les forces d'occupation israéliennes. La descente a mobilisé un véhicule blindé et des agents lourdement armés. Le voisin de Kates a qualifié l'opération d'« exagérée », ajoutant : « Je ne pense pas qu'il soit approprié d'utiliser autant de force. »
Mais cette démonstration de force était le but recherché. Le raid a servi de tactique d'intimidation, envoyant un message effrayant à l'ensemble du mouvement de solidarité avec la Palestine au Canada.
Une telle fureur politique et une telle répression policière pour une prétendue association avec un groupe palestinien révèlent un double standard flagrant dans la vie politique canadienne. On pourrait se demander pourquoi des liens supposés avec une organisation politique palestinienne provoquent une telle indignation, alors que plus de 200 vétérans canadiens des Forces de défense israéliennes (FDI) — une armée qui a rasé Gaza et qui est actuellement engagée dans de brutales guerres d'agression contre le Liban et l'Iran — sont apparemment accueillis chez eux à bras ouverts.
À tous égards, les FDI sont bien plus violentes et destructrices que n'importe quel groupe palestinien. Pourtant, malgré un prétendu embargo sur les armes, le Canada continue d'expédier des armes à Israël via les États-Unis, et le gouvernement libéral a récemment rejeté un projet de loi visant à mettre fin à ces transferts.
En effet, la liste des « terroristes » du Canada elle-même semble largement destinée à délégitimer la lutte armée palestinienne contre l'apartheid et l'occupation israéliens. Cela se reflète dans son accent disproportionné sur les organisations palestiniennes. La liste a été créée en 2001, et en 2022, « plus de 10 % de la liste des organisations terroristes du Canada [était] composée d'organisations dont le siège se trouve sur un territoire occupé de longue date [la Palestine], représentant un dixième de pour cent de la population mondiale ».
Alors que les armes canadiennes alimentaient l'assaut d'Israël sur Gaza, le ministre Dominic LeBlanc a affirmé que les militants de solidarité de Samidoun constituaient une « menace pour la sécurité nationale du Canada ». Sa déclaration concernant la désignation du groupe disait :
L'extrémisme violent, les actes de terrorisme ou le financement du terrorisme n'ont pas leur place dans la société canadienne ni à l'étranger. L'inscription de Samidoun sur la liste des entités terroristes en vertu du Code criminel envoie un message fort indiquant que le Canada ne tolérera pas ce type d'activité et fera tout ce qui est en son pouvoir pour contrer la menace persistante qui pèse sur la sécurité nationale du Canada et sur l'ensemble de la population canadienne.
La manière dont un réseau de solidarité visant à sensibiliser le public à la cause des prisonniers politiques palestiniens constitue exactement une telle « menace » reste inexpliquée.
Le 30 mars de cette année, trois jours après que la base de données du gouvernement fédéral eut répertorié Samidoun comme « dissoute pour non-conformité », le parlement israélien a adopté un projet de loi ethno-nationaliste sur la peine de mort imposant l'exécution par pendaison aux Palestiniens reconnus coupables d'avoir tué des Israéliens dans le cadre d'actes « terroristes ». La même peine ne s'appliquera pas aux Israéliens juifs qui tuent des Palestiniens.
Lorsque le projet de loi a été adopté, le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir — un ethno-nationaliste intransigeant et l'une des figures les plus puissantes d'Israël — a célébré l'événement à la Knesset avec une bouteille de champagne. Il s'était auparavant filmé devant une potence tout en menaçant de mort les « terroristes ». Au cours des mois qui ont précédé le vote, Ben-Gvir et d'autres parlementaires ont porté des insignes en forme de nœud coulant à leur revers pour promouvoir l'exécution massive de Palestiniens.
Le gouvernement canadien a critiqué ce projet de loi raciste prévoyant la peine de mort par pendaison. La ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, a souligné qu'il « vise systématiquement les Palestiniens » et « s'ajoute à une liste croissante de mesures qui encouragent la violence illégale des colons tout en déshumanisant le peuple palestinien ».
Ces paroles sonnent creux. La même semaine, le Canada a dissous de force un important réseau de soutien aux prisonniers politiques palestiniens. Cette mesure s'inscrivait dans le cadre d'une campagne menée depuis des années visant à saper la solidarité avec la Palestine au Canada par le biais de la censure, de la perte d'emploi, de campagnes de dénigrement, d'intimidations étatiques et non étatiques, de la criminalisation ciblée et de violences policières manifestes.
Les critiques du Canada à l'égard de certains aspects grotesques de la politique israélienne n'ont guère de sens alors que le gouvernement soutient fondamentalement un système de dépossession et de domination ethno-supremaciste qui dure depuis des décennies. Ce soutien se manifeste par des transferts d'armes, un appui diplomatique et la répression de la solidarité avec la Palestine sur son propre territoire.
La criminalisation de Samidoun a démantelé un réseau clé de solidarité avec les prisonniers palestiniens au moment même où cette solidarité est la plus nécessaire.
Ottawa peut exprimer autant qu'elle le souhaite ses objections face aux horreurs du projet de loi israélien sur les exécutions. Cela ne change rien au fait que le Canada est profondément impliqué dans les conditions qui ont rendu une telle loi possible.
Owen Schalk est l'auteur de Targeting Libya : How Canada went from building public works to bombing an oil-rich country and creating chaos for its citizens, une exploration du rôle crucial mais méconnu du Canada dans l'histoire de la Libye, désormais disponible chez Lorimer Books.
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Piégé en Iran, Trump ne peut être arrêté que par le peuple américain !
De ce peuple américain qui d'ailleurs non seulement s'oppose déjà très majoritairement aux guerres et aux politiques de Trump, mais qui commence aussi à descendre massivement dans les rues de tout le pays pour manifester contre le « roi » Trump et son messianisme cauchemardesque.
Par Yorgos Mitralias
Tandis que, en dépit du cessez-le feu de deux semaines, la guerre continue de faire rage accumulant des milliers de morts et des destructions au Moyen (Golfe Persique) et au Proche (Liban) Orient, tout indique désormais que ce Trump malmené par les Iraniens, fou furieux, délirant, auto-piégé et menacé de se trouver bientôt en position de... Shah et Mat ( comme par hasard, l'expression dérive du persan shâh mât, signifiant « le roi est pris en embuscade/désemparé »), est disposé de commettre -et de revendiquer ! - les pires crimes de guerre et contre l'humanité pour ne pas perdre la face et rester cramponné au pouvoir. Comme d'ailleurs tout indique qu'il n'y a aucun pays capable et décidé d'arrêter Trump et ses délires apocalyptiques.
Alors, un constat presque unanime est en train de faire son chemin : le salut contre le péril existentiel pour l'humanité représenté par Trump ne peut venir que de l'intérieur de son pays, du peuple américain lui-même ! De ce peuple américain qui d'ailleurs non seulement s'oppose déjà très majoritairement aux guerres et aux politiques de Trump, mais qui commence aussi à descendre massivement dans les rues de tout le pays pour manifester contre le « roi » Trump et son messianisme cauchemardesque. Et ce n'est pas un hasard que le premier à admettre et à tenir très sérieusement compte de cette perspective est Trump lui-même. Un Trump qui fait déjà tout en son pouvoir pour prévenir cette éventualité, qui pourrait se manifester de façon désastreuse pour lui aux élections plus que critiques de mi-mandat en novembre prochain.
Alors, étant donné tout ce qu'on sait déjà du total mépris que Trump nourrit pour les lois et la constitution de sa propre classe bourgeoise et capitaliste, on peut légitimement se poser la question suivante qui n'est pas du tout rhétorique : qui oserait prétendre que Trump est disposé d'accepter sans réagir violemment une défaite électorale qui aura comme conséquence que des nouvelles majorites parlementaires (au Senat et a la Chambre des Représentants) votent son « impeachment », donc sa destitution du pouvoir ?
Cependant, bien naïfs ceux qui croiraient que Trump va attendre tranquillement le résultat de ces élections de mi-mandat avant de réagir violemment. En réalité, il est plus que probable que prévoyant ce résultat désastreux pour lui, Trump n'hésitera pas de tout faire pour que ces élections n'aient pas lieu. De quelle manière ? Mais, en inventant une (nouvelle) guerre ou n'importe quelle grande crise qui servirait comme prétexte pour déclarer le pays en état d'exception. Ce qui lui permettra non seulement de restreindre drastiquement les droits et les libertés démocratiques, mais aussi de réaliser son vieux rêve : gouverner son pays, la première superpuissance du monde en dictateur ! Ce qui évidemment, ne va pas se passer sans provoquer des réactions (violentes) en chaine, notamment au sein de la majorité présidentielle et du mouvement MAGA déjà fracturé gravement. (1) Sans oublier ni l'armée américaine où sont rendues publics les premiers appels à la désobéissance aux ordres (illégales) de la Maison Blanche, ni les élites économiques du pays désormais divisées, ni le reste de la société américaine et surtout ceux d'en bas, qui voudront peut être en découdre une fois pour toutes...
Désormais, il ne s'agit plus ni d'un scenario de politique fiction, ni d'une lointaine éventualité. On est déjà en pleins préparatifs de cet affrontement et à seulement 8 mois des élections de mi-mandat. Alors, force est de constater que la situation actuelle se presente pleine d'inattendus et de surprises qui brouillent la façon traditionnelle de voir la scène politique des Etats-Unis dominée par le bipartisme monopolisant le pouvoir et la Maison Blanche. En effet, la tendance observée depuis plusieurs ans, marquée par la désaffection des américains envers les deux partis traditionnels, ainsi que par l'extrême polarisation politique de la société américaine, continue et même s'accentue actuellement au point d'atteindre des records historiques. Mais, ce qui est peut être encore plus important c'est que cette désaffection est plus prononcée parmi les Démocrates bien que leur parti ne soit plus au gouvernement.
C'est ainsi que selon une enquête de la CNNi publiée il y a quelques jours,(2) ceux qui disent vouloir voter en faveur des Démocrates aux élections de mi-terme, apprécient leur parti Démocrate bien moins que ceux qui voteront Républicains apprécient le leur. En somme, les Démocrates iront aux urnes massivement pour voter contre Trump plutôt qu'en faveur de leur parti bien déconsidéré à leurs yeux ! Et la même chose vaut aussi pour ceux catalogués comme « indépendants », qui comptent aller aux urnes en masse pour punir les Républicains de Trump, tout en s'opposant à la mollesse avec laquelle le parti Démocrate s'oppose à l'administration Trump.
La leçon à tirer des résultats de cette enquête, confirmés d'ailleurs quotidiennement par les péripéties de la vie politique et sociale du pays, est que le bipartisme américain est en train de traverser sa crise la plus grave, sa crise historique. Et surtout, que la crise encore plus profonde du parti Démocrate et de son « establishment », rend non seulement possible mais aussi impérieuse la création d'un troisième parti de masse représentant de façon autonome et indépendante les salariéEs et ceux d'en bas.
Cependant, force est de constater que les voix en faveur de la creation de ce troisieme parti des travailleurs se comptent, pour l'instant, aux Etats-Unis sur les doigts d'une main. Pratiquement personne parmi les personnalités de la gauche indépendante ou semi-indépendante du parti Démocrate, n'ose encore appeler publiquement ni à rompre définitivement avec ce parti, ni à construire une nouvelle grande formation socialiste. Et cela bien que les organisations progressistes comme celle de Working Families et socialistes comme les Democratic Socialists of America (DSA) revendiquent plus de 600.000 membres la première, et plus de 100.000 membres la seconde. Et aussi et surtout, bien que les divers clones politiques du maire de New York Zohran Mamdani soient en train de se multiplier un peu partout au pays, a l'instar de cette nouvelle etoile montante des Démocrates au... Texas, le jeune pasteur totalement atypique James Talarico qui fait un malheur en déclarant une véritable guerre aux « Chrétiens Nationalistes », avec des thèses très radicales sur des questions brulantes qui vont des droits des travailleurs, des femmes et des LGBT à la défense sans concessions des Palestriniens contre Israël, la denonciation de la guerre contre l'Iran, et la condamnation sans détours des politiques en faveur des combustibles fossiles au nom du combat contre la catastrophe climatique.
Toutefois, ne désespérons pas car cette absence des positionnements claires et nettes en faveur du troisième grand parti de gauche risque d'être de courte durée. Pourquoi ? Mais, parce que nous croyons dur comme fer que Trump ne s'avouera jamais vaincu, et fort de ces 32%-33% des américains bien bétonnés, qui le suivent aveuglement et soutiennent depuis 10 ans même ses pires « folies », fera absolument tout pour rester cramponné au pouvoir. Et cela même s'il perd les élections de mi-terme avec résultat qu'il soit destitué par les nouvelles majorités au Senat et à la Chambre des Représentants. Dans une telle situation, qui préfigurera une véritable guerre civile, la création de ce troisième parti des travailleurs et de tous ceux et celles disposéEs de se battre contre Trump et sa réaction fasciste, apparaitra comme une évidence presque existentielle. Alors, le devoir des gens de gauche un tant soit peu clairvoyants et responsables, est de ne pas attendre la dernière minute, mais d'entreprendre dès maintenant les préparatifs pour la création de cette grande formation de combat de ceux d'en bas. Car désormais chaque minute compte et l'ennemi de classe est puissant, terriblement féroce et ne cache plus ses intentions apocalyptiques...
Notes
1. Voir notre article Libertariens contre Néoconservateurs-La guerre fracture le sommet du trumpisme ! :https://www.pressegauche.org/Libertariens-contre-Neoconservateurs
2. A new CNN poll reveals how people mad at both parties see the midterms : https://edition.cnn.com/2026/04/03/politics/cnn-poll-double-haters-democrats-midterms
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Trump ordonne un blocus naval de l’Iran après l’échec des négociations ; Téhéran menace de représailles dans le Golfe
Le trafic maritime s'est de nouveau interrompu dans le détroit d'Ormuz après que le président Trump a ordonné aux forces armées américaines d'imposer un blocus naval de tous les ports et zones côtières iraniens à compter de ce lundi à 10 heures, heure de l'Est. L'Iran a dénoncé cette décision comme un acte illégal assimilable à de la « piraterie » et a menacé de frapper des ports du Golfe en représailles. Trump a ordonné ce blocus après l'échec des négociations américano-iraniennes destinées à mettre fin à la guerre, à l'issue de 21 heures de pourparlers à Islamabad, au Pakistan. Les prix mondiaux du pétrole ont bondi à l'annonce du blocus.
Ervand Abrahamian, professeur émérite d'histoire au Graduate Center de l'Université de la Ville de New York, prédit que « les États-Unis commenceront à bombarder les installations pétrolières iraniennes. L'Iran répliquera en bombardant les installations pétrolières et gazières du Golfe. Les prix du pétrole pourraient alors s'envoler. Certains s'attendent à ce qu'ils atteignent 200 dollars le baril. » Abrahamian avertit que la flambée des prix de l'énergie aura des répercussions durables sur l'économie mondiale.
13 avril 2026 | tiré de democracy now !
https://www.democracynow.org/2026/4/13/ervand_abrahamian
AMY GOODMAN : Le trafic maritime s'est de nouveau interrompu dans le détroit d'Ormuz après que le président Trump a ordonné aux forces armées américaines d'imposer un blocus naval de tous les ports et zones côtières iraniens à compter de ce jour, à 10 heures, heure de l'Est. L'Iran a dénoncé cette décision comme un acte illégal assimilable à de la piraterie et a menacé de frapper des ports du Golfe en représailles.
Trump a ordonné ce blocus après l'échec des négociations américano-iraniennes destinées à mettre fin à la guerre, à l'issue de 21 heures de pourparlers à Islamabad, au Pakistan. Ces négociations constituaient les échanges de plus haut niveau entre les deux pays depuis la Révolution islamique de 1979. La délégation américaine était dirigée par le vice-président JD Vance, accompagné de l'envoyé spécial Steve Witkoff et du gendre de Trump, Jared Kushner.
Les négociateurs iraniens s'étaient rendus au Pakistan à bord d'un avion qu'ils avaient baptisé « Minab 168 », en hommage aux 168 personnes tuées lors d'une frappe de missile américaine sur une école primaire de la ville de Minab, le 28 février dernier. L'appareil arborait les photos des écoliers tués, ainsi que des cartables ensanglantés récupérés sous les décombres.
Les prix mondiaux du pétrole ont bondi à l'annonce du blocus par Trump.
Nous accueillons Ervand Abrahamian, professeur émérite d'histoire au Graduate Center de l'Université de la Ville de New York, auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus récent, *Oil Crisis in Iran : From Nationalism to Coup d'État*, et dont le prochain livre s'intitule 1979 : An Inevitable Revolution.
Quelle est votre réaction à ce qui s'est passé au Pakistan — l'accord qui n'a pas été conclu entre l'Iran et les États-Unis — et quelles en sont les implications, Professeur ?
ERVAND ABRAHAMIAN : Eh bien, je pense que les deux parties ont en réalité présenté des exigences maximales que l'autre ne pouvait accepter, ce qui en faisait un faux départ. Mais les conséquences de cet échec vont s'avérer particulièrement graves pour les États-Unis, car la principale préoccupation de Trump a été de contenir la hausse des prix du pétrole — or ceux-ci ont déjà bondi de 88 à plus de 100 dollars le baril. Ils vont continuer d'augmenter avec la crise actuelle, avec l'embargo sur le détroit d'Ormuz. Et à mesure que la crise s'intensifie, je pense que les États-Unis commenceront à bombarder les installations pétrolières iraniennes. L'Iran répliquera en bombardant les installations pétrolières et gazières du Golfe. Les prix du pétrole pourraient alors véritablement s'envoler. Certains s'attendent à ce qu'ils atteignent 200 dollars le baril. Dans ce cas, cela aura des répercussions à long terme sur Wall Street et sur l'ensemble de l'économie américaine, sans parler de l'économie mondiale. Ainsi, ce que Trump s'était efforcé d'éviter, il s'y est lui-même précipité — une crise majeure, une crise économique.
AMY GOODMAN : Robert Malley, qui avait été impliqué dans des négociations avec l'Iran par le passé, a déclaré : « Vingt et une heures, c'était vingt heures de trop si l'objectif était de réitérer une exigence que l'Iran avait déjà rejetée. C'était bien trop peu si l'objectif était de négocier. » Quelle est votre réaction ?
ERVAND ABRAHAMIAN : Il a tout à fait raison. Et je pense que ce que l'Iran perçoit dans la crise actuelle, c'est une menace existentielle, parce que même si l'on a beaucoup parlé de changement de régime, la politique israélienne, clairement, au cours des dix dernières années, a visé bien au-delà. Il s'agit fondamentalement de la destruction de l'État iranien, de la nation iranienne. L'Iran voit donc cela comme une menace existentielle.
Trump a prononcé un discours au moment du lancement de l'attaque contre l'Iran, il y a quelques semaines. C'était un discours assez intéressant. Il y évoquait diverses minorités ethniques opprimées en Iran, qui aspiraient à être libérées du contrôle iranien. Il a énuméré des groupes ethniques connus, mais il en a mentionné un que je n'avais, à vrai dire, jamais entendu auparavant. Je me suis donc creusé la tête. Quel est ce groupe ? Et j'ai fait ce que la plupart des gens font : j'ai cherché sur Google. Et, surprise, ce groupe ethnique existe bel et bien — mais de l'autre côté des montagnes du Caucase, au Daghestan.
On est alors en droit de se demander pourquoi ils ont inclus ce groupe ethnique, qui n'existe pas en Iran, dans la liste des groupes opprimés, à moins qu'il y ait derrière cela une idée sinistre des Israéliens : provoquer une guerre civile en Iran, en recrutant des mercenaires de l'autre côté du Caucase pour les faire entrer sur le territoire iranien. Cela peut sembler tiré par les cheveux, mais c'est précisément ce qui s'est passé en Syrie, où de nombreux Tchétchènes ont été amenés à combattre contre Assad. Les Israéliens envisagent peut-être de prolonger indéfiniment la guerre civile en Iran en y faisant affluer des mercenaires de l'extérieur. C'est pourquoi, je crois, l'Iran considère cela comme une guerre réellement existentielle. Ce n'est pas simplement une question d'ajustements mineurs dans les relations avec les États-Unis.
AMY GOODMAN : Vous avez beaucoup écrit sur le pétrole en Iran. Ghalibaf, le président du parlement iranien, a publié dimanche sur les réseaux sociaux : « Profitez des prix à la pompe actuels. Avec ce prétendu "blocus", vous serez bientôt nostalgiques de l'essence à 4 ou 5 dollars le gallon. »
RVAND ABRAHAMIAN : Oui, tout à fait. Le prix pourrait atteindre 200 dollars le baril, voire davantage, si le pétrole et le gaz du Golfe dans leur ensemble — pas seulement le pétrole iranien — se trouvent coupés du marché mondial.
AMY GOODMAN : Parlons maintenant de ce que veulent respectivement l'Iran et les États-Unis. Il est 10 heures du matin — nous diffusons juste avant cette échéance — heure de l'Est, moment auquel la marine américaine impose apparemment son blocus sur le Golfe Persique et le détroit d'Ormuz. Qu'est-ce que cela signifie concrètement ? Comment les pays du Golfe seront-ils affectés ? Comment l'Iran sera-t-il touché ? Car il exporte du pétrole, mais il en produit et en consomme également une grande quantité.
ERVAND ABRAHAMIAN : Cela ne brisera pas l'Iran, parce que l'Iran dispose d'autres moyens d'exporter son pétrole. Ce sera évidemment une contrainte, mais les pays du Golfe souffriront bien davantage si l'Iran démantèle leurs installations pétrolières. Et cela affecte directement l'économie américaine, parce qu'une grande partie des revenus pétroliers et gaziers du Golfe est investie dans les hautes technologies américaines. Une bonne part de la technologie de pointe américaine est financée par des subventions provenant des différents États du Golfe. Les répercussions sur l'économie américaine seraient donc désastreuses.
AMY GOODMAN : Que veut Trump ? Sa dernière position — et ce qu'a déclaré Vance — : Vance quitte le premier ministre hongrois, pour lequel il faisait campagne, Orbán, qui a été largement battu, puis se rend à Islamabad pour mener ces négociations. Il affirme que tout tourne autour des armes nucléaires. Vance a dit : « Le simple fait est que nous devons voir un engagement ferme de leur part à ne pas chercher à se doter d'armes nucléaires et à ne pas acquérir les moyens qui leur permettraient d'y parvenir rapidement. » Votre réaction ?
ERVAND ABRAHAMIAN : Exactement. C'est précisément ce que prévoyait l'accord Obama.
AMY GOODMAN : Dont Trump s'est retiré.
ERVAND ABRAHAMIAN : Oui, dont Trump s'est retiré. Mais si l'on examine cet accord, il stipulait que l'Iran avait le droit d'enrichir de l'uranium, mais sous surveillance, afin de s'assurer qu'il ne pouvait pas enrichir jusqu'au niveau requis pour des armes nucléaires. Netanyahu crie que c'était un accord vague. En réalité, il était très précis. L'Iran pouvait enrichir l'uranium à 3,67 % — on ne peut pas être plus précis que cela. La quantité était limitée à 200 grammes d'uranium enrichi. Et l'ensemble du processus était supervisé : 140 contrôleurs internationaux, dont des Américains. C'était une procédure incroyablement stricte pour s'assurer que l'Iran respecterait son engagement de ne pas se doter d'armes nucléaires.
En se retirant de cet accord, Trump a fondamentalement démantelé tout le dispositif. Et le mieux qu'il puisse obtenir, c'est d'y revenir. Exiger que l'Iran renonce totalement à l'enrichissement nucléaire est donc une condition inacceptable d'emblée. Le mieux qu'il puisse espérer, c'est de revenir à l'accord précédent : autoriser l'Iran à enrichir, mais avec une surveillance garantissant que l'enrichissement ne vise pas la fabrication d'armes.
AMY GOODMAN : Il nous reste une minute. Lors d'un appel avec le président russe Poutine, le président iranien Masoud Pezeshkian a déclaré qu'un accord n'était pas « hors de portée ». Pouvez-vous nous dire où vous pensez que tout cela nous mène ?
ERVAND ABRAHAMIAN : Eh bien, il y a des gens au sein du Conseil de sécurité nationale iranien, dont Pezeshkian, qui pensent qu'un accord avec les États-Unis est possible. Cette position existe depuis longtemps. Mais il y a aussi, désormais, des faucons — qui sont plus forts aujourd'hui qu'avant la guerre — qui soutiennent qu'on ne peut pas conclure un accord avec Trump. Même si Trump signe un accord, il pourrait décider la semaine suivante de s'en retirer. C'est donc une impasse, de leur point de vue, à moins que les États-Unis ne prennent des engagements fermes. Et je ne vois pas comment ils pourraient le faire, parce que Trump est fondamentalement peu fiable.
De leur point de vue, je crois que les faucons iraniens peuvent arguer de façon convaincante que plus la pression s'intensifie, plus les prix vont monter ; et plus ils montent, tôt ou tard, le patient aura une crise cardiaque ou un accident vasculaire cérébral. Ils ont donc le dessus en ce moment.
AMY GOODMAN : Ervand Abrahamian, je vous remercie infiniment de votre présence. Professeur émérite d'histoire au Graduate Center de l'Université de la Ville de New York, auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus récent *Oil Crisis in Iran*, et dont le prochain livre s'intitule *1979 : An Inevitable Revolution*.
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Israël applique au Liban sa stratégie de Gaza : transformer les « zones tampons » en frontières permanentes
Israël a déclaré n'avoir aucune intention de quitter le Liban, même si la « guerre » actuelle venait à prendre fin. Si on se fie au modèle de Gaza, Israël pourrait bien chercher à étendre sa frontière au Liban.
Tiré de Agence Média Palestine
7 avril 2026
Par Qassam Muaddi
Des soldats israéliens à la frontière libanaise, près de Misgav Am, le 12 juin 2023. (Photo : Ayal Margolin/JINI via Xinhua) (Crédit photo : Ayal Margolin/Jini/Xinhua via ZUMA Press/APA Images)
Alors que la guerre américano-israélienne contre l'Iran et ses répercussions économiques sur l'économie mondiale continuent d'occuper le devant de la scène médiatique internationale, Israël est en train de redessiner la carte du Moyen-Orient, en particulier au Liban. En cas de succès, les plans d'Israël pourraient avoir des répercussions régionales et mondiales. Et pourtant, l'invasion israélienne du Liban n'a pratiquement pas fait la une des médias occidentaux.
La semaine dernière, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a déclaré que les forces israéliennes ne quitteraient pas le sud du Liban après la fin de la guerre actuelle. Les déclarations de Katz vont dans le sens de celles du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui a déclaré le week-end dernier avoir donné pour instruction à l'armée israélienne d'étendre son contrôle dans le sud du Liban jusqu'à 10 kilomètres, afin de créer une « zone tampon de sécurité ». Ces déclarations font suite au déploiement par l'armée israélienne de quatre divisions à la frontière libanaise et à la poursuite de son avancée en territoire libanais.
Tout dans l'invasion israélienne actuelle du Liban est une répétition des invasions précédentes : les ordres donnés par Israël aux civils de quitter leurs villages dans le sud, le déplacement de près d'un million de Libanais, le bombardement des infrastructures, en particulier des ponts sur le fleuve Litani, et les combats à l'intérieur et autour des villages libanais. Mais il y a une différence cette fois-ci : la destruction des infrastructures par Israël n'est pas une simple stratégie de guerre. Il s'agit d'une nouvelle annonce de la doctrine renouvelée d'Israël : occuper de nouvelles zones, souvent en les dépeuplant par la force, et les contrôler de manière permanente, élargissant de fait les frontières d'Israël avec des « zones tampons ».
Si Israël a déjà mis en œuvre une partie de cette stratégie par le passé, la situation est cette fois-ci très différente. Premièrement, parce qu'Israël déclare explicitement vouloir occuper de manière permanente de nouveaux territoires arabes, sur fond de déclarations officielles sur ses ambitions d'un « Grand Israël ». Deuxièmement, parce que cela se produit sans réaction internationale significative. Et enfin, parce que ce nouveau modèle qu'Israël tente de reproduire sur un deuxième front pourrait avoir des implications pour l'avenir de la guerre et du tracé des frontières à l'échelle mondiale.
Cette réalité soulève deux questions cruciales : comment ce modèle est-il devenu une politique officielle israélienne ? Et que signifiera cette vision israélienne pour le Moyen-Orient et le monde, si elle se concrétise ?
Appliquer la logique de la « zone jaune » de Gaza au Liban
Au cours de la dernière vague de combats entre Israël et le Hezbollah, les forces israéliennes ont procédé à des explosions et à des démolitions à grande échelle de villages et d'infrastructures libanais dans le sud. Ces tactiques ressemblent à celles qu'Israël a utilisées à Gaza au plus fort du génocide. À Gaza, Israël avait pour objectif explicite de chasser définitivement les Palestiniens de zones entières, comme les villes de Beit Hanoun et Beit Lahia, au nord de la bande de Gaza, et la ville de Rafah, au sud.
Alors qu'Israël intensifie sa guerre contre le Liban, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a clairement exposé les intentions d'Israël : appliquer au Liban le modèle de Gaza, à savoir la destruction totale et le nettoyage ethnique. Il a déclaré mardi que « le modèle de Rafah et de Beit Hanoun » serait appliqué au Liban.
Cela signifie que les ordres donnés par Netanyahou à l'armée israélienne de créer une zone tampon s'enfonçant de 10 kilomètres à l'intérieur du Liban sont plus qu'une simple stratégie militaire. Il s'agit d'une déclaration visant à remodeler une zone d'environ 10 000 kilomètres carrés, à la rendre inhabitable pour ses résidents libanais et à la placer sous contrôle militaire israélien. En Syrie, Israël n'a pas mené le même type de destruction, mais a annoncé son intention de rester dans les nouveaux territoires occupés après la chute du régime d'al-Assad en décembre 2024. Au total, au Liban et en Syrie, Israël cherche à maintenir un contrôle permanent sur quelque 14 000 kilomètres carrés, le tout pour créer une soi-disant « zone tampon ».
Le modèle que Katz évoque à Gaza a abouti à la création de la « zone jaune », qui représente 53 % de la bande de Gaza, où les forces israéliennes ont détruit toutes les infrastructures civiles, repoussant la population palestinienne vers les camps de tentes surpeuplés d'Al-Mawasi et de Deir al-Balah. L'armée israélienne était censée évacuer la zone située derrière la « ligne jaune » dans le cadre du cessez-le-feu, mais en décembre dernier, le chef d'état-major de l'armée israélienne a annoncé que la « ligne jaune » dans la bande de Gaza constituerait la nouvelle frontière d'Israël.
Si le génocide perpétré par Israël à Gaza est révélateur de sa politique d'État, les actions actuelles d'Israël au Liban suggèrent qu'il prévoit d'appliquer la même logique de la « ligne jaune » au Sud-Liban – en créant une « zone tampon » temporaire avant de la consolider en frontière permanente.
La manière dont cette logique s'est développée introduit une approche nouvelle et dangereuse dans l'élaboration et la mise en œuvre des plans stratégiques. D'abord, créer des faits accomplis sur le terrain, militairement, sans opposition politique. Ensuite, consacrer ces faits dans des accords de cessez-le-feu prolongés et unilatéraux avec le soutien des États-Unis. Si cela se concrétise au Liban, cela peut facilement se reproduire ailleurs, comme en Syrie ou dans certaines parties de la Cisjordanie. Plus inquiétant encore, rien ne garantit que d'autres pays disposant d'une puissance suffisante ne feraient pas de même dans d'autres conflits ailleurs dans le monde.
La nouvelle doctrine territoriale israélienne va au-delà du redécoupage de la carte du Moyen-Orient. Elle s'inscrit dans le processus en cours de refonte de l'ordre international, consistant à faire fi du droit international, ne serait-ce qu'en apparence, et à façonner le monde par la force militaire.
Israël a annoncé que même si les États-Unis mettaient fin à leur guerre contre l'Iran, il poursuivrait sa propre guerre contre le Liban. Au vu de la nouvelle réalité sur le terrain, le Hezbollah ayant révélé que ses forces n'ont pas été détruites au point espéré par Israël et qu'il restera très probablement présent dans le pays, le nouvel objectif d'Israël pourrait être d'ordre territorial, à travers une guerre longue et destructrice qui aboutirait à quelque chose ressemblant au modèle de Gaza, établissant de nouvelles frontières de facto dans le sud du Liban, sans accord politique pour leur conférer une quelconque légitimité.
Au-delà de l'impact sur le Liban lui-même, c'est la manière même dont le monde sera géré et dont les frontières seront tracées à l'avenir qui est en jeu.
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Au Liban, une souveraineté sans défense : l’armée, l’État, et les armes du Hezbollah
Dans cet article, Ziad Abu-Rish offre un rare éclairage de l'histoire sur l'armée libanaise, depuis ses origines jusqu'à ses développements les plus récents. Il montre que l'armée libanaise est structurellement incapable de défendre le Liban contre l'expansionnisme israélien et que la raison d'être du Hezbollah est précisément d'assumer le rôle de dissuasion et de refoulement de l'armée coloniale israélienne
Tiré de Contretemps
8 avril 2026
Par Ziad Abu-Rish
Alors qu'Israël amplifie ses bombardements aériens sur le Liban et tente une invasion terrestre du Sud du pays, les Forces armées libanaises (FAL) n'ont toujours pas réagi de manière significative. Faisant écho au discours dominant étasunien-israélien, certains commentateurs continuent de présenter les opérations militaires du Hezbollah contre Israël comme le problème de fond qui saperait la souveraineté du Liban. Pourtant, la question de la souveraineté est fondamentalement liée à l'histoire de l'État libanais et à la question de savoir qui protège le Liban des menaces extérieures — notamment de l'hégémonie et de l'expansionnisme israéliens.
Le 2 mars [2026], deux jours après le déclenchement de la guerre contre l'Iran par les forces étasuniennes et israéliennes, le Hezbollah a tiré depuis le Liban des projectiles visant un système radar israélien situé près de Haïfa. Cette frappe constitue la première opération militaire du groupe libanais depuis la signature, le 27 novembre 2024, du soi-disant accord de cessation des hostilités entre le Liban et Israël. Alors que le Hezbollah avait cessé ses opérations et s'était retiré au nord du fleuve Litani, les Forces armées libanaises s'étaient déployées dans tout le Sud et avaient commencé à saisir et détruire les armes du Hezbollah ainsi qu'à démanteler ses infrastructures. En parallèle, Israël n'a jamais respecté l'accord, refusant de se retirer de ses avant-postes militaires sur le territoire libanais et continuant de lancer des frappes à sa guise.
Pour aller plus loin
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Tribune : 500 universitaires, journalistes et artistes libanais signent l'« Appel national à la résistance globale contre l'agression du Liban »
En novembre 2025, Israël avait ainsi commis plus de 7 500 violations de l'espace aérien, environ 2 500 incursions terrestres et au moins 669 frappes sur le Liban. Ces attaques ont tué au moins 331 personnes, en ont blessé 945 et ont empêché 65 000 personnes déplacées de retourner dans leurs foyers et leurs villages du sud du Liban. Le gouvernement libanais s'est montré incapable de s'opposer efficacement à ces violations — tant sur le plan politique que militaire — et encore moins d'atténuer de manière significative leur impact sur les civils qui en subissaient les conséquences.
Au cours des vingt dernières années, et en particulier depuis l'accord de novembre 2024, la scène politique libanaise a été dominée par de virulents débats sur la question de la souveraineté : qui détient le monopole de l'usage de la force ? Qui contrôle le territoire et la circulation des personnes à l'intérieur de celui-ci ? Le Hezbollah peut-il et doit-il être désarmé ? Ce débat a atteint un point de bascule le 2 mars dernier, lorsque le cabinet du Premier ministre Nawaf Salam a déclaré « illégales » les activités militaires du Hezbollah et a appelé les Forces armées libanaises (FAL) à aller de l'avant pour mettre en œuvre un plan approuvé l'année dernière visant à placer toutes les armes sous l'autorité de l'État. À cet égard, le commandant en chef des FAL, Rodolphe Haykal, a opposé une résistance à l'utilisation de la force contre le Hezbollah, et certains indices laissent penser que le cabinet du Premier ministre envisage de remplacer le commandant – une mesure soutenue par les États-Unis.
Depuis son entrée en fonction en janvier 2025, la position de Nawaf Salam envers le Hezbollah reflète la conjonction de deux forces au Liban. D'une part, sur le plan intérieur, les partis et les personnalités traditionnellement opposés au Hezbollah — parmi lesquels des alliés de Washington qui sont, tacitement, alignés aux intérêts stratégiques israéliens — cherchent à exploiter ce qu'ils dépeignent comme la faiblesse du groupe après la guerre de 2023-2024. Ils souhaitent isoler politiquement et démanteler militairement le Hezbollah. D'autre part, sur le plan extérieur, le gouvernement du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu met à profit ses frappes incessantes, l'occupation du territoire libanais et le déplacement de civils pour faire pression sur le gouvernement libanais afin qu'il désarme le Hezbollah.
Le 13 mars, Israël a frappé le pont de Zrarieh qui enjambe le Litani, avertissant que de telles attaques reflétaient le prix de plus en plus lourd que l'État et le peuple libanais devront payer pour ne pas avoir désarmé le Hezbollah. Le même jour, des avions israéliens ont largué des tracts au-dessus de Beyrouth, appelant le peuple libanais à se désolidariser du Hezbollah et l'avertissant que le Liban risquait de connaître le même sort que Gaza. Face à cette pression croissante, la réticence de Haykal à s'opposer au Hezbollah est largement perçue comme une tentative d'éviter un conflit direct qui pourrait fracturer les Forces armées libanaises ou plonger le pays dans une nouvelle guerre civile.
Certains évaluent la capacité et la souveraineté de l'État libanais à partir de l'existence et du rôle de l'organisation militaire du Hezbollah. Cela relève, au mieux, d'une analyse erronée et, au pire, de la propagande. La confrontation militaire du Hezbollah avec Israël est née en réaction à l'absence de toute véritable tentative étatique pour mettre fin à l'occupation israélienne et dissuader l'agression israélienne. Beaucoup de ceux qui invoquent la souveraineté pour justifier le désarmement du Hezbollah ne remettent que rarement, voire jamais, en cause les violations militaires israéliennes, l'ingérence politique étasunienne ou saoudienne, ou le pouvoir bien établi de l'élite bancaire libanaise.
Au milieu des débats fréquents sur les armes du Hezbollah et leurs implications pour la souveraineté libanaise, les menaces extérieures restent une réalité quotidienne — les ambitions territoriales sionistes au Liban remontent au moins aux années 1920, et les interventions militaires israéliennes ont commencé en 1948. Comme le montre la situation actuelle, les Forces armées libanaises sont incapables – de par leur conception même – de défendre le pays contre les violations persistantes de son espace aérien et de son intégrité territoriale, et elles n'ont pas non plus empêché les meurtres, les blessures et les déplacements de population.
Or, cette réalité est bien antérieure à la création du Hezbollah au début des années 1980. Depuis sa naissance, le Hezbollah a endossé et assumé un rôle défensif que les Forces armées libanaises (FAL) n'ont jamais été mandatées à réaliser, ni politiquement autorisées à mener et n'ont que rarement tenté de le mettre en œuvre.
Certains pourraient citer les opérations des FAL contre Fath al-Islam dans le camp de réfugiés de Nahr al-Bared (2007) ou contre l'État islamique à la frontière nord-est du Liban avec la Syrie (2017) comme exemples de leur efficacité en tant que force de combat. Bien que ces cas soient très différents l'un de l'autre, les analystes militaires les décrivent néanmoins globalement comme des opérations de « lutte contre le terrorisme » ciblant des « groupes insurgés » spécifiques, plutôt que comme des opérations militaires conventionnelles contre une force armée permanente d'un autre État. En ce sens, ces deux cas démontrent qu'il s'agit d'investir les FAL comme force de sécurité intérieure, sans aspiration à assurer la défense contre les ambitions historiques, les invasions répétées et les violations continues de l'espace aérien par l'armée israélienne.
L'État libanais a officiellement établi les Forces armées libanaises en 1945, suite au soulèvement de 1943 qui a conduit à l'indépendance politique vis-à-vis de la France. Des groupes issus de tout l'éventail politique et social avaient alors réclamé la création d'une armée nationale comme corollaire nécessaire de la souveraineté. Pourtant, dès sa création, le développement des FAL a été façonné par la logique de constitution d'une force de sécurité intérieure. Parallèlement, les FAL ont servi de canal clé pour les relations diplomatiques, militaires et économiques avec d'autres États, principalement, mais pas exclusivement, occidentaux. En ce sens, la défense territoriale a toujours été subordonnée à d'autres considérations.
Les présidents, gouvernements, commandants militaires et majorités parlementaires successifs ont ainsi compris ce cadre de fonctionnement de l'armée libanaise et ont agi suivant ce cadre. Il en a résulté une armée structurellement tournée vers le renforcement du pouvoir de l'État sur le plan intérieur, la gestion des fractures internes du Liban et le maintien des alliances internationales, plutôt que destinée à faire face aux violations répétées du territoire libanais par Israël. Cette dynamique historique est au cœur de la situation actuelle et du débat sur la souveraineté qu'elle a ravivé.
L'absence de défense concrète de l'armée libanaise face aux violations israéliennes de la souveraineté libanaise est aussi, en partie, le reflet de l'arrangement politique issu de la guerre civile de 1975-1990. À cette période, l'hégémonie syrienne et le flux des aides occidentales ont veillé à ce que le rôle de l'armée libanaise soit restreint à la sécurité intérieure, en évitant la confrontation directe avec Israël — un rôle que le Hezbollah a historiquement assumé.
Après la libération du Sud Liban par le Hezbollah en 2000, cette division des tâches s'est encore institutionnalisée. Cela s'explique, dans une certaine mesure, par l'orientation pro-occidentale des principales factions politiques. À cet égard, la guerre de 2006 a marqué un tournant paradoxal. Sur le plan militaire, elle a représenté un point culminant pour le Hezbollah, lequel a résisté et est parvenu à repousser une invasion terrestre israélienne. Sur le plan politique, elle a mis à nu l'étendue des fractures internes du Liban et a constitué un épisode critique pour les dirigeants politiques libanais. Des images ont en effet circulé montrant des membres du gouvernement en réunion avec des responsables de l'ambassade étasunienne ; et des câbles WikiLeaks ont révélé que des dirigeants libanais avaient, en privé, exhorté Washington à faire pression sur Israël pour qu'il prolonge ses bombardements aériens dans l'espoir d'affaiblir, ou du moins de discréditer, le Hezbollah. Cet épisode a cristallisé la division persistante au Liban entre un projet de résistance mené par la branche militaire du Hezbollah et une classe politique libanaise dont les calculs stratégiques et la survie même étaient largement liés au parrainage occidental.
Le rôle limité des Forces armées libanaises remonte toutefois à bien avant l'ordre post-guerre civile, puisqu'il date de l'époque du mandat français (1920-1943). Le noyau des FAL trouve son origine dans les contingents libanais des Troupes spéciales du Levant, créées et commandées par la France. Établies en 1930, les Troupes spéciales étaient elles-mêmes issues de forces locales réorganisées et recrutées par les Français, destinées à réprimer les rébellions et mobilisations anticoloniales locales et à faire respecter la domination française. Ces forces locales ont soutenu l'Armée française du Levant dans la répression de la résistance armée et non armée contre l'imposition des frontières [nationales dans la région], des politiques économiques et des hiérarchies politiques du Liban colonial. Sans surprise, les Troupes spéciales n'ont pratiquement joué aucun rôle dans l'obtention de l'indépendance du Liban en 1943.
Cette orientation restrictive a perduré après l'indépendance. En juin 1948, les Forces armées libanaises ont lancé une opération militaire de portée limitée pour prendre al-Malikiyya, un village palestinien situé juste au sud de la frontière, avant d'en céder le contrôle à l'Armée arabe du salut le mois suivant. Alors que les forces sionistes progressaient dans le nord de la Palestine plus tard dans l'année, les FAL auraient refusé les demandes d'appui militaire émanant des contingents de l'Armée arabe du salut stationnés juste au sud de la frontière entre le Liban et la Palestine. Lorsque les forces israéliennes ont ensuite pénétré au Liban, occupant plus de 15 villages, dont Houla — où elles ont massacré des dizaines de civils —, l'armée libanaise a refusé d'intervenir officiellement. Cette première occupation israélienne du Sud Liban a pris fin en mars 1949, à la suite de l'armistice israélo-libanais qui en décrétait le retrait.
Depuis l'indépendance [en 1943], les Forces armées libanaises ont connu un développement important sur le plan organisationnel, en termes d'effectifs et de matériel. À l'instar de la période 1945-1975, l'après-1990, et en particulier après 2005, a vu se renforcer les liens de l'armée avec ses homologues étasuniens et européens. Les États-Unis, par exemple, ont fourni au Liban plus de 3 milliards de dollars d'aide militaire entre 2006 et 2024. Grâce à des exercices conjoints, des programmes de formation, des initiatives de coopération en matière de sécurité et des transferts d'armes, les FAL sont devenues un maillon important reliant le Liban aux réseaux diplomatiques, militaires et économiques occidentaux. La plupart des programmes d'aide militaire étrangère destinés aux FAL ont explicitement écarté la possibilité de doter le Liban d'une véritable capacité défensive, se concentrant plutôt sur la sécurité intérieure. À cet égard, le soutien étasunien à l'armée libanaise est en particulier subordonné à la condition qu'elle ne soit en aucun cas utilisées contre Israël.
À la suite de l'effondrement économique du Liban après 2019, les modalités de l'aide étrangère ont radicalement changé. Les FAL sont devenues l'un des principaux canaux de distribution de l'aide bilatérale étrangère. Depuis, les États-Unis sont le principal fournisseur d'aide au développement, d'aide humanitaire et d'aide à la sécurité au Liban. L'aide bilatérale étasunienne s'est élevée en moyenne à 285 millions de dollars par an entre 2021 et 2024, dont une grande partie sous la forme d'aide militaire étrangère destinée aux FAL.
Compte tenu de la dépréciation de plus de 90 % de la livre libanaise, de l'effondrement du niveau de vie et de la grave pénurie de devises étrangères, l'armée libanaise n'aurait peut-être pas survécu ces six dernières années sans un soutien extérieur soutenu. Ces bouées de sauvetage ont encore davantage enfoncé le Liban dans les sphères d'influence des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France, renforçant les dépendances extérieures qui contribuent à expliquer la position de longue date de l'armée. Ses partenaires occidentaux ont renforcé le rôle des FAL en tant que force de sécurité intérieure, façonnant à la fois leur répulsion et leur incapacité à faire face aux violations israéliennes de la souveraineté libanaise.
Au regard de cette histoire de parrainage, la décision de la présidence et du gouvernement de retirer l'armée du sud du Liban et d'autres régions frontalières à la suite de l'attaque au projectile menée par le Hezbollah le 2 mars 2026 n'est pas une surprise. Le contexte [décrit en amont] explique également les informations selon lesquelles le gouvernement a rejeté la demande du commandant Haykal visant à obtenir l'autorisation de déployer l'armée contre une invasion israélienne anticipée : l'armée libanaise n'était ni conçue ni équipée pour une telle confrontation.
En 2000, près de deux décennies d'opérations militaires menées par le Hezbollah contre l'occupation israélienne du Sud Liban ont abouti au retrait d'Israël des territoires qu'il avait conquis lors des invasions de 1978 et 1982. Bien qu'il ait instauré un niveau de dissuasion remarquable, en particulier après 2006, le groupe de résistance n'a pas réussi à empêcher totalement les violations israéliennes de la souveraineté libanaise. Rien qu'entre 2007 et 2022, Israël a violé l'espace aérien libanais plus de 22 000 fois, dont plus de 8 200 incursions d'avions de chasse et plus de 13 000 incursions de drones. Pourtant, les Forces armées libanaises (FAL) et le gouvernement libanais n'ont pas réagi de manière significative.
Quelle que soit l'évaluation que l'on fasse des rôles (loin d'être exempts de critiques) du Hezbollah dans la politique intérieure libanaise ou en Syrie voisine, la raison d'être de l'appareil militaire de l'organisation depuis sa fondation dans les années 1980 est l'expulsion, la dissuasion et le refoulement des forces militaires israéliennes hors du territoire libanais. Il est prévisible que les commandants des FAL reconnaissent qu'ils ne sont ni structurellement préparés ni dotés d'un mandat populaire pour affronter le Hezbollah. Indépendamment des sentiments nationalistes ou anticoloniaux que les membres des FAL peuvent ou non nourrir, l'armée libanaise a été créée pour gérer l'ordre interne, tandis que le Hezbollah a été conçu pour affronter l'une des forces militaires les plus puissantes au monde.
En principe, le monopole de l'État sur l'usage de la force — y compris le pouvoir exclusif de décider de la guerre et de la paix — mérite d'être soutenu. Néanmoins, dans la pratique actuelle, ces revendications ne s'accompagnent d'aucune application cohérente et globale de ce principe, en particulier pour défendre le territoire libanais contre les attaques extérieures. Les appels lancés à l'armée libanaise pour qu'elle affronte le Hezbollah ne sont donc ni stratégiquement cohérents ni fondés sur une vision réelle de la souveraineté libanaise. Alors qu'Israël étend son occupation et le dépeuplement du Sud, il est temps que la présidence, le gouvernement et le parlement libanais prennent au sérieux la défense active du Sud et du Liban, de manière générale.
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Article initialement publié sur le site de la revue The Public Source , ici. Traduit de l'anglais par Contretemps .
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« La Nakba se répète » : l’obsession israélienne pour le fleuve Litani au Liban
Le fleuve Litani est devenu un objectif cher aux éléments messianiques et une solution miracle face à la menace sécuritaire émanant du Liban. Israël reprend une idée bien connue – tout en espérant un résultat différent.
Tiré de Association France Palestine Solidarité
9 avril 2026
Haaretz par Moshe Gilad
Photo : L'aviation israélienne bombarde la ville de Beit Yahoun, sud du Liban, 5 mars 2026 © Quds News Network
Il y a 2 500 ans, le philosophe grec Héraclite disait : « On ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve. » Il voulait dire par là que la réalité est en constante évolution : l'eau coule, et celui qui se baigne dans le fleuve change lui aussi. Bien sûr, Héraclite n'a jamais connu la réalité israélienne. Ici, semble-t-il, on peut se baigner trois ou quatre fois dans le même fleuve sans que rien ne change. Les eaux et ceux qui s'y baignent oublient rapidement leur expérience passée et s'y jettent à nouveau avec empressement.
Le fleuve Litani constituera un jour un cas d'étude fascinant. Les étudiants tenteront de comprendre comment un fleuve libanais devient sans cesse l'objet des aspirations israéliennes. Même les experts en mémoire collective examineront probablement le Litani pour comprendre comment il est sans cesse redécouvert comme une solution parfaite, tandis que tous les problèmes qui y sont associés sont oubliés. Cela se produit à nouveau sous nos yeux, et ce n'est pas la première fois. Dans ce cas, la citation souvent attribuée à Albert Einstein semble plus appropriée : « La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent. »
Le Litani est le fleuve le plus long et le plus important du Liban. Long de 174 kilomètres (108 miles), il prend sa source dans les sources d'Al-Aleeq, dans la région de Baalbek, et coule vers le sud le long de la vallée de la Bekaa. À la fin des années 1950, le barrage de Qaraoun a été construit au nord du village de Qaraoun, créant ainsi un grand lac artificiel. Ce barrage fournit environ 15 % de l'électricité du Liban.
Si le Litani peut apparaître aux yeux de nombreux Israéliens comme une solution miracle ou un rêve cher à leur cœur, son état actuel en dit tout autre chose. L'hiver dernier, le Liban a connu la sécheresse la plus grave depuis le début des relevés. Le niveau d'eau du fleuve a atteint un seuil historiquement bas, menaçant l'approvisionnement en eau, la production d'électricité et l'agriculture du pays.
Une vision récurrente du Nord
Dans l'imaginaire israélien, le Litani est souvent considéré comme une frontière naturelle au nord. Bien qu'il ne soit pas mentionné dans la Bible, certains l'interprètent comme une frontière biblique séparant la Haute Galilée du Liban. Ils peuvent également faire valoir qu'il marque la frontière nord des territoires des tribus d'Asher et de Nephtali.
Cette idée fait écho aux propositions formulées par les premiers dirigeants sionistes il y a plus d'un siècle. En 1919, David Ben-Gurion écrivait : « Le fleuve Litani, ou comme l'appellent les Arabes le fleuve Qasmiyeh, est la ligne de démarcation entre les deux parties du pays. La frontière nord de la Terre d'Israël devrait donc être le fleuve Qasmiyeh. » De même, le géographe Avraham Brawer a écrit dans son ouvrage de 1929 intitulé « La géographie d'Eretz Yisrael » que la frontière nord devrait être la vallée de l'Ayun et le ruisseau Qasmiyeh, c'est-à-dire le Litani.
L'accord Sykes-Picot de 1916 entre la Grande-Bretagne et la France a placé le Litani sous contrôle français. La frontière actuelle entre Israël et le Liban, connue sous le nom de « Ligne bleue », repose sur l'accord Newcombe-Paulet de 1923, qui a défini la limite entre le mandat britannique en Palestine et le mandat français en Syrie et au Liban, ainsi que sur les accords d'armistice de 1949.
Au cours des 50 dernières années, Israël est revenu plusieurs fois jusqu'au Litani. En 1978, lors de l'opération Litani, les forces de l'armée israélienne ont atteint le fleuve et repoussé les forces de l'OLP au nord de celui-ci. Lors de la première guerre du Liban en 1982, Israël a conquis de vastes zones jusqu'au Litani, y compris le lac Qaraoun. Trois ans plus tard, l'armée israélienne s'est retirée de la plupart de ces zones mais a maintenu une « zone de sécurité » dans le sud du Liban, contrôlée conjointement avec l'Armée du Liban du Sud jusqu'en 2000.
Au cours de la deuxième guerre du Liban en 2006, les États-Unis ont autorisé Israël à étendre ses opérations jusqu'au Litani, mais les forces de l'armée israélienne ne l'ont pas atteint. Un mois après le début de la guerre, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté la résolution 1701, instaurant un cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah. La résolution prévoyait le déploiement de forces de l'ONU aux côtés de l'armée libanaise dans le sud du Liban et le retrait du Hezbollah au nord du fleuve, créant ainsi une zone tampon. Dans la pratique, le Hezbollah a par la suite rétabli sa présence au sud du Litani.
En novembre 2024, les forces de l'armée israélienne ont de nouveau atteint le fleuve près de Deir Mimas, un village chrétien au nord de Metula, et dans la région de Saluki, où un affluent se jette dans le Litani. À peu près à la même époque, un mouvement de droite appelé « Uri Tzafon » a vu le jour, prônant le contrôle israélien du sud du Liban jusqu'au fleuve et l'établissement de colonies dans cette région. Son site web déclarait : « L'idée d'une colonisation au Liban semble aussi éloignée de la réalité aux oreilles des Israéliens que celle d'une colonisation sur la planète Vénus, mais ce n'est pas le cas. »
Le site ajoutait : « Qu'est-ce que le « Sud-Liban » en réalité ? C'est tout simplement la Galilée du Nord. La frontière naturelle évidente entre Israël et les montagnes du Liban suit le cours du Litani, le plus grand fleuve du Liban, une région à propos de laquelle Moïse a dit : « une terre avec des ruisseaux, des cours d'eau et des sources profondes jaillissant dans les vallées et les collines ».
La conférence fondatrice du mouvement a réuni le professeur Amos Azaria, l'un de ses fondateurs et dirigeants, ainsi que le professeur Yoel Elitzur et le docteur Hagai Ben-Artzi, frère de Sara Netanyahu.
Sur le site web en hébreu du Forum israélien pour la défense et la sécurité, un groupe opposé à la solution à deux États, on peut lire : « La mention du fleuve Litani comme ligne de frontière figure déjà dans la Bible. Bien que le nom « Litani » ne soit pas explicitement mentionné, de nombreux chercheurs estiment, sur la base de données géographiques, que le fleuve Litani d'aujourd'hui est le prolongement de l'Euphrate biblique. Selon cette analyse, on peut s'appuyer sur le verset du Livre de Josué : « Du désert et de ce Liban jusqu'au grand fleuve, l'Euphrate… et jusqu'à la Grande Mer vers le couchant du soleil, ce sera votre frontière » (Josué 1:4). »
La logique du « pas d'autre choix »
Une analyse de dizaines d'articles israéliens récents sur le sud du Liban suggère qu'un consensus large et inquiétant se dessine concernant le statut et l'avenir du fleuve Litani. Ce consensus s'exprime souvent par deux mots parmi les plus alarmants en hébreu : « pas d'autre choix ». Beaucoup semblent croire qu'il n'y a pas d'autre alternative que de conquérir une partie du sud du Liban, d'atteindre le Litani et d'en faire la nouvelle frontière nord d'Israël. Nous l'avons déjà fait plusieurs fois par le passé. Cela n'a pas aidé à l'époque. Pourtant, selon cet argument, il n'y a pas d'autre choix.
Les ordres émis par l'armée israélienne le mois dernier se sont succédé en plusieurs vagues. Tout d'abord, une série de directives visait 120 localités réparties sur une vaste zone du Sud-Liban. Cela a été suivi d'un ordre enjoignant à tous les habitants au sud du Litani d'évacuer vers le nord. L'ordre concernait notamment Tyr, l'une des principales villes du Liban, qui compte environ 160 000 habitants. Au total, les ordres d'évacuation couvraient environ un dixième du territoire libanais.
Le 24 mars, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a déclaré que l'armée maintiendrait le contrôle du sud du Liban jusqu'au fleuve Litani. Il a ajouté que des centaines de milliers de résidents libanais ne seraient pas autorisés à rentrer « tant que la sécurité ne serait pas garantie » pour les communautés du nord d'Israël. Quelques jours plus tard, le 31 mars, Katz a déclaré que les habitations des villages libanais situés près de la frontière seraient démolies « comme à Rafah et à Beit Hanoun », faisant référence aux zones de Gaza où l'armée israélienne avait procédé à des destructions massives pendant la guerre.
Katz a expliqué que l'objectif était « d'éliminer définitivement les menaces à la frontière » pesant sur les habitants du nord d'Israël. Il a ajouté que plus de 600 000 Libanais déplacés ne seraient pas autorisés à retourner dans le sud du Liban tant que la sécurité et la sûreté ne seraient pas garanties.
Fin mars, l'armée israélienne a bombardé le pont de Qasmatiyeh, qui permet à la route côtière de traverser le Litani. Le lendemain, elle a frappé le pont de Qaqaiya. Au cours du même mois, le pont de Dleifeh a également été bombardé. Il s'agit du plus grand pont du sud du Liban et du deuxième plus grand du pays. Il avait déjà été détruit par l'armée israélienne en 1981 et n'avait rouvert qu'en 2009. Au total, cinq des huit principaux ponts enjambant le Litani ont été pris pour cible depuis les airs.
Selon des sources de la défense israélienne, 585 000 personnes ont fui le sud du Liban à ce jour, soit environ 70 % de la population au sud du fleuve. Les autorités libanaises indiquent que depuis le début des combats et jusqu'à la fin du mois de mars, environ 1 200 personnes ont été tuées, dont 121 enfants, et environ 3 400 ont été blessées. Des centaines de milliers d'enfants ont été déplacés et ne vont plus à l'école. Une nouvelle crise des réfugiés se profile. La Nakba, de ce point de vue, est en train de se reproduire.
Le géographe Amnon Kartin rejette l'idée selon laquelle un fleuve pourrait constituer une frontière naturelle significative.
« La frontière entre Israël et le Liban est une frontière convenue et reconnue. Elle a été établie dans les années 1920, puis réaffirmée dans les accords d'armistice. Atteindre le Litani reflète les ambitions de ceux qui veulent s'installer au-delà de la frontière. Étendre la souveraineté israélienne jusqu'au Litani semble farfelu. Ce sont des fantasmes messianiques. D'un point de vue géographique, il n'existe pas de « frontière naturelle ». Ils peuvent toujours nous tirer dessus depuis la vallée de la Bekaa, alors quelle différence cela fait-il ? »
Le professeur Eran Feitelson, également géographe à l'Université hébraïque, ajoute : « Le Litani n'est pas un fleuve transfrontalier. Le Hasbani et l'Ayoun sont des cours d'eau transfrontaliers. Ce qui se passe dans le secteur oriental est plus significatif que ce qui se passe à l'ouest.
« Lorsque nous sommes entrés au Liban en 1978, les communautés chiites du sud du Liban ne nous étaient pas hostiles. Nous avons réussi à les monter contre nous, et nous sommes très efficaces pour consolider l'opposition. On a l'impression d'avoir déjà vu cela : la création d'une zone tampon et des mesures similaires. Malheureusement, cela n'a pas fonctionné à l'époque, et il est difficile d'imaginer que cela fonctionne aujourd'hui. »
Le Dr Michal Braier, architecte à la tête de la division de recherche de Bimkom – Planning and Human Rights et professeur d'urbanisme à l'Université hébraïque, souligne la nature politique de l'aménagement du territoire, en particulier lorsqu'il s'agit d'une zone complexe et en proie à des conflits, et établit une comparaison entre la Cisjordanie et le sud du Liban :
« Israël tente constamment de remodeler la géographie et la démographie, ce qui est extrêmement dangereux. En Cisjordanie, le « plan décisif » de Bezalel Smotrich vise à expulser 80 % de la population palestinienne et à laisser la zone pour la colonisation, la judaïsant de fait. Cela a des conséquences dévastatrices pour les communautés expulsées et pour toute chance de paix future. Je ne doute pas que suivre une voie similaire au Liban serait tout aussi destructeur, sinon plus.
« L'expulsion et le déplacement engendrent la résistance et la haine. C'est tout le contraire de la sécurité. Cela jette également un profond discrédit moral sur nous. L'idée selon laquelle déplacer un million de personnes au nord du Litani garantirait la sécurité est sans fondement. Et cela ne tient même pas compte de la violation du droit international.
« Des informations indiquent également qu'Israël a commencé à pulvériser des zones agricoles dans le sud du Liban, et que des groupes israéliens préconisent de pénétrer dans la région pour y planter des arbres dans un premier temps. Je ne vois aucune justification à l'utilisation de telles mesures pour empêcher les habitants de retourner chez eux. Cela ne se justifie pas à l'intérieur des frontières d'Israël, et encore moins au-delà. Ce sont des pratiques qui rappellent celles utilisées pendant la Nakba. Il est crucial de reconnaître l'injustice et l'inégalité qui en ont résulté, et d'admettre la nécessité d'y remédier.
« Nous utilisons la population civile au Liban comme un moyen de faire pression sur l'État, et c'est une erreur. Je le constate clairement dans notre travail auprès des communautés palestiniennes, qui veulent vivre en paix, avec des droits fondamentaux et dans la dignité, et non sous occupation. C'est nous qui les en empêchons. Au Liban également, il semble y avoir une idée reçue selon laquelle les populations peuvent être manipulées, déplacées et déracinées. Il est effrayant de constater que de telles idées se sont normalisées dans le discours israélien. »
Traduction : AFPS
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« Trump menace de “réduire en cendres“ le réseau énergétique iranien si un cessez-le-feu n’est pas conclu “sous peu” »
Lundi 30 mars, Donald Trump a menacé de « détruire » les centrales électriques et les usines de dessalement d'eau potable iraniennes si Téhéran n'acceptait pas « sous bref délai » les conditions de paix, alors même qu'il affirmait que des progrès diplomatiques avaient été réalisés pour mettre fin à la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël.
Tiré de A l'Encontre
31 mars 2026
USS Abraham Lincoln. (Centcom)
Téhéran est resté sur ses positions tout au long de ce conflit qui dure depuis un mois, qualifiant les propositions de paix états-uniennes d'« excessives, irréalistes et irrationnelles » et tirant des salves de missiles sur Israël.
Le risque d'une nouvelle escalade, notamment d'une opération terrestre américaine visant à s'emparer de l'île de Kharg [et de trois plus petites îles très proches : Hengam, Larak et Qeshm], a continué de faire trembler les marchés financiers. Les prix du pétrole sont en passe d'enregistrer une hausse mensuelle record.
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Dans un message publié sur son réseau social Truth Social, Trump s'est dit confiant quant à la conclusion prochaine d'un accord négocié, ajoutant que les États-Unis menaient des « discussions sérieuses » avec ce qu'il a qualifié de manière fantaisiste de « régime plus raisonnable » à Téhéran.
Mais il a déclaré que si aucun accord n'était conclu – notamment pour rouvrir la voie maritime du détroit d'Ormuz –, les forces des Etats-Unis détruiraient « toutes leurs centrales électriques, leurs puits de pétrole et l'île de Kharg (et peut-être toutes les usines de dessalement !) ». La destruction d'infrastructures civiles telles que les installations électriques et hydrauliques serait illégale au regard du droit international humanitaire et constituerait probablement un crime de guerre.
Plus tard dans la journée de lundi, la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, a déclaré que Trump serait disposé à demander aux pays arabes de contribuer au financement de la guerre contre l'Iran. « Je pense que c'est quelque chose que le président serait tout à fait disposé à leur demander de faire. C'est une idée que je lui connais. »
Cette proposition ajoute une nouvelle dimension spectaculaire au conflit, laissant entendre que Washington pourrait chercher à faire porter le coût de la guerre aux États du Golfe eux-même qui s'efforcent actuellement de négocier un accord de paix.
La déclaration publiée par le président américain sur les réseaux sociaux et les informations fournies par l'équipe de communication de la Maison Blanche interviennent dans un contexte de messages toujours confus. Dans une interview accordée au Financial Times, Trump a déclaré qu'il préférerait « s'emparer du pétrole iranien », ce qui, selon les analystes, nécessiterait le recours à des troupes des Etats-Unis pour s'emparer de l'île de Kharg, le terminal par lequel transitent la quasi-totalité des exportations de pétrole iranien.
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Esmail Baghaei, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, a reconnu lundi 30 mars que Téhéran avait reçu une proposition en 15 points de la part de l'administration Trump après les pourparlers de dimanche entre les ministres des Affaires étrangères du Pakistan, de l'Égypte, de l'Arabie saoudite et de la Turquie. Il a toutefois précisé qu'il n'y avait eu aucune négociation directe avec Washington, ajoutant que les exigences états-uniennes étaient « excessives, irréalistes et irrationnelles ».
Mohammad Bagher Ghalibaf [1], président du Parlement iranien, a qualifié les pourparlers d'Islamabad de prétexte pour envoyer davantage de troupes US dans la région, ajoutant que les forces iraniennes « attendaient l'arrivée des troupes états-uniennes sur le terrain pour les mettre en pièces et punir à jamais leurs partenaires régionaux », selon les médias officiels.
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Les organisations de défense des droits humains ont critiqué la menace de frappes punitives de Trump contre des infrastructures civiles. Erika Guevara-Rosas, directrice principale de la recherche, de la défense des droits, des questions politiques et des campagnes chez Amnesty International, a déclaré : « Attaquer intentionnellement des infrastructures civiles telles que des centrales électriques est généralement interdit. Même dans les rares cas où elles peuvent être qualifiées de cibles militaires, une partie ne peut toujours pas attaquer des centrales électriques si cela risque de causer des dommages disproportionnés aux civils. « Étant donné que ces centrales électriques sont essentielles pour répondre aux besoins fondamentaux et assurer la subsistance de dizaines de millions de civils, les attaquer serait disproportionné et donc illégal au regard du droit international humanitaire, et pourrait constituer un crime de guerre. »
Alors que les responsables de l'administration Trump – notamment Pete Hegseth [2], son belliqueux secrétaire à la Défense [à la Guerre] – ont tourné en dérision le droit des conflits armés, la conduite par Washington de sa guerre conjointe avec Israël contre l'Iran a eu de graves répercussions diplomatiques. L'Espagne a annoncé lundi que son espace aérien était fermé aux avions américains impliqués dans le conflit.
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Keir Starmer, le Premier ministre britannique, a réaffirmé : « Ce n'est pas notre guerre et nous ne nous laisserons pas entraîner dedans. » Et dans une intervention inhabituellement ferme, Abdel Fattah al-Sissi, le président égyptien, a appelé Trump à mettre fin à la guerre au Moyen-Orient, qui en est désormais à son deuxième mois. « Je dis au président Trump : personne ne sera capable d'arrêter la guerre dans notre région, dans le Golfe… S'il vous plaît, aidez-nous à arrêter la guerre, vous en êtes capable », a déclaré Sissi lors d'une conférence de presse au Caire, soulignant le malaise international croissant.
Le sort des efforts des médiations du Pakistan pour mettre fin à la guerre, qui menace de plonger l'économie mondiale dans la récession et de provoquer des pénuries alimentaires et pharmaceutiques, reste incertain. Le prix du pétrole a grimpé à près de 117 dollars le baril, proche du niveau de 119,50 dollars atteint plus tôt en mars, avant de redescendre. Le Brent est désormais en passe d'enregistrer sa plus forte hausse mensuelle jamais observée. Il a progressé de 54% depuis le début du mois de mars, battant le précédent record de 46% établi en septembre 1990 après l'invasion du Koweït par Saddam Hussein.
Le Fonds monétaire international (FMI) a déclaré que « toutes les voies mènent à une hausse des prix et à un ralentissement de la croissance mondiale » si le conflit au Moyen-Orient continue d'étrangler les flux à travers le Golfe.
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Alors que les médias américains rapportaient ce week-end que le Pentagone se préparait à des semaines d'opérations terrestres en Iran, Téhéran semblait lancer un appel à des volontaires pour une opération dite « Janfada » – « sacrifice de la vie » –, rappelant les vagues humaines d'assauts de la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988, auxquelles avaient participé de jeunes volontaires.
Les experts ont averti qu'une opération terrestre états-unienne risquerait de faire basculer le conflit vers une guerre régionale de plus en plus profonde. Maziyar Ghiabi, directeur du Centre d'études persanes et iraniennes de l'université d'Exeter, a déclaré : « Alors que le président américain se prépare à une invasion terrestre – même si celle-ci devait se limiter aux îles iraniennes du golfe Persique –, la trajectoire de la guerre se dirige vers un point de non-retour. »
Maziyar Ghiabi a mis en garde contre le risque d'« un conflit régional à grande échelle impliquant le Yémen et le détroit de Bab-el-Mandeb [ce qui implique le canal de Suez], l'Irak, ainsi que le Liban, qui subit déjà une invasion terrestre israélienne. Les conséquences de cette tournure des événements seront imprévisibles et très durables, tant sur le plan humanitaire qu'économique. »
Dans le même temps, Téhéran a frappé une installation cruciale d'approvisionnement en eau et en électricité au Koweït ainsi qu'une raffinerie de pétrole en Israël, tandis qu'Israël et les États-Unis lançaient une nouvelle vague de frappes contre l'Iran [3]. Les combats ont continué de s'étendre au Liban alors qu'Israël s'apprêtait à s'emparer de nouveaux territoires dans le sud du pays. Ce week-end, les rebelles houthis du Yémen ont tiré des missiles sur Israël pour la première fois depuis le début de la guerre.
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La mission de maintien de la paix de l'ONU au Liban a déclaré que deux membres de son personnel avaient été tués lundi lors du deuxième incident meurtrier en 24 heures dans le sud du pays.
La Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) a indiqué que deux casques bleus indonésiens avaient été tués « lorsqu'une explosion d'origine inconnue a détruit leur véhicule ». Deux autres casques bleus ont été blessés, dont un gravement.
L'UNIFIL a déclaré avoir ouvert une enquête sur les décès de lundi, survenus un jour après qu'un autre soldat de la paix indonésien a été tué et trois autres blessés par un projectile, également d'origine inconnue, qui a explosé près d'une position de l'UNIFIL.
Ailleurs, l'armée syrienne a déclaré qu'une attaque de drones à grande échelle avait visé ses bases près de la frontière avec l'Irak, le dernier incident de ce type depuis le début de la guerre. L'identité de l'auteur de ceux qui ont lancé l'attaque n'a pu être établie avec certitude. (Article publié The Guardian le 30 mars 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)
[1] Selon Amwaj Media du 31 mars : « Alors que les forces spéciales états-uniennes se mobilisent parallèlement aux appels au dialogue lancés par Washington, le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, a averti que les forces terrestres américaines, en cas d'invasion, seraient prises en embuscade, et a conjointement rejeté toute capitulation.
À Téhéran, les élus accélèrent quant à eux l'adoption d'une loi visant à officialiser le contrôle de l'Iran sur le détroit d'Ormuz, désormais fermé de facto à tous les navires sauf ceux qui ont reçu l'autorisation. De plus, un nombre croissant de partisans de la ligne dure ont commencé à exiger que l'Iran se retire du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP).
Cela intervient alors que le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a menacé de frapper des universités israéliennes et américaines en représailles aux attaques contre des établissements universitaires iraniens. » (Réd.)
[2] Le Financial Times du 30 mars a écrit : « Selon trois personnes proches du dossier, un courtier travaillant pour Pete Hegseth – le secrétaire américain à la Défense – a tenté de réaliser un investissement important dans de grandes entreprises du secteur de la défense au cours des semaines qui ont précédé l'attaque américano-israélienne contre l'Iran. Le courtier de Pete Hegseth chez Morgan Stanley a contacté BlackRock [énorme fonds d'investissement] en février au sujet d'un investissement de plusieurs millions de dollars dans le fonds ETF « Defense Industrials Active » de la société de gestion, ont indiqué ces trois personnes. Et cela peu avant que les États-Unis ne lancent une action militaire contre Téhéran. Cette demande, formulée au nom de ce client potentiel de premier plan, a été signalée en interne chez BlackRock, selon les personnes proches du dossier. Selon BlackRock, ce fonds d'actions de 3,2 milliards de dollars, dont le symbole boursier est IDEF, recherche « des opportunités de croissance en investissant dans des entreprises susceptibles de bénéficier de l'augmentation des dépenses publiques en matière de défense et de sécurité dans un contexte de fragmentation géopolitique et de concurrence économique ». Parmi ses principales participations figurent les conglomérats de défense RTX, Lockheed Martin et Northrop Grumman, qui comptent le département américain de la Défense parmi leurs plus gros clients, ainsi que le spécialiste de l'intégration de données Palantir. » Pete Hegseth qui s'est baptisé « ministre de la Guerre, avec l'approbation de son patron, s'est engagé de facto dans un délit d'initié. Il ne fait pas de doute qu'une partie de décisions politico-militaires du clan Trump sont déterminées par des objectifs d'enrichissement « privé », autrement dit de corruption institutionnalisée. (Réd.)
[3] Selon le site HRANA-Human Rights Activists News Agency, en date du 30 mars, le décompte des victimes est le suivant : « Victimes civiles : 1574 personnes (dont au moins 236 enfants). Victimes militaires : 1211 personnes. Victimes non classées (civiles/militaires) : 707 personnes. » Cyrus Schayegh, spécialiste du Moyen-Orient à l'IHEID (24 heures, 28 mars), après avoir cité les chiffres de HRANA, indique : « Le bilan est probablement beaucoup plus lourd si l'on en croit les données du Croissant-Rouge iranien : les frappes auraient détruit ou endommagé 61'555 habitations, 19'000 entreprises, 275 centres médicaux et près de 500 écoles. » Les bombardements israélo-américains mettent en question la reproduction sociale de la société iranienne, au prétexte de frapper un régime réactionnaire des plus répressifs. (Réd.)
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Immigration au Québec : défaire les mythes en temps de polarisation
Dans un contexte mondial marqué par les crises migratoires, les tensions économiques et la montée des discours polarisés, l'immigration s'impose comme l'un des sujets les plus sensibles du débat public. Au Québec, les perceptions et les simplifications dominent souvent les données vérifiables. Un livret publié par l'Observatoire pour la justice migrante et Amnistie internationale Canada francophone tente de rétablir l'équilibre : défaire les mythes et les idées reçues et s'appuyer sur des preuves concrètes.
7 avril 2026 | tiré du journal Alter-Québec | Illustration Sfiya du livret Brisons les myhtes sur les personnes im.migrantes
https://alter.quebec/immigration-au-quebec-defaire-les-mythes-en-temps-de-polarisation/
Un débat contaminé par les perceptions
Cliquez ici pour accéder au livret.
Ces dernières années, des partis politiques comme la Coalition Avenir Québec (CAQ) et le Parti Québécois (PQ) ont renforcé les discours sur la « capacité d'accueil » et la pression migratoire sur les services publics. Or, selon le livret, ces discours reposent plus souvent sur des constructions politiques plus que sur des données empiriques solides.
À l'échelle mondiale, le portrait contredit l'idée d'une surcharge des pays du Nord. Près de 73 % des personnes réfugiées vivent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire. Le Canada, pour sa part, ne figure pas parmi les dix principaux pays d'accueil, ni en valeur absolue ni en proportion de sa population.
Des chiffres qui contredisent les discours
En 2024, environ 8,4 millions de demandes d'asile ont été déposées dans le monde. De ce nombre, 272 440 l'ont été au Canada — une part minime soit 2,7 %. L'image d'une « vague incontrôlable » ne tient pas la route sur le plan statistique.
Au Québec, les personnes immigrantes récentes représentaient 0,8 % de la population en 2022. Les titulaires de statuts temporaires comptaient pour environ 1,1 %. Des proportions limitées, loin de pouvoir expliquer à elles seules des crises structurelles comme celle du logement.
Logement : une crise structurelle
L'argument liant immigration et pénurie de logements est parmi les plus fréquents. Le livret en démonte cette idée en pointant des facteurs bien documentés : sous-investissement chronique dans le logement social, spéculation immobilière et absence de régulation.
La crise touche même des villes où la présence migrante est relativement faible — Drummondville, Saguenay, Trois-Rivières — ce qui renforce son caractère systémique et non démographique. Par ailleurs, de nombreuses personnes migrantes temporaires n'ont pas accès au logement social, tandis que la main-d'oeuvre étrangère sont logés par leurs employeurs.
Paradoxe du contexte : le secteur de la construction, indispensable pour résorber la crise, dépend fortement de la main-d'œuvre migrante. Loin d'être une cause, celle-ci fait partie de la solution.
Une précarité passée sous silence
Le livret met aussi en lumière une réalité peu discutée : l'exclusion de nombreuses personnes migrantes, notamment celles à statut temporaire. Accès limité aux soins de santé, aux prestations familiales ou au logement social — ces barrières contredisent l'idée d'un système « surchargé » par leur présence.
Dans plusieurs cas, ces personnes contribuent fiscalement sans bénéficier pleinement des services publics, soulevant des enjeux d'équité et de droits fondamentaux.
Le virage vers la migration temporaire
L'augmentation du nombre de personnes migrantes temporaires ne résulte pas d'une dynamique spontanée, mais bien de choix politiques. Tandis que les admissions permanentes diminuent, on recourt davantage à des travailleuses et travailleurs et des étudiant.es provenant d'ailleurs, créant ainsi un système qui privilégie la précarité et la temporalité.
Ce modèle a été critiqué par des spécialistes, qui mettent en garde contre ses effets à long terme : une plus grande vulnérabilité sur le plan du travail, des difficultés d'intégration et des risques d'exploitation. Des organismes internationaux ont même alerté sur les conditions de certains programmes de travail au Canada.
Le risque du bouc émissaire
Le livret souligne également comment, dans des contextes d'incertitude économique et sociale, les personnes migrantes deviennent des boucs émissaires commodes. On leur attribue des problèmes structurels — de la crise du logement à la saturation des services — détournant ainsi l'attention des décisions politiques et des défaillances systémiques.
Ce phénomène n'est pas propre au Québec ni au Canada. À l'échelle internationale, l'instrumentalisation de la migration comme outil politique a été documentée dans de nombreux pays, alimentant des discours d'exclusion et affaiblissant le débat démocratique.
Projet de loi C-12 : un recul des droits ?
Le projet de loi C-12, intitulé Strengthening Canada's Immigration System and Borders Act, a suscité de vives inquiétudes au sein des organisations de défense des droits civils et chez les spécialistes en migration en raison de son impact potentiel sur l'équité du système canadien. Dans un mémoire présenté devant le Comité permanent de la sécurité publique et de la sécurité nationale, l'Association canadienne des libertés civiles (CCLA) avertit que cette initiative introduit une « injustice fondamentale » en restreignant l'accès des personnes réfugiées à des évaluations indépendantes et équitables de leurs demandes.
Parmi les points critiqués : la possibilité de refuser des audiences devant la Commission de l'immigration et du statut de réfugié.e, augmentant le risque de renvois vers des contextes de persécution, de détention ou même de torture. Le projet accorde de vastes pouvoirs discrétionnaires au gouvernement pour suspendre ou annuler des demandes migratoires selon des critères flous d'« intérêt public », sans garanties procédurales claires, ce qui pourrait ouvrir la porte à des décisions arbitraires et politisées.
Des organismes internationaux ont indiqué que ces restrictions ne respectent pas les normes minimales en matière de droits de la personne. L'accroissement des pouvoirs étatiques et l'échange massif d'information sensible pourraient augmenter les risques accrus de discrimination, tout en affaiblissant la qualité des décisions et en érodant l'engagement historique du Canada envers la protection internationale.
Vers un débat éclairé et inclusif
Face à ce portrait d'ensemble — et devant des initiatives comme le projet de loi C-12 —, le livret propose un outil essentiel : l'alphabétisation critique. Comprendre les données, remettre en question les discours et reconnaître la complexité de la migration constituent des étapes fondamentales pour bâtir des sociétés plus justes.
Les personnes migrantes ne sont pas des chiffres abstraits ni des catégories politiques. Ce sont des travailleuses et travailleurs, des étudiantes et étudiants, des familles et des communautés qui contribuent activement au développement économique, social et culturel du Québec et du monde entier.
À une époque où la désinformation se propage rapidement, le défi n'est pas seulement local, mais bien mondial. Défaire les mythes sur l'immigration, c'est défendre des principes fondamentaux : la dignité humaine et l'équité.
L'invitation est claire : s'informer, comparer les sources et participer au débat avec responsabilité. Car derrière chaque statistique se cachent des histoires de résilience, et derrière chaque politique, des choix qui définissent le type de société que nous voulons construire.
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Le FRAPRU dresse le bilan du gouvernement Legault : près de 8 ans de recul pour le logement social
À quelques jours de l'élection d'une nouvelle chefferie de la Coalition avenir Québec (CAQ) et d'un changement à la tête du Gouvernement du Québec, le Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) dresse un bilan critique de près de huit ans d'actions de la CAQ en matière d'habitation. Son constat est sans appel : plutôt que de s'attaquer de front à la crise du logement, le gouvernement de François Legault s'en est servi pour justifier une transformation profonde des politiques publiques, au détriment des locataires à faible et à modeste revenus et du logement social. L'organisme appelle à une réorientation des choix gouvernementaux.
Abandon progressif du logement social
Le FRAPRU rappelle qu'à son arrivée au pouvoir en 2018, la CAQ ne prend qu'un seul engagement en matière de logement : finaliser les quelque 15 500 logements sociaux déjà prévus, mais non livrés par les gouvernements précédents, dans le cadre du programme AccèsLogis. Quatre ans plus tard, alors que la pénurie de logements s'étend à tout le Québec et que les loyers augmentent fortement, moins de la moitié des logements promis sont livrés.
Lors de son deuxième mandat, il change d'approche en abandonnant le logement social au profit de celui dit « abordable ». Rapidement après sa réélection en 2022, il abandonne AccèsLogis pour le remplacer par le Programme d'habitation abordable Québec (PHAQ). Selon le FRAPRU, ce programme, présenté comme plus rapide et plus efficace par le gouvernement caquiste, échoue à répondre aux besoins des ménages les plus vulnérables. « Non seulement ce programme n'est pas adapté au développement du logement social, mais il ouvre la porte au marché privé et abandonne progressivement une approche qui prenait en compte la capacité réelle de payer des locataires. », dénonce Véronique Laflamme.
L'organisme souligne par ailleurs qu'aucune garantie n'est donnée dans le programme quant au nombre d'unités réellement réservées au secteur sans but lucratif. Les groupes doivent en outre recourir à des montages financiers complexes et exigeants. « Pire encore, le dernier appel de projets destiné aux ménages à faible et modeste revenus, à l'exception des personnes vulnérables, remonte à juin 2023. Dans le plus récent volet du programme destiné à des « développeurs qualifiés », l'abordabilité peut être limitée à dix ans seulement, tandis que les loyers demeurent largement arrimés aux réalités du marché privé », poursuit la porte-parole.
Sous-traitance et opacité
En lieu et place d'un programme gouvernemental solide, le gouvernement Legault a confié des centaines de millions de dollars à des partenaires externes : Fonds de solidarité FTQ, Mouvement Desjardins, Mission Unitaînés — un OSBL créé par le philanthrope Luc Maurice, par ailleurs propriétaire de résidences privées pour aînés lucratives. « Ces attributions se font souvent par décrets, sans appels d'offres larges et selon des critères peu transparents — contournant ainsi les règles du PHAQ lui-même. L'ex-ministre de l'Habitation, France-Élaine Duranceau, a d'ailleurs affiché sans détour sa volonté de mettre fin aux programmes gouvernementaux au profit de “partenariats”. Ce faisant, la CAQ a amoindri le rôle de maître d'œuvre de la SHQ en logement social. En clair : on assiste à la sous-traitance croissante de la mission publique de la SHQ. Les appels de projets deviennent l'exception, les décrets et les ententes ciblées deviennent la norme », souligne Véronique Laflamme.
Une crise utilisée comme justification politique
Au printemps 2025, Québec introduit deux nouvelles catégories de logements éligibles à des fonds publics : le « logement abordable intermédiaire » dont les loyers peuvent atteindre 150 % du loyer médian du marché, et le logement « à loyer basé sur les coûts réels » sans soutien public durable autre qu'une garantie de prêt.
Selon le FRAPRU, ces nouvelles catégories, présentées comme des réponses rapides à la crise, permettent surtout de justifier un recul des exigences d'abordabilité et d'élargir l'usage de fonds publics à des logements qui demeurent inaccessibles pour une large part des locataires. « La crise que vit le Québec est avant tout une crise du logement cher. La rareté de logements à bas loyers — qui en est l'essence — ne se résorbera pas par la construction d'un plus grand nombre de logements chers, qu'ils soient qualifiés » d'abordables », à but lucratif ou non. Ce dont le Québec a besoin, c'est de logements sociaux », affirme Véronique Laflamme.
Des besoins toujours plus criants
Pour le FRAPRU, le résultat de cette réorientation est clair : « le gouvernement Legault n'a pas corrigé la crise du logement : il s'en est servi pour transformer en profondeur les interventions publiques, en transférant graduellement ses responsabilités vers des mécanismes financiers complexes, des partenariats ciblés et des acteurs externes, au détriment du logement social. Dans les circonstances, il n'est pas surprenant que la crise s'aggrave. », affirme Véronique Laflamme, rappelant que « depuis l'arrivée au pouvoir de la CAQ, en 2018, le loyer moyen a augmenté de plus de 60 %, que de plus en plus de locataires s'appauvrissent et que l'itinérance progresse dans plusieurs régions du Québec. Pendant ce temps, les ménages à faible et modeste revenus sont de plus en plus exclus des nouveaux logements produits avec des fonds publics ».
Revenir au logement social
Le FRAPRU est catégorique : le logement social ne peut être dissout dans le logement dit « abordable ». Ces deux réalités n'ont ni la même fonction ni les mêmes effets sur l'accessibilité réelle au logement.
Pour le FRAPRU, un changement de cap est nécessaire. Cela passe par le retour de programmes complets, pérennes et suffisamment financés permettant le développement de nouveaux logements sociaux, incluant des HLM. Pour répondre aux besoins les plus urgents, il demande le financement pluriannuel d'au moins 10 000 nouveaux logements sociaux par année, afin de doubler le parc québécois d'ici 2040. L'organisme appelle également tous les partis en lice pour former le prochain gouvernement à prendre des engagements clairs et chiffrés en ce sens.
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Les voix palestiniennes doivent être entendues
Martine Éloy, Corey Balsam, Valérie Delage, Bruce Katz et Yasmina Moudda : les auteurs et autrices sont respectivement membre du comité exécutif de la Coalition du Québec Urgence Palestine ; coordonnateur national à Voix juives indépendantes (Canada) ; directrice générale du Comité de solidarité / Trois-Rivières ; coprésident de Palestiniens et Juifs unis (PAJU) ; directrice générale d'Alternatives. Ils cosignent cette lettre avec 27 autres signataires d'horizons divers.*
Nous avons assisté au fil des derniers mois et années à une criminalisation et une censure inacceptables des prises de parole critiques sur la Palestine. Des voix dénonçant un génocide pourtant reconnu par nombre d'organisations internationales et d'experts et dénonçant la complicité des pays occidentaux. Des voix demandant le respect du droit d'exister et de décider de son avenir pour le peuple palestinien. En témoigne le projet de loi « Yadan », en France, qui risque d'assimiler à l'antisémitisme toute critique d'Israël et de son processus colonial. Le récent refus par les autorités canadiennes d'octroyer un visa à Rima Hassan, députée européenne élue qui dénonce un « harcèlement judiciaire et politique » chez elle, s'insère dans cette mouvance et doit être fortement dénoncé afin de protéger la liberté d'expression et d'opinion.
Ce refus s'inscrit dans un contexte de déchaînement des impérialismes états-unien et israélien alors que l'horreur se poursuit à Gaza, dont plus de 90 % du territoire est détruit et 60 % annexé, et s'étend aujourd'hui en Cisjordanie, dans un silence tonitruant, invisibilisé par la guerre d'agression en Iran et au Liban. Normalisant cette logique génocidaire, Israël vient d'adopter une loi « instaurant la peine de mort pour les terroristes » et ne s'appliquant qu'aux Palestiniens. Aujourd'hui plus que jamais, il est essentiel que des voix palestiniennes soient entendues, dans toute leur révolte et leur clarté, avec toutes leurs désillusions et leurs déceptions, pour enfin mettre fin au carnage qui se poursuit devant nos yeux.
Le refus de laisser entrer Rima Hassan au Canada résulte notamment des pressions politiques de groupes sionistes, pour qui toute critique envers l'État d'Israël est associée à de l'antisémitisme. Ces derniers souhaitent que les attaques contre Gaza, son occupation, et les attaques envers la population de Cisjordanie soient réalisées dans le confort de ce vide médiatique. Les faits sont avérés, ces organisations s'étant même vantées de leur influence sur le processus décisionnel. Il est de plus documenté que ces lobbys ont cherché à influencer l'adoption du projet de loi C-9, criminalisant le port de signes associés de près ou de loin à des groupes désignés « terroristes », en toute opacité, une attaque importante à la liberté d'expression et au droit de manifester.
Le gouvernement canadien a-t-il laissé ces lobbys influencer une décision formelle des douanes canadiennes sur l'entrée sur le territoire de Rima Hassan ? Qui sera la prochaine victime des ingérences de ces lobbys dans ce processus institutionnel ? La rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens, Francesca Albanese ? Tout groupe de la société civile palestinienne venant témoigner des atrocités vécues ? Ce tournant est extrêmement préoccupant et ne représente pas le fonctionnement d'un État de droit.
Parmi les arguments de la révocation de l'autorisation de voyage électronique (AVE) de Rima Hassan, on lui reproche un refus de visa par Israël comme fondement de la décision d'enquête. Le gouvernement canadien doit-il octroyer de la crédibilité aux décisions migratoires d'Israël, alors qu'il est notoirement discriminatoire envers toute voix critique de ses politiques, allant jusqu'à inclure cette discrimination dans des projets de loi ? S'il croit au respect des droits et à la nécessité de les défendre pour tous, y compris les Palestiniens, le Canada ne peut en aucun cas se faire l'agent d'application extraterritoriale de ces politiques migratoires discriminatoires. Nous demandons au gouvernement canadien la transparence sur les circonstances ayant mené au retrait de cette autorisation.
Rappelons que le terme « terroriste » n'a aucune définition reconnue en droit international et qu'il est régulièrement utilisé pour discréditer la voix de ceux qui dérangent, tout comme la désignation de personne ayant fait « l'apologie du terrorisme ». Rima Hassan a fait l'objet d'une campagne de salissage acharnée, d'humiliation, de délégitimation, voire de criminalisation et de harcèlement judiciaire, dont les derniers événements ayant mené à sa garde à vue illégale font partie. Elle n'a fait l'objet d'aucune condamnation à ce jour.
Témoins du double standard et de l'intimidation dont elle est victime, nous lui affirmons toute notre solidarité. Le 31 mars, nous avons pu entendre Rima Hassan à Montréal, avec près de 500 personnes, en ligne. Nous avons compris pourquoi certains la trouvent menaçante : pour la clarté et la portée de ses propos, ancrés dans la compréhension de l'occupation et de l'oppression vécues depuis des générations par sa famille de réfugiés palestiniens ; pour son appel à rehausser les mobilisations et leur intensité pour faire face « à la dynamique globale d'effacement d'un peuple ».
Elle nous laisse avec une phrase de sagesse : « La Palestine libérera ceux qui souhaitent la libérer. » On le souhaite. Et nous continuerons à être à ses côtés pour que cela devienne réalité. Ne laissons pas cette ingérence se poursuivre et menacer la liberté d'opinion, d'expression et le droit de manifester ici et ailleurs. Nous ne nous tairons pas.
* Ont aussi cosigné cette lettre
1. Saadatou Abdoulkarim, représentante, FDO-WDO -Femmes de diverses origines-Women of diverse origins
2. Ihmayed Ali, Palestine Memoir
3. Benoît Allard, porte-parole, collectif Désinvestir pour la Palestine
4. Michèle Asselin, directrice générale, Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI)
5. K. Beeman, Salon Rouge/Sala Roja/Red Saloon
6. Sonya Ben Yahmed, co-coordonnatrice, Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec (GRFPQ)
7. Ronald Cameron, responsable de la rédaction, Journal d'Alter
8. Cyrielle Casse, responsables des communications, Co-Savoir
9. Sarah Charland-Faucher, coordonnatrice, CIBLES / Carrefour international bas-laurentien pour l'engagement social
10. Safa Chebbi, porte-parole, Global Sumud Canada
11. Dolores Chew, CERAS (Centre sur l'Asie du Sud)
12. Samaa Elibyari, présidente, Conseil Canadien des Femmes Musulmanes-Québec
13. Marie-Hélène Fortier, coordonnatrice, Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes (CQMMF)
14. Pascale Frémond, présidente, Religions pour la Paix – Québec
15. Cymry Gomery, coordonnatrice, Montreal for a World BEYOND War
16. Marie-Hélène Hébert, vice-présidente, Collectif de Québec pour la paix
17. Chantal Ide, secrétaire générale, Conseil central du Montréal métropolitain – CSN
18. Benoît Lacoursière, président, Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN)
19. Haley Land-Miller, comité de coordination, Voix juives indépendantes Montréal
20. Amélie Nguyen, coordonnatrice, Centre international de solidarité ouvrière (CISO)
21. Martine Ouellet, cheffe, Climat Québec
22. Michel Poirier, président du C.A. de SLAM (Solidarité Laurentides Amérique centrale)
23. Karen Rodman, directrice générale, Just Peace Advocates/Mouvement Pour Une Paix Juste
24. Mela Sarkar, secrétaire, South Asian Women's Community Centre/Centre des femmes sud-asiatiques de Montréal
25. Salem Tajeddine, porte-parole, Centre culturel libanais
26. Manuel Tapial, coordonnateur, Palestine Vivra
27. Sophie Zhang, porte-parole, Médecins du Québec contre le génocide à Gaza
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Le retour du boomerang
Voici deux semaines, on a assisté à un déluge d'émotions chez la plupart des députés de l'Assemblée nationale lors du départ de François Legault.
Au moins les chefs des partis ont souligné son « apport » à la société québécoise et son attachement au Québec. On a eu droit à la rhétorique élogieuse habituelle en pareil cas au point que c'en devenait embarrassant. Même Ruba Ghazal de Québec solidaire y est allé de son petit couplet, question de se plier aux usages parlementaires. Il est ironique de voir que d'après le dernier sondage Abacus, en termes d'intentions de vote, la Coalition Avenir Québec et Québec solidaire se trouvent à égalité : 9% chacun. Si le petit parti de gauche piétine, l'ancien grand parti, lui, a subi une chute vertigineuse. C'est tout ce qu'ils ont en commun : une défaite assurée au prochain scrutin.
La réaction émotive provoquée par le départ de François Legault au sein de son parti s'explique sans doute, jusqu'à un certain point, par l'habitude d'exercer le pouvoir, que certains assimilent à une « drogue », laquelle fait parfois, à la longue, perdre le sens des réalités à ceux et celles qui en ont abusé. Changer de chef, même lorsque le parti est encore au pouvoir mais qu'on a largement perdu contact avec les électeurs et qu'on refuse de voir les problèmes sociaux criants qui les affligent, constitue le signe indubitable d'une fin de régime. Pourtant, François Legault a mené deux fois sa formation au pouvoir (2018 et 2020).
On peut aisément en conclure que les membres de la CAQ (et sans doute d'autres partis) considèrent les électeurs et électrices mécontents comme des ingrats et des bornés, incapables d'apprécier le « dévouement » de la classe politique à la chose publique, ce qui illustre bien le relatif fonctionnement en circuit fermé du système politique qui est le nôtre ; et il se transforme toujours davantage en un simple mécanisme d'accession à l'Assemblée nationale pour les formations qui disposent de l'argent et de l'organisation nécessaires pour former le gouvernement. Les politiques mises en application, elles, ne changent guère, marquées qu'elles sont au sceau du néolibéralisme et du conservatisme fiscal.
Lors de la cérémonie d'adieu à François Legault, qui, à l'Assemblée nationale, a parlé des problèmes sociaux aigus affligeant Québécois et Québécoises ? Personne ne s'est apitoyé sur le sort des innombrables locataires en difficulté, sur les malades victimes de la crise du système de santé, des gens devant recourir aux centres de dépannage alimentaire et aux friperies, pour ne mentionner que ces difficultés. On n'a pas fait mention que le « communautaire est à boutte », en dépit du fait qu'au même moment permanents et militants protestaient énergiquement à l'extérieur de l'Assemblée nationale. Tout ça sans mentionner le gaspillage des fonds publics dans divers projets, dont certains avortés, un élément parmi d'autres qui a nécessité d'importantes et douloureuses compressions budgétaires.
Aucun de tout ce « beau monde » parlementaire n'y a fait la moindre allusion. Les caquistes en particulier ont préféré se congratuler entre eux, se décerner des certificats de bonne gestion et se prosterner devant leur chef sur son départ plutôt que de regarder la réalité en face, laquelle ne peut manquer de les rattraper bientôt. Le retour du boomerang...
Jean-François Delisle
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Loi 31 : Les élus de Longueuil contournent les règles qu’ils ont eux-mêmes fixées
Loi 31 : Les élus de Longueuil contournent les règles qu'ils ont eux-mêmes fixées Mardi 31 mars 2026, des centaines de citoyens de Longueuil ont assisté à une séance d'information sur le projet de construction par l'OBNL “Le PLAN” d'un ensemble immobilier sur le site de l'ancien Paladium, à l'intersection de Roland-Therrien et Fernand-Lafontaine.
La plupart ont découvert avec stupeur un projet de 670 logements, comprenant une tour de 24 étages et plusieurs bâtiments massifs, là où le zonage et le plan d'urbanisme ne permettent que des usages commerciaux et une hauteur maximale de 8 étages. On est loin d'un simple ajustement : il s'agit d'une rupture brutale avec le cadre existant, une forme d'urbanisme sauvage dans un quartier qui n'a jamais connu de telles hauteurs.
Effarés par la densité (plus de 500 logements par ha), ces citoyens ont commencé à poser des questions sur les impacts, notamment pour la circulation puisqu'il n'y a pas de transport collectif structurant et performant à proximité. Ils ont rapidement découvert un problème flagrant de méthodologie dans l'étude de circulation et le faible nombre de cases de stationnements (à peine 292). D'autres questions ont porté sur les impacts sur le boisé qui
jouxte le terrain, puisqu'il s'agit d'un écosystème d'intérêt écologique devenu récemment une zone protégée par la ville de Longueuil. De sérieux doutes ont été émis sur les capacités des écoles environnantes d'accueillir plus de jeunes et sur le phénomène de ghettoïsation que peut engendrer une telle densité, un phénomène largement documenté par les études universitaires. L'absence de services de proximité, la participation au montage financier de certaines personnes aux motivations discutables et la faible expérience du promoteur ont été aussi relevées.
La promesse du promoteur en matière de loyers abordables est elle aussi hautement discutable. À 2,18 $/pi², un modeste logement de deux chambres (4 ½) de seulement 832 pi² (77 m²) atteindrait un loyer mensuel de 1 813 $. À ce niveau de prix, l'« abordabilité » exclut d'emblée les ménages gagnant moins de 72 500 $ par année, à peu près le revenu médian à Longueuil. Ce projet n'aidera pas les plus pauvres à trouver un logement.
Quant à l'absence du conseiller municipal du quartier, Marc-Antoine Azouz, elle n'est pas passée inaperçue. C'est Jonathan Tabarah, le conseiller du Parc-Michel-Chartrand, qui est venu à sa place, en opération déminage.
En définitive, les citoyens n'ont obtenu que des réponses évasives du promoteur, de l'élu et des équipes techniques de la ville. Une situation tout à fait inacceptable quand on songe à l'ampleur du projet.
En remettant en cause le plan d'urbanisme qui avait fini par faire consensus
après des années de discussion et de réflexion, ce dossier dépasse largement le cadre de la ville de Longueuil. La stratégie du promoteur est simple à comprendre et pourrait s'appliquer ailleurs au Québec : la densité finance l' « abordabilité », et si la ville donne la hauteur, le promoteur fait des économies d'échelle et peut se passer de subventions publiques. Mais cette stratégie apparemment séduisante dissimule en réalité un coût supporté par les citoyens
seuls : les conséquences sur les infrastructures de la ville (routes, aqueducs) et les services publics (écoles, système de santé notamment) seront à la charge des contribuables. Ce sont des coûts collectifs volontairement masqués par le promoteur et qui sont disproportionnés en raison de la densité de construction. Lorsque le promoteur affirme à Radio-Canada que 16 millions de dollars se créent « magiquement » grâce à un changement de zonage, l'argent ne sort pas du chapeau mais de la poche des Longueuillois, de manière déguisée.
Ce dossier met également en lumière une contradiction flagrante dans notre vie
démocratique locale. D'un côté, la Ville s'est dotée d'engagements clairs à travers un plan particulier d'urbanisme (PPU, articles 939 & 940, “ une volumétrie et une implantation intégrées au milieu d'insertion et à l'échelle du piéton”) et un zonage adopté en 2025, prévoyant un usage de
bureaux/commerces d'une hauteur maximale de 8 étages, fruit de plusieurs années de travail, de consultations et de délibérations, notamment par l'Office de Participation Publique de Longueuil (OPPL), qui recommandait une « intégration harmonieuse » des nouveaux projets.
De l'autre, ces mêmes élus choisissent aujourd'hui de renier leurs propres engagements. En décembre 2025, ils ont appuyé le principe du projet de l'OBNL Le PLAN alors même qu'il implique de tripler les hauteurs maximales prévues au zonage et de déroger aux usages autorisés. Comme l'indique explicitement la résolution du comité exécutif de la ville, leur intention est désormais de recourir à la Loi 31, en imposant des conditions minimales au promoteur afin de préserver les apparences d'une gestion responsable.
S'ensuivra une consultation publique expéditive, sans possibilité d'approbation référendaire, puis un vote final au conseil municipal visant à entériner le projet. Il s'agit pourtant d'un projet immature, qui ne contribuera pas à résoudre la crise du logement : leur objectif est surtout de réaliser une opération de communication politique.
En résumé, cette démarche constitue un véritable coup de poignard porté à la démocratie locale. Et elle ouvrira la porte à des abus inacceptables : chaque promoteur à Longueuil n'hésitera pas à demander que la loi 31 lui soit appliquée.
Fin 2025, l'Ordre des Urbanistes du Québec avait déjà alerté des dérives potentielles avec la loi 31 et des super pouvoirs confiés aux conseils municipaux. Après la théorie, nous sommes maintenant arrivés au cas pratique à Longueuil.
Le conseiller Jonathan Tabarah s'est engagé publiquement à demander au conseil municipal à ce qu'une consultation publique par l'OPPL soit mise en place, sans pouvoir assurer qu'il pourrait convaincre le conseil municipal. Avec un projet si démesuré, il sait pertinemment que l'OPPL recommanderait fort probablement de renvoyer les promoteurs à leur table à dessin.
Devant un projet aussi déraisonnable, il est temps que le conseil municipal de Longueuil fasse preuve de sérieux, en exigeant que le promoteur révise sa copie, en diligentant des études d'impacts exhaustives, puis en mettant en place une consultation citoyenne en bonne et due forme impliquant tout le quartier. Si le zonage n'est pas qu'un simple bout de papier que l'on puisse jeter à la corbeille, la démocratie locale, elle, n'est pas un simple slogan électoral.
Professeur Julien Keller

Sherbrooke mérite un débat public sur la stratégie DEFSEC
Le 23 mars 2026 – La guerre, les conflits armés et la militarisation du monde sont des réalités qui bouleversent profondément des millions de vies. Derrière les mots « défense », « sécurité » ou « technologies duales » se cachent des vies perdues, une société surveillée, des populations déplacées et des sociétés marquées par la violence.
Tiré du Journal Entrée Libre
30 mars 2026
| Laure Letarte-Lavoie, Catherine Boileau et Fernanda Luz de Sherbrooke citoyen
Dans cette période sombre à l'échelle internationale et devant les incertitudes économiques qui planent, nous devons collectivement réfléchir à l'utilisation de notre savoir, de nos talents et de nos ressources publiques.
Chacune des décisions prises pose un questionnement éthique sur notre responsabilité morale face à la gravité de la situation. C'est pourquoi l'annonce récente d'une stratégie visant à positionner Sherbrooke dans les secteurs de la défense, de la sécurité et des technologies dites « duales » (DEFSEC) soulève, pour plusieurs citoyens et citoyennes, des questions profondément humaines et éthiques. Même si le discours autour de cette stratégie semble apaisant, il est légitime de se demander si nous souhaitons, comme municipalité, participer à un écosystème économique qui vise la militarisation de nos communautés.
Sherbrooke possède un écosystème scientifique, universitaire et entrepreneurial exceptionnel. Le talent, l'ingéniosité et la créativité font partie de notre ADN et constituent un levier précieux pour relever plusieurs défis de notre époque. Nous pensons qu'une économie durable devrait s'orienter vers la résilience de nos collectivités, la santé de la population, l'innovation sociale et la transition socioécologique.
La vision de développement économique adoptée par le conseil municipal à travers la Politique de développement industriel et technologique en avril 2025 et la Politique d'économie sociale en juin 2025 s'inscrit précisément dans cette vision. L'énergie était mise sur des projets dont les retombées profitent directement à la population de Sherbrooke, à nos PME, à nos commerces locaux et à la vitalité de nos communautés. La stratégie DEFSEC, elle, nous détourne de cette trajectoire et mobilise nos talents et nos ressources pour servir un marché lié à l'armement et aux technologies de guerre.
Ce choix n'est pas simplement économique. C'est un choix de société. Or, un changement de cap aussi important mérite d'être mené au grand jour. Malheureusement, les membres du conseil municipal ont appris l'existence de la stratégie DEFSEC de la ville de Sherbrooke lors d'une présentation d'une vingtaine de minutes tenue à huis clos, à peine deux jours avant son lancement public.
La stratégie prévoit de l'accompagnement des équipes du développement économique, des crédits de taxes foncières, de nouvelles orientations au développement de l'aéroport. Bref, de l'argent public payé avec les taxes des citoyens et des citoyennes de Sherbrooke pour un système qui peut contribuer, même indirectement, à la destruction et à la souffrance humaine.
Aucun débat en conseil municipal.
Aucun passage par les instances politiques.
Aucun véritable espace de discussion entre élu.e.s.
Pour une stratégie qui pourrait influencer profondément le positionnement et le développement économique de Sherbrooke, ce manque de transparence est préoccupant. Dans une démocratie municipale vivante, les grandes orientations qui engagent les ressources publiques, les infrastructures de la ville et la vision de développement de notre territoire doivent être discutées ouvertement. Les citoyens ont le droit de comprendre les choix qui sont faits en leur nom et les élu.e.s doivent pouvoir débattre pleinement de ces orientations.
Sherbrooke mérite une démocratie municipale transparente et participative. Les décisions qui façonnent son avenir doivent être prises collectivement afin que nous puissions être pleinement conscient des conséquences de nos actes. Nous ne souhaitons pas que les bonnes idées créées ici dans le confort de nos maisons résonnent au rythme des bombes ailleurs.
Nous proposons d'investir notre énergie, notre intelligence et nos ressources dans des initiatives qui renforcent l'autonomie alimentaire, soutiennent l'agriculture locale, appuient les organismes communautaires et développent une économie plus enracinée dans nos besoins locaux. Nous demandons surtout de ne jamais oublier les valeurs humaines que nous souhaitons défendre.
[Note de la rédaction : En date du 24 mars, en 24 heures 185 personnes ont signé la pétition à titre personnel ou au nom des organisations qu'elles représentent. Toutes sont de Sherbrooke à moins d'indication contraire.]
Lucie Desgagné, François Villeneuve, Marianita Hamel – Solidarité populaire Estrie, Sahar Asefi, Fatou Ramatoulaye Kante – Fédération Étudiante de l'Université de Sherbrooke, Jupiter Nakhla, Akli Ait-Eldjoudi, Isabelle Mercieca (Magog), Christine Meunier, Gilles Daoust, Sylvain Frappier, Bryan Teasdale – Les AmiEs de la Terre de l'Estrie, Marianne Mondon (Stoke), Kelly-Ann Beaupré, Olivier Ross, Rémi d'Anjou-Barrieau – TROVEP de l'Estrie, Sarah Rahimaly, Louis Béchard, Valérie Boisvert, Sylvie Brunelle, Marco Labrie, Guillaume Loiselle-Boudreau, Jasmine Tanguay Hébert, François Boudreau (Ascot Corner), ACEVS – Association citoyenne des espaces verts de Sherbrooke, France Bergeron, Jean-Pierre Harel (Saint-Camille), Solidarité Sherbrooke – Palestine – Solidarité Sherbrooke – Palestine, Lyne Moreau, Clément Moliner-Roy, Karine Collette – Université de Sherbrooke, Luc Cloutier, Annie Lamontagne, Mathieu Bourque, Mathieu Gervais-St-Amour, Sonya Anvar, Colette Bernier, Claude St-Jarre, Elmehdi Aitnouri, Guylaine Gagnon, Raphaël Royer, Nancy Parr (Valcourt), Marypascal Beauregard, Simon Lavallée, Olivier Laliberté, halah magri, Wegdania Koronfol, Marie Grégoire, mohamed barouti, Nina Luz, Mathieu Poulin-Lamarre, Maryam Al-Ali, Mohammed Al-Ali, Giulietta Di Mambro, Lucie Jessie Battaglia, Janick Boudreau-Dumont, Marc Therrien, Alexandra Arès Bruneau, Francis Laliberté, Jim Arevalo, Éric Laverdure, julie cloutier, Abderrazzaq Ghazi Jerniti, William S. Messier, Jayson Roy, Annabelle Lalumière-Ting, Sylvain Bérubé, Cyril assathiany, Evelyne Lapointe, Alessandro Luz, Anne Boileau-Zaragoza, Josée-Ann Larone, David Poulin-Latulippe, Rejeanne jodoin, Rémi Brosseau-Fortier, David D. Letendre, Pascale Thibault, Qais, Hamdard, Myrthô Ouellette (East Angus), Simon Gauthier-Brulotte, Jolyane Arsenault, Ayman Chahid, Cauê Siqueira Luz, Florence Carrier, David Lanneville, Émilie Dugré, Sophie Paré-Beauchemin, David O'Connor, Robin Massicotte, Catherine Sanfaçon Dubé, Stephen SMITH, Martine Vachon, Souad Tab (Trois-Rivières), Mia Fréchette, Seira Suzuki-Fortin, Fabien Burnotte, Adla Sabra, Paul Lavoie, Marjan Heidinga, Helena Pinheiro Jucá Vasconcelos, Anna Burnotte, Raphaela Sales, Valéry Martin, Brigitte Leduc, Étienne Beaulieu, Nureyla Kama – Simple citoyenne qui aime juste la paix, Hugo St-Pierre, Mitsue Siqueira, Anne Letarte, Félix Morin, Sophie Desrochers – Musulmans de Sherbrooke (groupe FB de près de 4000 membres), Manuella Guerreiro, Mongi Boubakri (Windsor Qc), Blaise Vaney – Société d'étude politique de l'Université de Sherbrooke, Morency Duchastel, Vicky Hébert, Marie Duchesneau, Faïçal Bettaïeb, Claudia Fiore-Leduc, Véronique Grenier, Ingee Hassan, Rémi Tavon, Catherine Dupuis, Dominique Desautels, Marielle Rouleau, Jalila Achafani – Musulmans de sherbrooke et CIAV, Pascal Florant – Solidarité populaire Estrie, Vanessa Javaux, Sylvie L. Bergeron, Abdelilah Hamdache, Jean-Francois Therrien, Nour Amjahdi, Aude Presseau Gagnon, Abdelaziz Laaroussi, Michèle Vatz Laaroussi, Coralie Beaumont – Candidate au doctorat en droit à l'UdS, Mathieu Vinette, Julien Fontaine-Binette, Thomas Levesque, Marc-Olivier Jacob – REMDUS (Regroupement étudiant de maîtrise, diplôme et doctorat de l'Université de Sherbrooke, Andre Duncan, Olivier Therrien, marie-France Hétu, Bradley Baker, Micheline Pigeon, Richard Bombardier, Jean Beaudin, Nathalie Plaat, Josée Gauthier, Michelle Salvail, Josee Gauthier – Association du Syndrome de Down, Patrick Malouin, Olivier Roy, Isabelle Harnois, Jerry Espada, Emmanuelle Jarniat, Pascale David, Marie-Danielle Larocque, Kim Beaudoin, Michelle Corcos, Rémy Perras, Isabelle Breune, Ariane Cristina de Castro, Émile Carrier, Marie-Eve Millette, Claudine Marcoux, Anouk Lavoie, Justine Pelletier, Jean-François Hamel, Bruno Blais – Famille Marie-Jeunesse, Marie-Josée Fraser, Ali Soltani, Moumouni Krissiamba Ouiminga, Léo Boivin, Élise Hardy, isabelle boisclair, Geneviève Ratté, Tatiana Deysine, Frédéric Tremblay, Serge Rodier (Compton), Lamiaa Bidouh, Marie-Josée Caron.
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En Ontario, la jeunesse étudiante se mobilise contre le gouvernement Ford
La fin du gel des frais de scolarité et la refonte de l'aide financière aux étudiant·es ont mis le feu aux poudres. Depuis février 2026, une vague de mobilisation sans précédent déferle sur les campus ontariens. Les étudiants ont un message clair pour Queen's Park : bas les pattes de notre éducation.
Un double coup de massue
Le 12 février 2026, le gouvernement Ford a annoncé 6,4 milliards de dollars supplémentaires sur quatre ans pour le secteur postsecondaire — une mesure accueillie avec un soulagement prudent par les universités et collèges de la province, sous-financés depuis des années. Mais la pilule était empoisonnée : cette injection de fonds s'accompagnait de la fin du gel des frais de scolarité en vigueur depuis 2019, et d'une refonte radicale du Régime d'aide financière aux étudiantes et étudiants de l'Ontario (REEA).
À compter de septembre 2026, les établissements publics pourront augmenter leurs frais jusqu'à 2 % par an pendant trois ans. Une hausse qui peut sembler modeste, mais qui s'inscrit dans un contexte de crise du coût de la vie déjà insupportable pour des dizaines de milliers de jeunes ontarien·nes.
Le véritable coup de grâce, cependant, vient de la restructuration du REEA. Jusqu'ici, un·e étudiant·e ayant besoin de 20 000 dollars pouvait recevoir jusqu'à 17 000 dollars en bourses non remboursables. Dès l'automne 2026, ce montant s'effondre à 5 000 dollars. La part des bourses dans l'aide totale passe de 85 % à seulement 25 %. Le reste ? Des prêts. Au moins 75 % du financement sera désormais du crédit à rembourser.
Le gouvernement justifie cette décision en brandissant les chiffres : les bourses ont bondi de 1,7 milliard de dollars en 2024-2025, soit une hausse de 143 % depuis 2020, avec des projections atteignant 3,7 milliards en 2026-2027. Un coût jugé « insoutenable ». Mais insoutenable pour qui ? Certainement pas pour les familles aisées, qui ne déboursent que quelques centaines de dollars supplémentaires. Ce sont les étudiant·es à faible revenu qui absorbent le choc, condamnés à accumuler plusieurs milliers de dollars de dette supplémentaire pour obtenir le même diplôme.
La rue répond
La réaction étudiante n'a pas tardé. Dès les premières semaines suivant l'annonce, les campus se sont mis en mouvement. Le 4 mars 2026, un premier grand rassemblement à Queen's Park réunit des milliers d'étudiants venus des quatre coins de l'Ontario, aux côtés de syndicats, d'organisations solidaires et d'élus provinciaux. Le ton etait donné.
Du 18 au 24 mars, une semaine d'action provinciale coordonnée s'empare des universités et collèges. Assemblées publiques, débats, rencontres avec des élu·es : le mouvement prend de l'ampleur et s'organise. Le 24 mars, un second grand rassemblement à Queen's Park rassemble une foule encore plus nombreuse, pendant que des actions parallèles éclatent simultanément à Ottawa, Windsor, North Bay et Thunder Bay. Des autobus affrétés depuis Niagara, Hamilton, Guelph, Waterloo et le Grand Toronto convergent vers la capitale provinciale. L'Ontario étudiant est debout.
La colère est palpable. Deux manifestants sont arrêtés après qu'un rassemblement tourne à l'affrontement — l'un d'eux, retiré de force d'une statue après avoir tagué un slogan anti-Ford, fait face à des accusations de méfait et de voies de fait sur un agent de la paix. Les charges retenues contre ces militants ne font qu'attiser la détermination du mouvement.
Alex Stratas, du syndicat étudiant de l'Université d'Ottawa, ne mâche pas ses mots : les changements au REEA sont « dévastateurs pour les étudiants qui dépendent des bourses pour se nourrir ». Husam Morra, président de l'Alliance étudiante de l'Université de Windsor, rappelle que ces réformes s'ajoutent à une crise d'accessibilité déjà sévère : logement hors de prix, transport coûteux, marché du travail précaire. Pour beaucoup, c'est la goutte qui fait déborder le vase.
La FCEE-O à la manœuvre
Au cœur de cette mobilisation, la Fédération canadienne des étudiantes et étudiants — Ontario (FCEE-O), qui représente plus de 350 000 étudiants de la province, mène la charge. Sa campagne « Bas les mains de notre éducation » fédère l'ensemble des actions contre les réformes Ford et trace une ligne claire : pas question de céder.
La présidente de la FCEE-O, Cyrielle Ngeleka, reconnaît certes l'injection de fonds opérationnels comme « un pas dans la bonne direction », mais refuse de laisser ce geste masquer l'essentiel : « Ce gouvernement est prêt à ouvrir les cordons de sa bourse pour financer l'éducation postsecondaire quand il le veut. Cependant, la hausse des frais de scolarité et la modification du cadre REEA en faveur des prêts alourdiront davantage l'endettement étudiant — gâchant ainsi l'annonce de financement pour les étudiants. »
Les revendications de la Fédération sont précises et non négociables : des bourses plutôt que des prêts, la suppression de tout intérêt sur les prêts REEA, et l'arrêt de l'ingérence gouvernementale dans les admissions, les plans de recherche et les frais étudiants. Derrière ces demandes concrètes se dessine une vision politique plus large, résumée avec force par Cyrielle Ngeleka : « L'éducation devrait être une voie de sortie de la précarité, et non une autre facture que les étudiants sont censés absorber. »
La FCEE-O a également pris soin de nouer des alliances solides. CUPE Ontario et le SEFPO marchent aux côtés des étudiants, ancrant le mouvement dans une solidarité syndicale plus large. Car ce qui se joue en Ontario n'est pas une simple querelle de chiffres budgétaires : c'est une bataille pour l'avenir de l'éducation publique.
Ford campe sur ses positions — le mouvement se prépare à riposter
Du côté du gouvernement, le ministre des Collèges et Universités, Nolan Quinn, maintient le cap. Il présente son plan comme une façon d'assurer la « viabilité » du réseau postsecondaire tout en « maintenant l'accessibilité à l'éducation ». Le Conseil des universités de l'Ontario salue pour sa part « un investissement audacieux et substantiel ». Mais Kayla Weiler, porte-parole de la FCEE-O, balaie ces arguments : même une hausse de 2 % « n'est pas ce que les étudiants souhaitaient voir », et les changements au REEA ne feront qu'alourdir leur endettement.
Sur le plan parlementaire, le NPD, les Libéraux et les Verts sont alignés contre les réformes. Mais le gouvernement Ford dispose d'une majorité confortable et n'a montré aucune intention de reculer. L'application REEA pour 2026-2027, qui entérinera les nouveaux ratios bourses-prêts, sera publiée au printemps — constituant le point de non-retour pour la cohorte étudiante entrante à l'automne.
Face à cette réalité, la FCEE-O adopte une stratégie d'escalade progressive et déterminée. Pas question de rentrer chez soi après les premiers rassemblements. La Fédération s'engage à « organiser, mobiliser et intensifier ses actions aux côtés des étudiants jusqu'à ce que le gouvernement retire ses mains de notre éducation ». L'été et l'automne 2026 s'annoncent comme une nouvelle phase de la lutte — et le mouvement s'y prépare.
Ce qui se joue en Ontario dépasse la simple question des frais de scolarité. C'est un choix de société : celui de traiter l'éducation comme un bien commun ou comme une marchandise. La jeunesse ontarienne, elle, a choisi son camp.
Alors qu'Israël envisage des exécutions, le Canada s'en prend à la solidarité avec la Palestine
Les mesures prises par Ottawa sur son territoire contredisent ses critiques à l'égard de la loi israélienne sur la peine de mort
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La Ministre Diab et le Ministre Anandasangaree appelés à intervenir dans le cas d’un militant Sénégalais qui fait face à une déportation dans six jours
Montréal, 13 avril 2026 – Le 19 avril, Amadou*, réfugié politique, sera renvoyé de force vers le Sénégal où il sera confronté à une grave répression, à moins que la ministre de l'immigration Diab ou le ministre de la Sécurité Publique Anandasangaree n'interviennent sur son cas.
La Commission de l'immigration et du statut de réfugié (CISR) du Canada avait reconnu qu'il avait déjà été arrêté et torturé à de nombreuses reprises en tant que membre d'un parti politique qui s'opposait à l'arbitraire du gouvernement, mais elle avait refusé sa demande parce que son ancien avocat n'avait pas remis suffisamment de preuves attestant des risques encourus sous le gouvernement actuel.
"Je suis contre toutes les formes d'injustice. C'est pourquoi j'ai subi la répression sous le gouvernement de Macky Sall en tant que membre d'un parti d'opposition. Maintenant, le Canada me renvoie vers le Sénégal où je subirai la répression du gouvernement de Bassirou Diomaye Faye. Depuis l'arrivée du nouveau gouvernement, nous avons vu les arrestations arbitraires et des actes de brutalité policière se multiplier, jusque dans mon village où des députés ont été arrêtés. Je me suis montré très critique envers le nouveau gouvernement, qui a trahi ses promesses de justice sociale et d'équité politique, et j'ai reçu des menaces en conséquence. Le Sénégal n'est pas sûr pour moi," a déclaré Amadou.
Activistes, représentant-e-s d'organisations et des communautés, proches et personnes soucieuses de montrer leur solidarité se sont rassemblés samedi dernier pour demander à la Ministre Diab d'accorder un permis de séjour temporaire et au Ministre Anandasangaree d'accorder un sursi de déportation, en souligné le fait que la Cour Fédérale n'a pas encore se prononcer sur son appel qui est toujours en cours.
"Tout le monde mérite d'être traité avec humanité et dignité. Défendre la vie et les droits des personnes vulnérables est un devoir moral," a dit Tania Luzolo de Solidarité sans frontières.
"ICE reçoit beaucoup d'attention mais ici-même au Canada, nous voyons se mettre en place une machine de déportations en masse," a souligné Aboubacar Kane, porte-parole de Solidarité sans frontières, dénonçant l'accélération du rythme des expulsions au Canada qui avait atteint en 2025 une moyenne de 400 déportations par semaine.
"Les déportations sont une forme de racisme systémique. Elles déchirent des familles et des communautés, conduisant les gens à des situations de grande précarité où ils peuvent ne plus subvenir aux besoins de leurs familles ni être en sécurité," a rappelé Samira Jasmin de Solidarité sans Frontières.
Source :
Solidarité sans frontières (SSF)
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Marinwest Energy, fossoyeur d’avenir
« Le nouveau mégaprojet de gazoduc et d'usine de production de gaz naturel liquéfié (GNL) que l'entreprise Marinwest Energy veut construire sur la Côte-Nord, au Québec, est « incompatible » avec la voie à suivre pour éviter le naufrage du climat planétaire ».
Voilà ce qu'affirmait dans une entrevue au Devoir (30 mars 2026), M. Alain Webster, le président du Comité consultatif sur les changements climatiques (CCCC), mis sur pied par le gouvernement du Québec lui-même, pour le conseiller.
Mais qu'est-ce que nous ne comprenons pas, au niveau cognitif, pour réaliser que ce « naufrage du climat planétaire » ne mène à rien d'autre qu'à notre propre naufrage ? Qu'est-ce qui nous échappe, au niveau affectif, quand nous sommes capables, au quotidien, de serrer sincèrement dans nos bras nos enfants et petits-enfants et de vouloir ce qu'il y a de meilleur pour eux, et parallèlement, de laisser se développer sur notre territoire et dans nos instances décisionnelles, une activité économique qui se veut fossoyeuse d'avenir pour nos êtres chers ?
Et qu'on ne s'y méprenne pas : je n'en appelle pas au sentiment de culpabilité qui, pour moi, est aussi mortifère que le projet de Marinwest Energy. L'avenir des générations futures est dans nos mains. Nous en sommes les bâtisseurs. Il est de notre responsabilité. Ne sous-estimons pas ce pouvoir que nous avons individuellement et collectivement. Mais ce pouvoir est conditionnel, entre autres, au choix qui est le nôtre de faire confiance en la science climatique.
M. Webster ne s'arrête pas là. Il nous prévient que le projet de Marinwest Energy sabote la voie à suivre qui nous permettrait de « développer une économie résiliente pour les décennies à venir ».
On connaît déjà la réserve des scientifiques à utiliser des expressions ou des termes qui pourraient faire peur et provoquer ainsi la paralysie et la démobilisation. Mais jusqu'où, pour éviter l'éco-anxiété, nous faut-il éviter de nommer les choses par leur nom pour rendre compte de la réalité ?
Devant celle-ci, M. Webster ne se défile pas. En parlant du projet de Marinwest Energy, son constat est clair et limpide : « D'un point de vue économique, c'est une catastrophe. D'un point de vue environnemental, c'est une catastrophe. D'un point de vue social, c'est une catastrophe. C'est donc une très mauvaise idée ».
Pourtant, on a déjà joué dans ce film-là. Les promoteurs essaient de nous convaincre que leur projet constitue un outil de « transition énergétique », comme avait fait l'entreprise GNL Québec il y a quelques années. Avons-nous déjà oublié l'analyse qu'en faisait l'Agence internationale de l'énergie en rappelant qu'au contraire, une telle infrastructure gazière représenterait un frein à la nécessaire transition énergétique dont l'urgence n'est plus à démontrer ?
On se fait une belle jambe en voulant répondre à court terme aux besoins énergétiques de certains pays par nos énergies fossiles. Mais en gardant le silence sur le fait que la consommation de notre gaz dans ces pays retardera leur propre transition énergétique, nous nous faisons complices de l'accentuation du disfonctionnement du climat.
Nous sommes d'accord avec M. Webster quand il nous rappelle que retarder la transition énergétique revient aussi à « perdre des occasions de développement économique ».
Au Mouvement des travailleuses et travailleurs chrétiens, nous avons adopté au niveau international un plan d'action des quatre dernières années sur le thème : Justice sociale dans une économie pour la vie. Pour nous, une économie qui entretient notre dépendance aux énergies fossiles ne peut prétendre servir la vie, ni aspirer à une plus grande justice sociale, puisqu'elle sape les fondements d'une meilleure justice intergénérationnelle.
Voilà pourquoi nous en appelons à élever nos voix contre le projet de Marinwest Energy et contre la stratégie économique du gouvernement Carney qui mise sur la croissance des exportations d'énergies fossiles canadiennes et qui collabore depuis des mois à ce que le projet de Marinwest se réalise au Québec.
Pour reprendre l'image de M. Carney à Davos, faute d'être à la table de négociation sur la crise climatique, nos enfants, petits-enfants et générations futures n'ont pas à voir la qualité de leur avenir passer « au menu » de nos décisions à courte vue.
Pierre Prud'homme
Laval
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gauche.media
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